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                    <text>�II ~

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

�ilSLlbî!OA CENTRAL
U.A.N.1-

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

.

35 &amp; 37,

PARIS
RUE MADAME,

1914

35 &amp; 37

�TABLE DES MATIERES
CONllNVES DANS

LE TOME · XII

(JUILLET-ÂOUT

1914)

MICHEL ARNAULD
L'abdicatibn llu ~te, par Maurice
Barres. • . . . . . . . 310 (LXVIII)
L, Monarque, par Pierre Mille. . • 325 (LXVIII)
Btmlthi li Silentieu~, el autres contes
juifs, par I. L. Peretz, traduits par
Ch. Bolz. . . . . . . . 326 (LXVIII)

ANDIŒBAINE

Poèmes .

.

.

• 203 (LXVIII)
FÉLIX BERTAUX

Anthologie des poètes lYt"iques allemands depuis Nietzsche, par Henri
Guilbeaux. - Das Poetisch, Berlin,
par Heinrich Spiero. - Ged&amp;nkengut aus meinen W anderfahren, par
Max Dauthendey . . . . . 162 (LXVII)
Dw Tod in Venedig, par Thomas
Mann . . . . . . . . . 338 (LXVIII)
Semmering 1912, par Peter Altenberg 343 (LXVIII)
ANDRÉ FERNET

L'Otage de Paul Claudel au théâtre
de l'Œuvre .

.

.

.

.

•

• 146 (LXVII)

�I
HENRIGHÉON

Dans le Cloaque, par Maurice Barrès. 134 (LXVII)
Un cabinet tle portraits, par Ernest
Tissecand. . . . • • • . 136 (LXVII)
Un film sensationnel de-M. d' Annunzio à Rome. . . . .
169 (LXVII)
A propos de quelques Lautrec . . . 328 (LXVIII)
A l'Opéra•Comique : reprises du Rlue
et
la Péri . • • . . . . 332 (LXVIII)

ae

ANDRÉ GIDE

La Marche turque .

177 (LXVIII)

COMTE DE GOBINEAU
Mademoiselle !mois (I) avec ùn avant-propos
de Tancrède de Visan. • . • . . 24&amp; (LXVIII)
VALERY LARBAUD
L,te,ary Taste, par' Arnold Bennett.

335 {LXVIII)

FRANÇOIS PORCHÉ
Comment1'amour colore le temps .

58 (LXVII)

MARCEL PROUST
A la recherche du temps perdu (fragments)(II)

72 (LXVII)

JEANSCHLUMBERGER
Au Vieux Colombier : l'Eau-de-Vk
par Henri Ghéon. - La Nuit de~
Rois de Shakespeare, traduite par
Th. Lascaris. . . .
137 {LXVII)
La Collection Camondo .
331 (LXVIII)

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : La
Vieillesse d'Hélène, par Jules
Lem~tre • • . . . . • •
Réflexions sur la littérature : Les
P.-emières Œuflt'es de Flaubert. .
Fantdmes et viuants, ~r Uon Daudet
Voyage du Condotlièt'e, par André
Suarès . . . . . . . • •
La Genèse du XIXe siècle, par Houston-St~ward Chamberlain (édit.
française par Robert Godet) .
Essais choisis par Georges Brandes'
traduits par S. Garling.
'

125 {LXVII)
294 (LXVIII)
315 (LXVIII)

319 (LXVIII)
320 {LXVIII)
323 (LXVIII)

ARTHUR RIMBAUD
Trois lettres inédites (avec une notice de Pa49 (LXVII)
terne Berrichon) .
•
231 (LXVIII)
Ebauches d'Une Saison en Enfer.
JACQUES RIVIÈ RE
5 (LXVII)
Rimbaud (1) . . . . . . . . . .
La saison russe : le Rossi gnol d'Igor
Stravinsky. - L e Coq d'Or de Rims·
ky Korsakov. - La Légende de
150 (LXVII)
Joseph de Richard Strauss.
209 (LXVIII)
Rimbaud (II} .

FONTENAY•AUX- R0SES. -

I MP. L. BELLENAND. -

:a8.374.

�5

RIMBAUD

1

PREMitRE PARTIE
" Apprlcions sans 'lltrtige f lt1ndu1
dt mon innocence. "
A.R.

I
Rimbaud commence par la colère et par l'injure. De
son ime, c'est ce qui vient d'abord à notre rencontre.
C'est ce qu'il nous faut essuyer d'abord, si nous voulons
nous approcher de lui. Impossible de le comprendre si
l'on hésite devant ce flot d'insultes, si l'on tâche de le
tourner. Car, ainsi qu'un grand fleuve s'annonce jusqu'en
pleine mer par de la boue, Rimbaud est naturellement
précédé par cet immense salissement.
Rimbaud n'était pas seulement irritable; il n'y avait
pas seulement à craindre de lui donner quelque motif
1

La longueur de cette étude noua oblige à ne pas la donner ici
dans son intégriü. On la trouvera complète dans le volume de
lettres et d'ébauche, inédites de Rimbaud que les éditions de la
Nouvelle Re&lt;uue Fran;aist se proposent de publier prochainement.
Elle lui servira de préface.

�RIMBAUD

6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'emportement. Il ne vous attendait pas; il prenai_t les
devants, il se ruait sur vous d'abord et sans daigner
s'expliquer. L'injure lui venait si spontanément à la
bouche qu'il ne savait pas résister à sa montée. Elle était
comme une fonction en lui, avec sa volupté spécifique. Il
en possédait toutes les ressources, tous les secrets ; il en
avait le tour, les façons de commencer, les vocatifs ; elle
était chez lui à l'état jaillissant.Bien que, pour ce qui touche
à Rimbaud, l'autorité d'Edmond Lepelletier soit des plus
suspectes, nous pouvons cependant lui emprunter ici_ ~ne
anecdote. Il raconte qu'un jour, " pour faire plaisir à
Verlaine ", il invita Rimbaud chez lui : " D'abord il ne
desserra pas les dents pendant toute la première partie du
repas, n'ouvrant la bouche que pour demander du pain ou à
boire, d'un ton sec, comme à une table d'hf&gt;te ; puis, à la ·
fin sous l'influence d'un bourgogne énergique, dont Verlai~e lui versait largement, il devint agressif. Il lança des
paradoxes provocateurs et émit des apophtegmes des~inés à
appeler la contradiction. Il voulut notamment me plaisanter
·en m'appelant "salueur de morts", parce qu'il m'avait
aperçu soulevant mon .chapeau sur le passage d'un convoi.
Comme je venais de perdre ma mère, deux mois aup_aravant, je lui imposai silence sur ce sujet, et le regardai d:
certaine façon qu'il prit en assez mauvaise part, car 11
voulut se lever et s'avancer, menaçant de mon c6té. Il
avait pris nerveusement et sottement sur la table un
couteau à dessert, comme une arme sans doute. Je lui
collai la main à l'épaule et le forçai à se rasseoir, en lui
disant que je sortais de faire la guerre, etc. " 1 Il est
1

pp.

Paul Perlaine, par Edmond Lepelletier, Mercure de France,
260-262.

7

inutile de citer la suite de c~ passage, où la dignité, 1a
bravoure et le désintéressement de M. Lepelletier s'expriment de la façon la plus comique. Retenons-en simplement
que plus tard Rimbaud ne parlait jamais de son hôte qu'en
l'appelant : "salueur de morts, ancien troubade, pisseur
de copie."
Mais ce n'était là de sa part qu'amusement. Son inspiration injurieuse avait un fonds plus tragique. Les lettres qu'il
écrivait à son ami Delahaye nous laissent sentir de quelle
profondeur en lui surgissaient les paroles ordurières, quel
affreux plaisir il y golitait, avec quelle plénitude, quelle
dilection, quel profit il les crachait : " Ce qu'il y a de
certain, c'est merde à Perrin. Et au Comptoir de l'Univers, qu'il soit en face du square ou non." 1 "N'oublie
pas de chier sur la Renaissance, journal littéraire et
artistique, si tu le rencontres. " 2 Il y a davantage ici que
la grossièreté de l'adolescence. Le ton est plus grave et
plus furieux ; les mots tiennent plus fortement à l'~tre de
celui qui les prononce ; ils le secouent davantage en
s'échappant de lui. C'est presque le transport d'une satisfaction organique. Quelle anormale compéten~e dans la
façon dont il encanaille les mots les plus bénins en leur
forgeant des désinences incongrues ! 3 On dirait qu'il leur
1 Lettre de juin 1872 à E. Delahaye, dans la Nou&lt;velle Re&lt;vue
Franfaist du 1" octobre 1912, numéro XLVI, p. 579.
1 Ibidem, p. 580. Il faut noter que cette Renaissance venait de
publier les Corbeaux. C'est donc à lui-même que Rimbaud adresse
ici ses injures.
1 Voir ibidem: Juimphe, Parmerde, absompiu, tra&lt;vaince, carolopolmerdis, au lieu de : Juin, Paris, absinthe, trtz'Vaille, carolopolitain,
- et dans une autre lettre à Delahaye (p. 53 du présent numéro) :
contemplostate, au lieu de : C()llttmplatjon.

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

rend la forme qu'ils doivent avoir pour lui, qu'il les
rétablit dans leur indignité originelle. Jamais homme n'eut
plus naturelle la faculté de travestir, de défigurer, de
souiller.
Mais il n'est pas horrible seulement par ses paroles.
Son àme se tient der~ière ses injures, pareille à elles, plus
effray_ante encore, s'il est possible. Et d'abord, il est d'une
insensibilité incroyable. C'est un monstre. Il est incapable
d'éprouver aucun des sentiments normaux de l'humanité.
Il ne reconnaît rien pour respectable ; il est absolument
dépourvu d'égards, c'est-à-dire qu'il ne trouve rien vers
quoi l'on ait quelque raison de se tourner. Toutes les
habitudes sociales de notre cœur lui sont incompréhensibles. Point de tradition pour lui, point de liens forgés
par les siècles. Son âme est seule dans le temps ; elle est
traversée par le soufll.e désert de la totale liberté. A la
place des innombrables ménagements qui emplis.sent la
netre, il y a en elle comme un vide, mais un vide brt1lant,
féroce, une sorte de flamme négative. Il signe une de ses
lettres~ "ce sans-cœur de Rimbaud." 1 Même s'il l'a
voulu ironique, il faut prendre le mot à la lettre. Il est
privé de ce lieu "intérieur où les sentiments naissent,
fleurissent, s'entretiennent, se développent, de cette petite
maison de la conscience avec ses habitants qui vont et
viennent, entrent et sortent, font Jeur petit redlue-ménage
1 Lettre à M. bambard, publiée dans le Jean-Arthur Rimbaud, le
polte de M. Paterne Berrichon (Librairie du Mercure de France),
p. 9:i. Compare,: le mot que cite Ernest Dclahaye dans son Ri111baMd
(Revue Littéraire de Paris et de Champagire, 190:r), p. 30: "Ce
qui fait ma supériorit~ c'est que je n'ai pas de cO!ur. "

RIMBAUD

9

plein de mesure et de civilité. Pas de terrain moral dans
cette !me; les semences qui y tombent, ne rencontrent
rien qu'une dévorante absence par quoi tout de suite
elles sont volatilisées.
Rimbaud parle de sa mère non pas grossièrement, mais
avec une sécheresse brutale, avec une aridité impitoyable :
"La mother m'a mis là dans un triste trou." 1 "La mère
Rimb (sic) retournera à Charlestown, etc. " ' Elle ne lui
est rien et son indifférence pour elle semble tranquille, complète, sans restrictions intimes, sans remords. Il refuse de
tenir compte de ses volontés, et de cette insoumission, il
ne pense même pas à s'expliquer avec elle. C'est à un étranger qu'il écrit : " ... J'ai fini par provoquer d'a~oces résolutions d'une mère aussi inflexible que soixante-treize
administrations à casquettes de plomb. - Elle a voulu
m'imposer le travail perpétuel, à Charleville (Ardennes) l
Une place pour tel jour, dirait-elle, ou la porte. - Je
refusai cette vie ; sans donner mes raisons : c'etît été
pitoyable. " 3
Même indifférence à" l'égard de la patrie: "Quelle
horreur, que cette campagne française! " ' Au moment où
les Allemands pénètrent en France, il se plaint, avec une
amertume qu'il ne soupçonne nullement d'être déplacée,
que Paris n'envoie plus de livres aux libraires de Charleville. Et voici sous quelles couleurs lui apparaît l'héroYsme
de ses concitoyens :
1 Lettre de mai d73 à E. Delahaye, p. s:i du présent num~ro.
' Ibidem, p. 53 du présent numéro.
1 Lettre -d'aoOt 1871, publiée par M. Paterne Berrichon dans le

Mercure dt Franu du 16 déc. 1911, p. 730.
' Lettre à Delabaye de mai 187 3, p. 53 du préseiit numéro.

�IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RIMBAUD

"Charlèville, 25 aotlt 1870.
Monsieur,
Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville !
- Ma ville natale est supérieurement idiote entre les
petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai
plus d'illusions. Parce qu'elle est à côté de Mézières une ville qu'on ne trouve pas - parce qu'elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious,
cette benoîte population gesticule prudhommesquement
spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de
Strasl:&gt;ourg ! C'est effrayant, les épiciers retraités qui
revêtent l'uniforme ! C'est épatant comme ça a du chien,
les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et
tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !. .. Moi,
j'aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes !
c'·est mon principe. " 1
Il est visible qu'il ne comprend pas. Ce qui se passe
so~s ses yeux n'a pas de sens pour lui ; il ne perçoit pas
le motif de cette agitation ; elle lui apparaît comme vidée
du sentiment qui la prov'oque ; car de ce sentiment il ne
peut se faire aucune image, son àme ne_lui en fournissant
pas d'équivalent. A la place des humbles mouvements du
patriotisme, il ne trouve en lui qu'un affreux désintéressement plein de rire.

Bien mieux : de la haine. Il n'est pas seulement
insensible : il y a en lui une véritable fureur, un profond
besoin de vengeance. Il est tourné contre nous ; il nous
abhorre de toutes ses forces, de tout son cœur : " La
chaleur n'est pas très constante, mais de voir que le beau
temps est dans les intérêts de chacun et que chacun est
un porc, je hais l'été qui me tue quand il se manifeste un
peu. " 1 Il considère tout etre comme quelqu'un d'abord
dont il faut se venger. Il s'approche, il met la main sur
lui, il a un droit sur lui, il vient lui faire payer sa dette.
Et comme il voit qu'on n'en peut rien tirer, il l'accable
de sarcasmes et de malédictions.
Aucun moyen ne lui paraît trop bas pour satisfaire son
grief. II faut parler sans crainte de l'hypocrisie et de la
. làcheté de Rimbaud. &amp;ournois, oui, puisque cela peut être
une arme. Darzens raconte que, dans un dîner de littérateurs où Verlaine l'avait introduit, Rimbaud, légerement
pris de vin, se mit à rythmer d'un mot malsonnant les
vers que récitait un poète. Carjat, après une vive altercation, l'ayant mis à la porte, Rimbaud attendit la fin du
repas et, lorsque son adversaire sortit, se précipita sur lui
avec une canne à épée, dont il lui fit une blessure heureusement peu grave. 2 Certains ont prétendu cette anecdote controuvée et il est important d'indiquer ici que
Verlaine en tous cas en donne une version toute difféLettre à Delahaye de juin 1872, Nou'!Je/le Revue Française du
oct. 1912, p. 578.
1 Voir le Reliquaire d'Arthur Rimbaud, Genonceaux éditeur.
L'anecdote se trouve dans la Préface de Rodolphe Darzens,
p. XXVI. Elle est reproduite, avec quelques variantes, dans le
Paul /Ter/aine d'E. Lepelletier.
1

Lettre à M. lzambard, publiée par M. Paterne Berrichon dans
la Nou'Vel/e Rl!'Vu11 Française du 1" janvier 1912, pp. 24-25. Comparez l'anecdote racontée par Ernest Delahaye à la page 2 7 de son
Rimbaud.
'
1

II

1er

�12

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rente. Pourtant, telle que la rapporte Darzens, elle ne
me paraît pas absolument invraisemblable. Quels scrupules
pouvait-il y avoir pour une colère aussi fondamentale
que celle de Rimbaud ? Les convenances, la mesure
et l'espèce de dignité que nous avons l'habitude de
garder jusque dans l'assouvissement de nos rancunes,
c'est parce que celles-ci sont toujours particulières, limitées, définies : pour les satisfaire nous ne sortons qu'un
instant de l'état de paix; nous savons bien que nous y
rentrerons tout à l'heure; aussi essayons-nous d'en conserver le plus possible les grandes lignes, d'en respecter les
exigences autant que nous le permet notre crime. Mais
chez Rimbaud la haine est totale, absolue, infinie ; c'est
elle qui pose toutes les lois, qui donne sa direction et sa
forme à toute la'conduite; il n'y a pas d'autre voix que
la sienne ; le seul devoir est de la contenter à tout prix ;
ainsi toute !Acheté est permise, pourvu qu'elle soit efficace,
1

1 " Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre
haut et bas contre la prolongation d'à la lin abusives récitations.
Sur quoi M. Etienne Carjat, le photographe-poète de qui le
'récitateur était l'ami littérairè et artistique, s'interposa trop vite et
trop vivement à mon gré, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud
qui ne savait supporter la bojsson, e~ que l'on avait contracté, dans
ces '' agapes " plut6t modérées, la mauvaise habitude d!! gâter au
point de vue du vin et des liqueurs, - Rimbaud qui se trouvait
gris, prit mal la chose, se saiiiit d'une canne à épée à moi qui était
derrière nous, voisins immédiats, et, par dessus la table large de près
de deux mètres, dirigea vers M. Carjat qui se trouvait en face ou
tout comme, la lame dégainée qui ne fit pas heureusement de très
grands ravages, puisque le sympatlùquc ex-directeur du BoultVard
ne reçut, si j'en crois ma mémoire qui est excellente dans cc cas,
qu'une éraflure très légère à une main. " _(Préface aux Polsies
Complètts d'Arthur Rimbaud, éditio.n Vanier.)

RIMBAU·D

13

pourvu qu'elle aide un peu à calmer cette immense soif.
Rimbaud est toujours en état de légitime offense. Tant
pis pour nous si nous sommes en repos ! Lui est en
guerre. Nous sommes ses ennemis, même si nous ne le
voulons pas. Nous avons beau tourner vers lui le visage le
plus bienveillant : il cherche pendant ce temps comment
il pourra nous faire du mal. Si par hasard il nous trouve
en proie à quelque tourment, c'est toujours autant de pris!
Il s'en félicite avec un transport cruel. Regardez-le qui
exulte affreusement ! En pleine occupation allemande
il écrit : " J'ai été avant-hier voir les Prussmans à
Vouziers... Ça m'a ragaillardi. " 1 Et . il ne pense pas
à retenir ce cri épouvantable et sublime : "Je souhaite
tres fort que l'Ardenne soit occupée et pressur6e de plus
en plus immodérément." 2 Sa haine à des ressorts d'a,cier.
Il ne se fatigue pas de se lever contre nous. I~,est toujours
prêt à porter son accusation, avec la même grande joie
impitoyable, toujours prêt à poursuivre et à condamner.
D'autant plus d'occasions on lui en offre, d'autant plus il
se réjouit. Inépuisablement en lui surgit le rire qui déteste.
Encore ! s'écrie-t-il avec triomphe; Vous voyez, je suis
toujours là; vous pouvez y aller, je ne vous manquerai
point.
Sa fureur est telle qu'elle le tient jusque dans le plaisir.
Il faut entendre le son rageur, siffiant, ironique, indigné
que prend le mot " délicieux " chez Rimbaud. Il semble
dire : "Voilà ce que vous avez trouvé, c'est bien ! je le
prends ; mais ne pensez pas que je vous pardonne davan1 Lettre

à Delahaye de mai 1873 (p. 53 du présenLnuméro.)

1 Lettre à Delahaye de juin 18°72, Nouvelle Revue Française du
1er

octobre 1912, p. 579.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RIMBAUD

tage cette volupté que le reste. Toute ma colere y demeure
co~tractée. Je vous ferai payer ça."
Pour bien comprendre la haine de Rimbaud, il faut y
noter un caractere singulier : c'est qu'elle ne s'occupe pas
de son ~bjet. Elle. se complique d'une indifférence transcendante pour les êtres auxquels elle s'attaque : elle ne
fait entre eux aucune distinction, elle ne les connaît pas ;
elle ne sait rien que se précipiter.

Ses strophes bondiront : Poilà, voilà, bandits l

1

Rimbaud se rue au hasard, il frappe à tort et à travers,
stir que ses coups, où qu'ils portent, seront toujours
mérités. Dans Paris se repeuple, le voici parti pour une
sorte d'apologie de la Commune et de furieuse diatribe
contre les Versaillais. Mais au bout de la première
strophe, il ne voit plus de différences; il ne sait plus à qui
il en a; c'est à tout le monde; sa haine saute en lui dans
tous les sens, elle est comme une boussole affolée. L'esprit
de vengeance chez lui, c'est en même temps l'esprit de
vertige. Des qu'il entre dans sa colère, tout se met à
chanceler et à tour~oyer autour de lui :

Qu'est-ce pour nous, mon cœur, que ces nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout mfir renversant
Tout ordre; et l' Aquilon encor sur les débris;
Et toute vengeance r - Rien!•.• Mais si, toute encore,
Nous la voulons! Industriels, princes, sénats :
1 PariJ ,e repeuple, Œuvrts d'Arthur Rimbaud, édition définitiYe,
librairie du Mercure de France, p. 5!1.

Périssez ! Puissance, justice, histoire : à bas!
Ça_nous est da. Le sang ! le sang! la flamme d'or !
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur.
Mon esprit! tournons dans la morsure : Ah! passez,
Rfpubliques de ce monde ! Des empereurs,
Des rfgiments, des colons, des peuples: assez! 1
Cette impartialité de la fureur, cette égalité de la rage
trahissent l'étrange détachement où est Rimbaud des
objets qu'il harcèle avec le plus d'acharnement. Il les
déteste, il les attaque, mais en même temps, il les maintient à distance, il leur impose un espace d'avec lui où
viennent s'égaliser toutes leurs petites différences, se
perdre les nuances et les degrés de leur ignominie. Il nous
poursuit, il s'attache à chacun de nous, mais en même
temps il recule, il se sépare de nous tous, il se tient à
l'écart dans un étonnement scandalisé. Il y a je ne sais
quel silence et quel retranchement au fond de ses injures.
Nous n'avons même pas l'idée de nous justifier devant
lui, tellement nous sentons que "ce n'est pas pour ça"
qu'il nous en veut. Au fond il n'a rien à débrouiller avec
nous. Nous ne sommes là que pour recevoir sa haine. Il
ne sait pas qui nous sommes ; qui croirait l'avoir offensé,
lui donnerait à rire. Il a toujours l'air de ne vouloir s'expliquer qu'avec quêlqu'un que nous ne voyons pas. C'est
vers ce spectateur invisible qu'il se tourne sans cesse ; il
nous montre à lui simplement, il nous présente et ça
suffit.
L'ironie de Rimbaud n'a rien à faire avec l'esprit.
1

Les Illuminations: Ycrtige, dans les Œuvres, p.

111.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'C 'est une certaine façon pleine d'arrière-pensée de
nommer les choses, le choix indifférent de l'une d'entre
elles pour l'énoncer, un air de dire : "Voyez-moi ça,
hein ! ", un silence sur ui; mot, une façon d'en appeler
aux dieux, de les prendre à témoins en se taisant sur
quelque chose. Comme le plus parfait éloge est quelquefois
de ne rien dire, ainsi la moquerie de Rimbaud est de
cueillir au hasard n'import·e quoi et de l'entourer de sa
réticence. Le ton de sa voix indique assez tout le scandale
qu'il trouve dans l'objet choisi: s'il vous plaît de regarder,
vous verrez du joli ; mais ça serait la même chose, si nous
avions pris ,à c&amp;té; on ne comprend vraiment pas pourquoi l'on se plaindrait, puisque tout est de la même qualité
que ça, voyez donc ! "Je n'ai rien de plus à te dire, la
contemplostate de la nature m'absorculant tout entier :
je suis à toi, ê'J Nature, ê'J ma mèrè ! " 1
Nous apercevons maintenant quelle est la véritable
essence de la haine de Rimbaud. C'est une révolte non
pas d'ordre social, mais d'ordre métaphysique.
Il faut se garder de prendre Rimbaud pour un bohème;
il ne faut pas le croire lorsqu'il se peint lui-même dans ses
premiers. vers "débraillé' comme un étµdiant ;, 2 ; il est
bien autre chos·e qu'un voyou. Le visage ébouriffé et
désordonné que lui prête Fantin-Latour, s'il n'est pas sans
vraisemblance, cependant risque de suggérer une fausse
interprétation de sa révolte. La bohême est une protestation contre la société et ses usages, contre la hiérar-chie
l Lettre à Delahaye de Mai 1873 (p. 53 du présent numéro).
3

A la musique, Œuvrea, p. 370.

RIMBAUD

des classes, contre l'organisation que les hommes se sont
eux-même.s imposée ; elle prétend renverser tout ce qu'il
y a d'artificiel dans la vie, tout ce qui est surajouté à la
simple nature. Mais elle accepte certains commencements
les fondations dé l'édifice et tout au moins l'existence'
ici-bas. Rimbaud refuse tout en bloc : c'est contre la
condition humaine qu'il s'élève, bien mieux contr~ la
condition physique et astronomique de l'Univers. Là est
l'insupportable : dans tout. Etre vivant : voila l'horreur !
Etre là, subir, admettre, durer : voilà ce qui ne se peut
faire sans honte, sans exécration, sans vengeance ! Il y a
quelque chose qui vous tient à la gorge, qui vous étouffe.
Il y a u.ne impossibilité positive et comme agressive à
"être au monde" 1• La colère de Rimbaud c'est une
intolérance, au sens médical du mot, Il ne' peut rien
" ga_rd er " , tout son organisme
.
est en défense et dans un
état de malaise et . de rejet prim.itif, fondamental,
permanent. Il suffoque, il se tourne et se retouriie indéfiniment ; en vain toujours. Ses fugues continuelles sont
les sursauts de cette intolérance métaphysiq~e. L'endroit
où il se ~~ouve a pour lui quelque chose de br!tlant, la
place qu 11 occupe le chasse comme avec une main . 11
'
b .
,
n a pas esom, pour n'y pouvoir rester, de la méchanceté
des hommes ; le seul fait d'y être situé, la simple station
en ce point sont en eux-mêmes assez épouvantables pour
l'obliger à fuir.
D'un bout à l'autre de cette lettre à Delahaye dont nous
avons déjà cité plusieurs passages, on sent bien l'espèce de
1 "

Nous ne sommes pas au monde. " Une Saison m enfer :
Délire, I: f'ierge Folle, dans les Œuvres, p. ,. 77 .

2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

folie que la présence en un lieu donne à Rimbaud, on
sent peser cette masse invisible qui, partout où il se tient,
l'écrase, cohtre laquelle il n'a pas trop de toute sa fureur:
" Mais ce lieu-ci ; distillation, composition, tout étroitesses ... " 1 " En ce moment j'ai une chambre jolie sur une
cour sans fond, _mais de trois mètres carrés. - La rue
Victor Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par
le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot à l'autre
extrémité, - Là, je bois de l'eau toute la nuit, je ne vois
pas le matin, je ne dors pas, j'étouffe. Et voilà." 2 Le
monde est sur lui comme sur sa chambre l'énormité des
étages supérieurs. Il est occupé à le subir. Voyez-le attelé
à son mal comme à une besogne. Il est là dans sa chambre
à ne rien faire, à peiner, à écouler silencieusement sa
haine. Courbé, grimaçant, abruti, il crache, il dit non, il
boude monstrueusement.
Ce n'est encore qu'un enfant, mais un grand martyre
lui a été confié: "fai avalé une fameuse gorgée de
poison. -Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé!
- Les entrailles me bnllent La violence du venin tord
mes membres, me rend diffontte, me terrasse. Je meurs
de soif, j'étouffe, je ne puis crier," 3 C'est maintenant
que nous entendons bien le ton de sa voix: non pas
seulement rauque et crapuleux, mais le soulèvement de
tout son être y a, passé ; c'est quelqu'un de travaillé
jusque dans ses profondeuts. qui parle ; et par une souffrance absolument unique et solitaire. Ses cris n'ont aucun
Lettre à Delahaye de Juin 1 872, dans la Nou,vtlle &amp;vue Fran•
du 1 "' Oct. 19n, p. 578 .
1 lbidtm, p. 5 80.
s Une Saison m e11fir: Nuit dt l'En/er, Œuvres p. 27 0.
l

faÎst

I

RIMBAUD

rapport avec la plainte et la revendication. "Toujours
même geinte, quoi ! " 1 s'écrie-t-îl sans doute. Mais en
même temps il ne songe qu'à s'aliéner tous ceux qui
pourraient être tentés de lui porter secours. Il les chasse,
il les bafoue, il se fait aussi repoussant que possible pour
que leur pitié n'aille pas s'égarer vers lui. Il veut être
seul : " Peut-être que tu aurais raison de beaucoup
marcher et lire. Raison en tous cas de ne pas te confiner
dans les bureaux et maisons de famille. Les abrutissements
doivent s'exécuter loin de ces lieux-là." 2 Il s'établit
délibérément hors de toute consolation, de toute sympathie
humaine. Car - et voici que nous touchons au secret de
Rimbaud - le mal dont il souffre, ce n'est pas une
injustice dont il puisse souhaiter la réparation ; c'est un
tourment personnel, réservé, qui lui a été donné en partage
comme un mystérieux privilege.

II
Pour bien c~mprendre la nature de ce privilège, il
nous faut_ considérer cette ime de plus pres, il faut
la débrouiller plus profondément que nous n'avons su
faire jusqu'ici. Tkhons d'atteindre en elle le caractère
qui nous donnera 1a clef de ses humeurs et de son génie.

Et d'abord remarquons un second visage de Rimbaud
que le premier ne doit pas nous cacher. Ce n'est p~
seulement ce sale gamin. Il y a aussi l'enfant irréprochable.
1
1

Lettre: à Delabaye, p. 579 _
Ibidem, p. 57 9.

�20

LA NOUVELLE REVVE FRANÇAISE

Il y a le beau visage derrière la figure chiffonnée. Cela
n'apparaît que si l'on fait attentîon, que si l'on sait prendre
patience quelques instants. On dirait une de ces gravures
qui découvrent un second aspect pour peu que le regard
veuille y mettre quelque insistance. Oui, à seconde vu_e,
Rimbaud se révèle d'une beauté extraordinaite : ses traits,
lorsqu'ils ne sont pas plissés par la haine, ont une harmonie, une justesse et une netteté incomparables. On
trouve rarement une aussi pure, aussi pleine et inflexible
adolescence.
Ne négligeons aucune des apparences revêtues par cet
être étrange. II y a le mendiant qui, de la mansarde que
lui avait offerte Théodore de Banville, lançait par la
fenêtre dans la cour ses haillons pleins de vermine. Mais
il y a aussi, et en mime temps, le bon élève, le lycéen bien
noté, honneur du collège de Charleville. C'est Rimbaud
qui conquiert le prix de vers latins au concours académique
de 1869. Et nous voyons, à cette occa~ion, le principal
du collège le traiter avec cette faveur à la fois paternelle
et légèrement intimidée que les maîtres témoignent aux
élèves de premier ordre. 1 Au reste Rimbaud était en
excellents termes avec ses professeurs : ils lui prêtaient
des livres et lui~ se plaisait en leur compagnie. Il ne
semble pas avoir jamais appartenu à l'espèce des "chahuteurs ". Il avait même le léger brin de pédantisme, si
caractéristique du bon élève : un certain penchant à la
citation, une prédilection pour les mots savants. 2 Ses juge1 Voir 'jean-Arthur Rimbaud, le poète, par Paterne Berrichon
(Libr. du Mercure de France) PP· 37-41.
t Il emploie sans cesse : carolopolitain pour : haiJitant de Char/e-

~ille.

I

RIMBAUD

21

ments littéraires, même les moins perspicaces, ont un ton
d'assurance un peu doctorale ; il écrit, parlant de Louisa
Siefert (?) : " J'ai là une pièce très émue et fort belle :
Marguerite." Et l'ayant citée (hélas!), il ajoute: "C'est
aussi beau que les plaintes d' Antigone àvuµ&lt;f,11 dans
Sophocle. " 1
Je le vois, au milieu de ses camarades, vêtu sans
élégance, mais soigneusement, avec une veste confortable
et un petit col blanc, - l'un de ceux qui portent au
collège l'odeur de la maison. Il y a, malgré tout, en lui
quelque chose de l'enfant sage. Dans une lettre à
M. Izambard, Madame Rimbaud écrira: "Est-il possible
de comprendre la sottise de cet enfant, lui si sage et si
tranquille · ordinairemmt ~ " 2 On ne voit pas qu'il ait
jamais été bruyant, Il était de ceux qui disparaissent avec
un livre pour toute la journée et dont les parents se
demandent tout à coup : " Mais où est-il donc i " On
pourrait presque dire qu'il était timide.
Même dans ses effusions les plus ordurières, je crois
reconnaître l'enfant bien élevé qui dit des " gros mots"
par insatisfaction. Sa crapule, si réelle, si profonde soitelle, n'est que l'expression au dehors de sa hauteur et de
sa distinction. Il est l'élève le plus mal embouché de tout
le collège, mais c'est parce qu'il est le meilleur, le plus
complet, le plus hardi, celui dont les sentiments ont le
plus d'élan, de liberté, d'exigence. Derrière l'enfant
courbé de colère et d'injure, il faut voir l'enfant droit,
1

Lettre à M. lzambard du 25 Aoôt 1870, dans la Nouvtll,
Rwue Française du 1" Janvier 1912, pp. 26-27.
2 Lettre citée par M. Paterne Berrichon dans Jean-Arthur Rimbaud, le poète, p. 79.

/

�21

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vierge, inentamé, "n'ayant jamais aimé de femmes, quoique plein de sang. " 1
La virginité de Rimbaud. Peu nous importe après tout
le problème de sa chasteté physique ! L'âme en tous cas
qui vivait dans ce corps, était vierge. Mais en accueillant
ce mot, gardons-nous de le laisser évoquer, comme il en
a Phabitude, des images tendres et fragiles ; il faut au
contraire lui donner son sens le plus dur, le plus terrible.
L'àme de Rimbaud, c'est une âme qui n'a pas subi
l'humiliation de l'étreinte, qui n'est alourdie, ralentie par
aucun souvenir honteux, forte de toutes ses forces, violente,
injurieuse, armée. La virginité en elle est pareille à la
guerre. " Apprécions sans vertige l'étendue de mon
innocence ! " 2 Rimbaud, c'est l'être innocent entre ceux
à qui on peut faire reproche: "Je n'ai point fait le mal.
Les jours vont m'être légers. Le repentir me sera épargné. " 1
Osez slonc venir témoigner contre lui. Mais c'est lui au
contraire qui s'avance sur vous. Il porte sur son visage
l'éclat de son privilège; son regard tombe ici et là,
étincelant, sauvage. Monstre de pureté et de perfection !
Son épouvantabte jeunesse.,
enfance-prodige ne sont
point un accident en lui, un moment, un passage, mais
son àme même. Il a été construit pour demeurer un
enfant à travers la vie, - un enfant avec son cœur intact
et méchant, avec son .innocence et sa tyrannie.
On peut le dire presque sans métaphore : Rimbaud
c'est l'être exempt du péché originel. Dieu l'a la~

cette

1 Les Dlstrts dt l'Amo11r, avertissement, dans les Œuvres, p. 102.
'Une SaisDTr lfl ,,if": Mauvais Sang, dans les Œuvres, p. 167.
• lhidnn, p. 265.

lllMBAOD

23

s'échapper de ses mains sans l'avoir fléchi, faussé, blessé,
sans l'avoir préparé par les mutilations nécessaires aux
conditions de la vie terrestre ; il a oublié de lui ater
quelque chose dans l'âme. Rimbaud est venu entier,
parfait, c'est-à-dire fait complétement, de tous les c6tés,
sur toutes les faces, - parfait, non pas dans l'ordre du
bien, mais dans celui de l'être. L'ange l'emporte sur
l'homme par autre chose que la pureté et la sages e :
il contient une dose plus forte de réalité, une plus grande
quantité d'existence. A cet égard Rimbaud est un ange.
Un ange furieux. Il n'a pas été touché, il porte intacte
la ressemblance de Dieu, il conserve toute la dépense que
Dieu a faite en lui. Quelque chose de débordant, encore
que d'invisible, émane de tout son être. Il y a dans son
apparition ce je ne sais quoi de flamboyant et de saturé
qui décèle les personnes surnaturelles. Il est le messager
terrible qui descend dans Péclair, tout debout, l'exécuteur
d'une parole inflexible, le porte-glaive.
Si l'on consent à reconnaître ici l'image véritable de
Rimbaud, tout devient clair dans son attitude. Et d'abord
son intolérance, l'impossibilité à " être au monde" dont
il souffi-e. Car il n'est pas fait pour demeurer ici-bas; il
n'est pas au niveau de notre vie ; il n'est pas disposé pour
ses questions, il ne les entend pas et celles qu'il pose n'ont
pas de réponses en elles. - N'allons pas nous le représenter comme un incompris, que froisse la grossièreté
d'ici-bas et qui rêve d'un paradis où sa délicatesse sera it
respectée ; mais au contraire il ne peut s'accoutumer à la
bénignité de nos mœurs terrestres. Il ne s'en va pas
de la poitrine; il n'est pas au-dessous de la vie; mais au

�24

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contraire il 1a déborde, il ne peut s'y réduire, y rentrer,
s'y tasser. Ça ne s'arrange pas : les deux pièces n'ont pas
été faites l'une pour l'autre : "Je suis dépaysé, malade,
furieux, bête, renversé. " 1 Il se débat à la renverse dans
ce cloaque où s'il pouvait du moins disparaître! Mais non !
il surnage irrémédiablement, il n'arrive pas à enfoncer.
Et commè elle fait son tourment, sa merveilleuse
innoçence fait aussi son indifférence pour l'humanité
entière, sa colère et sa haine. En effet, comment cet être
intact et despotique ne serait-il pas mortellement dégotlté
par notre aptitude à la misère, par notre amitié avec la
douleur, par cette sorte de basse aisance à vivre,. d'acceptation à l'avance de çela même qui va nous désoler ? Joie
ou malheur, nous sommes ceux pour qui ça fonctionne
bien. Le bonheur, après tout, n'est pour nous que _supplémentaire; 2 ce n'çst que par acquit de conscience que
nous nous plaignons de ne le pas obtenir ; la proportion
si infime pour laquelle il entre dans la vie, au fond est
justement caleulée. En d'autres termes, nous sommes
dans une harmonie profonde aveo cette vie ; nous nous
arrangeons toujours avec elle, quelque tour qu'elle nous
joue; nous lui s.ommes complices. Voilà ce que Rimbaud
exècre en nous, lui qui de tout son être est en malaise
1 Lettre à M. Izambard du 25 AolÎt 1870, Nou&lt;velle Revue
Française du 1., Janvier 1912, p. 25.
' "Je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur", dira
Rimbaud dans la Saison en enfer (Délires 11: Alchimie du Yerhe,
Œuvres, p. 294) ; c'est-à-dire : je vis que les hommes sont toujoun
heureux, et quoi qu'il le11r arri&lt;ve, d'une sorte de bonheur médiocre,
fixe, constant, qui n'a pas besoin d'aliment. Autrement dit : ils ne
tiennent pas au vrai bonheur, à celui qui leur serait apporté du
dehors comme un message, une récompense, une vérité.

RIMBAUD

avec elle, lui qui, du fait même qu'il respire, la condamne
et la rejette, lui pour qui - joie ou malheur - elle est
toujours offensante. Du même mouvement dont il repousse
la vie, il est tourné contre nous qui l'acceptons. Nous
.faisons partie de ce vaste systeme du tant bien que mal
où il est pris, nous sommes le peuple des " infâmes infirmes ". 1 Il nous hait sans mesure, il a pour nous la
férocité distante et impitoyable d'un être d'une autre
race, voué à des vertus et à des exigences différentes.
Quelle excuse pourrait-il accepter ? Il ne peut pas entrer
avec nous dans des considérations. Tant pis pour nous !
II ne fallait pas fléchir. Il ne nous connaît pas. Tout a
été décidé dans le principe. Qu'est-ce que ça peut lui
faire, maintenant, ce qui nous arrive ? - Il est séparé de
nous d'une manière constitutionnelle. Vraiment, de lui à
nous, il n'y a que la haine qui puisse passer. Comment
échangerait-il normalement ses sentiments avec les nôtres?
Ce n'est pas la même monnaie. Nous avons la reconnaissance, la pitié, l'amour, tout ce qui se partage, tout
ce qu'on éprouve dans une ignoble communauté. Mais
lui~ il a l'innocence avec ce qu'elle a d'acide, de brillant
et de privé ; elle le divise d'avec nous ; elle entretient sa
colère, comme une flamme qui ne dépense pas, dans une
constante intensité; elle nourrit cette prodigieuse solitude,
d'où sans trêve il lance sur nous les éclairs de son insulte.

III
N&lt;;?us tenons maintenant le secret de Rimbaud et du
même coup la clef de sa poésie. Il ne nous reste qu'a
Poème liminaire de la Saison m enfer, Œuvtes, p. 2 5 1.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous en servir, c'est-à-dire à poursuivre et à reconnaître
dans toutes les parties de son œuvre l'idée 'd'innocençe,
Mais disons d'abord, pour éviter toute méprise, sous
quelle forme nous devons nous attendre à trouver cette
idée exprimée, de quelle façon il importe d'interroger,
d'ausculter l'œuvre qui la contient et à quelle sorte de
confession il faut l'amener, - Rimbaud n'a rien d'un
philosophe ; il est absolument impropre à .la réflexion
abstraite ; il ne sait pas isoler ses pensées les unes des
autres, ni les exposer dans l'ordre où elles s'enchaînent
véritablement : "Moi je ne puis pas plus m'expliquer que
le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. lt
ne sais plus parler

!" 1

Rien de ce qu'il pense n'aboutit à la distinction ; pas
de développement, d'épanouissement, d'explication ; tout
rl!Ste non pas vague, mais immédiat et enveloppé. Lorsque
Rimbaud entreprend d'exposer ses théories esthétiques, 2
il ne peut le faire que par des déclarations ·subites et
entières, que par une série d'explosions idéologiques ; il
attend qu'une certaine quantité de pensée se soit accumulée en lui, pour la lkher d'un seul coup ; ses formules
ne résument pas,-elles chassent, elles produisent ; au lieu
de servir au rassemblement de la pensée, c'est à sa projection.
ne faut donc pas demander aux poèmes de
Rimbaud de nous livrer un système ·philosophique, tout
abouti et avoué, ni même une description abstraite de
l'idée d'innocence. Cette idée n'est pas dans l'œuvre, si
on l'y cherche, si on veut l'en extraire, Mais il faut la

,1

1

1

1

Il

1 Une Saison en enfer: Matin, Œuvres, p. 304.
, Voir Lettre du 15 mai 1871, dans la Nouvelle
.
du 1"' oct. 1912, p. 570.

Re&lt;.J111
~

Française

RIMBAUD

sentir simplement, la toucher comme un vaste corps
présent; ses membres se confondent avec ceux de l'œuvre
elle-même ; ou plutat l'œuvre tout entière n'est que son
incarnation.
Au fond ce que dit Rimbaud n'a pas de sens; je veux
dire : de sens vers nous. Son but est prochain, immédiat,
égorste. En écrivant il ne travaille !qu'à se débarrasser
de son innocence. Elle l'étouffe; l'imperfection de ce
mond,e la maintenant en lui comprimée, elle pese contre les
parois de son âme. Pour échapper au supplice .de ce continuel effort intérieur, il dche de la dégager, de lui trouver
une issue, de lui rendre de l'espace, au moins en imagination. Son œuvre est ainsi comme une région plus vaste qu'il
ouvre à sa -propre innocence, comme une habitation à sa
taille qu'il lui construit, comme un corps glorieux qu'il
lui fournit. Elle n'a pas d'autre raison d'être que d'offrir
une matière à son âme irréprochable, que de la recevoir,
de la revêtir et de la soutenir. Tout y est calculé, non
pas pour satisfaire le plus complétement possible l'intelligence du lecteur, mais pour arrêter, fixer, absorber le
plus possible de cette innommable perfection qui emplit le
cœur du poète.
Il est clair qu'une telle œuvre ne peut ni ne doit être
étudiée suivant les méthodes habituelles de la critique. Il
convient non pas de l'analyser, mais_ de la palper, de la
constater pour ainsi ·dire dans toutes ses parties. Pas
d'opération à lui faire subir, pas d'extraction à tenter.
Tâchons seulement d'y reconnaître partout l'innocence.
- Elle est composée de motifs semblables à des thèmes
musicaux, de .groupes d'images qui reviennent de temps
en temps et se chassent les uns les autres. Essayons seule-

�RIMBAUD

•

28

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment en regardant chacun d'eux tour à tour avec une
attention u,n peu insistante, de le faire apparahre
comme un des visages de cette innocence immanénte ·à
l'œuvre entiere.
A vrai dire ce procédé tout modeste et respectueux ne
pourra convenir jusqu'au bàut à notre étude qu'en s'en.
hardissant un peu vers la · fin. Car d'une représentation
toute poétiq1,1e et figurative, nous verrons Rimbaud passer
peu à peu à une expression de plus en plus précise et
textuelle de son innocence, et les derniers poèmes de la
Saison en Enfer nous obligeront à une analyse détaillée
et abstraite.

***
Il est un motif qui revient sans cesse dans l'œuvre de
Rimbaud ; c'est le motif de l'être solitaire, d'une autre
race, sans parenté, sans fonction, sans aucune attache
avec !'.humanité ; " A vendre les corps sans prix, hors de
toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! " 1
Dans /'Avertissement des Dlserts de l'.dmoitt, Rimbaud
déjà se présentait lui-même comme un être absolument
retranché et absent de notre vie : " Ces écritures-ci sont
d'un jeune, tout je111:e homme, dont la vie s'est développée
n'importe où ; sans mère, sans pays, insoucieux de tout
ce qu'on connaît, fuyant toute force morale... " 2
Les étranges habitants qui peuplent les Illuminations ne
Les Illuminations: Solde, p. 246.
• Les Diserts de l'Amour: Avertimment; p.

1

101.

sont assignés à au&lt;;une patrie, ne sont astreints à aucun
lieu ni à aucun temps. Il faut noter le perpétuel emploi
du mot tout dans ces poèmes. C'est l'adjectif indéfini ;
il indique la complète absence de bornes, de restrictions,
de détermination : " Enfant, certains ciels ont affiné mon
optique ; tous les caractères nuancèrent ma physionomie ... " 1 "Toutes les possibilités harmoniques et architurales s'émouvront autour de ton siège ... '' 2 Le .poète,
sans cesse, nous apparaît placé en un point mystérieux où
il est au niveau à la fois de · tout ce qui existe, où son_âme
devient égale à toutes les époques, à tous les mondes et
circule, avec une prodigieuse aisance, à travers les civilisations : " Exilé ici, j'ai eu une scène où jouer les chefsd'œuvre dramatiques de toutes les littératures. " 3 "Dans
un grenier où je fus enfermé à douze ans, j'ai conhu le
monde, j'ai illustré la comédie humaine. Dans un cellier
j'ai appris l'histoire. A quelque fête de nuit, dans une.
cité du Nord, j'ai rencontré toutes les femmes des anciens
·peintres." 4 Il est en tout, parce qu'il n'est en rien ; il ne
s'épanouit qu'en dehors de nos limites : "J'ai horreur de
la patrie. " ~
Dans la Saison en Enfer le thème de la solitude entre
les hommes reprend une foree nouvelle ; il devient le
motif du paien et du ·nègre : " Si j'avais des antécédents
à un point quelconque de l'histoire de France ! - Mais
non, rien. - Il m'est bien évident que j'ai toujours été de
1 Les Illuminations: Jeunesse, p. :135.
' Lts Illuminations: Veillées, p. 195.
1 Les Illuminations ,: Vies, p. 236.
4 Jbid~m, p. 238.
5 Une Saison en rnfer: Mauvais Sang, p. 261.

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

race- inférieure." 1 "Je n'en finirais pas de me revoir dans
ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle
langue parlais-je ? " 2 " Le sang paien revient. " 3 " Oui,
j'ai les yeux fermésà votre lumière. Je suis une bête, un
nègre."'
Par tant d'insistance sur son isolement, qu'est-ce donc
enfin que Rimbaud prétend insinuer ? - Qu'il est séparé
de nous d'une façon constitutionnelle, qu'il n'est pas
construit sur le même modèle que nous..Sous une forme
plus claire, plus avouée que dans tous les thèmes précédents, c'est la perpétuelle idée de son innocence que nous
voyons ici reparaître, une fois de plus. Paren, c'est-à-dire
antérieur à la rédemption 5, c'est-à-dire èncore antérieur
au péché. Il veut dire q-6.'il n'a pas subi cette déchéance
que nous passons notre vie à essayer de rattraper. L'abîme
entre lui et nous, c'est ~u'il n'a pas besoin d'être racheté;
le baptême n'a pas de sens avec lui ; il l'a reçu quand
même ; on le lui a imposé sans comprendre que c'était un
poison pour lui : " Je suis esclave de mon baptême.
Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le
vt&gt;tre. Pauvre innocent ! " 6 - Même ainsi enr6lé de
force, il ne peut pas suivre notre sort. Il demeure indlfféi:ent à nos inquiétudes et à nos occupations. S'adressant à
cette innocence qu'il porte en lui comme une personne
Une Saison en enfir: Mau'Vais Sang, p. 258.
• Ibidem, p. 259.
1 Ibidem, p. 260.
' Ibidem, p. 264.
~ C'est le sens du: "Je n',ai jamais été chrétien," que nous
trouverons plus loin.
6 Une Saison en enfir: Nuit de l'enfer, p. 271.
1

\

•
•

31
différente de sa personne humaine, il lui dit : " Ma
camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t'est égal,
RIMBAUD

ces malheureuses et ces manceuvres, et mes em barras. " 1
Dans toutes nos démarches il trouve quelque chose
d'empêtré et d'infirme : "Et l'embarras des pauvres et
des faibles sur ces plans stupides ! " 2 Il passe auprès de
nous, seul, distrait, railleur, plein d'un épouvantable
loisir : " Mais qui a fait ma langue perfide tellement
qu'elle ait guidé et sauvegardé jusqu'ici ma paresse? Sans
me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif
que le crapaud, j'ai vécu partout. " 8 Il nous regarde,
co~rbés sur la besogne, en proie au travail, qui justemertt
est la punition du péché origine_! et dont, ainsi, de par son
exemption merveilleuse, il se trouve dispensé ; il nous
regarde et il rit : "J'ai horreur de tous les métiers.
Maitres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à
plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains ! Je n'aurai jamais ma main." 4 Il rit: "Jamais je ne
travaillerai. " • Et tout à coup il nous aperçoit mieux ; il
nous découvre rangés en cercle autour de lui, et il a peur :
il est pris ; que lui veulent tous ces visages incompréhensibles ? " Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez
en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peupleci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la raEe qui
1 Les Illuminations: Phrases, p. 18 8.
' Les Illuminations ; Soir historique, p. 2. 1 8.
1 Une Saison en enfer: M au'llais Sang, p. 2 5 8.
4 Ibidem, p .. 257.
6 Une Saison en mfer: Délires I: Yierge folle, p. 278. Cf. même
poème, p. 281 : "Il ne travaillera jamais," et clans les Illuminations: Yertige, p. 112 : "Jamais nous ne travaillerons."

�32

/

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ;
je n'ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous
trompez." 1 Il recule avec son regard flamboyant ; soudàin transfiguré, il est l'ange aux abois ; il refuse,- il se
retranche, il interdit qu'on s'approche. Comment s'expliquerait-il ? Il ne peut rien plaider ; il n'a rien à montrer
que sa forme intacte ; il est devant nous sans armes et
scandaleux.
Nous voiJ'à maintenant presque au corps à corps avec
l'innocence de Rimbaud. Dans la Saison en Enfer elle
ne prend plus de symboles pour se manifester. Elle se
montre elle-même, elle s'explique suivant une logique
capricieuse, mais parfaitement définie, et qu'il nous faut
essayer de déchiffrer.
Comment ne pas la reconnaître d'abord dans le motif
de l'Enfer? Une saison en enfer: c'est-à-dire le temps
que l'être sans péché demeure avec nous. L'enfer de
Rimbaud n'est pas ailleurs qu'ici-bas. "J'avais entrevu la
conversion au bien et au bonheur, le salut... Et c'est
encore la vie ! " 1 " Je me crois en enfer, donc j'y
suis." 3 " Ciel ! sommes-nous assez de damnés ici-bas ! "'
"La théologie est sérieuse, l'enfer est certainement
en bas." 5 L''enfer est simplement d'être maintenu en ce
monde par la pesanteur, d'être engagé au milieu de nous.
II est immédiat, présent, tangible. Pas besoin de voyage
Une Saison
Une Saison
3 Ihidem, p.
4 Une Sais'(tl
' Une Saison
1

2

en enfer: Mauvais Sang, p. 264.
en enfer , !f,uit de r enfer, p. 270-271.
27 I .

en enfer.- !'Impossible, p. ::i98.
en enfer~ Nuit dt fenfir, p. 272.

RIMBAUD

33

pour s'y trouver ; il n'est pas le lieu de la punition du
péché, mais au contraire l'horreur d'être plongé innocent
au sein du péché : " Et dire que je tiens la vérité, que je
vois la justice : j'ai un jugement sain et arrêté, je suis
prêt pour la perfection. " 1 Voilà justement la source du
supplice qu'endure Rimbaud : il la porte avec lui ; elle
est sur place. Une chose d'ailleurs prouve que cet enfer
se confond avec la vie, c'est qu'il n'est pas définitif;
on peut en sortir, comme jadis sortirent des limbes
les âmes délivrées par Jésus : "Pourtant aujourd'hui,
je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien
l'enfer ; l'ancien, celui dont le fils de Phomme ouvrit les
portes." 2
De plus, la nature même des souffrances qu'on y subit
nous indique quel il est et où il le faut situer. D'un bout
à l'autre la Saison m Enfer est le poeme du malaise et de
l'intolérance. Cela ne paraît pas seule~ent à ce qui s'y
trouve exprimé. La seule disposition des phrases, leur
allure entrecoupée, leur interrogation dans tous les sens,
la variété des tournures qu'elles essaient, et leur piétinement, leur perpétuel faux départ, tout en elles évoque les
cltonnements de quelqu'un qui cherche une attitude où
se reposer et ne la trouve pas. L'être parfait clche à se
faire une place, à se caser au milieu de nous ; il s'adresse
partout et partout il se sent repoussé : " A qui me
louer ? Quelle bête faut-il adorer? Quelle sainte image
attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge
dois-je tenir ? - Dans quel sang marGher ? " 3 " Bah !
1 Uitt Saison en enfer : Nuit de r enfer, p.
-' Une Saison 111 enfer.- Matin, p. 304.
s Une Saison en enfer: Mau'tlais Sa11g, p.

2 7 1.

262.

3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faisons toutes les grimaces imaginables. ,. 1 Il a beau
s'offrir à tout, se jeter dans tous les sens ; il ne peut pas;
il ne sait pas ; et d'ailleurs on n'a pas besoin de lui ; il se
retrouve vacant et brisé, seul avec son mal, qui est d'être
intact : " Ah ! je suis tellement délaissé que j'offre à
n'importe quelle divine im~ge des élans vers la perfection. "·' Pour ne pas souffi-ir il faudrait qu'il püt se tenir
un peu au dessus de la vie, dans un état d'imperceptible
légèreté. Mais mystérieusement toujours quelque chose
vient le renfoncer. Il a beau vouloir s'évader : "On ne
part pas.." a De nouveau il est en proie aux mille morsures de l'imperfection, aux cruelles atteintes de la
médiocrité terrestre : " C'est l'enfer, l'éternelle peine ! "•
Et de nouveau la brülure du contact avec la vie le
réveille, le fait sursauter : "C'est le feu qui se relève
avec son damné ! " 5
Si nous demandons par quoi la vie est ainsi corrosive
pour cette :lme, voici la réponse : comment sa dureté
" intraitable '' 6 ne sentirait-elle pas comme du feu la
rencontre avec ce monde fléchi, entamé, plein d'usure et
d'ancienneté? La flamme qui la brille, c'est la facilité,
l'arrangement, le tant bien que mal de 'toutes choses :
" Pour lé corps et pour l':lme - _le viatique - on a la
' Une Saison en tnfir: Nuit de fenfer, p. 274.
' Une Saison ,n enfer: Mau'Uais Sang, p. 262 .
3 Ibidem~ p. 261 .
• Une Saison en enfer: Nuit dt l'enfer, p. 270.
i Ibidem, p. 274.
.
' Cf. " Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qw
se referme toujours le bagne," (Une Saison tn enfer: Mauvi;1is Sang,

p. 263.)

RIMBAUD

35

médecine et la philosophie, - les remèdes de bonne
femme et les chansons populaires arrangées. " 1 Tout
ici-bas est coutume et institution. L'institution est un
compromis avec l'imparfait, une réparation à l'édifice
croulant du monde au moyen d'habitudes accumulées.
Elle pousse sur des ruines et ne se soutient que par sa
complication infinie. Il ne faut pas y aller trop fort avec
elle ; il faut prendre sa pente, épouser sa rampe glissante
et .polie, se laisser conduire à son antiquité. Voilà les
ménagements dont l'obligation saisit Rimbaud d'impatience et de folie : " Les blancs débarquent. Le canon !
Il faut se soumettre au baptême, s'habfüer, travailler. ,, '
Tout ce qui nous donne aisance et douceur, tout ce qui nous
facilite la vie, c'est là justement le poison qui l'attaque et
le dévore : "Quant au bonheur établi, domestique ou non ..•
Non, je ne peux pas." a En tout ce qu'il touche, il
trouve je ne sais quoi de bénin et de malade qui le fait
hurler : " Nous mangeons la fièvre avec nos légumes
aqueux. Et l'ivrognerie ! et le tabac ! et l'ignorance ! et
les dévouements ! " 4 " Ce peuple est inspiré par la fièvre
et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. " 5 De là ce perpétuel effort pour s'échapper de la civilisation, pour
quitter l'Europe : " Me voici sur la plage armoricaine.
Que les villes s'allument dans le soir. Ma journée est
faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brtîlera mes
Une Saison en enfer: Mauvais Sang, p. 260 .
' Ibidem, p. 265.
s Ibidem, p. 267-68.
1

' Une Saison m enfer: L'Impossihü, p. 299 .
5
Une Saison en enfer: Ma11Vais Sang, p. 264-65.

I

�LA NOUVELLE REVUE · FRANÇAISI

poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager,
broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqucfil\
fortes comme du métal bouillant, - comme faisaient ces
chers ancêtres autour des feux. " 1 Cette imagination,
c'est une issue à l'enfer ; elle s'élève devant les yeux du
poète comme un moyen de calmer son âme en refaisant
autour d'elle le climat inflexible dont -elle a besoin.
Mais Rimbaud va nous montrer maintenant d'une
façon plus précise et plus complète la délivrance de l'être
intact, ou plut6t, d'abord, sa légèreté parmi nous, l'espèce
de détachement comme métaphysique de toutes ses dé-m,trches. Tandis que tout à l'heure il nous le pr~sentait
dans son contact intolérable avec le monde, il nous le fait
entrevoir à présent qui surnage à la surface ,de la vie, qui
ne s'y laisse pas réduire, ni tasser : " La vie fleurit par
le travail, vieille vérité : moi, ma vie n'est pas assez
pesante, elle s'envole et flotte loin au dessus de l'action,
ce cher point du monde."' Dans le poème intitulé Vierg,
Folle, c'est l'innocent qui reparait sous les traits de cet
être savarit, cruel, inemployé, qui erœ ,comme une ombrt
et comme un démon, avec ses reproches, ses promesses,
ses confidences incompréhensibles, trop élastique pout
cette vie, retenu en elle par à peine on ne sa.it , quel
monstrueux petit oubli. On le voit passer sans bruit ; â
a repris son mystérieux volume et ce développement qut
notre voisinage lui rendait impossible ; il tient à peine l
nous ; il ne peut rester une minute en repos ; on dirait
1

Unt Saison en enfer: Mau&lt;Uais Sang,

' Ibidem,

p. 268.

p. 260-61 .

RIMBAUD

37

qu'il n'y a plus de place pour lui en ce monde qu'à la
condition qu'il ne demeure pas un instant au même endroit. Il se cache, il bondit, il disparaît : "Les nuits,
souvent, ivre, il se poste dans les rues ou dans des maisons)
pour m'épouvanter mortellement." 1 Son génie intérieur
le chasse de partout. Il a cette intolérance du lieu que
nous avons remarquée chez Rimbaud. Même, il a communiqué à sa compagne un peu de son absence d'ici-bas:
"Quelle vie ! la vraie vie est absente. Nous ne sommes
pas au monde." 2 " Avec ses baisers et ses étreintes
amies, c'était bien un ciel, un sombre ciel où j'entrais... " 3
S'il ne nous a pas encore quittés complétement c'est
qu'il a une mission. Celle qui s'est égarée avec' lui se
demande : "Seules, sa bonté et sa charité lui donneraient~lles ~roit ,dans le monde réel ? " 4 Et lui : "Il faut que
J en aide d autres : c'est mon devoir. Quoique ce ne soit
guère ragoütant, chère âme. " 5 Cette charité dont il parle
si souvent 6, cette espèce de sollicitude maternelle qui se
mêle à ~ cruauté 1, elles sont d'une espèce étrange, sans
U~e Saison tn enfer: D{lires I: Yierge folle, p. 278.
Ibzdem, p. 277.
3 Ibidem, p. 280.
' Ibidem, p. 2 8 1.
5 Ibidem, p. 280-2 8 1 .
1

1

• "c·est. notre sort,

s·

à nous• cœurs chan·tables • .. ("
une arson en
enfer : D_a,res I : Yierge folle, p. 2 8 2.) Cf. " 0 mon abnégation, &amp;
ma cha~ité merveilleuse I ici-bas, pourtant ! " ( Une Saison en enfer :
Mauvais Sang, p. 2 6 2 .)
•
7 "Ses délicatesses mystérieuses m'avaient séduite.,. (Yierge folle
P· 2 77-) "Il avait la pitié d'une mère méchante pour les peti~
enfants.•• (Ibidem ' p · 278 ·) "Ses mani.è res de Jeune
.
mère de sœu
ainée." (lbidnn, p. 2 g2 ,)
'

�38

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.Il

rien de moral, toutes métaphysiques. Sa mission est
purement de désorientation. Le secours qu'il vient noua
apporter, c'est de nous rendre le séjour ici-bas impossible
Il a é~é envoyé simplement pour se montrer à nous, pour
passer au milieu de nous avec sa perfection insoutenable,
pour nous faire sentir notre abjecti~n et nous la reprocher
sans paroles, par sa seule présence : " Et que me voulait~
il avec mon existence terne et l&amp;cbe ? Il ne me rendait
pas meilleure, s'il ne me faisait pas mourir." 1 Il est venu
priver de sens et de vertu tout ce q_ui nous entoure, restituer aux perfections de ce monde leur originelle infirmité:
" Il m'attaque, il passe des heures à me faire honte de
tout ce qui m'a pu toucher au monde, et s'indigne si je
pleure. " 2 Il n'explique pas ses violences, ses paroles
jamais ne découvrent les raisons de ses insultes ; mais il
est là, il vit à c6té de nous, il palpite différemment
comme un être cbt\ d'une autre planète. Nous assistons à
son tourment énigmatique et sacré ; il souffie sous nos
yeux de la maladie sans nom qui s'attaque aux prodiges:
et nous. recevons les éclaboussures de son martyre. C'est
là tout l'avertissement qu'il nous donne ; c'est là le seul
présent de sa charité. En effet, devant cette angoisse solitaire et méprisante qui. l'agite, une interrogation peu à peu
se forme en nous qui est le commencement de l'impossibilité au monàe : "A c6té de son ,cher corps endormi, que
d'heures des nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il voulait
tant s'évader de la réalité. " 1 Çela ne s'apaisera plus. Le
sentiment de 'quelque chose de perdu s'est mêlé à notre
1 Une Saison en enfer: Délires I: Yiergefolle, p.
'Ibidtm, p. 282.
'Ibidem, p. 279 .

210.

39

RIMBAUD

sang : "Ce poison va rester dans toutes nos veines." Et
en pleine obscurité, au plus profond de la plus épaisse
ignorance, voici que nous ne pensons plus qu'à une chose,
qui serait d'en être délivrés : " Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement; mais il faut que je sache s'il
doit remonter à un ciel, que je vois un peu l'assomption
de mon petit ami ! " 2
1

L'étrange messager n'aura pas tiré en vain sur les faibles
liens qui l'attachent encore parmi nous, il finira bien par
retrouver complète cette indépendance qu'il a abdiquée à
moitié pour nous venir en aide. Ainsi apparaît l'idée
de la restitution à un état primitif, du retour à l'innocence.
Elle se montre déjà dans les Illuminations, mais encore
enveloppée et symbolique ; elle n'est encore que l'idée
d'un rétablissement d'ordre social, d'un bouleversement
des mœurs. Il y a pour l'humanité une espèce de lueur
en avant, un avenir, quelque chose qui s'ouvrira un jour,
non pas un plus grand bonheur, mais un plus grand
espace, un élargissement de l'existence : "Le travail
humain! c'est l'explosion qui éclaire mon abîme de temps
en temps. " 3 " 0 monde ! et le chant clair des malheurs
nouveaux."• Un moment plus vaste, plus limpide, plus
aigre montera sur l'horizon de l'histoire ; une révolution
changera les conditions de la vie : "Il a peut-être des
secrets pour changer la vie ? " 5 Mais déjà Rimbaud
Lts 1/luminatiom: Matinlt d'ivresse, p. 183.
Unt Sauon m mfer: Dl/im 1: Yitrgt fallt, p. 283 .
'Une Sais11n tn mfer: L'Eclair, p. 302.
• Les Illuminations : Glnit, p. 1 71.
' Un, Saison m enfer: Délires / : Yi,rgt folle, p. 279. Bien que
1
l

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous indique le sens secret de ces évocations confuses;
nous le voyons se demander : " Se peut-il... que les
accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternitl humaine soient chéris comme restitution progressive
de la franchise première ? " 1 Et tout naturellement, dans
Royautl, à l'image d'une de ces transformations de la vie
sociale, il mêle des sensations claires, pures, rafrakhissantes,
une sorte de candeur physique qui trahissent l'objet dont
obscurément est préoccupé son esprit et qu'il tkhe à
signifier: l'avènement de l'innocence:
"Un beau matin, chez un peuple fort doux, un
homme et une femme superbes criaient sur la place
publîque : "Mes amis, je veux qu'elle soit reine ! " "Je
veux être reine ! " Elle riait et tremblait. Il parlait aux
amis de révélation, d'épreuve terminée. lis se p!maient
l'un contre l'autre.
"Et en effet ils furent rois toute une matinée, où les
tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et tout
l'après-midi où ils s'avancèrent du côté des jardins de
palmes. 'l 1
A la nn, dans les Illuminations mêmes, le J,llotif de la
restitution se précise, se rapproche de son sens textuel :
'' J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagel'atmospMre en soit toute différente, il faut rapprocher cette vision:
"Et, une heure, je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard
de Bagdad où des co~pagnies on.t chanté la joie du travail nouveau,
sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux
fant6mcs des monts où l'on a dtl se retrouver. " (Les 1/luminations:
Yillts I, p. 206.)
1 Les Illuminations : Angoisu, p. 181.
• Les Illumi,ratitms : Royauté, p. z:z-4-

RIMBAUD

ment de le rendre à son état primitif de füs du Soleil, ,et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit
de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule. " 1
Mais il n'éclate sous sa forme vraiment explicite que
dans la Saison en Enfer. On le voit se développer à
mesure qu'on avance dans le poème. Il se dégage du
motif de l'enfer, il passe au travers de l'oppressante atmosphère du début et peu à peu, en grandissant, il la dissipe.
La composition de l'ouvrage est essentiellement dramatique ; il s'y passe quelque chose en effet ; il y a une
action, qui est la recherche par l'~me d'un état où l'innocence soit de nouveau possible. La façon dont l'image de
cet état peu à peu se détermine, se fixe, impose sa
véritable nature : voilà ce qu'il nous faut maintenant
raconter.
Elle est devant les yeux de Rimbaud au moment
même où il étouffe le plus sérieusement. Il ne sait pas
d'abord si c'est l'image d'une réalité, ou seulement un
fant6me consolateur. Simplement il la voit et il y trouve
apaisement.
Mais il ne peut s'empêcher de la presser, de vouloir la
comprendre. Et sa première erreur (f Impossible) est de
croire qu'elle n'est que le souvenir d'un état passé, d'une
sagesse oubliée : "Je vois que mes malaises viennent de
ne m'~tre pas figuré assez tat que nous sommes à l'occident." 2 "Je retournais à l'Orient et à la sagesse première
et éternelle. ,. 3 Mais tout de suite il s'aperçoit que sa
vision est de quelque chose de plus ancien que l'histoire,
1 Lts IJJuminations: Yagabonds, p. 241.
' Une Saison en enfer: L'Im;osrible, p. 298.
s Ibidem, p. 2 99 .

�42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de plus profond que l'Orient, de plus éternel que le
passé: "C'est vrai ; c'est à l'Eden que je songeais!
Qu'est-ce que c'est pour mon rêve, cette pureté des
races antiques l " 1 Et déjà il ne peut plus admettre,
comme les philosophes le lui suggèrent, que sa vision
n'est qu'une idée confortable et sans réalité. Il en sent au
contraire maintenant l'objet tout prochain et qui dure
encore. Un petit effort suffirait - lui semble-t-il - pour
l'amener en contact avec ce règne de l'innocence qu'il a
cru un moment perdu au fond des siècles. Vn peu plus
de vivacité dans l'esprit, un regard plus luci.de, •.
" - Mais je m'aperçois que mon esprit dort. S'il était
bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions
bientôt à la vérité, q~i peut-être nous entoure avec ses.
anges pleurant !... " 2
A la fin, son attention, pendant quelques secondes,
semble récompensée :
" 0 pureté ! pureté !
C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de
la puret~ ! " 3
Une chose du moins, à la fin de ce poème, est acquise
pour l'Ame : c'est qu'une demeure pour l'innocence
existe encore quelque part.
Dans l' Eclair Rimbaud l'entrevoit à ~ouveau ; mais il
pense ne pas pouvoir l'atteinpre : "Ah ! vite, vite un
peu ; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures,

RIMBAUD

éternelles... les échapperons-nous ?... " 1 Quelque chose
l~i manque ; les moyens sont trop simples ou trop 4ifficiles ;
il a gàché ses forces : " Ma vie est usée " 2 Il ne saura
plus s'en servir que pour s'amuser, que pour "quereller
les apparences du monde. " 1
"Alors, - oh 1 - chère pauvre âme, l'éternité seraitelle pas perdue pour nous ! " 4
Pourtant il se rassure (Matin). Car de nouveau la
vision vient se placer devant lui, dans l'avenir. Bien qu'il
ne puisse pas évaluer avec exactitude à quelle distance, il
~it du moins qu'il n'y a besoin que d'avancer pour la
rencontrer, pour s'emp~rer du bonheur qu'elle promet. Il
la voit enfin se fixer et l'attendre :
" Du même désert, à la même nuit toujours mes yeux
las se réveillent à l'étoile d'argent, toujours, sans que
s'émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le cœur,
l'àme, l'esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et
les monts, saluer -la naissance du travail nouveau, la
sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et -des démons, la fin
de la superstition, adorer - les premiers ! - Noël sur
la terre ?
" Le chant des cieux, la ~arche des peuples ! Esclaves,
ne maudissons pas la vie. " 6
La certitude du poète désormais est parfaite, Il sait que
l'image qui le hantait est celle d'une réalité future.
Une Saison en enfer : L' Eclair, p. 302.
Ibidem, p. 303.
3 Ibidem, p. 303.
• Ibidem, p. 303.
$ Une Saison en 1nfir: Matin, p. 305.
1

1

1

Une Saison en tn}tr : L~Împossible,
Ibidem, p. 300.
1 Ibidem, p. 301.

11

p. 300.

43

�44

1.

RIMBAUD

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il faut pourtant que cette image subisse une dernière
purification, achève de se dépouiller de tout élément
sym.!.&gt;olique. La vision du retour à l'innocence, telle que
nous. venons de la considérer, est encore mélangée avec
l'idée d'une transformation sociale ; le mouvement qui
nous rapproche de notre délivrance èst le même que " la
marche des peuples." Dans P.Adieu qui ferme la Saison en
Enfer, Rimbaud comprend enfin que l'objet où tend son
ime ne peut être atteint par aucun progrès terrestre, que
l'état de pureté auquel il aspire comme à une dignité
perdue, c'est tout simplement l'état de paradis, et ce qui
l'en sépare, simplement ce qui lui reste à vivre :
"L'automne déjà ! - Mais pourquoi regretter un
éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de
la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les
saisons. " 1
C'est maintenant tout droit dans le Paradis, qu'aux
moments de lucidité, pénètre son regard ;
" - Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin
couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau
d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons mult-icolores
sous les brises du matin. " 2
En même temps que la réalité de ce qu'it a si longtemps imaginé, et sous des formes si diverses, lui apparatt
enfin évidente, inévitable et paisible, le poète prend
conscience de la vanité de ses inventions : "J'ai essayé
d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de
nouvelles chairs, de nouvelles langues." 1 Tout cela
Cl.nt Saison en enfer: Aditu, p. 306.
Ibidtm, p. 307 .
s Ibidtm, p. 307.

45

n'était qu'en attendant, que comme substitut. Ou pluttJt
tout cela n'était que la plus stricte réalité ; rien de poétique, c'est-à-dire de créé, dans toutes ces images ; voici
qu'elles se confondent tout à coup avec ce paradis enfin
contemplé face à face : " J'ai cru acquérir des pouvoirs
surnaturels. Eh bien I je dois enterrer mon imagination
et mes sôuvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur
emportéè ! " 1 Il ne reste plus qu'une chose à faire : vivre,
suivre le même chemin que tout le monde, mener son
devoir jusqu'au bout, passer dans le travail ce temps
encore qu'il y a jusqu'à mourir : "Moi ! moi qui me suis
dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu
au sol avec un devoir à -chercher et la réalité rugueuse à
' I Paysan ! " 2
étreindre
D'ailleurs la certitude de la ,1s1on que Rimbaud
contemple suffit maintenant à apaiser le martyre qu'il
souffrait ici-bas. Puisqu'il sait que son innocence trouvera
sans faute un jour le climat dont elle a besoin, il cesse de
sentir la violence qui lui est faite en ce monde : " Les
grincements de dents, les sifHements de feu, les soupirs
empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes
s'effacent. " 3 Dès maintenant, .après le terrible "combat
spirituel " 4, il est en communication directe avec son
bonheur futur et le soufHe déjà en parvient par instants
jusqu'à lui : "Cependant, c'est la veille. Recevons tous
les influx de ..-igueur et de tendresse réelle. Et, al'aurore,
armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splen1
1

1

1

1

4

Une Saison en enfer: Adieu, p. 307.
Ibidem, p. 307 .
Ibidem, p. 308.
Ibidem, p. 308.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

dides villes. " 1 L'être innocent connaît mai_ntenant son
avenir ; la patience descend
en lui et l'endurcit• il ren.
ferme soigneusement ses cris et ses sursauts ; il a asse~ de
savoir. Son occupation désormais, c'est uniquement d'attendre " son Jour
·
" 2, - 1e JOUr
·
ou' 1·1 pourra reprendre
toute la place dont il a besoin, où, pour contenir son ftme
intacte, un corps intact et glorieux lui sera donné: "Et
il me sera loisible de posséder la vérité dans une Jme et un
corps. " 3 (;'est sur l'apaisement de " cette promesse
surhumaine faite à son corps et à son ftme créés " 4 que
se termine la Saison en Enfer.
L'idée d'innocence explique, comme nous venons de le ·
voir, toute l'œuvre de Rimbaud. Elle explique même
davantage: le renoncement de Rimbaud à poursuivre
cette œuvre, son étrange et soùdaine mort poétique. Il y
a dans le brusque silence de ce génie de dix-neuf ans un
mystère qu'on .a tenté d'éclaircir par les hypothèses les
plus diverses. Je · ne pense pas qu'on puisse en venir à
bout par la seule considération de la biographie du poète.
C'est · dans la nature même de son œuvre qu'il faut
c,hercher les raisons pour quoi il ne l'a point continuée.
Ecrire ne fut jamais pour lui qu'un moyen, - le moyen
de se débarrasser de son ftme, de projeter hors de lui le
mal merveilleux dont il était atteint. Les Illuminations le
fixèrent à la façon dont certains corps fixent les gaz, en
s'en .imprégnant. Dans la Saison en enfer, Rimbaud voulut
Une Saison en enfer: Adieu, p. 308.
Les Illuminations : Glnie, p. 1 70.
• Une Saison en enfer : Adieu, p. 309.
' Les Illuminations: Matinle d'i'llrtsse, p. 18 3.
1

1

RIMBAUD

47

le fixer en un autre sens, ainsi qu'un médecin fait pour
une maladie: par l'exploration; il comptait bien découvrir,
en même temps que sa véritable essence, le remède qui
l'en guérirait à jamais. Nous avons vu qu'il y réussit;
nous avons vu naître et se développer sous son regard la
vision du paradis. Lorsqu'il l'eut enfin conquise dans
toute son évidence, il ne lui resta plus qu'à en attendre
l'accomplissement. Auprès de cette formidable espérance,
quel sens pouvait garder à ses yeux la littérature? Sit6t la
Saison en Enfer publiée, il en détruisit l'édition, comme on
jette un instrument dont on ne se servira plus. Et qu'avaitil besoin qu'elle fM lue? Il lui suffisait de l'avoir écrite.
Par elle, il sav~ît maintenant tout ce qu'il avait voulu
savoir. Par elle, il avait saisi, en figure, le bien que toute
son ftme désirait. Cette promesse contre son visage 1, c'était"
assez désormais pour lui. Tant il l'avait bien comprise, il
pouvait même l'oublier. Elle avait passé dans son sang;
il n'avait plus que faire des phrases et des mots qui
l'avaient découverte et portée jusqu'en lui.

Si cette explication d'un silence si extraordinaire paraît
insuffisante, qu'on veuille bien prendre patience. Nous
tacherons de la compléter à la fin de cette étude. La
certitude de sa délivrance future n'est assurément pas la
seule raison du renoncement poétique de Rimbaud, parce
1

Comparez: "La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du

reste descend en face du talus, comme un panier, contre notre

face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous." (Les Illuminations:
Mystique, p. 1 73.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

que l'idée d'innocence n'est pas le seul contenll de ses
poèmes. Son œuvre est tout de même autre chose que le
réceptacle de son intraitable perfection, autre chose qu'un
corps pour son Ame. Si nous nous sommes bornés jusqu'ici
· à cette façon de la considérer, c'était pour éviter toute
distraction dans notre analyse. Il convient maintenant de
reprendre l'étude de Rimbaud à un nouveau point de vue,
Nous avons examiné ce qui de lui-même avait passé dans
son œuvre ; il faut voir maintenant ce que celle-ci contient
du monde, ce qu'elle a, si l'on peut dire, avalé non plus du
sujet, mais de l'objet. - C'est en même temps changer
d'attitude à son égard: au lieu de nous dévouer à l'éclaircir,
à en rendre compte, à faire apparaître son unité, nous
allons y chercher notre bien, l'exploiter à notre usage, la
mettre en coupe. Devenons résolument égoYstes: cc n'est
plus à servir Rimbaud que nous nou, engageons maintenant, mais à le rançonner.
(à suivre.)

] ACQUES RIVIÈRE,

' ,

49

TROIS LETTRES INEDITES
DE RIMBAUD

Elles sont, de divers lieux, adressées à M . Ernest Delahaye, son
ami d'enfance ; et, de même que celles parues dans le numéro de
la Nouvtlle Revue Française d'octobre 1912, elles nous ont été
communiquées par M. Henri Salfrey, bibliophile. Le ton de familiarité bouffonne qui y est employé pourra, à d'aucuns, paraître grossier, cynique, voire méchant. Nous le tenons, nous, pour très délicat,
pour mieux délicat que des civilités, que des mondanités, le plus
souvent hypocrites. Car, outre qu'il est de complaisance, ce ton
cache à peine, sous le masque sarcastique, truculent et irrité, des
résonnances très profondes d'angoisse, çà et là se trahissant, et l'écho
de cette charité, de cette bonté, de cet esprit de sacrifice dont ceux
qui ont bien connu Arthur Rimbaud de son vivant ont apporté
le témoignage : le destinataire de ces trois lettres-ci, en particulier

La première, mai 1873, est datée de Roche (Ardennes), où la
famille Rimbaud, savons-nous, surveillait à ce moment-là la reconstruction des bâtiments d'exploitation agricole détruits, quelques
années auparavant, par un incendie. Arthur a dix-huit ans. Le
" livre palen ", ou "livre nègre", dont il parle n'est autre que la
Saison en Enfer; et point n'est besoin de réfléchir beaucoup pour se
rendre compte que la partie du livre à laquelle il travaille est le
consisérable chapitre intitulé Mauvais Sang. Le présent document
approuve donc ce que, à une époque où il n'était pas encore tombé
sous nos yeux, nous avons écrit à ce sujet dans Jean-Arthur Rimbaud,
lt Poète. Est-il nécessaire de faire remarquer que la façon badine dont
Rimbaud parle de son travail est démentie par ces mots du premier
post-scriptum : " Mon sort dépend de ce livre " ?

4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

Dans cette lettre, on verra jusqu'à quel point l'auteur de la Sais111
e,,. .Enfer s'iatéressait au1' &amp;mances sans Parolts de Verlaine, 1 - car
c'e5t des Romances sans Paroles qu'il s'agit au troisième alinéa, - et
que, non content, selon le propre aveu du Pauvre Lélian, de l'avoir
" poussé beaucoup à les faire ", il s'occupait, avec Ernest Delahaye,
de leur trouver un imprimeur à Charleville.
L'on constatera aussi, toujours à propos de Verlaine, que Rimbaud
n'accepta pas sans hésitation li: rendez-vous à Bouillon, en suite
duquel rendez-vous, eut lieu, le z 5 mai, le dernier départ des deus
amis pour l'Angleterre, départ précédant d'un mois et demi le drame
de Bruxelles.
fl

La deuxième lettre. février 18 75, a été écrite de Stuttgart.
Rimbaud, après des séjours en diverses villes et surtout à Londrel.
où sa mère et l'une de ses sœurs avaient demeuré un certain tempt
avec lui, se trouvait en Allemagne depuis le 13 de ce mois dt
février. Ce serait donc de la seconde quinzaine du mois qu'il
faudrait au juste dater la lettre, et la date du 1 5 mentionnée en SOI
cours se rapporte évidemment au mois de mars. Cela, d'ailleurs, •
,,éri.fie tant par la première des Lettres publiées en volume au.Mtrcur,
dt Franu que par des documents conservés par la famille.
On sait que Verlaine, peu après sa sortie de la prison de Mom,
chercha à joindre Rimbaud. Le sachant à Stuttgart, il y couru~
sans avis préalable, pensant sans doute causer à son ancien camarade
une heureuse surprise. Il l'imaginait de manières invariées, et c'Clt
pourquoi - nous tenons ces détails de Verlaine lui-m~e - _il•
présenta à lui sous un accoutrement plutôt romantique. Mais li
Bateau ivrt's'était plus assagi que Sagesse. Rimbaud, très correct el
Ja pension de famille qu'on lui a,,ait choisie, accueillit ~erlaint
froidement ; et si, sur les instances larmoyantes de ce derruer, 3'1
,d'avoir la paix, il consentit à une excursion hors de la ville, ~~ far
pour gagner la Forêt-Noire et lui infliger là ce que, par déÜoClll
euphémisme, il appelle une '' remonstration " .
.
Une phrase, dans cette lettre, est trooblante. C'est celle où Ruabaud dit n'avoir plus qu'une semaine de Wagner et regretter 111

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

argent payant de fa haine, ainsi que le temps employé à rien. En
marge, parmi des dessins, on lit c:es mots : W AG!&gt;HR. VHR.DA,MMT IN
Ew1cKE1T (Wagner damné pour l'étemité) 1 S'agit-il do grand
musicien, ou tout simplement d'un habitant de Stuttgart avec
lequel Rimbaud est en rapports ? Le lecteur interprètera comme il
l'entendra. Nous lisons là, nous, entre autres choses, !"opinion
exprimée beaucoup plus tard par Nietzsche sur l'auteur de Parsifal.
Au reste, Rimbaud, qui, selon la juste: et forte expression de Paul
Claudel, n'était pas de ce monde, devait nécessairement, vivant en
France, détester les Français, et, vivant en Allemagne, hair les
Allemands.
Enlin, n'oublions pas qu'en 1875 il a vingt ans. Le rapprochement de cette lettre avec la partie de Jeunesse intitulée /Tingt ans
(page 234 de l'éclition nouvelle des Œu'Vrts) et aussi avec la
partie intitulée Guerre, qui suit, devient, sous un certain rapport,
suggestif. Faudrait-il en conclure qu'en réalité q:rtaines illuminations sont postérieures à la Saison en Enfer ?
La troisième lettre, 14 octobre 187 5, a été envoyée de Charleville.
A cette date, le destinataire, M. Ernest Delahaye, était, croyons-nous,
professeur au collège Notre-Dame à Rethe~ où Verlaine, qui lui
succéda, devait, un peu plus tard, colliger Sagesu. Dans cette lettre,
l'initiale V. désigne Verlaine; le "Loyola", c'est Verlaine aussi, etle
mot "grossièl'etés" se rapporte, sans nul doute, à des vers réguliers
de Ctllulairement. Il y au rait certes lieu de s'étonner de l'appréciation,
si l'on ne savait l'horreur nourrie pu Rimbaud, après 1873, à l'endroit de ce genre de littérature, horreor qu'il conserva jusqu'à la fin,
à ce point que le seul aspect typographique de vers réguliers le mettait en colère. Néanmoins, malgré sa réprobation des vers et sa
volonté, manifestée ailleurs, de ne pl us revoir Verlaine, i I aimait à
recevoir - on le constatera - les comm unications de celui qu'il
avait autrefois, avant même de le connaître personnellement, qualifié
de vrai poète.

Il n'a plus, dit-il c6té de la littérature.

est-ce à regret ? -

d'activité à dépenser du
PATERNE BERRICHON.

1

Cf. PmJ J/er/aine, par Edm. Lepelletier, p. 325,

�52

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,I
LaYtou, (Roche) (canton d'Attigny) Mai 73.
Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l'aquarelle ci-dessous.
0 Nature! é') ma•mère !
DESSIN A LA PLUMI! :

[Dans le ciel, un petit bonhomme avec une bêche en ostensoir et ces mots lui sortant de la bouche : "6 nature 6 ma
sœur ! " - Par terre, un bonhomme plus grand, en sabots,
une pelle à la main, coiffé d'un bonnet de coton, dans un
paysage de fleurs, d'.herbes, d'arbres. Dans l'herbe, une oie avecces mots lui sortant du bec : " 6 nature ô ma tante ! "]

Quelle chierie 1 et quels monstres d'innocince (sic), ces
paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour
boire un peu. La ;11other m'a mis là dans un triste troll:•

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

53

Verlaine doit t'avoir donné la malheureuse commission
de parlementer avec le sieur Devih, imprimeux (sic) du
N6ress 1• Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de
Verlaine assez bon compte et presque proprement, (S'il
n'emploie pas les caractères emmerdés du N6ress 1 • Il
serait capable d'en coller un cliché, une annonce !)
Je n'ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la
Nature m'absorculant tout entier: Je• suis a toi, t) Nature,
t) ma mère!

a

Je te serre les mains, dans l'espoir d'un revoir que
j'active autant que je puis.

R.
Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t'avoir proposé un
rendez-voL.au dimanche 18, à Bouillon. Moi je ne puis
Y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de
quelques fraguements (sic) en prose de moi ou de lui, à me
retourner.

DESSIN A LA PLUME :

La mère Rimb. retournera a Charlestown dans le
courant de Juin. C'est sô.r, et je tâcherai de rester dans
cette jolie ville quelque temps.

[Le hameau de Roche, vu de la maison où a été écrite la
Saison en Enfer et où les exemplaires de la brochure livrés par
l'imprimeur ont été détruits. En bas du dessin, ces mots :
"Laïtou, mon village. "]

Le soleil est accablant et il gèle le matin. J'ai été
avant-hier voir les Prussmans à Vouziers, une sous-préfecture de 10.000 Ames, à sept kilom. d'ici. Ça m'a ragaillardi.

Je ne sais comment en sortir : j'en sortirai pourtant. Je
regrette cet atroce Charlestown, l'Univers, la Bibliothè.,
etc ... Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais des
petites histoires ·en prose, titre général : Livre pa'ien, ou
Livre nègre. C'est bête et innocent. 0 innocence ! innocence ; innocence, innoc ... fléau !

Je suis abominablement gêné. Pas un livre. Pas un
cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue.
Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort
dépend de ce livre, pour lequel une demi-douzaine d'histoires atroces sont encore a inventer. Comment inventer
1

Le N11rd-Est, journal de Charleville.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

54

des atrocités ici? Je ne t'envoie pas d'histoires, quoique
j'en aie déjà trois, fa crnJte tant ! Enfin voilà 1
bon revoir, tu verras ça,
RIMB.

Prochainement je t'enverrai des timbres pour m'acheter
et m'envoyer -le Faust de Gœthe, biblioth. populaire. Ça
doit coll.ter un sou de transport.
Dis-moi s'il n'y a pas de traduction de Shakespeare
dans les nouveaux livres de cette biblioth ..
Si même tu peux m'en envoyer le catalogue le plus
nouveau, envoie.

R.

Il
Février

75.

Verlaine est arrivé ici l'autre jour, un chapelet aux
pinces ... Trois heures apres on avait renié son dieu et
fait saigner les 98 plaies de N. S. Il est resté deux joW1
et demi, fort raisonnable et sur ma remonstration s'en
est retourné à Paris, pour, de suite, aller finir d'étudier
là has dam l'Ue. 1
Je n'ai plus qu'une semaine de Wagner et je regrette
cette argent (sic) payant de la haine, tout ce temps foutu
à rien. Le 15 j'aurai une Ein freundliches Zimmer 1
n'importe où, et je fouaille la langue avec frénésie, tant
et tant que j'aurai fini dans deux mois au plus.
1
1

Rimbaud veut dire sans doute : en Angleterre.
Une chambre agréable.

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

55

Tout est assez inférieur ici- j'excèpe (sic) un: Riessling,
dont j'en vite un ferre en vke des g6deaux gui l'onh fu
naîdre, à ta sandé imperbédueuse. Il soleille et gèle, c'est
tannant.
(Après le I 5, Poste restante Stuttgart)
A toi
DESSIN A LA PLUME :

[En haut de la lettre, à gauche, une maison de quatre étages
protégée par une clôture et entourée d'arbustes ; une voiture,
d'où sort un petit bonhomme empressé, arrêtée devant; sous le
tout, en biais, ces mots : Wagner f!erdammt in Ewigkeit ! expectorés par un personnage fantastique occupant toute la marge de
gauche.

Au bas de la lettre un paysage de ville où se voient, à gauche,
des pieux et des bouteilles formant oriflammes, sur lesquels sont
&amp;:rits ces mots Rimling, Fliegende Natter; et, de gauche à droite,
une espèce de cirque avec, en dessous, des sortes de montagnes
et, encore en dessous, ces mots : flieille flille; puis des maisons
avec des squares, des arbres, un tramwày qui roule vers le haut
et en tournant, et, encore plus haut, des étoiles et un croissant
noir. Tout ce fouillis parsemé, de Riess, Rimling en lettres
capitales.]

III

Cher Ami,

Reçu le Postcard et la lettre de V. il y a huit jours.
Pour tout s1mp
· l"fi
·•ru· d'1t a' 1a Poste d'envoyer ses res1 er, J
tantes chez moi de sorte que tu peux écrire ici, si encore

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

rien aux restantes. Je ne commente pas les dernières
grossièretés du Loyola, et je n'ai plus d'activité
me
donner de ce ctité-la a présent, comme il paraît que la
2e" portion " du "contingent" de la "classe" 74 va-t•
être appelée le trois novembre suivnt ou prochain : la
chambrée de nuit :

a

"1tfvE"

1

1

On a faim dans la chambrlt C'est vrai .•....
Emanations, explosions,
Un génie: ]e suis le gruère !
Leflbvrt : Ktller !
Le génie :
]e suis le Brie!
Les soldats coupent sur leur. pain :
C'est la Vie !
Lt génie : - Je suis le Roquefort !
- Ça s' ra not' mort ...
- ] e suis le gru~re
Et le brie..... ttc.
VALSE

TROIS LETTRES INÉDITES DE RIMBAUD

57

procurer des livres employés dans ton collège par ex.
pour ce Bachot à moins que ça ne change aux diverses
universités: en tous cas de professeurs où d'élèves compétents, t'informer à ce point de vue que je te donne. Je
tiens surtout à des choses précises, comme il s'agirait de
l'achat de ces livres prochainement. lnstruct militaire et
"Bachot", tu vois, me feraient deux ou trois agréables
saisons! Au diable d'ailleurs ce "gentil labeur." Seulement sois assez bon pour m'indiquer le plus mieux possible
la façon comment on s'y met.
Ici rien de rien.
- J'aime à penser que le Petdeloup et les gluants
pleins d'haricots patriotiques ou non ne te donnent pas
plus de distraction qu'il ne t'en faut. Au moins ça ne
"chlingue pas la neige, comme ici.
A toi "dans la mesure de mes faibles forces. "
Tu écris:

A. RIMBAUD
31, rue Saint-Barthélemy
Charleville (Ardennes) va sans dire.
,

'

On nous a joints, Lefrore et moi ... etc.
De telles préoccupations ne permettent que de s'y absor•
bere. Cependant renvoyer obligeamment selon les occases
les " Loyolas " ~ui rappliqueraient.
Un petit service : veux-tu me dire précisément et
concis - en quoi consiste le " bachot" ès-sciences actuel,
partie classique, et mathém., etc. - Tu me dirais le point
de chaque partie que l'on doit atteindre : mathèm., ph}'!,
chim, etc. et alors des titres immédiats, et le moyen de 1C

P. S. - La corresp : "en passepoil" arrive

a ceci que

le "Némery" avait confié les journaux du Loyola à un
agent de police pour me les porter !

�COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

COMMENT L'AMOUR
COLORE LE TEMPS

59

Ils nous parlent de haut dans un langage clair
Qui, le mdme pour tous, n'est donc vrai pour personne:
Pourquoi la chose écrite a-t-elle toujours l'air
D'une femme sans cœur qui discute et raisonne?
III

I
Je sais que tout ceci n'est qu'un prdt usuraire :
Le charme du secret et du lit défendu,
L' 4pre ardeur d'un baiser rapide et téméraire,
Et l'adieu d'un beau corps à mon cou suspendu.
Ainsi je vais tdchant à divertir l'attente
Du créancier fatal qui peut venir demain,
Et mon toit chaque nuit est pareil à la tente
Qu'on déploie et reploie au bord du grand _chemin.

II
J'ai vainement cherché du secours dans les livres.
Qu'ils sont p4les ! qu'ils sont auprès de ma douleur
Privés de sang, si loin de l'obscure chaleur
Qu'entretient sous la peau la tristme de vivre I

La paix, mais c'est le bruit qui nous en faiJ l' aumbne I
Fracas assourdissants, feux du soir, où choisir
Un asile plus sfir pour rdver à loisir
Que dans votre incendie et dans votre cyclone?

Sans le pavé qui prend toute peine à merci,
Où pourrions-nous creuser à notre aise un souci,
Et divaguer tout haut, et dans la brume étreindre
Le bonheur attendu qui semble toujours poindre ?

Appuyée à mon bras ma douleur m'accompagne,
Lorsque sur le trottoir je rencontre un ami
Qui me vante un tableau qu'il a vu en Espagne.
Elle discrètement se détourne à demi.
Mais je sens que son œil en dessous me surveille,
Et quand déjà mon cœur franchit les cols là-bas,
Elle se penche et glisse un mot dans mon oreille ...
Nous revoici marchant tous deux du même pas.

�6,o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

/7

Tout bouillonnant de bruit et de lumiere crue,
Comme un vase dos, plein d'un liquide qui bout,
Le petit café bar où je m'endors debout
Toujours semble au moment d'éclater dans la rue.
Ma vie aussi concourt à créer cet air chaud :
Sur la mousse fumante, à chaque instant, mon rêve
Gonfle une bulle d'or qui resplendit et crève,
Et mon cœur à Paris ajoute un SO!Jbresaut.

COMMENT L1AMOUR COLORE LE TEMPS

6r

Quel souci hier encor me voilait la lumière,
Comme un souffle ternit l'eau pure d'un miroir?
0 soleil, amiracle I il m'est donné de voir
Le jour, et cette fois est comme la première I

VIII
Mon sang n'avait qu'un cri: "Délivré, délivré!"
Et je marchais..• La nuit cependant est venue,
Brusquant sous une a'Verse au fond d'une avenue
Le départ du rayon qui m'avait enivré.

VI
Comme un gland détaché retourne au sol immense,
Au noir humus profond qui nourrit la forêt,
Mon dme en s'endormant s'enfonce et disparaît
Dans la grande misère et la grande démence.
Paris dans son giron berce alors mon sommeil,
Son dpre suc répare obscurément ma force,
Et la graine, au matin, déchirant son écorce,
Un nouvel arbre natt qui verdit au soleil.

YII
Un matin je m'éveille, ah I je suis libre, seul!
Et sous l'arche du pont le saphir étincelle,
Et dans mon sein ma vie est plus chaude que celle
Qui bourdonne en été dans les fleurs du tilleul !

C'est un frisson pareil au retour de la fièvre,
L'heure où Paris rallume à la hdte au travers
Des arbres dépouillés ses feux tremblant} d'hiver,
Et tout l'ancien dégoût me remonte à la lèvre.

IX
Pous diter, mes amis : "François sait rire. " Eh ! oui,
Je ris, et vous pensez que ma plume exagère.
Ne devinez-vous pas sous la mousse légère
Comme un trésor de peine à chaque heure enfoui ?
Ne comprenez-vous pas la grande politesse
Qui met mon dme au ton de vos propos joyeux?
Mais au seuil de mes vers la mascarade cesse,
Et mon visage alors est nu pour tous les yeux.

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSB

X

Ah! du moins, mon amour, épuisons l'amertume,
Gofuons dans cet excès comme une autre douceur,
Plions à nos plaisirs le mal qui nous consume,
Et dans notre tourment cherchons notre bonheur.
Regarde cette rose: elle est d'un sombre rouge,
Et le parfum qui brll.le en son creuset profond
Est si fort qu'on croirait le voir soudain qui bouge
Et s'échappe en fumée et se brise au plâfond.

XI
Flambe donc, ô douleur, et renais de ta cendre,
Grandfeu dans la grand' salle, honneur de mon château/
N'arrêtez pas, ôjours, de monter, de descendre
Avec le battement régulier d'un marteau,
Pour que mon cttur frappé qui bondit et qui souffre,
Mêlant les cris de l'âme aux soupirs de la chair,
Résonne chaque soir sur l'enclume de fer,
Et dans l'obscurité darde un long jet de soufre.

XII
Lorsque dans le brouillard les onze coups tardifs
S'envolent lourdement de la tour la plus proche,
Onze fois étonné, mon esprit se raccroche
Onze fois au dernier de nos instants furtifs.

63

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

Tout veut me retenir, tout m'implore et me touche:
Le silence, un reflet du foyer, la pâleur
Du drap défait dam l'ombre et la molle chaleur
Et ce pli du sommeil dans le coin de ta bouche '

'

XIII
Mais quelquefois, pareil au chardon qui frissonne,
Murmure sous mon front un désir irrité
De me lever, de fair avant que l'heure sonne
Pour détourner le cours de la fatalité.
'
Dénouant en secret tous mes liens d'esclave,
Dans tes bras, au milieu d'un long baiser souvent,
le songe ai, pur contact qui rafraîchit et lave,
A l'azur de fa nuit, à l'eau du ciel, au vent...

XIV
l'ai pour_voisin,jai!li des vapeurs de la berge,
Un peuplter droit comme un mdt robuste et.fin
'
QUt. devant ma maison se balance' sans fin
Et dédie à la lune un amour clair et vierge.
Rien ne peut en .aidir son rive gracieux
On dirait que l'hiver le rend même plu: vaste
Et sa légereté demeure grave et chaste
'
Rarce qu 'elle est sans cesse un élan vers' les cieux.

�LA NOUVELLE Rl!VUl! FRANÇAISI

XV
J'ai pour conseil -encore et pour tuteur bizarre
Un vieux bateau pensif dont le plat-bord reluit
Juste sous ma fenêtre et que j'entends la nuit
Respirer en tirant un peu sur son amarre.
Sa coque tout bas chante et dit dans sa chanson
La douceur de l'ennui, le repos dans l'épreuve,
Au point qu'en le voyant si calme sur le fleuve
Je me sens tour confus comme un jeune garçon.

XVI
- Eh/ quoi, me dira-t-on, voilà qu'une péniche
Après un peuplier vous occupe à son Jour /
Quelle part l'une et f autre ont-ils dans votre amour
Et dans cette douleur dont vous !tes si riche?
- Rien que la part du rêve et d'un rfue assez fou :
Dépouiller l'homme enfin, mais garder de la vie
La sève ou le reflet, ce qui fait qu'on envie
Et l'arbre et le bateau,jusqu'à l'humble caillou.

XVII
Ah 1 s'évader un soir de notre chair brAlante,
Pour s'en aller quher le silence et la paix
Dans une autre enveloppe où l' 4me obtuse est lente
Comme un jour endormi derrière un verre épais I

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

65

ursque,
. tard dans la nuit, seul avec les fiantOmes,
le l,s pour détourner mon ctcur de trop souffrir,
Ne plus sentir ce front qui bat entre mes paumes,
Ne plMs penser, et cependant ne pas mourir /

XVIII
Las de suivre les jeux de la flamme dans l' 4tre
rai passé mon habit - pourquoi pas Jaire hon~eur
A mes ennuis autant qu'un autre à son bonkur?Et, cravaté de blanc,je m'en Jus au th!4tre.
C'était dans le plus vaste et le plus décoré :
Les stucs et les velours semblaient d'une voix bite
Jurer du haut en bas : " La vie est une fête/ "
Q1te/ cauchemar 1 le pire : un cauchemar doré.

XIX
S'il est un lieu d'exil, c'est pendant un entr' acte
Un foyer d' Opéra somptueux etfiané
O'u pend du plafond roux un lustre suranné
'
Clair symbole du temps qui croule en catara:te.
LA mort là comme ailleurs n'accorde aucun sursis
Mais, l' eJJ
,1r· 'l'',e, elle y fait la coquette '
,oyable vw
Et, tout du long des murs, ranrrés sur la banqu:lte
Â
.li"
0
,
u "" tell des vivants des spectres sont assis.

5

�66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

XX
L' dme exilée ici l'est moins que la musique.
Pauvre musique en pleurs dans un vide éternel,
Qui persiste en dehors de toute loi physique,
Lorsque la :aile est comble - absurde et solennel!
0 musique captive, ô musique vendue
.1
A ces barbares Turcs comme une esclave, tot .
Toi la grande vestale et la fille du roi,
'
.J
'
Pareille
sous le rouge à la fiemme peraue.

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

L'heure la plus navrante est l'heure où l'on s'amuse.
Nos pères l'ont bien su, qui gravaient dans le bois,
Ayant posé sa faulx pour jouer du hautbois,
Sous un toquet à plume une horrible camuse.

XXIII
Loin de m'emprisonner dans une tour d'ivoire
'
L'amour et la douleur mainte fois m'ont conduit
Dans ces déserts où seuls les astres de la nuit
Contemplent la cité du pauvre, énorme et noire.

XXI
" Chacun de vos huitains semble un flot qui déferle,
Dira l'un on ne sait comment les relier."
L'autre : :, Ton vers eût-il la belle eau d'une perle,
Il faut encore un fil pour bdtir un collier ! "
_

0 trop logique esprit, que ton discours me peine!

De sa voix, de ses yeux, de son tendre profil,
Ariane .a formé préâsément un fil
Qui partout où je vais se dérotfle et m'enchaine.

XXII
Entrer dans un café, Miller à l' Opéra,
Prendre un morne intérit à quelque assaut de boxe,
Tout cela c'est douleur d' amour, ,sans paradoxe,
Car en des soirs pareils mon cœur souvent 1Jleura.

Tout tremblant je passais les portes derrière eux,
Et longtemps nous errions par la ville interdite.
L'amou~ me disait: "Vois", et la douleur:" Médite",
Et depttzs ces soirs-là j'ai pitié des heureux.
XXIV
Une pitié de prince, orgueilleuse et tranquille,
Sac~an: que·~e b~n~eur n'apprend rien en effet,
Qu tl n est pire tndtgent qu'un itre satisfait,
Et qu'une joie égale est sotte ou puérile.
Si nous,pèsions nos jours dans nos deux poings fermés,
Dans l ttn mettant le rire et dans l'autre les larmes
De 9.uel côté seraient les souvmirs aimés
'
Ceu~ qui devant la mort sont nos derniè;es armes ?

�68

LA NOUVELLE RBVUE FJlANÇ/J

XXV
0 pauvre, 8 roi des rois, comment les murs d'un Loum
Pourraient-ils contenir le trane où tu t'assieds ?
Les mondes sont couchés entre ses quatre pieds,
De sorte que, le soir, sa grande ombre les couvre.
D'autres peuvent singer ton f arouche appareil
En négligeant leur barbe ou se drapant de bure,
Je t'offre une souffrance, hélas l à ma mesure,
Qui ne va pas plus haut, Seigneur, que ton orteil.

XXVI
Rien que cela : poser ma t2te sur ton sein,
Mon amour, c'est mon doux, c'est mon cruel parllll,
Ma joie et mon remords, et c'est bien davantage :
Le toucher qui m'inspire ou tro14ble mon dessein.
La chaleur de ce corps que mes lèvres chérissent,
Ce parfum qui m'accueille et, lorsque je m'en vais,
Me suit, ce Jeu jaloux, sombre, inquiet, mauvais,
Voilà tout le climat où mes songes .fleurissent.

XXVII
Lorsque j'avais quinze ans, je ne comprenais poilll
Pourquoi le bien-aimé dit à la bien-aimée :
"Ta gr4ce est redoutable à l'égal d'une armée."
Mais ces mots entraînaient ma rfuerie au loin ...

COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS

69

Depuis il m'a paru que l'ardente hyperbole
N'exprimait pas assez combien l'amour est fart
Combien sous son regard la chair est IJche et faÎle
Et je dis : " Redoutable à l'égal de la mort. " '

XXVIII
Redoutable minute, a minute de joie
Où le silence ému semble avoir tressailli
'
Lorsque, dans ~a lueur d'un tison qui rougeoie,
Hors de ses voiles, nue, Ariane a jailli /
Ah ! m_es esprits peureux prennent déjà la fuite /
Et maintenant ma chair est seule et tremble un peu
De voir, de bas en haut coloré par le Jeu
Ton corps d'un rose ardent comme une te'rre cuite.

XXIX
Mieux qu'aucun texte grec, la rougeur d'une braise
La beauté d'une femme et l'élan du désir
'
D~ns Paris pluvieux, en l'an mil-neuf-ce~t-treize,
M ont révélé ton sens antique, 8 dur plaisir/
'Pour 'lue l'instinct sacré parl4t dans ce poème
Je n'ai point déterré le satyre cornu
,
Mais àfor,ce d' amourJ·• at• rqotnt,
. . j'ai
' tenu
Dans mes bras un moment Aphrodite elle-même.

�COMMENT L'AMOUR COLORE LE TEMPS
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

XXX
C'est un soir, un éclair ouvrant son aile énorme
Comme un grand oiseau bleu redressé sur son nid,
La terre à sa clarté parut vieille et difforme,
Et voici qu' effrayé notre cheval hennit.
Il n'a plus reconnu sous ce manteau livide
Le chemin qu'il faisait chaque jour plusieurs fais,
Le vent se tut, la feuille eut peur au bord du vide,
Puis un rire terrible éclata sur les bois.
XXXI

Orage de l'été, ton souvenir m'enseigne
Que mon dme est la sœur de ce pauvre animal,
Mais plus mystérieux, plus profond est mon mal,
Et plus caché l'éclair dont la pdleur me baigne.
Tout a changé, la route et le calme horizon.
Mes devoirs les plus doux, mes plus chères Ïdées
Prennent en un clin d'teil des figures ridées.
Est-ce que Dieu veut rire aussi sur ma maison ?

XXXll
- Permettez, interrompt une voix ironique,
Vous nous parliez tant6t avec farce chaleur
Des conseils de l'amour, des leçons du malheur,
Maintenant tout n'est plus que tonnerre et panique.

71

- Eh I bien oui, la pensée est vive sous le fouet.
Le ~en~ souffle, mon cœur comme une feuille y plonge,
Mats c est dans l'ouragan une feuille qui songe,
A la fais du destin l'élève et le jouet.
XXXIII
0 couleurs, sons, odeurs, hors de votre atmosphère

Nos passions mourraient dans un vide glacé
'
Et c'est vous que le temps amalgame pour faire
Nos souvenirs d'amour quand l'amour a passé.
Thésaurisez, mes yeux, dans votre chambre noire!
Allez, mes sens, allez, faites votre moisson,
'Pour les jours de disette et la froide saison
Où mon cœur sans désirs vivra sur ma mémoire !
XXXIV

Accueille l'humble image et le bruit familier :
Peut-être un jour n'auras-tu pas d'autre fortune
Que d'évoquer ce pas furtif dans l'escalier
Ou cet angle du toit éclairé par la lune.
Rends grdce au dieu caché dans le plus bref instant,
Garde pour lui ton dme inclinée et ravie
plus longue vertu ne pèse pas autant;
C eSt cela ton amour et c'est cela ta vie.

1";

FRANÇOIS PoRCHÉ.

�A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU 1
(FRAGMENTS)

Dans la cour de l'immeuble où nous avions loué un
appartement, M. et Mme de Guermantes avaient une
demeure formant hôtel sûr laquelle j'acquis assez vite des
renseignements, grke à Françoise. Car les Guermantes
qu'elle désignait souvent, par les mots de en dessous, en bas,
étaient sa constante préoccupation, depuis le matin où,
jetant, pendant qu'elle coiffait maman, un coup d'œil
défendu, irrésistible et furtif dans la cour, elle disait:
-"" Tiens, deux bonnes sœurs; cela va surement
en dessous "
ou " Oh ! les beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n'y
a pas besoin de demander d'où qu'il deviennent, le Duc
aura-t-été à la chasse", jusqu'au soir, où entendant un
bruit de piano, un écho de chansonnette, elle tirait cette
conclusion:" Ils ont du monde en bas, c'est à la gaieté l"
Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait
le plus vivement l'intérêt de Françoise, lui donnait le
plus de satisfaction et lui faisait aussi le plus de mal,
était celui où, la porte cochère s'ouvrant à deux
battants, Mme de Guermantes montait dans sa calèche.
C'était habituellement peu de temps après que . nos
domestiques avaient fini de célébrer cette sorte de Pique
1

Voir la Nouvelle Re&lt;y_ue Française du

Ier

Juin 1914.

73

solennelle que nul ne doit interrompre, appelée leur
déjeuner, et pendant laquelle ils étaient tellement "tabous"
que mon père lui-même ne se serait pas permis de les
sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se serait pas plus
dérangé au cinquième coup qu'au premier et qu'il aurait
ainsi commis cette inconvenance en pure perte, mais non
pas sans dommage pour lui. Car Françoise (qui depuis
qu'elle était une très vieille femme, se fai,ait, à tout propos,
cc qu'on appelle . une tête de circonstance) n'eat pas
manqué de lui présenter toute la journée une figure
couverte de petites marques cunéiformes et rollges qui
déployaient au dehors mais d'une façon peu déchilfrable
le long grimoire de ses doléances, les raisons profondes de
son mécontentement.
Les derniers rires du festin sacré une fois achevés,
Françoise qui était à la fois, comme dans l'église primitive,
le célébrant et l'un des fidèles, se versait un dernier verre,
détachait de son cou la serviette, la pliait en essuyant à
ses lèvres un reste d'eau rougie et de café, la passait dans
un rond, remerciait d'un œil dolent " son " jeune valet
de pied (qui, pour faire du zèle, lui disait: " Voyons,
madame encore un peu de raisin") et allait aussitôt ouvrir
la fenêtre sous le prétexte qu'il faisait trop chaud " dans
cette misérable cuisine". En jetant avec dextérité dans
le même temps qu'elle tournait la poignée de la croisée et
prenait l'air, un coup d'œil désintéressé sur le fond de la
cour, elle y dérobait furtivement la certitude que la
duchesse n'était pas encore prête, et couvait un instant
de ses regards passionnés et dédaigneux la voiture attelée.
Puis, cet instant d'attention une fois donné aux choses
de la terre, elle levait les yeux au ciel dont elle avait

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'avance deviné la pureté en sentant la douceur de l'air
qui venait d'entrer par la fenêtre et regardait ~ l'angl~ du
toit la place où des pigeons, pareils à ceux qm décoraient
le faîte de sa cuisine, ·à Combray, venaient faire leur nid
au dessus de la cheminée de ma chambre et dont, à
chaque printemps, je retrouvais, soudain éclos, le roucoulement matinal, comme un cocorico adouci, transposé et
mauve.
- Ah! Combray! Combray I s'écriait Françoise,
quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre ! Quand
est-ce que je pourrai passer toute la sainte journée sous
tes aubépines et nos pauvres lilas en écoutant les gorgerouges au lieu d'entendre cette misérable sonnette de
'
.
notre jeune maître qui me fait tout le temps counr
le long de cc satané couloir. Hélas, pauvre Combray ! peutêtre que je ne te reverrai que morte, quand on me jettera
comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors je ne
les sentirai plus tes belles aubépines toutes blanches. Mais
dans le sommeil de la mort je crois que j'entendrai encore
ces trois coups de son~ette qui m'auront damnée d'avance
dans ma vie.
Mais elle était interrompue par les appels de Jupien, le
giletier, celui qui avait tant plu autrefois à ma gran~'~ère
le jour où elle était allée voir M me de Villcpans1~ et
n'occupait pas un rang moins élevé dans la sympathie d_e
Françoise, et qui, ayant levé la tête en entendant ou~
la fenêtre cherchait déjà depuis un moment à atarer
,
.
La
l'attention de sa voisine pour lui dir~ bonJour.
coquetterie de la jeùne fille qu'avait été Françoise affinait
alors pour un instant le visage ronchonneur de notre
• vieille cuisinière alourdie par l'~ge, la mauvaise humeur

A LA RECHERCHE DU TEMPS PER.DU

75

et la chaleur du fourneau et c'est avec un mélange

charmant de réserve, de familiarité et de pudeur, qu'elle
adressait au giletier un gracieux salut mais sans lui
répondre de la voix, car si elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour, elle n'eClt
pas osé les braver jusqu'à causer par la fenêtre. Elle lui
montrait la calèche attelée, en ayant l'air de dire: " Des
beaux chevaux, hein", mais en réalité parce qu'elle savait
qu'il allait lui répondre, en mettant la main devant la
bouche:
- Vous aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez,
et même peut-être plus qu'eux, mais vous n'aimez pas
pas tout cela.
Et Françoise après un signe modeste, évasif et ravi qui
pouvait signifier : " Chacun son genre, ici c'est à la simplicité", refermait la fenêtre de peur que m:tman n'arrivât. Ces "vous" qui eussent pu avoir plus de chevaux
que la Duchesse de Guermantes s'ils avaient voulu, c'était
nous, mais Jupien avait raison de dire "vous" car comme ces plantes qu'un animal à qui elles sont entièrement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digere
pour elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout
assimilable résidu, - Françoise vivait en symbiose avec
nous; c'est nous qui avec nos vertus, notre fortune, notre
train de vie, notre situation, devions nous charger d'élaborer les petites satisfactions d'amour-propre dont était
formée - en y ajoutant avec le droit reconnu d'exercer
librement le culte du déjeuner suivant la coutume ancienne,
la petite gorgée d'air à la fenêtre quand il était fini,
quelque flànerie dans la rue en allant faire ses emplettes
et une sortie le dimanche pour aller voir son neveu - la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

part de contentement indispensable à sa vie. Aussi notre
départ d'un immeuble que nous avions longtemps habité
(et "où on était si bien estimé de partout"), l'installation
dans une nouvelle maison où les premiers jours, le concierge ne nous connaissant pas, Françoise avait cessé
momentanément de recevoir les marques de considération
nécessaires à sa bonne nutrition morale, l'avaient jetée dans
un état de dépérissement pendant la durée duquel elle
faisait continuellement entendre des lamentations." C'est
l'ennui 1 " disait-elle quand on l'interrogeait sur son mal,
et elle donnait au mot ennui ce sens si fort qu'il garde
dans les tragédies de Corneille et dans les lettres des
soldats qui se suicident par regret de leur fiancée, de leur
village, par " ennui ". Mais elle se releva rapidement
du sien, car Jupien (" De bien bon monde ces Jupien, de
bien braves• gens et ils le portent bien sur la figure ")
lui procura un plaisir, aussi vif et plus raffiné que celui
qu'elle aurait eu si nous avions pris une voiture, en
sachant tout de suite comprendre et enseigner dans toute
la maison que si nous n~en avions pas, d'équipage, c'est
que nous ne voulions pas.
Et quand un fournisseur ou un domestique venait nous
apporter quel.que paquet, tout en ayant l'air de ne pas
s'occuper de lui, et en lui désignant seulement d'un air
détaché une chaise, pendant qu'elle continuait son ouvrage,
Françoise mettait si habilement à profit les quelque5
instantS qu'il passait dans la cuisine, à attendre la
réponse de maman, qu'il était bien rare qu'il repartît sans
avoir indestructiblement gravée en lui la certitude que
"si nous n'en avions pas, c'est que nous ne voulions pas",
'Si elle tenait tant d'ailleurs a ce qu'on nous stlt riches, ce

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

77

n'est pas que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu,
fllt aux yeux de Françoise le bien suprême. Mais la vertu
sans la richesse n'était pas non plus son idéal. La richesse,
selon Françoise, était pour la vertu comme une condition
nécessaire, à défaut de laquelle la vertu serait sans mérite et
sans charme. Françoise les séparait si peu qu'elle avait fini
par prêter à chacune les qualités de l'autre, à exiger quelque
confortable dans la vertu, à reconnaître quelque chose
d'édifiant à la richesse.
Une fois la fenêtre refermée elle commençait en soupirant à ranger la table de la cuisine.
- Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise
disait le valet de chambre, j'avais un ami qui y avait
travaillé ; il était second cocher chez eux. Et je connais
que)qu'un, pas mon copain alors, mais son beau-frère, qui
avait fait son temps au régiment avec un piqueur du
Baron de Guermantes.
- La duchesse doit être alliancée avec tout ça, c'est de
la même parenthèse, disait Françoise. C'est une grande
famille que les Guermantes! ajout.ait-elle avec respect,
fondant la grandeur de cette famille à la fois sur le nombre de ses membres et l'éclat de son illustration, comme
Pascal, la vérité de la Religion sur la Raison et sur
l'autorité des Ecritures. Car n'ayant que ce seul mot de
"grand'' pour les deux choses, il lui semblait qu'elles
r
.
n,en 1orma1ent
qu ' une seul e, et son vocabulaire avait
ainsi par endroits un défaut qui projetait de l'obscurité
jusque dans la pensée. - Je voulais demander à leur
maître d'hôtel si c'est eux qui ont leur ch!teau à dix
lieues de Combray, mais c'est un vrai seigneur, un grand
pédant, qui ne cause pas, on dirait qu'on lui a coupé la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

langue. Ah ! si c'était à moi le cMteau de Guermantes,
on ne me verrait pas souvent à Paris. Faut-il tout de
même que des maîtr~ de personnes qui ont de quoi
comme Monsieur et Madame, en aient des idées pour
rester dans cette misérable ville quand ils seraient libres
d'aller à Combray. Qu'est-ce qu'il attendent pour prendre leur retraite puisqu'ils ne manquent de rien; d'être
morts ? Ah I si j'avais seulement du pain sec à manger et
du bois pour me chauffer l'hiver, il y a longtemps que je
erais dans la pauvre maison de mon frère à Combray.
Là-bas on se sent vivre au moins, on n'a pas toutes
ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit que
la nuit on entend les grenouilles chanter à plus de
deux lieues.
- Ça doit être vraiment beau, madame, s'écriait le
jeune valet de pied avec enthousiame comme si ce dernier
trait avait été aussi particulier à Combray que la vie en
gondole à Venise.
- Au moins on sai.t dans quelle saison qu'on vit. Ce
n'est pas comme ici qu'il n'y aura pas plus un méchant
bouton d'or à Piques qu'à la oël, et que je n'ai pas
seulement un petit angelus quand je lève ma vieille carcasse. Là-bas on entend chaque heure, ce n'est qu'une
pauvre cloche qui sonne, mais tu te dis, voilà mon
qui rentre des champs, tu vois le jour qui baisse, tu as le
temps de te retourner avant d'allumer la lampe. Ici il fait
jour, il fait nuit, on va se coucher qu'on ne pourrait seulement pas plus dire que les bêtes ce qu'on a fait.
- Il paraît que Méséglise aussi c'est bien joli, madame,
interrompait le jeune valet de pied au gré de qui la con·
versation prenait un tour un peu abstrait et qui se souve-

frcrc

A LA RECHERCHE OU TEMPS PERDU

79

nait par hasard de nous avoir entendu parler, à table, de
Méséglise.
-Oh I Méséglise, disait Françoise avec le large sourire
. touJours
.
qu'on amenait
sur ses lèvres quand on prononçait
ces noms de Méséglisc, de Combray, de Roussainville: ils
faisaient tellement partie de sa propre existence qu'elle
éprouvait à les rencontrer au dehors, à les entendre dans
une conversation, une gaieté a~ez voisine de celle qu'un
professeur excite dans sa da e en faisant allusion à tel
personnage contemporain dont ses élèves n'auraient pas
cru que le nom put jamais tomber du haut de la chaire.
Son plaisir venait aussi de sentir que ces pays-là étaient
pour elle quelque chose qu'ils n'étaient pas pour les autres,
de vieux camarades avec qui on a fait bien des parties ;
et elle leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit,
parce qu'elle retrouvait en eux beaucoup d'elle-même.
. - Oui tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli Méséghse, reprenait-elle en riant finement; mais comment que
t'en as entendu causer, toi, de Méséglise ?
~ ~~ent que j'ai entendu causer de Méséglise ?
mais c est bien connu; on m'en a causé et même souvent,
répondait-il avec cette criminelle inexactitude des informateurs qui chaque fois que nous cherchons à nous rendre
compte objectivement de l'importance que peut avoir pour
les autres une chose qui nous concerne nous met dans
l'impossibilité d'y réussir.
'
- Ah ! je te promets qu'il fait meilleur là sous les
poiriers que près du fourneau.
- Mais c'est à Combray même, chez une cousine de
Madame, que vous étiez placée, alors ?
- Oui chez Mme Octave, ab l une bien sainte femme, •

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAÙI

mes pauvres enfants, et où il y avait toujours de quoï.
et du beau et du bon, que vous pouviez arriver diner l
cinq, à six, ce n'était pas la viande qui manquait et de
premièrcqualitéencere, et du porto blanc, et du porto rouge,
tout ce qu'il fallait. Comme nous disait M. le curé, 1'i
y a une femme qui est sô.re d'aller près du bon Dieu c'est
bien celle-là. Pauvre Madame, je l'entends encore qui
me disait de sa petite voix : " Françoise, vous savez, mai
je ne mange pas, mais je veux que ce soit aussi bon poar
tout le monde que si je mangeais ".
Elle leur parlait aussi d'Eulalie comme d'une bis
bonne personne ; depuis qu'Eulalie était morte, elle anit
en effet complétcment oublié qu'elle l'avait peu ai!MI
durant sa vie.
Mais déjà depuis un quart d'heure maman disait:
- Mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire! Voilà plus â
deux heures qu'ils sont à table.
Et elle sonnait timidement trois ou quatre foi.
Françoise, son valet de pied, le maître d'Mtel cntendaieil
les coups de sonnette non pas comme un appel, et sam
songer à venir, mais pourtant comme les premiers d
des instruments qui s'accordent quand un concert 11
bientôt reprendre et qu'on sent qu'il n'y aura plus qlJ
quelques minutes d'cntr'acte. Aussi quand les coups COll-mençaient à se répéter et à devenir plus impatients, •
domestiques se mettaient à y prendre garde et, estimait
qu'ils n'avaient plus beaucoup de temps devant eux avdt
la reprise du travail, à un tintement de sonncil
un peu plus sonore que les autres, ils poussaient
soupir et prenant leur parti, le valet de pied dcsc~
fumer une cigarette devant la porte, Françoise monai

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Sr

ranger ses affaires dans son sixième, et le maître d'hôtel
ayant été chercher du papier à lettres dans une chambre
expédiait rapidement sa correspondance préparée.
Malgré la morgue de leur maître d'hôtel, Françoise
avait pu dès les premiers jours m'apprendre que les Guermantes n'habitaient pa leur hôtel en vertu d'un droit
immémorial mais d'une location assez récente, et que le
jardin sur lequel il donnait, du côté que je ne connaissais
pas, était assez petit et semblable à tous les jardins contigus; et je sus enfin qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial
ni moulin fortifié, ni sauvoir, ni colombier à piliers ni
four banal, ni grange à nef, ni châtelet, ni ponts fixe: ou
levis, voire volants, non plus que péagers, ni aiguilles,
ch~cs murales, ou montjoies. Mais un ami de mon père
avait rendu quelque individualité cette demeure déchue
en nous disant un jour de Madame de Guermantes : " Elle
a la plus grande situation dans le faubourg Saint-Germain
elle a la première maison du faubourg Saint-Germain. ,:
Sans doute le premier salon, la première maison du Faubourg Saint-Germain, c'était bien peu de chose auprès
des autres demeures que j'avais successivement rêvées
D'ailleurs mon esprit était embarrassé par cerU:ines
~iflic~ltés, et la présence du corps de Jésus--Christ dans
1hostie ~e me semblait pas un mystère plus obscur que
c~ premier salon du faubourg Saint-Germain situé sur la
nvc droite et dont je pouvais de ma chambre entendre
ba~e les meubles le matin. Mais la ligne de démarcation
qui me séparait du faubourg Saint-Germain pour être
seul ~e~t I'déale, ne m'en semblait que plus' réelle ; je
sentais bien que c'était déjà le faubourg Saint-Germain
le paillasson des Guermantes étendu de l'autre ct&gt;té d;

a

6

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISI
A LA llECHERCHE DU TEMPS PERDU

,

cet Equateur et dont ma mère avait osé dire, l'ayant
aperçu comme moi un jour que leur porte était ouverte,
qu'il était en bien mauvais état. Au reste, comment leur
salle à manger, leur galerie obscure, aux meubles de
peluche rouge, que 3e pouvais apercevoir quelquefois par.
la fenêtre de notre cuisine, ne m'auraient-ils pas sembW
posséder le charme mystérieux du faubourg Saint-Germaïa.
en faire partie d'une façon essentielle, y être géographiquement situés, puisque, avoir dîné dans cette salle l
manger, c'était être allé dans le faubourg Saint-Germain,
en avoir respiré l'atmosphère, puisque ceux qui, avant
d'aller à table, s'asseyaient à c6té de Mme de Guermantcl
sur le canapé de cuir de la galerie, étaient tous du faubourg
Saint-Germain. Sans doute ailleurs que dans le faubourg
Saint-Germain, à certaines soirées, on pouvait voir parfait
tr6nant majestueusement au milieu du peuple vulgairl
des élégants, l'un de ces hommes qui ne sont que da
noms et qui prennent tour à tour pour les personnes qui
ne les connaissent pas, quand elles cherchent à se les ~
présenter, l'aspect d'~ tournoi et d'une forêt domaniale.
Mais ici, dans le premier salon du faubourg Saint-Germait,
dans la galerie obscure, il n'y avait qu'eux. Ils étaient, Cl
une matière précieuse, les colonnes qui soutenaient la
temple. Même pour les réunions familières ce n'était q•
parmi eux que Mme de Guermantes pouvait choisir •
convives, et dans les dîners de douze, assemblés autour dl
la nappe servie, ils étaient comme les statues d'or d&amp;I
aptitres de la Sainte-Chapelle, pilier symboliques et CO!lt
sécrateurs, devant la Sainte Table. Quant au petit boit
de jardin qui s'étendait entre de hautes murailles, dermll
l'Mtel, et où l'été Mme de Guermantes faisait après diner

83

servir
les liqueurs
et l'orangeade, comment n' aurais-Je
. . pas
__
,
•
1
pcDK
que
s
asseoir
entre
neuf
et
onze
heures
du
so·
chaises
1r, sur
ses
du fer, ~ douées d'un aussi grand pouvoir
que le canapé. de cuir, - sans respirer du même coup,
1 b.
es .r1ses
au faubourg Saint- G ermain,
. é taJt
.
. particulières
.
a~•. impossible que de faire la sieste dans l'oasis de
F1gu1g, sans être par cela même en Afrique Et ·1 '
r·
. .
•
1 n y a
que imagmatton et la croyance qui peuvent différencier
des autres certains obiets
certains êtres, e t crccr
L_
J
'
une
atmosphère.
Hélas ces sites pittoresques, ces acc1'dents
turc
na
1s, c~ curiosités locales, ces ouvrages d'art du
faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute jamais
de_ ~cr mes pas parmi eux. Et je me contentais
e tressa1ll1r en apercevant, de la haute mer (et
· d' ·
.
,
sans
espoir y Jamais aborder) comme un minaret avancé
comme
·
al
,
l'ind ~n premier p mier, comme le commencement de
_ustne ou de la végétation exotiques, le paillasson usé
d
u rivage.

:onné

' laMais si l'hôtel de Guermantes commençait pour moi
a
portebcade son vesti bul e, ses dé pen dances de\·aient
s'ét dr
en e
ucoup plus loin au jugement du Duc qui
tenant tous. les Iocata·ires pour fermiers, manants, ac uére7- d~ bl1ens nationaux, dont l'opinion ne compte ~as,
se a1sait a barbe le matin en chemise de nuit à sa r A
tre, dcscenda· à l
iencch d
tt a cour, selon qu'il avait plus ou moins
d au , en bras de chemise, en pyjama, en veston écossais
e couleur rare, à l ongs po11s, en petits paletots clairs
plus
de col~ que son veston, et faisait trotter en main
vant ut
·
. par un de ses piqueurs
quelque nouveau cheval
qu'il
&amp;Vlllt acheté Tout l
. d
jusqu'à de
.
. e quartier u reste - et cela
grandes distances ne paraissait au duc

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

qu'un prolongement de sa cour, une piste plus étendue
pour ses chevaux. Après avoir vu comment un nouveau
cheval trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les
rues avoisinantes ; le piqueur courait le long de la voiture
en tenant les guides, la faisait passer et repasser devant le
Duc, arrêté sur le trottoir, debout, immense, habillé de
clair, le cigare à la bouche, la tête en l'air, le monocle
curieux, jusqu'au moment où il sautait sur le siège, menait
la bête lui-même pour l'essayer, et partait avec le nouvel
attelage retrouver sa maîtresse aux Champs-Elysées. M. de
Guermantes disait bonjour dans la cour à deux couples qui
tenaient plus ou moins à son monde : un ménage de
cousi:1s à lui, qui, comme les ménages d'ouvriers, n'était
jamais à la maison pour soigner les enfants car dès le
matin la femme partait à la " Schola " apprendre le
contre-point et la fugue, et lé mari à son atelier faire de
la sculpture sur bois et des cuirs repoussés ; puis. le baron
et la baronne de Norpois, habillés toujours en noir, la
femme en loueuse de chaises et le mari en croque-mort,
qui sortaient plusieurs fois p~r jour pour aller l'église.
Un jour que M. de Guermantes avait eu besoin d'un
renseignement qui se rattachait à la profession de mon
père, il s'était présenté lui-même avec beaucoup de gr!cc.
Depuis il avait souvent quelque service de · voisin à lui
demander, et dès qu'il apercevait mon père en train de
descendre l'escalier en songeant à quelque travail, et dési•
reux d'éviter toute rencontre, le Duc quittait ses hommes
.d'écuries,venait à lui dans la cour, lui arrangeait le col
de son pardessus, avec la servîabilité héritée des anciens
valets de chambre d~ Roi, lui prenait la main, et la rete•
nant dans la sienne, la lui caressant même pour lui

a

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

prouver, avec une impudeur de courtisane, qu'il ne lui
marchandait pas le contact de sa chair précieuse, il le
menait en laisse, fort ennuyé et ne pensant qu'à s'échapper, jusqu'au delà de la porte cochère.

** *
Un jeune poète lyrique comme Bloch, s'il a pris un
fa~teuil pour entendre la Berma ne pense qu'à ne pas
sahr ses gan:s, à ne pas gêner, à se concilier le voisin que
le hasard lm a donné, à poursuivre d'un sourire intermittent le regard fugace, à fuir d'un air impoli le regard
rencontré, d'une personne de connaissance qu'il a découverte dans la salle et qu'après mille perplexités il se décide
à aller saluer au moment où les trois coups en retentissant
avant qu'il soit arrivé jusqu'à elle, le forçent à s'enfuir
comme ses Peres les Hébreux dans la mer Rouge entre
les flots houleux des spectateurs qu'il fait lever. Au
contraire c~était parce que les gens du monde - à ce
gala de !'Opéra-Comique pour lequel j'avais eu une
place - étaient dans leurs loges (derrièi:e le balcon en
terrasse), comme dans de petits salons suspendus dont une
cloison eàt été enlevée, ou dans des petits cafés où l'on va
prendre une bavaroise sans être intimidé par les glaces
encadrées d'or-et les sièges rouges de l'établissement c'est
parce qu'ils posaient une main indifférente sur les ftîts' dorés
des colonne~ qui soutenaient ce temple de l'art lyrique
c'est parce qu'11 s n 'é ta1ent
· - pas émus des honneurs· excessifs'
que ~mblaient leur rendre deux figures sculptées qui
~enda1ent vers les loges des palmes et des lauriers, que seuls
ils auraient eu l'esprirlibre pour écouter la pièce si seule-

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ment ils avaient eu de l'esprit. On n'avait mis en vente
que les fauteuils et la Princesse de Parme avait placé, parmi
ses amies, toutes les loges.
S'élevant à peu de hauteur au-dessus de l'orchestre, où
"'étais
les baignoires ne montraient d'abord que ces
j
'
. d' un coup comme
ténèbres parmi lesquelles on rencontrait
le rayon d'une pierre précieuse qu'on ne voit pas, la
phosphorescence de deux yeux célèbres, ou comme un
médaitlon d'Henri IV détaché sur un fond noir le profil
incliné du Duc d' Aumale. Mais presque partout, les
blanches déités qui habitaient ces sombres séjours, s'étaient
réfugiées contre les parois obscures et restaient invisibles.
Cependant au fur et à mesure que le spectacl~ s'avançait
leurs formes vaguement humaines se détachaient mollement l'une après l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles
tapissaient et s'élevant vers le jour, laissaient é~erger ~eurs
corps demi-nus, et venaient s'arrêter à la l'.nute ver~cale
et à la surface clair-obscure où leurs brillants visages
apparai_ssaient derrière le déferlement rieur, écumeux et
léger de leurs éventails de plumes, sous l_eurs ~hevelures
de pourpre emmêlées de perlés que semblait avoir cour~
l'ondulation d'un flux ; après, commençaient les fauteuils
d'orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du son_ibre
et transparent royaume auquel çà et là servait d~ fro_nt1ère,
dans leur surface liquide et plane, les yeux ltmp1des et
réfléchissants des déesses des eaux. Car les strapontins de la
rive les formes des monstres de l'orchestre, pouvaient tout
au ~lus s'y peindre suivant les seules lois de l'optique et
selon leur angle d'incidence comme il arrive pour ces ?eux
parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu elles
ne possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'àme analogue à

A LA Rl!CHERCHE DU TEMPS PERDU

la n&amp;tre, nous nous jugerions insensés d'adresser un sourire
ou un regard : les minéraux et les personnes avec qui
nous ne sommes pas en relations. En deçà, au contraire,
de la limite de leur domaine, les radieuses filles de la mer
se retournaient à tout moment en souriant vers des tritons
barbus pendus aux anfractuosités de l'abîme ou vers quelque
demi-dieu aquatique ayant pour crâne un galet poli
sur lequel le flot avait ramené une algue lisse et pour
regard un disque en cristal de roche. Elle se penchaient
vers eux, elles leurs offraient des bonbons ; parfois le flot
s'entr'ouvrait devant une nouvelle néréide qui tardive,
souriante et confuse venait de s'épanouir du fond de
l'ombre ; puis l'acte fini n'espérartt plus entendre les
rumeurs mélodieuses de la terre qui les avaient attirées
à la surface, plongeant toutes à la fois, les divines soeurs
disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites
au seuil desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres
des hommes amenait les déesses curieuses qui ne se
laissent pas approcher, la plus célèbre était le bloc de
demi-obscurité connu sous le nom de baignoire de la
princesse de Guermantes.
Comme une grartde déesse qui préside de loin aux
jeux des divinités inférieures, la Princesse était restée
volontairement un peu au fond sur un canapé latéral,
rouge comme un bartc de corail, à c8té d'une large réverbération vitreuse qui était probablement une glace et
faisait penser à quelque section qu'un rayon aurait pratiquœ, obscure et perpendiculaire, dans le cristal ébloui
des eaux ..... . Et quand je portais mes yeux sur cette
baignoire, bien plus qu'au plafond du théitre où étaient
peintes de froides allégories, c'était comme si j'avais

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

aperçu, grke au déchirement miraculeux des nuées coutumières, l'as embl~ des Dieux en train de considérer
le spectacle des hommes, sous un velum rouge, dans une
éclaircie lumineuse, entre deux piliers du Ciel. Tandis
que je contemplais cette apothéose momentanée avec un
trouble que mélangeait de paix le sentiment d'être ignor~
de ces Immortels, la Duchesse, qui m'avait vu une fois
avec son mari, mais avait dtl oublier mon visage et mon
nom, se trouvait par la place qu'elle occupait dans la
baignoire, regarder les Madrépores anonymes et collectifs
du public de l'orchestre dans lequel je sentais heureusement mon moi dissous ; mais au moment où, en vertu
des lois de la réfraction, avait dfi venir se peindre dans le
courant impassible et bleu de ses yeux, la forme confuse du
protozoaire dépourvu d'existence individuelle que j'étais,
je vis une clarté les illuminer : la Duchesse, de déesse
devenue femme et me semblant tout d'un coup mille fôis
plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu'elle
tenait appuyée sur le rebord de la loge, l'agita en signe
d'amitié; mes regards se sentirent croisés par l'incandescence involontaire et les feûx des yeux de la Princesse
qui les avait fait entrer à son insu en con8agration en les
bougeant pour chercher à voir à qui sa cousine venait de
dire bonjour, et celle-ci qui m'avait reconnu, fit pleuvoir
sur moi l'averse étincelante et bleue de son sourire.

Maintenant tous les matins, bien avant l'heure où elle
sortait, j'allais par un long détour me poster à l'angle de
la rue qu'elle descendait d'habitude et quand le moment

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de son passage me semblait proche, je remontais d'un air
distrait, regardant dans une direction opposée et levais les
yeux vers clic quand j'arrivais à sa hauteur mais comme
si je ne m'étais nullement attendu à la voir.
Mais je n'aurais pu dire à quoi je reconnaissais Madame
de Guermantes, car chaque jour dans l'ensemble de sa
personne, la figure était autre comme la robe et le chapeau.
Pourquoi tel jour voyant s'avancer de face sous une
capote mauve, une douce et lisse figure aux charmes
distribu~ avec symétrie autour de deux yeux bleus et
dans laquelle la ligne du nez semblait r~orbée, apprenaisje par une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas
sans avoir aperçu M me de Guermantes? pourquoi ressentais-je le même trouble, affectais-je la même indifférence,
d~ournais-je les yeux de la même façon distraite que la
veille à l'apparition de profil, dans une rue de traverse et
sous un toquet bleu marine, d'un nez en bec d'oiseau, le
long d'une joue rouge, sous un œil perçant, rappelant
quelque divinité égyptienne? Tel jour, je venais de me
promener de long en large dans la rue pendant des heures
sans l'apercevoir, quand tout d'un coup, au fond d'une
boutique de crémier cachée entre deux hetels dans ce
quartier aristocratique et populaire, se détachait le visage
confus et nouveau d'une femme élégante qui était en train
clc
se faire montrer des " petits suisses" et , avant que
~
J eusse eu le temps de la distinguer venait me frapper
comme un éclair qui aurait mis moins de temps à
m'atteindre que le reste de l'image, le regard de Madame
de Guermantes ; une autre fois ne l'ayant pas rencontr~c
et entendant sonner midi je me disais que cc n'était
plus la peine de rester à attendre ; je reprenais tristement

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le chemin de la maison ; et, absorbé dans ma déception,
regardant sans la voir une voiture qui s'éloignait, je
comprenais tout d'un coup que le mouvement de tête
qu'une dame avait fait de la portière était pour moi et
que cette dame dont les traits dénoués et piles ou au
contraire contendus et vifs, composaient sous un chapeau
rond, ou au bas d'une haute aigrette, le visage d'une étrangère que j'avais cru ne pas connaître, était Mme de Guermantes par qui je m'étais laissé saluer sans même lui
répondre. Et à cause de ces apparitions successives de
visages différents occupant une étendue relative et variée,
tant~t étroite, tant&amp;t vaste, dans l'ensemble de sa toilette,
mon amour n'était pas attaché à telle ou telle de ces
parties changeantes de chair et d'étoffe qui prenaient
selon les jours la place des autres et qu'elle pouvait
modifier. et renouveler presque entièrement sans altérer
mon trouble pourvu qu'à travers elles, à travers le nouveau
collet et la joue inconnue, je sentisse que c'était toujours
Mme de Guermantes. Ce que j'aimais c'était la personne
invisible qui mettait en mouvement tout cela, c'était elle,
dont l'hostilité me chagrinait, dont fapproche me bouleversait, dont j'aurais voulu captér la vie et exterminer les
amis! Qu'elle arbodt une plume bleue, qu'elle montrât
un teint enflammé, ses actions avaient toujours pour
moi la même importance. Même le visage que, avant de
m'endormir, je me représentais clair et blond étant le plus
souvent quand le matin je le voyais de près, rouge et
sombre, bient~t le désir qui chaque soir me déddait de ne
pas manquer de sortir le lendemain, ce ne fut plus celui de
retrouver une tête d'or mais de revoir une peau couperosée.
Je n'aurais pas senti moi-même que Madame de

À

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

91

Guermantes était excédée de me rencontrer chaque
jour que je l'aurais indirectement appris du visage plein de
froideur, de réprobation et de pitié, qui était celui de
Françoise quand elle m'aidait à m'apprêter pour ces
sorti~ 1!1atinales. Dès que je lui demandais mes affaires je
vcya1s s élever un vent contraire dans les traits rétractés
et battus de sa figure. Elle avait, pour savoir immédiatement
tout ce qui pouvait nous arriver de désagréable, un pouvoir
dont la nature m'est toujours restée obscure. Peut-être
n'était-il pas surnaturel et aurait-il pu s'expliquer par des
moyens d'informations qui lui était spéciaux; c'est ainsi que
~es pe~plades sauvages apprennent certaines nouvelles plusieurs Jours avant que la poste les aient apportées à la
colonie européenne, et qui leur ont été en réalité transmises, non par télépathie, mais de colline en colline à
l'aide de feux allumés. Ainsi dans le cas particulier de mes
promenades, peut-être les domestiques de Mme de Guer~tes avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa
lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin
et avaient-ils répété ses propos à Françoise.
Mais plus probablement la crainte, l'attention et la ruse
avaient fini par donner de nous à notre servante, cette
sorte de connaissance intuitive et presque divinatoire que
le matelot a de la mer, le gibier du chasseur et le malade
de la maladie. Je n'ai jamais dans ma vie éprouvé une
humiliation secrète sans avoir trouvé d'avance sur le
vi~e de Françoise, des condoléances toutes préparées ;
et 51, dans ma colère d'être plaint par elle, je tentais de
prétendre avoir au contraire remporté un succès, mes
mensonges venaient inutilement se briser à son incrédulité
respectueuse mais visible et à la conscience qu'elle avait

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de son infaillibilité. Car elle savait la vérité; elle la taisait
et faisait seulement un petit mouvement des lèvres, comme
si elle avait encore la bouche pleine et finissait un bon
morceau. Elle la taisait? du moins je l'ai cru longtemps,
car à cette époque-là je me figurais encore que c'est _au
moyen de paroles qu'on apprend aux ~utres_ la_ vénté.
Même les paroles qu'on me disait déposaient s1 bien le~r
signification inaltérable dans mon esp:it sen~ibl~ q~e J_e
ne croyais pas plus possible que quelqu un qui m avait d'.t
m'aimer ne m'aimât pas, que Françoise elle-même avait
.
1
de peine à douter, quand elle l'avait lu "sur " 1e JOurna,
qu'un prêtre ou un monsieur quelconque püt,_ contre une
- demande adressée par la poste, envoyer gratuitement un
remède infaillible contre toutes les maladies ou un mo!en
de faire rapporter cinquante pour cent sur tout cap1t~.
Mais, la première, Françoise me donna l'exem~le (que Je
ne devais comprendre que plus tard quand il me fut
donné de nouveau et plus douloureusement, comme on
le verra dans le dernier volume de cet ouvrage, par une
personne qui me fut plus chère), que la vérité n'a pas
besoin d'être dite pour êue manifestée et qu'on peut peutêtre la recueillir plus s1Îrement; sans attendre les paroles
et sans même tenir ensuite aucun compte d'elles, dans
mille signes extérieurs, même dans certains phénomènes
invisibles, analogues dans le monde des caractères à ce
que sont, dans la nature physique, les changeme~ts
atmosphériques. J'aurais peut-être pu m'en douter, puisque à moi-même, dans ce temps-l_à, il m'arrivait souv~nt
de dire des choses où je ne mettais nullement la v~nté,
tandis que je la manifestais par tant de confiden~es _involontaires de mon corps et de mes actions, fo'.t bien inter-

A LA R.ECHERCHB DU TEMPS PERDU

93

prétées par Françoise. Mais pour cela il eüt fallu que j'eusse
su que j'étais alors quelquefois menteur et fourbe. Or
le mensonge et la fourberie étaient chez moi, - comme
chez tout le monde - commandées d'une façon si immédiate et contingente, et pour sa défensive, - par un intérêt
particulier, que mon esprit, fixé sur un bel idéal, laissait
mon caractère accomplir dans l'ombre, ces besognes
urgentes et chétives.
Quand Françoise, le soir, était gentille avec moi, me
demandait la permission de s'asseoir dans ma chambre, il
me semblait que son visage devenait transparent et que
j'apercevais en elle la bonté et la franchise. Mais Jupien
révéla depuis qu'elle disait que je ne valais pas la corde
pour me pendre et que j'avais cherché à lui faire tout le
mal possible. Le pensait-elle vraiment? L'avait-elle dit
seulement pour brouiller Jupien avec moi, peut-être afin
qu'on ne prît pas la fille de Jupien pour la remplacer.
Toujours est-il que je compris l'impossibilité de savoir
d'une maniere directe et certaine si Françoise m'aimait
ou me détestait. Et ainsi ce fut elle qui me donna l'idée
qu'une autre personne n'est pas devant nous immobile et
visible, avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard, comme un jardin avec toutes ses
plates-bandes au delà d'une grille, mais que d'elle, il
n'existe pas pour nous de connaissance directe, et tout au
plus une inductive et d'ailleurs fort trompeuse, les paroles
et même les actions ne nous donnant que des renseignements insuffisants et généralement contradictoires sur
cette ombre à jamais mystérieuse où nous ne pouvons pas
pénétrer et où nous imaginons tour à tour avec autant de
vraisemblance que brillent la haine et l'amour.

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J'aimais vraiment Mme de Guermantes ; le plus grand
bonheur que j'eusse pu demander Dieu ellt été de faire
fondre sur elle toutes les calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les privilèges. qui me séparaient
d'elle, n'ayant plus de maison où habiter ni de gens qui
consentissent à la saluer, elle vînt me demander asile.
J'imaginais qu'elle le faisait. Que de fois je me suis
raconté cette histoire ! Mme de Guermantes m'y disait des
choses si tendres que je ne pouvais pas cesser de lui
savoir gré même une fois que j'avais fini de lire, que
j'avais refermé, mon roman intérieur, d'ailleurs purement
d'aventures, stérile et sans vérité. Dans le jugement
général que, une fois l'illusion dissipée, je portais sur le
caractère de Madame de Guermantes, je faisais entrer en
ligne de compte la douceur des mots que, dans ma rêverie,
je lui avais fait prononcer.

a

J'étais -allé retrouver Saint-Loup dans la ville où il était
en garnison. C'était, dans le nord, une de ces petites cités
aristocratiques et militaires entourées d'une campagne
étendue où par les beaux jours flott1: dans le lointain une
sorte de buée intermittente et sonore qui ~évèle les changements de place 4'un régiment à la manœuvre comme
un rideau de peupliers par ses sinuosités dessine le cours
d'une rivière qu'on ne voit pas. Et l'atmosphère, (même
dans les rues, les avenues et les places) finit par y contracter
une sorte de perpétuelle vibratilité musicale et guerrière ;
le bruit le plus grossier de chariot ou dé tramway s'y
prolonge en vagues appels de clairon indéfiniment ressassés, aux oreilles hallucinées, par l~ silence.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

95

Un souvenir, un chagrin, sont choses mobiles. Un
moment on ne les apercevait plus, aussitoAt ·1
.
.
1 s reviennent
d 1
e ongtemps ils ne vous quittent plus Il
. d . '
ù•
.
• y avait es Jours
o Je ne pensais plus à Mme de Gu
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.
.
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soirs en traversant la ville pour al!
.
.
er vers 1e restaurant où
dfna1t Samt-Loup j'avais peine ,
h
. ,
.
'
a marc er, on aurait dit
qu une partie de ma poitrine avait été section11é
· h b1
e par un
andatomiste a _
1 e, enlevée, et remplacée par une partie égale
e souffrance immatérielle par un 1,.,.., • l
d
d'
'
"'lu1va ent e nostalgie
amou'.. Et les points de suture ont beau avoir été bien
its, on _vit assez ~alaisément quand le regret d'un être
est substitué aux VJSCeres il sembl
•·1 .
l
'
'
e qu i tienne plus de
p ace qu eux, on le sent perpétuellement et
.
Il
ambiguïté d'être obligé de penser une partie depms que e
SeuJement i·i semble qu'on va·u d
son corps.
b.
.
'
1 e avantage. A la moindre
r1se o~ soupire d oppression mais aussi de la..n
regardais Je ciel. S'il était clair, je me disais. peu~~:ur. IJ!e
est à la cam
•
- re e e
11
. .
~agne, e e regarde les mêmes étoiles et qui
~t s1 en arrivant au restaurant Robert ne
'
d1r . " U
b
'
va pas me
e.
ne onne nouvelle, ma tante m'
.
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. . .
a écnt, elle
ir, e e va venir 1c1. "
Tout en m' h ·
cc D
ac e~mant vers le restaurant je me disais :
y a quatorze Jours que J·e n'ai vu Mme d G
mantes• " Et aussitôt
•
e uer'é · 1
et la b .
. .
ce n tait p us seulement les étoiles
• rt~ mais Jusqu'aux divisions arithmétiques dut
qui prenarent qu 1
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emps
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que c ose de douloureux et de poét'
Je me disais.
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1que.
tem
• . e n attendra peut-être pas plus longps pour venir à rési i
Q
long. ,, E .
. p scence. uatorze jours, c'est
et que t Je ne songeais pas qu'elle, elle n'attendait pas
ces quatorze 1·ours de é
.
.
'
travers 1
.
s parat1on, immenses à
e microscope de mon regret qui m'avait permis

=·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'en compter chaque dixième de seconde, étaient infimes,
peut~tre pur néant, et re teraient tels, même quand
à eux se seraient ajoutés cent fois quatorze jours, pour
M111e de Guermantes qui pendant toùt ce temps n'avait
pas pensé, ne penserait pas une seule fois à moi. Chaque
jour était maintenant comme la crête mobile d'une colline
incertaine, d'un caté de laquelle je me sentais descendre
vers l'oubli, tandis que de l'autre je pouvais, si j'y
retombais, être entraîné par le besoin de revoir Mme Guermantes. Un jour je me dis : " Il y aura peut être une
lettre ce soir" et en arrivant dîner j'eus l&lt;.- courage de
dire à Saint-Loup:
- Tu n'as pas par hasard des nouvelles de Paris.
- Si, me répondit-il, d'un air sombre, elles 50nt
mauvaises.
Je respirai quand je compris que ce n'était que lui
qui avait du chagrin et que les nouvelles étaient celles
de sa maîtresse. ·
J'appris peu à peu qu'une querelle avait éclaté entre
lui et elle, soit par elles, soit qu'elle fiu:' venue un matin
le voir entre deux trains et sans que je l'eusse su.
En tous cas maintenant c'est par correspondance que
leur différend se poursuivait. Elle lui déclarait qu'elle
allait le quitter. Il lui écrivait à tout moment. Il avait
beau savoir qu'elle ne lui avait jamais rien livré de ses
pensées, qu'il ne la connaissait pas, que s'il pouvait
essayer d'induire ce qu'elle désirait, ce qu'elle voulait,
c'était seulement de ses actions et jamais de ses dires qui
n'étaient même pas asse'L uniformément mensongers pour
qu'il suffit d'en prendre le contrepied, malgré cela a
attachait à eux une importance extraordinaire. Au!IÎ

A LA
. RECHERCHE DU TEM PS PERDU
qu~1que persuadé qu'il avait fait
97
Etait possible, dans un m
pour elle tout ce qui
i......,
L
oment comme 1 . .
~t mcchantc avec I . ·1 é
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l'état de veille de c~par vivre. Mais parfois il avai;
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courts répits comme le sornm ·1
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a

y

7

�99

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

même, aurait voulu s'échapper hors de son corps, hors
de la vie.
Il ne dormait plus un instant la .nuit. Une fois il
s'assoupit chez moi, vaincu par la fatigue. Mais, tout d'un
coup il commença à parler, il voulait courir, empêcher
quelque chose, il disait: "je l'entends, vous ne, vous ne ... "
Il s'éveilla. Il venait de rêver, me dit-il peu après, qu'il
était à la campagne chez le maréchal des logis chef. Il
avait remarqué que celui-ci avait tkhé de l'écarter d'une
certaine partie de la maison. Il avait deviné que le
maréchal des logis avait chez lui un lieutenànt très riche
et très vicieux que Robert savait désirer beaucoup son
amie. Et tout à coup dans son rêve il a-vait distinctement
entendu les petit cris que sa maîtresse avait l'habitude de
pousser à certains moments voluptueux. Il avait voulu
forcer le maréchal des logis de le mener aans la chambre.
Et celui-ci le maintenait pour l'empêcher d'y aller, tout
en ayant un air digne, froissé de cette indiscrétion et que
Robert me dit qu'il ne pourrait jamais oublier.
- Mon rêve est idiot, ajouta-t-il, encore tout essoufllé.
Mais je vis bien que pendant l'heure qui suivit il fut
plusieurs fois sur le point de télégraphier à sa maitresse
que la réconciliation était faite. Puis son rêve s'effaça un
peu de son esprit. Il ne savait rien d'elle, il avait beau à
chaque instant attendre une lettre, son ordonnance ne lui
en apportait plus jamais. Restant sans aucune nouvelle,
Robert formait toutes les suppositions. On a dit que le
silence était une force, dans un tout autre sens il en est
une terrible aussi aux mains de ceux qui sont aimés,
Il accroit l'anxiété de celui qui attend. Rien n'invite
tant à s'approcher d'un être que ce qui sépare de lui, or ·

quelle
barrière que 1e s1·1 ence r' On
d. plus
. infranchissable
.
a it aussi que le silence était un supplice
t
bl
de le rendre fou - pour celui q .
é
~
e . capa e
1
.
.'
m Y tait astreint dans
Mais quel supplice' - plus gran d que de garder
1es prisons.
1
e s1 ence, - de l'endurer de ce qu'on aime I R b
disait : "Que fait-elle donc ' pour qu •e11 e se taise
. . o ainsi
ert se1
II
S d
ans
·
. oute e e me trompe avec d'autres. " Et il l'
sait. Et il se disait encore . " Q ' . . d
. aceu' 11
.
.
. . u ai-Je one fait pour
qu e. e se" taise. ainsi . Elle me hait
• peut-être, et pour
t
ou1ours.
Et. il s'acc
efti
t
. usai·t. A'ms1. 1e silence l'affolait en
e
,
par
la
plous1e
et par le remords . ai·11eurs, p1us
c 1
I .
q~• ce u1 des prisons, ce silence-là est prison lui. me. est une cl6ture immatérielle sans doute mais
impénétrable, cett~ tranche interposée d'atmosphère vide
que
les rayons
visuels de l'abando nn é ne peuvent que
tr
E
avcrser.
st-il un plus terrible éc~~~ek~~ce
1.
.
.
qu\~e nous montre pas une absente mais mille et chacune
se
. , dans une
b !Vrantdé à quelque autre trahison . p-_c
auo1s

~;c

n•

rusqueà ,.tente, ce silence, Robert croyait qu'il ail 't
cesser . l .instant
. venir. Il la voyait
a1
. , que 1a lettre a11ait
Il
cil e arnva1t.' il épia·t
. il était déjà désaltéré,
1 chaque bru1t,
murmurait : " La lettre ! La lettre 1 " P .
è
.,
entrevu
• .
. .
·
uis apr s avoir
piéf
cette oasis 1magma1re de tendresse il se retrouvait
san:~n~t avec désespoir dans le désert réel du silence
· sav01r
. 1.1 me semblait impossible
uePour
I moi
• , sans ne~
qa.tmt a1trLess~ de Saint-Loup eîtt réellement l'intention
u1 er. m- même . ne savait
. qu' en penser. Il souffrait
d'avance
sans en oublier une, toutes les douleurs d'
rupture q 'à d'
une
comme u
autr~ moments il croyait pouvoir éviter
les gens qui préparent toutes leurs affaires en vu;

t

�100

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un départ qui ne s'effectuera pas, et dont la p~nsé~, ~ui
ne sait plus où elle devra se situer le Je~demam, ~ agite
momentanément, désincarnée, détachée d eux, pareille au
cœur qu'on enlève à un malade et qui continue à battre.
.
En tout cas c'est sans doute l'espérance d'une prochame
réconciliation qui lui donnait le courage de persévér~r
dans la rupture, comme la croyance qu'on pourra revenir
vivant du combat aide à affronter la mort. Et com~e
l'habitude est de toutes les plantes humaines celle qm a
le moins besoin de sol nourricier pour vivre et qui apparaît la première sur le roc en apparence le plus désol~, il
aurait peut-être en pratiquant d'abord la rupture par ~emt_e
fini par s'y accoutumer sincèrement. Tous les_ matin~ '.l
venait chez moi l'œil distrait et fixe et ces Jours ou 11
souffrit tant, l'un ap;ès l'autre, dessinèrent dans mon esprit
comme la courbe magnjfique et dure de quelque rami&gt;«:
en fer forgé .d 'où Robert restait à sonder ce mystère qm
l'avait toujours préoccupé, ce que pensait réellement sa
maîtresse, ce qu'elle . était, mais qui était maintena?,t
devenu autrement urgent et douloureux puisque ce qu il
fallait déchiffrer ce n'était plus seulement ce qu'elle pensait,
mais ce qu'elle voulait, ce qu'elle avait résolu, puisque c_e
qu'elle était au fopd, et particulièrement ce_ qu'elle était
par rapport à lui, - son amie pour toujours ou son
esclave haineuse, - n'était plus seulement une essen~e
intime sur laquelle on pouvait disserter, mais alla-it devemr
une réalité effective traduite en actes.
.
Enfin il reçut cette lettre de réconciliation q~'il ava'.t
bien, je pense, imaginée plusieur,; ~illiers d_e. fois, malS
c'était la première que la lettre n était pas sulVJe du doute
si elle viendrait jamais; doute. si anxieux qu'il avait tou-

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

IOI

jours obligé Robert à interrompre une seconde sa pensée
et par là faisait que cette idée de réconciliation possible ou
de rupture peut-être définitive, Robert l'avait à tout
moment abandonnée et ressaisie, plut6t qu'elle n'était
restée en lui immobile. En tous cas, se rapprochant en
un sens du monde de l'esprit, puisque elle était une idée,
par son caractère de perpétuelle présence, par le nombre
prodigieux de fois qu'elle s'était présentée chaque jour
à Robert, elle tenait plutôt de la vie corporelle, organique,
elle avait la fréquence et l'inlassable renouvellement des
mouvements de !_a respiration et des battements du cœur.
Et peut-être seule la souffrance, comme elle lui avait donné
son rythme en y introduisant des interrruttences, l'avaitelle rendue consciente comme ces sensations vitales et
profondes que nous ne remarquons que si elles deviennent
douloureuses.

Il reçut cette lettre où son amie lui demandait s'il
consentirait à pardonner. Aussitôt qu'il sut la rupture
évitée, il vit les inconvénients d'une réconciliation. D'ailleurs il souffrait déja moins et avait presque accepté une
douleur dont il se disait maintenant qu'il lui faudrait
peut-être dans quelques mois _retrouver la morsure. Pourtant il n'hésita pas longtemps. Et peut-être n'hésita-t-il
que parce qu'il était certain maintenant de pouvoir
reprendre sa maîtresse : de le pouvoir, donc de le faire.

Je revins à Paris pour me délivrer de ce fantôme
insoupçonné jusque-là (que m'avait évoqué ma conversation avec elle par le téléphone) d'une grand'mère

�103

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vieillie (elle qui pour moi n'avait jamais eu aucun
âge), résignée à ne pas me v?ir, attendant une lettre
·de moi dans l'appartement vide. Hélas, ce fant6me-là,
ce fut lui que j'aperçus, quand entré au sal~n, sans qu~
ma grand'mère f(\t avertie de m~n retour, _Je
t~ouva1
en train de tire. J'étais la, mais plut6t Je n étais pas
encore là puisqu'elle ne le savait pas; et, comme une
femme qu'on surprend en train de faire un ouvrage
qu'elle cachera si on entre, elle était li:rée à des. pensées
qu'elle n'avait jamais eues devant m01. De m01, par ce
. .
pnv1lège
qm. ne d ure qu•un 1·nstant, au moment du

1:

retour, d'assister brusquement à notre propre absence, il n'y avait là que le témoin, l'observateur, en chapeau
et manteau de voyage, l'étranger qui n'est pa~ de la
maison, le photographe qui vient prendr~ un cliché d~
lieux qu'on ne reverra plus. Hélas ce qm se fit, mécam.t .,
ma
quement, dans mes . yeux, au moment ou . J aperçus
grand'mère, ce fut bien une photographie. Nous. ne
voyons jamais _les êtres chéris que dans le ·système ammé,
le mouvement perpétuel de notre incessant amour, lequel
avant de laisser les images que nous présentent. leur
visage arriver jusqu'à nous, les prend dans son tourb1~lon,
les rejette, les applique, sur l'idée que nous nous faisons
d'eux, depuis toujours.
,
Comment puisque les joues, les épaules de ma gr~nd
mère J·e leur faisais signifier ce qu'il y avait de plus déhcat
· _co_mmen t n 'en
et de plus permanent dans son espnt,
eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu épa1ss1r et changer,
alors que même dans les spectacles les plus indiff~rents d_e
la vie notre ccil, chargé de pensée, néglige, comme ferait
une t;agédie classique, toutes les images qui_ne concourent

a

pas l'action, et ne retient que celle qui peut en rendre
intelligible le but. Mais qu'au lieu de notre œil ce soit
un objectif purement matériel, une plaque photographique,
qui ait regardé, alors ce que nous verrons dans la cour de
l'Institut au lieu de la sortie d'un académicien qui veut
appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses précautions
pour ne pas tomber en arrière, la parabole de sa chute,
comme s'il était ivre ou que le sol füt couvert de verglas.
Il en est de même quand quelque ruse du hasard empêche
notre intelligente et pieuse tendresse d'accourir comme
elle fait d'habitude pour nous cacher ce que nous ne
devons jamais contempler, quand elle est devancée par nos
regards, qui arrivés les premiers sur place et laissés euxmêmes, fonctionnent mécaniquement
la façon d'un
appareil photographique, et nous montrent au lieu de
l'être chéri qui n'existe plus depuis longtemps mais dont
elle n'avait jamais voulu que la mort nous ft1t révélée,
l'être nouveau que cent fois par jour elle revêtait d'une
chère et menteuse ressemblance. Et, - comme un malade
qui ne s'étant pas regardé depuis longtemps, et composant
à tout moment le visage qu'il ne voit pas, d'apres l'image
idéale qu'il porte de son moi dans sa pensée, recule en
apercevant dans la glace, au milieu d'une figure aride et
déserte, l'exhaussement oblique et rose d'un nez gigantesque comme une pyramide d'Egypte,-moi pour qui ma
grand'mère c'était encore moi-même, moi qui ne l'avais
jamais regardée que dans mon âme, toujours à la même
place du passé, à travers la transparence des souvenirs
contigus, tout d'un coup, dans notre salon qui faisait
partie d'un monde nouveau, celui du temps, celui où
vivent les étrangers dont on dit " il vieillit bien ", les

a

a

�104

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

personnages de roman dont les dernières années sont
isolées et attendrissent, pour la première fois, et seulement
pour un instant car elle disparut bien vite, j'aperçus sous
la lampe, sur le canapé, rouge, lourde et·vulgaire, malade,
rêvassant, promenant au-dessus d'un livre des yeux un
peu fous, une vieille femme accablée que je ne connaissais pas.

** •
Ayant laissé à Paris, malgré le printemps commençant, les arbres des boulevards à peine pourvus de leurs
premières feuilles, quand le train de ceinture nous arr_ê~
Saint-Loup et moi dans le village de banlieue où hab1ta1t
sa maîtresse ce fut un émerveillement de voir chaque
jardinet pavoisé par les immenses reposoirs blancs des
arbres fruitiers en fleurs. C'était comme une de ces fêtes
singulières, poétiqu~, éphémères et locales qu'on vient de
très loin contempler à époques fixes, mais une fête donnée,
celle-là, par la nature. Les fleurs des éerisiers sont si
étroitement collées aux branches, comme un blanc
fourreau, que de loin, parmi les arbres qui n'étaient
presque ni fleuris, ni feuillus, on aurait pu croire, par ce
jour ensoleillé mais encore si froid, que c'était de la n~ige,
fondue ailleurs, qui était restée après les arbustes. Mais les
grands poiriers enveloppaient chaque maison, chaque
modeste cour d'une blancheur plus vaste, plus unie, plus
certaine, comme si tous les logis, tous les enclos du
village fussent en train de faire, à la même date, leur
première communion.
Jamais Robert ne me parla plus tendrement de son

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

105

amie que pendant ce trajet. Je sentais ce qu'elle était pour
lui, et je me rendis même compte que lui dont les
sentiments étaient pourtant d'habitude si délicats envisageait la possibilité de faire un brillant mariage, rien que
pour avoir des sommes d'argent énormes et que vaincue
par une richesse pareille, elle renon~t à l'idée de le quitter.
Seule elle avait des racines en lui ; l'avenir qu'il
avait dans l'armée, sa situation mondaine, sa fortune per90nnelle, sa famille même, tout cela qui ne lui était certes
pas indifférent comptait pour rien auprès des moindres
choses qui concernaient sa maîtresse. C'était à elle qu'il
pensait sans cesse. C'était de là que lui venaient toutes ses
inquiétudes et par moments une ineffable douceur. Seul,
ce '.111i avait rapport à elle avait pour lui du prestige, à
kl1pser non seulement les Guermantes mais tous les rois
de la terre. Je ne sais pas s'il se formulait à lui-même
qu'elle était d'une essence supérieure à tout, mais il n'avait
de considération, de souci, il ne pouvait éprouver de
v&amp;itable fièvre que pour ce qui la touchait. Par elle, il
&amp;ait capable de souffrir un martyre, de connaître des
dBices, peut-être de commettre un crime. Il n'y avait
d'intéressant, de passionnant pour lui que ce que pensait
11 maîtresse, que ce qui était dissimulé, discernable
tout. au plus par des expressions fugitives, - dans l'espace
~01~ de son visage et sous son front privilégié. Si on
s itatt demandé à quel prix il l'estimait, je crois qu'on
n'cdt jamais pu imaginer un prix assez élevé. Car pour la
garder il eO.t certainement sacrifié avec joie n'importe
quelle fortune et tout ce que la fortune sert seulement et
'
peut ne pas suffire, à procurer, comme par exemple une
grande situation mondaine. S'il ne l'épousait pas, c~était

�106

LA NOUV.1!.LLE REVUE FRANÇAISE

pour la garder, pour la retenir chaque jour ~a~ l'~ttente
du lendemain. Il savait en effet qu'elle ne 1 a1ma1t pas.
Sans doute l'amour, semblable, malgré quelques diversités,
chez tous les hommes, le forçait bie~ par moments,
.
c'est une des manifestations morbides les
plus
puisque
1, . .
essentielles à ce mal, à croire que sa maîtresse _a11~a1t.
Mais pratiquement il sentait que cet amour pour lm n empêchait pas qu'elle ne resdt avec lui qu'à ,caus~ de l'ar~ent
qu'il lui donnait et que le jour où elle n a~a1t ~lus _n~n à
attendre de lui elle le quitterait ou du moms v1vra1t a sa
guise.
Pour gagner la maison qu'elle habitait, ~ous ~ongdmes
un petit jardin, sans doute vide et inhabité hier encor~
comme une propriété qu'on n'a pas loué, mais rempli
maintenant par la floraison récente des branches des
cerisiers et des poiriers ; et l'on ne pouvait s'empêcher de
regarder avec curiosité ces nouvelles venues p~r lesquelles
il était peuplé et .embelli et dont à travers la gnlle on apercevait les belles robes blanches arrêtées au coin des allées.
- Ecoute, puisque je voi que tu . regardes tou~ cel~
reste-là, me dit Robert, mon amie habite tout près, Je vais
aller la chercher.
En l'attendant je fis quelques pas ; je passai devant
·
l · ·
là, à la
d'autres modeste jardins. Je voyais en p em air,.,.. et
hauteur d'un petit étage, suspendues dans les feuillages,
souples et légères dans leur fra:ch~ toilette mauve,
de jeunes touffes de lilas, qui se la1ssa1ent balancer_ par ~
brise sans s'occuper du passant qui levait les yeux Jusqu
· pas mes yeux
leur entresol de verdure. Mais ce n'é tait
seuls qui les regardaient. Car j'avais reconnq en elles les
pelotons violets disposés à l'entrée clu parc de M. Swann,

r,.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

derriere la petite barriere blanche, pour les chauds apresmidi de printemps, et, pour moi, cette ravissante tapisserie
provinciale n'appartenait pas seulement au monde que
nous observons froidement avec nos yeux. Elle en faisait
commencer un autre dont nous sentons que la vision,
- seule chose ici-bas qui nous enrichit, nous donne le
sentiment de la plénitude intérieure et de la joie, s'~tend aussi dans notre cœur.
Je revins aupres des poiriers. Saint-Loup n'était pas
encore là. Tout à l'heure devant les lilas j'avais pensé à
Combray et dans ce jardin-ci c'était bien aussi les Reurs de
Combray, - les Heurs qui avaient fait rêver mon enfance
de tels enchantements que je ne croyais plus que, dans ce
monde médiocre, elles réellement existassent, c'était bien
ces fleurs-là - de poiriers, de cerisiers, que je voyais
attachées aux arbres au dessus de l'ombre propice à la
sieste, à la lecture, à la pêche.
Tout à coup Robert parut, accompaghé de sa maîtresse,
et alors, dans cette femme qui était pour lui tout l'amour,
toutes les douceurs possibles de la vie, dont la personnalité
plus mystérieu ement enfermée dans un corps humain que
le Saint des Saints dans le Tabernacle était l'objet inconnu
sur lequel l'imagination de mon ami travaillait sans cesse
avec le désespoir de l'appréhender jamais, en soi-même,
derricre le voile des regards et de la chair, - dans cette
femme je reconnus à l'instant celle que, dans la maison
de passe où je n'avais jamais voulu d'elle, j'avais surnommœ " Rachel quand du Seigneur" et qui disait à la
maquerelle :
- Alors, demain soir, si vous avez besoin de moi pour
quelqu'un, vous me ferez chercher.

I

�108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La pitié que j'aurais dô. éprouver pour Robert ne fut
pas le sentiment qui m'envahit alors. Non, si les larmes
me vinrent aux yeux, ce fut plut&amp;~ par l'excès de la joio.
que me donna l'apparition au fond de moi d'une sorte de
vérité confuse encore, mais qui dépassait Robert et son
amie.
Je me rendais compte de tout ce que nous pouvons
ajouter au petit visage d'une femme si c'est avec l'aide de
notre imagination que nous l'avons connue d.'abord; et
inversement à quels éléments matériels, misérables et
dénués de prix peut se réduire pour un autre homme, ce
qui est pour nous le but de tant d'élans, l'objet de tant de
rêveries. Je comprenais que la femme qui dans la maison
de passe m'a:vait été offerte pour vingt francs sans me
paraître les valoir ni être qu'une prostituée quelconque
désireuse de les gagner, poùvait représenter pour Robert
plus que des millions, plus que le Jockey, plus qu'une
belle carrière, s'il avait commencé par chercher en cette
femme un être difficile à saisir, à garder. Ce qui m'avait
été offert en quelque sorte au départ, ce visage consentant,
ç'avait été pour Robert un point d'arrivée vers lequel il
s'était dirigé à travers combien d'espoirs, de doutes, de
rêves.
Il les avait à jamais agglutinés, pour en faire quelque
chose d'unique, d'indivisible, d'indestructiblement précieux,
à ce visage qui me semblait à moi interchangeable avec
tant d'autres, et sous lequel je n'aurais pas eu la curiositE
de chercher une personne, ces regards, à ces sourires, à
ces mouvements de lèvres, pour moi seulement significatifs
d'un acte général et d'une habitude professidnnelle.
Nous voudr.ions aller dans d'autres planètes, dans

a

)

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ro9

d'autr~s m~ndes. Mais ces autres mondes existent près de
n~ mfimment différents, et pourtant voisins ou même
misant occuper une seule place à leurs orbes immenses
Sans doute c'était le même mince et étroit visage de cett~
femme que nous voyions en ce moment, Robert t
.
M•
e m01.
ai~ nous ne le voyions pas dans la même monde. S'il eô.t
appns le peu qu'elle était pour les habitants d'un autre
monde, et ~ue chacun pouvait l'avoir, il eô.t cruellement
~er~ m~1s elle n'aurait pas perdu pour lui de son prix,
car il n était pas en son pouvoir de sortir du monde où il
la _vo!ait ~t qui mettait devant elle un voile de caresses,
lui_ a1outa1t ~ne substructure de soupçons. Nous étions
amv~ à ce visage par deux routes différentes qui ne commu~1quer~nt Jamais et hors desquelles on ne peut se
proJeter so1-meme. Comme une mince feuille soumise aux
colos5:1Ies pressions de deux athmosphères, ce visage était
]~ point de rencontre de deux infinis. Nous ne le regardions pas, Robert et moi, du même c&amp;té du Mystere. Et
ces.
' ·1
!°urs o~ i avait tant souffert, ne sachant pas si elle
allait le quitter, ces jours qui avaient dessiné devant moi
comme une courbe magnifique, métallique et dure au
d~ de laquelle Saint-Loup se penchait vers !'Inconnu
maintenant (tant il était probable que pendant ces jours~
là Cette femme n'avait voulu que se rire de lui ou se
l'atta
'
l . chcr davantage, à moins qu'une fortune si inespérée
_u1 ~dt tourné la têtè) il me semblait en voir se profiler
ironiquement l' om bre mcons1stante
·
·
et exactement inverse
Robert vit que j'avais l'air ému. Je détournai les yeu~
,ers I
··
.•
I
es pomers et les censiers du jardin d'en face. Et
eur beauté me touchait aussi. Ces arbustes que J''avais
VUs dans 1 · d·
e Jar m, en les prenant pour de charmantes

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étrangères ne m'étais-je pas trompé comme Madeleine
quand dans un autre jardin elle vit une forme et " crut
que c'était le jardinier". Gardiens des souvenirs de l'àge
d'or, garants de la promesse que dans la réalité même
la splendeur de la poésie et de l'inn_ocence peuvent
resplendir et être la récompense que nous nous efforcerons
de mériter, les grandes créatures blanches merveilleusement penchées au-dessus de l'ombre, n'était-ce pas plutôt
des anges? Nous traversàme-s le village. Les maisons en
étaie(l.t sordides. Mais à c6té des plus misérables, de celles
qui avaient l'air d'avoir été br{llées par une pluie de salpêtre,
un mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cit~
maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant
largement sur elle l'éblouissante protection de ses ailes
d'innocence chargées de fleurs.

***
C'est dans la maladie que nous nous rendons compte
que nous ne vivons pas seuls mais enchaînés à un être
d'un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui
ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous
faire comprendre : notre corps. Sur quelque brigand que
nous tombions au coin d'un bois, peut-être pourrons-nous
arriver à le rendre sensible sinon à notre malheur, du
moins à son intérêt. Mais demander pitié à notre corps,
c'est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles
peuvent avoir autant de sens que le bruit de l'eau, et
avec laquelle nous serions épouvantés d'être condamnés
.à vivre. Les malaises de ma grand'mère,, passaient souvent
inaperçus à son attention, toujours détournée vers nous,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

III

Qua~d elle .en souffrait trop, pour tâcher de les guérir,
elles efforça1,t en vain de les comprendre. Mais si les phénomènes morbides dont son corps éta1't le thé a6 t re restaient
·
obscurs
et
insaissisables
à
la
pensée
de
ma
grand'
è
, .
.
m re, 1.1s
eta1ent clairs et intellio-ibles
pour
des
êtr
t,·
es appartenant
au m~me règne physique qu'eux et de ceux à qui l'esprit
humain a fini par s'adresser pour comprendre ce
que lui dit son corps, comme devant les réponses d'un
étranger on va chercher quelqu'un du même pays q ·
. d''
' Eux peuvent causer avec notre corps,
Ul
servira
. mterprete.
nous due si sa colère est grave ou s'apaisera bient6t,
Cottard que, contre mon désir on avait appelé aupres
de ma grand'mère, ordonna - un jour où du reste elle
ne se. trouvait. pas plus mal
. pl us1eurs
.
· qu'elle n'éta1"t de puis
semames déJà • sa température. Dans
qu ' on pnt
presque toute sa hauteur, le tube du thermomètre qu'on
alla
était vide de mercure . A peine
.
. . chercher
.
s1. l' on
distmguai:, tapie au fond de sa petite cuve, la salamandre d argent. Elle semblait morte. On plaça le chalu~eau de verre dans la bouche de ma grand'mère. Nous
n e~es pas besoin de l'y laisser longtemps . la petite
sorc1ère n' avait
· pas tardé à tirer son horoscope.
'
Nous
la
trouvâ
·
b'l
' mes immo I e, perchée à mi-hauteur de sa tour
et n .en bougeant P1us, nous montrent avec exactitùde
1
e ch1~e que nous lui avions demandé et que toutes les
réllex1ons qu'e{lt pu faire sur elle-même l'âme de ma
pauvr~ grand'mère eussent été bien incapables de lui
fournir·' 3 , 3 · p our 1a prem1ere
.,
. nous ressentîmes
f01s
quelque inquiét ude, N ous secouames
tt
bien
fort le thermotn~tre pour effacer le signe fatidique, comme si nous
avions par
.
pu a ba1sser
la fièvre de ma grand'mère

s

la

�A LA RECHERCHE DU TEMPS PEB.DU

I I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

en même temps que la température marquée. Hélas il
fut bien clair que la petite sibylle dépouvue d'!mc
n'avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le
lendemain, à peine le thermomètre fut-il replacé entre
les lèvres de ma grand'mère que presque aussit6t,
comme d'un seul bond, belle de certitude et de l'intuition
d'un fait pour nou in"isible, la petite prophétesse était
venue s'arrêter, au même point, en une immobilité implacable, et nous montrant encore ce chiffre 38, 3, de sa
verge étincelante. Elle ne disait rien d'autre mais nous
avions eu beau désirer, vouloir, prier, elle ne semblait
pas nous attendre et que ce ftît son dernier mot avertisseur et menaçant.
Alors pour tâcher de la contraindre à nou donner une
autre réponse, nous nous adressâmes à une autre créature
du même règne, mais plus puissante, qui ne se contente
pas d'interroger le corp, mais peut lui commander, la
quinine. Nous n'avions pas fait baisser le thermomètre
au-delà de 37 1/2 dans l'e poir · qu'il n'au_rait pas l
remonter au-dessus. Nous ftmes prendre de la quinine à ma
grand'mère et remîmes alors le thermomhre. Comme un
gardien implacable à qui on montre l'ordre d'un supérieur
auprès de qui on a fait jouer une protection, et qui
le trouvant en règle répond : " c'est bien je n'ai rien
à dire du moment que c'est comme ça, passez.", la vigilante
tourière ne bougea pas cette fois. Mais morose elle
emblait dire : à quoi cela vous avance-t-il? Puisque vous
connaissez la quinine, elle me donnera l'ordre de ne pas
bouger, une fois, dix fois, vingt fois. Et puis elle se lassera,
je la connais, allez. Cela ne durera pas toujours. Alors
vous serez bien avancé. Mais, en attendant, comme une

IIJ

parque montanément vaincue, elle tint immobile son

~ u d'argent. Hélas d'autres créatures inférieures, que
1h~e à dressées à la chas e des ces gibiers mystérieux
qu il ne peut pas poursuivre au fond de lui-même nous
.
'
apportaient tous les jours avec une cruauté involontaire
un ~hiftre d'albumine faible mais assez fixe pour que lui
aussi ~rtît en . rapport avec quelque état persi tant que
nous n apercevions pas.

•••
Le ~oc~eW: du Boulbon ayant déclaré que ma grand'

mcre n avait rien, devait "prendre sur elle"

et mener la
Yic de tout le monde, je la décidai, sur les instances de ma
mere, à faire avec moi une première sortie. Comme nous
venions d'arriver aux Champs Ely ées je la vi qui sans me
parler se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de
Vert, semblable aux bureaux d'action du vieux Paris et
dans lequel avaient été in tallés des Water Clo~ts
F~çoise s'y arrêtait souvent, au temps où je jouais ave~
Gilberte. La tenancière de l'établissement, vieille dame à
perruque rousse et à joues plâtrées que Françoise assurait
Atre une marquise tombée dans la misère avait alors
l'habitude de m'ouvrir un cabinet, en me disant: "Vous
ne voulez. pas entrer? En voici un tout propre pour vous
œse~a gratis
.,,, peut-être tout simplement 'comme les
demoiselles d~ ch~ Boi ier ou de chez Gouache, quand
maman entrait faire une commande, me faisaient l'offre
"pour nen
. ,, d' un des bonbons qu'elles avaient sur le
~ptoir sous des cloches de verre, (ce qui ne me caulllt d'ailleurs que des regrets, car maman me défendait

8

�114

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'accepter) ; ou peut-être moins innocemment comme telle
vieille fleuriste qui voulait toujours me donner une rose et
me faisait les yeux doux. En tous cas si la marquise avait
du goàt pour les garçons très je~nes, en leur ouvrant la
porte de ces cubes souterrains comme les hypogées égyptiennes et où les hommes sont accroupis comme dessphinxs,
elle devait chercher dans ses générosités moins l'espérance de nous corrompre, que le plaisir de se montrer
vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'avais
jamais vu d'autre visiteur auprès d'elle qu'un vieux garde
forestier du jardin. Cc fut encore lui que je retrouvai
quand, suivant ma grand'mère qui la main devant sa
bouche, avait probablement une nausée, je montai les
degrés du petit théitre rustique, édifié au milieu des
jardin . Au contr6le, comme dans ces cirques forains oi\
le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné, reçoit
lui-même à la porte le prix des places, la " Marquise",
percevant les entrées, était toujours là avec son museau
énorme et irrégulier enduit de plitre grossier, et son
petit bonnet de fleurs rouges et. de dentelle noire sur•
montant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas qu'elle
me reconnut. Le garde délaissant la surveillance des
verdures à la couleur desquelles était son uniforme,
causait, assis à c6té d'elle. " Alors, disait-il, vous êteS
toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer." "Et
pourquoi que je me retirerais Monsieur. Voulez-vous me
dire où je serais mieux qu'ici où j'aurais plus mes aises et
plus de confortable. Et puis toujours du va-et-vient, de la
distraction; c'est cc que j'appelle mon petit Paris l mes
clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tcnci,
Monsieur, il y a en un qui est sorti il n'y a pas plus de

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

115

cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus
haut placé. Eh bien, Monsieur, s'écria-t-elle avec ardeur
comme prête à soutenir cette assertion par la violence si
l'agent de l'autorité avait fait mine d'en contester l'exa~titude, depuis huit ans, tous les jours que Dieu a faits
. hcures sonnent, il est ici, toujours poli, jamais'
comme trots
un mot plus haut que l'autre, il reste plus d'une demiheure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins.
U~ seul jour il n'est pas venu. Sur le moment je ne m'en
su'.s P~ atr~ue. Mais le soir quand tout d'un coup je me
SlllS. dit:
Tiens mais ce monsieur n'est pas venu. Il faut
. mort. ,, ça m'a fait quelque chose parce que je
q~'1t soit
mattache quand le monde est bien. Aussi j'ai été bien
contente quand je l'ai revu le lendemain 1·e lui ai dit.
"M
. il. ne vous était rien arrivé hier.,,
' Alors il m'a.
. onsteur
dit comme ça qu'il ne lui était rien arrivé à lui que
, si
c'étatt. sa ficmme qui était morte et qu'il avait été
~urné qu'il n'avait pas pu venir. Hé bien il avait l'air
tnstc assurément, mais il avait l'air content tout de même
de rev~nir. 0~ sentait qu'il avait été tout dérangé dans
~ petites habitudes. C'est tel que je vous le dis Monsieur
l.JOUta-t-clle d'un ton plus doux en consta~nt que l;
protccte~ des massifs et des pelouses l'écoutait avec
bonhomie sans songer à la contredire, gardant inoffensive
dans 50~ fourreau une épée qui avait plut6t l'air de
quel~ue mstrument de jardinage ou de quelque attribut
rustique.
Et pu i·s, Je
· ch o1s1s
· · mes c1icnts, je ne reçois pas tout le
monde dans cc que j'appelle mon salon.
Enfin ma grand'mère sortit et songeant qu'elle ne
chercherait pas à effi.cer par un pourboire l'indiscrétion

�u6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'elle avait montrée en restant si longtemps, je battis en
retraite pour ne pas avoir une part du dédain que lui
témoignerait sans doute la marquise et je m'engageai dans
l'allée mais lentement pour que ma grand'mère p1Ît facilement me rejoindre et contînuer avec moi. C'est ce
qui arriva bient6t. Je pensais que ma grand'mère allait
IJle dire : "Je t'ai fait bien attendre, j'espère que tu ne
manqueras tout de même pas tes amis, " mais elle ne
prononça pas une seule parole si bien qu'un peu déçu je ne
voulus pas lui parler le premier; enfin levant les yeux vers
elle, je vis que tout en marchant auprès de moi, elle
tenai,t la tête tournée de l'autre c6té. Je craignis qu'elle
n'etît encore mal au cœur, Je la regardai mieux et fus
frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de
travers, son manteau sale, elle avait l'aspect désordonné et
mécontent, rouge et préoccupé d'une personne qui vient
d'être bousculée par une voiture ou qu'on a retirée d'wi
fossé. "J'ai eu peur que tu aies eu une naµsée, grand'mère;
te sens-tu mieœc: ? lui dis-je. " Sans doute pensa-t-dle
qu'il lui était impossible, sans m'inquiéter, de ne pas me
répondre. " J'ai entendu toute · la conversation entre la
marquise et le garde me dit-elle. C'était on ne peut plllS
Guermantes et petit noyau Verdurin. Dieu qu'en termes
galants ces choses là étaient mises. " Voilà le propœ
qu'elle me tint et où elle avait mis toute sa finesse, son
goM des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus
même qu'elle n'e(tt fait d'habitude et comme pour
montrer qu'elle gardait bien tout cela en sa possessio~,
Mais cette phrase je la devinai plut&amp;t que je ne l'entendis,
tant elle la prononça d'une voix ronchonnante et en ser•
rant les dents plus que ne pouvait l'expliquer la peur de

1. LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

II7

vomir. "Allons, lui dis-je assez légèrement pour n'avoir
pas l'air de prendre trop au sérieux son malaise, puisque
tu as un peu mal au cœur, si tu veux bien nous allons
rentrer, je ne veux pas promener aux Champs Elysées une
grand'mère qui a une indigestion. " "Je n'osais pas te le
proposer, me répondit-elle. Mais ce sera plus sage. Pauvre
chéri à qui je fais manquer ses rendez-vous." J'eus peur
qu'elle ne remarqu!t la façon dont elle prononç;ût
les mots : " Voyons, lui dis-je bn.isquement, ne te fatigue
donc pas à parler, puisque tu as mal au cœur c'est
absurde. Attends au moins que nous soyions rentrés. "
Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle comprenait que je m'étais aperçu qu'elle venait d'avoir une
petite attaque.
Nous retraversAmes l' Avenue Gabriel, au milieu de la
foule des promeneurs. Je la fis asseoir sur un fauteuil et
j'allai chercher un fiacre. Elle au cœur de qui je me
plaçais toujours pour juger la plus insignifiante des peraonnes qui passaient, elle m'était maintenant fermée, elle
était elle-même devenue une partie du monde extérieur,
plus qu'à ces passants j'étais forcé de lui taire ce que je
pensais de son état, mon inquiétude. Je ne pouvais pas lui
en parler avec confiance. Elle venait de me restituer les
pensées, les chagrins, que depuis mon enfance je lui avais
confiés pour toujours. Elle n'était pas morte encore. J'étais
déjà seul. Elle était déja une étrangère. Et même ces
allusions qu'elle avait faites aux Guermantes, à Molière,
à nos conversations sur le petit noyau, prenaient un air
sans appui, sans cause, fantastique, parce qu'elles sortaient
du néant de ce ·même être qui demain peut-être n'existerait plus, pour qui elles n'auraient plus aucun sens, de ce

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

néant incapable de les concevoir que ma grand'mère serait
bient6t.
Nous di ons bien que l'heure de la mort est incertaine
mais quand nous disons cela nous nous représen~ons_ cette
incertitude comme un espace vague et assez lomtam, et
nous ne pensons pas qu'elle ait un rapport quelconque avec
la journée déjà commencée et puisse signifier que la mort
- ou sa première prise de posse ion partielle de nous,
après laquelle elle ne nous lkhera plus jusqu'à -:- po~
se produire dans cet après-midi même, si peu mcertun,
avec l'emploi de toutes ses heures réglé d'avance. On
tient à sa promenade pour avoir dans un mois le total
de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d'un
manteau à emporter, du cocher à qui faire signe, on est
en fiacre, la journée est tout entière devant vous, courte,
parce qu'on veut être rentré à temps pour une amie; on
voudrait qu'il fît aussi beau le lendemain ; et on
ne se doute pas que la mort qui cheminait en vous
dans un autre plan, au milieu d'une impénétrable obscurité a choisi précisément ce jo·ur là pour entrer en scène,
da~s quelques minutes, à peu près à l'instant où la
voiture atteindra les Champs-Elysées. Peut-être ceux que
hante d'habitude l'effroi de la singularité particulière à la
mort, trouveront-ils quelque chose de rassurant à ce genre
de mort là-à ce genre de premier contact avec la mort-:parce qu'elle y revêt une apparence connue, familière,qu~
dienne. Un bon déjeuner l'a précédé et la même 5'.1rt1C
que font des gens bien portants. Un retour en vo,~
découverte se superpose à sa première atteinte, et •
malade que fut ma grand'mère, en somme plusieurs per·
sonnes auraient pu dire qu'à 6 heures, quand nous

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Il9

revtnmes des Champs-Ely ées elles l'avaient saluée, passant

en voiture découverte, par un temps superbe. Même
Legrandin nous donna un coup de chapeau, en s'arrêtant,
l'air étonné. Moi qui n'étais pas encore détaché de la
rie, je demandai à ma grand'mère si elle lui avait
rlpondu, lui rappelant qu'il était susceptible. Ma grand'
mère me trouvant sans doute bien léger, leva sa main en
l'air comme pour dire: "Qu'est-ce que cela fait? cela
n'a aucune importance ! "
Oui, on aurait pu dire tout à l'heure que, pendant que
je cherchais le fiacre ma grand'mère était assise sur un
banc, avenue Gabriel, qu'un peu après elle avait passé en
,oiture découverte. Mai etît-ce été bien vrai ? Le banc,
lu4 pour qu'il se tienne dan une avenue, - bien qu'il
soit soumis aussi d'ailleurs à certaines conditions d'équilibre,
- n'a pas be oin de vie. Mais pour qu'un être vivant se
tienne, même appuyé, même en s'appuyant sur un banc
ou dans une voiture, il faut une tension de forces que
nous ne percevons pas d'habitude plus que la pression
atmosphérique, parce qu'elle s'excerce dans tous Jes sens.
Mais peut-être si on faisait le vide en nous et qu'on
nous laissât supporter la pression de l'air, sentirions-nous
pendant l'instant qui précéderait notre destruction, le poids
terrible auquel rien ne ferait plus équilibre. De même, quand
les abimes de la maladie et de la mort s'ouvrent en nous
et que nous n'avons plus rien à opposer au tumulte
avec lequel le monde et notre propre corps se rue sur nous,
alors soutenir même la pesée de nos muscles, même le
frisson qui dévaste nos moëlles, nous tenir immobile dans
une situation stable que nous croyons d'habitude n'être
rien que la simple position négative d'une chose, mais

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

qui, si l'on veut que la tête reste droite et le regard
calme, exige une véritable énergie vitale, cela devient
l'objet d'une lutte aussi épuisante, aussi désespérée, que
de se tenir accroché par le petit doigt au balustre d'un
balcon, au-dessus du vide.
Et si Legrandin nous avait regardé de cet air étonné,
c'est qu'à lui comme à ceux qui passaient alors, dans le
fiacre où ma grand'mère semblait assise sur la banquette
qui ne pouvait arrêter son corps précipité, elle apparut
sombrant, glissant à l'abîme, se retenant désespérément
aux coussins qui ne pouvaient arrêter son corps précipit~
les cheveux en désordre, l'œil égaré, incapable de plus
faire face à l'assaut des images que ne pouvait plus porter
sa prunelle. Elle apparut, bien qu'à côté de moi, plong6e
dans ce monde inconnu au sein duquel elle avait déjà
reçu. les coups dont elle portait les traces quand je l'avais
vue tout à l'hem-e aux Champs-Elysées, son chapeau, iOR
visage, son manteau dérangés par la main de l'ange
invisible avec lequel elle avait lutté.
Le soleil déclinait ; il enflammait un interminable mur
que notre fiacre avait à longer avant d'arri ver à notre rue
et sur lequel l'ombre, projetée par le couchant, du cheval
et de la voiture, se détachait en noir sur le fond rougeâtre,
comme un char funèbre dans une terre cuite de PompeL
Enfin nous arrivâmes. Je fis asseoir ma grand'mère en bas
de l'escalier dans le vestibule, et je montai prévenir ma
mère. Je lui dis que ma grand'mère rentrait un peu
souffrante, ayant eu un étourdissement. A mes .premiers
mots, le visage de ma mère atteignit a un désespoir
imm_ense et déja. si résigné, que je compris que depuis
bien des années elle le tenait tout prh en elle pour un

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

121

jour incertain et fatal. Elle ne me demanda rien ; il semblait, de même que la méchanceté aime à exagérer les
souffrances des autres, que par tendresse elle ne voultît pas
admettre que sa mère fô.t très malade, surtout d'une
maladie qui peut affaiblir l'intelligence. Ma mère tremblait, son visage pleurait sans larmes, elle courut dire
qu'on allât chercher le médecin, mais comme Françoise
demandait qui était malade, elle ne put répondre, sa voix
s'arrêta dans sa gorge. Elle descendit en courant avec
moi, effaçant de sa figure le sanglot qui la plissait. Ma
grand'mère attendait en bas sur le canapé du vestibule,
mais dès qu'elle nous entendit, se redressa, se tint debout,
fit à maman des signes gais de la main. Je lui avais enveloppé ademi la tête avec sa mantille en dentelle blanche
lui disant que c'était pour qu'elle n'etît pas froid dans
l'esc.alier. Je ne voulais pas que ma mère remarquit trop
l'altération du visage, la déviation de la bouche ; ma précaution était inutile : ma mère s'approcha de grand'mère,
embrassa sa main comme celle de son Dieu, la soutint,
la souleva jusqu'a l'ascenseur, avec des précautions infinies
oà il y avait, avec la peur d'être maladroite et de lui
&amp;ire mal, l'humilité de qui se sent indigne de toucher
à ce qu'il connaît de plus précieux, mais pas une fois
elle ne leva les yeux, et ne regarda pas le visage de la
malade. Peut-être fut-ce pour que celle-ci ne pt'lt pas
s'attrister en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa
fille. Peut-être par crainte d'une douleur trop forte qu'elle
t
n osa pas affronter. Peut-être par respect, parce qu'elle ne
croyait pas qu'il lui fdt permis sans impiété de constater
la trace de quelque affaiblissement de l'esprit dans le
visage vénéré. Peut-être pour mieux garder plus tard

�122

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

intacte l'image du vrai visage de sa mère, rayonnant
d'esprit et de bonté. Ainsi montèrent-elles l'une à
cMé de l'autre, - scandalisant presque, par leur froideur,
Françoise qui eüt voulu qu'elles se jetassent en pleurant
dans les bras l'une de l'autre, - ma grand'mère cachée
dans sa mantille blanche, ma mère détournant les yeux.
.. . Maintenant ma grand'mère sentant qu'on ne la
comprenait plus, renonçait à dire un seul mot et restait
immobile. Quand elle m'apercevait elle avait une sorte
de sursaut, comme ceux qui tout d'un coup manquent
d'air; elle voulait me parler, mais n'articulait que des sons
inintelligibles. Alors domptée par son impuissance même,
elle laissait retomber sa tête, elle s'allongeait à plat sur le
lit, le . visage grave, de marbre, les mains immobiles sur
le drap, ou s'occupant d'une action toute matérielle comme
de s'essuyer la main avec son mouchoir. Elle ne voulait
· pas penser. Puis elle commença à avoir une agitation
constan_te. Elle voulut sans cesse se lever. Mais on l'empêchait de le faire de peur qu'elle ne se rendît compte
de sa paralysie. Un jour qu'on l'avait laissée un instant
seule, je la trouvai debout en chemise de nuit qui essayait
d'ouvrir la fenêtre. Peut-être mue par l'un de ces pressentiments, que nous lisons parfois dans le mystère de notre
vie organique si obscure et où pourtant il semble que se
reflète obstinément l'avenir, elle m'avait dit à Balbec le
jour qu'on avait sauvé malgré elle une veuve qui s'était
jetée à l'eau, qu'elle ne connaissait pas cruauté pareille à
celle d'arracher une désespérée à la mort qu'elle a voulue
et de la rendre à son martyre. Nous n'eümes que le temps
de saisir ma grand'mère, elle soutint contre ma mère une
lutte presque brutale, puis vaincue, rassise de force dans son

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

123

fauteuil, elle cessa de vouloir, de regretter, son visage
redevint impassible et elle se mit à enlever soigneusement
les poils de fourrure qu'avait laissés sur sa chemise de nuit
un manteau qu'on avait jeté sur elle quand elle s'était
livrée.
Son regard changea tout à fait, souvent inquiet, gémissant, hagard, ce n'était plus d'autrefois son regard, c'était
le regard maussade d'une vieille femme qui radote.
A force de demander à ma grand'mère si elle ne désirait
pas qu'elle la coiffât, Françoise finit par se persuader que
ma grand'mère lui avait demandé de le faire. Elle apporta
des brosses, des peignes, de l'eau de Cologne, un peignoir.
Elle disait : " Cela ne peut pas fatiguer Madame Amédée
que je la peigne, si faible qu'on soit on peut toujours être
peignée." C'est-à-dire on n'est jamais trop faible pour
qu'une autre personne ne puisse, en ce qui la concerne,
vous peigner. Mais quand j'entrai dans la chambre, je
vis entre les mains cruelles de Françoise ravie comme si
elle était en train de rendre la santé à ma grand'mère,
l'éplorement d'une vieille chevelure qui n'avait pas la force
de supporter le contact du peigne, et cette tête - pour qui
garder une seconde la pose qu'on lui donnait eüt demandé
un effort surhumain, - qui s'écroulait dans un tourbillon
incessant d'épuisement et de douleur. Je sentis que le
moment où Françoise allait avoir terminé s'approchait et
je n'osai pas la hâter en lui disant:" C'est assez", de peur
qu'elle me désobéît. Mais en revanche je me précipitai,
quand, pour que ma grand'mère süt si elle se trouvait
bien coiffée, Françoise, innocemment féroce, approcha une
glace. Je fus d'abord heureux d'avoir pu l'arracher à.
temps de ses mains, avant que ma grand'mere, de qui

�125
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

on avait jusqae là soigneusement éloigné tout miroir,
n'aperç&lt;it par mégarde une image d'elle-même qu'elle ne
pouvait se figurer. Mais hélas, quand un instant après je
me penchai sur elle pour baiser ce beau front qu'on avait
tant fatigué, elle me regarda d'un air étonné, méfiant,
scandalisé : elle ne m'avait pas reconnu.
MARCEL PROUST.

,

1

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

LA VIElLLESSE
(Calmann-Levy).

D'HÉLÈNE,

par

Jules Lemattre

M. Jules Lemaître a loué, dans les Lettres à un Ami, les
vieux bonapartistes, ceux qui menèrent et go1Îtèrent la vie
puisienne avant 1870, des anecdotes qu'ils savent raconter, et
des années enviables dont ils demeurent les témoins. Le temps
n'est pas très éloigné, où des vieillards aussi plaisants, contant,
dans les cercles, à des jeunes gens le Paris de leur ige m1Îr,
celui du XIX0 siècle à sa fin, rappelleront avec complaisance
qu'en leur temps, le dimanche soir, un Parisien ne se couchait
pas sans avoir lu les douze colonnes du Sarcey sur papier blanc
et le, douze du Lemaître sur papier rose. La semaine parisienne
n'eüt pas été une table complète sans cette salière, sel de
cuisine d'un côté, sel fin de l'autre. Gros sel et sel blanc,
sachant qu'ils se complétaient, vivaient en bons termes, et
M. Lemaitre ne désignait le Francisque devenu alors une
institution nationale qu'en l'appelant du nom que donnait
Jacques Tournebroche à l'abbé Coignard: "Mon bon maître."
Un jour, un lecteur écrivit aux Débats pour se déclarer agacé
et indigné de mots qu'il jugeait une ironie sournoise.
M. Lemaitre se défendit dans un feuilleton que nous conservent
les Impressions de Théture, protesta de son âffection pour
Sarcey, et termina en disant qu'il n'était pas peu fier d'avoir
été salué par le bon maître, un soir, comme son héritier
présomptif, en ces termes savoureux : " Allez, allez, après
moi c'est vous qui serez la vieille bête ! "

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

Cette ancienne page des Jmprmiqns me revenait à la mémoire
en relisant dans la Vieil/me d'Hllbte, une autre ancienne page
des mêmes Imprmions, écrite il y a bien un quart de siècle,
En marge de r ..db/mse de Jouarre, et que, non sans un subtil
et mélancolique dessein,
Lemaître a voulu replacer dam
son livre d'aujourd'hui.
" li y avait autrefois, dans une ville de l'Inde, un vieillard
très saint, nommé Touriri, qui dès son adolescence s'ét~it
appliqué à dompter sa chair afin d'entrer v:vant dans la pa~
du NirvAna. Mais un jour, ayant lu des hvres étrangers, il
reconnut la vanité de son entreprise et cessa de croire à cc
qu'enseigne le Bouddha. Même il écrivit des ouvages où ~
démontrait que le Bouddha n'avait point fait de miracles et qu'il
n'était pas Dieu. Mais, en même temps, il professait une sag~
si haute et si sereine, et ses écrits avaient tant de gdce, qu'il
se fit, dans la ville et dans tout le royaume, un grand nombre
de disciples et d'admirateurs.
" Cependant, Touri_ri continu~it, à vi:re dans. l~ chast~~
afin que nul ne pflt dire que c'était 1 a~tr:ut des plamrs gro~1cn
ui ]';ivait fait renoncer à ses prenuères croyances. Ma1S, à
qmesure qu'il avançait en Age, ·il para1ssa1t
· · auner
·
beaucou~ les
femmes, et il parlait d'elles satis nécessité dans tous ~es li~~
comme si elles l'eussent préoccupé très vivement: ~t. il écr1va1t
elles des choses si douces, si caressantes et s1 délicates, que
sur
lés .
'
tous ceux qui le Lisaient en étaient charmés et troub Jusqu au

M:

fond de leu_r cœur.
,,
" Or, un jou_r, une veuve de trente ans ...
Cc Touriri, qui avait vers 1889 la figu_re d'Ernest Renan,
voici que, pareil à ce portrait de l'artiste que les sculpte~
allemands mettaient au pied d'une chaire à prêcher quand ils
l'avaient achevée, M. Jules Lemaître, le plaçant à la fin de la
Yiei/kue d' Hl/ene, nous y laisse cette fois reconnaître sa. figure
à lui. Il paraît d'abo_rd au lecteu_r que l'auteu_r a t~ut simplement continué à donner des Cqntes en Marge, à exploiter comme

UrLIXIONS SUR LA LITTÉRATURE

127

La Fontaine un genre qui est devenu son modique, mais délicat
et parfa.it domaine. Et cependant, si l'art reste le même, cette
troùimie gerbe n'est pas faite du même blé que les deux autres.
Sarcey avait prédit à M. Lemaître qu'il serait un jour " la
tieille bête " : entendons cela en tout bien tout honneur.
Comme ce pauvre diable qui était si malheu_rcux qu'il en
dmnt Polonais, M. Lemaître doit convenir qu'il a réaJisé la
prédiction de Sarcey, au point qu'il en est devenu royaliste, la
dernière chose évidemment que Sarcey eflt prévue. Je ne sais
pu si, aprcs ce petit conte de Touriri, Renan lui a écrit :
"Ouand vous aurez mon !ge, vous ferez votre ..dblmse de Jouarre,
i ~té de laquelle la mienne ne paraitra plus qu'une très petite
.œm converse." En tout cas la Yieillme d'Hllefle, vieillesse de
l'Hélme intime et spirituelle qui fut l'ame de M. Lemaître,
c'est, comme lui-même nous l'indique imperceptiblement du
doigt par cc retour de Tomiri, son .Abbme de Jouarre.
Il est d'ailleurs très cmieux et très élégant de voir chacune
des trois séries de Marges, pou_r la fantaisie apparente, dessiner
ane figu_re qui n'appartient qu'à dle, et qui marque, dans la
D8Clle du conteur trois nonchalants étages. Au vrai, la première série seule rend le son clair de la vraie sagesse, et chacun
preaque de ses contes est composé, comme une eau très pure,
transparente et sou_riante, de ces deux éléments fluides, la
clainoyance et l'indulgence. Il y a beaucoup de mal dans le
monde, les belles chimères ne font qu'ajouter à ce mal ou du
moim n'en diminuent rien, et, pour alléger un peu son poids,
pour obtenir un peu de bien, vaut seulement une sagesse usuelle,
faite de bon sens et de mesure, humble de cœur et industrieuse
des mains. C'est la leçon de Thtrsite, du Premier Mouvemmt, de
ûs Rois, de la Seconde Yie des Sept Dormants, de presque
tou les autres contes aussi. Dans l'J,,,,ocmte diplomatie d'Hllbte,
la Tyndaride, qui n'est pas encore la vieille Hélène, s'assortit à
œ chœur par les plus françaises des fines et bonnes manières.
Et tout le recueil se placerait sous l'invocation de Sainte Martht :

l'W

�128

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

u On ~ait que cette sainte si raisonnable et si modérée devint,

par la suite, la patronne la plus populaire des Méridionauz.
Ainsi le voulut l'indulgente ironie divine. " N' ou.blions pas q1IC
la plupart de ces contes sont contemporains de l'excursion de
Jules Lemattre dans la .politique, alors qu'avec de c;mdidea
artifices, il avait r~vé de faire de la Patrie Franfnise une sainte
Marthe, qui, après avoir tué la Tarasque, fftt deven1.1e la
patronne des Méridionaux et de nous. Espérons qu'il nous
donner.a un jour les Mémoires de sa vie sur ces temps et sur
d'autres: en tout cas voilà dans ces premieres Marges les
mémoitcs de son imagination.
La seconde série contient bien, avec l'Enfant Jésus et le Bo,
Maç{/11, un souvenir de la période des bonnets à poil et des
bonnes élections. Mais, dans son ensemble, elle réalise av«
indépendance et souplesse toutes les significations du titre: elle
s'ouvre, en guise de préface, par la lecture académique S111' lll
Yieux Liores, et, cette. fais, M. Lemaître s'efforce de donner
à .ses contes un tour historique., objectif, de nous faire penser
aux .livres m~mes à l'occasion desquels il les écrit. En marge il
Y-,l/elzardoi11 met en présence, simplement, rnme occidentale
sérieuse, simple et forte, l'âme grecque passionnée de subtilité
et mère des hérésies. Le R,mégat ne vise qu'à évoquer la figure
de Saint-Loui.s. PanuPge marié et Dulcinée mènent le D11
Quichotte et le PantagrUt"l à la conscience cl;iire, à l'intelligence
désabusée et tranquille qui les achève comme la fumée da
soir sur le toit d'une maison humaine. Mère etfille, La F/lllfll#ll
chez !.es Voleurs, le Journal du duc- de Bourgog,ne nous fOJlt
pénétrer aussi délicatement dans le r;:ceur de Madame de
Sévigné, de La Fontaine, de Fénélon. Cette seconde série est
du temps où M. Jules Lemaître, passé des conférences politiques
aux conférences littéraires, étudrait, un peu pour eux-mêmes,
Racine, Fénélon, Chateaubriand. Il cherche, dans les vielll
livres, l'âme de ces vieux livres : il ne leur demande pas, 01
leur demande moins, de nous .révéler, la sienne.

a:ÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Mais des vingt-trois contes de 1a Vieillesse d'Hélène une
vingtaine redisent à. peu pùs la même sagesse : qu'il n'; a de
mu que l'amour, que tout revient à l'amou:i;, que ne pas faire
.
blement faire des bêtises, et que faire
I' amour c' est 1mmanqua
l'amo'ur c'est peut-être bien, c'est même stîrernent, faire une
~tise encore, mais que c'est au moins faire la bêtise suprême, et
que c'est d'être la suprême qu'elle se révèle admirable et devient
la sagesse. Touriri I "parlait des femmes sans nécessité dans tous
ses livres, comme si elles l'eussent préoccupé tres vivement".
Touriri II, Touriri fils de Touriri, lit des livres qui n'en
~.arlent pas t~ujours; qui, à son avis, n'en parlent pas assez, et
11 l_es condmt rloucement .l. en parler, il s'appuie sur leurs
lict10ns pour les solliciter et les achever dans le sens qui par~
~ess~ tout l'occupe. Les marges des vie11x livres, dans lesquelles
il écnt, r~ssemblent alors .l. celles des livres neufs qu'achètent
les collég1 erls : les premières feuilles de leurs Géorgifuti portent
dans les blancs les notes attentives dont les peuplent Ja bonne
volonté _d'octobre et les oracles rendus par le professeur sur la
grammaire -~u la prosodie; m~is le_ quatrième chant, expliqué
dans les mois chauds de l'annee qm finit, ne reçoit plus sur ses
pages que des profüs de minois tendres, et des nez retroussés
sous des chignons vastes ...

La vieillesse est misérable, parce qu_e sont assis, qui la tourmentent, à ses côtés, les fantômes décharnés de l'Amour, -et
~eme, comme deux Dioscures noirs, ses fantômes alternés et
Jumeaux, l'un qui flétrit Hélene et l'autre qui empoisonne
Pén~o~. " Hélène de Sparte, fille du Cygne et de Léda, était
depuis cmquante ans la belle Hélène. " Elle est " pleine d
so~vemrs
'"d'amour, elle a été aimée des hommes, c'est ellee
ma_mtenant qui veut aimer, et qui, repoussée avec mépris
traitée
de " v1e1
· ·11 e enragée " par un beau capitaine des gardes'
"
e6t_ donné toute sa gloire. pour n'être qu'une .fille de quinze
ans, simplement gentille. " Des artifiees de toilette I'obscurit,
doubl d
,
'
e
e u crepuscule et d'un grand chapeau, lui font ses quinze
9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

an.s pour un petit pâtre qui l'aimeainsi,qui la voulantvoir de pds
la poursuit et va la saisir. " Alors l'héroïque fille du Cygne et
de Uda, tirant un poignard de sa ceinture, le plongea tout
entier dans son cœur avant d'~tre touchée par les mains de
l'enfant et pour qu'il _ne conn*t pas sa vieillesse." - Puis
void, à 1rautre bout d'Homère, la vertueuse gardienne de Il
foi, assise au foyer d'Ulysse. Quand son époux rev~nu tu~ tom
les prétendants, elle commençait à aimer le der:mer arrivé, le
seul modeste et bien élevé d'eux tous, Aristonoos. Certes
"elle s'enorgueillit d'être demeurée fidèle", mais aussi, contln uant d'~tre la sage Pénélope, " comme elle était encore. pl111
triste qu'avant le .r etour d'Ulysse, on croyait que cette tnstCSIC
lui venait de sa piété et qu'elle était convenable à sa vertu. "
Ingres, dans l'Apothéo,e qui entoure le vieillard aux yeux
vides, ayant assis, à ses pieds, l'Iliade rouge entre des armes et
la verte Odyuée sur une rame, groupe à ses c~tés les génies
humains qui lui tendent leur œuvre. Les derruers Contes C1I
Marge mettent sur son tr6ne fragile la vieillesse au cœur
desséché, entre cette trop m!\re Hélène qui se tue et cette
Pénélope d'espoirs morts, de taciturne deuil. Et le conteur
veut que toutes les vieillesses humaines, et celles-la surtoot
du génie, s'approchent du fantôme pour lui porter la même
confidence, pour que ieur vie à eux aussi s'exhale, . ~•
un peu de cette amertume. Voici Racine aux. répetttlODI
d'Esther, qui ne fait et qui ne dit et ~ui n'ente?d avec~
petites filles que les sottises que vous devmez, et qui désonnais,
pour être stlr de lui, n'ira à Sa~t-Cf". qu'avec _M. Despréau.
Voici La Fontaine, tout à fait déreglé, à w1xante-sept ~s
occupé par des jeannetons, par des fillettes qui n'é~aient poi~t
de Saint Cyr, et qui "se disait que l'amour --: et _il entendait
Par là l'amour physique - était de beaucoup la meilleure ~hO!C
. .fi .
'11 CIi
qu'on dH dans cette vie dépourvue d e s.1gn1 cation; ~u .
était plus sth en vieillissant et en se souvenant,'' - mais qui ne
T po!Il
peut supporter que Madame de La Sablière mette un c11cli!

UPLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

131

faite pénitence à sa place, et qui aime mieux faire pénitence
lui-même. Voici Bossuet en personne, qui, ainsi que Socrate
dans ses derniers jours traduisant en vers sur l'ordre du dieu
les fables d'Esope, s'est mis à traduire le CantÏîue des Ca111ifues
"parce que la méditation du Ca"tique des Cantiques, c'est la
,olupté permise aux saints. Et il intitulait sa traduction le
S4it,t Âf11fJur. " Un petit neveu de douze ans, met la main sur
ces vers dans le bureau de son oncle, et, comme il les trouve
trà tendres, il les envoie à Marie de Pécouel, qui a quatorze
ans, et qu'il aime bien, et la fillette, très effrayée, très troublée,
demande à Monsieur de Meaux de la confesser, lui remet les
vcn. "M. de Meaux ne continua pas sa traduction du Ca11tiqu
ûsCantiqus ..." Voici Renan, Touriri et les marges de l'Abbeue ..•
Dans cette anthologie des vieillesses illustres, toutes ces vieillesses
ne sont pourtant pas tendues pareillement du même côté : pour
la vieillesse de Corneille, M. Lemaître a donné à son anecdote
un tour généreux et délicat, ne se permet pas d'oublier que
Corneille est Corneille.
Ce sont les contes d'une soirée d'automne dans la vallée du
Loir. Ils sont en finesse et en réticences ; derrière ces brumes
transparentes tremble une conscience quelque peu troublée, et,
comme sous leur hasard apparent, les trois gerbes sont fort
adroitement composées, il semble que les deux derniers des
nouveaux contes, la /Tierge SarrafÏne et les Grands Soulier,
répondent en fin du livre à ce que sont au début, dans les
deux marges de l'Ody,sle, Hélene et Pénélope. Une statue de
Vierge, sculptée avec le souvenir d'une femme d;Orient par un
imagier qui avait rapporté de la croisade une concubine
naahométane, est habitée par un démon, et cette statue fait
tomber sur ceux qui la prient tous les malheurs mêmes qu'ils
lui demandent de détourner. Elle est désensorcelée un jour
qu'elle est priée par une jeune fille tout innocente, et que la
vision de la jeune fille a purifié l'imagier de ses mauvaises
ardeurs. Puis c'est le conte de la petite fille à qui l'ange de

�132

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Noël n'apporte rien parce qu'elle a mis au pied du poële, non
des souliers à elle (qui d'ailleurs n'en a pas), mais d'énormes
souliets de charretier (que d'ailleurs elle a volés), et qui
trouve le bonheur quand elle a rendu les gros souliers. De sorte
que le livre se termine, ·en somme, par de la sagesse authentique
tout de même, une sagesse qu'on n'osait plus espérer. La
vieillesse d'Hélène et celle de Pénélope se sont évanouies pour
laisser la place à la fraîcheur et aux sources de jeunesse : un
regard bleu exorcise les fant&amp;mes luxurieux d'Orient, - et
Célesrine nous indique la vraie science du bonheur et du
malheur : la vie triste et manquée est celle qui a demandé au
sort qu'il jette ses dons en les plus disproportionnées chaussures,
les hommes avides et sans goftt lui tendent à remplir des soulien
trop grands qui ne sont pas les leurs.
Dans Panurge marié, M. Jules Lemaître faisait boire à Panurge
" ce vin blanc de Vouvray qui sent jusqu'à la dernière goutte
le pressoir et la vendange, et qui continue, même en bouteilles,
à vivre sa vie propre et à subir l'influence des saisons, tour à
tour sec et sucré, pétillant ou paisible, suivant que là-haut, sur
le sol pierreux, la vigne sa mère porte des fleurs ou des grappes."
Les deux dernières bouteilles, je veux dire les deux demien
contes, sont! du sucré et- du paisible, et de fait il y a, tout de
même, souvent, dans certaines de ces bouteilles, un excès de sucre
qui doit plaire aux vieilles dames gourmandes; mais les vrais
amateurs, j lesf fins buveurs, savent aussi où trouver leur part.
Remarquez que le vin de M. Lemaitre, si docile "_dans sa
transparente prison de verre", aux influences des saisons, ~
comporte beaucoup moins bien en tonneaux : il m'arrive parfois
de relire quelques Contemporainr, et je retrouve à chaque
bouteille débouchée la plénitude de leur corps et la fraîcheur
de leur bouquet,; mais le Rousrean, le Racine, le ChateaubrianJ.
ii j'en tire une page dans ma tasse d'argent, me paraissen_t tout
de suite d'une année inférieure (outre que, pour les besoms de
la conférence, le jus!de la grappe y est quelque peu chaptalisé),

llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1 33

Pareillement si le tiers au moins des Contes ont toute la savoureuse substance des vins de 1906 et de 191 r, si les deux autres
tiers sont encore, à des degrés divers, fort agréables, la seule
fiction que M. Jules Lemaître nous ait donnée en cercles, son
roman des Rois ne nous a offert, quand nous l'avons gofttée,
qu'un jus fade et douteux. Ne souhaitons donc plus qu'ajouter
à ces rangées de V ouvray encore des bouteilles neuves qui
deviendront de vieilles bouteilles. Après tout, cette sagesse en
bouteilles ne diffère pas en nature de la sagesse des énormes
foudres rabelaisiens, et le Panurge marié où Pantagruel démontre
délicatement a Panurge qu' "il est donné à tous maris d'être
cocus, mais non pas à tous d'être trompés; cela n'est donné qu'à
ceux qui avaient droit de compter que leur femme leur serait
fidèle," a pour dernier mot le même qui couronne le " Panurge
à marier" du grand François: Buvons !
ALBERT THIBAUDl!T.

�'NOTES

1 34

1 35

Le député en mal de portefeuille, qu'il ait à le défendre ou à le
conquérir, n'a pas souci, hélas ! de la postérité ; cynique au
rire lourd, à courte vue, abêti par ses convoitises, il vit dans le

· NOTES

LA LITTÉRATURE
DANS LE CLOAQUE, par Maurice Barrès (Emile Paul,
2.

fr.).

Que M. Maurice Barrès soit déplacé au Parlement, la chose
est slire et il le sait mieux que personne. Je ne jurerais pas
' qu'il n'en souffre point quelquefois. Son got'lt de l'action ou si
l'on aime mieux de la pensée active, essaie cependant de s'y
satisfaire: oh ! il s'y satisfait de peu. Sa qualité d'opposant ne
permet pas au romancier de l' Energie Nationale d'assumer un
r6le plus intéressant et moins vain que celui de protestataire...
Si médiocre pourtant que soit condamnée à demeurer là son
influence effective, on ne' regrette pas toujours de l'y voir s'être
fourvoyé. Malgré la suspicion, la " distance", dont pour son
talent même il est dans ce milieu l'objet1 de temps en temps
il élève la voix et ose monter la question à son véritable étiage.
On ne le suit pas ; on l'écoute - et certaines bonnes consciences de parlementaires moins jacobins puisent dans ses
interventions inutiles une sorte \le rassérénement. Au fait, il
n'est pas à la Chambre pour agir ; ni même pour parler : il
est présent, il enregistre ; c'est le " témoin " de nos mauvaises
mœurs. N'ayant droit à aucune ambition - gouvernementale, il
se sent libre de ses mouvements et de ses jugements ; il n'abdique jamais sa supériorité intellectuelle et naturellement se
place "sub specie a:ternitatis ". C'est le délégué de !'Histoire.

Jdsent. Tout de même, je ne suis pas sôr qu'au dernier de ses
joun, ayant pris honorablement sa retraite, il considère avec indül'ércnce le portrait sans ménagements qu'aura tracé de lui un
krivain de race et qui, autant qu'on peut prédire l'éternité
à aucune œuvre, le déshonore à tout jamais. J'aime à me figurer
. moments de séance où sa bassesse passe l'excès,
qu'à certams
il se dit : " Il est là" et réprime un petit frisson en rencontrant
l'implacable regard du juge. - Voilà "Qne tkhe enviable et
M. Barrès, croyez- le, l'a assumée sans répugnance. Il entre, avec
un haut-le-cœur" dans le cloaque", mais il aime son haut-le-cœur.
Au fond, la même attraction morbide qu'exercent sur lui Venise
et Tolède, les villes mortes, sanglantes et pourries, l'a conduit au
Palais-Bourbon et il savoure le spectacle honteux d'une" grande
~nec", comme il ferait celui d'une course de taureaux. Mais
le dégoôt auquel il se complaît, au lieu de susciter quelque
rêverie poétique au rythme prenant et flexible qui déforme
parfois l'objet, réveille en lui le don de la froide invective,
~e et dure comme un constat. Une des principales qualités
de son tal~nt, c'est la stlreté du coup d'œil, la prise directe sur
les ch~es visibles, qu'il s'agisse d'un paysage ou d'un homme,
quand 11 consent à l'objectivité. Nulle part elle ne remplit mieux
et plus complétement son rôle que dans les tableaux politiques ;
ils sont presque toujours puissants et magistraux : on se
IOUVÏent de Leurs Figures, des Scènes du Nati()11a/isme ... - Mais
~encore on jugeait trop sensible la passion du partisan. Boulangiste, anti-panamiste, nationaliste, anti-dreyfusard, M. Barrès
~vain perd à se m~ler à la lutte. C'est autre chose, cette fois.
Dt1111 lt c~111e, l'impuissance de son parti le place hors du jeu,
en nn détachement supérieur qui laisse aux faits toute leur
force, qui les présente à point et les laisse parler tous seuls. La
commission d'enquête de 1914 n'aura pas été une ridicule

�136

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

parade, puisqu'elle nous aura valu à tout le moins des morceaU1
comme celui-ci:" Nous n'assistons pas là à des chocs de systèmes,
mais à des luttes de personnalités. Je regarde MM. Caillaui,
Briand et Barthou. Pourquoi se battent-ils ? Us sont si bîen faita
pour collaborer l Ce·sont des intelligences capables de s'engrener
les unes dans les autres comme les roues d'une montre. Il ne
manque que l'horloger pour monter, ajuster l'instrument. Nous
vivons en parlementarisme et la règle du jeu, c'est la bataille,
etc." Je citerais tout le chapitre. Et qui oubliera, l'ayant la,
le portrait de M. Monis, lequel " semble caché dans un sac de
pommes de terre " ?

H. G.

LE ROMAN
UN CABINET DE PORTRAITS par Ernest Tiutrm
(Nouvelle Revue Française, 3 fr. 50).
On a pu lire ici, signés de M. Ernest Tisserand, une suite
de curieux morceaux· qui ont pris place dans son Cabinet d4
Portraits ; ils nous donnent une idée juste sinon complète de
l'ouvrage et me retirent le droit et le plaisir d'en parler moins
brièvement. - Le mot " portraits " ne me satisfait ;as. Il peut
induire en erreur le public. "Portraits imaginair~ ' aurait à
mon gré plus d'exactitude. Je ne conteste nullementlesqualités
d'observation aiguës et variées dont M. Tisserand dès son début
fait preuve. li possède un répertoire d'images puisées directement dans la vie que pourraient lui envier bien .des écrivains
plus mftrs. Mais la pleine objectivité n'est pas de son âge ; il Y
parviendra quelque jour. En attendant je ne Euis considérer~
personnages comme des êtres qu'il a coudoyés et sui: lesquels il
aurait mis la main, mais comme des reflets de lui-même. C'est

l}

NOTES

1 37

le jeu, tout le jeu, étalé au grand jour, des possibilités qu'il
sent au fond de soi, contradictoires et étranges. Il donne une

forme visible, mouvante, humaine, fortement synthétique à
chacune de ses inclinations, de ses tentations, de ses folies. Il a
un cerveau de romancier, avide de dédoublement et il _faut
avouer que sa collection de types, conçus à peu près tous a priori, ,
est d'une assez étonnante variété. Tous sont nés invinciblement d'un sentiment poussé à bout : An,elme, ou l'insatisfait,
qui a tout et toujours "espère" ; le médecin "perturbateur"
qui renverse l'ordre du monde ; Sulpi~ ou le faux-criminel,
que sa mauvaise conscience fait s'accuser d'un crime dont il
u'est que capable ; et celui- que l'horreur du laid pousse à
tuer ; et le chaste que l'amour obsède, etc., etc ... Le procédé l
est peut-être facile et à la longue fatigant. Mais M. Tisserand
ea.it le diversifier ; il y incorpore aisément toute la gamme
des émotions humaines,. de la terreur à la mélancolie ; il
arrive même qu'il y échappe, en des morceaux souples et
authentiques qui sentent la réalité. Il a de l'ironie et de la poésie.
En mO:rissant il perdra cette outrance, cette continue cruauté à 1
la Mirbeau, qui parfois nous offusque. Nous avons confiance en
son arenir.

H. G.

,

LE THEATRE
AU VIEUX COLOMBIER: L'EAU DE VIE, par Henri
GAion. - LA NUIT DES ROIS de Shakespeare, traduite par
TA. LascariJ.
Comme le Pain joué naguère au Théâtre des Arts était une
tragtdie populaire, l' Eau de rie porte en sous-titre : tragédie
riutifut. Ces mots ne tendent point ici à quelque classification

�138

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

scolaire, mais définissent, dans son inspiiation même, la pièce
de Henri Ghéon. Mais il faut s'entendre sur le sens du terme
tragédie." On confond lrop souvent, écrivait quelque part Henri
Gheon, l'art 'Sa~ré, total, populaire, l'art de "plein air" des
Grecs, avec l'art créé-par Racine, art nuancé, discret, subtil, art
en dedans qui ne s'adresse qu'à l'élite." C'est bien ici d'un art
de plein air qu'il s'agit ; et "populaire" ou "rustique" ne
désignent pas tant le faubourg et la ferme où l'action se passe,
qu·'ils ne cherchent à déterminer le genre même de la peinture,
la tonalité générale de la fresque. Jules Renard a dessiné des
figures de paysans, il a écrit des histoires naturelles qui sont le contraire de "rustiques" ; il a fait preuve d'un art menu, net,
intelligent et contenu. L'art de !'Eau de Yie veut être tout
l'opposé : large3 simple, emporté dans un grand mouvement;
il ne fait appel qu'aux éléments psychologiques les plus courants,
les plus faciles à reconnaître, les moins cérébraux ; il peut se
passer de cette attention aiguë, rapide qu'on demande d'une
élite' intellectuellement entraînée. Le Pain a été joué de faubourg
en faubourg au cours d'une tournée électorale ; r Eau de Yie
. -pourrait être représentée sur quelque "Théâtre du peuple", et
là seulement, cet effort de réaction contre ce que notre thHtrc
a de trop .fignolé, de· trop savant, de trop mondain, cette
protestation contre - si j'osais dire - le "théâtre de chevalet"
prendrait tout son sens et sa portée.
Tragédie, !'Eau de Vie l'est par son sujet, par cette fatalit~
de l'hérédité et du vice, plus forte que les volontés individuelles et qui entratne une famille vers son anéantissement. D
y a là un équivalent du Destin antique, une force aveugle qui
donne le sentiment de la faiblesse de l'homme et qui finit par
le broyer. Cette pièce est encore tragédie parce qu'elle est, avant
tout, lyrique. Elle marque une étape de ce grand mouvement
qui s'efforce depuis vingt ans à trouver un terrain d 'entente, à
amener une réconciliation entre le réalisme scénique et la poésie.
Écrite il y a déjà quinze ans (deux actes en parurent dès 1900

ROTIS

1 39

dans }'Ermitage) la pièce d'Henri Ghéon était un des premiers
appels vers un art qui serait une '' exaltation du réel." Lyrisme
de l'action, lyrisme de la forme. Un rythme indiscontinu
emporte les scènes, commande le mouvement des mots et des

rq,liqucs entrecroisées, les soulève dans une croissante ivresse.
L'E• de Vie est entièrement écrite en vers irréguliers, soutenus

de rimes et d'assonnances, groupés en strophes. Le spectateur a
pu, distrait par la couleur et Je mouvement du spectacle, ne pas
percevoir ce délicat travail prosodique ; mais il y a été sensible
laJIJ le savoir. Ce frémissement, ce dialogue serré, dru, sans
matière morte, tout nerfs et muscles, ce bondissement des
r6pliquea : tout cela n'appartient pas à la prose. Là où le dialogue est par trop coupé, cet effet musical est perdu pour
l'oreille. N'en est-il pas de même avec l'alexandrin, chaque
fois qu'il est brisé en courtes répliques ? Mais dans un cas
comme dans l'autre, l'obscur travail de versification garde une
raûon d'être, puisqu'il ménage les transitions et permet aux
morceaux plus amples et plus proprement lyriques de prendre
WIS à-coup leur essor. On ne saurait trop admirer le tact avec
lequel les rythmes larges se dégagent des rythmes confus, et le
lyrisme libre, du parler quotidien, pour s'y perdre à nouveau
l'instant d'après. Dès que les vers peuvent s'éployer, leur
martellement, leur balan est irrésistible. "Misère .' crie le père
F089al'd en désignant son fils infirme,
Et dire i;ue {a a flécu
- Par 9uel abUJ .'
Quand on a des mains 1ui ne peufltnt pas prendre
li n'est pas permis de les tendre !
Quand on a des jambes de laine
Comme ses bas,
On ne marche pas !
Quand on a de l'eau dans IN fleines
En fait de sang,

�140

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISl

Au premiers froids
On casse comme la pierre gélive !
Et quand on n'est pas fait pour viflre,
On ne vit pas !
Simpleme11t.
Ceux qui l'ont entendu n'oublieront jamais · l'accent dQ
Dullin prononçant ces mots, ni la carrure épique que prenait
son personnage dans ces moments puissants,
L' Eau de Vie est en quelque sorte une tentative de drame
choral. Si l'on en excepte l'infirme Lucas contre qui se déchatne
la catastrophe, la robuste famille du vieux Fossard ne forme
' qu'un bloc. Les individus n'y sont qu'?i peine différenciés. Ce
qui compte c'est cette forte vie collective, cette rude promis,.
cuité autour d'une seule femme. Il n'y avait pas place pour dct
récits ou des explications ; ce qu'il s' agissait de rendre, c'est le
bourdonnement de cette ruche sauvage et rien ne s'y prêtait
comme ces haletantes répliques dont on n'aurait su distinguer,
le plus souvent, de quelles bouches elles étaient parties. L'effet
s'est trouvé si violent qu'il a, plus d'une fois, dépassé ce que
l'auteur voulait nous infliger d'angoisse, et que tous nos nerfs
se crispaient blessés par une trépidation intolérable. C'était
dépasser la mesure de ce que le public peut supporter d'horreur
et d'énervement.
Quel curieux déplacement la réalisation scénique fait subir
au centre de gravité d'une pièce ! Il y a du vrai dans ce que
rabâchent les pères Sarcey de l'indispensable habitude des
planches. Certains éléments, discrets et subordonnés dans le
livre, font les importants sur la scène et tirent à eux toute
l'attention. Il en est ainsi de tout facteur réaliste. Nous avons
vu le Testament du Père Le/eu, avec sop vieillard qui mourait sur
la scène, prendre des airs de drame beaucoup plus noir que
l'auteur ne l'avait pensé, et de même, dans l' Eau de Vie, le
dosage du réel et du lyrisme s'est trouvé faussé aux dépens de

NOTES

la ~ie. Il suffisait du patoisement pour que la beauté verbale
ftt comme couverte d'un voile, et en regard de la précision que
prenaient matériellement certaines figures, le mouvement dionysiaque n'était plus assez fort pour motiver leurs gestes. C'est
ainsi que le rôle du petit Lucas, qui est la partie faible de
l'œuvre, perdait sa consistance et n'offrait plus à l'action un
assez ferme point d'appui. Sa révolte contre les siens paraissait
toute en paroles et ne répondait plus à ce que le reste de la
pièce avait pris de réalité.
L'Eau de Vie, après quinze ans, reste une hardie tentative
pour mettre en œuvre de nouveaux moyens d'expression
dramatique. Déjà dans un ancien article sur la Noblesse de la
Tme de M. de Faramond, Henri Ghéon louait l'auteur d'avoir
introduit dans sa pièce le chœur parlé. Il a tenté lui-même
l'expérience avec un parti-pris plus résolu. Quant au vers libre
"qui commande le geste, qui crée le mouvement, qui est par
essence dynamisme, action, drame", sa cause n'est plus à
plaider. L'Eau de Vie, dans ses parties amples, en montre les
ressources de force et d'accent. Plwcas le Jardinier fera voir, l'an
prochain, quel fluide et racinien dialogue un poète commè
Francis Vielé-Griffin peut en tirer.

Le ThéAtre du Vieux Colombier a clos sa première saison
aur un triomphe. Il est réconfortant de penser que c'est avec
une comédie de Shakespeare, c'est-à-dire une pièce de répertoire à la disposition de qui veut la prendre, que c'est en
jouant cette œuvre, sans luxe de décors, sans tapage ni "clou"
d'aucune sorte, que le Vieux Colombier a remporté son plus
beau succès. Voici démenti, une fois de plus, le préjugé routinier qui écartait de nos programmes quelques unes des plus
belles œuvres dramatiques, sous prétexte qu'elles n'étaient pas
du "théâtre" et que le public n'y prendrait pas d'intérêt. Le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

public peut être injuste à l'égard de drames noirs ; il ne l'est
jamais en face des chefs-d'œuvre souriants. Mais il faut que la
jeunesse de ces chefs-d'œuvre ne soit pas affublée du morne apparat des scènes officielles, ni glacée par le jeu de vieux messiean
et de vieilles dames qui en détiennent les rôles comme des
viagers ou des bureaux de tabac.
Quand on n'a lu la Nuit des Rois que dans les traductions courmtes, dans la raboteuse version de François Victor-Hugo ou dam
les molles paraphrases de Montaigu ou de Guizot, on est tout
étonné de découvrir l'adorable poésie, la vie qui frémît d'un boat
à l'autre de cette pièce. La folle fantaisie y reste toujours coMrente, la préciosité y demeure émue. Il y a parmi la libre
trame des images, de brusques ouvertures sur les profondeun
de la passion, mais si rapides, si discrètes, qu'on hésite à
vraiment il faut donner aux paroles légères le sens qu'on a
entr'aperçu ; et sans cesse on se demande, tant Shakespeare
semble attacher peu de prix à ses trouvailles, si ce n'est pas
nous qui prêtons trop de signification à de fortuites rencontres
de syllabes. Il en résulte une sorte de plaisir anxieux et
délicat, une allégresse exquise, aussi près du fou rire que
des larmes.
Les représentations du Vieux Colombier avaient lieu WII
coupures. Des scènes comiques qu'on présente comme intraduisibles, pas une n'était sautée; pas une réplique même ne man•
quait. Tant il est vrai que les mots, que les calemboun de
Shakespeare jaillissent le plus souvent des caractères mêmes, et
qu'à côté d' une certaine drôlerie qui peut difficilement passer
d'une langue à l'autre, il subsiste dans les plaisanteries et les
coq-à-l'~ne un fond éternel de comique et de vérité. L'action
pas un instant n'a paru traînante ou confuse. Bien que cette
folle comédie garde toutes les marques de l'invention la plus
libre et presque de l'improvisation, elle est dessinée avec un si
juste instinct, toutes les parties se balancent si parfaitement,
l'émotion et le rire alternent avec un tact si sür, que bien des

NOTES

1 43

pi«es plus laborieusement composées n'approchent pas de cette
perfection.
Ajoutons que décors et costumes étaient admirablement
propres à diriger l'esprit du spectateur vers ce qui est le centre
l'essence, l'!me ailée de la pièce. Je disais ici même le plaisi;
que m'avait causé une représentation de la Nuit des Rois au
Savoy Theatre de Londres; mais combien l'interprétation et
les costumes en eussent parus ternes et conventionnels en regard
de ce qu'on a pu voir au Vieux Colombier ! Là, la fantaisie de
M. Duncan Grant avait composé des costumes où se mêlaient
t~utes les contrées et tous les siècles : ceci faisait penser à
Pisanello, cela au temps de Cromwell; on apercevait une femme
enveloppée dans le voile rose d'une Tanagra près d'un duc à
couronne d'or qui semblait emprunté aux figures d'un jeu de
cartes. Et le tout se fondait si heureusement, excluait si francheme~t tout souci d'érudition et de ré~ité géographique, que le
fragile quiproquo de l'intrigue ne venait buter contre aucune
pdoccupation de vraisemblance et qu'on se laissait tout naturellement transporter dans le royaume de la passion et de la
poésie.
"~ Nuit des Rois, écrivait M. Léon Daudet, appartient au
dernier cycle du génie shakespearien·. Composée vraisemblablement peu d'années avant la mort du poète, elle correspond à
cette conception féerique et a.mère de l'existence qui paraît

etrc le pins haut point de sa philosophie. Il se fit à ce moment
dans son esprit capable de tout embrasser, une sorte de fusio~
entre le rêve et le réel, fusion à la fois sensible et volontaire
qui lui permet de se jouer au des~us de la passion, de la douleu;
et du destin, dans une sorte d'atmosphère mélancolique, dans
une griserie
· · 1uc1'd e. Alors 11
· se complait
• aux travestissements
a1IJC superc h enes
. de sexe et de costume,
.
aux rencontres impré-•
vu~ dans des contrées imaginaires, de tempéraments disparates
qui, par leurs conflits ou leur juxtaposition, composent une
trame brillante et troublante. Il s'amuse a justifier les règles

�LA

144

OUVELLE REVUE FRANÇAlSI

de la morale par les hallucinations de la joie ou du simple
plaisir, à mettre la sagesse dans le vin et la malice dans la
folie. Il avive d'une parole ailée, rapide comme un regard
d'amante, la souplesse délicate de ses hérolnes ; car nul n•a
exprimé comme lui•ce qu'il y a de diapré, de mouvant et de
sous-entendu dans l'esprit féminin, qui participe de l'eau et
du feu, et la caressante fantaisie de ces cœun instables, s'ils ne
sont éperdument fixés. La tigrerie des lil~es de _Shakes~
forcément voilée chez les victimes telles qu Ophélie, Cordél11t
ou Dcsdémone, apparait clairement dans les féerie!, où ~"
peuvent s'en donner à cœur joie, être. elles-me~~ co:m,
bondir, rire et pleurer à leur aise, parmi la complicité d une
nature peuplée de lutins et de sylphes, d'épisodes mutins et
railleurs à leur ressemblance. Manifestement, ce qui plait •
Shakespeare, à ce moment frénétique de sa courte vie, c'est_non
plus le caractère fixe et rigide, mais le type ondoyant et d1nn
comme messire André, le fantoche en lisière du tragique,_ l'~
construit de diverses possibilités. Il accumule les pén~tlel
d'apparence inextricable pour avoir le plaisir de les débrou'.ller,
non plus par la mort et le sang, mais par le rire et les bai~
Il enchevêtre les problèmes du cœur jusqu'au moment où il 1C
fondent, s'évanouissent dans une solution très simple, à laquelle
•
personne saufl m,. n 1avait
song é. "
_ Il ~t amusant de rapprocher cette page parue dans l'ÂclÎIII
Fr411faÏle, des jugements prononcés presque au même moment,
sous les auspices du plus grand éditeur d'auteurs étrangers, par
M. Georges Pellissier. 1 On lit dans sa préface :
"Ayons le courage de le dire, ce dieu du th~tre est ~n !RI
mauvais dramatiste. Nous montrerons qu'il taille ses pi~es l
coups de hache, que l'invention lui manque, que son pathetiqoe
rdève en général du mélodrame et son comique d~ la f~
qu'il n'observe le plus souvent ni la vérité matérielle, nt la
1

Slraktiptare tl la s11pmtition shakttptaritnnt (Hachette, 3 fr. so).

145

OTIS

ririté morale, qu'il ne sait pas composer un personnage, qu'il
111bstituc des effets de scène ou des déclamations ampoulées
l l'malyse psychologique, qu'il prend enfin la place de ses
ICte1ln pour parler lui-même par leur bouche." Rien que cda !
lt au long de 303 pages, M. Georges Pellissier démontre. Le
mieux qu'on pourrait faire à l'égard d'un tel livre, c'est de le
paei- sous silence. On pardonne à Tolstol ses bizarres pamphlets sur Wagner et Shakespeare ; on peut bien pardonner
quelque chose à M. Georges Pellissier. Mais vraiment il apporte
à IOD réquisitoire une obstination, une lourdeur, un appareil
ICOlaire qui empêchent qu'on le fasse bénéficier d'une indulgence acquise aux généreuses boutades. Avec un ricanement de
triomphe, M. Georges Pellissicr dénonce les grands coups de
pic à côté des petites négligences. Il divise les caractères de
Shakespeare en personnages incohérents, personnages mal repré1a1tâ, traîtres "abominablement pervers et invraisemblablement
nalfs ", enfin femmes, parmi lesquelles, trouvent seules grkc à
tes yeux Portia "dont Plutarque a d'ailleurs fourni tous les
traits", Mm• Ford et Mme Page, et encore la nourrice de
Juliette. On ne devrait que sourire; mais quand vous lisez que,
tout le long de son rôle, Desdémone "montre une niaiserie et
1111eincrtie vraiment incroyables", vous ne pouvez pas empêcher
clc sentir le sang vous monter à la ligure.
Rt à quoi rime cc déchaînement d'un homme pacifique è
Faut-il y chercher une querelle de boutique, et cet emportement contre le plus grand poète n'est-il que le coup de boutoir
d'an défenseur du latin aux abois è Cc serait une bien maladroite tactique ; car si jamais il fallait choisir entre Shakespeare
et tous les auteurs latins mis bout à bout - eux qui ont si
peu de mol!llc à nous faire gol\ter et dont les traductions
pellTcnt nous donner une image suffisamment fidèle je sais
bien, dis-je, s'il fallait à toute force choisir, de qui je ne me
laisserais pas priver.

J.

S.

10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

L'OTAGE de Paul Claudel au Théâtre de l'Œuvre.
La représentation de l'.Annonce faiu à Marie, celle de
1' Echange, nous avaient déjà fait constater quel accent profond
et péremptoire rendent à la scène les drames de Paul Cliudel.
C'est aussi qu'il s'agit d'œuvres si nourries de vie, si chargées
d'humanité, et portées par une force lyrique si sensible, que
l'épreuve scénique ne fait qu'accuser en elles la vie, l'humanil4
la beauté lyrique.
Cette impression n'a pu être que confirmée par la représentation de I'Ot4ge qu'a réalisée avec beaucoup de bonheur le
Th~tre de l'Œuvre. Une action serrée, et solidement fondée
sur des contingences historiques et matérielles, destinait d'aillean
tout particulièrement l'Otage au théatre. Trois actes, formés
chacun de deux scènes, révèlent une simple et sévère ordonnance,
une construction évidente comme celle des trois porches de la
cathédrale gothique, chacun divisé par le meneau de pierre. Le
poète a systématiquement rejeté ce faux mouvement dramatique,
basé sur l'accumulation des scènes, sur la complication volon•
taire de l'action et de la péripétie. L'événement extérieur agit
comme une pierre jetée dans une eau dormante : l'onde
circulaire s'élargit et'se propage jusque dans les régions les pins
lointaines. Chaque. scène s'approfondit en elle-même, elle est
menée jusqu'à son dernier terme, jusqu'à sa dernière conséquence.
Ainsi le mouvement dramatique est-il assuré par le développe·
ment pathétique des sentiments ; c'est eux qui constituent
l'armature vivante du drame, qui le portent, qui l'abreuvent
comme d'une eau souterraine; nous entendons d'abord la
phrase prononcée, mais il semble qu'un concert de résonnances
nous révèle, par delà la signification immédiate, tout le monde
imprécis des pensées informulées, des hésitations, des doutes
qui se résolvent dans l'affirmation ou dans le refos. Ce n'est pas
un personnage vivant à cet instant précis qui nous parle, c'est
l'être qui a déjà vécu toute une vie de joies et de douleurs,

NOTES

)'~chargé de toutes ses expériences, et qui les concentre dans
une parole actuelle. Il n'est besoin que de citer la scène des
ûnçailles héroïques, et celle, atroce et sublime, où le Curé
Badilon _conduit Sygne à vouloir de sa propre volonté le plus
dur sacrifice; de tout son effort, le vieux prêtre l'assure que
nulle obligation ne la contraint, et que seul son propos délibéré
ft la mener à l'acceptation ; dès qu'elle s'en approche, il l'en
cUtournerait presque, il l'aiderait à hésiter; mais elle s'avance
encore et ne résiste pl us.

Comme dans la cathédrale française, la simplicité, la nudité

de li construction s'allie à la surabondance du détail lyrique,
au foisonnement des images. Le poète appelle à son aide toutes
les similitudes que lui présente le monde et qui viendront ainsi

fortüier le drame psychologique; comme Antée, il trouve des
forces nouvelles en foulant la vieille terre. II faut insister sur le
caractè1'e sensible, sensuel, de l'image poétique chez Claudel; le
monde est pour lui un .spectacle toujours nouveau dont il
confronte les divers aspects. L'image est choisie voisine et
prochaine; elle est empruntée à l'ordre des saisons, à la culture
de la terre, à tout un passé légendaire et traditionnel • elle est
visible, familière, et facile à situer dans son cadre nat:rel : de
là cet accent français, champenois même que l'on reconnaît si
nettement dans l'Otage, comme dans l'Annoncefaite à Marie.
_La représentation de l'Œuvre tirait un intérêt particulier du
fait que Paul Claudel avait à cette intention modifié le dénouement ~e s~n drame. Il semble bien n'avoir pas été conduit par
le souci d augmenter la valeur purement scénique du dernier
acte. Et l'on doit regarder le motif qui l'a décidé comme
1'8lf:ùtement noble. Nous n'avons plus entendu le Curé
Badilon exhorter en vain Sygne au pardon, et se heurter sans
œtse à ce mouvement nerveux qui la force de répondre: Non,
à toutes les paroles du vieux pr~tre. Scène troublante dans
laquelle il semblait que Sygne, ayant épuisé la ceu;e des
douleurs, en eftt conservé la soif, et l'impossibilité même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

d'espérer. Son sacrifice accompli était trop grand pour qu'elle
pftt s'en affranchir et le dominer. Mais comment pouvait-elle
répondre : Non, à l'abbé Badilon ? comment pouvait-elle
mourir pardonnée, Euisqu' elle n'avait point pardonné à son mari l
La nouvelle version nous présente une scène étrange et
douloureuse entre Sygne et Turelure. Georges est tu~, et Sygne
va mourir. Turelure, qui retrouve dans son passé de moinillon
des exhortations pieuses et des citations sacrées, impose à Sygne,
comme dernière torture, l'obligation de lui pardonner. Mais,
de tout son visage douloureux, elle répond : Non. Le complet
renoncement est encore trop lourd pour elle. Mais il insiste&gt;
avec une froide cruauté :
TuRELURE, - Tu tiens bon, Sygne. Mais tu ne peux me
cacher ces larmes qui coulent de tes yeux.

NOTES

149

Alors, par une admirable invention, où se mAfent le tragique
le bouffon, Turelure, héritier du nom et des biens des
CoAfontaine, parle au nom de la vieille race; c'est lui maintenant, à demi-dupe de lui-même, qui crie : Coftfontaine, adsum.
Et Sygne ne peut résister à l'appel; elle ne voit plus quel est
c:dui qui le profère, elle se lève pour obéir au cri de guerre.
et

TuRELURE. -

... Coftfontaine ! Coftfontaine ! M'entends-tu?

Eh quoi ! tu refuses ! tu trahis !
Lève-toi, quand tu serais déjà morte ! c'est ton suzerain qui

t'appelle ! Eh bien, tu fais défection ?
Lève-toi, Sygne ! lève-toi, soldat de Dieu ! et donne-lui ton
gant,
Comme Roland sur le champ de bataille, quand il remit son

poing à l' Archange Saint Michel.
Lève-toi et crie: ADSUM. Sygne ! Sygne !

(Silence. Elle pleure.)
Croyez-vous que je ne vous comprenne pas r

(Enorme et railleur au-dmus d'elle)

(Silence.)

COÛFONTAINE, ADSUM ! COÛFONTAINE, AD-

Vous ne voulez pas me pardonner. Vous ne voulez pas que
ce prêtre vous impos~ le pardon.
.
, .
Vous voulez bien me donner votre vie, la mort eta1t une
chose trop bonne pour me la laisser,
..
Mais non point me pardonner. Et pourtant c'est la cond1t1on
nécessaire de votre salut.

(Silence.)
Tt1RELURE, lentement, comme s'il /pelait sur ses levres. n'en puis plus, dites-vous?

Je

(Silence.)
TuRELURE, de m2me. - "Tout - est- épuisé- jusqu'au fond.
Tout - est - exprimé- jusqu'à - la - dernière-goutte." Non, cela
n'est pas.
Le devoir ·reste.

SUM !
(Elle fait un effort désespéré comme pour se
lever et remmbe).
TuuLURE, plus bas et comme ejfrayé. -

COÛFONTAINE,

ADSUM.
(Silence.
Il prend le flambeau et fait passer la lumiere
devant les yeux ljUÎ restent immobiles et
fixes.
Le rideau tombe.)
Cette fin nouvelle, on le voit, s'accorde mieux avec le
caractère de Sygne, "soldat de Dieu". Et dès lors il ne convient
pas de rechercher, si elle est plus ou moins favorable que la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI
première à l'intérêt scénique. Mais pourquoi avoir suppri~ la
scène finale, cette étonnante entrée du Roi de France, da
corps de l'Etat, des Rois de l'Europe, qui venaient se groupe,
en une vivante image d'Epinal aux couleurs brutales et natvet,
et cachaient comme un bruyant rideau les corps de Sygne etde
Georges de Collfontaine, et tout le drame? Cette scène eàt-elle
été comprise par le public éminemment raisonnable que
constituent les Parisiens? Je ne sais; elle atteste pourtant, dans
une œuvre comme l'Otage, l'admirable liberté du génie 4C
Paul Claudel.
Il convient d'ajouter que le rôle de Sygne de CoOfontainea
trouvé dans Melle Eve Francis une interprète émouvante. Les
autre, rôles étaient tenus par MM. Lugné-Poe, Savoy, Barbier
et Froment.
ANDRÉ Fu.NET,

LA MUSIQUE
LA SAISON RUSSE: LE ROSSIGNOL, opéra en troia
tableaux d'Igor Strat1insky, d'après le conte d'Andersen. -LE
COQ D'OR, opéra en trois tableaux de Rimsky-Korsalcqœ. LA LÉGENDE DE JOSEPH, ballet en un acte de Rituri
Strauss sur un livret de Hugo f!On Hoffmansthal et du Comte Hm,
Kesskr (Opéra).
Il arrive à Stravinsky une assez étrange aventure. Après a,oir
écrit une œuvre qui était la réalisation magnifique d'une CJthétique jusque là embryonnaire et confuse, voici qu'il en ~
une autre pour démontrer cette esthétique, et pour la démon·
trer mot à mot, minutieusement, petitement, avec une application qui rappelle la façon écolière et indigente dont on la
manifestait avant lui. Il me fait penser à un général qui aurait
oublié complétement qu'il vient de remporter une grande vie-

NOTES

151

toire, et qui prendrait les dispositions les plus savantes, les plus
détaillées et les plus privées de génie pour s'assurer l'avantage
mr un ennemi disparu. - En réalité, nous sommes, je crois, en
présence d'un cas de reconnaissance, mais d'une reconnaissance
que je ne puis m'empêcher de trouver des plus intempestives,
D est incontestable que certains des principes sur lesquels le
S«re du Printemps était fondé, avaient été esquissés d'abord par
les cubistes et les futuristes. Stravinsky semble s'en être aperçu
après coup et, tout _ému de cette coïncidence, que l'unité de
tendances d'une même génération suffit à expliquer, il s'est cru
obligé de revenir v.ers ces précurseurs impotents, d'écouter leurs
petits conseils, d'accepter leurs petits axiomes, de recueillir leurs
petites découvertes et, pour les remercier, d'écrire le Rossignol.
Trop de dévouement! C'est à Messieurs les Futuristes de rattraper Stravinsky, s'ils le penvent, non pas à Stravinsky de les
attendre.
Est-ce à dire que le Rossignol ne vaille pas plus cher que les
B~cubrations des disciples de :tylarinetti ? J'aurais honte de le
lalSSCr croire, füt-ce un instant. Un artiste du rang de Stravinsky,
même s'il y travaille, ne réussira jamais à se ravaler si bas :
même acharné à se rendre médiocre, il ne peut que faire semblant. Dans le Rossignol le génie ressort par toutes les coupures,
comme l'eau d'un sol saturé ; l'œuvre abonde en trouvailles
incomparables. Il n'en est pas main vrai que dans son esse1;1ce
elle est assimilable_ aux œuvres cubistes et futuristes : d'abord,
comme elles, elle insiste avant tout sur ses intentions elle
montre au dehors les principes qui devraient être cachés' dans
ICI fondations, elle affirme ce qu'elle veut être au lieu de laisser
paraitre ce qu'elle est. De plus ces intentions et ces principes,
ce sont ceux du cubisme le plus strict, du futurisme le plus

orthodoxe.
. One Stravinsky ait voulu faire du Rossignol une démonstration, nous en trouvons l'indice dans la manière dont il l'écrivit.

�l5'2

LA NOUVELLE REVUE FN.ANÇAISI

Il en commença la composition vers 1909; mais après avoir achm
le premier acte, il abandonna son ouvrage ; c'est seulement
cette année qu'il l'a repris et terminé. Sujet abandonné : je
crains bien que cela ne veuille dire ici : sujet qui ne s'impouit
pas par lui-m~me, avec une suffisante exigence, à l'esprit du
musicien. Sujet repris voudrait dire alors : sujet dans lequel le
musicien a vu, après coup, à un moment où il avait cessé complétement d'en subir l'attraction, un moyen de faire connaître
ses nouvelles préoccupations, un véhicule pour les découverte
d'ordre technique qu'il pensait avoir réalisées dans l'intervalle.
Quoiqu'il en soit de ces inductions, il est visible en tous cas
que le sujet, ici, est indifférent à l'auteur ; il demeure passif au
sein de son imagination, il n'élève aucune prétention, il ne
cherche pas à se faire reconnaître et accepter pour lui-même.
Nous voilà bien loin de la pesée particulière, autonome, nominale, de l'appel étroit et fixe que le Sacre du Printemp1 a d6
exercer sur Stravinsky ! Le Rouignol se tient inerte dans sa
main. Et en effet le conte d'Andersen a si "peu réclamé" que le
voici devenu à peu près méconnaissable ; dans la traduction que
nous en donne le musicien, je ne retrouve ni sa naïveté ailée,
ni s~ gentille ironie ; il est traité avec le même despotisme
désinvolte dont Nijinski fit ·preuve naguère envers la musique
de Debussy.
A vrai dire, ce n'est pas proprement d'avoir déformé le conte
d'Andersen, que je fais grief à Stravinsky. - Il arrive ~
souvent qu'un grand artiste aperçoit dans l'œuvre déjà connue,
classée, bien explorée d'un prédécesseur, à moitié engagé dans
ses contours, et pourtant différent d'elle, pareil à quelque mon&amp;trueux parasite, un nouveau sujet. N'est-ce pas de cette façon
par exemple que Wagner a distingué dans le Roman de Tris/411,
et qu'il en a extirpé, son Tristan et Isolde? Le conte d' And~
eût très bien pu ne faire que recéler pour Stravinsky un sujet
inédit, qui l'eût attendu comme son libérateur et qui, à peine
démêlé de ses liens, lui eût sauté dessus. Et en effet, en deUJ

NOTES

1 53

ou trois endroits du Rouignol, on touve l'indication d'une
œovre noire, horrible et mesquine comme les entrailles de la
Chine. Si elle se fût développée et épanouie, nous eussions bien
facilement accepté les infidélités faites au conte. Mais elle reste
à l'état de simple possible.
Pourtant, même sans avoir découvert dans le conte d' Anderaen un nouveau sujet, Stravinsky, à la rigueur, dlt encore eu la
permission de le déformer, si c'eût été pour les besoins d'une
recherche personnelle, pour sa propre édification, pour fixer un
point de technique encore obscur à ses propres yeux. - Je
n'en veux nullement à Nijinski de ses deux coups d'état contre
la musique de Debussy; au moment où il les perpétrait, il était
en pleine période d'expériences ; il travaillait à la conquête
d'une nouvelle manière chorégraphique ; il était dans la situation difficile de celui qui va trouver et ne pouvait voir, dans
tout ce qui lui tombait sous la main, que des moyens. Le parti
qu'il a pris d'ignorer les suggestions de la musique et de con,stuire son ballet pour ainsi dire à part, était un renoncement
héroïque à la réussite immédiate, pour rendre possible dans
l'avenir une réussite plus haute. - Mais Stravinsky est dans
un cas tout différent : au moment où il écrit le Rouignol, il est en
pleine possession de sa manière ; il l'a déja portée à sa perfection.
L'autorité qu'il prend sur son sujet est donc tout arbitraire ;
elle ne lui est inspirée que par le plaisir de faire voir tout purs
et comme à vide les procédés qu'il a en main et qu'il préconise.
Ce que je lui reproche expressément, c'est d'avoir considéré son
sujet comme un moyen non pas de s'instruire, mais de nous
instruire, comme une chaire où nous faire la leçon. Leçon,
bien entendu, la plus subtile, la plus élégante et raffinée qui
ae puisse imaginer. (Et même on voit le professeur sourire à
l'avance de ce que la plupart n'y comprendront rien.) Leçon
tout de même. Le RoJJignol est écrit contre le public ; ce qui
en somme est une façon d'être écrit pour le public. On était
trois au moment où l'œuvre s'élaborait ; en plus de l'auteur et

�r54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du sujet, il y avait nous autres les futurs auditeur~, et nom
jouions notre rôle, à notre insu, dès ce moment-là. Uautcur
pensait à la relati?n de l'œuvre avec nous et il déclinait insensiblement à la rendre aussi imprévue, aussi piquante que possible ; il calculait, il êscomptait notre réaction, et son action,
c'est-à-dire sa musique oubliait peu à peu d'être tout à f~it
elle-même pour devenir celle que nous n'attendions pas ; il
devinait tous les points sur lesquels nous nous préparions à
l'accueillir et il s'efforçait de passer à côté. C'est une grande
tentation pour tout artiste intelligent que de s'amuser un peu
avec ceux dont il se sait suivi et guetté. Stravinsky n'a pas su y
résister. Le Rossignol n'est pas à proprement parler une œuvre;
c'est, à la façon des toiles cubistes, un petit code esthétique,
excessivement malin, et même profond par endroits, plein de
déclarations capitales et imperceptibles, et de professipns de fois
d'u~e précision imperturbable, destinées sans doute à nous faire
réfléchir, mais d'abord à nous âéconcerter.
Refusons de nous laisser déconcerter et puisqu'il y a leçon,
arrangeons-nous pour la bien comprendre. Le principe que Stravinsky prétend insinuer, est c~lui-là même que cubistes et futuristes proclament d'un commun accord : il faut renoncer à
:flatter la sensibilité ; l'art nouveau doit être intellectualiste, ne
s'adresser en nous qu'à la faculté de représentation. La musique
doit donc cesser d'être pathétique. Et pourquoi ne serait-elle
qu'une perpétuelle invitation aux débauches du cœur 1 Elle a
de mauvaises manières : elle s'approche trop près de nous pour
nous parler, elle nous tutoie trop facilement, elle fait trop
souvent appel à nos sentiments, elle met trop d'insistance i
~ous entraîner, à nous conduire aux égarements sacrés. Beethoven est le dieu de la passion, c'est entendu. Mais il est entre
tous le modèle à ne pas suivre. Laissons-le en proie à sa gran~c
àme. Pourquoi s'imagi~er que la musique doive forcément _avoir,
comme chez lui, un caractère moral 1 Pourquoi ne serait-elle

WOTES

155

pas, au moins pour un temps, aussi inerte et aussi brute que
les voix de la nature ? Il ne s'agit pas de la rendre descriptive
ni pittoresque, mais simplement, au lieu d'humaine, minérale.
Il faut éviter d'émouvoir : tel est le principe. En voici les
conséquences ;
D'abord le musicien devra renoncer à la répétition des
thèmes. En effet la répétition est un moyen d'attenter à la sen11oilité. Lorsqu'une mélodie revient pour la seconde fois, elle
trouve en nous des chemins plus profonds qui se sont préparés
pour elle en son absence ; elle devient plus intime, plus inéluctable ; l'habitude affaiblissant notre résistance, elle coule tout
de suite au plus bas de notre lime, dans la région où nous ne
sommes que trouble et frémissement. - Pour éviter ces atteintes
indiscrètes, chaque objet ne sera donc nommé, autant que possible, qu'une fois ; il n'y aura pas de rentrée des thèmes. Le
musicien s'interdira avant tout de profiter du temps et des effets
qu'il nourrit ; il proscrira ces suspensions et ces retours, ces
oublis et ces rappels, ces apaisements et ces crises qui sont les
mouvements mêmes du pathétique.
De plus chaque objet sera énoncé à part de tous les autres
et comme environné de blanc. Il ne s'agit pas d'émouvoir,
mais de signifier. C'est un mot que nous dit le musicien, et il
111pprime la phrase qui le ferait entrer en nous, qui le porterait
jusqu'à notre lime. Il montre simplement ; il prend tour à tour
chacune de ses idées et nous la présente un instant : sitôt que
nous avons eu le temps matériel, ou· plutôt légal, de la comprendre, il la retire; il n'en donne qùe juste ce qu'il faut pour
CJ.Ue l'intelligence puisse dépister ce qu'il veut dire ; tout de
suite il coupe le courant, pour qu'il n'aille pas, plus loin que
l'esprit, mettre en danse nos facultés d'émotion. De là vient le
caractère abrégé de sa musique : à la ressemblance des toiles
cubistes et futuristes, elle a l'air -d'un recueil d'échantillons. Il
faut la feuilleter plutôt que la sentir ; il faut examiner ce
qu'elle contient et tourner soi-même la page, lorsqu'on a vu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Nous ne devons pas nous attendre à partir avec elle. Elle at
immobile et refu e de nous porter. Elle manque complétemeat
de pente, de vitesse, de branle. Rien n'y est disposé pour
permettre le passage. Entr~ deux objets différents, même s'il,
sont à c6té l'un de l'autre, pourquoi, demande Stravinsky,
vouloir créer un lien factice ? Cela n'aurait de sens que si je
voulais toucher mon auditeur, ménager son émotion, en garder
un peu pour la suite, utiliser le trop"'Plein de son Ame, en llll
mot l'entretenir dans un état sentimental où je l'eu e d'abord
placé. Mais mon dessein est tout contraire. Je laisserai doac
chaque chose où elle est ; je la ferai parattre à son tour, et m
son lieu , sans la faire entrer dans aucun ensemble, sans la
rattaclier ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Je procèderu
par articles.
.
.
Et en effet la musique du R.DIJignol fait penser tout ent1ére
à ces lanternes du deuxième acte, si soigneusement posées A
terre, les unes à c6té des autres, à intervalles bien égaux, et bim
exactement isolées: elle a quelque chose de "posé là", de "sur
place", de " pas plus loin que ça ''. Nulle part elle ne se répand;
en tous ses points clle est comme retenue au cantonnemen~
L'économie y est poussé jusqu'à l'insulte. Rien de plus adJni.
rable à la fois et de plus exaspérant que son perpétuel minimum.
Au fond, c'est le chant d'un rossignol qui s'étrangle. Sitôt q111
sa voix va s'élancer, le musicien lui tord un peu le cou : ICI
roulades sont ainsi proférées dans un état de transe, dont il esi
impossible que son bourreau ne se soit pas, à part lui,_ considérablement amusé. - Il me semble d'ailleurs apercevoir que la
raisons pour lesquelles Stravinsky à repris le ujet du _Ros~,-l
sont exactement les raisons contraires de celles que le lui avaien~
fait choisir d'abord. Si nous en croyons le premier acte, q~
représente la conception primitive de l'œuvre, il avait été sédwt
naguère par les invitations à l'épanouissement et aux_ arabetqa~
mélodiques que lui proposait le personnage du_ro~s•g~ol. Malt
lorsqu'il revient à son sujet, c'est pour refuser ces mv1tat1ons, pour

.

lfOTIS

1 57
• prouver à lui-même, et surtout pour prouver aux autres, qu'il
faut les refuser. La démonstration, pense-t-il, sera d'autant plus
frappante que le titre de l'ouvrage fait davantage attendre improrisation, essor et caprice. 1 Tenons notre rossignol en laisse,
cmpkhons-le de s'évader vers l'ampleur et vers le pathétique
et nous marquerons ainsi, avec une évidence décisive, l'av~nement de l'art nouveau qui doit être un art sec, net, étroit et
mbnique.

Telle est la leçon du Rouignol. Et j'avoue d'abord qu'elle me
nrit; les principes ici proposés me sont tout particulièrement
sympathiques; même, comme bon tour joué à ceux qui leur sont
hoatiles, l'œuvre de Stravin~ky m'amuse infiniment. Rien de
plm drôle que la monstrueuse brièveté du dernier acte! Tandis
CJUe le rideau se ferme lentement dix minutes au moins plus
t6t qu'on ne s'y attendait, on voit les spectateurs entrer dans
DD ibahisscment d'autant plus comique qu'ils n'osent pas se
l'avouer. Comme théoricien, je me sens tout réjoui de cette
malice et je ne puis m'empêcher de penser : " Ça leur apprendra!'' - Mais enfin c'est une bien courte joie, et qui ne compense pas celle que m'eClt donnée une œuvre véritable. De
mbie je crains que le plaisir que goClte Stravinsky à la déception de ses auditeurs ne puisse remplacer la satisfaction qu'il
e6t 4'rouvée s'il eClt créé quelque chose. A la révolution qu'il
}ritend opérer je ne trouve rien à redire ; mais je lui reproche
de l'avoir opérée en négatif, alors qu'il pouvait le faire en posi1
D ffl curieux de conatatcr que,pour la deuxième fois avec le Rouig,,o4 StraYinaky entreprend de traiter l'envera d'un sujet. Mais pour le Printempa, cet
tlllffl oistait, était quelque chose de positif, qu'il suffisait d'apercevoir. Id

il •'aiatc paa, ou seulement par un décret tout arbitraire de l'auteur. Un
lllllicnol qiù a peur de s'écorcher le gosier : cela peut se trouver dana la

llltan, mai, cela n'est pas par aoi-meme un sujet; et le musicien ne peut
Yl'l'oir pensé que pour noua exprimer par cc moyen les principes auxquels

il tient.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

tif. Au lieu de vouloir indiquer les nouvelles valeurs par la
négation des anciennes, que ne les a-t-il directement proposées!
Au lieu de vouloir priver la musique de pathétique, que n'a-t-il
tout simplement écrit une.musique non-pathétique? Il est tout
naturel qu'un pauvre cubiste qui n'a que l'idée de ce qu'il faut
faire et qui ne peut rien tirer de lui pour servir de matière à
ses innovations, s'acharne à mutiler celle que lui fournit le
passé et pense inventer à force de suppressions. Mais Stravinsky
dispose de ressources extraordinaires. Il est dans la musique
contemporaine, par excellence, le créateur. Sous la seule application de son esprit, l'impossible s'éveille à l'existence ; là où il
pense, aussitôt se forme un nœud confus, pareil à l'embryon
d'un monde, et qui bientôt sera un être musical nouveau.
Même dans le Rouignol, on voit de temps en temps émerger de
l'orchestre des monstres sonores, entiers, vivants, armés de tOIIS
le~rs membres, et d'origine insoupçonnable. Pourquoi donc le
musicien ne s'en est-il pas remis à son invention, comme il
avait déjà fait dans le Sacre, du soin de changer les valeun l
Justement ce qu'il trouve de lui-même, c'est quelque chose
d'absolument privé d'expression, de vibration, de tremolo, c'est
de l'admirable mécanique rp.usicalc ; cda rend un son brut,
matériel et borné. Ah ! il n'a pas à craindre de se laisser aller au
pathétique. A l'heure actuelle son inspiration est aussi naturellement inhumaine qne celle de Moussorgsky était naturellcm~t
humaine. Qu'il cède, sans calcul, à son formidable pouvotr
créateur ! Et nous entendrons monter de l'ombre un étrange
tumulte physique qui fera une bien plus belle démonstration
que toutes les petites proscriptions du Rosûgnol ! .
Lorsque Stravinsky consentira de nouveau à ~aire us~ge de
son génie, du même coup, qu'il le veuille ou non, il redeviendra
émouvant. Car, lorsqu'il prétend s'interdire de toucher ses
auditeurs, c'est qu'il manque à faire une distinction capitale. ll
•
· mais
· 1·1 a t ort de chera raison de ne pas cherch er a, emouvo1r,
cher à ne pas émouvoir. Il a raison de refuser les caresses que

NOTES

1 59

la musique adresse ordinairement à notre sensibilité, mais tort

de s'appliquer à rebuter celle-ci par tous les moyens. En effet il
y a une émotion qu'un artiste, même s'il ne veut pas éveiller
les grandes passions humaines qui sommeillent dans notre cœur,
ne peut renoncer ;l inspirer, sous peine de se nier pour ainsi

dire lui-même. Toute création positive déclenche dans notre ame
une certaine émotion immédiate, aveugle, presque automatique.

C'est un choc tout pur, sans aucun rapport de qualité avec le
oontenu de l'œuvre; c'est de l'admiration, au sens étymologique
du mot ; c'est le sentiment brusque et neuf qui nous saisit
lorsque nous nous trouvons en face de quoi que ce soit de tiré du
nwit; c'est une part de l'émerveillement que dut éprouver le
premier homme lorsqu'il contempla pour la première fois l'œuvre
du Créateur. Il y entre de l'étonnement, de la reconnaissance et
de la joie. Cette émotion-là, plus que personne aujourd'hui
Stravinsky est désigné pour nous la faire éprouver ; il n'a pas le
droit de nous en frustrer. - Mais je sais qu'il ne nous en
frmtrcra pas. Et si le Rossignol ne m'a pas donné tout le contentement que j'en attendais, du moins il n'a pas diminué ma
confiance: c'est tout de même de Stravinsky que, dans l'état
actuel de la musique, nous pouvons espérer avec le plus de raison
les plus belles surprises.

•••
Au point de vue proprement chorégraphique, la Saison

Russe n'a présenté, cette année, qu'un intérêt très médiocre.
L'absence de Nijinski s'est révélée plus grave encore que je ne
m'y attendais : elle a creusé un vide énorme. Il faut le dire
hautement : Le ballet russe, c'était Nijinski ; lui seul animait
toute la troupe ; il en était l'inspirateur, au sens propre, même
lorsqu'il se bornait au rôle d'interprète : maintenant qu'il se
retire, tout se dégonfle ; la Karsavina, sans lui, n'est qu'une
danseuse agréable ; elle ne retrouve pas, seule, cet esprit, cet

�160

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

accent, ce pathétique que nous lui avons connus. - Nijinski
était plus que l'inspirateur de cette troupe ; il en était le
remords. C'est lui qui forçait les autres à n'être pas contents 1
moitié, lui qui les empêchait de profiter de leur succès, de
retomber dans les voies ouvertes, de se jeter dans les bras du
public. C'est lui qui les obligeait à la recherche et, si j'ose dire,
,à la gaffe : l'an dernier, déjà, la lutte était évidente entre la
tendance de certains membres de la troupe - lesquels ? je ne
sais - à " faire du ballet russe " et la ferme volonté qu'a,ait
Nijinski de ne plus "en faire. " Le frein ôté, et Fokine revenu,
l'entreprise a versé tout entière dans le sens du plus facile.
J'ai fait naguère un grand éloge de Fokine ; j'ai même parlé
de son génie. Hélas ! je me trompais. Comme danseur, il est
agile et adroit ; mais il manque complétement d'expression. D
s'est lui-même soumis, cette année, à une épreuve redoutable,
et dont il n'a pas su se tirer à son avantage: il a joué Petrouchta.
Ah ! combien la scène de la prison, où Nijinski mettait un
tragique si profond, avec Fokine devient pile et vacante ! Son
interprétation du chef-d'œuvre de Stravinsky, c'est comme si
l'o~ enlevait les paroles d'une mélodie : l'air y est toujours,
mais ça ne dit plus rien.
Quant à Fokine inventeur de danses, son importance m'appa·
raît aujourd'hui considérablement diminuée. Au fond il ne sait
pas faire naître la danse de la musique ; dans ses ballets, on se
promène sur la musique, on marche dessus, on la piétine presque au hasard ; on ne la reçoit pas par en dessous, elle ne passe
pas dans le corps, elle ne le conduit pas, ni ne l'inspire. Elle
est pour Fokine un prétexte plutôt qu'une loi. 11 l'écoute, elle
lui donne Je ton ; et dans sa tête il invente, avec des éléments
déjà trouvés, un tableau de mouvements, qui lui correspondra,
qui produira une impression symétrique. Il la traduit d'ensem•
ble, en une seule fois, et ne cherche à lui être fidèle que par le
dehors, qu'en conservant à sa chorégraphie la même couleur. En réalité Fokine est surtout un très habile metteur en scène.

NOTES

161

D s'entend beaucoup plus à éblouir qu'a émouvoir. Ce qu'il
excelle acomposer c'est un spectacle.
C'est pourquoi sa réussite la moins contestable cette
é
éél C ,
,
ann e,
a t e Of d
qui n'était ni un opéra, ni un ballet, mais
an spectacle. Bien que la présentation qu'il en a faite pftt "t
'dér' à
.
c re
c:"1s1 e~ certains . ég:U:ds comme un travestissement de
1œuvre,
. J avoue _y avoll' pris un plaisir extrême • Et d' a1·11 eurs
la m~1~ue de R~msky-Korsakow ne donnait-elle pas toutes les
FC:"111ss1ons? Facile ~t _heureus~ {il est vraiment étonnant que ce
soit une œuvre de vieillesse) a deux doigts de la b 1. é
.
,
. '
ana 1t , mais
~éscrvée d y _tomber par Je ne sais quelle ingénuité charmante,
c est une musique de bnne humeur et qui moins sourc"ll
1 hé • •
,
1 euse
qu: es ~1t1ers du maître, n'a fait que sourire aux libertés
quo? a_ prises avec elle. Sans doute le parti adopté par Fokine
de
chaque rôle en double, à la fco1·s à un ch anteur
. d1str1buer
.

?r,

unmobile et à un danseur plein de gestes, avait dans le fond
q~~ue chose d'un peu lourd et ambitieux. Et en effet la dispos1t1on des chanteurs habillés de vêtements somptueux et
IDalsés sur deux estrades latérales qui formaient comme deux
nwges solennelles autour du texte animé, donnait peut-être
: _aspect _un peu _trop monumental à cette œuvre fragile. et ~s com~ien la mise en scène centrale était spirituelle, naïve
Joyeuse• Et avec quelle intelligence les décors de Mlle Nathalie
Gon~ova accusaient le caractère émerveillé et enfantin de
la m1mque !

HéJa_s ! c'est sans doute à la platitude, à la vulgarité terne et
entieuse de la musique de Richard Strauss qu'il faut attriuer l'
·
do ennui_ que ~égageait la Lége11de de Joseph. Fokine sans
prétb

ute en était aussi responsable, car il déploya ici sans mesure
volont
· d'
a
·
'
'
ficette
u
. e art tout prix, cette recherche des effets magni1~ _es qui perçaient dans le Coq d'Or sans réussir à le gâter
••uu à ses mauvais pe ne han ts, c' est qu •·1
fi.
1 ne rencontrait cette•
ou, aucun obst J n·
•
'
N
.
ac e. 1en au contraire tout les encourageait.
ous lui avons reconnu le don de bien sentir et de traduire

11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

avec exactitude la couleur de la musique qui lui est confiée.
Si dans la Légende de Joseph, sa mise en scène et sa chorégraphie
étaient d.' une couleur si laide,la faute originelle en est donc bien
à Strauss. C'est en lui qù'a pris sa source le mauvais goût dont
l'œuvre était ruisselante et qui empêcha de goûter comme il
e1h fallu le décor de M. Sert et de bien distinguer les hautes
intentions que le Comte de Kessler avait mises dans son livret.
Deux autres spectacles complétaient la série des "créations":
Papillon; ne fut qu'une assez morne parodie du CarnaflaJ.
Je n'ai pas vu Mida;.

J.

R.

LETTRES ALLEMANDES
ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES ALLE·
MANDS DEPUIS NIETZSCHE, par Henri Gui&amp;IIIX
(Figuière).
DAS POETISCHE B~RLIN, par Heinrich Spiero (Georg
Mt1ller, München, 2 vol).
GEDANKENGUT AUSMEINENWANDERJAHREN,
par Max Da11thtndey (Albert Langen, München, 2 vol.)
L'ouvrage de M. Henri Guilbeaux n'est pas seulement une
anthologie, c'est encore un manifeste. A ssez d'd.
e a1gnenxdcs
.
qualités" universitaires", de la recherche patiente e~ méthodique,
du contrôle des faits, des synthèses lentement elabor~es, peu
enclin à la minutie du philologue et auxraffinementsdel ~~
ou simplement de l'homme de goCit, l'auteur se contente d a'JOU
du tempérament. Il veut agir, et tout lui parait préférable l
. d ynam1que
·
" , voilà des mots
l'inertie : " dynamisme ", " po és1e
qu'il répète avec une satisfaction visible. Il se démène, se
. à gauche, pour a1.der au t n·omphe des
débat, frappe à droite,

lfOTIS

Allemands qu'il aime. Quelques Français déjà se sont mis à les
aimer à travers lui: c'est un hommage que nous tenons à lui
midre, le plus beau, le seul.
M. Guilbeaux en effet nous choque par plus d'un côté.
Prmupé d'abattre les frontières, il abuse de la grosse artillerie.
Certes, nous sommes en France trop délicats. Les goCits et les

d•àts que nous entr~tenons témoignent souvent d'une suffisance qui nous paralyse. L'accueil que nous faisons aux poètes
"barbares" est trop poli, d'une politesse qui tient à distance.
Avon1-nous cependant commis envers les Allemands un déni
de justice aussi monstrueux que M. Guil beaux le laisse entendre? Ignorons-nous aucun de leurs grands nomsl Avons-nous
tardé i accueillir aucune des manifestations essentielles de leur
pentéc l Du naturalisme allemand il n'y avait que Hauptmann
à retenir. Or il ne commença de percer qu'en 1889, de
triompher qu'en I 892, et dès I 893 Antoine jouait ses drames.
D faut relire dans la Freit Bahne de 1893 les articles où des
krivains encore si discutés chez eux se réjouissaient de trouver
en France une intelligente sympathie. Dès l'apparition du
Mldmttr Muunalmanach auf das Jahr I 893, Henri Albert
introduisait auprès des lecteurs du Mercure: Bierbaum,
Dehmel, Hartleben, Holz, Liliencron, Schlaf, Scheerbart,
c'est-à-dire avec les modernes de la première heure les repréaentants d'un lyrisme qui allait prendre le pas sur la littérature
IOCÏale et la prose naturaliste. Nietzsche qui jusqu'en 1890
&amp;ait demeuré inconnu de ses compatriotes au point de songer
à ne publier plus qu'en français, allait nous apporter des
llpirations allemandes une synthèse si éclatante et si totale
qu'aujourd'hui encore n'ignorant rien de lui nous ignorerions
àpeine quelque chose de l'Allemagne.
Sur ce point on ne nous apporte pas de révélation. Reste le
gros de la troupe. Nous le connaissons mal, encore que nombre
de ~tes aient fait l'objet d'études remarquables comme celle
que M. Andler a consacrée à Liliencron. Mais l'ensemble

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI
continue de nous échapper et c'est lui qui importe ici plu
peut-être que les individus. S'il n'y a pour nous que demi-~
à ignorer tel ou tel des _littérateurs allemands, nous ne saun0111
nous désintéresser de la littérature allemande. Elle est actuellement plus que la nôtre l'expression de l'esprit public. Sa
représentants, qu'ils le veuillent ou non, d'instinct se subordonnent à une tendance collective. Ils travaillent à une œum
commune, très une malgré l'apparente anarchie. Sur des chemina
divers tous ils se sont mis en quête du "Neuland ". Chacun
à sa façon tkhe à cet idéal d'une commune culture qui rendnit
à l'Europe, fondues au creuset germanique, toutes les richCSlel
anciennes. La " Kulturpolitik" qui entraine dans un même élan
penseurs, poètes, artistes, artisans, commence de faire sentir
chez nous, presque à notre insu, des effets dont l'importance
historique nous étonnera un jour. Ce mouvement nous avons le
devoir de le connaître.
M. Guil beaux n'en dit pas un mot. Il se défend d'avoir
cherché à introduire dans son travail un ordre fictif. Les poètes,
il nous les présente par ordre alphabétique: ce classement
semble s'être imposé impérieusement à son esprit, et pour des
raisons autres encore que ·celle d'objectivité, car M. Guil~
n'a point de l'impartialité un souci exagér~. Les tendances 1~
importent à lui aussi, mais ce sont les siennes propres qu il
poursuit, et non celles qu'un labeur calme pourrait. a_ïder 1
découvrir chez les poètes dont il s'agit. Homme de parti 111~
pour son parti, et si généreux que soit son rêve de fraternit6
sociale et politique, il lui met sur les yeux un bandeau. ,
On croirait à l'entendre que les poètes allemands n ont ell
d'autre idéal que celui du socialisme et celui de Whitmaa OIi
de Verhaeren. Or le mouvement social qui-entraînait un H_olz,
un Schlaf, un Mackay, un Paul Ernst, Hauptmann à ' :
ans, ne se prolongea guère au delà de 1890, date où app .
l'individuaHsme aristocratique dont Dehmel même a subi )J
.
profonde mfluence.
Pour Whi tman ce n,est qu' en 1892. que

NOTES

165

commença la diffusion de ses œuvres et les Allemands y
cherchèrent surtout, selon la propre expression de Schlaf, " le
.
. .
'
sentiment mt1me et exultant d être relié au tout", une
nouvelle "religion ", une nouvelle possibilité de cette synthèse
que la science demeurait impuissante à faire. C'est la même
religiosité panthéistique qui tout récemment les rapprocha de
Verhaeren en qui ils retrouvèrent une source d'inspiration à
laquelle s'est toujours abreuvée la poésie germanique. Il ne faut
donc point nous faire un devoir politique de rendre accueil
pour accueil. Il est douteux que le torrent d'amour universel
dont .~n nous pa:le soit ~e nature à_ rompre toutes les digues,
quel 1vresse poétique devienne aussi une ivresse politique et
fasse de chaque panthéiste un bon Européen. Il est tant de
manières d'être Européen, outre celle qui consiste à penser
"l'Europe c'est moi!" Sans doute il vient parfois de l'autre
c6té du Rhin un appel comme celui du FestspieJ de Hauptmann
auquel nous ne pouvons rester sourds. Sans doute un Dehmel,
un George, un Rilke brôlent-ils d'une ardeur qui est la nôtre
•~i. Mais en nous tendant les mains il faut que nous sachions
bien, que nous sachions tout.
Or M. Guilbeaux sait ou du moins renseigne mal. Nous lui
reprochons moins de prendre les Moderne Dichtercharaktere une
simple anthologie, pour une galerie de portraits, de dat:r de
i898 les Bliitter far die Kunst qui sont de 1 892, d'abandonner
George à la "compagnie d'un excessif maniérisme dans son
~is isolé" où "personne ne songe à interrompre ses méditations extra-huma1nes
· " , et de comparer sa poésie
· à un "manchon
de .bec Auer " , que d' avoir
· une naturelle répugnance pour cc
qui est profond, une secrète horreur de ce qui ne livre pas son
or ~u conquistador qui passe. Il n'est point le guide que nous
a11nons vo_ulu. La sérénité, le loisir, le labeur lui ont manqué
pour. étudier les détours de la sylve germanique où de plus
avertis se sont égarés. Encore qu'il ne se trouble pas il nous
troubl e, et il· nous trompe en se trompant.
'

�166

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Même alors qu'il croit traduire il trahit. S'en tenant à IJlle
puérile substitution des mots aux mots sous prétexte de
littéralité, il défigure l'lmage, déforme le vers, fausse l'idée. ll
est dupe d'une fidélité superficielle qui lui fait traduire "Wcin
her" : " du vin ici"; " es war eine, die" : "il était une qui",
comme si l'on s'attachait à dire: Nicole, apportez-moi ma
pantoufles : "herbringen mir meine Pantoffel ", alors que la
bonne adaptation irait droit aux représentations - et non plat
aux mots - et les "traduisant" une seconde fois, susciterait en
nous, avec des tournures de notre langue, des états identiqua
à ceux qu'y déterminerait l'original si nous le pouvions lire.
Point n'est besoin pour cela de donner au français une saveur
d'étrangeté qui n'est point dans le texte allemand, ni de &amp;ire
fi des rapports grammaticaux qui sont là non pour la joie des
grimauds mais pour répondre à des nécessités internes. Un
accusatif de mouvement par exemple met entre les mou
allemands une relation qui tient au mouvement de la pem&amp;
elle-même, et traduire " Mein Sohn, in deinen Wiegentra11111
zomlacht der Sturm " par " mon fils, dans ton rêve du berceaa
(in deinem ... ) la temp~te rit en courroux", ce n'est point
rendre cet élan, si caractéristique chez Dehmel, de la tempête
qui jette l'éclat de son rire et de sa fureur dans le rbe de
l'enfant au herceau. Ainsi le mot à mot, outre qu'il fait violente
aux deux langues, détruit le rythme que M. Guilbeaux pourtant
se flatte d'avoir rendu. Souvent il fait violence à la pem&amp;
même comme dans cette traduction de Hofmannsthal, oil tous
•
. do
les mots de l'original se retrouvent, mais le sens r Il s'agit

lfOTIS

Er flog mit Schweigen
Durch flüsternde Zirnrner
Und lôschte irn Neigen
Der Ampel Schimmer

11 a volé dans le silence
Par la chambre murmurante
11 a éteint en s'inclinant
La lueur de la lampe.

Pour terminer signalons Da, poetirche Berlin de Heinrich

Spiero, le second volume surtout. Il oriente nettement le lecteur
dans l'histoire intellectuelle de Berlin depuis 1866. En un

résumé succinct l'auteur a su évoquer fidèlement les luttes du
naturalisme et du symbolisme dans la capitale, c'est-à-dire
presque toute l'histoire des lettres allemandes depuis 40 ans.
Gtdankengut atll meinen Wanderjahren de Dauthendey
complète le tableau de cette évolution. Ici c'est un poète qui
raconte ses souvenirs, sa vie tantôt en Suède tantôt à Münich
,
,
m, Pa~is. Avec beaucoup de couleur, de bonhomie,
d'humour, 11 évoque la bohème littéraire et les artistes qu'il
fréquenta depuis 1892. C'est moins la foire sur la place que
~es figures isolées, saillantes, caractéristiques, qui revivent ici :
ehmel, Stefan George, Przybyszewski, et aussi les peintres,
qu'une solidarité étroite unissait aux écrivains d'alors. Dauthendcy lui-même est tout entier dans ce roman de l'histoire, avec
sa &amp;atcheu~. d'"1mpress1ons,
·
·
son pittoresque
sans apprêt, sa poésie,
sa apontaneité.

~-

DIVERS

vent de printeJnpS :

ln zerrüttetes Haar

... Il s'est courbé
Dans des. cheveux en

Und Kühlte die Glieder
Die atmend glühten

Et a fraîchi les membres
Quis' enflammaient enrespiraat

[Er] bat sich geschmiegt

désordre

...

. ..

LE FILM DE L'EXPÉDITION SCOIT (Thé~tre
Réjane).

Le film de l'expédition Scott est d'une beauté si grave il
donne au c1· n éma une s1. p1eme
. et s1. h aute raison
.
,
d'être, qu'il

�168
1

i

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ne s'agit plus d'y chercher un amusement, mais une émotioa
humaine entre les plus grandes.
Déjà les "chasses aux grands fauves" qu'on nous avait
montrées l'an passé au Casino de Paris, dépassaient de beaucoup
par leur ensemble, leur authenticité et par leur intérêt
documentaire ce que l'on a coutume de voir au cinéma. Mais
le voyage polaire a, par lui-même, une noblesse dont est
dépourvu le voyage équatorial. Est-ce là un préjugé puritain!
Il est évident que l'exploration dans les glaces est, sinon plus
difficile, du moins plus 1pre, plus sévère, plus dépourvue de
toute récompense sensuelle. Mais il y a plus. Les difficultés
vaincues sont d'un autre ordre. Elles ressortissent davantage du
calcul et de la prévision. L'aventurier qui subsiste en tout
voyageur, cède le pas à l'homme de science. Scott ne lutte pas
parmi des intrigues de clans nègres, des moustiques et des
miasmes; il n'a contre lui que les forces loyales de la nature; il
n'a besoin de s'appuyer que sur des camarades. Le jeu ne se
joue qu'entre blancs - et entre blancs d'élite. On peut s'y
montrer sublimes comme dans une tragédie et beaux joucun
comme dans le match le plus chevaleresque.
L'opérateur de l'expédition s'est surtout consacré à 1'étude
de la faune polaire. Quand des cinématographies nous permettent d'approcher de si près la vie des animaux, on ne se dHend
pas d'une sorte d'émotion religieuse, comme devant la célébration de mystères vénérables. On n'oubliera jamais le glissement
du phoque s'enfonçant dans son trou de glace, ni la nafre
sociabilité du petit peuple des pingouins. Mais il y a peut-êue
plus beau encore : ce sont les vu~ montrant la banquise craquant
et se disloquant sous les coups de proue du Terra NOfJa, et les
blocs de glace rebondissant le long des flancs du navire. Et les
simples vues d'icebergs, les simples portraits de ces hoJllllleB
héroïques, dans leurs tentes ou parmi leurs chiens, devaient
suffire à attirer tous ceux qui ont le got'.lt du courage et de la
grandeur. - Un jeune conférencier faisait, pour expliquer

NOTES

ces projections, d'extraordinaires dépenses d'esprit et d'accent
anglais. Il n'arrivait pas à nous empêcher d'être émus presque
jusqu'aux larmes.
J. S.

•••
UN FILM SENSATIONNEL DE M. D'ANNUNZIO
A ROME.
Las de jouer les Coriolan, M. Gabriele d' Annunzio vient de
consentir à rentrer dans son ingrate patrie. Il y rentre triomphalement, mais à vrai dire tacitement, par le cinématographe.
D'énormes affiches à ses couleurs pavoisent Rome, et l'on y lit:
CIJbiria. Si ce titre ne vous dit rien, sachez que tel est le nom
d'une suivante de Sophonisbe, prétexte gracieux et " anacréontique" comme l'apothéose qui termine le film, à nous montrer
Rome et Carthage, Annibal passant les Alpes, Massinissa dans
son camp, des forteresses magnifiques dont la toile clouée, cependant, tremble au vent, des guerres et des machines de guerre,
des cort~ges, des meurtres et des évasions. Sauf la palpitation
de la toile, c'est d'une magnificence inutile, incohérente et sans
beauté. Quelque Bakst de cinéma aura présidé à la mise en
acène, bien que M. d' Annunzio en réclame sur le programme
to~~e ~a responsabilité et tout l'honneur. On ne peut croire
q~ 11 ait apporté tant de soins à une si pauvre chose et que la
misère du libretto conçu par lui ne l'ait pas découragé radicalement. Du moins la partition spéciale arrangée pour accompagner l'action, a d1i rasséréner son âme • à son service au
service de Cabiria, on a mis presque tout Wagner ; à col:sse,
colosse et demi - et quand les consuls romains délibèrent
l'orchestre fait entendre le chant d'épreuve de Walther au
premier acte des Meistersi11ger; le contraste est irrésistible. On
~ e Cabiria sur la scène du Châtelet, en dialecte carthaginois, pour la prochaine saison de Paris. - Et cependant les
~o~aux ne tarissent pas d'éloges sur le compte du grand poète
1~en, créateur du "film artistique ... " On dit que M. Bataille
suivra.
H. G.

�170

LIS REVUES

Voili pour les passions observées dans les autres. Avant-hier me

prouva qu'il en était absolument de même pour les passions que
DOUi ressentons. Pour peindre un ambitieux, il faut supposer qu'il
raaüierait tout à sa passion. Eh l bien, j'ai honte de le dire, samedi
IOir j'étais comme cela. 1 did tltink to sp,sar "!Y old &lt;Vicina par lt(l'Vinz
I" tnt il credito dei suoi brotlters, je me sentais capable des plus
grands crimes et des plus grandes infamies. Rien ne me cofttait
plua. Ma passion me dévorait, elle me fouettait en avant, je périssais
de rage de ne rien faire à l'heure même pour mon avancement,
j'aurais eu plaisir à battre M[élanie), avec qui j'étais. Le lendemain,
la passion diminua, le deuxième jour elle devint raisonnable. J'y
pense encore aujourd'hui 9 janvier ; j'ai beau lire Saint-Simon pour
voir (au perfectionnement près) à quoi je me soumettrais en deveunt auditeur au Conseil d'Etat, je ne le désire pas moins au fond
du cœur.

LES REVUES

Il paraît un peu partout des fragments inédits de Stendhal et.
le moindre a de l'intérêt ; mais il en est peu d'aussi lourds de
sens que celui que publie la REVUE BLEUE du 6 juin. Il est da~
du 7 janvier I 806.
Samedi soir 4 janvier, j'ai peut-être eu le plus fort accès de pauioa
que j'aie jamais éprouvé. Il était si fort et me laissait si peu la
-iberté d'être attentif que, quoiqu'il n'y ait que trois jours, je l'ai
presque oublié.
La passion mise en jeu était l'ambition. Une lettre de mon
grand-père, reçue la veille ou l'avant-veille, la réveilla. Ici le mot
est propre: je relisais l'Avare, j'avais parfaitement senti les premien
actes ; la lettre arrive, je la lis comme par manière d'acquit ; je
reprends ensuite ma lecture, mais je n'étais plus attentif, j'étais 1
me liîurt:r le bonheur que /éprouverais si j'étais auditeur au Conseil
d'Etat ou tout autre chose.
Ces sentiments roulèrent dans mon ~e. Enfin, le samedi soir,
dînant par extraordinaire avec M[élanie ], je devais être le pllll
heureux des hommes par l'amour ; il me sembla entièrement éteÎIII,
et peu à peu je devins d'une ambition forcenée et presque furieuse.
J'ai honte d'y penser, je me trouvais de plain-pied avec les actiom
les plus ambitieuses que je connaisse.
A Grenoble., entendant my great fatlter speakjng of my sisttr
Pauline's possible death, je vis que les caractères étaient bien aie&amp; à
peindre, qu'il fallait tout bonnement se supposer désirable ou haJJsable ce que cc personnage désire ou hait, et raisonner sainement
sa.os jamais reculer devant les résultats étranges ou outrés en apparence auxquels un raisonnement juste pourrait conduire. J'6aÏVÏI
cela sur mon Molière.

Nous lisons d'autre part dans le DIVAN de mai (Deuxième
~our de Stendhal à Paris, I 804) :

1

Le bonheur de la passion de la gloire gagne à la solitude, mais
tootea les autres passions s'y perdent, leur bonheur devient bien

plus difficile.

•••
La rédaction des ECRITS FRANÇAIS a posé a quelques écrivains
inégalement notoires cette indiscrète question : "Votez-vous
ou bien vous abstenez-vous ? Et pour quelles raisons ? "
M. Remy de Gourmont écrit à ce sujet dans la FRANCE
(9 mars).
Il serait pourtant curieux de savoir s'il y a une majorité d'abstentionnistes parmi la jeunesse littéraire d'aujourd'hui, comme je suis
l peu près sür qu'il y en avait et qu'il y en a toujours une parmi
la litt«ateurs de mon âge. C'est là un état d'esprit qui n'a pas d(I
beaucoup changer et que, pour ma part, je m'explique assez bien.
C'est presque un aveu. Oui, je le reconnais : quoique je sois fort
dat/11 à un régime qui,jusqu'ici, a garanti ma liberté d'homm~ et
1141 libtrté d'écri&lt;Vain, ce dont je lui suis très reconnaissant, je n'ai

�LA NOUVELLE RRVUR FRANÇAISE

jamais voté. Mais il est probable que je nt me serais pas abstenu
sous un régime qui les tût menacles ou mime discutles. Baudelaire s'est
vanté, peut-être mensongèrement, d'être descendu dans la rue et
d'avoir fait le coup de feu en 1848. J'ai senti parfois que j'aurais
au moins de telles velléités contre un régime destructeur de la
liberté. Mais le vote m'a toujours paru une opération beaucoup
plus grave : comment choisir entre Dupont et Durand 1
Ce sont là raisons égo'istes. Nous nous plaisions à croire cet
état d'esprit disparu.

LES REVUES

173

et Cézanne se mit à taper comme un sourd sur une table, - com
ment peut-il oser dire qu'un peintre se tue parce qu'il a fait un
mauvais tableau I Quand un tableau n'est pas réalisé, on le f... au
feu, et on en recommence un autre 1
Pendant qu'il parlait, Cézanne allait et venait dans l'atelier
comme une bête en cage. Tout à coup il s'arrêta, et, saisissant un
portrait d'après lui-même, qu'il avait enlevé du cMssis pour agrandir la toile, il essaya de le déchirer ; mais comme ses doigts
tremblaient et qu'il n'avait pas sous la main le couteau à palette si
précieux pour ce genre d'exécutions, il fit un rouleau de la toile, le
cassa sur son genou et le jeta dans la cheminée !

Cézanne dit encore: "Zola n'était pas un méchant homme,
L'OccIDENT publie d'amusants souvenirs de M. Ambroise

Vollard sur Zola et Cézanne. Nous transcrivons cette anecdote
parue au numéro de mai:
Un jour que Cézanne me montrait une petite étude qu'il avait
faite de Zola pendant sa jeunesse, vers x 8 60, je lui demandai à
partir de quel moment Zola et lui s'étaient brouillés. " Il n'y a
jamais eu de fâcherie entre nous, me dit-il : c'est moi qui ai cessé,
le premier, d'aller voir Zola. Je n'étais plus à mon aise chez lui
avec les tapis par terre, les domestiques, et l'autre qui travaillait
maintenant sur un bureau en bois sculpté. Cela avait fini par me
donner l'impression, quand j'allais chez mon ami, que je rendais
visite à un ministre. Il était devenu, (excusez un peu, M. Vollard,
je ne le dis pas en mauvaise part !) " un sale bourgeois".
Il reprit : Je n'allais donc plus que ra~ement chez Zola, - car
cela me faisait bien peine de le voir devenu si gnollt, - quand, un
jour, le domestique me dit que son maitre n'y était pour personne.
Je ne crois pas que la consigne me concernât spécialement ; mais
j'espaçai encore davantage mes visites ... Et ensuite, Zola fit paraitre
l'Œuvre.
Cézanne resta un moment sans parler, ressaisi par le passé ; puis

il continua :
- On ne peut pas exiger d'un homme qui ne sait pas, qu'il dise
des choses raisonnables sur l'art de peindre : mais, nom de D ... , -

mais il vivait sous l'influence des événements ! " Et par ce /
mot, il se peint tout entier, lui, son labeur et sa sagesse.

•••
La revue méditerranéenne l'AI.ol!s promet d'~tre savoureuse
si elle répond à la présentation qu'en a faite Francis Jammes
dans ce curieux morceau :
Un de mes oncles habita le Mexique au temps où les fleurs de
feu éclataient dans la forêt vierge.
Il y escortait des convois d'or qu'il défendait des Indiens qui
parlementaient solennellement, des plumes bariolées au sommet de
la tète et d'autres dressées comme des arêtes le long de l'épine
dorsale et les chevaux trépignant auprès d'eux.
Quand le soleil baissait les gens du convoi que commandait mon
oncle apercevaient l'exploitation, la maison longue et basse si triste
dans l'isolement, île déserte entourée de terre de tous côtés.
La large hospitalité faisait un geste. I.e vieux colon aux cheveux
de coton prononçait : "Cavaliers, soyez les bienvenus 1 "
Et la jeune créole assise sur le banc ne parlait poin., mais ses
yeux plus noirs qu'elle n'était pàle semblaient glisser de haut en bas.
On mangeait des patates, des haricots noirs de la Vera-Cruz, du
canard au chocolat. On fumait après chaque plat. Le rhum circulait.
A l'aube repartaient les gens de l'escorte coiffés du feutre gris,
large, rond, dur, où s'enroulait un serpent d'or. Les vestes étaient

,.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de cuir comme les visages. Les pantalons s•ouvraient comme des
éventails à l'envers sur les bottes, au dessus d'étriers monstrueux.
Cette fille avait reçu un coup de poignard à la face. On avait
envoyé a Mexico, préparée dans l'huile bouillante, la tête d'un
malfaiteur. Le ·cuisinier lisait Virgile. On pissait dans des pots de
chambre d'argent massif.
Mon oncle avait rapporté du Mexique un album que j'ai feuilleté,
tout fait de plumes de colibris disposées en tableaux. L'un de ces
tableaux représentait un Indien a genoux recueillant à l'aide d'un
tuyau le suc d'une plante dont les feuilles ressemblaient à des
poignards glauques et dentelés.
Mon oncle nie disait : "L'lndien extrait de cette sorte d'artichaut
géant une boisson incomparable. C'est le vin de l' A.Loks."

• ••
MEMENTO:

- La Re'llut de Parù (15 mars et1 6 ' juin): "L'illusion
héro'ique de Tite Bassi ", par M. Henri de Régnier; la suite
.,, du " Stendhal " de M. Léon Blum.
- 3me Cahier Yaudois: "Tell", drame en 4 actes de
M. René Morax..
- Le Temps Prisent (1er juin) : "Lettres inMites de Beau) 'marchais " à son père et à s.i sœm Julia ( I 746- I 765).
Il - Le Feu: "Hommage à Mistral".
- Le Mercure de France (1 •r juin) : "Les Noces d'Atalante",
\ par Francis Vielé-Griffin.
- La Phalange (:20 mars) : "Lettres philosophiques" de
Henri Franck.
- Yers et Prost Ganvier-mars) : Des lettres de Ch. van
Lerberghe, les " Nocturnes" de Paul Fort, et la réédition des
'' Chants de Maldoror 1'.
- Les Marches de l'Est (mai): "Hommage au Danemark:
Ogîer le Danois", un conte d'Andersen.
- La Renaimmce Contemporaine (10 mai): "Le Sacre du
Printemps", par Jean Huré.

LES REVUES

1 75

- L'Effort Libre (mai)
•· " Gens" , par p·1erre H amp.
.
- Le MaJtJtte (sérte III) : De curieux dessins de James Ensor.
- .Les Lettres
(15 mai): ,, Des conditi ons d' une 1·1tt érature
,,
h1
cat o ique ' par Philippe Rambaud.

I

REVUES ANGLAISES :

- Tite ~nfish Rl!fliew (Londres). - Avril : Poèmes de:
Georges G1ssmg (posthume) Stephen Philr
H T
B li Id
'
.
ips,
·
· W.
ous e 'etc. Une nouvelle de Grant Watson: "An O d'
Corpse . " - M a1. : "The ve1ls
. of Isis, " par Frank Harris
r mary
et
la fin du roma.n de H. G . Wells.
'
I
- The N~w Weekly. - 30 Mai: une nouvelle de W L
George
: "The little Brown Slave" · Cr1·t1·q ue d es 1·ivres •par•
E
. M. Forster, J. B. Mauson, Edward Garnett . du th 'ât
(la derniere pièce d'Israel Zangwill) par R• A. S·cott' J amcse. re

•••
REVUES lTALil!NNES :

- Rassegna contemporanea (Rome). - 10 Avril : "Il fantasma", nouvelle de Francesco Chiesa.
- La Yoce (Florence). - 13 Avril .• étude. sur 1es rrammentt
,,.
.
li . .
trtc1
de
Clemente
Rébora
publiés
a
la
1·b
.
.
d
1
V
g
. . ,
'
.1 raine e a
oce. _
2 avr1~,: mteressants articles de Guiseppe Prezzolini, notamment : Collaborazione al Mondo ".
- France-Italie (Florence et Paris) · _ 1 er Avn·1 : une étudc
d Lo · C
c
uis hadourne sur Carlo Dossî.

•••
Rl!VUES ESPAGNOLES :

-

N_osotros (Buenos-Ayres). -

Avril : fragment d'un roman

de
Mar10 Bravo ; "la leyenda del Kacuy" p 0 è
.
tr ·
d
•
me tragique en
ois actes, e Carlos Schafer Gallo.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

176

177

Cuba contemporanea (La Havane). -

Avril : Etudes~:
Eu enio Maria de Hostos, par R. Blanco-Fombona. - _Mai .
pré~ace pour une anthologie de poètes cubains, par Ricardo
del Monte.

•••
REVUES ALLEMANDES,

Il nous faut regretter la mort prématurée d'Henry Bauer. Le
jeune savant auquel M. Henri Lichtenberger adresse un regret
. un e e'tude ·. "Nietzsche et Pascal" dont
la
ému pr éparait
.
REv:iE GERMANIQUE publie un fragment. En Pascal N1_etzsche
. t
é à la fois l'ami et l'adversaire idéal, le Juge et
avait rouv
d · h 1 ,,
l'antagoniste de sa propre pensée : "Pascal un ic : le
P ascaI, d 1·t Henry Bauer' pose dans toute sa• netteté tragique fit
roblème de l'instinct et de la raison ... et il le résout au pr~
l'instinct. .. Mais l'instinct pour lequel opte Pasc,al n est
int celui de l' Artiste : "Dans l' Art, dit Nietzsche, 1 homm_e
·t de lui-même comme d'un être parfait. Il est perm~s
JOUI
.
• ·
é "fiquement anud'imaginer un état contraire, un mstmct sp ~1 .
. . .
ière
d'être
qui
appauvr1ra1t,
ammc1ra1t,
man
art1st1que, une
.
•
d
anémierait toutes choses... C'est le cas du vrai c_hréuen, c
·
d' avoir corrompu
l " " Le christianisme a sur 1a conscience
P
asca ·
p
1
" " Lourdauds,
d'hommes entiers par exemple asca •
b
eaucoup
'
.
• "é, u'avez
h 1 d uds que vous êtes avec votre prétentieuse p1t1 q. . o our a
.
· 1 V 01c1 que
r 't là ? Etait-ce un travail pour vos mams . 1"
vous 1a1
vous m'avez mutilé et gâché mon plus beau marbre . 'd lb
- Trois jeunes revues : Die Argonauten' à He1 e erg,
r
à Münich Die Kleine Reflue, à Strasbourg, ont
Da, .arum,
,
G
e la
commencé de paraître. La première rappelle Stefan eorg ' .
. K',etne
• R er;ue peut ddevenir
seconde invoque Flaubert. Die
.
•
·
h
l'organe du jeune mouvement est ettque qm· scmble se e'5mer

t

!'°

en Alsace.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS,

Jmp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique).

LA MARCHE TURQUE
à M. A. G.

Pour vous j'arrache à mon carnet de route et je
copie, en postscriptum aux insuffisantes lettres que je vous
adressais de là-bas, -ces feuilles plus insuffisantes
encore. Je me proposais de les compléter, de les parachever; je ne puis. On note au jour le jour, en voyage,
avec l'espoir, une fais de retour de recomposer à
loisir les récits, de retracer soigneusement les paysages;
puis on s'aperçoit que tout l'art qu'on y met ne parvient
qu'à diluer l'émotion première, dont l'expression
la plus naïve restera toujours la meilleure. Je transcris
donc ces notes telles quelles et sans en adoucir la
verdeur. Hélas ! les jours les mieux remplis et par les
émotions les plus vives sont aussi ceux dont rien ne
reste sur ce carnet, ceux où je n'eus temps que de vivre.
A contempler l'aridité du sol, l'immense terrain vague
entre Andrinople et Tchataldja, on s'étonne moins que les
Turcs ne l'aient pas plus iprement défendu. Des lieues
et des lieues se déroulent sans une habitation, sans
une ime. Le train accepte tous les détours que lui
proposent les méandres d'un petit cours d'eau, et ces
courbes continuelles l'obligent à une extrême lenteur.
I

�q8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pas un tunnel, pas un pont, pas même un remblai. Un
ingénieur qui voyage avec nous, m'explique que le baron
Hirsch chargé de l'entreprise, était payé à tant le kilomètre~ Une fortune !
Des chiens errants accourent de loin vers le train ; on
leur jette, du wagon restaurant, les restes du repas dans des
sacs de papier qu'ils déchirent.
Entre les touffes d'iris sans fleurs et de roseaux, sur les
bords d'un fossé demi-plein d'une eau grise, collées contre
la vase, des tortues, des familles de tortues, des hordes
de tortues, plates, couleur de boue ; on dirait des
punaises d'eau.
Joie de revoir enfin des cigognes. Voici même
quelques chameaux. De-ci, de-là, de flam,boyantes touffes
de pivoines sauvages - que notre voisine, une riche
Arménienne de Brousse s'obstine à prendre pour des
coquelicots.
Mon compagnon entre en conversation avec un jeune
turc, fils de pacha, qui revient de Lausanne où_il "apprenait la peinture" ; voici sept mois qu'il a quitté pour la
première fois sa famille ; il y rentre avec un volume de
Zola sous son bras : Nana, qu'il dit '' beaucoup aimer"
aînsi que "les livres de Madame Gyp. " 11 se déclare
"jeune Turc" de tout son cœur, et croit à l'avenir de
la, Turquie; mais cela me retient d'y croire.
Ier

mai.

Constantinople justifie toutes mes préventions et
rejoint dans l'enfer de mon cœur Venise. Admire-t-on
quelque architecture, quelque revêtement de m0$quée, on

LA MARCHE TURQUE

1 79

apprend, (et l'on s'en doutait) qu'elle est albanaise ou
persane. Tout est venu ici, comme à Venise, plus
qu'à Venise, à coup de force, à coup d'argent. Rien n'est
jailli du sol ; rien d'autochtone ne se retrouve au dessous
de cette écume épaisse que fait le frottement et le heurt
de tant de races, d'histoires, de croyances et de civilisations.
Le costume turc est ce qu'on peut imaginer de plus
laid ; et la race, vraiment, le mérite.
0 Corne d'or, Bosphore, rive de Scutari, cyprès d,Eyoub !
au plus beau paysage du monde je ne saurais pr~ter mon
cœur, que je n'y puisse aimer le peuple qui l'habite.
2

mai.

Joie de quitter Constantinople, qu'il appartient à
d'autres de louer. Riante mer où les dauphins exultent.
Aménité des rives de l'Asie ; grands arbres proches, où
viennent s'ombrager les troupeaux.
Samedi, Brousse.
Jardin de la Mosquée de Mourad 1er où je me suis
assis, non au bord de cette vasque ruisselante, centre de
la terrasse en balcon, mais tout à gauche de la terrasse,
sur la margelle de marbre d'une autre vasque plus petite ,
qu'abrite un kiosque de bois peint. Une simple ouverture
ronde, du cœur profond et. frais du bassin, pousse un
gonflement d'eau qui palpite, silencieuse éclosion de la
source -au dessus de laquelle longuement je reste penché.
Au fond du bassin également, mais sur le c&amp;té, une autre
boyche exacte boit. Dans ce plateau de marbre, où l'eau

�180

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se repose un instant, de minuscules sang-sues se promènent.
Sur le mlll' blanc de la mosquée s'agite l'ombre d'un
platane. A la manière de Sienne, mais selon ~ tout
autre esprit, un arceau simple et presque sans relief sw:monte et fiance deux plus jeunes arceaux. Dans le cet.rait
du relief. les nids d'un peuple d'hirondelles. A mes pieds
le vert S~hel de Brousse, où s'étend la paix lumineuse.
Il fait tranquille. L'air est ineffablement limpide; le ciel,
clair comme ma pensée.
Ah ! ah I recommencer à neuf, et sur de nouveaux
frais ! Éprouver avec ravissement cette tendr~sse exquise
des cellules où filtre l'émotion comme un lait... Brousse
aux épais jardins, rose de pureté, r~s~ ind~lente à l'ombre
des latanes, se peut-il que ne t ait point connue ma
jeun~? Déjà ? Est-ce un souvenir ~ue j'habite ? Est-cc
bien moj qui suis assis dans cette petite cour ~e mosquée,
. et mo1· qui t'aime ? ou rêvé-Je seulement.
mo1. qui. respire,
de t'aimer?.. Si bien réellement j'étais, aurait-elle volé s1
près de moi, cette hirondelle ?
Dimanche. Brousse.
Dès que j'aime un pays, c'est pour so~aiter d'y ,vivre.
Mais ici je ne ferais point d'amis. Ma solitude ne s afparente qu'aux arbres, qu'au bruit des eaux courantes, qu aux
ombres que tressent les treilles au dessus des ru~ _d~
marché. Le peuple est laid ; c'est l'écume que les cmhsations ont laissée.
1
Cinq petits juifs nous accompagnent aujourd'hui de a
M quée Verte 1·usqu'au bazar et à l'hôtel. Chacun d'eux
œ
semble
de race différente, et de deux se ulemcn too

1A MARCHE TURQUE

181

devinerait qu'ils sont juifs. Ce sont des juifs d'Espagne,
ainsi que tous les juifs de Brousse. Ils fréquentent l'école
française et parlent notre langue avec une déconcertante
abondance. lis demandent à notre compagne : - "C'est
vrai, Madame, que dans la France chaque chien possède
un maître?., - et encore: - "Dans la France, n'est-ce
pas, l'eau n'est pas bonne et on ne peut boire que du
vin?"
Chacun d'eux se propose de gagner Paris dans deux
ans, après un premier examen, puis, là-bas, de pousser plus
loin ses études à l'école juive orientale d' Auteuil, pour
enfin devenir Monsieur.
Mardi.
Le premier jour je n'achetai qu'une petite coupe de
porcelaine, vieille et qu'on edt cru venir d'un Orient
plus lointain. Elle est grande à tenir dans la main. Des
dessins b]euitres couvrent un fond de jaunitre blanc
craquelé.
Rien de plus décevant d'abord que ce bazar où nous
fîmes ce premier jour une promenade désenchantée. Au
dessus des boutiques banalisées, les écharpes de soie uniformément bariolées nous faisaient fuir. Mais le second
jour nous entr~es dans les boutiques...
Ce second jour j'achetai trois robes ; l'une verte et
l'autre amarante ; chacune striée de fils d'or. La verte a
des reflets violets; elle convient aux jours de méditation et
d'étude. L'amarante a des reflets d'argent ; j'en ai besoin
pour écrire un drame. La troisieme est couleur de feu ;
je la revêtirai les jours de doute, et pour aider l'inspiration.

�LA MARCHE TURQUE

I

8J

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

182

Ces robes obligèrent l'achat de chemises orientales,
aux larges manches non boutonnées ; puis des souliers
turcs à semelle concave, ol) le pied se sent étranger.
Comme je m'en revenais du bazar, je vis, ce matin-là,
dans l'étroite rue qui fuit au loin vers la montagne, deux
mulets chargés de neige ; elle avait été recueillie sur
l'Olympe; une étoffe de laine l'enveloppait à demi, la
soutenait et la préservait du contact pénétrant des cordages ; de chaque c6té du mulet on aurait dit un bloc de
marbre.

J'ai découvert, un peu au dessus de la ville, un lieu
de repos délectable ; l'herbe où s'étendre est fraîche ;
un rideau de hauts peupliers y répand une ombre légère.
Devant moi se déploie la ville ; à mes pieds le torrent
qui la traverse et que tant6t je remontai, loin, m'enfonçant dans ce ravinement dernier de l'Olympe, aride et
laid, mais qui me promettait un peu plus haut, aperçu de
très loin, un troupeau de chèvres que paissait sans doute
un berger. Ah! que d'heures ainsi je perdis, sur les pentes
de l' Apennin ou de l' Aurès, à suivre les brebis ou les
chèvres, auprès des pâtres, pâtre moi-même, écoutant le
chant de leur rustique flt1te murmurer à mon cœur :

Utinam ex vobis unus...
Brousse. La Mosquée Verte.
Lieu de repos, de clarté, d'équilibre. Az.ur sacré; azur
sans rides ; santé parfaite de l'esprit ...
Un dieu exquis t'habite, 6 mosquée. C'est lui qui

con cille et permet la suspension spirituelle, au milieu de
l'ogive et, la rompant, de cette pierre plate, là, précisément _là ou devraient se rencontrer les deux courbes, à cet
endroit secret, actif, qui prennent aise, à ce lieu de cotncidence et d'amour, qui font trève et s'offrent à se
reposer. 0 sourire ubtil ! Jeu dans la liberté précise !
Que tu en prends donc à ton aise, délicatesse de mon
• 1
esprit
..•.

_Longtemps j'ai médité dans ce saint lieu, et j'ai compns enfin que c'est ici le dieu de la critique qui attend
nos dévotions, et que c'est à l'épuration qu'il invite.
Brousse. Mercredi.
Cette nuit une étrange, incompréhensible rumeur nous
a réveillés ; sorti du plus profond sommeil j'ai d'abord cru

aux préparatifs de mes voisins qui devaient partir vers
6, he~res ; mais, regardant ma montre, j'ai constaté qu'il
n était que 3 heures du matin. Non ; le bruit venait du
dehors ; des gens couraient, poussaient des cris, et à
travers ces cris distincts on percevait une grande clameur
continue faite d'une masse d'appels et de lamentations •
puis des détonations sourdes, d'autres plus claires, cou~
de feu d'autant plus inquiétants qu'ils partaient à la fois
de différents quartiers de la ville. Un instant j'ai pu croire
à, une émeute, un massacre (à quoi l'on peut toujours
5 ~ttendre dans ce pays), une S;iint-Barthélemy d' Arméniens, de Grecs, de juifs... ou d'étrangers. J'ai couru
à ma fenêtre: une grande lueur inégale et rouge éclairait
tragiquement
.
les hauts arbres ; ces coups de feu étaient
un tocsin d'incendie.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le foyer semblait tout proche ; je ~e suis habillé en
hàte. A quelque cent mètres de l'htltel, c'était une
distillerie et un débit de boissons qui br-dlaient. Le feu,
quand je suis arrivé, battait son plein ; la foule s'empressait dans un désordre indicible, avec des vociférations, des
hurlements que je ne sais s'ils devaient exprimer la terreur
ou exciter à l'ouvrage ceux qui couraient portant de l'eau
dans de misérables bidons de zinc à demi-crevés. D'autres
maisons étaient proches, en bois pour la plupart, et le
souvenir des derniers incendies de Stamboul hante encore
les esprits... J'eus une demi-heure durant, un spectacle
rare ; puis les pompes sont arrivées ; non point une ou
deux, mais, presque à la fois, huit ou dix, répondant
à l'appel des coups de feu, de tous les postes de la ville.
Et, comme ici l'eau surabonde, l'incendie a vite été circonscrit puis maté. L'aurore paraissait quand je suis
retourné dormir.
9 mai. En route pour Nicée.

J'aurais quitté Brousse avec moins de regrets il y a
quelques jours ; cette petite ville est d'un charme, d'une
beauté très mystérieusement captÎvé\nte. Tout d'abord j'y
recherchais trop mes souvenirs d'Algérie et je me désolais
de n'y trouver ni musiques, ni vêtements blancs, et rien
que de hid~ux visages ... Mais comment oublier désormais
cette promenade du soir, hier, à l'heure des muezzins, et
prolongée jusque dans la nuit, par ces ruelles silencieuses,
coupées de cimetières en jardin ; et cette vue enfin sur la
ville entière, baignant, flottant dans une fumée bleue que
perçaient les hauts minarets.•.

LA MARCHE TURQUE

Nous avons quitté Brousse dès cinq heures. Le temps
était couvert ; une brume assez épaisse voilait les derniers

plans, comme ce rideau de tulle gris qu'on fait tomber
dans les fécries pour changer la toile de fond. Les arbres
au bord de la route en paraissent plus énormes encore.
Au dessous de ces grands arbres qui surgissent du brouillard par instants, une culture continue de petits m11riers
nains occupe en rangs serrés les environs immédiats de
Brousse. ~lus loin ce sont des champs, puis d'assez vastes
espaces vides. La route enfin s'élève lentement et les espaces
labourés se font plus rares. Les Grecs, les Arméniens
cultivent ces champs; presque jamais les Turcs; de sorte
que, sans l'immigration, resterait à peu près à l'abandon la
terre. C'est du moins ce que nous affirme notre drogman,
juif de Buenos-Ayres, qui parle toutes les langues excepté
l'hébreu, sujet du sultan, italien d'origine malgré son
nom allemand, si difficile à prononcer qu'il a dt1 prendre
un nom de guerre.
Nicolas porte un costume de globbe-trotter : nickerbocker, guètres de cuir verni. Son fez est doublé d'une
coiffe ; il le soulève souvent pour s'éponger, car il a la
sueur facile, et découvre un chef rond et ras. C'est sur
les conseils d'un médecin de ses amis qu'il se rase : au
Caire il avait mal aux yeux, à cause des mouches et du
sable ; alors ce médecin lui a dit : rasez-vous et, tous les
matins, trempez-vous les yeux dans du jus de citron.
Depuis ce jour il est toujours rasé et n'a plus jamais mal
aux yeux.
Il porte beau, se rengorge, est familier avec les autorités
du pays, obséquieux avec les étrangers, hautain avec les
inférieurs, fort de tout l'argent des touristes qu'il accom-

�186

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pagne. Sur quoi que ce soit qu'on l'interroge, il a réponse
prête et continue de répondre longtemps après qu'on ne le
questionne plus.
Comme la montée se fait plus rude, nous descendons
de voiture. Nicolas accoste les gens sur la route. Ici c'est
un berger ; plus loin un bi1cheron qui plie sous un fagot
et sourit en nous voyant passer. Nicolas pointant du
doigt vers son visage ;
- Regardez ses dents ! Et jamais il ne les lave.
Charmant jeune homme ! Extra-extra ! Sont tous comme
ça dans ce pays. J'en ai jamais vu un pareil. Regardez
ce qu'ils sont contents de voir des étrangers. Ça est
intéressant. Rien que ça vaut le voyage. Etc.
A propos de tout et de n'importe quoi il répétera ces
formules.
Émotion de découvrir dans la montagne le daphné
buissoneux de Cuverville, tout en fleurs. La flore n'est
pas très dépaysante : je retrouve les cistes de l'Ésterel,
mêlés aux églantiers de Normandie. Mais chaque plante
ici paraît plus robuste et plus pleine, étalant un feuillage
intact. Sans doute ces plantes doivent leur parfaite santé
à la grande abondance d'oiseaux qui les débarrassent des
insectes.
Que d'oiseaux ! chaque arbre en est peuplé ; le brouillard pénétré de leurs chants mélancoliques. Les Turcs
religieusement les protègent. A .Brousse s~ la place du
marché circulent tranquillement deux vieux vautours
pelés et quatre cigognes blessées. On en voit partout, des
cigognes; elle m'amusent comme au premier jour et me
consolent un peu de l'absence des chameaux.

LA MARCHE TURQUE

_Vers neuf heures le brouillard s'est levé, puis entr'ouvert
après que nous ei1mes doublé la montagne et nous avons
pu voir derrière nous tout le massif neigeux de !'Olympe.
D'abondantes pluies ont défoncé la route. Certes elle
est pavée par endroits, à la manière des routes du Roi ;
mais les pavés alors sont si inégaux, si énormes, si mal
enfoncés, que le mieux est de quitter la route et de faire
sa piste à côté. On a confié la réfection d'une partie de
cette route à un Français que nous avons rencontré tout
à l'heure. Il était à cheval et nous a escortés quelque
teipps ; puis il nous a laissés à l'extrémité de sa concession, nous prévenant que la route allait " devenir
mauvaise ".
Elle côtoyait d'abord une immense étendue marécageuse, naguère cultivée paraît-il, mais au milieu de laquelle,
il y a quatre ans, des sources inopinément ont jailli couvrant les culturCJi d'une eau sans écoulement, d'une eau
morte, où les roseaux ont remplacé les céréales et les
grenouilles les moineaux. Elles font d'un bord a l'autre
de l'horizon un extraordipaire vacarme ; et nous nous
demandons si les faucons qui planent au-dessus des bords
du marais s'en nourrissent, car il ne semble pas qu'il y ait
là pour eux rien d'autre à chasser. Parfois pourtant s'envole
une poule d'eau ou une sarcelle. Sans doute dans le
milieu du marais hante un plus étrange gibier ; des
pélicans, dit-on ; et mes regards obstinément fouillent
l'épaisseur des joncs, des roseaux dont les hampes seches
et les aigrettes fanées de l'an passé suspendent une sorte
de nuage roux au-dessus des fraîches lances vertes.
A Yeni Cheir cependant nous retrouvons une route

�188

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

meilleure ; mais nous avons perdu tant de temps que nous
n'arriverons à Nicée qu'à la nuit.
Oh! que la lumière était belle! quand, ayant franchi
le col, je découvris l'autre versant ... J'avais laissé mes
compagnons regagner les voitures et continué seul à pied
la montée, biaisant, pressant le pas, désireux d'arriver
avant eux au col et de- m'y attarder un instant ; mais il
se reculait sans cesse, comme il advient dans les montagnes
où la hauteur qui paraît la dernière en cache une autre
plus lointaine, d'où se découvre encore une nouvelle
élévation. C'était l'heure où les troupeaux rentrent qui
animent les pentes du mont, et je marchais depuis longtemps dans l'ombre où chantaient avant de s'endormir
les oiseaux.
Sur l'autre flanc tout était d'or. Le soleil se couchait
par dela le lac de Nicée vers lequel nous allions descendre,
qu'éblouissait l'horizontal rayon. On distinguait, à demicaché par la verdure, le petit village d'lsnic, trop au large
dans les murs de l'antique cité. Pressées par l'heure, nos
voitures sans frein dévalèrent d'un train de chute, dédaignant les lacets, coupant court au gré de périlleux
raccourcis. Je ne comprends plus bien ce qui fait verser
les voitures, puisque les n6tres n'ont pas versé.•• Au pied
du mont, les chevaux se sont arrêtés pour souffler ; une
source était là, et je crois qu'on les a fait boire. Nous
étions repartis de l'avant. L'air était étrangement tiède;
des nuées d'éphémères dansaient dans la dorure du couchant. A notre droite, bien que le ciel fflt déjà sombre,
on ne voyait pas une étoile ; et nous nous étonnions que
p'Ô.t briller déjà si fort Vénus, unique, au dessus de l'em-

LA MARCHE TURQUE

brasement du ciel. Comme nous allions franchir la porte
~'Hadrien, la lune a commencé de paraître par dessus
1épaule du mont, la pleine lune, énorme, subite et
sur~renante comme un dieu. Et depuis ma première
amvée à Touggourt, je ne crois pas avoir gotlté d'émotion
p~us ~trange que cett~ _entrée de nuit dans le petit village
d Ismc, honteux, mo1S1, décomposé de misère et de fièvre
blotti dans ses décombres solennels et dans son tro;
énorme passé.
Après un bref repas fait des provisions que nous avions
emportées de Brousse, nous sommes ressortis dans la nuit.
Le clair de lune était doux et splendide. Fondrières au
sortir de l'auberge; le sol semble pourri. Devant la porte
un enfant immobile, appuyé contre le mur• son visage est
' au hasard.
rongé d' un chancre. Nous nous aventurons
A l'extrémité d'une rue défoncée l'espace s'ouvre; devant
nou~ de larges_ fleurs piles, dont on n'aperçoit pas la tige,
de-c1 de-là faiblement se balancent et semblent flotter•
c'est un champ de pavots. Non loin une chouette pleur~
sur la ruine d'une mosquée; l'oiseau s'envole à notre
approc_he ... Nous retournons vers le mystérieux village
assoupi ; pas un feu ; pas un bruit; tout semble mort.

10

mai.

~n vo'.ture jusqu'à Mekedje; puis en wagon jusqu'à

Eski Che1r. Plaine immense et sans agréments, où règne
en toute stîreté la lumière. Parfois un grand troupeau de
ces buffles noirs que déjà nous admirions à Constanti-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nople ; des cigognes. Mon œil g011te inlassablement
l'inépuisable attrait de l'espace.
12

1

l\'1

l
11

l111
111

1

mai.

A 5 h. du matin départ d'Eski Cheir où nous 1avons
passé la journée de la veille. Le train s'engage dans la passe
mystérieuse que l'on distinguait au sud-ouest de la ~ille.
Vallée étroite entre des monts de terre rouge effritée;
monts point très hauts, et de hauteur partout égale,
comme passés à la toise, qui s'achèvent en table; sans
végétation aucune. Noblesse étrange de cette vallée sous
ce ciel admirablement pur.
Bient6t les collines, aux deux côtés de la rivière,
s'abaissent encore; le sommet des collines s'argente;
quelques pins font une moucheture à leurs flancs. On
entre enfin dans une sorte de plaine semée de singulières
efflorescences rocheuses. De loin en loin quelques villages,
chacun d'èux doublé d'un cimetière planté de menhirs.
Puis de nouveau le pays change. Le sol perd sa rougeur.
Une mince rivière que bordent de petites berges abruptes,
hésite en maints détours entre les larges plis du terrain.
De grands labours s'étendent, jusqu'au pied de ces étranges
sursauts rocheux, qui, de loin en loin,' crèvent· la terre
par surprise, sortes de citadelles grises, baroques, que
verdit un peu le lichen et que tapisse aux endroits plans
un gazon ras. La terre est cultivée, mais où sont les
cultivateurs? Aussi loin qu'on peut voir, et depuis assez
longtemps, plus un être, plus un village, plus même une
tente isolée.

LA MARCHE TURQUE

Afioun Kara Hissar.
"Le cM.teau noir de !'Opium". Empire du morne e
de la férocité. Alentour de la ville, de grands champs de
céréales, mais pas trace des champs de pavots dont parle
Joanne et qui sont, prétend-il, si beaux au mois de mai.
Notre train rapatrie grande quantité de soldats. Ceux
que nous avons trouvés dans le train en montant à Eski
Cheir viennent d~ Constantinople ; ils ont fait la guerre
des Balkans, et sortent enfin à· présent des h6pitaux ou
des prisons. Ceux qui montent à Afioun Kara Hissar
reviennent par Smyrne du Yemen, apres avoir réduit une
insurrection des Arabes. Terriblement réduits eux-mêmes.
La plupart sont loqueteux, sordides ; quelques uns semblent moribonds. Nicolas nous appelle pour nous en
montrer un qui n'a plus qu'une guêtre et, à l'autre jambe,
qu'un soulier; qui n'est plus vêtu que de' hardes. Son
pantalon de toile, déchiré, retombe sur la jambe sans
guetre. Sa maigreur est hideuse et sa faiblesse telle qu'on
a d-ô. le hisser dans le train. Sur le quai de la station
d'Afioun, d'abord, il restait assis sur un sac; un camarade
était penché vers lui, et sans doute lui proposait quelque
nourriture, à qui le moribond répondait en balançant la
tête; son regard me rappelait celui d'un chameau abando~né le long de la piste entre M'reyer et Touggourt
qui, un instant, souleva la tête pour regarder passer
notre voiture, puis qui la laissa retomber ; à la fin il
accepte un peu d'eau, ou je ne sais quoi, que l'autre soldat
lui. fait boire, et pour remercier il essaie un sourire,
grimace affreuse qui découvre toutes ses dents.
- Madame a vu comme il est vêtu, dit Nicolas. Sont

�192

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tous comme ça dans l'armée turque. J'en ai jamais vu un
pareil!
A une petite station après Aki Cheir, nous le vîmes
descendre. Il semblait n'être pas s1lr de devoir descendre là.
Etait-ce bien son pays ? On ei1t dit qu'il ne le reconnaissait pas. II n'était reconnu par personne. ~l fit le_salut
militaire en passant près d'un chef, qui ne lUJ rendit pas
son salut. Une grande quantité de gens était _ven~e du
village, distant de plusieurs kilomètres. Le tram s -arrê~
quelque temps et nous vfuies • tout ce monde repartJT
joyeusement dans des voitures, em~enant les nouv~aux
arrivés. Nous nous attendions à le v01r monter dans lune
d'elles. mais non, et quand aux abords de la station ne
resta pÎus personne, de notre train qui s'éloignait no~
le vîmes faire quelques pas en avant sur la route, puis
demeurer la, tout droit, tout seul sous le soleil.

la

La voie s'élève assez rapidement jusqu'aux hauteurs d'où
l'on domine la plaine immense qui s'étend vers le nord
jusqu'a Angora. Le soleil se couche tandis que nous franchissons la passe qui mène dans l'autre plaine, ~elle ~e
Koniah qui s'étendra jusqu'au Taurus. L'ombre l emplit
déja. Quand on arrive à Koniah il est nuit close.

Koniah.
Madame M. de S. est ici la seule femme, comme nous
sommes les seuls touristes. Les gens qui prennent leur
repas près de nous sont ici pour affaires ; de toutes les

LA MARCHE TURQUE

nationalités; mais rien qu'à les voir on comprend qu'ils ne
viennent pas à Koniah pour des prunes.
L'hôtel est à côté de la gare et la gare est loin de la
ville; un petit train y mène à travers la plus morne banlieue•.• Mais avant de parler de Koniah, je dois dire à quel
point je m'étais monté l'imagination sur cette ville. C'est
aussi que je croyais encore (et j'ai du mal à ne pas croire)
que plus on va loin plus le pays devient étrange. II n'y a
pas tres longtemps que le chemin de fer permet d'aller
presque aisément à Koniah. Avant de partir, j'avais vu 1a
p~otograp~ie d'admirables.restes de monuments seldjouc1des que Je devais trouver ici. D'apres eux je construisais
toute la ville, somptueuse et orientale à souhait. Je savais
enfin que c'était la ville des derviches, quelque chose
comme un Kairouan turc...
Et sitôt après le dîner, l'esprit affarné de merveilles et
prêts à toutes les stupéfactions, G. et moi nous étions sortis
dans la nuit; nous ne savions pas que la ville était si
distante et la solitude autour de l'hôtel nous surprit.
Quelques lumières aux côtés d'une large avenue étaient
celles de médiocres cafés et de quelques échopes sans
caractere ; puis un espace béant plein de nuit. A quelques
~ntaines de metres pourtant une clarté beaucoup plus
vive nous attira ; quelque casino, pensions-nous• non .
, .
'
,
c étaient les lanternes-phares d'une auto - celle d'EnverBey, apprîmes-nous le lendemain, qui va de ville en ville
s'assurer des forces dont dispose encore la Turquie. Malgré toutes les promesses qu'il put faire de ne reprendre
point la guerre avant cinq ans, ce voyage ne nous dit rien
qui vaille et nous entendons circuler, depuis que nous
sommes en Anatolie, les bruits les plus inquiétants.
2

�LA MARCHE TURQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1 94

Nous rentrames ce premier soir fort déconfits de notre
exploration nocturne. Le lendemain, levé dès avant cinq
heures, je pris le premier train pour la ville.
Il faut bien finir par avouer que Koniah· est de beaucoup ce que j'ai vu de plus hybride, de plus vulgaire et
de plus laid, depuis que je suis en Turquie, comme il faut
avouer enfin que le pays, le peuple tout entier dépasse
en infirmité, en informité l'appréhension ou l'espérance.
Fallait-il venir ici pour savoir combien tout ce que vis en
Afrique était pur et particulier ? Ici tout est sali, gauchi,
terni, adultéré. Certes Koniah se banalise un peu plus
chaque année,surtout depuis que l'atteint le BaghdadBahn;
surtout depuis qu'un décret de police vient d'ordonner,
pour des raisons de salubrité, la démolition de toutes les
maisons à toit plat et leur reconstruction selon un modèle
à toit de tuiles; mais il faudrait, je suppose, remonter, non
pas de vingt ou de cinquante ans en arri~re, mais bien de
quelques siècles pour retrouver à Koniah quelque authentique et particulière saveur. Pour ajouter à sa disgrke, (je
devrais dire plut~t: à sa défaveur dans mon esprit) Koniah
par sa position par rapport à la montagne voisine et à la
plaine, rappelle irrésistiblement Biskra. Mais combien ces
montagnes sont moins belles, et de couleur et de formes, que
les monts de l'Hamar Khadou; combien moins b.elle que le
1
désert, cette plaine; moins beaux ces arbres que les palmiers, et que les Arabes ces Turcs.
Dans tout le vaste pays parcouru, à peine avons-nous
rencontré de-ci, de-là, quelque costume ou quelque figure
sur qui le regard e1Ît plaisir à poser, de quelque Tzigane,
ou Kurde, ou Albanais amené jusqu'-ici on ne sait par
quelle aventure. Pour les autres, tant Turcs que Juifs, tant

Arméniens que Grecs ou ue Bul
I 95
de fez me paraissent é l q
~es, tous ces porteurs
ga ement laids . et h
races aux vocations . d'
'
c acune de ces
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1verses que
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tourbe épaisse chaque c6té d 1
con~ o~ rent en une
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L'aspect général de la ville m'ind·
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J'ai grand amusement à retrouver
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•
. .sur une place notre
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pas encore 6 heures. Je le soupçon
orna • n est
f,
pour la première fo1's . .t ·1
ne ort de venir ici
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Al
nous ne soyons levés.
son ro e avant que
Enver Bey quitte Koniah ce m .
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nous laisse pénétrer sans d'ffi 1 é
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�196

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.
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fé . les coiffe . certains sont assez ignes,
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d'aspect noble, et ne p
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BourgeotS ; avouo .
Il .
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ce nouveau m:1;eur fidélité ; leur grand chef escortera
dévouement et e
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.
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L'heure a sonné. Enver monte en wagon'
quai de a ~are, .
. . t de démarche très assurée; on
il est de taille bien pnse_ e . d c6té Liman suit, très
sent qu'il ne regarde 1ama1s e trop. gras, les cheveux
trop rose un peu
l
grand, un peu
'
·s derrière eux la fou e
.
·s bel homme; put
gnsonnants, mai
J crois assister à une scène de
des notables se presse... e
cinématograph~.
l' E ver Bey reparait à la fenêtre
Le wagon s est emp i. n

LA MARCHE TURQUE

1 97

et commence une série de petits saluts de la main tandis
que le train s'ébranle lentement aux sons de la polka des
roses exécutée par des instruments de cuivre avec une
bouffonne profusion de couacs.
Cet après-midi nous allons à la Mosquée des Derviches.
Un jardin clos l'entoure; faisant face à l'entrée de la
Mosquée, une suite de petites salles, qui sont je crois les
chambres des derviches célibataires, ouvrent sur le jardin,
qu'elles enclosent. D'autres salles plus grandes et de plus
bel aspect sont réservées aux dignitaires. Avec une courtoisie exquise l'un de ceux-ci, au nom du chef des derviches, nous invite à nous asseoir un instant. Nous entrons
dans une sorte de kiosque, largement ouvert de deux
côtés sur le jardin, à l'extrémité du bàtiment où sont les
logements des derviches.
Aucun meuble ; point d'autres sièges que ces bancs
latéraux où nous nous asseyons. Ah l combien volontiers,
déchaussé, je m'accroupirais sur ces nattes, à la manière
orientale, ainsi que je faisais dans la Mosquée Verte !...
On nous offre le café. A travers le drogman j'exprime
nos regrets de n'être point à Koniah le jour qu'il eüt
fallu pour assister à une de leurs cérémonies hi-mensuelles.
C'est, plus encore que leur danse au tournoiement monotone et que avions pu voir à Brousse, leur musique que
je regrette. Je voudrais connaître l'age de cette musique,
et si dans tous les couvents de derviches elle est la même ?
Quels sont leurs instruments? ... Pour répondre à mon
insistance, l'un des derviches va chercher deux longues
fl6tes de bambou, à embouchure terminale, et un carnet
assez volumineux qu'ils me tendent, où, récemment,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ils ont transcrit selon la notation classique le répertoire
complet de leurs airs. Je doute si le dessin de leurs subtiles
arabesques mélodiques n'a pas beaucoup souffert de cette
notation et s'ils n'ont pas dô, pour le clouer sur notre
gamme, souvent détériorer la mélodie. Est-ce d'après
cette transcription qu'ils vont jouer de leurs instruments
ou chanter désormais? ...
Sur ma prière, aimablement ils commencent à souffier
dans leurs roseaux ; mais l'une des flCltes est trop sèche
et s'anime mal; l'autre, qu'elle suivait à l'unisson, s'essouffie ; et bientôt prend fin cc concert de complaisance,
au demeurant fort ordinaire.
ous ressortons dans le jardin. Il est plein du parfum
des fleurs et des rires discrets d'un jet d'eau. En regagnant
la mosquée nous passons non loin des autres salons des
derviches ; ils forment baie sur le jardin ; ce n'est qu'un
large alvéole, recueil d'ombre et de méditation. Dans
plusieurs de ces alcoves nous voyons assemblés des
derviches, assis à la mode persane, comme dans une
miniature.
Ce sont s1'.lrement de tres saintes gens, ces derviches,
mais au grand calme de ce lieu si peu d'austérité est
mêlée, ce jet d'eau conseille si peu la prière, qu'on ne
s'étonnerait pas beaucoup si le miniaturiste avait pris
fantaisie çà et là d'ajouter quelques bayadères.
Dans la mosquée, une salle vaste et claire est consacrée
aux tournoyantes pratiques de ces Messieurs. Tout à
c6té s'ouvre une salle non moins vaste, mais plus obscure,
que les tombeaux de saints illustres sanctifient. D'ignobles
tapis modernes couvrent le sol. Du plafond pend un
nombre incroyable de lanternes et lustres de toutes sortes;

LA MARCHE TURQUE

t~us outrageusement neufs et du plus abominable goôt.
S1 peut~tre pourtant Je
· m,approc he d, une suspension
de cuivre qui me paraît d'art byzantin, je m'aperçois
p~~q~e aussitôt qu'elle est moderne, de vulgaire travail et
d ~nd1scret éclat. Le derviche qui nous accompagne m'explique alo~ ;ue la, vraie lampe est partie en Amérique
et que ceci n est qu une copie que le collège des derviches
a accepté à la place. Il dit cela comme une chose toute
naturelle, sans gêne aucune, et prêt je pense à accepter
quelque nouveau troc de ce genre - si seulement restait
e~core dans ce lieu vénérable quoi que ce soit qui valut
d être convoîté.
De Koniah à Onchak.
Al
· de S...... on entasse dans les wagons de
.. a station
tro1s1ème de notre train quantité de recrues, insoumis ou
déserteurs. Des mères sanglotent sur le quai. Eux affectent
une grande insouciance, et le wagon s'emplit de rires et
de chants joyeux. Ils ont gardé pour la plupart leur
cos~me de la campagne, divers, mais de couleurs chaudes
~t vives et faisant à travers le bariolage, d'un bout à
l autre du wagon, une plaisante et riche harmonie.
A la station qui précède Ak-Cheir montent deux
russ es, IDOUJI··1cs dont 1a mise, le visage, dont tout l'aspect
surprend étrangement ici. Le bas de leur visage est noyé
dans une barbe épaisse ; un chapeau de feutre mou est
ra~attu sur leurs yeux ; de grandes vareuses les couvrent,
qui tombent ur leur culottes brunes, presque jusqu'à leurs
bottes couvertes de boue. Ils sont beaucoup plus grands
et plus forts que tous ces Turcs mais l'expres ion de leur

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

regard est timide, enfantine presque, et d'une douceur telle
que lorsqu'il se pose sur vous on voudrait leur ouvrir son
cœur. Ce sont, nous dit le drogman, des pêcheurs du
poissonneux Akchéhr-Gheul, l'étang que nous venons de
longer. La voiture qui les amenait au train a été attaquée, et le cocher, qu'on hisse à présent dans le wagon, a
reçu une charge de pistolet ou de fusil dans la figure. Il
semble moribond. Nous nous approchons de lui, G. et
moi ; traversant la pouilleuse foule qui encombre le couloir. Il est tout affalé par terre, la tête appuyée à la
hauteur de la banquette, penché en avant comme pour
vomir • il rend le sang assez abondamment par la bouche
'
•
1
ou le nez, on ne sait trop, car son mouchoir, attache en
bandeau , lui cache le bas du
. visage. A peine si les Turcs
du wagon l'ont regardé, bie!1 qu'il soit Turc lui-même.
A la station d' Ak-Cheir, on le descend, inerte, sans
connaissance, mort peut-être, couvrant de sang l'épaule
du débardeur qui l'emporte.
A partir d' Afioun Kara Hissar nous quittons la ligne
par où nous étions venus, et nous nous dirigeons ve~s la
côte occidentale. Le pays bientôt semble s'humamser;
c'est-à-dire que les plis du terrain sont moins vastes et les
terres plus cultivées...
Je ne prends plus plaisir a ces notes et délaisse bientôt
complétement mon carnet. Je ne l'ai repris ni a Ephèse,
ni à Smyrne où nous nous attardimes encore quelques
jours ; après quoi je fus précipité vers la Grèc~, d~ toute
la force même de mon aversion pour la Turquie. Si là-bas
je recommence à écrire, ce sera sur un autre carnet.

LA MARCHE TURQUE

201

C'est de Turquie qu'il est bon de venir, et non de
F~ance ou d'Italie pour admirer autant qu'il sied le
miracle que fut la Grèce - avoir été "sur ces terres désespérées longtemps coutumier d'errer, le défait et le las voyageur" des Stances a Hélène qui se sent ramené comme
chez lui "vers la gloire que fut la Grèce".
L'instruction même que je tire de ce voyage est en
proportion de mon dégoô.t_ pour ce pays. Je suis heureux
de ne point l'aimer davantage. Lorsque j'aurai besoin
d'air du désert, de parfums violents et sauvages, c'est au
Sahara de nouveau que je m'en irai les chercher. Dans
cette malheureuse Anatolie l'humanité est non point
fruste, mais abîtnée.
Fallait-il aller plus loin ? Jusqu'à !'Euphrate?_ Jusqu'à
Bagdad? - Non; je n'en ai plus le désir. L'obsession
de_ ces pays, qui me tourmentait depuis si longtemps, est
vamcue ; cette atroce curiosité. Quel repos d'avoir élargi
sur la carte les espaces où l'on n'a plus souci d'aller voir !
Trop longtemps j'ai pensé, par amour de l'exotisme, par
méfiance de l'infatuation chauvine et peut-être par modestie, trop longtemps j'ai cru qu'il y avait plus d'une
civilisation, plus d'une culture qui pftt prétendre à notre
amour et méritit qu'on s'en éprît ... A présent je sais que
notre civilisation occidentale (j'allais dire : française) est
non point seulement la plus belle; je crois, je sais qu'elle
est la seule - oui, celle-même de la Grèce, dont nous
sommes les seuls héritiers.
"M'ônt ramené comme chez moi vers la gloire que
fut la Grèce". - Sur le bateau qui nous mène au Pirée
déja je me redis ces vers des Stances à Héhne. Mon cœu;

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

203

s'emplit de paix, de rire et de sérénité. Craignant l'admiration bruyante de mon compagnon, je sors de ma valise
un petit livre anglais et j'abrite mon émotion derrière une
demi-lecture. Pourquoi me mettre en frais? Ma joie n'a
rien d'aigu. Je suis si peu surpris d'être ici ! Tout m'y
paratt si familier ! Je m'y parais si naturel! J'habite
éperd(lment ce paysage non étrange ; je reconnais tout ;
je suis "comme chez moi'' : c'est la Grèce.

POËMES 1

29 Mai.

CHANT D 1ADONIS

En mer adriatique.

Réveillé sur le sable bn1!ant par les flots
Dont j'adore l'odeur
'
Et dont ma chair savoure avec lenteur
Les écumeux sanglots ...

Calme voluptueux de la chair, tranquille autant que
cette mer sans rides. Equilibre parfait de l'esprit. Souple,
égal, hardi, voluptueux, 'tel le vol à travers l'azur brillant
de ces mouettes, l'essor libre de mes pensées.

30 Mai.
Entre Vérone et Milan.
A quel point peut influer sur le plaisir que nous y
prenons la position géographique des pays - pour nous
faire trouver, suivant la disposition de notre esprit, plus
beau le plus lointain, ou au contraire le plus-proche ...
Pour être de si facile accès vais-je aimer moins ces souriants
abords du lac Majeur? où l'eau surabondante semble céder
à regret à la terre. Débordée, elle suintait et scintillait à
travers l'herbe ; le ciel était chargé d'humeur, et, comme
nous traversions l'averse, au dessus de ce printemps éploré,
au dessus de l'ivresse des feuilles, d'un bout à l'autre de
mon ciel, la belle écharpe d'lris s'est posée.
ANDRÉ

GrnE.

En ~ain 'l.}OUs étincelez,Jlux et reflux du rivage'
Car;enevousregardepas ! Mapenséevei!!eaularge
A l'horizon des mers
Où parmi' ses oiseaux et dans ses brumes di~phanes
l'attends qu'elle gonfle et s'lc!aire
La plus lointaine, la plus nouvelle et plus belle
Vague! ...
En vain votre souffee fidèle,
D'une saveur amère
'
Rafraîchit mon visage ;
1

Extraits de Ditu l'Ohscur.

�204

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En vain pour me séduire ,flots émouvants sur le sable,
Elancés de rochers en rochers
Vous m'avez avouévotre désir, sans espérer ...
Elle apparaît, rieuse, au large
La plus lointaine, la plus nouvelle et plus belle
Vague ... - Une autre
Vague!
Absorbez-moi·, reposez-mot~jlots sacrés du rivage,
Exultez, si je le veux !
Jusqu'à vous soulever à marée haute,
Me recouvrant, avec un grondement
De tonnerre heureux !

_ . Ne redoute jamais l'harmonieux ri'vage
Ni la chaleur de son soleil
Dont tu serais moins belle,
Vague nouvelle
Vague lointaine!

POÈMES

205

LA VÉRANDAH

Une grande végétale émeraude en vérandah,
De sa pénombre embaumée de mourantes aç~kas
Je contemple les _cieux
Dont l'azur est blanchi par le Jeu,
Et ce gouffre compact et mouvant de cobalt,
Pur enfer,
Le soleil du tropique à midi sur la mer,
Le mouvement de la lumière !
Oh! je sais la fin du jour, l'absence
Du soir, la sublime ùnpatience
De toutes les étoiles! ...
Tous les gros diamants des nuits équatoriales...
Rien ne distrai"t le calme,
Qu'une ondulation de palmes...
Elle se propage
A l'injim~ sur les rivages,
J'en recueille l'écho silencieux.

�Il

206

1

PO:f;MES

207

Ah J qu'une ancienne amertume
Imprègne ma solitude,
Je m'enfonce
Dehors, dans l'au-dehors! pour me me1er au songe
Des gigantesques ombres ...

111

1!

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1
Il

L'ANGOISSE

Et reviens en chantant tendrement
Les plus belles voyelles,
Et courant sous les palmes
.., J I
f
Vers l'immense clatrtere ae ,a mer.•··

Il

1

1

.

il Il 1i1
1

A vingt ans! Et tu n'as que vingt ans ...
Tu t'épanouis dans le plus éphémère printemps! ...
Sais-tu qu'en ce grave moment,
Amour, je sens que le printemps lui-mime
A sa jeunesse et son printemps! Sur ta bouche que j'aime
Goltterai-je
Le printemps du prùztemps !

1

AvrtÏ,Avril! Pour toi', l'heure estfragile ...
-

•

Ce visage limpide aussi' nu que ton corps!
J'ai peur de ta beauté qui vient d'éclore,
Avriï, et qui" palpite encore ...
Rien n'est plus beau que ton corps!

�208

209
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oh ! je saurais humer la lumière
De sa première fleur ouverte,
Humanité
Parfaite
Qu'une rosée
Humecte!
Amour, voici la dernière heure
Où le parfum de la fraicheur
Couvre encore le parfum de ton cœur ! .. •

RIMBAUD

1

DEUXIEME PARTIE
FRAGMENTS

" Ct nt peut itre que la fin du
monde en avançant. "
A.R.

I

ANDRÉ BAINE.

Il convient d'abord de nous familiariser avec l'aspect
objectif que nous venons de découvrir à l'œuvre de
Rimbaud, Jusqu'ici elle nous est apparue comme le produit immédiat de son àme, comme une sorte de dépôt
psychologique. Mais il suffit de la regarder sous un angle
un peu différent pour y voir un recueil d'expériences, un
document sur le monde extérieur.
Et même un document brut, uniquement orienté vers
l'objet. Elle ne s'occupe pas de nous, elle nous tourne
nettement le dos. De même que son auteur, elle est
complétement dépourvue d'égards, c'est-à-dire qu'en aucun
point elle ne s'incline, elle ne se dérange vers nous. Aucun
effort pour faire passer dans notre esprit les spectacles
qu'elle représente, aucune relation avec nous ; ces poemes
sont écrits au mépris de toute sociabilité ; ils sont le contraire même de la conversation. Ce n'est pas seulement
1

Voir la Nouvelle Revue Française du

1 cr

Juillet.

3

�'210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parce que Rimbaud, comme nous l'avons déjà remarqué,
poursuit en eux des fins égoi'.stes. C'est surtout parce
qu'ils regardent vers un objet difficile et ne s'occupent
qu'à l'imiter aussi textuellement que possible. On y sent
quelque chose de fidèle à on ne sait quoi. Ce sont des
témoins. Ils sont disposés comme des bornes qui auraient
servi à quelque repérage astronomique. Il faut prendre le
petit livre des Illuminations comme un carnet qu'un savant
aurait laissé tomber de sa poche et qu'on trouverait
plein de notations mystérieuses sur un ordre de phénomènes inconnu. Nous n'étions pas là. Nous passons par
hasard. Nous ramassons ces reliques inestimables qui ne
nous étaient pas destinées.
. Et comi:.nent Rimbaud songerait-il à s'adresser à nous
alors qu'il ne sait pas ce qu'il dit? On croirait par instants
qu'il raconte n'importe quoi. Ses mots défilent devant
nous dans une espèce de hasard ; on ne reconnaît nulle
part cette intention bien méditée, cette volonté d'écrire
ceci et non point cela, qui paraissent dans tous les ouvrages
de l'esprit, même dans les plus médiocres. A cet égard la
Saison en Enfer peut,
première vue, être considérée
comme un insignifiant et insupportable bavardage: les
phrases y semblent nahre les unes à caté des autres suivant les prétextes les plus fortuits, selon le caprice le plus
vain. - La vérité est non pas que Rimbaud ne sait
ce qu'il dit, mais qu'il ne sait ce que c'est qu'il dit.
L'incohérence de son langage n'est que le reflet de l'ignorance où il est de quelle est l'espèce de chose dont il
parle. Il lui est impossible de nous viser, de préparer pour
nous ce qu'il va dire, parce qu'il ne le tient pas à l'avance,
parce qu'il ne l'apprend qu'au moment oil il le profère.

a

RIMBAUD

2II

Ses paroles naissent
·
trop pr.1de son es ·
•
ci,
puisse les entendre avant de les
. pnt pour qu'il
assiste à ce qu'il expr·
·11
. avoir prononcées. Il
ime; 1 e voit a
•
mais pas plus que no ·1
ppara1tre devant lui
us I ne reconnaît d' ù I .
,
ce que c'est . " C J
o ce a vient, ni
.
ar e est un aut
.l
clairon, il n'y a .
d
re ; si e cuivre s'éveille
., .
nen e sa faute C 1
'
.
J assiste à l'éclosion d,
• e a m est évident :
l'é
e ma pensée . . l
coute ; je lance u
,
, Je a regarde, je
n coup d archet • I
h .
son remuement dans l
c:
• a symp ome fait
es pro1ondeurs
·
,
sur la scène 1 ,, Il
, on vient d un bond
. est au bord de ce q •·1 l . f:
mer, non pas au
.
u J u1 aut expricentre . il le tou h 1 l
provoque. Et cela répo
c e, i e tente, il le
par des révélations spon: épar des sursauts imprévisibles,

d

R.

n es.

ne possede pas son obiet
· imbaud
•
l'
mais simplement 1•·
J
, ne
entoure pas,
mterroge:

Tout notre embrassement n'est qu' une questzon
. '
.
.
a s1 peu en main qu'il n' d'
trouver que de l'att d
a autre moyen de le
en re · " Quel b
belle heure me rend
.
. s ons bras, quelle
ront cette région d' ' .
sommeils et mes
. d
ou viennent mes
fond
'1
mom res mouvements ? s" C'
qu I est par rapport à ce
,.
.·.
est au
état de sommeil L
d
qu tl voit Justement en
.
. e gran ange échap é
d
mams de Dieu
h
. .
p sans éfauts des
,
sa
c
ute
ici-bas
,
C et " esprit " 1 .
pourtant l a stupéfié
ummeux, en prenant
•
émoussé et ·assombri.
1
un corps, s'est
da I
' 1 est entré dans un d .
ns e bourdonnement éto ffé
.
. e em1-surdité,
u
et impuissant du rêve :

II l'

1

Lettre du 15 ma,• 1 871,dans la N,
p. 571.
ouvelle Re-vue Française du

1•r oct. 1912,

Les Sœurs de Charitl. Œ
st L
.
,
uvres, p. 70.
es Illuminations : /Tilles I , Œ uvres, p.

20 5_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

212

" Je m'aperçois que mon esprit dort... S'il avait été
éveillé jusqu'à cc moment-ci, c'est que je n'aurais pas
cédé aux instincts délétères, à une époque immémoriale 1• "
Il est pareil à l'

Aveugle irrlveiJ/le aux immenses prunelles'·
" Il eut son !me et son cœur, toute sa force, élevés en
des erreurs étranges et tristes... Sc rappellera-t-on le
sommeil continu des Mahométans légendaires, - braves
pourtant et circoncis ! 1 " Sa mémoire a été frappée ;
on dirait qu'elle a été privée d'un de ses hémisphères ;
le contact avec la matière lui a fait perdre non pas ses
images, mais la conscience du monde auquel elles appartiennent : " N'eus-je pas une fais une jeunesse aimable,
héroYque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d'or, trop de
chance ! Par quel crime, par quelle erreur ai-je mérité
ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes
poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tichez de raconter
ma chute et mon sommeil • ".
Il a l!ché prise et maintenant il ne retrouve plus qu'à
travers je ne sais quel engourdissement le royaume d'où
il a été divisé. Des spectacles qu'il lui arrive encore de
contempler, il n'est pas plus mattre que d'une chose qui
se passerait à distance. Souvent, en même temps qu'il
les note, il indique l'intervalle qui les sépare de lui :
" Il y a une troupe de petits comédiens en costume,
' U,u Saison tn Enftr: L'lmpouiblt, p. 300.
' Lts Sœurs de Cliaritl, Œuvres, p. 70.
• Les Diserts dt r Amour, avertissement, Œuvres, p.
' Unt Saison en Enftr: Matin, p. 304.

102.

RIMBAUD

213

aperçus sur la route à travers la lisière du bois i _ " Ses
v1s_1ons sont pour lui comme un événement latéral : "Je
baISSe les feux du lustre, je me jette sur le lit et tourné
du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles! me~ reines! , ,,
Elles sont au bout de son atteinte. Couché sur le flanc, de
deux bras tend~, il parvient tout juste à les toucher.
C est un reflet qw passe et que nen
•
n ,empéchera de
'é
.
"D
s vanomr :
ans les villes la boue m'apparaissait soudain_ement rouge et noire, comme une glace quand la lampe
circule
dans la chambre voisine •• ,, C e manque de prise
. et
,

se:

d em~rasse~c~t n'est nulle part mieux exprimé que dans
le. p~e~e intitulé Aube. On y voit, d'une façon sensible
f~r 1ob3~t ~nsnomdont le poète tâche de s'emparer. Pour:
suite vertigineuse et vaine, effort, sans cesse déçu
t
1•· . .
, pour conour~er i~sa1s1ssable, et qui ne s'achève que par cette
demi- réussite : "En haut de la route près d'un b . d
1 ·
• l' .
,
01s e
auner ' Je a1 entourée avec ses vo1·1es amasse:;,
Let j'ai
senti un peu son immense corps•. ,,
apercevons
maintenant&gt; d'une 1r.açon
b"1en c Iau-e,
•
à JNous
•
,
•
a ~ois que l œuvre de Rimbaud contient quelque chose
de différent de son Ame&gt; un élément extérieur,
.
et que
nous. ne devons pas compter sur Run" bau d pour nous
expliquer ce que c'est. Il ne peut l'exprimer que tel quel
et tout juste; il le possède d'une façon trop précaire pour
1 Lts Illuminations: Enfa 11u, p. zor.
: Les lliu:"inations: Phrases, P· 190 .
1am Une Satson en .,nfer: Mau'flais Sancr
,., p• 2 6 3· Cemparez : ,, La
. ~e d~ la fam1Ue rougissait l'une après l'autre les chll.lllbre,
voisines. (Les Dls"ts de r Amour Œuvr- p
' L
•
~·, . io4. )
es Illuminations: Aubt, p. ,86.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pouvoir y ajouter des renseignements. ,.C'e,st déjà bien
beau qu'il le retienne pour nous, qu il 1empêche ~~
passer. _ A nous donc de déchiffrer le do_cument ! V 01c1
qu'il nous est remis tout brut entre les mains. Regardonsle scrutons-le sur toutes ses faces. Il y a là-dedans quelque
'
chose
dont, à force de patience et d' adresse, 1·1 no~s .sera
peut-être loisible de prendre connaissance. Il Y a 1c1 un
message obscur dont il faut tâcher de n_ous em~arcr. Plus
simplement essayons de déterminer, pmsque R1mb~ud ne
le sait pas lui-même, ce que c'est qu'il voit et qu'il nous
montre.

II
Il faut saisir les plus minces indications.
" A gauche le terreau de l'arête est piétiné par tous
les homicides ~t toutes les batailles ... Derrière l'arête de
droite la ligne des orients, des progrès 1 ". On trouve
souve~t, dans les Illuminations, ce souci de diviser le
spectacle, de le distribuer, de le démembrer 2• Et en effet
tout ce qui nous est présenté ici, est à l'état rompu et
dans un commencement de dissociation ; ce sont les
débris de quelque chose que voici devant nous _: " So~t-ce
des airs populaires, des bouts de concerts se1gneunaux,
. ? s,,
des r~tants d'hymnes pu bl 1cs .
Les Illuminations : Mystique, p. 17 2.
• •
2 Comparez : " L'ancienne Comédie poursuit ses accords et d~vise
ses idylles." (Les Illuminations: Scènes, p. 165.) "L'opér_a-com_ique
se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de ~ cl~1sons
dressées de la galerie aux feux." (Ibid. p. i 66.) ,, A droite I aube
d'été, etc ... (Les Illuminations ,,Ornières, p. 17-4.)
1 Les Illuminations •• poème sans titre, p. 2 2 8.
1

RIMBAUD

215

Quand les objets apparaissent encore dans leur ordre
naturel, les uns à côté des autres, cependant déjà ils ne se
regardent plus; ils nous sont montrés au moment où ils
perdent contact, où chacun, sans avoir bougé, rentre en
solitude : " Assez connu. Les arrêts de la vie. 0 Rumeurs et Visions ! 1 "
Plus souvent encore nous les apercevons déplacés et, si
j'ose dire, déménagés. Ils ne sont plus à leurs niveaux
respectifs ; on les a changés d'étagère : " Des fêtes
amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les
chalets 2 ". "Au dessus du niveau des plus hautes crêtes,
une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus ... 3 "
Rimbaud est hanté par l'idée des différences de hauteur :
"Qu'on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux,
avec les lignes du ciment en relief, - très loin sous terre ..•
A une distance énorme au dessus de mon salon souterrain
les maisons s'implantent, les brumes s'assemblent ... Moins'
haut sont des égouts. Aux côtés rien que l'épaisseur du
globe 4 ". "Sur quelques points des passerelles de cuivre,
des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles
et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la
ville ! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte:
Quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous
l'acropole ? 5 " Les étages se multiplient et toute corresLts Illuminations : Départ, p. 2 3,
Lts Illuminations: /Tilles 1, p. 204
1 Les Illuminations : Yi/les I, p. z o 5
' Les Illuminations: Enfance, pp. 202 et 203.
h Les Illuminations: f/illts II, p. 212.
Comparez : "Et leurs
railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet
hôtel... " (Lts Illuminations.- Promontoire, p. :t 17 .) "A sa vision
esclave, l'Allemagne s' échafaude vers des lunes." {Soir historiquep.2 1 9).
1

1

�216

pondance cesse. La dislocation en hauteur du paysage fait
que ses éléments ne s'abouchent plus ensemble : "La
encore, les maisons ne se suivent pas 1 • "
Un hiatus se forme, un vide mystérieux et sournois
coule entre les choses et vient les détromper d'être
ensemble. Il y a dans Rin:i.baud un motif qu'on pourrait
appeler de la lézarde ou de la brèche. Dans un coin du
tableau tout à coup il se produit quelque chose qui attente
à sa solidité, une infraction imperceptible qui rampe,
descend et s'agrandit, une déchirure qui s'ouvre et se
propage, C'est toujours par en-haut que l' image est
envahie : " Pourquoi une apparence de soupirail blêmiraitelle au coin de la voüte ? 2 " Déjà, dans ses premiers
poèmes, 'Rimbaud aimait à noter la pénétration de l'air
ou du jour dans l'épaisseur des choses :

Sous un golfè de jour pendant du toit 3 •
Pers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc 4,
Dans les Illuminatiom, "l'inévitable descente du ciel 6 "
devient plus fréquente encore.

Je sais que c'est Toi qui dans ces lierres
Miles ton bleu presque de Sahara 6•
On trouve sans cesse dans la vision et, la plupart du
temps, vers le sommet, un bras de mer ou quelque gouffre
1
1

i
4·
i
6

RIMBAUD

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lts Illuminati~ns: Villes ll, p. 11 3.
Les Illuminations : Enfance, p. 203.
Les Po~tes de stpt ans, Œuvres, p. 64.
Les Premières Communions, Œuvres, p. 80.
Lts Illuminations, Jeunesse, p. z 32.
Lts Illuminations : Bruxelles, p. 147.

1

217

d'espace : " Le haut quartier a des parties inexplicables :
un bras de mer sans bateaux roule sa nappe de g'.ésil bleu
entre des quais chargés de candélabres géants 1• " " Peutêtre des gouffies d'azur, des puits de feu? 2 " Ces abîmes
d'en-haut, ce sont les manifestations du vide dont souffre
le spectacle, dont il est secretement atteint, - et qui
finira par le dévorer ; car cet étrange mal ne reste pas
inactif: il travaille au contraire à désorganiser toute la
région où il s'est pris : "Un souffle ouvre des breches
opéradiques dans les cloisons, - brouille le pivotement des
toits rongés, - disperse les limites des foyers, - éclipse
les croisées 3 • " Et les objets qui tout à l'heure
nous semblaient si bien tenir ensemble, se détachent,
se désagregent : " La muraille en face du veilleur est
une succession psychologique de coupes, de frises, de
bandes atmosphériques et d'accidents géologiques• . "
Si vous pouvions attendre jusqu'au bout, de tout ce
monde familier qui nous entoure, il ne resterait plus rien:
"Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit
cette comédie ~. "
Dispersion, désagrégation, chaos mystérieux. Pourtant
les morceaux de ce quelque chose qui nous est montré
brisé, nous les reconnaissons : "C'est, certes, la même
campagne, La même maison rustique de mes parents : la
1 Les Illuminations, Yilüs Il, p. :i: 12. Comparez : "L'eau est
grise et bleue, large comme un bras de mer. " (Les Illuminations ,.
poème sans titre, p. 228).

' Les Illuminations: Enfance, p. 203.
Les Illuminations: Nocturne 'llulgaire, p. 191.
' Lts IJluminations : f/tillles, p. 1 94.
~ Les Illuminations: poème sans titre, p. :u8.
3

�218

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

salle même où les dessus de portes sont des bergeries
roussies avec des armes et des lions 1 ". Tout ce qui passe
sous nos yeux nous l'avons déjà vu, nous pouvons le
nommer. D'où vient donc l'étrange désordre où nous le
retrouvons et quel est le spectacle enfin dont les Illuminations nous ouvrent l'acces ? Quel est l'objet que nous
montre Rimbaud?
Non pas un autre monde, mais celui-ci en tant que
l'autre le désorganise. Non pas une contrée inconnue,
mais nos alentours les plus immédiats, saisis d'incohérence
par le voisinage formidable de l'au-delà. Les meubles
d'une chambre, les arbres que l'on aperçoit par la fenêtre:
mais ils nous apparaissent un peu plus loin que nous
n'avons' l'habitude de les voir, pris déjà dans la z6ne
d'attraction du surnaturel. Comme une comète, en entrant
dans les parages d'un grand astre, se raréfie, se lézarde,
se déchire et rend au néant, les éléments dont elle est
faite, c'est ainsi que les /lluminatiom surprennent notre
monde en train de céder à l'autre ; c'est à sa panique,
à sa débâcle qu'elles nous font assister. Les précautions
que nous avions prises pour boucher tous les interstices,
brusquement se révèlent inutiles. Le foyer s'est approché
par derrière ; la resplendissante face invisible est là tout
pres, qui laisse filtrer ses rayons. Tout chancelle et faiblit.
Nous n'avons pas bougé, mais l'irrésistible gravitation
fait son a:uvre autour de nous.

RIMBAUD

219

Sans cesse le paysage ordinaire, celui où nous étions
enfermés, comme miné par quelque immense flot souterrain, doucement s'effrite, s'effondre, passe à autre chose:
"Puis, 6 désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre
des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse
de 1a nui't 1 " . 0 n s' aperçoit
· tout al. coup que là où on allait
mettre le pied, il y a quelque chose qui bouge et clapote,
une transparence indéfinie :
Eh ! l'humide carreau tend ses bouillons limpides J
l'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prbes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brider

2•

Tout endroit devient un lieu pour autre chose.
Boulevard sans mouvement ni commerce,
Muet, tout drame et toute comédie
'
Réunion des sûnes infinies 3,

Se placer en un point, c'est au bout d'un moment ne
plus y être, " puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver
écumeux et à la rumeur de l'été'". Regarder un obiet
, l
. '
.
J
,
c est e VOIT s ouvnr, se creuser, disparaître devant cc qu'il
cachait : " La plaque du foyer noir, de réels soleils des
grèves : ah ! puits des magies ; seule vue d'aurore cette
fois G "•
A vrai dire, nous ne sortons pas tout à fait ; nous

Mille citations pourraient être alléguées ici, attestant
que cet évanouissement du monde naturel devant l'autre,
est bien le drame que nous dépeignent les Illuminations.
1

Les Diserts de r Amour, Œuvres,, p. 1 o S.

Lts Diserts dt l'Amour, Œuvres, p. 107.
Les Illuminations,. Mémoire, p. 1 35.
1 Les Illuminations,. Bruxelles, p. 149.
• Les Illuminations,. Génie, p. 169.
6 Les Illuminations,. ?eil/tes, p.
195 .
1

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

220

n'allons pas réellement jusqu'à l'autre monde. Mais nous
quittons le premier état des choses : " Quant au n;i.onde,
quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tous cas rien
des apparences actuelles 1 . " Nous faisons un pas et, au
lieu de tomber sur la suite, quelque chose s'est mis là
dont ce n'était pas la place, quelque çhose avec quoi la
transition est à la fois facile et absurde : " Le long de la
vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille, - je
suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez
indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et
les sophas contournés 2 . " En somme, des objets habituels,
par je ne sais quelle mystérieuse déception, nous glissons
sans cesse à leur désordre.
Ce désordre, on le voit se ranimer, derrière le voile de
la réalité immédiate, comme s'il était quelque chose de
plus ancien et de plus vrai que ses éléments: "C'est elle,
la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman
trépassée descend le perron. - La calèche du cousin crie
sur le sable. - Le petit frère (il est aux Indes !) là,
·devant le couchant, sur le pré d'œillets. - Les vieux
3"
. fié es.
qu'on a enterrés tout droits dans le rempart aux g1ro
.
Cela remonte tout seul, comme se dressent "1es vieux
qu'on a enterrés.'' Le monde retrouve sa vieille incohérence fondamentale ; il échappe aux catégories ; les choses
ne sont plus tout à fait astreintes à elles-mêmes ; elles
Lts Illuminations : Veil/les, p. 196.
Les Illuminations : Nocturne f'ulgaire, p. 191 . Comparez : "Un
pont conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la
Sainte-Chapelle." (Les Illuminations: Yilles II, p. :1.12.)
s Les Illuminations: Enfance, PP· 19&amp;-99.
1
1

RIMBAUD

221

renaissent à l'énormité confuse de la pure existence, celle
que l'esprit n'a point encore distinguée ni construite. Je
ne sais quoi de double se fait jour en elles : " Les lampes
et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit,
le long de la coque et autour du steerage, 1 " Elles
reprennent d'étranges coutumes qu'il y avait entre elles
et qui n'étaient pas faites pour être regardées par nous.
Elles s'accouplent selon des modes parfaitement gratuits :
Les chars d'argent et de cuivre,
Les proues d'acier et d'argent
Battent l'écume,
Soulevent les souches des ronces, etc 2•

Elles reparaissent avec toutes les franchises monstrueuses
dont elles jouissaient du temps de leur inutilité. Cessant
d'être déterminées à telle ou telle fin, elles reviennent
toutes mélangées de possibles qui leur font comme une
seconde et inexplicable nature : "A chaque être plusieurs
autres vies me semblaient dues. Ce Monsieur ne sait ce
qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de
chiens 3. "
Le retour au chaos. Nulle part mieux que dans Enfance
n'en sont exprimées les approches et, si l'on peut dire, les
affres. Nulle part on n'assiste d'une façon plus sa!Slssante
à la crise de notre monde sous l'appel de l'autre. On le
voit pris de malaise et comme de pauvreté ; il se vide, il
devient désert :
1 Les Illuminations : Yeil/les, p. 1 94.
' Les Illuminations: Marine, p. 159.
3 Une Saison tn Enfer : Dl/ires II: Alchimie du f'trbt, p. ~94-·

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

"On suit la route rouge pour arriver à l'auberge vide.
Le cM.teau est à vendre ; les persiennes sont détachées.
- Le curé aura emporté la clef de l'église. - Autour
du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades
sont si hautes qu'on ne voit que les cimes bruissantes.
D'ailleurs, il n'y a rien à voir là-dedans.
Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L'écluse est levée. 0 les calvaires et les moulins
du désert, les iles et les meules ! 1 "
Une sorte de silence se fait autour de nous, à la fois
pesant et vide ; tout se recueille sur place ; tout se sépare
de la vie et de ses rumeurs. Nous voici "bien après les
jours et les saisons, et les êtres et les pays 2 ". Une attente
plane, une aspiration surnaturelle absorbe tous les bruits.
Le paysage devient ingrat, et si maigre, si diaphane qu'on
le sent tout prêt à être distribué ; il est en proie à
l'extrémité : 3 " Les sentiers sont ~pres. Les monticules
se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux
et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du
monde en avançant 4 ".
"La fin du monde, en avançant" : tel est bien l'objet
mystérieux sur lequel portent les observations de Rimbaud
Les Illuminations : Enfance, p. 199.
Les Illuminations : Barbare, p. 1 6 7.
3 L'idée d'extrémité ou de confins se retrouve sans cesse dans
Rimbaud : "Ces derniers potagers ... " (Les Illuminations: Mttro_politain, p. :u 5). "Ces parfums pourpres du soleil des pôles." (Ibid.)
"Par une route de dangers, ma faiblesse me menait aux confins du
monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons."
1

1

~Une Saison en Enfer : Délires II: Alchimie du Yerbe, p. 294).
' Les Illuminations: Enfance, p. 202 .

RIMBAUD

2-23

et q~e fixent et retiennent les notes de son carnet. Tel
est bien le spectacle que, sous mille formes diverses, nous
trouvons représenté dans les Illuminations.

Ill
(Cependant on peut contester qu'il y ait vraiment co t
I l" • •
, n enu
ans. es. . uummattom, un objet réel , extérieur • - I n t erpretat1on
, .
b
su 1ect1v1ste de l'œuvre de Rimbaud .• les v1s1ons
•.
d u poè te ne
d

so~t qu_e des produits artificiels, obtenus par un surmenage
method1que
. cette
•
, . de son cerveau. - Textes sur lesquels s'app u1e
mterpretat1on. - Discussion de ces textes
Ils t, .
.
·em01gnent
au contrarre en faveur de !-'objectivité des visions.]

IV
[Preuves directes de l'objectivité des vmons. - Première
preu~e: Nous les r~co~naissons. - Deuxième preuve: Le style
de mbaud est oriente vers un obiet,
suppose un terme, une
J
réaI1té extérieure.]
Ri_

Ce n'est
le style tout fait qu1· té mo1gne
.
. pas seulement
..
d
e la réalité des v1s1ons de Rimbaud ,. c'est en core, c,est
surtout le style en travail, l'opération par laquelle il se
form: et se détermine. Par une heureuse chance, les
brou11lons de deux des principaux chapitres de la Saison
en_ Enfer nous ont été conservés. On les trouvera à l
suite de cette étude. En les comparant au texte définiti;
que nous av~ns eu soin de placer en face, on en compren~ra du premier regard, et sans presque avoir besoin de les
hre, la leçon. Les blancs dont la page de droite est
parsemée, ne se trouvent pas en réalité dans l'édition des
Œuvres; nous avons d(t les introduire pour maintenir la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

224
.
C'est dire combien,
d deux versions.
é
correspondance es
de Rimbaud est plus serr ,
.
d ·è le texte
sous sa forme erm re,
boutir à sa perfection,
plus étroit, plus conden~é ; po:;; sur deux. Et à l'intéil se dépouille presque d une ~ travail de réduction se
rieur de chaque p hrase le mcme

l .

Poursuit.

RIMBAUD

Tais-toi, c'est l'orgueil!

à présent 1•
Ah ! mon Dien ! Mon
Dieu. J'ai peur, pitié 2•

Orgueil.

Pitié
peur.

Seigneur, j'ai

. . quelques excmp es .
En vo1c1
ÉBAUCHE

"Général, roi, disai~je,
si tu as encore un vie~
canon S'·r
,,.. tes remparts qui
l
dégringo1ent, bombarde es
hommes avec des morceaux
de terre sèche ... l "

Je r éfléchis au

bonheur
·11
t.
des b ctes
,• les chem es
étaient les foules sans nom,
les petits corps blancs des
limbes ... [Deux lignes sans
équivalent dan S le texte
définitif.] Heureuse la
taupe, sommeil de toute
la virginité

du
'-34 du
p. 241 du

p.

, P·
1

2.32

" Général, s'il reste un
.
vieux canon sur tes rem•
bombardeparts en rumes,
nous avec des blocs de
terre sèche. "

J'enviais la félicité d~
bêtes - les chenilles qm
re~r~entent l'innocence
des limbes, les ta~p~s, le
sommet·1 de la vir01mté.
0-

2•

Mais il ne faut pas considérer ces transformations de la
phrase au seul point de vue de la quantité. Dans le texte
définitif il n'y a pas seulement moins de mots que dans
l'ébauche ; il y a aussi une allure nouvelle de ces mots,
une rigueur, qui jusque-là n'était pas sensible, de leur
groupement. - Nous avons trop insisté sur l'absence de
toute cadence lyrique dans la période de Rimbaud pour
qu'il ne soit pas nécessaire de revenir maintenant sur cette
remarque et de la corriger. Il est vrai que son style ignore
l'amplitude poétique, le déroulement verbal à longue
échéance. Mais gardons-nous d'en conclure qu'il est
amorphe. De même que sa musicalité est intérieure aux
mots et comme prise dans leurs syllabes, de méme la
phrase, si courte soit-elle, est possédée par un rythme qui
la tient et la commande comme un démon secret. C'est
un de ces "rythmes instinctifs ", avec lesquels Rimbaud
se flattait de parler à tous nos sens et que la comparaison
du brouillon au texte définitif met en pleine lumière. En
passant de l'un l'autre en effet, nous les voyons naître,
s'accuser peu à peu et partout à la fois. Au sein de la
masse verbale, vague et lentement tournoyante, que nous
présentent les ébauches, une mesure entreprend de se
faire sentir, une démarche brève s'empare des phrases sans

a

... M'avertissait avec le
chant du coq a•
1

TEXTE DÉFINITIF

Présent numéro.
présent n,uméro.
présent numéro.

... M'avcrtissaitau chant
du coq.

1

p. 246 du présent numéro.

1

p. 246 du présent numéro.

4

�LA NOUVELL E REVUE FRANÇAISE

é

226

.é

. ·té immédiate
direction : une v1vac1
. &gt; une sorte de n cess1t
sur place:
L'action n'est pas la vie,
L'action n'était qu'une
mais une fàçon de gkher
façon démonstrative _de
quelque
force, un énervegkher une activité _de ~te:
ment.
seulement, moi,je lazssais en

tdchant, au hasard sinistre
et doux, un énervement,
déviation erreur 1•

'amas des mots s'est réduit, mais en
on seulement l
fi
t
. ,
r anisé articulé, mis en orme, e ,
même temps il s est o g
, . Au désordre et à la
. l'
t dire mis en tram.
.
s1 on peu
,
l balancement incantatoire
dispersion succèdent no_n pas e dence nette et bien formée,
de la poésie lyrique, mats une ca
é 11é La définition
d'
ordinairement r ve1 .
quelque chose extra .
'
r de la phrase et elles
et l'activité ont pénétré JUSqufia~ clœuythme s'en présente à
• b. que par 01s e r
l'imprègnent s1 ten
. ns les mots
ém .re bien avant que nous ne retrouv10
notre m , ot
,
de cette façon du moins que, pour
qui la composent. C est
.
d R' baud. Le début
. subis l'obsession e
tm
'
ma part, Je
.
'il revient me tenter et m appeler,
d' Enfance,à chaque fots qu
.
mble de syllabes
d'
mystén eux ense
c'est sous la forme un d-~ tion complexe, mais bien
é
mme une mo mca
.
compt es, co
. " Cette idole, yeux noirs et crin
déterminée, du tem~ .
l
oble que la fable, mexi.
arents nt cour, p us n
. l
Jaune, sans p
d
.
zur et verdure mso ents,
fi
de . son omame a
.
caine et aman '
ée
des vagues sans va1sd plages nomm , par
, ,,
court sur es
slaves celtiques •
,
seaux, de noms férocement grecs,
• P· 236 du présent numéro.
' LtJ I/lumitllltions: Enfarret, p. 197.

RIMBAUD

Faut-il voir dan l'évolution du style de Rimbaud vers
la brièveté une simple mise au point technique? N'e t-ce
que pour rendre sa phrase plus harmonieuse que le poète
s'est appliqué :\ la resserrer ? Je pense que c'est pour la
rendre plus \'raie. Oui, l'espèce d'élaboration qu'il lui fait
subir, nous le montre aux prises avec un objet qu'il veut
saisir, dont il se rapproche peu à peu. D'autres écrivains
ont procédé par condensation ; mais non pas d'une façon
continue ; tantôt ils ramassaient, mais tantôt aussi ils
développaient les donnée premières de leur inspiration.
Rimbaud, pas une seule fois, n'ajoute une ligne à ses
ébauches. Son mouvement est toujours le même : il
revient, il regagne le plus de terrain pos ible sur ce qu'il
a d'abord énoncé. C'est qu'il cherche, c'est qu'il y a
quelque chose, là, au milieu même de toutes ces paroles
émises, qu'il veut trouver.
S'il avait forgé ses visions de toutes pièces, il et'.lt
recouru certainement à l'amplification ; nous l'aurions
surpris en train d'étendre et d'enrichir ses "idées"; nous
aurions assisté à ses trucs de production ; ses brouillons
nous seraient apparu comme en deçà du t exte définitif,
ils en auraient indiqué les linéaments, ils en auraient
formé le squelette. Mais au con traire, tels que les voici
sous nos yeux, leur pauvreté - d'ailleurs incontestable con iste, bien plutôt que dans leur maigreur, dans leur
abondance, dans le surcroît et la foison des phrases; il y a
en eux comme une faible e d'ensemble; on sent que
quelque chose est dissous dans tous ces mots, qu'il va
falloir faire cristalliser.
Plus précisément, le travail du poete, tel que nous le
découvrons ici, n'est pas pour faire naître quoi que ce

�RIMBAUD

228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

soit, mais pour empêcher quelque chose de passer. Cette
masse confuse des brouillons, cette dépense de phrases
soudaine et désordoanée, c'est le réseau qu'il jett~ tout de
suite sur l'objet entr'aperçu pour l'entrav~r ",_importe
comment et d'abord le retenir. Mais une ~~1s ~u tl_a ~ré~
autour de lui une région d'embarras et qu il la mis ams1
en réserve, à l'abri de la fuite, son effort n'est plus que
pour le rejoindre. L'approche commence, - une approche
de partout à la fois, une précision croissante sur t~us les
points, une marche de concentration, un app~l à _d1stan~e
des mots les uns par les autres, une détermmatJ~n réciproque et convergente des éléments les plus éloignés de
1a p hrase. C'est alors que nous voyons. tomber toutes
, b' les
propositions qui n'intéressent pas véritablement I_ o 1et:
Nous sentons celui-ci au bout de toutes les économies qui
s'accomplissent presque automatiquement sou~ ,nos_ ,yeux;
son pouvoir immobile s'exerce sur les mots qui 1 ass1egent;
ü les décime sans bouger. Et ceux qui succombent
, .
t de sa présence avec la même évidence que
temo1gnen
ceux qui restent.
.
L'apparition du rythme dans la phrase coînc1de avec
l'instant où elle touche l'objet. Nous avons re~arqué que
le rythme, chez Rimbaud se faisait jour intérieurement;
au lieu de s'élancer d'un jet comme une plante folle et
d chercher au dehors les mots qui le soutiendront, nous
voyons sourdre par places entre les mots d~jà assemblés;
il n'est rien qu'une sorte de disposition immédiate que prend
la phrase et qui manifeste au dehors l'état profond où elle
entre au m c"'me moment • Cette allure morcelée,
• ces.
accents si nettement, i strictement marqués, ce ~eu s1
serré des temps forts et des temps faibles, ne sont-ils pas

1:

dans une secrcte, mais évidente correspondance avec les
accidents et, si l'on peut dire, le relief d'un objet? Le
rythme est ici la répercussion au dehors du choc intérieur
des mots heurtant enfin la chose qu'ils enTeloppaient. Il
remonte avertir le lecteur que la rencontre vient de se
produire, que la phrase vient d'obtenir sa vérité.

V
(NouveUe explication du renoncement poétique de Rimbaud:
il était soumis à l'instabilité de la connaissance directe, de
l'intuition pure; de même qu'il était abordé sans avertissement
par ses vi5ions, de même il en pouvait être abandonné.]

Cette union foudroyante et fortuite avec les choses,
qui à certains égards est une infériorité puisqu'elle le met
dans la dépendance de l'extérieur, est pourtant la raison
de l'éminente dignité de Rimbaud. C'est par là qu'il est
un prodige sans équivalent dans l'histoire des littératures;
ou plutôt par là qu'il est hors de toute littérature. Avec
lui, pour la premicre fois, on est sorti des mots, pour la
première fois on a dépassé les constructions de la pensée.
Lui-même, avec une lucidité parfaite, a su définir la
nouveauté de son intervention : "L'intelligence universelle a toujour jeté ses idées naturellement; les hommes
ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on
agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche,
l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé,
ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des
fonctionnaires, des écrivains. Auteur, créateur, poète, cet

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

homme n'a jamais existé 1• " Il y a d'un cêlté les "fruits
du cerveau", les "livres" auxquels aboutit le fonctionnement autonome de l'esprit.La littérature est un ensemble de
résultats naturels, obtenus par une bonne surveillance de
notre intelligence. Pour "en faire ", il suffit d'observer
la correction dans les passages et les enchatnements
auxquels nous inclinons spontanément, qui sont en nous
comme formés à l'avance. Ainsi nous élevons-nous peu à
peu à une œuvre, et qui peut être très haute. - Mais en
face de ces travaux et de ces réussites, tout seul de son
cêlté, il y a Rimbaud : "auteur, créateur, poète", cet
homme a existé. Quelqu'un nous a menés hors de l'esprit,
nous a fait faire quelques pas menacés au delà de nos
abris naturels. Que m'importe après tout la beauté de ce
Ïivre ! Que m'importe ce qu'on y peut trouver à louer ou
à reprendre! Pour moi, il n'est qu'un événement, un
accident prodigieux survenu à l'humanité. Je ne le choisis
pas dans ma bibliothèque pour passer le temps, ni pour
m'émouvoir, ni pour ranimer de chères heures oubliées.
Mais je vais le chercher comme un péril dont j'ai pris
l'habitude, je le connais, à sa place, comme une porte
basse et sournoise, par où m'échapper dangereusement.
A chaque fois je m'aventure en lui un peu plus loin; je
n'y rencontre point d'obstacle, en effet, qui, quelque jour,
tout à coup, silencieusement, ne cède et ne se délie. Et
s'ouvre alors un horizon nouveau. J'ai dépassé l'impossible.
Si bien que parfois la peur me vient de m'en aller par là.
JACQUES RIVIÈRE.
1 Lettre du 15 mai 1871, Nou'IJe/le Rnlue Française du
1912, p. 571 .

...

1.,

octobre

231

ÉBAUCHES
D'UNE SAISON EN ENFER
D'ARTHUR RIMBAUD

Ces ébauches nous ont été communiquées par M. F. A.
Cazals, qui les tient de Yer/aine. Cette provenance indique
qu'elles ont été rédigées pendant le séjour que fit Rimbaud
avec Fer/aine à Londres, c'est-à-dire en Juin ou Juillet I 873.
Elles sont écrites sur deux feuilles séparées : le brouillon de
l' Alchimie du Verbe occupe le recto et le verso de la
première; celui de Nuit de l'Enfer (qui portt le titre de
Fausse Conversion) simplement le _recto de la seconde. Le
verso de celle-ci porte - titre aux pieds - le texte original
du poème: Cette saison, la piscine des cinq galeries était
un point d'ennui. Ce détail semble indiquer que ce poème
!tait bitn destiné à Jaire partie de la Saison en enfer et
peut-être à en former le prélude.

�232
2

ÉBAUCHES

33

TEXTE DÉFINITIF

DÉLIRES II : ALCHIMIE DU VERBE

DÉLIRES II. ALCHIMIE DU VERBE

Enfin mon esprit devint .
de Londres ou de Pékin ou 2
qui disparurent pourris du .
de réjouissance populaire. Voilà
des petits a comme des . . . . .
J'aurais voulu le désert crayeux.
J'adorai les boissons tièdes, les boutiques fanées, les
vergers br11lés. Je restais de longues heures la langue pendante, comme les bêtes harassées : je me traînais dans les
ruelles puantes, et les yeux fermés, je m'offrais au 4 soleil
Dieu de feu, qu'il me renvers1t : '' Général, roi, disais--je,
si tu as encore un vieux canon sur tes remparts qui
dégringolent, bombarde les hommes avec des morceaux
de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! Dans
les salons frais ! Que les araignles à la . . . . • Fais
manger sa poussière
la ville ! Oxyde les gargouilles.
A l'heure . . . . du• sable de rubis les

J'aimai 1 le désert, les vergers brtîlés, les boutiques
fanées, les boissons tièdies. Je me traînais dans les ruelles
puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu
de feu.
"Généra4 s'il reste un vieux canon sur tes remparts
en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche.
Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons !
Fais manger sa poussiere à la ville. Oxyde les gargouilles.
Emplis les boudoirs de poudre de rubis bnîlante.-.. "

a

Déchirure. Les points indiquent que les lignes continuaient.
Mots barrés sur le brouillon. Dans la suite tous les mots en
italiques représentent des mots barrés.
1 Au dessus de la ligne : fourmille.
• Mots ajoutés au dessus de la ligne, puis barrés : priais le.
6 Au dessus de la ligne : boudoirs br11lants. Au dessous de
la ligne : emplis.
1

1

1

Page 190 des Œuvrés, Merc1're dt France, 19u.

�2 34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lt portais des vêttments de toile. Je me corrodais du
plAtre 2 juillet 3 cassait des pierres sur les routes balayées
1

toujours. Le Soleil souverain descendait 4 vers une merde,
dans la vallée au centre de la terre, le 5 moucheron
enivré à la pissotière de l'auberge isolée, amoureux de la
bourrache, et qui se dissout au rayon 6

UNE SAISON EN ENFBR

a

* FAIM 7
Je s réfléchis au bonheur des bêtes ; les chenilles
étaient les foules sans nom, les petits corps blancs des
limbes : l'araignée romantique 9 l'ombre romantique envahie
par l'aube opale ; la punaise, brune personne, attendait
sa passionne 10 • Heureuse la taupe 11, sommeil de toute la
virginité !
. . .
Je m'éloignais du contact. Etonnante vtrgtmté, paraissait 12 rire avec une espèce de romance

Mot douteux, presque illisible sur le brouillon.
Mot douteux. Au dessus de la ligne : poitrine.
.
1 Mot barré. Au dessius de la ligne, mot non barré : allais.
• Au dessus de la ligne : daignait.
5 Au dessus de la ligne : son.
6 Au dessus de la ligne : soleil.
1 La présence de ce titre précédé d'une étoile indique q~e. les vers
le portant (page 2 90 des Œuvres) devaient prendre place 1c1.
s Au dessus de la ligne : ai.
' Au dessus de la ligne, non barré : faisait.
10 Mot douteux.
11 Au dessus de la ligne : lesours.
11 Mot douteux, pfesque illisible dans le manuscrit.

2 35

Oh ! le moucheron enivré la pissotière de l'auberge,
amoureux de la bourrache, et que dissout• un rayon !

FAIM

. . . • • . • . . j'enviais 1 la félicité des bêtes, - les
chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les
taupes, le sommeil de la virginité !

Mon caractère 2 s'aigrissait. Je disais adieu au monde
dans d'espcces de romances :

1

1

1
1

Page 1.88 des Œuvres.
Suite du texte précédent, p. 1.88.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
UNE SAISON EN ENFER
*CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR. 1

Je crus avoir trouvé raison et bonheur. J'écartais le'
ciel, l'azur, qui est du noir, et je vivais étincelle d'or de
la lumière NATURE, C'était très sérieux. J'exprimais
le plus bêtement
*ÉTERNITÉ a

CHANSON DE LA PLOS HAUTE TOUR 1

~nfin ', a bonheur, a raison, j'écartai du ciel l'az.
qui est du ~~ir,. et je vécus, étincelle d'or de la lumi:;
nature. De J01e, Je prenais une expression bouffonne et
égarée au possible :
Elle est retrouvée !
Quoi ? )'Eternité .... etc.

Et pour comble De joie, je devins un opéra fabuleux
• ÂGE

Je devins 3 un opéra fabuleux :

o'oa 4

Â attt plriodt, c'ltait c'était ma vie éternelle, non
écrite, non chantée, - quelque chose comme la Providence à laquelle I on croit I et qui ne chante pas.
Apres ces nobles minutes., stupidité complète. Je vis
une fatalité de bonheur dans tous les êtres : l'action
n'était qu'une façon 1 démonstrative de ~cher une
activité 8 de vie : seulnnent, moi, je laiuais en tôchant, au
hasard sinistre et doux, un énervement, ~iation erreur.
La morale était la faiblesse de la cervelle .
• • • • • • • 9 êtres et toutes choses m'apparaissaient
. • . . . . . d'autres vies autour d'elles. Ce monsieur
1 La présence de ce titre piicédé d'une étoile indique que les
ven le pcrtant, pages 114 des Œuvres, devaient prendre place ici.

1
je vis• que tous
es êtres. ont u~e fatalité de bonheur : l'action n'est
pas 1a vie, mais une façon de gâcher quelque force
un énervement. La morale est la faiblessse de I,
cervelle.
a
d A chaque ~tre •, plusieurs autres vies me semblaient
ues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait •. 1·1 est un ange.

t Au dessus de la ligne : du.
1 Ici devaient prendre place les vers qui figurent pages 1+~ el 141,

des Œuvres.
' Voir pages 1 53, 154,
1 Au dessus de ta ligne
• Au dessus de la ligne
7 Au dessu, de la ligne
1 Au dessus de la ligne
• D~cbirure.

1

ss des Œuvrcs.

:
:
:
:

les lois du monde.
le silence.
pas la vie mais une.
sa vie.

P. 289.
P. 282.
a P. 29+.
1

1

• Suite du texte p~cédent.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un ange. Cette famille n'est pas
. n sa vie. Avec plusieurs hommes
re moment d'une de leurs autres vies
visoire plus de principes. - Pas un des
sophismes que . . . . la plus informée, et bien d'autres,
et d'autres 1
Je ne pouvais plus rien. Les hallucinations étaient
tourhillonnaient trop. Mais maintenant je n'essaierais 2 pas
de me faire écouter. Un mois de cet exercice : ma santé 1
s'ébranla 4 • J'avais bien autre chose à faire que de vivre.
Les hallucinations étaient plus vives, plus épouvantes la
terreur venait! 5 Je faisais des sommeils de plusieurs jours,
et, levé continuais les rêves partout 6

UNE SAISON EN ENFER

2 39

Cette famille est une nichée de chiens • Devant p1us1eurs
.
hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de
leurs autres vies. - Ainsi j'ai aimé un porc.
Aucun des sophismes de la folie , - la fio1·1e qu ' on
enferme, - n'a été oublié par moi : je pourrais les
redire tous, je tiens le système.

Ma santé i fut menacée. La terreur venait. Je tombais
dan~ des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes.

* MîMOIRE 1
Je me trouvais mlir pour la mort 8, et ma faiblesse me
tirais jusqu'aux confins du monde et de la vie, va le
tourbillon dans la Cimmérie noire, parmi 9 des morts, ou

J'étais. 1 mt1r

pour le trépas,
et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux
confins du :11onde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre
et des tourb1Ilons.

1 Au dessus de la ligne, avec un signe indiquant qu'ils doivent
entrer entre : informée et : et bien d'autres, on lit les mots
suivants : Je pourrais les redire tous et d'autres. Au dessous
de la ligne on lit : Je sais le système.
' Au dessus de la ligne : ne voudrais.
s Au dessus de la ligne : je crus.
' Au dessus de la ligne : fut ébranlée.
6 Au dessous de la ligne : plus.
6 Au dessus de la ligne : les pl us tristes les plus égarés.
7 Ici devaient prendre place les vers qui figurent sous ce titre

à la page 134 des Œuvres.
8

9

Au dessus de la ligne : le trépas.
Au dessus de la ligne : patrie.

1

Suite du texte précédent, p. i 94 .

�UNE SA'ISON .EN .ENFER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

241

un grand va près 1 une route apercevais dangers laissé
presque toute l'âme aux 2 emb1khes 3 épouvantes

* CONF

DU MARCH l

Je voyageai un peu. J'allai au nord. Je rappelai 6 mon
cerveau à toutes mes odeurs féodales, bergères, sources
sauvages. Je voulus connaître 6 la mer anneau magique 7
sous 8 l'eau lumineuse 9, comme si elle dtît me laver d'une
pour me laver dt ces ab,rrations souillure, je voyais la croix
consolante. J'avais été damné par l'arc-en-ciel et les
magies 10 religieuses ; et par le Bonheur, ma fatalité n,
mon ver, et qui

Je dus voyager 1, distraire les enchantements assemblés
dans mon cerveau. Sur la mer, que j'aimais comme si elle
eC1t_dt1 me laver d'une souillure, je voyais se lever la
cron, consolatrice. J'avais été damné par l'arc-en-ciel. Le
Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver :

1 Mot douteux, presque illisible. Au dessus de la ligne : cap.
Sans doute il faut réunir les deux mots et lire : cyprès.
1 Au dessus ·de la ligne : chez une.
' Au dessus de la ligne , sur un.
4 Ce titre, illisible et qu•on pourrait aussi bien transcrire :
conform du march, indique que devait s'intercaler à cette
place un poème qui jusqu'ici n'aurait pas été retrouvé; à moins que,
Rimbaud changeant volontiers ses titres, les vers en wi:ent ceux
intitulés Michel et Christine, qui figurent aux pages 122, 123
et 124 des Œuvres et qui présentent en effet un caractère
d'orageuse migration pour finir sur une vision de calme mystique,
de paix religieuse.
~ Au dessus de la ligne : fermai mon.
6 Au dessus de la ligne: j'aimais la mer.
7 Au dessus de la ligne et bané: bonhol[lie de l'or.
8 Au dessus de la ligne : dans et au dessus de ce mot : isoler les

principes.
Au dessus de la ligne : Eclairée.
Au dessus de la ligne : féeries.
11 Au dessus de la ligne : mon remort/s.

9

10

1

Suite du texte précédent, p. 29 S·

5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl9!

Quoique li monde me parut très nouveau, à moi qui avais
r2'ué toutes les impressions possibles 1 : faisais ma vie trop
immense pour aimer bien réellement 2 la force et la beauté.
Dans les plus grandes villes, à l'aube, à matines 3,
q1'and pour les hommes farts le Christ vient', sa dent, douce
à la mort, m'avertissait avec le chant du coq

* BCONV 6
Si faible, je ne me crus plus supportable dans la société,
qu'en force de 6 quel malheur 1 ! Quel cloître possible
pour ce beau dégollt ?
Ça se disp 8 cela s'est passé peu à peu.
Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries

UN! SAISON EN ENFER

ma vie 1 ser 't
.
pour être dévouée à la force et ~1 I tobuJours trop immense
a a eauté.

Le Bonheur ! Sa dent d
à Ia mort
'
·
au c hant du coq _ d ' ouce
.
, m avertissait
dans les plus
'b a . matutmum, au Christus vmit, som res villes :
0 saisons, 6 chAteaux 2 !

Cela 3 s'est passé. J e sais
. auJourd'h
.
u1, sa1uer la beauté,

de style.
Maintenant je puis dire que l'art est une sottise.
Les grands 9 poètes est aussi facile, l'a • . • 10 est une
sottise.
Salut à la beau.
' Au dessus de la ligne : énervais mime apr?s que me disais.
1 Au dessous de la ligne : sincèrement.
s Au dessus de la ligne : ad matutinum.
• Au dessus de la ligne : au Christus venit.
5 Ce titre, aux brouillons, avait d'abord été par Rimbaud écrit :
conv (pour convenion, sans doute). Une surcharge remplaça le C
par un B. li faudrait donc lire : Bonheur, et le poème ainsi
désigné est évidemment celui qui commence par O Saisons,
8 châteaux, pages 151 et 1 s~ des Œuvres.
• Au dessus de la ligne, avec un signe indiquant qu'il faut le
placer après : de, on lit le mot : bienveillance.
7 Au dessus de la ligne : pitié.
8 Sic. Sans doute : dissipe.
9 Au dessus de la ligne : chants.
10 Illisible.
0

t Suite du texte précédent p
' V .
' . 295.
01r page 295 .

s ~- 296. Ces mots qui viennent i
.di
0 saisons, 4 dz6teaux ! forment la n r;ml~ ate.m~nt après le poème:
n e Alclmme du fTtrbt,

�FAUSSE CONVERSION
NUIT DE L'ENFER
Jour de malheur l J'ai avalé un fameux verre l de
poison. La rage du désespoir m'emporte contre tout, la
nature, les objets, moi, que je veux déchirer. Trois fois
béni soit le conseil qui m'est arrivé. Les entrailles me
brillent la violence du venin tord mes membres, me rend
' Je meurs de soif. J'étouffe. Je ne puis crier.
difforme.
C'est l'enfer, l'éternité de la peine. Voilà comme le feu
se relève. Va, démon, va, diable, va, Satan, attise le. Je
brille bien 2• C'est un bel et bon enfer.
J'avais entrevu le salut la conversion, le bien, le bonheur,
le salut. Puis-je décrire la vision : on n'est pas poète en
enfer. Dès qui tait l'apparition des milliers de formes 1
charmantes, un admirable concert spirituel, la force et la
paix, les nobles ambitions, que sais-je !
Ah ! les nobles ambitions! ma haine. Je les•.. 4 l'existence enragée; la colère dans le sang, la vie bestiale,
l'abêtissement du malheur des autres, qui m'importe le plus
Je malheur, car mon malheur, et c'est encore la vie : Si la
damnation est éternelle. C'est encore la vie encore. C'est
l'exécution des lois religieuses. Pourquoi a-t-on semé une
foi pareille dans mon esprit. On les 5 parents ont fait mon
1
1
1
4
5

Au dessus de la ligne : gorgée.
Au dessus de la ligne : comme
Au dessus de la ligne : d'àmes.
Mot illisible.
Au dessus de la ligne, mes.

.
il faut.

J'ai avalé une fameuse gorgée de poison 1• Trois fois' béni soit le conseil qui m'est arrivé!- Les
entrailles me brltlent. La violence du venin tord mes
m~m-~res, me _rend difforme, me terrasse. Je meurs de
soif, J étouffe, Je ne puis crier. C'est l'enfer l'éternelle
• 1V
,
peine• oyez comme le feu se relève! Je brille comme il
faut. Va, démon l

J'avais. entrevu

2

la conversion au bien et au bonheur le
salut. Puis-je décrire la vision? l'air de l'enfer ne souffre
pas les hymnes ! C'étaient des millions de créatures
charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix
les nobles ambitions, que sais-je?
'
Les nobles ambitions !

Et c'est s encore la vie! Si la damnation est éternelle!
Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce
pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution
du catéchisme. Je suis esclave de mon bapt~me. Parents,

1
2

3

p.

270 des Œuvres.
Suite du texte précédent.
Suite du texte précédent, p. 2 7 1 .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

malheur, et le leur, ce qui m'importe peu. On a abusé
de mon innocence. Ob! l'idée du baptême. Il y en a qui
ont vécu mal, qui vivent mal, et qui ne sentent rien !
C'est mon baptême et ma faiblesse dont je suis esclave.
C'est la vie encore! Plus tard les délices de la damnation
seront plus profondes. Je reconnais bien la damnation.
Un homme qui veut se mutiler est bien damné n'est-ce
pas? Je me crois en enfer donc j'y suis. Un crime, vite,
que je tombe au néant, par la loi des hommes.
Tais-toi. Mais tais-toi! C'est la honte et le reproche à
côté de moi; c'est Satan qui me dit que son feu est
ignoble, idiot; et que ma colère est affreusement laide.
Assez. Tais-toi ! Ce sont des eneurs qu'on me souffle à
l'oreille, les magies, les alchimies, les mysticismes, les
parfums maudits 1, les musiques naîves. C'est Satan qui se
charge de cela. Alors les poètes sont damnés. Non, ce
n'est pas cela.
Et dire que je tiens la vérité, Que j'ai un jugement
sain et arrêté sur toute chose. Que je suis tout prêt pour la
perfection. Tais-toi, c'est l'orgueil! a présent. Je ne suis
qu'un bonhomme en bois, la peau de ma tête se ,dessèche.
Ah! mon Dieu! Mon Dieu. J'ai peur, pitié. Ah! j'ai
soif. 0 mon enfance, mon village, les prés, le lac sur
la grève, les clairs de lune q1.J.and le clocher sonnait
douze. Satan 2 est au clocher... que je deviens bête. 0
Marie, Sainte Vierge. Faux sentiment, fausse prière.

1 Au dessus de la ligne : faux.
' Au dessus de la ligne : le diable.

UNE SAISON EN ENFER

vous av~z fait mon malheur et vous avez fait le vatre,
Pauvre innocent! - L'enfer ne peut attaquer les pa,ens.
•
est la vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation
seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au
néant, de par la loi humaine.

c·

.

Tais.t~i&lt; mais tais-toi! C'est la honte, le reproche, ici:
Satan qm dit que le feu est ignoble, que ma colère est
affreusement. sotte • _ Assez ...
!
• D es erreurs qu ,on me
souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. -

., _Et d!re I que je _tiens la vérité, que je vois la justice :
J _ai un Jugement sam et arrêté, je suis prêt pour la petfect1~n ... Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié !
~e1gneur, j'ai péur. J'ai soif, si soif! Ah ! l'enfance
1herbe, la plui~, le lac sur les pierres, le clair de lune quan;
le clocher sonnatt douze ... Le diable est au clocher à cette
heure. Marie ! Sainte-Vierge !. .. - Horreur de
bêtise'.

m;

1 Suite du texte précédent.
' Le poème continue.

�MADEMOISELLE IRNOIS

les Aflentures de Nicolas Belafloir, celles de Jean de la Tour
Miracle, l' Âbbaye de Typltaine, - autant d'œuvres où une

MADEMOISELLE IRNOIS

A V ANT-PROPOS
Cette nouvelle du Comte de Gobineau que nous publions
aujourd'hui, parut en feuilleton dans _le N~tion~I, durant les
mois de janvier et de février I 847. Mais qui fewllette ~ncore
le National? Il eO.t été vraiment dommage de ne pas tirer de
l'oubli cette œuvre alerte et vivante qui appartient à l'époque
la plus laborieuse de l'existence de notre aut_e~r.
. .
On peut en effet, sans trop d'arbitraire, dLV1ser la :1e intellectuelle de Gobineau, en trois périodes : la première et la
dernière plus spécialement littéraires; la seconde, presque excl~sivement consacrée aux travaux d'ethnologie et d anthropologie.
Une tragédie, des vers, de nombreux romans illustrent les deux
périodes qui vont de 1844 à 1853 et de 1876 à 1877. E~tre
185 3 et 1876 s'insèrent l' Essai sur l'in~galité d~s races h~~atnes,
la Lecture des textes cunéiformes, le Traite des émtures cuneiformts,
les Religions et les Philosophies dans l' Arie centrale, Trois anr li
Asie, l' Hiswire des Perses, - bref tous ou presque tous les
ouvrages scientifiques de Gobineau.
Ces dates ont leur enseignement et, mieux que de long,
commentaires dévoilent tout un pan de la psychologie de
.
d' enl'auteur de l'' Essai. Voici un jeune homme frémissant
thousiasme d'une prodigieuse activité littéraire, dont la
,
é ,
belle fièvre ne s'apaise et ne se satisfait que dans la cr atton
intellectuelle. Et c'est !'Alexandre, le Pris()11nier chanceux, TernOfle, la Chronique rimée de Jean Chouan, les Adieux de Don Juan,

observation singulièrement perspicace se mêle à une fantaisie
toute de verve et de premier j-et. Ce sont là plus que des
~ammes et des exercices de style. A parcourir ces ouvrages de
Jeunesse nous avons conscience de pénétrer une des personnalités les plus originales du XIXe siècle, et de peser au moins
deux chefs-d'œuvre.
Et voilà l'admirable : Gobineau ne s'est pas cherché. Des sês
débuts, il se trouve et se réalise selon sa loi. Son mode d'expression . seul se transforme avec l'~ge ; car dans Ternofle et dans
l' Abbaye de Typltaine, par exemple, nous découvrons en substance
les. idées de l' Essai et tout le système ethnologique de notre
~1ologue. Le fond persiste si la forme change. Au plan littéraire se superpose le plan scientifique, et pour un temps, l'artiste
cède la parole au savant. A partir de 1876, Gobineau revient à
sa forme préférée, celle du conte et du roman. Dans les
Nouflelles Asiati'iues, les Souflenirs de floyage, les Pllïades, la
Renaissance et Amadis il condense sa longue expérience d'observateur en perpétuel éveil et de psychologue désabusé.
Ainsi donc, à suivre de près notre auteur, à l'écouter vivre
et ~ le comparer avec lui-même, on s'aperçoit que le savant
a fait la plus grande place à la forme imaginative et a toujours
préféré, pour se réaliser, la nouvelle et le roman à l'œuvre
didactique.C'est de quoi on commence à se convaincre, grkea nos
efforts persévérants. Beaucoup découvrent un écrivain délicat
un conteur exquis, un psychologue raffiné où ils s'attendaient'
à ne trouver qu'un professeur, voire un savant doublé d'un
diplomate. On se rend compte que Gobineau est plus près
d'un Stendhal et surtout d'un Mérimée que d'un Fustel de
Coulanges ou d'un Tocqueville. Le spectre d'un Gobineau
penché, entre deux rapports d'ambassadeur, sur de gros livres
d'érudition, consumant sa vie
déchiffrer des hiéroglyphes
comme un enfant des rébus, balayant la poussière des biblio-

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

thèques pour la secouer ensuite autour de lui, - commence
à rentrer dans l'ombre, comme d'ailleurs la légende d'un
Gobineau amateur et dilettante, ami des paradoxes et s'amusant
à mystifier ses contemporains. La vérité est plus souriante à la
fois et plus belle. Qu'on cede enfin la place à la vraie physionomie morale d'un artiste extrêment avide de science, mais sans
raideur, d'un lettré doué d'une magnifique culture, grand
voyageur, causeur aimable, pessimiste parce qu 1observateur et
quand même idéaliste parce qu'ami de la Beauté. Dur2nt sa
longue carrière de diplomate - de diplomate par accident Gobineau s'est reposé de travaux officiels, de rapports ministériels, de mémoires fastidieux, en composant des œuvres pleines
de vie, d'humour et de psychologie. Comme tout homme
de génie il eut - qu'on me passe l'expression - deux ou
trois bateaux. Ceux-ci même ne sont dénués ni de style ni
d'élégance et, s'ils prennent Feau, aujourd'hui, par quelques
fissures, encore voyons-nous combien peu il faudrait pour les
rendre imperméables, et comme ils gardent fière allure !
Du moins, dans Mademoiselle Irnpis, il serait difficile, je crois,
de trouver le mauvais Gobineau, j'entends le systématique et
l'homme à thèse. Voici une œuvre exclusivement littéraire.
Cette nouvelle appartient à la première période de la vie de
Gobineau, celle où, désireux de gagner son pain et la gloire
-avec sa plume, le futur auteur des Pléiades, sans chercher plus
loin, collabore aux journ~ux, inonde les périodiques de ses
productions, contes, nouvelles, romans en prose ou en vers, et
ne se fie qu'à sa fantaisie, guidée 4éjà par un sûr instinct
d'observateur. Elle met en lumière les deux qualités maîtresses
de notre écrivain : le don de psychologie et cette froide et
terrible ironie dont il ne se dépàrtira jamais, étant juste le
contraire d'un moraliste.
TANCRÈDE DE VISAN.

251

MADEMOISELLE IRNOIS

CHAPITRE I
Monsieur Pierre-André Irnois fut un d
h d
.
es marc an 5
argent qui, sous la République firent le m'
J
ffi ·
'
.1eux eurs
aO aires. Sans arriver aux splendeurs quasi fabuleuses des
uvrard ' M• Irno·is devmt
· tres
, opulent et
d. ·
, , ce qm· le
istingua surtout de ses COJ1freres, c'est qu'il eut le talent
de co~server, son bien. En.fin, il n'imita pas Annibal : il
sut vaincre. d abord, puis conserver sa victoire • sa race si
elle eô.t duré, et'lt pu le comparer à Auguste. '
,
d'

Dans sa sphere, son élévation avait été plus étonnante
encore que celle de l'adopté de César M I
. é .
t' ·
•
• • rno1s tait
~a t1 de nen. Ce n'est pas là .ce nui m'émerveille .
.
J • •
,
•
, mais
1 n avai-t p~ I pmbr~ de talent ; il n'avait pas l'ombre
non plus d astuce ; il n'était que médiocrement coquin
Quan; à _se fa~filer _aupres des grands ou des petits, ~
capter d utiles b1enve1llances, il n'y avait J·ama·
é
éta b"
1s song ,
. n~ ren trop brutal, ce qui remplaçait chez 1 . 1
d1gmté M I b11 •
.
u1 a
. a at1, grand, maigre• sec, 1·aune, pourvu d' une
é
nor~e bouche mal meublée, et dont la mâchoire massive
aur~1t été une arme terrible dans une main comme celle
del Hercule hébreu, i1 n'avait dans sa personne rien qui
par ~a séduction, fîtt de nature à faire oublier les défec~
tuos1tés de son caractere et celles de son intelligence.

�MADEMOISELLE IRNOIS

25'2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi matériellement et moralement, M . Pierre-André
lrnois ~e possédait aucun moyen de faire comprendre
comment il avait pu réaliser une énorme fortune et se
placer au rang des puissants et des_ heureux. Et p~urtant,
il était arri,é à avoir ix hôtel à Pans, des terres bàttes ~s
l'Anjou, le Poitou, le Languedoc, la Flandre, le Dauphiné
et la Bourgogne, deux fabriques en Alsace et des coupons
de toutes les rentes publiques, le tout ~ouro~né. par ~
immense crédit. L'origine de tant de biens n était explicable que par le étranges caprices de la destinée.
M. !mois, ai-je dit, avait eu son berceau fort bas; tout
le monde du moins le croyait, et lui comme tout l_e
monde. Mais, par le fait, on n'en savait rien ; il ne s'était
jamais connu ni père ni mère et avait co~encé, sa
carrière sous la livrée de marmiton, dans les cu1s1~es d_un
bon bourgeois de Paris. De là, chassé pour avoir lai~
brôler une rôtie confiée à ses soins un jour de gala, il
avait erré quelque temps, soumis aux tristes fluctuations du
vagabondage. Le pauvre diable s'était ensuite ~accroché à
un emploi de laquais chez un procureur, et, b1ent~t co~gédié comme trop insolent et un peu voleur, il aYa1t
manqué mourir de faim, une nuit fatale que 1~ _guet le
ramassa, expirant d'inanition sous un des piliers des
H alies, où il s'était traîné après avoir en vain cherché,
"bl
dans les bourriers d'alentour, quelque honteux comestt e.
On voulut l'envoyer aux Iles. Il s'échappa, se cacha
dans le jardin d'une dame philosophe et philanthrope, et,
découvert, raconta son histoire. Par bonheur, cett~ d~me
avait ce jour-là autour d'elle plusieurs personnes invitées
à dîner, et parmi ces convive , M. Diderot, M. Rousseau
de Genève et M. Grimm.

2 53

Le récit du vagabond déguenillé ervit de texte heureux
à différentes considérations trop justes, hélas ! sur l'ordre
social. M . Rou eau de Genève embrassa publiquement
lrnois en l'appelant son frère ; M. Diderot l'appela au i
son frère, mais il ne l'embrassa pas ; quant à M. Grimm
qui était baron, il se contenta de lui faire de la main un
geste sympathique en l'assurant qu'il voyait en lui l'homme,
le chef-d'œuvre de la Nature.
L'expression de cette grande vérité, reconnue par toute

la compagnie, ne suffisait pas au pauvre diable. Par le
plus étonnant des hasards, en le renvoyant, on pensa à lui
faire donner une soupe et un lit. Le lendemain matin, la
maîtres.se de maison l'avait déjà oublié et, certainement,
aurait donné ordre de le mettre dehors si on lui eCtt
rappelé le chef-d'œuvre de la création, l'homme que la
veiJle elle avait si philosophiquement accueilli. Mais une
vieille intendante lui trouva les épaules suffisamment
plates pour y mettre des charges de bois, et les bras assez
longs pour scier des bQcbes. Il gagna ainsi sa vie jusqu'au
jour où il redevint laquais. C'était une fortune ; c'était de
là qu'enfin l'aigle devait prendre son vol.
En peu de temps, Irnois passa du service de la dame
philosophe à celui d'un comte dévot, puis d'une marquise
intrigante, puis d'un turcaret ; le turcaret, le ,,oyant
suffisamment inepte, le jugea digne de recevoir les droits
à la porte d'une petite ville. Voilà !mois commis ; c'était
une belle position pour le malheureux. Il ne sut pas la
garder, il tint mal ses comptes, il fut chassé. Alors il
voulut revenir à Paris, et dans le trajet il lui arriva une
aventure qui semblera peu probable, mais qui n'en est
pas moins véritable. Qu'on se souvienne en la lisant

�MADEMOISELLE IRNOIS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'Irnois était destiné à devenir le favori de la fortune.
Comme il avait gagné quelque petit argent dans sa
gestion, il avait acheté un pauvre cheval gris dont il
comptait se défaire à l'arrivée.
Un matin qu'il était parti de fort bonne heure de sa
couchée, il arriva au rond-point d'un grand bois vers le
moment où l'aube commençait à poindre. C'était au mois
d'Octobre ; le temps était brumeux, le jour fort terne, et,
enveloppé dans sa cape, son chapeau sur les yeux, Irnois
était loin d'avoir chaud. Par conséquent, son ime, peu
virile d'ordinaire n'avait pas grande fermeté.
Que devint donc l'ex-commis, parvenu au débouché
du rond-point, lorsqu'il vit à l'entrée de l'avenue qui lui
faisait face, et par laquelle il devait absolument passer, un
groupe d'hommes à cheval !
Irnois n'hésita pas en sa pensée, il les reconnut pour
voleurs, et qui plus est, voleurs de grand chemin. Il songea
à fuir ; mais s'il tournait les talons, ces misérables allaient
sans doute mettre d'horribles mousquets en état et le
cribler de balles l II frisonna d'horreur et resta planté sur
sa selle, son cheval retenu fermement.
Les cavaliers placés de l'autre caté du rond-point, le
voyant ainsi immobile, attendirent quelque temps, en
l'observant, mais comme il ne bougeait pas, (il n'aurait pas
remué pour un empire) ils prirent leur parti après un colloque animé, et un d'entre eux s'avança vers Irnois. Celui-ci
se crut à sa dernière heure et allait tirer sa bourse pour
la donner, lorsque le cavalier mettànt son chapeau à la
main lui dit avec une 'extrême politesse : - " Monsieur,
ce bois n'est pas ce que vous croyez; on vous aura fait
quelque faux rapport, veuillez en être convaincu ; mais

255

dans notre désir de vous être ao-réables
-0ffr ·
·
'Il
o
, nous vous
irons cmq m'. e livres, c'est en conscience tout ce que
nous pouvons faire. "
Ir~ois, à_ cet étrange discours, pensa que les bri ands
voulaient aJouter la raillerie à 1 fé . é
g.
d l'é
.
a rocit et se proposaient
e gorger en nant. Sa peur redoubla, et s'il ne se ftlt
cramponné des deux mains à l'arçon de sa sel! ·1
.
·
e, 1 serait
certainement tombé de cheval L
1·
1
.
• e cava 1er, e voyant
muet, ne commit aucune violence, salua au contraire et
retourna vers ses compagnons.
'
Irnois, dont les dents claquaient s'aperçut b' •
deux h
dé
'
1entot que
ommes se tachaient de nouveau d
d' · ·
u groupe et se
mgea1ent vers lui. Il5 l'aborderent non m .
1·
,
• r .
oms po 1ment
qu avait ia1t le premier et l'un d'e
. l
'
ux pnt a parole :
' -_"Allons, Monsieur, dit-il, vous avez décidément
l espnt préve~u ; ne parlons plus de cinq mille livres .
mettons en dix et concluons. ,,
•
l'é- "Oh ! les scélérats ! se disait Irnois au comble de
pouvante ; les scélérats ! "
Pourtant, cette fois encore il ne I .
.
L
.
,
u1 arriva aucun mal
'es ~vahers, apres avoir attendu inutilement sa réponse.
s éloignèrent, et la conférence recommença entre eux e:
leurs compagnons. Enfin toute la bande se dt' .
Ir · •
ngea vers
no'.s qui, pour le coup, se tint assuré d'être arrivé à sa
dern1_ère h~ure_- Mais quelle fut sa stupéfaction, quand le
cavalier qm lm avait parlé d'abord lui dit .
- ." Monsieur, vous êtes au momen. t d'avoir une
mauvaise affaire ! "

-

"Ah I M
·
. . .
ons1e~r, répondit Irnois d'un air !amen' que Je vous aurais de reconnaissance si vous
1·
bie
,
.
,
vou 1ez
n m en temr quitte ! "

table

�LA NOUVELLE REVU E FRANÇAISE

Le cavalier se mit à rire.
- "Je vois, Monsieur, que vous êtes plaisant, et
savez la valeur des choses. Mes associés et moi, nous
voulons agir rondement avec vous. Voici, ajouta-t-il, en
tirant un portefeuille de sa poche, vingt mille livres ; ne
nous en demandez pas plus. Cette coupe de bois est une
bonne spéculation sans doute ; mais elle deviendrait détestable si votre désistement nous co~tait davantage."
Irnois, malgré l'épaisseur de sa judiciaire, comprit alors
que ces affreux scélérats étaient des marchands de bois
qui voyaient en lui un adjudicataire rival. En effet, on leur
en avait annoncé un. Il s'empressa de prendre les vingt
mille livres, plus sa part d'un excellent déje~ner, et il
renonça de grand cœur tout ce qu'on voulut.
Ces vingt mille livres se comporterent vaillamment
dans ses mains. Le gouffre de l'agiotage ne lui engloutit
pas le plus mince écu ; il e(lt beau allèr de l'avànt avec
l'imperturbable témérité de la sottise, tout lui réussit ; et
si bel et si bien, qu'il fît douter plusieurs fois certains
vétérans de la ferme générale s'il n'était pas un génie
financier de premier ordre. Heureusement pour lui
qu'avec ses succes il n'était encore que petit compagnon
lorsque la Révolution arriva. Son humble tête n'appela
pas la foudre dont il e1'.it peut-être mérité les éclats ; il se
cacha et avec lui ses pistoles, et il ne sortit de son trou
pour friponner la République, que lorsque le fort de la
tourmente fut passé. Il réussit assez dans le tripotage des
assignats. Pourtant ses triomphes dans ce genre ne furent
rien, comparés à ses exploits dans les fournitures de
souliers. Il avait eu le bon esprit, par couardise, de se
mettre l'abri derri ère quelques esprits aventureux, aux-

a

a

MADEMOISELLE IRNOIS

2 57
quels il se contentait de prêter de I'
ag· .
I
argent et qui
1ssa1ent en eur propre et . é
, eux,
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Un beau jour il prit femme . La compagne •·1 h ..
pour perpétuer sa race était la fille ,
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une maison sise d
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Lombards. On sait ce
ans e quartier des
que sont les demeures humames
.

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans ce coin de Paris. Toutes les chambres étaient
uniformément carrelées de rouge, hors le salon parqueté ;
toutes les chambres étaient uniformément sombres, hors les
chambres à coucher plus sombres que tout le reste, parce
qu'elles donnaient sur la cour.
Les meubles étaient d'acajou dans les grands appartements, de noyer dans les petits ; le velours d'Utrecht
jaune règnait partout en maître, et quelques pendules
dorées, représentant Flore et Zéphyre ou l'Amour attrapant un papillon, sous verre, étaient les dernières limites
de la magnificenœ Irnois. D'objets d'art, il n'y en avait
pas d'autres que le portrait à l'huile du maître du logis,
épouvantable création de quelque barbouilleur d'enseignes.
Le domestique se composait d'une cuisinière, d'une grosse
femme de confiance et d'un petit garçon mal vêtu et
jamais peigné qui cumulait des emplois d'importance très
diverse, tantt&gt;t fendeur de bois, tantt&gt;t commissionnaire,
tantôt secrétaire intime, tantôt laquais. Voilà l'organisation de ce ménage où M. Irnois ne trouvait rien à
changer, oil il trtinait en despote, parlant fort, grondant
fort, ou rechignant du matin au soir.
Mais ainsi que dans ces vallées étroites, stériles,
affreuses, que la nuit couvre d'ombres épaisses, et où le
voyageur marche d'un pas chancelant et effrayé, il finit
toujours par apparaître quelque clarté lointaine qui vous
rend la joie, ainsi, dans l'antre de M. Irnois, il y avait
une clarté ; clarté faible et douteuse, il est vrai, mais
charmante cependant pour les yeux qu'elle éclairait et qui
n'avaient pas besoin d'un grand jour.
Dans cet appartement obscur et maussade, peuplé de
gens désagréables, il y avait comme dans toutes les choses

MADEMOISELLE IRNOIS

humaines un bonheur ù l . '
2 59
és' d
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po ie e ces grossières cervelles un
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vie, n avait réfléch. .
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à lui-même ?
t m aux choses, m aux hommes, ni
. Sa fille ne pouvait l'empêcher d't.tr
t: e maus-

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sade, mais elle pouvait le rendre vingt fois
qu'il n'était d'ordinaire, et cela, par le
matin, il n'aurait pas été réveillé par un
sant sur l'état de santé d'Emmelina :

MADEMOISELLE IRNOIS

plus désagréable
seul fait que le
rapport satisfaiBref il l'aimait

passionnément.
Madame Irnois, de tempérament calme, que dis-je ?
glacial, et n'ayant de sa vie éprouvé la moindre sensation
vive (sans quoi elle n'eüt jamais voulu entendre parler
d'épouser Monsieur son mari), Mme Irnois passait une
grande partie du jour à tenir sa fille sur ses genoux, à
l'embrasser, à la caresser, à lui dire tous les riens que lui
présentait son imagination. Ces riens n'étaient pas jolis,
ils n'étaient pas variés, surtout ils n'avaient rien de spirituel. Mme !mois était aussi complétement nulle que peut
l'être une bourgeoise vieille, laide et ignorante ; mais
elle faisait de son mieux pour amuser sa chère enfant ;
elle sentait son cœur se fondre quand elle la regardait et
ne pouvait pas la regarder sans l'embrasser.
Sous ce rapport, sa tendresse ressemblait beaucoup à
celle de Mues Maigrelut, tantes maternelles d'Emmelina,
seulement un peu plus jaseuses que leur sœur mariée.
Mues Maigrelut étaient tout ce qu'on peut désirer de plus
parfait comme types de vieilles filles. On les eÎlt lkhées
l'une et l'autre au milieu d'une ville de province, qu'elles
eussent développé avec une puissance inouïe une méchanceté de tigre et de vipère. Mais leur séjour constant au
sein de la solitude, dans une claustration presque absolue,
avait mité ces natures dangereuses, et toute leur ardeur
s'était tournée en dévouement servile et convaincu pour
Emmelina.
Ainsi aimée, ainsi adorée et servie, Mue Irnois atteignit

261

sa, dix-septième année ; c'est le moment où commence
l
anec dote que j'ai à raconter.
Elle avait donc ce b I i d .
porte dorée de l . I~ ge e Jeunesse qui est comme la
et d l
a vie. est temps de dire ce qu'elle était
. e a m~ntrer entourée de sa cour, à savoir de son •
maigre et Jaune de sa mè
pere
'
re grosse et corn
d
tantes sèches, effilées et bavardes et d
mune, e. ses
valent pas l'h
d'
' . e ses servantes qui ne
,
onneur une description.
On s attend sans dout à
d
de p fi .
.
e enten re un récit merveilleux
er ect1ons mouïes à co t
1
par l fé d
'
n emp er une jeune fille douée
es
li
es
e
~ous
les
charmes
de la beauté et de l'esprit
N
ous a ons v01r !
···

CHAPITRE II
Emmelina.' cet ange, ce tte d"1vm1té,
.. cet obiet de t t
de vœux était,
à dix-se
J
an
taille d'une fille d d" pt ans, un~ pauvre créature de la
e ix ans, et qu un sang
.
.
privée tout à la fi • d
.
mauvais avait
liere de fi
ois e croissance, de conformation régu'
orce et de santé Sans être é . é
elle avait la taille déjeté~ et
c1s ~ent bossue,
était
·
, en P us, sa Jambe droite
comm:o~:~ gra;de que sa jambe gauche. Sa poitrine était
de sa taille o;; e1'· et_ sa têt_e, penchée de c6té par le vice
, ne ma1t aussi en avant
Avait-elle au moin
· r . .
.
.
'
s un JO I visage pour contrebalancer
quelque peu d aussi grands défauts ? Hélas n I b
n'était
b" .. •
·
on• sa ouche
. pas ten ialte ; ses lèvres trop grosses lui d
.
un air boudeur . sa il
.
onna1ent
Se 1
' p eur maladive ne lui seyait pas bien.
to: :ment ses grands yeux bleus étaient assez beaux et
c ants et sa chevelure, blonde comme celle d'une

tr

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fée, était incomparable. Aussi dan la maison parlait-on
souvent de ses magnifiques cheveux. Les cheveux d'Emmclina étaient le point de comparaison favori auquel on
aimait à rapporter ce qu'on voulait louer le plus.
La pauvre fille, ainsi maltraitée par la nature, avait
grand peine à marcher et à changer de place; elle était
un peu comme un roseau, toujours pliée et affaissée sur
elle-même; et la vieille Jeanne, sa bonne, qui l'avait
portée enfant, la portait encore toute grande demoiselle
qu'elle était.
Elle n'aimait pas à marcher, elle
peine et de fatigue ; puis elle ne s'y
tumée; de telle sorte que lorsqu'il
d'une chambre dans une autre, où

y trouvait trop de
était jamais accous'agissait de passer
entendait la petite

voix douce d'Emmelina:
- "Jeanne! porte moi!"
Et Jeanne la portait.
On pourrait croire que se voyant ainsi adorée, adulée
et obéie, Emmelina était gàtée, très volontaire, capricieuse et toujours en dépense de fantaisies et de volontés.
Mais point. Elle passait à peu près tout le jour dans
le silence et sans rien faire. Sa mère aurait aimé à la
voir s'occuper, mais jamais on n'avait pu obtenir cela
d'elle. La broderie, la tapisserie ne la séduisaient pas ;
l'éclat des laines et de la soie lui importait peu; clic
n'avait aucun gollt de toilette; elle ne songeait jamais
à la parure, et jamais elle ne s'était demandé si sa figure
était belle ou laide. Son tempérament était apathique ;
jamais elle ne voulait ni ne désirait rien; elle ne paraissait pas s'ennuyer, mais elle ne s'amusait pas non plus.Une
fois, on l'avait conduite à !'Opéra, l'événement avait fait

MADEMOISELLE IRNOJS

263

époque dans la maison, M. Irnois, sa femme, ses deux
belles:sœurs et Jeanne avaient été très frappés de la
magnificence
du spectacle.' Emmelina seule n ' avait
. rien
.
.
témo1gn~ et n'en parla point dans la suite. Véritablement
e~le ~va1t peu de part à la vie, et, dans ses grand jours
d activité elle prenait un ourlet touJ'ours le mA
D'é
,
cme.
' . ducation intellectuelle, elle n'en avait reçu aucune;
d a1lle~s, personne autour d'elle ne l'avait même jugé
nécessaire. Seulement la tante Julie Ma'1grel ut qui. de
temps en temps, feuilletait assez volontiers un roman de
~- Du_cray-Duménil, ou de Mm de Bournon-Malarme,
lui avait appris à lire, et elle se servait de cette science
pour prendre quelquefois Peau d'Ane ou le Chat Botté
dans le v~lu~e d~ Perrault. Elle avait commencé par là
avec son mst1tutnce, et elle ne s'était jamais risquée seule
à' aller plus loin. A dix-sept ans encore, elle prenait Peau
d Ane ou le. Chat Botté, et passait toute une journée dans
sa _compagr11e. Elle n'y rencontrait pas grand charme,
mais non plus grande fatigue, et il ne lui en fallait pas
davantage.
Tous les jours, à huit heures, Jeanne qui couchait
dan . sa chambre auprès de son lit, s'en approchait pour
savoir comment elle avait dormi, demande quotidienne
à laquelle Emmelina répondait quotidiennement :
- " Bien, Jeanne."
~ais son teint plus ou moins pile, ses yeux plus ou
~oms ba~u , étaient les véritables témoin que Jeanne
interrogeait. La consultation terminée, Jeanne se rendait
tout courant chez M. et Mme Irnois, où elle communiquait ses sentiments, où elle déclarait combien de fois
Emmelina avait bu pendant la nuit. Si le bulletin était

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mauvais, M. Irnois devenait plus loup que de coutume, et
sa voix furibonde allait porter la terreur jusqu'au fond de
la cuisine. M 11" 1 Maigrelut savaient alors à quoi s'en tenir
sur la marche de toute la journée, et venaient par leurs
glapissements prendre part à la désolation générale.
Si au contraire les déclarations de Jeanne étaient favorables, si Emmelina n'avait demandé à boire que deux
fois, M. Irnois était plus économe de jurons et d'invectives, et chacun se ressentait de cette bénignité.
Alors Jeanne retournait habiller la jeune fille ; ce
n'était pas une toilette charmante comme celle des
Grices; on lui mettait quelque robe de mérinos en
hiver ou de toile en été, avec un bonnet qui tenait ses
beaux cheveux enfouis, et l'affaire était faite jusqu'au
moment de se coucher.
Habillée, Emmelina recevait dans son fauteuil les bonjours et les mamours. de toute la famille, et la brusque
accolade de son père ; après déjeuner, il était assez dans
ses habitudes de dire à sa mère :
- " Maman, je vais m'asseoir sur tes genoux. "
- " Viens mon cher ange ! " répondait Madame
lrnois. La pauvre enfant malade se couchait sur le giron
de sa mère, et souvent s'y endormait, ou veillait sans rien
dire en se laissant couvrir de baisers qu'elle ne rendait
pas.
On ne viendra sans doute pas demander maintenant si
Emmelina avait de l'esprit. Non, certe,s ! elle n'en avait
pas, la malheureuse fille ! ni rien qui ressemblât à
}'qgitation de l'intelligence. Qu'est-ce que l'esprit, sinon
de savoir deviner et exprimer les rapports réels ou factices
qui existent entre les choses? L'esprit ne saurait se ,déve-

MADEMOISELLE IRNOIS

lopper au millieu de la solitude, ni avec la compagnie d~
imbéciles, et il n'était personne, daas la maison de
M. Irnois, dont le contact pl'.lt permettre à Emmelina
d'avoir de l'esprit. Puis, comme on ne lui avait rien
appris, elle n'avait nulle matière a exercer son intelli~
gence ; partant sa conversation, si, par 11asard, quelqu'un
filt venu la solliciter, n'aurait eu rien que de très
vulgaire.
Voici donc mon héroïne : Contrefaite, point jolie de
visage, sans esprit, et la plupart du temps silencieuse ;
maladive, et trouvant son plus grand bien-être a se tenir
couchée sur le sein maternel, comme un enfant de quatre
ans. Il n'y a rien dans une telle peinture qui ·séduise
beaucoup.
Mais le portrait n'est pas achevé tout à fait, puisqu'il
n'a rien été dit de cette disposition rêveuse qui faisait le
désespoir de toute la maison Irnois, et qui, non seulement
formait le trait principal du caractere d'Emmelina, mais
était même tout son caractère.
La pauvre fille, sans avoir ni la conscience ni le regret
de ses imperfections physiques, était, comme tous les
êtres mal conformés, vouée a une profonde et incurable
tristesse, en apparence sans cause, mais que la réaction du
physique sur le moral explique trop complètement. De
cette tristesse irréfléchie qui ne faisait que jeter un voile
sombre sur l'existence de M 11e Irnois, il ne s'exhalait
jamais aucune plainte.
Mais lorsque dix-sept ans étaient artivés, et avec cet
Age les développements mystérieux de l'être, tout l'essaim
de pensées printanières qui, à cette époque de la vie
s'élancent et accourent autour de l'âme, Emmelina jeun;

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fille était devenue plus silencieuse encore qu'Emmclina
enfant.
Bien qu'elle ne connClt pas le travail intérieur de son
être, qu'elle mt très loin de pouvoir l'.anal!ser, elle en
restait malheureuse ; elle aspirait à ce bien inconnu que
les dieux de la jeunesse, le blond Vertumne et ~a _fraîche
Pomone dispensent en souriant ; mais elle y aspirait av~c
Souffrance , et volontiers aurait éprouvé le désir
. de mourir,
si elle eClt su se poser à elle-même une quesaon.
Néanmoins sa tristesse devenait tous les jours plus profonde. Une cause extérieure était venue donner à cette
âme déshéritée plus de souffrance avec plus de vie. Tout
à I heure nous en parlerons en détail.
Emmelina avait renoncé à chercher protection sur les
genoux maternels ; elle préférait maintenant passer sa
journée à une fenêtre de sa chambre qui donnait sur la
cour, et ne voulait plus guère aller dans le salon. Par une
singularité qui étonnait tout le monde, elle sembla ~ndant quelque temps avoir plus de force et de santé qu on
ne lui en avait jamais vu.
Ses joues avaient même eu pendant 9uelques jours une
teinte rosée qui avait paru aux yeux charmés de toute la
maison réaliser l'idéal des doigts de l' Aurore. Pourtant
elle ne voulait plus sortir de sa chambre, et, dans sa
chambre, n'aimait que le coin de la fenêtre ch~isie.
La si douce Emmelina bientôt alla plus loin encore ;
chose inouYe ! elle eut une volonté ; elle prétendit rester
seule ; elle renvoya mère, ~nnc, ~ntes sans piti;: et ~
jour, qu'inquiète d'innovations si étranges, ~ Irn_OJs
essayait quelques observations timides, Emmehna, prodige
effrayant I Emmelina frappa du pied et fondit en larmes.

MADEMOISELLE JRNOIS

Toute la famille fut consternée pendant deux jours;
mais M. Irnois défendit de la manière la plus sévère
qu'on osât se permettre de contrarier sa fille. L'arrêt était
rendu en termes véritablement terribles, mais le juge
était redoutable ; et comme personne ne contestait la
justice du fait, on se mit à obéir avec une ardeur rare
chez ceux qui obéissent. Ainsi Emmelina re ta libre de
passer de longues journées seule dans sa chambre, assi e
dans un fauteuil, à l'angle de sa fenêtre, y faisant ...
personne ne savait quoi.
Cependant elle avait dix-sept ans. M. lrnois s'était
marié, si j'ai bonne mémoire vers Juillet ou Aoôt 1794.
Ce n'était pas trop une époque convenable pour songer
au mariage ni à aucune joie ; mais le brave capitaliste
n'avait pas l'âme très sensible aux dangers de la patrie, et
il s'était uni sans remords à M elle Maigrelut. A l'époque
où je prends mon histoire, on était donc en 1811, et si
l'ancien fournisseur vivait très retiré, son existence n'était
pas pour cela inconnue. L'éclat de l'or est tout aussi
évident que celui du soleil, et un coffi-e-fort bien rempli
ne saurait se dérober à la connaissance, à l'admiration et
à la convoiti e des citoyens d'un grand Etat. En vain
M. Irnois habitait le quartier des Lombards, en vain sa
porte, soigneusement fermée aux hommes graves comme
aux freluquets, ne s'ouvrait presque pour personne, on
savait de point en point combien il y avait d'écus dans
la maison numéro tant, on était pleinement édiJié sur les
habitudes du logis, et l'on avait une parfaite connaissance
de l'existence de M elle lrnois, laquelle, en sa qualité
d'unique héritière des gro biens paternels, tenait attachées
au bout de sa ceinture virginale les clefs de la caisse. Or

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quel serait l'heureux mortel vainqueur du dragon (le père
!mois) et possesseur des pommes d'or (la grosse fortune) ?
C'était une question que l'on s'adressait volontiers dans
quelques cercles des plus élevés de ce temps-là.
L'époque actuelle a la réputation mauvaise, on lui
reproche d'aimer l'argent avec excès. Mais pour ne pas
être injuste envers elle, il faut avouer que la passion du
pécule a dévoré bien des hommes avant que notre génération appartît sur la scène du monde, et que, sous
l'Empire, on pouvait trouver sans peine des personnages
qui, tranchant par leurs convoitises sur les passions
guerrières du temps, s'abandonnaient au gotît des capitaux,
avec autant de verve que nos hommes de bourse les plus
acharnés.
Dans ce temps-là, certains grands messieurs, spéculant
sur la gloire nationale, aimaient à mettre la main dans les
caisses de l'étranger. Il y en eut aussi d'autres qui mirent
leurs espérances de fortune dans la conclusion de riches
mariages, ni plus ni moins que les illustres roués de la
Régence, et, par une circonstance toute particulière à cet
ige, ces gens-la surent détourner souvent à leur profit
l'action de la puissance impériale, en faisant intervenir la
volonté du maître dans des unions qui, sans ce secours
quasi divin, n'auraient jamais pu se conclure. Sans doute
je ne prétends pas dire que Napoléon se soit fait de gaîté
de cœur le soutien d'ambitions aussi basses ; mais il
voulait, en principe, que les grandes fortunes revinssent
aux grands emplois, et, comme il ar~ive fréquemment sur
cette terre,
Où les plus belles choses
Ont le pire destin,

MADEMOISELLE IRNOIS

2 69

que _les ~lus beaux principes y ont aussi quelquefois des
apphcattons fkheuses, plus d~une avidité subalterne profita
des sentiments de !'Empereur, et se faufila, par leur
moyen, dans des familles qui ne voulaient pas l'accueillir.
Il Y avait en 1811, au Conseil d'Etat, un certain.
C~mte. Cabarot dont les services étaient fort appréciés et
qm était en effet un homme de mérite. Petit avocat avant
la Révolution ~ je ne sais quelle cour souveraine, il avait
~ucé avec le lait, dans la famille de basoche dont il était
issu, une érudition judiciaire vraiment profonde. Dès son
plus bas âge, Cabarot avait entendu parler chicane . les
coutumes, la loi romaine, toutes les lois imaginables
lor~bardes, bourguignonnes, franques, et jusqu'à la
salique avaient été les constantes occupations données à
son cerveau par l'auteur de ses jours. Petite merveille
donc, s'il s'était trouvé à trente ans dans le barreau un
des .hommes les mieux instruits. Envoyé à la Convention ,
m~1s orateur peu disert et trembleur parfait, il s'était
reJeté dans la pratique silencieuse des affuires. Sous le
Directoire, le citoyen Cabarot s'était fait remarquer
dans les bureaux des ministères. On l'avait employé avec
succès à toutes sortes de besognes ; dans ce temps-là les
gens de plume devaient être un peu des Michel Morin.
_Ca_barot avait été ministre plénipotentiaire, puis commissaire de je ne sais quoi, puis chef de division à la
Justice, pui~ beaucoup d'autres choses, Bref, Bonaparte,
le voyant s1 expert, le prit et le mit dans le Conseil
d'Etat, où sa vaste érudition en matière légale acheva de
le rendre agréable au maître. On l'avait faite Comte.
Encore une fois, Cabarot était ... je veux dire le Comte
Cabarot était un homme érudit et distingué par ses con-

foi

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

naissances pratiques. Mais il était aussi perdu de mœurs
,que savant et habile. Je ne puis, ni n'en ai la moindre
-envie, entrer dans les détails de son existence intérieure.
Il me suffira de dire que la société qu'il voyait, réunion de
généraux, d'hommes de son métier, de diplomates, tous
gens peu bégueules, riaient volontiers de ses habitudes, et
&lt;jUe le prince Cambacérès lui accordait une part dans ses
confidences.
Le Comte Cabarot avec tant de mérites et la faveur
.de César, n'était pas riche pourtant. Tout . au plus
.
,comptait-il trente mille francs de revenu, qui auraient
bien semblé une montagne d'or à son père, le pauvre
homme ! mais qui ne lui suffisaient pas. Ajoutez à ce
chiffre vingt mille francs de dettes par an environ, et vous
-conviendrez que ce n'était pas assez.
Le comte Cabarot, un jour qu'il travaillait avec sa
Majesté Impériale et Royale, osa lui toucher respectu-eusement quelques mots de sa profonde détresse.
Le souverain des mondes, pour me servir d'une ex'pression orientale, ne répondit à cette plainte touchante
,que par des reproches, peut-être mérités, sur les horribles
voleries de M. le Comte.
M. le Comte s'excusa de son mieux et revint a la
-charge, si bien qu'il lui fut demandé ce qu'il voulait.
_ "La main de Melle Irnois mettrait le comble à mes
yœux " répondit le conseiller d'Etat en s'inclinant:
Là-d:ssus explication sur ce qu'était Melle Irnois;
comme quoi, atl physique, elle était probablement peu
jolie (il était loin de le savoir au juste!) mais im~i co~me
,quoi, au moral, elle avait quatre ou cinq ~ent m1U~ ~ivres
-&lt;le rentes, et qu'une telle union comblerait de féhc1té le

MADEMOISELLE IRNOIS

plus humblè et dévoué sujet de sa Majesté Impériale et
Royale, etc, etc,
Par bonheur le comte Cabarot, en homme d'esprit, et
parfaitement informé, s'était pressé d'agir. Il savait vaguement que la fiUe avait dix-sept ans et qu'avec les vertus
qu'il se plaisait lui-même a signaler en elle, il ne se
pouvait pas qu'avant un mois, l'attention de bien d'autres
céladons de son genre ne se fût éveillée aussi. En effet,
on y pensait déja, mais on ne se Mta pas assez : le comte
Cabarot fut plus alerte.
La puissance auguste qu'il implorait se montra de son
c~té bénévole. Cabarot ne quitta le cabinet qu'en emportant un ordre adressé à M. l'aide de camp de service,
ou tel autre personnage qui alors transmettait les volontés
impériales, de commander a M. Pierre-André Irnois de
se présenter a trois jours de là devant son souverain.
Le comte Cabarot se vit tr~nsporté au septième ciel ;
jamais il n'avait été aussi heureux depuis le jugement de
Tallien qui l'avait regardé de travers.

CHAPITRE III
Le comte Cabarot était un trop fin diplomate pour
faire prématurément confidence à ses meilleurs amis de
l'espoir charmant qu'il avait conçu. Il gardait au contraire
la réserve la plus complète le soir de ce beau jour où
!'Empereur lui avait daigné promettre d'intervenir en sa
faveur. Mais, malgré cette discrétion, un si complet
épanouissement dilatait son laid visage, élargissait sa face
plate, que le prince archi-chancelier, non moins que

�271.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. d' Aigrefeuille et autres, ne purent s'empêcher d'~n
faire la remarque. - "Faites-moi le plaisir de me dire
ce qui clnrme si fort Cabarot ce soir ? ,, se disait-o_n.
C'était bien simple : le tendre Cabarot pensait à sa
prochaine union avec Melle Irnois.
Ici, quelque lecteur s'imaginera peut-être que le_ comt~
n'ayant jamais vu sa belle ni entendu parler de ses infirmités, se préparait à lui-même une douloureuse ~eculade. On
croira peut-être qu'il n'aurait pas voulu d'une Jeune femme
dans l'état de la pauvre Emmelina: Qu'on se détrompe 1
Il faut ici conn~tre le comte Cabarot tout entier. Pour
ix cent mille livres de rente, et même pour beaucoup
moins il aurait sans hésiter donné sa main à Carabosse
avec t~us les travers de taille et les monstruosités d'humeur
de cette fée célèbre. Le comte Cabarot était un homme
positif.
.
Je dis donc que ce soir-là, dans le salon du Prince
Cambacérès, il fut adorable d'esprit et de g~té. Lorsque,
la foule s'étant retirée, il n'y eut plus autour de la
cheminée qu'un petit nombre d'intimes, il se mit à
raconter une foule d'aventures plus ou moins risquées
avec un gollt, un tact,_ un mord~t ~ui lui va!urent des
applaudissements unammes. Il était s1 heureux .
.
Dans la maison de la rue des Lombards, la sensation
ne fiu t Pas absolument la même. Lorsque la missive
.
impériale avait été remise à M. Irnoi, M. Irnois avait
ressenti une profonde terreur. L'idée de ~ar~tre d_evant
son souverain n'avait pas fait n~tre en lut ce sent1me_nt
d'orgueil qui gonfle aujourd'hui la poitrine de_ tout o~c1cr
de la garde civique, enlevé pour la prem1è~e fois au
tonneau obscur où croupit son résiné, pour briller, astre

MADEMOISELLE IRNOJS

nouveau, dans les régions lumineuses d'un bal de la
cour.

M. Irnois était comme tous les gens à argent de cc
temps-là ; il n'aimait pas le contact du pouvoir; le mot
gouvernement le faisait frissonner. Il ne voyait dans les
hommes dépositaires de l'autorité que des ennemis nés
de sa caisse, des harpies toujours en quête de spoliations.
Il manqua tomber de son haut lorsqu'un gendarme lui
remit le hatti-schérif qui le mandait au palais.
Il arriva pile et la figure renversée dans son salon où
bavardaient sa femme et ses bell~sœurs, et bien que ce
ftît cho e assez rare chez lui que de parler de ses aflàires
ou de demander con eil, il se planta au milieu de l'aréopage féminin, et, tendant sa lettre d'un air désespéré,
il s'écria:
- "Mille noms d'un diable! regardez quel pavé me
tombe sur la tête ! "

Six yeux s'illuminèrent de curiosité, six bras s'étendirent, six mains, armées en tout de trente doigts crochus,
voulurent se saisir de l'épître qui bouleversait à tel point
le maître du logis.

Mue Julie Maigrelut fut la plus agile; elle s'empara
de la lettre et la lut rapidement tout haut, puis elle se
laissa tomber dans son fauteuil en s'écriant:
- " Ah mon Dieu ! "
Mue Catherine Maigrelut saisit au vol le précieux
papier tombé des doigts de sa sœur et s'écria de même
après l'avoir lu tout haut :
- " Ah mon Dieu ! ''
Mme lrnois, ne pouvant croire ce qu'elle avait entendu
deux fois déjà, récita ainsi que. ses sœurs le contenu de
7

�.

274

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la lettre, et donna comme elles des témoignages évidents
de sa désolation profonde.
.
Les trois femmes pensèrent un instant qu'il ne s'ag1ssait de rien moins que de faire un très mauvais parti à

à M . !mois.
L'ancien fournisseur fut cependant plus brave que ses
compagnes et les assura que suivant toutes proba~ilités
les choses n'en viendraient pas Là. D'ailleurs ce serait par
trop inique. Jamais il n'avait mal parlé d'aucun gouvernement et de celui de l'Empereur moins que de tout autre ;
ses co~tributions avaient toujours été régulièrement payées.
Sans doute il y avait eu jadis quelque peu à redire dans
Mais toutes
1a man,·ère dont il avait chaussé les régiments.
.
d' 1
ces peccadilles étaient passées depms longtemps,_ et ai leurs il n'avait jamais été en nom dans les fourmtures.
Décidément !'Empereur ne pouvait lui vouloir le
moindre mal. Que lui voulait-il donc?
.
.
Mlle Julie Maigrelut fut la première ~ ou:nr un aVlS
important sur cette question nouvelle ; Je dis n~u:elle
parce que du noir on était passé au rose. Elle_ msmua
que l'Empereur mandant son frère, son frère mnocent
comme un agneau, il fallait absolument que ce füt pour

.?

le récompenser, mais récompe.nser de ,;uo1.
.
_ " De son immense fortune,
répondit aussitôt
Mlle Catherine Maigrelut.
_ " Elle a raison," dit M 11e Julie.
- " Elle a cent fois raison, " murmura Mme Irnois.
- " Me récompenser? s'écria le richard; de qu_elle
manière ? On ferait mieux de me laisser tranqmlle,
ventrebleu !
" Je ne serais pas étonnée, mon frère, reprit

z7 S

MADEMOISELLE IRNOIS

Mlle Julie, que sa Majesté Impériale voulô.t vous faire
duc ou maréchal de l'Empire ! Vraiment! un homme si
riche que vous ! il n'y aurait rien de surprenant!
. sottes.1 cna
.
- " V ous eAtes tr01s
M. Irnois d'une voix
tonnante. Pour devenir maréchal, il faut avoir été soldat.
il me nommera plutôt baron. Enfin n'importe ! Je ve~
que la peste m'étouffe si je suis bien amusé d'aller parader
dans ces Tuileries. Comment faudra-t-il m'habiller ?
Ce fut encore une délicate question. On ouvrit et l'on
re~oussa beaucoup d'avis ; enfin on se rangea au seul
raisonnable, qui fut d'appeler le tailleur et de le consulter.
On n'avait que trois jours devant soi; la précipitation ne
pouvait être trop grande.
L~ désol_ation de M. Irnois fut sans borne, lorsqu'il
appnt le s01r même qu'à toute force, il lui fallait endosser
habit brodé, culotte de casimir, bas de soie blancs souliers
à boucles, chapeau à claque, et se faire friser,' et s'embrocher d'u,ne épée, et mettre des gants!
Cependant il se soumit; et to1.1t en jurant et en se
démenant comme w1e mécanique, il s'abandonna aux
soins du malheureux, du trnp malheureux artisan chargé
de donner des grâces à sa personne.
La maison était sens dessus dessous, et cependant
Emmelina ne prenait pas la moindre part aux terribles
événements déchaînés autour d'elle. Lorsque la lettre du
cMteau avait été montrée par son père à sa mere et à ses
tante~, elle était seule dans sa chambre suivant son usage;
le soir elle entendit parler autour d'elle de ce qui allait
advenir ; on lui dit même (ce fut M 11• Catherine) :
- " T~ ne sais pas Emmelina? Ton pere qui va
après-demain à la cour... c'est joli, ça, ma petite! "
;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Emmelina sourit doucement en regardant qui lui
parlait ; mais elle ne répondit pas, et ne parut même
avoir compris que médiocrement ce qui lui avait été dit :
Sa mère la coptempla avec anxiété, puis leva les yeux
au ciel en soupirant profondement, Dans ce moment,
Mme !mois )Je fut plus la grosse et sotte bourgeoise que
nous connaissons, mais une espèce de ]'Iiobé, tant il y
avait de vraie et profonde douleur dans ce regard lancé
vers les régions où. l'on va si souvent en vain demander
soulagement.
..
Emmelina devenait de jour en jour plus absorbée. Elle
n'était pas plus triste, mais elle parlait encore moins, et ne
s'intéressait plus à rien absolument ; ni le .bavardage de
ses tantes, ni les caresses de Jeanne, ni Peau d' ;\ne, ni
l'ourlet ne pouvaient plus rien sur elle, les tendresses
mêmes de sa mère ne semblaient plus lui tenir à cœur;
autrefois du moins, elle les cherchait ; maintenant elle
paraissait pluteit les éviter, car elle les recevait ayec indifférence ou montrait même en être impatientée. Et cependant, était-elle malheureuse? Ce n'était pas croyable, car
elle avait parfois sur la bouche et dans les yeux comme
un fin sourire, ,comme une flamme subtile qui dénotait
un bien-être infini. Quand on la regardait à la dérobée,
on la voyait ·plongée dans une sorte d'extase qui semblait
l'enivrer des plus ardentes délices. Elle ressemblait alors
à une des saintes du Moyen-Age, et si les gens de son
entourage eussent su ce que c'est que rintelligence, ils en
auraient vu la plus sublime expression sur cette figure
inspirée.
Il fallait que cette puissance de l'exaltation f-Ctt pourtant bien vive, car Jeanne tombait quelquefois dans des

MADEMOISELLE IRNOIS

277

contemplations muettes devant sa maîtresse et
.
,
,
restait
é
partag, e entre
. 1admiration et une secrète terreur. Q uan d
II
e e s arrachait à cet état si étrange pour elle II
.
, e e sortait
~e la ch~mbre sur le bout du pied, sans faire de bruit et
sen allait dans sa cuisine s'écrier :
- "Jésus! Jésus! que Mademoiselle
ressemble à la Sainte Vierge! "

Emmelina

L~ grande crise qui avait lieu autour de la jeune
~xtat~qu~ ne produisit donc aucune impression sur cette
1magmat1on perdue dans une autre sphère et M I .
d
,
. rno1s
ut se p~sser, dans ses hautes préoccupations, des sollicitudes filiales. Du reste, il n'en sentit pas le v·d . ·1
•
•
1 e, 1 ne
pouvait être exigeant, et il était d'ailleurs si absorbé
suspendu en~re la crainte et l'espérance, écoutant, tour
tour, les ~on~ectures de son conseil privé et les importantes
commun1cat1ons de son tailleur qu'i1 n'ava·t
I
d
,
1 pas e temps
,e chercher à diviser ses pensées entre sa présentation à
1Empereur et la tranquillité trop complète de sa fill . 1
lui eüt ~té d'ailleurs impossible de rêver à la fois à ::u:
choses différentes.

à

Enfin, il arri~a le grand jour où, aux yeux émerveillés
de toute la maison, dont les locataires avertis s'éta'
ameutés sur les différents paliers M Pierre And é I ie~t
. l
.
' ·
r rno1s
fi
ranch It e sem1 de sa porte en grand cost
d
• .
. . .
ume e cour
su1v1 du secrétaire mt1me qui laquais ce1'our-là d
.,
l'
1·
.
'
, escenda1t
esca ter en se laissant glisser le long d I
.
.
e a rampe pour
arriver plus vite à la voiture de louag
.
.
i
e et ouvnr la
por t 11:re.
~- Irn_ois, le riche capitaliste, était d'autant plus laid
et d1sgrac1é de la nature en cette circonstance mé
bl
·1
é •
mora e
que sa toi ette tait plus somptueuse et ét 1 . d
a ait avantage

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la prétention de faire ressortir des avantages physiques.
Je ne puis m'empêcher de jeter en courant un coup d'œil
détracteur sur ces pauvres bas réduits à envelopper ... ce
qu'ils enveloppaient, sur cette pauvre culotte de casimir,
flottant en plis mal gracieux autour de ces cuisses qu'on
devinait décharnées, sur ce maigre corps orné d'un jabot
et d'un habit marron brodé d'argent, sur cette pauvre et
déplorable épée !
La voiture roula comme elle put, car elle était fort
antique et délabrée, et atteignit les abords du Carrousel.
En ce temps-là, on aimait fort le luxe, et le souverain,
qui voulait ra_nimer le commerce, en ordonnait l'étalage.
M. Irnois ne fut pas autorisé à faire rouler son équipage
sur la noble poussière de la cour impériale ; il mit pied à
terre, et, sa lettre d'audience à la main, gagna, non sans
quelque risque, à travers les voitures et les chevaux
l'escalier d'honneur.
Il y avait grande réception. A côté de l'aide de camp
de service qui appelait le nom de tous les présentés, se
trouvait un homme d'une quarantaine d'années, assez
laid, mais portant physionomie fine, madrée et spirituelle.
C'était le comte Cabarot, fort inquiet de l'arrivée de son
futur beau-père. L'aide de camp ayant jeté les yeux sur
la lettre d'invitation et sur le personnage qui l'avait remise,
lança un regard significatif au conseiller d'État. Celui-ci
toisa fixement son futur beau-père .....
Mais au lieu d'assister ainsi à une réception impériale,
ce qui est un bien trop grand honneur' pour ce petit récit,
mieux vauf nous en retourner dans la sphère plus humble
du salon de Mm• Irnois.
Là, plus de splendeurs, assez de magnificences, plus de

MADEMOISELLE IRNOIS

2 79

cette pompe un peu théitrale comme on l'entendait sous
l'Empire. Une lampe br~le assez tristement sur un
~éridon au milieu de l'appartement. La tante Julie
tncote, la tante Catherine tricote, et M!h• Irnois tricote
aussi. Emmelina est auprès du feu dans son fauteuil, et,
les yeux fixés sur les charbons, considère, probablement
en Y plaçant l'acte qui se joue lentement dans sa tête le
monde igné dont la flamme change à chaque instant' les
formes.
L?nquiétude est à son comble, tout le monde parle à
la fois. Jeanne a servi longtemps de messager entre les
terreurs du salon et celles de la cuisine; mais les émotions
sont trop vives, la cuisine monte au salon, et à entendre
parler roi, empereur, maréchal, baron, duc, prison et
mort, on se croirait dans une réunion politique.
Enfin un violent coup de sonnette se fait entendre. Le
cri de oh! très prolongé s'échappe de toutes les bouches
la cuisinière court ouvrir. M. lrnois se précipite dans
salon, pâle, non, blême! les yeux flamboyant~, et jurant
co~_tre toutes les divinités de· !'Olympe à part le Styx
qu 11 ne peut nommer, ne le connaissant pas.. Certes,
depuis le jour où le bourgeois, le comte, le procureur, la
dame philantrope, ses anciens maîtres, lui donnèrent son
congé, il n'avait pas été plus démonstratif dans sa colère et
dans son dépit, mais, aux emportements de son langage, se
mêlait un sentiment de frayeur qui n'échappa à aucun
des témoins de cette scène émouvante.

I;

Enfin, M. Irnois, ayant beaucoup juré, lança son
chapeau à claque à la tête du secrétaire intime, s'assit
brusquement devant le feu, et, ayant mis à la porte par un
dernier éclat de voix, tous les échappés de la cuisine, il

�280

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

commença à satisfaire la curiosité trop surexcitée de sa
famille.
"Au nom de tous les Saints! s'écriaient les trois
femmes, dites-nous ce qui vous est arrivé ! "
- "Je suis un homme perdu, ruiné par d'affreux
scélérats, s'écria M• lrnois; voilà ce qui m'est arrivé,
mille noms d'un .... ! Ah ! mon Dieu! dans quelle affreuse
position je suis ! Vous ne savez pas ce qui se passe ?
Eh bien donc l j'entre dans Les Tuileries: une cohue,
un bruit, une chaleur dont on ne se fait pas l'idée 1J'étais
pressé de voir !'Empereur pour savoir ce qu'il me voulait
et m'en retourner. J'arrive dans un dernier salon; on
m'avait 6té ma lettre des mains, je ne sais qui, je ne sais
comment: j'étâis ahuri l Un grand homme tout brodé,
avec des épaulettes et un grand ruban rouge en travers,
me pousse par l'épaule, car, ennuyé de tout ce fracas, je
ne bougeais pas plus qu'un terme. Je ne voyais plus rien!
et je me trouve nez à nez avec l'Empereur ! "
- "Avec !'Empereur!" répéta l'assistance, à l'exception d'Emmelina qui n'écoutait point.
- " Silence donc l bavardes infernales que vous êtes !
s'écria M. Irnois, en donnant un grand coup de pied
dans les b1khes, violence qui fit tressaillir, puis soupirer
sa fille. Silence donc! Oui l'Empereur ! Et il me dit,
cet Empereur, en me montrant du . doigt un homme
placé derrière lui : " Préparez-vous à marier votre fille à
M. le Comte Cabarot; je le fais ambassadeur ! '' Ma foi !
dans le premier moment, sans trop savoir ce que je disais,
je m'écriai: "Donner Emmelina à ce ... Je n'allai pas
plus loin, car !'Empereur me jeta un regard! oh I quel
regard! Il me sembla que la terre s'enfonçait sous moi;

MADEMOISELLE IRNOIS

que j'allais être emprisonné, fusillé, égorgé, massacrt ! Je
me trouvai près de m'évanouir, et il paraît même que je
m'affaissai, car je fus soutenu dans les bras d'un
misérable!... C'était, le croiriez-vous? le misérable auquel
l'Empereur veut que je donne Emmelina, qui osait
m'empêcher de tomber! Je le regardai d'une façon!...
Comme !'Empereur m'avait regardé; mais cela ne lui
produisit pas le même effet. Au contraire, il me fit une
grimace en façon de sourire, et me dit: « Mon cher
M. Irnois, notre connaissance arrive un peu brusquement,
mais n'en soyez pas moins stlr de mes respects; nous
avons des amis communs! - Je ne crois pas, lui.répondisje, avec ce ton que vous meconnaissez1 je n'ai pas d'amis!"
Il ne fut pas étonné, et il me dit en me saluant: "J'irai
présenter mes hommages respectueux à Mnie Irnois
demain, sans faute. Je serai sorti I m'écriai-je. L'Empereur vous ordonne de rester chez vous, toutes les
fois que je vous en avertirai ", me répliqua-t-il en me
regardant dans les yeux. J'eus peur et je m'en revins.
Concevez-vous une pareille position ? "
- "C'est monstrueux I" s'écrièrent les femmes.
- "Il vient demain, le monstre?" demanda Mademoiselle Julie.
- " Demain !" dit Irnois.
- "Eh bien! je suis d'avis, poursuivit la vieille fille,
qu'on lui dise son fait en trois mots: "Vous n'aurez pas
Em.mdina ! Vous ne l'aurez pas! ah damer "
- " Sotte que vous êtes ! hurla M. Irnois; il ira
chercher la gendarmerie et je serai tratné en prison ! "
- " Aimez-vous mieux la mort d'Emmelina? '' dit la
mère.

�282

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MADEMOISELLE IRNOJS

m'en aller avec lui. "
Chacun se regarda ; mais plus on faisait d'efforts pour
comprendre, moins on y parvenait. Il ne semblait pas.
possible qu'Emmelina, toujours enfermée dans la maison,
ne sortant jamais, ellt pu connaître l'époux que la volonté

- "Ne la contrariez pas, dit la tante Julie ; clic aura
sans doute rêvé quelque chose, et demain, vous la verrez
plus raisonnable ; car elle est pleine d'esprit, cette petite
Emmelina. N'est-ce pas, mon bijou, que tu seras demain
plus raisonnable ? "
- "Je veux bien m'en aller avec lui, reprit Emmelina... Quand est-ce que je partirai ? "
- " Ah ! mon Dieu ! dit W 0 !mois, élevez donc les
enfants pour qu'ils soient aussi ingrats! Cette petite qui
est adorée ici, et qui ne songe qu'à suivre le premier
malotru !... Emmelina, vous nous faites beaucoup de peine 1
Emmelina resta fort insensible à cette plainte ; elle
souriait, elle riait, elle frappait ses mains l'une contre
l'autre ; elle était en proie à une agitation nerveuse telle
que jamais on ne lui en avait vu une pareille. Tout le
monde autour d'elle était confondu.
M. Irnois ne savait que penser, et était tout prêt à
lancer des volcans de jurons. Sans y avoir beaucoup songé,
il se croyait sür de l'éternel attachement de sa fille ;
il avait construit sur la mauvaise santé de cette enfant
tout un édifice d'espérances que le moment présent faisait
crouler. La garder constamment auprès de lui avait été le
bonheur sur lequel il avait le plus fermement compté.
L'heure présente était bien cruelle.
Il se promenait de long en large dans l'appartement,
mais il ne disait rien, il était trop affecté pour pouvoir
parler.

impériale imposait à ses parents.
- "Mais, dit Madame lrnois, où l'as-tu vu?"
- "Ah ! ah ! répondit Emmelina fixement ... et puis.
elle s'arrêta, réfléchit et reprit: "je ne veux pas le dire. ,,.

Les deux tantes et la mère pleuraient à chaudes larmes.
La jeune fille n'y faisait pas la moindre attention.
Cc fut ainsi que la soirée finit dans une consternation
profonde d'un c6té, de l'autre dans une joie qui ne cher-

" on, répondit M. lrnois ; mais quand je serais
coffré cela n'emp!cherait pas le mariage."
- "Que faire donc?" dit Mel1• Catherine.
- "Emmelina, dit la mère d'une voix pleine de
larmes et en se mettant à genoux devant sa fille,
Emmelina, on veut te marier! Emmelina, on veut t'emmener d'ici, mon cher amour I réponds-moi, que veux-tu
que je fasse ?"

CHAPITRE IV
Tout le monde fut consterné, lorsqu'à la question de

sa mère, on vit Emmelina soulever doucement la tête de
caté, et dire avec un sourire ineffable de douceur et des
regards brillants :
- "Oui, Maman, je veux bien m'en aller."
- " Comment ! dit M. Irnois, tu veux bien t'en aller ?
Qu'est-ce que cela signifie?... Tu veux nous quitter
. pas.~ "
pour suivre ce Cabarot que tu ne connais
- "Si fait bien, répondit la pauvre fille en secouant
la tête d'un air joyeux ; si, je le connais !.. . Je veux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
MADEMOISELLE IRNOIS

chait pas à se contenir. Jamais on n'avait entendu chanter
Emmelina. Quand Jeanne vint la prendre dans ses bras
pour l'emmener coucher, on l'entendit gazouiller des
notes confuses aussi gaies que l'oi eau puisse en conter
aux arbres des bois.
. A peinc' Emmelina sortie, la bombe éclata: _M. ~:nois
tomba dans un accès de colère et de désespoir qu 11 ne
chercha plus à contenir ; et les femmes, bien que f~isant
chorus avec lui, ne purent esquiver une bonne partie de
ses reproches. Il les accusa d'avoir reç~ Cabaro; en ~on
absence d'avoir souffert que Cabarot lui enlevAt 1 affection
de sa fille d'avoir par sottise féminine monté la tête à
1
•
une enfant innocente ; il les accusa, bref, de son mieux,
et elles se défendirent autant qu'elles purent. Au fond,
elles se croyaient ensorcelées, comme aussi leur fille et
nièce, car jamais de leur vie elles n'avaient aperçu l'ombre
d'un homme qui s'appelit Cabarot, et deux heures auparavant elles auraient encore juré qu'Emmelina ne le
connaissait pas plus qu'elles.
Mais maintenant elles ne savaient plus à quoi s'arrêter.
C'était donc une d~olation générale mêlée de curiosité i
car enfin, il devait y avoir un mot à l'énigmti et le temps,
certes, le ferait connaître.
.
Le lendemain à midi, le secrétaire intime, remplissant
'
les fonctions d'introducteur,
annonça dans le salon qu' un
Monsieur demandait à voir Mme lmois.
- " Comment s'appelle-t-il ton Monsieur ? "
- "11 dit qu'il s'appelle le comte Cabarot. "
_ "Ah l grands dieux du Ciel ! " s'écria toute l'as-semblée ; M. lrnois fajtes entrer ce Monsieur. 0
•
M. Irnois alla en rechignant, mais poussé par la sainte

terreur de l'autorité impériale, au devant de son futur
gendre; il le trouva dans l'antichambre, se débarrassant
de son carrick.
Le comte Cabarot avait fait une toilette de fiancé, il
avait pensé que la parure la plus soignée semblerait¼ la
famille dans laquelle il s'introduisait une preuve d'égards.
Comme il les savait fort bourgeois, il avait aussi étalé ses
ordres et ses croix sur sa poitrine, dans le but de les
éblouir quelque peu.
- "Ma façon de m'introduire auprès de leur fille,
s'était-il dit, est un peu vive ; maintenant que nous
sommes entré au moyen d'un coup d'éclat, c'est d'une
bonne politique que d'atténuer l'elfet produit, par des
procédés convenables. "
Il mit tout à la fois en œuvre ce système de conduite,
aussit~t que la longue figure de M. Irnois se présenta à
lui. Le train du corps penché en avant, la tête rejetée en
arrière, les yeux, les joues, la bouche tout souriant, les
deux mains a.lfectueusement tendues.
- "Eh ! bonjour donc, Monsieur I s'écria-t-il; permettez-moi l'indiscrétion de venir vous troubler si vite !
Je n'ai fait que vous entrevoir hier au ch!teau, et, je
l'avoue, j'avais le désir le plus vif de vous serrer la main 1
Voulez.vous bien me conduire auprès de votre charmante
famille? Je b~le de lui ~tre présenté.••
- "Monsieur, dit l'ancien fournisseur, vous pouvez
me suivre si vous vouJez. Madame Irnois, et vous,
Mesdemoiselles Maigrelut, voilà le Comte Cabarot dont
!'Empereur m'a parlé. "
Le conseiller d'Etat salua plus bas qu'il n'avait fait
pour le maître du logis, et en agitant sa main droite d'une

�286

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

manière tout à fait galante et respectueuse. Quand il
releva les yeux, il chercha à deviner laquelle de ces trois
personnes était la proie qu'il convoitait ; mais il comprit
bientelt que la tante Julie, la plus jeune des trois sœurs,
n'avait pas un profil de seize ans. Il se résolut à patienter,
puis il engagea l'entretien.
- "Mon Dieu, Mesdames, dit-il d'une voix doucereuse, vous voyez en moi un homme tout rond, tout
d'une pièce, qui vous demande la permission d'être à son
aise au milieu d'une famille qu'il estime. Sa Majesté
}'Empereur, dont la sagesse et la haute bonté égalent la
puissance, a daigné penser que je pourrais, par ma position,
mon caractère, mes principes, assurer le bonheur de
Mademoiselle votre fille, qui, par son esprit et par ses
grâces est digne de tout respect. Ne pensez-vous pas que
cette auguste approbation, en me comblant de reconnaissance, vous donne en même temps des garanties
certaines de ce que je suis ! Non, !'Empereur, notre
glorieux maître, ne voudrait pas sacrifier le bonheur d'une
personne aussi intéressante que M elle Irnois. Veuillez me
considérer, Madame, comme un fils respectueux et dévoué; et bien que notre connaissance soit un peu nouvelle,
agissez-en avec moi comme vous feriez envers un ancien
serviteur.
" Voila, se dit-il en lui-même, après avoir débité ce
discours, qui ne peut manquer de plaire à ces pleutres.
Je leur mets la bride sur le cou, nous allons devenir
compères et compagnons."
Quelques seigneurs de la Cour Impériale avaient une
très forte tendance à se poser en très véritables magnats
devant les autres classes de la nation.

MADEMOISELLE IRNOIS

Mme Irnois salua légèrement le comte et lui répondit :
- " Vous êtes bien bon, je ne désirais pas marier ma
fille, "
- " Ah ! mon Dieu ! pourquoi, chère dame ? Elle a
seize ans, elle doit avoir seize ans ; n'est-ce pas l'âge
le cœur commence à .•.... "

ou

-

"V ous ignorez
.
peut-être dans quel état de santé

est notre Emmelina?"
rr
.
- " J' a1. ou1" d'1re, en erret,
que vous aviez
conçu
quelques inquiétudes sur sa poitrine, continua Cabarot de
l'air doucereux qui, pensait-il, lui réussissait si bien. Sans
doute une croissance bitive, le développement précoce de
l'intelligence ... Il ne faut pas trop vous inquiéter, chère et
bonne dame ; vous ne devez pas douter du soin avec lequel
je soignerai cette belle fleur ! "
Toute la famille regardait le comte d'un air effaré.
Evidemment il ne connaissait pas Emmelina; il ne Pavait
ni vue, ni entendue, et c'était la vérité: Cabarot avait
bien su que, de par le monde, il existait un richard nommé
Irnois, et que ce richard avait une fille, mais il s'en était
tenu à ce renseignement, et il ne s'était nullement enquis
du caractère, de la santé, de la beauté que pouvait avoir
le femme &lt;lont il convoîtait la dot. Mais alors, comment
Emmelina pouvait-elle être tombée amoureuse folle d'un
homme qui parlait si aveuglément de sa croissance trop
Mtive et du développement précoce de son intelligence ?
Voilà ce que M. !mois et les trois femmes se demandaient avidement des yeux.
- Monsieur, reprit Mme Irnois, vous n'êtes pas, je
crois, bien informé de ce qui touche notre paune enfant.
Elle est contrefaite, je dois vous le dire. "

�28'8

LA NOUVELLE REVU:E FRANÇAISE

- " Ah l Madame, quel blasphème proférez-vous là ?
s'écria Cabarot qui vit se peindre dans son imagination le
profil d'une bosse. Je suis bien certain que vous exagérez
quelque léger défaut tout à fait insi,gnifiant. D'ailleurs,
serait-il vrai que Mademoiselle votre fille ptît manquer
absolument de beauté, que sont les fragiles avantages des
charmes physiques dans la vie de ménage ? Ses grâces et
son esprit...... "
- " Sans doute, dit M. Irnois, mais elle ne dit jamais
mot. "
- " Les vertus dont elle èSt douée, reprit le Comte
avec un redoublement d~enthousiasme, oui, ses vertus,
voilà ce qui m'attache à etle ! Croyez-moi, je n'ai j~ais
ambitionné qu'une épouse vertueuse et sage ! Mais ne
pourra:is-je voir la belle et touchante Emmelina ? Ne me
sera-t-il pas permis de déposer à ses pieds mêmes l'hommage
. .
,,
de mon cœur ? Vous comprenez mon 1mpat1ence et ...
Une crainte subite vint serrer le cœur de M"'• Irnois :
- "Je vous avertirai d'une chose, dit-elle.
_ " Et de laquelle? s'écria le comté prêt à souscrire
à tout, à ne se laisser' arrêter pas aucune difficulté, à accepter toutes les conditions au moins provisoirement.
_ "Je vous prie de· remarquer que ma fille est une
enfant, et qu'il ne faut pas supposer mal des manières
qu'~lle pourra avoir avec vous. Elle sera peut-être un peu
plus affectueuse qu ''l
I n ' es~ d' usage. "
_ " Pestè ! songea Cabarot, il paraît que .c'est une
égrillarde ! On y veillera."
Il ajouta tout haut :
- " Caractère franc et sans façon: c'est un gage de
bonheur à ajouter à tant d'autres. "

MADE~OJSELLE IRNOIS

2 89

- " Je vous avt;rtis, poursuivit M''" Irnois, qu'elle est
prévenue en votre faveur, et cela je ne sais comment car
~lie ~e sort jamais, et je ne sache pas qu'elle vou: ait
Jamais vu. "

,, C'

rr

est un erret de la sympathie, s'écria Cabarot en
riant; mais encore, ne pourrai-je la voir ? Nous causerons
de tout cela fort à loisir. Je brille de lui être présenté."
- " Catherine, dit Mme Irnois, va je te prie dire à
Jeanne de l'apporter. "
Ce mot l'apporter donna un frisson au comte Cabarot.
Il pensa qu'on venait de lui parler de difformité. II se
figura _les choses au pire. De quelque philosophie qu'il ft1t
doué, 11 eut ~ moment d'hésitation. Il fut sur le point
de se poser lm-même son mariage comme une question et
d'admettre des causes de rupture; heureusement cette
crise ne dura pas. Il se rappela sur le champ qu'une
auguste volonté' avait été compromise par lui dans cette
affair~, et _que reculer c'était en quelque façon faire mépris
des b1enfa1ts du maître; que d'ailleurs il épousait fort peu
1a fille et beaucoup la dot; qu'avec une fortune comme
celle dont il aurait la jouissance, il aurait la pleine liberté
de loger sa femme aussi loin de lui qu'il voudrait, et même
de la reléguer à la campagne, si le séjour dans- un même
hôtel venait à lui déplaire.
Le comte Cabaret avait à peu près terminé les réflexions
que l'on vient de voir plus haut, quand la porte s'ouvrit et
la tante Catherine reparut.
- " Voici Emmelina ", dit-elle en reprenant sa chaise
et son tricot.
En effet, derrière elle entra Jeanne, portant la jeune
fille dans ses bras. Ce fut une scène singuliere.
8

�290

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Au moment où l'on vit la vieille domestique et son
vivant fardeau, la pauvre malade parut ro~ge comme une
cerise, les yeux pleins d'une ivresse angélique, belle, trè
belle ! tant elle avait d'émotion et d'amour répandus sur
tous ses tra .its • Mme Irnois avait bien fait de prévenir le
comte, car le premier mot d'Emmelina fut de s'écrier:
_ Où est-il ? Ou est-il ?
Et elle étendait ses deux bras, et elle e penchait en
avant avec W1e passion indicible.
.
_"Vrai Dieu! dit le Comte Cabarot, elle est horrible
.
. 1"
cette malheureuse éclopée, et funeusement
vive
.
Et comme il avait bien réfléchi ainsi qu'on l'a vu, et
qu'il s'était cuirassé contre les dégo0ts probables de
l'aventure, il se précipita bravement au devan~ de sa
fiancée et voulut lui prendre les mains pour les baiser avec
autant de feu qu'il en était capable.
.
"Mais Emmelina ne le regarda seulement pas, et retirant
ses mains comme on fait à un importun, s'écria :
_ " Où est-il donc ? "
_ Mais devant toi, dit sa mère; voilà M. Cabarot
avec qui tu veux t'en aller." Emmelina se jeta, en arrière
dans les bras de Jeanne, en pol.1$ant un cri d horreur et
d'effroi 1

,

_ "Je ne le connais pas, dit-elle en pleurant. Ce n est

pas lui ! Jeanne ce n,est pas 1ut. 1. "
Elle se mit à sangloter. Son père la prit dans ses bras,
elle le repoussa. " Laissez-moi ", dit elle.
On la plaça dans son fauteuil, et elle continua à pleure~
sans vouloir lever la tête, ni regarder son fiancé, ~u•
maintenait toujours avec soin sur ses lèvres son sourire
courtois et soumis.

MADEMOISELLE IRNOIS

Au fond du cœur, le Comte Cabarot était impatienté
outre mesure.
- " Quoi ! pensait-il, ce n'est pas assez d'avoir une
femme bâtie comme celle que voilà? il faut, qu'outre
toutes ses difformités, je lui découvre encore une affection
pour quelque fat ! J'aurai bien à faire avec cette petite
personne si je veux lui redresser l'entendement. Mais
patience ! j'en viendrai à bout. "
Le salon de Mme Irnois était cependant une vraie tour
de Babel; on ne savait plus qu'y devenir. Après quelques
sanglots, après s'être tordu les mains, Emmelina, le visage
noyé de larmes abondantes, était devenue pâle, pâle comme
la mort, ses yeux s'étaient subitement ternis, elle était
tombée à la renverse dans le fauteuil et s'était évanouie.
- " Voilà ma fille qui se meurt ! " s'écria Mme Irnois.
- "Mille tonnerres ! " hurla le fournisseur. Les deux
tantes imitèrent les parents en accourant a,·ec précipitation
autour de la malade. Cabarot ne fut pas moins leste. Cette
scène douloureuse rentrait pour lui dan les choses prévues.
Il ne s'était pas attendu à en ~tre quitte à moins, car il
avait trop d'esprit pour supposer que l'afiàire de son
mariage, déterminée si brusquement par une volonté d'en
haut, se pourrait conclure sans quelque récri du caté de
l'indépendance violentée.
Il offrit gracieusement son flacon pour faire revenir à
elle son adorable Emmelina, comme il lui plut de
s'exprimer. Mais le flacon n'y faisait rien : Emmelina
restait sans connaissance.
- "Mon Dieu! dit Mme Irnois en levant les épaules
et en regardant Cabarot en face; tout ce monde qui est
là autour d'elle lui fait plus de mal que de bien. "

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cabarot ne crut pas devoir jouer la sourde oreille; il
pensa en avoir assez fait pour un premier jour.
- "Ah! Madame, s'écria-t-il d'un ton soumis, que je
suis malheureux de ne pouvoir encore revendiquer un
droit à prodiguer ici mes soins. Mais je comprends du
moins vos inquiétudes maternelles, et je me retire. Adieu,
Madame; adieu, Mesdemoiselles, à demain. Recevez mes
profonds respects. "
Il saisit la main de M"'e Irnois et la baisa avec effusion ;
il fit la même faveur aux mains sèches et tannées des
deux vieilles filles; il glissa un napoléon dans les doigts de
Jeanne. Puis, se retournant, il prit M. Irnois par le bras
et l'entraîna avec lui vers la porte ... Bien lui prit de le
tenir ferme, car s'il n'eftt dépendu que de sa volonté, le
futur beau-père n'aurait pas suivi son futur gendre.
- "Que me voulez-vous? dit M. Irnois, arrivé dans
l'antichambre à la remorque, ne voyez-vous pas qu'il faut
soigner ma fille?"
M. Cabarot prit un ton mitoyen entre la débonnaireté
et la raideur impérieuse.
- "Mon cher Monsieur, j'ai vu Mademoiselle votre
fille, et elle me convient sous tous les rapports. J'obéirai
très aisément à !'Empereur. A quand fixons-nous la signature du contrat?"
- " Diable I vous allez vite! "
- "C'est mon usage. Et d'ailleurs l'Empercur le
veut. "
- " Mais !'Empereur ne sait pas que ma fille est
malade?"
- "Nous la soignerons. Il faut en finir. L'Empereur
n'aime pas les résolutions qui traînent. "

MADEMOISELLE IRNOIS

-

" Mais si Emmelina ne veut pas de vous? "

- " Ce sont là des caprices de jeunes filles auxquels
des hommes sages tels que vous et moi ne doivent pas
s'arrêter. Comme pere, il doit vous suffire d'avoir une
confiance entiere dans ma probité. "
..;c ne vous connais pas ! "
- "Mais
- "Et comme sujet, reprit Cabarot d'une voix haute
et grave, vous devez obéissance à !'Empereur."
Irnois sentit passer dans ses membres un frisson d'épouvante. Il se trouva si fort à la discrétion de Cabarot, qu'il
fut sur le point de tomber à ses pieds et de lui demander
pardon,
- "Eh bien! à quand le contrat? reprit l'impassible
épouseur ".
- " Quand vous voudrez. "
- "Je vais donc passer sur le champ chez mon
notaire et lui donner ordre de s'entendre avec le v6tre.
Nous serons aisément d'accord. Vous n•avez pas d'autre
héritier que la future comtesse Cabarot? C'est très bien!
Adieu donc et à demain l "
- "Je voudrais, s'écria Irnois, quand le conseiller
d:Etat ne fut plus à portée de l'entendre, que tous les
diables pussent te tordre le cou dans la nuit ! ,,

( A suivre).

COMTE DE GOBINEAU.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

PREMIÈRES ŒUVRES, par Gustaue Flaubert, tomes

1

et

2

(Fasqucllc).
Voici deux volumes compacts remplis par tous les manuscrits
que Flaubert entassa dans ses tiroirs jusqu'en 1842. lis ne nous
apportent sur l'homme et son ~én~c aucune ~évélatio~. Ils
confirment simplement, sans l'enrichir, le portrait assez simple
qui ressort des romans et de la CorreJ/&gt;!11dance. R~na_n, assez
malin, lorsqu'il voulut publier, de son vivant la prmc1pal~ de
ses œuvres de jeunesse, 1'.Aoeair de '4 Sât11ce, l'appela son vieux
Pourana. Les Premitres Œuures de Flaubert, c'est son vieux
Pourana romantique. Elles constituent une contribution, qui
c(it été déjà fort banale dès cette époque, à la physiologie d'un
jeune homme atteint d'encéphalite ro_man~ique entre 1836 et
1842. Et tout ce Flaubert-là se trouvatt déJà dans les Jeu,mFranu de Gautier. Tel drame en cinq actes, Loys XI, est un
grilfonnage de collège : il sert au moins à nous montrer ~ue la
passion malheureuse de Flaubert pour le th~tre, celle qm nous
a valu le Camlidat et le Clibteau des Caurs, remontait à son
enfance, à son goC:lt pour les cartonnages et les actrices du ~~tre
de Rouen. Marrli, qui est de 1839, est un informe champignon
poussé au pied de Faust, mais aussi u~e pre!11ièrc ébau~c de la
Tentation de Saint-.A11toine. Les Mlmotres d un Fou et Nwem~re
forment deux esquisses de la m~me œuvre, un roman autobiographique, ou simplement un roman de la puberté, for,teme~t
inspiré de la C011ftssion d'un Enfant du Siede. On n Y vmt
Flaubert qu'à l'état érotique, colérique ou dégo0té. Presque

2 95

dans la même page il écrit à trente lignes d'intervalles:" J'aimais
pourtant la vie, mais la vie apansive, radieuse, rayonnante; je
l'aimais dans le galop furieux des coursier~ dans le mouvement
des vagues qui courent vers le rivage; je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards
amoureux ... , dans le soleil couchant, qni dore les vitres et fait
penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées en regardant l'Asie," et ensuite: "Je suis né avec le désir
de mourir. Rien ne me paraissait plus sot que la vie et plus
honteux que d'y tenir. " Il n'y a pas là de contradiction, mais
toujours les deux versants du génie de Flaubert, son être d'imagination, son être de réalité. Dans ces deux courts romans, il
est successivement, et sans illusion de sa part, Emma Bovary,
Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchct : personnages peu compliqués. L'homme ne se modifiera plus, ne s'enrichira guère.
Il n'en est pas de même de !'écrivain. L'essentiel de Flaubert,
sa goutte de pourpre, c'est son style : Je reste, un coquillage qui
se sentait broyé par la vie pour servir à cette œuvre de choix !
A ce point de vue, ces deux volumes deviennent intéressants.
lis nous font connaître, dans ses racines et ses origines, ce style.
Ils nous font toucher la nature primitive de laquelle et contre
laquelle Flaubert l'a construit.
On peut en obtenir une clarté sur une que tion que M. Remy
de Gourmont a posée et traitée autrefois dans un de ses livres
les plus aigus : le Probllme du Styk, - et qu'il appelle, à cause
de l'occasion qui la soulève, la question Taine. Il s'agissait du
style de Taine, et de certains aphorismes tranchants émis par
M. Faguet dans l'une de ses Histoires de la littérature ftanraise
(elles ne sont pas encore numérotées). "Le style: de Taine,
disait M. Faguet, est un miracle de volonté. Il est tout artificiel.
On sent que non seulement il n'est pas l'homme, mais qu'il est
le contraire de l'homme. Ce logicien, qui a vécu dans l'abstraction, a voulu se faire un style plastique, coloré et sculptural,
tout en relief et en images, et il y a réussi. Et c'est pour cela

t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

que Taine est un modèle; car, puisque le style naturel ne
s'apprend pas, il reste que c'est dans Taine et dans les écrivains
qui lui ressemblent que l'on apprendra le style qui se peut
apprendre. "
La "question Taine" est donc celle de savoir si un style peut
nattrc de la volonté. Mai$, entre parenthèses, et avant d'aborder
cette question formelle, je dirai que, sur la question matérielle,
celle de Taine lui-m!me, je ne suis ni de l'avis de M. Faguet,
qui est aux antipodes de la vérité, ni tout à fait de celui de M.
Gourmont. Volontaire et artificiel, ou non, le style de Taine n'est
point d'abord on style plastique, tout en relief et en images, mais
avant tout un style oratoire. "Taine, dit M. de Gourmont, est
nettement un écrivain sensoriel. " Oui, mais il l'est secondairement, et son écriture sensorielle ne figure jamais qu'on moyen,
au service d'une lin oratoire. In hilmria oraœr, le mot dont il
épigraphie son Tite-Liot s'applique à lui. Pour que son style
mobilise, déploie, exploite toutes ses richesses, il faut que ces
richesses soient disposées en vue d'un ordre logique, en vue
d'une preuve. Quand on y regarde dç près, c'est la même éducation classique, celle de Cicéron et du COTU-ion11, qui produit
Cousin et Taine, la forme oratoire vide et la forme oratoire
pleine : la b.iudruchc et le marbre ont ici des lignes pareilles.
Tout chez Taine est orienté vers la preuve, vers la thèse;
homme complet, sensitif éveillé, qui enregistre facilement dans
cc qu'il écrit l'apport abondant de sa mémoire émotive, il
n'admet cet apport sensuel que pour le faire passer en maçonnerie, en architecture. Lorsqu'il peint pour peindre, dans
Grainr/Qrge, dans le Yoyage en Italie, le dessin de sa phrase reste
le même, mais rien ne vit, rien ne chante, le livre devient
pesant, artiliciel, il ennuie. Taine ne donne sa mesure, il n'est
lui-même, que dans cc qu'il appelle un palais d'idées, et seul
de son temps il a réussi à construire de ces palais très amples,
très équilibrés, dans le goO.t de la Renaissance : artiste complet
il en est à la fois l'architecte et le décorateur; dans les substruc•

tions visibles, l'appareil à bos,ages avec ces petits faits entassés
et distincts, rappelle le Palais Pitti, et fa peinture puissante
des plafonds est d'un Bolonais qui se voudrait Vénitien. Mais
toute la décoration est subordonnée à l'architecture, à une
architecture logique, oratoire et probante. Quand t;CS images ne
prennent pas place dans un ordre, c'est de l'or qui devient
charbon. Le "logicien qui vit dans l'abstraction", qui aurait
pour contraire son "style pl:istique, coloré et sculptural, tout
en reliefs et en images'', n'existe, comme M. de Gourmont
nous le montre, que dans l'imagination de M. Faguet, et
d'ailleurs, depuis Parménide et Platon, il n'y a pas eu de plus
grands créateurs d'images que les logiciens de génie vivant dans
l'abstraction, ayant comme le cMne de la fable, la tête voisine
du ciel et les pieds vers l'empire des morts. Seulement, le
"visuel" et le "sensoriel" que M. de Gourmont voit dans
Taine, ne fournissent i ce style que le sang en mouvement dans
un corps vigoureux, pondéré, puissant et dont l'essence est de
disposer des preuves, de faire agréer des raisons. Aussi un tel style,
où le visuel et le se~oriel sont subordonnés, semble par là, en
tant même que style, fort différent d'un style où le visuel et le
$ensoriel sont le primordial et l'essentiel, celui d'un Hugo
dans sa prose (comparez les C~ts Y,m aux Carnel, de Yoyage),
d'un Michelet (comparez les Origilles et !'Histoire dt la Rivo/11tion), d'un Gautier (comparez les deux Voyages en Italie, celui
de Gautier qui a conservé ses couleurs, comme un tableau
vénitien, celui de Taine qui a poussé au noir). Les Origines dt
la France cmtt111porai11e, si opposées à Michelet, n'ont qu'un
pendant, qu'un analogue, dans la littérature française, c'est
l'autre chef-d'œuvrc de l'histoire oratoire, !'Histoire des Yariations. Si Bossuet avait conservé dans son Histoire toute la H:unme
imagée de ses premiers Sermons, si cette flamme avait fait partie
de sa bonne conscience, s'il l'avait cultivée et développée, les
deux livres se ressembleraient bien davantage.
Venons à la question générale qui est, en somme, une discus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sion du mot célèbre de Bufron. M. Faguet admet que le style
peut être, ainsi que chez Taine, le contraire même de l'homme.
M. Remy de Gourmont n'a pas de peine à relever, en ce qui
concerne Taine, la légèreté de ces affirmations, qui ont pour
source une phrase de Sarcey, à montrer aTec quelle naJveté
pataugea dans cette source douteuse un M. Albalat, qui,
" ébloui, suit des yeux" M. Faguet, "le boit " et, auteur de
l' Art d' étrire enseigné en oingt lero111, de la Formation du styk par
I' assimilation tks auùurs, nous assure que "Taine, d'abord
écrivain abstrait,avait plus tard coloré son style artificiellement."
Comme il enseigne, dans ces deux livres, à colorer ainsi un
style quelconque, l'exemple de Taine sert, à point, de
réclame (vingt mille lettres d'attestation) à notre marchand de
poudres colorantes. M. de Gourmont, lui, dit avec beaucoup de
bon sens: "Bufron faisait de la science. Le style est l'homme
même est un propos de naturaliste, qui sait que le chant des
oiseaux est déterminé par la forme de leur bec, l'attache de leur
langue, le diamètre de leur gorge; la capacité de leurs poumon, ... Il y a bien deux sortes de style ; elles répondent à ces
deux grandes classes d'hommes, les visuels et les émotifs." Le
style, pour lui., est donné, comme d'ailleurs tout l'homme, dans
la nature sensible de l'homme, il est secrété par une sensibilité.
On sait que M. de Gourmont représente chez nous, très singulièrement, un délégué du XVlll" siècle, comme Brunetière
tenait jadis la place d'un delégué du XVIl6• Son sensualisme
est dérivé des mêmes sources que celui de Taine lui-même.
L'explication d'un style, ou même de quoi que ce soit, par une
volonté autonome, lui paralt le comble du non-sens. Louant
M. Victor Giraud d'avoir, dans son livre sur Taine, jugé
" irrecevable" l'opinion de M. Faguet, M. de Gourmont
écrit : "La raillerie de M. Giraud est presque muette, mais
elle est profonde. Il appartient à une génération qui n'ignore
plus (comme celle de M. Faguet) le mécanisme physiologique
de la pensée et qui sait que la volonté n'est pas autre chose

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

l

2

99

qu'un état ~~ tension nerveuse, parfaitement involontaire." Les
ass°:an~es 1c1 ~e M. de Gourmont, mises au compte de la
génerauon entière où B.orit M. Giraud, ne seront sans doute
pas par~gées par les philosophes ; le contraste entre ces termes
d~gmauques et le fond de la phrase qui indique un pur aveu
d'ignorance~ un~ dém:~ion de la psychologie, leur paraîtra
peu_t-ê~e singulier. S il est excellent, comme le fait à bon
droit 1 1ntell!gcnce de M. de Gourmont, de relier la critique à
la psychologie, en~ore ne faut-il pas fournir à la critique précisément co~me certitudes les incertitudes de la psychologie. Que la
.volonté libre, capable de créer, soit une illusion ou soit une vérité
que l'état de tension nerveuse soit la volonté elle-même O
'il'
l'
.
.
, n qu
accompagne, tOUJours est-11 que, pratiquement, certain style
nous a_pparaît, plus que certain autre, impliquer une volonté
réfiéch1e, une ri(l(/Îon contre l'luz/Jitwle. La nature de certains
ho~es suppose une assez grande facilité à réagir contre leurs
ha~itudes, ou, si l'on veut (ce qui d'ailleurs ne serait pas la
meme chose), à contracter des habitudes nouvelles rapides
, : 1es anciens
.
momentan_ees
louaient Alcibiade, le plus 'Athénien'
des Athéniens, d'être vite devenu très Spartiate à Lacédémo
è A· ·
ne,
tr s s1at1q ue chez les Perses. Or la littérature nous offre de tels
ex~mples. Il. est des écrivains qui n'ont qu'un style, il en est
qui_ ont plUSJeurs styles, tantôt espèces d'un même genre, tantôt
véritablement des genres différents. Et il en est chez qui telle
forme de style appartient à la mauvaise conscience leur figure
' lequel ils'
comme l' accent de leur pays natal, un ennemi contre
luttent. Complexité que je voudrais signaler, mais que je ne me
flatte pas de débrouiller.
, M. de Gourmont nous dit, avec Buffon, que le style c'est
1 homme, et l'homme élémentaire, sensitif, que Je propos de
Buffon est le propos d'un naturaliste. Et M. de Gourmont a
pleinement raison en tout ce qu'il affirme, m:iis il :i tort en une
part de cc qu'il nie, tant sur Buffon que sur le style. Buffon est
un naturaliste, mais il parle sur le style en humaniste classique.

�.,

300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Le Di1cours sur le 1ty~ est un discours de réception à l'Académie,
et il a recueilli, dit-il courtoisement à ses trente-neuf auditeurs,
ses observations en lisant leurs ouvrages. Entendez en lisant les
bons auteurs français, la dignité del' Académie venant, ainsi que
le disait Mallarmé, de ce qu'elle repr6ente, dans le présent, à
la façon d'une cavalcade historique, le cortège de nos grands
mattres. Ses observations sur les écrivains, sur les hommes, il ne
les expose point comme il fait de ses observations sur les oiseaux
ou les quadrupèdes. Le style c'est l'homme, non l'animal, c'est
l'homme non seulement en tant que sensibilité, mais en tant
que contrcsensibilité, c'est à dire en tant qu'intelligence et que
volonté. Buffon ne pense point comme La Mettrie. Le sensualiste pur qu'est M. de Gourmont niait tout à l'heure, tr~s
péremptoire, toute volonté. Et voici ce qu'il écrit de l'intelligence (tout ce que je cite dans ces pages est tiré du ProMème
du Style) : " Le raisonnement au moyen d'images sensorielles est
beaucoup plus sCtr que le raisonnement par idées .... La logique
de l'œil et la logique de chacun des autres sens suffisent à guider
l'esprit.... La philosophie, qui passe vulgairement pour le
domaine des idées pures (ces chimères!) n'est lucide que conçue
et rédigée par des écrivains sensoriels ... Qu'est-ce qu'une doctrine, sinon la traduction verbale d'une physiologie ? " (Une
doctrine n'est qu'une physiologie, dit M. de Gourmont; un
arbre, disait Hegel, croît par syllogismes : ces deux contraires
paradoxaux disent à peu près la même chose.) En tout cas,
!orque Buffon écrit que le style c'est l'homme, il entend, naturellement, l'homme volonté consciente, :iutant que l'homme
sensibilité spontanée, l'homme tel qu'il se pense comme fin, tel
qu'il se formule à lui-même comme idéal.

Ce 'l,l;J nollS Jau/ à nou1, c'est aux lueurs des lampt1
La uimce confuise et If travail dompté,
C1est le ft1J11t dans les main, du r1itux Faust des e1tampe1,
C'est I' ~bstinalim et c'est la t1olonté.

RÉFLEXIONS SUR LA L1TTÉRATURE

301

Évidemment, il n'existe pas de style qui soit "un miracle
de volonté", qui soit "tout artificiel", qui soit le "contraire
de l'homme". Mais il n'est pas de style non plus où n'intervienne une volonté, un artüice. une réaction de l'homme contre
lui-même. En d'autres termes, sans poser ici des absolus, il est
po. sible de fixer, par des exemples, deux limites, l'une qui figure
l'eitrême de naturel et de spontané dont le style soit capable,
l'autre qui pose son extrême possible de volonté et d'artifice.
Mais ne nous fions pas aux apparences pour dire d'un style
qu'il est naturel ou artificiel : le style des Prwinciale, paraît plus
naturel, plus immédiat que celui des Pensle1, et pourtant les
Prot·incùzks ont été extrêmement travaillées, chacune récrite
plusieurs foi s, tandis que les P1!11sée1 sont génénlement des
notations rapide.•, sans artifice littéraire. Le style de Renan
semble jeté dans la fraicheur et le négligé d'une nature fraîche;
je le crois plus artificiel et laborieux que celui de Taine, qui
donne précisément (et nous aYons vu comme cette apparence a
trompé) l'idée de l'artiiiciel et du laborieux. Pour faire, à beaucoup près, dans un style la part du spontané et du volontaire,
voici, je crois, de quelle pierre de touche il faut user. Si le style
des œuvres littéraires est le même que celui des lettres ou écrits
analogues, le style sera dit plus naturel ; et plus grand sera
l'écart entre les unes et les autres, plus le style sera dit artificiel.
Or le style de Taine dans sa Correl}ond011ce et surtout dans ses
Cart1e/1 de J/oj'agt en France, notes jetées sans ratures sur ses
calepins, écrites pour lui-même, ne diffère pas en nature
de celui de l'lntelligmce et des Origines. Mais il manque la
tension oratoire, élément d'ailleurs capital chez lui. Ce
qui est artificiel chez Taine, c'est le style de telle œuvre
scolaire, telle que sa these sur la Fable (à peu près rien du
La Fontaine) " écrite, dit M. de Gourmont, avec le souci de ne
pas déplaire à M. Géruzez. " De ce point de vue le type du
style naturel, nous pourrons le voir dans la prose de Voltaire,
qui est exactement la même, qui a exactement la même

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

perfection, dans l' Emri sur ks Ma,m et dans n'importe laquelle
de se1 lettres. Et le type du style artüiciel, on le verra dans
Guez de Balzac, incapable d'écrire le moindre. b~e~ sans e~
rra 1re
.
pour la postérité une œuvre péniblement. htterai.re.
.
.Mais
il n'existe pas de style absolument naturel, puisque Jamais ~n
n'écrit tel quel ce qu'on voit, ce qu'on smt, cc ~u'on sait,
puisque le style est cela même qui, en nous, rédwt, par u~e
opération plus ou moins longue, toutes les fractions de la réalité
à un dénominateur commun. Il n'existe pas non plus ~e- style
absolument artificiel parce que le style a toujours so~ ong~ne et
ses éléments dans une sensibilité de l'œil et de l'ore1lle. L ~cart
entre le style littéraire, que l'on écrit, et le style mécaniqu~
que l'on rédige, une fois mesuré pour chaque prosate~r, et ~se
comme son équation personnelle, donnerait lieu à des m_ductt~ns
.
Voyez Mallarmé
et Rimbaud. Le style de D1vagat1Pns
curieuses.
•
est infiniment plus spontané qu'on ne croit : les lettres de
Mallarmé, ses premières chroniques, toute son œuvre ~n apparence exotérique, est écrite dans ce même style précieux, aux
ponctuations et aux coupes originales, qu'il ne peut s'empêcher
de mettre dans ses moindres billets et dont on retrouve to~s
les tours jusque dans un livre de classe, les Mots Angla11.
De Dit-agations à ces documents, le style ne ~~e, comme o~
l'a vu pour Taine, qu'en tension, et le prmc1pal du travail
. te, c0 mmc le confessait délicieusement l'auteur, à y
COUSIS
\ "remettre de l'obscurité." De Rimbaud, nous avons un vol~e
entier de lettres: rien, absolument rien, dans ces notations
èches, pas m~me une tache de couleur ou une coupe de
11
L
se ne rappelle la. moindre chose des llluminations ou d'Une
prrra ,
f; •
C'
c
SaiJon en Enfer. La cloison étanche est par atte. . ~st qu
R . baud la brute de génie la plus étonnante qui soit d~s
im
' • •
êm · é mau
aucune littérature, n'a jamais je ne dua1 pas m_ e a1m '
connu que lui : le reste des hommes, sans exception,_ sont devant
l . mme des nègres. Écrit-on à des nègres I Écnt-on même
Ut CO
L' "dé '
pour des nègres I Publier c'est écrire pour les autres. 1 e n en

l

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

3o3

pouvait même venir à Rimbaud. Madame Aurel a dit :\ peu près
que le métier littéraire appartient de droit awc femmes (comme
tout le reste!) parce que l'œuvre littéraire n'est qu'une variante
de la lettre d'amour, et que, pour la lettre d'amour, à elles la
cocarde! Eh bien, personne ne fut moins femme que Rimbaud
(de même qu'aucun homme ne fut plus femme que Verlaine) /
et la seule idée d'adresser son œuvre, comme une lettre d'amour,
au public, ainsi que le fait chacun sur le trottoir littéraire, lui
paraissait la plus inepte bouffonnerie. Il ne pouvait " écrire "
une lettre quelle qu'elle füt. Aussi on œuvre, écrite pour lui
seul, sans idée d'un public quelconque, est-el!~ la plus
sincère, la plus chimiquement pure de toute pro titution, qui
existe. Aucun style n'est plus naturel que so11 st}:le di~ect,
brôlant, tout en lumière. Ainsi l'écart entre deux natures
d'écrits, très faible chez Mallarmé, presque infini chez Rimbaud,
témoigne, chez l'un et l'autre, d'une égale, d'une paradoxale
sincérité: mais l'une tournée en partie vers autrui, l'autre
réservée exclusivement à soi, concentrée sur soi.
En principe tout écrivain possède donc deux styles, qui
tant6t figurent dewc espèces assez rapprochées d'un même
genre, tant6t, exceptionnellement, foot deux genres düférents.
Et même, quand on dit que l'un est plus naturel que l'autre, il
faut s'entendre sur le sens du mot naturel, ou plut6t distinguer
ses deux sens très différents, même opposés. On peut appeler
naturel le style qui vient naturellement, c'est-à-dire sans eff"ort,
presque sans réflexion, qui est incorporé à une habitude. On
peut appeler au contraire naturel le style qui exprime la vraie
et profonde nature de l'homme, et qui implique parfois, pour
être ramené à la lumière, un effort complexe, un forage difficile.
Le style c'est tantôt l'homme automate fait d'habitudes, tantôt
l'homme social fait d'i.nBuences, tantôt l'homme individuel fait
de conscience et de volonté. Le premier côtoie le péril du
procédé et du gaufrier, où tombe un Zola, le deuxième court
le risque du cliché où se complaît délicieusement toue médiocre,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le dernier effieure l'obscur ou l'ultra-violet d'un Mallarmé et
d'un Rimbaud. L'incapacité d'écrire en clichés est aussi congénitale, aussi naturelle chez Mallarmé, que la nécessité d'écrire
en clichés l'est chez la plupart des scribes, et le besoin d'en lire
chez la presque totalité des lecteurs.
Mais si en principe tout écrivain possède deux styles, il arrive
aussi qu'il en possède plw de deux. Afin de ne pas compliquer
la question, je ne fais pas intervenir ici le style de la poésie. Il
faut noter pourtant que, lorsqu'un bon auteur écrit en prose et
en vers, son style de prose peut etre le contraire même de son
style poétique. Ainsi pour Voltaire. On dira peut-être que sa
prose exprime sa nature, et que dans ses tragédies il rédige un
devoir scolaire, on le dira à tort. Voltaire adorait le th~tre,
pleurait aux pièces des autres, à ses propres pièces, s'y donnait
plus, corps et Ame, qu'à sa correspondance. Alors r M. de
Gourmont, sans songer d'ailleurs à Voltaire, nous fait comprendre cela très finement : "Dans un début de roman aus i
vulgaire que: C'itait par 111u radùuse mati"le de pri"temps, il peut
y avoir une émotion vraie. Cela affirme, sans aucune contradiction possible, que l'auteur n'est pas un visuel, n'est pas un
artiste, mais non pas qu'il soit dépourvu de sensibilité; au contraire, il est par excellence un émotif ! Seulement, incapable
d'incorporer cette sensibilité personnelle en des formes stylistiques de formation originale, il choisit des phrases qui, l'ayant
ému lui-même, doivent encore, croit-il, émouvoir ses lecteurs.
Il est même inutile de supposer un calcul là où il n'y a, en
réalité, que l'association ingénue d'un mot et d'un sentiment...
Tout mot, toute locution, les proverbes mêmes, les clichés, vont
devenir pour )'écrivain émotif des noyau.x de cristallisation
sentimentale." Voilà exactement ce qui se passe chez Voltaire
poète tragique, précisément parce qu'il est un émotif, quand il
fait des tragédies, alors qu'il est le contraire quand il écrit l' Essai
sur lts Mœurs ou Canditk. Le style poétique de Victor Hugo et
son style de prose ne diffèrent pas moins, l'un et l'autre restant

RÉFLEXIO S SUR LA LITTÉRATURE

des styles de génie, et Cltom /Tues réalisant dans son genre Ja
même perfection que le Satyre. De m~me Musset. Lamartine
au contraire.
. Par là nous arrivons au cas de Flaubert, qui e t très complexe.
S1 _Flaubert a vécu tout entier pour son style, nous pouvons
croue que ce style Jui demeurait un peu extérieur, qu'il allait
ve~s ce style, l'incorporait à lui, plus qu'il ne Je dégageait de
lui. La part de volonté y paraît plus grande que d'ordinaire et
c'_est pourquoi dans Flaubert nous reconnaissons des styles iort
d11rérents. J'en distinguerai au moins trois : celui des premières
œuvres jusqu'à Madame Bwary, tel que nous le montrent Jes
M~moirtJ d'1J1t. ~ou, NOf/embre, la première Tentatio", style très
facile, peu ongmal, abondant en clichés, d'un rondouillard
i~termédiaire entre le Chateaubriand de 1 802 et la Coefmio,,
d 1,n E11fimt du Siècle; - le style des grands romans, de Madame
BOflary à Bo~ard, discipliné et savant, le vrai style de Flaubert;
- le style de la Corre.rp011rûmu, plein de fantaisie, tout en
ve~deur et en exubérance, l'éto.ffe riche où il coupait en
ge1g_nant les v_étements de ses personnages. S'il s'était épanoui
en li~erté au lieu de se restreindre en profondeur, il e0t trouvé
sa_ ~oie, ou du moins sa joie, dans une résurrection du style rabela1s1en, dans un Pa"tagruel du XIX• siècle, où ce géant normand
eOt englou_ti 5:s bonshommes de la Bwary et de I'ÉducatiQ11, ses
ombres chmo1ses de Salammbô et de la Tt"latitm, comme Gargantua fait des six pèlerins avec sa salade, les arrosant d'un
horrible traict de vin pineau. Il y a dans la Co"es"""da"ce
1
.
7v••
une
ettrc en langage de Rabelais, où l'on trouve une autre succulence qae dans les p~les CoMes Drôlatirues de Balzac!
Le style définitif et vrai de Flaubert est évidemment le
deuxième, et pour celui qui aime en ses secrets, en son ame la
lang~e française, il n'est p:u d'étude plus passionnante qu/ de
le voir se dégager des .deux autres. Mais est-ce lui qui se dégage,
ou est-ce Flaubert qui le dégage l Nous en revenons toujours à
la meme question, en laquelle il ne faut pas vou·
une pore

9

�306

LA NOUVELLE .REVUE FRA ÇAISE

.
. "Comme tous les écrivains de so~ _temps,
question de mots .
bert a subi l'influence imtLale de
dit M. de Gourmont, ~lau . m·1raculeux ni très important.
b · d 1 • cela n est nt
Cha~cau nan •
Flaubert füt pareillement devenu ce
Sorti de tonte antre école, .
dé uillement. Le but de
.
. 1 • ! e La v1e est u.n po
.
qn'1l était, u1-m m .
d nettoyer sa personnalité,
. .
d'un homme est e
.
d
l'act1V1té propre
.1
'y déposa l'éducation, e
de la laver de toutes les souil ~res qu , l issèrent nos admirala dégager de toutes les empre1n_tes quùyl amédaille décapée est
U e heure vient o a
tions adolescentes. n
I é al Mais selon une autre
·u
d son scu m t .
'
nette et bri ante e
.
d
· qui délivré de ses
.
dé uillement u vin
•
image, JC songe au
po .
fi é de ses fausses couleurs,
.
bl d ses vaines uro es,
parties trou es, e
.
lce fier de toute sa
el ue •our g:u de toute sa gr ,
se retrouve, qu q J . • . • 'une rose nouvelle ... Il faut
• "d t sounant ainsi qu
.
,
force, hmp1 e e
B
l' Éducation stntimenta,e,
.
t Madame
wary,
lire succemvemen
d
e dernier livre que
lzt
n'est que ans c
Boward et Pieu, t; ce
• . d l'homme paraît dans toute
ue le gente e
é
l'œuvre est ac hev e, q
1 descriptions de
u'est-ce que es
beauté transparente... Q
· à · d brèvet
sa
,
b.rases cadencées s v1s- -vis es
.
Salammbo et leurs longues p
d t p1,uc1ztt ce livre qui
• és de B1J1war e e,
,
notations et des resum
Q . /, ,, ., ., Je vois dans le dévelop'à Don use o1,-e T
bl
n'est compara e qu ,
t de Flaubert beaucoup
e, d l'enveloppemen
Pement, ou plut t ans
'
d t M de Gourmont. Je ne
•
que n en a me
·
.
plus de contingence
. é é donné dans sa nature. Sans lui
crois pas que ce style ait t
fran ise de i8+o à 1850, époque de
, Est-ce exact de la prose
ça à 1 Chateaubriand je ne la
a
'
1 b ? La prose
la formation de F au ert
.
.
de deuxième ordre, et
Il d Lamartine, q u1 est
l
vois que dans ce e e .
d
tn"ème En ces années.là e
·
1
Q · t qui est c qua
dans celle de ume
,.
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. h I dont 1 mf\uencc par
d
créateur est Mie e et,
très nette, avec ceUe e
.
d'Outrt-Tombt et se retrouve
Mlmoirts

Chateaubriand, chez_ FI~~~~~~ vrai style est précisément de r~_mprc
, Le caractère pnncil""'
h
cadencée C'est déJa t~
avec l'assen·issement à la longue p rase
.
visible dans Salammb4.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

3o7

appliquer les lignes légères que M. Faguet a commises sur le
style de Taine, sans faire de son style sa contre-nature, il est
visible qu'il l'a ei:trait de sa nature par un effort de discipline
et par un acte de volonté. Il est visible aussi qu'il pouvait !tre
autre. Faible, incertain, capricieux, mais capable d'amitié solide
et d'admiration dévouée, Flaubert était fait pour déférer au
jugement d'un ami qui lui etlt imposé l'autorité de son gotk
Il chercha cet ami sans le trouver, n'eOt :l sa place qu'un Louis
Bouilhet, qui était un médiocre honnête, et Maxime du Camp,
que ses Sowmirs Littérlliru nous montrent sous la ligure d'un
sot prétentie1U, imposé à la timidité tr~s réelle de Flaubert par
sa suffisance et sa désinvolture vulgaires d'homme du monde.
L'influence d'un ami aurait pu fort bien le déto!U'ner vers
l'exubérance, vers l'exploitation intégrale de ses richesses. Je
l'imagine sous la figure de son Saint-Antoine, tenté par toutes
les formes de la matière verbale : '' Je voudrais avoir des ailes,
une carapace, une écorce, souffier de la fumée, porter une
trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout,
m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes....
descendre jusqu'au fond de la matière, - être la matière."
Mais après la tentation revient la figure de l'art choisi, concentré, dépouillé, qui réclame le travail de minutie et de
ferveur : "Dans le disque même du soleil, rayonne la face de
Jésus-Christ. Antoine fait le signe de la croix et se remet en
prières."
Chaque phrase de ce style implique une tension et un choii:.
a son ensemble, comme sa
clef de vol'.lte et son explication dernière, cette idée de tension
et de choiJ:, de mouvement et de volonté. Ce qu'il y a sans doute,
dans le style de Flaubert, de plus intéressant, c'est la courbe
qui le conduit des premières œuvres aux dernières, courbe
logique certainement, mais vivante, contingente, imprévisible,
et qui nous apparaît élue entre d'autres cou.rbes également
' possibles. Le "dépouillement" dont parle M. de Gourmont,

li n'est pas absurde de transposer

�308

LA

OUVBLLE REVUE FRANÇAISE

et qui va de NOrJemhre à Bouvard, ne dépasse-t-il point, d'ailleurs,
le but r Après qu'il est devenu " limpide et souriant ainsi
qu'une rose nouvelle", le Bourgogne tourne à la transparente
pelure d'ognon, puis il s'affaiblit, passe et meurt. Je ne partage
pas l'enthousiasme de M. de Gourmont pour le livre qu'il
appelle "la pièce d'archives où la postérité lira clairement
les espoirs et les déboires d'un siècle". Flaubert disait qu'il
aurait voulu que son livre donnât l'impression d'avoir été écrit
par un crétin, inutile de dire qu'il n'y est pas non plus arrivé.
Mais, dans ce pendant moderne à la TentatitJt1, je ne vois qu'un
inventaire, rédigé par un notaire méphistophélique, dans le
style éteint qui convient, et qui paraît, comme certaines pages
de Stendhal, la démission lucide et désabusée du style. C'est
Madame BDflary, ce n'est pas Bouflard, qui fournit dans son
fond et dans sa forme, le Dan Quichotte de Flaubert.
J'ai parlé d'un Flaubert rabelaisien. Les Premières Œui-res
nous offrent un fragment de Flaubert sur Rabelais, qui se
termine ainsi: "Vienne donc maintenant un homme comme
Rabelais ! Qu'il puisse se dépouiller de toute colère, de toute
haine, de toute douleur ! De quoi vivra-t-il 1 Ce ne sera ni des
rois, il n'y en a plus; ni de Dieu, quoiqu'on n'y croie pas, cela
fait peur; ni des jésuites, c'est déjà vieux. Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur
la voie. Mais l'autre? Il aurait beau jeu. Et si le paète pouvait
cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre
serait le plus sublime et le plus terrible qu'on ait fait." Voilit,
peut-!tre, l'idée primitive de Bou~•ard, mais d'un Bouflard
qui eflt été en expansion et en romantisme ce que le vrai
Boui-ard est en dépouillement et en sécheresse.
Je ne me dissimule pas ce qu'a d'un peu artificiel et vain un
débat qui roule, en somme, sur le problëme de la nécessité ou
de la contingence du style et qui ne saurait s'abmaircdu problème
général de la nécessité et de la conting:nce, sur lequel on
dissertera indéfiniment. M. de Gourmont, dans son livre déjà

-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ancien, a levé un lièvre qui n'a

,
.
.
pas cesse de courir. Il m'a
que sa solution mécaniste était
sensualisme et son dét
. .
un peu courte, son
ermm1sme un peu 50
•
L
Taine dépasse de bea
T .
mmaires. a question
ucoup aine ou plutôt ,. ,
médiocrement Taine C T .
,
.
n tntercssc que
.
d e matière vivante et de arfi ame ne . fa1t qu'un avec son style
elle, est dilférente Il
, orme oratoire. La question Flaubert,
.
·
ma paru que beaucoup d
h
passaient chez Flaubert comme s1. 1e choix
. vol
e. c .oses
. se
principe de son style M .
onta1re etatt le
· ais mon rôle s'est borné à · a·
M. de Gourmont, une
.
in 1quer, après
entre I'
.
question encore fraîche, mito enne
csthérique, la psychologie et la méta h .
y
où il serait utile de cre
p ys1que, une plilce
user encore.

s~bJé

ALBERT TH!BAUDET

�NOTES

310

JII

grand poéte." Un des convives, M. Jean des Cognets, prononce
le nom de Dargaud - " un philosophe, celui-là, un ami des
Quinet, des Michelet. "
"Dargaud ! Nous y voiJà ! s'écrie M. Caplain, C'est
l'homme malfaisant qui a constamment agi pour dénaturer l'Sme
de M. de Lamartine. Il le faisait sortir de sa voie naturelle. [l
essayait d'en faire un radical ....

NOTES

LA LITTÉRATURE
L'ABDICATION

DU POÈTE, par Maurice Barrès

(Georges Crès).

N" 1 décomposition de Venise, ni le délabrement des églises
de F~a:ce ne surpassent en pathétique la vieillesse d~lé~ d'un
Lamartine ; et l'on ne s'étonne point que M. Barrès ait mterrogé le mystère de cette grande Ame, longtemps arde~te,. où les
flammes du lyrisme et du génie oratoire semblent, en s éteignant,
, .
6 lai'ssé qu'un peu de fumée et de cendre amère.
n avoir en n
•
M 'd'
Huit recueils de vers se sont succédés des premières t
'"·
·
(l 8 39) '.
. les chants des
tiotrs (1820) aux Rtcuewr:ments
poét19ues
tr t dernières années ne remplissent qu'un maigre v~lume de
en e
• d
8 8 bien avant
.
p, i . JnUitts. Bien avant la Révolution e I 4 '
~n
·
dl~~~
I'Histoire des Girondins, Lammme se détourne ~- a p
.
tend vers l'action. Selon ses id~ chacun jugera s il a_ com~s
ur politique et si ce pur aristocrate a trahi sa vrai_e
une erre
'
. D
·
fut il
nature en s'orientant vers la démocratie. u mo1n~ y
rté par une exigence tout intérieur_e ; on .fausser~t le sens
pode sa vie
. en n e voyantlà qu'une vocation factice suscitée par les

,ta-

id~~esdu&amp;hmL
. ~
La plaquette de M. Barrès débute par le souvenir un
"d'' wier lamartinien ". Le maître de la maison est M. Jules
eJe
.
·
tit-fils de ce
Caplain "un ancien officier, excellent patriote et pe
.d
'
· · d e campa gne et l'ami u
M. Duboi1
de Cluny qui fut le voisin

- Enfin, Caplain, répond Barrès, il faut reconnattre que
Lamartine ne répugnait pas tant que ça à l'endoctrinement
de Dargaud : il l'a écouté toute sa vie.
- .... Croyez-moi, reprenait Caplain, Dargaud était un
délégué de la secte. Le bonhomme avait pour mission de conquérir à la maçonnerie le génie et l'in11uence de Lamartine. Je
ne sais pas si on raconte cela dans vos livres de critique, mais
c'est la vérité. Le cas de Dargaud chez Lamartine, c'est un cas
de tous les jours .... "
Ce qne fut exactement Dargaud, et jusqu'où s'étendit son
action sur Lamartine, - je l'ignore, et n'ai nulles clarté, sur
l'influence de la maçonnerie. Lamartine, à nos yeux, demeure
un poète catholique; s'il sort maintes fois de l'orthodoxie, c'est
de bonne heure, et c'est naïvement ; sa propre nature et les
courants d'idées contemporains expliquent assez ses écarts, sans
qu'il faille encore supposer je ne sais quelles manœuvres
secrètes. M. Henry Cochin donne, au sens de Barrès, un plusjnste
point de vue : "Lamartine désirait le succès politique, et, dans
ce temps-là comme aujourd'hui, pour obtenir une place au
pouvoir il fallait laisser de c6té toutes les idées religieuses".
Mais cela encore n'est vrai qu'à demi ; Barrès lui-même dira
plus loin que rneme dans la politique Lamartine prétend
"réintroduire Dieu ''. - Quant aux origines de sa politique
(et c'est elle ici qui compte avant tout, car c'est par elle qu'il a
troublé les lmes, non par un doute irreligieux), n'oublion s pas
que le désir du succès et l'ambition de la gloire ont travaillé
dans le sen d'une conviction spontanée et très lentement

�I

, J I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mtlrie ; "Nous partons de deux principes opposés. Tu dis :
"La Révolution de 89 est le mal sans mélange." Je dis: "Les
grands principes de la Révolution de 89 sont vrais, beaux et
bons, l'exécution seule a été atroce, inique, inflime, dégotltante."
Pour que 89 fftt si mal, il fallait que ce que 89 détruisait ftlt
beau; or,je trouve 88 hideux.... La Révolution principe est une
des grandes et fécondes idées qui renouvellent de temps en
temps la forme de la société humaine ; et, si tu veux raisonner
sans passion ,ivec toi-m~me, tu verras que l'idée de liberté et
d'égalité légales est autant au-dessus de la pensée aristocratique
ou féodale que le christianisme est au-dessus de l'esclavage
ancien." Cette lettre à Aymon de Virieu est datée de 1830.
Cinq ans après, revenant de l'Orient - ou. D.argaud, je ~uppose, ne l'avait pas suivi, - Lamartine écnvart .= "~e deviens
de jour en jour plus intimement et plus consc1enc1eusement
révolutionnaire .... Je médite sans cesse, et à genoux, et devant
Dieu, et je crois qu'il faut que nous et ce temps-ci nous servions
courageusement la loi de rénovation .... Je ne me prononce pas
cependant encore tout à fait. J'y mets temps, religion, examen,
prudence. Puis, une fois le parti pris, j'irai très loin . "
Aussi bien cette controverse, que je soulève en passant, n'est
elle pas le sujet choisi par M. Barrès. Le point d~ départ d~ ses
réllexions est ce billet du 26 mars 1863 1 ou Lamartine,
"étranglé entre deux portes.... , véhémentement menacé de la
vente totale de tous ses biens", déclare à son ami, M. Dubois:

,, .. . J'aurai! voulu 1auver Saint-Point pour ma femme, pour
Valentine.
" Quant à la politirue, je m'en fiche et je suiJ à peu près comme le
pays. Je pense à moi et à ceux ~ui vivent de moi."
" Nihilisme pofüique, - dit Barrès - effondrement financier, mystère sentimental, ce papier léger contient tout ... On Y
respire ses grandes et belles qualités, son amour de la terre, son
respect de la famille, et puis cet attrait qu'il exerça jusqu'à la

NOTES

3 13
mort sur la sensibilité féminine .... Comment nous expliquer
qu'à l'âge où l'esprit tire ses conclusions sur la vie il ex.hale une
plainte si désabusée, le plus grand poète idéaliste de notre
race L. Quel portrait à tracer que celui d'un jeune cavalier
heureux, infatué, divin, qui se transforme en un vieillard
abandonné de Dieu, des autres et de soi-même ! " La grande
affaire, c'est de comprendre que "dans sa détresse subsistent et
agis.sent les dispositions morales qui firent sa grandeur. L'âme
an~1enne demeure dans la tour ruinée. Voilà le mystere, voila ce
qui est beau, complexe et déchirant."
".Quel beau. mystère ! Un cygne au plumage éblouissant,
pareil à un sentiment pur, nageait dans un beau lac . on l'a
chass~, obligé de marcher- dans les terres boueuses où boîte
se sotl.ille, s'épuise. Que d'autres rient ou le plaignent ! Nou:
songeons aux passions tristes ou grandes qu'éprouve ce vieux
musicien taciturne .... Comment un si clair génie tout ailé et
tout en lumière est-il devenu cet astre noir ? ,,

:1

Pour l'expliquer, il faut songer d'abord à quel point l'amour
de la vie dangereuse touche de près, chez Lamartine, aux
sources mê~e de son inspiration : " Lamartine attendait de la
démocratie un plaisir sublime, la joie de se faire porter sur un
élém~nt capable de l'engloutir.... Plaisir du risque, plaisir du
ca_vaher, dii nageur, du joueur. " Mais en même temps il obéissait aux plus hautes parties de son génie : " En présence de
tout grand phénomene, Lamartine reçoit une émotion et répond
par un acte d'adoration . Les foules lui ont donné un ébranlement, il y réplique par un hymne... Comment résister à ]'Esprit
ou qu'il souffle l"
·
Voici maintenant ce "vaincu de Pharsale" délaissé de la
foule ~t de ses amis, aux prises avec Ja pauvreté, réfugié dans
ses trots. châteaux dont chacun devient " une usine à copie. "
Pourquoi cette succession d'entreprises engloutissant millions
après mill'.ons ~ pourquoi ce refus, cette indignation, quand
M. Dubois lui propose une combinaison qui sauverait son

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

repos l " Les embarras de Lamartine s'expliquent par une cause
psychologique con&amp;tante : Il est un joueur... Il prenait les
réalités du présent, leur joignait les promesses de l'avenir, les
escomptait et poussait l'optimisme jusqu'à la pr6omption .... Sa
femme fait cette remarque saisissante : "Pout lui, la réalité
disparalt toujoun sous les pcnpectives idéales, et lorsque la
vtaie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la
foudre ... " Lamartine aimait sa détrme ; il y trouvait les émotions
du risque. Le risque, la lotte avec le hasard, l'appel à la chance
(je crois qu'il aurait dit la sollicitation de Dieu), bref, l'obéis-sance à son inspiration, voilà le secret profond de son être, voilà
le démon intérieur que nul traitement ne peut dompter."
"A travers ces faits pitoyables, l'hne de Lamartine reste
charmante, rapide, difficile à saisir, comme un cerf à travers les
arbres de la forêt dénudée par l'hiver. " Les images de la
jeunesse et de l'amour ne l'ont pas toutes abandonné. Près de
lai veille sa nièce, "Valentine de Ccssiat, 6gure noble et un
peu mystérieuse", fidèle à la rêverie qu'elle a commencée tout
enfant. "Valentine accompagnait le poète dans ses courses à
travers la campagne, le suivait dans son cabinet de travail,
infatigablement promeneuse et copiste, et le soir lui faisait la
lecture. Il aimait les récits de voyage, surtout dans les grandes
solitudes monotones et désespérées, les voyages vers Tombouctou
où l'on n'arrivait jamais, les expéditions toujours déçues au P6le
Nord. Durant des heures entières, il écoutait ces longs récits....
Tous autour de lui mouraient de froideur et d'ennui. A la 6n,
- dit le secrétaire, - quand arrivait un ours bl.inc, tous poussaient un cri d'intérêt ... "
Mais enfin, pourquoi, - malgré des échappées sublimes,
preuves d'un génie toujours présent (Il Désert, la Yigne et la
Maison), - pourquoi ce reploie.ment d'ailes, ce reniement d'une
mission sacrée, cc mutisme douloureux r Je crois que M. Barrès
rapporte bien à sa vraie cause cette maladie du désespoir :
"C'est un arbre planté sur le bord des eaux vives de l'Espé-

NOTES

31 5

rance et dont le feuillage se déssèche et tombe d~· l'"
'ell J •
, "" instant
qu es_ u1 .manquent. L'Espérance a tari dans cette grande
ime qu1 avait ttop abusé d'elle...

. est un génie primitif dans lequel notre civilisa. "Lamart,.ne
t1on, les alfa1res, la politique, viennent de verser leurs détritus...
Il n~ veut plus, ne peut plus ch.inter... Nul poète plus que
celui-là n'a aimé à aimer. Sa tendresse d'imagiMtion est divine
Ce monde, disait-il, est un océan de sympathies dont n
.
buv
,
ous ne
ons qu une go~tte, quand nous pourrions en absorber des
torrents.,.. Il avait des relations et des am1t1a
· · ,_ par toute la
nature .... Quand ces rapports furent rompus et qu'il n'eut pins
devant les yeux un accueil de J. oie et d'adm. t'
11 'ch·
IJ'a 10n, son cœur
d~ tt~ cessa de vouloir porter sa destinée... Il est incapable
expnmer des sensations, des pen ées mal accordées avec la
n~ture de son âme, et la vie ne lui apporte plus que ces impretons ... Il a la générosité, la vertu de se taire. Il était né pour
me à la _nat~re un perpétuel commentaire d'admiration.
Quand
la vie lui a révélé le mal ' lui a sugge'ré ce qui. décourage
il ,
s _est tu .... Il s'est tu quand ses paroles n'étaient plus dispen~
s.itnces
, . de . bonheur .... 11 s,est re fiusé aux œuvres de colère ....
Il n a Jamais blasphémé. "

M.A.

• ••
ET VJVAN TS, souvenirs des milieux litté.FANTÔMES
..
rall'es, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à r
'è é .
9°5,
rem, re s ne, par Um Da11det (Nouvelle Librairie ationale).

p

v "J
. ~.co~ence, avec ce volume, la publication de mes soul enirs , da M. L~n Daudet, et il nous donne les raisons pour
~uelles, au contralJ'e de l'usage, il livre "au public de émoires
I
sm
avant es portes de la vieillesse et de la décrépitude." A
proprement parler ce ne sont pas là des mém .
. .
d é .
01res su1vn, ce sont
es p1sodes et des portraits, d'un plan tout à fait analogue aux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Souvenirs d'u,1 homme de lettres d'Alphonse Daudet. Évidemment
de vrais mémoires écrits par M. Léoµ Daùdet, et qui porteraient
sur sa vie intérieure autant qu'extérieure, seraient des plus intéressants. Mais on comprend fort bien qu'il ne les ait pas
écrits. Si quelqu'un est à l'antipode d'un Amie!, c'est bien lui.
Homme de spontanéité et d'action, il est parfaitement étranger,
pour le moment du moins, a la culture et à l'analyse du scrupule intérieur. Il s'accepte et s'aime tel qu'il est, il ne porte
pas - ou ne porte que fort peu - les yeux sur lui, il les tourne
extérieurement, vigoureusement, il les assène sur autrui. De
sorte que les mémoires de M. Léon Daudet sont une galerie de
portraits où il ne manque que celui en vue duquel on écrit
généralement des mémoires, je veux dire le sien. Qui, de ses
amis ou de ses ennemis, nous le donnera à sa placer Ne nous
plaignons d'ailleurs de rien : quel que soit le parti-pris du
livre, il est d'un relief, d'une couleur, d'une verve étonnantes.
L'œuvre de M. Léon Daudet est déjà très complexe et très
mêlée, et ce n'est pas ici le moment de chercher pourquoi ses
romans, sauf le rayage de Shakespeare, demeurent toujours par
quelque côté des romans d'intellectuel, où le cordon ômbilical,
comme disait Taine, n'est pas coupé. Mais ses deux qualités
mattresses, la vigueur de la langue saine et imagée, le mouvement à la fois passionné et discipliné des idées, n'ont jamais
mieux trouvé leur emploi que dans ce livre de Souf.lenirs. C'est
le type de livre qui se fait lire, qui, ouvert, exige qu'on aille
sans débrider jusqu'au bout. Les qualités du romancier, du
critique, du pamphlétaire, s'y combinent ~n une proportion fort
juste, excluant à peu près -tout ce qui, des trois personnages
pris isolement, peut faire broncher les délicats. Ce genre des
Hommes Y1t1, analogue à celui des Choses Yues par Victor Hugo,
était, on s'en rend maintenant compte, celui ou M. Léon
Daudet pouvait donner toute sa pleine et parfaite mesure
artistique.
Il faudra que l'histoire littéraire jette les yeux sur ces por-

NOTES

3 17
traits, 'il faudra aussi qu'elle ne soit pas plus dupe de l'art de
~." Le~n Daudet que l'histoire politique n'est dupe de l'art de
arnt-~1mon. M. Daudet par exemple a été un familier de
la maison de Victor Hugo . il ne semble p
,. c:
.
'
as q u 11 1asse un
effort bien généreux pour r-estituer, par dela l'image alourdie
et emp.1tée des derniers jours, par delà l'homme qu'1'] a fr,
' 1
equente, a figure vraie du grand poète Racontant
'è
·
·
sa, prenu re
e~t~evue avec Victor Hugo, M. Daudet écrit : " II articula
d1stmctement ces mots : "La terre m'appeJl ,,
.
.
.
e , qui me parurent
avoir une grande portée, un sens mystérieux. Il ajouta, en me
mettant sur le front une main douce et belle o , d'
.
.
, rnee une
bague que Je vois encore et qui me rappela la conlirmat" .
" Il f: t b.
·11
ion .
. au ien trava1 er et aimer tous ceux qui travaillent. ,, Il y
avart, dans son attitude, une noblesse assez émouvante J·o1· t
•
.
, ne,
Je ne sais encore pourquoi, à quelque chose de b l
"
En tout cas ces propos du Poète n'ont rien de b m~~
1
,
. .
ur esque, et
c est a1ns1, exactement, avec ce tour à la Lou. XIV
'
18
.
.
, qu un
V
ictor Hugo doit parler a un jeune collégien Et si M D d
à t,
d
é ,
·
. au et
. ce age tei:i re, a te sensible au burlesque d'un Victor H
il faut en conclure qu'il n'avait point la vocation du
ugo,
C 1·
respect.
e u1 que M. Daudet appelle le Vieux donne surtout d
r I'"
.
ans son
i:re, 1mpress10n d'un monstre d'indestructible santé "I'b·d meux " qui· " eut Jusqu
·
,au bout toutes ses cordes"' d'1 1
vora
· "
· d
, un
ce qui mangeait, e ses cent-vingt-huit dents int t
ave
1
.
ac es,
c une g outonner1e tranquille" - et d'un
r ·
'
pariait avare
M D
. audet oublie peut-être que cet avare se lai
.
.
1
d'E
ssa rumer par
e coup
tat et par l'exil, et fut obligé, pour se rer . d
'é .
,aire es
ressources, d cnre le feuilleton des Misérabk1 v· t H
,
•
A
•
1c or ugo
etait peut-c:tre avare, il n'était pas avide. Il a mis sur 1
·11
.b ·
a pa1 e
ses 1i ra1res belges, soit. Au moins n'a-t-11 p
.
as~ comme le
magmtique et généreux Lamartine, laissé mettre sa poésie à sec
P,ar les_ commandes de ses libraires, et pour
1essentiel.
nous c'est
Vous pensez bien que M. Léon Daudet s'avance dans son

�318

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

livre le casse-tête à la main, et jonche ses pages de victimes.
Ce sont les Châtiments d'un pamphlétaire, et je ne songerais qu'à
en admirer le verbe si Fauteur n'expliquait ainsi ses haines:
" Certains de ceux que je nommerai ont fait beaucoup de mal
à la France. Morts ou vifs, je tiens à les marquer sans miséricorde." M. Daudet ne confond-il pas un peu ses amitiés et ses
haines personnelles avec le bien et le mal qu'on a pu faire à la
France r Tel poète d'Académie est en effet " marqué sans miséricorde. " Quel mal ce barde a-t-il bien fait à la France par
ses mauvais vers ? D'autre part M. Daudet écrit des pages
toutes de sympathie et d'admiration pour Henri Rochefort.
L'homme privé, chez Rochefort, était en elfet très sympathique
et très noble, serviable et généreux à l'égard d'adversaires.
Tout cela n'empêcbe pas que peu d'hommes aient fait après
1871 plus de mal au pays que ce ~émolisseur étroit, qui n'eut
jamais une idée dans la tête, et qui pendant trente ans intoxiqua, abrutit les Parisiens, en leur faisant prendre des pitreries
de vieil enfant pour de la pensée politique. On écrira peut-être
un jour l'histoire, encore mystérieuse, des causes qui effritèrent,
ruinèrent, effacèrent, durant ces trente ans, le Paris moral et
politique du XIX0 siècle : il faudra faire une place, dans cette
histoire, aux microbes pernicieux et clownesques que furent
les premiers-Paris de I' lntransige4nt.
M. Daudet offre son livre à la jeunesse d'aujourd'hui, éclairée "par la vérité politique, par la vérité royale, qui précède et
commande la quadruple santé militaire, littéraire, scientifique et
artistique d'un splendide pays tel que le nôtre." Je ne combats
point, en tant qu'elle est pureme"(lt politique, la vérité dont
parle M. Daudet ; mais ces lignes, ou plutôt ce que je lis entre
ces lignes, ne laisse pas de me paraître énorme. Lorsqu'une délégation de l'Académie se présenta, en 18 30, à Charles X, le priant
qu'il épargnat à la Comédie Française· la profanation romantique id' Hernani, la pensée de ces messieurs était exactement celle
qu'exprime M. Daudet, sauf qu'ils l'eussent moins bien formu-

NOTES

lée. Charles X, si la vérité royale lui paraissait commander la
santé militaire de la France, ne prétendait pas qu'elle command~t r'.en de littéraire, et il répondit aux hommes verts qu'il
n avait que sa place au parterre. S'il avait montré cinq mois
plus tard autant de bon sens, la France aurait conservé probablement sa famille de rois. Guillaume II n'a rien ajouté à la
santé de l'Allemagne lorsqu'il a mis, à plusieurs reprises, l'épée
du Hohenzollern dans le plateau des valeurs littéraires. La politique n'a en littérature que sa place au parterre comme
la littérature n'a en politique que sa place au paradis.'

A.T.

•• •
VOY AGE DU CONDOTTIÈRE, par Andrl Suarh
(Emile Paul).
Le Yoyage du Con@t1ière que les lettrés chérissaient depuis
plusieurs années dans un volume de fortune, paraît enfin dans
~ne édition convenable. Aucun Voyage en Italie n'est plus
Jeune, plus héroîque, plus sensuel. A la terre de la beauté
~- Suarès "n 'a ~oulu ap~orter que de la beauté, il en a créé, versé,
fait tournoyer a profusion, et, comme un prince de la Renaissance, il ne vit ici que dans les fêtes flamboyantes du style. Il
Y a des phrases où l'on mord comme dans des fruits, des
phrases d'or, de parfums, de cr;stal... Mais ces phrases vives ne
sont \oint v'.des, un cœur ardent les alimente. "Je n'ai pas
mange depuis trente heures. La lumière nourrit." C'est cela,
la phrase boit à torrents une nourriture qui lui verse la vie et
qui ne l'alourdit jamais. Mais précisément parce que c:tte
lumière vibre sur des paysages vrais, sur des fonds substantiels
elle ne cesse jamais de donner l'impression de la réalité. Ell~
est contrainte, comme un fleuve, entre deux rives dures, celle du
pays, celle du voyageur. "Un homme voyage pour sentir et
pour vivre. A mesure qu'il voit du pays, c'est lui-même qui

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

20

NOTES

3

. ch aque JO
· ur plus riche de
.
1 peine d'être vu. Il se fait
vaut mieux,.1ad,
e " Aussi. avan t d'entrer dans le voyage,
tout ce qu 1 • ~couvr . . d ' oyageur. Ainsi procédait Tain·e,
M. Suarès fait-il le portrait . u v;e en Italie. Il est bon en effet
lui aussi, au début de ~on Viloyal&amp; t humaine p·ar laquelle il
1
nna1sse a unet e .
.
que le ecteur co
.
tou1·ours été en passion,
d
"C'est un homme qui a
.
regar :era. d 1 d 1 . même Et c,est par là qu'on l'a s1 peu
écrit Caër a e Ul•
~.
d l'Italie ardente du
. " C'est par là qui 1 compren
'il
compm.
.
,
ar là u'il comprend, qu
Nord celle de la Renaissance, c est P
q
. d l'It;lie
. • '1 laisse couler d ans son sang la passion e,. . ,
revit, qu l
.
'
ar là u'il comprend et qu il aime
l'Italie de la pass10n. C est p
q
L h die ') qui
' d . bl chapitre sur Stendhal en om ar t •
Stendhal (1 a mira e .
.
t la passion sur tous les
.
. é la passion qm, voyan
.
a compris et aun .
''
I
r
plus italienne cent fois
d l'Italie " a crée une ta ie
visages e
avons sous l es yeux. ,, (Éloge? ironie ?1) Et
que celle que nous.
f; 't d'essences, est plus italienne
l'Italie du Collndodtt1è;:;1;::~ ;;u: italienne des musiques, des
encore que ce e e
'
.
couleurs, et des parfums qu'elle y ajoute.
A. T.

LA GENÈSE DU XIXe SIÈCLE, par Houston-Steward
. (éd'it1on
.
firanraise
Chamberlattt
,
' par Robert Godet) 2 vol.
(Payot).

.

è

. d''à
.
de H -S. Cham ber1am,
eJ ancien ' a eu un , suce s
Le livre
.
allemands et anglo-saxons. C est un
prodigieux dans les pa~s
. s suggestif et plus fragile
'dé ble bien que rnom
ouvrage cons1 ra , .
l h f-d'œuvre de l'auteur. Il
,1
I Kant qui reste e c e
.
que 1 .mmanue
,
genre fort d'1scre'd't'
1 e chez nous, mais qui reste
appartient
un les pays d u nor d .. la philosophie générale de
assez goîtté a dans

32r
l'histoire, ou, .plutôt, de Ia culture. Genre qui consiste, en
somme, à systématiser le superficiel, mais enfin un genre vaut
ce que vaut fauteur qui le traite. La pensée de Chamberlain, par
sa subtilité et sa richesse, paru ne souplesse plus ingénieuse que probante, rappellera peut-être au lecteur français les livres de Cournot
et certains livres de Tarde tels que 1a Logi9ue Sociale et les
I
Trans.fannations
du Pouvoir. Mais elle est bien germanique par un
désordre qui n'épargne point notre peine, et aussi par son idée
centrale, l'idée de la race, de sa noblesse et de sa pureté. On
comprend en lisant Chamberlain les raisons qui on,t fait de
Gobineau un grand homme en Allemagne et de ]'Inlgalité des
races humaines un des grands livres français pour un lecteur
d'Outre-Rhin. Chamberlain n'est d'ailleurs pas un disciple de
Gobineau : pour lui une race se crée par une série de croisements
favorables, tres complexes, elle n'est pas donnée dès l'origine.
C'est ainsi que la supériorité des insulaires Anglais et Japonais
consiste non dans la pureté originelle de la race, mais dans la
constance de cette pureté de 1a race une fois formée. Chambe.rlain ne prononce jamais le nom de M. Quinton, et doit l'ignorer. Cependant sa théorie ressemble beaucoup à une sorte de
Quintonisme social, tres intéressant.
Le germanisme est pour l'auteur non "ilne doctrine, mais une
religion. L'apothéose du Germain, dans le type duquel rentrent
d'ailleurs les meilleurs éléments des nations dites latines, se
dresse au tournant de toutes ses idées, et sous des formes parfois
bien comiques. Ainsi : "Le Maure s'imprègne si abondamment
de sang gothique qu'aujourd'hui encore une partie de l'aristocratie du Maroc peut faire remonter sa généalogie à des arenx
germaniques.'' (p. 5u) Aucune référence pour cette extraordinaire allégation, qui a dît naître autrefois dans le sillage de
Guillaume II à Tanger ; mais il n'en faut pas davantage, il en
faut même moins, à un bon pangermaniste pour que le Maroc
lui apparaisse au même titre que la Champagne une terre
authentiquement allemande détenue avec injustice et provisoire-

10

�LA NOUVEi.LE REVUE FRANÇAISE

322
ment par l'ennemi héréditaire. - Ce n'est pas un hasard, estil exposé à la page 637, si le grand principe du christianisme,
la justification par la foi, que retrouvera le Germain Luther,
est formulé par Saint-Paul dans l'Epitre aux Galates, qui sont
des Gaulois, c'est-à-dire des Germains ! - Les Amorrhéens de
la Bible, qui furent exterminés par les peuples voisins, sont
canonisés parents des Germains, représentants en Asie de l'Homo
europ,:eus. Et l'auteur de s'écrier : " 0 Homo europ.eu1, comment
pouv:üs-tu t'égarer en pareille compagnie? Oui, tu m'émeus
comme un regard ouvert sur quelque divin au-delà. Et j.e voudrais qu'il füt encore temps de crie~ : ne suis pas le conseil des
savants anthropologues, ne te commets pas avec ce ramassis, ne
te mêle pas à cette plèbe asiatique, obéis au grand poète de ta
race (Gœthe), reste fidèle à toi-même !... Mais j'arrive trois
mille ans trop tard. Le Hittite demeura, l' Amorrhéen disparut.''
(p. 509). - Chamberlain n'aime pas les Grecs, il leur dénie
une bonne part de leur originalité, et c'est tout juste s'il ne
fait pas des Perses les vrais vainqueurs des guerres médiques, à
la suite, d'ailleurs, de Gobineau, dont il cite l'ultra-fantaisiste
Histoire des Perses comme un ouvrage scientifique. " On sait
aujourd'hui que la pensée hindoue exerça une influence à certains égards déterminante sur la pensée grecque ... Pour Pythagore notamment la preuve est acquise d'une intime familiarité
avec les doctrines hindoues". (p. 1 80.) Voilà à quelles vieilleries s'en tient, sur la pensée grecque, l'auteur d'Immanuel Kant!
Mais la philosophie de l'histoire donne sans doute des lumières
auxquelles n'atteint pas l'histoire tout court ; car celle-ci est
bien étonnée d'apprendre de son ainée que dans la Commune
de 1871 "tout homme clairvoyant a reconnu, dès le début,
une machination judéo-napoléonienne" (p. 45 3).
Toutes ces bizarreries n'empêchent pas la Genèse du XIXe
siècle d'être un livre fort curieux, où les idées originales sourdent
abondamment, mais troubles et qu'il faut filtrer. La théorie
centrale sur les races pures et le chaos ethnique, contient sans

NOTES

32 3

doute
. , et mérite en tout
. une part d e vérite,
cas les discussions
passionnées auxquelles elle a don ne, 1·1eu.

A.T.

• ••
Nous publierons dans notre pro h .
note sur l'ouvrage de H S Ch bcla'.n numéro une seconde
· ·
am er am.

•••
ESSAIS CHOISIS, par Georges B dè
.
Jing, (Mercure de France).
ran s, traduit par S. GarLes essais traduits dans ce volume 1
donnent au lecteur fr
.
. va ent surtout en ce qu'ils
ança1s une idée assez com lè d
d e M. Georges Brandè
L
p te u talent
s. eur contenu est i , al L d
morceaux sur Renan et T . d'.à
.
neg • es eux
ame, eJ anciens n
de chose sur les deux pe
' ous apprennent peu
.
nseurs eux-mêmes . o
r d
mrs personnels intéressants, entre autres u' n y it es .souveR enan et de M Br dè l
.
ne conversat10n de
. an s, e 12 avnl 1870
ès F
AilleursM Brandès
d'
'apr
.
nous it que "lorsque
I , roeschwiller•
Bibliothèque de l'U ·
. , d
que qu un proposa à la
mvers1te e Copenha
d r: .
,
tion de !'Histoire de la L ·,,,
A
. gue e ,aire 1 acquisiz ,erature nglazse l
dit que c'était là
, e conservateur réponune œuvre beaucoup trop s
fi . 11
même un professeur aussi libéral
uper c1e_ e, et
qu'étudier les ouvrages de T . q~e. M. Brochner considérait
.
ame eta1t une occu · . .
et qm ne pouvait s'e r
pation mutile
xp
iquer
que par la tro
d .
d u délinquant " Rap I
d
P gran e Jeunesse
.
pe ons que ans sa préfa à T. .
de la Ré'{/olution, M. Aulard dé 1
'
ce.
ame historien
d'études qui citerait en Sorbo::ee
un tnd1~at au diplôme
autorité se verrait immédi t
d' me . istorien comme une
ont la dent dure pour ceu:l:m:~t JSquahlier. L:s Universités
ailes. Cela n'empêch r
Tq. ne poussent pomt sous leurs
e a pas ame de dem
longtemps que M. Brochner et M. Aulard SeureTr ~n pe~ . plus
· ur ame v01c1 une

i:.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

note, perspicace, et qui le met bien à sa place européenne, de
M. Brandès: " Pour remédier au caractère trop personnel de la
critique littéraire, il a travaillé à lui procurer un fondement
inébranlable grke aux méthodes empruntées aux sciences naturelles. C'est le contraire des tentatives des Allemands au temps
des Schelling et des Hegel, qui eux avaient tenté d'appliquer
les méthodes des sciences morales à l'étude de la nature.''
Les deux meilleurs morceaux du volume sont l'étude sur
Nietzsche et l'étude sur Ibsen. M. Brandès a été le premier à
faire connaitre Nietzsche au grand public, et son étude reste
sinon une des plus profondes, du moins une des plus correctes et
des plus claires qu'on lui ait consacrées. Il a beaucoup pratiqué et
bien connu Ibsen, il en fait un portrait extrêmement vivant,
plein de curieuses anecdotes sur ce puissant et singulier bonhomme. Le récit d'un banquet offert au dramaturge par quel- .
ques touristes lettrés est fort amusant. Il se termine ainsi :
" Un journaliste, qui était le voisin de table de la belle et
excellente actrice Constance Brunn, se leva 1:t dit : " Ma charmante voisine me prie de transmettre à M. Ibsen les remerciements des actrices du Thé1tre de Christiania, et de lui dire
qu'il n'existe pas de rôles qu'elles aiment mieux jouer et desquels
elles aient plus à apprendre que ceux de M. Ibsen. - Ibsen :
A ce propos, je ferai cette observation que, d'une façon générale, je n'écris pas de rôles, je décris des hommes, et jamais de
la vie il ne m'est arrivé d'avoir un acteur ou une actrice en vue
en élaborant une pièce." Ce n'est que la moindre de ses
boutades, mais il ne vous en faut pas davantage, n'est ce pas?
pour vous rappeler ce que vous saviez déjà, qu'Ibsen ne fut
jamais un dramaturge bien parisien.
A.T.

NOTES

LE ROMAN
LE MON~RQUE, par Pierre Mille (Calmann-Levy).
Une attention touJ·ours e n eve1
, ·1 un esprit
é"
une sympathie exempte d
.
.,
sans pr ~ugés,
e partis pn
··
.
de la vie, telles sont les qualités -de tune_ v1s1on libre et franche
ne tend qu'à 1
. Pierre Mille ; son style
es mettre en valeur
N
è
plaisir que me donnait L .
·agu re, en disant le
ouue et Barnar,au ·• •
éloges un petit reproche d
' 1·
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rase, qui oit smv
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possible le déroulement des r •
d re aussi
ement que
1a1ts et es pensée 1
même de la vie!
s, e mouvement
Tout de même, le Monar911e me sembl 1
.
que les mêmes critiques ,
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n Y trouveraient plus où se
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our être moins surchargées de c
l' .
pren re.
. .
omp etives ou d'incid
pour imiter moins souvent les détours d'
.
entes,
n'y ont pas un tour
.
une causeries, les phrases
moms naturel et ne sug è
vivement le geste ou le jeu de h '.
.
g rent pas moins
les souligner. Les aventures du pJs1onom1e qui convient pour
peu de chose . l'
,
.
onarque sont en elles-mêmes
, . art n y perd nen ; dans ce livre alerte et 1 •
neux on resp1re bien l'air de I P
um1.
a rovence et l'~me de ses

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

habitants ; par instants il m'a fait songer aux dialogues de
M. de Miomandre,- car la route n'est pas longue, de l'Espélunque aux montagnes de Grasse. Mais un Parisien de race
doit comprendre ceux d" Nord aussi bien que ceux du Midi;
M. Mille prend à merveille l'allure et le ton de la Flandre. Au total, et sans rien grossir, il faut accorder à l'auteur que son
ouvrage est " un peu plus sérieux qu'il n'en a l'air."
M.A .

•••
BO TCHÉ LE SILENCIEUX, ET AUTRES CO TES
JUIFS, par 1.-L. Ptrtlz, traduits par Git. Bolz, avec une préface de Pierre Mille.
Isaac Leibusch Peretz est né en 18 5 1, à Zamoszc, dans la
Pologne russe ; il a rççu d'abord une éducation toute rabbinique; il a partagé la vie que mènent en son pays six millions
d'Israëlitcs. Mais la culture européenne l'a pénétré: " Son
horizon, nous di:t M. Pierre Mille, a dépassé celui de cette
" patrie" juive. Je ne crois pas qu'il ait jamais lu Anatole
France, mais il a beaucoup pratiqué Henri Heine. Ce n'est
plus un croyant, il est au-dessus de la mentalité de ses coreligionnaires de Pologne, il ne partage pas leur foi ; il les considère,
si l'on peut dire, de }'extérieur, et son ironie ne les épargnerait
pas, s'il n'avait d'eux tant de pitié, toute la pitié que mérite
leur malheureux sort. Et enfin c'est un artiste, un très grand
artiste, maitre de sa langue et de sa composition ... Nous pénétrons avec lui dans ce monde inconnu de nous - et magique :
il nous montre !'Israélite polonais sur place, dans les fourmilières d'où il essaime pour se répandre sur le reste du monde. "
- Six millions d'hommes, groupés en tribus très denses, fixés
par la loi sur un sol qu'ils n'ont pas droit de posséder. Ils ne
peuvent pas être tous commerçants ; en immense majorité ils
sont donc ouvriers d'usine, depuis l'ère industrielle, ou perte-

faix, charretiers, commissionnaires bl'l h
32 7
ralement misérables. " Il b .
, c erons même - et génédé
•
s a.ignent dans u
ment mtcllectuclle s· t
ne atmosphère profon• l
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ne sont pas théologiens t
n pas almudistes, si tous
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être humble et naif.
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et supporte le plus dur destin .
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comme celle du maître
. '. par elle, une âme méditative
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.
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tout supporté en silence, s'é illa is pt e : Bontché, qui a
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sacri6ce que la coutume
conse1 er maint répugnant
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des Ca6alistu où l' é .
n con,ronte l'histoire
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pre,n pas le parti de la tr d" .
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que1qucs-uns ne peuvent attend I
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mit publique.
ur que une calaPeretz nous laisse beaucoup à d evrner
.
; les émotions, les nctes

�328

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il décrit, résultent d'une éducation et d'une mentalité
collectives trop connues de lui et de ses premiers lecteurs pour
qu'il ait été tenté de les décrire tout au long. Aussi n'ai-je ~ien
compris son livre qu'après avoir suivi, de semaine en semame,
la précise et patiente étude des frères Tharaud : L'An prochain
à Jérusalem. Ces deux œuvres se complètent et s'éclairent l'une
l'autre ; quoiqu'elles ne nous entrainent point hors de l'Europe,
je les range au rayon des livres exotiques. La nouveauté des
lointains paysages peut renouveler à propos notre puissance de
sentir; mais plus précieuse amon gré, plus mystérieuse et plus
émouvante est la diversité des ~mes étrangères.

M.A.

LES EXPOSITIONS
A PROPOS DE
Manzi).

QUELQUES LAUTREC (Galerie

Que va devenir la peinture? Ce n'est pas là la moindre
inquiétude de notre temps. Taure évolutio~ .pr~gressiv: et
rationnelle semble momentanément arrétée. Fm1s, 1mpress1onnisme et" cé:z:annisme "et" gauguinisme !" On rompt brusquement avec eux. et on exige une révolution. Comme si l'art
n'était encore point né, on pose à nouveau le premier problème:
le problème de la forme, ni plus ni moins. Ceux-ci le résolvent
par la négative (il n'y a pas de forme), ceux là par des équat.ions ... L'étude du cas Toulouse-Lautrec leur serait à tous tant
qu'ils sont, d'un inestimable profit. Mais n'attend~z pas d':ux
qµ'ils l'examinent. Au fait, Lautrec propose à la meme que~uo_n
une solution empirique et individuelle ; et l'horreur de _l'1~d'.vidualisme, voilà le trait de caractère principal de ces mdlVldualistes forcenés qui abdiquent l'humain dans la géométrie.

NOTES

1

\

_U n excentrique, tant qu'on veut et plus excentrique que
~mconque, cet admirable Toulouse-Lautrec. Comment se faitil donc que son excentricité à lui soit durable et continue a
nous toucher ? Il ne laisse pas une toile "faite ". Il préconise
un art d'affiche qu!nd c'est l'opposé que nous souhaitons. Il
soumet à l'actualité son génie, et à ce que l'actualité nous offi-c
de plus fugitif. Que nous sommes loin du Moulin-Rouge du
quadrille des C1odoches, de la Goulue et de la reprise' de
Chilpéric.' Mais quoi, plantés devant son œuvre, espérons-nous
échapper à l'objet? Fôt-ce une minute, quelle folie! Lautrec
est là po~: no~s l'imposer, ~u n'est point. Ce n'est pas de son
talent qu 11 fait parade, mars de son plaisir même en ces lieux
de plais!r. Tant pis pour nous, si nous ne le partageons pas;
nous ne saurions nous plaire à sa peinture: car elle ne s'en
distingue point. - D'où vient donc que si docilement si
enthousiastes, nous rentrions aujourd'hui à sa suite dans ce siècle
si démodé ? Quel est son secret? Tout humain. Un grand amour
un fort métier. La volonté et le pouvoir de dire tout sur
qu'il aime - quoi qu'il aime. C'est ce qui fait le créateur. _
Que Lautrec ait adapté l'objet à son génie ou bien son génie
à l'objet, peu nous importe, si l'adaptation est parfaite la
corn pénétration totale. Ah ! on les compte même au cours d':ne
grande époque, ces minutes de communion entre l'artiste et le
réel ! Celle-ci, une des plus singulieres, n'aura pas été la moins
admirable, car Toulouse-Lautrec, derriere le spectacle, derriere
l'~pp~rence, poursuit toujours l'être secret. Nul n'a poussé plus
lom 1 audace dans le sens de la déformation plastique, nul n'a
serré du même coup la réalité de plus près. Il ne tend pas
seulement à lui donner un sosie figuré, il veut qu'elle parle.
Pour aucun artiste et en aucun temps, ni pour Giotto, ni pour
Degas, le dessin n'a été plus délibérement un ,ig11e, un langage
révélateur ... On peut s'extasier sur la virtuosité du trait sur la
plénitude des formes, sur l'imprévn et l'harmonie de l'ar:besque
dans un tableau comtne le Cirrue ou le Mouli11 de /4 Galette.

c:

�LA

33°

OUVELI.E REVUE FRANÇAISE

Mais ce ne sont là que moyens. Ils ne se suffisent pas plus que
l'élégant tracé des versets du Coran dont on ~écore les mosquées:
ils ont un sens intérieur dont vous ne les viderez pas. Lauuec
en use librement comme d'une écriture symbolique_; ~ n'~!
pas au petit bonheur ou pour la raison que "c~la fait ~•e~x
qu'il amplifie ceci ou rétrécit cela, qu'il . esq~1ve ~n deta1l et
s'attache à tel autre, qu'il passe de la s1mphfi~uon la pins
hardie à la minutie locale la plus aigu!!. Si ce cotn de tabl~u
est v1 e, rc•••~é
..... • , il le fallait pour mettre en valeur ce sourire
auquel le peintre a appliqué l'effort pre_squ: ~otal de sa recherche ; là un tracé synthétique et sans rcl1~.C 1c1 le ,modelé le. plus
strict et le plus subtil. li jette sur l'objet un reseau de lignes
savantes d'où l'objet ne peut s'échapper. Cons'.dérez seul:e~
l' Etude """r un portrait tk Marcelle (collecuon de M
r·
,r_ " . l
Comtesse de T . L.). Le casque de cheveux, une toum:: . a a
chi en ,, sur le front , l'attitude basse du corps, la vulg:mté
.
. du

·a

visage, l'ensemble enfin est enlevé en quelques tra'.ts, nus e~
place grosso ,notk, capté dans un geste s0r e~ r~~1de ; :au
l'artiste s'est attardé curieusement au regard, a l aile du ez;
à l'angle de la bouche, notant là de si déli~atcs d:couvcrtes q~e
les éléments de l'esquisse, subitement h1érarch1sés, reconstituent exactement, authentiquement le modèle: un. être. -~t
voici que noue plaisir esthétique s'accroit_ de l'émotlon spmtuclle que nous fait ressentir un portrait de Latour. Nous
trouvons là bien autre chœe qu'une image et pour Marccl~e nous
oublions même le peintre. - Lautrec, remarquons-le, s1 généralisateur qu'il p0t être, n'aura pas tant représen~é "la ~ile,,
que " des .filles,,. Sa manière symbolique, synthétique,
,
.
. decora,
tive, comme il vous plaira qu'on l'appelle, n est 1a~a•~ ~u un
moyen de sauvegarder le style dans la recherche de J 1~dJV1duel,
la forme et la beauté dans la recherche du caractère qui est pour
lui en omrne l'essentiel. Oui ! un peintre de mœun et d'ames !
Quel prodige en un temps oil l'ime ni les mœurs n'intér~nt
plus que ceux qui ne savent pas peindre, ou pas assez, du moins,

NOTES

33 1

pour exprimer par la forme l'esprit de la forme .. ! Car il faut
pour cela la maîtrise de son métier.

H . G.

•••
LA COLLECTIO

CA.iv1O DO.

Des Channe, des Degas, des Lautrec sont entr&amp; au Louvre !
Expliquons-nous. Des Cézanne, des Degas, des Lautrec sont
entrés au Louvre à la suite de commodes et de canapés que
nos conservateurs n'eussent refusés pour rien au monde et dont
le testament ne souffrait pas que les tableaux fussent séparés. Ces pièces de mobilier sont d'ailleurs de celles qui atteignent
des prix énormes dans les ventes, mais qui, fort riches et fort
surchargées, satisfont mal notre go0t, donnent une idée très
médiocre de la fameuse sobriété française et ne peuvent que
pernicieusement inspirer les décorateurs modernes. Autant les
meubles du XVIII• siècle étaient souvent parfaits d'appropriation et d'élégance quand ils répondaient aux besoins des classes
moyennes, autant il leur arrivait d'être contestables quand ils
étaient destinés aux princes ou aux fermiers généraux. - On
s'est donc résigné, pour l'amour des commodes et des fauteuils,
à fermer les yeux sur les hardiesses des tableaux. Par dessus
quoi ne passe-t-on pas quand on est possédé par le go0t du
bibelot de prix ! Dommage que la statue de Maillol qu'a refusée
le Luiembourg, n'ait pas été accompagnée d'une table ou d'un
pouf - disons d'un Carolus-Duran ou d'un Dagnan-Bouveret !
La série des Degas forme l'ensemble Je plus important des
salles Camondo ; c'est l'apport le plus significatif aux collections
de nos musées. On y trouve des œuvres d'époques très variées,
depuis les premières toiles aux tons argentés, d'un fini à la
Holbein et d'un naturalisme minutieux, jusqu'aux larges pastels
des dernières années oil ne chantent plus que quelques notes
puissantes et dont le dessin atteint à une beauté sombre et

�33 2

LA NOUVELLE REVUE FRA ' ÇAISE

comme fantastique. On regrette que la première période soit
représentée beaucoup plus abondamment _que l'autre, mais on
mesure bien le chemin parcouru par le pemtre. Quel approfondissement, quelle absorption progressive du "suje~ •: p~ la
peinture ! Que l'on passe du Pédirore :\ la Ftm~e (jta s mu!t la
t1Ufue : c'est la seconde qui offusque le bourgeois alo~ quelle
est revêtue d'une admirable majesté ; c'est la première, au
contraire qui malgré l'adorable délicatesse des tons, décourage
' ' tant l'anecdote en est mesquine, sour1gnée et
notre admiration,
offensante.
Un très beau Lautrec. Un des plus fermes paysages de
Cézanne, un de ceux, en tout cas, qui donnent la clef d'œuvrcs
plus libres. De grandioses Monet de la série des Cathldraks.
Parmi les toiles de Manet, voici l'une des plus fortes, non pas cette
sèche Lola mais le Jeu.ne fifre, à côté d'études qui ne valent que
'
.
. ,
par )a signature ... Somme toute, d'admirables pièces, mats ~ere
de pièces uniques ; un ensemble qui témoigne d'on goO.t JUstc,
mais pas d'un goO.t très personnel, et qui ne donne de nul
artiste une définitive révélation.
On remercie quand meme le testateur!
.

J.

S.

LA MUSIQUE
A L'OPÉRA-COMIQUE: Reprises du Rht et de la Péri.
La reprise du Rhlt à !'Opéra-Comique, quelque vingt années
après la première, nous incite à ré.fléchir sur Je cas de M. B:un~au.
Il ne lui est pas personnel. C'est celui de b~u~oup_ ~ artistes
q u•c leur excès de conscience et peut-être aussi d amb1t1on,
. leur
malhabilcté à distinguer dans leur talent naissant cc qu1 vaut
comme neuf et cc qui leur est propre et à en tirer désormais to~t
le profit possible, au sens le meilleur et le pire du mot, condu1-

NOTES

333
sent à des tâches au-dessus de leurs forces et peut-étre étrangères à
leur nature. On s'accorde généralement à reconnaîue dans les
milieux compétents que l'opéra le Rêr1t, par lequel M. Bruneau
débuta dans la carrière musicale, nous apportait certaines nouvelles façons d'écrire et cc qui est mieux de sentir; comme chez
les Russes, le germe de certaines formes harmoniques qui ont fait
fortune depuis, et même de cette "poésie" qui devait s'épanouir
en M. Claude Debussy. Je ne dis pas que ces acèords nouveaux
donnaient toute satisfaction à l'oreille ; ils étaient rudes, souvent gauches, mais ils suffisaient déjà A créer la nue atmosphil:re
où allaient respirer mieux à l'aise les personnages de Pellias.
~ Tout autre, meilleur critique de soi-même ou bien utilisateur plus roué, se ftît appliqué aussitôt A faire fructifier a 11
mieux cc petit trésor personnel, soit en l'épurant peu à peu en
des œuvres de proportions modestes, des lieds, des pièces d'orchestre, des tableaux, soit en le monnayant en vulgaire billion,
pour le plaisir de cette foule qui réclame de ses auteurs Je ressassement des mêmes joies. Massenet, qui était le plus adroit des
hommes, ayant découvert le secret de plaire avec certaine
inflexion de mélodie, voua à celle-ci tout son talent, que dis-je,
toute son existence et se garda de jamais refuser à ses admirateurs
la fameuse "phrase à la Massenet" attendue; les plus vastes
sujets lyriques ne furent pour lui qu'occasions d'en préparer la
"rentrée". Et on sait d'autre part comment M. Fauré jusqu'à
ces derniers temps, avait protégé son talent exquis du danger
des amplifications faciles par un intimisme obstiné. - M. Alfred
Bruneau prit le parti intermédiaire; ni il ne consentit à etre
un auteur rare, ni un auteur vulgaire ; il renonça de quelque
façon que ce fflt à profiter de ce qu'il avait découvert. Il
changea de terrain, il dressa des plans gigantesques; il s'efforça
vers un gonflement oratoire qui était proprement à l'opposé de
son talent. L'011ragan, Mmidor ne sont pas œuvres méprisables.
lt Rêttt, avec ses gaucheries, vaut mieux, A tout jamais sa
carriere était faussée ; il était sorti de son naturel : il avait ren-

�334

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAlSE

contré Zola. - On a réentendu avec plaisir cette jolie partition du Rét1e qui souleva à son époque autant de colères ou
presque que le Sacre du Prinlemp1. Elle ne paraît plus s~gulière'.
mais elle sait toucher encore, par le ton absolument Juste qu1
fait sa durable valeur ; c'est là le co=un caractère aux
hardiesses de bon aloi, que, cessant d'être hardies, elles ne
cessent pourtant pas d'être ...
Dans le même temps l'Opéra-Comique a remis à la scène
la Péri. Voilà un de ces ouvrages qu'il devrait toujours nous être
loisible d'entendre et dont nous sommes trop sevrés. On les
admire dès l'abord; on n'en fait pas en une fois le tour. Ils
sont d'impression mais ils sont aussi de raison. Quand on en a
'
.
oô.té l'éclat, ils veulent encore qu'on en éprouve la sctence et
solidité. M. Dukas qui est un musicien pur, bien plutôt
qu'un musicien de théitre, semble avoir entrepris la tkhe
difficile d'incorporer toutes les innovations de son siècle à la
tradition symphonique léguée par Beethoven et Wagner. Il
entend que la symphonie ou le poème symphoniqu~ ~emeure
le genre "monumental" qu'il était, fortement et VlSlbl~ment
charpenté, étroitement ajusté dans la moindre de ses parties, et
tous les accidents pittoresques qu'il y accueille, il n'a de cesse
qu'ils ne se fondent dans la pâte commun~, dans le mortier qui va
durcir. II y a en lui du Saint-Saëns, mais avec une telle ouverture d'esprit sur son temps, une telle curiosité de l'aventure
moderne une telle soif de rajeunissement! Il cultive de la per'
.
fection une idée traditionnelle, mais n'imagine pas que nen en
puisse jamais être exclu. Il ne la nourrit pas de poncifs et de
formules usagées, il l'abouche avec le présent, avec le con~et,
même avec l'informe ; il la surnourrit de réalité. Parmi les
œuvres de recherche exotique dont la mode nous vient des
Russes et des ballets russes, la Péri nous apparaît comme une
'
.
de ces toiles de soie mêlée d'or, à plis cassés, épaisses, opaques,
telles qu'on en vend en Orient, aux bazars de Brous e_ou de
Smyrne ; épaisse, elle ne pèse point ; opaque, son cMto1ement

fa

NOTES

335

lui donne comme
la regarder, de la
enchante. Tel est
reflet d'un autre;
est bien à lui.

une transparence ... On ne peut se lasser de
toucher, de la froisser ; sans se dérober, elle
l'art de M . Dukas, empruntant parfois le
mais le miracle de sa forte et subtile texture

H . G.

LETTRES ANGLAISES
LITERARY TASTE,par Arnold Bennttt. Neuvième édition,
Londres 19 14.
Tout le monde connaît la Bomb-1/zop, dans Charing-Cross
Road. Elle est, avec la Poetry boolu!zop, cc qu'ont été, chez
nous, la boutique de Léon Vanier et celle de la Plume: ces
chères et charmantes boutiques où on entrait le cœur battant,
en pensant que Verlaine peut-être, ou Moréas, venait d'en
sortir (on n'osait même pas songer à une rencontre, à une
présentation). On y trouvait parfois un livre avec leur nom,
écrit de leur main, sur la première page ; ou mieux encore,
leur photographie. La Bomb-slzop est un peu cela, ce genre de
boutique divine ; on la voudrait peut-être un peu moins visible,
un peu plus à l'écart, moins bien tenue, d'apparence un peu
plus provinciale. (C'est bien vrai qu'elle ressemble assez aux
petites librairies à journaux des plus petites villes de comté.)
Enfin, on s'y sent tout de suite dans le milieu littérature
d'avant-garde dont on aimait respirer l'air, chez Vanier et à
l'ancienne Plume. (On a beau voir bien des nullités et des
mensonges, et des soi-disant livres d'avant-garde, sur les rayons
- c'est si facile, de paraître "avant-garde" - il y a là,
malgré tout, l'air des grandes choses, l'atmosphère et la température favorables au développement de l'art.) II y a surtout les
photographies : Wells, Chesterton, Shaw, Bennett. Il est vrai

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il y a aussi Keir Hardie et Mrs. Pankhurst, mais sans doute
cela fait "partie du mouvement". Curieux mouvement : la
politique en retard de cinquante ans sur la littérature, le
scientisme et le socialisme bourgeois qui s'attardent auprès du
néo-christianisme et du syndicalisme révolutionnaire marchant
la main dans la main ; les vieilles idées habillées de neuf, les
vieilles doctrines fraîchement repeintes. Drôle de mouvement.
Enfin il faut se persuader qu'on avance, malgré tout. Et on
produit. Ou du moins on travaille, ce qui n'est pas forcément
produire. On fait ce qu'on peut. On traduit beaucoup : tout
Strindberg, théfttre, roman, autobiographie ; une invasion
suédoise du domaine intellectuel anglais. On traduit Nietzsche
et Théophile Gautier (belle édition de bibliothèque) et Dostoiewsky dans une édition monumentale digne de lui et de
l'Angleterre. Et le Lys rouge d' Anatole France, à un shilling.
Peu de livres anglais. Et même parmi ceux-ci, la plupart,
(par exemple dans les séries à bon· marché qui s'appellent
Modern Biographies et Philosophies, ancicnt and modern) sont
comacrés à des étrangers. Un Tolstoï, un Verlaine, un Lafcadio
Hearn, un Paul Bourget {par l'abbé Ernest Dimnet, ce
remarquable interprète de la littérature française en Angleterre,
qui parle de Claudel et de Jammes aux lecteurs de la Fortnightly
Review) un Bergson, un Swedenborg, un Auguste Comte, etc.
1
La littérature anglaise est surtout représentée, à la Bomb-shop,
par Bernard Shaw, Chesterton, Conrad, Wells, Bennett et
quelques nouveaux poètes de la Poetry bookshQp. Voici une nouvvelle édition à bon marché de Erewkn de Samuel Butler, et le
dernier roman de Bernard Shaw An umodal socia/ist, enfin, sous
un uniforme simple et sobre de toile bleu foncé, les " petits
manuels philosophiques'' d' Arnold Bennett, parmi lesquels nous
distinguerons celui qui concerne particulièrement la littérature.
Villiers de l'Isle-Adam, écrivant au milieu des ténèbres du
Naturalisme, dédiait un de ses livres : "Aux chers indifférents."
Nous voilà sortis des ténèbres, ou du moins nous croyons en

NOTES

337

être sortis parce que l'idéalisme est, de nouveau, et pour combien
de temps ? à la mode. Et Arnold Bennett en profite pour
essayer d'expliquer, sérieusement, sans arrière-pensée, et simplement, comme il aborderait un passant comme on parlera't •
"d
'
1aun
vmsm e table, c~ que c'est que la littérature, aux chers indifférents. Il leur dit que la littérature n'est pas un passe-temps
comme le g~Jf ou la marche ; et qu'elle n'est pas non plus une
forme supé~ieure âu_ luxe, la suprême chose que s'offie un parven.u, quand 11 a réum autour de lui tous les signes extérieurs de la
richesse. Et pour développer le go0t des lettres chez les gens du
monde, _il indique deux bons moyens : commencer par l'étude
des classiques et comparer, mêler sans cesse leurs œuvres à la ·
·d·
vie
quotl 1enne. Il se donne la peine d'indiquer les
· d
éd" ·
pnx es
, 1t1ons courantes des classiques anglais, et dresse une liste
d o~vrze.s,~orm~t une bibliothèque anglaise assez complète, qui
rev1en ait a trois ou quatre cents francs seulement. Enfin il
recommande la lecture d'ouvrages philosophiques fondamentaux,
et a ce mot heureux : "L'assimilation d'un système équivaut
souvent, pour un homme littérairement aveugle, à l'opération
de la cataracte." En bon Anglais il recommande la lecture des
Premiel's Principes d'Herbert Spencer. Et, en passant tous
l~s problèmes les plus intéressants et les plus difficiles de l:esthétiq~e sont abordés, et parfois très justement et efficacement
traités (par exemple le problème du Style, où Arnold Bennett
se rencontre avec Benedetto Croce).
Ce petit livre est en même temps un document ass
.
,
.
ez
cuneu:x sur I état d'esprit du public et particulièrement d
public ~nglais contemporain. "La nation poétique par exce~
lence, dit Bennett, est précisément celle où la poésie est, actuelle:ent'. le_ p~us en défaveur." Et le dernier chapitre sur la
cap1tahsat1on mentale'' nous fait comprendre le mécanisme
psychologique de cette éxtraordinaire déperdition intellectuelle
qui nous étonne souvent chez les Anglais, qui lisent beaucoup
chez les Allemands, qui -li.sent davantage encore, et en général
l
11
u

,'t
'J'

�338

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez tous les peuples du Nord : ils séparent les livres de la vie;
ne savent pas voir que c'est la mÎ111e c/Jose.
C'e.;t ce qu' Arnold Bennett a essayé de leur faire comprendre,
dans ce petit manud. Mais, même s'ils comprennent, les
" chers indifférents " seront-ils convertis 1 Bennett commence
par dire que le don d'aimer les livres est le fondement de toute
culture littéraire ; et que c'est un " petit nombre de gens
p:issionnês" qui font et entretiennent les grandes réputation~.
"The passionate few." Combien peu, hélas ! Et comme vraiment l'art, et surtout la littérature est bien la chose d'une
aristocratie. (C'est du reste la seule façon possible d'être
vraiment populaire.)

V.L.

LETIRES ALLEMANDES
DER TOD IN VENEDIG par Tlwmas Mann (S. Fischer,
Berlin).
Cent cinquante pages; peu ou point d 1action. La Mor/ à
Ytnbt n'est que l'histoire d'un écrivain pris d'une nostalgie
sans nom sans but. Aschenbach fuit sa ville, sa maison, les
choses ran:ilières. Il fuit pour fuir, pour échapper à ses habitudes,
à sa règle, pour s'évader de lui-même. L'idéal qu'il s'était fait
l'emprisonne : il étouffe et part, à l'aventure. Echoué dans la
ville des lagunes, perdu dans la foule, la solitude, le rêve, !1 se
prend à la beauté d'un enfant blond, un Polonais de quinze
ans qu'il entrevoit à table d'hôte. La mort ~nlève Aschenbach
avant q,u'il ait échangé une parole avec Tadzio.
Plus encore que les Buddenbrooh et K/Jnigliche Hoheit ce
man est ciselé comme une coupe où mille arabesques s'enlacent
ro se dénouent sans jamais aboutir, creusent et r ~ u1sent
.
1a
et
précieuse matière qui prend une vie fabuleuse. Thomas Mann

NOTES

•

339

est en même temps qu'un des fouilleurs d'!me les plus raffinés,
un des rares stylistes de l'Allemagne contemporaine. Nulle
notation ne lui échappe, nulle ne le satisfait. Il s'est libéré de
cc mécanisme de l'habitude qui nous fait reconnaître dans
chaque objet un type, le classer d'un coup dans sa catégorie,
le qualifier d'instinct, d'un mot ... et passer. Thomas Mann ne
reconnaît pas : il découvre; au lieu de passer il s'arrête, appuie
son regard, longuement. Un visage des choses ne lui apparalt
point sans qu'aussitôt en surgisse un autre, qui contredit et
complète le premier. Tout être, toute attitude, tout mouvement, tout moment a sa qualité singulière, unique. L'observateur pour la traduire multiplie les adjectifs. C'est moins
l'épithète rare qu'il poursuit, que l'épithète juste. Elle lai
échappe au moment où il la croyait tenir : il se repent, se
reprend, jusqu'à ce qu'un qualificatif en modifie un autre, le
contrôle, le contrebalance. Venise " wundersame Stadt" ne
suffit point : c'est "wunderlich-wundersam" qu'il faut dire.
L'éther n'y est pas seulement bleu, mais "von einer silbrigflirrenden Blaue " mêlé au "weisslich-seidiger Glanz " du
lointain. Tous les mouvements de l'ime, toutes les nuances de
la passion tiennent en un geste muet, secret, qui les suggère
comme un symbole : "es war eine bereitwillig will lcommen
hcissende, gelassen aufnehmende Gebllrde ". L'oisiveté de la
vie de plage n'a pas seulement la grace légère du plaisir après
l'elfort : c'est un loisir ordonné, une détente où l'on sent aussi
le bienfait de la règle qui continue d'y régner doucement :
"eine leicht geordnete Musse."
Si le style est tel, ce n'est pas seulement parce que Flaubert
sans doute a passé par là, et Goethe, ou non plus parce qae
l'auteur croit, au rebours de ses compatriotes, que c'est un
métier de faire un livre comme de faire une pendule. Le
rythme du verbe n'est autre ici que celui de la pensée,
l'alternance de la passion et de l'anti-plssion, du flux et du
reflux. Sous les traits d' Aschenbach nous découvrons l'auteur et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sa double nature; l'énigmatique conflit est celui des forces
d'expansion, sans cesse réprimées, avec les forces de rétention,
sans cesse entraînées. Thomas Mann aurait, dit-on, une goutte
de sang créole : quelque chose d'étrange en tout cas met dans
l'œuvre de cet Allemand une flamme singulièrement chaude,
une passion inusitée de la beauté sensuelle et plastique.
Il nous présente son héros comme le type de l'écrivain qui
met à écrire la rigoureuse probité qu'apportaient ses ancêtres à
remplir leurs fonctions d'administrateurs. Aschenbach discipline
son talent selon une tradition austère, avec la raideur de l'aristocrate prussien. Imagination, sensibilité sont tenues en lisière,
étroitement, pour les faire servir. Mais son héroïsme, tout
moderne, est celui de la faiblesse. Une génération amenuisée,
affaiblie par l'excès de culture et de pensée, ne peut compter
pour triompher sur les coups éclatants du génie. Elle se défie
de s~ impulsions, tient de ses forces un compte avare, et
s'astreint à une hygiène qui défend tout gaspillage, calcule
tout élan. Son symbole n'est plus le Laocoon puissant encore et
superbe de Lessing, mais le St Sébastien qu'on nous montre
transpercé de flèches, contenu lui aussi et viril, d'une virilité adolescente pans la douleur. Sa royauté, toute spirituelle,
est celle des surmenés, des accablés d'aujourd'hui qui à la
limite de l'épuisement se maintiennent debout; son énergie,
sans rien de dru ni de puissant, est celle des nerveux "capables
par l'exaltation de leur volonté et une sage économie de leurs
moyens, de tirer d'eux, un temps, les effets de la grandeur."
Un jour vient où la trépidante et frêle machine sous le
bouillonnement intérieur éclate. Les forces obscures dont la
puissance explosive décuple d'avoir été contenue, se font jour
dans un tumulte dionysien. Raison, volonté, s'abandonnent,
digues brisées, au torrent de _la passion, au flot trouble du
rêve. Aschenbach touche à cette heure indécise de la quarantaine où il faut que l'être se renouvelle ou se réduise. Un rien
détermine la crise. C'est pour avoir entrevu un étranger dont

NOT.ES

341

la figure évoque l'idée d'inconnu, de vie toute neuve et jamais
vécue, qu'un soir de lassitude il fuit, comme Tolstoï comme
autrefois Goethe. La chimère désormais le maîtrise. L'homme
ne s'appartient plus. Etranger à son propre destin il va dans
une demi-fièvre. La réalité qu'il servait autrefois avec une
h~milité ,relevée de to_ute sa fervente acceptation, il continue
bien de 1accepter. Mais entre cette réalité et lui il n'est plus
de lien que celui du rêve. Lucide, la conscie:ce enregistre
encore les sensations; mais entre celles-ci plus de subordination
plus de hiérarchie : elles s'imposent anarchiques et fatales.
faut les parfums du parc, la ronde des astres, le murmure de la
~er et de la nuit ~our donner un sens au désir du poète, qui
n est plus son désir, pour "commenter son âme", qui n'est
plus son âme.

1i

Non que le réel se perde pour Aschenbach dans une fantasmagorie falote. Les détails au contraire s'accusent avec une
netteté presque douloureuse, comme pour l'œil d'un malade.
La grimace d'une ruine d'homme, déguisé, fardé, mêlé aux
adolescents en fête dont il mime les jeux, le poursuit jusqu'à
!'obsession. Le tragique ici est plus grand que nature, ou plutôt
il est hors nature. L'apparition, plastique et vraie jusqu'à l'exas~ration, gar~e tous les attributs du réel, et pourtant par un
Incompréhensible dédoublement, par une insensible déformation
des proportions, elle participe d'un monde imaginaire où la
matière se joue des lois pltysiques. C'est le fantastique de
Hoffinann, l'hallucination en plein midi. Il n'est plus dès lors
pour l'œil qui regarde de réalité banale. Le gondolier farouche
qui refuse d'aborder est grand comme le destin. Venise,
l1Mtel, la plage n'apparaissent que sous leurs aspects les moins
" ar t·1st es, " 1es p1us nécessa1res,
·
·
en brèves notations,
et pourtant
leur réalité la plus vulgaire laisse à deviner. Quelque chose
P!~ne. ~ans le silence, dans le bruit des fêtes, quelque chose
d 1nsamssable comme l'odeur fade de la mort qui passe dans
l'air salé, comme la peste (_{Ui rôde dans les rues éclatantes et

�342

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sordides. Dans la ville, dans le printemps inquiet, dans le cœur
d' Aschenbach, vie et mort se melent, mystérieusement. Avec
son col marin, son ruban écarlate, ses pieds nus qu'il pose dans
le sable, aussi gracieux qu'Eros, Tadzio c'est la beauté, dont
l'univers s'est servi pour traduire la vie spirituelle, et c'est
aussi l'infini de l'aspiration décevante. Il est la forme dont l'esprit
avait besoin pour se révéler aux regards et atteindre à sa
perfection ; mais il représente aussi quelque chose par delà la
perfection : la " Sehnsucht, " le désir inapaisé, inapaisable,
la soif que l'on a de sa soif: Aschenbach meurt en tendant les
bras vers l'évocation si proche et si lointaine.
La beauté à laquelle Aschenbach aspire, tout l'art de Thomas
Mann lui-meme y · tend : " N'est-ce pas la meme volonté
obscure et familière qui du fond de l'univers a fait jaillir à la
lumière la forme plastique de Tadzio, et, de la pesanteur marmoréenne du langage, l'œuvre de }'écrivain ?... " La beauté est
divine, enseigne Socrate à Phaidros, car elle seule achemine à
la pensée. EJJe en est la forme unique, la seule que les sens
puissent saisir, la seule que l'esprit puisse concevoir et retenir.
" La pensée qui se résout toute en sentiment, le sentiment
tout entier devenu pensée, n'est-ce pas la fortune idéale de
]'écrivain 1" Ainsi s'affirme l'effort de l'auteur pour surmonter
le romantisme de l'inspiration et atteindre au style. Mais son
classicisme ne saurait s'accommoder des formes toutes faites.
C'est s(Jfl harmonie, c'est S(Jfl équilibre, chaque jour atteint et
chaque jour rompu, que recherche le poète " condamné à la
folle aventure de son cœur." Le livre se ferme sur un doute
et un espoir : "Il semblait à Aschenbach que le pile et gracieux
psychagogue lui eftt fait signe, l'eftt précédé, avec un sourire, la
main tendue vers le lointain plein de promesse et de démesure... "
Y faut-il voir le destin de Thomas Ma_nn, plus encore celui de
l'Allemagne littéraire actuelle? Quelque voie qu'elle suive,
Thomas Mann y aura marqué durablement son empreinte.

F. B.

NOTES

• ••
SEMMERING

191 z,

343

de Peter Altmberg. (S. Fischer, Berlin.)

Un livre de Peter Altenberg n'est pas un livre. On
songe involontairement quand on parcourt ces recettes de
"l'art de vivre
. " , aux Journaux
·
de modes. Peter Altenberg
entretient ses lectrices, au jour le jour, de ses nerfs, de son
régime, de SCll cravates. Ou plutôt il en a entretenu les hôtes
du sanatorium d'hiver au Semmering. A 1000 m. d'altitude
ses soins se sont partagés entre les élégantes, les jeunes filles
de quinze ans, quelques hommes aussi qui l'ont sacré l'arbitre
du bon got1t. Le gant de crin idéal, l'usage du tamar indien
grillon, de l'eau froide et de l'eau chaude, la façon d'offrir du
champagne, des fleurs, et de les accepter, l'attitude à garder
quand on est jolie et qu'on traverse les Alpes en chemin de fer
en compagnie d'un poète viennois, les relations esthétiques entre
les fourrures et le teint de la peau, entre la nuance du loden
que l'on porte et le gris des roches ou des brumes, tout cela
Peter Altenberg l'enseigne en brefs dialogues, par aphorismes.
On lui a fait en Allemagne la réputation du plus raffiné des
esthètes,de celui qui sait voir les valeurs précieuses,donner Je ton
sans pédanterie. A cinquante-trois ans il n'est pas hors de page. Il
demeure l'enfant gâté, impertinent et cllin, qui raffole de la
femme, des roses, des poses ; le gourmet de qui on apprend à
savourer la vie, par petites gouttes, délicatement, sans danger.
Il jouerait en France un personnage difficile. Les esquisses
d'une page, de dix lignes, où il prétend faire tenir la vie en sa
quintessence perdraient à la traduction tout leur charme subtil.
En allemand eJles se lisent. On les aime pour leur grâce puérile,
pour cette légèreté qui repose de la métaphysique ordinaire. De
la "Welt- und Lebensanschauung" qu'on n'évite ni dans Je
moindre roman, ni dans la plus petite réforme de couturière il
reste ici tout juste de quoi amuser le lecteur qui retrouve,
ingénieusement cachées dans la trame, des idées chères à Nietsche.

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇATSE

Ils reposent des surhommes, ces lointains disciples dont l'aristocratisme s'ingénie à régler les menues choses de la table, de la
toilette, de la promenade, de la conversation. On sait la sensibilité exaspérée du Maître qui ne souffrait ni les lits de plume
saxons ni les boulettes allemandes. Il liait les petites causes aux
grands' effets. Les aspirants à la culture ne s'attachent qu'aux
petits effets. Mais ils se sont, en bons Allemands, trouvé une
doctrine, une exégèse qui les dispense de la doctrine, et en Peter
Altenberg une illustration vivante, qui les dispense de l'exégèse.

F. B.

345

LES REVUES

Le bruit court que Beethoven perd du crédit auprès des
jeunes musiciens. M. Alfredo Casella, dans un article sans
ménagements paru au numéro de Juillet de la REvux SuoAMÉRICAINE nous expose le cas :
Alors qu'il y a seulement dix ans, écrit-il, tous les mus1c1ens et
dilettanti étaient prosternés sans exception devant le Dieu formi-

dable et intangible, voici qu'aujourd'hui un certain nombre de
jeunes esthètes osent dire tout haut que Beethoven n'était pas le
stul tt unique musicien, et même qu'une bonne partie de ses œuvres
est de qualité musicale inférieure, et que leur beauté n'apparait plus
distinctement à ceux qui n'ont pas la foi de charbonnier de leurs
pères. Inutile d'ajouter que ces jeunes esprits (auxquels je m'honore
d'appartenir) voient leurs idées accueillies avec une parfaite mauvaise
grice par les critiques et le public.

Quelles sont les raisons de cette rétractation ? La première,
selon M. Alfredo Casella,. est l'abus qu'on a fait un peu
partout, dans ces dernières années, des œuvres beethoveniennes.
Ce sont surtout, dit-il, des œuvres "populaires·".
La solidité et la clarté de la construction, la force et la richesse
de la rythmique, la simplicité et la carrure du ml/os, et enfin l'indigence de l'harmonie expliquent aisément qu'une telle musique
animée souvent par le souffle tout-puissant du génie, soit si accessible
aux foules.

Et aussi bien Beethoven serait "aimé pour ses. défauts bien
plus que pour ses qualités". M. Casella "a acquis peu a peu cette ·
conviction en observant l'attitude des différents publics devant
les œuvres de Beethoven".

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il pla1t aux foules surtout par sa fréquente vulgarité, sa mélodie
d'essence parfois triviale et invariablement symétrique, et par sa
pauvreté harmonique. C'est ainsi que 1a Pasklrale, œuvre dont la
seconde moitié est absolument ratée, est beaucoup plus populaire
que l'adagio de l'op. 106 ou que l'arioso de l'op. 110, qui sont
cependant deux des points culminants de la musique. C'est ainsi
que le public aime sensiblement moins que d'autres symphonies la
septième, qui est pourtant la plus parfaitement belle. C'est ainsi
qu'il préfère (sans oser l'avouer) l'insipide Pathétigut aux extraordinaires dernières Son a tes. etc. etc.

Si Beethoven qui ne vieillit point" pour le grand public",
aurait vieilli pour les artistes, ce serait que :
De tous les éléments qui composent une· œuvre d'art, le dernier
à vieillir est la part de beauté puremmt artistique que contient tette
œune, et non point son sentiment. Celui-ci, reflet toujours d'une
époque, est irrémédiablement condamné, par l'évolution des hommes
et des choses, à perdre peu à peu son action, tandis que la fantaisie
inventive de l'artiste créateur possède une durabilité qui varie en
raison directe de sa richesse.
Or, déciare M. Casella, Beethoven ne fot pas un très grand
musicien. Certes, il n'est pas facile d'assigner des bQrnes à la musique;
mais il est indiscutable que la beauté beethovenienne est d'ordre
extra-musical. Avant Beethoven, les musiciens ne cherchaient qu'à
écrire de la musique, aussi belle que possible, sans exiger d'elle autre
chose que de la sonorité. Avec Beethoven, la pensée philosophique
commence à s'introduire dans l'art des sons. De gros nuages noirs
obscurcissent le ciel paisible et serein de Haydn et de Mozart. Et la
douleur, qui devait prédominer dans toute la pensée humaine du
x1x:e siècle, remplace la douce et enfantine joie du siècle de Louis XV.
S1 Weber et Schubert, génies de moindre envergµre que Beethoven,
mais combien plus musiciens et artistes, continuent à se préoccuper
davantage de musique que de philosophie, on ne les écoute pas...
Il fut un grand penseur, bien plus qu'un grand musicien, et dans
notre époque qlli réagit si violemment contre le romantisme disparu,
nous écartons un sentiment mort pour nous, afin de n'admirer que

LES REVUES

347

la beauté artistique, laquelle, chez Beethoven, est malheureusement
de beaucoup inférieure à l'intention philosophique.

M. Alfredo Casella conclut en ces termes :
Que Beethoven ait été doué d'un puissant génie, nul ne songe à
le contester. Qu'il ait infiniment élargi les possibilités musicales,
cela est non moins certain, Et on peut ajouter que sa venue était
nécessaire pour réagir contre l'esprit irritant, étriqué et frivole qui
aurait, sans aucun doute, continué l'œuvre de Mozart.
Mais surtout, il faut déplorer la surdité de cc grand homme, qui
atrophia en lui toute sensualité sonore et nous priva cruellement de
l'évolution technique que l'on pouvait attendre d'un musicien de
sa trempe.
Ne confondons donc plus l'homme et l'artiste. L'hoinme fut
incomparablement grand et il sera toujours un des plus admirables ,
exemples de ce que peut la volonté humaine contre la destinée.
Mais que la valeur morale de l'homme ne masque pins à nos yeux
les défauts de l'artiste ; n'oublions pas qu'il fut un génie fort inégaL

Nous n'avons pas qualité pour discuter techniquement la
thèse de M. Alfredo Casella, encore que nous la jugions
excessive. Mais comme nous avons reproduit s• arguments,
nous accueillerons la réplique que ne manquera pas de leur
opposer quelque musicien " beethovenien " - s'il en reste.

•••
Encore la tradition : M. Raoul Narsy étudiant le dernier
livre de M. Anatole France, la R.évolte des Anges, relèye une
singulière contradiction entre le classicisme de la forme ·et
l'anarchie romantique du fond (l'OccIDEN'.I', N° de Juin) ;
On ne peut se retenir de faire ici une réflexion. Il est constant
que, parmi les écrivains contemporains, l'auteur de Thals est l'un
de ceux qui rendent témoignage pour la culture classique, qui lui
doivent le plus et qui lui demeurent le plus fidèlement attachés.
C'est sa méthode, sa tradition, le commerce de ses maîtres qui ont

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

modelé l'intelligence de M. Anatole France, formé son jugement et
son goût. Pourtant, ni cette initiation, ni cette di~cipline, ni ces
modèles n'ont empêché qu'il ne donnit dans ces subvers'.~ns d~nt
on fait le propre du délire romantique. Alors. même. qu ~l collige
son r~rgilius nauticus, M. Bergeret montre déJà ce libertinage de
l'esprit, ce criticisme corrosif qui n'épargnent encore croyance~
institutions ordonnances sociales, que par l'effet d'une moquerie
supérieure 'et d'une indulgence dédaigneuse. Il y avait déj~. de
l"anarchiste dans ce dilettante souriant ; et c'est, en définmve,
l'anarchiste qui a prévalu. Dès lors le censeur des lois est devenu
l'ennemi des lois . l'ironiste détaché, un attiseur de discordes, le
prêtre fervent des Muses, un agresseur plein de violence et d'invectives. Je l'ai dit naguère ici même : M. Anatole France est un
sceptique qui s'achève en sectaire. Il a simplement tour~é cont~_e
son passé, contre sa tradition, contre son ordre, les qualités .qu 11
tient d'eux. La culture classique contredit ici l'ordonnance classique.
Elle n'évite donc pas automatiquement de verser dans l'anarchie.
Et il arrive qu'elle la serve au lieu de la combattre.
Les courtes réflexions de M. de Gourmont que nous trouvons
au numéro de Juin des

MARGES

remettront au point la question.

Nous en transcrirons quelques unes :
La tradition est une longue chaîne aux anneaux alternés d'or et
de plomb. Vous n'acceptez pas toute la tradition ? ~a tra~ition .est
donc un choix et non un fait. Considérée comme fa1t, ce n est qu un
amas de tendances contradictoires.
Dès que l'on choisit, on fait un acte de critique arbitraire.
On est toujours tenté d'imiter qui l'on aime,. quand on n'aime
pas assez. Pousser l'amour jusqu'à l'admiration : l'admiration
décourage.
Au fond, tout est vain en littérature, hormis le plaisir littéraire,
mais le plaisir littéraire dépend de la qualité de la _sensibilité. ~o~~es
les discussions viennent mourir contre ce mur qui est la sens1bihté
personnelle et qui, chair du côté intérieur, est un vrai mur de pierre

LES REVUES

349
du côté extérieur. Il y a un moyen de le tourner, mais vous ne
connaissez pas le secret.
Nous avions mis l'art au-dessus de tout et il faut qu'il y reste,
malgré ceux qui voudraient le remplacer par des opinions. Je mets
dans mon sac Candide et Reni. Emportez dans le vôtre la blague de
Voltaire et la foi de Chateaubriand : je n'en ai que faire.
C'est bien cela. Nous ne prétendons rester étrangers à rien,
mais nous ne remplacerons pas l'art par des opinions.

•••
Nous empruntons à un article important publié par M. Paul
Claudel dans le FIGARO du 14 juillet, ces considérations " sur les
rapports possibles de la religion catholique et du théâtre" :
L'attitnde communément attribuée à l'autorité ecclésiastique sur
cette question est celle dont on voit les raisons, d'ailleurs fortes,
dans la fameuse et admirable lettre de Bossuet au P. Caffaro.
Oserai-je dire cependant que, malgré les textes imposants sur lesquels l'évêque de Meaux appuie son opinion, j'y vois une manifestation particulière de cet esprit défensif de retranchement et de
retrait qui fut celui de notre gallicanisme ? L'idée vraiment catholique, c'est-à-dire universelle, c'est que l'homme, tel qu'il est sorti
des mains de son auteur est bon (la Genèse dit même très bon),
qu'aucune de ses facultés, et pas plus l'imagination et la sensibilité
que les autres, n'est en elle-même mauvaise. Ce qui est mauvais,
c'est le trouble et le dérèglement qui, à la suite du péché originel,
se sont introduits dans ces mêmes facultés. L'hérétique est toujours
l'homme qui porte atteinte à l'intégrité de la nature humaine, qui
tantôt nie la liberté et tantôt la grâce, tantôt la chasteté et tantôt le
mariage, tantôt le droit et tantôt l'autorité, et toujours nous appauvrit de quelque chose. Quand Pascal, par exemple, à la suite de
Montaigne, calon;mie la raison humaine, condamne dans leur
racine des sentiments inhérents à notre nature et aussi justes que la
reconnaissance des bienfaits reçus, il parle en hérétique. L'esprit de

�35°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'Eglise n'est pas un esprit de défensive, c'est un esprit de conquête,
Rien de ce qui est humain ne lui est étranger, pas plus l'art que le
reste, et pas plus l'art dramaùque que les autres. Elle est venue,
suivant la devise du grand Pape qui nous gouverne, pour instaurare
omnia in Christo. Non pas pour rien détruire (que le mal), mais pour
tout porter à son dernier point de perfection.

•••
La CRITIQUE INDÉPENDANTE du 1er juin publie un judicieux
article de M. Gaston Sauvebois sur le cas d'un jeune théàtre
qui pensait pouvoir compter sur l'appui des grands journaux.
On sait quelle réponse il reçut :
"Certes, notre critique dramaùque est absolument libre de parler
des œuvre,, comme il lui convient. Nous respectons trop la critique
et ses droits pour lui imposer aucune opinion. Mais il faut qu'un
journal vive. Or, aujourd'hui, un journal coClte cher. Quoi que vous
disiez et malgré vos excellentes intentions, votre théâtre n'est pour
nous qu'une entreprise commerciale. Vous cherchez à gagner de
l'argent avec, peu ou beaucoup, qu'importe ! Si nous parlons de
vous, nous vous faisons de la réclame, et d'autant plus que nous
serons obligés d'en dire du bien. Il est juste que nous vous faisions
payer ce que cette réclame nous coCltera. Sachez bien que nous
remplissons toujours notre journal. Les arùcles payés ou les annonces
ne nous manquent pas. Vous favoriser en vous accordant une place
gratuite dans notre journal, ce serait donc nous priver d'un gain
dont nous avons besoin. Car, je le répète, un journal coClte cher.
Vous méritez, certes, tous les encouragements, vous méritez qu'on
vous soutienne et croyez bien que si... Mais nous ne pouvons pas.
D'ailleurs tous les théâtres ont compris... et ils en passent par là.
Notre critique dramaùque ne se rendra à vos premières que si vous
avez conclu avec nous certain engagement... certain abonnement..."
Le directeur du jeune théâtre avait compris, même avant de venir.
M . Sauvebois conclut ainsi :
Eh bien, nous posons ce cas, et devant le public et devant les

t

LES REVUES

35 1

diverses associations de la critique, aussi bien dramatique que littéraire et qu'artistique, car ce sont partout les mêmes procédés, les
mêmes affaires.
Pour le public, rien de douteux ! L'assemblage des propositions
édifié par le directeur du journal ne ùent pas debout. Le contrat est
violé. Le public achète son journal pour être renseigné. Il doit être
renseigné.
Quant à la critique, c'est de son existence même qu'il s'agit. On
se doute bien qu'un journa~ payé par un théâtre, ne peut pas dire
ce qu'il pense des œuvres jouées sur ce théâtre. Sa conscience est au
tarif. Et quelle liberté est celle de son art, puisque le jeune théâtre
dont nous parlons, jouant un chef-d'œuvre, èt ça lui est peut-être
arrivé dans la saison qui se termine - il lui est interdit, à lui
éritique, d'en avertir le public ?
Il y a certes de la narveté, aujourd'hui, à s'étonner cle ces mœurs.
Nous nous en étonnons cependant. Et nous posons le cas devant
toutes les associations de critiques.
Créées et organisées pour la défense des droits de la Critique et

des intérêts professionnels, elle, ne peuvent pas ne pas s'émouvoir.

•• •
MKMINTO:

- Lu Ecrits Français (5 juin) : "Le roman comique d'un
converti", par Léon Bloy.
- Lu Marches de l'Est (juin): "La vieillesse de M. France",
par André du Fresnois.

-

Le Jardin Fleuri (avril):" Bernard Combette", par Pierre

Mille.

-

La _Revue Fra11co-Wallonne (juin) : " François Millet",

par Romam Rolland.

- La Revue Critifue des Idées et du Livres (10 juin) : "Les
poètes et le néo-classicisme", conférence faite au Théitre du
Vieux-Colombier, par M. Henri Clouard.
- La Revue Bleue (20 juin) : "Le Greco, ses yeux, son
automatisme graphique", par le Dr Philippe Tissée.

�352
-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lts Cahiers Yaudois (5• Cahier)

1

"La République de

Genève ", par Alexandre Cingria.
- Poème et Drame: "La musique poly-harmonique et Alfred
Casella", par Emile Vuillermoz.

-

Les Cahiers d'Aujourd'h1ti: "Un lied", de Schonberg.

LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SALNTl&gt; CATHERINE, Quai St-Pierre, 12 1 Bruges (Belgique).

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1914, Tomo 12, Julio-Agosto</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>�SÉJOUR DE STENDHAL A
BRUNSWICK
(FRAGMENT IN:BDIT' DU JOURNAL)

Après s'être convaincu, à Marseille, qu'il n'était pas né
pour faire un commerçant, Stendhal, gdce à la protection des
Daru, redevint fonctionnaire. Parti à la suite de Martial Daru
pour l'Allemagne, où l'on se battait, il est nommé, le 29 octobre
I 806, adj oint provisoire âux commissaires d_
es guerres. Il est
aussit6t désigné pour exercer ses fonctions à Brunswick, où il
artive le I 3 novembre. Il y resta deux ans, presque jour pour
jour. C'est pendant son séjour qu'il fut nommé, le I I juillet
I 807, adjoint titulaire aux commissaires des guerres.
La vie de Stendhal à Brunswick n'est connue, jusqu'a présent,
_que d'une manière très imparfaite. Beyle cependant tint un
journal assez régulier de son existence entre son arrivée à
Brunswick et le mois de novembre I 808. Ce journal était vraisemblablement divisé en deux parties : I 806-1807, et 18071808. Stryienski n'a connu ni l'une ni l'autre partie ; il pensait
détruits à la fois les cahiers de I 806 et I 807, que Stendhal
lui-même disait avoir perdus en Russie, et ceux de 1807 et
1808. (Cf. Journal de Stendhal, éd. Stryienski, p. 331 et 421,
notes.) Ce dernier fragment existait cependant; il a été la
propriété de Chéramy, puis a été acquis par M. Edouard
Champion.
Nous offrons aux lecteurs le seul fragment conservé du
I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Journal de Stendhal pendant le séjour à Brunswick. Il ~t ex~ait
de l'édition intégrale, actuellement sous presse, qm paraitra
cette année même dans la collection des Œuvres Completts de
Stendhal, publiées sous la direction de M. Edouard Champion
(Librairie ancienne Honoré Champion).
HENRY DEBRAYE.

JOURNAL
DU I 7 JUIN 1 807 AU [ MOIS DE NOVEMBRE I 808]

Je commence ce cahier avec toute l'humilité qu'un
bon chrétien pourrait exiger de lui. L'aventure de M. 1
est une bataille perdue, cela m'apprendra le prix du temps.
Si elle ne m'a pas donné un moment sublime, comme
Adèle à Frascati, j'en ai tr-oüv( auprès d'elle de bien
délicieux.

Je ne veux en aimant que la douceur d'aimer.

Ce vers est presque vrai de mon ime, et non de mon
orgtJeil, c'est lui qui m'a donné de l'~umeur depuis Jeudi.
Je viens de prendre ma deuxième leçon de M. Denys
(44 francs pour douze leçons), j'en prends deux par
semaine, deux de M. Mancke, trois de M. Kœchy.
Je compte apprendre incessamment à monter à cheval.
Il p~raît que M. D [ aru] a trouvé de la suffisance à moi
à demander mon changement. Martial recommence à me
bien traiter, parce que je deviens flatteur. Je suis bien
Il s'agit très vraisemblablement de Wilhelmine de _Griesheim, fille du général-major de Griesheim. On sa~t que
Stendhal l'appelait Minette. Il en parle d'ailleurs plus lom.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

547

avec tous les Français; Brichard, avec qui je suis le plus
lié, met souvent de l'aigreur entre nous, il a une jalousie
excessivement susceptible, il est jaloux de tout et d'un rien.
Je viens de lire le Ld. (sic) avec fruit ; je suis en train
de lire Tracy (Logique), Biran et l'Homme d'Helvétius.
J'ai là mes pistolets, auxquels Rasch vient de changer
la sous-garde, j'ai tiré une dizaine de fois, sept à huit cents
coups au plus. Tout mon bien consiste en 71 francs et
50 louis.
Si, comme le dit Biran, l'on n'a de mémoire musicale
que par les sons que l'on peut reproduire, il faut appr:endre
à chanter pour se souvenir des beaux airs.

M. : " Je serais bien ingrate si je ne l'aimais pas, il y
a si longtemps qu'il m'aime ! "

17 juin.
J'ai couru un grand danger ce matin : Brichard a lu
le commencement de ce journal, heureusement pas
jusqu'au bas de la première page.
Je viens d'être très mouillé en allant chez Brandes avec
le prudent Reol ; il est prudent par excellence,
Hier, j'ai été sur le point d'être hors de moi par le
plaisir que je me figurais dans mon enfance d'après les
Baigneuses de M. Le Roy et la pêche de Corbeau 1•
1
Les Baigneuses sont un tableau de Le Roy, professeur de
dessin du jeune Beyle à Grenoble; quant à la "pêche de Corbeau", elle eut lieu dans le Guiers aux Echelles (Savoie),
où Beyle était allé voir, vers 1791, son oncle Gagnon. (Voir rie dt Henri Brulard, H. et E. Champion, éd., t. II,
p. 182.183 et p. 165.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Musique au Chasseur vert, en revenant d'acco°:1pagnc~
M 11e de T. qui m'a conté son histoire avec L1by, qut
doit me rem:ttre des lettres ce soir et à qui j'en ai écrit
une.
Minette était jolie par la physionomie.
Nous avons tiré trente coups de pistolet, Str [ ombeck]
et moi, moi
mal.
.
.
On peut feindre un mois, deux mois, mais on revient
à son vrai caractère. Je ne mets pas mon capital à avoir
des femmes. Martial a eu, de dix-huit à trente-et-un
ans vingt-deux femmes à peu près, dont douze véritableme~t après une intrigue. J'ai vingt-cinq ans, d~ns l~s di~
ans qui vont suivre j'en aurai probablement suc. J aurai
vingt chevaux d'ici à ce que l'Age m'empêche d.e
monter.

tres

Jeµgi 18juin.
Minette chez l'intendant : " Vous m'avez fait l'autre
jour des questions, je puis bien vous en faire ~ne à _mon
tour : ce que vous faites pour M 11e de T. est-il sérieux,
ou vous moquez-vous d'elle r
, .
_ Pour vous répondre, il faudrait que vous m eussiez
répondu autrement l'autre jour.
:ous ai_ aimée ép~rdument et je vous aime encore ; 11 n ·est pomt de sacnfice,
poin/ de folie, etc. etc ... (Une déclaration_ véhémente, et
qui fut écoutée avec plaisir de coquettene sans doute.~
Me recevrez-vous encore quand vous serez Mme de Heert.
_ Certainement, mais je ne le serai pas de long-

Je

temps.
.
.
Le futur arrivant ~ermina là notre entretien, qm me
' .
'
.l
prouve que je ne suis pas encore confondu parmi ey

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

549

indifférents et que son sentiment pour H[eert] n'est pas
une passion.
J'eus beaucoup d'esprit au commencement de la soirée,
mais de l'esprit ridicule, à la Desmazure; le véritable
auraif tout au plus pu être senti par une Mme de Spiegel
(de Miroir), femme vraiment belle, mais qui dans huit
jours retourne à W eymar.
Mademoiselle de T. trouva encore un prétexte pour ne
me pas remettre les lettres de L. Elle lui parla avec feu;
il s'en alla vers les neuf heures, mais je m'aperçus que je
lui étais importun.
Minette et Philippine questionnèrent beaucoup M. de
Str[ ombeck J sur mon compte.
M [inerte] lui dit: "Je suis silre que Mina ne l'aime
pas, elle en a un autre dans le cœur. "
Phili[ppine] : "Dites-fl1oi: est-ce par hasard que vous
êtes venu l'autre jour au Chasseur vert?"
Str[ombeck] se met à lui conter qu'il n'en sait rien,
que je le suis venu chercher à cheval, etc.
Str[ombeck] à Mina, qui lisait une lettre allemande:
" Ah ! vous recevez des billets doux !
- Est-ce que Beyle vous aurait confié quelque chose r"
J'intéresse leur coquetterie. A dîner, j'ai beaucoup parlé
avec M. Empérius, qui a de l'esprit; mais en qui on sent le
manque d'âme (il n'a pas, dans la conversation, une étincelle de la chaleur de Corinne); il écrase entièrement
Str[ombeck]. Liby ne parle pas mal, il a quelque grâce,
mais il est loin de mys[ eif] 1 (ceci est mon histoire).

1

Moi-même.

�55°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vendredi, 19 juin 1807.
A cinq heures, je vais prendre ma premiere leçon
d'équitation du maréchal des logis Lefaivre, tête étroite.
Je vais tirer à La Mache avec Münchhausen et M. de
Heert. Je tire assez mal. Cette société me fait mal.
M. de Heert ressemble en bien à M. David, professeur de mathématiques, au physique et au moral. Taille
basse, sans grâce ni force, quelque bon sens, parlant bien
plusieurs langues, mais, ce me semble, ne s'élevant pas
jusqu'à l'esprit. Ç'est peut-être ce qui l'aura empêché de
remarquer que ma plai~anterie était contrainte. · Ils ont
commencé par plaisanter assez librement sur Minette .et
Mina; il ne tenait qu'à moi de Je prendre sur ce ton, mais
j'étais affecté assez vivement et, une fois l'occasion passée,
elle ne s'est plus présentée.
Heert a dit à M. de Str[ombeck]: "Je suis charmé que
M. de B[eyle] 1 aille avec moi, il me plaît beaucoup, etc.
(C'est une traduction.) II me trouve tout à fait bon, ne me
traite point en rival. "
Fortifier cette opinion dans ma course de demain.
Je crois que mesdemoiselles de Gr [ iesheim] savent que
Liby a demandé à M. de Siestorpf comment il devait s'y
prendre pour obtenir la main de M 110 de T.
Celle-là est forte. Il est assez enfant pour parler sérieusement, je ne le crois pas assez hardiment scélérat .pour
employer ainsi publiquement cette ruse. J'en serai pour
ma lettre.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

Je me suis barbouillé,aux yeux:'de Mme de Str[ ombeck ],
en faisant un soir un peu le Valmont. Ce n'est pas la
premiere fois qu'il m'arrive de frapper trop fort.
·
M. de Lauingen m'a invité à dî_ner à Lauingen, ensuite Madame et Mesdemoiselles de G[ riesheim ], M. de
Heert, M. de Str[ ombeck]. Ces dame·s reviennent le soir,
Str[ ombeck] et moi allons à Grossen Twilpstedt.
Ce matin, à une heure, en revenant de La Mache de
passer deux heures avec MM. de Heert et Münchhausen, j'ai eu deux heures d'un dégm1t de tout au mo,nde,
même de l'Homme d'Helvétius, que je lisais alors, et qui
me semble le bon sens même. Je trouve plus dans un de
ses chapitres que dans des volumes des autres, et énoncé
plus clairement, et mieux prouvé.
Str[ombeck] convient ce soir avec moi que le défaut·
&lt;;les Allemands est d'être trop minutieux. Leur législation
les y porte sans doute. Que de recettes, que de caisses,
que d'emplois dans les finances de Brunswick! Quelle
complication dans la distribution de l'a justice !
Apres cela, je vais à la comédie. Le Direèteur, de Cimarosa 1, musique charmante. Je vois ces dem~iselles avec
un léger embarras. Je n'ai pas le sérieux convenable à
l'égard du commandant de la place.
23 juin 1807.

P'oyage à · Twilpstedt. ~ Je suis revenu hier soir de
Twilpstedt. Nous sommes partis samedi, ahuit heures et
L' Impresario in angustie, opéra de Cimarosa, fut représenté
en 1786, à Naples (Teatro Nuovo) et en 1789 ~ Paris
(Thé~tre Feydeau).
1

C'est à Brunswick que Beyle, pour la première fois, orna
son nom d'une particule.
1

55 I

�S52

LA .NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

demie, Str[ ombeck] et moi, Mesdames de Str[ ombeck ],
de Gr[iesheim]; Philippine et Minette étaient parties une
demi-heure auparavant, en voiture ; M. de Heert les
escortait à cheval.
Nous arrivAmes à Lauingen à onze heures et demie,
déjet\nimes bien, comme dirait un Allemand, avec dù
rhum, du bishop, du gâteau, ·du beurre et du chocolat ;
rien de chaud.
Je fus content de moi toute la journée, j'étais occupé
de ma situation avec M[inette] et M. de Heert.M[inette]
me rechercha constamment, je fus un peu timide jusqu'a
dîner, il produisit une révolution.
Apres diner, je vis clairement que M [ inette] avait une
extase amoureuse qui n'était pas de sentiment, mais au
contraire, ce qui indique un grand moyen de séduction.
Je finis par lui parler de mon amour tres bien, a mots
couverts mais clairs. De ce moment au départ, M. de
H[eertJ fut triste: il l'aime réellement.
C'est un homme de bon sens, ayant beaucoup de
ressemblance avec M. David, professeur de mathématiques. Je ne savais rien de la Hollande, il m'a donné les
premiers traits d'une description de sa position.
Pillés indignement. Les capitaux diminués de deux
tiers. Le roi a voulu saisir ceux de la banque, on lui a
laissé entrevoir la révolte, ruinant leur crédit : il les
ruinait. Véritable et fort esprit de liberté. Haine encore
nationale contre les Espagnols.
Toute la Hollande est généralement sous l'eau ; quelques endroits a soixante pieds. Caractere . hollandais aussi
peu aimable qu'il est solide. Paysans des environs d' Amsterdam qui ont huit cent mille francs, un million de bien.

sÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

553

M. de Heert lui-même, Hollandais francisé, mais légerement. Le fonds de bon sens se sent toujours.
Il dit à Str[ ombeckJ de ne pas contribuer à marier
Philippine à M. de Lauingen, cela ne réussirait pas,
c'est-à-dire il serait cocu. Lui cependant aime profondément M [ inette J, il est constamment avec elle, il iui parle
sans cesse ; cela est absolument contre les mœurs françaises : cette préférence ouverte choque la société, la
rompt. Les Allemands, moins civilisés, songent bien
moins que nous à ce qui rompt la société.
Les maris caressent à tout moment leurs femmes, mais
d'un air flegmatique et froid.
Tous les Allemands de la connaissance de Str[ ombeck J
se sont mariés par amour, savoir : lui, Str[ ombeck] ;
M. de Mpnchhausen ; son frere Georges; M. de Bülow ;
M. de Lauingen.
Demander à Faure 1 une liste de vingt ou trente maris
français avec les causes de leur mariage : en général, les
convenances, ce qui a rapport à la vanité, passion habituelle des Français. Les Allemands que je connais ont ....
[ Le texte s'interrompt brusquement au bas d'une page; les
trois pages suivantes ont été laissées en blanc.]
Je relis l'Homme à mon entrée dans le monde en

l'an VIII, venant de Grenoble à Paris.
Quel a été mon état dans le monde ?
Mes maîtresses ?
Mes lectures ?
Réfléchir profondément à cela.

1

Félix Faure, camarade d'enfance de Stendhal.

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

30 juin-[ I juillet].
Journée assez heureuse, le matin par l'argent de mon
père. Je vais au Chasseur vert à une heure, je tire trente
coups à vingt-cinq pas : deux dans le petit blanc. En
revenant, le premier beau temps de trot que je fasse cette
année. J'y retourne le soir avec Str[ ombeck]. Mesdemoiselles Gr[iesheim] et mademoiselle Œhnhausen y sont.
A souper, je rends celle-ci un peu amoureuse, à ce que je
puis deviner. Str[ ombeck] m'accompagne, nous regardons
les étoiles.
Ce matin, 1c' juillet 1807, j'ai chanté pour la première
fois avec M. Denys le duo : Se jiato in corpo avete.

3 juillet. ·
Journée heureuse. Nous allons à la montagne de l'Hasse,
mesdemoiselles de Gr[iesheim ], leur mère, madame de
Str[ ombeck ], mademoiselle d'Œhnhausen, M. de Heert,
Strombeck et moi.
Je vois par l'expérience une vérité dont ma paresse
m'éloigne. C'est combien il est utile de choisir les moments.
J'aurais eu besqin de pratiquer cette maxime auprès de
Pacé 1 et des femmes.
J'ai vu Philippine, la grosse Philippine, sensible ; on
aurait pu ce jour-la lui faire comprendre des choses
impossibles les autres jours,, hier, par exemple, chez
Madame de Lefzau.
Pseudonyme- donné fréquemment par Stendhal à Martial
Daru. Celui-ci était, en 1807, sous-inspecteur aux revues et
faisait fonctions d'intendant de la. province.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWJCK

555

Nous nous perdons 1, elle, Minette, M. de Heert et
moi. Colere de madame de Griesheim, air contraint des
susceptibles Lauingen, amphytrion ; son détestable dîner.
J'ai été (autant que ma taille me le permet) bel homme
ce jour-là. Premier jour d'habit gris. J'ai cru remarquer
un peu de trouble sur la figure de &lt;Jlt.Ài1r1ri~wv, 2 le matin,
à huit heures et demie, quand j'entrai chez Str[ ombeck ].
Elle est ici pour quatre jours. Journée très heureuse.

4 [juillet] .
Chez madame de Lefzau. Ennui. Quelle mine faut-il
faire en société, quand on est ennuyé ou malade ?
On a bien raison de dire : audaces fartuna juvat; avec
du respect, quels détours pour pincer les cuisses à mademoiselle d'Œbnhausen ! Par ennui, je l'ai fait hier avec
suctiès. J'ai même touché l'endroit où l'ébene doit commencer à ombrager les lis. Mais je crains que madame de
Str[ ombeck ], faisant fonctions de_ mère, ne s'en soit
aperçue et fkhée.
Somme toute, comme dit Mirabeau, j'ai assez de
Brunswick.
Dimanch~, 5 [juillet].
Journée chaude. J'écris à la petite Italienne que je n'ai
jamais vue. Je tire soixante-dix coups de pistolet à La
Mache.
Je reçois une lettre de Faure peignant bie? ces moments
1 J'étais diablement et ridiculement romanesque, il y a dixhuit mois ! (Note de Stendhal, relisant son Journal à Paris, peu
après son retour de Brunswick).
2 Ce nom grec désigne Philippine de Griesheim.

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de bonheur que le Théitre-Français m'a donnés quelquefois.
M. Réol part demain pour Berlin avec sept chevaux.
J'ai touché avant-hier 580 francs environ du gouvernement. J'ai 4 écus (3,877 x 4) par jour à compter du 24
mai. Voilà une de mes fautes : ma paresse et ma timidité
me ~~ô.-tent 30 fr-éd[ érics] et un écu par jour tant que je
serai 1c1.

M. D[~u] me parla de me faire donner un fr[ édéric] il
y a un mois.
Faire, avant que de partir, le relevé de mes fautes.
1° avoir écrit à M. D[aru] sur l'affaire des bougies; il
a raison, c'est suffisance.
Lundi 6 Juillet 1807.
Tres jolie partie à W olfenbuttel, donnée par Str [ ombeck]. Nous partons· à deux heures, madame et mademoiselle de Gri [ esheim J, mademoiselle d'Œhnhausen,
madame de Str[ombeck], Str[ombeck], M. de Heert
et moi. Je suis tres bien à cheval et vêtu avec élégance.
(Voici ce que j'entends et ce que je veux faire entendre :
on peut porter un vêtement de cinq cents louis et n'avoir
pas l'élégance, qui vient de la convenance de l'habit au
caractere du jour, à la différence avec celui qu'on a porté
la veille, etc., etc., chose importante pour un homme laid.)
La bonhomie de Heert. Ses anecdotes, qu'il raco~te
bien pour ce pays, font la conquête de Strombeck. Il est
bonnement
- et ouvertement amoureux de Minette, il la suit
partout et toujours, lui parle sans cesse, et tres souvent à
dix. pas des autres, le plus souvent en français , avec l'air
sérieux, pesant et sans grke. Il a une figure ignoble, un

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

557

visage lourd, beaucoup plus pedt que moi. Nul esprit
(idées neuves, saillies, vivacité), mais du bon sens. Il
raconte avec netteté et assez de chaleur, mêle sans cesse
le hollandais avec l'allemand, ce qui fait grke.
Un âne, disait Lichtenberg, est un cheval, traduit en
hollandais. Le hollandais est le comble du ridicule pour
une oreille allemande.
J'ai eu le défaut, hier et aujourd'hui, d'assommer de
moi Strombeck. Je m'Me toute grâce en étant beaucoup
avec lui, d'une maniere qui l'ennuie peut-être souvent.
Actuellement, qu'il soupera seul avec sa femme, me
redonner de la grke en y allant plus rarement le soir.
La maniere ouverte dont M. de Heert fait la cour à
Minette serait le comble de l'indécence, du ridicule et de
la malhonnêteté en France.
Mais aussi Strombeck me disait en revenant que, de
toutes les femmes de sa famille (tres étendue), il ne
croyait pas qu'il y en et\t une qui eîtt fait son mari cocu.
S.a singuliere proposition à sa belle-sœur, madame de
Knisted, dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers
mâles, et tous les biens retourner aux souverains, prise
avec froideur, mais "ne m'en reparlez jamais".
Il en indique quelque chose à 4&gt;.1 en termes tres
couverts; indignation non jouée, diminuée par les termes
au lieu d'être exagérée: "Vous n'avez donc plus d'estime
du tout pour notre sexe. Je crois, pour votre honneur,
que vous plaisantez ".
Dans un de ses voyages, &lt;l&gt;. s'appuyait sur son épaul~
1

Philippine de Griesheim, que Stendhal dénomme plus haut

4&gt;tÀt'IT7T10tOJI.

�558

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en dormant ou faisant semblant de dormir ; un cahot la
jeta un peu sur lui, il la serra, elle se mit de l'autre côté
de la voiture. Il ne la croit pas inséductible, mais il croit
être s~r qu'elle se tuerait le lendemain de son crime.1
L'amour-propre lui fait peut-être croire cette suite, il l'a
aimée passionnément, si fa riamato, e non ./' ebbe 2•
Du c6té opposé, un homme marié convaincu d'adultère
peut être condamné par les tribunaux à dix ans de prison.
La loi est tombée en désuétude, mais empêche encore que
l'on traite ce point avec légèreté. Il est bien loin d'être,
comme en France, une qualité que l'on ne peut presquè
dénier en face à un mari sans finsulter.
Quelqu'un qui dirait à mon oncle, à Chiese, qu'ils
n'ont plus personne depuis leur mariage les insulterait,
je crois.
Il y a quelques années qu'une femme dit à son mari,
homme de la cour d'ici, qu'elle l'avait fait cocu ; il alla
le dire bêtement au duc, le cocufieur fut obligé de donner
sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans
vingt-quatre heures, par la menace du duc de faire agir
les lois.
J'ai dit ailleurs que la, majeure partie des hommes se
mariait par amour. Ils ne sont pas cocus, mais quelles
femmes ! des pièces de bois, des masses dénuées de vie. Ce
n'est pas que je n'aime mieux cela que madame Pacé
jouant mal le rôle d'une Française, le jouant comme

Et Stendhal note en marge : "Si je meurs, je prie, au nom
d l'honneur, de brliler ce journal sans le lire. Au nom de
Fhonneur, Français ! ".
1 Il a été aimé en retour, et il ne l'a pas eue.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

559

une mauvaise débutante, et pas de flexibilité, pas de
progrès.
Pour en finir sur les femmes, leur dot. A peu près
nulle, à cause des fiefs: mademoiselle d'Œhnhausen, fille
d'un père qui a 30.000 livres de rente et qui fait valoir
ses terres, aura peut-être 7 .500 francs de dot (2.000 écus);
madame de Str[ ombeck J a eu 4.000 écus (4 X 3,877),
elle en aura encore 1.500 ou 2.000 à la mort de sa
mère. Le supplément de dot est payable en vanité à la
cour. " On trouverait dans la bourgeoisie, me disait
Str[ ombeck ], des partis de cent ou cent cinquante mille
écus, mais on ne peut plus être présenté à la cour, on
est séquestré de toute société où un prince ou une princesse se trouve ; c'est affreux. "
Une femme allemande qui aurait l'âme de «l&gt;tÀ1?T?Tt8wv,
beaucoup d'esprit, et la figure noble et sensible qu'elle
devait avoir à dix-sept ans (elle en a vingt-neuf ou trente),
étant honnête et naturelle par les mœurs du pays, n'ayant
par la même cause que la petite dose utile de religion,
rendrait sans doute son mari très heureux.
"Mais il était marié!" m'a-t-elle répondu ce matin
lorsque je blâmais les quatre ans de.silence de l'amant de
Corinne, lord ... 1
Elle a veillé jusqu'à trois heures pour lire Corinne, elle
la sent, et elle me répond : "Mais il était marié!" Voilà
une femme que le mariage lierait.
Aussi, sans être jolie, trouvée même prude, sèche, par
les petits esprits montés sur de petites âmes comme
1 Le nom de lord Nelvil a. été laissé en blanc dans le manuscrit.

�560

LA NOUVELLE REVUE :FRANÇAISE

Christian de Münchhausen 1, par exemple, m'a-t-elle
fait faire quatre grandes lieues ce matin. Je les ai accompagnés (à onze heures) jusqu'à Ordorf, à un grand mille,
suis revenu au Chasseur vert, ai tiré vingt coups à
yingt-huit pas, comme cela'····
J'apprends peu à peu mon métier. J'ai été levé ce matin de cinq à six heures pour un convoi de charpie.
J'ai vu hier u~ beau chien noir de neuf mois dont le
bourreau de Wolfenbuttel veut 2 fredérics (2 x 20 {. 80 c,)

10 juillet I 807-Acheté le chien noir, que je· nomme Brocken,
l'écu vaut 3 f. 877 centimes 3,

11

écus;

VOYAGE AU BROCKEN.

Lundi ... juillet 4, M. de Str[ ornheck] et moi sommes
partis pour le Brocken par un temps superbe. Nous étions
dans sa caleche, attelés de deux chevaux d'ar [mes] ; il
avait son domestique. Seidler, un ci-devant dragon de
Brunswick, actuellement soldat du train, nous conduisait.
Notre voyage a duré soixante-quatre heures et nous a
c.oÎlté à chacun ... 5
J'avais tort, c'est un bon enfant, un des hommes du meilleur ton qu'il y ait dans le pays, mais point d'esprit et une
sensibilité ordinaire. Octobre 1808. (Note de Stendhal.)
' Suit un dessin du carton.
3 "Volé quelques mois après", ajoute mélancoliquement
Stendhal dans un blanc, en bas de la page.
' Le quantième manque ; il s'agit du 13, du zo ou du
z 7 juillet.
5 Le prix a été laissé en blanc.
•
1

SEJOUR DE STENDHAL A BRU~SWICK

Nous sommes arrivés vers les neuf heures à V iddah.
La campagne prend de la physionomie en s'apprnchant du
Harz. A une heure, nous dînions dans l'auberge de La
Truite Rouge, à Ilsenburg. Nous y trouvons MM. de
Hamerstein, dont l'un a tué à Paris Gustave Knœring.
Nous nous mettons en marche pour le Brocken, à
quatre heures. En montant, nous voyons une batterie de
fer et une fabrique où l'on tire le fer en fil.
Nous arri~s au Brocken vers les huit heures, excessivement fatigués, M. de St[ rombeck] moins que moi
cependant. La petite vallée qui y conduit est très commune; les gens de ce pays l'admirent parce que c'est la
première montagne qu'ils voient. L'Ilsenstein, ou rocher
de l'Ilse, ne mérite aucune attention à mes yeux, et est
cependant célèbre. Sur le petit Brocken, demi-heure l
avant le véritable, il y a une maison abandonnée. Le
comte de W ernigerode, souverain de ce pays, a fait bâtit
sur le sommet du Broc-ken une maison, dont les murs ont
cinq pieds d'épaisseur. Elle est de granit, comme le ll)Ont
lui-même. La maison est exactement au sommet. Ce
sommet est couvert de gros blocs de granit, tout indique
une montagne qui tombe en ruin~. Cette maison est, je
crois, remarquable en ce qu'elle est peut-être la seule du
monde, à cette élévation 2, d'où la vue puisse s'étendre
de tous c&amp;tés. On voit aussi bien les plaines qui sont
adossé~ à la forêt de Thuringe, vers, Gotha et Weimar,
que celles de Brunswick et de Hameln. Le Brocken est
l'habitation la plus élevée de l'Allemagne. Nous y trou1 Stendhal n'a jamais pu se débarrasser entièrement du
dauphinisme " derni-heure ".
2 le Brocken a une altitude de 1. 14z mètres.

2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

v1mes le froid et un vent d'une violence telle que je n'en
ai jamais senti de pareil ; il avait des redoublements
moins sensibles que dans les plaines.
J'étais anéanti. Apres avoir pris du rhum, de la bière
et du thé, nous fîmes le tour de la maison et mont!mes
sur la tour. Voici un croquis de la maison 1• J'ai un peu
exagéré la courbure du sommet, ainsi que la hauteur du
paratonnerre. A neuf heures, Strombeck et moi étions en
A. Le vent me semblait chaud à force de violence, il nous
semblait entendre quarante ou cinquante tambours
battant continuellement.Notre vue s'étendait à un quart de
lieue à peu prés, tous les gouffres qui nous environnaient
étaient rempli&amp; de nuages.
Nous fîmes un souper très passable pour le lieu. Les
chambres sont propres; sans la canaille de Gœttingue et de
Helmstedt, qui y abonde et qui brise tout, - ce sont des
étudiants pour la plupart, - le comte ferait arranger des
chambres beaucoup plus propres. L'hôte qu'il y tient y
est depuis cinq ou six ans ; trois de ses enfants sont nés
dans ce bout du monde ; il est séparé du reste de la terre
pendant trois mois ; il nous dit que ses enfants étaient
baptisés au retour de la belle saison.
Il nous montra de petits in-quarto dans lesquels chaque
étranger met ordinairement son nom et une platitude sur
le Brocken en forme de sentence. Ordinairement, on
admire, sans orthographe, la puissance de Dieu qui a tiré
le Brocken du néant. Le votume qui précède celui où
Suit ce croquis de la maison,
bure dont parle Stendhal est peu
point A est au sommet de la tour,
central. Le paratonnerre s'élève au
1

orientée vers !,est. La couraccentuée sur le dessin. Le
bâtie au centre du pavillon
centre de cette tour.

SÉJOUR DE STENDHAL A BR.UNSWICK

nous mîmes nos noms commence par : Friedrich Wilhelm I,
Louise, Kœnigin von Preussen (Frédéric-Guillaume, roi de
Prusse, et Louise, reine, etc.), écrit en caractères allemands.
Je fus êtonné du peu de noms étrangers: je rencontrai, en
feuilletant, deux inscriptions françaises et une italienne.
Je fus étonné de la platitude d'un tel recueil, elle n'a
pas empêché un libraire d'imprimer les quatre ou cinq
premiers volumes. C'est fort, mais il me ~mble qu'on
imprime plus en Allemagne qu'en France.
9 novembre 1807.
Il faut trop de paroles pour bien décrire. C'est ce qui
m'a fait interrompre ce journal dèpuis le commencement

de juillet. Il serait utile d'écrire les annales de ses dlsirs,
de son &amp;me; cela apprendrait à la corriger, mais aurait
peut-être l'inconvénient de rendre minutieux.
Depuis le mois de juillet j'ai renvoyé Jean, qui
m'excédait, et pris Romain, dont je suis content. Mon
cheval bai a pris le vertigo, j'en ai acheté en octobre un
gris 35 frédérics, léger, mais pas fort, joli cependant.
J'ai tué trois perdrix au vol, à mon grand étonnerpent.
Je suis allé plusieurs fois à !'Elme avec M. Daru. Il
m'a encore parlé de nos anciens différends avec une bonté
extrême.
Le grand maréchal de Mnnchhau~en fu'a entièrement
satisfait par des espèces d'excuses. Cette affaire est terminée et bonne à oublier. 1
1 C'est une affaire d'honneur, à laquelle Stendhal fait allusion
dans sa /Tie de Henri Brulard (Il, 154). Si Stendhal fut malad.roit,
Münchhausen " ne fut pas brave ce jour-là. "

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je me suis guéri de mon amour pour Minette. Je
couche tous les trois ou quatre jours, pour les besoins
physiques, avec Charlotte K,nabelhuber, fille entretenue
par 'M. de Kutendvilde, riche hollandais. J'ai été content
de moi à ce sujet.
Madame Alexandrine D[aru] _a passé et m'a reçu
d'une manière qui avait la façon de l'amitié.
J'ai fait un voyage agréable à Hanovre. J'y ai eu
Jeannette. J'ai gagné 34 ou 35 napoléons à l'aimable
Digeon.
'
J'ai été huit jours moins quelques heures absent de
Brunswick avec Réol (du 26 octobre au 2 novembre).
Voyage agréable, dont je compte faire un journal à part:
Hier, bal animé chez madame de Marchhaltz, avec
qui B. passe sa vie d'une maniere frappante. Str[ ombeck J
était bien malheureux pendant que nous nous am~ions.
Il m'écrit ces propres mots: "Le soir d'hier était ,un des
plus terribles de ma vie: ma femme désolée, _et moi-même
hors d'état à la consoler.
"Toute la nuit, l'image de mon Charles m'était
devant les yeux. - Cela finira comme tout finit. "
Il a perdu son fils Charles du êroup. J'ai été souvent
chez lui le jour de la mort.
14

janvier 1808.

De toutes nos connaissances de Brunswick, le seul qui
ait réellement de l'esprit c'est Jacobsohn. Il joint à son
esprit toute la finesse d'un juif qu'il est, et deux millions.
' Beaucoup d'imagination dans le genre oriental; mais il
ne parle pas bien français, et sa vanité est trop à découvert.
Par vanité, en le flattant, aux bains d'Helmstedt on_ lui a

SÉJOUR DE STENDHAL A B~UNSWlCK

fait dépenser deux mille écus. En le tournant, on lui en
ferait dépenser dix, mais dans l'intérieur de son ménage
toujours cancre comme un juif.
Son mot de l'agio de la religion à la duchesse est joli.

M. de Siestorpf, grand veneur, n°

en esprit.
Homme de soixante ans, 80.000 francs de rente.
Physionomie exprimant finesse et méchanceté. Mauvais ,
cœur ; n'a jamais rendu de service d'argent. Il commande
un télescope à un jeune artiste pauvre de Brunswick
(M. de Siestorpf est très granâ amateur d'ouvrages de ce
genre), il doit donner 200 écus au pauvre jeune homme;
quand il e-st fait, il ne veut plus lui en donner que soixante.
On dit qu'il a été peu sensible à la mort de son fils
unique, mort à vingt-quatre ans, et dont il contrariait la
passion pour une fille naturelle du duc de Brunswick, je
crois, mais ayant le titre de comtesse, dame d'honneur,
reçue à la cour, etc. Homme dur, n'ayant aucune considération pour le malheur. Ressemblant assez à un
sanglier.
2

N° 3. MM. de Münchhausen, ambassadeur; de Strombeck:, conseiller.
Ces deux homm~ mêlés fetaient deux hommes charmants. Ils ont un mérite fort différent.M. de Münchhausen,
homme du grand monde, bavard impitoyable, raconte sans
cesse des anecdotes assez agréables. Se met un peu trop en
avant, voulant toujours rappeler indirectement qu'il était
présent, lorsque M. le prince Henri, M. de BouffiéÎ:s,
M. de Nivernais, etc., disait tel mot agréable. 36.000 frs
de rentes, viagères en majeure partie. Avare et sale au
dc;rnier point. Mettant tout son bonheur, toute son ex1s-

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tence dans les croix, les cordons, les plaques, etc. Homme
de cœur par le fond du cœur.
Bon musicien, touchant bien de l'harmonica, du piano,
etc., ayant fait imprimer de la musique. Au total, le coup
d'œil d'un homme du grand monde (cinquante-cinq ans).
Ce qui est le contraire de M. de Strombeck, qui a l'air
d'un apothicaire. L'esprit lourd, pesant et lent ; des idées
cependant, ni nettes, ni justes, sur l'article de la vertu et
des gouvernements. Bon ami, père tres tendre, bon fils,
bon frère. Aimant les arts, sachant un peu d'astronomie,
tres instruit, mais manquant du levain philosophique, ne
réunissant point ses idées. His love far cf&gt;. fTrente-cinq
ans, et 12.000 francs de rente.
Sa femme est mère, rien de plus. Parfaite nullité, douceur, vertu, mais lenteur effroyable ; Allemande autant
que possible.
4. M. de Bothmer, grand chambellan. A soixante-six
ans. S'il n'en avait que quarante, nous l'aurions sans doute
mis au n° 1t•, Appétit dévorant, mangeant de la viande
comme trois hommes ordinaires. Sait six langues, a fait
de jolis proverbes allemands, a le goftt littéraire qui
régnait en Allemagne sous Frédéric le Grand. Adoration
du genre français, avec ses vices et ses vertus. Les grands
hommes allemands, Gœthe, Wieland, Klopstock, BUrger,
Herder, Schiller, ont changé cela. M. de Bothmer n'est
plus que l'ombre de ce que je crois qu'il fut autrefois. Il
n'a pour vivre que ses appointements, 6 à 7.000 francs;
il est commandeur de· la branche protestante de ]'Ordre
1

Son amour pour Philippine.

SÉJOUR DE STENDHAL A Bl!,UNSWTCK

Teutonique. Il est bon par philosophie, et je crois aussi
par tendresse de cœur; et, par calcul, il vante tout le
monde avec un air de franchise et en parlant à eux et
d'eux, cc qui fait que tout le monde en est enchanté.
Aime beaucoup madame de Marenholtz, sa fille, coquette
par excellence, qui captive entièrement Brichard.
Père d'un sauvage sans esprit, véritable militaire, excessivement fort, fait pour dégoüter un homme qui pense
du métier des armes. Ce fils, nommé Ferdinand, ne voulait pas que Bri [ chard] et moi l'appelassions ainsi.
Père de mademoiselle Caroline de Bothmer, l'amante
de M. de Haugwitz, qui s'est tué. Sa touchante histoire.
Son cœur n'est plus qu'un monceau de cendres; un peu
de vanité les anime de temps en temps.
M. de Bothmer n'a d'idées grandes et arrêtées sur rien.
C'est une petite philosophie médiocre et aimable. Jacobsohn, au contraire, est vraiment l'homme d'ici qui a le
plus d'esprit. Personne n'en d_outerait s'il savait le français
seulement passablement.
I7

[janvier].

Dîné chez le général Rivaud, commandant la division.
Un peu incommodé d'éblouissements depuis trois
jours ; M. Hacur, médecin raisonnable.
Martial est toujours à Cassel avec son frere, moi ici,
faisant quelquefois des chiteaux en Espagne et me voyant
commissaire des guerres dans trois mois et, qui plus est,
suivant M. Z. 1 en Portugal ou en Grece. Je serais
1 Stendhal désig~e très fréquemment Pierre Daru par cette
initiale.

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.!

enchanté de ce voyage. Au total, je suis content de ma
position et de mon état ; le climat seul me donne de
l'humeur de temps en temps. Je lis Sismondi avec plaisir.
U'ai soixante louis environ.)
Je dîne ce soir chez M. La Saulsaye 1, homme, je
crois, très aimable jadis, mais radotant un peu, à ce que
pense Réol.
20

SÉJOUR DE STENDHAL A Bl!,UNSWICK

jamais. I think that 1 shall have this in my caracter 1•
Je n'ai pas lu depuis huit mois une pièce de Corneille
ni de Racine. L'Ecole des Maris de Molière, Othello et
Jules César de Shakespeare.
Shakespeare m'ennuyait il y a trois mois, actuellement
je ne fais pas attention l'enflure et il m'intéresse. Othe/lo
m'a paru presque parfait.

a

26 janvier 1808.

janvier'·

Simplicité, Tragldie, Jules César.

Si des géants bitissaient un mur avec des quartiers de
roche, ils mettraient avec autant de facilité un rocher
gros comme un palais sur un autre rocher qu'un maçon
pose une pierre sur une autre pierre.
De même, de grandes imes faisant urie grande action :
Brutus, Régulus, etc., doivent avoir aussi peu de peine
(remords, sensibilité poétique à part) faire les actions par
lesquelles ils sont connus qu'un lieutenant d'infanterie à
faire faire feu à son peloton.
Voilà la noble simplicité, l'aimeté, . si l'on peut parler
ainsi, qu'il faut que les personnages tragiques aient. Cela
produit tout de suite le sublime, c'est presque le sine qud
non de la tragédie 3• Corneille l'a quelquefois, Voltaire

a

1 La Saulsaye, ordonnateur, était le supérieur direct d'Henri
Beyle.
' Stendhal a écrit dans la marge, au crayon : " Relu avec
plaisir, et trouvé la peinture véritable et utile. 24 juin 1815."
1 Stendhal note en marge, toujours en crayon, et probablement aussi le 24 juin 1815 : "Cette idée n'est pas trop
bonne."

Hier, je suis allé au thé!tre allemand, où j'ai eu un
peu de fièvre. Je suis revenu jouer au billard avec Lhoste
jusqu'a minuit. Nous sommes allés prendre les Mémoires
de Maurepas. Revenu chez moi, je les ai lus jusqu'à
deux heures, ils ne m'ont rien appris.
Ce matin, à dix heures, en me levant, j'ai lu la page
1 75 de la Logique de Tracy.
La comparaison des tuyaux de lunette qui sont renfermés les uns dans les autres et qu'on en tire successivement devient évidente pour moi en songeant à M. La
Saulsaye. C'est un ord [ onnateur J. C'est un homme de
. soixante-trois ans, qui a de l'amabilité, qui a été homme
femmes dans sa jeunesse, de ces têtes dont la force suit
cdle des c ...... , bien la vanité d'un homme du monde,
mais des restes de netteté dans l'esprit. Il a dll être fort
vif autrefois. (Le tuyau s'allonge à chaque nouvelle idée
que je vois dans le sujet des précédentes, dans l'homme
nommé La Saulsaye '.) Il radote un peu, (Nouvea~

a

Je crois que j'aurai cela dans mon caractère.
' Si c'était un raisonnement suivi, ce serait le même tuyau
qui serait allongé. (Note de Stendhal, à l'encre cette fois.)
1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tuyau; mais puis-je le voir sortir du tuyau de ... (des restes
de nettetl dans l'esprit)? - Non. Il faut me figurer M. La
Saulsaye comme la tête de ces limaces dont les trompes
oculaires s'allongent, et se retirent ensuite quand elles ont
peur. Chaque idée nouvelle est comme une trompe
nouvelle qui sort de la tête. 1)
Mais, comme je l'ai dit, on ne se figure comme un
tuyau de lunette qui s'allonge que les idées formant un
raisonnement, comme: le grand juge est un homme qui
ne se connait pas lui-même, ou qui n'est susceptible que
des émotions que donne l'exercice d'une autorité quelconque.
Voilà le fait, la lunette rentrée dans elle-même, dont
je vais tirer les tuyaux.
Il a quarante-cinq ans, trente-six mille livres de rente;
il demande de l'emploi, ce n'est pas . pour gagner de
l'argent, ce n'est pas par amour de la patrie. Donc, le
grand juge, etc. C. Q. F. D.

28 janvier 1808.
Joli bal chez madame de Marenholtz. Je ne danse
qu'une fois.
Jolie idée de M. de Villefosse qu'il faut comparer tous
les états en Europe.
Les courtisans, presque semblables.
Les savants, idem.
Les négociants... Je l'arrête là : la froideur raisonnable
et fière d'un Anglais, la bassesse et l'astuce italiennes.

57 1

SÉJOUR Dl STENDHAL A BRUNSWICK

Les amants... Je l'arrête aussi: figurez-vous cette société
à Milan. La vivacité des Montferrines.
Tache de graisse avec le... 1 à propos de: Je crois que
vous nagez mieux que madame une telle. - La jambe
jusqu'à l'aisselle.
Ier

février.

Je reçois la lettre de M. Daru qui me charge des
Domaines. Je ne suis pas enthousiasmé de cette faveur ;
je ne sais pas encore le cas que j'en dois faire.
Le 5 ou 6 [février].
Réol me conte la conversation of two hrothers upon me 2•

18 [février].
Je dîne pour la deuxième fois chez le préfet. Br[ichard]
m'ennuie assez. Les habitants et moi n'avons pas beaucoup
d'inclination les uns pour les autres. J'ai acheté la Cène,
les portraits de Frédéric et de Raphaël, un beau paysage
du Lorrain et une vue du soleil à minuit à Torneo.
Je mettrai sous ces portraits et paysages: le Nord et
le Midi, tous deux grands; lequel fut le plus heureux?
I9

Je

[février J.

visite toute la chambre des Domaines. Chemin

faisant, j'apprends les mariages de M. l' hofrichter de
Un mot illisible.
Des deux frères à mon sujet. être Pierre et Martial Daru.
1

C'est exactement l'idée de Tracy, I 78, ligne 18. (Note de
Stendhal, écrite le même jour que la précédente.)
J

1

Ces deux frères sont peut-

�57 2

LA NOUVELLE Rl!VUE FRANÇAISE

M-nnchhausen avec mademoiselle de Praun; M. le comte
de Weltheim avec mademoiselle Frédérique de Bnlow.
Voilà deux maris qui auraient grand besoin d'un lieutenant. Si ces demoiselles sont bien pucelles, ils n'en viendront jamais à bout.
J'ai vu tuer hierau commandant Beteilledeux chevreuils
en deux coups.
Enfants meilleurs que des hommes faits. Beaucoup plus
de bonne volonté et moins de coquinerie.
Je vais demain chasser au lièvre. On part à six heures
et demie ; c'est à W olfenbüttel.
Je caracole toujours de temps en temps mademoiselle
Charlotte.
J'ai des velléités fortes et très passageres pour quelques
femmes. Du reste, la morale par moi décrite il y a un an
dans le cahier qui précède celui-ci est presque tournée en
habitude. J'ai gagné de ce c6té. La timidité s'en va aussi.
Si je servais sous un autre intendant général que
M. Daru, mon parent, •ce sentiment me serait presque
inconnu .aujourd'hui.
J'ai écrit, il y un mois, une lettre à Tracy dont Faure
n'est pas très content.
Tout le monde se marie: Adèle à M. Pétiet; mademoiselle Pétiet au colonel Girardin, qui b...... tres bien,
mais est fort laid ; de l'esprit, beaucoup, je crois; enfin,
!'empesé, l'important, l'ennuyeux Nougarede à madame ... 1
fille de Son Excellence M. Bigot de Préaméneu, ministre
des Cultes. Nougarède doit être plaisant.
J'ai fait la bonne connaissance de M- Héron de Ville1

Stendhal a laissé le nom en blanc.

573

sÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK..

fosse, homme d'esprit qui malheureusement a un peu de
ressemblance morale avec M. Nougarède.
11 faut que je corrige un peu de pédanterie dans mes
· manières, peut-être suite de timidité.

25 février.
Depuis lors, j'ai tué trois lièvres, les premiers quadrupèdes de ma vie, et le même jour dtné chez M. de Rodenberg, drossard (sic). M. Diodati, bon petit vieux.
Le vin et la musique me font plaisir.
Temps magnifique, gel et soleil depuis huit jours.
Le lendemain, dîner assez ennuyeux chez M. Bramerd.
Le Lendemain, je donne à dîner, pour la premiere fois, à
sept personnes (92 francs). Dtner demi-officiel, qui réussit.
Le lendemain, chasse aux canards. Nous ne tuons que
deux corbeaux.
Hier 24, j'étais chez M. de Praun, ennuyé de Brunswick, j'étais bien, ne sentais plus ma fièvre depuis quelques
jours, mais presque malheureux par ennui.
Le général Rivaud me conte la lettre bien jeune de Son
Excell.ence M. Morio, Il était outré pour lui, et cela
rejaillissait sur moi.

Déesse, venge-mus, nos causes sont pareilles !
Voici un de ces faits comme il m'en manque quando io
voglio dipingere un carattere 1•
La première page de la lettre finissait ainsi : " Sans la
considération que j'ai pour M. l'ordonnateur Morand, je
vous ordonnerais (le revers continuait :) de faire arrêter ",
etc.
1

Quand je vcui: dépeindre un caractère.

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

Le général Rivaud : " Sans la consid!ration q,u j'ai pour
M./' ordonnateur M orand,je vous ordonnerais !... - De manière qu'il semble que c'est moi que ça regarde, et que s'il
ne m'ordonne pas, c'est par la considération qu'il a pour
M. Morand. "
Je suis st1r que si les trois dernières lignes de cette page
avaient été au commencement du revers, il aurait été
moins irrité.
Le mot ordonner le choquait d'ailleurs, et avec raison (si
on a jamais raison en ayant de la vanité), de la part d'un
homme qui n'est que colonel dans l'armée française, qui
a été dernièrement deux ans sous ses ordres en .:ette qualité, et qui, faisant souvent auprès de lui le service d'aide
de camp, " ... qui était auprès de moi avec •.. cc ... respect,
je puis dire ".
Cette communication, qui aurait fait le malheur d'un
autre, me donna un vif sentiment de plaisir.
J'observais le même effet le 5 mars 1807, lors de l'insulte de Martial.
Hier, mon bonheur se prolongea toute la soirée. Peutêtre serais-je presque constamment heureux si je vivais au
milieu de grands événements.
Celui-ci, qui n'est grand que pour moi, peut avoir des
conséquences bien diverses : probablement, faire gronder
ce jeune ministre; peut-être me faire quitter Brunswick
comme ayant cherché querelle, ou désagréable ici. Je m'en
fous, je voudrais presque quitter Brunswick, M. Z. est si
mal disposé pour moi et la conduite du ministre est si absurde, qu'il peut y croire quelque insulte particulière faite
par moi à quelqu'un, et cela me recule de plusieurs années.
Je m'en fiche, je suis sans enthousiasme.

575

sÉJOUR DB STENDHAL A BRUNSWICK.

Faisons notre devoir et laissons faire aux dieux.
Je viens de finir, avec cette même plume, une grande
lettre de quatre pages à M. D [ aru] qui montre, cc me
semble, l'absurdité du m(inistre] et mon innocence
comme deux et deux font quatre.
2

mars.

Je sors à onze heures de

chez M. de Siestorpf, après
avoir écrit avec cette plume, jusqu'à huit, une grande
lettre !'Intendant général.
J'en ai aussi écrit une grande à Lambert, où je dis ce
que je pense de ce pays-ci, c'est-à-dire pis que pendre.
Cela m'a disposé à la gaieté ce soir, et je l'ai été, point
timide.
J'ai perdu trois écus, il y a huit jours ro ; j'en avais
gagné I 2 ou I 5 il y a quinze jours.
La lettre de Lambert contient, sur la Calabre et sur la
musique de Naples, des choses qui confirment mes idées
au lieu de les modifier. Je trouverais l'homme presque
naturel en Calabre.
Mes yeux ont bien joui, ce soir, de la beauté de
mademoiselle de Klœsterlein.

a

3 [mars].
Société et pharaon ennuyeux chez le général Rivaud:
Madame a la fièvre. Saucerotte m'apprend à gagner en
observant la suite des cartes, parce qu'on ne mêle pas. Je
gagne de l'intimité avec madame Struve.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

4 [ mars].
J'ai reçu une lettre très aimable de Martial, qui me
parle de garde ; mais je ne crois pas qu'il soit de mon
intérêt d'y aller. Z. serait jaloux de la manière. Je suis à
un examen dont j'espère me bien tirer. Je ne serais plus
disponible, une fois dans la garde. Je vais être com[missair Je, à ce qui est probable. Cette intendance-ci peut
me mener à une véritable.

6 mars.
Le peuple de Brunswick prête serment. Laideur propre
au gothique du bâtiment où sont nichées les autorités.
L'ignoble des bourgeois dans les cérémonies me fait
toujours mal au cœur.
Le bourgmestre de Br [ unswick figure ridicule, a lu un
discours que personne n'a entendu. Il n'avait pas eu
l'esprit de faire dire a~ peuple quand il fallait lever la
main ; ce mouvement s'est fait partiellement, et tout le
monde a ri. Les allemands jurent en levant deux doigts
de la main 1•
Les cérémonies me font toujours mal, en me rappelant
l'ignoble de Gr [ enoble
Elles m'en feraient bien plus, si j'en voyais à Gr[ enoble]
même.

J,

J.

11

mars.

J'écris toutes mes lettres officielles aux pieds du portrait
de Raphaël, qui change de physionomie suivant les heures
du jour. Cette ·belle figure, qui tira le bonheur de son
Suit un croquis représentant une main d,i:oite, avec l'index
et le médius levés.
1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

577

cœur, m'empêche de me dessécher l'Ame entièrement.
J'ai aussi la Cène de Morghen, contrefaite par Rainaldi.
J'en suis fort content, surtout des figures qui sont à la
droite de Jésus.
J'ai aussi un beau paysage du Lorrain, le soleil vu à
minuit à Torneo, et le portrait de Frédéric Il.
Je veux mettre Frédéric à c6té de Raphaël, sous
Frédéric: Nord, sous Raphaël : Midi. Sous Lorrain :
Midi, Nord sous Torneo:
Cela rend un peu mes impressions.
Hier soir, à onze heures, on frappe à ma porte; je
revenais de chez Saucerotte.
C'était l'excellent général Mich[ aud] 1 et Durzy qui
étaient à l'Mtel d'Angleterre. Excellent accueil du général M[ichaud], bonté extrême. Comme il avait l'air
content, comme il m'embrassa en entrant et sortant,
comme il m'éclaira jusqu'à la dernière rampe !
J'étais content, en revenant à une heure, de cette joie
rare que donne le contentement des hommes.
Il rit avec moi du mariage d' Ad [ èle]. Dr6le de panégyrique de Pét[iet] ; il croit qu'il va devenir poitrinaire.
C'est, je crois, un Poco.
Ce soir, soirée chez le grand maréchal ; j'y arrive tard.
Tristesse de madame la grand-juge, air d'épuisement du
mari.
Je reçois une lettre de ma sœur; il y a un an d'expérience entre cette lettre et la dernière. L'agitation forme.
Elle est fort liée avec V.
Beyle avait été aide-de-camp du général Michaud en Italie,
alors qu'il était sous-lieutenant (1801).
1

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

VOYAGE.
Depuis le I 3 décembre I 806, jour de mon arrivée à
Brunswick:
Le 25 décembre, parti pour Paris, arrivé à Br [ unswick J
le 5 février.
Allé à Wolfenbüttel
A Hambourg
A Cassel.
A Hanovre.
A Blankenbourg
Au Brocken.
A Helmstedt
A Twilpstedt .
A Halberstadt
A la chasse à ]'Elme
A !'Hasse

Il y aura seize mois après-demain,
je suis à Brunswick.

9 fois.
I fois.
1 fois.
idem.
idem.
idem.
idem.
idtm.
2

fois.

7 fois.
2
I

fois.

3 mars 1 808, que

17 mars.
Je suis bien heureux que le hasard m'ait éloigné -de la
cour, où j'avais envie d'être placé i_l y a deux ans. Voilà
une grande erreur où j'ai été et qui doit me rendre
circonspect sur deux choses : le mariage, et la démission
de ma place.
Il est possible que ces deux envies me viennent, mais
il faut y réfléchir longtemps.
L'expérience d'un an que j'ai faite d'être attaché à une
personne et ce que je viens .de lire dans l'abbé Aunillon
me confirment dans l'idée que je suis absolument impropre à la cour. Une place indépendante et solitaire comme

SEJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

579

celle que j'occupe aujourd'hui me convient beaucoup
mieux. Il est vrai que je m'ennuie infiniment.
Je n'ai pas monté à cheval pendant un grand mois.
Depuis six jours, je monte tous les matins. Strombeck est
à Cinbeck, Br[ichard] et moi nous ne nous plaisons pas,
c'est à peu près la même chose avec Lejeune, de manière
que je vis absolument seul, n'aimant personne et aimé
de personne, je crois.
J'ai fini il y a quelques jours Desolme. Cela m'a fait
naître le projet Jun. et Mira. Il y a une grande gloire à
acquérir. Je me suis amusé à dessiner une esquisse, mais
mon crayon ne valait rien ; la finesse de Mira veut
d'excellente mine de plomb.
Une idée m'a frappé, et je l'écris parce que je sens
qu'elle s'en va:
Il est excessivement nuisible que les auteurs qui parlent
pour la première fois à un homme d'un établissement
politique, comme le parlement de Paris, par exemple,
s'engagent dans l'historique de ce que ce corps a été, de
ce qu'il veut être. Sans le nommer, il devrait établir ce
qu'il est ; ce point bien éclairci, venir à l'historique et à
ses prétentions 1•
La méthode contraire, que les auteurs que j'ai lus ont
suivie, fait que j'arrive seulement à des idées frappantes
d'évidence sur plusieurs établissements politiques.
Je ne me méfie pas assez de la mémoire des sots, c'est
le côté par lequel ils réparent leur sottise. R- savait bien
raison.
1

Critique juste, applicable à la Logirpœ de Tracy. 18 I 5.
(Note de Stendhal, au crayon.)

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Deux physionomies m'ont frappé: celle de P., lorsque
je lui dis, en uivant mon imagination (ce qui est un plaisir pour moi), que j• couchais presque chaque nuit avec
Mélanie, sur le boulevard, que cela me tenait plus près
de mes banquiers. Je l'avais assuré du contraire il y a un
an, il me fit répéter.
Celle de madame l'amie de la Major, hier, au Grosse
Jonferstii, la locataire principale de la chambre que j'ai
louée 48 francs par mois pour avoir une de ses filles,
lorsque je vins à parler de l'autre, de celle qui est en Saxe.
Au reste, j'ai de mon père 400 francs par mois, et je
dois encore 3.000 francs, malgré les bienfaits de M. de N.
Voilà ce que P. btlitve 1•

sÉJOOR DE STENDHAL A BRU SWICK

" ... Il s'imagine souvent que tous ceux qui lui parlent
sont emportés, et que c'est lui qui se modère. " (Caractère
du duc de Bourgogne, Histoire de Fénelon, tome 3,
page 144.)
Beau trait à développer, à montrer en action.

19 mars I 808.

Il y a un volume de cinq cents pages bien intéressant
à faire, c'est l'histoire de la religion catholique, de Jésus à
nos jours. On voit bien, quand je dis cinq cents pages,
que je suppose la plus parfaite impartialité et surtout
innniment peu de discussion savante et critique sur les
faits 1•
Ce serait bien là far suoi i temi gia prima trattati

18 mars 1808.
Je prends

une

excellente

leçon

d'anglais

chez

25 mars.

M. Empérius. J'explique Richard IIl,j'en suis fort touché.
Au lieu de renfermer mon imagination en moi-même,
j'ai la bêtise de la dissiper en lui contant deux belles
anecdotes. L'idée me vient de faire une t[ ragédie J de
l' UsurpattUr, auquel je donnerais une tournure de plaisanterie assez dans le genre de Nicom~de et telle que Richard
the third l'a, par exemple dans la scène qui précède la
venue de la reine Marguerite. Je vois nettement ce caractère un moment, et je suis stlr qu'il ferait un grand et bel
effet,
Sans ma maudite manie de bavarder, je verrais encore
ce grand caractère.
Excellent trait :

Pour moi.
Remède souverain contre l'amour : manger des pois.
Éprouvé aujourd'hui 25 mars, après une promenade très
agréable à cheval et un gotlt vif éprouvé pour la petite
voisine du palais Bcwern (?).
Quelle est la meilleure manière, pour ma personne de
tirer parti des moments de froideur et de maladie ?

27 mars.
Le Flatté, comédie assez plaisante de Goldoni. Ridiculiser un flatté par la manière dont ses flatteurs se moquent
de lui et par la manière dont ils le font aller, par sa vanité,
1

1

Voill ce que P. croit.

2•

Variante: "C'est l'admission de très peu de faits."
' Faire siens les themes déjà traités auparavant.

�LA: NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à laquelle ils donnent à propos de nouveaux aliments.
Tartaglia ne/ Angelino Belverde. Gozzi, tomo ITI, 263.
Brighella, pag. 26 L,
29 mars.
J'ai trouvé il y a tr01s Jours dans la Punizione ne/
Precipizio, comédie de Gozzi, que je lisais avec un
extrême plaisir, cette réponse (tome V, page 267) :

Alfonso.
••• ed ogni giorno, il giuro,
Tal tributo averai.
Elvira.
Ed io, fanciullo,
La tua pietà mai non potrà pagarti 1•
Cette réponse m'a semblé le sublime de la délicatesse,
mais il faut se mettre dans la situation.
Je lis depuis deux jours, avec le docte M. Empérius,
l'ouvrage de Colquhoun sur la police de Londres, que je
trouve diablement bavard.
Je lis les œuvres de Gozzi, qui me paraît avoir plus
d'esprit et un meilleur ton que Goldoni.
Je regrette et désire Charlotte depuis que je ne l'ai plus ' .
J'ai été charmé de la prise de Constantinople par les
croisés, racontée par Simon de Sismondi à la fin du
deuxième volume.
1

Alphonse: Et chaque jour, je le jure, je remplirai cette

obligation.

Elflire: Et moi, enfant, je ne pourrai te payer de ta peine.
' La franchise faisait son caractère. 1 8 I 5. (Note de Stendhal,
au crayon.)

583

SÎJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

[2 avril].
Le 2 avril, rassasié de lecture, j'allai, à neuf heures du
matin, porter à M. Daudrillon une lettre de recommandation pour M. de Presle, de Blanckenbourg, où il allait le
jour même.
En déjeunant, M. Daudrillon, de Bothmer, K.ling,
l'architecte, et Valory formèrent le projet de passer par
Halberstadt. Je leur dis que je les accompagnerais. Je
voulais aller demander à M. Clarac les états des domaines
de l'Ildesheim. Rentrant pour monter à cheval à midi, je
les trouvai chez moi.
8 avril.
Grande inondation arrive à ma porte à une heure et
demie du matin le 8 avril.
Je lis la préface de Johnson à Shakespeare. Judicieuse
et à discuter.
Voici le titre d'un livre qui peut être bon : An
may towards Jining the true Standards of witt and humour,
raillery, satire and ridicule, etc., etc., by Corbyn Morris,
esq. Un vol. in-8°, 1744.
Shakespeare a écrit trente-cinq pièces.
II

avril.

Je reçois une lettre de Réol qui me dit que M. Z. est
appelé, que M [ artial] part pour l'Espagne.
J'écris à madame de B [ aure], à madame D [ aru] la
mère, pour demander d'aller en Espagne quand. mon
affaire ici sera finie.
J'écris à mon grand-père d'écrire à M. D [ aru ], Mar-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ:AISE

tial et madame D [ aru J, pour le même objet. Cela fera
vibrer toutes les cordes et leur fera dire : "Espa~ne ".
'Je trouve dans le Tableau du Portugal, ouvrage où il y
six ou huit phrases charmantes, et de bon ton d'ailleurs
en général, cette phrase (p. 207) : " De nos jours, le juif
Antonio José a publié des comédies dans lesquelles on
trouve un génie particulier et beaucoup de vis comica, mais
il manque de correction ". Voir cela.

[23 avril.]
Le 23 avril, M. de Bothmer me répete qu'il n'y a pas
une bonne tragédie ni une bonne comédie en langue
allemande. Ce qui infirme un peu cette décision à mes
yeux, c'est que je trouve du mérite dans les quatre pic!:ces
de Schiller qui sont traduites en français.
M. de Bothmer me dit, à la même occasion, qu'il y
avait en hollandais une excellente tragédie, intitulée
Gisbert van Amsteal, par Van Vondel. " Mais un peu
trop dans le genre de Shakespeare ", ajouta-t-il.
Architecte du roi qui arrive de Rome et qui a de l'esprit
et du talent me dit qu'il y avait en allemand trois bonnes
comédies, dont voici les titres ... 1
[1etmai.J
Le 1er mai, je tombe par hasard dans une société, chez
le grand juge, ou tout le monde était invité, les Français
excepté. Je fais de bonnes observations tout en jouant au
pharaon. Madame de Marschall, quoique ayant une fille
1

Stendhal a négligé de donner les titres annoncés.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

à marier, me conviendrait; elle paraît avoir de l'esprit, et
pas de pruderie. Mais je me sens timide à son égard, et
d'ailleurs nulle occasion de nous ... (La page est inachevée.)

Le 3 mai I 808.
J'écris ceci à huit heures précises. J'ai lu tres facilement
jusqu'à ce moment la Vic de Johnson 1• Je ne crois pas
qu'on puisse lire dans ce moment a Marseille ou Madrid.
Voici ma vie d'aujourd'hui, qui me servira d' échantillon pour me rappeler celle que j'ai menée au printemps
1808 : a huit heures, le barbier m'a éveillé dans le grand
salon,• où j'ai couché pour la première fois, ce qui m'a
valu une promenade militaire à quatre heures du matin,
l'épée à la main. J'entendais du bruit dans les chambres
voisines, j'étais dans les rêves jusqu'au cou, et, dès que
mon imagination est éveillée, je suis timide. Je ne suis
brave que quand je suis bête, c'est qu'alors je ne perds pas
de vue la terre. Je parle de la vraie bravoure, mon imagination fortifie la bravoure qui vient des passions. Ma
colère est si forte qu'elle me donne mal à l'estomac pour
vingt-quatre he1Jres.
Après le barbier, j'ai lu quelques pages de la Vie de
Johnson, que M. Eschenbourg m'a prêtée. M. Koechi
arrive: leçon d'allemand, j'explique trois pages de l'histoire
des grosses Friedericlz. Ces trois mots, où il y a sans doute
trois fautes au moins, montrent mes progrès dans cette
langue, parlée par des ennuyeux, et qui a quelques moçs
expressifs. Après M. Kœchi, j'ai arrangé les procèsverbaux de versement et de partage d'une somme de
1

Ouvrage très remarquabJe de Bothwell.

�586

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

16.000 th [ al ers J, en or. J'ai pris une soupe de pain,
d'eau et de beurre.
· Je suis allé chez M. Emperius prendre ma leçon
d'anglais. Comme ma montre (l'ancienne) avançait, je
m'y suis trouvé un quart d'heure trop tôt. J'ai lu, dans
une piece voisine de celle où il était, un prologue de
Foote. II faut que je lise cet Aristophane moderne 1• Ces
quatre pages me font croire que son talent a quelque
chose de celui de Beaumarchais et de Moliere dans
l' Impromptu de //mailles.
M. Empérius m'a fait écrire en anglais un livre anglais
qu'il me lisait en français. J'ai ensuite expliqué les quatrième et cinquième scènes du premier acte de Macbeth.
J'ai eu un grand tort de ne pas prendre M. Empérius à
mon arrivée à Brunswick, je saurais l'anglais et le latin.
' Sans esprit, c'est un homme excellent pour .enseigner les
langues.
Apres une heure et demie passée chez lui, je suis revenu
chez moi, où j'ai lu jusqu'à trois heures la Vie de Johnson.
J'en ai lu en tout dans la journée cent pages in-octavo
avec plaisir, sans dictionnaire, car je n'en ai point.
A trois heures, j'ai travaillé trois quarts d'heure à mon
bureau, où Rhule m'a dit, dans son jargon d' Allemand
flatteur, qu'il allait me quitter pour passer chez M. Voigt,
commissaire des guerres westphalien. Ce gredin-là m'a
écrit ce soir une lettre qui répond à mes pensées sur son
procédé. J'ai répondu avec un mépris invisible pour un
Allemand, et dignité.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

A quatre heures moins un quart, j'ai dîné avec du
mouton grillé, des pommes de terre frites et de la salade.
Les deux premiers plats viennent de chez ]anaux et sont
payés 6 bongers piece (18 sous).
Après dmer, Johnson. Je monte à cheval à six heures
et rentre à sept heures un quart. Je passe devant la fille
du cordonnier qui sourit et rentre. Toute ma journée
d'hier a été animée et heureuse du rendez-vous qu'elle
m'avait donné et qui a été très original. J'ai ensuite à
neuf heures rencontré Charlotte, et nous avons promené
ensemble au clair de la lune. Mais la jolie petite fille que
je quittais m'avait glacé pour cette beauté de vingt-cinq
ans et demi qui en paraît trente-deux.
En rentrant aujourd'hui, à sept heures un quart, j'ai
pris du thé : trois tasses, pour m'amuser ce soir avec mon
esprit. J'ai lu jusqu'à huit heures et je finis d'écrire ceci
à huit heures trente-cinq minutes.
J'ai vu les premiers bourgeons le 15 avril I et la nature
en plein réveil le 26 avril. II manque une pluie chaude
au bonheur des plantes et à celui de mes nerfs.
4 mai, apres avoir lu Tom Jones.
Les idées de propriété et de danger sont rappelées
(soit pour elles-mêmes, soit pour en peindre d'autres), sont
rappelées beaucoup plus souvent dans un volume anglais
quelconque que dans un volume français sur un sujet
analogue'·
Je fais du feu le 22 septembre 1808. (Note de Stendhal.)
Très vrai. (N~te écrite au crayon, sans doute en 181 5,
par Stendhal.)
1

Foote (1720-1777) fut en effet surnommé par ses contemporains l' Aristophane anglais.
1

3

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voir si ce quelconque, qui généralise la remarque qui
me vient dans la tête, est fondé.
Ensuite, si cette remarque est juste et générale, chercher les idées rappelées le plus souvent dans les livres
italiens et français.
J'ai la mauvaise habitude de généraliser sur le champ
mes remarques ; cela vient de l'orgueil d'avoir fait une
remarque i~portante, et de la paresse, car il est beaucoup
plus aisé, au moyen d'un quelconque ou d'un en général,
de généraliser une remarque que d'examiner avec soin si
réellement on a très souvent occasion de la faire.
[8 mai.]
Le 15 avril, la nature s'est réveillée un peu ; le 26,
généralement ; le 5 mai, l'été est arrivé. J'écris ceci en
chemise 1e 8 mai I 80 8.
[ 20

septembre. J

J'écris aussi ceci le jour où j'ai fait rapporter mes livres
de Richmont, le 20 septembre I 808. Cependant, l'on
n'a pas froid, mais je perdais trop de temps à aller et venir.
20

septembre I 808.

Je sors de Cabale und Liehe, ou l'J.mour et !'Intrigue,
drame de Schiller.
Je trouve du vague dans la sensibilité, que l'auteur n'a
pas assez approfondi les grandes idées, enfin que ses
personnages n'ont pas assez d'esprit. A cela près et des
longueurs à la fin, c'est une bonne piece, mais cette
sensibilité appuyée sur des idées vagues et enAées, comme
celle de W erther, et qui me semble une suite du peu

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

d'esprit et du peu de caractère de la nation, ne m'émeut
pas.
Le principal défaut des Allemands, à mes yeux, est de
manquer de caractère. Outre la nature, que j'observe
tous les jours, il me semble qu'on voit ça clairement dans
la différence du style allemand et du style espagnol,
même dans les traductions françaises. Qu'on lise les
nouvelles de Cervantes, les mémoires de don Philippe, et
deux ouvrages allemands analogues.
Ensuite leur gouvernement leur a donné l'esprit de
formalité, le génie jurisconsulte.
Ensuite, la lecture de Bible les a encore rendus niais
et enAés. Cette cause agit également sur le caractère
anglais. 1
La froideur des Allemands s'explique bien par leur nourriture : du pain noir, du beurre, du lait et de la bière ; du
café cependant, mais :il leur faudrait du vin, et du plus
généreux, pour donner de la vie à leurs muscles épais.
Ils ne peuvent pas vivre sans femme (le libraire de
M. Heyer), beaucoup d'enfants. Peu de cocus.
Bonne foi remarquable dans la nation. Preuve : les
nombreux envois d'argent par la poste.
Depuis un mois environ, les préjugés qui me cachaient
le caractère allemand tombent de toutes parts, et je commence à le voir nettement, je crois. Les plus grands
souverains du XVIII" siecle, Frédéric II et Catherine II,
étaient de cette nation. Mais je n'ai pas encore trouvé
que depuis qu'elle a dégénéré du caractère que lui donne
1

A deux reprises, Stendhal a écrit au crayon, en face de ce
paragraphe et des deux précédents, ce jugement : "Vrai ".

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tacite, elle ait produit des génies ardents, comme le
prince de Condé, par exemple.
23 septembre 1808.

Ministres. -

Il existe dans notre caractère français

actuel (comité de notre gouvernement) un assez grand
nombre d'hommes, tels que Maub. St Gero (sic), qui ont
assez d'orgueil pour mépriser les succès fondés sur les
petites choses, et un besoin, aussi indispensable pour eux
que celui du pain et de l'eau, des applaudissements continuels du public, c'est-à-dire pas assez d'orgueil pour les
mépriser. Ces hommes sont bilieux, peu sensibles dans le
sens ordinaire ; mais, très malheureux par leur insatiable
orgueil, ils reçoivent quelquefois les louanges, qui sont de
véritables consolations pour eux, avec une sensibilité
absolument semblable a la véritable. Heureux, ils sont la
dureté même ; du reste, bilieux, actifs et braves.
Ces hommes sont faits pour occuper les places que
donne le gouvernement, ils doivent faire d'excellents
ministres.

59 1

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK
[ 1•r

octobre.]

Je fais du feu pour la première fois le 22 septembre
1808. Il est indispensable le Ier octobre I 808. Je l'avais
cessé le ... 1
[Vers le

10

octobre.]

Foire incessamment (le 13 octobre, jour anniversaire
de mon départ de Paris).
L'examen de ma conscience: comme homme qui
cherche à se former le caractère, les manières, à s'instruire,
à s'amuser, à se former dans son métier.
Je ne sais si dans un an je penserai sur Wilhelm comme
aujourd'hui, mais il me semble que la seule élégance qui
lui convienne est celle du genre Buck : culotte de peau,
bottes à revers, linge frais, habits très neufs, belle montre,
étalage d'une grande commodité, qui suppose richesse ;
le maintien, la démarche. etc. d'un homme qui se fiche
de tout. (M. de B. me disait la même chose de lui, lorsqu'il prenait l'air petit-maitre.)
13 octobre 1808.

26 septembre I 808.
Voilà bientôt deux ans que je suis à Brunswick, sur
quoi je fais la réflexion suivante : j'ai pris les gens de ce
pays-ci en vrai jeune homme, en vrai Français, blftmant
devant eux, comme s'ils étaient des philosophes au-dessus
des préjugés, ce qui me semblait blâmable, et laissant
même entrevoir mon mépris pour leur lourde épaisseur.
Dans la première garnison que je ferai sur les bords de
l'Ebre ou sur ceux de l'Elbe, me déclarer en arrivant
enthousiaste du pays.

Style de }'Histoire.
La gravité, la gravité... Mon style aura un caractère
particulier en se moquant un peu de tout le monde, sera
juste, et n'endormira pas,
Pourquoi veut-on la gravité? - Pour changer les
hist[ ariens] en prédicateurs, pour corriger les vices. Qui
l'histoire veut-elle instruire? - Kings. Ils se foutent d'elle.
En ridiculisant leurs instruments, on rerrdra difficile,
1

La date a été laissée en blanc.

�59 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

impossible même pour eux, ce qu'on a tenté inutilement
de leur rendre odieux. Je m'abstiendrais d'enlever une
jolie femme à son mari, parce qu'un auteur estimé,
nommé Tacite, auteur sérieux, flétrit ce crime? La belle
raison! (Traduit de S. T. page 7 du Ier volume.)

14 octobre 1808.
Les souverains ont, en fait de goÎlt, un grand avantage:
c'est d'être entourés, en artistes, de l'élite de ceux qui
vivent de leurs jours. L'Empereur vient d'accorder une
audience à Gœthe, à Erfurt, et de parler avec lui de littérature allemande. Le poète aura probablement présenté
ses pensées mères. L'Empereur peut donc avoir des idées
beaucoup plus saines de cette littérature que le commun
des hommes. Et il en est ainsi pour tout.
Louis XIV conversait sur la poésie avec Boileau,
Molière et Racine.
19 octobre 1808.

La lumière qu'elle répandait était si sombre que nous
l'apercevions seulement sans en être éclairés.
•.. Un luth tout accordé. (Gil Blas, III, 269-270.)
Ces traits me frappent. Ne pas se donner mal à la tête
en louchant, après avoir pris du café. M. Kuster copie la
bataille d'Oudenarde.

SÉJOUR DE STENDHAL A BRUNSWICK

593

d'amour. La Bihlioth?que Britannique arrive enfin
fais mon premier theme allemand.

1.

Chaque homme est un paresseux : il met le bonheur
derriere l'événement le plus facile. Henri, par exemple,
dans les femmes comme madamt Gherardi, et il y
trouverait probablement l'ennui. Où il trouvera le bonheur, c'est dans le gr. (sic). Mais la paresse le retient.
Novembre

1 808.

Charmant voyage à Cassel. Parti le 13 avec l'ordre
d'aller à Paris dans la poche, de retour le 20.
Bonhomie parfaite et gaieté de Meurizet, Morand.
Ambition pateline de Héron de Villefosse.
Voyage tres agréable. Aller et retour avec le Hollandais
Mauvillon.

M. de Laf. et son aimable femme, Bonhomie. Quel
contraste avec l'habit brodé !
Il n'y a pas jusqu'à la petite Westphalen qui n'ait été
bonne, dans ce voyage.
II coîtte 120 francs environ.
STENDHAL.

Le 28 octobre 1808.
Le plus beau jour d'automne que j'aie remarqué ici.
J'écris ce qui est ci-contre 1• Charlotte jalouse et pénétrée
1

En face, Stendhal a noté quelques réflexions sur la guerre de
la succession d'Autriche, à laquelle il travaillait à cette époque.
1

Je

Beyle avait écrit, le 2 décembre r807, au libraire Paschoud,

po~ s'abonner à la partie littéraire de la Bibliothèque Britannique.

(Cormpondance, éd. Paupe et Chéramy,

t, II, p.

311-3u.)

4

�594

AET!RNAE MEMORIAi PATRIS

595

Ou touchée comme d'un coup sec du doigt de
Dieu sur ma cendre,

AETERNAE MEMORIAE PATRIS
Un seul ftre
esJ dipeupli...

t1011r

manque,

tl

tout

... Depuis, il y a toujours, suspendu dans mon
front et qui me fait mal,
Délavé, raidi de salpêtre et sô.ri, comme une
toile d'araignée qui pend dans une cave,
Un voile de larmes toujours prêt à tomber sur
mes yeux.
.
.
Je n'ose plus remuer la ~oue; ~e plus pettt
.mouvement convulsif, le moindre t!c
S'achève en larmes.
Si j'oublie un instant ma douleur,
Tout à coup, au milieu d'une avenue, dans le
souffle des arbres,
. .
A travers le grondement d'une rue, que sais-Je,
Ou dans W1e plainte lointaine,
.
A l'appel d'un sifilet qui répand du fr01d sous
des hangars,
.
Ou dans une odeur de cuisine, un sou-,
Qui rappelle un silence d'autrefois, à table Amenée par la moindre chosÇ.,

Elle ressuscite ! Et dégatne I Et me transperce
du coup mortel sorti de l'invisible bataille intérieure,
Aussi fort que la catastrophe crève le tunnel,
Aussi lourd que la lame de fond se pétrit d'une
mer étale,
Aussi sec que le volcan fend sa grenade lumineuse!
·
Je t'aurai donc laissé partir sans rien te rendre
De tout ce que tu m'avais mis de toi, dans le
cœur !
Et je t'avais lassé de moi, et tu m'as quitté,
Et il a bien fallu cette nuit d'été pour que je
comprenne •••
Pitié I Moi qui voulais ..• Je n'ai pas su ... Pardon, à genoux, pardon !
, Que je m'écroule enfin, pauvre ossuaire qui
s éboule, oh pauvre sac d'outils dont la vie se
débarrasse dans un ·coin ...
A~, je _vous vois mes aimés. Je te vois. Je te
verrai toujours étendu sur ton lit,
Juste et pur devant le Maître, comme au
temps de ta jeunesse,
Avec ton sourire mystérieux, contraint, à jamais
fixé, fier de ton secret, relevé de tout ton labeur

'

�59 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

En proie à toutes les mains des lumières droites
et durcies dans le plein jour,
Grisé pat l'odeur de martyr des cierges; .
Avec les fleurs qu'on avait coupées pour t01 sur
la terrasse,
.
Tandis qu'une chanson de pauvre pleurait pardessus le toit des ateliers dans une cour,
Que le bruit des pas pressés se heurtait et se
trompait de toutes parts,
Et que les tambours de la Mort ouvraient et
fermaient les portes !

**•
Je t'ai cherché, je t'ai porté ·
.
Partout. _ Dans un square désert au kiosque
vide où j'étais seul
Devant la grille du couchant qui sombr~' et
s'éteint, comme un vaisseau qui brtile, dernere
les arbres ..•
Un jour ..• da~s quelque ~ille_ de province aux
yeux mi-clos, qui tourne et s étemt
Devant la caresse hâtive des express.·•
Dans une boutique où bougent d'un air boudeur des figures de cendre ;
Sur la place vide où souffle l'oubli ;
Aux rides des rues, aux cris des voyages ...

AETERNAE MEMORIAE PATRIS

597

. A l'aube, hors barrière, dans un quartier d'usines,
•.. Au tournant d'un mur, une averse de charbons
lancée par des mains invisibles ;
Un tuyau qui fume en sanglotant...
Dans les faubourgs et les impasses où meuglent
les sirènes, où les scieries se plaignent, où les
pompiers sont surpris par un retour de flamme à
l'heure où les riches dorment...
'
Un soir, dans un bois, sous la foule attentive
des feuilles qui regardent là-haut filer les étoiles
comme un sillage,
·
Dans l'odeur des premiers matins et des cimetières,
Dans l'ombre où sont éteints les déjeuners sur
l'herbe,
Où les insectes ont déserté les métiers ...
Partout où je cherchais à surprendre Ia vie
Et le signe d'intelligence du mystère
J'ai cherché, j'ai cherché l'introuvable...
0 Vie, laisse-moi retomber, lâche mes mains !
Tu vois bien que ce n'est plus toi I C'est ton
souvenir, qui me soutient 1
LioN-PAUL FARGUE.

�PROTÉE

599

ACTE I

PROTÉE
DRAME SATYRIQUE EN DEUX ACTES

A la suite de l' Orestie, Eschyle avait compos~ un
drame satyrique dont il ne nous reste_ que le ~tire;
PROTÉE. C'est en rêvant sur ce tttre que ;e m
trouve avoir écrit la pièce suivante.
P. C.

L'tk de Naxos (JIii pour la commodité de l'actio11 on supposer•
placée entre la Crete et l'Égypte. On la voit tout mtière au milieu
de la scène comme un grand gateau dt mariage anglais e11 sucre
blallc ou comme le C()Uf)erde d'une soupière rococo. C'est un assemblage
assez prltentieux de rocailles pittf/rtJ&lt;juts phti6/ement termi11/ au
sommet par une espè.ce de boucle ou dt voluu. Le rivage est représmtl
par des /Qile, d'emballage bordù, pour écume d'une rucl,e /Jlancl,e
fronde et la mer par une grande /tendue de linol/um.
Le fond dt la scène est cach/ par des bandes d'ltojfe grise.

'
SCENE
I
LA NYMPHE BRINDOSIER

PERSONNAGES :
PROTÉE
MÉNÉLAS
HÉLÈNE
LA NYMPHE BRINDOSIER
LE SATYRE-MAJOR
SATYRES
PHOQUES

Satyres chèvre-pieds, triste brigade, écoutezmoi ! de ceux que Protée, le vieillard absurde de
dessous la vague,
A ramassés un par un comme on pique les
grains mtîrs d'une grappe,
Quand ils riboulaient de l'un de nos bateaux,
car ces bêtes n'ont pas le pied marin, et vous
pensez si nous nous amusions à les ramasser 1
Et ce n'est pas une fois ni deux que le Fils de
Zeus a traversé et retraversé avec furie d'un bord
à l'autre cette mer si bleue qu'il n'y a que le sang
qui soit plus rouge !
Soit qu'il se porte vers l'Inde, soit qu'il ait envie

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
600
de la Thessalie, car ce n'est pas la raison ni aU;cun
ordre qui conduit le dieu du vin !
Et quand le chef même titlJ.be,
A quel fil voulez-vous que se rattache un
pauvre Satyre, quand la mer et le bateau dansent
à qui mieux mieux,
· Et que tout au hasard monte et descend, et vous
direz. que c'est nous qui sommes ivres !
Et que la voilà quand elle s'apaise toute paonnante au soleil de grandes fleurs de pive dans le
grésillement de l''écume !
- M'entendez-vous, petits frères ?

faiblement derrière la scène
( Chœur polyphoni_que.)

LES SATYRES,

PROTÉE

601

Une fois qu'il a pris l'odeur de la terre, plus
forte que celle d'un lion ou de troupeauoc fumants,
Alors que c'est le matin, et que tout est libre
encore, et qu'il n'y a pas une Face-pile à voir, et
queJe monde est à nous !
Sus, durs paysans! que d'autres de vos frères
partent à la recherche des métaux sous la terre !
mais nous, c'est de son sang vivant que nous
voulons tâter !
A nous de reconnaitre la longue et brülante
colline sous les prunelliers pour y mettre la vigne
comme un fausset tortueux et le pépin de feu
entre les durs silex !
Ce soir nou~ serons partis, mes compagnons 1
LES SATYRES

Méééé !
BRINDOSIER

Quelle triste voix ! Mais je vous le dis, bient6t
vos douleurs prennent fin,
Et l'étroite prison de cette œuvre d'art que
Protée appelle son ile, et le régime absurde, et
l'esclavage du Vieillard !
Bientôt le vaste monde à nouveau nous est
ouvert! Ah, qu'il y fait bon mener son train alors
que tout est désert encore.
. .
Et qui reprocherait à un dieu dans sa J01e de
prendre la forme .d'une bête, s'il ne peut s'en
empêcher,

( Chœur polyphonique.)
Méééé I Méééé ! Méééé !
BRINDOSIE;R

M é é ! M.é é I Oui, vous pouvez. bêler ! bêtes à
laine ! bêtes à chagrin l demi-bêtes et demi-dieux !
Notre salut est proche!
Nous pillerons la grappe encore! Frais vallon,
~ous couperons d'un jus rouge encore l'eau rapide
et glacée de ton artère l
. ~t -je déterrerai pour vous ce pot que j'ai enfoui
Jadis entre les pieds du dieu Chronos, empli d'un
dur nectar qui est aussi brun que _la giroflée f

�602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A la fête des vendanges quand on flambe les
vieilles queues avec une mèche de soufre,
Vous me verrez danser encore pour vous
sur la tonne roulante, une torche dans chaque
main!
Aussi vrai que mon nom est Brindosier, et la
chèvre montagnarde qui m'a conçue
M'a nommée ainsi à cause de la manière dont
je sais prendre le poignet d'un homme et le
ficeler tout à coup comme une couleuvre,
Comme ces longs rubans que le vigneron porte
au cordon de son tablier 1
Et seul le vieillard Protée a sq. un jour me
prendre et me capturer, avec ses perles idiotes !
(mais je lui revaudrai ce tour.)
Car j'ai regardé dans ses phylactères prophétiques où lui-même ne comprend ,~ien, ar~hives du
Futur, et j'y ai vu des choses qu il ne sait pas.
Notre délivrance approche 1
Voici que le divin Ménélas, le fils d'Atrée, le
gendre de Jupiter,
Approche sur un navire aussi fou que son
maître,.Et à chaque vague le fier cheval à la crinière
de chevilles comme une contrebasse qui sans voile
et sans gouvernail entraine la nef cabriolant:
Pique du n,ez dans la plume et le relè:e 1?continent vers le ciel comme une cocotte qui b01t.
Il arrive l Il débarque 1

PROTÉE
LES SATYRES

( Chœur polyphonique -

interrompu.)

Méé!Méél

(Une flèche, puis une autre vole au travers de
la scène, faite éperdue des Satyres.)
MÉNÉLAS,

derrière la scè11e

Maintenant J'ai les deux pieds à terre":'et j~ défie
les dieux 1
•
BRINDOSIER

Il est sauf et, bien s-ôr, la première chose à;faire
est de blasphémer.

Elle se retire à I' lcart.
Entre MÉNÉLAS, l'arc au dos, tenant de la
main droite une épéè et de la main gauche
la main d'une femme ,uoilie, HÉLÈNE.

,

SCENE II
MÉNÉLAS

Dieux I ce n'est donc pas assez d'avoir déchaîné
tous les éléments ensemble contre moi
Et si ce coup de foudre par Je trav;rs de Syra
qui a fait de mon mât une écharde ne nous a pa;
coupés en deux, c'est pas la faute de cel{ii qui l'a
ajusté l
Il fal,lt encore vous moquer de moi 1
Ce matin voilà le -bateau contœ le vent sans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rames ni gouvernail qui se met à marcher tout
seul comme quelqu'un qui sait où il va,
Et voilà la terre, c'est bien. Mais la première
chose que je vois sur _un rocher qui me regarde
avec ses gros yeux,
C'est un sauvage avec de grandes cornes de
bélier qui lui sortaient de la tête, qui me regardait
en me drant'la langue.
J'ajuste le monstre, je tire, il fuit,
.
Et fuyant à petits sauts il me montre des cwsses
et un derrière tout couverts de long poils comme
celui d'un bouc !
Que me veut cet être biscornu ? Alors, ce n'est
pas assez de me poursuivre, il faut encore m'insulter !
Car les choses que je ne comprends pas sont
pour moi comme une insulte personnelle.
Un homme avec un cul de bouc, j'en ai le
rouge au front !
C'est bien, je vous défie tous, là-haut, toute la
séquelle dans !'Ouranos l
Et toi-même, le beau-pète ! Qu'est-ce que tu
faisais pendant que Pâris m'enlevait ta fille?
C'est alors qu'il fallait brandir tes pétards et ta
machine à tonner ! ·
Mais c'est bien. Sans toi je suis allé la reprendre
où elle était,
Et je ramènerai à Sparte avec moi celle-ci que
j'ai épousée et qui est ma propriété.

PROTÉE

605
Que tu le veuilles ou non, malgré le vent et la
tempête, et toutes ces choses que l'on ne comprend pas.
L'épée du moins est une chose que l'on comprend et le bel Alexandre, là-bas, en a dté, ce cher
Pâris!
Viens, Hélène, tie.ns bien ma main, je ne te
lâcherai pas.
Et je ne puis dire que je tire de toi grand
plaisir.
Mais enfin, telle quelle, c'est toi, et je te tiens,
et tous te reconnaitront, et je te ramènerai dans
Sparte.
Entre BRINDOSIER.

Qui va là?

li la met en joue.
BRINDOSIER

Salut, héros !

'
SCENE
III
M,ÉNÉLAS

Qui es-tu?
BRINDOSIER

Salut, fils d'Atrée et gendre de Jupiter!
MÉNÉLAS

Comment me connais-tu ?

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BRINDOSIER

Qui ne connatt Ménélas et la vengeance qu'il a
tirée de Priam ?
Toute la mer, bleu-sur-bleu, est emplie de ta
gloire!
Abats cet arc.
MÉNÉLAS

PROTÉE

607

~a~s je n'ai peur de rien. Il n'est pas né, celui
qui m enlèvera celle que je tiens par la main 1
BRINDOSIER

Qui est-ce?
MÉNÉLAS

,

Ecoute. EUe te le dira elle-même.

Es-tu de la bande aussi de ces sauvages r
BRINDOSIER

Je ne suis qu'une pauvre Nymphe, et ma mère
m'appelait Brindosier,
A cause de mes mœurs rustiques et de .mon
simple langage.
MÉNÉLAS

Allons, une Nymphe à présent 1
Et ce sont des cornes que je vois sous tes
cheveux?
BRJNDOSIER

A peine. De tout petits cornichogs d'écaille
blonde, un simple ornement.
Et vous ne me ferez pas croire rqu'un homme
comme vous
N'ait jamais rencontré de nymphe dans sa vie?
Abats cet arc, héros, qui me fait frémir !

abaissant son arc et la main sur
son épée
Tout cela n'est pas clair.

HÉLÈNE

Je suis Hélène.

Elle se tait.
BRINDOSIER

Eh quoi, c'est la fameuse Hélène que vous
tenez par la main ?
MÉNÉLAS,

avec orgueil

Elle-même.
BRINDOSIER

Salut, Hélène.
MÉNÉLAS

Elle ne r~pondra pas. Depuis ce qui est arrivé,
Elle. est si tellement
pleine d' orgue1·1 qu ' on ne
.
peut nen en tirer
Hors " Je suis Hélène " !

MÉNÉLAS,

BRINDOSIER

Salut, fille de Jupiter !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

608

PROTÉE

MÉNÉLA~

MÉNtLAS

Quel est cet air de doute et d'étonnement ?

le tirant à part
Monsieur, c'est que nous avons ici une autre
Hélène.

Voilà comme j'ai peur.

BRINDOSIER regarde HELÈNE et ne dit
rien.

BRINDOSIEJ½

Eh bien? Naturellement c'est le même visage?

MÉNÉLAS

Une autre Hélène?

levant le voile d'HÉLÈNE

BRINDOSIER

Oui.

BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Il y a juste dix ans et le jour où tu ne la vis
plus dans ta maison.

J'attendais cela ! c'est encore un tour pour me
vexer!
Mais je suis un vieux chien dont on ne brouille
pas les voies si aisément.

MÉNÉLAS

J'ai eqtendu déjà cette bonne histoire
,D'une autre Hélène qui vit entre la Crète et
l'Egypte.
BRINDOSIER

Veux-tu la voir ?
MÉNÉLAS

Je n'y tiens pas le moins du monde.

BRINDOSJER

Qui donc, si pas elle, t'aurait décrit à moi si
justement que je te reconnus aussit~t ?
Ce teint coloré, ce front bas, ces petits yeux
défiants, et cet air de taureau ?
Et cette mèche_blanche qui le jour de ton mariage déjà se mêlait à tes boucles d'hyacinthe ?
Allons, lève ce casque.

BRINDOSIER

MÉNÉLAS,

Laisse-moi voir celle-ci.

se démasquant

C'est vrai.
MENÉLAS

A quoi bon?

BRI NDOSIER
BRINDOSIER

As-tu peur?

Veux-tu d'autres détails? Qui d'autre te connaitrait ainsi ?

5

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

611

MÉNÉLAS

Je sais que la véritable Hélène est celle que je
tiens par la main.

BRINDOSIER

L'appât des dieux qui voulaient détruire Priam
a été bon.

BRINDOSIER

Tu le sais?
MÉNÉLAS,

déclamant

MÉNÉLAS

Ne me mets pas en colère, tais-toi ! et dis-moi
quelle est cette ile.

Je le sais, je le vois, et j'en suis convaincu.
BRINDOSIER,

de même

Mais on n'est convaincu que quand on n'est
pas stîr.

BRINDOSIER

Naxos.
MÉNÉLAS

Naxos? D'après la carte elle est bien plus au
nord.

MÉNÉLAS

C'est Hélène.

BRINDOSIER

Elle est ici pour le moment~
BRINDOSIER

Quelles preuves en as-tu ?

MÉNÉLAS

Très bien. Et quel est le maître de Naxos?
MÉNÉJ,.AS

Quelles preuves? Je n'en veux d'autres que
Troie en cendre et deux cent mille hommes
égorgés·!
Et ces dix ans de patience forcenée, l'un après
l'autre, faits de jours que j'ai tous comptés.
Et ma nièce Iphigénie mise à mal, et l'attente
suprême dans le ventre du Cheval ·de bois 1
Et tu dis1que ce n'est pas Hélène !

BRINDOSIER

Le vieillard Protée, roi des Phoques et qe tous
les monstres amphibies.
MÉNÉLAS

Peut-il me donner un grand morceau de chêne
de 20 coudées pour faire un mât ? et un .autre de
10 coudées pour faire une antenne ? et 60 brasses
de funin, et 100 pieds carrés de bonne voile de

�612

LA NOUVELLE REVUE FRAN-ÇAISE

lin, et 40 paires d'avirons, et de l'étoupe, et trois
chaudières de goudron, et un peu de peinture ?
' 1

PROTÉE
BRINDOSIER

Il est poisson jusqu'à la ceinture.

BRINDOS1ER

MÉNÉLAS

Tout cela, il peut te le donner. Mais il est
avare.

Tout est donc à moitié dans. ce pays ! S'il y
avait des canaris je parie qu'ils seraient à moitié
goujons!

1

MÉNÉLAS

Je n'ai rien du tout pour le payer.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Tout de même un homme-poisson, c'est rare!

Tu peux te faire donner tout cela sans argent.

MÉNÉLAS

Est-ce tout ce qui te plaisait en lui ?
MENÉLAS

Comment?

BRII\IDOSIER
BRINDO_SIER

Par art et ruse, que moi, Brindosier, t'enseignerai.
MÉNÉLAS

I m'avait promis des perles.
MÉNÉLAS

Et moi, je n'ai pas de perles à vous promettre,
Mademoiselle, et je ne vous donnerai rien du tout.

Mais toi-même que fais-tu ici ?
BRIN DO SI ER

Bacchus notre ma1tre
M'oublia derrière lui quand il vint quérir Ariane

BRINDOSIER

Tu me ramèneras avec toi?
MÉNÉLAS

Cela, oui, ça peut se faire.

ICI,

( Baissant les yeux.) Le vieillard Protée m'avait
séduite.
·
MÉNÉLAS

Est-il si beau ?

BRINDOSIER

Jure!
MÉr:d1As

Je le jure ! par Zeus, par la terre, par le ciel,

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

par le Chaos, par le Styx, par tous les dieux, par
tout "c"e que tu voudras l
BRINDOSIE:R

Moi, et ces tristes animaux ?

PROT:2E

615

On est slir de les trouver, quand le coq apparait à l'arrière avec ses seaux d'épluchures,
BRlNDOSlER

. Tout ce qui tombe à la mer appartient à Protée.

MENÉLAS
MÉNÉLAS

Quels animaux ?

Ouais ! il doit avoir des magasins bien garnis !
BRINDOSIER

Ces Satyres, mes compagnons.
MÉNÉLAS

Non, il§ empoisonneraient le bâtiment.
BRINDOSIER

Tu as besoin
d'un équipage.
1
•
MÉNÉLAS

C'est vrai. Mais qui donc a parqué ce trou,peau
de chèvres ici ?

BRIN.DOSIER

Tout cela est rangé et classé dans les profondes
soutes qui sont au dessous de cette ile avec un
ordre superbe.
Les avirons, les ancres perdues,
Les mâts suivant leur taille, et je ne sais •combien de rouleaux de cordages et de voiles avec
toutes les marques de la Méditerranée,
Marmites craquées, vieux couteaux, fanaux,
accordéons, astrolabes, épissoires, figures de proue.
Tout lui est bon, de tout cela il est amateur.

BRINDOSIER

N'as--tu jamais vu ces longs poissons µairs, qui
se jouent autour des navires et ne les quittent pas ?
Ce sont les coupants marsouins, ennemis d~s pêcheurs, terribles aux filets.
MÉNÉLAS

Ce sont les •amis du marin. Ils dansent et lui •
donnent la comédie; Eux · et les mouettes, leurs
commères criardes,

MÉNÉLAS

Bien, très bien ! tout cela

w1

me servir.

BRINDOSIER

Et le voilà, profitant du travail de Baëchus
notre ma1tre1 qui' a incessamment à courir d'un•
bout du monde à l'autre,
Et du Caucase jusqu'à Madère là-bas dans la
houle Atlantique,

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pour enguirlander toute l'Europe des doigts
entrelacés de ses sarments,
- Qui s'est mis à faire collection de Satyres 1

PROTÉE

617
MÉNÉLAS

Quels?
BRINDOSIER

MÉNELAS

Idée digne d'un phoque !
BRINDOSIER

C'est que tu ne les as jamais vu s'envoler et
traverser la fumée comme des projectiles à vingt
pieds en l'air au-dessus d'un grand feu de bois
sec l
L'antilope de Syrie qui des quatre pieds sans
aucun poids vient se poser sur la tête de son pâtre,
Qu'est-ce qu'elle est à c6té de nos grands
sauteurs?
C'est pourquoi Protée afin d'animer ces rocailles,
A commencé cette collection de demi-dieux.
MÉNÉLAS

J'ai failli en casser un tout-à-l'heure.

D'eau minérale et de lait concentré !
Ou de fromage de cachalot, quand on peut s'en
procurer de temps en temps.
Et l'eau de pluie que nous ramassons,
Il faut que nous en arrosions six plants de
tabac dont il est fier et qui ne paient rien à la
Douane.
Ah, nous serions tous morts sans cette amphore
parfumée de vin de Crète
Dont il nous reste un tesson
'
Et nous nous le passons à respirer
de temps en
temps.
MÉNÉLAS

Triste régime !
BRINDOSIER

Et pas un bon bourbier sentant fort la forêt
'
pour s y vautrer de temps en temps comme les
Satyres en ont besoin à la manière des sangliers
et des autres bêtes r
~tonne-toi qu'ils. aient le poil pendant et décolore comme 1a barbe d'un philosophe.
. Tout est s~c et .E:o_pre dans cet horrible endroit
mcessamment lavé et brossé et rebrossé par la mer
et par le vent.
)

BRINDOSIER

Ah, extermine-les tous de tes flèches !
Ah, cela vaudra mieux que de béquiller misérablement à cloche-pied sur ce vilain petit tas de
pierrailles,
Où le vieillard marin nous entretient de mets
absurdes.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'ail sauvage même, et les cçillets de sable, et
les farigoulettes,
N'y peuvent prendre racine.

PROTÉE

MÉNÉLAS,

faisant le geste

Comme cela?
BRINDOSIER

:MENELAS

Eh bien, je jure par Zeus de vous faire sortir
d'ici.
Dis-moi ce qu'il faut faire.

Ceinture-le par derrière et tiens bon ! et p.ç-ends
garde à ses coups de queue, le vieux requin !
MÉNÉLAS

N'aye pas peur, ma fille !
BRINDOSIER

/

Es-tu fort?

BRINDOSIER

Ne le lkhe pas quoi qu'il fasse J
MENELAS

fait jouer ses mains et ses bras

Ce sont de terribles pinces.
Qtrand je le tiendrai dedans, il saura quels
athlètes on fait à Sparte.
BRINDOSIER

Est-il vrai que tu as étouffé Pâris dans tes bras ?

MÉNÉLAS

Le bon vieux ne me fera rien du tout.
BRINDOSIER

Et même si tout-à-coup tu tiens un lion rugissant entre tes bras, ...
MÉNÉLAS

MENELAS

Il les ;.t trouvés moins frais que çeux de ma
femme, ho, ho !
Il n'y a pas de qùoi me vanter.
Il était gras et sans aucunes vertèbres comme
un haricot vert:
BRINDOSIER

Eh bien, dans ce cas, ceinture-arrière!

Un lion?
BRINDOSIER

N'as-tu jamais ouî parler des tours du Vieux-dela-Mer ? et qu'il devient à volonté un lion ?
Du feu?
·
De l'eau?
Un dragon?
Et un arbre fruitier ?

�620

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISE
MENÉLAS

Pourquoi un arbre fruitier ?
BRINDOSIER

Je ne sais, c'est comme ça. Ne te laisse pas
étonner. C'est l'ordre invariable. Il n'a aucune
imagination. Rappelle-toi bien.
(Elle compte sur ses doigts.)
Un lion d'abord, puis un dragon, puis du feu,
puis de l'eau, puis un arbre f~uitier. Quand tu
verras l'arbre fruitier, c'est fim, et tu auras le
bonhomme à ta merci.

PROTÉE

621
C'est un batelier de Chersonèse qui nous l'avait
amené.
Il chantait en langage scythique et appelait à
grands cris son cher père et toute sa famille.
BRLNDOSIER

Quand il aura fini de faire l'arbre fruitier et
que tu lui auras pris ses lunettes,
Tu pourras lui demander tout ce que tu voudras.
MÉNÉLAS

Un mât, des voiles, du goudron ?

MÉNÉLAS

Un arbre fruitier, très bien ! Que de choses on
.
apprend quand on se met a' naviguer
•

'

BRJNDOSIER

N'oublie pas de lui prendre ses lunettes, c'est
d'elles qu'il tient son pouvoir surnaturel.

BRINDOSIER

Tu peux tout lui demander, ce qui se passe sur
la terre et sur la mer. Il sait tout, il a un abonnement.
MÉNÉLAS

Un abonnement-?

MÉNELAS
BRINDOSIER

Ses lunettes, très bien !
BRINDOSIER

Ne laisse pas le vieux phoque t'échapper car il
est glissant et tout huileux.
MENÉLAS

11

1

N'aie pas. ·peur, j'ai déjà vu un phoque qm
parlait.

Ne sais-tu pas qu'à tous les dieux de la mer et
de la terre suivant leur grade Jupiter sert un
abonnement ?
De -temps en temps il leur envoie
Un ruban étroit de papier transparent.
MÉNÉLAS

Eh bien?

�622

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BRINDOSIER

Il suffit de le dérouler devant une lanterne et
l'on voit tout à la fois,
Le passé, le présent, et l'avenir.
Moi, je n'y comprends rien. Mais fu peux avoir
confiance en Protée.
MÉNÉLAS

Alors je ne serais pas fâché de savoir ce qu'est
devenu mon frère et ce que fait ma belle-sœur
Clotilde à Argos.

PROTÉE

623

Approche,toi
sans qq'il t'entende) et zou 1
•
1
presto ceinture-le par derrière !
- Qu'est-ce qui t'ennuie?
MÉNÉLAS

Brindosier 1
J'aimerais bien, ah, j'aimerais bien avoir un peu
plus de confiance en toi !
BRINDOSIER

Mon intérêt n'est-il pas le tien ?
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Clytemnestre, veux-tu dire ?

Ce sont ces cornicules sur ta tête qu1· m' ennment.
.
BRINDOSIER

MF.NÉLAS

Clytemnestre. Les pays chauds vous brouillent
la mémoire.
Il revenait de mauvais bruits de là-bas.
BRINDOSIER.

Crois-tu que je ne puisse te d
conseil
onner un bon
MÉNÉLAS

Quel bon conseil peut-il y avoir dans une tête
cornue?
·

Tu- peux tout lui demander.
BRINDOSIER
MÉNÉLAS

Allons ! où est le vieux ?

ha!:1-:~ seulement p_ourquoi ton bateau allait au
a~s que tu puisses le diriger?

BRINDOSIER

Tous les jours à midi il vient ici pour donner à
manger à son troupeau.
Laisse-moi causer un peu avec lui et quand je
lèverai la main,

MÉNÉLAS

Pourquoi?
BRINDOSIER

Regarde à la proue.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MÉNÉLAS

Eh bien?

PJlOTÎI

SCENE IV
L! RIPAS DES PHOQUES

BRINDOSIER

Ne vois-tu pas que le pauvre gros bon œil est
tout effacé 1
MÉNÉLAS

C'est vrai, par Zeus 1
BRJNDOSIER

Comment donc veux-tu que le bateau puisse se
diriger sans son œil ?
MÉNÉLAS

Tu as raison. Je n'y avais pas pensé.
Par l'âne ! par le chien ! tu es une fille de bon
sens et j'ai confiance en toi.
BRINDOSIER

Cache-toi là-bas sous ces pierres et quand je
lèverai la main ...
MÉNÉLAS

Entendu ! Viens, Hélène !
Il son par le fond, emmenant HÉ1.ÈNE.
BRINDOSIER

Parle-lui donc de notre Hélène aussi 1
Elle sort par la droite.

(Musique)
Le platea1t tourne apportant un· autre site de
l'tle. On voil Protée tout nu dans 1t1te baig,,oire à fond convexe dans latp1elle il se
balance et dont le robinet est remplacé
par 1111 bouchon. li est très gros et
po~lu. Barbe blanche assez maigre, oreilles
po1111ues. Cr4ne luisant avec quelq11es rares
cht'Veux. Sur les yeux des luneltes d' automobiliste. Près de lui sont rangés six plants
de tabac dans des pots.
li J a dt'Uant lui une corbeille de joncs remplie
de poissons qu'iljet1e à ses phoques. 1
PROT!B

Cot', cot', cot' , cot' , cot•, 1 Ici mes moutons 1

Ici mes petits poulets I Cot', cot', cot', 1
Dès tltes rondes de phoques apparaissent ;à et
là dans la mer.
. Nou_s y sommes tous? Un, deux, trois, quatre,
six, huit, onze, douze,
Treize ! Le compte y est J
,'. A ~a sc_~oe poinooi et phoques peuvent être remplacés
par I tmagmation des spcctateun et par la musique.

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A qui le cabillaud, à qui le congre, à qui les
,
C ,
,
, 1
rougets ? à qui le filet de fl etan . ot , cot , cot , .
à qui la belle alose ?
~

Tumulte, bataille, cirque, écume, bonds des
pho~ues qui se précipitent du haut des
rochers dans l'eau neige et turquoise, braie171ents, trompettes, coups de queues et de
nageoires. (Tout cela est exprimé par la
musique.)

Ici, Moust1tche ! hâle-toi sur tes défenses ! nous
ne sommes plus jeunes, mon gros. Tiens, prends
ce diable, tu n'en as pas peur !
_
Et toi, Otarys, ma mignonne, viens prendre
cette belle limande., marche voir un peu sur tes
nageoires de devant, comme sur de petits pantalons l
Elle lui prend le poisson dans la main.
A qui la friture ?
- Il sème à pleines m4ms de petits poissons.
Cirque.
A toi, Rhésus ! à toi, Gorgô ! et toi, le petit,
qu'est-ce que tu as à braire là-bas comme un âne?
Attrape, mon petit tonneau 1

Nouvelle distribution de poissons. Cirque.
Iou le panier est vide.
Et ~aintenant, aux choses sérieuses! au travail!
au travail!

PROTÉE

Moustache, quel est le quotie!lt de 0,00005
divisé par 123 ?
Tu n'~n sais rien? Tu me diras cela tout à
l'heure.
Et toi, Tambour, tu vas m'additionner 3.977
et 7.896.
Et toi, Gorg6, s'il te platt, tu m'extrairas la
racine cubique de 27.
Allez, vous avez de quoi vous amuser.

ll souffle dans une co11.q11è.
Brindosier ! Brindosier 1

SCÈNE IV
Entre BRINDOSIER.
On voit MÉNÉLAS qui se glisse derrière. les
rochers, tenant toujours HÉLÊNE par fa
main. Il l'attache avec une corde à un rocher
derrière lequel lui-mfme se dissimule.
BRINDOSIER

Que désire Monseigneur ?
PROTÉE

Oh, quelle polites~e aujourd,'hui ! c'est le langage des cours !
Apporte-moi ma cuvette pour ~e laver les
mams. ,

�628

LA NOUVE·LLE REVUE FRANÇAISE

Ma cuvette de Chine,. famille rose, celle qui a
des mao-pings !
Et que l'eau soit bien chaude.
Elle sort et revient rapportant une moitié dç
cuvette, gu' elie lui met sous le menton.
Protée souiftant et barbotant dans la cwvette.

PJlOTÉi
BRINDOSIER

Moi et les autres animaux à deux pieds, mes
compagnons.

clignant de l' œil
Et que devient Ménélas ?
PROTÉE,

BRINOOSIER

·Bou! Bou 1 Bou 1

Musique.
L'ennui, c'est que l'on ne peut avoir que des
serviettes dépareillées. Une par-ci, une a~tre parlà, jamais un service complet.
Il s'essuie.

Quel Ménélas ?

PROTÉE cligne de l'œil et désigne d'un
petit mou'Uement le rocher derrière lequel
MÉNÉLAS est caché.
BRINDOSI!R

Je ne sais ce que vous voulez dire.

BRINDOSIER

Une bonne femme de ménage vous serait plus
utile qu'une pauvre Satyresse.
· Elle vous rebroderait tout cela à votre chiffre.

s'examinant dans un miroir ébréché
qu'elle lui rie~t
Oui-dà ! Oui-dà ! Oui-dà !
PROTÉE,

PRoT!E, à mi-vo'ix

11 eS t là qui nous guette derrière ce rocher. '
BRINDOSIER,

se jetant à ses pieds
Seigneur, vous savez t out et l' on ne peut rien
vous cacher.
PROTÉE

BRJNDOSIER

Vous m'avez promis de me laisser aUer un jour
si je suis gentille.

Prends garde de casser ma cuvette. Elle a une
fente qui m'inquiète beaucoup.
BRINDOSIER

PROTEE

Oui-dà ! - Ote la brique.
Elle &amp;te la brique qui cale la baignoire. Il se
balance avec satisfaction.

•

Oui,je 'veux tout vous dire!

MÉNÉLAS sort la the, elle lui, fait signe
de se cacher.

�LA NOUVELLE
630
Mais tout d'abord ...

REVUE FRANÇAISE

Elle tire un peigne de sa ceinture et lui peigne
les bou~les.
Laissez-moi vous passer le peigne un peu, car
vous êtes à faire peur avec cette barbe emmêlée
et sablonneuse !
Oh, 'Vieux naufrageur !
Dites, il n'y a pas moyen de vous tenir à la
maison quand la-mer est ~n folie,
Et qu'elle dar1se empanachée dans le vent
Thrace avec toutes ses lanternes allumées !
(Ah, cela fait du bien après ces souffles étouffants du khamsin et l'on respire à pleins poumons!)
Il faut que ce soit vous, n'est-ce pas, que .les
pauvres diables qui vont au fond
Voient le dernier à la crête d'une vague, vieux
baigneur!
Dansant au milieu des épaves et des corposants,
aus~i insubmersible qu'une bouteille !
PROTÉE

PROTÉE

631
PROTÉE

Ça ne fait rien ! Ce bniit de fer autour de ma
tête me procure d'agréables illusions.
Tel, au mois de juin, le colporteur qui s'assoupit en écoutant le coup de la faux dans les prairies
épaisses.
BRINDosrnR,

agitant les ciseaux autour de sa

tête
Mon petit Protée, je vous aime beaucoup.
PROTÉE

Moi aussi.
BRINDOSIER,

de même

Vous ne me croyez pas, cela me fait de la peine.
PROTÉE

Je te crois, Brindosier.
BRINDOSIER

Ah, vous êtes si bon, si simple, si délicat !

Coupe-moi les cheveux..

PROTÉE

C'est vrai.
BRINDOSIER

Mais il n'y a pas de·cheveux ! à péine cinq ou
six filaments impalpables ! Ce sont des ciseaux de
brodeuse qu'il me faudrait!

BRINDOSlER

'--

Si curieux, si original ! Cette que~e de poisson
quelle idée !
'

�LA NOUVELLE REV!JE FRANÇAISE
PROTÊE

N'est-ce pas?
BRINDOSIER

Si riche !
PROTÉE

Oui.

PROTÉE

633

J'ai beau me transformer en lion et en dragon,
en eau, en feu et en arbre fruitier;
Aucun d'eux n'a peur et ne lâche prise et il me
faut lui donner ce qu'il demande.
Et c'est extrêmement lassant pour moi.
Sans parler de la perte de respectabilité pour
un homme de mon âge.

BRINDOSIER '
BRINDOSIER

Vous aimez tellement les beaux-arts I Cett~
collection que vou~ avez, il n'y en a pas deux
dans -toute la mer Egée !
PROTÉE!

Et c'est sur elle que compte Ménélas, n'est-ce
pas, pour répa:rer son petit bateau P
BRINDOSIER

Voulez-vous le garder ici ? J1 mettrait tout en
désordre dan-s cette petite ile si bien soignée.
Déjà il voulait ravager votre plantation. Depuis
qu'il a pris Troie il ne se connait plus. C'est un
sauvage, un vrai dévorant!

Laisse-moi donc partir.
PROTÉE

Bah, tu vois que ces malices ne t'ont pas réussi.
Aucun d'eux encore n'a tenu sa promesse avec
toi. Hi l Hi ! Hi !
?n ne me prend pas ainsi, ]e suis un trop vieux
poisson.
BRINDOSIER

Et savez-vous qui Ménélas amenait avec lui,

la.. tenant par la main ?
PROTÉE

PROTÉE

Ah , rus ée ..I pas vrai, c'es_t toi qm fas endoctr:iné ?
Il n'arrive jamais ici un frère-la-c6te sans que
tu lui indiques le moyen de venir à bout du vieux
Protée!

Qui?
BRIN!;&gt;QSIER

. Vous savez tout, Monseigneur, et je
rien vous apprendre.

ne .puis

�634

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PROTÉE

T_u sais bien que je ne suis qu'un pauvre dieu
de sixième classe, et mon abonnement à la Destinée
est de la dernière main.
Rien que des petits tâbleaux ridiculement rognés
sur le ruban !
Aux endroits les plus intéressants, allons ! voilà
des gens dont il ne reste plus que la main, ou la
chaussure, ou bien c'est la tête qui manque, et tout
à coup plusieurs brasses vous font défaut. Allez
vous y reconnaitre l
Aussi ayez donc confiance et prenez une servante qui s'appelle Brindosier et qui_a des cor-0es
sur la tête!
BRINDOSIER
1
1

Vous en -êtes fier !

PROTÉE

Et puis cela m'amuse aussi de les voir sauter
de roc en roc. C'est pittoresque. Il me semble que
cela anime la localité I Quel dommage de ne pas
avoir un jet d'eau!
Ah ! je suis un fameux original et il n'y en a
pas deux comme moi.
BRINDOSIRR

Alors vous ne saurez pas qui est avec Ménélas.
PROTÉE

Alors il pourra se passer de mon bon filin de
Phénicie, et de mon bois de teck.
&lt;?uelle pitié ! Cela se dit matelot ! ça veut
naviguer, et ça n'est pas capable de traverser
l'Eurotas un jour de pluie dans un cuveau à
lessive !

,

BRINDOSIER,

PROTEE

Hé ! Hé ! Je ne dis pas 1 On irait loin pour
voir une de ces Nymphes dont on parle tant !
BRINDOSIER

Et de votre troupeau de Satyres aussi, n'est-ce
pas ? Ce n'est pas tout le monde qui a un pareil
cheptel?
PROTb

C'est dans leur intérêt que je les conserve. Je
veux leur apprendre l'hygiène et la morale.

à mi-voix

Hélène ...
PROTÉE

Hélène est avec lui ?

BRINDOSIER fait signe que oui.
Tu l'as vue?
BRINDOSIER

Je l'ai vue.
PROTEE

Aussi belle qu'on le dit?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

BRINDOSIER

Aussi belle. Ce sauvage l'entraine par la main.
PROTÉE,

rtueusement

Dix ans se sont passés depuis qu'à l'arrière du
bateau qui l'amenait vers Troie
J'ai vu flotter son voile couleur ,d'or.
BRINDOSIER

C'est toujours la même Hélène.

PROTÉE

Ah, ne me conseille pas de vîolence I Je suis trop
vieux. Mon tle est petite,
Mais il n'y a pas une cabine de vieux pilote où
tout- soit mieux arrimé et arrangé.
Que les grands dieux en fassent donc autant à
qui est toute la terre !
Je n'ai pas envie que ce bougre de sans-soin
aille foutre tout en l'air 1
BRINDOSIER

PROTÉE

Et ce grand feu -d'où on l'a retirée ne l'a point
roussie ni endommagée ?
BRINDOSIER

C'est toujours la même Hélène.
PROTÉE

Ah, je voudrais la voir.
BRINDOSI,ER

Vous voudriez l'avoir ?
PROTÉE

Je dis que je voudrais la regarder.
BRINDOSIER

Mais il ne tient qu'à vous, Seigneur, de l'avoir et
de la regarder tous les jours dè votre vie.

C'est une bien belle chose qu'Hélène.
PROTÉE

'Elie t'a parlé ?
BRINDOSIER

Elle est tellement remplie d'orgueil depuis ce
qui lui est arrivé
Qu'elle ne dit pas un mot hors : Je suis Hélène.
PROTÉE

Tranquille comme une statue et vivante pardessus le marché I Juste ce qu'il me faudrait.
Pas de scènes à craindre avec elle comme tu
m'en fais tout le temps, petite l
BRINDOSIER

J'ai touché un mot à notre Ménélas de cette
histoire idiote

�638

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAlSI

Qu'on raconte dans toutes les Echelles depuis
Marseille jusqu'à Gallipoli:
Qu'il y a deux Hélènes et que celle de Troie
n'était pas la vr.aie.
PROTÉE

Ce n'est pas une histoire idiote, c'est moi qui
l'ai inventée, jamais je n'ai trouvé une meilleure
blague.
Elle vaut son pesant de sel marin.
BRINDOSIER

PllOTÉE

639
PROTÉE

Je ne t'ent-ends pas.
BRINDOSIER

Je n'ai pas tout dit à ce brutal, et que non
seulement vous pouvez vous couvrir de pommes
à cuire entre ses bras,
Mais que si vous le regardez sans vos lunettes,
vous pouvez lui faire croire ce que vous voudrez.
PROTÉE

C'est vrai.

J'ai dit à notre Ménélas
Que cette Hélène qu'il a retirée de Troie parla
main était fausse,
Et que la vraie était en notre possession.

Laissez-lui prendre vos lunettes. Faites-lui voir
que je suis Hélène.

PROTÉE

PROTÉE

Bravo ! Excellent ! allons tu deviens une vraie
fille de la mer.
BRINDOSIER

Mais il ne tient qu'à vous de faire de ce mensonge une vérité.

BRINDOSIER

Lui faire voir que tu es Hélène ?
Hou! Hou!
BRINDOSIER

Il m'emmènera avec lui.
PROTEE

Ho! Ho!
PROTÉE

Comment?

BRINDOSIER
BRINDOSIER

U·ne tient qu'à vous de garder la vraie, l'unique
Hélène.

Et il vous laissera la véritable Hélène.
PROTÉE

Hé! Hé!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ!
BRINDOSIER

Et j'emm ènera1. tous les Satyres, mes frères,
avec moi!

PROTÉE
PROTÉE

Les Satyres tes chastes suivantes! Hou f Hou f
Et pourquoi pas mes phoques ?

PROTÉE

Diable ! Comme tu y vas !

BRINDOSIER
1

Dis que c'est au-dessus de ton pouvoir.

BRINDOSIER

Donnez~moi seulement sa figure.
• ne sui·s pas plus Hélène
Vous verrez s1 Je
qu'Hélène.
PROTEE

Mais il a dejà dti te promettre _quelque cho~e?
BRINDOSI_ER

Promesses d.e mar1·· n 1· Il J. ure trop. facilement.
Croyez-vous qu'un marin se soucie beaucoup
de prendre une bouche inutile
.
.
Par reconnaissance? Ariane et Médée,Je connais
leurs histoires.
La caisse à eau n'est pas gra nde..
- Et mes cornes ne lui disent rien.
PROTÉE

Crois-tu donc qu'il s'en va prendre avec lui
toute cette potée de Satyres à son ~ord ?
BRIN DOS IER

. que ce sont mes suivantes,
Tu lui feras croire
chaste escadron.

PROT,ÉE

Rien n'est au-dessus de mon pouvoir
Ni de la crédulité d'un imbécile.
BRINDOSIER

Soyez gentil, Monsieur !'Empereur-de-la-Mer
et Roi de tous les Menteurs l
PROTÉE

Mais je ne veux pas du tout perdre mes Satyres!
Jamais je ne poll!rai plus former une pareille
collection 1
Tous les dieux de la mer m'envient mon
cabinet 1
Il n'y a que Phorcus qui a ramassé quelques
méchants marins d'Ulysse,
.
Et ils se promènent toute la journée sur son
sable hyperboréen,
Avec leur longue-vue sous le bras et leur petit
chapeau de toile cirée.
Cela ne vaut pas un ensemble comme le mien!
Ils sont connus partout, de vrais fils de l'air !

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

BRINDOSIER

De vieux moutons puants ! de vieux boucs
ataxiques !
.
.
Si vous les laissez encore un mois à boire de
l'eau minérale, ils ne seront plus bons que pour
l'Ecole des Beaux-Arts.
PROTÉE

Ta! Tal Ta!

PROTÉE

Deux cent mille hommes, dis-tu ?
BRINDOSIER

C'est le chiffre officiel.
PROTÉE

Deux cent mille hommes 1
Tais-toi I tu me mets l'eau à la bouche.

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Mais Hélène, en revanche, quelle pièce unique!
. illesse .'
Quel honneur pour ta vie
Un pareil numéro, ça vaut bien tout un trou.
à demi. rogneux 1.
peau de mérinos
,

Quelle per.le pour ta collection !
Je sais que Jupiter la désire et· qu'il y a une
place pour elle au ciel entre les étoiles Dioscures.

PROTEE

Tu m'ennuies !

PROTÉE

Il ne l'aura pas !

brandissant les ciseaux
Non, il ne l'aura pas! C'est Protée tout de
même, c'est ce petit dieu de sixième classe qui sera
le plus malin !
BRINDOSIER,

BRINDOSIER,

avec enthousiasme

Hélène, dirait-on, la vraie, la seule Hélène ...
PROTÉE

Tais-toi, tu m'ennuies.
BRINPOSIER

La vraie, la seule Hélène ! celle que les hommes
et les dieux se disputent! celle dont on parle
partout!
Celle pour laquelle deux cent mille hommes
viennent de se couper la gorge ...

PROTÉE

Tu me fais rire ! Eh bien, il en sera comme tu
voudras!
BRINDOSlER,

levant la main

C'est promis.

MÉNÉLAS sort de la cachette et s'a'Vance en
rampant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROTÉE

C'est promis!
d
Tout de même il m'en coôte de te per re,
Brindosier.

LES CAVES DU VA TI CAN

l

BRINDOSIER

Moi aussi, mon pauvre vieux.
LIVRE CINQUIÈME

Elle fait signe à MÉNÉLAS.

LAFCADIO

On s'entendait bien tout de même. On avait ses
habitudes, ensemble, quqi• 1·

(Suit, tt fin)

MÉNÉLAS se précipite el saisit Protée par
derrière. La baignoire se renverse. Tumulte.
En avant! hardi! c'est bien! comm_e ça, ceinture-le au-dessus des coudes l Bon 1 tiens ~on 1
tiens bon l que je dis! Ne le lâche p~, 1~
brigand l Attention au numéro II l N oublie p
C'est le lion qui va commencer .
.

v1::~

(L'ombre d'un lion se dessine sur la toile de
fond.)
RIDEAU

(A suivre.)

p AUL

CLAUDEL.

II
Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de
Lafcadio et en face du gouffi-e brusquement ouvert
devant lui, il fit pour se retenir un grand geste, sa main
gauche agrippa le cadre lisse de la portière, tandis qu'à
demi-retourné il rejetait la droite loin en arrière par
dessus Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à
l'autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu'il
était au moment de passer.
Lafcadio sentit s'abattre sur sa nuque une griffe
affi-euse, baissa la tête et donna une seconde poussée plus
impatiente que la première ; les ongles lui raclèrent · le
col ; et Fleurissoire ne trouva plus où se raccrocher que
le chapeau de castor qu'il saisit désespérément et qu'il
emporta dans sa chute.
1
1"

Voir la Nouvelle Revue Franfaiu des
mars 1914.

1"

janvier,

1•

févri~r,

�646

LA NOUVELLE REVUE i FRANÇAISE

- A présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne
claquons pas la portière : on pourrait entendre à c~té.
Il tira la ·portière à lui, contre le vent, avec effort, puis
la referma doucement.
- Il m'a laissé son hideux chapeau plat ; qu'un peu
plus, d'un coup de pied, j'allais envoyer le rejoindre ;
mais il m'a pris le mien, qui lui suffit. Bonne précaution
qµe j'ai eue d'en enlever les initiales!... Mais, sur la coiffe,
reste la marque du chapelier, à qui l'on ne commande
pas des castors authentiques tous les jours... Tant pis,
c'est joué... Qu'on puisse croire à un accident ... ~on,
puisque j'ai refermé la portière ... Faire stopper le tram L.
Allons, allons ! Cadio, · pas de retouches : tout est comme
tu l'as voulu.
" Preuve que je me possède parfaitement : je vais
d'abord regarder tranquillement ce que représente cette
photographie que le vieux contemplait tout à l'heure...
Miramar ! Aucun désir d'aller voir ça... On manque
d'air ici.
Il ouvrit la fenêtre.
- L'animal m'a griffé. Je saigne ... Il m'a fait très
mal. Un peu d'eau là-dessus ; la toilette est au bout du
couloir, à gauche. Emportons un second mouchoir.
Il atteignit, dans le filet au-dessus de lui, sa valise et
l'ouvrit sur le coussin de la banquette, à l'endroit où il
était précédemment assis.
- Si je croise quelqu'un dans le couloir : du calme ...
Non mon cœur ne bat plus. Allons-y! ... Ah! sa veste;
'
.
aisément je la peux cacher sous la mienne. Des papiers
dans la poche : de quoi nous occuper pendant le reste
du trajet.

LES CAVES DU VATICAN

C'était un pauvre veston élimé, couleur réglisse, de
drap mince, rèche et vulgaire, et qui le dégoô.tait un peu,
que Lafcadio suspendit à une patère, dans l'étroit cabinettoilette où il s'enferma ; puis, penché sur le lavabo, il
commença de s'examiner dans le miroir.
Son cou, à deux endroits, était assez vilainement balafré;
une étroite traînée rouge partait de derrière la nuque et,
tournant vers la gauche, venait mourir au-dessous de
l'oreille ; une autre, plus courte, franche écorchure cellelà, deux centimètres au-dessus de la première, montaït
droit vers l'oreille dont elle avait atteint et un peu décollé
le _lobe. Cela saignait ; mais moins qu'il n'aurait pu
cramdre ; par contre, la douleur, qu'il n'avait pas sentie
d'abord, s'éveillait assez vive. Il trempa son mouchoir
dans la cuvette, étancha le sang, puis lava le mouchoir.
- Pas de quoi tacher un faux-col, pensa-t-il en se
rajustant ; tout va bien.
Il allait ressortir; à ce moment la locomotive siffla.
une file de lumières passa derrière la vitre dépolie d~
~!ose~. C'était Capoue. A cette station si proche de
l accident, descendre et courir dans là nuit se ressaisir
de son castor... cette pensée surgit éblouissante. Il regrettait beaucoup son chapeau souple, léger soyeux tiède et
frais
i "a' l a fois, infroissable, d'une élégance
'
si ' discrète.
Pourtant il n'écoutait jamais tout entier son désir et
n'aimait pas céder, fô.t-ce à lui-même. Mais par dessus
tout il a~ait l'indécision en horreur, et gardait depuis
n~mbre d années, comme un fétiche, le dé d'un jeu de
tnc-trac
que
dans le temps lui avait donné Baldi ,.· 1"l le
•
•
porta1_t touJours sur lui ; il l'avait là, dans le gousset d-e
son gilet :

�648

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si j'amène six, se dit-il en sortant le dé, je descends !
11 amena cinq.
- Je descends quand même. Vite ! le veston du
sinistré !... A présent, ma valise ...
Il courut à son compartiment.
Ah ! combien, devant l'étrangeté d'un fait, l'exclamation semble inutile I Plus surprenant est l'événement, et
plus mon récit sera simple. Je dirai donc tout net ceci :
Quand Lafcadio rentra dans le compartiment pour Y
reprendre sa valise, la valise n'y était plus.
Il crut d'abord s'être trompé, ressortit sur le couloir ...
Si fait I c'est bien ici qu'il était tant&lt;Jt. Voici la vue de
Miramar ... mais alors?.•. Il bondi~ à la fenêtre et crut
rêver : sur le quai de la gare, non loin encore du wagon,
sa valise s'en allait !ranquillement, en compagnie d'un
grand gaillard qui l'emportait à petits
Lafcadio voulut s'élancer -; le geste qu il fit pour ouvnr
la portière laissa couler le veston réglisse à ses pieds.
- Diable ! diable ! Un peu plus et je m'enferrais !...
Tout de même le farceur s'en irait un peu plus vite s'il
pensait que je lui puisse courir apres. Aurait-il vu ?...
A ce moment, comme il restait penché en avant, une
-

P~:

.

goutte de sang ruissela le long de sa jo~e : . .
.
.
- Tant pis pour la valise ! Le dé l avait bien dit : JC
ne dois pas descendre ici.
Il referma la portière et se rassit.
- Pas de papiers dans la valise; et mon linge n'est
pas marqué; que risqué-je? •.. N'importe : m'embarq~er
le plus tat possible ; ce sera peut-être un peu moins
amusant; mais à coup stîr, beaucoup plus sage.
Le train cependant repartait.

LES CAVES DU VATICAN

- Ce n'est pas tant la valise que je regrette... mais
mon castor, que j'aurais bien voulu repêcher. N'y
pensons plus.
Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis plongeant
la main dans la poche intérieure de l'autre veston il en
sortit d'un coup une lettre d'Arnica, un carnet de
l'agence Cook et une enveloppe de papier bulle qu'il ouvrit.
- Trois, quatre, cinq, six billets de mille ! N'intéresse
pas les gens honnêtes.
Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe dans
la poche du veston.
Mais quand ·un instant après il examina le carnet Cook,
Lafcadio eut un éblouissement. Sur la première feuille, le
nom Julius dt Baraglioul était inscrit,
- Est-ce que je deviens fou ? pensa-t-il. quel rapport
Julius •.• billet volé?..• non pas possible ! billet prêté sans
aucun doute... Diable ! diable ! J'ai peut-être fait du
gichis; ces vieillards sont mieux ramifiés qu'on ne croit .. ,
Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la lettre
d' ~mica. L'événement apparaissait trop étrange; il avait
peme à fixer son attention ; sans doute il ne parvenait
pas_ bien à demêler quelle parenté ou quel: rapports entre
Jul~us et_ ce vieux, mais il saisit ceci du moins: que
Juhus était à Rome. Aussitat sa résolution fut prise: un
urgent désir de revoir son frère l'envahit une curiosité
débridée d'assister au retentissement de :ctte affaire sur
ce calme et logique esprit :
- C'est dit ! Ce soir je couche à Naples; je dégage
m~ malle et demain je retourne à Rome par le premier
tram. Ce sera sdrement beaucoup moins sage, mais peutêtre un peu plus amusant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJl

Ill
A Naples, Lafcadio descendit dans un Mtel vo1sm de
la gare ; il eut soin de prendre sa malle avec lui, parce que
sont suspects les voyageurs sans bagages et qu'il prenait
garde à n'attirer point sur lui l'attention ; puis courut se
procurer les quelques 9bjets de toilette qui lui manquaient
et un chapeau pour remplacer l'odieux canotier (et du reste
étroit à son front) que lui avait laissé Fleurissoire. Il
désirait également acheter un revolver, mais dut remettre
au lendemain cette emplette; déjà les magasins fermaient.
Le train qu'il voulait prendre le lendemain partait de
bonne heure ; on arrivait à Rome pour déjet1ner...
Son intention était de n'aborder Julius qu'apres que. les
journaux auraient parlé du "crime". Le crime! Ce mot
lui semblait plutôt bizarre ; et tout à fait impropre,
s'adressant à lui, celui de criminel. Il préférait celui
d'aventurier, mot aussi souple que son castor, et dont il
pouvait relever les bords à son gré.
Les journaux àu matin ne parlaient pas encore de
J'aventure. Il attendait impatiemment ceux du soir, pressé
de revoir Julius et de sentir s'engager la partie; comme
l'enfant à cligne-musette, qui eertes ne veut pas qu'on le
trouve, mais qui veut du' moins qu'on le èherche, en
attendant il s'ennuyait. C'était un vague état qu'il ne
connaissait pas encore ; et les gens qu'il coudoyait dans la
rue lui paraissaient particulièrement médiocres, désagréables et hicteux.
Quand vint le soir, il acheta le Corriere à un crieur sur
le Corso ; puis entra dans un restaurant, mais par une
sorte de défi et comme pour aviver son désir, il se força

LES CAVES DU VATICAN

65I

d'abord de diner, laissant le journal tout plié posé là

à caté de lui, sur la table ; puis ressortit, et dans \e Cors~
de nouveau, s'arrêtant à la clarté d'une devanture, il
déploya
. d' le journal et en seconde page, v1't ces mots, en
titre un des faits-divers:
CRIMl, SUICIDl ... OU ACCIDENT.

Puis lut ceci que je traduis :
En gare de Naples, les employés de la Compagnie ont
ram_assé dans le fill!t d'un compartiment de premiere classe du
tram ~enu_ de Rome, une veste de couleur sombre. Dans la
poche t~tér~eur~ de ce veston une enveloppe jaune tout ouverte
contenait su· billets de mille francs . aucun autre p ,.,, .
.
p
d' .
.
&gt;
arier qut
":mette ,1den~ijier le propriétaire du v'hement. S'il y a eu
crime, ~n s expl~que malaisémmt qu'une somme aussi impor~ndan:e att été laissée sur le vhement de la victime ; cela semble
t tquer tout
au moins que le crime
• n,aurait
. pas eu le vol
.
pour mobtle.
Aucune ~race de lutte n'a -pu lire relevée dans le cPmpartiment ; mats on a retrou v é., sous une banquette, une manchette
;~ec uàn dol'uble bouton qui figure deux thes de chat reliées
une
autre par . une chamette
"
d' argent doré et' taillées
dans
un quartz. semz-trans"'arent d't
.
h
rejle d I'
r
' 1 • agat e nébuleuse à
ts, e espèce que les bijoutiers appellent : pierre d 1
Des recherches sont faites activement le lonu
de la Vote.
e. une.
ô

L

afcadio froissa le journal.
- Quoi ! les boutons de caro
· 1a maintenant ! Ce
vieillard est un carrefour.
Il tourna la page et vit en dern·'
1ere heure:
RECENTISSIME.
UN CADAVRE LE LONG DE LA VOIE,

�6f1,

LA NOUVELLE REVVB FRANÇAISE

Sans lire plus avant, Lafcadio courut au Grand H6teL
11 mit dans une enveloppe sa carte où ces mots inscrits

sous son nom :
LAFCADIO Wumc.1

vimt voir si lt Comte 'Julius de Baraglioul n'a pas b1soi11
d'un secrétaire.

Puis fit passer.
Un laquais enfin vint le prendre dans le hall où il
patientait, le guida le long des couloirs, l'introduisit.
Au premier coup d'œil Lafcadio distingua, jeté dans
un coin de la chambre, le Corriere della Sera. Sur la
table, au milieu de la pièce, un grand flacon d'eau de
Cologne débouché répandait sa forte senteur. Julius
ouvrit les bras.
- Lafcadio 1 Mon ami ... que je suis donc heureux de
vous voir!
Ses cheveux soulevés flottaient et s'agitaient sur ses
tempes ; il semblait dilaté ; il tenait un mouchoir à pois
noirs à la main et s'éventait avec. - Vous êtes bien une
des personnes que j'attendais le moins ; mais celle au
monde avec qui je souhaitais le plus pouvoir causer
cc soir ... C'est Madame Car,ola qui vous a dit que
j'étais ici ?
- Quelle bizarre question !
- Ma foi comme je viens de la rencontrer ... Du reste
je ne suis pas sàr qu'elle m'ait vue.
- Carola ! Elle est à Rome ?
- Ne le saviez-vous pas?
- rarrive de Sicile à l'instant et vous êtes la première
personne que je vois ici. Je ne tiens pas à revoir l'autre.

LIS CAVES DU VATICAN

-

653

Elle m'a paru bien jolie.
Vous n'êtes pas difficile.
Je veux dire: bien mieux qu'à Paris.
C'est de l'exotisme; mais si vous êtes en appétit...
Lafcadio, de tels propos ne sont pas de mise entre

nous.
_Julius vo~lut prendre un air sévère, ne réussit qu'une
grunace, puts reprit :
- Vous me voyez très agité. Je suis à un tournant de
ma vie. J'ai la tête en feu et ressens à travers tout le
corps ~e ~~cc de vertige, comme si j'allais m'évaporer.
Depuis trolS Jours que je suis à Rome, appelé par un
congrès ~e sociologie, je cours de surprise en surprise.
Votre amvéc m'achève... Je ne me connais plus.
. ~ marchait à grands pas ; il s'arrêta devant la table,
sa1s1~ le flacon, versa sur son mouchoir un flot d'odeur,
appliqua sur son front la compresse, l'y laissa.
Mon
· vous permettez que je vous
. . 1·eune ami...
appelle ~si .... Je crois que je tiens mon nouveau livre l
La _mamèr,e, _encore qu'excessive, dont vous me parlàtes à
Parts, de 1Âir dis Ctm,s, me laisse supposer qu'à celui-ci
vous ne demeurerez pas insensible.
S_es pieds esquissèrent u~e sorte d'entrechat ; le mouchoir t~ba ~ terre! Lafcadio s'empressa pour le ramasser
et tandis qu tl était courbé, il sentit la main de Julius
doucement
se poser sur son épaul e comme avait fait
.
préc~~mcnt la main du vieux Juste-Agénor. Lafcadio
sounatt en se relevant.
~ V oi~ si peu de temps que je vous connais, dit
Julius; mais ce soir 1·e ne me retiens
·
pas de vous parler
comme à un ....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES CAVES DU VATICAN

1

Il s'arrêta.
- Je vous écoute comme un frère, Monsieur de
Baraglioul, reprit Lafcadio enhardi, puisque vous
voulez bien m'y inviter.
- V oyez-vous, Lafcadio, dans le milieu où. je vis
à Paris, parmi tous ceux que je fréquente: gens du monde,
gens d'Eglise, gens de lettres, atadémiciens, je ne trouv-e
à vrai dire personne à qui parler ; je veux dire : à qui
confier les nouvelles préoccupations qui m'agitent. Car je
dojs vous avouer que, depuis notre première rencontre,
mon point de vue a complétement changé.
- Tant mieux, dit impertinemment Lafcadio.
- Vous ne sauriez croire, vous qui n'êtes pas du
métier, combien une éthique erronée empêche le libre
développement de la faculté créatrice. Aussi rien n'est
plus éloigné de mes anciens romans, que celui que je
projette aujourd'hui. La logique, la conséquence, que
j'exigeais de mes personnages, pour la mieux assurer je
l'exio-eais
d'abord de moi-même ; et cela
n'était pas
b
,
naturel. Nous vivons contrefaits, plut8t que de ne pas
ressembler au portrait. que nous avons tracé de nous
d'abord: c'est absurde: ce faisant, nous risquons de fausser
le meilleur.
Lafcadio souriait toujours, attendant venir et s'amusant
à reconnaître l'effet lointain de ses premiers propos.
- Que vous dirais-je, Lafcadio? Pour la première fois
je vois devant moi le champ libre ... Comprenez-vous ce
que veulent dire ces mots: le champ libre? ..• Je me dis
qu'il l'était déjà; je me répète qu'il l'est toujours, et que
seules jusqu'à présent m'obligeaient d'impures considérations de carrière, de public, et de juges ingrats dont le

655

poète espère en vain récompense. Désormais je n'attends
plus rien que de moi. Désormais j'attends tout de moi ;
j'attends tout de l'homme sincère; et j'exige n'importe
quoi ; puisqu'aussi bien je pressens à présent les plus
étranges possibilités en moi-même. Puisque ce n'est que
sur le papier, j'ose leur donner cours. Nous verrons bien !
Il respirait profondément, rejetait l'épaule en arrière
soulevait l'omoplate à la manière presque d'une aile déj~
comme si l'étouffaient à demi de nouvelles perplexités.
Il poursuivait confusément, à voix plus basse :
- Et puisqu'ils ne veulent pas de moi, ces Messieurs de
l'Académie, je m'apprête à leur fournir de bonnes raisons
de ~c pas m'admettre; car ils n'en avaient pas. Ils n'en
avaient pas.
Sa voix devenait brusquement presque aiguë, scandant
ces derniers mots; il s'arrêtait, puis reprenait plus calme :
- Donc, voici ce que j'imagine.•• Vous m'écoutez?
- Jusque dans l'âme, dit en riant toujours Lafcadio.
- Et me suivez?
- Jusqu'en enfer.
Julius humecta de nouveau son mouchoir, s'assit dans
un fauteuil; en face de lui, Lafcadio se mit à fourchon
sur une chaise :
- Il s'agit d'un jeune homme dont je veux faire un .
criminel.
'
-

Je n'y vois pas difficulté.

- Eh l eh l fit Julius, qui prétendait à la difficulté
qui vous empêche~· et du m ornent
.
,- Mais,
.
. romancier,
,
qu on imagme, d imaginer tput à souhait.
- Plus ce que j'imagine est étrange, plus j'y dois
apporter de motif e~ d'explication.

�656

LA NOUVELLB R.EVlJI FllANÇAISI

- Il n'est pas malaisé de trouver des motifs de crime.
- Sans doute ... mais prttisément, je n'en veux point.
Je ne veux pas de motif au crime ; il me suffit de motiver
le criminel. Oui; je prétends l'amener à commettre
gratuitement le crime ; à désirer commettre un crime
parfaitement immotivt
Lafcadio commençait à prêter une oreille plus attentive.
- Prenons-le tout adolescent: je veux qu'à ceci ,c
reconnaisse l'élégance de sa nature, qu'il agisse surtout
par jeu, et qu'à son intérêt il prHère couramment son
plaisir.
- Ceci

n'est

pas

commun

peut-!tre... hasarda

Lafcadio.
- N'est-ce pas l dit Julius tout ravi. Ajoutons-y qu'il
prend plaisir à se contraindre...
- Jusqu'à la dissimulation.
- Inculquons-lui l'amour du risque.
- Bravo 1 6t Lafcadio toujours plus am.usé: - S'il
sait prêter l'oreille au démon de la curiosité, je crois que
votre élève est à point.
Ainsi tour à tour bondissant et dépassant, puis dép-6,
on eàt dit que l'un jouait à saute-mouton avec l'autre:
Julius. - Je le vois d'abord qui s'exerce; il excelle
aux menus larcins.
Lafcadio. - Je me suis maintes fois demandé commeld
il ne s'en commettait pas davantage. Il est vrai que la
occasions ne s'offrent d'ordinaire qu'à ceux-là seuls, l
l'abri du besoin, qui ne se laissent pas solliciter.
Julius. - A l'abri du besoin ; il est de ceux-là, je l'r
dit. Mais ces seules occa~ons le tentent qui exigent dl
lui quelque habileté, de la ruse...

US CAVES DU VATICAN

Lafcadio. - Et sans doute l'ex~nt un peu.
Julius. - Je disais qu'il se plaît au risque. Au demeurant il répugne à l'escroquerie ; il ne cherche point à
s'approprier, mais s'amuse à déplacer subrepticement tels
objets. Il y apporte un vrai talent d'escamoteur.
Lafcadio. - Puis l'impunité l'encourage...
Julius. - Mais elle le dépite à la fois. S'il n'est pas
pris, c'est qu'il se proposait jeu trop facile.
Lafcadio. - Il se provoque au plus risqué.
Julius. - Je le fais raisonner ainsi ...
Lafcadio. - ttcs-vous bien s0r qu'il raisonne ?
Julius, poursuivant. - C'est par le besoin qu'il avait
de le commettre que se livre l'auteur du crime.
Lafcadio. - Nous avons dit qu'il était très adroit.
!ulius. - Oui ; d'autant plus adroit qu'il agira la tête
fro1d_e. Songez donc : un crime que ni la passion, ni le
besoin ne motive. Sa raison de commettre le crime c'est
prttisément de le commettre sans raison.
'
- C'est vous qui raisonnez son cr1·me ,. 1u1,.
· Lafcadio.
1
s1mp ement, le commet.
raison pour supposer l'auteur d'
.Julius. -. Aucune
. ,
.
un
crime ce1u1 qui a commis le crime sans raison.
. t ou' vous
, Lafcadio. - Vous êtes trop subtil · Au pom
1avez)" porté, il est ce qu'on appelle : un homme l'b
1 re.
Ju ius. - A la merci de la première occasion
Lafcadio. - Il me tarde de le voir à l'œuvr~. Qu'allez-vous bien lui proposer ?
Julius. - Eh bien, j'hésitais encore. Oui . J·usqu'à c
soir, J''hés',tais...
·
E t tout a, coup ce soir le '.
e
d
JOUrnal , aux
ern1 _res nouvelles, m'apporte tout précisément l'exemple
souhaité. Une aventure providentielle ! C'est affi-eux :

·c

,

,

8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

·
-figurez-vous qu'on vient d' assassiner
mon beau- f'
rere 1.
Lafcadio. - Quoi ! le petit vieux du wagon, c'est...
Julius. - C'était Amédée Fleurissoire, à qui j'av~is
prêté mon billet, que je venais de mettre dans le tram.
Une heure auparavant il avait pris six mille francs à ma
banque, et, comme il les portait sur lui, il ne me quittait
pas sans regrets ; il nourrissait des idées grises, des i~ées
noires, que sais-je ? des pressentiments. Or, dans le tram ...

Mais vous avez lu le journal.
Lafcadio. - Le titre simplement du "fait-divers".
Julius. - Ecoutez, que je vous le lise. (Il déploya le
Corriere devant lui.) Je traduis :
La police qui faisait d'actives recherches le long de la voie
ferrée, entre Rome et Naples, a découvert cet après-midi, dans
le Jit il sec du f/olturne, il cinq kilomètres de Capoue, le corps
de la vzcttme il laquelle appartenait sans doute la veste
retrouvée hier soir dans un wagon. C'est un homme d' appa. renct modeste, d'une cinquantaine d'années environ. (Il paraissait plus igé qu'il n'était.) On n'a trouvé sur lui aucun
papier qui permette d'établir son identité. (Cela me donne
heureusement le temps de respirer.) Il a apparemment étl
projeté du wagon, assez. violemment pour passer par dessus Je
parapet du pont, en réparation à cet endroit et remplacl
simplement par des poutres. (Quel style l) Le pont êst élevl
à plus de quinze mètres au-dessus de la rivière; la mort a dfJ
suivre la chute, car le corps ne porte pas la trace de blessures.
Jl est en bras de chemise ; au poignet droit, une manchette,
semblable il celle que l'on a retrouvée dans le wagon, mais à
laquelle le bouton manque... (Qu'avez-vous ?-Julius s'arrêta:

Lafcadio n'avait pu réprimer un sursaut, car l'idée traversa
son. esprit que le bouton avait été enlevé depuis le crime.

LES CAVES DU VATICAN

-

Julius reprit :) Sa main gauche est restée crisp!e sur un
chapeau de feutre mou ...

- De feutre mou ! Les rustres ! murmura Lafcadio.
Julius releva le nez de dessus le journal. - Qu'est-ce
qui vous étonne ?
- Rien, rien ! Continuez.
- De feutre mou, beaucoup trop large pour sa t&amp;e et qui
paratt hre plut6t celui de l'agresseur ; la marque de pr/J'Venance a été soigneusement découpée dans le cuir de la coi l1'e où
zl ma,., ·e un morceau dt la forme et de la dimmsion d'une
feuille de laurier ...

.

'JI.,

Lafcadio se leva, se pencha derrière Julius pour lire par
dessus son épaule et peut-être pour dissimuler sa pâleur.
Il n'en pouvait plus douter présent : le crime avait été
retouché ; quelqu'un avait passé par là-dessus ; avait
déc-?upé cette coiffe ; sans doute l'inconnu qui s'était
emparé de sa valise.
Julius cependant continuait :

a

-

Ce qui semble indiquer la préméditation de ce crime.

(Pourquoi précisément de ce crime ? Mon héros avait
peut-être pris ses précautions à tout hasard ... ) Sitat apr~s
les constatations policières, le cadavre a été transporté aNaples
pour permettre son identification. (Oui, je sais qu'ils ont

là-bas les moyens et l'habitude de conserver les corps très
longtemps .•. )
- Êtes-vous bien slÎr que ce soit lui? La voix de
Lafcadio tremblait un peu.
-

Parbleu ! je l'attendais ce soir pour dîner.
Vous avez renseigné la police?

' - Pas encore. _J'ai besoin d'abord de mettre un peu
d prdre dans mes idées. En deuil déjà, de ce côté du moins

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(j'entends : celui du vêtement), je suis tranquille ; mais
vous comprenez que, sitôt divulgué le nom de la victime,
il faudra que j'avertisse toute ma famille, que j'envoie de
dépêches, que j'écrive des lettres, que je m'occupe des
faire-part, de l'inhumation, que j'aille à Naples réclamer
le corps, que ... Oh ! mon cher Lafcadio, à cause de ce
congrès auquel je vais être tenu d'assister, accepterie7r
vous, par procuration, de . chercher le corps à ma
place?...
- Nous verrons cela tout à l'heure.
- Si toutefois cela ne vous impressionne pas trop. En
attendant j'épargne à ma pauvre belle-sœur des heures
cruelles ; d'après les vagues renseignements des journaux,
comment irait-elle supposer ... ? Je reviens à mon sujet:
Quand j'ai donc lu cc faits-divers, je me suis dit : cc
crime-ci, que j'imagine si bien, que je reconstitue, que je
vois - je connais, moi, je connais la raison qui l'a fait
commettre ; et sais que, s'il n'y eüt pas eu cet appat des
six mille francs, le crime n'dlt pas été commis.
- Mais supposons pourtant que.,.
- Oui, n'est-ce pas: supposons un instant qu'il n'y
ait pas eu ces ix mille francs, ou mieux : que le criminel
ne les ait pas pri : c'est mon homme.
Lafcadio cependant s'était levé ; il avait ramassé le
journal que Julius avait laissé tomber, et l'ouvrant à la
seconde page :
- Je vois que vous n'avez pas lu la d-ernière heure:
le ... criminel, précisément, n'a pas pris les six mille francs,
- dit-il du plus froid qu'il put. Tenez, lisez : '' Cela
semble indiquer tout au moins que le crime n'aurait pas eu lt

vol pour mobile. "

LES CAVES DU VATICAN

661

_Julius saisit _la feuille que Lafcadio lui tendait, lut
a:1d~ment _; puis se passa la main sur les yeux ; puis
s ~1t ; p~1s se releva brusquement, s'élança sur Lafcadio
et I empoignant par les deux bras :
' - Pas le vol pour mobile ! cria-t-il, et comme saisi
d un transport, il secouait Lafcadio furieusement. - Pas
le vol .pour, mobile I Mais alors·•• _ Il repoussait
. Laficad10,
.
courait à _l autre extrémité de la chambre, et s'éventait, et
se frappa1_t le. front, et se mouchait : - Alors je sais,
parbleu l·Je1 sais pourquoi ce bandit l'a tué... Ah •I ma lh eur:~ am~. ah ! pauvre Fleurissoire ! C'est donc qu'il
dISatt
. a1ors
'
évrai ! Et moi qui le croyais déJ'à fiou .... Mats
c est pouvantable.
s'étonnait, attendait la fin de 1a crise;
.
·1
,. Lafcadio
. .
1
s 1rnta1t un peu . il lui semblait
'
.
d'é h
. ., .
que n avait pas le droit
c apper ainsi Julius :
- Je croyais que précisément vous ...
- Taisez-vous!
vous ne save~ rien · Et mot. qui. perds
è
mon tem~ pr s de vous dans des échafaudements ridicules... V tte ! ma canne, mon chapeau
- Où courez-vous?
·
- Prévenir la police, parbleu !
Lafcadio_se mit en travers de la porte.
~ Exph~u~z-moi d'abord, dit-il impérativement. Ma
paro e, on dirait que vous devenez fi
C'
ou.
d e~t tout à l'heure que j'étais fou. Je me réveille
e ~a f~he... ~~ ! pauvre Fleurissoire ! ah ! malheureux
amt
h • .Samte
d ,.v1ct1me ! A temps sa mort m ,arrête sur le
c emm
è
Me I. irrespect, du blasphème. Son sacn'fi ce me
ram ne. 01 qui r;ais de lui !. ..
II avait recommencé de marcher., puis
. s ' am:tant
t.
net et

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

posant sa canne et son chapeau auprès du flacon, sur la
table, il se campa devant Lafcadio :
- Vous voulez savoir pourquoi le bandit l'a tué ?
-

Je croyais que c'était sans motif.

Julius alors furieusement:
- D'abord il n'y a pas de crime sans motif. On s'est débarrassé de lui parce qu'il détenait un secret ... qu'il m'avait
confié, un secret considérable; et d'ailleurs beaucoup trop
important pour lui. On avait peur de lui, comprenez,.
vous? Voilà... Oh! cela vous est facile de rire, à vous qui
n'entendez rien aux choses de la foi. - Puis tout pile et
se redressant: - Le secret, c'est moi qui l'hérite.
- Méfiez-vous? c'est de vous qu'ils vont avoir peur
maintenant.
- Vous voyez bien qu'il faut que je prévienne
aussitêit la police.
- Encore une question, dit Lafcadio, l'arrêtant de
nouveau.
- Non. Laissez-.moi partir. Je suis horriblement
pressé: Cette surveillance continue, qui tant affolait mon
pauvre frère, vous pouvez tenir pour certain que c'est
contre moi qu'ils l'exercent; qu'ils l'exercent dès à
présent. Vous ne sauriez croire combien ces gens-là sont
habiles. Ces gens-là savent tout, je vous dis ... Il devient
plus opportun que jamais que vous alliez rechercher le
corps à ma place ... Surveillé comme je le suis à présent,
on ne sait pas ce qui pourrait bien m'advenir. Je vous
demande cela comme un service, Lafcadio, mon cher
ami. - Il joignait les mains, implorait. - Je n'ai pas la
tête à moi pour l'instant, mais je prendrai des informations
à la questure, de manière à vous munir d'une procu-

663

LES CAVES DU VATICAN

ration bien en règle. Où pourrai-Je vous l'adresser?
- Pour plus de commodité, je prendrai chambre à cet
Mtel. A demain. Courez vite.
Il laissa Julius s'éloigner. Un grand dégo(lt montait en
lui, et presque une espèce de haine contre lui-même et
contre Julius; contre tout. Il haussa les épaules, puis sortit
de sa poche le carnet Cook inscrit au nom de Baraglioul
qu'il avait pris dans le veston de Fleurissoire, le posa sur
la table, en évidence, accoté contre le flacon de parfum ;
éteignit la lumière, et sortit.

IV
Malgré toutes les précautions qu'il avait prises, malgré
l~s r~commandations à la questure, Julius de Baraglioul
~ avait pu empêcher les journaux ni de divulguer ses
liens de parenté avec la victime, ni même de désigner en
toutes lettres l'Mtcl où il était descendu.
Certes la veille au soir, il avait traversé des minutes de
rare angoisse, lorsque au retour de la questure vers minuit
il av~it trouvé dans sa chambre, exposé bien'en évidence:
le billet Cook inscrit à son nom et dont s'était servi
Fleurissoire. Il avait aussitêit sonné et, ressorti blême et
tremblant_ sur le couloir, avait prié le garçon de regarder
sous son lit; car il n'osait regarder lui-même. Une espèce
.d'enquête qu'il poussa séance tenante n'aboutit à aucun
résultat; mais comment se fier au personnel de grands
hôtels?... Pourtant, après une nuit de bon sommeil derrière
une porte solidement verrouillée, Julius s'était réveillé
plus à l'aise; la police à présent le protégeait. Il écrivit

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nombre de lettres et de dépêches, qu'il alla porter luimême à la poste.
Comme il rentrai~ on le vint avertir qu'une dame était
venue le demander; elle n'avait pas dit son nom, attendait
dans le reading-room. Julius s'y rendit et ne fut pas peu
surpris de retrouver là Carola.
Non dans la premiere salle, mais dans une autre plus
retraite, plus petite et peu éclairée, elle s'était assise de
biais, au coin d'une table reculée, et, pour se prêter
contenance, feuilletait distraitement un album. En voyant
entrer Julius elle se leva, plus confuse que souriante. Le
manteau noir qui la recouvrait s'ouvrait sur un corsage
sombre, simple, presque de bon goô.t; par contre son
chapeau tumultueux quoique notr la signalait d'une
maniere désobligeante.
Vous allez me trouver bien osée, Monsieur le
Comte. Je ne sais pas comment j'ai trouvé le courage
d'entrer dans votre hôtel et de vous y demander; mais
vous m'avez saluée si gentiment hier... Et puis ce que j'ai
à vous dire est trop important.
Elle restait debout derriere la table; ce fut Julius qui
s'approcha; ·par dessus la table il lui tendit l&lt;i main sans
façons:
- Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?
Carola baissa le front :
- Je sais que vous venez d'être bien éprouvé.
Julius ne comprit pas d'abord; mais comme Carola
sortait un mouchoir et le passait devant ses yeux:
- Quoi! c'est une visite de condoléance?
- Je connaissais Monsieur Fleurissoire, reprit-elle.
-Bah!

LES CAVES OU VATICAN

665

- Oh! pas depuis bien longtemps. Mais je l'aimais
bien. Il était si gentil, si bon ... C'est même moi qui lui
avais donné ses boutons de manchettes; vous savez,. ceux
qu'on a lu leur description dans le journal; c'est ça qui
m'a permis de le reconnaître. Mais je ne savais pas que
c'était Monsieur votre beau-frere. J'ai été bien surprise,
et vous pensez si ça m'a fait plaisir... Oh! pardon; ça n'est
pas ça que je voulais dire.

-

Ne vous troublez pas, chere Mademoiselle, vous

voulez dire sans doute que vous êtes heureuse de cette
occasion de me revoir.
Sans répondre Carola enfouit son visage dans son
mouchoir; des sanglots la secouerent et Julius crut devoir
lui prendre la main :
- Moi aussi, disait-il d'un ton pénétré, moi aussi,
chere demoiselle, croyez bien que...
- Le matin même, avant qu'il ne parte, je lui disais
bien de se méfier. Mais ça n'était pas dans sa nature ...
Il était trop confiant, vous savez.
- Un sain~ Mademoiselle; c'était un saint, fit Julius
avec élan et sortant son mouchoir à son tour.
- C'est bien ça que j'avais compris, s'écria Carola. La
nuit, quand il croyait que je dormais, il se relevait, il se
mettait à genoux au pied du lit, et...
Cet inconscient aveu acheva de troubler Julius, il remit
son mouchoir en poche et, s'approchant encore :
- Otez donc votre chapeau, chere demoiselle.
- Merci; il ne me gêne pas.
- C'est moi qu'il gêne ... Permettez ...
Mais comme Carola se reculait sensiblement, il se
ressaisit.

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous avez
Permettez-moi de vous demander
quel9ue raison particulière de craindre?
-Moi?
- Oui ; quand vous avez dit
mon beau-frère de se
méfier, je vous demande si vous aviez des raisons de
supposer ... Parlez cœur ouvert: il ne vient personne ici
le matin et l'on ne peut pas nous entendre. Vous soupçonnez quelqu'un?
Carola baissa la tête.
- Comprenez que cela m'intéresse particulièrement,
continua Julius volubile, et mettez-vous en face de ma
. situation. Hier soir, en rentrant de la ques~re où j'avais
été déposer, je trouve dans ma chambre, sur la table, au
beau milieu de ma table, le billet de chemin de fer avec
lequel ce pauvre Fleurissoire avait voyagé. Il était inscrit à
mon nom; ces billets circulaires sont strictement personnels, c'est entendu; j'avais eu tort de le prêter ; mais là
n'est pas la question ... Dans ce fait de me rapporter mon
billet, cyniquement, dans ma cham~re, en profitant d'un
instant où j'en suis sorti, je do is voir un défi, une fanfaronnade, et presque une insulte ... qui ne me troublerait
pas, cela va sans dire, si je n'avais de bonnes raisons de
me croire
mon tour visé, voici pourquoi : Ce pauvre
Fleurissoire, votre ami, était possesseur d'un secret... d'un
secret abominable ... d'un secret très dangereux; .. que je
ne lui demandais pas ... que je ne me souciais nullement
de savoir ... qu'il avait eu la plus Ucheuse imprudence de
me confier. 'Et maintenant, je vous le demande : celui
qui, pour étouffer ce secret n'a pas craint d'aller jusqu'au
crime ... vous savez qui c'est?
- Rassurez-vous, Monsieur
l'ai dénoncé à la police.

a

a

a

LES CAVES DU VATICAN

- Mademoiselle Carola, je n'attendais pas moins de
vous.
- Il m'avait promis de ne pas lui faire de mal ; il
n'avait qu'à tenir sa promesse, j'aurais tenu la mienne. A
présent j'en ai assez; il peut bien me faire ce qu'il voudra.
Carola s'exaltait, Julius passa derrière la table et s'approchant d'elle de nouveau:
- Nous serions peut-être mieux dans ma chambre
pour causer.
- Oh! monsieur, dit Carola,je vous ai dit maintenant
tout ce que j'avais à vous dire; je ne voudrais pas vous
retenir plus longtemps.
Comme elle s'écartait encore, elle acheva de contourner
la table et se retrouva pres de la sortie.
- Il vaut mieux que nous nous quittions à présent,
Mademoiselle, reprit dignement Julius qui, de cette
résistance, prétendait garder le mérite. Ah ! je voulais
dire encore : si apres demain, vous aviez l'idée de venir
à l'inhumation, il vaut mieux que vous ne me reconnaissiez pas.
C'est sur ces mots qu'ils se quittèrent, sans avoir prononcé le nom de l'insoupçonné Lafcadio.
V

Lafcadio ramenait de Naples la dépouille de Fleurissoire. Un fourgon mortuaire la contenait, qu'on avait
accroché en queue du train, mais dans lequel Lafcadio
n'avait pas cru indispe,!lsable de monter lui-même, Toutefois, par décence, il s'était installé dans le compartiment
non pas absolument le plus proche, car le dernier wagon

�668

LES CAY.ES DU VATICAN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

était un wagon de seconde, du moins aussi près du corps
que les " premières" le permettaient. Parti le matin de
Rome, il devait y rentrer le soir du même jour. Il s'avouait
mal volontiers le sentiment nouveau qui bientôt envahit son
imc , car il ne tenait rien en si grand honte que l'ennui,
ce mal secret dont les beaux appétits insouciants de sa
jeunesse, puis la dure nécessité, l'avaient préservé jusqu'alors. Et quittant son compartiment, le cœur vide
d'espoir et de joie, d'un bout à l'autre du wagon-couloir
il rôdait, harcelé par une curiosité indécise et cherchant
douteusement il. ne savait quoi de neuf et d'absurde à
tenter. Tout paraissait insuffisant à son désir. Il ne songeait plus à s'embarquer, reconnaissait à contre-cœur que
Bornéo ne l'attirait guère ; non plus le reste de l'Italie :
même il se désintéressait des suites de son aventure ; elle
lui paraissait aujourd'hui compromettante et saugrenue.
Il en voulait à Fleurissoire de ne s'être pas mieux défendu;
· il protestait contre cette piteuse figure, edt voulu l'effacer
de son esprit.
Par contre il eîlt revu volontiers le gaillard qui s'était
emparé de sa valise ; un fameux farceur celui-là !... Et
comme s'il l'e{lt d{I retrouver, à la station de Capoue,
il se pencha à la portière, fouillant des yeux le quai
désert. Mais le reconnaîtrait-il seulement ? Il ne l'avait
vu que de dos, distant déjà et s'éloignant dans la p&amp;
nombre ... Il le suivait en imagination à travers la nuit,
regagnant le lit du Volturne, retrou vant le cadavre hideux,
le détroussant et, par une sorte de défi, découpant dans
la coiffe du chapeau, de son chapeau à lui, Lafcadio, ce
morceau de cuir " de la forme et de la dimension d'une
feuille de laurier" comme disait élégamment le journal.

Cette petite pièce à conviction où l'adresse de son fournisseur, Lafcadio, après tout, était fort reconnaissant à son
dévaliseur de l'avoir soustraite à la police. Sans doute, ce
détrousseur de morts avait tout intérêt lui-même à n'at.
.
'
tirer pomt ~ur soi l attention ; et s'il prétendait malgré
tout se servir de sa découpure, ma foi ! ça pourrait être
assez plaisant d'entrer en composition avec lui.
La nuit à présent était close. Un garçon de wagonrestaurant, circulant d'un bout à l'autre du train vint
avertir les voyageW:s de première et de seconde classe que
le dtner les attendait. Sans appétit, mais du moins sauvé
de_ son désœuvrement pour une heure, Lafcadio s'achemm~ à la suite de quelques autres et même assez loin
derrière eux. Le restaurant était en tête du train. Les
wagons au travers desquels Lafcadio passait étaient vides.
de ci d: là divers objets, sur les banquettes, indiquaient e:
réservaient
les places des dfoeurs .· châles, ore1·11ers, 1·ivres
.
Journaux. Une serviette d'avocat accrocha son re d,
Sil~ d'être le dernier, il s'arrêta devant le comparti!::t:
puis entra. Cette serviette au demeurant ne l' tt' .
è
a 1ra1t
gu _re ; ce fut proprement par acquit de conscience qu'il
foudJa.
Sur un soufflet intérieur, en d1'scrètes lettres d'or, la
serviette portait cette indication :
DEFOUQUEBLIZE

Faculté de droit de Bordeaux

. Elle contenait deux brochures sur le droit criminel et
numéros de la gazette des tribunaux.

SIX

- Encor~ qu~lque bétail pour le congrès. Pouah !
pensa Lafcad10 qu1 remit le tout à sa 1
P ace, puis se Mta

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de rejoindre la petite file des voyageurs qui se rendaient
au restaurant,
Une frêle fillette et sa mère fermaient la marche,
toutes deux en grand deuil ; les précédait immédiatement
un monsieur en redingote, coiffé d'un chapeau haut-deforme, à cheveux longs et plats et à favoris grisonnants ;
apparemment Monsieur Defouqueblize, le possesseur de la
serviette. On avançait lentement, en titubant aux cahots
du train. Au dernier coude du couloir, à l'instant que
le professeur s'allait élancer dans cette sorte d'accordéon
qui relie un wagon à l'~utre, une secousse plus forte le
chavira ; pour recouvrer son équilibre il fit un brusque
mouvement, qui précipita son pince-nez, toute attache
rompue, dans le coin de l'étroit vestibule que forme le
couloir devant la porte des commodités. Tandis qu'il se
courbait à la recherche de sa vue, la dame et la fillettepassèrent. Lafcadio, quelques instants se divertit à contempler les efforts du savant ; piteusement désemparé, il
lançait au hasard d'inquiètes mains à fleur de sol ; il
nageait dans l'abstrait ; on e"l1t dit la danse informe d'un
plantigrade, ou que, de retour en enfance, il jouit à.
" Savez-vous planter les choux ? " - Allons ! Lafcadio:
un bon mouvement ! Cède à ton cœur, qui n'est pas
corrompu. Viens en aide à l'infirme. Tends lui ce verre
indispensable ; il ne l'atteindra pas tout seul. Il y tourne
le dos. Un peu plus, il va l'écraser ... A ce moment un
nouveau cahot projeta le malheureux, tête baissée contre
la porte du closet ; le haut-de-forme amortit le choc,
en se défonçant à demi et s'enfonçant sur les oreilles.
Monsieur Defouqueblize fit un gémissement ; se redressa;
se découvrit. Lafcadio cependant, estimant que la farce

LES CAVES DU VATICAN

avait assez duré, ramassa le pince-nez, le déposa dans le
chapeau du quêteur, puis s'enfuit, éludant les remerciements.
Le repas était commencé. A c~té de la porte vitrée,
à droite du passage, Lafcadio s'assit à une table de deux
couverts ; la place en face de lui restait vide. A gauche
du passage, à même hauteur que lui, la veuve occupait,
avec sa fille, une table de quatre couverts dont deux
restaient inoccupés.
- Quel ennui règne dans ces lieux! se disait Lafcadio,
dont le regard indifférent glissait au-dessus des convives
sans trouver figure où poser. - Tout ce bétail s'acquitte
comme d'une corvée monotone de ce divertissement
qu'est la vie, à la bien prendre ... Qu'ils sont donc mal
vêtus ! Mais, nus, qu'ils seraient laids ! Je meurs avant le
dessert si je ne commande pas du champagne.
Entra le professeur. Apparemment il venait de se laver
les mains qu'avait souillées du bout sa recherche . il
. .
'
examinait ses ongles. En face de Lafcadio un garçon de
restaurant le fit asseoir. Le sommellier passait de table en
table. Lafcadio sans mot dire, indiqua sur la carte un
Mont~bello Grand-Crémant de vingt francs, tandis que
Monsieur Defouqueblize demandait une bouteille d'eau
d~ Saint-Galmier. A présent, tenant entre deux doigts son
pmce-nez, il haletait dessus doucement, puis, du coin de
sa serviette, il en clarifiait les verres. Lafcadio l'observait
"
. d
,
s eto~.na1t e s~s yeux de taupe clignotant sous d'épaisses
paupteres rougies.
-. Heureusement il ne sait pas que c'est moi qui viens
de lm rendre la vue ! S'il commence à me remercier •
p·
.
.
.
,a
mstant Je lm fausserai compagnie.

�672

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le sommellier revint avec la Saint-Galmier et le champagne, qu'il déboucha d'abord et posa e~tre les deux
convives. Cette bouteille ne fut pas plus tot sur la table,
Defouqueblize s'en saisit, sans distinguer quelle elle était,
s'en versa un plein verre qu'il avala d'un trait... Le
sommellier déjà faisait un geste, que Lafcadio retint en
riant.
_ Oh ! qu'est-ce que je bois là? s'écria Defouqueblize avec une grimace affreuse.
_ Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit le
sommellier dignement. La voilà, votre eau de SaintGalmier. Tenez.
Il posa la seconde bouteillle. .
,
. .
_ Mais je suis désolé, Monsieur ... J y vois s1 mal...
Absolument confus, croyez bien...
.
_ Quel plaisir vous me feriez, Monsieur, interrom_p1t
Lafcadio, en ne voùs excusant pas ; et même en acceptant un second verre, si ce premier-là vous a plu.
_ Hélas ! Monsieur, je vous avouerai que j'ai trouvé
cela détestable ; et je ne comprends pa~ comment~, da~s
ma distraction, j'ai pu en avaler un plem verre ; J avais
si soif... Dites-moi, Monsieur, je vous prie : é'est extrêmement fort ce vin-Ià ?... parce que, je m'en vais vous dire..•
je ne bois'jamais que de l'eau ... la moindre gout~e d'alcool
me porte infailliblement à la tête ... Mon Dieu! mo~
Dieu ! qu'est-ce que je vais deveuir ?.•• Si ~e retournais
tout de suite à mon compartiment?... Je ferais sans doute
bien de m'étendre.
Il fit geste de se lever.
_ Restez l restez donc, cher Monsieur, dit Lafcadio
· a' s' amuser. Vous reriez
bien de manger
qui commençait
11

LES CAVES DU VATICAN

au contraire, sans vous inquiéter de ce vin. Je vous
ramenerai tout à l'heure si vous avez besoin qu'on vous
soutienne ; mais n'ayez crainte : ce que vous en avez
bu ne griserait pas un enfant.
- J'en accepte l'augure. Mais, vraiment, je ~e sais
comment vous ... Vous offrirai-je un peu d'eau de SaintGalmier?
- Je vous remercie beaucoup ; mais permettez-moi
de préférer mon champagne.
- Ah ! vraiment, c'était du champagne ! Et .•. vous
allez boire tout cela ?
- Pour vous rassurer.
- Vous êtes trop aimable; mais, à votre place, je...
- Si vous mangiez un peu, interrompit Lafcadio,
mangeant lui-même, et que Defouqueblize embêtait. Son
attention à présent se portait sur _la veuve :
Certainement une italienne. Veuve d'officier sans doute.
Quelle décence dans son geste ! quelle tendresse dans son
regard ! Comme son front est pur ! Que ses mains sont
intelligentes ! Quelle élégance dans sa mise, pourtant si
simple ... Lafcadio, quand tu n'entendras plus en ton
cœur les harmoniques d'un tel accord, puisse ton cœur
avoir cessé de battre ! Sa fille lui ressemble ; et de quelle
noblesse déjà, un peu sérieuse et même presque triste, se
tempere l'excès de gdce de l'enfant! Vers elle avec
quelle sollicitude la mere se penche ! Ah ! devant de tels
êtres le démon céderait ; pour de tels êtres, Lafcadio, ton
cœur se dévouerait sans doute ...
A ce moment le garçon passa changer les assiettes.
Lafcadio laissa partir la sienne à demi-pleine, car ce qu'il
voyait à présent l'emplissait soudain de stupeur: la veuve,

9

�674

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la délicate veuve se courbait en dehors, vers le passage,
et, relevant lestement sa jupe, du mouvement le plus
naturel, découvrait un bas écarlate et le moJlet le mieux
formé.
Si inopinément cette note ardente éclatait dans cette
grave symphonie ... rêvait-il ? Cependant le garçon apportait un nouveau plat. Lafcadio s'allait servir ; ses yeux se
reportèrent sur son assiette, et ce qu'il vit alors l'acheva :
Là, devant lui, à découvert, au milieu de l'assiette
tombé l'on ne sait d'où, hideux et reconnaissable entre
mille... n'en doute pas, Lafcadio: c'est le bouton de
Carola ! Celui des deux boutons, qui manquait à la
seconde manchette de Fleurissoire. Voici qui tourne au
cauchemar... Mais le garçon se penche avec le plat. D'un
coup de main, Lafcadio nettoie l'assiette, faisant glisser
le vilain bijou sur la nappe ; il replace l'assiette pardessus, se sert abondamment, emplit son verre de
champagne, qu'il vide aussit&amp;t, pui remplit. Car maintenant si l'homme à jeun a déjà des visions ivres... Non,
ce n'était pas une hallucination : il entend le bouton
crisser sous l'assiette ; il soulève l'assiette, s'empare du
bouton ; le glisse à côté de sa montre dans le gousset de
son gilet ; tite encore, s'assure : le bouton est là, bien en
sl1reté... Mais qui dira comment il était venu dans l'assiette ? Qui l'y a mis?... Lafcadio regarde Defouqueblize:
le savant mange innocemment, le nez bas. Lafcadio veut
penser à autre chose : il regarde de nouveau la veuve ;
mais dans son geste et dans sa mise tout est redevenu
décent, banal ; il la trouve à présent moins jolie. Il tkhe
d'imaginer à neuf le geste provocant, le bas rouge ; il
ne peut pas. Il tkhe de revoir sur son assiette le bouton,

LES CAVES DU VATICAN

675

et s'il ne le sentait pas là, dans sa poche, certe~. ·1 d
. M.
-, 1 outera1~ ...,
_a,s, au fa~t, pourquoi l'a-t-il pris, ce bouton !...
qut n était pas à lUJ. Par ce geste instinctif, absurde, quel
ave~ ! quelle _reconnaissance ! Comme il se dési ne à
celui , quel qu '1t s01t,
· et de la police peut-être, qui gl'observe sans doute , le guett e... D ans ce p1'ège grossier
. il a
donné tout droit comme un sot. Il se sent blémir. Il se
retourne brusMqu~ment : derrière la porte vitrée du passage,
personne...
ais quelqu'un tout à l'h
A
l'
eure peut-1::tre
aura vu ! Il se force à manger encore ; mais de dépit ses
dents se serrent. Le malheureux 1 ce n'est
.
ffi''J
·
pas son crime
a eux qu, regrette, c'est ce geste malencontreIDC Q '
d
à és
... ua
one pr ent le professeur à lui sourire?...
Defou~ueblize avait achevé de manger. Il s'essuya les
lèvres, pms, les deux coudes sur la table et chiffonnant
nerveusement
sa serviette
.
.
, commença de regar der Laficad.
10 ; un bizarre rictus agitait ses lèvres . à l fi.
,
, a n, comme
n y tenant plus :
- Oserais-je, Monsieur, vous en redemander un petit
peu?
Il avança
son verre cramt1vement
· ·
.
vers la bouteille
presque vide.
Lafcadio, distrait de son inquiétude et tout h
d
l d'
•
.
eureux e
a ,version, IUI versa les dernières gouttes :
-:-- Je serais embarrassé de vous en donner beaucou
Mais voulez-vous que j'en redemande?
p.•.
- Alors je crois qu'une demi-bouteille suffirait
Def~uqueblize, déjà sensiblement éméché, avai; perdu
le sentu~ent des convenances. Lafcadio que n'effrayait
:éas le vin sec et que la naïveté de l'autre amusait fit
boucher un second Montebello. .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Non ! non! ne m'en versez pas trop! disait Defouqueblize en levant son vacillant verre que Lafcadio
achevait de remplir. C'est curieux que cela m'ait paru si
mauvais d'abord. On se fait ainsi des monstres de bien
des choses, tant qu'on ne le connait pas. Simplement je
croyais boire de l'eau de Saint-Galmier ; alors je trouvais
que, pour de l'eau de Saint-Galmier, elle avait un drôle
de goôt, vous comprenez. C'e t comme, si l'on vous versait
de l'eau de Saint-Galmier quand vous croyez boire du
champagne, vous diriez, n'est-ce pas: pour du champagne,
je trouve qu'il a un dr6le de goôt !...
Il riait à ses propres paroles, puis se penchait par dessus
la table vers Lafcadio qui riait aussi, et à demi-voix :
- Je ne sais pas ce que j'ai à rire comme ça; c'est
certainement la faute à votre vin. Je le soupçonne tout
de même d'être un peu plus chaud que vous ne dites.
Eh I eh ! eh ! Mais vous me ramenez dans mon wagon,
c'est convenu, n'est-ce pas. Nous y serons seuls, et si je
suis indécent vous saurez pourquoi.
- En voyage, hasarda Lafcadio, cela ne tire pas à
conséquence,
- Ah! Monsieur, reprit l'autre aussit6t, tout ce qu'on•
ferait dans cette vie ! si seulement on pouvait être bien
certain que cela ne tire pas à conséquence, comme vous
dites si justement. Si seulement on était assuré que cela
n'engage à rien ... Tenez; rien que ça, que je vous dis là,
maintenant, et qui n'est pourtant qu'une pensée bien
naturelle, croye7,-vous que je l'oserais exprimer sans plus
de détours, si seulement nous étions à Bordeaux? Je dis
Bordeaux, parce que c'est Bordeaux que fbabite. J'y suis
connu, re pecté; bien que pas marié, j'y mène une petite

LES CAVES DU VATICAN

vie tranJuille, j'y exerce une profession considérée : professeur ~ la faculté de droit; oui: criminologie comparée;
une chal_re_ nouvelle ... Vous comprenez que, là, je n'ai pas
la perm1ss1on, ce qui s'appelle : la permi ion de m'enivrer, fat-ce un jour par hasard. Ma vie doit être respectable. Songez donc : un de mes élève me rencontrerait
soul d~ns ia,rue !... Respectable ; et sans que ça ait l'air
con~mt ; c est là le hic; il ne faut pas donner à penser:
~onsteur Defouqueblize (c'est mon nom) fait rudement
b:~n d~ se ret~nir !... li faut non seulement ne rien faire
d_ msoh_te, ~1s e~core persuader autrui qu'on ne pourrait
~en f~_•re d_ insolite, même avec toute licence ; qu'on n'a
rt~n d msol1te en soi, qui demanderait à sortir. Restet-11 encore un peu de vin ? Quelques gouttes seulement
mon . cher complice, quelques gouttes... Une pareill;
occasion ne se retrouve pas deux fois dans la vie. Demain,
à Ro~e, à ce congrès qui nous rassemble, je retrouverai
quantité de collègues, graves, apprivoisés, retenus aussi
compassés que je le redeviendrai moi-même dés que j'aurai
recouvré ma livrée. Des gens de la société, comme vous
ou moi, se doivent de vivre contrefaits.
Le repas cependant s'achevait ; un garçon passait,
récoltant, avec le dtl, les pourboires.
bli A mesure_ que la salle se vidait, la voix de Defouque. ze devenait plus so~ore; par instants, ses éclats inquiétaient un peu Lafcad10. li continuait :
- ~t quand il n'y aurait pas la société pour nous
contraindre, ce groupe y suffirait, de parents et d'amis
auxquels nous ne savons pas consentir à déplaire. lis opposent à notre sincérité incivile une image de nous, de
laquelle nous ne sommes qu'à demi-responsables, qui ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous ressemble que fort peu, mais qu'il est indécent, je
vous dis de déborder. En ce moment, c'est un fait :
j'échapp; ma figure, je m'évade de m~i··: 0 vertigineuse
aventure ! e, périlleuse volupté !... Mais Je vous romps la
tête?
- Vous m'intéressez étrangement.
_ Je parle ! je parle ... Que voulez-vous ! même iv'.e
on reste professeur ; et le sujet me tient à cœur ..• M~1s,
si vous avez fini de manger, peut~tre voulez-vous bien
m'offrir votre bras pour m'aider à regagner mon compartiment tandis que je me soutiens encore. Je crains, si je
m'attarde un peu davantage de n'être plus en état de me
lever.
Defouqueblize, à ces mots, prit une sorte d'élan com_me
pour abandonner sa chaise, mais retombant tout auss1t6t
et s'affalant à demi sur la table desservie, le haut du
corps jeté vers Lafcadio, il reprit d'une voix adoucie et
quasi confidentielle.
,
.
_ Voici ma thèse : Savez-vous ce qu il faut pour faire
de l'honnête homme un gredin ? Il suffit d'un dépaysement d'un oubli ! Oui Monsieur, un trou dans la
,
. d'
mémoire, et la sincérité se fait jour !... La cessation une
continuité . une simple interruption de courant. Naturellement je 'ne dis pas cela dans mes cours ... Mais, entr~
nous, quel avantage pour le bitard ! Songez donc : celui
dont l'être même est le produit d'une incartade, d'un
crochet dans la droite ligne ...
La voix du professeur de nouveau s'était haussée ; il
fixait à présent sur Lafcadio des yeux bizarr~, don:_ le
regard tanttJt vague et tanttJt perçant commençait à. 1 mquiéter. Lafcadio se demandait à présent si la myopie de

LES CAVES DU VATICAN

cet homme n'était pas feinte, et, presque, il reconnaissait ce
regard. A la fin, plus gêné qu'il n'etlt voulu en convenir
'
11. se leva et, brusquement :
- Allons ! Prenez mon bras, Monsieur Defouqueblize,
dit-il. Levez-vous ! Assez bavardé.
Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise.
Tous deux s'acheminèrent, en titubant dans le couloir
vers le compartiment où la serviette du professeur était'
restée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l'installa, prit congé. Il avait déjà tourné le dos pour repartir
lorsque sur son épaule s'abattit une poigne puissante. II
fit volte-face aussittJt. Defouqueblize d'un bond s'était
dressé... mais était-ce encore Defouqueblize qui,
d'une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante,
s'écriait :
- Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami,
Monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !. .. Alors quoi ! c'est
donc vrai ! on avait voulu s'évader ?
Du funambulesque professeur éméché de tout à l'heure
plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et _dru,
en qui Lafcadio n'hésitait plus à reconnaître Protos.
Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s'annonçait
redoutable.
- Ah ! c'est vous, Protos, dit-il simplement. J'aime
mieux cela. Je n'en finissais pas de vous reconnaître.
Car, pour terrible qu'elle füt, Lafcadio préférait une
rlalitl au· saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait
depuis une heure.
- J'étais pas mal grimé, hein?... Pour vous, je
m'étais mis en frais ... Mais, tout de même, c'est vous qui
devriez porter des lunettes, mon garçon; ça vous jouera de

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça
les subtils.
Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait
lever dans l'esprit de Cadio ! Un subtil, dans l'argot dont
Protos et lui se servaient du temps qu'ils étaient en
pension ensemble, un subtil, c'était un homme qui, pour
quelque raison que ce füt, ne présentait pas à tous ou en
tous lieux même visage. Il y avait, d'après leur classement,
maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et
louables, à quoi répondait et s'opposait l'unique grande
famille des crustacés, dont les représentants, du haut en
bas de l'échelle sociale, se carraient.
Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les
subtils se reconnaissent entre eux. '.? 0 Les crustacés ne
reconnaissent pas les subtils. - Lafcadio sè souvenait
maintenant de tout cela ; comme il et-ait de ces natures
qui se prêtent à tous les jeux, il sourit. Protos reprit :
- Tout de même, l'autre jour, heureux que je me
sois trouvé là, hein? ... Ça n'était peut-être pas tout à fait
par hasard. J'aime à surveiller les novices : c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est coquet ... Mais ça s'imagine
un peu trop facilement pouvoir se passer de conseils.
Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon
garçon !... A-t-on idée de se coiffer d'un galurin pareil
quand on se met à la besogne ? Avec l'adresse du fournisseur sur cette pièce à conviction, on vous coffrait avant
huit jours. Mais pour les vieux amis, moi j'ai du cœur ;
et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup aimé,
Cadio? J'ai toujours pensé qu'on ferait quelque chose de
vous. ' Beau comme vous étiez, on aurait fait marcher
pour vous toutes les femmes, et chanter, qu'à cela ne

LES CAVES DU VATICAN

681

tienne, plus d'un homme par dessus le marché. Que j'ai
été heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et d'apprendre
que vous veniez en Italie ! Ma parole ! il me tardait de
savoir ce que vous étiez devenu depuis le temps qu'on
fréquentait chez notre ancienne. Vous n'êtes pas mal
encore, savez-vous ! Ah ! elle ne se mouchait pas du
pied, Carola !
L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort pour la cacher ; tout cela amusait
grandement Protos, qui feignait de n'en rien voir. Il avait
tiré de la poche de son gilet une petite rondelle de cuir
et l'examinait.
- J'ai proprement découpé ça ? hein !
Lafcadio l'aurait étranglé ; il serrait les poings et
ses ongles entraient dans sa chair. L'autre continuait
gouailleur :
- Mince de service ! Ça vaut bien .les six billets de
mille ... que voulez-vous me dire p~urquoi vous n'avez pas
empochés?
Lafcadio sursauta :
- Me prenez-vous pour un voleur ?
- Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos
. '.
,
Je n aime pas beaucoup les amateurs,. mieux vaut que je
vous le dise tout de suite franchement. Et puis, avec moi,
v~us savez, il ne s'agit pas de faire le fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu, de brillantes dispositions, mais...
- Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui ne
retenait plus sa colère. - Où prétendez-vous en venir ?
fait ~n pas de clerc l'autre jour ; pensez-vous que
J aie besom qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez une

T,~i

�682

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arme contre moi ; je ne vais pas examiner s'il serait bien
prudent pour vous-même de vous en servir. Vous désirez
que je rachète ce petit bout de cuir. Allons, parlez !
Cessez de rire et de me dévisager ainsi. Vous voulez de
l'argent. Combien ?
Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit
retrait en arrière ; il se ressaisit aussit6t.
- Tout beau ! tout beau ! dit-il, Que vous ai-je dit
de malhonnête? On discute entre amis, posément. Pas
de quoi s'emballer. Ma parole, vous avez rajeuni, Cadio !
Mais comme il lui caressait légèrement le bras, Lafcadio
se dégagea dans un sursaut.
- Asseyons-nous, reprit Protos ; nous serons mieux
pour causer.
Il se cala dans un coin, à côté de la portière du couloir,
et posa ses pieds sur l'autre banquette.
Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. Sans
doute Protos était armé. Lui, présentement, ne portait
aucune arme. Il réfléchit' que dans un corps-à-corps il
aurait stîrement le dessous. Puis, s'il avait un instant pu
souhaiter de fuir, la curiosité déjà l'emportait, cette
curiosité passionnée contre quoi rien, même sa sécurité
personnelle, n'avait pu jamais prévaloir. Il s'assit.
- De l'argent? Ah ! fi donc ! dit Protos. Il sortit un
cigare d'un étui, en offrit un à Lafcadio qui refusa.
- La fumée vous gêne peut-être? ... Eh bien, écoutezmoi. Il tira quelques bouffées de son cigare, puis, très
calme:
- Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de
l'argent que j'attends de vous ; mais de l'obéissance.
Vous ne paraissez pas, mon garçon (excusez ma franchise),

LES CAVES DU VATICAN

vous rendre un compte bien exact de votre situation. Il
vous faut hardiment vous dresser en face d'elle; permettezmoi de vous y aider.
" Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent un
adolescent a voulu s'échapper ; un adolescent symp:thique ; et même tout à fait comme je les aime : naîf et
gracieusement primesautier ; car il n'apportait à cela, je
présume, pas grand calcul ... Je me souviens Cadio
.
'
'
com b1en, dans le temps, vous étiez ferré sur les chiffres
.
'
mais, que, pour vos propres dépenses, jamais vous ne
consentiez à compter ..• Bref, le régime des crustacés vous
dégotlte ; je laisse quelqu'autre s'en étonner... Mais ce
qui m'étonne, moi, c'est que, intelligent comme vous
êtes, vous ayiez cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement
que ça sortir d'une société, et sans tomber du même
coup dans une autre ; ou qu'une société pouvait se passer
de lois.
"Law1ess " , vous vous souvenez; nous avions lu cela
~uelque part. Two hawks in the air, two fishes swimming
in the ua not more lawless than wt ... Que c'est beau la
littérature ! Lafcadio ! mon ami, apprenez la loi des
subtils.
- Vous pourriez peut-être avancer.
- Pourquoi se presser ? Nous avons du temps devant
nous. Je ne descends qu'à Rome. Lafcadio mon ami il
arrive qu ' ~n cnme
·
échappe aux gendarmes;' je m'en vais
'
v~us expliquer pourquoi nous sommes plus malins qu'eux:
c est que nous, nous jouons notre vie. Où la polie~
thoue, nous réussi~ons quelquefois. Parbleu ! vous
avez voulu, Lafcad10 ; la chose est faite et vous ne
pouvez plus échapper. Je préférerais que vous m'obéissiez,

�684

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

parce que, voyez-vous, je serais vraiment ~ésolé de_ devo,Ïr
livrer un vieil ami comme vous à la pohce ; mais qu Y
faire ? Désormais vous dépendez d'elle - ou de nous.
_ Me livrer, c'est vous livrer vous-même ...
_ j'espérais que nous parlions sérieusement .. Comp:enez donc ceci, Lafcadio : La police coffi-e les msoumi_s ;
· en Ital'ie, volontiers elle compose avec les subtils.
mais,
.
"Compose", oui, je crois que c'est le mot. Je sms un
peu de la police, mon garçon. J'ai l'œil. J'aide au bon
ordre. Je n'agis pas : je fais agir.
.
. , .
"Allons! cessez de regimber, Cad10. Ma 101 na nen
d ' affi- eux . Vous vous faites des exagérations sur ,ces
choses . si naïf. et si spontané ! Pensez-vous que ce n est
pas déjà par o~éissance, et parce que je le voulais ainsi, que
vous avez repris sur l'assiette, à dtner, le bouton de
Mademoiselle Venitequa ? Ah ! geste imprévoyant ! geste
idyllique ·1 Mon pauvre Lafcadio ! Vous en êtes-v~us
assez voulu de ce petit geste, hein ? L'emmerdant, c est
que je n'ai pas été seul à le voir. Bah ! ne vous frappez
pas,. le garçon , la veuve et l'enfant sont. de mèche.
.
Charmants. Il tient a vous de vous en f;ure des amis.
Lafcadio, mon ami, soyez raisonnable ; vous soumettezvous?
Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait pris le
parti de ne rien dire. Il restait, le torse raidi, le~ lèvres
serrées, les yeux fixés droit devant lui. Protos repnt avec
un haussement d'épaules :
.
_ Drôle de corps ! Et, en réalité, si souple !... Mats
déja vous auriez acquiescé, peut-être, si j'avais d'abor~
dit ce que nous attendons de vous. Lafcadio, mon ami,
ôtez-moi d'un doute : Vous que j'avais quitté si pauvre,

LES CAVES DU VATICAN

ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette à
vos pieds, vous trouvez cela naturel ?... Monsieur de
Baraglioul père vint à mourir, m'a dit Mademoiselle
Venitequa, le lendemain du jour où le comte Juliu&amp;, son
digne fils, est venu vous faire visite ; et le soir de ce
jour vous plaquiez Ma,demoiselle Venitequa. Depuis, vos
relations avec le comte Julius sont devenues, ma foi,
bien intimes ; voudriez vous m'expliquer pourquoi ?...
Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais connu
de nomoreux oncles; votre pedigree, depuis lors, me
paraît s'être un peu bien embaraglioullé !... Non ! ne vous
fichez pas; je plaisante. Mais que voulez-vous qu'on
suppose? ... à moins pourtant que vous ne deviez directement à Monsieur Julius votre présente fortune; ce qui,
(permettez-moi de vous le dire) séduisant comme vous
l'êtes, Lafcadio, me paraîtrait sensiblement pl~s scandaleux. D'une manière comme d'une autr.e, et quoique vous
nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami, l'affaire est
claire et votre devoir est tracé : vous ferez chanter Julius .
Ne vous rebiffez pas, voyons ! Le chantage est une saine
institution, nécessaire au maintien des mœurs. Eh ! quoi !
vous me quittez? ...
Lafcadio s'était levé.
- Ah ! laissez-moi passer, en.fin ! cria-t-il, enjambant
le corps de Protos; en travers ·du compartiment, étalé
de l'une a l'autre des deux banquettes, celui-ci ne fit
aucun geste pour le saisir. Lafcadio, étonné de ne se
sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'écartant:
- Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous pouvez
me garder à vue ; mais tout, plut6t que de vous écouter

�LES CAVES DU VATICAN

686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus longtemps ... Excuse7,-moi de vous préférer la police.
Allez l'avertir : je l'attends.

VI
Ce même jour, le train du soir amenait de Milan les
Antbime ; comme ils voyageaient en troisième, ils ne
virent qu'à l'arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille
aînée qu'amenait de Paris le sleeping-car du même train.
Peu d'heures avant la dépêche de deuil, la comtesse
avait reçu une lettre de son mari ; le comte y parlait
éloquemment de l'abondant plaisir apporté par la rencontre
inopinée de Lafcadio ; et sans doute aucune allusion n'y
flottait, à cette demi-fraternité qui, d'un si scabreux
attrait, ornait aux yeux de Julius le jeune homme Qulius,
fidèle à l'ordre de son père ne s'en était ouvertement
expliqué avec sa femme, pas plus qu'il n'avait fait avec
l'autre), mais certaines allusions, certaine réticences, avertissaient suffisamment la comtesse ; même je ne suis pas
bien stlr que Julius, à qui l'amusement manquait dans le
trantran de sa vie bourgeoi e, ne se ftt pas un jeu de
tourner autour du scandale et de s'y brtller le bout des
doigts. Je ne suis pas stlr non plus que la présence à Rome
de Lafcadio, l'espoir de le revoir, ne fOt pas pour quelque
chose, pour beaucoup, dans la décision que prit Geneviève
d'accompagner là-bas sa mère.
Julius était à leur rencontre à la gare. Il les emmena
rapidement au Grand H6tel, ayant quitté presque aussit6t
les Anthime qu'il devait retrouver parmi le funèbre cortège,
le lendemain. Ceux-ci regagnèrent, via di Bocca di Leone,
l'M rel oô. ils étaient descendus à leur premier séjour.

687

Marguerite apportait au romancier d'h eureuses nouvelles :. son élection ne faisait plu un pl·1 ; 1,avant-ve ille
1~ card_mal André l'avait officieusement avertie: le candida;
n aurait même plus à recommencer ses visites; d' Il
même l'Académie venait à lui portes
e el'attendait.
'
ouvertes ; on
- Tu vois bien I disait Marguerite Qu'est
.
te disais à Paris? Tout vient à point D.a
-ce qude J_el
,
·
ns ce mon e 1
suffit d attendre.
'
ul-:-Et de ne pas changer, reprenait componctueusement
ius ~n portant la main de son épouse à ses lèvr et
sans voir
le regard de sa fille &gt; fixé sur 1m,. se c harger
es, de
é .
m pris. - Fidèle à vous, à mes pensées, à mes pnncrpe
. . .
L
J

pe'.sé:éra_nce _est la plus indispensable vertu.
Déjà
s élo1gna1ent de lui le souvenir de sa l
b dé
P us récente
em ar e, et toute autre pensée qu'orthodoxe t
autre
·
dé
, e tout
proJet que cent. A présent renseigné i'l s
.
sissa·
ffi
,
e ressa11t 5:1°s e ort. li admirait cette conséquence subtile
par quor son e, prit s'était un instant dérouté• L ur. n ,avait
.
h
pas c angé: c était le pape.
-d' Quelle
.
· ·1 constance de ma pensée, tout a u contraire
se _•5:i1t-1 ; ~uelle logique! Le difficile, c'est de savoir
quor sen temr. Ce pauvre Fleurissoire en est mort d'av .
~étrdé les coulisses. Le plus simple, quand on es; simp~:r
ctué
est e 'en tenir à
· Ce hideux secret l'a'
L
.
ce qu •on sait.
a

à

a connaissance ne fortifie jamais que les forts
N ,.'import
1•
• h
...
r
e . Je suis eureux que Carola ait pu prévenir la
: :e; ça ~e per~et de méditer plus librement... Tout
ême, sri savart que ce n'est pas au VRAI S . Pè
u•·1 d ·
atnt- re
qpourt Aort sodn infortune et son exi~ quelle consolation
rman -Dubois 1. que} encouragement dans sa foi !

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quel soulas !... Demain, après la cérémonie funèbre, je
ferais bien de lui parler;
' .
rande affluence. Trois
Cette cérémonie n attira pas g
l
·t Dans la
. .
le corbillard. Il p euvat .
voitures suivaient
nait amicalement
.,
.
Blafaphas accompag
prem1ere v01ture
.
. fi il l'épousera sans
. (dè
le deml aura pns n,
Armca
s que
. d P u l'avant-veille (abant
s
deux partis e a
d
)
d
nul oute ; ou
. l 1 . r seule entrepren re
chagrin
a
a1sse
donner la veuve à son
'
·
la pensée ·
Bl f; h
'en supportait pas
'
ce long voyage, a ap asp n
ntre pas de la famille, il
tf
ême
1
our
n
1:
d
et quan
ien m_
. . I d ·1 . quel parent valait un
.
ns pns e em '
n'en avait pas_ m01.
' R e depuis quelques heures à
tel ami ?) mais arnvés a om .
. d'
ratage de tram.
peine, par suite un
.
't pr1·s place Madame
·
,
vmture ava1
Dans la dermere
fille . dans la
nd-Dubois avec la comtesse et sa
.'
Arma
vec Anthime Armand-Dubois.
seconde le comte a
. .
1 rie fut fait aucune
d
S I tombe de Fleunsso1re, 1
ur
· au retour u
. aà
alchanceuse aventure. Mais,
allusion sa m
l de nouveau seul avec
cimetière, Julius de Barag iou ,

r

Anthime comme~ça : . d'intercéder pour vous près du
- Je vous avais promis
Saint-Père.
.
.
vous en avais pas prié.
- Dieu m'est témom que Je ne
b don_ Il est vrai. .. ou tré du dénuement où vous a an
. 'É 1· . 'avais écouté que mon cœur.
.
nait l g ise, Je n
.
.
me plaignais pomt.
D'
'est témom que Je ne
ieu_~ J
·s 1 M'avez-vous assez agacé avec
_ Je sais.... e sai ....
.
m'invitez à Y
.
1 Et même pmsque vous
votre rési gnation .
. ,
h Anthime, que je
. .
us avouerai, mon c er
revenir, . Je . vol'
. d
. t té que d'orgueil et que
reconna1ssa1s a moms e sam e

LES CAVES DU VATICAN

l'excès de cette résignation, la dernière fois que je vous
vis à Milan, m'avait paru beaucoup plus près de la
révolte que de la véritable piété, et m'avait grandement
incommodé dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas
tant, que diable! Parlons franc : votre attitude m'avait
choqué .
- La vMre, je puis donc aussi vous l'avouer, m'avait
attristé, mon cher frère. N'est-ce pas vous, précisément,
qui m'incitiez à la révolte, et...
Julius qui s'échauffait l'interrompit :
- J'avais suffisamment éprouvé par moi-même, et
donné à entendre aux autres dans tout le cours de ma
carrière, qu'on peut être parfait chrétien sans pourtant
faire fi des légitimes avantages que nous offre le rang
où Dieu a trouvé sage de nous placer. Ce que je reprochais à votre attitude, c'était précisément, par son affectation, de sembler -prendre avantage sur la mienne.
- Dieu m'est témoin que ...
-

Ah

! ne protestez pas toujours ! interrompit de

nouveau Julius. - Dieu n'a que faire ici. Je vous explique
précisément, quand je dis que votre attitude était tout
près de la révolte ... j'entends : de ma révolte à moi ; et
c'est là précisément ce que je vous reproche : c'est, en
acceptant l'injustice, de laisser autrui se révolter pour
vous. Car je n'admettais pas, moi, que l'Église fClt dans
son tort; et votre attitude, sans avoir l'air d'y toucher, l'y
mettait. J'avais donc résolu de me plaindre à votre place.
Vous allez voir bientat combien j'avais raison de m'in-

digner.
Julius dont le front s'emperlait posa sur sês genoux son

haut-de-forme.
10

�690

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.

Voulez-vous que je donne un peu d'air? et Anth1mc,
Plaisamment baissa la vitre de son côté.
corn
'
.
.
Il' · · d
une
- Sitf&gt;t à Rome, reprit Julius, Je so ic1ta.1 one
.
J e fu s re çu. Un étrange succès devait couronner
audience.

LES CAVES DU VATICAN

-

ma démarche .. •
_ Ah ! fit indifféremment Antbime.
.
.
on
ami
Car
si
J·e
n'obtins
en
l'espèce
nen
de
- 0 mm
.
. d
ce que j'étais venu réclamer, je remportai du . mo1nsè :
..
ne assurance qui mettait notre Saint-P re
ma v1s1te u
...
. . .
ue nous
l'abri de toutes les suppositions tnJuneuses q
formions à son endroit.
' . .
. .
formulé
- Dieu m'est témoin que je n at pma1s ncn
. . ux à l'endroit de notre Saint-Père.
d,.IOJUCle
• lésé
.
- Je formulais pour vous. Je vous voyais
; Je
m'indignais.
il
- Arrivez au fait, Julius: vous avez vu le pape.
- Eh bien, non ! je n'ai pas vu le pape, éclata enfin
Julius - mais je me uis saisi d'un secret; ecret douteux
d'abord mais qui bientôt, par la mort de ~otre cher
.c.
t'1on soudaine •' secret
Amédé' devait trouver une connrma
.
ffioya:lc déconcertant, mais où votre foi, cher Anth1~e,
esaura puiser
' du réconfort. C ar sac h ez que de
. cc déni de
justice dont vous fut~ vic~ime, le pape e t innocent ...
_ Eh ! je n'en ai Jamais douté.
- Anthime, écoutez bien: Je n'ai P:"5 v~ le pape
arec que personne ne peut le voir; cclm ~u1 .présente~cnt est assis sur le trône pontifical et que 1tgh~ écout~
.
et qui promulgue;
cc Iu1. qut. m , a par lé, le pape qu on voit
·• ' vu N'EST PAS LE VRAI,
au Vatican, le pape que J a1
d'ê
é tout
Anthimc, à ces mots, commença
tre secou
entier d'un gros rire.

-

Riez I riez! reprit Julius piqué. Moi aussi Je nais

d'abord. Eussé-je un peu moins ri, on n'etlt pas assassiné
Fleurissoire. Ah ! saint ami ! tendre victime!... Sa voix
expira dans les sanglots.
-

Dites donc : c'est sérieux ce que vous nous baillez

là?... Ah mais!... Ah mais!... Ah mais !. .. fit ArmandDubois que le pathos de Julius inquiétait. tout de meme il faudrait savoir...

C'est que

-

C'est pour avoir voulu savoir qu'il est mort.
Parce qu'enfin, si j'ai fait bon marché de mes biens,
de ma situation, de ma science, si j'ai consenti qu'on me
jou!t... continuait Anthime qui peu à peu à son tour se
montait.

- Je vous

le dis : de tout cela lt 'Vrai n'est en rien
responsable;• celui qui vous jouait, c'est un suppat du
Quirinal ...
-

Dois-je croire à ce que vous dites?

-

Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre

martyr.
Tous deux demeurèrent quelques instants silencieux.
Il avait cessé de pleuvoir; un rayon écartait la nue. La
voiture avec de lents cahots rentrait dans Rome.
- Dans ce cas, je sais ce qui me reste à faire, reprit
Anthime, de sa voix la mieux décidée: Je vends la mèche.
Julius sursauta.
-

Mon ami, vous m'épouvantez. Stlr, vous allez vous

faire excommunier.

- Par qui? Si c'est par un faux pape, on s'en fout.
- Dieu m'est témoin que je pensais vous aider à
godtcr dans ce secret quelque vertu consolative reprit
Julius consterné.
,

�LBS CAVES DU VATICAN
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. t ? Et qui me dira si Fleurissoire
_ Vous pla1san ez....
6
.
P d' n'y Mcouvre pas tout de mcme
en arrivant au ara is
.
que son bon Dieu non plus n'est pas le vrat ?
C
- V oyons ! mon cher Anthime, vous divaguez .. omme
.
. deux I comme s'il pouvait y en
s'il pouvait y en avoir
.
avoir UN AUTRE.
à
Non mais vraiment vous en parlez trop
votr~
.' . 'avez pour lui rien délaissé; vous à qui,
aise, vous qui n
fit
Ah I tenez, j'ai besoin de
vrai ou faux, tout pro e...
.
m'aérer.
. , 1 toucha du bout de sa cann e
Penché sur 1a port1ere i
. '
ê .
l'épaule du cocher et fit arrêter la voiture. Julius s appr tait

à descendre avec lui.

d .
.
. J' sais assez pour me con uue.
- Non! la1ssez-mo1. en
. ., ..
un roman. Pour moi, J écns au
Gardez le reste pour
. .
rand Maître de l'Ordre ce soir même, et dès d:mam Je
g
h . s scientifiques c)e la Dépeche. On
reprends mes c romque
rira bien.
·
· d le voir de
- Quoi! vous boitez, dit Julius, surpns e
nouveau clopiner.
.ours, mes douleurs m' ont
- Oui, depuis quel ques J
repris.
1
'
direz tant 1 fit Julius qui, sans le
-Ah. vous men ·
·
.
regarder s'éloigner, se rencogna dans la voiture. •

VII
. ·1 dans l'intention de livrer Lafcadio à
Protos était-1
· • l'évé.
. . ''l l'en avait menacé ? Je ne sais .
l pohce amsi qu t
•
•
.
a
, .
d reste qu'il ne comptait pomt, parui1
nement prouva u
. C
ci
.
d la police rien que des amis. eux- ,
ces messieurs e
,

prévenus la veille par Carola, avaient dressé, vicolo dei
Vecchierelli, leur souricière ; ils connaissaient de longue
date la maison et savaient qu'elle offrait, à l'étage supérieur, de faciles communications avec la maison voisine,
dont ils gardèrent également les issues.
Protos ne craignait point les argousins ; l'accusation
ne lui faisait point peur, ni l'appareil de la justice; i-1 se
savait peu facile à saisir, coupable en réalité d'aucun
crime, et rien que de délits si menus qu'ils échapperaient
à la prise. Donc il ne s'effiaya pas à l'excès lorsqu'il
comprit qu'il était cerné, et c'est ce qu'il comprit très
vite, ayant un flair particulier pour reconnaître, sous
n'importe quel déguisement, ces messieurs.
A peine un peu perplexe, il s'enferma d'abord dans
la chambre de Carola, attendant le retour de celle-ci
qu'il n'avait pas revue depuis l'assassinat de Fleurissoire ;
il était désireux de lui demander conseil et laisser
quelques indications, au cas probable où il ferait du bloc.
Carola cependant, déférant aux volontés de Julius,
n'avait point paru au cimetière ; nul ne sut que, cachée
derrière un mausolée et sous un parapluie, elle assistait de
loin à la triste cérémonie. Elle attendit patiemment,
humblement, qu'aient été désertés les abords de la tombe
fraîche; elle v:it se reformer le cortège, Julius remonter
avec Anthime, et les voitures, sous la pluie fine, s'éloigner.
Alors elle s'approcha de la tombe à son tour, sortit de
dessous son fichu un gros bouquet d'asters qu'elle posa,
loin à l'écart des couronnes de la. famille : puis resta
longuement sous la pluie, ne regardant rien, ne pensant à
rien, et pleurant faute de prières.
Lorsqu'elle revint, vicolo dei Vecchierelli, elle distin-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISF.

gua bien, sur le seuil, deux figures insolites ; ne ~ompr~t
point pourtant que la maison était gardée. Il lm tardait
de rejoindre Protos ; ne doutant point que ce ne füt
lui l'assassin elle le haîssait à présent ...
. à ses
Quelques' instants plus tard la police accqura1t
cris ; trop tard, hélas ! .Exaspéré de se savoir livré par
elle Protos venait d'étrangler Carola.
'
. en
Ceci
se passait vers midi. Les journaux du s01r
publiaient déjà la nouvelle, et comme on avait trouvé
sur ProtOi la découpure de la coiffe du chapeàu, sa double
culpabilité ne laissait de doute pour personne.
Lafcadio cependant avait vécu jusqu'au soir dans une
attente ou une crainte vague, _non point peut-être de l_a
police dont l'avait menacé Protos, mais de :rotos lmmême ou de je ne sais quoi dont il ne cherchai~ plus à s_e
défendre. · Une incompréhensible torpeur pesait sur lm,
qui n'était peut-être que de la ~atigue ,= il ~enonçait.
La veille il n'avait revu Julius qu un instant, lorsque
celui-ci, à l'arrivée du train de Naples, était allé prendre
livraison du cadavre ; puis il · avait longtemps marché au
travers de la ville, au hasard, pour user cett-e exaspératio~
que lui laissait, après la conversation du wagon, le sentiment de sa dépendance.
Et pourtant la nouvelle de l'arrestation ~e Protos
n'apporta pas à Lafcadio le soulagement qu 11 el1t pu
croire. On etit dit qu'il' était déçu. Bizarre être ! D'auta~t
qu'il avait plus délibérément repoussé tout profit matériel
du crime il ne se dessaisissait .volontiers d'aucun des
risques de' la partie. Il n'admettait pas qu'elle ftit aussit&amp;t
finie. Volontiers, comme il faisait naguère aux échecs,

LES CAVES DU VATICAN

il eth donné la tour à l'adversaire, et, comme si l'événement tout à coup lui faisait le gain trop facile et désin_téressait tout son jeu, il sentait qu'il n'aurait de cesse qu'il
n'et1t poussé plus loin le défi.
' Il dtna dans une trattoria voisine, pour n'avoir pas à
se mettre en habit. Sit&amp;t après, rentrant à l'hôtel, il aperçut, à travers la porte vitrée du restaurant, le comte
Julius, attablé en compagnie de sa femme et de sa fille.
Il fut frappé par la beauté de Geneviève qu'il n'avait pas
revue depuis sa première visite. Il s'attardait dans le
fumoir, attendant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir
que le comte était remonté dans sa chambre et l'attendait.

Il entra. Julius de_Bar,!glioul était seul; il s'était remis
en veston.
- Eh bien ! l'assassin est coffré, dit-il aussit&amp;t en lui
tendant la main.

Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l'embrasure
de la porte.
- Quel assassin ? demanda-t-il.
- L'assassin de _mon beau-frère, parbleu 1
- L'assassin de votre beau-frère, c'est moi.
Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans
baisser la voix, sans un geste, et d'une voix si naturelle
que Julius d'abord ne comprit pas. Lafcadio dut se
répéter:
- On n'a pas arrêté, vous dis-je, l'assassin de Monsieur
votre beau-frère, pour cette raison que l'assassin de
Monsieur votre beau-frère, c'est moi.
Lafcadio aurait été d'aspect farouçhe, que peut-être
Julius aurait pris peur ; mais son air était enfantin. Même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il paraissait plus jeune encore que la première fois que
l'avait rencontré Julius; son regard était aussi limpide,
sa voix aussi claire. Il avait refermé la porte, mais restait
accoté contre elle. Julius, près de la table, s'affala dans un
fauteuil.
- Mon pauvre ènfant ! dit-il d'abord, parlez plus
bas !... Qu'est-ce qui vous a pris? Comment auriez-vous
fait cela?
Lafcadio baissa la tête, déjà regrettant d'avoir parlé.
- Est-ce qu'on sait ? J'ai fait ça très vite, pendant
que j'avais envie de le faire.
- Qu'aviez-v~us contre Fleurissoire, ce digne homme
si plein de vertus?
- Je ne sais pas. Il n'avait pas l'air heureux ... Comment voulez-vous que je vous explique ce que je ne puis
m'expliquer à moi-même.
Un pénible silence croissait entre eux, que leurs paroles
rompaient par saccades, puis qui se refermait plus profond;
on entendait alors les vagues d'une banale musique napolitaine monter du grand hall de l'h6tel. Julius grattait du
bout de l'ongle de son petit doigt, qu'il portait en pointe
et fort long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la
table. Soudain il s'aperçut que ce bel ongle était cassé.
C'était une froissure transversale qui ternissait dans toute
sa largeur le ton carné du cabochon. Comment avait-il
fait cela? Et comment ne s'en était-il pas aussit&amp;t aperçu?
Quoiqu'il en füt, le mal était irréparable ; Julius n'avait
plus rien à faire qu'à couper. Il en éprouva une contrariété très vive, car il prenait grand soin de ses mains et
de cet ongle en particulier qu'il avait lentement formé et
qui faisait valoir le doigt dont il accusait l'élégance. Les

LES CAVES DU VATICAN

ciseaux étaient dans le tiroir de la table de toilette et
Julius allait se lever pour les prendre, mais il eM fallu
passer devant Lafcadio ; plein de tact, il remit à plus tard
la délicate opération.
- Et..• qu'est-ce que vous comptez faire à présent?
dit-il.
-

Je ne sais pas. Peut-être me livrer. Je me donne

la nuit pour réfléchir.
Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil . il
contempla quelques instants Lafcadio, puis, sur un ;on
tout découragé, soupira:
- Et moi qui commençais de vous aimer !. ..
C'~tait dit sans méchante intent_ion. Lafcadio ne s'y
pouvait méprendre. Mais, pour inconsciente, cette phrase
n'en était pas moins cruelle, et l'atteignit au cœur. li
r,elev~ la. tête, raidi contre l'angoisse qui brusquem,e nt
l étre1gna1t. Il regarda Julius: - Est-ce là vraiment
celui dont hier je me sentais presque le frère ? se disait-il.
Il promena ses regards dans cette piece où, l'avant-veille
malgré son crime, il avait pu causer si joyeusement ; l;
flacon de parfum était encore sur la table, presque vide .. ,
- Ecoutez Lafcadio, reprit Julius : votre situation ne
me paraît pas absolument désespérée. L'auteur présumé
de ce crime ...
- Oui, je sais qu'on vient de l'arrêter interrompit
Lafcadio sechement : Allez-vous me conseiÎler de laisser
accuser a ma place un innocent ?
. - Celui que vous appelez: un innocent, vient d'assasstner une femme ; et même que vous connaissiez ...
- Cela me met à l'aise, n'est-ce pas?
- Je ne dis pas précisément cela, mais ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Ajoutons qu'il est le seul précisément qui pouvait

me dénoncer.
- Tout n'e t pas sans espoir, vous voye'L bien.
Juliu se leva, se dirigea ver la fenêtre, rectifia les plis
du rideau, revint sur ses pas, puis, penché en avant, les
bras croisés sur le dos du fauteuil qu'il venait de quitter :
- Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans
un con eil : Il ne tient qu'à vous, j'en suis convaincu, de
redevenir un honnête homme, et de prendre rang dans la
société, autant du moins que votre naissance le permet ...
L'Église est là pour vous aider. Allons ! mon garçon: un
peu de courage : allez vous confesser.
Lafcadio ne put réprimer un sourire :
- Je vais réfléchir à vos obligeantes paroles. - Il fit
un pas en avant, puis : - Sans doute préférez-vous ne
pas toucher une main d'assassin. Je voudrais pourtant
vous remercier de votre ...
- C'est bien ! c'est bien, fit Julius, avec un geste
cordial et distant. - Adieu, mon garçon. Je n'ose vous
dire : au revoir. Pourtant, si, dans la suite, vous ...
- Pour le moment, vous ne voyez plu rien à me dire ?
- Plus rien pour le moment.
- Adieu, Monsieur.
Lafcadio salua gravement et sortit.

11 regagna sa chambre, à l'étage au-dessus. Il se
dévêtit à demi, se jeta sur son lit. La fin du jour avait
été très chaude ; la nuit n'avait pas -app0rté de fraîcheur.
Sa fenêtre était large ouverte, mais aucun souffle n'agitait
l'air ; les lointains globes électriques de la place des
Thermes, dont le séparaient les jardins, emplissaient sa

LIS CAVES DU VATICAN

699

chambre d'une bleuâtre et diffuse clarté qu'on eAt
. d la
u cru
vcmr c
lune. Il voulait réfléchir, mais une torpeur
étrange. engourdissait
désespérément sa pensée . .1
.à
, 1 ne
songeait
m
son
crime,
nj aux moyens de s'éch apper,. 1·1
.
essayait seulement de ne plus entendre ces mots atroc
de, , Julius
: " Je• commençais de vous aimer " ... 1 l~
.
UI
n ai~1t pas_Jul1us, ces mot méritaient-ils ses larmes?
?
La nuit
.
éEtait-ce
· · vraiment pour cela qu'il pleurait ....
:1t s1 douce, il lui ~mblait qu'il n'aurait eu qu'à se
sscr aller pour mourir. Il atteignit une carafe d'
ptts de ~n ~it, _tr~mpa un mouchoir et l'appliqua sur
cœur qui lu, fa1sa1t mal.

s·

=~

- _Nulle boisson de cc monde ne rafraîchira plus dé~r~1s cc cœur sec! se disait-il, laissant couler ses larmes
Jusqu à ses levres ~ur en savourer l'amertume. Des vers
chantent à son oreille, lus il ne sait où, dont il ne savait
pas se souvenir :

My heart aches ; a drowsy numbness pains
My senses...

Il s'assoupit.
!~vc-t-'.l ? ~•a~t-il pas entendu frapper à sa porte? La
q~e puna1s il ne ferme la nuit, doucement s'ouvre,
pour la1~r une frêle forme blanche avancer. Il entend
appeler faiblement :

po

-

Lafcadio ... Êtes-vous ici, Lafcadio?
A travers son demi -so mmei·1, L a fccad'10 reconnaît pourtant cette
· doute-t-il encore de la réalité d'une
. . voix
. •M
. ais
ap~1t1on s1 pla1santc? Craint-il qu'un mot qu'un geste
ne mette en fuite? ... Il se tait.
'
Geneviève de B arag1·,ou'
1 dont la chambre était à c~té

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de celle de son père, avait tout entendu, malgré elle, de la
conversation entre son père et Lafcadio. Une into~ér~ble
angoisse l'avait poussée jusqu'à la chambre de celui-ci, et
puisqu'à présent son appel restait sans réponse, persuadée
que Lafcadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet
du lit et tomba à genoux sanglotante.
Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se
pencha tout entier rassemblé vers elle, sans pourtant oser
encore ' poser ses lèvres sur le beau firont que dans l'ombre
il voyait luire. Geneviève de Baragli?ul sentit alors tou~e
sa volonté se défaire; rejetant en amère cc front que dé;à
l'haleine de Lafcadio caressait, et ne sachant plus en
appeler contre lui, qu'à lui-même : .
- Ayez pitié de moi, mon ami, dit-elle.
Lafcadio se ressaisit aussitôt, et s'écartant d'elle et la
repoussant à la fois :
.
.
- Relevez-vous, Mademoiselle de Baragltoul ! Re~1rezvous! Je ne suis pas ... je ne peux plus être votre.~- '
Geneviève se releva, mais ne s'écarta pas du lit ou
restait à demi couché celui qu'elle avait cru. mort et,
touchant tendrement le front brtllant de Lafcad10 comme
pour s'assurer qu'il vivait :
- Mais, mon ami, j'ai tout entendu de ce que vous
avez dit ce soir à mon père. Ne comprenez-vous pas que
c'est pour cela que je viens?
Lafcadio, se redressant à demi, la regarda. S~ cheve~
dénoués retombaient autour d'elle; tout son visage état
dans l'ombre de sorte qu'il ne distinguait pas ses yeux,
,
.
'1 '
mais sentait l'envelopper son regard. Comme s L n en
pouvait supporter la douceur, cachant sa face dans ses
mains:

LES CAVES DU VATICAN

701

- Ah! pourquoi vous ai-je rencontrée si tard? gémit-il.
Qu'ai-je fait pour que vous m'aimiez ? Pourquoi me
parlez-vous ainsi, quand déjà je ne suis plus libre et plus
digne de vous aimer.
Elle protesta tristement :
- C'est vers vous que je viens, Lafcadio, non vers un
autre. C'est ver vous criminel. Lafcadio ! que de fois j'ai
soupiré votre nom, depuis ce premier jour où vous m'êtes
apparu en héros, et même un peu trop téméraire ... Il
faut que vous le sachiez maintenant : en secret je m'étais
promise à vous dès l'instant où je vous ai vu vous dévouer
d'une manière si magnanime. Que s'est-il donc passé
depuis? Se peut-il que vous ayez tué? Que vous êtes-vous
laissé devenir?

Et comme Lafcadio sans répondre secouait la tête :
-

N'ai-je pas entendu mon père dire qu'un autre était

arrêté? reprit-elle; un bandit qui venait de tuer .. Lafcadio !
tandis qu'il en est temps encore, sauvez-vous; dès cette
nuit, partez ! Partez.
Alors Lafcadio :
- Je ne peux plus, murmura-t-il. Et comme les
cheveux défaits de Geneviève touchaient ses main &gt; il les
saisit&gt; les pressa passionnément sur ses yeux, sur ses
lèvres: - Fuir! est-ce là ce que vous me conseillez?
Mais où voulez-vous maintenant que je fuie? Quand bien
même j'échapperais à la police, je n'échapperais pas à moimême, .. Et puis vous me mépriseriez d'échapper.
- Moi ! vous mépriser, mon ami ...
- Je vivais inconscient; j'ai tué comme dans un
rêve ; un cauchemar où, depuis, je me débats ...
- Dont je veux vous arracher, cria-t-elle.

•

�702

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Pourquoi me réveiller? si c'est pour me réveiller
Ne comprenez-vous pas
cnmme .
·1 à fai
.,
.
l'
"mpunité
en
horreur?
Que
me rcste-t-1
re
que J a1 1
1.
L? smon,
•
quand le J·our paraîtra, me 1vrer.
à prQent.
- C'est à Dieu qu'il faut vous livrer, non aux ho~~es.
Si mon pere ne vous l'avait point dit, je vous le _d1ra1s à
c d"
présent : L a,ca
io, l'Église est là pour vous prescrire
là votre
peine et pour vous aider à retrouver la paix, par-de votre

. . l Il lui saisit le bras: -

repentir.
, .
.
Geneviève a raison; et certes Lafcadio n a nen de mieux
à faire qu'une commode soumission; il l'éprouvera t6t ::
tard, et que les autres issues sont ~uc~~-.. Fk~eux q
ce s01.t cette an doui"Ile de Julius qui lm ait conseillé cela
d'abord!
. .
.
- Quelle leçon me récitez-vous là, dit-il hostilement.

. .?

Est-ce vous qui me par1ez ams1 .
.
.
TI laisse aller le bras qu'il retenait, le. repo~e ' et
tandis que Geneviève s'écarte, il sent grandtr en lm~ avec
·e ne sais quelle rancune contre Julius, le besom de
~étourner Geneviève de son père, de l'ame~er ~l~s bas,
plus près de lui ; comme il baisse les yeux, tl distingue,
chaussés de petites mules de soie, ses pieds nus.
ds
- Ne comprenez-vous pas que cc n'est pas le remor
que je crains, mais...
la
Il a quitté son lit ; il se détourne _d'elle ; il va vers_
fenêtre ouvertt ; il étouffe ; il appme son front à la v1tr;
brillantes sur le fer glacé du balcon ; l
et ses pau mes
• 11
. oubl"er
qu'elle est P·-, qu'il est près de • e•••
VOU drait
I
- Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait ~our un
·
fill e de bonne famille peut
criminel tout ce qu,une Jeune
.
tenter ; même presque un peu plus .' J·e vov.' en remercie

LES CAVBS DU VATICAN

7o3

de tout mon cceur. Il vaut mieux que vous me laissiez à
présent. Retournez à votre père, à vos coutumes, à vos
devoirs... Adieu. Qui sait si je vous reverrai? Songez que
c'est pour être un peu moins indigne de l'affection que
vous me témoignez, que j'irai me livrer demain. Songez
que... Non I ne m'approchez pas... Pensez-vous qu'une
poignée de main me suffirait?..•
Geneviève braverait le courroux de son père, Popinion
du monde et ses mépris, mais devant ce ton glacé de
Lafcadio, le cceur lui manque. N'a-t-il donc pas compris
que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui faire ainsi
l'aveu de son amour, eile non plus n'est pas sans résolution ni courage et que son amour vaut peut-être mieux
qu'un merci?... Mais comment lui dirait-elle qu'elle aussi,
jusqu'à ce jour, s'agitait comme dans un rêve - un rêve
dont elle n'échappait par instants qu'à l'Mpital où, parmi
les pauvres enfants et pansant leurs plaies véritables, il lui
semblait prendre parfois contact, enfin, avec quelque
rQJit~ - un médiocre rêve où s'agitaient à ses c6tés ses
parents et se dressaient toutes les conventions saugrenues
de leur monde, et qu'elle ne parvenait pas à prendre leurs
gestes non plus que leurs opinions, leurs ambitions, leurs
principes, non plus que leur personne même, au sérieux.
Quoi d'étonnant si Lafcadio n'avait pas pris au sérieux
Fleurissoire !... Se peut-il qu'ils se séparent ainsi? L'amour
la pousse, l'élance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse,
couvre son p!le front de baisers ...

Ici commence un nouveau livre.
0 vmté palpable du désir! tu repousses dans la pénombre les fant6mes de mon esprit.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

704
.
deux amants à cette heure du
Nous qmtterons nos
la vie vont
d
où la couleur, la chaleur et
chant u coq
. L fcadio au-dessus de Genetriompher enfin de la nmt. a . , n'est pas le beau
d
.
soulève mais ce
viève en orm1e, se
fi, _ t que trempe une moiteur,
.
d son amante ce ron
visage e
'
lè
chaudes entr'ouvertes,
ces paupières nacrées, cesb vresl non ce n'est rien de
.
rfaits, ces mem res as,
,
ces sems
pa
.
r
la fenêtre grande
1 contemple - mais, pa · d'
tout cela qu •·1
l' b ù frissonne un arbre du Jar m.
. .
ouverte, au e o
G
"ève le quitte; mais il
b. tek temps que eneVl
Il sera ien
1 é t pench é sur e11 e, à travers son
attend encore ; i cou e,
d 1 ville qui déjà secoue
la vague rumeur e a
lé
souffie ger,
le clairon chante.
A 1 . dans 1es casernes,
sa torpeur. u om,
, .
? et pour l'estime de
·1 noncer a vivre .
Quoi .' va-t-1 re
•
d uis qu'elle
Geneviève, qu'il estime un peu moms . ep ?
l'aime
.
un peu plus, songe-t-il encore à se hvrer .

FIN
ANDRÉ GIDE.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE "FRANCE, par
Maurice B4rrès (Emile-Paul, 3 fr. 50).
La Grt111de Pitii des Eg/im de France est à la fois un acte et
un livre. Un acte, très simple en principe, qui défend la civilisation contre la barbarie, et l'intelligence contre l'animalité.
M. Barrès député a essayé de recueillir des voix parlementaires
pour une loi d'hygiène esthétiqu_e et morale, et il a échoué,
provisoirement. Mais il reste que l'incantatidn de l'artiste a
recueilli dans le pays et dans les paysages français les voix
authentiques et pures de notre terre et de no~re passé, qu'il les
a accordées en un Qeau chœur, et qu'à défaut d'une loi écrite,
il a fait descendre dans son œuvre la plus pure des lois non
écrites qui donnent à la vie d'une race sa dignité, sa résonnance
et son poids.
•
O

Beaucoup ont prononcé le nom de Chateaubriand et ont
proclamé ce livre un nouveau Génie du Clzristia11isme. Mais il est
remarquable que ce nom du précurseur ne se rencontre pas une
fois dans la Grande Pitié. Et pourtant il est exact que M. Barrès
rejoint par tous les côtés la sensibilité de Chateaubriand. Les
deux cloches sonnent à l'unisson. Dans ses charmants croquis
de la vie parlementaire, M. Barres nous apprend, ce qui ne
uurait nous étonner, que de jeunes collègues, surpris parfois
de son :tèle d'incroyant pour la cause des églises, "non seulement pour leur beauté, mais encore d'un point de vue moral
et spirituel", se croient biens .6ns en dis,a nt: "C'est pour les
II

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

704
.
deux amants à cette heure du
Nous qmtterons nos
la vie vont
d
où la couleur, la chaleur et
chant u coq
. L fcadio au-dessus de Genetriompher enfin de la nmt. a . , n'est pas le beau
d
.
soulève mais ce
viève en orm1e, se
fi, _ t que trempe une moiteur,
.
d son amante ce ron
visage e
'
lè
chaudes entr'ouvertes,
ces paupières nacrées, cesb vresl non ce n'est rien de
.
rfaits, ces mem res as,
,
ces sems
pa
.
r
la fenêtre grande
1 contemple - mais, pa · d'
tout cela qu •·1
l' b ù frissonne un arbre du Jar m.
. .
ouverte, au e o
G
"ève le quitte; mais il
b. tek temps que eneVl
Il sera ien
1 é t pench é sur e11 e, à travers son
attend encore ; i cou e,
d 1 ville qui déjà secoue
la vague rumeur e a
lé
souffie ger,
le clairon chante.
A 1 . dans 1es casernes,
sa torpeur. u om,
, .
? et pour l'estime de
·1 noncer a vivre .
Quoi .' va-t-1 re
•
d uis qu'elle
Geneviève, qu'il estime un peu moms . ep ?
l'aime
.
un peu plus, songe-t-il encore à se hvrer .

FIN
ANDRÉ GIDE.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE "FRANCE, par
Maurice B4rrès (Emile-Paul, 3 fr. 50).
La Grt111de Pitii des Eg/im de France est à la fois un acte et
un livre. Un acte, très simple en principe, qui défend la civilisation contre la barbarie, et l'intelligence contre l'animalité.
M. Barrès député a essayé de recueillir des voix parlementaires
pour une loi d'hygiène esthétiqu_e et morale, et il a échoué,
provisoirement. Mais il reste que l'incantatidn de l'artiste a
recueilli dans le pays et dans les paysages français les voix
authentiques et pures de notre terre et de no~re passé, qu'il les
a accordées en un Qeau chœur, et qu'à défaut d'une loi écrite,
il a fait descendre dans son œuvre la plus pure des lois non
écrites qui donnent à la vie d'une race sa dignité, sa résonnance
et son poids.
•
O

Beaucoup ont prononcé le nom de Chateaubriand et ont
proclamé ce livre un nouveau Génie du Clzristia11isme. Mais il est
remarquable que ce nom du précurseur ne se rencontre pas une
fois dans la Grande Pitié. Et pourtant il est exact que M. Barrès
rejoint par tous les côtés la sensibilité de Chateaubriand. Les
deux cloches sonnent à l'unisson. Dans ses charmants croquis
de la vie parlementaire, M. Barres nous apprend, ce qui ne
uurait nous étonner, que de jeunes collègues, surpris parfois
de son :tèle d'incroyant pour la cause des églises, "non seulement pour leur beauté, mais encore d'un point de vue moral
et spirituel", se croient biens .6ns en dis,a nt: "C'est pour les
II

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉR

autres, n'est-ce pas?" Ainsi, en 1802, des Voltairiens pensaient
comprendre et daignaient approuver M. de Chateaubriand, en
estimant que lui aussi, comme leur grand homme, et comme le
Premier Consul, voulait une religion pour le peuple. Et la
réponse de Chateaubriand ne devait pas différer de celle, très
franche et très vraie, de M. Barrès : "Ah ! non, par exemple !
Non! J'ai horreur de cette conception sèche d'une religion pour
le peuple. Je ne suis pas de ceux qui aiment dans le catholicisme une gendarmerie spirituelle ! C'est pour moi-même que je
me bat1." Nul n'en a jamais douté, et la Grande Pitié se relie
au Culte du Moi par les mêmes fils que le Génie à René. Deux
enfants d'une \fieille terre et d'une longue culture, comme ce
Breton et ce Lorrain, ne se conçoivent pas, ne se veulent pas,
sans le capital le plus riche, sans la totalité de leur héritage moral.
Dans cet. héritage la sensibilité catholique figure l'inappréciable coffret des joyaux maternels. Et ce sont ces joyaux qui
s'enroulent à leurs doigts et s'écoulent dans le chant des phrases.
Les deux livres naissent, comme des mouvements nécessaires de
réaction nationale, l'un après la Révolution, l'autre après la
séparation. Tous deux sont des actes politiques, émanés d'écrivains qui se veulent politiques. Peut-êtte Chateaubriand en
1802 envisageait-il comme prochain et probable ce poste
diplomatique romain, pour lequel son livre le désignait, et qui
allait lui échoir quelques années plus_tard. On imagine sans
répugnance une République consulaire et athénienne, ou une
monarchie française, mandant avec élégance Maurice Barrès à
Rome pour négocier le prochain Concordat.
Mais si le nom de Chateaubriand est absent, si M. Barrè!
ne met pas visiblement ses pas dans ces pas, il n'est pas défendu,
sinon d'en chercher les raisons (ce serait bien chimérique), du
moins de rêver un peu là dessus. Le Génie du ChristianiI111t est
la grande ouverture musicale du romantisme et il convint à
M. Maurras de montrer que le romantisme c'était ce "génie"
même du christianisme, se dépouillant une nouvelle fois de la

. . .

ATURE

'lO

d1sc1plme latine et catholi ue . "
7
de la pourpre de Rom "qA' _·. Un protestant honteux v~tu
e
ms1
défi
·
·
·
1
C
cette défi · ·
• . ·,
mssait-I hateaubriand
mt10n, a1gu1see ar d
h .
.
' et
loin. M. Barrès s'est garcié ave es ames perspicaces, porte
récentes fureurs anti-r
.
c un bon_ sens prudent, des
rait pas
omant1ques. Néanmoms il ne lt.ü dépl ._
que son œuvre port:1t
l'h .
a1
contre les suivants et l
contre
éntage romantique
es tenants d u " mus1c1en
· ·
Ce n'est p
l
extravagant" '
as seu ement politi
.
.
parti. C'est aussi ·e
. ' que, tactique, et conscience de
·
.
' J crois, I effet nécessaire d
.
tique et mtellectue!Je.
e sa nature art1s-

Il sem bic, en effet
'1
.
.
moitiés d'~me étra
' qu I y ait touJours eu chez lui deux
de réalisme maté ~gle~ent et pittoresquement associées : l'une
ne , vigoureux
d
à la Stendhal et a I M' . ' sec, en ten ons et en nerfs
opulente b d
a
enmée, et l'autre une ~me de poés' '
, a an onnée et d 'f. •
1e
Ames s'ha
.
. e a1te, tournoyante et vague. ces d
rmomsant moms , 11
,
eux
pensent, ne i;e combatt
qu e es ne se succedent, ne se coml'œuvre de M B ' en_t. Je ne veux pas évoquer ici le reste de
• arres, n1 tout C
• a
à ma mémoire . m . 1 G
e qui, ce propos, remonterait
• ais a rande p ·1 ·'
fficlair de livre a· .
, ,
t te nous o e un modèle fort
msi pense vecu ' ·
·
parlementaire d'
'
' ecnt en partie double. Le monde
une part la t
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.
.
chantante d'autre
r,
erre rança1se, vivante, respirante
part xour ·
d
.
•
les matières enc
'1
n1ssent aux eux mameres contraires
. .
ore P us cont ·
· l
.
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c ion n est pas la sœ d
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I
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ses ivres, moins les accorder l'un '
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.
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dans des balane
h peuvent donner, tantôt les onposer
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r:
comme c'est l
. .
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du fond de sa se ·b·1·' n une œuvre exacte, solide C'est
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•
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. .
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.
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voir stérilement et
1· . convoque pomt pour s'en émouso 1ta1remen t .• 1·i 1e convoque pour lui

�llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
LA NOUVELLE. REVUE FRANÇAISE

faire enfler une toile mesurée, calculée, méthodiquement tendue,
un projet de loi parant à certaines nécessités présentes et précises.
Il introduit contre le romantisme sensualiste de Chateaubriand une volonté de discipline non morale, mais sociale :
"J'ai trouvé, dit-il ailleurs, une discipline dans les cimetières,
où nos prédécesseurs divaguaient." C'est la même discipline
qu'il demande aux églises: et il tire de là, pour lui et pour ses
collègues, une psychologie, une éthique, du législateur vrai.
Voilà un progrès très net, dans le sens d'une saine discipline,
sur le romantisme. Mais, sur cette voie, toutes les disciplines
ne marchent point du même pas. Si du point de vue de
l'homme, nous passons au point de vue de l'artiste, si en
face des deux livres nous regardons (et cela est d'un prix égal
au prix de n'importe quoi) comment ils sont écrits, le Glnie d•
Ckri1tianiJ111e apparaîtra comme un type d'écriture classique,
disciplinée, membrée et méthodique, qui mène à sa fleur l'art
de Massillon et de Rousseau, et la Grande Pitié, en ses parties
lyriques, comme un exemple d'écriture romantique, fluente,
toujour, pr!te à partir sur un thème incertain et pénétrant de.
musique, à abandonner celui-ci pour épouser cet autre, à
enchevêtrer l'un et l'autre en une symphonie plus subtile, à
enrichir d'éclatantes draperies le mode tournoyant et trépidant
de Michelet. Les belles pages lyriques de M. Barrès sont, à la
lecture, un enchantement, mais à chaque lecture un enchantement toujours neuf, parce qu'il n'est rien resté de la lecture
précédente. Musique très analogue à celle des vers libres, qui ne
peuvent jamais s'installer dans la mémoire. Cela se ploie, se
replie, comme une rivière de plaine, en une incertaine molles,e,
et le charme serait presque le même, si l'ordre des phrases
était dérangé. Je lis dans la Grande Pitil ce mot significatif qui
s'appliquerait si bien à l'œuvre de M . Barrès et qui nous mènerait si loin en elle : " Je ne vois pas dans la nature les dieux
tout formés des anciens, mais elle est pleine pour moi de dieux

à demi défaits. "

Mais, avec cette juxtaposition savoureuse et excitante des
contraires q~e nous retrouvons partout chez lui, M. Barrès
dans les parties de son œuvre qui ne sont point lyriques, éclate,
avec robustesse, de toutes les qualités opposées. Alors il a de
to~~cs les façons et sur tous les registres, le don de la figure
samssante qui fait masse, groupe, durée, des tableaux et des
scènes tout formés, comme les dieux des anciens. Dans la
Grllflli: Pitil, !'entretien avec M. Briand, la peinture des
cowo1n, sont d un relief et d'un rendu inoubliables comme la
Journée de l' Accusateur dans Le11r1 Fi[llres ou la ré~nion de la
Salles Chaynes dans les Scènes et Doctrines du Nationalisme. Les
~ages de c~t ordre sont d'~rdinaire semées des plus pittoresques
unages, qui font au contraire presque toujours défaut dans les
pages de musique. M. Barrès a noté à la Chambre " ces !trcs
~s lu~ière dont le gros œil méfiant et très vite irrité ne sait
nen voir au delà de l'abreuvoir du yillage" et l'on év
l
bell
1 .
.
oque a
e zoo og1e de Leurs Figures, la grenouille qui annonce en
rcm~tant sur son bocal, que le beau temps est revenu, le ;and
é~1er sur u~ étang gla~é, et d'autres... Car un chapitre
d~ lr~re _nous revéle que, s1 cet habitant de Neuilly va méditer
d ordinaire ~ans le p:trc de Saint-James ou vers les pins du
boul~ard R1chard-Wallace, il doit, pour préparer congrliment
ses _d1scoun_ parlementaires, se transporter à l'autre bout de
parmi l~s _hôtes d~ Jardin des Plantes: utilisation méthoq c, compos1t1on de lteu, qui suscite nos vieux souvenirs de
l'Hommt
• - On a d'ailleurs la
. Libre, JerscY, H arou é, y emse.
sensation que M. Barrès ne fait qu'cntr'ouvrir, dms son livre
son
·
l carnet d'O bservauons
parlementaires, ne nous donne qu'une'
~~e esquisse de l'arche de Noé où, en vue d'événements qui
ien~ pleuvoir sur le temple au point d'amener le déluge, il
a eLn:egtstré et classé les spécimens de la faune arrondissementiére
un e_t I' autre val ant par des beautés fort différentes les'
d
.
'
. eux
é . motifs' cdu·1 d e batai·ue extérieure
et celui de rêverie
int neure s'enchaîn en t d e f:açon adroite,
,
et leur alternance

~ar:s,

�710

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

donne une composition rythmique, assez analogue à cell~ du
YfJJage de Sparte. L'un est le motif de guerre, l'autre _le ~otif de
paix, et le nœud du livre se trouve placé d'une main JUSte en
son milieu même dans les dix pages de Pax aut Bellum.
M. Barrès s'est p;u souvent, et avec une gran~e justesse; à
comparer son développement et la logique de sa vie à ceux d ~n
arbre qui croît : ces dix pages marquent exactement le point
où la branche qui paraît aujourd'hui prend conta~t avec le
tronc. Pour nous éclairer par une autre comparaison, ~lles
forment le banc de repos placé dans la perspective où un livre
et une œuvre mouvementés, riches, et d'apparence hasardeuse,
sont saisis dan l'acte et l'unité d'un paysage équilibrés. "Pax
tJut Bellum .' m'a dit le solitaire de Monte O)iveto. J'ai répondu:
Bel/um / Aujourd'hui je connais la stérilité de ces lutt~···. Après
trente années la voix du vieil homme s'est fait accueillir : les
cordes qu'elle devait frapper se sont mises à vibrer, et l'enthousiasme qui me disposait à une vie dangereuse se résout en une
nostalgique aspiration à l' harmonie." C'était le Bel/um de La
Hllme emf"lt tout, celui qu'on lisait à chaque page de Du S~ng,
la guerre pour clle-m~me, pour sa beauté, son ivresse, sa passion.
Dans la Grande Pitil les images de guerre sont enchaînées au
char de la paix. Sauf dans l'épisode des Accroupis de Vendôme,
' de, à l' ". ami. t"1é • "
cette guerre tend à la diplomatie, à la mansuetu
En des pages délicieuses M. Félix Bouffandeau e~t incorporé'.
bon gré mal gré, à une "amitié française." Et peut-être, q~1
sait? M. Barrès etît-il étendu cette indulgence sur les Accroupis
eux-mêmes si l'académicien avait eu les coudées aussi franches
que le député des H~lles, et s'était souvenu qu'il reçut sous la
Coupole, en un discours flatteur, l'auteur des Blaiphemu dans
les vers duquel l'adjoint Leguay a pu puiser le food et la forme
de ses actes et de ses propos.
.
.
Sans doute penscra-t-on qu' il y aurait, sur un su1et si
pressant, sur une question qui intéresse toutes les formes d~ la
culture, d autres matières .i réflexion pratique que l'évolution

RÉFLEXIONS SU.R. LA LITTÉRATURE

7II

de )'écrivain et la technique de son art. Mais précisément le
fond et la forme constituent deWI'. ordres que ce livre ne
permet pas de séparer. Le Pax qui lui sert de place centrale,
il semble que les puissances de la Grande Pitil, laissées à ellesmêmes, le prolongeraient plus loin que l'auteur ne l'a conduit,
et moins encore vers une absolution ot\ personne, même les
Accroupis, ne serait coupable, que vers un examen de conscience
qui ne permettrait à personne de s'absoudre à bon compte du
péché qu'il dénonce et condamne chez autrui .
" Moi-même, dit M. Barrès, j'ai prêché cette grande thèse
triste : Laissons aller à la mort ce qui veut mourir. Mais il
s'agissait de Venise et de favoriser le plaisir des esthètes. Quand
nous parlons des églises de France, c'est leur esprit, la réalité
qu'elles protègent, le contenu et Je contenant que nous voulons
maintenir. " Bien. Nous entendons que M. Barrès se garde ici,
avec d'intelligentes précautions, de draper sa défense des églises
dans le manteau funèbre de Chateaubriand, d'aimer en elles
une beauté passée qui ferait cortege à sa vie descendante, et,
comme les femmes d'un roi barbare, l'accompagnerait dans la
mort. Pourtant qui sait si autour de lui un peu du manteau ne
se discerne pas encore i' L'auteur de la Mort dt Yenùe respirait
sur la lagune tous les bouquets défaits de Chateaubriand, et
c'est au nom de la beauté, du "plaisir des esthètes", qu'il défend
de toucher à la misère, à la décomposition et à la lièvre de
Venise. Comme tous ceux qui exigent qu'une ville croupisse
dans son ordure pittoresque, il parle en étranger qui passe, non
en Vénitien qui demeure, et c'et son droit. Disons donc qu'il
s'agit de Venise, et de favoriser le plaisir des étrangers, du
peuple d'esthètes que gouverne le conseil des dix établi par
M. Barrès. Au contraire, quand les églises françaises sont en
jeu il s'agit de favoriser le plaisir, la culture, la civilisation des
Français, qui, du plus humble au plus grand, y trouvent nécessairement, en tant que Français, les conditions et la figure de
leur accord avec le passé et de leur conliance Jans l'avenir.

�7r2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais il convient toujours de favoriser un plaisir, une ém{Jtion,
qui ne différent que par une plus grande richesse, une plus
grande complexité du plaisir et de l'émotion que l'esthète
trouve à Venise. Il est l,,ien entendu qu'il ne s'agit pas pour
M. Barrès de la religion des autres, mais de sa propre religion
telle qu'il la sent et la conçoit : " C'est pour moi-même que
je me bats." C'est pour lui-même qu'il se bat en France contre
éeu.ir .qui ne veulent pa~ arrêter la- destruction, comme c'est
pour lui-mtme qu'il se bat à Venise contreoeeux q.1ü voudraient
l'arrêter. Seulement voilà : dans le monde moral et 1nême 1ans
le monde matériel, les choses se conserven~ par le jeu des
même$ forces qui le.s ont c~,éées ; la conservation, comme le dit
'Descartes, est une création' continuée. Les églises, créées par la
foi, ont été entretenues et roainteuues par la foi. La symp.2thie
pour la foi est-elle capable de tc_p.ir ici la place de la foi ?
M. Barrès exposant les raisons très justes pour lesquelles
l'Etat a aujourd'hui le devoir d'aider largement les catholiques
à entretenir dés églises dont on a attribué la propriété aux
communes, et défendant non moins justement le clergé contre
une sortie de M. Briand, écrit que le devoir des prêtres est de
" courir d'abord aux âmes. Pour nous autr!!s laïques, qµe œ
souci n'absorbe pas, veillons à protéger dès pierres qui intéressent
la nation autant que la religion. "Mais, comn;ie cela est rappelé
dans l'hymne admirable de la consécration, cité au chapitre IV,
les âmes impliquent les pierres, ou plutôt, ainsi que dirait uit
scolastique, les piertes sont conteuues émin.emment, non formellement, da.os les âmes. Les pierres ne peuvent être protégéç:s,
entretenues, continuées, que par des âmes, par l'homme en
tant que chrétien. C'est par un côté artiste et ,artificiel de sa
nature que le laïque, s'il n'est pas ch.rétien, s'intéressera à cette
durée. Je crois même que M . Barrès se rend compte parfois de
sa pos1t10n un peu délicate entre le point de vue chrétien du
fidèle pour qui l'église est la maison de Dieu, et le point de
vue humaiu de l' incroyant pour qui l'église' n' adc valeur et

RÉFLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

d,.m t'erêt qu ' en tant qu ' œuvre d' art. " Füt-elle dédaignée, la
moindre église rurale enrichit la vie locale et constitue, pour
ceux-!~' mê~es _qui la re~ardent du dehors, une valeur spirituelle. Mais s1 cette églm.: est sans fidèles, que devient cette
valeur spirituelle, _distincte de sa valeur esthétique, et par quel
paradoxe ceux qui la regardent du dehors, ceux qui ne sont
pas les flÎv,r lapides employées à sa constructÎ'on, peuvent-ils
arriver à la maintenir ?
_Essayant de serrer de plus près la question, je dirais que le
grand danger qui subsiste encore, à l'intérieur des sentiments .
de M. Barrès, contre les églises, c'est que, pour lui comme
pour les adversaires qu'il combat, les églises constituent d'abord
des objets de propriété humaine, et ensuite (qu'on me passe le
mot) des objets de cons.ommation : tels sont les deux visages de
leur grande pitié.
Des objets de propriété humaine. J'ai été très frappé d'apprendr~, en lisant le livre de M. Barrès, qu'après la Séparation,
la Cou_r de Cass~ion eut t se demander à qui appartènaient
les églises sous l'ancien régime, et qu'on dut répondre, sans
doute avec quelque embarras et quelque surprise : A Personne !
E~ ~- ~arrès conclut : " II résultait de là non pas une propnéte d Etat, non pas une prqpriété communale, mais une
chose publique, commune à tous, hots du commerce, alfectée à
perpétuité au culte divin. Les églises, dans l'ancien droit, ce
sont des choses sacrées, la propriété de -ceux qui sont morts et
de ceux qui naîtront, un domaine spirituel le domaine de
n·1e_u. ,, _Le domame
. de Dieu,
. c'est, historiquement,
'
très juste,
Mais Dieu, pour M. Barrè~, c'est la continuité-humaine; pour
la Cour d~ Ca:sation, interprète le plus haut de la loi, et pour
toute la 101, Dieu porte bien le nom que Polyphème croit le
nom d'Ulysse. Il s'appelle Personne. La loi. française n'a, commt:
le cyclope
·1 l' œ1·1 maténel.
_ • Elle 1gn0re
.
. , qu' un œ1,
le spirituel.
Ce qui ~t " hors du commerce '' est hors la loi, et la formule
de la Io, de 1902 sur les droits "qui ne sont pas dans fe

�714

LA

CUVELLE REVUE FRANÇAISE

commerce" est typique. Ce mot : le domaine de Dieu, même
pris au sens large, renanien et social, où l'entend M. Barrè., n'a
aucun sens dans la France juridique. Et cela, pour bien des
raisons dont la plus réelle et la plus profonde est que, dans un
pays de petits propriétaires, c'est-à-dire de propriétaires !pres et
stricts, la propriété individuelle gouverne tout, s'étend sur tout;
la propriété communale, la propriété de l'État, ont une tendance
à se modeler sur elle, à en épouser les formes. Non seulement le
domaine de Dieu, mais le domaine non individualisé d'une
continuité historique, paraissent des non-sens. Le jour même
où j'écris ces lignes, les journaux nous apprennent que la
Chambre des députés a fait cadeau d'une pièce importante du
musée national à un souverain étr:inger. Ainsi le Parlement,
dont M. Barrès, député du premier 'arrondissement de Paris,
est comme un chef de file, se reconna1t un droit de propriété
sur les œuvres d'art qui constituent le domaine intellectuel
de la France; la Vénus de Milo n'est le bien de la communauté française que précairement et tant qu'il n'a pas plu au
Parlement de la vendre, de la mettre en gage, de la donner,
ou d'en faire de la chaux : elle appartient comme le chanfrein
de Philippe Il à cette génération, que dis-je ? à cette législature.
Notre propriété va de plus en plus à la forme individuelle et
viagère, et les Egli es de France sont prises dans cette logique.
Le 'domaine spirituel", Je" domaine de Dieu", ces termes sont,
par la nécessité même qui les a dépoui11és de leur sens ancien,
pourchassés par nos légistes jusque dans les signifi cations les
plus souples et les régions les plus générales où M. Barrès les
idéalise.
Des objets de consommation. Avec sa logique intérieure et
vivante d'arbre, M. Barrè · était conduit par tout son sujet à
son dernier chapitre, qui s'appelle : Lu églisu de France ont
besoin de uzinlJ. Ayant convoqué tontes les bonnesvolontés, toutes
les parcelles de divin qui pouvaient s'élancer à la rescousse pour
défendre les pierres du passé, le pas é Je pierres et d"lmes,

llÉFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

M. Barrès s'écrie : " Que vaudraient ces puissants concour
ces armée dn dehors si, dans la citadelle menacée l'lme vcnai;
à défaillir L. Ne ménageons pas notre peine ; no:s en sommes
abondamment dédommagés par l'honneur de servir une telle
cause, mais faisons des vœui pour que chaque église trouve un
~tre exemplaire..... Devant ces églises, çà et là demi-désertées
demi-écroulées, je me surprends à murmurer la grande vérit/
le mot décisif: les églises de France ont besoin de saints. "
n'~t pas un des sentiments de M. Barrès que je ne partage,
qu 11_ ne rende en moi plus intense et qu'il ne m'aide à faire
fleurir. Mais au dessus de ces sentiments il y a certaines loi
logi ques qu ··1I est peut-être nécessaire de discerner. Les ligness
que je viens de citer nous amènent à nous demander si les deux
états hostil~ de la sensibili~é française actuelle en face des églises
~um_bl~ qui meurent, celui de leurs amis, celui de leurs ennemis
(1nd1fférents parlementaires, épiciers sauvages, accroupis), ne
remontent pas à une même cause, s'il ne sont pas les attitudes
de ~rançais inégaux en culture et en noblesse, mais arrivés
parei~lement, des. mêmes origines et des mêmes lointains, à
~slttuer une société de consommation plutôt que de production. Les églises de France sont un capital entre les ma1·ns
d'h'~rm_ers
· · ;u1,· en dehors des fidèles proprement dits, entendent
en JOUIT, 1 exploiter, non le continuer et l'accroître. Il est dès
lor~ a~l~ent nécessaire que, des deux façons et des deux
main•, il soit dépensé et dissipé. Au plus bas degré des ennemis
les Accr~upi~ ~eprésentent la figure la plus laide de la bête: 1~
Ac~oup1s utilisent le clocher de Saint-Martin selon leur nature
lui cS t basse, qui les amène à terre, ils en font, comme ils
d sent, un "_temple au dieu de la digestion ". Au plus haut
da.cgré des amis, la sensibili té de M. Barrès serait personnifiée
os la figure délicate de l' Ange musicien (je pense à la girou-

1i

:~~/u ~ude dont le moulage est au Trocadero) : cette sensi1 e ut1 se les églises de France, a une pointe extri:me du
temps, comme jadis elle éprouvait "à la pointe extrême d'Eu-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rope " la vibration la plus fine de la plus vieille culture. Cela
est bien, cela est beau, mais je demande si cette consommation
engendre une production, si c'est là un moyen de faire durer les
églises, de les prolonger, ou si ce n'est pas une des nuances
reconnaissables qui attirent un "esthète " sur Venise, la phosphorescence magnifique d'une décomposition 1 Aussi M. Barrès
a-t-il peu de confiance, malgré tout, dans les moyens qui sont
les siens, dans la bataille qu'il livre et dans la chanson qu'il
chante, et il finit par dire : " Les églises de France ont besoin
de saints." Les églises ont besoin non de musiciens mais d'architectes, non d'esthètes mais de chrétiens. Et c'est toujours pour
lui-même qu'il se bat. C'est lui qui, ayant besoin de ces églises,
a besoin de ces chréti~ns. Ah ! le Jardin dl Blrénict ! Si le
christianisme devait périr bientôt (et ce n'est pas vrai), comme
il serait, pour une intelligence éprise du parfait et du logiqu~
encadré entre ce commencement qui produit et cette fin qui
consomme : les chrétiens, les saints d'autrefois qui ont besoin
d'églises et qui les font, les églises d'aujourd'hui qui ont besoin
de chrétiens, de saints. Ceux dont M. Barrès est le chef de
chœur cherchent à l'église la sainteté, mais la sainteté des autre,,
et dès lors rien ne s'édific en pierre, tout coule en sable, en eau.
Il y a quelque temps une société de distillation, ayant trouv~
une formule de liqueur agréable au go(h, en fit ingénieusement
le "coin du quai" de la Chartreuse, la dénomma Bénédictine,
et installa son usine à Fécamp : ses affaires et sa réclame s'étendant elle se construisit des ateliers et des entrepôts en forme
de monastère médiéval (tous les touristes les ont visités) . Et
ce n'est pas tout. Les Bénédictins étaient encore en France,
et la société, devenue fort riche, leur offrit dans ses beaux b1timents un séjour confortable pour le nombre de moines qui
leur plairait, sans autre fonction que d'être là et de montrer
leur robe. Il ne répondirent mêne pas, mais j'imagine que le
président du conseil d'admjnistration, quand il conçut ce
projet, dut se fonder sur cette raison : " La Bénédictine a

llÎrLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

besoin de Bénédictins. " La culture, la pensée, les livres de

~- Barr~, sont pour la France, aujourd'hui, sa précieuse
liqueur d or, et dans la mesure où nous autres, du chœur
obscur, nous y participons, nous souhaitons avec lui des
~
g 1scs po~ nous, des sainta pour ces églises, toute l'intégrité,
en ~ettc liqueur, de ses substances, de sa saveur et de son feu.
MaIS _les vot\tes et les voix du bel édince qui sert d'écrin à ces
al~b1cs sont-elles bien celles qui préparent et qui imposent des
saints ?

r

,

,

ALBERT THIBAUD!T.

�NOTES

reaaisir avec plus de force. Mais quelle lucidité, q•uelle certitude,
qund clic se fixe sur un livre ou sur un auteur ! - J'aime
turtout M. de Gourmont quand il lit ; je l'aime plus complé-

NOTES

LA LITTÉRATURE
PROMENADES LITIÉRAIRES (Vme Série), par Rt•J
de Go11rmtJ11t (Mercure de France, 3 fr. 50).
Le tour paradoxal que dans ses Epikgues, ~ans ~ dialo~ucs,
dans )es brèves chroniques où il opinait sur les faits du Jour,
se plut souvent à prendre M. Rem_y de Gourmont, aun ptl
quelque temps, indisposer contre lut des lecteurs fidèles. Il 7
cultivait une irrévérence tantôt légère, tantôt un peu trop
appuyée, parfois juste et parfois moins juste. ~I me sem~le que
dans une forme limitée par le seul caprice, 11 se sentait trop
libre, trop à )'aise ; rien n'y bridait jamais les sautes brusques
de son jugement et même sa raison devait sans ccss~ ~tre
tentée d'abuser du plaisir divin d'avoir raison. _Alch1mtSte
naguère et fort curieux alchimiste, il ne nous cachait pas a$$CI
uel contentement et quel orgueil il ressentait à n'être plas
;ien qu'un chimiHc, et renonçant à la pierre ~hilosop~l~ à
hilfrer des formules ou peser des atomes... Mais quel ch1mtste
ccaprtCICUX
••
,. Il y a en M . de Gourmont à la fois du savant
. . et
du dilettante, du sceptique et du partisan ... C'cs~ cc qui fa,t 11
valeur et son charme. li y a surtout chez lui une extrême
curiosité idéologique. Elle ravit et clic comble ; il arrive ~u~cllc
déçoive, mais peu de temps. Elle est la clef de ses contradtcttODI
apparentes. Son érudition s'accomi,agnc de pétulance, et même
d'une sorte d'ébriété. Elle s'amuse à quitter son objet pour le

tcment que quand il observe la vie... On n'a pas eu, depuis
Sainte-Beuve, pareille passion du livre. Exalté par 1:t ch01e
«rite, son esprit double d'acuité et il redouble d'aisance. Il voit
clair, il voit profond ; il va droit, sans en avoir l'air, à l'essentiel, à cc qui e0t dQ, scmble-t-il, crever les yeux à tous les
aaucs, s'ils n'eussent été des aveugles. Son don de mise au point
est peut~trc encore plus admirable que son don de discerne-'
ment et de découverte. Dans cette nouvelle série de PfT)fflnl4IÛJ
Ültir6irts (la cinquième) menée. au jour le jour, au hasard de
l'actualité, chaque détour nous offre une perspective imprévue.
Et comme on sait gré à l'auteur d'insi,ter si discrètement sur ses
tro11vailles ! Nul moins que lui n'est un rhétoriqueur. " Je ne
suis point appelé, écrit-il, tel un docte professeur de bclleslcttres, à dire cc qu'il faut penser d'une œuvre ou d'un homme,
mais cc que j'en pense au moment où j'écris... " C'est le moyen
de toucher juste. A propo. du ven de Vigny :

J'aime la ma}tsté du

SOUFFRANCES HUMAINES

il dira: "Cc qui le touche (Vigny) c'est qu'elles sont majcstupour son esprit: cc n'est pas qu'elles soient des souffrances
pour son cœur. Et ainsi jusque dans sa pitié, il y a de la froideur
et une belle ordonnance csthétiq uc... Alfred de Vigny est l'homme
qui n'a jamais ri. Le rire vient de la conscience d'une supériorité
momenunéc, tellement évidente qu'elle se déploie joyeusement.
Vigny à tou; les momcnti, en toutes les circonstances, se sent
tellement supérieur au reste du monde qu'il ne s'en étonne
jamais. Rien ne peut altérer sa sérénité et comme il domine sa
joie, il domine sa tristesse qui, du premier coup et tout naturellement, atteint au majestueux." Voila qui paraît évident;
mais qui a formulé cela avcc41nc telle plénitude l Je ne résiste
pas au plaiiir de citer encore cette page sur "lt rarMttrt Je La
CIIICS

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

720

. • e I Voilà qui l'intéresse bien plus que
F,
· " •• " Lui mem ·
· Je tabl eau
011ta111e
d
a voulu voir
.
é é 1 de la wciété ont on
.
.
la saure g n ra e
.
r bl
L Fontaine n'eut 1ama1s,
1 galerie de ses ra es. a
.
d
critique ans a
.
' t récisément parce qu'il ne
je crois, de si vastes .dessemls,.ellt c_ es ~e les avoir 'réalisés. Cet
.
•·1 donne l usion
les avait p~s ~111
,
.
our s'intéresser de si près aux
homme était bien trop egoïste, p r bl si dure, si hautaine,
t la morale de ses 1a es,
.
d
autres homm~ e
_
·' il 'a nulle intention e
.
ell
e prouve bien qu n
. L
si cru e m me,
.
li
t t la peint telle qu'il .ui
d la vie comme e e es e
Il
réforme.
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l . t indifférent'! C'est une
on sent que ça ui es
M .
voit. ais comme
. r.
de La Fontaine un
è de VOU1oir raire
idée bien smgu i re
.
l mal que dans leurs rapports
.
Il
&lt;"'.Oit le bien et e
moraliste. ne per T
d l'
mme de l'autre et au
. •
Il s'amuse e un co
nfl"
avec lui-m1:me.
é à méditer sur les co 1ts
moment qu'on le croit le plus ~cutp d S· peuples il prépare le
a.nds des rois. e e
'
d
des petits et es gr
' .
.F.
La Fontaine est d'une
.1 é · le Diable en en.ier.
~ e Si par hasard
Papier où 1 va cnre
ïi.
Il est la nature mcm .
inconscience magm que.
. . ,
" bonhomie" je n'y
. ·
, n e1Ît insiste sur sa
.,
c'était en _ce sens quo_
C
d t il faut définir le$ mots.
· ·
à redire. epen an
·
•
trouverais nen
.
h" de l'égoïsme ingénu. Traduisez
Son œuvre est la phtl~sop ie 1
.s sachez du moins ce
1 ot s1 vous vou ez, mai
cela par un seu m '
, d Gourmont ne sera jamais dupe
·1
. t " M Remy e
. de
qu'i cont1en •
·
.
, thét"ciens. Son souci
1
, mplment nos es
/ des mots v~gues qu e
S . . Be ve . de fixer des valeurs
critique est celui-même de amte- u .
• . -. et il se trompe rarement.
prec1ses

. r

H. G.

LA

POÉSIE

ONDE par Paul Castiaux. (Mercure
LUM IÈ RES Du M
'
de France, 3 fr. 5o.)
•
On connaît avantageusement M. Paul Castiaux par SOII

NOTBS

721

second recueil de vers: la Joie P-agabonde. Celui-ci, Lumières du
M011tle est plus libre et plus personnel. Il est écrit en vers libres
presque toujours blancs, mais rythmés avec tant de diversité et
soutenus si à propos par de discrètes assonnances , quand le
rythme devient monotone ou défaillant, q-u'ils donnent à mon
oreille une satisfaction complète. Au fait, ce que j'ai pu reprocher à certains tenants du vers non rimé, ce n'est pas tant le
défaut d'assonnances ou de rimes dans leurs poèmes, que
l'absence voulue de compensations rythmiques et la coïncidence

j

désastreuse d: l'in~nor!té totale avec fa pauvreté ~éC::ni~ue

des coupes. Ici la vie résidé dans le rydu~e. Pourquoi 1exigerai-je par .surcroît dans l'écho wnore r -A peine reprocherais-

je à M. Paul Castiaux d'abuser quelquefois des touches séparées
et de .sacrifier la ligne générale du mouvement à !'.harmonie
partielle des strophes et même aussi, ce qui est plus grave, des
vers. Mais son livre possède tant d'autres qualit.és et il est si
précisément composé dans un esprit de "succession lyrique"
que le reproche doi; tomber. - M. Castiaux se pose ici résolument en po~te de sensations et d'images. On peut découvrir
un sens idéal dans l'économie de son livre ; mais il n'en aurait
pas, qu'il n'y perdrait pour ainsi dire rien. Il vaut par le
chant, par l'ivresse, par la justesse de l'impression pittoresque,
par la variété de la métaphore. Il peint le lumineux essaim des
souvenirs autour d'une ~me qui s'abandonne à son plaisir.
Voici le calme de la petite ville de province :

L'ombre est partout comme de l'ouate ;
Entre les murs et les hagts arbres
Passe, sournois et.froid, un liumide silesce,
Et l'on r,oudrait paifois &lt;pl une goutte de bruit
S'en rlint tomber, pour I' émouooir,
Sur l'eau malade de ce calme.
Voici, du haut de la colline, le pays autour de Florence où

u

�LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAISE

722

•• •

fts calmts maisms hlandus
Sommeil/antes brebis
Paissent le reposoir w,dre du crlpuscult.

u11

L - ruuviflcondant l'encensoir.
c aroun
.,.
"

Voici la mer à Ploumanac'h'. le sirocco à Porquerolles... Et
voici simplement une harpe, qui

TenJ sa proue arrondie où hrillt un éclair d'or
lts gréements dt ses cordes..
Serait-ce A rgo t1oulant cingltr
yers ffutl trésor et sous ffutl ciel r ...

Âfltc

. a•
J•s .,'"ands
et beaux départs l,autai11s
...Je me souviens
·.
naflires,
fjuand
lts
t1otlures
0
Se gonflent, fécondées par lt fient a,nqureux,
Glissant fiers l'horizon, sous lt béant ~zur
At1ec transport, comme des lyres Jrémmantes.
.
Mais c'est dans la délicatesse
que M . Paul Castiauxt trollll
ea Ill
ses inflexions les plus personnelles. On go(1te souven ,
lisant
., 11• et nonckalant de la chanson
Le c arme neae
"
Fr8/ant
exfjuisement lt paresseux instant
D'un doux plumage hruissant.

••

petl!IO'
I l n'a plus à mon sens qu'à se débarrasser de quelq~esym

.
t du plus mauvais s
manies syntaxiques qui lui. _v1cnnen
.
e
comme
l'emploi
abusif
du
mot
en
11sm ,

( La t1ilk

l!N

72 3

CENDRES, par Edouard Ducoté (Occident).

Et le soleil descend et il emplit le ciel d'un encens d'or,

Comme

NOTIS

reposoir keureux de sieste)

•
de son métier et de son art et nous don
pour être maitre
des œuvres accomplies.

H. G.

Les vers d'Edouard Ducoté ont toujours été ceux d'un sage.
La forme en est toujours pure, simple et discrète, l'accent
lyrique modéré, l'esprit, l'intention calmement didactiques.
L'ode est moins son fait que l'épitre, l'élégie amoureuse, la
fable. En ce sens, il descend directement de nos poètes classiques. II n'a guère participé en fait au mouvement symboliste.
Il a trouvé dans le vers libre moderne une sorte d'abandon et
certaine musique qui rajeunissent le vers libre ancien, et sans
trop quitter celui-ci, il a su profiter des conquêtes de celui-là.
Son dernier recueil est peut-être, à mon sens, le meilleur de tous.
Cette attitude de noble résignation en face des biens et des
maux de la Yie que résument ses nouveaux Yers, n'est pas neuve
pour lui ; elle a pris simplement plus d'assiette, plus de poids,
plus de maturité; elle est plus légitime à l'été de l'age qu'à son
printemps ; elle est beaucoup plus émouvante ; elle sait mieux
se ramasser. C'est dire qu'aux grands poèmes dialogués la
Nm,,/k Épouse et la Mort d'Héraclts, même au joli récit de
Pt1t1&lt;°'4 où M. Ducoté nous rappelle qu'il sait conter, je
préfùe les courtes pièces où il exprime directement la précoce sagesse de ses quarante ans. N'y cherchez pas d'images
imprmcs, de sensations singulières, de hardiesses ni de fureurs.
Le dépouillement est total ; il ne faut pas plus de métaphores à
Ducoté que n'en eut besoin Moréas; il ne lui faut même pas
cette tension oratoire qui donne aux Stanus leur force dure. Une
main qui se tend, une ceinture qui se dénoue, la simple retombée
d'DD geste humain... A défaut d'un poème qu'il faudrait citer
en entier, voici une pure épigramme sur l'automne :

La tristesse de l'automne
N'a plus pour moi dt douceur :
Q114114 ks hois st découronnent
Jt sais trop hien f/lll j'en meurs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et à celle-là répond œlle-ci ;

NOTIS

L'ombre élèt1e un pa,:fum de tilleul et de fraise,
Mltonymie, antonomase, catadzrese,
Et &lt;'m sur ses stcrets que je me penche. Elle est
Sn, la tonnelle, une tulipe au bracelet
Et
un brin de buis plein de sèves amères.
Et Je la -cois sourire aux marges des grammaires.

Seras-tu, cœur trop sensible,
A la mtrci des saisons l
Réserr;e-œi, brmne cibk ;
Il est d'autres trahisons.
L'amour, l'art et l'amitié
Te blessmmt sans pitié ;
Et,fol, tu tt mets en deuil
Pour peu que tombent les feuilles.

"!°'d

Go6tez maintenant cette petite allégorie :
Mon esplrance était tombée
Sur le dos comme qn rcarable .••

C'est le même homme qui, penché sur les yeux de son jeune

Mais tu parus sur le chemin
Rieuse une ombrelle à la main.

enfant, s'écrie:

Tu m'es étranger déjà
Ainsi que les autres lwmmes.
Mon fils, tu n'es que cela:
'fout le reste je l'ignore.

Tu retournas l'insecte .fr2/e
Âr;ec la pointe de l'ombrelle.

Cet homme souffre et ne cache point qu'il souffre, et pour
exprimer sa douleur choisit le plus humble langage. En ce
temps de virtuoses et d'équilibristes, voilà qui sonne humain
et franc.

H.G.

Et soudain l'insecte au delà
Des soleils calmes, s'enr;o/a.
Mon esplrance !tait œmbée
Sur le dos comme un scarabée ...

Faites chanter aussi cc joli rythme :
A

LA FLUTE FLEURIE, par Tristan Der2f!'l, (Collectioa
des Cinq).
Le Poème de la Pipe et de l' Escargot annonçait la f/btt f/nril.
Mais il n'e&lt;u pas suffi à nous faire présager de qudle abondance,
de quelle variété la veine ironique et lyrique de M. D ~
était capable. Ce poète facile est un poète charmant. ll 6c:rit
des épitres comme Boileau, mais avec la _plu_s cocasse impertl·
nence et la plus folle imagination. C'est une sorte de Jammes
qui accepterait ·une fois pour toutes d'être plaisant, de n'être
qu'un adroit artiste et qui reculerait délibérément les bornet
jusqu'ici permises de la fantaisie littéraire. Exemple :

Dans le calme; la bar11ue se balance
comme un fiers que je dis;
Dors mon amour, aux t1agues de silence
des go!fes attiédis.

don~~~ vous~ure:r. idée des ressources de métier et de sentiment

se m~S::r ..

_Derlême. Mais il n'a pas besoin pour plaire et
t"fi ces comiques
·
dign d R ongma • d'user d' 3.!...!_
tout au plus
es e ostand et · , ·
.tique de sa poésie : qui n ajoutent nen â l'humour authen-

Ce~i qui partira. loin de la flille, QU'IL LB
ou non, pleurera ton flisage tranquille.

flt#Îl/e

�LA NOUVELLE REVUE FRANCrAISE

11 a assez d'esprit inné pour n'en pas chercher dans le jeu
des rimes. Depuis Banville, nous avons eu Mendes hélas ! et
Bergerat, les Rostand pere et fils... - ce sont des souvenin
pénibles qu'il ne peut étre avantageux a M. Deréme de réveiller.

H. G.

•• •
L'ÁME DU PURGATOIRE, par Pierre Nothomb (Lamertin,
Bruxelles).
J'ai parlé élogieusement ici, l'autre année, d'un poeme de
M. Pierre Nothomb. L'Ame du Purgatoire confirme l'impression
que m'avait donnée Notre-Dame du Matin er je répéterais a son
propos les memes choses. Blancheur, candeur, musique ; un
sens exquis de l'immatériel, de plus en plus voisin de celui que
nous admirons chez Van Lerberghe ... Je transcrirai l'ascension
vers la Lumiere de l'ame délivrée de ses tortures purificatrices.

tiOTIS

Je suis une ltin,elie
Dan, la clartl.
Je reconnais des f!Ífage1,
J'entend1 dts moti wrtigineux,
Je ne 1aiJ plu1, mon Dieu, mon Dieu !
Je 1uis fait de soujfle et de fiu ..•
Et je sens r¡ue tout en moi change
Et r¡111 je m'a.ffranchi1 des formes et du temps
Et r¡ue dans un instant
Cet ange
Qui m'emporte a traflers le grand cíe/ lclatant,
Ya ouf!rir ses deux bras dans l'espace supreme
Et r¡ue de mon propre llan
Je f!ais aller léger, tremblant,
"Yiflre en Dieu meme ".

H. G.

JI bondit !
JI est la ! il tst ,omme un édair !
Et sur lamer

Son ombre de fau mplendit :
Jl déchire le ,iel
D'un f!OÍ surnalurel,
JI ment a moi tout droit,
JI est la Joie !

Je ne respire plus,
JI m'enlefle

Je ne flOÍs plus, je n'entends plus, je ne sais plu, !
Je suis atome dans Je refle,
Je suis un cri dans J'in,onnu !
Je flois battre des ailes,
J'entendJ ,hanter,

LE ROMAN
L'ENQUtTE, par Pirrre Hamp (Editions de la Nouvelle
RCVlle fran?ise, 3 fr. 50).

Ceux qui pensaient etre descendus, avec les romans de Zola,
au ca:ur meme de la vie ouvriere, ceux-la seront assez surpris,
OUYrant un l_ivre de Pierre Hamp, de constater la distance qui
tépare le pomt de vue d'un bourgeois, et1t-il !'esprit ouvert et
la sympathie éveillée, du point de vue d'un homme qui a vécu
de la vie
· ouvr1cre.
·1
L'un voit du dehors l'autre du dedans • et
'
'
11. 1
e premier, ayant l'reil plus frais, peut conserver l'avantage
tant qu'il s'ag1't de sa1S1r
· · ¡e plttoresque
·
de la vi.e populaire,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISl!

NOTES

Le style de l' Enqtdte est de la même veine, sobre et forte, que
celui de Marit fra2ck ou de Yin dt Champagne. On avait pu
•'inquiéter de voir, dans le Rail, un excessif souci de concision
violenter les phrases, les tronquer, les écraser l'une dans l'autre.
Ce livre était mal accueillant, hérissé à plaisir; il fallait relire
deu fois des passages qui n'impliquaient en eux-mêmes aucune
difficulté d'intelligence. Avec l'En{uate on est de nouveau dans
la clarté, aussi loia des concessions au désir de plaire, que des
sacrifices au maniérisme de la sauvagerie.

l'autre seul a le droit d'ouvrir la bouche s'il s'agit d'en atteindre
l'Ame.

Ce qui perd ceux qui pourraient valablement nous parler de
la "peine des hommes", c'est d'abord qu'ils n'ont pas eu le
loisir de se créer un outil littér,aire à la mesure de ce qu'ils
ont à dire; c'est, ensuite et surtout, que les problèmes et les
' conflits qu'ils étudient pèsent sur eux trop directement, trop
brutalement, leur causent trop êl'angoisse et d'indignation.
Leur voix tremble. Ils croiènt décrire, alors qu'ils plaident ; ils
croient fournir des documents, alors qu'ils n'apportent que
thèses et pamphlets. Non qu'il faille faire l'injure à Pierre Hamp
de lui attribuer un sang-froid inhumain ; il est aussi passionné,
aussi révolté qu'on l'attend de lui, mais il tient tête à sa passion.
_
Il sait qu'il y a un temps pour juger, un autre pour combattre
et qu'une plume n'est pas un gant de boxe. Il n'est enrôlé dans
aucun parti, ne reçoit aucun mot d'ordre et ne doit à personne
de ménagements. Aussi le suit-on avec confiance. Si, dans la
peinture des milieux bourgeois, son coup d'œil manque quelquefois de subtilité, ce n'est qu'en ce qui concerne les habitudes et
les mœurs ou, si l'~n veut, l'histoire intérieure de cette classe;
mais l'histoire extérieure, œlle des· conflits du travail, il la
connaît parfaitement. Il la.connaît indépendamment des théories,
par la fréquentation des hommes, de leurs maiso~s et d: l_eun
chantiers. Impartialité en face des deux camps et 1mpart1ahté à
l'égard de la vi~. Quelque noirs que soient les aspects qu'il no~
en retrace, il le fait sans esprit de dénigrement. Quelle que soit
la déchéance humaine, jamais elle n'arrachera à Pierre Hamp
un aveu de découragement; et ~•est la beauté de son livre que
de respirer une foi si robuste malgré si peu d'illusions.
Sous prétexte d'une enquête sur les dépenses alimentaires des
familles ouvrières, Pierre Hamp parcourt usines et taudis, et
~ns ralentir ni refroidir un récit qui reste sans cesse émouvan~
il l'étaie de chiffres et de documents. Ce n'est ni du roman nt
de l'économie politique. C'est le .pathétique vrai du travail.

J. S.
LE THÉATRE

MIGUEL MANARA, mystère en six tableaux par
0.-H'. Milosz (Représentation du Théâtre Idéaliste).
Une courageuse petite troupe, désireuse de monter des chefsd'œuvre, mais dépourvue de ressources, a eu la paradoxale et
heure~ idée d'offi-ir des spectacles gratuits. Donnant l'exemple
du dé11utéressement, elle a su l'encourager autour d'elle, et
chacun sait qu'avec un tel levier on déplace des montagnes. Le
'r~tre Idéaliste qui a déjà trouvé moyen de monter du
Gr1ffin et du Jammes, vient de: représenter Miguel Mafiara de
0.-W. Milosz. On se rappelle cette œuvre noble et passionnée
qui parut ici même en 1912.
..

~uand on songe aux difficultés que représente la mise au
point d'un pareil ouvrage dans un théâtre régulier, avec une
troupe entrainée et qu'aucun autre souci ne distrait on admire
,
'
qn avec des moyens de fortune on arrive à en réaliser même
une ébauche. La représentation du Théâtre Idéaliste n'est pas
davantage, mais pas moins
· non pus.
1 On y a pressenti. quelle

�73°

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

NOTES

figure pourrait faire :l. la scene cette ceuvre ipre et sévere dont
la chaleur et l'éclat semblent s'échapper par les déchirures d'un
cceur tourmenté.
,,
M. Milosz a raison de nommer " tableaux" et non " actcs
les six grandes scenes qui composent son mystere, vu que
.é
t l' " action" en est absente. Ce sont six points de
préc1s men
.
a1·
repere dans une vie accidentée, six étapes, s1x courts P iers.
Point de mouvement ni de crise dans le courant d'une de ces
scenes. L'attaque en est forte, dramatique et s~rprenante; la
suite du tableau ne fait que développer ces p~em1ers,_acco~ds. Et
ce n'est pas !:l. un reproche, car il semble bien qu ¡J so1t dans
··
!'esprit du "mystere "' par oppos1t1on
au "drame" ' de ne
traiter des sentiments que dans leur généralité, sans entrer dan~
ces nuances particulieres ni dans ce détail .de circonstances qui
appartiennent aux conflits purement humams.
Si Miguel Mafiara représente la légende originaire ou plut~t
le récit historique d'ou est sortie la légende de Don Juan, il
faut avouer que la matiere en est riche et belle, et que la
tradition a eu grand tort d'en laisser tomber la plus grande
partie. L'aventure de ce débauch~ qui s'éprend. d'une tou~e
jeune filie, l'épouse, la perd pr~5'.lue aussitót et :u1 de désespoll'
se jette dans la pénitence rehg1euse, portant 1 outrance d~ la
vertu aussi loin qu'il avait poussé l'exces des sens, ~e ré~1t
quelque chose de logique, une vérit~ profonde qui sat1sfa1t
pleinement !'esprit - mieux que ne fa1t le gouffre_ de fla~mes
\
ou ne sachant comment se débarrasser de son admirable hbcrtin, Moliere prend le partí de le précipiter.
La l~ue de M. Milosz a de la force, de la générosité, de
l'accent. Ces six tableaux sont pathétiques et l'on y s~nt, ce
qui est si rare un don de poésie, non verbale, non suraJOUt~
. p1
• ·11·1e d u' cceur méme des personnages, jaillie de la vér1té
1ma1s
le
des sentiments et non du commentaire qui les entoure. Tel
récit de la petite Girolama :l. Miguel amoureux, telle encore
l'exhortation de l'abbé au débauché pénitent. ll y a la de la

73 I

grandeur et de l'émotion. Souhaitons de voir Miguel Mafiara
sur la sctne du Vieux Colombier.

J. s.

•••
LES PORTES DE MADAME SARAH-BERNHARDT.
Madame Sarah-Bemhardt est enfin décorée. Elle avait mérité
d'obtenir plus tót cette distinction. C'est, comme on dit, une
tr~ "grande artiste ". - Or "ses poetes " résolurent de la
f!ter : les poetes sont reconnaissants. L'apothéose eut lieu
l'Université des Annales. La, on les vit défiler en bon ordre sur
une scéne préparée, puis se grouper "en un superbe ensemble"
autour de leur "géniale interprete". On lut des vers, toutes sortes
de vers, ni plus ni moins mauvais que vers de circonstance.
M. Edmond Rostand, ayant composé une fois pour toutes, en
une occasion précédente, le sonnet d'hommage définitif, s'avisa
d'en distribuer les quatorze vers, voire les vingt-huit hémistiches,
:l. une troupe d'interpretes chargés de symboliser les différentes
" créations" qui firent la gloire de Mme Sarah ; il y joignit
méme un chceur, un chceur de voix simultanées, qui déclamaient
le m~e vers :l. l'unisson. Au dernier vers, Hamlet s'inclinait
vers la tragédienne et déposait le baiser de Shakespeare " aux
bagues de ses doigts ". - C'eClt été fort bien, sans Shakespeare.
Shakcspearc ne sernble pas :l. sa place, ni :l. son aise entre
MM. Rostand et Jean Aicard, entre MM. Augustc Dorchain
et Miguel ZamacoYs ! Vrairnent ces messieurs eurent tort de le
prier acettc fetc. Quand il parut, on sentit toute leur misere,
toutc la misere de la poésie qu'a scrvie Madame Sarah. ~es, elle a droit a toute la reconnaissance de MM. Rostand,
Aicard, Dorchain et Zamacois. Elle les a tirés de l'ombre. Elle
1
tn:été ~n talent, son génie :l. leurs médiocres productions.
Mars qu a-t-clle fait pour Shakespeare ? Elle a joué Hamltt ;
c'cst tout ; et moins, je le crains bien, par dévotion shakespea

a

.ª

1

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

73 2

rienne que par amour du travesti. Au cours de sa longue
carrière elle a obstinément ignoré Desdémone, Juliette,
Cordélia. De même, à peine a-t-elle joué Racine .•. Et cette
"princesse du geste", n'aura pas fait l'aumône d'un seul de
ses gestes aux tragiques grecs ! Elle a vécu au tem~ d'Ibsen et
s'est éprise &lt;le Sudermann et de Sardou... Oui ! plus
j'admire son talent, plus je me sens prêt à lui rendre hommage,
plus je mesùre l'étendue de son prestige sur le public du monde
entier, - plus je me sens impitoyable, lorsque je considère
l'emploi qu'elle en a fait. Etant tout à fait libre d'imposer
au monde la poésie la plus pure, la littérature la plus haute,
elle a attelé à son char quelques faiseurs de mélodrame et q uclq ues
poètes disgraciés, qui certes ne la valàicnt pas, mais sur lesquels
elle pouvait dominer encore ... Son souvenir restera lié étroitement à celui de Sardou, de Rostand, de Mendès - et ce sera
la vengeance de Shakespeare.

H.G.

LES EXPOSITIONS

PETITES EXPOSITIONS: CH. CAMOIN (chezDruet);
L'ART DÉCORATIF (chez Manzi); PICASSO (à la Peau
de l'Ours).
On peint trop, on expose trop ; les salons n'y suffisent pas.
Nous renonçons à rendre compte des incessantes marufestationa
de nos peintres. Ils sont en train de devenir les journalistes du
pinceau. Laissons les faire. - Nous nous contenterons de noter
au passage l'émotion neuve ou ravivée que tel ou tel tableau
saura nous procurer encore et de le signaler ici.

733

On dispena, le mois dernier, aux enchères publiques une
collection singulière, dite
de la Peau de l'Ours • On n ,.imagine
' ·
.
~ en~mble plus disparate, plus évidemment inégal. J'en
~1terai la nomenclature fastidieuse. Des noms connus aimés
.. . . .
'
'
y vomncraicnt IDJUStement avec d'autres noms qui jouissent à
mon sens d'une célébrité indue. Personne n'y est très. bie
n
rc~ré s
nt_es1éce, 'n_,est Picasso. Et c'e~t l'occasion de déplorer
qu un pemtre aussi doué, dont on retrouve avec tant de plaisir
apr~ des années les premiers ouvrages et dont la manière
anc1~ne m_e sembl~ aller ~ers une solide consécration, adoptant
la fohe du JOU~, peigne aujourd'hui - . si on peut dire peindre
:-- avec des timbre-poste, des enveloppes et des en-tête de
JO~UX ! L'homme qui a cerné d'un trait un peu dur mais
hardi et ferme, ses curieuses silhouettes de baladins et in~od 't
da
. d'
. .
UI
ns ~ essais_ ~co~atifs Je ne sais quelle spiritualité troublante
d?nt~e ne vois -l exemple nulle part ailleurs, et pas mêm,; l'ind1cat'.on, ~onsentant, aujourd'hui aux excentricités niaises .du
futunsme • quelle dechéance ! quelle misère ! Au milieu d
novato~rs d'hier, sa personnalité domine - et il renonce c~
celle-a. Passons.
Ca mom
. n,est pas Marquet. Son trait a moins de décision et
ses valeurs mo,ms
· d C Justesse:.
·
Mais dans le grand nombre
études exposees à la galerie Druet, quelques unes, - des
~ar~ucs sur l'eau trouble d'un port - marquent une vigueur
h~c::c. ~mme beaucoup do ses émules, il's'en remet trop au
qui n'est pas l'inspiration.
d La ~ouche de Vuillard peut sembler hasardeuse. Non. Ou
u moms la collaboration du hasard il la limito à l'exéc t'
des dé ·1 Le
'
u 10n
. ta1 s.
~asard de la main raffine sur l'effet d'ensemble
quit est. volontairement obtenu. La grande décoration qu'on
ieu 1vo~-~hcz Manzi est le morceau le plus diapré, le plus un
Pus 1 re que nous connaissions de cc peintre L'obiet es;
partout
.
. respect'
.
e et cependant le pemtre
n'abdique · nulleJ part
P
ap1cr pemt, d'ira-t-on. 5o·it: nous avons le papier peint comme·

a•

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les anciens avaient la frCl&lt;Jue.- Des Degas magistraux, de toutes
les époques, deux Roussel complets, absolus_'. où a~cun_e forme
n'est esquivée - c'est chose rare - où l 1mprov1satom garde
pourtant sa fleur ; de lyriques Monet qui, par la fau~e des
empâtements, vieillissent mal, il faut le dire ; des dessms d~
Toulouse-Lautrec... voilà les merveilles nouvelles que M. Manz1
nous découvre. Puvis veille sur la grande salle avec les cartons
un peu froids de la décoration de Boston. Mais quelle grandeur
sous l'académisme hérité, dans le camaîeu à l'huile de son
Pégase ! Et je voudrais que les jeunes peintres d'aujourd'hu~
en quête du trait incorrect qui serait la mar_que visible de l~ur
1
génie, vinssent prendre une leçon de modestie_ devant I_ esquisse
à la gouache de l' Inspiration Chrétienne'. c,elu1-la trava1ll~ po~
lui ; il n'a pas souci d' " épater " ; m d épater le pub~1c '. nt
de s'épater lui-même. Son esquisse r un ouv~~ de bon ecohe~,
on y sent une naïveté qui sait oublier la sc1,ence. - Un d~1n
de Rodin semble toujours un dessin d homme de gerue.
Homme de génie, Rodin l'est, mais aussi veut l'être. Puvis le
sera, mais sans le vouloir. Voilà la nuance. Et quant à DOi
plus jeunes peintres, ils veulent l'être, ils feignent de l'être, et
ne le sont en aucune façon.
1

H.G.

NOTES

735

piété et un rare bonheur le rythme, les images, les paroles de
Claudel. Mais quoique le consentement de l'auteur nous en ôte
presque le droit, nous ne pouvons nous empêcher de protester
contre les transformations qu'a subies !'Annonce faite à Marie
Non que nous voyions dans le changement de Pierre dè
Craon en Peter von Ulm, et du royaume délivré en un vague
empire germanique, autre chose qu'un hommage : Cette
annexion témoigne d'une certaine admiration nietzschéenne
pour l'individualisme aristocratique du XVIIe siècle français et
la violence que faisaient aux anciens Corneille ou Racine. Mais
la transposition gâte par ailleurs l'œuvre française. Il est dans
le drame de Claudel des choses qu'on ne peut rendre, d'autres
qu'~n ne peut supprimer. Que signifie "Warurn quakt {1) denn
mein Herzchen 1 Warum quakt denn mein Schatzchen 1"
auprès du " Quoi qu'i gnia, ma joie r Quoi qu'i gnia mon
.
trésor 1"dont Mara accueille
la résurrection de son 'enfant
(devenue en allemand Obane ! !) ? Et dans la bouche des petits
paysans:

Josef, lieber Josef mein
au lieu de

Marguerite de Paris!
Prhe-moi tes souliers gris !
Pour aller en paradis !
Non seulement l'allemand est impuissant - comme le français
à donner ce qui n'est que de
notre race et en particulier le parler où les gens de l'Est mêlent
à leur rudesse un accent si tendre ; mais il est un autre accent
de !'Ame celui-là, qui va se perdant à Hellerau.
,

le serait pour le Volkslied -

LETTRES ALLEMANDES

VERKUNDIGUNG (L'Annonce faite à Marie), par P4/J
Claudel. Traduction de Jakob Hegner (Hellerauer Verlag).
Il con,-iendrait, si l'on n'envisageait que le détail d e : ~
sion, de louer M. Hegner. Il a rendu avec une int igenUI

,. Je n'avais jamais si bien senti que dans le drame de

Claudel

1im~rtance de l'atmosphère et ce lien mystérieux dont nos
~1nces so~t l'.ées à leur terre, à leur soleil, à leurs moissons.
Il n est pas mddférent au progrès de l'action que celle-ci se

passe à Salhof ou à Combernon, qu'Anne Vercors parte du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

royaume où " tout est ému et dérangé de sa place", où il n'y
a plus de roi, plus que

deux enfants.
L'un, I' Anglais, d4fls son Ue
Et J'autre, si petit qu'on ne k r1oit plus, entre les roseaux de '4

Loire.
ou bien qu'il évoque à son départ l'aigle germanique
.
. et les
.
brigands noirs du Rhin. Andreas Gradherz peu~ lui aussi te~tr
son fief de Saint Remy de Reims et de Geneviève de Pans :
son imc ne saurait être celle d'un Vcrcors. La Souabe a sa
craie ses cathédrales ; leurs cloches ne sonnent pas comme à
ReiU:s. Faute cFavoir entendu le carillon de Monsanvie1?e la
Violaine allemande n'est plus Violaine. "Violane" redit la
paroles de l'héroïne lorraine, mais elles ~•ont pas de sens dam
la bouche de celle qui n'a entendu au heu du nom de Jeanne
d'Arc que celui de Hans, Hans à la peau de mouton, dont le
peuple se gausse, "votre Hans, la m_ère, qui conduit ~:empereiu
Charlemagne au sacre, avec son casque et son Mton.

F. B.

DIVERS

UN " INSTITUT DE CULTURE FRANÇAISE" A
BRUXELLES.

Il faut que nous sachions qu'on lutte passionném~nt poar
noùs au delà de nos frontières. Le péril le plus grand qui menace
notre langue et notre culture est, après le germanisme dans ICI
pays annexés, Je flamingantisme dans les pays ~elges. ~ ~
même façon que la Rer1ue Als11Cienne, que les Cahiers A/s«UIS

NOTES

737

Strasbourg, l'Institut de Culture Franfaise qui vient de se fonder à
Bruzelles, se dévoue à notre génie. Il se dresse expressément
contre la routine et les tendances flamingantes de l'enseignement officiel. Mlle Marie Closset que nos lecteurs connaissent
bien sous le nom du charmant poète Jean Dominique, a été
l'instigatrice, on peut dire la fondatrice de l'Institut. Son dessein
est d'imprimer dans l'esprit des jeunes filles et des jeunes femmes
qui seront appelées à instruire les nouvelles générations, le souci
de la plus haute liberté intellectuelle. Dans sa leçon inaugurale
elle définit ainsi ce qu'elle attend de son public. " La dignité
consiste à ne pas se leurrer, à ne jamais tromper les autres.
Vous ne vous tromperez pas vous-mêmes, c'est à dire que vous
vous respecterez, si ayant sincèrement reconnu votre ignorance,
vous vous appliquez sérieusement et quotidiennement à en diminuer l'étendue... J'attends que, dès ce moment, vous vous
sentiez entre ses murs, comme obligées par le titre d'élèves de
l'l,rstitut de Culture Françaùe, à découvrir chaque jour dans votre
esprit de nouvelles occasions d'admirer, de nouvelles et impérieuses nécessités de comprendre... " Tu ne jugeras point. " La
sollicitation des examens et des dip16mes, le raccourci des
~rogrammes_ d'une part, et, d'autre part, le point de vue pratiq~e exclusivement utilitaire sous lequel on envisage volontiers
la vie, ont incliné les je~mes gens à une sorte de rapidité désinvol~e. dans l'énoncé de leurs jugements critiques et d'arrogance
positive dans les questions même le~ plus éloignées de leur
compétence. Trancher de tout a toujours été synonyme de ne
savoir rien de rien. Chercher à s'éclairer sur toutes choses ·au
.
'
contraire et se reconnaître, devant la plupart, incapable de faire
figure,. sinon de spectateur et d' " enquêreur " comme dit
M~ntai_gne : voilà la marque d'un esprit conscient de soi-même
qui déjà a fructifié sur quelque point. " Mll• Marie Closset
~~e de ses élèves tout de suite et tous les jours, "un acte
1
~ petit et invisible soit-il, à la glorification d'une idée pou;
l'amour dé·sm,téressé d'une idée, " une séparation volontaire
'

13

�LES REVUES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'avec ce qui est médiocre", conditions essentielles d'un ensci.
gnement suirérieur: Voilà de nobles et fermes paroles ; voilà la
belle attitude de l'intellectuel français. Dans le rapport, pr6senté au congrès de Gand par M 11• Closset, sur " la culture
française dans l'éducation féminine, n~us lisons encore :, "
langue française devrait être en Belgique la base de 1 enset.gnement général. Cela est d'autant plus importan~
let
femmes que leur programme scolaire excluant le latin, etude
continuelle et approfondie du français peut seule devenir pour
elles l'instrument de cette logique, de ce clair enchatnemcnt
des idées, de cette faculté de détacher l'essentiel du détail qui
ne nous est point innée et que. nous avons, en raison de notre
nature, tant de peine à acquérir ... La connaissance de la langte
française et des chefs-d 1œuvre écrits dans cette langue est poat
notre pays l'instrument de la véritable libération de l'i~telligene$
et de son développement. " Et parlant enfin de la nat10n bell'I,
Mil• Closset déplore d'y voir " alliée à tant de beaux et pu•
sants instincts, une si arrogante vanité de l'intelligence", quanil
elle refuse " par obstination et vantardise, de boire à la coapc
toute proche que lui tend la plus généreuse de ses sœun. "

1:'

po:!~

H. G.

739

dentale); Henri Gans; A.-J. Gonon; Charles Henrion;
}.f!Pe Hillel-Erlanger ; MM. Paul Istel ; Keller ; René Kieffer ;

Per Lamm et Ce; Jules Laroche; Jean Lœw; Maurice
Maeterlinck; M"' 8 Matsa; MM. J. Maurice; A. Messein
(2 ex.); O. W. Milosz; Léo H. Myers, Londres; D• Philippe
Nec!; J. Parnin; P.-P. Plan; Joseph Reinach; A.-C. Salomon;
Maurice de Schlumberger, Scribner's sons, New-York; Erich
Steinthal, Berlin ; Charles Vandeputte, Bruxelles; Dr G.
Vitoux; Mmea Eva Wollmann, Berlin, J. Wilmart-Urban,
Bruxelles.

Les souscriptions sont reçues à Paris : chez l'imprimeur
Pichon, 21, boulevard de Sébastopol ; à la Nouvelle kertue Fran(llÏst, 35, rue Madame, et au Mercure de France, z6, rue de
Condé.
Le tirage est achevé ; on peut le voir chez M. Pichon.
L'ouvrage broché sera livré aux souscripteurs dans quelques
jours.

A la page 499 (ligne 7) de notre dernier numéro, dans la
aote consacrée par Paul Claudel à Wolf Dohrn, au lieu de:

ÎllcMJrttnabk, il faut lire : incrmcertable.

•••
TROISIÈME LISTE DE souscRIPTEURs à l'édition monumenta
d'Unt Saison en Enfer par Arthur Rimbaud.

LES REVYES

Exemplaires sur Japon impérial à H&gt;O francs: MM: Gabriele
d' Annunzio ; Brentano's ; Henri Church ; The Times

Book

REVUES FRANÇAJSES :

Club, Londres.

Exemplaires 1ur vergé à la ,uve Yan Gelder-ZfJ1le~ à So fr_111,1:
MM. Asher et CI•, Berlin (:z ex.) ; M•U~ Germame Aud1net;

MM. André Bertaut ; René Boylesve ; Ernest de Crauzat •
Henri Delorme! ; A. Dragon ; Dominique Durandy ; J~
Duriau, Santos (B~ésil) ; E. Fouque, Sedhiou (Afrique

oca-

La REVUE BuuE du 7 mars publie quelques Lettm Jn!t/ites
de Montesquieu, qui sont d'un tour charmant et d'une profondeur aisée. Il écrit à Jean-Jacques Bel, en date du 29 septembre
17z6, à propos d'un ouvrage de l'abbé Dubos :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Vous me demandez de vous expliquer mon sentiment, voici ma
première idée : je prendrais un système moyen, et je crois que l'on
juge par sentiment et par discussion. Deux critiques ont une mesure
égale d'esprit, celui qui a le plus de sentiment et de goilt est le plua
fia. Dans un même ouvrage, il y a des choses qui sont du reseort
de l'un, il y en a qui sont du ressort de l'autre. Ce n'est pas par la.
discussion que vous jugez de bien des beautés de Théocrite, 4c
Virgile, d'Ovide. M . l'abbé Dubos a tort - et vous l'avez biea
remarqué - de distinguer les manières de juger par de certainCII
classes d'hommes ou professions. Un savant, un poète, un orateur,
un homme du monde ne sont de bons ni de mauvais critiquef,
comme un roi n'est ni heureux ni malheureux, et une femme de
qualité n'est ni belle ni laide.
L'expérience est contre l'abbé Dubos. Le sort des ouvra,d'esprit n'est guère fixé que par les gens du métier, qui ont de li
discussion et, outre cela, du sentiment. Ces gens-là touchent, poar
ainsi dire, la corde .dès organes des gens du monde et les avertiaentf;
on voit cela bien clair dans les chansons de la Comédie.
Les gens du monde jugent ordinairement mal ; c'est qu'il• Dt
prennent aucun intérêt aux choses dont ils jugent, n'allant point•
théâtre pour écouter et ne lisant point pour s'instruire. On peot
les partager en deux classes de gens, qui n'osent hasarder ie.
suffrage, ou qui Je hasardent témérairement ... Je barbouille 4'
papier et j'écris sur une chose qui demande beaucoup de réflexiollll
Quelle stireté et quelle modestie !

LE TEMPS du 26 février contenait d'admirables page(
extraites d'une conférence prononcée par Rudyard Kipling l
la Société royale de géographie de Londres. Ce grand voyagear
y traite, en particulier "le sujet illimité, le sujet fascinant del
odeurs dans leurs rapports avec le voyageur". Il faut citer:
Avez-vous remarqué que partout où quelques voyageurs se 1~
vent réunis, l'un deux ne manque jamais de dire : "Vous souv~1
vous de l'odeur qui régnait à tel ou tel endroit ? " Puis il se JlC"'

LIS REVUES

741

que, poursuivant son discours, il se mette

a parler

du chameau -

du pur chameau - dont l'odeur est si profondément évocatrice de
l•Arabie, ou de l'odeur d'œufs pourris de Hitt sur !'Euphrate où
Noé ee procura le goudron destiné à l'arche ; ou encore de l'odeur
dégagée par le poisson qu'on fait sécher à Burma.
Alon, chacun se met à se trémousser à la façon des chats se
roulant sur la valériane, et comme on dit dans les livres, la conversation devient générale.
Je crois, pour ma part, jusqu'à plus ample informé, qu'il existe
eeulement deux odeurs fondamentales capables de produire une
impression sur tous les êtres humains : l'odeur du combustible
en train de brtiler et l'odeur de la graisse fondante, c'est-à-dire ce
tur quoi l'homme fait cuire ses aliments et ce dans quoi il les fait
cuire.
Et plus loin :
Il existe une petite mixture de cinq notes qui vous bouleverse le
coeur : cheval, vieille sellerie, café, lard frit et tabac (qui va du
tabac en carotte à la cigarette enveloppée d'une feuille de mals} et
qui peut faire descendre un homme des camps élevés et secs des
Selkirks ou des camps humides de l'Orégon toujours plus bas, à
traven la poussière rouge et épicée ou la poussière blanche, à
t~vers les émanations parfumées de la sauge et le parfum poivré de
1euphorbe, plus bas jusqu'au sud torride où fiotte une odeur de
chèvre, où il laissera les haricots frits, l'encens et l'abominable
odeur cuivrée de la pulqur, arrivera aux rivages couverts d'une
végétation désolée de manglièrs avec les odeurs fétides de la fièvre
jaune jusqu'à ce qu'il laisse son cheval sur le rivage et que les
tropiques rafraîchissent son cœur avec la rape ~ine de l'odeur du
corail brtilé de soleil et celle du poisson séché.

• ••
Lu dans la LIBERTÉ du samedi 14 mars (compte-rendu d'une
conférence sur Vigny prononcée au Foyer par M . J ean Aicard).

de li s:amuse_ à proposer une énigme à son auditoire,
qui, de Vigny ou de Hugo, sont ces douze v.ers :

a lui demander

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La ttrrt ltait riar,te tt dans sa fi,ur prttnièrt :
Lt jour a'Vait encor ctltt mAmt lumièrt
Qui du citl tmbtlli couronna les hauteurs
QJJand Dieu la fit tomber dt m doigts crlatturs•••
Rien n'a'Vait dar1s sa formt a/tiré la naturt
Tout sui'Vait sa loi Jouet et son premier penchant.••
La pritrt semblait à la clartl mé/11 ;
Et sur ctftt natur, 1ncor1 immacu/lt
Qui du 'Vtrbt lten11/ a'Vait gardl r accent,
Sttr ce ,nondt clltstt, anglliqut, inn,ctnt,
Le matin, murmurant un, sainte parolt,
Souriait, - et I'aurore /tait ur,e aurlolt•••

LES REVUES

Mais n'y a-t-il qu'un maître du style et qu'un style? multiplicité du style français nous répond.

Et la btautl du mondt atttstait son enfance,
Et rim n'/tait petit quoique tout fût enfant ?

" Le premier vers est d'Alfred de Vigny et le second de Victor
Hugo. Seulement le premier est de 1823 ; le second de ces ven Cil
dans La Llgendt du sitclts, première série, publiée en 18 59. "
Voilà donc les jeux poétiques de ce poète !

,

• •
Dans l'ÜPINION du 14 févrie,r M. André du Fresnois parle
de Flaubert à seiu am - et il prêche contre la contrainte :
Son talent est fait en grande putie de contrainte : il en est de
même de son style. La preuve est éclatante désormais - elle l'a éti
du jour où ton a commencé du publier ses inédits - de la fécondité de Flaubert. Livré à sa verve, l'homme qui s'est peint lui-m~me,
auant et geignant sur les phrases, écrivait d'abondance : il a apprit
à écrire difficilement. On lui fait gçnéralement un mérite de cett.e

La

•••

,I

Eh bien ! les six premiel'I sont de Viiny (Le Dllugt) et Ica aiir
derniers de Hugo (Le Sacre de la Femmt).
"Et maintenant, a continué M. Jean Aicard, à qui attribueron1
nous le distique suivant :

743

diacipline. Certains critiques, cependant, en indiquent les inconYénients. La phrase de Flaubert manque d'aisance et de souplesse .
elle entrave les libces mouvements de la vie ; elle crée la monotonie~
Je n'ai pu entendu la conférence où M. Pierre Lasserre a traité du
style de Renan, mais je me range à son avis, s'il a dit que le grand
maitre en l'art d'écrire ce n'est pas Flaubert, mais Renan.

M!MP.NTO:

- Les Cahiers d'Aujourd'hui (Décembre) : "Dostoievslcy"
par Néel Doff; "Colette", par Régis Gignoux.
- La Rer,ue de Paris ( 15 Février) : La suite du remarquable
essai de M. Léon Blum sur "Stendhal", dont nous aurçms
l'occasion de reparler.

- Le Mercure de France (15 Mars) : "Toulop et la flotte",
par Maurice de Faramond.
- S. I. M. (1"' Mars):" Quelques mots sur l'orchestration"
par Rimsky-Kcmakov (traduction Calvocoressi).
'
. - La Phalange (20 Janvier) paraît sous une couverture
Jaune ; elle publie une pièce en vers de M. Gabriel Mourey •
" Guillaume d'Orange. "

-

•

L'E.ffort Libre (Février): " L'artiste dans la société

future", par Roger Fry.

1

. - Le Dir,an (Février) : " François Perché", par Henri Martineau.

";- _La Rwut Cri~ifue_ des Idées et dei Lir,m (2 5 Février) :
mile Faguet," h1Stor_1en _de la littérature française ", par
le Bois Vierge" poème de F. P. Alibert.
-Les Ecrits Fran,ais: d'amusantes " Variétés" par M.André
Salmon.

J. M. Bernard ;

�RavuEs

745

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

7:44

• ••
ALLEMANDES.

Toutes sont pleines de noms français, de choses françaises.
La génération que l'on découvre est jugée avec une faveur
qu'elle ne mérite point, peut-être, dans son ensemble. Du
moins Charles-Louis Philippe, Claudel, Suarès y gagnent-ile
d'être lus en Allemagne aussi.
Des poètes allemands dont on a fêté le jubilé ne retenom
qne Dehmel. Le nombre de ses admirateurs grandit - et il
s'en trouve d'intelligents, tel Emil Ludwig. Celui-ci, dans la
NEul! RuNOSCHAU essaie de ramener à l'unité les contrastes
dont est pleine l'ime de Dehmel, le dualisme du poète qui se
débat " entre Dieu et Lucifer, ego et rtligio, conscience et
extase".
La synthèse c'est dans l'amour qu'Emil Ludwig la veat
trouver : l'amour universel, fervent, religieux, est seul capabk
de nous porter plus avant : " nur eine Inbrunst ll!st ~1ch tre
entragen zur ganzen WelL"
Nous ne sommes pas très sftrs que cette ardeur dont 1a
flamme court vraiment à travers l'œuvre de Dehmcl ait fonda,
comme le pense Ludwig, tout ce qu'il e!Ît été nécessaire cl,t
fondre. Il semble bien que l'exaltation de l'instinct, des puitsances dionysiennes, la volonté de faire servir à la vie la ·
tout entière, se mêlent à trop de réflexion, de théorie, et 411
d'une façon générale toute l'inspiration de Dehmel ait quelque chose de pénible.
Sa poésie, malgré toute l'ivresse, manque de cette spontaditâ
que nous promettent des poètes moins grands peut-être mail
plus heureux, comme Franz Werfel dont les vers (Nt~ RtlllJ.
sdiau, Wtium BliJtttr) ont, dans leur force juvénile, je ne 11Î1

quel abandon qui attire.
LE

GÉRANT :

A NDRÉ RUYTERS.

Jmp. SAJNTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 1.2, Bruges (Belgique),

RACHEL FRUTIGER

Autrefois, quand ma Mère me par1ait
. d e ses
années de classe, à Genève, et de ses amies d'al
Pé_nélope Craigie et Rachel Frutiger, je ne sa:~;;
voir que ma Mère, telle que J·e la co nna1s,
. se
~romenant avec d'autres dames sous les arbres de
1tle Jean-Jacques, entre les deux grands p t
blancs et !'eau ~leue. Ce ne fut que beaucoup :~.:
~d, un Jo_ur d été et de jeâne cantona~ comme
J~ ~rav~rsa1s Plainpalais, que je compris u 'il
s agissait de petites filles. Et je les vi pareillqe ,
celles que J·'avais
· vues, d'autres jours leur ca tabl
sa
au
dos
et
d
'
r
alla
eux nattes par dessus leur cartablee
nt par deux et par trois et par quatre et s;
d
onnant
le bras. p our t raverser les rues encom'
bé

,!e

r_ es.
sus qui étaient "ces deux petites Françaises : les deux nattes brunes ma Mè . 1
deux nattes blon d es, ma Tante Jane
'
Et ., re
. , . es
.

vers I

·
J a1 su1v1
e centre de la viJle
h .
.
'
être celui de leur école ' ~n c. emrn qui devait
Ell ,
.
. Mais ex1ste-t-elle encore ?
e A.s appelait : les Cours du Bo n P asteur ou.
pe ut-ctre même . des b
p
,
ment 'é .
.
ons asteurs.
aturellec tait " ce q u •·1
. de mieux " , et
i y avait
I

�746

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

madame la directrice disait, en parlant de mon
Grand-père :
.
- C'est bien l'orgueil de ces Français : a-_t-on
idée d'envoyer ses filles à la rension la plus ar1sto. ue de la ville, alors qu on ne peut même pas
cra t1q
1. é 1
payer régulièrement les mensua 1t s • •
·
1
Comme cette pension devait être anstocr~tique.
Sürement elle a dü dispara1tre, ~vec tant _d aut~es
choses aristocratiques. 11 y venait une vrai~ petite
.
e allemande ., et des petites
très
pnncess
. , Anglaises
.
1
. .
J..
et très laides , qui s appe aient,
d 1stmguces
E ilpar
exemp1e .• l'Honorable Mildred Taylor.
- t1a· Y
avait trois sœurs à chevelures ro_usses, qUt par ient
un langage barbare, se donnaient des coups_ de
pied sous leur banc pendant la classe, et portaient
les accomau cou de grandes croix d'or. Un valet
0
1
pagnait et montait la garde devant a porte. n
les appelait "les sœurs Prok ". ~u cours, qu~
elles ne se battaient pas, elles suçaient le~rs croix
d' r au lieu de prendre des notes. Un JOUr une
0
'
•
des croix
se détacha et tomba sur . le .plancher ; on
•
•
1·
s
qu'elle
était
creuse:
un
liquide
en sortait.
vit a or
)a
La surveillante la ramassa, et, se tournant vers
maitresse, elle cria :
_ Madame, c'est de l'éther!
.
Les sœurs Prok étaient devenues aussi rou~
que leurs cheveux, et les deu~ fen:imes se regar
dèrent un bon moment sans rien dire....
..
J'essaie de voir Pénélope Craigie. Mais la moitié

RACHEL FRUTIGER

747

de son nom est un bas-relief de marbre : Pénélope
assise devant son métier, et près d'elle est une
petite lampe plate, à trois pointes, et allumée,
pour montrer qu'il fait nuit. Craigie me fait penser
aux montagnes hyperboréennes. Mais c'est parce
que je sais qu'elle était la fille du ministre de la
chapelle écossaise de Reykiawick, en Islande. La
petite Craigie devait être blonde et nerveuse, avec
une tête ronde grosse comme le poing, deux yeux
gris clair et d'énormes rubans cerise au bout de
ses deux nattes pâles. Même en hiver elle avait
les pieds nus dans des sandales de cuir trop larges.
Et pour tout cela, .et parce qu'elle venait de si
loin, et qu'elle devait se sentir bien dépaysée, et
qu'elle avait une voix lente, et que toutes sortes
d'accidents délicieux arrivaient à sa prononciation,
une des deux petites Françaises, dans le secret de
son cœur, l'aimait.
~achel Frutiger était 1a fille d'un banquier qui
avait une grande maison sur le quai des Bergues.
EJie était une petite Genevoise comme les autres,
avec l'accent, et jurait par: Ah mon père!
Quelques jours avant Noël, à la fin du cours,
M~dame la directrice appela d'un signe les deux
petites Françaises :
- Voilà quinze jours que votre papa m'a écrit
qu'il allait m'envoyer l'argent des deux mois
pa~sés. Vous lui direz de rna part que cette note
doit être réglée avant Noël, dernier délai.

�748

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mon Grand-père descendait d'une famille ancienne : il avait des plats et des couverts d'argent
marqués à ses armes, et un jeu de tric-trac fabuleux, incrusté de plusieurs matières précieuses. Il
avait aussi des opinions politiques, et à cause
d'elles il avait été deshérité par son père, puis
emprisonné par les Commissions Mixtes, et enfin
exilé par le gouvernement du Prince-Président. Et
ainsi il vivait à Genève, au milieu des autres
exilés. C'étaient des victimes et des vaincus ; mais
c'étaient aussi les hommes d'une grande génération. En bien ou en mal ils avaient fait des choses
extraordinaires, dont l'Europe retentissait enc?re.
Des gens qu'ils ne connaissaient pas s'occup~ient
d'eux les admiraient et les aimaient. Les amis de
mon ,Grand-père étaient surtout Monsieur Sue et
Monsieur Barbès. Une fois, M. Sue, en revenant
de Bath avait dû montrer son passeport à une des
douane; allemandes, et le douanier lui avait dit:
· - Euchêne Zue ? oui ? le Chuif-Errant ! la
Chouette ! le Chourineur !
Et M. Barbès, un jour qu'il était allé "voir la.
France" du poteau-frontière de la_ ro~te de,_Gex~
était revenu tout ému, avec une histoire qu 11 lui
fallait dire. Il avait rencontré un train de tombereaux chargés de pierre, venant du Jura. Devant
lui un des tombereaux s'était embourbé et le
train restait immobilisé. Le charretier criait, les
chevaux tiraient, rien ne bougeait. Enfin, s'adres-

RACHEL FRUTIGER

749
sant au cheval de tête, et lui touchant tendrement
les naseaux, le charretier avait dit :
- Allons, mon vieux Barbès, un coup de collier !
Et il y avait les sauveurs de l'humanité qui
partaient fonder des phalanstères en Amérique.
Et les rêveurs aux cheveux négligés, derniers
Sain~-S!moniens et premiers communistes, qui
décrivaient les beautés de la société future d'une
voix si douce, et si longuement, qu'on n'osait pas
leur prêter moins de vingt francs. Et ces pauvres
réfugiés polonais. Et les conspirateurs italiens qui
ne demandent que de quoi pouvoir acheter un
poignard!
Cette fois encore mon Grand-père dit que
Madame la directrice pouvait bien attendre · et
l'
,
~ue argent de France arriverait dans les premiers
Jours du mois suivant. Et aussitôt après il alla
~e~dre à un antiquaire son jeu de tric-trac, pour
inviter quelques amis au repas de Noël, et faire un
don magnifique à la Caisse des Proscrits.
Le jour d'avant Noël, à la fin du cours, toutes
les élèves allèrent poser sur le bureau de Madame
la directrice, _avec un petit bouquet, les enveloppes
que le~r avaient coJ.1fiées leurs parents. Les petites
Françaises auraient bien voulu rester les dernières·
mais_ Rachel Frutiger n'en finissait pas de range;
ses livres et ses cahiers.
- Eh bien, voyons, Mesdemoiselles .. , dit
Madame la directrice.

�750

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les deux petites françaises parlèrent à la fois :
- Papa a dit qu'il recevrait l'argent de France
le mois prochain. 11 a dit . . •
- Enfin, vous n'apportez rien? Eh bien, tant
que les honoraires d-ûs n'auront pas été payés, vous
ne pourrez pas assister aux cours. Dites-le de ma
part à votre papa.
Ce fut alors que Rachel Frutiger s'approcha :
- Moi non plus, Madame, dit-elle, je ne vous
apporte rien.
- Comment,. vous, Mademoiselle Frutiger ?
- Non, Madame. Papa vous enverra l'argent
après Noël. Vous venez, les Françaises_?
Dehors, Rachel fut saisie par surprise, adossée
à un arbre, immobilisée.
. l'argent .'
- Tu as fait ça pour nous. T u avais
- Mais non, je vous jure.
Elle se débattit, et son cartable s'ouvrit, et il en
tomba avec des cahiers, une enveloppe qui sonna
en to~chant le pavé. Rachel Frutiger cria : Ah
mon père ! ramassa ses cahiers et son enveloppe,
et sans rien écouter, et sans dire au revoir, elle
partit en courant.
Après la rentrée, l'argent de France n'étan~ pas
venu, et comme il ne fallait pas faire de la pem~à
papa, on fit semblant d'aller aux cours. 0~ partait,
le cartable au dos. On passait une heure a consolider le bonhomme de neige dressé sur la place de
Plainpalais. Mais après, que faire? On n'osait pas

llACHEL FRUTIOER

75 1

se promener dans le centre de la ville, de peur
d'être vues par quelque élève des cours. Un jour
on essaya d'aller, par des rues détournées, jusqu'à
la rue du Rhône, pour y contempler loisir le
Couteau-à-vingt-cinq-lames exposé à une devanture. Mais Pénélope demeurait justement tout
près de la boutique du coutelier. Et après une
longue marche dans les ruelles, le cœur manqua
aux petites Françaises.
On ne pouvait pas non plus rester
Plainpalais : on risquait
tout instant de rencontrer
papa ou maman. Alors on se rabattit sur les
faubourgs, on suivit de longues rues tristes, le
long de l'Arve, ou dans la direction de Carouge.
On se tenait par la: main. La fatigue venait vite.
E~ o_n sentait qu'on était entouré de dangers. On
fa1sa1t des rencontres terrifiantes. Parfois un ouvrier
plein de bière trouvait un équilibre momentané
au milieu de la chaussée. Il se risquait étendre
les b~as~ et, voyant qu'il ne tombait pas, il se
mettait a discourir, d'une voix grave, avec chaleur.
Les_ femmes passaient en détournant les yeux.
Mats les petites Françaises; pour qui c'était une
nouveauté, s'arrêtaient et le regardaient. Alors il
s'adressait à elles directement, menaçait de s'appr~her; et sa voix les suivait longtemps, les
dési~nant à l'attention des passants. Plus loin des
gami~s leur faisaient peur en criant quand elles
passaient près d'eux. D'autres venaient leur parler.

a

a

a

a

�752

LA NOUVE.LLE REVUE FRANÇAIS!

Un d'eux osa même tirer une des nattes blondes,
comme on tire une sonnette. Cela lui valut une
gifle. Moment de triomphe hie~ court: la f~ite
recommença aussitôt ; une retraite sous la neige,
comme la retraite de Russie. La surprise et le
soupçon accompagnaient ces écolières qu'on voyait
dans les rues aux heures où toutes les autres
étaient en classe. Et un soir la bonne dit à
Maman:
- C'est drôle comme ces demoiselles se salissent, depuis quelques jours, à la pe~sion.
.
Maintenant on était habitué à V1Vre des JOurnées sans leçons ni devoirs ; les cours étaient déjà
oubliés ; autre chose avait commencé. Le cartable
qu'on portait sur les épaules n'avait plus de sens,
n'était plus qu'un poids ajouté à la fatigue, une
dérision ajoutée au sentiment d'une déchéanc~
On marchait devant soi sans voir. L'heure restait
la seule pensée nette dans les esprits engourdis:
rentrer à l'heure juste, comme si on revenait de
la pension.
Une fois, au fond d'une impasse, elles découvrirent une espèce de portail, entr'ouvert. Elles
traversèrent une cour entre des bâtiments ahan·
donnés, et se trouvèrent en face d'une porte
immense, à deux battants, qui batllait sur l'ombre.
.
Elles entrèrent. C'était une salle de dimensions
prodigieuses. Une sorte de quai, comme ceu~ des
ports, régnait sur tout le fond. On y montait par

RACHEL FRUTIGER

quelques marches, et à une des extrémités on en
descendait par un plan incliné. On s'y sentait à
l'abri, comme dans une forteresse placée sur une
hauteur, d'où on domine une plaine ou la mer. En
renversant la tête en arrière, on pouvait voir les
poutres et les autres pièces de la charpente, qui
s'entrecroisaient dans l'ombre où tremblaient des
toiles d'araignées. Dès qu'elles osèrent parler tout
haut, les enfants se mirent à explorer le domaine
qu'elles venaient de découvrir ; et elles eurent
peur, parce que, soudain, entre des caisses et des
to~neaux, près_ du sol, elles trouvèrent deux yeux
qw les regardaient fixement. C'était un chat, et il
eut peur à son tour quand elles battirent des
mains.
~Ues mirent longtemps à s'apercevoir qu'il y
avait une petite chambre au-dessus de la porte
d'entrée, et qu'une échelle de meunier partant
d'un bout de quai, conduisait à la porte 'de cette
chambre. Il leur sembla que cette échelle avait été
apportée et dressée là depuis leur entrée dans la
salle, tant elles furent étonnées de ne l'avoir pas
vue plus tôt. Après un moment d'hésitation elles
ne résistèrent pas à l'envie de voir ce qu'il ; avait
~ns cette ch~mbre,_ et elle~ commencèrent à gravir
echelle. Mais le vide, qu elles voyaient entre les
échelons, leur donnait le vertige, et elles avaient
peur, secrètement, de la chambre abandonnée
Elles n'étaient pas arrivées à la moitié de l'échell~

'

�754

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'elles s'aperçurent que la. nuit, venait ; ~llct
redescendirent, et coururent Jusqu aux premières
rues de Plainpalais.
Pendant deux jours e11es cherchèrent l'impasse
et la grande porte. C'était un endroit où l'on pouvait se cacher et se reposer; c'était aussi un bel
emplacement pour des jeux de courses oude guerre.
Et cette chambre inconnue, au dessus de la salle,
comme est le ciel au-dessus de la terre ... Le troi-sième jour elles reconnurent l'impasse. Mais Ja,
grande porte était fermée, et elles lurent un
écriteau : A louer; s'adresser... Et elles recommencèrent à marcher à travers les faubourgs. La
neige fondait en boue. Des odeurs écœurantcs;
froides et viles, montaient des tas de balayures el
des ruisseaux, et s'insinuaient en elles. Elles pre,.
saient le pas et ne disaient plus rien. Depuis CODM
bien de mois cette existence durait-elle ? Exacto,.
ment : depuis onze jours.
Au bout desquels Monsieur Sue revint
une fois d'Angleterre. Il lui arrivait de venir ai
sur le Continent ; mais il laissait de lui tant
choses en Angleterre, qu'on sentait bien qu
n'était que de passage ailleurs. M. Sue avait, c
son tailleur de Londres, un mannequin modeli
sur son corps mème ; il avait, chez son b~ttier dl.
Londres, un moulage de chacun de ses pieds ; •
il avait, chez son chapelier de Londres, une chOllll
sans nom, qui était la forme de sa tête. M. Sui

RACHEL FRUTIGER

755

arriva comme il avait dô partir: avec ses cheveux
bien frisés et le jabot de sa chemise bien plissé. Il
s'asseyait, un peu voôté, et croisait ses belles
mains sur ses genoux croisés. Il était timide et
parlait peu. 11 était triste. Mais ce n'était pas
d'~voir été jadis expulsé du Jockey-Club, ni de
voir ses romans aux mains de petits bourgeois
a_vec lesquels il n'avait rien de commun. C'était,
simplement, de vieillir, et de jeter sur le trottoir de Pail Mail une ombre moins svelte
qu'autrefois.
Séparé du monde comme il l'était par son éducation princière et par une politesse dont le secret
~t à jamais perdu, on s'étonnait que M. Sue
s mt~res~t aux petites choses de tous les jours.
Or, 11 vit tout de suite que les enfants étaient
malheureuses ; il les emmena au jardin et leur fit
tout raconter. Le lendemain on revit les petites
Françaises aux Cours des excellents Pasteurs.
_Enfance propre et blanche, aux cheveux bien
peignés,. petits.pieds nus dans les sandales, douceur
genevoise, petites âmes toutes parfumées des vertus_ évangéliques, souvent j'ai pensé à vous en
feu1ll~tant la Sainte-Bible de ma Mère et son
recueil des Cantiques, dans la reliure noire desquels est !mprimée la croix fédérale. Souvent j'ai
songé à dire de vous ce que je viens d'écrire. Je
suppo
" votre vie
• la plus profonde les Can.
se qua
tiques et leur triste musique se mêlèrent secrète-

�6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ

757

7ment.
5 R ac hel Frutiger, qui aimiez
vout
. l'amour,
d
•
deviez préférer celui qui chante s1 ten rement.

'Plus près, mo11 Dieu, plus près •.•
Mais le plus beau Je to~s les cantiques, c'est
qui a ce vers pour refram :

ccl

PARSIFAL

Reste avec nous, Set;uneur
o
, resre avec nous.
VALERY LARBAUD.

Le propre des grandes ccuvres et le signe de leur autoritt, c'est de nous obliger à les considérer sous un jour
particulier, de suspendre, pour ainsi dire, à leur endroit
les questions de principe. Même si l'on y trouve à reprendre, c'est avec elles seules qu'il faut s'en expliquer,
et non pas a\'ec )'Esthétique. Nous voilà donc tout naturellement placés en tête à tête avec Parnfal, oubliant le
brouhaha des marchands de valeurs, qui pour un instant
s'est Bevé autour de sa sereine immortalité et dont
M. Blanche nous a donné l'écho.

Parsifal est un chef-d'ccuvre : la mode seule peut en
faire douter. Mais il reste à déterminer de quelle espèce ?
Wagner - c'est une chO)e que Parsifal justement met
en lumière - n'est pas avant tout un musicien dramatique. Je veux dire qu'il ne s'entend pas particulièrement à
exprimer les brièvetés de l'action et la consommation des
événements, ni à peindre la rencontre, la dispute, la
mutuelle réplique des sentiments. Sans doute, dans son
œune immense on découvrirait plus d'une scène dont le
mouvement emporte l'auditeur, plus d'un dialogue ou les
PfflOnnages se répondent avec la plus frappante justesse.
Mais dans l'ensemble - il faut le reconnaître - c'est à
quoi Wagner a prétendu exceller qu'il se trouve avoir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le moins réussi ; et c'est justement l'instrument qu'il
a forgé pour servir son dessein qui s'est retourné
contre lui et l'a fait échouer. En effet il n'a inventé la
continuité musicale que pour se rapprocher le plus possible de la vraisemblance dramatique. Il pensait qu'il était
contre nature d'enfermer un sentiment dans un air, que
c'était le priver de son initiative, de sa liberté, paralyser
son développement. Toutes ses innovations techniques
ont tendu vers une expression aussi souple, aussi suivie
que possible des péripéties tant intérieures qu'extérieures.
Mais lorsqu'il s'est trouvé aux prises avec les changements de l'âme, avec ses volte-faces, ou plutôt lorsqu'il lui
a fallu passer brusquement d'une âme à l'autre, atteindre
en un éclair le sentiment opposé à celui qu'il venait
d'énoncer - ce qui est l'essence de la contestation dramatique - il a senti une résistance, quelque chose qui
l'empêchait d'aller assez vite, quelque chose à bri;er ; des
mains étroites et stlres le tenaient auxquelles il etlt fallu
échapper sur le champ ; il s'est vu empêtré dans la continuité même de sa musique. Rien de plus curieux que de
l'épier quand il aborde un dialogue ; à mesure que le
mouvement se précipite, que les répliques se rapprochent,
son malaise devient de plus en plus sensible; tout furieux,
il se débat ·contre quel(!·1e chost; d'invisible qui n'est rien
d'autre que la suite et la conséquence qu'il à lui-m!me
établies. Il s'en tire en rompant brusquement avec elles,
en bousculant tout ce qu'il a si merveilleusement ména~
jusque-là. Il s'en prend aux voix, les secoue frénétiquement, les disloque, les pousse à des éclats inharmonieux.
La plupart des dialogues de Wagner sont beaucoup plus
-agités que les sentiments qu'ils expriment; ils ont quelque

PARSIFAL

759

chose de spasmodique ; ils sont faits de cris de
travaillés par l'exces et par I d,
colere,
,. 1 .
a emesure. II peut
.
qu I s soient admirables lorsque l
.
arriver
.
,
e
SUJet
corn
d
Trutan, est justement l'exces et I dé '
me ans
1
•
a
mesure (Q · d
p us pmgnant que les hurlement . fi
. . uo1 e
d'Isold
s m ormes de T nstan et
e au moment de leur rencontre d d
.
Mais ils peu Vent être aussi tres froidsu e~1e~e acte ,r&gt;
pauvres. (Exemple : une
d
. , tres vides, tres
·1
gran e partie de la se'
d
deuxu:me
acte ,entre Kundry et P ars11a
·r. 1 ) L
. ene ué
.
a
vraie
de W agner est dans 1
pauvret
es moments de dram M"
l' orchestre y prend souvent
.
.
e.
cme
d'embarrassé (Que l'
Je ne sais quoi de sec et
.
..
on songe par constraste aux
d'
gtcux souLgnements du d'ia1ogue dans Boris
pro
d •Pt/lias !) Le musicien est
et ans
.
comme arraché à
élé
t1 respire mal . 1 ffc
.
son
ment ·
'
' 1 su oque et fait des geste
. '
L heureux et fécond d'
,
.
s convulsifs.
s est interrompu . il n'y a
Plus a• entendre que laiscours
rage d
é
'
de stérilité.
e ce g ant brutal, en mal
. .
. Si Wagner n'est pas pnnc1palement
un én' d
tique, ou donc est son é . ?
.
g_ ie ramachef-d'œuvre ?
P g_ me . En quoi Parsifal est-il un
· arm1 toutes l
· ·
•
·
(lue M BI
h
. .
es opimons inconsidérées
,
· anc e a recueillies
scandaleuse ue 1
. . , aucune ne me paraît plus
de couper le rôl
. d
Gurnemanz q Il at propos1t1on
d
e e11t1er e
· es e tous le l fi . ·
sans doute ce
.l .
p us ourn1 en récits ; c'est
qui u1 vaut d'être
·
superficielle M .
proscrit par une critique
.
. ais comment ne voit-on
est Justement l'h
d , .
pas que Wagner
omme u rec1t? C ·
hasard que les ex . .
. ro1t-on que ce soit par
pos1t1ons de ses d
.
compliquées si 1
..
rames sont tou1ours si
héros si souv,ent o::gues et s1 belles ? par hasard que ses
s rnterrompe t d' ·
passé, pour " ra
. " n
agir pour se rappeler Je
mentevo1r leurs exploits ou leurs mal...-

�1.A

CUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

760

' . besoin de la forme
? Au fond Wagner n avait
.
heurs . .
d
des
occasions
de
récit
.
pour se onner
dramatique que
t de récit . il importe
bien sur ce mo
'
d
Enten ons-nous
r. .
ous ne voulons
,.
rête à aucune con1us1on. qu il . ne p w agner exceIl e dans la musique à programme;
d
pas ire que
à l' d.tI ur . ses développements
· ·
rendre
au e '
il ne sait nen app
. .
aucun accident, aucune
ne description,
ne comportent aucu
sans cesse dans le poemes
me on en trouve
h (
catastrop e corn
.
K koff par exemple). Avec
.
de R1m ky- orsa
symphoniques
, .
• à se deman dcr s1. c'est bien la princesse
lui, on na Jamais
.
violons, si c'est bien le
.
. de mourir aux
1
qui est en train
.
C'est coujours de a
.f .
frage aux cmvres.
navire qui ait nau
' ll s'oppose à la musique
musique pure, au sens ou e e
pittoresque.
alement de comprendre que Wagner
Il faut se garder ég
. ' d nt le po ède par exemple
de
d écit à la mamere o
a le don u _r '
, d.
l don de faire un conte,
c
est-a1re
e
r.
•
gsk
Moussor ,,
1
s et les choses, de iatre
.
édiatement es cre
susciter 1mm
comme feraient les per' ·
parler 1es sons
s'élever, s agiter,
R' de moins direct que
.
ts eux-même . ien
sonnages v1van
Eli est presque toujours comme
.
de Wagner.
e
Il 'est
la musique
à I' b·et qu'elle signifie ; e e n
transposée par rapport
o ~
. lie le représente. Le
.
b. t lui-même, mais e
jamais cet o 1e . l hè e distinct du personnage et
.
' t dire e t m
W
leit-mot,v, ce - dà
besoin profond de
agner,
le symbolisant, correspon
u~
.
dans cette idée, à
- le même peut-être qui s expnme
, s du héros
.
.
ns cesse dans ses poeme '
.
laquelle il revient sa .
h é d
qui vient faire
. .
u1 e t c arg
e ... ,
q ui a une m1ss10n, q
d
C'est sans doute
t à la place e .. ·
quelque chose pou~ e.
W aoner a plu tellement
o
par ce caractère indirect que
aux symbolistes.

e

a

PAJlSIFAL

Pourtant il est bien le mus1c1cn du récit, et vo1c1,

me scmble-t-il, en quel sens : étant donné un certain
nombre de faits, de personnages, de sentiments connus de
l'auditeur, il excelle à les lui présenter à nouveau dans
l'ordre de la plus grande émotion. Si son œuvre a suscité
tant de commentaires et de guides, c'est qu'elle demande
essentiellement à être connue à l'avance ; il importe que,
meme à la première audition, on ait l'impre ion de la
nentendre et que notre seule attente en fa~e d'elle oit
de savoir comment "tout ça" va bien pouvoir nous être
raconté. Car le génie de Wagner, plut6t que d'instruire,
c'est d'introduire ce que l'on sait déjà ; sa musique est
une perpétuelle amenée. Sans doute il est un inventeur
tout-puissant de mélodies. Mais encore mieux qu'à le
trouver, il s'entend à leur préparer l'avenement le plus
juste, le plus frappant. Il les retient jusqu'au moment où
leur sens U'entends leur sens musical, le rapport de leur
notes composantes aux notes précédentes) est devenu si
fort, si séduisant, si propice aux larmes qu'il ne leur reste
plus qu'à paraître ; il attend pour les pousser dan
l'orchestre le point de leur extrême urgence. Tous se

effets sont de croissance, de progre ive nourriture et
d'«latement au moment le plus lourd, le plus saturé.

Nous avons constaté tout à l'heure qu'il lui était
impossible de rien exprimer directement : tout dans sa
musique est un peu tardif; tout a l'air de se succéder à
soi-même ; le sentiment n'est pas énoncé au moment de
son apparition; le thème qui le signifie est un peu plus loin.
Mais nous voyons maintenant ce qu'il y a de positif dans
cette apparente impuissance. Si le theme est ainsi reculé,
c'est parce qu'il ne doit fixer le sentiment qu'au moment
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

7~'2

. . s,étant arraché au trouble de la naissan~e, ayant
ou celw-c1,
.
'étant rassemblé lui-même,
é toutes ses raisons et s
1
retrouv
. s1gm
. ïication , son poids le p .us
.
lus parfaite
atteint sa p
~
ersonnalité la plus noume.
décisif, le plus entrainant, sadp
la plénitude de la désid Wagner est ans ·
.
bl .
Le su 1me e
dire
.
S rythine est lent, parce qu'il ne peut rien
. ,
gnauon.
. on·
létement préparé la place .' plus 1I s atsans lut avoir comp
• l'é 'd nce de ce qu'il manifeste.
ffi t lus s'accroit vt e
.
tarde en_c e 'p
'
1 . ue nouvelle, purement mus1I1 est l'mventeur d une ogiq
doute les
.
· profondes que sans
cale, et dont les lots sont St
. t les démêler. li faut
.
êmes ne saura1en
techniciens eux-m
c
d
vec son système apparent
.
der de la con1on re a
. ~
bien se gar
théories sur le leit-motiv ; appltqu
et avoué et avec se~ .
'
nt J·amais donné qu'une
theones n eusse
. .
à la lettre, ces
.
Il l' même dont ses d1S(1.
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musique a trat e
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d'exemples. Mais chez
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.
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'étaient que 1
Wagner e es n. . é
. onduisait secrètement son
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t mn c et qui c
science qu t ava1
d langage plus irréfutable que
. . .
Il n'est pas e
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msp1rat1on.
.
. 1 d'un raisonnement ,en
.
, t l'éqmvalent mus1ca
le sien ; c es
éd .
forme, disposé en colonne
'bl
é T t le passé r u1t en
men . ou
. arfaitement que poss1 e
h • t combler aussi P
.
pour enva tr e
la mémoire contenatt
retour de tout ce que
'à
le présent; un
.
é, dans un ordr e s1• serré qu'il ne reste qu
à l'état .d,spersWagner cons1'dè re l'histoire qu'il raconte
être vaincu.
c d ·1 ne cherche pas à la retnsenal . au ion t
comme un
. ' • et avec les matériaux qu'il y trouve,
. 1ar pmse
cer; mais , y
'd'énorme cortège qui s'avance vers
il reforme une sorte d
d passage nous occupe et
l e nous eman e
'
.
nous, nous sa u ,
b'
J. e lui préfère Truta",
En ce sen ' ien que
nous submerge.
1 hef-d'œuvre de Wagner,
Parsifal est sans doute e c

PA.RSJFAL

je veux dire l'œuvre où son génie trouve son emploi
Je pJus plein, le plus complet. Ce n'est point un drame,
mais d'un bout à l'autre une immense et impérieuse
salutation musicale. Et, comme par chaque vague le
mouvement d'ensemble de la mer, le rythme en est donné
par la révérence inflexible que dessine chacun des thèmes
de l'ouvrage.
Nous comprenons maintenant le véritable sens de

la continuité wagnérienne. J'imagine assez bien quel
dut être jadis l'étonnement de Debussy en face de Wagner:
il voyait l'inventeur de la continuité musicale négliger de
s'en servir pour la seule fin qui lui semblât, a lui, naturelle:
l'expression dramatique. Que l'on songe à l'impatience
que devaient donner à quelqu'un qui déjà sentait en lui
l'admirable "parlé ", tout immédiat et erré, de P1ll!a1,
les phrases toujours difficiles, toujours lointaines et
inappliquées de la déclamation wagnérienne. Et n'est-il
pas bizarre en effet de voir combien Wagner, ce grand
tenant de la conséquence, a peu respecté les échelJes de la
voix, les passages et les enchatnements mélodiques, tout
cc qui fait l'accent ? Mais il faut se rendre compte qu'il
ne cherchait pas l'accent. Sa continuité est surtout orchestrale ; et elle n'a d'autre fin que de lui laisser la
faculté de choisir lui-même le moment de ses introductions et de lui réserver tous les soins qu'elles nécessitent.
Un air est une forme fixe, qui détermine à l'avance
les endroits où pourront se produire des entrées et la
manière dont elles se produiront ; il rend inutile la
préparation de ces entrées, puisqu'il les implique et les
justifie par lui-même. C'est ce que Wagner n'a pu
accepter. Il a voulu être tout seul avec ses thèmes, avoir

�PARSIFAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seul le devnir et le plaisir de leur donner naissance, de les
amener, de les greffer sur son orchestre. - Ils sont tous
en contact immédiat les uns avec les autres ; pas de
charpente entre eux ; ils forment eux-mêmes, par leur
seule foule, la masse où ils sont compris; ils n'ont de position que relative et ne prennent leur élan que les uns sur
les autres. Aussi sont-ils dans une perpétuelle préparation
mutuelle. Comme l'acier en fusion découvre peu à peu en
bouillonnant chaque partie de son cœur éblouissant, l'orchestre s'entr'ouvre pour révéler tour tour chacun d'eux;
il le dissimule aussi longtemps qu'il en est besoin, il le
porte et le nourrit, et, quand le moment est venu, étant
tout plastique et sans résistance, il ne retarde pas d'un
instant son apparition. C'est uniquement pour obtenir
cette lenteur de la gestation et cette promptitude dans la
production des themes que Wagner les a versés tous
ensemble et a répudié les formes fixes par quoi tous leurs

a

mouvements eussent été prescrits.
Toutes les critiques que l'on peut adresser Wagner,
tombent, sit6t qu'on a compris qu'il n'est pas d'abord un
musicien dramatique. Ainsi, lorsqu'on lui reproche son
déchaînement et son paroxysme, la surabondance de sa
pite, l'exagération de ses moyens, on veut dire qu'il y a
une disproportion entre ceux-ci et l'effet dramatique qu'il
en obtient. Mais si l'on cesse d'admettre qu'il a cherché un
effet dramatique, sil' on consent à le considérer simplement
comme le musicien de la désignation, ;i.u contraire on ne
pourra manquer d'être frappé par son économie. Économie
au double sens du mot : nous avons déjà insisté sur sa
profonde science de la disposition ; mais la justesse de
cette disposition produit du même coup je ne sais quelle

a

765

sublime maigreur, quelle discrétion dans l'utilisation des
themes,
tout classique des m
. d'1cat1ons
.
'1
·quel raffinement
.
qu I est· impossible
de ne pas sentir• L e gout
,,.. de W agner
•
est
aussi mcontestable que son
.
ü
l'orchestre de nos m . .
mauvais go t. Aupres de
us1c1ens contemporains d
là
m~mes
· é d
, e ceuxqui
pr
ten
ent
réagir
contre
la
h
ri
b"
,
sure arge wagnéenne, corn ien 1orchestre du maître all
d
encombré ! On a parlé de Ri char d. Strausseman
peu
commeestd'un
sorte de Wagner multiplié par IO. ce qui
.
adm tt
l
•
revenait a
e re que a - superposition des themes était l'essence
m~me de . Wagner. Il n'y a pas d' erreur plus flagrante
1
S
trauss,
. d d om de
. l'amplifier' n'a fait que prend re le contre-•
•
W agner n'a
.pie . u hvéntable dessein de son maitre.
Jamais c erché l'amoncellement pour lui mA
·1
s'est jamai
éd
.
- eme ; 1 ne
s. propos e faire marcher ensemble le lus d
choses possible ; il savait bien
p
e
n'avaient d'. té ê
que ces accumulations
. m r t que pour le lecteur de la partition et
ne pouvaient amuser que l'intell"
0
.
.
de capti~er notre Ame entiere. Tou~g:~c:~em:s l~o~!Vatt
contact
immédiat, il est vrai ' nous l' avons d'1t ; mais
. en
n'est
ce
'
pas pour se monter mutuellement sur le d . .
s écraser les uns le
·•
os nt pour
chac
.
s autres ; c est au contraire pour que
. _un p_msse se dégager à son tour avec le maximum d
s1gmficat1on,
. e
no
ffr l ainsi que nous l'avons exp 1·iqué· - Parsifal
Tus o e e plus bel exempîe de l'économie wagnérienne
out y est étroit et indispensable précis nu é J. •
urgent. C'est un
.
'
,
, s vcre,
' é.
corps g1issant et parfait l'athlete d
I asc t1sme.
&gt;
e

~

Il nous reste à, examiner
·
le caractere religieux de
Parsifal
, ou plutôt a chercher par quelles raisons Wagner

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

a été conduit à écrire un tel ouvrage. Car une chose est
bien certaine : c'est que ce n'est pas un ouvrage religieux. La religion est d'abord une certaine humilité
du cœur ou tout au moins de l'intelligence, un certain
manque, un certain besoin, - de la faim et de la soif. Sans
doute il n'y a religion que si ces appétits sont comblés, et
par une doctrine très précise et très définie ; mais il faut
qu'ils préexistent. Or ils font complétement défaut dans
Parsifal. L'âme orgueilleuse de Wagner, jusque dans
sa vieillesse, reste pleine ; elle n'a reçu aucune fêlure ; les
échecs les humiliations n'ont fait que la nourrir et la
hausser' ; ils n'ont pas été jusqu'a lui apprendre a se sentir
dépendante et à demander. Jamais homme ne fut moins
habile à la prière que Wagner. ·
Pourquoi donc a-t-il voulu écrire une œuvre religieuse ? Il semble que ce soit pour des raisons purement
techniques. L'objet le plus naturel de sa manière, telle
que nous l'avons définie, n'est-il pas en effetla solennité?
La solennité, c'est la transposition : un événement ordinaire est supprimé, confisqué au profit de sa représentation; on l'élargit, on le ~alentit, on le décompose en
plusieurs temps; on y introduit de l'espace ; on ne
l'exprime qu'avec un certain retard intentionnel et délibéré sur lui-même. Tout devient préparation, attente ;
les avènements ne se font qu'en pleine maturité. C'est
le règne de l'indirect et du second mouvement. Voilà justement pour Wagner la matière privilégiée.
Déja il avait exprimé la solennité héroîquc dans l' Ânnta",
la solennité bourgeoise dans les M aùres Chanteurs, la
solennité de l'amour dans Tristan. Il lui restait à chanter
la solennité religieuse, - la plus élevée, la plus parfaite,

PARSIFAL

la pl~s frappa_n~e. C'est pourquoi il écrivit Parsifal.
Mais en cho1s1ssant un tel sujet, peut-être obéissait-il

en même temps a une ruse de son génie. Tout artiste a
dans sa carrière une grande épreuve à surmonter : c'est
la disparition, qui se produit t6t ou tard, mais inévitablement, de sa sensualité ; la plupart du temps il ne réussit
pas à Y. survivre ; tout ce qu'il crée ensuite naît flétri.
Quelque~ uns seulement en réchappent, que l'élan de
leur géme et la culture qu'ils n'ont cessé de faire de
leurs vertus proprement intellectuelles emportent audelà de ce passage dangereux. Ceux-là produisent souvent leurs chefs-d'œuvre en pleine vieillesse. Ce ne
peut pourtant pas être sans prendre avec eux-mêmes
certaines précautions, sans biaiser un peu avec leurs
dons. - Sans doute Wagner conçut assez t6t l'idée
d'un drame religieux. Mais qu'il y soit revenu dans ses
dernières_années de préférence a maints autres projets qui
se pressaient dans son esprit, cela ne veut-il point dire
qu'il ~ tr~u_vait quelque chose de spécialement approprié
aux d1spos1t1ons créatrices où il se sentait alors ? Et
en effet il semble bien qu'il ait reconnu - sans doute
inconsciemment - dans Parsifal un sujet qui lui demandait aussi peu que possible de cette sensualité qu'il avait
presque toute perdue, un ordre de séduction ou il ne lui
faudrait ~éplo~er que les grâces abstraites et épurées qui
seules lui restaient. Je ne dis pas que l'œuvre trahisse le
moi~s du monde la décrépitude. Mais justement sa force
consiste en ce qu'elle a su ne la point trahir ; elle est
tempérée de sagesse et de cette sorte de calcul infiniment
sub~il et profond, qui est comme la fleur :uprême du
génie. Calcul perspicace dans l'occasion. Car n'est-il pas

�LA NOUVELLE RE-VUE FRANÇAIS!

remarquable qu'en écoutant Parsifai, on ne sache jamais
si le dépouillement si sensible de cette œuvre par rapport
aùx précédentes est positif ou négatif, c'est-à-dire s'il a
été simplement imposé au musicien par le sujet choisi,
ou si peut-être il n'est pas l'effet de cet affaiblissement
des sens, par quoi l'esprit créateur, à son instant dernier,
devient pareil à un sommet découronné par les eaux ?
Quelles que soient les raisons qui aient poussé Wagner
à · écrire Parsifal, il est certain en tous cas qu'elles ne
provenaient pas d'un mouvement mystique de son âme.
Aussi la solennité de l'œuvre demeure-t-elle tout extérieure. La véritable solennité religieuse n'est pas ici, mais
dans Bach, dans Moussorgski, dans César Franck. On ne
dira jamais assez combien Franck doit à Wagner, et surtout à Parsifal, au point de vue technique. (Tous ses
thèmes sont contenus en puissance dans le seul thème du
Yendredi-Saint.) Mais il y a une chose que Franck a
ajoutée à Wagner: c'est le sentiment religieux. - Parsifal est l'œuvre la plus contradictoire en principe qui se
soit jamais vue. Sous un certain rapport en effet elle est
purement formelle, vide du sujet même qu'elle se propose
de traiter, radicalement ignorante des sentiments qu'elle
prétend mettre en jeu ; tout semble la condamner à n'être
qu'un froid exercice. Pourtant elle existe, elle vit, elle
palpite ; elle a même une formidable réalité. Combien
d'œuvres plus sincères auprès d'elle paraîtraient pâles et
factices ! Cette réussite contre nature nous fait apercevoir
un trait du génie de Wagner qui n'est pas le moins
étonnant : la prodigieuse efficace de la yolonté chez lui.
Tout ce qu'il entreprend pour de bon, il le réalise; pareil
aux héros et aux demi-dieux qu'il a chantés, il maîtrise

PAR.SIFAL

l'impossible et le réduit en servitude. Il n'a pas besoin de
cette espèce d'humanité préalable de la matière dont certains grands créateurs n'ont pas pu se passer. On dirait
qu'il fait exprès de s'attaquer aux sujets les plus faux, les
plus conceptuels, pour montrer que rien ne saurait résister
à son pouvoir de matérialisation. Wagner réunit en lui
les caractères extrêmes du génie allemand. D'une part il
est plein de rhes ; l'imagination en lui est molle, féconde
et indéfinie, comme il arrive toujours quand elle est
inspirée par le sentiment ; il n'est rien de si nuageux et
de si artificiel qu'il ne puisse aller concevoir. Mais d'autre
part, pour servir ces divagations, il a une force indomptable, cette longueur de vue, cette patience inflexible,
cette science des réalités qùi fait les grands hommes
d'état. Je ne pense pas être le premier à le comparer à
Bismarck. Parsifal, c'est une province annexée. Et celle-làdu moins ne boùgera plus. Car elle est tenue par quelque
chose de plus fort qu'une forte administration. Wagner en
effet a réussi ce que les Allemands n'ont pas su faire en
Alsace : à sa captive il a insufflé son ftme. Parsifai a beau
être complétement privé de la religion qu'il déclare et
magnifie : quelque chose est au centre de l'œuvre qui
l' .
,
amme. Une dose aussi formidable de pouvoir créateur
que celle qu'y a dépensée Wagner, laisse d'autres traces
que la perfection toute formelle des contours ; une sorte
d~ noya~ obscur est demeuré au plein milieu, mysténeux résidu de la déflagration du génie, produit immédiat
et sans nom de sa toute-puissance, lambeau de l'âme
d_ure et munificente, despotique ,et sentimentale, chiménque et positive de ce grand démiurge.
JACQUES RIVIÈRE.

�JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

770

77I

l'air d'avoir avalé leur canne. Quelques jours de gros

JOURNAL DE VOYAGE
(CANADA)

San Francisco. Pendredi 3 janvier.
Je suis ici depuis lundi, attendant le départ du steamer
" Moana" qui doit me conduire à Tahiti. Je profite de
ces quelques jours pour revoir les notes prises durant mon
voyage, avant que de nouveaux souvenirs ne fassent
oublier ceux que je laisse derrière moi.
En juin 1912, j'ai quitté Paris pour le Canada, avec
l'idée de m'y occuper d'agriculture ou plutôt d'élevage.
J'espérais rencontrer là-bas une jeune fille ayant _les
mêmes gotits que moi et lui proposer de nous associer.
Nous aurions commencé notre ranch modestement, avec
quelques bœufs, puis l'aurions agrandi. C'était un rêve
naturellement.
Partie sur l' "Empress of lreland ", de la ligne du
Canadian Pacifie (C. P. R.), peu de temps après la cata-strophe du "Titanic". Dans ma cabine une vi~ille_ dame
nerveuse m'envoie la nuit sur le pont pour voir st nous
sommes menacés par un iceberg. Près du Cap Race,
arrêt de dix-huit heures à cause du brouillard, coups de
sirène toutes les deux minutes. C'est sinistre.
Mes compagnons de voyage ne sont pas très amusants.
Tandis qu'en troisième classe les émigrants dansent eJ
organisent des jeux, les passagers de première ont tous

temps, le mal de mer les ont un peu apprivoisés ; sur le
pont on cause avec ses voisins de fauteuil.
Le sixième jour après avoir quitté Liverpool, nous
arrivons, à l'heure du coucher du soleil, à Rimouski sur le
Saint-Laurent. Ici se fait la visite douanière. Les rives de
ce beau fleuve m'ont un peu déçue. On me dit qu'il faut
les voir en automne quand le feuillage des érables est
d'un rouge ardent.

Qulbec, 8 juin.
Procession dans les rues en l'honneur de la Fête-Dieu.

Les Canadiens français que je vois ont quelque chose
d'aigu, d'indien, dans le regard ; leur langage d'un autre

siecle est difficile à comprendre. Les maisons à pignon et
poutres apparentes me font penser à la Normandie.
Québec est vieux, beau et fort sale. Une lettre de

Mme B., femme du Consul général de France au Canada,
ne m'ayant pas été remise à temps par le Commissaire de

l' "Empress of Ireland ", je manque le rendez-vous
qu'elle me donnait en vue d'un voyage à Terre-Neuve.
Partie pour Montréal; de là pour Toronto. Je traverse

le lac Ontario et passe une journée spleenétique au
Niagara, parmi une foule de touristes américains. Les
chutes sont plus impressionnantes encore que je ne l'avais
pensé, mais la réclame bruyante qui les entoure attriste
malgré tout.
Retour à Toronto, puis voyage de trois jours sur les
grands lacs pour aller à Fort William, et de là à Winnipeg. Sur le lac Huron, une infinité d'îlôts boisés ; on
regrette le temps des Indiens et des pirogues. Deux bonnes

�772

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

sœurs rencontrées à bord proposent de m'engager pour
enseigner le français dans leur école. Je fais de nombreux
tours de pont, habitude prise sur le bateau anglais. J'ai le
champ libre, les Américains n'aimant guère la marche.
On a peine à comprendre qu'en deux ou trois générations, le Anglais a~ longue figures fines puissent se
transformer en des gens aux pommettes saillantes, aux
fortes mkhoires, aux épaules carrées. Leur tenue aUS1Î
n'a plus rien de britannique. Les Canadiens ont les
vêtement trop grand , à la mode américaine ; leun
cheveux rasés sur la nuque m'ont fait croire, les premiers
jours, qu'ils portaient tous perruque. Les chaussures de
foot ball, jaune canard, ont la vogue. C'est peut-être
confortable, mai pas élégant. Un chapeau de forme œuf
poché couronne l'édifice. Le femmes que je vois en
bateau et dans les trains me parai ent en général peu
intéressante et assez frivoles, mais j'ai peine à les juger,
les connais ant si superficiellement.
A Fort William, mauvaise correspondance. Je passe
dix heures dan la salle d'attente, par la pluie, à amuser
les enfant , compagnons de misère, dont le père à type
de clown, me dit tenir à Vancouver un hôtel à l'enseigne
de " La Balançoire. "
Trajet ans intérêt jusqu'à Winnipeg, pays pauvre, un
fouillis de rochers sans grandeur et d'arbres rabougris.
J'apprécie les charmes du Pullmann car. Autour d'un
couloir central, longues rangées de couchettes superposœs
deux par deux. J'admire l'adresse du grand nègre qui fait
le service. En quelques minutes, il tran forme le compartiment de jour en compartiment de nuit. Stupéfaction, le
matin, - j'étais dans la couchette de dessous - en sentant

':1:.AL DE VOYAGE (CANADA)

773

pie-~s se p~er à côté de moi, suivis peu après par la
sou~e d un petit curé français,fort sale, qui s'était trompé
~ étai~ descendu par l'intérieur du rideau vert au lieu de
1extérieur. Au wagon-restaurant mon vis-à-vis un Anglais
qui a beaucoup voyagé, me parle de Paris et des Français.
Il l_cs a trouvés pas hy~crites. C'est une qualité négative,
mais pourtant un~ qualité, et ce jugement me fait plaisir.
A~êt de deux Jours à Winnipeg, capitale du Manitoba,
provmce du blé par excellence. Winnipeg est une ville
toute neuve, géométriquement dessinée. Les rues sont
larges, il y s~~e le plus souvent un vent désagréable.
Je trouve qu 1c1 on se réconcilie très bien avec l'architecture des husintss blocks, et les quelques petits gratte-ciels
que j'ai vus jusqu'à présent ne m'ont pas horrifiée.
Départ pour Calgary. Assise dans l'ohstruation car
dcr~ier compartiment du train, terminé par une terr~
à ciel ouvert, je vois très bien le pays traversé. La saison
est e~ retard, et le blé sort à peine de terre. Les champs
sont immenses: le sol de couleur brun-rouge, le plus riche
du Canada. C est la plaine à perte de vue, pas un arbre.
Apres le Manitoba vient le Saskatchewan, pays en partie
de blé, en partie aussi de pâturages. Entre Maple-Creek
et Medicine Hat, ce grand paysage vallonné à l'herbe
rase, où paissent des troupeaux de bœufs et de chevaux
me donne l'illusion d'un pâturage alpestre immense. Pa:
la couleur générale et la qualité de l'herbe, on se croirait
trans~rté dans cette région intermédiaire entre les forêts
de sapms et la neige.
. ~ar ci, par là, le train passe en vue d'une réserve

indienne: qudques tentes pointues groupées dans la plaine

De temps en temps nous voyons galoper un cow-boy:

�774

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Indien ou Blanc. Des deux ct&gt;tés de la voie, d'innombrables petites bêtes, de la famille des fouines,sortent de
leur trou et nous font des révérences.
Nous traversons des baraquements de pionniers formés
de cubes en bois peints en couleurs tendres. La premiere
Mtisse est naturellement celle du real estate man, spéculateur en terrains. Une table, une chaise, une machine
à écrire, voilà tout son mobilier, facilement transportable.
En bien des endroits de l'Ouest, l'indiscrétion de ces
individus, arrêtant les passants dans les rues pour leur
proposer une affaire, est devenue si insupportable, que la
police a dü intervenir. Du train, je lis sur une de ces
baraques, écrit en grosses lettres : "The man who sells
the Earth" (l'homme qui vend l'Univers). Avec la petite
maison du real estate man, celle du forgeron et le bar
forment le commencement d'une future grande cité.
Du Saskatchewan nous passons dans l' Alberta : toujours
la Prairie. Dans cette province, le gouvernement favorise
une agriculture mixte : cultures variées et élevage. Le
C. P. R. a installé partout des fermes toutes préparées;
le pionnier, à l'arrivée, trouve la maison construite et les
semailles faites.
En traversant l'Atlantique j'avais fait la connaissance
d'un jeune Écossais Mr. Mac Phearson. Il pilotait une
cinquantaine de fermiers qui allaient s'installer avec leurs
familles sur des terres du duc d' Aberdeen. Celui-ci a des
méthodes de colonisation analogues à celles du C. P. R.
A Calgary je revois Mr. Mac Phearson, auquel j'avais
fait part de mes projets. Il me donne une lettre d'introduction pour une dame anglaise fixée dans le Dominion
depuis dix-huit mois. Elle exploite elle-même une de ces

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

775

fermes du C. P. R. Tout ce qu'on me dit de Miss Ma
de son espnt
. d' entrepnse
· et de son originalité me donne
h
très envie de. la connaître. Un matin, je quitte Calgary
pour Sedgew1ck, dans la direction du nord. C'est un
voyage de douze heures, la correspondance étant mauvaise.
Je pars avec l'espoir que Miss May aura une petite
place_ pou: m~i sur son ranch. Ce n'est st'.lrement pas le
~vail .~u1 doit ma~quer chez elle et je suis impatiente de
f.&amp;1re n importe quoi. Tout le monde travaille au Canada
et les touristes ne s'y sentent vraiment pas à leur pl ace.
Qui sait si Miss May ne serait pas justement une personne avec laquelle je pourrais m'associer? De toute façon
avant •de m'installer pour mon compte, il me faut bie~
connaitre le pays et ses conditions de vie.
Arrivée à Sedgewick, petit groupement de baraques
carrées toutes neuves. Il a fait terriblement chaud dans
les tr~ins tout le jour. Je loge à l'h6tel "des Pionniers",
endroit amusant et bien nommé. Ici on a tout à fait des
sensations de Far West.
Le lendemain matin départ de bonne heure dans le
" n~
. " d'un_ fiermier
· qm· conduit à travers champs pendant
plu~1eurs milles. De distance en distance nous voyons une
petite ferme du C. P. R., maisonnette d'un étage, domin_ée par le moulinet qui fait monter l'eau. C'est la Praine a perte de vue, plantée de ci de là d'un bouquet d'ar~res _rabougris. Mon conducteur, un Américain à figure
•~telhgente, me parle des avantages de la combinaison de
1Elc~age avec la culture. Il me raconte les déboires d'une
ferm,ere des environs, qui l'année, derniere ayant semé
tou_t son domaine en lin, a perdu toute sa ré;olte. En vrai
business man, il essaye de me vendre un terrain. Après une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

heure de course dans ce véhicule cabotant, j'aperçois
devant une ferme un drôle de petit être aux cheveux
rasés, vêtu d'une blouse et d'un pantalon de toile, un brdlegueule entre les dents : "C'est Miss May", dit l' Américain. Je saute de voiture et me présente. Une lettre de
Mr. Mac Phearson lui a déjà fait prévoir ma visite. Je suis
bien obligée de croire que le drôle de petit être est Miss
May, mais vraiment elle a tout à fait l'air d'un homme,
et même d'un nègre, tant sa figure est noire. Accueil bon
garçon ; Miss May me gardera pour la journée, regrette
de ne pouvoir me loger attendant des visites. Vite elle
reprend sa fourche, après m'avoir présentée à Jack, jeune
fille de dix-huit ans, son sosie en plus jeune et plus jol~
et à Miss S. qui s'occupe du ménage.
Je m'empare d'une deuxième fourche et j'aide Miss
May à changer la litière des chevaux et des vaches. P •
le reste de la matinée avec Jack à traire, écrémer, faire
différents travaux autour de la maison. Tout en travaillant Jack me raconte que son père est officier au Transvaal. Elle a toujours aimé l'agriculture, les bêtes. Arrivée

depuis quelques semaines au Canada, elle veut se placer
chez les autres, jusqu'à ce qu'elle ait gagné suffisamment
pour s'établir sur une ferme à elle. Au fond son ambition
serait d'être cow-boy. Son frère, me dit-elle, est modiste à
Londres. Dr6le de famille ! Jack a un beau regard franc et
courageux. Nous continuons à causer, ou plutôt c'est elle
qui parle, me racontant quelle remarquable femme est
Miss May. Jusqu'à l'arrivée de Jack, elle était seule pour
faire tous les travaux de la ferme, labourage etc. Aux
moments de presse, elle prenait bien un ouvrier agricole
pendant quelques semaines, mais généralement celui-ci

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

777

partait, trouvant la place tro

nord, où la saison est si co!tdu~e1.rEt, dans le Canada du
.
e, 1 1aut se presse
deux Jours de retard pour 1
'Il
. r ; un ou
'l
é
es semai es et l é l
ann e sera compromise. L'étable aux
a r cote de
cochons ont été constru't
M' vaches et celle aux
.
1 es par
155 M
Mamtenant
elles emploi t l
ay et par Jack.
en eurs moments
d
creuser une cave sous 1a maisonnette
.
per us à
Apres avoir déjeuné et fu é
·.
cigarette
aJI
à travers champs, en cab . 1m une
.
, nous ons
rio et voir l'éta d

ferme a un demi-mille
é 'd
t es cultures. La
carr
e supe fi . J'
chevaux ; le bétail auss·
i
r c1e. admire les
i est tres beau .
de race Holstein, grosses bêtes à ela , ce ~nt des vaches
Le soir, après le thé .
p ge noir et blanc.
.
,Je repars. Jack, ay
d
SJons à faire à Sed
• Je,
ant es commisgew1c me rame
route elle descend po
. . ne en voiture. En
ur me cue1lhr un b
sauvages. Je tiens le cheval
d
ouquet
de lis
r .
1es cheveux chez Je b b' penL ant qu'ell
.
e se ,ait couper
ar 1er. a nuit n'
tombée. Devant le p.
rr
est pas encore
1onntrs n.ottl
l
grand feutre fument 1 .
1
, que ques hommes à
a pipe; e blanchi
h' .
pend son linge à sécher D
l
sseur c mots susété
.
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cro, és par le riu d'
I .
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b
un nd1en à l' ·
·é
fcmme porte une longu
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air mis rable. Sa
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volan ts, et un chAle vert Il
l'
perc e, ornée de
• s sont un t l'
assez dégénéré M .
.
e autre de type
·
amtenant il
·
baraque du forgeron.
s stauonnent devant la

., J'ai fait mes adieux à Jack Elle m'
J espère l'engager à ve .
. . .
est sympathique et
01 r me reJotnd
,,
··
J avais une ferme à . J
.
re, s1 Jamais plus tard
mo,. e vais cns ·t
p·
retrouver ma chamb

d l

Ul

e au

ronners Hotel

le train qui passe à d re he a nuit dernière, en attendant
~~x. ~mdu
· L a chaleur est
SUuocante
et les
.
matin.

moustiques mtolérables• J e ne parviens
.

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas à dormir et pense à Miss May avec admiration, tout
en n'ayant aucun désir de l'imiter.
De Sedgewick je retourne à Calgary, La chaleur est si
forte que les pieds sont cuits à travers les semelles sur les
pavés br1ilants. Fait la connaissance de plusieurs femmes
dactylographes, institutrices, couturières ; quelques unes
font du colportage, d'autres sont agents pour des ventes
de terrains. Certaines réussissent très bien. Cependant je
me rends compte que les brochures répandues en Europe,
encourageant l'émigration au Canada, sont d'un optimisme un peu exagéré, cachant de parti-pris toutes les
difficultés avec lesquelles le nouvel arrivé est aux prises.
" L'Ouest n'est pas un endroit pour une femme
blanche, " me disait une jeune Anglaise, très énergique
cependant, qui, arrivée au Canada comme jardinière,
trompée par son associée, avait ensuite ouvert un tea room,
fiasco complet, et fini par trouver une place de groom.
Mais on exigeait d'elle un travail si dur qu'elle était
tombée malade et avait dil. retourner en Angleterre.
Celles qui viennent au Canada sans posséder un métier
bien défini, les intellectuelles, les artistes, trouvent difficilement à s'employer. En revanche une cuisinière ou
une couturière est s1'.lre d'un bon accueil et d'un travail
bien rétribué.
Je m'étais toujours figuré l'Ouest canadien comme
étant. très sauvage. Il n'est pas sauvage, mais rude, et cette
"civilisation barbare" n'est pas sympathique. On s'y senÜ
la fois repoussé et attiré ; repoussé par la rudesse des
gens, attiré par leur jeunesse, leur énergie. On perd vite
la notion de l'impossible dans ce pays où se voient tant
de miracles. Si la vie du moment est difficile, on a

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

779

toujours la
.
1 ou mo·
. presque certitude d'arnver
pus
•
à une meilleure situation Il
.
ms vite
. I d'
.
serait amusant d'interroger
sur sa. vie p us un homme à fi gure voIonta1re
. rencontré
tr
en am ou en bateau.
'
Le beau temps. du ranchin g, dont C algary était le centre
est b1·en fi ru. mamtenant
· ont tro
· · Les terrains
é'
de valeur ces dernieres anné
p augment
bonne affaire Je f: . 1
e~, _pour que l'élevage soit une
.
ais a connaissance de M T
h fil
du général. II me raconte q ue v01c1
.. douze ans
• roc•·1 u, s
Canada. Avant de
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qu 1 est au
poss er un ranch 11 ' é. .
comme cow-boy L
s Y tait engagé
. es autres cow-boys se
.
lui, parce qu'il n'était 1
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moquaient de
était F
.
. . p us tout Jeune et aussi parce qu'il
rança1s, mais il est par
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d'eux et
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venu a se faue respecter
, mamtenant son nom a été d
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ville de l'Alb t
onn a une petite
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Q

. ,

20

juin.

. u1tte Calgary pour Ed monton C
•
nvales, chacune voul
. es deux villes sont
ant ~tre celle qui s'accroît le 1 .
Ed monton e t
.
P us vite.
fort des Roc:eu:onstr~1te sur un terrain vallonné, contrechez des amis
passe quelques jours très agréables
ais.
En quittant Edmonton, je retourne Cal a
'
arrêter et pars pour l'île de V
g ry sans m y
Montagnes Roch
ancouver en traversant les
euses.

irl:/.Y

a

Sooke, près Pictoria 12 ..,,,
A
.
,
JU1 tel.
u départ il pleuvait, et c'est s
la
.
., .
cette traversée des M
ous plme que J a1 fait
tant é' .
ontagnes Rocheuses dont J·e m'ét .
r JOUie. Je descen'ds a L
ais
train du lendemain 1 .
aggan pour 1 attendre le
et a1sser aux nuages le temps de se

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

disperser ; mais le lendemain n'a pas été plus beau que la
veille ; un brouillard épais courait le long de la vallée,
cachant les cimes neigeuses. La traversée des montagnes
dure à peu près 24 heures. On ne voit ni pâturages, ni
chalets comme dans les paysages alpestres : rien que des
arb~es sombres et des rochers. A un moment donné, nous
passons cependant près d'un petit village nommé Edelweiss, construit pour les guides suisses importés par le
C. p. R. Mais ce village tout neuf a un air artificiel de
décor de théâtre. A Glacier, trois de cès guides stationnent
sur le quai de la gare. Je saute du train et engage la
conversation en patois bernois. Ils ne comprenµent pas un
mot de ce que je leur dis, par la raison qu'ils sont Anglais.
Le Dimanche matin, 6 juillet, le temps était clair pour
la dernière partie du voyage et -1e pays tr,!.versé tout à fait
beau. Je voyais la forêt vi~ge pour l~ première foi~. La
voie courait entre des arbres géants, del espèce des épicéas,
les plus grands que j'aie jamais vus. Le versant ouest des
Rocheuses forme un contraste absolu avec le versant est.
Là il y avait vraiment trop peu d'arbres, ici il y en a
presque trop; le déboisement est difficile et coil.teUX. No~s
longeons des lacs très beaux, puis la rivière Fraser. Qu01que ce soit dimanche, les gens travaillent sur la ligne, dans
les scieries et partout ; les ouvriers sont pour la plupart
des Chinois et des Hindous en turban. A IO heures, nous
arrivons à Vancouver. La baie est vraiment splendide, la
ville assez semblable aux autres villes américaines, à ce
qu'il m'a semblé. J'en ai remis la visite à un autr~ jour
et suis aussitbt montée sur le bateau. Bordant la baie du
cbté sud est Stanley Park, réserve de forêt vierge, conservée
telle quelle, av:ec le fouillis des sous-bois et des arbres géants,

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

La traversée de Vancouver à Victoria est une chose
exquise, surtout par un aussi beau temps. Puget Sound est
semé d'îlbts boisés. Les Canadiens de l'est m'avaient bien
dit que pour eux la Colombie br.itannique était le lieu de
vacances où ils venaient se reposer apres leur vie de travail
A trois heures nous arrivons à Victoria. C'est une vill~
plus anglaise qu'américaine, habitée par des gens riches,
pour la plupart; beaucoup de familles d'officiers de l'armée
des Indes. Les maisons en bois, entourées de verdure sont
. é
,
temt es en brun, en gris perle, ou encore en couleur
beurre frais avec l'encadrement des fenêtres blanc. C'est
net comme apparence et tres coquet. Le port est assez
étroit et insuffisant. Il est encombré par les steamers du
C. P. R. faisant le trajet Victoria-Vancouver et VictoriaSeattle et par une quantité de petits bateaux à naphte.
Les grands vapeurs qui vont en Chine et au Japon n'en~ent P~ dans la rade. La ville donne, dès l'arrivée, une
impression de prospérité. On y remarque le Palais du
Parleme_n t et la masse monumentale de l'Empress Hotel.
Je suis heureuse d'être ici; c'est un changeD)ent complet apres la Prairie monotone et br{llante. Je trouve à me
loger dans ~ne pension de famille recommandée au départ
par des amis français qui sont à la tête de fa C° FrancoCanadienne. Un de leurs agents Mr. Carmichaël et sa
fem~e, dont j'avais fait la connaissance à Londres en mars
dermer, me reçoivent aimablement.
_Visité la -Yil!e. Sur les conseils de Mr. Carmichaël je vais
voir le Député-Ministre de l'agriculture. A cette période
de mon voyage, l'ambition agricole qui me dévorait au
départ s'est un peu calm!e, Des bœufs, je suis prête à me
rabattre sur les poulets • L es œu1s,
r. para1t-1l,
• • se vendent très

�JOURNAL DE VOYAGE -(CANADA)

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cher à Victoria. Mr. S. le Député-Ministre consulté, me
conseille d'aller voir Mr. Miller Higgs, un Anglais qui
élève de la volaille dans son petit ranch de Sooke, à dixsept milles de Victoria. Je prends l'auto publique, traversant un pays boisé, qui me rappelle tantôt la Suisse et tant6t
le Midi. Le temps est beau ; il fait une chaleur agréable.
Par moments, dans une éclaircie à travers les arbres,
j'aperçois la mer et les montagnes de !'Olympie Range.
La plus grande partie du trajet se fait en forêt. De temps
en temps nous passons à côté d'un groupe de quelques
tentes. Elles sont habitées par des hommes occupés à
déboiser, travail de géant. Mr. Higgs n'est pas chez lui;
je ne trouve que son ouvrier, tout à fait gentleman, mais
idiot et très sale. Je laisse un mot sur ma carte et retourne

à Victoria.
.
Le lendemain matin, jeudi

juillet, répondu à deux
annonces parues dans le journal sous la rubrique Help
wanted Jemale, réclamant des agents féminins. Je vais aux
renseignements. La première situation consiste à aller
tourmenter les gens chez eux: pour les engager faire
agrandir leur photographie. C'est hideux. J'hésite à
refuser, car la commission est assez forte. La deuxième
annonce est celle d'un médecin, qui offre des soins contre
abonnement. L'affaire est plus profitable encore que celle
du photographe, mais j'apprends le jour même qu'elle est
Ier

a

frauduleuse.
Sur ces entrefaites, arrive Mr. Higgs, en ville pour la
journée. C'est un Anglais d'une quarantaine d'années,
tiré à quatre épingles. Il m'invite à prendre le thé à
l'Empress Hotel. Je lui parle de mon idée de poulets, Il
propose de m'emmener passer quelques jours sur sa

ferme; me dit que sa femme m'attend. J'accepte de suite.
Vite j'empile quelques vêtements dans une valise et nous
partons dans le buggey. Après cinq minutes de conversation, nous découvrons, à no.tre amusement
tous deux:
que nous avons en Europe des connaissances communes.'
Sur la route, Mr. Higgs parle tout le monde, interpellant
les ~ens par leur nom. Le matin, à l'aller, des voisins lui
avaient donné des commissions ; l'un d'eux, cuisinier
d'un camp de bûcherons, l'avait même supplié de lui
rapporter une bouteille de whisky, en lui disant : " Vous
promettez
. de n'en rien dire à ma femme 1"
. Mr . H'1ggs

a

a

t&lt;

\ pro~1s tout c~ qu~on a voulu, mais a fait exprès
d oublier la bouteille, nen que pour voir la figure désappointé~ de. l'autre. La route s'allonge et j'ai faim. Je
voudrais voir les veaux: que nous croisons sur le chemin
transformés en côtelettes. La nuit est tombée et les
tentes éclairées
l'intérieur · font penser à des cartes

a

de Noël.
. A onze heures nous arrivons enfin. Mrs. Higgs est une
Jeune femme de mon i ge, à l'air pratique et tres décidé.
Nous prenom, un thé tardif. Je l'aide à préparer ma
chambre. Le lendemain nous nous levons de bonne

a

heure. J'apprends faire le déjetlner des poules. Quand
la volaille a m_angé, nous nous occupons de notre déjel1ner
à nous. Pour toute aide, les Higgs ont l'idiot qui sert à
porter le bois et l'eau. Aux repas, on met un grand
bouquet de fleurs en face de lui pour le cacher car sa
tenu~ à table laisse à désirer, et il est horriblem:nt ·sale.
_Des le premier jour, je me suis sentie installée chez les
Higgs comme chez moi. Nous avons été très occupés à
préparer des sujets pour l'exposition d'aviculture de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vancouver, à laquelle doit assister S. A. R. le duc de
Connaught. Les plus belles volailles de Mr. Higgs sont
les Cornish Game, oiseaux de table, blancs, hauts sur
pattes, très batailleurs. Il faut leur laver les pattes à l'eau
-et au savon, manicurer leurs ongles et les passer au bleu,
Derrière la maison est une terrasse sur laquelle nous
a-elavons la vaisselle, préparons les légumes et faisons la
Jessive. Nous vivons dehors. Les Higgs aiment beaucoup
ies fleurs; leur jardin est ravissant 'avec sa pergola couverte
,de rosiers grimpants et les pois de senteur si chers à tout
cœur anglais.
" Cela ne paie pas, " disent les voisins utilitaires, en
parlant du jardin. " Cela ne paie pas, " disent-ils aussi
quand, le soir, les Higgs, le travail fini, partent pour de
longues randonnées en vqiture dans la campagne. Bientf&gt;t
je connais tous les ranchs des environs et leurs habitan~.
Parmi eux sont plusieurs fils de famille ayant un conseil
_judiciaire. Lorsqu'ils reçoivent, deux fois l'an, la pension
1paternelle, ils vont se terrer dans une auberge du voisi1J1age. Quand tout l'argent est bu, ils retournent travailler.
J'aime beaucoup les jours de semaine à Sooke mais pas
du tout le dimanche, lorsqu'après un sermon interminable
du pasteur méthodiste, il faut retourner le soir à une
réunion de prière. Au bout de quelques jours, je rentre à
Victoria les Higgs quittant leurs poules, qu'ils confient à
.
'
des voisins, pour aller à Vancouver. Cette expérience
ma
montré que je n'aime pas suffisamment les poulets ~ur
leur consacrer ma vie. D'autre part, je me rends très bien
compte que je n'ai nul désir de m'expatrier définitivement en achetant de la terre et en me fixant au Canada.
Mon intention est d'y séjourner quelques années, si j'y

'

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

trouve une situation quelconque et je consulte la page
,d'annonces du Victoria Colonist.
Voici de nouveau tous mes projets changés. Cela a été
-si rapide que j'ai peine à y croire moi-même. En quittant
les Higgs et leurs poulets, j'ai passé à Victoria quelques
journées mélancoliques, cherchant en vain une occupation ; ce n'est pas du tout si facile à trouver qu'on le
croit. Je répondais aux annonces les plus variées et
toujours sans succès.
Dans ma pension est une grande Anglaise, d'une
'juarantaine d'années, un peu originale et bohême Miss
. ; elle donne des leçons d'anglais à une Indienne,
'
Pame
femme d'un Américain, exploiteur de forêts. Hier elle
me dit que cette squaw l'invite à camper au nord de l'île
parmi les gens de sa tribu, et l'autorise à emmener avec
~Ile une amie. Cette Indienne, Mrs. Donahoo, était
veuve d'un chef dont la tribu habitait le long du fjord de
Kyuquot, au nord de l'île de Vancouver. Il y a quelques
2.nnées, une barque contenant trois jeunes blancs chavirait
-sur la rive. Deux d'entre eux se noyèrent ; le troisième
qui était demeuré toute une nuit cramponné à l'épave'
fut recueilli par les Indiens et soigné par la veuve d~
chef. En reconnaissance il l'épousa, et depuis lors ils partagent leur temps entre Victoria et Kyuquot. L'Indienne,
demeurée sauvage, refuse d'habiter une maison, préférant
amper Victoria sur sa gazoline dans la baie d'Esquimalt,
à quelques milles de la ville.

a

Miss Paine semblait un peu ennuyée à l'idée d'aller
seu~e. chez les Indiens; elle a accepté avec plaisir ma proposition de l'accompagner. Il fallait que je sois présentée

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à Mrs. Donahoo, ce qui est fait aussit&amp;t. C'est une femme
d'une quarantaine d'années, habillée a l'européenne, toute
petite, le type de sa race très accentué : une grosse tête,
les pommettes saillantes, le nez épaté, le crhie pointu, ce
qui chez les Indiens est l'idéal de la beauté féminine. Ce
résultat est obtenu par un savant bandage de la tête des
nouveau-nés. Miss Paine ayant fait la présentation, je
suis invitée sur le champ. Le départ est fixé au lendemain. Mrs. Donahoo ne parle que quelques mots d'anglais;
elle rit continuellement d'un rire grimaçant qui la fait
ressembler à un vieux masque japonais.
Nous quittons Victoria le 20 juillet au soir pour Kyu·
L e "T ees " , sur
quot. C'est un voyage de quatre Jours.
lequel nous nous embarquons, m'a été dépeint par
Mr. Carmichael, comme ét;mt très sale et inconfortable.
Je m'aperçois vite que cette opinion n'est pas exagérée;.
mais je passerais par dessus tout, tant je me réjouis de
cette expédition. Ce bateau d'environ quatre cents tonneaux servait à l'origine pour le transport des bestiaux; il
est indigne d'un autre usage. MaLntenant il prend du
cargo, et les quelques passagers, Indiens ou pionniers, sur
la c&amp;te ouest de l'ile.
Jamais je n'oublierai ce départ. Pour arriver à notre
cabine il fallait enjamber des paquets de cordage, des
planches, des tas de charbon, contourner adroitement des
vaches et des gens couchés un peu partout, plusieurs ayant
bu. Miss Paine avait envie de s'en retourner quand nous
avons rencontré Mr. Donahoo, le mari de la squaw, qui
lui a redonné courage.
Nous partageons, Miss Paine et moi, la même cabine.
Elle s'ouvre sur la salle à manger, qui est transformée en,

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

dortoir pendant la nuit, et je soupçonne les nappes d'y
tenir lieu de draps.
Heureusement le temps est très beau durant les quatre
jours du voyage, que nous passons sur le pont, assis sur les.
planches et les cordages. Nous ne voyons guère !'Indienne
qui reste presque tout le temps enfermée dans sa c~bine.
Nous suivons la c8te, entrant dans tous les fjords. Je n'ai
jamais vu la Norvège, mais je me figure que l'île de
Vancouver doit lui ressembler.
A chaque arrêt, toute la population est là pour nous
recevoir. Le bateau ne passant que deux fois par mois,
c'est le grand événement. La population est composée
d'indiens, de Chinois, de quelques Japonais et de Blancs,
concessionnaires de terrains ou b-ô.cherons. Quelques
jeunes ingénieurs, nouvellement arrivés d'Angleterre, font
de l'arpentage et de la cartographie.
Dans ces endroits neufs, les femmes blanches sont rares.
Sur le bateau, une institutrice qui va rejoindre son poste
tout au nord de l'île, au cap Scott, me raconte que la
personne qu'elle va remplacer avait été demandée vingtdeux fois en mariage en six mois. Elle en était devenue·
presque neurasthénique et avait obtenu d'être envoyée
ailleurs.
Les Indiens de la Colombie britannique m'ont beaucoup déçue. Ils n'ont pas le beau type de ceux de la
Prairie, mais sont pe~its et gros, ressemblant aux Esquimaux et aux Japonais. Ils ont la vie facile, se nourrissant
de poisson. Ils tressent des paniers très fins et fabriquent
des canots à l'arrière allongé, terminés par une tête de
cerf ou une tête d'oiseau sculptées. Les femmes et le!.
petites filles portent de longues jupes de percale volants,,

a

�JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

des châles de couleurs vives. Les hommes sont vêtus
comme des trappeurs quelconques. Ils ont beaucoup perdu
le sentiment de l'honneur et de la parole donnée et contrastent en cela avec leurs frères de l'Est.
A chaque arrêt du bateau, tous ces gens sur les passerelles: Indiens, Chinois, Japonais, btkherons aux chemises
jaunes ou vertes, font des taches de couleurs gaies.
C'est la limite extrême du Far West. Les touristes
même ne dépassent guère Victoria. Les passagers sont des
habitants du pays, ceux vus sur les débarcadères.
Quand Mrs. Donahoo se promène sur le quai, elle est
tout de suite entourée de femmes lui padant en indien,
très vite , touchant ses vêtements avec des sourires admiratifs. Dès les premiers jours, on voit que Miss Paine ne
lui est pas sympathique. Elle a di1 ne l'inviter que par
caprice. Pour moi, jusqu'à présent, elle semble avoir une
grande affection, que je n'arrive pas à lui rendre. Je la
~ens vraiment trop différente et trop peu si1re.
22

juillet.

Nous stoppons devant une mise en bohe de saumons
et avons la chance d'arriver en même temps qu'un bateau
rempli de ces poissons qui brillent au soleil. Les hommes
les soulèvent avec des crochets, et les jettent sur une
planche qui s'élève à la manière d'un tapis roulant. Les
pôissons sont retenus par des planchettes fixées à espaces
réguliers. Ce monte-charge les transporte dans un ~nd
hangar, où ils sont grattés, nettoyés, coupés et mis en
boîtes. Dix mille saumons par jour sont ainsi préparés.
Le lendemain, vers le soir, le "Tees" s'arrête devant
une station baleinière. Trois baleines sont là, sur un grand

plan incliné; des Chinois les dépècent. Tout ce qui n'est
pas huile et fanons est brt\lé pour faire de l'engrais.
L'odeur qui s'échappe de ces fourneaux et cheminées est
une chose épouvantable, dont on ne peut se faire idée.
Elle pénetre dans la peau et dans les vêtements, et suffit
à donner le mal de mer. C'est affreux de penser que des
gens peuvent vivre dans un endroit pareil. On me dit
qu'en peu de temps ils s'y habituent, et même engraissent
rapidement. Au dessus des carcasses, tourne un vol de
corbeaux. Des loups, attirés par les débris, hurlent dans la
forêt. Nous les entendons du bateau. L'odeur de baleine
brt\lée que le vent nous apporte devient intolérable. Je
vais supplier le capitaine de nous faire reyartir. Il est au
milieu d'une partie de cartes et ne veut rien entendre.
Nous nous enfermons alors dans une cabine, Mr. et
Mrs. Donahoo, Miss Paine, deux jeunes Américains, deux
petites filles et moi. Nous fermons les hublots et fumons
force cigarettes jusqu'au départ. Il paraît que les baleines
diminuent beaucoup sur la cé)te. Quelques heures plus tard
nous passons devant une autre station baleinière. C'est la
nuit. Nous sommes réveillés par l'odeur.

Mercredi, 24 juillet.
Au matin nous arrivons devant Kyuquot, village indien,
but de notre voyage. Une barque menée par deux indigènes vient nous chercher à quelques milles en mer. Ici
nous trouvons Mr. et Mrs. Ellis, le beau-frère et la sœur
de Mrs. Donahoo, qui tiennent une petite boutique, à la
fois mercerie, épicerie et quincaillerie.
A Kyuquot, il y a une véritable plage. C'est une rareté,
car, depuis Victoria, la rive a été plus ou moins monta-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gneuse; mais toujours les arbres, épicéas d'essences diverses,
descendaient jusqu'à la mer, ce qui est tres beau, qùoique
assez froid et monotone, D'autres endroits, en revanche,
sont entièrement dénudés. Jusqu'à ces dernières années,
les concessionnaires de terrains n'hésitaient pas à mettre
le feu aux forêts. Maintenant une réglementation sévère
interdit ce mode trop radical de déboisement.
Toute la jeunesse indienne est a la pêche pour l'été
ou travaille dans les mises en boîte de saumons. Il ne
reste au village que les vieillards. · Village est un nom
pompeux pour ce groupe de quelques cabanes. Parmi _les
Indiens la coutume est que, lorsque le chef de famille
'
.
meurt tous ses biens soient mis sur sa tombe et sa maison
brtîlée.' Vingt-cinq chefs de famille ont péri dans un
naufrage, il y a quelques années, et cela devait être un
curieux spectacle de voir, _au bord de la mer, sur une
-étendue d'un demi-mille, un alignement de chaises,
tables, commodes, gramophones, ayant appartenu aux
naufragés. Il ne reste plus rien de ces objets, mais, sur la
tombe d'un chasseur mort il y a quelques mois, on aperçoit encore sa grande pirogue, son fusil et des planchettes
piquées verticalement sur la pirogue, chaque planchette
représentant une loutre de mer tuée par lui.
L'héritage n'existe pas parmi les Indiens. Les jeunes
ge s sont aidés par les dons du Potlatch. De temps en
temps un ou plusieurs membres de la tribu font un don
'
. aux
à ..quelques
garçons choisis par eux. Ce don revient
enfants des donateurs et se transmet de génération en
génération. Mais aujourd'hui, les jeunes indiens élevés
-dans les écoles et revenant dans leurs villages avec tous
les défauts des blancs, sans aucune de leurs qualités,

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

79 1

acceptent souvent le don du Potlatch sans le rendre aux
enfants du donateur.
A Kyuquot, nous entrons dans la maison de Moîse,
neveu de tnon h&amp;tesse squaw. C'est un jeune homme
très Sàle et mal tenu, habillé à l'européenne. Il est marié
depuis quelques semaines. Sa femme est une jeune blonde,
qui n'a pas du tout le type i~dien. Elle a l'air d'un
ruminant; sa figure ne change pas d'expression pendant
tout le temps que nous passons chez elle. La maison est
meublée à l'européenne : des chromos au mur, le portrait
du pape et un Reynold reproduits en teintes criardes, un
affreux gramophone, ce qui paraît être pour les Indiens
l'idéal de l'élégance.
Après déjeuner nous partons pour le bungalow des
Donahoo, situé à quelques milles de Kyuquot, sur un bras
de mer. Nous montons dans un bateau à naphte, auquel
sont attachées plusieurs pirogues portant le bagage, les
tentes, les armes, etc.
Quant aux membres de l'expédition, ils-sont une quinzaine, Indiens et Blancs :
1° M. Donahoo, l' Américain, notre chef d'équipe.
C'est un homme de trente-huit ans, toujours de bonne
humeur, ce qui est important dans un camp ; tres énergique,
une belle tête, et, par extraordinaire, pas du tout commun.
Il a vécu tout jeune une vie d'aventures; a fait naufrage
plusieurs fois, travaillé dans les mines d'or, mené au Japon
des convois de chevaux de course.
Il connaît la forêt comme un trappeur. Au reste, il l'a
été. Il est plut&amp;t silencieux, comme le sont les gens habitués à la solitude, mais, quand on arrive à le faire parler
·1
,
1 est très intéressant.

�79 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

Mrs. Donaboo, l'Indienne, les cheveux huileux, le
é até, a une haute opinion de sa beauté, et passe des.
nez p
.
. •
, li
h cures à se Coiffer devant mon petit m1ro1r qu e .e
accroc he à un arbre. Boudeuse et capricieu. e, elle
. est ,déjà
Il
.
aimable
avec
moi
et
odieuse
avec
Miss
Pame,
moms
. qu e .e
traite en esclave. Les premiers jours, elle voulait que JC
décide ma famille à me céder à elle, désirant me garder
définitivement, à titre de fille adoptive et ~e da":e de
· Je m'aperçois bientôt que je serais aussi procompagme.
fesseur de danse et relaveuse de vaisselle.
Le plus grand tort de Mrs. Donahoo, c'est de' ne pas
consentir à rester tout simplement la sauvage qu elle ne
2o

peut s'empêcher d'être.
. .
30 Harry Donahoo, cousin de Mr. Donahoo, 1\méncatn
de vingt ans, genre très Chicago. Bon garçon, mais crac~e
trop sou ven t ; porte un mackintosh par le plus beau soleil.
40 Harry Lane, jeune homme du même !ge, sale et
mal élevé.
50 Bec Lane, soeur de Harry, fillette de dix ans, très
attachante, toujours en punition, parce qu'elle a trop de
fantaisie, ce qui déplaît à Mrs. Donahoo.
60 Hatchkett, petite Indienne du même â~e que Bee,
adoptée par les Donahoo, très pratique, mats menteuse
et rapporteuse.
., .
.
70 Un Indien de seize ans, dont J a1 ~ubhé le nom.
go Marks, l' Américain auquel apparaent le bateau à
hte Il vit avec sa femme et son bébé dans une cabane
nap .
1
.
'il
en bois qu'il a construite lui-même sur a conces_s10n qu
tient du gouvernement. Il donn~ des cou_ps de pied à son
chien et paraît avoir une mauvaise conscience . .
90 Mrs. Marks, jeune Californienne ravissante et

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

793

blonde. Elle s'ennuie à mort dans cet endroit solitaire.
10• Le bébé Marks, pauvre petit être de six mois qui
en paraît deux.
11• Mr. Ellis, bcau-frere des Donahoo; tient la boutique
à Kyuquot, commun, gros, mais inoffensif et sans malice.
12• Mrs. Ellis, Indienne, sœur de Mrs. Donahoo, mais
toute différente : grande, jolie taille, très enfantine, mais
charmante.
13• Mis Paine, l'Anglaise qui m'a présentée aux
Donahoo, bohême, désordre, sentimentale, bien élevée et
très malheureu e dans ce milieu.
14° Moi-même. Sweater sang de bccuf, jupe courte à
carreaux noirs et verts - le sweater et l'étoffe viennent
du bazar indien de Kyuquot - grand feutre gris avec
une plume d'aigle, la per onne et les habits déchirés et
très sales.

Le bungalow des Donahoo est itué dans un endroit
spler.dide. C'est la solitude ab olue. Pour y arriver, nous
longeons la rive du fjord. Les aigles perchent sur les
grands arbres au bord de l'eau. La maisonnette est entourée
d'un jardin abandonné, devenu prairie. Nou y passons
trois jours, dévorés par les moustiques.
Mrs. Donahoo, maintenant que nous avons quitté le
"Tees" protecteur, se montre de plus en plu autoritaire
et capricieuse. Elle est orgueilleuse 'd'avoir chez elle des
femmes blanches, plus orgueilleuse encore de les sentir à
• merci, de pouvoir leur commander.
Le meilleur souvenir de ces journées est la capture
d'un gros saumon. Nous étions en pirogue, Mrs. Donahoo
tt moi. Je pagayais san bruit; elle pêchait, assise à
l'arriêre, déroulant la longue ligne terminée par la cuiller
4

�795

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

794

de cuivre et l'hameçon, auquel est attaché un chiffon
rouge, à la mode indienne. Je m'amusais à compter les
grosses méduses jaunes d'or. Tout à coup la ligne se
tend ; un saumon a mordu. La squaw pousse un cri
sauvage, elle saute dans la pirogue au risque de la fairt
chavirer. La ligne se détend ; le saumon est parti, emportant l'hameçon ; Mrs. Donahoo pleure et hurle de rage
en indien. Elle est effrayante à voir. Mais le poisson
mourant revient à la surface ; elle l'achève à coups de
pagaie. Alors c'est un chant de triompi1e et nous rentrons.
De tous les points du fjord arrivent des Indiens en
pirogue, qui viennent rendre visite
notre h~tesse. Elle
est ici dans son élément. Les repas se prennent dehors l
on mange du riz, des haies, du poisson. Mrs. Donahoo et
ses amis forment un groupe a part. Accroupis par terre,
ils grimacent et parlent tres ' vite une langue gutturale.
On les sent bien loin de soi, et l'on n'éprouve pas à leur
égard la sympathie qu'on ressent pour certains paysaDS
et pour les vrais sauvages. On emporte d'eux une impretsion de laideur et de saleté. Les trappeurs de !'Hudson
Bay c• ont forgé une langue : le chinouk, sorte
ranto, qui est généralement employé dans les rapport,

a

d'•

entre Blancs et Indie•ns.
Miss Paine est devenue l'esclave de l'6xpédition. C'elt
elle qui veille au feu, cuit les repas, lave la vaisselle.
L'indienne la rudoie et se moque d'elle. Cette pauvlt
Anglaise me fait vraiment grand'pitié et j'essaie de
l'aider. Le soir nous faisons des feux d'herbes humides

PROTEE

DRAME SATYRIQUE EN DEUX ACTES

ACTE II
·J
11-.
.Même. tableau
.
,&lt;JU' à l'acte précédent• Quand le rtaeau
se IÇtle,

CÉLINE

Rorr.

1111

mt MENELAS etendu sur le ri'{.lage et dormant tenant d.
16
1111Jin
u:uche sur ,e,ans
• la main d'HÉLÈNE '{.loilée et assfre• A o·
pro1u111um

appuyé sur une canne à bout de caoutchouc ,e tient le
A l'orchu~e

BATTRE-MAJOR, écoutant l'orchestre. -

BACCHANALE NOCTURNE

pianfoir110.
LE SATYRE-MAJOR

à l'orchestre

Tout beau, Messieurs ! tout doux ! Plus bas !
Plus bas ! Plus bas !
S'il s'agissait de faire du bruit nous n'aurions
pas besoin de musique.
'
C'est le silenc~ qu'il s'agit de faire entendre
Chhh!

•

Il b~t la mesure. La musir1ue, déjà faible, devient presque imperceptible.

pour chasser les moustiques.

(A suivre.)

1

1

V.
o1r 1a Nouvtile Rwut Française du x"' Avril.

�LA 'NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

PROTÉE

Ça va mieux 1 Sss ! plus bas encore! que diable l
ce n'est pas pour des chaudronniers que vous jouezl
Mais pour des demi-dieux dont l'orçille farouche
se termine en une pointe aussi fine qu'un seul poil.
Et vous allez réveiller ce brave homme qui a
pris Troie et terrassé un phoque et qui est bien
fatigué.
Et Hélène même peut-être. Plus bas!

L' orcftestre joue à vide, les violons retournés,
les cymbales disjointes, les cuivres bouchés.
Très bien 1 Vous m'avez compris! voilà. la musique comme je l'aime.
Le ronflement des tambours, le claquement des
mains, la grêle des crotales, nous
Parviennent comme de l'autre côté de la lune.
Le torrent des sabots 'et des pieq.s nus qui
suivent Bacchus
N'arrive pas plus à l'oreille que le grouillement
au fond d'un fleuve des écrevisses cuirassees.
Ces cris desesperés
Ne sont pas plus pour nous que la froide archerie de Diane,
Quand par un radieux minuit dans les campagnes du Rhône elle prend un large mûrier pour
cible !
Et la trompette elle-même quand elle sonne,
aussi faible qu'un sifilet de verre.

Faible 1riusique.

797

La nuit est aux dieux.
Coups très doucement sur la grosse caisse.
N'est-ce pas! Elle est trop belle ! c'est trop
beau, ce milieu de l'année ! .
C'est pour cela que Bacchus est venu,
Afin de délivrer les campagnes et les déserts et
les énormes replis de la terre tout remplis de
fotêts
. J?e cette ~~rche en triomphe et de ce pas irrés1st1ble au milieu des cris de désespoir imposant
le délice et la terreur !
'
Malheur à celui qui sur les feuilles mouillées à
minuit
Verra le reflet du dieu blanc, pareil à un soleil
de lait!
Malheur au cerf qui parmi ses biches inquiètes
exhaussant sa tête arborescente,
Regarde l'étrange armée cependant qu'elle passe
le gué montagnard en tumulte parmi les pierres
roulantes.
Et le dieu déjà n'est plus là et l~s précède
ct fo n ne v01t
· qu ' un gros
. homme ivre sur son'

Ane 1

Nul à cet appel n'est plus un homme tout-à-fait!
Car l'homme pour bondir prend les jarrets

d'une chèvre,

. Et la chèvre pour happer
vigne qu'on lui tend
·

raigre

poignée .de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

799

PROTÉE
J

MENELAS

Se met debout et devient une fille au front
cornu!
Silence!

La musique cesse peu à peu.

'

Quoi, n'y avait-il pas ici tout à l'heure,
Un de ces vilains Satyres encore qui me tirait
la langue?
LE SATYRE-MAJOR

Salut, Ménélas!

Silence.

Il dort! ce n'est pas en vain qu'il a regardé
dans les prunelles du dieu de la Mer !
Tout pour lui est changé et je vais lui appa..
raitre comme la plus adorable des Nymphes.
Salut, libérateur 1
MÉNÉLAS ouvre les yeux sans se réveiller.
- Le sATrRE-MAJOR lui fait d'horribles
grimaces. - MÉNÉLAS le regarde avec
hébétement et imite !CS gr:imaces. - Puis
d'un bond il se r~lève et saute sur s011
arc, mais peu à peu comme frappé d' étonnement il le laisse se débander.

'
SCENE
I

Il n'y a que moi ici, Seigneur, pour vous servir.
MÉNÉLAS,

se passe la main sur le front.

Qu'y a-t-il ? Monseigneur semble inquiet et
troublé.
' '
MENELAS

Ah, je suis las de toutes ces diableries !
LE SATYRE-MAJOR,

minaudant

Ce n'est pas moi au moins qui vous fais pe.ur ?
M!NÉLAS

Toi, ça va bien. Je t'aime. Tu es jolie. Ah, cela
fait plaisir de regarder une gentille figure.
LE SATYRE-MAJOR,

avec une révérence

Monseigneur !
LE SATYRE-MAJOR

Salut, Ménélas l
MENÉLAS

Qui me parle ?
LE SATYRE-MAJOR

C'est moi, Seigneur, qui vous parle.

MÉNÉLAS

Qu'une longue boucle blonde fait bien le long
de la délicieuse amande d'un jeune visage !
Et quel teint éclatant, aussi pur qu'une fleur de

bégonia!
·Qui es-tu ?

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

PaOTil

LE SATYRE-MAJOR

La servante du seigneur Protée.
MÉNÉLAS

Tu as un bien vilain maitre.
LE SATYRE-MAJOR

Naxos (le plus souvent),
Est une ile au milieu de cette mer qui se trouve
entre les trois Continents,
Et c'est elle qui recueille toutes les épaves des
tempêtes et des courants.

801
MÉNÉLAS

Ça ne fait rien ! ça lui est tellement égal 1 "Je
suis Hélène ".
Veux-tu l je t'emmène I je te donnerai une place
à la lingerie.
Mais dis moi d'abord comment ton mattre se
ressent de la friction que je lui ai administrée.
LE SATYRE-MAJOR

Merci, il va bien et vous demande ses lunettes.
MÉNÉLAS

Un moment l qu'il vienne les chercher.
MÉNÉLAS
LB SATYRE-MAJOR

Tu es une de ces épaves toi-même ?

II n'ose vous affi-onter de nouveau.
LE SATYRE-MAJOR

J'étais abandonnée sur la mer dans un petit
bateau,
Et c'est le vieillard Protée qui recueillit ma
faiblesse et mon innocence.
, ,

MÉNÉLAS

J'ai bien cru que j'allais licher prise 1
Le lion et tout le reste, ça m'est égal! Mais
c'est le numéro de l'octopode que je n'attendais

pas l

MENELAS

Quand je me suis vu tout-à-coup au milieu de

Comme elle a bien dit ça !
Écoute, tu es adorable !

ces lanières flottantes,
Face à face avec ce bec de perroquet et ce crâne
cylindrique, pareil à un énorme cornichon décoloré, plein d'une épouvantable sagesse,

LE SATYRE-MAJOR

Tout beau, Seigneur!
N'est-ce pas là votre dame qui est avec vous?

Et ces yeux sans prunelles où flotte une lumière,
comme une lampe derrière une boule pleine d'eau,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

802

J'ai pensé rendre l'âme de dégoô.t ! Heureusement que la vision n'a pas duré,
Et qu'aussitôt j'ai tenu entre mes mains cet arbre
gluant qui produit des pots de confiture,
Tout mangé par le milieu d'un cancer rose,
pareil à un pis de vache.
Pouah!
LE

SATYRE-MAJOR,joigttant les mains

Vous êtes un Mros !
MÉNELAS

Eh bien! Qu'est-ce qu'il demande encore, le
vieux collectionneur ?

PllOTÉE

Quand les phoques voient ses lunettes, ils sont
frappés de respect et de terreur.
C'est ainsi qu'il les oblige à quêter pour lui et
à apprendre l'arithmétique.
MÉNÉLAS

En voilà encore une invention ! C'est comme
ces rubans qu'il m'a montrés !
Je voulais savoir un peu ce qui se passe à Argos,
car il court de mauvais bruits sur la famille.
Bon! La première chose que je vois, c'est ma
belle-sœur Clotilde à qui un jeune homme inconnu
se mettait en devoir de retirer de son ventre une
grande épée à deux tranchants.
LE SATYRE-MAJOR

LE SATYRE-M;AJOR

Il demande ses lunettes.

Ciel!
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

(il les met sur son nez.)

On ne voit rien avec.

Eh bien! Elle ne souffrait aucunement de cette
familiarité. On la voyait se relever et sortir à
reculons en arrangeant sa coiff~re.

LE SATYRE-MAJOR

Naturellement; elles ne sont pas faites pour voir.

LE SATYRE-MAJOR

Prodige!
MÉNÉLAS
MENÉLAS

Alors?
LE SATYRE-MAJOR

C'est le signe de son autorité.

Aussitôt se présentait un homme, Je crâne fendu
en deux, et Clotilde, - Clytemnestre, veux-je dire,
- qui se tenait à côté de lui, la hache à la main.

�PROTÉE

805

LA NOUVELLE REVlJE FRANÇAISI
LB SATYRE-MAJOR

Grands dieux ! vous me faites peur 1

- Là dessus je n'en pouvais plus et je me suis
endormi,
Tenant ferme la main de cette femme et dans
l'autre les lunettes.

MÉNÉLAS

Le crâne se recollait et mon frère Agamemnon
sortait de la baignoire parfaitement intact et sec.
Et ainsi de suite. Et cela a fini confusément
par une épouvantable fricassée où tout était confondu, le sacrifice de ma nièce et la cuisine qu'on
a faite de mes petits cousins !
J'en ai mal aux yeux.
Si au moins je reconnaissais les gens I Mais
tout tremble et ondule comme les figures qu'on
voit au-dessus d'un feu I et aux endroits les plus
intéressants il y a des grands trous blancs. Car ces
rubans ne sont pas de première main.
LE SATYRE-MAJOR

Les oracles sont toujours obscurs.
M.É NÉLAS

En somme tous ces massacrés qui se raccommodent, c'est un symbole, quoi! et le sens est plutM
consolant.
J'en conclus que tout s'arrange,
Comme le prouve ma propre histoire.
- Mais si j'avais seulement cent brasses de ces
rubans, quelle concurrence pour Delphes !

LJ! SATYRE-MAJOR

Rendez-les moi 1
MÉNÉLAS

Minute! est-ce que ma barque est réparée?
LE SATYRE-MAJOR

Elle est prête et vous attend.
MÉNÉLAS

L'œil du bateau est repeint ?
LE SATYRE-MAJOR

Il est repeint. Vous n'avez plus que la prunelle

à y poser.
Vous avez une voile de lin et une autre de
jute, quinze avirons de la première bordée et
vingt-huit de la seconde,
_Et un beau gouvernail presque neuf qui a été
pour l'Administration des Pompes funèbres
Egyptiennes.

f:ut

MÉ ÉLAS

Je lui

rendrai les lunettes quand je partirai.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

806

PP.OTÉE

I

MÉNÉLAS

LE SATYRE-MAJOR

,

Ecoutez donc! Vous pouvez lui demander
autre chose 1
MÉNÉLAS

Qui êtes-vous ?

lC'Ue son voile.
regarde en silence.

BRINDOSIER

Quoi?

MÉNÉLAS

la

MÉNÉLAS

Regarde, Hélène 1

LE SATYRE-MAJOR

Ne savez-vous pas que la fameuse Hélène
habite depuis dix ans cette île ?
MENÉLAS,

HÉLÈNE,

se dévoilant indolemment

Qui êtes vous, Madame ?

prenant son arc
BRINDOSIER

File, ou je te tue !

Réponds-lui, Ménélas. Dis-lui qui je suis. Cette
voix, ce visage qui se tourne vers le tien, cette
femme devant toi qui t'accueille, cela, ne les reconnais-tu pas ?

LE SATYRE-MAJOR,/uyant

Regardez derrière vous ! ,
SCÈNE II

Entre

BRENDOSIER,

MENÉLAS,

voilée.

à voix basse

Hélène, c'est Hélène.
HELÈNE

BRINDOSIER

Il n'y a ici d'autre Hélène que moi.

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.
MÉNELAS

MENÉLAS,

se retournant

Quoi?
BRINDOSIER

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.

Ah, le cœur me bat étrangement ! Voici avec
moi deux Hélènes, celle du passé et l'autre que
Pàris m'a rendue.
Si je ne tenais ta main, ah, je dirais que celle-ci

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

est la vraie. C'est la voix, c'est la taille, c'est le
V1sage,
Plus jeune seulement, plus pur peut-être.
Regarde toi-même.
HÉLÈNE

Je n'ai pas besoin de regarder.

fllOflK
HÉLÈNE

Tu ne l'es mie.
BRINDOSIER

Toujours fidèle, toujours aimante, la même,
Et qui n'ai pas d'autre époux que le mien.
MÈNÉLAS

MÉNÉLAS

Regarde, te dis-je !
HÉLÈNE,

Comment êtes-vous ici, Madame, en cette présente tle de Naxos ?

tournant lentement les yeux vers lui

Cette femme me ressemble comme je ressemble
à Andromaque.

BRINDOSIER

Je dormais.
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

Tais-toi, tu n'y entends rien ! je me souVJens
mieux que toi 1
HÉLÈNE

Il n'y a ici d'autre Hélène qu'Hélène de Troie,
Qui fut enlevée par Alexandre autrement Pâris.
Comme on le sait dans le monde entier depuis
Gadès jusqu'à la Colchide,
Et comme en témoignent ces grands tas de
briques noircies, qu'on voit en face de Ténédos.

Vous dormiez ?
BRINDOSIER

Hermès,
Hermès m'avait flagellé le visage
De ce rameau trempé dans le fleuve Léthéon.
MÉNÉLAS

Vous do:miez. 1 et moi pendant ce temps, casque
en tête et 1épée au poing,
J'assiégeais Troie là-bas où vous étiez.

DRINDOSIER

Je ne sais. Quant à moi, je suis Hélène de
Sparte.

BRINDOSIER

Non pas moi.

s

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

810

MÉNÉLAS

Non pas vous ?

je dormais, c'est moi qui l' àÎ rasée comme avec la
faux, pendant que je n'étais troublée d'aucun

songe 1
BRINDOSIER

Celle-ci, non pas moi !
MÉNÉLAS

Mon corps est-il si puissant que sa seule image
suffise à la volonté d'un dieu ?
Mon âme est-elle si puissante qu'elle suffi.se à
faire vivre deux corps ?

Vous dites bien, car celle-ci est Hélène.
BRINDOSIER

Salut donc, Hélène.

HÉLÈNE

Ce sont des paroles qu'il est difficile de supporter.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

La reconnaissez-vous ?
BRINDOSIER

Salut, Hélène.
MÉNÉLAS

Maintenant, sœur Hélène, ô mon image,
Maintenant que votre tâche est faite,
Maintenant que je suis éveillée et qu'il fait jour,
Il est temps que vous me cédiez ma place et
mon époux 1
Ayez la bonté de disparaître, je vous en prie.

C'est Hélène que je tiens par la main?
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Qui d'autre ?
N'est-ce point mon visage? N'est-ce point mon
corps? N'est-ce point mon sein que soulève ce
souffle indigné ?
.
.
Qu'as-tu fait, pendant que je dormais, 6 _1m~
de moi-même I et quel usage les 'dieux ont-ils fait
de mon sommeil ?
C'est moi pour qui Troie a br{ilé pendant que

Souffie dessus un peu po.u r voir si elle va disparaître
Comme la vapeur de l'eau qui commence à

bouillir.
BRINDOSIER

Mais toi, Ménélas, qu'attends-tu pour m'ouvrir
tes bras après ces dix années,
Et ce cœur qui m'appartient?

�.,

812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAill

813

PROTÉE

MÉNÉLAS

Quelle preuve as-tu que tu es Hélène ?

BRINDOSIER

Une seule suffit.
MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Nulle que la vérité.

Tu dis bien! Il n'y a qu'une Hélène pour moi.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Je sens je ne sais quel doute en moi.

Une seule, la même.
MÉNÉLAS

HÉLÈNE

Ménélas, j'ai déjà supporté de vous- beaucoup
de choses et j'ai beaucoup souffert par vous :
toutefois ne me poussez pas à bout.
Et il est bien vrai que je suis une femme et en
votre possession : non point tant cependant que
vous le croyez.
Mais je proteste que si vous avez le malheur
de me faire cette injure et de lâcher seulement ma

Tu dis bien, la même pour moi à jamais.
BRINDOSIER

Une seule Hélène, celle qui te fut donnée jadis.
MÉNÉLAS

Je me souviens l
BRINDOSIER

La fille de Léda et de Jupiter •••

main,

Vous ne ramènerez plus Hélène une seconde
fois,
Et ni dans cette vie ni dans l'autre
Vous ne retrouverez ces doigts si longtemps
des vôtres disjoints.
MÉNÉLAS

Je suis le maitre de tout ce qu'il y a d'Hélènes
au monde.

MÉNÉLAS

... La femme du Roi de Sparte.
BRINDOSIER

•·• Jupiter qui tonne dans les nuées,
Ouand les nuages pareils à de grandes montagnes blanches accumulées
S'accroissent peu à peu dans le ciel pur,

�814

LA NOUVELLE REVUE JRANÇAISI

815

Pl.OTÉE
MÉNÉLAS

Au-dessus de ce petit temple rouge bien connu
des bergers dont le fronton n'a pas plus de trois
colonnes.

Que ses eaux étaient claires et quel bruit triste
elles faisaient parmi les pierres roulantes !

MÉNÉLAS

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Avant qu'elles n'entrent dans la vaste conque
de Juin.

Tu te souviens ?
Là est une prairie ombragée de peupliers.
HÉLÈNE

Mais il n'y avait pas de peupliers l

MÉNÉLAS

Avant que par mille vannes et coupures,
elles ne soient distribuées à tout le riche herbage.
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Là sont trois chênes consacrés à mon père.

Si, tais-toi, il y en avait l
HÉLÈNE
BRINDOSIER

Là est une prairie ombragée de peupliers.
MÉNÉLAS

Il y avait des peupliers,je me souviens à mesure
qu'elle parle.

Bon, voilà que ce sont des chênes à présent l
MÉNÉLAS

Elle a raison,je me souviens, ce sont des chênes.
BRINDOSIER

Ce grand arbre dont la feuille est la plus tardive.

BRINDOSIER

Là où le ruisseau rapide .•• Il fuit !
MBNÉLAS

Là où le ruisseau rapide •••
BRINDOSIER

Que ses eaux étaient claires 1

MÉNÉLAS

En ce mois de juin QÙ tu me dis que tu m'aimais, à ces hauteurs où nous étions montés.
C'est à peine si elles étaient encore poussées.
BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or.

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

JtllOTÉ.B

MÉNÉLAS

BRINDOSIER

Non point l'or de la vieillesse, mais le jeune
rameau qui commence !
Avant que Jupiter ne leur ait donné
Cette puissante couleur de vert où ses yeux se
complaisent.

••• N'est-il pas convenable qu'on se purifie
,comme pour les Mystères,
Quand on va épouser la fille d'un dieu?

BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or l
MÉNELAS

Non point du temps qui passe, mais de celui
qui vient de commencer.

MÉNÉLAS

Quant on tient entre ses bras l'enfant divin
.dont les yeux immobiles entre les paupières
Vous regardent avec indifférence.
Et tu étais vierge entre mes bras comme la
Victoire, et la harpe pour l'aveugle,
Et comme ce jeune fô.t de marbre blanc au seuil
de la patrie que l'exilé saisit religieusement de ses
deux mains!

BRINDOSIER
BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or.

Au-dessus de nous s'élevaient ces longs rubans
MÉNÉLAS

dé murs l'un sur l'autre, et cette citadelle dans le

Non point leur couleur, 6 bien aimée!
Mais celle de ce grand feu que j'avais allum6
un peu plus bas et dont l'éclat les enveloppait
tout entiers.

cid avec ses tours déchiquetées,
Et ces longues forêts de chênes toutes plates
sur les terrasses, pareilles à la mousse qui pousse
entre les interstices,
Et ces cascades silencieuses et immobiles,
Et ce lieu d'avance aménagé par la mam des
Titans sur l'ordre de mon père,
Pour être son temple àvec nous.

BRINDOSIER

N'est-il point convenable que l'on se purifie
par le silence et par le jeône .••

MÉNÉLAS

MÉNÉUS

Oui, cela est convenable.

Je me souviens.

�LA NOUVELLE REV\îE FRANÇAISK

PllOTII
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Et que tu étais beau alors, Ménélas, le plus
fort entre tous ceux de ton âge et le plus habile
aux jeux!

Je dormais entre tes bras.
MÉNÉLAS

Dis seulement une chose, fille de Zeus l

MÉNÉLAS
BRIN DO SI ER

Tu es la même toujours.
BRINDOSIER

Oui, je veux te la dire.

La même, c'est toi qui le dis, tu en es stir?
MÉNÉLAS

Hélène: îl n'y a pas d'autre femme au monde.

MÉNÉLAS

Comment moi qui entre les chefs grecs. n'étais
pas ni le premier ni le secpnd,
Ai-je trouvé faveur à tes yeux ?

BRINDOSIER
BRINDOSIER

Dis, t\1.i-je bien fait souffrir ?

N'avais-tu rien pour la mériter?

MÉNÉLAS
MÉNÉLAS

Pas à la mesure de mon amour.

Rien quand je te regarde et que je me souviens f
BRINDOSIER

Était-ce dur d'être séparé de moi ?
MÉNÉLAS

Mon désir ne t'a point quittée.
BRINDOSIER

Ni moi je ne t'ai quitté.

BRINDOSIER

Et qui donc m'aurait tenue ainsi entre ses bras
et ne m'aurait point lâchée?
Ces dix ans qui ne furent qu'une seule heure
de nuit,
Pendant que je dormais.
MÉNÉLAS

MÉNÉLAS

Tu ne m'as point quittée ?

La nuit est finie.

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIU

BRINDOSIER

Elle est finie et je suis réveillée !
MÉNELAS

Elle est finie et je vois de nouveau ces yeux
pleins d'indifférence qui me regardent.
BRINDOSIER

Qu'attends-tu donc pour venir entre mes bras?

Il fait le geste d'aller vers elle.
HÉLÈNE

Ménélas.
MÉNÉLAS

Hélène l
HÉLÈNE

Que fais..:tu? Vas-tu me laisser, une fois encore?
BRINDOSIER

N'écoute point ce qu'elle dit 1 N'écoute pas
cette ombre façonnée par les pouvoirs envieux i
mon image et qui veut te décevoir encore 1

.

821

Est-ce en songe que tu as pris Troie ? Est-ce
en songe que tu m'as retirée du sombre Gynécée
asiatique,
Cette nuit où l'on voyait clair, bien qu'il n'y
ait aucune lampe allumée?
Est-ce qu'il est trompeur, le visage que tu as
reconnu à la flamme d'une telle lumière?
BRINDOSJER

Tout est un songe&gt; excepté ces jours de jadis
qui n'ont pas cessé.
HÉLÈNE

Et dis si c'était un songe aussi à cette heure de
midi cet énorme dos de la mer entre l'Europe et
l'Asie qui s'est levé pour nous prendre comme
l'échine d'un taureau,
Et qui, d'un seul coup m'emportant avec le
Ravisseur en un seul jour
Nous a laissés à sec là-bas I près d'un phare
fumant dans le point du jour qui s'éteignait.
BRINDOSIER

Tout ~st un songe excepté ce visage vers toi et
ces yeux pleins d'ignorance vers les tiens comme
ceux des animaux.

HÉLÈNE

Te décevoir l Réponds lui I Est-ce en songe
que tu as souffert?

HÉLÈNE

Tout est un songe, excepté cette main de nou-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

v:eau dans la tienne et ce corps de nouveau solide
entre tes bras.

Pli.OTÉE

.
BRINDOSIER

Je fus fidèle.
HÉLÈNE

BRINDOSIER

Ah, les fleuves de la terre au mois de Juin,
quand les troupeaux épars remontent l'herbe
difficile et que le pitre écarte du genou ce torrent
qui descend vers lui de la vie verte et rose et
toute luisante, pleine de fleurs, d'abeilles et de
papillons!
Ah, le miel que je fus à tes lèvres et cette t!te
tout-à-coup que j'ai versée sur ton épaule !
HÉLÈNE

Tu caresses et j'ai frappé.

Fidélité dormante.
BRINDOSIER

Fidèle cependant.
HÉLÈNE

Joyau de peu de prix qui ne fut pas perdu et
qui n'est pas disputé 1
BRINDOSIER

_Toujours la même.
HÉLÈNE

BRINDOSIBR

J'ai gagné ton cœur.

Et moi aussi, ne suis-je pas toujours la même ?
Et de plus une autre.

HÉLÈNE

Tu ne l'as point percé.

BRINDOSIER

Femme d'un seul.

BRINDOSIER
HÉLÈNE

Souviens-toi de ces nuits de ma jeunesse où je
dormais à ton c6té 1
HÉLÈNE

Souviens-toi de ces nuits où tu étais seule, et
moi entre les bras du Ravisseur.

Et moi donc, n'étais-je pas ta femme entre les
bras du Ravisseur ?
Quand du haut de la grande tour de Troie
Je voyais autour de cette ville bien défendue
Au Nord, au Sud, au Levant, au Couchant,

�824

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Pl.OTÉE

Ta patience et ton désir chaque soir autour de

1

SCENE III

m01

Se rallumer avec les cent mille feux de ton
armée campante 1
BRINDOSIER

Silence.
BRINDOSIER

Naturellement, è'est vrai, je l'avoue, c'est vous
~ui êtes Hélène.

Tais-toi, illusion !

HÉLÈNE
HÉLÈNE

Je vous rends grâces.

Tais-toi, imposture 1
BRINDOSIER
MÉNÉLAS

Avouez que l'on pourrait s'y tromper.

Que faire?

HÉLÈNE

Je ne sais. Je ne vous ai pas regardée.

BRINDOSIER

Me croiras-tu si cette création d'un dieu malin
Avoue son imposture et que c'est moi Hélène?
HÉLÈNE

BRINDOSIER

Regardez-moi donc.
HÉLÈNE,

Certes en ce cas il faudra toutes deux nous
croire.

la regardant

Il fau~ que Ménélas soit encore plus fou que je
ne croyais.
BRINDOSIER

BRINDOSJER

Laisse-moi donc seule a:vec elle.

Sort MÉNÉUS.

C'est Protée qui a fait ce prestige.

Silence.
C'est le seigneur Protée qui a fait ce prestige
étonnant.
Silence.

6

�1

1

.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

C'est lui qui a mis l'illusion dans ses yeux.
N'êtes-vous pas curieuse de savoir qui est le
seigneur Protée ?

Pli.OTÉE
BRINDOSIER

Certes et bien digne de Protée.
HÉLÈNE

HÉLÈNE

Vous m'excuserez de ne pas être de votre avis.

Non.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

C'est l'intendant de cette mer ivre et folle où
Médée dispersa les membres de son grand-père,
Dont le fond est troublé par des soupirs sulfureux,
Et dont la surface incessamment est battue et
barattée par les rames d'expéditions extravagantes,
Arg6, Trota,
Tous ces aventuriers au grand nez, au petit
front stupide, glabres comme des acteurs, ramant
de bon courage !
Et là-bas cet anneau d'écume, est-ce un phoque
qui respire ?
Nullement c'est une vache.
C'est Jupiter à la nage sous la forme d'une
bête à cornes couronnée de marguerites qui amuse
une petite fille !

Que vous êtes belle, Hélène, et que j'aime ces
beaux yeux, dépourvus de toute expression,
Que vous tordez lentement vers moi !
HÉLÈNE

Oui, c'est moi qui suis la belle Hélène.
BRINDOSIER

Ah, il n'y a pas de Protét; qui tienne!
. Je le jure, Ménélas est un sot de ne pas faire la
düfërence entre nous deux 1
HÉLÈNE

Il est vrai.
BRINDOSIER

C'est un balourd et un sot.

HÉLÈNE

Dois-je comprendre que vous considérez comme
une démence
Cet honorable effort de toute la Grèce pour me
récupérer ?

HÉLÈNE

Il est vrai.
BRINDOSIER

Un brutal, un méchant!

�PROTÉE

82.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ah j'en suis slÎre ! ce n'est pas une fois seulement 'qu'il vous a caressé l'échine avec le bois de
son arc.
HÉdNE

Tous les hommes sont de même.
BRINDOSIER

1
·1

Eh quoi, Pàris aussi ...

BRINDOSIER

On ne peut rien vous apprendre.
Laissez-moi vous regarder encore, non pas
comme font les hommes qui n'y connaissent rien,
mais avec l'œil d'une femme.
Grands dieux ! (Soupir.)
Ah, dieux, que vous êtes belle! il n'y a rien à
reprendre en vous.
Ariane même, à qui cette ile doit sa gloire,
N'était qu'une grasse Crétoise auprès de vous.

HÉLÈNE

Non. C'était un homme agréable et qui savait
faire avec les femmes.

HÉLÈNE

Quelque fraicheur, dit-on ?
BRJNDOSIER

JIRINDOSIER

Oui. -

Mais d'où vient cette robe?

Mais il est mort, n'est-ce pas ?
HÉLÈNE
IJÉLÈNE

Il ne faut plus y penser.
BRINDOSIER

N'y pensons donc plus et é~ito~s c;tte ride du
front verticale qui est la plus d1ffic1le a effacer.
11 faut se la masser chaque soir avec le pouce.

Vous ne l'aimez pas? C'était la dernière mode
de Troie pourtant.
BRINDOSIER

Oui.
Et Troie était séparée du reste de la terre
depuis dix ans.
HÉLÈNE,

HÉLÈNE

Avec le pouce et un peu de suint de mouton
raffiné.

la voix tremblante

Qu'y pms-Je faire? C'est la faute de ce vilain
Ménélas.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

831

PROT:h

suite je lui ai dit d'aller piller chez mes belles-

BRINDOSIER

Ce vert si curieux... Ah, je ne l'avais pas revu
depuis longtemps. Ma grand-mère aimait tellement cette couleur !
Et ces grands animaux brodés, que c'est étrange l
cette chaussure Phrygienne, cette agrafe vraiment
Cimmérique ...

sœurs.
Il y en avait cinquante et je connaissais leurs
armoires.
Nous sommes partis avec cinq bateaux remplis
de malles.
Tout cela a péri dans la tourmente!
BRINDOSIER

HÉLÈNE

Ah, c'est un coup bien dur !

Ce n'est pas ma faute !

Elle I' enlace.

Elle pleure.
HÉLÈNE,

BRINDOSIER

Qu'ai-je fait, ma chérie? ne pleurez pas, ne
gàtez pas ces beaux yeux !
Ecoutez! Savez-vous ce que Je pense? C est
vous qui êtes à la mode et moi qui ne le suis
plus déjà.
Ce butin qui se ·disperse de tous côtés ...
Tout, cet hiver, va se porter à la Troyenne.
1

•

HÉLÈNE,

palpant l'étoffe de sa robe

Ma chère, quelle est l'étoffe dont votre robe est
faite? Je n'en ai jamais vu de pareille.

'

larmoyant

Ah, ah 1

BRINDOSIER

C'est du pongé de Chine qui est fait avec de la
soie de chêne.
HÉLÈNE

Et cela peut se laver ?
BRINDOSIER

BRINDOSlER

N'êtes vous pas contente ?

Le navire qui nous l'a apporté était sous la mer
depuis trois semaines. C'était la première consignation pour l'Europe.

HÉLÈNE

Ah, vous me percez le cœur !
Quand ce vilain Ménélas est arrivé, tout de

HÉLÈNE

Oue vous êtes heureuse I

�832

LA NOUVELLE REVUE PR.ANÇAISI
BRINDOSIER

Et que diriez-vous de cette étoffe plus brillante
que la soie, plus frakhe que le lin,
Qui est faite avec de l'ortie ?
HÉLÈNE

Vous en avez beaucoup ?
\1

BRINDOSIER

Quarante caisses bien repêrées au large de
Pharos. Ah, je n'ai jamais rien qui me manque!
Pas une tempête d'équinoxe qui ne nous apporte
les dernières nouveautés.
Pas une maison de Tyr ou de Thèbes Hécatompyles,
Qui ne nous soit bien introduite.
Et quelle pourpre nous avons l
Aussi fraiche que le sang ! Regardez! c'est le
dernier genre de Tyr. On l'appelle" La Troyenne".
Et cette autre est « l'Hélénide ".
Vous rougissez? avouez que c'est flatteur.
HÉLÈNE

Ah, que l'on est heureux d'avoir tant de ~
quentations.
BRINDOSIER

Oui. C'est l'avantage de ce petit port de mer,

833

PROTÉE
HÉLÈNE

Moi, je m'en vais à Sparte.
BRINOOSIER

C'est une ville bien honorable et les mœurs y
sont bonnes.
HÉLÈNE

Simples, mais bonnes.
BRINDOSI.BR

Quelles orgies de fidélité vous pourrez y faire
avec Ménélas 1
HÉLÈNE

La forme des chapeaux y est réglée par la loi
sous la peine capitale.
BRINDOSIER

Mais la nature y est belle.
Que c'est solennel le milieu de ces longs J. ours
d'été,
Quand parmi l'aboiement des cigales interrompues dans la lumière qui fait tout disparaître,
On entend comme le bruit d'un dieu qui aiguise
son épée 1
_Et que le Taygète au soir après l'orage r6tit en
ruisselant devant le soleil

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
834
Comµie une pièce de bœuf devant un grand
feu de bois!
HÉLÈNE

Ce qu'il y a de mieux à faire à Sparte est de
dormir. Je déteste la campagne.
BRINDOSIER

Les femmes y sont belles.

PROTÉE
BRIN DO SI ER

Où est cette fameuse Hélène ? dira-t-on.
Elle est à Sparte et elle coud des poches à sel
pour des pâtres.
C'est elle avec ses femmes qui fabrique ces
biscuits locaux si renommés
'
Que l'on casse avec une masse
de plomb et où
J'on trouve de noires momies de raisins secs.
HÉLÈNE

HÉLÈNE

Elles font le pain, elles traient les vaches et
dansent comme des bêtes.

Vous aussi, votre vie doit être bien monotone.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Les hommes sont de bons compagnons.

Ma chère, que dites-vous? Tout passe ici! C'est

le centre des trois mondes ,
Sans parler de ce ciel au-dessus de nous qui est

HÉLÈNE

On ne me permet que les pères de famille audessus de quarante ans et je ne suis invitée qu'au
dessert.
· et l'on
Alors on craque ensemble des n01x
s'exerce à parler d'une manière Laconique.
BRINDOSIER

Pauvre Hélène ! ah, que vous allez souffrir,
vous qui avez eu des expériences si intéressantes 1

Je quatrième.

Pas de jour qu'un dieu n'en descende. Ah votre
~ m'est bien connu!
'
P~ un héros dont nous n'ayons la visite.
~en ne tombe à l'eau que je n'en aie aussitôt le
meilleur.
HÉLÈNE

Eh bien, vous êtes heureuse !
BRINDOSIER

HÉLÈNE

J'aime mieux ne pas y penser.

Non. Je suis une femme de foyer.
Tranquille, modeste. ·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Une vie simple et tout unie, voilà ce qu'il me
faut.
Ah, ce serait une position pour VOl.IS l
HÉLÈNE

Ne me tentez pas.
BRINDOSIER

Hélène de Naxos après Hélène de Troie!
HHène-du-milieu-des-mers !
On armerait de tous les ports du monde pour
venir vous voir,
Comme on s'en va à Délos vers l'autel d'Apollon et de Latone !
H'.ELÈNE

Et si Ménélas vient me prendre ?
BRINDOSIER

Fiez-vous à moi. Fiez-vous au seigneur Prot6e.

PROTÉE

837
BRINDOSIER

Vous en ferez ce que vous voudrez.
C'est un original qui à deux jambes préfère une
grande queue de poisson.
·
Il est aussi inoffensif qu'un cul-de-jatte.
HÉLÈNE

Bien sôr, ce n'est pas un peu mort à Naxos?
BRINDOSIER

Mort ? La mer est comme un grand journal où
tout ce qui se passe vient s'inscrire.
Et si Naxos vous ennuie ici,
Rien n'empêche de la mettre ailleurs.
C'est une roche légère et qui flotte comme un
échaudé et comme un blanc d'œuf battu.
Et si vous voulez vous en aller, vous êtes libre.
Allons, votre carrière n'est pas finie ! Il n'y a
pas qu'une Troie au monde.

HÉLÈNE
HÉLÈNE

Qui est Protée ?

En quoi est ce bracelet à votre bras gauche ?
BRINDOSIER

Le plus riche de tous les demi-dieux.
Il a le contrat pour toute la mer jusqu'à Tarente.
Parlez-moi de votre Priam !
HÉLÈNE

Personnellement ?

BRINDOSIER

Il est d'une matière merveilleuse et sans prix
qui s'appelle Cellulorde.
HÉLÈNE

On dirait de l'ivoire mais c'est cent fois plus
beau!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Comment lui a-t-on donné cette couleur rose?
Il semble un ruban de soie et l'on voit la boucle
et les trois trous, pour l'ardillon imités avec un
art merveilleux.
Ah, quel gotît exquis !

PROTÉE

839
HELÈNE

Par derrière ! par la Bonne Déesse ! un corsage
qui se ferme par derrière !
BRINDOSIER

Voyez-vous ces boutons? Il n'y a qu'à pousser
dessus, et clac !

BRINDOSIER

Je vous le donne.

Elle le lui donne.
HELÈNE

Et vous dites qu'il vous reste encore trois
pièces de ce pongé ?
BRINDOSIER

Trois pièces,je compte les prendre avec moi.
HELÈNE

Hélène, ... pardon, ma chère, je ne sais comment
vous appeler....
Laissez-les moi.

HÉLÈNE

Que c'est ingénieux ! laissez-moi essayer moimême. Clic je tire. Clac je pousse. Clic, clac, clic,
clac!
BRINDOSIER

On appelle cela des boutons à pression.
HÉLÈNE

Que vous êtes heureuse ! Je rougis de mes
agrafes scythiques.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

C'est un grand sacrifice.
HELÈNE

Et comment fixez-vous votre corsage?
BRINDOSIER

Par derrière, naturellement.

C'est un voyageur de Jérusalem, la tête en bas
.
'
qw nous les a apportés l'autre jour, en route vers
le fond de la mer.
Nous en avons trois cartons.
HÉLÈNE

Hélène, ma petite Hélène !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

j

PROTÉE
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Il n'y a qu'une Hélène, qui te fut toujours
fidèle.
L'autre s'est dissipée comme un songe.

Eh bien, Hélène ?
HÉLÈNE

Musique à l'orchestre exprimant la solitude
de la mer.

Laisse-moi avoir ces boutons !
BRINDOSIER

MÉNÉLAS

Et vous resterez à Naxos?

Je te crois. Pour moi seul tu seras !'Hélène
que j'ai aimée. La même, toujours fidèle.

HÉLÈNE

J'y consens.

BRINDOSIER

L'autre s'est dissipée comme un songe.

BRINDOSIER

Merci, Hélène.

MÉNÉLAS

Mais, grands dieux l que personne autre ne le
sache l

HÉLÈNE

Adieu, Hélène.

BRINDOSIER

BRINDOSIER

Que personne autre ne le sache ?

Adieu!
HÉLÈNE

s'en va.

MÉNÉLAS

11 faut que tout chacun te croie cette Hélène
que le Ravisseur entraina.

SCÈNE IV

Rentre MÉNÉLAS.
MÉNÉLAS

Hélène, où est cette autre H c1lène qui estvenue
m'inquiéter?

BRINDOSIER

Pourquoi?

•

MÉNÉLAS

Mon honneur y est intéressé.

7

�NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

842
LA
. •
.
.t
la
mienne
?
Et
que
diraient
Quelle g101re serai
qui sont tombés sur
1es m ères de tant de braves
~
les rives du Scamandre .

PJlOTfa

MÉNÉLAS

C'est vrai, je l'ai juré, mais le bateau n'est pas
assez grand.

SCÈNE V
•
,,,.,,,.,,..0 che Il est garni de Satyres
Le navire
arr''
·
ui le poussent avec leurs rames; Et pour
;zus de commodité il est monte sur des
roulettes.

MENELAS

Et quelles sont ces be11 es n~mf hes aux bras
blancs qui conduisent notre esqmf .
BRINDOSIER

Les servantes qui dormaient avec mm. . .
t elles qui nous serviront de manmers.
C
e son
l ·
us fera
Le favorable Auster souffle et e JOUr no
.
voir les rivages blanchissants de 1~ Grèce.

On pose une planche pour l embarquement.
MENELAS

Monte, Hélène.
BRINDOSIER

BRINDOSIER

Il faut tenir son serment.
MÉNÉLAS

J'ai juré par Zeus, mon beau-père.
Cela n'a pas d'importance. Entre parents on n'y
regarde pas de si près.
Mais il me reste le dernier rite à accomplir.

On lui apporte un pot de peinture et du bout
du pinceau il pose la prunelle au milieu de
l'œil du bateau.
Reste ouvert, œil vigilant! Jour et nuit, soir et
matin,
Vers les feux, vers les étoiles, vers les amers,
Guide-nous, gros œil patient de la nef surchargée qui nous contient,
Submergée jusqu'aux épaules au sein nerveux
de ces mers que notre éperon laboure.

Tous deux montent à bord; on retire la planche.

Mais, dis-moi, n ' as-tu pas promis à cette

CHŒUR DES SATYRES

hissant la voile.

Hé-hho !
Nymphe
et à ses Satyres de les emmener
Brindosier
avec toi?

Hé - hhé Hé hho !

hé éhhé -

hé hho !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

844

PROTÉE

Hé hho !
Hé hho !
MÉNÉLAS

Nous ne bougeons pas.
LE SATYRE-MAJOR,

845
de l'admiration générale. L'île en s'enlevant
découvre PROTÉE qui est assis sur une
chaise, en proie à un grand abattement.
La nef reste seule au milieu d'une vaste étendue de linoléum.

au gouvernail
BRINDOSIER

Nous sommes ensablés!
Merveille!
HÉLÈNE

MÉNÉLAS

Ménélas, rends les lunettes à Protée.
Merci, Jupiter !
MÉNÉLAS

Jamais! Ce que j'ai pris par la force, je ne le
rends que par la force.

LE SATYRE-MAJOR

La mer est libre !
AUTRES SATYRES

LE SATYRE-MAJOR

Libre ! Libre ! Libre ! Libre !

Faites la souille.

On fait la souille inutilement.
MENÉLAS

A l'aide, Jupiter !
Coup de tonnerre. IRlS, toute garnie de plaqu~
d'or et de clochettes, en un costume tJIU
rappelle assez celui des danseuses Siamoises,
tombe du ciel au bout d'une ficelle. Elle
attache le crochet auquel elle est suspendue
au crochet correspondant de l'île, et le /QUI
monte au ciel en tourbillonnant au milie#

MÉNÉLAS,

se portant à l'avant

Barre à bâbord, cinq points !
LE SATYRE-MAJOR

Barre à bàbord, cinq points !
LES SATYRES

On bouge ! On bouge ! On part ! On part !
MÉNÉLAS

La brise n'est pas assez forte! Toutes les rames

à la mer!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
LE SATYRE-MAJOR

Toutes les rames à la mer! (Coup de sifflet.)
Attention!
Souquez!
Une, deux ! Une, deux 1
LES SATYRES

PROTÉE

847

Les pieds contre la muraille
Et le bec sous le robin.
S'il en tombe quelques gouttes,
Ça sera pour me rafraîchir.
Et si le tonneau défonce ;
J'en boirai à mon plaisir.

chantant à gorge déployée

Marguerite, elle est malade I
Il lui faut le médecin I
Marguerite, elle est mala a de,
Il lui faut aut aut, il lui faut aut aut,
Il lui faut le médecin I

}bis.
}bis.

}bis.

MÉNÉLAS

leve la main.

LE SATYRE-MAJOR

Rentrez les rames !
Ou allons-nous, les enfants ?
UN SATYRE

MÉNÉLAS

En France!

0 Nymphes, quelles voix célestes 1 quelle délicieuse mélodie 1
LE SATYRE-MAJOR

UN AUTRE

A Bordeaux!

Sciez, les enfants !
LES SATYRES

Le médecin qui la visite
Lui a défendu le vin.
Médecin, va-t-en au diable,
Si tu me défends le vin.
]' en ai bu toute ma vie,
J'en boirai jusqu'à la fin.
je meurs, qu'on m'enterre,
Dans la cave où est le vin.

s;

LE SATYRE-MAJOR

de même

}bis.
} bis.
}bis.
} bis.

En Bourgogne! Une fois que nous nous serons
débarrassés de cet imbécile.
Entendez le vent qui ronfle dans la toile! C'est
Bacchus lui-même qui nous reprend et nous fait

signer
CHŒUR DES SATYRES

En Bourgogne ! En Bourgogne ! Vive le vm
Bourguignon !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

PllOTÉE

LE SATYRE-MAJOR

Allons planter le vin de Beaune !

LE SATYRE-MAJOR

Sifflez pour la brise.

Ils si.fftent.

MÉNÉLAS

Barre à bâbord, deux points!
LE SATYRE-MAJOR

Barre à Mbord, deux points.
UN SATYRE

LE CHŒUR

Une terre sèche et grumeleuse comme du lait
caillé, et pleine de petits cailloux calcaires
Qui gardent la chaleur comme des briques
Afin que la grappe lourde et dormante cuise
des deux côtés.
LE SATYRE-MAJOR

Je ne m'arrête pas avant Châlons!

Quelle est la terre la meilleure, les enfants ?
UN AUTRE
LE CHŒUR

J'ai soif à mettre la mer à sec !
LE SATYRE-MAJOR

Quel est le vin le meilleur, les enfants ?
LE CHŒUR

C'est celui de la Côte qui est entre Beaune et
Dijon l
LE SATYRE-MAJOR

Quelle est la terre la meilleure, les enfants? La
plus noire, la plus grasse, la mieux fumée ?
MÉNÉLAS

La brise faiblit.

Une terre maigre dont l'os saillit
Comme les vaches qui sont bonnes laitières
dont saillit l'os de la hanche.
MÉNÉLAS

Le vent mollit.
PHoouEs, surgissant autour de la nef
Floue ! floue !
L'île de Naxos a été enlevée au ciel, il y a du
bon pour des phoques !
Floue! floue !
· Une de moins ! moins y a d'iles, mieux cela
vaut pour les phoques. Hourra !
Floue ! floue !
CHŒuR DES

�850

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Le vieux Protée a perdu ses lunettes, hourra 1
nous n'extrairons plus de racines carrées, hourra 1
Floue ! floue !
La mer est libre ! la mer est libre ! Elle est
libre et nous sommes dedans!
La sentez-vous frémir et frissonner ? Sentezvous ce coup de reins qui nous envoie à huit
pieds dans l'air !
Hourra ! Hourra !
Quel bond ! quelle detente !
Elle est libre et nous sommes dedans ! elle est
infinie et nous sommes dedans ! il y a plus ici à
boire ·qu'un coup de vin 1 Y oup, youp, youp,
hourra ! Youp, youp, youp, hourra !
La nef disparaît sui'Uie des Phoques.
PROTEE

seul au milieu de la scène

Et vous trouvez cela raisonnable ?
Quelle folie dans tout cela! quelle derision des
choses serieuses ! quelle farce stupide!
Voilà Jupiter qui a besoin de son Hélène pour
en faire une etoile,
Et c'est vrai qu'il y a une place vide au ciel
qui ne fait pas bien entre les Dioscures.
.
Est-ce qu'il pense une seconde à mes droits
sacrés de proprietaire ?
.
Ou du moins est-ce qu'il va se donner la peine
de piquer la pécore au milieu de mon petit jardin,
où elle est cependant bien visible ?

\

Point. Comme une servante sans attention,
comme une hirondelle sans souci qui pour une
mouche enlève toute la toile d'araignee,
Voilà Iris, on lui a dit Hélène, et c'est toute
ma propriété au ciel qu'elle emporte!
Elle est au ciel maintenant, ma jolie petite île
de Naxos, avec toutes ses collections et ses six plants
de tabac!
Allez donc l'y chercher !
Elle est au ciel et les vagues de l'azur blanchissent contre ses recifs.
Pour moi me voilà seul, ruiné et sans lunettes.
C'est bien je m'en vais, je quitte la surface, on
ne me verra plus !
Je plonge, nunc est bibendum !
Je prends ma retraite à l'etage au-dessous l dans
un monde plus tranquille,j'habite un ~
palais
de bulles d'air au milieu des coraux, des éponges
et des holoturies !
Adieu, Menélas, bon vent! bon voyage, navigateur!
C'est pour cela qu'il a pris Troie !
Pour débarquer sur la rive de Laconie cette
chèvre camuse et ce ·plein chargement de bêtes à
cornes!
Où est le bon sens dans tout cela ? Je vous le
demande. Où est la justice? Où est le bon ordre
et le bon tempérament ? '
Et dire qu'il en sera toujours ainsi tant que le

�'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

monde sera gouverné par les poètes ! Ah, ça n'est
pas près de finir !
Quel malheur l Quel malheur!

CHRONIQUE DE CAERDAL

Il s'abîme.
XXVII

RIDEAU
ET

' STENDHAL
D'APRES

FIN

Protée est comédien : il prend toute sorte de
figures, et n'en a aucune. Il est d'argile, que pétrit
le jeu de la lumière et de l'ombre. Il n'a point de
squelette, ni os ni échine.
Il n'en va pas ainsi des grands poètes : ils sont
profondément ce qu'ils sont, et bien plus encore
ce qu'ils veulent être. Pour eux, être soi-même,
c'est presque toujours garder son plus rare secret
moment où l'on révèle ses divers mystères. Ils
sont femme et ils sont homme, et cent fois pour
une. La figure qu'ils montrent n'est pas d'emprunt,
mais l'une de celles qu'ils ont, et plus souvent
encore celle qu'ils veulent avoir, sans oser la
prendre dans l'action, ou sans en trouver les
moyens. On n'a pas toujours le temps d'être
hérotque. Le crime est en eux, et toutes les vertus.
Leurs plus fameux exploits sont dans leurs livres.
Et moins l'amour, leurs œuvres sont toute leur
vie, et leur fatale aventure.

PAUL CLAUDEL.

En Allemagne, 1913.

au

�LA NOUVELLE REVU&amp; FRANÇAISI

Dostotevski n'est pas, tour à tour, tous les
Possédés ni tous les saints Innocents de sa tragédie
divine. Mais tous les Karamazov et tous les
Muichkine tiennent de Dostotevski, plus ou moins.
Sonia et Raskolnikov ont de lui, comme Marmbladov et Lébédev, Rogojine et Svidrigatlov euxmêmes. Dans ]a vie quotidienne, Dostotevski n~a
pu vivre qu'une fois avec une petite fille ; mais
dans le monde de ses livres, il a connu toutes les
formes de l'excès et de la négation. S'il n,y succombe, plus l'artiste est vaincu selon le siècle, et
plus il doit remporter d'étonnantes victoires dans
le silence br(llant de la création. Stendhal est un de
ces magnifiques vaincus. Cézanne en est un autre.
On se venge ainsi de toutes les contraintes, de
toutes les défaites, de toutes les humiliations. L'art
est bien le monde où le poète est roi. Qu'on lui
conteste ici son règne et son triomphe. L'œuvre
est toujours une confession ; mais quand il s'agit
de Shakspeare, de Cervantès, de Stendhal, de
Dostotevski, on frémit de joie et d'orgueil à contempler l'insolence de leurs conquêtes, la grandeur
de leur domination,et l'étendue de leurs royaumes.
Ah, chiens couronnés, chiens légitimes, chiens de
ministres, chiens politiques, chiens en possession l
Comme on rit de vous, quand on n'a même pas
besoin d'usurper l'empire I mais on se taille un
royaume, on se le constitue de toutes pièces, ~
on se le donne. Et s'il vous est seulement penmt

855

CHRONIQUE DB CAERDAL

d'y pénétrer, vous êtes contraints d'y entrer à
genoux. Certes, il n'est pas d'ironie qui vaille
celle-là: un roi d'Europe, une espèce de sergent à
cent galons, qui bâille à la lecture de Rouge et Noir ;
un tsar trop faible d'esprit pour achever l' Idiot.
Reste à la porte, esclave. Va plut6t ouvrir le bal
des épiciers, ou bénir la Néva, imbécile.
L'artiste est dangereux. Il est sô.r que le souverain-poète abolit, pour son compte, toutes les
coutumes, tous les préjugés et toutes les lois. Il
&amp;it la loi, selon soi-même ; et il substitue à votre
misérable cité un monde où il vous force, bon gré
mal gré, à ne prendre connaissance que de lui. Et
que vous ne vous en doutiez même pas, c'est le
plus divin de ses plaisirs, peut-être. Un Dieu
noble doit jouir de ses athées : échapper enfin à
l'adoration des coquins et des habiles 1
Le monde de Stendhal est moins varié et moins
étrange que l'univers de Shakspeare ou de
Dostotevsky ; mais il n'en porte pas moins la
ressemblance de son mattre. Et pensant aux héros
~u'il a modelés d'une main si impérieuse, quand
JC veux les peindre, je ne peins que lui.
§

Les livres de Stendhal sont les poèmes de
l'action : l'amour étant l'action de la femme et du
jeune homme. L'homme en passion est toujours
Jeune.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAUI

Ces chefs-d'œuvre sont capables de gouverner
u~e vie. La force y arme un génie tendre et ne
l'étouffe pas.

I
TOUJOURS NAPOLÉON

Si La Chartreuse de Parme est le plus beau livre
de Stendhal, Julien Sorel est pourtant son chefd' œuvre. Entre tous les héros qu'il a formés de
sa lumière et animés de son esprit, celui-là a le
plus de portée et le plus de puissance. C'est le
jeune homme de génie, pour tous les temps et
pour tous les peuples à culture. Les merveille~
jeunes gens de Dostoïevski sont_ tous des frèr~
plus sensibles de Julien. Enfin, 1~ y a désormais
de Julien Sorel dans tous les heros adole~cent.s,
comme il y a de Bonaparte dans tous les Jeunes
hommes qui rêvent de l'empire.
Peut-être, faut-il un homme pour comprendre
Julien Sorel ; et un homme à la Bonaparte, pour
l'aimer sincèrement. Les Bonaparte secrets sont
moins rares qu'on ne pense. Ils ne sont pas tous à
l'armée d'Italie, ni consuls: d'où vient qu'on les
ignore. Ils sont moins nombreux aussi qu'on ne le
dit. Les Bonaparte en chambre sont des hér~s sans
matière. Il ne leur a manqué que l'arg1l?e d~
hommes, le four et les feux de l'occasion. Soit,
mais tant pis.

CHRONIQUE DE CAERbAL

Les femmes ne comprennent pas Julien ; ou,
l'ayant compris, l'aiment peu. Il leur semble trop
ingrat. Il leur serait plus facile de l'aimer sans le
comprendre, que de ne pas le haîr en. le comprenant. Madame de Rénal en est seule capable : par
ce qu'on se passe tout à fait de connaître un amant,
quand on l'adore.
Elle l'aime au point qu'elle le veut toujours
enfant, comme dans le premier âge de la passion,
quand tous les baisers d'une femme se confondent,
ceux de la mère et ceux de la maitresse, ceux de
la sœur ainée et ceux de l'amante. Passionnée et
craintive, il était alors l'adolescent qu'une femme
chérit, et rien de plus: c'est-à-dire tout pour elle,
la nature en amour, le monde découvert dans la
~esse, l'univers qu'elle tient dans ses bras. Sa
petite ville lui est toute l-'histoire, et sa maison
toute la terte. Quel Napoléon peut valoir ce jeune
homme pour la femme amoureuse qu'il comble ?
S'il se détache d'elle, fi1t ce pour devenir l'empereur
des siècles, la pauvre Rénal se désespère : son seul
vœu, c'est qu'il abdique. Elle déteste un triomphe
où elle n'est pas. Elle est jalouse de ce vainqueur
qui l'oublie, et qu'elle ne désire même pas comprendre, tant il lui suffit d'en être possédée. Elle
ne peut se défendre de le méconnaitre : pour le
r;n-ouver, elle attend qu'il se démente. Et elle
1adore à mourir, dès qu'il se dément. Au fond, il
faut toujours mourir dans sa fleur, quand on aime.
8

�CHRONIQUE DE CAERDAL

8 58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

Les nigauds appellent cette passion là une passion
romantique. Julien n'est pas plus romantique que
Phèdre ou Hamlet. Il n'y a de romantique, il me
semble, que l'art sans conscience : être intérieur,
être vrai avec soi même, ne pas être dupe, c'est
assez de vertu, et la plus classique.
Napoléon est pourtant le hasard, la guerre, la
matière toujours brutale, quoi qu'on fasse, et la
victoire. Julien Sorel est la volonté de la toute
puissance qui se change, à l'apogée, en volonti
d'amour; et cette force si belle court à la seule
beauté qu'elle püt envier encore : à une sublime
défaite. Elle s'y précipite avec ivresse. Julien Sorel
veut être Napoléon. Mais depuis Stendhal, qui•
conque, à vingt ans, veut être Napoléon, rêve de
Julien Sorel.

Il
HOMME QUI NE DATE PAS

Dans son marais de Civita Vecchia, derrière une
triple clôture de bassesse, de mauvais air et
d'eanui, Stendhal est pris au piège; et paur se
mieux moquer de lui, la fortune a voulu que les
rêts fussent italiens. Que va-t-il faire dans sa cage
à cafards et à moustiques ? 11 ne peut plus viff'e
que pour l'an 1880 et l'an 1940. Point d'autre
parti : qu'il le veuille ou non, c'est pour être .•
jour le grand Stendhal, que le petit consul resprc,

859

0~ ne se p~opose jamais de vivre pour le tem s
où _1 on ne vivra plus, quand on a la tête clair:.
mais .onà peut
fort
1
. bien s'y trouver fioreé ; on est,
éd
r mt a gloire' malgré soi · Se 1a promet on ~
N
l' on, sans. doute ,: ce serait la preuve qu ,on ne.
a~ra point et qu on ne la mérite pas. Mais on s'y
é
r signe.
.
• On
, ne vit donc pas po ur l'an deux mille
ce ~ui n a_ pas de sens. On soupçonne seulemen;
~~ on y vivra. On en accepte la condamnation et
1irréparable
'.
'ê
. louange' comme 1e pauvre Achille
d
tre
un
s1
grand
héros
parmi
les
b
Ad
fi .
am res.
eux ois vingt-neuf ans comme ·1 d' .
Stendhal savait fort bien à quoi s'e n t emr
. l sur1sa1t,
son
rro~re compte; et quand personne ne lui eüt rendu
Justice, ayant mesuré les illustres du t
il
devait
sentir
que
pas
un
ne
1
.
à
pe~ps,
1
. à
e va ait
aris Son
nre
Balzac
marque
la
gaité
d
l'h
' t d
e
omme. qui.
sen
en
nommer
enfin
par
son
·
.
nom et par' son
1
tt~el: i ne trahit pas le sot contentement de soi
m a plus sotte madest1e.
· D'ailleurs
•
Stendh 1
comme Baudelaire jug~ avec supériori;é tous
;:ec:r~:utes le~ renommées, toutes les couronnes,
teaubriand, füt ce Racine On
1.
conte pas U
li
·
ne Ut en
d'
. . ne te e assurance dans la sévérité
t
~ne certitude infaillible et cachée
.
par
le Juge.
, qui concerne

1:s

Pouret tenir
bagne
la fiè bon au bor d d u marécage, entre le
les Chr . vre_ q~arte, Stendhal fit société avec
oniques italiennes et Saint Simon. Ces

�860

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

œuvres si vives, qu'elles sont des siècles vivants,
personne ne les a go-ôtées comme lui. Il les a
pratiquées mieux que personne. Là, s'est achevée
sa puissance. Là il est né, vers cinquante ans, pour
les temps à venir.
Est ce trop dire ? Au XIXe siècle, personne
selo11; moi n'est plus assuré du temps que Stendhal
et Dostoievski.
Flaubert a sa date, comme l'huile la plus pure
qui finit toujours par rancir. Tolstoî, tout de même.
Pour plus des deux tiers, Balzac n'est déjà qu'un
docµment d'histoire. Stendhal est immortel, comme
un esprit. Dostoïevski est éternel, comme un
Evangile. Stendhal est une intelligence de la vie,
parmi toutes les intelligences. Dostolevski est une
passion et une connaissance.
L'un et l'autre ne passeront pas plus que
l'Evangile ou que l'esprit d'Athènes. Car, le jour
où on ne les lira plus, ils seront entrés, à tout
jamais, dans la conscience humaine.

III
SIR FIASCO, ESQ.

La sincérité de Stendhal va bien loin dans l'aveu
de toutes ses faiblesses. Il est comme un prince
qui peut se mettre nu devant ses gens.
On se cherche, on se connait soi même, et l'on

CHRONIQUE DE CAERDAL

861

ne se donne pas pour autre que l'on est. On ne
daigne pas mentir, ni à soi ni aux autres. Y etît
on intérêt, on ne le peut pas. Que l'orgueil est
donc sincère! C'est ce qu'il a de beau. Enfin, si
l'on est menteur de nature, on . ment avec
sincérité.
La sincérité consiste à ne pas feindre un rôle,
quand on est fait pour en jouer un autre. Il se
peut, après tout, que tous les hommes jouent
un rôle.
Il est difficile qu'un sot soit jamais sincère.
On peut être intelligent et mentir. Mais on est
sincère dans le mensonge, si l'on ne se ment pas
àsoi même. La plupart des hommes mentent moins
aux autres, qu'ils ne se mentent, chacun à soi. Il
est clair qu'il y a infiniment plus de sots dans le
monde que de vrais fourbes. Mais il y a plus de
fourbes encore que d'esprits sincères.
.
La sincérité n'est pas l'intelligence: elle en est
l'usage viril. Le véritable orgueil l'exige. '

§
Tolstol, qui a tant appris de Stendhal et d'abord

à peindre
.
' idée du
la guerre, lui a pris aussi son

mensonge universel, qui est la vanité de chaque
homme, et le commun ressort de la vie sociale.
La sincérité est l'antidote du vain amour propre.
La vanité est l'univer-selle faiblesse. La modestie

�CHRONIQUE DE CAERDAL
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

est la sincérité des petites gens. Les grandes âmes
n'ont pas besoin d'être modestes : elles so~t
sincères ; et cette vertu suffit.
Stendhal avoue ce que non pas la pudeur, mais
la vanité arrête sur les lèvres d'un homme. 11 est
bien trop aristocrate pour avoir souci d'être
moqué. Je soupçonne qu'il s'en amuse.
Voilà ce fameux. dragon, qui veut qu'on prenne
toute femme au galop et à la charge, dès la
seconde entrevue. Pas un rdtre comme lu~ ni
mieux monté, ni cavalier d'équitation plus vite,
pur sang sur pur sang ; et pas un qui aime mieux
la course, qui se préoccupe plus assidtîrnent de la
chevauchée. Or, illui arrive sans cesse de manquer
la coche et de rester au relais. Quand il y va de
la gloire et de cet honneur amoureux qui est la
vie même, il perd l'étrier : une ombre le démonte,
une idée le désarçonne, un souffle, un cri. Et
le dragon de Marengo n'est même plus un
fantassin : il a mal aux pieds. Loin de br0ler trois
postes ou quatre, il a l'entorse ; et il lui faut
dormir sur place.
Telle est son admirable sincérité, qu'il confesse
raccident, et presque l'infirmité, tant elle lui _est
propre. Il se punit ainsi d'y être sujet. Ow ~
saurait sans lui ? Qui pourrait en rire, s'il n'avait
pas voulu qu'on en rtt?
Je ne ris pas de Stendhal en sa disgrâce. Je l'en
admire davantage. Il n'est jamais grossier, là où

863

tant d'autres hommes ne se défendent pas de
l'être. Il est vrai qu'à mon sens, le fat passe tous
les hommes en grossièreté. Le muletier est un fat,
avec son célèbre quart d'heure.
Puis, c'est le véritable amour qui jette l'amant
dans les faux pas, et qui le fait glisser. La vraie
passion de la guerre est sujette à des défaites, que
les guerrilles ne connaissent pas. L'appétit est
toujours prêt, et non pas la grande soif que rien
n'apaise. Elle fuit peut-être l'apaisement?
L'amant trébuche, où le galant ne bronche pas.
L'amant est le pur sang que le combat épuise, et
le galant est le mulet. Ils ne l'entendent pas ainsi :
mais les amants parlent de l'âme ; et c'est elle qui
qui manque aux mulets. Pour tout le reste, on leur
rend les honneurs du sentier en montagne et du
sabot infaillible au bord des précipices.
Tout est abime pour les amants, et pour les
mulets rien ne l'est. Entre eux, c'est l'immense
vallée de l'imagination. L'ardent Stendhal, cet
amant qui 'Veut toujours l'être, son imagination le
joue; elle le lie, elle l'entrave. L'imagination est
la dame jalouse qui noue l'aiguillette. Et telle est
l'ironique destin de Stendhal, qu'entre tant de
personnages qu'il a joués et dont il a pris le nom,
il n'a jamais été plus lui-même qu'en amant muet,
sous les traits et l'habit de Sir Fiasco, esquire.

�LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISI

IV
ENFIN, JULIEN SE LAISSE VIVRE

Une femme, qui m'est bien chère, ayant fini de
lire Le Rouge et le Noir, me dit : "Ah, je n'aurais
pas voulu que Julien tire le pistolet contre sa
douce amie! C'est bien assez qu'il en soit capable.
Quel affreux courage l Julien traite Madame de
Rénal comme un homme : voilà ce que je lui
reproche." Idée de femme,et vraiment charmante:
un homme ne doit jamais user de sa force contre
une femme, que pour l'aimer. Il doit tout lui
pardonner ; et d'abord, ce qu'une femme ne
lui pardonnerait jamais. Elles sentent ainsi, quand
elles aiment. Puis, elles se perdent, elles se font
tuer, elles vont à la mort plut6t que de rester
dans la tombe de l'absence, et de condamner leur
amour à l'oubli. N'eussent elles pas pitié de l'amant,
elles ont soif et compassion de l'amour en lui.
Rien de plus vrai : Julien traite en homme sa
tendre ma1tresse, parce que l'ambition est l'ennemie
de l'amour. Julien est toujours tout ce qu'il est.
Le dernier feu de sa volonté est un coup de
foudre. Mais cet éclair lui révèle le monde de
la tendresse ; et il n'y entre que pour n'en sortir
jamais. 11 ne retrouve pas Madame de Rénal dans
l'église de Verrières, mais sur le seuil du bonheur.

CHRONIQUE DE CAERDAL

865
Il lui envoie la balle que tous les hommes du
livre et de la vie méritent, pour toute la haine et
l'envie qu'ils exercent contre les jeunes héros.
Admirez, belle amoureuse, que pour le vrai
héros, à vingt-cinq ans et peut-être à cinquante, il
n'y a ni homme ni femme : il n'est que des alliés
ou des ennemis. La preuve en est que l'adorable
Rénal, si chère à tous les cœurs passionnés, s'est
laissée manier elle-même comme une marionnette
par son jésuite. Mille fois plus touchante d'être
aussi victime, elle se perd en perdant son ami. La
pensée de Stendhal est là toute vive, avec son
culte de l'amour: pour gotiter enfin la vie d'amour,
ils se perdent tous deux joyeusement. Jusque là,
tout le reste n'a été que roman, un vain passetemps, un prélude, une attente. Dès le premier
regard, le petit jeune homme en veste de ratine,
et l'honnête femme vêtue d'ignorance et de tranquillité, Julien et l'adorable Rénal, quoi qu;ils
fissent, étruent voués à la même vie et à la même
mort d'amour : l'amour est leur fatalité.
Pour être tout à son amour, il se sépare de la
vie. Il tue son ambition, pour se rendre sans partage à sa maitresse. Tout le passé lui semble une
ridicule erreur. Plus d'ennui, plus de vide. Voici
sonner les heures pleines, les heures inimitables.
Trente de ces jours passionnés et de ces nuits
valent trente fois trente années de vie déserte.
Il fallait donc que Sorel abdiquât tout désir

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ.

médiocre, et que sa volonté tyrannique ne lui n\t
plus de rien, pour qu'il se connllt lui-même, et
pour posséder l'unique bien qui nous comble le
cœur. En se rendant l'amour, il se restitue à soimême. Comme Fabrice n'est heureux que dans sa
prison, Julien n'a de cœur et ne gollte le bonheur
de la vie que dans son cachot, aux viles portes de
la mort. La même fable porte le même symbole ;
et il est si beau que Stendhal n'en cherche pas un
autre. C'est tout gagner, que de tout perdre en
trouvant l'amour. Et peut-être y faut-il la prison,
qui est la rupture du lien avec les hommes.
En Julien Sorel, l'ambition n'était que le masque
de la passion, et le moindre usage d'une nature
conquérante. Ce sentiment me rend le fier jeune
homme plus vrai et plus beau que Bonaparte, son
idole. Et quelle liberté dans ce donjon gardé par
le bourreau et la légitime stupidité des lois. Enfin
la séparation d'avec les hommes rend libre celui
·qui tient l'objet de sa passion: mais il faut qu'il le
tienne, je l'avoue.

§
Voir le monde comme il est : mot qui ne veut
rien dire, précepte de morale à la Carlyle et l
l'allemande: une prophétie concernant l'événement
accompli.
On voit le monde comme on est, quand on a

CHRONIQUE DE CAERDAL

des yeux. On voit comme l'on crée. Le héros est
l'homme_ qui ose l'e plus être soi-même, et qui le
pe~t. Point. de h~ros' sans puissance égoîste, et
pomt de saint moins 1 amour de Dieu.
Personne n'~ du héros une idée plus saine que
Ste.ndhal. Il na pas connu la sainteté ; mais il
était capable de deviner qu'elle lui manque.
Stendhal
a un .esprit qui fait une telle lum1ere,.
•,
,
1
qu e le en éclaire pour lui-même les lacunes et le
•
J:
•
s
tmpenections.
Stendhal est la moitié d'un Gœthe et même un
peu plus. Sa part est autrement aisée et naturelle.
Il suffit de comparer l'Italie de l'un à l'Italie de
!'autr~. L'It~ie de Gœthe est une bourgeoise fort
tnstrwte et bien nourrie, qui porte partout aveC'
elle les .menus de Weimar et les caquets de sa
Germanie; elle ne vit que dans les musées et dans
les ca.binets de province ; avec un contentement
~e sot presque ridicule, elle note toutes ses digesbons d'esprit, elle --minaude, elle rougit d'avoir
passé q~elques bonnes nuits aux bras d'un modèle
académique : elle n'en revient pas de sa folle
audace, et se persuade, décidément, qu'elle a
ren.ouvelé, dans sa chambre d'auberge, tous lesdél1:es de la fable, de l'lda et des dieux. Que de
bruit pour. marier cette vieille Iphigénie de cinqm:nte-tr01s ans avec le pauvre Tasse ! Et tenir~~tre .de leurs moindres soupirs, sur la paillasse
gehca Kaufmann, c'en est trop ; tant de vul-

�868

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

gaire importance appelle un châtiment : ce grand
homme a souvent l'air d'un Polonius, ministre de
}'Olympe.
Sans le moindre effort, Stendhal est un Ancien.
Et non pas un Romain, mais un Grec à Rome.
Pour être juste, après avoir ri, je suis toujours
plus frappé du Romain dans Gœthe. L'antiquité
&lt;le Gœthe est romaine. Le palen de Gœthe est
romain. Tout son esprit est romain, et toute sa
réussite. Plus il veut être Grec, et moins il l'est:
mais toujours le poète lauréat de la Rome impériale, au temps d' Adrien. Il parle sans cesse de
Phidias et de Sophocle ; mais sa muse est la solide
et froide tête de la Junon Ludovisi.
V
POLITIQUE

CHRONIQUE DE CAERDAL

L'argent seul a toute industrie et tout droit : il
n'a donc pas besoin de la violence.
J ulicn Sorel lui même, ce héros plus grand que
Bonaparte, étant bien plus beau et capable de s'accomplir contre lui-même par amour, le siècle le
destine au supplice : à tout coin de rue, la vie
sociale cherche à l'écraser. Enfin elle l'écrase. Les
yeux sur le visage bien aimé de sa maîtresse, il
n'y prend seulement pas garde. Décapité, il sourit.
La grande âme triomphe donc toujours. Mais
à quel prix. Julien Sorel me montre Stendhal,
clans sa petite chambre d'h~tel, à cinquante ans
déjà. Au moment où Julien Sorel porte sa belle
tête sur l'échafaud, Stendhal charge ses pistolets
par dégot\t d'une- vie trop misérable. Et de quoi
s'en est il fallu, qu'il Ht sauter de l'écrin cette
magnifique cervelle, la charnière enfoncée d'une
balle?

§

Ceux que j'appelais naguère les tigres grossien,

il y a mille ans, plus ou moins, au temps où toute
la vallée de la Seine était à feu et à sang, ces gens
là eussent fait souche de grands barons.
Nos siècles sont d'une terrible hypocrisie. On
n'y peut même pas devenir baron sur sa terre, par
le droit du plus fort. Même pas se venger d'un
ennemi, guetté pendant cent mois : même pas
écraser une blatte d'auteur, qui calomnie. La ruse,
second âge de la force, n'est guère plus libre.

Il est profondément aristocrate, par ce qu'il est
républicain de la bonne manière. Tel à quinze ans,
tel à cinquante. Républicain d'esprit et de volonté
.
'
anstocrate de mœurs ; et prince en presque tous
ses got1ts: et d'abord, en cette passion de la vérité,
q~1 est celle de n'avoir point de maître, sinon la
raison. Un prince régnant, dans un monde où il
serait seul roi, parmi tous ces journalistes et

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

lecteurs de journal, peut seul aussi se payer le
luxe et l'insolence de la vérité.
Là encore, Stendhal me rappelle Montaigne.
Stendhal est un Montaigne qui a l'Italie du moyen
:âge pour antiquité; que l'amour occupe par vocation plus que l'amitié; et à qui les œuvres d'art
tiennent lieu de morale.
Ce qui trompe sur les goüts de Stendhal, c'est
la gêne du petit consul, et les manies du vieux
garçon. Je ne sais pour quoi, les princes semblent
toujours mariés chez les modernes ; et chez les
.anciens on ne pense jamais_qu'ils aient pu l'être.
La fo~me est le plus beau luxe de l'homme,
,depuis quinze cents ans : voilà sans doute la
·raison.
Mérimée voyait ainsi cet ami redoutable: original en toutes choses, dit il, et au fond de l'àme
,aristocrate achevé." J'abhorre la canaille, en même
temps que sous le nom de peuple je désire ~
·sionnément son bonheur. J'ai horreur de ce qw est
-sale ; or, le peuple est toujours sale à mes ye~"
Qu'on leur accorde la Charte, en attendant qu ils
-soient dignes de la République.
Le pouvoir absolu aux mains du meilleur,. telle
est la politique de l'art. La dictaturç du gém_e est
selon le cœur de l'artiste, et le seul ordre raisonnable. La religion sacre la monarchie légiti~e, et
elle seule. Les rois ont perdu toute autorité, là
où l'Église vivante ne la leur confère plus. O'm

CHRONIQUE DE CAERDAL

,

dirais autant de l'héritage.) L'Eglise ne vit, politiquement, que dans la volonté unanime et la foi
du peuple. Il faut aux rois la Sainte Ampoule :
Faute de quoi, non seulement ils ne guérissent
pas les écrouelles de l'État, mais on voit trop à
leur pauvre tête qu'elles suppurent.

( A suivre.)

ANDRÉ SUARÈS.

�&amp;iFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

872

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ANTHOLOGIEDESAVOCATSFRANÇAISCONTEM-

PORAINS, par Fernand Payen. (Bernard Grisset).
Réunir une Anthologie des avocats d'aujourd'hui n'était pa&amp;
une mauvaise idée. M. Payen, qui consacre aux maitres qu'il
a cités des notices élégantes, parfois assez fines, et qui, exception faite pour Waldeck Rousseau et pour Barboux, se limite
hiérarchiquement aux batonniers de l'ordre, a dft choisir, je
n'en doute pas, les meilleures plaidoiries contemporaines. Les
uocats, représentés par leurs chefs élus, plaident,. ici, deva~t le
public et la critique, et pour eux-mêmes, Ils pla1~en~ :u.ss1, et
~- Payen avec eux, pour l'art de l'éloquenc~ JUd1~1a_1re, e~
nous sommes mis en demeure de décider, sur pièces ecr1tes, s1
oui ou non il est raisonnable de laisser, comme on le fait
d'ordinaire, cette forme d'art oratoire sur la rive obscure, hors
du monde esthétique et des genres littéraires. Montons donc,
tel Ubu, sùr notre tribunal, et, nous étant assuré que la trappe
fonctionne, jugeons.
.
Tout à l'heure peut-être nous allons découvrir des merveilles
jusqu'ici ignorées, ou limitées du moins à l'enceinte du tribunal et à la Reflue des Grands Procès. Mais si nous nous en tenons
au tableau consacré des valeurs littéraires, au canon que l'école
nous enseigne, nous nous expliquons d'abord mal ce fait singulier : dans les 'deux littératures da~siques anciennes, l'éloquence
judiciaire paraît tenir une place d'honneur, et même, par sa continuité et son autorité, la première place parmi les genres en

prose comme le théàtre parmi les genres en vers. Dans les temps
modernes, néant ou à peu près. L'éloquence politique chez
nous, n'a pas trop démérité, et depuis ·1e XIVe siècle, on
citerait plus de cent discours qui méritent d'être relus et
admirés ; l'éloquence démonstrative s'est enrichie d'un genre
authentiquement français, le discours académique (dont l'étude
technique, dans une continuité de trois siècles, serait bien
fructueuse pour le critique qui l'entreprendrait). L'éloquence
de la chaire tient pareillement, depuis longtemps la place la
plus éminente. Pourquoi donc cet effondrement apparent de
l'avocat? Faut-il croire ces lignes de Renan que cite M. Payen
"Heureux les classiques venus à l'époque où l'individualité
littéraire était si puissante J Tel discours de nos Parlements
vaut assurément les meilleures harangues de Démosthène ; tel
plaidoyer de Chaix d'Est-Ange est comparable aux invectives
de Cicéron. Et pourtant Cicéron et Démosthène continueront
d'être publiés, admirés, commentés en classiques, tandis que le
discours de M. Guizot, de M. Lamartine, de M. Chaix d'EstAnge ne sortira pas des colonnes du journal du lendemain. "
Laissons de côté Guizot et Lamartine, laissons de côté les
discours politiques de Démosthène et de Cicéron. Ne comparons que le semblable au semblable, les avocats aux avocats. Le
seul procès dont il s'agisse ici, le seul dont nous ayons à discuter la revision, est celui de Chaix d'Est-Ange et de ses confrères,
qu'ils soient Berryer, Henri-Robert ou Poincaré.
Il importe d'abord de remarquer .que Démosthène et Cicéron
ne sont de vrais avocats que par un côté, le plus petit peut-être,
de leur génie. Sans tenir compte ici des reflets passionnants
dont les luttes politiques illuminent et trempent leur éloquence,
,oyez qu'ils n'ont obtenu; devant la postérité, leurs grands
triomphes oratoires que lorsqu'ils attaquaient, non lorsqu'ils
défendaient, que lorsqu'ils faisaient fonction d'accusateurs, analogues, si l'on veut, à ce que sont chez nous les avocats de la
partie civile. Le seul des plaidoyers civils de Démosthène qui

9

�LA NOUVELLK REVUE l'RA!I.ÇAISI

'élève à la hauteur de es discours politiqu~, la Midit1111t, est
:ne attaque. Il en est de même d'Eschi~e, avec l_e Discms
milrt Timarrut. Pour Cicéron, le Pro Atihnt. est b1e~ plut6t
un ]t, Ckdium, et les plaidoyers proprement dits para1SSent en
· ' J, sau f peut -être le Prt1 Murtna, a sez .faibles.
Et, surtout,.
genera
.
ces grands discours sont assez mêlés à la politique, assez no~rru
lie pour nous apparaître comme les précurseurs de I élopare ,
. d' ..
quence parlementaire plutôt que de l'éloquence JU_ 1c1a1re.
Le plaidoyer a pourtant atteint une fois au °:~ms sa pe~fcction chez les anciens, et il a eu, mieux que la poestc dramatique
et que Je dialogue platonicien, l'h~nneur d~ fo_u~ir le modèle
le plus authentique et le plus délicat de 1 amc1sme. Je vem
parler de l'art des logographes et de Lysias. Lysias, étrangement
ignoré des honnêtes gens, est ~ez nous complét~men~ abandonné aux hcllénis~es de profession. Il est même s1~guher que
des trente plaidoyers environ qui nous restent_ de lui, quatre oa
cinq seulement, et pas les plus intéressa_nts,~ aient été, au coon
de nos quatre siccles, traduit en frança1 ·. Et pourtant, co~
cette langue transparente et fine, à mi-chemin entre Volt~re
et Paul-Louis Courier, récompenserait un traducteur avilé,
ayant Je go0t de son humble et délicat méti~ ! ~a belle 6~ ~
carrière pour un magistrat lettré d'autrefois, qui_ s_e fût a1~
avec de l'ambroisie, débarbouillé de toutes les nd1cules ~
doiries subies à l'audience ! Comparés aux morceaux qu 1
recueillis M. Payen, les plaidoyers de Lysias parais_·ent les plm
jeunes ! Sur eux, pas de poussière, mais au contraire un ~u,et
qui persiste. Et le plus grand plai ir qu'ils donnent, ou, _mie:
le plaisir suprême dont ils sont couronnés, est que_ la ra110?
leur valeur unique, comparée à ce qui les a suivis et q~1 la
· h'Jt d e 1Og1que ••
suit encore se conçoit clairement et nous ennc
'
.
louée soit l'Ant!tolagit de M. Payen, qui nous perme t ~ ~ m
distinguer le médiocre et le bon, de connaître l'un et l'autre
par leurs causes.
f4
L'art de l'avocat produit des œuvres éphémères, sans orme

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE
et sans écho ; l'art do logographe non seulement nous a laissé
des œuvres durables, nuis il a formé le cœur de l'attici me,
qui est le cœur du classique, qui est le cœur de la beauté.
Pourquoi ? Rien de plus artificid et de plus bÎZ.lrre, semble-t-il,
que les conditions imposées au logographe. La loi athénienne
ignore les avocats ; die impose à l'accusé de se défendre luimême : tout au plus lui tolère-t-elle un aide, parent ou ami,
dont l'assistance est d'ailleurs exceptionnelle. L'homme de l'art
n'intervient qu'en lui fournissant une défense écrite, qu'il apprend par cœur, et récite. On ne saurait imaginer pour le professionnel de la défense une situation plus discrète et même
plus humiliée. L'avocat d'aujourd'hui, déployé dans l'ampleur
toamoyante de ses manches et le fracas glorieux de sa renommée,
considérerait le logographe comme un méprisable hère. Et
pourtant ce sont les lois immanentes de l'art, qui, selon leur coutume, élèvent ici le plus humble et déposent le superbe. L'art
du logographe est avant tout l'art de se faire oublier, de disparaitre dans son personnage, de tout disposer en sorte que les
juges puissent croire sincèrement entendre l'accusé lui-même
et lui seul. De fait, un discours de Lysias nou donne au naturel,
comme le creux de la cendre à Pompéi, la ligure du bonhomme
qu'il fait parler. Du logographe à l'avocat d'aujourd'hui, il y a
aactcment la distance de l'auteur dramatique au comédien.
L'auteur dramatique crée des personnages, s'effii.ce en eux, leur
donne sa place de vivant. Le comédien fait son per.onnage, vit
de lui, tire sa gloire de lui.

Comme l'art du comédien, l'art de l'avocat est un art du
momentané. Il ne vise qu'à un effet momentané, portant sur
un moment décisif. C'est seulement par un détour, par llll
biais, que l'éloquence parlée est élevée à une valeur littéraire
et durable. Ou plutôt, et pour dire net, il n'y a pas de littérature parlée, improvisée, il n'y a que de la littérature écrite.
Les discours de Démosthène et de Cicéron sont des œurres
bites refaites en vue de la publication. Les sermons de Bossuet

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

sont ceux qu'il écrivait avant de monter en chaire, non ceux
qu'il prononçait. Les sermons de Bourdaloue (dont l'art rappelle
par bien des points celui de Lysias) étaient écrits, appris par
cœur, récités mot pour mot. Voyez la différence entre la
discoun parlementaires improvisés de Lamartine, recueillis par
les sténographes, et le discours sur le drapeau rouge, qui figure
dans son H iJtoire de la RépuoliiUl de I 848 et fut rédigé par
lui, comme le Pro Mi/one, à loisir. Une improvisation peut
itre une action foudroyante, décisive, elle ne constitue jamais
une œuvre qui dure. Si le mouvement de la parole se retroun
dans une œuvre écrite, si le style du XVlle siècle est souvent
un style parlé, comme l'a montré Brunetière, il s'agit là d'une
parole transposée, disciplinée, dont est présente l'image,
ou l'idée, beaucoup plus que la réalité. Observez que le
style artificiel par excellence, le style oratoire, a son origine
dans la parole même, dans les poumons robustes de l'orateur
antique, dans les nécessités de l'inspiration et de l'expiration,
dans un jeu d'orgues naturelles ; mais si le principe de ses
mesures est dans la nature, ces mesures ne se développent que
par réflexion et composition. Tandis que l'art de l'avocat qui
· improvise est une logolalie, ou une logomachie, l'art de Lysias
est rigoureusement une logographie. Le logographe écrit des
rôles pour ses clients avec le même soin que Racine en écrivait
pour la Champmeslé. Loin de lui cette Commttlia de/farte où
l'avocat est à la fois acteur et auteur. Mais tout en écrivant,
tout en pesant ses mots, en disposant ses raisons, en composant
ses discours, il faut qu'il ne laisse apparaître nul signe d'artifice,
nulle écriture visible, que tout son art soit tendu a recréer une
nature, à épouser Je naturel.
Si l'improvisation n'a pas de style, elle n'a pas davantage de
méthode. Un discours invertébré, sans ordre, sans plan, peut
frapper, émouvoir, atteindre sur les auditeurs au plus han~ de
l'effet oratoire, il ne se laisse pas lire, et l'écriture ne le livre
qu'informe, affaissé et flasque. Si je mange en automne des

aÎFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

pommes fraîches, il m'importe peu qu'elles soient entassées dana
un panier ou disposées soigneusement sur des rayons. Mais si Je
il faut qu'elles soient rangées en ordre,
elles pourriraient dans leur tas. Ainsi du discours. Ou trouve
souvent scolastique et artificielle la division, au XVIIe siècle,
du sermon en trois points. En réalité elle lui est aussi nécessaire,
aussi consubstantielle, que les cinq actes le sont au poème
dramatique. Il n'est pas de plaidoyer antique qui ne comporte,
plus ou moins apparentes, les divisions rationnelles inventées,
ou plutôt découvertes, par la rhétorique sicilienne. Elles appanissent chez Lysias dans une détente et un natUJ'els parfaits,
aui nécessaires, aussi peu imposées du dehors, que quatre
membres et une tête à un corps humain. Aujourd'hui, bien
entendu, pas plus qu'autrefois, un avocat ne parle sans un plan,
qu'il modifiera d'ailleurs en cours d'audience. Mais, si j'en juge
par I' Ântho/ogie de M. Paycn, ce plan est généralement théorique
et vague : rien, à la lecture, de plus invertébré, de plus
gélatineux que ces méduses, délaissées sur le rivage, hors du flot
sonore où elles vivaient. C'est que le plan, dans un discours,
indique la plénitude, la densité, la volonté réfléchie, il implique,
comme l'habitude, dont il est une figure artificielle, la dissociation de mouvements synergiques, leur recomposition selon
la loi du moindre effort. Toutes qualités opposées à celles de
l'avocat d'aujourd'hui, marchand de paroles qui donne au
client des paroles pour son argent, et dont l'idéal paraît étre
la facilité, qui étourdit, dissout, rend mol et stupide le juge
ou le juré sous le flot de l'abondance dialectique ou verbale.
Dans ces plaidoiries, que nous fait lire M. Payen, que de
quantité, quel déchet! C'est évidemment la somme de tout ce
q~i répugne à l'atticisme, et l'on dirait que la loi athénienne, gardienne attentive de cet atticisme, ait veillé par
llne sage disposition à ce que la tentation de bavarder f0t
interdite au logographe, et qu'il f0t obligé de dire le plus de
chose en le moins de temps : la clepsydre était là, qui, sauf
YCDX les conserver l'hiver,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exception pour de. grandes circonstances, ne permettait pas à
l'accusé de garder la parole plus d'une demi-heure environ.
C'est dans ce court laps qu'il fallait expliquer aux jurés une
affaire parfois compliquée. Le seul moyen de faire tenir beaucoup
de choses en ce peu de temps était de les disposer -en un
ordre rigoureux, comme dans le vaisseau phénicien dont parle
Xénophon et qui tenait de cette maniere un nombre incroyable
d'objets. Bien entendu un avocat d'aujourd'hui gémirait sur
cette loi, s'il devait la subir, comme un dramaturge romantique
sur la loi des trois unités. Le plaidoyer d'un Lysias est
aussi a l'aise sous la clepsydre qu'une tragédie de Racine entre
les trois règles. Il semble qu'il convertisse cette nécessité
extérieure de la loi en une nécessité intérieure de sa nature. Si
tout a dû se dire en peu de temps, c'est que tout pouvait se
dire en peu de temps.
Mais pôur tout dire en peu de temps, il ne faut dire que
l'essentiel, et l'essentiel, dans une plaidoirie, ce sont les faits et
les raisons. Ce qui devra dès lors être sacrifié, c'est l'appel aux
sentiments, c'e~t l'éloquence démonstrative, c'est le pain quotidien de l'avocat, trempé du sang de l'orphelin, des larmes de
la veuve et des sueurs du peuple. Si Lysias est pour les gens de
go(H le seul maître de l'éloquence judiciaire, c'est qu'il est
(avec des disciples immédiats tels qu'Isée), le plus pur, le seul
pur de tout ce battage, si fastidieusement retentissant mê~e
chez un Démosthène, un Eschine, un Cicéron ! " Il n'y a rien
de plus parfait que Lysias, dit Quintilien, si le rôle de l'orateur
1 e borne à instruire." Éloge qui n'est pas sans restriction chez
ce professeur de rhétorique latine, mais qui, pris en soi, identifie
la parole de Lysias a une perfection aussi transparente que l'eau
dans la clepsydre qui la mesure. Observez que cette eloquence
qui se borne à instruire, qui dédaigne tout moyen de pathétique
grossier, s'adresse à un tribunal de six cents à mille jures, gens
du peuple, petits artisans. Voyez avec quelle sobriété, dans le
premier discours qui ouvre les œuvres de Lysias, parle à l'intd-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

ligence et à la raison de ses juges Eratosthène, traduit en justice
pour avoir tué l'amant de sa femme qu'il a pris en flagrant délit.
Un avocat, aujourd'hui, ferait acquitter son client en plaidant
la passion, en se passionnant lui même avec le tremolo que vous
savez. Lysias; lui, s'attache, avec la plus subtile habileté) à
purifier l'affaire de tout élément passionné. Eratosthène raconte
de la manière qui sera la plus plaisante pour les autres, à la
façon d'un fabliau ou d'un conte de Boccace, les ruses de sa
femme, q1û couche avec lui au premier étage, la servante complice qui est en bas, avec l'enfant, et qui le pince pour le faire
crier, le mari qui envoie la mère lui donner le sein pour le faire
taire, celle-ci qui feint de résister parce qu'elle a peur que son
époux ne lutine, pendant qu'elle n'y sera pas, la petite servante,
et qui, l'enfant criant toujours, finit par descendre retrouver en
bas l'amant qui l'attend. Puis, quand la servante a tout découvert
à Eratosthène, le flagrant délit, les voisins convoqués comme
témoins, et l'amant (qui, dans l'usage athénien, en était
généralement quitte avec la cendre chaude et le raifort) mis à
mort, très posément, par le mari. Devant ces cinq ou six cents
héliastes, le bon système de défense consiste à ne rien dramatiser,
à peindre 1a réalité fine, dépouillée, nue. C'est de cette façon
d'ailleurs que Lysias gagnait, paraît-il, tous ses procès. Transportons-nous maintenant dans l' Anthologie de M. Payen. Voici
une plaidoirie, au cours d'un proces en séparation de corps, pour
Mme C ... , plaidoirie qui "était considérée par son auteur luimême, comme l'une des meilleures qu'il dit prononcées".
L'auteur est Waldeck-Rousseau, qui poussait assez loin, je
crois, la maîtrise de soi et le mépris des hommes. Il ne s'adresse
pas a une foule de six cents jurés, mais a trois docteurs en
droit, aussi blasés sans doute qu'il l'est lui-même. Voici son
langage ;
" Tout mari est, à un moment déterminé, son propre
arbitre; il peut étouffer les explosions de sa colère, il peut se
taire, il peut s'imposer le silence, et alors si quelqu'un laisse

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

tomber un de ces propos qui flétrissent l'honneur d'une femme,
sa main l'écrasera sur la bouche du diffamateur. Celui-li, je le
salue et je l'admire.
" Il peut aussi, plus humain, plus près de la nature, céder
à son ressentiment, chasser la femme indigne et, prenant
l'enfant, l'emporter au loin. Et celui-là qui, pour disparaitre
avec sa douleur, renonce à la fortune, je le salue encore et je
l'estime. Mais outrager une femme, lui prodiguer les accusations
les plus infamantes, la trainer dans la rue dans la détresse et
comme la nudité de l'adultère jusque sous les yeux d'une foule
avide de scandales ... Pois vouloir la reprendre, toute frémissante
encore des injures de la rue, c'est là un excès de bassesse auquel
il est donné à peu de personnes de descendre, et auquel
M. C ... ose cependant prétendre.
"Vous comprenez maintenant ce que j'ai à vous dire.
11 Nous sommes en présence de l'irréparable. Entre sa femme
et lui M. C... a fait couler un ·fleuve de boue que pas 011
homme n'oserait, que pas une juridiction ne pourrait la
contraindre à franchir. "
Dans toutes ces plaidoiries il est difficile de trouver autre
chose que la plus stérile et la plus vaine abondance, une sorte
de gageure professionnelle, qui consiste à dire en le plus de
temps le moins de choses, exactement toutes les puissances
déchaînées de la langue, contre lesquelles la loi athénienne,
élevant une sage barrière, obtenait en récompense un Lysias.
Mais comme les mêmes caractères se retrouvent dans toutes ICI
plaidoiries choisies des b~tonniers que fait défiler devant noUI
M. Payen, et cela malgré toutes ]es di.fférences de tempérament
qu'il nous explique en d'agréables et louangeuses notices, nolll
devons croire que ce genre s'impose nécessairement à l'avocat,
et qu'au barreau la concision c'est l'ennemi. "Nous payons
tous, dit M. Poincaré dans sa plaidoirie pour l'Académie
Goncourt, notre tribut aux exigences de notre profession! Le
médecin est souvent tenté de mettre les borues du monde aaz

aiFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

881

portes de sa clinique; l'homme politique place l'univers dans le
cercle étroit où. mugissent les passions parlementaires; l'avocat ...
mais pourquoi, Messieurs, multiplier les exemples?" Pourquoi,
Maître, ne pas les multiplier ici précisément? C'est que celui-ci
s'exhale clairement de toutes les plaidoiries que collige M. Payen.
La profession de l'avocat exige qu'il emporte un jugement comme
l'orateur parlementaire emporte un vote: en laissant le moins
possible à l'auditoire ou à l'auditeur le temps de se reconnaître,
en étant le plus fort, par tous les moyens, selon les lois de la
guerre, à un moment donné. Voyez la différence entre la
plaidoirie d'un avocat d'assises et celle d'un avocat d'affiiires.
A égalité de réputation, et en considérant des têtes de .file,
comme M. Henri-Robert et M. Poincaré, une plaidoirie du
second tient beaucoup mieux la lecture qu'une plaidoirie du
premier. En matière d'affaires le jugement n'est pas immédiat, il
intervient parfois assez longtemps après la plaidoirie, et il retient
des raisons, des preuves, des appels à la loi, plus que des états
d'émotion ou de passion. C'est d'ailleurs là un principe, non
un fait. "Ce n'est pas à dire, écrit M. Payen, qu'on ne fasse
plus appel à la sensibilité des auditeurs. La Cour de Cassation
elle-même, disait quelqu'un qui la connaît bien, juge presque
toujours en fait. Et qu'est-ce que juger en fait, si ce n'est
laisser fléchir la rigueur des principes sous le poids de raisons
que la stricte raison juridique ne comprend pas i" Il n'en est
pas moins vrai qu'il y a là un ordre de beauté qui suit l'ordre
de vérité, qui à son plus haut point non dans la stricte raison,
mais dans la saine raison juridique, son point inférieur dans
l'appel à la sensibilité animale. "Il ne faut, dit M. Payen,
même aux assises, toucher le clavier des sentiments qu'avec une
enrême prudence. A plus forte raison devant les tribunaux
civils : débordés ·par les affiiires, les juges sont pressés de juger,
Ils demandent des faits et des arguments, et je dirais qu'ils se
passent volontiers d'éloquence, si l'éloquence n'était précisément
et avant toutes choses l'art d'exposer les faits et de développer

�882

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

]es arguments en disant tout ce qui convient et rien que ce qui
convient." Félicitons M. Payen de mettre en lumière et en
honneur ce vieux principe de l'éloquence attique ; mais
regrettons que ce débordement et cette hâte de juger, favorables
un peu à l'éclosion de nouveaux Lysias, ne nous les ait pas
donnés, et mesurons combien Ieste loin de cet idéal la brochette
de bAtonniers alignée dans l' A11thologie.
Une dernière remarque. Je n'étonnerai personne en disant
que cette anthologie est dédiée à M. Poincaré, commence par
M. Poincaré, et je suis trop ami de la saine hiérarchie pour ne
pas approuver: " Ce serait, écrit M. Payen, peu de dire qu'il
a des clartés de tout. Sa pensée est un phare puissant, qu'il
peut projeter sans fatigue sur les objets les plus divers. Chacun
d'eux tour à tour en est illuminé sur toutes ses faces, dans tous
ses coins et recoins et jusqu'en sa profondeur... Il ne faudrait
à M. P.oincaré que deux heures de préparation pour se mettre
en état de disserter une heure durant sur la politique étrangère,
]a physique, la médecine, la stratégie, la peinture ou l'histoire,
et cette énumération, comme on dit au Palais, n'est pas limitative." Evidemment l'expression fait un peu sourire et l'auteur de
ce buste présidentiel sculpte le large front dans un pavé d'ours.
Il n'en. est pas moins vrai que la culture générale est un bien
prêcieux, et que M. Poincaré, sans avoir pour cela transféré à
l'Elysée le "phare puissant" d'une tour Eiffel de la pensée,
possède abondamment cette culture : ce n'e5t pas tout à fait sa
faute si son panégyriste la confond avec la faconde. Seulement,
il n'est pas besoin de longs discours pour voir dans ces lignes
de M. Payen, qui expriment si clairement et si candidement
l'idéal réalisé de l'avocat professionnel, les raisons pour lesquelles,
dans un régime parlementaire, l'avocat est roi. Dans un régime
parlementaire, c'est-à-dire dans un régime où, comme l'arbre à
pain chez les sauvages, la parole, montée sur un tréteau, est
tout, sert de tout, sert à tout, il ne faut que deux heures de
préparation non seulement à M. Poincaré, mais au moindre

JlÉFLEXIONS SU.R LA LITTÉRATURE

883

sous-produit d'arrondissement, non seulement pour parler de
tout cela, mais pour diriger deux ans durant la politique étrangère, la physique, la médecine, la stratégie, la peinture ou
l'histoire de la France. Le métier politique, éçhappant seul à
la loi de spécialisation croissante qui régit tous les autres, s'est
identifié à celui de l'avocat, qui se charge d'un portefeuille
exactement comme il se charge d'un dossier. L'avocat, ou plus
largement, l'esprit, la profession, les mœurs de l'avocat, sont
nos maîtres. Et je songe que Lysias, .fils d'étranger domicilié,
n'était pas même citoyen. Il fallait décidément que l'avocat
professionnel connô.t toutes les humiliations pour atteindre la
perfection. Berger devenu roi, il serait beau pour lui, en relisant
le vieux logographe, de reprendre contact avec sa houlette.
Il était donc bien naturel que M. Payen nous donn.9.t cette
.JslMlogit, et nous ne nous étonnerons par des accents lyriques
qu'il emploie pour célébrer l'éminence de ses b~tonniers.
L'honneur est à ceux qui parlent, non à ceux qui font, et il
n'est pas moins naturel que nul Payen du siège n'ait l'idée,
l'exorbitante audace, de nous donner une .Anthf!!ogie de la
magistrature assise. Ce n'est pas, j'espère, que celle-ci soit trop
occupée à rendre de bons services pour avoir le loisir de polir
de beaux arrêts. C'est qu'elle n'imagine pas qu'un arrêt, un
jugement motivé puisse avoir la valeur littéraire, extra-judiciaire,
à llquelle prétend une plaidoirie. Une exception, je crois,
a été faite par le président Magnaud, ou en sa faveur :
M. Henri Leyret à publié un recueil, commenté, des Jugemen/J
de ce magistrat populaire. Mais l'exception confirme hautement
la règle ; ces jugements sont généralement des plaidoiries
contre la société; la cour d'Amiens les mettait d'ordinaire en
morceaux, et le bon juge avait suffisamment l'étoffe d'un avocat
pour que des électeurs aient pu y tailler un député. II me
souvient pourtant d'avoir lu assez fréquemment des arrêts qui
&amp;aient des chefs-d'œuvre d'analyse, de clarté, de raison, d'équité
et de style. Tout esprit qui a le goôt de l'intelligence et de la

�885

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

mesure les préfère, du simple point de vue de la beauté, à des
plaidoiries tumultueuses, artificielles, et grossièrement passionnées. Ils sont, pris en eux-mêmes, d'un genre supérieur, et je
songe maintenant qu'un des mérites principaux, dans un
plaidoyer de Lysias, est précisément que ce plaidoyer, par aon
calme, sa lucidité, son intelligence, est donné dans le mouvement même qui va condenser ses raisons en un arrêt, les imposer
d'elles-mêmes, de leur intérieur et de leur vie, au magistrat,
dont elles deviennent la raison.

NOTES

1

LA LITTERATURE

ALBERT THIBAVDIT.

UNE PHILOSOPHIE PATHÉTIQUE, par Julien Benda
(Cahien de la Quinzaine).
Sur le caractère, les intentions, et la portée de ce libelle, un
&amp;Yeu de l'auteur nous renseigne suffisamment : " La guerre des.

mots, dit M. Benda, c'est en réalité la guerre des valeurs pour
l'occupation de ces places fortes qu'on appelle les mots. ,.
M. Benda sait le prestige de ces " t1erbes sacrls ", aussi le confisque-t-il à son profit : il utilise la puissance maléfique des.
mots contre la philosophie bcrgsonienne ; il affuble cette
philosophie d'ornements postiches, et se prépare une attaque
facile, mais une victoire illusoire. Grâce à des définitions fabriquées de tO'Utes pièces, M. Benda combat non une véridique
image du bergsonisme, mais un fantoche de paille auquel
ensuite il es't: aisé de mettre le feu ; et, pour donner à sa thèse
one apparence de vraisemblance, il a soin d'emmêler ces définitions arbitraires, citant tantôt des phrases de ]'Évolution Créatrice,
plus souvent encore des formules empruntées à des bergsoniens.
ou à des écrivains auxquels il confère d'autorité l'ordination
bergsonienne : ces quelques phrases, découpées de ci de là et
isolées du contexte, se prêtent à toutes les inductions. Pour
6tayer la chancelante fragilité des plus fantaisistes interprétations, M. Benda appelle à son aide Mme de Noailles et

�886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Mm• Colette, dont la simple franchise avouerait qu'elle ignore
M. Bergson.
Cette mixture savamment préparée égarera peut-être le
lecteur pris de " cette douce ébriété " que communiquent les
fumées des mots : l'auteur de la Philo1ophie Pathétique espère
lui faire ainsi accepter la thèse essentielle de ce petit livre. Le
succès du bergsonisme s'expliquerait par "sa cqrrespqndanct"
supposée avec le goût du public ; cette philosophie répondrait
à "des passions de ce temps " : elle serait venue dire "aux
mondains ce qu'ils voulaient entendre, donner expression à
leurs désirs les plus profonds. " M. Benda feint d'ignorer les
préjugés qu'a rencontrés, les résistances qu'a eu à vaincre la philosophie nouvelle, lorsqu'il y a vingt-cinq ans (l' Essai sur les données
immédiates de la conscience est de 1888), elle a lutté contre le
mécanisme et le déterminisme alors à la mode parmi les scientiliques et parmi les mondains. Parmi les mondains ..... tout le
monde sait que, dans le sens où M. Benda entend parler de
mondains, ceux-ci se font les dociles suiveurs des philosophies
les plus opposées ; mais ces engouements à bascule n'ont rien
de commun avec les sympathies intellectuelles de bon aloi qu'a
suscitées le bergsonisme : la plus forte preuve de sa vertu
inspiratrice n'est-elle pas l'accord qui existe entre les tendances
générales de cette philosophie et les recherches poursuivies
dans des domaines très divers par des hommes que ne rapprochent ni le même milieu, ni la même formation, ni le même
tempérament ?
M. Benda réduit le bergsonisme à n'être qu'une philosophio du "pur sentir'', une philosophie du sentiment. Or, pas
une seule fois, dans tout ce qu'il a écrit, M. Bergson n'a fait
appel au sentiment. L'appel " au pur sentiment" est une
invention de M. Benda. Quand M. Bergson a employé le mot
"sympathie", il a expliqué, il a précisé tout au moins par le
contexte que ce mot était pris au sens étymologique pour
désigner une espèce de corncidence de l'esprit avec son objet.

NOTES

887

Il s'agit donc d'un acte de pensée. L'intuition, telle que la
comprend M. Bergson, est, non du sentiment, mais de la
pensée, quoique ce ne soit pas de l'intelligence. L'épithète de
"pathétique" ne se justifie pas : au contraire, toute la doctrine
est un effort pour donner à la philosophie plus de précision,
pour la rapprocher de l'expérience soit extérieure, soit
interne.
M. Benda prête à l'auteur de l' Et1olution Créatrice des
intentions gratuitement faussées, en lui supposant "la haine de
1,.1~ te11·1ge_nce " . Aucun 1ecteur n ' apercevra cette haine irnagînarre proJetant son ombre sur les éclatants développements des
thèses bergsoniennes. Est-ce déclarer la guerre à l'intelligence que
d'affirmer que celle-ci a son domaine propre, qu'à côté d'elle,
la volonté peut être la source d'une philosophie ? La volonté
qui connaît directement, immédiatement, nous offre une façon
de connaître plus profonde : la volonté, s'insérant dans l'intel~igenc_e, ne p~urrait-elle satisfaire la pensée mieux que la seule
intelligence livrée à elle-même ne la satisfait ? La volonté appaquelque chose de plus essentiel que l'intelligence, parce
qu avec de la volonté, on peut faire de l'intelligence, tandis
qu'avec de l'intel1igence on ne peut pas faire de la volonté. "
L'action
. et l'expérience sont souvent, pour les hommes, maîtres
plus subtils de culture ·et d'originalité que l'apprentissage de
l'école.

rat: "

Il Y a une certaine hardiesse à présenter le bergsonisme
comme la philosophie de l'abandon " au pur det1enir" une
philosop~ie de mollesse et d'extase sensuelles, alors qu'à t~avers
tous les livres de M. Bergson retentit un énergique et pressant
appel à la volonté et au caractère. Dès les premières pages de
l'Et1olution Créatrice se rencontrent des formules significatives:

"Nous sommes les artisans de notre flit, chacun de ses m,ments est
ne espèce dt création ...... La durée réelle est celle qui mord sur
le, choses et y laisse l'empreinte de sa dent." Cette création de
soi par soi n'est pas le mol abandon d'une vie qui à va

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

la dérive de 5cs instincts ; elle est toute semée de passionnants
obstacles à surmonter, parfois même d'impérieuses résistances 1
briser : dans le domaine moral comme dans le domaine an.
tique, création est effort persévérant et continu.
M. Benda assimile mobilité et mol/me, alors que tout mounmcnt suppose une tension des muscles, si so~~les soient-ils, si~
soit-elle. C'est vers une paresseuse immobilité que se réfugient
)es êtres passifs moralement, nonchalants physiquement. La
"fixité" de l'âme n'implique pas plus sa force et sa constance
que la mobilité n'implique l'instabilité de la conscience ; ~~
fixité est souvent signe de faiblesse. Une heureuse actmté
su pose un équilibre, mais la stabilité se concilie parfaitc~ent
av~c le mouvement : il n'y a pas que l'immobilité des éd1ficca
qui soit stable. Est-il nécessaire de rappeler_ à ~- Benda
la signification de certains mots sur lesquels 11 se livre à des
faux-sens singuliers? M. Bergson dit que nous nous créons
nous-mêmes par un effort de volonté sans cesse renouvelé ; et
M. Benda traduit (p. 8 1) : "Est-il besoin de dire ...... si elle
exulte cette société qui, toujours toute femelle, ne sait que le
changement de direction du sentir, repousse toute organisation
de l'âme et se salue en Mélisande, si elle trépigne quand un
philosophe vient lui dire que l'instabilité de la conscience en
est la forme supérieure ? "
•,
Tout au long de son petit livre, M. Benda semble poursuivi
par des préoccupations aussi étrangères à la philosophie b:Cgsonienne qu'aux sympathies suscitées par elle. L'auteur de 1 Orin. de "1nssons
r. ·
'' et de " spa smes" ··
nation affectionne les expressions
parlant des bergsoniens, il leur attri bue les plaisirs les ~lus
particuliers " de pâmoison, de communion pâmée, d'adhésion
pâmée au plus secret de leur être". Un passage de~- Le~
Jui suggère "l'extraordin aire bonheur de se hu~er so1~m~me. ;
et aon esprit s'exalte : Quelle joie ! Quel vertige, s'ecne-t-il •
Cet " envahissement sexuel", comme il le nomme, ne hante du
.
. .
Il est p1quan
.
t de voir M · Benda
reste que sa seule 1magmat10n.

NOTES

se complaire à l'évocation de ces plaisirs pames : "On devine,
déclarc-t-il, l'extase d'une société, dont un des désirs manifestes
est précisément de se toucher en ces exquises régions .... Concevez ici le délire d'une société qui, toute femelle, n'a de religion
que pour cc qui se sent." Il est non moins comique d'entendre
M. Benda parler des littérateurs suspects à ses yeux d'hérésie
bergsonienne, "des purs littérateurs, de tant de gens de lettres
fournisseurs de pathétique". M. Benda voit en l'œuvre
d'André Gide l'exemple d'une littérature dont la pensée
"jamais ne se fige en idée nette". De telles formules jouent de
malechance.
Il est pardonnable de nourrir des haines, et même de se
tromper radicalement sur les idées contre lesquelles on entre en
lutte, mais non de déformer celles-ci systématiquement.
M. Benda imagine être plus assuré en prenant un ton impertinent; mais à une désinvolte impertinence en vain cherche-t-il
à atteindre, et sa gaucherie s'essaie à des mots que n'éclaire
même pas une lueur d'esprit : "Nos gens trépignent d'aise ......
le client de la durée, .... l'âme des petites bonnes, .... le bafoueur
du relativisme, le moderne prometteur d'absolu, l'aventure
bergsonienne, le plaisir de bafouer la science, le philosophe
charlatanesque ..... " Que voilà de médiocres inventions, et qui
mesurent une critique dont l'impatiente mauvaise humeur, en
éclatant, trahit la faiblesse!
Le style, qui étonne dans un Cahiet de la Quinzaine, reste
celui d'un pamphlétaire sans envergure. Dès les premières
pages, le lecteur est mis en défiance par l'allure d'une pensée
couleur de politique. Comment ne nous apparaîtrait pas
suspecte une attaque qui cherche à troubler l'esprit du lecteur
par le mauvais ferment de ces louches passions l Tout au début
le bergsonisme est défini " un boulangisme intellectuel, une
aventure semblable à celle du beau général à barbe blonde", et
le petit livre s'achève comme il a commencé. Afin que tous les
appétits de rancune soient éveillés, des dé/initions de la démo-

10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAl!I

cratie et de l'aristocratie permettent à M. Benda de conclure:
"Toutes ces passions reviennent à une seule : éprouver un état
des sens ou du cœur par la spéculation philosophique, refuser
tout état d'esprit ..... Si l'on appelle démocratie une société en
quête du seul se~tir, qu'elle cherche aux _voies l~s pl~s étrange.,
le bergsonisme est rjgoureusement la ph1losoph1e d une démocratie. ''
Ce " rigoureusement " est admirable et concluant. Les
définitions proposées pourraient être inverties : il serait aussi
facile de démontrer que la démocratie a sa source dans une
philosophie purement rationaliste, et c'est même la conception
la plus généralement acceptée. M. Be~da sacrifie t~o~ aisément
à ce " figarisme philosophique " qu'1l reproche st vivement à
Georges Sorel, escomptant une polémique à laquelle l'ap6tre
syndicaliste ne s'est pas laissé entraîner.
.
Faut-il voir dans cette P!tilosop!tie Pathétiqut une manifestation du mouvement récent qu'a provoqué la philosophie bergsonienne et dont Charles Péguy a exprimé le mobile secret
en cette belle formule: ,c Ce qu'on ne pardonne pas à Bergsot1,
c'est d'avoir brisé nos fars?" Même pas. En lisant des phrases
comme celles-ci : " Bien que cette volonté d'une communion
p~mée avec l'essence des choses ait existé de tout temps chez
les sociétés élégantes, je veux dire chez ces groupes de per~nnes
oisives et bien nourries qui viennent satisfaire aux produits de
l'imagination un pléthorique besoin de sentir ... " - le lecte~
se demande si l'auteur ne se moque pas de lui, mais il sourit
de voir M. Benda lui croire tant de na'iveté ; il compare instinctivement ce petit livre à l'acte de ces pauvres hères qui vont
dans les musées esquisser un geste contre une œuvre de maître
afin d'attirer sur leur dénuement l'attention publique.

E. D.

NOTES

JEANNE D'ARC A-T-ELLE ABJURÉ? étude critique,
précédée de: JEANNE o'ARc ET SES voix; - JEANNE o'ARc ET
sis FÉEs, par Marcel Hébert (Nourry, 1914).
Le livre de M. Marcel Hébert présente la "question Jeanne

d'A rc " sous
· un Jour
.
nouveau, et c•est· ce qm· vaut à ce livre
d'être retenu. A première vue, ce n'est pourtant qu'une étude
critique : Jeanne a-t-elle abjuré? Voici les témoignages, les
dépositions contradictoires, les documents certains; voici le
procès de condamnation, dont 1_. minute reproduit les expressions mêmes de l'accusée, et en évoque, d'une façon vivante, la
personnalité. M. Hébert, qui n'écrit pas une vie de Jeanne
d'Arc, qui se propose seulement de dissiper quelques malentendus récents, commente et rapproche ces pièces authentiques,
avec une curiosité attentive et sans parti-pris. Mais ce n'est pas
là qu'est l'intérêt spécial de son travail.
M. Marcel Hébert n'est pas uniquement un érudit ; c'est
un philosophe, que de douloureux débats de conscience ont de
longue date, spécialisé dans les controverses exégétiques. 'Et,
tout en faisant œuvre d'historien, l'angle où il se place, de
lui-même et comme malgré lui, est extrêmement instructif.
Il ne nous laisse pas longtemps penchés sur les textes; dès qu'il
a éclairci les points d'histoire demeurés obscurs, il nous ouvre
(le plus vastes horizons. Très renseigné sur les choses de Rome
·1
'
1 appelle notre attention sur ce qui se passe, autour de nous.
Or nous assistons, sans trop nous en douter, à la formatien
~•~~ mythe ; nous sommes les contemporains d'une des phases
1mt1ales de l'évolution du mythe de Jeanne d'Arc. En effet, la
représentation de Jeanne évolue, d'une manière très sensible, sous
~os yeux, dans les cerveaux populaires : elle s'idéalise progressivement. Et il n'est pas moins curieux de suivre le mouvement
par~lèle que cette progression impose aux interprétations
-0ffic1elles de l'Église.

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRAiilÇAISE

Rappelons les faits. La question précise est celle-ci : Jeanne
d'Arc, conduite, le 24 mai 1431, sur l'échafaud du cimetià-e
de St Ouen, y fut pressée de signer une cédule d'abjuration ;
cédant à la peur du bftcher, elle y apposa une croix ; " pour
sauver sa vie, " avoua-t-elle avec contrition quatre jours plus
tard. Or, depuis le XV 0 siècle jusqu'à nos jours, personne n'a
songé à interpréter autrement les événements, non plus qu'à en
dissimuler une partie ; il n'était venu à l'esprit de personne
qu'une si légitime et d'ailleurs si brève défaillance chez cette
enfant de dix-neuf ans pftt entacher sa mémoire.
Mais, depuis une quinzaine d'années, voici que le point de
vue change. Peu à peu, les historiens officiels de l'Église
s'émeuvent; ne pouvant nier les faits, il les dénaturent, ils
en atténuent la portée. Ils ergotent à l'infini : ils s'appliquent
d'abord à distinguer l'abjuration de Jeanne des véritables
abjurations canoniques ; puis, allant plus loin, ils ne craignent
pas de soutenir ce paradoxe inattendu, que l'abjuration de
Jeanne est " un acte admirable de prudence, de force morale,
de foi ... "
L'explication de cette nouvelle attitude?
A Rome se poursuit Je procès de béatification et de canonisation de la Pucelle...
Le membre de phrase précédemment cité est emprunté au
chanoine Dunand, dans son livre : L'abjuration du Cimttièrt dt
st Oum, d'aprù les texte1. (Paris, Poussielgue, 1901.) Or, il ne
faut pas oublier que le chanoine Dunand est l'auteur d'une
Histoire complète de Jeanne d'Arc, dont les trois forts volumes
font autorité dans l'Église; et que c'est lui, qui fut chargé par
l'évêque d'Orléans, d'écrire un rapport sur l'abjuration de
Jeanne, rapport de deux cents pages, d'abord soumis à la Commission diocésaine d'Orléans, puis, à Rome, aux Consulteurs de
la Sacrée Congrégation des Rites, lesquels adoptèrent officiellement les conclusions du chanoine.

Ainsi, ceux d'entre nous qui savent et qui veulent voir, ont

la bonne fortune de saisir sur le vif, par un exemple contemporain, le travail parallèle des cerveaux populaires et des théologiens autour d'un fait historique. Ils peuvent voir s'opérer
sensiblement devant eux une de ces mutations de l'histoire en
mythe, par ce phénomène d'idéalisation progressive, qui est le
grand agent de l'évolution des dogmes.
M. Marcel Hébert vient d'ajouter là une illustration, et
comme un appendice, saisissant par son actualité, à l' Er;o/utiqn
dt la Foi et au Dir;in 1, ses deux maîtres livres, ceux dont on ne
dira jamais assez fermement qu'ils résument, avec une 'étonnante
perspicacité phychologique et une équité scrupuleuse, tout le
problème religieux de notre temps.
RoGER MARTIN DU GARD.

LE ROMAN
MENGEATTE, roman par Raymond Schwab (Bernard
Grasset, 3 fr. 50).
Pour aimer un peu l'église de Saint-Nicolas-du-Port, en
Lorraine, sans doute faut-il l'avoir vue par une soirée du
5 Décembre, quand sous la grande voftte obscure des centaines
d'enfants tournaient en procession, chacun tenant un cierge
d'une main, de l'autre une petite bannière rose ou bleue. De
jour, la nef est nue et désolée, n'ayant rien gardé des trésors
apportés par les pèlerins ; les piliers baignent dans une clarté
froide, car les ogives, dans leurs pâles verrières, n'encadrent
plus que de rares débris d'anciens vitraux : un démon au mufle
de bête, un cruel guerrier cuirassé ... Au dehors, c'est de loin
que l'on voit s'ériger sur la vallée de la Meurthe les deux tours
massivc;s et grises " double peuplier ébranché issu d'un seul
1

z

vol. in-8°, Alcan, 1905-1907.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

tronc" ; deux toms sans flèches, coiffées de toits bulbeux. Je
me souviens comme nous levions le nez, dans la cour de
l'école, pour regarder les couvreurs travaillant sur leurs minces
planches suspendues. Au matin d'un 13 juillet, d'entre les
ardoises éclatant au soleil soudain jaillit une vive flamme
rouge; et, même après que se furent déployés le blanc et le
bleu du long drapeau, il nous semblait revivre encore le grand
désastre : l'incendie de l'église par les Suédois. Ce désastre
dont l'image restait si vague dans mes rêves d'enfant, j'y crois
assister moi-même aujourd'hui, puisque Mengeatte l'a regardé.
Habitant tout contre l'église, dans la rue des Trois-Pucelles, elle
n'a rien perdu de cette horreur. Elle a vu les hérétiques du
Nord graisser la toiture, et bondir avec leurs torches dans la
nef bourrée de paille et de bois :
" Tout d'un coup, la nef s'illumina entièrement, les vitraux
devinrent rouges, des flèches de feu sautèrent très haut entre
les tours, les soldats sortirent en courant et disparurent, et il
n'y eut plus dans la nuit que le grand vaisseau de pierres, crevé
partout de flammes que la bise tordait ....
"Et le grand vaisseau précieux br1ila six jours et six nuits;
et, pendant six jours, les corneilles volèrent autour des clochers
sans se poser; et les maisons, trop pressées autour de l'église,
éclatèrent comme des coques d'œufs pourris ; et les cloches,
fondues, coulèrent dans l'intérieur en pluie de bronze, pois
suivirent jusqu'à la Meurthe le chemin du sang ; et les
murailles demeurèrent sauves au milieu de J'incendie, rouges
comme braise. Et la grande flamme, pendant six jours et six
nuits, nous déssécha la gorge ".
Or Mengeatte est faite paur souffrir plus qu'une autre de
cette "grande pitié qui est au duché de Lorraine. " Elle a
même prié si fort, à l'heure où Niels Eriks'on tentait d'abattre
la statue de Saint Nicolas, que le chef du saint a frappé la tête
de l'homme, en lui crevant les deux yeux. Pourtant Mengeattc
n'est pas née pour la haine ; elle médité la parole : " Per1onnt 11'"

HOTES
1111 pl/1.1

grdnd dmour _9ue de d011ner J(Z ttie pour m amis. " Elle a
devant elle l'exemple de Jeanne : "Si j'avais été Jeanne d'Arc,
je n'aurais rien dit à personne. J'aurais sauvé le royaume, mais
on n'aurait pas su que c'était moi, on ne m'aurait pas aimée,
et je serais morte avec mon secret ... Il n'y a sur terre que deux
sortes de gens : il y a ceux qui échangent, et ceux qui donnent.
Ceux qui donnent !... " Seulement, Jeanne était toute simple,
Mengeatte est naïvement compliquée. Nulle voix céleste ne laguidant, il faut qu'elle cherche sa mission à ses risques, parmi
les hésitations, les scrupules, les tentations de l'orgueil. Parce
que Charles de Lorraine l'a reçue avec un sourire, elle se flatte
de Je conduire, en héroine, à la victoire ; mais le prince léger
n'a voulu que prendre d'elle son plaisir. Toujours pure, pourtant déchue, voici qu'elle revient vers les siens et reprend ses
habits de femme ; pour prix de son vain sacrifice, elle ne voit
autour d'elle que passion, défiance et fureur du meurtre; si
bien que la petite sainte s'en ira vaguer pur les routes avec le
troupeau des excommuniées....
La première partie de l'aventure nous est contée par Antoine
Coliche, vieil ami de Mengeatte ; la seconde partie par Mangcatte elle-même, sans pastiche d'ancien langage, mais sans
qu'aussi nulle expression choque par sa modernité. C'est dire à
quel point l'auteur a choisi son jeu difficile, afin de le rendre
plus beau. Il y porte l'aisance la plus savante, la simplicité la
plus raffinée : ce n'est point par la seule ressemblance des noms
que Raymond Schwab nous fait sooger à Marcel Schwob.
Moins harmonieusement parfaite que la Croisade du Enfant1,
l'histoire de Mengeatte a plus de mouvement, de chaleur et de
,ie. La merveille ~erait qu'e!Je sût nous imposer une émotion
ingénue. Mais plus l'art se fait délicat, mieux il accu.se la
distance entre les motifs des personnages et la subtile arrièrepensée de !'écrivain ; aussi, comme devant les pages où Renan
parle des saints, notre tendresse admirative se nuance-t-elle
d'ironie.
M. A.

�LA NOUVELLE Rl!VUE FRANÇAISE

• ••
LES HASARDS DE LA GUERRE, par Jean Yariot
(Georges Crès).
Une concurrence obstinée empêcha ce roman de remporter
dernièrement le grand prix de littérature dont l'Académie
dispose chaque année, depuis trois ans, pour récompenser une
œuvre d'importance. La distinction ne lui en demeure pas
moins acquise, moralement, puisqu'il fut proposé, avec beaucoup
d'éloges, par la commission chargée de discuter et d'évaluer
le mérite des candidats. N'ayons donc point scrupule de le
juger avec sévérité. Son auteur, qui y défend les privilèges
d'une classe supérieure, ne saurait d'ailleurs contester que les
hautes dignités n'entraînent de grandes servitudes.
La première fois, le grand prix de littérature fut décerné à
M. André Lafon pour son roman l' Eltvt Gilles dont le principal
mérite se trouvait, en effet, d'être l'ouvrage d'un bon élève. Je
crains que celui-ci ne soit pas d'une autre qualité, bien qu'il
manifeste un tempérament plus fort et plus volontaire que
celui de M. André Lafon. Mais, alors que ce dernier ne paraissait guère qu'un bon élève1 en morale spiritualiste, M. Jean
Variot serait plutôt un excellent élève en politique nationaliste.
Puisqu'il nous parle (page 155) de l'obéissance due à la
Personne Royale, puisqu'il fait de cette obéissance une des
vertus héréditaires de son héros, il nous faut bien, si nous ne
voulons pas ignorer une des principales composantes de l'esprit
qui anime son livre, le compter parmi les hommes d'un parti
que nous connaissons. D'ailleurs, cela, que nous constatons sans
vouloir ici en juger, explique bien des côtés de la réussite
jusqu'où s'éleva ce roman.
Il importe même de signaler cette positio11 poli-tique de
l'auteur parce que vraiment, a;u point de vue littéraire le plus
strict, elle domine et commande son livre. Celui-ci n'est que le
roman d'une idée, d'une idée de M. Jean Variot - à savoir,

NOTES

d'une façon générale, que certaines vieiltes familles constituent
une "classe exemplaire", nécessaire à la société et ne doivent
jamais abdiquer le privilège du commandement ni accepter une
place moins haute que celle où elles sont nées; et, particulièrement, que ces hobereaux campagnards, s'ils sont de l'Alsace
annexée, doivent se vouer au métier des armes pour l'heure
attendue de la revanche, ou tout au moins conserver nationalement, par l'exercice de leurs vertus, le sol et la race qui
n'appartiennent plus à la France. Et toutes les parties du livre
concourent expressément à imposer cette idée au lecteur.
Certes, voilà qui assure une grande unité au roman de
M. Jean Variot ; mais c'est aussi ce qui en fait l'étroitesse et
la faiblesse.
Nous n'aimons pas les livres sans organisation intérieure,
"ceux épars et privés d'architecture", selon l'expression de
Stéphane Mallarmé; mais il ne nous convient pas davantage
que, sous prétexte de "composition", on nous donne de la .
mécanique littéraire, de petits moteurs qui marchent à l'essence
intellectualiste ou autre.
En soi, l'idée de M. Jean Variot est une idée de théoricien
et non une émanation générale de la vie, qui a plus de
diversité, de profondeur et d'incertitude. Son héros échappe
avec trop de parti-pris, à la ressemblance avec les autres
hommes. D'un bout à l'autre du roman il est le sujet
d'un unique sentiment et nous ne voyons point qu'il en
puisse souffrir d'autres, ni se conduire comme tous les jeunes
gens. Une pensée 6xe l'anime continuellement et il n'existe que
pour elle. Dans cet être qu'on nous présente "en fonction "
d'une thèse, il ne nous est pas possible de voir un vivant.
Notez, en outre, que le même sentiment, plus ou moins
fort, se retrouve également, et presque seul, chez les autres
personnages des Ha1ard1 de la Guerre et vous comprendrez tout
ce que l'art de M. Jean Variot comporte d'artificiel et de trop
voulu.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Composé en vue d'un résultat à atteindre, son ouvrage
manque de profondeur, de conscience de soi, d'une vie propre,
enfin, qui lui permette de rester toujours identique à luimame, et d'affi:onter sans perdre aucune de ses qualités la suite
changeante des temps. Que le vent tourne, que les générations
s'orientent vers d'autres horizons politiques, il se trouvera non
seulement abandonné par la faveur qui l'entoure aujourd'hu~
mais dépouillé de toute vertu. On n'en verra plus que 15
artifices. M. Jean Variot n'a-t-il pas de plus hautes ambitions l
Enfin, ,nous savons trop à quel maître un tel écrivain se doiL
Ainsi, lorsque son héros entreprend, pour retrouver sa pcnonnalité égarée ou indécise, le pèlerinage de l'épopée de la
Grande Armée à travers l'Europe, nous ne pouvons point oc
pas penser au exercices spirituels de l'auteur d'Un Homlfll /art.
Que passant à Rome, Andréas Hermann Ulrich s'écrie : "IJ,
plus que p:u-tout ailleurs, le peu que je suis se montrait à moi,
et surtout je sentais que cette ville, parsemée de temples
antiques, n'est éternelle que par la puissance invincible qai
règne au Vatican, cette puissance qui alors m'effi:aya, parce
que j'avais osé vivre, pendant plusieurs années, sourd à !CS
commandements" ; et que pris de la tentation de voguer
vers la Grèce, il y renonce en se disant : " que la Grèce serait
encore pour moi une source d'amertume et que très certainement je ne la comprendrais pas", cette attitude ne lui serait
point possible si M. Jean Variot n'avait lu le Yoyage tk Sparlt,
Mais M. Jean Variot est encore pour beaucoup plu:l l'élève de
M. Maurice Barrès à qui il emprunte ses procédés de style
avec une facilité étonnante.
Je n'entends pas dire, toutefois, que les Hasards dt 14 GtllTf't
soient une œuvre dépo11rvuc de tout mérite. M. Jean Variot est
capable d'une grande application. Il sait, avec quelques mots trà
simples, très ordinaires, ramasser et renforcer un récit, et
surtout placer au bon endroit des épisodes qui excitent l'intér~
Il imagine, d'ailleurs, assez fortement, encore que ses moyens

NOT.ES

paraissent, dans ce livre, manquer d'en'l'Ugure. Son style a de
~euses qualités et on lui reconnaîtra le mérite de le bien

aoigner.
Mais qu'il se méfie de son application. Ce roman de jeune
homme réalise une trop évidente perfection. Une si grande
assurance le dessert. Serré, un peu étroit, on le sent trop bien
fait, trop habilement monté. On aimerait y voir quelques-une
de ces incertitudes qui montrent une âme inquiète de se conquérir et qui sont un des plus stlrs mérites de !'écrivain, parce
que, dans la découverte du monde et de lui-même, c'est ce qu'il
ne connaît pas encore qui doit le plus l'intéresser.

G. S.

•• •
L'HÉRITAGE, roman par Hmri Badulin (Bernard Grasset,

J fr. 50.)
L'effort de Henri Bachelin s'applique trop consciencieusement au réel pour que son style, en chaque livre, ne prenne
point la couleur du sujet. Dans J11/i1tlt la Jolie, - nos lecteurs s'en souviennent, - les scènes d'existence villageoise se
relevaient de verdeur et de fraîcheu_r. Mais unc teinte morne
et grise convenait seule à l'Hiritage; ce tableau d'une ambition
impuissante, ce récit d'une vie manquée, m'a rappelé tels
romans de Gissing - la Ran(IJ1J d'Eve, la Rra des Mturt-tkfà - où la misère des grandes villes, écrasant peu à peu des
lmes délicates, les contraint à renier tous leu_rs espoirs.
Le fils d'un artisan étudie au collège; après quatre ans de
régiment, employé dans sa petite ville, il fait des projets littéraires, il les emporte à Paris, dans les bureaux de la banque où
il lui faut gagner son pain. Mais le manque d'argent arrête ses
mais de poésie comme ses essais de libre amour ; le mariage, la
paternité l'enfoncent de force en son métier ; au jour des
lilnérailles de son père, il se résoud amèrement à l'abdicatiou :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

"Je suis de ceux pour qui la résignation est un devoir, qli
doivent accepter la vie telle que le destin la leur a faite. Ces
conseils d'accroissement, de développement, ils ne sont bou
que pour les riches, que pour les forts !... Ici j'aurais été dans
mon milieu ... Je n'aurais pas d~ aller à Paris ..... Hélas ! je n'ai
pas de doctrines à annoncer, pas de gestes à faire sur les
foules ... Je n'ai rien en moi. "
Vraiment, n'avait-il rien en lui ? Si nous étions forcés d'ea
douter seulement, si sa vocation d'artiste se traduisait, à d~lll
d'œuvres, au moins par la qualité de ses rêves et par l'accent
de ~a révolte, sa médiocre destinée aussitôt nous émouvrait plm
que ces milliers et ces millions d'autres que pressent des liens
non moins étroits. Mais comme il semble peu hanté par la
vision d'une beauté nouvelle ! Combien peu contribue à ta
souffrance le tourment de ne pouvoir dire ce qu'à sa place nal
autre ne dira ! On croirait que l'art n'entre point dans la aabstance de sa vie, qu'il va cesser même de lire et d'admirer, da
moment qu'il cesse d'écrire et d'espérer le succès: comme ai
l'œuvre des autres n'existait que pour stimuler ou rabattre IDII
orgueil. Oui, sa seule marque d'élection, c'est que son envie ne
mord ni banquiers, ni chefs d'usine, mais seulement des écrivains riches, ni pires ni meilleurs que lui, non responsables de
son sort .... Cc sentiment, j'en conviens, est naturel et sincà'c;
il ne fallait pas le voiler ; et, si nous n'y reconnaissons poiat,
comme dans les romans de Ch. L. Philippe, la protesutioD
d'une classe entière, mais les prétentions de l'individu que 90ll
bonheur seul intéresse, cet égoisme même peut n'être aiasi
dépeint que par scrupule de vérité. Mais alors je supparte mal
les quelques pages où l'auteur ne se distingue plus de ~
personnage, et juge par sa bouche les contemporains.... On~
bien qu'ici l'invention s'est greffée sur un fonds d'autobiographie, et que, pour ne point limiter la portée de son étude.
M. Bachelin a réprimé sévèrement toute confidence pcnoanelle ; mais, ne donnant à son '' héros " ni son talent, ni•

901

NOTES

coarage, il eOt mieux fait de ne point lui prêter ses indigna-

tion, ni son mépris.
M. A.

LE THEATRE
MIDSUMMER NIGHT'S DREAM au Stlfloy Tluatn.
Après avoir représenté Twt!ftli Niglit de façon si ingénieuse
et 1i charmante, M. Granville Barker a monté Midsummtr-niglil s
Drtam. Même goOt dans la simplilication des décors, même
fantaisie dans le dessin des costumes, imprévus et fort
beaux, mais un peu trop fignolés. Cette œuvre aérienne a
enfin trouvé une réali ation scénique qui ne la flétrit point.
"Le génie lui-même, dit M. Granville Barker, peut-il réussir
à porter sur la scène le monde des fées l Les pieux commentateurs affirment que non. On cite délibérément cette pièce-ci et
les parties les plus sublimes du Roi Lear comme irréalisables au
thiltre ; et raisonnant ainsi, on fait par contre-coup tomber le
bllme sur le thHtre. Je ne puis suivre cet argumentation. Si une
pièce écrite pour la scène ne peut y être portée, c'est que
fauteur, quel qu'il soit, s'est, semble-t-il, mépris. Est-cc le cas
de Shakespeare, ou n'est-ce pas le metteur en scène qui, de son
c6té, aurait besoin d'un peu de gfoie l Le monde des fées est
b pierre de touche du metteur en scène, et si c'est surtout mon
amour pour cette pièce qui m'a poussé, j'avoue que l'espoir de
triompher de cette épreuve est pour quelque chose dans la
présente tentative." Dans le Songt d'une nuit d'été, le peuple
des fées est sans cesse mêlé à celui des hommes, mais sans
jamais se confondre avec lui. Souvent Obéron, Titania, ou
Puck sont en scène, visibles pour le seul spectateur. Afin de
maintenir de la vraisemblance jusque dans cette convention

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

poétique, il fallait que tout ce qui touche aux fées dt ane
apparence d'irréalité, eC!t l'air composé d'une autre substance
que ce qui est humain. Avec beaucoup de bonheur, M. Gnaville Barlcer s'en est tiré en dorant de la tête aux piedt
ses personnages féeriques : vêtements tissus d'or, cheveu
dorés, mains et visages couverts de poudre d'or. Ce parti-pris
tout extérieur ne compromet en rien l:t vérité poétique ai
l'émotion de ces scènes - comme ferait par exemple l'ezpédicnt de confier à des enfants les raies surnaturels, ce qui avait
peut~tre lieu du temps de Shakespeare. Je ne veux pas dire
que l'invention de M. Granville Barker soit d'ordre général et
qu'à tout jamais la dorure nous donne une commode recette
pour la représentation des féeries ; non, l'élégance même de
cette solution en restreint l'usage, mais l'exemple d'une telle
réu.site indique assez dans quelle direction peuvent porter llOf
recherches.
D'étroites draperies plissées et verticales, vaguement peintes
en façon de verdures et disposées en hémicycle, c'était aaez
pour évoquer la clairière magique. Parfois, dans les attitudes,
quelque souvenir discret de Burne-Jones ou de Rosetti, souvenir opportun, car où le pré-raphaélisme a excellé c'est dans les
mythes précieux et raffinés comme celui-ci, non dans les partiel
âpres et populaires de la légende. Et combien, délivrée ainai
de surcharge, réduite à la seule poésie, cette comédie ailée parait
satisfaisante et, dans son incohérence même, divinement d-.
" Quelle excuse trouver aux trente-cinq vers de Titania sur le
mauvais temps, en dehors de leur seule beauté l dit encore
M. Granville Barker. Mais où trouver meilleure excuse l Partout même excès dans le r6le d'Obéron. Shakespeare est si désespérément heureux quand il écrit de tels vers, qu'il n'hésite pal
à couper la querelle des quatre amants par un charmant discoan
d'Héléna, long de trente-sept vers ... Il met tout son cœur dam
ces passages poétiques et il faut y chercher le cœur m!me de
l'œuvre. Le secret de la piéce, celui devant lequel tombent

OTES
toutes les critiques dogmatiques, c'est que de tels passages ont

beau pécher sans cesse contre la lettre des lois dramatiques, ils
en observent l'esprit intime, car ils sont dramatiques par euxm!mes. Malgré lui, Shakespeare était dramaturge dès le premier
jour. Même lorsqu'il ~emble sacrifier le drame au poème, il
parvient, instinctivement ou non, ;\ rendre le potme plus
dramatique que le drame même qu'il lui sacrifie." C'est en
voulant en escamoter les parties poétiques qu'on fait paraltre
de telles pièces trainantes et diffuses. Une représentation
comme celle du Savoy Theatre nous fait, une fois de plus,
constater le miraculeux instinct dramatique dont Shakespeare
fait preuve dès les pièces de ·a jeunesse. Puisons-y une nouvelle
colère contre les dépeceurs de pièces et apprêtons-nous à saluer
comme il convient le Macbeth de la Comédie Française où sans
doute M. Richepin aura remplacé les "longueurs" par des
beautés d'un vivacité plus méridionale.

J.

S.

LETTRES ANGLAISES
U E CONFÉRENCE SUR KIPLING POÈTE.

Madame Geneviève Ruxton nous a présenté l'autre jour,
dans une belle conférence, le Kipling poète de l'Empire, qui
est si populaire dans les pays de langue anglaise, et à peu prts
inconnu chez nous où, seules, les Chansons de la Jungle ont été
traduites. Madame Ruxton s'est bornée à résumer le contenu
des cinq livres de vers de Kipling. Elle s'est défendue de vouloir
analyser le génie et la technique du poète. C'est dommage.
Kipling offre cette heureuse singularité d'être le chantre de
l'q,opée moderne - tout au moins de l'épopée moderne an-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

glaise - avec des sens et une imagination de primitif. Il voit
les Tommy et les Blue-Jacket " nourris de cinq repas de
viande", il voit la mer " ce chemin des Anglais jusqu'aux
confins du monde", les baleiniers de Dundee, les "clippen"
qui, toutes voiles dehors, ramènent les laines du Sud, les steamers et les destroyers pouseés par leurs 20.000 chevaux, il voit
les machines, la vapeur, les valves, les boulons, les plaques
d'acier, les grandes villes de marchés et d'échanges et leurs offices
et les noires cités industrielles, il voit tout cela non pas avec des
yeux de moderne, ma.is avec des yeux aussi jeunes, aussi frais,
aussi natfs que s'il vivait à l'aurore du monde. Il ne voit pas
des taches, des taches de couleur, comme nos impressionnistes,
mais le tout de l'objet, avec son relief, ses trois dimensions, ses
profondeurs, son volume et, en même temps, sa coloration,
bref ses q,ualités premières et secondes, et ses dépendances et
"les alentours où il se prolonge et qui se prolongent en lui".
Il voit avec des yeux " bibliques. " Et il parle un langage
adéquat, véritable comprimé d'images, chant tout secoué de
pulsations et de saccades, où il y a de l'argot du c()(kney, mais
aussi parfois le sublime prophétique. Ce n'est pas d'ailleun
que tous les caractères que je viens d'énumérer ne puissent
définir, dans une certaine mesure, l'imagination anglaise. Mais
il y a là une question de degré. A son degré d'amplitude et de
fra.tcheur l'imagination de Kipling est plus qu'anglaise; elle est
" primitive". On songe à ces tribus perdues d'Israël de qui
une tradition fait descendre nos voisins d'Outre-Manchc, ou,

si l'on préfère, aux Wikings.
Si M""' Ruxton ne s'est pas souciée de pénétrer dans les
arcanes du génie poétique de Kipling, elle a fait mieux: elle a
orné sa conférence de citations admirablement choisies et
traduites avec beaucoup d'exactitude et un grand sens da
rythme. Elle nous dit elle-même I que "lorsque cela lui a para
possible" elle a "conservé une allure rythmique à la traduction."
1

Voir la Revue Htbdomadairt du 7 mars 190+.

NOTES

"Ailleurs, ajoute-t-elle, je me suis contentée de rendre en la
condensant la substance de la stance ou de la ligne traduite,
tentant de prendre pour modèle la méthode de Taine dans ses
admirables
citations de la Littérature n"ncr'-,,
'
"
.
,,w.,,1 ou,
sans ctre
Jamais sacrilège, il se préoccupe cependant de donner avant
tout à 1:esprit français qui le suit "le sens divin et abstrait de
la =;.,
· " Je voudrais donner quelques unes
l"""',e " qu ,·1
J trad u1t.
de ces. traductions
de
Mme
Ruxton · En voici une, emprunt ée
.
aux c1tat1ons des Ba"ack Room Ba/lads (Les Ballades de la
Chambrée). Un parfum d'eucalyptus en fleur réveille ch
.
A
.
~M
Jeune ustrahen le souvenir de son pays :

C'était rAustralie, toute /'.Australie
Tout ce fjt/$ j'y ai trowé et perdu,
'
Tous ks dsages 9ui me donnent la falie du retqur,
Toutes les /tmmes 9ue j'y ai embrasrées.
Et J'ai t1u Sidney, oui, Sidney,
Ses pi911t-nÏtjue et ses muiiques;
Et la petite maison s11r la rivière,
Et mts Jt11nes vignes ttndant leurs r4tlleaux.
Et tout cela, /Qui cela venait à moi
Dans l'odeur des arbres enjltur à Lichtenberg
Où nous entrionr à ,lzeval sous plrûe.
'

'4

Et _voici, dans une autre note, des visions du Veld où
apparaissent ~ ~lusieurs reprises, " rare apparition dans les
~ e s de K:pltng, des visages de femme, mais elles sont à
1h~nneur_ et c est sur le champ de bataille qu'il les a rencontrées,
les infirmières des trains de la Croix-Rouge."

Qui ,e sollfJient du crépuscule et des tentes alignées
( D'"!s le cristal du soir les âmes des montagnes lointaines?)
LI ht1Umtnt &lt;ÙJ 14Ises tÙ far et le noble rire pitoyable
Et ks flÎsarres
, pquss'"e
: L couvrant leurs
'
o· tk nos saurs et ,a
d1et1eux?

11

�90 6

LA NOUVELLE REVU~ FRANÇAISE

Qui rk nous se souflient des matin.r' où le train suifl~Ît le~ r,wines
( Au fll1fUJ de la plaine déserte dans un petit nuage eclatatent les obus),
Et les wagons de la Croix-Rouge, bdJ/h de soleil, avancent lentement,
[le long de la ligne aux ponts gardis,

Et les !lisages de nos sœurs, penchées anxieuses au« porlierts?

.
Qui se souvient des midis et des conf!ois à travers le march~ .
( Pauvres corp1 roulés dans une couverture' sans drapeau, suwts par les
[mouches),

, , n d'honneur tralnant les pieds, et la poussièt·e, et la puanteur,
Et ,e, pe,o,o
[ /, if,
etaroz ,
Et le viJage de nos sœurs et la gloire brillant Jans leun yeux?
J
t l't'1sue de1 bat4il/es' libres et vénérées dam les camps,
Braves attenaan
.
p . t prudentes etjoyeum dans les flilles assiigées, dans les oz/les
atten -es,
[inft1tées,

Celles-ci ont tout enduré, jusqu'a l'heure où sonna le repos, '
Pauvres petits corps ravagés, ah! si légers à mettre en terre.
C.V.

LETTRES ITALlENNES
ŒUVRES de Carlo Dossi, 4 vol. (Ed. Treves. Milan

NOTES

vulgaire tient pour obscur et alambiqué, et qui est le plus
subtil et le plus raffiné des prosateurs italiens modernes.
Le nom de Carlo Dossi (pseudonyme d' Alberto Pisani
Dossi 1) est à peu pres inconnu en France t ; son œuvrc est
ignorée de la plupart en Italie. De son vivant, Dossi a tout fait
pour rester dans l'ombre. Surtout, son art est de l'espece qui
décourage les paresseux. Dossi a méprisé le suffrage de la foule
"En art, écrivait-il, je suis un aristocrate." Il ne veut relever
que de ses pairs. Il a la nausée du banal et du facile, de tout
ce qu'il appelle vigoureusement le " ruffianisme littéraire".
Plein de respect pour les maîtres (il s'est affirmé souvent le
continuateur de Manzoni), c'est toutefois un moderne à
outrance. Les classiques, dit-il à peu près, ont pressé la vendange et fait le vin. A nous de distiller l'eau de vie, aforce
d'alambics. Aussi réclame-t-il de son lecteur un savoureux elfort
d'interprétation, un second labeur de création.
Ses deux premiers ouvrages Af!ant-hier 3 et la Pie d' Alberto
Pisani 4 déchaînèrent une temp~te. On discutait alors sur cette
fameuse question de la langue, qui a fait perdre tant de temps
et d'encre. Les "toscanisants" triomphaient; Manzoni n'avaitil pas reécrit--en pur toscan les Fiancés ? Dossi se souciait bien
des puristes ! L'essentiel était de modekr sa phrase sur les
plus délicats reliefs de sa pensée, d'enregistrer dans sa prose,
parfois hachée, rapide, le plus souvent harmonieuse comme un
vers nombreux, les plus subtiles variations de l'idée ou du
sentiment. ÜDc donna du barbare, voire du fou à l'outre-cuidant.

1910-

Né en Lombardie en 1849, diplomate, collaborateur de Crispi,
mort en 191 o.
1 Edouard Rod lui a pourtant consacré quelques pages dans les
ltudes sur le XIX• silcle, 1888.
• L'Altr' ieri, 1" édition. 1868 (hors commerce). Ed. Trèves,
1910, tome 1.
' 1" édition : Milan, Perelli, 1870. (30 exemplaires seulement
furent mii; en vente).
1

1913).
lancés par un grand éditeur, quatre volumes. de
' de réim1, œuvre de Carlo Dossi. Trois sont composesbl'é ' t . age
·1ons d'ouvrages publiés hors commerce ou pu i s ~ ir .
presS
• , d.
Desorma1s
. t . un autre est un recueil de notes me ites.
restrem ,
. .
h'
Le prétexte
le Dossi n'est plus une rareté b1bho~rap ique.
ue le
manque aux critiques pour passer sous silence un auteur q
Voici

'

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISE

Ces deux petits livres sont deux autobiographies, qui se
complètent : l'enfant, l'adolescent.
Autobiographies, mais seulement entre les lignes. L' ÂtHJnthitr est une rêverie sur des souvenirs d'enfance; la Yit d'Al/Jtrll
Pisani, un roman de fantaisie et d'analyse tout ensemble (les
ouvrages de Dossi échappent tous à la classification). Curieux
mélange d'humour et de sentimentalité. Historiquement Alberto
Pisani est un type : le jeune italien, cultivé et sensible, entre
1859 et 1870, c'est à dire à l'avant-dernière étape de la conquête, lorsque la main savoyarde commence à peser sur les
provinces annexées (n'oublions pas que Dossi est Milanais),
lorsque le "veto " napoléonien sur Rome décourage les espérances des patriotes. C'est une époque de malaise moral et un
renouveau de "mal du siècle". " Byron, dit un jeune poète
milanais de ce moment, est le seul poète possible en lcalie."
On oscille entre la pensée et l'action. Un profond déséquilibre
des !mes sous la tranquillité apparente. Il y a même des jeunes
qui se tuent, dévorés d'enthousiasmes inutiles, désespérés de voir
se substituer à la poésie des odes guerrières "la sale arithmétique
du fait qui tue l'homme."
Tel est le "moment" d' Alberto Pisani, jeune aristocrate
milanais, timide à l'excès et gauche dans le monde - corps
maladif, inhabile aux exercices physiques - tourmenté du
besoin d'amour, mais répugnant à sa réalisation. "L'amour
parfait lui paraissait une gerbe de très ardents désirs dont on
fuirait la satisfaction. " Le voici penché sur cette admirable
Yita 11Uf/fJa qui est son livre préféré : "On y entend des harmonies bi2;arres; d'étranges clartés s'allument, lueurs de miroirs et
reflets d'eau." Le voici doucement surpris par cette mélancolie
érotique sous laquelle l'adolescent Alighieri se courbait, angoissé,
en larmes, "corne un pargoletto battuto ". Il ne se complaît que
1
dans "un étrange royaume spiritud ", un artificiel Paradis

qu'à l'image du jeune Dante il peuple de Beatrice : "L'admirable Beatrice fut-elle vraie, et toute vraie 1 Ou bien Dant
l' umquc,
.
e,
.con d amné à ne pas trouver d'autre être qui sentît
co~~e lu'. la fo~a-~-i~, l'accomplit-il dans sa haute imagination;
puis illusionné, JOu1t-1l et souffi-it-il de son ombre ? " Alberto
se regarde avec ce pessimisme grossissant des jeunes ; il se laisse
pre~dre aux illusoires déformations de son miroir ; il se juge
"laid et méchant".
Au fond, il y trouve un âcre plaisir ; de sa méchanceté
" a_• 4i01ts uhits
., ,, , •·1 n ' est pas sans attendre quelque levain. Voici
qui fait de lui quelque chose de plus qu'un Werthcr ou un
Jacopo Ortis_ d'arrière-saison. Aussi ne s'épargne-t-il pas. Tout
a~ ~ong du livre, Ego apparaît (comme dans cette exquise fantalSI~ de la ",rinmst dt Pimpirimpara, tohu-bohu d'images,
marionnettes d extravagante bouffonnerie, que je ne puis comparer pour sa complexité humoristique et sentimentale comme
pour l'efficacité du style infiniment souple, qu'à certains
pa»ages des Moralités Ligendairts) - Ego, qui nous montre
dans ;es juvéniles dé espoirs, dans ses enthousiasmes dans
ses affections, toute la petite misère du conventio:alisme
des larmes forcées, des transactions quotidiennes, ' son insen~
sibilité devant les vraies souffi-anccs ", ses apitoiements imaginaires.
Pour connaître Dossi il faut insister sur la Yit d'Al/Jerto
Pisani, car ce livre contient toute l'œuvre future, et le Dossi à
double face : le romantique impénitent, r~veur, sentimental ~t l'hu~oristc spirituel, endiablé. Do si a obéi .l. deux grandes
1mpuls1ons : sa tendresse, sa généro,ité foncières qui ont donné
les Amori' galerie de souvenirs et de rêves, images "d'ogniBaudelaire. " Mon admiration est mêlée à la douleur de voir
qu'un~ partie ~c mes projeu littéraires a été réalisée par lui d'une
façon maccess1blcment splendide. "
l

1

Dossi admirait plus tard profondément les Ponrus en /roSI de

9o9

1887.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

910
gcntilezza ", la Colonie luumut 1 et le Royaumt dt1 cieux• oà
l'auteur veut démontrer la bonté de la nature humaine et
l'utilité de la charité; - et d'autre part, une sombre mauvai1e
humeur contre ses semblables, contre-coup de cette tendrcae
placée en face de la réalité brutale, et d'où sont sortis les

Portraitr humai,rs. Lui-même a divisé son œuvre en " roman de
la bonté" et" roman de la méchanceté".
Le roman dt la borrtl reflète assez bien un moment italien de
positivisme enthousiaste, de foi dans Je progrès continu de
l'humanité. Dossi railla lui-même plus tard cette utopie de la
Colonie heureuse. (Des criminels sont déportés dans une Ue
féconde ; ils cèdent d'abord à leurs habitudes mauvaises, et la
discorde les conduit à la misère. Mais peu à peu la nature,
foncièrement bonne, se découvre en eux. Ils s'unissent, promulguent des lois, poussés par le besoin de vivre. L'amour achève de
cimenter l'œuvre, et la colonie devient florissante.) "Rousseau
marié à de Maistre, le SyllabUJ aux Droitr de I' hommt" écrivait-il
de ses idéologies ...

"La Colonie hturturt, disait pourtant Carducci, est la plus ample

et vigoureuse conception de roman que l'on ait eue en Italie
depuis bien des années". Aujourd'hui, ce livre nous paraît trop
plein d'abstractions.
. _
.
La méchanceté humaine a plus heureusement rnsp1ré J)osa1.
Les silhouettes féminines de la Dirincnce tn A sont tracées
toujours avec verve et parfois avec vigueur. On pourrait
épigrapher le livre :

Je nt la fair par à la port
Je suis la Femme: o,r mt conna1t.
On y trouve de l'ironie philosophico-sentimentale à la Laforgue,
comme aussi un certain tour de Heine et des Goncourt à la
fois. li y a méme quelques éclats de grosse gaieté ; mais cette
1 187 ♦ .
1

1871.

NOTES

911

gros:,ièreté cH toujours voulue et du bout des lèvres ; car
l'homme du monde, l'aristocrate, Dossi ne le dépouille· jamais
complétemcnt. Pensionnats aristocratiques, mères de famille,
casant leurs filles auprès de vieillards très fatigués ; silhouettes
d'entremetteuses, de bigotes, de nobles dames qui tiennent des
tripots : tout cela dans de courts essais, très travaillés, fignolés,
et d'un remarquable "fini".
Des essais toujours, car Dossi n'est qu'un essayiste. Peut-être
eClt-il désiré être autre chose ; peut-être le souvenir de Balzac
le hantait-il, quand il entreprenait les Portraits kumainr. Mais
il a le souffle court et le gotlt, surtout, du "morceau 11 •
Au fond Dossi est un grand seigneur vagabond. Il s'est
promené somptueusement dans bien des domaines de la fantaisie
et du sentiment. Ses utopies sociales, ses satires, son misogynisme, tout cela, il ne l'a pas bien pris au sérieux. Et je ne
veux abwlument pas dire qu'il est insincère : c'est au contraire
une 1me très vibrante et d'une foncière bonté. Mais il ne
s'est jamais plongé dans la vie. Il ne nous apporte nulle vision
nouvelle de la vie, nulle attitude originale en face d'elle.
Une traduction française de Dossi n'est peut-être pas trop
à souhaiter. Cette œuvre est par trop aile de papillon. Dans la
traduction la plus soignée, elle perd Je meilleur d'elle-même,
cette coloration charmante, diaprée, qu'un souffie brouille. Il
faut lire Dossi dans le texte, uniquement dans le texte. Alors
on constate qu'il est un styliste " exceptionnel". li a un don
merveilleux pour refaire une virginité aux locutions les plus
communes. Un rien lui suffit : un terme régional, une expression archarque, un jeu de mots, un féminin au lieu d'un
masculin . Il lui faut le piment du vieux mot peuple, " cet ail
et ces oignons gr1ce auxquels les paroles de nos a'!eux latins
"optumc olebant ".

L. C.

�91 3

NOTULES

912

Baudelaire est le plus puissant, et le plus un, par conséquent,

des penseurs désespérés de ce misérable siècle. Il frappe, il est
vivant, il voit ! Tant pis pour ceux qui ne voient pas."

H. G.

•••

NOTULES

Mfrnnu 01v1Ns, par Jean de Bosschèrt (Occident).
Cette tension du style et de la métaphore que l'auteur doit

à Suarès, semble se relkher ici. Ici, M. Jean de Bosschère se
CHEZ

us

PASSANTS,

par Villiers de J'ltle-Adam. (Georges Crés,

3 fr. 50.)

Ce volume n'ajoute pas gr:md'chose à l'œuvre ni à la gloire
de Villiers de l'Isle-Adam. Il est composé d'articles de journaux, qui ont perdu leur raison d'être et presque tout leur
intérêt avec leur actualité ; de fantaisies humoristiques qui sont
fort inférieures à Tribulat Bonhomet ; d'un morceau de grand
style, comme Villiers en savait composer, Hypermnestra; de
quelques vers pleins et sonores :

F/Qtta, âcres smtturs de l'herbe après l'orage.
Mais aujourd'hui "Sigtftoid l'impertincnt, extase moderne,
étude de style dans le goClt du jour," nous laisse froids. On
connaissait par la Nouvelle Rtflut les Lettres à Baudelaire écrites en
1861 et 1861. qui complètent le recueil; mais on e·t heureus
de les y retrouver. " Quand j'ouvre votre volume le soir, écrit
Villiers, et que je relis vos magnifiques vers dont tous les mots
sont autant de railleries ardentes, plus je les relis, plus je trouve
à reconstruire. Comme c'est beau ce que vous faites! ... C'est
royal, voyez-vous, tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard on
en reconnaisse l'humanité et la grandeur, absolument." Et plus
haut : "Quand je pense que je n'ai pas répondu l'autre soir à
M. R .... lorsqu'il me demandait ce que vous aviez créé:
Qu'entendez-vous par créer? Qui est-ce qui crée ou ne crée
pas ? Que signi&amp;e cette chanson et ce refrain d'avant le délugel

rapproche davantage de son autre maître, Max Elskamp. Il
célèbre les métiers avec moins de naiveté que l'admirable
poète d'Anvers ; il surcharge ses descriptions de considérations
symboliques parfois inutiles. Mais la vision est souvent émouvante, en dépit de sa dureté, et j'aime quand l'esprit l'égaie,
comme il arrive dans ce petit morceau :
"Puisqu'ils ont mis une dure carapace de granit à la route,
l'ingénieux maréchal-ferrant cloue une semelle de fer à l'âne et

au cheval.
Il s'éloignent en sonnant des bottines, qui lancent des
paillettes d'or ; et le dompteur du fer rentre dans l'enfer noir

et rouge, dans la nue kre et la fumée de corne rôtie."

H. G.
Dt

•••
BYllOlll A FRANCIS THoMPsoN,

librairie Fayot,

par Flarù De'4ttre (Paris,

191 3).

Ce livre contient, avec des études très remarquables sur
Dickens et Francis Thompson, un essai sur l'Orien/4/isme dans
'4 littérature ang'4ist où l'intéressant problème est traité avec
acience et intelligence. Le Yathelt de Beckford est enfin mis
à sa vraie place, comme l'inspirateur de tout l'orientalisme des
romantiques anglais. Son influence est rendue évidente chez
Southey et chez Byron. Peut-être aurait-il fallu faire une place
plus grande à l'étude du Gebir de W. S. Landor, rejetée dans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTULES

une note ala fin du volume. De Yatluk, l'auteur die : "Noua
avons montré ce qu'il y avait d'oriental dans l'intrigue, les personnages et la mise en scène ; mais nous n'avons point parlé de
l'ironie qui domine tout le livre, et rappelle Zadig, où l'on
devi11e le persiflage du capricieux millionnaire ; nous avons
négligé ces descriptions lyriques qui annoncent les Martyr1."
L'article Dickcm et Daudet conclut définitivement et réhabilite
- s'il en est besoin - Daudet.

&amp;]aises du Devon et dans les vallées du Sotnerset. Les souvenirs
d'histoire évoqués au sujet de chaque localité sont fort propres
à faire mieux connaître la psychologie du peuple anglais et à
indiquer les différences de caractère et d'esprit qui distinguent
ces corn tés voisins.

•

Ce livre commence par un récit hagiographique : Lu Surpim de la For2t, où Saint-Dié, ennemi du paganisme, reçoit

V. L.

41

LA

CHINE

•

EN RÉvoLllTION 1 par Edmond Rottach (Perrin,

3 fr. 50).
Voici, résumées par un homme qui a longuement vécu en
Chine, les principales phases de la grande crise que vient de
traverser l'Empire du Milieu. C'est plll'.l qu'un manuel d'histoire
politique. On trouve dans ce livre de bien curieuses indications
sur l'esprit chinois et l'on comprend mieux, après l'avoir lu,
ces révolutions et contre-révolutions lentes, où les assemblées
sont plus décisives que les batailles, et dont le principal objectif
semble être d'éviter l'effusion du sang. "On se bat avec courage,
mais rarement. On s'applique plus à la temporisation. On ne
détruit pas la ligne ferrée, tout au plus la rend-on inutilisable
l'espace de quelques rails enfanti11ement déboulonnés et placés
sagement le long des traverses mêmes. On ne coupe pas les
ponts, on ne recourt pas aux moyens héroïques. On laisse aller.
Point d'obstination ni de nervosité; peu de ces atrocités
coutumières en Europe dans des situations que nous estimons

. graves.
moins

"

•••

CR0Qu1s o'ouTRE-MANCHE, par Jacfjues Bardoux (Hachette,
3 fr. 50).
Un bon guide sur les plateaux de Cornouailles, le long des

•• •
CoNTEs ET Rfo1TS V oSGIENS, par Fernand Baldennt (Les
Marches de l'Est).

malgré lui les bienfaits des ;;egipans et des fées. Apres d'autres
épisodes des temps barbares, nous voyons l'esprit de la Renaissance, avec Vautrin Lud et Waldesmuller, se glisser jusque
dans les vallons de la montagne. Puis c'est Cagliostro qui vient
visiter, au village de Ban-de-la-Roche, le vénérable Oberlin.
Dans les douze derniers contes n'apparaissent que des paysans,
des montagnards d'aujourd'hui. L'expression ne cesse pas de se
modeler sur ses divers objets avec beaucoup de nattuel et de
souplesse. Pour tenter ainsi de ".fixer, a divers instants de son
histoire, quelques aspects choisis d'une petite patrie, comme on
les peut entrevoir au hasard d'une rencontre, d'une lecture ou
d'un séjour aux champs", l'auteur n'est point parti d'un
dessein préconçu_ Mais il connaît .bien le double danger du
"régionalisme littéraire" : faire de la province un bibelot et
un objet d'étagère; donner l'impression que "le bon vieux
temps est une toile immuable et monochrome, et que toute
l'impatience du présent, l'humeur de changement, est réservée
au siéclc actuel". En suivant jusqu'au fond d'un pays écarté
les contre-coups immédiats des grands mouvements de la culture européenne, il nous rappelle à propos que" la plus tenace
des survivances a été d'abord, à son heure, une nouveauté et
pcut-!tre une audace".

M. A.

�,,.
LES REVUES

LES REVUES

REVUES FRANÇAISES.

On sait que la rédaction de la Revue Critique des Idées et dts
Livres élargissant son point de vue a rompu avec le dogmatisme
intégral de l'Action Française. On sait que d'autre part la rédaction des Marges a pris position contre le clauicisme de M. Clouard
et la littérature bien pensante et moralisante sans distinction
d'étiage. D'oi\ polémique. Voici en quels termes M. Clouard
répond à M. Eugène Monfort dans la Revu E CRITIQUI

(z 5 mars) :
Puisqu'il s'est trouvé des niais pour mêler le néo-classicisme à je
ne sais quelle littérature bassement bourgeoise et "bien pensante",
je tiens à rappeler que j'ai dénoncé, avant les M argts, - il y a
deux ans ! - la tendance fâcheuse que les Marges se donnent l'air
d'avoir découverte.
Dans son numéro du 25 avril 1912, sous le tiu·e "La vague de
vertu", la Revue Critique a publié la chronique suivante, que les
circonstances me font une nécessité de publier à nouveau :
Un congr~s s'est tenu récemment, soiis la présidence l1onorairt d,
sénateur Bérenger, un congrès ( on le dt-vine) anti-pornographiqut. La
t4che des congressistes menace d'hre difficile, à peu près autant qu
celle des académiciens qui ont à distribuer des prix dt vertu. - "lis
sont trup," murmurera l'Académie, l'an prochain, et elle tn oubliera.
Huges Rtbell disait a'ViC pittoresque , " Un honnête hommt n'a pas
dt conscienct." Il voulait dire que l'honnêteté a le jet naturel d,.
uns droit. Dt ce point de vut, et qui nous doit inquiéter, c'est J'attittult
dt Ja jeunesse in,tellectuelle, qui est prlte à pardonner aux artistes, a1IX

lcrivains, leurs pires erreurs d'art, dès l'instant que leurs caractères ne
sont pas méprisables ... Un exemple. Tout sépare, n'est-et pas, cette jeunesse
de feu Ferdi11and Brunetière? Mais Brunetière avait une "conscimce";
d'où de grandes acclamations. Quel dommage pour '!Joire mémoire
fùture, Monsieur Emile Faguet, que vous Sl!Je&lt;Z resté si bohème !
En attendant dt voir brûlés en cérénwnie les plus beaux livres de
la tradition de Candide, 011 entend d 'excellents Français s'étonner que
des notiom élémentaires se trou'!Jent prises ainsi l'une pou,· l'autre. En
effet, la '!Jtrtu a un contraire (qu'il n'est pas très aisé de nommer d'un
uul mot), mais l'absence dt son contraire ne constitue pas précisément la
vertu; exige un peu plus, vraiment; tt les Latins dans ce mot que
nous ttnons d'eux, avaient imprimé l'idée de farce.
Elle suppose des mœurs, la '!Jertu. Si les mœurs affichées sur notre
tlilâtrt sont J'image exacte de celles de la ville, nos jeunes gem tt nos
"Vieux académiciem espèrmt-ils les réformer ? Sur quel patron ? Il nt
faudrait rien moins qu'une religion nouvelle/ Au moins conviendrait-il
de jeter les yeux du c6té des institutiom ••• Assurément nous sommes t3us
Jas d'un théâtre veule, d'une presse impudente, d'une l1umanité insipide et laide : il n'en est que plus flicheux que l '011 rlclame pour nous,
au lieu de vin, du sirop. Le jeu, l'amour, la nature se voient mis en
q•arantaim, et pour rien.

Et M. Clouard résume ironiquement la pensée de M. Montfort.
Si je dis que notre tradition est celle de Rabelais, de La Fontaine,
de Diderot et de Stendhal, il faut s'entendre. J'oppose ces grands
hommes à un Bossuet, à un La Rochefoucauld, à uh Racine, lesquels
badinent rarement. Mais Stendhal, Diderot, La Fontaine, Rabelais,
sacrifient trop à l'intelligence. Rêvons d'une exquise légèreté de
cervelle. Courons les petites Muses. Nous sommes les sous-offs des
lettres.

En se gardant de renier personne, ni Bossuet, ni Rabelais,
ni nos auteurs légers, comme il serait facile de s'entendre ! Nous
possédons une tradition " totale " : conservons-la.
Les S01RÉl!s

DI! PARIS

du

•15•mars
•

contiennent de curieuses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lettres de Jarry adressées au docteur Saltas, des reproductions de
Picabia et de curieuses réflexions sur Nick Carter données par
un américain M. Harrison Reeves.
Je ne me rappelle jamais avoir vu un exemplaire de Nick Cartw
avi:.s: nom d'auteur.
Dans le cas où l'une quelconque de ces épopées populaires 1e
trouvait signée, le nom employé était une sorte de nom passe-partout
choisi par !"éditeur et destiné à rester dans l'oreille du public. Ce
n'était, évidemment, pas le nom réel de l'auteur. Je n'ai jamais cra
qu'un seul homme eô.t écrit seul la quantité très considérable des
fascicules de la série de Nick Carter ou des autres importantes sériea
épiques. Il y en avait trop pour un seul homme, qui n'aurait pas
pu faire même ce qui paraissait en quelques mois.
Nick Carter a paru pendant dix ans, sans répétition d'incidents et,
sans doute, cette publication paraissait déjà avant que je ne fuuc
d'âge de la lire.
Mon père m' a souvent dit qu'il avait l'habitude de lire "cette
sorte d'ordure " (comme il disait), quand il était soldat, aa
commencement de la guerre civile, à l'âge de dix-sept ans, en 1861,
et d'après ce qu'il m'en a dit, il passait ainsi ses journées, quand il
n'était pas de garde, devant Vicksburg, ou durant les dimanchea
pluvieux, pendant la marche de Sherman, d'Atlanta jusqu'à la mer,
J'ai compris que ce qu'il lisait alors avait le même caractère épique
que les Nick Carter de mon temps.
Mon idée a toujours été que quelque obscur homme de génie,
dans le monde des affaires d'édition, a simplement donné les idéel
et le style épique à des écrivains à gages, qui ont fabriqué del
milliers de mots par semaine à tant par mille, en se tenant à c6tt
des presses dans quelque grand.e imprimerie de Chicago.
Le tout avait toujours le même style général et la même valeur,
Quelques-uns de ces contes étaient mieux que les autres pour
l'exécution, mais tous étaient également épiques pour la conception.
Le public américain n'a jamais reconnu Nick Carter, ni les autret
épopées populaires comme étant de la littérature.
OÙ m'a touj9urs défendu de lire ces "sales choses", sur l'autoritt
des gouvernantes et des bonnes les plus ignorantes qui avait entend11

LES REVUES

leurs rnahres dire que toute cette "saleté à un penny", comme on
l'a~pelait ~•après le prix de Chicago, d'un penny par exemplaire,
étut un p01son pour l'esprit des enfants,
Quand on m'attrapait en train de lire Nick Carter, on me disait
que j'étais tombé au niveau social des petits télégraphistes et des
voyous des courses.
Je m~ r~ppelle q~e fréquemment j'empruntais des exemplaires
(q~and_ Je n en pouvais acheter) d'un drôle de jeune homme spirituel,
qui était opérateur télégraphiste dans une tour a signaux sur un des
grands réseaux transcontinentaux, passant auprès d'une ville des
plaines dans le South-Dakota, que ma famille habitait.
Il pass~it ses nuits à lire les épopées qu'il recevait d'un employé
des chemms de fer sympathique, qui allait de Chicago à la côte du
P~ciJique et qui passait tard dans la nuit. Souvent j'ai veillé avec
lui, en attend~nt ce train qui apportait un tas de Nick Carter, pendant
que ma famille croyait que j'étais chez un de mes camarades
é~udi~t _le latin p~ur mes exame,ns préparatoires. Les gens de I~
ville d1sa1ent que I opérateur télégraphique était un jeune homme
dégénéré, qui lisait des "saletés à un penny", et ainsi de suite.
Et j_e ~uis s!lr que si on avait su qu'il donnait des exemplaires de
cette lmerature défendue à de jeunes garçons, les chefs du personnel
de la ligne lui _auraient ôté son emploi sur la plainte des citoyens
vertueux de la ville parce qu'il corrompait la jeunesse.
Et M. Harrison Reeves signale " cette sorte d'embarras et
de honte_ à propos de foriginalité" dont souffiit plus tard
Walt Whitman, et " qui a été une des causes les plus considérables parmi celles qui ont retardé le développement intellectuel

du Nouveau-Monde. "
MEMENTO:

- La Revue Bleue (28 Mars): "L'arc d'Ulysse de Gerhardt
Hauptmann ", par A. Bossert.
-

L_es Marches de l'Est (Mars) : ~• La question des langues
en _Belgique", enquête dirigée par Gcôrges Ducrocq et DumontWi!den.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

920

-

921

La Renaissance Contemporaine (24 Mars): "Les Rubriques

littéraires", par Fernand Divoire.
- La Revue de Pari1: "Les Amours perdues", roman, par
Edmond Jaloux.

-

L'Opini(lfl: "André Antoine", par André du Fresnois.
•

•

A LA RECHERCHE

DU TEMPS PERDU

;11:

1

REVUES ANGLAISES :

Le numéro de février de THE ENGqSH REVIEW est particulièrement intéressant. Il contient le texte anglais du Carnet de
Voltaire récemment retrouvé à St Petersbourg. Les phrases sont
tout à fait voltairiennes, mais leurs incorrections leur donnent
un son enfantin et bégayant, qui n'est pas sans charme. La
matière n'est pas neuve, ni la pensée profonde; mais il y a dans
ce carnet certaines qualités que nous aimons chez Voltaire: un
sens du "pittoresque", quand il est à sa portée, un goftt des
choses pour elles-mêmes. Ainsi, il est évident que c'est le plaisir,
la volupté presque physique d'écrire dans une langue étrangère
(surtout puisque rien ne l'obligeait à l'écrire correctement) qui
l'a poussé à réd.iger ces notes en anglais. Et il a su donner la
raison de son plaisir: " Langue anglaise, stérile et barbare à &amp;0n
origine, est maintenant abondante et douce, comme un jardin
rempli de plantes exotiques." - Dans le \même numéro la
suite du nouveau roman de H. G. Wells. - Une esquisse de
vie parisienne par R. B. Cunninghame Graham: El Tngo
Argentino. - Un extrait du prochain livre de George Moore
sur Yeats, Lady Gregory et Synge (la vie solitaire de Synge à
Paris, puis sa mort prématurée, sont racontées avec beaucoup de
force). - Enfin un essai moral et politique de R. A. Scott·
James, The real decadent.
Dans le numéro de -mars de la même revue, un curieux
poème de Gilbert Franken: Tid'apa.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique~

~a mèr_e qui m'envoyait avec ma grand'mère à Bal bec,
mats restait
seule . à Paris ' comprit quel dé sespo1r
. c'é tait
.
.
pour mm de la quitter; aussi décida-t-elle de nous d"1re
ad'
teu sur le quai longtemps d'avance et de né pas attendre
cette heure du départ où, dissimulée auparavant dans des
allée~ _et venues et d~s préparatifs qui n'engagent pas
défi~1t1v~ment, une séparation apparaît brusquement impossible a souffrir alors qu'elle ne l'est déjà plus à éviter
concentrée tout entière dans un instant immense de l . ,
~é ·
uc~
tt impuissante et suprême. Elle entra avec nous dans
la~re, dans ce lieu tragique et merveilleux où il fallait
a d~nner toute espérance de rentrer tout à l'heure à
la àmaison ' mais au s51· 0 ù un miracle
•
. s'
devait
accomp 1·ir
gr ce auquel les lieux où ;·e vivrais b1'ento't seraient
.
là
ceux-

:êmes :u_i n'avaient encore d'existence que dans ma

pc sée. D ailleurs la contemplation de Ba lbec ne me
sembl .
~1t

P:15

moins désirable parce qu'il fallait l'acheter

au
pnx d un
. . au contraire la réalité
d l''
. mal qm· sym bo11sa1t
e impression que j'allais chercher, impressioR qu'aucun
~es fragments sont extraits du deuxième volume de A la
du te'!'ps perdu, intitulé Le c6tl de Guermantes, qui doit
re prochamement chez l'éditeur Bernard Grasset.

:ai/kt

I

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

spectaele équivalent, aucune vue stéréoscopique qui ~
m'eussent pas empêché de rentrer coucher chez mot~
n'auraient pu remplacer. Je sentais déja que ceux qui
aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêm~
et qûe quelle que fut la chose que j'aimerais, elle ne serait
jamais placée qu"'au terme d'une p~~rs~ite d~uloureuse où
j'aurais d'abord à sacrifier mon plaisir a ce bien S\lprême,
au lieu de l'y chercher.
.
,
Sans doute aujourd'hui, ce serait en automobile qu on
f.erait ce voya~e et on penserait le rendre :ainsi p_lus agréable
et plus vrai, suivant de plus pres les diverses ~
dations selon lesquelles change la face de la terre._ Mats
le plaisir spécifique du voyage ·n'est pas de po~vmr ~escendre en route et de s'arrêter quand on est fatigué, c est
de rendre la différence entre le départ et l'arrivée non pas
aussi insensible, mais aussi profonde qu'on peut, de la
Conserver entière, intacte, telle qu'elle était en nous
· du 1eu oi\
quand notre imagination nous portait

r

nous v1v1ons jusqu'au cœur d'un lieu désir~~ en un ~n~
qui nous semblait moins miraculeux parce qu il f~a~ch1~1t
ne distance que parce qu'il unissait deux indlVlduaht&amp;
u
. d'
à un
distinctes de la terre, qu'il nous menait un nom
autre nom; différence que schématisait (mieux qu'~ne
promenade toute réelle où, comme on débarque où l_on
veut, il n'y a pour ainsi dire plus d'arrivée) ~ette opér~tlOJl
mystérieuse qui s'accomplissait dans ces heux spéc1a~,
.
les gares qui ne font presque
pas par fte de la ville
mais con:iennent l'essence de sa personnalité de mê_me
que sur un écriteau elles portent son ~on:, laborato'.res
fumeux antres empestés mais où on acceda1t ~u ~ysterc:,
grands ~teliers vitrés, comme celui où j'entrat ce Jour-là,_

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

92 3

cherchant le train de Balbec, et qui déployait au-dessus
de la ville éventrée un de ces immenses ciels crus et
tragiques, comme certains ciels, d'une modernité presque
parisienne, de Mantegna ou de Véronese, et sous lequel
ne pouvait s'accomplir que quelque acte terrible et
solennel, comme un départ en chemin de fer ou l'érection
de la Croix.
On nous apprit que l'église de Balbec était à Balbec-levieux, assez loin de Bal bec-plage où nous de11ions habiter.
Il fut convenu que j'irais seul la visiter. Je retrouverais
ma grand'mère dans le petit chemin de fer d'intérêt local
qui menait à Balbec-plage et nous arriverions ensemble à
l'Mtel.
La mer que j'avais imaginée venant mourir au pied de
l'église, était à plus de cinq lieues de distance, et à cêté
de la coupole, ce clocher que, - parce que j'avais lu qu'il
était lui-même une âpre falaise normande où s'amassaient
les grains, où tournoyaient les oiseaux, -je m'étais toujours
représenté comme recevant à sa base la derniere écume
des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
s'embranchaient deux lignes de tramway, en face d'un
café qui portait, écrit en lettres d'or, le mot: " Billard ,.
et sur un fond de maisons aux cheminées desquelles ne se
mêlait aucun mk Et I' église,-entrant dans mon attention
avec le café, le passant à qui il fallut demander mon
chemin, la gare où j'allais retourner, - faisait un avec
tout le reste, semblait un accident, un produit de cette
fin _d'apn':~-midi, où sa coupole moelleuse et gonflée sur
le _ciel. était comme un fruit dont la même lumiere qui
baignait les cheminées des maisons, milrissait .la peau rose,
dorée et fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à 1~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

signification éternelle des sculptures ~uand j'eus reconnu les
Apôtres dont j'avais vu les statues moulées au musée du
Trocadéro et qui, des deux côtés de la Vierge, devant
la baie profonde du porche, m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante et douce, le dos
vot1té, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue, en
chantant l'alleluia d'un beau jour. Mais on s'apercevait
que leur expression était immuable et ne se modifiait
que si on se déplaçait, comme il arrive quand on
tourne autour d'un chien mort. Et je me disais : "C'est
ici, c'est l'église de Balbec. Cette place qui a l'air de
savoir sa gloire est le seul lieu du monde qui possède
l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici c'était des
photographies de cette église, et, de ces Ap6tres, de cette
Vierge du porche si célèbres, des moulages dans un musée.
Maintenant c'est l'église elle-même, c'est la statue elle.
l ''
même, elles, les umques
: c ' est b'1en pus.
C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme
un jour d'examen ou de duel trouve la date qu'on
lui a demandée, la balle qu'il a tirée, bien peu de
chose, quand il pense aux réserves de science et de
courage dont il aurait voulu faire preuve, de même mon
esprit qui avait dressé la statue de la Vierg~ hors _des
reproductions que j'en avais eues sous les yeux, 10access1bl~
aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte 51
on les déchirait si on les brisait, idéale, ayant une valeur
'
universelle, s'étonnait
de voir la statue qu'il avait mi11e
fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
pierre, occupant par· rapport à la portée de mon bras une
place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la
pointe de ma canne, enchaînée a la Place, inséparable du

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

débouché de la grand'rue, ne pouvant fuir les regards
du ca~é. et du bureau d'omnibus, recevant sur son visage
la m01t1é du rayon de soleil couchant - et bient6t dans
quelques heures, de la clarté du reverbère-dont le bureau
du Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en
mêm~ t~mps que l~i par le relent des cuisines du pitissier,
soumise a la tyran~1e du Particulier au point que, si j'avais
voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est elle la
Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existe~ce
~én~rale et d'u_ne intangible beauté, la Vierge de Balbec,
1umque (ce qui, hélas, voulait dire la seule), qui, sur son
corps encrassé de la même suie que les maisons voisines
•
&gt;
aurait, sans pouvoir s'en défaire, montré à tous les
admirateurs venus la pour la contempler la trace de ma
.
craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
.
.I'œuvre d'
. art, immortelle
et si longtemps désirée, que'
Je trouvais metamorphosée ainsi avec l'église elle-même
en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer l;
hauteur et compter les rides. L'heure passait il fallait
' 1
,
r~tourner a a gare. N'accusant de ma déception que des
~trc~nstances ~articulières, la mauvaise disposition où
~/tais, _ma fatigue, mon incapacité de savoir regarder,
J ~saya1s de me consoler en pensant qu'il restait d'autres
villes encore intactes pour moi, que je pourrais, prochainement peut-être, pénétrer comme au milieu d'une pluie de
perl_es dans le frais gazouillis des égouttements de
Quimperlé, traverser le reflet ve1dissant et rose qui baignai
~ont:Aven ; mais pour Balbec dès que j'y étais entré
ç avait é_té comme si j'avais entrouvert un nom qu'il eîtt
fallu _temr hermétiquement clos et où, profitant de l'issue
que Je leur avais imprudemment offerte, en chassant

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway,
un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du
Comptoir d'Escompte, irrésistiblement poussées par une
pression extérieure, par une force pneumatique, s'étaient
engouffrées à l'intérieur des syllabes qui, refermées sur
eux les laissaient maintenant encadrer le porche de
' persane et ne cesseraient plus de les contenir.
l'église
Je retrouvai ma grand'mère dans le petit chemin de
fer. Ma déception m'occupait moins au fur et à mesure
que se rapprochait le lieu auquel mon corps allait avoir à
s'accoutumer. Au bout de ma pensée je cherchais à imaginer le directeur de l'h6tel de Balbec pour qui j'étais
encore inexistant, et j'aurais voulu me présenter à lui
dans une compagnie plus prestigieuse que celle de ma
grand'mère qui allait certainement lui demander des rabais.
Il m'apparaissait d'une morgue certaine, mais tres vague
de contours. Ce n'était pas encore Balbec-Plage; à tout
moment le petit chemin de fer nous arrêtait a l'une des
stations qui précédaient, et dont les noms même (Criqueville, Equemauville, Couliville) me semblaient étranges,
alors que lus dans un livre ils auraient quelque rapport
avec les noms de certaines localités qui étaient près de
Combray. Mais à l'oreille d'un musicien deux motifs,
matériellement composés de plusieurs des mêmes notes
peuvent ne présenter aucune ressemblance, s'ils diffèrent
par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
même, rien ne me faisait moins penser que ces tristes
noms faits de sable, d'espace trop aéré et vide, et de sel,
à Roussainville, à Martinville, à ces noms qui parce que
je les avais entendu prononcer si souvent par ma gran~
tante à table, dans la "salle", avaient acquis un certalA

.

A

LA RE~HERCHE DU TEMPS PERDU

charme sombre où s'étaient peut-être mélangés des extraits
du got1t des confitures, de l'odeur du feu de bois et du
papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils
remontent du fond de ma mémoire comme une bulle
gazeuse, conservent leur vertu spécifique au milieu des
couches superposées de milieux différents . qu'ils ont à
traverser avant d'arriver jusqu'à la surface.
C'étaient - dominant la mer lointaine du haut de
leur dune, ou s'accommodant déjà pour la nuit au pied
de collines d'un vert cru et d'une forme désobligeante,
comme celles du canapé d'une chambre d'hôtel où l'on
,ient d'arriver - composées de quelques villas que prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le
drapeau claquait au vent fraîchissant , évidé et anxieux ,
de petites stations qui me montraient pour la première
fois, habituels mais par leur dehors, des joueurs de tennis
en casquette blanche, le chef de gare vivant là, près de
5CS tamaris et de ses roses, une dame qui, décrivant le
tracé quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais,
rappelait son levrier qui s'attardait et rentr~it dans son
cMlet où la lampe était déjà allumée, et blessaient cruellement de ces images étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards inconnus et mon cœur
dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava quand
nous eümes débarqué dans le hall du grand hôtel de
Balbec, en face de l'escalier monumental qui imitait le
lllarbre, et pendant que ma grand'mère, sans souci d'acaoître l'hostilité et le mépris des étrangers au milieu
desquels nous allions vivre, discutait les " conditions "
avec le directeur, sorte de poussah en smoking, à la figure

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

1'

et à la voix pleines des cicatrices qu'avait laissées l'extirpation sur l'une, de nombreux boutons, sur l'autre des
divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance
cosmopolite. Tandis que j'entendais ma grand'mère
dire sur une intonation artificielle : "Et quels sont...
vos prix ?... Ob ! beaucoup trop élevés pour mon petit
budget",. attendant sur une banquette, je me réfugiais
au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer
dans des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi,
rien de vivant, à la surface de mon corps insensibilisée
comme l'est celle des animaux qui par inhibition font
les morts quand on les blesse, afin ne ne pas trop
souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que
semblait en avoir au même moment, une dame élégante à
qui le directeur témoignait son respect en prenant des
familiarités avec son petit chien, le jeune gandin qui, la
plume au chapeau, rentrait en sifflotant et demandait
ses lettres, tous ces gens pour qui c'était regagner leur
home que de gravir le faux marbre du grand escalier.
Ma grand'mère sortit faire des courses, je me décidai à
monter l'attendre dans notre appartement, le directeur
vint lui-même pousser un bouton : et un personnage
encore inconnu de moi, qu'on appelait "lift", (et qui au
point le plus haut de l'hôtel, la où serait le lanternon
d'une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou plutôt comm~ un orr~i~te
dans sa chambre) se mit à descendre vers mot avec I agihté
,
p'
d'un écureuil domestique, industrieux et captif. uis en
glissant de nouveau le long d'un pilier il m'entraîn_a ~ sa
suite vers le dôme de la nef commerciale. Pour diSStper

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

l'angoisse mortelle que j'éprouvais à traverser en silence
le mystère de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d'une
seule rangée verticale de verrières que faisait l'un'ique
water~closet ~e chaque étage, j'adressai la parole au jeune
orga~1.ste, artisan de mon voyage et compagnon de ma
captlVlté, lequel continuait à tirer les registres de son
instrument et à pousser les tuyaux. Je m'excusai de tenir
autant de place, de lui donner si grande peine et lui
demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d:un art
. duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que'
a' l'e.n dro1t
mamfester de la curiosité, je confessai ma prédilection.
Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes
paroles, attention à son travail, souci de l'étiquette, dureté
d~ son. ouîe, respect du lieu, crainte du danger, paresse
d mtelhgence ou consigne du directeur.
Il n'est peut-être rien qui dorme plus l'impression de
la réali~é de ce qui nous est extérieur, - de l'objectivité
de la vie, - que le changement de la position, par rapport à nous, d'une personne même insignifiante avant
'
,
que nous l ayons connue, et après. J'étais le même homme
qui avais pris a la fin de l'après-midi le petit chemin de
fer de Balbec, je portais en moi la même ime. Mais dans
cette
ime, a l'endroit où, à six heures, il y avait une
.
impossibilité à imaginer le directeur, l'h&amp;tel, son personnel, et une attente vague et craintive du moment où
., . . '
Jarnvera1s, a cette même place se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du directeur,
son geste pour sonner le lift, le lift lui même toute une
ri· d
'
rise e ~ersonnages semblables à des personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore indéniables inamo'bl
,
,
" es et stérilisants comme tout fait accompli mais qui du

'

�930

LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

ce changement dans lequel je n'étais pas
moins, par
.
, 1 s'était passé quelque chose
intervenu me prouvaient qu 1
.fi
"'éta'
.
. - et d'ailleurs d'insigm ant ; j
,s
01
d'extérieur à m ,
.
soleil devant lui
1
ur qui ayant eu e
l
comme e voyage
t que les heures
ne course consta e
en commençant u
. d 'è lui J'étais brisé de
d 1 le voit ern re
.
é
ont pass quan 1 '
·e me serais couché, mais je
•
·•
·s la fievre J
f~ng~e, ~ ava1
u'il , fallait pour cela. J'aurais voul~
n avais nen de ce q
.
1 l't mais à quoi
. m'étendre un instant sur e i ,
à
au moins
.
,
.
faire trouver de repos
bon _puisque Je n aurai~ pu Y_ st pour chacun de nous
cet ensemble de sensations qm e
tériel et pµisque
. t s·non son corps ma
'
son corps consc1en , i .
. 1 . t en le forçant à
.
qm l'encerc a1en ,
les objets inconnus
.
nt d'une
.
r le pied permane
mettre ses_ ~erceptions_ su maintenu mes regards, mon
défensive v1g1lante, aur~1ent si ·•avais allongé mes jambesh
ouïe, tous mes sens, (m. méed _J t incommode que celle
..
aussi r mte e
dans une position
ll. 1
pouvait
. l L Balue dans la cage o I ne
.
du cardma
a
. ,
. C'est notre attention qui
ni se tenir debout Ill s asseoh1r. b
t l'habitude qui les
.
d
une c am re e
met des objets ansf; . d la plac/ De la placer il n'y en
en retire, et nous _Y ait e h b de Bal bec qui n'était
.
m01 dans ma c am re
.
av~1t pas pour
ar elle était pleine de choses qui ne
mienne que de nom, c
.
1
d'œil méfiant
. .
me rendirent e coup
me conna1ssa1ent pas,
.
. te de mon
.
• . et sans temr aucun camp
.
que Je leur Jet~1 '
ue ·e dérangeais le train-tram
existence, témo1gnerent q l J " la maison je n'entendule - a ors qu a
L
de la leur. a pen
d
ar semaine, seule.
.
uelques secon es P
dais la mienne que q
r d
méditation tais d'une prmon e
d .
ment quan Je sor
. tant à tenir dans une
'"nterrompre un ms
continua sans s ,
. d . t être désobligeant$
langue inconnue des propos qui eva1en

A LA RECHERCHE DU TEMPS Pl!RDU

93 I

pour moi, car les grands rideaux violets l'écoutaient sans
répondre mais dans une attitude analogue acelle des gens
qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. J'étais tourmenté par la présence de petites
bibliothèques a vitrines, qui couraient le long des murs
mais surtout par une grande glace a pieds, arrêtée en
travers de la pièce et avant le départ de laquelle je sentais
qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je '
levais a tout moment mes regards, - dont les objets de
ma chambre de Paris ne gênaient pas plus l'expansion que
ne faisaient mes propres prunelles, car ils n'étaient plus
que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-même, - vers le plafond surélevé de ce belvédère
étroit situé au sommet de l'Mtel et que ma grand'mère
avait choisi pour moi ; et, jusque dans cette région plus
intime que celle où nous voyons et où nous entendons,
dans cette région ou nous éprouvof\s la qualité des odeurs,
c'était presque l'intérieur de mon moi que celle du
vétiver venait pousser dans mes derniers retranchements
son offensive, a laquelle j'opposais non sans fatigue 1a
rispote inutile et incessante d'un reniflement alarmé.
N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de corps
que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi
jusque dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie
de mourir. Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion
de mon cœur refoulé s'ouvrirent aussitôt des espaces
infinis.

a

Je savais quand j'étais avec ma grand'mère, si grand
chagrin qu'il y etît en moi, qu'il y serait reçu dans une
pitié plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes
soucis, mon vouloir, y serait étayé sur un désir de conser-

�93 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

vation et d'accroissement de ma propre vie autre.ment
fort que celui que j'avais moi-m~me ; et m~s .pensees se
prolongeaient en elle sans subir de ~év1at1on parce
qu'elles passaient de mon esprit dans le sien ,sans c~anger
de milieu, de personne. Et comme quelqu un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que
le bout qu'il voit n'est pas placé par ra~port ~ lui d~
caté où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit
,
l'
à terre l'ombre dansante d'un insecte, trompe par apparence des corps comme on l'est dans ce monde où nous
ne percevons pas directement les i~es, je. me jetai da~
ses bras, et je suspendis mes l~vres a ses J,oues c~mme ."
. . . a' ce cœur immense quelle mouvrait.
J.,ace éd ais
ainsi
.
Quand j'avais ainsi ma bouche collée à ses J~ues, à so~
front, j'y puisais quelque chose de si bienfa1s~~t, de SI
nourncier, que je gardais l'immobilité, le seneux, ~
tranquille avidité d'un enfant qui tette. Et je regarda11
ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme u~
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait
rayonner la tendresse. "Surtout, me dit-elle, ne manque pas
de frapper au mur si tu as besoin de ~uelque c~ose ~ette
nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est tres mine~.
D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir

. "
si nous nous comprenons b1en.
Et en effet ce soir-là je frappai trois coups - que un~
semaine plus tard quand je fus souffrant je renouvelai
pendant quelques jours tous les matins parce que ma
grand'mère voulait me donner du lait de bonne heure. Alors
quand je croyais entendre qu'elle était réveillée - pour
qu'elle n'attendît pas et ptit, tout de suite après, s~ rendor•
mir,- je risquais trois petits coups,timiderr,ent,fa1bleroent,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

933

distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre ~e sommeil de ma grand'mere dans le cas où je
me serais trompé et où elle e{tt dormi, je n'aurais pas
•oulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas
renouve~er. ~t à peine j'avais frappé mes coups que j'en
entendais trots autres, d'une intonation différente ceux-là
.
d' une ca1me autorité, répétés à deux reprises'
empreints
pour plus de clarté et qui disaient : " Ne t'agite pas, j'ai
entendu ; dans quelques instants je serai la '' ; et bienrôt
ma grand'mere arrivait. Je lui disais que j'avais eu peur
qu'elle ne m'entendît pas ou crt1t que c'était un voisin
qui avait frappé; elle riait:
- Confondre les coups de mon pauvre loup avec d'autres, mais entre mille sa grand'mere les reconnaîtrait !
Cro'.s-tu donc qu'il y en ait d'autres au monde qui soient
aussi bêt~s, aussi fébriles, aussi partagés entre la peur de
me reve1ller et de ne pas être compris. Mais quand ~ême
elle se contenterait d'un grattement, on reconnattrait
to~t de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi
umq~e et a plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà
de~w~ ~n moment qui hésitait, qui se remuait dans le lit,
qui fa1sa1t tous ses manèges.
1

. E!le e_n:r'ouvrait les volets; à l'annexe de l'hôtel qui
faisait sa11l1e, le soleil était déjà installé sur les toits comme
~ couvr~ur ma~inal qui commence tat son ouvrage et
1accomplit en silence pour ne pas réveiller la vi!le qui
do~t encore et de laquelle l'immobilité le fait paraître plus
agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait que ce
~ .
,
n ~it pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
&amp;Vllt de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà

�934

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ouverte : tout ce négligeable " introît " du jour auquel
personne n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'l
nous deux ; doux instant matinal qui s'ouvrait comme
une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups
auquel La cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue
harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges,
répondait par trois autres coups, ardemment attendus,
deux fois répétés, et où elle savait transporter )'!me de
ma grand'mère tout entière et la promesse de sa venue,
avec une allégresse d'annonciation et une fidélité musicale.
Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma grand'mère
m'e11t quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais
déjà souffert à Paris quand j'avais compris qu'en partant
pour Balbec je disais adieu à ma chambre. Peut-être cet
effioi que j'avais - qu'ont tant d'autres - de coucher
dans une chambre inconnue, peut-être cet effroi n'est-il
que la forme la plus humble, obscure, organique, presque
inconsciente, de ce grand refus désespéré qu'opposent les
choses qui constituent le meilleur de notre vie présente 1
ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation
la formule d'un avenir oô elles ne figurent pas ; refus qui
était au fond de l'horreur que me faisait éprouver la
pensée que mes parents mourraient un jour, que les
nécessités de la vie pourraient m'obliger à vivre loin de
Gilberte , ou simplement à me fixer définitivement dans.
un pays où je ne verrais plus jamais mes amis ; refus qu~
était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser a
ma propre mort ou à une survie comme Bergotte la
promettait aux hommes dans ses livres, dans laquelle je ne
pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à l'idée de ne plus être et

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

935

· é ou•
.ne voulaient
. pour moi ni du néant, ni' d'u ne étermt
ils ne seraient plus.
Quand Swann m'avait dit à Paris un 1·our que ''ét .
. l'è
J ais
parttcu I rement souffrant .· "Vous dev nez
· partir
. pour
ces délicieuses tles de l'Océanie. vous verrez que vous
n'en reviendrez Plus " , J·•aurais
· voulu lui répondre .
" .Mais
alors je ne verrai plus votre fille , J. e v1vra1
. . au.
.
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.,, Et
~urtan~ ma raison me disait : "Qu'est-ce que cela peut
faire pwsque tu n'en seras pas afHigé? Quand M S
d'
. wann
te it que tu ne reviendras pas, il entend par là que tu ne
voudras pas revenir, et puisque tu ne le voudras pas, c'est
que tu seras heureux là-bas. " Car ma raison savait que
l'habitude
· assumer matntenant
.
1 e qut· a Il ait
,
. - l'hab'tud
1entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer
la place de la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la
pendule, - se charge aussi bien de nous rendre chers
les compagnons qui nous ont déplu d'abord, de donner
une a~tre for~e aux visages, de rendre sympathique le
son d une voix, de modifier l'inclination des cœurs
Certes des amitiés nouvelles pour des lieux et des gen~
o~t pour trame l'oubli des anciennes; mais justement ma
nuson p_ensait que . je pouvais envisager sans terreur la
pe~ctive d'~ne vie où je serais à jamais séparé d'êtres
~nt Je perdrais le souvenir, et, c'est comme une consolation , .q~•eIl e offiait
· à mon cœur une promesse d'oubli qui
ne fa1sa1t au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est
qu~ notre cœur ne doive éprouver, lui aussi, quand la

!;5

l'bi::;n1on sera_ ~onsommée, les effets analgésiques de
. tude ; mais Jusque-là il continuera de souffrir. Et la
crainte d'un avenir où nous seront enlevés la vue et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

936

rentretien de ceux que nous aimons et d'où nous tiron5
aujourd'hui notre plus chere joie, cette crainte, loin de se
dissiper, s'accroît, si à la douleur d'une telle privation
nous pensons que s'ajoutera ce qui pour nous semble
actuellement plus cruel encore : ne pas la ressentir comme
une douleur, y rester indifférent ; car alors notre moi serait
changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos
parents, de notre mattresse, de nos amis qui ne seraient
plus autour de nous ; notre affection pour eux
aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur dont
elle est aujourd'hui une notable part, que nous pourrions
nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée nous
fait horreur aujourd'hui ; ce serait donc une vraie mort
de nous-mêmes, mort suivie, il est vrai, de résurrection,
mais en un moi différent et jusqu'à l'amour duquel ne
peuvent s'élever les parties de l'ancien moi condamnés
à mourir. Ce sont elles, même les plus chétives, même les
obscurs attachements aux dimensions, à l'atmospbere
d'une chambre, - qui s'effarent et refusent en des rébellions qui ne sont que la forme secrète, partielle, tangible
et vraie de la résistance à la mort, de la longue résistance
désespérée et quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle s'insère dans toute la durée de notre
vie détachant de nous à tout moment des lambeaux de
nous-mêmes sur la mortification desquels des cellules
nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse
comme était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédl.aires, les nerfs ne remplissent pas leurs fonctions,
.
- n'arrêtent pas dans sa route vers la conscience mais Y
laissent au contraire parvenir, distincte, épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humble5

'

'

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

937

éléments du moi qui vont disparaître, -l'anxieuse alarme
que j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut
. que la protestation d'une amitié qui survivait en,
n'était
moi, pour un plafond familier et bas. Sans doute cette
amitié disparaîtrait, une autre ayant pris sa place (alors
la mort, puis une nouvelle vie auraient, sous le nom
d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais, jusqu'a
son anéantissement, chaque soir elle souffrirait et ce
. s01r-là
.
premier
surtout, mise en présence d'un avenir déjà
réalisé où il n'y avait plus de place pour elle, elle se
révoltait, elle me torturait du cri de ses lamentations
chaque fois que mes regards, ne pouvant se détourner de
ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.

' '

Mais le lendemain matin I quelle joie, pensant déja
au plaisir du déjeuner et de la promenade, de voir dans

la fenêtre et dans toutes les vitrines des bibliothèques
comme dans les hublots d'une cabine de navire la
mer nue, sans ombrages, et pourtant à l'ombre sur une
moitié de son étendue que délimitait une ligne mince
et mobile, et de suivre des yeux les Rots qui s'élançaient
l'un après l'autre comme des sauteurs sur un tremplin.
A tous moments, tenant à la main la serviette raide
et empesée où était écrit le nom de !'Hôtel et avec
laquelle je faisais d'inutiles efforts pour me sécher
.
'
Je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard
sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur
les sommets neigeux de ces vagues en pierre d'émeraude
~ et là polie et translucide, lesquels avec une placide
violence et un froncement léonin laissaient s'accomplir et
dévaler l'écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil

'

.

2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

ajoutait un sourire sans visage. Fenêtre à laquelle je devais
ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d'une
diligence dans laquelle on a dormi, pour voir• si pen~am
la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaine désirée,
_ ici ces collines de la mer qui avant de revenir vers nous
', .
en dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n eta1t
qu'après une longue plaine sablo~neuse que rapercevais à
une grande distance leurs premieres ondulat10ns, dans un
lointain transparent, vaporeux et bleuâtre c~~~e ces
glaciers qu'on voit au fond des t~bleaux _des pnm1tt~s t~cans. D'autres fois c'était tout pres. de m01 que le soleil nalt
sur ces flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve
aux prairies alpestres (dans ces montagnes o~ le s_oleil s'étale
çà et comme un géant qui en descendrait gaiement, par
bonds inégaux, les pentes) moins l'humidité du sol q~e la
liquide mobilité dt la lumière, Au reste, d_a~1s cette breche
que la plage et les flots pratiquent au milieu du reste du
monde pour y faire passer,pour y accumuler la lumiè~e,c'e:t
elle surtout selon la direction d'oà elle vient et que suit notre
œil, c'est elle qui déplace et situe les .vallonne~ent: d~ la
mer.La diversité de l'éclairage ne modifie pas rn01ns 1one.titation d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous donne le désir d'atteindre, que ne
ferait un trajet longuement et effectivement parcouru_ eu
voyage. Q uand le matin la luinière venait
. de. Jemère
, .
l'h6tel découvrant devant moi les grèves 1llum10ees JUSqu'aW: premiers contreforts de la mer, elle semblait m'en
· surla
montrer un autre versant et m'engager a poursmvre,
.
·
mobile
et vané
route tournante de ses rayons, un voyage 1m
à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures.
· au 1om d'un
Et dès ce premier matin le soleil me montrait

la

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

939

doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n'ont de
nom sur aucune carte géographique, jusqu'a ce qu'étourdi
de sa sublime promenade à la surface retentissante et
chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vint se
mettre à l'abri du vent dans ma chambre, se prélassant
sur le lit défait et égrenant ses richesses sur le lavabo
mouillé, dans la malle ouverte, oà, par sa splendeur même
et son l.uxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression dü
désordre. Hélas, le vent de mer, une heure plus tard,
dans la grande salle à manger, - tandis que nous déjeunions et que nous répandions, de la gourde de cuir d'un
citron, quelques gouttes d'or sur deux soles qui bientôt
laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare - ,
il parut cruel à ma grand'mère de n'en pas sentir le souffie
,,ivifiant
cause du chassis transparent mais clos gui,
comme une vitrine, nous séparait de la plage, tout en nous
la laissant entièrement voir, et dans lequel le ciel entrait si
complétement que son az.ur avait l'air d'être la couleur
des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
persuadant que j'étais '' assis sur le môle" où au fond du
"boudoir" je me demandais si le " soleil rayonnant sur
la mer" de Baudelaire, ce n'était pas - bien différent
du rayon · du soir, simple et superficiel comme un trait
doré et tremblant - celui qui en ce moment brûlait la
mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir
blonde et laiteuse comme de la bière, écumante comme
du lait, tandis que par moments s'y promenaient ça et là
de grandes ombres bleues, que quelque géant semblait
s'amuser déplacer, en bougeant un miroir dans le ciel.
Mais ma grand'mère ne pouvant supporter l'idée que

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit ,ubrepticement un carreau et fit envoler du même coup menus,
journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui
étaient en train de déjeuner ; clic-même, soutenue par le
souffle , céleste, restait calme et souriante comme sainte
Blandine, au milieu des invectives qui, augmentant mon
impression d'isolement et de tristesse, réunissaient contre
nous les touristes méprisants, décoiffés et furieux.
Pour une certaine partie - cc qui, à Bal bec donnait à
la population, d'ordinaire banalement riche et cosmopolite
de ces sortes d'h6tcls de grand luxe, un caractère régional
assez accentué ils se composaient de personnalités
éminentes des principaux départements de cette partie de
la France, d'un premier président de Caen, d'un b!tonn ·er de Cherbourg, d'un grand notaire du Mans, qui à
l'époque des vacances, partant des points sur lesquels toute
l'année ils étaient disséminés en urailleurs ou comme des
pions au jeu de dames, venaient se concentrer dans cet
h6tel. Ils y avaient toujours les mêmes chambres, et, avec
leun,fcmmcs qui avaient des prétentions à l'aristocratie, formaient un petit groupe auquel s'étaient adjoints un grand
avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
leur disaient :
- Ah ! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train
que nous, \OUS êtes privilt\,iés, vous serez rendus pour

le déjeuner.
-

Comment, privilégiés? Vous qui habitez la c.1pitale,
Paris la grand'villc, tandis que j'habite un pauvre cheflieu de cent mille !mes, il est vrai cent deux mille au
dernier recensement ; mais qu'est-ce à côté de vous qui
en comptez deux millio'ls cinq cent mille ?

A LA RECHERCHE OU Tl!MPS PERDU

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans
y mettre d'aigreur car c'étaient des lumières de leur
provinces qui auraient pu comme d'autres venir à Paris
- on avait plusieurs fois offert au premier président
de Caen de venir à la Cour de cassation - mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur ville ou
de l'obscurité, ou de la ~loire, ou parce qu'ils é~icnt
réactionnaires, et pour l'agrément des relations de voisinage avec les ch!tcaux. Plusieurs d'ailleurs ne regagnaient
pas tout de suite leur chef-lieu.
Car, - comme la baie de Balbec était un petit univers
à part au milieu du grand, une corbeille des saisons oô.
étaient rassemblés en cercle les jours variés et les mois
su~ccssifs, si bien que, non seulement quand on apercevait
R1v~bellc, ce qu_i était signe d'orage, on y distinguait du
soleil
. sur les maisons pendant qu'il faisait noir à Balbec,
mais encore que quand les froids avaient gagné Balbec
on était certain de trouver encore sur cette autre rive
deux ou trois mois de chaleur - ceux de ces habitués
de l'b6tel dont les vacances commen~ient tard ou duraient
longtemps, quand les pluies et les brumes arrivaient
faisaient charger leurs malles sur une barque, à l'approch;
de l'automne, et trav~icnt rejoindre l'été à Costcdor ou
à Rivebelle. Tout ce petit groupe de l'Mtel de Balbec
regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu et tout
. de ne pas s'intéresser à lui, interrogeait
'
en ayant I'air
sur
10n compte leur ami le maître d'h6tel. Car c'était le
même - Aimé - qui revenait tous les ans faire la saison
et leur gardait leurs tables ; et mesdames leurs épouses,
sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient
après les repas chacune à une pièce du trousseau, tout en

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous toisant avec leur face à main, ma grand'mère et
moi, parce que nous mangions des œufs durs dans la
salade ce qui était réputé commun et ne se faisait pas
dans la bonne société de Nantes. Ils affectaient une attitude de méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on
appelait Majesté et qui s'était en effet proclamé lui-même
roi d'un petit îlot de l'Océanie peuplé seulement par
quelques sauvages. Il habitait l'h&amp;tel avec sa jolie maîtresse,
sur le passage de qui quand elle allait se _baigner, les
gamins criaient : "Vive la reine " parce qu'elle leur
jetait des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le bàtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de
voir les " déguisés" et déclaraient que c'était "à quitter
la France".
Les jours o~ nous allions faire une grande promenade
en voiture avec Madame de Villeparisis, je devais, sur
l'ordre du médecin, rester couché jusqu'au déjeôner et à
cause de la trop grande lumière garder fermés le plus
longtemps possible les grands rideaux violets qui m'avaient
témoigné tant d'hostilité le premier soir. Mais comme
malgré les épingles avec lesquelles, pour que le jour ne
p:'lssit pas, Françoise les attachait chaque soir, et qu'~lle
seule savait défaire, malgré les couvertures, les étoffes prises
ici ou là, le tapis en cretonne rouge de la table, qu'elle Y
ajustait, elle n'arrivait pas à les faire joindre exactement, ils laissaient se répandre sur le tapis comme. un
écarlate effeuillement d'anémones parmi lesquelles Je ne
pouvais m'empêcher de venir un instantposer mes pie~s
nus. Et sur le mur qui leur faisait face et qui se trouvait
partiellement éclairé un cylindre d'or que rien ne soutenait
était verticalement posé et se déplaçait lentement comme

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

943

la colonne lumineuse qui précédait les Hébreux dans le
désert. Je me récouchais; obligé de golÎter, sans bouger,
J&gt;ar l'imagination seulement, et tous à la fois, les plaisirs
du jeu, du bain, de la promenade, auxquels la matinée
invitait, la joie faisait battre bruyamment mon cœur
comme une machine en pleine action mais immobile et
qui est obligée de décharger sa vitesse sur place en tournant sur elle-même. Parfois c'était l'heure de la pleine
mer. J'entendais du haut de mon belvédère le bruit du flot
qui déferlait doucement, ponctué par les appels des
baigneurs, des marchands de journaux, des enfants qui
jouaient, comme par des cris d'oiseaux de mer. Soudain à
dix heures le concert symphonique éclatait sous mes fenêtres. Entre les intervalles des instruments reprenait coulé et
continu, le glissement de l'eau d'une vague qui semblait
envelopper les traits du violon dans ses volutes de cristal et
faire jaillir son écume au-dessus des échos intermittents
d'une musique sous-marine. Puis dans la brèche de silence
qui s'échancrait un instant, entre les arches successives des
petites vagues aux rinceaux d'azur, la musique s'élevait
de nouveau, comme les anges luthiers au portail écumant
et bleu de la cathédrale italienne. Pour voir si Françoise ne
venait pas défaire les rideaux et m'apporter mes affaires, car l'heure dû déjeôner approchait, - je courais jusqu'à
la chambre de ma grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la plage com~e la mienne mais prenait jour de
trois côtés différents : sur un coin de la digue, sur la campagne, et sur une courette aux quatre murs d'une blancheur mauresque, au dessus desquels, et enfermé dans leur
carré, on voyait le ciel aux flots moelleux, glissants et
superposés, comme une piscine située sur une terrasse.

I

�944

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Cette chambre de ma grand'mère était meublée autrement
que la mienne, avec des fauteuils brodés de filigranes métalliques et de fleurs roses d'ou semblait émaner l'agréable et
fraîche odeµr qu'on trouvait en entrant. Et à cette heure
où des rayons venus d'expositions et comme d'heures différentes brisaient les angles du mur, changeaient la forme de
la chambre, à côté d'un reflet de la plage mettaient sur la
commode un reposoir diapré comme les fleurs du sentier,
suspendaient à la paroi les ailes repliées, tremblantes et
tièdes d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient
comme un- bain un carré de tapis provincial devant la
fenêtre de la courette que le sole il festonnait comme une
vigne, ajoutaient encore au charme et à la complexité
de la décoration mobilière en sembfant exfolier la soie
fleurie des fauteuils et détacher leur passementerie, cette
chambre que je traversais un moment avant de m'habiller
pour la promenade, avait l'air d'w1 prisme ou se décomposaient les couleurs de la lumière du dehors, d'une ruche
où les sucs de la journée que j'allais gmlter étaient
dissociés, épars, enivrants et visibles, d'un j,ardin de
l'espérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons
d'argent et de pétales de rose. Je rentrais dans ma
chambre : Françoise entrait pour me donner du jour et je
me soulevais dans l'impatience de savoir quelle était la
Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage comme une
néréide. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus
d'un jour. Le lendemain j'en voyais une autre qui parfois
lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même.
Il y en avait qui étaient f une beauté si rare qu'en les
ap~rcevant mon plaisir était encore accru par a surprise,
comme devant uµ miracle. Par quel privilège, un matin

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

945

plut6t qu'un autre, la fenêtre en s'ouvrant découvrit-elle
a mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonome, dont la
beauté paresseuse et qui respirait mollement, avait la transparence d'une vaporeuse émeraude à travers laquelle je
voyais affiuer les éléments pondérables qui la coloraient?
Elle faisait jouer le soleil avec un sourire alangui par une
brume. invisible qui n'était qu'un espace vide réservé
autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée
et plus saisissante, comme ces déesses que le sculpteur
détache sur le reste du bloc qu'il ne daigne pas dégrossir.
Telle, dans sa couleur unique, elle nous invitait
la
promenade sur ces routes grossières et terriennes ) d'où ,
de la caleche de Mme de Villeparisis, nous apercevrions
tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur de sa
molle palpitation. Mais d'autr~s fois il n'y avait pas cette
opposition si grande entre une promenade agreste et ce
but inaccessible, ce voisinage fluide et mythologique. Car,
certains jour, la mer semblait rurale elle-même, et la
chaleur y avait tracé comme à travers champs une route
poussiereuse et bJanche derrière laquelle la fine pointe d'un
bateau de pêche dépassait comme un clocher villageois. Un
remorqueur dont on ne voyait que la cheminée fumait au
loin comme une usine écartée, tandis que, seul à l'horizon,
un carré blanc et bombé, peint sans doute par une voile
mais qui semblait compact et calcaire, faisait penser
à l'angle ensoleillé de quelque bitiment isolé, Mpital ou
école. Et les nuages et le vent, quand il s'en ajoutait au
soleil, parachevaient sinon l'erreur du jugement, du moins
l'i-llusion du premier regard, la suggestion ,qu'il -éveille
dans l'îmagination. Car, l'alternance d'espaces aux couleurs
nettement tranchées comme celles qui résultent, dans la

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

campagne, de la contigurté de cultures différentes, le
réseau de la lumière ou de l'ombre qui uniformisait tout
ce qu'il contenait dans ses réseaux et supprimait toute
démarcation entre la mer et le ciel assimilés que l'œil
hésitant faisait, tour à tour, empiéter l'un sur l'autre, les
inégalités âpres, jaunes, et comme boueuses, de la surface
marine, les levées, les talus qui dérobaient à la vue la barque
où une ~quipe d'agiles matelots semblait moissonner, tout
cela, par les jours orageux, faisait de l'océan quelque chose
d'aussi varié, d'aussi consistant, d'aussi accidenté, d'aussi
populeux, d'aussi civilisé que la tene carossable d'où, en
voiture avec Mme de Villeparisis, nous le regarderions.
Mais parfois aussi, et pendant des semaines de suite, dans ce Batbec que j'avais tant désiré parce que je ne l'imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes,le beau temps fut si éclatant et si fixe que quand Françoise
venait ouvrir la fenêtre, j'étais sâr de trouver le même
pan de soleil plié a l'angle du mur extérieur, et d'une
couleur immuable qui n'était plus émouvante comme une
révélation de l'été, mais morne comme celle d'un émail
inerte et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles
des impostes, détachait les étoff~s, tirait les rideaux, le
jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort, aussi
immémorial qu'une somptueuse et millénaire momie que
notre.. vieille servante n'eût fait que précautionneusement
désemmail.]oter de tous ses. linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or.
La voiture de M'"" de Villeparisis nous emmenai.t.
Parfois comme la voiture gravissait une route montante
entre des terres labourées, je voyais - rendant les champs
plus réels, les prolongeant jusque dans le passé, - quelques

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

947

a

bleuets hésitants, pareils ceux de Combray, qui, sur le
talus, suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux les
distançaient, mais apres quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous
dans l'herbe son étoile bleue; d'autres s'enhardissaient
jusqu'à venir se poser au bord de la route et c'était
toute une nébuleuse qui se formait avec mes souvenirs
lointains et les fleurs apprivoisées.
Nous redescendions la côte; alors nous cro1swns, la
montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture
'
,
quelqu w1e Ùe ces créatures, fleurs de la belle journée, mais
qui ne sont pas comme les fleurs des champs, - car
chacune recele quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses
pareilles le désir qu'elle a fait naitre en nous, - quelque
paysanne poussant sa vache ou à demi-couchée sur. une
chanette, qtielque fille de boutiquier en promenade,
quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d'un
landau, en face de ses parents. Certes Bloch, autant qu'un
grand savant ou un fondateur de religion, m'avait ouvert
une ere nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la
vie et du bonheur, le jour où il m'avait appris que les
r~ves que j'avais promenés solitairement du c6té de
Méséglise quand je squhaitais que passAt une paysanne
que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimere
qui ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que
toutes les filles qu'on rencontrait, villageoises ou demoisell~s, ne songeaient guère qu'à faire l'amour. Et dusse-je,
mamtenant que j'étais souffrant et ne sortais pas seul
. .
ne _Jamais pouvoir le faire avec elles, j'étais tout de même
heureux comme un enfant né dans une prison ou dans

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un Mpital et qui ayant cru longtemps que l'organisme
humain ne peut di-gérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple parure de la campagne, mais des aliments délicieux et- assimilables. Même
si son geblier ou son garde-malade ne lui permettent pas
de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui parait
meilleur, et la vie plus clémente. Car un désir nous parait
plus beau, nous nous appuyons à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en dehors de nous la réalité
s'y conforme, m~me si pour nous il n'est pas réalisable.
Et nous pensons avec plus de joie à une vie qui est capable de l'assouvir, à une vie où, - à condition que nous
écartions pour un instant de notre pensée le petit obstacle
accidentel et particulier qui nous emp~che personnellement de le faire, - nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles filles qui passaient, du jour où
j'avais su que leurs joues pouvaient êrre embrassées, j'étais
devenu curieux de leur âme. Et l'univers m'avait paru
plus int;éressant.
La voiture de Mm• de Villeparisis allait vite. A peine
avais-je le temps de voir la fillette qui venait dans notre
dir&lt;:ction; et pourtant - comme la beauté des êtres n'est
pas comme celle des choses, et que nous sentons que c'est
celle d'une créature unique, consciente et volontaire - à
peine l'individualité de la fille qui s'approchait, Ame
vague, volonté inconnue de moi, se peignait-elle, en une
petite image prodigieusement réduite, embryonnaire mais
compl~te, au fond de mon regard distrait, aussitôt - a
mystérieuse réplique des pollens tout préparés pour les
pistils - je sentais saillir en moi l'embryon aussi vague,

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

949

aussi minuscule et aussi entier, du désir de ne pas laisser
passer cette fille, sans que sa pensée prît conscience
de ma personne, sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à
quelqu'un d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa
rêverie et saisir son cœur. Cependant notre voiture s'éloignait, la belle fille était déjà derriere nous et comme elle
ne possédait de moi aucune des notions qui constituent
une personne, ses yeux qui m'avaieM à peine vu, m'avaient
déjà oublié.
Etait-ce à cause du passage si rapide que je l'avais trouvée
si belle? Si j'avais pu descendre, lui parler, aurais-je été
déconcerté -par quelque défaut de sa peau que de la
voiture je n'avais pas distingué! peut-être un seul mot
qu'elle edt dit, un sourire, m'e(it fourni une clef, un chiffre
inattendus, pour lire l'expression de son visage et de sa
démarche, qui seraient aussitôt devenues banales? C'est
possible, car je n'ai jamais rencontré dans la vie de filles
aussi désirables que les jours où j'étais avec quelque grave
personne que je ne pouvais quitter, malgré les mille
prétextes que j'inventais. En attenda~t je me disais que le
monde est beau qui fait ainsi crohre sur les routes
campagnardes ces fleurs à la fois uniques et communes,
trésors fugitifs de la journée, aubaines de la promenade,
dont des circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas toujours m'avaient seules empêché
de profiter, et qui donnent un go11t nouveau à la vie.
Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre, je
pourrais faire sur d'autres routes de semblables rencontres,
je commençais déjà à mentir à ce qu'a d'exclusivement
individuel le désir de vivre aupres d'une femme qu'on a
trouvé jolie, et du seul fait que j'admettais la possibilité

�95°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de faire naître ce désir artificiellement, j'en avais implicitement reconnu l'illusion.
Mme de Villeparisis nous mena une fois à Carquevilleoù
était une église couverte de lierre dont elle nous avait
parlé. Bâtie sur un tertre, elle dominait le village, la
rivière qui le traversait et qui gardait son petit pont du
moyen îtge. Ma grand'mère, pensant que je serais content
d'être seul pour regarder l'église, proposa à Mm• de Villeparisis d'aller goi1ter chez le pàtissier, sur la place qu'on
apercevait distinctement et qui sous sa patine dorée était
comme une autre partie d'un objet tout entier ancien.
Il fut convenu que j'irais les y retrouver. Dans le bloc de
verdure devant lequel on me laissa, il fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fit serrer de plus
près l'idée d'église; en effet, comme il arrive aux élèves
qui saisissent plus complétement le sens d'une phrase
quand on les force par la version ou par le thème à la
dévêtir des formes auxquelles ils sont accoutumés, cette
idée d'église dont je n'avais gucre besoin d'habitude
devant des clochers qui se faisaient reconnaître d'euxmêmes, j'étais obligé d'y faire perpétuellement appel pour
ne pas oublier ici que le cintre de cette touffe de lierre
était celui d'une verrière ogivale, là que la saillie
des feui lles était d-ô.e au relief d'un chapiteau. Mais alors
un peu de vent soufflait, faisait frémir le porche mobile
que parcouraient des remous propagés et tremblants
comme une clarté; les feuilles déferlaient les unes contre
les autres; et frissonnante, la façade végétale entraînait
avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.
Comme je quittais l'église, je vis Jevant le vieux pont
les filles du village qui comme c'était un dimanche se

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

95 1

tenaient attifées, interpellant les garçons qui passaient.
Moins bien vêtue que les autres, mais semblant les
dominer par quelque ascendant, - car elle répondait
à peine à ce qu'elles lui disaient, - l'air plus grave
et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise
à-demi sur le rebord du pont, laissant pendre ses jambes,
avait devant elle un petit pot plein de poissons qu'elle
venait sans doute de pêcher. Elle avait un teint bruni,
des yeux doux mais un regard dédaigneux de ce qui
l'entourait, un nez surtout d'une forme petite, fine et
charmante. Mes regards se posaient sur sa peau et mes
lèvres
la rigueur pouvaient croire qu'elles avaient suivi
mes regards. Mais ce n'est pas seulement son corps que
j'aurais voulu atteindre, c'était aussi la personne qui vivait
en lui, et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'attouchement qui est de frapper son attention, qu'une sorte de
pénétration, y éveiller une idée.
Et cette personne intérieure de la belle pêcheuse,
semblait m'être close encore, je doutais si j'y étais entré,
même après que j'eus aperçu ma propre image se refléter
furtivement dans le miroir de son regard suivant un
indice de réfraction qui m'était aussi inconnu que si je
me fusse placé dans le champ visuel d'une biche. Mais de
même qu'il ne m'eût pas suffi que mes lèvres prissent
du plaisir sur les siennes mais leur en donnassent, de
même j'aurais voulu que l'idée de moi qui était en elle
. '
,
qui s y accrocherait, n'amenit pas
moi seulement son
attention, mais son admiration, son désir, et me gardit
son souvenir jusqu'au jour ou je pourrais la retrouver.
Cependant, j'apercevais à quelques pas la place ou devait
m'attendre la voiture de Mme de Villep;i.risis. Je n'avais

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qu'un instant; et déjà je sentais que les filles commençaient
à rire de me voir ainsi arrêté. J'avais cinq francs dans
ma poche. Je les en sortis, et avant d'expliquer à la belle
fille la commission dont je la chargeais, pour avoir plus
de chance qu'elle m'écoutit, je tins un instant la pièce
devant ses yeux :
- Puisque vous avez l'air d'être du pays, dis-je à la
pêcheuse, est-ce que vous auriez la bonté de faire une
petite course pour moi ! Il faudrait aller devant un pâtissier qui est, paraît-il, sur une place, mais je ne sais pas oil
c'est, et où une voiture m'attend. Attendez !... pour ne
pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la
marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a
deux chevaux.
C'était cela que je voulais qu'elle sO.t pour prendre une
grande idée de moi, Mais quand j' eu prononcé les mots
" marquise " et « deux chevaux", soudain un grand
apaisement se fit en moi. Je sentis qu'elle se souviendrait
de moi et se dissiper avec mon effroi de ne pouvoir la
retrouver, une partie de mon désir de la retrouver. li me
semblait que je venais de toucher sa personne avec des
lèvres invisibles et que je lui avai plu. Et cette prise de
force de on esprit, cette possession immatérielle, lui avait
ôté de son mystère autant que fait la posses~ion physique.
ous revenions par une route qui traver ait la foret.
L'invisibilité des innombrables oi eaux qui s'y répondaient
tout à c6té de nous dans les arbres donnait la meme
impression de repos qu'on a les yeux ferml"S. Enchafoé
sur mon strapontin comme Prométhl c sur son rocher,
j'écoutais mes Océanides. Et quand par ha ard j'apercevais l'un de ces oiseaux qui pa sait d'une feuille sous

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

953

une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui et
ces chants, que je ne croyais pas voir la cause de ceuxci dans cc petit corps sautillant, étonné et sans regard.
Cette route était pareille à bien d'autres de ce genre
qu'on rencontre en France, montant en pente assez raide
puis redescendant sur une assez grande longueur. A~
moment même, je ne lui trouvais pas un grand char
~ .
m~
J Etais seulement content de rentrer. Mais elle devint
pour moi dans la suite une cause de joies en restant
dans ma mémoire comme une amorce où toutes les routes
semblables sur lesquelles je passerais plus tard au cours
d'une promenade ou d'un voyage s'embrancheraient
-it~t sans solution de continuité et pourraient grAce à
elle, communiquer immédiatement avec mon cœur. Car
dès que la voiture ou l'automobile s'engagerait dans une
de ces routes qui auraient l'air d'être la continuation de
celle ~ue je suivais avec M- de Villeparisis, ce à quoi ma
conscience actuelle se trouverait immédiatement appuyée
comme à mon passé le plus récent, cc serait (toutes les
ann~s i~termédiaires se trouvant abolies) les impressions
que J avais eues par ces fins d'après-midi-là, en promenade
pr~ de Balbec,quand les feuilles sentaient bon que la brume
'B .
,
,
1 evatt et qu au delà du prochain village, on apercevait
entre les arbres le coucher de soleil comme s'il avait été
~lque localité suivante, forestière, distante et qu'on n'attet~dra pas le soir même. Raccordées à celles que j'éprouvais
~ntenant dans un autre pays, sur une route semblable,
1 entourant de toutes les sensations accessoires de libre
~iration, de curiosité, d'indolence, d'appétit, de gaieté
~m leu~ étaient communes, excluant toutes les autres, ces
IIDpfCSStons se renforceraient, prendraient la consistance

3

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un type particulier de plaisir, et presque d'un cadre
d'existence que j'avais d'ailleurs rarement l'occasion de
retrouver, mais dans lequel le réveil des souvenirs mettait
au milieu de la réalité matériellement perçue une part
assez grande de réalité évoquée, songée, irretrouvable,
pour me faire éprouver, au milieu de ces · régions où je
passais, plus qu'un sentiment esthétique, un désir fugitif
mais exalté, d'y vivre désormais pour toujours.
Je rent(ais de bonne heure à l'hôtel les soirs où j'allais
avec Saint-Loup dîner au restaurant de R,ivebelle. A
chaque étage une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait
le coucher du soleil et la fenêtre des cabinets. Arrivé au
dernier étage, au lieu d'entrer chez moi je m'engageais plus
avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet de
chambre quoiqu'il craîgnit les courants d'air avait ouvert la
fenêtre du bout laquelle regardait le côté de la colline et de
la vallée mais ne les laissait jamais voir, car ses vitres, d'un
verre opaque, étaient le plm, souvent fermées. Je m'arrêtais
devant elle en une courte station et le temps de faire mes
dévotion à la " vue " que pour une fois elle découvrait au
delà de la colline à laquelle était adossé l'hôtel, et qui ne
contenait qu'une maison posée à quelque distance mais à
laqu'elle la perspective et la lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure précieuse et un
écrin de velours comme à une de ces architectures en
miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfhrerie et
d'émaux qui ser;ent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à
de rares jours à la vénération des fidèles. Mais cet instant
d'adoration avait déjà trop duré, car le valet de chambre
qui tenait d'une main un trousseau de clefs et de fautre
me saluait en touchant sa calotte de sacristain mais sans

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

955

la soulever à cause de Pair pur et frais du soir, venait
refermer comme ceux d'une cMsse les deux battants de
la croisée et dérobait à mon adoration le monument réduit
et· la relique d'or. J'entrais dans ma chambre. La vue
d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit
me donnait cette même impression que j'avais eue en
wagon, d'être affianchi des nécessités du sommeil et de la
claustration dans une chambre. D'ailleurs je ne me sentais
pas emprisonné dans celle où j'étais puisque dans une
heure j'allais la quitter pour monter en voiture. Je me
jetais sur mon lit. Et, comme si j'avais été sur la couchette
d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que
la nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans
l'obscurité, comme des cygnes assombris et silencieux
mais qui ne dorment pas, j'étais de tous c~tés entouré des
images de la mer.
Mais bien souvent ce n'était en effet que des images,
tant ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de
mon corps que j'allais habiller pour tâcher de paraître le
plus plaisant possible aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant illuminé de Rivebelle, était
incapable de mettre de la profondeur derrière la couleur
des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme
un jet d'eau, comme un feu d'artifice de vie, unissant
l'intervalle de ses hautes fusées par la filée immobile ét
blanche de longs sillages horizontaux, sans le miracle
charmant de ce phénomène naturel et local qui rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les
yeux, j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix,
chaque jour renouvelé de peintures qu'on montrait arbi-

�A

LA NOUVELLE KEVUE FRANÇAISI

traitement dans l'endroit où je me trouvais et sans qu'ella
eussent de rapport nécessaire avec lui. J'avais pourtant cla
plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
l'horizon apparaissait tellement de la meme couleur que
lui, ainsi que dans une toile impressionniste, qu'il semblait
aussi de la même matière, comme si on n'e(lt fait que
découper sa coque, et les cordages en lesquels elle s'était
amincie et filigranée, dans le bleu vaporeux du ciel. Parfois
l'océan emplissait presque toute ma fenêtre, surélevœ
qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement d'une ligne qui était du même bleu que celui de la
mer, mais qu'à cause de cela je croyais être de la mer
encore et ne devant sa couleur différente qu'à un eftèt
d'éclairage. Un autre jour la mer n'était peinte que dans
la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était rempli de
tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
horizontales que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou une spécialité de l'artiste, de présenter une
"étude de nuages", cependant que les différentes vitrines
de la bibliothèque montrant des nuages semblables mais
dans une autre partie de l'horizon et diversement colons
par la lumière, semblait offrir comme la répétition, chère l
certains maîtres contemporains, d'un seul et meme effet,
pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant
dans l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble
dans une même pièce, exécutés au pastel et mis sous verre.
Et parfois sur le ciel et la mer uniformément gris, un
peu de rose s'ajoutait avec un raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi au ba
de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de
cette " harmonie gris et rose ' dans le goClt de celles de

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

9S7

Whistler, la signature favorite du maître. Le rose même
disparaissait, il n'y avait plus rien à voir. Je me mettais
debout un instant et avant de m'étendre de nouveau
je fermais les grands rideaux. Au-dessus d'eux je voyais
de mon lit la raie de clarté qui y restait encore, s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
m'attrister et sans lui donner de regrets que je laissais ainsi
mourir au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais
à table, car je savais que ce jour-ci n'était pas de la même
sor~e ~ue les autres, plus long comme ceux du ~le que la
nutt interrompt seulement quelques minutes ; je savais
que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait à sortir
par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante d~
restaurant de Rivebelle.
Mais autant à Balbec, dans le courant ordinaire de la
vie, j'exerçais sur moi-même un contrale minutieux et
~onst:in~, su~rdonnant tous les plaisirs au but, que je
Jugeais innmment plus important qu'eux, de devenir assez
fort pour pouvoir réaliser l'œuvre que je portais peut-être
en moi, en revanche dès que nous arrivions à Rivebelle
dans l'excitation du plaisir nouveau, comme s'il ne devai:
plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins élevées à
réal~r, disparaissait tout ce mécanisme précis de prudente
hygiène. Tandis qu'un valet de pied me demandait mon
paletot, Saint-Loup me disait :
- Tu n'auras pas froid? tu ferais peut-être mieux de
le garder, il ne fait pas très chaud.
-: Je répondais : " Non, non ", et peut-être je ne
sentais pas le froid, mais en tout cas j'avais oublié la peur
de tomber malade, la nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon paletot ; nous entrions

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dans la salle du restaurant aux sons de quelque marche
guerrière jouée par les Tziganes, nous nous avancions
entre les rangées des tables servies comme dans un facile
chemin de gloire, et, sentant l'ardeur joyeuse imprimée à
notre corps par les rythmes de l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe immérité,
nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous
une démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces
gommeuses de café-concert qui, venant de chanter sur un
air belliqueux un couplet grivois, entrent en courant sur
la scène avec la contenance martiale d'un général vainqueur.
Même pendant le trajet de Balbec à Rivebelle, le choc
possible avec une voiture venant en séns inverse dans ces
sentiers ou il n'y avait de place que pour une seule et où
il faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de
la falaise, la proximité de son versant à pic sur la mer,
rien de tout cela ne trouvait en moi le petit effort qui
et\t été nécessaire pour amener la crainte de ce danger
jusqu'à ma raison. Je ne faisais en somme que concentrer
dans une soirée la paresse qui pour les autres hommes
est diluée dans leur existence entière où journellement
ils affrontent sans nécessité le risque d'un voyage en
mer, d'une promenade en aéroplane ou en automobile
quand les attend à la maison l'être dont leur mort
briserait la vie, ou quand est encore liée à la fragilité de
leur cerveau l'œuvre .dont la prochaine mise au jour est
leur seule raison d'être. Et de même dans le restaurant
de Rivebelle, les soirs où nous y restions, si quelqu'un
était venu pour me tuer, comme je ne voyais plus que
dans un lointain sans réalité ma grand'mère, ma vie

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

959

à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais tout
entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine,
à la politesse des maîtres d'h6tel, au contour de la valse
qu'on jouait, et que j'étais collé à la sensation présente,
n'ayant pas plus d'extension qu'elle ni d'autre but que
de ne pas être séparé d'elle, je serais mort contre elle,
je me serais laissé massacrer sans offrir de défense, sans
bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac et qui
n'a plus le souci de préserver la provision de ses efforts
accumulés et l'espoir de sa ruche.

•••
Un matin comme je passais devant le casino en rentrant
de l'Mtel j'eus la sensation d'être regardé par quelqu'un
qui n'était pas loin de moi. Je tournai la tête et j'aperçus
un homme d'une quarantaine d'années, tres grand et
assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en
frappant nerveusement son pantalon avec une badine,
fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention. Par moment
des regards d'une extrême activité les parcouraient en
tous sens comme en ont seuls devant une personne qu'ils
ne connaissent pas des hommes à qui, pour une raison
quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient
pas aux autres, par exemple un fou ou un espion. Il lança
sur moi une suprême œillade à la fois hardie, prudente,
rapide et profonde, comme un dernier coup que l'on tire
au moment de prendre la fuite, et aprcs avoir regardé
tout autour de lui, prenant soudain un air distrait
et hautain, par un brusque revirement de toute sa
personne il se tourna vers une affiche dans la lecture de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en arrangeant
la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. Il tira de
sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre en
note le titre du spectacle annoncé, tira deux ou trois fois sa
montre, abaissa sur ses yeux un canotier de paille noire
dont il prolongea le rebord avec sa main mise en visière
comme pour voir si quelqu'un n'arrivait pas, fit le geste
de mécontentement par lequel on croit faire voir qu'on a
assez d'attendre, mais qu'on ne fait jamais quand on attend
réellement quelqu'un, puis rejetant en ~rière son chapeau
et laissant voir une brosse coupée ras qui admettait
cependant de chaque c6té d'assez longues ailes de pigeon
onduléçs, il exhala le souffle bruyant des personnes qui ont
non pas trop chaud mais le désir de montrer qu'elles ont
trop chaud, J'eus l'idée d'un escroc d'Mtel qui, nous
ayant peut-être déjà remarqués les jours précédents ma
grand'mère et moi, et préparant quelque mauvais coup,
venait de s'apercevoir que je l'avais surpris pendant qu'il
m'épiait ; pour me donner le change il cherchait peut-être
seulçment par sa nouvelle attitude à exprimer l'indifférence et le détachement, mais c'était avec une exagération
si agressive que son but semblait au moins autant que de
dissiper les soupçons que j'avais dt\ avoir, de venger une
humiliation qu'à mon insu je lui eusse infligée, de me
donner l'idée non pas tant qu'il ne m'avait pas vu, que
celle que j'étais un objet de trop petite importru:Jce pour
attirer son attention. Il cambrait sa taille d'un air de
bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches et dans
son regard ajustait quelque chose d'indifférent, de dur, de
presque in~ultant, Si bien que la singularité de son
expression me te faisait prendre tantbt pour un voleur, et

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

tantôt pour un fou. Pourtant sa mise extrêmement soignée
était beaucoup plus grave et beaucoup plu\&gt; simple que
celles de tous 1~ baigneurs que je voyais à Balbec, et
rassurante pour mon veston si souvent humilié par la
blancheur éclatante et banale de leurs costumes de plage.
Mais ma grand'mère venait à ma · rencontre, nous flmes
un tour ensemble et je l'attendais une heure après devant
PMtel où elle était allée chercher quelque chose, quand
je vis sortir Mme de Villeparisis avec Robert de Saint Loup
et l'inconnu qui m'avait regardé si fixement devant le
casino. Avec la rapidité d'un éclair son regard me traversa
comme au moment où je l'avais aperçu et revint, comme
s'il ne m'avait pas vu se ranger un peu bas devant ses yeux,
émoussé, comme le regard neutre qui feint de ne rien
voir au dehors et n'est capable de rien lire au dedans, le
regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir
autour de soi les cils qu'il écarte de sa rondeur béate, le
regard dévot et confit qu'ont certains hypocrites, le regard
fat qu'ont certains sots. Je vis qu'il avait changé de costume.
Celui qu'il portait était encore plus sombre ; et sans doute
c'est que la véritable élégance intimide moins, est moins
loin de la simplicité que la fausse; mais ce n'était pas que
cela: d'un peu près on sentait que si la couleur était
presque entièrement absente de ces vêtements ce n'était
pas parce que celui qui l'en avait bannje y était indifférent,
mais plutbt parce que pour une raison quelconque il se
l'interdisait. Et la sobriété qu'ils lai~ient paraître sem-.
blait de celles qui viennent de l'obéissance à un régime,
plut6t que du manque de gourmandise. Dans le tissu du
pantalon un filet de vert sombre s'harmonisait à la rayure
des chaussettes av~c un raffinement qui décelait la vivacité

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

d'un godt mâté partout ailleurs et à qui cette seule
concession avait été faite par tolérance, tandis qu'une tache
rouge sur la cravate était imperceptible comme une liberté
qu'on n'ose prendre.
- Comment allez-vous, je vous présente mon neveu,
le baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis,
pendant que l'inconnu, sans me regarder, grommelant un
vague " charmé " qu'il fit suivre de : heue, heue, heue,
pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et
repliant le petit doigt, l'index et le pouce, me tendait
le troisième doigt et l'annulaire que je serrai sous son
gant de suède; puis sans avoir levé les yeux sur moi, il se
détourna vers Mm• de Villeparisis.
- Mon Dieu, est-ce que je perds la tête, dit celle-ci,
en riant, voilà que je t'appelle le baron de Guermantes.
Je vous présente le baron de Charlus. Après tout l'erreur
n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes, tout de même.
Cependant ma grand'mère sortait, nous fîmes route
ensemble. L'oncle de Saint Loup ne m'honora non seulement pas d'une parole mais même d'un regard. S'il
dévisageait les gevs qu'il ne connaissait pas (et pendant
cette courte promenade il lança deux ou trois fois son
terrible et profond regard en coup de sonde sur des gens
insignifiants et de la plus modeste extraction qui passaient),
en revanche il ne regardait à aucun moment, si j'en
jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait, - comme
un policier en mission secrète mais qui tient ses amis en
dehors de sa surveillance professionnelle.
Quand Mme de Villeparisis en rentrant de sa promenade
nous fit demander à la fin de la journée de venir prendre

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

le thé avec son neveu, je pensai que s'étant peut-être
aperçue de l'impolitesse qu'il avait marquée à mon égard
elle avait voulu lui donner l'occasion de la réparer. Mais
quand dans le petit salon de l'appartement où elle nous
reçut je voulus saluer M. de Charlus, j'eus beau tourner
autour de lui qui d'une voix aiguë, narrait une histoire à
Mme de Villeparisis, je ne pus pas attraper son regard; je
me décidai à lui dire bonjour et assez fort, pour l'avertir
de ma présence, mais je compris qu'il l'avait remarquée,
car avant même qu'aucun mot ne füt sorti de mes lèvres,
au moment où je m'inclinais je vis ses deux doigts tendus
pour que je les serrasse, sans qu'il eM tourné les yeux ou
interrompu la conversation. Il m'avait évidemment vu,.
sans le laisser paraître, et je m'aperçus alors que ses yeux
qui n'étaient jamais fixés sur l'interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans toutes les directions, comme
ceux de certains animaux effrayés, ou ceux de ces
marchands en plein air qui tandis qu'ils débitent leur
boniment et montrent leur marchandise illicite, scrutent,
sans cependant tourner la tête, les différents points de
l'horizon par où pourrait venir la police. Sans doute s'il
n'y avait pas eu ces yeux, le visage de M. de Charlus
était semblable celui de beaucoup de beaux hommes.
Mais ce visage, auquel une légère couche de poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de théâtre, M. de Charlus
avait beau en fermer hermétiquement l'expression, les
yeux étaient comme une lézarde, comme une meurtriere que seule il n'avait pu boucher et par laquelle,
selon le point où on était placé par rapport lui, on se
sentait brusquement croisé du reflet de quelque engin
intérieur qui semblait n'avoir rien de rassurant, même

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

pour celui qui, sans en être absolument maître, le portait
en soi, l'état d'équilibre instable et toujours sur le point
d'éclater; etl'expression circonspecte, incessante et inquiète
de ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour d'eux, jusqu'à
un cerne descendu très bas, en résultait pour le visage, si
bien composé et arrangé qu'il füt, faisait penser à quelque
incognito, à quelque déguisement d'un homme puissant
en danger, ou seulement d'un individu dangereux, mais
tt:agique. J'aurais voulu deviner quel était ce secret que
ne portaient pas en eux les autres hommes et qui m'avait
déjà rendusi énigmatique le regard de M. d.e Charlus quand
je l'avais vu le matin près du c;_isino. Mais avec ce que je
savais maintenant de sa parenté, je ne pouvais plus croire
que ce fiît celui d'un voleur, nf, d'après ce que j'entendais de sa conversation, que ce füt celui d'un fou, S'il
était si froid avec moi, alors qu'il était extrêmement
aimable avec ma grand'mère, cela ne tenait peut-être pas
à une antipathie personnelle contre moi, car d'une manière
générale, autant il était bienveillant pour les femmes, des
défauts de qui il parlait sans jamais se départir d'une grande
indulgence, autant il avait à l'égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine d'une violence qui
rappelait celle de certains misogynes pour les femmes. De
deux ou trois" gigolos" qui étaient de la famille ou de l'intimité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard le nom,
M. de Charlus dit avec une ex11ression presque féroce qui
tranchait sur sa froideur habituelle: " ce sont de petites
canailles." Je compris que ce qu'il reprochait surtout aux
jeunes gens d'aujourd'hui, c'était d'être trop effémi~és. "Ce
sont de vraies femmes ", disait-il avec mépris. Mais quelle
vie n'etl.t semblé efféminée auprès de celle qu'il voulait que

a

A LA RBCHERCHX DU TEMPS PERDU

menAt un homme et qu'il ne trouvait jamais assez énergique et virile ?- (Lui-même dans ses longs voyages à
pied, après des heures de course, disait se jetet brillant
dans des rivières glacées.) Il n'admettait pas qu'un
homme port!t une bague. Et je remarquai que même
autour de cet annulaire qu'il m'avait tendu il n'y en
avait aucune. Mais ce parti-pris de virilité ne l'empêchait
pas d'avoir des qualités de sensibilité des plus fines. A
Mme de Villeparisis qui le priait de décrite pour ma
grand'mère un cMteau où avait séjourné Mme de Sévigné,
ajoutant qu'elle voyait un peu de littérature dans ce
d~poir d'être séparée de cette ennuyeuse Mme de
Grignan:
- Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus
vrai. C'était du reste une époque où ces sentiments-là
étaient bien compris. 1 'habitant du Monomopata de
Lafontaine courant chez son ami qui lui est apparu un
peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le
plus grand des maux est l'absence de l'autre pigeon, vous
semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de
Sévigné ne pouvant pas attendre le moment où elle sera
seule avec sa fille.
- Mais une fois seule avec elle, elle n'avait probablement rien à lui dire.
- Certainement si; fdt-ce de ce qu'elle appelait
"choses si légères qu'il n'y a que vous et moi qui les
remarquions". Et même si elle n'avait rie!l à lui dire, elle
était du moins près d'elle. Et La Bruyère nous dit que
c'est tout: "1ttre près des gens qu'on aime, leur parler,
. ; c ' est
ne 1eur parler point, tout est éga1• " - Il a raison
le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d'une voix mélan-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

colique ; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée
,qu'on le got1te bien rarement; Mme de Sévigné a été en
somme moins à plaindre que d'autres. Elle a passé une
grande partie de sa vie auprès de ce qu'elle aimait.
- Tu oublies que ce n'était pas de l'amour, c'était de
:Sa fille qu'il s'agissait.
- Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on
aime, reprit-il d'un ton plus péremptoire et presque
tranchant, c'est d'aimer. Ce que ressentait Mme de Sévigné
pour sa fille peut prétendre beaucoup plus justement
cessembler à la passion que Racine a dépeinte dans
Andromaque ou dans Phèdre, que les banales relations que
le jeune Sévigné avait avec ses maîtresses. De même
J'amour de tel mystique pour son Dieu. Les démarcations
trop étroites que nous traçons autour de l'amour viennent
-seulement de notre grande ignorance de la vie.
Dans ces réflexions sur la tristesse qu'il y a à vivre loin
&lt;le ce qu'on aime M. de Charlus ne laissait pas seulement
paraître une délicatesse de pensée que montrent rarement
les hommes et surtout les homme de club, comme il était;
,sa voix elle-même, pareille à certaines voix de contralto
en qui on n'a pas assez cultivé le médium et dont le chant
semble le duo alterné d'un jeune homme et d'une femme,
se posait au moment où il parlait de ces sentiments si
délicats sur des notes hautes, prenait une douceur imprévue
et semblait contenir des chœurs de sœurs, de mères, de
fiancées, qui répandaient leur tendresse. Mais la nich~
-de jeunes filles que M. de Charlus, avec son horreur de
tout efféminement, aurait été si navré, d'avoir l'air
d'abriter ainsi dans sa voix, ne s'y bornait pas à l'interprb.tation, à la modulation des morceaux de sentiment.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Souvent tandis que causait M. de Charlus, on entendait
leur rire aigu et frais de pensionnaires ou de coquettes
ajuster leur prochain avec des malices de bonnes langues
et de fines mouches.
Cependant ma grand'mère m'avait fait signe de monter
me coucher, malgré les prières de Saint~Loup qui, à ma
grande honte, avait fait allusion devant M. de Charlus
à la tristesse que j'éprouvais souvent le soir avant de
m'endormir. Je fus bien étonné quand ayant entendu
frapper à ma porte de ma chambre et ayant demandé qui
était là, j'entendis la voix de M. de Charlus qui disait
d'un ton sec :
- C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur ? Monsieur
mon neveu racontait tout à l'heure que vous étiez un peu
ennuyé avant de vous endormir, et d'autre part que vous
admiriez les livres de Bergotte. Comme j'en ai un dans
ma malle que vous ne connaissez probablement pas, je
vous l'apporte pour vous aider à passer ces moments où
vous ne vous sentez pas heureux.
Je remerciai M. de Charlus avec émotion et lui dis
que j'avais au contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui
avait dit de mon malaise à l'approche de la nuit, m'eilt
fait paraître à ses yeux plus sfüpide encore.
- Mais non, répondit-il d'un ton plus doux. Vous n'avez
peut-être pas de mérite personnel, je n'en sais rien, si peu
d'êtres en ont ! Mais pour un temps du moins vous avez la
jew1esse et c'est toujours une séduction. D'ailleurs, Monsieur, la plus grande des sottises c'est de trouver ridicules ou
bl!mables les sentiments qu'on n'éprouve pas. J'aime la
nuit et vous me dites que vous la redoutez ; j'aime sentir
les roses et j'ai un ami à qui leur odeur donne la fièvre •

�LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAIS!

Croyez-vous que je pense pour cela qu'il vaut moins que
moi. Je m'efforce de tout comprendre et je me garde de
rien condamner. En somme ne vous plaignez pas trop, je
ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas cruelles, je sais
ce qu'on peut souffrir pour des choses que les autres ne
comprendraient pas. Mais du moins vous avez bien placé
votre affection dans votre gtand'mère. Vous la voyes
beaucoup. Et puis c'est une tendresse permise, je veux
dire une tendresse payée de retour. Il y en a tant dont on
ne peut pas dire cela.
Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un objet, en soulevant un a~tre. J'avais l'impression
qu'il avait quelque chose à m'annoncer et ne trouvait pas
en quels termes le faire. Quelques minutes se passèrent
ainsi, puis, de sa voix redevenue cinglante, il me jeta :
" bonsoir monsieur " et partit. Apres tous les sentiments élevés que je lui avais entendu exprimer,
le lendemain matin, qui était le jour de son départ,
sur la plage, au moment où j'allais prendre mon bain,
comme M. de Charlus s'était approché de moi pour •
m'avertir que ma grand'mère m'attendait aussit6t que je
serais sorti de l'eau, je fus bien étonné de l'entendre me
dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité et un
rire vulgaires :
- Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'mère,
hein ? petite fripouille ?
- Comment, monsieur, je l'adore !...
- Monsieur, me dit-il en s'éloignant d'un pas, et avec
un air glacial, vous êtes encore jeune, vous devriez en
profiter pour apprendre deux choses, la première c'est de
vous abstenir d'exprimer des sentiments trop naturels

A LA RECHERCHE

DU TEMPS PERDU

pour n'être pas sous-entendus ; la seconde c'est de ne pas
partir en guerre pour répondre aux choses qu'on vous dit
avant d'avoir pénétré leur signification. Si vous aviez pris
cette précaution il y a un instant, vous vous seriez évité
d'avoir l'air de parler à tort et à travers comme un sourd
et d'ajouter par là un second ridicule à celui d'avoir des
ancres brodées sur votre costume de bain. Vous me faites
apercevoir que je vous ai parlé trop t6t hier soir des
séductions de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur
service en vous signalant son étourderie, ses inconséquences et son incompréhension. J'espère, monsieur, que
cette petite douche ne vous sera pas moins salutaire que
,otre bain. Mais ne restez pas ainsi immobile car vous
pourriez prendre froid. Bonsoir, monsieur.

( A suivre.)

MARCEL PllOUST.

�iLÉOIES

I

I

ELEGIES
à Raymond dt la Taill,Jû

Vois, simulant la discorde
De l'univers trop vivant,
Les rameaux comme. ils se tordent
Sous les étreintes du vent.

97 1
Nos chairs se sont enchaînées
Pour fondre un amout' commun,
Nos lèvres entrebaisées
Respirent un seul parfum,
Mais quand règlem le silence
Nos soujfles à l'unisson,
Nous peuplons la terre immense
Du cri des désunions !

***

L'amour ainsi que la haine
Parmi les corps affrontés
Des sombres choses terraines
Roule la diversité:

Je ne sais ce que ftr9
L'avenir de ton visage
Ni quelle sera l'image
Qui mes songes poursuivra :

Une loi vindicative
Plie à des combats pareils
Ceux-là satisfaits qui vivent
Du tumultueux soleil.

Sera-ce ta claire épaule
Qui vaut le jour le plus beau,
Tes cheveux semblant les saules
Qu' automne mire en ses eaux P

Pour nous ce n'est pas rancune
Qu'ici-bas nous échangeons
Quand cette clarté de lune
Attendrit le bois profond :

Est-ce ta tête inclinée
Ou l'orgueil droit de ton front
Qu'un soir me ramèneront
Les regrets, fils des années P

�iLÉGIES

97 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La guirlande de tes bras
Qui passe les roses claires ?
Sur la route familière
Bellement tressés nos pas ?
Mais que le temps ne transmette
De tes yeux la fixité
Ni de ta bouche inquiète
La tremblante humidité,
De peur que de nos étreintes
Ne se üvent à présent
Et l'espérance et la crainte
De ton souvenir naissant.

Craintive, voici l'ombrage
De la pluvieuse nuit
Où l'approche de l'orage
Eveille un humide bruit:
Comme .tremblent sur nos têtes
Les feuilles, voilà-t-il pas
Ta beaute trop inquiète
Pour se complaire à mes bras ?

973

Vers l'avenir si trop vite
Il bat, ton précieux cœur,
Et le mien qu'il précipite,
De tard mourir ont-ils peur ?
Même l'instant solitaire
Que dans l'ombre nous vivons,
L'étreinte que nous avons
Liée à la vaste terre,
Et la nuit qui nous entend,
Plus que nous sont périssables ;
Ecoute donc comme un sable
Notre amour muet coulant.

***
Sur un mode qui ne se lamente
D'excès de peine ni de ga1té,
Changeant comme vos larmes changeantes,
Et par de rares lyres tenté,
Je veux, Aminte, atendresse absente,
Sur moi vos tristesses irriter.
Que n' hes-vous pour l'heure propice
Sur la terrasse cherchant nos pas
Et déplorant comme s'alanguissent
D'être libres de mes bras, vos bras !
Pliante sous le poids du ciel chaud
Comme sous les yeux qui vous désirent,

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ

Plus lasse que les mouvants rameaux
Que délaisse l'oublieux zéphyre,
Mais toujours brillante du sourire
Qui vaincra _l'horreur de mon tombeau •..
A l'instant qui bat semblablement
Dans nos cœurs séparés de l'espace,
Sans doute, Aminte, sur les terrasses
Vous croisez vos vestiges charmants ;
Et de la plaine à vos pieds soumise
Et des rives du fleuve grondant
Le cri des chiens rompt le soir mortel;
Les trains, dans la paix qui les méprise,
Halètent en vain ; et le 'ciel
Et le lac se varient de nuages
Et de feux navigants ; et ton âge
Fuit, Aminte, sans que le cruel
Destin, rapprochant nos deux visages
Fasse joindre nos regards charnels.

***
Par les prés, les forêts, les buissons,
Quand elle poursuivait Proserpine,
Courait la déesse des moissons
Dont le char fleurissait les épines.
Quittant parfais ses chevaux lassés,
Cette souveraine des montagnes
D'un pas divin défie, accompagne
La course agile des flots pressés,

!L.iGIES
Soit qu'elle descende les rivières
Lumineuses, soit qu'aux doux ruisseaux
Elle jette courbés les roseaux
Sous le poids de sa tristesse fière.
Et seule en certe hâte la suit
L'odeur des bois que le soir soulève,
Ou le vent qui d'une haleine brève
Porte aux corps les frissons de la nuit.
En vain pour la déesse fuyante
Sous le feuillage on fait retentir
Le bel éclat des fêtes dansantes :
Elle passe au loin sans les ouïr;
Car ce qu'elle poursuit, sa tristesse,
Lui tend infatigable ses bras.
Et moi tout semblable à la déesse,
C'est ma douleur secrète sans cesse
Qui commande et détourne mes pas.
Et je cours dans cette obscure vie
En vain, pour dans le sol retrouver
Ta forme à mes étreintes ravie,
Ton image que sut enlever
Le dieu jaloux des chairs enfouies.
***
Il en est qui disent sombres
Les instants déjà vécus,
Comme si la mort et l'ombre
Prenaient ce qu'ils ne sont plus.

975

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

977

Bien plut8t, c'est la présente
Heure que le rude amour
Revh de nuit, mais la pente
De l'oubli brille au vrai jour.

JOURNAL DE VOYAGE
(CANADA)

Et par-delà la mémoire
De ces soucis trop humains
S'allume la pure gloire
Des regrets magiciens,

(Suite)

1

Samedi,

Tant que, si l'heure est en peine
De faire oublier le sort,
C'est le passé m;n domaine,
Où vit l'odeur de ton corps.
ANDRÉ THÉRIV!.

2

7 juillet.

Nous nous embarquons, personnes et bagages, dans le
bateau à naphte et partons pour camper, chasser et
pêcher. Bient6t le fjord bifurque en trois bras. Nous
entrons dans le bras de droite, qui est assez étroit. Sur
les deux rives sont des montagnes couvertes d'une forêt
touffue.
Aussit6t arrivés, les hommes taillent des piquets, montent
les tentes. Sous l'œil de la squaw, le feu du camp est
préparé, les vivres déballés. Nous allons dans la forêt
chercher des baies pour le repas du soir : on s'assied par
terre, tirant à soi les branches des arbustes que l'on trait
à la maniere d'une vache. Les fruits et les feuilles tombent
sur les genoux. On souffie sur les feuilles pour les
faire envoler.
Nous avons, Miss Paine et moi, une tente que nous
partageons avec Hatchkett, la petite Indienne. Les Marks
et leur bébé habitent le bateau à naphte-; les Ellis ont une
tente ; les Donahoo ont la plus grande avec les deux
garçons et Bee. Une biche recouvre ce qui devient la
1

Voir la Nouvelle Revue Française du

1"

Mai.

�978

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

salle à manger. Nous nous sommes faits des lits avec des
branchages de sapin. Miss Paine a même fabriqué une
sorte de moustiquaire. Nous souffions du froid ; par une
erreur d'enregistrement, nos couvertures et mon sac de
couchage ne nous ont pas suivis.
Nous passons huit jours dans ce camp. Les hommes
partent pour la chasse et la pêche de bon matin. Ils
rapportent des biches et des truites. Les femmes cherchent
le bois, l'eau, cuisent et relavent la vaisselle. Mrs. Donahoo
montre toujours plus les côtés désagréables de son caractere. Elle ne parle plus de m'adopter; maintenant elle
m'ignore ou me jette le même regard haineux qu'à
Miss Paine. Hatchkett, notr~ petite compagne de tente,
lui rapporte en les dénaturant les conversations que nous
avons le soir avant de dormir. Nous ne pouvons partir; le
"Tees'' ne revient que dans quinze jours. Il n'y a pas
une demeure de blanc à plus de cinquante milles.
J'arrive cependant à m'échapper un jour avec les
jeunes gens de notre camp pour grimper sur une montagne de l'autre côté de la baie. La brousse est très
épaisse, et j'en sors couverte d'égratignures et de grands
accrocs dans la jupe verte et noire dont j'étais si fiere.
Les arbres sont, pour la plupart, très vieux et pourris; on
risque toujours de partir avec la racine à laquelle on
s'accroche. Près d'un petit étang, mes compagnons me
font remarquer des pistes d'élans et de biches.
Un autre jour, je me baignais dans le bras de mer.
A cent mètres, sur un rocher, j'aperçois un être que je
prends pour un homme; un Indien seul aurait pu s'égarer
dans ce lieu solitaire. Tout à coup mon Indien part à
quatre pattes; c'était un ours.

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

979

Au bout d'une semaine, le poisson étant décidément
trop rare, nous changeons de camp par un jour de pluie.
Notre nouvelle installation est au fond d'un autre bras du
fjord. Les arbres sont moins touffus que dans l'endroit
précédent, mais c'est tout aussi beau. Les moustiques
malheureusement sont toujours insupportables, et le poisson difficile à capturer. Un jour, nous apercevons un
phoque pres de la pirogue ; il a dd se perdre en entrant
dans le bras de mer. C'est lui qui aura mangé ou effrayé
tous les saumons.
Il pleut. Les hommes ne vont plus à la chasse. Ils ont
fait du feu dans une vieille hutte de trappeur, dans laquelle
il n'y a pas d'orifice pour la fumée. On s'assied sur fa
terre battue autour du feu pour avoir chaud. Donahoo et
sa femme préparent des peaux de martres, les grattant et
les tirant sur des cadres de bois. Donahoo, peu causant
d'habitude, raconte des histoires de sa vie, si intéressantes
qu'on croirait lire le plus beau roman d'aventures. J'apprends plus tard qu'il est le héros d'un livre de S.E. Whyte,
très populaire en Amérique: The Blazed Trail.
Un jour, pêchant avec des Indiens, longeant la rive de
très près, nous entendons un bruit de branches cassées et
distinguons entre les arbres un élan immense. Nous
retournons au camp chercher des fusils, descendons de
pirogue, l'élan est encore là. Malheureusement nous faisons du bruit en marchant dans la brousse; il nous entend
et se dérobe.
Le lendemain, dans la forêt avec Mr. Donahoo et les
Indiens, nous trouvons le crlne d'un élan en parfait état;
le bois a trois metres d'envergure; les cornes sont enfoncées dans la terre comme s'il y avait eu lutte.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

Un jour que les hommes sont à la chasse, je pars en
pirogue avec Miss Paine et la sqaw pour chercher du
bois de flottaison sur un ilot à cinq milles du camp. Notre
hôtesse est devenue intolérable ; depuis plusieurs jours je
n'enlève plus mon feutre, de crainte que, voyant mon
crine, il ne lui vienne l'idée de me scalper. Elle connaît
mal les devoirs de l'hospitalité, et ne nous parle que pour
dire : "Je n'aime pas être avec des imbéciles". Quand
nous descendons sur l'îlot pour ramasser du bois, il me
vient un sauvage désir de l'assommer avec une vieille
poutre. J'essaie de l'atteindre à la tête, mais je vise mal.
Mrs. Donahoo a de grandes ambitions artistiques. Elle
se fait donner des leçons de peinture par Miss Paine. Mon
r6le consiste à tenir sa boîte en chassant les moustiques
de ma main libre. L'œuvre la plus remarquable de notre
h6tesse est le portrait de son mari avec son fusil. Miss
Paine a reçu l'ordre d'en faire le pendant, représentant
Mrs. Donahoo debout à c6té d'une pirogue, et tenant un
gros saumon.
Si Miss Paine est professeur de peinture, je suis, moi,
professeur de danse. Ces festivités se passent le soir devant
le feu du camp. L'orchestre est composé d'Indiens. Les
instruments, peu variés, sont des peignes recouverts de
papier, que l'on promène le long de la bouche, à la manière d'un harmonica.
Apres dix jours passés dans ce deuxième camp, nous
sommes partis par la pluie pour Kyuquot. Le vieux "Tees"
m'emmenera au nord de l'île, car je désire prolonger le
voyage et revenir par la c6te est. Il prendra à son retour
à Kyuquot les Donahoo, Miss Paine et les autres invités
qu'il ramènera à V îctoria.

Je n'oublie pas cette derniere soirée passée chez les
Ellis. La gramophone joue des airs de danse jusque tard
dans la soirée. Vers minuit, dans le silence de la nuit ,
j'entends des hurlements partant d'une hutte voisine.
J'apprends le lendemain qu'une femme est morte, et que
toujours les Indiens poussent ces hurlements quand meurt
un des leurs.
passée à
L e "T ees " est en retar d ; encore une Journée
·
l'attendre. Nous voyons débarquer d'une grande baleinière
plusieurs familles indiennes qui reviennent de la pêche en
mer. Ces gens campent sur la rive avant d'aller plus loin.
Je tente de photographier un tout petit bébé lacé dans un
berceau, mais la mère, craignant que je ne veuille lui lancer un mauvais sort, m'en empêche.
4

Aoat.

Ce matin, à cinq heures, j'ai été réveillée par le sifflet
du "Tees" dans la baie. Kyuquot était splendide dans
cette lumiere si gaie. La marée était basse; j'ai pataugé
jusqu'à la pirogue, entourée de merveilleuses anémones
de mer. Mr. Donahoo m'a qienée jusqu'au "Tees". J'ai
abordé sur ce vieux bateau, acceuillie amicalement
par le capitaine, un brave homme plein d'entrain.
Mon étape de ce soir est Quatsino, une des dernières
stations de la c6te ouest. J'y passerai la nuit et ferai
demain à pied les dix-sept milles qui menent à Port Hardy
A
)
sur la cote est. A Port Hardy, on m'assure que je trouverai
un steamer qui me ramènera à Victoria, via Vancouver.
Sit6t arrivée sur le "Tees", le capitaine m'a invitée
à monter sur la passerelle. C'est de là que je vous écris.
D'un c6té sont mes bottines, mouillées par le " patau-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

geage" de tout à l'heure, qui sèchent au soleil; de l'autre
un jeune Anglais, qui fait aussi sa correspondance et
s'interrompt pour me raconter ses expériences canadiennes.
Il appartient à une équipe d'arpenteurs, envoyée au nord
de l'île par un rtal estait man de Victoria. Leur séjour
dans ces forêts encore sauvages durera quatre ou cinq
mois. Mr. W. me dit être parti d'Angleterre sans avoir
de place en vue. Ses débuts ont été curieux. Il a balayé
les rues de Victoria pendant quelques semaines, à raison
de deux dollars et demi par jour.
Cette côte ouest de l'île de Vancouver devient de plus
en plus sauvage, à mesure qu'on monte vers le nord. Les
montagnes sont plus hautes ; des tlots rocheux sortent de
l'océan; sur l'un d'eux sont couchés des phoques.
Au soir nous stoppons à Quatsino. Je prête au jeune
Anglais mon sac de couchage, enfin retrouvé, et fais mes
adieux au "Tees."
Quatsino, situé au fond d'une baie abritée, est un des
espoirs des spéculateurs de terrains. A l'heure actuelle,
quelques pionniers blancs, des Indiens, sont les seuls
habitants de ce Liverpool de l'avenir. Au point de vue
purement pittoresque, la situation de Quatsino est certainement moins attrayante que celle de Kyuquot. Un Lord
anglais, très original, et sa famille habitent ces solitudes.
Ils sont venus attendre le courrier en bateau. Le père
porte une casquette d'officier de mari"ne; les enfants, filles
et garçons, manœuvrent leur barque comme la vedette
d'un cuirassé. Le spectacle est vraiment inattendu, tant
la moindre vision d'élégance paraît étrange dans cet
entourage rude d'Indiens et de Blancs mal dégrossis.
Je passe la nuit dans un petit hôtel neuf, très propre.

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

Pour me faire honneur, le tenancier fait jouer à son
gramophone la Marseillaise, avec une persistance un peu
fatigante. Mes sentiments patriotiques sont touchés; mais
l'instrument est bien enroué. Je finis par m'échapper
dans la forêt.
Le lendemain, à l'aube, je quitte Quatsino dans la
gazoline d'un pionnier suédois; trois Anglais qui m'ont
été présentés sur le "Tees", font le même trajet. Nous
entrons plus profondément dans le fjord. Le paysage est
attristé par des incendies de forêt assez récents. La matinée
est fraîche et le temps clair.
En moins d'une heure, nous sommes arrivés au fond
de Coal Harbor. Après avoir pris congé du Suédois, nous
nous engageons dans un sentier ravissant en plein bois.
Mon bagage n'est pas compliqué. Je le porte dans un
havresac assez lourd, il est vrai. N'étaient mes trois
compagnons peu sportifs et gémissants, qui, non seulement
me laissent porter mon sac, mais voudraient encore me
charger d'une de leurs valises, cette course à travers la
forêt, parmi les grands arbres, serait exquise. Le sous-bois
est très vert et moussu. On me dit qu'ici la pluie tombe
sans arrêt pendant la moitié de l'année.
Les Indiens m'ont appris à connaître les baies; j'en
cueille de plusieurs espèces. Mes compagnons refusent
d'y gotlter. Plutôt que de se pencher sur les ruisseaux
pour boire, ils préfèrent souffrir de la soif. A plusieurs
reprises, nous entendons des craquements de branches.
Est-ce un élan, une biche ? L'animal demeure invisible.
En pleine forêt je suis très surprise de lire sur des
arbres l'indication de rues qui n'existent pas encore : Dixseptièmè rue est, douzième avenue nord. Les real estate

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

men n'ont pas perdu leur temps. Au cours de l'après-midi,
nous nous trouvons devant la baie de Fort Rupert. Un
phoque se chauffe au soleil et les saumons sautent par
milliers. Nous traversons la baie en pirogue, contournons
une pointe et débarq,uons à Port Hardy. Ici on n'a même
pas l'illusion d'une ville future. Une pet;te boutiqueauberge tenue par une Indienne, un semblant de whart
pour accueillir le steamer à sa visite hi-mensuelle, voila
tout Port Hardy. La ligne de chemin!de fer, qui desservita
le nbrd de l'île, doit avoir comme point terminus soit
Fort Rupert, soit Port Hardy; d'où réclame folle autour
de ces villes problématiques.
En débarquant à Port Hardy, j'apprends que le vapeur
attendu n'arrivera peut-être que le lendemain. De toutes
les concessions voisine~, des hommes sont venus pour
chercher leur courrier. Le centre de ralliement est la
petite auberge au bord de l'eau. Ces hommes jouent aux
quilles pour passer le temps. Assis sur le wharf, mes trois
compagnons font une partie de cartes. Quand je suis
fatiguée de regarder sauter les saumons, je pars en pirogue
pour pêcher avec deux fillettes indiennes ; nous revenons
bredouilles. A côté de la boutique, sur- le mur d'un petit
hangar où l'on fume les saumons, sont clouées des peaux
d'ours fraîches. Des hommes ;u-rivent en bateau à naphte
avec un plein chargement de poissons. Ils viennent de
tuer un loup tout pt'~ d'ici. Maintenant, assis sur le bord
de reau, ils l'écorchent. Je fais la connaissance d'un vieux
sang-mêlé, qui se trouve être un érudit sur toutes les
questions indiennes. Il me décrit des danses où les exécutants paraissent couverts de duvet d'aigle. Je l'écoute
longtemps, assise ~ur le ponton. Il fait froid. La nuit

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

tombe ; je perds tout espoir de voir arriver le steamer. Les
trois Anglais veulent me dissuader d'aller m'asseoir dans
la petite boutique chaude, sous prétexte que j'y entendrai
un langage grossier. Cette sollicitude tardive arrive mal à
propos, car je suis à moitié morte de froid, et, sans les
écouter, j'entre pour me chauffer. Plusieurs trappeurs et
bôcherons sont réunis autour d'un feu. On se sent en
plein Far West. Ces hommes, dont la vie est si rude et si
difficile, n'ont pas la prétention d'être &lt;les gentlemen
comme mes co agnons de route, mais ils ont une courtoisie instincti e, et, s'ils ne soignent pas leur langage
entre eux, jamais ils ne se permettraient en face d'une
femme une parole grossiere. Un peu plus tard, sur ma
demande, !'Indienne me donne une chambre. Je n'en ai
certainement jamais vue de plus sale. Mais au moins y
suis-je à l'abri du froid.

Ce matin est arrivé le steamer, si longtemps attendu ;
il est coquet, comparé au vieux "Tees"; mais je préfère
décidément la c&amp;te ouest celle-ci et l'Océan à ce canal
souvent assez étroit, resserré entre des îles. A Albert Bay,
où nous passons une demi-heure, nous pouvons admirer
de nombreux poteaux totémiques, peints en couleurs
vives. Tout à l'heure, nous avons stoppé à cause de la
marée dans une importante station forestière. Les btîcherons avaient interrompu leur travail; ils étaient tous venus
sur le quai. Je fais une promenade en for~t avec une
vieille demoiselle anglaise rencontrée sur le bateau, Élevée
à Versailles, elle parle tres bien notre langue.

a

5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

7 aoÎJt.
Nous avons atteint ce matin Vancouver. J'ai visité la
ville et passé une journée tout à fait charmante, grftce à
des amis français qui n'ont pas été effrayés par le désordre
de mon accoutrement. Maintenant c'est la nuit; le steamer
est en route pour Victoria. Les petites lumières des
bateaux de pêche dans l'estuaire de la rivière Fraser font
penser à des étoiles qui seraient tombées sur l'eau.

8

août.

En arrivant à Victoria, j'ai la surprise de trouver mon
boarding house déménagé et la ma_ison démolie. Cela
m'ennuie de retourner à la, vie civilisée, et je songe à
camper sur les ruines; mais la nuit est frakhe; d'autre part
je n'ai nulle envie de sonner à l'h&amp;tel aux petites heures
du matin. La rue est déserte; mais je finis par trouver un
balayeur qui m'indique la nouvelle adresse de l'Aberdun
boarding house.
Me voici de nouveau à la recherche d'une occupation
quelconque. Je consulte une fois de plus la page d'annonces du Victoria Colonist. Au Département de l' Agriculture, où je m'étais déjà adressée, on me parle de conférences sur des sujets de laiterie. Il faudrait que je les
fasse dans différentes parties de l'île, devant un auditoire de
fermiers; cela me tenterait beaucoup; malheureusement ce
n'est encore qu' un projet et 91ême un projet très vague.

Victoria, 2 7 aot2t.
Enfin je puis vous annoncer que j'ai trouvé une occupation tout à fait intéressante, ou plutôt un ami français
me l'a trouvée. A cent milles d'ici vers le nord, est une

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

petite ville naissante de 1000 habitants, Port Alberni, qui
a tout ce qu'il faut pour devenir, d'ici quelques années, l'un
des ports les plus importants de la Colombie britannique ;
car il est sérieusement question de relier l'île de Vancouver au continent. Le sol de la ville et celui des faubourgs
de l'avenir appartiennent à une société anglaise : l' A lberni
Land C 0 • Celle-ci se propose de construire une laiterie
modèle sur ses terres, à c&amp;té d'une ferme qui existe déjà.
On m'offre la direction de la laiterie. Nous vendrons du
lait aux pionniers et il faudra inventer un fromage inédit
qui rendra Alberni célebre. C'est la premiere entreprise
de ce genre faite dans l'île. J'espere qu'elle sera couronnée
de succès. Le Département de l' Agriculture donner;1 des
conseils pratiques pour la construction des bâtiments et
l'achat du bétail.
En Amérique on ne réussit que par l'aplomb, et d'être
modeste " cela ne paie pas " : mon ami me présente au
Ministre de !'Agriculture, comme un prodige sachant
faire trente especes de fromages différents et une seule
espece de beurre : la meilleure.

A lherni, I 7 septembre.
J'étais venue ici pour y passer deux jours, et voila que
je ne puis plus m'arracher à cet endroit ravissant. J'étais
arrivée avec le Député-Ministre, M. Scott, le " Chef çe
bureau du bétail," et M. Carmichael, agent de l'Alherni
Land C0 , choisir l'emplacement de la laiterie modèle dont
je vous ai parlé. Il a été vite trouvé. C'est un endroit
splendide à l'ombre de grands arbres, au bord d'une
riviere. Un wagonnet sur rails transportera le lait de
l'étable ·à la laiterie. On commencera la construction

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans quelques jours. La laiterie sera à cinq milles de
Port Alberni. C'est par eau que je circulerai le plus
facilement, ou encore à cheval.
Quant à la ville de Port Alberni, elle est magnifiquement située au fond d'un bras de mer extraordinairement
profond, tres poissonneux, égayé par unè quantité d'indiens et de pirogues. La ville n'existe pas encore au sens
strict du _mot. Les 1000 habitants qui la composent
campent pour la plupart sur leurs terrains, dans des baraques ou sous la tente. Mais les rues et les avenues ~ont
déjà dessinées suivant la mode américaine, perpendiculaires les unes aux autres. Les arbres ont été abattus et de
grands feux en détruisent les racines. L'embrasement du
ciel au-dessus de ces incendies, le soir, a quelque chose de
grandiose et rappelle certains décors des opér~s de W ~gner.
On peut dire que Port Alberni appartient vra1me~t
aux spéculateurs de terrains. Le train qui arrive tr~1s
fois par semaine amene, comme une marée, une quant1~é
d'hommes dans le petit Mtel où j'habite ; le lendemain
matin le même train les ramène à Victoria, où il en prend
d'autres.
J'ai fait la connaissance du colonel Rogers ; c'e~t un
beau vieillard de 82 ans. Il est venu passer quelques Jours
ici avec sa fille et son gendre pour faire du sport. Ce qui
est assez amusant, c'est que j'avais rencontré à Paris son
fils et sa belle-fille avant mon départ pour le Canada. La
passion de la pêche au saumon nous a vite rapprochés, le
colonel et moi.
Nous partons tous les matins à quatre heures et demie.
Il fait nuit. Je me glisse dans l'office pour y prendre
quelques biscuits. La pirogue qu'on m'a prêtée est vingt

a

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

minutes de l'Mtel. Pour aller la chercher, il faut suivre la
voie du chemin de fer. La marche sur les traverses est
rendue difficile par le fait que l'espace compris entre
chacune d'elles ne correspçmd point exactement à un pas.
Nous pêchons et ramons à tour de r6le, mon compagnon
et moi. Jusqu'ici la chance nous favorise. Nous croisons
des Indiens dans leurs pirogues et les saluons en chinouk.
J'ai fait la connaissance d'un Américain, expert en pêche.
Il me donne de bons tuyaux, en échange desquels j'aide sa
femme à rajeunir ses vieux chapeaux.
25

septembre.

Mon vieil ami le colonel Rogers est parti hélas; je suis
seule à pêcher maintenant. Afin d'avoir les mains libres,
je passe une boucle de la ligne autour de ma cheville
pour bien sentir mordre le poisson. Parfois le saumon est
si gros et si vif qu'il fait tout son possible pour m'entraîner
dans l'eau à sa suite. Il faut le fatiguer longtemps, puis le
tirer dans la pirogue d'un coup sec.
Maintenant je me suis établie marchande de saumons.
Je vends mon poisson à la "mîse en boîtes", qui envoie
chaque matin son bateau jusqu'à une réserve indienne
toute proche, pour recueillir la pêche. A neuf heures, un
coup de sifilet se fait entendre dans la baie. C'est le
bateau de la " mise en boîte. " Alors nous arrivons, le~
Indiens et moi, nos pirogues plus ou moins chargées.
Nous allons à tour de r6le le long du bord, tendons nos
saumons au capitaine, qui les pèse et inscrit notre compte
sur un carnet, qui nous sera réglé a la fin de la saison. Ce
n'est pas le Pérou: I fr. 25 par poisson de moins de
20 livres; 2 fr. 50 pour tout ce qui dépasse ce poids. Jus-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'ici ma meilleure journée a été 'de un dollar et demi

(7 fr. 50).

.

Quant à la laiterie, on me dit qu'elle sortira de terre
un de ces jours. Je suis allée à Victoria, la semaine passée
pour m'entendre avec le département agricole au sujet
des plans. M. Carmichaël m'a assuré que les bitiments
seraient terminés à la fin de l'année. Il désire que je reste
à Alberni pour surveiller la construction. Nous aurons les
plus belles vaches de l'île, des Ayrshires et des Holstein
pure race, les Jersey ne s'acclimatant pas très bien ici.
Comme personnel, on me promet un Anglais qui traira
les vaches; plus la moitié d'un Chinois, l'autre moitié
étant à la disposition de la femme du fermic:r. Encore
cette moitié de Chinois est-elle problématique. Mieux
vaut commencer modestement. Je prendrai sans doute
mes repas chez les fermiers.
A Victoria, dans la rue, j'ai été étonnée de rencontrer
la squaw, si peu aimable, qui fut mon hbtesse il y a quelques semaines. Elle est revenue à de meilleurs sentiments
et m'a embrassée à trois reprises. Je suis réntrée ici par le
"Tees". rétais heureuse de retrouver Port Alberni et
de reprendre ma vie sur l'eau, L'aut9mne est merveilleusement beau. Il y a dans l'air quelque chose qui rend
heureux et léger.
J'ai fait la connaissance d'une jeune Anglaise de mon
âge, Miss Maclaverty. Elle est fine et charmante. Arrivée
à Alberni depuis quelques mois, elle y a acheté des terrains
et campe sur ses lots, en attendant leur augmentation de
val eut. Elle a, comme installation, une tente accolée à une
minuscule bar;ique en bois. Des amis lui ont faic cadeau
de peaux de cerfs en guise de tapis. Je lui dis que sa tente

JOURNAL DE VOY AGE (CANADA)

99 1

fait penser à l'installation d'un trappeur, ce qui la fiche
toujours. Avec tout son esprit d'aventure, elle ne .tuerait
pas une mouche. Malheureusement elle n'a pas le pied
marin et je n'ai jamais pu la décider à partir avec moi
pour la pêche à la baleine. Ensuite j'ai voulu l'engager à
traverser à pied l'île dans sa plus grande largeur ; on me
dit qu'il existe une piste entre Nootk:a et Campbell river;
mais ma compagne ne peut se décider à quitter Port Alberni
et sa petite tente. Moi aussi, je m'attache à cet endroit; le
paysage un peu monotone en été, malgré sa beauté, prend
de la gaieté, et les arbustes qui poussent au bord du fjord
devant les grands sapins ont toutes les teintes de l'or et
du cuivre, L'amphithéitre de verdure, qui sera la ville
future, est dominé par une montagne à cime neigeuse.

28 octobre.
Hélas, voici la saison des pluies commencée, une pluie
dont vous ne pouvez vous faire idée, des seaux d'eau qui
tombent du ciel, jour et nuit. On ne songe même pas à
compter sur une éclaircie. Dans cette ville, qui n'existe
pas encore, les rues naturellement ne sont pas pavées; ce
ne sont pas des flaques, mais des mares qu'il faut traverser
chaque fois que l'on sort.
On n'a pu encore commencer la laiterie, et, la triste
chose, c'est que les saumons refusent de mordre. Ils
remontent tous ces temps-ci dans la rivière Somass pour
frayer. La plupart d'entre eùx y périssent. Ceux qui ont
la force de nager jusqu'à !'Océan reviennent à la vie, me
dit-on. Ici il n'y a plus que des saumo~s malades ; la
cuiller brillante ne les attire pas. Leurs cabrioles ne sont
pas de joie; ils cherchent à se débarrasser d'un parasite

�99 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui les tourmente. Hier soir, l'un d'eux a sauté sur mon
bras, mais il n'a pas eu la gentillesse de retomber dans la
pirogue.
A propos de pêche, il y a quelques semaines, j'étais sur
l'eau. C'était un matin de brouillard. Tout à coup, dans
le silence, j'entends comme un appel au secours. Je rame
dans cette direction et trouve un Indien poussant des cris,
simplement pour éloigner les mauvais esprits. Voyant que
j'avais pris deux poissons, son sens commercial s'est
réveillé aussitbt. Il a voulu les acheter. J'ai eu la simplicité d'y consentir. Il ne m'a jamais payée. Ce personnage
est connu sous le nom de Cultus Bob, ce qui veut dire
en chinouk : canaille de Bob.
La mort des saumons et la pluie diluvienne ne m'empêchent pas de continuer à vivre sur l'eau. Je suis équipée
comme un marin, avec des bottes, un ciré et un suroît.
Le fjord est maintenant e~vahi par les canards. Il y en a
au moins de cinq ou six variétés. Des vols d'oies passent
tres haut dans le ciel. Je vois parfois un vieux chasseur,
qui me dit avoir tué trente ours, ce qui m'en impose
beaucoup. Je n'avais jamais tenu un fusil avant d'être
venue au Canada. Il me prête son Winchester. Nous
allons nous exercer sur des troncs, à la limite de la zône
déboisée. Je tire sur les q,nards avec une arme, mi-revolver, mi-carabine, qui porte très loin : pour des débuts,
c'est un peu dangereux. J'apprends incidemment que
hier une panthere a étranglé un chien en pleine rue
d'Alberni et que des enfants, allant à l'école, ont croisé
deux ours.
Dans la ville, je ne connais que très peu de monde :
une jeune Irlandaise, son frere et son fiancé. Miss Macla-

993

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

verty, ma gentille amie, est la personne que je vois le plus
souvent. Elle habite à vingt minutes de mon Mtel. Je
vais souvent chez elle, le soir après diner, avec ou sans
lanterne, par des chemins affreux, en pataugeant dans
des mares et en enjambant des troncs renversés. Nous
allons chercher du bois pour son feu parmi les débris de
poutres et de planches de l'h6pital en construction, tout
près de chez elle. L'autre jour, après une bourrasque, sa
tente, tres ébranlée, a failli tomber. Les petits scouts et
leur chef d'équipe sont venus la remettre d'aplomb. Miss
Maclaverty possède un terrain à quelques milles de la
ville, au bord d'un lac. Elle désire le vendre et croit qu'il
augmenterait de valeur, s'il était déboisé. Les arbres ne
sont pas bien gros. Elle a acheté une grande scie et me
convie l'aider dans son travail de b4cheron.
D'une manière générale, il ne se trouve ici qu'une tres
faible proportion de gens un peu cultivés; sans doute
parce que Port Alberni est une ville si jeune. On en
rencontre quelquefois parmi les ouvriers, les Anglais de
bonne famille se mettant facilement à n'importe quel
travail, quand ils arrivent aux colonies. Miss Maclaverty
a même reconnu dans un des charpentiers qui travaillent
à l'h6pital un de ses voisins de campagne d'Angleterre.
Les femmes sont peu nombreuses à l'Mtel ; je suis en ce
moment la seule pensionnaire. Le gérant et la gouvernante
sont de braves gens, qui me forcent à mettre mes bottes
de caoutchouc quand il pleut et à me couvrir chaudement
quand il gèle. Du reste, je ne suis guère l'hôtel qµ'aux
repas, ma vie se passant sur l'eau et dans la tente de
mon amie.

a

a

�994

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Alberni,

10

novembre.

a

Je suis toujours ici. La pluie continue tomber et les
saumons à mourir. Maintenant leurs cadavres flottent en
grand nombre sur le fjord. La personne qui aurait le
courage de les recueillir et de les vendre comme engrais
ferait, je crois, une bonne afiàire. C'est triste et laid, et
cela ne sent pas bon. Enfin je ne dois pas trop médire
des saumons morts, car ils m'ont valu un ami. C'est un
affreux gamin de quatorze ans, qui a perdu ses dents de
devant en se battant avec un camarade. Je l'ai découvert
en train de harponner des saumons morts, du haut d'un
pont, et quand il a su que j'avais un bateau et une carabine,
il a déclaré sans broncher qu'il sortirait avec moi chaque
fois qu'il aurait congé (il est employé chez un boulang("r).
C'est ainsi que, dimanche dernier, amusé par ses manières
de tyranneau, j'ai passé la journée sur l'eau par une pluie
battante. Il aurait voulu monopoliser ma carabine, tandis
que je ramerais. A la fin je lui ai dit tout net que s'il ne
s'enrôlait pas parmi les "boy scouts", c'en était fini de
son .amitié avec la "girl française".
Miss Maclaverty, chassée par le froid se décide à quitter
sa tente. Elle cherche une situation ; on lui offre une
place de jardiniere et de groom, qu'elle va sans doute
accepter.

A lberni,

I2

novembre.

L'autre soir, bal de charité à Alberni. J'y suis allée
par curiosité. La fête se passait dans une salle de réunion,
décorée de drapeaux. Il était venu quelques jeunes filles
en toilette de soirée, beaucoup d'hommes en chemise de
flanelle et sou liers à c!ous. Des femmes avaient amené

JOURNAL DE VOYAGE (CANADA)

995

leurs bébés. J'ai songé au livre américain The Virginian
dans lequel on voit un cow-boy, après un bal, qui devait
ressembler à celui-ci, s'amuser à " mélanger " les bébés.
Le c;tmp des hommes et celui des femmes étaient nettement distincts. Pas l'ombre de conversation entre les
danses. Comme musique le " rag time " américain et les
airs rabkhés par tous les phonographes. Tres rude et très
Far West.
Hier,j'étaisâ l'hôtel, assise sur le palier, en train d'écrire
des lettres, quand un Anglais, auquel je n'avais jamais parlé,
s'arrtte devant moi et me dit à brûle-pourpoint : "Êtesvous la dame française qui a été facteur en Suisse, dans
les Alpes?" Le plus drble, c'est qu'il disait vrai. A Lauenen
dans !'Oberland bernois, un hiver, pour rendre service à
la buraliste postale, j'ai fait pendant quelques semaines,
en skis, le service du facteur malade. Mais comment le
savait-il ? Je découvre qu'il connaît mon existence et
tous les détails de ma vie dans les Alpes, étant en relations
avec mes amis du College d'agriculture de Reading.
C'est par hasard que Mr. H. m'a identifiée, quand il a su
qu'une jeune Française, s'occupant d'agriculture, était à
Alberni. De suite, il a pensé que ce ne pouvait être que
celle dont il avait entendu parler.
Mr. Hodgson est ingénieur de la province de Colombie
britannique à Alberni. Sa femme et ses enfants sont
momentanément à Victoria. C'est lâ que j'ai le plaisir de
faire leur connaisance, peu de jours apres avoir été abordée
d'une façon si inattendue par le chef de la famille. Je me
suis décidée en effet à quitter Alberni, où rien ne me
retient plus: ni la construction de la laiterie, ni mon amie
anglaise, partie de la. veille, ni les saumons. Le jour même

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de mon arrivée à Victoria, Mrs. Hogdson me demande
de prendre soin de ses trois bébés pendant qu'elle va à
Alberni rejoindre son mari et installer une maison. Cette
preuve de confiance me flatte beaucoup et j'accepte
aussittlt, Au bout de quinze jours, j'ai la satisfaction de
rendre à leur mère les trois bébés sains et saufs ; la plus
grande joie de l'aîné, Agé de trois ans, n'était-elle pas de
caresser les tramways en marche ?
En quittant les Hogdson, je suis allée passer quelques
jours sur le continent, envoyée par Mr. Carmicbaël pour
visiter diverses étables et laiteries modèles dans les environs de Vancouver, causer avec des fermiers, prendre des
croquis et des idées. Le soir, je retrouvais avec plaisir mes
amis français, très occupés eux aussi.

Noël 1913.
Après avoir joui pendant quelques jours de la gracieuse
hospitalité des Carmichaël, admiré leur nouveau bébé, et
confectionné dans leur cuisine un certain nombre de puddings, sans lesquels Noël ne serait pas Noël, je suis partie
pour Alberni, ou m'invitaient les Hogdson. Il pleuvait
lorsque j'avais quitté cette ville, quelques semaines auparavant. Il pleut encore quand je la retrouve aujourd'hui. Je
passe à l'Mtel pour enfiler le ciré et les indispensables
bottes de caoutchouc. Quatre kilomètres me séparent de
la demeure de mes amis. Je longe le fjord bien connu et
la rivière Somass. Quelques enfants indiens, avec des arcs
et des flèches de leur fabrication, s'amusent à tirer sur les
carcasses de saumons dont on voit partout les nageoires
sortir de l'eau.
La fête de Noël fut tout à fait originale et charmante,

JOURNAL DE VOYAGE ( CANADA)

997

la cuisinière ayant choisi ce jour-là pour s'enivrer. Nous
avons préparé nous-mêmes, un superbe festin pour les isolés

d'Alberni, et leur en avons fait les honneurs, le soir.
Le lendemain je retourne à Victoria. Là, j'ai une
conversation d'affaires avec Mr. Carmichaël au sujet de
la laiterie d' Alberni. Il m'explique que la mauvaise saison
retardera de plusieurs mois la constructi~n. Il est sérieusement question que je passe un examen me donnant le
titre d'ingénieur de quatrième classe (en français: chauffeur
mécanicien), et me permettant de faire fonctionner la
grosse chaudière de la laiterie. Mais, renseignements pris&gt;
il me faudrait '' chauffer" sans interruption pendant un an
pour avoir droit au dipl6me. Le projet tombe de lui-même.
C'est alors que me vient l'idée de voyager pendant quelques mois, puis de revenir en Colombie britannique pour
y prendre mon poste, quand la laiterie sera prête à me
recevoir. J'ai une nostalgie de soleil, de vie sur l'eau, de
pays lointains.
Tout me pousse à m'embarquer pour Tahiti : la lecture d'un livre de R. L. Stevenson, le souvenir de tableaux
de Gauguin, le grand désir de me sentir de nouveau en
pays français. Je cède bien vite à cette impulsion irrésistible.
CÉLINE RoTT.

�CHRONlQUE DE CAERDAL

CHRONIQUE DE CAËRDAL

XXVII
D'APRÈS STENDHAL 1

(Suite)

2

VI
L'ÉTINCELLE, FLEUR QUI DURE

Le propre du génie, en France, est de ne pas
manquer d'esprit. Une fois de plus sur ce point,
j'admire la rencontre des Français et des Russes ;
et si je savais mieux l'Espagne, je dirais des
Espagnols aussi. Cervantès, qui vaut Homère,
écrit comme Flaubert et a dè l'esprit, comme
Aristophane, en chaq~e mot,
1 Voir la Nouvelle Revue Française du 1" mai.
' Sauf le Journal, publié par Stryiensk.i chez Fasquelle, 1 vol.
in-18, Paris 1899; et la Correspondance, 3 vol. gr. in-8°, Charles
Bosse, Paris 1908, tous les passages cités le sont d'après l'ordre des
chapitres, pour qu'on puisse mieux les retrouver dans les éditions
diverses, en attendant la belle et bonne -édition qui est en cours
chez Champion, seule digne de Stendhal, at qui promet d'être a
fois l'édition originale et la définitive. Pour Henri Brltlard, cf. la
nouvelle édition, 1 vol. in-18, chez Emile Paul, Paris r 9 12, qui est
la plus correcte et la plus commode.

999

A Paris ou en Attique, l'esprit qui ne suffit à
rien, ajoute une grâce suprême à tout. L'esprit est
une aile. Il y a des peuples qui prennent leur
lourdeur pour une vertu. Peuples obèses. Ils n'ont
pas assez de gravité, s'ils n'ont le ventre dans les
genoux. Il faut qu'ils sentent leur panse sur l'eau,
pour être sûrs qu'ils flottent. Mais flotter n'est
pas voler.
La grâce divine est souvent aussi légère qu'elle
peut être dévorante. Elle est comme le feu qui
toujours vole, toujours s'élancè. La flamme, cette
parole du soleil sur la terre, ce verbe brtîlant que
j'adore, est du souffle q1Ji a pris corps ; et comme
il va, il ard. Toujours la flamme est en forme
d'aile et d'alouette qui s'élève, de flèche qui fi.le
droit vers le ciel, de feuille et de victoire que son
bond lance sur la route du zén-ith, ou le père
Soleil l'appelle.
Le génie ne saurait être pesant ni bête, en
France non plus qu'en Ionie. Je sais des épithètes
dans Eschyle, où le sublime le dispute à l'éblouissante clarté de l'esprit. Cette grâce est infinie,
quand elle porte la douleur. La peine de Prométhée a les rayons d'un triomphe. Que dire de
l'ironie dans Sophocle et dans Platon ? Pour un
Grec, n'avoir pas d'esprit, c'est ne pas avoir de
cervelle. La vertu qui fait penser et comprendre
ne se sépare pas du plaisir qu'on met à être
compris.

�1000

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

La deesse enfin ne se révèle pas seulement à sa
force, mais à son charme, à ses lèvres, à toute sa
démarche. Le coup de foudre n'est pas plus le
trait des dieux que l'éclair avec le rire tragique de
l'étincelle.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1001

Chateaubriand lui même a de l'esprit, au
moins dans la cruelle invective. Tant il est impossible à un Français de la grande espèce, même
quand il n'est pas naturellement spirituel, d'être
toujours sans esprit.

§

L'esprit est l'adorable étincelle de la pensée.
La vérité seule, comme une veuve, peut être
lourde et frappante. Mais qu:and elle sourit, et
qu'elle étincelle en sa rapidité, elle ~ tout~ la
grâce de la jeunesse : elle a les séductions d une
amoureuse erreur. Ainsi l'esprit semble le privilège d'une jeunesse éternelle. Des peuples spirituels, on dirait qu'ils ne vieillissent pas. Et la
pensée, pour profonde ou sublime qu'elle puisse
être, n'est toujours jeune qu'à la mesure où elle
reste spirituelle.
Les pauvres Barbares ne sont pas dignes de ce
luxe divin. C'est trop pour eux de toutes les
beautés en une. Ils ne veulent pas de la fleur avec
le fruit : ils ne le croient plus assez nourrissant.
Par ce qu'ils ont le fruit assez souvent, et qu'il
leur emplit la bouche, ils ne sont pas capables de
sentir la fleur sur l'oranger, si elle y est, comme
il arrive, avec l'orange. Ils la méprisent ; ils n'ont
pas d'yeux pour elle. Ou s'i~s la cueillent, sur
l'arbre ils ne voient plus le fruit.

Entre tous les grands écrivains, avec le cardinal
de Retz et Montaigne, Stendhal a e_u le plus
d'esprit.
Montaigne est plus latin d'Espagne, à la
Sénèque ; et Stendhal, plus attique. La conversation de Montaigne avec les hommes est un miracle d'humanité. A travers les âges, ce sourire nous
console : Montaigne nous sourit entre les blichers
de Philippe II et les massacres d'Allemagne.
Quand toute l'antiquité serait abimée dans l'éternel oubli, les bons esprits- en jouiraient toujours
dans l'entretien de Montaigne. Le goüt de Montaigne est l'épreuve des intelligences et des caractères. Les fanatiques ne l'aimeront jamais ; et
jamais les cervelles étroites ne le goûtent tout à
fait. Pour Montaigne, il ne faut pas être de parti ;
mais au contraire, il faut pouvoir penser contre
soi même, et prendre au besoin parti contre tout
ce qu'on est. Cet homme est si humain, qu'il y a
chez lui pour tous les hommes ; et comme il
invente perpétuellement son expression, presque

6

�1002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

tous les poètes y trouvent leur compte. Shakspeare
le savait, lui qui a toutes les voix, et presque tous
les dons de poésie.
Stendhal, qui invente prodigieusement dans
l'ordre des caractères, n'invente pas dans le style.
Plein de génie dans la découverte des hommes, il
en manque à découvrir les mots, à ré_v~ler les
couleurs et les rhythmes. C'est pourquoi 11 parait
décharné aux poètes orateurs. Ceux là sont du
Nord ou de l'Est; mais jamais un Athénien ne
pourra rester insensible à tant_ d'inventio_n spirituelle. Pour moi, si je m'imagme Montaigne sous
Louis Philippe, écrivant des romans, c'est à Stendhal que je pense. Il est du tiers, plus que l'autre;
moins juriste que Montaigne, et plus soldat. Tous
deux, les esprits les plus libres, et le plus dans la
vie. Ils sont le remède souverain à toute abstraction • mais si forts que, pour prendre utilement
cette 1 admirable médecine, il fatlt avoir la fibre
saine et pouvoir être guéri. La plupart des
malades, la cure les empire : ils ne peuvent pas
~tre guéris.

VII
SOUS LE PONT D 1 AVIGNON

Où ai je lu l'anecdote de Stendhal sur le Rh6ne,
quand il rencontre George Sand et Musset, ayant

CHRONIQUE DE CAERDAL

1003

pris à · Lyon, comme lui, le coche d'eau ? Tous
trois allaient en Italie ; ils le croyaient du moins.
Comme si cette fatale Io, pleine de lait, de fromage
social et de meuglements avait jamais quitté son
pâturage I Et commè si le charmant Musset
n'avait pas été le mouton parisien, offert en victime à la sœur de Pasiphaé.
En Avignon, je crois, où Stendhal était déjà
chez lui, comme l'Italie même y commence, dans
le plus rare équilibre de l'âme romaine avec
l'esprit français, Brlllard, le baron Taquin et
H. C. G. Bombet s'amusèrent à scandaliser l'intarissable Muse et son petit bélier. Ils étaient là,
tous deux, d'un sérieux à faire avaler sa langue à
la Tarasque, lui, cherchant la passion, elle, la
portant comme une enseigne, et d'ailleurs fumant
la pipe : l'un et l'autre en quête du pays où la
lune est de miel, et où le gtand amour doit fleurir
coll te que coll te : on entre, à Venise, où il n'y a
pas un arbre ; et le bois d'Eros se charge aussitôt
d'oranges d'or.
Le gros Stendhal, comme l'appelaient ces graves
possédés, avait alors cinquante cinq ans. Il dut
leur paraitre un homme sans mœurs et d'âme
grossière, un soldat suranné qui n'a pas même fait
fortune, un demi solde d'Apollon et de la gloire.
Nul génie, nulle emphase : un quart de siècle
plus jeune que René, et en retard sur son éloquence
de cent ans, en vérité voilà un pauvre homme.

�1004

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tirant sur sa pipe, brune et culottée plus que le
fourneau d'écume, déjà lourde de lymphe jaune et
de trois cents volumes, 1o voulait bien être le
rendez vous à tous les dieux de l'Europe ; mais il
les lui fallait en corps de ballet et d'Académie:
elle entendait mener ce petit trôupeau, comme
Circé fait tourner le sien autour du mât, gravement, s'il vous platt, en célébrant l'office, en
invoquant les principes, en Muse pour tout dire
d'un mot. Elle méditait déjà ses révdlutions de
nourrice et ses gruyères de morale. Car, au retour
d'âge, ou bien le lait d'Io s'aigrit en haine de
l'homme, ou il m1irit en mol amour de tout le
genre humain. Il ne faut pas moins de l'humanité
pour remplacer Jupiter au flanc de la bonne
Europe. Quelle tête I quels tétons !
Le ridicule et l'ennui sacerdotal de ces deux
amants irrita l'ironie de Stendhal jusqu'à la folie.
Pour mieux rire d'eux, il les fit rire. Sur le pont
du navire, il se mit à faire le fou. Lâchant sa
verve, il déchira les poètes et les auteurs à la
mode. Il joua le méchant, comme il savait si bien
faire. La bonne Io eu pleurait dans son tabac
d'Orient. Tant de cruauté lui cailla le lait dans les
veines. Je hais le lait : plus il est doux, plus il est
tiède, et plus il me dégoilte.
C'est par haine du lait, je. gage, que le gros
Stendhal se jeta sur les bouteilles, ce jour là. Il se
mit à danser et à boire. Aux yeux de ces bouffons

CHRONIQUE DE ÇAERDAL

1005

tristes, il parut le bouffon le plus cruel. Le même
rire l'a dtî prendre, qu'il avouait plus tard à
Balzac. Dans cette feinte ivresse, il s'est comparé
à ces deux illustres, bien plus admirables à leur
propre jugement qu'ils n'étaient déjà célèbres dans
le monde. Lui, l'homme de Rouge et Noir, et qui
rentrait à Civita Vecchia pour finir la Chartreuse
de Parme, n'était pour ce ménage de coquebins
sublimes que le gros Belle, ou le spirituel Stendhal,
un bourgeois un peu ridicule, une méchante
langue, peut être un envieux, incapable de comprendre les grandes passions, la femme à pipe et
les poètes. Et de boire, et de rire I Car, sans ·
peser lui-même son propre génie, il savait bien
pourtant que, pour faire équilibre à sa puissante
intelligence, à l'ardeur de sa vie, à la réalité de ses
émotions, à la plus vaste expérience des faits et
des individ_us, à l'immortelle vigueur de son
invention, à sa profondeur vive, ce n'est pas ce
pauvre couple d'amants partant pour l~s travaux
forcés de Venise, qu'il eilt fallu placer dans la
balance : trois cents Io et dix petits béliers ne font
pas encore une nature d'homme.
Quoi? Il y a dix ou onze livres, tous les cent
ans, qui sont assurés de la durée : en son siècle,
deux pour le moins sont de Stendhal. Voilà de
quoi la Muse de l'herbage, Indiana, Consuelo,
Consuela, OIJ. de quelque nom qu'on la nomme,
n'a pas la moindre idée. Devant le Cha.teau des

�1006

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Papes, elle fume sa pipe pour se mieux couronner
de nuages, et le gentil Musset bêle, bêle. Ils ont
l'air indulgent, dédaigneux toutefois, de la supériorité. Et le gros homme de faire le méchant, de
déchirer les gloires à la mode, et de boire, de
rire et de danser. "Je n'estime que d'être réimprimé en I 900, 1 " pensait cet homme admirable.
Il l'est, et le sera en 2000.
Sous le pont d'Avignon, symbole de l'aventure
éternelle. Et combien plus aujourd'hui que
jamais ! ' Voyez moi passer tous ces glorieux dans
leur armée de sacristains, toutes ces idoles nègres,
avec leur peuple de fidèles intempérants ! Et ils
se moquent de quelque autre, qui rit d'eux peut
être. Mais pour rire, il n'a pas besoin de boire et
de danser : il n'a qu'à les regarder.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1007

p. 189.

les menteurs d'habitude le soupçonnent de mentir:
le monde poli aime à croire que le cynique ment.
Tout de même, Stendhal semble sec, parce qu'il
n'étale jamais son émotion. Mais il est partout
ému, et souvent de l'émotion la plus fine. Son
émotion n'est pas d'un poète lyrique, mais d'un
géomètre qui découvre et qui dessine. Il n'a pas
moins de force, que de subtile réserve. Sa défense,
c'est l'esprit. Jamais l'esprit n'a mieux été le
masque du cœur.
Il ne se confesse même pas. Il se parle à soimême : il se souvient. Il raconte moins ses souvenirs, qu'il ne se regarde. Il se met devant un
inaltérable miroir, et il se cherche.
Il vit pour le bonheur. Ce n'est pas qu'il l'ait,
ni peut être qu'il y croie: c'est qu'il le veut.
D'ailleurs, il l'a connu. Le bonheur est d'aimer
avec passion : être jeune, sans doute, et le rester ;
avoir une âme ardente, prompte à toutes les intempéries du gériie : il y a du génie dans la passion.
On a vécu en passion pour quatre ou cinq
formes chéries, trois rêves qu'on emporte dans la
tombe. 1 Là dessus, deux ou trois femmes qu'on
adorait, et qu'on n'a pas eues, les adorant d'autant
plus. Et une au moins vous a trompé jusqu'à la
suprême ironie du suprême ridicule : en vous

' Sous le pont d'Avignon, pour le Carna.val de la gloire, rien ne
m3,Jlque aux cortèges de 1914. Nous avons notre Maistre et notre
Bonald, notre Chateaubriand et notre Victor Hugo, prodige dct
prodiges, notre George Sa.nd et cent Louise Collet pour une.

1 Correspondance, II, 137. Cf. fa notice de Mérimée: "Je ne l'ai
vu qu'amoureux, ou croyant l'être ; mais il avait eu deux amounpuaions, dont il n'avait jama.i• pu guérir. "

VIII
TROP ORIGINAL POUR SEMBLER NATUREL

La seule affectation de Stendhal est la haine de
toute affectation. A force de naturel, il paraît
forcer sa nature. 11 est si loin du mensonge, que
1

Souvenirs d' Égotisme, ch. vu. "Être lu en 19 35. "H tnri Brtdard,

�1008

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aimant. C'est bien assez pour avoir été homme.
On a eu le bonheur de vivre, et la fatale peine.
On voudrait l'avoir toujours. On consentirait à
dix, à cent autres vies, à dix mille, pourvu qu'on
eût l'amour, qu'on fût jeune encore et qu'on püt
donner l'illusion de l'être. Nous passerons donc
au noir nos cheveux et notre collier de barbe.
Ha, ne nous laissons pas faire par la vieillesse, ce
vil exempt de la prison commune. Pardieu, la vie
est là, tant qu'elle y est. Et le bonheur, qui est
une conquête. Et l'amour, qui est l'illusion
d'avoir tout conquis dans une seule proie et seule
désirée, et qui vous rit.

IX

CHRONIQUE DE CAERDAL

manifeste pas moins que la mélancolie, ni mieux
peut-être. La vie enseigne à Stendhal le bonheur
d'aimer, qui est fait le plus souvent d'une si
constante infortune; et plus ce bonheur lui manque,
plus la musique le lui rend.
Il n'entend pas gotîter la musique pour elle
même ; il ne la connait pas et ne parait pas la
comprendre. A l'ordinaire de ceux qui ignorent la
musique, il l'appelle savante et mathématique,
partout où elle est un art. Il préfère à tout les
airs charmants et tendres qui font au sentiment la
réponse souhaitée. Et plus on est réduit au silence,
plus la réponse parait exquise. La musique est
ainsi le colloque d'un amant malheureux ou pensif
avec soi même.

§

CIMAROSA

Stendhal croit aimer la musique. Il n'aime que
l'amour.
Le chant est pour lui l'invitation au voyage du
sentiment. Parce qu'il est passionné, la musique
lui parle, et il cherche sa passion en elle. La
musique est la réponse du rêve aux passions malheureuses.
Une musique ne plait à Stendhal que si elle est
heureuse et tendre. L'amour passionné, tel qu'il
l'envie et tel qu'il le connait, est un sentiment
tendre qui occupe toute l'àme, et que le plaisir ne

"Je ne trouve parfaitement beaux, que les
chants de ces deux seuls auteurs : Cimarosa et
Mozart; et l'on me pendrait plutôt que de me
faire dire avec sincérité lequel je préfère à
l'autre. " 1
"Je n'ai aucun goüt pour la musique purement
instrumentale. " '
" La seule mélodie vocale me semble le produit
du génie. " 3
Quel Français de Marseille et même du boule11 '

Hmri BrlJ/ard, chap.

XXVII.

�1010

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vard ! Ils sont dix mille juges imperturbables, à
Paris, qui portent toujours le même arrêt. Sourds,
ils n'en ont que plus d'assurance. C'est d'ailleurs
tout ce qu'ils ont de Stendhal, ces ânes coiffés du
bonnet d'Aristote, brayant de omni re.
On se flatte d'être musicien, parce qu'on adore
le refrain, qu'on nomme la mélodie. Le refrain,
que les pères ont siffié dans la clef du bon gotît,
est celui que les fils siffient d'une bouche enthousiaste, barytonnant de leur raison et dodelinant
d'une tête entendue.
§

Il adore la jeunesse, comme la musique. Tous
ses héros ont moins de trente ans, et ils ont tous
un air de Mozart ou de Cimarosa dans la tête.
Cet homme si vrai, qui fait tout aveu, ne dit pas
qu'il a cinquante-cinq ans, mais vingt-sept multipliés par deux. Que vous voilà bien, mon cher
duc de Stendhal en Espagne! Q'importe le toupet
de faux cheveux sur ce front éclatant et ces yeux
de feu. N 'ayez pas l'air, vous même, d'y trop
prendre garde,je vous prie: ils sont du plus beau
noir et l'un de vos titres au gouvernement de
Jouvence.
Enfant rempli d'esprit, jeune homme fou de
conquête, homme toujours ardent à vivre : plus
que mtîr, il est l'admirable comte Mosca, qui ne

CHRONIQUE DE CAERDAL

IOII

saurait vieillir. Les années doublent et triplent la
jeunesse. Elles décuplent l'ardeur spirituelle.
Fermez un peu les yeux; ayez cette complaisance :
dans l'obscurité, c'est toujours un maître, et peut
être un amant.

X
ÉGOÏSTE PAR PASSION

Il est passionné en tout. De là son horreur de
la vie banale. Il porte ce dégotît jusque dans les
plus violents appétits. L'amour facile n'est pas
l'amour pour lui. Si l'âme n'y est pas, l'amour
n'y peut pas être. Et pourtant il est le dragon qui
se moque des puceaux, et qui trouve la chasteté
si ridicule. Il est aussi le cavalier robuste, qui a
longtemps eu de grosses fringales. Mais il ne sent
rien pour les conquêtes sous la main, et il les.
manque toujours à l'heure du berger. Bourgeoises
ou femmes de métier, comme il n'a presque pas
eu de ces belles là, il peut dire à cinquante-cinq
ans: "Je ne suis pas blasé le moins du monde. •~
Somme toute, il n'a eu, compte-t-il, que six
femmes de douze ou treize qu'il a aimées. Ce
n'est déjà pas si mal. Avec les mœurs qu'on nous
a faites, et l'infâme morale du Nord, Stendhal
a mérité cinq fois la mort pour haute trahison.
Il est vrai que des six femmes tant aimées, quatre

��1or4

,,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Il est tout à son objet, et on le croit abîmé dans
-soi même. Pourtant, la passion est égoiste avec
une générosité que le plus entier sacrifice égale à
peine. Surtout, la passion non satisfaite.
Il est clair que Stendhal s'est beaucoup vanté,
en apparence. Il n'a pas été des plus heureux en
femmes ; il s'en prête qu'il n'a pas eues, on le
devine ; et celles qui lui ont été le plus fidèles,
&lt;On soupçonne qu'elles lui ont rendu chichement
l'amour qu'il leur a prodigué. On se plait, d'ailleurs, toujours à supposer cet échec dans les
.grands hommes. On n'aime pas qu'un héros ait
été plus heureux en amour, que le commun des
mortels, dont le bonheur est si médiocre. (Les
.amours heureuses sont celles dont on ne voudrait
pas.)
Ici, du moins, on a l'assurance de cette flat·teuse infortune. Stendhal avait trop d'esprit : il
devait être gênant, surtout en Italie ; il était aisément ridicule. Les passions très vives, à Paris,
·sont presque toujours déçues : en amour, l'esprit
.d'un homme est une arme contre lui.
On est donc égoiste, parce qu'on n'a pas de
.bonheur. Cet égoiste de Stendhal ne peut même
pas feindre le plaisir : s'il n'éprouve le bonheur
,de sa maîtresse, il ne sent plus le sien. A l'amour,
il demande toute joie, et il n'y trouve le plus
.souvent que mélancolie, faute de certitude. Quel
.egoiste 1

CHRONIQUE Dl CAERDAL

1015

XI
L'ENNUI DE CIVITA VECCHIA

Je vois Stendhal dans l'ennui sinistre de Civita
Vecchia. Il ne peut même plus laisser ce trou à
rats, pour se promener à Rome, comme on ferait
de Corbeil à Paris. Car il ne passe plus inconnu
entre le Vatican et la place du Peuple. A Civita
Vecchia, il est le consul de France en disgrâce,
l'athée, le républicain dont M. de Metternich n'a
pas voulu à Trieste, et qu'on n'a peut-être pas été
B.ché d'éloigner de Paris: enfin le jacobin au bagne.
Il n'a pas, comme M. Ingres, l'étoffe d'un bourgeois sublime. Il ne vivra jamais à l'aise dans
l'habit de la considération ; le drap inusable d'une
classe qui possède, et qui s'estime de posséder, lui
tient moins chaud qu'il ne l'étouffe ; il crève là
dedans ; il en a une malaâie de peau. Il ne peut
pas représenter au naturel le plus faquin des rois.
ll ne représente que lui-même, ou à la rigueur,
Bonaparte et tous les crimes de la Révolution .
L'horizon de Civita Vecchia est à vomir la vie,
pour un homme qui ne peut toujours vivre dans
sa cellule. Les moines mêmes n'ont pas choisi ce
lieu morne, pour y fonder un couvent. C'est une
des seules villes, en Italie, où il n'y ait rien eu, et
où il n'y a rien. La laideur même y est plate. En
1840, Civita Vecchia était le bagne des Etats Pon1

•

�1016

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tificaux. Encore si Stendhal avait pu fréquenter
chez les forçats. A la bonne heure dîner avec tel
assassin au tromblon, prier chez soi tels birbes de
grand cru et de la bonne année : car pour les
crimes comme pour les vins, il y a des saisons
heureuses : il y faut le terroir, et la comète aussi.
M.ais, non. D'affreux prêtres, que le Saint-Siège
envoie purger dans l'oubli une infamie secrète•
de petits coquins ou de sales fripons qui
pénitence ; mais la contrition n'y est pas. Et les
ignobles commis de la police, argousins, ge~liers,
tous espions de la Consulta et de l'Autriche. Ils ne
prennent pas un bain tous les dix-neuf ans • et
.
'
leurs Joues mal rasées, où la suéur groui1le, semblent deux fromages de Roquefort.
Stendhal a été banni des capitales italiennes par
la volonté de l'Autriche: il a eu l'exclusive. Cet
honneur là était bien d-ô. à un homme de sa force :
d'autant plus souverain, qu'on le lui a rendu sans
trop savoir à qui.
Pour le dire e.n passant, que ce soit en I 840 ou
en 1910, comment se peut-il qu'il y ait encore
une Autriche? Se peut-il, véritablement, qu'on
n'ait pas compris que la paix du monde doit se
faire aux frais de l'Autriche ? Elle seule peut
gôrger les Allemands en Europe. Et, du moins,
après le premier engourdissement de la digestion,
y a-t-il des chances qu'ils se dévorent entre eux.
Mais, moi aussi, je m'égare.

fon;

CHRONIQUE DE CAERDAL

1017

§
Port mal famé, entre le maquis et les marais;
une terre plate et basse ; des dunes battues du
sirocco, l'été, et du libeccio en d'autres temps : le
vent porte le sable dans les rues qui sentent l'évier,
et promène dans les chambres la puanteur des
mares. Un trou de ville à maisons grises, barbouillées de jaune ; et les façades ont toutes les couleurs
du bran. Un nid à moustiques, une garenne à
rats, où sévit la fièvre ; où le choléra, il y a quatre
vingts ans, avait trouvé une de ses plus riches
réserves à gibier d'eau. Un peuple jaune et vert,
comme le caca d'oie ; une canaille morne )· de sales
petits bourgeois, gens de boutique, avec leurs
femelles mal lavées, courtes et pataudes. Le port
même a l'air malade: couché dans la torpeur d'un
sommeil malsain, il croupit entre une petite ile et
deux tours fortifiées à la Vauban, lourdes et sottes
au soleil comme la double oraison funèbre d'un
concierge, sans grandeur étant sans emploi ni
raison: deux tours de geôle plut6t que de citadelle.
Ce port n'est pas une place de guerre, mais une
prison.
Sortir de chez soi ? Que ferait Stendhal dans la
rue? Pour rencontrer quelques prêtres à l'œil faux
et trois femmes puantes, ce n'est pas la peine de
quitter la chambre. Aux portes de la ville, le limon

7

�IOI 8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et le désert. Le maquis fume au soleil. Rien ne
passe sur la Voie Aurélienne, sinon, de loin en
loin, quelque lent chariot, ou des paysans qui
sentent le mouton, la sueur et la poussière. Parfois,
un troupeau de vieux agneaux et de brebis aux
boucles jaunes. Çà et là, un fiévreux coin d'eau,
où les moustiques pétillent. Et sur l'horizon sulfureux, la Taifa, une colline hargneuse et plombée,
phare de la malaria.
A la maison, Stendhal, l'homme d'action,
s'épaissit sur sa chaise. C'est là que son sang violent
devient plus lourd de saison en saison, et que sa
mort prend mesure de l'homme. Le tailleur l'attend, à quelques mois de là, rue de Richelieu. Lui,
cependant, il ne vit plus que pour recevoir les
journaux et les livres de France. Vers la fin, il a
goô.té la seule joie d'amour propre qui l'ait sans
doute contenté : l'hommage de Balzac, unique
dans sa vie et, peut-être, dans l'histoire des lettres :
l'homme qui triomphe, rendant les armes au génie
méconnu. Alors, comme il a ri puissamment,
pensant au dépit de ses amis !
Après tout, c'est à Civita Vecchia que Stendhal
a connu le prix de la France. L'amour à Milan, et
tout le reste à Paris.
Quand le temps de l'amour est passé, l'esprit
est une plus belle carrière que l'ambition. On y
règne plus absolument et sans conteste. Bel empire
que l'on soumet sans avoir besoin de soldats, on

CHRONIQUE DE CAERDAL

1019

s'empare de ce pouvoir contre le gré de ceux
mêmes sur qui on l'exerce. Il ne faut qu'une occasion à la conquête spirituelle : Stendhal l'avait à
Paris, et ne l'avait pas à Rome. Il ne l'eüt pas
trouvée davantage dans sa chère ville de Milan,
capitale du ballet et de l'opéra bouffe. Au déclin
de ses jours, je m'assure que la passion de Stendhal
pour l'Italie était de pure imagination. Il vivait
dans l'Italie tragique du moyen-âge, et dans l'Italie
amoureuse de sa jeunesse. L'une et l'autre ne sont
plus que des souvenirs. L'Italie se faisait déjà
aussi niaise et morale que l'ennuyeux Manzoni.
Dès lors, Stendhal n'etit pas été fâché de passer à
Paris cinq mois sur douze. Là, on pense. Là, on
fait la grande guerre de l'esprit. Là, le combat des
idées et de l'art ne finit jamais. Voilà le dernier
effort, les formes toujours jeunes de l'immortelle
passion, et la vie héroïque quand on n'a plus
trente ans ni cinquante.

XII
CENT NOMS ET UN SEUL HOMME

Comme il s'est connu, ce Stendhal! A
quelle profotideur n'a-t-il pas vu son propre
mystère, en acceptant de ne pas l'expliquer ? Et
d'ailleurs, il mesure ses propres richesses à la
misère d'autrui. Il ne se vante de rien ; mais il est
1.

�1020

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une aiguille toujours acérée à percer la vanité des
autres. Il ne dit pas son prix ; mais il le connaît.
Tant d'énergie à être vrai avec soi-même marque
sa force. Contrairement à l'opinion des malins et
des roués, le génie du mensonge ne va pas loin :
le mensonge est bientôt dupe du mensonge.
Témoin, la rhétorique. La recherche du vrai est
seule sans limites. La quête de soi ne finit jamais.
En vérité, ai-je dirigé ma · vie le moins du
monde? se demande ce Montaigne de la Révolution. " Qu'ai-je éte ? Que suis-je ? Je serais bien
embarrassé de le dire. 1 "
"Je passe pour un homme de beaucoup d'esprit
et fort insensible, - et je vois que j'ai été constamment occupé par des amours malheureuses. 1 "
Il a le tempérament mélancolique décrit par
Cabanis : "J'ai eu très peu de succès. 2 " Et il
remarque : "La rêverie a été ce que j'ai préféré à
tout. 2 " Il finit par conclure : "Aurais-je donc un
carat:tère triste ? 1 "

§
Il se faisait appeler Bombet, marquis de
Curzay, et Robert frères ; Domenico Vismara,
ingénieur à Novara, et De La Palice Xaintrailles
atné; comte du Tonneau et baron Raisinet; Cor2.

1
.1

Henri Brâlard, chap.
Ibid., chap. u.

1.

CHRONIQUE DE CAERDAL

1021

nichon, colonel Favier, Jules Pardessus et S. Alt.
le Prince de Villers; chevalier de Cutendre et
Horace Smith : enfin, il a pris et porté deux cents
noms. Il se donnait tantôt pour le duc de Stendhal,
tantôt pour un voyageur en ferrailles. Ce goüt du
masque est-il ]'instinct de la comédie ? le plaisir de
tromper? Ou comment l'accorder avec la fureur
de vérité, ce besoin qui ne se distingue pas, dans
Stendhal, d'avec l'élan de vivre?
Vivre les passions et les connaitre, c'est s'y livrer
deux fois, et les renouveler toutes, la vie n'étant
que le premier temps de l'intelligence : les actions
sont la matière des livres, soit qu'on l'emprunte,
soit qu'on la fournisse. N'y a-t-il pas du mensonge
dans le jeu de mystifier, si l'on s'y plait? Je
répondrai qu'il en est ainsi dans le comédien, et
point du tout dans l'artiste. Le masque de l'interprète n'est pas celui du poète comique.
C'est par imagination que le poète mystifie. Il
fait un nouveau personnage, chaque fois qu'il se
sent l'être. Mais d'abord il l'est. Il ne dupe pas
les autres : il se satisfait lui-même ; quand il s'est
répondu, il leur répond : loin de les abuser, il se
révèle. Il bouffonne au besoin : pour se donner
lieu de rire.
J'ai su quelqu'un, naguère, qui prenait ainsi
toute sorte de noms, par ·un attrait irrésistible :
il bnilait d'être un peu, dans le monde, tous les
hommes qu'il est en secret. Cet homme là, entre

�1022

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autres manies, ne date jamais ses lettres du jour
où il les écrit ; mais du jour où il y répond dans
sa tête, et fort souvent du lieu où il rêve qu'il est,
où il est en effet, infiniment plus présent que là
où on le croit être. On ne se dérobe jamais mieux
aux autres qu'en se restituant à soi-même.

3. Les femmes de Stendhal sont d'une beauté
ravissante : elles sont dans l'amour, comme le
chant du violon dans la musique. Tout le génie
d'aimer; et le reste est de surcroit. Madame Bovary
exceptée, il n'y a point de femmes dans Flaubert.
Quoi de plus beau ou de plus ardent que Madame
de Rénal, Mademoiselle de la M6le, la Sanseverina
et Clelia Conti ? Il me faut penser à Shakspearc.
Mais Julien Sorel ?
Julien et Fabrice sont le même homme, l'un
en France, l'autre en Italie ; l'.un, contraint de
faire sa fortune; l'autre, la trouvant faite. Fabrice,
c'est Julien Sorel moins la tragédie. De ces deux
princes enfin, Julien est le Bonaparte qui doit
conquérir l'empire; et Fabrice, le cadet d'une
maison royale, qui pourrait régner à la place du dauphin. Julien ne peut sans doute pas être populaire;
mais s'il l'eîit été, on verrait déjà qu'il passe de
bien loin Don Juan.
La misérable postérité de Chateaubriand accuse

CHRONIQUE DE CAERDAL

I02J

Stendhal d'être sans cœur. Stendhal enveloppe la
passion de nudité, si je puis dire : elle est si
éclatante, qu'on ne la distingue plus de sa propre
lumière : elle est comme une ligne de rochers
attiques sur la mer, dans le soleil blanc de midi.
Il y a plus de cœur, en telle page de Stendhal,
que dans tous les romans français pris ensemble :
mais ce cœur est tout action. Ce cœur se livre à
l'esprit : il se fait moins sentir que comprendre.
Qui l'a compris d'ailleurs, est pénétré pour jamais
du sentiment que cette lumière enveloppe. Julien
Sorel est le Don Juan des cœurs vaillants et des
àmes puissantes, et non pas seulement le prince
des grands seigneurs méchants hommes et des
grandeurs oisives. Il est avec Fabrice l'éternel
modèle du jeune homme qui doit vaincre·; mais
si bien né qu'il doit, refuser la victoire, et y
préférer un jour, ne ftit-ce qu'un seul jour, la
sublime issue de la passion.
Comme telle, la passion c'est toujours la mort.
Ou, pour mieux dire, un état si pur et si parfait
de l'âme, que la mort, la vie, rien ne s'y distingue
plus.
§
4. Généreux Stendhal ! Quand il se dit Espa-

gnol, on ne peut s'empêcher de l'aimer ; et ce
gros garçon, eüt-il trois fois plus de ventre et les

�1024

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

joues rouges, son Espagne est celle du sublime
Don Quichotte, et jamais Barataria. En lui et
dans les autres, il appelle espagnol l'instinct
héroïque : une nature rebelle à toute platitude, à
toute bassesse, enfin à tout ce qui nous entoure.
Une àme origin;ùe, non soumise à la règle. Mais
être original, dans la maison commune, c'est être
fou, comme c'est être criminel que d'être pauvre.
" Je devais être un singulier problème dans la
famille Daru ; la réponse devait varier entre :
c'est un fou et c'est un imbécile. " 1
L'indignation a mené sa vie : "Elle m'a créé,
dit-il, le caractère que j'ai. " 2 Le conte espagnol
le plus ordinaire-, s'il y a de la générosité, lui fait
venir les larmes aux yeux. Il détourne ses regards
de tout ce qui est bas. C'est ce qui l'empêche
toujours d'avoir le génie comique. La conversation
du vrai bourgeois le rend hypocondre. Il a une
égale horreur de la vie plate et de la vie commune.
Il ne peut pas s'expliquer à lui-même "la disposition au malheur que lui donne le dimanche ";
point d'autre raison que celle-ci : le dimanche est
le jour du plaisir pour le troupeau. Il est clair que
Stendhal n'ira pas en paradis avec les autres : et
c'est ce qu'il demande. Qu'est-c~ qu'un paradis où
il faudrait retrouver toute cette canaille ? Depuis
que Potachon de la Mirandole admire Parsifal, il
1 1 Henri Brlt/ard, chap.
pour un fou, etc.

XXIX.

Et encore, ch. xvm : Je pasae

1025

CHRONIQUE DE CAERDAL

me semble que je n'aime plus la musique. Cependant, une idée me rassure: Potachon fait semblant.
Demain, il n'y pensera plus : il sera rendu tout
naturellement par son beau génie à Louise, la
sainte arpette, et à Samson le tondu. Car l'Apollon
de cette espèce-là est un Arlequin mi-parti Sor...
bonne, et mi-parti Montmartre.
§

5. " La découverte de Don Quichotte est peutêtre la plus grande époque de ma vie." 1
" L' Arioste forma mon caractère. " 2
" Quel océan de sensations violentes j'ai eu. " 3
Le moins lyrique des hommes, et pourtant des
plus poètes : il est toujours ému. Il ne peut pas,
tête à tête, douter de son génie, même s'il sourit
en le confessant. Sa sensibilité est trop vive : ce
qui ne fait qu'effieurer les autres, le blesse jusqu'au
sang. Telle est son unité:" Tel j'étais en 1799,
tel je suis encore en r 836, mais j'ai appris à
cacher tout cela sous de l'ironie imperceptible au
vulgaire. " 4
Henri Brlt/ard, ch. vm ; ch. xx.
Ibid., ch . vm ; ch. XI .
1 Ibid., ch . xx1x.
' Ibid., ch. XXVI : Les affections et les tendresses de sa vie
sont écrasantes et disproportionnées ; ses enthousiasmes excessifs
l"égarent ; ses sympathies sont trop vives, ceux qu'il plaint souffrent
IJIOÎn1 que lui.
1

1

�1026

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Artiste donc, autant qu'on peut l'être : puisque
c'est le pis aller de l'amant. Mais on peut dire
aussi le contraire du grand homme: amant, le pis
aller de l'artiste. Entre les deux, il y a l'âge : on
finit par l'art, on commence par l'amour. Ha 1
pourquoi l'amour ne finit-il pas ce que l'amour
commence ! Mais si l'amour accompagnait toute
la vie, on n'aurait pas besoin de l'œuvre. On
cherche un divin alibi. Puissance de l'art: on crée
une religion, et on la donne aux autres. Et souvent
ils en vivent, qu'on a cessé soi-même d'y croire.
On donne la foi, et on ne l'a pas. Car il faudrait
avoir le bonheur: et quel dieu l'aura, qui s'est
fait de soi-même ? quel dieu croirait assez à
l'œuvre de ses mains ?

6. Un tel homme ne pouvait rien être dans
l'État, ni dans les bureaux, ni dans les assemblées.
Enfant même, il était de trop dans la famille.
La famille veut qu'on porte en commun des
sentiments ou des intérêts bas. 1 De toutes les
vertus qu'exige la famille, (l'Académie, les cercles,
les coteries de tout ordre) la première est un
Souvenirs d'Égotismt, Journal, Htnri Br4/ard, partout ; mais
d'abord, ch. 1v, v1, vu, v111, x.
1

1027

CHRONIQUE DE CAERDAL

/

estomac robuste : il s'agit d'avaler le linge sale de
la maison, en mesure, et sans s'y prendre à deux
fois. L'indignation est le grand péché contre la
famille. On appelle respect la solidité de l'estomac.
Jamais de nausée, je vous prie, et pas d'indignation. Si le bol est par trop répugnant, ouvre la
bouche et ferme les yeux. Ainsi, jeune coquin,
quand votre père, l'imperturbable rentier de
l'imposture, enseigne l'honneur, la constance
romaine et le sublime désintéressement.
Est-ce qu'il est permis d'être généreux en
famille? Malheureux, c'est trahir la maison. Quant
à être vrai, il n'y a pas de pire forfaiture : c'est
trahir sans plus. La raison d'état n'est rien de
plus que la raison de famille, multipliée un ou
deux millions de fois. L'honneur couvre le mensonge utile. Le plus vil intérêt, la jalousie entre
autres, a toute sorte de beaux noms ; mais 1a
vérité généreuse est la trahison. Le monde est
plein de politiques à puantes racines, qui sont
docteurs en cette théologie. Et moins ils sont
chrétiens, plus ils se fondent sur l'Église. Je les
reconnais là.
§

7. Cruel, oui, à ce qu'il méprise.
Mais comme il aime 1

�1028

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

§

8. Il est musicien de lettres, à sa manière, qui
est celle d'un géomètre, comme Flaubert cherche
sa musique à la façon d'un peintre et d'un orfèvre.
Stendhal disait : "Souvent, je réfléchis un quart
d'he9re pour placer un adjectif avant ou après son
substantif. 1 "
Quelle langue pourtant, quelles ressources pour
le génie, et quelle étendue, celle où en moins de
cinquante ans on a pu lire, usant enfin des mêmes
mots, Stendhal, les Mémoires d'Outre Tombe,
Flaubert et Verlaine.
On sourit du mépris rieur quel' on voit à Stendhal
pour Chateaubriand, se moquant du style moderne.
Dans son antipathie, Stendhal quelque part semble
avoir prévu Verlaine. 2 Il n'est rien de si contraire
à Verlaine que Stendhal. Lequel est le plus d'ici ?
Et Stendhal croit aimer la musique ! Mais quoi,
la France qui a tant méconnu Stendhal, ne sait pas
encore le prix de Verlaine. Or, depuis Dante, c'est
le plus poète des poètes, le plus vrai, le plus pur,
étant toujours en Dieu, et le plus musicien.
§

9. " Mes amis, -

ils auraient fait sans doute

1 Lettre à Balzac, du 30 octobre t 840.
• "Il ntigt dans mon cœur," dit-il en se moquant. Mlmoirts d'u11
Touriste, II, t 8 1 .

CHRONIQUE DE CAERDAL

1029

des démarches actives pour me tirer d'un grand
danger ; mais, lorsque je sortais avec un habit
neuf, ils auraient donné vingt francs, pour qu'on
me jetât un verre d'eau sale... Je n'ai guère eu, en
toute ma vie, que des amis de cette espèce. 1 "
Le Condottière disait un jour, faisant allusion
au goüt patient et à l'indulgence d'un sien ami
pour un Achate outré et ridicule :
Nous aimons à avoir des bouffons, nous autres
rois.
Des Triboulets qui nous chérissent ne sont plus
difformes à nos yeux : ne les chérissons nous pas ?
Et plus sincèrement peut être qu'ils ne nous le
rendent. Témoin Stendhal avec Colomb, son
Romain de Grenoble. Là est le lien entre eux et
nous.
Chérir un homme, c'est lui trouver parfois une
secrète ressemblance avec nous mêmes. Du moins,
nous le croyons ; et nous voulons le croire, si
notre sentiment s'en mêle. Un magnifique bouffon
doit, il me semble, nous présenter la caricature
d'une face au moins de notre propre caractère ; et
moins visible elle est en nous, plus la bouffonnerie
a de saveur dans notre ilote familier. D'ailleurs,
le plus beau bouffon est le moins volontaire. Il y
faut premièrement le don de nature ; puis le
talent, qui l'étend et le justifie. Que le bouffon,
1

Henri Brlilard, chap. II.

�JOJO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

d'abord, ne veuille pas l'être; puis, qu'il s'efforce
de bouffonner parfaitement pour nous plaire. C'est
le fond de l'amitié, en beaucoup d'amis. Ainsi
Bouvard et Pécuchet, le Pylade et l'Oreste des
siècles plats, avec la Science pour maitresse, autrement dit pour Erinnye.

XIII
EUROPÉEN

C'est le destin du génie français de ne pas être
assez français, s'il n'est aussi européen.
Goethe et Stendhal sont les premiers européens
depuis la fin du moyen-âge. Car au temps de la
chrétienté, les grands chrétiens furent hommes de
l'Europe, si Europe il y avait : saint Bernard, je
suppose. Chaque pays pourra continuer d'avoir ses
bons serviteurs, qu'il appelle ses grands hommes;
mais il n'y aura plus, en art ni en poésie, de grand
homme qui ne soit européen. Il faut désormais
porter l'esprit de l'Europe dans l'œuvre même où
triomphe le génie d'un peuple ou d'une race.
Etre européen, ce n'est pas lire et parler cinq
langues, ptlt on écrire avec talent dans toutes. Ni
passer la vie à errer de pays en pays, être connu à
Londres, avoir des amis à Berlin, la gloire à
Genève et un lit à Rome. Ni paraitre enfin sujet
de toutes les nations, plus que citoyen de sa

CHRONIQUE DE CAERDAL

1031

propre patrie. Il s'agit d'être libre citoyen de
toutes, en esprit.
Je ne sais qu'une façoh d'être bon européen :
avoir puissamment l'âme de sa nation, et la nourrir
avec puissance de tout ce qu'il y a d'unique dans
l'àme des autres nations, amies ou ennemies. Les
phis ennemies nous sont amies en ce qu'elles ont
de grand ; et si nous sommes à la beauté, leurs
plus belles œuvres sont à nous. Il n'y a que des
amitiés pour un vaste esprit.
Etre européen : être allemand avec Goethe et
Wagner ; italien avec Dante et Michel Ange ;
anglais avec Shakspeare ; scandinave avec Ibsen ;
russe avec Dostoievski: prendre à soi toutes ces
puissances, et ne point se perdre à force de s'y
répandre. Mais d'abord, se rendre maitre du trésor,
et n'en pas être le gardien asservi ; en posséder
les magies diverses et contraires, au lieu de s'y
éparpiller au hasard : en un mot, y faire l'ordre.
Voilà ce que j'appelle être européen; et c'est à quoi,
de tous, l'homme de France est le plus propre.
Car, s'il a le génie de sa langue, qui est un art,
comme l'art même il est un ordre, et fait un ordre.
Il n'y aura point d'Europe, si l'esprit Français n'y
préside. Ce ne serait pas la peine d'une Europe, si
elle ne se constituait en mère et protectrice du
genre humain. Il reste bien plus de l' Allemand
dans Goethe et de sa province, que de Paris et de
Grenoble dans Stendhal. Et combien notre Stendhal

�IOJ2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est plus libre, moins docteur, moins timoré, plus
homme enfin. Il ose à tout coup, et jamais il ne
s'émerveille de son audace, comme font les Barbares. Les peuples moraux n'atteignent pas à la
virilité. Ils passent de l'enfance niaise à la violence.
Stendhal est bien l'homme de la Révolution et
l'artiste de la Grande Armée. Son œuvre est la
chronique de l'intelligence française en Europe.
Comme la Grande Armée elle même, il promène
sa pensée de Cadix à Moscou~ et de l'Écosse en
Sicile. On la trouve en Italie plus souvent qu'ailleurs, parce que Stendhal y a ses quartiers d'amour.
Ce grand capitaine a conquis l' ltalie passionné~J la
musique, l'art et les mœurs étrangères; et .il a
offert ces conquêtes à la prose française.
Comme il a voyagé dans toute l'Europe en
voluptueux, il a goüté, sous tous les climats, à tous
les fruits de la nature et de l'histoire. Il n'a jamais
été plus lui même, qu'en faisant cet immens~
butin. Le don de voir et 1de sentir était égal en lui
au don de comprendre. Toutes .ses erreurs sont
passionnées : il y a de la vie dans toutes. Ses sens
l'ont enrichi de mille sentiments divers. Il n'a
jamais repoussé un plaisir du cœur ni de l'intelligence. Il a pris sa volupté et sa peine partout. Et
ce grand amoureux: de la vie s'est sa~si ,.des â~es
étrangères, sans rien ôter à la force et a l mgénu1té
de la sienne.
Plus il semblait sacrifier la France et le caractère

CHRONIQUE DE CAERDAL

1033

français aux passions étrangères, plus il réussissait
à se les asservir. C'est l'amour qui fait les vraies
conquêtes. On est maitre le plus de ce que plus
l'on aime. Je parle de l'esprit et de ces belles
guerres, où le vainqueur cède amoureusement les
armes au vaincu. Avec la bonté du terroir, et
pareille au sol même de la France, la pensée
de Stendhal s'est fécondée de tout l'Occident; les
plants du nord et du midi y purent croitre en
qualité, portant des parfums et des bouquets nouveaux à l'antique culture et au commun vignoble.
Voltaire et Rousseau avaient été des Français
pour- toute l'Europe. Stendhal le premier, depuis
Montaigne, fut un Européen de France. Et lui
seul, avec Goethe, jusqu'ici Pa été.

XIV
ASSEZ HAUT POUR NI! PAS hRE DUPE

Tout pa'ien, et pourtant de sensibilité très
catholique, il se garde, il rirait de méconnaitre la
chair : les barbares qui la violentent, d'ailleurs, la
servent à leur insu plus grossièrement que les
autres. Stendhal, plus il donne aux sens, plus il
les cultive, et moins il s'y limite. La recherche de
la volupté, qui est toute sa morale, ne le porte,
comme Montaigne, qu'à distinguer plus finement
entre les plaisirs. Et comme Montaigne préfère le
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI
1034
bel entretien d'un livre ou d'un poète à toutes les
jouissances vulgaires; Stehdhal est ·toujours prêt à
trouver une volupté suprême dans la gloire, dans
l'honneur, dans l'action héroique, en toutes ces
( fleurs de l'âme qu'on ne peut cueillir, le plus
/ souvent, qu'en tranchant la tige de la vie.
Le plus réaliste des hommes par l'esprit, il ne
respire que pour les èauses idéales ; et c'est la
raison même qui lui en révèle la réalité, comme
elle lui en fait connaitre le prix. Il ne tient si
fortement à la terre, que pour bondir au dessus
de la boue, des fossés et des plats chemins. Il est
toujours à cheval, et toujours au galop sur la
plaine. Les partis les plus beaux sont pour lui les
plus vrais. Le héros et les amants passionnés lui
semblent les plus raisonnables entre les hommes :
seuls, ils ont fait de la vie un emploi qui vaut la
peine de vivre.
Rien ne lui plait que les choix ·généreux du
sentiment. Il ne croit qu'à l'amour sans calcul et
aux œuvres héroïques : voilà tout ce qui compte
dans la vie ; et dans la mort, il croit passionnément
à la gloire.
Enfin, je trouve en lui, plus qu'en personne, le
goüt divin de la France pour l'immortalité.

ANDRÉ SuARÈs.

Avril r9II.

IOJS

,
,
REFLEXIDNS SUR LA LITTERATURE
.

LA NOUVELLE C~OISADE DES ENFANTS, par
Henry Bordeaux (Flammarion).
"Je l'écris avec certitude: le Kantisme est un poison pour
l'intelligence française. Il l'engourdit et la paralyse. Tout pète
de chez nous, soucieux de transmettre le flambeau de sa race,
devra en préserver ses fils. Il ·ne le leur laissera pas ignorer.
mais il leur montrera son venin. " Ainsi parle M. Léon Daudet
dans ses nerveux, savoureux, endiablés Fantômes et Yioa:,,IJ~
J'ignore comment les péres de famill~ s'accommoderont de ces
hauts devoirs, et de quelles mains subtiles ils démonteront la
Dialectique transcendentale afin d'y r~ndre palpable à leur géniture, et claire sous le flambeau de leur race, la poche à venin.
Ce_ que,. je s~is bien, c'est_ que M. Henry Bordeaux n'expose
pomt I inteil1gence française aux poisons dont la menace le
Kantisme. Au contraire .de la Critique de la Raiion Pure, lea
œuvres de M. Henry Bordeaux, et singulièrement la Nour;t/le
Crofrade des Eefants, se présentent aux " pères de chez nolU "
sous le visage le plus souriant, le moins offensif. Un de ses
admirateurs lui a consacré un livre qui s'appelle : Le RomtJncitr
û la famille Jra1tfaise : " Quelles canailles que ces pères de
fa~ille ! " disait Talleyrand. Qtiels subtils et quels révolutionnaires que ces romanciers de famille ! me disais-je en lisant la
NO#Velk Croisade. Car ce livre se compose d'une préface cc
~'un roman, et la préface et le roman (oui, Monsieur !) m'ont.
mtéressé comme des œuvres de futurisme très authentique.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1036

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Croyez bien que je ne fais pas concurrence à Mon1ieur
·Mézigue, et laissez-moi vous citer un précédent grke auquel
vous accueillerez mieux mes dires. J'avoue que je n'ai jamais
lu de romans de Luigi Capuana, professeur à l'Université de
Catane. Mais il y a quelques années je me trouvais en Sicile,
au moment où se célébraient les fêtes de son jubilé, et où il
rec1,vait un porte-plume en or que lui offraient les écoliers et
écolières de l'Italie. Les journaux siciliens abondaient en
articles qui l'étudiaient ; il y était généralement exalté comme
un romancier de santé morale, propre éminemment à la cure
de printemps dans les familles italiennes, et même comparé
plusieurs fois, s'il me souvient bien, à M. Henry Bordeaux
lui-même. Quelques mois après, comme je me trouvais encore
en Italie, les journaux retentissaient de comptes-rendus d'un
procès intenté- à Marinetti, à d'autres futuristes aussi peut~tre, pour _outrages à je ne sais plu11 quoi, les mœurs je crois.
Or un éV,énement du procès fut une léttre de Capuana, qui
non seulement défendait les futuristes, mais se déclarait, en
termes itali;missimement enthousiastes~ lui-tnême, futuriste. Et le
journal de l'école paraissait avec cette grande manchette:
Luigi CapUt1na futuriita ! L'auteur du Monoplan du Pape avait
fait là une grande conversion ! Il y a dans la Nouvelle Croiiade
des Enfants un monoplan et un pape, tous deux en considérable
posture. Mais _il est des raisons plus sérieuses pour nous faire
pressentir, dans les conditions naturelles du roman de la famille,
italien ou français, les pentes qui le conduisent vers l'esthétique
.de F. T. Marinetti. Et je pense bien que celui-ci a l'esprit assez
large pour faire siennes ces paroles du duc d'Orléans : "Je ne
redoute aucun concours, de quelque point de l'horizon qu'il
me vien~e. "
La préface de M. Henry Bordeaux s'appelle TroiI Petitts
Mario1me1tes. M. Bordeaux1 afin de remercier ses lecteurs qui
l'ont introduit si souvent dans leur famille, nous conduit à son
tour dans la sienne, et nous présente ses trois fillettes, discrète-

37

10

ment, mais assez pour que nous les jugions charmantes. Je ne
crois pas que le roman de M. Bordeaux dé~ourage ses imitateurs U'en connais !), mais la préface de fyl. Bordeaux, ou plutôt,
dans cette préface, les propos de son aînée, mademoiselle
Paulette, décourageront tous ses critiques, qui ne pounont
jamais qu'ajouter du grossier et du lourd aux deux aphorismes
décisifs dont cette malicieuse petite personne a décoré soil auteur.
Voici le premier. Elle est entrée dans le cabinet de travail
de papa. Elle est entrée là comme on entre chez le marchand
de sucres d'orge. Elle n'a point senti cette aura qui souffle dans
les lieux inspirés. Mais simplement "la voilà qui vient et qui
me pose sa petite main sur le front. - Paulette, ma mie, ·que
me veux-tu ? - Mais, papa, ton front n'est pas mouillé.
- Pourquoi, diable, mon front serait-il mouillé? - Tu ne
gagnes pas ton pain à la sueur de ton front. Elle avait lu dans
son Histoire Sainte, etc. " Cela est profond. Il se voit que
M. Henry Bordeaux n'écrit pas à la sueur de son front, que
son travail est facile et paisible, lisse et-sec. Victor Hugo, ainsi
admonesté par Georges ou Jeanne, aurait peut-être crié, comme
le Colosse de Rhodes dans la Légende des Siècles :
La goutte de l'orage ut ma .seule sueur !

M. Henry Bordeaux, lui, n'avait pas d'orage romantique ni
d'inspiration panique à évoquer, et il est resté coi. - Vous
avez raison, Paulette. Il y a ceux qui gagnent à la sueur de
leur front le pain de leur pensée, et il y a les autres. Quand la
carafe est en sueur, c'est que son eau est fraîche.
Et le second. A :la veille du premier janvier, Paulette et
son papa ont été faire un tour de promenade aux ChampsElysées, mais, comme c'est le moment des étrennes, que la
maison est déjà encombrée de cadeaux, sa mère ,. défendu
qu'on achetât rien à Paulette. Et M. Henry Bordeaux, qui ·
est un jeune papa, tient compte de cette recommandation à
peu près comme ferait un vieux grand-père. Il achète ·ce qu'on

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1038

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui demande. Il achète un seau de bois : un seau trouve
toujours pour l'acheter, celui que dirait Willy...
•• Après le seau une pelle la tenta ... J'offris la pelle. Qu'estce, en effet, qu'un seau sans une pelle pour le remplir de
sable ? Il y a entre les deux instruments un rapport étroit, un
lien nécessaire qu'un papa n'aperçoit pas immédiatement, mais
qu'un enfant discerne tout de suite. Puis ce , fut une balle.
A vrai dire, la balle ne se rattache à rien. De même la corde i
sauter qui me fut aussi réclamée. J'offris la balle, j'offris la
corde à sauter. Mais j'avais une raison, une raison supérieure,
que tous les parents, soucieux de l'éducation de leurs enfants,
comprendront : je voulais savoir jusqu'où iraient les appétits de
Paulette. Vous conviendrez que c'était là une expérience intéyessante. Alors elle désigna une poupée d'un air tendre et me
la montra sans rien dire. Je vis le point d'or qui court dans sca
y~ux se fixer. Elle souriait, elle était jolie à cro~uer, elle ne
demandait rien. J'offris la poupée.
·
,, Savez-vous comment elle me remercia ? Non, vous ne le
devineriez jamais. Les deux mains pleines, elle me considéra
gravement et me dît enfin :
,, - Comme tu es faible, papa ! "
Aucun critique de M. Henry Bordeaux n'est allé plus loin,
ne s'est exprimé sur son compte avec cette autorité, sévère et
juste. Il est vrai que M. Bordeaux est, en bien des points, un
auteur faible, et j'ai cité cette page afin que l'on vh qu'il est un
auteur faible dans le moment, en la mesure et pour les raisons
qui en font un papa faible. Il est faible, dans les deux cas, par
défaut de volonté, de discernement, de discipline, non par
défaut de moyens naturels, d'invention et d'observation. Que
faudrait-il pour rendre cette page exquise? Cela i:µême qui eOt
fait juger à Paulette que son papa était fort : p.e la décision,
du sacrifice, - rayer, barrer. Supprimez, sans rien ajouter, tout
le remplissage fadasse, toute la sauce à la farine, et il vous reste
ceci :

1039

"Après le seau une pelle : j'offris la pelle. Puis ce fut une
balle. La balle ne se rattache à rien : j'olfris (donc) la corde à
sauter. Je voulais savoir jusqu'où .iraient les appétits de Paulette.
Elle désigna une poupée, d'un air tendre, elle souriait, elle ne
demandait rien : j'offris la poupée.
" (Alors) les deux mains pleines, elle me considéra et me
dit : Comme tu es faible, papa ! "
Je n'ai fait qu'ajouter un donc pour une clarté peut-être
superflue, et bien qu'il fasse pléonasme avec la ponctuation, et
que transposer un alors. La page de M. Bordeaux, mise au
régime des viandes grillées, et fondue, dégraissée, rajeunie, vous
prend tout de suite un petit air piquant et savoureux de
Jules Renard. Je voudrais que ce Renard, en puissance chez
lui, servît un peu à M. Bordeaux de conscience littéraire, de
remords vivant, ainsi que celui du jeune Spartiate, et quitte
peut-être à mouiller son front d'un peu de sueur. Mais que
d'obstacles ! Faiblesse de M. Bordeaux à l'égard de lui-même :
tout cc qui tombe de sa plume, il le garde, et voilà ses pages
qui cheminent, chargées, elles aussi, de seaux, de pelles, de
cordes à saute.r et de poupées, qu'il n'a pas eu la force de
refuser, à mesure que les plus faciles boutiques les lui proposaient. Faiblesse de M. Bordeaux à l'égard des familles, des
éternelles et fortes familles ! A la renommée de Carpentras
contribuent, avec ses berlingots, les inscriptions placées jadis
sur les sièges de la promenade: Bancs pour s'asseoir. M. Bordeaux,
plus soucieux que Mallarmé d'être intelligible, tient excessivement à ne laisser pour les familles, même carpentrassiennes,
aucune obscurité dans ses propos. Il ne dira pas : "Qu'est-cc
qu'un seau sans une pelle?", mais ~îen : "Qu'est-ce qu'un
seau sans une pelle pour le :remplir de sable. " Au moins la
grand'mère, qui est dure d'oreilles, a compris. Les jésuites
mettaient des coussins sous les coudes des pécheurs, M. Bordeaux met des cornets acoustiques dans les oreilles de ses
lecteurs. Mais le style vrai ce n'est pas cela, le style v:rai ce n'est

�1040

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas le style jésuite, c'est même tout le contraire. Et voilà ce
que mademoiselle Paulette nous a fait, d'un mot, saisir.
Maintenant que nous avons la clef, nous pourrions analyser
de même toutes les pages de M. Bordeaux, arriver aux mêmes
conclusions, et nous convaincre qu'il y a dans la Noufle/Jt
Croùade des Eefants une étoffe où l'on taillerait, avec des
ciseau:s:, un conte fort aimable. Mais l'étoffe telle qu'elle est,
dans son entier, dans son superflu, si elle ne nous donne pas
cela, nous donne pourtant quelque chose de plus curieux qu'on
ne croirait. C'est le moment de s'expliquer sur le futurisme de
M. Bordeaux, qui consiste, en gros, je le dis tout de suite,
dans la création d'un type nouveau de roman : le roman-film.
Je rappelle que le futurisme, tant littéraire que pictural, n'est
guère sorti, jusqu'aujourd'hui,,de l'Italie, qui est la terre nationale du cinéma. Et le futurisme, en effet, figure bien' le principe
du cinéma, appliqué de façon inattendue, parfois curieuse, au
arts. Une toile futuriste invite l'œil à la cinématographier,
comme une toile impressionniste invite l'œil à la recomposer
avec des taches; mais l'œil, si j'ose dire, n'en fait qu'à sa tête:
s'il est jusqu'ici (je parle du mien) consentant aux invites de
/ l'impressionniste, il ne veut rien savoir devant celles du futuriste, et il a beau tourner sa manivelle, le cinéma ne marche pas.
Quoiqu'il en soit, M. Bordeaux, qui s'est dépeint, dans sa
préface, comme le père le plus complaisant, doit conduire fort
souvent ses fillettes au cinéma. Ecrivant, dans la Nowellt
Croisade, un conte pour ses enfants et pour ceux des autres,
soucieux de les captiver ainsi que les captive Rigadin, il a, sana
doute, malgré lui, inséré, comme un futuriste, le plus possible
de cinéma dans son roman. Et je vous assure, que vu sous cet
angle, son livre devient très curieux. Vous sayez que la plupart
des romans populaires passent aujourd'hui au cinéma, de
Roger li: Honte à Quo YadiJ, et il y a quelques semaines Ica
journaux nous annonçaient que M. Paul Bourget avait trait6
avec une maison italienne pour la mise en film de Co1mopolis.

llÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

Mais jusqu'ici il fallait que l'adaptateur désarticuUt le roman
pour le projeter sur l'écran. Cette fois il n'aura qu'à prendre
tel quel le roman-scénario de M. Bordeaux pour en tirer le
plus joli film que puissent voir les petits et les grands enfants
d'Europe.
Quand le cinéma sera sorti de sa phase empirique, que son
esthétique propre se dégagera, et que des artistes vrais essayeront
d'en faire autre chose que le pot-pourri assez discordant et
saugrenu qu'il est généralement aujourd'hui, on comprendra
sans doute qu'un film c'est un mouvement, que tout doit y
~tre sacrifié au mouvement, construit ou plutôt orienté en vue
d'un mouvement. La course folle, en boule de neige, la poursuite
des sergents de ville, des étalagistes renversés, des petits pâtissiers, qui fait normalement le fond inchangé d'un épisode
comique, demeurent très caractéristiques : car, bien qu'hérités
du vaudeville, ils sont nécessités par le genre cinématographique,
ils lui sont incorporés comme la 1r6µ:1r71 à l'ancienne comédie
attique. Ils constituent le schéma que doit s'attacher à développer l'art du cinéma. Cela d'un côté, le futurisme milanais
de l'autre, voilà peut-être deux extrêmes encore grossiers qui
aideraient notre imagination à évoquer cet art de mouvement,
cette danse du monde sur l'écran d'une salle, an vrai, complet,
cherchant ses moyens dans son principe et dans son centre, tel
que le courant du siècle le verra certainement s'épanouir.
La Nouvelle Croitade c'est la forme la plus ingénieuse et la
plus délicate qu'ait prise jusqu'ici l'idée de cette course folle,
rythme élémentaire, respiration et vie de tout le roman, et
par laquelle sont aspirés, définis, tous les personnage.\ de
M. Bordeaux. Le titre d'un chapitre : Et la pouriuite c011ti1111t •••
pourrait former le sous-titre du roman, jusqu'au moment où la
poursuite se termine dans la communion des enfants.
Cette course, c'est le départ des enfants d'un village savoisien,
qui, ayant entendu en classe l'instituteur raconter la Croisade
des enfants, celle du XIIIe siècle, sont amenés par un des leurs,

�1042

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le petit Philibert, à se croiser eux aussi, à s'en aller à Rome
pour voir le pape et communier de sa main. Une fois qu'ila
~ont fartis, les pare~ts courent après eux à travers la montagne,
jusqu au mont Cems, conduits par le curé et l'instituteur dont
les discussions servent d'intermèdes comiques et ne ~dront
rie~ à d~v:nir des gestes sur l'écran ; les parents les rattrapent,
~ais Philibert et sa sœur Annette, eux, vont toujours, vont
Jusqu'à Turin, jusqu'à Rome, poursuivis par les parents, par
l'oncle Thomas, le curé tot?jours et l'instituteur encore, et il y
a des chemins de fer, et il y a un aéroplane qui a une panne
au mont Cenis, et qui va à Rome, et qui ptend l'oncle
Thomas, et ils retrouvent enfin Annette et Philibert, à la
chapelle Sixtine, avec le pèlerinage des petits communiants
français, que le pape vient de recevoir. M. Bordeaux a même
mis assez d'art à ne pas ralentir le mouvement de la course, à
( ne jamais l'immobiliser en tableaux plastiques a la façon du
Chatelet.
Elle ne commence, cette course, qu'au sixième chapitre;
mais les cinq premiers y préluderaient par cinq morceaux fait1
à souhait, eux aussi, pour le cinéma, et ménagés comme les
cinq parties d'une ouverture. Voici le Miracle de la N~l, les
jouets que l'oncle Thomas avec du bois et des couteaux
fabrique la nuit de Noël pour les sabots de ses neveux, ces
jouets qui se feraient si joliment, sur l'écran, devant les spectateurs, - le Songe de l'oncle Thomas endormi dans la chapelle
abandonnée, l'oncle Thomas à la porte du Paradis, rudoyé par
Saint Pierre et renvoyé sur la terre par le Seigneur Jésus, l'ancienne Croisade des Enfants, racontée en classe par l'instituteur, et qui passerait sur la toile à la manière du Rh,
de Detaille.
Tout cela est si bien appelé par le cinéma que sOrement, cet
été, dès la fonte des neiges, la croisade des Enfants va être
suivie, en pays savoisien et italien, de la croisade Pathé ou de
p croisade Gaumont. Les opérateurs, ayant transporté I em

JlÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1043

matériel en quelque Avrieux, suivront, vers la mi-juin, par le
Mont-Cenis, la trace des petits croisés. Certainement on ne
sera pas embarrassé pour la figuration, sauf en un point :
Verrons-nous Pie X sur le film 1 La Chapelle Sixtine s'ouvrirat-elle è Et la communion des enfants par le pape, l'apothéose
de la croisade, terminera-t-elle dignement, sur un point final
de stabilité, d'éternité, ce poème oculaire de mouvements ?
Qqel beau problème à agiter dans une assemblée de cardinaux !
Le cardinal Mathieu n'aurait pas vu là de grande difficulté, lui
qui, lorsqu'il entrait pour Vêpres, en grand apparat, dans le
chœur de sa cathédrale, permettait, dit-on, que l'organiste attaquAt : Tiens, voilà Mathieu! Il ne manque pas de curés qui font
servir leur église à des projections cinématographiques, Jérusalem
ou scènes de la Passion. Les journaux nous donnaient récemment
le texte de la lettre fort aimable que Pie X a écrite à
M. Bordeaux pour le féliciter de sa Nouflelle Croisade, et le
pape a collaboré avec l'auteur, puisque les paroles que celui-ci
met dans sa bou.che, à la scène finale, "sont directement
inspirées du discours adressé par le Souverain Pontife, le
1,1- avril I 9 I 2, à la chapelle Sixtine, au pèlerinage des petits
communiants français". Le Pape n'a jamais vu aucun inconvénient à poser devant l'objectif, en une quarantaine au moins
d'attitudes, bénédiction ou même prière intime : la photographie animée ne diffère de la photographie immobile que par un
perfectionnement technique, et Guillaume II ne dédaigne
point de s'y prêter libéralement. Je suis bien certain que tous
les petits •et les grands enfants qui vont au cinéma seraient
reconnaissants à Pie X d'accorder jusqu'au bout son appui au
talent cinématographique de M. Henry Bordeaux.
. C'est là tout le futurisme de M. Bordeaux, et je suis très
disposé à avouer qu'il est beaucoup plus sain que celui de
M. Marinetti. Son roman m'a donc intéressé par la pente
fleurie qui le conduit au cinéma, et parce qu'il fournissait une
donnée aux questions que je me posais ici il y a quelques

�1044

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

années : je me demandais si le meilleur du roman n'allait pas
se déposer dans le théatre; voilà qu'il brlile singulièrement lei
étapes. Mais je reconnais qu'à côté du scénario cinématographique, qui nous donnera tout ce que peut avoir le plus beau
film du monde, la Croisade des Eefant1 a des pages ingénieuses,
spirituelles, d'un esprit parfois un peu préparé et compassé
comme l'était celui de la Petite Mademoiselle. M. Henry Bordeaux sait construire avec habileté un roman, et je me souvieus
même que toute la seconde moitié de la Maison était des
meilleures. Ce qui lui fait défaut c'est, bien entendu, l~s.!}'!e, f
Je n'ai aucun préjugé contre ces sortes d'œuvres, je ne suis pas
assez sot pour leur reprocher leur succès, et je garde assez de
sang-froid pour les mettre à leur rang moyen. Il est exact que
les poètes n'ont pas, en tant que poètes, le droit d'être
médiocres ; ils sont bons ou mauvais. Mais le théitre, le
roman, l'histoire, la peinture, la sculpture, la musique, (tout
en somme sauf la poésie) vivent quotidiennement, normalement, sainement, de talents moyens, ou, simplement, de talents.
Il en est en littérature comme en politique, où la continuité, la
résistance et la santé ordinaires d'un pays résident dans ses classes
moyennes. C'est le terreau qui permet la floraison, c'est le normal
couronné et violenté par l'exception géniale qui lui fournit u
raison d'être, c'est la vie littéraire courante qui apporte, à l'élite,
appui et résistance, et au-delà de laquelle s'épanouissent les moments privilégiés d'amour, c'est le système de rapports sans lequel
il n'y aurait pas d'absolu, c'est l'ordre des appelés hors desquels
sont tirés les élus, mais sans lesquels il n'y aurait pas d'élus. Il
n'est pas besoin de mobiliser toute la pensée de Leibnitz pour
comprendre que notre monde littéraire est, après tout, le meilleur des mondes littéraires possibles. Ne partage pas cet avis
M. Paul Stapfer qui a écrit plusieurs volumes afin de montrer que
les réputations littéraires, passées et présentes, constituent la plus
hasardeuse et la plus incohérente loterie. Il n'en prenait A
témoin, d'ailleurs, que son goO.t personnel, ce qui était peu.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

1045

Il se plaignait d'avoir vainement consacré un livre entier à
prouver qu'Adolphe Monod était un prédicateur aussi grand
que Bossuet : ce qui d'ailleurs m'a fait lire Adolphe Monod,
et m'aurait conduit à penser que M. Stapfer était un mauvais
plaisant, si Adolphe Monod n'avait été précisément son parent.
Le jugement de la postérité sur Bossuet et Monod est bon.
Le jugement favorable des classes moyennes sur M. Bordeaux
s'explique par les qualités de M. Bordeaux, qui est un ouvrier
de romans très expert comme MM. de Flers et Caillavet sont
des ouvriers habiles de pièces. Cela n'empêche point la hiérarchie, mais la permet, la dévoile, la consacre. Villiers de l'IsleAdam fait remarquer avec bon sens que le bourgeois préfère
évidemment la •lecture de Scribe à la lecture de Milton, mais
qu'au seul prononcé du nom de Milton, et bien que le bourgeois ne l'ait jamais lu, ce nom implique pour l'intelligence du
bourgeois une lumière de gloire qu'il ne songerait jamais à
placer autour du nom de Scribe, et que la seule comparaison
entre Milton et Scribe lui paraîtrait un parallèle entre un
sceptre et une paire de pantoufles, quelque argent qu'ait gagné
Scribe, quelque pauvre que soit mort Milton. Le succès est
nécessaire, et la gloire est nécessaire, et quand l'homme èle
lettres a distingué avec clarté ces deux ordres, quand il a
compris de plus que la gloire n'est pas l'ordre premier et qu'an
delà il en est encore un autre, qui est à la gloire ce que la
gloire est au succès, ce que le succès est à la réclame, alors il
possède la paix de l'ame, ou du moins il a réalisé l'une de ses
conditions. Charles XII en campagne voulait envoyer une de
IC8 bottes gouverner la Suède à sa place : la littérature d'une
ipoque a ses pantoufles de famille, bienfaisantes et nécessaires ;
le danger ne commence qu'au moment où elle prétendrait les
Bever comme un sceptre.
Ai.BERT THIBAUDIT.

�NOTES

NOTES
,
l.A LITTERATURE
NICOLAS GOGOL, par Louîs Llgtr (Bloud).

M. Louis Uger, qui est professeur de langue et de littérature
russes au Collège de France et qui a formé d'éminents spécialistes au premier rang desquels je me plairai à citer M. Boyer,
vient de publier un Nicolas Gogol dans la collection des Ecritl4ÎIIJ
éh:angm de Bloud.
La biographie de Gogol que nous donne M. Léger ne pouvait être, dans les limites trop étroites assignées à l'ouvrage, 11ne
de ces biographies totales, exhaustives, à l'anglaise, telles que
celle de Thackeray par sa sœur, de Die.kens par Forster ou par
Gissing, de Charles d'Orléans ou de Villon par Pierre Champion.
M. Léger ne devait, dès lor$, nous parler de l'homme et du
roman de sa vie que dans la mesure où cela pouvait servir pour
définir, expliquer et caractériser l'œuvre. De ce point de vue il
n'était pas très nécessaire de nous révéler qu'écolier, Gogol
" dans la même journée fut mis deux fois au piquet pour pro' " Sans ctre
¼
"talruen
··
"ou
. pos grossiers et pour malproprete.
"tainiste ", il fallait surtout parlet de l'Ukraine, cette Provence
russe et du tour d'esprit à b fois moqueur et sentimental,
ironi~ue et humoristique de ses habitants. Il fallait parler des
récits du grand-père, sur les genoux duquel Gogol faisa~t son
apprentissage littéraire, continué (rapp~ez-vous celui de
Balzac chez M8 Passez s:t M8 Guyonnet Meiville) dans 11D

I047

bureau du ministère des apanages o/i le futur auteur du MatJteau rencontra sans doute, en chair et en .os, son immortd
héros, l'humble tchin0'01lik Akakii Akakiévitch. Enfin il n'aurait
peut-être pas été inutile de noter que Gogol s'était fait remarquer d~ le collège pour son aptitude à saisir et reproduire " au
naturel non seulement l'apparence extérieure mais le caractère
de toute personne qu'il troùvait sur soh chemin. " Songez à
Becque qui, travaillant devant sa glace, cherchait jusqu'aux
gestes des personnages et attendait que le mot juste, la phrase
exacte yinssent sur ses lèvres. Songez à Dickens qui faisait également devant un miroir les contorsions et les grimaces qu'il
voulait prêter à ses héros. Songez maintenant à la théorie de
) l'émotion de William James, au mot de Pascal sur la machine,
l'automate. Celui qui prie joint les mains et ploie le genou,
mais, réciproquemçnt, celui qui joint les mains et ploie le genou
se sent prédisposé à la prière et au recueillement. En vertu de
cette correspondance, un romancier, par l'intermédiaire de son.
corps, peut pénétrer dans I'ame d'autrui, s'y tran~fuser pour
ainsi _dire. C'est le don d'avatar dont on a souvent parlé sans
trop l'expliquer, une sorte de faculté dt mimrtismt (non sans
rapport avec l'intuition bergsonienne) qui, on le voit, s'était
manifestée de très bonne heure et à un très haut point chez
Nicolas V assiliévitch.
M. Léger consacre tout un chapitre à ce qu'on est convenu
d'appeler le mysticisme de Gogol. On sait que, vers la fin de sa
vie, Gogol - le "Pascal de la steppe", - se ''convertit"
comme devait le faire Tolstoï. Il se tourna vers " Celui qui est
la source de la vie" et, dégoftté du réalisme, se prit à rêver
d'un art ou le cœur aurait plus de place que l'esprit. Le ton çle
M. Léger est ici d'un esprit fort. M. Léger, dans des pages fort
!~gères à la vérité, ne redoute pas de traiter Gogol, ainsi d'ailleurs
que Tolstoï, d'excentrique, d'exalté, de détraqué. J'ose croire
qu'il aurait mieux valu chercher à comprendre, - à l'exemple,
notamment, de M. Merejkowski, dans l'étude si aiguë, si fouit-

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lée, qu'il a consacrée à la psy~hologie de Tolstoî et où il conclut au conflit d'une conscience chrétienne d'une part, et d'une
physiologie et d'une subconscience pa'iennes d'autre part. Il
n'était pas défendu non plus de discuter - oh! je ne dis paa
d'admettre - les hypothèses imbues de matérialisme médical
de M. Ossip Lourié, 1 encore que de telles hypothèses, depuia
la publication de l'ouvrage de William James, The Jrarieties ,;
religious experitnce, et à une époque travaillée d'orientations
pascaliennes, ne soient plus de mise que dans la pharmacie
d'Yonville-1,' Abbaye, et, sans doute, chez les accroupis de V end6me. Mais surtout il n'aurait pas fallu oublier les pages admirables du Roman Rum dans lesquelles M. de Voguë explique
pourquoi Gogol - qu'il tient pour un janséniste - fut si
facilement convaincu par ses contemporains de mysticisme et
même de folie. Il aurait fallu songer également aux belles pages
où M. Pypine ' cherche le motif de la " conversion " de
Gogol dans l'opposition constante qui existait entre les rêves et
les moyens du génial écrivain, dans l'impossibilité où il se trou,.
vait de mettre son œuvre d'accord avec les aspirations de son
cœur, de faire servir son talent de réaliste et d'humoriste à la
réalisation de cette mission de moraliste et de prophète inspiré
qu'il se croyait appelé à remplir.
Après ce chapitre sur le mysticisme de Gogol, M. Léger
passe à l'étude des œuvres. Maïs il se contentera le plus souvent
d'analyser les plus importantes et d'en traduire, d'ailleun très
exactement, quelques extraits. En ce qui concerne Tarau BouiolJ
- qui ne ~enchante pas plus qu'il ne fait Melchior de Vogul!
- j'eusse aimé que M. Léger me montrât par le menu dans
quelles limites s'est exercée sur Gogol l'influence de Walter
Scott et de ces deux livres &amp; Pouchkine : La Fille du Capitamt
et 'Le Nègre de Pierre le Grand. Et il ne suffit pas qu'on me dise
1 PsyclzolofJÎt des grands romanciers russes.
' Le Messager d"Europe.

1049

que " ce qui fait le grand charme de Tarll!s Boulba ce sont les
paysages, les descriptions, les tableaux de genre." Je voudrais
savoir ce qui distingue le paysage de Gogol du paysage de
Tourguéniev, de Tolstoï, de Dostoïevski. Autant que des
lectur.es plus ou moins lointaines et rapides me permette-nt d'en
juger, il me semble qu'il y a plus de minutie, une plus grande
aptitude à voir le détail plutôt que l'ensemble chez Gogol, plus
de largeur, de coloris et aussi de sensation pure (entendez: non
traduite en sentiments ou en notions) chez Tourguéniev. Chez
Tolstoï, i1 y a un naturisme plus ardent, celui d'un païen qui
étreint la nature et qui se fond en elle encore plus qu'il ne la
voit. Dostoïevski enfin, dans ses paysages, au demeurant si rares,
spiritualise la nature, en donne une image toute pénétrée
d'ime et de pensée, à la Vinci. Si, au surplus, on ne se borne
pas à Tarau Boulba, on peut remarquer que Gogol, comme
Dickens, dotera quelquefois les choses d'un langage (voyez dans
l'admirable Ménage d'autrefois la chanson des portes qui n'est
pas sans rappeler le délicieux trio du grillon, du coucou et de
la bouilloire dans Criclcet on the Hearth) et que, comme Dickens
encore, il s'attachera de préférence à la description des mobilien et des costumes (c'est également le cas de Walter Scott et
de Balzac) et tendra dans les portraits à la caricature. Il -n'est
pas inintéressant de signaler à ce propos que Gogol avait dessiné
à la plume (ces dessins ont été reproduits dans une édition
nisse qu'il m'a été donné autrefois de feuilleter) les dernières
scènes de son Rt11isor avec un évident parti-pris de grossissement
qui rappelle Phiz ou Cruikshank, les illustrateurs de Dickens.
M. Léger proclame une tendresse particulière pour le
M1111t1au. Elle aura.it bien dft refouler dans son encrier les
lignes suivantes : "Après avoir lu et médité le Manttau, qui est
1lll chef-cl' œuvre incontestable, j'engage les curieux à se reporter
au œuvres trop oubliées aujourd'hui de Champfleury. Des
récits tels que les Souffrances du Profmeur Deltheil et Chitn Caillou
Ile redoutent la comparaison ni avec Gogol ni avec Dostoïevski,

9

�1050

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et, s'ils nous étaient revenus il y a quelques années, traduits ou

travestis du russe, nul doute qu'ils n'eussent obtenu un suc~
colossal auprès des snobs et des caillettes." Je renonce à traduire
la stupéfaction où ces quelques lignes m'ont plongé. Elles
révèlent avec une candeur vraiment désarmante à quel point
un philologue peut~trc dépourvu de goO.t et de sens littéraire.
Je sais bien que Champfleury a parfois raconté les souffrances
de pauvres diables, par exemple dans une nouvelle intitul~
Quinfuet, avec une sympathie qui plaide pour sa personne.
Mais enfin l'auteur des Bourgem de Mo/ind111rd ne fut qu'un
piètre romancier, un observateur assez patient, mais dépourvu
de toute espèce de style, et qui, lourdement, prosarquemcnt,
racontait des scènes vues (qu'il n'aurait pu imaginer) avec un
art qui ne dépasse pas l'étiage ordinaire des contes du Jo,mu/
ou autres papiers. Que nous sommes loin, avec cc grimaud, de
Gogol ! Au lieu de rapprocher de Cllitn Caillou, le Manflo
(dont s'inspirera Flaubert dans Un azur simple) il importai_t, aa
contraire, de montrer combien une telle œuvre est umqae,
irréductible à quoi que ce soit d'antérieur dans la fiction. Le
Manflau ne ressemble à rien, il apparaît, dans sa facture
terriblement stricte, " en plein débordement du romantisme
sur l'Europe littéraire", et cc ne sont évidemment pas les
proses d'allure voltairienne de Pouchkine qui en ont fourni ~e
patron. Il semble qu'il soit sorti uniquement de cc do~ p~tlculicr que l'auteur de Born Godoun(Jfl et Biélinslcy r~on~alSSa!ent
à Gogol "d'exposer vivement les misères de la vie, d esquisser
d'un trait ferme le néant d'un homme de rien et cela de façon
que cent riens qui échappent aux yeux des gens distraits ont
chez lai un relief extraordinaire." C'est bien cette "vertu de
miscroscope " - comme disait Gogol lui-même - qui a produit
cette histoire d'un petit scribe, d'un humble expéditionnaire
qui sc prive pour avoir un manteau, et que le vol de c~ man•
teau, lorsqu'il l'a enfin, frappe à mort. Et la m~e1lle, la
marque de grand art, c'est tout ce que ces trente petites pages

NOTES

1051

recèlent de portée symbolique, de verto suggestive. Derrière
le petit tdlùt0fl1lik Akakii Alcakiévitch nous apercevons les innombrables "créatures que personne ne protège, qui ne sont chères
à personne et n'intéressent personne, les créatures passives qui
supportent les lardons d'une chancellerie puis s'en vont au
tombeau sans aucun événement notable", et, en regard de ces
pauvres choses chétives et courbées, nom voyons se dresser
comme un sphinx ce monstre qui n'a ni .figure humaine, ni
cœur, ni entrailles : la Direction générale.
"Le Manteau occupe une place à part dans l'œuvrc de
Gogol. Il annonce l'œuvre de Dostotevslci ... N'eOt-il écrit que
le Manteau, Gogol aurait marqué dans la littérature rt1S!C une
empreinte ineffaçable." Voilà tout ce que M. Uger trouve à
dire sur l'influence exercée par cet incomparable chef-d'œuvrc.
On avouera que c'est peu. On connaît cc mot qui devrait
servir d'épigraphe à tous ceux qui écrivent sur Nicolas
Vassiliévitch et que Melchior de Voguë tenait d'un écrivain
russe: " ous sommes tous sortis du M1111uau de Gogol." En
qud sens et dans quelles limites il est vrai que le Manuau
renfermait dans ses plis toute la fiction russe, que là, en ce
point unique, à cette date (1842), sc trouvait le précieux gisement aurifère d'où divergeraient les filons qui allaient contribuer à la richesse de la littérature slave, c'est ce que l'on
dém~le à peu près clairement une fois qu'on a su lire comme
il convient ces trente pages. Mais on aimerait que cela fut
établi une fois pou.r toutes avec une méthode et une précision
rigoureuses. Et, d'autre part, on eO.t souhaité que M. Uger
îndiqu~t, non pas, puisque la chose a été faite dans le Ro11t1111
R111se, la divergence radicale du réalisme russe et du réalisme
français, mais la divergence moins sensible du réalisme russe et
du réalisme anglais. Et par là on était en bonne voie pour
définir cet humour de Gogol qui n'est pas le rire innombrable
de Dickens, ni cette jubilation de l'esprit qui comprend que
nous rencontrons chez Chesterton, ni le sourire sarcastique qui

�1052

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

erre sur les lèvres de Swift. Faut-il songer à Cervantès, comme
le veut de Voguë r Ou ne sommes-nous pas plutôt en présence
de quelque chose de spécifiquement, de strictement russe ?
Passons avec M. Léger à l'étude des Ames mortes, Mèrtrryid
do/Jchi. Le titre complet est ainsi conçu : Les Aventures tl,
Tchitchikov ou les Ames Mortes. M. Léger déclare que de tel1
doubles titres, à la mode aux environs des années quarante,
nous sembleraient tout à fait bizarres aujourd'hui. Je pense
bien que quelque jeune romancier doit se préparer actuellement
à faire mentir cette assertion. Un peu plus haut, M. Léger
donne une leçon de technique romanesque à Gogol : "Gogol,
dit-il, a négligé au début de nous dire ce qu'était Tchitchikov
et d'où il venait. " Et il estime que ces explications préliminaires, cette présentation, étaient absolument nécessaires. Ordre
logique, dirai-je, qui peut être cher 'à un philologue, à an
abstracteur, mais non pas forcément ordre esthétique. Gogol
observe, en SOIIlllle, le précepte classique d'entrer, tout de
suite, in medias rts, dans le vif du sujet, dès le début du roman.
Et toute l'école naturaliste ne procèdera pas autrement, attendant, pour raconter le passé d'un personnage pris dans le
mouvement d'une action, qu'un rien devienne un prétexte 1
cette évocation. M. Léger s'étonne encore que Gogol ait
commencé à écrire ses Ames Mortes sans se rendre compte des
proportions définitives de l'œuvre. Mais c'est le proc~é
commun à presque tous les romanciers d'aventures. Voyez
Smollett, voyez Sterne, et rappelez-vous cette phrase du ROfflllll
Comique : " Et pendant que les bêtes mangèrent, l'auteur se
reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu'il dirait dans
le second chapitre. " M. Léger se demande enfin pourquoi
Gogol a sous-intitulé son livre Poème, et voici sa réponse:
"Par ce sous-titre Poème, l'auteur voulait .évidemment indiquer
qu'il ne fallait pas tout prendre au sérieux dans son récit et
qu'il y faisait une belle part à l'imagination." Ah! la plaisante
explication. Et je ne sais évidemment pas le motif exact, la

NOTES

10 53

pensée secrète qui a pu inciter Gogol à choisir cette étiquette.
Mais quand je sors d'une lecture de son livre, lorsque j'ai vu
se substituer peu à peu dans mon esprit, à mesure que je
tournais les pages, au héros principal Tchitchikov, et à cette
multitude de comparses, si fortement individualisés, à Manilov,
à la dame Korobotchka, à Sobakiévitch, à Nozdrev, au prodigieux Pluchkine, à tant d'autres, l'image de la Russie, de la
Sainte-Russie chargée de maux, de souffrances et d'iniquités, et
qui, pourtant, telle que la britchka de Tchitchikov, brt\le
l'espace, dépassant tout ce qu'il y a sur la terre, devant les
autres peuples et les autres empires effacés pour lui livrer
passage", quand il me semble entendre s'élever de ces pages
les voix, la voix qui chante dans le prélude de Borfr Godounoo
de Moussorgski, alors je comprends que Gogol ait appelé son
livre un poème. Au même titre que Don Quichotte, que le
Moulin sur la Flou, que Madame Booary, que Guerre et Paix,
les Ames Mortes sont une des plus belles rivières épiques de la
littérature.

Le meilleur chapitre du livre de M. Léger, celui pour lequel
son auteur était incontestablement Je mieux préparé, est intitnlé
Gogol et Mérimée. L'auteur de la Chronique de Charles IX
avait appris, parait-il, la langue russe à la même école qu'un
ami de M. Léger, qui, au fameux restaurant de !'Ermitage, à
Moscou, était bien empêché de commander une demi-bouteille

de CMteau-Yquem, parce qu'il avait complétement " oublié"
comment on dit demi en russe. M. Léger relève des bévues

assez amusantes dans la traduction du Revisor que nous devons
à Mérimée. Celui-ci prend un bateau à vapeur pour un train
(en 1836, en Russie!), un bœuf pour un veau, des harengs
salés pour des couleuvres, la Tour de Babel pour l'organisation
d'un dîner et, lorsque Gogol écrit : " Il est arrivé à la SaintBasile !'Egyptien " (c'est-,à~dire le 19 février), il traduit : " Il
est descendu chez Vassili Eghiptianine ". Je ne serais pas fkhé
pour ma part que le théitre du Vieux-Colombier donn!t un

�1054

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

, jour cette comédie du Ret1ist11r qui est très scénique, tr~
amusante, et dont la facture n'a rien de russe. Biélinsky, le
Sainte-Beuve russe, la déclarait supérieure à tout ce qu'a écrit
Molière. M. Léger n'hésite pas à la mettre au même rang que
le Tartuffe et le Misanthrope. L'éloge est peut-être forcé. Mais,
quoi qu'il en soit, et si jamais le RerJùeur était porté à la
scène, on voit qu'une révision sévère de la traduction de
Mérimée s'imposerait.
C.V.

•••
LE SEUIL INVISIBLE (I. La Grke, pièce en cinq actes.
- II. Le Palais de Sable, pièce en quatre actes) par Gabriel
Marcel (Bernard Grasset).
Ce sont deux drames d'idées, sans allégorie ni. symbole.
L'auteur n'y veut rien montrer qu'une "tragédie de pensée",
mais en situant le conflit dans des milieux réels, tout
semblables au nôtre ; en choisissant des personnages "qui ne se
distinguent de la moyenne que par u11e clairvoyance intérieure
plus aiguë". Le lyrisme tragique auquel il tend est un lyrisme
de la conscience claire, qui dédaigne d'exploiter simplement la
surprise inquiète en fac~ du mystère, l'angoisse au seuil de
l'inexprimé. Et le livre, enfin, s'adresse aux esprits religieux et
à eux seuls: "Car la religion considérée dans son essence n'est
pas un credo objectif, portant sur des réalités transcendantes,
pas plus qu'elle n'est un code de préceptes moraux : elle est la
foi dans la valeur absolue de la vie, non pas la divinisation
d'un phénomène naturel, mais l'affirmation qu'il n'y a de
réalité véritable que de l'esprit, et que le reste n'est pas."
Je ne voudrais pas que ce programme abstrait décourageAt
un seul lecteur : ces drames ne sont pas vaine idéologie ; ils
vivent d'une vie intense, ils remuent l'¾me, ils y soulèvent une
exaltation singulière. Mais comment les résumer sans en appauvrir, sans en fausser rnéme la signification ?

NOTES

1055

I. Françoise Thouret ose affirmer : "Quelles que soient les
surprises que l'avenir me réserve, il n'y aura rien dans mon
destin que ma nature n'explique et que ma raison ne justifie."
Sa raison, c'est le déterminisme scientifique ; sa nature, c'est la
passion sensuelle. Vainement son .fiancé Gérard lui apprend
qu'il est atteint de phtisie ; Françoise ne veut pas attendre,
force Gérard de l'épouser. Lui, croit qu'elle s'est sacrifiée ; et,
parce qu'il se sent indigne d'une si haute charité, il a honte de
ses caresses, de ses désirs, aspire à renier sa vie charnelle, et
s'engage dans les voies de la perfection mystique. Aux yeux de
Françoise, cette saintet~ qui endort et paralyse n'est que
l'œuvre de la maladie. Or, elle a beau crier l'aveu des convoitises auxquelles elle a résolument cédé ; Gérard ne voit plus
en elle, qui crut vouloir, qu'une enfant irresponsable, chargée
par Dieu d'une tkhe obscure - la tkhe de son salut.
Françoise l'entend sans être convertie, mais non sans que son
désarroi la détache de cette vaine science à qui l'individu reste
un mystère : ainsi la raison n'éçlaire plus, ne borne plus ses
désirs ; elle prend pour amant son ancien maître ; et quand
Gérard, ramené sur la terre par l'aveu de sa femme, lui offre et
lui redemande le même amour qu'autrefois, elle choisit d'avouer
encore, plutôt que de se partager. Gérard rentre en lui-même,
et proclame sa foi : Passion impure, sacrifice mensonger, trahison
vile, pour Françoise, ne sont rien qu'effets de forces naturelles,
mais sont, pour Gérard, signes et moyens d'élection, mystérieux
instruments de la Gdce. Il meQrt en disant : " Dieu est
libre."
II. Moirans est le champion éloquent de la. cause catholique.
Croit-il lui-même à cette religion qu'il défend î Oui sans doute,
si la croyance n'est rien que l'affirmation même; si croire, c'est
adhérer avec amour à un beau rêve qu'on sait n'être qu'un
rêve, et s'en servir pour mettre en fuite les rêves ignobles ou
médiocres qui font déchoir l'humanité. "Qu'est ce que la
vérité d'une croyance ? Pensez-vous donc qu'on croie à Dieu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et à l'immortalité comme on croit à l'existence des habitants
de Mars 1 pensez-vous qu'au regard privilégié de la foi les
portes du ciel visible s'entr'ouvrent L. Pour les humbles, oui,
pour les simples, peut-être est-ce cela ... Mais sur les sommets
ardus nulle vision ne fleurit. La foi véritable surmonte l'illusion
de l'objet ; elle sait qu'il n'est pas de roc tangible auquel les
hautes pensées se heurtent ... Au delà d'une liberté qui s'exerce
dans l'absolu, il n'y a plus que le vide. 11
Ainsi la vie spirituelle de Moirans n'est "qu'une danse sur
la corde tendue, avec le vertige de tous c6tés, le vertige de la
liberté toujours en péril." Il lui faudra durement apprendre que
la solitude morale est impossible, et que " nos idées sont des
actions aussi, qui travaillent hors de nous. " Dans ce qu'il
nomme sa foi, il puise bien le droit d'interdire le divorce à sa fille
aînée, qu'il n'aime point; mais non la force d'accepter que sa
préférée, Clarisse, entre au couvent. Pour la retenir, nul argument ne lui coüte, il ne recule pas devant l'aveu de sa phu
secrète pensée : "Rien ne vaut que la ferveur ; qu'importent
-les images qui la traduisent pour nous... L'amour même
ne poursuit qu'un fant6me, et que lui-même a créé. 11 Sa
fille l'a trop bien compris : "Tes paroles ne sont pas d'un
chrétien... Père, qui donc es-tu ?. .. . . . Père, tu me fais
horreur ! " Clarisse, dès lors, n'a plus qu'un dessein : arracher
son père à cette vie de mensonge, obtenir qu'il renonce à
ces luttes publiques où l'on perd la conscience de ce que
l'on est et de ce que l'on croit. " Je ne pourrai, lui dit
Moirans, renoncer à cette existence que si tu restes. " Et
Clarisse, après avoir demandé vainement au prêtre si la vocation
du cloître ne peut pas être une tentation, cède au chantage
monstrueux... Mais, par les joies du voyage, que son père
ensuite ne se flatte pas de l'avoir reconquise au monde ! Bien
qu'elle •ait senti parfois " palpiter en elle une âme inconnue,
une âme facile à contenter, et qui ne demandait qu'à vivre",
elle se refusè au mariage, elle ne voudra pas, ayant repoussé la

NOTES

1057

tentation la plus haute, accueillir la tentation du bonheur·
C'est donc "entre ciel et terre" qu'elle attendra l'heure de la
mort, car maintenant, comme à son père, le ciel des humbles
lui est fermé : "Tu as fait naître dans mon âme l'idée qu'au
delà de ma foi il y avait en moi une autre pensée, un autre
désir, et qui en rendait raison ... L'esprit d'orgueil était mon
maître ... Je connais maintenant cette ivresse des cimes ... ; je
sais ce qu'est cette ferveur abstraite qui monte dans le vide et
que n'exalte la vision d'aucun Dieu. " Mais Moirans n'admet
même plus que cette ferveur, qui fut la sienne, justifie aucun
sacrifice : "Si ma vie était à recommencer, je ne chercherais
plus à l'édifier sur le plan de l'absolu; Mtir sur l'absolu, c'est
bàtir sur le sable. " Et Clarisse de lui répondre, comme il eût
fait autrefois : " Nos pensées doivent savoir se suffire à ellesmêmes" ; mais en ajoutant ceci, qu'il n'a pas eu le courage de
croire : "Il suffit que la pensée de l'ordre soit en nous, pour
que nous puissions affirmer qu'il est." Ainsi leurs routes pour
jamais se séparent ; c'est de cette façon que Moirans expie.
Nous ne sommes pas loin des jours où un public de thHtre
applaudit, contre toute attente, cette pièce d'idées qu'étaient
les Affranchis, de M 11e Lenéru. Mis à la scène, les drames de
M. Marcel obtiendraient-ils même succès 1 ne doit-on redouter
pour eux rien autre chose que la frivolité des auditeurs ? Franchement, je ne le pense point. Ces drames vibrants de jeunesse
n'ont point la forte concision des Affranchis : trois actes suffiraient au sujet de la Grace ; même le Palais de Sable, œuvre
d'une beauté plus accomplie, gagnerait à s'alléger peut-être de
quelques scènes, st1rement de maintes répliques. Le problème
moral, dans les Affranchis, était ou du moins semblait être
moins transcendant, plus simplement humain. Et surtout, le
combat s'y livrait tout entier sur un même plan, où se trouvaient placés ensemble les personnages et l'auteur. En est-il de
même ici? L'auteur a défini la religion (dans sa préface) en
termes métaphysiques ; dans les "milieux réels" où le combat

�1058

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se livre, la Religion, c'est une tradition positive, une institution
sociale, un dogme révélé d'un mot, le catholicisme.
J'admets volontiers que la conception de la grke garde un sens
dans l'idéalisme absolu, et qu'ainsi le premier drame conserve
la valeur d'un symbole adéquat. Mais le second sujet, quelle en
est exactement la portée, si "la religion dans son essence n'est
pas un credo objectif"? Si, dans le Palais de Sable, les paroles
de Clarisse : "Il suffit que la pensée de l'ordre soit en nous... "
font écho, comme il me semble, aux convictions de l'auteur,
où donc situerons-nous exactement, dans l'existence de Moirans,
ce que Gœthe appellerait la faute tragirue, l'erreur fatale qui
précipite la Destinée ? Moirans est-il surtout coupable de ne
pas croire à la façon des humbles ? ou d'encourager chez les
humbles, et chez sa fille elle-même, cette croyance littérale
dont il a l'illusion de retenir l'esprit ? ou de ne point_consentir,
pour la gloire de l'esprit, le dur sacrifice que la lettre seule lui
paraît exiger 1 de peser sur la liberté de Clarisse ? de l'aveugler
de lumière brutale, après l'avoir tenue dans l'ombre? Où
trouver le point d'inflexion où la responsabilité commence, où
la nécessité s'efface devant le choix L. Moirans et Clarisse ne
répondraient pas de même ; il plaît à l'auteur que nous hésitions, que notre doute dure encore, après la lecture achevée.
J'ose, pour sortir de ce doute, risquer une conjecture : - Le
péché de Moirans, sa faute originelle, c'est . de n'avoir jamais
eu qu'une confiance incomplète en /'Esprit; c'est de n'avoir
pas été stir que la pensée de l'ordre, en nous, et notre volonté
de l'ordre sont la m2me chose que son existence absolue. Traiter
de rêves les idées qu'il choisissait, c'était regretter pour elles le
manque d'un objet, d'une réalité supérieure à l'esprit même;
c'était se tenir prêt à renier l'esprit, dès que parlerait la nature.
Issue fatale, pour qui d'abord suspend l'esprit à des idées, à des
images, qui participent en effet de la nature et du rêve. -:
Mais cette interprétation n'a plus rien de catholique ; et SI
nous l'admettons, Clarisse, en qui l'esprit règne sans compromit,

NOTES

1059

n'est pas véritablement dépouillée : car elle ne pourra longtemps:
s'arrêter, comme son père, à l'illusion que cet esprit, qui en
elle exige et commande, n'est rien de plus que son esprit, son
rêve tout individuel... Toutes ces questions abstruses, je le sais,
ne surgiraient pas au théhre dans la pensée d'un spectateur;
mais, sans franchir le seuil de la conscience claire, il est probable
qu'elles se traduiraient par un sentiment de malaise confus.

M. A.

•••
LE JAPON, par Lafiadio Hearn, traduit de l'anglais par
Marc Logé (Mercure de France, 3 fr. 50).
On sait que Lafcadio Hearn, fils d'un père anglais et d'une
mère hellène, artiste formé par les lettres françaises, mais très
curieux d'exotisme et de légendes étranges, quitta les EtatsUnis pour se fixer comme professeur au Japon, et dès lors.
n'écrivit plus que pour révéler aux Occidentaux les charmes et
les vertus de sa nouvelle patrie. Comme il en parla fort bien,
on le copie beaucoup sans le nommer. A lui seul sont empruntées maintes variations sur le " sourire japonais " ; et c'est
d'après lui qu'on caractérise le grand dessein de l'aristocratie
nippone : l'effort pour sauver l'ftme d'une culture antique en
empruntant non les mœurs, mais l'outillage matériel d'une
civilisation plus fortement armée.
Lt Japon rassemble des conférences destinées à l'Université
de Cornell ; Hearn corrigea les épreuves du livre peu de temps.
avant sa mort. 11 n'y faut donc pas chercher, comme dans les
œuvres précédemment traduites, l'enchantement de ses premières surprises, mais les résultats d'une expérience de quatorze
ans, complétée par des recherches érudites ; c'est une œuvre
didactique de sociologie et d'histoire. La moitié - plus d~
deux cents pages - étudie la famille, le culte domestique, les
croyances et les rites du shintoîsme et du bouddhisme ; car on

�1060

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ!ISI

ne peut comprendre ce pays - ni ses mœlll's, ni ses institu.
tions, ni son art - tant qu'on n'en connait point la religion.
En la dérivant toute du culte des ancêtres, l'auteur prend à la
fois pour guides Herbert Spencer et Fustel de Coulanges ; je
\ crois qu'il leur fait trop de confiance ; mais les idées qu'il leur
doit rassemblent bien les faits sans les dénaturer. Les faits eux.
mêmes nous montrent une étroite communauté de famille, de
classe, de tribu, de village, qui de toutes parts contraint et
façonne l'individu. Ce régime patriarcal, ni le pouvoir impérial, ni l'usurpation militaire, ni Ia propagande jésuite, ni la
féodalité ne l'ont modifié gravement jusqu'à l'époque du Meiji;
la vie industrielle, le parlementarisme, sont trop récents pour
en avoir effacé les coutumes. L'esprit des morts continue de
gouverner les vivants : "L'homme demeure soumis à trois
sortes de pouvoirs : la volonté de ses supérieurs le prive de sa
liberté morale ; la volonté commune de ses égaux lui refuse le
droit à la libre concurrence ; la surveillance des inférieurs le
contraint, tout en dirigeant les actions d'autrui, à s'abstenir
d'innovations bienfaisantes ... " Dans la vie scolaire aussi, c'est
toujours la masse qui soumet l'individu : " Dans ce monde
froid, tranquille, ordonné, il n'y a place ni pour la joie, ni pour
la jeuuesse, ni pour la sympathie ".
Cette froideur, cette rigueur cachées sous des dehors tendres
et délicats, on prétend que Hearn lui-même en pâtit, après
que, pour fonder une famille au Japon, il eut renoncé son titre
de citoyen américain. Il est certain que, s'il admire encore, le
ton de ses louanges a changé. Sans doute il voit disparaître 1
regret les résultats merveilleux " des innombrables tyrannies
qui pesèrent jadis sux ce monde de fées : la simplicité de la
coutume antique, l'amabilité des manières, le raffinement des
mœurs, le tact délicat qui se montre dans l'art de faire plaisir
à autrui, l'étrange pouvoir de ne montrer au dehors que les
aspects les meillelll's et les plus gais de son caractère. " Il estime
encore que le Vieux Japon "s'est rapproché de l'idéal moral le

1061

NOlES

plus haut, plus que nos sociétés ne s'en rapprocheront en
plusieurs siècles " ; mais il est prêt à mieux comprendre " ce
aalutaire individualisme, sans quoi aucune nation moderne ne
saurait s'enrichir et prospérer". Ses conclusions laissent entendre
qu'en croyant aimer le Japon réel, il aima surtout son rêve, le
symbole d'un avenir possible, l'illusion " d'un monde plus
Bevé de sympathie parfaite ".

M. A.

• ••
ESSAIS CRITIQUES, par Eugene Péte,jy, traduits du
hongrois par Reni Richet et Robert Stiegelmar (Fontemoing et cie,
3 fr. 50).

Les romanciers nous font connaitre les peuples, ces combinaisons de la race humaine avec les contrées terrestres et ils
doivent être di1férents les uns des autres pour comprendre
toutes les variétés de cette immense histoire naturelle en incessante transformation. Les critiques, eux, de quelque pays qu'ils
$Oient, se .-essemblent tous et nous ramènent toujours aux principes des choses, c'est-à-dire :\ l'homme. D'abord, parce qu'euxmêmes nous montrent, en tout temps et en tous lieux, l'identité
de l'esprit et des opérations du jugement et ensuite piarce qll'ils
opposent aux imaginations, aux enthousiasmes et aux procédés
des romanciers les règles de l'éternelle et immuable raison.
Comprendre, pour eux, même avec amour, c'est réduire les
œuvres à quelques constatations essentielles.
Peut-être, pour cela, sont-ils plus près de la vérité du monde
qu'on ne le croit ordinairement - car on ne les estime guère.
Et peut-être sont-ils aussi les meilleurs ouvriers de cette unité
de conscience intellectuelle dont l'Europe, aujourd'hui, a de
nouveau besoin.
Eugène Péterfy, critique hongrois dont René Bichet et
Robert Stiegelmar ont traduit qudques-uns des meilleurs essais,

�1062

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

confirme pleinement ces vues. Dans une langue qui " manque
presque complétement de toutes attaches d'affinité avec les
idiomes du reste de l'Europe", il exprimait des idées qui noua
sont familières et des sentiments qui sont les mêmes que les
nôtres. C'était un excellent esprit qu.i se servait des proc&amp;Ua
,critiques de l'école, aTec une pénétration remarquable. Ses
-connaissances nous prouvent qu'aucun pays de l'Europe, filt-il
lui-même sans grande littérature, ne se désintéresse de l'elrort
intellectuel des hautes nations.
Dans une carrière relativement courte, qu'il termina par le
•suicide, Eugène Péterfy (1850-1900) a traduit des ouvrages
français, allemands et anglais. " Godfried Keller, nous disent
.ses tradu_cteurs, et Gœthe parmi les poètes, en philosophie
Hegel, Kuno Fischer et l'esthéticien Vischer, en histoire
Ranke - mais avant tout Shakespeare - étaient ses auteun
favoris. Taine et Sainte- Beuve dont il s'est beaucoup occupé,
ont fait moins d'impression sur son esprit, Parmi les anciens,
.sans parler d'Homère et d'Hésiode, les pères de la poésie, et
des tragiques grecs, c'est Platon qu'il aimait le plus."
Son étude sur la tragédie, insérée dans ce volume, est, certes,
,une de ses plus pénétrantes. Il y examine pourquoi ce genre
dramatique est tombé en décadence et les raisons qu'il en
donne sont parfaitement justes. Il ne laisse pas cependant de
-croire à son renouvellement. Prenant le cas de ce petit greffier
que nous présente Gogol, et dont le rêve est de s'acheter un
manteau neuf avec lequel il cessera d'avoir l'air d'un mendiant,
mais à qui des voleurs ravissent ce manteau aussitôt qu'il l'a
acquis avec ses économies longuement amassées et qui en meurt
.de désespoir, Eugène Péterfy écrit:" ... Que faut-il penser d'un
·tel thème ? Un grec n'etlt pas trouvé plus absurde de voir un
ilote ~ur la scène tragique. Shakespeare etlt fait du bureau- .
crate un grotesque, silhouette d'imbécile, plaisanteries de
bouffon. Chez Stern ou Smollett, il etlt tourné au maniaque ;
loin d'emprunter à l'ame du. héros, il n'aurait servi que de

NOTES

,

mannequin à ses réflexions morales et à des paradoxes. Seul
!'écrivain moderne, déposant en cet humble un symbole de
notre sort commun, sait, en dépit de son ironie, illuminer
d'une lueur tragique l'histoire du misérable. Des cas comme
cdui-ci, pour le dire en passant, nous découvrent les terres
vierges de la psychologie ... "
Par "sagesse de critique " Eugène Péterfy se gardait de
prédire " à quelles transformations est réservée maintenant la
tragédie". Il sentait juste, cependant, et il ne faut pas beaucoup
de ces divinations pour faire un bon critique.

G. S.

• ••
MIRAGES D'EXIL, par Jean Rettaud (Bernard Grasset).
Tous ceux qui doivent, par la lecture, tromper leur soif de
voyages, et que ne satisfont point les notations de touristes
Mtifs, attendent beaucoup des expatriés à qui les " terres
étranges" sont devenues lentement familières. Ne décourageons
pas d'écrire nos colons, ni nos officiers des colonies ; ne décourageons pas le lieutenant Jean Renaud. Son dernier livre Lei
Emmts - écrit à la gloire des héros obscurs - le montrait
à ~e qu'1I me semble, un peu gêné dans la fiction ; j'aime bien'
mieux ces Mirages d' Exil, chargés de couleu.r et de songe, qui
nous mènent à travers 1'Annam et le Laos avec le gouverneur
Sarraut. D'un volume à l'autre, l'art s'est fait plus sftr; l'écri~
,~in a conquis ses moyens d'expression ; _sans les souhaiter plus
riches, on regrette que par endroits il se dispense d'en user :
Qu'il veuille nous communiquer son enthousiasme pour ses
compagnons d'armes, ses frémissements de joie ou ses frissons
d'horreur secrète, jamais - qu'il en soit convaincu ! _ l'aveu
direct d'une émotion, jamais les mots qui la nomment, l'exclamation qui la souligne, ne tiendront lieu des faits des obiets
d .
'
J
,
es images propres à la suggérer ... Sans doute, une description

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIII

déçoit, qui ne s'achève pas en rberie ; quand chaque année je
relis le Dlstrl, comment reprocherais-je à Loti de prolonger a
rision distincte par des sensations flottantes et des impressioa
indécises l Mais d'abord il pose nettement les grands traÏla
significatifs. Puis, sa manière ne convient pas également à toit
sujets. Le visiteur de l'Egypte ou de l'Inde, qui veut qu'oa
l'aide à retrouver, non l'atmosphère du pays, mais les lignes
d'un paysage unique, la figure d'un monument, la face et
l'allure des divers types humains, préfère aux phrases un pel
Boues de Loti cette prose patiente, appliquée et précise qa
Taine apprit à Chevrillon.De meme,après que Jean Renaud m'a
conduit devant les temples et les tombeaux d'Annam, je demande à les revoir de plus près, à suivre leurs contours de l'œil
et de la main. Mais je n'attends pas qu'on puisse mieux évoquer
le mystère de la foret laotienne on les aspects du " Par
Inconnu".

M.A.

LE ROMAN
DIDIER HOMME DU PEUPLE, par Maurice
(Payot).

B,,,,,,.

M. Bonneff écrit à l'Humanité des articles très utiles et intéressants sur l'apprentissage et les métien. Il était naturel que
son contact quotidien avec la vie ouvrière le conduisît ~ ~
poser dans un roman son abondante ex~ériance. Anw ~ liomme du pt11pk frappe-t-il par une vérité non dramat1q0u~
nuis naturelle, nécessaire, et, puisque tons les lecteun d 1111
journal populaire en suivent le feuilleton, l'Humnit~ ~6t ét6
mieux inspirée en publiant à son rez-de-chaussée D1J11r ~ae
N4114, tout indiquée, n'est-ce pas l pour servir à l'édncatlOII
populaire. Bien entendu le roman de M. Bonneff, comme la

NOTES

1065

plupart des romans analogues, juxtapose deux éléments qui ne
se mélangent jamais et entre lesquels on suit facilement, sur la
meme page, b ligne qui les sépare. D'abord tout ce qui est
ob!ervation précise et vivante, et ensuite tout ce qui est théorie,

,ie intellectuelle de Didier, vie politique où il est melé : il
était bien difficile de faire vivre cette seconde partie, et
M. Bonnelf n'y a guère réussi. Voici des exemples. Le petit
Didier a perdu son père, et il devenu lui-meme un enfant
perdu, un vagabond. Pour un moment il a trouvé du travail
dans une briqueterie, et un jour viennent se promener de ce
cbté quelques camarades de classe, du temps où Didier avait un
père et allait à l'école. "Le briquetier demande des nouveJles
de l'école : C'est CJépin qui est le pre? - Où c'est qu' vous
en aces en histoire 1 - Didier prend la gibecière du camarade,
il feuiUette les cahiers, parcourt les livres. Car il a quitté an
moment que l'histoire était émouvante : les Anglais étaient
maltres du pays. " Ces traits lins abondent dans la première
partie. La seconde partie, ceJle qui nous montre Didier grandi,
militant ouvrier et secrétaire du syndicat des terrassiers,
s'étend presque entière en espaces morts. Cc que désigne cc
mot: le Parti, ne vibre à aucun moment comme une corde d'art.
Cela devient de la berquinade socialiste. Pourquoi M. Bonnelf,
ici, ne s'est-il pas mis en pleine réalité humaine è On trouve là
un certain Dranis, type très conventionnel et vide de militant
10eialiste arrivé, qui devient ministre, président du conseil.
L'auteur s'est contenté d'nn mannequin. A sa place, j'aurais
animé bravement mon roman, en laissant de c6té cette image
de carton, en introduisant dans mon histoire Aristide Briand
•, lu'.-m~me, dont la psychologie, assez savoureuse, n'est pas compliquée à l'excès, et qui ellt fort bien été en place, à c6té du
militant Didier. M. Barrès, dans le R~rna11 dt I' Energie Nationale,
s'eat essayé avec un succès suffisant à ce mélange de personnages
riicls et de types imaginaires. Excellente ressource pour ceux-là
qui, ainsi que lui et M. Bonnelf, ne sont pas des romanciers-nés,
JO

�1066

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

\ le deviennent du dehors et par artifice d'intelligence. Si je
devais indiquer d'un mot l'ensemble et la raison des quelques
défauts que je reproche à Didier, je dirais qu'il reste dans le
livre trop de convention bourgeoise. Le roman de l'homme du
peuple a été fait par Charles-Louis Philippe, comme le roman
du bachelier pauvre par Vallès. Mais le roman du peuple n'eat
jamais le roman populaire, et il en est un peu des socialistes
comme des catholiques, étonnés et stupides devant Hello, pleins
d'aise et d'enthousiasme devant M. Bolo, un Hello du riche,
bien pire en soi que ne serait un Hello du pauvre. Ce n'est pu
pour M. Bonneff, bien entendu, que je dis cela : j'ai rendu
justice à ce qu'il y a de franc et de juste dans son roman;
lui-même nous donne l' Insurgé comme l'un des livres où son
Didier fait son éducation de militant. J'essaye seulement de
mettre un écriteau devant les mauvaises pentes et les tournants
dangereux du genre qu'il pratique avec conscience et assez de
goût.
A.T.

•••
CONTES D'ITALIE, par Maxime Gorki, trad. de Serg,

Persky (Payot, 3 fr. 50).
Le malentendu commence à se dissiper. Un volume comme
celui-ci démontre avec évidence combien la force de Gorki
résidait dans sa vie et dans son milieu, combien réduit au
seules ressources de l' écrivain, il avait courte haleine. Le succès
de ses premiers livres tint de la frénésie. La sympathie qui
s'attache à toute vie aventureuse y était pour beaucoup; la sure:1citation politique lit le reste. On répandait alors une photographie représentant Gorki se promenant à côté de Tols~oJ, dans
le parc de Yasna Poliana ; et la vogue qu'eut ce portrait pr~uve
bien que les admirateurs de l'ancien chemineau y voyaient

NOTES

autre chose qu'un amusant cliché d'amateur. Des gens qui
n'avaient jamais songé à lire ni la Mort d' lrlan Ilitch ni l'idiot
découvraient la sainte Russie dans Cain et Artheme ou dans les
Yagabonds. Des fanatiques ne reculaient devant aucun rapprochement ...
Qu'il fallth hausser les épaules devant ce~ ovations blasphématoires, c'est évident ; mais qu'il fallOt ranger Gorki bien
après un Tchékhov ou un Chtchédrine, voilà ce qu'aujourd'hui
personne n'osera plus guère contester. Les Contes d'Italie
portent en épigraphe ce mot d'Andersen: "II n'y a pas de
contes plus beaux que ceux que la vie elle-même a composés".
Il faudrait ajouter : "à condition qu'un œil lucide sache les
déchiffrer". Or celui de Gorki n'est pas très pénétrant. Cet
homme a connu, dans sa vie errante, les types les plus curieux;
il en a dessiné quelques uns avec force ; mais il ne les connaît
que comme peut connaître un passant. Ses nouvelles sont des
récits de rencontres, souvent belles, pittoresques et émouvantes;
mais "Pierre qui roule ... " dit le proverbe. Les contes "composés
par la vie elle-même", il faut les chercher dans des régions
plus secrètes. L'aventurier possède cet avantage de n'être pas
aveuglé par les préjugés et les idées toutes faites : c'est quelque
chose. Mais le bon observateur a surtout besoin d'attention. Il
y a une fixité du regard qui manque à Gorki.
Quant à ces Contes d'Italie, ce ne sont pas du tout des
•• contes " , mais
. des artlc
·1es parus sans doute dans quelque
journal russe. Il y a des croquis de grève, des anecdotes, des
"contes" à la façon de ceux que publient nos journaux. En
somme, le carnet d'un reporter qui n'a pas eu la chance de
voir grand'chose et qui n'a guère pu faire causer les gens qu'un
dictionnaire à la main.

J.

S.

�1068

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LA MUSIQUE
DEUX ŒUVRES RÉCENTES DE CLAUDE DEBUSSY.
S'il ne fallait juger de la valeur et de l'importance d'une
œuvre de musique que par ses dimensions et par le bruit qu'elle
fait, on pourrait se dispenser de parler de Trois Poèmts dt
Stéphane Mallarmé, pour chant et piano, et de la Botte à joujoux.
Ce sont deux petits ouvrages ; non point courts, seulement,
mais de sonorité menue, de fine sensibilité, d'un sentiment qui
ne se gonfle pas pour paraître davantage, mais semble au contraire se modérer volontairement afin de s'énoncer avec plus
de précision. Mais pour cette raison même, au milieu de la
rumeur causée en ce moment par les œuvres plus bruyantes,
plus ostensiblement originales, de M. Strawinsky, il me parait
opportun de signaler ces deux compositions d'un go1Ît pl118
discret, dans lesquelles un tempérament artistique d'une
qualité rare, pour s'affirmer avec plus de délicate réserve, n'en
apparait qu'avec une plus incontestable et vivante intégrité.
-Cette musique se présente sans détours comme aussi san$
fanfaronnade. Dans quelque subtil · raffinement qu'elle se
plaise parfois - ainsi dans le troisième des Poèmes, dont la
manière est la plus " nouvelle" et rejoint certains passages du
Saint-Sébastien ou encore de la seconde série des Préludts jamais on n'éprouve cependant, à la lire, ce fkheux sentiment
d'être dupe que nous donne une musique artificielle ou
contrefaite. Authentique, celle-ci le paraît être jusque dans
ses précieux excès. Toutefois, malgré l'exquise délicatesse du
sentiment, léger comme un souffle, qui donne tant de charme
à la troisième pièce de ce recueil, peut-être préféré-je les deux
autres, plus simples - est-ce bien "simples" qu'il faut dire?
car la complication apparente de Eventail me paraît l'effet, au

NOTES

contraire, d'une extrême simplification et d'une minutieuse
analy~e qui ne retient, de l'idée inspiratrice, que ce qui en est
la qumtessence irréductible - peut-être, dis-je, préféré-je tout
de même la seconde, Placet futile, émue et spirituelle à la fois
comme un madrigal du XVIe siècle et dont l'expression musicale, si claire et si précise pourtant, s'enveloppe d'une atmosphère vaporeuse ; et plus encore la première, Soupir, admirable
la so~re puret: de ses lignes, par l'exacte mesure des moyens
d expr~ss10n, 1:ar I absence de tout effort inutile. Et ce qui en fait
le mérite ce n est pas seulement le go/Jt, si délicat et si excellent
qu'il soit, mais, associée à une émotion réelle, cette autre qualité,
plus rare, le style qui confère une souveraine dignité aux ouvrages
en apparence les plus légers. Ajoutons qu'il est difficile d'imaginer communion plus intime entre la pensée du poète et celle
du musicien. M. Debussy, apparemment, aime pour eux-mêmes
les vers dont il a fait un choix si heureux. Il leur laisse leu;
pleine autonomie. La musique qu'il écrit pour eux semble
n'être que, dégagée et enfin délivrée, la musique qui dans ces
Yers était latente.

p:r

Quant à la Boîtt à joujoux, un ballet d'enfants, c'est une
charmante et plaisante fantaisie ; il n'y aurait peut-être pas lieu
de s'y arrêter, si les sujets les plus frivoles ne pouvaient être
traités avec beaucoup d'art et sans frivolité, et si l'on ne retrounit ici: appliquée,s à un tout autre objet, les qualités qui font
le mérite des Potmes. Aucune affectation, aucun effort de la
pa~~ de _l'auteu~ pour paraître faire autre chose et plus que ce
qu il fait ; mais aussi, il aime ces histoires d'enfants, et les
enfants à qui elles sont destinées, et l'on retrouve, dans la Bo1tt
Ajoujoux cette sensibilité charmante, moitié rieuse, moitié émue
~ont Children's Corner avait déjà donné un exemple. Sans doute:
il Y a de " bonnes blagues" dans ce ballet, mais il y a aussi de
l'émotion, une émotion qui se dégage souvent (voyez le tableau
~e la Bataille) des traits en apparence les plus plaisants : tant
il est vrai que la musique, quand elle est vraiment muûr;ut, est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

moins propre à amuser qu'à émouvoir. Celle de la Boîte à joujou
est d'une sonorité délicieuse que l'on pare instinctivement des
couleurs de l'orchestre auquel il semble, en mains endroits, que
l'auteur lui-même ait pensé.
Sans doute, on peut trouver regrettable, non pas que
M. Debussy ait écrit ces deux charmants ouvrages, mais qu'il
ne nous donne pas aussi le grand ouvrage sur lequel nous
comptons depuis que nous connaissons Pel/las et au sujet
duquel le Saint-Sébastien semblait nous faire les plus belles
promesses. Toutefois il faut se réjouir, croyons-nous, de l'exemple
de probité, de fidélité à soi-même et à son art, que donne leur
auteur même dans de petites choses. Et, au moment où tant
d'amateurs des deux sexes, fort préoccupés par ailleurs d'évoquer
en terre française le génie latin et l' " éminemment français,,
- Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?... - célèbrent
avec enthousiasme le mystère des Printemps préhistoriques aux
sons d'une musique savamment barbare, il n'était pas superflu,
'peut-être, d'attirer l'attention sur des œuvres qui peuvent prétendre à représenter quelques-unes des qualités du génie français.
A tout le moins sont-elles, dans leur petit cadre, l'œuvre d'un
grand artiste.
WrttY ScHMID,

LES EXPOSITIONS
EXPOSITION P. JOUVE (Galerie Hauamann).
Depuis longtemps les statues et les dessins d'animaux qu'expose M. Jouve frappent par leur grand caractère et par leur
sens de la synthèse architecturale et décorative. Le souvenir
qu'on en garde est celui d'un art ferme et probe. Il semble que
l'artiste qui s'attache à l'étude de ces fauves ou rustiques
modèles, doive échapper aux modes et au factice des a,teliers;

NOTES

une prévention d'honnêteté existe en sa faveur; l'exposition

de M. Jouve ne la déçoit pas.
Les animaux apportent presque toujours un malin plaisir à
ne pas tenir la pose, ils ne livrent à leurs interprètes que la

matière de notes et de croquis. Mais nul tempérament n'est
. moins apte que celui de M. Jouve à se contenter d'impressions
et d'instantanés. Il a le golÎt du travail large et achevé. Son
coup de crayon ou de pinceau a beau être rapide, il ne s'en
tient pas ades indications ; il lui faut des volumes arrêtés, des
masses de clairs et de sombres qui se balancent. Aussi ne nous
donne-t-il que çà et là l'impression du premier jet ; presque
toujours ses figures semblent le résultat d'études accumulées et
corrigées les unes par les autres.
Une panthère dessinée par lui n'est pas telle panthère
apparue tel jour sous telle lumière particulière ; c'est la
panthère dans l'affirmation la plus forte de tous ses caractères
de race. Aussi n'y aurait-il pas à pousser beaucoup ces études
dans le sens de la simplification, pour qu'elles pussent être
transposées en musique ou taillées dans le granit.
J'avoue pourtant éprouver quelque gêne devant des dessins
d'animaux que complète un grand paysage et qui forment
tableau véritable. Je sais bien qu'il y a les admirables aquarelles
de Barye ; mais elles sont de petite dimension, ce qui les sauve
de toute arrière-pensée d'académisme. Il y a une sorte de
contradiction entre la mobilité de l'animal et l'immobilité du
paysage. Si mon attention tendue a pu surprendre l'attitude
d'un cheval au galop, elle n'a pu, dans le même moment,
remarquer au loin les prés et les arbres. Si, pour parler le
langage de la photographie, l'œil était "au point" quand il
regardait les replis de ce boa, il devait voir " flou " tout
l'entourage. Et ma gêne est peut-être encore plus morale que
logique : je devrais éprouver une si forte émotion à la vue de
ce reptile, être si fasciné par lui, que je ne serais plus en état
de rien apercevoir d'autre.

�1072

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Aussi ma préférence va-t-elle aux dessins qui ne se donnent
pas pour autre chose que ce qu'ils sont réellement, c'est-à-dire
des études d'animaux - d'animaux tout nus, si je pais dire,
sans entourage ni décor, tels qu'en vérité on peut les étudier
cùns une basse-cour ou une ménagerie. Ces dessins-là ont de
l'accent et de la grandeur, simplement parce qu'ils sont vrais.
Nous n'avons pas besoin des bambous de la jungle pour évoquer
la vie du tigre ou du singe; nous l'avons ici, toute frémissante,
grâce à l'exacte observation du jeu des os, des mascles et de la
peau. Et notre imagination en est bien autrement stimulée.

J. S.
LETTRES ANGLAISES
THE ' FLYING INN, by G. K. Clusterto11. (Edition
Tauchnitz, 1 volwne. 1914.)
Le mot de roman ne saurait désigner les fantaisies en prose
que publie de temps en temps G. K. Chesterton. Ce sont
pourtant bien des récits d'événements, et on y trouve aussi des
personnages; mais cela ne suffit pas à constituer un roman. Ce
qu'il y a de plus mauvais comme fiction, même les feuilletons
des journaux populaires, même les romans mondains, méritent
le nom de roman; mais les fantaisies en prose de G. K. Chesterton
échappent à cette classification. Le nom qui leur conviendrait le
mieux serait : récits allégoriques; et peut-être pourrait-on
trouver leurs ancêtres véritables parmi les contes philosophiques
et libertins du XVIII8 siècle. Nous ne disons pas cela pour
dénigrer les récits allégoriques de G. K. Chesterton : qui ne
les préférerait, d'ailleurs, à tous les romans mondains! Simplement, nous constatons que ces récits n'ont pas leur base dans
l'intuition, mais qu'ils sont le produit d'une inspiration purement logique. Us ne contiennent rien qui soit décrit ou peint
d'après nature. Et en réalité, ils tiennent de très près aux deux

NOTES

ro73

grands ouvrages philosophiques de Chesterton ; HérlfifUet et
Ortlwdoxie; et de plus près encore aux articles également
philosophiques recueillis dans les volumes intitulés: Tremendous
Trijle,, What is wrong wiJh the Wor/d, Ali thingi eon1ideretf. Dans
ces livres, dans ces articles, G. K. Chesterton, à l'appui de ses
propositions logiques, offre toujours un ou deux exemples pria
n'importe où pour les besoins de la démonstration. Ainsi, aprèi
aYoir posé l'incompétencedes physiologues en matière de religion,
il fournit l'exemple suivant : "C'est comme si le plombier voue
disait : votre piai:o n'a pas besoin d'~tre arrangé." Peu à peu,
le philosophe s'est ainsi créé une sorte d'algèbre, ou plutôt, un
système hiéroglyphique: Histoire
peuple
cabaret. Science
aristocratie
Lord Bois-de-lierre. D'où l'antinomie : Lord
Bois-de-lierre contre les cabarets. Ainsi ses récits ont été
construits entièrement avec ces signes. Ce sont les exemples de
ses articles philosophiques, isolés du contexte et coordonnés en
une sorte d'action tout artificielle. Ce sont des recueils d'exemples; un tableau noir couvert de figures représentant les
différentes phases de la démonstration d'un théorème, mais
l'énoncé du théorème a été elfacé. De là cette fantasmagorie,
cc manque de vraisemblance, cette expression schématique des
situations qui fait que la représentation qui se détache de la
page écrite est tantôt une caricature politique dans le genre de
celles du classique Punch, tantôt une entrée de clowns (tout le
livre semblant avoir pour sol et pour cadre le tapis rond du
cirque~ couleur de sable, et le sentier de velours de la barrière)
tout cela voulu, se disant et se proclamant voulu.
Dans le dernier venu de ces récits, Thejlying in11 (L'auhtrge
f!Olante), nous suivons les péripéties de la lutte de Lord Ivywood
contre les cabarets. L'aristocrate anglais n'est pas mauvais au
fond, mais c'est un pur intellectuel, et par cela même tout prêt
à se laisser influencer, par les faiseurs de systèmes, les habiles
hérétiques, secrètement ennemis de l'Angleterre et de la
Chrétienté : Sémites, Mahométans. Donc, sous l'influence

=

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�1074

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'un prophète oriental, le grand seigneur anglais fait passer une
loi qui ferme tous les cabarets. Mécontentement du peuple. Un
noble Irlandais, ex-roi d'lthaque, où il a tenu tête jusqu'au
bout aux armées turques et aux diplomates des grandes puissances durant la guerre des Balkans, Patrick Dalroy, se fait le
défenseur des vieilles tavernes anglaises. Et lorsque la dernière
est détruite par ordre de Lord Ivywood, il en prend l'enseigne,
avec un tonneau de rhum et un grand fromage de Cheddar, et,
suivi du dernier cabaretier anglais, il va de comté en comté,
ounant une taverne partout où il s'arrête. La loi dit que la
présence de l'enseigne rend légale la vente des liqueurs spiritueuses. Ils planteront donc l'enseigne à la porte même de la
salle où le prophète oriental expose ses doctrines ; dans un
village modèle où les exploiteurs de la Vie Simple prétendent
ne boire que du lait; à la porte d'une exposition post-futuriste
où toute l'élite est réunie pour admirer des tableaux qu'elle ne
comprend pas. Lord lvywood modifie sa loi : il faudra désormais
que l'alcool ait été emmagasiné depuis trois jours : c'est la fin
de l'Auberge Volante. Mais non: Patrick Dalroy remarque
combien le nombre des pharmacies a grandi depuis que la loi
contre les cabarets a été mise en vigueur; et il plante son
enseigne devant la grande P.harmacie où les amis de Lord
Ivywood viennent, avec une ordonnance de leur médecin, boire
légalement du whisky et du porto. Le peuple en fureur marche
vers la résidence de Lord lvywood, et la police se joint aux
révoltés, Patrick Dalroy dirigeant tout ce monde. Mais c'est
contre le château où le vieil ennemi du roi d'lthaque, Oman
Pacha, a installé une véritable forteresse turque, que Patrick
conduit le peuple. Combat singulier entre Oman Pacha et
Patrick Dalroy. Le Turc est tué; les infidèles sont exterminé.
par le peuple anglais; Lord Ivywood, qui s'était fait le complice
des orientaux, perd la raison, et Patrick Dalroy épouse Lad!
Joan, la jeune femme qu'il aimait et que Lord Ivywood avait
voulu lui enlever.

NOTES

1075

On voit bien de quoi ce livre est fait. Patrick Dalroy est le
personnage chestertonien que nous avons déjà vu sous le nom
de Jeudi dans Lt 11ommi Jeudi, et il est aussi, par certain! côtés,
le Juan del Fuego, président du Nicaragua, que nous avons vu
dans le Napolion dt Notting Hill. Mais il est surtout la personnification de la doctrine chestertonienne, le champion de la
démocratie, du bon sens, du bien.
Mais la doctrine chestertonienne s'est un peu modifiée depuis
Ortftodoxit. Le développement de la politique parlementaire en
Angleterre, le rôle joué par la diplomatie européenne dans les
guerres d'Orient, ennn et surtout la courageuse campagne
entreprise par Cecil Chesterton et les gens du New Witnm, au
moment de l'affaire Marconi, tout cela n'a pas été sans influencer
G. K. Chesterton. "Le Christianisme et la Révolution sont de
plus en plus proches alliés", dit-il dans f Auberge Yolante. Et en
ell'ct, ce que nous trouvons dans ce livre, les vrais personnages
de ce livre, c'est la Croix et le drapeau rouge alliés contre le
Croissant. Christianisme, syndicalisme révolutionnaire, avec un
peu de mort-aux-métèques et beaucoup d'antisémitisme importé
de France, voilà les éléments irréductibles de ce livre, qui sont
aussi les principes directeurs du Ntw Witnm et de sa politique.
Cette transposition d'une doctrine en récit n'est pas sans
inconvénients. D'abord, pour comprendre tout le récit, il faut
connaître la doctrine philosophique et politique de l'auteur.
L'allégorie n'est pas toujours claire. Le lecteur qui ne connaît
rien d'autre de G. K. Chesterton ne verra guère dans Tht
Jying Inn qu'une Alice au Pays du Meroeillu pour grandes
personnes. Mais il y a quelque chose de plus grave. Le
démonstrateur, en choisissant, pour ses exemples, certains
objets, ne considère habituellement qu'une propriété de ces
objets; en réalité, c'est telle propriété qu'il considère, et du
reste de l'objet, il ne parle pas. Un professeur de mathématiques
définit la sphère. Puis il dit à ses élèves: " Pour vous en faire une
KUe, regardez ce globe terrestre ". Or le globe terrestre est en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

lui-même bien autre chose qu'une sphere : il est une représentation de la terre, il est coloré, etc. (Le professeur a raison,
d'ailleW"s : il n'a jamais dit que le globe terrestre était la sphère
idéale.) Ainsi il arrive qu'en prenant un peu au hasard ses
exemples, G. K. Chesterton manque son but. Il y a en ce
moment toute une correspondance, dans le New Witnei1, proyoquée par l'Auberge Po/ante: des gens nient avec indignation
que Peuple=Cabaret. En langage chestertonien cabaret signi6c
exactement plaisir, superflu, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus
nécessaire - pour le peuple. Mais pour un certain nombre de
gens, et pour beaucoup de femmes d'ouvriers sans doute,
cabaret signifie ruine, maladie, perdition - pour le peuple. 11
est vrai que l'auteur a pris soin de s'expliquer là-dessus (p. 235
et ailleurs) : c'est à l'ancien cabaret anglais qu'il ·a pensé, et non
à l'assommoir moderne. N'empêche que l'exemple choisi pretait
à équivoque. Et nous-mêmes, ne sommes-nous pas souvent un pea
agacés, au milieu de toutes ces abstractions, de tous ces symboles,
de cette nature transformée en plaisanteries chilfrées r
Mais enfin c'est G. K. Chesterton. Il y a la vieille vigueur
de l'auteur d'Hérétir;uts, et le style. Et quelquefois même det
choses comme ceci : "Lady lvywood ressemblait à tous 111
patents des intellectuels. Il y a quelque chose de plus triste à
yoir que la figure d'un enfant abandonné; c'est la figure d'une
mère abandonnée. ''

V.L.

ZI

~

LETTRES, de George Meredith (Londres, Constable,
sh.)

2

,ol,,

Publiée à la lin de 191 z, la correspondance de George
Meredith n'est pas une révélation comparable à celle de Ro_bert
Louis Stevenson. Caractere moins primesautier que l'enthousiaste
et vaillant infirme de Skerryvore, Meredith fut avant tout

NOTES

gouverné par son cerveau. II écrit à son fils : " Mon dessein, et
j'espère le vôtre, est de ne jamais demander conseil à mes
,cnsations, mais à mon intelligence. Je laisse franc jeu am;
premieres, mais je leur nie le droit d'influencer ma décision. "
Or ce n'est pas dans le genre épistolaire que les qualités de
l'intelligence ont leur meilleur renaement. On retrouve pour
ainsi dire tout Stevenson dans sa correspondance, une partie
\ seulement de Meredith dans la sienne.
Tous ceux qui aiment et admirent Meredith regretteront
l'absence presque complete de lettres ayant trait à la
période qui va de 1849 à 1860, c'est-à-dire du mariage
irréfléchi et prématuré avec Mrs. Nicholls jusqu'à la mort de
cdle-ci. Ce furent les années tragiques de !'écrivain : celles du
long désaccord conjugal, suivi de séparation, dont un certain
écho s'est perpétué dans Richard Feverel et dans Modern Love.
Nous aurions voulu, sinon saisir, du moins mieux deviner dans
leur genese ces deux fictions profondément humaines.
Sous ces réserves, la volumineuse correspondance de Meredith
est pleine d'intérêt, et nous présente une vivante image de
l'auteur à partir de sa trente-troisième année ( I 86 l ).
Nous le voyons, d'abord seul et pauvre en compagnie de son
fils orphelin, se créer une nouvelle famille par son heureuse
union avec une Française, M•lle Vulliamy,en 1864. Veuf de
nouveau en 188 5, il est déjà contraint lui-même, par la maladie,
al'inactivité physique qui durera jusqu'à sa mort. Alors seulement la célébrité lui vient. Jusqu'alors il était bien résigné à ce
que la nuit totale se fît rapidement sur ses romans et sur ses
,ers. "Vittoria glisse vers les limbes où repose le reste de mes
ouvrages," écrit-il paisiblement à Swinburne en 1867.
Les trois enfants de Meredith recevaient de lui des pages
afrectueuses et charmantes. Mélancolique physionomie que celle
d'Arthur Meredith, seul né du premier mariage! Sur le lit de
cet enfant, le père a dtî se pencher presque avec les sentiments
de Sir Austin Feverel voyant dormir Richard, les circonstances

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étant si singulièrement analogues. Plus tard la nature "réservée
et hautaine" du fils amena une séparation et un silence qui
durèrent des années. Pendant ce tem~ Arthur Meredith vécut
à l'étranger, sur de maigres ressources. En 1881, mortellement
malade de la poitrine, il revint vers la maison et l'a.ffection
paternelles.
Bien que nous n'ayons pas une ligne de leurs réponses,
plusieurs autres correspondants de Meredith se dessinent dans
notre esprit en traits d'une fermeté remarquable. Tout d'abord
le capitaine, puis contre-amiral, Frederick Augustus Maxse
(1833-1900), l'original de Nevil Beauchaip.p. Comme le héroe
du roman, il nous apparaît follement brave, impulsif, génére111,
francophile ; comme lui il devint subitement radical dans une
famille conservatrice et n'hésita point, par conviction, à sacrifier
un avenir qui lui permettait toutes les espérances. La campagne
électorale de Nevil à Bevisham, si amplement décrite dam
Beauchamp, est celle de Maxse à Southampton en 1867;
Meredith le seconda de sa personne.
La deuxième place, parmi les amis de Meredith) revient à
Sir William Hardrnan, qui mourut éditeur du Morning Post
en 1890. Son torysme, son assurance, ses lunettes et sa carrure
trapue sont ceux de Blackburn Tuckham dans Btauchafllj.
Compagnon de ses longues marches, Meredith ne le désignait
que sous le surnom familier de Tuck. Sous sa signature ont
paru en 1 894 de très précieux souvenirs posth urnes sur la
jeunesse de Meredith.
Les lettres .l. Stevenson, qui fut dès I 878 un familier de
Box Hill, sont relativement rares. Celles .l. John Morley, au
contraire, abondent: très expansives. Elles renferment quelques
vers inédits et fort beaux. On peut dire sans témérité que la
fréquentation de Meredith a largement contribué à former la
haute personnalité du Vicomte Morley actuel, Lord président
du conseil privé.
Meredith sème au courant de la. plume de nombreux juge-

NOTES

1079

ments littéraires, en particulier sur ses propres ouvrages. Voici
par exemple un fragment d'une lettre envoyéele 9 novembre 1906
au docteur Anders, Allemand : " Mieux que mes autres livres,
l' Egol,te approche le degré voulu de plénitude, de parachèvement. Mes critiques avouent que dans Diana of th~ CrouwayJ
respire une femme véritable, et je la sentais vraiment en moi
quand j'écrivais. Certaines pe.rsonnes aiment Rhoda Fleming;
moi peu. Richard Feverd fut conçu sérieusement, et divers
passages méritent la réflexion. Beauchamp n'atteint pas à la même
profondeur, mais le travail superficiel y vaut mieux. " Au sujet
de Diana, il faut lire encore une longue lettre à Lady Ulrica
Baring, en date du 9 avril 1902.
Les remarques de Meredith sur notre pays surprennent à
l'occasion. M. Clémenceau a trop d'esprit pour ne pas trouver
celle-ci exagérée : " Clémenceau est le seul politique français
notoire, chez les contemporains, que j'estime mentalement,
moralement et cordialement. " (A l'amiral Maxse, 18 février
1884.) En 1870, entre le 15 juillet et les premières batailles,
Meredith se montre beaucoup plus francophile que si;s compatriotes. Les mois suivants, il évolue nettement vers l'Allemagne,
et dans les longues discussions qu'il eut à ce sujet avec le capitaine Maxse, il semble avoir eu quelque peine à convaincre son
interlocuteur.
Plus souvent gai que grave, le style de toute cette correspondance n'échappe pas entièrement a une recherche quelquefois
excessive, mais dans l'ensemble la concision s'y accorde avec
une clarté parfaite.

M. William Meredith mérite les remerciements de tous les
lettrés. Les deux volumes dont il a groupé pour nous les matériaux précisent fortement la figure jusqu'alors vague de son
pere ver-s le milieu de l'âge. Ils nous aident à mieux comprendre
toute une fiction dont beaucoup de personnages, selon l'expression de Stevenson, sont de pures découvertes.
GÉRARD MALLET,

�NOTULES

1080

NOTULES

LE DEssous ou MASQUE, poèmes par François Porcli (Edition
de la Nouvelle Revue Française, 3 fr. 50).
Un très beau livre et dont nous eussions aimé parler longuement si les principaux chapitres n'en avaient été publiés
d'abord dans cette revue. Un livre auquel on ne donnera peutêtre pas l'attention qu'il mérite, tant la qualité en est secrète.
François Porché ne s'est pas créé un royaume poétique l part;
pour le suivre iJ n'est pas besoin de s.e dépayser. Il r_ep~e.nd les
objets les plus ordinaires, les événements les plus mev1tablcs
de la vie humaine ; il les reprend avec son ime et elle leur
impose une douce correction, un perfectionnement tout voisin,
un approfondissement sur place par quoi ils nous sont rendus
comme une seconde fois intérieurs. La seule intervention du poète
ici est non pas de développer ni d'agrandir, mais simplement de
remarquer avec plm de lenteur et de respect que nous. ne
saurions faire les choses mêmes que nous avons entre les mams,
les passiohs qui nous sont communes avec lui. Il y a dan~ cc
livre, sur l'amour et sur le plaisir, des poèmes d'une hardiesse
qui, tant elle demeure proche des émotions normales, ressemble
à la plus sévère pudeur. Et cette observance de la n~rmale
persiste jusqu.e dans l'analyse des états les plus égarés, Jusque
dans cette suite a,dmirable intitulée Pire qtte la mort, où le poète
revit l'histoire d'un de ses amis devenu fou. Rien de plus
poignant que la fa~on dont il retrouve la santé au sein même
du délire : il en ranime les traces, il la reconstitue et, par une

1081

audacieuse communion avec le dément, en l'aidant de son
propre équilibre, il le rapproche de nous, il le rachète. - Bien
que son métier ne rappelle que de fort loin celui des Fleurs ,/11
94/ et qu'il n'en ait pas la perf~ction, c'est à Baudelaire que
François Porché s'apparente le plus intimement. C'est le même
pathétique : les passions les plus simples, les plus quotidiennes
de l'Ame, relevées comme des mendiantes au coin des rues,
qu'on lave et qu'on rhabille, et de toutes choses la purification
par la sympathie, - Ce livre ne laisse pas au cœur de la joie,
mais un austère réconfort, car il donne l'impression qu'il peut
y avoir une grande richesse et une grande originalité à sentir
comme tout le monde, à être un homme comme les autres.

•••
PouR

LA

MUSIQUE, poèmes par Léon-Paul Fargru (Edition de

la Nouvelle Revue Française)De même qu'il n'a voulu mettre dans cette délicate plaquettè
que quelques poèmes, de même Fargue en chacun d'eux n'a
déposé que la quintessence de son impression. Quelques touches
rares et distinctes, les mots n'atteignant, ne reconnaissant le
paysage qu'aux deux ou trois endroits nécessaires pour l'animer.
Tout l'art du poète est dans l'extrême raffinement du choix ;
tant il est sftr de son a1Faire, il s'amuse parfois à n'élire que ce
qui peut sembler le moins ~mpo~tant ; mais cette coquetterie
demeure si habile, que l'évocation réussit quand même, et bien
plus délicieuse d'être plus détournée. - Si la poésie est la culture
du souvenir, voici l'un de ses plus subtils jardiniers, l'inventeur
des "variétés " les plus précieuses et les plus fragiles.

•• •
D1oaaoT, LES PLUs

ll.lQ.ES PAGIS (Mercure de

France, 3 fr. 50).

L'œu.vrc énorme et inégale de Diderot se pr~te, entre tout~
au choix et à l'élagage, mais on ne saurait en cnfèrmer l'essentiel
II

�I082

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dans un volume à 3 fr. 50. Toujo,urs ce lit de Procuste où il
faut que Stendhal ou Diderot n'occupent pas plus de place que
Chamfort ou Rivarol. On trouve dans le choix de M. Jacques
Morland, des fragµients qu'il n'est pas toujours facile de
dénicher parmi les œuvres complètes. Mais pourquoi insister
tant sur la Religieuse et si peu sur Jacques le Fataliste qui est
pourtant si étourdissant de verve? Un épisode comme l'histoire
de Madame de la Pommeraie compte parmi les meilleurs récits
du XVIIIe siècle.

• ••
Puvis Dl! CHAVANNl!s, par René Jean (A1can, 3 fr. 50,.
L'œuvre de Puvis, si simple, si droite, si dépourvue de
dessous compliqués, de crises et d'à-coups, se passe parfaitement
de commentaires. De bonnes reproductions, c'est tout ce qu'on
demande. Qu'on y joigne, pour être complet, deux pages de
chiffres et de dates. Mais puisque les grandes personnes sont
devenues tellement raisonnables qu'il leur faut du texte pour
les aider à regarder les images, nous acceptons volontiers celui
de M. René Jean qui est composé avec soin et respect.

•••
L'ÉPICrBR,

par Jean-Jacfjues Bernard (Ollendorff, 3 fr. 50).

Il paraît que le journal professionnel de l'épicerie s'est ému
de ce livre." Depuis quatre-vingts ans, dit-il, qu'on nous bafoue,
nous avons le droit de nous montrer susceptibles." Evidemment!
Une chanson, un dicton, un jeu de mots peut peser sur une
profession aussi lourdement qu'un tarif douanier ou qu'une
crise de main d'œuvre, et M. Jean-Jacques Bernard aurait pu,
par esprit de justice, faire de son pitoyable héros un marchand
de couleurs ou un herboriste. Mais ajoutons que l'ironie du
livre est si discrète, si mêlée de délicatesse et de bonté que

NOTULES

1083

vraiment il faut en considérer le titre comme une gentillesse
plut6t que comme une offense.
Des trois nouvelles qui forment ce volume, l'impress1on
. qut.·
d
se égage est celle d'une charmante qualité d'ame. Bonté,
~rup~le, .~ b~nté portée jusqu'à la faiblesse, scrupule poussé
Jusqu a 1 ~mpu1ssance. On ne manquera pas d'établir une
p~enté filiale entre _les ligures qui peuplent ce livre et celles
qu on trouve en mamt roman de Ttistan Bernard L'É · ·
tl é , . é d'
.
ptcur
e t te s1gn
un autre nom, qu'on n'eth pas stlrement fait le
rapprochement. La maniere de M. Jean-Jacques Bernard est
plus :.om~ue, plus timide; la sensibilité est plus inquiète, l'objet
de 11ron'.e esr, pl_us près du cœur. Ce qui manque encore,
se~ble-t-1_1,_ à d év1~entes qualités d'observation, c'est un sujet
qui l~s utilise, a~ heu que jusqu'ici ce sont elles qui se servent
du sujet pour se mettre elles-mêmes en valeur. L'affabulation
manque de force et de singularité, C'est le propre d'un tel
humour que de ne pas nous prendre aux entrailles • du moins
faudrait-il qu'il ne laissat point de repos à notre i'ntérêt et a
notre curiosité.

• ••
CoNTES

RUSTIQUES,

par Henri Dag@ (Félix Carbonnel, 4 fr.) •

~e sont des contes de deux ou trois pages, dans l'esprit de nos
fabliaux ou des aventures de Till Eulenspiegel : bonnes farces
mys~ifications, franches lippées, exploits de sympathiques fri~
~utiles et de curés en ribotte. C'est un recueil de toutes les
Joyeuses histoires qu'on se raconte autour de la petite ville
d'~pt, laquelle possédait déjà notre sympathie, grke à cette
:eu11le hebdomadaire qui fut pendant trois ans le modèle d'un
Journal de province satirique et littéraire : la Petite Gautte

./ptlsimne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

•••
SoUV!NIRS suR

LA

REINE AMÉLIE DB PoRTOGAL, par Lutin

Corptchot (Pierre Laflite, 3 fr. 50).

Ce n'est pas une hagiographie, mais c'est un livre écrit avec
piété; ce n'est pas un livre d'histoire, parce qu'envers une
femme détrônée qu'ont frappée deux révolutions, personne ne
se soucie de jouer le r6le des Minos et des Rhadamante, mais
ce sera un document pour les historiens ; on y trouve d~
maintenant des vues intéressantes sur le Portugal, et avec une
élégance un peu barrésienne, le récit vivant et ému d'événements dramatiques.

• ••
LEs CHEMINOTS, DRAMES DB

LA

VOIE

FERRÉE,

par C. F. dl 14

Bernaiu (Basset, 3 fr. 50).
De bonnes intentions; de la familiarité avec la technique du
Rail; mais l'auteur n'a cherché dans le métier, qu'un cadre où
placer de bien gros mélodrames. C'est faire injure à P'.erre
Hamp que de dire qu'un tel livre fait mesurer la portée des siens.

LA Dkouv111t.TB DE L'AVl!NfR

ET

LE GRAND ÉTAT,

NOTULES

vie comporte de miracle et de mystère ? Les conclusions de
Wells sont exactement celles du Com=-place Book: "Toute
chose qui existe est singulière. Si les hommes n'avaient pas pris
les mots pour les choses ils n'auraient jamais pensé à des idées
abstraites. "
Mais, dans les études qui suivent, la DétOUfltrte de l' Aflmir,
le Grand Etat, nous retrouvons le Wells qui nous est familier.
Ici, le censeur des institutions britanniques, le Wells de TonoBungay et du New Machiaflelli, dont la critique acerbe fait
songer, dans l'ordre littéraire, à un Bernard Shaw ou à un
Masterm:m, dans l'ordre politique, à un Winston Churchill ou
à un Lloyd George. Là, le Wells déterministe d' Anticipati1J11s et
de Tht Time Machine, qui se souvient de ses études du Royal
College of Science et qui - ce sont ses propres expressions " à force de regarder toujours en avant a cessé d'être tout à fait
sensible à la beauté des choses immédiates". Si l'on aime les
contrastes, il faut, en fermant ce livre, relire telle page de la
Couronne d'olit1ier sauvage ou de Jusqu'à ce dernier de Ruskin
et, swtout, l'admirable Napoléon dt Notting Hill de Chesterton ;
Et tandis. que des pldants now faisaient oburoer

Tel éflénement 9ui, froidement, mécani1uemen1,
Dtt1ai1 arriver, no1 âme, murmuraient dans l'ombre_.
"Possible, mais il ne man9ue pas de chom plu, probables. "

I"'

H. G. Wells, traduit par H. Davray (Mercure de Fr4"'t,
.3 fr. io).
On ne s'attendait pas à trouver, dans les premières pages de
ce livre, un Wells bergsonien ou berkeleyen. Comm_ent l~
,, scientifique " qui a célébré " le soleil de la généralisation qui
se lève sur les faits ", en arrive-t-il, dans sa Rtdétouoerte dl
J'unifut, à proclamer l'irréductibilité des phénomènes les uns
aux autres, et l'action maléfique des idées générales et du
nombre qui nous frappent de cécité à l'égard de tout ce que la

C.V.

•••
et

LB PAYS DES AVEocus, par H. G. Wells, traduit par H. Davray
B. Kozakiewicz. (Mercure de France, 3 fr. 50.)

En suivant Wells au pays des aveugles ou au royaume des
fourmis et en écoutant tel de ses héros à qui je ne sais quel
sens anormal offrait à certaines heures de l'existence sous
image d'une porte verte dans un mur blanc, une issue, un

r

'

�1086

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

passage secret dans un monde infiniment plus beau que le nôtre,
je· songeais à ces quelques lignes autrefo~s lues dan1 _la R'!'tll
Blanche: "Wells fait de vous ce qu'il lui platt. Son 1ma.gmation abstraite s'il en fut, se projette aussitôt sous une apparence
con~ète, sans effort, naturellement. Les sensations font corps
avec le récit; aucune n'en est détachable ; on se fait de l'événement qu'il raconte une représentation c~ntinue. Ce _n'est
plus, à la manière d'Edgal' Poe, Panalyse de ~ état du pa~1ent;
mais une objectivité si précise qu'elle s'oppose et vraiment
semble empléter sur nous. "
Certes, je souscris entièrement à ce jug_ement. Mais, quel
que soit l'intérêt que nous prenions aux moindres productions
du Wells'' première manière", pourquoi tant différ~r la présentation au public français des gr.ands romans écrits sur le
type de ce roman " divers, total, agressif" que l'auteur d' Â~
Yeronica définissait dans son manifeste de 1912 ? Pourquoi
laisser plus longtemps intraduites des œuvres aussi significatives
que Kipps, the story of a simple soul, Tr1110-Bungay, The Ntfll
Mdc!tiavtlli et Marriage ?
C.V.

NOTVL.ES

ro87

voluptueux, dans le Plrilostrate, la Tlzétlide et surtout dans cette
Fiammttta où Pon a voulu voir le premier essai de roman psychologique et qui est simplement, selon le mot de Boccace, une
"élégie" mais subtile et passionnée, écho de la Vit4 NuO!la de
Dante. Le livre de M. Hauvette est dédié à la " Parisienne
inconnue qui donna le jour à l'auteur du Décaméro,z ".
On s'étonne que le stîr érudit qu'est M. Hauvette ait au
cours de son livre si lprement attaqué le grand critique italien
que fut De Sanctis, et qu'il méconnaisse à un tel point c~
maître de synthèse littéraire. A son propos il fait sonner comme
un injure les mots de "critique esthétique" ! Ces lignes ont
été violemment relevées daps les journaux italiens et particulierement par M. Benedetto Croce.

L. C.

• ••
UNE LETTRE DE

M.

JuuitN BENDA.

Paris, 6 mai 19 1

+·

Monsieur le directeur,
Dans l'article de votre collaborateur sur ma Pllilo10pkie
acôté de vociférations dont je prends mon parti, se
trouvent certilines déformations de ma pensée que vous me
permettrez de rectifier.

pathétique,
BocCACE, par Henri Hauf.lef!e (A. Colin, Paris 1914).
Ce livre est la contribution la plus complète que l'on ait
fournie jusqu'ici à l'histoire de la vie et des œuvres de ~occace.
Il manquait un livre d'ensemble sur l'auteur du Decamlr,,,.
C'est un Français qui en a le mérite. M. Hauvette s'est préoccupé d'élucider dans la mesure du possible les nombreux pro-blèmes d'érudition que soulève la biographie de Boccace, et de
nous offrir une analyse et un commentaire serré de ses œuvres.
Il a dégagé des écrits qui précèdent le Dlcamérr111 tous_ les
germes qui s'y épanouiront plus tard : descripti~ns exquues,
vigueur et finesse à la fois de la touche psychologique, charme

Votre collaborateur cite cette phrase de M. Bergson :
"Nous nous créons nous-mêmes par un effort de volonté sans
cesse renouvelé"; et il ajoute : "M. Benda traduit (p. 81):
Est-il besoin de dire ... si elle exulte cette société qui, toujours
toute femelle, ne sait que le changement de direction du sentir,
repousse toute organisation de l'âme et se salue en Mélisande,
si elle trépigne quand an philosophe vient lui dire que l'instabilité de la conscience en est la forme supérieure ? " Ce mien
passage ne prétend, tout lecteur qui voudra bien s'y
reporter le constatera, .:..._ à aucune espèce de rapport avec la.

�1088

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pensée précité~ de M. Bergson ; laissei-moi admirer l'habileté
qu'on apporte à le présenter comme en voulant être une
''traduction". - Au surplus, je n'ai point du tout néglig~
comme on l'affirme, d'observer que la thèse bergsonienne de la
"mobilité", si elle pose le primat de l'imtabilité, pose en même
temps (et par une contradiction que j'ai fait ressortir) le primat
de l' actitm et de la ooltmté, et n'ai point laissé de montrer que,
sous cet autre aspect, cil~ contente un autre besoin de
pathétique.
Votre collaborateur me fait dire que le Bergsonisme est une
phiiosophie du pur sentir, du pur untiment. J'ai dit, et uniquement : "du pur 1mtir ". La nuance n'échappera à personne :
la philosophie du pur untir est celle de Schopenhauer, à laquelle
I/ j'ai assimilé, en ce sens, celle de M. Bergson ; votre collabora~ teur s'arrange à faire croire que je l'ai assimilée à celle de d'Urfé.
Votre collaborateur me fait diro : " Si l'on appelle démocratie une société en quête du seul sentir, qu'elle cherche aux
ToÎes les plus étranges, le bergsonisme est rigoureusement la
philosophie d'une démocratie." Il ajoute : " Ce rigoureustmmt
est admirable et concluant. Les définitions proposées pourraient
être inverties : il serait aussi facile de démontrer que la
démocratie a sa source dans une philosophie purement rationaliste et que c'est même la conception la plus généralement
adoptée. " Permettez-moi de mettre sous les yeux de vos
lecteurs mon texte intégral, en y rétablissant certains mots dont
tout le monde comprendra combien votre collaborateur, pour
~e faire la leçon qu'il me fait, avait besoin de les supprimer :
" Si l'on appelle, suivant une dénomination évidemmml ab111it1e
ma.is généralement reçue, démocratie etc .... " (On voit qu'il ne
s'agit de rien dim(J1lfrer.) - Quant à ce que ce sens du mot
dén;i.ocratie, - société toute sensuelle, - soit adopté aujourd'hui par tout _un monde nombreux et import;mt (géniralemmt
ne veut pas dire unitlmel/ement); c'est ce que les milieux littéJ"aires seront certainement les derniers à me contester.

NOTULES

Enfin votre collaborateur dénonce, - comme un manquement de ma part, - qu'au lieu de considérer le Bergsonisme
m lui-m2me je l'ai considéré sous son aspect mondain. Laissezmoi apprendre à vos lecteurs que c'était là précisément mon
s~jet en cet opuscule, que je l'y ai déclaré dès la première
ligne, r~ppela~t en maint endroit que, pour ce qui est de
cette ph1Iosoph1e m elle-m2me, j'en ai traité dans d'autres écrits.
Aussi bien trouveront-ils en ces autres écrits {notamment dans
un tra;ail paru au Mercu~e de France sous le nom de RlptJ11st
aux défenseurs du Bergsonume, 181' et 16 ju'illet 1913 ) une
réponse aux attaques de votre collaborateur contre mon interpritation de cette philosophie, notamment de la doctrine de
1' " intuition " ; car ces attaque.s sont, à la forme près, ceJlcs
qu'on m'a toujours faites. Ils pourront juger à ce propos la
vale~ de son assertion, suivant quoi les idées que je combats
seraient par moi "déformées systématiquement''.
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l'expression de mon
entière considération.
juLil!N B111DA.

•••
La. Société d'Encouragement aux Beaux-Arts de Liége a
orgamsé, sur l'initiative de son président M. A. de Neuville,
une exposition de l'œuvre lithographié d'Honoré Daumier a11
Palais des Beaux.Arts, du 16 Mai au zr Juin.

�LES REVUES

LES REVUES
REVUES

FRANÇAISES.

Dans la REVUE BLEUE du I 8 et du 2 5 Avril

M. Louis Thomas

annonce qu'il entreprend la publication de la Correspondance
générale de Benjamin Constant et donne la primeur d'un
certain nombre de lettres de !'écrivain à sa famille. Elles
nous révèlent un Benjamin Constant plein de tendresse et
d'attention pour les siens. On voit pourtant apparaître en
certaines ce mélange de tourment et d'indolence dont son
lme était composée. Pour le bien saisir, il suffit de rapprocher
les deux passages suivants:
Je suis le seul peut-être de qui l'existence n'ait pas été bouleversée
par les circonstances publiques. Cela tient à ce que la destinée, ayant
mis en moi-même de quoi remplacer outre mesure tous les bouleversements extérieurs, n'a pas voulu faire un double emploi, et s'en
est fixée à moi du mal qu'elle m'avait réservé.
Il faut laisser aller les jugements qu'on porte sur moi. Je ne
tl'Ouve pas qu'on ait tort de les porter, quoiqu'ils soient faux. Il ne
vaut pas la peine de les réfuter d'avance.

Le même douloureux désintéressement de soi-même se fait
sentir dans ce compte-rendu de sa vie quotidienne, qui se termine par une allusion à ses relations avec Mm• de Staël:
Vous me reprochez de ne pas vous donner sur moi-même &amp;SKI
de détails, et je vous remercie de ce reproche qui est une preuve
d'intérêt. Ma vie est si uniforme qu'elle ne vaut guère la peine
d'être décrite. Cependant, si vous en voulez l'histoire, la voici en
quatre mots. Je me lève assez tard, et toujours avec le regret de ne

pu m'être levé plus tek Je travaille jusqu'à 6 heures à peu près, à
moins que des visites ne m'interrompent, ce qui m'arrive plus que
je ne le voudrais. Je vais dtner alors dans le monde, je fais cinq ou
six visites jusqu'à minuit, puis je me couche. La société m'est
devenue plus nécessaire qu'elle ne me l'était autrefois, ce qui est une
preuve que je vieillis, et comme le seul moyen de voir du monde est
de dîner chez les gens, j'ai pris ce parti. Voilà de compte fait vingtljU~tre jours de suite que j'accepte des invitations. Les lampes me
fauguent, et les dîners me font mal. Mais ce sont des inconvénients
. illléparables de la vie de Paris. La conversation est restreinte, et tant
soit peu gênée. Cependant on s'en tire, et cc bruit de la société
chauc l'espèce de mélancolie qui s'empare de moi quand je passe
tout un jour dans la solitude. J'achève mon histoire des religions
anciennes, ou pour parler plus exactement, je l'avance, car je ne
sais encore bien précisément quand elle sera achevée. Mon temps
le passe vite, et le présent serait tolérable, s'il n'y avait pas d'avenir
- je ne désespère cependant pas de l'avenir, comme vous en déses~ez pour moi, et comme je n'en exige pas grand chose je ne serai
peut-être pas trompé. J'ai un besoin de repos et de vie domestique,
qui me donnera la force de l'atteindre avant que le moment soit
puaé. C'est sans pouvoir me juger complétement qu'on m'accuse de
faiblesse. Il faudrait avoir été dans mes circonstances pour savoir ce
qu'on aurait fait, et je le dis dans la plus profonde conviction, je
crois que pour faire mieux, il aurait fallu valoir moins.
·

•••

LES LETTRES consacrent leur numéro du J 5 Avril tout entier

à une étude de M. René Johannet sur l' Evolution dt Georges
Sorel. En voici la conclusion :
Esprit bizarre et carré, lourd et subtil à la fois, dur et capiteux,
plus qu'indigène, né de la terre, q_ue vous êtes rare et insoupçonnable!
Cette SoliditlU impassible que Gœthe saluait dans les anciens, revit
en vous, mais passionnée et nébuleuse, suspendue entre ciel et terre
et pleine de chants, comme la Cité des oiseaux. Par tous vos mouvementa vous éludez nos tristes pièges et tout ce que vous touchez se
transforme. Là où vous êtes passé l'atmosphère prend une teinte
plus riche et la matière s'enorgueillit, comme d'être soudain jetée

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au creuset de Nicolas Flame~ alchimiste et bon Français. Rénovation, don magistral qui vous '' suit et trace" comme une eau de
jouvence qu'on n'épuise pas. Non, il n'avait pas tort ce sympathique
abbé de province, qui louant Péguy, l'autre jour, d'avoir révélé pu
mal de jeunes, comme on dit, vous citait - et en bonne place ! parmi les jeunes révélations·. Un peu de lecture l'écartera de cette
idée, mais beaucoup l'y ramènera.
Et c'est sur ce trait que je termine. M. Sorel est un jeune, enven
et malgré tout, et il est un professeur de Jeunesse.

LES REVUES

1093

chose, où le symbole renoue à la réalité. Je réintègre un état de
choses antérieur à l'aventure artiste, un état de l'objet avant que
l'imagination s'y mette et le décompose, avant que l'atmosphère le
dissolve et le digère, avant que le poète y passe. Et cela aussi ctt
une délectation. L'aboutissement logique de cette peinture est la
n~gation de l'art dans l'imitation absolue. Peut-être.
Mais ne serait-ce pas aussi un joie rare et vierge de voir s'éteindre
le vieux flambeau de la beauté, de dessiner avec ses cendres les atêtes
d'un cube parfait et d'y ioscrire : Tout est hébétude et constance ,

•••
Le de11irième CAJUl!R VAuoo1s (20 Avril 1914) conti;nt une
étude inégale, parfois obscure, et d'un style tourmenté, maia
dans l'ensemble très intéressante de M. Paul Budry sur Fé/iJt
Yallotton ou le Retour à l'impauible. Citons-en quelques passages:
Vallotton pein-t comme on fait des sabots ; on pré'nd mesure,
et en avant l'outil. On dirait qu'il copie un tableau qui préexiste.
Sans hasard, sans boutades, sans inconnue. Aussi ne dépend-il pu
d'une réussite.
Et plus loin :
Attrait de l'absurde ! Plus j'enfonce dans les gris corridors que
m'ouvrent ses tableaux, plus je me sens éloigner de mon temps, et
de ce· par quoi je tien, à mon temps, des fins de mon désir, dea
voies actuellës de ma volupté. Et j'en éprouve un cruel contentemenL
A chaque seuil nouveau, je me défais d:une fo;ulté de jo'uiasance,
d'une notion de bien-être. Ici les délices de l'air, ici les floraisona
trompeuses de la lumière, les couleurs et leurs chants inno~ brablea,
la suavité charnelle des créatures, l'ivresse végétale des saisons. Je
m'exerce à la saveur pauvre de l'incotore, je me sèvre et me retranche.
Je m'enseigne à jeàner de tout ce qui est mouvement, pensivité et
illusion. Tout cela n'était-il pas énervement, surchauffement de
cellules ... ? L'art ne serait-il pas de resserrer sa vue jusqu'au1dn6mea
limites où la forme devient certitude 1 Hors des bestîalitéa c:t dea
sentimentalités, hors des lyrismes et d~ curiosités affolé~ de voir
et qui n'est pas, ici j'ai ce fort sentiment de toucher enfin à quelque

La REVUE DES FRANÇAIS du ro Avril insctit au dessous d'une
des photographies dont elle a l'habitude de récompenser ses
lecteurs, cette légende :
Le Prince Albert de Monaco dans son laboratoire, dont on va
œlébrer le :15• anniversaire de son règne.

•••
MEMENTO:

- La Revue de Paris (15 Avril) : "Une étude sur la
passion'', par la Comtesse de Noailles, - "Un petit monde",
roman, par Emile Clermont.
- La Rer1ue Bleue (z et 9 Mai) : "La Quittance du diable",
pièce inédite en 3 tableaux mêlés de chant, par Alfred de
Musset.

-

La Revue Hebdomadaire (z5 Avril et N 09 suivants) :

"Enquête sur les témoignages de- l'expérience".

- La Yie des Lettres (Avril 1914) : "Verlai.n e et Mallarmé'',
tene de la conférence prononcée par André Gide au Thé~tre
du Vieux-Colombier. - Poèmes du poète russe contemporain
Balmont : le premier est consacré a Iarovit ou Iarito, le
dieu auquel s'adressent les rites du "Sacre du Printemps".
-

Les Ecrits Françafr (5 Avril) : "Les Nations d'après leun

journaux", par Gabriel Arbouin.

-

Les Cahiers d'A11jourd'h11i (Février) : " Fragmehts'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

1094

d'Octave Mirbeau. - "La Flandre", extrait d'une conférence
d'Emile Verhaeren. - "Veillée de Noël", par Marguerite
Audou)I'.. - •• Propos d'un Normand", par Alain. - L'Opinion (1 J Avril et N° 8 suivants) : '' L'an prochain, à
Jérusalem", roman par J. Tharaud.
- L'OlifJier (Avril) : Deux poèmes de Mistral.
- Le Feu (Avril) : Réédition de l'étude de Lamartine sur

J.

Mistral.

-

La RçtJue Criti911e de; Idée1 et des Liflm ( 1 o Avril) :
Hommage à Mistral.

•••
REVUES ALLEMANDES :

-

Die G/Jldenkammer, Mars 1914:

Sous la signature de Hans Franck un article sur le "drame
de ityle ". Ce n'est pas d' aujourd'hui que date l'effort des
Allemands pour atteindre à ce style dont ils ne cessent de
déplorer l'absence. Dans tous les domaines de l'art et des lettres
Stefan George, Karl Scheffl.er, Adolf Hildebrandt, Van de
Velde, Georg Hermann, Paul Ernst ont tâché à sortir du
chaos. 11 semble qu'aujourd'hui dans la "lutte pour le style"
on s'attache surtout à r~former, à re-former le drame allemand.
Sophocle ou Shakespeare ? Déjà Paul Ernst et Georg von
Lukàcs se posaient la question. D'une manière qui n'est point
pertinente, pense Hans Franck, D'accord avec ses devancien
pour proclamer que " drame naturaliste " est une antiphrase,
il estime néanmoins qu'il faut désormais tenir compte dca
conquêtes récentes : celles du réalisme qui s'est assimilé le
monde sensible, celles du néo-romantisme, qui s'est appliqué à
l'analyse des réactions de l'âme. Mais ilJaut renoncer aussi bien
au symbolisme facile de l'un qu'au pittoresque superfici~ de
l'autre. Il faut apprendre à "laisser tomber" tout ce qui ~e
concourt point à rendre l'idée et l'essence des choses ; se tcnll'
à égale distanc:e de Sophocle et de Shakespeare, tous deux trop

I

LES REVUES

1095

parfaits pour qu'il puisse être encore intéressant de rec~mmencer
ce qu'ils firent. C'est à Henri de ~.leist qui tent., à son heure,
une synthèse du classique et du moderne qu'il faut revenir.
Unir la perfection de ceux qui surent étJ09uer la réalité à la
perfection de ceux qui surent l'interpréter, "l'essence à l'être
l'idée à l'incarnation, le métaphysique au réel ", telle est, conclu;
Franck, l'œuvre à laquelle doivent s'atteler les écrivains
allemands.
Ces considérations sont caractéristiques. De jour en jour
s'accuse en Allemagne cette tendance néo-classique qui, après
s'~trc affirmée d'abord dans le lyrisme d'un George, d'un Vollmoeller, d'un Stucken, ou dans la prose d'un Thomas MannJ
d'an Emil Ludwig, se fait jour aussi ap théâtr~ : " Nous avons
trop oublié, disait Thomas Mann dans un article récent, que le
style, la mesure, le rythme, la forme - voire même un certain
formalisme, une certaine convention cérémonieu.se sont inséparables de l'essence même du drame ... Richard Wagner, qui avait
i un si haut point le sens du "théâtral", l'.vait bien compris :
d'où Par1ifal. Toute son œuvre l'y conduisait logiquement".

•••
REVUES ANGLAISES.

- Poetry and Drama, (Londres) Mars 1914, paraît sous une
couverture bleu clair qui la fait ressembler un peu à la Eng/û!,
Rn,iew, Poésies de Maurice Hewlett,_ Ezra Pound, Godfrey
Elton et James Elroy Flecker. De bons comptes-rendus.
L'excellente chronique française de F. S. Flint.
-:-The Romanic Ref).few, (New-York) Octobre-Décembre 1913,
contient une longue étude sur le thème de la " Mort Arth.ur "
dans le roman médiéval, par J. Douglas Bruce ; et une étude
sur "les Sources du Roman de la Violette", par D, L. Buffum.
- The New Witnm, (Londres) 16 Avril: Article de F. Y.
Eccles : "France and th.e new royalists ".
- The New Weekly (Londres) est un nouveau journal hebdo-

�TABLE DES MATIÈRES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

madaire, indépendant en politique, et qui est, par ses ·tendances,
le choix de ses collaborateurs, la plus moderne et la plus litt6raire des publications hebdomadaires anglaises.

CONTENUES DANS

LE TOME XI

•••

(JANVIER-JUIN

1914)

RIVUES !TALil!NNES,

- li Marzocco (Florence) 22 mars : une étude d'Alfredo
Understeiner sur le compositeur Riccardo Zandonai. - No du
29 mars : articles sur Mistrai; sur les drames élizabéthains récemment traduits en italien, par G. S. Gargano. - Les Praemarginiilia et les Marginalia.
- La Yoce (Florence) z8 mars : n° pleins d'intéressants
comptes-rendus de livres récents, notamment de " Quelquca
Juifs" d'André Spire(par FeliceManigliano), d'une "Geschichte
der Spanischen Malerei" de A. L. Meyer (par Roberto Langhi).
- France-Italie (Florence et Paris) 1er mars : poèmes en
prose, de Carlo Linati, traduits par L. C.-" L'Opinion française
et l'Italie vers I 840 ", par B. Crémieux. - Les excellentes
chroniques.

•• •
REVUES EsPAGNOLl!S.

- Rt'llista de Américi; (Paris) 10 avril : Supplément "La
Actualidad " contenant des traductions d'André Gide,
d'Alexandre Mercereau, une série de sonnets de José Eustaaio
Rivera. -A l'intérieur de la revue " Mi doctrina y el pema•
miento de mi raza ", par Diego Ruiz. - Poésies d'un jeune écrivain équatorien, W. Pareja.

- Re'llue 111d-américai11e (Paris) avril : Deux poésiea de
Ramon del Valle-Inclan (avec traductio!! française de Jacqaes
Chaumié). Un article d'ethnographie américaine, par
Rey de Castro (qui discute l'existence de l'Atlantide).
- Cuba contemporanea (La Havane) mars : Fin des Lettret
d'amour de la poétesse cubaine Gertrudis Gémez de Avellaneda

FRANÇOIS-PAUL AUBERT

Une Visite à Jean-Dominique Ingres.

185

(LXII)

. . . 336

(LXII)

MICHEL ARNAULD

fJ:'elques juifs, par André Spire
I

C es~ la vie, par Jean Gaurrtent et Camille

See . . . . . . . . . . . • 344 (LXII)
Notule_s_: La Fïlle de l'lunnme, par
Maurice Qu1llot. - Kaligouça le
Cœur-Fidèle, par André Lichtenbe:ger. - Essais de critique liftéra_ire ~t philosophique, par René
G1lloum. - Etudes et,Reche,rches
par Albert de Bersaucourt. Trésor du tourisme ·: L'Italie
Sep~entrionale. - La Sculpture
vénitumne, par Pierre de Bouchaud. - Le~ Mœurs du Temps,
par Alfred Capus, - Maximes
morales et immorales, par Etienne
Re~ .. - L~s petites choses qui font
Platstr, qui vexent, qui flattent .par
~mile Berr. - Ai, hasard de la
'lfte, par Edouard Lockroy. Ombres françaises et visions a11glaises, par le C'• d' Haussonville .
361 (LXII)
M,en~e&lt;:,tte, par Raymond Schwab . . 893 (LXV)
L Heritage, par Henri Bachelin . . . 899 (LXV)
Notule: Contes et Récits Vosgiens, par
Fernand Baldenne
91 5 (LX~~
Le Seul Invisible, par Gabriei Mar~el · • 1054 (LXVI
Le_ lapon, par Lafcadio Hearn.
• 1059 (LXVI}
Mirages d'exil, par Jean ,Renaud
• 1o63 (LXVI)

t.,;

�FÉLIX BERTAUX
Das Hermann-Bahr Buch . • , • • 357
Frau Beate und ihr sohn, par Arthur

(LXII)

Schnitzler . . . . . , . • • • 359

(LXII)

Verkündiging(L'Annoncefaite à Marie),

par Paul Claudel, trad, de Jakob
Hegner . . . •
. . . , , • 734 (LXIV)
JACQUES-ÉMILE BLANCHE
422

Autour de Parsifal . . . . . . . , .

(LXIII)

LOUIS CHADOURNE

Le Tragique quolidim, Le Pil~te av~u!le,
Un homme fini, par Giovanm Pap1m . 172
Notule : L'Italie Moderne, par le

(LXI)

Prince Giovanni Borghèse . , 534 (LXIII)
Œuvres de Carlo Dossi . . . . , • 900 (LXV)
Notule: Boccace, par Henri Hauvette 1087 (LXVI)
PAUL CLAUDEL
498 (LXIII)
598 (LXIVJ
795 (LXV)

Wolf Dohrn.
Protée (Acte I) . ,
Protée (Acte II).
LOUIS DEMONTS
Poèmes en prose

. 212

. . . . . , . ,

(LXII)

EDOUARD DOLLÉANS
341 (LXII)
Le vieux Garain, par Gaston Roupnel
L' Entrave, par Colette Willy . . . . 510 (LXIII)
Une philosophie pathétique, par Julien
Benda . . . • . , . • • •

885

(LXV)

LÉON-PAUL FARGUE
Au Salon d' Automne .
lEternae memoriae p;itris . • . . .

165 (LXI)
594 (LXIV)

139
143
161

(LXI)
(LXI)
(LXI)

16&lt;)
346

(LXI)
(LXII)

348

(LXII)

513 (LXIII)
518 (LXIII)

521 (LXUI)
530 (LXIII)
718
720
723
724
726

(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)
(LXIV)

731 (LXIV)
73-i (LXIV)
736 (LXIV)
912

(LXV)

ANDRÉ GIDE
Les Caves du Vatican (I). . , . .
5 (LXI)
Les Caves du Vatican (II) . . . .
220 (LXII)
Les Caves du Vatican (III) . , . . . . . 438 (LXIII)
Les Heures Bénédictines. par Edouard
Schneider . . . . . . . , .
50-S (LXIII)
Les Caves du Vatican (fin) . . . . . .
645 (LXIV)
P. G. LA CHESNAIS .

HENRI FRANCK
Lettres . . . . . . . . , , . •

HENRI GHEON
Du côté de chez Swann, par Marcel
Proust .
Les choses Voient, par Edouard Estaunié
L' lrréguliére, par Edmond Sée . . .
Ail musée Jacquemart. André, aux galeries Druet, Bernheim, Malpel etc.
Le chèvrefeuille, par Gabriele d' Annunzio
L'ingénu, par Charles Méré et Régis
Gignoux, d'après Voltaire . . . .
La Danse deva11t le miroir, par François
de Curel
Le Baladin du Monde Occidental, par
J. M. Synge . . . . • . . . .
Au Théâtre du Vieux Colombier: l' Avare
de Molière, l' Echange de Paul Claudel,
le Testament du Père Leleu,de R.Martin
du Gard.
Notule : Exposition Jacques-E.
Blanche. . . . . . . . .
Promenades Littéraires (V• série), par
Remy de Gourmont . . . . . .
Lumières du monde, par Paul Castiaux
Cendres, par Edouard Ducoté .
La Flûte Fleurie, par Tristan Derême
L' Am11 duPurgatoire,par Pierre Nothomb
Les poètes de Madame Sarah Bernhardt
Petites expositions : Ch. Camoin, l' Art
Décoratif, Picasso etc.
.
Un Institut de culture française à
Bruxelles .
Notules : Chez les passants, par
Villiers de l'Isle-Adam. - Métiers
divins, par Jean de Bosschère

. . 369 (LXIII)

La Jeunesse d'Ibsen

74

(LXI}

�JEAN SCHLUMBERGER

PIERRE DE LANUX
Journée de Tsoushima.

. . . . . . . . 416 (LXIII)

VALERY LARBAUD

(LXB

par F. Baldensperger . . . • . . 135
353 (LXII
527 (LXIII

Louis Nazzi . . . . • . . .
. •
Miguel Maiiara, par O. W. Milosz

Exposition P. Jouve . . . • .

(LXI)

STENDHAL
Journal: Séjour à Brunswick, 1807-1808. . . 545 (LXIV)

ROGER MARTIN DU GARD

Jeanne d'Arc a-t-elle abjuré 1 par Marcel
. . . . . 891

CÉLINE ROTT
Journal de voyage (Canada) (I) . . . .
Journal de voyage (Canada) (II) . . .

(LXIV)
(LXV)
(LXVI)
(LXVI)

WILLY SCHMID

Lettres de Georges Meredith. . . . . 1076 (LXVI)

JACQUES RIVIÈRE
Exposition Cézanne . . . . .
Parsifal. . . . . . . . . . . .

(LXIV)

Deux œuvres récentes de Claude Debussy . . . . . . . . . . . 1068 (LXVI)

GÉRARD MALLET

MARCEL PROUST
A la recherche du temps perdu. . . .

727
729
901
1o66
1070

Midsummer niglit's dream • . •
Contes d'Italie, par Maxime Gorki.

913 (LXV)
1072 (LXVI)

THÉODORE LASCARIS
De la bibliographie dramatique et de la
nécessité d'une bibliothèque théâtrale 156

Hébert . . . . . .

(LXI)
{LXI)
315 (LXII)

L' Enquête, par Pierre Hamp

La Littérature, création, succès, durée,
Here are ladies, par James Stephens. .
Chance, par Joseph Conrad . . . . .
Notule: De Byron à Francis Thompson, par Floris Delattre. . .
The jlying inn, par G. K. Chesterton . .

'jean Barois, par Roger Martin du Gard 147
La Maison Blanche, par Léon Werth
151

(LXV)

. 921 (LXVI)

351
757

ANDRÉ SUARÈS
Chronique de Caërdal: Ham let, première
partie . . . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal: Hamiet, deuxième
partie . • . . . • . . . . .
Chronique de Caërdal : Ardente sérénit.é
Chronique de Caërdal: D'après Stendhal,
première partie . . . . . . . .
Chroni9.ue de Caërdal: D'après Stendhal,
deuxieme partie . . . . . . . .

(LXII)
(LXV)

GASTON SAUVEBOIS
La Vie et l'Amour, par Abel Bonnard
153 (LXI)
Notules: Portraits de sentiment, par
Edmond Pilon. - Figures et quesiio11s de ce temps, par Paul Flat . 532 (LXIII)
Les Hasards de la Guerre, par Jean Variot 8()6 (LXV)
Essais critiqttes, par Eugène Peterfy. . 1061 (LXVI)

(LXI)

305 (LXII)
486 (LXIII)

853

(LXV)

998 {LXVI)

ANDRÉ THÉRIVE
Elégies. . .

770 (LXV)
977 (LXVI)

125

........

, 970 (LXVI)

ALBERT THIBAUDET
Le Cinquantenaire d'Alfred de Vigny. .
Un poète et la poésie provençale. . .
Notule: King Harald, par Luc
Durtajn . . . . , . .
La Bataille Réaliste, par Emile
Bouvier . . . . . . .
Le Père, par Georges Valois •
Sueur de sang, par Léon Bloy

105

{LXI)

319 (LXII)
166

(LXII)

500 (LXIII)
502 (LXIII)
509 {LXIII)

�(

Réflexions sur la littérature : La Grande
pitié des Eglises de France, par Maurice
Barrès . . . . . . . . . . ,
Réflexions sur la littérature: Anthologie
des avocats français contemporains par
Fernand Payen . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : La Nouvelle
Croisade des enfants, par Henry Bordeaux . . . . . .
. .
Didier, homme du peuple, par
Maurice Bonneff. . . . . .

Diderot, les plus belles pages. Puvis de Chavannes, par René
Jean. - L'Epicier, par Jean-Jacques Bernard.-Contes Rustiques,
par Henri Dagan. - Souvenirs
sur la Reine Amélie de Portugal,
par Lucien Corpechot. - Les
Cheminots, drames de la voie
ferrée, par C. F. de la Bernaisc 108o (LVXI)
Une lettre de M. Julien Benda . . . 1087 (LXVI)

705 (LXIV)
87:2

(LXV)

1035 (LXVI)
1o64 (LXVI)

EMILE VERHAEREN

397 (LXIII)

Poèmes . .
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN

Les Noces d'argent. . . . . . . . .

204 (LXII)

.

CHARLES VILDRAC

. 98

Poèmes . . . .

(LXI)

CAMILLE VETTARD

Les Fêtes du Muscle, par Georges Rozet 505
Une conférence sur K~plin~ poète . . 903
Nicolas Gogol, par Lows Leger. . . . 1046
Notules: La Découverte de l'Avenir
et le Grand Etat, par H. G. Wells.
- Le Pays des Aveugles, par
H. G. Wells. . . . . . . . 1085

(LXIII)
(LXV)
(LXVI)

(LXVI)

XXX

Notule : La Voie Sacrée, par Jules
Laroche .
. . . . . .
Notule : Tu es femme, par Hari or .
Troisième liste de souscription à l'édition
monumentale d' Une Saison en enfer .
Notules: La Chine en révolution, par
Edmond Rottacb. - Croquis
d'Outre-Manche, par Jacques Bardoux . . . . • . . . . .
Notules: Le Dessous du Masque, par
François Porché. - Pour la
Musique, par Léon-Paul Fargue.

368 (LXII)
531 (LXIII)

738 (LXIV)

914

(LXV)
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.
lmp.

SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges {Belgique).

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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B IBL1

6T E C A

ç f! NT~ ~1t§?

U. A. N. J...

PIRE QUE LA MORT 1
I
Bégonias serrés, mosatque écarlate, giroflées
mielleuses en touffes qui bourdonnent, chrysanthèmes invraisemblables, et la rose dont le nom
suffit, comme on dit : la beauté.
Toutes les fleurs appelées à l'aide, le ban, l'arrière-ban, selon la saison.
Toute l'armée des fleurs immobile, comme une
garde qui veille à l'entour d'un palais.
Sous les traits du soleil, sous les lances des
pluies, les vides aussitôt comblés.
Après celles-ci, d'autres encore et, après la disparition des dernières, le rempart des verdures et
des branches d'hiver.
Une défense de vieux arbres contre la curiosité
des passants.
Une barrière enchantée entre la vie et quelque
chose qui est pire que la mort.
Un rideau de couleurs vives devant la plus
noire des nuits.
D'un livre de po~mes Le Dtmus du Masqut, à paraître prochainement aux éditions d la Nou-wllt Rr-vut franraiu.
1

1
_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Une conspiration de parfums, de clartés dans
les feuilles et de chants d'oiseaux, pour détourner
l'esprit d'une unique pensée.
Toute la grke du végétal, sa frakhe vue, sa
pure haleine, comme la seule consolation qui
demeure, comme une suprême pitié du monde au
seuil d'un asile interdit.

II
La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc faitelle honneur ?
Elle est carrée, et, rectiligne, se ramasse l'ombre,
à midi.
L'ombre, en juillet, d'un bleu épais, tout empâtée d'odeurs trop douces comme une confiserie
d'Orient.
0 beau bleu de l'ombre chaude, surabondant,
chargé de vie, pourquoi ici nous accables-tu ?
Pourquoi faut-il que notre cœur s'écrie : " Eté
splendide, épargne-nous ? ,,
Sous un portique se dressent, dans l'intervalle
des piliers, des v~ses pleins de fleurs encore.
Des fleurs dans un vase, ce sont des fleurs
offertes, choisies, élevées au dessus de la terre,
comme avec les bras, dans le creux des mains. Mais
pour qui cette offrande?

PIRE QUE LA MORT

499
Dans une paix conventuelle les heures tournent
si lentement 1
Comme, à la promenade, des nonnes l'une der'
è
' pas.
ri re l'a~tre, voilées, pareilles et du même
Ou bien, plutôt, des recluses contraintes à quelque obédience, rêvant toujours d'évasion.
Si ce n'est point là un cloître, il n'est cloître en
nul couvent qui ait clôture plus forte.
Si ce n'est point une prison, nulle geôle n'a tant
de portes ni semblables froissements de clés.
La règle, c'est la bienveillance - rigoureuse de
tous les instants.
'
Ecoutez le son de la cloche qui tinte pour le
re~as I Oh l sentez tout ce qu'il y a, dans cette
clall'e sonnerie, de sollicitude inflexible l
La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc faitelle honneur ?
A qui la pierre rend hommage les fleurs aussi
sont dédiées.
Le malheur ... il faut me comprendre, c'est ici le
&lt;:hâteau du plus grand des malheurs.

III
S1 vous croisez sous les arbres un serviteur
&lt;le ce château, il vous saluera d'un bonjour en
vérité singulier.

�PIRE QUE LA MORT

500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans le geste nul faux empressement.
Dans la voix nulle note obséquieuse.
C'est une nuance imperceptible d'un respect qui
n'a point égard à la mise du visiteur.
Politesse de l'âme qui, usant du mot banal, le
relève le renforce d'un rapide regard vivant :
,
.
.
r.•
I"
"Frère je t'ai reconnu, Je te salue, mon 1rere .
Mai; en même temps, ce salut - à moins qu'il
ne vou~ dépasse - vous grandit, vous confère
un privilège écrasant.
Comme sur le passage d'un convoi funèbre, on
se découv~e dans les rues, devant la majesté de
la mort, qu; représentez-vous donc de triste et
d'éternel devant quoi l'on s'incline ?

IV
Le malheur - il faut me comprendre - c'est
le respect de ce malheur qui s'étend_jusqu'à vous,
jusqu'à moi, qui s'allonge sur mm comme une
ombre.
N'est-ce pas ainsi que la mort est présente dans
.
les larmes de ceux qm restent .
En leur personne vêtue de noir n'est-ce pas la
mort qu'on salue, mêlée à la douleur, comme
deux images superposées sur la même plaque
sensible, et tantôt c'est l'une et tantôt c'est l'autre
qui émerge du fond o~scur.

501

Mais ne dirait-on pas que cette mort en deuil,
qui regarde sans voir de ses pauvres yeux rouges,
est plus proche de nous, plus humaine que la mort
véritable, incompréhensible et déjà si distante avec
son étrange pâleur, ou légendaire et fantastique
avec ses orbites creuses ?
Mais la mort est la mort, on l'appelle par son
nom, car elle est commune, publique, affreusement
ouverte à tous : elle est le grand hall populaire, et
l'on voit de partout les ténèbres du porche où
s'engouffrent tous les chemins.
Ce malheur, non : il faut comprendre. Un couloir secret y conduit.
Et moi aussi je pleure un ami disparu, mais
avant le tombeau.
Vous qui révèrez dans la mort une pensée
éteinte, si faiblement .qu'elle ait brillé, dans quel
esprit d'humilité devez-vous approcher avec moi
d'une mort-vivante qui · est le vacillement même
de cette flamme sous un souffle inconnu 1

V

~

Le masque pâle, aigu, rasé,
Le balancement d'un funambule,
Je ne sais quel air d'être posé
Comme un oiseau sur une tuile,

�502

LA NOUVELLE REVUI FRANÇAIS.!

Toujours gonflant comme une bulle
Quelque espoir d'avenir tranquille;
Bons yeux de myope, bruns et doux,
Fourrés de malice par dessous;
Une lèvre qui s'offre et veut dire :
Cœur d'enfant, cœur étonné;
L'autre, moqueuse, qui retire
Ce que la première a donné ;
Tant6t un doigt levé, tranchant,
Fier d'un mot qu'il croit méchant,
Tantdt grave, lisant un livre
Comme un écolier sa leçon;
Chaque matin, enivré de vivre,
Ravi de siffler sa chanson.
Encore de toi n'ai-je tracé,
Mon ami, qu'un plat portrait
Au simple trait.
Ce qui fit ton charme a passé
Entre ces lignes.
Que reste-t-il ? un amas de signes
Eteints, du noir sur du blanc,
Au lieu du feu
Tremblant
Et bleu.
Mais, par delà le sens des mots,
J'aurais voulu que leur cadence

503

PIRE QUE LA MORT

Menàt comme ta vie une danse
Supérieure à tous tes maux.

J'aurais voulu, loin de décrire
La finesse de ton sourire,
Que mon vers léger sourît
Du même pli fin que ton esprit.

Mais seul, peut-être, un chant de flüte
Eüt pu, déchirant le voile noir
Derrière lequel ton âme lutte,
Tel que tu fus te faire voir.

VI
Il faut comprendre: songez aux passants solitaires que charrient les grandes villes.
Songez à vous-mêmes, à nous tous, ouvriers
que nous sommes, quel que soit notre emploi,
ouvriers de Paris, quand, à la débauchée, nous
aspirons l'air frais de la rue comme un souffle de
liberté.
Court répit entre deux batailles, étroit loisir
resserré entre la fatigue du jour et les tracas du
lendemain.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'âme qu1 étouffe se précipite à cette fente, à
cet interstice azuré.
Chacun de nos pas sur le pavé humide est une
reprise de possession, une conquête nouvelle de la
terre, pour une durée brève et précieuse.
Tous les espoirs tournoient avec les lumières.
Le vacarme assourdissant isole le marcheur
dans son rêve.
Peu à peu les contours des choses ont perdu leurs
arêtes ; rien n'oppose plus aux écarts de la pensée
de barrières précises; une cité fantastique étincelle
dans la brume; le monde de l'imagination s'installe,
profond et bleuâtre, en même temps que la nuit.
C'est bien alors qu'une cervelle humaine est
comme un bol de punch enflammé.
Où courent ces milliers d'ombres sous la pluie
qui les fouette ?
Que d'aiguillons divers emploie la nature, combien d'autres, empoisonnés, la civilisation invente,
pour exciter à vivre ces malheureux!
Des mirages, des mirages dans les glaces ruisselantes, dans les satins gris de la boue !
Le pauvre est riche et se dit: "Je ferai tant de
parts de ma fortune", car il s'accorde aussi le luxe
de se montrer généreux !
L'artiste obscur voit son nom qui flamboie; il
méprisait la gloire, il la dédaigne encore, mais cette
fois sans amertume, avec un fier sourire, comme
un royaume à lui.

PIRE QUE LA MORT

Le barbon galant renifle sans risque l'odeur du
fruit vert.
Le timide regarde en face, le lâche est un héros.
Que de belles actions en un clin d'œil accomplies ! Que de crimes surtout commis danS- le
secret des consciences par les plus honnêtes gens !
Tous les gêneurs décapités!
Et vous, bons vieux parents, assis là-bas, dans
vos provinces, au coin d'un feu économe, un petit
calcul de votre cher fils vous a, dans l'instant,
supprimés.
Mais, par dessus nos souhaits mesquins, Paris,
c'est ton noble vœu qui monte le plus haut dans
le ciel, car ta lueur est autre chose que le reflet
d'une ville quelconque dans les nuages errants !
Quel bureau de statistique fera le compte des
chimères que, depuis des siècles, à toute heure, tu
consommes sans calmer ta faim ?
Loin de te ralentir, le poids du passé te pousse
en avant la tête la première : ah ! tu vas tom ber 1
non, tu te relèves, la course est la loi de ton équilibre, et tes enjambées donnent le vertige.
La route s'allonge, mais derrière toi: tu n'en
suis aucune, mais tu traces la tienne de l'avancée
de ton front dans l'avenir inconnu.
La clarté de ma lampe autour de ce poème,
est-elle un atome de la nébuleuse ? quel sera mon
sort dans le tourbillon ? étincelle qui monte ou
cendre q uî glisse ?

�506

LA NOUVJ!LLE RBVUE PRANÇAISE

Capitale des enchantements, l'ami dont je parle
était dans ton rire une note acide: pourquoi l'as-tu
rejeté?
Nuls yeux plus que les siens ne brillaient de
plaisir au spectacle de tes féeries: pourquoi l'as-tu
égaré?
Nul ne sut mieux que cette àme railleuse· discerner dans les lignes de tes modes changeantes le
dessin éternel, pourquoi l'as-tu puni de t'avoir
tant aimée?

VII
Si la mort germe dans la vie, si la maladie est
dans la santé, chacun de nous peut se perdre
ainsi, comme on dit, dans les vieux contes, qu'un
enfant se perd dans les bois.
D'ordinaire à la 6n d'un songe, un choc nous
révèle que notre âme atterrit ; nous retrouvons,
deçus et pourtant rassurés, les Jabours plats de
l'existence, et notre avare lopin et l'antique char.rue : notre progéniture bruyante et le terme à
payer,
Car ceux qui ignorent ces réalités ne connaissent point la valeur du r!ve : la poésie vraie, qui
comprend tout l'homme, part de la prose, s'élève
au dessus d'elle, et puis y revient comme l'alouette
au sillon.

PIRE QUI LA MORT

L'oiseau lui-même tient du cerf-volant : l'instinct, comme un fil invisible, des hauteurs de l'air
le rattache à son nid.
L'esprit qui vagabonde tire sur la 6celle; la
raison en bas attend son retour; la mémoire cachee
se prépare dans l'ombre à le ressaisir : "Rappelletoi ton nom, ton âge, ton histoire, prends ma
main, voici ta maison. "
Mais il peut arriver, un soir, qu'on s'aventure
trop loin.
On était sorti comme de coutume : "Je reviens
tout à l'heure. "
Comme de coutume, sur le trottoir, nos rêveries
familières nous avaient aussitôt rejoints.
Comment aurions-nous remarqué le changement
de leurs visages, ces paupières baissées qui méditent un mauvais coup ?
Elles nous tenaient au cœur, eJJes nous étaient
si chères, si connues dans tous leurs recoins, dans
leurs sautes d'humeur et dans leurs bizarreries !
Nous les aimions, parbleu, autant que nousmêmes, avec une pudeur jalouse, une délicieuse
honte, comme un vice inavoué .
D'autres que nous se seraient moqué d'elles,
disant: " C'est absurde ! quelles billevesées ! "
Elles étaient cette intimité qu'on ne partage
avec personne, qu'à l'approche de son semblable
chacun renferme sous cent clés, les pensées fantasques de la solitude, celles qu'aux minutes les

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.X

plus imprudentes, dans le délire même de l'amour,
on laisse à peine entendre.
Oui, vraiment, je vous le demande, comment
nous serions-nous défiés !
Cependant, voyez la traîtrise, au lieu de nous
accompagner à la distance convenable, distraites,
amicales, parlant de temps à autre et parfois se
taisant J ce soir-là elles nous encadraient comme un
prisonnier.
Ainsi le condamné s'avance, livide, entre les
valets du bourreau.
.
Encore le condamné sait-il, dans le dur trajet,
que ceux-là qui le soutiennent l'ont renié comme
un de leurs frères.
Mais nos rêves ! Ah 1 nos idées, c'est entendu
qu'elles nous trompent I nous les trahissons bien
nous-mêmes selon le vent !
On forme avec elles de ces faux-ménages où
chacun triche à qui mieux mieux.
Végétations de surface, lentilles d'eau sur l'étang.
Et quand, par hasard, quand, par impossible,
ce qu'on nomme une idée est une chose à nous,
elle change de nature, croyez-moi, et devient un
rêve.
Mais nos rêves, nos rêves fidèles, eux, la flore
des profondeurs, eux qui plongent leurs racines
dans l'épaisseur du tissu, dans la moëlle et dans le
sang 1
Nos rêves dont les tiges frêles, ce frisson dans

PIRE QUE LA MORT

5o9

la brise, sont l'extrême aboutisse~ent, le tout
dernier foisonnement d'une plante disparue!
Nos rêves multipliés par boutures à travers
les siècles, de père en fils l
Quoi! les voilà qui, par sombre magie, prennent
un corps, un corps opaque, et font écran sur le
monde, et se substituent au monde 1
.
Les voilà tous qui nous cernent, nous empoignent nous entraînent!
Hélas ! c'en est fait de nous : on est un homme
escamoté.
A quel moment le sortilège a-t-il commencé ?
A quel moment encore, d'un brusque recul, et
des pieds et des poi'ngs, d'une révolte de tout
l'être, aurait-on pu se défendre, s'arracher de cette
étreinte, revenir sur ses pas ?
Trop tard. La frontière est franchie, Paris est
loin déjà ...
Ce ne sont plus les bonnes r~es où l,'on nav'.guait sans carte, c'est un labynn~e ou, de~uis
l'entrée, le sol descend, descend toujours ; mais la
pente d'abord est presque insensible.
Cela s'est très bien passé, pas de scènes, pas de
cris.

�510

LA NOUVELLE RJ!VUB FRANÇAISE

VIII
Pourquoi souris-tu ainsi de ce sourire délivré ?
D'habitude, notre sourire laisse voir par transparence comme des ombres sur le rideau d'une
fenêtre éclairée : silhouettes de pensées plus ou
moins definies, allant et venant dans le fond de la
chambre.
Les préoccupations ne manquent pas, dont les
contours sont nets, ni les doutes non plus b'urinés
dans l'esprit ou gravés à l'eau-forte, précis et
profonds, et d'un noir magnifique.
Mais ce peuvent être aussi les souvenirs flous
d'anciens plaisirs gàtés, d'anciens soirs de défaites :
ce qu'on appelle l'expérience, et dont la plus heureuse est une désillusion.
Ou, plus vague encore, cette humeur inquiète
qui va de l'impatience à l'angoisse, et qui, inséparable de notre destinée, n'est que la conscience
diffuse de la vie, le sentiment d'une question
posée à chaque sursaut du cœur, éternellement la
même, éternellement suspendue.
Mon ami, pourquoi souris-tu de ce sourire
sans ombres, oublieux, ravi en extase ?
Du présent difficile, et de toute mémoire, et du
triste sort commun ton sourire est si détaché!
Pourquoi, mon ami, ce sourire qui derrière lui

PIRE QUI LA MORT

SII

n'a plus rien, rien que la flamme d'une bougie
dans la chambre vide?
Tu n'es donc plus un des nôtres ! tu n'es
donc plus un de l'équipage sur la vieille coque
pourrie ?
Vois, à la barre du gouvernail, la grappe de
l'humanité, nos fronts soucieux, nos muscles tendus, et les jours et les nuits déferlant sur le pont?
Ton désintéressement est épouvantable.

IX
Mais ta gravité l'est-elle moins?
Un si grand sérieux est-il de ce monde ?
Quel brusque vieillissement I quel affaissement,
tout à coup, de ce qui, dans un visage, se redresse
avec quelque confiance, aspire tant soit peu au
bonheur, comme la feuille se hausse du côté du
soleil !
Tous les traits tirés vers le bas comme des
fils-à-plomb, le masque entier coulant à pic, absorbé, .englouti dans une méditation funèbre.
On croirait que tu viens d'apprendre, chuchotée
à ton oreille rapidement, en trois mots, une nouvelle si accablante que l'avenir par elle est soudain
barré.
Ou de découvrir un secret qui ruine ta dernière
espérance.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PIRE QUE LA MORT

Une telle expression de tristesse condamne
toute la vie : s'il est vrai que la face de l'homme,
quand ce ne serait qu'une seule fois, peut réfléter
ce fond lugubre, quel optimisme de l'école prévaudra contre ce miroir ?

X
Mots à tout aller, mots de chaque jour,
Habits ripés jusqu'à la corde,
Pièces d'argent passant tour à tour
Des sacs des peines aux doigts de l'amour,
Les seuls mots pleins de miséricorde,
L'unique instrument qui s'accorde
Avec Je ton des camrs émus,
Encore une fois soyez promus
A la dignité la plus haute :
Celle d'accueillir comme un bon hôte
La douleur qui tremble et bégaie.
Vos douces figures sont fatiguées,
Depuis le temps que sur le pas de votre porte
Vous la relevez à moitié morte,
Et lui rendez chaleur et voix.
Ouvrez, bonnes gens, encore une fois
Elle a buté au seuil ce soir !
Que demande-t-elle ? un banc où s'asseoir,
Un coin dans la rougeur de l'âtre :
Or, c'est vous l'âtre et l'escabeau.

51 3

Va, mot cherché, va, mot trop beau
Va-t-en faire fortune au théàtre ! '
Prends, avec la complicité
D' un acteur qu ,on dit très moderne
Cet air contenu, brutal et terne
'
Qui joue à la simplicité !
'
Et toi, mot fat, sot comme une rime
Mot sonore, étincelant sublime
'
Poing au côté, chapea: de trave~s
Va, pousse ta note au bout d'un ;ers
Et toi, joli mot, mot d'esprit,
Reste au salon ! et retourne au livre ,
Mot bien écrit !

V~us seuls s~vez ce que c'est que de vivre,
Vieux mots limés du vieux langage,
Deven~s tran_sparents avec l'àge,
Mots d un cristal qui tient enclos
Le souvenir d'avoir pressé des fleurs.
Incolores ? eh ! quoi comme les pleurs.
Etouffés ? oui, comme les sang.lots.

V~~s, usés, chers vieux mots, que dis-je?
A,1-Je _oublié par quel prodige
.
L antique souffrance ne vieillit point ?
Ah l D"
.
ieu, l'ancienne, comme elle nous point 1
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

C'est vous, le premier cri qu'elle arrache,
Vous, le premier sang qu'un blessé crache.

Défrakhis, vous, routiers du sort,
Vous à qui chaque misère ajoute
Un sens de plus, un trait plus fort ?
Non, mais poudreux d'une très longue route.
Vous qui, sachant comme il en coMe
Au cœur fier d'avouer son deuil,
Rompez les sceaux, violez l'orgueil,
Vous, pâlis, effacés ? non, pâles
D'une mortelle pâleur, ah I peut-être.
On hésite, et c'est comme un râle,
On parle enfin, on va connattre,
Palper comme un corps évanoui,
Comme un cadavre percé d''-!ne lance,
Tout son mal jusqu'alors enfoui
Dans les caveaux sourds du silence.

Ce sont des mots comme on en dit,
Tout plats, sans rien d'abord qui frappe,
Mais où brusquement s'ouvre une trappe :
Des mots plats qu'on approfondit.

Ce sont de cornrnw1s mots terre-à-terre,
Qui ne font pas de bruit, marchant pieds-nus,

PIRE QUE LA MORT

515

Clairs pour tous et voilés de mystère,
Familiers et gros d'inconnu.

Drus, brefs, triés, passés au crible
Des grands chagrins,
Ce sont des mots pareils aux grains
D'un blé terrible ;

Durs grains de l'angoisse et du soupçon,
Faits d'une pensée
Où la douleur comme une moisson
Est condensée ;

La douleur de demain, toute une mer
D'affreux épis,
Des jours et des ans de pain amer,
De mal en pis.

Des mots espacés comme ces gouttes
Qui pleuvent des cieux noirs largement,
Quand, les nerfs tendus, on écoute,
Comme un lourd tombereau sous une voüteJ
Rouler l'orage dans l'éloignement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB.

Ce sont des mots comme en voici :
" Qu'est-ce qu'il y a ? qu'as-tu ? réponds nous I "
Où toute la vie est comme à genoux,
Où toute l'àme se rend à merci.

Xl
Menus objets, pinceaux, crayons ...
Celui-ci vous range avec minutie, celui-là préfère
à l'ordre évident l'arrangement plus intime d'Ûn
désordre connu, combinaïson brouillée de chiffres
dont il possède seul les nombres.
Aquarelles dans les cartons, livres sur les
rayons ...
Ce qu'on sait caché à portée de la main, et ce
qui compose le léger décor indispensable à nos
aises : entourage choisi, cercle magnétique où l'âme
cesse de feindre et, le soir, se détend, installée
dans son propre reflet comme, au centre de son
halo, la lumière.
L'encre de Chine et le godet à leur place
assignée, et la gomme qui va et vient et qu'on
cherche toujours.
Petites choses soumises, esclaves de nos manies,
de nos méthodes puériles, de notre attachement à
des riens, ces riens eux-mêmes.
Douces choses muettes, humbles formes visibles
que prend le s"ence de la maison.

PJR.E QUE LA MORT

Le chevalet plein d'attente, plein de promesses
plein de reproches...
'
Et la guitare pendue au mur, comme un romanesque sentiment, qu'on cultive et dont on sourit.
Démons du foyer, dieux lares, amis, confidents,
témoins.
Témoins des discussions interminables dans les
fumées de l'esthétique et du tabac.
Témoin du travail, de ce profil à contre-jour
tant de fois penché, près de la fenêtre, sur la table
à dessin.
Témoin d'un bonheur disputé par la vie, nullement pareil à quelque paix armée, semblable plutôt
à un terrain piétiné, jamais perdu, conquis sans
cesse, un bonheur comme une suite de victoires
dans une guerre de montagnes où les forces
s'épuisent.
. Témoins de ce qu'à Paris il est dépensé chaque
Jour de trésors spirituels, de ce qu'il peut y avoir
d~ tenue, de crànerie, d'aristocratie vraie au purgatoire de la bohème.
Témoins, soyez-le aujourd'hui de ce drame
atroce : . votre maître qui s'en va, qu'on emmène
par trahison ; car nous l'avons trahi : tout à l'heure
il chantait !
Et maintenant, vous gisez là comme un bric-àbrac misérable, inanimés.

�518

LA NOUVELLE REVUE FRA, ÇAISE

XII
Amateurs cultivés, connaisseurs délicats,
Emportez. vos certificats
D'élégante et fine industrie,
Etlaissez-nous,mes chers messieurs,on vous en prie 1

Pour rendre à notre ami les respects qui sont dtîs
A l'artiste, à ses maux, à ses efforts perdus,
Quelques uns suffiront, ceux dont la vie étrange
Apparatt du dehors comme un désordre vain,
Mais dont l'œuvre est reliée à leurs jours, comme
[un vin
Aux soleils de l'année où môrit la vendange.
Ceux-là mes vers iront les chercher un par un,
Car, n'étant point des vers qui crient pour qu'on
[s'attroupe,
N'étant point marchands de drogue aux carrefours
[du commun,
Certes ils auront du mal à rassembler leur groupe.
Ils devront quelquefois entreprendre un voyage,
Passer les mers, pour joindre, à un sixième étage
Ou dans la paix des champs, un ou deux inconnus,
Pour tenir, comme on tient un oiseau qui palpite,

PJllE QUE LA

IORT

Et sentir battre un peu plus fort, un peu plus vite,
Un cœur ou deux serrés dans leurs doigts purs et
[nus.
Mais surtout ils viendront, visiteurs familiers,
Rêver, les jours d'automne, en ce coins d'ateliers
Où, quand la pluie et le vent font assaut sur le
[ verre,
La clarté des ciels gris est plus qu'ailleurs sévère.
A tous ceux dont l'orgueil est de sculpter ou pein[dre
Ils diront, mon ami, tes yeux qui n'ont su feindre
Que la gaité, parfois, quand ta verve était lasse,
Et ton martyre enfin, en pleurant, à voix basse.

XIII
Quand je songe à la lourde porte qui s'est
refermée sur toi, ce n'est pas une métaphore, une
vieille figure de langage que mon esprit fatigué
utilise encore une fois pour fixer ses tristes idées.
Je revois une odieuse porte épaisse et matelas~
sée, qui baille et où tu disparais, et qui paresseusement, comme une mâchoire, retombe sur ses
bourrelets.
Rien ensuite qu une surface unie, un hideux
rectangle de toile cirée, noir et lisse comme une
eau dormante affleurant les bords d'une fosse
profonde.

�520

LA NOUVELLE Rl!VU.E FRANÇAISE

Le silence et l'immobilité.
Ce qui s'est passé derrière cette porte, quand
soudain tu t'.es trouvé seul, cela, non, ne m'en
parlez pas, il ne faut pas en parler.
Mais j'ai beau secouer la tête en me bouchant
les oreilles, le démon est dans ma tête, comme un
souffleur dans sa botte.
A peine ai-je dit: "Je ne veux pas, je ne veux
pas y penser 1" qu'aussitôt il me chuchote:" Muré,
enterré vivant ! "
Nous étions là trois camarades qui, l'horrible
chose accomplie, avons regagné, tremblants, uqe
automobile au bord d'un trottoir.
L'heure était tardive, et l'endroit, désert; et ce
groupe hésitant, cette voiture arrêtée, tout cela
ressemblait à une louche aventure.
Comme si, mon ami, t'amusant d'un prétexte
trompeur, nous avions comploté de te conduire là,
pour, de nos mains, par derrière, te pousser à l'abime.
C'était aux approches du printemps : je sens
encore, appuyé sur ma bouche, le baiser mou de
cette inBme nuit.

XIV
Et voici bientôt toute une longue année que
je refais chaque semaine ce chemin où l'angoisse
augmente depuis le départ jusqu'au but.

PIRE QUE LA MORT

p.r

Voici déjà presque un an que je salue chaque
semaine le pont, la berge et le moulin.
Le moulin au bord du canal fait un tic-tac de
grosse horloge qui calculerait les saisons.
Un matin, sort de la terre comme une fine buée
qui enveloppe les arbres d'un nuage verdissant.
Quelques jours plus tard, c'est une vraie dissonance, une vivacité de tons excessive: toute feuille
a sa pointe d'ivresse, tout brin d'herbe hausse
la voix.
D'une multitude de petits cris se compose une
clameur douce qui remplit le ciel lavé.
Quelle naive explosion ! quel entrainement à la
légère 1 quel oubli incompréhensible des leçons
du passé l
Puis, toute cette allègre enfance mürit, prend
du corps, atteint son poids de beauté ; les frondaisons trouvent leurs lignes, ordonnent leurs
masses contre l'azur tendu ; la vie des feuilles,
comme la nôtre, projette une ombre sur le sol.
Puis vient la raideur, et puis la cassure et la
chute en tourbillons.
Et le moulin, pendant des mois, tourne sa roue
dans la brume.
Et, de nouveau, un jour, c'est la même poussée,
la même crise de joie, la même fugue soudaine, la
même absence de mémoire.
Chemin de printemps, d'été, d'autom11e, chemin
d'hiver, chemin de printemps....

�5'22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XV
Est-ce une consolation ou une dernière tristesse, que ce qui d'abord nous semblait la plus
insupportable horreur puisse à la longue prendre
à nos yeux une physionomie familière ?
Faut-il croire que c'est la surprise, l'émotion
d'une attaque imprévue qui rend la douleur
déchirante ?
Sans ce coup de fouet qui Ja redresse comme
une bête endormie, l'âme ne connaîtrait-elle qu'une
douleur résignée ?
Un brutal réveil l'oblige à se défendre ou, du
moins, la force à gémir, mais, l'étonnement passé,
comme elle accepte vite le deuil et l'injustice !
Dans le pire des sorts elle tro11:ve un coin où
camper.
Il n'est peine si profonde, infirmité si cruelle
qui ne finisse, avec le temps, par être une compagnie.
L'homme, au cours des âges, a-t-il tellement
souffert que notre cœur en conserve comme un
morne pli, et que notre œil, dès l'enfance, n'ait
déjà plus que des regards atones pour le malheur
d'autrui ?
Ou bien, au contraire, la pression de la vie estelle en nous si haute que son jet emporte tout ?

523

PIRE QUE LA MORT

Vivre, vivre, encore vivre, cela seul peut-être
est un tel bienfait qu'on prend tôt ou tard son
parti du reste !
Hé! sans doute on réclame, chaque fois qu'on
est frappé, mais bientôt c'est par raison, par besoin
entêté de logique, par un absurde souci d'universelle légalité : simple réserve de style au bas d'un
acte enregistré, qui s'en va rejoindre dans la poussière tous les vieux contrats iniques.
Je me suis, par exemple, demandé souvent :
" Qu'est-ce que les pauvres attendent, pour crier
qu'ils en ont assez ? " Cependant, la révolte est
rare, ils s'accommodent de leurs taudis.
Assurément il y a dans la lumière du soleil un
principe de réparation, de renaissance indéfinie,
une panacée éternelle.
La vie assimile nos maux à sa forte matière
comme le feu antique, sur l'autel des sacrifices, se
nourrissait chaque jour du sang répandu.

XVI
Ainsi, certains jours encore, quand je cause avec
toi, tous deux paisibles, renversés dans de profonds
fauteuils de cuir, il m'arrive par moments d'oublier
où nous sommes.
Ton esprit, revenu des am1ées en arrière, joue

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
524
distraitement dans un monde enfantin ; mais tes
récréations futiles, j'y prends goôt moi-même.
Ces idées sautillantes, ces lectures émerveillées,
ces étourderies et ces découvertes s'accordent en
moi à des choses anciennes, à toute une vie puérile
qui se continue dans mon cœur.
Rien d'extraordinaire et, surtout, rien d'effrayant; l'apparence, plutôt, d'une grande douceur:
deux amis qui se retrouvent de plain-pied, face
à face, dans une clarté innocente.
L'atmosphère est si limpide que les feuilles
d'un arbre voisin de ta fenêtre sont comme ciselées
dans l'or vert, et la substance du ciel sans tach~
ressemble à de l'émail appliqué sur la vitre.
Le regard d'un Créateur attendri baigne les
murs de sa lumière : satisfait de son œuvre, le
Seigneur la contemple et paternellement la bénit.
On aperçoit au loin, par delà les clôtures, aux
bords d'un vaste horizon, quelques cheminées
d'usine : ont-elles une autre réalité· que d'être un
détail minuscule dans uri tableau qui lui-même
ne parait exister que pour le délassement des
yeux?
Le calme, la pureté de l'air, cette délicieuse
sensation d'allègement et presque d'irnpondérabilité que procurent les lieux élevés, s'associent
aux souvenirs de mes longues stations dans des ·
monastères de Russie qui dominent de haut l'immense plaine étalée, et où l'on n'entend aucun

525

PIRE QUE LA MORT

bruit, sauf les continuels murmures de l'espace
et, parfois, des sons de cloches en querelle avec
le vent.
Et ici comme là, dupe d'une illusion, aspirant
,
le silence
comme une vapeur d'.
opmm : "N e
voilà-t-il pas, me dis-je, la retraite que j'ai si
souvent rêvée ?"

XVII
Une autre fois, c'était au jardin, tu mis sous
mes yeux des dessins terribles, rehaussés ,de rou~es
violent~ : les postures, les enlacements d une priapée maladive.
Hélas ! mon ami, de nous deux n'était-ce pas
moi le plus troublé ?
Quelle douloureuse obsession couve au fond
de notre cœur, toujours prête à se renflammer ?
Ainsi, pendant les chaleurs de la canicule, l'incendie dans les bois de pins, avant même qu'il
n'éclate, est déjà là qui semble attendre, dissimulé
dans les aiguilles sèches, dans l'écorce résineuse.
Pauvre décence, pauvres convenances, pauvre
enveloppe de paille !
Qui dira, qui enfin osera dire, comme on fait
l'aveu d'une chose grave, d'un mal secret qui
ravage la vie, jusqu'où va chez certains la hantise
de. la femme, dans quels tourments les jette l'idée

�526

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se_ule de son corps, et comment ses approches
alimentent leur fièvre au lieu de l'apaiser ?
Là encore les voies de la raison croisent les chemins du délire : le banc où nous étions assis était
à l'un des carrefours.
Cependant, mon ami, ayant communié avec
toi dans le même égarement, je me levai, je partis :
devant moi les portes étaient grandes ouvertes,
nul ne songea à m'arrêter.
FRANÇOIS

PoRcHÉ.

DEUX LIVRES SUR
P. J. PROUDHON

1

Le théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, les
radicaux soucieux de réformes sociales, les " morcellistes"
partisans du " bien de famille " inaliénable, et même les
doctrinaires de la Contre-Révolution, se réclament de
Proudhon, le citent à l'envi, s'efforçant moins à tirer au
clair sa pensée qu'à couvrir leurs opinions de son autorité
morale. Si l'on songe combien ces luttes de parti risquent
de déformer une illustre figure, on accueillera d'autant
mieux toute étude ne tendant qu'à nous présenter
Proudhon, tel qu'il fut, à faire revivre devant nous sa
personne, ses idées, son esprit.

I
Proudhon mérite bien une ample biographie à la
manière anglaise. Sainte-Beuve l'avait senti ; il n'a laissé
qu'un livre inachevé, mais c'est une des entreprises qui
font le plus d'honneur au grand critique : pour ce rude
combattant, alors honni ou méconnu, il a su retrouver en
sa vieillesse cette ouverture d'intelligence et de sympathie
La Sociologie de Proudhon, par C. Bouglé. (Armand Colin).
La Jru11esse de Proudhon, par D. Halévy. (Cahiers du Centre,
Figuière éditeur).
1

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui Jui manqua trop souvent à l'égard de ses contemporains. Avec les mêmes dispositions, M. Daniel Halévy
aborde la même tâche. Je ne m'étonne point qu'elle l'ait
attiré, sa Vie de Frédéric Nietzche l'ayant montré fort
sensible à certaine sorte de grandeur et de pathétique
intellectuel. Certes, le développement de Nietzsche ne
res emble guère à celui de Proudhon: Nietzsche,scholar surchargé de culture, doit remanier cette culture acquise et
renier ses premiers jugements pour creuser peu à peu jusqu'à ce qu'il croit être sa plus profonde sincérité; ses affirmations passionnées, il les dégage à force de critique et de conflits intérieurs ; et c'est ainsi qu'il crée sa tragédie. Rien
de tragique, dans la vie de Proudhon, que la résistance
des hommes et des choses ; nul besoin de conquérir sa
vraie personnalité.
le début assuré de sa force et de ses
convictions fondamentales, sans nul retour sur lui-même,
il marche droit en avant, avec la ferveur spontanée d'un
plébéien autodidacte. Il ne traverse aucun doute ; il se
complète, il se corrige, il ne se dément pas. D'après son
expérience intime, il s'est formé de la nature humaine
une notion simple, et qui semblera pauvre à quiconque
se plaît aux analyses d'Aurore et d' Humain, trop Humain :
fllt-il capable de les voir, il négligerait les motifs individuels dont la sommation ne se traduit pas en de puissants
facteurs sociaux.D'ailleurs son esthétique est simple autant
que sa psychologie. Mais comparée à celle de Nietzsche- et
pour parler comme Nietzsche lui-même - sa volonté
est, sans nul doute, d'un plus grand style, droite, inflexible,
toute appliquée à son objet. Ce style, qui vraiment " est
l'homme", fait, sans nulle invention d'art, tout le prix de
son éloquence. Les versets !.es plus lyriques de Zarathustrr,

Des

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

restent l'exaltation d'un rêve sans prise sur le réel, et
l'exaltation du moi qui se glorifie d'avoir formé ce rêve.
Même quand Proudhon déclame et vaticine, ce qui nous
occupe avec lui, ce n'est pas lui, ce n'est pas la rareté de
ses goOts ou la hardiesse de ses idées, c'est vraiment le
destin des hommes, c'est le travail, la dignité et la justice.
En se détournant de Nietzsche, M. Halévy trouve donc
en Proudhon une âme non moins noble, mais plus forte
et plus saine, hantée par des problèmes plus urgents et
plus voisins de l'action efficace ; il la comprendra d'autant
mieux que ces problèmes l'intéressent lui-même depuis
longtemps (témoin son Histoire dt quatre am et ses études
sur le mouvement ouvrier). Oserai-je ajouter encore que
d'avoir été compagnon de Péguy, est une bonne condition pour comprendre Proudhon ?
" Mes ancêtres de père et de mère furent tous laboureurs francs, exempts de corvées et de main-mortes
.
'
depu1s
un temps immémorial. 0 Proudhon aime à rappeler
l'audace de son grand-père à contre-carrer les prétentions
des seigneurs, la probité naîve de son père vendant sa
bière presque au prix de revient : " Tant pour mes frais,
plus tant pour mon travail, voilà mon prix " ; les vertus
et les idées républicaines de sa mère : " Ce que c'est que
la noblesse de race ! Je suis noble, moi l" Il ne sort pas
du prolétariat des villes ; sa petite patrie, à Besançon, est
un faubourg sans usines, une sorte de liaison entre la
ville
. et la campagne ; sa famille, selon les travaux, les
saisons, est urbaine ou paysanne ; elle sait garder sa fierté
en face des cousins devenus bourgeois. Catholique par
tradition, tout en raillant les curés, elle ne se dérobe pas

3

�53°

LA NOUVELLE REVU! FRANÇAISE

aux obligations du culte (c'était au temps de la Restauration). Mais était-ce une race vraiment pieuse, assez
pieuse pour que la religion enseignée à Proudhon dès_ son
enfance ait marqué son !me à jamais ? De tout le livre,
voilà les pages qui prêtent le plus à discussion. Il semble
qu'involontairement l'auteur force le sens des textes.
Faute d'avoir éprouvé par lui-même ce qu'était naguère
encore, dans ces campagnes de l'Est, l'état d'esprit du
peuple catholique, il ne se doute pas à qu:1 point des
pratiques régulières pouvaient aller avec la tiédeur de la
foi. Certes, les propos narquois qu'il rapporte ne sont pas
signes d'impiété; mais d'autr~ part nul fait_ ne montre,
chez aucun membre de la fam1lle, une dévotion exaltée :
" Chez nous, déclare Proudhon, on avait la foi du charbonnier. On aimait mieux s'en rapporter à M. le Curé
que d'y aller voir. " Et le biographe aussit6t de traduire :
"Tout ce peuple dans sa masse et dans sa profondeur,
avait gardé la fidélité des vieux jours." - Il avait gardé
les vieilles coutumes; et, comme en bien d'autres cas, cette
préparation a uffi pour que Pierre-Joseph, vers sa
vingtième années après un temps d'indifférence, se portàt
d'un élan tout personnel vers une piété sincère et fervente .. ,
Sans parti-pris, la question vaut qu'on s'y arrête : Que la
raison de Proudhon ait travaillé sur un fonds indestructible de sentiment religieux ; que sa foi révolutionnaire soit
comme un détournement de son premier enthousiasme
chrétien -cette hypothèse intéressante n'est pas in vraisemblable en soi ; nous pourrions l'admettre sans rien préjuger
sur la valeur de l'une et de l'autre croyance. Mais Proudhon
lui-même est d'un autre avis. Son ouvrage principal, La
Justice dam la Rivolution et dans l'Eglise, affirme éner-

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

53 1

giquement que la notion de justice est immanente à la
conscience humaine, se passe de toute révélation, et ne
peut être qu'obscurcie et faussée par la croyance en un
Dieu transcendant. Pour user d'un argument ad hominem,
pour retourner contre Proudhon sa propre expérience
intime (qu'il aurait donc singulièrement méconnue), il
faudrait des preuves décisives, que M. Halévy n'apporte
aucunement.
" Jusqu'à douze ans, ma vie s'est passée presque
toute aux champs, occupée tantôt à de petits travaux
rustiques, tant6t à garder les vaches... Quel plaisir
autrefois de me rouler dans les hautes herbes, que j'aurais
voulu brouter, comme mes vaches ; de courir pieds-nus
sur les sentiers unis, le long des haies; d'enfoncer mes
jambes dans la terre profonde et fraîche ! Plus d'une fois,
par les chaudes matinées de juin, il m'est arrivé de quitter
mes habits et de prendre sur la pelouse un bain de rosée...
Que d'ondées j'ai essuyées I que de fois, trempé jusqu'aux
os, j'ai séché mes habits sur mon corps, à la bise ou au
soleil ! Que de bains pris à toute heure, l'été dans la
rivière, l'hiver dans les sources l Je grimpais dans les
arbres ; je me fourrais dans les cavernes ; j'attrapais les
grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous ;
puis je faisais sans désemparer griller ma chasse sur les
charbons. Il y a, de l'homme à la bête, à tout ce qui
existe, des sympathies et des haines secrètes dont la
civilisation ate le sentiment. J'aimais mes vaches - mais
d'une affection inégale ; j'avais des préférences pour une
poule, pour un arbre, pour un rocher ... Quel exil pour
moi, quand il fallut suivre les classes du collège !. .. "
Il les suit pourtant en bon travailleur; mal doué pour les

�53 2

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAIS.E

mathématiques, il prend ses revanches avec le latin " ... A
quatorze ans, je lus (c'était un de ses prix) le Trait/ dt
l'txisttnu dt Dieu, de Fénelon ; depuis lors, je suis
métaphysicien. " Mieux vaudrait dire théoricien, philosophe, idéologue, car précisément la métaphysique
cartésienne le déroute et le déçoit : " Il me sembla, dès
lor , qu'il fallait suivre une autre route pour constituer
la philosophie en science." C'est vers ce temps-là qu'à la
Fête-Dieu, ayant assumé de bon cœur dans la
procession le r61c le plus humble et dont nul ne voulait
(porter la braise et les pincettes), il est payé de raillerie, et
frémit de rencontrer l'injustice dans la maison du Seigneur.
Vers ce temps encore, au bibliothécaire lui demandant :
" Mon petit ami, qu'est-ce que vous voulez faire de tous
ces livres? " il répond rudement : " Qu'est-cc que ça
vous fait ?" Les souvenirs de sa seizième année seront plus
tard traduits en une note qu'on pourrait croire de
Stendhal : '' 1 82 5. Mission de Besançon, grand
fracas, grande dévotion. Derniers soupirs de la religion en
Franche-Comté. A partir de cc moment, cc n'est plus
religion, c'est hypocrisie ou bêtise. " C'est alors que pour
des mois il s'éloigne de l'église. " Je poursuivis mes
humanités à travers les misères de ma famille, et tous les
dégodts dont peut ~tre abreuvé un jeune homme sensible
et du plus irritable amour-propre. Outre les maladies et
le mauvais état de sa santé, mon père poursuivait un
procès dont la perte devait compléter sa ruine. " Dans la
dernière année, il s'acharne, il s'épuise, pour échouer
cnnn au baccalauréat. Il faut que bien vite il gagne sa vie;
sa destinée est en suspens. L'instinct de préserver sa pensée
lui fait choisir cc métier d'imprimeur qui, du moins,
n'éloigne pas des livres.

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

533

"Je me souviens encore avec délices de ce gr:and jour
où mon compostn1r devint pour moi le symbole et l'instrument de ma liberté. Non, vous n'avez pas l'idée de cette
volupté immense où nage le cœur d'un homme de vingt
ans, qui se dit lui-meme : J'ai un ltat ; jt peux alltr
partout. Jt n'ai httoin de ptrsonnt." Devenu vite correcteur, il lit,
l'imprimerie, les Pères de l'Eglise. Il vit
comblé d'une joie alaquelle contribuent ensemble le travail, la pensée, un chaste amour, la ferveur religieuse
conquise ou retrouvée. Il écrivait vingt ans plus tard :

a

a

" Je sais aujourd'hui ce qui rendait à vingt ans mon
Ame si pleine, si aimante, si ravie ; cc qui rendait pour
moi la femme si angélique, si divine; ce qui, dans mes
r~ves d'amour, me rendait si précieuse ma religion en
m'y intéressant d'une façon si douce, en me la faisant
aimer d'amour... J'étais chrétien parce qu'amoureux ;
amoureux parce que chrétien, je veux dire parce que religieux. La religion, en effet, c'est la foi à l'absolu, dans
tous les ordres de la connaissance et de la sensibilité. "

Se croyant appelé à devenir un apologiste du christianisme, il se mit à lire les livres de ses ennemis et de ses
défenseurs. A l'égard de Chateaubriand, sa réaction fut
nette autant que vive : " Ce n'est pas sans une colère
concentrée que j'ai lu, à vingt ans, les ouvrages de ce
phraseur sans conscience, sans philosophie, et dont toute
la dignité fut dans la faconde. Voilà donc, me disais-je,
avec quoi l'on mène les nations ! "Il estime au contraire,
il respecte Bonald ; mais, comme ce grand chrfoen est
moins préoccupé du salut personnel que de l'équilibre
social, comme il cherche en sa religion ce que les gens
de 89 croyaient trouver en leur Déclaration des Droits :

�534

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la loi même des sociétés, les éternels priJ1cipes d'un
ordre juste et stable, par lui Proudhon est ramené à
la recherche d'une justice humaine qu'il oppose bientôt
à la religion :
" Mais quoi ! me disais-je tous les jours en poussant mes
lignes, si par quelque moyen les producteurs pouvaient
s'accorder à vendre leurs produits et services à peu près
ce qu'ils cofttent, et par conséquent ce qu'ils valent, il y
aurait moins d'enrichis sans aucun doute, mais il y aurait
aussi moins de faillis ; et, tout étant à bon marché, on
verrait beaucoup moins d'indigence.
" Déception I me criait aussitôt l'Eglise •.. L'Evangile
nous enseigne que le paupérisme est indéfectible comme
le crime ..•
" Rien ne prouve, répondais-je, que le vice et le crime,
dont on fait le principe de la misère et de l'antagonisme,
n'aient pas préc~ment leur cause dans cette misère et
cet antagonisme, que la doctrine catholique représente
comme en étant le ch!t1ment. Toute la question est de
trouver un principe d'harmonie, de pondération, d'équilibre,
'' Or si, par hypothesc, un tel principe existait, si ... le
bien~tre devenait général, le vice et le crime diminuant
en méme proportion que le paupérisme, le christianisme
ne serait donc plus vrai ! Pour que le christianisme soit
vrai, H faut que la bascule, par suite la misère et le crime,
soient éternels... "
Lisant le Dictionnaire des Hlrlsies de l'abbé Pluquet,
Proudhon s'arrête, de lassitude, à la dernière de ces
doctrines, à celle des Sociniens qui, n'interprétant l'écriture que Pilt les lumières de la raison, rttrancMrmt du
christianisme tous les mysares. Il connaît ce qu'il appellera

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

535

plus tard : " les déchirements de la conscience, lorsqu'elle
passe de l'état &lt;le foi à celui de justice philosophique."
Déchirements plus cruels, si Proudhon ne s'était alors
fait un ami : l'étudiant Gustave Fallot. Tous deux se
complétaient à merveille : " l'un tout bourgeois, délicat,
souple, douteur ; l'autre tout peuple, robuste et fonçant
droit, inapte au doute; l'un observateur lent et sô.r; l'autre
qui se fie à son instinct rapide. " Fallot enseigne à son
ami que le glnie, c'est l'attention. Fallot étudiait la linguistique ; Proudhon l'étudie à sa suite (Bonald l'y disposant
d'avance) ; et la lecture de la Bible en hébreu va devenir
un aliment de sa pensée.
Surviennent les journées de juillet ; d'abord il semble
que par elles bien peu de choses soient changées. Doit-on
dire que 1830 est la date d'une révolution bourgeoise, et
1848 la date d'une révolution socialiste?" Cette opinion
est fausse, dit fort justement M. Halévy. 1848 est la date
d'une crise douloureuse et vaine, d'une liquidation sanglante d~ espoirs. 1848 n'inventa rien. l830, au contraire, et les trois années qui suivirent, marque la vraie crise,
l'invention des idées, l'initiative des mouvements. Alors
le saint-simonisme, le fouriérisme et le blanquisme se
forment à Paris dans les cénacles et les clubs ; et le syndicalisme plante son drapeau noir sur la colline de la
Croix-Rousse ... Jamais la croyance révolutionnaire ne fut
si puissante qu'alors.". Or c'est dans l'atelier où travaille
Proudhon que Fourier fait imprimer sous ses yeux le
Nouveau Monde Industriel. Et Proudhon est fouriériste
pendant quelques jours ou quelques semaines. Ce qui
bient6t le détourne de ce système séduisant et nal'f, ce
sont ses répugnances morales plus encore que sa raison.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
536
La crise produite par la Révolution a contraint

Proudhon au cb6mage. Fallot, installé dans Paris, rêve de
l'y attirer : et sa confiance clairvoyante va jusqu'à la plus
audacieuse prophétie :
" Conservez cette lettre, relisez-la d'ici quinze ou
vingt ans, vingt-cinq peut-être, et si alors la prédiction
que je vais vous faire ne s'est pas accomplie, bn1lez-la
comme d'un fou, par charité et par respect pour ma
mémoire.
" Voici ma prédiction : vous serez, Proudhon, malgré
vous, inévitablement, par le fait de votre destinée, un
écrivain, un auteur ; vous serez un philosophe, vous
serez. une des lumières du siècle, et votre nom tiendra sa
place dans les fastes du XIXe Siècle, comme ceux de
Gassendi, de Descartes, de Malebranche, de Bacon dans
le XVIIe, comme ceux de Diderot, de Montesquieu,
d'Helvétius, de Locke, de Hume, de d'Holbach dans le
XVIIIe. Tel sera votre sort ! Maintenant, agissez à
votre guise, composez des caractères, élevez des bambins,
~ngraissez-vous dans une retraite profonde, recherchez
des villages obscurs et écartés, tous cela m'est égal ; vous
n'échapperez pas à votre destinée. "
.Puis, dans la lettre suivante, il l'exhorte à ne pas se
perdre en vaines hésil:::ltions : " La volonté, la volonté,
Proudhon ! c'est un levier dont vous ne connaissez pas la
puissance ... Tranchez, finissez-en ; si vous voulez quitter
l'imprimerie, si vous pouvez quitter Besançon, si vous
voulez arriver à ce but par la voie la plus courte, la
voici : venez à Paris, j'ai un lit
vous donner, j'ai un
revenu de 1500 li~res à partager avec vous ... " Cette
insistance laisse deviner les sentiments de Proudhon : ses

a

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

537

forces inemployées le tourmentent, non le besoin de
quitter l'atelier, où il se sent dans son emploi et dans
son ordre; mais vivant alors au jour le jour, comment ne
serait-il pas tenté par une chance à courir ? Dans ce
Paris qui ne le séduit point, qu'il regarde avec méfiance,
il travaille fort, s'exalte et s'irrite, méprise avec son ami
les vaines déclamations. Mais ce mépris commun ne les
rapproche point ~ Fallot ne croyait pas au salut des
sociétés humaines, Proudhon y croyait naïvement et douloureusement, allait jusqu'à ce rêve de coaliser contre le
vice et le crime mille ou cent zélateurs du droit faisant
office de francs-juges ! Tous deux souffraient de leurs
disputes, de leur misere. Le choléra sévissait
Paris ·
.
'
Fallot fut atteint, et Proudhon le veillant, attendant
l'agonie, le vit se redresser, tendre les mains, lui dire :
" Si je meurs, jurez-moi que vous m'immortaliserez ! "

a

Fallot survécut. Mais la présence de Proudhon devenait une charge ; il partit chercher du travail en province:
"Lyon, Marseille, Draguignan, petit tour de France " ;
en juin 1832, pendant qu'on se bat
Paris, visite au
maire de Toulon, qu'il somme de lui fournir du travail.
De retour à Besançon, il poJ.1rrait devenir directeur de
journal. On l'a,ertit : " Naturellement vous ne direz
pas toutes vos pensées... - Et pourquoi non ? " par
exemple "pourquoi ne professerait-on pas publiquement
un pyrrhonisme absolu sur tous les ministères présents,
passés et futurs ? Pourquoi n'inviterait-on pas les populations
se rendre elles-mêmes capables de gérer leurs
affaires ... ? " On devine le succès d'un tel programme.
Proudhon sera-t-il du moins journaliste ? Son premier
article est écrit ; avisé qu'il y faut le mandat du préfet, il
jette au feu les pages toutes fraîches. Bientôt il rentre

a

a

�538

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez ses anciens patroI}s et vit là trois années heureuses.
Même travail qu'à ses débuts, même pureté dans ]'amour,
mais non plus mêmes croyances; deux grands ouvrages dont
il surveille l'édition : le Dictionnaire théologique de Bergier,
puis une Bible latine, nourrissent son esprit et toujours y
renforcent l'exigence d'une règle absolue des mœurs,
d'une loi qui s'impose aux hommes.
En I 836, il s'établit imprimeur à son compte, avec
deux associés. Fallot meurt ; et cette perte, provoquant
chez son ami une sorte d' "horreur divine", ravive le
souvenir de la promesse faite dans 1a veillée funèbre.
Fallot ne laissait après lui qu'un livre de linguistique ;
c'est aussi Sllr le langage que Proudhon, à vingt-six ans,
écrit son premier mémoire : une polémique contre les
grammairiens qui soutiennent que le mot premier est le
verbe être. Non, ce verbe tout abstrait n'est ni le plus
essentiel, ni le premier des mots. "Des que l'homme a
ouvert la bouche pour parler, il nous semble qu'il a dCt
dire : moi. " Ce qui est premier, absolu, c'est non pas
l'individu, mais la personne, sujet des mœurs. Ainsi ce
solitaire ardent s'inventer ~ne croyance prétend, par la
science des mots, surprendre le secret de l'univers : " Que
dirait-on, si je soutenais qu'un jour l'étude du langage et
de la philologie nous rapprochera tellement de Dieu,
que nous croirons le voir et le toucher ?...'-'
Cependant l'imprimerie périclite faute d'argent. Pour
élargir sa clientèle, Proudhon retourne à Paris, qui lui
répugne comme autrefois : "Mille causes me font
abhorrer le séjour de la capitale et m'inspirent pour sa
population désespérée une véritable pitié. Tout chante,
tout rit, tout s'agite autour de moi ; il semble que pour

a

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

539

jouir on veuille entrer en convulsion. Les riches s'en
donnent jusqu'à épuisement; les pauvres travaillent et
épargnent pendant quatre semaines pour être heurrox
une nuit. " Aussi, postulant cette bourse d'étude qu'on
appelait la pension Suard, voudrait-il en profiter sans
sortir de son métier ni de sa province. "La Franche-Comté
peut devenir l'arche du genre humain." C'est en mai
1838 qu'il écrit sa lettre de candidature; il y résume
sa vie passée, et ses projets d'avenir : « Né et élévé au
sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le
cœur et les affèctions, et surtout par la communauté des
souffrances et des vœux, ma plus grande joie, si je
réunissais vos suffi-ages, serait, n'en doutez pas, Messieurs,
de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la science
et la philosophie, avec toute l'énergie de ma volonté et
toutes les puissances de mon esprit, à l'amélioration
morale et intellectuelle (Proudhon avait écrit d'abord :
à l'affranchissement complet) de ceux que je me plais à
nommer mes frères et mes compagnons."
A certa,ins des juges, cette déclaration parut dénoncer
une tête chaude, un fort mauvais coucheur. Mals l' Académie de Besançon ne se montra pas moins libérale que
ne l'avait été jadis celle de Dijon à l'égard de Rousseau.
Au scrutin du 23 aoCtt, Proudhon emporta sa pension.
Nulle fumée d'ambition ne lui monte alors à la tête ; il ne
songe qu'à sa mission : "Je suis opprimé des honteuses
exhortations de tous ceux qui m'environnent. Quelle
fureur du bien-être je vois partout l... Prouvons que nous
sommes sincères, que notre foi est ardente, et notre
exemple changera la face du monde. La foi est contagieuse ; or, on n'attend plus aujourd'hui qu'un symbole,
avec un homme qui le prêche et le croie, .,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

Le biographe abandonne Proudhon au cours de sa
trentième année. Vraiment, il n'a rien négligé pour
montrer quelle concentration de forces obscures et quelle
accumulation de pens«s ont déterminé pour toujours le
sens de cette grande vie.

Il
M. Bouglé s'est proposé d'écrire non pas un récit biographique, mais un exposé de doctrines. Toutefois, par le
fait même qu'il ne retient de Proudhon que ses œuvres
destinées au public, il se trouve que cc livre commence à
peu près où l'autre finit. C'est comme la suite d'une
même histoire. Sans doute nous n'y voyons point toutes
les épreuves de Proudhon, les événements de sa vie personnelle et familiale, ses relations avec ses contemporains,
tout cc que nous révélera plus tard la confrontation des
lettres, des journaux intimes, des témoignages confidentiels. Mais attendre tout cela n'est pas ignorer l'essentiel
d'une période où l'existence de !'écrivain tend à se renfermer dans sa production.
Tout lecteur peut s'intéresser à la formation d'un
puissant caractère ; tout lecteur gagne à vérifier sur un
exemple que la vocation du réformateur social n'est pas
moins naturelle ni moins impérieuse que celle du poète
ou de l'artiste. Cet enseignement ne serait pas accru
par une esquisse trop brève, et nécessairement infidèle,
des théories de Proudhon. Pour rassembler en trois cents
pages la substance de -tant de volumes, depuis la Clllbration du Dimanche jusqu'à la Capacitl politique des classes

541

ou'IJrièm, M. Bouglé lui-même a dtl consentir maints
sacrifices. Je ne puis que renvoyer à son essai, mais non
sans prévenir une méprise qui empêcherait de l'apprécier
à sa valeur.

La Sociologie de Proudhon : tel est le titre de l'ouvrage,
Toutes thèses sociologiques impliquent, selon l'auteur,
ce postulat commun : La réunion des unitls individuelles
engendre une rlalitl tJriginale, qutlfjut chose de plus et quelque
chose d'autre que leur simple somme. La " métaphysique du
groupe " va-t-ellc donc nous être donnée pour le seul
fil conducteur qui relie les conceptions proudhoniennes ?
M. Bouglé s'est bien gardé de cette erreur. Son dessein
se borne à nous faire connaître et comprendre Proudhon.
Or il est trop aisé de le comprendre mal : maintes
contradictions apparentes surgissent, quand on oppose
directement des affirmations provisoires ou partielles, auxquelles on attribue à tort une signification absolue ; ces
contradictions se dissipent, dès qu'on rétablit les idées
intermédiaires. Si le point de vue sociologique doit être
enfin mis en pleine lumière, ce n'est pas qu'il absorbe
ou domine les autres; mais, bien qu'il soit partout présent,
la plupart des commentateurs l'ont négligé; et cette
omission est cause des plus graves malentendus.
" Pour le véritable économiste, la société est un être
vivant, doué d'une intelligence et d'une activité propres,
régi par des lois spéciales que l'observation seule découvre...
Et de là vient que le gouvernement des sociétés est
science, - c'est-à-dire étude de rapports naturels - et
non point art, c'est-à-dire bon plaisir et arbitraire, " " La morale, c'est une révélation que la société, le
collectif fait à l'homme, à l'individu ... " Des expressions

�54 2

LA NOUVELLE REVU.E l'RANÇAISE

aussi fortes dépassent le solidarisme, vont jusqu'à ce qu'on
peut appeler le " réalisme social. " Pourtant elles
n'effacent pas, - M. Bouglé le sait et le proclame, cet individualisme intransigeant qui nous frappe d'abord
chez Proudhon. Exigeant que chaque ftme humaine
puisse devenir " un rep,;:ésentant de l'humanité tout
entière" défendant avec énergie la personnalité " libre,
active, raisonneuse, insoumise, " toujours Proudhon
s'est proposé d' "insurger la raison des individus contre la
raison des autorités. ,,
Mais alors pourquoi ne rejoint-il pas l'anarchisme
de Stirner ? Au lieu de s'en tenir .à l' "égorsme
rationnel" et d'im;iter l'individu, l'Unique, à se prendre
pour centre et pour fin, pourquoi le convie-t-il, au
contraire, à s'unir à ses semblables dans l'égalité des
droits. Ce n'est pas inconséquence, timidité de pensée,
acceptation passive d'un préjugé moral, mais reconnaissance d'un fait ; " Ce que les uns nomment conscience,
les autres raison pratique, etc., est pour moi l' Essence
sociale, l'être collectif qui nous contient et nous pénètre,
et qui par son influence, sa révélation, achève la constitution de notre ime. '' - Non point que la masse
humaine porte en elle dès l'origine une claire intuition
de la Justice, 9u bien y soit acheminée par un progrès
rectiligne et fatal ; l'histoire économique et politique
prouve qu'il lui faut traverser toutes les formes d'injustice et d'erreur. Mais cette histoire est une dialectique
en action : au cours de ses expériences, l'être collectif,
peu à peu, dégage la notion de ces lois d'équilibre auxquelles l'individu, une fois averti, ne peut échapper sans
.déchoir. - Seulement, que faut-il entendre par cet "être

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

543

collectif? " lei la distinction précise entre sociftf et communautf aide à fixer la pensée de Proudhon : Eglise, état,
famille, eorporation, ces diverses sortes de communauté
comportent toutes un haut degré de pre~sion ou de
contrainte. Or l'invention juridique et morale naît
justement dans les cas ou la transaction d'intérêts n'est
pas imposée par la force ou l'opinion, mais résulte, après
discussion, d'un contrat mutuel librement consenti :
" L'impersonnalité de la raison publique suppose pour
principe la plus grande contradiction, pour organe, la
~lus grande multiplicité possible, .• Lorsque deux: ou plusieurs hommes sont appelés à se prononcer contradictoirement sur une question, ... il résulte de l'élimination qu'ils
sont conduits, à faire réciproquement et respectivement
de leur subjectivité, c'est-à-dire de l'absolu que le moi
affirme et qu'il représente, une manière de voir commune
.
'
qui ne ressemble plus du tout, ni pour le fond, ni pour la
forme, à ce qu'aurait été, sans ce débat, leur façon de
penser individuelle. Cette manière de voir dans laquelle
il n'entre que des rapports purs, sans mél~ge d'élément
métaphysique ou absolutiste, constitue la raison collective
ou rl;!ison publique. " Cette raison, - et avec elle la
société dont elle est !'Ame, - cesserait de progresser, si
les co~tumes, les croyances, l'organisation du groupe
ét?uffa1ent la discussion. Proudhon le sociologue est donc
lotn de conclure au conformisme social.
Dans le détail, les difficultés d'interprétation sont trop
non_ihreuses pour que M. Bouglé les laisse toutes résolues.
Mais'. reportant chaque livre à sa date, l'expliquant par
les circonstances, et marquant ses rapports avec d'autres
doctrines du même temps, il nous fournit l'introduction

�544

LA NOtJVELLE REVUE FRANÇAISE

indispensable à toute lecture de Proudhon. Plus d'un
motif suscite le besoin d'un tel guide: Non seulement
Proudhon ne se relit jamais, trop fougueusement pressé
de mettre au jour des vérités nouvelles pour se retourner
vers la dche accomplie, et mettre ses découvertes en
accord avec ses jugements passés. Non seulement les faits
extérieurs _ transformations industrielles et financières,
projets de loi, campagnes de presse, révolution, coup d'état
_ le somment de se prononcer vite pour ne pas manquer
l'heure de l'action efficace. Mais en un même livre sa
pensée est toujours, comme le constate M. Bouglé, " une
pensée à feux tournants ou à facettes nombreuses, qu'elle
ne montre que l'une après l'autre. ., Il invente par contradiction; l'invention n'est ample et compréhensive que parce
qu'elle contredit tout ensemble à plusieurs erreurs différentes. Ainsi porté naturellement vers la méthode hégelienne,
Proudhon a longtemps cru qu'en chaque antinomie les
termes opposés peuvent être conciliés en une synthé e qui
les dépasse. Mais plus il vieillit, plus il marche vers " une
philosophie plus large, admettant œns un ~ystém_c . la
pluralité des principes, la lutte des éléments, 1oppos1t1on
des contraires. " - " L'antinomie ne se résoud pas.•.
Les deux termes dont elle se compose se balancent. • .
C'est de l'opposition de ces éléments que jaillit le mouvement politique, la vie sociale. '' Donc, "a.fin d'assurer la
paix ttnir les lntrgies sociales tn lutte perpltuelle. ., Cette
solu:ion paradoxale autant que sage, cet idéalisme viril
qui repousse la chimère d'un équilibre sans tension et sans
combat , n'est-cc point là ce qui, par dessus tout, assure
l'influence de Proudhon sur les hommes d'aujourd'hui ?
Faut-il donc ne lui demander que l'exemple d'une

DEUX LIVRES SUR PROUDHON

545

attitude énergique, ou, si l'on consulte son œuvre, n'y
chercher que des suggestions éparses? Mais l'empirisme,
le pragmati me, l'intuitionnisme, sont loin de l'esprit de
Proudhon : rationaliste convaincu, il n'a jamais cessé
d'admettre que toutes les vérités se tiennent, que les principes contraires et les forces hostiles ont leur place
marquée dans un ordre vivant. Ce n'est donc pas le trahir
que de compléter comme on peut les lignes d'un système
par lui-même ébauché.
Pourtant, la tentation est grande d'utiliser autrement ses
écrit . Aux partis mêmes dont il fut l'adversaire, aux fils
de ses ennemis, il tend des armes toutes prêtes : Voici des
invectives contre Rousseau, qui s'allient bien sur une
affiche à celles de Lemaître et de Maurras; voici, contre
la Réforme, un réquisitoire sévére et lucide; ailleurs, une
apologie de la guerre; une condamnation en règle de la
démocratie politique et du suffrage universel. S'équiper
dans cet arsenal est un acte de bonne guerre. La mauvaise
foi commence quand telle boutade de Proudhon, telle pièce
détachée de sa démonstration totale, est présentée simplement comme le dernier mot de sa réflexion, ou comme
l'arrêt sans appel de sa conscience révoltée.
MICHEL ARNAULD.

4

�JEAN BAR.OIS

547
MARC-ELIE LUCE:

JEAN BAROIS
(FRAGMENT) 1

•

JEAN BAROJS:

Soixante ans passés.
Des épaules larges, mais voûtées.
Une tête vigoureuse. Un front ca"é, dégarni.
Des cheveux gris, drus et durs. Entre les paupières courbes, plissées, un regard éteint, ou passent encore de brèves lueurs. Aux coins de la
moustache blanchie, qui voile r amertume des
lèvres, deux entailles profondes, par où les joues
semblent s'être vidées de leur chair.

De quelques années plus dgé que Darois.
Une tdte farte, mal proportionnée au corps.
Deux yeux clairs, étrangement enfoncés entre
un front immense et une barbe en éventail. Les
yeux sont d'un gris fin, caressants etjeunes. Le
front, bombé, nu, accapare le cr4ne. La barbe
est toute blanche•
li est l'auteur d'un ouvrage en dix volumes,
Le passé et l'avenir de la croyance, qui lui
a fait attribuer une chaire d'histoire religieuse
à la Sorbonne puis au Collège de France.

. . . . . .

.

. . . . .

UN APPARTEMENT MODESTE,
RUE DE PASSY
Luce, à sa table de travail.

Il a créé, puis dirigé pendant vingt ans de
lutte quotidienne, le Semeur, ancien organe du
dreyfusisme militant, transformé, depuis/' Affaire,
en une revue bi-mensuelle.
Cc chapitre est détaché d'un l'oman de Roger Martin du Gard,
Jean Barois, qui doit paraître ce mois-ci aux éditions de la Nou&lt;velle
Rl'Vut Française. L'épisode auquel nous empruntons ces pages est
intitulé: L'Age Critique.
1

Il retire Mtivement ses lunettes en voyant entrer
Barois, et va vers lui.
LUCE, -

s'est-il passé

Je suis bouleversé, mon cher ami ... Que

r

Barois, essoufflé par les trois étages, s'assied lourdement, le poing sur le cœur ; son sourire demande quelque répit,
LUCE (apr~s un instant). mot aucun motif plausible...

Je n'ai trouvé dans votre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

BAROIS. - Je vous en prie, mon vieil ami, ne cherchez
pas à me convaincre. Ma décision est prise.
Luce fait un geste d'incompréhension, et va s'asseoir
à son bureau.

JEAN BAROIS

549

comme un vaincu, vous comprenez ? Un dernier numéro,
tout entier pour moi seul. Apres, je me tairai.
LUCE. -

Vous ne pourrez pas !

BAR0rs. - J'y pensais depuis longtemps, ce n'est pas un
coup de tête.

BAR0IS. - Pourquoi donc? Justement, les médecins me
prescrivent le repos ; ils veulent que je quitte Paris, que
je m'installe en banlieue, au grand air...

LUCE (attentif). Remettez-vous à un nouveau travail, Barois, et vous verrez, vous retrouverez vite l'équilibre !

Un homme comme vous ne se condamne pas
volontairement au silence !
LUCE. -

Oh si !... Il y a des stations, dans la vie, où
il faut savoir s'arrêter, se tour!}er sur soi-même et prendre
une détermination.
BAROis. -

BA.ROIS. - Je suis incapable de faire un projet. (Soucieux)
D'aÙleurs je vais avoir à m'absenter bient&amp;t ... Vous savez,
cette cérémonie en Belgique ... Ma fille prend le voile dans
quinze jours ...

(vivement). -

Ah ..• Eh bien, attendez, croyezmoi, ne prenez aucun parti avant votre retour.
LUCE

(penché). -

Supposez un instant que les r&amp;les
soient renversés; que je sois venu vous dire : "Je quitte
tout, je renonce vivre ... "
LUCE

a

Ah, vous, vous n'en auriez pas le droit!
Mais ce n'est pas la même chose.
BAROis. -

Barois devine sa pensée; il sourit péniblement.

BAROis. - Non, ce n'est pas ça ... Je ne suis plus, m
physiquement ni moralement, le chef qu'il faut au Semeur.
L'entrain n'y est plus. Le public s'en aperçoit bien. Et les
collaborateurs! En fait, la direction m'échappe de jour
en jour : ce sont les jeunes venus qui donnent le ton,
maintenant. (Sourire amer) Moi je suis le vieux, débordé
et suspect .••
Il tire de sa poche un manuscrit plié qu'il pose
sur le bureau.

BAR0is. - Tenez. J'ai voulu vous soumettre ça: une
sorte de confession, de testament... J'ai l'intention d'y
consacrer un numéro du Semeur. Pour ne pas m'en aller

LUCE. -

Je n'ai rien que vous n'ayez vous-même ...

BAROis. - Vous avez une sagesse qui accepte tout ce ;
qui arrive ... C'est la différence qu'il y a entre le bonheur
et le malheur.
LUCE (souriant). Il est si facile de ne chercher son
bonheur que dans les satisfactions de la raison !

BAR0IS {farouche). -

Elles ne me suffisent plus

!

Une pause.

.BA.ROIS. - J'en ai assez de me débattre dans une vie
dont le sens m'échappe...
Luce est assis, les bras croisés, les yeux à terre. Aux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

55°

derniers mots de Baroia, il lève son regard pensif et
reste un instant avant de répondre.
Voila le point malade•. , Mais pourquoi vouloir
à tout prix porter un jugement définitif sur la vie ? Pourquoi toujours poser ces problemes insolubles ?
LUCE. -

Pourquoi i Mais parce que
si je disparais, moi, avant d'en avoir la clef, mon effort
n'aura abouti à rien ! Qu'est-ce que vous voulez que ça
me fasse, à moi, Barois, de penser que dans deux mille
ans, on en saura peut--être un peu plus que: nous ? Cette
énigme, c'est moi seul qu'elle oppresse l
BAROIS

(violtnu soudaine). -

LUCE. I1 faut se rappeler que Moîse n'est pas entré
en Terre promise...
BAROIS (avec une animositl involontaire). Ah, je ne
sais vraiment pas comment vous êtes fait ! On dirait que
vous ne vous êtes jamais trouvé en tête à têtë avec la
mort ! Vous avez eu des chagrins, pourtant, des deuils.
Après la mort de votre femme •..

Oui, à ce moment-là, j'ai désespéré de tout... Pendant plusieurs
semaines. (Relevant le front) Et puis, un matin, dans le
jardin, - nous habitions encore Auteuil, - je me souviens, j'ai. vu à nouveau les arbres, le soleil, les petits ...
Peu à peu, j'ai remonté la pente.
LUCR

(d'un, voix Jubitement voi/le). -

551

JEAN BAROIS

mordu là, qui m'attire par ce lambeau de chair malade,
qui m'attire, moi, mon œuvre, la joie que j'aurais à vivre...
Ab, je ne peux pas me résigner à ce néant !
Un silence.
LUCE. - Nous ne voyons pas les choses de même. Pour
moi, la vie et la mort se sont toujours confondues, C'est
la suite du même mystère. Et j'envisage ainsi le problème
depuis tant d'années, que je n'ai plus la moindre velléité
de révolte.
BAROIS. -

Votre consentement est au-dessus de mes

forces!

Je ne consens pas! Mais je ne m'insurge
pas non plus, Je me sens si peu de chose dans l'agencement
des lois universelles•.. Je me suis habitué à n'étrc: qu'une
parcelle d'univers qui accomplit sa destinée ; je me relie
au passé et à l'avenir; je me devine, par avance, prolongé
par ceux qui feront, après moi, la même œuvre que moi.
(Souriant) Je vous répète que les satisfactions de la raison
ont pour moi une extrême importance: ce que la mort
a de rationnel, quand on l'envisage ainsi, me la fait
accepter aussi naturellement que la naissance.
LUCE. -

BAR0IS. LUCE. -

Je vous envie.
Mais ce calme est à la portée de chacun !
Barois secoue la tête.

BAR0is. - Moi, voyez-vous, je n'ai plus une heure de
paix, depuis que je sens mon tour approcher ! Autrefois
je me disais : " Oui, elle viendra, elle me prendra, comme
les autres" ... (La main au cœur) Mais maintenant je sais
par o?J, et to1,1t est changé ! Je sens son crampon qui a

LUCE (ton de reproche). Je vous assure que si j'étais,
comme vous, paralysé par la mort, je me contraindrais
à réagir. Nous sommes un fragment de vie universelle,
- peut être le seul qui ait conscience de lui-même:

�55 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cette conscience nous fait un devoir de tJivrt Je plus
po sible.
Vous, Barois, vous qui aimiez tant la vie !

(avec dJuspoir). -

Mais je l'aime plus que
jamais, mon ami, et c'est bien ce qui m'empêche d'accepter qu'elle puisse finir! Plus j'aime la vie, et moins je
me résigne aux condition dan lesquelles il faut vivre.
Pourquoi la conscience, si c'est pour contempler le néant?
BAROIS

Luce le regarde sans répondre.

Le néant... J'ai beau me raisonner, je ne peux plus
sortir de là l
LUCE. Vous vous lai ez dominer par votre moi.
C'est fréquent, lorsqu'on vieillit : la personnalité devient
plus précise, plus pesante ; on est moins sollicité par l'extérieur, on concentre ses facultés sur soi ... Il faut lutter
contre cette ankylose !

(s'abandonnant). -Ah, mon pauvre Luce, comment ne pas désespérer de tout ? V oyons! A quoi ont
abouti nos efforts ? Récapitulez nos déceptions, depuis

JEAN BAROIS

LUCJ! (très formt). - Non, je ne peux pas vous suivre,
je ne peux pas voir le monde si mauvai que vous le
faites ... Non ... Au contraire, je vois qu'en somme, malgré des écarts, qui me désespèrent autant que vous, c'est
tout de même l'ordre et le progrès qui finissent par
gagner, peu à peu ... Vue d'ensemble, l'humanité avance.
C'est incontestable. Aucun esprit de bonne foi ne pourra
le nier.

Barois se met à rire.

BAROIS

l' Affuire l Partout le mensonge, l'intérêt, l'injustice sociale,
comme avant I Où est-il le progrès ? Y a-t-il une seule
de nos certitudes qui se soit imposée, grâce à nous? Au
contraire, je constate plut6t un recul, puisque les jeunes
nous renient, et qu'ils ont pris le contrepied de tout
ce qui nous avait paru définitif l Quelle pitié! Voilà que
beaucoup d'entre eux se soumettent intégralement au
catholicisme ! Est-cc qu'ils ignorent nos attaques ? Non,
mais ils y ont trouvé des répon es en accord avec les
besoins de leurs tempéraments, et ils sont assurés, autant

553

que nous l'étions nous-mêmes! Ils ont même découvert
de subtils détours pour réhabiliter le libre arbitre, et pour
s'en faire une rai on d'agir! Ce sont des faits, mon cher ...
Nous aurons beau travailler à améliorer le sort des
autres, à les affranchir, toute la nature travaille contre
nous : toutes les injustices, toutes les erreurs renaissent
avec chaque couvée neuve, et c'est toujours la même
lutte, et toujours la même victoire du fort sur le faible,
du jeune sur le vieux, éternellement !

BAR01s. Avouez donc que la croyance au progrès
est un postulat optimiste qui est nécessaire à votre équilibre
personnel!

Le progrès ? L'outillage, les méthodes, oui, tout cc qui
dépend de l'observation et de l'exercice, a progre é .••
Mais dans le fond qu'y a-t-il de nouveau depuis les
philosophes grecs? Sur la vie, sur la mort, nous n'en
savons pas plus qu'eux ... Conjectures ! Impossible d'affirmer ni de nier avec certitude l'existence de l'âme, la
liberté...
C'est déja beaucoup d'avoir bien prouvé que
tout se passe comme si l'à.me et la liberté n'existaient pas.
LUCE. -

�554

LA NOUVELL.B REVUE FRANÇAIS!

BARors.
Ces acquisitions négatives et provisoires
ne me contentent plus !
Vous aussi, Barois,
atteint par la contagion? Ah, je reconnais que
à une époque bouleversée... Mais comment
vous pas que c'est l'avenir qui germe sous
rancc ! Tu enfanteras dans la douleur...
LUCE (tristtmmt). -

vous voilà
nous vivons
ne sentez..
cette souf-

Vous n'avez pas prononcé le cri du ralliement actuel,
mais il était déjà sur vos lèvres : lo faillite dt la scienu...
Formule commode ! Une classe ignorante la répète depuis
dix ans, et la jeune génération s'en est emparée, sans
révision ; car c'est plus facile à affirmer qu'à vérifier ...
(Avtc orgu,il) Pendant ce temps-là, clic travaille, la science
en faillite, et son apport s'accroît peu à peu : les théories
qu'elle avait provisoirement ébauchées, elle les retouche
quotidiennement, elle les consolide par de nouvelles découvertes ... Elle avance sans répondre, - et c'est elle qui
aura le dernier mot !
Il se lève et fait quelques pas, les mains derrière le
dos.
C'est w1e réaction inévitable .•. Stupidement,
on a voulu exiger de la science beaucoup plus qu'elle ne
pouvait donner à ses débuts, peut-être même plus
qu'elle n'est susceptible de donner jamais. On a cru tout
possible d'elle. Et maintenant il y a des esprits scientifiques,
comme vous, qui se laissent aveugler par leur point de
vue individuel : ils se disent naJvement, quand sonne leur
soixantaine : " Voilà trente ans que je travaille. En ces
trente années, mon existence à moi s'est chargée d'événements ... Eh bien, pendant ce temps, la science, qu'a.-t-elle
LUCE. -

JEAN BAROIS

555

fait? Je ne vois guère qu'elle ait progressé." (Elt'Vant la
voix) La faillit, de la uienu, mon ami, rlsultt tout simplemmt dt la disproportion 9ui existe tntrt la brièvetl d1 notre
flÎe a' hommts, et la lente lvolution dts connaissanm. Vous et
les autres, vous êtes le jouet d'une apparence : vous êtes
comme nos ancêtres qui ont affirmé pendant des siècles
l'inertie du monde minéral, parce qu'au cours de leur
rapide existence ils n'arrivaient pas à observer de modi_fication sensible dans la composition d'un caillou!
Barois l'écoute avec une incurable indifférence.
Oui ... autrefois ce genre de raisonnement
me satisfaisait. Maintenant non. J'y vois un agencement
logique : mais rien de tout ça ne m'atteint à l'endroit où
je souffre ...
BAltOIS. -

Un silence.
BARDIS

(les larmes aux ytux). -

Ah, c'est affreux de

vieillir...
LUCE

(vfotmmt). -

Mais vous êtes plus jeune que moi?

(grave). - Je me sens très vieux, mon cher.
suis une machine usée : les leviers n'obéissent plus. Le
cœur bat la breloque. J'ai là (il touche sa poitriru) comme
un soufflet percé.•. Le moindre refroidi ement me met
au lit, avec la fièvre ... Je suis fini, je me sens incapable
de fournir une étape nouvelle ...
BAROIS

Je

LUCE

(sans conviction). -

Vous traversez une période

de dépression qui passera ...
(avu rancune). - Mais vous ne sentez donc pas
la années, vous ! Le cerveau qui fléchit, les habitudes
BAROIS

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui se figent ... L'isolement, le vide sentimental, l'impossibilité de prendre quelque chose à cœur... Ah, sapristi,
je les sens bien, moi ! Ma vie est bloquée ; c'est une
impression atroce. Je suis incapable d'activité, je n'ai plus
qu'une mortelle envie d'avoir envie d'agir !
Et quand je me retourne vers le passé, qu'est-ce que
j'y trouve ? Qu'est-ce que j'ai fait?
Mouvement de Luce.
BARQIS (l'interrompant). - Evidemment, j'ai écrit, j'ai
aligné des mots, j'ai échafaudé des argumentations... Je
laisse des livres, des articles qui ont eu leur actualité ...
Mais croyez-vous que je sois dupe? que je m'illusionne
sur la pauvreté de tout ça ?

Vous méconnaissez votre vie, Barois, ce n'est
pas digne. Vous avez cherché ; vous avez trouvé des
parcelles de vérité ; vous les avez divulguées généreusement ; vous avez contribué à extirper quelques erreurs,
et à préserver quelques certitudes qui vacillaient ; vous
avez défendu la justice, avec une ferveur communicative,
qui a fait de vous, pendant quinze ans, l'Ame vivante d'un
parti ... (Simplement) Je trouve votre vie très belle.
LUCE. -

Une fierté dans les yeux de Barois. Il sourit et tend

la main.
Merci, mon ami ..• Autrefois, ces paroles-là
m'auraient fait plaisir.•. Je ne rêvais pas d'autre oraison
funèbre ... Mais maintenant ...
BAROIS. -

JEAN BAROIS

BAROIS (sombre). Mais je ne suis pas_ si sô.r que vous
d'avoir semé le bon grain ...

Luce le considère avec un découragement infini.

J'ai totalement changé d'attitude devant
l'univers. Je ne sais plus où j'en suis, voilà 1a vérité...
Certains jours, comme aujourd'hui, je ne peux plus accepter comme vrai ce que j'ai défendu jusqu'ici. Je sens bien
que je n'arriverais pas à me prouver logiquement l'inanité
de mes convictions passées ; mais, - je ne sais comment
dire, - c'est presque physiquement que je les repousse :
je les repousse parce qu'elles ne m'ont apporté que des
déceptions.
,,.
DAROIS. -

LUCE. -

Un silence.

LUCE. -

A quoi pensez-vous ?
Je viens d'avoir, en vous regard~nt, cette idée

Vous ne raisonnez plus ..•

Ah, on peut raisonner quand on a trente
ans, quand on a la vie devant soi pour changer d'opinion,
une sève qui bouillonne, du bonheur plein les veines !
BAROIS. -

BAROis. -

557

que beaucoup de ceux qui nous ont précédés ont dît
éprouver cette angoisse... Ces hommes, - à qui nous
sommes redevables de tout ce que nous avons pu faire
- ont dît avoir ce même désespoir, ont dei s'imaginer que
leur effort était inutile ... (Un temps) Allez, allez, Barois,
la vérité, c'est qu'il n'y a pas une bonne graine qui se
perde, pas une idée qui ne germe un jour, pas une
parcelle de conscience acquise, qui disparaisse. Savons-nous
si l'une des pensées que nous avons émises, vous ou moi,
ne sera pas le point de départ d'une découverte qui libèrera
davantage l'avenir ? Il suffit, pour avoir fait du bon ouvrage,
de s'être donné, humainement, toute sa vie. Quand on a
semé le mieux et le plus possible, on peut s'en . aller
en paix, et céder la place à d'autres....

�559

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais quand on se sent près du terme, on est tout petit
devant l'infini •••
(Tr~s lmtmunt, lts yeuJt perdu1) On a, par dessus tout,
un désir vague ... le désir d'on ne sait quoi •.. qui serait le
remede à toutes les transes... Un peu de paix, un peu
de confiance••• quelque chose sur quoi s'appuyer..• pour
n'être pas trop malheureux, pendant le temps qui reste
encore ..•

LE GRAND MEAULNES
TROISIEME PARTIE

Il redresse fa tête. Luce, qui souriait m~ancoliquement, rencontre son regard : son sourire s'évanouit.

CHAPITRE III
UNE APPARITION

Long silence.
Après un instant, Barois semble se ressaisir. Il tend
son manuscrit à Luce.
BAROIS, -

Tenez, lisez ça, voulez-vous ?
Vingt minutes passent.

Le jour décroît.
Luce s'est levé, pour s'approcher de la fenêtre. Une
symphonie de blancheurs : la vitre blême, le rideau de
mousseline, son front pale, sa barbe, les feu.illets...
Les coins de la chambre s'emplissent de grisaille.
Barois, les yeux fixes, attend.
Luce tourne la dernière page. Il la lit jusqu'au bout,
attentivement; la main qui tient le manuscrit s'abaisse;
il retire ses lunettes; ses paupières se plissent à chercher
Barois dans la pénombre.
LUCE. Mon pauvre ami, que voulez-vous que je vous
dise? Je ne peux plus rien pour vous, maintenant...
(Après une pause) Non ••. je ne peux plus rien pour
Yous, moj.,.

Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette.
Celle-ci était la première. Mais, depuis longtemps, malgré
mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m'avait appris
à monter. Si déjà, pour un jeune homme ordinaire, la
bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devaitelle pas sembler à un pauvre garçon comme moi qui
naguère encore traînais misérablement la jambe, trempé
de sueur, dès le quatrième kilomètre !. .. Du haut des
c&amp;tes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages ;
d&amp;:ouvrir comme à coups d'ailes les lointains de la route
qui s'écartent et fleurissent à votre approche; traverser un
village dans l'espace d'un instant, et l'emporter tout entier
d'un coup d'œil... En rêve seulement j'avais connu jusquelà course aussi charmante, aussi légère. Les c6tes même
me trouvaient plein d'entrain. Car c'était, il faut le dire, le
chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi ...
"Un peu avant l'entrée du bourg, me disait Meaulnes,
1

ROGER MARTlN DU GARD.

1

du

Voir la Nouvell, Rzvur Fra11çaise du
Septembre.

1•

1"

Juillet, du

1 ..

AoClt et

�LA NOUVELLE REVUR FRANÇAISE .

lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande
roue à palettes que le vent fait tourner... " Il ne savait pas
à quoi elle servait ou peut-être feignait-il de n'en rien
savoir pour piquer ma curiosité davantage.
C'est seulement au déclin de cette journée de fin
d'aoô.t que j'aperçus, tournant au vent dans une immense
prairie, la grande roue, qui devait monter l'eau pour une
métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se découvraient déja les premiers faubourgs. A mesure que je
suivais Je grand détour que faisait la route pour contourner
le ruisseau, le paysage s'épanouissait et s'ouvrait ... Arrivé
sur le pont, je découvris enfin la grand'rue du village.
Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la
prairie et j'entendais leurs doches, tandis qu_e, de~cendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon, Je
regardais le pays où j'allais por~er une si grave nouvelle.
Les maisons, où l'on entrait en passant sur un petit pont
de bois, étaient toutes alignées au bord d'un fossé qui
descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir. C'était l'heure où
dans chaque cuisine on allume un feu.
Alors la crainte et je ne sais quel -obscur regret de
venir troubler tant de paix commencèrent à m'enlever
tout courage. A point pour aggraver ma soudaine faiblesse,
je me rappelai que la tante Moinel habitait là, sur une
petite place de la Ferté d' Angillon.
C'était une de mes grand'tantes. Tous ses enfants
étaient morts et j'avais bien connu Ernest, le dernier de
tous, un grand garçon qui allait être instituteur. Mon
grand oncle Moine!, le vieux greffier, l'avait s~i~i de pr~s.
Et ma tante était restée toute seule dans sa bizarre petite

LE GRAND MEAULNES

maison, où les tapis étaient taits d'échantillons cousus, les
tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier,
~ mais où les murs étaient tapissés de vieux dipl6mes, de
portraits de défunts, de médaillons en boucles de cheveux
morts.
Avec tant de regrets et de deuil, elle était la bizarrerie
et la bonne humeur même. Lorsque j'eus découvèrt la
petite place où se tenait sa maison, je l'appelai bien fort
par la porte entr'ouverte, et je l'entendis tout au bout des
trois pièces en enfilade pousser un petit cri suraigu :
- Eh là ! Mon Dieu !
Elle renversa son café dans le feu - à cette heure-là
comment pouvait-elle faire du café ? - et elJe apparut ...
Très cambrée en arrière, elle portait une sorte de chapeaucapote-capeline sur le faîte de la tête, tout en haut de
son front immense et cabossé, où il y avait de la femme
mongole et de la hottentote ; et elle riait à petits coups,
montrant le reste de ses dents très fines. Mais tandis que
je l'embrassais, elle me prit maladroitement, h!tivement,
une main que j'avais derrière le dos. Avec un mystère
parfaitement inutile puisque nous étions tous les deux
seuls, elle me glissa une petite pièce que je n'osai pas
regarder et qui devait être de un franc •.• Puis comme je
faisais mine de demander des explications ou de 1a remercier, elle me donna une bourrade en criant :
- Va donc! Ah ! je ~is bien ce que c'est!
Elle avait toujours été pauvre, toujours empruntant,
toujours dépensant.
- J'ai toujours été bête et toujours malheureuse,
disait-elle sans amertume, mais de sa voix de fausset.
Persuadée que les sous me préoccupaient comme -elle,

s

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la brave femme n'attendait pas que j'eusse soufflé, pour
me cacher dans la main ses très minces économies de la
journée. Et par la suite c'est toujours ainsi qu'elle
m'accueillit.
Le dîner fut aussi étrange - à la fois triste et bizarre
_ que l'avait été la réception. Toujours une bou?ie à
' de la main , tantôt elle l'enlevait,
me
portee
,
_ . laissant
dans l'ombre, et tantôt la posait sur là petite table
couverte de plats et de vases ébréchés ou fendus.
_ Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont cassé les
anses, en 70, Parce qu'ils ne pouvaient pas l'emporter.
Je me rappelai, seulement alors, en ~evoya~t ce
grand vase a la tragique histoire, que nous avions dmé et
couché là jadis. Mon père m'emmenait dans l'Yonne,
chez un spécialiste, qui devait guérir mon genou. Il
fallait prendre un grand express gui passait av;mt le jour...
Je me souvins du triste dîner de jadis, de toutes les
histoires du vieux greffier accoudé devant sa bouteille de
boisson rose.
Et je me souvenais aussi de mes terreurs.:. A~rès le
dîner assise devant le feu, ma grand'tante avait pns mon
:
è à' part pour lui raconter une histoire . de revenants
pre
'
" Je me retourne ... Ah ! mon pauvre Louis, qu es~-ce que
je vois : une petite femme grise ... "_ Elle passait pour
voir la tête farcie de ces sornettes ternfiantes .••
a Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, fatigué par
la bicyclette je fus couché dans la grande chambre, avec
une chemîs; de nuit à carreaux de l'oncle Moine!, elle
vint s'asseoir mon chevet et commença de sa voix la plus

a

mystérieuse et la plus pointue :
.
.
- Mon pauvre François, il faut que Je te raconte à toi
ce que je n'ai jamais dit à personne...

LE GRAND MEAULNES

Je pensai :
- Mon affaire est bonne, me voila terrorisé pour
toute la nuit, comme il y a dix ans !...
Et j'écoutai. Elle hochait la tête, regardant droit devant
soi, comme si elle se fftt racontée l'histoire a elle-même :
- Je revenais d'une fête avec Moine!. C'était le
premier mariage ou nous allions tous les deux, depuis la
mort de mon pauvre Ernest. Un vieil ami de Moine!, très
riche, l'avait invité à la noce de son fils, au domaine des
Sablonnières. Nous avions loué une voiture. Cela nous
avait coüté bien cher. Nous revenions sur la route vers
sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil venait de
~ le~er. Il
avait absolument personne. Qu'est:..ce que
Je vois tout d un coup, devant nous, sur la route : un petit
homme, un petit jeüne homme arrêté, beau comme le
jour, qui ne bougeait pas, qui regardait vers nous. A
mesure que nous approchions, nous distinguions sa jolie
figure, si blanche, si jolie que cela faisait peur !...
"Je prends le bras de Moine! ; je tremblais comme la
feuille ; je croyais que c'était le Bon Dieu! Je lui dis :
" - Regarde ! C'est une apparition !
" Il me répond tout bas, furieux :
" - Je l'ai bien vu ! tais-toi donc, vieille bavarde ...
" Il ne savait que faire ; lorsque le cheval s'est arrêté ...
De près cela avait une figure pile, le front en sueur,
un béret sale, et un pantalon long. Nous entendîmes
sa voix douce, qui disait :
" - Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille.
Je me suis sauvée et je n'en puis plus. Voulez-vous bien
me prendre dans votre voiture, Monsieur et Madame ?
'' Auss1tut
. ~ nous l'avons fait monter. A peine assise, ellç

n'!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISi

564

a perdu connaissance. Et devines-tu

à qui nous avions af-

. , C'était la fiancée du jeune homme des Sablonf:aue
1
•
"ès
nières, Frantz de Galais, chez qui nous étions mv1t

noces!

-

. .

aux

.

Mais alors, il n'y a pas eu de noces, dis-Je, puisque

la fiancée s'est sauvée ?
- Eh bien non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu de noces. Puisque cett! pauvre folle
s'était mis dans la tête mille folies quelle . nous a
. ées. C'était une des filles d'un pauvre
expl1qu
. . tisserand.
•l
tlle était persuadée que tant de bonheur était 1mposs1b e;
·eune homme était trop jeune pour elle; que toutes
qu e le J
.
. .
les merveilles qu'il lui décrivait étaient imagt~a1res ~t
lorsqu'enfin Frantz est venu la chercher, Valentine a p~IS
peur. Il se promenait avec elle et sa sœur_dans le Jardm
de l' Archevêché à Bourges, malgré le froid ~t le grand
.
homme , par délicatesse
et
vent. Le Jeune
. certainement,
,
.
pour.
parce qu•·t
I ai.mait la cadette, était plem d attentions
.
l'atnéc. Alors ma folle s'est imaginé je ne sais ~uoi,
Ile a dit qu'elle allait chercher un fichu à la maison,
:t là, pour être plus sCtre de n'être pas s~ivie, elle a revêtu
des habits d'homme et s'est enfuie à pied sur la route de
Paris.
" Son fiancé a reçu d'elle une lettre où elle lui
déclarait qu'elle allait rejoindre un jeune homme qu'elle

aimait. Et ce n'était pas vrai...
" -

.
. .
Je suis plus heureuse de mon sacnfice, me d1sa1t-

~lle que si j'étais sa femme.
. , .
" Oui mon imbécile, mais en attendant, il n avait pas
du tout l!idée d'épouser sa sœur; il s'est tiré une, ~lie d_e
pistolet, on a vu du sang dans le bois, mais on n a Jamais
retrouvé son corps.

Li GR.AND MEAULNIS

- Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille ?
- Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis
nous lui avons donné à manger et clic a dormi auprès du
feu quand nous avons été de retour. Elle est restée chez
nous une bonne partie de l'hiver. Tout le jour, tant qu'il
faisait clair, elle taillait, cousait des robes, arrangeait des
chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle
qui a recollé toute la tapisserie que tu vois là. Et depuis
son passage les hirondelles nichent dehors. Mais le soir, à
la tombée de la nuit, son ouvrage fini, elle trouvait
toujours un prétexte pour aller dans la cour, dans le
jardin, ou sur le devant de la porte, même quand il gelait
à pierre fendre. Et on la découvrait là, debout, pleurant
de tout son cœur...
" - Eh bien qu'avez-vous encore? Voyons 1
" - Rien, madame Moine! l
" et elle rentrait.
" Les voisins disaient :
" -

Vous avez bien trouvé une jolie petite bonne,

M'" Moine)!

" Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son
chemin sur Paris, au mois de mars. Je lui ai donné des
robes qu'elle a retaillées ; Moinel lui a pris son billet à la
gare et donné un peu d'argent.
" Elle ne nous a pas oubliés; elle est couturicre à Paris
auprès de Notre-Dame ; elle nous écrit encore pour nous
demander si nous ne savons rien des Sablonnicrcs. Une
bonne fois, pour la délivrer de cette idée, je lui ai répondu
que le domaine était vendu, abattu, le jeune homme
disparu pour toujours, et la jeune fille mariée. Tout cela
doit être vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine
écrit bien moins souvent...

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce n•était pas une histoire de revenants que racontait
la tante Moine! de sa petite voix stridente si bien faite
pour les raconter. J'étais cependant au comble èlu malaise.
C'est que nous avions juré à Frantz le bohémien de le
servir comme des freres et voici que l'occasion m'en était
donnée ...
Or, était-ce le moment de giter la joie que j'allais
porter à Meaulnes le lendemain matin, et de lui raconter ce
que je venais d'apprendre? A quoi bon le lancer dans une
entreprise mille fois impossible ? Nous avions en effet
l'adresse de la jeune fille ; mais où chercher le bohémien
qui courait le monde ?... Laissons les fous avec les fous,
pensai-je. Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que
de mal nous a fait ce Frantz romanesque! Et je résolus
de ne rien dire tant que je n'aurais pas vu mariés
Augustin Meaulnes et Mademoiselle de Galais.
Cette résolution prise, il me restait encore l'impression
pénible d'un mauvais présage, - impression absurde que
je chassai bien vite.
La chandelle était presque au bout ; un moustique
vibrait ; mais ma tante Moine!, la tête penchée sous sa
capote de velours qu'elle ne quittait que pour dormir, les
coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son histoire ..•
Par moments, elle relevait brusquement la tête et me
regardait pour connaître mes impressions, ou peut-être
pour voir si je ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement,
la tête sur l'oreiller, je fermai les yeux, faisant semblant de
m'assoupir.
- Allons ! tu dors ... fit-elle d'un ton plus sourd et un
peu déçu.
J'eus pitié d'elle et je protestai :

LE GRAND MEAULNES

- Mais non, ma tante, je vous assure ..
- Mais si ! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que
tou\cela ne t'intéresse guere. Je te parle là de gens que;
tu n as pas connus .•.
Et lâchement, cette fois, je ne répondis pas.

CHAPITRE IV
LA GRANDE NOUVELLE

Il :aisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la
grand rue, un si beau temps de vacances, un si grand
calme~ et s~~ tout le bourg passaient des bruits si paisibles, s1 familiers, que j'avais retrouvé toute la joyeuse
assurance d'un porteur de bonne nouvelle ...
, Augustin et sa mère habitaient l'ancienne maison
d écol~. A la '.11ort de s~n pere, retraité depuis longtemps,
et' qu un héritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu
qu on ache:it l'école ou le vieil instituteur avait enseigné
pendant vmt années, où lui-même avait appris à lire.
Non pas quelle fut d'aspect fort aimable : c'était une
grosse maison carrée comme une mairie qu'elle avait été
les .fenêt:es du rez-de-chaussée qui donnaient sur la ru;
étaient s1 hautes que personne n'y regardait 1·amais . et la
cou d d ·1
,
·
,
'
r e ernc::re, ou il n y avait pas un arbre et dont un
haut préau barrait la vue sur la campagne, était bien la
~l~ ~eche et la plus désolée cour d'école abandonnée que
J aie Jamais vue ...
. Dans le couloir compliqué ou s'ouvraient quatre portes
Je trouvai la mère de Meaulnes rapportant du jardin u~
gros paquet de linge, qu'elle avait dô mettre sécher dès la

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

première heure de cette longue matinée de vacances. Ses
cheveux gris étaient à demi défaits ; des mèches lui
battaient la figure ; son visage régulier sous sa coiffure
ancienne était bouffi et fatigué, comme par une nuit de
veille ; et elle baissait tristement la tête d'un air songeur.
Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et
sourit :
- Vous arrivez à temps, dit-elle. Voyez, je rentre le linge
que j'ai fait sécher pour le départ d'Augustin. J'ai passé la
nuit à régler ses comptes et à préparer ses affaires. Le train
part à cinq heures, mais nous arriverons à tout apprêter ...
On edt dit, tant elle montrait d'assurance, qu'ellemême avait pris cette décision. Or sans doute ignoraitelle même où Meaulnes devait aller.
- Montez, dit-elle. Vous le trouverez dans la Mairie
en train d'écrire.
En Mte je grimpai, ouvris la porte de droite où l'on
avait laissé l'écriteau Mairie, et me trouvai dans une
grande salle à quatre fcn~trcs, deux sur le bourg, deux
sur la campagne, ornée aux murs des portraits jaunis des
présidents Grévy et Carnot. Sur une longue estrade qùi
tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant
une table à tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis sur un vieux fauteuil qui était
celui du maire Meaulnes écrivait, trempant sa plume au
fond d'un encrier de faïence démodé, en forme de cœur.
Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de
village, Meaulnes se retirait, quand il ne_ battait pas la
contrée, durant les longues vacances...
Il se leva, dès qu'il m'eüt reconnu, mais non pas avec
la précipitation que j'avais imaginée :

LE GRAND MEAULNES

- Seurel ! dit-il seulement, d'un air de profond
étonnement.
C'était le même grand gars au visage osseux, à la tête
rasée. Une moustache inculte commençait à lui traîner
sur les lèvres. Toujours ce même regard loyal. .. Mais sur
l'ardeur des années passées on croyait voir comme un
voile de brume, que par instant sa grande passion de
jadis dissipait ...
Il paraissait très troublé de me voir. D'un bond j'étais
monté sur l'estrade. Mais, chose étrange à dire, il ne
songea pas même à me tendre la main. II s'était tourné
vers. moi,. les mains derrière le dos, appuyé contre la table,
renversé en arrière, et l'air profondément gêné. Déjà, me
regardant sans me voir, il était absorbé par ce qu'il allait
me dire. Comme autrefois et comme toujours, homme
lent à commencer de parler ainsi que sont les solitaires,
les chasseurs et les hommes d'aventures, il avait pris unedécision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour l'expliquer. Et maintenant que j'étais devant lui, il commençait seulement à ruminer péniblement les paroles néces-

saires.
Cependant je lui racontais avec gaieté comment j'étais
venu, où j'avais passé la. nuit, et que j'avais été bien
surpris de voir Mme Meaulnes préparer le départ de son

fils .••
- Ah ! elle t'a dit ?••• demanda-t-il.
- Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?
- Si. Un très long voyage.
Un instant décontenancé, sentant que j'allais tout à
l'heure, d'un mot, réduire néant cette décision que je
ne comprenais pas, je n'osais plus rien dire et ne savais
par où commencer ma mission.

a

�57°

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

Mais lui-même parla enfin comme quelqu'un qui veut se
justifier :
- Seure!, dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon
étrange aventure de Sainte-Agathe. C'était ma raison de
vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-là perdu, que
pourrais-je devenir ?... Comment vivre à la façon de tout
le monde?
" Eh [ bien, j'ai essayé de vivre, là-bas, à Paris, quand
j'ai vu que tout était fini et qu'il ne valait plus même la
peine de chercher le Domaine perdu ... Mais un homme
qui à fait une fois un bond dans le Paradis, comment
pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le
monde ? Ce gui fait le bonheur des autres m'a paru dérision. Et lorsque sincèrement, délibérément, j'ai décidé un
jour de faire comme les autres, ce jour-là j'ai amassé du
remords pour longtemps...
Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, l'écoutant
sans le regarder, je ne savais que penser de ces explications
obscures:
- Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long voyage? AHu quelque faute à réparer ? une
promesse à tenir ?
- Eh I bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette
promesse que j'avais faite à Frantz
- Ah ! lis-je, soulagé, îl ne s'agit que de cela?...
- De cela. Et peut-être aussi d'une faute à réparer.
Les deux en même temps...
Suivit un silence, pendant ~equel je décidai de commencer à parler et préparai mes mots...
- Il n'y a •q u'une explication à laquelle je croie, dit-il
encore. Certes, j'aurais voulu revoir une fois Mu• de

r...

57 1

LE GRAND MEAULNES

Galais, seulement la revoir ... Mais, j'en suis persuadé
maintenant, lorsque j'avais découvert le Domaine sans
nom, j'étais à une hauteur, à un degré de perfection et de
pureté que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort
seulement, comme je te l'écrivais un jour, je retrouverai
peut-être la beauté de ce temps-là...
Il changea de ton pour reprendre avec une animation
étrange, en se rapprochant de moi :
- Mais, écoute, Seure! ! Cette intrigue nouvelle et
ce grand voyage, cette faute que j'ai commise et qu'il faut
réparer, c'est en un sens mon ancienne aventure qui se
poursuit ...
Un temps, pendant lequel, péniblement, il essaya de
ressaisir ses souvenirs. J'avais mapqué l'autre occasion. Je
ne voulais pour rien au monde laisser passer celle-ci ; et,
cette fois, je parlai - trop vite, car je regrettai amèrement,
plus tard, de n'avoir pas attendu ses aveux. Je prononçai
donc ma.phrase, qui était préparée pour l'instant précédent
mais qui n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste,
à peine en soulevant un peu la tête :
- Et si je venais te dire que tout espoir n'est pas

perdu?...
Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux,
rougit comme je n'ai jamais vu quelqu'un rougir : une·
montée de sang qui devait lui cogner grands coups dans
les tempes ...
- Que veux-tu dire r demanda-t-il enfin, à peine
distinctement.
Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que
favais fait, et comment, la face des choses ayant tourné,
il semblait presque que ce f(lt Yvonne -de Galais qui
m'cnvoy!t vers lui.

a

�572

LE GRAND MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il était maintenant affreusement pile.
Durant tout ce récit, qu'il écoutait en silence, la tête
un peu rentrée, dans l'attitude de quelqu'un qu'on a
surpris et qui ne sait comment se défendre, se cacher ou
s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, qu'une seule
fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d'autrefois
n'existait plus :
- Ah ! dit-il, tu vois..• (comme s'il e1lt guetté une
occasion de justifier sa conduite et le désespoir où il avait
sombré) tu vois : il n'y a plus rien•..
Pour terminer, persuadé qu'enfin l'assurance de tant de
facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontai
qu' une partie de campagne était organisée par mon oncle
Florentin, que M 11• de Galais devait y venir à cheval et
que lui-même était invité... Mais il paraissait complétement désemparé et continuait à ne rien répondre...
- Il faut tout de suite décommander ton voyage,
dis-je avec impatience. Allons avertir ta mère.•.
Et comme nous descendions tous les deux :
- Cette partie de campagne ?••• me demanda-t-il avec
hésitation. Alors, vraiment, il faut que j'y aille ?•••
- Mais, voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas.
Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les épaules.
,_En b~, Augustin avertit Mme Meaulnes que je
deJei1nerats avec eux, dînerais, coucherais là et que le
lendemain, lui-même louerait une bicyclette et 'me
~uivrait au Vieux-Nançay.
. - Ah ! très bien, fit-elle en hochant la tête, comme
s1 ces nouvelles eussent confirmé toutes ses prévisions.
Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les

573

calendriers illustrés, les poignards ornementés et les o~tres
soudanaises qu'un frère de M. Meaulnes, ancien soldat
d'infanterie de marine, avait rapportés de ses lointains
voyages.
Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans
la chambre voisine, où sa mère ava~t préparé ses bagages,
je l'entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de
ne pas défaire sa malle, car son voyage pouvait être
seulement retardé...
CHAPITRE V
LA PARTIE Dl PLAISIR

J'eus peine à suivre Augustin sur la route du VieuxNançay. Il allait comme un coureur. Il ne descendait
pas aux cates. A son inexplicable hésitation de la veille,
avait succédé une fièvre, une nervosité, un désir d'arriver
au plus vite, qui ne laissaient pas de m'effiayer un peu.
Chez mon oncle, il montra la même impatience, il parut
incapable de s'intéresser à rien jusqu'au moment où nous
fdmes tous installés en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prêts à partir pour les bords de la rivière.
On était à la fin du mois d'aot\t, au déclin de l'été.
Déjà les fourreaux vides des châtaigniers jaunis commençaient à joncher les routes blanches. Le trajet n'était pas
long ; la ferme des Aubiers, près du Cher, où nous allions,
ne se trouvait guère qu'à deux kilomètres au-delà des
Sablonnières. De loin en loin, nous rencontrions d'autres
invités, en voiture, et même des jeunes gens à cheval,
que Florentin avait conviés audacieusement au nom de

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. de Galais... On s'était efforcé comme jadis de mêler
riches et pauvres, châtelains et paysans. C'est ainsi que
nous vîmes arriver à bicyclette Jasmin Delouche, qui
grâce au garde Baladier avait fait naguère la connaissance
de mon oncle.
- Et voilà, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui
tenait la clef de tout, pendant que nous cherchions
jusqu'à Paris. C'est à désespérer !
Chaque fois qu'il le regardait, sa rancune en était
augmentée. L'autre, qui s'imaginait au contraire avoir
droit à toute notre reconnaissance, escorta notre voiture
très près, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait fait, misérablement, sans grand résultat, des frais de toilette, et les
pans de sa jaquette limée battaient le garde-crotte de son
vélocipède...
Malgré la contrainte qu'il s'imposait pour être aimable,
sa figure vieillotte ne parvenait pas à plaire. Il m'inspirait
plut6t à moi une vague pitié. Mais de qui n'aurais-je pas
eu pitié durant cette journée-là ?...
Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un
obscur regret, comme une sorte d'étouffement. Je m'étais
fait de ce jour tant de joie à l'avance. Tout paraissait si
parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et
nous l'avons été si peu !...
Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant ! Sur
la rive où l'on s'arrêta, le coteau venait finir en pente
douce et la terre se divisait en petits prés verts, en saulaies
séparées par des cl6tures, comme autant de jardins minuscules. De l'autre c6té de la rivière, les bords étaient
formés de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur

LE GRAND MEAULNES

575

les plus lointaines on découvrait, parmi les sapins, de
petits châteaux romantiques avec une tourelle. Au loin,
par instants, on entendait aboyer la meute du château de
Préveranges.
Nous étions arrivés en ce lieu par un dédale de petits
chemins, tant6t hérissés de cailloux blancs, tant6t remplis
de sable - chemins qu'aux abords de la rivière les sources
vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches
des groseillers sauvages nous agrippaient par la manche.
Et tant6t nous étions plongés dans la fraîche obscurité
des fonds de ravins, tant6t au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la claire lumière de toute
la vallée. Au loin, sur l'autre rive, quand nous approchâmes, un homme accroché aux rocs, d'un geste lent,
tendait des cordes à poissons. Qu'il faisait beau mon
Dieu!
'
Nous nous installâmes sur une pelouse, dans le retrait
que formait un taillis de bouleaux. C'était une grande
pelouse rase, ou il semblait qu'il y et1t place pour des
jeux sans fin.

Les voitures furent dételées ; les chevaux conduits à la
ferme des Aubiers. On commença à déballer les provisions
dans le bois, et à dresser sur la pelouse de petites tables
pliantes que mon oncle avait apportées.

Il fallut à ce moment des gens de bonne volonté, pour
aller
l'entrée du grand chemin voisin, guetter les
derniers arrivants et leur indiquer ou nous étions. Je
m'offris aussit6t; Meaulnes me suivit, et nous allâmes nous
poster près du pont suspendu, au carrefour de plusieurs
sentiers et du chemin qui venait des Sablonnières. Marchant de long en large, parlant du passé, tâchant tant

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE GRAND MEAULNES

bien que mal de nous distraire, nous attendions. Il arriva
encore une voiture du Vieux-Nançay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubannée. Puis plus rien. Si,
trois enfants dans une voiture à Ane, les enfants de
l'ancien jardinier des Sablonnières.
- Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce
sont eux, je crois bien, qui m'ont pris par la main, jadis,
le premier soir de la fête, et m'ont conduit au dîner...
Mais à ce moment, l'âne ne voulant plus marcher, les
enfants descendirent pour le piquer, le tirer, taper sur
lui tant qu'ils purent ; Meaulnes alors, déçu, prétendit
s'être trompé..•
Je leur demandai s'ils avaient rencontré sur la route
M. et M 11• de Galais. L'un d'eux répondit qu'il ne savait
pas; l'autre : Je pense que oui, Monsieur. Et nous ne
fl1mes pas plus avancés.
Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant
l'ànon par la bride, les autres poussant derrière la voiture.
Nous reprîmes notre attente. Meaulnes regardait fixement
le détour du chemin des Sablonnières, guettant avec une
sorte d'effi-oi la venue de la jeune fille qu'il avait tant
cherchée jadis.Un énervement bizarre et presque comique,
qu'il passait sur Jasmin, s'était emparé de lui. Du petit
talus où nous étions grimpés pour voir au loin sur le
chemin, nous apercevions, sur la pelouse en contre-bas,
un groupe d'invités où Delouche essayait de faire bonne
figure :
- Regarde-le pérorer,cet imbécile,me disait Meaulnes.
Et je lui répondais :
- Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre
garçon.

577

Augustin ne désarmait pas, Là-bas un .
écureuil avait dll déboucher d'
r , é lrèvr~ ou un
un 1ourr . Jasmm po
assurer sa contenance fit . d 1
.
, ur
'
mme e e poursuivre ·
- Allons, bon .I Il court, mamtenant
•
·
•
.
... fit M eau1nes,
comme s1 vraiment cette audace-là dé
.
autres :
passait toutes les
Et cette fois je ne pus m'empê h
·
•
c er de rire. Meaulnes
aussi ; mais ce ne fut qu'un éclair.
Après un nouveau quart d'heure :
- Si elle ne venait pas ?... dit-il.
Je répondis :
;

Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient 1
su recommença de guetter. Mais, la fin, incapable d~
pporter plus longtemps cette attente intolérable .
- Ecoute
· d' ·1
•
.
:m01, IH . Je redescends avec les autres Je
ne sais ce qu'1J y a maintenant
•
contre moi . m . .• .

a

~este 1~, je sens qu'elle ne viendra J·amais ~ qau1~·1s1 Jet
impossible •
b
I es
.
qu au out de ce chemin tout à l'h
Il
apparaisse.
,
eure, e e

Et il s'en alla vers J
J
•
l
a pe ouse, me la1SSant tout seul Je
que que cent mètres sur la petite route
.
E
, pour passer
1e te
~ps. t au premier détour j'aperçus Yvonne d
Galais, montée en amazo
.
e
. fi .
ne sur son vieux cheval blanc
;~n:ngant ce, matin-là qu'elle était obligée de tirer sur le;
pénibl:our I emp~cher de trotter. A la tête du cheval,
ment, en silence, marchait M de G 1 . S
doute ·1
·
d
·
a ais. ans
de rôl i s avaient 1Î se relayer sur la route, chacun à tour
e se servant de la vieille monture.

fis

pr~::!:a

jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta
..
terre, et confiant les rênes à
l
·
.
son pcre se
dingea ver
s moi qui accourais :

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul.
Car je ne veux montrer à personne qu'à vous le vieux
Bélisaire, ni le mettre avec les autres chevaux. Il est trop
laid et trop vieux d'abord ; puis je crains toujours qu'il
ne soit blessé par un autre. Or je n'ose monter que lui,
et quand il sera mort, je n'irai plus à cheval. ..
Chez MU• de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais
sous cette animation charmante, sous cette grâce en
apparence si paisible, de l'impatience et presque de
l'anxiété. Elle parlait plus vite qu'à l'ordinaire. Malgré
ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses
yeux, à son front, par endroits, une pileur violente où se
lisait tout son trouble.
Nous convînmes d'attacher Bélisaire à un arbre dans
un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de Galais,
sans mot dire, comme toujours, sortit le licol des fontes et
attacha la bête - un peu bas à ce qu'il me sembla. De
la ferme je promis d'envoyer tout à l'heure du foin, de
l'avoine, de la paille...
Et Mu• de Galais arriva sur la pelouse, comme jadis, je
l'imagine, elle descendait vers la berge du lac, lorsque
Meaulnes l'aperçut pour la première fois.
Donnant le bras à son père, écartant de sa main
gauche le pan du grand manteau léger qui l'enveloppait,
elle s'avançait vers les invités, de son air à la fois si sérieux
et si enfantin. Je marchais auprès d'elle. Tous les invités,
éparpillés, assis, ou jouant au loin, s'étaient dressés et
rassemblés pour l'accueillir ; il y eut un bref instant de
silence p~ndant lequel chacun la regarda s'approcher.
Meau~nes s'était mêlé au groupe des jeunes hommes et
rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons sinon sa

L! GRAND MEAULNES

haute
S79
. taille .• encore y avait-il là d .
aussi grands que lui Il
L:
• es Jeunes gens presque
l'
·
·
ne lit nen · A
attention, pas un geste .
qui put le désigner à
ê
d
.
ni un pas e
v tu e gns, immobile re d
n avant. Je le voyais
1
' gar ant fi
'
es autres la si belle jeune fül
. xe~ent comme tous
tant d'
e qui venait A 1 L:
. , un mouvement inco .
.
a un, pourmam sur sa tête nue c
nsc1ent et gêné, il mit sa
, omme pour
h
ses compagnons aux cheveux b. ca~ er, au milieu de
rasée de paysan.
ien peignés, sa rude tête
Puis
le groupe entoura MU• d G .
.
les Jeunes filles et les 1·e
e ala1s. On lui présenta
unes gens q ' Il
pas... L e tour allait ven. d
u e e ne connaissait
se ta·
.
ir e mon camp
n is aussi anxieux qu'il
. ,
agnon ; et je me
faire m01-même
·
pouvait I être J
,
cette prése t .
. e m apprêtais à

.
n at10n
' Mais avant que J.,eusse pu rie. d'
s avançait vers l .
n ire, la 1·eune L:11
u1 avec une dé . .
u e
prenantes :
c1s10n et une gravité sur- Je reconnais Augustin Mea
.
Et elle lui tendit l
.
ulnes, dit-elle.
a main.
CHAPITRE VI
LA PARTIE DE PLAISIR

(/in)

sa! De nouveaux-venus s ,approchère
uer Yvonne de Gala.
1
nt presque aussit!St pour

verent

é
IS et es deux .
s parés. Un m lh
Jeunes gens se troua eureux hasard
I
. nt point réunis pour le dé'eune '
vou ut qu'ils ne
Mais Meaulnes sembla1·t J . ra la même petite table
rag A
avoir rep ·
fi
•
e.
plusieurs reprises
n: con ance et couentre D elouche et M. de , Ga
comme
. isolé
. .Je me trouvais
lais, Je vis de lom
. mon

fusse

�LE GRAND MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

580
compagnon qui me faisait de la main un signe d'amitié.
C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les jeux,
la baignade, les conversations, les promenades en bateau
dans l'étang voisin se furent un peu partout organisés,
que Meaulnes de nouveau se trouva en présence de la
jeune fille. Nous étions à causer avec Delouche, assis sur
des chaises de jardin que nous avions apportées, lorsque,
quittant délibérément un groupe de jeunes gens où elle
_paraissait s'ennuyer, M 110 Yvonne de Galais s'approcha
de nous. Elle nous demanda, je me rappelle, pourquoi nous
ne canotions pas sur le lac des Aubiers, comme les autres.
Nous avons fait quelques tours cet après-midi,
répondis-je. Mais cela est bien monotone et nous avons
été vite fatigué$.
- Eh bien ! pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivière?
dit-elle.

-

Le courant est trop fort, nous risquerions d'être

emportés.
- Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à pétrole,
ou un bateau à vapeur comme celui d'autrefois.
- Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix basse,
nous l'avons vendu.
Et il se fit un silence gêné.
Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre
M. de Galais.
- Je saurai bien, dit-il, où le retrouver.
Bizarrerie du hasard ! Ces deux êtres si parfaitement
dissemblables s'étaient plu et depuis le matin ne se quittaient guère. M. de!Galais m'avait pris à part, un instant,
au début de la soirée, pour me dire que j'avais là un ami
plein de tact, de déférence et de qualités. Peut-être même

581

avait-il
. . été jusqu'à lui confier le secret d J' ·
Bélisaire et le lieu de s
h
e existence de
a cac ette
Je pensai moi aussi à m'éloi. ner
..
deux jeunes gens si gê és . g . , mais Je sentais les
'
n , SI anxieux J'
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un en 1ace de
l autre, que J·e ;·ugeai prudem de ne pas 1, f;'
Tant d d' é .
e aire..•
e iscr t1on de la art de
.
caution de la mien
. p
Jasmin, tant de préne servirent à peu d h
sèrent. Mais invar1·abl
e c ose. Ils cauement avec
ê
ne se rendait certain
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un ent temcnt dont il
ement pas corn t M
revenait touJ·ours à toutes Ies mcrve·u
P e, d eaulnes
. . en
chaque fois, la jeune fille
1· 1 es c Jadis. Et
que 'tout était d'
. 1 , ~u- supp ice, devait lui répéter
isparu . a VIe1lle dem
.é
compliquée, abattue . 1
d L
cure s1 trange et si
.
, e gran 1;tang assé hé
et dispersés les enfants
c , comblé ;
aux c harmants costumes
- Ah ! faisait simplement M
...
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comme si chacune d
d' ca~ _nes avec désespoir et
.
e ces 1spant10 l · .11.
raison contre la J·eune fill
ns_ u1 eut donné
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e ou contre mm
ous marchions c6te à c6te V . ...
.
de faire diversion à la t ns. t esse qui
··: amcment J'essayais
.
trois. D'une question b
nous gagnait tous les
a rupte Meaul
d
cédait à son idée fixe Il d ,
.
nes, c nouveau,
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•
sur tout cc qu'il
.
renseignements
avait vu autrefois . I
.
conducteur de la vi ·u b I.
. es pet1 tes filles, le
e1 e er me, les poneys de la
- Les poneys sont vendus aussi ?Il n'y
I cdoursc.••
vaux au Domaine ?
a p us e cheElle répondit u'il n'
.
de Bélisaire.
q
y en avait
plus. Elle ne parla pas
Alors il évo
I b'
brcs ; la grand~ug~a:: ·ol Jet~ de sla chambre: les candéla, e vieux uth b . é Il '
e tout cela
ns ... s enquérait
d
, avec une pas ·
•
.
voulu se persuad
. s10n mso1ite, comme s'il eôt
er que nen ne subsistait de sa belle

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une
épave, capable de prouver qu'ils n'avaient pas rhé tout
les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau
un caillou et des algues.••
M 11• de Galais et moi, nous ne pilmes nous emp!cher
de sourire tristement : elle se décida à lui expliquer :
- Vous ne reverrez pas le beau chiteau que nous
avions arrangé, M. de Galais et moi, pour le pauvre
Frantz.
" Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait.
C'était un être si étrange, si charmant ! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles manquées.
" Déjà M. de Galais était ruiné sans que nous le
sachions. Frantz avait fait des dettes et ses anciens
camarades - apprenant sa disparition - ont aussit6t
réclamé près de nous. Nous sommes devenus pauvres et
nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
" Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il
retrouve ses amis et sa fiancée ; que la noce interrompue
se fasse et peut-être tout reviendra-t-il comme c'était
autrefois. Mais le passé peut-il renaître ?
- Qui sait ! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda
plus rien.
Sur l'herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous
marchions tous les trois sans bruit. Augustin avait à sa
droite, près de lui, la jeune fille qu'il avait crue perdue
pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures questions,
elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son
charmant visage inquiet ; et une fois, en lui parlant, elle
avaît posé doucement sa main sur son bras, d'un geste
plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand

LE GRAND MEAULN.ES

Meaulnes était-il là comme un étranger, comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce qu'il cherchait et que rien
d'autre ne peut intéresser? Ce bonheur-là, trois ans plus
t6t, il n'etît pu le supporter sans effroi, sans folie, peutetre. D'où venait donc ce vide, cet éloignement, cette
impuissance à être heureux qu'il y avait en lui, à cette
heure ?
Nous approchions du petit bois où, le matin, M. de
Galais avait attaché Bélisaire ; le soleil vers son déclin
allongeait nos ombres sur l'herbe ; à l'autre bout de la.
pelouse, nous entendions, assourdis par l'éloignement,
comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs
et des fillettes - et nous restions silencieux dans ce
calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de
l'autre c6té du bois, dans la direction des Aubiers, la
ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune et lointaine
de quelqu'un qui mène ses bêtes à l'abreuvoir, un air
rythmé comme un air de danse, mais que l'homme étirait
et alanguissait comme une vieille ballade triste :

Mes souliers sont rouges...
ddieu, mes amours!
Mes souliers sont rouges•••
Adieu, sans retour!

Meaulnes avait levé la tête et écoutait. Ce n'était rien
qu'un de ces airs que chantaient les paysans attardés, au
Domaine sans nom, le dernier soir de la fête, quand
déjà tout s'était écroulé ... Rien qu'un souvenir - le
plus misérable - de ces beaux jours qui ne reviendraient
plus.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix.

Oh ! Je vais aller voir qui c'est.
Et tout de suite, il s'engagea dans le petit bois. Presque
aussit6t la voix se tut ; on entendit encore une seconde
l'homme siffier ses bêtes en i'éloignant ; puis plus rien ..•
Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle avait
les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle devait regarder ainsi,
pensivement, le passage par où s'en irait à jamais le grand
Meaulnes !
Elle se retourna vers moi :
- Il n'est pas heureux, dit-elle douloureusement.
Elle ajouta :
- Et peut-être que je ne puis rien faire pour lui ?•••
J'hésitais à répondre, craignant que Meaulnes, qui
devait d'un saut avoir gagné la ferme et qui maintenant
revenait par le bois, ne surprit notre conversation. Mais
j'allais l'encourager cependant; lui dire de ne pas craindre
de brusquer le grand gars ; qu'un secret sans doute le
désespérait et que jamais de lui-même il ne se confierait
à elle ni à personne - lorsque soudain de l'autre c6té du
bois partit un cri, puis nous entendîmes un piétinement
comme d'un cheval qui pétarade et le bruit d'une dispute
à voix entrecoupées... Je compris tout de suite qu'il
était arrivé un accident au vieux Bélisaire et je courus
vers l'endroit d'où venait tout le tapage. Mu• de Galais me
suivit de loin. Du fond de la pelouse on avait dt'.l remarquer notre mouvement, car j'entendis, au moment où
j'entrais dans le taillis, les cris des gens qui accouraient.
Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, s'était pris une
patte de devant dans sa longe ; il n'avait pas bougé

LE GRAND MBAULNES

jusqu'au moment où M. de Galais et Delouche, au cours
de _leur promenade, s'étaient approchés de lui ; effrayé,
excité par l'avoine insolite qu'on lui avait donnée, il
s'était débattu furieusement ; les deux hommes avaient
essayé de le délivrer, mais si maladroitement qu'ils avaient
réussi à l'empêtrer davantage, tout en risquant d'essuyer de
dangereux coups de sabots. C'est à ce moment que par
hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé sur le
groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait bousculé les
deux hommes au risque de les envoyer rouler dans le buisson. Avec précaution mais en un tour de main il avait délivré
Bélisaire. Trop tard, car le mal était déjà fait ; le cheval
devait avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé peutêtre, car il se tenait piteusement, la tête basse, sa selle à
demi dessanglée sur le dos, une patte repliée sous son
ventre et toute tremblante. Meaulnes penché, le tll.tait et
l'examinait sans rien dire.
Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde était là
rassemblé, mais il ne vit personne. Il était fkhé rouge.
- Je me demande, cria-t-il, qui a bien
de la sorte ! Et lui laisser sa selle sur le
journée l Et qui a eu l'audace de seller ce
bon tout au plus pour une carriole.
Delouche voulut dire quelque chose, sur lui.

pu l'attacher
dos toute la
vieux cheval,
tout prendre

- Tais-toi donc! c'est ta faute, encore. Je t'ai vu
tirer bêtement sur sa longe pour le dégager.
Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le jarret
du cheval avec le plat de sa main.
M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort
de vouloir sortir de sa réserve. II bégaya :

�586

LA . NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Les officiers de marine ont l'habitude... Mon
cheval...
- Ah il est à vous?... dit Meaulnes un peu calmé,
très rouge, en tournant la tête de côté, vers le vieillard.
Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il
souffla un instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir
amer et désespéré à aggraver la situation, à tout briser à
jamais, en disant avec insolence :
- Eh ! bien, je ne vous fais pas mon compliment.
Quelqu'un suggéra :
- Peut-être que de l'eau fraîche... En le baignant
dans le gué ...
- Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout
de suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut encore marcher - et il n'y a pas de temps à perdre ! - le mettre à
l'écurie et ne jamais plus l'en sortir.
Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais M 11• de
Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prête
à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le monde,
et même à Meaulnes, décontenancé, qui n'osa pas la
regarder. Elle prit la bête par les rênes, comme on
donne quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle
davantage que pour la conduire... Le vent de cette fin
d'été était si tiede sur le chemin des Sablonnières qu'on
se serait cru au mois de Mai, et les feuilles des haies
tremblaient
la brise du Sud ... Nous la vîmes partir
ainsi sur le chemin, son bras à demi sorti du manteau,
tenant dans sa main étroite la grosse rêne de cuir. Son
pere marchait péniblement à côté d'elle ...
Triste fin de soirée ! Peu à peu, chacun ramassa ses
paquets, ses couverts ; on plia les chaises, on démonta les

a

a

LE GRAND MEAULNE$

587

tables ; u~e à une, les voitures chargées de bagages et de
gens, partirent, avec des chapeaux levés et des mouchoirs
agités. Les derniers, nous restimes sur le terrain avec mon
oncle Florentin, qui ruminait comme nous, sans nen
· d'1re,
ses regrets et sa grosse déception.
Nous aussi nous partîmes, emportés vivement dans
.
.
'
notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval
alezan. La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt
Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siege de derrière'
A
d'isparattre, sur la petite route, l'entrée du'
nous _v1mes
che:'11m d~ traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres
avaient pns ...
Mais alors mon compagnon - l'être que je &amp;ache au
monde le plus incapable de pleurer - tourna soudain vers
moi son visage bouleversé par une irrésistible montée
de larmes.
-:- Arrêtez, voulez-vous ? dit-il en mettant la main
sur_! épa~le de Florentin. Ne vous occupez pas de moi. Je
rev1endra1 tout seul à pied.
Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture il
~uta par terre. A notre stupéfaction, rebroussant chem~n
il se prit _à courir --: et courut jusqu'au petit chemin qu;
no~s venions de passer, le chemin des Sablonnières. Il dut
ai:1~er_ a~ Domaine par cette allée de sapins qu'il avait
SUIV!e Jadis ; où il avait entendu, vagabond caché dans les
basses branches, la conversation mystérieuse des beaux
enfants inconnus...
~t c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il demanda en
manage M 11e de Galais.

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHAPITRE VII
LE. JOUR DES NOCES

C'est un jeudi, au début de février, un beau jeudi soir
glacé, où le grand vent souffle. li est trois heures et demie,
quatre heures... Sur les haies, aupres des bourgs, les
lessives sont étendues depuis midi et sèchent à la bourrasque. Dans chaque maison, le feu de la salle à manger
fait luire tout un reposoir de joujoux vernis. Fatigué de
jouer, l'enfam: s'est assis aupres de sa mère et il lui fait
raconter la journée de son mariage.
Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n'a qu'à
monter dans son grenier et il entendra, jusqu'au soir,
siffier et gémir les naufrages; il n'a qu'à s'en aller dehors,
sur la route, et le vent lui rabattra son foulard sur la
bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera
pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au
bord d'un chemin boueux, la maison des Sablonnières, où
mon ami Mcaulnes est rentré avec Yvonne de Galais,
qui est sa femme depuis midi.
Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont été
paisibles, aussi paisibles que la première entrevue avait été
mouvementée. Meaulnes est venu tres souvent aux
Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de deux fois
par semaine, cousant ou lisant pres de la grande fenêtre
qui donne sur la lande et les sapins, M 11e de Galais a vu
tout d'un coup sa haute silhouette rapide passer derrière
le rideau. Car il vient toujours par l'allée détournée qu'il
a prise autrefois. Mais c'est la seule allusion - tacite -

LE GRAND MEAULNBS

qu'il fasse au passé. Le bonheur semble avoir endormi son
étrange tourment.
De petits événements ont fait date pendant ces cinq
calmes mois. On m'a nommé instituteur au hameau de
Saint-Benoist des Champs. Saint-Benoist n'est pas un
village. Ce sont des fermes disséminées à travers la campagne, et la maison d'école est complétement isolée sur
une côte au bord de la route. Je mène une vie bien
solitaire ; mais en passant par les champs, il ne faut que
trois quarts d'heure de marche pour gagner les Sablonrueres ...
Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur de maçonnerie au Vieux-Nançay. Cc sera bientôt
lui le patron. Il vient souvent me voir. Meaulnes, sur la
prière de Mlle de Galais, est maintenant tres aimable avec
lui.
Et ceci explique comment nous sommes là, tous deux, à
r6der, vers quatre heures de l'après-midi, alors que les
gens de la noce sont déjà tous repartis.
Le mariage s'est fait à midi, avec le plus de silence possible, dans l'ancienne chapelle des Sablonnières, qu'on n'a
pas abattue et que les sapins cachent à moitié sur le versant de la c6te prochaine. Apres un déjetîner rapide, la
mère de Meaulnes, M. Seure! et Millie, Florentin et les
autres sont remontés en voiture. Il n'est resté que Jasmin
et moi.
Nous errons à la lisière des bois qui sont derrière la
maison des Sablonnières, au bord du grand terrain en
friche - emplacement ancien du Domaine aujourd'hui
abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir pourquoi,
nous sommes remplis d'inquiétude. En vain nous essayons

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de distraire nos pensées et de tromper notre angoisse en
nous montrant, au cours de notre promenade errante, les
bauges des lievres et les petits sillons de sable où les lapins
ont gratté fraîchement •.. un collet tendu... la trace d'un
braconnier ... Mais sans cesse nous revenons à ce bord du
taillis, où l'on découvre la maison silencieuse et fermée ..•
Au bas de la grande croisée qui donne sur les sapins, il
y a un balcon de bois, envahi par les herbes folles que
couche le vent. Une lueur comme d'un feu allumé se
reflete sur les carreaux de la fenêtre. De temps à autre,
une ombre passe. Tout autour, dans les champs environnants, dans le potager, dans la seule ferme qui reste des
anciennes dépendances, silence et solitude. Les métayers
sont partis au bourg pour fêter le bonheur de leurs maîtres.
De temps à autre, le vent chargé d'une buée qui est
presque de la pluie nous mouille la figure et nous apporte
la parole perdue d'un piano. Là-bas, dans la maison fermée,
quelqu'un joue. Je m'arrête un instant pour écouter en
silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de
tres loin, ose à peine chanter sa joie... C'est comme le
rire d'une petite fille qui, dans sa chambre, a été chercher
tous ses jouets et les répand devant son ami. Je pense
aussi à la joie, craintive encore, d'une femme qui a été
mettre une belle robe et qui vient la montrer et qui ne
sait pas si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est
aussi une priere, une supplication au bonheur de ne pas
être trop cruel, un salut et comme un agenouillement
devant le bonheur ...
Je pense : " Ils sont heureux enfin. Enfin le bonheur
s'est laissé conquérir. Il est là-bas près d'elle .... "
Et savoir cela, en être sfu-, suffit au contentement
parfait du brave enfant que je suis,

LE GRAND MEAULNES

59 1

A ce moment, tout absorbé, le visage mouillé par le
vent de la plaine comme par l'embrun de Ja mer, je sens
qu'on me touche l'épaule :
- Ecoute ! dit Jasmin tout bas.
Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger ; et
lui-même, la tête inclinée, le sourcil froncé, il écoute ...

CHAPITRE VIII
L'APPEL DE FRANTZ

- Hou-ou!
Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur
deux notes, haute et basse, que j'ai déjà entendu jadis...
Ah ! je me souviens: c'est le cri du grand comédien lorsqu'il hélait son jeune compagnon à la grille de l'école.
C'est l'appel à ·quoi Frantz nous avait fait jurer de nous
rendre, n'importe où et n'importe quand. Mais que
demande-t-il ici, aujourd'hui, celui-là ?
, ~ C_ela ~ient de la grande sapinière à gauche, dis-je
a m1-v01x. C est un braconnier, sans doute.

Jasmin secoue la tête :
- Tu sais bien que non.
Puis plus bas :
- Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce
matin. J'ai urpris Ganache, à onze heures, en train de
guetter dans un champ aupres de la chapelle. Il a détalé
c~ m'apercevant. Ils sont venus de loin, peut-être à
bicyclette, car il était couvert de boue jusqu'au milieu du
dos...
-

Mais que cherchent-ils ?

�LJ! GRAND MEAULNES

59 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je n'en sais rien. Mais à coup sCir, il faut que nous
les chassions. Il ne faut pas les laisser r6der aux alentours.
Ou bien toutes les folies vont recommencer ...
Je suis de cet avis, sans l'a.vouer.
. .
- Le mieux, dis-je, serait de les Joindre, de voir ce
qu'ils veulent et de leur faire entendre raison ...
Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc
en nous baissant, à uavers le taillis, jusqu'à ~a grande
sapinière, d'où part à intervalles réguliers ce crt prolongé
u.i n'est pas en soi plus triste qu'autre chose, mais qui
q
d . .
e
nous semble à tous les deux e sinistre augur •
.
Il est difficile dans cette partie du bois de sapins,
où le regard s';nfonce entre les troncs régulièrement
L.
de surprendre quelqu'un et de s'avancer sans
l t i.::s,
pan
, l'
1
être vu. Nous n'essayons même pas. Je me poste a ange
de la sapinière. Jasmin va se placer à l'ang~e op~sé,
de f:açon à commander comme moi, de 1 extérieur,
• l'
deux des côtés du rectangle et à ne pas laisser fu,_r °,"
des bohémiens sans le héler. Ce dispositions ~nses, JC
commence à jouer mon raie d'éclaireur pacifique et
j'appelle :
- Frantz !...
" Frantz ! Ne craignez rien. C'est moi, Seure!; je
voudrais vous parler,..
.
,
.
Un instant de silence. Je vais me décider a crier
encore lorsque, du cœur même de la sapinière, où mon
regard, n'atteint pas tout à fait, une voix commande :
- Restez où vous êtes : il va venir vous trou,er.
Peu à peu, entre les grands sapins que l'éloigne~ent
fait paraîue serrés, je distingue la silhouette du Jeune
homme qui s'approche. Il paraît couvert de boue et mal

593

vetu ; des épingle de bicyclette serrent le bas de son
pantalon ; une vieille casquette à ancre est plaquée sur es
cheveux trop longs; je voi maintenant sa figure amaigrie ...
Il semble avoir pleuré.
S'approchant de moi, résolument:
- Que voulez-vous ? demande-t-il d'un air très
insolent.
- Et vous même, Frantz, que faites-vous ici ? Pourquoi venez-vous troubler ceux qui sont heureux ?
Qu'avez-vous à demander? Dites-le.
Ainsi interrogé directement, il rougit un peu, balbutie,
répond seulement :
-

Je suis malheureux, moi, je suis malheureux.

. Puis, la tete dans le bras, appuyé à w1 tronc d'arbre,
11 se prend à sangloter amèrement. Nous avons fait
quelques pas dans la sapinière. L'endroit est parfaitement
silencieux. Pas même la voix du vent que les grands
sapins de la li ière arrêtent. Entre les troncs réguliers se
riptte et s'éteint le bruit des sanglots étouffés du jeune
homme. J'attends que cette crise s'apai e et je dis, en lui
mettant la main sur l'épaule :
- Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai
auprès d'eux. Ils vous accueilleront comme un enfant
perdu qu'on a retrouvé et tout sera fini.
Mai~ il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie
par les larmes, malheureux, entêté, colère, il reprenait :
-

Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi
? Pourquoi ne tient-il
pas sa promesse ?
ne répond-il pas quand je l'appelle

- Voyons, Frantz, répondis-je, le temps des fantasmagories et des enfantillages est passé. Ne troublez pas

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

594

avec des folies le bonheur de ceux que vous aimez -

de

votre sceur et d'Augustin Meaulnes.
- Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien.
Lui seul est capable de retrouver la trace que je cherche.
Voilà bientôt trois ans que Ganache et moi nous battons
toute la France sans résultat. Je n'avais plus confiance
qu'en votre ami. Et voici qu'il ne répond plus. Il a
retrouvé son amour, lui. Pourquoi, maintenant, ne penset-il pas à moi. Il faut qu'il se mette en route. Yvonne le
laissera bien partir ... Elle ne m'a jamais rien refusé.
Il me montrait un visage où, dans la poussière et la
boue, les larmes avaient tracé des sillons sales - un
visage de vieux gamin épuisé et battu. Ses yeux étaient
cernés de tkhes de rousseur ; son menton, mal rasé ; ses
cheveux trop longs traînaient sur son col sale. Les mains
dans les poches, il grelottait. Ce n'était plus ce royal
enfant en guenilles des années passées. De cceur, sans
doute, il était plus enfant que jamais: impérieux, fantasque
et tout de suite désespéré. Mais que cet enfantillage était
pénible à supporter chez ce garçon déjà légèrement
vieilli ! Naguère, il y avait en lui tant d'orgueilleuse
jeunesse que toute folie au monde lui paraissait permise,
A, présent, on était d'abord tenté de le plaindre pour
n'avoir pas réussi sa vie ; puis de lui reprocher ce rôle
absurde de jeune héros romantique où je le voyais
s'entêter ... Et enfin je pensais malgré moi que notre beau
Frantz aux belles amours avait dô. se mettre à voler pour
vivre, tout comme son compagnon Ganache .•• 'fant
d'orgueil avait abouti à cela.
- Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir réfléchi,
que dans quelques jours Meaulnes se mettra en campagne
pour vous, rien que pour vous ?...

LI GRAND MEAULNES

- Il réussi· ra, n •est-ce as ?
595
demanda-t-il en cl aquant desp dents
. Vous en êtes st1r .? me
- Je le pense. Tout dev1ent
.
· . 'bl
- Et comment le
. . poss1 e avec lui !
saurai-Je ? Q •
- Vous
·
· m me le dira?
reviendrez ici d
.
même heure . v
ans un an exactement à
.
· ous trouverez l .
, cette
aimez.
a Jeune fille que vous
Et, en disant ceci ' Je
. pensais
. n
no uveaux
époux, mais
. m ' enquér'
on pas troubl er Ies
et faire diligence m .
A
ir auprès de tante M . 1
01-mcme pour t
ome
L e bohémien m
rouver la jeune fille

'°''.nt! de confian,:

v:ra::::'.:•~s

les yeux avec ~ne

.avait encore et tout de A
m1rable. Quinze ans 1·1
.
mcme qu·
,
nous avions à Samte-Agathe
.
l mze . ans ! _ l'!ge que
1
,casses'.
quand nous fîmes to , l e s~1r du balayage des
-enfantin ·
us es trois ce terribl e serment

Le désespoir le re · 1
- Eh bien, nou/::to::squ'i_l fut obligé de dire :
Il regarda
..
partir.
, certamement avec un grand serrement d
.cœur
, tous ces bois d' l
qui•·1 allait de nouveaue
~uitter.
a entour
' - Nous serons dans tr . .
N
ois Jours, dit-il sur les
d .
. ous avons laissé
. '
routes
cpu1s trente heures
nos voitures au loin Et
pen .
' nous marchio
.
sions arriver à temps p
ns sans arrêt. Nous
1e mari
' our emmener M
l
h
age et chercher avec 1 .
eau nes avant
c erché les Sablonniè
u1 ma fiancée comme il
p .
res...
a
u1s,
repris
pa
- A
r sa terrible puérilité .
. ppelez votre Delou h
. . .
,que s1 je le rencontrais ce c e,_d1t-1l en s'en allant, parce
Peu a
' serait affreux 1
peu, entre les sapins' je vis isparaître sa sil,d Allemagne

d.

�l.A NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

houette grise. Je rappelai Jasmin et nous allàmes reprendre
notre faction. Mais presque aussitat, nous aperçClmes,
là-bas, Augustin qui fermait les volets de la maison, et
nous fümes frappés par l'étrangeté de son allure.

CHAPITRE IX
LES GENS HEUREUX

J'ai su, plus tard, par le menu détail, tout ce qui s'était
passé là-bas. Dans le salon des Sablonnières, Meaulnes et
Mil• de Galais, dès le début le l'après-midi, sont restés
complétement seuls. Tous les invités partis, le vieux
M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le grand
vent pénétrer dans la maison et gémir; puis il s'est dirigé
vers le Vieux- ançay et ne reviendra qu'à l'heure du diner
pour mettre tout à clef et donner des ordres à la ferme.
Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant jusqu'aux
jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans
feuilles qui cogne la vitre, du c6té de la grande lande.
Comme deux passagers dans un bateau à la dérive, ils
sont, dans le grand vent d'hiver, deux amants enfenn~
avec le bonheur.
- Le feu menace de s'éteindre, dit Mil• de Galais, et
elle voulut prendre une bCtche dans le coffre. Mais
Meaulnes se précipita et plaça lui-même le bois dans le
feu.
Puis il prit la main tendue de la jeune femme et ils
restèrent là, debout, l'un devant l'autre, étouffés comme
par une grande nouvelle qui ne pouvait pas se dire.
Le vent roulait avec le bruit d'une rivière débordée,

LI GRAND MEAULNES

De temps à autre une goutte d' eau diagonal
.

597

sur la portière d'un t •

. ,
ement, comme
.
ram, rayait la vitre.
Alors la Jeune fille s' écha a
.
couloir et disparut ave
pp.' Elle ouvnt la porte du
c un sourire mysté .
U
dans la demi-obscurité A
.
neux. n instant
doute: " Voici do
u~stin resta seul. Il songea sans
.
ne a maison tant che hé 1
jadis plein de chuchoteme t
d
rc e, e couloir
Le tic-tac d'une
.
n s et e passages étranges ... "
petite pendule fa' .
à manger de Sainte-Agathe...
1sa1t penser à la salle

I

. C'est alors qu'il dut entendre
"•
dit plus tard l'avoir ent d· , -: et M de Galais me
'
en u aussi
1
•
Fraatz, tout près de 1
.
- e premier cri de
La .
a maison.
Jeune femme &gt; alors, eut beau lui m
1es c hoses merveilleuses d
Il
ontrer toutes
de petite fille toutes onthe e était chargée : ses jouets
'
ses P otograph · d' r,
en cantinière elle et F
ies en,ants : elle
.
'
rantz sur les g
d
qui était si J'olie
.
enoux e leur mère
... PUIS tout ce q ·
•
'
petites robes d . d"
.
u1 restait de ses sages
e Ja IS : "Jusqu'à cell .
.
voyez, vers le temps où vou ail" b' e-c1 que Je portais,
oà vous arriviez J·e c .
s iez ient6t me connaître
u
,
rois, au cours d S .
,
.,eaulnes ne vo ai 1
•
e amte-Agathe... "
.
y t p us nen et n'entendait 1
.
Un instant pourtant .1
..
P us nen.
, parut ressa1s1 p la
son extraordinaire, in"imagina
. bl
ar
pensée de
e bonheur.
V
ous êtes là - d'it-1.1 sourdem ·t,
d' ire seulement donnait 1
.
en comme si le
de la table et votre mai e :ert1ge. - Vous passez auprès
Et encore •
n s y pose un instant ...
. -:- Ma mère lorsqu'elle était .
légèrement son bust
Je~ne femme, penchait
Et
d
e sur sa taille pour me
1
quan elle se mettait
.
par cr••.
Alors M11e
. au piano ...
de Gala1s proposa de JOUer
.
avant que la

aJllSI

�LA NOUV.ELLE. REVUE FRANÇAISE

nuit vînt. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon et
l'on fut obligé d'allumer une bougie. L'abat-jour rose sur
le visage de la jeune fille augmentait ce rouge dont elle
était marquée aux pommettes et qui était le signe d'une
grande anxiété.
La-bas, à la lisiere du bois, je commençai d'entendre
cette chanson tremblante que nous apportait le vent,
coupée bientôt par le seeond cri des deux fous, qui
s'étaient rapprochés de nous dans 1es sapins.
Longtemps Meaulnes écouta le piano en regardant
silencieusement par une fenêtre. Plusieurs fois, il se
tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, tres légerement,
mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser
aupres de son cou cette caresse a laquelle il aurait fallu
savQir répondre,
_ Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets.
Mais ne cessez pas de jouer...
Que se passa-t-il alors dans ce cœur obscur et sauvage?
Je me le suis souvent demandé et je ne l'ai _su q~e
lbrsqu'il fut trop tard. Remords ignorés ? Regrets m~phcables? Peur de voir s'évanouir bienttit entre ses mams ce
bonheur inoui qu'il tenait si serré r Et alon; tentation
terrible de jeter irrémédiablement à terre, tout de suite,
cette merveille qu'il avait conquise? •..
Il sortit lentement, silencieusement, apres avoir regardé
la jeune femme une fois encore. Nous le vîmes, de la
lisière du bois, fermer d'abord avec hésitation un volet ;
puis regarder vaguement vers nous ; en fermer u_n au_tre,
et soudain s'enfuir à toutes jambes dans notre d1rect1on.
Il arriva prts de nous avant que nous eussions pu songer

LE GRAND M.EAUL~ ES

599

à nous dissimuler davantage. Il nous aperçut comme il
allait franchir une petite haie récemment pla~tée et ui
formait la limite d'un pré. Il fit un écart. Je me rapp~le
son allure hagarde, son air de bête traquée. Il fit mine de
revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du petit
ruisseau.
Je l'appelai :
- Meaulnes !... Augustin !...

Mais il ne tournait pas meme la tête, Alors, persuadé
que cela seulement pourrait le retenir ;
- Frantz est là, criai-je. Arrête !
Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps
de préparer ce que je pourrais dire :
- Il est là! dit-il. Que réclame-t-il ?
- Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander
de l'aide, pour retrouver ce qu'il a perdu.
, -. Ah ! fit-il baissant la tête. Je m'en doutais bien.
J avais beau essayer d'endormir cette pensée-la ... Mais
où est-il ? Raconte vite.
Je dis que Frantz venait de pa~tir et que certainement on ne le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour
M~aulnes une grande déception. Il hésita ; _fü deux ou
trois pas ; s'arrêta. Il paraissait au comble de l'indécision
et du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son
nom au jeune homme. Je dis que je lui avais donné
rendez-vous dans un an à la même place.
Augiistin, si calme en général, était ma~ntenant dans
un état de -nervosité et d'impatience extraordinaire :
- Ah! Pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans
do~te, je puis le sauver. Mais il faut que -ce soit tout de
suite. Il faut que je le voie, que je lui parle, qu'il me

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pardonne et que je répare tout ... Autrement je ne peux
plus me présenter, là-bas ...
Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.
- Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu
lui as faite, tu es en train de saccager ton bonheur.
- Ah ! si cc n'était que cette promesse, fit-il.
Et ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes
hommes, mais sans pouvoir deviner quoi.
- En tous cas, dis-je, il n'est plus temps de courir.
Ils sont maintenant en route pour l'Allemagne.
Il allait répondre lorsqu'une figure échevelée, déchirée,
hagarde, se dressa entre nous. C'était Yvonne de Galais.
Elle avait dO. courir, car elle avait le visage baigné de
sueur. Elle avait dO. tomber et se blesser, car elle avait le
front écorché au-dessus de l'ccil droit et du sang figé dans
les cheveux.
Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, de
voir soudain, descendu dans la rue, séparé par des agents
intervenus dans la bataille, un ménage qu'on croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a éclaté tout d'un coup,
n'importe quand, au moment de se mettre à table, le
dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fête
du petit garçon ... - et maintenant tout est oublié, saccagé. L'homme et la femme, au milieu du tumulte, ne
sont plus que deux démons pitoyables, et les enfants en
larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement,
les supplient de se taire et de ne plus se battre.
Mue de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me fit
penser à un de ces enfants-là, à un de ces pauvres enfants
affolés. Je crois que tous se amis, tout un village, tout un
monde l'cO.t regardée, qu'elle f&lt;lt accourue tout de même,

LE GRAND MEAULNES

601

qu'elle ftlt tombée de la ê
rante, salie.
m me façon, échevelée, pieuMais quand elle eO.t compris u M
. .
q e
eaulnes était bien
mo1ns I1 ne l'abando
.
die pa~ son bras sous 1 .
.
nnera1t pas, alors
e sien, puis elle ne
,
de rire au milieu de se l
put s empêcher
.
s
armes
comme
une
r.
Il
duent rien ni l'
. l'
eniant. s ne
un m autre Mai
1
son mouchoir Meaul
l 1· . . , comme el e avait tiré
,
nes e u1 pnt douce
d
Avec précaution et
l' .
.
ment es mains.
tachai
app icat1on, il essuya le san
.
t la chevelure de la jeune fille.
g qui

U, que cette fois du

- Il faut rentrer, maintenant d1"t-"l
Et Je
· les laissai retourner tous' les 1d•
grand vent du soir d'h.
.
eux, dans le beau
Iu4 l'aidant d I
tv~r qui leur fouettait le visage
e a main aux passa
d 'tn ·1
souriant et se Mtant ges I c1 es ; elle,
vers leur demeure pour
.
aband onnée.
un instant
(à suitm)

•

ALAIN-FOURNIER.

�CHRONIQUE DE CAERDAL

602

CHRONIQUE DE CAËRDAL
XXIIl

.
603
passer outre, tant la fiction d 1
.
blesse souvent l'esp 't Ell e la tragédie française
.
n .
e e fore ' ' b
Jamais que le drame est
.
e a n ou lier
à la fin ce ne sont pl undJeu. Cet ét~rnel corridor,
us es êtres viva t
. ,
rencontrent mais des b
.
n s qu1 s y
courants d':ir qu·
ahstract10ns. 11 règne là des
i enr ument l'é
·
refroidissent tout.
motion, et qui

SHAKSPEAIŒ A PARLS

§
La représentation de Shakspeare en français
est une pierre de touche, et le grand piège de
l'art dramatique. Elle révèle l'or de l'interprétation
ou le titre misérable de l'esprit qui l'anime. Sauf
deux ou trois drames, Othe/l'o, Macbeth; peut être
Hamlet, peut être la Tempête, je ne crois plus
possible de donner Shakspeare tel quel, en respectant totalement le texte. Avant d'avoir vu Coriolan
et César, le Roi Lear et Roméo, je ne pensais pas
de la sorte. Au contraire, Britannicus n'a pas une
ride.
J'ai toujours senti ce que les changements
brusques, dans l'espace et dans le temps, ont
d'imparfait et même de très pénible. Ils rompent
l'intérêt. Ils substituent fatalement le spectacle au
drame. Je n'ai pas aimé l'œuvre ·de Shakspeare à
cause de ces changements, mais malgré ces changements. Ou le drame doit disparaitre, ou la part du
spectacle sera de plus en plus petite.
Pourtant, j'ai eu peut être l'illusion qu'on ptît

•

·
.Les unités· sont ad mirables
soient dans le sujet. Ou du
'. pourvu qu'elles
puisse n'y pas pe
L'
moins, pourvu qu'on
nser. e dram I
comme les actions d 1 . e a ors se déroule
·•
e a vie mêm
.
critique à l'heu
.
e, au point
'
re capitale O
t , l'
le temps qu'on y est L
.. n es ou on est, et
• es un1tés so t d
conventions la plus réelle.
n e toutes les
Les unités de Corneille n
.
sont forcées . au .
1 e sont pas vraies : elles
.
ss1, on es rem
,
quoi elles nous choq
N
arque : c est pour
.
uent. ous
ce qui le gêne.
sommes gênés de

Il faut suivre So h l
.
moins d'un suiet Pt_ oc es, si l'on peut. Mais à
Chez les An · ;; an 1que' on ne pourra guère
ciens tout e t · 1
·
cité du fait im /
s simp e; et cette simplibonh
p ique toutes les autres. C'est 1
eur, et peut êt re 1eur va 'té L
eur
grecque est linéaire
1 111 • a tragédie
avons pris d
l comme e Parthénon. Nous
u vo urne Le
d
celui du volume. C'es Ï•l
m~n e moderne est
t me qui le veut ainsi: Ja

�604

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut plaire : il est divertissement ; parfois même
volupté, m,ais toujour_s inco~plète. (La musique a
passé par la ; et depuis, on 1 appelle sans cesse au
secours.) Le spectacle n'émeut jamais: il n'est point
de la passion : loin de là, fastueuse ou puérile, il
est la borne où elle achoppe. Enfin, où sont au
théâtre les grands spectacles de l'âme ? Dans le
dialogue, uniquement : le drame n'est fait que
pour ces moments suprêmes et les suprêmes aveux
des héros: Hamlet avec sa mère• Hamlet au
cimetière ; la seconde conversation d'Othello avec
lago; la dernière scène de Rodrigue et Chimène :
Si jamais je t'aimai ... le débat d'Antigone et de
Créo~ ; la fin de Rosmersholm, agonie de trois
consc1 ences.
Jeux de lumière, pompes, cortèges, meubles,
défroq_u:s de toute sorte et chinoises même, paysages, decors, que nous veulent tous ces prestiges,
quand ~e grands cœurs nous parlent ? La plus
accom_phe des apparences, qui réclame ie plus notre
attention, est alors la plus grossière.

vie interieure, qui est la troisième dimension. Le
temple grec est un visage : avant tout, la cathédrale
est un vaisseau.
La vérité des règles est dans Molière: là, on
s'y range sans presque s'en douter. On admire le
même heureux miracle dans Britannicus et dans
Bérénice. Ibsen est unique pour l'exemple qu'il
donne des unités au théitre moderne. Elles lui
sont aussi naturelles qu'aux Grecs, et il n'y sacrifie

nen.

Si la grande poésie pouvait s'enfermer dans le
1 cadre des unités, ce serai_t le chef d'œuvre. Les
' unités seules procurent cette harmonie parfaite et
la beauté des lignes qui font l'œuvre d'art achevée.
Je ne fais plus crédit de ma propre illusion à
Shakspeare, depuis que j'ai vu Roméo et 'jules César.
Je ne dis pas qu'un drame est fait pour être ~u;
mais enfin c'est le destin d'un drame qu'on pmsse
le voir. Les œuvres dramatiques vieillissent et
meurent par la scène : ce qui est du spectacle en
elles , est leur mottalité. Il est incroyable comme
j'aime le drame et combien je hais le spect~cle. J_e
voudrais savoir s'il y a eu d'autres poètes a sentir
cette contrariété, et au même degré. Tous les
spectacles du monde,je les donne pour trois lignes
d'un divin dialogue, comme j'en sais. Le spectacle

605

§
'

A la scène, rien ne me satisfait plus de
Shakspeare que ces hauts moments du drame
pleine eau après la marée, où les caractères étan;
donnés, et les passions aux prises, ils s'affrontent
enfi n e t s ' exp1·1quent. Partout ailleurs, on passe, on

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

\ se rencontre, on se tue même : on se ne s'explique
pas. Les changements de scène conduisent, plus ou
l11

moins, à la pantomime.
Plus la scène est longue, dans Shakspeare, ou,
si l'on préfère, plus l'acte dure, plus en un mot
l'on est où l'on est, et plus le drame est admirable.
On finit par détester ce qui l'interrompt. Les longueurs sont de l'action, comme on appe~~ c~ttc
part du drame, qui en est l'anecdote ou l h1sto1re.
Tout ce qui n'est pas ce fond où je m'émeus,
m'irrite et m'ennuie, au lieu de me distraire. Je
ne veux pas être distrait. Je veux être possédé, et
enseveli dans la beauté qui me possède. Bon pour
les enfants qu'on les promène de distraction en
distraction. Et il est vrai que la plupart des
hommes sont des enfants mal doués : Au théâtre,
ils cherchent toujours le cirque. Ils ne peuvent
pas être fixés dans la profondeur de l'émotion.
~•on les effraie, qu'on les fasse rire, qu'on les
secoue : émus, ils ne veulent pas l'être. Après le
diner, ils ont peur pour leur digestion. Poètes et
public, il faut convenir qu'ils ont un pauvre
estomac. Mais quoi ? Bambins, ils n'ont été
nourris que de petit lait, de pâtes et de bouillie :
ils sont au biberon toute leur vie, et aux
marionnettes : trois petits tours et puis s'en 'Uont.

CHRONIQUE DE CAERDAL

§
, L'épreuve de la scène française est infaillible.
C ~st encore une vertu de la langue reine: car je
~raite de _la scène où l'on parle le français. Peu
importe s1 Shakspeare sans coupures fait bon effet
en allemand.
La langue parlée mesure toutes les convenances
de l'action. Rien n'est soustrait à cette lumière:
allumée au dedans, elle éclaire le monde de l'événement, toute la mimique et toute l'anecdote des
caractères. En français, l'expression juge les sentiments: tout ce qui est superflu, outré sans vérité
ou sans utilité à l'essence du drame, écÎate, à l'insu
du potte, ave~ une grossière indécence. Ici, il faut
montrer ses titres au sublime. Ce qui passe pour
pr~f~nd en allemand est confus en français, et ce
qui 5 Y donne po~ le fin du fin n'est plus qu'un
bavardage outrecuidant. Ce qui semble net et droit
en anglais para1t en français un jeu de mains sans
art, et moins un langage qu'un sec entretien de
~t~es. Certaine verve qui se croit éloquente en
italien est bouffonne en français. La langue parlée
sur la scène française, a une évidence sublime e~
cruelle.

. Yoilà ce qui rend le théâtre des romantiques si

~dieu.le. Tout Y est d'une absurde inconvenance.
es héros sont leurs propres bouffons sans le

�608

L.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

savoir. Ils sont bafoués par ce qu'ils disent. 11
ne reste déjà plus une ligne du père Dumas,
cet éléphant de l'emphase et de la ~iaiserie. L:s
bouffons de Victor Hugo sont, du moms, splendidement parés et curieusement sonores. Tou~,
d'ailleurs, pantins et poupées. De tel papegais
au plumage éclatant, qui jacassent, nous n'en
pouvons plus souffrir le grelo_t de marotte. l~s
seraient vrais à demi, ou pourraient quelques fms
le paraitre, s'ils étaient traduits en espagnol ou en
bavarois. Par un juste retour, les drames espa~nols
et les drames allemands n'ont point en français de
vérité vivante : la langue française ne les trahit
pas : elles les révèle à eux mêmes. En exprimant
les caractères, elle les efface du même coup par ~e
doute qu'elle en inspire, ou I'ironiq~e mépns
qu'elle nous invite à en faire. Le français révèle la
vérité des caractères, comme les acides font passer
du bleu ,au rouge la teinture de tournesol
§

L'unité de lieu n'est pas si essentielle que les
autres. Il suffit, dans le moindre temps possible,
qu'on ne se déplace pas au ~ours d'un acte. En
sorte que si le drame en c_mq acte~ se passe en
cinq endroits différents, l'umté ~e s01t pas ~om~ue
au cours d'une situation. Le heu est la situation

CHRONIQUE DE CAERDAL

609

de l'acte. Et par acte,j'entends un pas considérable
de l'action. Le point, c'est de laisser toute sa
plénitude à chaque moment capital de l'action. Un
tel souci commande le choix des moments.
, 0~ est dans l'émotion : il faut qu'on y reste.
L artiste seul en a les moyens. Shakspeare lui
même n'y réussit pas toujours. C'est, en son art,
la règle unique de Dostolevski : à quoi jamais il ne
manque. Sortir de l'émotion, quan_d on y est,
av~nt ~~ l'avoir ép~isée ou presque, voilà ce qui
rwne 1 intérêt de 1 œuvre, et qui nuit à toute
l'harmonie. Grand poète, celui qui renouvelle
l'émotion à mesure qu'il l'épuise. Dans Roméo à.
peine si l'on voit les deux amants ensemble: 1:ur
amour est perdu au milieu de Vérone et noyé
dans le spectacle des factions. Mais, quand Vérone
et les factions seraient très nécessaires au drame il
est clair
que le drame est des deux amants,
.
toute chose._Et même ne le fi.ît il pas, il faut qu'il
le soit : car il est seul tragique et seul émouvant
su~ la scène. Au théâtre, la foule n'est qu'un
épisode. Ce qui prend le spectateur par la nuque
l'arrache à lui même, ce qui le tire de la vie
commune et médiocre, pour le plonger dans la
passion héroYque, c'est le drame des individus • et
l ,
,
1 n y en a pas d'autre. Le héros est un individu.
~ar définition. Et sur le théâtre plus que partout:
il le serait contre la volonté du poète, supposé que
le poète pô.t penser autrement.
8

:ur

�6 IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

Moins le lieu change, plus le drame est fort et
l'émotion présente.
Changer de lieu mène nécessairement ~ chan~er
de temps. On s'espace en tous sens. On s/parpille
dans la durée, comme on se disperse dan~ 1étendue.
La même facilité entraine les mêmes faiblesses. Et
l'harmonie est vaincue.
La force tragique d'Ibsen se voit d'~b~r~ aux
unités qu'il respecte, et comme il y es~ a 1aise: 1~
ne se fait pas violence pour en user :. il les plie a
soi , il en est maitre.
§

Nous n'avons pas un auteur tragique. sans
a1· s notre théâtre nous a permis de
repro Che • M
.
.
'bl
concevoi·r la tragédie parfaite. Si elle est poss1
,
de,
c'est la forme française avec les gr~ndes sc~nes e
Shakspeare. Je voudrais dire mieux : . 1entendement français, avec la musique intérieure de
Shakspeare.
·
·
Quoi qu'en pensent nos Tnssotms,_
si im pertinents aujourd'hui, la tragédie de Racme es~ une
analyse du sentiment, bien plus qu'une musi_que.
Elle donne la vue et l'intelligence des émotions,
plus que les émotions mêmes. Moins l'être que le
signe.
d
Etant sans musique elle est sans profon e_ur.
Seule, l'émotion est profonde. La grande passion

CHRONIQUE DB CAl!RDAL

6II

aspire à l'émotion, sans relâche ; l'émotion d'un
sentiment en est la musique. Trissotin qui, pour
mieux juger de la musique, n'en daigne pas savoir
un seul mot, ignore ce que je veux dire, et le juge.
Qu'il s'y évertue. Il me lit. Et, c'en est fait, je
ne perds plus mon temps à le lire. Passons.
Dans Hermione, Roxane, ou Mithridate, on ne
trouve pas la pr?fonde résonnance de la jalousie,
qui rend le désespoir d'Othello si tragique. Il n'est
pas un héros de Shakspeare, Hamlet, Prospero,
Macbeth et dix autres, qui n'ait de ces cris ou de
ces murmures, de ces rêveries passionnées, où il
semble que dans un caractère résonne le destin
de toute l'espèce. Il n'y a jamais un seul de ces
traits dans Racine. L'univers est vraiment absent
de son œuvre. Mais, dans Shakspeare, ce ne sont
que des moments. Ils sont perdus dans le désordre
du spectacle. Tout spectacle est naturellement
épars. La loi de -Racine est toute contraire : il tend
à l'épure de géométrie sentimentale. Son ordre est
merveilleux : mais on le touche ; il est admirable :
mais il se fait admirer. Les héros de Shakspeare
ne se possèdent pas, enfin : d'autant plus,
~hakspeare les possède. Un héros qui se possède,
Je vois le poète et la peinture des passions, mais
non pas les créatures passionnées. Gœthe et
Stendhal n'en jugent pas autrement, il me semble.
Je prends donc mon parti de penser là dessus
comme eux.

�CHRONIQUE DE CAERDAL

612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

§

1

1

L'art et l'ordonnance grecque sont l'ordonnance et l'art français depuis près de trois cents
ans. Mais les émotions de l'âme moderne ne sont
pas épuisées par la tragédie de Racine ni de
Sophocles. Il s'en faut de tout.
11 y a une puissance, une émotion et même une
tendresse dont ces beaux Athéniens ne se doutent
seulement pas. Doux Racine, mais non pas tendre.
La musique nous les a révélées: l'univers n'est
jamais absent de la grande ~usique. Pour moi,
j'ai toujours rêvé du poète qw les fera passer dans
le drame.
Là aussi, il faut réconcilier l'antique et le
moderne, la forme française et la musique.. C'est
la musique intérieure qui fait les moments incomparables de Shakspeare. Mais dix moments
passionnés, dix regards sublimes ne font pas un
drame.
§
11 semble odieux de couper dans le texte de
Shakspeare. Mais il est bien plus o~ieux ~e le
trahir. Certaine fidélité aveugle est la pire trahison.
Garder à l'objet de son amour les raisons qu'on a
de l'aimer, c'est lui rester très fidèle. Et l'infidelité
consiste à l'en depouiller.

613

Shakspeare est aujourd'hui de l'ordre suprême
des grands tragiques faits pour être lus. Ceux là
se~s comptent, sans doute ; et il faut toujours en
finir par là. Cependant il est terrible, il est insupportable que la représentation ne donne pas tort
con~e Shaks~~are à la clique des critiques et au
public. Or, J en conviens : trop souvent à la
scène, ~hak~peare est diffus ; il est morcelé ; il est
~s swtc; il e~nuie. Où l'on voudrait demeurer,
il abrège le séjour; et il revient, il s'installe où
l'on aurait souhaité de ne plus être. La loi de son
•~tacle I~ force à ne jamais se fixer. Il est long,
?ù il nous impo~te moins ; où il nous importe plus,
al est court. C est que notre plaisir mesure la
durée._ Pour brève qu'elle soit, une scène qui ne
no~s mtéresse pas, est toujours trop longue. Les
actions de Shakspeare sont concentriques. Le
monde entoure les héros et les passions du drame
comme les cercles décrits autour d'une pierr;
tombée dans la profondeur de l'eau. Mais si
nombreux ils sont, qu'à la scène le centre s'effac
~n ne distingue plus le point d'impact des pa:~
s1_ons, ~u même les héros, que de loin en loin. Ils
~•spara1ssent dans l'immense ébranlement des
Circonstances qui les entourent, et des ondes qu'ils
répandent.
, !e ne voulais pas le croire, tout en le craignant.
Jai vu, et je ne doute plus. La représentation
fidèle de Roméo est une trahison.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

§
Les planches et ces animaux de c?médiens
portent en eux, vices et vertus, une réalité matérielle qu'on ne peut ni prévoir, ni méconnaitre. 11
faut compter avec la réalité, car ses vengeances
sont cruelles.
La matière du théâtre s'impose à l'esprit de
l' œuvre : elle y incarne les forces et les faiblesses
de la réalité vivante. La scène n'est pas idéale
seulement : quand le rideau se lève, ce sont d~
hommes et des femmes qui s'avancent, en chair
et en os, si peu qu'ils le soient, d'ailleurs, à la
ville. Il y a là toute une part qui échappe au
poète tragique, et qui s'incorpore à ~on œuvre :
elle va vivre sans lui, et contre lui peut être.
Tantôt le drame en est augmenté; tantôt il en est
avili. Ce hasard est glorieux: il tente les poètes.
Ce que les moyens et la vie d'une_ ép?que
impliquent ou supportent, voilà ce qui fa~t la
matière du théàtre : ils renouvellent parfois le
dram,e ; mais souvent il périt avec eux. Plus les
œuvrcs prêtent au comédien et au spectacl:, plus
elles sont périssables. Le livre est la scène 1deale,
qui conserve les chefs d' œuvre.
Il y a du périssable dans Shakspeare, . et
beaucoup. L'·épreuve de la scène le montre, même
quand il s'agit d'œuvres immortelles. Le texte de

CHRONIQUE DE CAERDAL

615
Shakspeare, qui voudrait y porter la main ? Mais
le spectacle de Shakspeare, il faut qu'on y touche,
si l'on veut que l'admiration y reste fidèle, et que
le spectateur continue d'en garder l'émotion et le
respect.
Point de musiques. Point de cortèges. La plus
sobre décoration ; et moins pour voir où l'on est,
que pour inviter que l'on y rêve. Que les fresques
de Véronèse et les costumes de Sardanapale restent
dans les musées. Et les paysages, plus encore,
qu'on leur laisse la paix: qu'ils demeurent honnêtement où ils sont, dans la nature.
Je ne demande qu'une toile de fond, quelques
plans de pierre, d'eaux ou d'arbres, pour permettre
à la pensée de quitter la vie ordinaire, sans que le
sol lui manque. De la lumière ou de l'ombre, plus
ou moins, pour envelopper la tragédie dans la
trame du temps. Un cadre enfin. Et rien de plus.
C'est à la poésie d'habiller le texte. C'est aux
passions profondes d'effacer le misérable jeu de la
mode et des apparences. C'est au puissant amour,
et non au seul geste des corps; c'est à la musique
des idées, et non à un orchestre, quel qu'il soit,
d'ouvrir à l'émotion du spectateur les merveilleuses avenues d'un monde racheté de la vie
par la beauté.
Il n'est point d'autre liberté que celle de la vie
supérieure, que la beauté révèle; et même, il n'est
pas d'autre réalité.
ANDRÉ SUARÈS.

�NOTIS

NOTES
LA LITTÉRATURELE GÉNIE DE FLAUBERT, par Jules dt Gaultier (Mercure de France, 3 fr. 50).
On sait ce que M. Jules de Gaultier a nommé le Bovarysme;
c'est la faculté qu'a l'homme d.e se voir différent de ce qu'il est;
il en fait le principe de presque toutes nos actions, le dynamisme de notre vie morale. L'exemple-type de cette erreur
vitale il l'a trouvé dans le cas de Mme Bovary et, poussant plus
'
.
d
loin sa recherche, dans l'œuvre réaliste et romantique e
Flaubert il s'est aperçu que ce grand artiste avait, en toute
occasion: consciemment ou inconsciemment, peu importe, ob.éi
à la même loi. Bouvard et Pécuchet, Frédéric Moreau, Harnais,
Saint-Antoine ét même Salammbô, autant de cas particuliers,
réductibles à ce seul cas. Ainsi l'objectivisme de Flaubert et son
détachement d'artiste cacheraient une philosophie, qui, s;10s consentir à se formuler, l'art n'ayant cure de formules abstraites,
serait partout présente, partout latente, grande voix_ secrète et
irrésistible, qui, plus que la beauté des mots, ferait la force
de l'œuvre, son unité, sa génialité. Il ne nous déplait pas de
trouver ici les raisons, pour lesquelles Flaubert, comme Baude•
laire , nous semble dominer de si haut son époque. " Quelle
force intime, écrit M. Jules de Gaultier, détermina ce pur amoureux de la forme à composer des livres tels que Madame Bo'flary,
l'Education Sentimentale et Bouf!ard et Pécuclzet, tout pleins, tout
débordants de vérité humaine ? Nulle autre que la passion

même de son métier, le besoin d'écrire, le prurit du style.
Mais cette passion c:st combinée chez lui avc:c le don de vision
des réalités ambiantes, don auquel il ne pc:ut se soustraire .et
qu'il utilise à alimenter ses besoins littéraires. Or, il n'est pas,
comme Gautier, un homme pour qui le monde visible seul
existe ; il est un homme pour qui le monde visible, et aussi le
monde moral et psychologique existent. " Il possédait, dit
Maupassant, la faculté de pénétrer dans la pensée des autres. "
Et cette pensée des autres agit sur sa sensibilité d'écrivain à la
&amp;çon dont les objets visibles agissent sur la' rétine d'un peintre,
Ainsi, physiques ou morales, les images "se dressent devant son
esprit halluciné, implacables comme des fantômes, tenaces
comme des mendiantes, jusqu'à ce qu'elles soient chassées par
le style, jusqu'à ce qu'elles s'évanouissent, masquées par · la
justesse du mot, confondues dans l'identité de l'expression,
abeorbées tout entières dans la substance du terme et de la
phrase. " II ne s'agit donc pas ici d'un labeur volontaire,
entêté, héroi'.que, mais proprement d'une fatalité à laquelle on
n'échappe pas. -Qui pouvait en douter rce n'est n'est pas à froid
qu'un Flaubert choisit ses sujets et ses personnages ; il ne connait pas le jeu gratuit. Il ne sait pas ce que c'est que d'avoir
l'esprit libre , il pense et juge malgré lui ; et cependant il
croit être un jongleur, un tourneur de mots, un virtuose !... Allons plus loin. Le type du bovarysme, c'est moins encore
Emma Bovary que Flaubert lui-même, hypnotisé sur l'art et la
beauté, et pourtant " collé à la terre, comme par des semelles
de plomb". Son rêve insatisfait - ou satisfait à peine et à quel
• 1
pnx
· - 1·1 le transporte sur tous ses personnages, non comme
Wle philosQphie ou simplement une méthode mais comme
l'"unagc même des puissances
.
'
obscures qui bataillent
au fond
de 1u1.· Createur,
·
11· crée à sa ressemblance, et se mire en ses
~ures. Ce n'est pas la vie, mais sa vie qui leur prête quelque
unité· A d'1re vrai,· 1·1 1es tient
·
dans sa dépendance ; il ne sait
pas les laisser vivre comme font un Balzac, un Stendhal, un

�618

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Dostolevsky. Aussi est-il moins né romancier que poète et

1

s'il eut " la faculté de pénétrer dans la pensée des autres ",
je crois qu'il n'éprouvait de joie, qu'à y retrouver sa propre
pensée ou la justification de celle-ci. On pourra objecter que
tous ses personnages font faillite ; s'il s'en sauve, lui, c'est par
l'art. Chez lui, "l'erreur sur $0Ï" est salutaire, elle est m~me

1

tout ,on wut.

H.G.

•••

' I•

LA BATAILLE A SCUTARI D'ALBANIE, par
et Jt411 T"4rauJ (Emile-Paul).

1

1

Jtm11

Quelque part, dans sa Yie ,k Tolsto1, M. Romain Rolland cite
la prcmiùc des admirables &amp;bus du Siège de Séo{I.J/Opol comme
l'un des chcfs-d'œuvre du grand reportage de guerre. Depuis le
génial Russe, d'autres écrivains., Kipling notamment, et let
frères Tharaud cUI-mémes, dan&amp; Dingky l'i!/111/rt étriv_ain (rappelez-vous la chevauchée dans le Veld, à la suite des hussards
de Garland), nous ont donné des modèles achevés de cette
esthétique du correspondant de guerre, qui consiste essentiellement dans la notation simple, précise, brusque, sans littérature,
de faits minuscules, inattendus, insoupçonnables, qui ne peuvent
etre imaginés et qui demandent un témoin aus sens aiguiiés et
au subtil esprit critique, - cc délicat esprit de choix et d'omission, ce tact infaillible et affiné dont parle, daIJs l11tatiQ111, OSCM
Wilde. Ouvrant la Bat4illt i¼ S,11t;zri d' ..!JIJ1111i1 (un beau titre),
j'imaginais conçu et réalisé suivant cette technique cc dernier
livre des Tharaud consacré à une relation des événements de la
guerre des Balkans, d'abord dans le Monténégro, puis au mont
Athos. Et, sans doute, l'est-il en de nombreux passages : "Et
plus forte que la rumeur des torrents et que la lumière brillante,
one odeur plane, éteint tout: l'odeur des immondices partout
au hasard répandues, car le Turc ignore la feuillée : " " Tara-

NOTIS

bosch !... A la lorgnette, je ne distingue rien sur un grand
champ de neige que des zigzags noirs, comme un deS$in sur du
papiu... Autour de moi, quelques canons sont enterrés sous des
abris de terre et de feuillage; un peu en avant, à. deux cents
mètre,, des cadavres d'animau.x marquent la frontière de la
z6ne qu'on ne peut dépasser sans mourir. A la moindre chose
qui bouge le long déchirement d'un schrapnell... J'erre indéfiniment aoos l'averse allant de batterie en batterie, sous les
huttes de feuillage où s'abritent les canonniers et d'où s'exhale
ane terrible odeur de cuir et de laine mouillée, de poudre, de
fromage et d'oignons. Je me sèche un moment près d'un feu
pour repartir ensuite vers un autre refuge." " Sur le quai,
toute la colonne fait halte au pied du grand escalier. Alignés
111 bord de la route comme une longue file de miséreui devant
un uile de nuit, ils se reposent ... Leur premier geste à tous est
de chercher dans la doublure de Jeun poches quelques débris
de ce tabac qo'ils ripaient l'autre jour... " Je pourrais multiplier
let citations. Imaginez un livre tout entier tissé de notations
analogues à celles qu'on vient de lire, et vous aurez une idée de
que j'escomptais.

rœlm'e

Mais, à côté da reporter, il y a chez les Tharaud, le poète,
le penseur, l'historien et !'écrivain. A chaque page, les faits
lel'Yent de point de départ aux émotions du poète, aux nobles
méditations de philosophie naturelle et de philosophie historique. Un soir, on apprend que le plus jeune des treize prêtres
catholiques de la Primatie de Serbie vient de tomber frappé d'une
balle. Un Franciscain prononce avec un soupir: "Le pauvre !
mais il fallait cda. L'autre jour, lh ont eu un de leurs popes
bl*, Il fallait bien que nous ayons un mort..."" Que de sens,
que de passion dans cc mot ! s'écrient les Tharaud. Qu'il
aprime de riîalité, de concurrence, de haine sourde entre
Wres chrétiens ennemis! lh ce sont les Orthodoxes, - les
Onhodoxes qui vont rendre le Bal Iran à la chrétienté et rejeter
l'In6dèlc à l'Asie. Dans cette guerre de délivrance, les Catho-

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

liques ne jouent qu'un rôle effacé, misérable : ils sont si peu
nombreux! Et que deviendront-ils lorsque les Orthodoxes feront
partout la loi l N'auront-ils pas souvent à regretter les Turcs!
Les nations hérétiques montreront-elles à leur égard la large
tolérance dont ils bénéficiaient sous la domination du Sultan!
Tout l'Orient catholique assiste avec angoisse à la débàcle
turque. Cet effroi de l'avenir, cette horreur de l'Orthodoxie,
cette immense inquiétude, c'est tout cela que révélait confu~
ment la réfiexion courageuse et natve du Frate Sicilien." Un
autre jour, au crépuscule, le muezzin de Dukigno dit la prière
du soir. Et les Tharaud écrivent cette page où vibre un écho
de leur Fêtt Arabe, de cette sympathie pour l'Orient et l'Islam
qu'ils partagent avec Loti : "Qu'elle est émouvante à cette
heure cette mince prière qui sort de la barbe argentée (du
muezzin) et se mêle à tous ces bruits de la nature! Dana ce
jour qui finit, elle exprime si bien la plainte de l'Islam, hautaine et résignée ! Elle dit : " Je suis le repos, le rêve, la
contemplation, l'humilité, la sagesse ; je suis les grandes éten•
dues, les roses de la Perse, les jardins dans les sables, les cyprà
dans les cours : je suis la vie dans la mort. Inventez, pour me
détruire, des machines meurtrières ! Vaincu sur votre petit coin
du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine innombrable, le,
Indes embrasées et dans la sombre Afrique. Vos religions à vous
ne s'épanouissent que dans les brumes. Mon domaine à moi es~
celui du soleil, et vous ne détruirez ni l'eau, ni les palmîen, n1
la fleur du rosier, ni l'ombre du cyprès ... " On voit comment
la pure observation des faits s'ép;rnouit chez les Tharaud en
émotions lyriques et en pensées graves. Perspicaces aussi : car,
écoutant à la veille de leur départ du mont Athos, un jeune
moine grec, dans une auberge, ils ne laissent pas de prévoir
cette mésentente des alliés Balkaniques qui est la triste vérité
d'aujourd'hui ... Quant au style, on a remarqué avec raison que
les Tharaud sont très sobres d'épithètes et qu'ils se contentent
le plus souvent de nommer les objets ; très sobres de mots

lfOTIS

621

également, mais sachant par la place qu'ils leur assignent et le
judicieux emploi qu'ils en font, leur donner leur maximum de
,aleur, de signification, de nuance.
En terminant, je ne puis me tenir de citer cette admirable
page où se trouvent condensées presque toutes les qualités
q,arses dans le livre. Le Mont Athos vient d'être délivré par les
Grecs de la tutelle ottomane :
" ... A toutes les églises, à toutes les chapelles, les cloches
IODnaÎent, des cloches argentines, grêles et d'un son trop aigu
qui, dans c~ jour finissant, faisaient songer à un troupeau qui
mitre. Mais dans la cloche en ~te, dans le plus gai carillon,
dm, le troupeau qui rentre, il y a toujours un accent de
tristesse, qu'à cette heure, sur cette montagne, j'étais bien s01d
à ~tir. Mélancolie de _la victoire! Ces grêles tintements, qui
all,1ent se mêler au bruit sourd de la vague, sonnaient l'enter~ent du passé, de quelque chose qui valait ce qu'il valait,
man qui enfin avait duré des siècles et qui était en ce moment
malheureux. Pauvre Kaîmakam ! 1 Que cda t'a mal réussi de
rouloir devenir un homme d'Occident ! Ta race est faite pour
Je dve, pour l'action rapide et violente, pour le loisir et la
paresse, pour toutes ces choses divines que, nous autres, gens
d'Europe, nous célébrons encore dans la prose et dans les vers
IID~ jamais bien les comprendre. Va, renonce à nous pour
toaJours ; tu es fait pour d'autres âges et pour d'autres climats.
Là-bas, dans les jardins d'Asie, va continuer ta vie indolente et
~ile. Et cela encore durera autant que cela pourra. Puis un
Jour, de nouveau, on interrompra ton rêve, on viendra troubler
ta paresse, nous te rejetterons plus loin, et cette fois je ne sais
plus où ... "
Nul doute que, ce jour, les Tharaud ne le souhaitent lointain!

C.V.
1

C'est le sous-prtfct ottoman, emmené pri1onnicr par les Grecs.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

LE ROMAN

LA POÉSIE

CH~RLES BLANCHARD, par Charles-Louis Philippe, avec
ae preface de Lion-Paul Fargue (Nouvelle Revue Françai,e,

HEURES ET R°tVES par Gérard Mallet.

1

1

Ce volume reflète bien les préoccupations et les go(1ts des
jeunes gens qui entre 1895 et 1905 n'avaient pas subi l'influence du Symbolisme. La manière rude et tendue de Leconte
de Lisle n'y est plus sensible. La concision de H&amp;édia n'y est
rappelée que par quelques sonnets. C'est le prestige d'Henri de
Régnier qui triomphe ici, non pas celui de ses premières
œuvres, mais celui des Jell)t ruslÎ9ues et divins et des Mldailln
à'Argile. Nos néo-classiques ne peuvent se rendre compte
aujourd'hui de quel enthousiasme nous soulevait la poésie, im
de miel et de vin, de cc nouveau Ronsard. On ne songeait
point alors à Malherbe...
La plus grande part des poèmes de M. Guard Mallet est
historique: Egypte, Grèce, Rome; mais l'on y sent moins ce goflt
du bibelot, commun aujourd'hui, qu'une ferme connaissance de
l'histoire humaine. D'autres pièces sont familières et élégiaques,
d'une distinction un peu froide mais pourtant aisée:

De r argent tiède filtre aux souks retomôants.
Les femmes, dan, k1 paru, respirmt 1ur les bancs,
En tressaillant UJt peu, les senteurs reoenues.
SoJJJ k linon /Iger leurs poitrines sont nues,
Et la molk lueur rend tQut profil plus fin.
C'est JJ1I chudwument, un m11tère san1 fin.
Un vent plei11 dl soupiri erre dt poru ni porte,
Et le pas à regret se ditaurnt et oous porte
Ym l'ombre moins épaùse et om kt rue où luit
Jupiter, lpm,ier splmdidt de la nuit.

J.

S.

3 &amp;. 5o).
Un des poèmes du cycle épique que projetait Lamartine
cleYait s'appeler les Our,riers, et il voulait y mettre, écrit-il à un
ami, "le pathétique élémentaire par le pain et le sel." Probablement c'est le canevas en pro e de ce poème qu'il a publié
clam le Tailltur dt pierres tk Saint-Point. Les fragments ici réunis,
qae Charles-Louis Philippe laissait sur chantier pour le Charle1
Blatluzrd qu'il rêvait, me font penser à ces Ouorien, à ce pain
et à ce sel du pathétique élémentaire. Charks Blanchard allait
kre l'histoire d'un sabotier qui aurait eu une dizaine d'années
CD 18+9, le père meme de Philippe. Et, de très haut, le roman
du 9:1botier eftt ressemblé, dans son idée poétique et son essence
lllllllWC, au poème du tailleur de pierre. Il y a dans le roman
de Lamartine une admirable page, sentie et écrite, comme
r~lllmrn,t, de la colline où montent les bruits tranquillisés du
IDlr, u~e page sur tous les sons, toute l'harmonie en poudre et
Cil pluie que rendent les pierres quand le marteau du travailleur
la frappe. Lisez maintenant dans Charles Blanchard le fragment
lllr la MaisOII du Sabotier. "Le résultat d'un effort bien dirigé
àlccouronnc~cnt d e m ill e soins délicats, la récompense accordée'
_une consc~cnces aupuleusc étaient que deux sabots parfaits,
faisant la pall'e, entre ses mains venaient d'etre achevés. Il les
examinait sur leurs deux faces, il les cognait l'un contre l'autre
~ ren daient
. un son clair et plein, comparable au son que rend,
1111~ belle pièce d'argent ... Les sabots ont une première odeur
'illl _est celle de leur bois. La boutique avait cette odeur amère
et '1Yaec encore du bois fraîchement coupé que lui donnaient

�LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAIS!

les sabots nouvellement fabriqués, mais elle avait aussi cette odeur
plus sage et comme résignée des sabots bien secs qui vous fait
penser que les arbres après leur mort gardent ce que l'on pourrait appeler une odeur de sainteté." Et toute une page encore
sut les odeurs de sabots neufs, qui se confondent avec cette
vérité dont la boutique était pleine, cette vérité qu' "oa y
pratiquait un métier parce qu'il faut pratiquer un métier. D
s'agissait ici d'un cas particulier : celui du métier de sabotier,
mais il sortait de la boutique un enseignement plus large... "
J'ai indiqué ce rapprochement, d'abord parce qu'un artiste
comme Charles-Louis Philippe mérite qu'à l'occasion de 11111
nom soit évoqué celui de• plus grands, puis parce qu'il Cil u
poète plus qu'un romancier, et enfin parce que dans Cwlts
BkZ11(/uJrd il voulait réaliser cc poème élémentaire et pathétiqac
du travailleur et du Travail, qui manque encore à notre littérature, et par lequel la génération qui l'eftt écrit et\t vraiment
présenté :1. la génération suivante ce pain et ce sel dont parle
Lamutine. Sur cette réussite suprême de l'épopée" humaine",
il semble qu'ait pesé la même fatalité poétique que sur le sujet
éminent de notre épopée nationale, Jeanne d'Arc. Sans doute
Philippe avait en, après avoir écrit ces fragments, une conscience
plus claire de la grandeur de sa matière et du développement
que pouvaient prendre encore ses forces d'écrivain. Il laissait
reposer ces fragments, les réservant à des années de mataritc
plus avancée, à cette gloire qui lui était promise, et dont
il escomptait tous les bénéfices, y compri, ceux de C(Olluigu/t,
Alors il eftt ouvert à nouveau, comme le Berger de la fable,
le coffre où il ent fait reconnattre les éléments de son meilleur
trésor.
Cette histoire du père de Philippe s'arrête à l'enfance de
Charles Blanchard, aux années oà il fait l'apprentissage de b
misère, et où il passe de la misère à la joie de l'apprentissage.
Comme l'indique Léon-Paul Fargue dans sa pénétrante préface,
ces fragments d'une histoire inachevée ne pouvaient s'incorpoNf

NOTES

625

cosemble à la même œuvre.' ce sont Ies amorces de v · d'
gentes, égaiement possibles entre 1
ell
..
oies iverNéa
· ·1
'
esqu es Philippe eOt h · ·
nm01ns
i
subsiste
de
Chd
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B'c om.
.
.
,: 1 mndJard de ses di
1rad1cto1res états, une image é é .
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.
g n rique dont Farg d
,i,aon vivante. Il voulait fai ,,
h
ue onne une
re une c ose pauvre
h
plus en plus pauvre le L1'vre d P
'
'
u auvre Il
d'une• c .ose de
ment qui l'habitait de faire quel ue cho~ ' me. 1sa1t le touret désertique
Ph'J"
q
d horriblement aride
• ippe veut qu ' on y touche le fond de la
Misère... " ...
C'est bien ici le procédé inverse de L

.

i, form, et, plus généralement de amart1ne dans 1~ Tailkur

ch4telain de Saint-Point voit son ~ill to:t ]~ romantisme. Le
mienne et line où lui se
è eur e pierres de la colline
.
prom ne et rêve . a
IUISlcal, avec cette m·1-•-e d
.
.
• vec son marteau
&gt;ce
e sa VIC qui •
· à
le dcit qu'il en fait dans la piété 1· . s apaue la fois dans
.iu.J....
'
re 1g1eusedont elle
~~,., ainsi que d'ailes et dans l'att .
_est encadrée,
nni l'éc
.
'
entive compassion d
è
~- oute, qui le transcrit, qui l'idéali 1 .
u po te
la pauvreté et la douleur font
. ~ e tailleur de pierres,
pa
•
partie intégrante d'
,sage poétique, et c'est au poét
.
un grand
pourrait dire, lui aussi :
e assis sur sa colline qu'il
Dans flos ,ùux, au delà de la l"htrt d.
fi t/ _,
-r
li nues
ut
p u 1'"
fi cet
. abime immobile fi dorma111,
1
e~ -etre a1tt1-flo11s dts choses i11ton11ues
Ou la douleur de l'homme nitre CQfllme lllmmt.

;f

Bouuet
a disco uru sur l' Eminente
.
.
Ji itl d.
ftgliJt. Le romantisme à chanté d
ê'fll
et paurJrts dans
lll!mc creux de poitrine l'é . u m n_ie fonds oratoire, du
dans la société, dans la poé's,· mE1nentde dignité des Mirlral,/er
da
e. t pcn an t q Bo
cérémonies de la p 'd
ue ssuet, maître
JL
rov1 ence assignait au p
UCQ&gt;Utive dans l'h
.
. '.
auvre sa place
. . .
armonieu:r édifice de J'é r
1
ecnviat les dix lignes où ·1
l d
g JSC, a Bruyêre
plus volontaire et la plus :
u paysan, du pauvre, avec la
débordement du romantis;r:ure /:~uvreté.rC'est_ aussi en plein
urope 1ttéraue, que Gogol

P~~t

9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

écrit ce Manteau, d'où tout le roman russe est sorti, et qui ~t
bien à Lamartine, à Hugo, à George Sand, ce que les dLI
' lignes de la Bruyère sont au sermon de Bo:suet.
Le procédé de Charlu Blanchard est rnve1~se du pr~:édé
romantique, mais il en diffère moins en tant qu mverse, qu il ne
lui ressemble en tant que procédé. L'accent est_ sur la ~o~'.11unauté du genre plus que sur la différence spéc1_fique. Ph1hppe
veut faire une chose pauvre, la chose 'pauvre, le livre du Pa_uvre,
parler du pauvre pauvrement. Et il est bien natur~l, il est
nécessaire que le livre d'un tel écrivain soit le contraire _d'un
pauvre livre, il en est le contraire trop évidem~ent, tr~p richement, j'allais dire ttop ~nsolemment. Il est a~tl-r~manuque trop
·
t (Et au•ourd'hui l'est-on pmais autrement 1)
romantiquemen .
~
.
.
. .
Je prends ici Philippe tel qu'il est, JC ne lui reproche ne~, JC
ne lui fais pas surtout ce reproche absurde d'être trop artiste.
Seulement voici: j'ai nommé le Manteau. Souvenez-:ous du
Manteau, et aussi d'Un c~ur Simple (où Flaube~t a cer~amement
pensé au Manteau) ce sont aussi des œuvres d art_ puissantes et
parfaites. Eh bien, faites lire _le Manteau à u~ vieux, h~m~le,
petit employé, qui ne connaisse que le Pettt_ ?ournal, fait~
l .ue uft,. Cœur Sim1ofe
r à une vieille servante sacrifice, à .un dem1. ,
siècle de servitude, qui n'ait jamais ch.er~hé la ~ettre un\rnnee
en dehors de son paroissien. Plus ou moins lucidement, l ~net
l'autre éprouveront devant l'œuvre qui les transpose à la vie de
l'art le sentiment d'une révélation, de la révélation d'e~x-mê~_es
à eux-mêmes, l'obscure idée qu'ils existent pour quelqu un, qu ils
possèdent dans un monde supérieur un double_ analo~ue à euxmêmes spiritualisé ; ai.nsi le jeune animal qui se v01t ~ourla
premi{re fois dans uri miroir, l'enfant qui s'aperçoit pns d~ns
une foule cinematographie, ainsi tous les échelons élémentaires
de la vie esthétique. Supposez maintenant que Charks Blanc~rJ
ait été achevé, que le père de Charles-Louis Philippe, 1~ ~1e~
sabotier de Cérilly, ait vécu assez pour le lire. Qu'aur~1t il p
'tr de lui· ? R'1en Pas même chez lui l'attendrissement
reconna1 e
•
·

NOTES

du bon Pétrarque,qui ne savait pas le grec,devant un texte d'Homère. Peut-être le sentiment obscur, d'ailleurs très" philippien"
d'une vaste mystification autour de lui, et de ceci, que la littérature n'est pas faite pour les pauvres, que l'histoire d'un sabotier
n'est pas plus faite pour un sabotier que les sabots ne sont faits
pour ceux qui ne les peuvent payer. Ou tout au plus quelque chose
d'analogue à ce qu'éprouve Charles Blanchard devant le salon de
madame Léon Bonnet, aperçu par la fenêtre : " Il en avait reçu
un coup. li avait été vraiment frappé à la face par des rideaux
de soie, par des tapis, par des sophas, par des vases à fleurs, par
des lampes à colonnes de cuivre qui semblaient être au nombre
d'au moins cinquante. Quand il voulait se vanter il disait : j'ai
vu le salon de madame Bonnet." Fargue nous apprend que le père
de Philippe ne voulait pas que son fils fît un livre sur lui. Peutêtre pressentait-il qu'il serait dépaysé dans cette richesse verbale, dans cette luxuriance symbolique. En tout cas CharltJ
Blanchard lui fût demeuré fermé. Et pourtant Charles Blanchard
achevé n'eût peut-être pas été inférieur à Un Cœur Simple et
au Manteau ; - Flaubert et Gogol n'avaient pas mis à leur
auje~ le q~art_ de l'a~our et de la piété qu'employait Philippe;
- ils n étaient pomt placés comme lui par leur naissance
et l~ur instinct au cœur de la pauvreté. Pourquoi et de quoi
ce livre du Pauvre nous paraît-il si riche r
Madame de l\faintenon, dans une b11truction aux demoiselles
~e Sa!~t-Cyr, leur prescrit, en termes très délicats, une parfaite
simplicité. Puis, dans une ln1tr(Kti011 suivante elles les gronde
d' exagérer, avec un dessein plut~t ironique ' cette simplicité
d' en mettre partout, de dire : Je vais jouer avec
' simplicité. - '
Je vais manger ces croquettes avec simplicité. - Cette dame
paraît très piquée que ses élèves traitent , ses instructions .à
pe~ près comme son premier époux avait traité Virgile. Mais
étaient~elles si coupables ? Il est trop facile d'être simple, il est
trop difficile de le devenir. Ceux qui sont devenus simples
l'Eglise les a canonisés comme des , miraculés de la grke. E~

�NOTES

d . .
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quancl un artiste, qu'il s'appelle Titien, Racine ou Flaubert, a
réalisé la simplicité, l'humanité a vu dans cette simplicité
l'effort suprême de l'art et le miracle du génie. Dans Charles
Blanchard, la simplicité est répandue comme elle l'était dans la
classe de Saint-Cyr à laquelle la patronne adressait ses remontrances. Il semble que Philippe éteigne autour de Charles
Blanchard tous les feux extérieurs, tout ce qui projette une
destinée, tout ce qui fait une vie, tout ce qui noue des
points d'attache avec le monde, avec l'amour, qu'il éteigne
tous ces feux peur les rallumer un à un dans l'intérieur, pour
éclairer seulement le néant, la faim et le froid de cette petite
~me, qu'il nous émerveille, qu'il veuille nous émerveiller, avec
une coquetterie d'artiste consommé, de toutes ces valeun
négatives, de toutes ces absences dont la somme constitue le
trésor de la Pauvreté. Il y a là une invention analogue à celle
qu'avait réalisée Charles Blanchard lui-même : " Il mettait à
part de sa tranche de pain un tout petit morceau. Il se disait :
Voilà, ce sera ma pitance, ce sera ce que je mangerai avec mon
pain. Il donnait à pleines dents dans la tranche et prenait de
sa pitance une miette qu'il ajoutait à sa bouchée de pain. Tantôt il s'imaginait que c'était du saucisson, tantôt une moitié de
poire, tantôt de la confiture." Mais chez l'auteur de Crofuignole, c'est l'artifice poétique inverse, c'est-à-dire pareil : cc
sont tous ces trésors délicats, c'est cette pitance qu'il transforme
en pain de pauvre. Et la poésie est la même, car l'essentiel est
dans la transformation, dans le mouvement d'imagination
enfantine et géniale qui convertit soit la pauvreté en richesse,
soit la richesse en pauvreté.
Richesse, richesse débordante, indéfinie, c'est bien l'impression que laisse ce livre du Pauvre. Il est fait de quatre épisodes,
le Froia, le Pain, les Chevaux de Bois, la Maison du Sabotier.
Et l'on a la sensation que sans s'épuiser, sans épuiser son sujet,
Philippe aurait pu étendre ces quatre épisodes en quatre livres
pareils à celui-ci. Cette richesse est différente de la richesse

629

escnpuve qu'on trouve chez Balzac d l .
et pit~oresque qui frappe chez Di:ke e a richesse épisodique
contraire ; elle consiste d
ns, elle en est mêtne le
r .
ans une accumulai"
· é•
,01sonnement
de signifieat'wns, un d égagemention
un
.
. dmt
'fi .neure,
d
s1on et de vie. Mieux que de t
. m e m 'expresde Claudel et de Jammes S lout au~e artiste elle est proche
.
· eu ement 11 manque à
.
cc qui manque aussi à cell es d e la descr"pt"
cette richesse
h
1. 10n c ez Balzac, de
l'épisode
et du tic chez D'tc ken.s .• une raison
•
d , ê
ratSon d'avoir pour limite cette li ne
e s arr ter, une
ou en delà. C'est la r
d
g et non telle autre en deçà
ançon e son abondanc E .d
serait injuste de reprocher à Phili
:· _v1 emment il
n'est pas celui de Tourg
. ff dppe ce qm fait que son art
ueme et e Flaub t M .
tout cela, son roman devi t d
cr · ais enfin, de
un roman.
en avantage une poésie et moins
Certainement l'auteur de Bulm de
.
.
Cr~uignofe aurait, dans l'état d
·r !am Donadieu et de
discipliné cette matiè
d"tr. e mtl e Charles Blanchard,

'fi .

re muse condensé
b
poétique, donné à son rom
,
cette a ondance
fi
an, autant que cel l . ' .
gure, vie et puissance de roman L'" é
a u1 eta1t possible,
est précisément de
. mt rêt de Charles Blanchard
nous montrer à l'état le 1 1 .
plus spontané la sensibilité d Phil.
p us ynque et le
son mouvement d
e
ippe, de nous la révéler dans
, ans son passage à
é
Fargue, Philippe n'a eu b . d
un tat : " Jamais, dit
esom e tout d( d
pour me servir d'une expression mil' ~re, ,: tout sortir, et,
dans Charles Blanchard Il
r .
1ta1re, d mstaller comme
•,
• Y a 1a1m plus que J'
• d .
ntè totale et d'exactitud
e smcé.
e abso1ue' " C'e t ama1s,
. M .
dire est un besoin d'auteur h . . .
s vrai. ais si tout
Et comme le lecteur
'. c OlS!r es~ ~ne nécessité de lecteur.
. .
ne sait pas chomr comm l l
pnnc1pe ne sait rien c'est à l'
d , . e e ecteur en
·1·
'
auteur e choisir
l ·
c1 1er avec cette sincérité t Otal e ce choix
.
pour
'
·
, u1. Concharles Blanc/zard. plus d "ffi ·1
necessa1re, etait, pour
..
, d i . c1 e que pour 1es au t rcs œuvres de
Ph ihppe. C'est
une es raisons pour les Il il
.
un autre temps l'e , . d
que es avait remis à
xecution éfin"t' M ,
Charles Blanchard ' .
l ive.
ais tel que nous l'avons
n en occupe pa
· d
place qui est peut-être la
. 'è s moms ans son œuvre une
prem1 re.
A.T.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

** *

DANS LES RUES, par J. H. Rosny atné (Fasquelle,
3 fr. 50). - SÉPULCRES BLANCHIS, par J.H. Rosny jeune
(Calmann Lévy, 3 fr. 50).
.
Enfin, M. J. H. Rosny aîné conquiert la place que depms
longtemps il mérite. Tandis que s'usent et s'écroulent tant de
réputations usurpées, la sienne grandit chaque jour. On consent
à s'apercevoir de la force de caractère qu'il lui fallut pour
sauvegarder ses idées, sa conscience et ses meilleurs dons, parmi
les risques graves d'une surproduction constante. Peut-~tre les
nécessités du journalisme lui ont-elles fait perdre le souci d'une
condensation dont on put le croire capable et dont Daniel
J'algraive demeure le témoin? Mais c'est là tout. Condam~é.à
écrire vite, il a dft apprendre à écrire large et quant à moi, Je
ne regrette pas les minuties de style et d'observa~ion_ d~ ~a
première manière, ni cette contraction volontaire qm lui fa1sa1t
une langue trop rocailleuse et quelquefois même barbare. J_'ai
dit mon admiration pour Nell Horn ou ces défauts sont moms
sensibles. Je n'admire point tout à fait autant Dans les Ruts,
mais seulement dans ce sens, que ce n'est encore que la seconde
partie d'un tout, un grand roman bourgeois et populaire - et
qu'il serait prématuré de juger, d'après un morceau, de sa
portée, de son ampleur et de ses proportions. M. J.
Rosn! aîné
est peut-être le seul romancier de son époque qui ait _vraun~n~
de l'imagination. Je songe bien à M. Paul Adam, mais cel:11-~1

:I,.

l'a si confuse qu'il faut trop d'efforts pour le suivre ; au fa1~, il
n'a pas une imagination de romancier, mais d~ poète_-philosophe; elle s'empêtre de verbalisme et de vague 1déolog1e: elle
combine à la rigueu:r quelques péripéties, mais néglige les
sentiments; elle n'est pas directe, elle n'est pas émue; je me
demande encore à quel endroit secret, elle peut atteindre le
lecteur moyen. Chez M. J. H. Rosny aîné, je trouve bien_ les
mêmes soucis, le go1Ît des images vives et des généralisations

NOTES

631

philosophiques; comme M. Adam évoque " les élites", lui
dépeint l'animal humain et il rattache volontiers les glaci.s de
Montrouge aux forêts de la préhistoire. Mais il n'imagine pas
dans le vide, il n'édifie pas sur l'abstraction ; il ne se croit pas
quitte avec son temps, quand il a décrit l'aspect d'un faubourg
ou célébré l'aéroplane. Il ne fait appel à l'idée que pour
uniner la matière humaine de ses ouvrages ; à la rigueur ils
pourraient s'en passer ; ils sont pétris en pleine vie. Pesez-moi
le sujet de ce roman d'aventures et de mœurs. - Jacques, enfant
de bourgeois ruinés, fréquente trop la rue ; ses instincts antisociaux s'y réveillent; graine d'apache, il lève, il pousse - et
5CS parents, les réguliers, le voient avec effi-oi grandir. M. J.H.
Rosny ne poursuit pas le pittoresque ; il analyse avec une
précision singulière les sentiments du jeune garçon ; chaque
aventure - et l'enfant ne· vit que des aventures - est en lui
une occasion de conflit, entre la tradition familiale dont il reste
marqué quand même, son orgueil individuel, ses besoins et sa
fantaisie. Il a volé, tué, la police le guette, il se cache chez ses
~nts qui soupçonnent la vérité. Son frère, son honnête frère
l'~dcra à s'enfuir. Or, à ce moment précis où il rentre, - Dieu
~1t à quel point taré et peu chargé de repentir!- que dit-il à sa
Jeune sœur, dont il souçponne l'inconduite ? "Toi, faudra
prendre garde de marcher comme il faut. Tu me connais. "
Déshonoré, brouillé avec la notion d'honneur, il place encore
~e espèce de point d'honneur sur la petite et il lui refuse une
liberté qu'il veut tout entière pour lui. Un seul trait de ce
genre montre le caractère véridique de l'imagination de
M.J.H. Rosny aîné et la subtilité de sa psychologie. Ce trait n'est
pas unique, il importe encore de citer les dernières lignes du
roman. C'est lorsque Jacques est pris: son frère aîné et sa mère
i'étr_eignent; la mère dit : "Qu'avons-nous fait ? Oh ! pourquoi est-ce si injuste? Ce n'était pas la peine d'être honnêtes!"
Et le frère répond gravement : " Nous ne pouvions pas être
nwhonnêtes ! " L'auteur ajoute : "Il sentit là que se trouvait

�632

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

leur vérité profonde. Ils ne pouvaient pas ! C'était la vérité qui
dépasse tout - pour cette raison suprême, éblouissante ~t sans
réplique, 9,1elle est. Il ajouta encore :
nous aurait tués
de ne pas être honnêtes. " Par le ton_ de c~c1, on p~ut ~esurer
la distance qui sépare un semblable livre, s1 natu'.ah~te d aspect,
des meilleures œuvres du naturalisme et aussi bien de ces
épopées idéologiques avec lesque,lles il n:est pas sans ressemblance, mais qui ne répudient 1 observation terre à terre des
mœurs, que pour négliger par surcroît, derrière les mœurs, let

Ç:

caractères et les Ames.

•••
Je ne me hasarderai pas à rechercher quelle put être: dans
la collaboration passée des frères Rosny, la part respective de
l'un et de l'autre. Certes, le livre dont je viens de parler pourrait être signé de leurs deux noms. Mais est-~e ~ dir~ que le
cadet n'a rien apporté d'effectif dans une assoc1at1on si durable
et qu'on s'étonne de voir rompue si tardive~e~t 1 Je m: gar•
derai bien de l'insinuer. Tout au plus ai-Je le droit de
supposer que deux auteurs qui acceptent ainsi d'unir_lidèlement
leurs noms leurs efforts, leur fortune, ne sauraient guère
,
'
revêtir la succession de leurs ouvrages d une apparence
d'unité et d'harmonie - sans que l'un d'eux consente à le
céder à l'autre, sinon dans le détail, du moins dans les !randes
lignes de leur commune production. Une œuvre d art ne
souffre qu'un seul maître, comme une armée ne souffre qu'un
seul chef. - Que les œuvres des frères Rosny ~ortent su~tout
la marque de l'aîné, on le dit, j'incline à le croire ; que 1ainé
puisse se passer du cadet, nous le voyons. Mais celui-ci, dans_sa
seconde carrière, ne va-t-il pas nous révéler sa pers_onn_ahté
secrète 1 ou bien aura-t-il fait en vain ce geste d'émancipatt~n 1
_ Or, tandis que les nouveaux livres de l'aîné semblent naitre
des précédents, les continuent naturellement, les confirment,

NOTES

ceux du jeune s'en distinguent de plus en plus et le tout
dernier, Slpulcres Blanchis, n'a presque plus rien de commun
avec eux : c'est bien l'ouvrage d'un autre homme. Notez que
nous Y retrouvons le même souci idéologique et social la
curiosité des mêmes problèmes et une manière analogue de' les
aborder ou de les poser : on peut changer son art, mais non
pas aussi aisément sa pensée, quand si longtemps on a pensé a
deux. L'art change ici et la mise en œuvre et l'accent ; une
même pensée, y prend un autre timbre. II apparaît que M. J.H.
Rosny le jeune est moins poéte que son frère ; il est aussi moins
~ivain. Il ne recherche pas ce large balancement des images,
qw est un trait épique familier à l'aîné; quand il généralise,
c'est plutôt en savant et sur le mode abstrait. Ce que son récit
perd ainsi en atmosphère, en enveloppe, en musique, il le
regagne en fermeté ... - Pour nous sembler tout à fait magistral,
que manque-t-il donc à ce livre l Un peu plus de soin dans le
styl~, une pl~s exacte proportion entre les parties et la justification esthétique de certains développements. Mais c'est un
idéal auquel le romancier est bien capable un jour d'atteindre.
Quelle distance déjà entre l' Affaire Derive et les Slpulcm B/a11c/m ! J. H. Rosny aîné n'a jamais séparé, dans ses peintures, les
caractères des mœurs, les idées des milieux et des paysages. Je
~is que chez le jeune la psychologie primera ; elle gagnera à
pnmer ; chez lui, l'individu se dégagera de la foule et sans
doote, se suffira. L'Affeire Derive, roman de mœurs, s'embarrassait
de trop d'observations inutiles, de trop d'oiseuses descriptions;
le drame étouffait sous le document ; ni le document ni la
ICllsation ne sont l'affaire de M. Rosny jeune. II se trouve
mieux d'un certain degré de dénudement, voire même d'abstracti~n : l'abstraction a chez lui une sorte d'intrépidité
~tetzschéenne. Autant qu'il nous est permis de prévoir l'évolution_,a'un romancier arrivé à la maturité de son âge, j'imagine
et J espère qu'il évoluera dans ce sens. Du moins aura-t-il
peint dans les Sépulcre, Blanchi, trois figures vivantes, complètes,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

robustes et nul n'a-t-il encore traité avec autant d'ingéniosité
et de hardiesse l'éternel drame de la dépossession du faible
par le fort. Devrons-nous donc à ce divorce, que nous
déplorions tout d'abord, deux bons romanciers au lieu d'un ?
Le fait serait sans précédent.

H. G.

•••
VIE DE SAMUEL BELET, par C. F. Ramuz (Ollendorff,

3 fr. 50).
" Je suis né à Genève en I 74:z., dit Jean-Jacques au début
de ses Confissions, d'Isaac Rousseau, citoyen, et de Susanne
Bernard, citoyenne." "Je m'appelle Jean-Louis-Samuel Belet,
écrit celui-ci par la plume de Ramuz, né à Praz-Dessus, le
:z.4 Juillet 1840, d'Urbain Belet, agriculteur, et de Jenny
Gottret, sa femme. " Sont-ce des confessions ? Est-cc un
roman ? C'est - puisqu'il me faut employer une formule de
ce genre, - un "roman-confession. " Aveu non dissimulé,
moins du héros que de l'auteur. Ne cherchons pas à le nier:
ce qui nous intéresse aujourd'hui surtout, c'est la personnalité
de !'écrivain vue à travers ses personnages. Nous admettons que
leur activité humaine ne soit que fonction de l'activité intellectuelle de celui qui les crée. Il n'est plus question de les
emprunter à la réalité quotidienne à coups de notes prises sur
le vif, mais de leur donner droit de cité par d'authentiques
certificats de " bonne vie ", au bas desquels leur créateur ait la
force d'apposer lui-m~me son cachet. Ramuz est un de ceux-ci,
Samuel Belet un. de ceux-là. Comme Philippe passa du lyrisme
verbal du Père Perdrix au lyrisme d'atmosphère, en apparence plus dépouillé, de Charlts Blanchard, Ramuz est arrivé de
Jtan-Luc Persécuté à la Vie de Samuel Belet. Mais Samuel Belet
n'est ni un paysan, ni un ouvrier, ni un bourgeois, ni un
noble : c'est tout simplement un homme. Ramuz nous aide à

NOTES

nous défaire de cette conception rudimentaire du roman d
mœurs
rurales, de mœurs bourgeo1ses,
• etc. Les différents métierse
,
qu_ exer:e au gré des circonstances son héros ne le dé,.1
pomt ·• Jeune, I·1 quitte
· son pays pour y revenir hom orment
Courbe admirable dont les deux .
A
,
•
me m!l.r .
. . d
pomt extremes fimssent par s
reJom re_ pour former un cercle parfait. Belet est h
_el
souffre • il a de d
d
eureux et 1
Q d' R
s ~utes et es certitudes ; il déteste et il aime
uan
amuz
lUI
dan I li
· fait dire : "Il s'agit que 1es événements .
s es vres, s01ent comme des h .
.
,
endroit donné
.
c emms qui se coupent à un
' et il y a des carrefours où tout le m d
retrouve . .. M o1· Je
· , •
on e. se
. Les choses venaient
comme ell
l . n a1 pas su où J·•ail ais.
. voulu qu'elles
-rien
,,es vou aient' non pas comme J., aurais
. nent 'nous ne sommes pas dupes del' ffi
N
bien que c'est Ram
.
ar 1 ce. ous savons
. . à uz qui parle. Et nous nous rappelons ce que
Gœth d
e 1sa1t
Eckerm an n 1e I 8 avril. 1 8 z 7 . " L' ·
avec la nature dan
d bl
;
artiste est
eacl
s un ou e rapport : il est son maître et son
ave en même temps. ,, Rousseau fut a la fois da
Cnflssions 50
,
ns ses
,_ .
' n propre esc1ave et son propre mahre Ram
d
li Yu de Samuel B 1,
,
•
uz, ans
1
e,et, n est 'esclave de son héros qu'en tant
qa'il le c é . ·1
r e , 1 ne s attache à s
'a I
..
indiquer 1 h . à
es pas qu a cond1t1on de lui
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prendre
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l'
d
.
hésit Il
1 .
, a en rott où Belet pourrait
lui crO. nle ~ suit que pour continuellement bondir devant
di · . u, p utot et en un mot, pour en revenir à ce que ·e
sais tout-à-l'heure, Samuel Belet c'est Ramuz lui-même. J

H. B.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

Puis il fut question des candidatures. Pour la seconde fois on

parla d'Alice Meyne!!; mais sa nomination aurait eu l'apparence d'une concession faite aux suffragettes. Thomas Hardy

LETTRES AN GLAISES

qui est sans doute, depuis la mort de Tolstoï, le plus grand
nom de la littérature européenne, est justement trop européen
pour n'être que le poète-lauréat de l'Angleterre. Il y avait

WILLIAM ERNEST HENLEY, by L. Cope Cornfard
(London Constable). - LA SAISON 19i3.
.
W E Henley trop courte. Et le titre
Une courte étu de sur • ·
••
.,
de la collection dans laquelle elle est pu~he: ~ Mo~trtl
Biographies augmente notre déception. La partie b1ograph1quc
n'apprend rien ou presque rien de nouveau sur l'homme. ~t
.
..
é · ue trop gros pour valoir
la partie cnuque est un pan gynq
beaucoup. Mais tout ce qui touche à W. E .. ~enley no~s
intéresse et nous écouterons toujours avec pla1S1r c~ux qui,
'
Il
arlent de lui. Il fut
l'ayant connu personne ement, nous P
surtout une grande influence, un grand démol~sseur et _un
réformateur. Nul mieux que lui n'a contribué à briser
gran d
,
l
·n ent
\ les préjugés du public victorien, nul n a p us va1 amm
combattu l'influence détestable de la Jeune Personne et toute
la "Podsnappery" artistique de la fin du XIX• siècl_e. ~t nous
ne pouvons pas oublier que toute une partie de sa vie mtellcc-

~

tuelle était française.

•••
Il y a eu cette année, à côté de la Saison mondaine et
hippique, une sorte de Saison artistique (enfin!) d~nt 1~
. .
x événements ont été . le succès du Sacre du Prmttmp,
prmc1pau
·
. .
d'
eau
le succès de La Grande Ar1enture, la nommat1on un nouv
poète-lauréat, et la découverte de Francis Thompson par les
d
gens du monde.
'Alfred Austin, on parla e
Au lendemain de la mort d
supprimer la charge (bien inutile en effet) de poète-lauréat.

l{.ipling. Or la nomination du poète-lauréat a été faite, par le
gouvernement actuel, contre Kipling, c'est-à-dire contre
l'impérialisme. Le public anglais n'a pas manifesté beaucoup de
surprise ou d'indignation. L'impérialisme est depuis longtemps
mort. Peut-être même quelques personnes ont-elles été contentes
de voir l'impérialisme officiellement condamné. C'est qu'en effet
Pimpérialisme est le grand défaut de l'œuvre de Kipling. Le
patriotisme de Walt Whitman nous émeut, ses tambours et ses
clairons nous ébranlent de la tête aux pieds, et la vue de son
drapeau nous soulève d'enthousiasme. Au contraire, le patrioüsme de Kipling a quelque chose de brutal et de bas, dont tout
homme bien né s'écarte, et que la foule des grandes villes,
involontairement, par la seule for.ce de son mouvement, repousse
et rejette. La différence peut s'exprimer en disant que le
pati:iotisme de Whitman est guerrier, tandis que le patriotisme
de Kipling est militaire. Mais c'est la partie morte de son
œavre. Dans ses romans Kipling est un grand poète.
Une habitude veut, pour quelques années encore, qu'on
appelle particulièrement poète l'artiste qui écrit en vers. Le
gouvernement a profité de cette habitude pour avoir une fois
de plus raison contre Kipling romancier, et pour élire le plus
remarquable des poètes lyriques de la génération qui a succédé
a Tennyson et à Browning. C'est un grand aristocrate, de
naissance, de gotît et de talent; un ouv,ier consciencieux
tomme l'étaient nos Parnassiens; et un admirable musicien du
,ers. Et si la question suivante était posée : quels sont les trois
pins grands poètes anacréontiques qu'a produits l'Angleterre r on
pourrait répondre : Herrick, Lander et Robert Bridges.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI!

Il fut réjouissant d'assister à la découverte de Francis
Thompson par les gens da monde. Il était beau d'entendre le
snob parler de Francis Thompson (qu'il connaissait de la
veille) comme de son poète favori. Mais le snob avait-il
compris Daisy, The Poppy et les poèmes sur les enfants r Oui,
Eh bien ! le snob était absous de son snobisme.
Il y avait une bêtise à dire : " Francis Thompson était
catholique; donc il n'était pas bien-pensant. " Il a fallu que
cc soit la Rerme .Anglaise qui la dise. L'article de M . Austin
Harrison est pénible à lire. Aveuglé par son joug politique, le
critique se trompe presque constamment. Il commet des erreun
énormes, comme celle qui consiste à dire que F. Thompson est
un poète anti-scxuel; alors que toute son œavre est inspirée
par ce qui est au fond le sentiment sexuel pur, et alors que ses
comparaisons, ses allusions, son vocabulaire, sont presque
impudiquement sexuels. Pour lui, les mystères de sa religion ne
sont que d'autres formes d'un même amour. Il est pénible aussi
de voir citer en opposition avec le poème de Thompson :
"Cherchez-moi dans les chambres d'enfants du ciel ", une
Berceuse de Richard Middleton, sans doute pleine de bonnes intentions, mais qui ne fait pas grand honneur à l'auteur
du Yai11eau Fant8me.
Les autres sottises prévues : " anti-moderne, à l'écart de son
temps, sans contact avec la vie" ont été entendues à leur tour
au milieu du triomphe du poète. Mais justement le hasard a
fait que Francis Thompson est le seul poète moderne qui ait
connu et vécu la vie du peuple, et du peuple le plus déshérité.
Il a fait un stage de plusieurs années dans les dernières classes
dl! prolétariat ; il a été un sans-travail. C'est peut-être ponr
cela qu'il est si éloigné du socialisme des millionnaires de la
Revue Anglaise. C'est peut-être pour cela qu'on sent chez lui
cette résistance latente à ce qu'on nomme "l'ordre étatiste";
et la résolution de l'individu moderne à chercher sa justice et
son dieu sans tolérer d'intervention morale ; et la même poussée

NOTES

lente, grave, sans cris, mais insondablement révolutionnaire,

qui rejette l'impérialisme de Kipling. Il est fou de prétendre
que le mysticisme de Francis Thompson est un mensonge, ce
qu'on appellerait "un essai de conservation ou de reconstruction

sociale ". Il est trop évident qu'il était déclassé, et projeté
au-delà de toutes considérations économiques, politiques ou
morales. Et c'est par cette espèce d'anonymat- un homme de
la foule, avec son mystère, est toujours différent de ce qu'on
pensait - et cette façon d'être libre, et méfiant, et fermé, et
secret, d'être avant tout un homme intérieur, chercheur entêté
de son bien suprême et de sa réalisation complète, de sa
s4inteté, c'est par là qu'il est si moderne et si près de nous.
V.L.

*

* *
LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL, par G. K.
Clilsterton, traduction de Jean Florence (Edition de la Nouvelle
Revue Française, 3 fr. 50).
Il sera curieux de voir si le succès en France de G. K. Chesterton répond décidément à la réussite chez nous de Kipling
il n'en était pas ainsi, voici peut-être
i quoi il faudrait réfléchir. Wells rencontrait de plain pied
un public français façonné par la lecture de Jules Verne. On
,rait intéressé de retrouver, transposées sur un plan littéraire
plus élevé, des émotions vieilles et jeunes. Rudyard Kipling
présentait au public étranger la figure de l'Angleterre qui
l'inquiétait, qui vivait le plus intensément pour nous : celle de
force, d'énergie, de conquête ; il nous rendait vivant ce que
nous avions intérêt à connaître de l' Anglais. Le cas de Chesterton est assez différent. Celui qui demande surtout à une œuvre
la composition plastique, la solidité, l'enchainement harmonieux:
dont est fait un tout organique, partout bien en chair, sans
parties molles ni mortes, celui-là mettra Chesterton bien
et de Wells. Si par hasard

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

au-dessus de Wells et de Kipling. Par l'art de disposer l'intérêt,
de tenir le lecteur en haleine, ses romans égalent certei
Walter Sc.ott, Dickens et Stevenson. Et voilà, direz-vous, la
qualité qui doit, mieux que toute autre, le faire réus_sir. Attendez. Si Chesterton est aussi fort que Walter Scott, si le Nommi
Jeudi vaut, au point de vue que nous disons, ~ue11ti11. DurwarJ,
c'est-au sens où Sarcey disait que Sophocle était au.ssr fort que
1 d'Ennery, et qu'Œdipt Roi valait bion les Dtux Orpht_line'.,
Sophocle a tout de même quelque chose de plus, ~u1 fait
'il plaît moins aux admirateurs des Deux Orphdtnu, Et
qu
.
. d.
Chesterton, pour triompher près du pubhc franç_a1s, 01~
tourner ou franchir deux obstacles, qu'il porte en lui, et qut
sont lui : le premier d'être un maître de l'humour, et le second
d'être un maître de la plus subtile pensée. L'humour de Chesterton se montre, plus encore que celui de Dickens, entièrement,
strictement anglais. Et sa philosophie, bien qu'il répudie ailleurs
le pragmatisme se place au cœur de ce pragmatisme, si inhérent
aujourd'hui à ia pensée anglo-saxonne, et ~evant lequel l'intel, ligence française ou allemande (malgré Nietzsche et Bergson)
manque vraiment de surfaces de contact.
,.
.
Je parle ici d'humour et de philosophie comme sils pouvaient
chez Chesterton se séparer; mais l'essence de son humour est
de se manifester par une philosophie, et, dans le Napo!éon dt
Notting-Hill, l'humour se prend lui-même pour suJet . de
réflex.ion philosophique. Le livre est la réflex.ion .d'u~ humoriste
sur l'humour sur sa nécessité dans la nature humame, sur ses
limites et se: complémentaires : '' Nous sommes ici, déclare
celui de ses deux héros qui personnifie l'humour, nous sm~mes
ici en un lieu élevé, sous le ciel libre, c'est ici comme le p1c_de
la libre fantaisie le Sinaî de l'humour." Et la merveille
profonde du rom.a~, c'est que ce Sinal de l'humout e~t un Sina'i.
Des lois éternelles la loi éternelle, le Décalogue lu1-mêw.e en
'
.
'
.é ,
tant qu'il est gravé sur la pierre angulatre de 1~u'.11anit .' 5 Y
dromulguent. Le roman peut se paraphraser ainsi : Faisons

cette supposition, qui et\t ravi Renan dans une belle extase,

que le SinaI biblique ait été en réalité un SinaJ de l'humour
- que l'Eternel ce jour-là ait voulu se désennuyer et s'offrir'
un spectacle avec ses comédiens ordinaires d'alors, les Juifs, à
peu près comme le public parisien auquel ces messieurs fournissent aujourd'hui son thé~tre. Supposez qu'à la question du
chœur racinien ;

Sina1, Sina1, 9uelk nuit sur ta face !
Dis-nous pour911oi m flux et ces le/airs ••.

la montagne interpellée réponde '; " Pour le plaisir d'un artiste
b'allscendant. Il y a un humoriste Li-haut. Ces feux sont ceux
de la rampe et ces éclairs sont un divertissement de cinquième
acte. Moïse amuse l'Eternel. L'Eternel, qui a lu le Para"4xt 11tr
I, ComiJinz, s'étonne même que Moïse se prenne au sérieu.x,
qu'il ne voie pas l'envers du théltre, qu'il soit moins raisonnable
que ce peuple autour du veau d'or. L'Eternel qui, pour être
humoriste, n'en est pas moins un bon diable, a même pitié de
cet Hébreu, et lui laisse entendre qu'au fond tout cela
c'est pour rire. Mais Moîse, lui, ne rit pas, et le voici qui
répond à l'Eternel. " (Maintenant c'est Chesterton que je vais
citer) - qui, a cet avertissement : " Supposez que je suis
Dieu et qu'après avoir tout fait j'en ris ! " répond : "Supposez
que je suis un homme. Et supposez encore que je donne
une réponse qui brise jusqu'à votre rire. Supposez que je
ne ris pas de vous, que je ne blasphème ni ne maudis.
Mais supposez au contraire que, dressé sur le sol, de toutes les
.klrccs de mon être, je vous bénis pour le paradis des simple1
que vous avez fait. Supposez que je vous loue, avec toute la
do~eur de l'extase, pour la plaisanterie qui m'a procuré la joie
terrible que j'ai eue. Si en jouant ce jeu d'enfant nous lui avons
donné le sérieux d'une croisade, si nous avons arrosé votre ridicule jardinet du sang des martyrs, d'une nursery nous avons fait
10

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un temple. Et je vous demande, àu no~ du Ciel, qui y a

gagné 1"
Dieu dans le roman de Chesterton, c'est l'humoriste Auberon
Ouin, devenu roi, et le Moïse de Notting _Hill, qui est aussi le
Napoléon de Notting Hill, c'est le candide, le. narf, le héJ01
Adam Wayne. Ce n'est d'ai.lleurs pas un hasard s1 Wayne.po~e
ce prénom. Dans Adam Wayne Ches~erton . ~ personnifié
l'homme, l'homme qui est toujours neuf, 1mprévis'.ble, absolu à
chacun de ses instants vrais, à chaque heure où 11 est soul~é
par l'enthousi:tsme, la foi, 'Pane qui paraît proprement ~umain.
Mais Adam Wayne est, comme Adam sans Eve, l homme
incomplet. Savoir se détacher de soi, savoir jouer librement de
so.i-même, posséder cette mobil)té, ce rire des flots, cette couronne de roses riantes qu'est l'humour (souvenez-vous de
Zarathoustra}, cela aussi fait l'homme véritable, s'incorpore à
son métal sonore de Corinthe. Le génie de Chesterton, ~
dont il constitue, par une projection naturelle et nécessaire,
l'homme vrai c'est l'ironie et c'est la foi qui chacune à leur
' l'une l'autre et s'élèvent plus ha~t, c,est
'
1a fi~1.
tour se portent
dans l'humour alternant avec l'humour de la foi ; c est la ~1e
qui crève en riant comme des cerceaux de ,p_apier les c_atégones
logiques, les fausses et rectilignes prophettes, et qui par cc
mouvement même l'rouve qu'elle est la vie ; et le roman
s'achève par la conscience claire de cette vérité. Auber~n et
Wayne font les deux moitiés nécessaires du cerv~u humatn, les
dernier mots du livre fournissent à la fois la parodie et le ret~ur
de ce qui termine le Paradis perdu de Milton: "Dans la lumière
crue du matin, Auberon hésita un moment. Pnis il fit de sa hallebarde le salut réglementaire, et ils partirent tous deux vers le
monde inconnu."
Le Napo!lon de Notting Hill a, mieux encore que le Nqmllfi
Jeudi ce caractère des œuvres géniales, par lequel elles sont
placé:s à un carrefour de vérités en apparence divergentes et
sans contact, font toucher intuitivement dans ces vérités des

NOTES

formes, des traductions d'une m~me vérité, des attributs d'une
~me substance, qui est la découverte même, ou l'acte propre
du livre. De là on comprend parfaitement comment Chesterton, de même que Claudel, a été amené à s'installer dans
le catholicisme ainsi que dans la vérité centrale vivante
d'où tout le reste rayonne, pareil aux avenues de' .l'Arc de'
Triomphe, en branches d'étoile. Et le meilleur commentaire à
donner d'une telle œuvre, ce serait de la voir, comme entre
deu1 glaces, multipliée par les traductions qu'elle autorise et
qu'elle évoque.

Le philosophe qu'est Chesterton se trouve bien curieusement
ttansposer sur le plan du roman humoristique une des démarches
la plus abstraites et les plus audacieuses de la philosophie cartésienne. C'est l'hypothèse du Dieu trompeur que je veux dire.
Parmi toutes les raisons de douter qu'accumule· le doute hype.rbolique de Descartes, ·figwe celle-ci : Et si ce que je tiens pour
le plus assuré et le plus ferme m'était persuadé par un Dieu
trompeur qui aurait ses raisons pour m'abuser, ou plutôt qui
m'abuserait sans raisons, puisqu'étant Dieu ses raisons c'est son
action et rien d'autre 1Sit pro ratione voluntas. - Et l'on ~ait comment Descartes sort de là. Dieu peut me tromper, tnais en me
trompant, s'il me kompe il fait encore que c'est moi qui suis
tro mé, que je pense par le fait même que je suis trompé, que
je suis moi, que je suis. Le pouvoir d'un Dieu trompeur, quelles
qne soient les ressources infinies et la subtilité de sa tromperie,
n'a pas de prise sur le Cogito,
Et ce

fUÎ

brife un m011dt txpirt aux pied1 d'un komme /

C.C Dieu trompeur c'est le Roi Auberon Quin: "La mascarade
incongrue que sa malice railleuse avait enfantée le dépassait, le
~minait pour embrasser l'univers. Là était Je normal, là était le
lllD, là était la nature ; et lui-même avec toute sa raison, avec
to11t son détachement, avec sa redingote noire, il était l'exception à la règle, il était la contingence méprisable, il n'était
qu'un point noir perdu dans cet univers d'écarlate et d'or."

�644

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi il est de l'essence du Dieu trompeur de ne pas ezister,
(comme, dans la preuve ontologique, il sera de l'essenc~ du
Dieu véridique d'exister). Il est de son essence de ne pas ex1st~,
puisqu'il ne peut pas tromper jusqu'au bout sa créature, \u11que, dans le moment même où il la trompe ~n tant qu elle
pense telle ou telle chose, il ne la trompe plus, il ne peut a~
lument la tromper en tant qu'elle sait, qu'ell~ p~nse. Et s'_1l y
a quelque chose qu'il ne peut absolument pas, il n _est pas Dieu,
C. Q, F. D. Et pourtant c'est l'hypothèse de ce Dieu trompeur
qui a déclenché la vérité, l'autorité du Cogito. C'est ~'elle que
naît ce Cogito d'où vont naîtr~ à leur tour par la p~tssan~~ de
la déduction toute la métaphysique et toute la physique, cet
univers d'écarlate et d'or". Le Dieu trompeur n'est pl~s c~mme
Auberon Quin qu'un point noir perdu dans un coi~ daal~tique de cet univers, le Dieu trompeur n'est !lus qu un Dieu
de la Triste Figure, isolé comme don Quichotte, dans 11D
monde qui n'est plus le sien. Il est exclu, semble-t-11, par les
nécessités mêmes de l'être. Et pourtant il n'est jamais exclu
complétement ; ayant été, il ne cesse pas d'être, de d~m~urer
malgré tout présent dans la- pensée, incorporé non à vrai dJrC à
l'être mais au mouvement de cette pensée.
C':st cela que déclare le . dernier chapitre du Naj&gt;Olion dt

Notting Hill. Sans cette hypothèse possible d~ Dieu .tr~mpeur,
le cartésien ne cesserait pas de penser, mais saura1t-1I, J:'°ur
l'avoir éprour1I, qu'il pense ? Quel exercice, quelle gym~ast1q~
autre que le doute, avec le Dieu trompeu,r du do~te, lUJ aurait
donné la conscience de la vérité dans 1acte qui la découvre,
d'une vérité non déposée automatiquement, mais trouvée, iu. et t en du e 1 "Où
ventée, acquise par toute la personne active
est-il, le jean-f... qui n'a jamais eu peur 1" disait Turenne.
Où est-il, l'ignorant qui n'a jamais douté 1 Où est-elle la ~rutc
qui n'a jamais ri 1 Que serait le courage sans la peur, la sc1eac:c
sans le doute, le sérieux de l'homme sans son rire 1 Rire est le
propre de l'homme, et ne pas rire aussi.

NOTES

Dans les Objections aux Méditations il est reproché à Descartes
d'avoir installé l'hypothèse de son Dieu trompeur avec une telle
force, que malgré tout il ne peut plus s'en débarrasser, et que
toute sa philosophie b~tie sur un sol meuble reste menacée d'un
scepticisme latent. Descartes se défend comme il peut, et tâche
de montrer que le Cogito, puis les preuves de l'existence de
Dieu, éliminent irrévocablement son hypothèse provisoire. Estce bien st1r 1 Et le Dieu des preuves logiques, plus clairvoyant
que son philosophe, ne l'entendons-nous pas qui, dans la
dernière page de Chesterton, parle a son collègue du doute
provisoire, au trompeur et à l'humoriste: Excusez-moi, lui a dit

celui-ci.

Exc111tz-moi, dit-il m lui parlant tout bas.
Je 1011pçonne entre nous ljUt flO/ls n'exùtez pas.

Et c'est le Dieu de la quatrième Méditation qui lui répond,
ce nom, qu'il a pris ici, d'Adam Wayne : "Dans les jours
10mbres et tristes, vous et moi, le pur fanatique, le pur satirique,
sommes nécessaires ... Nous avons élevé les cités modernes à la
hauteur de cette poésie que l'on sait, pour peu qu'on connaisse
l'homme, infiniment plus commune que même le lieu commun ...
Le rire et l'amour sont partout. Les cathédrales, bAties en un
temps où l'on aimait Dieu, sont pleines de blasphèmes grotesques. La mère ne cesse de rire de son enfant, l'amante ne cesse
de rire de l'amant, la femme du mari, et l'ami de l'ami.
Auberon Ouin, trop longtemps nous sommes restés séparés :
ffllcz, partons ensemble. Vous avez une hallebarde et moi une
épée, Partons pour nos voyages à travers le monde, puisque nous
CD sommes les éléments essentiels. "
IOUS

L'esthétique allemande de l'ironie, celle de Schlegel, Solger,

Ticck, à laquelle manquèrent seulement des œuvres géniales

.

avait reconnu un peu laborieusement dans le rire l'humour

p·

.

,

'

'

ironie, le doute, la négation, un ressort nécessaire de la
aéation et de la vie. Elle avait adopté et divinisé à l'excès Je
Méphisto de Fau1t. Chesterton reprend ces voies, en philosophe

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus réfléchi, plus discipliné, en artiste plus nerveiu, plw
conscient, plus original. Ainsi les Allemands ont dans Jeun
traditions (et je n'ai rien dit de Heine) de quoi goOter un des
deux plus grands écrivains anglais vivants. En France cela est
peut-être pour la plupart un peu plus difficile. S'il en est
po.urtant qui ont coutume de choyer, comme un faisceau
d'œuvres rares, offertes (c'est la dédicace de l' Eve Future) .Aux
,-Jveurs, mix railleurs, ces quatre livres que sont l' Eve Future de
\ Villiers, Paludes (et joignez-y le Promùhée mal enchaîne) de Gide,
les Moralités Légendaim de Laforgue, le Jardin de Bérénice de
Barrès • s'ils considèrent comme les harmoniques égales d,une
'
.
même note délicate et pro(onde certaine rêverie et certaine
raillerie, je crois que ceux là ne dénieront pas à Chesterton,
dans un tel chœur, la place la plus cordiale etla plus fraternelle.

A.T.

• ••
CHARLES DICKENS, by Algernon Charles Swinhunu
(Chatto et Windus, London, I 91 3).
M. Henry Davray, dans un des derniers Mercure, a écri'.
sur ce Dickens posthume de Swinburne quelques lignes qui
me paraissent d'une excessive sévérité. De ces pages consa•
crées à la louange du grand romancier anglais, il ne veut
retenir que cette phrase : " Par le côté littéraire et sentimenul
de son œuvre, Dickens était un type de sa génération et de sa
classe ; par le côté comique et pathétique, tragique et créateur,
il n'était pas un homme de son époque, mais de tous 1~
temps." Je sais bien que cette phrase est à peu près la seule
où Swinburne, en authentique représentant du génie concret
d'une race a exprimé un jugement général ... Mais, précisémen~
'
..
j'aime que son Charlu Dickens soit, plus qu'une étude_ cnuqu~
un poème. Petit livre ésotérique, qui n'apprendra ne~ ~ ~ui,
déjà, n'aime Dickens "comme un enfant" - ce mot déhcieUJ

est de M. Abel Hermant - mais qu'à mes heures dickensiennes il me plaira d'ouvrir comme un bréviaire. De quelle
ardente et pathétique voix Swinburne élève son action de gdces
au dieu de la fiction anglaise. Il faudrait tout citer, - en anglais:
telle page sur Cruikshank, l'illustrateur, rival de Phiz, des
Sketches by Boz et d'Oliver Twist; telle autre sur Our Mutual
Friend et surtout sur l'un des principaux personnages de ce
livre, Rogue Riderhood, " cette nauséabonde et malsaine épave
des rebuts les plus pourris de la Tamise ; " telle autre encore
ou le génial poète accable de retentissantes invectives Matthew
Arnold, ce " Triton de goujons, " coupable de n'admirer pas
sans réserve Dickens, etc., etc... Pages animées d'une sorte de
ferveur violente ou de furie sacrée, d'un "dynamisme" extraordinaire, et dédaigneuses, certes, de toute abstraction, de tout
intellectualisme, mais riches de sens concret, et d'un style
~datant.
~lus équitable que M. Davray me paraît être M. de Wyzewa
qui, au cours d'un bel article, écrit : " On chercherait vainement, d'un bout à l'autre de la très intéressante étude de
Swinburne sur Charles Diclmu, le moindre essai d'une définit10n
totale du génie du romancier, ou même la moindre trace d'un
jugement d'ensemble sur son œuvre. Après nous avoir répété
. , de préambule, que Dickens sera toujours proclamé'
par mamere
premier Anglais de sa génération", - à quoi il ajoute
mamtenant son regret de ne pouvoir découvrir, dans cette
gé_nération, aucun génie de la trempe de Shakespeare ni de
Victor Hugo, - le critique improvisé se met aussitôt à exami~er tou~. à tour, suivant l'ordre de leurs dates, les principaux
l'~ctts de 1 illustre conteur. Encore les stations qu'il fait succesSIVement devant chacun de ces récits ne sont-elles jamais pour
les considérer d'un point de vue "objectif", ou, si l'on veut
" critique '' : Swinburne se contente de nous dire quels sont,
dans telle ou telle œuvre, les personnages qu'il préfère, et puis de
nous esquisser à sa façon les figures de ces personnages, avec une

"1:

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

justesse de trait, une force de modelé, et, pa~ dessou_s tout cela,
une chaleur continue de tendresse ou de haine, qui suffisent à
racheter, - sinon peut-être à nous faire oublier, - les limites
trop étroites de son horizon."
.
Ce n'est pas un article que j'écris ici sur le Dickens de Swmburne. Je n'ai pas d'autre objet que de signaler ce livre à
l'attention des Dickensiens et d'inviter à le lire. On me permettra donc de me borner à traduire, pour terminer, quelques
pages qui donneront le ton de l'ouvra~e:
. , , .
.
"Dickens avait indubitablement raison, qm prefera1t DarJ1d
Copperjield à tous ses autres chefs-d'œuvr~. !l n'y a_ qùe les
imbéciles pour croire qu'un grand écrivain est mcapable
d'apprécier la supériorité de l'un de ses ouvrages sur les autres
et de discerner et préférer le plus beau et le plus riche produit
de son activité créatrice ; mais, quand nous avons prêté l'oreille
aux revendications de Martin Clzuzzlewit et procédé à leur
examen, il reste que, dans cet inégal et irrégulier chef-d'œ_uvre,
le génie comique et tragique de Dickens s'élève parfois au
dessus de tout. Ni fils d'Adam ni .fille d'Eve, sur cette terre de
de Dieu, pour parler comme M. Carlyle,_ n'aurait
~upposer
qu'il fut possible, oui, humainement possible, de rivaliser _avec
l'indicible perfection que présente l'éloquence de Mn Qu1ckly
dans ce qu'elle a de meilleur ... Cependan~, aucun lecteur dont
l'intelligence dépasse le niveau de ceux qui préfèrent à Shakespeare le Parisien Ibsen et le Norvégien Sardou ne peut _contester
cette inimaginable et triomphale
que M rs Gamp s'est élevée
.
suprématie.
"A la première entrevue qu'il nous est do~né d'avoir avec
l'adorable Sarah, sa nature si divinement altruiste et que nous
n'aurions su exprimer, s'épanche tout entière dans_ ces mo~
d'une simplicité savoureuse et sublime : "Si je pouvais ense~elu
t s mes chers semblables sans qu'il leur en cotith un sou, Jele
w
·y
ferais, tellement je les aime.,, Et nous pensons a~ petit ommy
Harris et au petit soulier de laine rouge qui l'étranglait; à cette

fU

a

circonstance où Mr Harris, son père, chercha silence et abri
dans une niche de chien vide ; à la réflexion mortellement
blessante que ce même M• Harris laissa échapper a la naissance
de son neuvième ; aux sentiments religieux, qui sont le tout de
la vie ; à M• Gamp et à sa jambe de bois, et au précieux petit
Gamp : aux calculs et aux constatations de Mrs Garnp touchant
la proportion des naissances et des décès; à ses vues sur l'urgence
des voyages en bateau, qui anticipent sur celles de Ruskin et
des derniers dissidents de l'évangile de la vitesse et de la religion
du mécanisme; à l'inventaire de la poche de M•s Harris; à
l'incroyable incrédulité de l'infidèle M 0 Prig ; nous pensons à
toutes ces choses et à beaucoup d'autres encore, et c'est avec un
rire inextinguible et une admiration débordante que nous
élevons une infinie action de grkes au plus grand poète ou
créateur comique qui ait jamais vécu pour illuminer la vie des
autres hommes et la rendre par sa féconde intervention plus
joyeuse et plus belle qu'il n'aurait été possible de la rêver...
" ... Quand à Dar;id Copperjield, nous ne pouvons pas ne pas
accueillir avec des applaudissements empreints de la plus ardente
gratitude le don le plus précieux: peut-être qui nous ait été
conféré par la splendide et inoubliable libéralité de Dickens.
Ce livre, du premier chapitre au dernier, est indubitablement,
aux yeux de tous ceux dont la perception dépasse celle d'une
taupe, l'un de ces chefs-d'œuvre à quoi le temps ne peut
qu'ajouter un nouveau charm&lt;; et un inestimable prix. La
composition en est aussi solide et harmonieuse que celle de Tom
J1J11t1, le modèle le plus parfait et certainement le plus inacce&amp;sible que l'on puisse trouver. J'avouerai même que le célèbre
chef-d'œuvre du rayonnant et tonique génie de Fielding, s'il
est supérieur sur certains points, ne l'emporte pas sur tous.
Tom est un type d'enfance brave et de généreuse et virile
jeunesse beaucoup plus complet et plus vivant que David. Mais
meme le lustre de Partridge est plle et lunaire au regard de la
gloire de plein midi de Micawber. Blifil est un venimeux

�NOTES
LA NOUVELLE REVU.E FRA "ÇAJSE

coquin plus vraisemblable que ne l'est Uriah; et Sophie Western
n'a d'égale qu' A.mélia, cette autre hérolne du même père littéraire... Mais, quelque vaste et fécond qu'il soit, le génie de
Fielding n'aurait jamais conçu ni une figure comparable à miss
Trotwood, ni un groupe tel que celui des Peggotty. Et aurait-il
aussi aisément imaginé et évoqué à nos yeux le magnifique décor
de David Copperjidd avec son premier plan de rues et de bords
de routes et son fond de mer tragique ?...
" L'histoire des Grandes Esplranm a droit à une place éminente à c6té de celle de Dat•id Cqpper}itbl. Ce sont les deux grands
chefs-d'œuvre jumeaux du maitre... Des deux petits garçons qui
se racontent, David Coppcrfield est le meilleur petit bout
d'homme, quoiqu'il ne soit pas le plus réel. Mais, de tous les
premiers chapitres, il n'y en a aucun qui puisse être mis en
balance par son mélange d'humour, de terreur, de pitié, de
fantaisie et de vérité avec celui qui confronte l'enfant et le
forçat dans les marais au crépuscule. Sans compter que l'histoire
est incomparablement la plus belle des deux ; il ne peut rien y
avoir de supérieur, s'il y a quelque chose d'égal, dans toute la
série de la fiction anglaise. Et, excepté dans la Foire aux Yanitis
et les Nttt1cqme, si même ces deux livres peuvent prétendre à
faire exception, il ne saurait être assurément montré un nombre
égal de figures vivantes et immortelles. La tragédie et la comédie,
le réalisme de la vie et sa rêverie se trouvent fondus avec une
vigueur et une habileté de main quasi-shakespeariennes. Avoir
créé Abel Magwitch, c'est être, en vérité, un dieu parmi les
créateurs de figures impérissables. Pumblechook est mieux réus,i
et plus drôle et plus vrai que Pecksniff. Joë Gargery est digne
de l'admiration et de l'amour et d'un Fielding et d'un Sterne.
M. Jaggers et ses clients, M. Wemmick et son père et sa fiancée
sont des figures telles qu'aurait pu les créer Shakespeare, si la
destinée l'avait fait vivre de notre temps. De quel autre homme
ou dieu les créatures peuvent-elles mériter un pareil êloge 1 "
C.V.

LETTRES ALLEMANDES
INFLUENCE DU THÉATRE FRA ÇAIS SUR LE
THÉATRE ALLEMAND DE 1870 A 1900, par Paul

FritJth (Paris, Jouve).
Il ~aut distinguer dans l'apport français en Allemagne entre
ce qui est de la culture et ce qui est de l'exportation. Paris a
toujours été le foW11isseur des plaisirs des capitales allemande,.
De sorte quel' "influence" du th~tre français sur le thé1tre
allemand se réduit pour une bonne part à une exploitation
adroite des pièces à succès du boulevard.
Dans la liste des pièces françaises jouées en Allemagne en
1878 - on n'en compte pas moins de 132 - Augier About
Balzac, Coppée, Dumas, Hugo, Meilhac et Halévy, Molière:
Murger, Sand, Sardou, Scribe, Sue, Verne, voisinent sur
l'atlicbe. A Be~lin en particulier le public avait jusqu'en I s4 8
~tendu régul1~ement d_eux fois par semaine une troupe
d acteurs français subventionnés. Puis vinrent jusqu'à la veille
de 1870 des tournées, subventionnées ellesaussi. La guerre jeta
an froid et ce n'est guère que vers 1876 que la consommation
allemande reprit, on saie dans quelles proportions. Brieux,
Donnay, Capus, Hervieu, Mirbeau, Prévost, Maeterlinck,
Rostand ont remplacé les anciens noms. Le public est demeuré
le m~me : il veut être amusé. Quelle que soit la véhémence des
attaques qui reviennent régulièrement dans la presse allemande
co~tre "la tyrannie française sur la scène allemande", quel que
IOI~ l'effort des écrivains nationaux épris de leur art, la "piquantenc" fr ança1se
· I' emporte et, à de certaines années le quart
des droits d'auteur versés en Allemagne a passé en F;ance. Le
malheur est que nous n'y gagnons rien. Les philistins qui se sont
ébaudis à la représentation retournent chez eux en se frottant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

les mains : "So sind wir nicht ! Nous ne sommes pas comme
ça ! " Même les meilleun des critiques, les plus intelligents, un
Kerr par exemple, nous en jugent mal en tant que nation et
cherchent chez Donnay de quoi illustrer leur thèse d'une
France décadente, où les "Sp1itlateiner" sont représentés
comme des gens qui flageollent sur leurs jambes, sans force pour
le bien ni pour le mal, affaiblis et souriants, déplumés, byzantins, "enveloppés de l'insaisissable odeur que répandent les
fleurs ~tiolées des cultures mourantes... Mais il faut être capable
de goôter le pile charme de ces ligures, leur sublimation ; il
faut des organes qui sentent, gofttent, apprécient cet impondérable et fuyant parfum de cadavre - avant de les pouvoir
repousser." (Alfred Kerr, Das ntue Drama.)
Si quelques Français forcent leur estime - on ne saurait nier
sa dette tout entière -c'est qu'ils ont en eux ''den Willen zum
Germanischen ", la volonté d'être germaniques, "la force des
races neuves, non usées".
C'est là tout un .ispect de la question de l'influence française,
qu'il faut soigneusement d6nélcr de l'autre. C'est à ce renre
d'apport que M. Fritsch a consacré son étude. D'une part _il
relève les pièces à succès de 1870 à 1900. Nous ne le suivrons pas dans cette longue énumération. - D'autre part il
dresse la liste des habiles, des courtiers d'influences qui ont tout
à la fois entretenu Je "gollt '' allemand par leurs critiques et
leurs traductions, et exploité l'appétit de leu.rs compatriotes,
leur soif de mousseux.
Les années 1876 a 1884 furent leur belle époque. Le
parvenu allemand se ruait au plaisir. Après tout l'effort du
XJXe siècle une détente se produisait. Un peuple grisé de
l'ivresse grossière des triomphes politiques et économique,
clamait sa volonté de jouir. Il n'éuit momentanément plus de
place pour l'austère recherche, pour les artistes, pour les
écrivains de race. Paul Lindau, Oskar Blumenthal occupaient
la presse et la scène. Sous couleur d'art, avec la prétention

NOTl!S

d'introduire en Allemagne la comédie de mœurs, Paul Lindau
&amp;is.iit acclamer les Limmts P11wre1 d'Augicr au ResidenzTheatcr (où sur 336 représentations en 1877-78, 227 étaient
consacrées des pièces françaises). Puis lui-même fabriquait du
Dumn, du Sardou, du Scribe. Tout en se faisant le chevalier
de la mor.ilité française, il combattait l'Anommoir au meme
titre que des fuces ordurières, telle Nmid1e. Zola traduit et
accommodé à l'allemande était dénoncé au Reichstag comme
mettant en danger la moralité publique. Comme autrefois
lonqu'ils "débarhoui]laient ce polisson de Béranger, qui aimait
1e tralner dans l'ordure, alin de pouvoir le présenter au vertueux
public allemand : der gesitteten deutschen Lesewelt ", les
DOUYeaux Allemands ne toléraient le vice parisien que passé i
l'eau de Cologne, musqué et gazé.

a

Ajoutez quelques recettes de la cuisine dramatique, la chasse

à l'efiët, les calemholll'S équivoques, il n'en fallait pas plus pour
&amp;ire salle comble.

La réaction ne commença que vers 1884 avec les frères

Hart

qui dan, leurs Âuautr criti911t1 dénoncèrent moins
ils étaient acquis A la cause naturaliste
- que la désolante nullité des amuseurs publics, qu'ils fussent
allem.inds ou français. Ils prêchèrent le retour " au grand
lérieux ", se firent les apôtres d'un art moderne, social, qui
s'attaquerait aux graves problèmes que suscit.iit le nouvel état
politique et reflétant la vie contemporaine allemande aiderait à
b formation d'une culture nationale. Plus peut-être que leur
dort et celui de Bleibtren, de Conradi, de M. G. Conrad
qui tout en prônant les Français débitait sur eux de monumentales Aneries, la tournée du Théâtre-Libre d'Antoine à Berlin
CD 1887 favorisa les tentatives de Hauptmann. En 1890 grlce

PinBucnce française -

! Hardcn et à Otto Brah.rn le Théâtre-Libre de Berlin était
fondé. /T/Jf' Son,,maefg1111g lança Hauptmann qui jusqu'aux
'll'tk,- 6t triompher le naturalisme en Allemagne. A sa suite
Sudermann, le profiteur, avec un mélange d'eH"ets à la Dumas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

655

NOTES

qu 'il avait pillé et de hardiesses naturalistes, monnayait les
nouvelles doctrines : Die Ehre, Sodoms Endè éblouissaient les
Allemands ; Magda revenait en France sans q~'on reconnüt
les modèles parisiens.
Mais vers 1893 déjà l'influence de Zola, des Goncourt, de
Becque commençait à baisser. La revue Freie Biilzne (plus
tard Neue Deuts,ke Rundschan, maintenant Neue Rundschau)
s'était dès sa fondation en 1890, déclarée" bien disposée pour
'
.
1 . ,,
le naturalisme, prête à faire un bout de chemin a~ec ~1 .'
sans cependant vouloir lier cause commune." De Pans arrivait
Herman Bahr. Il en rapportait le symbolisme. Hauptmann
devait bientôt faire jouer Hanntles Himmelfahrt, Die flmunkene
Glocke. Schlaf qui, en collaboration avec Holz, avait écrit Pa~
Ham/et le manifeste du "naturalisme conséquent", dénonçait
à son :our l'abus de réalisme. Nietzsche depuis I 890 avait fait
son chemin. L'impressionnisme allemand de physiologique
devenait psychologique. Les uns réagissaient av~c Za_rathustra
contre le " petit faitalisme " et la décadente 1mpu1ssance à
résister à une suggestion. Les autres s'abandonnaient à leun
sensations, cultivaient avec cette effrayante et na'ive
. ,conse.
quence qu'on ne trouve que dans le Nord, leur 1mpres~1onnabilité morbide. La place était prête pour Maeterlinck.
Hartleben qui avait oscillé entre Zola, Albert Giraud et
Murger, traduisit l'intruse en 1898. Un snobisme nouveau
était né. Hofmannsthal lui doit son snccès.
Ceux qui tiennent la scène maintenant ? Des éclectiques,
comme Schnitzler, auxquels nous prenons plaisir pour cc qu~
·
é
' d ·
e sats
nous retrouvons en eux de français agr mente e Je n
quel parfum exotique; munichois ou viennois.
Le véritable théhre allemand n'est pas là et n~us ne somm~
pas éloigné de partager l'opinion de_ M. Fntsch lor~~ il
conclut : " Au total l'influence française après 1870 na cté
d'auc\ln profit pour la comédie allemande ... " Mais il faut la
chercher

·n

ai

eurs.

F. B.

DIVERS
LE CHARTISME, par Edouard Do/léans (Floury

2

vol.).

Cet ouvrage est l'histoire du mouvement social qui, de r83o
à 18~8 travailla l' A~gleterre. Il nous intéresse parce que le
chartisme fut en partie la mise en œuvre de quelques idées nées
de notre Révolution, et parce que nous vivons aujourd'hui sur
des principes sociaux pour lesquels il a, pour la première fois
combattu. Par sa longueur et par le détail où s'attarde la documentation, ce livre intéresse surtout les économistes. Mais
quiconque est curieux de la psychologie d'un grand mouvement
populaire peut trouver ici une abondante source de renseignements. Les portraits des chefs, un Lovett, un Feargus O'Connor
un Bronterre O'Brien, sont bien dessinés, et· l'on discerne, dan:
ce mouvement général, l'apport de chacun parmi la grande
poussée populaire. Il appartient à d'autres d'examiner la valeur
technique de ce livre. D'un point de vue tout littéraire il nous
intéresse parce que c'est un ouvrage qui a si l'on p;ut dire
di
gué sa documentation. Aucune note au , bas des pages, pas'
d'a~eil critique à la fin du volume. Tout a passé dans le
récit. Un homme qui n'est pas spécialiste peut lire ces deux
,olumes. _C'est là, de la part de l'auteur, un effort de bon goût
et de politesse qui mérite qu'on le signale.
J. S.
THÉÂTRE DU

**
*
VIEUX COLOMBIER.

Depuis que nous avons exposé ici nos projets, des résultats
ont ét~ obtenus, dont il faut que tous nos amis soient instruits.

La VOIX qui s'élevait pour la défense et la rénovation de l'art
!reamatique françai~ à évcillé de nombreux échos. Nous pouvons
que, sur ce pomt, nos espérances ont été dépassées. Non

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11

1

,,i
1

seulement la grande presse, sans qu'il ait été besoin de la solliciter, nous a marqué son approbation et sa sympathie, mais
encore plusieurs de ses représentants se sont mis spontanément
à notre disposition pour soutenir nos efforts durant la campagne
qui va s'ouvrir. Avant qu'aucune publicité proprement dite n'ait
été entreprise, nous avons eu la preuve que nous ne nous étions
pas illusionnés en faisant fonds sur ce premier contingent
d'amitiés qui devait appuyer notre marche en avant. Cliaqu
jour le courrier nous a apporté et nous apporte encore de, lettres
enthousiastes, des offres de coopération désintéressée, des renseignements propres à faciliter la diffusion de l'entreprise, des
demandes d'abonnements et de cartes permanentes. Ces lettres
ne viennent pas seulement de Paris. Elles arrivent de tous les
points de la France, et même de l'étranger. Quelques unes sont
signées de grands noms. La plupart - il en est qui nous ont
profondément émus - proviennent d'artistes obscurs, d'étudiants, de travailleurs pauvres qui parfois glissent sous l'enveloppe,
en s'excusant de ne pouvoir mieux témoigner leur zele, un
mandat de quelques francs ! Les noms de ces amis-là ne s'effaceront pas de notre souvenir. Que chacun deux trouve autour
de lui quelques partisans nouveaux, que ceux-ci en persuadent
d'autres à leur tour, et voilà le signal donné, la bonne nouvelle
proclamée ; voilà la force réveillée, qui, grandissant, se multipliant, nous assurera la victoire.
C'est le 15 octobre que le Thé~tre du Vieux Colombier
ouvrira ses portes. Le premier spectacle se composera d'Ure
femme tuée par la douceur de Thomas Heywood, contemporain
de Shakespeare, et de l'Amour Médecin de Molière.
Nos matinées :poétiques commenceront en novembre ; donnons-en dès maintenant le programme :
PREMÙR.I SfRlE
1°

XII• siècle : La Chanr1111 de Roland, le Roman de R.Mul dt
Cambrai, le Roman de Tri!tan, le Rr»nan de Lancelot, Cha,uo11t
pour la Croitadt; UN FRAGMENT DU MlSThE D'ADAM.

NOTES

XIII• siècle : Le Sacre de LouiJ le Débom,.aire ; Lais de Marie de
France ; Chansons de Thibaut ; Rutebœuf ; UNE SCÈNE DU Jiu
Dl ROBIN ET MARION.
3° XIV•siècle : Le Roman dt/a Rou ; le Roman du Renard; Fabliaux ;
ballades de Froissard ; Guillaume de Machault etc. ; UNE FARCE.
♦' XV• siècle : Eustache Deschamps ; Alain Chartier ; Charles
d'Orléans ; Villon ; LE FRANC ARCHER DE BAGNOLET.
f Lemaire de Belges, Marot, Ronsard et la Pléiade; UNE sctNE
D'UN! TRAGÉDIE Dl! JODELLE.
6' D'Aubigné, Mathurin Régnier, Malherbe ; les tragiques précoméliens env1sagés comme lyriques.
71 Théophile, Tristan, Racan, Corneille, les burlesques.
I' Racine, Boileau, La Fontaine, Molière ; UN! SCÈNE DB QurllAULT.
91 J. B. Rousseau, Voltaire, les poètes galants, André Chénier.
101 Lamartine, Vigny, Musset et les poet~ minores ; DesbordesValmore, Sainte-Beuve etc. ; UNE sdNit DE LA COUPE BT LES
2•

ÙVRES.

11• Victor Hugo.
n' Leconte de Lisle, Gautier, Banville Hérédia, Baudelaire.
DJ!UXIÈMI SfaIE
Mallarmé et Verlaine.
2° Rimbaud, Laforgue, Corbière, G. Kahn, Elskamp.
31 Verhaeren: UNE SCÈNE ou CLOÎTRE.
♦• Moréas, Tailhade, Samain, H. de Régnier, Van Lerberghe.
s' Vielé-Griffin : PHOCAS LI! JARDrNIER.
6' Claudel : LA CANTATE.
71 Jammes : LE PokTE ET SA FEMME j Péguy : UNE SCÈNE Dl!
JIANNE D'ARC,
a• Gide : BETHSABt.
91 Signoret, Valéry, Ch. Guérin, Mm• de Noailles, etc.
10•, 11°, 12° trois matinées consacrées aux œuvres poétiques les
plus récentes.
11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

•• •
Nous redonnons ici une dernière fois la liste des pièces que
nous projetons de mettre à la sdne pendant la saison 1913-1914.

PROGRAMME
THEATRE ANTIQUE:
,Jlgammemnon

Eschyle.
Euripide

Le, 'l::' ro.)lenne.s

THEATRE FRANÇAIS
JO Répertoire Classique:
Molière .
Don Juan
Molière .
L',Jl oare
Sganarelle
ou le Cocu lma1inaire
Molière .
L',Jlmour
:NC&amp;lecin
Molière.

Racine .

THEATRE ÉTRANGER (ancien et moderne)
William Shakespeare. • La :J,(_uit des 'R,o{s
traduction nonvdle de Théodore Lascaris
Thomu Heywood , · . Une femme (yée par la douceur
traduction inédite
Henrik Ibsen . . . , 'R,oamushalm
traduction nouvelle d'Agnès Thomsen
Stanislas Wyspianski. . Lea Jugea
traduction inédite d'Adam de Lada et Lucien M&amp;ury
G. Bernard Sb..w. . • Une Com&amp;lie
traduction d'Henriette et Augustin Hamon

Ces pièces alterneront sur l'affiche à raï.on d'an mom• trois par
-.ÎDcl.

:l3ritann(cu1

2° Pl~ces Moderne, - ,Jl. 'R,eprise,:

Alfred de

MD.1Set • , a:Jarber/ne

Prosper Mêrinée , • •
(Théâtre de Clara Gazai)
Henri Becque. . . .
Jules Renard , . . .
Georges de Porto-Riche
Tristan Bernard . . ,
Georges Courteline • .

L'Occas/on

La [1,{_arJelle
Le Pain Je .:Ménage

La Chance de Françoise
'Dais.li
La Peur des Coups

B. 'Premières Représentations :

Francis Vidé-Griffin,
Paul Claudel .
André Suarès .
Henri Ghéon ,
Jean Schlumberger
Alexandre Arnou:x
Jacques Copeau .

'Phoca3 le Jardinier
L'Echange
La 'l: rag&amp;lie d' Electre et Oreste
L'Eau de 'Vie
Les Fils Louoerné
Le Lien
la Maison Natale

MATINÉES POÉTIQUES :
A côté de cet apecllldes qui occuperont toutes les soirées et la
du Dimanche, le THEATRE DU VIEUX COLOMBIER
claim«a le jeudi après-midi. des matinées poétiques où une conférence
précêdcra des lecture,, des récitation• et, ai le sujet le comporte. dea
reprâenllltions d'œnvres lyriques. Le programme comprendra vingt-quatre
llalinéea, do1Ue C011sacrée1 an puaé, du XII• au XIX• 1iède, de la
Chanson Je Roland à Baudelaire ; et douze antres, alternant de semaine
• semaine avec les précédentes, consacrées â 111 poésie contemporaine,
de Mallarmé et Verlaine aux productions les pliu récentes.
llltÎllée

�661

LIS REVUES

660

œtte 11&gt;rte d'impuissance qui le condamnait à ne s'attacher à rien, à

LES REVUES
RJsVUES FRANÇAISES.

Nous lisons dans l'ÜPINION du 16 Juillet sous le titre suivant :
M. Anatole France et k prohlème de la culture des pages remarquables, encore qu'un peu tendancieuses, de M. Henri Massis.
Nous citons quelques lignes de sa conclusion :
Impuissant à embrasser tout l'homme dans son infinité, il en a
regardé et noté telle partie, puis telle autre, soulignant de son ironie
leurs différences et leurs oppositions, nourrissant son scepticisme de
leurs contradictions, pour en Jin de compte les tourner en ridicule.
Il y trouve à vrai dire " un copieux triomphe de briseur d'idoles,
mais il empoche peu de richesses réelles". Et c'est pour l'invention
un triste emploi que de simplifier, d'appauvrir les motifs des action•
humaines, au lieu de nous en rendre a variété et la conplication
plus intelligibles.
Ainsi cette intelligence même est-elle courte et n'embrassc-t-elle
que ce qui est visible au premier coup d'œil. Elle donne le change
par un air de pénétration pbjlosophique dont on retire tout de suite
de la satisfaction. Mais ne prenant point les choses à plein, elle ne
perçoit qu'une simple nomenclature d'occurences. Bientôt elle se
· trouve désolée et se fait fuyante et oblique. M. France a bien vu
dans quel cercle de solitude tombait l'homme qu'aucune pa 9sion,
qu'aucune vérité n'oriente. "On se lasse, dit-il, on ne se donne
plus. On se retire, on est trahi et ce qui est le plus cruel encore, on
trahit. C'est alors qu'on se sent envahi par un grand dégoôt de soi
et des autres. Mais l'intelligence reste debout sur la ruine des
passions. On ne s'attache plus qu'à comprendre et à expliquer. On
ne prend plus la parole que pour raconter en curieux, sans flamme
et sans trouble. ·•
D'aucuns se désespéreraient devant ce terme du scepticisme.
M. Anatole France en fait une distinction, une qualité très fine. A
propos d'Adolplze il écrit : " On a beaucoup reproché à notre héros

ac renvoyer ainsi qu'un miroir brisé, que des images mutilées; on
a fait peser sur lui, comme une disgrâce et une malédiction, cette
fatalité de son caractère. Mais est-on bien sôr qu'il n'y ait pas dans
cette disgrAce même, la preuve d'une distinction rare de l'esprit, qui
pmid en dégoôt les vulgarités, les sottisea, les misères triviales qui
t6t ou tard se trahissent ou éclatent en toute chose ... "
Ainsi cette intelligence trouve son dernier mot dans le déni. Loin
de voir là je ne $3ÎS quelle "excroissance démesurée de la faculté
compréhensive ", nous sommes bien plutôt disposés à n'y voir qu'une
sorte de rétrécissemment. C'est faire de l'intelligence un emploi
contre nature que d'en user seulement pour détruire et pour nier.
D'elle-même elle aspire à affirmer, c'est-à-dire à être. Elle nous est
donnée pour agir, pour éclairer nos sentiments et non point pour
let obscurcir et nous éloigner de la vie.
Pu plus que nous ne donnons le beau nom de culture à ce qui
tc11d à diuocier les liens humains, nous n'appelons intelligence, ce
jeu pervers qui se fait un plaisir de bouleverser et s'achève dans le
mépria. "Rien de ce qui est plaisir, disait Renan, le Renan de 1 840,
rien de ce qui C$t plaisir, n'est intc1lectuel ; il faut entièrement et
a'beolument bannir ce mot du domaine de l'intelligence. " C'est une
quation a111Si de savoir si l'art même peut s'en accommoder. Nul ne
aongera à contester le go1Ît de M. Anatole France et sa phrase
nmra toujours_le grammairien, l'ami de la rhétorique qui est au
fond de tout Français lettré. Ce n'est pas, certes, le moindre de
DOi étonnements éle voir son style si harmonieux et si joli, quand sa
pemée est ai contradictoire et si incertaine. Mais seules sont fortC$
et originales dans leur forme les œuvres qu'une conviction profonde

• impirées.
C'est peut-~tre là une des principales raisons pour lesquelles

M. France n'a jamais fait, à proprement parler, "œuvre d'art".
Mais Montaigne non plus et aussi bien Voltaire. Le scepticisme
est malgré tout la moitié du génie fran~ais.

• ••
Dans la

même revue, au numéro du 6 septembre, vo1c1

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comment M. Jean de Pierrefeu parle du nouveau livre de
M. Paul Adam:
Stéphanie, puisqu'il faut enfin parler d'elle, est un bloc nouveau
jeté par cet infatigable lanceur de blocs dans le marais des lettra.
Depuis qu'il écrit, c'est-à-dire depuis qu'il est né, si j'en juge par le
nombre de ses ouvrages, ce robuste écrivain a accumulé plus de
blocs qu'il n'en faut pour bâtir une ville. Or, par un sortilège étrange,
tant de matériaux accumulés ne forment qu'un vaste chantier. Pour
lier toutes ces pierres, les grouper en édifices, les aligner en avenues,
les disposer en places spacieuses, il lui e(h fallu la lyre harmonieuse
d' Amphion, le plus économe des architectes. Spectacle un peu décevant que ce paysage de chaos, vision d'une Exposition internationale
de tous les goftts modernes, destinée à n'être jamais achevée. Ici, un
amas de grosses pierres marque la place où devait s'élever un temple
de la richesse ; là le Palais des Colonies érige ses murs en terre
battue où gisent en vrac des collections exotiques ; plus loin, un
temple ; çà et là, au hasard, un temple byzantin, une chapelle
nietzschéenne, le pavillon de l'Empire, la maison du Peuple, le
Palais de !'Industrie, un vélodrome, un stade etc. etc.

Et selon M. de Pierrefeu, Paul Adam serait notre Balzac "1
l'image de notre époque brouillonne ".
Notre Balzac incohérent, scientiste et social, colonial, exotique
et cosmopolite, à la fois secondaire et primaire, et maintenant traditionnel, moraliste et bibeloteur.

•••

LIS JllVUES

et morte sous le rayon qui la colore, un iroupe de Camille Claudel
at toujours creux et rempli du souffle qui l'a "inspiré;" l'un

repouae la lumière ; l'autre dans le milieu de la pièce claire obscure
l'accueille comme un beau bouquet. Tant6t, avec la fantaisie la plus
amusante, la figure ajourée la découpe et la divise comme un vitrail.
Tantôt concave, par le concert profond des jours et des ombres encbea, elle acquiert une espèce de résonnance et de chant.

Critique littéraire :

•••

Spl,inx llpidopûm au vol variant
Tnr à tour ,oultur dt l'Ornéade
Des Panthals, dts Jrulcains tt dt /'Atropos
D• Morpho-Mènflas, dt la Dana1dt,
Dt /'Amaryllis et de la saturnie
Du Polyommate Dtspar ou du Papillon Flambl
'lo11t à ,oup il devient quelque immt#lriel Argus
()ki poudroie et mnble nimbtr d'idfal
Sts ailts d'un bltu 'Violet
Flammlts de '7,lert
Oal/fes d' otre
Et cernéts d'or.

Et voilà qu'au milieu des Elus, ses précurseurs,
Il tDurbi/lonne aimi qu'une immense fleur de punch
Dont s'fclairtrait la dernièrt et 'Verdâtre
Bombance d'un gargantuesque festin de rive
Au pays des BurgrQ!f.JeS.
Apollinaire tst un fastueux danuur.

Il faut feuilleter les nombreuses pages d'iconographie que le
numéro de juillet de l' ART DfrcoMTIF consacre à l'œuvre de
Camille Claudel. La vie, la nervosité, la souplesse qui caractérisent
la moindre de ses maquettes, assurent acet artiste une place de
premier rang dans la sculpture de ce t-emps. Son frère, Paul
Claudel, donne une nouvelle rédaction de l'article paru voici
une dizaine d'années dans la revue l'Oaidtnt. Il oppose l'art de
Camille Claudel à celui de Rodin.

C'est ainsi que M. Paul Napoléon Roinard rend compte des
poèmes de Guillaume Apollinaire dans la PHALANGE d'aot'it.
hi~umé~e numéro un artide-de Jean Florence,qui rapproche la
P 060p~1e de Bergson de celle de Renouvier, duquel M. Julien
Benda vient de s'avouer le disciple. De J'huile sur le feu. ..

Tandis qu'une ligure de celui que j'ai dit, demeure compacte

Pohn ET DRAME, atlas internatùmal des arts 111Qdernu, résume en

• ••

�665
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

qudques traits la physionomie des revues littéraires d'aujourd'hui.
A la Nouvtllt &amp;vue Française, écrit M. Banun, Claudel et
Mallarmé règnent non moins despotiquement. La loi de la mailoa
ne peut être transgressée, à mi-chemin d'une tradition néo-classique
mortelle et d'un néo-symbolisme chrétien que nous croyons iatoUrable à la majorité de notre génération.

La Ph4/ange, le Mercure de Frante ne sont pas mieux traita.
Comme on nous connaît mal !

•••

MEMENTO:

-

La Reflue Bleu (2 3 aot1t) : " Erik Gustav Geijer ", par

Lucien Maury.

- L'Oliflier: " Eugène Fromentin", par Bernard Barbery.
- La Rer1ue Critique des Idées et dei Liores : " 1'Actualité de
Descartes", par M. Gilbert Maire.
- La Renaiuance Contemporaine: "Les sources de l'expression
française", par Maurice Privat.
- Le Rer1ue de Paris : " Sophie et quelques autres", par
Jacques Boulenger. - " Galatée," par F. Vielé-Griffin.
- Le Dir1an: "Le Miroir de la Mer", par Joseph Conrad.
- L'Ocâdent (juillet) : "Histoire de la Vieille Maison
Moisie", par M. Léopold Chauveau.
REVUES ALLEMANDES :

•••

Le premier Salon d' Automne allemand, organisé par la revue
DER STURM, dont le directeur est Herwarth Walden, s'est
ouvert à Berlin le 20 Septembre et durera jusqu'au premier
Novembre. Soixante artistes, peintres et sculpteurs, y prennent
part. Ils représentent les pays les plus différents : Amérique,
Bohême, Allemagne, France, Hollande, Inde, Italie, Autriche,
Roumanie, Russie, Suisse, Espagne. Mais tous se rattachent
aux tendances artistiques les plus modernes.
LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

lmp.

SAINTE CATHERINE,

Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique)

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES
à

Jacques Rivière.

De tout temps les tribunaux ont exercé sur moi une
fascination irrésistible. En voyage, quatre choses surtout
m'attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le
cimetiere et le Palais de Justice.
Mais à présent je sais par expérie»ce que c'est une
tout autre chose d'écouter rendre la justice, ou d'aider
à la rendre soi-même. Quand on est parmi le public on
peut y croire encore. Assis sur le banc des jurés, on se
redit la parole du Christ : Ne jugez point.
Et certes je ne me persuade point qu'une société puisse
se passer de tribunaux et de juges; mais à quel point la
justice humaine est chose douteuse et précaire, c'est ce
que, durant douze jours, j'ai pu sentir jusqu'à l'angoisse.
C'est ce qu··11 apparaitra
• peut-t:tre
A
encore un peu dans
ces notes.
Pourtant je tiens à dire ici, d'abord, pour temp~rer
quelque peu les critiques qui transparaissent dans mes
récits, que ce qui m'a peut-être le plus frappé au cours
de ces séances, c'est la conscience avec laquelle chacun 1
tant juges qu'avocats et jurés, s'acquittait de ses fonctions.
J'ai vraiment admiré, à plus d'une reprise, la présence
du Président et sa connaissance de chaque affaire•
rd'esprit
,
urgence de ses interrogatoires; la fermeté et la modération
I

�666

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de l'accusation ; la densité des plaidoiries, et l'absence de
vaine éloquence; enfin l'attention des jurés. Tout cela
passait mon espérance, je l'avoue; mais rendait d'autant
plus affreux certains grince~ents de la machine.
Sans doute quelques réformes, peu à peu, pourront être
introduites, tant du c6té du juge et de l'interrogatoire,
que de celui des jurés•.. 1 Il ne m'appartient pas ici d'en
proposer.

I
Lundi.
On procède à l'appel des jurés. Un notaire, un
architecte, un instituteur retraité; tous les autres sont
recrutés parmi les commerçants, les boutiquiers, les
ouvriers, les cultivateurs, et les petits propriétaires; l'un
d'eux sait à peine écrire et sur ses bulletins de vote il sera
malaisé de distinguer le oui du non; mais à part deux
je-m'en-foutistes, qui du reste se feront constamment
récuser, chacun semble bien décidé à apporter là toute
sa conscience et toute son attention.
Les cultivateurs, de beaucoup les plus nombreux, sont
décidés à se montrer très sévères ; les exploits des bandits
tragiques, Bonnot, etc. viennent d'occuper l'opinion:
"Surtout pas d'indulgence", c'est le mot d'ordre, soufllé
par les journaux; ces Messieurs les jurés représentent la
Socilté et sont bien décidés à la défendre.
L'un des jurés manque à l'appel. On n'a reçu de lui
1 Voir à ce sujet l'enqu~te du Temps, N°' du 13 Octobre dernier,
du 14 et sqq. et !'Opinion, N " du 18 et du :t5 Octobre.

,

SOUVENIRS DE LA COUR D ASSISES

aucune lettre d'excuses; rien ne motive son absence.
Condamné l'amende réglementaire: trois cents francs,
si je ne me trompe. Déja l'on tire au sort les noms de
ceux qui sont désignés siéger dans la première affaire,
quand s'amène tout suant le juré défaillant; c'est un
pauvre vieux paysan sorti de la Cagnotte de Labiche. Il
soulève un grand rire général en expliquant qu'il tourne
depuis une demi-heure autour du Palais de Justice sans
pa"enir à trouver l'entrée. On leve l'amende.

a

a

Par absurde crainte de me faire remarquer, je n'ai pas
pris de notes sur la première affaire ; un attentat la
pudeur (nous aurons à en juger cinq). L'accusé est
acquitté; non qu'il reste sur sa culpabilité quelque doute,
mais bien parce que les jurés estiment qu'il n'y a pas
lieu de condamner pour si peu. Je ne suis pas du jury
pour cette affaire, mais dans la suspension de séance
j'entends parler ceux qui en furent ; certains s'indignent
qu'on occupe la Cour de vétilles comme il s'en commet,
disent-ils, chaque jour de tous les côtés.
Je ne sais comment ils s'y sont pris pour obtenir
l'acquittement tout en reconnaissant l'individu coupable
des actes reprochés. La majorité a donc dl1, contre toute
véritE, écrire "Non " sur la feuille de vote, en réponse à
la question": X ... est il coupable de ... etc." Nous retrouverons le cas plus d'une fois et j'attends pour m'y attarder,
telle autre affaire pour laquelle j'aurai fait partie du jury
et assisté à la gêne, l'angoisse même de certains jurés,
devant un questionnaire ainsi fait qu'il les force de voter
contre la vérité, pour obtenir ce qu'ils estiment la

a

a

justice.

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIU

•••
La seconde affaire de cette même journée m'amène sur
le banc des jurés, et place en face de moi les accusa
Alphonse et Arthur.
Arthur est un jeune aigrefin à fines moustaches, au
front découvert, au regard un peu ahuri, l'air d'un Daumier. Il se dit garçon de magasin d'un sieur X... ; mais
l'information découvre que M. X ... n'a pas de magasin.
Alphonse est "représentant de commerce " ; vêtu d'un
pardessus noisette à larges revers de soie plus sombre;
cheveux plaqués, cMtain sombre ; teint rouge ; œil
liquoreux, grosses moustaches ; air fourbe et arrogant;
trente ans. Il vit au Havre avec la sœur d'Arthur; les
deux beaux-fn~res sont intimement liés depuis longtemps,
l'accusation pèse sur eux également.
L'affaire est assez embrouillée : il s'agit d'abord d'un
vol assez important de fourrures, puis d'un cambriolage
sans autre résultat, en plus du saccage, que la distraction
d'une blague à tabac de 3 francs, et d'un carnet de
chèques inutilisables. On ne parvient pas à recomposer le
premier vol et fes charges restent si vagues que l'acc~tioq se reporte plut~t sur le second ; mais .ici encore nen
de précis ; on rapproche de menus faits, on suppose, on
induit...
Dans le doute, l'accusation solidarise les deux accusés i
mais leur système de défense est différent. Alphonse porte
beau, a souci de son attitude, rit spirituellement à ccr•
taines remarques du président :
- - Vous fumiez de gros cigares.

SOUVENIRS DE LA COUR D' ASSISES

_ Oh ! fait-il dédaigneusement, des londrès à 25
centimes!
- Vous ne disiez pas tout à fait cela à l'instruction,
dit un peu plus tard le président. Pourquoi n'avez-vous
pas persisté dans vos négations ?
_ Parce que j'ai vu que ça allait m'attirer des ennuis,
rq,ond-il en riant.
D est parfaitement maître de lui et dose très habile.
Ses occupations
.
d
'"
ment Ses protestations.
e "p l
acter
restent des plus douteuses. On le dit " l'amant" d'une
vieille fille de 60 ans. Il proteste : " Pour moi, c'est ma

mere".
L'impression sur le jury est déplorable. S'en rend-il
compte ? Son front, peu à peu, devient luisant..•
Arthur n'est guère plus sympathique. L'opinion du
jury est que, après tout, s'il n'est pas bien certain qu'ils
aient commis ces vols-ci, ils ont d1l en commettre d'autres ;
ou qu'ils en commettront ; que, donc, ils sont bons à

coftrer.
Cependant c'est pour ce vol uniquement que nous

pouvons les condamner.
- Comment aurais-je pu le commettre ? dit Arthur,

je n'~tais pas au Havre ce jour-là.

Mais on a recueilli, dans la chambre de sa maîtresse
les morceaux d'une carte postale de son écriture, qui
porte le timbre du Havre du 30 octobre, jour où le vol
a~~ commis.
Or voici comment se défend Arthur :
- J'ai, dit-il en substance, envoyé ce jour-là à ma
maitresse non pas une carte, mais deux ; et comme les
photographies qu'elles portaient étaient "un peu lestes,,

�670

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

(elles représentaient en fait l'Adam et l'Ève de la cathédrale de Rouen), je les avais glissées, image contre image,
dans une seule enveloppe transparente, après y avoir mis
double adresse, les avoir affranchies toutes les deux et avoir
percé l'enveloppe aux endroits des timbres, pour en
permettre la double oblitération. Au départ, un seul des
timbres aura sans doute été oblitéré. A l'arrivée au
Havre l'employé de la poste a oblitéré l'autre ; c'est ainsi
qu'il porte la marque du Havre.
C'est du moins ce que j'arrivais à démêler au travers
de ses protestations confuses, bousculées par un Président
dont l'opinion est formée et qui paraît bien décidé à ne
rien écouter de neuf. J'ai le plus grand mal à comprendre,
à entendre même ce que dit Arthur, sans cesse interrompu et qui finit par bredouiller ; le jury, qu'il ne parvient pas intéresser, renonce à l'écouter.
Son système pourtant se tient d'autant mieux qu'il est
peu vraisemblable qu'un aigrefin aussi habile que semble être
Arthur, ait laissé derrière lui - que dis-je ? créé, le .
soir d'un crime, une telle pièce à conviction ? De plus, s'il
était au Havre lui-même, quel besoin avait-il d'écrire sa
maîtresse, au Havre, quand il pouvait aussi bien aller la
trouver?

a

a

Je sais que les jurés ont droit, sans précisément intervenir dans les débats, de s'adresser au Président pour le
prier de poser aux accusés ou aux témoins telle question
qu'ils jugent propre
éclairer les débats ou leur conviction personnelle, que toutefois ils ne doivent point lai~r
paraître... Vais-je oser user de ce droit ?.•• On n'imagine
pas ce que c'est troublant, de se lever et de prendre la
parole devant la Cour... S'il me faut jamais " déposer",

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

certainement je perdrai contenance ; et que serait-ce sur
le banc des prévenus ! Les débats vont être clos ; il ne
reste plus qu'un instant. Je fais appel à tout mon courage, sentant bien que, si je ne triomphe pas de ma
timidité cette fois-ci, c'en sera fait pour toute la durée de
)a session - et d'une voix trébuchante :
_ Monsieur le Président pourrait-il demander à l'employé de la poste qui était tout à l'heure à la barre, .si le
timbrage du départ est toujours différent de celui de
l'arrivée?
Car enfin, s'il é~ait possible de reconnaître que le timbre
~ bien été oblitéré à l'arrivée comme le prétend Arthur
et non au départ, comme le prétend l'accusation, que
resterait-il de celle-ci ?
Le Président, n'ayant pas suivi l'argumentation
embrouillée d'Arthur, ne comprend visiblement pas à
quoi rime ma question ; pourtant il rappelle obligeamment le témoin :
- Vous avez entendu la question de Monsieur le juré.
Veuillez y répondre.
L'employé se lance alors dans une profuse explication
qui tend à prouver que les heures des départs n'étant pas
les mêmes que les heures d'arrivée, il n'y a pas de confusion
possible; que du reste les lettres arrivantes et les lettres
partantes ne se timbrent même pas dans le même local, etc.
Cependant il ne répond pas à cela seul qui m'importe,
et nous ne savons pas plus qu ' auparavant s1. l'on· a pu
reconnaître sur le fragment de carte si le timbre est
elfectivement et sarement un timbre de départ et non
d'arrivée. Le témoin cependant a achevé son explication.
• l'. • ?
- Monsieur le juré, êtes-vous sat1S1a1t ....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

SOUV.!NIRS DE LA COUR D'ASSISES

Je tkhe de formuler une question nouvelle plus
pressante que la première; puis-je dire pourtant que non,
que je ne suis pas satisfait ; que le témoin n'a pas du tout
répondu à ma question ; du reste, cette question, je sens
bien que, non plus que le président, aucun des jurés ne l'a
comprise; du moins aucun des jurés n'a compris pourquoi
je la posais. Aucun n'a pu suivre l'argumentation
d'Arthur, que moi-même je n'ai suivie qu'avec beaucoup de
peine. Il a une sale tête, un physique ingrat, une voix
déplaisante; il n'a pas su se faire écouter. L'opinion est
faite, et quand bien même on viendrait à découvrir à
présent que la carte n'est pas de lui ..•
- Les débats sont clos.

eu un mètre de large et deux de haut ! - Il s'agit ici du
premier vol, celui des fourrures.
Enfin, pour aigrefins qu'ils fussent, ce n'étaient tout de \
m!me pas des bandits ; je veux dire qu'ils profitaient de la
société, mais n'étaient pas insurgés contre elle. Ils cherchaient à se faire du bien, non à faire du mal à
autrui... etc. Voici ce que se disaient les jurés, désireux d'une
sévérité pondérée. Bref, ils se mirent d'accord pour condamner, mais sans excès ; pour reconnaître la culpabilité,
sans circonstances atténuantes, mais dépouillée également
des circonstances aggravantes. Celles-ci pendaient au bout
de ces questions : Le vol a-t-il été commis la nuit? ... à
p"'1ieurs ?... dam un Edifice habité ?... avec fausses-clefs ou

Un peu plus tard, dans la salle de délibération.
Les jurés sont unanimes ; résolument tournés contre
les deux accusés sans nuancer ni consentir à distinguer
l'un de l'autre : aigrefins à n'en pas douter èt malandrins
en espérance, qui 11'attendent qu'une occasion pour jouer
du révolver ou du casse-tête (trop distingués pour user du
couteau, peut-être). Néanmoins, pour les deux vols,
desquels ils avaient répondre, on n'était point parvenu
à prouver leur culpabilité mieux que par quelques rapprochements - qu'eux traitaient de coïncidences; et dans
le réquisitoire, rien d'absolument décisif n'emportait la
conviction des jurés. Coupables à n'en pas douter, mais
peut-être pas précisément de ces crimes. Était-il vraisemblable, admissible même, qu'Alphonse, à Trouville ou il
était fort connu, dans la rue de Paris si fréquentée, et à
une heure point tardive, ait pu, sans être remarqué de
personne, trimballer un ballot énorme qu'on estime avoir

,fraction ?
Et comme il était de toute évidence que le vol avait
été commis, et ne l'avait pu être autrement, les jurés,
tout naturellement, et malgré ce qu'ils s'ltaient promis, se
trouvèrent entraînés à répondre: oui à toutes les questions.
- Mais, Messieurs, disait un des jurés (le plus jeune
et qui paraissait seul avoir quelques rudiments de culture),
répondre non à ces questions ne veut point dire que vous'
croyez qu'il n'y a pas eu d'effraction, que cela ne se passait pas la nuit, etc. ; cela veut dire simplement que vous
ne voulez pas retenir ce chef d'accusation.
Le raisonnement les dépassait.
- Nous n'avons pas à entrer là-dedans, ripostait l'un.
Nous devons simplement répondre à la question. Monsieur
le chef du jury, veuillez la relire.
- "Le vol a-t-il été commis la nuit?"
- }'pouvons tout de même pas répondre
non,
disaient les autres.

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et malgré que quelques : non furent trouvés dans l'urne,
l'affirmative l'emporta de beauconp.
De sorte que tous ceux qui s'étaient promis de voter
simplement : coupable, mais sans circonstances non plus
atténuantes qu'aggravantes, se trouverent entraînés
voter les ·" atténuantes " pour compenser l'excès des
" aggravantes ", que les questions les avaient contraints

a

d'accepter.
Et sitéit après, en chœur :
- Ah l nous avons fait de la jolie besogne ! C'est
honteux I On ne va pas les punir assez ! Circonstances
-atténuantes l S'il est possible ! Si seulement on nous avait
laissés voter coupables tout simplement l...
Au grand soulagement de chacun, le tribunal décida la
peine assez forte (6 ans de prison et rn ans d'interdiction
de séjour) en tenant le moins de compte possible de la

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES ,

67S

d'Arthur, ou du moins, suivant ses dires, que si les deux
cartes accouplées portaient affranchissement des deux
catés de l'enveloppe, il suffisait que chacun des timbres
ft\t de cinq centimes ; et que, réciproquement, si le
timb~e sur le morceau de carte retrouvé était un timbre
de cmq centimes, il fallait qu'il ne fôt pas seul. Le
timbre de dix centimes ne prouverait peut~tre pas
qu'Arthur etît tort; car peut-être n'a-t-il mis sous même
en~eloppe les deux cartes qu'après les avoir affranchies ..•
mai~ le timbre de cinq centimes prouverait stîrement qu'il
a raison. Je me promets de demander demain au procureur géné1ral, q~e j'ai le bonheur de connaJtre, la permission d exammer dans le dossier d'Arthur le petit
morceau de papier.

***

décision des jurés.

Mardi.
J'ai noté avec quelque détail la perplexité, la gêne qui
règnent dans la salle du jury ; je les retrouverai bien a
peu pres les mêmes chaque délibération. Les questions
sont ainsi posées qu'elles laissent rarement le juré voter
comme il l'ellt VO\llu, et selon ce qu'il estimait juste. Je

a

reviendrai là-dessus.
Je sors peu ·satisfait de cette première séance. J'en suis
presque à me réjouir qu'Arthur me reste si peu sympa·
thique, sinon je ne pourrais m'endormir là-dessus,
N'importe ! il me paraît monstrueux qu'on n'ait pas prête
l'oreille à sa défense. Et plus j'y réfléchis, plus elle me
par;aît plausible ... C'est alors que me vint l'idée (comment
ne m'était-elle pas venue plut6t ?) que si la carte pastale

,Comme je passe devant la loge du concierge, celui-ci
~.arrête et me remet une lettre. Elle est datée de la
pnson. Elle est d'Arthur. Comment a-t-il eu mon nom?
Par son avocat sans doute.

_Cet~e q~estion. que j'ai posée au cours de l'interroga~
toire, la laissé croire sans doute que je m'intéressais à lui
que je doutais s'il était coupable que peut-être ·'

I'ai'dera1s. .••

)

JC

_Il me supplie d'user de mon droit, de demander à l'aller
VOlr dans sa cellule : il a d'importantes explications à me
donner, etc.

Je

regarderai d'abord son dossier; si le ·morceau de

�SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

carte postale est insuffisamment affranchi, je ferai part de
mon doute au Procureur. 1

II
La seconde journée ouvre elle aussi par une " affaire
de mœurs ". Le président ordonne le huis clos ; et pour
la première fois, appliquant une récente circulaire du
Garde des Sceaux, on fait sortir, à leur flagrant mécontentement, les soldats de service. Leur présence, dit cette
sage circulaire, ne semble point d'ailleurs le plus souvmt
indispensable (sic), car la salle est vide, et les gendarmes, en et

qui concerne l'accusé, font une garde suffisante.
Ah ! qu~ ne peut-on faire sortir aussi les enfants !
Hélas ! il faut bien qu'ils déposent : la fillette violée,
d'abord ; puis le frère de dix ans, quelques années de plus
que la petite. Par pitié, Monsieur le Président, abrégez un
peu les interrogatoires! Qu'avons-nous besoin d'insister 1
puisque les faits sont reconnus déjà, que le médecin a fait
les constatations nécessaires, et que _l'accusé a tout avoué.
Le malheureux I Il est là, vêtu de guenilles, laid, chétif,
la tête rasée, l'air déjà d'un galérien; il a vingt ans, mais
si malingre, à peîne s'il paraît pubère -; il tient un papier
à la main Ue croyais que c'était défendu), un papier cou-

J'ai pu voir, après la séance,

le dossier : la carte postale porte un
timbre de dix centimes. Je renonce.
Et pourtant je me dis aujourd'hui que, si chaque timbre avait
été de cinq centi~es, l'employé de la poste, au départ, les alll'lit
oblitérés tous les deux ; et que c'est, au contraire, dans le cas où
l'affranchissement d'un des côtés aurait été déjà par lui-même
suffisant, que ["autre timbre aurait pu lui échapper et n'être oblitéré
1

qu'à l'arrivée, ••

vert d'écritures, qu'il lit et relit avec angoisse; sans doute
il dche d'apprendre par cœur les · réponses que lui
suggéra l'avocat.
On a sur lui de déplorables renseignements; il fréquente
des repris de justice et hante les cabarets mal fimés. Son
casier : huit jours pour abus de confiance, et, peu après,
un mois pour vol. Il est accusé maintenant d'avoir "complètement violé'' la petite Y. D. ~géc de sept ans.

Le Président reprend, sans emphase, sur un ton de
réprimande presque douce, très apprécié des jurés :
- Eh bien! mon garçon, c'est pas bien ce que vous
avez fait la.
- Je !'vois bien moi-même.
-Avez-vous quelque chose à ajouter? Exprimez-vous
des regrets ?
- Non, M'sieur le Président.
Il est évident pour moi que l'accusé n'a pas compris
la seconde question, ou qu'il répond seulement à la
première. N'empêche qu'une rumeur d'indignation parcourt le banc des jurés et déborde jusqu'au banc des
avocats.
L'avocat de la défense fait demander à ce moment si
l'accusé n'a pas été interné à l'hospice général, il y a
onze ans ? Reconnu exact.
On appelle les témoins : la mère de la fillette d'abord;
mais elle n'a rien vu et tout ce qu'elle peut dire, c'est que,
lorsque rentrant du travail, elle a trouvé dans la rue sa
petite en train de pleurer, elle a commencé par lui allonger
deux taloches.

�67 8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A présent c'est le tour de l'enfant. 1 Elle est propre et
gentille; mais on voit que l'appareil de la justice, ces
bancs, cette solennité, l'espèce de tdme où sont assis
ces trois vieux messieurs bizarrement vêtus, que tout cela
la terrifie.
- Voyons, n'ayez pas peur, mon enfant; approchez,
Et, comme hier déjà, on fait monter la petite sur une
chaise, afin qu'elle soit à la hauteur où la Cour est juchée,
et que le président puisse entendre ses réponses. Il les
répète aussit6t après à voix haute, pour l'édification des
jurés. Nous voyons de dos la petite; elle tremble; et
cette fois ce n'est plus le rire mais le sanglot qui la
secoue. Elle sort un mouchoir de la poche de son tablier.
Cet interrogatoire est atroce; moi aussi je sors mon
mouchoir; je n'en peux plus ... Et quelle inutile insistance
pour savoir ce que l'autre lui a fait; puisqu'on le sait
1 Hier déjà nous avions vu comparaitre une enfant; une fillette
.à peu près du même âge que celle-ci, et flanquée de sa mère également. Mais, certes, leur aspect plaidait en faveur de l'accusé et a
beaucoup contribué, je suppose, à son acquittement. La mère aYait
un air de maquerelle, et tandis que le coupable sanglotait de honte
:Sur le banc des accusés, la "victime" avançait très résolument vers la
Cour. Comme elle tournait le dos au public, je ne pouvais voir son
visage, mais les premiers mots que lui dit le Président, aprèt que,
pour l'avoir plus près de son oreille, il eOt fait monter la petite sur
une chaise : " Voyo_ns ! ne riez pas, mon enfant, " éclairèrent sufli:samment le jury.
Et encore :
- Vous avez crié?
- Non, Monsieur.
- Pourquoi, à l'instruction, avez-vous dit que vous aviez criél
- Parc' que j'm'étais trompée.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

dl!ja, par le menu. La petite du reste ne peut pas répondre,
ou que par monosyllabes :
La voix de l'enfant est si faible que le Président, pour
l'entendre, se penche et met contre son oreille sa main en
cornet. Puis se redresse et tourné vers le jury :
L'avocat de cette triste cause a négligé de convoquer

à temps les témoins à décharge. En vertu du pouvoir
discrétionnaire

du Président

on

entend

néanmoins

Madame X. une pauvre marchande-des-quatre-saisons
qui a comme adopté ce malheureux être, parce que, ditelle, "sa sœur a eu un enfant de mon fils ".
Madame X. a le teint violacé, le cou large comme une
cuisse ; un chapeau cabriolet
brides sur des cheveux
tirés et lustrés ; le tour des oreilles est dégarni ; une barre
noire en travers du front ; sa main gauche en écharpe est
enroulée de chiffons. Elle pleure. D'une voix pathétique
elle supplie qu'on soit indulgent pour ce pauvre garçon
"qui n'a jamais connu le bonheur ". Elle le peint, fils
d'alcooliques, toujours battu chez lui ; " on le faisait
coucher dans les cabinets " ; il suffit de le regarder pour
voir qu'il est resté enfant ; il s'amuse avec des images,
joue aux billes, la toupie. Mais, déjà précédemment il
a tenté de "se coucher sur la petite", qui alors l'avait
mordu à l'oreille. De la prison il écrit à la marchande de
lqumes, des lettres incohérentes. La brave femme sort
de sa poche une liasse de papiers et sanglote.

a

a

L'interrogatoire est achevé. Le malheureux fait de
grands efforts pour suivre le réquisitoire de l'avocat géné-

�680

LA NOUVELLE REVUE {RANÇAIS!
SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

ral, dont on voit qu'il ne comprend de· ci de là que quelques phrases. Mais ce qu'il comprendra bien tout à l'heure,
c'est qu'il est condamné à huit ans de prison.
Entre temps le Président nous a appris que, de l'aveu
de l'accusé à l'instruction, '' c'est la première fois qu'il
avait des rapports sexuels". Voici donc tout ce qu'il aUrl
connu de " Pamour u !

***
La seconde affaire de cette seconde journée amène sur
le banc des accusés un garçon de vingt ans à I'air doux,
un peu morose et sans malice. Marceau a perdu sa m~rc
a, l'Aage de quatre ans, n ' a pas connu son père, a été élevé
à l'hospice. Dès avant seize ans il avait fait deux places
de mécanicien ; poursuivi -pour vol, le tribunal d'Yvctot
l'avait condamné à six mois de prison avec bénéfice de la
loi Béranger.
A la _suite de cette condamnation le mécanicien qui
l'employait le renvoie : depuis, il travaille encore, mais au
hasard et changeant souvent de patron, tour à tour valet
de ferme, débardeur, mécanicien, Ceux qui l'emploient
n'ont pas à se plaindre de lui ; simplement on lui trouve
" le caractère un peu sombre ''. Enhardi par ma question
de la veille, je . me hasarde à demander au Président ce
que le témoin entend par là.
Le témoin. - Je veux dire qu'il se tenait à l'écart
et n'allait jamais boire ou s'amuser avec les autres.
A cette époque de sa vie Marceau se trouve
devoir:

681

45 francs à un marchand de bicyclettes,
70 francs au blanchisseur,
7 francs au cordonnier.
Avec le peu qu'il gagne, comment pourrait-il s'en tirer,

sans voltrr ..
Son premier vol avait déja été commis "atec préméditation "; le dimanche précédent, apprend-on, il avait
acheté une bougie, puis, la veille du vol, emprunté à son
patron un tournevis, qui lui servit a ouvrir le tiroir où se
trouvaient les 35 francs qu'il avait pris.
Le crime qui nous occupe aujourd'hai demandait une
préparation plus savante. Ou du moins, une première
tentative, qui échoua, servit en quelque sorte de répétition
générale.
La nuit du 26 mars, Marceau pénétrait donc une
premiere fois dans la petite maison isolée qu'occupaient
à
la vieille Madame Prune, restauratrice, et sa
bonne. Il brisait, au rez-de-chaussée, un carreau de la
salle à manger, ouvrait la fenêtre et entrait dans la pièce.
Il espérait, a-t-il avoué, trouver de l'argent dans un
tiroir de la cuisine ; mais la porte de la cuisine était
fermée à clef; après quelques vains efforts pour Pouvrir,
il repartait en se promettant de revenir mieux outillé, le
lendemain.
Le 27 mars après-midi, doutant si le carreau brisé n'a:
pas jeté l'alarme, Marceau enfourchait sa bicyclette et
retournait à ***, lorsqu'il avisa un morceau de fer-àcheval sur la route ; il le ramassa, pensant qu'il pourrait
s'en servir. J'oubliais de dire que, la veille, il s'était muni
d'une bougie, qu'il avait été acheter à Grainville. Donc

***

2

�682

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Marceau s'en fut rbder autour de la maison, s'assura que
tout y était tranquille et, je ne sais trop comment, se
persuada qu'on n'avait rien suspecté - ce qui était vrai.
L'interrogatoire de l'accusé suffit à reconstituer le
crime. Marceau ne cherche pas à se défendre, pas même
à s'excuser ; il accepte d'avoir fait ce qu'il a fait, comme
s'il ne pouvait pas ne pas le faire. On dirait qu'il s'est
résigné d'avance à devenir ce criminel.
Le voici donc, dans la nuit du 2 7, à pareille heure,
qui se retrouve
La fenêtre est restée ouverte,
qu'il avait escaladée la veille, pa~ o~ il ~entre_ dans la
salle à manger. Mais comme ce sém-la ses mtenttons sont
sérieuses il prend soin de refermer derrière lui les volets.
.
'
n tient à, la main la lanterne de sa bicyclette
; c est une
lanterne sans pied, qu'il ne peut poser, qui le gêne et que
tout à l'heure, dans la cuisine, il va changer contre un
bougeoir. Avec son fer-a-cheval il a forcé la porte. Le
voici qui fouille les tiroirs : Onze sous ! Ça ne vaut pas
la peine qu'on s'arrête. Il les prendra tout à l'heure en
repassant. Il monte au premier.
Madame Prune et sa bonne occupent au premier les
deux chambres à droite; dans les deux chambres de
gauche, parfois on reçoit des voyageurs. Douce'.11ent
Marceau s'assure que ces dernières chambres sont vides:
il tient à la main un couteau à courte lame pointue,
qu'il a trouvé dans un tiroir de la cuisine.
Le Président. - Pourquoi aviez-vous pris ce couteau 1
Marceau. - Pour en ficher un coup à la bonne.
Cependant la porte de celle-ci est fermée au v~rrou i
Marceau s'efforce de l'ouvrir; mais entendant du bruit dans

a ***.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

683

la chambre de la vieille, il court se cacher dans une
des chambres inoccupées. Il souffle la bougie, et comme il
se baisse pour poser le bougeoir à terre, le couteau, qu'il
a\lait glissé dans sa veste, par chance, tombe ; et dans le
noir, il ne peut plus le retrouver. Quand il ressort sur le
couloir, c'est désarmé qu'il se rencontre avec la vieille ;
heureusement pour elle, et pour lui.
Madame Prune vient déposer à son tour. C'est une
digne et frêle petite vieille de quatre-vingt-un ans ; elle
se tient à peine et demande une chaise, qu'on apporte
et où elle s'assied, près de la barre.
- J'entends donc craquer chez moi. Je me dis: Mon
Dieu! qu'est-ce que c'est : j'entends craquer. C'est-y la
grêle? Je me lève. J'ouvre la fenêtre sur le jardin ; je
ne vois rien. Je me recouche. V oil.à les craquements qui
reprennent. Je me relève encore. Plus rien. Je me
recouche ; il était minuit à ma pendule. Voila que je
vois de la lumière qui passe sous ma porte : Oh ! que je
me dis, c'est-il pas le feu? J'appelle ma bonne ; elle ne
vient pas. Tout de même, que je me dis, j'ftais plus
courageuse autrefois - et je suis sortie sur le couloir.
Je vais a la porte de la bonne : Y a des voleurs chez
moi, ma pauvre fille, ah ! mon Dieu ! Y a des voleurs
chez moi I Elle ne répondait rien ; sa porte était

fermée.
C'est alors que Marceau, revenant sur le couloir, s'est
jeté sur la vieille, qui ne fut pas difficile à tomber.
- Pourquoi avez-vous saisi Madame Pruné à la gorge?
- Poùr l'étrangler.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Il dit cela sans forfanterie ni gêne, aussi naîvement que
le Président avait posé la question.
Un rire bruy.ant s'élève dans l'auditoire.
L'avocat général. - La tenue du public est inexplicable
et indécente.

Le Président. - Vous avez tout à fait raison. Songez,
Messieurs, que l'affaire que nous jugeons ici est des plus
graves et de nature à entraîner pour l'accusé la peine
capitale s'il n'y a pas reconnaissance de circonstances
atténuantes.
La bonne cependant appelait au secours, par la fenêtre.
Un voisin répondit : " On arrive ! on arrive ! " En entendant venir, le gars prit peur et se sauva, laissant
inachevé son crime.
La cour condamne Marceau à huit ans de travaux
forcés.

A plusieurs reprises j'ai remarqué chez Marceau un
singulier malaise lorsqu'il sentait que la recomposition de
son crime n'était pas parfaiteme'nt exacte - mais qu'il
ne pouvait ni remettre les choses au point, ni proftttr dt
l'inexactitude. C'est ce que cette affaire présenta pour moi
de plus curieux.

685

SOUVINIRS DE LA COUR D 0ASSISES

cacher le col qui est très sale. Il tient à la main une
casquette usée. Bernard n'a pas d'antécédents judiciaires.
Les renseignements fournis sur son compte ne sont pas
mauvais ; tout ce qu'on trouve à dire c'est que son
caractère est "sournois". On ne le voit jamais au
cabaret ; mais certains prétendent qu'il "boit chez lui " ;
néanmoins il jouit de ses facultés. Son père, gardechampêtre estimé, s'est, dit-on, " adonné à la boisson " ;
il a deux frères, " alcooliques fieffés. "
On reproche à Bernard quatre incendies. Le feu est
d'abord mis au pressoir de sa belle-sœur, veuve Bernard,
le 30 décembre 191 I.
Le Président. - Qui a mis le feu ?
L'accusé. - C'est moi, Monsieur le Président
Le Président. - Comment l'avez-vous mis ?
L'accusé. - Avec une allumette.
Le Président. - Pourquoi l'avez-vous mis ?
L'accusé. - J'avais pas de motifs.
Le Président. - Vous aviez bu ce soir-là ?
L'accusé. - Non, Monsieur le Président.
Le Président. - Est-ce que vous aviez eu des difficultés avec votre belle-sœur ?
L'accusé. - Jamais, mon Président. On s'entendait

bien.

1/2

Ce même jour nous avons à juger un incendiaire.
Bernard est un journalier de quarante ans, à l'air
gaillard, à la tête ronde : il est chauve, mais se rattrape
sur les moustaches. Il porte une chemise molle, a
rayures.; une cravate formant nœud droit cherche a

Le Président. - Rentré à 7 h.
de chez votre
patron, qu'est-ce que vous avez fait jusqu'à 9 h.
?
L'accusé. - J'ai lu le journal.

1/2

la Le_ premier janvier, c'-est=~dire deux jours plus tard,
IIlalson de la belle-sœur y passe.

Le Président veut que Bernard ai~ été ivre ce soir-là ;

�686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et insiste pour le lui faire avouer. Bernard proteste qu'il
était à jeun.
Le soir de ce premier janvier, jour de fête, les parents
se trouvent réunis, cousins, neveux, etc. Bernard refuse
de souper avec eux et repaTt à 6 h. 1/2. Au cours de la
conversation générale, comtne on parlait de l'incendie
de l'avant-veille, on se souvient de lui avoir entendu dire
qu'on en verrait d'autres bientbt.
Et quand cette même nuit le feu se déclare chez la
veuve Bernard et que les voisins l'appellent et crient:
"Au feu ! Au secours ! " lui, le plus proche voisin et
le plus proche parent, s'enferme et ne reparaît qu'un quart
d'heure après ... Du reste il ne nie rien. Le second incendie,
c'est lui qui en est l'auteur, ainsi que du premier et des
deux autres qui suivirent.
Le Président. - Alors vous ne voulez pas dire pourquoi
vous vous les avez allumés ?
L'accusé. - Mon Président, je vous dis que j'avais
aucun motif.
- C'est vraiment fkheux qu'il avait ce goô.t-la, dit la
veuve. Autrement on n'avait pas à se plaindre de son

travail.
Appelé à témoigner~ le médecin assermenté nous parle
de l'étrange soulagement, de la détente que Bernard lui a
dit avoir éprouvés après avoir bouté le .feu.
Il lui a avoué, du reste, n'avoir plus éprouvé la même
détente après les incendies suivants, "de sorte qu'il avait
regretté. "
·
J'eusse été curieux de savoir si cette étrange satisfac~on
du boute-feu et · cette détente n'avaient aucune relation

SOUVENIRS DE LA COUR D 1ASSISES

avec la jouissance sexuelle; mais malgré que je sois du
jury,je n'ose poser la question, craignant qu'elle ne paraisse
saugrenue.

III
Mercredi.
Encore un attentat à la pudeur ; commis sur la personne de sa fille par un journalier de Barentin, père de
cinq enfants dont l'aîné a douze ans. On demande le huis

clos.
Lorsque le public fut de nouveau admis dans la salle,
une rumeur d'indignation accueillit la décision du jury
et son désir de reconna1tre des circonstances atténuantes.
Je fus assez surpris pour ma part (et déjà je l'avais été
dans les précédentes affaires de cette nature) de voir la
modération qu'apportaient ici la plupart des jurés. L'on
fit valoir, dans la salle de délibération, que l'attentat avait
été commis sans violences ; enfin et surtout le grand
déiir que manifestait inconsciemment la femme de l'accusé
de se débarrasser de son mari, la passion qu'elle ne put
s'empêcher d'apporter dans sa dépasition, affaiblit grandement la portée de son témoignage; l'accusé bénéficia également du peu de sympathie que nous pouvions
accorder la victime. Mais c'est ce que le public, par
suite du huis clos, ne pouvait savoir. Même, à certains
jurés la condamnation à cinq ans de prison parut excessive. Par contre, tous approuvèrent la déchéance de puissance paternelle.
· L'accusé écouta sans sourciller la condamnation à cinq

a

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ans; mais, en entendant sa déchéance, il poussa une sorte
de grognement étrange, comme une protestation d'animal,
un cri fait de révolte, de honte et de douleur.

***
L'étrange affaire dont nous nous occupimes ensuite
amena devant nous un commis principal au bureau de
recettes des postes (bureau principal de Rouen).
C'est un gros homme rouge, épais, carré d'épaules, et
sans cou. Ses mains sont gourdes. Il porte un col bas,
une petite cravate grise ; les cheveux demi-ras sur un
front bas. Il a quarante-sept ans, a fait la campagne de
Madagascar où il a pris les fièvres paludéennes ; il boit
par accès et a été sujet à quelques hallucinations ; l'examen médical reconnaît sa responsabilité atténuée. Mais
depuis qu'il est au service des postes sa conduite est irrbprochable - et il était à jeun lorsque, le matin du 2 Avril,
il a soustrait du bureau une enveloppe contenant treize
mille francs. Il reconnaît les faits, s'en excuse et ne
cherche même pas à les expliquer. Tous les jours il était
appelé à manier des sommes considérables ; ce matin
même, à côté de l'enveloppe aux treize mille francs, u111

autre enveloppe en contenant quinze mille !tait là, fgalt111t1tt
à sa portfe, qu'il avait vue, qu'il n'a point p1·ise.

Mais cette enveloppe de treize mille francs, tout à coup,
il la met dans sa poche; il quitte la cabine de·s chargements en disant à son collègue qu'il va aux cabinets;
prend tranquillement son paletot et son chapeau, et comme
il est midi et demie, personne ne s'étonne de le voir sortir.
Dehors il ne se sauve pas, il ne se cache de personne; il

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

va dans un bordel voisin ; dépense 246 francs à régaler la
maisonnée ; puis se réveille tout penaud, pour rapporter
à la direction le reste de la somme et s'engager à rembourser la différence.
Le jury rapporte un verdict négatif; la cour acquitte.

IV
Jeudi.
La fille Rachel est accusée d'infanticide.
Elle s'avance craintivement jusqu'à la barre; elle porte
sur son corsage noir un chile de laine blanche. De la place
ou je suis, je distingue mal son visage ; sa voix est douce.
Elle est domestique à Saint Martin de B., dans la même
maison depuis l'ige de treize ans; elle en a dix-sept
aujourd'hui.
Elle était parvenue à dissimuler sa grossesse ; les
premieres douleurs la saisirent comme elle était en train
de traire les vaches. Elle rentra, coula le lait dans la
laiterie, nt le ménage ; mais les douleurs devinrent si fortes
qu'elle dut s'asseoir; elle était affreusement pile.
- Si tu es malade, monte te reposer dans ta chambrt',
dit sa maîtresse.
La chambre de Bertha Rachel était au premier, cêité
de celle des maîtres. Sitôt étendue sur sa paillasse, elle
accoucha d'une petite fille.
Elle avait" peur d'être grondée", et comme la petite
criait, par crainte que les patrons n'entendissent, Bertha
mit la main sur la bouche de la petite et l'y maintint jusqu'à ce que les cris aient cessé. Quand Bertha vit que
l'enfant ne respirait plus, elle prit une paire de ciseaux dans
sa jupe et en porta un petit coup à la gorge de l'enfant.

a

�690

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Il ressort de l'instruction qu'elle n'a donné le coup de
ciseaux qu'après que la petite était déjà morte étouffée.
Le ministère public cherchera à établir que c'est pour
constater que le sang avait cessé de couler. Je crois à plus
d'inconscience. Le Président presse Bertha de questions,
mais le r6le des ciseaux reste aussi peu clair.
Quand Bertha Rachel se fut assurée que son enfant avait
cessé de vivre, elle cacha le petit cadavre provisoirement
dans son seau de toilette, jeta le placenta par sa fenêtre
qui donnait précisément sur la fumière, puis tout aussit&amp;t
redescendit pour reprendre son travail.
Le lendemain, avec un louchet elle creusa un trou
derrière la grange, au bord du fossé; un petit trou, car
elle était sans forces; où elle enterra l'enfant.
La gendarmerie fut avertie peu de jours après par une
lettre anonyme ; et le cadavre de l'enfant fut retrouvé.
Le Président ne croit pas devoir insister sur cette lettre
anonyme, sur laquelle aucun renseignement n'est donné;
et comme je ne suis pas du jury pour cette affaire,
aucune question n'est posée à ce sujet; et l'on passe outre.
Le Président. - Votre patronne, durant le temps de
votre grossesse, ne se doutait de rien ?
L'accusée. - On voyait bien que je grossissais, mais
ma patronne ne voulait pas le dire. Elle ne m'en a pas
parlé du tout.
Puis, à voix plus basse et un peu confusément, tout à
coup:
- C'est !'fils du patron qui me l'a fait.
Le Président. - Vous n'avez pas dit cela d'abord. Puis se tournant vers le jury: -A l'instruction elle s'est
obstinément refusée à dire qui était le père de l'enfant.

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

691

La fille Rachel continuant sans écouter le Président :
- Il m'a conseillé de !'faire disparaître pour qu'on ne
sache pas que c'était de lui.
Le Président. - Le faire disparattre comment ?
- En !'mettant dans la terre.
Cela est dit sans intonation aucune ; la pauvre fille
paraît à peu près stupide.
Le Président. - Comme l'accusée n'a rien dit de tout
cela à l'instruction, on n'a pu appeler en témoignage celui
dont elle parle à présent. - A l'accusée : Vous pouvez

vous asseoir.
A ce moment l'avocat défenseur se lève:
- II est fkheux que l'accusée ne nous ait pas parlé ici,
ainsi qu'elle l'avait fait à l'instruction, des lectures du soir
qu'on faisait, dans la ferme, en famille. On lisait les
faits divers des journaux et les vieux parents qui faisaient
la lecture s'appesantissaient de préférence, disait-elle, sur
les infanticides.
Le Président. - Maître X, je ne vois pas trop l'intérêt
que ça peut avoir.
Tant pis ! Heureusemen_t les jurés, eux, le voient bien ;
et tout le drame s'éclaire quand s'avance à la barre la
patronne. C'est une vieille de plus de soixante ans, sèche
et solide, comme momifiée, aux traits durs, aux yeux
froids, aux lèvres serrées. Le visage est cerné par un
bonnet de dentelle noire, et le ruban qui l'attache
retombe sur un petit mantelet noir.
Le Président. - Vous aviez la fille Rachel à votre
service ? Etiez-vous contente d'elle?
La patronne, - Oh ! oui, j'étais bien contente. Pour
s11r je n'ai jamais eu à me plaindre d'elle.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Le Président. - Vous ne vous êtes jamais aperçue de
sa grossesse ?
La patronne. - Non, jamais. Si j'avais su son état, je
ne l'aurais pas gardée, c'est sür.
Le Président. - A l'instruction vous avez dit que vous
voyiez bien qu'elle devenait fameuse, mais que vous
croyiez que ça venait de l'estomac. La veille du jour de
l'accouchement vous avez vu du sang et de l'eau dans la
cuisine, à l'endroit où la fille s'était assise.
La patronne. - J'ai cru que c'était d'un poulet qu'on
venait de vider,
•
Et l'on sent encore dans la voix nette et sèche de la
vieille cette volonté de ne rien savoir, de ne rien avoir
vu, de ne rien voir,
L'instruction a établi que, dans cette ferme isolée, ne
venait jamais aucun homme et que la fille n'a pu voir
que le mari de la patronne, !gé de 7 5 ans, ou que le fils,
!gé de trente-deux ans, à l'une de ses rares et rapides
apparitions. La vieille nous apprend également qu'il
fallait passer par sa chambre pour entrer dans celle de la
servante, - ceci dit comme pour bien montrer que ça ne
peut pas être son fils qui ... etc ...
Et le Président visiblement désireux de ne pas laisser
dévier l'affaire et de limiter l'accusation, passe outre.
La déposition du docteur ne nous apprend rien de
nouveau; il explique tres longuement que l'enfant a
vécu, de sorte qu'on se trouve en présence d'un cas, non
d'avortement, mais d'infanticide ; pourtant le coup de
ciseaux, légèrement donné et comme avec précaution,
était plutiJt pour s'assurer que l'enfant était mort; mais il

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

a respiré car, dans la cuvette d'eau où il l'a mise, la

masse pulmonaire flottait,
Tandis que le jury délibère, une rumeur circule dans
)a salle : le fils de la patronne est dans la salle; on se le
montre, assis à c6té d'elle. Gêné par les regards hostiles,
il tient la tête basse, appuyée contre le pommeau de sa
canne et je ne parviens pas à le voir.
La fille Rachel, reconnue coupable mais comme ayant

agi sans discernement, est acquittée et rendue à ses parents.

•• •
On amène devant nous Prosper, surnommé Bouboule,
tailleur d'habits ; né à X ... en 86.
Extraordinaire tête de plumitif (il ressemble à s'y
méprendre, à Z ... ) vaste front bombé, longs cheveux
plats partagés sur le milieu de la tête ; épaisseur générale
du torse et des membres, petites mains larges et courtes ;
doigts auxquels semble manquer une phalange ; le vêtement de prison qu'il a gardé l'engonce et le grossit encore.
Le juré, mon voisin de droite, se penchant vers moi :
- Il n'a pas l'air intelligent !
Mon voisin de gauche, à demi-voix :
- II n'a pas l'air bête !
De dix à quatorze ans, il s'était fait condamner quatre
fois pour vol ; trois fois remis à ses parents, on l'envoyait
enfin à la maison de correction où il resta jusqu'à sa
majorité, soumis à une surveillance spéciale.
Depuis sa première libération il a été poursuivi cinq

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.!!

fois. De vingt à vingt-quatre ans il travaille à D. ou il
retrouve Bègue, un ancien camarade de la colonie pénitentiaire ; c'est ensemble, toujours ensemble qu'ils vont
opérer. A chaque fois qu'ils cambriolent, on retrouve
dans la cuisine les restes d'un festin impromptu ; sur la
table, des bouteilles vides et deux verres ; et des étrons
sur le tapis du salon. A chaque fois, ils ne se contentent
pas de voler, mais font toujours le plus de dégâts possible ;
dans telle villa où ils n'ont pu trouver d'argent, ils laissent
en évidence un couvercle de boîte d'amidon, où ces mots,
de l'écriture du Bègue : " Bande de cochons, fallait
laisser de l'argent. "
Ce Bègue, six mois précisément avant le jour où nous
sommes, a été condamné aux travaux forcés à perpétuité,
pour avoir dévalisé plusieurs villas à N. et à P. "avec
des circonstances de violence donnant à l'affaire une
tournure particulierement grave ", dirent les journaux.
A ce moment un des accusés faisait défaut : c'est Prosper
qu'on arrêta trois mois apres à Y. où il s'était refugié
après de nombreuses pérégrinations en Espagne.
Begue avouait tout, paraît-il. Prosper nie tout, au contraire ; il se prétend victime d'une méprise, victime de sa
ressemblance avec Bouboule; car Bouboule, dit-il, ce n'est
pas lui. Cette déclaration soulève un grand rire dans la
salle.
Encore qu'elle ne me persuade pas, je voudrais pouvoir
suivre un peu mieux sa défense ; mais le Président la
bouscule et ne laisse pas Bouboule ou Prosper s'expliquer,
A quel point il appartient au Président de gêner ou de
faciliter une déposition (fut-ce inconsciemment), c'est ce
que je sens de nouveau, non sans angoisse, et combien il

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

est malaisé pour le juré de se faire une opinion propre, de
ne pas épouser celle du Président.

1

Prosper parle d'une voix sourde, qu'on a quelque mal

à entendre, et il semble avoir grande peine à s'exprimer.
Au cours de son interrogatoire, sentant les mailles du
filet, autour de lui, qui se resserrent, il dit que la fatalité
s'acharne contre lui, parle de "coalition ... " ; il devient
livide et de grosses gouttes de sueur commencent de
rouler de son front-.
Le gardien d'une des villas cambriolées, M. X., appelé
¼témoigner, fait une déposition très émouvante et très
belle. Son sang-froid, son courage, semblent avoir été admirables; admirable aussi la modestie de son attitude, de son
récit, que les journaux ont reproduit. Inutile d'y revenir.

Je note ce curieux trait, au cours de l'interrogatoire :
Immédiatement après le cambriolage à N., Bouboule
s'en revenant vers D., à minuit, rencontre sur la route
un ouvrier qu'il connaissait. Quel étrange besoin eut-il de
l'arrêter, quand il était si simple de passer outre ; de lui
demander une cigarette (a-t-il cru peut-être que cela
paraîtrait à l'autre plus naturel) et, après quelques minutes
de conversation, peut-être subitement pris de peur, de
dire à l'autre :
- Surtout ne dis pas tu m'as rencontré cette nuit.

Les jurés furent d'accord pour répondre affirmativement
à toutes les questions posées, et la Cour condamna
Prosper aux travaux forcés à perpétuité.
1
•

Je

crois volontiers que cette dernière remarque ne s'appliqueà celui de la Seine en
particulier.

l'llt

pas ~gaiement à tous les jurys -

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

n'obtient d'elle pas le moindre mot. On dirait qu'elle a

V
Encore un attentat à la pudeur ; le quatrième. Cette
fois la victime n'a pas six ans; c'est la fille de l'accusé...
Pour ce cas comme pour les autres, je voudrais savoir
quelle est la part de l'occasion ; le crime eilt-il été
commis si l'accusé avait eu le choix ... ? et faut-il y voir
préférence, ou simplement facilité plus grande, trompe119e
promesse d'impunité ?
Germain R. a souillé son enfant pendant que sa femme
était l'Mpital pour de nouvelles couches.
Il est petit, laid, de triste aspect ; sa tête est bestiale.
Il porte, sur une vareuse de cotonnade noir-jaunitre, un
épais cache-nez bleu-violet. TI nie obstinément, avec un
air buté, stupide. Les témoignages recueil1is sur lui sont
mauvais. " Il pense à lui plutlit qu'à sa famille."
La Président. - Il était souvent ivre ?
Le témoin. - En grande partie tous les jours.
Et un autre témoin : - l's'saoil.le et laisse ses enfants
crever d'faim.
Ils couchent tous, le père, la mère et les deux petits
de six et trois ans, dans la même p_ièce sans lit, sur la
paille. On prétend que déja précédemment il avait voulu
toucher la petite. Une fois il la fit _entrer avec lui dans
un sac; mais il avait coutume de coucher dans un sac,
et comme on était en hiver, il peut dire que c'était paur
se réchauffer. On ne sait. La petite ne veut ou ne peut
rien dire. Sur la chaise où on la fait monter, pour être
plus près de l'oreille du président, elle pleure silencieuse·
ment et par instant un gros sanglot la secoue. On

a

•

peur d'être punie elle aussi. (Elle est à l' Assistance Publique.Un homme en livrée, à gros boutons de cuivre, l'avait
amenée, qui reste assis sur un des bancs des témoins.)
Puis vient la femme R. épouse de l'accusé. Elle ne
serait point trop laide si sa face n'était si terriblement
boucanée. Elle a l'aspect d'une" femme de journée". Ses
cheveux sont tirés en arrière et lustrés ; un petit cMle de
laine noire tombe sur un tablier bleu.
Le Président. - Qu'est ce que vous avez fait pour
obvier à cet inconvénient ?
Le témoin. Il arrive plus d'une fois que le Président pose une
question en des termes complétement inintelligibles pour
le témoin ou le prévenu. C'est le cas.
On procède à l'interrogatoire de l'unique témoin: la
voisine:
Le Président. - Enfin vous n'avez rien vu !
Le témoin. - C'est que je suis entrée ou trop tat,
ou trop tard.
Et, comme apres tout, l'on ne sait à quoi s'en tenir,
si nous condamnons R., ce sera sur des présomptions
(comme bien souvent) et non point tant pour l'acte reproché, si douteux, mais bien pour sa conduite générale ; et
aussi pour en débarrasser sa famille.

m

Je

suis de nouveau chef du jury pour la dernière
affaire de ce jour.
Joseph Galmier, ~gé de vingt ans, fils d'Anaïse Alber-

3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tine (quels noms on rencontre l Samedi dernier, la pauvre
femme X., dans l'affaire Z., où je n'ai trouvé rien de
curieux à relever, répondait aux noms d' Adélaîde-Hélorse !
Est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux
à baptiser si étrangement leurs enfants ?) est accusé
d'avoir commis deux vols, avec les circonstances aggravantes : de nuit ; dans une maison habitée ; avec effraction ; avec complices.
Galmier est journalier au Havre ; tête point laide,
banale, rougeoyante; nez un peu trop pointu ; cheveux
ramenés sur le front ; moustache naissante ; l'air d'un
guerrier normand de Cormon. Bien bâti et de formes assez
élégantes; porte un jersey sous une veste déteinte.
Condamné précédemment à six mois.
Arrêté la nuit, porteur d'un pince-monseigneur, en
compagnie de rôdeurs munis de fausses clefs.
Dans une lettre au Procureur, il a fait des aveux
complets ; mais il dit à présent que, cette lettre, un repris
de justice l'a forcé à l'écrire. Et il nie tout.
Le Président. - Quel repris de justice ?
L',accusé. - Je n'ose pas le nommer. Il m'a menacé
d'un mauvais coup en sortant, si je parlais.
Le président reste sceptique.

Je transcris mes notes telles quelles. Toutes ne
s'appliquent peut-être pas à cette cause en particulier :
••. L'accusé qui parle le plus vite possible, par grande
peur que le Président ne lui coupe la parole (ce qu'il fait
du reste constamment) et qui cesse d'être clair - et qui
le sent ... le ~!heureux qui défend sa vie.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

L'innocent sera-t-il plus éloquent, moins troublé que
le coupable? Allons donc! Des qu'il sent qu'on ne le croit
pas, il pourra se troubler d'autant plus qu'il est moins
coupable. Il outrera ses affirmations ; ses protestations
paraîtront de plus en plus déplaisantes ; il perdra pied.

Le caté chien du commissaire de police, dans ses
dépositions ; son ton rogue. Et l'air gibier que prend
aussitat le prévenu, L'art de lui donner l'air coupable.
Le malheureux qui se rend compte, mais seulement
au moment où il l'entreprend, que sa défense est insuffisante. Son effort maladroit pour la corser.

L'imprudence du malfaiteur et cette sorte de vertige
qui l'amène à dépenser aussitet la somme qu'il vient
de voler. Galmier achète un pardessus, un complet, des
chemises, bretelles, mouchoirs, cravates, etc. ; il donne
un franc de pourboire au commis qui lui apporte le
paquet (il loge à côté du magasin).

La joie des malfaiteurs professionnels, lorsqu'ils rencontrent un bleu, flottant et un peu niais, qui consentira
i prendre le crime à sa charge. (On lui a promis de lui
payer un avocat.)
La version la plus simple est celle qui toujours

a le

plus de chance de prévaloir ; c'est aussi celle qui a le

moins de chance d'être exacte.

�700

701

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSI

*

*

*

L'affaire suivante en amene cinq devant nous. Elle
devrait en amener six, mais l'un a pris la fuite. L'aîné
n'a que vingt-deux ans. C'est une bande de chapardeurs.
Huit vols sont relevés à leur charge. Ils avouent tout.
C'est Janvier qu'on a pincé d'abord; le plus jeune; il
refusait de nommer ses complices. Sans domicile depuis
huit jours, il couchait avec un autre de la même bande;
le 12 février dernier, il chipait une saucisse a un étalage;
coôt : •quinze jours, avec sursis.
Janvter sourit facilement, joliment ; il a du mal ne
pas sourire ; il est de belle humeur. Il ne plaisante
pas, mais on sent encore frémir dans ses réponses un
souvenir de l'amusement du vol, des parties de vol ou
l'on s'aventurait ensemble. On jouait à voler, à chaparder ... Cette joie va recevoir tout l'heure un fameux
coup de trique sur la tête.
Peut-on jamais se relever d'une condamnation ? Peuton s'en relever tout seµl ?...
" He can be saved now. Imprison him as a criminal,
and I a.ffirm to you that be will be lost. " 1

POÈMES 1
AMOUR

I

a

Dieu que j'aime à choisir dans l'aurore !
Haute montagne réveillée
Encore toute embrumée
Que le soleil levant adore ...

a

{A suivre.)

Piedsnus j'ai couru sur la mousse etj'ai bu à la source...
- Cette eau fraîche au parfum clair! Je tiens
Dieu dans le creux de mes mains ...

II

ANDRÉ GIDE.

Dieux inférieurs de mes douleurs.
Dieu supr!me de mon plaisir, de mon désir I
Mon Dieu Voluptueux ! ...
1

Ce sont les paroles que John Galsworthy prête à l'avocat d6fen·

seur dans son drame : Justice.

1

Extraits de Ditu /'Obscur.

�702

LA NOUVELLE R.EVUE}FRANÇAISE

POÈMES

III
Dieu que j'aime à sentir dans l'amour...
Dieu que j'ai cherché sur les terrasses !
- Ma divine amante... Elle attendait,
Dieu nocturne m'attendait
Situé dans l'espace
Où je passerais I
Elle était grande et souple et belle de contours.
Elle troublait les nuits comme une proie d'amour...
0 Dieu gu' avant d'étreindre je frissonne autour/
Son fard lui fait un masque orangé, affolant son regard...
Son corps étendu recommence un rythmique remous
De ses épaules aux genoux. Et la caresse
De ses lèvres me laisse un go-ût de rose et d'aloès ...
Je t'oublie~ Dieu si doux,
Dieu !'Obscur, quand je te savoure! ..

TÉNÈBRES

0 toi qui dans la nuit n'étais qu'une ombre
Venue par le hasard à ma rencontre,
De quels secrets accords nous frissonndmes
Pour l'amour de l'amour sous d'invisibles palmes...

J'ai touché tes longs yeux, j'ai rêvé leur regard
Selon ma caresse dans le noir
Guidée par le silence, entraînée par l'espoir ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

OASIS

POÈMES

ORGIE A LA POMPADOUR

A lady Rowna.

Non loin de la séghia
- Emotion d'eau vive - il y a
Une jonchée de chairs tranquilles
Aux morceaux de crépuscule splendide ...
je choisis la plus jeune nubile.
Douze printemps chauds
L'ont faite femme et l'on faite belle,
Je sens en elle
Le dégota fort de l'homme bMme !
- Ben Haouah ! je t'appelle...
Que ne t'ai-je appelé plus th ..
J'eusse aimé te l'offrir, 'tu l'aurais dévoré ce fruit
De ton pays,
Et sous ~es lèvres le fruit lui-même
Aurait joui...
Adieu, front malade
Entouré d'un linge sale,
Vieille femelle sauvage,
J'ai remis l'anneau noir, porte-plaisir usé,
A ta maigre main tatouée.

Elle avait réuni dans l'odorant boudoir
Cinq négrillons jaloux, du plus beau noir.
Ah 1 la plus jolie des Pompadour J
Pas de dentelle, aucun bijou. - Son adoré velours ...
Toute poudrée, et sur le ventre, et sous les bras,
Selon le gotu du jour" comme le Roy- voudra''.
Un négrillon au turban rose
Tua Benjamin au turban vert
Et les trois autres ricanèrent.
Pompadour provoquant l'amour
Déclarait la guerre ...
Armistice ! Armistice!
Chacun l' enfouillageait de pampre et de volubilis...
Et chacun à son tour
La houpette à la main pomponnait Pompadour...
Son petit singe, Pondichéry,
Haletait dans sa cage, étranglé par ses cris.
ANDRÉ BAINE.

�LI SACRE DU PRINTEMPS

Une telle musique ne peut rien exprimer que par allusion ;
elle n'atteint pas les choses ; elles les indique seulement ; elle

LE SACRE DU PRINTEMPS 1

La grande nouveauté du Sacre du Printemp1, c'est le renoncement à la " sauce". Voici une œuvre absolument pure. Aigre
et dure, si vous voulez ; mais dont aucun jus ne ternit l'éclat,
dont aucune cuisine n'arrange ni ne salit les contours. Ce n'est
pas une "œuvre d'art", avec tous les petits tripotages habituels.
Rien d'cstompé, rien de diminué par les ombres ; point de
voiles ni d'adoucissements poétiques; aucune trace d'atmosphère.
L'œuvre est entière et brute, les morceaux en restent tout crus;
ils nous sont livrés, sans rien qui en prépare la digestion ; tout
ici est franc, intact, limpide et grossier.
Le Sacre du Printemp, est le premier chef-d'œuvre que nous
puissions opposer à ceux de l'impressionnisme.

I
Considérons d'abord la musique. Elle est dépouillée de toute
vibration, elle a perdu cette auréole dont nous avons pris l'habitude de voir la musique d'orchestre environnée.
La symphonie de Debussy, c'est un foyer d'où s'échappent
de tremblants rayons ; il y a un noyau et tout autour un
frémissement vaporeux:, le flottement de mille incertaines harmoniques ; nous sommes au milieu de la fuite des sons ; ils nous
quittent et se dissipent dans tous les sens, formant aut~ur de
nous une buée délicate, sans cesse en train de s'évanouir. · 1 Ballet par Igor Stravinsky, Nicolas Rœrich et Ylasltl'fl Niji,uli.
Voir!&amp; Nouvelle Revue Fran;aiu du 1" Aol'.lt 1913, p. 139.

nous envoie vaguement vers elles ; elle les émeut sans les saisir.
Tout ce qu'elle exprime reste en dehors d'elle, n'est que retenu
dans ses environs ; elle n'enferme rien, mais il y a mille
présences indistinctes qu'elle s'annexe doucement et qu'elle
persuade de demeurer auprès d'elle. Le plaisir que nous goûtons à l'entendre, c'est justement celui de nous sentir adressés
vers nous ne savons pas bien quoi de tout proche, qui palpite
et se dérobe à moitié.
Sans violence, sans ingratitude, mais très nettement, StraYinsky se dégage du debussysme. Il a compris que ce halo
cU!icieux, au milieu duquel la musique de son maître apparaît
toujours noyée, chez un disciple, risquait de ne plus être que
de la sauce. Il enlève délibérément à sa symphonie toute
indécision, tout tremblement. Dans un article sur le Sacre du
Priltmp1 qu'il a publié dans Montjoie 1, parmi plusieurs naïvetés
qui ne font qu'encourager ma confiance, car elles sont d'un
ftritable créateur, je relève la phrase suivante : "J'ai exclu de
cette mélodie (celle du Prélude) les cordes trop évocatrices et
représentatives de la voix humaine, avec leurs crescendo et leurs
diminuendo - et j'ai mis au premier plan les boù, plus secs,
plus nets, moins riches d'expressions faciles, et par cela même
plus émouvants mon gré. " Dès le début, pour qui prêtait
bien l'oreille et savait entendre les différences, la musique de
Stravinsky rendait un son mat et défini qui lui appartenait en
propre. Elle ne se répandait pas, elle ne s'abandonnait
pas à son retentissement. Dans ses feux d'artifice, dans ses
bouquets, il y avait quelque chose de fixe, de fermé, d'entièrement déterminé. Ses plus éblouissants passages n'avaient
Dl~e pas l'humidité du scintillement. Elle semblait inspirée
par la sécheresse comme par une source ; elle jaillissait, s'ép2-

a

1 Numéro VIII, 29 mai 1913.

�i
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

nouissait et retombait avec une abondance à la fois éclatante et
éteinte. Mais où cette brièveté et cette contraction des soas
deviennent surtout frappantes, c'est dans le Sacre du Printemps:
dès les premières mesures, on les ressent ; aucun rayonnement,
aucune fuite ; la mélodie chemine étroitement ; elle se développe, elle dure sans la moindre effusion ; nous sommes saisis
d'un étouffement tout-puissant ; les sons meurent sans avoir
débordé l'espace qu'ils emplissaient en naissant ; rien ne
s'échappe, rien ne s'envole ; tout nous ramène et nous accable.
Jamais on n'entendit musique aussi magnifiquement bornée.
Ce n'est pas là simplement une nouveauté négative. Stravinsky
ne s'est pas simplement amusé à prendre le contre-pied de
Debussy. S'il a choisi des instruments qui ne frémissent pas, qui
ne disent rien de plus que ce qu'ils disent, dont le timbre est
sans expansion et qui sont comme des mots abstraits, c'est
parce qu'il veut tout énoncer directement, expressément,
nommément. Là est sa préoccupation principale. Là est son
innovation personnelle dans la musique contemporaine. Plus
d'écho, parce que plus rien ne doit être exprimé par simple
allusion. Dans le sujet qu'il se propose, il veut qu'il n'y ait
aucun détail qui soit atteint par la seule diffusion des ondes
sonores, qui soit seulement touché par les franges de l'orchestre.
Il s'interdit d'utiliser l'ébranlement. Il ne veut pas compter sar
ce que la-symphonie entraîne en passant, par une adhérence
fortuite et momenta_née. Mais il se tourne vers chaque chose et
la dit ; il va partout ; il parle partout où il faut, et de la façon
la plus exacte, la plus étroite, la plus textuelle. Sa voix se fait
.,Pareille à l'objet, elle le consomme, elle le remplace ; au lieu de
l'évoquer, dle le prononce. Il ne laisse rien en dehors; au
contraire il revient sur les choses : il les trouve, il les saisit, il
les ramène. Son mouvement n'est point d'appeler, ni de faire
un signe vers les régions extérieures, mais de prendre, et de
tenir, et de fixer. Par là Stravinsky opère en musique, avec un
éclat et une perfection inégalables, la même révolution qui est

1.1 SACRE DU PRINTEMPS

en train de s'accomplir, plus humblement et plus péniblement,
en littérature : il passe du chanté au parlé, de l'invocation au
discours, de la poésie au récit.
Tous les caractères de sa musique découlent de cette volonté
d'expression directe et textuelle.
Et d'abord ce qu'elle a de spacieux. Il y a en elle une sorte

de hauteur et d'aération ; elle est pleine de lacunes hardies,
de simplincations, de larges coupes. - Comme le musicien
a toujours plusieurs choses à dire à la fois et qu'il veut les dire

toutes là où elles sont, dans leur dispersion même, sa symphonie

cesse d'être une masse, un foyer compact, distribuant alentour
1t1

rayons. Il n'est plus au centre comme le poète, qui, sans

bonger, se répand en allusions ; mais comme un général, qui
presse vivement l'ennemi à la fois dans ses trois ou quatre positions les plus fortes, il attaque le sujet en tous ses points essentiels. Si diverses soient les directions qu'il faut prendre, il les
enfile toutes en même temps sans le moindre embarras ; il a
1IDC sorte d'ubiquité active qui lui permet de marcher en
même temps dans plusieurs sens opposés. Aussi perçoit-on nettement entre les différentes parties de sa symphonie je ne sais
qadle distance et quel jeu. On circule entre elles; elles ont
cliacune leur orientation; elles vont et viennent; elles se
aoisent, se rencontrent, s'accrochent ; il y a entre elles de
formidables collisions, mais de mélanges ni de fusions jamais.
Elles demeurent toujours bien détachées, bien largement
liégagécs. Cette grosse caisse, la voici laissée toute seule; d'aucun
~ois côtoiement sa rustique gaieté n'est pimentée. Même
a d'autres instruments parlent dans le même moment, ils
ciiaent autre chose, ils sont ailleurs et je me délecte, autant
,,•,à les entendre, à sentir les clairs et aucfacieux intervalles de
!car discours simultané. Tout vient sur moi en même temps,
lllaÎs non pas à l'état de bouffée, non pas comme une touffe

�710

LA NOUVELU: REVUE FRANÇAIS!

complexe et floue de parfums. C'est un système de mouve.
ments, ce sont des voix distinctes et décidées.
Non pas seulement l'harmonie, la mélodie elle-même reprend
diez Stravinsky une ampleur, une aisance et, si j'ose dire, une
. altitude à quoi nous n'étions plus accoutumés. En effet, chez
Debussy, comme elle ne servait qu'à suggérer les sentiments, elle
bougeait à peine ; elle semblait écrasée sous le poids de l'infini
où elle baignait ; elle rampait aplatie et, sans presque changer de
niveau, par de petites inflexions exquises, en se relevant ou en
s'abaissant d'un demi-ton, elle indiquait les choses. Mais Stravinsky veu,t les dire, les énoncer en toutes lettres ; aussi sa
phrase monte-t-elle jusqu'à les égaler ; elle se développe hardiment, elle s'élève, elle s'étage. La mélodie, dans son œuvre, a
comme une force intime d'ascension ; elle mord sur la hauteur
avec une facilité admirable ; elle la prend en elle à grosses
bouchées. On dirait qu'elle laisse entrer en elle J'espace qui
jusque-là pesait sur son dos. Rien de plus émouvant pour moi
que ses enjambées. Elle a perdu cette timidité et cette retenue
trop aristocratiques qui commençaient m'induire en impatience ; elle ne se tient plus à mi-côte, elle ne manœuvre plus,
avec une délicatesse infaillible, mais à la fin lassante, entre les
formes trop naturelles, trop carrées, trop justes où elle pourrait
tomber. Elle y tombe du premier coup, délibérément, avec
confiance. Dites, si vous voulez, qu'elle est grossière; mais pour
s'abandonner à une grossièreté aussi pure, il faut une miette de
plus de génie que pour s'en garder. Où je reconnais le mieux
la puissance de Stravinsky, c'est à la façon dont il se conduit en
face de la banalité. Il he cherche pas à la fuir ; mais quand il
la rencontre, il l'accepte, il parle avec sa voix, il se sert de tous
ses avantages, il va avec elle aussi loin qu'elle veut l'entraîner et,
sans y presque rien toucher, par l'aisance même qu'il garde en
sa compagnie, il la transfigure, il l'élève jusqu'au sublime. C'est 1
~ette_ fa~ulté de se ~ompr~mettre, de s'enga~er sans crainte_ ~s 1
1ord1narre et le facile, qui donne à sa mélodie cette tranquilhté, 1

LI SACRE DU PRINTEMPS

711

\ cette largeur, cet espace. Ah ! que j'aime son va-et-vient net et
&amp;milier, sa façon de poser les pieds partout où il le faut pour
que le sentiment soit exactement parcouru, la chose bien exprimée comme elle doit l'être ! Je songe à l'air de trompette de ....,
la Ballerine dans Petrouchka et à cette phr.i,se - si limpide, si
droite, si peu inquiète dans sa traversée aller et retour de tout
l'orchestre - qui souligne, au premier tableau du Sacre, les
glüsements latéraux des Adolescentes en rouge.

Le désir d'exprimer toute chose à la lettre explique un
1CCOnd caractère de la musique de Stravinsky : son caractère
acrobatique, que l'on a feint de prendre pour un elfet de
la simple virtuosité du musicien. - Il y aurait quelque
a!ectation à vouloir ignorer ce que cette musique a d'insolite
et PfCSqUe d'extravagant. Elle éclate sans cesse à des endroits
invraisemblables, théoriquement inaccessibles. Ainsi que
PctrouchL:a, tué par le Nègre, tout à coup reparaît au som~ de la baraque de toile, de même elle surgit à chaque
1mtmt là ou vraiment elle n'a pas le droit sans miracle de se
ber. Rien ne l'arrête; elle a une espèce de facilité formidable; tout obstacle lui cède du premier coup ;. elle ne cherchi.;
pas à le tourner, mais elle s'avance et tout s'arrange sous ses
pas; avant qu'on ait eu le temps de comprendre, elle a passé.
Elle se meut continuellement dans l'extraordinaire ; et c'est là
teulcment qu'elle se trouve à l'aise ; elle s'avance sans cesse sur
IIDe corniche; mais c'est une grand'route pour elle. Certes il
at naturel qu'avant tout autre suJet, Stravinsky ait choisi
d'~ un conte de fée. Sa musique est un tissu de tours et de
•tes magiques. Lui-même, je le vois au millieu de son
œuvre comme un enchanteur tout-puissant parmi sa cour
~e. Il lui suffit d'avoir une idée : si étrange, si capricieuse
llllt~e, comme les féroces séïdes de KostcheX domptés par
l'Oùeau de Feu, les sons se bo~culent, se culbutent, s'écrasent,

�712

LA NOUVELLE 1'.EVUE FRANÇAISI

mais ]a suivent. Il faut que ça marche ; il y a sans cesse dam
cette musique du malgré tout ; comme des enfants qu'on tÏJt
par la main, les instruments se présentent tout de guingois et
haletants ; ils ne s'acquittent de leur partie qu'en se défornunt
et en se dépassant ; ils sont happés par l'attraction souvcraiœ
de l'idée et ils s'avancent dans l'attitude où elle les a surprit,
sans avoir eu le temps de prendre leur équilibre normal. Tout
se passe comme dans un monde surnaturel, où_ le ~ouvoir_ de
l'esprit s·ur la matière deviendrait brusquement mfim. Quoi de
plus hétéroclite, de plus incompréhensible et. de plus pamlt
qu'à la fin du premier tableau du Sacre du Prt~temp1, ~ t
la course circulaire des Adolescentes, cette musique où 11 n y 1
plus ni mélodie, ni harmonie, ni jeu de timbres, mais seulement
une sorte de bourdonnement du rythme, d'animation tourt
pure, de tourbillon abstrait, entretenu et prolongé par la monotonie même de la terreur ?
De semblables prodiges toute la musique de Stravinsky est
tissée. Mais il faut en bien voir le sens. Ce ne sont pas des~
baties ordinaires, de simples réussites de métier. Au contram,
elles ne sont possibles que parce que leur a~teur n'est P~.P~
cupé premièrement du métier. Il ne v~1t &lt;iue ce_ qu1l ~
dire; il s'y met tout entier, il s'y perd, il s'y oubh~; e~~est
de ce dévouement 1 la chose que nait sa puissance 1rrésistiblc
·
et comme enchanteresse ; on est tOUJours
récornpensé d'1111
mouv.emen t de con:fi.ance; l'objet, lorsque nous ne voyons pl115 que
lui si difficile qu'il paraisse, finit toujours par inventer en nOIII
ce ~u'il faut pour l'exprimer et le manifester a-ux y~ux de to111.
- Je dis donc que les bizarreri_es dont use contmuellem.~
Stravinsky ne sont pas là pour qu'on les admire, ni pour quon
' mais
. au contraire
• pour nous mettre en contaet
s'en étonne,
.
direct en communication immédiate avec des choses ~dmirablcs
'
r. · re'B.éch_1r s111' uno.
et étonnantes.
Elles ne veulent pas nous ~aire
.
•
b
qm
difficulté vaincue, ma1.s elles viennent a o1·1r un e d111icolté
éet d2JIS
se trouvait sur notre rou.te. Elles ne cherchent pas à cr

LE SAC.RE DU PRINTEMPS

notre pensée une distance à parcourir, mais à en supprimer une,
! rapprocher de nous ce que nous n'eussions atteint qu'avec
d!"ort. Au lieu de solliciter notre émerveillement, elles tkhent
de nollS introduire de plain-pied au merveilleux et de nous
mettre à l'aise avec lui. Leur étrangeté vient de ce qu'elles assument tout ce qu'il y a d'impossible, d'inaccessible, de révoltant

dms les choses qu'elles veulent exprimer ; elles en absorbent
tout le mystère, afin de les en dépouiller pour nous. Presque
d'un bout à l'autre du Sacre du Printemps, les indications de
mesure changent à chaque mesure : cette anomalie, en apparence si gratuite, n'est que pour que nous soyons toujours en
accord avec le sentiment énoncé, pour que son rythme soit le
n6tre, pour que nous nous trouvions spontanément marcher à
IOD pas. Nous reconnaissons ici de nouveau le principe essentiel
de Stravinsky, celui de tout exprimer textuellement, Pour lui,
il n'y a rien qui ne doive être pris de front : l'objet a beau être
fantastique et éloigné de nous de mille lieues, il faut aller Ie
trouver, il faut en découvrir l'entrée et y pénétrer selon son
axe ; il sc charge de tout le voyage et, co~me le cheval volant,
en un instant il nous dépose au seuil. C'est une musique
acentrique, a-t-on dit. Oui, mais il faut prendre le mot à.. la
lettre : c'est une musique qui a abandonné le centre, pour se
présenter toujours normalement en face des chemins les plus
«anés, et qui a des sautes extravagantes, mais pour souffler
toujours droit. Aussi, quand elle s'élève, ce q u~ elle a de pl us
amprenant en définitive, ce qui nous saisit en elle du premier
coup, c'est sa facilité, c'est de sentir combien tout ce qu'elle
raconte sc pr~te aisément à l'intelligence,

Car il faut y revenir en finissant: sa plus grande beauté, c'est
qu'elle est toujours directe. Elle parle; on n'a qu'à l'écouter;

elle •icnt, elle sourd, elle jaillit et elle ne nous laisse rien à faire
que d'être la. Elle dévide son récit comme une grand'mère:
4

�714

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Une araignée,
M'avait attadd par le poignet avec un fil et j'avafr de r IJer6t
ju,q,/au cou;
Et du milieu de sa toile, elle me racontait des histoires telle p'llllt
femme auise. 1
Parole qu'aucune étrangeté ne fatigue d'être naîve. Ce fais.
ceau de timbres bizarres, nous croyons qu'il va se contenter de
nous divertir par sa fantaisie ; mais le voici qui se fond en un
chant unique. Cette grosse chose complexe et embarrassée, dont
on ne sait comment elle pourra bien se mouvoir, voici qu'cllc
s'ébranle d'un seul mouvement; elle s'avance, elle s'approche,
elle se découvre une espèce de voix et elle s'adresse à nom,
nous explique son affaire, nous verse sa confidence ; elle IC
fabrique une éloquence une éloquence aussitôt toute
prochaine et intime, toute pressante, tout attachée à nous.
Déjà nous avons oublié sa composition hétéroclite: nous nous
taisons, nous attendons la suite; nous sommes suspendus à ce
langage prodigieux dont chaque mot est forgé à neuf et ~u~t
se fait entendre du premier coup. Joie de comprendre, JOIC de
recevoir des nouvelles, joie d'être mis au fait. L'extraordinaire
histoire nous est transmise ; nous la prenons par gros morcea.llI
faciles• comme à des sauvages assis en rond le plus ancien de la
tri bu débite avec évidence les aventures surnaturelles des diCIII,
ainsi nous écoutons entrer ~out droit dans nos oreilles_ tan~
d'énormes imaginations. Stravinsky, c'est avant tout celui ~w
parle, c'est le conteur. Par là, malgré la différence de, métier,
il est le seul de tous les musiciens russes qui ressemble a Moussorgsky. On n'a pas assez remarqué combien il était peu
persan. 2
1 Paul Claudel: L' Echange, dans L' Arbre, p. 170.
' Par la faute de Rimsky et de Balakirew, et aussi de ballets com~e
Schlhérazade et Thamar, nous avons fini par confondre la R~
avec la Perse. Je pense qu'il y a tout de même quelques peblCI

U SACRE DU PRINTEMPS

Rien d'exotique chez lui; point d'almées dans sa musique;
aucune espèce de pittoresque, Même dans l'Oiseau de F~u, dont
le sujet pourtant invitait au grand spectacle, pas une mesure de
simple description ; rien qui fasse décor, qui soit là simplement
poar l'effet; rien qui ne veuille d'abord être vrai. La musique
de Stravinsky c'est avant tout une voix: celle de la niania, que
presse une abondance intarissable, qui tantôt se dépêche et
tantôt s'attarde, qui s'interrompt et qui reprend, et qui renoue
us cesse le fil toujours brisé de son récit, ne sachant pas le
faire valoir autrement qu'en y ajoutant des péripéties nouvelles.
M~me égarée dans l'histoire des temps monstrueux, c'est encore
llOtre mère la Russie qui nous parle et dépense pour nous les
trésors de son innocence immémoriale.
II
Si nouvelle soit la musique du Sacre du Printemp1, cependant

Je rapprochement que nous en avons pu faire avec celle de
Moussorgsky, montre qu'elle garde avec nos habitudes certaines
ainités et que nous pouvons retrouver approximativement sa
filiation. Il n'en est pas de même de la chorégraphie. Elle n'a
plllS aucune espèce d'attaches avec la danse classique. Tout y est .
ffCOmmencé, tout y est repris à pied d'œuvre, tout y est réinventé. La nouveauté en est si brutale et si crue qu'il ne faut
point dénier au public le droit -dont il usa d'ailleurs trop conjcÎcncieuscment - de se cabrer devant elle. Tkhons, avec le

dilmnces entre ces deux pays. Le commun des Russes, s'il voyait
quelque habitant de Téhéran se promener en Russie, se demanderait
}ICllt-!tre avec la même stupéfaction que les Français de Montesquieu: "Comment peut-on faire pour être persan? " - Allons plus
loin: j'imagine que Schéhlrazade et Thamar ne doivent pas ressembler beaucoup pl us à la Perse véritable que Carmen à la véritable '

&amp;pagne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

timide espoir de l'y acclimater, de définir un peu précuémeat
cette nouveauté.
C'est encore, selon moi, le renoncement à la "sauce ".

11 y a, dans la danse en général, si l'on peut dire, deux degré
de la sauce. - D'abord la Lote Fuller : jeux de lumière, floue.
ment de draperies, enveloppement du corps dans des voiles qui
l'illimitent, effacement de tons les contours : la danseuse chesdlt
avant tout à se perdre dans le milieu, à noyer ses mouvemeno
dans des mouvements plus vastes et moins définis, à cacher tom
forme précise dans une sorte d'effusion multicolore, dont die n'at
plus que le centre indistinct et mystérieux. C'est tout naturàlement qu'elle a été conduite à illustrer les Nuages de Dcbuy.
Contre cette première espèce de sauce, les Russes, des lt
début, se sont ouvertement déclarés. Ds ont fait reparaluc
le corps sous les voiles, ils l'ont retiré de cette atmospbàt
ondoyante où il baignait et n'ont plus voulu nous toucher
que par son mouvement propre et par la figure bien visiblt,
bien évidente que dessine le danseur avec ses bras et sa
jambes. Ils ont ramené dans la danse la netteté. Je me SOIIYÏcm
des premiers soirs ! C'était pour moi la révélation d'un nouvaa
monde. Ainsi Pon pouvait sortir de l'ombre, on pouvait Jaig
voir tous ses gestes, les écrire tout au long sur un fond Sdl
mystère, et cependant être profond et pathétique, et tenir apès
soi les spectateurs suspendus comme ils l'eussent été par les jcas
les plus confus et les plus énigmatiques. Je faisais dans l'art mie
découverte analogue à celle de la géométrie dans les sciences Cl
la joie que je sentais était pareille au contentement que domie
une démonstration parfaite. A chaque tourbillon de Nijimlit
au moment où il venait clore, en s'agenouillant et en croisant
les mains, la boucle qu'il avait ouverte en s'élançant c1JIII
l'espace, tout mon plaisir était de revoir par la pensée la 6gurc
entière de son mouvement, vive, pure, stricte, enlevée, etC()llldlt
arrachée d'un bloc et par un coup de force à fa masse indécile

LI SACRE DU PRINTEMPS

da poaiblc. Aucun doute, aucune bavure, rien qui ftt appel en
moi à l'hésitation ; mais j'étais fort et content comme un
homme qui embrasse d'un senl regard un système de proposiliom scrupuleusement isolé de l'erreur en tous ses points.
Pourtant, dans cette danse, qui nous pan.issait si rigoureuse,
N'tjinski, bien avant que nous ne nous en aperçussions nousmemcs,a su découvrir qu'il y avait encore une espèce de ''sauce"

de cette sauce il a entrepris de purger complétcment la choré~
pphie. A un certain malaise qu'il sentait en les exécutant, il a

d

nmnna que les créaùons de Fokine comportaient encore un
ja, an flottement, une sorte de vague intérieur, qu'il fallait
ialnire à tout prix. Cette netteté pouvait etre raffinée, cette

mctitude admetuit d'!tre portée plus loin ... Dès lors il n'a

pus cade repos

qu'il n'cüt lui-même donné ce tour de vis,

~

cc r_esserrement d'écrous dont la machine chorégraphique
mat baom pour atteindre à son fonctionnement le plus strict.

Ceu-là le comprendront que rien au monde n'incommode

dmntage ~ue la sensation du

Uche et de l'à peu pr~.
™tcmunons d'abord en quoi consiste cette deuxième espèce
de sauce. Qu'y a-t-il ici dont Je danseur, même après s'être
clébamssé de ses accessoires, soit encore envdoppé? - Son essor
meme, son passage, son vol à travers le temps l'arabesque
na'il
'
,
.décri t en se mouvant : "Il voyage sur un chemin
qu'il
~ l t à. mes~e. qu? y p.we ; il va le long d'un fil mysténem, qu, se fan inv1S1ble derrière lui ; avec ce geste d'écarter

nec ces mains
· q_u 'il p'.o~~ne en l,air,
.
doiaccm

avec ce corps qui tourne'
ent et mille fois, il a l'air d'un magicien occupé à effiicer
11 •trace ,• nous ne 1e samrons
··
pas ; nous n'arriverons pas à le
lcDIJ',
à
lui
appuy
J
b
cr es ras contre Ies h anches pour le regarder
1 loisi.
• r de haut en bas. " 1 Q uel que chose s'mterposc
.
entre lui

. 'Ce ~ge est pris d'une note que j'écrivais ici-meme, l'an de:rd' .a:Juillet
___ . 1 9 12 ), sur Fok.ine et dans laquelle j'avançais plus
Ille -ll~IIOD
• auJou:rd'hui
•
1JIDS.1c·1 me contratnt
Hait
à renier ~ue N...
non pas tout
lller (1•

1

dq,qé F-~'~ à dt!passer - comme lui-même, sana le renier,
""-WC.

�718

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

et nous ; et c'est son mouvement même; nous le voyons passct
dans un monde parallèle au nôtre, mais différent de lui ; il est
perdu dans son propre voyage et nous ne l'apercevons qu'a
travers une brume formée de tous ses gestes et de son inapaisa~~e v~-et-vient. -Précisons davantage: par les dix premien pas
qu d fait, le danseur ébauche une ligne, qui tout aussitôt tend
à le quitter, à s'échapper, à filer toute seule comme une
mélodie, lorsqu'on en a trouvé les premières not:s, se contim1e
d'elle-même, s'improvise à vide et 1init par s'imposer à la voir
qui lui ~ donné naissance. Il y a un ressort en elle qui l'écarte
de son siège. Une fois les premiers mouvements inventés par le
c~~s, c'est comme si, prenant conscience d'eux-mêmes, ils
d1sa1ent à leur auteur : " Assez maintenant ! Laisse-nous faire!''
Et les voilà qui se déchaînent ; par répétition, par redoublement, par variation, ils s' engendrent les uns les autre11 ils font
. d' eux-mêmes une abondance indéfinie. Le corps,
'
sortU"
qui
d'abord les dictait, n'est plus que leur soutien ; on ne lui
demande plus que de les recevoir et de les exécuter. Aussi
perd-il entre leurs mains sa forme et son articulation propres.
Ils l'arrangent, ils le corrigent, ils le retouchent ; ils
mettent des passages en lui là où il y avait des hiatus • ils
réunissent ses membres d'un trait _svelte et continu ; ils elf'a~nt
les angles, bouchent les trous, jettent des ponts. De la tête aim
pieds le corps prend je ne sais quoi de fluide et d'arrondi. Une
élégance supplémentaire, adventice descend sur lui et se pose.
Comme un acteur bien grimé, il n'est plus reconnaissable. Le
Spectre dt la Rost offre lemeilleurexemple de cette transfiguration.
Le corps de Nijinski y disparaît littéralement dans sa propre
danse.• De cet être musclé, aux traits si forts , si maMués,
on
""l
ne voit plus que des contours exquisement fuyants, que des
formes sans cesse évanescentes. Au lieu qu'il soit plongé dans
une_ at~osphère colorée, c'est dans une atmosphère dynamique.
Ma,~ il en reçoit presque autant d'imprécision que la Lok
Fuller de ses voiles lumineux. Si délicieux en soit le spectacle,

1.1 SACRE DU PRINTEMPS

il y a dans le Spectre de la Ro1t un certain manque intérieur de
,&amp;ité, dont je ne parviens plus à n'être pas gêné.
· La nouveauté du Sacre du Printemps, c'est le renoncement à
cette sauce dynamique, le retour au corps, l'effort pour serrer
do plus près ses démarches naturelles, pour n'écouter que ses
iudications les plus immédiates, les -plus radicales, les plus
étymologiques. Le mouvement y est réduit à l'obéissance; il est
sans cesse ramené au corps, rattaché à lui, rattrapé, tiré pa1 lui
en arrière, comme quelqu'un dont on a saisi les coudes et qu'on
cm~che ainsi de fuir. C'est du mouvement qui ne part pas,
aqui l'on interdit de chanter sa petite romance, du mouvement
qui revient prendre les ordres à chaque minute. Dans le corps
au repos, il y a mille directions latentes, tout un système de
lignes par lesquelles il penche vers la danse. Fokine les faisait
aboutir à un seul mouvement qui les rejoignait et les drainait
toutes; plut6t que chacune, c'est leur ensemble qu'il écoutait;
il les exprimait par substitution, en remplaçant leur multitude
divergente par une arabesque simple et continue. Dans le Sacre
a Pri1111mp1, au contraire, autant le corps offre de tendances et
d;occasions, autant de fois le mouvement s'interrompt et recommence; autant il sent en loi de points de départ possibles,
autant de fois le danseur reprend son essor. Il se ressaisit luimême à chaque instant, comme une source dont il faut épuiser
succesaivement tous les surgeons; il remonte en lui-même, et sa
danae est l'analyse, le dénombrement de toutes les inclinations
à bouger qu'il y découvre. - Nous surprenons ici chez Nijinski
la meme préoccupation que chez Stravinsky: aborder toute
chose selon son orientation propre. Quelque écart qu'il y ait
entre elles, il veut enfiler bien droit toutes les pentes pu corps
et ne descendre qu'avec elles au mouvement. Mais, comme
il ne peut les accompagner toutes à la fois, dès qu'il a
nùvi l'une d'elles un instant, il la quitte brusquement, il
rompt avec elle et retourne en chercher une autre. Danse

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

à la fois fidèle et tronquée! Elle est pareille à notre corps;
tous les mouvements dont elle se compose, demeurent dam
une parfaite identité avec les membres qui les exécutent; ils
en ont le sens et en gardent la brièveté; ils leur restent join11
et comme organiquement liés. Et le danseur, lorsqu'on le revoit
par le souvenir, au lieu de s'dfacer derrière ses gestes, apparait
bien distinctement au milieu de leur foule, à la façon d'un
dieu hindou hérissé de ses mille bras.
Dans la manière dont Nijinski a traité les évolutions des
groupes, on retrouve le même effort pour épouser le détail,
pour découvrir et dégager les injonctions singulières. - Dam
les ballets de Fokine les groupes de danseurs se répondaient
exactement de chaque c6té de la scène ; ce n'était pas la
ridicule symétrie de )'Opéra ; mais il y avait une distribution
régulière des masses, un équilibre entre elles que l'œil n'avait
à chercher que juste le temps nécessaire pour avoir le plaisir de
le découvrir. Equilibre non pas seulement statique : il se poursuivait dans la danse, si enchevêtrée fO.t-elle ; une sorte de
balancement subsistait jusqu'au cœur du tumulte. Toute figure
était conçue sur le modèle d'un échange ou d'un va-et-vient :
les danseurs s'étant emparés d'un geste, se le jetaient les uns
aux autres, se le renvoyaient sans fin comme une balle.
Chaque groupe ne faisait jamais de mouvement qu'en réponse
au mouvement du groupe opposé ; ses avancées ou ses
reculades, ses fuites ou ses retours ne lui étaient dictés qae
par les démarches de son partenaire et ne tendaient qu'à leur
compensation. Aussi l'attention se détournait-die bien vite de
lui ; il disparaissait dans son dialogue avec les autres et l'on ne
voyait plus que le motif chorégraphique où il était pris ; sur la
scène il n'y avait plus qu'une certaine forme d'agitation, qu'1111
mode tout pur de mouvement, Et comme une telle .figure était
trop abstraite ponr pouvoir être renouvelée indéfiniment daiu
son essence, Fokine bientôt ne sut plus montrer son invention
qu'en en modifiant le prétexte et les accessoires. Mais aDI

LI SACRE DU PRINTEMPS

fruits d'or que se lançaient les tsarines de l'Oùtau Je Ft11, il
eut beau substituer des poignards dans Tl,amar, des piques dans
Dapluris 11 C/J/QI : c'était lutter contre l'impossible ; pour retrouver la source de la variété, il eOt fallu d'abord redescendre au
détail, reprendre contact avec l'individuel.
C'est ce qu'a bien compris Nijinski. Il s'est rapproché de
chaque groupe particulier; il a consulté ses indications et ses tendances ; il l'a observé comme un savant; il l'a vu se lever, frémir,
onduler, être déporté brusquement sous le coup de sa force
intime ; il a suivi sa formation moléculaire, il a surpris ses
instincts au moment qu'ils se déclaraient, il s'est fait le spectateur
ctl'historicn de ses moindres initiatives. La danse de chaque
groope, cc sont les mouvements qu'il couvait dans sa séparation
d'avec tous les autres, pareils aux éclats spontanés qui naissent
dans les meules de foin. - Il y a dans toute la chorégraphie du
S«rt une asymétrie profonde qui fait partie de l'essence de
l'œuvrc. Chaque groupe commence par soi; il ne fait aucun
geste qui soit suscité par le besoin de répondre, de compenser,
de r&amp;blir l'équilibre; il s'émeut et s'ébranle à l'écart, il glisse
de son côté et tire notre attention à sa suite. Nous finissons bien
par b lui reprendre, mais c'est parce qu'un autre s'en est
emparé et l'emporte avec lui. Non pas manque de composition ;
il y en a une au contraire, et des plus subtiles, dans les
rencontres, les affronts, les mélanges, les combats de ces étranges
bataillons. Mais elle ne précède pas le détail ; elle ne le
commande pas; elle s'arrange comme elle peut de sa diversité.
L'impression d'unité que nous ne cessons pas un instant de
ressentir, c'est celle qu'on éprouve à voir circuler, se croiser,
s'aborder et se séparer, selon leurs intentions particulières, à
la fois familiers et oublieux les uns des autres, les habitants d'un
lllblc monde.
Nous venons d'examiner dans quel sens Nijinski a réagi
contre Fo~nc, ce qu'il a rejeté, ce qu'il a détruit. Il nous faut

•

�722

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

maintenant comprendre l'aspect positif de son innovation. Quel
bénéfice a-t-il trouvé dant ce renoncement à la sauce l Pour
quelle fin a-t-il ainsi brisé le mouvement et rompu les ensembla
chorégraphiques l Quelle sorte de beauté se cache dans cette
danse réduite et étriquée! Sans tenir compte encore de Il
merveilleuse appropriation au sujet du Sacrt du Pri11ttmps, il me
semble facile d'apercevoir par où elle prend l'avantage sur la
danse de Fokine.
Celle-ci est foncièrement impropre à l'expression des sentiments ; on n'y peut lire autre chose qu'une joie vague, toute
physique et sans visage. En effet dans le mouvement liquide et
continu dont elle est faite, comme dans les grandes arabesques
des peintres renaissants, le pouvoir expressif du geste, son secret,
sa force intérieure se dissolvent et se délayent. Sur cette route
indéfinie où le danseur s'élance, ils trouvent une issue trop facile
et se répandent vainement. Au lieu que le sentiment soit l'objet
que le mouvement tftche à peindre et à rendre visible, il n'est
plus que le prétexte qui le déclenche et il est bien vite oublié
dans l'abondance dont il est la source; il se perd bientôt clans
les redoublements qu'il engendre. Le corps entraîne tout; u
liberté remonte jusqu'à l'ftme et en défait les replis, les ressources,
les réserves.
En brisant le mouvement, en le ramenant vers le simple
geste, Nijinski a fait rentrer l'expression dans la danse. Tous les
angles, toutes les cassures de sa chorégraphie empêchent le
sentiment de fuir. Le mouvement se referme sur lui, l'~te,
. 1c contient ; par son perpétuel changement de direction, il lui
enlève tout débouché ; il l'emprisonne par sa brièveté m!mc.
Le corps n'est plus pour l'ftme une voie d'évasion ; au contraile
il se rassemble, il se ramasse autour d'elle ; il réprime G
poussée, et, par l'effort même qu'il exerce contre die, il_ est
tout imprégné d'elle, il la trahit au dehors. De la contramt:
qu'il lui fait subir, il reçoit je ne sais quoi de spirituel qui
paraît dans toutes ses façons. Il y a quelque chose de profond

LI SACRE DU PRINTEMPS

et

72 3

de serré dans cette danse enchainée. Tout cc qu'dle perd

ea entrain, en allant, en caprice, elle le gagne en signification.

La danse de Fokine était si peu expressive que, pour faire
entendre aux spectateurs les changements de leur Ame, les
acœan avaient .besoin de recourir à une mimique du visage:

IOIIICils froncés ou bien sourire. Cda s'ajoutait à leurs gestes,
iy 111perposait et par là-même en dénotait l'impuissance. C'était
an renfort qu'on allait chercher, une ressource d'un autre ordre

qui subvenait à l'indigence du langage proprement choré-

graphique.
Mais, dans la danse de Nijinski, le visage ne joue plus un
r6le indépendant; il prolonge le corps; il n'en est que la fleur.
C'at le corps lui-même d'abord qui parle. Il ne bouge que
tout entier, il fait bloc, et sa parole est de bondir ltout à coup
aa btant bras et jambes, ou de s'en aller de côté, les genoux
Mchis, la tête tombée sur l'épaule. A première vue il para1t
moins adroit, moins divers, moins intelligent. Pourtant avec ses
déplacements compacts, ses brusque volte-faces, ses façons de
tomber en arrêt, puis de se secouer frénétiquement sur place,
il dit mille fois plus de choses que le causeur disert, rapide et
éWgant, animé par Fokine. Le langage de Nijinski est d'un
ditail perpétuel ; il ne laisse rien passer ; il rentre dans les
coins. Nul tour de phrase, nulle pirouette, nulle prétérition.
Le danseur n'est plus emporté par une inspiration légère et
indiférentc. Au lieu de les effleurer dans son vol, il retombe
aar la choses de tout son poids, il marque chacune de sa chute
barde et totale. Sur chaque sentiment qu'il rencontre et veut
aprimer, il saute à pieds joints ; d'un brusque bond il se tourne
Yen lui et le couvre et demeure un instant à l'imiter. Il oublie
loat pour se faire pareil à lui quelque temps ; il l'étouffe
q,ielque temps avec sa forme, il l'aveugle avec lui-même tout
eatier. Comme il n'est plus obligé de mettre du liant entre
• gestes successifs ni de penser sans cesse à la suite, il ne
\
ftleffc rien de lui-même pour la transition. Il cède complétc-

�LA l'lOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ment à l'invitation de l'objet intérieur, il se rend unique
comme lui, il le nomme avec l'inertie momentanée de tout son
corps. Rappelons-nous Nijinski. danseur. Avec quelle éloquence
il s'arrondissait, ainsi qu'un chat, autour des sentiments !
Comme il les couvait étroitement ! Comme Ü savait bien disposer tous ses membres à leur image et trouver en lui-même
leur fidele effigie ! Inventeur, il est le même qu'interprète.
Tout ce qu'il brise, tout ce dont il dépouille la danse, c'est
pour arriver à une imitation matérielle, et pleine, et comme
opaque des émotions. Il prend ses danseurs, il leur arrange les
bras, il les leur tourne, il les leur casserait, s'il osait ; il tra•
vaille ces corps avec une brutalité impitoyable, comme des
choses ; il leur impose des mouvements impossibles, des attitudes
qui semblent contrefaites. Mais c'est pour leur arracher tout ce
qu'ils peuvent donner d'expression: Et en effet ils parlent à la
fin. De toutes ces formes bizarres et violentées s'élève je ne sais
quelle évidence ; elles figurent distinctement mille objets diffi.
ciles et secrets qu'il µ'y a plus qu'à regarder.
Oui, cela est clair et facile ; cela a pris les contours mêmes
de ce qui doit être compris. Voici le sentiment devant nous
désigné, fixé, représenté. Il est là comme une grande poupée
que le danseur laisse derrière lui; tandis qu'il continue. Rien
de plus émouvant que cette image physique des passions de
.l'âme. C'est bien autre chose que leur expression par le langage
articulé. Non pas profondeur plus grande, notation de détails
en elle.s et de finess~ que la parole ne pourrait atteindre. Mais
par cette figure sensible nous sommes conduits plus près d'elles,
nous sommes mis en leur présence d'une façon plus immédiate,
nous les contemplons avant l'atrivée du langage, avant que ne
s'empresse autour d'elles la foule innombrable et nuanc~
mais bavarde, des mots. Pas besoin de traduire ; ce n'est pomt
un signe d'où il faille passer à la chose. M-ais dans la nuit de
l'intelligence, nous assistons ; nous sommes là avec notre corps,

LI SACRE DU PRINTEMPS

72 5

...

et c'est lui qui comprend. Une certaine disposition, une
certaine reconnaissance par l'intérieur ... Chaque geste du
danseur est comme un mot qui me ressemblerait. Si quelquefois
il me paraît étrange, ce n'est qu'aux yeux de ma pensée;
car d'emblée il se rencontre avec mes membres, avec le fonds
de mon organisme dans une harmonie basse, pleine et parfaite.
De méme que la musique faisait entrer en nous son récit "par
gros morceaux faciles ", c'est ainsi que nous considérons cette
danse extravagante avec je ne sais quelle crédulité grossière et
dans une intimité qui "passe toute parole". Nous sommes
devant elle comme les enfants à Guignol : ils n'ont pas besoin
qu' "on leur explique " ; mais ils rient, ils tremb!ent, ils comprennent à mesure.

Nijinski a donné à la danse un pouvoir de signification, dont
elle était dépourvue. Mais son application à la rapprocher
dn corps, à la confondre avec ljétroite solidité de nos
membres, ne risquait-elle pas d'aboutir à la priver de sa fleur
et de sa grâce ? Et en effet où est la grke de ces gestes mesquins et maladroits, toujours captifs, toujours' brutalement
interrompus dès qu'ils sont sur le point·de s'élancer l Il semble
qu'il y ait dans la chorégraphie du Sacre du Printemp1 quelque
chose de cacophonique.
Pourtant la grke n'est pas la rondeur ; elle n'est pas incompatible avec un dessin anguleux. Il y a une grke ici - je le
prétends - et qui est plus profonde que celle du Spectre de la
R.oit, étant plus attachée. La grke n'est rien d'indépendant ;
elle ne vient pas se poser d'en haut sur les choses comme un
oiseau ; elle n'est que l'émanation au dehors d'une exacte nécessité, que l'effet d'un impeccable ajustage intérieur. Or, dans
la chorégraphie du Sacre du Printemp1, tout est mis au point
avec la dernière rigueur ; pour obtenir tels que nous les voyons,
les gestes dont elle se compose, Nijinski les a longtemps culti-

,.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

vés et développés ; il les a choisis au milieu du branchage
confus et divers de nos mouvements instinctifs, il les a présems
l contre les autres, il les a poussés légèrement et menés un peu
plus loin du corps qu'ils n'allaient d'eux-mêmes. En un mot,
il les a patiemment rendus à leur perfection singulière. Et de
cet achèvement natt une harmonie inédite. Si l'on veut biCR
cesser de confondre la gdce avec la symétrie et avec l'arabesque,
on la retrouvera à chaque page du Sacre du Printemps, dans œs
visages de profil sur les épaules de face, dans ces coudes attaches
à la taille, dans ces avant-bras horizontaux, dans ces maim
ouvertes et rigides, dans ce tremblement qui descend comme
une onde de la tête aux pieds des danseurs, dans la promenade
-obscure, éparse, préoccupée, des Adolescentes au Deuxième
Tableau. On la retrouvera même dans la danse de la Jeune
Fille Élue, dans les sursauts brefs et manqués qui l'agitent, dans
ses embarras, dans ses affreuses attentes, dans sa démarche
prisonnière et faussée et dans ce . bras levé au ciel qu'elle
promène tout droit au dessus de sa tête en signe d'appel, dt
menace et de protection.

III
Tout au long de l'analyse que je viens d'esquisser du s«rt
du Printemps, j'ai considéré les moyens employés par Stravinsiy
et par Nijinski comme s'ils avaient une valeur en eux-mêmes,
indépendamment du sujet auquel ils s'appliquent. Cette _sepa·
ration peut sembler artificielle et l'on a le droit de m'ohJedC'.
que je cherche à voir toute une technique nouvelle dans ce qlll
n'a été inventé et n'a de sens que pour une œuvre bien déter·
minée. Cette chorégraphie si anguleuse, me dira-t-on, n'est q~e
pour représenter la gesticulation encore informe et mal~roite
d'êtres primitifs. Cette musique si étouffée n'est que pour pcin~
l'épaisse angoisse du printemps. L'une et l'autre servent étroite-

LI SACRE DU PRINTEMPS

ment le thème choisi ; elles ne le dépassent pas, elles ne s'en

laissent pas distinguer.

Je répondrai que

le propre des chefs-d'œuvre est justement
de créer à leur usage une expression si complète, si habile et si
aeuve qu'elle devient tout naturellement une technique générale.
On n'invente rien de bon à part. Pour avoir des idées nouvelles
eta"une portée~ peu lointaine, il faut travailler à quelque
objtt très précis, il faut vouloir exprimer quelque chose de façon
à ce qu'on ne puisse le confondre avec rien d'autre. C'est tandis
qu'on fait effort vers le particulier, tandis qu'on ramène toutes
les facultés de l'esprit vers un même petit point, qu'éclatent \
IOlldain, comme sous une pression trop forte, les inventions
réellement expansives. C'est de l'extrême urgence que naît la
,muble fécondité. Stravinsky et Nijinski, parce qu'ils n'ont 1
voulu résoudre qu'un problème particulier, se trouvent avoir
découvert une solution générale. Et si, dans une tentative fort (
parente de la leur, les cubistes ont J.·usqu'ici échoué,. cela vient
de ce qu'ils ont élaboré d'abord dans l'abstrait une solution,
qu'ils n'ont cherché qu'ensuite à placer, intacte et absurde
'
'
dans des œuvres.
A ces considérations il faut ajouter que déjà Petrorlthka
contenait en germe la chorégraphie du Sacre du Printemps. Il
est certain que Nijinski, bien que son nom n'ait paru qu'une
fois sur l'affiche, a collaboré à la première comme à la seconde
de ces œuvres. Nous retrouvons sa manière dans la danse sur
place des trois pantins et dans la scène si pathétique de
Petrouchka emprisonné. C'est la même façon d'attacher les
gestes au corps, le même emploi de la saccade, le même souci
de conserver sans cesse au mouvement toute sa force expressive.
Et déjà ce parti~pris nous semblait d'une justesse, d'une
convenance, d'une appropriation merveilleuses. Déjà nous
n'imaguuons
"
pas qu'il pftt valoir pour quelque autre sujet.
Pourtant quel écart entre le thème de PetrotJChka et celui du
S4m ·' Les moyens qu1· l es ont s1· pertinemment
·
. l' un et
serns

f

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'autre, comment leur dénier une portée générale et pourquoi
serait-il interdit de les considérer en dehors de leur emploi 1
Cependant le moment est venu de ne plus nous occuper que
du · Sacre du Printempr, de nous placer bien en face de cette
œuvre terrible, de nous enfermer avec elle, afin de recevoir la
commotion particulière qu'elle est faite pour nous donner.
Demandons-nous ce qu'elle représente. Qu'avons-nous ici
devant les yeux? Que se passe-t-il ici? - L'œuvre est si riche
qu'on peut lui découvrir deux étages de signification, Elle a
d'abord un sens évident, officiel, avoué. Le Sacre du Pri111tmp1,
c'est un ballet sociologique. Extraordinaire vision d'un Age
qu'il nous fallait jusqu'ici reconstruire péniblement a l'aide de
documents scientifiques et que voici rendu sensible à notre
imagination.

Certer l'humanité antique était fltnut au def!ant de sa saur,
Et comme jadis au jour de la réparation, nous nous conridérions u
plain pied. 1
Nous assistons aux mouvements de l'homme au temps où il
n'existait pas encore comme individu. Les êtres se tiennent
encore ; ils vont par groupes, par colonies, par bancs; ils sont
pris dans l'affi-euse indifférence de la société; ils sont dévoués
au dieu qu'ils forment ensemble et dont ils n'ont pas su encore
se démêler. Rien d'individuel ne se peint sur leur visage. A
aucun instant de sa danse, la jeune fille élue ne trahit la terreur
personnelle dont son ame ·devrait être pleine. Elle accomplit
un rite, elle est absorbée par une fonction sociale et, sans donner
aucun signe de compréhension ni d'interprétation, elle s'agite
suivant les volontés et les secousses d'un être plus vaste qu'elle,
d'un monstre plein d'ignorance et d'appétits, de cruauté et de
ténèbres. Voici Moloch ramené vivant du fond des plus vieilles
époques. Il tressaille, il ouvre la gueule devant nous. Dieu bas
1

Paul Claudel, Tête d'Or d11ns l'.Arbre p. r31.

LI SACRE DU PRINTEMPS
et sans esprit ! Ses autels sont a son image : ce sont ces pierres
debout aux carrefours de la plaine informe, ces crânes d'animaux
mr des piquets. Dieu qui pèse au même niveau que les têtes,
comme le ciel de cuivre ! Dieu qui règne à quatre pattes et qui
cUvore ses enfants comme une vache pature ! L'homme est
dominé par ce qu'il y a de plus inerte en lui, de plus opaque,
de plus borné, sa société avec les autres.
Mais il y a dans !;-Sacre du Printemps quelque chose de plus
grave encore, un second sens, plus secret, plus hideux. Ce ballet
est un ballet biologique. Non pas seulement la da;;-de l'homme
le plus primitif; c'est e.12core la danse avant l'homme. Dans son
article de Monyoie, Stravinsky nous indique qu'il a voulu
peindre la montée du printemps. Mais il ne s'agit pas du
printemps auquel nous ont habitués les poètes, avec ses frémissements, ses musiques, son ciel tendre et ses verdures pales. Non,
rien que l'aigreur de la poussée, rien que la terreur "panique "
qui accompagne l'ascension de la sève, rien que le travail
horrible des cellules. Le printemps vu de l'intérieur, le printemps
dans son effort, dans son spasme, dans son partage. On croirait
assister a un drame du microscope; c'est l'histoire de la karyolinèse ; profonde besogne du noyau par quoi il se sépare de
!ni-même et se reproduit ; division de la naissance ; scissions et
retours de la matière inquiète jusque dans sa substance; larges
~ tournants de protoplasme; plaques germinatives; zônes,
ccr&amp;, placentas. Nous sommes plongé dans les royaumes inférieurs; nous assistons aux mouvements obtus, aux va-et-vient
stupides, tous les tourbillons fortuits par quoi la matière se
hausse peu à peu à la vie. Jamais plus belle illustration des
théories mécanistes. Il y a quelque chose de profondément aveugle dans cette danse. Il y a une énorme question~ portée
~ tous ces êtres qui se meuvent sous nos yeux. Elle n'est pas
différente d'eux-mêmes. Ils la promènent avec eux sans la comPl:11dre, comme un animal qui tourne dans sa cage et ne se
f.tttgue pas de venir toucher du front les barreaux. Ils n'ont pas

a

5

�730

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

d'a.utre organe que leur organisme tout entier et c'est avec lai
qu'ils cherchent. Ils vont de-ci de-là et s'arrêtent; ils se lancent
en avant comme un paquet, et attendent ... Rien qui les précède
et qu'ils soient obligés de rejoindre. Aucun idéal à regagner. On
est toujours au plus loin en restant avec eux. Comme le sang,
de l'intérieur, sans autre motif que sa poussée, frappe contre les
parois du crâne, c'est ainsi qu'ils demandent issue et avènement
Et peu à peu, par la patience et l'obstination brutes de lear
interrogation, une sorte de solution se forme, qui, elle non plw,
n'est pas différente d'eux-mêmes, qui, elle aussi, se confond avec
la masse de leur corps et qui est la vie.
Le soir de la première du Sacre du Printemps, il y avait,
comme de la lie, au fond de mon immense admiration, je 11e
sais quelle tristesse et quel accablement. J'avais sur le cœur la
lourdeur des choses physiquesJ une inertie minérale. Pour la
première fois je sentais aux doctrines évolutionnistes une sorte
de possibilité désespérante. Je retrouvais en moi les traces d'an
état misérable et gisant ; j'étais repris par l'étroitesse originelle;
il me semblait être né un jour de cette angoim dont je venais
d'avoir le prodigieux spectacle. Ah ! comme j'étais loin de
l'humanité ! Comme sa voix se faisait faible et lointaine à mes
oreilles ! - Il y a des œuvres toutes gonflées de plaintes, d'espoirs, d'encouragements. On y trouve à souffrir, à regretter, à
prendre conliance ; elles contiennent toutes les belles agitations
de l'âme ; on se livre à elles comme on écoute le conseil d'un
ami ; elles ont quelque chose de moral et participent toujoun
de la pitié. - Mais le Sacre du Printempr, c'est un morceau du
globe primitif, qui s'est conservé sans vieillir et qui continueà
respirer mystérieusement sous nos yeux, avec ses habitants et sa
il.ore. C'est une épave du passé, toute grouillante, toute rongée
d'une vie familière et monstrueuse. C'est une pierre pleine de
trous, d'où sortent des bêtes inconnues, occupées à des travaaJ
indéchiffiables et depuis longtemps dépassés.

73 I

LE GRAND MEAULNES 1
TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE X
LA " MAISON DE FRANTZ "

Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que
l'heureux dénouement du tumulte de la veille n'avait pas
suffi à dissiper, il me fallut rester enfermé dans l'école
pendant toute la journée du lendemain. Sltôt après
l'heure d' "étude " qui suit la classe du soir, je pris le
chemin des Sablonnières. La nuit fombait quand
j'arrivai dans l'allée de sapins qui menait à 1~ maison.
Tous les volets étaient déjà clos. Je craignis d'être
importun, en me présentant à cette heure tardive,
le lendemain d'un mariage. Je restai fort tard à rader
sur la lisière du jardin et dans les terres avoisinantes,
e5(&gt;irant toujours voir sortir quelqu'un de la maison
fermée... Mais mon espoir fut déçu. Dans la métairie
voisine elle-même, rien ne bougeait. Et je dus rentrer

chez moi, hanté par les imaginations les plus sombres.

Le lendemain, samedi, mêmes incertitudes. Le soir 1·e
.
'
pns en Mte ma pèlerine, mon bâton, un morceau de
pain, pour manger en route, et j'arrivai, quand la nuit
1

JACQUES

Rmiu

Voir la Nouvtlle Revue Franfaiu du

1••

juillet au

1"

octobre.

�73 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tombait déjà, pour trouver tout fermé aux Sablonnicres,
comme la veille ... Un peu de lumière au premier étage;
mais aucun bruit ; pas un mouvemènt... Pourtant, de la
cour de la métairie, je vis cette fois la porte de la ferme
ouverte, le feu allumé dans la grande cuisine et j'entendis
le bruit habituel des voix et des pas à l'heure de la
soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne pouvais
rien dire ni rien demander à ces gens. Et je retournai
guetter encore, attendre en vain, pensant toujours voir la
porte s'ouvrir et surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.
C'est le dimanche seulement, dans l'apres-midi, que je
résolus de sonner à la porte des Sablonnières. Tandis que
je grimpais les coteaux dénudés, j'entendais sonner au loin
les vêpres du dimanche d'hiver. Je me sentais solitaire et
désolé. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait.
Et je ne fus qu'à demi surpris lorsqu'à mon coup de
sonnette je vis M. de Galais tout seul paraître et me
parler presque à voix basse : M 11e de Galais était alitée,
avec une fièvre violente; Meaulnes avait dt1 partir des
vendredi matin pour un long voyage ; on ne savait quand

il reviendrait...
Et comme le vieillard, très embarrassé, très triste, ne
m'offrait pas d'entrer, je piis aussitêt congé de lui. La
porte refermée, je restai un instant sur le perron, le cœur
serré, dans un désarroi absolu, à regarder sans savoir Pour•
quoi une branche de glycine desséchée que le vent balançait tristement dans un rayon de soleil.
Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis
son séjour à Paris av.ait fini par être le plus fort. Il avait
fallu que mon grand compagnon échapp!t à la fin ason
bonheur tenace ...

LI GRAND MBAULNES

733

Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander

des nouvelles d'Yvonne de Galais; jusqu'au soir où, convalescente enfin, elle me fit prier d'entrer. Je la trouvai,
assise auprès du feu, dans le salon dont la grande fenêtre

basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'était point
p!le comme je l'avais imaginé, mais tout enfièvrée au
contraire, avec de vives taches rouges sous les yeux, et
dans un état d'agitation extrême. Bien qu'elle parô.t tres
faible encore, elle s'était habillée comme pour sortir.
Elle parlait-peu, mais elle disait chaque phrase avec une
animation extraordinaire, comme si elle eftt voulu se
persuader à elle-même que le bonheur n'était pas évanoui
encore... Je n'ai pas gardé le souvenir de ce que nous
avons dit. Je me rappelle seulement que j'en vins à
demander avec hésitation quand Meaulnes serait de retour:
- Je ne sais pas quand il reviendra, répondit-elle
vivement.
Il Y avait une supplication dans ses yeux et J·e me
gardai d'en demander davantao-e
,·
t&gt; •
Souvent je revins la voir. Souvent je causai avec elle
a~rès du feu, dans ce salon bas où la nuit venait plus
Vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait d'el1emême ni de sa peine cachée. Mais elle ne se làSSait pas de
me faire conter par le détail notre existence d'écoliers de
Sainte-Agathe.
Elle
. écoutait gravement, tendrement, avec un intérêt
quast maternel, le récit de nos misères de grands enfants.
Elle ne paraissait jamais surprise, pas même de nos
enfantillages les plus audacieux, les plus dangereux. Cette
tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les
aventures déplorables de son frère ne l'avaient point

�734

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

lassée. Le seul regret que lui inspiràt le passé, c'était, je
pense, de n'avoir point encore été pour son frère une
confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande
débâcle, il n'avait rien osé lui dire, non plus qu'a personne, et s'était jugé perdu sans recours. Et c'était là,
quand j'y songe, une lourde tAche qu'avait assumée la
jeune femme, - tkhe périlleuse, de seconder un esprit
follement chimériqt1e, comme son frère; dche écrasante,
quand il s'agissait de lier partie avec ce cœur aventur~
qu'était mon ami le grand Meaulnes.
De cette foi qu'elle gardait dans les rêves enfantins de
son frère, de ce soin qu'elle apportait à lui conserver au
moins des bribes de ce rêve dans lequel il avait v&amp;:u
jusqu'à vingt ans, elJe me donna un jour la preuve la plus
~ucbante et je dirai presque la plus mystérieuse,
Ce fut par une soirée d'avril désolée comme une fin
d'automne. Depuis près d'un mois nous vivions dans un
doux printemps prématuré, et la jeune femme avait repris
en compagnie de M. de Galais les longues promenades
qu'elle aimait. Mais ce jour-là, le vieillard se trouvant
fatigué et moi-même libre, elle me demanda de l'accompagner malgré le temps menaçant. A plus d'une demilieue des Sablonnières, en longeant l'étang, l'orage, la
pluie, la grêle nous surprirent. Sous le hangar où nous
nous étions abrités contre l'averse interminable, le vent
nous glaçait, debout l'un près de l'autre, pensifs, devant le
paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe sévère,
toute p!lie, toute tourmentée,
- Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis
depuis si longtemps. Qu'a-t-il pu se passer ?

LI GRAND MEAULNES

735

Mais, à mon étonnement, lori.qu'il nous fut possible
enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de
revenir vers les Sablonnières, continua son chemin et me
demanda de la suivre. Nous arrivimes, après avoir longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais
pas, isolée au bord d'un chemin défoncé qui devait aller
vers Préveranges. C'était une petite maison bourgeoise,
couverte en ardoises, et que rien ne distinguait du type
US11el dans ce pays, sinon son éloignement et son isolement.
A voir Yvonne de Galais on et\t dit que cette maison
nous appartenait et que nous l'avions abandonnée durant
un long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite
grille, et se hàta d'inspecter avec inquiétude le lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants avaient dü
Ytnir jouer pendant les longues et lentes soirées de la fin
de l'hiver, était ravinée par l'orage. Un cerceau trempait
dam une flaque d'eau. Dans les jardinets, 011 les enfants
anient semé des fleurs et des pois, la grande pluie n'avait
laiS5é que des traînées de gravier blanc. Et enfin nous
cUcouvrtmes, blottie contre le seuil d'une des portes
mouillées, toute une couvée de poussins transpercée par
l'averse. Presque tous étaient morts sous les ailes raidies et
la plumes fripées de la mère.
A ce spectacle pitoyable, la jeune femme eut un cri
«ouffé, Elle se pencha et, sans souci de l'eau ni de la
boue, triant les pous ins vivants d'entre les morts, elle les
mit dans un pan de son manteau. Puis nous entrâmes
dans la maison dont elle avait la clef. Quatre portes
ouvraient sur un étroit couloir où le vent s'engouffra en
sifflant. Yvonne de Galais ouvrit la première à notre
droite et me fit pénétrer dans une chambre sombre, où je

�736

1

L

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

distinguai, après un moment d'hésitation, une grande glace
et un petit lit recouvert, à la mode campagnarde, d'un
édredon de soie rouge. Quant à elle, après avoir cherché
un instant dans le reste de l'appartement, elle revint,
portant la couvée malade dans une corbeille garnie de
duvet, qu'elle glissa précieusement sous l'édredon. Et,
tandis qu'un rayon de soleil languissant, le premier et le
dernier de la journée, faisait plus piles nos visages et plus
obscure la tombée de la nuit, nous étions là, debout,
glacés et tourmentés, dans la maison étrange !
D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid
fiévreux, enlever un nouveau poussin mort pour l'emp~cher de faire mourir les autres. Et chaque fois il nous
semblait que quelque chose, comme un grand vent par
les carreaux cassés du grenier, comme un chagrin mystérieux d'enfants inconnus, se lamentait silencieusement.
- C'était ici, me dit enfin ma compagne, la maison
de Frantz quand il était petit. Il avait voulu une maison
pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle
il ptlt aller jouer, s'amuser et vivre quand cela lui plairait.
Mon pere avait trouvé cette fantaisi~ si extraordinaire, si
drélle, qu'il ne lui avait pas refusé. Et quand cela lui plaisait,
un jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait
pour habiter dans sa maison, comme un homme. Les enfants
des fermes d'alentour venaient jouer avec lui, l'aider à faire
son ménage, travailler dans le jardin. C'était un jeu
merveilleux ! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout seul. Quant à nous, nous l'admirions tellement,
que nous ne songions pas même à être inquiets.
" Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec
un soupir, la maison est vide. M. de Galais frappé par

LE GRAND MEAULNE$

737

!'Age et le chagrin n'a jamais rien fait pour retrouver ni
rappeler mon frère. Et que pourrait-il tenter ?
" Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans
des environs viennent jouer dans la cour comme autrefois.
Et je me plais à imaginer que ce sont les anciens amis de
Frantz; que lui-m~me est encore un enfant et qu'il va
revenir bientôt avec la fiancée qu'il s'était choisie.
" Ces enfants-là me connaissent bien.Je joue avec eux.
Cette couvée de ,petits poulets était à nous... "
Tout ce grand c:hagrin dont elle n'avait jamais rien dit,
ce grand regret d'avoir perdu son frère si fou, si charmant
et si admiré, il avait fallu cette averse et cette débkle
enfantine pour qu'elle me les confiit. Et je l'écoutais sans
rien répondre, le cœur tout gonflé de sanglots...
Les portes et la grille refermées, les poussins remis dans
la cabane en planches qu'il y avait derrière la maison, elle
reprit tristement mon bras et je la reconduisis ...
Des semaines, des mois passèrent. Epoque passée
Bonheur perdu l De celle qui avait été la fée, la princesse
et l'amour mystérieux de toute notre adolescence, c'est à
moi qu'il était échu de prendre le bras et de dire ce qu'il
fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette époque, de ces conversations,
le soir, après la classe que je faisais sur la côte de
' Saint-Benoist des Champs, de ces promenades où la seule
chose dont il eôt fallu parler était la seul~ sur laquelle
nous étions décidés à nous taire, que pourrais-je dire à
présent ? Je n'ai pas gardé d'autre souvenir que celui, à
demi effacé déjà, d'un beau visage amaigri, de deux yeux
dont les paupieres s'abaissent lentement tandis qu'ils me

�738

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

regardent, comme pour déjà ne plus voir qu'un monde
intérieur ...
Et je suis demeuré son compagnon fidèle - compagnon d'uhe attente dont nous ne parlions pas - durant
tout un printemps et tout un été comme il n'y en aura
jamais plus. Plusieurs fois, nous retournimes, l'après-midi,
à la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner
de l'air, pour que rien ne ftît moisi quand le jeune ménage
reviendrait. Elle s'occupait de la volaille à demi sauvage
qui gîtait dans la basse-cour. Et, le jeudi ou le dimanche,
nous encouragions les jeux des petits campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site solitaire,
faisaient paraître plus déserte et plus vide encore la petite
maison abandonnée,
CHAPITRE XI
CONVERSATION SOUS LA PLUIE

Le mois d'ao-ilt, époque des vacances, m'éloigna des
Sablonnières et de la jeune femme. Je dus aller passer
Sainte-Agathe mes deux mois de congé. Je revis la
grande cour sèche, le préau, la classe vide ... Tout parlait
du grand Meaulnes. Tout était rempli des souvenirs de
notre adolescence déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m'enfermais comme jadis, avant la venue
de Meaulnes, dans le Cabinet des Archives, dans les
classes désertes, Je lisais, j'écrivais, je me souvenais... Mon
père était à la pêche au loin. Millie, dans le salon,
cousait ou jouait du piano comme jadis... Et dans le
silence absolu de la classe, où les couronnes de papier vert

a

LE GRAND MEAULNES

739

déchirées, les enveloppes des livres de prix, les tableaux
q,ongés, tout disait que l'année était finie, les récompenses distribuées, tout attendait l'automne, la rentrée
d'octobre et le nouvel effort - je pensais de même que
notre jeunesse était finie et le bonheur manqué ; moi
aussi j'attendais la rentrée aux Sablonnières et le retour
d'Augustin qui peut-être ne reviendrait jamais...
Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonçai à Millie, lorsqu'elle se décida à m'interroger sur
la nouvelle mariée. Je redoutais ses questions, sa façon à
la fois très innocente et très maligne de vous plonger
soudain dans l'embarras en mettant le doigt sur votre
pensée la plus secrète.Je coupai court à tout, en annonçant
que la jeune femme de mon ami Meaulnes serait mère
au mois d'octobre.
A part moi, je me rappelai le jour où Y von ne de Galais
m'avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait
eu un silence; de ma part, un léger embarras, de jeune
homme. Et j'avais dit tout de suite, inconsidérément,
pour le dissiper - songeant trop tard à tout le drame
que je remuais ainsi :
- Vous devez être bien heureuse ?
Mais elle, sans arriere-pensée, sans regret, ni remords,
lli rancune, elle avait répondu avec un beau sourire de

bonheur :
-

Oui, bien heureuse.

Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en
général la plus belle et la plus romantique, semaine de
grandes pluies, semaine où l'on commence à allumer les
feux, et que je passais d'ordinaire à chasser dans les sapins

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

noirs et mouillés du Vieux-Nançay, je fis mes préparatifs
pour rentrer directement à Saint-Benoist des Champs.
Firmin, ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nançay,
m'eussent posé trop de questions auxquelles je ne voulais
pas répondre, Je renonçai pour cette fois à mener durant
huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard et je
regagnai ma maison d'école quatre jours avant la rentrée
des classes.
J'arrivai avant la nuit dans la cour déjà tapissée de
feuilles jaunies. Le voiturier parti, je déballai tristement
dans la salle à manger sonore et " renfermée ", le paquet
de provisions Gue m'avait fait maman ... Après un léger
repas du bout des dents, impatient, anxieux, je mis ma
pelerine et partis pour une fiévreuse promenade qui me
mena tout droit aux abords des Sablonnières.
Je ne voulus pas m'y introduire en intrus dès le
premier soir de mon arrivée. Cependant, plus hardi
qu'en février, après avoir tourné tout autour du Domaine
où brillait seule la fenêtre de la jeu.ne femme, je franchis,
derrière la ma,ison, la clôture du jardin et m'3$iS sur un
banc contre la haie, dans l'ombre commençante, heureux
simplement d'être là, tout près de ce qui me passionnait
et m'inquiétait le plus au monde.
La nuit venait. Une pluie fine commençait à tomber.
La tête basse, je regardais, sans y songer, mes souliers
se mouiller peu à peu et luire d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fraîcheur me gagnait sans troubler ma rêverie. Tendrement, tristement je rêvais aux
chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce même soir
de fin septembre ; j'imaginais la place pleine de brume,
le garçon boucher qui siffle en allant à 1a pompe,

LE GRAND MEAULNES

74 1

le café illuminé, la joyeuse voiturée avec sa carapace
de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des
vacances, chez l'oncle Florentin •.• Et je me disais tristement : Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes,
mon compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune
femme ...
C'est alors que, levant la tête, je la vis à deux pas de
moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit léger que
j'avais confondu avec celui des gouttes d'eau de la haie.
Elle avait sur la tête et les épaules un grand fichu de
laine noire, et la pluie fine poudrait sur son front ses
cheveux, Sans doute de sa chambre m'avait-elle aperçu
par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers
moi. Ainsi ma mère, autrefois, s'inquiétait et me cherchait
pour me dire : "Il faut rentrer ... ,,, mais ayant pris gmlt à
cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait
seulement avec douceur : " Tu vas prendre froid l " et
restait en ma compagnie à causer longuement...
Yvonne de Galais me tendit une main bnllante, et,
renonçant à me faire entrer aux Sablonnières, elle s'assit
sur le banc moussu et vert-de-grisé, du côté le moins
mouillé, tandis que, debout, appuyé du genou à ce même
banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.
Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi
écourté mes vacances.
- Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus tôt
pour vous tenir compagnie.
- II est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir,
je suis seule encore, Augustin n'est pas revenu ...
Prenant ce soupir pour un regret, un reproche étouffé,
je commençais à dire lentement :

�742

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

- Tant de folies dans une si noble tête I Peut-être le
gotît des aventures, plus fort que tout ...
Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce
lieu, ce soir-là, que pour la première et la dernière fois
elle me parla de Meaulnes.
- Ne parlez pas ains4 dit-elle doucement, François
Seure!, mon ami. Il n'y a que nous - il n'y a que moi
de coupable. Songez à ce que nous avons fait. .•
" Nous lui avons dit : voici le bonheur, voici ce que
tu as cherché pendant toute ta jeunesse, voici la jeune
fille qui était à la fin de tous tes rêves !
" Comment celui que nous poussions ainsi par les
épaules n'aurait-il pas été saisi d'hésitation, puis de crainte,
puis d'épouvante, et n'aurait-il pas cédé à la tentation de
s'enfuir!
- Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous
étiez ce bonheur-là, cette jeune fille-là ..•
- Ah l soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant
avoir cette pensée orgueilleuse ! C'est cette pensée-là qui
est cause de tout.
'' Je vous disais : " Peut-être que je ne puis rien faire
pour lui. " Et au fond de moi je pensais : " Puisqu'il m'a
tant cherchée et puisque je l'aime, il faudra bien que je
fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu près de moi, avec
toute sa fièvre, son inquiétude, son remords mystérieux,
j'ai compris que je n'étais qu'une pauvre femme comme
les autres...
" - Je ne suis pas digne de vous, répétait-il, quand
ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces.
" Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne
calmait son angoisse. Alors j'ai dit :

U

GRAND MEAULNES

743

'' - S'il faut que vous partiez ; si je suis venue vers
vous au moment où rien ne pouvait vous rend re heureux,
s'il faut que vous m'abandonniez un temps pour ensuite
revenir apaisé pres de moi, c'est moi qui vous demande
de partir ...
Dans l'ombre je vis qu'elle avait levé les yeux sur moi.
C'était comme une confession qu'elle m'avait faite, et
elle attendait de moi, anxieusement, que je l'approu ve ou
la condamne. Mais que pouvais-je dire ? Certes, au fond
de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et
sauvage, qui se faisait toujours punir plut6t que de
s'excuser ou de demander une permission qu'on lui eltt
certainement accordée. Sans doute aurait-il fallu
qu'Yvonne de Galais lui fît violence, et lui prenant la
tête entre ses mains, lui dit: " Qu'importe ce que vous
avez fait ; je vous aime ; tous les hommes ne sont-ils pas
des pécheurs?" Sans doute avait-elle eu grand tort, par
gEnérosité, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur
la route des aventures.•• Mais comment aurais-je pu
d&amp;approuver tant de bonté, tant d'amour !..
Il y eut un long moment de silence, pendant lequel,
troublés jusqu'au fond du cœur, nous entendions la
pluie froide dégoutter dans les haies et sous les branches

des arbres.
- Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien
ne nous séparait désormais. Et il m'a embrassée simplement comme un mari qui laisse sa jeune femme, avant
un long voyage ...
Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main fiévreuse
puis son bras et nous remontAmes l'allée dans l'obscurité
profonde.

�744

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

- Pourtant il ne vous a jamais écrit ? demandai-je.
- Jamais, répondit-elle.
Et alors, la pensée nous venant à tous deux de la vie
aventureuse qu'il menait à cette heure, sur les routes de
France ou d'Allemagne, nous commençimes à parler de
lui comme nous ne l'avions jamais fait. Détails oubliés,
impressions anciennes nous revenaient en mémoire, tandis que lentement nous regagnions la maison, faisant à
chaque pas de longues stations pour mieux échanger nos
souvenirs ... Longtemps - jusqu'aux barrieres du jardin
- dans l'ombre, j'entendis la précieuse voix basse de la
jeune femme ; et moi, repris par mon vieil enthousiasme,
je lui parlais sans me lasser, avec une amitié profonde, de
celui qui nous avait abandonnés...

CHAPITRE XII
LE FARDEAU

La classe devait recommencer le lundi. Le samedi soir,
vers cinq heures, une femme du Domaine entra dans la
cour de l'école ou j'étais occupé à scier du boi; pour
l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite füle était
née aux Sablonnieres. L'accouchement avait été difficile.
A neuf heures du soir il avait fallu demander la sagefemme de Préveranges. A minuit, on avait attelé de
nouveau pour aller chercher le médecin de Vierzon. Il
avait d(1 appl iquer les fers. La petite fille avait la tete
blessée et criait beaucoup, mais elle paraissait bien en 1•it.
Yvon ne de Galais était maintenant tres affaissée, mais elle
avait souffert et résisté avec une ,,ailJance extraordinaire.

L1! GRAND MEAULNES

745

Je laissai là mon travail, courus revêtir un autre paletot,
et co11tent, en somme, de ces nouvelles, je suivis la
bonne femme jusqu'aux Sablonnieres. Avec précaution,
de crainte que quelqu'un des deux blessés ne fôt endormi, je montai par l'étroit escalier de bois qui menait au
premier étage. Et là, M. de Galais, le visage fatigué
mais heureux, me fit entrer dans la chambre où l'on avait
provisoirement installé le berceau entouré de rideaux.
Je n'étais jamais entré dans une maison où f(lt né le
jour même un petit enfant. Que cela me paraissait bizarre
et mystérieux et bon ! Il faisait un soir si beau un
v6-itable soir d'été - que M. de Galais n'avait pas
craint d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Accoudé près de moi sur l'appui de la croisée, il me racontait,
avec épuisement et bonheur, le drame de la nuit ; et moi
qui l'écoutais, je sentais obscurément que quelqu'un
d'étranger était maintenant avec nous dans la chambre...
Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri aigre
et prolongé ... Alors M. de Galais me dit à demi-voix :
- C'est cettt blessure à la tête qui la fait crier.
Machinalement - on sentait qu'il faisait cela depuis
le matin et que déjà il en avait pris l'habitude - il se
mit à bercer le petit paquet de rideaux.
- Elle a ri déjà, dit-il, et elle prend le doigt. Mais
vous ne l'avez pas vue ?
Il ou1•rit les rideaux et je vis une rouge petite figure
bouffie, un petit crfoe allongé et déformé par les fers :
- Ce n'est rien, dit M. de Galais. Le médecin a dit
que tout cela s'arrangerait de soi-même... Donnez-lui
votre doigt, elle va le serrer.
Je découvrais là comme un monde ignoré. Je me sen6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LI GRAND MEAULNES

tais le cœur gonflé d'une joie étrange que je ne connaissais pas auparavant...
_
M. de Galais entr'ouvrit avec précaqt1on la porte de la
chambre de la jeune femme. Elle ne dormait pas.
_ Vous pouvez entrer, dit-il.
..
Elle était étendue, le visage enfiévré, au milieu de_ ses
cheveux blonds épars. Elle me tendit la main e~ souna~t
d'un air las. Je lui fis compliment de sa fille. Dune voix
un peu rauque, et avec une rudesse inaccoutumée - la
rudesse de quelqu'un qui revient du combat :
.
- Oui, mais on me l'a abîmée, dit-elle_ en souriant.
Il fallut bient6t partir, pour ne pas la fatiguer.

Le lendemain dimanche, dans l'après-midi, je me ren,
1 ., Afa
dis avec une hâte presque joyeuse aux Sab onmeres.
porte, un écriteau fixé avec des épingles arrêta le geste
que je faisais déjà :
Prière de ne pas sonner.

Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. J'entendis a
.
des pas étouffés qui accouraient. Quelqu'un
1,.mt éneur
• d
que je ne connaissais pas - et qui était le médecin e
Vierzon - m' ouvrit :
_ Eh bien ! qu'y a-t-il ? fis-je vivement.
,.
_ Chut ! chut ! _ me répondit-il tout ~as, 1a~
Îkhé. - La petite fille a failli mourir cette nuit. Et
mère est très mal.
.
d
Complétement déconcerté je le suivis sur la pointe ~
. étage. L a petite
. fille endormie
pieds jusqu'au premier
dans son berceau était toute pile, toute blanche, comme
un petit enfant mort. Le médecin pensait la sauver,

a

747

Quant la mère, il n'affirmait rien ... Il me donna de
longues explications comme au seul ami de la famille. Il
parla de congestion pulmonaire, d'embolie. Il hésitait; il
n'était pas sür... M. de Galais entra, affieusement vieilli
en deux jours, hagard et tremblant.

Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir cc
qu'il faisait :
-

TI faut, me dit-il tout bas, qu'elle ne soit pas
effi-ayée. Il faut, a ordonné le médecin, lui persuader que
cela va bien,
Tout le sang à la figure, Yvonne de Galais était
étendue, la tête renversée comme la veille. Les joues et
le front rouge sombre, les yeux par instants révulsés,
comme quelqu'un qui étouffe, elle se défendait contre la
mort avec un courage et une douceur indicibles.
Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en
feu, avec tant d'amitié, que je faillis éclater en sanglots.
- Eh bien ! eh bien ! dit M. de Galais très fort, avec
un enjouement affi-eux, qui semblait de folie, vous voyez;
que pour une malade elle n'a pas trop mauvaise mine l
Et je ne savais que répondre, mais je gardais dans la
mienne la main horriblement chaude de la jeune femme
mourante ...
Elle voulut-faire un effort pour me dire quelque chose,

me demander je ne sais quoi ; elle tourna les yeux vers
moi, puis vers la fenêtre, comme pour me faire signe
d'aller dehors chercher quelqu'un... Mais alors une
afti-euse crise d'étouffement la saisit ; ses beaux yeux bleus
qui, un instant, m'avaient appelé si tragiquement, se
révulsèrent ; ses joues et son front noircirent, et elle se
débattit doucement, cherchant à contenir jusqu'a la fin

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son épouvante et son désespoir. On se précipita - les
médecins et les femmes - avec un ballon d'oxygenc,
des serviettes, des flacons ; tandis que le vieillard penché
sur elle criait - criait comme si déja elle eüt été bien
loin de lui, de sa voix rude et tremblante :
- N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as
pas besoin d'avoir peur !
Puis la crise s'apaisa. Elle put souffier un peu, mais
elle continua à suffoquer à demi, les yeux blancs, la tête
renversée, luttant toujours, mais incapable, fM-ce un
instant, pour me regarder et me parler, de sortir du
gouffre où elle était déjà plongée.
... Et comme je n'étais utile à rien, je dus me
décider à partir. Sans doute, j'aurais pu rester un instant
encore ; et à cette pensée je me sens étreint :Par un
affieux regret. Mais quoi ? J'espérais encore. Je me per-

LE GRAND MEAULNES

749

heures, il y avait déjà. deux ou trois gamins dans la cour.
fhésitai longuement descendre, à me montrer. Et lorsque

a

je _parus e nfin, t~urnant la clef de la classe moisie, qui
1

était fermee depuis deux mois, ce que je redoutais le plus
au monde arriva : je vis le plus grand des écoliers se
détacher du groupe qui jouait sous le préau et s'approcher
de moi. Il venait me dire " gue la jeune dame des Sablonnieres était morte depuis hier à la tombée de la nuit".
Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette
d~ule~r. Il me semble maintenant gue jamais plus je
n aurai le courage de recommencer la classe. Rien que
traver~er la cour aride de l'école, c'est une fatigue qui va
me briser les genoux. Tout est pénible tout est amer
. '
,
'
pu1sgu elle est morte. Le monde est vide, les vacances
sont finies. Finies, les longues courses perdues en voiture .
6:1ie,_ la fête mystérieuse •.. Tout redevient la peine qu:
C était.

suadais que tout n'était pas si proche.
En arrivant à la lisière des sapins, derrière la maison,
songeant au regard de la jeune femme tourné vers la
fenêtre, j'examinai avec l'attention d'une sentinelle ou
d'un chasseur d'hommes la profondeur de ce bois par ou
Augustin était venu jadis et par où il avait fui l'hiver

ce matin. Ils s'en vont, par petits groupes, porter cette
~ouvelle aux autres à travers la campagne. Quant à moi,
Je ~ren~s mo~ ch~peau noir, une jaquette bordée que j'ai,
et Je m en vais misérablement vers les Sablonnières.,.

précédent. Hélas ! Rien ne bougea. Pas une ombre suspecte ; pas w1e branche qui remue. Mais, a la lon~e,
là-bas, vers l'allée qui venait de Préveranges, j'entendis le
son tres fin d'une clochette ; bient&amp;t parut au détour du
sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse
d'écolier que suivait un prêtre .•. Et je partis, dévorant

· · • Me voici devant la maison que nous avions tant
cherchée il y a trois ans ! C'est dans cette maison
qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin Meaulnes,
est morte hier soir. Un étranger la prendrait pour
une chapelle, tant il s'est fait de silence depuis hier dans
ce lieu désolé.

mes larmes.
Le lendemain-étaitle jour de la rentrée des classes. A sept

J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe

Voici donc ce que nous réservait ce beau matin de

rentrée, ce perfide soleil d'automne qui glisse sous les
branches. Comment lutterais-je contre cette affreuse

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

révolte, cette suffocante montée de larmes! Nous avions
retrouv~ la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle
était la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de
cette amitié profonde et secrète qui ne se dit jamais. Je
la regardais et j'étais content, comme un petit enfant.
J'aurais un jour peut-être épousé une autre jeune fille,
et c'est à elle la première que j'aurais confié la grande
nouvelle secrète ...
Près de la sonnette, au coin de la porte, on a lai~
l'écriteau d'hier. On a déjà apporté le cercueil dans le
vestibule, en bas. Dans la chambre du premier, c'est la
nourrice de l'enfant qui m'accueille, qui me raconte la fin
et qui entr'ouvre doucement la porte ... La voici. Plus de
fièvre ni de combats. Plus de rougeur, ni d'attente ... Rien
que le silence, et, entouré d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un front mort d'où sortent les cheveux
drus et durs.
M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le
dos, est en chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une
terrible obstination dans des tiroirs èn désordre, arrachés
d'une armoire. Il en sort de temps à autre, avec une crise
de sanglots qui lui secoue les épaules comme une crise de
rire une photographie ancienne, déjà jaunie, de sa fille.
'
. la
L'enterrement
est pour midi. Le médecin craint
décomposition rapide, qui suit parfois les embolies. C'est
pourquoi le visage, comme tous le corps d'ailleurs, est
entouré d'ouate imbibée de phénol.
L'habillage terminé - on lui a mis son admirable
robe de velours bleu sombre, semée par endroits de
petites étoiles d'argent, mais il a fallu aplatir et friper les
belles manches à gigot maintenant démodées - au

LE GRAND MEAULNES

75 1

moment de faire monter le cercueil, on s'est aperçu
qu'il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop étroit.
Il faudrait avec une corde le hisser du dehors par la
fenêtre et de la même façon le faire descendre ensuite ...
Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles
choses parmi lesquelles il cherche on ne sait quels
souvenirs perdus, intervient alors avec une véhémence
terrible.
- Plutôt, dit-il d'une voix coupée par les larmes et la
colère, plutôt que de laisser faire une chose aussi affreuse,
c'est moi qui la prendrai et la descendrai dans mes bras ...
Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, à
mi-chemin, et de s'écrouler avec elle l
Mais alors je m'avance; je prends le seul parti possible:
avec l'aide du médecin et d'une femme, passant un bras
sous le dos de la morte étendue, l'autre sous ses jambes,
je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras
gauche, les épaules appuyées contre mon bras droit, sa tête
retombante retournée sous mon menton, elle pese terriblement sur mon cœur. Je descends lentement, marche par
marche, le long escalier raide, tandis qu'en bas on apprête
tout.

J'ai bientôt les deux bras cassés par la fatigue. A
chaque marche, avec ce poids sur la poitrine, je suis un
peu plus essouffié. Agrippé au corps inerte et pesant, je
baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je respire
fortement, et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la
bouche - des cheveux morts qui ont un g01h de terre.
Ce got1t de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c'est
tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de
vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée tant aimée...

�75 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHAPITRE XII
LE CAHIER DE DEVOIRS MENSUELS,

Dans la maison pleine de tristes souvenirs, oil. des
femmes, tout le jour, berçaient et consolaient un tout
petit enfant malade, le vieux M. de Galais ne tarda pas
à s'aliter. Aux premiers grand froids de l'hiver il s'éteignit
paisiblement et je ne pus me tenir de verser des larmes
au chevet de ce vieux homme charmant, dont la pensée
indulgente et la fantaisie alliée à celle de son fils avaient
été la cause de toute notre aventure. Il mourut, fort
heureusement, dans une incompréhension complète de
tout ce qui s'était passé et, d'ailleurs, dans un silence
presque absolu. Cornme il n'avait plus depuis longtemps
ni parents ni amis dans cette région de la France, il
m'institua par testament son légataire universel jusqu'au
retour de Meaulnes, qui je devais rendre compte de
tout, s'il revenait jamais... Et c'est aux Sablonnieres
désormais que j'habitai. Je n'allais plus à Saint-Benoist
que pour y faire la classe, partant le matin de bonne
heure, déjeunant à m idi d'un repas préparé au Domaine,
que je faisais chauffer sur le poêle, et rentrant le soi~
aussitôt après l'étude. Ainsi je pus garder près de moi
l'enfant que les servantes de la ferme soignaient. Surtout
j'augmentais mes chances de rencontrer Augustin, s'il

a

rentrait un jour aux Sablonnières.
Je ne désespérais pas, d'ailleurs, de découvrir à la
longue dans les meubles, dans les tiroirs de la maison,
quelque papier, quelque indice qui me permît de connaitre

LE GRAND MEAULNES

753

l'emploi de son temps, durant le long silence des année5
précédentes - et peut-être ainsi de saisir les raisons de sa
fuite ou tout au moins de retrouver sa trace ... J'avais
déja vainement inspecté je ne sais combien de placards
et d'armoires, ouvert, dans les cabinets de débarras, une
quantité d'anciens cartons de toutes formes, qui se
trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et de
photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt
bondés de fleurs artificielles, de plumes, d'aigrettes et
d'oiseaux démodés. Il s'échappait de ces boîtes je ne sais
quelle odeur fanée, quel parfum éteint, qui, soudain,
réveillaient en moi pour tout un jour les souvenirs, les
regrets, et arrêtaient mes recherches ...
Un jour de congé, enfin, j'avisai au grenier une vieille
petite malle longue et basse, couverte de poils de porc à
demi rongés, et que je reconnus pour être la malle d'écolier
d'Augustin. Je me reprochai de n'avoir point commencé
par là mes recherches. J'en fis sauter facilement la serrure
rouillée. La malle était pleine jusqu'au bord des cahiers
et des livres de Sainte-Agathe. Arithmétiques, littératures,
cahiers de problèmes, que sais-je ?... Avec attendrissement
plutôt que par curiosité, je me mis à fouiller dans tollt cela,
relisant les dictées que je savais encore par cœur, ta.nt de
fois nous les avions recopiées!" L' Aqueduc" de Rousseau,
"Une aventure en Calabre" de P.-L. Courier, "Lettre
de George Sand à son fils " ...
Il y avait aussi un "Cahier de De voirs Mensuels".
J'en fus surpris, car ces cahiers restaient au Cours et les
élèves ne les emportaient jamais au dehors. C'était un
cahier vert tout j&lt;\uni sur les bords. Le nom de l'élève,
Augustin Meaulner, était écrit sur la couverture en ronde

�754

I

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril x89 ... ,
je reconnus gue Meaulnes l'avait commencé peu de jours
avant de quitter Sainte-Agathe. Les premières pages
étaient tenues avec le soin religieux qui était de règle
lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions, Mais il
n'y avait pas plus de trois pages écrites, le reste était blanc
et voila pourquoi Meaulnes l'avait emporté,
Tout en réfléchissant, agenouillé par terre, a ces coutumes, a ces règles puériles qui avaient tenu tant de place
dans notre adolescence, je faisais tourner sous mon pouce
le bord des pages du cahier inachevé. Et c'est ainsi que
je découvris de l'écriture sur d'autres feuillets. Après quatre
pages laissées en blanc on avait recommencé à écrire.
C'était encore l'écriture de Meaulnes, mais rapide, mal
tormée, à peine lisible ; de petits paragraphes de largeurs
inégales, séparés par des lignes blanches. Parfois ce n'était
qu'une phrase inachevée. Quelquefois une date. Dès la
première 11gne, je jugeai qu'il pouvait y avoir la des
renseignements sur la vie passée de Meaulnes à Paris, des
indices sur la piste que je cherchais, et je descendis dans
la salle à manger, pour parcourir à loisir, à la lumière du
jour, l'étrange document. Il faisait un jour d'hiver clair et
agité, Tant6t le soleil vif dessinait les croix des carreaux
sur les rideaux blancs de la fenêtre ; tantM un vent brusque
jetait aux vitres une averse glacée. Et c'est devant cette
fenêtre, auprès du feu, que je lus ces lignes qui m'expliquèrent tant de choses et dont voici la copie tres
exacte ...

LE GRAND MEAULNES

755

CHAPITRE XIV
LE SECRET

" Je suis passé une fois encore sous sa fenêtre. La vitre
est toujours poussiéreuse et blanchie par le double rideau
qui est derrière. Yvonne de Galais l'ouvrirait-elle que je
n'aurais rien à lui dire puisqu'elle est mariée ... Que faire,
maintenant ? Comment vivre ?...
Samedi I 3 février. - J'ai rencontré, sur le quai, cette
jeune fille qui m'avait renseigné au mois de juin, qui attendait comme moi devant la maison fermée ... Je lui ai parlé.
Tandis qu'elle marchait, je regardais de caté. les légers
défauts de son visage : une petite ride au coin des lèvres,
un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumulée aux ailes du nez. Elle s'est retournée tout d'un coup
et me regardant bien en face, peut-être parce qu'elle es
plus belle de face que de profil, elle m'a dit d'une voix
brève :
- Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un
jeune homme qui me faisait la cour, autrefois, à Bourges.
Il était même mon fiancé ...
Cependant, à la nuit pleine, sur le trottoir désert et
mouillé qui reflète la lueur d'un bec de gaz, elle s'est
approchée de moi tout d'un coup, pour me demander de
l'emmener ce soir au théitre avec sa sœur. Je remarque
pour la première fois qu'elle est habillée de deuil, avec un
chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

haut parapluie fin pareil a une canne. Et comme je suis
tout près d'elle, quand je fais un geste mes ongles griffent
le crêpe de son corsage ... Je fais des difficultés pour accorder ce qu'elle demande. Fkhée, elle veut partir tout de
suite. Et c'est moi, maintenant, qui la retiens et la prie,
Alors un ouvrier qui passe dans l'obscurité plaisante à
ml-VOIX:

N'y va pas, ma petite, il te ferait mal !
Et nous sommes restés, tous les deux, interdits.

LE GRAND MEAULNES

757

boulevard. Mais à son tour, elle m'a posé des questions
si gênantes que je n'ai su rien répondre. Je sens que
désormais nous serons, tous les deux, muets sur ce sujet.
Et pourtant je sais aussi que je la reverr-ai. A quoi bon ?
Et pourquoi ?... Suis-je condamné maintenant à suivre à
la trace tout être qui portera en soi le plus vague, le plus
lointain relent de mon aventure manquée? ...

-

Au théitre. - Les deux jeunes filles, mon amie qui
s'appelle Valentine Blondeau et sa sœur, sont arrivées avec
de pauvres écharpes.
Valentine est placée devant moi. A chaque instant elle
se retourne, inquiète, comme se demandant ce que je lui
veux. Et moi, je me sens, près d'elle, presque heureux;
je lui réponds chaque fois par un sourire.
Tout autour de nous, il y avait des femmes trop décolletées. Et nous plaisantions. Elle souriait d'abord, puis
elle a dit : " Il ne faut pas que je rie. Moi aussi je suis
trop décolletée. " Et elle s'est enveloppée dans son
écharpe. En effet, sous le carré de dentelle noire, on
voyait que, dans sa hAte à changer de toilette, elle avait
refoulé le haut de sa simple chemise montante.

A minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce
que me veut cette nouvelle et bizarre histoire ? Je marche
le long des maisons pareilles a des boîtes en carton alignées
dans lesquelles tout un peuple dort. Et je me sou viens
tout à coup d'une décision que j'avais prise l'autre mois :
j'avais résolu d'aller la-bas en pleine nuit, vers une heure
du matin, de contourner l'h6tel, d'ouvrir la porte du jardin,
d'entrer comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permît de retrouver le Domaine perdu,
pour la revoir, seulement la revoir ... Mais je suis fatigué.
fai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de costume, avant le théitre, et je n'ai pas dîné... Agité, inquiet
pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit,
avant de me coucher, en proie à un vague remords.
Pourquoi?

Je
Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril;
il y a dans son regard je ne sais quel air souffrant et
hasardeux qui m'attire. Pres d'elle, le seul être au
monde qui ait pu me renseigner r.ur les gens du Domaine,
je ne cesse de penser à mon étrange aventure de jadis...
J'ai voulu l'interroger de nouveau sur le petit h6tel du

note encore ceci : Elles n'ont pas voulu ni que je

les reconduise, ni me dire où elles demeuraient. Mais je
les ai suivies aussi longtemps que j'ai pu. Je sais qu'elles
habitent une petite rue qui tourne aux environs de NotreDame. Mais à quel numéro ?... J'ai deviné qu'elles
Etaient couturieres ou modistes.
En se cachant de sa sœur, Valentine m'a donné

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a

rendez-vous pour jeudi, quatre heures, devant le même
thé1tre où nous sommes allés.
- Si je n'étais pas là demain, a-t-elle dit, revenez
vendredi à la même heure, pu:is samedi, et ainsi de suite,
tous les jours.
Jeudi 18 février. - Je suis parti pour l'attendre dans
le grand vent qui charrie de la pluie. On se disait
chaque instant : Il va finir par pleuvoir...
_
Je marche dans la demi-obscurité des rues, un pol&lt;ls
sur le cœur. Il tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il
ne pleuve : une averse peut l'empêcher de venir. Mais le
vent se reprend à souffler et la pluie ne tombe pas cetfe
fois encore. Là-haut, dans la grise apres-midi du ciel tant6t grise et tant6t éclatante - un grand nuage a dd
céder au vent. Et je suis ici terré dans w1e attente
misérable ...

a

Deva11t le théAtre. - Au bout d'un quart d'heure je
suis certain qu'elle ne viendra pas. Du quai où je suis, je
surveille au loin, sur le pont par l~quel elle aurait dd
venir le défilé des gens qui passent. J'accompagne du
'
. .
regard toutes les jeunes femmes en deuil que je v01s ven'.r
et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui,
le plus longtemps, le plus pres de moi, lui ont ressemblé
et m'ont fait espérer ...
Une heure d'attente, - Je suis las. A la tombée de la
nuit, un gardien de la pabc traîne au poste vo~si~ un
voyou qui lui jette d'une voix étouffé toutes .les m1ures,
toutes les ordures qu'il sait, L'agent est furieux, pile,

LE GRAND MEAULNES

759

muet... Dès le couloir il commence à cogner, puis il
referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à
l'aise... Il me vient cette pensée affreuse que j'ai renoncé
au paradis et que je suis en train de piétiner aux portes
de l'enfer.
De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette
rue étroite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je
connais à peu près la place de leur maison. Tout seul, je
vais et viens. De temps à autre une bonne ou une ménagere sort sous la petite pluie pour faire avant Ja nuit
ses emplettes ... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en
vais... Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit,
sur la place où nous devions nous attendre. Il y a plus de
monde que tout à l'heure - une foule noire ...
Suppositions - Désespoir - Fatigue - Je me raccroche à cette pensée : demain. Demain, à la même
heure, en ce même endroit, je reviendrai l'attendre. Et
j'ai grand'bate que demain soit arrivé. Avec ennui
j'imagine la soirée d'aujourd'hui, puis la matinée du
lendemain, que je vais passer dans le désœuvrement.. ,
Mais déjà cette journée n'est-elle pas presque finie ?...
Rentré chez moi, pres du feu, f entends crier les journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque
part dans la ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend

aussi. ·
Elle... je veux dire : Valentine.
Cette soirée que j'avais voulu escamoter me pese
étrangement. Tandis que l'heure avance, que ce jour-là
va bientôt finir et que déjà je le voudrais fini, il y a des
hommes qui lui ont confié tout leur espoir, tout leur

�LI GRA~D MEAULNES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

· amour et leurs dernières forces. Il y a des hommes
mourants, d'autres qui attendent une échéance, et qui
voudraient que ce ne soit jamais demain. Il y en a
d'autres pour qui demain pointera comme un remords.
D'autres qui sont fatigués, et cette nuit n·e sera jamais
assez longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait.
Et moi, moi qui ai perdu ma journée, de quel droit est-ce
que j'ose appeler demain ?

1

1

Vendredi soir. - J'avais pensé écrire à la suite : "Je
ne l'ai pas rev-ue. " Et tout aurait été fini.
Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du
théâtre : la voici. Fine et grave, vêtue de noir, mais avec
de la poudre au visage et une collerette qui lui donne
l'.air d'un pierrot coupable. Un air à la fois douloureux et
malicieux.
C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de
suite, qu'elle ne viendra plus.
Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici encore
tous les deux, marchant lentement, l'un près de l'autre,
sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son histoire
mais d'une façon si enveloppée que Je comprends mal.
Elle dit "mon amant " en parlant de ce fiancé qu'elle
n'a pas épousé. Elle le fait exprès, je pense, pour me
choquer et pour que je ne m'attache point à elle.

Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise
grâce :
" N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai
jamais fait que des folies.

" J'ai couru les chemins, toute seule.
"J'ai désespéré mon fiancé. Je l'ai abandonné parce
qu'il m'admirait trop; il ne me voyait qu'en imagination
et non point telle que j'étais. Or je suis pleine de défauts.
Nous aurions été très malheureux. "
A chaque instant, je la surprends en train de se faire
plus mauvaise qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se
prouver ~ elle-même qu'elle a eu raison jadis de faire la
sottise dont elle parle, qu'elle n'a rien à regretter et n'était
pas digne du bonheur qui s'offiait à elle.
Une autre fois :
- Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit, en me regardant longuement, ce qui me plaît en vous, je ne puis

'
savoir pourquoi, ce sont mes souvenirs
...
Une autre fois:
- Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne
pensez.
Et puis soudain,. brusquement, brutalement, tristement:
- Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous
m'aimez, vous aussi? Vous aussi, vous allez demander ma
main?..
J'ai balbutié. Je ne sais pas ce que j'ai répondu. Peut-

être ai-je dit: " oui. "
Cette espèce de journal s'interrompait là. Commençaient alors des brouillons de lettres, illisibles, informes,
raturés. Précaires fiançailles !.. La jeune fille, sur la
prière de Meaulnes, avait abandonné son métier. Lui,
s'était occupé des préparatifs du mariage. Mais sans

7

�LA NOUVELLE REVU.E FRANÇAISE

L..E GRAND MEAULNES

cesse repris par le désir de chercher encore, de partir
encore sur la trace de son amour perdu, il avait dt1, sans
doute, plusieurs fois dispara1tre; et, dans ces lettres, avec
un embarras tragique, il cherchait à se justifier devant
Valentine.
CHAPITRE XV
LE SECRET

(suite)

Puis le journal reprenait.
Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils avaient
fait tous deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose
étrange, à partir de cet instant, peut-être par un sentiment
de pudeur secrete, le journal était rédigé de façon si
hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi, que j'ai
dô. reprendre moi-même et reconstituer toute cette partie
de son histoire.
14 juin. - Lorsqu'il s'éveilla de grand matin dans la
chambre de l'auberge, le soleil avait allumé les dessins
rouges du rideau noir. Des ouvriers agricoles, dans~ sal_Ie
du bas, parlaient fort en prenant le café du matm: ils
s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre un de
leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes
entendait, dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y
prit point garde d'abord. Ce rideau semé de grappes
rougies par le soleil, ces voix matinales mo~tant
la
chambre silencieuse, tout cela se confondait dans l impression uniq-ue d'un réveil à la campagne au début de
délicieuses grandes vacances.

d.U:~

1

!

Il se leva, frappa doucement à la porte vo1Sme, sans
obtenir de réponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperçut
alors Valentine et comprit d'où lui venait tant de paisible
bonheur. Elle dormait, absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendît respirer, comme un oiseau
doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux
yeux fermés, ce visage si quiet qu'on eô.t souhaité ne
l'éveiller et ne le troubler jamais.
Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle
ne dormait plus que d'ouvrir les. yeux et de regarder.

Des qu'elle fut habillée, Meaulnes revint près de la
ieune fille.
- Nous sommes en retard, dit-elle.
Et ce fut aussitM comme une ménagère dans sa
demeure.
Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits
que Meaulncs avait portés la veille et quand elle en vint
au pantalon se désola. Le bas des jambes était couven
d'une boue épaisse. Elle hésita, puis, soigneusement, avec
précaution, avant de le brosser, elle commença par dper
la première épaisseur de terre avec un couteau.
-

C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins

de Sainte-Agathe quand ils s'étaient flanqués dans la
boue.
- Moi; c'est ma mère qui m'a enseigné cela, dit
Valentine.
... Et telle était bien la compagne que devait souhaiter,
son aventure mystérieuse, le chasseur et le paysan
qu'Etait le grand Meaulnes.
&amp;Yant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SI!
LE GRAND MEAULNES

I 5 JUm. - A ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs
amis qui les avaient présentés comme mari et femme, ils
furent conviés, à leur grand ennui, elle se montra timide
comme une nouvelle mariée.
On avait allumé les bougies de deux candélabres, à
chaque bout de la table couverte de toile bla~che, comme
à une paisible noce de campagne. Les visages, des qu'ils
se penchaient, sous cette faible clarté, baignaient dans
ttombre.
R y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier)
Valentine puis Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au
bout, bien qu'on s'adressit presque toujours a lui, Depuis
qu'il avait résolu, dans cc village perdu, afin d'éviter les
commentaires, de faire passer Valentine pour sa femme,
un même regret, un même remords le désolaient. Et tandis que Patrice, à la façon d'un gentilhomme campagnard,
dirigeait le dîner :
" C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir,
dans une sape basse comme celle-ci, une belle salle que
je connais bien, présider le repas de mes noces. "
Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce
qu'on lui offiait, On etlt dit une jeune paysanne. A
chaque tentative nouvelle, elle regardait son ami et semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps,
Patrice insistait vainement pour qu'elle vidit son verrei
lorsque ennn Meaulnes se pencha vers elle et lui dit
doucement:
- Il faut boire, ma petite Valentine.
Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en
souriant le jeune homme d'avoir une femme aussi obéissante.

Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient
silencieux et pensifs. Ils étaient fatigués, d'·abord, leurs
pieds trempés par la boue de la promenade étaient glacés
sur les carreaux lavés de la cuisine. Et puis, de temps à
2utre, le jeune homme était obligé de dire :
- Ma femme, Valentine, ma femme ...
Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot,
devant ces paysans inconnus, dans cette salle obscure, il
avait l'impression de commettre une faute.
I 7 juin.

-

Uapres-midi de cc dernier jour commença

mal.
Patrice et sa femme les accompagnèrent à la promenade.
Peu à peu, sur la pente inégale couverte de bruyères, les
deux couples se trouvèrent séparés, Meaulnes et Valentine
s'assirent entre les genévriers, dans un petit taillis.
Le vent portait de9 gouttes de pluie et le temps était
bas. La soirée avait un g0t1t amer, semblait-il le goltt
d' un tel ennui que l'amour même ne le pouvait ,distraire.
Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, abrités
sous les branches, parlant peu, Puis le tetnps se leva. Il fit
beau. Ils crurent que, maintenant, tout irait bien.
. Et ils commencèrent parler d'amour. Valentine parlait, parlait. ..
- Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé,
comme un enfant qu'il était : tout de suite nous allrions
eu une maison, comme une chaumière perdue dans · la
ca~pagne. Elle était toute prête, disait-il. Nous y serions
arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de
no~c mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la
nuit. Et par les chemins, dans la cour, cachés dans les

a

�LA NOUVELLE R!VU! .FRANÇAIS!

bosquets, des enfants inconnus nous auraient fait f~te,
criant : " Vive la mariée ! " ... Quelles folies ! n'est-ce
pas?
Meaulnes, interdit, soucieux, l'écoutait. Il retrouvait,
dans tout cela, comme l'écho d'une voix déjà entendue.
Et il y avait aussi, dans le ton de la jeune füle, lorsqu'elle
contait cette histoire, un vague regret.
Mais elle eut peur de l'avoir blessé. Elle se tourna
vers lui, avec élan, avec douceur.
- A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai ;
quelque chose qui ait été pour moi plus précieux que
tout ..• et vous le brillerez !
Alors, en Je regardant fucement, d'un air anxieux, elle
sortit de sa poche un petit paquet de lettres qu'elle lui
tendit, les lettres de son fiancé.
Ah ! tout de suite, il reconnut la fine écriture. Comment n'y avait-il jamais pensé plus t6t I C'était l'écriture
de Frantz Je bohémien qu'il avait vue jadis sur le billet
désespéré laissé dans la chambre du Domaine...
Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite
entre les p!qucrettes et les foins éclairés obliquement par
le soleil de cinq heures. Si grande était sa stupeur que
Mcaulnes ne comprenait pas encore quelle déroute pour
lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle lui avait
demandé de lire. Des phrases enfantines, sentimen12les,
pathétiques ... Celle-ci, dans la dernière lettre :

" •.• Ah ! uous avez perdu le petit cœur, impardo1111abl1
petite Yalmtine. Que va-t~I nous arriver r E11ft11 jt nt s11is
pas superstitieux .•• "
Meaulnes lisait, à demi aveuglé de regret et de col~re,
le visage immobile, mais tout pile, avec des frémissements

U

GRAND MEAULNES

IOUS

les yeux, Valentine inquiète de le voir ainsi, regarda

où il en était, et cc qui le fàchait tant.
- C'est, cxpliqua-t-elle très vite, un bijou qu'il
m'avait donné en me faisant jurer de Je garder toujours.
C'é12ient la de ses idées folles.
Mais elle ne nt qu'exaspérer Meaulnes.
- Folles I dit-il en mettant les lettres dans sa poche.
Pourquoi répéter cc mot ? Pourquoi n'avoir jamais voulu
aoirc en lui ? Je l'ai connu, c'était le garçon le plus
merveilleux du monde 1

- Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'émoi,
,ous avez connu Frantz de Galais?
- C'était mon ami le meilleur, c'était mon frère
d'aventures, et voilà que je lui ai pris sa Jiancéc !
"Ah l poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez
&amp;it, vous qui n'avez voulu croire à rien. Vous êtes cause
de tout. C'est vous qui avez tout perdu ! tout perdu !... "
Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la
repoussa brutalement.
- Allez-vous-en. Laissez-moi.
- Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu,
Wgayant et pleurant à demi, je partirai en effet. Je rentrerai à Bourges, chez nous, avec ma sœur. Et si vous
ne revenez pas me chercher, vous savez, n'est-ce pas? que
IIIOD pere est trop pauvre pour me garder ; eh bien, je
repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai
dqà fait une fois, je deviendrai certainement une nile
perdue, moi qui n'ai plus de métier...
Et elle s'en alJa chercher ses paquets pour prendre le
train, tandis que Meaulnes, sans même la regarder partir,
continuait à marcher au hasard.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le journal s'interrompait de nouveau.
Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un
homme indécis, égaré. Rentré à la Ferté-d'Angillon,
Meaulnes écrivait à Valentine en apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui en donner
des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu'elle
lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait cc
que, dans son désarroi, il n'avait pas même songé d'abord
à lui demander : Savait-elle où se trouvait le Domaine
tant cherché?... Dans une autre, il ~a suppliait de se
réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait
de le retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les
brouillons, n'avaient pas dft être envoyées. Mais il avait
dt1 écrire deux ou trois fois, sans jamais obtenir de
réponse. Ç'avait été pour lui une période de combats
affreux et misérables dans un isolement absolu.
L'espoir de revoir jamais Yvonne de Galais s'étant
complètement évanoui, il avait peu à peu senti sa grande
résolution faiblir. Et d'après les pages qui vont suivre
- les dernières de son journal, - j'imagine qu'il dut, un
beau matin de vacances, louer une bicyclette pour aller à
Bourges, visiter la cathédrale... Il était parti à la premiere
heure, par la belle route droite entre les bois, inventant
en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans
demander une réconciliation, devant celle qu'il avait
chassée.
Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer,
racontaient ce voyage et cette dernière faute .••

LE GRAND MEAULNES

CHAPITRE XVI
LE SECRET

(fin)

25 amk - De l'autre c8té de Bourges, à l'extrémité
des nouveaux faubourgs, il découvrit, après avoir longtemps cherché, la maison de Valentine Blandeau. Une
femme - la mère de Valentine - sur le pas de la porte,
semblait l'attendre. C'était une bonne figure de ménagère, lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardait
venir avec curiosité et lorsqu'il lui demanda " si
M11" Blandeau étaient ici ", elle lui expliqua doucemen~
avec bienveillance, qu'elles étaient rentrées à Paris depuis
le 15 aoôt. " Elles m'ont défendu de dire où eUes
allaient, ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne
adresse on fera suivre leurs lettres. "
En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à
travers le jardinet, il pensait :
- Elle est partie ... Tout est fini comme je l'ai voulu .••
C'est moi qui l'ai forcée à cela. " Je deviendrai certainement une fille perdue, " disait-elle. Et c'est moi qui l'ai
jetée là! C'est moi qui ai perdu la fiancée de Frantz !
Et tout bas il se répétait avec folie : "Tant mieux l
Tant mieux ! " avec la certitude que c'était bien " tant
pis " au contraire et que, sous les yeux de cette femme,
avant d'arriver à la grille, il allait buter des deux pieds et
tomber sur les genoux.
Il ne pensa pas à déjeuner et s'arrêta dans un café où
il écrivit longuement à Valentine, rien que pour crier,

�770

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour se délivrer du cri désespéré qui l'étouffait. Sa lettre
répétait indéfiniment : " Vous avez pu !... Vous avez
pu !... Vous avez pu vous résigner à cela !... Vous avez pu
vous perdre ainsi !"

/

Près de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait
bruyamment une histoire de femme qu'on entendait par
bribes: " ... Je lui ai dit .•. Vous devez bien me connaître••. Je fais la partie avec votre mari tous les soirs ! "
Les autres riaient et, détournant la tête, crachaient
derrière les banquettes, Hbe et poussiéreux, Meaulnes les
regardait comme un mendiant. Il les imagina tenant
Valentine sur leurs genoux.
Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la cathédrale
en se disant obscurément: "En somme, c'est pour la
cathédrale que j'étais venu." Au bout de toutes les rues,
sur la place déserte, on la voyait monter énorme et
indifférente. Ces rues étaient étroites et souillées comme
les ruelles qui entourent les égÙses de village. Il y avait
çà et là l'enseigne d'une maison louche, une lanterne
rouge ... Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce
quartier malpropre, vicieux, réfugié comme aux anciens
Ages, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait
une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de
la ville, où tous les vices sont sculptés dans des cachettes,
qui est bâtie entre les mauvais lieux et qui n'a pas de
remede pour les plus pures douleurs d'amour.
Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le
regardant effrontément. Par dégollt ou par jeu, pour se
venger de son amour ou pour l'abîmer, Meaulnes les
suivit lentement à bicyclette et l'une d'elles, une misérable

L! GRAND MEA ULNES

771

fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en arrière
par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six
heures au Jardin de l'Archevêché, le jardin où Frantz
dans une de ses lettres donnait rendez-vous à la pauvre
Valentine.
Il ne dit pas non, sachant qu'à cette heure il aurait
depuis longtemps quitté la ville. Et de sa fenêtre basse,
dans la rue en pente, elle resta longtemps à lui faire des
signes vagues.
Il avait hàte de reprendre son chemin.
Avant de partir, il ne put résister au morne désir de
passer une dernière fois devant la maison de Valentine.
Il regarda de tous ses yeux et put faire provision de
tristesse. C'était une des dernières maisons du faubourg et
la rue devenait une route à partir de cet endroit ... En
face, une sorte de terrain vague formait comme une petite
place. Il n'y avait personne aux fenêtres, ni dans la cour,
nulle part. Seule, le long d'un mur, traînant deux gamins
en guenilles, une sale fille poudrée passa.
C'est là que l'enfance de Valentine s'était écoulée, là
qu'elle avait commencé à regarder le monde, de ses yeux
confiants et sages. Elle avait travaillé, cousu, derrière ces
fenêtres. Et Frantz était passé pour la voir, lui sourire,
dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y avait
plus rien, rien ... La triste soirée durait et Meaulnes savait
seulement que quelque part, perdue, durant ce même
apres-midi, Valentine regardait passer dans son souvenir
cette place morne où jamais elle ne viendrait plus.

Le long voyage qui lui restait à faire pour rentrer

�L! GRAND MEAULNES

772

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devait être son dernier recours contre sa peine, sa derniere
distraction forcée avant de s'y enfoncer tout entier.
Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de
délicieuses maisons-fermieres, entre les arbres, au bord de
l'eau, montraient leurs pignons pointus garnis de treillis
verts. Sans doute, là-bas, sur les pelouses, des jeunes filles
attentives parlaient de l'amour. On imaginait, là-bas, des
!mes, de belles imes ...
Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus
qu'un seul amour, cet amour mal satisfait qu'on venait de
souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu'il
eôt d0 protéger, sauvegarder, était justement celle-là qu'il
venait d'envoyer à sa perte.
Quelques lignes Mtives du journal m'apprenaient encore
qu'il avait formé le projet de retrouver Valentine cotlte
que coôte avant qu'il fat trop tard. Une date, dans un
coin de page, me faisait croire que c'était là ce long voyage
pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs, lorsque
j'étais venu à la Ferté-d'Angillon pour tout déranger.
Dans la mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs
et ses projets par un beau matin de la fin du mois d'aotlt
- lorsque j'avais poussé la porte et lui avais apporté la
grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait été repris,
immobilisé, par son ancienne aventure, sans oser rien faire
ni rien avouer. Alors avaient commencé le remerds, le
regret et la peine, tant8t étouffés, tant6t triomphants,
jusqu'au jour des noces où le cri du bohémien dans les
sapins lui avait théitralement rappelé son premier serment
de jeune homme.

773

Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore
griffonné quelques mots en Mte, à l'aube, avant de quitter
avec sa permission, - mais pour toujours - Yvonne de
Galais, son épouse depuis la veille :
" Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des
deux bohémiens qui sont venus hier dans la sapiniere et
qui sont partis vers l'Est à bicyclette. Je ne reviendrai
pres d'Yvonne que si je puis ramener avec moi et installer
dans la " maison de Frantz " Frantz et Valentine

mariés.
" Ce manuscrit, que j'avais commencé comme un
journal secret et qui est devenu ma confession, sera, si je
ne reviens pas, la propriété de mon ami François Seurel."
Il avait dtl glisser le cahier en hite sous les autre~,
renfermer à clef son ancienne petite malle d'étudiant, et
disparaître.
ÉPILOGUE

Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais
mon compagnon, et de mornes jours s'écoulaient dans
l'&amp;:ole paysanne, de tristes jours dans la maison déserte.
Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui avais fixé,
et d'ailleurs ma tante Moine! ne savait plus depuis longtemps où habitait Valentine.
La seule joie des Sablonnieres, ce fut bientê&gt;t la petite
fille qu'on avait pu sauver. A la fin de septembre, elle
s'annonçait même comme une solide et jolie petite fille.
Elle allait avoir un an. Cramponnée aux barreaux des

�774

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

chaises, elles les poussait toute seule, s'essayant à marcher
sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre
qui réveillait longuement les échos sourds de la demeure
abandonnée. Lorsque je la tenais dans mes bras, elle ne
souffrait jamais que je lui donne un baiser. Elle avait une
façon sauvage et charmante en même temps de frétiller
et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte,
en riant aux éclats. De toute sa gaieté, de toute sa
violence enfantine, on e1lt dit qu'elle allait chasser le
chagrin qui pesait sur la maison depuis sa naissance. Je
me disais parfois : "Sans doute malgré cette sauvagerie,
sera-t-elle un peu mon enfant. " Mais une fois encore la
Providence en décida autrement.
Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'étais
levé de fort bonne heure, avant même la paysanne qui
avait la garde de la petite fille. Je devais aller pêcher au
Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi pour de grandes parties de braconnage:
pêches à la main, la nuit, pêches aux éperviers prohibés. ..
Tout le temps de l'été, nous partions, les jours de con~
des l'aube, et nous ne rentrions qu'à midi. C'était le
gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant à mo4
c'était mon seul passe-temps, les seules aventures qui me
rappelassent les équipées de jadis. Et j'avais fini par
prendre go11t à ces randonnées, à ces longues pêches le
long de la rivière ou dans les roseaux de l'étang.
Ce matin-là, j'étais donc debout, à cinq heures et demie,
devant la maison, sous un petit hangar adossé au mur qui
séparait le jardin anglais des Sablonnières du jardin potager

LI GRAND MEAULNES

775

de la ferme. J'étais occupé à démêler mes filets que j'avais
jetés en tas, le jeudi d'avant.
Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le crépuscule
d'un ~eau matin de septembre; et le hangar où je
démêlais à la hàte mes engins se trouvait à demi plongé
dans la nuit.
J'étais là silencieux et affairé lorsque soudain j'entendis
la grille s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
- Oh ! Oh ! me dis-je, voici mes gens plus t6t que
je n'aurais cru. Et moi qui ne suis pas prêt!. ..
Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu.
C'était, autant que je pus distinguer, un grand gaillard
barbu habillé comme un chasseur ou un braconnier. Au
lieu de venir me trouver là où les autres savaient que
j'&amp;ais toujours, à l'heure de nos rendez-vous, il gagna
directement la porte d'entrée,
.. ; c' est que1qu ' un de leurs amis qu'ils
- Bon .1 pensai-Je
auront convié sans me le dire et ils l'auront envoyé en
itlaireur.

L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de
la porte. Mais je l'avais refermée, aussittt sorti. Il fit de
~me à l'entrée de la cuisine. Puis, hésitant un instant,
~ to1_1rna vers moi, éclairée par le demi-jour, sa figure
tnqwète. Et c'est alors seulement que je reconnus le
grand Meaulnes.

U~ long moment, je restai là, effrayé, désespéré, repris
IOUdam par toute la douleur qu'avait réveillée son retour.

Il avait disparu derriere la maison, en avait fait le tour,
il revenait, hésitant.
Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire je l'embrassai en sanglotant. Tout de suite, il comprit ;

et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Ah ! dit-il, d'une voix brève, elle est morte, n'estce pas?
Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je
le pris par le bras et doucement je l'entraînai vers la maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le
plus dur ftlt accompli, je lui fis monter l'escalier qui
menait vers la chambre de la morte. Sit6t entré, il tomba
à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tête
enfouie dans ses deux bras.
Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant
où il était. Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la
porte qui faisait communiquer cette chambre avec celle
de la petite fille. Elle s'était éveillée toute seule - pendant
que sa nourrice était en bas - et, délibérément, s'était
assise dans son berceau. On voyait tout juste sa tête
étonnée, tournée vers nous.
- Voici ta fille, dis-je.
Il eut un sursaut et me regarda.
Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas
bien la voir d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour
détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de
larmes tout en la tenant très serrée contre lui, assise sur
' droit, il tourna vers moi sa tête baissée et me dit:
.
son bras
- Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir
dans leur maison.
Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m'en
allai, tout pensif et presque heureux, vers la maison de
Frantz qu'Yvonne de Galais m'avait jadis mont~ée
déserte j'aperçus de loin une manière de jeune ménagere
en colierette, qui balayait le pas de sa porte, objet de

LE GRAND MEAULNES

777

curiosité et d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers
encümanchés qui s'en allaient à la messe...
Cependant la petite fille commençait à s'ennuyer d'être
serrée ainsi et, comme Augustin, la tête penchée de côté
pour cacher et arrêter ses larmes, continuait à ne pas
la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite
main sur sa bouche barbue et mouillée.
Cette fois le père leva bien haut sa fille la fit sauter
'
au bout de ses bras et la regarda avec une espèce de rire.
Satisfaite, elle battit des mains ...

.

Je m'étais légèrement reculé pour mieux les voir.
Un peu déçu et pourtant émerveillé je comprenais que la
petite fille avait enfin trouvé là Je compagnon qu'elle
attendait obscurément .. La seule joie que m'ellt lai~ée
le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il était revenu pour
me la prendre. Et déjà je l'imaginais, la nuit, enveloppant
• fille dans un manteau, et partant avec elle pour de
nouvelles aventures.
ALAIN-FOURNIER.

FIN

�CHRONIQUE DE CAERDAL

779

En vérité, c'était une princesse.

CHRONIQUE DE CAERDAL

XXIV
MORT D'AMOUR
l
LA PRINCESSE ADIEU

En vérité, c'était une princesse. Elle ne croyait
pas au bonheur ; mais elle le voulait. Elle aimait
assez la vie, pour la quitter déserte. Elle avait
assez de cœur pour ne pas l'abaisser.
Elle était fière et libre ; non pas pour servir
les idoles peintes que les chambellans barbouillent
chaque jour de préjugés et de mensonges, à fin
d'en rafraichir les couleurs ; mais pour ne pas
renier le dieu qu'elle s'était donné. Et certes, son
dieu était l'amour. Sa religion n'était point un
manteau de cour, ni une singerie paîenne : c'était
bien l'amour qui jamais ne pardonne, et jamais
ne marchande, même s'il partage. Et ne f0t elle
point née dans un palais, sous la couronne, c~e
jeune fille avait la majesté des femmes : elle était
reine, puisqu'elle savait royalement aimer.

Ils ont parlé de sa folie, comme si toute grandeur n'était pas insensée au regard des médiocres.
Sur la hauteur, quelle beauté n'a point paru du
délire à l'horrible foule d'en bas? Les mouches
de la vallée bourdonnent contre Prométhée, •même
quand e1les vont loger leur vermine dans sa blessure. Vénus aussi délire, et Orphée. Et les sacristains de la morale ont oublié la folie de la croix.
La belle princesse était donc folle. Elle a porté
si haut sa chère vie, qu'elle n'a pas balancé à la
précipiter, le jour où on l'a contrainte de descendre.
Sans doute, l'incorruptible troupeau des valets,
hochant la tête et soupirant sous la livrée des
mœurs louables, bllme dans une si jeune princesse
le scandale de la mort volontaire ; et ils s'indignent
de la làcheté. Car ils ont, eux, tous les courages ;
et celui de vivre n'est encore rien près de celui
que je leur trouve de respirer ensemble, ou de cet
autre courage, encore plus héroYque, étant ce
qu'ils sont, chacun, de soi même se supporter.
Pour elle, la fiancée de Heidelberg, elle était si
bien née qu'elle n'a pas voulu vieillir avec eux,
ses sujets.
Que cette princesse morte me plait I Elle est
bien sage d'avoir été si folle. Son nom d'ailleurs
était Sagesse ; et je l'appelle aussi la P;incesse
Adieu.

�780

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle tourne le dos à tous ces menteurs, et à
l'ennui sans bornes qu'ils exhalent. Qui ne mène,
à présent, dans la sottise du mensonge universel,
une vie d'accablant ennui ? Toutes les créatures
sont désormais soumises au même sort, réglé une
fois pour toutes. Les plus grandes et les plus
belles figures sont inscrites, dès la naissance, dans
le cercle rigoureux de la convention. Une grâce
radieuse, une forme souveraine en vain naîtrait
au monde : il lui faut passer par l'ignominie du
journal et du critique à un sou.
La princesse Adieu en a par dessus les yeux
d'une vie si mal faite, où le premier faquin venu
fait la loi au cœur d'une femme, pourvu qu'il ait
un titre de ministre ou une clef de chambellan.
En frac et en surplis, les voici qui la menacent
du ciel, comme s'ils en tenaient les foudres par
acte passé devant notaire, et qu'ils en fuss~nt }es
porte glaives, eux qui, même au fond de 1enter,
se retrouveront éternels porte-vases, porte-bourdes
et porte-queues comme devant. Plutôt que disputer avec ces docteurs vêtus en chiens savants, elle
choisit de mourir, la petite princesse.

781

de si grotesque ou de si risiblement lugubre que
cette plébaille de princes, tous lieutenants de la
Providence dans l'armée allemande, et tous en
uniforme ? Celui-ci, Guillaume des LancÎers ou.
Ruprecht de la Garde, ne s'indigne pas que la
pauvre petite reine soit morte par la faute des sots
de son espèce. Non. Soyez. en stîr, son indignation
est plus généreuse: elle vient de la vanité blessée.
Il est furieux que sa cousine n'ait pas pris son
avis pour aimer un homme de son choix. Et
qu'elle osât rêver de l'épouser contre le gré de
toute la maison ! Une fille de ce rang déchoir
jusqu'à chérir le fils d'une autre race, et quelle
race! Un tel affront aux mille Hohenschwein et
aux dix mille Gaensebourg ! à '' tous nos morts ",
et à tant de vivants qui n'en valent guère mieux!
Car cette race est assez. bonne pour leur donner
un Dieu, mais non pas un cousin ou un beau frère.
Tous les menteurs sont généalogistes, il me
semble. Et il n'est bon mensonge que de généalogie.

II
OPHÉLIE D:ÉSESPÈRll

C'est alors qu'un prince de la famille, certain
Guillaume de Hohenschwein xxxvt ou Ruprecht
xuv de Gaenseburg a cru bon d'entrer en_ scène
avec sa couronne fermée et son sabre de bois. Les
buses ont aussi la couronne fermée. Y a-t-il rien

Dans l'amour contrarié, une jeune femme prend
une vue désespérée du monde: elle s'y voit, enfin.
Tout lui manque à la fois, et elle même. Elle perd
sa raison de vivre. Comme une marée de la vase,

�782

CHRONIQUE DE CAERDAL

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

elle regarde, elle sent monter autour d'elle la foule
des intérêts sordides qu'on lui oppose. Ils sont
tous soulevés avec cette puanteur irrésistible des
bas fonds que l'on cache, à l'ordinaire, sous toute
sorte de corbeilles, de guirlandes et de parterres en
fleurs ; mais l'orage les découvre, et la vieille
ordure des lois, des préjugés et de toutes ces
morales crevées depuis des siècles fume en scandale : c'est l'encens de l'utilité sociale, encens d'une
suffocante odeur.
La jeune femme s'épouvante ; elle se révolte,
elle essaie de fuir. Un seul intérêt faisait pour elle
le droit de tous les autres et la beauté du monde.
Elle veut le sauver, et se sauver avec lui. Elle
prend sa course à travers la fumée, la punaisie des
chambellans et les clameurs des douairières ces
chaises percées du bon usage. Mais elle ne 'peut
~ller assez loin. On la poursuit et on l'arrête.
Epuisée, on la lie par son honneur, et on l'entrave
dans sa fierté même. On lui fait honte de sa chère
ivresse. Elle rentre dans la maison natale, qui est
la citadelle du marais, et toujours une prison, bâtie
sur les pilotis de la vanité et maçonnée de mensonges. Tous les ais sont pourris; et chacun le sait
bien dans la confrérie des ingénieurs politiques,
lesquels passent leur temps à tâter les fondations
de la baraque, et à les cimenter de leur grasse
salive. Mais ils tiennent encore par la force de la
coutume ; et la grande affaire est de ne pas les

ébranler d'un coup trop soudain ou trop rude. Le
corps d'une jeune princesse, qu'il serve du moins
à caler un pan de mur.
Elle pourtant, la jeune fille, le deuil de son
amour est le deuil de la vie. Un dégoô.t sans
limites enveloppe pour elle tout l'univers. Elle n'a
plus d'espérance. Une même vue lui révèle sa
propre misère et toutes les bassesses du monde.
Princesse, étiez vous déjà si femme de ne pas
vous sentir la force de régner là dessus par le
dédain? Vous étiez trop délicate. Et c'est dans le
bonheur seulement qu'une vraie femme est dédaigneuse.
Vous vous êtes laissée étrangler par la théorie et
les sermons des menteurs, de qui chaque imposture
se glorifie d'être une racine. lis ne vous ont pas.
fait peur : ils vous ont écœurée de leur rage et
de leurs mépris. Ils vous ont menacée de leur
conscience, cette pistole de Saint-Lazare. Et couvent pour couvent, vous avez choisi, entre les
deux fleuves du jour et de la nuit, la tranquille
abbaye de sous terre.

III
MORT D'AMOUR

r

La mort d'amour est certes la plus belle. Comment
mourrait on mieux que si l'on meurt d'amour?

�784

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIS!

Le jour vient où il faut créer son univers, sous
peine de tout perdre. Et même alors la vue que
l'on a prise du néant emplit à ce point les yeux,
qu'ils se ferment. En cette agonie, la douleur
même parait sans raison.
Que rien, rien n'ait de prix, que rien n'ait ombre
d'importance, c'est bien le pis. Si du moins l'on
pouvait se promettre quelque féconde torture 1 Il
vaudrait la peine de souffrir. Mais que rien ne
serve à rien, qu'il ne vaille pas la peine de s'immoler, que rien de nous n'importe plus que son
contraire, pas même un divin sacrifiçe, c'est alors
qu'une ombre infinie se couche sur notre Ame; et
le mouvement même de notre suprême espérance
tourne en infinie nausée.
Cependant, l'amour qui nous perd est aussi
l'amour qui nous sauve. Dans cette profondeur de
dégoôt, rien d'ailé ne nous visite que cette sanglante palpitation de l'amour. Et c'est de ce souffle
qu'on ressuscite.
Mais le sauveur attendu ne sauve que les cœurs
capables d'être sauvés. Il faut être digne de son
amour. Il faut être digne de sa douleur.
Les Saints meurent d'amour, pour s'élever enfin
dans un paradis d'amour éternelle. Bienheureux
sont ils dits, et non à contre sens. Mais qu'on
n'abuse pas de leur bonheur contre nous. Et je
leur dirai un peu, comme le prince Muichkine au

CHRONIQUE DE CAERDAL

mourant qui le brave : "Passez le premier, et
pardonnez nous notre malheur. "
Dans la mort d'amour, quelle foi vive!
Cette mort, qui est partout et qui de toutes
parts nous assiège, la mort d'amour passionnément
la nie. Elle dit que sans amour c'est la vie qui est
la mort. Elle le dit, et elle le prouve.
L'amour a pris toute la créature. Elle n'est plus
elle même : elle est par delà son être, étant
uniquement ce qu'elle aime. Avec douleur, avec
désespoir sans doute. La mort est en fuite, pourtant : elle ne prend de cette femme qui se tue, que
ce qu'elle lui laisse ; mais le rêve de ce camr, la
foi le lui dérobe.
En vérité, ou vivre en Dieu, ou mourir d'amour.
Ceux qui sont morts d'amour valent mieux que
les autres. Rien n'est plus grand, si ce n'est de
subir, dans la vie, l'extrême douleur d'aimer; et
sans se plaindre. Mais il y faut, peut être, trop de
force.
Ils vont dire que j'invite les jeunes filles à se
tuer, et les jeunes femmes à sauter dans la rivière.
Je les retiens sur le bord, au contraire. Tant de
beauté doit faire horreur au plus grand nombre,
et donner du soupçon aux âmes vulgaires. Je ne
pousse que ceux qui sont déjà tombés. Je ne vante

�786

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas la faiblesse de ceux qui meurent par amour ;
mais j'entends la plaindre et la caresser.
Cependant, la puissance d'un homme se mesure
à sa force pour la douleur, et pour vivre.

IV
SE TUER, ET NON

Se tuer, c'est avouer son néant. Or, on n'est
homme et on ne vit en homme, que pour ne
jamais faire cet horrible aveu.
,
..
Il peut être admirable de se tuer, a la cond1t1on
qu'on soit un être doux et faible, qui ne ré~i_ste
plus à un seul sentiment trop fort pour sa frag1hté,
et qui confesse sa douceur avec sa faiblesse. Il y a
là une sorte de sacrifice à une beauté trop forte.
Cette faiblesse s'immole à une grandeur inaccessible. Mais comme elle la connait ! Ha, chères
créatures capables de vous immoler.
Ainsi je ne vois point de plus belle mort que
de mourir d'amour, si en effet on ne peut pas
vivre. Mort très pure, pure de tout reproche, pure
de toute vengeance : pure de cette haine qui tient
si souvent toute la place de l'amour, et qui fait le
fond des jaloux: l'amour des jaloux est une haine:
car ils s'aiment eux mêmes avant tout et par dessus
tout. Et combien d'amants farouches ne se sont
tués que pour attacher leur furie vengeresse au

CHRONIQUE DE CAERDAL

cœur de ceux qu'ils laissent, et qu'ils aiment bien
moins, les aimant de la sorte, qu'ils ne les détestent
à perpétuité.
N'a-t-on pas la force de supporter le mal d'être
et la peine de vivre dans une passion malheureuse,
je consens qu'on se tue. Et mort pour mort, encore
un coup, il n'en est pas de plus belle. L'amour est
une patrie. Il est beau de n'y pas survivre.
Mais il est bien plus beau de souffrir pour elle,
et d'autant plus que plus profonde est la douleur.
Il est beau de porter sa passion : il est divin de
l'embrasser dans le supplice.
Je ne dis pas de la vaincre. Je ne crois pas à
cette sorte de . triomphes, sinon quand la passion
est trop émoussée ou trop faible pour n'être pas
déjà vaincue. Assis dans son rond de cuir, (c'est
son auréole), le docteur de Sorbonne abonde en
ces victoires, pour le compte de Corneille.
Non; il n'est pas question de vaincre sa douleur:
mais d'en être digne, de la charger tout entière, de
la nourrir, de vivre avec elle, d'en avoir au fond
de soi la force, le génie toujours vivace et l'aliment.
Enfin, celui qui connait la passion d'homme, sait
aussi ce qu'elle exige. Il lui faut être le Prométhée
qui ne demande pas grâce au milieu de ses plus
terribles cris. Plus il crie, plus il souffre, et plus il
est immortel. Il ne demeure pas immobile: le mal
lui tord les bras et lui fait bouillir le flanc. Or,
plus il se sent vivre dans la torture, plus il ouvre

,

�788

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son foie au bec qui le déchire. Et toujours malgré
lui. Car il hait la douleur autant qu'il l'accueille ;
et il ne s'y dérobe pas plus qu'il ne ~•y résign~ .•
Que la beauté soit avec nous I C est la pnere
de la douleur.
V
n'uNE MORT VOLONTAIRE

Tombé sur les o-enoux, celui qui se laisse choir
contre terre ne v~ut pas mourir : il s'offre au
maître de la poussière et se fait égorger. La mort
volontaire est hideuse, si elle n'est en effet un
acte de volonté.
Pour la plupart, se tuer c'est succomber à la
tentation d'en bas. On se met à son rang. On se
juge. On se biffe du texte/ un _pauvre mot qui n'a
pas de sens. Ce delea.ur m effraie.
. .
Je vois une grandeur dans la mort volon~re •
mais c'est la grandeur des faibles. Ils veulent vme,
et ne peuvent pas être.

1

1

11 ne faut pas fermer soi même la route où Dieu
peut venir. Entre lui et nous, il ne f~ut p~s cre11ser cet abime de vide. S'il vole un JOUr a notre
rencontre faut il avoir eu l'affreuse faiblesse d'e~
•
cer nous ' mêmes nos traces sur le chemin
ou1 11
nous cherche, de sorte qu'il ne nous trouve plus?

CHRONIQUE DE CAERDAL

789

Dans la faiblesse, il est une séduisante tentation :
dépouiller enfin l'armure ; et se coucher tout de
son long sous le poids. Glisser au fleuve, et que
ces armes ne soient plus, enfin, que la plus lourde
pierre au cou.
Ah, parfois, on aimerait de se laisser aller. C'est
assez, c'est trop être soi même. C'est assez lutter
contre tout ce qui nous offense, et contre la femme
pleurante que nous tenons enchainée au fond de
nous. On est si tendre dans l'abandon de soi,
quand on est recru de ces ardeurs violentes, ou
brüle une bien plus haute, mais terrible tendresse!
Tomber à la rivière ! Que la cruelle coule avec
son babil au soleil ! Et que le courant nous porte
où il voudra, loin de vous, les hommes, et loin
de nous.
Mais c'est trop fléchir. La pensée que je cède
me brtlle au point que je ne puis plus goilter la
morne joie de céder,
Nous ne sommes tentés que pour ne pas succomber à la tentation.

VI
CŒUR INSATIABLE

Plus grand est l'amour de la vie, plus profonde

la connaissance de la mort.
C'est parce que j'aime infiniment la vie, que Je
suis à l'infini dans la mort.

�790

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Connaître, c'est être. Et tout être à ce que l'on
connaît, y naitre sans cesse et y renaitre. Quel
courage ne faut il pas, pour aller à la vie par ces
voies toutes mortelles ? Quelle vertu pour ne pas
se soustraire au supplice et à l'effroi de ces morts
successives ? Mais ce qui réclame le plus de courage est ce qui me tente le plus.

CHRONIQUE DE CAERDAL

791
mort: c'est force alors de se tuer ; c'est vouloir
libre ; c'est charité. Je veux me restituer entier à
mon dieu, tel ~n enfant grandi, mais qui semble
toujours naitre : comme une feuille de mai, non
comme une branche pourrie.
Mais être las de sa peine, las de vivre, las de
souffrance et lassé de soi? Non. Que toutes occasions de combat nous soient occasions de victoire:
il s'agit de vaincre. Pour soi, non pour le monde.
Pour vous, mon àme, pour vous.

PART DU DESTIN

ANDRÉ SUARÈS.

Cependant Némésis est jalouse. Elle ne veut
pas qu'on se vante, même d'être docile aux dieux;
même de subir sans révolte leur . inconstance.
Némésis prétend être injuste contre les hommes,
et folle s'il lui plait. C est la part du destin, et je
la lui fais dans mon courage. Je réserve donc le
cas de la maladie, qui nous ampute de notre àme;
et du tyran, cette autre maladie, la plus vile de
toutes, quand il prétend nous asservir et nous
dégrader. Car s'il veut seulement me faire taire,
j'y souscris. Les tyrans m'ont rendu le silence plus
cher que toute parole. J'en ai fait dès longtemps
l'essai dans le mépris de cçux qui me diffament
et me méjugent.
L'abjecte maladie qui nous 6te à notre belle
guerre, et qui ne nous permet plus d'être maîtres
de nous mêmes, il faut lui échapper, füt ce par la

�NOTES

79 2

793

en y ~ettant surtout les entours et l'époque de Villon. Ce qui

NOTES
LA LITTÉRATURE
FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS, par
Pierre Champion (Honoré Champion).
M. Pierre Champion a donné dans les deux beaux volumes
de ce François Villon, un pendant a sa Yie de Charles d'Or/14111.
Le voici avec l'honneur d'avoir écrit sur les deux grands poètes
du XV• siècle les monographies copieuses, complètes, qui
manquaient, et que, d'ici longtemps, on ne refera pas. A un
biograph.e, a un érudit, les deux carrières où puiser ses deux
livres ont d-ti paraître bien singulièrement inégales, mais d'une
inégalité symétrique et compensée. Un des premiers princes
du sang, Charles d'Orléans, laisse dans l'histoire de son
temps, dans les archives de toutes sorte,, une trace assez large
pour que son historien ait aujourd'hui ses coudées franches,
pour qu'il puisse s'attabler devant une table bien servie,
une matière abondante, et que de tout cela ressorte un
portrait en pied, bien réel et bien vivant. C'est avec la vie
même de Charles d'Orléans que M. Champion avait pli
remplir son premier ouvrage. Il n'en est point de même pour
Villon : les pièces d'archives qui le concernent tiendraient
aujourd'hui dans une chemise aussi mince que celle où devait
grelotter l'hiver son maigre corps, et ne concernent que ses
dém~lés avec la justice, part, il est vrai, capitale de son existence.
C'est pourquoi M. Champion a dtî remplir les deux volumes
de son œuvre avec beaucoup de digressions pittoresques, l'étoffer

est curieux, c'est qu'au lendemain de la mort de Villon et de
Charles,
la destinée
des deux poètes, des deux œuvres, soit
·
.
.
précisément mverse de celle qui échut, tant dans le bruit de
le~r temps que dans nos armoires a documents, à Jeurs deux
existences. Charles d'Orléans reste ignoré jusqu'au XVIII• siècle,
~poque où son œuvre est révélée très obscuréme_nt et très
tncornpléternent
:. aujourd'hui encore, il n'y en a pas d'éd'1t1011
·
, ..
de~mtt~e (M. Pierre Champion nous l'a promise et nous la
don) ; 11 n'y en a aucune édition dans le commerce : et il ne
~e semble pas q_~e. le commerce doive la réclamer bien impéneusement, car J a1 eu, ces dernières années, à couper moimême, ~a~s deux bibliothèques d'Université française, les
pages relig1eusement intactes et empoussiérées de l'éd"t •
d'Hé ·
.
,
1100
ricault, mcorrecte sans doute, mais qui loge si bien dans
1
a poche, et pèse si peu, pour une promenade d'été, à un
veston léger. Au contraire, Villon fut de bonne heure tenu
pour un grand. poète (une foii mort, bien entendu), publié de
no~breuses fois, et par Clément Marot lui-même, cité par
Boileau, pour des raisons et en des termes d'ailleurs bizarres à,
l'ordre du jour de l'Art Poltù111e.
'

•
Villon sut le premier, en de1 siècles grossitn. ..
En:endez qu'il en fait une sorte de Malherbe spontané et
M. Pierre Champion aurait pu joindre cela, dans son cha;itre
sor la Lé~ende de Yi/km, aux Frandm Repue1 et aux anecdotes
de ;1ùbela1s ! Aujourd'hui Villon demeure sinon le plus lu, du
moms le plus édité actuellement, de nos poètes antérieurs au
XVII•
siècle. Lorsque le duc Charles et Villon , l'un prem1er
·
•
pnnc~ du sang, ~•autre criminel en rupture de ban, l'un
à ~a paternité d'un roi de France, l'autre aux prisons et
quest10n par l'eau du Châtelet, se rencontrèren~ à Blois si
une bohé mienne
·
· de clairvoyance
.
'
pleme
avait aux deux poètes

r~mu

9

�794

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

annoncé tout cet avenir, lequel des deux aurait cru à sa male
aventure, lequel des deux a sa bonne aventure ?_ •
•
J'ai dit que les documents dont il disposait unposatent à
M. Champion une rédaction différente de ses deux grands
ouvrages. Mais il y a une autre raison. Dans son Charlts
d'Orléans et dans son Villon, il s'est préoccupé du lecteur de ses
deux poètes plutôt que de son propre lecte~. Il_ a vou~u lui
mettre dans les mains un guide abondant et bien informe. Il a
écrit un commentaire biographique des poésies. Or ce commentaire biographique est, pour l'un et l'autre, nécessairement
différent. Les poésies du duc Charles, issues du Roman de 14
Rose, ont pour matière des abstractions, celles_ de Vill~n des
\
réalités hommes et choses. L'exégète n'éclairera pomt le
lecteur' sur Dangier et Merencolie comme il l'éclaire sur la
Belle Heaulmière et Thibault d' Aussigny. Pour que nous comprenions bien les Laiz et le Te1ta~ent, po~r que notre i~t~igence de Villon sorte un peu des cmq ou six balla~es t_rad1t1onnelles qu'il a pour Yaus bri1és, il faut qu'un historien_ nous
prenne par la main, nous conduise par ce ~édale adm1r~ble,
pittoresque, parfois malodorant ainsi que celu~ même ~u vieux
Paris quattrocentiste évoqué par M. Champ10n. Il n Y a pas
·
·
· ·
de la
d'autre commentaire possible
que celm-là.
A l' ongme
poésie française moderne, il semble alors que le duc Charles et
Villon marquent, comme deux ~atières un peu grêles, la plac:
qu'occupe en Italie le seul génie de Dante, que les Balladts e
les Rondeaux de !'Orléanais soient un peu notre Paradm, les
deux Testaments de Villon notre lnfirrro (étant bien ma'.nte_nue,
comme disait Paul-Louis, la distance qui sépare Tivoli de
Pontoise et Gonesse d' Albano). Eh bien ! il faut que le commentaire de Charles soit, co=e celui du Paradis, un comm~ntaire allégorique, le commentaire de Villon un com1:1enta1re
historique ainsi que celui de l' Enfer: Et j'imagme que
M. Pierre Champion a dO. hésiter, pour la rédaction_d\son
Villon, entre deux partis : celui qu'il a pris, et celui dune

NOTES

795

édition infiniment annotée et commentée, une édition analogue a celle que la même et bonne librairie nous donne, un
peu lentement, de Rabelais, et au fronton de laquelle le nom
de M. Pierre Champion eût faé encadré par ceux d' Auguste
Longuon et de Marcel Schwob. Même Rabelais et Stendhal
eussent-ils été, dans la maison, aussi royalement servis r
On ne saurait trop attirer l'attention sur le renouvellement
complet que depuis une vingtaine d'années des œuvres d'érudition comme celle-là ont apporté à la vertu suggestive et
esthétique de textes qui paraissaient avoir atteint leur point de
d'immobilité. Là est le travail véritable et durable, la vertu
propre de la critique contemporaine. Il y a une ou deux semaines
je parcourais, à peine en plus de temps que n'en avait mis
l'auteur à le penser et à l'écrire, un article de M. Faguet sur
Brunetière ; M. Faguet annonçant qu'il donnerait bientôt une
étude ample et approfondie sur son auteur, concluait mélancoliquement que tout cela, peut-être, n'empêcherait pas que
l'oubli ne vînt tôt recouvrir Brunetière, comme d'ailleurs,
ajoutait M. Faguet, moi-même et nous tous, les critiques,
excepté Sainte-Beuve. Or, si dans les coupes sombres d'un
avenir prochain sont comprises l'œuvre de Brunetière et celle
de M. Faguet, en est-il de même pour des travaux d'érudition
en apparence modestes, ingrats, de rayonnement faible, mais
qu'il devient désormais à peu près impossible d'écarter ? Ce
que M. Victor Bérard a fait pour le voyage d'Ulysse, ce que
M. Lefranc et ses compagnons de travail ont fait pour la
guerre picrocholine et pour les navigations de Pantagruel, ce
que M. Pierre Champion, héritier et disciple de Marcel
Schwob, fait aujourd'hui pour les Te1taments, cela n'est-il pas
incorporé pour bien longtemps aux noms d'Homère,de Rabelais,
de Villon r Celui qui apporte des faits historiques est toujours
le bienvenu. Quant aux jugements, il semble que nous en
ayons été fournis une bonne fois par Sainte-Beuve, qui, là où
il ne pouvait savoir, a presque toujours deviné juste. De sorte

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

qu'aujourd'hui l'on dirait que pour un érudit intelligent ~:rire
soit mettre une pierre sur des pierres, et que pour un critique
intelligent ce soit remettre de l'eau claire dans du vin déjà
mouillé.
Et la critique aurait bien tort de dédaigner comme lourdes
au nez et laides à voir les lunettes que lui polissent patiemment
des chercheurs comme M. Champion. En voici un exemple
amusant. U y a dans les LaÎi ces vers :

Por1res orphelins impourueus,
Tow deschalilsiez, tout despouroew,
Et denuez comme le r1er;
J'ordonne 'i,/ il; soient pouffltus,
,,1u moini pour pa11er ut yr1er:
Premièremmt, Colin Lauren;,
Girard Gossouyn et Je/Jan Marceau,
Dt1poUNJeUJ de biens, de parens,
Qui n'ont r1ail/ani l'anu d'un seau,
C!ta;tun de 11111 hitns ungfimau,
Ou fjUIZlre hlans, /ils l'ayment mieulx.
li mengeront maint bon morceau,
Lu enfans, 9uant je seray r1ieulx !
Théophile Gautier écrit sur ces vers: "Certainement Villon
n'était pas né pour être un coupe-bourse ; il avait un~ bell_c
âme, accessible à tous les bons sentiments ... Il soutenait trois
jeunes orphelins... Il leur recommande de travailler. " Or le
bon Théo répand ce jour-là des larmes sur le pauvre Holopherne. Car M. Pierre Champion nous prouve que_ ce .legs,
comme la plupart de ceux des deux Testaments, est u-omque,
doit être compris en antiphrase, et que Colin Laurens, Girart
Gossouyn et Jean Marceau; " ces trois petits enfançons
ditoyables sont trois riches et vieux usuriers, entre les plus

NOTES

797

riches de France ! " De sorte que les vers de Villon sortent de
la même veine que ceux de Banville :

l'autre jour, attendant r1ainement de l'argent
Qui me r1ient de Hanor1re,
Je pleuraii depltil dam la rue, en songeant
Combien Rotsd,ild est paur1rt !
Et je ne fais pas ce rapprochement pour le vain plaisir de
juxtaposer deux stances, mais je le trouve significatif, consolant
et beau; pour un poète du xve siècle ce n'est que par antiphrase
simple et par jeu que l'on peut parler de la pauvreté d'un usurier;
pour un poète du XIX&amp; siècle, cette pauvreté n'est pas ironie,
mais vérité, quand elle se compare a la riche~e de ce qui vaut
vraiment, l'exaltation et la liberté intérieures. De l'un à l'autre
texte, la ligne est la même, mais ascendante vers les sommets et
vers l'air pur.
Dans ces deux gros volumes, M. Pierre Champion n'a
prétendu qu'a un travail d'historien, et, tout en appréciant
sobrement le génie de Villon, il a laissé de côté la technique
et la place de sa poésie. C'était son droit ; il est bien de servir
non seulement de guide au lecteur actuel, mais de base nécessaire à un auteur futur, à un analyste que le Villon de Gaston
P1ris n'a nullement lieu de décourager. Cependant j'aimerais
que M. Champion ait été un peu plus loin dans la psychologie
de son poète. Je ne suis pas insensible an charme ni à la vérité
de la page qui ouvre le tome II, mais M. Champion se contente
d'y reconstituer son Villon sur le type général du jeune homme
que chacun peut retrouver en soi, et non sur le type particulier
du Poète. Il y avait pourtant un terme de comparaison intéresl saut. Je suis étonné que pas une seule fois M. Champion n'ait
prononcé le nom de Verlaine. Et cependant, de Villon à
Verlaine, l'analogie de la vie, l'analogie de la poésie, frappent
à première vue. Tous deux tirant, à une époque de poésie
artificielle, la poésie de l'âme la plus intérieure et de fonds

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

musicaux, bdilants, qu'avant eux on ne soupçonnait pas. Tous
deux débiles de volonté, épris de l'Amour, et le sentant mêlé
aux vibrations de leur génie, mais, par laideur physique ou par
timidité, voués à la Vénus des carrefours. Tous deux sans
défense contre leur temps, écrasés sous l'ordre et sous la loi.
Tous deux trouvant dans leur prison les sources de l'inspiration
chrétienne et la voix qui les rappelle à Dieu : à ce sujet
M. Champion écrit sur Villon une page que l'on peut transporter sans y rien changer à la prison de Mons et aux origines
de Sage,se. Et entre les hasards des événements, quelle concordance frappante 1 "Il y a parfois dans la vie, dit M. Champion,
un instant rapide dont les conséquences se feront sentir sur tout
le reste de notre existence ; une minute mystérieuse la domine,
un accident en modifie toute la suite. Il est un destin qui nous
ferme une route et en inaique irrévocablemeut une autre:
ainsi l'éprouva Villon quand il rencontra un prêtre amoureux
et colérique. " Suit l'aventure du 5 juin 145 5, la rixe de
Villon et du prêtre Philippe Sermoise, Villon blessé, tirant sa
dague, et frappant mortellement son adversaire. De là tous ses
malheurs. Lisez dans le Paul Fer/aine de Lepelletier le récit de
cette dispute armée avec Rimbaud qui valut au poète sa condamnation, puis une vie hors la loi. L'instant rapide, la minute
mystérieuse, le destin, sont les mêmes. 11 semble qu'à deux
moments de notre poésie le même ange soit passé, pour lui
marquer, d'un coup rude, et sans souci de la chair qu'il blessait,
sa route.
A.T.

A PROPOS DE DEUX LIVRES DE M. ANDRÉ
SUARÈS : IDÉES ET VISIONS (Emile Paul, 3 fr. 50). TROIS HOMMES (Nouvelle Revue française 3 fr. 50).
Quelque importance que nous nous plaisions à reconnaître
à ces deux ouvrages, ils ne nous donnent pas l'homme tout

NOTES

799

entier. Aussi bien ne seront-ils pas pour nous le prétexte d'une
étude d'ensemble, mais le sujet de quelques réflexions. Ils rassemblent les plus frappantes qualités de !'écrivain, du penseur, du
critique. Nous n'envisagerons ici l'œuvre complexe de M. Suarès
que sous ce triple rapport.
En un temps ou l'on n' "écrit" plus - ou plus guère - la
moindre page de M. Suarès, la moins bonne comme la meilleure,
étonne en ceci dès l'abord, qu'elle est "écrite''. M. Suarès dit
quelque part que tout auteur vraiment grand a un style et se
reconnaît à cela. Lui aussi veut avoir un style - il en a un. Il
ne joue pas avec le mot; le mot n'est pas pour lui chose légère ;
il ne peut pas souffrir qu'il s'émancipe dans la phnse; il tient
sur lui sa griffe; le sens qu'il veut qu'il ait, il le lui donne; il
le pres~e, le choque, l'éprouve et quand il le sait assez dur, sans
alliage, irréductible à aucun autre, alors il le rive :1 sa place,
forçant, au besoin, la syntaxe, pour l'y mi;ux river. Quand
M. Suarès dit style, il veut dire grand style et il ne conçoit pas
qu'on se puisse soucier d'un autre. Le grand style français !
il n'est pas tant pour lui dans Bossuet que dans Pascal; pas
tant un style d'apparat, qu'un style de passion et de souffrance,
qu'un style intérieur, et même quand il crie. li ne s'arrondit
pas, il épouse tous les àngles de la pensée ; sans la pensée "il
ne serait de rien". Appelons-le le style de l'homme solitaire.
C'est le vertige de -Ja solitude qui met en branle la pensée de
M. André Suarès.
Le solitaire pense en profondeur ; il n'a que faire des
constatations superficielles de nos sens, des déductions dont la
raison de tout homme est capable. La on commence le gouffre,
c'est là qu'il aime à se tenir. Plus il s'écarte du vulgaire - plus
il attache de prix à son originalité, plus il s'écoute, et plus il
parle. Plus il se sépare de l'homme social - plus il sent s'aiguiser
son appétit de l'absolu. Penser n'est plus pour lui la découverte de rapports nouveaux entre les faits et les idées, mais,
par delà l'expérience, par delà' la géométrie, c'est ausculter le

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cœur souterrain de la vie, poursuivre le secret qu'on n'atteint
point et le poursuivre d'autant plus furieusement qu'on sait
qu'aucun homme ne peut l'atteindre. Pour le penseur solitaire
il n'y a pas d'autre problème que celui de notre destin : art,
science, morale, politique, tout s'y rapporte. - Ainsi, M. André
Suarès recommence la tragédie de Pascal. Mais il ne semble
pas que la révélation pacifiante lui soit venue. Ou bien c'est
qu'il l'a repoussée. Il la repousserait encore, je le crois. Il craint
qu'elle ne fasse obstacle à cette vertu entêtée de recoignement,
de réaction, de rétraction sur soi-même qu'il cultive douloureusement. Autre part que dans cette lutte, ses facultés mal
activées ne rendraient pas leur effort maximum.
On me dirz que le solitaire d'autrefois ne se donnait pas en
spectacle au monde, que les cris de Pascal devaient s'éteindre
dans l'œuvre qu'il avait rêvée et qu'il n'eftt pas le loisir de
parfaire. Depuis Pascal, nous avons eu Rousseau, nous avoni eu le
romantisme l Les mœurs littéraires ont changé. Chacun se confesse tout haut, et même qui n'a pas à confesser grand' chose.
Voudrait-on que M. Suarès, si riche d'intimes méditations, fût
seul à garder Je silence 1 S'il nie le monde, il faut bien que le
monde apprenne de lui qu'il est nié] Soit qu'il prenne le masque
du condottière, soit qu'il anime le personnage de Lord Spleen,
c'est donc M. Suarès qui parle et on sait qu'il parle en son nom.
Lorsque je lis dans ldéu et Visions ces extraordinaires Rljltxil/1/S
.Jur la Décadence, ou le chapitre Art-style de Lord Spleen ttl
Cornouaille1, j'entends une voix de prophete sortir de la
caverne; elle me hait, elle me juge, elle me blesse; elle veut
pourtant me convaincre. Elle est si péremptoire et d'une
âpreté si singuliere que je voudrais qu'elle eût toujours
raison. Mais ce n'est pas impunément qu'on se grise sans cesse
de sa propre pensée, et ici - le plus grave obstacle à une
victoire totale sur le lecteur, la raison qui fait que M. Suarès
n'a pas encore la situation qu'il mérite, c'est qu'ayant
choisi le ton du sublime, il lui arrive parfois de rester en

NOTES

801

dessous. On lui saura moins de gré qu'on ne le devrait, de
ses plus hautes et de ses plus justes pensées, pour une pensée
moins haute ou moins juste, qu'il aura laissé passer dans l'élan
de la production. M. Suarès écrit dans son Portrait d' Ibsen " On
est rhéteur d'idées, comme on est rhéteur de phrases; comme
on bâtit sur de grands mots vides, on fait sur de hautes pensées ;
mais la fabrique, ici et là, n'est pas moins vaine." A ce moment,
sans en avoir une conscience claire, je sais qu'il songe à lui ; il
flaire le danger vers quoi l'abus de la pensée l'incline, lui comme
un autre, et comme les plus grands. Son lecteur le plus attaché,
tremble sans cesse qu'il n' "abuse".
Au fond, M. Suares est trop libre de sa pensée, de penser
ce qu'il veut et à ce qu'il veut. Il lui est devenu tout de suite
trop aisé de remplir une page ou un paragraphe de quelques
formules frappantes, durement nouées et qui vont loin. A mon
avis il ne donne toute sa mesure que quand son sujet se particularise, quand ce n'est plus l' "homme" mais "tel homme",
quand la figure d'un Ibsen, d'un Pascal rassemble à soi ses
idées erratiques, le force à les grouper, à les lier et à les
ordonner logiquement dans la continuité d'un ensemble. Nulle
part M. Suares n'est davantage lui-même et ne parle plus
éloquemment de lui-même, que là où il confronte involontairement leur solitude à la sienne. Alors les paragraphes s'enchaînent, se commandent, se poussent ; l'amas de cellules
vivantes consent à un échange et forme un organisme, un être...
Pour caractériser ces grands hommes qui lui ressemblent,
M. Suarès trouve des traits qu'il ne trouverait pas pour lui ; il
lit dans une œuvre et sur un visage tout ce que l'œuvre et le
visage ont tu, comme ferait le plus grand portraitiste. " Ces
yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été tres beaux : bien
logés, ils regardent avec courage ; ils vont, au-devant de
l'attaque ; ils sont fermes ; ils ne vacillent point ; ils avaient
une certitude qu'ils ont perdue, depuis ... La face n'a jamais
été creusée, ni maigre, ni maladive, elle est d'une honnêteté

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

admirable. Un grand air de braver tranquillement l'opinion
d'autrui, la foi en sa valeur propre et en son droit ; un :irtiste
dont les puissances sont encore plus voisines de l'instinct que
des livres et qui n'ont pas encore usé leur passion, sous la lime
des mots." Pour que M. Suarès nous découvre toute sa valeur,
il fautqt1'il se retrouve hors de lui-même. C'est miracle de voir
comment ces yeux, qui nous semblaient tournés vers le dedans,
saisissent et fixent la vie. Il semble que dans son semblable il
trouve l'équilibre et le repos. Il n'y abdique rien de son
inquiétude ni de sa passion, mais la vie des autres les a filtrées.
On sait combien M. Suarès se montre injuste pour les Grecs;
son monde est celui de Pascal, de Beethoven et de Shakespeare;
il conçoit la sérénité comme un manque. J'espère, contre lui,
qu'il la rencontrera. Après ces pages fougueuses et amères, on
souhaite ardemment le spectacle d'un esprit délivré, "détaché",
espoir de Nietzsche, - détaché par le scepticisme ou b fo~
dans l'acceptation sans réticence de la vie, que ce soit un
paîen comme Sophocle, un pyrrhonien comme Montaigne ou
an catholique comme Paul Claudel. Et on lit avec joie les
pages descriptives que M. Suarès a consacrées
la Provence;
là il a consenti à regarder le monde, sans le juger; à n'y considérer que des couleurs et que des formes ; son style lui-même,
sans dessous, tout appliqué à copier, s'aère, s'éclaircit, sans rien
perdre de son beau suc. " Il a fait très chaud, Le ciel dur et
cru se lave d'ombre, il monte peu à peu comme une coupole
aérienne, dans une ascension insensible : et parce qu'il n'est
plus d'an seul bloc il se colore de nuances délicieuses, où l'or
rouge du feu domine, etc ... " Je cite dessein les plus simples
phrases.
H. G.

a

a

•
ETUDES DE PSYCHOLOGIE LITTÉRAIRE, par
Cazamian.

LQUÏ1

Puisque ce livre est extrait d'un des enseignements les plus

NOTES

substantiels qui soient donnés à la Nouvelle Sorbonne, cherchons d'abord dans le sixième essai : Histoire littéraire tt hiJtoire
sociale, le plan de travail proposé par l'auteur à ses étudiants en
lettres anglaises. Au programme de l'examen étaient inscrits ces
deux textes : le prologue des Ca"terbury Tak, et la Visio" de
Pierre le Laboureur ; et ce sujet général : la Vie sociale et la
Religion de l'Angleterre au XIV6 siècle. Le maître pouvait
partir des textes, les éclairer par l'histoire. Il préfère "se placer
delibérément sur le terrain historique, envisager successivement
les principaux aspects de la vie anglaise au XIV" siècle, et
illustrer chacun d'eux à l'aide des textes choisis. " Il v:iut la
peine de peser ses raisons.
D'abord "l'étude des langues et des littératures apparaît
désormais comme liée a celle des milieux sociaux, où se sont
élaborés les esprits nationaux ; où se sont développées les
institutions, les mœurs.,. et toutes les forces en un mot dont les
langues, d'une part, les œuvres littéraires, de l'autre, sont des
expressions. " S'agit-il, en particulier, des langues et littératures
modernes 1 Ici, "l'humanisme purement formel n'a pas jeté de
profondes racines " et ne gêne donc point un élargissement de
la méthode ; le rapport des littératures avec les milieux sociaux
est plus facilement et plus complétement saisissable. Et surtout
"les civilisations de l'antiquité sont mortes, et il n'y a plus
guère à les connaître qu'un intérêt scientilique et philosophique
(esthitirp1e a1111i, sans doute?). Au lieu que les civilisations
modernes - française, allemande, anglaise, italienne, américaine - s'imposent a nous comme les facteurs essentiels de la
destinée même du monde et de l'avenir humain. "
D'autre part, quel sera, dans les lrcées, le rôle des professeurs
d'anglais que l'Université prépare? "Ce n'est pas l'anglais
qu'ils enseignent, c'est l'Angleterre, l'Angleterre des choses et
des hommes, des hommes surtout." Ils doivent donner aux
élnes "le sens d'une de ces grandes énigmes historiques que
IOnt les nations modernes vis-a-vis de leurs voisines" et doivent

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

t

connaître le passé pour comprendre et faire comprendre le
présent.
L'autet1r ne se dissimule point que la notion même des
"lettres" se trouve ainsi modifiée : " Pour le progrès scientifique des intelligences, un sacrifice est nécessaire, et il se fera
probablement du côté de la sensibilité littéraire ; quelque chose
sera perdu sans doute, dans la moyenne, de l'affinement
aristocratique ou triomphait la vieille culture. - Quelque
chose, mais le moins possible .. . " D'aillews, comment l'éviterl
'' D~ux groupes d'études tendent à se constituer; l'un, qui
répond aux " lettres " embrasse à la fois l'homme moral et la
société ; et je n'ai pas besoin de vous montrer que dans ces
lettres nouvelles l'histoire fournit la méthode et la philosophie
de l'esprit; et quele vrai nom de ce groupe serait les "sciences
morales " ou plutôt les " sciences sociales", dans lesquelles
l'histoire littéraire n'est plus qu'une branche de l'histoire
totale, et la culture du gofit littéraire n'est plus qu'une branche
de la pédagogie; et d'autre part l'étude de la nature dans
laquelle rentre l'homme physique; et voilà ce qu'on appelait
proprement "les sciences. " - Et si l'un et l'autre groupe
doivent fournir à l'enseignement sa matiere, le premier restera
la meilleure discipline des intelligences, car !;étude de l'homme
moral est éducative en elle-même, et nul n'est complet s'il n'en
a éprouvé la vertu. Mais la culture de la sensibilité littéraire
n'y gardera sa place et son rôle qu'à condition de se subordonner à un ensemble dont elle est solidaire ... Car de plus en
plus nettement la lin véritable et suprême est : la connaissance
et l'intelligence de l'humanité. "
La méthode esquissée par M. Cazamian ne doit nullement
être confondue avec cette manie d'érudition, cet amour des
petits faits et cette horreur des idées où certains maîtres furent
conduits par une imitation étroite et fausse de la vraie science
germanique. Les plus dangereuses atteintes aux vieilles humanités ont été l'œuvre des philologues. Quand Renan, dans

NOTES

805

l'enthousiasme de sa jeunesse, vantait l'étude historique des
langues jusqu'à n'admettre, en dehors d'elle, nulle esthétique
valable et nulle psychologie, il se trompait assurément ; mais
l'erreur s'est aggravée en se traduisant dans le choix des procédés d'éducation. Notre auteur a sur ce point une ferme
opinion, que j'accueille avec joie : A.ses yeux "la philologie
n'est plus que l'auxiliaire, indispensable il est vrai, d'une étude
générale qui n'est pas celle des mots, mais celle des choses ...
Ce n'est pas assez de rattacher l'histoire des littératures à celle
des langues, si toutes deux n'entrent à leur tour dans l'histoire
des milieux humains ... La philologie n'a plus aucun droit a
dominer les sciences morales ;.. . son objet n'y forme plus
qu'une province dans un empire ... La philologie est la plus
abstraite de toutes les sciences de l'homme, .. Si elle plie
l'esprit admirablement au r\:spect scrupuleux des faits, elle
offre aux facultés de synthèse un champ moins vaste, sans cesse
rétréci par la bizarrerie, l'absurdité, l'exception ... Son étudé
~elève plutôt, dans son ensemble, de la mémoire que du
Jugement." Cette dernière phrase paraît d'abord passer le but.
Nul ne conteste l'acuité de jugement ni la puissance de
synthese qui distinguent un Bopp, un Burnouf, un Bréal, ou,
de nos jours, un Meillet. Mais c'est de nos étudiants qu'il
s'agit, de ceux qu'une vocation spéciale n'attire pas vers la
philologie
: Existe-t-il une autre science ou la compétence soit t
.
aussi tardive ; ou tant d'acquisitions doivent précéder le
moindre effort inventif; où l'activité de l'élève soit aussi
longtemps bornée à de timides et fragmentaires applications?
La philologie, pour l'étudiant moyen, devient simpl~ment... la
grammaire. Quoi qu'on ait dit, la mise en ordre de remarques
morphologiques et syntaxiques sur une page de vers ou de
prose n'est pas un des exercices qui permettent le plus sÎirement, soit de former, soit d'apprécier, les plus solides qualités
d'un esprit.
L'histoire mal entendue n'est pas non plus sans vertus

�806

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dispersives. Mais M. Cazamian, si je le comprends bien,
n'accable pas ses élèYes sous de longues tkhes d'érudition. Leur
travail de première main ne porte que sur des textes restreints.
Et si, pour éclairer ces textes, ils doivent de toutes parts
étendre leur enquête, rarement ils vérifieront, à partir des
documents bruts, les assertions des historiens ; plus souvent,
sur des résultats partiellement élaborés, ils feront œuvre de
choix et de synthèse. Ils ne peuvent saisir la vie d'une époque,
sans la rassembler sous une idée; la Vie et l'Idée ensemble
suscitent la forme, et l'exigent. Tout défaut de composition ou
d'expression serait ici sanctionné par un sentiment pénible
d'embarras intellectuel.
Dès lors, pourquoi regretter qu'un tel enseignement ne soit
plus dominé par un souci de culture esthétique? Ceux qui reprochent aux maitres actuels de négliger la formation du godt
savent bien que, sous un autre régime, le goÎlt des jeunes gens
se réglait fort peu sur le goÎlt déclaré des maîtres, En cette
matière, un maître peut beaucoup; mais ce n'est point par ses
leçons, c'est par la liberté qu'il laisse et par les encouragements
qu'il sait à propos dispenser; c'est par sa façon de corriger un
travail, ou de noter les épreuves d'un examen. Il importe que
la science - histoire ou philologie - n'accapare point le
temps de l'élève -au point de tuer en lui l'amour des libres
lectures; il importe que les qualités de finesse, le sens du beau,
le soin du style, lui soient comptés autant que le savoir, et
n'influent pas moins sur ses chances d'avenir. Pour cette seule
raison, ne souhaitons pas un triomphe trop complet de l'école
scientifique. M. Cazamian use de Chaucer et de Langland Pout
"illustrer", chapitre après chapitre, l'histoire du XIVe siècle;
c'est fort bien, et cela vaut mieux que d'illustrer, au contraire,
chaque vers d'un beau poème par un commentaire de linguistique et d'histoire. Encore faut-il que dans une autre chaire
un autre maître puisse n'.employer l'histoire qu'à faire mieux
sentir les beautés de Chaucer ou de Shakespeare. La Sorbonne

NOT.ES

n'a .pas à rivaliser avec l'esthéticisme d'Oxford; mais que
surgisse chez nous un émule de Walter Pater, il serait fâcheux
que sa délicatesse et son attachement à l'ancien humanisme
pussent l'écarter du haut enseignement français.

A l'ombre de l'histoire sociale, M. Cazamian réserve une
place au talent, à la personnalité originale de !'écrivain. Peutêtre en trouverons-nous la preuve dans son Carlyle. Dans le
présent volume, le seul essai qui traite d'un homme et d'une
œuvre individuelle est le court chapitre sur La Cité de /4 Nnit
Tragirpte, de James Thomson. Tout y concourt à définir l'âme
du poete et l'atmosphère du poème. Mais le cas ne prête guere
à l'analyse psychologique : Autant que les citations permettent
d'en juger, jamais âme plus fortement concentrée sous une
émotion dominante ne fit plus sÎlrement converger vers cette
émo~ion unique toutes les ressources de son art, tout le pouvoir
des images, et des rythmes, et des mots. Cette Nuit épaissie de
brume, qui pèse sur la Cité, est moins tragique que sinistre
moins sinistre encore que morne; des éclairs de pathétique d;
Pfil es rayons de grâce funèbre, ne semblent la traverser 'que
pour réveiller nos yeux à son horreur grandîosement monotone.
Dans l'enfer du Dante à chaque cercle changent la nature des
tourments et l'attitude des damnés; dans l'enfer de Thomson
,
'
c est partout, semble-t-il, un même accablement sous un même
supplice, partout !'Angoisse aggravée par !'Ennui,
~es autres études portent sur des sujets plus généraux ; et
tro1~ d'entre elles offrent trop d'intérêt pour que nous quittions
ce hvre sans nous promettre d'y revenir bientôt.
M.A.

ROMAIN ROLLAND : L'HOMME ET L'ŒUVRE,
par Paul Seippel (Ollendorff).
La première étude d'ensemble consacrée à Romain Rolland

�808

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous vient de Suisse. Elle est de M. Paul Seippel, dont le nom
était connu des lecteurs français, jusqu'ici, par les Deux Fra11m.
M. Seippcl rappelle d'ailleurs, et il parait en concevoir une
belle fierté, qu'il fut le tout premier, dans un article du Journal dt Genève paru le z juillet 1905, à parler de Jean-Christop!tt.
C'est donc à lui qu'il appartenait d'écrire ce livre. Et, quand
on l'a lu, on voit qu'aucun des "Amis de Jean-Christophe",
auxquels le livre , est dédié, n'était, pour nous l'adresser, en
meilleur état de grâce ; on Je voit, à cette idée seule, qui nous
paraît si naturelle maintenant qu'elle est trouvée, de leur avoir
précisément olfert son œuvre, comme le Pantagrutl aux buveurs,
pour l'esbattement des bons Christophistes et non aultres.
C'est en effet un groupe non compact, mais bien vivant,
que celui des "Amis de Jean Christophe" et voyez quelle
différence entre ce mot, qui nous vient si naturellement à la
pensée, et celui de " disciples de Romain Rolland" qu'il serait
impossible de prononcer de bonne foi. Je1111-Chris10plu a créé
une "amitié" dont je parle d'autant plus librement que, franchement, je crois bien rôder avec quelque timidité sur ses confins.
Pour se donner entièrement à elle, pour "en être", sans plus,
il faut, à ce qu'il me semble, et d'après ce qui ressort du livre
de M. Seippel, trois conditions.
" La première condition, en effet, dit M. Seippel, pour être
un digne membre de notre grande famille, est d'aimer par
dessus tout, la musique. " Je ne reviendrai pas sur ce qui est
aujourd'hui un Jieu commun, que Jean-Chris/Qjhe se dé6nit
comme le roman d'un musicien, écrit par un musicien, selon le
fil et les vertus de la musique. Mais il y a de bons esprits
.
" _et
qui se refusent à aimer " par dessus tout, 1a musique
qui bien plutôt l'aimeraient par dessous tout. Je veux dire
comme une chose élémentaire, comme un mouvement par
lequel tout doit commencer à vivre, mais aussi d'où tout ~oit
s'évader pour monter vers un monde de stabilité, de p~asuque
et de formes. Par la musique, les profondeurs deviennent

NOTES

sensibles, les racines de la vie bruissent et se dévoilent, mais
ces profondeurs sont un piédestal pour quelque chœe, idées
et formes, et ces racines alimentent le dôme de branches
-étendues ou retombantes. La musique c'est ce qui nous fait
vivre pour autre chose, aimer autre chose, penser à autre chose.
Comme Jean-Christophe lui-même elle est un instant de la vie,
elle est sacrifiée, elle meurt pour que d'elle s'exalte, pour que
d'elle subsiste, ce qui ne serait pis sans elle et ce qui vaut
mieux qu'elle, son œuvre. Elle est l'll,rnpov, matrice du voiii;,
et qui sait (Christophe le démentirait-il ?) si on ne lui reste pas
plus fidele en l'aimant par dessous tout, comme le terreau de
tout, qu'en l'aimant par dessus tout, comme la fleur de tout r
Dans le poème le plus "musical" de notre littérature, dans le
StuJrt de Victor Hugo, le faune, parmi l'explosion dernière du
lyrique et du vra.i, rejette la fltîte de Mercure et la lyre
d'Apollon, à cette heure brisée et dédaignée. Et à la musique
elle-même n'ai-je pas souvent entendu dire ce que Zarathoustra
enseigne à ses disciples : "C'est quand vous m'aurez renié que
YOus serez le plus près de moi." Mais aussi bien n'est-ce pas,
peut~tre, à ce moment où je crois m'éloigner le plus de l'auteur
de Jea11-CliriJ/Qphe et de l'auteur de ROt11ain Rolland, que je
reviens près d'eux et que nous pensons ensemble?
Une seconde condition - et je puis employer ici des
concepts plus précis - pour appartenir aux vrais amis de JeanChristophe, c'est, je crois bien, d'être anti-catholique? Certes
M. Seippel ne le dit pas formellement. Mais le génie de JeanCiristopht, et la fortune de Je11tt-Christophe, sont liés, en France
et en Europe, ·à 1:t vie profonde de 1'3me protestante. Je vais
m'expliquer. Même si Romain Rolland me le confirmait lui~me, j'hé.iterais à partager l'opinion de M. Seippel touchant
l'inftuence possible d'Empédocle sur Jean-Christophe. " Dans
son l}thme général, on discernerait l'alternance de ces deux
principes eternels de l'Amour et de la Haine qui tantôt se
~parent, et, par Jeurs luttes, engendsent la vie, tantôt se
10

�810

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAIS!

réunissent dans l'harmonie de la bienheureuse sphhc." Je voia
bien que Romain Rolland déclare s'!trc enivré des présocratiques, et que le p~emier dra~e qu'il écrf~it avait E~péd~
pour sujct,je ne crois pas à une mfluence d idées, de ph1losoph1e,
mai, à ceci : les fragments des premiers philorophes, dans leur
obscurité et leur incertitude, sont pour un penseur d'aujourd'hui
d'incomparables thèmes mu,icaw:, ils ont de la musique le
prestige mystérieux, les grands partis fluides, et, musique pure,
ils sont à l'ensemble des systèmes, à cette tragédie de la pensée
qui va de Socrate à Bergson, ce que l'ouverture du drame
musical est au drame, une graine avec un emboîtement de
germes. Le système d'Empédocle en particulier, avec ses COD•
traircs alternés, est pour nous le type même de cette œum
musicale. C'est cette musique retrouvée que Romain Rolland a
dti aimer dans Empédocle et dans les présocratiques. Le thème
de )' Amour et de la Haine, dans Jta11-Chrùtoplu, e~t un dép6t
direct de la musique ; je crois que techniquement il a peu i
voir avec le philosophe d' Agrigente. Tout ceci pour dire qae
Ja &lt;&lt;philosophie" de Jean-Christophe ne d~it pas se ch~~
dans des analogies :ivec les présocratiques, mm dans le prmape
vivant du protestantisme. Cette philosophie c'est la justification
par la foi, poussée à sa. ~imi_tc de"!i~e, purifi_ée de bibli..smc,
justification non par une JUstJce cxteneure, mai par la fo1 ea
)a justice, par la foi en soi, la foi en sa vie, la foi en sa mort.
Il est naturel que Romain Rolland se soit reconnu. dan1 la
philosophie typique du . protcst~n~isi:ne, cont~m.poram, ~
William James, et qu'il ait été, ccrit-il, 'stupéfait quelqucfots
par l'étroite parenté entre certaines idées du Bws0111 ~rdal et
celles de James." Et c'est quelques lignes plus bas qu 1_! formule
le Crtdo le plus absolument anti-catholiqu:' le plus log'.quemea;
protestant, le plus inacceptable_ pour qu1c~n~ue attri.bu~ ~
existence, un poids, à la Tradition : "Je n a1, pour a10 '. d~
plus ouvert un livre de philoso~hie~ depui~ le temps lo1ntain
où, à J' Ecole Torrnale, je m'en1vrau de Spinoza et des préso-

NOTES

8rr

cntiqucs. J'estime qu'un homme vigoureux et sain doit refaire
sa philosophie soi-même, comme il refait sa vie, son art, comme
il se décide dans l'action, et comme il aime .... " Je comprends
mal : en quoi est-on moins vigoureux et moins sain en faisant
appel, pour vivre, à Platon et à Descartes, qu'en s'alimentant à
Michel Ange et à Beethoven ? Romain Rolland maintiendra-til cet individualisme l aura-t-il, lui aussi, sa courbe barrésienne l
om verrons bien.
Troisième condition enfin : être de ceux-là que Niewche

appclJe les bons Européens, appartenir à cette Europe idéale
dont un Michelet du XX0 siècle, monté sur les Alpes comme

le nôtre sur le Jura, fera le tableau, ainsi que le nôtre a fait Je
Tdk4M de la France. Entre la France, l'Allemagne et l'Italie,
J11111-Chrotoplu étend la marche commune où les trois cnltures
se connaissent, s'affrontent, communient. Il était naturel que la
Suisse vît en lui son image, s'y reconnO.t et s'aimk Comme

Amie! l'cO.t goO.té ! Mais que d'inquiétudes et d'hé.sitations nous
~tent lorsque nous rêvons à cette" bonne Europe" de demain,
à cette patrie de Jean-Christophe! Ici j'aurais trop à en dire pour
les limites de cette note : je m'expliquerai a un antre moment.
Aussi ne m'inscrirai-je pas expressément parmi ces amis de
Jean-Christophe auxquels M. Seippel dédie son livre. Je me
tiens sur la réserve, je demeure un ami du dehors, comme il y
a pour l'Eglise des apologistes du dehors. Mais, à dffaut de
Jean-Christophe, quel génie appelle mieux aujourd'hui l'amitié
pleine et sans réserve que celui de Romain Rolland ? Et
Y.raimcnt il méritait un livre comme celui que nous donne
M. Seippcl,. un livre d'analyse saine, loyale, qui laisse l'itnpre.ion d'une étreinte entre deux mains honnêtes de bons
OUTricn : "C'est par la valeur de sa personnalité morale que
Romain Rolland est hors de pair, " dit en commençant
M. Seippel. C'est aussi dans une valeur morale, fleur et sant~
de sa valeur littéuire, que le livre de M. Seippcl trouve son
accent le meilleur et le plus franc.
A. T.

�812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

NOTES

légendes, d'histoire, d'aventures et de beauté. Et sa voix sonne
toujours le regret et la mélancolie.
PORTRAITS ET SOUVENIRS, par M. Henri de Rlg,titr
(Mercure de France, 3 fr. 50).
M. Henri de Régnier s'excuse, dans sa préface, de réunir en
volume-des articles écrits pour le journal. Besogne Mtive et
improvisée, qui mérite bien peu souvent, en effet, d'être sauvée
de l'oubli. Mais parce qu'ils ne doivent à l'actualité que leur
point de départ, les articles de M. Henri de Régnier soutiennent
l'intérêt longtemps après leur première publication et valent
d'être conservés. Ils ne sont, en eifet, que des prétextes à des
souvenirs de lectures ou de voyages, à des récits de la vie littéraire, Un événement quelconque, un anniversaire remet-il eu
vedette le nom d'un écrivain mort qu'il a connu particulièrement, M. Henri de Régnier en profite pour nous conter cc
qu'il sait de lui, comment il l'a vu, et quelles paroles il lui
entendit prononcer. Les îréquentations de M. Henri de Régnier
étant toujours choisies, ses souvenirs sont de qualité.
S'il s'excuse d'une besogne hhive, c'est, apparemment, par
moqestie. Car depuis longtemps, les pages qu'il écrit en peu
d'instants, sont composées dans sa pensée et elles ont pris ainsi
ce caractère de perfection, qui donne la valeur et la durée.
M. Henri de Régnier nous trompe avec bonne grke. Ses
articles ne sont point tant du journalisme que, déjà, des
mémoires.
Il est vtai aussi que le bon écrivain le demeure en tout ce
qu'il écrit.
Toutes les œuvres en prose de M. Henri de Régnier ont,
d'ailleurs, cette allure de mémoires, moins peut-être par leurs
sujets que par la prédilection de l'auteur pour le passé.
M. Henri d-e Régnier est venu au monde trop tard, presque
de deux siècles. Il n'est pas de nos contemporains. Il ne vit pas
avec nous de la vie d'aujourd'hui, mais dans tln autrefois de

Si Théophile Gautier, nous dit-il, aima spontanément José-

Maria de Hérédia parce qu'il faisait des vers "qui se recourbent
comme des lambrequins héraldiques ", nous aimons, nous,
M. Henri de Régnier parce que son style déploie de belles
manières et observe une parfaite convenance - quoique un peu
hautaine. Ce petit-fils d'émigré - c'est lui qui nous l'avoue_
ne semble pas ·accepter que Victor Hugo ait mis un "bonnet
rouge au vieux dictionnaire" et "fait une tempête au fond de
l'encrier." Il croit encore à l'ancien régime et il écrit en grand
seigneur qui sait son rang et entend ne se montrer jamais en
désordre. Si, toutefois, M. Henri de Régnier emploie tous les
mots - ce dont je ne suis pas sftr - les mots nobles comme
les mots roturiers, il leur confère une égale distinction. Je ne
sais par quel pouvoir mystérieux - sam doute par son pouvoir
de poète.

M. Henri de Régnier fait partie de ces écrivains heureux
:nuquels une situation privilégiée permet de parcourir le monde.
Remercions-les tous qu'ils satisfassent par leurs ouvrages à notre
désir de connaître la grandeur de la terre. Mais il est bon de
remarquer qu'ils ne vont pas sur les même~ chemins.Tandis qu'un
André Gide, par exemple, n'explore les différentes contrées que
pour découvrir la pure et essentielle nature, la création dans
l'acte qui la crée - ce qui nous vaut l'admirable livre des
Nourritures terrntres - M. Henri. de Régnier s'enfonce dans
les pays où fut !'Histoire et ne s'arr~te que devant les images
célèbres la~ssées par l'homme. Les paysages qu'il aime sont ceux
oà des personnages illustres ont vécu, ont passé, sont mor~s. Et
c'est leur âme qu'il y respire.
D'où les sujets de son nouveau livre : Portraits et S011'1111ir1,

G. S.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

'
LA POESIE
PSYCHÉ, poème dramatique par Gahritl MourlJ (Mercure de France, 3 fr. 50).

M. Gabriel Mourey qui a su se montrer naguère moderne
et même moderniste dans les poèmes du Miroir, court aujourd'hui le double risque d'être raillé par les jeunes poètes
d'cxtreme-gauche et loué à l'excès par ceux d'extrême-droite
pour avoir mis en œuvre Je mythe de Psyché. On est moderne (
en tous les temps et dans tous les sujets quand on a l'étotle
d'un homme. Au reste, si on veut bien y prendre garde, il n'y
a pas de matiùe plus riche, plus neuve et si peu exploitée et pas même celle-là que nous propose le monde présent- que
la mythologie des Grecs. On s'étonne qu'après un siècle de
lyrisme elle demeure encore aussi vierge pour nolls et qu'un
Hugo qui a fait de tout sa pSture, ait quasiment dédaigné
celle-ci. Sans Francis Vielé-Griffin, le symbolisme l'c(\t presque
aussi complétement méconnue. Qu'on oppose à cela l'obsession
de l'hellénisme qui règne chez. Keats, Swinburne ou Shelley !
On ne peut dire, n'est-cep~ qu'elle ait desséché leur génie et cc
n'est pas l'abstraction classique que la source antique leur a versée.
Nul n'épuisera les trésors vivants du mythe de Thésée, d'Héraclès, d'Atalante ou de Perséphone ! - Sans doute, Moliùe et
Corneille ont déjà touché à Psyché. Mais c'est une raison de
plus de Jouer M. Gabriel Mourcy de son audace. A vrai d~e,
il reprend le mythe au point où ceux-ci l'ont laissé et la cun~
sité de Psyché n'est pas le thème principal de son poème. Si
Psyché ouvre la pyxide magique qu'elle rapporte des Enf~
c'est qu'elle veut reparaître belJe devant Eros et qu'elle croit
que la boîte recèle un talisman souverain de beauté ; c'est
l'amour qui la guide, non le désir de toucher le fond de

I

NOTES

815

l'amour, dl'.\t cela ruiner Pa.mou même. Le personnage du
Tieux Pan qui mourra de désir, élargit la signification de la
légende ; son règne prendra fin et voici le règne de l'ime.
Mais que l'on ne pense pas que ces symboles viennent au
premier plan et ~tent par une ennuyeuse idéologie la qualité
humaine de l'action. De ces héros fictifs, M. Mourey dche de
&amp;ire des êtres ; il leur prête des émotions délicates et nuancées;
même il les amollit un peu trop à mon gré, mais c'est au bénéfice de la poésie. Au fait, il s'agit d'un poème, non point d'un
drame et la ligne du chant, même aux détours les plus tragiques,
domine les soubresauts de l'action. Je vois à la rigueur Psyd,I
S1l1 une scène, mais enveloppée de musique. Le vers est souple,
peu chargé d'images, parfois classique, plus souvent varié de
rejets hardis ; entre Je vers libre de La Fontaine et notre
Tm libre il garde une sage distance.

- Elle n'entnulra plus les s1111terel/es
Baôiller ..•
- Elle ne r,,n-ra plus briller
La mtr ôleu4 à traflm la grappe des tmmtlles.
- Hl/as, nlltu, dafund de sa prisqn
Elle n'tntmdra plw à la ltme 1tlJllfltllt
Ro~oultr dans /es hauts cyprh lts tourltrtlles
- P,ur tllt il "'Y aura plUJ dt sais0111.
Aucune recherche de mots, mais de ces chutes délicates qui
ducnt ju~tc. C'est l'ouvrage d'un homme de goth qui ne force
pas son talent.
H.G.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE ROMAN
L'APPEL DES ARMES, par Erntit Psichari (Oudin,

3 fr. 50).
Tout en écrivant un livre où. semblent abonder les éléments
autobiographiques, M. Ernest Psichari s'est donné l'air d'é&lt;:rirc
le roman théorique de sa génération. Son jeune héros, cc fils
d'instituteur élevé dans un débile rationalisme et qui par réaction contre tous les principes qui lui furent inculqués, s'éprend
du métier militaire et revient a la foi de ses anc!tres, cette
figure de jeune homme pourrait avoir été tracée en rapprochant
des traits épars fournis par les fameuses enquêtes sur les tendances de la jeunesse contemporaine. On nous les a tant
énumérées, ces tendances, on en a fait si grand tapage, que les
voici, quoi qu'on en ait, fixées et consacrées. Il ferait beau voir
qu'un garçon ne füt pas belliqueux ou qu'il eût encore du go0t
pour les livres ! Ceux qµi sont de ce vieux ,modèle n'ont qu'à
se tenir cois. Ils n'ont plus la parole; ils n'ont plus existence
légale.
Il est bien regrettable que parlant d'un état d'esprit qu'il ne
peint pas en littérateur, mais qui est chez lui conviction forte
et agissante, M. Ernest Psichari paraisse à ce point faire de la
littérature. Il n'est pas permis de donner à un sujet aussi
personnel apparence aussi convenue. Que tout cela paraît concerté ! Le jeune Vincent ne pouvait grandir que parmi ces
idéologies de primaires, responsables de tous les maux dont
nous souffrons ; mais il fallait aussi qu'il naquit en vieille terre
mérovingienne, de la souche la plus authentique - et non
pas ~ Meaux mais à Jouarre, car il convient que dans ce lieu où
une trop fameuse abbesse nous montra la fragilité de la morale,
prenne naissance un réveil d'énergie nationale.

NOTES

Les deux personnages qui interviennent dans la vie de
Vincent ne sont guère moins théoriques. La jeune fille qui
cherche à le retenir est une si pale figure que l'on regrette de
la voir encombrer ce livre de tant de médiocres épisodes.
Quant au capitaine Nangès qui par son courage et sa prestance
enthousiasme le fils de l'instituteur, c'est un type de militaire,
assurément vrai, mais qui manque terriblement d'accent et de
nouveauté. C'est l'officier aristocrate, élégant- riche, ça va sans
dire - peu philosophe, peu communicatif, droit, dévoué à son
métier auquel il se consacre avec une sorte de fatalisme un peu
triste, plus préoccupé de chasse et de chevaux que de la belle
maîtresse qu'il entretient et surtout passionné pour cette chasse
par excellence qu'est la vie militaire coloniale. C'est le seul
trait par lequel il touche .i notre époque, car, pour tout le
reste, il semble sorti d'un roman d'il y a trente ou quarante
ans, et il est, avec une naïveté un peu irritante, le contemporain
de ces hommes d11 monde, plus racés qu'intelligents, qu'on
rencontre dans les pièces d'Alexandre Dumas fils.
M. Ernest Psichari manque de ce don de romancier sans lequel
on ne saurait donner consistance et vie à une figure. S'il s'était
mieux connu lui-même, il aurait renoncé à la faible a/fabulation
de son livre pour nous apporter un simple carnet de notes,
intéressantes et meme émouvantes. Car il y a dans l'Appel
tks Armer quelques passages d'un récit de campagne au
Maroc qui sont d'une aqtre veine que le reste, et quelques
pages à la gloire de la guerre et du métier des armes qui
ne sont pas sans vigueur. " Heureux les jeunes gens qui de
nos jours ont mené la vie frugale, simple et chaste des guerriers." Et en conclusion : "La guerre est divine." C'est une
apologie du métier militaire opposé à l'esprit de l'armée
n~tionale : " On parlait un moment dè mélange avec la nation,
dit le capitaine Nangès. Nous restons moralement au-dessus
d'elle. La nation ne nous ressemble pas : elle roule dam le
progrès. Nous, notre rôle c'est de conserver un certain fonds

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moral, tel que nous l'avons reçu ... Vous aurez beau me prêcher,
la nation n'est pas l'armée. Les principes qui valent pour l'une
ne valent pas pour l'autre. L'armée comporte en elle-même sa
morale, sa loi et sa mystique. Et ce n'est ni la morale ni la
mystique de la nation ..• Nous n'avons pas de conversions à
désirer ni de propagande à tenter. Au contraire. Comme,
pareillement, il serait hors de sens de vouloir que tous les
Français adoptassent la mystique du savant, ou bien encore
celle du prêtre. Le jour où nous perdrons nos belles folies, nous
ne vaudrons plus grand'chose et tout cc peuple souffrira de
notre déchéance particulière. " Ce qu'il peut y avoir de juste,
ou du moins de convaincu, dans de telles affirmations, pourquoi
le mettre dans la bouche d'un personnage de roman ?

,

J.

S.

NOTES

1

LE THEATRE
MADAME SUZANNE DESPRÈS DANS LE RÔLE
D'HAMLET (Théâtre Antoine).

J'ai vu Hamkt avec M. Mounet Sully dans la médiocre
traduction en vers qu'a adoptée la Comédie Française. J'ai vu
Ham/et avec Mme Sarah-Bernhardt dans l'admirable et fidèle
,ersion de Marcel Schwob. Je n'ai pas vu Ham/et avec M. de
Max - et le regrette; mais c'est une chose que j'imagine assez
bien : ces trois comédiens sont de la même race. J'avouerai
aujourd'hui qu' Ham/et ne m'a jamais semblé si haut, si pur et
si profond, jamais si vivant sur aucun théâtre, que sur la scène
du théâtre Antoine où Mme Suzanne Desprès vient d'incarner
le héros danois. Jamais il ne m'a tant ému. - Je consens que
la mise en scène y était bien pour quelque chose, et ce n'est pas
au moment où le théAtre que fondent nos amis, se prépare à
appliquer les mêmes principes dans la présentation des chefsd'œuvre, que je dénierai l'importance d'une absolue sirnplüication du décor. L'œuvre devra gagner en unité, en continuité
et en force quand l'attention du public se concentrera tout
entière sur la parole et l'action. Mais il convient de rendre à
Mme Suzanne Desprès ce qui lui revient et à quoi etît-il servi
que le praticable peint s'effaçât discrètement derrière elle, si
ellc-méme eilt détruit le recueillement de la salle, par des
gestes outrés forçant le sens de l'œuvre et désaxant l'orbe du
drame 1 On conçoit quelle tentation mortelle saisit le grand
acteur qui assume le rôle d'Hamlet. Dans Ham/et, Hamlet est le
centre, le tout du drame, bien plus que Macbeth dans Macbeth,
plus qu'Othello dans Othello. Il ne partage la respomabilité de
ses actes avec qui que ce soit. Macbeth a sa femme ; Othello,
Jago. Hamlet n'a avec lui qu'un spectre. Tout, autour de lui,

�820

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

vit par lui et le tissu de son indécise, fantaisiste et ,douloure~
pensée ramasse et traîne, comme ferait un filet, 1 âme du roi.
l'âme de la reine, l'âme d'Ophélie, l'âme du moindre courtisan.
Ah ! comme il a beau jeu pour se soulever sur ses pointes, pour
parader au premier plan, pour opposer aux masq~es s~ns ~omplexité des comparses, son œil ennuagé, son sourire ironique,
toute la philosophie du monde qui charge son front ! Quelle
occasion de romantisme et de triompher sur les autres ? Au
moment d'entrer dans un pareil rôle quel artiste ne sentirait se
déchainer tout son génie et refuserait à cc rôle tous ses moyens?
Aucun rôle, semble-t-il, n'en requiert davantage. Mais aucun
n'exige davantage de l'artiste qu'il ait une complète maîtrise
sur eux. Si le prince Hamlet s'émancipe, s'il crève l'étroite
sphère où il est condamné à vivre, le drame n'a plus li~u - ~e
héros entre dans le pur lyrisme ou dans le ciel des mctaphystciens; même quand il s'oppose, il faut qu'il garde le contact.
S'il ne demeure pas de plain-pied avec les autres personnages,
son jeu ne nous prend plus au cœur.Oui plus un rôle a de portée,
plus il dépasse la littéralité du texte, plus je saurai gré à l'acteur
de rester proche de moi. On peut jouer " romantiquement"
une pièce brillante et vide, de !'Hugo, du. Ros~nd. Du
Shakespeare, non point. Et aucune œuvre ou respirent des
êtres. - Voilà ce qu'à compris sans doute Mme Dcsprès, quand,
à l'étonnement du plus grand nombre, elle a songé à jouer
Ham/et. Elle a rêvé de lui restituer sa réalité humaine. On a
crié bien haut : "Ce n'est pas son emploi ! " Mais elle n'en a
pas ! elle est seule aujourd'hui, entre tant d'artistes célèbres, i
n'avoir pas d' "emploi". Il y a les Guitry, les Huguenet et
les Simone - emplois précis, une fois pour toutes fixés. Cet11·
U n'abdiquent rien de leur tempérament, et quelque cll'ort
qu'ils fassent pour diversifier leur personnage, ils sont etll·
mêmes et rien qu'eux-mêmes ; ils im~sent à leurs auteurs de
modeler d'avance le héros à leur ressemblance. L'emploi des
Suzanne Dcsprès n'existe pas encore et ne peut exister. Non que

821

NOTES

celle-ci ait moins d'originalité que les autres, mais son talent,
comme celui de Mme Bartet est fait de pudeur, de mesure, d'oubli
de soi et de respect du texte ; il ne se permet pas de passer la
limite que lui assigne le rôle donné. Certes M. Guitry ne compose pas avec un soin moins savant et moins appliqué; mais sa
,olonté personnelle de composition est trop visible; on sent que sa
sobriété même vient moins du rôle que de lui. Mme Suzanne
Desprès arrive souvent à cc miracle qu'on l'oublie, pour n'entendre, quand elle parle, que la voix de son personnage, que cc
soit pqiJ de Carollt ou Ham/et. Son Hamlet, dira-t-on, manque
d'envolée, il manque de langueur. Je l'aime mieux ainsi. C'est
an jeune homme qui lit trop, un étudiant curieux et soucieux,
sans dandysme, mais bien en vie. Or pour moi ses paroles n'ont
d'importance que s'il vit. - Il se peut que Mme Suzanne Dcsprès
n'emplisse pas complétcment cette grande figure! Je prMère le
moins au plus ! Je me résigne à rester, lorsque je l'entends, un
peu en deçà de Shakespeare, plutôt que d'être entraîné par delà
dans un cercle de fantaisie que le génie n'a point prévu.
A,cc elle j'entre dans le chef-d'œuvre - et les autres m'en
font sortir. Il faut de tels artistes pour les bonnes pièces. Mais
les mauvaises n'y résisteraient pa~.

H. G.

• ••
LES" FESTSPIELE" D'OCTOBRE, A HELLERAU.
Les" Fcstspicle" d'octobre, à Hellcrau, ont offert les 5, 1 1 et
19 Octobre, à un public nombreux venu de toute Allemagne et
de l'Autriche, l'Amwnce faite à Marit de Paul Claudel. On sait
combien sont appréciées en Allemagne les œuvres de Claudel: cet
hi,er l'Annonce faite à Marit sera jouée au "Deutsches Theater"
à Berlin ; au théâtre de Hellerau on se dispose à donner
chaque année, des représentations des drames de Claudel, sous
la forme de "festspicle ". On a d'ailleurs traduit en grande partie

�822

LA NOUVELLE REVU!! FRANÇAIS!

l'œuvrc de Claudel: M. J. Hegner, dont on a pu apprécier
l'excellente traduction de l'Â11111J1Ue faite à Marit, travaille
à Têtt d'qr et à Comtaiua11u dt l'Est; M. H. Alberti, qui a
donné dans le " Claudel-programmbuch ", édité au moment
de ces représentations, une traduction du Magnifitat, travaille
actuellement à la Gantait; on trouve, à la librairie de HeUerau
(ville de trois ans dont toutes les maisons sont l'œuvrc du meme
architecte) tous les ouvrages de Claudel.
Nos lecteurs connaissent déjà, par une note descriptive que
nons avons publiée tout récemment, les particularités de construction et d'éclairage qui distinguent le théatre de Hellcrau.
La lumière transforme avec l'action dramatique, enveloppe le jeu
des acteurs qui peut se déployer librement sur cette scène
qu'aucun objet réel n'encombre. L'absence de tous décors permet
de n'apercevoir que la ligne de la pièce, qui se déroule comme
une vaste mélodie dont on pourrait tracer la courbe.. On a
vraiment l'impression que l'on " voit" le rythme intérieur
de l'œuvre, que cette scène ne laisse paraître que la constrUction de la pièce, ses thèmes et leur cnchatnement.
L'insuUation matérielle de cette scène sur troi$ plans superposés permet au public de voir simultanément plusieur motifs
du drame : ainsi au quatrième acte, on voit en bas une cavité
sombre où se trouve le tombeau de Violaine ; au-dessus, sur
un second plan, sont Jacques Rury, Mara, Anne Vercors et
Pierre de Craon ; et au-dessus encore, sur un troisième plan,
on voit, à la fin, apparaître Violaine, vêtue d'or et voilée,
encadrée par une sorte d'ogive lumineuse.
La mise en scène a été réglée avec le plus grand soin par
Paul Claudel lui-même, aidé du D• Wolf Dohrn, qui est
si dévoué à toutes les manifestations artistiques de Hellerau.
L'interprétation a été excellente: on a particulièrement admiré
MU. Mary Dietrich, du "Dcutsches Thcater" de Berlin, qui a
joué Je rôle de Mara avec beaucoup de jeunesse et de spontanéité.
DARIUS MILHAUD.

NOTES

823

•••
No,u flflon1 rtfM du tftXttllf' B01r11ilJ1, gtlldrt dt Stlplumt M a1'4Nlll,
14 tltrt suit1ante :
Paris,

2

Octobre 19 I 3.

Cher Monsieur,
Retour de vacances, je vois aujourd'hui seulement la reproduction, dans le numéro d' Et! des Marges, d'un entrefilet de l 'lntertnltiiaire dis Chercheurs tl tfts Ct1rieux touchant les éditions de
Stéphane Mallarmé.
Je m'excuse de demander une fois encore l'hospitalité de la
Nowtllt &amp;t1ut Franraiu ; mais, en présence du singulier
concours où ks Margts, tel correspondant de f lnt.ermldiairt,
d'autres encore semblent, sous le couvert de protestations
d'amiration pour l'œuvre du Maître, s'efforcer de lancer le
discrédit, j'ignore dans quel but, sur la récente édition des
Poésies de Mallarmé à laquelle vous avez donné tant de soins,
je désire apporter de nouvelles précisions, afin d'éviter que
certains de ses admirateurs puissent être troublés par ces
querelles si faussement byzantines.
Mallarmé préparait au moment de sa mort une UitiQ11 cqurnte de ses poésies, et c'est d'apres des indications laisstcs par
lui, et des prlcldmts établis par lai également (ce dernier mot
pour ceux qui n'ont pas su voir), que nous avons pu mener à
bien l'édition que vous avez s1 heureuscment réalisée.
Quant à la phrase concernant les inldits, je ne :;ais cc qui
l'emporte, ¾ ce propos, du ridicule ou du déplacé : car, que
n'a-t-on songé au terrible et douloureux mystère que vient
jeter la Mort au travers de toute existence humaine, spéciale-ment de celle du Poëte l
J'ajoaterai que Slll' ce point encore, Mallarmé a lai$Sé des
indications, hfüs l in extremis.
A vous cordialement

D1 E. Bonniot.

�LES REVUES

LES REVUES
REVUES FRANÇAISES.

Les revues, les journaux sans distinction d'opinion ont salué
la naissance du Théhre du Vieux Colombier d'encouragements
unanimes.
M. Régis Gignoux, ayant fait un des premiers le voyage de la
Ferté-sous-Jouarre, décrit ainsi dans le FIGARO du 24 aodt
cette Chartreuu de Comédiem:
Aux premiers jours du mois de juillet, uoc troupe de comédiens
descendit à la gare de la Ferté-sous-Jouarre et ne s'inquiêta pas de
savoir où étaient le théâtre et son café. Elle ne daigna pas da,-antage entrer dans le bourg, mais prit délibérément un chemin très
montant et s'en fut jusqu'au hameau du Limon, d'où elle n'est pat
encore descendue. Comme aucune affiche ni le tambour de ,·illt
n'avaient annoncé une tournée extraordinaire, les voituriers et les
badauds ne regrettèrent pas d'être privés du "dernier grand succc!s
de l'année" et ils réservèrent toute leur attention aux pêcheurs à la
ligne, si merveilleusement armés de cannes, de paniers et de
harpons. Ainsi en arrive-t-il dans toutes les villes, petites et grande,,
o_ù il se passe quelque chose.
Car cette troupe de comédiens, installée au Limon, y donne uo
spectacle qu'on n'a jamais vu à Paris et qu'on a encore moins
imaginé. Sous la direction d'un écrivain, elle a fondé la première
chartreuse tb~trale, une école en plein air, à trente lcilomètra de
la retraite de Pont-aux-Dames, l'avenir si près du passé, - suifant
les paroles éloquentes que prononcera dans quelques années le so.uspréfet de Meaux, au nom de M. le Ministre de l'lnstrucuon
Publique et des Beawc-Ans.
Pas de frère portier à la Chartreuse. Au sommet du coteau, en

&amp;ce d'un paysage large et mesuré qui de la vallée étroite de la
~arne ~onte ~ar des champs fortifiés de grands arbres jusqu'au
ciel tOUJours animé de l'Ile-de-France, il y a un jardin qui se divise
CD deux parties : à gauche, une allée tracée par des capucines
conduit à la maison de M. Jacques Copeau ; à droite, cette allée
descend i une pièce d'eau sur les bords de laquelle une grange en
largement ouverte à travers des arbres. Une grange l Non, cc n'est
plus une grange. Avec les murs clairs, la table au fond et d
chai,a, les portes supprimées et toute la lumi~ qui y pénètres
comme reflétée par l'eau toute proche, c'est déjà une acl!ne d~
théAtre. D'ailleurs, un avis est épinglé dans un angle du m .
"ADJOUr
. d'h w,· 9 hcures, travai1: répétition pour mémoire; heures,
ur ·
3
lectlll'CI; 4 heures, culture physique; 5 heures, U11tfimm, mft par
ltz do"uur (au souffleur).

M. Georges Duhamel dans le Mucuu

Dl!

FRANC!

du

1• octobre, complète ainsi le tableau :

Il sera toujours temps de se retrouver dans la pénombre poussiéde la scène, awc heures des répétitions. Aujourd'hui on
tnn.ille en pleine clarté. Pas d'indiscret,, pas de témoin,.' On
attend derrière des portants d'un feuillage authentique ; on arpente
IID.e. allée e.n pesant une réplique; on discute, dans le petit bois
YOWn, de l opportunité d'un i:-este ou d'un sourire ; on entre en
lœlle pour y travailler sans hâte et sans ennui ... A certaines heures,
la troupe se divise : deux écoles se forment sous les arbres et de part
et _d'autre on _s'adonne à cette lecture à haute voix que Copeau
atune avec raison être une parfaite gymnastique de la bouche et
de l'esprit. Une légère émulation est le meilleur garant de l'efficacité
de telles épreuves : et c'est avec étonnement que l'on voit a'appliqaer à cette besogne des comédiens dont plusieurs ont acquis du
renom et la faveur du public parisien.
ffllle

~ue les sceptiques nient librement de semblables pratiques. C'est
tooJoun une attitude aisée que de prendre en pitié les essais les plus
tolarageux et les plus nobles.

11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
LIS REVUES

•••
M. Louis Nazzi a consacré déjà deui de ses feuilletons dans
CoMŒDIA à la nouvelle tentative et il en annonce un troisième.
Il écrit :
L'étude de M. Jacques Copeau, qui doit servir de thème à noe
réBexions, loin de donner dans le travers que je signale, est l'une
des plus pleines et des plus solides qu'on ait écrites, en ces dernicn
temps, sur le marasme du théâtre contemporain et sur les conditions
nécessaires d'une réforme dramatique. M. Jacques Copeau, qui at
un esprit réaliste, ne se plait guère aux développements oratoires. U
lui faut, avant tout, des raisons et des preuves : il se les sert à IOÏméme avant de nous les n:tourner sous une forme alerte et rigoureuse. Ce qu'il nous livre dans les quelques pages concia et
ramassées de La Nouvelle Revue Fra11faiu, est le fruit d'une curiosité jamais ralentie, qui embrasse les arts et les lettres, et qui a 111
s'assimiler le meilleur de quinu années d'essai• et de recherches
dramatiques.

Et plus haut :
Ce qu'André Antoine a fait pour sa génération, un écriYIÏJI
jeune, décidé, fort d'une culture étendue et profonde, impatient
d'affronter l'adversité pour une cause qui vaille qu'on endure pour
elle, se propose de l'entreprendre, pour le grand bien et la déli,ranœ
de la n6tre. Il réalise enfin un rêve longuement portt,
caressé, discuté, attendu. Il arrive à son heure, il le sait. Il ne doute
pas que le combat sera périlleux qu'il lui faudra livrer contn
l'indifférence et la paresse du public ; mais il a prévu toutes la
épreuves et toutes les menaces ; elles ne l'ébranleront point : tlles le
trouveront souriant, et prêt. Ce jeune artiste, qui n'h~ite pu à
tenter l'aventure, s'appelle M. Jacques Copeau, et le théâtre, qu'il
Yient de monter, d'équiper, et qui, dèi le mois prochain, mettra à la
voile, a pour titre : Tlzllltre du Yitux Colombier. Il se pourrait bien
que ce titre, de tradition à la fois moliéresque et shakespeariCDDt,
laissât une trace ineffaçable dan1 l'art dramatique de notre temps.

Il faut se réjouir que M. Jacques Copeau ait réussi à imposer ses
ici~ et sa volonté ; mais, plus encore, il est heureux que la bataille
mm par la jeunesse contre la production dramatique contemporaine, soit dirigée par cet homme-là. Il serait malséant, sans
doute, de chanter, dès maintenant, victoire. Il y a toujours quelque
choee de puéril et de maladroit à prétendre connattre ce qui sera,
alon que, le plus sou,·ent, nous sommes aveugles aux faits qui
s'encbaincnt et se délient devant nos yeux. Tout de même, on a le
droit, à défaut d'un bulletin de victoire dicté à l'nancc, de prévoir
que "l'affaire sera chaude".

M. Nazzi annonce quelques restrictions - nous ne manquerons pas de les relever - et de les discuter en bonne place.
Dans les DfJIATS M. Henry Bidou en formule aussi qÜel-

q11es-unes:
U y a, dit-i~ une opposition permanente entre les intérêts
d'une entreprise et la beauté du spectacle. C'est désolant, c'est

ab.urde, mai, il en a toujoun été ainsi. Quand Corneille eut donné
pi~es, honneur éternel de la scène, les comédiens furent désespérés. Une actrice exprimait l'avis commun : "Autrefois, on nous

1a1

fiiait des pièces en une nuit, que nous payions trois écus, et qui
rapportaient beaucoup d'argent. Les pièces de Corneille nous
co6tent fort cher et nous rapportent peu de chose. "
IIOIII

Mais

il ajoute :

Les organisateurs du nouveau théâtre savent tout cela, et n'en
sont pu découragés. Ils ont organisé leur entreprise avec beaucoup

de prudence et d'habileté ; ils la mèneront avec énergie. On
murmure le nom de quelques ouvrages qu'ils comptent donner, et

qui sont parmi ceux qu'on désire Ir plus voir à la scène. Remercio111-lca d'avance des belles soirées que nous leur devrons. Et
IDllbaitons un succèi qui, les aidant à tenir leurs promesses, serait
au nénement heureux pour les spectateurs, pour les dramaturges
lt pour l'an lui-même.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

•••
Dans le G1L Bus, M. Georges Pioch croit "réver ". LA

LIBERT! s'étonne que le reve se réalise :
On ac souvient d'avoir lu, ici même, la proclamation que
M. Copeau lançait sur Paris, en lui annonçant se, projets directoriaux.
On se aouvicnt, notamment, du passage où il était question du
"comédien-roi", où M. Copeau diaait son mépris pour ces interprètes qui tirent à eux toute l'affiche et s'imaginent que les oeuvra
commencent et finissent où commencent et finissent leun r6les.
" Pas de ces gens-là chez nous, disait en tubstance M. Copeau ;
rien que des artistes s'oubliant eux-mêmes pour ne songer qu'aux
beautés des oeuvres interprétées, faisant disparaître leur personnali!i
derrière celle de l'auteur ••• "
Nous avions cru que M. Copeau ne trouverait jamais ces
comédiens-là ; il faut croire que nous avions mal cru, puisque,
ainsi que nous le disons plu., haut, la jeune troupe déjà ré~tc ...
Mais attendons ...

•• •

LES REVUES

Mais ce n"est pas tout et ce qui a si bien commencé ne saurait
que finir très bien. M. Jacques Copeau prend sa meilleure plume de
directeur et d'auteur et il écrit une lettre aux journaux. Il déclare
tout net qu'Antoine a développé en lui ce grand amour du drame
qui commandera toute sa vie, que t•enseignement d•Antoine a été la
base sur laquelle se sont élevée, ses premières aspirations et ses
prelDÎères certitudes (sic). Il atteste noblement sa solidarité morale
avec Antoine. Certes, il ,•applique à une tentative esthétique diff"érmte de celle d'Antoine - est-elle si différente que cela t nous le
venons au jour le jour - mais s'il réussit, il a conscience qu'il
nllllÎra aculement puce qu'il aura montré des vertus pareilles à
ccUea qui tirent et qui font la force d'Antoine. Bref, il salue en lui
le maitre et le chef.
Si tons ceux A qui Antoine prodigua des en~gnements et des
exemples avaient la vaillante &amp;anchi,e de M. Jacques Copeau, on
pou.rra.it être lier d•étre Français, et de connaftre les gens de théitre
et de les fréquenter peu ou prou. Mais il ne faut pas trop réclamer
de la nature humaine. L'incident que je vous raconte est déjà
lllllisarnment joli et a.nez significatif. Bravo 1
Signalons aussi !'aimable article qu'il nous consacre dans
L'()plNION •

J.

M. Ernest Charles dans l'HoMME Lieu rappelle l'incident
Antoine. Pour lui, le ThéAtre du Vieux Colombier sera une sorte
de petit Odéon, non loin du grand Odéon. Pourtant :
Antoine ne s'attarde pa, à une coruidération de cette nature. Il
croit que M. Copeau et ses amis ont un beau programme, de
magnifiques intentions, un merveilleux entbouaiasme. Alon dans la
spirituelle et hardie conférence qu'il fait avant la représentation ~e
la pièce de Diderot : Est-il bo,r? Est-il mlclzant? il présente au public
le thMtre de ses jeunes concurrents. Je ne crois pas, dit-il, que ces
jeunes gens m'aiment beaucoup; mais ils sont inté:~"· ~e
manquez pas de suivre Jeun essais avec toute la cunosué qu ila
méritent. .. C'est généreux et c'est charmant. Et ai jamais on voua
demande de M. Antoine : Est-il bon ? Est-il méchant? vous pouves
répondre qu'en dépit des apparences, il est bon et meme très bon ..•

• ••
M. Claude Roger Marx dans CoMœorA lLLOSTltÉ répond par
arance à certaines critiques qu'on ne manquera pas de nous
adresser :
Qu'on n'ai!le pas imaginer le théAtre du Vieux Colombier

comme une tentative austère : ne dites point qu'on y jouera des
œuvra inaccessibles et dont la vie s'est retirée. Les joies profondes ne
IC go(ltent pas dans la paresse : l'œuvre d'art exige un effort qui
troo,e en soi sa récompense...
DURaNDAL, revue catholique, "applaudit de tout cœur à la
belle et noble initiative de ses confrères de Paris. "
Tout ce qui a pour but de régénérer l'art, de le purifier, de le

�830

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rdever, ne peut que nous plaire, à nous qui n'avons jamais eu d'autre
but nous-mêmes, dans l'apostolat artistique que nous exerçons depuis
vingt ans, que de ramener l'art contemporain à l'idéal.
LA REvuE CRITIQUE DEs loÉEs ET DES LivRES, par la plume de
M. André Du Fresnois nous approuve :
Tout ce que nous connaissions de M. Jacques Copeau no111
assurait, du reste, qu'il avait profondément réfléchi sur les conditions
de l'art dramatique et que l'on n'avait point à redouter chez lui cette
erreur de tant de directeurs de théâtre qui, dans le besoin dont il,
sont saisis par moments de "faire quelque chose pour la littérature",
"choisissent des œuvres informes, provoquent l'ennui ou la risée du
public, l'entretiennent dans sa routine et arrivent ainsi par un détour,
à consolider la vogue des auteurs les plus médiocres.
De toutes les entreprises auxquelles nous avons pu assister, celle
de M. Jacques Copeau est donc celle qui se présente avec les plus
grandes chances de réussite.

• ••
M. Albert Flament dans ExcELSIOR expose
justes idées :

a ce

propos

de

Le théâtre, n'est guère une école des mœurs, mais il réflète 10n
temps avec scrupule ; il subit les impulsions des idées et de la mode.
Nous devions donc voir s'établir pour un théâtre ce régime qui
prend depuis quelques années tant d'essor dans toutes les branches
de l'activité, de la pensée et de l'art et qui viendra certainement
aider un autre mouvement nouveau, celui de la décentralisation.
Les équipes de boy-scouts, commes les petits salons, comme les
revues, comme les groupements de toutes les nuances d'art, ne nous
ramènent-ils pas à ces unions primitives, ces confréries, ces communautés, ces collectivités, franches ou secrètes, que la religion qui sut
toujours comprendre les hommes s'adapta si bien, ces corporations
qui ont fait, à ses origines, l'un des moyens de la grandeur et de la
force du pays.

M. Maurice Verne de l'lNTRANSIGEANT a assisté a une répétition.

LES REVUES

831

Les acteurs de M. Copeau, écrit-il, sont étonnants d'humanité
spirituelle ou vulgaire ... Ce ne sont plus des acteurs, ils méritentle
baiser de dévotion. Ils nous préparent des joies pures et de bons
délires. Et plus tard ils iront prouver à l'étranger que le théâtre
n'est pas mort.

•••
M. Lucien Mary, M. Francis de Miomandre, M. DumontWilden soutiennent courageusement l'entreprise. Et je ne parle

pas des longs articles du THÉATRE, de la Vix, de la REVUE BLEUE,
du CouRRIER EuRoPÉEN etc.
Enfin M. Léon W erth dans le GIL BLAs du

12

Octobre,

oppose "le Monstre" au " Héros ". Le monstre c'est " le
théAtre ", le -héros " son directeur". Il rend hommage au
talent de Francis Jourdain quj a rajeuni la salle et la scène avec
un gotît siÎr et choisi et qui inventa les décors. Et il termine
sur cette boutade généreuse :
Ceux d'entre nous qui à vingt ans croyaient au théâtre voient
avec émotion le départ de Jacques Copeau. Nous nous souvenons
des contes de notre enfance. Nous aimions celui qui s'en allait,
armé de sa seule épée combattre la bête sanguinaire. Nous ne voulons pas que Jacques Copeau soit dévoré.
Nous n'avons pas cru pouvoir mieux reconnaître tant de
marques désintéressées de sympathie, qu'en en recueillant ici
quelques-unes.

• ••
I.EVIJE ALLEMANDES.

Dit Weiuen Blaetter.
Une nouvelle revue allemande qu'il nous plah de signaler

entre les autres. Au premier numéro (septembre) ont collaboré
Rudolf Borchardt, Franz Blei, Kurt Hi!ler, Carl Sternheim,
Herbert Eulenberg. Ces noms sont une garantie. Le manifeste

�832

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la rédaction s'élève - modérément, avec une retenue
hautaine - contre la période précédente, contre le matérialisme bourgeois ou socialiste, contre le pathétique du néo'1" qui. n 'é.
'!",
romantisme, contre I' homme soc1a
tait que soc,a
pour qui les hauts-fourneaux et les aéroplanes a~aient _re~placé
les burgs en ruines et le lierre, contre la prétention sc1ent11iquc
qui avait tué la philosophie, contre la nouveauté des sujets, qui
faisait oublier la forme. "Du renoncement à la forme, par une
sorte de ressentiment de barbare, on s'était fait une sorte de
théorie qui annonçait l'amorphe comme "la forme spécifique"
de l'avenir"... Après trente années, beaucoup de livres, pas
une œuvre ! Bahr, Hauptmann, Wedekind, Dehmel, George
même ne peuvent dans l'esprit des nouveaux-venus tenir toute
la place. " Cette place, s'il faut nommer des noms, Flaubert,
Dostoi'evski Whitman ne la tiendraient-ils pas mieux r" Ils y
'
.
:ijoutent Hôlderlin, accusant ainsi leur désir d'une rénovatJOD
morale, religieuse ", en même temps que littéraire. Au fon~
c'est l'individualisme aristocratique de Stefan George qui
renatt avec moins de froideur ; l'ambition du cœur est plus
grand:, si celle de l'esprit est moindre : "la littérature à venir
sera plus modeste que celle d'hier, mais elle cherchera à se
subordonner à un ensemble plus vaste ; une débutante, sans
éloquence; elle ne sera pas sociale, mais chaudement humaine;
pas de rédemption : de la piété, au sens traditionnel ; elle ne
découvrira pas de nouveaux sujets qu'elle annonce avec
fanfares • elle sera nette et simple et ne s'agenouillera point
devant {es jmes compliquées ; elle adorera les merveilles de
}'!me simple ; la colère y sera la colère, sans nuances'. e~ la
haine, la haine ; et pourtant elle aura sa joie, celle qui vient
d'avoir la terre et le ciel par dessus ... Un monde nouveau se
dégage, du point de vue moral et religieux; c'est là que nous
cherchons notre place. "

?°

833

L'OFFRANDE LYRIQUE
(GITANJALI)
" Tagon 1st lt premier dt nos saints
qui nt u soit pas refùsl à la vit, mt dit
ut hindou, mais hitn ait attendu son
inspiration dt la vit mblu; tl c'est pour
ula prlcitlment qut nous l'aimons. "

W.B.

(Introduction au
Gitanjali).

YEATS

Il n'est sans doute }'lus besoin de présenter Rabindranath
Tagore. Ceux de nos lecteurs qui ne le connaissent pas encore,
peuvent se reporter à l'étude de M. Henry Davray (Mercure
il Frlln(t, n° du 19 aollt 1913), au cours de laquelle ont
6té cités, dans une traduction provisoire, nombre de poèmes
du Gitllnjali. La traduction complète, et seule autorisée, de
l'ouvrage par M. André Gide paraîtra très prochainement aux
éditions de la Nouvelle Rtfl114 Française. Cette traduction a été
&amp;ite d'après la version anglaise que l'auteur a donnée lui-meme
de ses poèmes hindous, originairement écrits en bengali.
1 l

La langueur pèse sur ton cœur, encore, et
l'assoupissement sur tes yeux.
1

Le poèmes que nous publions ici portent en anglais les num~ros

lllivaats : LV, LVI, LVII, LVIII, LIX, LXVII, LXVIII, LXIX.

LE GÉRANT :

ANDRÉ

RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, 12, Bruges (Belgique).

LXX, LXXI, LXXII, LXXIII, LXXX, LXXXIV, LXXXVI,
XCI, XCII, XCIII, XCIV, XCV, XCVI, XCVII, IC, C.
I

�834

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

N'as-tu donc pas entendu dire que la fleur
règne en splendeur dans les êpines? Eveille!
Eveille-toi ! Et que l'heure ne passe pas
vaine ! A l'extrémité du sentier caillouteux,
au pays de l'intacte solitude, mon ami repose
solitaire. Ne déçois pas son attente ! Eveille!
Eveille-toi l Et si palpite et vibre l'azur par
l'ardeur du rayon de midi... Si le sable
brûlant étale son manteau de soif... Mais
ne sens-tu pas de joie dans le fond de ton
cœur ? A chaque pas que tu vas faire, la
harpe du sentier, d'une suave musique de
peine, ne saura-t-elle pas retentir ?
2

C'est arns1 que la joie que tu prends en
moi est si pleine. C'est ainsi que tu es descendu jusqu'à moi. 0 Seigneur, maître de
tous les cieux, si je n'existais pas où serait
ton amour?
Tu m'as pris comme associé de ton opulence. Dans mon cœur se joue le jeu sans fin
de tes délices. Par ma vie prend forme incessamment ton vouloir.

L10FFRANDE LYRIQUE

835
Et c'est pourquoi, toi, Roi des rois, tu t'es
revêtu de beauté afin de captiver mon cœur.
Et c'est pourquoi ton amour se résout luimême dans cet amour de ton amant ; et l'on
tt voit ici où l'union de deux est parfaite.

3
Lumière ! ma lumière ! lumière emplissant le monde, lumière baiser des yeux, douceur du cœur, lumière !
Ah ! la lumière danse au centre de ma
vie ! Bien-aimé, mon amour retentit sous la
- frappe de la lumière. Les cieux s'ouvrent ,•
le vent bondit ; un rire a parcouru la terre.
Sur l'océan de la lumière, mon bien-aimé,
le papillon ouvre son aile. La crête des vagues
de lumière brille de lys et de jasmins.
La lumière, ô mon bien-aimé, brésille l'or
sur les nuées ; elle éparpille profusion les
pierreries.
Une jubilation s'étend de feuille en feuille,
ô mon amour ! une aise sans mesure. Le
fleuve du ciel a noyé ses rives ; tout le flot
de joie est dehors.

a

�LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

4
Que tous les accents de la joie se mêlent
dans mon chant suprême - la joie qui fait
la terre s'épancher dans l'intempérante profusion de l'herbe ; la joie qui sur le large
monde fait danser mort et vie jumelles; la
joie qui précipite la tempête - et alors un
rire éveille et secoue toute vie ; la joie éplorée qui repose quiète parmi les larmes dans
le rouge calice du lotus douleur ; et la joie
enfin qui jette dans la poussière tout ce
qu'elle a et ne sait rien.

5
Oui, je sais bien, ce n'est là rien que ton
amour, ô aimé de mon cœur - cette lumière
d'or qui danse sur les feuilles ; ces indolents
nuages qui voguent par le ciel, et cette brise
passagère qui laisse sa fraîcheur à mon front.
Mes yeux se sont lavés dans la lumière
matinale - et c'est ton --nessage à mon
cœur. Ta face, de très haut s'incline ; tes

L 10FFRANDE LYRIQUE

837

yeux ont plongé dans mes yeux et contre
tes pieds bat mon cœur.

6
Tu es le ciel et tu es le nid aussi bien.
0 toi plein de beauté ! ici, dans le nid
des couleurs, des sons et des parfums, c'est
ton amour qui enclôt l'âme.
Voici venir le Matin, avec une corbeille
d'or à la main droite, que charge la guirlande
de beauté dont il va sans ·bruit parer la
terre.

Et voici venir, par de vierges sentiers, le
Soir sur les pacages solitaires et qu'ont
désertés les troupeaux ; il apporte dans sa
cruche d'or le frais breuvage de la paix,
flot de l'océan du repos, pris à la rive occidentale.
~ais là, là où s'éploie le ciel infiniment
afin que l'âme s'y essore,
règne intacte
et blanche la splendeur. Il n'est plus là ni
nµit ni jour, ni formes ni couleurs, et ni
paroles, ni paroles.

la

�839

L'OJFRANDE LYRIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

7
Sur cette terre que j'habite ton rayon
descend bras ouverts et se tient' devant ma
porte tout le long du jour de ma vie pour
cueillir et ramener à tes pieds les nuées
faites de mes larmes, de mes soupirs et de
mes chants.
Avec un tendre délice, cet humide manteau de nuées tu en revêts ta poitrine étoilée,
l'enroulant, le plissant en formes sans nombre,
le diaprant de tons inconstants.
Il est si léger, si fluide, et mol et plein
de larmes, et noir, que c'est pourquoi tu
l'aimes, ô toi sans tâche, ô limpide ! Et c'est
pourquoi dessous son ombre pathétique tu
couvres ton auguste et blanche splendeur.

8
Le même fleuve de vie qm pousse à
travers mes veines nuit et Jour court a
travers le monde et danse en pulsations
rythmées.
•

1

C'est cette même vie qui pousse à travers
la poudre de la terre en innombrables brins
d'herbe, et éclate en fougueuses vagues de
feuilles et de fleurs.
C'est cette même vie que balance flux
et reflux dans l'océan-berceau de la naissance
et de la mort.
Je sens mes membres glorifiés au toucher
de cette vie universelle. Et je m'enorgueillis,
car le grand battement de la vie des âges,
c'est dans mon sang qu'il danse en ce moment.

9
T'appartient-il, Seigneur, de participer a
la félicité de ce rythme? d'être lancé, perdu,
brisé dans le tourbillon de cette formidable
joie?
Toute chose se précipite, sans arrêt, sans
regard en arrière, sans qu'aucun pouvoir
puisse rien retenir, toutes les choses se
, ..
prec1p1tent.
Emboîtant le pas au rythme de cette
musique inlassée, chaque saison accourt en
dansant, puis passe outre - couleurs, tons et

�LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISI

parfums déversent djinfinies cascades dans
cette surabondante joie qui s'éparpille et se
renonce et meurt à tout moment.
IO

Que f aie dû foisonner beaucoup et me
retourner en tous sens, projetant ainsi des
ombres bigarrées sur ta splendeur - telle est
ta maya.
Tu poses une barrière à même ton propre
être et, en myriades d'accents, disjoint de toi,
tu réponds à ton propre appel. C'est ainsi
qu'en moi ta départition a pris corps.
Ton chant poignant se reflète à travers les
cieux en larmes irisées et en sourires, en
frayeurs et en espérances ; des vagues se
dressent et s'écroulent, des songes se déchirent
et se reforment. En moi tu te mets toi-même
en déroute.
Cet écran que tu as dressé est diapré
d'innombrables images qu'y peignent le jour
et la nuit; derrière quoi ton siège est tissu
d 1 un prodigieux mystère de courbes, toute
brutale ligne droite exclue.
Cette grande parade de toi et de moi se

L'OFFRANDE LYRIQUE

déploie à travers Je ciel. De l'accord d_e toi
et de moi tout l'air vibre et la partie de
cache-cache engagée entre toi et moi se
poursuit à travers les âges.
I I

C'est lui ce très intime qui éveille mon
être à son profond toucher mystérieux.
C'est lui qui pose son enchantement sur
mes yeux et qui plein de gaîté joue sur la
h:irpe de mon cœur les changeantes cadences
de la plaisance et du chagrin.
C'est lui qui tisse cette maya aux teintes
évanescentes d'or et d'argent, de bleu, de
vert, et laisse apercevoir à travers les plis
du tissu son pied au toucher duquel je

défaille.
Viennent les jours, passent les âges; c'est
lui toujours qui mon cœur émeut à maint
nom et à mainte guise, à maint transport de
joie et de chagrin.
12

Délivrance n'est pas pour mo1 dans le

�8+2

LA NOUVELLE JlEVU:E FRANÇAISE

renoncement. Je sens l'étreinte de la liberté
dans un million de liens de délices.
Emplissant à rexcès ce calice d'argile, toi,
toujours tu verses pour moi le flot frais de
ton vin aux multiples couleurs et parfums.
Mon univers allumera ses cent diverses
lampes à ta flamme et devant l'autel de ton
temple les placera.
Non ! je ne vous fermerai jamais, portes
de mes sens! Les délices du voir, de l'ouïr et
du toucher comporteront ton délice.
Oui, mes illusions brûleront toutes en une
illumination de joie et mes désirs mûriront
tous en fruits d'amour.

13
Je me compare au lambeau de nuage qui
dans le ciel d'automne erre inutilement. 0
mon soleil éternellement glorieux ! A ton
toucher ne s'est pas encore dissous ma
brume de sorte que je ne fasse plus qu'un
avec ta lumière ; ainsi je vais, comptant les
mois et les années où je suis séparé de toi.
Si tel est ton désir et si tel est ton jeu,

L'OFFRANDE LYRIQUE

empare toi de mon inconsistance fugitive,
orne-la de couleurs, que l'or la dore, que sur
le vent lascif elle navigue, et s'épande en
miracles changeants.
Puis de nouveau, si tel est ton désir de
cesser ce jeu à la nuit, je fondrai, disparaîtrai
dans l'ombre ; ou peut-être dans un sourire
du matin blanc, dans la fraîcheur de cette
pureté transparente.

C'est l'angoisse de la séparation qui s'étend
par tout le monde et donne naissance à des
formes sans nombre dans le ciel infini.
C'est ce chagrin de la séparation qui
contemple en silence toute la nuit d'étoile en
étoile et qui éveille une lyre parmi les chuchotantes feuilles dans la pluvieuse obscurité
de juillet.
C'est cette envahissante peine qui s'épaissit
en amours et désirs, en souffrances et en joies
dans les demeures humaines, et, de mon
cœur de poète, c'est toujours elle, qui fond
et ruisselle en chansons.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

L'OFFRANDE LYRIQUE

Jour après jour j'ai veillé pour l'attendre;
pour toi j'ai supporté les joies et les angoisses
de la vie.
Mort, ta servante, est à ma porte. Elle a
franchi la mer inconnue ; elle m'apporte ton
appel.
La nuit est sombre et mon cœur est
peureux - pourtant je saisirai la lampe ;
j'ouvrirai les vantaux et j'inclinerai mon
accueil. Car c'est ta messagère qui se tient
devant ma porte.
Mains jointes, je l'honorerai de mes larmes.
Je répandrai le trésor de mon cœur à ses
pieds.
Et elle s'en retournera, son message accompli, laissant sur mon matin son ombre
sombre ; et dans la maison désolée, rien ne
restera plus, mon Seigneur, que moi-même
à t'offrir en suprême don.

16
0 toi, suprême accomplissement de la vie,
Mort, ô ma mort, accours et parle-moi tout
bas!

Tout ce que je suis, tout ce que j'ai, et
mon espoir et mon amour, tout a toujours
coulé vers toi dans le mystère. Un dernier
éclair de tes yeux et ma vie sera tienne à
Jamais.

On a tressé les fleurs et la couronne est
prête pour l'époux. Après les épousailles
l'épousée quittera sa demeure et, seule, ira
dans la nuit solitaire, à la rencontre de son
seigneur.

Je sais qu'un jour viendra où je perdrai
de vue cette terre ; la vie prendra congé
de moi en silence, après avoir tiré le suprême
rideau sur mes yeux.
Cependant les étoiles veilleront dans la
nuit, l'aurore surgira comme la veille et les
heures encore s'enfleront pareilles à des
vagues marines apportant plaisirs et chagrins.
Quand je pense à cet arrêt de mes instants&gt;

�846

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

-la digue des instants se brise ; soudain pour
moi s'éclaire à la lumière de la mort ton
univers avec ses trésors nonchalants. Exquise
en est la plus humble demeure; exquise y
est la vie la moins prisée.
Les biens que j'ai souhaités en vain et les
biens que j'ai possédés, qu'ils s'en aillent! Et
qu'à ces biens seuls en vérité je m'attache,
que j'ai toujours méprisés ou que je n'avais
pas voulu voir.

18
J'ai mon congé ! Souhaitez-moi bon
voyage, mes frères !Je vous tire ma révérence.
Voici, je mets mes clefs sur la porte ; je
résigne tous droits sur ma maison. Accordezmoi seulement au départ quelques bonnes
paroles.
Durant longtemps nous aurons été voisins,
et j'ai reçu de vous plus que je ne pouvais
vous donner. A présent le jour point ; la
lampe est consumée qui a éclairé mon coin
sombre. Un appel est venu et je suis prêt
pour le voyage.

L'OFFRANDI LYRIQUE

A cette heure du départ, souhaitez-moi
bonne chance, mes amis ! Le ciel est rougissant d'aurore ; le sentier s'ouvre merveilleux.
Ne me demandez pas ce que j'emporte.
Je pars en voyage les main vides et le cœur
plein d'attente.
Je mettrai ma couronne nuptiale. Je n'ai
pas revêtu la robe brune des pèlerins ; sans
crainte est mon esprit bien qu'il y ait des
dangers en route.
Au terme de mon voyage paraîtra l'étoile
du soir, et les plaintifs accents des chants de
la vesprée s'échapperont soudain de dessous
l'arche royale.
20

Je n'ai pas eu conscience du moment où&gt;
d'abord, j'ai franchi le seuil de cette vie.
Quel fut le pouvoir qui m'a fait éclore
1
'
a ce vaste mystere,
comme une fl eur s•ouvre
minuit dans la forêt ?
Lorsqu'au matin mes yeux se sont ouverts

a

�L'OFFRANDE LYRIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

à la lumière, f ai aussitôt senti que je n'étais
pas un étranger sur cette terre et que, sous
la forme de ma mère, l'inconnaissable sans
forme et sans nom m'embrassait.
Ainsi de même, dans la mort, le même
inconnu m'apparaîtra comme si je l'avais
connu toujours. Et parce que j'aime cette vie,
je sais que j'aimerai la mort aussi bien.
L'enfant gémit lorsque la mère le retire
de son sein droit, pour, un instant après,
trouver consolation dans le sein gauche.
21

Lorsque je m'en irai d'ici, que ceci soit
mon mot de partance : que ce que j'ai vu est
insurpassable.
J'ai goûté au miel secret de ce lotus qui
s'étale sur l'océan de lumière, et ainsi j'ai été
beni - que ce soit mon mot de partance.
J'ai joué dans ce palais des formes infinies
et là j'ai aperçu celui qui est sans formes.
Mes membres et mon corps entier ont tressailli au toucher de celui qui n'est pas tangible. Ah ! ·si la fin vient ici, qu'elle vienne!
- ceci soit mon mot de partance.

22

Quand nous jouions ensemble, jamais je
n'ai demandé qui tu étais. Je ne connaissais
ni timidité, ni frayeur ; ma vie était impétueuse.
Au petit matin, comme un franc camarade
tu m'appelais de mon sommeil et de clairière
en clairière tu m'entraînais en courant.
En ce temps-là je ne m'inquiétais pas de
connaître la signification des chansons que tu
me chantais. Ma voix simplement reprenait
les mélodies; mon cœur dansait a leur cadence.
Mais à présent que l'heure des jeux est
passée, quelle est cette vision soudaine ? L'univers et toutes les silencieuses étoiles se
tiennent, pleines de révérence, les regards
baissés vers tes pieds.

23
Je te couvrirai des t_rophées, des guirlandes
de ma défaite. Il n'est jamais en mon pou·voir de m'échapper de toi non vaincu.
2

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
L1OFFRANDE LYRIQUE

Certes je pressens la déroute de mon
orgueil; je sais que dans l'excès de la p~ine
ma vie crèvera ses limites ; mon cœur vide,
semblable au roseau creux exhalera de mélodieux sanglots et les cailloux fondront en
larmes.
Certes je sais que ne resteront pas clos à
jamais les cent pétales du lotus, mais _qu'ils
découvriront le trésor secret de leur miel.
Du haut du ciel un œil surveille qui va
me convoquer en silen~e. Ri~n ne ~e se:a
laissé, rien que ce s01t, et a tes pieds Je
recevrai la mort complète.

Quand je lâcherai le gouvernail, je connaîtrai que le temps est venu que tu le
prennes. Ce qu'il y aura à faire, aussitôt sera
fait. V aine est ma peine.
.
Alors résigne-toi, mon cœur ! sans brmt
consens à ta défaite, et tiens pour bonne
fortune de reposer et tout tranquille, là où
1 1
,
tu as ete
p1ace.
Ces lampes sans cesse s'éteignent au plus
petit souffie du vent ; dans l'effort de les

rallumer, sans cesse j'oublie tout le reste.
Mais cette fois je serai sage ; j'attendrai
dans le noir, étalant mon tapis sur le sol, et
quand il te plaira, mon Seigneur, approche
toi sans bruit, voici ta place !

25
Je plonge aux profondeurs de l'océan des
formes, dans l'espoir d'atteindre la perle
parfaite et sans forme.
Je ne navigue plus de havre en havre dans
cette barque battue par la tempête. Les jours
sont loin où je faisais mon jeu d'être secoué
par les flots.
Et maintenant j'aspire à mourir dans ce
qui est sans mort.
Dans la salle d'audience, près de l'abîme
sans fond d'où émane une musique sans notes,
je saisirai la harpe de ma vie.
Je t'accorderai selon le mode de l'éternel,
harpe ! et quand aura vibré ton suprême
sanglot, aux pieds du Silencieux, je te reposerai silencieuse.
RABINDRANATH TAGORE.

(Traduction André Gide.)

�SUR LE COMTE DE GOBINEAU

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

C'est toujours une chose délicate que de· se prononcer
sur la valeur de ses contemporains. Beaucoup s'y trompent, et des plus ingénieux. On ne saurait donc en
vouloir aux Parisiens de la monarchie de Juillet d'avoir
considéré le Comte Arthur de Gobineau comme un homme
quasi insignifiant, et de lui reconnaître tout au plus de la
naissance et une grande culture.
Messieurs Chlendowski, Souverain et Tarride apprirent
à leurs dépens cet arrêt de l'opinion. Ces éditeurs s'étaient
avisés d'imprimer les premiers essais de Gobineau. Chlendowski publia le Pris1Jnnier Chanceux1, et Souverain
les Aventures de Nicolas Be/avoir '. Cc sont des romans
historiques dans le genre alors en vogue, dont raffolait
la clientèle des cabinets de lecture. Ces ouvrages sans
grande originalité témoignaient pourtant des connaissances
étendues de leur auteur, de son goCtt très vif pour le
passé, et surtout d'une verve et d'une spontanéité de vrai
conteur.
L'insuccès de ces publications fut complet. Les libraires
les mirent au pilon. Le même sort attendait Ttrnovt,
Paris, 1847, trois volumes in-8•.
s5 2, quatre volumes in-8°. Ce roman parut sous le pseudonyme
d'Ariel Dts Feux.
1

'

1

853

roman étrange et profond, le premier des écrits de Gobineau, dans lequel se révèle sa personnalité entière1.
Dans ce roman, les souvenirs de Louis de Gobineau,
officier de la garde royale, qui pendant les Centjours suivit les Bourbons à Gand, furent largement
utilisés par son fils. Mais Arthur de Gobineau y mit
beaucoup de son ime. On retrouve plus d'un trait de son
caractère dans cet Octave de Ternove, pauvre, fier et
sensible, plein de mépris pour le monde qui l'entoure, et
pourtant animé du désir de le dominer. Un profond sens
psychologique, une sorte d'avidité à montrer la nature
sans fard, voilà ce qui distingue ces pages et qui apparente
leur auteur à Stendhal. Octave de Ternove, ce paladin de
l'ancien régime, c'est en quelque façon un Lucien Leuwen
gentilhomme. Je ne sais si Gobineau a jamais connu
Stendhal. Mais le certain, c'est qu'il existe une réelle
affinité entre ces deux esprits. L'un comme l'autre, ils
plongent leurs racines dans le dix-huitième siècle. Et leur
existence même présente des ressemblances frappantes.
Tous deux, ils eurent une enfance triste, une adolescence

amère.
Les parents de Gobineau vivaient séparés. Le jeune
Arthur grandit sans connaître la douceur du foyer familial.
D vint à Paris en 1835, à l'igc de dix-neuf ans. Et
1 TmzO'IJt vit le jour dans le feuilleton du Journal des Débats.
Il fut édité en 1848. C'est un livre excessivement rare, bien qu'il
aemble qu'il ait eu deux éditions différente5, toutes les deux à
Bruxelles. On trouve cet ouvrage à la Bibliothèque Nationale avec
le titre : Artltur dt Gobineau. La Nouveautl Littlrairt. TernO'IJt.
Librairie dt Tarride, rue dt L'Ecuyer, 8. Trois volumes in-12°. Mon exemplaire est en deux volumes in-u 0, avec une vignette au
titre, imprimé par Meline, Cans et C1•.

�854

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pendant plus de dix ans, continuellement frustré dans son
espoir d'obtenir son indépendance par la littérature, il mena
l'existence pénible d'héritier sans fortune dans la maison
d'un vieil oncle bizarre.
Enfin, la vie finit par lui sourire. Il rencontra une
compagne et un ami. En I 846, il épousait Mademoiselle Clémence Monnerot. Quelques années auparavant,
il avait fait la connaissance d'Alexis de Tocqueville. Cet
homme éminent s'intéressa à lui, l'honora de son amitié,
et parvenu au ministère des Affaires Etrangères, en I 849,
il le choisit pour son chef de cabinet. Avant de quitter
le ministère, M. de Tocqueville ouvrit à son ami les
portes de la carrière. Gobineau débuta à Berne, il alla
ensuite en Hanovre et à Francfort, puis il représenta
la France à Téhéran, à Athènes, à Terre-Neuve, à Rio de
Janeiro, à Stockholm. Pendant sa jeunesse studieuse, il
avait acquis une érudition extraordinairement variée et
presque encyclopédique. Depuis, il avait parcouru une
grande partie de l'univers. Il avait vu de près, au hasard
de ses voyages, la haute société aussi bien que les mœurs
populaires des pays qu'il traversait. Il observait en artiste
et en philosophe toutes les manifestations de la vie depuis
les intrigues des cours jusqu'aux querelles des rues,. Peu
d'hommes éprouvèrent une curiosité égale à la sienne, et
bien peu eurent l'occasion, comme lui, de contempler le
monde sous tant de faces. Ajoutez à cela, que ce
grand curieux possédait au plus haut degré l'art d'exprimer ses impressions par la plume ou la parole.
Pourtant, il faut se garder de considérer Gobineau
comme un amateur, un gentilhomme lettré, qui se serait
contenté de répandre sa pensée en brillantes impro-

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

855

visations. Il apportait au contraire à tout ce qui touchait ses
travaux la gravité d'un érudit. Et même on doit avouer
qu'il n'échappa point au défaut qu'ont souvent les grands
remueurs d'idées, à savoir de créer des systèmes et d'en
devenir esclaves. Esprit éminemment synthétique, Gobineau s'acharnait à trouver une formule pour expliquer les
phénomènes de la vie des peuples ; il prétendait mettre à
découvert, selon son expression, "la base encore inaperçue
de l'histoire".
Cette base, il crut la trouver dans la race. C'est la
race, selon lui, la raison suprême et fatale qui dirige
le sort des nations. Les Arians forment l'élite des races.
Tout le reste est négligeable. Ce sont les Arians qui ont
créé et maintenu la civilisation occidentale. Les mélanges
de races ont corrompu la pureté du sang de ces dominateurs. De là provient l'abaissement complet de notre
espèce, l'inévitable décadence de l'humanité.
L' Essai sur l' lnégalitl des Races Humaines\ dont la théorie
semble bien discutable, n'en est pas moins un livre admirable dans ses détails. La conviction la plus sincère l'anime.
Ce penseur, pour lequel les siècles les plus lointains
n'avaient plus de secret, qui avait fait le tour de toutes les
illusions humaines, s'attacha aux siennes avec passion. Il
leur assujettit toutes les expériences de son intelligence,
toutes les réalités de sa vie. C'est toujours cette même
idée qui se dégage de tous les ouvrages qu'il écrivit par la
suite. Il s'adonne à de longues et patientes recherches afin
de prouver sa descendance d'Ottar Jarl, pirate norvégien.
Il faisait peu de cas du vénérable hôtel de Bordeaux, où
1

Les cieux premiers volumes de cet ouvrage parurent en 18 53,

les deux derniers en x8 55.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

1

1.

des générations de Gobineau avaient vécu entourées d'une
estime Wliverselle. Mais un jour, en face d'un aride
rocher scandinave, il fut ébloui par la vision du cMteau
de ses aîeux.
L' Esrai sur /'Inégalité des Races n'eut qu'un médiocre
succès. Cette œuvre était trop élevée pour atteindre la foule.
Les intelligences faites pour la comprendre l'accueillirent
avec réserve. Mérimée, tout en rendant justice aux
grandes qualités de son ouvrage, écrivait à Gobineau, qu'à
son gré, quelques individus bien choisis suffisaient pour
relever une race entière, et l'invitait à s'en rendre compte
dans les villes où il y avait des cuirassiers en garnison.
M. de Tocqueville même, qui témoignait l'estime la plus
affectueuse pour l'auteur, ne manqua pas d'élever des
objections lucides et profondes contre l'œuvre 1• Cet échec
fut amer pour Gobineau. D'autres revers allaient l'accabler
encore. Sa hauteur de gentilhomme, son indifférence de
philosophe à l'égard des puissants du jour n'étaient pas de
nature a lui gagner les bonnes grkes des chancelleries.
Il éprouva des injustices dans sa carrière. Son insouciance
des affaires compromit la fortune qu'il avait héritée de son
oncle. La catastrophe de 1870 le bouleversa profondément. Enfin, à force d'étudier, d'observer, de méditer, de
creuser sa pensée, il avait fini par créer autour de lui une
véritable solitude,
Vers 1875, nous le voyons dans un modeste appartement d'une maison bourgeoise a Stockholm, isolé et
misanthrope. Pourtant, il honorait de son amitié son
valet de chambre syrien; il couvait de tendresse ses
Correspondance entre Alexis de Tocqutville et Arthur de Gobineau,
publiée par L. Schemann, Paris, 1909, p. 19 3.
1

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

perruches. Juché sur un siège incommode, il laissait son
vieux chien Otthtllon sommeiller à l'aise dans son fauteuil
et interrompait de temps en temps son travail pour lui
jeter un regard bienveillant - peut-être au moment
même où il venait d'écrire: "Les hommes sont tous,
toujours et dans tous les temps d'assez méchantes bêtes,
et ce que l'Wl reproche à l'autre il l'a fait, ou le fera, ou
n'a pu 1. "
Cette année-la, le tendre misanthrope fit une rencontte
qui devait être décisive pour ses dernières années et pm-1r
sa gloire posthume. Il connut Wagner à Rome. Mais ce
n'est qu'en 1880, à Venise, que les deux hommes se lièrent
d'amitié. Gobineau, sur l'invitation de Wagner, alla lui
rendre visite à Bayreuth aux printemps de 1881 et 1882.
Les deux. vieillards étaient bien faits pour se comprendre. Tous les deux, ils avaient passé leur vie en lutte
avec leur temps. Tous les deux, il partagaient le goîtt
des grandes synthèses, L'un et l'autre s'étaient presque
entièrement détachés de la réalité et étaient arrivé au
plus haut degré d'une généreuse exaltation.
Certes, ils s'entendaient à merveille, Wagner et ce
Français familier de la Walhalla, qui, lui même, s'était
plu à élever un autel aux divinités germaniques. Mais le
Comte de Gobineau avait beau s'enorgueillir de son sang
arian, rechercher le château imaginaire de ses aYeux sur
un rocher scandinave, affirmer bien haut la supériorité de
la race germanique, il n'en restait pas moins profondément français. Et sans doute cette dernière qualité-là ne
contribua-t-elle pas peu à l'amitié des deux grands hommes.
1

Histoire d'Ottar Jarl, Pirate Nr,r,vlgien, et de sa Descendance,

Paris, Perrin, 1879, p.

22 .

�858

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Pour Wagner, Paris représentait la France, et "cette
Babel impure " apparaissait à ses yeux comme un cauchemar, qui lui rappelait les moments les plus pénibles de
sa vie.-En automne 1839, il quittait Riga et débarquait en
France, à Paris, dans un t&amp;tel garni de la rue de la Tonnellerie, près des Halles, apres avoir traversé les mers du Nord
sur un voilier russe. Les dangers du voyage, les rafales des
mers du Nord lui semblèrent bien peu de chose en comparais0n des misères qui l'attendaient dans cette ville. Il
essuya tous les revers, subit toutes les humiliations, endura
le plus terrible dénô.ment. Il en vint jusqu'a s'offrir a
entrer comme choriste dans un thé~tre du Boulevard. On
le refusa. Il se tint pour heureux, quand des travaux de
réduction pour piano lui assurèrent le pain quotidien.
Vingt ans apres, en 1859, nous retrouvons Wagner dans
un petit hôtel de la rue Newton. Cette fois, ce n'est plus
l'indigence qui le fait soufrrir, mais l'hostilité de l'opinion
contre son œuvre, les sifilets de chasse de ces messieurs
du parterre pendant la première de Tannha:user, Le lendemain de cette soirée, Janin conseillait à ces messieurs
d~adopter les armes suivantes: Un sifilet sur champ de
gueules hurlantes, et poiir exergue : Asinus ad Lyram.
Quant à Wagner, il retirait sa partition et quittait Paris.
Lors de son séjour en France, il n'avait connu que
l'atmosphère du monde théitral, de petites et de méchantes
gens, à peine quelques hommes de bien, rencontrés au
hasard, tel le douanier poète Edmond Roche, qui, lors de
l'arrivée de Wagner à Paris, le traita avec bonhomie à
l'occasion d'une visite de douane, et auquel le musicien
confia par la suite la traduction de plusieurs de ses livrets.
Quand Wagner vint pour la seconde fois -à Paris, les

SVR LE COMTE DE GOBINEAU

859

amis de Liszt et d'Emile Ollivier l'accueillirent à bras
ouverts. Il connut par eux et reçut rue Newton de nombreuses personnalités intéressantes, entre autres Baudelaire
et Champfleury. Cependant il se trouvait en ce momentdans une période de lutte, d'inquiétude constante.
Il n'était pas d'humeur à s'occuper du monde extérieur.
Il demeura indifférent aux gens qui l'entouraient.
Gobineau fut, en somme, le premier Français pour
lequel Wagner éprouva un réel intérêt. Etait-ce la
compréhension qu'avait Gobineau de sa musique, ou les
théories de race si flatteuses pour l'orgueil germanique
que professait son htite, qui gagnèrent le cœur de
. Wagner? Ou plutêît, quand ce petit homme frénétique,
qui vivait dans l'état d'ime que Nietzsche appelle
"la poitrine gonflée" cheminait pres de cet ami, grand,
mince et pâle, écoutait ses propos si fins, glissant
légèrement sur les choses et pourtant si pénétrants, ne
subissait-il pas l'attrait d'une intelligence toute française ?
Wagner n'était-il pas la dupe de son Mte? En croyant
aimer le descendant du guerrier scandinave, n'était-ce pas
le Français qui l'avait ensorcelé ?
Gobineau, dupe lui aussi, aurait été le premier à se
défendre d'une telle interprétation. Ce Germain imaginaire
méprisait à tel point les Tartufes du patriotisme, qu'il
éprouvait un réel plaisir à braver l'opinion. Mais cette
attitude factice n'a pas trompé ceux qui l'ont bien connu.
Voici le portrait qu'a laissé de lui Albert Sorel, qui fut de
ses amis dans les dernières annêes de sa vie :
" Sa conversation est certainement la plus éblouissante
que j'aie connue, en facettes, en étincelles, avec un je ne
sais quoi de caché, de mélancolique, de tendre que l'on

la

�860

LA NOUVELLE REVU.! FRANÇAISE

devinait sous la surface ; quelque chose comme les feux
d'artifice, dans les soirs d'été, sur le miroir des eaux de
V ~rsailles, Très moderne pour l'information, assez lointam pour le go(lt littéraire, un ton une délicatesse une
fierté mtellectuelle
.
'
'
d•homme du monde,
peu fréquents
chez les gens d'autant de lecture ; une ouverture d'esprit
plus étendue, avec plus de sorties, sur des frontières plus
larges, que "l'honnête homme " d'autrefois. De l'ironie
de la contradiction, du paradoxe, de la sensibilité tr~
aiguë et perçant tout à coup : un rien un mot un geste
'
q_u1. le touchaient, et ses beaux yeux bleus,
tout' à l'heure
SI x:ioqueurs, se tintaient d'un brouillard léger, et cette
mam nerveuse et blanche, toute moite, serrait la vôtre
d'une étreinte fugitive ; enfin un tempérament délicieux
d'aristocrate français 1 ".

a

Spectacle curieux et touchant
la fois cette amitié
de Gobineau et de Wagner. Voila que le ~énie français,
aupres duquel Wagner avait passé pendant des années en
France, sans l'aimer, sans même le reconnaître vient lui
faire _la révérence à W ahnfried et le conqui;rt dès le
premier abord.
D'ailleurs, cet attachement des deux hommes devait
être de courte durée. En octobre 1882 Gobineau de
l
•
•
'
'
passage a Turin, perdait connaissance dans l'omnibus
d'hôtel qui le conduisait à la gare, et mourait quelques
heures après.
~'ento~rage de Wagner, et, plus tard, l'Allemagne
~ntiere lui vouèrent un véritable culte. En France aussi,
il eut ses admirateurs et ses dévots. Mais ce ne sont pas
1

Albert Sorel, Le Comte de Gobineau. (Le Temps,

22

mars

19 0 4).

SUR LE COMTE DE GOBINEAU

861

les mêmes qualités que l'on gollte chez lui de l'un et de
l'autre c6té du Rhin.
Les Allemands apprécient avant tout son esprit systématique, sa persévérance dans son œuvre. Ils admirent
cette sorte de passsion d'alchimiste, avec laquelle il
s'acharnait à saisir l'essence même des peuples. Et cette
qualité de Gobineau rend particulièrement précieux à
leurs yeux l'engouement qu'il manifesta de tout temps
pour les choses de leur pays.
S.es compatriotes, au contraire, sont disposés à considérer
ses édifices théoriques comme des châteaux en Espagne.
Mais ceux qui l'ont approché font grand cas du courage
de ses opinions, du côté sobre, clair, aigu de son esprit,
de sa liberté et de sa fantaisie. Et ils ne restent pas insensibles au charme qui émane de cette haute figure de gentilhomme philosophe.
Mais les hommes que nous honorons ne sont-ils pas
comme des miroirs dans lesquels nous nous cherchons
nous mêmes? Il n'est que justice de retrouver les visages
les plus divers penchés sur la mémoire de ce penseur, qui
tenta de pénétrer d'un ferme regard le génie de toutes les
nations.

** *
Le Comte de Gobineau avait un go(lt vif pour les
histoires. Dans sa jeunesse, il s'amusait à inventer des
contes merveilleux pour sa sœur et pour ses amis. Ce
petit monde l'entourait, assis a l'orientale et revêtu de
costumes des Mille et Une Nuits.
Au cours de sa carrière mouvementée, il continuait

a

�SUR LE COMTE DE GOBINEAU

862

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

observer, à imaginer les vies d'autrui, et il se plaisait à
traduire ses impressions en des traits précis et vivants.
Quelques uns de ses contes, les Nouvelles Asiatiques, les
Souvenirs de 'Uoyages atteignent presqU:e la perfection.
D'autres ne sont que les rapides visions d'un artiste au
tempérament de grand seigneur. La laborieuse mise au
point n'était pas son affaire. Mais justement l'absence de
tout apprêt littéraire dans ces improvisations ne manque
pas de charme.
Tant6t, Gobineau crayonnait rapidement ces jolis
mélanges de fantaisie et de réalité. Tant6t, il se contentait d'en éblouir son auditoire.
Adossé à la cheminée, mince, élancé, les yeux bleus,
les paupières un peu tombantes, la bouche petite, tres en
avant, le menton court, les moustaches grisonnantes, il
contait. C'était un bonheur pour lui et pour les autres. Il
accompagnait son récit des gestes de sa belle main, faite
pour les manchettes de dentelle.
Ce n'était d'ailleurs que dans un cercle intime qu'il
laissait libre cours à sa verve de conteur. Les rares
personnes qui avaient le plaisir de l'écouter, conservent
aujourd'hui encore un souvenir délicieux de ces entretiens.
Un soir, le Comte de Gobineau faisait dans un salon
ami le récit d'une anecdote qui s'était passée, disait-il,
dans une cour allemande. Ses auditrices lui demandèrent
de rédiger cette histoire. Il se rendit à leurs vœux. Il
écrivit l'anecdote qu'il leur avait racontée, et leur remit
le manuscrit, tout en le recommandant leur discrétion,
car plusieurs des personnages qui figuraient dans son
récit, prétendait-il, étaient encore vivants.

a

C'était l'histoire d' Adllai'de, une rapide et hautaine
analyse des pires défaillances du cœur humain. Elle
dormait depuis longtemps parmi des reliques d'amit"é,
' été donné d'en avoir communication.
i
quan d J·1 ma
Monsieur le professeur Schemann président de 1
"S oc1'é té Gobineau ", auquel je fis part
' de cette bonnea
for~une, eut d'abord des scrupules à consentir à la publication de ce manuscrit1. Monsieur Schemann est un d
1
•
es
p us anciens disciples de Gobineau, un de ceux qui lui
ont. vo~é le culte le plus touchant et le plus efficace. Il
~ra1gna1t, selon sa propre expression, que ce conte " n'aJOUtit pas un nouveau fleuron à la couronne de Gobineau., " p_ourtant la renommée de œt esprit altier n'est
~lus a faire. Et il m'a semblé qu'il ne serait pas sans
intérêt
. . épour ses admirateurs de lire Adélaïde à tit re de
cunos1t littéraire. Monsieur Scheman a bien voulu se
rendre à ces raisons. Qu'il agrée, ici, mes remerciements
les plus sincères.
ANDRÉ DE HEVESY.

d 1 ~ · de Gobineau avait légué ses œuvres à l'amie dévouée de ses
ern1èr~s années, Madame la Comtesse de La Tour. Celle-ci céda
aes droits à la " Société Gobineau ., à Fn'bo urg-en- Bnsgau.
.

�ADÉLAÏDE

ADÉLAÏDE
(NOUVELLE INÉDITE)

Madame de Hautcastcl arrangea commodément sa jolie
tête sur le dossier de son fauteuil ; chacun fit silence et
le baron parla en ces termes :
L'année même où Frédéric Rothbanner sortit de
l'académie militaire pour entrer aux chevau-légers, Elisabeth Hermansburg le distingua. Ce fut une sorte de coup
de théitre. Rien n'avait préparé la société à une chose si
singulière, et, dans le premier moment, les clameurs
furent infinies. Le gros Maëlstrom, soupirant déclaré de
la comtesse depuis des années, et surtout Bernstein dont
les folies pour elle étaient si connues, folies qu'incontestablement elle avait encouragées, jetèrent feu et flammes,
et ne manquèrent pas de partisans. Le grand duc, luimême, se laissa toucher par l'indignation générale et
adressa à la coupable une épigramme si aiguë qu'elle
aurait d(l en être transpercée ; mais elle répondit vertement à Son Altesse Royale, et sous une couverture tellement respectueuse, que les rieurs passèrent de son c6té.
Bref, ce qui était fut et resta tel sans qu'on y pi1t rien
changer. Au bout de six mois tout le monde sauf les
deux transis évincés, en avait pris l'habitude, et il n'en
était plus question.

Cependant, en apparence du moins, rien de plus
absurde. Elisabeth avait trente-cinq ans et était dans
l'éclat parfait de sa beauté, avec une réputation d'esprit
grandissant tous les jours et qu'il était impossible de surfaire. De son côté Roth banner, pour faire admettre son
bonheur, n'exhibait que ses vingt-deux ans, une jolie
tournure et rien encore de cette valeur intrinsèque qu'on
lui a reconnue depuis. Ce joyau était alors caché dans sa
coquille. Pour déterminer ce qui était arrivé il avait fallu
cette profondeur de réflexion et cette sagacité d'égoïsme,
dons précieux de la comtesse, la plus accomplie des créatures en toutes choses et surtout cette sagesse des enfants
du siècle qui mène ceux qui la possèdent à n'avoir pas
volé la damnation éternelle. Elisabeth Hermansburg avait
pensé qu'au comble de sa gloire elle était bien voisine de
la pente qui allait la conduire à en descendre. Elle avait
monté dans les fleurs; il allait falloir bientôt revenir dans
les ronces. Pour savoir ce qu'une femme adorée devient
d'ordinaire, elle n'avait eu besoin que de jeter les yeux
autour d'elle, et les jardins d'Armide où elle régnait
lui avaient montré en foule leurs gazons verdoyants peuplés de vieilles cigales dont les voix prophétiques n'étaient
comprises de personne hormis d'elle-même. Elle examina
l'une après l'autre les destinées de ces tristes métamorphosées et elle crut pouvoir admettre que la cause de leur
malheur était à trouver dans l'insouciance avec laquelle
chac~ne avait lié son bonheur à un homme qui la dominait,
et qui, partant, la pouvait fuir aussitôt que son coeur à lui
conseillerait la désertion.
.
Elle se dit: Je ferai un heureux. J'aurai un esclave qui
me devra tout, et le premier succès, et le premier bonheur

3

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et la premiere gloire et la première expérience. Il
m'adorera ; et, si je l'adore, je ne le lui dirai pas comme
je le sens, et je règnerai sur lui. Je l'entrainerai où il me
plaira qu'il aille et je le connaîtrai à fond : tête et coeur,
bien et mal, vices et vertus. Des premiers je flatterai ceux
qui me serviront ; des secondes j'étouiferai celles qui
pourraient se dresser contre moi. Je l'aurai tout à moi ;
d'abord parce qu'il sera très jeune et se donnera sans
réserve, et je profiterai de ce moment pour le pétrir et le
repétrir de telle sorte que s'il songe jamais à se révolter, il
n'aura plus ni nerfs ni muscles pour servir son intention.
De cette façon-là je réaliserai une des plus belles fictions
des romans, j'aurai créé un de ces amours hypothétiques
qui durent toujours, et jusqu'à mon dernier soupir si cela
me plaît je serai servie, je serai aimée; du moins le monde,
et c'est l'essentiel, me croira telle. Enfin, en admettant que
ce soit là une chaîne propre à devenir pesante, moi et
non pas lui, ma volonté, non la sienne, décidera de la
rupture.
Quand elle vit Rothbanner pour la première fois, il lui
plut assez pour qu'elle le marquit dans sa pensée du signe
de sa possession. Elle prit juste le temps dé se convaincre
qu'il avait du cœur et tout fut fait ainsi qu'elle l'avait
décidé. 11 va sans dire que Rothbanner se trouva d'autant
plus heureux qu'il ne douta pas de l'avoir perdue.
Les choses marchèrent ainsi très bien pendant cinq ans
et chacun peut porter témoignage comme je le fais moimême, que pas une distraction, pas une marque d'ennui
ne fu,t surprise chez l'amant. Madame d'I-fermansburg
avait alors quarante années échues et les choses allaient
à merveille, quand, aussi sottement et mal à propos que

ADELAÎDE

tout ce qu'il avait fait dans sa vie, son man s'avisa de
mourir, ce qui fut le signal de la catastrophe, car il se
découvrit alors des mystères que personne n'aurait jamais
été soupçonner.
Au bout d'un an de deuil, la comtesse qui depuis dixhuit mois environ paraissait souvent préoccupée et d'une
gaieté un peu extrême, pressa Rothbanner de reconnaître
ce qu'elle avait fait pour lui, en mettant fin par un
mariage à l'irrégularité notoire de leur position. Rothbanner fut surpris, et, ce qui n'était pas adroitt il faut en
convenir, montrant plus de bonne foi que d'amour, il le
laissa voir. Du reste il y avait de quoi s'étonner : la
comtesse, de sa nature esprit fort, ne s'était jamais
beaucoup préoccupée des questions au-dessous d'elle. Son
rang dans le monde, son sang-froid, et, pour tout dire, son
audace, avaient toujours commandé et obtenu le respect, et
il était convenu qu'on lui pouvait et devait passer beaucoup
de choses. Rothbanner objecta à la fantaisie de la dame
que sa délicatesse s'opposait absolument à satisfaire le désir
exprimé ; il était pauvre et paraîtrait avoir abusé de son
influence pour des motifs peu honorables ; on le croirait
d'autant mieux qu'en définitive une fort grande diiférence
d'~ge existait entre lui et la comtesse, et les unions contractées malgré de pareils empêchements donnent toujours
à gloser. Ensuite, il était catholique, la comtesse protestante et, sa famille à lui, qui fermait aisément les yeux
sous le manteau de la cheminée, trouverait certainement
à redire, et tres fort, à une sorte de renonciation publique
à des principes héréditaires. Enfin, et c'était là son
suprême argument, il répéta à satiété qu'il ne voyait pas
pourquoi un bonheur si long, si soutenu, si exempt de

•

�868

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nuages serait troublé, évidemment troublé, par la manie
de changer le bien en mieux.
Tout cela fut bien dit, bien exposé ; cependant la comtesse demeura ferme dans sa proposition, et ne daignant
prendre au sérieux qu'une seule des objections, elle s'en
alla un matin , sans rien dire à Fréderic,. trouver l'Evêque
.
de B. Elle fit part au prélat de son désir de se convertir.
Le prélat qui n'y entendait pas malice, fut naturellement
touché et enchanté. La néophyte avait justement le genre
d'esprit qu'elle voulait avoir. Elle alla au devant de toutes
les instructions, étourdit les abbés qu'on lui donna pour
maîtres par la variété et l'orthodoxie de ses connaissances
théologiques, et, ma foi, par un beau dimanche, le troisième après Pâques, je crois, elle fit tranquillement son
abjuration dans la cathédrale de B. à la satisfaction profonde du public. Le lendemain elle revint à la charge
auprès de Rothbanner et le somma de l'épouser.
La conversation entre les deux contendants fut d'abord
affectueuse et parfaitement tendre ; puis elle devint un
peu seche, et quand la comtesse se fut bien conv~incue
que la victoire ne viendrait pas toute seule, elle pnt son
parti et mit le fer sur la gorge de l'antagoniste.
- Ainsi,\bien définitivement, lui dit-elle, en le regardant avec: des yeux dont il n'avait pas encore vu l'expression âpre ·etfdécidée, ainsi vous ne consentez pas?
- Je ne peux pas.
- Vous ne pouvez pas ?
- Je vous l'ai expliqué.
- Eh bien ! Donnez moi encore toutes vos raisons !
Il énuméra de nouveau, et non sans une nuance de
colere, ce qu'il avait déjà répété vingt fois.

ADÉLAIDE

- Ce sont là vos motifs?
- Vous le savez bien.
- Pourquoi ne me donnez-vous pas le seul véritable ?
- Qu'entendez-vous par là ?
- Je vous demande pourquoi vous ne me dites pas
franchement la raison sérieuse qui vous empêche de me
céder ?
- Je ne sais ce que vous entendez par là !
- J'entends votre liaison avec ma fille !
- Madame!
- Avec ma fille ! vous dis-je; nous voilà enfin en
pleine bonne foi, et, c'est arns1 que nous allons nous
expliquer.
On peut s'imaginer l'attitude des deux lutteurs, car
d'amants il n'en était pas question dans ce moment-là.
Elisabeth pâle de cette pâleur de l'homme de guerre
causée uniquement par la rage de vaincre ; Frédéric agité
du trouble de l'animal pris dans une piege dont il voit
peu de chances de se tirer.
- Monsieur, dit la comtesse, je ne vous ferai pas de
reproches ; calmez-vous, rassurez-vous. Ce n'est pas moi
qui puis être votre juge, j'en ai perdu le droit du moment
où j'ai abdiqué toute dignité. C'est moi qui vous ai introduit dans cette maison, qui vous y ai fait régner, qui en
vous accablant de tout pouvoir, vous ai donné toute
licence. Il est naturel que vous en ayez abusé jusqu'au
crime. Oh ! ne vous révoltez pas! au point où en sont les
choses, si je puis et dois vous épargner les reproches, il est
au moins naturel que vous consentiez à envisager la vérité
en face. Si elle n'est pas belle, convenez que sur ce point
du moins, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre. Vous

�870

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avez trouvé une enfant toute jeune, incapable de rien
comprendre, de rien savoir, de rien prévoir. Mais laissons
le passé et songeons à l'avenir. Vous et moi avons donné
tant de scandales au monde que je vous avoue mon impuissance à en ajouter un nouveau. Peut-être auriez-vous
la condescendance d'épouser Mademoiselle d'Hermansburg si je vous en pressais ; mais notre relation a été si
publique que la pensée seule d'une pareille monstruosité
me fait horreur. Ce sont des arrangements, dit-on, assez
ordinaires, je ne l'ignore pas ; mais ils ne vont pas à mon
tempérament, et je ne vois qu'une chose à faire : régulariser notre position mutuelle d'abord ; éloigner Mademoiselle d'Hermansburg pour quelque temps et la marier.
De cette façon tout peut se réparer et je ne saurais
imaginer qu'il puisse vous entrer dans l'esprit de refuser
la seule réparation en votre pouvoir.
Dans ce que venait de dire Elisabeth, et qui ne coordonnait pas trop mal, il y avait du vrai, du douteux et du
faux; c'est ce que l'entrée subite d'Adélaïde Hermansburg
dans le boudoir de sa mère mit sous le jour le plus lumineux. Adélaïde venait d'atteindre ses dix-huit ans. Elle
était blonde extrêmement, blanche à éblouir; une taille
de reine, des bras admirables, rien d'une jeune fille, beaucoup d'une impératrice au grand, moins l'esprit de sa mere,
son audace et sa hauteur implacables, et en plus, ce qui
n'était pas à dédaigner, le sentiment parfaitement défini
qu'elle tenait le pas comme femme aimée vis-à-vis de
celle qui ne l'était plus et comme beauté dans sa fleur visà-vis de la rose plus qu'à demi effeuillée. Quant à une
notion quelconque des rapports de fille à mere, pas
l'ombre.

ADÉLAÎDE

Il faut avouer qu'entre ces deux olympiennes le pauvre
Frédéric Rothbanner, si doux, si poli, si affectueux toujours, si spirituel quand rien ne presse, ne faisait pas
grande mine et je me l'imagine assez, accoudé sur le
marbre de la cheminée, dans son attitude toujours élégante
et correcte, mais ne trouvant pas le plus petit mot à dire.
Elisabeth fut un peu surprise de l'apparition de sa fille,
et par son hésitation elle perdit l'avantage de l'attaque.
D'ailleurs elle ne savait pas ce que la jeune demoiselle
avait dans l'esprit.
- Madame, dit mademoiselle d'Hermansburg d'un
ton froid et léger, je vous demande pardon d'entrer ainsi
chez vous ; mais comme je suppose que monsieur vous a
déjà parlé, vous comprenez si la question m'intéresse et si
j'ai quelque sujet de me mêler de mes propres affaires.
Depuis quinze jours dejà M. de Rothbanner m'annonce
son intention de vous demander ma main; j'y ai consenti,
mais chaque matin et chaque soir il m'allegue quelque
raison pour n'avoir rien fait encore. Je désire la fin de
cette situation, etje tiens à savoir si monsieur vous a fait
connaître nos intentions. S'il n'a rien dit, il faut qu'enfin
il s'explique.
- Mademoiselle, répondit la comtesse, vous n'épouserez pas monsieur de Rorhbanner.
- Pourquoi, Madame ?
- Parce que M. de Rothbanner m'appartient et
m'épouse.
- Répondez, Frédéric ! dit Adélaïde en se tournant
d'un air hautain vers le jeune homme. Celui-ci se trouva
en face de deux paires d'yeux qui le tenaient en joue et
on ne peut assurer qu'il füt à son aise. Il cherchait à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

condenser quelque chose de conciliant dans une phrase
qui ne déterminAt pas une explosion, quand la comtesse
prit la parole.
- Mon Dieu! je ne comprends pas tres bien ce débat;
il seraft ridicule, il faut en convenir, si votre inexpérience
ne l'excusait un peu. Rentrez chez vous et pensez à autre
chose.
- Madame, reprit violemment Adélaîde, en croisant
les bras sur sa poitrine et en portant alternativement sur
sa mere et sur Frédéric des regards où la tempête éclatait,
comme je n'ai rien à ménager, je réclame ce qui m'appartient; et vous, parlez ! dit-elle en frappant du pied ; vous
savez ce qu'il vous appartient de déclarer !
- Et moi encore mieux ! s'écria Elisabeth, Tenez
finissons-en et pas de mélodrame ! J'ai l'horreur des scenes
et du mauvais ton. Vous pouvez être assurés tous deux
que je ne me laisserai écraser ni par l'un ni par l'autre;
mais que je vous écraserai l'un et l'autre peut-être. Vous,
mademoiselle d'Hermansburg, vous n'êtes pas majeure et
je vous mettrai dans un couvent, en disant pourquoi ;
vous, M. de Rothbanner, vous vous débattrez avec l'opinion publique qui, peut-être, comprendra mal que dans
une maison, la mienne, vous vous soyez permis tant de
libertés, Je ne vous donne pas une heure pour choisir, je
vous donne wie minute. Ou moi, ou ce que j'ai dit !
Répondez!
Adélaïde prononça les mots suivants en serrant les dents,
mais d'une maniere fort distincte, et en même temps elle .
regardait le jeune homme en face :
- Le couvent, le déshonneur le plus complet, l'abandon
de votre part., tout, mais ne lui donnez pas le triomphe!

ADÉLAÎDE

La comtesse revint la minute achevée :
- Eh bien ? murmura-t-elle ?
Je ne dis pas que Frédéric joua ici un beau r&amp;lc ; mais
le sort ne donne pas toujours ce qu'on voudrait parmi les
personnages de la comédie de la vie. Choisir ! C'était là
fort mal aisé et je le donnerais en cent aux plus habiles :
il était clair qu'en obéissant à Adélaïde Frédéric n'avait
ni la personne de la jeune fille ni aucun des avantages de
l'amour; mais en désobéissant à la comtesse, il était déshonoré à tout jamais, perdu pour le monde, chassé
certainement de l'armée, obligé de s'expatrier et il
n'avait pas le sou, ce qui aggravait singulièrement la
situation, ne perdez pas ce point-là de vue. Aussi sa perplexité peut-elle n'être pas héroïque, elle n'en est pas
moins assez concevable.
Naturellement, ne sachant au monde quel parti
prendre, il prit celui de perdre contenance et son nez
rougit légèrement, ses yeux devinrent humides et il tira
son mouchoir de sa poche pour se moucher. Ces différents
sympttimes produisirent sur les deux femmes des effets
très contraires ; AMlarde sourit avec dédain et sortit de la
chambre ; la comtesse se plaça en face de Frédéric et lui
saisit les mains.
- En retour, lui dit-elle, je vous pardonne tout,
j'oublie tout, je ne vous retire rien du dévouement
aveugle que depuis tant d'années je vous porte et que vous
connaissez si bien ! Je ne suis ni une sotte ni une bourgeoise. Eh ! mon Dieu, Frédéric, à mon âge on ne se
sauve que par la bonté et l'indulgence. Vous êtes jeune...
vous avez été entraîné autant qu'entrainant... tout
s'oubliera.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle parla ainsi pendant une demi-heure sur le ton de
l'affection la plus maternelle. Tout autre genre de
tendresse n'ei1t pas été de mise a ce moment, et elle le
comprenait comme elle comprenait tout. N'admirez-vous
pas aussi avec quel art consommé elle avait supposé
d'abord partie gagnée et ville conquise? Frédéric eut bien
l'idée de le contester ; mais il perdit du temps a réfléchir
à la meilleure manière d'essayer son opposition, et il se
trouva au bout d'un quart d'heure si bien enguirlandé,
paqueté, emballé, cloué dans sa caisse, que ... ce n'est pas
qu'il n'ei1t par moments des spasmes et des soubresauts;
mais rien de plus inutile ! Cet ange d'Elisabeth comprenait tout, excusait tout, ce n'était plus une amante
irritée, ce n'était pas même une future épouse peu exigeante
sur la théorie de ses droits, ce n'était pas une Ariane
raccommodée avec Thésée par L'entremise de Bacchus,
c'était une sœur de charité! Enfin il n'y a qu'un mot qui
serve : Mademoiselle d'Hermansburg qui, notoirement
avait adoré son père, s'en alla passer trois mois chez une
de ses tantes à l'époque du mariage de sa mère avec
Rothbanner, mais comme il n'était pas moins notoire
qu'elle adorait sa mere autant que son pere, les trois mois
n'étaient pas écoulés qu'elle remuait ciel et terre pour
retourner auprès d'elle, ce qui, vu la résistance opposée à
son désir, détermina l'ouverture d'une campagne stratégique aupres de laquelle les plus savantes manœuvres des
généraux anciens et modernes ne sauraient que pâlir.
La comtesse disait à toutes ses bonnes amies ;
- Ma fille est un prodige de dévouement et d'abnégation ! Qu'elle n'ait pas de goltt pour son beau-père, je ne
saurais le trouver mauvais, et je lui en veux d'autant moins

ADÉLAIDE

que dans toutes les lettres qu'elle m'écrit elle est parfaite à
cet égard de convenance et de mesure ; mais il ne m'est
pas difficile de démêler sa pensée. Adélaïde est trop pure et
trop naîve pour savoir dissimuler. Si elle insiste tant pour
revenir aupres de moi, savez-vous la pensée qui la dirige ?
Elle s'imagine que mon jeune mari ne me rendra pas
heureuse ; et elle veut être là pour me consoler et me
soutenir. Elle a conçu ce roman dans sa petite tête et n'en
veut pas démordre jusqu'à présent ; mais cette fantaisie
passera et je tiens à ce qu'Adélaïde reste chez sa tante
Thérese jusqu'a l'époque de son mariage. Elle y est
parfaitement heureuse; et vous comprenez que même ce
qu'il y a de passion dans sa tendresse pour moi m'oblige à
un sacrifice, le plus grand que je puisse faire assurément !
celui de me séparer pour un temps d'une enfant si chère
et qui jusqu'à présent ne m'avait jamais quittée !
De son côté Adélaïde disait à qui voulait l'entendre : Ma mère sera certainement malheureuse avec M. Rothbanner; elle n'eô.t pas di1 se remarier ; mais ce n'est pas
à moi, sa fille, qu'il appartient de la blimer ; je ne pu.is
voir et je ne vois que ses périls ! C'est la meilleure des
meres : quoi qu'elle fasse, par un sentiment exagéré de
son affection, je sais que je lui suis indispensable. Je lui
sacrifierai mes goûts, ma vie ! Je ne veux qu'elle, je
n'aime qu'elle ! Je retournerai aupres d'elle et je ne me
marierai jamais !
Elle se mit en devoir de tenir parole. On lui présenta,
vous vous en souvenez peut-être, Philippe de Rubeck;
soixante-mille thalers de revenu en biens-fonds, beau nom,
trente-cinq ans, jolie figure, elle le refusa ! A la suite
comparurent deux ou trois autres prétendants qui n'étaient

�AD!LAÎDE

876

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se décida à un changement de front, écrivit à Adélaïde

guère moins convenables. Ils furent évincés de même. La
grande duchesse s'en mêla et fit venir Adélaïde pour la
sermonner. Celle-ci pleura excessivement, demanda sa
mère, voulut sa mère, eut une attaque de nerfs, si bien
que notre excellente souveraine, n'y voyant que du feu,
se tourna tout entière au parti d'Adélaïde et dit à deux
o~ trois reprises que Madame Rothbanner n'avait pas
raison.
Celle-ci commença à se trouver dans un certain embarras; mais elle tomba bientêt dans une perplexité pire. Elle
avait l'habitude assez judicieuse d'aimer à se rendre
compte de tout. Les principes sont choses admirables;
malheureusement, dans l'état d'imperfection où s'agite la
nature humaine, ils nécessitent des applications rarement
irréprochables. II arrivait à Elisabeth d'exécuter des
visites domiciliaires chez son mari pendant que celui-ci
était dehors. Un beau jour elle tomba sur un billet
d'Adélaïde, et ·bien que le texte fut insignifiant, ou pour
mieux dire incompréhensible, il en résultait que ce billet
avait eu des frères aînés, et aurait certainement des cadets
en quantité inappréciable. Cette découverte conduisit
Madame Rothbanner à éclaircir de plus en plus près la
conduite de Frédéric ; elle ne fut pas tout à fait certaine
que, sous prétexte d'affaires de service, il s'absentait de la
ville, mais elle eut tout lieu de le soupçonner. Le fait est
que les chevaux du mari étaient surmenés. De sorte que
pressée de toutes parts, blimée par la grande duchesse,
tenant avant tout à conserver sa position de mère incomparable, clé de la manœuvre qu'elle suivait, se voyant
tournée par l'ennemi, que dis-je ! devinant cet ennemi
possesseur des plus belles intelligences dans la place, elle

que ses supplications l'avaient vaincue, l'alla chercher

elle-même chez la tante Thérese et la ramena en
triomphe. II n'en est pas moins vrai qu'ayant gagné la
première manche, elle venait de perdre la seconde, et elle
avait trop de sens pour chercher à se le dissimuler. Aussi
ne montra-t-elle aucune humeur ni en public, ni en particulier.
Mais je m'aperçois que, me laissant trop entrainer par
le courant des faits, je ne vous ai pas arrêtés assez longtemps sur la personne même d'Adélaïde. Il est cependant
essentiel de vous faire bien connaître cette rem~rquable
créature, et pour la juste appréciation que vous pouvez
désirer faire de ce que je viens d'avoir l'honneur de vous
exposer, et pour celle de ce qui va advenir. Très belle,
très intellig~nte, d'une intelligence aventureuse et sans
scrupule aucun, outrageusement gitée par son imbécile
de père, pour qui elle avait le plus souverain mépris,
absolument abandonnée, même ignorée par sa mere, que
des occupations de toute nature absorbaient, Adélaïde
avait eu pour unique guide dans la vie sa gouvernante
anglaise miss Dickson, tres sentimentale, très a.donnée
la philosophie nuageuse, aimant le sherry, ne détestant
pas le grog et se saturant en secret de romans français
capables de faire rougir des gendarmes, et qu'elle avait
grand soin de passer sa pupille.
Des 1'1ge de quatorze ans, Adélaïde avait su ce que
M. Rothbanner faisait dans la maison et comme miss
Dickson ne lui ménageait pas les commentaires sur ce
point, ce que sa jeune tête n'eat pu encore concevoir lui
était facilement élaboré et transmis dans sa réalité la plus

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

authentique par les connaissances supérieures de la demoiselle anglaise. Supposons un instant que le docteur Gall dit
pu interroger la tête charmante de mademoiselle d'Hermansburg, je ne fais pas de doute qu'il y e&lt;it reconnu à
un degré suprême l'organe de la combativité, et, en effet,
l'amour de la lutte dominait tous les autres penchants
d'Adélaïde, et pendant la vie entière de cette hérorne, ces
penchants étant, grke à Dieu, devenus des passions, avec
le temps l'amour de la bataille a chez elle prédominé sur
tous les autres genres d'amour. Elle s'imagina vers sa
seiz,ième année que ce serait la plus belle chose du monde
que de se jeter à la traverse des sentiments de sa mère,
et de détourner de son propre cêité, à son profit exclusif,
ce qui devait avoir tant de valeur puisqu'on paraissait y
tenir si fort. Outre ce qu'une conquête avait en ellemême de désirable et de glorieux, outre qu'il était à
regretter qu'à seize ans on n'ei1t pas encore pris garde à
elle, outre que le bien d'autrui est nécessairement plus
enviable que celui qui n'appartient à personne, comme sa
mère était en définitive l'être le plus puissant dont elle
etît la notion, elle ne conçut rien de si chevaleresque, de
si vaillant, de si hardi, de si digne d'admiration que
d'affronter sa mère et, si elle pouvait, de la battre et de la
dépouiller. Remplie d'un projet si généreux, elle ne perdit
pas une minute en poursuivre la réalisation, et, subitement, sans transition aucune, Fréderic Rothbanner se vit
l'objet des attentions passionnées et bient6t des déclarations bn11antes de ce petit monstre, la plus jolie, la plus
spirituelle; la plus séduisante des filles de la Résidence.
Il en éprouva d'abord l'étonnement le plus prodigieux.
Il refusa d'y croire. Il chercha à fuir l'enchanteresse, mais

a

ADÉLAÎDE

879
1a chose était difficile puisqu'il lui fallait passer sa vie dans
la ~a_ison. _Il ~urait dô. peut-être prévenir la comtesse;
mais tl ét~1t s1 d~ux, si poli, si éloigné de tout ce qui
ressemble a des v10lences, qu'il lui etlt été dans tous les
cas fort difficile d'aborder une pareille démarche dont les
conséquences l'épouvantaient. Epouvanté! II le fut bient8t plus encore I quand, aux attendrissements, aux regards
profonds succéderent des scènes pathétiques et des menaces
véhémentes de se tuer. Un soir, la comtesse qui avait dtl
rester tres tard à la cour à cause d'une réception de prince
voyageur, rentra sans défiance, et toutes les infortunes du
mond~ étaient consommées. Frédéric s'était indignement
conduit, son désespoir était sans bornes; il se condamnait
sans ,mé~agements ; il comprenait tres bien, trop bien que
ce n était pas une excuse que de mettre au défi tous les
patriar~hes de l'Ancien Testament, et notamment le plus
convenable de ~ous, d'avoir pu affronter une pareille
avent~re ; le fait est qu'il avait tort, impossible d'en
revenir, et la faute commise, le remords au lieu d'éto··œe
r
'
wur
amour, donna des forces à ce qui n'aurait presque pas
méme été un~ fantaisie~ et si bien qu'il devint passionnément épris de l'ange des ténebres dont la griffe tenait
son cœur.
Et e1le aussi, Adélaïde, devint éprise de lui à la rage.
Vous pensez que je n'ai nulle intention de vous faire
l'apologie de ce petit satan ; mais il ne faudrait pas être
111JUste non plus. Détestablement élevée, complétement
abandonnée dès sa petite enfance, n'ayant jamais trouvé
en sa mere que l'indifférence la plus glacée, et commen~t à sentir_que, ~ans la mesure o* sa beauté se développait, elle allait y faire naître la haine, douée, comme je l'ai

�880

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

dit, de la fureur des combats, fureur en soi admirable et,
qui n'est pas l'indice d'une âme vulgaire, elle n'avait rien
fait jusqu'alors qui ne fOt coupable sans doute, mais rien
non plus qui ftît de bas-lieu. Si on avait pu lui donner
Frédéric comme elle le voulait, certainement elle se serait
mise à l'aimer tout de bon, et je ne vois aucune raison
pour penser qu'elle n'eôt pu devenir une excellente et
digne femme, si peu qu'elle e1h été éloignée du milieu
déplorable où elle avait vécu jusqu'alors. J'ajouterai,
cependant, que la direction d'une main sage, ferme et
d'une Ame grande n'eOt pas été de trop pour ramener une
nature aussi véhémente, et je ne connais personne qui
j'eusse conseillé d'entreprendre une telle éducation. Cette
observation nécessaire pourrait bien, je le sens trop, réduire
à néant toute une théorie. Rothbanner, nous le connaissons, est assurément un homme distingué ; les gens spéciaux, les militaires, vous diront qu'il a introduit une
amélioration notable dans la construction de la culasse des
obusiers; il passe à bon droit pour bon administrateur; on
l'aime fort dans le monde où il ne porte que les meilleures
façons et le ton d'une bienveillance universelle. Mais avec
tout cela, il me fait exactement l'effet d'un chapeau de
Paris : c'est ravissant, bien chiffonné, d'un air exquis, ça
cotîte très cher, et quand on analyse le fait, ça ne vaut pas
quatre sous de bon argent. Les gens comme Rothbanner
sont comme les vélocipi:des: ils ne roulent que sur les trottoirs. Hors des trottoirs ça tombe. Moi, j'aime mieux les
gens qui sont gênés sur les trottoirs, mais qui peuvent
très bien marcher dans les bois.
Quoiqu'il en soit de ma digression, voilà Adélarde
revenue où elle voulait aller et installée au cœur de sa

a

ADELAIDE

881

conquete. Elisabeth n'eut pas même une heure devant
elle pour organiser les barricades. Aussitat qu'aux yeux
de toute la maison attendrie les deux femmes se furent
embrassées, AdélaJde suivit sa mère dans sa chambre,
poussa le loquet, s'assit et fit le discours suivant :
- Madame, puisqu'il vous a plu de faire le malheur
de ma vie, vous ne trouverez pas mauvais que j'use de
~me envers vous. Vous devez bien sentir que la partie
o'est pas égale entre nous !
- Vous etes la plus forte 1
-

Assurément, et je ne compte pas vous nen

c61er.
- Je m'y attendais et c'est pourquoi je vous cède
tout. M. Rothbanner est ici et je vais le faire appeler.
Le verrou ouvert, Elisabeth sonna, fit demander son
mari ; celui-ci se présenta. Elle sortit et le laissa seul avec
Adélarde. M. Rotbbanner prenant un air digne et froid
rendit à la jeune demoiselle les lettres qu'il en avait reçues
depuis le séjour chez la tante Thérèse et se jeta dans les
considérations les plus vraies, les plus incontestables sur
le présent et sur l'avenir. Il prouva sans peine que sa
conscience d'honnête homme était engagée à mettre
fin à une situation injustifiable à tous les égards; qu'il se
considérerait comme le dernier des misérables s'il avait la
&amp;iblesse de dévier de son devoir si clair, si naturel, si
néces.saire ; il peignit vi,,ement et avec sensibilité la reconnaissance dont lui, le cadet sans ressources, était et devait
~e pénétré pour une femme qui avait fait sa fortune ; il
se condamna pour ce qui avait eu lieu et supplia Adélaïde
de se marier. Il parla très bien, oh ! très bien ! et quand
il eut fini, il se leva et voyant qu'Adélaide ~cgardait

4

�ADÉLAÎDE

882

LA NOUV.ELLE REVUE FRANÇAISE

fixement devant elle et ne répondait pas un mot, il sortit.
Elle avait perdu la troisième manche.
Ma foi 1 huit jours n'étaient pas passés que Christian
Grünewald lui faisait la cour. Vous savez bien, ce petit
Christian, mon cousin, qui avait un si joli cheval provenant des haras du feu roi de Wurtemberg ? Vous ne vous
en souvenez pas ?... Enfin, cela importe peu ; ce qui est
certain, c'est qu'il se mit, comme je vous le disais, à lui faire
la cour, et il fut très bien accueilli par elle. On commença
à en parler partout. Chez Madame de Stein on dit même
que la corbeille avait été commandée à Paris. Madame
Rothbanner, discrètement interrogée, ne répondit pas
précisément, mais laissa entendre qu'on ne lui parlait pas
de choses impossibles. Ce que le monde voyait de la
façon la plus positive, c'est que la santé d'Elisabeth assez
chancelante depuis quelque temps se rétablissait à vue
d'œil, et l'air de félicité parfaite établi sur son visage était
de nature à pousser toutes les femmes d'un certain âge à
épouser des jouvenceaux. On était au plus fort de cette
affaire qui intéressait la société entière quand le ministre
de la guerre donna son grand bal annuel.
Quelques personnes remarquèrent de bonne heure que
Roth banner dans sa grande tenue d'aide de camp, qui, par
parenthèse, lui allait à merveille, ne sortait pas de
l'embrasure d'une porte où il était à moitié caché par un
rideau. Il était pile comme un mort. Vers une heure du
marin, Adélaïde, belle à tourner la tête à l'univers, d'une
gaieté étourdissante, ayant semé à droite et à gauche mille
mots charmants qu'on répétait, n'avait pas quitté une
minute le bras de Christian fou, ivre, délirant de bonheur
(le bonheur lui sortait par tous les porcs, au brave garçon,

883

à la boutonnière semblait le
respirer). Comme on venait de finir une valse, le couple
heureux . se pro~nant en tous sens, recueillant partout
des sounre:s, arnva à la porte où se tenait Rothbanner
adossé contre la boiserie. AdélaYde s'arr~ta devant cet
homme, qui de pile de\'Înt livide. Elle le considéra un
instant sans parler, puis d'une voix pénétrante, elle lui dit
e_~ le regardant dans le fond des yeux d'une façon singu-

et le camélia qu'il avait

here:
- V eux-tu que je le chasse ?
- Oui, répondit Frédéric.
l Mon, Dieu ! ce . n'est pas grand'chose qu'un Ou1,. pas
p us qu .un non, et il ne faut guère de temps pour énoncer
1
d
e paret s monosyllabes • Mais si vous voul-~" un peu vous
représenter
la
nature
moUe
et
pliante
de
Frédéne,
. et ce
,. .
qu il lut
avait
évidemment
fallu
de
tortures
pour
Ie har•
,, ,
.
.
rasser 1usqu a I expression st nette et si absolue d'un dés'
d'
•~
vous serez . avis que jamais parole humaine n'a contenu
plus de passion que ce oui-là.
Il était à peine prononcé que se tournant vers son
~rtner, et dégageant son bras du sien, mademoiselle
d Hermansburg s'écria :
- _Mon ch_er Christian ! comme vous me fatiguez!
Depuis un mois t~ut à l'heure, si je calcule bien, vous me
répétez, c~aque ~01r que Dieu fait, la meme chose ? Savezvous ce qui en resulte ? C'est, et je l'ai appris ce soir par
h~rd, qu'on prétend que je vous épouse ! Allons donc!
~a1tcs-moi l'amitié de me lai cr désormais tranquille et
Jusqu'à ce que ces bruits ineptes aient cessé tout à fait .
vous défends de me parler. Monsieur Rothban~eJre
donnez.-moi votre bras s'il vous plaît.
'

�LA NOUVELLE REVUE 1RANÇAISI

Georges de Zévort se trouvait là; il entendit ces propos
aussi distinctement que je vous les dis; il n'eut que le
temps tout juste d'étendre les bras pour~y recevoir le pauvre
Christian qui tomba comme foudroyé. On lui fit prendre un
verre d'eau, on l'emporta chez lui; il en fit une maladie, je
ne sais laquelle et on prétend même qu'il en a contracté un
tic nerveux incurable. Quand madame Rothbanner apprit
les nouvelles, elle demanda ensuite ce qu'était devenue sa
fille ; personne n'en savait rien. Seulement on l'avait vu
prendre le bras de Frédéric. Ils n'étaient plus au bal ni
l'un ni l'autre. Le temps de s'en assurer, le temps
d'appeler la voiture, de la faire avancer à travers une queue
interminable, tout cela dura, et il se passa bien deux heures
avant qu'Elisabeth exaspérée pôt rentrer chez elle. Il lui
fut impossible de savoir où était son mari, où était sa fille;
toutes les portes étaient fermées à dé excepté la sienne et
elle n'était pas femme à prendre ses domestiques pour
confidents. Maintenant je vous laisse vous la figurer, seule
dans sa chambre pendant cette nuit-là. Imaginez un peu
l'état de cette âme toute domination, toute puissance,
toute orgueil.., que de haine, n'est-ce pas?
Le lendemain s'ouvrit, pour les deux coupables, un
paradis d'enchantement. Toutes leurs passions satisfaites à
la fois ! Victoire, vengeance, amour, bien joué, tout cela
formait la part d'Adélaïde ; celle de Frédéric se composait
d'une jalousie détruite, d'une atroce souffrance aoolic,
d'une passion arrivée par la résistance au dernier degré
d'insanité et qui n'avait plus rien à souhaiter ! Nous ne
pouvons guère nous représenter, nous autres gens paisibles,
ce que peuvent être, ce que doivent être, ce que sont
nécessairement les transports de fous pareils. Pour peu que

ADÉLAIDE

885

les lois physiques s'appliquent à l'amour comme au reste
des choses de ce monde, il est clair que la force d'expansion est en raison des obstacles qu'elle fait sauter et que
la fille la plus aimante du roman bénin d'Augustc Lafontaine, le jour où eUe épouse par devant notaire le plus
candide, le plus adoré des commis de chancellerie, ne
saurait l'aimer comme une AdélaYde ! Reste à savoir si
l'amour d'une Adélaîde ne nous ferait pas nous-mêmes
éclater comme une machine à vapeur mal construite. Du
matin au soir, Frédéric et Adélarde ne se quittaient plus;
on les rencontrait dans les bois, pendus au bras l'un de
l'autre. Cette fille singulière avait du go{tt pour tout, du
talent pour tout. Elle lisait les vers comme personne,
chantait comme autrefois la Sontag, donnait à la musique
des sens que personne n'avait été chercher. De tout cela
après bien autre chose, elle grisait Frédéric et ils cueillaient
ensemble des pervenches et des germandrées l On rentrait
tard pour dîner, on ne s'imposait aucune contrainte devant
Elisabeth, et chacun sut par la ville que, décidément,
cette chère Adélaïde s'était habituée à son beau-père et lui
montrait beaucoup d'amitié. On félicita l'heureuse
madame Rothbanner, qui, fière comme le cacique indien
attaché par l'ennemi au poteau de torture, accueillait ces
compliments avec le plus doux sourire.
Au bout d'un mois, la scène changea; Frédéric se dit
à lui-même : je suis indigne de vivre !
Entre nous, je crois qu'il était la machine à vapeur
mal construite, pas trop capable de porter l'amour d'une
Adélatde. Il commença à devenir sombre. Peut-être avaitil dit à madame sa femme quelques mots offensants dans
les jours de sa félicité; il devint doux comme une fiUe.

�ADÉLAÎDE

886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il trouva sa victime angélique et fut remercié avec larmes.
Adélaïde prit la chose de très haut et maltraita vivement
l'un et l'autre. Ce n' était pas une nature à concessions.
Ce que voyant, Frédéric formula quelques vérités morales
d'une grande portée, d'ou résulta une explication violente
dans la chambre d' Adélaîde. De paroles en paroles on
s'échauffa et ce matin-là Frédéric déje{l.na en tête à tête
avec Elisabeth. Il voulut, cependant, dans la journée monter chez mademoiselle d'Hermansburg pour lui faire apprécier un plan de conduite entièrement nouveau dont l'idée
lui était venue; mais il apprit que sa belle-fille était allée
passer la journée chez une de ses amies. Ce jeu-là continua
pendant quatre ou cinq jours. Frédéric devint troublé et
inquiet ; Elisabeth toujours résistant, toujours espérant,
toujours luttant du moins, mais se sentant cruellement
maltraitée par le sort qu'elle s'était fait, continua en y usant
les ressorts de sa volonté, à garder la couverture de mansuétude dans laquelle elle avait jugé indispensable de s'envelopper.
Le cinquième . jour, la mère de l'amie d'AdélaJde,
demanda à madame Rothbanner si elle agréerait la recherche que le Comte de Potz se proposait de faire de sa
chère fille. Depuis cinq jours les jeunes gens se voyaient
chez elle et paraissaient sympathiser. Elisabeth ne se trompa
pas une minq.te sur le sens de ce nouvel intermède et elle
eut le double courage et la prudence admirables, d'abord
de témoigner des doutes quant à l'acquiescement de sa
fille à un mariage, secondement de ne pas dire un mot à
son mari. De cette façon elle s'innocentait d'avance aux
yeux du monde des extravagances qu'Adélaïde pouvait
méditer et elle n'éveillait pas elle-même chez Frédéric

.

.

887

cett~ 3alous1e qu'elle avait appris à connattre et dont elle
savait
.
.
d les. conséquences. Il est c uneux
que 1es passions
de
ce ermer ordre-là, ont d'autant lus d'én
.
cruauté
.
P
erg1e et de
que ceux qm les éprouvent sont plus faibles.
Le
exact d e ce qui• s'é tait
. produit avec
. . pendant
.
C
M • de p 0 tz, c ,eSt à drre
. qu'Adélaïde
, hnst1an arnva avec
.
s attacha par les attentions les plus délicates à I .
absolument I tê
.)ourner
. a te et y r éuss1t. parfaitement. OnUI parla
de
I
eur
union
comme
d'
h
l'
.
une c ose assurée. Rothbanner
apprit et , pendant quelques jours sembl d'
é à
·
I
a ispos
y
Prêterd)es mams.
1 en plaisanta avec Adél aïd e eli e-mc:me
A
.
cepen ant les deux femmes intéressées à suivre les m '
vements
de son cœur le virent bientôt devenir sombre
ou.
.
mqwet, absorbé
.'. l' une et l' autre avec des sentiments à'
cou
.
p ~(Îrà bien d_1fférents, prévirent que sa maladie allait
bo
a utir une crise.
En effet, il entr-a un matin chez Adélaîde s'ass·1t ' ô é
d' lI
l · •
,
ac t
r. e_de et u1 pnt la main. Elle se laissa faire et le regarda
iro1 ement.

- Me comprends-tu ? dit-il avec une douceur doul

reuse.

"

ou-

d - Parfai~em~nt, répondit-elle; vous n'avez la force ni
e me vouloir m de renoncer à moi ?
- Puis-je te vouloir ?
- Assurément non.
- Puis-je renoncer à toi ?
- Je puis renoncer à vous et je l'ai fait.
- Tu l'as fait ?
- Je me marie.
- Et c'est à moi que tu oses ...
- D'abord vous savez qu'il ne m ' est pas si difficile

�888

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'oser ; vous ne savez pas vouloir, mais j'ai cette science.
là. Je me marie, vous dis-je un homme que j'estime,
un homme que j'aime ; et, tenez, au point où en sont les
choses, je ne sais pourquoi je ne serais pas sincere, à un
homme qui m'est plus cher que vous ne le fütes jamais.
Le mot est dit : je ne le retirerai pas.
En parlant ainsi, elle regarda -fixement Frédéric, car, le
connaissant comme elle faisait, elle savait quel poignard
elle lui enfonçait dans le plus profond du cœur. Ce couplà le rétablit soudain en parfait équilibre avec lui-même.
Jaloux, sa passion dominante excitée le fit nager en pleine
eau dans la volonté qu'elle suggérait et qu'il ne tirait
jamais d'ailleurs. Furieux, il saisit Adélaïde par le bras:
- Aime-le, ne l'aime pas ; si tu le revois, si tu le
regardes, je le soufflette et je le tue !
- S'il se laisse tuer; mais de toutes manieres il vaut
mieux que vous. Pas de ces façons-là, M. Rothbanner !
Que voulez-vous? Avez-vous la prétention de me faire
passer mon existence entière dans la position odieuse que
nous nous sommes créée, vous et moi r L'amour que j'ai
eu pour vous, vous accorde-t-il cette prérogative inouie
de me condamner au malheur et à l'isolement éternel ?
C'est là ce que vous appelez votre amour?
- Je n'ai rien a expliquer, rien a justifier ... Tiens,
Adélaïde, j'ai eu tort ; je n'aime, je n'aime que toi, je ne
peux pas, je ne veux pas te perdre. Impose-moi telle condition que tu voudras : j'y souscris et je te jure que je la
tiendrai!...
- Tu ne tiendras rien, je ne veux pas te tromper, je
t'ai menti ! je n'aime pas cet homme. Je n'aime que toi,
je n'aimerai que toi! Tant que je vivrai, tant que je respi-

a

a

ADÉLAIDE

rerai, il n'y aura que toi au monde pour moi l Mais je te
méprise, entends-tu bien, autant que je t'aime ! Tu me
trahiras, tu m'abandonneras, tu me vendras comme tu l'as
déjà fait et cela non pas pour un bien, non pas pour une
vertu, tu n'en as pas ! mais pour la peur honteuse de
quelques phrases dont tu ne crois pas le premier mot ! Il
te faut pourtant le savoir, j'aurai la triste et poignante joie
de te le dire une fois dans ma vie : tu m'as perdue et tu
as fait de moi ce que j'ai bien l'intelligence de connaître
que je suis; non pas pour m'avoir prise puisque c'est moi
qui t'ai pris, mais pour n'avoir pas su me garder. Tu vas
me reprendre et tu me rejetteras encore et tu me reprendras toujours et tu tne rejetteras sans cesse, tout cela pour
être honnête à tes propres yeux et lorsque tu n'es pas
assez aveugle pour croire jamais l'être devenu !
- Je te jure!
- Ne jure rien ou tout ce que tu voudras, tu n'es
qu'un liche, mais liche comme tu es, je t'aime ! je me
rends et me rendrai toujours !
Vous le devinez bien : la pauvre fille ne voyait que trop
juste, ne disait que trop vrai. Cette scène-là, ce raccommodement fut suivi de dix scènes en sens contraire qui en
amenèrent dix autres· contrastantes. La maison était un
enfer, bien que les apparences furent gardées toujours. On
se douta bien au dehors de quelque chose et je n'aurais pas
conseillé à des bourgeois de mener cette petite vie ; mais
comme il n'y eut pas d'éclat bien clair, la bonne compagnie protégea les siens et le grand Duc qui avait assez
aimé le feu comte de 11Hermansburg ne voulut jamais souffrir le moindre propos contre sa fille. Madame Rothbanner
fut sublime dans son genre : die céda ne pouvant mieux

�890

LA NOUVILLE REVUE FRANÇAISE

faire, et ne se découragea jamais. Il en résulta quelque
chose d'assez bizarre et qui aurait pu surprendre également
les deux femmes ; à force de lutter ensemble et de se
trouver également inépuisables en ressources, en haine, en
courage, elles prirent l'une pour l'autre cette estime secrète
que l'énergie inspire aux gens énergiques, meme le plus
ennemis et, en outre, un beau matin, elles se trouvèrent
absolument unies dans l'intensité du même mépris pour
cc pauvre Rothbanner. Je les ai tous connus dans un
temps où le malheureux n'osait plus venir à table, encore
bien moins paraître devant ses femmes à aucune heure du
jour, et, quand il n'était pas de service, par conséquent
forcé de passer le temps hor de chez lui, il s'arrangeait
de façon à dormir toute la sainte journée et à n'être sur
pieds que pendant que ces dames allaient dans le monde
ou reposaient dans leurs lits. Il devint comme une espèce
de spectre et c'est ainsi que les années de la jeunesse se
passèrent pour lui et pour Adélalde, absolument dégoût~
de son idole.
Si je vous détaillais un roman, je ferais tranquillement
ici mourir l'un et l'autre d'épuisement, de confu ion, de
douleur. Il y aurait de quoi. Mais pas du tout. Les choses
n'ont guère de ces conclusions dans la vie réelle. Quand
ce diable de Rothbanner eut attrapé quarante ans et un
ventre assez respectable, et que surtout il eut inventé sa
fameuse culasse à mortier, sa jalousie à l'endroit d' Adélaide était devenue fort traitable. Quant à l'amour, depuis
longtemps ce sentiment avait disparu pour lui comme
pour elle. En somme, madame Jtothbanner pouvait être
considérée comme victorieuse sur toute la ligne. Elle
possédait, sans nul partage, un époux qui, désormais, ne

ADÉLAIDE

valait ni plus ni moins qu'un autre. Je ne peux pas deviner par quelle fantaisie de vieille fille AdélaYde voulut
alors se marier. On lui fit épouser un chambellan ; mais
avant la fin de l'année elle planta là son mari et revint
vivre chez sa mère. Ces femmes avaient une telle habitude
de se détester et d'employer l'esprit que le ciel leur a
donné à aiguiser des mots sanglants l'une contre l'autre
et à torturer Rothbanner, dernière et comique marque
d'attention qu'elles ne lui ont pas retirée, qu'on les voit
décidément inséparables, et telles gens qui disent s'aimer
ne se tiennent pas de cette force.
J'ai dîné l'autre jour avec le colont:l Roth banner; la
raison en est qu'il désire passionnément la croix de Louis
le Pieux; je pense pouvoir la lui faire atteindre. C'est ce
' remis. toute cette histoire en mémoire ; n'ayant
qui. ma
rien de mieux à vous offrir, je vous l'ai racontée.

Pendant ce récit du baron, la ravissante madame de
Hautcastel avait, dans le fond de son fauteuil, pris une
ou deux fois, un air assez scandalisé ; elle poussa alors un
profond soupir et en mana:uvrant son écran dans sa
main divine, elle posa son petit pied sur le chenet, sans
dire un mot. Georges de Hamann, regardant la pendule,
s'aperçut qu'il était temps d'aller faire un tour chez la
princessse Ulrique-Maric, et après avoir donné un coup
d'a:il à sa cravate, il sortit discrètement.
Quant à Monsieur de Hautcastel, il avait dormi pendant presque tout le temps ; il se leva avec un effort

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marqué et tira d'un trait la conclusion morale de ce
qu'on vient de lire :
.
- Ce satané baron est bien la plus mauvaise langue
que je connaisse ! Toutes ces balivernes n'empêchent pas
madame Rothbannêr d'être une personne charmante, et
elle joue au whist comme jamais femme n'y a joué !
CoMTl! DE GoBINEAU.

SOUVENIRS DE LACOUR D'ASSISES 1
VI
Nombre de jurés se font récuser ; aussi mon nom sorti! souvent de l'urne ; pour la neuvième fois, je fais donc
partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j'accepte 1a présidence que M. X. me
prie de prendre à si place ; il paraît qu'il en a le droit.
Seul intellectuel, ou presque, parmi eux, je redoutais l'hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage
de considération. Il est vrai de dire qu'a quelques-unes
des affaires précédentes le chef des jurés s'était montré
bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses
incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses,
1a délibération et les votes avaient été d'une lenteur
exaspérante.
L'affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même.
Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la cour s'est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du
matin, rue du Barbot, à Roue.FI, par un malandrin qui lui
a pris les deux pièces de cent sous qu'il avait en poche. La
victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur;
mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre
1

Voir la Nouvelle &amp;&lt;vue Fran;aist du

1""

Novembre 1913.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marqué et tira d'un trait la conclusion morale de ce
qu'on vient de lire :
.
- Ce satané baron est bien la plus mauvaise langue
que je connaisse ! Toutes ces balivernes n'empêchent pas
madame Rothbannêr d'être une personne charmante, et
elle joue au whist comme jamais femme n'y a joué !
CoMTl! DE GoBINEAU.

SOUVENIRS DE LACOUR D'ASSISES 1
VI
Nombre de jurés se font récuser ; aussi mon nom sorti! souvent de l'urne ; pour la neuvième fois, je fais donc
partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j'accepte 1a présidence que M. X. me
prie de prendre à si place ; il paraît qu'il en a le droit.
Seul intellectuel, ou presque, parmi eux, je redoutais l'hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage
de considération. Il est vrai de dire qu'a quelques-unes
des affaires précédentes le chef des jurés s'était montré
bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses
incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses,
1a délibération et les votes avaient été d'une lenteur
exaspérante.
L'affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même.
Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la cour s'est déclarée incompétente.
M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du
matin, rue du Barbot, à Roue.FI, par un malandrin qui lui
a pris les deux pièces de cent sous qu'il avait en poche. La
victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur;
mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre
1

Voir la Nouvelle &amp;&lt;vue Fran;aist du

1""

Novembre 1913.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENJRS DE LA COUR D'ASSISES

et prétend avoir pu reconnaître en lui le sieur Valentin,
journalier, qui comparaît à présent devant nous.
Valentin nie éperdument et prétend être resté couché
chez lui toute la nuit. Et d'abord : comment Mm• Ride!
aurait-elle pu le reconnaître ? la nuit était sans lune et
la rue très mal éclairée.
Là-dessus proteste Mmo Ridcl: l'agression a eu lieu tout
près d'un bec de gaz.
.
.
.
On interroge le gendarme qui a aidé à instruire
l'affaire., on interroge d'autres témoins : L'un place
le
.
bec de gaz à cinq mètres; l'autre à 2 5. Un der mer va
jusqu'à soutenir qu'il n'y a pas de bec de gaz du tout à cet
endroit de la rue.
Mais Valentin a un méchant passé, une réputation
déplorable, et i le substitut du procureur, qui soutie~t
l'accusation, ne parvient pas à nous prouver que Valentin
est le coupable, l'avocat défenseur ne parvient pas à nous
persuader qu'il est innocent. Dan le doute, que fera le
juré ? Il votera la culpabilité - et du même coup. ~es
circonstances atténuantes, pour atténuer la responsabilité
du jury. Combien de fois (et dans l'affaire Dreyfus même)
ces "circon tances atténuantes., n'indiquent-elles que
l'immense perplexité du jury I Et dès qu'il y a indécision,
fdt-elle légère, le juré est enclin à les voter, _et d'au~t
plus que le crime est plus grave. Cela veut dire =. oui, le
crime est très grave, mais ~ous ne sommes pa~ bic~ certains que ce soit celui-ci qui l'ait commis. Po~rt~nt il_ faut
un châtiment : à tout hasard châtions celu1-c1, puisq~e
c'est lui que vous nous offrez comme victime ; mais,
dans le doute, ne le châtions tout de même pas par trop.

Dans plusieurs affaires que j'ai ~té appelé à juger, j'ai été
gêné, et tous les jurés qui jugeaient avec moi parleraient
de même, par la grande difficulté de se représenter le
théâtre du crime, le lieu de la scène, sur les simples dépositions des témoins et l'interrogatoire de l'accusé. Dans
certains cas, cela est de Ja plus haute importance. Il s'agit
par exemple ici de savoir à quelle distance d'w1 bec de
gaz une agression a été commise. Tel témoin, placé à tel
endroit précis, a-t-il pu reconnaître l'agresseur? Celui-ci
était-il suffisamment éclairé? - On sait la place exacte de
l'agression. Sur la distance où l'agresseur se trouvait du
bec de gaz, tolij les témoignages diffèrent : l'un dit cinq
mètres, l'autre vingt-cinq ... Il était pourtant bien facile de
faire relever par la gendarmerie un plan des lieux, dont
au début de la éance on eôt remis copie à chaque juré.
Je crois que dans de nombreux cas ce plan lui serait d'une
aide sérieuse.

•••
Ce même jour, une troisième affaire : Conrad, au cours
d'une dispute avec X. lui a flanqué des coups qui ont
entraîné la mort.
Je note, au cours de cette fin de séance, qui du reste
n'offre pas grand intérêt :
Combien il est rare qu'une affaire se présente par la
tht et simplement.
Combien il arrive que soit artilicielle la simplification
dans la représentation des faits du réquisitoire.
Combien il arrive facilement que l'accusé s'enferre sur

�SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une déclaration de par à c6té, dont la gravité d'abord lui
échappe.
_ " Alors, fau de colère ... " dit Conrad au cours de son
récit (il s'agit du coup de couteau donné à sa maîtres.se
au moment que celle~ci voulait le tuer).
Et le Président tout aussit6t l'interrompant :
- Vous entendez, messieurs les jurés : fou de colère.
Et le ministère public s'emparera triomphalement de
cette phrase malencontreuse que le prévenu ne pourra plus
rétracter - tandis qu'il appert que ce n'est là qu'une
formule oratoire où Conrad, très soucieux du beau-parler,
s'est laissé entraîner pour faire phrase.

Ill

VII
Mardi.

1

•

Encore un attentat à la pudeur ; le dernier de ceux que
nous sommes appelés à juger. Celui-ci est particulièrement
pénible, car l'accusé, un jeune journalier de Maromme
était atteint de blennorrhagie et a contaminé la victime.
On a sur lui les plus mauvais renseignements: insolent,
ivrogne impatient au travail; déjà précédemment il a
'
.
vpulu entraîner dans un bois une fillette de dix ans à qui
il offrait des sous et des bonbons.
La petite qui comparaît devant nous, n'a que six ans et
demi. Il l'a attirée dans sa chambre en lui offrant "une
petite tabatière."
On la force à répéter devant nous, par le menu, ce
qu'elle a déjà dit à l'instruction, et que le coupable a
avoué, et que le médecin a constaté. Il semble qu'on
prenne à clche que cette petite se souvienne. Au reste elle

n'a pas été violée; il semble que l'accusé ait pris à son
égard certaines précautions, gr:ke auxquelles il espérait
peut-être ne pas la contaminer; gr:ke auxquelles il
bénéficie des circonstances atténuantes.

* **

j

L'affaire Charles que nous jugeons ensuite avait fait
quelque bruit dans les journaux. La salle est comble; c'est
une affaire "sensationnelle". L'assistance est très excitée.
On se redit de banc en banc le nombre des coups de
couteau dont a été frappée la victime: le médecin n'en a
pas compté moins de cent-dix !
La victime était la maîtresse de Charles. Juliette R.
n'avait que dix sept ans lorsqu'il la rencontra pour la
première fois, il y a de cela trois ans. Elle vivait avec un
amant dont Charles aussitôt prit la place, abandonnant
pour elle femme et enfants, après onze ans de mariage.
Charles a trente-quatre ans; il est cocher, a fait déjà
plusieurs places; mais les renseignements recueillis sur lui
par ses divers patrons sont bons. Sa femme non plus n'avait
pas à se plaindre de lui, malgré qu'il lui faisait parfois
"des scènes". Après qu'il se fut installé avec cette fille,
Madame Charles, à plusieurs reprises, tâcha de le ramener,
de le reprendre; mais rien n'y fit, et l'instruction dit qu'il
avait la fille "dans la peau, suiv:mt l'expression". Il
habite alors avec Juliette R., place de M., chez Madame
Gilet. Celle-ci parfois les entendait se disputer.
- C'est vrai. Juliette me reprochait d'envoyer à mes
enfants une partie de mes gages. Mais jamais je ne l'ai
menacée.

5

�LA NOUV.BLLE REVUE FRANÇAISE
SOUVENIRS DE LA COUR. D'ASSISES

Et Madame Gilet reconnait que les querelles n'étaient
ni fréquentes, ni prolong~.
La voix de Charles est grave; son aspect n'est pas
déplaisant; il est grand, fort, bien fait de sa personne, sans
pourtant rien de bellàtre ou de fat; il me semble que ,rien
qu'à le voir on eôt deviné qu'il était cocher; et non pas
cocher de fiacre : cocher de maison.
Il ne se défend pas, ne s'excuse pas même: on le sent
soucieux de présenter les faits tels qu'ils se sont passés et
sans chercher à influencer le jury en sa faveur. Pourquoi
le Président essaye-t-il de le faire se couper, se contredire?
Sans doute, en ancien juge d'instruction, par habitude
professionnelle.
- Vous avez quelque peu varié, lui dit-il, dans la
reconnaissance des mobiles du crime.
C'est aussi que Charte ne s'explique pas trop b'en à
Jui-m~me comment ni pourquoi il a tué. Il aimait éperdument cette femme; il avait besoin d'elle. Le soir du
12 mars, veille du crime, ils souperent ensemble.
_ Apres souper je me suis couché avec elle, comme
de coutume; mais elle s'est refusée. C'est comme ça que
ça a commencé.
_ Vous vous êtes alors disputé avec elle?
- A cause de cela, oui.
_ Voici le motif que vous donnez du crime. Vous
aviez d'abord donné une autre explication.
L'accusé ne proteste pas; son geste semble dire: c'est
possible.
- La nuit ensuite a été tranquille?
- Oui, Monsieur.
- Vous avez dit aussi que vous étiez jaloux; c'est

mbne là l'explication que vous aviez donnée d'abord.
Est-cc que vous lui connaissiez un amant?
- Elle n'en avait pas.
- Cependant elle était triste; au magasin des Abeilles
où elle travaillait, on a dit qu'elle était anxieuse; elle avait
peur de vous. Un jour elle a confisqué votre rasoir.
Craignait-elle de vous voir vous en servir contre elle?
- A ce moment j'étais malade. On lui avait dit de
me l'enlever pour que je ne m'en serve pas contre moi.
- Arrivons au treize mars.
- Nous nous sommes dit bonjour au matin; je suis
descendu chercher le journal.
- Vous n'avez pas bu?
- La veille, avant le souper, j'avais pris deux tasses
de café à B.; mais ce matin j'étais à jeun. En remontant
près d'elle, je lui ai de nouveau demandé ..• Elle a encore
refusé. Alors, comme elle ne voulait toujours pas, j'ai
perdu la tête. J'ai pris un couteau sur la table, près de
moi; je l'ai frappée au cou. Le couteau me collait da,u la
main.
- Elle était encore couchée ?
- Au premier coup, oui.
- A ce moment elle a cherché a se sauver; elle a
sauté du lit. Vous vous êtes jeté sur elle; elle est tombée.
- A la fin en effet je l'ai retrouvée à terre.
- A la fin? N'allons pas si vite! Nous ne sommes
encore qu'au commencement. Elle est tombée à terre,
disons-nous; et alors vous avez continué à la frapper, à la
frapper comme un forcené, criblant de coups de couteau
son cou, son \'isage et ses poignets.
- Je ne me souviens que du premier coup.

�900

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- C'est trop facile. Vous lui avez donné plus de
cent coups; d'après la déclaration d'un témoin, vous la
mainteniez à terre d'une main, et de l'autre vous frappiez
partout.
- Quand je me suis réveillé, Juliette était morte;
j'étais penché sur elle; il y avait du sang partout ... Je
n'avais pas vu venir Madame Gilet.
- Entendant les cris de la malheureuse, elle était venue
à son secours. Elle vous a vu la frapper avec une telle
violence et une telle rapidité que cela ressemblait, a-t-elle
dit, usant d'une image frappante, au timbrage des lettres
dans les bureaux de poste. Vous entendez, Messieurs les
jurés, au timbrage des lettres dans les bureaux de poste !
Et, là-dessus, le Président, joignant la mimique à la
parole, donne quelques grands coups de poing sur son
pupitre creux, éveillant un tel tonnerre qu'un rire peu
décent secoue l'auditoire. Certainement ça ne devait pas
faire ce bruit-là.
- Votre ma!tresse s'est écriée: "Ah ! Madame,
sauvez-moi I Il a un couteau!" Alors vous avez repo~
Madame Gilet, que votre contact a ensanglant&amp;.
"Retirez..vous; ça ne vous regarde pas", lui avez..vous
dit; puis, vous remettant à frapper la malheureuse, d'~
dernier coup vous lui avez tranché la cariatide (su~
(Madame Gilet dira tout à l'heure que le dernier coup
était " porté au front "). Qu'avez-vous à dire?
- Je ne me souviens pas de tout cela.
- Pourtant quand les agents, qu'avait été prévenir
Madame Gilet, sont arrivés, ils ont été étonnés par votre
sang-froid. Vous n'aviez même pas l'air ému, paraît-il. Le
couteau était sur la table. Vous vous êtes laissé saisir.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

901

- J'étais abruti d'horreur.
- Non pas! Vous avez tranquillement dit: "Avertissez
ma femme", et comme les agents allaient vous emmener,
vous avez demandé la permission de vous laver les mains
avant de descendre dans la rue.
- Je me rappelle en effet avoir donné l'adresse de ma
femme, pour qu'on la prévienne.
- Ensuite, n'avez...vous pas voulu vous pendre?
-Jamais.
- On avait cru cela. On avait trouvé dans la chambre
un piton, de force à supporter un gros poids; on a retrouvé
~ement une lani~re. N'avez-vous pas parlé alors d'une
volonté de suicide?
- Je n'ai jamais parlé de ça.
- N'importe. En définitive vous reconnaissez tous les
faits; et vous donnez de votre crime cette explication :
que Juliette vous refusait ses avantages.
- J'ai vu passer devant moi quelque chose de terrible,
ce matin-là.
- Enfin ... elle est morte, la pauvre fille ! Si elle ne
voulait plus de vous, vous n'aviez qu'à retourner auprès
de votre femme et de vos enfants. Pourquoi la tuer?
- Je ne cherchais pas à la tuer. (Rumeur d'indignation
dans l'auditoire.)
- Allons donc ! Avec cent coups de couteau !
La majorité des jurés pense avec le Président qu'on
cherche plus à tuer quand on donne cent coup de couteau
que lorsqu'on en donne un seul. Pourtant l'examen
médical de la victime nous apprend que ces cent-dix
blessures dont on a pu relever la trace sur la face, sur le
cou, à la région supérieure du thorax, sur les mains, (sur

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

le cou les plus nombreuses), étaient régulières pour la
plupart, et, toutes, petites et peu pénétrantes. (En R~ie
on e~t vu là sans doute un "crime rituel".) Une seule
blessure avait atteint la carotide et déterminé une
hémorragie foudroyante.
N'étant pas du jury, je ne puis demander si, peut-être,
il dépendait de la forme et de la dimension de l'arme
qu'aucune des blessures ne fôt profonde. Mais il ne paraît
pas ; et le docteur dira tout à l'heure que Charles avait
frappé " d'une façon tremblante, ne faisant pas entrer son
arme et comme s'il voulait seulement mutiler".
Les doigts étaient tailladés; la victime avait dt\ essayer
de se protéger.
Madame Augustine, veuve Gilet, logeuse, appelée à
témoigner, dépose d'une voix monotone:
- Charles et la fille Juliette demeuraient chez moi.
Je n'avais pas à me plaindre d'eux. Le 13 mars au matin,
j'entendis des cris; j'entrai chez eux; elle était à terre et
je le vis qui la frappait. Je lui saisis le bras pour le retenir.
Il se retourna et me dit: "Retirez-vous." Juliette n'était
pas morte; quand elle me vit chercher à le retenir, elle
me dit : " Ah ! faites attention, il a un couteau! "
Alors il la frappa encore une fois; il retourna le couteau
dans la plaie; ça a fait : crrac ! (Mouvement d'horreur et
rumeurs dans la foule ; les jurés eux m~mes sont très
impressionnés par le récit de Madame Gilet, et particulièrement par ce dernier détail. Pourtant, sur une
demande de l'avocat défenseur, le docteur X. nous
dira tout à l'heure: "Aucune des blessures n'indique
que le couteau ait jamais été retourné dans la plaie ").

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

C'est comme si le couteau avait du mal à pénétrer,
J'étais stupéfiée. Il frappait vite, comme on timbre les
lettres. Il a peut-être porté vingt-cinq coups devant moi.
Quand j'ai voulu l'arrêter et qu'il s'est retourné, il m'a
ensanglantée; j'étais en peignoir; j'ai retrouvé du sang
par tout mon linge. J'avais si peur, que je ne remarquai
pas l'état de la chambre; ce n'est qu'ensuite que j'ai vu
que le lit était plein de sang. La veille au soir je n'avais
pas entendu de bruit. Il ne venait personne chez eux.
Juliette était tranquille et travaillait régulièrement. On
n'avait rien à lui reprocher. A lui non plus. Il se conduisait bien. Je ne l'ai jamais vu ivre.
- Est-ce tout ce que vous pouvez dire sur lui ?
- L'été dernier, à la suite d'une chute, il avait été
longtemps malade. Ma première idée, quand je l'ru vu
frapper Juliette, c'est qu'il était devenu fou. Il paraissait
l'aimer beaucoup. Ce n'est que quand Juliette m'a dit:
"Il a un couteau " que j'ai compris qu'il avait une arme.
Jusqu'à ce moment j'avais cru qu'il frappait avec le poing.
Charles. - Je n'ai pas vu Mm' Gilet. J'ai idée d'elle;
c'est tout.
Mme Gilet. - Après une pareille boucherie, je comprends qu'on perde la tête. Le dernier coup a di1 être
porté au front. Mais il ne faisait pas clair ; il était six
heures moins un quart; et je n'y voyais guère. Rien,
avant, dans la conduite de Charles, ne faisait pressentir ce
drame ; s'il y avait des discussions, ils se raccommodaient
à peine fichés.
Mademoiselle Gilet, appelée à son tour, dira :
- Ils chicanaient parfois, sauf à s'embrasser cinq
minutes après.

�904

LA

OUVILLE REVU! FRANÇAIS!

Après la déposition de la logeuse et de sa fille, nous
entendons celle des gardiens de la paix :
Le chef de poste M. :
- Quand nous avons voulu conduire au poste l'accusé,
il nous a dit : - "Donnez-moi au moins le temps de me
laver les mains. " Il ne paraissait ni solll, ni fou. Il était
plutôt calme.
Et M. V., commissaire de police :
- Au bureau central, j'ai vu Charles. Il était un peu
énervé ; mais pas ivre. Il m'a dit, apres quelques h~itations : "Je l'ai tuée parce qu'elle me faisait dépenser de
l'argent. Du reste j'allais me jeter à l'eau quand on m'a
arr~té. "
Le Pr~ident. - Eb bien ! vous voyez, Charles, vous
donniez d'abord du mobile du crime une explication qui
n'est pas celle d'aujourd'hui. Voyons, parlez.
L'accusé. - Que voulez-vous que je réponde? Je vous
ai dit la vérité.
M. V. - J'avais l'impression qu'il ne la disait pas
alors, et qu'il dissimulait le mobile du crime. En effet, il
donne d'autres raison aujourd'hui ... Tout cela me semblait si bizarre : je lui ai pris les mains, je lui ai relevé les
paupicres : il était ni ivre, ni fou.

Mme Charles vient à la barre, témoigner que, pendant
dix ans, c'est-à-dire ju qu'au moment où il rencontra la
fille Juliette, elle n'a ait rien eu à reprocher à son mari.
M. le Docteur X ... est appelé à parler de Charles;
il nous le présente d'abord comme un garçon sain et bien
portant ; aucune tare dan son atavisme. Mais il a six
doigts à une main ; il est sujet à des vertiges, à des pertes

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

de mémoire; il a de la difficulté à s'orienter, des défauts '
de prononciation G'avoue que je ne les ai pas remarqués),
l'appréhension de faire une chute dans la rue. Le Docteur
parle encore d'instabilité de jugement, d'indécision et
d'absence de volonté (et n'est-cc pas là ce qui permit
cette brusque transformation du désir insatisfait en
énergie?), puis conclut enfin en disant que, sans etre dans
un état de démence, dans le sens où l'entend l'article 64
du code pénal," l'examen psychi~trique et biologique, ainsi
que la nature d'impulsivité spéciale de son crime, indiquent
une anomalie mentale qui atténue sa responsabilité ".
"Son acte, avait-il dit quelques instants auparavant,
a été accompli sans que l'idée de tuer ait été bien précisée
dans son cerveau. On en trouve la preuve dans la distribution des coups de couteau que j'ai décrite".
Comment l'avocat défenseur lui-même n'ira-t-il pas
plus loin et ne dira-t-il pas que, non seulement Charles
ne wu/ait pas tuer, mais même qu'il tkhait obscurément,
tout en mutilant sa victime, de n, pas la tuer ; que, sans
doute, précisément pour ne pas la tuer, il a'//ait empoignl
lt ctJUttau à mbnt la lame, et que c'est seulement ainsi que
l'on peut expliquer que les coups fussent à la fois forts et
causant de blessures si peu profondes, et que Charles ei1t
des coupures aux doigts (rapport du médecin). Et n'est-ce
pas aussi pour cela que Mme Gilet ne voyait pas le couteau
et croyait qu'il frappait avec son poing?
Rien de tout cela n'e t dit par Me R., l'avocat
défenseur de la victime. Il s'appuie sur le rapport des
médecins pour demander aux jur~ de ne pas aller plus
loin que les experts et de reconnaître à l'accusé une
responsabilité atténuée.

�LA NOUVELLE R:IVOE FRANÇAISE

J'ai longuement insisté sur cc cas, car il lit éclater la
lamentable incompétence des jurés. Il ressortait avec
évidence de l'instruction, des témoignages, du rapport
des médecins, que l'idée de tuer n'était pas nettement
établie dans le cen1eau de Charles; qu'en tout cas l'on
n'avait pas affaire à un profe ionnel du crime, et plus
peut-être à un sadique qu'à un assassin, que si jamais, enfin,
crime pouvait être dit passionnel ...
Après une demi-heure de délibération, on le voit rentrer
dans la salle, congestionnés, les yeux hagards, comme
ébouillanté , furieux les uns contre les autres et chacun
contre soi-même. Ils rapportent un verdict affirmatif sur
la seule question de meurtre posée par la cour; quant aux
circonstances atténuantes qut dtmandait l' accusatim tlltm!mt, peu disposée pourtant à la clémence - ils les ont
refusées.
En conséquence de quoi Charles est condamné aux
travaux forcl-s à perpétuité.

De hideux applaudissements éclatent dans la salle; on
crie: "bravo! bravo!. ", c'est un délire. La femme de
Charles, restée dans la salle, se lève cependant, en proie à
l'angoi e la plus vive; elle crie: "C'est trop l ah! c'est
trop! " et s'évanouit. On l'emmène.
Mais, sit~t après la séance, les jurés, consternés du
résultat de leur vote (n'avaient-ils pas compris que de ne
pas voter l'affirmative pour la demande des circonstances
atténuantes, équivaut à voter la négative?) s'a emblaient
à nouveau et, précipités dans l'autre excès, signaient un
recours en grke à l'unanimité.
Sans doute auraient-ils voté tout bonnement d'abord

SOUVENIRS DE LA COUJl D'ASSISES

les circonstances atténuantes, si Madame Gilet n'avait pas
dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait
fait : " Crrac ! "
Expliquerai-je un peu l'affolement des jurés si je dis
que, l'avant-veille, avait paru dans le Journal dt Rouen, en
tête, un article sur "Les jurés et la loi de sursis " ( 0 du
17 Mai 1912) que j'avais vu passer de main en main, de
.
Iu .~
sorte que tous mes collègues, ou presque, l ' avaient
Prenant prétexte d'une affaire qui venait de se juger à
Paris, où les réponses du jury avaient forcé la cour
d'acquitter trois précoces malandrins, cet article s'élevait
contre l'indulgence. On y lisait :
"Jamais lts jur{s pariiiens n'avaient donnl une tellt
prturut dt faiblmt qut dans I'ajfoirt flÙ, à la stuptjaction
ctnérale, ils viennent d'acquitter trois }tunes caml,rioltUrs con'Uaincus d' ®oir trntl dt pilltr un pavillon ...
Ctttt indu/gtnu outrét ,t absurdt s'txpliqu, f&gt;rut-hrt dans
/, cas particulitr par f attitudt txtraordinairt dt la plaignantt, qui avait demandl I' acquitttmmt de us agrtssturs tt
aurait mimt, paratt-il, manifistl l'intmtion d'adopter fun
d'nu . .. 1 Mais tst-il !JtSoin d, fairt remarqutr que les jurls
qui tUX doivmt atJoir la têtt solidt tl p1méd,r f t.'(ptrÎtnet dt
, ,
..
.
dt la vit, ne pouvaient suhir le mmu acûs dt maru Stnttmmtalitl (ce «niais" n'est pas très chrétien, Monsieur le
chroniqueur) tl qu'ils ont, par conrlqumt, manqué à ltur
dtVoir en refusant dt condamner dts coupahln avlrlr, tl que
rim nt ltur signalait comme partùulib-tment intlrtmrnts ?
1

Combien ne serait-il pu intfressant de connaitre le r~ultat

de cette rare exf)l'rience !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cet étrange verdict, que la presse a condamné de fafOII
unanime, etc.
En ce temps, où les crimes se multiplient, où l'audace et la
férocité des malfaiteurs dépassent toutes les bornes connues
(ô Flaubert !), où les jeunes gms même entrent si hardiment
dans la mauvaise voie, etc••. "
Qui dira la puissance de persuasion - ou d'intimidation - d'une feuille imprimée sur des cerveaux pas bien
armés pour la critique, et si consciencieux pour la plupart,
si désireux de bien faire !...
- Le Président m'a dit que jusqu'à présent nous avions
très bien jugé, répétait, il y a quelques jours, un des
jurés ; et ce satisfecit du Président courait de bouche en
bouche, et chacun des jurés s'épanouissait à le redire. Ils
en rabattirent bientôt.

VIII
Considérée d'abord comme un simple délit, l'affaire que
nous el1mes juger ce jour-là, avait déja passé devant
le tribunal correctionnel du Havre; l'un des accusés,
protestant contre sa condamnation à deux ans, fit appel.
C'est Yves Cordier, cordonnier; il comparaît en compagnie de C. Lepic et de Henri Goret, ses complices; des
deux filles Mélanie et Gabrielle. Ils sont accusés tous les
cinq d'avoir entraîné le marin Braz, après l'avoir soülé,
de l'avoir "passé tabac" et dépouillé de l'argent qu'il
portait sur lui. Ce marin, reparti en voyage, n'a pu
répondre a la citation, non plus qu'il n'avait pu comparaître,
lorsque l'affaire était passée en correctionnelle. Il avait
déposé sa plainte sitôt apres l'agression; puis, ayant recouvré

a

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

son argent, l'avait retirée peu de jours après, avant de se
rembarquer à nouveau. Si l'affaire suivait son cours c'était,
à proprement parler, malgré lui.
Cordier est un grand gars de dix-huit ans un peu
.
'
épais, blond, aux yeux bleus, au visage ouvert et qu'on
imagine volontiers souriant; on dirait un marin ; il a
gardé la grosse vareuse cachou de la prison ; il pleure
continfunent ; par moments, il se tamponne le visage avec
un mouchoir a carreaux qu'il roule en boule dans sa
main droite; la main gauche est enveloppée d'un linge.
Lepic est un journalier du Havre; son état-civil lui
donne vingt-cinq ans; il a ce qu'on appelle: une sale tête;
pommettes saillantes; énorme moustache, nez pointu ; on
n'est pas étonné d'apprendre qu'il a déjà été condamné
sept fois pour vol. Il tient une petite casquette entre ses
mains; d'affreuses mains, noueuses et, l'on dirait, mal
dessinées. Il n'a pas de linge; ou, s'il en a, ne le montre
pas. Pres de lui, Henri Goret paraît fourvoyé. Cette
espece de fils de famille, ne semble pas de la même cla~e
sociale que les autres ; il a du linge, lui, et même un
protège-col; une petite cravate à nœud droit; son
visage aux moustaches naissantes serait presque joli s'il
n'était avili, abruti; sa voix est frêle, fausse et Yoilée; il
ne sait que faire de ses grosses mains gourdes. Le pere de
Goret tient un débit de boissons et une sorte d'Mtel borgne
pres du grand bassin. Henri Gor~t n'a pas vingt ans; il a
épousé une putain qui s'est fait flanquer en prison peu de
temps après le mariage. - N'importe! Henri se présente
assez bien; certainement la décence, et j'allais dire la
distinction de sa tenue, prédispose en sa faveur les jurés;
die accuse la roture et Je dénuement des deux autres.

�910

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Passons au récit de " la scène de violences dont sont
impliqués ces individus", comme dit le Journal tk RMJt'lf

(16 Mai):
C'est le 4 octobre 1911, au soir, que Cordier fit la
connaissance de Lcpic. Ce dernier, sans doute, eut vite
fait•de comprendre à quel complaisant débonnaire il avait
affaire. Ensemble ils s'en vont aux Folies. La représentation finie, ils commencent à vadrouiller par les rues. lis
croisent deux marins, Braz et Crochu. Crochu est ivremort, difficile à traîner; Braz interpelle les deux autres et
leur demande s'ils ne connaissent pas un logement où l'on
puisse coucher le soô.lard. Tous trois emmènent Crochu
rue de la Girafe, chez Lcstocard. On le laisse là, et Braz,
reconnaissant de l'aide que lui ont prêtée Lepic et Cordier,
offre à ceux-ci une consommation.
lis ressortent, bras dessus, bras dessous de chez
Lestocard, et ne se quitteront pas de sitt.t. Place du Vieux
Marché, ils rencontrent deux femmes, les filles Gabrielle
et Mélanie; les emmènent. Il e:;t deux heures du matin.
Place Gambetta, c""est Cordier qui offre une consommation.
Puis ils retournent place du Vieux Marché; au café Fortin
Braz paye une nouvelle tournée. A cc moment se
joint à eux le jeune Goret. Il était là, dans le café, près
du comptoir; lui n'est pas ivre. Quand les autres sortent,
il sort aussi. J'admets que Braz, déja très ivre, ne l'ait pas
beaucoup remarqué.
Il est alors près de quatre heures du matin. Braz
voudrait bien aller se coucher, mais les autres l'entratnent.
lis errent au hasard tous les six et atteignent la rue Casimir
Delavigne. Braz n'en peut plus; il voudrait qu'on le

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

911

laissAt. "Il est temps de s'aller coucher maintenant" M .
.
l'
. ffi
Le pic
ne entend pas ainsi . il prétend l'ent •
h
la ville.
,
ramer ors
- "Viens-t'en _donc! J'ai un jardin là-haut, auprès
du fort de Tournev1lle. Nous cueillerons des roses. J'te vas
donner_ un bouquet que t'en garderas longtemps le
souvenir.~• {déposi_tion de la fille Gabrielle.)
En vam Gabrielle tire le marin par la manche. 11
d . 1
' e e
vou rait e retenir; mai il n'e t plus en état de rien
entendre, ou du moins d'entendre raison • Tous repartent
et commencent à monter la longue et.te.
Une fille se pen~e vers l'autre: - Ça ne va-t'y pas se
giter?... Pour st1r 11s vont lui faire son affaire.
- Non, répond l'autre; il y a toujours des soldats près
du fort.
Braz est entre Lepic et "celui qui a la main en éch
.,
··
arpe
(dé pos1t1on
de Braz). - Cette " main en écharpe ,, l'a
~ucoup frappé. - Les filles suivent, puis Goret à quelque
distance en arrière.
C'est à cinq heures, c'est-à-dire immédiatement avant
l'aube (5 octobre), qu'ils descendent dans le fossé du fort.
sous quel prétexte? je ne sais. Les deux filles resten:
en haut.
~ue ,se passc-t-il alors? Il est malai é de l'c:tablir. Le
mann n est plus là pour le raconter; de plus au moment
de,. l'a~r~ion, il était ivre et il est ~raisemblable
qu il_ n ait pu se rendre que V3t:&gt;O-Uement compte de la
mamère dont on l'attaquait et du r6le particulier de chacun
de ses agre~eurs. Nous n'aurons donc, pour nous éclairer,
que le témoignage des intéressés. Or, chacun des accusés
proteste de son innocence; du moin cherche-t-il à

�912

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

restreindre le plus possible sa part de responsabilité. (Lepic,
plus catégorique, niera même avoir été de la partie : on
s'est trompé; ça n'est pas lui.)
On procède à l'interrogatoire de Cordier:
C'est sans doute un bien méchant gars: il a déjà subi
trois condamnations pour vol; il n'avait que quatorze ans
Ja première fois; il est rendu à ses parents; il recommence;
de nouveau on le renvoie à sa famille; à la troisième fois
on le confie à une colonie disciplinaire. Mais il prend en
telle horreur ce régime, qu'il s'enfuit et retourne près de
sa mère. Madame Cordier est la veuve d'un marin; elle
tient une maison de blanchissage et emploie plusieurs
ouvrières, Yves Cordier est le dernier de cinq enfants, Le
puiné est au régiment; les autres sont placés, mariés, font
une honnête carrière ; toute la famille est honorablement
notée. Le cadet, celui qui nous occupe, semble particulièrement aimé; et non seulement de sa mère et de ses
frères, mais également par les voisins. Ses patrons donnent
de lui de bons témoignages; on nous Jit une lettre d'un
de ceux-ci, qui parle avec éloge de "sa conduite et sa
probité " et demande à le reprendre à son service. C'est
chez lui que Cordier reprenait déjà du travail deux jours
après sa première libération 1•
Il est à remarquer que la déposition de Cordier et celles
des dewc: filles concordent point par point. D'après leur
récit, Goret aurait brusquement sauté au cou du mar~
par derrière et aurait roulé à terre avec lui. Puis, tandis
que Lepic le baillonnait, Goret l'aurait fouillé et aurait
1 Je ne donne ici que le, renseignements qui nous furent fournis
par la Cour, et non ceux que je pus, de mon c6té, recueillir ensuite.

SOUVENIRS DE LA COUR D1ASSISES

passé à Cordier l'argent qu'il trouvait dans les poche .
Cet argent, Cordier le repassait presque aussitat après à
Lepic. Goret donnait encore au marin deux derniers coups
de pied sur la nuque, et l'on repartait,
Chacun allait de son c6té; mais rendez-vous était pris
pour se retrouver un peu plus tard, dans une charnbre, rue
du Petit Croissant, chez Goret même, et se partager
l'argent.
C'est là que la police, aussit6t prévenue par le marin,
les arrêta.

Le Président bouscule l'interrogatoire des deux 61les.

Il appert que les témoins" de moralité douteuse" ne jouissent pas d'un grand crédit dans son esprit; et cela est tout
naturel. Malheureusement, ici nous n'avons que ceux-ci
pour nous instruire. Gabrielle, pressée de questions, qui se
succèdent sans qu'elle ait le temps d'achever ses réponses, et
qui sent que le Président ne lui kit point crédit, se trouble.
Elle ne peut guère placer que des monosyllabes, répondre
que par oui ou par non. Elle veut dire (c'est du moins ce
qu'il me semble) que Cordier n'a pas participé à l'agression,
et n'a fait que recevoir l'argent que les autres lui passaient.
Si vous croyez que c'est facile!... Evidemment tout cela
a été déjà élucidé à l'instruction: cet interrogatoire, pour
le juge qui a étudié l'affaire, ne peut et ne Jqit apporter
rien de nouveau ; mais pour le juré, tout est neuf: il
cherche à se faire une opinion ; il s'inquiète et doute si
peut-être l'affaire n'a pas été bouclée trop vite, et l'opinion
que s'en est faite le Président.
Le Président. -Est-ce Cordier qui lui mettait 1a main
sur la bouche ?

6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La fille Gabrielle. - Non, mon Président.
Le Président. - Alors c'est lui qui a porté les coups.
La fille Gabrielle. - Non, mon Président.
Le Président. -Enfin, l'un frappait, l'autre baillonnait,
le troisième fouillait. Braz dit que c'est Cordier qui l'a
frappé; vous dites que c'est Cordier qui l'a fouillé. Il y a
eu sans doute quelque confusion dans la lutte et par
conséquent dans les témoignages aussi. Il ressort de tout
cela que la responsabilité des trois accusés a été engagée
au même degré, et c'est ce qui paraît évident. Fille
Gabrielle, vous pouvez vous rasseoir.
La fille Gabrielle est la derniere interrogée; on va
passer aux plaidoiries. Alors le Président, selon l'usage, se
tournant vers " celui qui a la main en écharpe " :
- Vous n'avez rien à ajouter au rapport du témoin ?
Cordier, qui sent que tout va finir, en sanglotant :
- Monsieur le Président, j'dis la vérité, j'l'ai pas
touché. - Puis dans un élan pathétique, du plus fâcheux
effet : - Je l'jure sur la tombe de mon pere ...
Le Président. - Mon enfant, laissez donc votre père
tranquille.
Cordier, éontinuant. - ... pas même du bout du doigt ...
Pour Cordier, non plus que pour les autres, aucun
témoin à décharge n 1a été cité. On a bien donné lecture
de la lettre d'un des patrons de Cordier; mais pourquoi
n'entendons-nous pas sa mere? -Parce que Yves Cordier
n'a pas voulu qu'elle fiît appelée; il s'est même refusé
donner son adresse.
Le Président.-Pourquoi n'avez-vous pas voulu donner
l'adresse de votre mère ?

a

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Cordier ne répond pas.
Le Président. -Alors vous refusez de nous dire pourquoi vous n'avez pas voulu donner l'adresse de votre mère?
Hélas ! mon président, est-ce donc si difficile à comprendre ? ou n'admettez-vau~ pas que Cordier ait pu
vouloir épargner une honte à sa mère ? Si vous pouviez
voir la pauvre femme, comme j'ai fait ensuite, 1 sans
doute vous ne vous étonneriez plus.
Je suis consterné, épouvanté, de sentir que l'interrogatoire va se clore et que le cas particulier de Cordier va
demeurer si peu, si mal éclairé. Car je ne sais presque
rien de lui, mais il m'apparaît déjà que ce garçon n'a rien
de féroce, rien d'un bandit. Il ne me semble même pas
impossible qu'il ait accompagné le marin, poussé par une
sorte de sympathie vague ... Ne saurais-je inventer nulle
question, puisque, juré, j'ai le droit d'en poser, qui puisse
jeter ici quelque lueur, et m'éclairer moi-même - car
peut-être que je m'abuse et qu'Yves Cordier, après tout,
ne mérite point la pitié. Cette question, je n'aurai plus le
droit de la poser, des que les plaidoiries auront commencé.
Je n'ai plus qu'un instant, et déjà l'avocat de Cordier se
l~ve ... Alors, d'une voix étranglée, le cœur battant, je
lis ceci, que je viens d'écrire, craignant sinon de ne pouvoir trouver mes mots et achever ma phrase :
- Monsieur le Président, pouvons-nous savoir quelle
somme a été prise à la victime et dans quelle proportion
le partage s'est fait ensuite entre les accusés ?
1

"Je ne me refuse aucunement à vous donner l'adresse de ma
mère, m'écrivit peu de temps après Cordier, de la prison - car si
je ne l'ai donnée au juge, c'était pour ne pas qu'elle se présent/au
Palais."

�LA NOUVJ!LLE REVUE FRANÇAISE

Le Président procède à un court interrogatoire et nous
apprenons: que 92 francs ont été soustraits à Braz; - que,
sur cette somme, 5 francs ont été donnés à chacune des
deux femmes pour acheter leur silence ; - que Cordier
a reçu 10 francs, qu'il remettait aussitllt après aux agresseurs; et que, du reste de la somme, soit 72 francs, Lepic
et Goret ont gardé chacun la moitié.
Ah I s'il m'était permis de tirer des conclusions et,
d'après ces chiffi.-es précis, de chiff'rer précisément la part
de responsabilité de chacun!. .. L'avocat de Cordier, du
moins, le fera-t-il? - Non. Sa plaidoirie du reste est
solide, habile ; mais il ne peut faire que Cordier n'ait un
casier judiciaire déjà charg~. Il ne peut faire non plus que
Cordier, peu de temps après son arrestation, ou plus précisément, je crois : après la première instruction - n'ait
ttrit au Procureur la lettre la plus absurde, la plus folle :
"Je ne connais ni Lepic, ni Goret, y disait-il. Ils
n'étaient pas là. C'est moi seul qui ai fait le coup, avec
un de mes amis du port. Je ne regrette qu'une chose :
c'est de ne pas avoir achevé le marin. "
Lettre manifestement écrite sous la pression de Lepic,
dira l'avocat défenseur, et sans doute sous ses menaces.
(Lepic chercha également à intimider les deux femmes
en les menaçant de son couteau "catalan".) N'a-t-on
pas persuadé à Cordier que, en tant que mineur, il ne
risquait guère et ne pourrait être condamné sévèrement?
Cette lettre, du reste, l'accusation, tout en la relevant,
n'en tient pas grand compte. Il arrive parfois, souvent
même, que 'le Procureur reçoive de la prison semblables
" aveux ,, destinés parfois à éclairer la justice, parfois à
l'égarer ; lettres écrites, parfois même, sans but et sans

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

raison, dans le désccuvrement de la ge6le. N'importe !
cette lettre, dans l'esprit des jurés, est du plus déplorable
effet. J'ai moi-même le plus grand mal à me l'expliquer
par le peu que l'instruction m'a révél.é du caractère (et
de l'absence de caractère) de Cordier.
Après la première plaidoirie de la défense, le tribunal
demande une suspension de séance et nous allons dîner.
Quand, deux heures après, nous rentrons au Palais,
l'avocat de Cordier n'est plus là. Certes, je n'irai pas
jusqu'à dire que les avocats des deux autres accusés ont
f)rofitl de cette absence, mais pourtant, comme ce n'est
qu'en chargeant Cordier qu'ils pouvaient décharger leur
client, la présence du défenseur de Cordier n'aurait pas
été inutile. Cordier restait tout abandonné à la discrétion
des deux autres.
Et ce n'est pas seulement par là que Cordier eut à
p!tir de passer en jugement le premier. Sans doute, si elle
s'était d'abord déchargée sur Lepic, la sévérité des jurés
se serait montrée moins intransigeante. Ce fut Goret qui,
passant troisième, profita de la réaction ; du reste, son
linge, sa tenue, son air fourbe, avaient favorablement
impressionné le jury.
Nous ne fiimes pas plutôt dans la salle de délibération
qu'un long, maigre " primaire ,, à cheveux blancs, sortit
de sa poche un papier où il avait consigné toutes les
charges contre Cordier, et principalement ses condamnations précédentes. En vérité ce furent celles-ci qui
l'emporterent et dictèrent le nouveau jugement. Tant il
est difficile pour le juré de ne pas considérer une première
condamnation comme une charge et de juger le prévenu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en dehors Je l'ombre que cette première condamnation
porte sur lui.
En vain, un autre juré donna lecture de la lettre d'un
des autres patrons de Cordier, extrêmement favorable à
celui-ci - lettre qui n'avait pas été versée au dossier et que
je ne sais qui venait, je ne sais comment, de lui remettre
tandis que nous passions dans la salle de délibération ce que je croyais formellement interdit ...
- Tout ça, c'est des bandits, reprenait un autre juré.
Faut en débarrasser la société.
C'est ce qu'on fit dans la mesure du possible. Cordier
fut condamné à cinq ans de réclusion et dix ans d'interdiction de séjour. Goret, à l'heure où j'écris ces lignes, est
relilché depuis trois mois.
Cette nuit je ne puis pas dormir ; l'angoisse m'a pris
au cœur, et ne desserre pas son étreinte un instant. Je
resonge au récit que me fit jadis au Havre un rescapé de
la Bourgogne : Il était, lui, dans une barque avec je ne
sais plus combien d'autres ; certains d'entre ceux-ci
ramaient ; d'autres étaient très occupés tout autour de la
barque à Banquer de grands coups d'aviron sur la tete et
les mains de ceux, à demi noyés déjà, qui cherchaient à
s'ac~rocher à la barque et imploraient qu'on les reprît ;
ou bien, avec une petite hache, leur coupaient les poignets.
On les renfonçait dans l'eau, car en cherchant à les sauver
on eât fait chavirer la barque pleine .••
Oui ! le mieux c'est de ne pas tomber à l'eau. Après,
si le ciel ne vous aide, c'est le diable pour s'en tirer! Ce soir je prends en honte la barque, et de m'y sentir à
l'abri.

SOUVENIRS DE LA COUR D,ASSISES

Avant de rentrer me coucher, j'avais longtemps erré
dans ce triste quartier près du port, peuplé de tristes gens,
pour qui la prison semble une habitation naturelle noirs de charbon, ivres de mauvais vrn, ivres sans joie,
hideux. Et dans ces rues sordides, rôdaient de petits
enfants, M.ves et sans sourires, mal vêtus, mal nourris,
mal aimés .•..
Mais Cordier, lui, est fils d'une honnête famille ; il a eu
de bons exemples sous les yeux. Si on lui tend la perche,
peut-être qu'on pourrait le sauver.
Le lendemain matin, je m'en vais trouver son avocat
et lui soumets le projet de requête que voici (il s'agit, du
reste, d'une demande non de recours en grke, mais
simplement de diminution de peine) :
Attendu

Qut lt seul témoignagt contre f accusl Cordier est celui de
la victime, M. Braz, ivrt au moment où elle a ltl attaquée;
Que du reste M. Braz, marin, reparti en voyage, n'a pu
êirt atttint par la citation ti par comlquent être entendu à
faudimce;
Qu'il rmort néanmoins de sa première dlposition qu'il a
ltl attaqul par derrière et qu'il n'a pu voir I'agrmeu1·. ·D'autre part,
Attendu
Qut la dlposition de Cordier concorde entièrement av,c
telles des filles Gabrielle et M lianie, seuls tlmoim de I' agression, et qu'il ressort de leurs dires que Cordier n'a point pris
part à l'attaque, mais s'est content[ de recrooir l'argent de la
victime, que Goret et Lepic, les deux agresseurs ) lui tend .
aunt;

�920

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Qu'il ressort de us dépositions que Gor,t, beaucoup moins
ivre que les autres, n'ayant participé à aucune des prlcfdmtes
"tournéts ", suivait le groupe par derrière, à l'insu de Braz,
j'usqu' au moment où il a bondi sur lui ; que L,pic entratnait
le marin O'Utc une intention pr!cise; et qu'il semble qTM
Cordier, faible de caradèrt, presque incapa6/e de rlsister à
f entraÎru11Unt et de plus complltement ivre, n'ait fait que
ru,vre.
Que ceci troU"Pe, du reste, confirmation dans le fait que,
lors du partage, Goret et Lepic se r!renant la farte somm1,
,nt jugé slljfisant dt lui danntr l o .francs, comme ils Q)aient
remis 5 .francs à chacune du deux filles, pou,· prix du siltnu,
Attendu
Que la dldaration de Corditr renuillie au C4urs de
l'instruction, dont se sont unis ln a)ocats dlfmseurs des
autrtS accusls, et le ministère public : " C'est moi sml qui ai
fait /;! coup a)ec un autre camarade ; ni Ltpic, ni Goret
n'étaient l?J ;je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas l'a')oir
achné ", 1st manifestement inspirfe par la crainte de Ltpic,
dangereux repris dt justiu - qui, de mlmt, a cherché à
intimider les deux femmes - et qu'il n'y a pas litu par conséquent de tenir compte de cette dlclaration.
Âttendu
Que si Cordier !tait coupablt (du moins dans la mesure
qu'on l'a dit) il est hors dt "Vraisemblance qu'il dt clurchl à
rtporter son affeire drpant une autre juridictim, conmu il a
fait lorsque la Corrt.ctionnelle du Ha)re lui a injiigl un,
p,ine de deux ans.

L'avocat, obligeamment, m'indique telle modification de
forme qu'il croit devoir y apporter, insiste sur le rapport

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

921

du médecin légiste qui estime que Cordier est « d'une
intelligence au-dessous de la moyenne, qu'il s'exprime avec
une certaine difficulté, que sa mémoire lui fait parfois
défaut " et conclut à une responsabilité atténuée. Puis il
m'indique la marche à suivre pour la faire signer, approuver du Procureur général et envoyer à qui de droit.
Une sorte de timidité, la crainte aussi de ne rien obtenir en demandant trop, le sentiment de la justice - car
malgré tout je ne puis considérer Cordier comme innocent - me détournent de demander le recours en grkc
tout simple. Je me rends compte peu après que je ne
l'eusse pas plus malaisément obtenu. Plusieurs jurés en
effet ont médité sur cette affaire ; la nuit leur a porté
conseil ; ils sont prêts à approuver ma requête, et je n'ai
point de peine à recueil!ir les signatures de huit d'entre
eux. Un des autres, un énorme fermier rougeoyant, plein
de santé, de joie et d'ignorance, comme on parle devant
lui de la maladie d'un prisonnier et de l'absence de soins
par quoi sa maladie aurait empiré :
- S'il crève c'est autant de gagné pour la société. A
quoi bon les soigner? s'écrie-t-il. Faut leur dire ce que
répondait le médecin, à l'autre qui voulait se faire couper
son doigt pourri : - cc Pas la peine, mon garçon! tombera
bien tout seul. "
Je dois ajouter que cette boutade n'amène les rires que
de quelques-uns.
Les deux autres qui se refusèrent à signer donnèrent
cette raison : qu'ils avaient voté suivant leur conscience
et qu'on aurait par trop à faire s'il fallait revenir sur
chaque aftàire jugée.
Evidemment : mais j'eusse été tout de même curieux

�922

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

de connaître le do ier des deux précédentes condamnations de Cordier. S'il fut jugé alors comme nous l'avons
jugé hier ... 1
1 Awsit6t que j'eus un jour libre, j'allai au Havre et rendis visite
à la mère du condamné. J'eus quelque mal à la retrouver, car la
pauvre femme avait dû changer d'adresse pour fuir les propos et les
regards injurieux des voisins. Dès qu'elle comprit pourquoi je
venai,, elle m'entraina dans une petite pièce écartée où les ouvrières
qu'elle emploie ne pussent pas nous entendre.
Elle sanglote et peut à peine parler ; une de ses filles l'accompagne, qui complète les rècits de la mère :
- Ah ! Monsieur, me dit celle-ci, ça a été une grande misère
pour nous quand mon autre fils (le puîné) a été pris par le service.
Il était de bon conseil et Yves l'écoutait toujours. Quand il s'est
échappé de la colonie, il n'a plps osé habiter à la maison, par crainte
qu'on ne le reprenne. C'est alors que, sans domicile, il a commencé
de fréquenter les pires gens qui l'ont entraîné et perdu.
Tous les renseignements que je recueille ensuite sur Yves Cordier
- de sa mère, de sa sœur, de son dernier patron, de son frère que
je vais voir à la caserne - confirment entièrement l'opinion qui

commençait à se former en moi :
Yves Cordier est sans jugement ; de tête faible et déplorablement
facile à entralner. Bon à l'exces, disent-ils tous : c'est dire aussi :
tans résistance. Son désir d'obliger autrui va jusqu'à la manie,
jusqu'à la sottise. C'est pour un camarade "qui en avait besoin"
qu'Yves Cordier aurait volé une vieille paire de chaussures, son
premier vol.
Quand, à la colonie pénitentiaire, sa mère, utant de la permission,
lui apportait des friandises : "Si c'est pour lui que vous apportez ça,
Madame, lui disait le gardien, c'cat pas la peine; il donne tout aux
autres et ne gardera rien pour lui. "
A la colonie, sur les conseils d"un camarade, il se fit tatouer le
dos de la main gauche. Un autre camarade lui persuada, ausstt6t
après, qoe ce tatouage apparent pourrait le gêner dans la vie, et
Yves, docile a ce nouveau conaeil, appliqua sur le tatouage un

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

92 3

L Qu~lque temps _après j'obtins satisfaction de ma requête:
a pe1_ne de Cordier est réduite à trois ans de prison.
Mats hélas ! après la prison ce sera le bataillon d'Afi .
Et
· d
.
nque,
au sortir e ces six ans, qui sera-t-il?... que sera-t-il?...

IX
C On a ~dé pour la tin l'affaire la plus "conséquente,,

si

l elle qui ,nous occupe ce dernier jour menace d'être
ongue qu on nous convoque dès 9 heures du
t· L .
séa
d
.
ma in. a
nce
urera
Jusqu'à
plus
de
IO
heures
d
.
d
.
u soir, coupée ai_
eux reprises aux heures des repas Il 'aoit d
1
· •l
•
t:,·
es vo s
~~mm1s a a gare de dépôt de Sotteville sur les marchan1ses co~fiées à la Compagnie de l'Etat.
Depm_s le nouveau régime de cette compagnie, les
réclamations
surabondent et l'on se P1amt
• de toutes partS
d

I

e vos sans nombre, certains extremement importants
Un grand soupir
· de sou 1agement se nt entendre dans· la
presse et dan le public lorsqu'on apprit qu'une nombreuse
bande de voleurs et de recéleurs avait été pincée. On ne
nous en offre pas moins d
• , .
dès l déb
e seize a Juger ; le bruit court
ut de la séance que nous aurons à répondre à
1 e
P us de I oo questions.
La lecture de l'acte d'accusation ne va pas sans no

causer
quel que étonnement. On s'attendait à pl
.

usà

mieux; devant l'importance de certains détournem:ts

'

e:nplitre de ~I et _de vitriol qui lui mangea la chair jusqu'à l'os (et
c est pourquoi, le Jour du délit, il avait sa main en écharpe)
- Ce garçon avait seulement besoin d'etre dirigé
;,
6
son patro
d
.
.
, me wt en n
n cor onDJer, qui me parle de lui
demande qu'à le reprendre à son service...
en termes émus et ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que les jurés se rappelaient l'un à l'autre avant l'ouverture
de la séance, les chaparderies reprochées aux prévenus
nous paraissent des peccadilles, et l'étonnement cède vite à
l'ennui, à la fatigue, et même, pour quelques-uns des jurés,
à l'agacement, à l'exaspération, au cours de l'interrogatoire.
Une interminable discussion s'engage pour savoir si
trois bouteilles et demi de Cointreau ont été volées par la
femme X., ou achetées par elle, ainsi qu'elle le soutient, à
la femme B. qui, elle, soutient que la femme X. ne lui a
jamais acheté de liqueurs. La femme X. porte un petit
poupon dans ses bras qui pleure et voudrait déposer lui
aussi.
X., époux de la prévenue, reconnaît s'être approprié
"un restant de bouteille de kirsch" ; mais il n'a jamais
donné cette paire de chaussettes à Y.; au contraire, il les
a reçues de ce dernier. Quant au service à découper,
c'est Z. qui, etc ...
X. est bon ouvrier; il gagne cent sous par jour, plus
une indemnité ; il est père de quatre enfants. Sa déposition
concorde avec celle de B. qui dit avoir reçu de N. de la
moutarde et de M. du café et du thé, du reste en quantités
dérisoires: par contre il n'a rien reçu de D. ni de E. Il
reconnaît avoir accompagné N. quand il a chipé le pot de
moutarde, mais lui-même il n'a rien pris. N. ne fait point
difficulté de reconnaître le vol du pot de moutarde.
M. est père de quatre enfants lui aussi; il avoue le
détournement de 5 kilos de riz et de quelques morceaux
de charbon ; c'est bien lui qui a donné à B. deux kilos de
café et de thé; mais il les avait lui-même reçus de R.
La femme M. n'a jamais voulu garder chez elle quoi
que ce soit de provenance douteuse.

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Par contre, la femme W. mère de six enfants est
convaincue d'avoir recélé de la chicorée, du riz et un' pot
de peinture. Elle soutient que ces denrées lui étaient
fournies par M. seul.
T. nettoyeur au dép6t de Sotteville, père de trois
enfants, et dont la femme est mourante à l'h6pital, nous
persuade qu'il n'a jamais rien volé; sa déposition concorde
entièrement avec celle de M. Mais il ne parvient pas à se
laver de l'accusation de recel.
La femme Y. avoue le recel d'une paire de chaussettes
celle qu'Y. a donnée par la suite à X.
'
Un ipre dialogue se poursuit quelque temps entre la
femme O., une hideuse pouffiasse au teint de géranium, et la
femme P. qui sanglote et fait de grands efforts pour montrer
qu'elle est de rang supérieur; chacune des deux reproche à
l'autre de lui avoir apporté de l'huile et des harengs.
P., le mari de la dernière, n'est pas employé à la
compagnie. C'est un homme de cinquante ans, d'aspect
énergique, grisonnant et à fortes moustaches, pere de
famille; précédemment condamné pour coups et blessures;
il vit de ce que lui rapporte son jardin. Ce jardin ouvre
sur la voie, a quelques pas d'un viaduc. En passant sous
le viaduc on gagnait l'autre c6té de 1a voie. (Un plan, ici
encore, nous rendrait service.) Nul lieu ne pouvait être
mieux choisi pour les recels. P. reconnaît avoir recélé les
denrées apportées par O. et par X. Il reconnaît même
avoir fait le guet, une fois, " plut6t pour ma sécurité
personnelle ", ajoute-t-il.
O. fils, âgé de quinze ans, reconnaît avoir reçu de la
femme P. un paquet d'étoffe, mais soutient qu'il en
ignorait la provenance; etc. etc•••

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Durant la seconde suspension de la séance, les jurés en
allant dîner échangent leurs impressions. Pour la première
fois ils se tournent contre le ministère public; c'est un
revirement d'opinion tres net et des plus curieux à observer.

Ils se redisent, ce qui ressort des rapports, que ces
vieux employés étaient demeurés fidèles tout le temps
qu'ils avaient travaillé sous la direction de l'ancienne
compagnie ; si maintenant ils prêtaient la main à la gabegie générale, la nouvelle direction n'en était-elle pas
responsable ? " Quand tout à coup, dira l'un de leurs
avocats, ces hommes ont vu sur leur casquette, inscrit à
la place du mot Ouest, le mot Etat, chacun d'eux a pensé:
l'Etat c'est moi ! Quoi d'étonnant s'ils se sont donné
quelque licence ? " Sans doute on compte sur la condamnation de ceux-ci pour calmer l'opinion publique !
Désespérant de saisir les vrais coupables, ou, qui sait?
peut-être craignant de les saisir, on veut faire payer à leur
place les fauteurs de ces peccadilles ! Non ! non, les jurés
ne seront pas si naîfs et ne se prêteront pas à ce jeu ; ils
ne briseront pas la carriere de ces pères de famille, pour les
beaux yeux de l'accusation et de la noble Compagnie de
l'Etat. Certains déjà se réjouissent à penser à la tête que
fera tantôt le Président quand, sur les réponses des jurés,
qui, sur toute la ligne, se préparent à voter" non coupable",
force sera d'acquitter tous les prévenus. Quelle belle fin
de session ce sera. Les journaux vont en parler pour silr 1
Le Président sans doute a eu vent de ces dispositions ;
son front lorsqu'il réapparaît devant nous à la reprise de
séance, nous semble un tantinet rembruni. Nous écoutons
le réquisitoire ; nous écoutons les plaidoiries. Dans la

SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

crainte que quelqu'un de nous ne défaille, on a pris soin
de nommer deux jurés supplémentaires qui se tiennent
prêts à relayer. Et nous prenons grand'pitié d'eux durant
la délibération. Malgré que nous soyons d'accord et tous
décidés par avance, cette délibération durera plus d'une
heure et demie, le chef du jury se refusant obstinément
à sérier les questions et nous forçant à voter pour presque
chacune. Enfermés dans une petite salle à part, les jurés
supplémentaires doivent s'amuser ! Ont-ils au moins des
journaux et des cigarettes ? On prie le garde de service
d'aller s'en informer.
Un point reste assez délicat : nous ne voulons pas
condamner ces chapardeurs, c'est entendu ; mais, sur
le bout du banc, se tenait une vieille sorcière de recéleuse à la tignasse déteinte et à la voix éraillée, qui ne
mérite pas d'échapper. Comme disait l'avocat général,
citant un mot célèbre : le recéleur fait le voleur. Montrons que nous avons compris, et laissons retomber le
cMtiment sur le premier. Nous rentrons dans la grand'salle
tout amusés déjà, avec des sourires de sympathie pour les
pauvres jurés supplémentaires.
A son tour la Cour se retire. Elle revient au bout d'un
instant. Le Président en effet fait grise mine.
- Messieurs, dit-il, je suis désolé d'avoir à relever, sur
la feuille que vous m'avez remise, un illogisme qui rend
votre vote non valable, - une distraction évidemment et qui va me forcer, à mon grand regret, de vous prier de
retourner dans la salle de délibération pour mettre d'accord
vos réponses. Vous votez : oui pour le recel ; non, pour le
vol. Pour qu'il y ait recel, il faut qu'il y ait eu vol. On

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne peut pas recéler le produit d'un vol qui n'a pas été
commis.
Evidemment; mais c'est cet illogisme apparent qui
précisément nous plaisait, Nous pensions être libres de
condamner qui nous voulions ; et, condamner le recéleur
en acquittant le voleur, n'était-ce pas sous-entendre que
nous estimions qu'il y avait eu recel de plus de marchandises
que les vols en question n'en avaient apportées, recel
d'autres denrées, du produit d'autres vols, dont le ministère
public n'avait pas saisi les auteurs. Décidément nous nous
surfaisions notre importance. Nous sommes rappelés au
sentiment de la limite de nos pouvoirs.
Nous rentrons en file dans la petite salle de délibération,
si penauds et la tête si basse que j'ai peine à retenir mon
rire. Les jurés supplémentaires eux aussi sont de nouveau
coffrés.
Nous modifions nos réponses dans la mesure de l'indispensable et aboutissons a je ne sais ph.is quel compromis.
ÉPILOGUE

Trois mois après.
La scène se passe en wagon, entre Narbonne où j'ai
laissé Alibert, et Nîmes.
Dans un compartiment de troisième classe: un petit
gars, de seize ans environ, point laid, l'air sans malice,
sourit à qui veut lui parler ; mais il comprend mal le
français, et je parle mal le languedocien. Une femme d'une
quarantaine d'années, en grand deuil, aux traits inexpressifs, au regard niais, aux pensées irrémédiablement
enfantines, coupe sur du pain une saucisse plate dont elle

SOUVENIRS DE LA COUR D 1 ASSISES

avale d'énormes bouchées. Elle se fait l'interprète du
jouvenceau et la conversation s'engage avec mon voisin
de droite, une épaisse citrouille qui sourit du haut de son
ventre aux choses, aux gens, à la vie.
En projetant beaucoup de nourriture autour d'elle la
'
femme explique que cet adolescent est appelé des environs
de Perpignan à Montpellier où il doit comparaître ce
même jour devant le tribunal; non point en accusé, mais
en victime : il y a quelques jours, des apaches de la campagne l'ont attaqué sur une route à minuit et laissé pour
mort dans un champ, après lui avoir pris le peu d'argent
qu'il avait sur lui.
On commence à parler des criminels:
- Ces gens-là, il faudrait les tuer, dit la femme.
- Vous leur donnez des vingt, des trente condamnations, explique mon voisin ; vous les entretenez aux frais
de l'Etat ; tout ça ne donne rien de bon. Qu'est-ce que
cela rapporte à la société ? je vous le demande un peu,
Monsieur, qu'est-ce que cela lui rapporte?
Un autre voyageur, qui semblait dormir dans un coin
du wagon:
. - D'abord ces gens-là, quand ils reviennent de la-bas,
ils ne peuvent plus trouver à se placer.
Le gros Monsieur. - Mais, Monsieur, vous comprenez
bien que personne n'en veut. On a raison; ces gens-là, au
bout de quelque temps, recommencent.
Et comme l'autre voyageur hasarde qu'il en est qui,
soutenus, aidés, feraient de passables et quelquefois de bons
travailleurs, le gros Monsieur, qui n'a pas écouté :
- Le meilleur moyen pour les forcer atravailler, c'est
de les mettre à pomper au fond d'une fosse qui s'emplit

7

�93°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'eau; l'eau monte quand ils s'arrêtent de pomper; comme
ça ils sont bien forcés.
La Dame en deuil. - Quelle horreur !
- J'aimerais mieux les tuer tout de suite, gémit une
autre dame.
Mais, comme la Dame en deuil l'approuve, celle qui
d'abord avait émis cette opinion, sans doute de cette sorte
de gens qui trouvent un cheveu à leur propre opinion des
qu'elle n'est plus exprimée par eux-mêmes :
_ Mon père, lui, qui Etait du jury, il avait coutume de
ne les condamner qu'à perpétuité. Il disait qu'on devait
leur laisser le temps de se repentir.
Le gros Monsieur hausse les épaules. Pour lui un
criminel, c'est un criminel; qu'on ne cherche pas à le
sortir de là.
La Dame qui n'a presque rien dit, émet timidement
cette pensée que la mauvaise éducation est souvent pour
beaucoup dans la formation du criminel, de sorte que
souvent les parents sont les premiers responsables.
Le gros Monsieur, lui, croit qu'après tout l'éducation
n'est pas toute-puissante et qu'il est des natures qui sont
vouées au mal comme d'autres sont vouées au bien.
Le Monsieur du coin se rapproche et parle d'hérédité:
_ La meilleure éducation ne triomphera jamais des
mauvaises dispositions d'un fils d'alcoolique, Les trois
quarts des assassins sont des enfants d'alcooliques.
L'alcoolisme ...
La Dame en deuil l'interrompt:
- Et puis aussi l'habitude des femmes, à Narbonne,
de porter un foulard noir sur la tête; un médecin a
découvert que ça leur chauffait le cerveau .•.

SOUVENIRS DE LA COUR

o' ASSISES

93 1

Mais elle croit pourtant qu'il y aurait moins de crimes
si les parents n'étaient pas si faibles.
- On en a jugé un, à Perpignan, continue-t-elle; il
avait commencé comme cela: tout petit enfant, un jour,
il a pris une petite pelote de fil dans le panier à ouvrage
de sa mère; sa mère l'a vu et ne l'a pas grondé; alors,
quand Penfant a vu qu'on ne le punissait pas, il a
continué: il a volé d'autres personnes et puis, vous
comprenez, il a fini par assassiner. On l'a condamné
à mort et voici ce qu'il a dit au pied de l'échafaud. Elle gonfle sa voix, et mon manteau se couvre de débris
de Ill'1ngeaille. Pèrres et mèrres de famille, j'ai
commencé par voler un peloton de fil, et si cette première
fois ma mère m'avait puni, vous ne me verriez pas sur
l'échafaud aujourd'hui! Voila ce qu'il a dit; et qu'il ne se
repentait de rien, sauf d'avoir étranglé dans un bercea1:1un petit ·enfant qui lui souriait.
· Le gros Monsieur, qui n'écoute pas plus la Dame que
celle-ci ne l'écoute, revient à son idée: On ne traite pas
assez sévèrement ces gens-là :
- On n'en fera jamais rien de bon; et du moment
qu'on les laisse vivre, il ne faut pourtant pas que ce soit
pour leur plaisir, n'est-ce pas ? Naturellement, ces criminels, ils se plaignent-toujours ; rien n'est assez bon pour
eux ... Je connais l'histoire d'un qui avait été condamné
par erreur ; au bout de vingt-sept ans, on l'a fait revenir,
parce que le vrai coupable, au moment de mourir, a fait
des aveux complets; alors le fils de celui qu'on avait
condamné par erreur a fait le voyage, il a ramené de
là-bas son père, et savez-vous ce que celui-ci a dit à son
retour ? - qu'il n'était pas trop mal la-bas. C'est-à--dire,

�93 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES

Monsieur, qu'il y a ,bien des honnêtes gens en France, qui
sont moins heureux qu'eux.
- Dieu i'aura puni, dit la grosse Dame en deuil apres
un silence méditatif.
- Qui ça?
- Eh ! le vrai criminel, pardine ! Dieu est bon, mais
il est juste, vous savez.
- Ça m'étonne tout de meme que le prêtre ait
raconté la confession, dit l'autre dame ; ils n'ont pas le
droit. Le secret de la confession, c'est sacré.
- Mais, Madame, ils éta_ient plusieurs qui ont entendu
cette confession; quand il s'est vu mourir, qu'est-ce qu'il
risquait? Il a demandé au contraire qu'on le répète. Il -y a
sept ans de cela. Vingt-sept ans après le crime. Vingt-sept
ans! pensez. Et personne ne s'en doutait; il avait continué
à vivre, considéré dans le pays.
- Quel crime avait-il donc commis, demande le
Monsieur du coin.
- Il avait assassiné une femme.
Moi. · - Il me semble, Monsieur, que cet exemple
contredit un peu ce que vous avanciez tout a l'heure.
Le gros Monsieur devient tout rouge:
- Alors vous ne croyez pas ce que je vous raconte ?!
- Mais si! mais si! vous ne me comprenez pas. Je dis
simplement que cet exemple prouve que quelquefois un
homme peut commettre un crime isolé et ne pas
s'enfoncer ensuite dans de nouveaux crimes. Voyez
celui-ci : après ce crime il a mené, dites-vous, vingt-sept
ans de vie honnête. Si vous l'aviez condamné, il y a
de grandes chances pour que vous l'ayez amené récidiver.

a

933

- Mais, Monsieur, la loi Béranger précisément ... commence l'autre dame. Cdle en deuil l'interrompt:
. - Alors vous n'appelez pas ça un crime, de laisser
vmgt-sept ans un innocent faire de la prison à sa place ?
Le second Monsieur hausse les épaules et se renfonce
dans son coin. La citrouille s'endort.
A Montpellier, le petit gars descend ; et sitM qu'il est
parti, la Dame en deuil, qui cependant a achevé son repas
et remet dans son panier le reste du saucisson et du pain :
- A voyager comme ça depuis le matin, il doit avoir
faim, cet enfant !
ANDRÉ GrnE.

�935

CHRONIQUE DE CAERDAL

934

CHRONIQUE DE CAËRDAL

XXV
LE PLUS BEAU TEMPS

I
ME, ME ADSUM

La beauté du temps où l'on vit, est celle de la
jeunesse. 0 le plus beau des temps, celui où il
m'est encore donné de vivre.
Vivre, c'est avoir le temps. Et mourir, c'est le
perdre. "En moi, la vie n'est toujours que
jeunesse". Je plains celui qµi ne peut pas se
rendte ce témoignage.
Les Dieux, qui semblent n'avoir jamais été
enfants, sont toujours jeunes. Les Muses se
meuvent dans le plein de la jeunesse immortelle.
Les enfants des hommes font pitié: On ne peut
les voir sans être s-ôrs qu'ils vieillissent. Tous, ils
précèdent leur âge, les pauvres petits. Comme ils
envient l'heure proche qui les menace ! Ils ne
veulent jamais être du temps où l'on vit, mais de

celui où l'on vivra. Quand il dort peu, qu'un
enfant s'ennuie! La plupart des hommes ont six
ans et demi, et presque toutes les femmes.
L'art et l'intelligence font cette vie ardente qui
possède le temps. En dépit de toute horreur, et de
la vie qui nous est faite, le plus beau temps est
celui où nous sommes, où je suis.
Il n'est qu'une douleur: Ja mort. Il n'est qu'un
mal : de vieillir. Mais qui meurt ? et qui vieillit?
Je suis mort, déjà, dans ce que j'aime et qui n'est
plus ; et je n'ai pas vieilli. Voilà que je ressuscite
encore; et mon amour doit vivre quelque part,
dans un temps que j'ignore et qui est fait de lui.
Une âme vivante ne peut pas se rendre. La vie est
la victoire : un triomphe de tous les instants.

§
Cette grande, cette immense, cette terrible
époque.
Tout est confondu, et tout est en question. Le
désordre est partout, et plus profond dans les
faiseurs d'ordre qu'en tous autres : car leur ordre
est mort, et ils offrent un cadavre à l'embrassement
des vivants. Ils ne l'ignorent pas toujours. La
parole aux plus indignes, et le silence à toutes les
grandes voix. Le règne des affranchis et des femmes criardes : comme si l'affranchi n'était pas un
esclave, qui montre encore le bracelet aux armes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
936
de son mahre, et les marques du fouet jusques

sur le cou. Et les femmes portent les bracelets de
la nature, ces blessures qu'elle leur fait, que rien
ne saurait coudre. Enfin, l'anarchie de toutes les
valeurs, au milieu d'un trouble universel. Et
jamais époque ne fut plus belle, pourtant. Ici,
l'anarchie n'est pas le chaos. La confusion est le
bouillonnement d'un ordre inconnu. Les valeurs
ne sont mêlées qu'à la surface. La haine, la bassesse, la médiocrité générales n'empêchent pas
l'amour, la grandeur et la beauté d'être où il faut.
Plus on les méconnaît, et plus ces puissances
secrètes prennent de force et s'imposent au petit
nombre qui mène le monde, et qui en est la seule
raison d'être. Jamais l'art ni la science n'ont tendu
plus haut ; et que la foule en soit écartée une fois
pour toutes, c'en est la preuve. Le globe est conquis. L'énergie de l'homme s'est emparée de tous
les éléments ; la pensée entoure la planète d'un
réseau où elle est prise, et la pénètre. De plus en
plus, la matière est vaincue par l'esprit, lequel la
livre domptée à la multitude, qui est la matière
du genre humain. Et telle est la charité de l'esprit:
il fait fi de ce qu'il invente ; il ne garde rien pour
lui même, que le privilège de concevoir ce qu'il
dédaigne, peut être, aussitôt qu'il l'a créé.
Ainsi, la vilenie des politiques, les misères de
l'action, la haine et la méchanceté des partis, la
bassesse des idoles et l'ignominie des maitres, tant

CHRONIQUE DE CAERDAL

937

ceux qui le sont que ceux qui veulent l'être ; tout
ce qui nous indigne et nous fait tort ; tout ce qui
nous donne la nausée ou nous soulève de colère;
le poison et l'écume, toute la laideur enfin est
nécessaire : elle nous aide à connaître la magnifique
beauté de ce temps : elle nous aide à la sentir, et
à la tirer de nous. Sans doute, c'est au prix de
notre bonheur. Mais quoi, pense-t-on que la beauté
soit facile, et la grandeur commode ? Ce temps ne
serait pas le plus beau, s'il n'était pas celui qui
nous coô.te le plus ; et notre vie serait moins belle,
si elle n'était pas un si dur et si continuel exercice.
La grande, la misérable, la sublime époque.
Elle ferait croire à l'homme, en ceux qui sont
hommes.
Quand s'est on se~1ti vivre davantage, avec plus
d'espace, ou plus humainement ?Au second siècle?
au sixième ou au quinzième? On y est toujours
en danger. Il ne s'agit plus, comme en d'autres
temps plus brutes et plus anciens, de sauver sa
peau et de la dérober aux factions en armes. Il y
va de beaucoup plus. Le danger est de l'â.me. Les
plus cruelles discordes sont de la conscience. Je ne
voudrais pas de ces temps où l'homme est sans
partage au peu qu'il est. Je me croirais trop pauvre.
Je ne veux pas abdiquer une seule de mes cent
âmes, la grecque et la chrétienne, la russe et la
chinoise, l'italienne et la bretonne, la gothique et
l'hindoue. Il faut faire la paix entre toutes. Qu'on

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
938
me parle de cette unité ! Il est fatal que je l'accomplisse, ou que j'y succombe ; mais je n'envie pas
l'unité d'une pierre, ou de ces hommes d'un seul
tenant, menus cailloux dans la carrière d'une race.
Mon harmonie n'est pas dans l'unisson. Ma guerre
est plus vaste, et soumise à des hasards plus
redoutables. Assurément, nous ne courons plus le
risque des dissensions civiles et des meurtres,
porte à porte, sous le couteau d'un partisan. Quoi
qu'ils fassent à cet égard, le docteur de Sorbonne
et le critique de journal ne valent pas le sicaire ni
le sbire ; et en dépit du poison, la langue le cède
à la dague.
C'est notre cœur, chaque jour, qui lutte contre
les offenses du monde, et qu'elles ramènent à son
propre secret ; c'est lui qui est rendu sans relâche
aux combats plus cruels du fort intérieur. Il a ses
agonies, chaque jour, et ses immolations, d'où il
ressuscite. Jamais temps ne fut donc plus tragique,
en ceux qui ont la force de viv~e, ni plus beau que
celui-ci.

II
VOLONTÉ n'tTRE

Nous avons pris conscience de la nuit. Nous
veillons. Et nous voulons que la lumière soit. Nous
ne vivons que pour la faire naitre. Et voilà tout.

939

CHRONIQUE DE CAERDAL

Le devoir n'est pas de vivre. Ce n'est pas assez
d'une nécessité. Pour nous, le premier doute est là,
. d . ?
et la première agonie: vaut il donc 1a peme e vivre.
Car la peine est capitale. Elle est de fiel, elle est
terrible. Elle est une plongée continuelle dans la
mort, puisque nous avons pris conscience du né~nt.
Or, tel est présisément notre plus beau destm :
plus nous prenons connaissan~e d~ ce n~~t, plus
nous avons compassion de 11llus10n d1vme. Et
plus aussi nous avons l'amour de la vie, ce doux
visage changeant trempé d'innombrables larmes.
Comme Vesper au crépuscule, le sourire est la
plus longue des larmes, je vous ~e dis.
.
La plus belle aussi, parce quelle est sanctifiée
de pardon et d'exquise grâce.
Notre cœur a charge de ressusciter tout ce que
notre pensée anéantit.
Sans fin et sans répit, notre devoir est de nous
créer nous mêmes. Si elle n'est une œuvre de
beauté notre œuvre n'est pourtant rien. Rien ne
'
.
Ce
nous importe
si peu que de vivre pour v1v:e.
n'est pas la mort brute qui s'oppose à_ la vie : la
vie elle même n'est qu'une fleur souriante de la
mort. Mais à la mort l'œuvre belle s'oppose, qui
seule est la vie.

§
Si grand mal que soit la vie, elle est le bien
suprême. Dans les profondeurs de la peine, je

�940

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

t'app~lai toujours, et je t'appelle, vie, espoir, lieu
de triomphe, je dis lieu de souffrance cause de
bien, je veux dire occasion d'amour.' Et toute
l'amertume salutaire des larmes, à seule fin que,
retombant à la source du pardon elles tournent
en incorruptible douceur.
Rien ne m'attache plus à toute la vie que ma
compassion. De là, que la compassion m'est si
essentielle.
Jadis, dans ce vide universel, je m'indignais
que la loi de l'ascension me parlÎt plus certaine
que la vie même. Je l'éprouve, aujourd'hui.
Rien n'est : mais je suis. Il n'y a rien : mais je
m'élève. lllusion ou non, il faut être-soi, et
gagner de vivre, et gagner d'être-soi.
Le soleil est là haut, tout feu et toute flamme &gt;
ce soleil qui n'est jamais le même deux fois.

CHRONIQUE DE CAERDAL

94 1

Convulsion diabolique, si l'on veut. Mais qui croit
au diable, croit à Dieu. Et sans Dieu, le démon
n'a ni réalité ni empire. La Révolution est un
délire chrétien, mené par la raison. La raison
raisonnante, la logique dans l'ordre de la société et
du sentiment, est le diable en personne. Le démon
est ma1tre logicien.
Jamais hommes, nés pour l'art et pour l'action,
n'ont souffert comme nous, ceux de nous qui avions
droit à parler et à faire entendre notre voix, et qui
avons vécu dans le silence et toutes les persécutions
du siècle. Ainsi, nous avons payé rançon pour tout
ce que nous voulions accomplir, et qui s'accomplira
sans doute, si nous ne l'accomplissons : mais comme
ce sera de nous, on aura beau faire, ce n'aura pas
été sans nous.

lll
PAROLES DE PHOS

Le temps de douleur et de confusion, où nous
avons grandi, était l'épreuve de nos forces. Il est
vrai que la France aurait pu y succomber. Le
sentiment d'un péril extrême excuse la haine et les
injures en ceux qui n'ont trouvé ici que motifs
d'invectiver et raisons de haîr. Les plus ennemis
de la Révolution ne se doutent guère qu'elle est
la convulsion du moyen âge, se précipitant dans
l'ordre monarchique pour le renouveler ou le tuer.

Le divin vieillard, qui ne- doit pas mourir, Phos
m'appelle ce matin, près de la source où l'aurore
est d'émeraude ; et il m'enseigne. Il me lave les
yeux dans la fontaine; il me trempe la tête et les
cheveux. Je ruisselle de frakheur ; et si j'ai pleuré
cette nuit, je ne le sais plus.
. Le vieillard Phos, aux doux yeux de _tigre ascète,
me parle dans la clarté matinale ; et sur ses lèvres

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'entends le chant de ses regards, qui font la
lumière.
La magie de la jeunesse est le grand art de
la vie.
La vie se reconnait au pouvoir d'être jeune,
comme l'année au printemps. Chaque avril, la
nature est plus féconde et plus belle. Quel espoir
en son sourire ! Elle se renouvelle ; elle va donner
sa fleur et ses fruits.
I.

La vieillesse n'est si affreuse que d'être la fin
de vivre. Elle ne croit plus au renouveau. Elle ne
sent plus percer la feuille. Elle frissonne en avril.
Elle a froid dans le tronc et les racines. ·
0 jeunes gens, ne soyez pas jeunes en vain.
2.

3. (Quand on pense aux pauvres morts). Ils
ont vécu ! et l'on s'attendrit.
L'ancienne vie est belle à la mesure qu'on la vit
et qu'on l'orne soi-même. L'imagination fait l'ornement.
La goutte d'eau trouvée à Pompéi, au nombril
d'une coupe. Le morceau de pain, à Thèbes, dans
un lit de momie. Ils ont mangé de ce pain ; ils ont
bu de cette eau ! Ils ont aimé. Ils ont souri.
4. Le temps où nous sommes : il a la beauté

que nous lui donnons. Plus je me plains de mon

CHRONIQUE DE CAERDAL

943
temps avec justice, plus je l'exalte: je lui réclame
une beauté que je porte.
Et le temps passé nous doit tout aussi, pour la
même raison : mais c'est, ici, un art d'imitation,
et là un art qui invente.

5. Le temps de vivre est le seul qui comporte
à la fois l'indifférence et la passion.
Passion et indifférence, celle ci comme bouclier
de celle là. Une indifférence violente, active, une
épée blanche et nue dans une main calme, qui ne
tremble pas.
La vie est si belle qu'on peut passer sur les
vivants.
6. AUGURES. - Stoique : c'est la réponse du
courage au désespoir.
Les stolques ont de la noblesse ; mais ils veulent
trop échapper au temps. Ils sont plus nobles que
généreux:.
Quand les Anciens ont ouvert les yeux, et que
le cœur a commencé de leur révéler la véritable
connaissance, ils n'ont plus eu que deux partis à
suivre, sur la route unique du désespoir : le parti
stoîque, de la solitude à la mort volontaire ; ou le
parti sceptique, de la raillerie universelle à la folie
du plaisir. Mais l'extrême parti du plaisir mène
aussi à la mort volontaire, pour peu que le cœur
parle. Et d'ailleurs, il est trop vulnérable aux

�94f

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

atteintes de l'âge. Le suicide est le dernier mot
des g:andes ~.mes à l'antique, quand elles ont
compris.
L'admirable Montaigne, plus on le croit dans
le temps passé, plus il est dans le présent. Il a le
sens de la vie à ce point, qu'il fait venir à lui tout
ce qu'il admire et tout ce qu'il aime. S'il est
stoique, c'est dans les jardins d'Épicure, comme il
n'est guère épicurien qu'à l'ombre du Portique.
Voilà par où Montaigne, qui est l'un des plus
grands entre les Anciens, l'est plus amplement que
jamais ils ne le furent.
Montaigne est un homme dans la force de son
âge. Les Anciens, pour héros qu'ils soient, ou
graves même, ne sont presque tous que des
adolescents. J'excepte ces profonds devins, qui
trempent dans l'Asie, et qui ont un air d'initiés et
de prêtres : Héraclite ou Platon.
7. Les femmes de notre temps sont toujours
celles que notre cœur préfère. Et même, nous les
aimons toujours plus jeunes que nous.
Elles sont la fleur du temps ; et leur grâce est
l'invitation à vivre.
La mode a le même prestige. Celle d'hier nous
choque. Nous sommes toujours pour celle qui
vient. C'est qu'elle porte la jeunesse, comme elle
l'orne. Et comme elle crée souvent le charme
nouveau de la beauté, elle en fait la promesse qui

945
presque seule nous importe. La mode est un art
de désir. Elle a charge de nos changeantes voluptés.
CHRONIQUE DE CAERDAL

8. Tristesse d'Achille, que tu m'es présente etbien chère. Dans la fumée du sang et des actes
magiques, tu passes, grande ombre vaine ; et tu
regrettes le temps où chaque jour voit une aurore
au sortir de la nuit.
Hélas, les ombres n'ont plus d'âge. Leur crépuscule sans pourpre est sans orage. Elles ne se
lèvent plus dans le temps, ni ne se couchent. Elles
ne souffrent plus, selon les heures, diversement.
Elles n'aiment plus.
Elles ne vieillissent même pas : elles sont vieillies, une fois pour toutes. Outre tombe, c'est
l'éternel novembre. Au Tartare ou aux Champs
Elysées, les ombres sont les feuilles de la forêt
transie, aux branches de brumaire.
9. L'homme qui vit avec force peut médire de
son siècle. Tout l'y peut blesser et méconnaître.
Mais c'est de goôter sa mort trop t6t, qu'il en
veut à son temps. Plus il s'en plaint, plus il en
est. Pour tant souffrir de la vie, combien ne faut il
pas l'aimer 1
Terrible amour de vivre, que tout déçoit présentement, que le présent seul peut contenter.
L'amour est insatiable de présence : il la crée.
8

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ro. Jouis au moins du mal que tu te donnes.
Sache goüter l'ivresse de ton ascension.
La beauté facile est une laideur qui nous fait
des avances. Elle nous abaisse, si elle se fait aimer.
Laisse-la à ces pauvres gens.
1 r. CANDEUR DES ANÉMONES. Tant la vraie
jeunesse possède le temps, que jamais elle ne le
compte. Et plus souvent, elle l'oublie. Les jeunes
gens sont inquiets, et volontiers mélancoliques :
ils cherchent où ils sont, les fous I Beaucoup de
jeunes hommes ne veulent pas croire que la plus
belle saison ne soit pas celle où ils courent, plutôt
que celle où ils sont.
Les jeunes filles sont plus sages, dans leur folie.
Balancées par l'espérance, sur la prairie, elles sourient à la brise.
Les jeunes filles savent bien qu'il n'y eut jamais
de femmes plus belles qu'elles.
Et le bonheur des jeunes femmes, c'est de le
croire aussi. Que leur fait Flora, la belle Romaine,
Archipiada ne Thaîs? Ni même la royne Blanche
comme lis, qui filt belle en l'an soixante-dix ?
Elles furent aimées l'autre semaine.

12. Il est bon de ne point se perdre dans cette
illusion, qu'un temps où nous ne fümes pas peut
avoir été plus beau que celui où nous sommes.
Quant à moi, je pense que mon siècle a la

CHRONIQUE DE CAERDAL

947
beauté que je lui donne Et sans doute, il est
dur qu'il n'en ait pas d'autre. (Je ne puis être
satisfait).
Un artiste prête à son temps la beauté propre
de sa vie et de sa force. Au fond, celle là seule
nous émeut. On ne l'éprouve jamais mieux qu'en
musique : on est du même temps que la musique
qu'on aime ; et l'on n'aime tout à fait que celle
,
,rt
qu on prerere.
Il vaut mieux vivre dans la plénitude d'une
beauté secrète, que de se perdre dans une beauté
moindre et publique. Mais surtout, il est affreux
de mentir à la vie, et d'aller si loin dans le mensonge qu'on préfère la mort du passé à sa propre
vie. Car à quelques miracles près le passé est mort.
Le passé nous doit tout, à l'heure présente où
nous sommes. Et quand nous ne serions que du
passé, ce passé n'est rien sans nous.
1•

13. Je ne dis pas qu'il faut aimer son temps
contre les temps révolus; Une telle prévention est
trop grossière. Mais je dis qu'il faut tenir son
temps pour seul aimable, parce qu'il est le seul
où l'on puisse mettre son amour, en dépit de tout:
le seul à qui l'on soit capable de se donner, en lui
trouvant, au fond de soi même, quelque~ raisons
vivantes d'être aimé. (Enfin, l'on souffre du, pré1

C'est un divin vieillard qui parle.

�LA NOUVELLE REVUE-,, FRANÇAISE

sent : et qui pourrait souffrir du passé, sans délire?)
Le reste n'est qu'illusion.

14. J'aime un vieillard qui croit à la vie.
Il est aussi beau qu'un jeune homme qui en
doute. Par tendresse, l'un et l'autre.

15.

à

Non,
Cléopâtre ne te vaut pas, jeune fille que je tremble
de toucher et de tenir sur mes genoux. Car je ne
la connaitrais pas sans toi. Ni Y seult, ni Hélène.
Et je n'envie pas une d'elles.
C'est toi qui es aimée: c'est toi qui aimes. Ni
Cléopâtre, la Grecque d'Egypte, ni la plus pure
ni la plus belle entre les belles même de France,
ni celles d'hier, ni celles de la veille, ni ces inconnues qui écloront demain, n'ont ta beauté présente.
La fleur est le moment unique. La passion n'est
jamais que la fleur du moment.
Le temps où l'on est, amour, est le seul temps
où l'on règne, dans son .propre sang. 0 palpitation
de la vie! Rouge gorge qu'on tient dans la main,
et qui chante !
CHAQUE FAUST

SA MARGUERITE. -

16. Je m'arrête à l'harmonie, comme à la seule
sagesse. Calomnierai-je la douleur ? Celui qui
chante son mal, l'enchante.
Je veux oublier que je souffre, et ne croire
qu'au chant.

CHRONIQUE ' DE ' CAERDAL

q.

ÉCHO PATHÉTIQUE. -

949
Il n'est qu'une dou-

leur : la mort.
- Aime pour ne point mourir.
- Il n'est qu'un mal : de vieillir.
- Cherche la beauté, pour ne jamais prendre
d'âge.
ANDRÉ SUARÈS.

�NOTES

95°

NOTES
LA LITTÉRATURE
ETUDES DE PSYCHOLOGIE LITTÉRAIRE, par Loufr

Cazamian.

I. "Il semble que, parmi les facteurs les plus généraux de
l'évolution littéraire, on n'ait point fait assez de place aux
conditions intérieures à l'esprit lui-même ... La psychologie
esthétique retrouve, sous les superficielles catégories littéraires,
des rapports souverains, dérivant de la constitution invariable
de la pensée; et ainsi ramenée a son plan véritable, l'histoire
de la littérature participe à celle des sociétés sans s'y fondre,
car dans le développement général des ~mes collectives, elle
représente une ligne particulière d'oscillation morale, obéissant
.èn même temps à l'impulsion de l'ensemble et à s.es possibilités
déterminées. On pourrait appeler cette ligne l'évol~tion intérieure du golÎt ... "
Voilà bien, à mon humble avis, comment on ne doit pas
écrire ; de telles lignes ont failli m'armer d'injustice contre
leur auteur et la Sorbonne entière. Pourtant cette premiere
Etude sur l'Efloluti011 intérieure du goftt, trop chargée d'abstractions, trop dépouillée d'exemples, mérite d'être résumée toute:
même les thèses les moins neuves y contribuent à préparer
d'intéressantes conclusions.
"L'alternance entre le plaisir de comprendre et celui de
sentir est probablement la loi 1a plus générale de l'évolution
littéraire••. "

95 1

'' Le fait qui domine toute interprétation génétique de
l'histoire littéraire, c'est l'usure progressive des effets, liée ellememe à la fatigu·e des activités spirituelles mises en jeu ... Tout
se passe, ajoute M. Cazamian, comme si une quantité limitée
d'énergie, épuisée par l'exercice de la sensibilité littéraire,
s'épuisait à la longue." - Non, tout ne se passe pas ainsi ;
l'usure des effets se remarque même quand l'énergie nerveuse
a tout le temps de se réparer dans l'intervalle de leur répétition.
La satiété du goüt dépend de la fatigue bien moins que de
l'accoutumance, qui précisément exclut la fatigue; ce n'est pas
l'effort qui augmente, mais la conscience qui diminue. Le
même art qui tout d'abord, déconcertant nos habitudes, exigeait
de nous un appel à de nouvelles activités, une collaboration
avec l'artiste, une transformation de notre être, rencontre plus
-tard en nous une attention tout adaptée; alors sa plus vive
secousse dérange à peine notre équilibre; vraiment il ne nous
imeut plus. Si l'effort apparaît ensuite c'est que l'habitude nous
porte à rechercher obstinément ces mêmes joies qu'elle no.us
empêche de golÎter. 1
1 M. Cazamian n'avait pas à nous dire de quelle sorte sont les
œuvres dont les effets s'usent le moins, ni comment persiste une
élite capable de les apprécier quand elles ne sont plus de mode : Le
mouvement collectif ne s'arrête pas pour si peu 1
D'ailleurs l'appétit du nouveau précède la satiété : Pour étendre
aes plaisirs, on attend, on réclame de~ œuvres différentes de celles
qu'on n'est pas encore las d'admirer.
Impatience des producteurs. Impatience des jeunes gens: Excédé
par l'art contemporain, l'homme mClr se retourne et va faire son
choix dans l'art de tous les temps; le jeune homme pousse en avant,
vers l'art futur.
Comte et Cournot l'ont bien vu, en tout changement social il
faut considérer ce fait, qu'une société humaine réunit trois générations. A la dernière génération, chacune des deux précédentes
transmet des traditions que l'autre a me.connues. La jeunesse en mal

�952

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

De là résulte "la loi de l'intensification progressive des
moyens à l'intérieur des écoles et des formules d'art. .... , le
mouvement qui entraîne les formes littéraires v·ers l'accentuation
et l'exagération de leurs principes.... Un secret vertige paraît
précipiter vers le suicide d'un excès insupportable les écoles
approchant de leur lin. La révolte du go(h n'est point, en
pareil cas, l'expression du jugement critique; ... c'est avant tout
la réaction naturelle d'une faculté de sentir incapable de se
prêter plus longtemps à la violence que !'écrivain lui demande,
et hors de laquelle il ne lui laisse comme alternative que
l'atonie de la sensation."
Qu'une même littérature passe d'une énergie toute neuve
" à une énergie moindre, consciente et savamment exploitée",
la loi d'intensification n'est pas pour cela démentie : car elle
comporte un progrès en raffinement plut6t qu'en vigueur.
Mais quelles sont les conditions qui permettent une restauration d'énergie, une véritable Renaissance? A se poser cette
question, l'auteur nous eftt mieux préparés à concevoir le r6le
important qu'il reconnaît à l'individualité nationale.
Cette nouvelle notion corrige l'hypothèse trop abstraite
d'une oscillation uniforme: Même si partout l'on constate une
sorte d'alternance, il convient, pour chaque peuple, de définir
diff'éremment les phases primaires et secondaires: "L'achèvement de l'unité nationale, par exemple, tend à fortifier, à
prolonger la période littéraire alors en cours, à lui prêter le
prestige durable d'une formule de vie collective qui s'affirme
par elle•.• On peut dire que le groupe de tendances auquel va
d'abord l'instinct de la nation qui se forme, autour duquel
s'élabore la premiére période nettement marquée de sa littérature, définit par avance l'élément le plus essentiel de son
d'invention prend, de cette doubl~ richesse, moins qu'on ne voudrait,
plus qu'elle ne croit, rien qu'elle ne transforme aussitôt avec la plus
heureuse ingratitude.

NOTES

953

tempérament moral; et que les réactions qui le ramèneront
à ce type auront l'enthousiasme particulier d'un retour à soimême.... Il n'est pas indifférent que l'unité française se soit
cristallisée définitivement sous Louis XIV, à une époque de vie
littéraire rationnelle, objective, hiérarchisée; que l'Angleterre
ait atteint sa pleine vigueur nationale et son épanouissement
imaginatif sous Elisabeth; ni quel' Allemagne ait pris conscience
d'elle-même en réaction à la fois contre l'esprit d'ordre logique
et contre les armes françaises. " - Voilà qui réduit le rôle des
influences étrangéres; car "le grain semé ne germe que lorsque
le terrain est préparé ... "
Le goftt évolue ; mais, comme toute réalité spirituelle, " il
est une mémoire, et, dans le présent, conserve le passé. "
Donc "le timbre d'une période est constitué par des résonnances
de plus en plus complexes, où l'oreille perçoit les harmoniques
des périodes précédentes... L'idée même de recommencement
est inadmissible dans cc domaine ... "
Mais alors, " si chaque moment contient quelque chose des
moments antérieurs, les sources de plaisir auxquelles il a recours
ne sont point pures... Le souvenir des moments analogues vient
subtilement paralyser l'impression de la nouveauté, en lui
donnant un arrière-fond de reconnaissance... La fécondité des
rajeunissements successifs va ainsi diminuant ; et il devient
nécessaire que ces oscillations se produisent à des intervalles
de plus en plus rapprochés ... Ainsi s'explique la prodigieuse
rapidité du rythme dans les littératures récentes de la France, de
l'Angleterre et de l'Allemagne, et l'état d'anarchie vers lequel
le goftt paraît tendre en ces trois pays."
Enfin, sans s'aventurer à prédire, soit l'épuisement prochain
de l'invention, soit le renouvellement de ses sources profondes,
M. Cazamian conclut par une réflexion dont la portée, je crois,
s'étend au delà de la littérature et même de l'art tout entier :
" Un fait, de toute façon, domine le présent, et détruit
l'autorité des exemples empruntés au passé : pour la première

�954

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fois qu'il y a des hommes, et qui écrivent, la conscience claire
des réactions psychologiques par lesquel1es se traduit l'impression littéraire est aujourd'hui largement diffusée. Cause de
stérilité en un sens, la conscience et la possession de l'~me par
elle-même pourraient ouvrir d'autre part à l'avenir de l'esprit
des perspectives insoupçonnées ..• "
Oui, la conscience, la culture poussée à fond - ou bien, au
contraire " la volonté de barbarie" qu'affirmait un jour
Charles-Lou.is Philippe. Mais cette volonté même, à présent,
est-elle autre chose qu'une exaspération de la culture, une convulsion de l'esprit critique L
Il. Chacun a ses petites idées sur l'humour ; j'avais les
miennes aussi, qui ne s'étaient point formées d'après les sarcasmes de Swift ou les farces de Mark Twain. Voici, pensais-je,
des Allemands qui cherchent partout notre humour, et n'en
trouvent de faibles traces que chez Xavier- de Maistre, chez
Claude Tillier, ou dans Le Crime de SylveJtre Bonnard. Notre
comique les inquiète, notre ironie les offense ; ils se complaisent
plutôt dans une douce moquerie, dans un comique innocent,
qui ne fait pas de victimes. Il est bien vrai que notre rire, le
plus souvent, manque de tendresse, et même de pitié. Soit que
le groupe social affirme sa santé par un éclat de joie devant
toute raideur, toute manie, et toute grandeur méconnue, soit
que l'esprit, dédaigneux, s'amuse de la sottise, toute communion
d'~me est rompue entre le rteur et l'être qu'il raille : celui-ci
n'est plus notre frère, ni même notre cousin. Mais pour un
Sterne, pour un Jean-Paul Richter, l'attention attachée aux
dehors ridicules sait lire en eux les signes d'une bonté native et
d'une faiblesse humaine dont nou.s avons tous notre part ; alors
le rire ou le sourire stimule notre sympathie en la rendant plus
intime et plus chaudement familière ... Ainsi j'allais, égaré par
une mauvaise méthode, et confondant toujours plus l'essence
d'une forme littéraire avec son contenu partiel, avec une seule

955

NOTES

des conceptions de vie que cette forme, à l'occasion, met en
valeur. Connaissant mieux les écueils du sujet, M. Cazamian
s'avance avec prudence, avec patience, avec lenteur ; il n'entend
se satisfaire que d'une définition rigoureuse, et qui convienne
- selon le précepte scolastique - " à tout le défini, et rien
qu'au défini". Ce scrupule est récompensé; j'ose dire que
jamais conclusions ne me parurent mieux fondées, mieux
soustraites à toutes corrections futuies. Toute leur complexité se
rassemble (p. 150) dans une formule que je ne veux point
transcrire, car elle a l'air traduite d'un mauvais allemand. Au
risque de sacrifier une part de la pensée, mieux vaut citer des
phrases nettes qui portent en elles-mêmes tout leur sens.
"L'essence de l'humour, du point de vue scientifique, n'est
pas qu'il est de la plaisanterie, ni de la satire, ni de la morale,
ni du pathétique, ni de la philosophie ; mais qu'il est une
façon originale de faire naitre la plaisanterie, la satire, la morale,
Je pathétique, la philosophie. Même la recherche du comique
ne lui est pas essentielle ; sa forme est toujours comique, mais
la suggestion propre de la matière peut neutraliser celle de la
forme et toute trace de comique ainsi disparaître.
Les diverses espéces du comique, de la satire, du pathétique,
et tous les sentiments de !'~me prennent une valeur d'humour,
s'ils sont accompagnés chez !'écrivain qui les exprime d'une
sorte de retenue paradoxale, qui détruit dans leur expre$sÏon
les concordances et l'harmonie naturelles à chacun d'eux. On
peut dire que "ce rui rend un sentiment lzumoriJtique, c'est le refus
apparent, tout en l'éprouvant et en le Jaisant nattre, de le reconnattre

pour ce qu'il eit. "
Tel est du moins le mécanisme général, qui seul relève d'une
théorie psychologique. Mais "en fait, nul n'est humoriste s'il
n'est, à quelque degré, un inventeur de comique, ou de satire,
ou de pathétique, ou de philosophie, ou de tout cela ensemble."
La création de l'humour dépend donc, en chaque cas, d'une
originalité personnelle que la critique littéraire est seule appelée
à définir.

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III. Pour éclairer le paNthéirme der romantùpm anglais, on
en pourrait retracer la préparation idéologique : " Il faudrait
voir ce qui revient à Spinoza, à Shaftesbury, à Swedenborg;
au déisme du XVIIIe siècle, aux formules de la théologie
anglicane, à ce qui reste de néoplatonisme dans la métaphysique
chrétienne ; à l'idéalisme de Berkeley, à l'idéalisme allemand,
au matérialisme de d'Ho1bach . " Mais toutes ces doctrines
ensemble n'expliqueraient pas l'intuition panthéiste. Si Wordsworth, Coleridge, Byron et Shelley sentent une Présence infuse
en l'univers, s'ils affirment l'existence d' "une puissance bienheureuse qui roule autour de nous, au dessus, au dessous de
.
nous " , cette perception
et cette croyance expriment, dans le
langage des sens et de l'entendement, une intense émotion de
ravissement et d'extase; les circonstances où naît cette émotion
montrent assez ce qu'elle doit à l'action· profonde des forces
naturelles sur l'organisme physique; cette action même, enfin,
est composée de mille influences subtiles dont le psychologue
tente l'analyse, en consultant à propos physiologistes et médecins.
Avec nos poètes, désertons les villes: plus de gênes sociales
ni d'effort imposé. Libre expansion de tout l'être; "maternel
accueil de l'espace, amitié des grandes forces"; prédominance
des impressions tranquilles, "dont le flot baigne l'~me et la
berce en silence" ; excitation joyeuse de l'esprit réveillé par
tous les sens à la fois; puis (plus sourdement perçues, mais non
pour cela moins puissantes) ivresse de marche et d'air pur,
influences du frais et du chaud, de la moiteur et de la sécheresse,
du vent marin, des hautes altitudes; toutes ces actions qui
souvent nous pénètrent de façon lente et continue, parfois
soulèvent en nous une brusque poussée d'énergie, d'enthousiasme et d'ineffable délice. Désormais, "réagissant sur l'ensemble
de notre expérience, parce qu'ils tranchent sur elle, ces rares
moments dilfusent à travers toutes nos sensations le souvenir
ou le pressentiment de l'extase mystique." Par leur intensité,
par leur soudaineté, de tels transports échappent à la terre:

NOTES

957

"visites du Saint Esprit" (Amie!), "suggestions d'immortalité" (Wordsworth), en eux l'homme croit sentir Dieu.
Illusion, ou vérité? - Un rêve peut rencontrer le vrai;
mais nulle vérité n'est prouvée par l'intensité d'un rêve. Quand
Wordsworth croit sentir la vie des choses, il ne sent que sa
propre vie à l'occasion des choses; et, mtme si les choses vivent,
not.re intuition de leur vie demeure encore illusoire. Coleridge
en fait le tardif aveu : "Oh ! William, tout ce que nous
recevons, nous l'avons donné, et dans notre vie seulement la
nature est vivante". - Telle est à peu près la conclusion de
M. Cazamian. Il ne se donne point pour mystique; mais sa
culture idéaliste le préserve du "matérialisme médical". Il
peut bien parler de céntrthérie, d'euphorie, et de ton vital, se plaire
à compter des globules, signaler les névroses des romantiques; ,
on trouverait beaucoup plus de physiologie et de pathologie chez
William James, qui pourtant affirme la valeur de l'expérience
religieuse. L'explication par des causes physiques semble exclure
la croyance en un Dieu immanent. "Mais elle n'en a pas le
droit, et, à vrai dire, elle ne le fait point. Elle pose seulement
un intermédiaire "matériel" et connaissable entre l'action de
l'univers infini et notre conscience où il se répercute. Elle ne
préjuge en rien de cet univers, ni de ses énergies".
C'est fort sagement parler. Enumérez au croyant les influences naturelles dont il soupçonne au moins une partie,
l'empêcherez-vous de les tenir toutes pour des moyens ou des
symboles, et de rapporter, malgré tout, son merveilleqx état de
grke à l'action d'un Esprit sur son esprit? Même il faut aller
plus loin : cette interprétation ajoutée à l'extase paraît en
augme_nter la force, la durée, les chances de retour, les vertus
bienfaisantes. On dirait que les impressions de la nature sur nos
sens ne convergent plus en un centre intérieur, ne se fondent
plus en une seule harmonie, quand notre pensée, s'arretant à la
diversité de leurs causes prochaines, cesse de croire qu'elles
émanent, hors de nous, d'un centre vivant. L'extase alors est

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

remplacée par une allégresse imparfaite, par le bien-être de la
santé, - à moins que l'âme, partagée entre des sensations trop
fortes, ne se disperse en l'univers et ne sach.e plus revenir de
son égarement. On connaît le désespoir de Byron, le déséquilibre final de Coleridge et de Shelley ; Wordsworth, seul, guéri
de sa "crise d'âme", a conservé jusqu'au bout ce qu'il nomme
« une humeur sereine et bénie". Certes, de ces quatre poètes,
Wordsworth dès le début était le moins malade; mais n'est-ce
pas chez lui seul aussi que le panthéisme, tempéré d'aspirations
morales, n'efface pas la croyance en un Dieu personnel? Lorsque des lyriques épris de la terre, oublieux du ciel, ne se
lassent pas d'appeler " Dieu " tout ce qui les enfièvn: et les
exalte, peut-être n'est-ce pas vaine rhétorique, mais obscur
besoin d'unité.
L'essai de M. Cazamian suggère l'idée d'une étude plus
complète. En y comprenant. nos romantiques français, il faudrait
tenir compte de ce déisme qui persiste chez Lamartine et chez
Hugo. Les cas les plus instructifs seraient sans doute ceux de
Gœthe et de Whitman. Le premier, au lieu de raviver à tout
prix les ravissements de sa jeunesse, en affermit, en élargit le
sens par le travail d'une calme pensée ; le second, si voisin du
pur naturalisme, si près de se perdre dans les choses, sans cesse
ressaisit son être et le simplifie par l'action. Goethe s'attache
à la culture humaine ; Whitman admire et les combats des
hommes, et leur grande Amitié. Chez l'un et l'autre, la puissance des émotions cosmiques a pour contrepoids la vigueur du
sentiment social. Le culte du Grand-Etre - dirais-je volontiers,
dans le jargon d' Auguste Comte - les sauve d'être écrasés par
le grand Fétiche, ou de se dissoudre dans le Grand Milieu.
M.A.

NOTES

959

LES LIVRES DU TEMPS, par Paul Souday (Perrin, 3 fr. 50).
M. Paul Souday est en train de faire oublier l'incompréhensible disgrâce, dont souffrit longtemps la littérature dans un
journal considérable, qui, sans marcher à l'avant-garde des
idées - ce n'est pas là son rôle - tient du moins à honneur
de présenter, d'examiner, de discuter les efforts les plus consciencieux de l'époque, dans tous les ordres de production. Qui dit
" feuilleton du Temp1" ne dit pas nécessairement audace,
mais certainement bonne foi, culture, compétence et réflexion.
On a pu plaisanter Sarcey ; mais en dépit de ses travers,
il représentait au total, de façon quasi symbolique, un état
d'esprit de son temps, celui de "l'o1,mateur de théitre" ; il
parlait de ce qu'il connaissait à fond et l'irritation qu'il nous
causait souvent, ne venait pas tant de ses admirations, que
du naîf refus d'admirer "autre chose " ; du moins convenait-il
de ses faiblesses et avant de juger, étudiait-il les pièces du
procès. M. Brisson qui a recueilli sa succession, 1a gere avec une
compréhension un peu plus large. La critique d'art est tenue
par M. Thiébauld-Sisson. Enfin, M. Pierre Lalo, dont je suis
pourtant loin de partager tous les enthousiasmes et toutes les
colères, nous donne chaque semaine la preuve d'une culture,
d'une autorité, d'une intelligence, d'un style, que peut lui
envier à juste titre le plus grand nombre des littérateurs. Seule
la critique littéraire est restée longtemps en des mains peu
dignes et si M. Remy de Gourmont n'eô.t apporté dans des
articles de "variétés", le goth, l'érudition et le talent qu'on
lui connaît, les belles lettres fussent demeurées sans défense. M. Paul Souday, ayant repris le feuilleton littéraire du Temps
s'est affirmé, comme leur ami compétent, sans préjugés, sans
parti-pris d'aucune sorte. Il nous suffit de feuilletet le volume
où il réunit ses articles, ou d'en parcourir seulement la table,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour nous rendre compte que sérieusement, il y a quelque chose
de changé ici. Que M. Souday étudie Fréderic Masson, Loti,
Bourget, Barrès et France, voilà qui n'a rien d'étonnant ni de
mérîtoire. Mais qu'à côté du portrait de M. Lavisse, il trace
celui de Paul Claudel; que dans son livre, Huysmans coudoie
Jammes; que l'attention qu'il prête à Flaubert, à Mistral, même
à M. de Pomairols, ne le détourne pas de Bourges, de VieléGriffin, de Fort ou de Péguy; qu'il parle de J. &amp;hlumberger,
d'H. Franck, de C. Demange; qu'en fait, la part la plus grande
de sa recherche se porte sur les œuvres des nouvelles générations
littéraires, voilà plus qu'il n'en faut pour signaler son attitude
à la sympathie des lettrés. M. Souday ose parler à peu près de
tout ce qui vaut et jamais au nom d'une école. Il se tient
vraiment hors du jeu; il ne veut être qu'un "critique". Quand
un poète parle des poèmes, si impartial qu'il s'efforce d'être et
croie se montrer, il songe à ceux qu'il fait - ou voudrait faire
- et aussi bien en face d'un roman, le romancier. Mais M. Paul
Souday, pur critique, prêt à épouser toutes les tendances, n'accepte pas que devant lui on condamne celles-ci au nom de
celles-la; il n'accepte pas qu'on soit implacable pour les
derniers essais dramatiques de M. d'Annum:io et que l'excès
de leur esthétisme nous gêne. Il dénonce là-dessous " l'éternelle
haine du génie latin. " Il nous entend mal ... Mais avec chaque
auteur, M. Souday va aussi loin que celui-ci le mène. Il ne
s'inquiète pas de formuler une doctrine unique, solide et temperée. Il examine simplement si telle ou telle doctrine est
recevable et si elle a prnduit des fruits, dont il puisse aimer la
saveur et recomm,al_).der le délice aux autres. Son goüt est divers,
il s'avoue tout franc et c1est celui d'un .homme qui aime la
bonne littérature, füt-elle difficile ; mais il ne craint pas le
travail •.. Et tout ceci je mets d'autant moins d'hésitation à le
dire, qu'il m'a été quelque fois assez dur.

H.G.

NOTES

LA POESIE
INTRODUCTION AUX MATINÉES DE POÉSIE du
Théâtre du Vieux Colombier.
Le Thiâtre du Vieux Colombier a inauguré le 15 nwembre demier
,e, MATINÉES DE POÉSIE. Au début de ,a coeference, notre collaborateur
Hmri Ghlon, en a précisé le plan, le but et l'espr-it en w tcrtn.is:
On sait dans quel esprit a été fondé ce théâtre. Il veut servir
un art essentiellement dramatique, un art inconcevable sans la
scène et ne trouvant que sur la scène sa pleine réalisation. Si les
plu~ neuves tentatives des dernières générations n'ont pas
tou3ours obtenu au théâtre, même auprès d'un public d'élite, la
faveur que semblaient devoir leur assurer leurs qualités littéraires&gt;
c'est que pour la plupart elles n'étaient pas nées expressément
scéniques, c'est qu'elles manquaient aux lois organiques du
drame, c'est qu'elles faisaient passer avant les caractères le&amp;
symboles et les idées; avant le conflit des cœurs, le jeu gratuit
des images ; avant l'action la pure poésie. Et voilà contre quoi
nous voulons réagir. - Le drame n'est pas un poème dialogué
que l'on transporte au besoin sur les planches, mais un "être •~
tout différent du poème, fait pour s'émanciper de la tutelle de son
créateur et d'autant plus libre de cette tute!Je que son créateur
sera plus puissant. Dans le drame, le poète ne parle pas en son
nom ; il se retire du dialogue ; loin de chercher à paraitre, il se
cac;he; il laisse la logique des caractère$ aller son train. Au reste,
le lyrisme pur lui propose un champ assez vaste pour qu'il s'y
éploie tout a l'aise sans empiéter sur le terrain voisin. Il y a
la une confusion, un abus de pouvoir qu'on ne saurait plus lui
permettre.
On nous comprendrait mal pourtant, si on nous accusait de
9

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vouloir délibérément bannir du théhre la poésie, alors que nous
reconnaissons en elle la source vive de toute émotion. Nous
exigeons tout "Simplement qu'elle se subordonne au drame - et,
si elle prétend s'épanouir en lui, qu'elle puise toute sa force dam
la. vertu intérieure, dans la vertu objective de l1actîon. Partout
ailleurs nous sommes prêts à lui accorder la prééminence, b-ien
mieux: à lai rendre le culte que notre vie lui a voué. De là, ces
matinées de poésie.
Certains m'objecteront contre elles, que le poème, tel que
nous l'a fait notre temps, subtil, pudique, recueilli, répugne en
principe à s'offrir à l'audiehce d'une assemblée, qu'il est comme
une essence délicate de fleurs imprégnant la page du livre, et
que l'on doit respirer en secret. "Consolation, exaltation des
imes graves et solitaires, que ne le laissez-vous dans le livre, me
dira-t-on. N'osez-vous pas aller au bout de vos principes r Vous
prêchez le divorce du poème pur d'avec le drame: est-œ pour
le traîner sur les planches aussitôt ? S'il faut au drame le
théatre, il faut au poème le livre : là, toute une foule, ici un
lecteur". - Le poeme, en effet, peut être chose intime et rien
qu'intime, la voix qui cherche un confident : c'en est la
sorte la plus précieuse, mais ce n'est pas la seule - et la plus
puissante non plus. Pourtant, a s'en tenir à elle (ce qui est
vrai pour elle le sera à plus forte raison pour les autres)
quand, autour du poème, nous faisons taire toute rumeur, ne
vous y trompez pas1 c'est afin de le mieux" entendre". Et
lorsque nous croyons que par le chemin de nos yeux, il pénètre
jusqu'au fond de nou.s ainsi qu'un fantôme muet, il n'est pas
un des mots qui le composent1 qui ne vibre physiquement dans
notre esprit. Nous lui rendons son accent et son timbre, et
cela malgré nous, si abstraitement que nous lisions. Sur le
dehors nos lèvres restent closes, mais on peut dire qu'elles nous
le récitent en dedans. Pour qu'il y ait poème enfin, il ne suffit
jamais qu'il y ait harmonie de sentiments, d'images et d'idées;
celle-ci est comme non avenue, s'il n'y a d'abord harmonie de

NOTES

sons. Le poeme le plus intime est encore chose sonore. Même
tO, il parle à l'oreille avant de parler à l'esprit.
Est-ce donc le trahir que de le chanter un jour à voix
haute? Non point. C'est lui restituer sa forme primitive et
naturelle, telle qu'elle naquit et se modela, aussi bien en Grèce
qu'en France, dans la voix des rhapsodes et des trouvères dont
tout poète est l'héritier. En vérité, dans notre chambre vide,
quelle que soit la force oratoire du poème que nous lisons, la
Chanson de Roland ou les Fbes galante1, la Légende de1 Siecle.s,
ou le Grand Testament, par la vertu même du rythme, nous
sommes, sans y prendre garde, notre propre trouvère à nous ..•
Mais combien d'amis de la poésie trouvent le temps de lire
et cette quiétude qui permet de lire tout bas? Notre meilleur trouvère, c'est nous-mêmes, je n'en disconviens pas : mais
la vie le fait rarement disponible et nous, rarement disposés.
Ces lectures publiques n'auront pas d'autre but que de réunir
dans la même salle ceux qui cherchent en vain une heure de
silence et de les contraindre au recueillement. Nous l'obtiendrons plus aisément de compagnie. Et loin que devant les
chefs-d'œuvre, notre émotion propre faiblisse, j'ose espérer
qu'elle s'accroîtra au contraire, pour chacun d'entre nous, de
l'émotion de tous. Les lectures publiques répondent à un
besoin de notre époque ; elles tendent à lutter contre le tumulte
ambiant. Qui sait si le poème, à force de rester reclus, ne
risque pas de perdre peu à peu cette vie authentique qu'il doit
à la parole humaine et qu'il retrouvera en elle, tant qu'elle ne
sera pas déshabituée de lui. Nous lisons trop avec nos yeux : en
délivrant la poésie du livre ne la rendrait-on pas à son véritable
destin r - Enfin, c'est une épreuve utile à la poésie nouvelle, où
tant d'innovations de sonorité et de rythme exigent du lecteur
un elfort personnel que, par paresse ou par routine, il ne consent pas toujours à fournir. Il faut lui faire entendre cette musique, qu'il n'entend pas encore tout seul.
Mais, j'y reviens, il ne s'agit ici que de lectures. Si elles ont

1.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

lieu sur une scène, c'est pour que la voix porte mieux. Il vous
faut oublier que vous êtes dans un thMtre. Vous vous trouvez
en société, vous faites cercle- et l'ùn de vous se lève, ouvre le
livre et lit. De même que nous demandons à l'art dramatique
de se suffire et de ne faire appel au costume, an décor, à
l'éclairage, à tout ce qui est machinerie, que pour donner un
minimum d'illusion et souligner le dessin de la pièce, de même
nous nous garderons bien d'esthétiser la poésie et de lui ajouter des agréments extérieurs ; c'est faire peu de fonds sur son
pouvoir évocateur que de l'égayer de jeux électriques, de
voiles nuancés et de tableaux vivants. Oh ! nous ne dédaignons
pas le spectacle - mais la poésie, non plus que le drame, n'a
selon nous, rien à faire avec lui. Nous vous offrons un texte nu
vivant dans une voix humaine. Une voix seule, ou deux, trois
et quatre voix alternées ; s'il y a lieu, un vrai concert de voix..•
Mais pas la moindre mise en scène - sinon quand il faudra
restituer tel ou tel morceau dramatique, complément obligé de
nos récitations. Rien donc ainsi ne viendra nous distraire des
mots et de leur mélodie. Ce seront les concerts de la grande
poésie française, de toute la poésie française depuis son premier cri jusqu'à sa dernière modulation. Elle a de quoi suffire
à notre joie.
Notre programme général, que vous avez entre les mains,
pourrait vous incliner à croire cependant, que nous poursu~vons
dans ces matinées un but non tout à fait exempt de dogmatisme.
II n'en est rien. Il nous a semblé que notre devoir, au cours
d'une première année, était d'éviter autant que possible les
rapprochements tendancieux et de borner notre intervention
au respect absolu de la chronologie. S'il y a là système, c'est le
temps qui nous l'a dicté. - Pour le passé, nous avons de bons
guides et nous sommes à peu près sllrs, en les suivant, de ne
rien oublier qui soit d'une importance capitale. Pour le présent,
il est plus facile d'errer. Aussi bien, en ce qui concerne les
poètes dernier-venus, auxquels nous voulons accorder la plus

NOTES

large place possible, nous avons fait appel directement à eux ;
eux-mêmes organiseront leurs séances. Sans doute ne pouvonsnous pas accueillir, dès cette saison, tous les groupes; seulement
quatre ou cinq d'entre eux ; mais les autres auront leur tour ;
nous comptons sur leur patience.
On sait que nous consacrerons une moitié de notre programme
à l'ensemble de la poésie française du passé, des origines à
Baudelaire ; et l'autre moitié tout entière, au mouvement
contemporain qui commence à Verlaine et à Mallarmé. Peutêtre quelques-uns, estimant que nous faisons trop de cas de
notre époque, railleront-ils cette inégalité' de traitement ?
Rassurons-les. Nous ne nous donnerons pas le ridicule de mettre
en balance neuf siècles de chefs-d'œuvre et quarante ans d'essaj,s,
sur lesquels on ne peut encore prononcer. Mais de même que
nous ambitionnons pour notre théâtre une existence en partie
double, riche de toute la tradition (nationale, antique et
européenne), mais faisant chaque jour ses preuves d&lt;1ns les
ouvrages les plus neufs, de meme nous nous refusons à laisser
écraser l'admirable renouveau de notre lyrisme, sous le poids
d'un passé d'autant plus cher à notre cœur que nous n'acceptons
pas de nous y laisser asservir. - D'ailleurs nous n'avons pas la
folle prétention d'épuiser la matière du Moyen-Age, de la
Renaissance, du Romantisme, les trois grandes époques du
lyrisme chez nous, en une douzaine de séances. Nous traçons
un tableau d'ensemble. Nous offrons des exemples dignes
d'admiration. Nous travaillons à nous remettre, comme l'écrivait
Jacques Copeau, "en état de sensibilité" devant les monuments qui témoignent de notre génie. Nous ne pouvons être
complets. Nous tkherons d'être vivants.
Aussi bien, les causeries, les conférences, les notices qui
précèderont nos lectures, n'auront en aucune façon le caractère
didactique d'un cours. Chacun y parlera de cc qu'il aime
et s'appliquera à le faire aimer.

H.G.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE ROMAN
L'A VENTURE DE THÉRÈSE BEAUCHAMPS, par
Franâ1 de Miomandrt (Calmann Lévy, 3 fr. 50).

M. Francis de Mîomandre a derrière lui, déjà, une œuvre
délicate, gotitée des lettrés. C'est l'esprit poétique le plus souriant, le plus aimable et le plus inattendu, un Laforgue ensoleillé et de bonne santé. Les fines digressions d'autrefois font
place ici à un récit savant, bien conduit,de poids et de proportions
parfaites. Voilà le premier roman véritable de M. de Miomandre.
On est stupéfait du peu de matière, de l'imperceptible inclinaison dont il s'est contenté pour aller presque aux limites
du romanesque à la fois le plus libre et le plus sobre, le plus
expressif et le plus émouvant. C'est le type m~me du : peu de
matière et beaucoup d'art.
Le roman de M. de Miomandre est un roman d'aventures qui
ramène l'aventure à l'essentiel, à un schème, à un ressort. On
dirait que l'auteur a fait une gageure. Il a pris le sujet-type, le
sujet le plus rebattu et le plus ordinaire du roman français. Il a
demandé à son intrigue, aux habitudes du lecteur, ces fonds
m~mes de coutume et de passé que l'Iiahtlle d'André Gide,
un autre roman d'aventure pure dans la m~me note de sobriété
voulue, incorporait à son décor. Tout simplement la vieille
histoire de la jeune femme exquise et distinguée, mariée à un
nigaud balourd et touchant, à un professeur caricatural : elle le
trompe, en pensée avec un sentimental, en fait avec un roublard
qui a su préparer les terrains d'attaque et de chute. - Et après?
- C'est tout. - Et c'est un roman d'aventure 1- Délicieux.
C'est un roman d'aventure tout simplement parce que les
deux amoureux de la petite femme sont deux Chinois. Et cela
suffit. Toute la perspective se trouve changée ; le domaine

NOTES

de la réalité devient celui de la fantaisie, tout en gardant la
plus essentielle vérité. L'extraordinaire, le singulier, l'aventureux
ne viennent plus de l'extérieur, des événements, mais de l'intérieur, de l'amour tout logique, tout simple et nu, mais où il y
a des Chinois. C'est du romanesque racinien. Ou plutôt, puisque
les Chinois sont ici en jeu, cet extrême de romanesque enveloppé
dans cet extrême de banalité fait l'eff'et des glaçons que là-bas
on mange roulés dans des p~tes frites brOlantes. On trouvait
d'ailleurs dans les œuvres précédentes de M. de Miomandre un
humour tout particulier qui, lorsqu'on y réfléchit, menait après
tout fort naturellement à cette parfaite réussite de Thérhe

Beauchamps.
Les Beauchamps sont un petit ménage des Batignolles ; lui
Eugène, professeur à Rollin, timide, prétentieux, et pauvre,
bien pauvre sot ; elle, Thérèse, petite femme éprise d'élégance,
deluxe, d'un peu d'amour, et qui s'ennuie terriblement lorsqu'elle retrouve l'appartement, ouvert, plus ou moins, sur sa
cour sombre, A la table du ménage, deux figurants : un garnement de seize ans, Georges, apporté d'un premier mariage par
le professeur, affreux potache matiné de voyou batignollais, et
qui abonde particulièrement en calembours idiots Gustement
observé : qui m'expliquera pourquoi seize ans est porté avec
autant de fixité vers les plus bas calembours que vers les ardeurs
printanières ?) - et un pensionnaire, envoyé par une agence,
un étuwant chinois, M. Loung, d'une correction parfaite, mais
taciturne. Un jour M. Loung demande la permission de présenter un de ses compatriotes, de passage à Paris: M. Tchéou,
un banquier multi-millionnaire de Canton. M. de Miomandre,
dans sesœuvres précédentes, excellait à faite mouvoir ces types de
politesse absolument fine et lisse, lisse au point de refléter
autour d'elle, comme des bougies de salon, toutes les nnances
du sourire et de l'ironie. Vous savez combien les Chinois sont
ici nos maîtres (il y avait un beau type de ce genre dans la
Bataille de Claude Farrère), et vous pensez à quel point

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. de Miomandre se trouve à son article - et au nôtre pour nous peindre en touches caressées l'exquis M. Tchéou.
M. Tchéou tombe amoureux de Thérèse : modèle de cour
attentive, émue, délicate. L'urbanité poétique et douce, la
paradoxale distinction de M. Tchéou, les petites infortunes,
ncontées simplement, de sa vie sans joie, et aussi, aux yeux
d'une bourgeoise des Batignolles, le prestige d'un homme à qui
une fortune de banquier cantonais assurent des serviteurs sur
la terre entière, tout cela charme et prend Thérèse. M. Tchéou,
qui était si malheureux dam sa maison de Canton, retournera
en Chine püur liquider ses aflàires, réaliser sa fortune, et il
viendra mettre tout l'amour, toute la vie aux pieds d.e Thérèse:
C'est convenu. Il écrira. Thérèse l'attendra. Il part. Il n'écrit
pas. M. Loung, son ami, chargé de recevoir et de transmettre
ses lettres, ne parle jamais de rien. Voilà Thérèse abandonnée,
retombée a la vie morne qu'elle partage avec les deux tristes
~tres. Et M. Loung bientôt quitte ses hôtes pour s'établir dans
un appartement, au Quartier Latin. Un jour Thérèse n'y tient
plus, et va chez M. Loung lui demander si M. Tchéou n'a
toujours rien écrit. Non, M. Loung n'a rien reçu, mais Thérèse
dans sa désillusion et sa détresse finit par se raccrocher, puisque
M. Tchéou l'oublie, à celui des deux Chinois qui reste. Grâce
à l'habileté persévérante et enveloppante de M. Loung elle
devient sa maîtresse, tombe dans son piège. L'insupportable
potache, qui a à se venger de sa belle-mère, découvre son secret;
il avertit M. Beauchamps, qui acquiert la preuve de son infortune. Scène de ménage. "La femme d'un professeur!" s'exclame
M. Beauchamps. Et avec un Chinois! M. Beauchamps a lu dans
un livre qu'ils sentaient le cadavre ! Thérèse se refugiera-t-elle
près de M. Loung? Mais l'énigmatique et prudent céleste
glisse parmi les choses et les gens d'Occident, il n'appuie pas...
et quand l'affaire a si gravement tourné, il a filé a la chinoise,
pour toujours, dans son pays ... La pauvre Thérèse n~est qu'une
épave, elle n'a pas la force, vous pensez bien, de prêter a l'auteur

NOTES

une situation nouvelle à inventer, elle retourne, oui, chez sa
mère... C'est M. Beauchamps qui vient la chercher,
M. Beauchamps, Boubouroche de l'honneur qui lui demande
pardon. Charles Bovary, le patron d'Eugène Beauchamps, avait
dit un mot profond, dans sa vie, sur la fatalité ; Eugène
Beauchamps ne peut pas faire moins, il dit aussi un mot profond,
sur l'honneur. Que voulez-vous que devienne Thérèse 1 Elle
avait joué sa vie d'aventures sur des cartes chinoisés, elle a perdu,
elle est retombée; elle revient dans l'appartement des Batignolles. Et un soir qu'elle est seule, un jeune Chinois inconnu entre
qui lui remet une lettre de M. Tchéou, M. Tchéou avait écrit,
souvent, souvent et sans réponse, car M. Loung avait gardé
toutes les lettres, M. Loung avait intercepté la bonne fortune
de son ami, dressé subtilement ses rets pour amener, un jour,
Thérèse, de bien loin dans ses bras à lui. Etles dernières- lueurs
d'un jour d'hiver, qui lui viennent de la com triste, Thérèse,
à travers la buée des yeux, les use à lire la lettre désespérée de
M. Tchéou.
"Je ne vous reproche rien, madame Thérèse... Je n'aurais
pas dô partir. Il me semble que si j'étais resté, vous ne vous
seriez pas ainsi détachée de moi. Mais j'ai voulu trop bien faire,
j'ai voulu rendre libre toute ma vie pour vous l'offrir tout
entière. Je vous aimais trop. Et tout est fini maintenant ... Les
hommes d'argent sont pareils aux vers à soie. Ils se font à euxm~mes u.n cocon brillant qui les enferme. Seulement ils y
meurent parfois. Voilà ma vie, désormais... Je vous ai tant
aimée ... C'est fini, C'est la dernière fois que je parle en
français. Mais je ne puis pas arracher de mon cœur les souvenirs
qui le remplis sent : nos rencontres, nos promenades dans la
voiture de laque, les œillets, et cette dernière soirée où j'ai
baisé votre épaule ".
L'aventure autour de laquelle le roman se déroule, c'est
l'aventure qui aurait pu arriver, celle qui souvent ci'ltoie
notre vie sans que nous le sachions, et qui se dévoile à

�970

LA NOUVELLB .REVUE FRANÇAISE

NOTES

97 1

nous au moment où le lit est à sec, où il n'est plus temps.

LE THÉATRE

Je ne fliI !jll'elle était btlle
Qu'en sortant des grands bois sourds.
" Soit.' n'y pensons plus .' " dit-elle.
Depuù j'y peme toujour1.
Tout roman est une construction du possible : il semble
qu'il atteigne un point de paradoxale maturité quand ~ans ce
possible, le possible du lecteur, il enveloppe et réali~e son
possible à lui, le possible de ses personnages. Je ne sais plus
quelle revue ou quel journal avait autrefois demandé à ses
lecteurs de désigner la meilleure nouvelle de Maupassant. Il y
eut une forte majorité pour la Parure, qui répond assez à cette
formule. C'est bien naturel. Fermer un beau roman, qu'est-ce
sinon avoir fait un beau rêve 1 Nous aimons qu'aux dernières
pages soit incorporé cela même que nous gardons du roman,
cette consci~ncc du rêve qui entourait les personnages, cette
idée que leur vie, rêvée par nous, était déjà rêvée par eux.
A.T.

AU THÉATRE DU VIEUX COLOMBIER : Une
femme ttde par la douceur de Thomas Heywood. - L'Amour
Médecin de Molière. - Barberine d'Alfred de Musset. Les Fils Louverné de Jean Schlumberger.
Depuis sa soirée d'inauguration qui a eu lieu le zz novembre
dernier, le Théltre du Vieux Colombier a représenté qua.tre
pièces: Une Femme trde par la douceur de Thomas Heywood,
L'.Amour Médecin de Molière, Barberine d'Alfred de. Musset et
Les Fils Louverné de M. Jean Schlumberger. Lorsque ces lignes
paraîtront, l' Avare, la Peur dn Coups et le Pain de Ménage seront
entrés en outre dans son répertoire. Il a donc payé déjà son
tribut à notre art classique, au grand drame elisabethain, à la
comédie romantique et ,nu: essais contemporains. On n'attend
pas de nous que nous fassions ici son éloge. Mais il nous est
permis de constater sa réussite et c'est notre devoir de rétablir
ses intentions véritables, de donner les raisons qui ont dicté ses
choix et d'exprimer aussi dans quelle mesure, aux yeux de ceux
qui le dirigent, il est ce qu'il voulait être et tient ce qu'il
promettait.
N'osant dire : " Qu'est-ce que Heywood ? " on a dit :
" Pourquoi Heywood 1" et on a fait semblaht de le connaître.
Quand on a su, par le dictionnaire, qu'il ne s'agissait pas d'un
de ces écrivains de premier ordre, absolument consacrés par le
temps, qu'on doit comprendre et admirer, sous peine de passer
pour un imbécile ou pour un inculte, qu'il avait écrit deux
cents pièces et que la meilleure était celle-ci, on s'est mis sur
la défensive et on a résolu de ne point " couper là-dedans",
Les malheureuses gens qui ne savent pas s'abandonner à un
poète, et s'écrier " C'est beau ! '' quand ils ressentent la beauté,

�NOTES

97 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'où qu'elle vienne ! Ne doutez pas que si la pièce ei'.lt été
signée de Shakespeare, ils n'eussent proclamé la rare qualité
humaine de l'action. Mais elle était signée de Heywood ! On a
traité de haut ce D'Ennery anglais du XVII• siècle et tel critique, qui consacrera sans vergogne à la moindre fadaise contemporaine toute la façade et une partie des derrières du rez-dechaussée qu'il occupe dans son journal, n'a pas même daigné
analyser la pièce. Il lui faut cinq cents lignes pour démêler les
intentions raffinées de M. Kistemaeckers ou les ficelles d'un
vaudeville ; pour régler le compte d'Heywood vingt suffiront.
Je souhaite seulement à nombre de nos auteurs à la mode de
laisser après eux une pièce, une seule pièce, contenant une
scène, une seule scène, capable de revivre au bout de trois cents
ans devant un public d'une autre culture, de le tenir, de l'émouvoir, comme font aujourd'hui quatre ou cinq scènes de ce
" me'lodrame bAace
J, " . - Comme le tra ducteur qui. est Jacques
Copeau, avait loyalement et ingénument avoué avoir allégé
la pièce de l'action seconde qui complique inutilement presque
tous les drames de cette époque et qui n'apporte ici à l'action
première aucun élément d'intérêt (une histoire de chasse, en
l'espèce) on a parlé d'adaptation, d'arrangement à la moderne,
que dis-je? à la Claudel. Il importe de l'affirmer à nouveau.
Une Femme tuée par la douceur a été littéralement traduite (sauf
dans les parties que j'ai signalées) mot par mot et ligne après
ligne, sur l'édition anglaise de Wilson Verity, dans la collection "Mermaid Series ". On n'a pas inventé une scène, pas
une réplique ; et quant au style, comment quelqu'un a-t-il pu
n'y pas retrouver toutes les qualités et tous les défauts de la
rhétorique d'alors : ces images hardies et un peu contournées,
ces coups droits, cette plénitude qui tend quelquefois vers le
"gonflement " et cette crudité lyrique? Mais, dans le règne de
"l'absence de style", tout ce qui est écrit paraît" claudélien"
comme dans celui de " l'absence de pensée " tout ce qui est
pensé semble venir d'Ibsen ou de Dostoïevski. Qu'un produc-

973

teur de second ordre ait pu au temps d'Elisabeth se soucier de
la langue, de la force et de la poésie de la langue, voila
qui stupéfia les cacographes du jour. Il faut qu'ils s'y résignent,
même les plus belles scènes et les plus belles phrases sont de
Thomas Heywood et son traducteur lui en laisse tout le mérite
et tout l'honneur. -Avons-nous dit que ce drame füt un chefd'œuvre? Non. Mais nous savons bien qu'il est plus qu'une simple "curiosité ". Son principal défaut, il le partage avec toutes
les pièces du temps, y compris celles de Shakespeare: c'est l'ordre
successif, la fragme11:tation. Là réside peut-être la raison du
demi-succès de Shakespeare en France, où la tradition classique
dans ce qu'elle a de plus précieux, nous a accoutumés à des
scènes liées, déduites progressivement et portant l'émotion d'un
bout de l'acte à l'autre, dans un mouvement indiscontinu. Ce
défaut n'est pas plus frappant dans Une Femme Tuée que dans
Macbeth; même la ligne du développement y est plus simple
et satisfait peut-être davantage la logique de notre esprit.
L'action est pleine et complète ; elle peint tout ce qu'elle veut
peindre ; elle donne aux caractères toutes les occasions possibles
de jouer ; et les caractères sont grands, entiers, définitifs - je
ne dis pas sommaires, ou je le dis à la louange de l'auteur.
Car, ils ne possèdent pas cette complexité par quoi vivent
Hamlet et Cléopâtre. Aussi bien, quoi qu'on en ait, Heywood
ne se réduit pas à Shakespeare - pas plus qu'a Ford, à Webster
ou à Ben Johnson. Mais il aura, ne fût-ce qu'une fois, fait vivre
dans toute sa dureté la tragédie puritaine et bourgeoise, à une
époque où le théâtre était le foyer de la fantaisie, de la passion
déréglée, du plaisir lyrique. Et la grande scène de la" séduction"
unique par son accent fatal dans le théâtre de toutes les époques,
celle du "jugement devant les serviteurs", celle du " luth
retrouvé" et celle du" pardon ", sont à lui, sont de lui, ne pouvaient être d'aucun autre. - Cette réuss.ite fait-elle exception
dans son œuvre ? Il faudrait voir. Et quand cela serait ? quand
Heywood ne serait, au juste, qu'un auteur secondaire ? S'il a eu

�974

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un coup de génie l De génie, son temps en est plein. Comme
iu temps de 1a renaissance italienne ou du XI0 siècle français,
il est partout, il est chez tous. Si un Shakespeare le domine, le
tasse, le résume, les autres le laisseront éclater en eux, à l'heure
qu'il voudra choisir. Thomas Heywood ne serait venu l'autre
soir que pour faire la preuve d'une grande et puissante époque,
que cela suffirait à justifier notre choix.
On a dit : " Pourquoi Molière ? et pourquoi dans Molière
l'Amour Médecin qu'on entend même à !'Opéra-Cornique?"
Parce que nous pensons qu'on ne le joue pas encore assez,
qu'on ne jouera jamais trop Molière. Parce qu'il est selon nous
l'~me même de la scène et la meilleure école des comédiens et
des auteurs. Parce qu'on ne le joue plus ainsi qu'il mérite de
l'être, et que M. Vilbert détonne au milieu de ses partenaires
de l'Odéon, tandis que Bobino s'applique laborieusement à
singer une tradition sclérosée! Parce qu'on le joue partout sans
lyrisme, sans style, trop en " vrai " et sans unité. - D'abord,
nos scènes sont trop vastes pour Molière. Quand on a vu au
Chlteau de Chambord la galerie où fut donnée pour la première fois le Bourgeois gentilhomme en présence de Louis XIV, on
reste confondu de l'exiguïté de l'endroit. Puis, on comprend à
la réflexion, combien devait gagner une action si drue, si nettement dessinée et balancée si justement, à s'enfermer dans un
cadre réduit qui maintînt le contact entre les personnages et
s'opposat à la moindre dispersion. Tout est au premier plan
dans une comédie de Molière ; tout ce qui est en scène veut
être embrassé à la fois. Pas un écart, pas un coin d'ombre.
Tous les rouages visibles d'une mécanique en action. Car jamais
l'action n'y reste intérieure; chacun de ses moments se marque
par un signe clairement lisible, une entrée, un geste, un rapprochement. C'est le contraire d'un calcul mental : une
démonstration inscrite au tableau noir. - Ainsi Molière recherche et obtient le maximum de l'évidence. Comme son texte
s'envole du livre et devient aussitôt parole et mouvement !

NOTES

975

Molière hausse la vie d'un ton et se moque du réalisme. Qui
donc l'a traité de bourgeois l Par l'arabesque volontaire, la
transposition, l'exagération théhrale, il atteint au lyrisme du
"naturel." Il ne faut pas que l'on nous dissimule cette volonté
d'art et même d'artifice, qui coïncide ici avec la plus entraînante spontanéité. Plus le tréteau sera étroit et nu, plus elle
nous sera sensible. L' exiguité même du nouveau thé~tre dit sauvé
celui-ci de la tentation de dissimuler. Il ne se vante pas d'avoir
renouvelé Molière mais d'avoir traduit scéniquement, et de la
façon la plus littérale, les indications du texte. Qu'on en juge
par cet exemple. -Au lever du rideau, Sganarelle déplore devant
quatre de ses amis - M. Guillaume et M. Josse, une voisine et
une nièce - l'étrange maladie de sa ·fille et il leur demande
conseil. Chacun répond à tour de rôle par un avis intéressé. Alors
il se tourne vers eux et les prend à parti, d'abord en bloc puis
chacun après l'autre, dans l'ordre même selon lequel ils ont
parlé ; sur ses derniers mots, tous s'éclipsent, dans une commune fureur. Cette série de répliques et de tirades forme un
ensemble symétrique, construit ainsi que la façade des beaux
hôtels du temps, un fronton sur quatre colonnes. Comment
manifester cette construction ? On a simplement placé sur un
banc, en face de la salle, les cinq personnages : Sganarelle au
milieu, à ses côtés les femmes et les deux commerçants à chaque
bout. La question première part ainsi du centre ; les réponses
successives s'orientent vers le centre symétriquement. Alors
Sganardle se lève, les autres restant assis, les toise tous et doit
se pencher vers chacun, à droite, à gauche et de nouveau à droite,
à gauche, en disant à chacun son fait ; et à mesure chaque
personnage se lève, s'écarte, s'élimine - et toujours symétriquement ; c'est la vie même de la scène et son exact schéma
comique. Or, toute la pièce est écrite ainsi - et on a osé ainsi la
traduire. - Aussi donne-t-elle l'impression de '' l'œuvre d'art
scénique" à laquelle il n'est permis de rien changer : ce sont les
figures d'une danse de style et qui pourtant semble née d'une

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

libre joie ; d'un bout à l'autre, un divertissement réglé, dont la
parole fixe le rythme - la parole dans toute sa vérité. Stylisation, exaltation du réel. Cette représentation n'eût-elle fait que
nous révéler en quoi Molière est un "artiste de la scène" en
même temps que et parce qu'il est un grand auteur comique,
elle aurait eu déjà sa raison d'être. Ne sait-on pas lire Molière
qu'on ne s'est pas avisé de faire cette preuve plus tôt 1
Je n'insisterai pas sur Barberine, une des plus variées, une
des plus charmantes comédies d'Alfred de Musset. Elle ne
semble pas composée. Elle se dévide capricieusement et pourtant
se noue - et elle trouve logiquetnent sa conclusion. Il fallait
donner place à cet art si fragile qui marie l'inspiration rom:tnesque des comédies shakespeariennes à l'esprit le plus français,
d'autant qu'il est le seul a représenter dignement, humainement
notre romantisme au théhre.
- Il me reste à parler de la pièce nouvelle. Faut-il que la
critique soit déshabituée de la concision et de la concentration
dramatiques pour faire reproche aux Fils Louverné d'obscurité
et de sévérité? Faut-il qu'elle ait perdu le sens de la tradition
classique pour y découvrir la marque d'Ibsen ou l'esprit de
Dostoievsky 1 Dans le processus psychologique certains ont
préféré reconnaître Stendhal! D'autres ont diagnostiqué dans
le caractère d'Alain une maladie de la volonté 1 Tout ce
qui est psychologie sera pour eux maladie, à ce compte :
aucun personnage n'y échappera ! D'autres n'ont pas supporté
que ces personnages ruraux eussent une vie intérieure. D'autres
ont objecté qu'ils s'exprimaient trop bien. On n'en finirait
pas. Mais l'important est que cette pièce" sévère"," obscure"
si l'on veut, ait touché cependant les ~mes; que l'ampleur des
deux premiers actes, que le raccourci du dernier, que le drame
tacite qui couve au dessous du drame apparent et qui l'éclipse,
aient convaincu le public de la vie des trois héros. Didier
celui qui prend, Alain celui qui renonce, Sylvie celle qui est
au plus fort. Il m'importe peu de pouvoir cerner d'une ligne

NOTES

977

immuable le caractère de chacun ; ils n'esquivent pas les confrontations nécessaires, les chocs directs, les explications ; au
moment voulu ils disent irrésistiblement ce qu'il faut dire ;
dans chaque mot, ils se présentent tout entiers, ou tels qu'ils
sont au total dans l'instant; mais j'ai l'impression, quand je les
quitte, qu'ils continuent de vivre indépendamment de l'auteur,
et que l'auteur lui-même, qui leur donna la vie, ne sait imaginer
tout ce qu'ils en feront. Voilà des personnages de théâtre.
Ils s'imposent à vous et on croit les connaître ; mais jamais
on ne les percera jusqu'au fond ; il répugnent à un examen
didactique. Qu'on appelle cela de l'ibsénisme, j'appelle cela
du théâtre tout court : un art qui satisfait et qui emplit sur
l'heure, mais qui laisse pendantes toutes les solutions. - Quant
à moi j'aime - et je peux bien dire que j'aime - comment
se mêle dans ce drame le concret à l'abstrait, comment le souci
moral est étayé sans cesse par l'esprit de la terre, et cela sans
littérature... Dans aucun de ses ouvrages Jean Schlumberger n'en
a mis encore aussi peu, à moins qu'on n'appelle littérature
la pureté et la force du style et qu'on veuille imposer au drame
le charabia grotesque de. notre conversation. Les Fils Louverné
commentent en somme la même éthique et ils procèdent de la
même esthétique que l'lnr1uiète Paternité; le goftt de la vie s'y
mêle krement au goOt des idées ; une force contrainte s'y
manifeste douloureusement. Et puisque je n'ai point tO ma
louange, je ne cacherai pas la principale critique qui me soit venue
à l'esprit. L'absence de développement du 3e acte nuit à l'effet
de la scène tragique du retour nocturne d'Alain ; il y a là excès
de resserrement et l'action semble moins se concentrer que se
dessécher dans cet acte. La brusquerie et la brièveté du dénouement eOt peut-être exigé jusque là des oscillations plus amples ;
faction se ramasse trop tôt ... Mais ce n'est qu'une impression.
- Il reste qu'en donnant la pièce de Jean Schlumberger, le
Vieux Colombier a donné l'exemple d'un art nullement révolutionnaire, qui a surpris pourtant autant qu'eOt fait une œuvre
10

�LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

follement novatrice, a force de sérieux:, de conviction, de
loyauté et de pénétration humaine. Avec les res~urces courantes de nos dramaturges, des pires comme des meilleurs, dans
le même cadre, dans la même atmosphère, on peut donc faire
preuve de talent, de psychologie ? on peut no~lement émoqvoir? J'en sais beaucoup qui n'en reYiennent po~~t.
.
Je dirai un mot de la mise en scène et de 1interprétation.
_ On a joué Heywood dans des rideaux avec quelques acc_essoires, sous des effets de lumière variés ; Molière en pleme
rampe, sans décors et sans atmosphère; Musset dans _les ndea~
aussi mais .agrémentés de feuillages peints, et les Ftls Louverne
·
' é. C'est
dans' un intérieur vraisemblable, d'un réalisme
attenu
. l'absence de parti pris qui préside à la mise en scène. Le
d1re
da
ublic
curieux de l'innovation des rideaux, n'y songe éJ
P
'
.
plus. Toute l'attention est pour les artistes. Il y en a parmi
eux qui ont fait maintes fois leurs preuv~s ; MM. Roger Karl
et Dullin, Mme Barbieri, Mlle Albane - ils ne détonnent pas;
tous consentent à jouer d'ensemble. On en arrivera bientôt à
ne plus remarquer celui-ci, celui-là, et à ne voir plus que la
troupe : qui sera du " Vieux Colombier'' sera _quelqu'un: Je
citerai MMes Bing et Lory, MM. Jouvey, Talber et Canffa.
C'est dire que tous nos espoirs sont à peu près réalisés et
comme les 5pectateurs ne semblent nullement déçus, le Yieux
Cokimbier sent croître chaq·ue jour son courage et sa confiance :
il tiendra à honneur de ne jamais les décevoir.

H. G.

LE PHALÈNE, par He11ry Bataille (Vaudeville).
Il arrive à M. Bataille une aventure désastreuse. Dirons-nous
qu'il l'a méritée et qu'elle devait fatalement, ce jour-ci ou
l'autre, lui arriver 1.•• On se souvient du triomphal succès

NOTES

979

qui salua, l'année dernière, les F/4mbeaux. Maints critiques,
d'ordinaire plus avisés, prirent au sérieux le dessein de noblesse,
de grandeur, voire d'héro'lsme, conçu par un auteur qui lea
avait accoutumés à des émotions moins pures. Les plus lettrés
crièrent au chef-d'œuvre. Je ne puis croire qu'ils ne sentissent
point à quel excès ils s'abandonnaient en la circonstance.
Leur excuse, sans doute, fut dans l'étonnement ... De quoi
s'étonnaient-ils? Cette tragédie de laboratoire marquait-elle un
renouvellement si profond dans la manière de leur dramaturge ?
S'il peignait des savants au lieu de rastaquouères, cela suffisait-il
à changer la nature de son talent 1 Eh quoi! toutes les professions
de foi de M. Bataille, et il n'en est pas ménager, ne sont-elles
pas là pour nous rappeler orgueilleusement, qu'il ne s'écarte pas
du plan d'ensemble qu'il s'est une bonne fois tracé, un plan
aussi vaste à l'entendre que celui de Balzac, et que toujours,
pour chacun de ses drames, son vrai dessein fut le plus haut 1 Il
ne prétend, en somme, à rien moins qu'à ceci : analyser, épuiser
résumer les conHits les plus généraux:, les plus essentiels, les
plus symboliques de l'~me humaine. Est-ce sa faute si ce sont
des conflits d'amour ? Le milieu seul, en fait, distinguait 1~
Flambeaux des drames précédents. Ceux-ci n'aspiraient pas à un
moins bel idéalisme. Il y était moins apparent et, requis par
des grâces un peu plui frivoles ; nous n'y prenions pas garde,
voilà tout.
J'avoue que les meilleures pièces qu'ait écrites M. Bataille,
me semblent celles où cet ambitieux dessein demeure le moins
avoué. Contre l'Enclzantement, et peut-être la Marche Nuptiale,je
troquerais le reste de son œuvre en bloc, et en premier lieu les
Flambeaux. Je ne me plais à l'écouter que s'il me permet
d'oublier ses intentions de philosophe, son idéologie et &amp;Ci
symboles ; car la pensée n'est pas son fait. On improvise bien
une pièce, non des idées et ce n'est pas étendre la portée d'un
conflit que de le surcharger de digressions métaphysiques. Je
demande à des personnages de théâtre de l'ivre leurs idéCi et de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

me les exposer en les vivant. - Comment n'a-t-on pas signalé,
pour ue citer que cet exemple, l'inconcevable ridicule du
second acte des Flambeaux, où se place l'extraordinaire rencontre
du "plus grand écrivain " et du "plus grand savant" de notr~
époque, dans un jardin de fête illuminé? Les ~ropos ~ut
s'échangeaient là, tandis qu'un aria de Bach chantait au lom,
entre MM. Le Bargy et Jean Coquelin, qui avaient assumé les
rôles, dépassaient vraiment les bornes permises, tant par l'inco· · " , parti. de 1a " sensa t"10n " ,
hérence que par la naïvete., "L'·ecnvam
en passant par " les sentiments " était arrivé aux " idées ";
"le savant " à l'inverse, parti des " idées ", dégringolait vers la
" sensation ". Voilà ce que ces deux esprits supérieurs, après
dîner, osaient se dire! - Mais les grands mots ont du pouvoir
sur nous quels que soient les actes qu'ils couvrent. Les grands
mots fire~t le succès. Si gêné que l'on fût de voir l'émule de
Pasteur se présenter dès l'exposition dans une attitude douteu_se
_ 1l donnait simplement sa maîtresse pour femme il son me1lleur ami - on lui pardonna ses écarts en raison de tant d'él~quence et personne ne se tint plus d'aise quand il vint•~ mourir
en beauté'.' . Qui n'applaudit alors au suprême anoblissement
du talent de M. Bataille? Une fois de plus, on se laissa tromper.
M. Henry Bataille paie chèrement aujourd'hui cette tromperie. On l'a quitté sur les sommets, on le retr~uve "dan~ la
boue" _ ce n'est pas moi qui parle, mais ses anciens
admirateurs. On ne l'y suivra pas. Non, les grands mots ne
portent plus, ne prennent plus. ~l e~ _a mis 1encore dans le
Phalène, et plus qu'ailleurs ... -_ma:s vo1c1 ;.ne Ion _en conteste
la noblesse et la vérité. Cette f01s, 1acte qu ils magmfient - ou
qu'ils excusent, est jugé si laid, si cru, si gratuit,, que ri:n ne
peut donner le change. Ainsi condamne-t-on d un tr~it cet
t qu'on exaltait hier encore. - N'en doutez pas, c est le
:ême art. Mais trop s0.r de l'impunité, que dis-je? de la
victoire il ne garde plus de ménagements. Nous le voyons
soudain' poussé à bout, à bout d'audace dans l'ordre des faits, à

NOTES

bout de divagation dans l'ordre de la pensée; il se montre, il
s'exhibe à nu - le mot exhibition est ici le seul juste - et les
laudateurs de naguère n'ont plus assez de réprobation pour lui.
Le voile est levé : tout s'effondre.
Il y a en M. Bataille un homme de théatre, un psychologue
et un poète qui cherchent vainement l'accord. Lorsque le poète
de la Cnambre Blancl,e qui apportait sa note à lui, un peu
frêle, un peu fausse, mais d'un curieux modernisme, entreprit
de s'imposer à la foule, comme tant d'autres dramaturges si fort
goO.tés au boulevard et qui n'avaient pas son talent, il apprit le
"métier". Le ''métier", d'abord, lui fut salutaire. Grke au
"métier " il dompta peu à peu sa facilité poétique, il en
diversifia l'accent; il étendit aussi le champ de ses analyses
morales - et ces personnages mondains, si vagues et si vides
entre d'autres mains que les siennes, s'animèrent momentanément
d'une vie plus subtile, plus complexe, plus authentique. Ce fut
l'âge d'or de sa production. Mais le succès aidant, le
métier "abusa ", et, comme n'abdiquait pas la "poésie'' elle nourrissait au contraire de croissantes a)Ilbitions - on vit
le psychologue progressivement aveuglé, égaré, évincé, céder le
pas au couple singulier, que forment depuis lors l'homme de
théâtre et le poète - un homme de théâtre qui ne répugne à
aucun truc, un poète à aucun délire. Aux premiers temps de
cette union romantique, le couple put faire illusion, grâce à
un jeu savant de "préparations calculées" et de " coups de
théâtre retardés", mais décisifs, le tout agrémenté de joliesse11
littéraires et gonflé de symboles prétentieux. Mais l'auteur se
prit lui-même à ce jeu. Devant un applaudissement presque
unanime, qui lui semblait venir aussi bien des lettrés que du
grand public, il crut pouvoir tout se permettre, m~me de renoncer au métier ... Eh ! n'était-il pas parvenu à imposer sa poésie l
Désormais,ellesuffuait. -L'heure est venue pour lui de neplus
écouter que son H génie" et de ne plus connaître que l'état
d'inspiration. Non, il ne sera pas plus longtemps confondu uec

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les fabricants de pièces, ses confrères ! Le poète enfin se délivre :
le " phalène " brise sa prison.
11 peut parattre étrange, en cette triste affaire, de nous Yoir
mettre en question la poésie. Mais, si l'on veut y regarder de
près, qu'est-ce donc que le Phalène sinon une idée de poème
qui s'est fourvoy.ée au théâtre, fourvoyée, dévoyée, avilie et
perdue i Traitée en cent beaux vers ou en cent pages débridées
d'une confession lyrique, cette idée pouvait fournir un chefd' œuvre : un être condamné qui brôle sa YÎe dans le plaisir.
Mais est-ce là matière dramatique? Comment M. Bataille, si
peu homme de théâtre qu'il consente à paraître encore, ne s'estil pas avisé de ceci, qu'on ne convertit pas en drame n'importe
quelle idée de poème ; moins que toute autre, l'histoire de
Thyra, telle qu'il avait résolu de la traiter. Celle-ci ne comportait
en soi aucune possibilité de conflit. d'enchaînement tragique,
d'alternatives passionnées, de progression, de "devenir" et, ce
qui est plus grave encore, aucune peinture possible de caractère.
- Cette Thyra de Marliew apprend par un subterfuge enfantin
"qu'elle n'en a plus que pour cinq ans" : elle brise sa dernière
ébauche et elle renonce à l' Art ; elle rend sa parole à Philippe
de Thyeste, soniiancé etellerenonceàl'Amour. Après quoi, elle
court au bal des Quat-z-Arts, en costume de Salomé, s'enivre,
danse et se livre au premier beau mâle venu. Voilà le drame et
tout le drame. Voilà le personnage et tout le personnage. Quand
elle a fait cela, elle a tout fait, tout dit. - Qu'elle révèle
ensuite à sa mère ou à son .fiancé les mauvaises "raisons " de
son acte, que nous importe, puisqu'elle y persiste ! Qu'elle ait
deux, trois ou quatre amants, qu'elle n'en ait même qu'un, et
justement son .fiancé, par une inconséquence inexplicable ...
qu'elle "vive sa vie" au Kamtchatka ou en Sicile, et qu'elle
meure dans un festin, d'une injection de cyanure... voilà qui
nous est bien égal ! Cela n'ajoute pas un trait à sa figure, pas une
péripétie au drame intérieur. Sa décision est prise dès le premier
acte, sans grandelutte,hélas ! - elle n'en changera point. - Mais

NOTES

ne sait-elle point qu'une seule chose pouvait nous intéresser dans
son "cas", et précisément cette lutte, le "comment "; le
"pourquoi", le "faut-il?", le "ne faut-il pas 1" - Un
"poète" ne s'attarde pas à ces vétilles l De sorte que la pièce
de M. Bataille commence juste au point où elle eClt dti finir.
Qu'il l'avoue donc ! Des dessous, des raisons humaines, du
suc même de l'événement, il n'a pas le moindre souci. Ce qui
l'intéresse, c'est le fait brut et le romantisme du fait, les dehors
de son personnage, ses gestes ·insolites, ses rires incongrus, ses
" phrases " vides et ses fausses audaces, toute sa poésie de
bazar. Névrosée l folle r Thyra est-elle même cela ? Du moins
M. Bataille en prend prétexte pour lui passer à peu près tout,
et même l'inexistence. C'est un fantoche qui s'agite parmi
d'autres fantoches ébahis. Que dire de la mère et du fiancé ?
Leur rôle est d'être "estomaqués" - on le serait à moins. Et
du sculpteur poncif qui dit "N. de D." et fume la pipe l Et de
cette cour falote de faux artistes et de rastaquouères mondains
auxquels ne craindra pas de se m~ler une reine de Hongrie l
M. Bataille ne pouvait refuser à une pauvre fille qui br!'lle sa
vie à la flamme, le luxe d'une reine déchue! Tout Ohnet, tout
Feuillet et tout Daudet y passeront, sans compter Francillon et la
Princme dt Bagdad... Quelle puissance de synthèse !
On me dira que s'il n'y a pas drame, il y a du moins poème,
que le personnage de Thyra, à défaut de caractère, a du moins de
la poésie, et que M. Bataille ici n'a voulu peindre qu'un symbole
~ternel. La poésie de Thyra? Hélas! elle n'est pas dans les moti
qui sont la plupart du temps médiocres et ternes, ou d'une
imagerie déplorablement usagée quand ils daignent se colorer.
La poésie de Thyra, ce sont ses gestes. C'est de s'habiller en
pauvresse pour aller consulter incognito à l'hôpital ! C'est de
briser en public le disque phonographique où fut enregistrée sa
voix ! C'est de se faire bercer par sa mère sur une tombe grecque
de Sicile! C'est de se montrer nue à ses meilleurs amis, puis de
mourir en pleine :Œte, sur le coup de minuit, avant" l'entrée des

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

masques blancs"! C'est d'exiger qu'après sa mort la fête pourtant
continue ! C'est de "poser" jusque par delà le tombeau ! '' La
poésie de Thyra, c'est son intérieur, composé par lribe. Et de
même, son " caractère", c'était d'éluder la seule question
dramatique que soulevAt le cas, la question de la mort. - Du
moins nous aura-t-elle rendu le service de nous montrer ce que
M. Bataille entend par "poésie", depuis que le théatre a
exalté sa voix. Friperie d'esthétisme et d'académisme mêlés,
esclaves noirs et roses rouges, symbolisme et paganisme de
primaires, plus, quelques accessoires très modernes, dont la
signification ne vous échappera pas. 0 lyrisme du téléphone !
0 tragique du phonographe ! M. Bataille qui accueiile tous les
poncifs \'eut cependant être moderne. Passons-lui la servante
hindoue, le p~tre sicilien, les pastéques et le reste. Accordonslui qu'il l'est - et finissons.
Dramatiquement parlant - au sens élevé du mot drame le Phalène n'exiite pas. Scéniquement r peut-être ; dans les deux
premiers actes; mais comme existe un mélodrame de Sardou.
Cette première moitié se soutient tant soit peu par l'énigme de
fait qu'elle pose. Dès qu'on sait la raison des gestes incohérents
de Thyra, l'intérêt, d'ordre tout vulgaire, tombe net. Sur la
seconde moitié, qui n'est que verbiage lyrique, j'en ai trop
dit: je n'y insiste pas. Quoi qu'on l'ait expurgée de quelques
erreurs vénielles de langue et d'érudition, qu'une par trop
insolente critique avait eu l'audace de relever, j'y ai trouvé
encore une formule dont le sens m'intrigue. Quand Thyra se
dévoile devant ses amis, le vieux sculpteur la remercie de "ce
geste collectif" (sic). Je réclame une explication.
Scandale, nous dit-on? Le scandale n'est pas, selon moi, dans
ce "geste collectif" : on nous en a fait voir bien d'autres.
Ni dans l'exaltation agressive d'un immoralisme intégral : il y
a en tout la manière. Ni dans l'exemple corrupteur d'une si
pitoyable fille, - qui la prendrait au sérieux, voyons? Il est
dans l'esthétique même de l'auteur et dans l'indignation tardive

NOTES

qu'elle suscite chez le public. Quoi r on s'aperçoit seulement que
cela n'est pas si haut, ni si profond, ni si pathétique qu'on
pouvait croire ? Que cela ne va pas plus loin que le chant d'un
orchestre de tziganes pendant un bon souper? Que, même, la
prétention en gAte trop souvent le charme ? Il a fallu ce coup
suprême de franchise - la seule chose ici dont nous devrions
lui savoir gré - pour que l'art dramatique de M. Bataille
découvrît sa tare profonde : le ferment d'une irrémédiable
fausseté. J'y trouve faux-fuyant,;, fausse passion, fausse pensée,
fausse poésie. Il n'y avait de "vrai " naguère que le " métier" :
il y renonce. - Le scandale, à nos yeux, c'est de voir tant de
dons, que nous n'aurons garde de lui dénier, dons de mots,
dons d'analyse et dons de vie, au lieu de gagner peu à peu en
force,en discipline,en simplicité et en harmonie, trouver,chez un
auteur qui n'a plus de succès à envier, une complaisance qui le:.
fausse, qui les gâte, qui les dissout, qui tourne toutes qualités
en défauts. Nul autant que M. Bataille n'avait besoin d' "économie". La forme logique du drame français, s'il eût consenti à
s'y enfermer, aurait pu le sauver d'une déliquescence, dont le
signe perçait même aux meilleures parties de ses ouvrages. Il a
voulu ses aises, toutes ses aises : il est sorti du drame sans réaliser
le poème. - Aura-t-il désormais la volonté et la force de
réagir ? Tous ceux qui l'admiraient ne l'espèrent plus guère.
La destinée d'Henry Bataille était peut-être que son excès de
" bataillisme " le perdît.

H.G.

•••
LES DEUX FORCES, pièce en quatre act~s, par P.

J.

Joutlt (Edition de !'Effort, z fr. 50).
J'ai dit mon sentiment sur les poèmes de M. P. J. JouYe.
Malgré maintes restrictions sur la forme, j'ai exprimé, alors,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la confiance que je plaçais en ses solides et personnelles
ressources. Le drame qu'il publie aujourd'hui me donne
raison ; je ne cacherai pas qu'il m'apparait comme le plus
intéressant essai, le plus nourri, le plus réalisé qu'il ait été
donné à la génération nouTelle de composer pour le théâtre.
J'y trouve des défauts, ce n'est pas un drame complet et
l'importance que j'y attache ne tient peut-être pas aux scènes
que son auteur y préfère ; je ne souhaite qu'à demi de le voir
représenté ; il annonce de plus fermes œuvres. Mais tel qu'il
est, les scènes qui m'y semblent réalisées le sont complétement,
ardemment et lucidement ; elles sont d'un homme pour qui
ses personnages existent, qui possède le sens inné des rapporti
intimes entre les êtres et sait les manifester visiblement dans l'action -et c'est presque le tout de l'art dramatique. Dans lesDtux
Forus, ce qui m'intéresse, ce n'est pas le motif central: l'amour
capable d'infuser à l'homme l'audace, la force et les vastes
ambitions ; mais justement l'audace, la force et les ambitions
qu'il détermine ; on peut enlever le motif, le drame à mes yeux
ne sera pas diminué ; nous y perdrons quelques scènes de
passion, d'allure un peu trop littéraire, où s'étale une sorte de
" claudelisme ", enTeloppé parfois du jargon unanimiste le plus
froid; nous y perdrons un conflit largement posé,qui n'est ni sans
beauté ni sans grandeur ; nous y perdrons l'unité de la pièce
qui se développe d'un seul rythme avec une indéfectible
rigueur•.. Mais quand j'aurai signalé des qualités de composition
qui déjà sont très remarquables, je n'aurai pas encore touché le
point essentiel. Le motif 6té, reste l'acte. Pour quelque raison
qu'il agisse, ce sont les actes d'ingénieur de l'ingénieur Sériès
qui m'émeuvent, soit qu'il se trouve en face de ses collaborateurs
intimes, soit de son conseil d'administration, soit des délégués
ouvriers. Voilà peut-~tre la première pièce moderne dans
laquelle un ingénieur vive, dans laquelle une grève ne soit pas un
concert de bruits de coulisse, dans laquelle le mot "chantier "
ne sonne pas abstraitement et dans laquelle il soit parlé

NOTES

d'affaires avec émotion et puissance. Les forces sont en présence,
elles se mesurent, elles s'affrontent, elles jonglent avec des
chiffres, des délais, des raisons grossières; mais il n'est pas de
matière grossière, en état de tension. L'ingénieur Sérièa
Taincra-t-il ou non ?- Avec cela M. P. Jouve a fait un drame,
tout au moins plusieurs scènes de drame. Elles appellent le
théitre. Elaguées de quelques images, elies y vivraient toutes
seules. Leur force intime, leur attaque directe, leur style
révèlent un dramaturge-né. Comme il est doublé d'un poète et
sait surmonter le poète, nous espérons beaucoup de lui.

H.G.

•

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LETTRES ALLEMANDES
WOHIN TREIBEN WIR? (OÙ ALLONS-NOUS?)
par Juli1t1 Meier-Gratjè (S. Fischer, Berlin, 1913).

•

Quand on écrira l'histoire des relations intellectuelles entre
la France et l'Allemagne à la fin du XIXe siècle, il est un
nom qui s'imposera : celui de Julius Meier-Graefe. Nul autant
que celui-ci n'aura servi la cause de la culture française auprès de
ses compatriotes. Depuis plus de vingt ans, sans fatigue, il joue
son rôle d'intermédiaire, de " Vermittler ". C'est MeierGraefe qui a, sinon découvert, du moins acclimaté les impressionnistes français en Allemagne. Tour à tour il a lutté pour
Manet, Monet, Degas, V an Gogh, Cézanne ; il leur a préparé
un public, trouvé des acheteurs, conquis une influence qui
excite encore mainte jalousie. Ce critique d'art auquel on
reproche son dilettantisme, cet esthéticien d'avant-garde dont on
raille parfois les annonciations périodiques, cet amateur de beauté
dont la gallophilie est suspecte à certains, n'a-t-il droit qu'à
notre seule reconnaissance ?
A y regarder d'un peu :près, c'est bien la culture allemande
qu'il entend servir. Qu'il parle de Versailles ou de Pqtsdam,
de Cézanne ou du Greco, qu'il vante Paris ou critique Berlin,
c'est à son peuple qu'il pense. Comme les grands Allemands
d'autrefois qui ne furent si durs pour leur pays que parce qu'ils
le voulaient plus un, plus libre, plus fort, Meier-Graefe n'est
si sévère pour la culture du Reich que parce qu'il la voudrait
digne d'hériter de notre passé et de s'imposer au reste de
l'Europe.
Cette culture, quels reproches lui fait-il? On parle trop d'elle:
" Si l'usage qu'on fait d'un mot était, dit-il, un sftr garant de
l'existence de la chose qu'il représente, notre culture serait

NOTES

colossale, comme nos gare!. " Mais il est à craindre que ta
notion ne perde en profondeur ce qu'elle gagne en étendue.
Il est des mots qui grandissent démesurément : le mot culture
finit par ressembler au chapeau haut de forme qu'on voit
dans la maison de Gœthe à Weimar : un petit bonhomme
s'amuse à le mettre, et il lui descend jusqu'aux épaules de sorte
qu'on ne voit plus rien de la tete.
Il semble, dit Graefe, que par toute l'Allemagne on obéisse
à ce mot d'ordre " Reste à tes affaires". La culture y est
devenue elle aussi une affaire. Le pauvre Michel, autrefois si
riche avec ses poches vides, répand dans tout le monde, " sous
la pression de ses canons, une civilisation empruntée à l' Amériqve, et il croit entreprendre une croisade". Ce qu'il prend
pour une chose sacrée, ce qu'il appelle sa culture, tient encore
presque tout entier dans les signes extérieurs de la civilisation :
livres bien imprimés, wagons-couloirs, meubles confortables,
chauffage central, fastes du cirque Reinhardt. Il y a plus, il
y a mieux si l'on veut : des universités parfaitement organisées,
où le travail se débite comme à la machine, des laboratoires
modèles, des sculpteurs qui savent le jeu des lignes, des peintres
qui ont le sens de la couleur, des architectes capables d'adapter
un grand magasin, une gare, un hôtel aux besoins du jour.
Formes, couleurs, matière, histoire, technique n'ont plus de
secrets. L'Allemagne enfante un monde prodigieux par la
richesse du détail, imposant par les effets d'ensemble : "Massenwirkungen ".
Tout cela pourtant ne constitue pas une culture. Selon
l'auteur, on 1ent la misère profonde de cet effort, quand, sortant
du Berlin moderne, on se promène à Potsdam, où " les choses
visibles, mystérieusement, évoquent mille choses invisibles auxquelles elles se rattachent. La beauté n'a pour nous de valeur
que lorsqu'en elle quelque chose dépasse la chose belle, l'œuvre
créée ; lorsque celle-ci nous révèle une volonté plus haute, un
infini par delà les choses finies."

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est cette haute relation spirituelle entre les œones et les
hommes, cet idéal qui seul donne à la culture d'une nation
son unité, son harmonie, sa valeur impérissable, que cherche en
vain Graefe dans le nouvel empire. Tandis qu'en France on
rencontre encore " ce merveilleux instinct du jeu qui est français", tandis qu'on y voit des passionnés de l'esprit, des artistes
dont l'idéalisme ne recule point devant les conséquences extrêmes ; ruine et anéantissement d'une vie politique compromise,
en Allemagne les artistes eux-mêmes considèrent leur art du
point de vue des affaires, de l'intérêt personnel ou national, et
s'ils s'unissent pour protester (" Deutscher Künstlerprotest ")
contre l'achat d'un tableau français dans une ville hanséatique,
ce n'est point au nom d'un idéal esthétique, mais pour dea
gros sous.
Il faut dire que cette maladie d'industrialisation n'est pas
proprement allemande ; et aussi - Meier-Graefe le sait bien qu'il reste en Allemagne des idéalistes qui n'ont point manqué
de répondre à cette levée de boucliers - ou de caducées avec la fermeté qui convenait. Mais, et c'est ce que déplorent
nos voisins, les idéalistes chez eux demeurent isolés, sans contact avec leur peuple. Une nation qui était hier encore celle
des poètes et des penseurs se trouve tiraillée entre un idéalisme
qu'elle ne pouvait désapprendre et un matérialisme qui la grise.
On pourrait dire d'elle cc que dit Meier-Graefe de son empereur : " une personne de bonne volonté qui parle comme
Barberousse et tente d'agir comme un Américain ".
Est-il une conciliation possible entre ces forces anarchiques
au milieu desquelles on se débat ? Reviendra-t-on à cette conception qu'avait Gœthe de la culture, à cet "effort de toutes
les puissances humaines pour organiser le chaos ", à cet ordre,
à cette unité, à cette harmonie qui naît dans la richesse, et
malgré la richesse des relations nouvelles de l'homme avec
l'µnivers ?
Meier-Graefe ne croit cette ,ynthèse possible 9ue par un

NOTES

99 1

retour à l'idéalisme ancien, par un retour aussi à la tradition.
L'~eman~ d'aujourd'hui a .-olontaircment coupé les ponts
derrière lui. Il a cru que surgirait de son seul effort et de
toutes pièces, une " Deutschland-Athcne " si neuve, si ;rande,
que le passé en serait aboli. Or l'Allemagne est grande; elle est
riche, riche d'expériences, de découvertes, d'œuvres; mais à
cette richesse et à cette grandeur il manque le style, " die
mnere Form. " C'est dans l'exemple du passé qu'il lui faudra
retrouver "cette éneq~ie d'ordre purement spirituel", cette
"~spiration infinie ", cette volonté d'atteindre à l'impossible
qui firent grandes l'époque de Fréderic II et celle de Gœthe.
Tandis qu'en France se perpétue "l'apparence au moins de la
beauté", que les écrivains et les peintres s'y sentent les héritier,
d'une tradition dans laquelle ils se meuvent à l'aise que la
,
'
eu1ture n est point pour eux " chose d'église ", mais chose
~'instinct, que leur art a ses racines profondes dans les qualités
mnées de la race dont il est l'expression organique, art et culture en Allemagne continuent de ressembler au chapeau de
Gœthe trop grand pour la tête d'un enfant.

F. B.

�99 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DIVERS
NICE, CAPITALE D'HIVER, par Rohtrt dt Stmza (BergcrLevrault, 7 fr. 50).
Voici un gros livre; le début probablement d'une série,
intitulée : " L'avenir de nos villes, études pratiques d'esthétique urbaine", et dont je ne parlerais probablement pas dans
cette revue s'il n'était écrit par M. Robert de Souza, et si
M. de Souza n'était l'auteur de ce petit livre, si plein de
choses, qui fut discuté ici même : Du Rythme en françaiJ.
M. C. Mairclair a écrit autrefois dans un recueil qui s'appelle,
je crois, Idées f!Îflantu, un article qui mérite d'être relu, sur
l'identité et la Fusion dts Arts. II y faisait ressortir l'autorité et
le poids que donne au critique qui s'occupe d'un art la
fréquentation et la pratique des autres arts, l'intelligence que
peut répandre tout à coup sur une beauté poétique le sentiment
ou l'idée de son analogie avec telle beauté picturale ou musicale.
En général la critique française ne s'est guère engagée dans
cette voie, elle s'est bornée assez exclusivement au fait littéraire, tandis que la critique littéraire anglaise ou allemande se
considérait davantage comme un chapitre de l'esthétique
générale. Il serait d'ailleurs possible de discuter les avantages
et les inconvénients de cette spécialisation, et les Anglais pourraient aussi bien regretter l'absence d'un Sainte-Beuve dans leur
XIXe siècle que nous pouvons déplorer dans le nôtre le manque
d'un Walter Pater.
Le cas de M. de Souza mérite en tous cas d'être signalé,
et il le mérite d'autant plus qu'après l'avoir loué de cette
diversité, il faut lui savoir gré d'une unité très volontaire et
très nette. Du Rythme en françaÏJ et Niu capitale d'Hifler sont
deux exemples techniques qui prennent place dans un même

NOTES

993

chapitre d'esthétique, un chapitre dont un livre ancien de M. de
Souza laissait, dans son titre seul, apercevoir déjà l'esprit, celui
qui s'appelait: La Poésie populaire et lt LyriJme sentimental. L'auteur
s'attache aux faits élémentaires, populaires, de la poésie, ou de
l'architecture, il les tient pour les bases indispensables des
formes supérieures et raffinées, il veut d'abord les élucider et
les ordonner. La disposition, la ligne spontanée que prennent
les valeurs rythmiques dans le langage, que prennent les valeurs
de végétation ou de pierre dans une cité qui vit et croît
normalement, voilà les éléments naturels qu'il faut en premier
lieu discerner. La poésie, l'architecture urbaine, se construisent,
en épousant leurs courbes, sur ces valeurs naturelles.M. de Souza,
dans Nice, capitale d'Hifler, nous montre, en s'appuyant sur des
exemples et une pratique qui ne nous sont guère venues encore
que de l'étranger, la nécessité, pour toute ville, d'un plan
régulateur pour son passé, d'un plan d'extension pour son
avenir. Peut-être pourrait-on reprocher à Du Rytlzmt t11
franrais un excès de plan régulateur et de plan d'extension
dans l'image qu'il présente de la poésie française, et, de l'architecture à la poésie, quelque manque de souplesse dans le
mutandis mutatis. Mais je n'écris pas une étude d'ensemble sur
son œuvre, et je m'en tiens à Nice.
Son livre d'esthétique urbaine su.r Nice ne saurait être q:u'une
série de lamentations, et M. de Souza donne du développement
matériel, édilitaire de Nice, un tableau tel que l'on se demande
si vraiment toute l'œuvre de bassesse et de laideur n'a pas
été irremédiablement consommée. On a un regret de voir
l'auteur dépenser tant de compétence, de travail et _de talent
pour une cause perdue. On se demande alors pourquoi la cause
est perdue et l'on est amené à certaines conclusions générales que
d'ailleurs, je le reconnais, M. de Souza, ayant écrit son livre
d'abord en articles pour un journal de Nice, ne pouvait guère
hasarder devant son public.
M. de Souza, espérant que ses études d'esthétique urbaine
11

�994

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

seront continuées, indique, comme livre, à faire, après Nice,

capitale d' Hiver: Mar1eilk, porte de l'Orient; Lyon, métropole du
travail; Nancy, la Ruche de l'Est; Paris, reine de l'Occident.
Acceptons ces titres, bien que le dernier, dans une série d'esthétique urbaine, sonne assez mal pour la capitale d'Europe qui,
avec Rome,s'enlaidit de la façon la plus inflexiblement progressive.
Ces quatre derniers titres n'en ont pas moins une signification
humaine : ils désignent des organismes de santé, de travail.
Mais Nice, capitale d'Hiver a-t-il un sens ? Cela ne signifie pas
capitale de l'hiver, titre qui s'entendrait assez bien de
Petersbourg. Cela ne veut pas dire non plus : capitale de la
France en hiver. Il faudrait entendre capitale des hivernants,
c'est-à-dire de deux catégories de gens : les maladei, les oisifs.
Laissons les malades de côté : ils viennent demoins en moins à
Nice, et ce ne sont pas eux qui imposent à une ville, en droit et
en fait, ses exigences édilitaires. Restent les oisifs, généralement
étrangers, issus d'Amérique et de Russie. Quel élément de beauté
l'esthétique, urbaine ou autre, peut-elle tirer de la .1 C'est
M. Barrès, je crois, qui dit que l'invasion de tous les rastaquouères de l'univers nous a• forcés à ne grouper sur la Côte
d'Azur que des idées communes (et d'abord ce nom ridicule
dft à M. Stéphen Liégeard). La même nécessité qui nous Y
fait placer des idées communes y fait -pousser des bâtisses
communes. Je prends les premières lignes du livre de M. de
Souza: " Nice est un de ces points du globe, célèbres, que
tout le monde connaît avant de les avoir vus. Les lignes,
les plans du paysage vous sont rendus familiers par les affiches
et les cartes postales. '' Soit. Mais, parmi ces lignes et ces plans,
toute ville célèbre, surtout sous le ciel clair de la Méditerranée,
impose d'abord un point dominant, un sjgne capital, u~ chef
vivant du paysage, Notre-Dame de la Garde à Marseille, le
Vésuve à Na pies, l' Acropole à Athènes, les cierges blancs des
minarets à Constantinople. A Nice ce chef ne manque pas,
qui occupe dans la baie la place de la Tour Eiffel dans

NOTES

995

l'horizon de Paris : c'est le Casino de la Jetée-Promenade.
Sur la mer de Nice il emplit, il hallucine le regard, et la baie
des Anges ne se voit pas plus sans lui que le golfe de Naples
sans son volcan. On ferait le tour de la Méditerranée et même
du monde sans rencontrer rien de plus cyniquement outrageant,
sans trouver l'analogue de cette énorme ordure, posée au milieu
des plus admirables lignes, gratuitement, pour être là, pour
railler, pour infecter, pour rappeler horriblement que ce ciel,
ces montagnes, et cette mer sont les sujets et les servants de ce
qui tient dans le mot et la chose d'un Casino. M. de Souza
a beau nous parler d'embellissements, de rénovation édilitaire,
tant que les Niçois n'auront pas détruit cette Bastille et purifié
leur baie, nous les mettrons dans le même cercle de l'enfer
esthétique que les accroupis de Vendôme.
Je ne ~ais d'ailleurs pourquoi j'ai l'air de m'en prendre ici
à M. de Souza : car lui-même donne d'autres exemples, aussi
énormes, du béotisme niçois. Il laisse l'impression que le mal
passé qui est fait, le mal futur qu'il est impossible d'empêcher,
rendent son livre aussi inutile comme action que lamentable
comme tableau. Mais les questions qu'il soulève dépassent
l'horizon niçois. La dernière partie de l'ouvrage est une description
des efforts faits à l'étranger pour donner la beauté aux villes ou
pour la leur conserver. M. de Souza remarque que presque
toutes les fois qu'une ville étrangère met au concours un plan
d'embellissement, d'organisation ou de création urbaine, c'est
le projet d'un architecte français qui est couronné. D'autre
part la France vient incontestablement bonne dernière en
matière d'édilité esthétique. M. de Souza estime que la faute
en incombe à l'administration et aux polytechniciens. Sont-ils
les seuls coupables 1 Renvoyé à M. Faguet pour " le règne de
l'incompétence" et à M. Maurras pour " l'omnipotence de
l'élection politique. "
A.T.

�997

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

•••
D1ux1kM1t LIST! DE souscJUPTEURS à l'édition monumentale
de Une Saison en E,1.ftr par Arthur Rimbaud.

Exemplaires surjapm, imptri4l à 100.frm,a: MM. H. Lamertin,
Bruxelles; E. Lemercier; Mme Georges Tamme.
Exemplairts sur r;ergé à la cwe Y an Gt/Jer Zo11e11 à 50 fra11u:
MM. Roger Audouin ; Jean d'AxenofF, Kief; René Barri.lion;
Ivar Campbell, Wa,hington; G. Centueroz.ewer, Varsovie;
François Coulon; Cuenod, Vevey; Joseph Desaymard;
F. Fraenkel, Berlin ; Edwin Frank.furter, Lausanne; Melle
Henriette Gespcrt, Bruxelles; MM. Marcel Groult ; Charles
Herbiet; Stuart Jcnk.ins; MMellea Gaby Kessel-Little; Lilli
Lieser, Vienne; M= Émile Mayrisch; M. A. Mollat;
Mme Hélène du Pasquier; MM. Yves Refoulé; Eugène
Rouart; Georges Roimcau, Odessa; Alfred-Jean Rumpelmeyer;
Jean Ryeul; Rémy Salvator; Henri Thuile, Le Mex (Égypte);
Téodor Toeplitz, Varso..-ie; Alfred Vailette; Henrique de
Vilhena, Lisbonne.

Les souscriptions à cet ouvrage de grand luxe, dont le but
premier est d'honorer la mémoire du grand poète, sont reçues
à Paris: chez l'imprimeur Pichon, :z 1, boulevard de Sébastopol;
à la Nouvelle Rlflue Fra11çaiu, 35, rue Madame, et au Mtmvt
de Fralllt, 1.6, rue de Condé. Le tirage, limité à 50 japon et
100

holb.nde, se fera prochainement.

•••
SouscRJPTlON

POUR L'!iu:cr10N o'UH MONUMENT

à EMMANllEL

SIGNORET.

Voici quelle était la liste des souscripteurs au
Edmond Théry
Henri Dagan

20

Novembre:

100

s

10

Edmond Pilon
100
Louis Giniès
Pierre Jourdan
5
40
Henri Bertin
10
Ch. Gatcau
Conférence Emile Sicard, à Salon
414.50
20
Paul Souchon
JO
Emile Sicard
Marcel Provence
5
Joseph d'Arband
5
Lucien Rolmer
5
Conférence Marcel Provence, à Lançon 53
JO
Emile Ripert
:zo
Jean de Pierrefeu
10
Aleundre Hérenger
JO
A Dragon
20
Edmond J alou:r
:zo
Léo Coren
Gabriel Boissy
5
10
E. Sansot
20
J. Gasquet
10.1.5
Schlesinger
90
Séance à Lançon
Ville de Lançon
126.85
Séance à Pelissanne

us

André Gide
Mercure de France
Nouvelle Revue Française

30

so
30

La souscription reste ouverte ; adresser les envois et la correspondance à M. Louis Giniès, 17, B'nrd Raspail à Paris.
" Est-il temps, peut-~tre, - nous écrit M. André Gide, en
nous envoyant sa cotisation - de rappeler aux admirateurs de

�LA NOUVELLE REVUB FRANÇAISE

Signoret, ou de leur faire connattre, que le poète qu'ils honorent
n'a pas laissé seulement des vers admirables, mais aussi une
veuve et trois enfants dans une situation bien voisine de la
misère.
Peut-être quelqu'un de vos lecteun est-il en position d'obtenir pour eux an secours."

•••
Un certain nombre de matinées littéraires sont organisées au
Salon d'Automne par M. Pierre Jaudon. La conférence d'ouverture a été faite par M. Jean Muller. Puis M.André Thévenin
a parlé de Paul Claudel. Et voici le programme des seances qui
n'ont pas encore eu lieu :
4 Décembre: Le, tmdanw actutlks dl kz pol1it en Allemagr,t.
Conférence de M. Félix Bertaux.
9 Décembre: Ler Caliitrr d'Aufaurd'liui.
Conférence de M. Léon Wcrth.
11 Décegibre : L' Œuvrt dl Ck. PlgMJ tt le, Caliin-1 dl 14

Quinz;aine.
Conférence de M. François Porché.
18

Décembre : Lt Comll dl Gobineau.
Conférence de M. Tancrède de Visan.

Prêteront Jeun Concoun :
Mmea Suzanne Despm, Madeleine Roch, Séphora Mossé,
Sylvette Fillacier, Marcelle Schmitt, Alice Tissot ;
MM. Lugné-Pol!, Jean Hervé, Jouvey, Armand Bernard,
Jacques Robert, Millet.

•••
C'est par erreur que le Théitre du Vieux Colombier a
annoncé à son programme paru dans la Nour,t//e R.tr,ut Française
du 1er septembre 1913 la représentation de L'Esfant g/JJ/ th,

999

NOTES

Mo11d1 Ouidtntal, "traduction inédite" da chcf-d'œuvre de

J. M. Synge.
La pi&amp;:c, sous le titre: Lt Baladin du Montk Orcidtntal, a
été traduite par M. Maurice Bourgeois et lui appartient exclusivement en tous droits de traduction, public.1tion et représentation française ; et c'est M. Lugné-Pol!, directeur du Thé~trc
subventionné de l'Œuvre, à qui M. Maurice Bourgeois avait,
depuis plusieurs mois, donné pleine autorisation de faire jouer
sa traduction, qui la représentera incessamment sur la scène du

ThéAtre-Antoine.

•••
Nous apprenons que le prix Nobel pour 191 3 vient d'être
décerné à Rabindranath Tagore, de qui nous publions dans cc
numéro une série de ~mes.

•••
Le Jeudi 4 Décembre, à 4 1/2 heures, M. André Gide fera
une conférence sur l'œuvre de Tagore au ThéAtre du Vieux
Colombier.

•

•

•

Au moment de mettre sous pre se, une très triste nouvelle
vient nous surprendre; on nous annonce la mort de Louis
Nazzi. Nous le savions depuis longtemps malade, mais rien ne
nous faisait prévoir sa fin prochaine. Tous ses amis de la
Nour:tlle Rtfl~ Fr1111çaist sont douloureusement affectés et adressent à ses. parents leurs condoléances sincères. Dans notre
prochain numéro Jacques Copeau lui rendra l'hommage que
son talent, sa force de vie et sa générosité lui ont mérité.

�LES REVUES

Rxvuis

1001

LES REVUES

1000

FRANÇAISES.

Il n'est pas trop tard pour citer quelques extrait! du fort
curieux article que Mme Simone a consacré dans le TEMPS au
théatre américain. Elle nous y signale une sorte de bouillonnement singulier qui présage peut-être une époque "élisabéthaine ".
On donne une " première". Il y a dans la salle les critiques qui,
entre les dix speetacles qui leur sont offerts ce soir-là, ont choisi,
bien entendu, celui qui leur était sympathique. Fort peu d'acteurs;
fort peu d'auteurs dramatiques ; quelques amis de l'auteur et des
acteurs ; et le public - tout simplement. Ici, pas de repétition
générale ; pas de " couturières " ; aussit6t que la pièce est sue
- quelquefois même avant, - on joue, on est dans la nécessité de
jouer.
La pièce commence; le public est extrbnement attentif I La proximité de la rue, si rassurante pour les gens qui craignent l'incendie,
et l'absence de portes pour séparer la salle des vestibules ont bien
quelques petits inconvénients : vous entendez les tramways passer,
les automobiles corner, Ica vendeurs de journaux crier les nouvelles,
le fracas du chemin de fer aérien quand il est voisin du théâtre. Au
cœur de l'hiver, quand les tuyaux dorés des calorifm:s sont lents à
s'échauffer, les terribles coups de marteau de la vapeur s'ajoutent,
sur la scène et dans la salle, à toua les bruits que je viens d'énumérer.
Rien ne trouble, rien ne dérange les Américains : ils sont habitu6,
me dit-on.
La pièce suit son coun. Dans les entr'actes, un orchestre joue des
airs réconfortants et des petits garçon• n~gres YOUS offrent de l'eau

glacée. Il y a en général, à un moment de la soirée, un nombre
suffisant de rappels pour permettre à l'auteur de prononcer un petit
diacours. Le directeur, qui va et vient entre aea différents thé.ltrcs,
ae mele aux groupes à la sortie, à moins qu'il ne soit au Canada, en
Louisiane ou en Californie. Les acteurs interrogent leurs amis. Tout
le monde attend la presse du lendemain.
Elle est rarelllcnt unanime. Elle est toujours fort claire: les manchettes portent : ImmtnJt sucû1. Pilet rtrVissantt... ou Chute si11istrt.
Pilet dlttstab/t ... Et les acteun sont traités de m!me : c'est un pays
ou l'on vous dit votre fait. li y a, parmi les critiques de New-York,
quelques hommes ffllinenu, spirituels et pleins de goClt, rarement
d'accord. Leurs jugements excellents ne sont guère plus enveloppé!
que ceux de critiques improvisés. Lorsqu'on a lu un journal, on sait
toujours à quoi s'en tenir. On n'est perplexe que si l'on a le malheur d'en lire dCWL

•••
M. Augustin Hamon, dans la revue

FLAMBERGE

étudie Clsar

et Cliopatre de Bernard Shaw. Il cite Shaw lui-meme.
"L'originalité, dit Shaw, donne à on homme un air de franchise, de générosité et de magnanimité, car son originalité lui
permet d'estimer la valeur de la vérité, de l'argent ou du succès,
sans tenir compte des conventions et de la morale habituelles ".
Aussi, César prodvit une impression de complet désintéressement
et de complète magnanimité et il n'agit qu'avec un entier égotsme.
" C'est dans ce seul sens qu'un homme est naturellement grand ;
c'en dans cc sens que j'ai représenté César comme grand. Ayant de
la vertu, il n'a pas besoin de bonté. Il n'est ni clément, ni franc, ni
généreux, car un homme qui est trop grand pour vouloir se venger
n'a rien à pardonner ; un homme qui dit des choses que craignent
de dire d'autres gens, n'a pas besoin d'être plus franc que ne l'était
"Bismarck. Et il n'y a aucune générosité à donner des choses dont
on n'a pas besoin, à de, gens dont on a l'intention de se servir".

�1002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TABLE DES MATIÈRES

•••
Faut-il attribuer à Racine le Triompl1t de Lulli aux Champ1Ely1!t1 qu'exhume l'abbé Bonnet et qu'il publie dans la REVuE
( 1 5 octobre). C'est une lettre mythologique mêlée de vers, qui
a l'aisance, le ton et le gonflement du grand siècle mais qui
n'ajoute rien i la gloire du poète de Blrhtiu. L'esprit en est
amusant mais facile :

Ctpmdant lt vitux mattht,
Aperttflnnt utte !Jme,
Mtt JO naulle a.flot
Et l'aborde en virtgt coups de rame.
Mais ooyant à son air
Que JOfl rorps n'tlflait pa, t1rcor la 1/pulture,
Il ne voulut poi11t la pamr;
Ce flll l'/Jme prit pour injure.

• ••
Signalons le num&amp;o d'octobre de /'Art et lu .Artistes consacré
par M. de Tressan a la Ptmtrm tn OrimJ et tn Extdme-Orient.
Entre cent reproductions curieuses, une planche en couleur
restitue pour nous one fresque du VIII• siècle japonais qui
orne le Temple Kond6 de Oryu-Ji. Elle nous semble digne
par sa grandeur, sa simplicité, sa sobre richesse d'!tre comparée
aux plus hauts chefHl'œuvre de l'art chinois ancien et aussi
bien de l'art des pré-renaissants d'Italie.

•••
La vaillante revue populaire de diffusion arti tique Note 1ur
lu Âr/1 que dirige M. Ro,noblet nous offre les résultats émouvants de la méthode directe de Mel1• Marchand, profes·eur de
musique i St Quentin. Ses pl:tites élèves pensent en musique et
elles écrivent des narrations musicales du plus vif intérêt. Avec
les sports, la gymnastique rythmique et "l'écriture musicale",
quelles générations nous prépare-t-on 1

CONTENUES DANS

LE TOME X

{JUILLET-DÉCEMBRE

1913)

FRA. ÇOIS-PAUL ALIBERT
15

(LV)

. 195

(LVI)

Le Puits et le Laurier . . . . . .
HENRI ALIÈS
Le Fruit plein de cendres.

.

.

.

.

.

MICHEL AR...~AULD
Deux livres sur Proudhon. . . . . . . . 527 (LVIII)
Etudes de psychologie litté-raire, par
Louis Cazamian . .

.

.

.

.

Etudes de psychologie litlé-raire, par
Louis Cazamian .

.

.

.

8o2

(LIX)

950

{LX)

HENRI BACHELIN
Philémon, vieux de la tJicille, par
Lucien Descaves .

.

.

150
(LV)
634 (LVIII)

.

Vie de Satnuel Belel, par Ramuz.
ANDRÉ BAINE
Poèmes . . . .

. . . . ...

.

.

701

(LIX)

t6o

(LV)

324

(LVI)

FÉLIX BERTAUX
Lettres allemandes : Frtitagskind, par
Otto Flake. . . . . . . .
Lettres allemandes : France et Alle•
magne : Littératures comparées, par
Aug. Dupouy. . . . . . . . .
Lettres allemandes : J nf11U11ce du théâtre
français sur le théâtre alle111and de
r870 à r900, par Paul Fritsch . . .
Lettres allemande : Wohin Treiben Wir1
par Jnlius Meïer-Graefe . . . . .

651 (LVlll)

988

(LX)

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1

1

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1

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1

-~.

RENÉ BICHET

1
11

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1

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1

Poèmes.

1,

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Poèmes.
/:

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1

LOUIS DUMONT-WILDEN
Camille Lemonnier .

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1

'11

•

EDOUARD DOLLÉANS
L'E,wers du Mu.sic-Hall et Prrou.
Poucette et quelques autres, pa;
Colette Willy . . . . . . .

-1

'

1

11

,,
1

Sur quelques ballets de transition .
La Marchande de petits pains pour
les canards, par René Boylesve . 31 3
:Manuscrit trouvé dans une île, par
Luc Durtain
.
. .
Arl_, Chrétien, par Georges Desvalheres. . . . . . . . . .
Devant le monument de Catulle
Mendès.
Nouvelles .Asiatiques, par le Comte
de Gobineau
Laure, par Emile Clermont
A propos des Degas de la Galerie
Manzi. . . . .
Au Musée du Louvre
Le Génie de Flaubert, par Jules de
Gaultier . . . . . .
. . 616
Dans les Rues, par J.H. Rosny aîné et
Sépulcres blanchis, par J. H. Rosny
jeune. . . . . . . . . . 630
A propos de deux livres de l\.f.André
Suarès: Idées et Visions et Trois

(LVII)

16c]

JACQUES COPEAU
Dingo, par Octave Mirbeau
130
(LV)
Jfarie-Magdeleine, par Maurice
Maeterlinck. . , . . . . . 146
(LV)
Stanislas Wyspianski et le théâtre
polonais . . . . . . . . . 299
(LVI}
Un essai de rénovation dramatique; le Théâtre
du Vieox Colombier . . . . . . . .
337 {LVII)

. '

1

354

PAUL CLAUDEL

11

1

'

~-".

1

Le
Le
Le
Le
Le

Grand
Grand
Grand
Grand
Grand

ALAIN-FOURNIER
.Meaulnes (I)
Meaulnes {II) .
Meaulnes (III) .
Meaulnes (IV) .
Meaulnes (fin) .

155

297

(LV)

Hommes.
Psycbl, par Gabriel Mourey . . .
Suzanne Desprès dans Hamlet . .
Introduction aux matinées de poésie
du Théâtre du Vieux Colombier.
Les Livres du Temps, par Paul
Souday . , . . . . • . ,
Les premiers spectacles du Théâtre
du Vieux Colombier .
Le Phalène, par Henry Bataille .
Les De11x Forw, par P.J. Jouve

(LVI)

78

(LV)
(LVI)
376 (LVII)
559 (LVIII}
731
(LIX)
213

HENRI GHÉON
A propos de PJnélope et de Boris
Godounov . . . . . . . . 133
711.lien devant un public "averti'' . 142
Riqud à la Houppe au Théâtre
Français. . . . . . . . . 147
!tf arihe et Marie, par Edouard
Dujardin. . . . . . . . . 149
Chronique de la Poésie: La Tapisserie de
Notre-Dame, par Charles Péguy. Alcools, par Guillaume Appollinaire.Le Page de la Vie, par Maurice
Rostand. - De Théophile Gautier
poète, etc.. . . . . . . . . '. 282

(LV)

{LVI)
(LVI)
(LVI)
(LVI)

Souvenirs de la Com d'Assises (I) .
Souvenirs de la Cour d' Assises (Il).

t,. .

-, :

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(LVll)

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(LVII)
(LVII)

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819

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(LIX)
(LIX)

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665

(LIX)

893

(LX}

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ANDRÉ GIDE

(LV)
{LV)

(LVI)

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1~

(LV)

1

COMTE DE GOBINEAU

864

Adélaïde

(LX)
:,

'

ANDRÉ DE HEVESY

(LVI)

Sur le Comte de Gobineau. .

,

852

'

{LX)

1

�JEAN SCHLUMBERGER

VALERY LARBAUD
Lettres anglaises : Œuvres Complètes
de Francis Thompson. -Francis
Thampson, par S. Rooker.-Poems
parAliceMeynell. . . , . : 319 (LVI)
Lettres anglaises : William-Ernest
Henley, par L. Cope Cornford. La Saison 1913. . . . . .
636 (LVIII)

Le Mur . .

33

(LV)

. .

. .

(LV)
(LV)
(LVI)

459
louin
Les Vivants et les Morls, par la
f62
Comtesse de Noailles.

(LVII)
(LVII)

Petits Dialogues sur le théâtre et

ROGER MARTTN DU GARD
. .

{LV)

Essais de critique liltéraire et
philosophique, par René Gil-

LOUIS LEFEBVRE

Jean Barois (fragment)

Chronique du Théâtre: La Pisanelle,
126
par Gabriele d' Annunzio
La Gloire A mb11lanctère, par
Tristan Bernard. . . . . 148
Exposition Théo Van Ryssel158
berghe.
La Khovanchtchina, par Mous
sorgsky . . . . . . . 303

l'art dramatique, par Edmond

. • 546 (LVIII)

Sée. . . . . . . . . 473

(LVII)

Heures et Rêves, par Gérard
622 {LVIII)

Mallet .

DARIUS MILHAUD

Le Chartisme, par Edouard

Les " Festspiele '' d'Octobre à
Hellerau . . . . . . .
82 J

(LIX)

655 (LVlll)
Dolléans
l'Appel des Armes, par Ernest
816
(LIX)
Psichari

FRANÇOIS PORCHÉ
Pire que la mort .

497 (LVIII)
JULES RENARD

Lettres à l'amie (1) .
Lettres à l'amie (Il)

5
1 79

(LV)
(LVI)

JACQUES RIVIÈRE
Le Roman d'aventure (fin) • . . . .

.

{LV)

Le Sacre du Printemps, ballet
par Igor Stravinsky, Nicolas
Rœrich et Vlaslav Nijinski .

Le Sacre du Printemps . . . . . . . ,

(LVI)
(LIX)

ANDRÉ SUARÈS
Chronique de Caërdal : Contraires.
Chronique de Caërdal: Pèlerins de
Sion . . • . . . . . . .
Ch,ronique de Caërdal : Shakspeare
a Pans . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal : Mort d'amour . . . . . . . . . .
Chronique de Caërdal : Le plus
beau temps . . . . . . .

271

{LVI)

441

(LVII)

6o2 (LVIII)

778

(LIX)

934

(LX)

833

(LX)

. 452

(LVI!)

RABINDRANATH TAGORE
L'Offrande Lyrique (Traduction d'André Gide)

GASTON SAUVEBOIS
JÉROME ET JEAN THARAUD

La Culture française en Belgique,
par Maurice Wilmotte . . 314
Portrailset Souvenirs, par Henri
de Régnier . . . . . . 812

(LVI)
(LIX)

La Disgrâce de Nicolas Machiavel,
par Lucas Dubreton.

. . ,

�ALBERT THIBAUDE'l'
Chronique de la littérature: La Prtface de Stéphanie, par Paul Adam
Les Copains, par Jules Romains. .
Un livre sur Ronsard . . . . . . . , .
Le Roman, par Jean Muller . . .
Charles Blanchard, par Ch. L. Philippe . . , . . . . . . .
Le Najoléon de Notting-Hill, par G.
K. Chesterton, trad. Jean Florence
François Villon, sa vie et son temps,
par Pierre Champion. . . , .
R,main Rolland: l'homme et f:œuvre,
par Paul Seippel . . . . . ,
L'Aventure de Tltérèse Beauchamps,
par Francis de Miomandre . .
Nice, capitale d'hiver, par Robert
de Souza. . . . . . . .

rrs
1 53

198
461

~LV)
LV)
(LVI)
(LVII)

623 (LVIII)
639 (LVIII)

792

(LIX)

807

(LIX)

966

(LX)

99 2

(LX)

CAMILLE VETTARD
La Bataüle à Scutari d'Albanie, par
J. J. Tharaud . . . . . . . 618 (LVIII)
Cltarlcs Dickens, par Algernon Charles Swinburne. . . . . . . 646 (LVIII)
XXX

Le Théâtre d' Hellerau. . . . .
Le Théâtre du Vieux Colombier .
L' Edition monumentale d' Une Saison en Enfer (Première liste de
souscripteurs
Théâtre du Vieux Colombier : programme des matinées poétiques.
L'Editioo monumentale d'Une Saison en Enfer (Deuxième liste de
souscripteurs) . . . . . . .
Souscription pour un monument à
Emmanuel Signoret . . . . .
Programme des matinées littéraires
du Salon d' Automne. . . . .

r. . . . . . .

474
483

(LVII)
(LVII)

487

(LVII)

655 (LVIII)
996

(LX)

996

(LX)

998

(LX)

LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS.

Imp. SAINTE CATHERINE, Quai St-Pierre, I2, Bruges (Belgique).

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                  <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1913, Tomo 10, Octubre-Diciembre</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVUE
REVUE MENSUELLE
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE
(Sme ANNÉE)

Par.ut le Jtr de chaque mois

-

Le 11uméro j_ fr. 50

Liste complète des sommaires
de

La Nouvell

Rev e Fra çaise

depuis sa fondation jusqu'à la fin de la quatrième année

1\JA ~R TION T

MPORI..IRE 20

°/1

RÉDACTION ET ADMINISTRATION
35 et 37, RUE MADAME

Ce/au:iculf' (Ot'iobre
13) .sera complt!i~ _ ·chaque annte par llf¼ tmpplément.

��........
un"-'

de nembnalis """ r:rlrifr,n _. Ill f11n.ut1;-,~né
t - , le d/lm-und nta . . . . . . fi . . . . " - - U _,; -

LA CHRONIQUE DE CAl,RDAL
pw AlU)U svAÙI

nvoi franco d'un numéro spécimen sur d e ~
CONDJTIONS DE L'ABO NEIŒNT
France, A'lllœ-Lotnint, Belgkaae et Luxemboarg :
Un an, 15 fr. - Six mois, 8 fn.
Pour Ill
cha COl'pl enaeignant "' Fr""": Utt a, 10 h
Étranger: Un an, 18 ln. - Six mois, 10 fn.
~ t 1111' pqiet de lue (France et Etranpt); Un allt -S

acm.._

Il ,.. rait, mr 1ear clrmmfe, 111111 w • ., ,,,__, ~- • t1t, -,,,, 1 •
..._ ptait da mltikel en eoa11 de pablicatioe l la date de 1eat allo:Jw

t,

LES ÉDITIONS
DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
publient la œmea de:

. . . . . 14Au.Dld, ümr, PAUL CI.AODJL, Aod Sv.uiï, , , _
,lln.w&gt;,._....,.IAIII,_ ABd Gœa, CH.-L. PB1L1P1'1, EIIILB VDHAIUII, ~
lhuDml, VmiJ;..Gamnl, Pmau HAilP, VàLDY ~
JLUI Sao.v,maGD, G.-IL Cldl'l'DTOM, etc,

lille cem,Mte da ütiw '6 Ill N..wJ/1 Rlt1U Fw,,,pi,,at . . . .
l ~ • A i t l l l . . .ncf.e

u

�1,

CUISINONS
REVUE MENSUELLE DE LA MAISON
DE LA CUISINE ET DES ARTS MÉNAGERS
LE I°' DE CHAQUE MOIS

CUIIINO■S

Ce1le u,.te (a"l'rll t9J.C fait suite au rasçh::ule contenant s somm~~ ~ ~i':msiletsi
•
Nou elle Re"l'ue Fran l&amp;e dept s aa fondat. n jusqu 1
c
de la cruatrtème année.

-·-

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE MENSUELLE
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

(6me ANNÉE)
LE NUMÉRO :

t fr. 50

SOMMAIRES
DE

La Nouvelle Revue Française

•

(Année 1913)
En publiant cette revue qui va paraitre mensuellement, nous nous
proposons d'aider dans leur tâche si importante de maîtresse de maison,
routes celles qui nous feront Je plaisir de la lire. Pour les lectrices
jeunes et inexpérimtntées, no·re revue sera une sorte de cours de cuisine avec lequel elles apprendront à faire de la cuisine simple, saine,
variée, à l'aide de recettes claires et nettes et dont le résultat encouragera leur d&lt; but dans l'art culinaire.
Elles y trouveront aussi des cooieilssur l'organisation et le nettoyage
de la maison, ainsi que des idées sur l'ornementation de la 1able, de
la salle à manger, de la cuisine.
Aux maîtresses de maiwn expérimentées, notre revue offrira un•
choix de recettes nouvelles d'excellente cuisine, qui enrichiront leur
scienc•.! culinaire, des menus de régime, de pique-nique, de goûters,
de grands repas, ainsi que des conseils sur l'alimentation des béoés et
des enfants.

MAJO R A TION T:S:MPO:lAIRE 2 0 °{.

f:Y

RÉDACTION ET ADMINISTRATION
35 &amp; 37, RUE MADAME

LE No: 3 FR: -

ABONNEMENT:

30

FR. PAR AN

LES ÉDITIONS A. M. T., 80, RUE BONAPARTE, PARIS
N. Jl, F.

7:éUphone: FLEURUS 12.27

�Liste complète des Sommaires
de La Nouvelle Revue Française

Muait111e, - Twdfth Nigbt, au Sno, Theatre. - L'Enfcr de Dante, traductian de
M- Jhpinuae-Moagcnet, nec une préface de M. Ch. Maunu. - Lettra Ancw- : Qgj
a .ecrit Vathelt 1 - Edgard Pol, par Emile LauYritre. - La Corre1pondaoce de Carlyle et
d'Emenon. - Lettrea Allemandea : Lettres choi•iea de Gœthe, traduite, par Mio A. Faita.

(ANNtlt 1913)

N° 53 -

l" Jlai 1913

Jean Schlumberger : En lisant Thucydide. -

N° 49 -

1 • Janvier 1918

Albert

Thibaudet : L'Esthétique des trois tradition,. - Jacques Dyssord : La Symphonie Nocturne. - Henri Ghéon : L'Epreuve de Florence (6n). V. M. Lion :
la pounuite de la" Dancing Girl" (1).

1• Pévrier 1913

Valery Larbaud : A. O. Barnabootb : Journal d'un milliardaire (I). -

Emile Ver- V. M. Llona : La poursuite de la "Dancing Girl" (fin).
CHomQua : Chronique de Ca,rdal, par André Suarès (VilJon et 10n peintre). - La Poéaie_
par Henri Gh,Eon (Les P~ies de Mallarm,E. - La Poaie de Stiph2ne Malliirm,E, par Albert
Thibaudet. - Le Puita d' ~ur, par Jean Dominique, etc;.). - Le Théitre, par Jean Schlmnberger (Fauat l 1'0~. - L'Annonce faite l Marie 1u Tbéitre de l'Œuvre). - Notea par
Jacque, Copeau, Henri Gh.Eon, Jacques RiYi~re, Jean Schlumberger, Albert Thibaudet,
Valay Larbaud, C.mille Vettard: René Bichet. - Jean-Chri,tophc: La Nounlle JOUTilœ_
par Romain Rolland. - D~couvertea, par Charlea V"udrac. - Dea Hommee. par Bernard
Combette. - Portrait:1 and Skctchee, par Edmund C.-.,. - Jean-Artur Rimbaud, le pœte,
par Paterne Berricho11. - La Penaée d'Hcnry Bergaoo, par Joacph Deuymard. - La
apectaclea de mulique du Théltre 'dea Arta.- Lettres AnJlaiaea: Marnage, by H. G. WdlL
- Les Revuea.

haeren : Poèmes.

N° 51 -

C■ ao,noua : Chronique de Ca!rdal, par André Suarèa (Ker-Enor). - Le Roman, par
Jacquet Copeau (Le Crime de Biodos, par Pierre Lauêrre). - Le Théltre, par Jean SchiwnLcrger (On 110 peut jamaia dire, par Bernard Shaw. - Lea Eclairewea, par Maurice DOllDay).
- Notea par Henri Ghéon, Valery Larbaud, Edmond Pilon, GHton Saunboia, Jean
Schlumberger, Camille Vettard: - Sddi : Le Jardin des Roaea, traduit par Fram Tollll&amp;Îllt.
- Honoré de Balaaç, c;ritique littuaire, prHace de M. Louia Lwnet. - Les Mœun du Tempa.
par Alfred Capua. - De l'Amour Phyaique, par Camille Mauclair. - Cheû-d'œu.-re lyriquea
du Nord, traduiu par O. W. Milou. - Clarté, Latenua, par Fnru: HellmL - L'Ann&amp;
Dramatique, par Henri Bidou. - La Salle Barye au Louvre. - Lettres Anglaiaea : The
Charwoman'• daughter et The Crock of Gold, par James Stephen,. - Lea RCYua.

N° 52 -

N° 54 -

La Poésie, par Henri Ghfon (Une Cantate de Paul Claudel. - Ode, et Prihes, par Julea
Romain•. - Chant Provincial, par Julea Delacre. - Le, PMerin, d'Emmao., p:ar Dominique
Combette). - Le Roman, par Jacque, Copeau (L'Homme Enchaloé, par Marcel Berger).Notea par Henri Ghéon, Edmond Pilou, Jacques Rivihe, Guton Sa.uYeboia, Jean Sc;blumberger. - E11ai1 de critique, par Abel Hcrmant. - La LitUrature belge d'expreaaion
&amp;anfaiae, par G. Heumann. - Lea Heur« de I' Acropole, par Albc-rt Thibaudet. - Pékin
qui s'en •-. par Loui, Carpeaux. - Poème, de Bohême, par Tristan Klingsor. - Le, Dieu
ches noua, par George, Pioch. - La Péallope de Gabriel Fauré et la Pauion aclon
St, Mathieu, de J. S. Bach. - Sur lea Indépendants. - Culture phy1iquc, helléniame et
aculpture. - A propo1 de notre édition dea Poê,iea de Stéphane Mallarmé. - Lettre,
Ailglaiaea : Le douit:r Vathek. (André Gide - Lucien Lavault - Lcwi• Melville - Valery
Larbaud). - Lea Revues.

N° 55 -

La Littérature, par Albc,rt Thibaudet (La Préface de Stéphanie, par Paul Adam). - Le
Théltre, par Jean Schlumbcrgcr (La Pisanclle, par Gabriele d' Annuuio). - Nota par
Henri Bachehn, Félix Bertaur, Jac;ques Copeau, Edouard Dollbna, Henri Ghwn, Jean
Scblumberger, Albert Thibaudet r Dingo, par Octne Mirbeau. - A propro• de Pénélope et
de Boris Godounoy. - Julien dCYant un public" averti". - Marie-Magdeleine, par Maurice
Maeterlinck.. - Riquet à la Houppe au théâtre Français. - La Gloire Ambulancière, par
Tri1t2n Bernard. - Marthe et Marie, par Edouard Dnjardin. - Philémon, vieux de la
vieille, par Lucien Deacave,. - Lea Copain•, par Jules Romains. - L'Enveu du Music-han
et Prrou, Poucette et quelque, autru, par Colette Willy. - Exposition Théo van Ry-1bertf,e_ - Lettres Allemandes : Freitagi,kind, par Otto Fiake. - Les Revues.

ter Avril 1918

-

milliardaire (III).

Caaowron:a : Chronique de Ca&amp;d.al, par Ancbi Suarb (Ker-Enor, fin). - La Littératare,
par Albert Thibaudet (La Colline Inspirée, par Maurice Banù). - La Pœ1ie, par Henri
Ghéoa (NouYCIJa Uitions de Rimbaud et de Verhaeren. - Le Buiuon Ardent, par FnoçoiaPaul Alibert. - Pagea politiques des ~tes franfais, etc.). - Notes par Félix Bertau.
Hari Ghioo, Valery Larbaud, Lucien Lnault, Jean Schlumbagcr, Albert Thiliaudet,
Emile Verliaeren : La Mort, par Maurice Macterlinclt. - La Trag.edie de R.anillac, par
Jir&amp;me et Jean Tharaud. - L'Art Social, par Roger Mane. - M. Vincent d'lnq et la

1 or Juillet 1918

Jules Renard : Lettres à l'amie. - François-Paul Alibert : Le Puits et le Laurier. Louis Lefebvre : Le Mur. - Jacques Rivière : Le Roman d'Aventure (lin). - AlaioFoumier : Le Grand Meaulnes (I).

André Gide : Les dix romans français que ... -

Gabriel Mourey : PsycM (fragment).
Léon-Paul Fargue : Charles Blanchard. - Charles-Louis Philippe : Charles Blanchard qu~te aux enterremeon. - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth: Journal d'an

1"' Juin 1913

André Suar~ : Roses de la Passion. Rachel Annand Taylor : Une mère ... (trad.
MM. Bonnet.) - Jacques-Emile Blanche : Apiù une visite à Louis David. - Jacques
Rivière : Le Roman d'Aventure (II). - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth : Journal
d" un milliardaire (6n).

1• llitars 1913

Franci1-Vielé Griflin : Le Geste de Saal. - Albert Thibaudet : L'Esthérique da trois
traditions (fin). Paul Claudel : Cantique de la Pologne. Valery Larbaud :
A. O. Barnabooth : Journal d'un milliardaire (II).

Pierre

Ca-rQua : Chronique de Ca!rdat, par André Suarès (Temple d' Amour). - Le Roman,
par Jac;qucs Copeau (Tendra Canailles, par André Salmon). - Le TM!trc, par Jeua
Scblumhcrgcr (Le Secret, par Henri Bernatein). - Note par Jacques Copeau, Henri Gliéon,
Valery Larbaud, Jacques Rivihe, Jean Schlumberger, Albert Thibaudet, Camille Vettarcl,
Michel Ycll : Ezp01ition1 de Dnid et de sea éltves. - La Mai1on di•ilic, par Andtt
Fernct. - La Statue Enchantée, par Henry Marx. - Molitre i Bobino. - Francesca da
Rimini, par Gabriele d'Annunzio - Au ThHtre dea Champs-Ely1écs. - Denx ouvrage, de
M. Albert Rouuel. - La Brebis .Egarêc, par Francis Janimea. - Lea Dîac;iplinea et Charlea
Maurru et la c;ritique des lettrea, par Henri Clouard. - Lei Jdéalistea Panionn.Es, par le
l)r Maurice Dide_ Lettre, Anglai1e1 : Qui a écrit Vathck? réporue i M. Lucien
Lnault. - Hermi1tou, le juge-pendeur, par Robert-Louia Stevenaon. - Lei ReYUe1.

C.aomQua: Chroruque de Cal!nW, par André Suarès (Frsn5oi1 Villon). - Le Roman, par
Jacquea Copeau (Francis de Miomandre). - Le Thé!ttt, par Jean Schlumberger (MarieMadeleine de Hebbc,J). - Notea par Henri Bac:helin, Feu Bmau%, Henri Ghéoa, Albert
Thibaadet, Valery Larbaud, Camille Vettard: Le, Epi1ode1 de Vathek, par William Beclr.ford. - La Rafalea, par J. H. Roany ahif. - L'Ordination, par Julien BendL - Fillea de
la Pluie, par Andr~ Snignon. - Promenade, Littéraires, par Remy de GourmonL - Eftlyne
Moncœur et la littérature féminine. - La Di•ine Renci;,ntre, par Ili Collin. - Quelqpeintrea et quelquea peintures. - Lettre, Allemandea : 01lur Walzel, Albert Soergel, G. YOn
Lukac-. Otto Flalte. - Lea Re•ues.

N° 60 -

Léopold Chauveau : Prœes. -

de Lanux: En Serbie (Octobre-Novembre 1912). - Georges Chenneviêre: Poèmee.
- Jacques Rivi~re : Le Roman d'uenture (I). - Valery Larbaud : A. O. Barnabooth :
Journal d'un milliardaire (IV).

N° 56 Paul

1.,. Aodt 1913

Claudd: Poèmes. - Jules Renard : Lettres à l'amie (fin). fruit plein de cendres. - Albert Thibaudct : Un livre sur Ronsard. Le grand Meaulnes (II).

Henri Aliés: .I.:e
Alain-Fournier :

C■ IOIOQUU : Chronique de Ca!rdal, par Andrê Suarèa (Contraires). - La Poérie, par Henri
Ghéon (La Tapi11erie de Notre-Dame, par Charles P~guy. - Alcool-, par GuilJaume Apollinaire. - Le Page de la Vie, par Maurice Rostand. - De Théophile Gautier, p«te, etc.).
- Notes par Félix Bertaux, Jacques Copeau, Louis Dumont-Wilden, Henri Ghéon, Valery
Larbaud, Jacques RiYièTe, Gaston Sauvebou, Je.tn Sthlumberger : Camille Lemonn.ier. Starùala1 Wyapianslti et le thé!tre polonai,. - La Kbnnnchtchina, pu Mou1sorgaky. -

�Sur quelques ballets de tran, ition. - Le Sacre du Printernp11, ballet par Igor Stra?inski,
Nicolao Roerich et Vlaslav Nijinski . - La Marchande de petits pains pour les canards, par
René Boylèsve. - ManusCTit trouvé dans une ile, par Luc Durtain. - La Culture française
en Belgique, par Maurice Wilmotte. L'Art Chrétien, par Georges Dcsvallière1. - A
pr11pos de Catulle Mendèa. - Lettres Anglaise• : Œuvrcs cumplètes, de Francis Thompson,
- Frands Thompson, par S. Rooker. - Pocms, par Alice Meynell. - Lettres Allemandes :
France et Allemagne : Littératures comparées, par Auguste Dupouy. - Les Revue..

N° 67 -

La Nouvelle Revue Française
35 et 37, rue Madame, Paris VI•

1 Septembre 1913

Jacques Copeau : Un essai de rénovation dramatique : le Théâtre du Vieux• Colombier.
- René Bichet : Poèmes. - Alain.Fournier , Le Grand Meaulnes (III).
CaRoN101!1!s : Chronique de Caërdal, par André Suarès (Pèlerins de Sion). - Notes par
Henri Ghéon, Jean Schlumberger, Jérôme et Jean Tharaud, Albert Thibaudet : La Llttéra•
ture : La Djsgrâce de Nicolas Machiavel, par Lucas Dubreton. - Essaie de critique littéraire
et philosophique, par Renê Gillouin. - Le Roman, par Jean M O!ler. - La Poésie: Les
Vivants et les Morts, par la Comtesse de Noailles. - Le Roman : Nouvelles Asi atiques, par
le Comte de Gobineau. - Laure, par Emile Clermont. - Le Théfttre : Petits Dialogues our
le théatre et l'art dramatique, par Edmo11d Sée. - Le Thél trc d•Hellerau. - La Peinture:
A propos des Degas de la Galerie Manzi. - Au Musée du Louvre. - Diver11: Le Tbéatre
du Vieux Colombier. - L'Edition monumentale d'Une Saispn en enfer. - Lea Revues.

N° 68 -

1 Novembre 1913

André Gide : Souvenirs de la Cour d'Assises (I). - André Baine : Poèmes. - Jacques
Rivière : Le Sacre du Printemps. - Alain.Fournier : Le Grand Meaulnes (fin).
CHitONtQUES: Chronique d" Caërdal, par André Suarès (Mort d'amour). - Notes par Michel
Arnauld, Henri Ghéon, Darius Milhaud, Gaston Sauvebois, Jean Schlumbergcr, Albert
Thibaudet : La Littérature : François Villon, sa vie et son temps, par Pierre Champion. A propos de deux livres de )\,1. Anàré Suarès : Idées et Visions et Trois Hommes. - Etude,
de Psychologie Littéraire, par Louis Cazamian. - Romain Rolland : l'homme et l' œuvre,
par Paul Seippel. - Portraits et Souvenirs, par Henri de Régnier. - La Poésie : Psyché,
par Ga!iriel Mourey. - Le Roman: L'Appel des Armes, pat Ernest Psichari. - Le Théitre:
Su~1mne Desprès dans H amlet. - Les "Fcstspiele " d'Octobre à Hellerau. - Les Revues :
Sur le Théatre du Vieux.Colombier.

N° 60 -

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Française

1 Oct.obre 1913

François Porché : Pire que la mort. - Michel Arnauld : Deu:x:• liv;res sm: Proudhon.
- Rogef Martin do Gard: Jean Barois (fragment). - Alain• Foumier: Le Grand
Meaulnes (IV).
CaRONtQOl'.S : Chronique de Caërdal, par André. Suarès (Shakspeare à Pari, ), - Note• par
Henri Bachelin, F élix Bertaux, Henri Ghëon, Valery Larbaud, Jean Schlumberger, Albert
Thibaudet, Camjlle Vettard : La Littérature : Le Génie de Flaubert, par Jules de Gaultier.
- La bataille à Scutari d'Albanie, par Jérame et Jean Tharaud. - La Poésie : Heures et
Rêves, par Gérard Mallet. - Le Roman : Charles Blanchard, par Charles• Louis Philippe.
- Dam les rues, par J. H. Rosny alné et Sépulcres blanchis, par J. H. Rosny jeune. I,' Appel de• armes, par Ernest Psichari. Vic de Samuel Bclet, par Ramuz. - Lettres
Anglaises: William.Ernest Henley, par L. Cope Comford. - La Saison 1913. - Le
Napoléon de Notting•Hill, par G. K. Chesterton, traduction de Jean Florence. - Charlet
Dickens, par Algernon.Çharles Swinhucne. - Lettres Allemandes : Influence du th.éatre
français sur le théâtre allemand de 1870 .\ 1900, par Paul Fritsch. - Divers , Le Chartisme,
par Edouard Dollcans. - ThHtre du Vieux.Colombier : programme des matinées poétiques.
- Les Revues.

N° 59 -

BULLETIN DE COMMANDE

1 Décembre 1913

Rabindranath Tagore : L'offrande lyrique (fragments). (Traduction André Gide). André de Hevesy : Sur le Comte. de Gobineau. Comte de Gobineau : Adelatdc
(Nouvelle inédite) . - André Gide : Souvenirs de la Cour d'Assises (fin) .
Cuaomouu : Chronique de Cal!rdal, par André Suarès (Le plus beau temps). - Notco par
Mkhel Arnauld, Félix Bertaux, Henri Ghéon, Albert Thibaudet : La Littérature : Etudes de
psychologie littfaaire, par Louis Cazamian. - Lee Livres du Temps, par Paul Soùday. - La
Poésie : Introduction aux matinées de poésie du Thê!tre du Yieux•Colombiel', - Le Roman :
L' Aventure de Thérèse Beauchamps, par Francis de Miomandre. - Le ThHtrc : Les
premiers apectacles du Théatre du Vieux-Colombier. - Le Phalène, par Henry Bataille. Les Deux Forces, par P. J. Jouve. - Lettres Alletnandes: Wo tteiben wir i par Juliu,
Mder-Gtaefo - Diver~: Nice, capitale d'hiver, par Robert de Souza. - Li11te dei souscripteurs à l'édition nouvelle de Une Saison .,;,_ Enfer. -Souscdption Emmanuel Signoret. Les matin&lt;'=•• littéraîna du Salon d'Automne. - Lés Revues.

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ESSAIS

LA ROUTE OBSCURE .. .. .. .. .. ..
OÙ LE COEUR SE PARTAGE.. .. ....

.. J.2fr.

u.:,o

CRITIQUE

ESSAIS ClUTIQUES .. .. .. .. .. ..

··•· - -

SIGN A.TtJIŒ)

10.30

Un village, un enfant, une vieille fille, deux amants qui veulent
mourir parce que, trop heureux~ ils redoutent !e lendemain, un
drnetière où la \'Ïe la plus naïve mène son jeu, Antarès enfin, mais
est-ce Antarès ? - ces images, à mi-chemin entre le rêve et la
vie, sont, si l'on veut, celles d'une enfance . Pourtant il en est peu
où l'auteur se sente engagé davantage.

Un volume au format in-8t&gt; jésus (14 X 19) imprimé : pour le texte

l'illustrateur accompagnés dune suite en n01r des gravures, dune
page du man~scritunique de l'ouvrage, et d'un tirage à part de la litho•
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ainsi qu'un tirage à part de h lithog:apbie, numérotés de IV à XIII
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VOLOME IN-16 DO UBLE-COURONlŒ.

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�NOUVEAUTtS

VJ"ENT DE PARAITRE

JEAN SCHLUMBERGER

JOSETTE CLOTIS

SAINT-SATURNIN

LE TEMPS VERT
ROMAN

ROMAN

Préface d'HENRI POURRAT
l 8 fr.

UN VOL0MB lN-16 DOUBLE-COURONNE ••

UN VOLUME IN-16 DOUBLE COURONNE ••

EXTRAITS DE PRESSE (IV)
A l'heure où des critiques mettaient en doute la vitali~é du roman franç~is, ~e
livre leur apporte un démenti et uo exemple. Il faut adm1re,r sans réserve, 1tq:11libre et la maturité auxquels a atteint dans cet ouvrage 1auteur de L Inqr.,ète

PaterniU.
MAURICE BETz,

Frani:e de l'Est, 17-n-31.

Malgré ses « reins ca.ssés » le roman se pone bien. M. Jean Schlum~erge.r
nous donne une. œuvre capitale Une des quelques œuvres, très rare~, qui, à la
fois, par leurs hautes vertus littéraires et par .leur hummisme ne souffrent pas de
la marque artificielle d'un temps, sont enuèr~ment dégagées de toute mode, et
perpétuent la glorieuse lignée du roman français.
·
RoGEII. BRrELLE, Cahiers du Sud. déc. 3 l.
L'atmosphère paysanne et terrienne du livre a été ex;&gt;rimée d'une façon très
remarquable par M. Je~n Sc~lu~berge~ qui rejoint ici le grand s'.rle d'uo Bab;:ac
ou d'un. Georie Eliot. li a fait vivre Sit0t-S,1turmn de ~ette existence sourde,
tenace et perceptible, des viefües maisons, des terres qm ont été l~bourées pendant longtemps par des hommes du même nom, et avec la magistrale adresse
d'un Balzac encore ...
MARCEL BRION, Oran Matin, 10--1-32.
... Cette ,rens - et ce qui l'entoure, domesùqu~s, voisins,_p~ysans, habitants
de petite ville, vit d'une existen~e compacte e,t pmssante. W1lham Colombe est
aus~i inoubliable que le Père Gono~, ou Eugénie Grandet..
.
. .
Dans les romans de l'année il n en est pas un seul qu1 puisse nvahser avec
Saint-Saturnin. Mais c'est peu à son propos que de_ parler d'une a?née..
•
M. J. D., LeD1van,Janv1er 32,
Ce long roman a obtenu deux voix p?ur le prix Go?court ;_ il aurait aussi
bien mérité de les obtenir toutes, car c est un des meilleurs livres par:is d~ns
l'année. Il a de la puissance, de la poésie et on y admire une grande pénetranon
psychologique .

Bulletin del' Allia1zu Française, fév. 32J

De ce roi Lear de Saint-Saturnin, M. Jean Schlumberger a_ tait une figure que
l'on n'oublie plus, qui a une sorte de grandeur tragique et nu~érable, un.e tJgure
balzacienne ... M. Jeau Schlumberger a rencontré dans son Saint- Saturmn un de
ces beaux sujets auxquels je faisais allusion _tout à l'heure, et il l'a t_raité d'une
manière très magistralement originale sao~ y lien atrenuer et sans y rien forcer,
avec un détail sans longueur.
HEN~I DE RÉGNŒR, Figaro, 3-1-32.

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EXTRAITS DE LA PREFACE
... Apres tout, il suffirait que ce roman fût bien frais, bien vert, qu'il apportât ce que les
enfants de la montagne apportent a Adrienne institutrice : • leurs longs cils, leur peau fraiche
lenr miracle qu'ils ne savent pas. » On n'oserait rien loi demander d'autre.
'
Il apporte cela. 11 apporte aussi autre chose.
D'abord. on pouvait préférer la première partie, les vi.-es enfances c.impagnardes. Celle
allure désordonnée, cette gratuité, cette ,i.bondaace, c'est bien l'enfance où tout vous arrive
dessus pêle-mêle : oti un ri rame n'a rien à vous dire, et où un hasard - une visite à une
vieille femme, un mot d"une petite camarade, un rayon j,une dans un grenier - peut cb-anger
la _pente d'un caractère, Mais le .tout ira. se resserrant : l'lnie universelle, qu.i hésitait tiitre
nulle figares, adopte peu à peu une ressemblance. Un être se forme, une vie se dessine ... Et
l'être prend corps; les d1sposi1;ons se révèlent, contrariées ou accusées pu les circonstances,
le caractère trace son coJJtOur, sortant lentemem de la terre et de la nuit. La deuxième partie
retoucltéc, vaut sans doute mieu~ que la première; et la ~roisième gagne sar les autres e;
intérêt profond. Car arrive l'heure où la personne atteint sa liberté, et ou il lt1i faut choisir,
Quel est le roman qui a fait aussi bien sentir cela? Le, T~mps Vert donne le prpfil même
de la jeuoess• .••
Le Temps Vut: cc titre, qui a remplacé Adrie,tiJe,J.farit, repond, je ~rois, à une double idée.
En montagne on dit que le temps est vert pour dire qu'il est âpre, èomme en ces matins
d'o_ctobre où les feuilles roulent le long du chemin et où l'on va, les joues rougies de
fro,d et serrant les épaules, vers des cboses qui se silhooèttent mal dans le gris du brouillard. Et Le 7emps Vert, cela parle aussi des jeunes années vertes, vierges, furieuses ..•
L'authenticité du J emps Vert ne tient pas il une r~gio11 ai â un ttaiu d'existence. II faut aller la
chercher plus profond, - dans la lragédie de la jeunesse. Inquiétude et confiance. orgueil et
doute sur $OÎ, fa hâte, l'impatience, le mordant. Toujours !'.idée de la jeunesse qui p1lSse,
alors qu'elle do,t tout donner., .
... livre naïf. si! 'ou veut, naïf et perspicace comme l'enfance, mais qui du moins pousse
droit devant. Et pour Ja raretê du fait, il n'y a rien là qui ne fasse plaisir. C'est ainsi que
L, Temps Vert nous donne ce qu'Adrienne reçoit des simples gens et qui est • ce que nous
attendons des êtres ... •
On pourrait se demander ce que Josette Clotis ait de la vie d'une institutrice nee vers
1880. Son roman l'a.rait loin d'~lle, telle qu'on la rP.ncoutre dans le siècle. Mais, po.ir :tvoir
c~t•c~~ot, il faut bien _qu'il appartien~.e à qui l'a écrit. E~ s'il pose trop nettement les _questroas, ~ la f.çon de la Jeunesse, ce qu 11 apporte c est moins une réponse qu'un cri clair, qui
sonne Juste.
HENRI PooRM.T.

.!l'ai.ce biograpl1lque :
J'{ée à ,~011tpellicr_ /, 8 ovril T?I2 de parents caia/a,,s; ékve au lyde d'Orlia.ns, mwite ,',; Mrmt,p,liier
et a Ve~sa,Jle.,. Depuu for,, pnru,nou[t des tns1i;s camp";[ue.s beil~ceromus, on poun·aif se Jrn,auder,
com111; ec~,t Het1-n; Pou'.ral, ce q"e Jose/le Clutis c01ma,t de l'Ll.mlfrgne, des enfa,!Cts pauvres, du petit
Jo11ct,anar,sm, pb,1ble, sinon qu_el911•.~".Jfet_ d, yacanc,s, qmlque.rencar,tre, rl ce. q11'01, fave,rl; au/or,r,
Le Temps Vert ,s/ un rec,t d tmagmal,on un peu jai,tmmte. Jos,tte Clot,s peme danner plusieurs
romans où l!o,i tro,wcra d'antres jeu,iesses différct1fes.

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VIENT DE PARAITRE

PRIX FÉMINA 1931

RADCLYFFE HALL

'
ANTOINE DE SAINT-EXUPERY

LE PUITS
DE ,, SOLITUDE

'

VOL DE NUIT

(The "\\'ell of Louellness)

ANDRÉ GIDE

PRÉFACE PAR

ROlv/.AN

12 fr.

UN VOL. IN·I6 DOUBLE-COURONNE.

EXTll.UTS DIE PRESSE (iV)

UN FORT VOLUME IN-t6 DOUBLE-COURONNE, DE 600 PAGES.

Cette courte et puissante nOU\1elle a pour mérite de décrire des choses et des
gens que l'aut.eur connait bien et aussi de nous montrer qu'il y a un épique
m6dcroe. Saiat-Ei;cpéry a, comme oc dit, de la poigne.
Al,,'DR'Ê TR.êa1V"E, Le Temps, 11-12-3 1.
Ce récit, de ton uoi et d'une simplicité. de dessin admirable~ est d'apparence
trompeuse, il unit des éléments exactement opposés. C'est un chant de la
prouesse humaioe, si l'on veut, mais sous la parure des exploits quel abime 1
Peu de livres montrent autant d'.\pre Jucjdité, autant de puissa.oce à d~celer
la vanité universell~ et l1iosignifiance profonde ·&lt;Je la bête humaine.
ROBERT DE SA!NT- J'l!.AN, La RevueHcl;domadairt,

1:2-12-31 .

On ne peut plus n.ier, après la lecture de Vo1 de Nuit, que l'a&gt;1enture de demain
soit contenue ici tout e.n1ière .•. Mettons, si l'on peut risquer ce para11ële, qu'il
est aujourd'hui le Stendh2.l des hommes de l'air.
ALAIN LAUBREAUX, Dépkhe àe Toulouse, 12-J2-3i.

Vol de N1ût a une pure beauté, dans tous les sens d'un mot qu'-0n a si pe u
l'occasion d'employer dans notre littérature contemporaine; une œnvre qui
comporte à la fois tant de pathétique et tant d'éléments de ré.Bexion domine de
haut toute -une production intellectuelle.
·

L'Avniir,

14•12- 3 1.

BrnotJ, Rroue tk Paris,

15-12-31.

PŒit.RE E&gt;ESCAVES,

.•• pJges saisis5aotes de vérité et de vigueur.
HENRY

Ce livre est à notre. avis la meilleure et la plus vraie des œuvres littéraires
1,ui aient jamais été inspirées par l'aYiation A torce de vérité, par une rigoureuse
correspondance entre la chose ...... longuemen t obser\'ée, vécue, ressenti~ aimée
par l'auteu r - et les mots qui l'expriment, VoJ de Nuit, parvient, e.o nombre d e
ses peu nombreuses pages, à faire éprouver au lecteur la cerûrude d'une beauté.
HENRI Hooce.t. Eur~pt 1 15-12-p.

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111.

a.

P.

-

66 -

Traduction de l'anglais par LÉO LACK
Revue par RADCLYFFE HALL et UNA LADY TROUBRJDGE
~.j

fr.

1

C'est L'histoire sobre, attentive- et douloureuse d une jetlne femme attirt.\e par
son propre sexe, et il o'}• a rieo de scandaleux dans cette histoire. L'auteur a voulu
souligner le caractère naturel et fatal des élans amoureux de soo héroïne. en
même temp,; qu'il nous la montre toujours rejttée dans 1a solitude, soit par la
coquetterie des personnes qu'elle aim'e, soit par , l'influence toute-puissante du
conformisme social. L'étude des caractères est mioutieuse et probe : rien n'est
laissé dans rombre1 et pourtant l'éclairage est distribal!: nec beaucoup de discrétion. Les revendications touchaoles de ceux que ropioion rou1înière voudrait
rejeter hors la nature sont présentées a,·ec une fierté simple et tendre que ne
vient g:1.ter aucun souci de réclame tapageuse. A prés Sodome f.l Gomor,-he, où la
caricature domine, ce livre est un de ceux que l'on devait souhaiter de. lire.
Interdit en Anp;lcter:re, nous osons croire que le lecteur fraoçais en saura corn•
prenJre l'esprit.
1l'oli ('!e blo-bibl-fographlqtc e :
Raddydt Hall tsl ni, au bord di l4 mrr ti Bournttr.oulh (Hampshirt, .At1f!ltürr1) de
pèrt _an~lais tt de min:. nmén'caine rt a }ait ses itutl,s ou King's Coll,ge â l ondru,

termtnies à Dresde.
Radrlyje Hall a ccmnw,té à écrire dtS l'enfance (son premier nt11eil foilique ut publiJ
aiut1t ses 20 am). Ct wlume tl lts quatre 1/lii suit irml fu,mt /rien acc11e1Uis par l,i (Jresse
tl le pt1Nit: 1 li nombre de us poim,s 01,1 tlt' 1nü m ,,msique par des r-en1pasiJnffS
céltbres.
So,t premier roman publü esl Th e fo r ge mais u Joni ses trois gra,,ds ron,a,u
The unlit lam p 1 Adam's breed tJ The Weil of LoneUness qui o,rt itabli
sa dputatfrm de romancier .
Adant's breed fut_œuro1111é far le Prix Fémina Vie heureuse am1111e le meilleur
roman ang1ais fttblii en t926~ tf t:Otlronmi la même annit p.r,· le J.imes Tait Black
Memorial Prize comme le tt1ûlleur ozwrage de fiction.
Le Puits d e s olitud e a lié acwei.Jli par l'Europ, mtiére tt r Amiriq11e pwr sn
grandes qualilis lirtêraires. Ce liv,·e fut mime cho;si par lts pr.oftsseu-rs dt Plus;.n,rs rmiî.'trsités t1miricaines pour l'élude t!u style dans la lillirature 011glai.1e. Ce lit:ra a d'ailù1trs ;.ù
traduit en- nlle-r,uwd, en hoJlanJ,1is, w ilalim, en 1tor1.1fgi,-,,, ffl polonais1 m tchtq,u. En
dêpit dt l'oNJosition d des ptrskutions du g011.1,·1r,mr,ent hritanntque, plt,s dt 2,r.000 ,x. de
lanfut anrlai!e ont iJé nnduJ, hs 1t·adurlio111 ronnaijsltlt /(s Jo,·fs tirares et m Amirique
plus de 100.000 ex. ont été vendus m q11elquu mois.

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�CENTENAIRE DE GOETHE

CENTENAIRE DE GOETHE

COLLECTION "VlES DES HOMMES lLLUSTRES" -N° 13

COLLf!CTJON " VIES DES HOMMES ILLUSTRES"

LA VIE DE

GOETHE
par

LA. VIE DE

GOETHE

,

JEAN-MARIE CARRE

UN VOLUME [N-I6 DOUBLE-CO"qRONNE ••

par

là fr.

- Gœtbe après Rimbaud ? l'histoire du génie qui s'é;,anouit harmonieusement après la pathétique
aventure du genic q:il se dcvore ? Pourquoi pas ? Si Rimbaud peut être comparé l,. un
météore tragique qui traverse comme un èclair le ciel des idées, Gœthe est l'astre au rayonnement dura.bic qui illumine tout un siècle. Jean-Marie Carré pouvait ètre tentè par le contraste.
Au reste nnl ne paraît plus qualifié pour écrire la vie du grand Allemand. Le domaine des
littératures étrangères lui est aussi familier que celui de la littérature française . N'a-t-il pas
consacré naguère à Gœthe de savantes et minutieuses études? Mais aujourd'hui il met toute sa
'°quettede a composer un livre qui ne soit que vivant.
Lais!&gt;ant délibérément de côté l'interprétati,:m philosophique et !"analyse esthétique des
œuvres, il s'est simplement proposé de • faire défiler, sous les yeux du lecteur français, les
étapes, les tableaux les plus caractéristiques » de cette longue existence. L'enfance émerveillée
dans le décor médiéval de Francfort, les folles années d'etndiant à Leipzig, le séjour à Strasbourg·
et l'idylle alsacienne, les « Souffrances du jeune Wertber », les fiançailles êphéméres et orageuses, la vie à la cour de Weimar, la fuite libératrice en Italie, la liaison avec Christiane l'ouvriere, la Campagne de France et Valmy, l'amitié de Schiller, la bataille d'Jèua et l'entrevue
d'Erfurt avec Napoléon, enfin les dernieres amours, les années de renoncement, la vieillesse
glorieuse, autant de chapitres jaillis d'une plume alerte et évocatrice. Cette vie se déroule comme
un panorama.
An centre le bhos s'eclaire d'un jour nouveau. Fut-il un Olympien et un Sage dont la nature
profonde n'était qn'hannonie ? Ou un homme démoniaque tiraillé entre des forces hostiles et
jamais apaise ? un Jupner ou un Faust ? Peut-être les deux. Le lecteur décidera.
L'auteur n'a redouté ni la description, ni l'J&lt;uecdote. D'auues ont dit et diront encore la
signincatiou philosophique et morale, le génie poétique, l:i. valeur « surhumaine • de Gœthe.
Jean-Marie Carré n'a pas d'autre ambition que de le « regarder vivre - homme parmi les
hommes"·

UN VOLUME lN-8° COURONNE ••

·~ fr.

EXTRAITS DE PRESSE
... J.-M. Carré, dans son ouvrage, trace un portrait vraiment émouvant
parce que sobre - de la mort de cet homme extraordinaire ...
LÉON DAUDET, La Nation Belge, 20-r-28.
.. , Très attachante également La Vie àe Gœthe que son auteur, M. JeanMarie Carré, traite trop modestement de petit livre ...
• ALBÉJUC CAHUP.T,

L'Illustration, r4-r-28.

... Livre composé avec une rare habileté et écrit avec un rare talent, ...
extrêmement vivant, sans être aucunement (&lt;romancé&gt;&gt; ... Le livre de M. JeanMarie Carré est non seulement hautement instructif, mais encore fort amusant •..
HENRI DE REGNIER, Le Figaro, q-12-27.
Livre si attrayant et si facilement accessible qu'il ne peut manquer de
toucher beaucoup de lecteurs ...
J. B. SÉVÉRAC, ù 2opulaire, 23-12-27.
cc

Nollce blt&gt;-bl6liographiqve

,

JEAN-MARIE CARRE

La biographie de Gœthe, par Jean-Marie Carré, celle-ci n'est pas
romancée », se lit avec un intérêt puissant et toujours 5outenu ...
Louis PÊRIÉ, Le Courrier du Centre, 5-r-28.

·-a:m,

Né ei11887 da,is las Àrdmt,es. Àgrége de l'Ut1iversité (1909). Pensio,maire de la Fo11datio11 Thiers à
Paris (1912-r914) . Officier interprilt ,z la 4• divisio11, au I" Corp, et au G. Q. G. (l9r4-r918)
(croix de guerre, 2 citatiot1s). DO()teur-ès-kttres (T920). Chargé de coim à l'Univers,tc tk Lyon (r92C1).
ProftJsmr à l'Ut1iversité Colu-n,ia à New-York (1922-19:,J) ,t à l'Université Stanford (Californi,)
(r926). Professeur de littératures ""'d"""" comparëes à l'UnÎ'Versité de Lyon (1925). VQJages 1rombreur ~ Europe cmtrale, en Italie, en Angleterre, en Bels[ique .t Hollat.de. 1oun,its de umfére11ces
dam les Unjversités et les groupçs d'Alliance Franraise des .EtaJs-Unis e,1 19:,3 et en r926. lmJité à
ensei~tier dà11s les Universités anglaises m octobre 19:37.
Histoire d'une Division de Couverture. Paris, La Re11aissa11ee du Livre, r920. Gœtbe en Angleterre. Etude de littér.iturc comparêe. Paris, Pwn, 1920. - Gœthe en
Angleterre. Bibliographie critique et aaalyti~ue. Paris, Plott. 1920. - Denyse Carré. ln
memOiiam. Paris, Fiscbbacber, 1919 (ipuisé). - Les Ardennes et leurs écrivains. Cbarù•
'IJÎ/ù, Rube11, 192:J {épuisé.). - La vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud. Paris,
Pkm, 1926. - Michelet et son temps, Paris, Perriti, r926, (ouvrage couronné par l'Acad;mie
française). - Images d'Amérique, Lyan, Lard,111cbet, 1927. - En collaboration: LES CouPAGNONS. L'Université Nouvelle, 2 vol. Paris, Fischbacber, 1918 et 19r9.

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une connaissance éclairée par l'histoire de sa vie ...
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M. J .-M. Carré a tracé avec un souci constant d'exactitude et un tact parfait
la vie du grand Allemand ...
PH. NEEL, Les Nou·,,,elles Littéraires, ro-3-28.

... Lecture dont les fervents du grand maître de Weimar - et tout intellectuel l'est peu ou prou - ne voudront pas se priver...
LÉON S,WARY, La Tribune (Genève), 10-3-28,

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68 -

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69 -

�VIENT DE PARAITRE

RAPPEL
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D. H. LA WREN CE

RENE BERTHELOT

L'A~lANT DE LADY CHATTERLE)'

LA SAGESSE
DE SHAKESPEARE
ET DE GOETHE
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Né en 1~71 d Sèt-rc!S (Seille-et-Oise). MisJiom m Allm1agne ,t en. Anglet.ure de 189./
d 18~15. Pro/nw,-r d~ fûlru.1phi11 à rUniwrsitJ de Bru:cdles d~ 1897 t.i 1907. Cows de
philaiofftit à la S;;,rboJL,u de I907 11 19q.. o.. 1916 d 1919, duf dtt S"v;u d'étudu ,fe
r foformitiOll diplom.1liqt.e ,iu Mi1t ·stCre du Afferi ·es Elrat1gir~s. MisJior, au Japo,i m 1927.
A pu/'rlii: Evolutionnisme et Platonisme (AlcanJ; Un Romantisme utilitaire (Ak10) tn J w!llmes : TOME I Nietzsche et Poincaré, TOME n Bergson,

III Le Pragmatisme religieux chez William James et les catho-

liques modernistes; Poèmes Imités ou traduits de Shelley (Edit. Crès).

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CORNAZ - Préface d'ANDRÈ MALRAUX

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EXTRAITS DE Pll.ESSE
11 n'y a aucune nuaoce de perversité et pas le moindre libertinage dans
L'.A111anl de lady Challerley, m:tisi au contraire, de la c:oçleur, uoe manière tout
à fait nalve de considérer l'amour... Le désir de D. H. Lawrence a été visiblement de renoncer à toutes ces formes intellectuelles de la vie, dont on a abusé
depuis le xvu• siècle, et de retremper !'humanité- daos uo pag1;nisa1e poétique ...
C'est un magnifique es!ai pour attemdre à la sérénité à ttavers les seas. C'est une
grande a:uv_re Httéraite... EDMOND JALOUX, Les Nouvelles LiJléraires, 16-1-p.
Dans ce livre amer et terrible, scandaleux etanarchi,re: jamais de rhétorique.
Une terrible ironie, des situations daogertuses, et qui se ~noduis&lt;..nt t:t s'Qpposrnt
naturellemeo1. Un art discret de présenter les héros quis oppose a.u réalisme des
détails...
ERNEST GAUBEBT, Le Quotiditn, 19-1-32.
Lawrence est grand par la prodigieuse qualité du détafl psychologique. A
chaque pas, quelque chose de si pénétraat et de si vivace qu'on en est ébloui. ..
Un tel pouvoir de &lt;&lt;créer» à. l'image de la vie que vous croyez avoir rencontré les
Anglais qu'il représente ou imagine. Un tel approfondissement des pensées, des
sentiments, de.$ SeJJsations que \'OUS en fréalissez de bonheurt sûr à la fois de mieux
connaître désormais les êtres humains et de oe jamais oublier ceux-là : ni lady
Chattcrley, ni soo mari, oi son amant, ni la femme de cet amant ...

ll'ifr.

A côté de la sagesse traditionoetle de 1a Grèce, et de celle de i~Asie, l'Rurope
moderne a su créer d~s formes nouvelles de la sage,seJ qùi se rattachent pu certains
traits à cet id~at aotîque et t0ujours jeuae, mais qui possèdent aussi leur caractère
propre. C'est chez des écrivains, c'est notamment dans l'œuvre d'un Shakespeare
et d\m Gœthe Q'UC ces formes de la vie spiritueUe out trouve leur expression la
plus complète. Une poésie fêe.rique et tragique chez: le premier, la poésie et fa.
science uoies ch!.!z. le second devienne.nt l'instrument d"une sagesse plus riche et
plus variée que celle de la Grèce èt de l'Asie, plus proche de nos sentiments et de
nos besoins. On s'est efforcé dans cet ouvuge de L1. dégager. Ce n'est ni une simple
biographie ni une ~tude purement litté-raire des deux artistes. C'est uoc tentative
pout mettre en lumitre le progrès intim!, l'ascensioa spiritueUe qui donne une
signification supérieure au développement de l~r vie comme à la snile de leurs
é.:rits,"en absotb:int duos une s1g~sse renouvelée le r~ve poétique et pastoral de la.
RenaissJoce franco-itJlienne dh z Shakespeare, l'élan roman•ique et le classicisme
bowgec:,is chez Gœtb.e. Pour faire res.s:&gt;rtir la valeur générale et durable de cette
sagesse, ainsi que sa liairon avec les problémes mora.ux qui s'imposent à l'Europe
moderne, on a donné comme fond de tal:ilea1.t à ces deux portraits spir:tuels uoe
large esquisse de la civilisatioa europ~ooe des derniers siècles, dont l~s lignes
vieonent converger d.lllS les deux figur;::s principales.

TOME

Traduit de l'anglais par

EuGÈfriE MAP.SA~, Comœdia, 4-2-32.

1

Le roman est descriptif, il n'est ni provocant, ni obscène ; Lawrence étudie
en analy:!:.te et il chante en Jynque la sexualité. Il oe l'éveille ni ne la Batte comme
les romans gal:mts de notre xvmc siècle. Il ne s'applique pas non plus avec la
lourdeur épaisse de nos romanciers naturalistes, qu'on a défiais des cochons
tristes. Lawrence n'es.t ni triste ni l'autre chose : c'est un animal vivant.
ALBERT Te1BAUDIIT, Candide, 28-1-;z.
... Est-il là, d'ailleurs, un précurseur ?•..
Comment ne pas rappeler, daos cet ordre d'idtes, le beau roman de
M. Julien Benda : ùs Amorandts, où l'écr!Vain frauçais parle si éloquemment de
&lt;( l'ignorance où vivent les humains oû il faut ptut-être qu'ils vivent - des
profondes lois de 1-a cl1air o? On n'a jamais entendu dire que l'œuvre de M. Julien
Benda ait choqué ses nombreux lecteurs. M. Paul Valéry, lui-même, n'a-t-iJ pas,
lui aussi, évoqué « ces nom, ridicu!es qu'échangent les amants »? « Quelles
apptllations de chiens et de perruches, expose-t-il, sont les fruits naturels des
intimitb chamûles. Les paroles du cœu-r sont enfantines. Les voix de la chair sont
é~émentaires ... L'amour consiste à pouvoir « être bêtes II ensemble... » Ainsi,
MM. Julien Benda et Paul Valéry ont-ils pressenti et, par avaoce, justifié par
leurs considérations une œuvre dans le genre de celle de D.-H Lawrence, où la
brutalité et la. crudité des mots ne doivent pas faire illusion, ni masquer le vrai
thème de l'ouvrage ...
La véritable noblesse des sentiments exprimés fait que, malgré l'apport de
scèoes et de mots peut-êt=e outrés parfois, ce livre est dénué de tout vulgaire
libertinage, de toute malencontrèuse perversité.
PrnRRE D!!SCAVES,

L'Avenir,

9-2-p.

'!r, A f':HETF:Z f':HEZ VOTRE TJR'f? A IRF'
-

71 -

�LA

NO VELLE

REVUE FRANÇAISE
19°

REVUE MENSUELLE DE LITTËRATQ'lŒ..:ET DE CRITIQUE DIRECTEUR (1919-192

Directeur : GASTON GALLIMARD

:

JACQUES RIVIÈRE

Rédacteur en cbe1: JEAN PAULHAN

MOJS

PARAIT LE
sur 1

Publiera très pi-uchainement :

Le ni:m · ro d' Hommage à Gœlhe de La Nouvelle Re-&lt;111~ Française, malgré son importancP. exceptionnelle (plus di: 300 pages), est maiottnu au prix h:.bituel En outre,
l'étudt que P.1ul Valéry consacrera à Gœthe dans le ·numéro de La Nouvelle Re, ue
Fra11çaise du 1er juin sera adre,sée contre rembomsement dos Irais de port (o, 3ocent.)
en feuillet5 séparés , à tout abonné, ancien ou nouveau, qui nous en ,era la demande
avant le r•r mai. Cette étude pourra être ainsi joia eau numéro d'Hommage.

CORDILL.f;RE DES ANDES~ récit, par SAINT-EXUPÉRY
SYBILLA., ronran, par JEAN-RICHARD BLOCH
LA CONDITION HUMAINE, roman, par ANDRÉ MALRAUX

Le rédacteur en chd re ;oit le mercredi de 3 heures à 7 heures

CARNETS, par PAUL VALÉRY
L'A.HOUR HU PROCHAIN, par

ANNÉE

Les auteurs non avisés dans le délai de trois mois de l'acceptation de leurs
ouvrages perwent les reprendre au bureau de la Revue où ils restent à leur
disposition pendant un an. Les manuscrits ne sont pas retournés.

JACQUES CHARDONNE

LA BELLE AU BOIS, pièu en trois actes, par JULES SUPERVIELLE

1oute demande de changement d'adresse doit 1. ous parvenir avant te r5Elle doit être r,ccompagnée de la dernière bande et de la somme de I fr 50

HISTOIRES SANGLANTES, par .PIERRE JEAN JOUVE

BULLETIN D'ABONNEMENT
Vcni\lez m'inscrire pour un abonnement de• un""• ,ix mois, à 1'6dition • Of'dinaitt - de lwce
&lt;ie La No-.1,':!Ûle ~ F...,ticaise, à partir du I°' ...
... _.... ....... .... .... 19a - •

ADA:ll ET l.VE, par C. F. RAMCZ

BUFl&lt;'O.S. par JEAN STROHL

' Ci-Joint mandat, - cbiqu,i de
voas envoie par courrier de \
ce joar chèque postal de
•: :nille% faire recouvrer à mon
domicile la somme de
\ fflaforée dt J fr. 2 J pour frais

Je:

S, K.lER.K.EGAAllD, par JEAN WAHL

LES ILES FOR l'UNÉES, par

JEAN GRENIER

recouwetnenl à ,I,,micile).

A PROPOS DE KAFKA., par

LE GALET, par FRANCIS PONGE

UN CHAPITRE DE LA VIE DE MAX J.1.COB, pa ROBERT GUIETTE
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SIMPLIFICATIO~S. par PAUL DESMEfH

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LE CH.1UFF.EUR, par FRANZ KAFKA

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A.ire"•

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"iétaoPller te

•anett ■

et~•..,.,•a• ... , l•atlre••er • .-. ,,. DJr.,e&amp;ear .,.. la

!WelJ'lrtEJI,E aEY'1E P-..!W~418E. $, aue Mébadlen-Bottln,' aneleaaemeal
o, aoe de Beaune, Parla-YU', f&gt;emplf' l{l•e1111~ .-•••o,.l «89,SS. Télèplt. ,
LIUré t11-:at, e.a-at . .a.•r• 1'-lëa, , 11:a .. rete■ f' Pari ■ , - JIil. v. lil,..l,.,. 85•8••
•

C

e

-

73 -

�NOUVEAUTÉS

NOUVEAUTÉS
MATJLA C. GHYKA

'' LES ESSAIS"

LE NOMBRE D'OR

JULIEN BENDA

Rites et ltfthmcs pytbagoridcns_ dnns 1&lt;' clévelo1lpemcnt
de la pen19éc occidentale

ESSAI

TOME

I

LES Il Y'f H~IES

D'UN r)ISCOURS COfll~RENT

,,

Illustré de 48 planches hors texte
Précèdê d'une lettre de M. PAUL VALERY, de l'Académie fraoçaise

'40 fr.'-~'

UN YOLUME IN-8° RA1SJN
30 ex. sur pur fil..

SOfr.

EXTnAlTS DE PRESSE:
Aux mathématiciens, aux esthéticiens et même au&gt;. artistes, on n:commandera
Le Nombre d'Or, de Matila C. Ghyka, étude sur les rites et ks rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occideotalc.
P. F., Journal des D!bals, 8 juio 1931.
C'est un énorme travail que M. Gbyka a réussi à mener à bien :. li s'agit,
somme toute, dans ces deux volumes, d'une ~ynthèse très large, parfaitement
documemée en maints domaine;,, très lyrique co même temps et animée d'une
sorte de lorce or.noire qui ne nuit pas au sérieux de l'ouvrage.
LES TREIZE, lntransigeaut, 29 juillet 1931.
La beauté est-elle un chiffre? j'a\'oue que b question est troublante. Cependant Matila Ghyka publie la photogr:iphie d'un admirable visage de femme, où
l'exactitude des proportions donne, par uu autre mystère, la plus belle impression de calme et de douceur ... C'est h vérilicatioo paT les chiffres de ce que Paul
Valéry fait dire à l'architec1e antique ...
HENRY Bioou, Le Temps, 13 mai 1931.
Les coquilles dans le sab!t , ces gracieuses graminées ol:êissant :i un ordre
mystéri.:ux, n'arrivent à tant de délicJte beauté qu'en ~e conform1nt aux lois
immulbles que le livre de M. Ghyka énumère et commenlt: magistralement. Cela
peut taire réfléchir.
ANDRÉ LttoTI!, Nouvelle Re,•ue Française, J'• octobre 19p.
Eu fait, on peut dire que M. Gh} ka est un u ingénieur dans le domaine des
formes rnprasensib!es » . A. none époque éprise de précision où le rêve se glace
au contact d~ la réalité, il est précieux de voir un penseur jeter le pout entre
deu.x mondes séparés en app:m:nce de la maoiére la plus irré.ductible·
PAOL LE Cool\, Atlantis, .2.1 juin-21 juilh:t 193 t.
Q ·ioi qu'il en soit, je vou; liwc: lâ . . uu arcane redoutable, dont la di\'\Jlga-.
tîon va bouleverser tout le connu; ses dounees en sont développées d'une façon
à la fois claire et hermétique dans l'ouvrage de Ghyka.
D' I. C. :\lAanaos, A Paris, r4 août 19p.
Une idée générale, développée par l'auteur, c'est que l'application de la Loi
du Nombre à l'esthétique est un caractère essentiel de la dvifüat:on médi:erranéeone, éprise de proportion et d'harmonie, non seulement dans l'architecture et la
pla~tiqce, mais dans les domaines de la métaphysique et de la sensibilité ... M. Ghyka
n'a négligé, dans sa poursuite des harmooies cachées, ni la poésie ... ni la religion,
ni même les modalités changeanr.:s de l'amour.
SALOMON REINACB, &amp;vue Arcbéalogique, janvier-avril 193 r.
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~u1· les rapports de Dien et du monde
exemplaires in-8° couronne, sur alfa bouffant,
numérotés de I à 2.000 . .

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EXTRAIT

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DE PJlESSE

J'e:1 ai assez dit, je c,rois, _pour bic:n faire s:ntir tout ce que les esprb philosophiques_ trouvcroot d attrait à pren~n: conna1s~ance de ce système aud.lt.ieui., a
en pressem1r les sources et à en prévoir les abouussants logiques.
ERNE.ST SE11.1.I Î::RE, ]011,n,2/ d,s Débats, 9 septemb!e 1931.
Le paothéisme de M. Julien Bend1 revft une forme trés particulière, ou le
goût de la rigueur in1ellec1uelle s'allie avec la vivacité de l'esprit poléruic1ue, ou
l'_on conda~ne cl~~z l'.i~divid~ tollt_appéût d~ do~ination, m:iis d'un con si impérieux que c est I md1v1du qui semole vouloir momphc:r encore dans la manii:rc
même dont il nous demande d'abdiquer.
Louis LAVELU:, Le Temps, 1er novembre 193T.
Selon l:i plus parfaite mêtholc c:mésienne, sans jamais renoncer au plus
pur rationalisme, l'auteur a construit uu discours d'une parfaite cohérence pour
nous exposer ses idées sur la nature du concept de Dieu.
LES TREIZE, lnlransigtant, 5 novembre 1931.
. J'adm~re la force et le courage ave.c lesquels JuHen Benda a construit un
discours s1 cohérent C'est un extmplc de pure logique. Biea que je doive dire
que, pour moi, un Dieu indéterminé et infini soit inconcevable-.
ANoRR M.-.011.ots, El Universal, 16 novembre 1931.
J'ai n:trouvé, _~Il lis:i-nt c~ livre. tout d'un trait, une fascination que je n'avais
pl~ connue de,1_m1s les Jours JDoubltables où je fis la rencontre de Bouddha, de
Sptnozz.a, .de N1eu.sche, de Schopenhauer ... Julien Benda est le selù aujourd'hui
qui humilie le social et la divinisation qu'en font les hommes.
13. OF. CASSORF.S, The Thinke,-, juillet 19, 1.
Une co1séquen~e du système de M. Julien Benda est que toutes les prieres
qll:e les hommes formulent pou~ ob:cnir quelque chose (c'est-à-dire toutes les
prières tout court) s'adrcs~ent directement au Démon, alors qu'elles croient
s'adresser il Dieu.
GmsEPl'R RE?'&lt;SI, Il Pnsiero, Gêne~, 1&lt;r d&lt;!ctmhre 1931.
Je oe cache p:is CJ.Ue je sui~ trè, sensible à r.e souci de maintenir l'esprit
au~dessus des impur&lt;!t~s temporelles, la vérité au -dessus •1es accomn1odements du
~iècle, _Dieu au-dessus des visions trop humaines Ce n'e~t pas par hasard que
M. Julien Benda rencontre les maitres de la spirirnalité la plus raffin~e : il\' a
cenainement entre eux p1us qu'un accord superficiel.
·
HENRI Goo1:1rn11., Nouvdles Litteraires, 20 février 1932.

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VIENT DE PARAITRE

NOUVEAUTÉS

"LES CAHIERS MARCEL PROUST" - N" 6

PIERRE ABRAHAM

publiés sous la direction de R•MoN

FERNANDEZ

MARCEL PROUST

CRÉA.TURES

LETTRES A LA N.R.F.

Chez Balzac

BIBLIOGRAPHIE PROUSTJENNE
par G. DA SIL VA RAMOS

UN VOLUME IN-16 DOUBLE-COURONNE •• '

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EXTRAITS DE PR.ESSE

UN

M. Pierre Abraham vient une fois de plus de renouveler la critique.
AUGUSTIN FRANQUE, 1-a Re1111e F1·,1.nçaise, 19-7-31.

Le livre de Pierre Abraham s'Ji&gt;plique à discerner dans l'œuvre de Balzac ce
qui est singularité et ce qui est ressemblance. Il s'applique à sonder l'anatomie et
la psychologie du texte. Une telle attitude de critique e~t très nouvelle.
FRÉDÉRIC LEFÈVRE, La Rétmblique, 18-8-3 I.

• Créatures est un essai dans une voie qui mérite d'être suivie; et chemin
faisant, avec M. Pierre Abraham on apprend mille choses sur Balzac, qu'il
connaît si bien.
J. ]. PoPINOT, Journal de l'Ouest, 30-8-31,
Créatures offre donc une riche moisson d'observations ingénieusement groupées
pour !'anthropologiste et le psychologue ... Guidé p.1r Abraham, on suit avec un
mtérét passionné les rapports de l'imaginaire et du réel chez Balzac, la lutte
entre l'automatisme et la création révolutionnaire.
RENÉ LALOU,

La Quinzaine Critique,

PROUST A LA MAZARINE

2~-9-3 1.

Il faut souligner l'împonance d'un effort comme celui de Pierre Abraham qui
introduit les méthodes de la psychologie appliquée rlaos le domaine de la critique
littéraire... Ces méthodes sont capables de renouveler les sujets les plus bat 1 us ...
GEOR.GES FRHDMANN, Monde, 7-r 1-31.

On a parfois la bonne fortune, quand on fait métier de lire ses contemporains,
de tomber sur un ouvrage excitant. Tel est : Créatures chez. Balz.a.,. M. Abraham a
découvert un à un, wus les fils de la trame balzacienne. Il nous a rendu le grand
service d'y voir plus clair dans an des problèmes les plus magnifiques de l'esprit
humain. Quand nous donnera-t-il sur Racine, Shakespeare et Gœthe l'équivalent
de son Balzac ?
PIERRE CHARDON, L'Action Française, I 7-12-3 I.

EXTRAIT DE L'AVANT-PROPOS
Les Gabiers Marcel Prorist se devaient de publier une bibliographie complète de ses œuvres.
Plusieurs esquisses de bibliographies ont déjâ. été publiées, de-&lt;:i de.là, depu:s la mort de
Marcel Proust. 1'lus récemment l'érudit proust:en bien connu, M. Léon PJerre-QJiint, a abordé
la question plus amplement dans son ouvrage Commmt lravai/la.it Marcel Pr&lt;Just, mais il s'est
surtout attaché à faire ressortir l'importance prise par son œuvre dans les littératures française
et étrangères, consacra ut la plus grande partie de son travail aux articles parus dans les journaux
du monde entier.
Tout en rendant hommage à nos devanciers, nons sommes forcé de constater qu'ils out tous
traitè la question d'une façon plutôt générale sous le point de vue bibliographique proprement
dit, se contentant uniquement de meotionner les titres des ouvrages sans les décrire.
La bibliographie que nous publions aujourd'hui est la premiére qui donne une description
compléte de chaque ouvrage de Marcel Proust avec sou histoire et ses particularités, afin
d'éclairer les bibliophiles dans leurs recherches.
Nous avons divisé l'ensemble de notre bibliographie en trois parties :
La premiére comprend l'historique du talent de Marcel Proust, depuis sa plus tendre enfance
jusqu'à son apogée : Je Prix Goncourt.
La deuxième partie se subdivise en quatre chapitres :
a) les a:nvres de Marcel Proust parues en volumes;
b) les plaquettes;
c) les préfaces ;
à) les articles et les fragments parus dans les périodiques.
La troisième partie comprend les lettres inédites et les principales études sur Marcel Proust et
son œuvre ayant paru en volumes.
Nous avons complètement laissé de côté les articles consacrés à Proust dans les jouraan" et
les revues, aussi bien en !'rance qu'à l'étranger, n'ayant rien à ajourer à l'ouvrage déjà cité de
M. Lcon Pierre-Quint.

11 a été tiré JO ex. sur japon impérial
30 ex. sur hollande Va:i Gelder ..

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DtJA P.,I.RUS DANS CETJ'B COLLECrION :

HOMMAGE A MARCEL PROUST .. ..
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Ri!.PERTOIRE D'A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU par
DAUDET

Créatures... Le li ·1re si intdligent et si curieux de Pierre Abraham.
ANDRÉ MAUROIS, Les Nau.1;e/les Littfraires,

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VOLUME IN-8° CARRÉ

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AUTOUR DE SOIXANTE LETTRES DE MARCEL PROUST par LucœN
DAUDBT .• •• •• .. •• •• •• .. •. •• .. .. ••
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Pour comprendre les événements de

VIENT DE PARAITRE

Chine

"LES CONTEMPORAINS VUS DE PRÈS"

"LES CONTEMPORAINS VUS DE PRÈS"
I

G. SOULIE DE MORANT

RUDOLF QLDEN

SOUN IAT-SÈNN

STRES~MA.NN

UN VOLUME IN-I6 DOUBLE-COURONNE ••

Voilà le livre qu'il faut lire si l'on veut voir se dessiner dans les remous du marc
de café actuel, le visage d; la Chine proch,Tine ;• l'exacte et complète traduction de la
biographie de Soua-Iat-Sénn pir lui-même, augmentée des commentaires indispensables a 1a compréhension européenne.

"LES DOCUMENTS BLEUS"

GEORGES R. MANUE

SOUS LE SIGN~ DU DUAGON
ÜN YOLUME lN· I

6 DOUBLE-Cm:.H-ONNE

••

Traduit de l'aUemand par JEAN GUiGNEBERT

1:, fr.

12 fr.

Qu'on ne cherche pas dans ce livre des rép0ns~s a~x questions que l'Occident se
pose. Georges Manue n'a ,·oulu_écrire qu'un r(ci:eil d'images de la guene de Chine.

WONG CHING-WAÏ

·J 5 fr.

UN VOLUME IN•I6 DOUBLE-COURONNE •.

li est ,i peine besoin à l'heure act~ell@ de pultr dll Stresema.n n ·qui &lt;lirigea la politique
ètrang&lt;':,e allemande vers la loyale exècution des traités et 9ui reçut le 1&gt;rix Nobel de l;1
paix en décembre 1926 en même temps que M. Brian.d. M,is ce qu'il est néces~aire &lt;le
connaitre, c'est Li route qu'il a suivie Je la brasserie de son pére où il est oé en 1878, de
sa jeunesse où il défendait u.n « impèri.ilisme du meilleur teint », au traite de Loc:a.rno,,
Pendant la guerre le portrait de Lud.endorf ne quitte p:a.s son bureau de d-èp1uè nationalJ;béral. Il prmeste contre l'évenrualite d'une _p:ùx srns :a.nnexious. En 1918 il repood .au
député socialiste Scheidemal1Jl : • Le fou qui croit encore à la victoire aura aussi r.aison à
l'ouest. Si Dieu le veut, Et alors, régénérés, libérés, nous d,vrons nous demander coromeut
nous assurerons notre sécurite contre ceux qui daus cetti; gueue mondiale se sont montres
les ennemis morte1s de l'Allem~gne •· Ceux qu'il condamne ainsi ce ne sont pas les alliés
mai~ l_es partis protestataires qui ont soutenu les grèves.
/\prés l'armistice il collabore à h fondation du p.uti pop11listc dont il devient r,_pidement
le chef. Le n ao6t 1923 il coustime le mmistère, prend le portefenil)e des .-\ffaires
Etrangères, qu'il conserve ju~u'il sa mort. li conduit la politique allemande œ,mne. ,;
l'Allemagne n'était ni vaincue ni àésarmée.. Il veut ignorer les difficultés. Il conch1t la
paix de Locarno com1111: si l'accord régnait sw: toutes les qt1es1ions. li ~t désormais
républicain parce que la République ~llemande est sa république, celle qu'il a s:a.u,•èe de la
faillite et qu'il maintient forte dilns le con1crt euwpéen. ApTès Locarno il répond il
1l. Briau:l: , Si nous sombrons, nous sombrerons ensemble. Nous n'avons pas le droit de
vivre ennemis "'·
•
l1 fallait un Allemand, et ayant connu Stresemann, pour expliquer $OU asi:ension ou
pouvoir et sa faculté d'adaptation presque gl,niale aux uéc:essitésde chaque époque. Il fallait
un Allemand pour èvoquet 10 ans de l'Allemagne moderne. du Congrès de Berlin â
l'evacuation de la Rhénanie, &gt;o années où l'Allemagne a connu la plus rumte et.la plus
basse fortllDe, et pendant lesquelles s'est developpêe l'activité .de Str-esemanu.
Di.jâ pMaf dam /a. Cullectio" " les Ccmtemporaius "'"' de prts "

LA CHINE ET LES .NATIONS
Traduction française de C. HEYWOOD

D'après la version anglaise de 1-SEN TENG et JOHN NIND SMITH
ÜN \"OLUJ\!E IN· I 6 DOOBLE·COliRONNE •.

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Ecrit pa_r _une persocnalité &lt;:hinoise hautement compétente, ctt ouvrage cou: décrit
avec pté~1s1on les ~auses premières de la ré\olution chinoite, des inuigues de la
monarchie et de la d1ctat1;1re militaire, 1a siLuatÏOI\ aoo,male de 400 millions d'hommes
dont l~s revendications sont cléfoi mées par nos préj1.,gés co'.ooiaux.

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Amundsen : par Lui-MÈ!lfl! (trad. de l'anglais par M .. m:ucB BEc) .. .. .. .. .. .. 15 fr.
G. J. Ga.LER: Sarah Bernhardt .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 16 fr.
CoMTE SFORZA ; Dictateurs et Dictatures de l'Après-Guerre ..
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GsoRGE Soout DE MoRANT, Soun lat-Sènn .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 15 ft.
HENRI BARBUSSE, Zola .. ..
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79 -

�VIENT DE
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Pour paraître prochainement, en souscription

PARAITRE

MARIE-CLAUDE

COLLECTION" LES LIVRES DU JOUR"

FINEBOUCHE

JOSEF BARD

LA CUISINE
DE MADAME

UN AMÉRICAIN CHERCIIE SON AtIE
(Shipwreck in Europe)

ROMAN

Trndüit de l'a 1iglais par ARMAND DANDIEU et ROBERT K.IEFÉ

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tique. Il trouve a Vienne uu aimable p1ulologue le Professeur Fraukel q · 1•·
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am1y1st. ra,u tise eJr .P 1 ant ro_pde dynamïfcue et hôtesse spirituelle; Je Doct.eur Ber&lt;rer
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s e promo eur es cures rap, es enlia esska et son frère Max elle
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gracieuse et ouce
ure, se _s mus1CJenue, 1m, ar ent, idéaliste et marxiste fatiatique, Ulric confis: Sà
névrose .aux soms du Doct~ur Berger qui le psychanalyse /,. toute vitesse Ent
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tombe amoureux de Jesska, la poursuit de ses assiduités et comple te~ent dr~ émpds
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1ver q? 11 l'avau entrainée chez lui pour µr.endre le thé
La cu~e &lt;I Olne k lan~ant a bndt: abattue a la recherche du rativunel e 1 iiu réel d F d·
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':n am~)Ur, il J. la c)la~~e de r~trouver u11e vraie girl américaine, Nauska. su ·erbe ?011 ;;./,ss~,e
emanc1pée de tout pr~1ugé,. nche ~•une absence complète d'imagtnation et ~e seJsihilitè a':;
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de 0101ns CIJ roo1~~· Il obt1e.m le, d,vorce a.iquel sa femme a fini par c;onsentîr â. ri/d'or
selon la mode arn,;ncame et J! en epronvc uDe impression passagère del·b té·
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au~ voyages, des ".oyages a la noce. et de la noce a la httenture sans pouvoir rie~s;~i~~~!~:
qui se passe en 1u, et autour de tu,.
Symbol7 d_u d~sordte de l'âme moderne cacli,!e sous Je rationalisme o timiste
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fausse cunosnê et (je l'arrogance qui se croit réaliste errant en aveugle ,.P,,exor bl•o sy1u o el. c_ a
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A l amère-pl_au: le ~aysage pur et calme d'un lac des Alpes de Styrie, le décor de d~uceur et
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a n , 1scute ~vec un .am,
un ari_s -,crate r?mantique, es problemcs essentiels qui agitellt J, mond~ moderne.
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, Ulnc, coavaincu enfin, au bout de quelques chapitres, de son ,ncnpacité à comprendre
1 Europe, ret'?u";'e daos s.o~ pays, pour y chercher le reruge de la simplicitê américaine
Ce livre. trcs bien nccueilh en Angleterre , a fait scandale en Ameriqne.. on pouvait
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ll'otler Bio•Bibliogrup/1.i.,_,
Né ~11 r~9l à Br,d11f1est (Ho,1,:rie), ]ouf Bard fit ,es é.tudts à ru,.;v,,·,i'ld r ·ale Ho rois, de
celle v,/.k or, ri P"!-"' '"" DJclorofet ,,s ,ra.mens de Pb,lotophi, Il suivit ses èlud
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11tau,; angl~,s 1/.i ante'.·uanz;," Budapest, a Vr.c1111ut à. Be,·/i11. il publia des essais bf d&lt;s hr.is,e, dm, I.e
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e aarper ~ M.1gasrne et le Forum.
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En 19:u, f-0sef Boni s'éfoblit I, .Lon.dres et se consacra cnli,'rement aux /,/frè-s , Cef/• anr1ét-ln
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/a,r,. p~ra//re vn ,imn•eau r oman ~Ife a1tnée. E11 ouJ.,·e Bord a fondé en H)
Tb l J · d 1/ '·
per,od,que ltlierarre cl arlisli17u,, publie à Londrn.
9 1•
e 5 an , ""
D,'."s ses es~a,s ~t ,arlù:lts Jos•f.B,:rd. étu1ie ;u_rtout. taus une flYtme à la fois pif!t,a,rfe et profvuù, le
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C'est Madame à la cuisine, - qui aime manger et veut tout voir et savoir ...
Quelle audace de franchir la porte si jalousement condamnée à la maitresse de
maison ! Du grand chef mitré de blanc à la moindre cuisinière en 1abBer l&gt;leu, on
n'aime pas beaucoup ça. que les maitres descendent à1'office... Pourtant, il y a la
manière ... Et il se trouve de bons serviteurs pour comprendre, assez intelligents
pour vouloir se perfectionner, dans une collaboration profitable.. D'autant plus
que sont trop peu nombreuses le.s hôtes~es curie1;1ses de se passio?~er a~ jeu.des
fourneaux et des casseroles ou la gourmandise adorable re101nt l hygtène
prudente : les b~aux mangeurs ont les meilleurs estomacs, n'y faisant passer que
des mets choisis, sains et bien préparés.
Eo bref, Marie-Cl:rnde Finebouche, mieux que des recettes délectables, voudrait donner la curiosité de la cuisine aux dames soucieusts de ne pas abandonner
le gouvernement de la table à la domesticité indifférente et routinière ... Certes, les
débuts ne sont pas facile~ Mais peu à peu, quelles joies à ordonner le menu, à
surviiller la confection d'un plat, à présider au repas où s'épanouit la belle humeur
des amis - connaisseurs en bonne chère ... Ce qui n'empêche pas de vivre sa vie,
et d'être avertit dt: toutes choses du cœur, de l'esprit et de l'art, des enfants, au
livre, au tableau, à la musique - et d'avoir les ongles étincelants.
Madame, à la cuisine, peut. mettre la main à la pâte. peser le beurre, et mesurer
les herbes parfumées, - sans allumer le feu, récurer la poêle et peler les pommes
de terre. La cuisine proposée id n'exige pas, pour Madame, de vider le poisson
ou de plumer la volaille, ma-is de combiner la sauce et de diriger la cuisson,
selon des recettes éprouvées. qu'il ~uffit de suivre scrupuleusement, pour
réussir .à !out coup, eo attendant de les modifier, d'en inventer, au goùt et au
caprice de la matinée ...
Mais qui donc est Marie-Claude Finebouche ?

(It.,Ue, Autriclu tl _1Jlema:g11e) el ,uivd a,,a1'l /, gu,;r-re au ,:._lZèue d, ""ra,,' · /!$[' : " • vers fia1&gt;''{ B"rape
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,,,,. La Ph1losopi:ue du ~r~1t de A. Pulszki - 1916. - Théorje et pratique du droit
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l&gt;our comprendre

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au~ transformations économiques

la crise mondiale

la crise de l'esprit
se trahit par uo.e révision des vJ.leurs héritées du siècle dernier. Voici en quels termes
Paul Valéry, dans Variét,, la dénonce : "La crise ko,u:miique est visi~le dans Ioule sa
force; mais la crise intellecJutlle, plus subt:le, tf qui, par sa natu,-e mfme, pn11d les
apparmu.s les plus trom/)$Uses (pllisqu'elle se passe d11ns le roynume mime de ln dissimulation), utt8 crise laisse dijjicile,nucl saisir sori virifablt point, sa phase ». C'est cette
délicate mise au point qu'ont tenté de faire les Editions de la N. R. F. en publiant
les ouvrages suh•ants :

il ne suffit pas de consulter les p&amp;iodiques et les livres qui p1raissent actuellemem.
Cette crise se préparait depuis plu~ieurs années, certains économistes ont même pu
la prévoir. Les ouvrages que les Editions de la N. R. F. ont réunis depuis la fin de
la guerre sur les évéaemeots politiques et économiques essentiels de cette époque
vous apportent la documentation nécessaire pour suivre les lignes directrices de
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politique aux politiciens? Telles sont les questions que cet ounogc examine.

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da-os les collections d'Ispaban et de Téhéran, seront réunies ici poar la
premièi-e fois en Europe. Les recherches de ce maître, commencées entre
1890 et 1900, et qui n'a jamais va de peinture e~opée°?e, s'apparen•
tent à travers la tradiùon persane de la dynastie séfévt, à celles de
cert;ins artistes de l'école de Paris. Mais les difficultés que dut résoudre
le rénovateur du paysage persan font surtout songer, malgré toute la
distance qui sépare leurs arts, à Breughel le Vieux.

Cette exposmon est d'un caractère purement artistique : aucune des
toiles réunies n'est à vendre.

"'·Il.."·

�LA ..~ NOUVELLE.

REVUE FRANÇAISE

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

Imité, comme critique allemand, à parler de Gœthe à des
Français, ·je ne pais l'epou8lllllr la tentation de me placer en
cMbatant sous le signe de Sainte-Beuve, DOt1ll maitre à tous.
Car non seulement je saisis avec joie la moindre occasion qui
me permet de parler de ~Beuve, mais encore nous lui
IOJDDleS reooonaissanta, nous, J\JJernands, et nous critiques,
d'a'9'0ir nommé Gœthe • le plus grand de tous les critiques • ;
nous pourrions évoquer ici quels ont été les traits communs
à Gœtbe et à Sainte-Beuve (et pour n'en citer qu'un : tous
les deu aiment à s'en rapporter au mot de la Bible : • D
y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. •)
lfaia DOU8 devoos aussi nous demander, il est vrai, à Gœthe
trouft plaœ dans le :Parnasse de Sainte-Beuve. Jetons un
lfllld sur la pographie et sur les contOlll'I de cette montagne aacrie. Elle fait partie de ce vaste système où s'orclolmeiat les lieux rêws de notre tradition, de cette longue
cbatQe qUi àne du JlOflle of FIIMd de Chaucer au P"""""
de RaphaS, à l'.Apotl,lou tl'Hoù, d'lngres, au Bous,
,__,_, de Walter Pater, et sur laquelle les Français
ùœent à CODltroire soit un Panthéon, soit un Temple du

Goet.

• Le Temple du Go6t, je lë crois, écrit Sainte-Beuve en
il s'agit simpte;.

1Sso, est à refaire ; mais en le rebâtissant,

21

�322

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment de l'agrandir, et qn'il dêvienne le Panthéon de tous les
nobles humains ,. Sainte-Beuve se montrait généreux. Il
accueillait Valmiki, Vyasa « et pourquoi pas Confucius
lui-même ? ,, Addison et Pellisson s'entretiennent avec
Xénophon, Lucrèce avec Milton. Mais Gœthe ne trouve
pas place dans ce temple, bien que « tous les nobles humains 11
puissent s'y rencontrer, « du plus grand des classiques sans
le savoir, Shakespeare, jusqu'au tout dernier des classiques
en diminutif, Andrieux. » Dans ce temple de la gloire qu'il
élève en 1850, Sainte-Beuve nous montre bien Milton,
mais Gœthe n'apparaît pas. Il ajoute bien quelque part :
v en général, les nations diverses y auraient chacune un coin
réservé », - mais de représentant de la • natio germanica »
(j'emprunte ce terme.au vocabulaire de la Sorbonne médiévale) il n'en cite pas un seul. Il est vrai qu'il a Andrieux.
Huit ans plus tard - en 1858 - Sainte-Beuve tente de
s'expliquer à nouveau et pour la derni~e fois sur le rôle
de 1a. tradition dans la vie spirituelle. Il s'agit de sa fameuse
leçon d'ouverture à l'Ecole Normale, qu'il intitula ; « De la
tradition en littérature, et dans quel sens il faut l'entendre. 11
Cette fois Gœthe joue un rôle important. Il est « ~~ui de q~
( l'on peut dire qu'il n'est pas seulement la tradition, mais
qu'il BSI routes /.es traditions réunies. 11 Et Sainte-Beuve
poursuit : • laquelle donc en lui, littérairement, domine ?
l'élément classique. J'aperçois chœ lui le temple de la Grèce
jusque sur le rivage de la Tauride. » Par cette tournure prudente, il veut sans nul doute indiquer que Gœthe a élevé en
plein territoire barbare une succursale du Temple du Goût.
Autrement dit : ~ Gœthe agrandit le Parnasse, il l'étage, il
le peuple à chaque station, à chaque sommet, à chaque
angle de rocher ; il le fait pareil, trop pareil peut-être, au
Mont-Serrat de Catalogne (ce mont plus dentelé qu'arrondi} ;
il ne le détruit pas. Gœthe, dan.:. son goût pour la Gr~ce qui
rorrige et fixe son indifférence, ou, si l'on aime mieux, sa
curiosité intellectuelle, pouvait se perdre dans l'infuù, dans
l'indéterminé; de tant de oommets qui lui sont familiers,
si l'Olympe n'était pas encore son sommet de prédilection,
où irait-il, où n'irait-il pas, lui, le plus ouvert des hommes
{
et le plus avancé du côté de l'Orient ? »

I

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

323

F. Baldensperger a montré dans ce beau livre qu'est son
Gœthe en France, que c Sainte-Beuve a subi, à un degré
que ses biographes ont insuffisamment marqué, le prestige
du Gœthe découvert par la France des années soixante, de
œ vieillard s'intéressant aux formes diverses de la pensée... 11
Devons-nous ajouter que, ainsi qu'il ressort de ce débat sur
le Parnasse dentelé et le Parnasse arroncli, Sainte-Beuve s'est
senti contraint par Gœthe de réviser sa conception du classi.
}
ClSDle
. .
Il le fait avec précaution. « Où n'irait-il pas ? » Son flair
politique le mène instinctivement à occuper d'avance les
positions de la c Défense de l'Occident •· L'hellénisme de l
Gœthe est pour lui nne garantie, un bastion contre l'Orient.
De même qu'il voit en Shakespeare un « classique sans le
savoir», de même il voit en Gœthe un cas limite du classique.
Mais de ce cas, il n'a pas poursuivi l'analyse. Au fond de
son cœur, il a toujoun: gardé la position qu'il a fixée une
fois dans ses CahiMs : • Je ne me figure pas qu'on dise: les
classiques allemands l&gt;. Le dernier des classiques était pour
lui Fontane. C'est du moins ce qu'il disait au public. En son
for intérieur, il se serait fort bien décerné à lui-même ce titre
d'honneur. Et il ne se serait pas trompé.
Mais la signification historique de Gœthe dans notre
culture occidentale vient justement de là : c'est qu'avec lui,
l'Allemagne entre dans le temple classique. La France a
reconnu sans nul doute le fait. Je crois que, sur ce point,
Léon Daudet et André Gide sont d'accord. Cei. deux parrains
suffisent. Peut-être suffisent-ils même à mettre en balance
les insultes d'un Claudel (« cet âne solennel de Gœthe li) et
l'incompréhension d'un Stendhal (« le plat Gœthe 11). L'esprit
français s'est prononcé en un vote clair : il opte pour Gœthe.
Mais comme il arrive si souvent, nous attendons encore la
ratification officielle. Elle n'arrive jamais sans retard. Je
veux dire par là que la version officielle fournie par l'Université française, lorsqu'elle nous présente l'histoire de la civilisation et de la littérature européennes, réserve d'habitude le
nom de classicisme au xvne siècle, et garde pour le XIXe siècle
l'étiquette de romantisme. Mais alors, et le xvme siècle?
On était visiblement embarrassé. Peu avant la guerre, et

f

�324

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grflce en particulier aux recherches de Mornet, on trouva
une solution : ce fut le pré-romantisme.
Cette loi des trois états, appliquée à l'histoire littéraire,
a l'avantage de nous donner un tableau clair et commode.
Mais elle ne vaut justement que pour la France. Dès qu'on
essaie - comme l'ont fait les comparatistes français - de
l'appliquer à l'Europe, on commet - involontairement
d'ailleurs et sans s'en douter - une usurpation et une méprise. Car il faut alors rabaisser Gœthe au rang d'un préromantique. Or Gœthe mérite bien, je pense, qu'on renonce
- ne serait-ce que pour lui - à toute cette systématisation. Mais il n'est pas seul. Il y a aussi Mozart. Ce
duumvirat suffi.rait déjà à prouver que jamais depuis le
xvue siècle, l'esprit classique n'a trouvé un sol plus favorable et ne s'est plus magnifiquement développé qu'en
Allemagne, sur les ruines du Saint-Empire romain, et
par l'intermédiaire de la langue et de la musique allemandes. Ce n'est qu'après s'être rendu compte de ce phénomène qu'il devient possible de donner aussi à Winckelmann,
à Hfüderlin, à tous les autres représentants du classicisme
jusques et y compris les « diminutifs» comme Andrieux, le
rang qui leur convient. Alors on comprendra aussi que
l'esprit allemand et le peuple allemand, en tant que phénomènes nationaux, échapperont toujours par quelque côté
à toute définition, et que c'est toujours avec et dans le cadre
du« Reich» qu'il faut les penser.
De nos jours, Hofmannsthal, tout comme Stefan George,
font partie de ce Reich de l'esprit allemand. Il s'étend du
Rhin au Danube, à ce Danube dont les bords, du temps de
La Fontaine déjà, n'étaient plus habités seulement par des
paysans.
Il est un signe qui distmgue peut-être tous les vrais c}assiques: c'est que tous sont des politiques « sans le savoir».
Et ils le sont parce qu'ils sont à l'origine d'influences politiques. Cela vaut aussi - et précisément - pour les petites
J
nations, qui, pour faire valoir leurs prétentions nationales,
s'appuient sur leurs grands hommes. Gœthe lui-même comme
tout Allemand, n'aimait pas la politique. Mais les circons~
tances le contraignirent pourtant à s'y mêler et à y jouer

GŒTlŒ OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

des rôleE fort variés. Sa rencontre. avec Napoléon oacbe un
sens profond. Mais c'est après sa mort seulement que
commença sa véritable influence politique. Et en quoi
consiste cette influenœ? En rien d'autre - mais aussi en
rien de moins - qu'en la valeur universelle que Gœthe a
conférée à l'esprit allemand. Nos nationalistes ont malheureusement la vue trop courte pour s'en rendre compte. Ils
reprochent à Gœthe son peu d'enthousiasme pour les guerres
de libération; fü en veulent à son cosmopolitisme. Ils ne
peuvent pa:.s comprendre qu.:: c'est justement cette attitude
supra-nationale qui a valu à l'Allemagne l'attention et
l'intérêt du monde cultivé, et que Gœthe a conqui. pour son
pays des trésors de sympathie, étourdiment gaspillés par le
nationalisme. C'est dans les pays anglo-saxons que oette
influence s'est fait tout d'abord sentir. Son premier témoin,
c'est Carlyle,-dont Gœthe put encore lire l'Essai écrit en 1828.
Puis elle gagne l'Amérique, en 1847. Emerson accueille
Gœthe dans le cercle étroit_ des ~ Representative Men •
et l'associe à Platon, à Montaigne, à Shakespeare, à Napoléon ; c'est de nouveau en Angleterre que s'accomplit
par la suite le pas le plus important, avéc Lewes, qui
écrit en 1855 la première biographie de Gœthe - wie
œuvre dont la lecture devait être décisive encore pour un
André Gide.
Carlyle-1828, Emerson-1.847, Lewes-i:855, à considérer
ces noms et ces dates, on ne peut qu'admirer davantage
encore l'admiration si distante et si prudente de SainteBeuve, et l'on comprend mieux maintenant pourquoi André
Gide s'était trouvé contraint de recourir à un livre anglais,
pour entrer en contact plus intime avec la vie de Gœthe.
La France du xrxe siècle n'a pas produit un seul ouvrage
central sur Gœthe. En revanche, des âmes que bien des affinités unissaient à Gœthe, comme Nerval, cet Orphique, et
Gautier, cet amant de la forme, en ont saisi des aspects
essentiels. De son côté, Pierre Louys semble avoir senti et
fait sentir avec beaucoup de bonheur la beauté musicale du
vers gœthéen. Enfin - nous ne devons pas l'oublier ici c'est Taine qui, dans son Essai de: 1868, a rendu le plus bel
hommage que Gœthe ait jamais reçu de la France. Ce qui

�326

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

suffirait-déjà à donner à ces pages une valeur toute particulière, c'est qu'elles ont leur source dans l'exaltation que
Taine avait retirée d'une expérience toute concrète : l'ivresse
vitale d'une longue course en f01:êt; et cette forêt se trouve
en pays aisa.cien. Voici encore qui est caractéristique: c'est
sur la terre alsacienne que Taine a spontanément rencontré
Gœthe, c'est sur cette terre dont Michelet a dit : u Je m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germ.anique est dangereux pour n1oi. Il y a là ttn tout-puissant lotos qui fait oublier la patrie». 1aine a eu le courage,
lui, de monter à Sainte-Odile, et il n'a pas pour cela oublié
sa patrie. Michelet se laissait-il donc plus facilement séduire ?
Ces rappe1s, ces souvenirs ne sont nullement du passé
mort. Ils vivent jusque dans le présent. Le nom de Maurice
Barrès en est le témoignage. Dans son dialogue avec Gœthe,
Barrès poursuit et approfondit le dialogue ébauché par
Taine. Et même il aurait pu le couronner si le nationalisme
- et cette fois le nationalisme français - n'avait à son tour
exigé et obten.u que Gœthe fût sacrifié. Dès l' Ennemi des
Lois, Gœthe apparait dans l'univers intellectuel du jeune
Barrès, et il y joue un rôle décisif. Dès lors, il sera pour lui,
durant de longues années, un guide et un maître ; il sera
celui auquel Barrès revient toujours, après avoir parcouru
le cycle des aventures. Une relation vivante, un drame avec
Gœthe, c'est sous cette espèce que Barrès participe à l'esprit
allemand, lorsque s'éloigne de lui l'ivresse spéculative
cl musicale de la sensibilité allemande. Gœthe personnifie
alors l'unité la plus haute qui ait jamais été réalisée entre la
poésie et la pensée - « celui qui est le plus poète est aussi la
source de toute pensée n - et par là, il est le modèle de toute
attitude créatrice envers la vie : sans cesse, il travaille à
élargir sa vision de l'Univers et à s'ouvrir à toutes les formes
nouv€11es d'activité - comme en cette journée mémorable
de Valmy: la Campagne de Francs est, selon Sture!,« un des
livres les plus honorables pour notre nation... Gœthe comprend les fièvres françaises qu'assurément il n'était pas né
pour partager». C'est encore le-jeune Sturel qui, s'imaginant
une belle peintme où lui-même figure comme personnage
principal, voit se dessiner le tableau de Tischbein : un Gœthe

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND « de vigoureuse beaut~. étendu dans une forte et joyeuse
campagne » et prenant « conscience de ce qui git d'~ernel
dans les formes diverses de la vie ».
Barrès aime à illustrer et éclairer œrtaines vicissitudes
typiques de la vie de ses héros par des formules qu'il emprunte à Gœthe et à sa Phénoménologie de la vie humaine.
Astiné ATavian, c'est « Yêternelle Hélène», « tant admirée,
tant décriée ». La déchéance morale de Racadot trouve son
-commentaire dans œtte autre formule : (&lt; L'homme &lt;l'action
est toujoms saos conscience. 11 Ainsi Gœthe apparaît chargé
d'interpréter les types &lt;le l'existence humaine. Mais son rôle
est plus vaste encore~ car dans la mesure où Barr~ cherche
à donner à ses instincts et à ses élans un système et une
armature - Gœthe devient le maître de vie, que Barrès
invoque pour que lui soient confirmées les grandes lignes
directrices de sa vision du monde. S'agit-il du déterminisme,
qui nous conduit à accepter cc ,qui est donn~ &lt;lans la nature
-et dans la société? Gœthe, en contemplant la forme -0rganique, entrevoit les lois naturelles et enseigne qu'on doit
s'y soumettre. S'agit-il de l'empirisme en politique ? Gœthe
a écrit : « Que 1'on crucifie cha.que enthousiaste â sa trentième
année! S'il connatt le monde une fois, de dupe il deviendra
fripon. » S'agit-il du traditionalisme ? Barres en appelle à
Iphigénie. Enfin, le plus beau témoignage d'un ,équilibrn
parfait entre la tradition et la libre audace de la création,
c'est le Faust : « conception solide, enracinée dans la réalité,
libre jusqu'à t'audaœ, disciplinée jusqu'au traditiooalisme,
et qui restera dans la construction humaine comme llD
témoin de la conscience allemande Il.
Mais pl.us Barrès s'attarde parmi les marécages et les
vapems méphitiques du natiooal.isme, moins il devient
capable de retr-OUYer le ehemin qui le ramènerait vers lei;
hautes altitudes on séjourne Gœthe. Détail caract-éristîque:
il s'.éloigne de Gœthe dans le mtme temps qu'il s'éloigne de
1a G1:-oce, -et en. vertu de la même nécessité : c'est 1e même
phénomène de rétrécissement &amp; d'appauvrissement. Dans
le récit qu•u nous a donné de son voyage en Grèce, il fait
un détour à travers les bois de Sainte-Odile, où Taine avait
mené l'Ipbigénie de Gœthe. Lui, il la renvoie de l'autre c6té

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du Rhin : la prière que dit Sainte-Odile « invoque ..• les
héroînes de Corneille et de .Racine... plutôt que la noble
jeune dame un peu lourde de la cour de Weimar». Et pourtant, quelques phrases plus loin, on trouve cet aveu:« Jaime
la Grecque germanisée ». Iphigénie est « une pièce civilisatrice», et« un très petit nombre de personnes sont à un
degré suffisant de culture pour ressentir, repenser l'esprit
profond de cette tragédie». Iphigénie représente les droits
de la société contre l'orgueil intellectuel.
• Le pédantisme et l'aplomb d'un Gœthe pourraient
• déconcerter. Gardons-nous de méconnaître sa magistrac ture. Il nous ouvre mieux qu'aucun maître la voie du grand
u art, en nous montrant que, pour produire une plus belle
« beauté, le secret, c'est de perfectionner notre âme ... Il
• nous est utile par l'exemple de sa vie, mieux encore que
c par son œuvre. La société d'un Gœthe apprend à tirer
c parti sans vergogne des moindres éléments, à ne pas nous
« intimider, ni enfiévrer, ni désespérer. Ce grand homme
c est calmant. Ses points de vue ne sont ni rares, ni extra• ordinairement puissants... Mais c'est un homme très
« solidement campé dans ses idées. Ce citoyen libre de Franc• fort, ce bourgeois haussé d'une classe, ce parfait produit
• d'une vigoureuse famille, bien adapté à la vie allemande,
, avec quelle heureuse audace il s'appuie sur ses erreurs 1 &gt;&gt;
Ces lignes sont empruntées au chapitre que Barrès, dans son
Voyage de Sparte a consacré à Gœthe ; chapitre tendu ; le
jeune Barrès y lutte avec le Barrès de la maturité ; on y sent
la volonté de tenir Gœthe à distance, et pourtant un désir de
plaire. Mais c'est là le dernier témoignage que Barrès nous
ait laissé, non seulement de sa volonté de rendre hommage
à Gœthe, mais encore du seul effort de le comprendre. Dans
les années qui suivent, Gœthe disparaît presque entièrement
des livres-de Barrès, ou, s'il apparaît, c'est sous la forme d'une
caricature où se montrent à plein les préjugés de l'esthétique
nationaliste : dans .Colette Baudoche, par exemple, Barrès,
comme s'il se citait lui-même, parle encore du Gœthe
portraituré par Tischbein·, mai.- cette fois, c'est pour
dire : « ce mémorable portrait, à la fois ridicule et beau, du
jeune Gœthe étendu dans la campagne romaine et pareil à

GŒT:FIE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

un jeune éléphant ~. Barrès a voulu se rectifier, mais ce faisant, il laisse assez voir jusqu'où la haine l'a conduit à
s'humilier.
Si la France veut vraiment s'assimiler Gœthe tout entier
et non pas le filtrer, il faut qu'elle choisisse de considérer
l'Allemagne sous un angle nouveau. En ce sens encore on
peut dire que cette commémoration de Gœthe a une portée
politique. Hâtons-nous d'ailleurs de reconnaître que la
germanistique française a su réaliser d'imposants travaux
d'approche, qui annoncent une image neuve de Gœthe. Je
n'en veux pour témoins que les noms de Fernand Baldensperger et de Henri Lichtenberger.
Que dire aujourd'hui de Gœthe? Mais peut-être faut-il
nous demander d'abord : que ne pouvons--nous pas encore
dire de lui? C'est bien simple: nous ne pouvons pas encore
dire sur lui le dernier mot. Depuis Gœthe, il n'a surgi aucun
artiste, aucun penseur aussi universel. Il est jusqu'ici le
dernier représentant de cette lignée qui va de Platon à
Dante et à Léonard de Vinci. Il est le dernier représentant
de cet « uomo universale » ,de cet idéal que la Renaissance
italienne a contemplé et dont on retrouve au xvne siècle
les tronçons épars, avec « l'honnête homme » et le « gentleman ». C'est dans cet uni'V'ersalistne qu'il faut chercher les
affinités qui rapprochent le génie italien et le génie allemand,
et dont Gœthe est à la fois le témoin et le modèle. Mais de
cet universalisme de Gœthe, il suit aussi qu'il est impossible
d'être aujourd'hui un esprit vraiment européen, tant que
l'on n'a pas accueilli et recueilli en soi cet élément de culture
que représente Gœthe. Aussi n'est-ce pas assez dire que '
Gœthe nous tient; il nous contient. C'est pourquoi nous n'en
avons pas encore fini avec lui; c'est pourquoi nous ne pouvons le découvrir et le pénétrer qu'à force d'approximations
toujours nouvelles. Nous ne pouvons pas encore regarder
par-de&amp;Sus son épaule. Et cela jusqu'à ce qu'ait surgi un
nouveau classique, universel comme Gœthe, mais tout
aussi différent de lui que Gœthe le fut de Shakespeare, ou
Shakespeare de Dante. Je sais qu'il entre dans la définition
de tout classique, ~d'être inépuisable. Mais ici, il convient f
de distinguer : un Platon, un Racine offrent sans cesse au

�330

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chercheur de nouveaux aspects : mais leur image même ne
change pas. L ' ~_de Gœthe reste encore c!!aJ,gea.nte. Le
siècle qui vient de s'écouler depuis sa mort n'a ni arrêté ni
fixé les contow-s de ce visage. Nous retournons à Dante,
à Milton. Nous vivons avec Gœthe. Il est notre compagnon
de route, il chemine avec nous dans notre vie, et si cette
constatation vaut à coup sûr pour nous autres Allemands,
elle ne vaut pas pour nous seals. Les limites de son univers
spirituel sont aussi les nôtre. en admettant que nous soyons
capables de coïncider avec elles en tous points. Et là où il
s'est tu, éludant tel ou tel problème de notre existence dans
un geste sibyllin, nous demeurons nous-mêmes irrésolus,
hésitants. Mais son amitié et sa proche présence nous accompagnent jusque dans les régions où les certitudes doivent
le céder aux pr~ntiments, et où le démon faustien de la
connaissance doit renoncer à s'assouvir.
Nous nous trouvons donc, par rapport à Gœthe, dans tme
situation coocrète donnée, laquelle aura disparu dans cent
ans, au deuxième centenaire de sa mort. Mais d'ici là nous
cél.èbrerons encore en 1949 le bicentenaire de sa naissance.
Entre ces deux dates, 1932 et 1949, quelques Européens
auront peut-être su maintenir vivantes en eux l'image et
l'action de Gœtbe : fidélité qui serait lourde de sens pour notre
proche avenir.
En se demandant de quels traits nouveaux Gœthe a
enrichi le type classique, on le pénétrera plus intimement
' que si l'on s'évertuait à l'enfermer dans une formule. L'un de
ces traits, je l'ai déjà nommé, en disant que Gœthe est le
r premier classique allemand. Un autre trait souvent remarqué
a été tout réœmment défini d'une façon très suggestive par
f .\ndré Gide : Gœtbe est le premier clasmque, chez qui la vie
et l'œuvre se pénètrent complètement. Il est donc le premier
classique dont la vie ait été elle-même une doctrine explicite.
D'Homùe et de son existence terrestre, nous ne savons
rien. Sur Dante et sur Shakespeare, nous ne possédons que
des -données tout extérieures, quelques pauvres dates. Sur
la vie intérieure de Racine, nous ne saurons jamais :rien.
Pour tous ces clusiques, l'œuvre seule comptait, et non pas
ce que l'homme, en eux, devenait. Mais de Gœthe nous a vous
0

,

•GŒTBE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

33I ..,

et nous savons presque tout. Nous connaissons sa vie extérieure et sa vie intérieure : que ce soit à Francfort, à Weimar,
à Strasbourg ou à Heidelberg, nous savons où il a demeuré.
Une véritable géographie gœthéenne s'étend sur la carte de
l'Allemagne. Les traces de sa vie restent encore présentes
sur notre sol. Moi qui écris à Bonn, je puis apprendre de
Gœtbe lui-même, à qui il a rendu visite ,ici, ce qu'il a vu, ce
qu'il a pensé de la fondation de notre Université, en 18:r9.
Mais si je vivais à Darmstadt, si je vivais à Wetzlar, on à
Dusseldorf, ou à Iéna, la même chose m'adviendrait. Les
stations de sa vie coïncident avec les centres, petits et

\

grands, de nos provinces allemandes. Ainsi nous sentor.s
réellement la présence de Gœthe. Il en est beaucoup pamù
nous, qui connaissent des descendants de ses amis. Etant à
Weimar, il y a vingt-cinq ans, l'hôte de l'archidiacre protestant, lequel demeurait - soit dit en passant - dans la
maison qu'occupait Herder lorsqu'il était en fonctions, je
fus présenté à une vieille dame, qui avait respiré, étant enfant,
l'atmosphère de la maison de Gœthe et qui en avait gardé un
souvenir très vivace. Ce qui nous unit à Gœthe, ce n'est pas
- ou œ n'était pas - seulement le livre, la lettre; c'est une
présence qui monte jusqu'à nous et nous adjure, à travers
une foule d'hommes, de villes, de lettres, de souvenirs de
toute sorte. Ma génération a été encore à même de grandir
dans l'émanation diffuse rayonnée par l'existence de Gœthe.
Lui-même a bien senti que son existence était exemplaire.
Il écrivit l'histoire de sa vie, il rédigea ses annales, il publia
sa correspondance avec Schiller. A trente ans déjà, il était
mené par cette idée que sa vie était tout aussi importante,
\ sinon plus, que son œuvre. Il écrit en 1780 : «le désir de dresser
la pyramide de mon existence aussi haut que possible dans
les airs l'emporte sur tout le reste; c'est à peine si je l'oublie
un seul instant ». Et deux ans plus tard, nous lisons dans ses
lettres cette constatation, dont le choc nous remplit d 'émo- _,
tion : « Décidément, je suis né pour être écrivain..• Gœthe
avait alors trente-trois ans. Et c'est alors seulement que se
fait en lui cette lumière, qui, seule, permet à l'homme de
génie de découvrir le secret de sa destinée. C'est alors sans
doute que • yjvre » et • écrire , neJont plus qu'un pour 1ui

�332

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et qu'il en opère consciemment la fusion. Ebauché par
l'adolescent, achevé par le patriarche, le Faust, l'œuvre
maitresse, avance comme sa vie, l'autre œuvre maîtresse.
Cinquante années de vie vécue, cinquante années de durée
réelle, séparent le plan et les derniers vers du Faust.
Balzac, lui aussi, a eu par deux fois en sa vie dans wie
extase visionnaire la révélation de sa vocation. Mais le grand
exemple de Balzac ne fait que mettre encore plus en évidenoe
la singularité de Gœthe. La vie de Balzac n'a pas été belle.
Il fut la triste victime de son activité dévorante. La vie de
Flaubert n'a pas été belle. Elle s'est écoulée dans les tortures
qu'il s'imposait à rompre en visière avec tout ce qui l'entourait, avec la société, avec Dieu. L'œuvre, ce Moloch, l'a
dévoré. Baudelaire avait tout ce qui est nécessaire à une
belle vie: il aimait la volupté, le luxe, la modernité. Il aimait
m~me ce qu'il y a de plus ancien et de plus éternel : la prière.
Mais ni les puissances de ce monde, ni son démon intérieur
ne lui permirent de réaliser la belle \ic qu'il avait rêvée. Et
qu'on ne parle pas d'exceptions ou de hasards. Les grands
artistes du xixe siècle - qu'on pense à Dostoiewski 1- ont
presque tous été des ci outsider» de la vie, ou bien, incapables
de donner une forme à leur vie, ils l'ont fuie. Destin bien
connu de l'homme de lettres I La tour d'ivoire de l'esthète
est devenue la prison de livres du critique - témoin SainteBeuve - ou le grenier à curiositPs du collectionneur, comme
chez les Goncourt.
Gœthe, lui aussi, a beaucoup souffert, beaucoup travaillé,
beaucoup lu et beaucoup collectionné. Mais il a encore aimé
et voyagé ; il a botanisé comme Rousseau ; il a entendu,
comme Dante, le • Chorus mysticus » et la musique des
sphères ; il a eu pour amis des rois et des enfants ; une telle
vie n'est plus simplement belle, elle est riche et vaste; elle
est profonde ; elle est grande. .
Les amis de Gœthe et aussi ses biographes, se divisent en
deux groupes : les uns considèrent que la vie de Gœthe est
plus importante ou plus belle que son œuvre; à Iphigénie,
ils préfèrent les Enlretiens avec Eckermann. Les autres affirment le primat de la valeur esthétique sur la valeur biographique. Ils s'opposent à ce qu'on réduise Gœtbe en une pous-

G&lt;ETlŒ OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

333

sière psychologique. Avec Gundolf, qui est leur plus grand
représentant, ils déclarent qne la véritable vie de Gœthe,
c'est son œuvre.
Ces deux façons de voir me semblent l'une et l'autre
partielles. En tout cas, je crois qu'il est une troisième possibilité. Elle consisterait à se:demander : comment Gœthe
a-t-il considéré sa propre vie, et toute vie en général? Comment sa conception de la vie se reflète-t-elle dans son œuvre ?
Je m'explique plus clairement : dans toutes ses considérations snr la vie, Gœthe a été guidé par deux idées fondamentalcs : celle de phénomène, et celle de morphologie.
Vers 1829, il écrit : • Pour me tirer d'affaire, je considère
tous les phénomènes (Erscheinungr-n) comme indépendants
les uns des autres, et je cherche à les isoler de force ; puis
je les considère comme corrélatüs, alors ils se groupent et
tout repart et se remet à vivre •· Gœthe emploie les mots
c Erscheinung • et • Phanomcn , dans le même sens. Son
attitude, comme penseur, est nettement phénoménolcgi.que;
la vie de la nature et la vie de l'esprit se présentent à lui sous
le même aspect. Dans l'un comme dans l'autre domaine, les
éléments derniers du réel ne sont ni des atomes, ni des c~mcepts, ni des • faits ,, ce sont des entités, mais des entité.s
qui échappent aussi bien à toute définition qu'à toute description ou qu'à toute analyse mathématique, et qui ne sont
saisissables qu'à l'intuition. C'est là ce que Gœthe appelle
pliénombus. li pense en empiri:.ic - non en positiviste - et
en visuel.
Parmi ces phénomènes, il en est auxquels Gœthe a donné
le nom de : • Urphânomene • : ce sont des phénomènes de
la nature ou de la vie spirituelle, auxquels se laissent ramener
tous les autres phénomènes appartenant au même groupe.
La pensée de l'homme doit, bon gré mal gré, se contenter de
suivr-:: "ies phénomènes jusqu'à cette source première. Parvcn;; à ce point, il lui arrive la chose la plut prodigieuse qui
puisse arriver à un homme qui pense : il s'étom,e. Ainsi
plongé dans l'étonnement par ce• Urphânomen 11, il lui est
loisible de se résigner à en rester là et de croire que la divinité
se trouve immédiatement denièrc. Un de ces phénomènes
fondament&amp;.ux, qui semblait à Gœthe particulièrement

1

f

�334

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE':

important, c'était par exemple la fonnation des couleurs,
l'action réciproque du clair et do sombre. Le« Urphànomen •
a deux faces ; il regarde non seulement du côté de la nature,
mais aussi dn côté de l'esprit.
Nous découvrons ainsi un autre aspect de la phénoménologie gœthéenne: c'est qu'elle conduit à une symbolique.
Si nous revenons de la physique et de la métaphysique au.
monde organique, la nature nous apparait comme le règn6
des fMmss. A celui qui sait voir ces fonnes ·mcombe aussi la
tâche de développer une théorie des formes. Cette théorie,
Gœtbe l'a appelé la morpho"logie, et c'est lui qui a créé ce mot.
La morphologie, selon sa définition, est ([ la théorie de la
forme, de la fonnation et de la transformation des corps
organiques. » Pareille conception impliquait qu'il était
convaincu de l'unité de la nature, de l'unité de composition
des êtres organiques, et enfin de la possibilité de la métamorphose - non pas ·entendue en un sens historique et
concret comme le fait la phylogénie, avec la théorie de la.
desœodanœ, mais entendue en nn sens aristotélicien, en
tant qu'elle suppose dans la nature organique un ordre idéal
de types. On sait que Gœthe a consacré à la métamorphose
des plantes une étude en prose, et qu'il écrivit également uneétwle de même nature et aussi toute une pièce de vers sur la
métamorphœe des animaux. Il existe aussi, de toute cette
vision gœthéenne de la nature, un tableau largement brossé ;
c'est un poème, un chant mystique et dionysiaque à 1a fois
qui a pour titre &lt;&lt; Ame du monde» (Weltseele) et qui retentit
à la fin d'tm « festin sacré 1). Comme dans le Banquet de
Platon, c'est Eros qui est ici glorifié, mais 1m Eros cosmogoniEJ_ tte ; les adeptes viennent de célébrer leurs mystères.
L'idée de métamorphose gouverne manifestement tout le
poème; les mystes sont invités à se précipiter dans le Tout,
à se métamorphoser en astres, puis, dans l'extase même de
leur élan créateur, à venir sur des terres nouvelles, à les
animer, à rytllnier leur atmosphère, à organiser le monde
minerai, à faire surgir le monde végétal et le monde animal.
et enfin, à se retrouver sous la forme humaine. En parcourant ce grand cycle, la vie se parachève dans l'amour.

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

335

Verteilet euch nach aUen Regionen 1
Von diese,n heilgen Schmaus !
Begeistert reisst euch dwch die nâchsten Zonen
[ns AU und fillU es a,us !
Sckon schwebet ihr in ungemessnen Fernen
Den selgen Gottertra1'm,
Und leuchtet neu, gesellig, unter Sternen

lm lichtbesiiten Ra11n~.

Dam, treibt ihr euch, gewaltige Komden,
Ins W eit unà W eitr hinan ;
Das LalJ,yrinth àer Sonnen und Planeten
Dt1rchschneidet eure Bahn.
1hr greifei ras ch nach ungeformten Erden
Unà wirket schôpfrisch fung,
Dass sie belebt unà stets bet-ebter werden
lm abgemessnen Schwung:
Unà kreisend f ührt ihr in bewegten Lilften
Den wandelbaren Flor
1.

Dispe,ses•vou.s dans toutes les directi,;ms,
Quitte:, ce banquet sacré I
Portés par l'enthousiasme, traversez /.es JDMS üs plus pr~ines.,
A /.lei vers l' Um'.vers, emplissez-Je!
Déjà, vous plane11 dans un itnin~nM lointain,
Réva,it l'heureux réve des Diet,x,

Et, renauvelts, soeiables, 1101'$ bril/.e: par,m /.es QSJrcs.
Dans l'espace se1t&lt;é de lumibes,

Lots, p,iissantes comètes, vous prem;s votre e1at1
V - monte•, eh cercles toujours plus larges
coupant dan,s JJotre course
Le labyrinthe des soleils el des plat1ètes.
Rapides, vous vo1,s emparez de limons informes,
Dociles à votre jeunesse créatrice, 41,lils s'animent, et s'animent touf1mrs de plus belù,
dans un élan mesuré.
Dans l'atmosphère agitte vous entraînez tùm, vos ç;iclu
L, je,, fugace des nuages,

�•SIM• .a.,._ GrilllMt

Utul sdwlilJI
Di, ,,.,. p.,,,,.,,. """·

N• .,,- sici _, rilllltwM ErA&amp;wlM

z.. • ,,,,,,,,,,_ ,ty,ld :

OU LB CLASS10UK AI1BMAMD

337
()ite coaceptiob acc:aeille à )a fois les hMes philoaopldqws
pfill dha&amp;6i ; on y retlouve l'hylozofsme ionien, rtme
6 IDClllde de PlatoD, l'enta-:Me d'Aristote, la natura natu~et: la natura natmata de Spinoza, Je.doctrine les1viidmne
dt la monade, la philoeophie de la nature œ Scbe11ing.
Iola ces S4ments si disparatea acmt ici œll'5et maintenus par
fidl5e de Jmtamorphœe. C'est elle qui est vraimeat l'idée
_ _ . de Gœthe, et c'est elle qtii Je fait participer à la
C&amp;diu-' de la Philoaophia perennis, comme aUISi, d'ailfnn. à œ1Je des mystàles antiques et de la ~ n
dat4dmme. Cette demiàe affirmation s'avèrera exacte pour
pea qa'on aonge aux demien vers da Ftiusl, qui cWpeignent
là IMtamorpbose d'une lme •f&gt;rbs üa MOrl.

Mais!

Du W.,,,,. will, IMI _,.._,,,,_,,, ,,.,._,
UN ;"'4s Stae,W. 1'bl.
Uu ,o wrdrtlflp _, liablœllM Sll'lilM
D• I""""'- Q,_,,,. NM/d:
N• gUIIIM ICAott ,,_ P•atlùus WlitM
lt1 111,erbt#,u, Prt1cld.
Wia r,gt ski INIU, li# ho'ltùs Lidd • scia.,,.,
G,slaU,,.,,w,, Scl,ar,
Uffll w ,,__,, ff/ Ml
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4111 ersu Pau,

YOM MlM Glislllrcltor tlfflgeb#s,
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So fW/d a, aaiOfl w Wit• SCN/11'.
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Uffll lNIU wrliscld
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U,ul so e,a/&gt;/Mlp mil Dtink 4111 scAilNlle Lebtm
Vo,,a A.U i,ss A.U 1wll&amp;k.

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Il,,.,_..,.,_,._, i. , _ 16 ,_ T~,
a/.,_ M,-;..

Dam ces vers, Gœtbe cMcrit la double m~hose

'°"".., .. ...,,....,;

DM, , . . . . . . , . . - - - '"""'"·

wblo par Faust : c'est à la fois un rajtmnissement et une

r-.
r"'"'- _,,,# -""
,, ,,...
• ,0,,.,U,•
..,, •

_,.fign.ratiud. On a fait remarquer qu'il y avait dans
-..œ de Gœthe un pusage para)We ; il se trouw dans Je
~ d'1111e cantate pour la RMormation, qae Gœthe aftit
~ d'cScme à 1'oœasion des fêtes de Luther en 181; . , . d-.uleun n n'a p u ~ : • Tout ce qui est terrestre
~ la spirituel s'Bm et ae baU11e jaaqu"à l'ascension

. -·;

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E,.-.W6-•w~
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22

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

et j~qu'à l'imtnortalité. » Ainsi, la vie humaine tout entière,
sur la terre comme au ciel, est transformation et transfiguration, et c'est pourquoi, du reste, la vie. prise à ehacun de ses
échelons, n'a qu'une réalité symbolique :
·
Alles Vergiintliche
I st nu, eiH Gleiekms , .

Dès lo{s, OOQS pouvons nous retoumer et regarder maintenant en arrière. Nous savons ce que G~the entenda.it par
phénoménologie. et par mwphologie. Il a. donc considéré
toutes les forme&amp; de la. vie comme des métamorphoses et
comme des symboles. Il n'a pas considéré sa propre vfo autrement. C'est pourquoi cette vie a. pu, a dû nécessairement
devenir pour lui matière à forme artistique. Et c'est pourquoi nous, de notre côté, loin de nous permettre de considérer
Gœthe !:'oit en purs biographes, soit en purs esthètes, nous
devons absolument nous élever à un plan supérieur en
essayant de réaliser une compénétration réciproque de
l'élément biographique et de l'élément esthétique. En
d'autres termes : l'œuvre poétique de Gœthe ne révèle
entièrement son secret qne si on voit en elle une contribution à la phénoménologie de la vie hmnaine. Gœthe nous a
appris lui-même, par des centaines et des centaines de confessions, que sa sensibilité réagissa.it très vivement et très
d.uuloureus~ment à tous les C?llflits, qirels qu'ils soient, qui
meUent les hommes aux prises. De ces conflits son œuvre
nous. p:résente un ca.tal~ d'une richesse incroyable, d'unericb.ess~ qui, en tout. cas, la.is.5e loin derrière elle le nQlllbre
as~z restreint des conflits typiques. aualysés par la tragédie
attique. ou par la. tra,gédie b:a.nçaise. Mais cet écart nCll.lS
amène à c~nsta.ter une différence ~ucot1p plus profonde
encore. Selon le système classique, les conflits sont insolubles et c'est pourquoi ils se dénouent tragiquement, par
la mort et par des catastrophes.. Cette conception domine
presque toute la littérature française, de Corneille à Julien.
Green. C'est une conception de psychologues.
r.

Toutes choses périssa'614,s
N11 sont qu'•m SY1JA/mJe.

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

339
Gœthe, très consciemment, écarte le tragique. En I197,
il écrit à Schiller : « Je ne me connais pas assez bien moimême, il est vrai, pour savoir si-je serais capable d'écrire'
une véritable tragédie; mais rien que de penser à l'entreprise me fait peur et je suis presque convaincu que, rien qu'à
m'y essayer, je risquerais d'être brisé&gt;&gt;. Passage révélateur,
car on sent très bien que Gœthe s'applique toujours à trouver
aux conflits une solution, et une solution qui soit due à la
médiation. On se rappelle ce personnage que Gœthe introduit
dans les Affinités électives et qui a pour nom « le médiateur ». Dans Wt'llielm Meister, il nous montre comment ]es
membres d'un cercle domestique se réunissent tous les
dimanches pour résoudre par voie de médiation certains
conflits moraux. On peut définir cette méthode en l'appelant
la méthode résolutive. On peut aussi l'appeler la méthode
anagogique, car, au lieu de mener à la mort et à une série
de catastrophes, elle permet de vivre et de monter toujours.
Autre exemple significatif : alors que la tragédie s'achève
souvent sur un suicide, le drame de Faust s'ouvre sur une
tentation de suicide, tentation réprimée après un recueillement et un acte de foi. Je n'ai choisi ici que quelques exemples qui sautent aux yeux. Mais si l'on fouille l'œuvre de
Gœthe en partant de cette idée, on ·1a trouvera partout
confirmée. On ne rend donc pas pleine justice à Gœthe,
lorsqu'on fait de lui un psychologue ou lorsqu'on l'aborde
en psychologue. On peut sans aucun doute le lire en
psychologue, mais on devrait le lire aussi en pensant à cette
méthode anagogique que je viens d'évoquer. Il ne serait pas
inutile de faire revivre pour nous autres modernes, la vieille
théorie médiévale de la quadruple signification et de la
quadruple interprétation.
Un des points particulièrement importants de la Phénoménologie de la vie humaine~ c'~t la théorie des quatre âges
de la vie. Gœthe l'a formulée d'une manière très intéressante. Le passage étant peu connu, je me permets de le citer
ici : « A tout âge répond une certaine philosophie. L'enfant
est réaliste; car il se trouve tout aussi convaincu de l'existence des pommes et des poires que de la sienne propre.
L'adolescent, assiégé de passions intérieures, est néœs..'WJ'e-

l
1

�340

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment porté à tourner toute son attention sur lui-même et à
ne rencontrer tout d'abord que soi : le voilà métamorphosé
en idéaliste. Par contre l'homme mûr, a, lui, tout lieu de
devenir un sceptique ; il fait bien de mettre en doute si le
moyen qu'il a choisi pour atteindre son but, est vraiment le
bon. Il va agir, il agit; il a tout lieu de vouloir garder son
intelligence toujours en éveil, pour n'avoir pas ensuite à se
plaindre d'avoir mal choisi. Mais le vieillard, de son côté,
sera toujours un tenant du mysticisme. n voit combien de
choses dépendent du hasard ; il voit le fou réussir, le sage
rater son coup; sans qu'on s'y attende, le bonheur et le malheur s'égalent ; il en est ainsi, il en fut toujours ainsi, et le
vieillard se repose sur celui qui est, qui a été, et qui sera
toujours là. » A travers ces lignes, c'est la conscience du
vieillard, donc la conscience mystique qui, en Gœthe, a
parlé. On se trompe, lorsqu'on ne voit dans la mystique de
Gœthe qu'un hors-d'œuvre, ou une velléité, ou un masque.
Or, c'est là une erreur qu'on commet presque toujours r, Elle
s'explique, si l'on songe que nous devons les meilleures biographies de Gœthe à des libres-penseurs, à des agnostiques
ou à des juifs. On est par là-même conduit à considérer le
dernier acte du second Faust comme un compromis embarrassé ou comme une allégorie, alors qu'il représente l'œuvre,
en son plus magnifique et lumineux déploiement, s'achevant
par le Chœur Mystique.
~
La religion de Gœthe n'a pas été, elle non plus, à l'abri des
malentendus. Nul doute qu'il ne les ait lui-même en partie
provoqués, car il aimait à voiler sa pensée. Mais pour une
bonne part aussi, il faut en accuser l'aveuglement des interprètes. S'il est vrai, comme je l'ai expliqué, que Gœthe soit
le premier classique allemand, on peut ajouter maintenant
qu'il est le premier classique protestant. On m'objectera :
Milton. J'ai ma réponse prête, mais elle dépasserait les
limites de cette étude. Pour en revenir à Gœthe il est hors
de doute que toutes ses origines, et ses opinions font de lui
un protestant. Il a en outre participé d'une façon active et
x. Notons ici, pourtant, une glorieuse exception, à savo;r les récents tra•
vaux que H. Lichtenberger a con.sacrés à Gœthe.

34:r
vivante à toutes les forces actives et vivantes du protestantisme : c'est le piétisme de sa jeunesse; c'est, dans sa vieillesse, cette idée de la Réformation, où s'affirme avant tout
la nécessité de renouveler sans cesse la norme du combat
spirituel qu'elle représente. Le jubilé de la Réformation, en
1817, a fréquemment donné à Gœthe l'occasion de s'exprimer en ce sens. Mais Gœthe - cela va de soi - a dépassé le
protestantisme. Il s'est assimilé le panthéisme de Spinoza,
mais il a aussi témoigné au catholicisme beaucoup de compréhension et de la sympathie. Si pourtant je me risque à
affirmer que Gœthe est un classique protestant, c'est que
j'entends par là que seul, un protestant et peut-être, seul,
un protestant allemand peut s'élever à une vue aussi ample.
Je suis bien loin de vouloir contester qu'il y ait chez Gœthe
des éléments antichrétiens. Chez tout chrétien on trouve,
je crois, de pareils éléments. La seule différence, c'est que
Gœthe les a manüestés. De plus, on doit prendre garde à
ceci, que certaines u sorties » antichrétiennes de Gœthe
reflètent des agacements et des impatiences momentanées. l
Ses relations avec Lavater et avec Herder nous fournissent
là-dessus de lumineux témoignages. Mais le Gœthe paien
et rien que païen est une légende, et une légende d'origine
juive, car elle remonte à Heine. Elle est un mythe, au moyen
duquel on peut faire de l'agitation et de la propagande antireligieuse. Tout cela dit, il n'en reste pas moins chez Gœthe
des éléments antichrétiens qui ne se laissent pas réduire.
Ils apparaissent surtout lorsqu'il est en présence de la nature
et de l'amo~. Gœthe a su transfigurer toute cette région de
sa conscience en recourant aux formes antiques de la piété ;
là aussi, il s'est peut-être montré exemplaire. Non pas que son
exemple soit isolé. Il continue la grande tradition qui, sous
forme d'associations secrètes, a cherché depuis l'avènement
du christianisme, à concilier et à marier avec la foi chrétienne
la piété qui jaillit des mystères antiques. En Allemagne, cette
très vieille tradition a revécu au xvne siècle, avec les RoseCroix. On ignore trop que, parmi ce que Gœthe nous a laissé
de plus beau, il se trouve une épopée, inachevée, à la gloire
des Rose-Croix, qui a pour titre : Die Geheimnisse (Les mystères). Il n'est donc pas très aisé, d'après tout cela, de
GŒTHE OU LE CLASSIQvE ALLEMAND

�342

\

LA :NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

trouver une formule satisfaisante pour définir la religion de
Gœthe. En disant : pluralisme, nous tenons peut-être la
formule la plus approximative. Là où l'idée monothéiste
apparaît avec le plus de force dans l'œuvre de Gœthe, c'est
à l'époque du Dit•an. Mais le courant pluraliste n'a jamais
ces.5é de couler. Qui dit pluralisme ne dit en aucune façon
polythéisme. Gœthe n'a jamais cru à l'existence d'un nombre
plus ou moins grand de dieux, mais il a cru à l'existence
d'un monde des esprits, monde que nous ne saurions préciser.
Les esprits ne sont pas des dieux, mais ils sont des me.§agers
de Dieu ou des reflets de Dieu. Dans le prologue du Faust,
Gœthe introduit les trois archanges. Ils disent au Seigneur :
Der Anblick gibt den Engeln Stiirke,
Da keiner dich "'grünkn mag,
Und alle deine hohen W erke
Sind Jierrlich wie am ersten Tag'.

Mais il est bien d'autres p~es où Gœthe fait mystérieusement allusion à un monde des esprits. Dans les Maximes
et Réfiexions, on peut lire notamment:« Le bien le plus cher
que nous ayons reçu de Dieu et de la nature, c'est la vie,
c'est ce mouvement rotatoire de la monade autour d'ellemême, qui ne connaît point de i-epos ; chaque être, obéissant
à un instinct indestructible, entoure la vie de soins; mais ce
qui fait le caractère spécifique de la vie reste pour nous,
comme pour les antres, un mystère. - La deuxième faveur
que nous octroient les &amp;res qui agissent à'en haut, c'est cette
accumulation d'expériences, de perceptions, d'incursions
vécues que la monade vivante et mobile peut faire panni tout
ce qui appartient au monde extérieur ; alors, et alors seulement, elle se connaît elle-même, en même temps comme un
être intérieurement illimité, et comme un être extérieurement limité. Bien que, pour amasser tout ce vécu, il faille des
prédispositions, une attention en éveil, et de la chance,
nous pouvons toujours en prendre clairement conscience
r.

Te voir doona aiu anges la /orce,
Nul pourlam ,u le pénètre,
et

us hauus œuw~s

sont splendides co,nnre au prn11ier four.

-GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

343

mais pour les autres, cela aussi reste toujours un ntystè"e.
La troisième faveur, c'est rnaintenant tout cet ensemble
d'actes et d'actions, de paroles dites et écrites, par quoi nous
répondons au monde extérieur ; tout œla appartient, à vrai
dire, plus au monde extérieur qu'à nous-mêmes, tout comme
ce même monde extérieur peut s'expliquer là-dessus mieu_x
que nous ne pouvons le faire nous-mêmes ; et paarta.nt, il
sent que, pour en avoir de son côté clairement conscience, il
doit chercher à savoir tout ce qu'il est possible de savoir de
notre vécu à nous. C'est pourquoi on est si friand de «primes
jetmesses "• de « degrés de culture"• de détails bioéTaphittues
b
'i
•
d ,anecdotes et autres données de ce genre ». Gœthe
tonfiaît
donc des ltres qui agissmt d'en haut.
Dans ce dernier passage, o:n voyait se grouper w1e multiplicité d'esprits. Mais il y a aussi, visiblement, pour Gœthe
plusieurs mondes d'esprits. Dans Faust. l'esprit de la tette
n'est pas le seul à apparaître; il y a aussi des esprits de

l'air :

.

0, ~s gibt Geister in der Luft,
Die zwischen Erd und Himmd, Mrrschend webe-K.
So sfeiget nieder aus dem goltinen Duft
Und führt mich weg, zu noueni bunten Leben J l

Avec de pareils esprits un courant de sympathie peut
s'établir. Mais dans l'histoire elle--tnê'rne, ctthe d-écôuvte
un monde d'esprits :
Das W ahre war sclwn lângst g~funkn,
Hat edle Geisterschaft ve.rbunden,
Das aUe W ahre fass es an J ~

En se représentant ainsi tous ces mondes d'esprits, Gœthe
-aboutit à une con~éqnence toute pratique, d&gt;otdte socioI.

l l t!t dt!!J esp,itS de l' at,
t,&gt;la1'11.fd dMl6 le t~aUIM tltlfll# rieJ et ùfft,

DesCfflde:i à moi, quittez vos nuages dOt"és,
emporte:i-mc-i bie11 loin, vers la vie, vers la coule-,.r.
2.

Depuis longtemps on i'a trouvét, ta vlt'ité.
Elle unü la noble com1ffUMll1é lks MP,lls.

L ' a ~ vé'f'ttt, saisis-t-m hardiment /

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

logique. Elle se résume dans cette maxime: n'agir que dans
un cercle étroitement ésotérique :

Du P,üfst àas allgemeine Walten,
Es wird nach seiner Weise schalten,
Geselle dich zur kleinsten Schar '·
Que la foi en le mystère du monde et de la vie -

comme

Urphanomen - soit contrainte de se réfugier et de s'exprimer en des sociétés secrètes, ce n'est sans doute pas un
mal. Et d'ailleurs, ces sociétés peuvent être de nature
très diverse. Gœthe a appartenu à la franc-maçonnerie.
f Mais on trouve dans sa vie d'autres traces encore qui tt'.;moignent d'une attitude ou d'une relation secrète. En
r782, il écrit déjà dans une lettre : « Je garde le silence et
je tais ce que Dieu et la nature m'ont révélé ». Dans une
autre lettre, adressée en r796 à Schiller, il rappelle son
« tic réaliste », ce tic « qui me fait trouver commode de
cacher aux yeux des hommes mon existence, mes actes,
mes écrits ». Son existence, ses actes, ses écrits. Nous comprenons maintenant pourquoi les hommes arrivent si difficilement à se mettre d'accord sur Gœthe, et pourquoi il
subsiste encore tant d'incertitudes sur des points essentiels
de son activité, sur ses recherches scientifiques par exemple,
ou encore sur ses idées religieuses. Force nous est d'admettre
qu'il a voulu cette incertitude. Mais qu'on n'aille pas surtout retomber maintenant dans la vieille erreur : qu'on
ne vienne pas parler de Fégoïsme de Gœthe l Le procédé
suivi ici par Gœthe est bien plutôt un procédé pédagogique.
Il est parti de cette considération que, si l'on veut attacher
les hommes d'une façon durable à une idée, il faut en partie manifester cette idée, mais aussi la voiler en partie.
Le procédé ésotérique de Gœthe est donc un artifice tout
à fait conscient et voulu. Gœthe n'est pas le seul, parmi
les grandes figures de l'Occident, à avoir pratiqué ce très
grand art en matière d'éducation. On pourrait en suivre
1.

TM ,u vu le trllin dotll oa le monde ;
il n'agira qu'à sa guise,
lof, s11is tc.1t&gt;11rs le petit twmbre.

(Ira.à,

l'IltRRE BERTAUX)

GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

345

la tradition jusqu'à Héraclite, en passant par Léonard
de Vinci et Giorgione. Et cette tradition va revivre très
vraisemblablement au cours du xxe siècle, car, devant
l'humanité faite masse, il va falloir mettre en sûreté et
plonger dans le secret les biens les plus précieux du savoir
et de la sagesse. C'est l'unique moyen de les transmettre.
Le procédé de l'ésotérisme sert donc en même temps la
société, tout de même que Faust mène une vie double,
à la fois ésotérique et politique, en restant au milieu de
son peuple.
u Auf freiem Grund mit freiem Volke stehn » - debout
sur un sol libre avec un peuple libre, c'est là le dernier but
terrestre de la vie publique de Faust, c'est encore aujourd'hui un des buts de l'humanité. Mais comment se comportent, chez Gœthe, peuple et humanité ? Il nous faut
encore considérer cette question et revenir, à ce propos,
à ce que nous avons dit de Gœthe classique allemand.
Lorsque des Français cultivés se livrent à des méditations sur Gœthe, ils constâtent le plus souvent que Gœthe
est plus humain qu' Allemand. Ce sentiment n'a par lui
même rien qui puisse nous choquer : il traduit très justement la conscience que l'on a de l'universalité de Gœthe.
Si je préfère dire « universalité » et non pas « humanité "•
c'est que ce dernier mot est vraiment par trop chargé de
malentendus et de confusions. Il n'est pas un Allemand qui ne se réjouisse d'apprendre qu'on reconnaît en
France l'universalité de Gœthe. Mais il n'en est pas un qui
consente à ce qu'on arrache pour cela à Gœthe ses titres
d'Allemand. Il y a là tout un complexe qui n'a pas été
encore éclairci et qui, à mon avis, est de la plus grande
importance pour l'avenir des relations politiques entre
nos deux pays. Dans un livre récemment paru en France
et consacré à Gœthe I je trouve cette conclusion : 1.1 Et
n'est-il pas flatteur pour nous de pouvoir nous dire
que si, tout en étant très Allemand de pensée et de sentiment, Gœthe, pris dans sa totalité, apparaît supérieur
aux Allemands de son temps, pour ne pas dire aux Alle1. Hippolyte Loiseau: Grzthe el la France (1930).

�346

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mands de touj011l'S, s'il appartient plus encore à l'hum.a•
llité qu'à son pays, il le doit, pour une bonne part, à l'action
qu'ont exercée sur lui la France du :xvne siècle et celle du
~ sîècle ». Voilà une affirmation un peu hasardée.
Doit-on réellement se risquer à dire qne Gœthe est univer•
sel, bien qu'il soit Allemand ? Faut-il, pour être universel,
se mettTe à l'école de la France et y laisser ses fonds de
culotte - la culotte apport-ée d'Allemagne ? Je sais bien
~ue l'opinion de l\L Loiseau n'est pas partagée par tous
les germanistes français . Mais elle n'est pas entièrement
isolée; elle n•est pas une exception. Elle a des racines profondes dans le passé de la France, si pleinement consciente
de son rôle civilisateur et dont la primauté politique, indiscutable sous Louis XIV déjà, s'exerça aux dépens de
\ l'Espagne et du Saint-Empire romain gennanjque. Partant, la question se pose d'elle-même : Comment peut~on
~tre Allemand ? Déjà Montesquieu, tendant à ses corn•
patriotes le miroir de l'ironie, demandait malicieusement,
en bon pédagogue ~ GQnunent peut-on être Persan? Et
c'est encore chez lui, que tant d'affinités :rapprochent de
Gœthe, qu'on peut trouver cette belle et juste appréciation de l'idée :nationale :
« Les divers caractères des nations sont mêlés de vertus
et de vices, de bonnes cl de mauvaises qualités. Les heu•
remr mélanges sont ceux dont il résulte de grands biens;
et soovent on ne les soupçonnerait pas : il y en a dont il
résulte de grands maux, et qu'on ne soupçonnerait pas
non plus. »
Cette phrase de Montesquieu vaut pour toutes les nations, la nation française y compris. S'adressant à m1e
a:utre génération, HcJfinarmsthal disait de son côté : « Les
Allemands, en particulier, doivent toujours se rappeler
qu'ils ne représentent pas plus l'esprit de l'antiquité classique, qu'ils ne :représentent l'humanité par excelle ce,
mais qu'ils sont tout simplement une nation- comme les
autres. :r. Faut-il donc rappeler la même chose à. la .Franre ?
Je
me puis m'empêcher de le croire, lorsque je lis d~s
déclarations comme celle-ci : « Le Français ne cherche
jamais à se penser efi tant que Français .et ne peut com-

ne

"GŒTHE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

347

prendre qu'on se veuille penser comme Ang~ais. ou Allemand ; et s'il considère que les valeurs d:mt il Vlt ~nt ~
sens universel, c'est parce qu'il ne saurait concevoir qu il
y ait des vérités ethniques ou nationales et qu'il ne .peut
appliquer son esprit qu'à une idée de l'homme en sm. ~n
un mot, il ne poursuit que l'éternel. Tel est, dans la pl~e
acception du mot, son profond, son irréductible catholicisme

11 •.

•

Je crois assez bien connaitre la ~rance pour pouvoir
être convaincu que seule, une partie, et peut-êtr:, un~
très petite partie de la nation pense de la serte._ Je saJS aussi
que, chez nous, de_puis longtemps, des exces de même
ordre sont en vogue, avec leur cortège d'immoral:3 et
dangereuses vantardises. Je n'a~ jam~ laissé le momdre
doute sur mon attitude à ce su1et et Je ne me cache pas
pour désapprouver nettement de J:are~ excès. respère
qu'en France on fera de même. _Car il n y a ~ seulemen:
un pangermanisme, il y a , aUSSI un « panfranc1s~e ~. qui
"Consiste à proclamer que l'idée nationale françru~ représente l'humanité à l'état absolu, à l'état pur. C'est pour
toutes ces raisons qu'il serait v:raiment regrettable que
la France en rendant hommage à Gœthe, ne s'adressàt
qu'à l'ho~e, et non pas en même temps à l'A~ema~d.
Tous ces problèmes de politique et_ de ~ychologie nat~onale que nous venons d'évoquer, étaient bien &lt;:°nn~ déJà,
en France du siècle classique. Dans les Entretiens d Aristi,
et d'Eugè~e (r671) du P. Bouhours, on peut lire cette
bien curieuse discussion :
« Il faut au moins que vous confessiez, dit Ariste, que
le bel esprit est de tous les pays et de toutes les nati~s,
c'est-à-dire qne, comme il y a eu autrefois de ~a~- e~nts
grecs et romains il y en a maintenant dé français, d 1ta]j:11s,
d'espagnols, d'anglais, d'allemands même et de _moscoV1tes.
_ C'est une chose singulière qu'nn bel espnt allemand
ou 'moscovite, reprit Eugène, et, s'il y en ~ que~q~-uns
au monde, ils sont de la nature de ces espnts qm n a~raissent jamais sans causer de l'étonnement. Le Cardinal
x. Gilbert Charléf:, Fi garo du 4 décembre r93r.

�GŒTJIE OU LE CLASSIQUE ALLEMAND

348

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Du Perron disait un jour, en parlant du Jésuite Gretzcr :
• Il a bien de l'esprit pour un Allemand •• comme si ç'eût
été un prodige qu'un Allemand fort spirituel. - J'avoue,
interrompit Ariste, que les beaux esprits sont un peu plus
rares dans les pays froids, parce que la nature y est plus
languissante et plus morne, p(!nr parler ainsi. - Avouez
plutôt, dit Eugène, que le bel esprit, tel que vous l'avez
défini, ne s'accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord.
- Ce n'est pas que je veuille dire, ajouta-t-il, que tous
les Septentrionaux soient bêtes. Il y a de l'esprit et de la
science en Allemagne, comme ailleurs, mais enfin on n'y
connaît point notre bel esprit, ni cette belle science qui ne
s'apprend point au collège et dont la politesse fait la principale partie ; on, si cette belle science et ce bel esprit y
sont connus, ce n'est ~eulemeut que comme des étrangers
dont on n'entend point la langue et avec qui on ne fait
point d'habitude. Je ne sais même si les beaux esprits
espagnols et italiens sont de la nature des nôtres •.
Ici, j'aimerais à me mêler à l'entretien, si ces beaux
esprits français le permettaient à un Allemand, et je les
prierais d'inviter aussi un Italien à donner son avis.
S'ils y consentaient, je leur proposerais alors le critique
romain Eugenio Giovannetti et je lui demanderais de répéter
ce qu'il écrivait en janvier 1932 : 1, Allemands et Italiens,
cent ans après la mort de Gœthe, se retrouvent, sans s'y
attendre, unis dans l'idée de Rome ; pour les peuples latins
comme pour les peuples germains, la magnifique maturité
du poète et de l'homme a le même sens que le soleil romain.
L'amour que Gœthe a porté à Rome était différent du
nôtre et il ne pouvait en être autrement ; la Rome qu'il
voyait, née de l'idéalisme de Winckelmann, ne pouvait
pas être autre chose qu'une rayonnante aœtraction. Mais
ce que nous aimons voir en Gœthe, ce n'est plus le demidieu de la littérature, c'est l'homme traversant tous :es
âges avec une étonnante vitalité; aussi n'avons-nous nul
besoin de mettre le Gœthe de l'époque romaine plus haut
que le jeune homme de vingt-deux ans qui, vivant à Strasbourg, redécouvrit dans la cathédrale le génie de l'Alle-

349

magne. Car c'est pour nous un des sign~ les pl us agréab_les
du réveil allemand que de voir les espnts se tourner bien
plutôt vers l'école romantique .de Hei~elberg _que _vers
le classicisme sec et pédant de 1 académISme philologique.
Aujourd'hui nous ne voulons plus voir Gœtbc comme le
voyait Tischbein, panni les ruines antiq_ucs de la. Campagne romaine déserte ; les étrangers do~ve~t sent': que
Rome est la patrie d'une race dont la v1talité. est mdes~
tructible. Et les Allemands ont été les prenuers pamu
les modernes à réagir contre la conception que le classicisme s'était faite de Rome; ils ont le mérite d'avoir vu
les premiers que Rome n'est p_as un~ ma~fique ville mort~,
mais une ville toujours pleme d une vie ardente. Mais
c'est Gœthe qui les y a conduits I Gœthe représente quelque chose de bien plus profond que ce q~'E:merson _a ~oulu
faire de lui; il n'est pas seulement l'écnvam parfait, il est
le souriant porteur de la joie. Dans cette fuite à Rome, l'_intcllectuel peut voir, s'il y tient, une aventure esthétique;
mais qu'en resterait-jJ sans la grâce du génie! Avec toutes
ses couleurs, la Rome de Chateaubriand n'en reste pas
moins une simple aventure personnelle ; la Rome de Gœtbe,
elle - aujourd'hui plus que jamais - est une aventure
uni~erselle, d'une clarté également pri.ntani~re pour le
Latin et pour le Germain. Ce n'est pas l'idéaliste,
c'est le réaliste Gœthe qui est aujourd'hui le plus proche
de nous, et qui réconcilie les Allemands avec la réalité. de
Rome ! - Nos pères lui ont élevé un monument (solution
qui n'est pas des plus heureuses) dans la plus pompe~se
des villas romaines : la Villa Borghese. Notre généra.bon
préférerait lui faire une place parmi les b~ns de la~rier du Palatin, tant la poésie de ce Germa.in nous parait
maintenant proche parente de la beauté de la Rome impériale ! •
Dans Poésie et V bilé, Gœthe nous parle de ce joyeux
cercle d'amis qu'il avait à Francfort pendant sa jeunesse,
et où l'on avait l'habitude de porter sur la scène tout ce
qui se passait d'important dans la vie. • Tout ce qui pe~t
arriver dans une vie bruyante et aventureuse, tout était
représenté sous forme de dialogue, de catéchisation, d'action

�3So
LA NOtmr.U.a DVUB •41'ÇUSS
animée. ,te çectacle ~ Gœthe ~ avait lai-mame QaucM œ roman. dans lequel les enfants d'une aeaJe et - .
famille devaient ae nconter leurs a.ventures dans da lettrea.
écrites en aJJemand, en anglais, en français, en italien., ea
t.tin. en yiddisch.
Aujourd'hui s'ouvre un grand débat entre les diffmmi$
membres de la famille humaine. Le sujet de cet entretien..
c'est Gœthe. Ce débat pourrait dewnir un concile œcommique des esprits. D pounait a.usm devenir un romaa
des nations. Amis de Gœthe, amis de tous les pL:,S. uniasons-noos, et vivons, sous le signe du maftte. Je ramaa
d'éducation de la. grande famille des peuples.
'ERNST ROBERT CURUOS

{T~HW

4,

l'""""""" ~ IIEKRI JOURJ&gt;AJf).

LA VIE DE GŒTHE

« La conscience des mourants calomnie leur vie•• dit
Vauvenargues. Mais comment domier tort aux lDQUrmts? La vie est toute en surface, la mort en profondeur.
L'une c'est le temps. et l'autre l'éterniU. « L'Ame
qui ae voit placée en face de la mort, faisant une justecomparaison du temps et de l'éternité, voit clairement
4\10 toutes les idées qu'elle en avait eues jusqu'alors.
6taieot infiniment éloignéés de la vérité ; que son imagination avait donné au temps et aux choses temporelles
une longueur et une grandeur fantutiques... L'Ame
condamne donc toutes ces pensées; elle s'étonne de son
aveuglement et eDe chaDge entièrement de vues et de
jugements.•
Ainsi parle le mourant. et que lui répliquera. le vivant ?
dira peuMtre : n'est-œ donc rien que d'avoir Yb,
et ne vous suflit-il pas d'avoir été là? n lui parlera. de
la cbaleur dn soleil. et combien c'était beau de se sentir
mre. n exaltera 1a vie et cette poussée vitale qui tnwne taus les êtres et dont vou avez bénéficié à voue
tour. Mais est-ce bien ainsi qu'il Eétablira les perapecthes de la• que l'autre a tait abandonnées 2
D ne me le semble pu. Avoh' vécu signifiait pour Je
moarant toutes sœ:tes de chœes. des choses temporelles
p6daément, D voulait vous pads d'un voyage cm
d'une l'eDalltre. d'un lieu oà il 1tait drfneiUlê et d'1111e
maism qui l'avait abdt.6, et que sais-je eacœ:e 1 ~

n

�353

L.A. VIE DE GŒTHE

352

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devant l'éternité il s'est tu. Et comment le vivant, qui
lui parle de poussée vitale, lui rendrait-il la parole ?
Lui aussi, il a changé de perspectives, il a fait d'un récit
une donnée biologique. Il a rendu cette vie anonyme.
Le mourant s'y perd. Où retrouvera-t-il encore ce qui
était à lui et dont on ne parlait qu'entre amis ?
Mais peut-être le mourant a-t-il des choses très importantes à relater. Cela pourrait changer les données du
problème. Il a fait de «l'histoire», ou peut-être était-illà
quand d'autres en ont fait. Il écrit des Mémoires. Et
pourquoi ne les continuerai~-il pas sur son lit de mort
puisque ce qu'il écrit intéresse tout le monde? - Vanité
des vanités. Et qui vous dit qu'il ne voudrait pas parler
d'autre chose, de lui-même, par exemple, et de ce que
l'histoire précisément ignore. L'histoire a son « éternité 11; elle n'est pas moins terrible que l'autre. Que ne
peut-on garder à une vie ses proportions et parler simplement de ce qui s'y est passé, sans devoir au dernier
moment la renier en changeant de point de vue ?
Le biologiste et rhistorien s'en sont allés. Où donc est
celui qui resterait fidèle à la vie et qui permettrait au
mourant d'en faire le récit sans y changer quelque
chose?
Il y a la vie de Gœthe, le mythe de Gœthe, le mythe
profane de la vie. Quoi de plus étonnant qu'une vie qui
se dilate ainsi et abrite le monde ? Il y avait bien avant
lui Paracelse, qui avait découvert dans toute vie un
univers avec un firmament et des étoiles qui y sont
.fixées, et qui avait cherché à expliquer comment le sort
de cet univers se rattache à une vie et inversement,
de manière à ce que les deux ne forment plus
qu'un. Il y avait Leibniz, qui expliquait que la vie
d'un chacun est l'histoire d'un monde et que toutes les
rencontres se font selon une loi qui est la loi de cette vie.
Mais encore fallait-il le faire voir, car à l'entendre, on
pouvait se demander si ce n'était pas là des mots ou

si à la fin du compte la vie simple avec ce qu'elle a de
quotidien, était bien celle des philosophes.
Quand ils eurent lu Gœthe, ils ne doutère~t plu~.
C'était la vie, toute la vie, qui leur semblait avorr
trouvé sa justification. C'était la vie retrouvée qui semblait plus belle pour avoir été perdue pendant longtemps.
Il y avait la vie de Gœthe, et que fallait-il de plus ?
Dans cette vie, qui semblait les abriter toutes, chacun revoyait sa propre vie, car elle paraissait ne pas
connaître de limites. Elle était la vie de toute vie, tant
elle était vaste. Ils en étaient tous, les morts qu'il
était allé réveiller aussi bien que les vivants qu'il avait
rencontrés. Tous y avaient leur place, et chacun Y
retrouvait sa vie à lui.
Et puis tout disparaissait. Il n'y avait plus qu'une
vie repliée sur elle-même. Et l'on voyait comment
tout s'y rattachait, comment l'un ne pouvait être sa~s
l'autre et que le tout formait une suite réglée. Et puis
de nouveau cette vie était toute vie. L'enfance de cette
vie c'était toute l'enfance, et 1'qII1our tout l'amour.
Cl: ~que biographie est une histoire universelle. N'étaitce pas là l'enseignement de cette vie ? Le monde
semble se confondre avec la suite d'une vie. Il y est de
passage. Tenons-nous donc prêts à l'accueiÎlir. Et comment pourrions-nous le saisir autrement que dans ~e
passage et dans le spectacle qu'il s'est donné à lmmême en traversant une vie ? Que le vivant parle donc
de ce qu'il a vu, qu'il nous parle de sa vie !

*
LE POÈTE ET LES PHILOSOPHES

LE PHILOSOPHE. - Voyageur, où vas--tu? Arrêtetoi. Car que pourrais-tu donc savoir de plus que moi
qui suis demeuré dans ce lieu pour interroger le monde
23

�LA

354

NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

et rentrer en moi-même ? Que vas-tu donc chercher i&gt;
Que peux-tu être d'autre que ce que tu es? Et n'es~tu
pas le même en tous lieux ?
GcETHE. - Je change.
LE PHILOSOPHE. - Mais n'étant jamais le même,
comment te retrouveras-tu et pourras-tu dire : Moi ?
GŒTHE. - Je suis celui qui change.
LE P:ffILOSOPHE. - Mais ayan~ changé toujours,
qu'auras-tu trouvé à la :fin ?
GCETHE. - Ma vie.
LE PmLOSOPHE. - Et cela te suffira-t-il ?
GŒTHE. - J'aurai connu le monde, le monde d'une
vie, le seul qu'il nous soit donné de connaître. Il ~st
dans une vie, comme toute vie est en lui. Que pourraistu savoir de plus?

n

y a donc la vie, qui n'est qu'une rencontre du
monde et du Moi; c'est le monde et ma vie en un. Il
n'y a que les morts qui les séparent. Ils s~~t quel::i-ue
part au dehors; ils ne sont nulle part, et n etant d aucun lieu ni d'aucun temps, puisqu'ils ne sont d'aucune
vie, ils se disent, parlant entre eux: Voici comment est
le monde; je sais maintenant ce que c'est. Aupara~ant
je ne pouvais pas le savoir yu~s~1:1e j'étais au d:danset que je voyais mal.· Aussi n a1:re pu ~percevoir les
choses que successivement : un 3our ceci et un autre
jour cela. Mais maintenant que j'ai cessé d'en ~tre,
je te tiens, oh monde trompeur aux _multiples
aspects; tu ne m'échapperas plus. Je connais ta formule: X= A.
Ainsi parlent les morts. Ne pouvant déj~ plus ~e
rappeler avoir vécu, ils ne 'voi~nt que 1~ M01 abs:rait
et la chose en soi. La philosophie ne serait donc qu une
mort anticipée. Je suis encore, mais je ne vis plus. Je

LA VIE DE

GŒTHE

355

n'existe plus dans le temps. Ce que je dis sera donc
vrai pour toujours. Mourons pour connaître.
Vivons pour voir, dirait Gœthe. Restons au dedans
de la vie. Ce n'est qu'ainsi que le monde se donnera à
nous. J'ai vécu, j'en étais. Que pouvons-nous &lt;lire de
plus?

•
SAINT-AUGUSTIN ET GŒTHE
SAINT-AUGUSTIN. - Nous sommes d'accord. Vivo,
je vis et je veux vivre. Que peut-il y avoir de plus certain ? Mais tout passe et tout meurt, et qui donc peut
supporter la vue de ce qui n'est plus ? Qui donc peut
vivre dans le temps ?
GœTHE. - Mais n'est-ce pas ma vie, la vie qui
entre toutes les vies fut mienne, et n'ai-je pas vécu
dans le temps ce qui est de tous temps ?
SAINT-AUGUSTIN. - Tout te fut donné, sauf Dieu,
qui ne se donne qu'à ceux que rien n'arrête.
GŒTHE. - Mais qu'y a-t-il donc qui ait jamais pu
m'arrêter ? N'ai-je pas dit aux choses, comme tu leur
disais toi-même: &lt;c Ce n'est pas vous, que je cherche. Vous
ne m'arrêterez pas. Laissez-moi poursuivre ma route.»
SAINT-AUGUSTIN. - Pour aller où? ... Vers Dieu?
GœTHE. - Vers tout ce qui se dérobait à ma vue
et que je savais être là pour être vu, vers les mondes
nouveaux et vers ceux qui ne sont plus.
SAINT-AUGUSTIN. - Ainsi tu ne rencontreras jamais
Dieu. Il faut que tu t'abandonnes, il faut que tu te
sunnontes toi-même : Transcende te ipsum.
GŒTHE. - Toujours, je me retrouverai moi-même.
Je serai qui je suis. Il n'y a que cette vie-ci, la vie de
Gœthe. Rien n'est au dehors. Tout est au dedans. Et
partout tu -te rencontres. Tu ne t'échappes pas à toimême; tu n'échappes pas à ta vie.

�356

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SAINT-AUGUSTIN. - Tu appelles vie ce que j'appelle mort. Tu veux te saisir, et déjà tu n'es plus. Où
donc es-tu, toi qui meurs tous les jours, pour ne plus
être celui que tu étais hier. Dis-moi donc, si tu le peux,
-0ù est celui que tu étais autrefois? Où l'as-tu caché,
pour que je ne le voie plus ?
GœTHE. - Je suis celui qui était hier, et celui qui
sera demain. Regardant en arrière, je me vois et je
parle à celui que j'étais. N'étions-nous pas tous les
deux et d'innombrables autres que je fus autrefois,
unis dans la même vie ? Cette vie fut à l'enfant, et
cette vie fut au vieillard. Les deux se tendent la main.
Le vieillard n'a pas tué l'enfant. Regarde, il est là qui
joue.
SAINT-AUGUSTIN. - Mais comment peux-tu être
heureux si rien ne dure, et si toi, qui veux être heureux,
tu changes?
GŒTHE. Mais demeurant ce que je suis, comment
serais-je moi-même ? Vivrais-je si rien en dehors de
moi et en moi ne se transforme? Qu'est-ce qu'une vie
qui ne change pas ?
SAINT-AUGUSTIN. - La vie éternelle.
GœTHE. La mort.

LA VIE DE GŒTHE

357

ne comprennent plus très bien, tant est déjà loin le
t~mps ~e leur vie. Ils ne savent plus ce que c'était que
vi~e ; ils tuent les vivants pour pouvoir les juger et
faire leur autopsie.
J'ai vécu. Tout est bien. Je ne renie rien de ce qu'il
m'a ~té do~é de vivre. Et comment ferais-je le partage • L_a vie est une. Il n'y a pas à marchander. Tous
ceux qm sont venus du dehors ont séjourné chez moi
Les_ port~ étaien~ largement ouvertes. Je les voyai;
vemr de lom. ~a VIe fu~ hospitalière à tous. Ils y étaient
chez eux ; car ils devaient y être. A tous je leur étais
fidèle, étant fidèle à moi-même. Et je fis accueil au
monde tout entier. Rien ne resta au dehors, tant était
grand~ mon hospitalité. Et qu'y a-t-il encore à redire
à la vie, et qu'y a-t-il encore à redire au monde, quand
les deux se sont confondus ? Où est donc celui·
·
·
· 1 •
,
.
.
qui
Jugerait a :71e, ou est donc celU1 qui jugerait le monde ?
Et à _ce qm est, que pouvons-nous dire, sinon : « Sois.
à mol » ? Et attendre en silence.
BERNARD GROETHUYSEN

*
LA PIÉTÉ

:PE

GŒTHE

Tout était donc bien. Tout était dans cette vie, et
la vie était bonne. Laissez les morts juger les morts,
les absents condamner les absents. Ils disent : « Quand
tu fus, toi qui n'es plus, tu as fait ceci ou cela. Que
donnerais-tu pour ne pas l'avoir fait?» Mais que saventils, eux qui ne se souviennent plus de la vie ? Et que
tout s'est passé, et comment cela s'est passé ? Ils sont
.dans l'éternité et quand on leur parle du temps, ils

"

�359
au mot de Schiller sur ct les éternels aveugles )) auxquels
on ne devrait point confier le flambeau de la lumière
céleste : elle a trait au contraire· à l'aristocratisme de
l'esprit, que Gœthe à ce moment-là comparait à son
propre aristocratisme, à cette sorte de noblesse qui
vient de la Nature, et c'est la noblesse selon l'esprit,
selon Schiller qu'il plaçait le plus haut. « Rien ne
gênait Schiller, dit-il avec admiration, rien ne lui
rognait les ailes, rien n'arrêtait le vol de ses pensées.
Il avait autant de grandeur à table, au thé, qu'il en
aurait eu dans les conseils de l'État. J&gt; Cette admiration, cet émerveillement, viennent des profondeurs
de Gœthe, de sa nature d'Antée, qui n'avait nullement
conscience de disposer d'une telle liberté, d'une telle
indépendance, d'un tel absolu, mais qui bien plutôt,
en tout temps, se savait conditionnée, liée, influencée
par mille circonstances, et qui acquiesçait à ces liens,
à ces influences, avec la fierté d'être noble, tout 'en
étant fixé à la terre. Le sentiment fondamental ·de
son existence fut l'otéissance à une nécessité panthéistique. C'est trop peu de dire qu'il ne croyait pas au
libre arbitre, il le niait, il n'admettait pas que l'on
pût concevoir quelque chose de semblable. &lt;( On obéit
aux lois de la Nature, disait-il, là même où on leur
résiste ; on agit avec elles, là même où l'on veut
agir contre elles. » La iaçon démonique dont son être
était déterminé a souvent frappé ses contemporains.
On le disait un possédé, à qui il n'était pas permis
d'agir avec arbitraire. Sa dépendance tellurienne se
manifestait par une telle sensibilité aux varîations du
temps qu'il disait de lui-même : « Je suis déeidément
un baromètre », et il n'y a pas lieu de croire que d'être
ainsi lié - ce qui implique qu'il était aussi rdié- lui ait jamais paru comme une servitude d~a&lt;àante
pour sa personne, qu'il ait jamais mis sa volonté à lui
faire résistance. La volonté est chose de l'esprit; la

LIBER.TÉ ET NOBLESSE

I

LIBERTÉ ET NOBLESSE

La gloire de Schiller est d'avoir été le :téraut de la
liberté suprême. Gœthe, par contre, a. de tout _temps
ardé devant l'idée de liberté une attitude pleine de
!rudence, non seulement en politique, mai~ dan~ tous
les domaine.&lt;:, par princLpe et sans se demen~rr. De
tout
SChiller il disait : ct Dans sa :maturité, où il avait
d . ' l
u'il
faut
de
liberté
physique,
il
préten
ait
a
·a
e q
C
+ "dé l'
liberté de l'âme. On pourrait dire que cet.e 1 e a
tué. Car elle l'a conduit à des exigences et à des coups
de volonté qui dépassaient ses forces. Je yrof~se ~e
plus grand respect pour l'impératü c~t~gonque, Je sais
tout le bien qui peut en résulter, mais il faut se ~arde:
de le pousser trop loin, sans quoi cette idée de la libert_e
de l'âme ne conduit à rien de bon. » - Une telle sollicitude m'a, je l'avoue, toujours fait sourire - d: ce
même sourire que provoque le contraste entr: ce qm est
naïf et ce qui est moral. Mais Gœthe, fils des dieux, a tenu
sur le héros, sur le saint, des propos d'une autre nature et
d'un autre ton, qui rendent un cordial, un m~gniftqu~
témoignage à la noblesse qui vient de l'espnt. Car s1
Gœthe, un jour, déclara que certe_s il pass~it ~our
aristocrate, mais qu'au fond Schiller ava1t eté bien
plus aristocrate que
cette remarque, se rattachant
directement au problème de la noblesse d'âme, ne
vise certainement pas la politique, ne se rapporte pas

:un

yu,

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

36o
Nature a plus de nonchalance et de douceur. Mais de
même que celui dont la noblesse consent à des servitudes met un orgueil aristocratique à saluer l'obscur
pouvoir dont il relève et par lequel il se sait justement
conduit, de même - le cas de Gœthe du moins nous
l'enseigne - il sait à son heure faire le noble geste de
s'incliner devant cette autre noblesse qui réclame la
liberté, car derrière Schiller, dit Gœthe dans son épilogue au poème de la Cloche
Derrière lui dans le némit des apparences
Il laissait ce qui tous nous retient: le commun.

Voilà qui vraiment témoigne du plus profond oubli
de soi. Car qu'est-ce que le commun ? Considéré du
point de vue de l'esprit et de la liberté, rien d'autre que
le naturel. Qui dit liberté dit esprit, détachement de
la Nature, résistance à la Nature; la liberté, c'est une
humanité conçue comme une émancipation du naturel
et de ses servitudes, une émancipation qui serait la
chose proprement humaine, la dignité de l'homme. On
voit ici comment le problème aristocratique rejoint
celui de la dignité humaine. Qu'est-ce qui est plus
noble, qu'est-ce qui est plus digne, être libre ou être
lié, vouloir ou obéir, être moral ou être naïvement
· spontané ? Si nous refusons d'en décider, c'est par
conviction que jamais la question n'aura de réponsé
définitive.
Cependant, le moraliste sentimental ne serait précisément point un sentimental s'il ne se montrait prêt à
rendre hommage à la noblesse qui vient de la Nature,
avec plus de profondeur, plus de vivacité, que la partie
adverse ne le ferait pour la noblesse qui vient de l'esprit.
Nul doute qu'il n'y ait certaine soumission pleine
d'amour, certaine tendresse à servir, souvent méconnue,
dans la relation de l'esprit à la Nature, - soumission, ,tendresse, qui comptent parmi les plus grandioses,

LIBERTÉ ET NOBLESSE

36r

les plus touchants phénomènes de la vie supérieure.
Dostoiewsk:i lut en Sibérie une des premières œuvres
de Tolstoï, Enfance et ado!esccncc, apportée là-bas
par la revue c le Compagnon 11 , et il en eut un tel ravissement qu'il chercha partout le nom de l'auteur anonyme. « Tranquille, profonde, claire, et pourtant incompréhensible comme la Nature, telle est, dit-il, l'action
de cette œuvre, et jusque dans ses moindres parts
s'y découvre la belle sérénité du cœur d'où découle
l'ensemble 11. - Dostoïewski? eh bien non, ce n'est
pas lui qui a écrit ces mots, bien qu'il eût pu' le faire .
C'est Schiller, qui juge ainsi Wilhelm Me iscer dans
la lettre où pour la première fois il appelle Gœthe :
« cher ami», chaude appellation à laquelle Gœthe, que
je sache, n'a jamais réwndu. Dostoïewski a écrit la
plus profonde, la plus aimante de toutes les critiques
sur l'Anna K arénine de Tolstoï, un chef-d'œuvre d'exégèse enthousiaste, alors que Tolstoï n'a peut-être jamais
lu cet article (il ne lisait jamais les critiques), et
s'est encore bien moins cru obligé de faire l'éloge
d'une œuvre de Dostoïewski. Lorsque Fédor Michaïlovitch mourut, il paraît que Tolstoï aurait dit :
• J'ai beaucoup aimé cet homme ». Mais cette manifestation venait un peu tard ; tant que Dostoiewski
vécut, Tolstoï ne se soucia pas de lui, et plus tard,
dans une lettre au biographe de Dostoiewski, Strachof,
il le compara à un cheval superbe et qui paraît
valoir mille roubles, jusqu'à ce que soudain on lui
découvre quelque défaut dans l'allure, quelque boiterie,
et que le beau, le puissant cheval se trouve ne plus
valoir deux kopeks. « Plus je vis, ajoute-t-il, plus
j'estime les hommes qui n'ont pas de défaut d'allure. »
Mais cette philosophie chevaline me paraît, pour ne
rien dire de plus, peu convenir à l'auteur des Frtres

Karamazov.
Nous savons, et nous nous en réjouissons, que dans

�362

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le cas de Gœthe et de Schiller, la Nature s'est montrée
à l'égard de l'esprit plus digne, p1us noble, plus fraternelle. Toutefois si dans ce rapport Gœthe fut
u Hatem n - c'est-à-dire celui qui donne et qui prend
abondamment - n'a-t-il pas pris à l'ami aimant
plus qu'il ne lui donnait, compte tenu d'ailleurs de
ce qu'il offrait aussi par sa seule existence, donc
inconsciemment, involontairement ? Dans les rapports
qu'ils eurent, Schiller n'était-il pas 'à _proprement parler
~elui qui sert ? Pour ma part je le crois, simplement
parce que c'est dans 1a natme des choses, parce que
Schiller n'avait pas besoin de toute la louange, de tout
l'amour, de toute l'excitation qu'il apportait à Gœthe
pour l'encourager à produire, et je constate que pour
sa part jamais il ne reçut l~ttre pareille à cette lettre
célèbre, la première qui noua entre eux le lien d'amitié,
et où, d'une main attentive, il dressait le bilan de
l'existence de Gœthe.
Un propos tenu par Schiller à Gœthe m'a toujours
ravi et me paraît caractériser à merveille leurs rapports:
c'est ce passage où Schiller met Gœthe en garde contre
Kant, son propre maitre, son idole. Il dit à Gœthe qu'il
ne pouvait être que spinoziste ; que sa belle naïveté
naturelle serait détruite par l'adhésion à une philosophie de la liberté. Ce n'est ni plus ni moins que le
problème de l'ironie que nous voyons ici posé - un
problème qui est, sans comparaison possible, le plus
profond, le plus excitant du monde. L'esprit est bien
loin de vouloir convertir la Nature à soi. Il la met
en garde contre l'esprit même. Au moraliste épris de
sentiment, la naïveté apparaît belle et digne de tout
ménagement. Ce qui est connaissance éprouve ce qui
est "\7Ïe, ce qui est moral éprouve ce qui est candide, ce
qui est saint éprouve ce qui est divin, l'esprit éprouve
la Nature comme chose belle, et dans ce jugement
nous sentons passer le dieu de l'ironie, nous sentons

LIBERTÉ ET NOBLESSE

la présence d'Eros. Par là l'esprit noue avec la
Nature une relation que l'on pourrait qualifier d'érotique, engage des. rapports déterminés dans une certaine
rnesure par la polarité des sexes,. rapports grâce auxquels il peqt s'incliner très bas., jusqu'au reniement
de soi, sans être en reste vis-à-vis de sa propre
noblesse et sans jamais se départir d'un certain et
tout léger dédain. Holdetlin a fixé à jamais cette
ironie dans ces vers :
Qui a pensé la pensée la pl,us profonde
Aime les clwses les plus vivantes.
Il comprend la plus haute vertu, celui qui a contemplé le. rnonde,
Il n'est point rare q'II à lei fin le sage
incline vers le beau.

Par ailleurs la Nature naïve pratique une attitude
ironique qui est de même essence que son objectivité,
et qui coïncide avec la poésie, car son libre jeu l'élève
au-dessus des choses, au-dessus du bonheur et du
malheur, du bien et du mal, de la mort et de la vie.
C'est d'elle que parle ainsi Gcethe dans Poésie et
Vérité, à propos de Herder.
Il est évident que ce qui a si longtemps éloigné
Gœthe de Schiller, c'était d'abord l'emphase avec
laquell~ celui-ci parlait de la liberté; c'était la conception schillérienne de la dignité humaine, qui reposait sur la dictature de l'esprit, c'est-à-dire sur
une conception de l'humanité, de la noblesse, de la
dignité de l'homme, qui se voulait émancipatrice, et
devait déplaire à un Gcethe, lui sembler une offense
à la Nature. Nous pouvons être sûrs a ,prior·i que Gœthe
a été gravement choqué, irrité par le célèbre essai de
Schiller intitulé « De la grâce et de la dignité 11. On y lit
entre autres : « Les mouvements qui n'o~t d'autre
source que la sensualité, quel que soit le libre
arbitre qui s'y mêle, n'appartiennent qu'à la Nature,

�304

LIBERTÉ ET NOBLESSE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

laquelle ne s'élève jamais d'elle-même jusqu'à la
grâce. Si le désir pouvait s'exprimer avec élégance sr
l'instinct pouvait s'exprimer avec grâce, la grâce• ,e t
l'élégance ne seraient plus capables ni dignes de servir
d'expression à l'humanité." On peut lire dans ces lignes
~t c'est œrtainement ce qu'y a vu Gœthe, la
mtellectuelle d'un idéaliste pour la Nature : car ce
texte affirme avec présomption que la grâce ne peut pas
naître de la sensualité, et que la Nature ne peut pas
s'élever jusqu'à Ja grâce. La grâce n'est donc pas un
~ode ~•eXP,ression digne de l'homme ; car le désir peut
bien s expnmer avec élégance, et l'instinct avec grâce.
c~mme nous l'apprend une expérience elle-même • grac1euse ».
Et Schiller poursuit : « Le gracieux est une sorte de
beauté qui n'est pas donnée par la Nature, qui tient
au contraire au sujet lui-même. C'est la beauté que
prend la forme humaine sous l'influence de la liberté
la beauté de certaines apparences dont la personne
seule à décider. La beauté architectonique fait honneur
au créateur ; le naturel, le charme, la grâce font honneur à leur possesseur. La première est un Went, les
autres sont des mérites personnels. » Cette distinction
moralisatrice entre le talent et le mérite personnel est
un affront total au sens que Gœthe avait de la vie
et à son aristocratisme. u La façon dont s'enchaînent
mérite et fortune échappera toujours aux sots», dit
Gœthe. Et par fortune il faut entendre ici ce que Schiller..
sous !e nom de N atui'e ou de talent, distinguait du mérite
acquis par un homme dans le libre exercice de sa volonté.
Par une espèce de bravade, et de façon presque paradoxale, pour ôter au mot mérite le sens dont l'ont
imprégné les moralisateurs, Gœthe parle volontiers de
«.mérites_înn~_&gt;'· ll_n'est défendu à personne de quafüier
1 expression d illogique, d'absurde. Mais il est des cas
où à la logique s'oppose une certitude métaphysique

hain;

est

-qui est supérieure à elle. Et Gœthe, qui en général
n'était certes rien moins qu'un métaphysicien, sentait
sans aucun doute qu'avec le problème de la liberté
se pose un problème de métaphysique. En dehors de

tout concept, une intuition lui disait que la liberté, et
par conséquent la culpabilité et le mérite, ne relèvent
pas de l'ordre empirique, mais de l'ordre intelligible, et
que, pour reprendre le mot de Schopenhauer, l'essence
de la liberté ne réside pas dans « operari » mais dans
c esse )l. Voilà qui fait l'humilité de sa noblesse, la
aoblesse de son humilité - humilité, noblesse, qui
toutes deux s'opposent si strictement à l'idéaliste
dignité de Schiller, à la fierté personnelle et morale
qu'il tire de sa liberté. Gœthe, lorsqu'il veut désigner
le principe essentiel de son être, parle avec reconnaissance
et humilité d'une « grâce du destin ». l\I;is la notion de
.grâce, de grâce reçue, ~t plus aristocratique qu'on ne
le croit communén:i,ent ; elle implique en fait un inextricable enchaînement des notions de fortune et de
mérite, une synthèse des idées de liberté et de nécessité; elle signifie « mérite inné )\; et la reconnaissance,
l'humilité, impliquent en même temps la conscience
métaphysique d'être en toutes circonstances et de façon
.absolue assuré que le destin vous accordera la grâce.
Pour ce qui est de Gœthe, une anecdote que je m'en
-voudrais de ne pas rapporter illustre avec assez d'humour sa conception du mérite inné. Parlant de l'économiste et utilitariste anglais Bentham, il dit : « A son
.âge, c'est le comble de la folie d'être si nettement
iévolutionnaire ». A quoi quelqu'un rétorque : « Si
...otre Excellence était née en Anglet erre, elle eût
difficilement échappé au radicalisme révolutionnaire,
et au rôle de dénonciateur des abus. ,, Et Gœthe de
répliquer, en prenant la mine de Méphistophélès ;
• Pour qui me prenez-vous ? Moi, j'aurais dù dépister
les abus, les dénoncer, les mettre au pilori ? Moi qui

�366

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en Angleterre aurais vécu des abus? Venu au monde
en Angleterre, j'aurais été riche, duc, mieux encore :
évêque, avec chaque année 30.000 livres sterling de
revenus. - Très joli, et si par hasard vous n'aviez
pas eu le gros lot, mais tiré un mauvais numéro? Il
y a tellement de mauvais numéros à la loterie.&gt;&gt; Là-dessus Gœthe de conclure : « Mon très cher, tout le
monde n'est pas fait pour le gros lot. Croyez-vous que
j'aurais eu la sottise de tomber sur un mauvais numéro?,.
Plaisanterie, sans doute. Mais est-ce plaisanterie
seulement? Ne percevons-nous pas ici l'accent d'une
certitude profonde, la certitude métaphysique d'un
homme pour qui il va de soi que jamais, dans aucune
circonstance, il n'aurait pu naître autrement que privilégié, avantagé, être autre chose qu'un homme bien
né, et dans cette certitude n'y a-t-il pas pourtant quelque chose comme la conscience d'une volonté libre
'
encore que cette liberté joue par delà les apparences ?
Naître meurt~de-faim, révolutionnaire, idéaliste sentimental, il appelle cela &lt;tune sottise ». Voilà qui n'est
pas mal, n'est-ce pas ? Est-ce là l'ironie avec laquelle
les fils des Dieux traitent l'esprit ? S'il y a un mérite
naturel, il y a aussi une faute' naturelle, et si c'est une
balourdise de venir au monde pauvre diable, sans
argent, ou malade, ou bête, alors le coupable est répréhensible, sinon dans l'ordre empirique, du moins dans
l'ordre métaphysique. Car les concepts de mérite et derécompense, de faute et de châtiment, sont liés l'un à
l'autre. Et il y a au moins un châtiment qui atteint
tous ceux qui commirent la sottise de tirer un mauvais
numéro : c'est celui de la destruction éternelle, tandis
que, finalement, aux élus c'est encore la vie éternelle qui
échoit. « Celui qui ne s'est pas fait un nom et n'a rien
voulu de noble, appartient aux éléments; ainsi donc,
qu'il y retourne. Il Mais comme la possibilité de se faire
un nom et de vouloir quelque chose de noble ne dépend

LIBERTÉ ET NOBLESSE

pas pratiquement du libre arbitre, il y a dans ce mot :
« Qu'il retourne aux éléments» quelque chose de très
impitoyable; et si l'idée de « grâce des élus», à laquelle
correspond le concept de damnation métaphysique des
réprouvés, est une idée chrétienne, il faut convenir
que le christianisme montre ici un visage assez aristoeratique ...
THOMAS MANN

�.

I

GŒTHE

Depuis longtemps je souhaite de m'acquitter un peu
envers Gœthe. Je ne pourrais trouver meilleure occasion que cet anniversaire. Souvent le nom de Gœthe
est venu sous ma plume; mais jamais encore je n'ai
parlé directement de ce génie auquel, sans doute, je
dois plus qu'à aucun autre, peut-être même qu'à tous
les autres réunis. Oui vraiment, en parlant de lui, il me
semble aujourd'hui que je m'acquitte d'une dette.
j'eus le bonheur de rencontrer Gœthe au début de
ma vie. Je sentis aussitôt se tisser, comme malgré moi,
les liens d'une fraternité profonde ; et, si loin de lui
qu'aient pu m'emporter parfois des embardées mystiques, c'est toujours avec un intime contentement de
tout mon être que je me suis laissé lui revenir.
Ce ne sont pas des aperçus nouveaux sur son œuvre
ou sur sa personne que je me propose d'apporter ici.
Je n'ai pas cette outrecuidance, et pense lui rendre
meilleur hommage en exposant simplement le rôle qu'il
a joué dans mon développement intellectuel et moral,
dans ma vie. ·ce rôle a été considérable. Plus important
sans doute que celui qu'il a pu jouer dans la vie de bien
des Allemands; plus important que si j'avais été Allemand moi-même. Car, venu de plus loin, G~the pouvait m'apporter davantage. S'il nous apparaît, à nous
Français, moins Allemand que les autres auteurs
d'Outre-Rhin, c'est aussi qu'il est plus généralement et

GŒTHE
d'après un dessin de G.-~.

KRA US ( 1775).

�GCBTBB

mûvenellement humain, et c'est par lui que se rattache
à l'humanité le plus largement toute sa race. Pourtant,
si, par lui, je communiais avec l'humanite, c'était bien
à travers l'Allemagne. C'est une grave erreur de prétendre que le bienfait d'un grand auteur s'arrête aux

frontières de son pays. Sans doute n'est-il parfaitement
ses compatriotes; mais tout ce que
ceux-ci n'ont pas besoin d'apprendre parce qu'ils l'ont
déjà dans le sang, peut devenir, pour un étranger, d'un
enrichissement inestimable. L'Allemagne qui, après
Lessing, Winckelmann et Herder achevait de s'épanouir en Gœthe, avait moins à s'étonner et, partant,
peut~tre moins à profiter de lui que la France. Sans
doute la France avait eu Voltaire pour l'aider à lutter
contre un asservissement religieux; mais c'était avec
un ricanement qui emportait dans une même ironie
la musique et la vraie poésie. Celles-ci se ressaisissaient
bientôt de leurs droits avec Chateaubriand et nos premiers Romantiques. L'action de Gœthe é •ait plus durable, qui dressait en face du Calvaire un Olympe hant6
des Muses et résonnant des chants les plus beaux. Je
comprenais, en le lisant, que l'homme peut se désen•
gager de ses langes sans prendre froid, peut rejeter la
aédulité de son enfance sans en être trop appauvri,
et que le scepticisme (j'entends : l'esprit de recherche)
pouvait et devait devenir créateur. L'on m'excusera
donc, je l'espère, si j'apporte ici mes souvenirs personnels de lectures qui comptèrent parmi les événements les
plus importants de ma vie. Et, comme je ne pense point
que mon cas ait ici rien d'exceptionnel, il permettra
de mesurer le retentissement que peut éveiller Gœthe
dans un cerveau français.
C'est par le Second Faust qne le contact commença
de s'établir. j'étais en rhétorique encore lorsque
Pierre Louys me fit lire (et comment ne pas lui en garder reconnaissance ?) pour la première fois le Dialogue

compris que

w

24

�•

370

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec le Centaure 1 • Chaque fois que je l'ai relu plus tard,
j'entendais la voix de Louys, mouillée de larmes d'admiration et de tendresse, se mêler à celle de Faust parlant
d'Hélène :

Sie ist mein ein.iiges Begehren ! •
Ce cri splendide, où devait se résumer son esthétique
(j'entends: celle de Pierre Louys) pour admirable qu'il me
parût, je ne consentais pas à n'y voir qu'une restriction.
G-œthe non plus, me semblait-il; car il savait bien que
Chiroh n'aurait pu s'occuper de botanique, de médecine,
ni de l'éducation d'Achille, s'il avait eu toujours Helène
sur son dos. Gœthe aussi savait secouer les épaules. Sa
biographie, que je lus peu après dans une traduction
allemande du livre de Lewes, me renseignait à ce sujet;
je la lus avec un intérêt si vif que je ne puis précisément
dire si, depuis, lorsque je songe à Gœthe, c'est de
l'œuvre ou de l'homme même qu'il s'agit. Il n'est point
d'exemple, dans toute la littérature, d'une confusion
plus parfaite et c'est aussi par là que son enseignement
est si pressant. Si dévouée que soit la vie de certains
artistes, elle reste distincte de leur production. Chez
Gœthe il y a pénétration constante. Chacun de ses
poèmes est un acte ; et, réciproquement, sa vie entière
nous paraît comme une œuvre d'art, une de ses œuvres
les plus belles. Quelles que soient les pages de Gœthe que
je lis, je ne puis l'oublier lui-même, comme il m'advient
d'oublier Shakespeare lorsque je lis Macbeth ou Othello_
Ce n'est point la fleur seule, ici, que j'admire; mais,
avec elle, la plante entière qui la porte et qui l'alimente,
et dont je ne la puis détacher. Et si je cède ici à un besoin
de naturaliste, ce besoin, je leretrouveencoreen Gœthe.
Si intellectuel qu'il pût être, Gœthe ne perd jamais de
vue le monde phénoménal. Un sûr instant le guide et
r. Voir la traduction ci-après.
Elle est mon unique exigence.

GŒTHE

ne lui permet de penser, anti-mystique, que d'accord
avec les lois de l'univers sensible. Cet instinct de naturaliste manque à la plupart de nos « intellectuels» d'aujourd'hui; et c'est bien par là, je crois, que Gœthe
pourrait le mieux nous instruire, mais qu'il est le moins
compris, le moins écouté. Et c'est aussi par là, sans
doute, que je me sens de plus près l'approcher.
Je ne lus pas, à cette première époque de ma vie,
tout le Second F ai~t, mais bien encore le monologue
de Faust à son réveil parmi la nature exultante, ces
vers où la participation du monde extérieur paraît si
active, que je compris tout aussitôt, pour en prendre
honte, qu~ jusqu'alors (j'avais dix-huit ans), je n'avais
ouvert à Dieu que mon âme; je compris qu'à travers
mes sens il pouvait aussi me parler, si ne s'interposait
p~, entre_ la nature et moi, l'écran des livres, si je laissais un direct et permanent contact, une communion
physique de mon être avec tout l'environ, s'établir.
Je lus aussi le .Monologue d'Hélène :

BF:Wundert viel itnd viel gescholten ..• ,
pue de fois, par la suite, me suis-je répété ces mots,
m exaltant dans cette persuasion que l'admiration
d'a~trui va de pair avec le blâme, que l'on ne peut
mé~ter 1~ louanges~ provoquer aussi l'insulte, et que
celui-là ~ a pas le ventable amour du laurier qui n'aime
pas aussi son amertume.
L~ souvenir de la première lecture du Torqi,ato Tasso-.
que Je :fis peu après, reste inséparable de Schopenhauer.
Le Monde comme Représentation et comme Volonté
creu~it une profondeur métaphysique sous les répliques
du dialo~~ entre le_ poète et l'homme d'action. Que
Gœthe n ru.t pas touJours eu lui-même conscience decette signification profonde, peu importe. N'est-ce pas.

2.

.I.

Ad.mirée beaucoup et beaucoup insultée.

�372

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le propre d'une œuvre d'art parfaite, de permettre d'y
voir plus encore que l'artiste n'avait dessein d'y mettre?
Dans ce dialogue, deux univers s'affrontaient; l'action
s'opposait au rêve et à la pure contemplation... Et
j'aimais à retrouver dans la vie entière de Gœthe cet
antagonisme qu'il maintenait en lui savamment, qui
'invitait à ne trouver satisfaction que dans la lutte
même, à né point aspirer au repos, à n'en admettre
point d'autre que celui même de la mort. Et c'est aussi
parce qu'il savait que :
Sur tous les sommets, le repos

et parce qu'il ne voulait pas le reP.os mais. la lutte,
qu'il préférait aux sommets surhumains du sublime,
aussi bien dans l'art que dans la vie, les mi-hauteurs
ensoleillées où croissent le froment et la vigne, ce qui
doit nourrir l'homme et ce qui peut l'enivrer.
Car rien ne fausse plus perfidement la figure de
Gœthe que l'image sereine que l'on s'en fait communément (en France du moins). Cette sorte de félicité supérieure, où se maintenir impassible et souriant dans une
région inaccessible aux orages, n'est point la sienne.
Son spinozisme ne va pas jusqu'à chercher à se soustraire aux passions que l' Ethique lui aidait à mieux
comprendre. Au contraire il s'abandonne d'abord à
chacune, sachant s'en instruire, et ne cherche à s'en
délivrer que lorsqu'elle a cessé de pouvoir encore lui
apprendre. Son but, s'il en eut un autre que celui de
simplement vivre le plus possible, c'est la culture, non
le bonheur. C'est ce que montrait excellemment Michel
Arnauld, à qui une étroite amitié me liait dès cette
époque, dans les pages qu'il faisait paraître en I900
et I9or à l'Ermitage sous ce titre : La Sagesse de Gœthe.
Je viens de relire ces pages; il ne me parait pas qu'on
ait depuis écrit sur Gœthe rien de plus sensé, de meilleur.
Sans doute les conversations que j'avais alors avec

373
Michel Arnauld m'aidèrent-elles à pénétrer mieu.x encore
dans l'intimité de celui vers qui m'inclinaient tant de
natives affinités. Mais sied-il de parler ici d'influence ?
Si je me laissais instruire par Gœthe si volontiers, c'est
qu'il m'informait de moi-même. Et, jouant sur le mot,
si je parle de Recomiaissance, c'est bien qu'en lui je me
reconnaissais sans cesse ; chaque pensée que je pouvais
avoir, sinon née de lui, du moins prenait en lui de
l'assurance. Il ne me détournait point de ma route et,
pour le rencontrer, je ne m'écartais pas de moi-même.
Les lectures que je fis de lui jalonnèrent mon existence.
Je retrouve un exemplaire de Dichumg tm.d Warheit
où, en marge des considérations sur l'histoire du peuple
hébreu (Livre IV) j'ai inscrit au crayon : « Tout ce
passage admirable je l'ai lu au Casino de Biskra, le
27 Février 1895) ... Et j'avoue que, le relisant aujourd'hui, si beau que me paraisse encore ce passage, je ne
comprends plus bien ce qui pouvait alors tant m'y
sourire. Il est certain que, ce jour que j'éprouvais le
besoin de préciser, j'eus une sorte de révélation. Peutêtre avais-je simplement su puiser une confiance nouvelle dans cette pensée si simple et si simplement exprimée : &lt;&lt; Der Mensch mag sich wenden, · wohin er will~
er mag untemehmen, was es auch sei, stets wird er
auf jenen Weg wieder zurückkehren, den ihm die Natur
einmal vorgezeichnet hat •. ,, Oui ; c'est surtout cela que
Gœthe m'apportait : la confiance. Et, dans le journal
que je tenais alors, je lis à peu près à la même date :
•Rienne m'aura plus rassuré dans la vie que la contemplation de la grande figure de Gœthe. » C'est aussi que
j'avais à me délivrer des entraves d'une morale puritaine qui, pour un temps, avait bien pu me raidir et
m'enseigner la résistance, mais dont je ne sentais plus
GŒTIIE

I. De quelque côté que l'homme se dirige et quoi que ce soit
qu'il entreprenne, toujours il en reviendra au chemin que
d'avance a tracé pour lui la Nature.

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à présent que la restriction et la gêne, de sorte que, cette
force de résistance qu'elle m'avait donnée, c'est contre
cette morale même, à présent, que j'étais résolu de
l'appliquer. Rien n'était mieux fait pour m'y aider que
1a lecture des Elégies Romaines. J'étais ravi de les si
bien comprendre. J'apprenais par cœur ces amples vers
et me les récitais le long du jour; ils scandaient les
battements pressés de mon cœur avide. J'y admirais
sans fin la légitimité du plaisir avec l'étonnement de
quelqu'un qui, jusqu'à ce jour, s'achoppait partout à
des prohibitions, des défenses. Quelle impunité ! Quelle
aisa.Ilce ! Je devais faire mien ce tranquille et harmonieux épanouissement dans la joie. Et, que rien ne
s'opposât plt;is puissamment à l'idéal chrétien, c'est ce
dont ne laissaient pas de s'apercevoir les zélés défenseurs de l'Église. Je m'amusais de les voir dénier à
Gœthe tout talent, tout don de persuasion, d'éloquence,
alors que déjà suffisait l'exemple glorieux de sa vie
pour me convaincre qu'il n'avait pas fait fausse route
et que ceux-là seuls, en France, pouvaient nier la splendeur de ses écrits, qui ne les lisaient pas dans sa langue,
mais seulement dans une traduction désenchantée.
Toutefois, le déni qu'il ne m'étonnait pas de les voir
marquer à l'égard de Gœthe, il me plaisait de n'en point
trouver chez Gœthe la réciproque envers eux. Il était
naturel qu'ils ne pussent admettre l'éthique de Gœthe.
Il était naturel que Gœthe, soucieux de tout admettre,
de tout comprendre, écrivît en parlant d'eux : « Il se
découvre le plus souvent que les au.tres ont aussi bien
le droit d'exister dans leur manière d'être, que moi dans
la mienne 1 ». Ainsi la culture accepte le catholicisme
t. Campagnes de France (Munst.er; Décembre 1792). Et
plus loin : u Cette formule d'adieu de pieux et bienveillants
1:atholiques ne m'était ni étrangère ni désagréable-; elle m'avait
êté souvent adressée par des connaissances passagères et souvent aussi par des prêtres, mes amis, et je ne sais pourquoi je

-CŒTHE

375

-comme un stade fécond de l'humanisme, de cet humanisme auquel la religion se doit de s'opposer.
Pourtant j'avoue que cette longanimité de Gœthe me
paraît aujourd'hui quelque peu compromettante. Tant
qu'il ouvre son intelligence et son cœur par grand besoin
de t?ut compren~~, tout va bien ; m~~• si _c'est par J
souci de tranquillité, de confort, vo1e1 q_m grandit ~
d'autant, à mes yeux, l'attitude incisive de Nietzsche.
Il n'est pas indifférent que la seule Allemagne ait
produit ces deux grands représentants de l'humanité.
Il fallait Gœthe pour permettre à Nietzsche de s'élever,
non point contre lui, mais sur lui. Lorsque je relis
Gœthe, j'y vois déjà Nietzsche en puissance. Il ne faut
pas presser beaucoup son Faust pour en faire jaillir le
Surhomme; dans Les Dieu-X, les Héros et Wieland, je
pressens la Naissance de la Tragédie.; enfin, dans son
Prométhée (et je ne parle pas seulement de l'Ode qui
:figure également dans le volume de ses Poésies, mais
du petit drame auquel il a, quelque peu facticement,
rattaché plus tard ce monologue 1 ) j'apprenais déjà que
rien de grand ne fut tenté par l'homme, qu'en révolte
contre les dieux. Aucune œuvre de Gœthe ne laboura
plus profondément ma pensée, c'est aussi que sa hardiesse est extrême~ et c'-est ce qui explique que Gœthe
ne se décidât que si difficilement à publier, et seulement
vers la fin de sa vie, cet écrit de sa jeunesse. L'Ode
même qu'il y rattacha fut livrée au public sans son
assentiment. Ici, comme malgré lui, Gœthe rejoint
saurais mauvais gré à toute personne qui souhaite de m'attirer
dans sa ~phère, 1~ seule où, selon sa conviction, on puisse vivre
et mourir tranquille, dans l'espérance d'une éternelle félicité. ~
(Ibid. ; fin du paragraphe).
I. A ma grande surprise, j'ai rencontré en Allemagne des
littérateurs éminents et fort cultivés, qui n'avaient pas connaissance ou souvenance de cett.e œuvre et même .nièrent qu'elle
existât; c'est bien aussi poUiquoi j'en fais une citation un peu
longue. C'est à ce Prometheus et non à la Pandora bien connue,
que Gœthe fait allusion au XVe livre de Dichtung"Und W ahrheit.

�376

LA NOUVELLE REVUE FRA.~ÇAlSE

Nietzsche, ou plutôt le précède. Mais l'état d'insubordination qu'il peint dans son Praméthée, Gœthe ne peut
et ne veut s'y maintenir ; il lui faut retrouver, quittant
la région de la foudre, un climat où sa pensée puisse
plus commodément s'épanouir. Celui qui devait tenter
dans le Second Faust une réconciliation de Faust avec
Dieu à travers une hasardeuse symbolique chrétienne,
souhaitait, dans son esprit pacifique, réconcilier de même
avec les divinités de l'Olympe le Titan d'abord révolté.
La phrase qu'il ajoute au monologue : « Minerva tritt
auf, nochmals eine Vermittelung einleitend » (:\linerve
arrive pour un nouvel essai de médiation) le laisse suffisamment entendre. Et qu'il n'ait pu arriver à trouver
une satisfaisante formule de conciliation ou qu'il en
soit venu à estimer cette conciliation impossible ou
vaine, c'est ce qui explique l'interruption de cette
œuvre à laquelle pourtant Gœthe n'avait guère cessé
de penser, car elle symbolisait et résumait admirablement le toum1ent de sa propre pensée. Je dirai plus :
cette paix à laquelle il parvint dans sa vie, sans doute
n'avait-il pu l'obtenir qu'en trichant un peu; il ne pouvait consentir à tricher dans l'œuvre d'art : celle-ci
resta donc inachevée.
Si la dure chasteté de Nietzsche pousse plus loin une
audace plus constante et non moins altière, j'admire et
j'aime chez Gœthe, compagne de sa force, cette tendresse
amoureuse qui le fait pencher Prométhée sur Pandore:
Et toi Pandore,
Saint réceptacle de tous les dons
Qui dispensent la ioie,
S01is le ciel lointain,
S1,r la terre immense ,·
Tout ce qui fait q•ue mon être jubile,
Ce q1ii, dans la /Yatclzeur de l'ombre,
M'abreuve de réconfort,

GŒTIIE

377
Et du soleil ami la félicité printanière
Et de l'océa1i le ff.ot tiède,
Si lew· tendresse a jamais caressé mon sei1t
Et tcmt ce dont le pur éclat céleste
A délecté mon dme de repos ...

Tout cela, tout... lvfiemie Pandore! '
L'universalité même de Gœthe et l'équilibre où il
maintient ses facultés, ne vont pas sans une sorte de
modération, de tempérance. Ou plutôt : seule la modération permet cet équilibre heureux, auquel bientôt
Nietzsche se refuse. Dyonisos ici triomphe. Gœthe
se méfie un peu de l'ivresse et préfère laisser dominer
Apollon. Son œuvre, imprégnée de rayons, n'a pas de
ces replis mystérieux où s'abrite l'angoisse suprême et ]
ses ténèbres. Il peut verser de douces larmes ; on ne
l'entend jamais sangloter. Nietzsche exigera de l'homme
davantage, il est vrai ; mais l'exemple de ce Titan foudroyé, de ce Prométhée sans Pandore, c'est aussi bien
notre fragilité qu'il remémore. A son anxieuse question:
u Que peut un homme? &gt;&gt; nul mieux que Gœthe n'a
répondu.
ANDRÉ GIDE.

I.

Und du, Pa11d0Ya
Heiliges Gefass dsr Gaben aile,
Die ergôtzlich sinà
Unter dem weiten Himmel .
.A.uf der unendlichen Erd8,
Alles, was mich je erquickt von Wonnegefülù,
W as in des SchaUens K ühle
Mir Labsal ergossen,
Der Sonne Liebe femals Friihlingswonne,
Des M eeres laue Welle
,
Jemals Zàrtlichkeit an 111eine1i Buse·n angeschmugt,
Und was ich ;e für reinen Himmelsglam
Unà Seelenruhgenuss geschmeckt...
Das all ail... 1\1eine Pandora I

�&lt;.ŒTHE, L'UNIVERSEL

GŒTHE, L'UNIVERSEL

1
GŒTHE OU LE COURAGE DE VIVRE

Un grand. homme, on ne l'enferme pas dans un
mot : si l'homme est assez grand, le mot est faux.
Cependant, on peut chercher le trait essentiel d'une
puissante figure, celui qui. frappe d'abord et ensuite;
qui se révèle dès la jeunesse, que le gran~ âge n'ait~~
pas, et même qui se marque davantage a mesure qu il
persiste. Ce trait n'est pas tout l'homme, il s'en faut
bien; mais il définit, il cerne le caractère. Si je le
cherche dans Gœthe,je trouve le courage de vivre.
Gœthe veut la vie en toutes ses formes, ou à peu
près ; il s'y élance, il l' étrei.nt, il l'accepte à . to~
risques ; il ne se lasse pas de s'y mesurer ; plus il s y
confronte, plus il entend s'y augmenter lui-même et
s'enrichir ; il y fait servir jusqu'à ses échecs et ses
plus fortes pertes, s'il en subit. Sans jeu d'antithèse,
Gœthe s'élève sur ses propres ruines : toute pierre
qui se détache de lui, toute poussière mhne, tombe
droit sous ses pieds et lui fait socle. Son commerce
avec la vie est parfois une lutte ; mais cette lutte est
pareille à l' arrwur qui ne refuse rien pour dur-er et
qui accepte tout pour être. Qui plus aime,, est le plus.

37~

Un certain goût bourgeois, une certaine timidite
à l'endroit de la mOTale bourgeoise, une certaine peur
du q,,len dira-t-on et du scandale dans tous les sens,
même' dans l'ordre de l'invention et de l'esprit, voilà
peut-itre la setde limite de Gœthe. Mais à cet égard,
il est le plus libre et le seul entre les Allemands de
son temps : Schiller est un pharisien près &lt;!,e lui.
Toute poésie doit être un poème de drconstance.
On ne fait rien, on ne doit rien faire en art qui ne
vienne de la vie. Le poème accomplit la vie et les
passions, ou nous en délivre. Mais il est vide, s'il
n'en sort pas aussi naturellement que le fruit de la
plante féconde.
Il suit de là que le poète, s'il n'est d'abord ardemment engagé dans les passions de la vie, ne peut
donner que des œuvres vaines.
Dans l'homme de lettres, qui n'est rien de plus,
tout est pris par la lettre à la fin, et l'homme est
anéanti.
Gœthe est de tous les poètes celui qui ressemble
le moins à l'lwnzme de cabinet, qui fait profession de
poésie et d'écrire. Au fond, il déteste et méprise ce:te
espèce, qui est la plus générale de tout.es : au pamt
qu'un artiste à la façon de Gœthe est ce qu'il y a
de plus rare aujourd'hui, et de plus méconnu. Flaubert est l'anti-Gœthe.
Schiller l'était déjà. Il faitle brigand à vingt ans,
mais toute sa vie est celle du plus moral et du plus
conformiste des hommes : le pasteur laïque, __bref l~
professeur ; qui pis est, idéaliste. Dans ses livres, il
est libre, il est hardi, il est tout ce qu'on voudra;
mais on sent fort bien que toute cette force n'est que
du papier. èe héros de la liberté n'ose même pas

�38o

GŒTIIE, L'UNIVERSEL
LA NOUVELLE REVUX FRANÇAISE

saluer, une seule fois, dans ses lettres, la femme de
Gœthe, parce qu'ils ne sont pas unis par un lien
légitime. Et tout le reste à l'avenant.
Gœthe si misuré en politique, en opinion et en
tout, est l'lwmme libre. Sch;//er est le Philistin.
En Gœthe, le courage de vivre est éclatant. Ses
amours en sont la preui•e, et toutes ses relations avec
la f ami/le . Il cède sur les mœurs et les apparences
sociales; il ne cède rien sur le fond. A soixantedix ans, il n'a pas honte d'avoir un grand amour
pour tme jeune fille de dix-neuf. li n'a pas honte,
etitre Austerlitz el Iéna, d'aimer les Français,
d'admirer Napoléon, et pour ie moins de lui rendre
justice. Ce qui ne I'empêche pas d'être pro/ondé- .
ment Allemand, de génie allemand, et filialement
attaché aux gra11deurs de I' Allemagne.

II
Gœthe a peut-être de l'orgueil; mais je ne foi vois
pas de vanité. Si on le compare à Chateaubriand,
il est sans vanité aucune, comme il est satis artifice.
Sa simplicité est le miroir de son génie. Dans Chateaubriand, tout est concerté jusqu'à I'imposture.
Gœthe ne di~pose les plis que de la draperie la plus
si.mple.

III
Faust est le témoin admirable de Gœthe. Cette
amvre immense est sans aucune unité, si ce n'est
l'âme de Gœthe. C'est bien pourquni elle dure autant
qtte la vie de Gœthe lui-mhne. Elle est sa confidence.

Il l'écrit tout autant qu'il vit. Il y met tout ce qu'il
éprouve de plus fort et tout ce qu'il pense de plus
haut. La seconde partie finit par être la contradiction
de la première. Lui, le grand païen, il s'y fait chrétien, par amour de Part ; il fait entrer Jésus et le
sentiment catlwlique dans le panthéon de tottS les
dieux. Je veux bien d'ailleur-s que ce soit la façon la
plus cruelle de détruire une religion que d'en faire
un moyen de fœuvre d'art.
Reste cette loyauté si noble de Gœthe envers luimême. Une œ11,vre comme le Faust est la seule façon
qu'un grand poète puisse admettre d'écrire ses
Mémoires. Ici encore, Chateaubriand lui fait i-is-àvis. Les Mémoires d'Outre-Tombe sont la seule
partie bien vivante et toujours admirable de Chateaubriand . .Mais quel abîme entre l'homme de ces
Mémoires et celui de Faust. Tout est affecté dans
Chateaubriand, mhne la ca11deur, même l' aflectation. Il n'est vrai que dans la vanité et la haine.
Gœthe et Napoléon. - Napoléon ( comme tous
les conquérants) ne serait rien sans les autres : ü
leur faut un pyuple, des armées, une foule : ils sont
les grands artistes de la foule et du hasard. Un
Gœthe se passe totalement des a11tres : il se doit
tout. Car Gœthe vit immensément dans le cadre le
plus modeste.

IV
OSE tfRB

Que l'homme est rare en ce monde plein d'ombres.
Ils sont à peine quelques-uns, qui vivent parmi des
morts. De ceux que j'ai connus, qui. 'Divaient un peu

�382

LA NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

entre uûzgt et trente ans, à peine si deux étaient
encore vivants à quarante. Ils étaient ensevelis dans
les tombeaux de la famille, de l'argent et de la réussite, bons pères, momies à revenus, membres d'unettcadémie, que sais-je? Une tête dans trois ou quatre
troupeaux : un seul. ne saurait leur suffire.
Gœthe ne vit que pour la grandeur. Et la grandeur
pour lui consiste à se créer soi-mhne, à s'élroer toujours plus haut sur un plan supérieur. Telle est sa
1'f0rale.
Non pas la grandeur du rang, de la fortune, Oil
de quel ordre que ce soit dans la matière : la grandeur
intérieure, celle par où 1m homme s'accomplit en
accomplissant so11 Destin de créateur, par delà les
accidents mùérahles du succès, de la famill.e, du rôl.e
social ou de la vie prospère. Tous les Pharisiens
attendent Gœtlre à ce ca"efour. Ils le guettent po11r
le faire trébucher sur l'une ou l'autre de leurs maximes. Ils lui reprochent son orgueil et sa cruauté
égoïste. A leurs yeu.-c il n'est ni bon citoyen, ni bon
père de famille, ni digne académicien . Il ne leur rit
pas a:: nez. Et même Gœthe souffre un peu de leur
défiance. Mais il rit d'eux intérieurement, avec ,
moins de mépris que de colère, parfois, et d'ennui.
Ils ne savent certes pas ce que cette fidélité à
soi-même coûte. Combien de luttef, combien de sacrifices, et cette lassitude infinie qui prend le •z:ai12queur
après le combat.
Au bout du compte, ce que cet égoïste doit se
reprocher le plus n'est pas d'avoir abusé des autres,
et de les avoir immolés à sa plénitude; mais, au
œntraire, de ne l'avoir pas fait, quand il aurai.t pu
ou dû le faire, d'avoir cédé plus d'une fois aux

G&lt;BTBE, L'UNIVERSEL

lâches conseils de la sympathie, d'QfJOir trahi son
propre désir et sa mission propre par égard et pour
venir en aide aux autres.
Le crime est d'être infidèle à sa grande,u et à
l'action dure qu'elle exige. La grandeur est la vertu,
et il faut la servir.

V
Cet heureux Gœthe a eu ses accès de néo.nt. Il a
maudit la joie. Le pacte de Faust av~c I.e Malin ~st
le traité du disespoi.r avec la iie. Se lwrer au destin,
mais non sans en œvoir du moins tiré tout ce qu'on
peut. A vendre son âme, on s'engage à jouir de
l'heure présente : le présent est ce plat de letitilles
qu'Esaü le goulu, le membru, troque en écl~ange d't'!'e
nourrittae idéale. Vhn et se perdre ; mais du moins
se perdre en vivant.
Pas plus qlle Fa11st, Gœthe ne s'en tient là._ ~l
consent à passer de douleur en douleur, et de Joie
en joie, pourvu que I'une des spirales mène à l'autre.
La volonté d'être heureux se réduit à la ool01zté
de se donner, soi-même à soi, tme sorte de bonheur.
Cette création est un art propre à l'homme.
Comme I'appétit du néant est le terme du désespoi:,
/' asjrz.'ration au grand calme, à I' honneur de la paix
qui contemple est le terme de tout ce que nous pouvons
1lommer notre bonheur. &lt;&lt; Tai aménagé un port à
l'abri de tous les vents, dam une sûre rade : tiennent
toutes les templtes au large, je ne m'y dérobe pas .. 11
De toute manière, nous te11d01,s à nous accomplir,
autrement dit à nous quitter. Celui-là reste dam le

�384

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus drer et plus âpre désert, qui lui-mhne ne se
déserte.
Allons, quelle que soit la vie, elle est bonne : et
pourquoi? - Parce que je vis.

VI
POÈTE

La, grandeur de la poésie, dans Gœthe, est du

!

mime ordre.
Entre tous les grands Allemands, avec Heine,
Gœthe est le moins professeur. Il est en poésie comme
il est en amour : la même loi le régit dans l'une et
l'autre action.
La, force intacte de la vie et la puissance de la
culture s'y accordent et s'y confondent. Il faut toute
la culture de son peuple et des siècles pour produire
un de ces petits Lieds, où le sentiment touche à la
perfection. Mais il faut qu'elle s'oublie, tandis
qu'elle est en train de le produire.
A prendre une comparaison trop rnatérielle pour
n'être pas un peu grossière, tous les soins des vignerons
pendant deux mille ans, le choix des ceps, le travail
du vinage, l'aménagement de la terre, toutes les
formes de la culture sont nécessaires pour donner à
ce verre de Romanée le rubis, le feu doux, le corps,
la violette qui mettent une telle coulée de soleil
liquide si fort au-dessus d'un vin ordinaire, qu'on
ne les dirait pas également un jus de raisins, issus
l'un et l'autre d'une vigne. Mais quoi? il en est
ainsi, pourtant :
Un fruit miraculeux n'est pas moins fruit qu'un autre.

GŒTHE
d'après un dessin de Ferdin and

}AG EMAN N

( 1817).

�GŒTHE, L'UNIVERSEL

Par là, Gœthe est l'exemple et le modèle de "tout
grand poèie dans le temps à venir, s'il peut y en avoir
encore. Désormat"s, la culture estinséparable de la poésie.
Baudelaire lui-même n'accorde pas si pleinement
la pensée et l'instinct. Ce ·n'est pas que la culture de
Baudelaire soit trop étendue : au contraire, elle n'est
pas assez profonde. Quand il chante, il n'a pas tant
à oublier. Son chant est parfois sublime ; mais il
est plus conscient, étant plus borné. Il va plus loin
dans un sens, mais un sens seulement. Les autres lui
manquent. La pensée de Gœthe et sa culture sont
bien plus étendues. La religion ne vaut pas, pour
l'espace qu'elle couvre, la communion avec l'immense
nature. De là; que Baudelaire s'est porté vers l'artifice : sa gloire est de toujours l'excéder. En lui, la
mystique a corrigé les torts d'une foi, d'ailleurs
presque en tout hérétique. La doctrine de l'artifice
est une espèce de la théologie : presque partout, le
génie de Baudelaire y est infidèle. Et le bonheur de
Baudelaire, en poésie, est d'être un peu damné.
Gœthe chante, comme s'il· ignorait -toutes les ressources de l'art et tous les contrepoints de la pensée.
Il a plus que personne la vertu d'oubli, qui est au
fond du véritable poète et, sans doute, de toute
création artistique.
Quel beau miracle : le vrai poète oublie en créant
la culture qui le nourrit et le porte à créer. Son \
potentiel de vie lui permet cette action contradictoire : \
il laisse aller son instinct, il se donne à son émotion ;
et sans le savoir, sans le vouloi,r, la culture prnfonde
enveloppe l'instinct libéré; et si cachée qu'elle soit,
ou si muette, elle le guide. Ce prodige si rare est le
miracle de Gœthe . .
25

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vu
PAIEN DE L'ORDRE A VENIR

De l'id&amp;e chrétien,ie) Gœthe 1W retie11t que le
salitl- L'amour J'assure.
Que la fern:»œ ai.me l'homme : J&gt;ar amour, qu'elle
fasse tottt pour lui. Que l'homme aimi! la vie, et qu'il
soi.t prêt à tout, paJ' anwur pour elle. Cet équilib,:e
est juste.
L'amour de Marguerite sauve Faust. 111ais Faust
mérite d'être sauvé /JO'" ron anzour de la vi.e. Il fl'a
pas d' GMl.re droit au salut.
Toujours, Faust affirme. Il n'est pas d'affinna.ti&lt;»l
plu$ pleine et plus dense que l'avzour : elk porte
toute la vi.e et la -renouvell.e.
En ce sens, ai.mer le cède à étre aimé, peut-itre.
De là, que la femme est .u, grande médiatrice. Je 1~
suü pas sûr que pour Gœtht! la Vierge des Sept
Douleurs ne soit pas une simple image de 1\tfarguerite.
La Reine des Cieux est /l1111guerite délivrée de la
mort et. des remords, que nourrit la commu.Jle douleur.
Mort et douleur, il n'y a j&gt;as d'auP,e péché ni
d'autre crime : mz charge cette double besace en
naissant. La-vertu est de s'en libérer.
Dans l'ordre chrétietz, Gœthe détest.e le spectacle de
l'humi/lation et du suppüce, l'étalage de la souffrance,
la vanité d'une faiblesse même héroïque, et la croix
qui en est le symbole. Les bras de misère qui enferment
tout l'espace menacent tous les horizons de la petJ.Sée.

387

GŒTHE, L'UNIVERSEL

Gœthe a l'horreur et le mépris de ce gibet qui attache
même le ciel et le -soleil au supplice tks plus vils
esclaves. Un païen de la 1wble espèce 1,e peut pas
sentir autrement.
C'est en quai il a l' ai.r de nier que Jésus ait jamais
existé. Les dieux sont en nous. Ils so-nt ce que nous
sommes et nous les f aiso-ns à notre image. Le dieu de
Gœthe ne peut ,pas être .un malheureux qui. meurt
entre deux bandits cloué sur une croix d'esclave.
Prométhée, à la bonne lzet1re. Prométhée, l.tti, est
immortel. Lié mr la plus Izaute cime, signe suprbne
par-dessus les 111ontagnes, il souffre moins qu'il ne
menace. Il est sûr de vai11cre; il verra la fin des
dieux ennemis. Son seul tort est son génie : il est
venu trop tôt.
Enfin, pour Gœthe, il )' a bien des di.eux. La
plus belle ambition de l'homme est de les Jaire naître
et de les embellir.
L'ine.°'piable péché de Méphistophélès est de les
nier, de les avilir, de chercher à les détruire. Par là,
tout l'esprit de 'Jl,léphistophélès tze sert à rien. Car
il est aussi intelligent, sinon plus, que Faust luimême. Mais il 11e croit pas à ce qu'il pense ni à ce
qu'il fait. Sa révolte contre Dieu est une révolte
contre la 'lJie. Il est lacé. Bref, il n'aime pas.
Gœthe est le contraire de l'athée.
Le but de la 'lJie est la vie 111~ne.
0

VIII
NOTRE GŒTHB

Gœthe est le plus grand des Européens ; il est aussi.
le premier, depuis Montaigne ; et peut-être le seul

�388

L:\ NOUVELLE HEVUE FRANÇAISE

avec Ste11dhal. Voltaire ri'est qu'un faible L'ssai de
Gœthe : car t"l a tout de Gœtlie moins la puissa11te_
poésie. Dans Gœthe, au-dessus des di:-c hommes_ qu~
vivent en lui, le poète est le plus grand, et cel": qu_1
lie toute la gerbe. Gœthe sm,ait bien ce que Je dts
là : il a rendu justice à Voltaire mieux que persom!e.
C'est que le magnifique poète est un h01,~me
I?,1.xHuitième Siècle, tout en annonçant le D_ix-Aeuu':'ne
et les suivants· : il rend présente la raz.son classique
et la vertu de l'antiquité à l'âge se,.sible qui vient
de naître, à l'ère romantique. Gœthe est le grand
médiateur. Il n'y a de salut pour l' EuroP_e que dans
l'esprit de Gœthe. Mais il n'est pas 1&gt;,ossiblc que cet
esprit s'éteigne, puisqu'il est c~lui de l E~rope même_,
et que l'Europe ne serait qu un mot ·mde sans .lm..
Dans l'ancien rn01ule, quelques docteurs chrétiens,
porteurs de l'1111ité catholiq~e, 011~ ~té des eurorms.
Mais ils le furent dans l' espece reltgie~e : leur E:1rope
était ,m. Islam : il y avait une foi : tl n'y m,-azt pas
d'Europe. La foi est un sentiment? fondé sur le_ mystère. Non moins qu'tme fo11,clt01i du s~ntzment,
l'Europe est u11e forme générale de la raison. En
chaque esprit capable de s'é~•er à cette fo1'me rare,
/'Europe est une •volonté. Elle semble 1~lme ,une
.. olonté nécessaire. Ce qui ne veut pas dire qu elle
doive s'accomplir fatalement.
Le communiste est mi essai d'Euro-péen, sous le
siglle du nombre e.t de la matière. 1~ n'e~t pas plus
un européen que le chrétien des premiers siècles, dans
les câtacombes. D'ailleurs, c'est le même homme. Les
catacombes ne sont plu.ç dans le sous-sol de Rome.
Ces termitières de la cité fut ure vont en ~uwzels d~
Glas,,ow
à Cantvn et de Séville à Toki.o. La f m
b

GŒTHE, L'Ul\TJVERSEL

mène les religi.ons, et celle de Lé!li11e comme celle de
Jésus-Christ.
La foi tend à l'uniforme ; elle I' exige ; elle hait
la di7.:ersité sous le nom d'hérésie; elle se fonde sur
l'égalité générale et sur le nombre.

ftt

IX
Gœtlze ne connaît que l'indi1.:idu; il en a la passion; en lui, l'indii·idu blessé semble indifférent à la
nation et à la race. Il est trop sage et trop artiste
pour faire fi de la qualité et des pnissances inégales.
« Que chacun balaie devant sa porte et la rue sera
propre. » La véritable Europe est un accord et non
l'unisson. Gœthe tient pour toutes les variétés et
toutes les différences : l'esprit qui interprète la nature
1ze peut pas se donner une autre règle ni un autre
jugement. Il n'est d'Europe que dans une harmonie
assez riche pour contenir et résoudre les dissonances.
Mais l'accord d'un seul son, fût-ce à des octaves
en nombre infini, n'a auczm sens harmom'que. Pour
faire Utle Europe, il faut wie France, u11e Allemagne
1me Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse,
une Italie et le reste. Il faudra même 1me Asie, deu.x
Amériques, une Afrique, des noirs, des rouges et des
jaunes pour faire,
jour, un monde. Voulez-vous
un genre humain ou une termitière à fourmis humaines? Les temps sont venus de clwisir. Car nous
avons le choix, et cette liberté est le propre de l'homme.
Gœtlze a choisi.

un

�LA NO'OVEl,.I.Z ~ ~

f'~il y • •

X

c, w.,g,riJitJw Gœt1œ n, Mit rien ditnlin et œld
tout acœrtler. Voilà 6iffl 'le sem tls son orin• .A utû
échel'le, fordre est la sup,bne justice. L'ordre ed
lajigu,e de l'art en politique. Gœthe dit : u La critique
est aisée et r art est difficile. » Lu esprits sans pr,,tée
ne sont pas capables 1k transposer ce précepk à
pu,,, du liore au plan de la ,ociété. Si l'EUTop« est
am grœul œrps m,ant, dont ln nations sont •
· tliwr1 .,,,J,res, k cri1M ut igal. œntTe les flUlfll1,m
et œntre 'le corf.J$, qu'on ~ le corp, OIS
p'on _,,,. w fllffltb,u. Le critM Oil" la sottùe.
L'Europe est conç,u : tout fatteste. Peut-lue-'este-l'le • · Trmts ans après Val.my, Gœthe affin#6
l'tlfJOir w ,udtre, k soir à cetu batailk, la plu,
glorieuse et la JIIOÏnl ~ qui jut jQIIIOÜ. L'E•
..ope est Jetoant nous; mais elle est .almk. Oetü
œmb'le fièure à t(Jlff)UÙiOnS est sans doute r âge •
la p,,1,erli. n faut la soigner. A tout p,etllbe, ,__
..,i l'Et,,ope ""'1IMe 'J.I" l'Eur• 11UJ1Ü. La
m'/Dt,U ,ü m,n kal-te la ,nort. Le, prophètes à
flltlll,nr ont . . gram œiz et r Ô1M tlllftliot:ff..
GœtM ut ,. ""1,,iralile midecin : il n'ut pa, opti.
mte paru qu'il ut IJWflf'le, 1IUIÎI parce qu'il. ed
toujours jrit à tlotm6 ù sa force et da ,omr •
potient. Et jQ1fl/M ,1 ne 'le co,ula,nt,e.
XI

L'Europe de Montaigne est la pensée d'un uul
homme. R y a une Europe dans les F.asais, pa,œ

··•·ah

&amp;,f111M fllÎ m

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.a-. ~ , ,_,,_, .A.. . . ., ,.1__ /If# ,..
1~-,a&amp;m..•rtitwlrihana•laCW.,
J, IMJÎIIW. l'Pw qw rEll1'0J» IIIIÎt fJIYliant .,_,
....._, il fat que f .Allnu,gu ltlÏt k llus .U. r ••·
41 ~ FNIKe le_~ faaçois• q,,e fan 11 , - , , . :
1IIOffll I.e mal, ici et là, moins 'le mépris, la viokna
et la haine. L'homme n'est fhomtne que si on tw
la bite en lui, ou tlu - - , qu'on l'y nuèl.e. La
'IHlriité est la loi, le charme et fhonneur de l'art 1a
,J- .t la ~ • 111 ,,..,,. Ct0, li -,. et li
I"' Ill rtlÎSm,, bd IIIIIOnt 1# la _,,,,,, p'il ,_,
Ga,- enle1Ni tm,jou,s '°"'llcr ns - - ~ •

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GCZTIIE UNJVDSEL BT POUlt QU()I

Un petit marteau à la main, or, , , . Wu à ,-..
iorim- seas u b,111; • iaa, w - . all..,.,
... 1.m,p, n,r 14 toillJ. 0ft
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Jail ,. polagwl ,, IJoUIIIW, r ~ sas . . . .,
$'111$ tllJlll,M$, _,,; ~ t 1Jf1« loul le rMr,
. . . . . . If rp,i ,. ~ . IJlli ,.~- el qr,i ,-..
D, W • M autrl, "1 SIM# 4i/f..._ ~d qu'il ,v.1,._ 0 ,_ n p'il • 14 ,.,._ u tolllJtft . . . la

"""GœtJ,a •

�392

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nature. Les pierres, les terrains, les cou.leurs, les
plantes il cherche la sublime unité au fond de tous
les aspects et de toutes les dijférences. C'est l'acte
religieux par excellence de découvrir l' Un Divin
dans le mouvement perpétuel des divines variétés. Et
tantôt il se livre à la ravissante séduction des apparences ; tantôt il s'absorbe dans la contemplation du
plan où elles s'ordonnent toutes, où elles rentrent
après sTen être séparées. Mais ni les vapeurs changeantes ne lui font oublier l'océan I ni le Père Océan
les vagues de la vie et les innombrables nuées.

GŒT;HE, L'UNIVERSEL

393

minable et un peu puérile qu'il a faite pendant
quarante ans à Newton. L'optique de ce prince entre
les savants lui est un scandale. A la théorie des ondes
et des différentes longueurs d'ondes, il oppose sa
théorie des couleurs, comme s'il n'avait pas compris
ce que le fameux Anglais a voulu dire. Il s'intéresse
fortement avec une clairvoyance admirable aux travaux de Geoffroy Saint-Hilaire; et on se demande
s'il a seulement connu le nom de Fresnel.

XIV

XIII
Tous les mérites de Gœthe, en science, et toutes
ses erreurs partent de la même source. Il est aussi
peu géomètre que possible. Il ne peut rien penser,
dans l'ordre de la nature, qu'en fonction de la forme.
D'ailleurs les formes abstraites lu:i répugnent au
point qu'il préfère une erreur fondée sur une apparence plausible, à une vérité un peu abstraite. Avec
tout le crédit qu'il prête aux formes, il ne s'élève pas
à la figure géométri-que et moins encore au symbole;
car il ne croit pas qu'on puisse s'élever à la vérité
vivante par ce chemin.
Il a l'instinct du physicien, mais il n'en a pas la
culture. Il semble étranger aux travaux de son siècle ;
il n'a pas la moindre idée de la physique moderne et
de la part capitale qu'y doit avoir le nombre. Il a
horreur du calcul ; la notion même de l'analyse lui
manque. La mathématique est son ennemie, sans
doute parce qu'il l'ignore. De là, cette guerre inter-

Les formes sont tout à ses yeux. C'est la considératz'on des formes qui le mène à ses deux belles découvertes : la métamorphose des plantes et le crâne,
dernière et quadruple vertèbre. Là, en sa qualité
de poète, il est régi par la métaphore. L'analogie
implique autant de fausses vues que d'intuitions
réelles.
S'il n'a pas du tout le génie de la mathématique,
Gœthe, presque seul entre les écrivains de son temps,
a le sens le plus aigu de l'évolution. Combien, par là,
il domine au-dessus de tous les autres ; même des
hommes comme Chateaubriand, Byron, Benjamin
Constant, et d'autres, s'il en est, 1wn moins illustres,
on ne saurait dire d'eux qu'ils sont ses rivaux ;
ils lui sont trop inférieurs, en trop de manières.

XV
Pour Gœthe, pas de déduction qui vaille en dehors
du concret. C'est ce qu'il faut entendre en esprit,

�:394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et non pas à la lettrs ; cum grano salis, et même

.deux.
Il va de soi que ce grand Goethe sait mieux que
wus qu'on ne pense pas sans abstraire. Mais il
s'agit de savoir jusqu'où l'on va dans l'abstraction
-et si elle ne se confond pas dans la connaissanc~.
L'esprit de Gœthe a toujours besoin d'un objet
précis. En tout, il lui faut l'individu. Quelle lefon
pour la fièvre des troupeaux. Si la pensée de Gœthe
' est condamnée, nous le sommes avec lui.

GŒTHE, L'UNIVERSEL

395

plus beau ni plus précieux. Pour un moment, voilà
bien Dieu fait Homme .
Or l'esprit de la science est celui de l'Europe.
C'est par là que I' Europe est universelle, et ne l'est
même que trop, depuis trente ou cinquante ans. Et
parce qu'il a porté presque en tout l'esprit de la
science, tout en restant poète, Gœthe, le Grand
Européen, a l'universalité.

XVIII

XVI
R:ftvE ET VIE

Il est bien clair que la science est du général.
Mais dans la science même, il importe de distraire
l'esprit qui sait et de le tirer de la masse. La physique
ne I'exige-t-elle pas? Le démon de Maxwell est plus
qu'un symbole.
Faust est le savant qui veut vivre et sortir de
l'abstrait. L'action est la chose concrète par excellence. Faust entend conquéri"r la vie en agissant.
Quelle vie ? une formule ? non, la sienne.
Toutes les préférences de Gœthe le mènent donc
aux sciences de la nature. L'anatomie, la botanique
ne sont pas abstraites. Et il voudrait que la physique
ne le fût jamais. Son inclination serait de forcer
toute la science â être concrète. En quoi il est toujours
l'antidote de la scolastique et le contraire du MoyenAge.

XVII
Magnifique Gœthe. L'esprit d'universalité qui
trouve la forme la plus personnelle : rien ne me semble

VIE ET DÉLIVRANCE

L'idée que notre Gœthe se fait de l'art tient à
l'une des vues les plus jusies et plus profondes que
l'artiste se puisse faire de lui-même et de la création.
Elle va même plus loin que l'homme, et une métaphysique y est incluse.
La poésie est délivrance.
L'homme se libère du fardeau, en créant.
Peut-être doit-on se délivrer du bonheur comme
de la peine. Le bonheur asservit, et la peine trouble,
enchaîne ou corrompt. En tout cas, il faut se rendre
libre de la douleur et de tous les excès que le désir
.déçu, la souffrance et les passions non satisfaites
condensent en orages au ciel de notre vie.
La délivrance de Gœthe est du même ordre que
la purgation d'Aristote.
Le Dieu lui-même n'a peut-être créé le monde
que pour se libérer de l'excès de sa pwssance. Le
powoir crée l'action ; l'œuvre suit. Cette sorte de

�'596

flildtl

t;A

~ ~ ~

nt • fon4 tk l'4tne

illkmanàes.

ét

48 Ill

4'4dJHif•

Dam Gœth4 lè sem ile la tJie p,échu le ldli' tlt:
ràrl et lè porte. L'.i n'est rim 1a,u la•· L'tlrtUte

peu tù drole sans flto,nme.
Une f1ie médiocre ne peut pas :Jilw tlotme, f#fe
'gran,le œuure tfart (JU'une terre stlrik fi!" 6,#le
l'kolte.
Ct&gt;lntM notte powoir est la seule limite tù notre
droi.t, no'tre énergie ut la mesure et la ca,ue Je notre
action.
Gœthe est plus ancré Jam la 'Oie réelle, il y a tÜ
pùu fortes racine, que Shakapeare.
C'est tla,u Shakapeare et Wagner q,u je ITouw
une idie plus pure encore de la poésie ; elle en e11m1,t

tièlliment créatrice. Le musicien coml,le lè 1U!Jm.
ü poète amte,nple OfJec un SOff'ÏTe tovtu les fMiota
lontilk~.
• l~ poète ne dili-ore pas seuhmmt sa fJÏ8 prOftn ;
il accomplit toute 'Oie. Il lui p,lte la 1eule réalitl
'l"8 rillusion unifJerselle puûre eul,nmr1. :
Il élè'lfe une fJÏ8 plus libre et pl,u belle au-dema
D fNlÎ1f fllffllOnle de celle-ci, que tout corrompt,
iJ118 tout enehat,,e. Il fonde snjin la md8 tJie (Jlli •
ltlit pa, contla,nnâ dh f origi,,e : la f1k drt râ,e.
Et t:ettn, puisque tout tst fait œ fétojfe tf•
lfiflgè, le rlw de l'art est bien pltu wai q,u tdiii
de la oie.
XIX
WAGB ES, GLUCKLICH ZU SEIN

Ose ltre heurewe, tlit Gœtlte. Et pl,u tari, , • to,,ps tlfJant a ffllilb'ir, il ·a p,, liN (Jllil n't.t I"'
'

. . . . . t."DJIW~

a,-•
Itou UIIUlina
wai
• • Mai, quoi, annme le but 4e la

39f

~ en ~

t1,

tU at la w.
,.,,,,,, i. 1Joaheur mime est tÙ wore. A,u,i ai-:ie "'
ftMMll,ee 4e substituel' « Ose fliwe » à « Ose ltn

,..,,.....

•ernent
à ceux qw troublettt
règle, ov qui l'en font douter,
qui dérang~t

1ililïths en

Pl#I

.

œ,,t

or,

,_titre qu'il a mis dan, sa -oie pour f.accomp/ir.
JI IOÛ«lffte-àiz ans, quand il aÎllle une jeune jilk
e 6--f'U!U/, il est profondément blessé tle 'Pffilr6
#1,ù partis $UJ,Tbne. n feût gagnée, sans lei parent,,
,.,,, k monde, san.s tous ces témoins harg,zauc de la
iÎlllaétmce et des vsoges. Mademoüelle 4e LevefuoM
~ fait une folie, Gœtlul ne l'et2tfl"U faite;
il a,,rait bu UM àen,ière iwesse aux sources ks plm
dtattdes de la poésie. Ha, le poète a tant besoin
-tl, jeunesu, il en garde tpnt pour son tourment,
~ au filet des rides, mhne sous la neige des chew,,;o
6lana. La 'Die du wai poète est une fJie d'amour,
ou secrète ou mihle ; il n'est ja,nai, épowc, il est \
~ , amant. Et maihewr à lui, s'il se force à
• pas l'ltr~.
.
Pou, la .mhne raison, Gœthe rompt brt.uquetnffll
,._ Bee'thown, et {J'l)ec Bettl"ne. Beeùwven ne peut
ltr:; ,on ami • il remet tout en questior, ; il ne 1e plie
()' ritm qu'à' ses propres fJioknt:a ; et il f ~ait
a tJiïr à ses éruptûms untimntales : CllT il fait le
~ plutôt IJl''il ne fest; trois foi, IU1' quatre
il u f&gt;lalt à le faire. Or, Gœthe est son ainé en tQJd
#. 'DÎllfl am. Batl,o,vm porte dam le train quœitlÏn
• ta ae une rhétorique insupportable : il est par
~ plibtfien. n ne doute jamais de !'en, ne ~
_,,,_son~. Il se fait un droit de sa brutali.tl,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sous le nom de franchi.se. Il se ferait une vertu de
sa grossièreté, s'il y était sensible. S'il crie, il faut
hurler; il faut gbnir s'il pleur(!. Il est naturellement
dans l'e:-ccès; et plus il vit solitaire, plus son œuvre .
l'étale.
Mademoiselle de Levetzovn'est pas Bettine. Gœthe
a mis tout d'un coup le fossé entre Bettine et lui,
dès qu'il a saisi l'amour-propre immodéré qui est
trop visible sous l'amour et l'exaltation de cette jeune
fille. Il s'en sépare, parce qu'elle prétend trop sur
lui. Bettine est dangereuse dans son intempérance
de Muse romantique. Elle est trop semblable aux
jeunes Allemandes du temps présent : celles-là, si.
réab'.stes en tout, si directes aux sens, qu'elles puissent
être, font à l'homme, si grand soit-il, une guerre
sans merci. Elles veulent le conquérir et ne veulent
pas être conquises. _Elles entendent l'asservir et ne
pas être asservies.
Gœthe est un homme de l'ancien temps, dans le
train des mœurs démocratiques. Gœthe veut être
servi. On le lui reproche, tant on a peu le sens de
la grandeur et des rangs. Une Bettine est à fouetter
qui se jette sur les genoux de Gœthe, qui lui passe
les bras au.tour du cou, qui lui fait respirer la fleur
de ses vingt ans, et qui refuse d'être cueillie sans
conditions. Qu'elle ne soit pas tentée par l'homme
qui pourrait être son grand-père, soit. Mais de quel
droit le tente-t-elle ? Pour quoi vient-elle troubler
le vieux grand homme et lui fait-elle perdre son
temps? Qu'elle reste chez elle, entre son vertueux
père et sa sainte mère; ou du. moins qu'elle se tienne
sur sa chaise à bonne distance. Quand elle se colle
.à Gœthe, qu'elle fait la chatte sur son ventre, les

GŒTHE, L'UNIVERSEL

399

bras nu.s, la gorge nue, en robe légère, elle est à
prendre. Et le vieux Gœthe est bien honnite homme,
de ne l'avoir pas prise. Mais plutôt, il est amoureux:
et tout chargé d'ans et de génie soit-il, ce corps ne
s'offre pas assez, si le reste se refuse; cette vie se
refuse, si le corps se marchande et calcule le marché.
Qu'elle donne tout, cette Bettine, elle n'a 1-ien de
1nieux à faire dans la vie, que de la ·perdre ainsi.
Ou qu'elle s'en aille. Si Gœthe la veut, c'est qu'elle
a tout fait pour qu'il la voulût. Son œuvre n'est
pas achevée. Il a mieux à faire dans la vie que d'écrire . 1
ses livres, désormai.s, sous la dictée de cette Egérie,
ou de corriger et de nourrir ceux qu'elle brûle d'écrire.

XX
VERTU HUMAINE DE GOETHE

Quand on pénètre plus avant dans la vie de
Gœthe, et qu'on va un peu au delà des apparences,
on trouve toujours l'homme : il est égal à son œuvre.
On le dépouille sans peine de sa légende : on écarte
l'inutile apparat dont on l'entoure, Il est bien plus
vrai que ces portraits gu.indés au front couronné
de lauriers, à l'air inspiré de grand bourgeois prophète. Cette roideur de statue, cette majesté sotte,
cette fausse grandeur à l'antique, Gœthe n'est pas là,
même s'il s'y pr0te : le ridicul.e n'est pas pour lui,
mais pour le faux art de Thorwaldsen et de Canova.

�400

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXI
Goethe est fort simple, et comme on ne l'est plus
à présent. Le moindre grimaud à la mode vit œl)ec
plus de faste et plus de luxe que ce grand homme.
Ces petits talents font mille fois plus de bruit que
ce puissant génie. Ils ne voudraient-pas de sa mai.son,
de son ai.sance bourgeoise, de son train modéré. Ils
feraient fi de sa bibliothèque et de ses collections.
Le premier venu de ces imbéciles le traiterait de
bourgeois, avec tout le dédain qu'il faut attendre
de polissons qui se traînent aux genoti..'C de Corydon,
et de Staline. Ou mieux encore, ils croient entrer
dans un temple, quand ils ont une place dans un
Journal et une revue, où une douzaine de jeunes
pédants et de professeurs grimés en philosophes prétend
faire la loi à l'esprit humain.
Gœthe n'a rien de ce génie mercantile, ni de cette
impudence, ni de leur perfide habileté. Il ne triomphe
pas, comme eux, de la douleur et des tourments
d'autrui, non pas même de ceux qui pcurraient être
ses rivaux, s'il était possible qu'i'l en eût. Encore
moins en jouit-il. C'est là que Schiller, si infhieur
à Gœthe de toutes manières, s'est montré le moins
digne de lui.

XXII
Simple, mais de bon ton, et toujours réservé.
Gœthe déteste la familiarité. Il n'est pas bon garçon,
pas plus qu'il n'est hautain ni héros de parade.

GŒTHE, L'UNIVERSEL

4or
Il ne distribue pas des prix et on ne lui en décerne
pas. On ne -l'appelle pas Maître ; on ne lui envoie
pas du sublime poète dans le nez, à tout propos.
Ces mœurs de tréteau 'ne sont pas les siennes. Il fait
pe_u de gestes. Il ne harangue pas en public, il ne crie
ni ne tempête. Jamais il n'a cru nécessaire d'être
mal élevé. A qua,tre-vingts ans, il est exact à tout
rendez-vous. Prié à dîner pour huit heures on ne
l' ad":ir?"ait pas d'arriver à table après mi~uit ; il
rougirait des stupides esclaves qui prendraient cette
stupide indécence pour un signe de génie. Il ne plante
pas le drapeau de la hardiesse dans les excréments
et dans la grossièreté celui· de l'âme libre. En retour
~ui qui s~it parler au peuple et aux petites gens:
il ne tutoie personne. Par tous les traits cet homme
admirable est le contraire de nos chie,; de talents,

XXIII
POUR LE DOLICHOCÉPHALE BLOND.

Que!ques jours après la bataille de Valmy, échappan.t a la déroute, sur les chemins défoncés par la
pluie, encombrés de fuyards et de malades Gœthe
,
'
~e séP_are de cette armée que la défaite pourrit;
il arrive dans une ville riante, aux bords du Rhin ;
et des~endu à l'auberge, l'hôtesse heureuse lui fait
complunent de sa bonne mine. Il répond gaillardement ·
aux louanges de la gaillarde ; et il se félicite d'avoir
une apparence à faire moins pitié qu'envie. Même
s'il doi_t d!sespérer de l'univers, Gœthe est optimiste
sur luz-meme, comme un Juif; et ~me sceptique
26

�'402

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jusqu'à la négation, il croit inébranlablement à sa
propre
Il n'a pas l'air sombre ; il sait rire, quoiqu'il
ait le rire discret. Il ne porte pas l,e monde en terre
a&lt;oec le diable ; mais il cherche le soleil.
n'est pas maigre; il n'a rien et ne 'Veut rien
avofr du poète famélique. Il ne se vante pas d'être
bien en chair : il, en est content. Comme il fête afJec
beaucoup de soin et de pfuisi"r le jour de sa naissance,
même à quatre-vingts ans, il est bien aise d'avoir
tous les dehors de /,a, santé.
Tout ce qui. l'aide à vivre, et peut en rendre la
certitude plus forte, lui est une volupté. Un plaisir
modéré lui semble très proche de la vertu. Et il sait
faire admirablement d'un plaisir ordinaire une volupM
spirituelle.
Sans être ni gourmand, ni gros mangeur, iZ- a
bon appétit et l'a régulier. Il ne s'arrête pourtant
pas dans la rue à cueillir des saucisses.
La Charlotte lui plaît ; mais ce n'est pas seulement
la, tarte aux pommes. On ne le voit jamais à la
brasserie. Il fait faux bond à l'idéal héroïque des
estafilades sur la, joue et des litres sur la table, à la
tœmmie. Il ne mesure pas l'honneur du sang aux
coups de rapière et aux âcatrices. Pour rien au
monde, il n'en voudrait à travers son nez, et il
préfère d'autres morsures sur ses lèvres. Il étudie
toujours et n'a jamais rien eu d'un étudiant.
li ne se gorge pas de fJiere ; mais il aime l,e vin~
Et le plus beau, il n'en abuse pas.
Gœthe n'est pas blond : il a les dieveux noirs,
et les yeux plm noirs encore. Il n'est pas rose, comme
· !'ne sainte et noble tranche de jambon : il a le teint

me.

'

n

• 1

GŒTHE, L'UNIVERSEL

brun au contraire, la peau chaude et foncée. On ne
lui voit ni la figure rouge ni le teint pâle, ni docteur
ni guerrier. 0 misère des misères, mauvais air de
Francfort : et s'il y avait du Latin, ou, horreur,
du Sémite là-dessous? A cette seule pensée, l'esprit
recule et la, raison s'effondre. Il va falfuir envoyer
Houston Stewart Chamberfuin dans une maison
de santé. Hélas, tous /,es malheurs sont possibles.
Et même toutes ks hontes.
ne porte pas un canan sous le bras, ni un fusil,
ni seulement une serviette bourrée de livres. Il. est
pacifique. Il avoue ne pas savoir se servir d'une arme.
Rien n'annonce en lui qu'il ait un métier, fût-ce celui.
if avaleur de sabres. Il ne menace personne, pas même
ks trois tiers et demi de l'Europe.
Gœthe a passé par la maladie, et il n'y parqit
pas. Il a horreur d'être malade. Dans la vie, il n'est
pas romantique pour un sou.
Comme il n'est pas blond, il n'est décidément pas
moral. Ni d'ailleurs le contraire. Il porte en tout
/,a, présomption de la raison, la, mesure et l'étalon
de la beauté. Il n'est pas piétiste, ni pour plmre à
Odin, ni pour servir Jésus-Christ. Toutes les sortes
de barbarie le dégoûtent. Il exècre le tabac et la,
croix. Il est ·vrai qu'il déteste aussi l'ail et les punaises.
Il n'entend pas brûler les infidèles ni massacrer ks
peuples de l'Ouest et du Midi. Il adore ks Grecs.
En vérité, il n'a jamais rien fait pour le pauvre
Gobineau, qui a voulu tant faire pour lui. Il ne
prétend même pas à la suprême qualité de Lapon.
Et voilà pour le divin dolichocéphak blond, fleur
de la nature, seul digne du règne, seul digne de vivre.

n

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXIV
Dans sa grande force et son immense étendue,
toute sa dynamique n'empêche pas Gœthe d' itre
modéré où il faut. Son courant est puissant, mais
il n'est pas vite. Son flot est parfms irrésistible,
sans jamais tourner au torrent. fl est pacifique. Il ne
perd pas la mesure : il s'arrête dans l'excès; ou plutôt
il se suspend. S'il déborde ses rives à la fin, il irrigue
la campagne, il ne l'inonde pas. J'aime ce grand
fleuve qui se rend lui-même navigable de bout en
bout.
Si allemand qu'il puisse être, il s'est plié à un
ordre; il s'est donné une disdpline. Sa règle est
prudente; elle est ferme jusque dans l'éclat de la
passion : il calme ses orages, il les retient en vue
de la récolte.
Ce grand fleuve Rhin de Gœthe n'est plus une
barrière, mais un passage, un pont toujours vivant
entre les deux rives.
Gœthe est le grand conciliateur du monde germa-r
nique et de l'Occident.

XXV
SCEPTIQUE ET VRAI

Gœthe est un peu solennel, et le fut dès l'enfance,
parce qu'il est bien en chair, sérieux et fort, et aussi
parce qu'il est un peu lourd. Mais l'ironie le porte

GŒTHE, L'UNIVERSEL

405

et le sauve de la pesanteur : il n'est pas léger : il
est désencombré de dogmes ; ses pieds ne traînent
pas les boulets de la théorie. Gœthe est sceptique.
En quoi on l'a pe'll; compris ; et si on le comprend,
on se méfie de lui. Par là, il a révolté bien des gens
dans l'ancienne Allemagne : sans l'oser dire, dans
les priches et les spéculations de Schiller, il y a \
une pointe contre le sceptique. En vérité, de tous
les Allemands Goethe est le moins docteur. S'il y a
leçon dans ce qu'il dit, c'est à lui-même qu'il la
fait plutôt qu'aux autres. A quatre-vingts ans, il
prend conseil du brave Eckermann : ce jeune écolier
lui enseigne les oiseaux ; et le magnifique vieillard
l'écoute en disciple attent(f, tout à lajoie de s'instruire.
Il ne répète pas, comme Victor Hugo, cent foù par an&gt;
au premier rimeur venu : c&lt; Vous faites les vers mieux
que moi », mais il prête l'oreille à quiconque a fait
une étude ou une expérience personnelle. Il est toujours
prêt à voir plus loin, à étendre son horizon, à savoir
davantage. Son siège n'est pas fait et ne doit jamais
l'être. Il n'a réellement pas de système. En poésie,
en morale, il s'en tient à quelques idées dont 11 a
fait l'épreuve, et qu1: ont pour lui la certitude féconde,
puisqu'il les a mises en œuvre. 0 le noble esprit !
Comme il est vrai r Qu'il est peu fanatique. Quel
juste et calme dédain, quelle ironie il a pour le clerc
qui le prend de haut avec l'action, et pour l'homme
d'action qui ne tient pas compte de la pensée. Ces
deux fats, à tout coup, le font rire; et le pontife de
calnnet bien plus que l'homme de guerre. Rien ne
sépare jamais Gœthe de la vie. Et, mourant, s'il
appelle la lumière, c'est qu'il est toujours dans la
vie et qu'il veut y être plus encore.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXVI
CURIOSITÉ DE GOETHE

Tout le long de sa longue -iie, Gœthe est à l'étude.
Pour lui, l'étude est le plaisir même ; et le plaisir
est encore une étude. Gœthe est curieux de tout,
de la nature comme de l'homme, de la science et
de l'art, de l'hi.stoire et des mœurs. Il ne répugne
qu'à la théologie et au système. Sa curiosité universelle est la plus farte vertu de son esprit ; et 'le besoin
qu'il a d'accomplir le cznieux en poète, est le plus
beau titre ae son génie. Car le poème finit toujours
par. être la fleur de son étude.
« Poésie est délimance », dit-il : ce mot est un
des plus fameux qu'on lui doive. Mais la poésie
ne le délivre pas moins du savoir et de l'étude que
des passüms et des douleurs qu'elles engendrent. Il faut
se délivrer même de ce qu'on sait pour être libre.
Il est une délivrance parfaite : quand on se défait
du soi, qu'on répudie ks 11Windres parties de sai-méme
pour tout donner aux plus profondes et aux plus
belles; enfin, quand on choisit de faire le sacrifice
de ce qu'on est à ce qu'on doit être : on ne se sacrifie
pas en: vain. Il n'est -pas question d'un sacrifice aveugle
et servile ; mais de se passer toujours soi-même.
L' « En avant par àelà les tombeaux » est d'abord
mie marche au delà des-es propres mort:r ; des ccmàamnatiom successives que l'on porte cantre son ignmance
et son i'mperfection personnell,es, au-dessus des cadavres
qu'on a faits de sui, où l'on refuse d'ltre lié, et qu'on

GŒTHE, L'UNIVEaSEL

rejette : marche admirable où l'homme s'allège et
se purifie ; qu'on aille par bonds ou péniblement
pas à pas sur les genoux, qu'on se traine ou qu'01t
vole. Le renoncement est au terme de tous les chemins
de Gœthe. Le renoncement de Gœthe est une ascension : il quitte les branches mortes et les moissons
coupées. Il renonce au repos des ornières trop connues
dans la plaine.
La curiosité de Gœthe est la passion de son lspn·t.
Par là, l'étude a pour fin le poème, et la science la
beauté.
XXVII

Gœthe est l'éternel étudi.ant. Telle est sa façon
d'être le plus grand des maîtres, Lui seul, peut-être,
fut ainsi avec Montaigne; mais l'homme des Essais
cultive un champ clos, à peine deux ou trois provinces
dans /,e vaste royaume où Gœthe règne.
Gœthe étudie beaucoup plus à quarante ans qu'à
dix-neuf; et bien plus à soixante qu'à frente. Le
monde est son maître; et sa Sorbonne, la vie. Ce
merveilleux étudiant est le contraire du scholar et
même de l'homme de lettres. Surtout en Allemagne,
jamais, encore un coup, on ne fut si peu professeur,
ni docteur, ni pontife en dépit de l'attitude olympienne. Il fa-ut croire que ['Olympe est ce qui diffère
le plus de la Sorbonne.
Hegel, cette caricature de Gœtlte, et qui est à
la pensée de Gœthe ce qu'une galerie du Muséum
est à la nature, fait saisir ce que la curiosité du poète
a d'original, et de quel gbae elle est le moyen. Hegel
aboutit à la plus lourde, la plus m,:m,e, la plus morte"

�408

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

des théologies · quand la machine serait parfaite,
elle tourne à vide. Et Gœthe au plus puissant des
poèmes. Voilà Faust, et d'autre part la perpétuelle
tT'iade de la logique universelle. Le sublime Lyncée
peut chanter et même rire sur sa tour, en contemplant
l'univers, les yeux fermés : dans un coin du marais,
il entend cette grenouille intarissable, Hegel, le professeur : son coassement explique tout. Goethe est
la v-ie de la pensée; Hegel, la manie, la machine
idéologique.

XXVIII
En quoi la curiosité de Goethe diffère de toutes
les autres, celle de Montaigne exceptée : Aristote
est le très clair Hegel de l'antiquité, put de toute
pédanterie, mais non de système; et dljà dans
Aristote la métaphysique annonce une espèce de
théologie rationnelle. Mais il est trop grec pour
n'être pas libre d'esprt"t; et il ne perd pas le conta.et
avec la nature, avec la forme concrète. Moins deux,
les livres d'Aristote sont assez comparables à ceu.,"I:
d'Auguste Comte : livres d'ensei.gnement, qui veulent
des disciples pour les instruire de tout ce que la science
peut connaître. Tandis qu'Auguste Comte rédige et
codifie, Aristote exphque : ses meilleurs ouvrages
sont les recueils de ses notes.
Pour Léonard de Vinci, sa curiosité est celle de
l'homme qui ne laisse rien perdre, qui recuei,lle toute
sorte de notions ; et les recettes n'y ont pas moins
de part que les découvertes. Ce qu'on appelle ses
inventions ne sont, la plupart, que des. on-dit. li

GŒTHE, L'UNIVERSEL

entend savoir tout ce qu'on sait ; mais il est tout
empirique. S,il a des perles, elles viennent peut-~tre,
comme son écriture, des Indes et de l'Orient ; elles sont ·
mAlées à toute sorte de coquilles et de fatras. Léonard
est toujours l'ingénieur offrant ses services à Ludovic
le More, et qui lui énumère tout ce qu'il sait fafre
depuis les ponts jusqu'aux girandoles de fête, et des
canons aux bibelots.
Gœthe n'étudie pas sans cesse pour apprendre \
seulement ni pour tout savoir. Gœthe étudie p-Our \
ETRE. Mmze la connaissance n'est pas son véritable J
objet : son tout, c'est la vie.
Grâces lui soient rendues, et gloire à lui : Gœthe
seul n'a pas été de ru.étier. Pour qui le comprend,
Gœthe met fin, une fois pour toutes, au professeur \
et à l'homme de lettres. Si les gens de Sorbonne·, en
tous pays, entraient vraiment dans Gœthe, n'étant
pas poètes, ou ils iraient se jeter dans la Seine, ou
ils se tairaient. Ils feraient d'ailleurs mieux de se
taire que de se noyer.
Il est si bien m:ec les Dieux, qu,il leur fait la guerre
pour s'en délivrer; et il les ressuscite s'ils mccombent.
Gathe peut voir le divin dans la plus misérahle des
formes vivantes, et il lui reconnait, comme à lui-même.
le droit d'être ce qu'elle est.

XXIX
LYNCÉE

Par nature et par choix, les jeunes sont presque
wujours dans l'action. Ils vont dans la vie comme le

�~O

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chasseur égaré dans la f orh profonde : ils errent, iJ.s
cassent les branches, ils sautent par-dessus les haies;
il.s tze 'lJoient mime pas ce qu'ils fvulent aux pieds;
ils cherchent leur voie : il leu:r faut la trOU'lJer, coûte
que coûte, à force d'essais et de violences, sans
s'interdi.Te les CTis hideux, les gestes inutiles et les
efforts désordonnés. S'ils passent sur le corps de- leur
père, ils ne mesurent que l'espace franchi : iJ.s ne

vaient pas le cadavre étalé.
On ne peut pas être en même temps l'acteur du
drame et le spectateur tranquille. La calme lucidité du
témoin n'est pas davantage le calme souverain du
poète: car même s'il apaise les passums dans l'œuvre,
le poète est passionné. On faù l'œuvre quand on
renonce à la vie. Vivre d'abord et, s'il se peut, le
chef-d'œ:uvre ensui.te.
Le spectateur désintéressé de la tragédie, le poète
tTagique, a sans doute été l'acteur de son drame, le
plus souvent en esprit, mais aussi dans l' actûm :
imaginer d'une certaine manière n'est pas si loin
d'agir. H.amlet est un tTès grand poète : au bard de
l'action, que ne fait-il le poème, comme il l'a CüTlfU,
au lieu de prendre les armes? Il ,se trompe, non pas
sur sa nature, mais mr ses moyens. Son erreur est
là. Il la paie en mourant. Car il faut toujours payer
de la vie. Remarque, en guise d'oraison : La vie
d'Hamlet est le drame ; et le poème de Shakespeare
la tragédie. Quand le génie s'en mêle, la tragédie est
plus réelle que le drame.
Cette puissance d'être au spectacle des autres et
de soi, tout en en faisant un poème, voilà où les
hommes d'âge parviennent seuls, après m;oir vécu.
Les quarante premières années de Gœthe, plus ou

GŒTBE, L'UN:IVEXSEI.

moins stériles, ont nourri le fécond demi-siècle qui
s'en est suivi.
Ceux de vingt ans ont traité Gœthe. à soixante de
vieux poète. Gœthe est taujours jeune, avec 1WUS.
Et ces jeunes gens n,' ont mbne plus mille ans : ils
sont morts afJant de nmtre. Mais que de bruit dans
ces tombeatœ. En vérité, la discriti.on ici serait bien
nécessaire. C'est le cas de le dire, on ne soit pas vivre
dans les sépulcres. L'immeme su:périorit:i des vieux
grands poètes sur les jeunes est de n'avoir pas d'âge :
ils portent la vie qui dure.
Quel que soit Raphaël, ou Mozart, ou si haut qu'on
les place, leurs chefs-d'œuvre ne sont que des œuv-res
de jeune homme. Elles sont vides près des gra1Jdes
œuvres de la. vieillesse et de la maturité. Leur ltfgèreti
ne vient pas de leurs ailes, mais de ce qu'elles flottent:
elles n'ont pas assez de substance. Elles sont stériks
avec perfection. Le génie tragique de la
en est
absent. En général, ce génie ne se manifeste précisément ni par l'excès des événements, ni par le crime.
A cet égard, le drame est bien la loi des jeunes ; et la
tragédi.e, le lot des hommes d'âge. Il faut avoir vécu,
il faut avoir traversé le feu et en être sorti pour
donner aux passions une trempe éternelle.
Nous ne connaissons que les œuvres ; mais da.n.s
les œuvres, il n'y a rien de grand, de neuf, de profond, d'unique enfin que l'homme mbne. Lui. seul
fait l'accent propre et le tour singulier de la pai-ole
commune. Comme ü est l'âme du modèle dans le
portrait, il est le sens et fait tout le prix de l' événement.

me

�4,I2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXX
Le sithlime Lyncée ne naviguera plus; il n'est plus
sur la mer. Du plus haut de la tour., il contemple.
Quel détachement cette grandeur suppose. Que de
sacrifices elle implf:que. Celui-là s'est rendu maître
. de wut en se rendant maître de soi : partout Gœthe
l'exige. Mais il faut encore qu'il reste capable de se
perdre : _la vis-ion souveraine n'est pas sans passion :
elle en est au contraire le dernier et plus bel usage.
T~utes les haines, et même nationales, tous les partis
pris ne sont que jeux d'insectes; et soi-même, on
n'est qu'une fourmi si l'on s'y engage. Les fourmis
sont aveugles. A ce point que chacune se multiplie
de toute la founnilière. Que l'homme, du moins,
s'élève assez pour s'oublier et se jeter tout entier
dans k feu de l'esprit. Il faut enfin avoir tant vécu
qu'on dépasse sa propre vie et qu'on la renonce. Tous
les dieux de Gœthe sont des renonçants.
A défaut d'une poésie sublime, le renonçant donne
l'~xemple diune clarté solaire et d'une paix magnanime. Lyncée lui-même n'est pas toujours sur la
Tour. On le trouve aussi dans son jardin et dans sa
chambre. On admire alors ou on lui reproche son
calme olympien. Que n'est-on également sensible à
son indulgente bonté et à son ironie familière ?
Il y a sans doute que/,que froideur dans cette indulgence, et dans cette ironie quelque infin-i mépris des
choses fortuites? Soit. Gœthe garde tout son feu
pour la pensée et les objets de l'âme. Au mois d'août
1830, quand on lui annonce la Révolution à Paris
il bondit de son s-iège, et les yeux brillants, il s'écrie .:

GŒTHE, L'UNIVERSEL

« Enfin, ils sont dans la bonne voie. » Pour lui, la
Révolution, c'est la défaite de Cuvier à l'Académie

des Sciences et la victoire de Geoffroy Saint-Hilaire.
Plût au ciel qu'on vécût quatre-vingts et cent ans ou
mille,pour toujours comprendre l'espritcommecegrand
homme-là. Et quel reproche oserait-on lui faire, à lui
qui, couvre presque tous ses dédains d'une complaisance
et d'une politesse égales à son génie? Toutefois, il
vient une heure où on se prête et ne se donne plus.
Cette réserve n'est pas de l'avarice. Elle est la mesure
dans l'excès même, que les dieux l}xigent de leurs fils.
Qu'on ne parle plus du cœur ni du sentiment : les dieux
ont été trop avilis dans la servitude publique.

XXXI
Chacun de nous crée son avenir mystique, son
enfer et son paradis, son éternité ou son néant. Les
uns ont une âme, les autres, non; et il dépend d'eux
seuls, en quelque sorte. Ainsi, les uns sont immortels,
et les autres meurent. Une telle inigalité est la plus
terrible des justices; et comme toute justice, elk est
la parfaite et fatale iniquité. Tout me prouve que
Gœthe la considère en, face et l'accepte. Ce tenne
est digne de lui. Par là, son esprit consomme son
accomplissement, et s'élève encore dans la grandeur.
Il se couronne d'une majestipaisible.
Ni le plus beau, ni le plus profond, ni même, si
l'on 'Veut, le plus poète, Gœthe, parce qu'il est le
plus complet et qu'il pense le plus, dans tous les
ordres, avec beauté, est le plus gr.and homme des
temps modernes.
Gœthe seul est notre maître.
ANDRÉ SUARÈS

�LE SAGE

LE SAGE

Dans la matin.Je qui suivit la tMrl de Gœthe, fe fus
pris d'un désir secret de voir encore sa tù!-pouille terrestre.,.
Etendu sitr Je dos, il reposait comme un liomme. endormi...
L~ /~ont puissant avaü encore l'air àe penser... Le corps
gisait nu, enveloppé dans un .drap blanc. A c6té on avait
mis de gros blocs de glace pour foi conserver sa fralcheur
le Plus longtemps possible... Je restai stupéfait de la
divine magnificence de ses membres ... La poitrine très
bombû et très large; les bras et ks ouïsses bien en ckait
et do,u:.e1nent musclés ; les pieds dt/,icats, d~ la /orme la
plus j&gt;u,re ; - sur wut le corps pas une trace de graisu,
de maigreur, de caduci-té. Un homme a&amp;e0mpti reposait
devant moi dans sa grande beauté... Je posai la main
sur le cœur, - une im11Wbilité profonde s'était faite
partout, - et ie me détournai pour laisser libre cours 4i
mes larmes 1 ...

Pour le dire en passant, je crois bien que le pauvre
~clœnna.nn a été un peu calomnié. Il n'est pas touJours, heureusement. le famulus grandiloquent et servilement bénisseur dont le ton solennel gâte, il faut
bien le dire, et prive de tou.te efficacité. tant de passages
des Conversations. Si 1a plupart des discussions esthétiques ou métaphysiques qu'il nous rapporte le dépassent
manifestement et sont par là même suspectes, il lui
arrive aussi parfois, quand il s'agit de choses simples
1.

Ecltermann.

et de choses qu'il connaît bien, comme les mœms des
oiseaux des bois ou la fabrication des arcs, de nous
intéresser vivement et même de nous faire oublier son
redoutable interlocuteur (qui d'ailleurs se tait alors,
le plus souvent, et le laisse parler). Car Eckermann est
aussi un brave homme et même un homme -qui sait
voir. Il est extrêmement regrettable que l'illustration
du personnage qu'il met en scène et sans doute le désir
de se « montrer à la hauteur » l'aient fait se guinder
trop souvent hors de lui-même et peut-être hors de son
sujet. Gœthe en souffre et le pauvre Eckermann également. Comme nous aimerions trouver dans ces deux
gros volumes un peu plus d'humaine famniarité ! Et
jusque dans le portrait de Gœthe mort qu'on vient de
lire, il y aurait sans doute encore bien des épithètes à
effacer : Divine magnificence... un homme accompli.••
grande beauté... Mais certains termes semblent justes
et les blocs de glace nous rassurent sur l'authenticité
des autres détails : poitrine bombée, bras et cuisses doucement musclés, ,Pieàs délicats ; - alors le mot vous
vient de lui-même à l'esprit: un sage. Le portrait d'un
sage. Le portrait du sage.
Car il y a probablement deux pôles dans la nature
humaine : l'un qui est la sagesse, l'autre la sainteté,
la sainteté et la sagesse étant nettement antipodiques.
Il y a une sainteté religieuse et, par exemple, plus
particulièrement une samteté catholique : on entend
bien que ce n'est pas à elle que je fais ici allusion. Elle
se définit strictement; elle suppose un dogme, une foi;
elle a ses manifestations à elle, elle a ses preuves. Mais.
du saint catholique au saint musulman ou bouddhiste,
qui ne voit qn' en dehors des dogmes il y a tout de même
une parenté. Et en dehors de toute religion, car le
peuple n'a pas tort qui dit d'un incroyant même :
1. C'est_un saint.» On n'envisage ici la sainteté que sous

��.l.8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

Gœthe, fait 'SOll salut en se débattant et parce qu'il se
débat. En somme, il lui suffit, pour être sauvé, d'être
pleinement. D'être tel qu'il est, le plus possible, et en
tout sens. De sorte que le salut, pour Gœthe, finit par
se confondre avec la délectation même. Rien de plus
opposé â Paseal.
Le saint -est d'abord un homme qui a peur; c'est
parce qu'il a peur, que cet homme devient un saint.
Il n'échappe à la peur que dans une. certitude qu'il
situe hors de lui-m-ême. Il a peur de son humanité
même qu'il lui faut transcender pour qu'elle redevienne
acceptable. C'est an contraire dans son humanité, teUe
qu'elle est, que Gœthe s'installe, et confortablement.
Je ne suis pas très sûr qu'il n'ait jamais eu peur : il
était bien trop imaginatif pour cela et l'imagimttion
est la reine des épouvantes. Mais enfin il juge indigne
de sa qualité et de sa dignité d'homme d'avoir peur.
Il ne se réfugie pas dans une certitude dogmatique ou
extra-terrestre romme le saint; il n'oppose pas au
monde et à la vie qui ne sont que des apparences une
réalité métaphysique qui les débocde infiniment : c'est
dans ce monde même et dans cette vie même qu'il
situe sa Cl)nfia-nce, qui est précisément ce qui lui permet
de ne pas avoir pew. Ah l que tout ne soit pas perdu!
à quoi l'instinct profond de Gœthe lui permet de
répondre : « Rien n'est perdu. ,) Je dis instinct, car
cette confiance chez Gœthe est assez mal définie ; il
est difficile d'ailleurs qu'il en soit autrement, sans quoi
elle ne serait plus .de la confia:nœ. Confiance da,ns la
vie, oonfiance en soi-même en tant que participant à
la vie ~ confiance en up,e vie~Dieµ où so:i,.même on
est un mon:;e'a u de Dieu ; retour ici également à son
ceatre raisonnahle et aux donnée$ inconscientes ou
sub&lt;;onscientes de la raison ; pacte du poète avec le
~e : car elles sont aussi un fait, ces données, j'ai

LE SAGE

conscience qu'elles existent, elles sont donc naturelles
et c'est la même confiance que Gœthe port-e à toute la
nature qui l'empêche de croire qu'elles puissent le
tromper. Le sage (et Gœthe en l'espèce) n'admet pas
que les besoins qui sont en lui (besoin d'ordre, besoin
d'harmonie, besoin d'immortalité) puissent être sans
causes réelles. Le sage, qui a du bon sens, n'accepte
pas facilement que l'univers soit un non-sens.
Gœthe est le parfait humaniste, car i1 est à lui seul
beaucoup d'hommes réeonciliés. Beaucoup d'hommes \
qui âuraient toutes les raisons d'être brouillés et de ne
pas vivre ensemble; et qui cependa,nt vivent ensemble
et non seulement vivent ensemble, mais font bon ménage \
grâce à un père abbé qui est encore Gœthe.
Gœthe est un « bourgeois i), c'est même un grand
bourgeois. Le sage s'apparente toujours au bourgeois.
Gœthe est aussi, à tous les sens du mot, un propriétaire.
D'abord, le propriétaire de lui-même. Puis encore,
symboliquement et réellement, le propriétaire d'une
maison. Une grande mai'lon confortable et claire (qui
existe toujours et qu'on peut visiter) : avec de vastes
corridors, un ou deux grands salons de réception, une
bibliothèque, des salles pour les collections (Gœthe à
mon goût est un peu trop collectionneur), une petite
chambre de travail. Gœthe reçoit, Gœthe collectionne,
Gœthe disserte, Gœthe travaille; - Gœthe s'évade
même quelquefois, il s'évade de sa maison, mais il y
revient toujours. Il y a un point sur la terre qui est à
lui, dont trop de mesquineries, trop de visites, trop
de discours, et qui sait peut-être aussi trop d'honneurs
et une vie trop large et trop bien réglée peuvent lui
rendre parfois le séjour insupportable; - alors il le
quitte, il le quitte en réalité ou imaginativement (même
le Gœthe &lt;&lt;classique» de l'âge mûr se permet des fugues
en plein romantisme; le rationaliste de la fin est aussi

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�422

ClŒATUR:ES CHEZ GŒT.HE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le même flot qui les traverse pour former à la longue
ces canaux praticables qu'il baptise Werther, Ph.iline.
Wilhelm ou Ottilie.
Si l'espèce de la création gœthéenne n'est pas romanesque, si elle ne rejoint les lois de la création romanesque qu'en fin de course et non point dès son origine,
on pourrait se résoudre à considérer le double flot en
aval du confluent, c'est-à-dire à étudier le procédé
suivant lequel le poète se façonne en conteur. Besogne
humble - qui ne messiérait d'ailleurs à quiconque en
face de Gœthe.
Cela même, un autre obstacle paraît nous l'interdire.
Le Laocoon de Lessing, dissertation esthétique publiée
en 1766, va emmailloter l'expression de l'art allemand
jusqu'au plein mitan du XIX8 siècle, et c'est à peine si
aujo1!Id'hui quelques tempéraments vigoureux en ont
brisé les bandelettes. Gœthe, jeune étudiant à Leipzig
au moment où le livre paraît, en subit et en subira les
règles précises. Parmi elles, la mise en œuvre du personnage dans l'affabulation est une des plus strictement
délimitées. Tout le Laowon roule sur une vaste comparaison de moyens entre les, arts plastiques et les arts
du verbe ; il réserve expressément à la peinture et à la
sculpture le soin de décr_ire, pour confier à la poésie
le double soin d'évoquer et d'animer :
La sttccession du temps est le domaine dit poète, commlJ
f espace est celui dH peintre.
Combien on a tort de transporter dans la poésie l'idéal de la
,peinture: celle-ci doit icléaUser les corps, et celle-là les actions.
La poésie rèprésenfo des mouvements, et indicativement par
k moyen des mouvements elle peint aussi des corps.
Le poète q-ui nt peut nous montrer les éléments de la beauté
quel' un après l'attire, s'abstiendra donc entièrement de peindre
'fa beauté corporelle considérée comme beauté. Il sentira que ses
éléments successivement dénombrés ne püUrront fumais produire le même ef/et que l&lt;Wsqu'ils coexistenl à notre vue; qu'en

42J
fete,- un. œup

wi• #OU.i ess11-y01fiS a:pris f'ém,mlratûm,. /aile tk
Il' œil en t11rim pour lies «percewi4 à la. fois, el qw,' il. n'm- Pt1IJJ
~ résulte, ~ filJut

harWJniqw,.

L'interdiction, sévère quant à la poésie, se tempère
il est vrai de quelques autorisations quant à ta prose ;

Je.. ne.. re/U!ie point au discou:rs en gén.éral la Jaculté de dkrï,c
un t-Out matériel en suivant toute.s ses ,parties_, Mais je 1,111
refuse cette facuUé quand fe le considère comme l'instrument
de la poésie, parce que l'objet principal de la poésie est de faire
illusion et qU8 ce pouvoir manque toufours nécessairement à
toute de-Sc1'iption verbale. Et ce pouvoir lui manque nécessairement pl%1'r:e q'll,e E~ coexistence a~ parties ,lu eorps s •y t,,o;u,i,e en
emetr11tiictiofit avec le succession iks si gnss lit. discoms .. . A ùes;;,
loutes les fais qu'il ',i.e s' agirr, p.oi1# d:illusi01~ tinaes les: fois
p' CM ne fi' wessua qt.ùl r imtelligen&lt;e rir• licteur pf!ur It,,;
donner des notions d1iirt1s et a-wssi Cf)ftltj&gt;l,èU,s fU&amp; fl(1Ssibf.8, c~
~riptio-M des. c0'1,Ps, interdites à la ,PoJsi~ 84 trQ~&lt;mf à
leiir place et seront à' une grtlnde u.itlitié,. EU~ pour'Y()nt sen,{.,
alDrs. non. se-i.ûement a1t prosateur, mais au poète, didactique,
car celui-ci cesse d'&amp;re poète dès quil se mlle d'enseigner.
•

En vérité, si nous nous préoccupions de rédiger un
devoir d'hîstoire littéraire, le plan nous en serait donné
par œs demiers mots. de Lessing. 11 suffirait de constater leur application rigomeuse à travers les œuvres
de Gœthe : poésies sans description, proses à descriptions modérées, œnvres didactiques enfin, si nombreuses
comme l'on sait à. la fin. de sa vie et nomries de descriptions précises. Sans même attribuer à Lessing l'hon~
neur d'avoir à jamais marqué l'esprit du garçon de
dix-sept ans qui le lisait, disons simplement que Gœ.tbe
de son côté a pu retrouver et appliquer un ensemble de
principes assez. an_ciens. assez généraux, assez évidents
et assel'! constants pour avoir été formulés dans. le

Laoroo"".
Mais notre ambition ne va pas à établir un classement - si jurucieux soit-il - entre les divers types

�424

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'œuvres littéraires de Gœthe. Elle tend à suivre la
démarche même de Gœthe lorsqu'au long de sa vie
il se trouve dans l'obligation de nous présenter ses
personnages. Démarche qui, bien que souveraine, n'en
est pas moins tâtonnante comme toute démarche vitale
et qui révèle l'hésitation dans le choix des moyens propres à nous communiquer, à nous autres hommes, les
foudroyantes révélations du génie.

***
Gœthe, poète et se connaissant pour tel lors même
qu'il narre en prose, illusionniste dans le sens où Lessing l'entend, et forcé à devenir d'autant plus illusionniste que sa narration sera privée de la magie du vers,
voici la première donnée du problème.
Gœthe, naturaliste, observateur inlassable du scarabée, du caillou, du maxillaire, du prisme ou de la
graminée, ami de Lavater et rédacteur secret des plus
riches chapitres de la Physiognomonie, voici la seconde
donnée.
Ici encore, évitons le facile et brillant développement :
ne commettons pas l'erreur de mêler dans l'éprouvette
le blanc avec le rouge pour en exhiber triomphalement
le rose. Car le blanc, le rouge, sont de Gœthe, et le rose
ne serait que de nous. La conjonction du poète et du
naturaliste n'a donné lieu à aucun de ces hybrides
affreux qu'un critique, opérant sur textes à l'écart de
la vie, est seul à imaginer. Le poète, le naturaliste, ont
leur discipline propre, leur développement distinct, leur
biographie séparée, au sein de l'existence de Gœthe :
si les expériences de l'un servent à l'autre, c'est non
dans leur application mais dans leur principe, non dans
leur résultat mais dans leur essence. Et la double leçon
que le poète a cherchée auprès du naturaliste est celle
de l'humanité et celle de la vérité.

CRÉATURES CHEZ GŒTBE

L'homme, dernier chaînon d'un cosmos sans discontinuité, auquel le rattachent les mailles serrées des
existences animales et végétales. La vérité humaine
partie intégrante de. la réalité universelle. De telle
sorte que pour être humain et pour être vrai, le langage
dont use le poète dans les mises en scène lyriques, dramatiques ou romanesques, doit demeurer lié au fait
cosmique, y trouver ses répondants et ses cautions.
Nous voici loin du simple transfert grâce auquel
l'observation du naturaliste serait appliquée sur-lechamp par le poète. Il faut nous résoudre à ne pas
chercher une exploitation utilitariste de l'un des Gœthe
par l'autre. Par voie de conséquence, il faut également
nous résoudre à ne pas chercher, dans la mise en œuvre
des personnages, l'application des principes qu'au même
instant l'observateur du monde animé pouvait vérifier
sur la figure humaine. Si Gœthe naturaliste décrit,
Gœthe poète - et incidemment romancier - suggère.
Les procédés didactiques ne valent plus, même quant
à leurs résultats, dès lors qu'il s'agit de« faire illusion ».
Tâchons de suivre ces « procédés illusoires ».

***
Dans W erther, la moisson est pauvre, mais instrucdve par sa pauvreté même. Chaque figure apparaît
dès l'abord comme teintée par la sympathie ou par
l'antipatrue qu'elle inspire à l'auteur et à son porteparole. Attraction ou répulsion agissent et s'expriment
sans ambages, avertissant le lecteur d'avoir à se confier
ou à se méfier :
Un feum homme ouvert et franc et à'ttne très heureitse
,Ph'ysionomie... La fi,lle du pasteur salua Charlotte avec
une vive cordialité et fe dois dire qu'elle nll me déplut
point. C'est une bru.nette vive et bien tournée avec qui on
passerait tort bien quelque temps à la campagne... La

fi

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

pkyswnomie de lfZ vieilk me ,léplut... Unt personne sèche,
màladive, qui /ait bien de m ;,-rendre au monde a,uun intér&amp;,
lliiendu que personne n'en prend à elle ...

Lors même qu'une variation de la sympathie se produit, eJle s'accompagne de commentaires bien vagues:
M. Schmidt était un hom~ de bon ton, mais taciturne, qui
ne voitlait pas S6 mtler à notre conversation ... Ce qui me fdcha
le plus, c'est que je crus remarquer à sa physionomie que s'il
refu.sait de se comnwm·quer c'était caprice et mattivlise humeur
plu.t6f que défa,d d'1'ntelligt,m,,, .. La figure de M. Schmidt,
d'ailleurs -un peu brune, P,,it une teinte plu.s sombre.

La rencontre de Werther et de Charlotte a été abondamment vulgarisée par la peinture :
Dans la salle d'entrée, six enfants de deux à onze am sautillaient aidour d'u,u belle feune fiUe de moyen1te taille, qui
portait tme simple robe blanche avec des 1tœuds roses aiex bra
d au sein ... Elle obse1-vait chacun avec l'air le plus gracieux ..•
Comme fe me 1·epaùsais de ses yettx noirs 1 Comme ses lèvres
animées, ses ioues fraîches et riantes, attirairmt mon âme to,a
entière! ... Quel charme, quelle légèreté dans ses tnouvements I

Les premières atteintes du sentiment s'expriment ici
par l'admiration, et l'admiration à son tour se formule
par l'exclamation. Toute considération d'époque mise
à part, c'est là le procédé le plus direct et le plus simpliste. L'effet produit sur le lecteur dépend alors de
la plus ou moins grande puissance motrice de l'auteur,
de ce qu'il est permis d'appeler sa chaleur communicative. Dans le cas de W erther, elle a fait ses preuves...
Bientôt l'aspect de Charlotte se réduit à son regard :
le reste s'efface et disparaît comme un contexte inutile:
Pendam notre promenade 1·e crus voir dans ses yeux nciYs
un vbitable intérêt pour ma persmine et po," mon so-rt. .. Que
fe vou seulement ses yeux noirs, et J°e suis lte1'1'eux ... Elle m'a
,-egardé. Et i e ne voyais pltis en elle la beauté cha.rma~,

CRÉATURES CREZ GŒTHE

;e ne voyais plus la lumière de la noble int~ligence; tou~ cela
s'est évanoui devant mes yeux: un regard bien plus t'ldmirabu
encore agissait sur moi; il était plein de l'intérêt le plus tenàrt.,
de la plus douce ,Piété..

Et, précédant le dénouement, voici la dernière évocation:
Ici, tptand fe ferme les yeux, ic-i, dans mon fron_t où ~e
concentre la uision intérieure, sont toujours ses yeux noirs. Ici I
Je ne puis t' exprime.f cela. Si fe ferme mes pa1,piè1es, ils s~t
là; ils sont devant moi, dans moi, comme 1m aln1ne : ils
possèdent to1,s mes sens.
De W erther, sautons aux Affenités Electives. Quittons
l'homme de vingt-quatre ans pour l'homme de soi.""{ante.
Surprise. TI n'existe plus de physionomies déplaisantes.
Si certains personnages se trouvent assumer des rôles
blâmables aux yeux du lecteur, ils ne sont plus marqués
d'emblée par une antipathie de l'auteur. Plus d'antipathie, plus de répulsion, mais une sorte de bienveillance générale qui découvre en chaque visage des motifs
de l'admirer.
L'architecte était, dans toute la force du terme, un beau
feune Jwmme, d'une taille élancée, peut-être un pe1, trop
grande; il était modeste sans timidîté, commi,~icatif sa~is itr~
importwn ... Il avait, sous ses longs clwveux noirs,_ un air ~e si
par/aite candeur; il se tenait à l'écart, si simple et si tranquille ...
Debout, avec la grâce et la viguer'1 de la ieunesse. ..
.
Le capitaine... de l' dge où l' homm.e devient vraiment aimable
et digti.e d'amour ... Il ôte son habit; tous les regards se portet&amp;t
'Vers lui; sa taille souple et nerveuse inspire à chatitn la confiance ...
[Luciane]. Sa taille élancée, ses belles formes, sa figure
régulière et pourtant expressive, ses tresses brunes, son col
élégant ... Ses che1Je11,x tressés, la /arme _de sa tête, son cou et ~es
épaules étaient d'1me beauté inexprimable, et ... cette t~ille
élégante, svelte et légère se dessinait da1is les costu,nes du tieux
temps de la matiière la plus avan-tageuse.

�428

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CRÉATURES CHEZ G&lt;ETHE

429

Le comte et la baronne étaient de ces figures nobles et belles
qui plaisent plus dans l' dge moyen que dans la jeun~sse : car,
si elles ont perdu quelque chose de leur premier éclat, elles
éveillent par leur bienveillance une confiance entière.
Pour figurer le roi, ... on avait placé sur le trône d'or l'homme
le plus fort et le plus beau de la société.
Elle amena tout à ccwp la pdle et belle feu-ne fille ..•
Le vieillard endormi ... avait conservé sa physionomie gracieuse et prévenante.
[(?ttilie]. Elle est folie; elle a surtout de beaux yeux ... La
beauté est partout la bienvenue. Lorsqu'il se retournait vers
la hauteur et qu'il voyait Ottilie qui, d'une marche légère, sans
crainte et sans embarras, l-e suivait de pierre en pierre en gardant l~ p!,us gracieux équilibre, il croyait voir planer sur lui
une créature céleste. Et quelquefois si, dans les endroits difficiles,
elle saisissait la main qu'il fai tendait ou même s'appuyait sur
son épaule, alors il ne poiwait se dissimuler que c'était bien
une femme, une femme délicieuse, qui le touchait ... La taille,
k geste, la figure et le regard d'Ottilie surpassaient tor~t ce
qu'un peintre a fa,mais exprimé... La morle était touiottrs belle
et semblait dormir...
·

cèdent quelques silhouettes de Vérité et Poésie, tracé.es
environ à la même époque :

Il n'est pas jusqu'à l'enfant de Charlotte et d'Edouard
qui ne soit « un enfant admirable, un prodige » et dont
on n' « observe avec ravissement la taille, les belles
proportions, la force et la santé... »
Cette décision de ne· plus nous montrer l'humanité
que par ses échantillons les plus accomplis physiquement, nous avons beau savoir qu'elle se réfère à l'amour
de Gœthe pour la plastique grecque, nous n'en sommes
pas moins enclins à y voir le parti-pris d'une discipline
volontaire plutôt que la réaction libre d'un romancier
en face de ses personnages. Et nous savons des lecteurs
qui, si le respect ne leur enchaînait la langue, traiteraient volontiers, à dater de ce moment, Gœthe de
bénisseur.
Pour souligner l'erreur d'un jugement trop prompt,
il suffit de rapprocher des aimables figurines qui pré-

Et qu'on ne suppose pas dans Vérité et Poésie la
moindre intention polémique ou même sarcastique. Ces
m~moires, écrits soua la domination française, sont
destinés à faire revivre les temps d'autrefois et leur
atmosphère chaleureuse. Œuvre d'évasion au premier
chef, ils peuplent les cercles visités naguère de témoins
sympathiques et cordiaux. Les jugements y sont encore
plus modérés que dans les pages d'imagination. Cependant les visages sont autrement fouillés ... Si dans les
Affinités Electives l'auteur se meut avec complaisance
au sein d'une société de figures dont la grâce ne s'exprime pa'&gt; sans quelque mièvrerie, la plume de Gœthe
n'en est point responsable, mais bien ses intentions
profondes, sa conception actuelle du personnage imaginaire, son esthétique.
Partie avec W erther des réactions instinctives -

Merck était granà et maigre, remarquabl6 par son nez
pointu; ses yeux bleu clair, peut-être gris, donnaient à son
reoa-rd nwbile quelque chose du tigre ... Son caractère of/rait une
si:gitlière discordance: naturellement loyal, noble et sûr, il
s'était aigri contre le nwnàe, et il se laissait tellement dominer
par son humeur morose qu'il éprouvait tfn penchant irrésistible à se nwntrer, de propos délibéré, rusé et même narquois ...
Tandis que la figure de Lavater s'ouvrait librement à l'obse,vatem, celle de Basedow était concentrée et c-omme repliée sur
elle-mtme. Les yeux àe Lavater étaient brillants et doux, sous d-e
très larges paupières ,· ce11x de Basedow, enfoncés, pdits, noirs,
perçants, lançaient des éclairs par-dessus des sourcils hérissés,
tandis qtte le front de Lavater était encadré de gracieu,ses boucles
de chevem:; brnns. La voix de Basedow, impétueuse et rude,
ses assertions sowlaims et tranchantes, un certain air sardoniq1te, ses brusques changements de co-nversation ... étaient
l'opposé des qualités et des manières avec lesquelles Lavater
noi,s avait séduits.

�430

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sympathie, antipathie - elle aboutit avec les Affenités
en une sympathie généralisée, volontairement expurgée
de toute impulsion contraire. Le personnage de W erther
est une projection des sensations immédiates de l'auteur, le personnage des Affinités une projection de ses
disciplines morales. Egocentrisme dans les deux cas.
Qu'il s'agisse d'un égocentrisme physiologique ou
affectü d'abord, d'un égocentrisme intellectuel ou culturel en.suite, l'emprise est rude, sur la créature, d'un
créateur qui ne laisse pas oublier sa présence.

Entre ces deux points extrêmes, arrêtons-nous à la
région médiane. Médiane dans le temps, puisque
Les Années d'Apprentissage de Wilhelm Meister sont
l'œuvre d'un homme de quarante-six ans, nous allons
devoir reconnaitre qu'elle est médiane aussi entre les
deux égocentrismes et que par là elle leur échappe.
L'étude des visages y est d'autant plus féconde que
nous disposons de La Vocation Thé&amp;rale de Wilhelm
M eister, cette esquisse arrêtée à trente-sept ans, comme
d'un brouillon, d'un cahier de notes où Gœthe aurait
puisé les matériaux du roman.
Non seulement les visages sont nombreux, mais la
description de chacun est ardemment poussée. Nous ne
pouvons reproduire ici la centaine de « portraits i&gt; qui
s'appliquent à une trentaine de personnages; bornonsnous à quelques exemples.
Wilhelm, d'abord, c'est naturellement Wolfgang.
Bien qu'on ne trouve aucun c&lt; portrait» en pied de Wilhelm, les notations sont assez fréquentes pour qu'il soit
possible de reconstituer une stature précise. Notations
toujours fonrnies par ricochet, c'est-à-dire par la bouche
d'autres personnages - et jamais directement par
l'auteur

CRÉATURES CHEZ GŒTHE

431

Vous étiez un petit garçon forl éveilU... Il se trouve encore
là-haut un fort beau fi,wne homme, qui sans doute foue,ait
bientôt parfaitement les premie:,s amout'eux (c'est Philine
qui •parle) ... Un si noble visage, des manières si franches et
une pareille perfidie! (Cette fois, c'est Lydie qui parle) ...
(Voici encore Philine). C'est le danseur qui nous intéresse,
ce n'est pas le violon: il est pour cela trop agréable à deux yeux
bleus de s' arrtter sur deux beaux yeux noirs... (Wilhelm
refusant le rôle d'Hamlet). Peut-on se le -fi,gur~ aut'l'ement
qtee blond et cOYpulent? Et sa mélancolie rêveuse, sa moUe
tristesse, son inquiète résolution, ne conviennent-eUes pas
mieux à ce tempérament qil'à un f ciUne hot,1,me au corps
sveUe, aux cheveux bruns, duquel on attend plus àe Promptitude et de résolution?

La longue description que le commerçant Werner
fait du maintien et du costume de Wilhelm Meister
est bien celle qu'un honnête franc:fortois, légèrement
scandalisé, pouvait faire des allures du jeune Wolfgang Gœthe. Signalons que la notation si caractéristique dans la Vocation Théâtrale: « Wilhelm, l'incurable
optimiste... » parait a voir disparu dans les Années
d'Apprentissage. L'optimisme n'y est plus nommé, il y
est mis en action.
Plus généralement, en passant du brouillon au roman,
nous observons ici un transfert au persônnage des
discours ou des opinions de l'auteur. Gœthe nous présente lui-même la charmante Philine dans la V üco.tion
Théâtrale sous cet avertissement : &lt;( Les femmes la
détestaient. avec raison d'ailleurs ... » L'avertissement
a disparu dans les Années d'Apprentissage, mais voici
les mots d'Aurélie :
Que cette Pkiline m'est odieuse iusqite dans les ~plus petites
choses! Ces cils bruns avec ces ch::veux blonds ... fe ne puis les
souffrir ; et cette cicatrice au front est à mes yenx un objet leUement igno-ble et repoussant, qu'il me ferait reculer rle dix pas.
EUe racontait t'autre four, fxu forme tle ,plawnterie, (JIU, dans

..,.

�432

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son en/ance, son père lui avait feté une assiette à la tête et
qu'elle en portait la marque. Oui, elle est bien. marqu,ée am:
yeu~ et sur le front afin t['.t'on ait à se méfier d'elle ...
L'auteur s'est _effacé au profit d'un personnage, et
son· observation, mise dans la bouche de ce personnage, se trouve par là-même passer de l'immobilité au
mouvement. La pensée de Gœthe le quitte pour être
agie par ses porte-paroles. L'égocentrisme de l'auteur
s'est dissous, s'est réparti en une trentaine de protagonistes actüs. C'est une des grandes marques - une
des définitions - du roman.
La blonde Philine aux yeux bleus est abondamment
décrite, dans son maintien candide et dans ses gestes
mutins. Elle fait pendant à cette belle enfant grave,
la brune Mignon aux yeux noirs, à peu près de la façon
dont pour un Allemand du Sud, écartelé comme le
fut Gœthe sa vie durant entre Strasbourg et le SaintGothard, la France et l'Italie se font pendant. A peu
près de la façon aussi dont, pour Gœthe et sa vie
durant, se balancent le caprice et la passion.
Parmi les figures que sa plume a tracées, il s'est
complu à celle de l\fignon. A la décrire, elle, ses traits,
son costume, son chant, ses danses, sa parole et jusqu'à
son écriture, plus de pages sont dévolues qu'aux personnages réunis de W erther et des Affinités. Ce n'est
pas seulement pour cela que de toutes les apparitions
romanesques de Gœthe, Mignon demeure la plus vivante
et la plus évocatrice. Mais si à l'insistance des descriptions on ajoute cette espèce de violence, d'acharnement
singulier qui frémit sous la prose dès que l'enfant entre
en scène, on commence à deviner les motifs de l'étrange
hantise sous laquelle ont vécu cinq générations d'Europe. Fait à noter: Gœthe n'a pour ainsi dire rien changé
au personnage, de la Vocation Théâtrale aux Années
d'Apprentissage; -corrections de style, avec des additions à dater seulement de l'instant où le premiermanus-

433
crit s'arrête. Mignon est la seule créature romanesque
qui ait traversé sans modifications deux lustres de
l'existence de Gœthe. Et si elle nous parvient encore
avec cette impétuosité de projectile, c'est que la tension
de sa trajectoire initiale a été respectée par celui
même qui l'a redessinée après dix ans de méditation.
Dans le peuple bigarré qui s'agite autour de Wilhelm et où les femmes - actrices, nobles dames jouent un si grand rôle, non seulement les ressemblances sont fréquentes, mais il arrive que ces ressemblances fassent hésiter un cœur épris sur le véritable
objet de sa passion. En constatant ces quiproquos et les
troubles qui s'ensuivent, on peut penser qu'il s'agit ici
d'un ressort habituel à l'intrigue romanesque du
XVIII 8 siècle, comme d'ailleurs, et dep-ais plus longtemps
encore, à l'intrigue dramatique (La Nuit des Rais est
tout entière construite sur ce thème). Mais le procédé
technique n'est pas seul en cause chez Gœthe, et, si
Wilhelm découvre chez la Comtesse les traits de la belle
amazone Nathalie, si Marguerite et sa cousine peuvent
être prises l'une pour l'autre par leur amant, la raison n'en
est pas uniquement dans les parentés que la démarche
du roman finira par mettre au jour. Il s'agit d'un goût,
d'un goût profond et quelque peu pervers, qui à la
chose aimée mêle subrepticement des épices nouvelles
pour composer, au moyen d'une essence connue, un
corps tout à la fois étranger et familier - bref, doublement attirant.
Revenant à ce qu'il faut bien appeler « l'objectivité J&gt;
de l'auteur dans la description de ses personnages,
nous remarquerons que de la Vocation Théâtrale aux
Années d'Apprentissage les figures par trop grotesques
ont disparu. Par exemple ce Bendel, cet
Etre épais, lourdaud, sans trace de noblesse ni de sensibilité...
De f&gt;1'tits yeux, de grosses lèvres, des bras trop courts, une large
poitrine et un large dos ... Son gras et sot visage, ridiculemtmt
CRÉATURES CHEZ GŒTHE

28

�434
~ ,-, 1a fTDUH.

LA NOUYZLUt R E V U E ~

1a-.,,,.," z. iou.:.. lait blri1tlwàlli •

seni., • f,osmi:l'e- us ,,__ lm swllriMU • t. fête,, .ai f:,,t,i' " - ~. . . ic ût èù ([lf1 Ü

all:aii #lllW.

,

De telles apparitions. Gœthe les a 'SanS doute jugées
trop la.ides pour le$ maintenir sans nécessité. Ph! contre,
il ne se fait pas faute dans le roman dHmitii d:e préciser
les variations pbysi4ues des personnages dès lors 41tils
participent à l'action et servent de repoussom. Amsj_
Werner, le raisonnable beau-frète de Wihehn :

u ~ m s :s~it A8ir ,;lttit6J ~ - {]114 gllgtt,é. l l ~
i#eli~ plMs Maig.re q,i a#lre,/Qi$: sen visage 11nguh1U
umbia.ü ;,lu.s $gi}4 $.On nez aait plus long: son front et son
wne chauve$. sa voix grJk, Jure it -criaràe ; enfin -sa poitri1ae
enfoncée, son dos voaté, ses ioues décclorées annonfaient
bJi.dem'IJ4ent le lr.avail'ltw- soucieux.
l&amp; A 11nt!§ ,l,' .4,(&gt;n'Jlllissag,, fournissent nne -palette

de types physiqnes dont il n'y a p.tt.s . d"autre
exemple dans les roimms, les -pièœs de ttléi.tre on les

poèmes dè Gœthe. Ni oomrnt: ~tité, m. eoa::nr:t:1'e pré-t:islon, n i ~ ~n.œ mùniq11e, :nous ne renOOlltroos ~em-s l " é ~ t . Une J&gt;remièt'e e:xpliœtiolt
s•en J)ropooe: le« sujet 1même du.roman oti., corz:mœc:œi
Rabelais, Ger-nntès oo Le Sage, 1lll béros se von pr-omenê -au. C':!Oll.tact d~s événem.erits et des ~
les plus di'VŒ'S. Mn.lis !4irxplic3.titm se trou:vie démentie·
aussitôt que. n:on"S jetêns les yeim sur ks ~nn.ées b
Voyage de Wilhelm Meister. Même «sujet~. œ:pm~ant.,
et tni.it~ d¾.in.e mmiêre -plus -v.aste encore; le nombre
des ~agies l ~ doublé. Qn'y trouvons~

œtAmKEs CHBZ cœnm

435

i,s jfJUI••• U11 feWM là~ robuste et 11ÎgOfO'eÛX, k HUJyemse
taille, au teint brun, aux cheveux noirs ... Une fewse femme
à'un, jipre aÜNlbk et -dow:e. .• Je 'Clis derxmt nsesy.m~ la jlus
bel.le et la plus aitntilû.8- personne_, Il ,(avaü q1lun sMll /iJ$
qui était d'Wfe be/lu.té rt11f4rquabk. •. Deu% fi,una '{il.k:; belle,,
aimables, mais très àifjéremes l'une de l'autre•.. Une /effl11Je
feune et charmante ..• Toutes étaient joli.es ou àu moins agriA,bZes... Un hom1ne à6 bBlle taille, targe ir épaul,es, agil.e... U#

woMi: a-,,Ptrrmce qui, mal,gré le-s années,
USSS'Z fern-~... Deu:-c dames, l'une â.g~. a
l'air itnposant, l'autre jeune encore et d'une grâce Rtd,nacl-fJf.e.-

h ~ Ile bille
ffttuchmt K"IOJ

,et

J&gt;a.s

bref le souci de s•entourer, en évitant les détails qui
amoindrissent, d'une humanité de perfections physiques. Comme chez Homère, l'arrivée d'un personnage
s'accompagne obligatoirement d'adjectifs stéréotypés :
de même qu'Athéna est toujours glaucopis et Acbiile
poàokus, le jeune bomme, la jeune fille, l'homme et
la femme âgés ,appellent cbacun l'épithète embellissante ou anoblissante qui leur est une f9is _pour toutes ,..
dêvolue. Le Gœthe de soixante-douze ans qui _publie 1 1
la première _partie des Années de Voyage pousse au
degré maximum la tenda.nce plastique et culturelle, 1
et renchérit encore sur le Gœthe de soixante ans des
Affeniiês Electives.
Il ne s'agit point d'une question de « sujet i&gt; ou de
« matière », mais exclusivement d'une question de chro~
nologie. Et cette brève application de critique expérimentale à la description physique des personnages
gœthéens nous conduit à des réflexions dont les unes
touchent au créateur, les autres à la chose créée.·

MllS?

Un jeune howmte de befle taille ... Vini feu»~ fil1,e bitn faite ...
Ma compagne éiaii Mo~dl', tàitice ~ fnlt~ ... C' étff.i't ,i~-e bt!l1/,e
~ t'de : I ~ ~ ; .tilt • i l ~ rae.c tl!JIJJtS les
Q/%Mtl~ m tss tparati/es.._ Um f - â.gie_,, i'"u w:r,E,lt
et "ffflt~S~ p~t..,. Deu~ jtunés g ~ 6.taax à)"'1fflt

Peut-être arrivons-nous à éc1aicer, dans l'existenœ
de Gœt.he, œ qu'on peut appeler r l'à~ du roma.n •·
L'orbe de cette vie de penseur et de chanteur s'est, pat

�436

LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

intervalles d'une longue période. identifié avec celui
du conteur.
Et si l'on réfléchit à ceci que la Vocation Thé4trale,
commencée après l'arrivée à Weimar et terminée avant
le départ en Italie, englobe dix années d'expériences
politiques, que les Années d'Apprentissage, reprises à
Weimar. ont germé dix autres années plus tard grâce
à la fraternité chaleureuse de Schiller, on estimera à
sa valeur le prix que le poète a dû payer pour sa mue
passagère.
Que les A nnks à' Apprentissage soient le roman de
Gœthe. ne se déduit pas seulement de ses descriptions. Ïl suffit, assez; platement, de constater que c'est
la seule prose imaginaire de lui que nous relisions
aujourd'hui avec l'avidité propre au lecteur de romans.
Mais qnP les Années d' A pprentissaffe étant le roman
de Gœthe, soient précisément les pages où nous rencontrons cette acuité maxima dans la mise en scène
des personnages, voilà qui est confirmation et enseignement.
Car cela signifie que nous sommes en présence de la
seule fiction en prose où Gœthe se soit donné à ses
personnages avec assez d'abandon pour les faire vivre
à nos yeux dans leur détail et dans leur gratuité.
Dans les limites que nous e:-rp 1nrons, traduison~ ce
qu'e tendait Gœthe par le clésintéressement. Échange
de l'intérêt personnel et ünm&amp;liat, né des conditions
pbysioln;.{iques ou des conditions sociales, pour un intC~
rêt mPdin. Pt impersonnel , tourné vers la conquêtt: de
la n:itun· ,·t la souveraineté de la vie. Substitution
d'objet. L'intérêt de l'individn disparaissant, l'intérêt
de l'homm v ~•instaura.nt. Dl· ce dl'.:pouillement sangl.iat,
de ce lf"nt accès au nouvel hér01sme. le poète. le penseur, ont l'nn et l'autre en Gœthe marqué les pha~cs ;
dans la souffrance ils croissent, élargissant jusqu'au
finale leur verbe et leur action.

CRÉATURES CHEZ GŒTHE

437
H n'en est,.pas ainsi pour cet être singulier qui en

Gœthe aussi se nomme le conteur. Courbé d'abord sous
les lois de l'individu, il fi.nit par se courber sous les lois
de l'humanité. Il souffre également de la première discipline et de la seconde. Le déterminisme du système
nerveux engorge sa vigueur dans un système étroit
d'attirances et de répulsions : le déterminisme de l'harmonie universelle émiette sa diversité dans un éparpillement unüorme. Mais, entre les deux déterminismes,
s'ouvre un hiatus : le premier impératif a cédé, la
seconde discipline n'est pas encore instaurée. Souffle
de libération, avant le joug du vœu. C'est alors que le
conteur se dresse.
Le roman naît dans la double vacance de l'instinct
souverain et de la moralité souveraine. D'où il appert
que le roman a pour essence d'être doublement désintéressé : désintéressé quant aux réactions de son créateur, désintéressé quant à ses fins morales.
On a souvent remarqué qu'une matière ne s'identifie
avec exactitude que là où elle est rare. C'est parce que
tous les hommes respirent qu'il a fallu attendre l'aube
du XIX8 siècle pour identifier certaines propriétés évidentes de l'air. C'est pourquoi précisément un poète
nous permet d'identifier certaines conditions évidentes
du roman.
'
PIERRE ABRAHAM

�GŒIBE Er 1:BSPJtIT ll1t LA. &amp;mJSSANCE

-439

ce divorce de l'idhl et du réd, dont elle est morte.
. Le terme de « roman.tique ll dans son oppœition à

GŒTIIE ET L'ESPRIT DE LA RENAISSANCE

Gœtbe paraît au moment du xvme siècle oùl'opposition
entre l'intelligence et la sensibilité est la plus complète
et où la sen-.ibilité individuelle élève sa protei=tation
non seulement contre l'intelligence abstraite, maie, aussi
contre l'ordre social. C'est déjà le romantisme, bien que
l'emploi du mot ne soit pas encore courant et qu'il
ne désigne pas encore une école : Wenher, le Tasse,
les premières scènes de Faust lui ont prêté une expression jusqu'alors incomparable.
On arrivait là à la dis.sociation complète de l'esprit
dr la Renaissance, qui se poursuivait depuis deux
siècles. Les écrivains et lec; artistes de la Renais.sance
avaient voulu remettre en honneur cette union harmoaieuse de la nature et de la raison qu'ils pensaient
trouver dans l'antiquité gréco-latine, ce développement
puissant et équilibré de l'être humain dans la diveTSité
de ~ directions. Mais la Renaissance n'avait réalisé
cet idéal que dans l'ordre de la conscience esthétique
et de la création artistique. Dans l'ordre de la vie
pratique, politique, morale, elle avait fait faillite ; elle
avait entraîné la ruine de l'indépendance de l'Italie
et n'avait pas moins échoué en France sous les Valois;
la Renaissance anglaise était restée avant tout poétique
et dramatique. La Renaissance, dans l'lnstoire de l'humanité, c'est le moment où l'art s'affirme pour lui-même,
dût le monde en périr.
A l'époque où meurt la Renaissance, la poésie traduit

u classique a est employé dès œ moment poar désigner
le poème du Tasse, dont le sujet n'tt.ait pas emprunté
à l'antiquité grecque ou rnmaine; et si Gœthe a repr~
senté sous. ies traits du Tasse. le poète romantique et bien
des traits de sa pfopre jeun~. ce n'est pos par accide&amp;1t.

Certaines a.u moms des tendances romantiques s'an• noncent dans rœuvre et' dans la vie du poète italien :
la vague des passions. le « je ne sais quoi, (le iD. 1to1' so
_. cire.) auquel si souvent le Tasse fait appel. la m~que
verbale mise ao,dessus du sens et servant à évoquer
la vie inconsciente de l'âme. le déséquilibre intérieur.
l'incapacité. à s.'adapter à tordre social qui l'entoure.
1a tendance à la mélancolie et jusqu'à la folie. Et
Shal.-espea.re même, qui a agi bien plus ptofondément
SUT Gœthe, Shakespean, bien plœ; puissant que le
Tasse et dont l'œuvre dégage \lllC si haute sag~.
sa sagesse demeure toute poétique : elle échappe à
la tragédie de la vie réelle ou par lQ rêve pastoral et
magique dn Sotigo ~ tale t1.rnt à' dlé et de ÙI T mtpête ou par
la sympathie compréhensive pow- la passion. pour la douleur, pour la faiblesse et la. grandeur humaines qui petmet à Ja fois au poète de se rnettre à la place de ses
personnages. de prendre conscience de li néc"ssiti- de
leur destin et d'étendre un.e compassion mêlée d'admiration sur le héros malheureux et égaré. sur Hamlet
et sur Othello, sur Antoine et sur Brutus, dans l'iru:timt
même où il succombe par ses propres fautes autant
que par la perv&amp;Sité du monde. Le rève pastoral n'est
qu'un rêve; les châteaux. de la magie sont faits avec
des nu~es ; la musique ne suffit pa, pour Qrdonner
les pierres ; 1a ttagédie de Shakespeare. c'est la uagédie
même de la Rena.issance; et le plus grand poète peut~e qu'il y ait eu n'êtait qu'llil poète.
La Renaissance. en disparœant. a laissé en Mrlta«&amp;

\

�440

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à l'Europe, au début du xvne siècle, avec Galilée et

Monteverde, la science mathématique de la nature
et la musique orchestrale, c'est-à-dire qu'en cherchant
à manifester dans lei.r plénitude les tendances diverses
de l'esprit humain, elle a dû renoncer à maintenir
leur uruté : elle a dissocié la raison intellectuelle et le
langage d'une émotion étrangère à toute intellectualité
abstraite ; ce que pouvait faire pressentir déjà une
œuvre comme celle du Tasse. A travers le XVII 8 et
le XTITI 8 siècles, la science
la musique orchestrale
se sont développées de plus en plus chacune de leur
côté : et les compromis ou les équilibres précaires du
xvue siècle ont fait place, dans la seconde moitié du
xvme, à l'opposition décidée de la raison et de l'intelligence avec la sensibilité, l'intuition ou la vie, de l'art
avec la science. Dan~ l'atmosphère nouvelle créée par
la musique pure, le lyrisme s'est affirmé dans toute
sa liberté ; il s'est allié avec ces tendances de la Renaissance, refoulées, mais incompressibles, dont les progrès
de l'intelligence raisonnante entravaient le déploiement,
mais qui avaient recommencé à se faire jour, sous des
apparences multiples, dans l't&gt;sthétique intuitive de
Shaftesbury, dan::. le roman de Fielding, hostile à toute
moralité abstraite, dans le roman ~ sentimental " de
Sterne. Ce lyrisme d'essence musicale, ces voies nouvelles qu'ouvrait le roman anglais, le jeune Gœthe s'y
est jeté à corps perdu; et c'est à cet enthousiasme que
nous devons Werther, le Proniéthée, le premier Faust,
le Tasse.
Mais son intelligence l'attirait ardemment vers la
science; son sens de l'équilibre l'a ramené à vouloir
faire à son tour cette union de la nature et de la raison,
de l'intelligence et de la sensibilité qu'avait rêvée la
Renaissanœ. Ft par là l'histoire de sa vie a ét~ toute
différente de celle de son grand contemporain, de
Beethoven : tandis que celui-ci, parti des formes équi-

et

GŒTBE ET L'ESPRIT DE LA RENAISSANCE

44:c

Jibrées de la musique de Haydn, libérait avec une audace
croissante, dans la symphonie, dans la sonate, les puissances déchaînées de la musique• pure, Gœthe au contraire s'efforçait de faire rentrer le mouvement nouveau
dans un équilibre humain plus vaste, d'endiguer le
torrent. L'auteur de Werther et de Prométhée devenait
celui d'Iphigé-n.ie, de la Métamorphose des Plant-es, de
Wilhelm .Meisler et du Second Faust. Ce lyrique qui n'a
pa$ eté surpassé tentait d'unir romantisme et classicisme ; il réalisait une poésie où le sens et ~ musique
du langage se fondent et qui ne se résout ni en une
prose rythmée ni en une méthode d'incantation spirituelle. Il unis~ait en lui la poesie et la science, il contribuait à créer l'évolutionnisme moderne par l'étude
méthodique de la nature vivante dans la transformation
de ses formes, manifestations multiples d;un équilibre
qui se renouvelle sans se détruire ; et il voyait dans
ces équilibres toujours mobiles de la vie le prélude des
harmonies perpétuellement différentes et perpétuellement neuves que crée l'imagination de l'artiste. Il
jo;guait à l'observation des feuilles et des fleurs la
méditation historique sur la fl.L1ra.ison des cultures
humaines et il en mesurait la valeur avec un sens également profond des forces originelles et des formes
achevées, par qui s'engendrent et en qui s'achèvent
les civilisations. Il admirait dans l'esprit qui 1ës crée la
même activité infinie qui produit l'évolution de la
nature et le même effort pour s'incorporer dans les
contours d'une beauté harmonieuse et dans les formes
arrêtées d'une action définie, d'un travail ordonné.
Ainsi que l'avait tenté Léonard de Vinci, indivisiblement artiste et savant comme lui, mais avec les ressources inédites que lui founùssaient trois siècles
écoulés, il cherchait à restituer dans son ampleur
l'image de l'homme. S'inspirant à la fois de Shakespeare
et de Spinoza, il orientait ve.rs une sagesse commune la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conscience. oœc.ure ou h.1ntineuse, que déjà l'un tendait
à prendre de la nature de la poésie et l'autre de
celle de la science. Et il n'aurait pas voulu que ce
rêve de culture humaine restât un rêve ; il aurait voulu
le faire mordre sur la réalité, agir sur les choses, et que
Meister devint chirurgien, comme Faust ingénieur.
La Renaissance avait essayé de ressusciter l'esprit
de l'antiquité gréco-latine, en conciliant avec lui les
valeurs originales que la sensibilité chrétienne avait
introduites dans le monde. Gœthe à son tour s'est
efforcé de faire renaître l'esprit de la. Renaissance, en
conciliant avec lui et en conciliant ensemble les valeurs
intellectuelles originales qu 'avait fait surgir la science
moderne et ces manières nouvelles de sentir qu'évoquait du fond de l'âme, au delà du wai et du faux,
du bien et du mal, la musique pure, la mm:ique enfin
autonome de l'âge moderne.
Cette conception de la culture, la valeur humaine en
est toujours aussi grande. l\Ia.is Gœthe n'ei;t pas parvenu
à imprégner son propre pays de ses conceptions. L' Allemagne, depuis cent ans, a pu glorifier son plus grand
krivain ; en fait. elle l' a de plus en plus complètement
reni · . Et ce divorce croissant entre la réalité allemande
et le rêve de culture humaine de Gœthe, c'est au fond
la tragédie de l'Allemagne depuis un siècle,
Dans l'ordre specialement littéraire, Gœthe a réalisé
1Jlle pénétration de l'es,prit du lyrisme et de celui du
roman, dont le Faust, qm n'a que l'apparence extérieure
d'un dr~e. a été le chef-d'œuvre et dont l'influence,
après s'être fait sentir, à travers tout le XIX 8 siècle,
sur toute la littérature européenne, est encore loin
d'être épuisée. Le lyrisme et le roman sont les deux
manifestations les plus caractéristiques de la littérature
des cent derruères années et non seulement Gœthe,
.après Cervantès. a. été le premit'l' grand écrivain qtù
fût à la fois poète et romancier, mais il a été le premier

GŒTBE ET L'ESPRIT DE LA lŒNAISSANCE

443

à fondre intimement ces deux genres ; combien d'autres,
depuis Novalis, l'ont suivi, ou dans des poèmes en
forme de romans on dans des romans qu•anime et que
soulève un souffle poétique. en Fr"'&lt;:LUce et en Angleterre,
en Ru~ie et en Norvège, de Lamartine et de Hugo
aux Browning et à Hardy, du Tarass Boulba de Gogol
au Pur Gynt d'Ibsen, aux œ;vres de Tourguénief et
de l\Ieredit~ au Lorrl Jim de Conrad, au Serpen.1. emplumé de Lawrence I Et je les cite pêle-mêle pour mieux
montrer le champ de son rayonnement. Cette intime
union de la poésie avec le récit d'une suite d'événements
échelonnés dans le temps et qui ne se laissent pas contracter en un conflit de volontés, l'épo~e ionienne
l'avait réalisée autrefois, d'une manière objective et
pla~tique; Gœthe a été le premier à la refaire, mais
d'une manière plus psychologique, plus intérieure. Id,
comme dans son effort pour rcss!.lsciter l'esprit de la
Renaissance, il a donc rajeuni une antique tradition
humaine ; il a été de ceux qui lient entre eu..x non seulement les peuples, mais les âges de l'humanité.
Gœthe a toujours su avoir son âge et tirer de chaque
âge de la vie ce qu'il est le seul à pouvoir entièrement
donner. Comme dans sa vie individuelle, ainsi dans
son art et dans sa pensée, comparés à cerne des âges
antérieurs, on sent le rajeunissement d'un passé puissant
par une création non pas continue, mais bmsquernent
renouvelée, la renaissance, au sens plein du mot, des
forces productrices, la remontét- de la sève d'août,
symbole de son génie, où s'asrncie jusqu'au bout un
élan printanier avec un équilibre lucide.
La sève d' aoat.
Voici l'heure de la ,Pleine maturité.
Les voiliers dispersés mont.ent à l'horiZ&lt;m,
Le soir desc.-nd, la mer s'apaise, la saison
Finissante a déjà les odeurs, les clartés

�f44

c,,_,,.,,,,._

LA NOUYJD.LB UVtJl! DAJ1ÇA1S8

'41 ___, /ktmtl, dl I'...,_..
0 _ , ,._._,. d ~ tù l'IUI
Beur, pui,u tù f14u d tle sol,,mill /
ùs flot$ &amp;'OIIIÙfd tmœr àa1IS le creu% da rochers,
Jl•ù rie,, tU
f&gt;ÙIS it ùw vois'"""""""
Le nîenu emplil seul la plaine iUi,nilk
El les f,k1,es sans br11il tombent dans les t1ergm.
La slioe l°fll&gt;t1t rffllOfde atu brtnda ùs tillefll,
Et ,w les sombres, buis pi semblent rafeu,sir
Go,afk tl'• 'Oeri '/&gt;'"8 frai6 les botlrgeons el les flflilln,
Cotnlll6 l'espoir ,mati ilu /&lt;&gt;M o SOUW1'ir.
L'oia6ft "4111 k buissOfl cluml, q,,dques inslluds,
Une tlmtür, foi6, . . - tù ,.;ose,,
El r Ill 'I"' (mil. "' ""f1U-5 apawes
E• CMIS1M un auh'e avril ,Plus beau que le f&gt;,ÎffÛfllf,s.

'"'°""

:RENÉ BEltTIŒLOT

L"AM:ORALISME DE GŒTHE

Je ne pense pas qu'un homme puisse réussir jamais
l saisir, en un jugement sur lui-même, sa véridique

sœne,

image. La conscience qui, ici, entre en
s'y révèle
un principe d'altération de la réalité aux dépens de
laquelle elle se forme; car il faut qu'elle prélève une
part de l'activité où cette réalité s'exprime pour en
animer le miroir: où elle ne va la refléter qu'après l'avoir
mutilée. Cette première mésaventure en entraine

d'autres.
A mesure que la conscience se développe aux. dépens
des forces d'impulsion qui déterminent nos actes, qu'elle
leur emprunte leur violence pour f".n composer sa lumière,
elle nous écarte de la part agissante de nous-mêmes et
dans l'intervalle où elle interpose son miroir, viennent
se réfléchir, mêlés aux souvenirs de nos actes, tous les
jugements de valeur où s'exprime l'idéal collectif des
hommes d'une époque. Notre amour-propre séduit en
vient à interpréter nos souvenirs incertains en faveur
d'une représentation de nous-mêmes conforme à cet
idéal. Nous nous renions et nous masquons pour nous
ressembler.
Si après cela
ne pouvons nous connaitre tels
que nous sommes, l'image que les a\ltres composent de
nous,-mêmes n'est pas moins sujette à caution. Chacun
ne dispose pour juger autrui que de la conception
bltarde qu'il se forme de lui-même et du monde et, à
travers ce · prisme déformateur, il ne perçoit qu'une

nous

�446

447
Pour tous ceux: qui se passionnent à identifier le

'L'AMORALISME DK GœTHE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réalité elle-même apprêtée. La concordance unanime
des jugements pourrait tenir lieu d'Wl mètre objectif,
mais il s'en faut qu'on la rencontre. Il y a autant de
visages de Napoléon qu'il y a eu de penseurs, de poètes
ou d'historiens qui se soient mêlés d'en évoquer l'énigme.
Et parmi cette galerie d'images, il en est 'Une que Napoléon a gravée lui-même au Mémorial de Sainte-Hélène
quand, privé d'agir, il n'eut d'autre ressource que d'appliquer son génie au spectacle de lui-même. Faut-il
penser que cette image n'est, elle aussi, qu'une contrefaçon parmi les autres du véritable modèle ? Ainsi
l'exigerait, selon un bovarysme a"bsolu, la nécessité
psychologique qui contraint l'homme de se concevoir
autre qu'il n'est, et Gœthe lui-même n'a-t-il pas confumé
ce verdict quand son Faust, s'identifiant avec l'Esprit
de la Terre qu'il a conjuré, s'écrie : « 0 toi qui flottes
autour du vaste monde, combien je sens que je t'approche, infatigable Esprit l » et quand sa présomption
se brise à la réponse inexorable : • Tu ressembles à
l'esprit que tu conçois, pas à moi 1 • »
Mais si j'estime que nous sommes contraints d'accepter comme infranchissable le petit abîme qu'ouvre
entre nous-même et toute représentation de nous-même
l'apparition de la con'5Cience qui rend seule possible
cette représentation, c'est aussi pour conclure que c'est
pourtant cette évocation du soi par le soi qui permet de
rapprocher le plus les deux bords de l'abîme. Il est vrai
que nous ne pouvons restituer intégralement notre
passé dans nos souvenirs et le joindre à l'instant immédiat pour lequel nous n'avons que des regards aveugles.
Nos souvenirs sont pourtant lourds des parcelles de
notre moi comme. ces fleuves dont les eau.y roulf'nt
invisibles des parcelles d'or. Et ces souvenirs ne s'écoulent qu'en nous-mêmes.
t. Le Faust de Gœthe. Traduction Blaze de Bury. Charpentier, p. 168.

fantôme insaisi.c;sa hle du réel avec le mètre imparfait
de la connaissance, je tiens pour une bonne fortune les
cas où de grands esprits nous ont laissé, en des notes
autobiographiques, de ces portraits d'eux-mêmes, gravés
par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Chez ces esprits doués
de facultés aiguês de critique et d'analyse, la joie
du spectacle l'emporte sur l'amour-propre qui les
pourrait incliner à se surfaire ou à se contrefaire. La
conscience qu'ils ont de leur force, emp&amp;he qu'ils aient
la tentation de se grimer et de se méconnaitre pour se
rendre conformes à des jugements et à des idéals qui sont
le fait de l'opinion. J'ai éprouvé récemment la valeur
qu'ont œs notes autopsychologiques pour la révélation
d'un caractère, d'une pensée et de l'essentiel d'un être.
Ce fut en lisant les pages publiées dans cette revue où
Frédéric Paulhan s'est analysé lui-même avec un
détachement si profond, avec une telle avidité de pure
connaissance de soi qu'elles me sont appaxues comme
la plus sûre initiation à la signification profonde de son
œuvre philosophique.

*

...,.

Or Gœthe nous a laissé de lui-même, et presque
involontairement, un document de cette nature. C'est,
nous dit M. Emile Ludwig, un billet sans introduction
ni titre. Et ce billet est rédigé à la troisième personne.
comme si l'auteur eût voulu plus expressément se
détacher de lui-même afin de s' objectiver davantage,
ou se dérober aux regards dans une solitude plus invi~
Jable. J'en extrais ces quelques notations dont il me
semble qu'elles expriment de la façon la moins ambiguë
ce qu'il y a dans la pensée de Gœthe de profondément
novateur pour son époque et qni l'est demeuré
encore pour la plus grande généralité de la nôtre.
u Il sait admettre, dit-il de lui-même, tout ce qtù arrive

�448

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et tout ce que produisent fo besoin, l'art, le travail;
il ne se voit contraint de fermer les yeux au monde que
quand les hommes, mus par l'instinct, se figurent
vaniteusement agir suivant leurs propres plans », et il
ajoute dans le même sens : « Il n'a régularisé et chéri
davantage que ce qui n'était autrefois en lui qu'une
tendance fortuite, un effort indéterminé. &gt;&gt; Enfin, dit-il
encore, &lt;1 sa nature ne peut agir que tardivement avec
conscience quand le moment est passé du ma:lcimum
d'énergie 1 ». Certes nous savions déjà que le génie
poétique de Gœthe, enrichissant l'œuvre de.la Renaissance, qui, deux siècles auparavant retrou._vait la Grèce,
avait su restituer par l'exemple le culte plastique de
la perfection du contour et le sens morphologique du
Divers, qui sont vertus grecques. Mais ce qu'il nous
révèle en cette analyse de lui-même où il a, cherché à
saisir les tendances les plus fortes de sa sensibilité et de
sa pensée, c'est, innovation plus profonde, cette vision
panthéiste du monde à laquelle Spinoza avait ouvert
ses regards et qui, en une lente infiltration de la pensée
hindoue, à travers Schopenhauer, Fichte et Schelling,
à travers les travaux d'exégèse et de philologie des
orientalistes, allait bientôt s'opposer à la conception
judéo-chrétienne, transcendante et dualiste, du monde.
Gœthe ne reconnaît dans l'univers qu'une seule activité
de laquelle émane tou,t· ce qui arrive, dont tout ce qui se
produit dans le monde n'est que la manifestation et le
reflet. C'est pourquoi il préfère en lui-même, il chérit
davantage, l'identifiant ave~ la manifestation de œtte
activité unique, ce qui s'y est développé fortuitement,
au sens où Nietzsche dit qu'une pensée u naît quand elle
veut et non quand nous voulons». Il sait que cela seul
est improvisation et création, est riche de quelque
nouveauté dans le domaine de l'action ou de la pensée.
1.

Émùe Ludwig : Gœthe, T. II, Victoc Attinger, p.

206.

L'AMORALISME DE . GŒTHE

449
Il sait aussi que la conscience n'intervient que tardivement, « quand le nwment est passé du maximum d'énergie».
Il évalue exactementl].'écart qu'il y a entre cette énergie
diminuée et comme refroidie dont il dispose alors et
l'énergie plénière dont le comblent les apparitions
soudaines jaillies des sources mêmes de l'action où ce
grand pragmatiste voyait la substance authentique
· de la réalité. La seconde est de l'ordre de la nature
naturante; l'autre, cette activité diminuée que la
conscience appauvrit du prélèvement qu'elle opère
pour s'exercer, est de l'ordre de la nature naturée.
C'est celle-ci toutefois dont il dispose le plus souvent.
Elle s'exerce sur des données dont il ne s'attribue pas
le mérite et si, par cette vue critique, il évite de tomber
dans le travers de ceux qui croient agir suivant leurs
propres plans, il fonde sur elle 11 un besoin de perfectionnement poétique qui l(presse, dit-il, dans son esprit
et ses actions, constitue le centre et la base de son
existence 1 . &gt;&gt; C'est ainsi que le grand artiste qu'est
Gœthe a voué son existence à enrichir la technique de
son art, à perfectionner sans relâche son métier. Mais
cette culture incessante de l'esprit, de l'appareil récepteur sur lequel viendront fulgurer, quand les circonstances le voudront, les illuminations qui rayonnent de
ce foyer unique de l'activité du monde, elle témoigne
encore de la foi gœthéenne en cette unicité. Qu'est-ce
que la science ? Qu'est-ce que le génie ? Qu'est-ce que
l'action ? Les manifestations dans l'homme, par le
moyen de l'homme, de cette unique force. C'est
pourquoi, selon la remarque de M. Ludwig, il reste
toujours « à l'affût &gt;&gt; et ne peut jamais comme Schiller
dîre d'avance ce qu'il va faire. Il sait trop la valeur
de cette activité plus haute qui parfois se développe
en lui. Il en guette les apparitions et se garde de
I.

Loc. cit.

�450

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

limiter par des interprétations anticipées la grandeur
de la révélation qu'il attend. ·E st-ce la divination de
ce point de vue commun à Napoléon et à Gœthe, qui
fit prononcer au César le mot fameux ; , Voilà un
homme », lors de sa première rencontre avec Gœthe, et
inspira aux deux hommes une admiration réciproque ?
« N'ira pas loin, disait Napoléon, celui qui sait
d'avance où il veut aller. » Paradoxe peut-être dans le
domaine quotidien des activités limitées par des buts
définis. Vue juste dans le domaine de l'activité plus
générale de l'action ou de la pensée, où le but qui n'est
pas encore s'engendre en fonction des virtualités du
possible. Qu'est-ce que cette intuition anticipée du
monde par laquelle Gœthe définissait son génie,
sinon l'apparition au plein jour de la_ conscience
et la métamorphose en phénomène, comme celle de·
la larve en papillon, de l'rme de ces virtualités du
possible ? Triomphatrice dans la lutte souterraine
des forces vives sur lesquelles la conscience n'a pas
encore prélevé sa part, elle veut jouer sa chance et
fait irruption dans le domaine où les phénomèness'accomplissent. Napoléon et Gœthe, chacun dans son
ordre, se sont offerts à jouer cette chance. C'est leur
grandeur d'avoir compris qu'il eût été mesquin d'opposer
à ces grandes anticipations ce que Nietzsche eût nommé
les desseins de leur petite raison.
Fidèle à cette idée maîtresse, Gœthe disait qu'il avait
toujours tenu K le monde pour plus génial que son
génie » 1 , et son œuvre « pour œlle d'un être collectif,.
Rien de l'humilité théologique ou chrétienne dans ces
déclarations, - Gœthe a toujours été aux antipodes.du christianisme. La nouveauté qu'il apporta fut
d'avoir réalisé dans une sensibilité la conception d'ordre
logique exposée more geometrico par Spinoza. Conception.
1.

Émile Ludwig,

op. cit.,

p.

21.

L'AMORALISME DE GŒTHE

panthéiste, et plus exactement moniste, d'une activité
unique agissant dans le monde sans intention et sans
but. Pas plus que le Deus sive natu.ra du maître de
l'Etliique l'esprit du monde, cette nature des choses,
dont Gœthe épie les mouvements spontanés, n'agit
en vertu d'une fin intentionnelle. Loin qu'aucun but
lui impose ses commandements et se tienne au devant
d'elle, c'est elle qui transforme en buts, les démarches
qu'elle improvise. Et si cette nature des choses est
douée de conscience, il semble permis d'interpréter
que pour Gœthe c'est dans l'esprit des hommes qu'elle
réalise cet état de connaissance d'elle-même. Ces intuitions anticipées qui illuminent l'esprit de Gœthe et
fécondent son œuvre, émanent de cette activité dont
il reconnaît le jeu unique dans le monde. Il est luimême partie de cette activité unique. Il lui est nécessaire comme elle lui est indispensable. Relation des
divers fragments étroitement solidaires d'un immense
organisme.
Pragmatisme de Gœtp.e: « L'action, dit-il, est supérieure à ses "résultats». Indifférence du but. Et l'action
qui, dans cette conception dynamique, est le tout
du monde, a le pouvoir de transformer éternellement
tout le passé en une création nouvelle. Evanescence
et reviviscence. Il répudie le souvenir qui n'est qu'un
souvenir figé dans l'identité de sa forme ancienne,
et qui ne suscite qu'un regret. Rien de plus essentiel
à la nature de Gœthe et d'un plus pathftique héroïsme
que œ refus de consentir à ce qui est stérile. « Il n'est
pas d'événement passé qu'on ait le droit de rappeler .••
La vraie nostalgie doit toujours être productrice et
créer une nouvelle chose qui soit meilleure 1 ».
Amoralisme de Gœthe. A cette reconnaissance d'une
activité unique seule pourvue du pouvoir de causalité,
I.

Émile Ludwig. Gœthe, t. III, p.

310.

�452

LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

principe unique de tout le mouvement qui se développe dans le monde, répond, en une attitude de la
sensibilité conforme à la logique de l'idée, l'immoralisme gœthéen dont la notion répudie la morale et
aussi bien l'immoralisme, laissant place, comme à une
caractéristique des hautes phases du réel, à la moralité, - à supposer que la moralité ne soit autre chose
selon la définition que j'en ai donnée, que l'ensembl;
des manières d'être qui conditionnent la vie d'une
espèce. La morale commence quand les hommes u se
figurent vaniteusement agir selon leurs propres plans »
c'est-à-dire s'opposent comme une force indépendante à l'activité unique qui est au cœur des choses.
Vaniteusement, tout est là. La morale se fonde sur
la présomption de la liberté qui n'a pas plus de sens
dans l'univers de Gœthe que dans celui de Spinoza.
Bovarysme essentiel de la morale : une province un
peu plate de l'imagination où les hommes, qui sont
ce qu'ils sont, se conçoivent autres qu'ils ne sont,
pourV1is d'un pouvoir qu'ils n'ont pas et dont peutêtre ils ne sauraient que faire.
A ce pouvoir incertain, Gœthe en a substitué deux
autres que la nature a développés dans l'homme et
qu'il a recueillis dans son expérience comme ses moyens
propres de se libérer de la souffrance et du mal. Le
premier de ces pouvoirs, le sens esthétique nous le
confère. « Que l'on se garde, dit Gœthe, de chercher
derrière les phénomènes, ils sont eux-mêmes l'enseignement 1 )), Et il déclare : « Le plus haut état que puisse
atteindre l'homme est l'étonnement. » Réaction naturelle de l'homme devant le mystère; et le mystère limite
le rapport de l'homme avec l'activité uruque où il est
compris et peut-être la relation de cette activité avec

1.

Cité pa.r J;;mile Ludwig,

op. cit., p.

4 09.

L'AMORALISME DE GŒTHE

453

elle-même. Il n'appartient pas à l'homme de dissiper
le mystère, mais d'atteindre à son contact sa plus
haute attitude, celle de l'étonnement. Le sens esthétique convertit l'étonnement en admiration. Il l'objective en l'œuvre d'art où il transpose en beauté les
sensations joyeuses ou douloureuses, que provoque
en nous l'événement du monde.
Le second de ces pouvoirs est donné dans l'action
qui tisse dans sa continuiM la substance des choses
et à laquelle échoit le don, « par delà les tombes »
et les formes décomposées du passé, de perpétuer tout
ce qui fut en un éternel renouvellement.
Conciliation par ce génie aux multiples faces de la
tradition et du devenir.
JULES DE GAULTIER

�455

1.E DÉMON DE GŒTHE

I
LE DÉMON DE GŒTHE

Pour comprendre l'évolution de la pensée de Gœthe
et pour porter un jugement sur elle, il faut toujours
revenir à son séjour en Alsace. C'est là qu'il sortit des
livres, des études abstraites, qu'il prit conscience de
sa personnalité et des conditions de son développement.
Quand il arriva à Strasbourg, le 2 avril IJ70, il venait
de traverser à Francfort une crise mystique pleine
d'enseignements pour l'avenir. Mais elle n'avait pas
encore fait disparaître en lui le bel esprit qui à Leipzig
avait reçu un vernis de culture française et qui considérait son séjour en Alsace comme une étape sur la
route de Paris. Ses maîtres alsaciens, Oberlin et Koch,
le futur député à l'Assemblée législative, croyaient le
décider facilement à faire sa carrière en France.
« Je n'avais fait aucun secret, écrit-il, de mon goût pour
la vie universitaire ; ils pensaient donc me gagner à
l'étude de l'histoire du droit public et de l'éloquence•..
La perspective d'arriver à la chancellerie allemande
de Versailles, l'exemple de Schœpflin, dont les services
me semblaient inégalables, devaient me pousser à marcher sur ses traces. » Or dix-huit mois plus tard il
retournait à Francfort brûlant d'enthousiasme pour
Shakespeare et impatient de produire les deux grandes
œuvres : Goetz de Berlichingen et Faust, qu'il venait
de concevoir. Son génie lyrique s'était éveillé tout à
coup par une sorte de brusque mutation dont les critiques s'efforceront toujours d'approfondir les causes.

Cette transformation si remarquable avait été préparée par une profonde réaction contre le milieu fran~ais dans lequel il vivait. Le moi s'était révélé au contact
du non-moi. Gœthe décrit ainsi, dans ses mémoires,
l'état d'esprit de ses condisciples allemands : « A la
frontière de la France nous étions affranchis de tout
esprit français. Nous trouvions son genre de vie trop
bien réglé et trop distingué, sa poésie froide, sa critique
destructive, sa philosophie abstruse et pourtant insuf~
fisante. &gt;&gt; Cette réaction contre le rationalisme et le
classicisme français commençait avec sa génération
qui, arrivant à la vie littéraire, répudiait les théories
de I'Aufkliirung et inaugurait ce qu'elle appelait
elle-même l'époque du génie, la Geniezeit. Mais elle
n'aurait pas exercé sur Gœthe une influence décisive
si elle n'avait pas eu pour interprète Herder, le génie
le plus apte à lui faire sentir la théorie du Génie.
Ce fut une grande date que celle où eut lieu leur
rencontre. Herder, précepteur du jeune prince de Holstein-Eutin, venait d'arriver avec lui à Strasbourg. Il
était descendu sur les bords de l'Ill à l'auberge de !'Esprit où quatre ans plus tôt Jean Jacques, chassé de
Bienne, avait cherché refuge. Gœthe raconte comment
il le rencontra, au pied du solide escalier bordé d'une
grosse rampe de chêne, qu'on voit encore. Il aurait pu
le prendre pour un ecclésiastique, à en juger par le
long manteau de soie noire dont Herder avait retroussé
le bas pour le mettre dans sa poche. Mais il ne douta
pas qu'il ne fût en présence du maitre qu'il cherchait.
Ils montèrent ensemble l'escalier et, séduit par la grâce
et · la déférence du jeune Gœthe, Herder se trouva

�456

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

« aussitôt prêt à un entretien animé... Le mouvement

qu'il y avait dans un tel esprit, la fermentation qui se
produisait dans une telle nature, il est impossible de
les comprendre ou de les représenter. Mais l'effort
intérieur était certainement grand, on en conviendra
aisément, si l'on se rappelle tout ce qu'il a mis en mouvement et pendant combien d'années son action s'est
fait sentir. ,,
Herder avait alors vingt-six ans. Originaire de la
Livonie et professeur à l'université de Riga, il s'était
embarqué l'année précédente pour Nantes. Il avait
traversé la France et fait un séjour à Paris. TI écrivait
dans sôn journal:&lt;&lt; La France: sa grande époque littéraire est achevée : le siècle de Louis XIV est passé ;
les Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Rousseau, eux
aussi sont passés : on vit sur des ruines ... Le goût pour
les encyclopédies, pour les dictionnaires, pour les extraits,
pour r&lt; l'esprit des œuvres i, prouve le manque d'idées
originales. Le goût pour les œuvres étrangères, les éloges
décernés par le Journal étranger etc. prouvent le manque
d'esprits originaux ... Puisque les Allemands s'éloignent
tant des tournures de langage et des manières préférées des Français, et que ceux-ci pourtant lisent ces
AUemands si méprisés - c'est un grand signe de l'appauvrissement, du déclin humiliant du pays. &gt;l
En effet 1'originalité est le caractère essentiel du
Génie. Depuis Shaftesbury toute l'esthétique anglaise
est basée sur cet axiome. Young, le poète des Nuits.
lui a consacré en I759 ses Coniectures on original Composition, aussitôt traduites et dont l'influence a été
profonde en Allemagne. Or, quelle est l'originalité de
la France ? Le Siècle de Louis XIV lui-même n'a-t-il
pas beaucoup emprunté ? Il doit à l'Espagne le théâtre
de Corneille, à l'Italie le goût de la musique et l'opéra.
Quelle est donc la part de la France ? Elle n'est pas
l'invention, mais le goût. Grâce à sa langue philoso-

. LE DÉMON DE GŒTHE

457

phique, si unüonne et si abstraite, elle peut épurer,
décanter les produits de la brûlante imagination des
Espagnols et des Italiens. Mais
où est le génie? la vérité ? la force ? la vertu ? La
philosophie âe's Français, inhérente à leu,r lang'l.-te, leur
richesse m abstractions, tout cela est appris, donc imprécis, ambigit, ce n'est donc plus une philosophie. On
n'écrit donc touiours que d' itne manière approximativement vraie. On df;IJt'ait faire attention à chaque expression,
à chaque idée, à chaque indication, la trouver soi-mtme,
et elle est déi à trouvée; on l'a apprise : on la connaît
praeter propter : on l'emploie comme d'autres la comprennent et à p,eu près comme ils l'emploient : on n'écrit
donc lamais d'une manière serrée, précise, entièrenu:nt
vraie. La philosophie de la langue française empêche
la philosophie de la pensée.

Puisque le règne du classicisme français est passé,
où donc trouver l'idéal esthétique . de la nouvelle
génération ? En quittant Paris Herder s'est rendu, par
la Belgique et la Hollande, à Hambourg. Dans ce grand
port de la mer du Nord on se sent tout près de l'Angleterre. C'est par là que les idées et la littérature
anglaise pénètrent en Allemagne. C'est là qu'habite
leur principal interprète Lessing, puissant polémiste,
qui s'applique à ruiner la domination littéraire de la
France. Attaché comme critique dramatique au théâtre
nouvellement fondé à Hambourg, il veut à tout prix
renverser la barrière que lui oppose la tragédie française et ouvrir la voie au génie national. Celui-ci est
à ses yeux représenté par Shakespeare, que les critiques
allemands revendiquent comme la plus belle incarnation de l'esprit gennanique. Chercher en Angleterre
les modèles et les doctrines d'après lesquelles on régénèrera la littérature allemande, c'est précisément ce
que veut Herder, qui comme Lessing a pensé à traduire

�458

LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

l'ouvrage de Burke sur le sublime et le beau. et qni se
prépare à écrire une êtude sur Shakespeare. Il passe
donc « quinze heureuses journées auprès de Lessing, à
s'enthousiasmer pour de bon avec lui sur toute sorte
de sujets. )&gt; Au sortir de l'atmosphère desséchante de
Paris, quelle impression de fraîcheur, de rajeunissement
il éprouve à se plonger dans la littérature anglaise, où
vient de se développer la notion de l'originalité et du
Génie!
Herder a vraiment le culte du Génie dans le sens du
Genius latin, d'une sorte d'ange tutélaire qui nous
entratne à notre insu et parfois contre notre gré .:

Je crois, u,,i,t-il le 22 septembre r770, que chaque
homme a un Génie, c'est-à-dire au plus profond de son
dm,e, un certain don divin de prophétie qui le guide, une
lumière qui, si nous ne l'assourdissons et ne l'éteignons
pas entièrement par les raisonnements, par l'esprit de
société et par le sage entendement bourgeois, projette
1tn rayon, une lueur subite sur le point le plus sombre
du carre!our. C'était le démon de Socrate; il ne l'a pas
trompé; il ne trompe jamais, seulement ... i1 ne peut ttre
remarqué que par les âmes attentives, qui ne sont pas
formées de la boue commune, et qui ont une certaine
innocence intérieure.

Ailleurs cette belle invocation :

0 Génie ! te reconnallrai-fe ? Les années de ma
passent : tnon printemps glisse sans que f en
aie joui : mes fruits ont dé prématurés ... Je n'ai 1·amais
été ce que je devais devtmir, ce à quoi /,a nécessité et les
circonstances me -poussaimt, mais t01,tf()'J,l,rs queltpu chose

feunesse

d'autre. Ainsi comme ilèue, ainsi .comme ma!tre, ainsi
à Koenigsberg, ainsi à Riga, ainsi ffl voyage... Cénù,
par quel chemin S'l!l,ÏS-fe conduit et fe:U de-ci· de-là 1

Comment le génie individuel peut-il se développer?

459
Est-il soumis à un rapport avec le génie national ?

LE DÉMON DE GŒTHE

Voilà une question importante pour le jeune Gœthe, qui
va avoir à choisir entre deux cultures. A Leipzig il a
commencé une tragédie française, il a traduit une comédie de Corneille, et dans ses premières pièces, Le caprice
de l'amant et Les complices, il a adopté l'alexandrin
et le type classique de la comédie française. Ses maîtres
alsaciens veulent l'entraîner à faire sa carrière en France.
Mais à ce moment Herder exerce sur lui une influence
décisive. Or Herder enseigne que l'histoire n'est pas
une simple collection de faits. Elle nous fait apparaître
la croissance de ces grands organismes nationaux qui,
comme l'esprit du monde dans Faust, &lt;c sur le bruyant
métier du temps tissent le manteau vivant de la divinité. » Il faut donc s'insérer dans ces organismes. Le
développement de l'art est intimement lié à celui de
l'âme populaire, dont le poète doit se faire l'interprète.
Sur ses conseils Gœthe se met à rechercher les Volksliéder alsaciens. A la culture française Herder oppose
la culture « germanique » dans son sens le plus large,
en y comprenant la culture anglaise. « Si quelqu'un,
écrit Gœthe dans Poésie et Vérité, veut éprouver directement ce qui était alors pensé et discuté dans notre
société si vivante, qu'il lise l'essai de Herder sur Shakespeare dans le cahier Von deutscher Art und Kunst. "
Toutes les remarques que Herder avait faites à Paris
sur la décadence du génie français, Gœtbe les avait
faites de son côté à propos de Voltaire. Il lui reprochait
de représenter une tradition aristocratique vieillie,
de plus en plus éloignée de la réalité. « Un public qui
n'entend jamais que les jugements des vieillards ne
devient que trop aisément sage à leur manière. » La
rupture avec le rationalisme français est la première
condition de la formation du génie.
Désormais Gœthe conçoit le génie comme le résultat
d'une action patiente, réfléchie, intérieure, -tendant à

�LE DÉMON DE GŒTHE

460

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

discipliner, à unifier tous les éléments disparates qui
constituent une Personnalité :
L'homme peut obtenir maint résultat par l'usage
approprié de telle /aculté isolée; il parvient à l'extraordinaire par l'association de plusieurs facultés. Mais
l'unique, l'entièrenient inattendu, il ne pe,iet s'y hausser
que quand toutes ses énergies s'unissent harmonieusement en u1i tout.

Il faut d'abord qu'il prenne conscience des aspirations de sa nation, puis que toutes ses énergies soient
concentrées, et enfin qu'il reçoive l'impulsion créatrice
de ce Daïmôn qui, dans la pensée de Gœthe, semble
jouer le rôle du Destin.

II
Après avoir vu comment s'est formée en Gœthe la
notion du Génie, voyons comment s'est formée celle
du Daïmôn. Là-dessus nous ne manquons pas de
témoignages. En I820 Gœthe publiait dans sa Morphologie le poëme : Urworte dont la première strophe est
intitulée Daïm6n. D'après le commentaire, qui parut
bientôt après dans Kunst und Altertu1n: « Le Daïmôn
signifie ici la nécessaire ittdividualité de la personne, qui
à sa naissance est immédiatement définie et limitée, l'élément caractéristique par lequel chaque personne se distingue de toute autre, quelque grande que puisse être sa
ressemblantt ... L'individu peut être détruit, mais tant que
son noyau tient ensemble, il ne peut éclater ni &amp;re morcelé
pendant des générations. Cet être fort, opiniâtre, qui ne
peut se développer que d~ lui-méme, arrive à beaucoup de
situations où sen caractère original est gêné dans ses
actions, retenu dans ses inclinations.»
Alors intervient ce que nous appelons le hasard, non

dans l'hérédité - car les nations et les familles sont
comme des individus, ac;sujetties à leur propre démon mais dans la qualité de nos éducateurs et des différents
milieux auxquels nous sommes soumis. Cependant à
travers toutes ces influences le démon originel subsiste,
comme le vieil Adam, la vraie nature qu'on chasse
mais qui reparaît aussitôt.
Gœthe a pris soin de nous décrire lui-même, dans
le vingtième livre de Poésie et Vérité, la manière
dont cette notion s'éveilla en lui. Après avoir vainement cherché une religion positive, puis une croyance
universelle,
il crut reconnaître que le mieux était de détourner sa
pensée de l'infini, de l'inaccessible. Il crut reconnaitre
dans la nature vivante et sans vie, animée et inanimée,
quelque chose qui ne se manifestait que par des contradictions et par suite ne pouvait être compris dans aucune
idée, bien moins encore dans 1m mot. Ce quelque chose
n'était pas divin, car il était irraisonnable; ni humain
car il n'avait pas d'intelligence, ni diabolique, car il était
bien/aisant, ni angélique car il laissait souvent paraitre
la foie de nuire. Il ressemblait au hasard, car il ne montrait aucune suite; il avait un peu l'air de la l?rovidence,
car il indiquait un enchaînement. Tout ce qui nous limite
semblait pour lui pénétrable; il semblait agir à son gré
s147 les éléments nécessaires de notre existence; il resserrait le temps et il étendait l'espace. Il semblait ne se plaire
que dans l'impossible et écarter le possible avec mépris.
Cet être qui semblait pénétrer parmi tous les a1ttres,
les séparer, les combiner, je l'appelai démoniaque, à
l'exemple des anciens et de ceux qui avaient observé
quelque chose de pareil. Je cherchai à me sauver devant
cet &amp;re effrayant en me réfugiant, suivant mon habitude,
derrière ime figure.

Gœthe montre ici comment son attention fut attirée

�462

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur la figure d'Egmont, dont il fit l'objet de son drame.
Il le décrivit plein de courage~ mais enserré dans les
filets de~Ja politique, plus difficiles à rompre que les
rangs des ennemis.
L'élénu,nt démoniaque qui est en jeu des deux parts,
ce con-fl,it dans lequel ce qui est aimable succombe et ce
fUÎ est haïssable triomphe... voilà ce qui a valu à la pièce
la faveur dont elle fouit encore... Quoique cet élémenl
àémoniaque puisse se manifester dans tout ce qui est corporel. et inwrporel, et fflÀme qu'il s'exprime chez les animaux de la manière la plus remarquable, c'est d,e préférence avec l'homme qii'il se trouve dans la liaison la plus
étrange, et qu'il forme une puissa1ice, sinon opposée à
l'ordre moral du nwnde, du moins entrelacée avec lui
de telle -manière qu'on ,Pourrait prendre l'un pour la
chaine et l'autre pour la trame. Poitr les phénomènes qui
sont ainsi produits il y a d'innombrables noms, car dans
toutes les philosophies et dans toutes les religions, la
prose et les vers ont cherché à résoiulre cette énigme et à
en finir avec cette difficulté, ce qit' elles sont toujours libres
d'entreprendre.
Mais là où cet élément démoniaque apparaît le plus
effrayant, c'est quand il se montre prépondérant chez tel
ou, tel homme. Au cours de ma vie f'ai pu en observer plu-sieurs, soit de près soit de loin. Ce ne sont pas toujours
les gens les plus remarquables par l'esprit et par les
talents, et ils se recommandent rarement par la bonté de
leur cœur; 1na,fs d'eux sort une force prodigieuse, et i1s
exercent une puissance incroyable sur toutes les créatures, même sur les él.éments, et qtti peut dire fitsqu'où
s'étendra une pareille inf,uence? Toutes les forces morales
réitnies ne peuvmit rien contre eux; c'est en vain que la
partie la plus édairée de l' humq.nité veut les rendre suspects comme t.rompés ou trompeurs, la masse est attirée
par eux. Jamais ou rarement des individus de cette

LE DÉMON DE GœTHE

espèu se rencontrent,

et ils ne peuvent être suYmontâs

~.,. rie11, tpte par l'univers J.ui-mlme, avec leq-uel ils
ont engagé la

vutte.

Ce sont

peut-être des observations

p,ueiUes qui ont dtmni lieu à la maxime singulièreffi&lt;lÎS d'une portée immense : N emt) contra deum nisi
ieHs ipse.

TI est intéressant de lire dans les Conversations
i'Eckermann les réflexions que ce passage lui inspira
le 28 février r83r, quand Gœthe lui en communiqua
le manuscrit, en l'accompagnant sans doute &lt;le quel~ues explications.
C'était le lieu, éc,rit Eckermann, de parler de cette force
mystérieuse et problématique que tous ressentent, qu'aucun phiwsophe n'explique, et qui avec un mot de consolation s' él,è:ve au-dessits àe l'élément religieux. Cette i1iex-primable énigme àu 1nonde et de la vie, Gœthe l'appelle
l'élément démoniaque.

Et le 2 mars I83r :
Ati,fO'Urd'.hui chez Gœthe, à table, la conversation revint
lli.e-nt6t sitr l'élément démoniaque, et pour le désigner plus
exactement il dit encore : « L' &amp;ment démonia:qzte est ce
tu' on ne peut expliquer pa, l'entendement et la raison.
Il ne se trouve pas dans ma nature, niais fe lifi suis sou,nis.
- N apoléo-n-, dis-1·e, semble avoir été d'une- nature
àémoniaque. - Ill' était entièrement, dit Gœthe&gt; au sup,éme
iegré, de sorte qu'à peine u11, autre peut lui être- com,paré.
Le feu Grand-Duc, lui aussi, était d'une nature dénwniaque, plein d'une activité sans limites et d'inquiétude,
de sorte que son profrre Etat lui était trop petit et qit'il
en eût été de même si cet Etat avait été plus grand. Des
êtres démoniaques de ceUe espèce étaient comptés par ks
Grecs au nombre des demi-dieux.
- L.,él,éfflent d6mtmiaque, dis-fe, n'appa't'aît-il pas aussi
ll&amp;ns les faits? - Tout particulièreme.nt, dit Gœthe, dans _

�464

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ceux qui ne peuvent pas être expliqués par l'entendement
et la raison. Il se manifeste surtout de la manière la plus
différente dans toute la 1iature, la visible comme l'invisible. Beauwup de créatures sont de nature entièrement
dé-m,oniaque, dans bea1tcoup d'autres cet élément agit
d'une manière partielle.
- Le litéphistophélès, dis-je, n'a-t-il pas aussi des
tra·its dé111011,iaques? - Non, dit Gœthe, le Méphistophélès
est un être beaucoup trop négatif; l'élément démoniaque
au contraire s'exprime dans une énergie entièrement
positive.
Le 8 mars suivant il continuait sur ce sujet :

Dans la poésie il y a absolument quelque chose de
démoniaque, et surtout dans celle qui est inconsciente, où
tout l'entendement et toute la raison sont trop courts et
qui p01.tr cela agit sur toutes les notions. Il en est de même,
et au plus haut degré, dans la musique, car elle plane si
haut qu'aucun entendement ne peut la rejoindre, et d'elle
émane une action qui domine tout, et dont personne n'est
en état de se rendre un compte exact. C'est pourquoi
le culte religieux ne peut pas s'en passer; elle est tm
des principaux moyens pour agir merveilleusement sur
les hommés. Le démoniaque se jette aussi volontiers dans
des individus remarquables, surtout quand ils ont une
haute situation, comme Frédéric et Pierre le Grand.
Chez le feit Grand Duc c'était au point que personne
ne pouvait lui résister. Pour exercer une attraction sur
les hommes, il n'avait qu'à être tranquillement présent
sans qu'il eût besoin de se montrer bon et aimable. Tout
ce que f' entrepris s1'1 son conseil me réussit, de sorte que
dans les cas où mon entendement et ma raison étaient
insuffisants, fe n'avais qil à lui demander ce qit' il fallait
fai1'e; il exprimait instinctivement son opinion, et ie
pouvais toujours d'avance être assuré du succès. Il aurait
fallu souhaiter pour lui qu'il pat se re1ulre mattre de mes

465

LE DÉMON DE GŒTHE

idées et de mes aspirations les plus élevées: car lorsque
l'esprit démoniaque l'abandonnait et qu'il ne restait que
l'élément humain, il était incapable de rien commencer,
et il en était mal à l'aise (übel). De même chez Byron
l'élément démoniaque peut avoir agi à un haut degré;
c'est pourquoi sa puissance attractive était si grande,
de sorte qu'en particulier les femmes ne pouvaient lui
résister.
- Dans l'idée du divin, essayai-je, ne semble pas
apparaitre la force active que noi,s appelons démoniaque.
- Cher enfant, dit Gœthe, que savons-nous de l'idée
dH divin, et que valent nos notions étroites pour l' Etre
suprême? Si f e voulais comme les Turcs lui donner cent
noms, ils seraient encore insuffisants et fe n'aurais rien
dit en comparaison de ses qualités illimitées.
A propos du travail scientifique, il disait le r8 mars
183r, en parlant de son livre sur la métamorphose des
plantes : &lt;&lt; il me donne pl11,5 de mal que fe ne pensais;
a1,ssi i' ai été au début entratné dans cette entreprise
presque contre mon gré, mais là régnait un élément démoniaque auquel on ne pouvait pas résister.
- Vous avez bien fait, dis-je, de céder à des actions
de ce genre, car l'élément démoniaque semble être d'une
nature si puissante qit' à la fin il l'emporte (recht behalt).
- Mais l'homme, réplique Gœthe, doit chercher lui
aussi à l'emporter sur l'élément démoniaque, et dans le
cas présent j-e. dois tendre par toute mon application et
ma peine à rendre mon travail aussi bon que mes forces
et les cfrconstances le perniettent. Il en est de ces choses
comme du feu que les Français nomment codiUe, où à
la vérit,é les dés qu'on jette décident beaucoup, mais où
on laisse le joueur montrer son intelligence dans la ma-ni,ère
de placer adroitement les pierres sur la planche.
Le 30 mars r83r, au cours d'une conversation avec
Eckermann sur l'élément démoniaque, Gœthe remarque;
JO

�466

LA NOUVEll.E REVUE FRANÇAISE

LE DÉMON DE GŒTHE

467

- Il se jette vowntiers sur àes -figures importrmtes
et clwisit volontiers des époq,,tes vn peu obscures. Dans
une ville claire et prosaïque comme Berlin, il trouverait
à peine l'occasion de se manifester.

a fait si peu de poèmes que ce n'est pas la peine de parle,
ie leur nombre. Mais il faut le dédarer un poète absolument productif parce que le peu qu'il a écrit a une vie
intérieure qui sait se maintenir. ))

Comme, le z avril I829, Eckermann lui disait qu'il
fallait examiner si une influence était avantageuse ou
contraire à notre nature, Gœthe répondit :
- C'est en effet de cela qu'il s'agit; mais la difficulté
est d'arriver à ce que notre meilleure nature se maintienne
fortement et n'accorde pas aiix dém-0.ns plus de puissance
qu'il n'est nécessaire.
Pour Gœthe le démoniaque est l'élément créateur;
mais il est trouble, irrationnel, et peut causer autant
de mal que de bien. Ce n'est donc pas de lui qu'il faut
attenêlrn la fécondité.

Gœthe reconnaît que dans la fécondité le corps a la
plus grande influence. Il y eut un temps où en Allemagne on se représentait un génie comme petit et faible.
« Mais fe loue le génie dont le corps est en rapport avec
l'esprit. Quand on dit de Napoléon qu'il est un homme
de granit, cela s'applique surtout à son corps ... Pe,u de
sommeil, peu àe nourriture, et avec cela la plus haute
4divité intellectuelle... Mais vous avez to,ut à fait raison,
sa période la plus éclatante est celle de sa feunesse... Oui,
oui, mon ami, il faut ttre jeune pour faire de grandes
choses. Et Napoléon n'est pas le seul! ... Si j'étais prince,
continua-t-il vivement, je ne prendrais fa mais dans mes
premières places des hommes qui sont arrivés peu il peu,
exchtsivement par la naissance et l'ancienneté, et qui à
leur Jge suivent lentement et confortablement la voie
habituelle... Je voudrais avoir des jeunes gens! Mais
ce devraient être des capacités, ayant l'esprit clair et
énergique, la meilleure volonté et le plus noble caractère.
Alors ce serait un plaisir de commander et de faire progresser son peuple!... « La voie libre au talent &gt;&gt; ! telle
était la maxime bien connue de Napoléon qui, à vrai dire ,
avait un tact tout particulier pour choisir ses hommes,
qui savait m-ettre chaque activité importante à la place
où elle semblait dans sa véritable sphère, et qui au cours
de sa vie a été servi dans toutes ses grandes entreprises
comme presque personne ne l'a été. )&gt;

III
La seule chose qui importe, pour Gœthe, c'est la
fécondité.
&lt;( Qu'est le Génie, demande-t-il le II mars I828 à
Eckermann, sinon cette force féconde dont naisstmt des
adions qui, peuvent pu:rat-tre devant Dieu et la nature, et
tJUi ainsi durent et se propagent? Touks les œuvres de
Mozart sont de cetl,e espèce; il y a .en elles itne force créatrice qui agit de gé1iération en génération. 1) De même
Phidias, Raphaël, Dûrer, Holbein, Luther, Lessing, etc.
11 Je dois a7"outer, dü-il, qu'un hümme productif ne se
juge pas par l.a. masse de ses actes et de ses créations.
Nous 4VOnS e,n littérature des poèies qui sont tenus pour
très-productifs parce qu'ils ont fait paraitre un volunie
de poésies après l'autre. Mais selon moi ces gens doivent
etre appelés absoùt1nient improductifs, car ce qu'ils faisaient n'a pas de vie ni de durée. Golàsmith au contraire

Eckermann remarque qu'en disant ces mots Gœthe
a tant de force dans la voix et de flamme dans les yeux
qu'il semble embrasé d'un renouveau de jeunesse.
N'était-il pas remarquable qu'occupant à un âge
avancé un poste important il voulût voir attribuer les

�,468

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

premières places de l'État à des hommes d'âge jeune?
Eckermann ne put s'empêcher d'indiquer quelques
Allemands haut placês auxquels, malgré leur gr-and âge,
ne semblaient nullement manquer l'énergie et la juvénile rapidité de mouvements qui sont nécessaires pour
diriger les affaires les plus importantes et les plus
variées.
- De tels hommes et leurs semblables, dit Gœthe,
sont des natures géniales ... celles-ci éprouvent une puberté
renouvelée, tandis que d'autres gens ne sont jeunes qu'une
seule fois. En ef/et chaque entéléchie est un nwrceau d' éternité, et elle ne vieillit pas pendant les quelques années
où elle est unie à son corps terrestre. Si cette entéléchie
est d'espèce médiocre, elle exercera peu de domination
pendant qu'elle sera unie à un corps, ce sera p!,ut6t le
corps qui dominera, et elle ne le retiendra pas sur la pente
de la vieillesse. Mais si l'entéléchie est d'une espèce
puissante, comme c'est le cas dans toutes les natures
géniales, alors, tandis qu'elle pénétrera le corps en l'animant, elle ne fera pas que fortifier et ennoblir son organisation ; profitant de sa suptriorité intellectuelle, elle cherchera à faire valoir son privilège d'une jeunesse éternelle.
De là vient que chez des hommes exceptionnellement doués
nous observons encore, même pendant leur vieillesse, de
fratches époques ' particulièrement productives; chez eux
semble tmijours de nouveau se produire un rajeunissement temporaire et c'est ce que j'appellerais une puberté
renmwelée.

Il rappela que dans sa jeunesse il avait écrit les
Geschwister en trois jours et Clavigo en huit, mais que
désormais, dans le SeconJ Fa,u st, il arrivait tout au

plus à écrire une page par jour. Comme Eckermann
lui demandait s'il n'y avait aucun moyen de provoquer
ou d'accroître un état favorable à la production, Gœthe
répondit :

LE DtMON DE GŒTHE

- Toute productivité de l'espèce la plus /levée, tout
aperçu important, toute invention, toute grande idée
féconde et riche de ronséquences, n'est dans la puissance
de personne et est au-dessus de tout pouvoir terrestre.
L'homme doit les considérer comme des présents inespérés
àu ciel; comme de purs enfants de Dieu qu'il doit honorer
et recevoir avec une f oyeuse grat#ude. Ce genre d'êtres est
apparenté au démoniaque qui agit avec l,ui d'une manière
toiite puissante, comme il l,ui convient, et auquel il se
donne inconsciemment, tout en croyant agir par sa propre
imp1,lsion. Dans ces cas l'homme doit souv.ent être considéré comme l'instrument d'un gouvernement supérieur
du monde, comme le 'Vase d'élection jugé digne de recevoir
une influence divine. Je dis cela en pensant combien
sm,vent une seule pensée a donné une autre forme à des
siècles entiers, et comment certains individus par le fi,uide
qui émanait d'eux ont marqué le,ur époque d'une empreinte
qui est restée reconnaissable et qui a exercé une action
bien/aisante encore sur les générations suivantes.
Mais il y a une productivité d'une autre espèce, qui
est déjà pluttJt soumise aux infiuences terrestres, et que
l'homme tient davantage dans son pouvoir, quoiqu'ici
il ait toute raison de s'incliner devant quelque chose de
divin. Je place dans cette région tout ce qui appartient
à l'exécution d'un plan, tous les intermédiaires d'une
chatne de pensées dont les extrémités seules sont déjà
éclairées; fy compte tout ce qui fait le corps visible d'une
œuvre d'art. Ainsi vint à Shakespeare la première idée.
de son « Hamlet 11 où l'esprit de l'ensemble (der Geist
des Ganzen) apparut devant son âme comme une vision
inattendue, et où dans son exaltation il embrassa du regard
chaque situation, les caractères et la concl,usion, romme un
pur présent du ciel, sur lequel il n'avait aucune infiuence
immédiate, quoique la possibilité de former un tel aperçu
suppose toujours un esprit comme le sien. Il tenait entièrement dans son pouvoir l'exécution ultérieure des scènes

�470

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et les dialogues, de sorte qu'il ,pouvait y travailler pendant
tÙ$ semaines, chaque jour et chaque heure, comme a u,i
ronvenait. Et à vrai dire dans tout ce qilil exécutait n&lt;&gt;ilS
i,oyom wujours la même force de production, et dans toutes
us ,pièces nous n'arrivons jamais à une scène dont on
puisse dire qf.!,'elle n'a pas été écrite dans l'état d'esprit
tJOnvenable et avec la ·plus grande puissance. Ta1ulis
'Jf'e nous le lisons, nous recevons de lui l'impressi()'lt, d'un
homme toujours et entièrement sain et vigoureux, aussi
oien moralement que physiquement.

Gœthe en déduit qu'un auteur de faible santé voit
souvent se ralentir la productivité nécessaire à l' exécution des scènes qu'il a conçues. Elle disparaîtra même
pendant des journées entières. Inutile d'essayer de la
forcer, par exemple par des spiritueux, car le résultat
serait mauvais. Gœthe conseille donc de ne rien forcer
et de consacrer au divertissement ou au sommeil les
journées improductives, plutôt que d'essayer d'en
tirer quelque chose qui, plus tard, ne donnerait aucUll
plaisir.
Eckermann ayant fait remarquer que des hommes
favorisés dans leur jeunesse par la fortune voyaient
parfois dans leur âge mûr se succéder les malheurs et
les insuccès, Gœthe déclara :

Savez-vous comment je me représente cela? - L'homme
i&lt;Jit être r'ltiné ! - Chaque homme exceptionnel a une certaine mission qu'il est appelé à remplir. S'il l'a accomplie
on n'a plus besoin de lui en ce monde sous cette forme,
et la Providence l'emploie à quelque chose d'autre.
Personne n'était plus éloigné que Gœthe d'exalter
la valeur individuelle. A propos des Mémoires de Mirabeau, et des nombreuses sources auxquelles il a puisé,
Gœthe disait à Eckermann le 17 février 1832, un mois
avant sa mort :

LE DÉMON DE GŒTHE

471

Au fond nous sommes tous des ttres collectifs. CompMt de ce que nous possédons et de ce
(Jft,e nous sommes; que nous puissions appeler notre profr,iéié au sens le plus exact du mot! Nous devons recevoir
et apprendre tout, aussi bien de nos P,éàécesseurs qi~ 1k
nos contemporains. Mt-me le pl,us grand génie n'irait
pas loin, s'il voulait tout devoir à son frr&lt;&gt;frre moi... Qu'y
a--t--il donc de bon en nous, sinon la force et le désir d' a't#ire1 à nous les moyens du monde extérieur et de les utiliser
pou, tws buts les plus élevés. ]' ai bi-eti le droit de parler
tle moi et de dire en 'iaute modestie ce que fe sens. Il est
vrai qu'au co-urs de ma longue vie f' ai fait bien des choses
dom ;e pourrais tirer vanité. Mais pour parler en toute
kJyauté qu' ai-fe possédé qui fût vtaiment à nwi, sauf l' aptitude et le goût de voir et d'entendre, de distinguer et de
choisir, de f(i.ire revivre avec un peu d'esprit ce que i' avais
vu et entendu et de le représenter avec quelque habileté.
Je ne dois nullement mon œuvre à ma seule sagesse,
mais à des milliers de choses et de personnes en dehors
de moi q,u,i m'en fournftent les matériaux ... Au fond c• est
une grande folie de chercher si u11 homme tient quel.que
chase de lui--mbiie O'U d'autrui, s'il agit par l,ui-même OH
par des tiers,· l'essentiel est d'avoir une forte volonté,
avec l'liabileté et l'opiniâtreté nécessaires pour l'exécute,-;
tout le reste est indiffére1it. Mirabeau avait donc entièrement raison de se servir du monde extérieur et de ses
énergies comme il le pouvait. Il possédait le don de distingiter le talent, et le talent se sentait attiré par le démon
de sa puissante nature, de sorte qu'il s'abandonnait
volontiers à sa direction.

lnen petite est la

Mais pour arriver à cette domination il faut se limiter,
et nous touchons là au sens le plus profond de la philosophie de Gœthe. Comme il l'a dit dans un vers célèbre:

In der Beschrankung zeigt sich erst der Meister.

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Oui, c'est dans l'art de se limiter qu'apparait le Maître.
Mais cette maxime est souvent mal comprise. Elle ne
s'adresse pas aux spécialistes incapables de s'élever
au-dessus de leur besogne de philistins; ils pourront
rouler indéfiniment dans leur ornière sans jamais en
sortir. Elle s'adresse au contraire aux esprits capables
de réfléchir toutes les lumières, puis de les faire converger sur un seul objet. Une immense aspiration doit
alterner avec l'énergique mouvement de concentration
comme la diastole alterne avec la systole dans le travail
du cœur humain. Personne ne comprit plus que Gœthe
l'importance de se donner une culture générale, car
personne ne fut plus convaincu que lui de la nécessité
d'avoir le pressentiment du ,, Tout » pour arriver à
découvrir et à créer quelque chose. Dans la dernière
lettre qu'il écrivit, le 17 mars 1832, il disait à Guillaume
de Humboldt : « Le génie le plus favorisé est çelui qui
absorbe tout, qui s'assimile tout en se renouvelant et
en développant toutes ses aptitudes. »
Mais lui qui dès sa prime jeunesse a créé le mot
d' Uebermensch et qui l'emploie déjà dans la première
rédaction de Faust, a toujours été aussi éloigné que
possible de l'égocentrisme. Houston Stewart Chamberlain a raison de trbuver une grandeur tragique dans
cette confession de Gœthe :
. Je peux vo1ts assurer qu'au milieH du bonheur f e
v·is dans un renoncement continuel et que chaque foi,r,
avec toute ma peine et mon travail, fe vois que ce n•est
pas ma volonté qui est faite, mais la volonté d'une plus
haute Puissance, dont les pensées ne sont pas mes pensées.
JEAN DE PANGE

L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

Esprit très ouvert, cœur trop ouvert : il faut que
Gœthe lutte sans cesse en soi contre l'appétit de l'inconnu et contre certain esprit de préférence. C'est là
sa part de l'Uebermut, de l'orgueil des Titans dont il
s'est senti sauvé. Dans cette imagination forte et attachée aux désirs, la ruse (forme la plus jeune de la sagesse)
réussit d'abord à obtenir que la passion ne se r-etournera
plus en arrière, acceptera ce qui est accompli ; le mot
le plus antigœthéen, c'est celui de Beaumarchais :
« Pourquoi ces choses et non d'autres ? » a Inévitable"
au contraire ; « mieux ainsi » ; le premier ordre dans
l'esprit à l'époque des premières amours, c'est un ordre
que l'esprit établit, contre regrets et douleurs, dans un
passé irrévocable. A chaque instant, la sagesse ambitieuse essaiera de créer dans l'avenir un ordre de même
espèce; mais elle y échouera, jusqu'à l'Elégie de Marienbad : ce sont exactement les limites de la sagesse
humaine, quand elle n'est point aidée par la frigidité.
« Sa nature ... n'a malheureusement été que trop rompue
aux difficultés et aux obstacles, et ne peut agir que
tardivement avëc conscience, quand le moment est
passé du maximum d'énergie 1 • »
Apprentissage, ensuite, de l'ordre politique; nous
1.

ManusCf'it -f&gt;osthume, cité par Ludwig.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
474
avons mis, en France, au premier rang de nos adages
gœthéens, le « j'aime mieux une injustice qu'un
désordre » ; grâce à Paul Bourget et Maurice Barrès,
nous l'avons interprété exactement à contre-sens; à
contre-sens aussi la boutade contre Bentham : « Etre
radical quand on est vieux, c'est la pire des folies. »
:Non, il ne s'agit pas d'un ministre ou d'un courtisa•
bon organisateur et hautain; il s'agit d'un homme qui
a limité l'idéal parce que l'idéal est une ambition molle,
parce qu'il n'est pas assez désintéressé, et parce qu'il
nous détourne de nos plus urgents devoirs. « Si j'avais
le malheur de devoir être dans l'opposition, je préférerais provoquer l'émeute et la révolution plutôt que
de tourner dans le cercle obscur du blâme éternel jeté
sur tout ce qui existe. » (Entretiens avec de Muller,
3 (février I823.) Et: 11 Si l'individu veut se mêler aux
rouages et aux mouvements de la marche universelle, s'il
croit, en tant que partie de ce tout, devoir agir, créer
ou enrayer à sa guise, selon des idées personnelles, il va
d'autant plus sûrement à sa perte ... Il faut seulement
se replier sur soi-même, faire silencieusement le bien
dans le cercle qui nous est assigné ... » Ainsi l'idéalisme
politique est. repoussé, non comme une atteinte à u•
ordre extérieur, mais comme une atteinte à l'harmonie
intérieure de l'individu.
Cette prudence restrictive, on en trouverait des
traces dès les premières années du séjour à Weimar,
les années les plus actives et les plus ambitieuses en
apparence. Mais cette sagesse ne pouvait prendre toute
son ampleur, arriver à tenir dans l'être la place complète
de la foi, qu'en s'accompagnant d'une méthode, e•
s'appliquant à la totalité des êtres. Si l'on veut, cette
méthode lui vient de Linné ; en tous cas des sciences
naturelles : classification.
L'idéalisme, lui aussi, est formé selon une classification de l'ensemble des êtres, sur une hiérarchie qui va

L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

475

du .supérieur à l'inférieur, dont les métempsychoses
nous offrent l'imagerie grossière, dont l'animisme universel de Hugo et Lamartine, passant par transitions
de l'âme obscure du minéral et du végétal à l'âme
illuminée du poète, nous offre un autre aspect. Tout
peut se dégrader en passant dans un règne inférieur,
mais tout peut s'élever, le minéral en s'animant, la.
bête en s'approchant de l'homme. Classement des êtres
selon la hiérarchie subjective et morale de la dignité,
mais comparaison toujours possible entre tous. Humiliation ou exaltation sur l'échelle des êtres, tel serait
le sens de la vie.
Le naturaliste voit autrement les choses ; même
4'_uand, comme Gœthe, il contribue à former la théorie
de l'évolution, il voit les êtres se plier chacun aux cireonstances, prouver leurs forces en s'adaptant diversement ; la perfection de chacim est jitStement ce qui le
èistingue de tous les autres et le diversifie. Il n'y a pas
à'échelle à gravir ou à descendre entre le lion et l'aigle,
le cheval et le rossignol, l'éléphant et le termite; il n'y
a d'imparfait dans chaque être que ce qui diminue eu.
lui sa puissance particulière, ou ce qui tend à le rendre
èifférent de soi-même.
Cette idée théorique revient dans la sagesse commune,
oomme l'idéalisme y revient de son côté. Il est beau,
pour l'idéaliste, de tendre à l'irréalisable : c'est même
la plus grande preuve de noblesse qu'un être puisse
donner. Pour l'esprit formé selon la contemplation de
le. nature, le mieux est que l'être humain, d'abord
embryon rempli de vague, se laisse modeler par la vie,
&amp;t conquière son caractère par adaptations successives.
On avait reproché au Wilhelm Meister de Gœthe de
manquer de caractère ; l'auteur s'en expliqua, le 22 janvier I82I, avec le Chancelier de Muller : « Wilhelm est
assurément un pauvre chien, mais ce n'est que sur un
tel être que l'on peut montrer bien clairement les phases

�476

LA NOUVJILLE UV11E ftANÇAISlt

s u ~ de la vie et ses mille devoirs dmn, non
pomt sur des caractères déjà formés et fermes. ,
Inutile d'insister ici sur le devoir d'être soi-même
et le_ plus individuellement possible; c'est là Je ~
le mieux connu, et on a recueilli bien des mots comme
~ui qu'il prononça, le 24 février r823, au coun d'une
cnse ~u~ tout le monde croyait mortelle : • Si je dois
mounr, Je veux que ce soit à ma manière propre. , On
a seulement oublié d'y rattacher sa lutte contre les
fonnes vagues de l'imagination ; justement, dans la
mêm~ crise et à travers un peu de délire, apparait cette
magnifique formule, complément naturel de la précédente : • Les imaginations ne sont que pillage de
l'esprit et de l'intellect. Des masses de cette matière
maladive pèsent sur moi depuis trois mille ans. On
aperçoit très bien comment le conventionnel le chimérique s'y glissent... •
'
. A ce genre de précautions contre l'imagination appartiennent certains traits de Gœthe qu'on pourrait considérer comme des manies : ainsi son goOt de la possession
des œuvres d'art, et l'opinion que les œuvres que l'on
possède sont seules reposantes et instructives : • Notre
imagination n'est même pas capable de nous rendre
fidèlement l'image d'un bel objet que nous avons vu
dans la réalité ; sa représentation aura toujours quelque
chose de nébuleux, de fugace. ,
La poésie s'accorderait donc mieux avec une vue
d'ensemble du monde, avec ses diversités et le goOt de
chaque particularité, qu'avec les imaginations, toujours
~es et généralisantes. Elle aussi, comme la science,
doit !enter de_ connaitre les choses par les rapports
exténeurs, mais elle a ce privilège d'arriver ""'4, ,t
n'f&gt;ri,,_ l e ~ Connaître par l'extérieur, c'est la seule manière de
penser selon l'ordre, non selon les préférences du désir
ou selon l'idéal. On ne peut même pas tenter de faire

n'mt.u.
477
exception pour la connaissance de soi-même. C'est
parce qu'il pense selon l'ordre que Gœthe se montre
l'ennemi irréductible de l'introspection : • J'affirme que
l'homme ne parvient jamais à se connaître lui-même,
à se considérer comme un pur objet. D'autres me connaissent mieux que je ne me connais moi-même. Je ne
pms apprendre à connaitre et à apprécier justement
que mes rapports avec le monde extérieur ; on devrait
s'en tenir là. Avec tous ces efforts pour la connaissance
de soi que nous prêchent les prêtres et la morale, nous ne
sommes pas plus avancés dans la vie ; nous n'arrivons
ni à un résultat ni à un véritable progrès intérieur...
Que sont nos travers ? De fausses positions prises par
rapport au monde extérieur. •
Il est aisé de voir comment l'ordre peut tenir la place
religieuse de l'idéal dans les rites de la vie courante,
comment ce qui ne parait de loin que précaution,
pédantisme ou manie peut avoir son sens symbolique
et remplacer le culte dans un grand esprit. Pour la
place que l'idée d'ordre doit tenir dans la vie contemplative, on •' en fait habituellement une idée fausse
(que résume le mot panthéiste) parce qu'on l'imagine
au lieu de la penser.
Ami de l'astronomie, Gœthe ne croyait pourtant pas
que le ciel fOt tout soumis à la Géométrie; il l'a dit à
propos de Cuvier ; la découverte des rapports et des
connexions le satisfaisait par elle-même ; il ne tenait pas
(comme certains de ses disciples croiront le faire) à imaginer et admirer un Tout, parce qu'il aime mieux se faire
1D1e idée complète d'un certain nombre de choses qu'une
idée confuse de leurs au-delà. Il a expliqué cela à de
Huiler, le u avril 1827, sous forme d'avertissement
IJOlennel : c Je veux vous dire quelque chose à quoi
vous pourrez tenir dans la vie. Il y a dans la nature
1D1e part accessible et une part inaccessible. Il faut
faire cette diff&amp;-ence, y réfléchir et la respecter. C'est

L'OIIJ)RB ]tif PLACB

�418

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

déjà un grand point acquis, lorsque nous savons simple~ent l'existence de ces limites, si difficile qu'il soit
toujours de voir où cesse l'un et où commence l'autre.
Quiconque l'ignore peut se tourmenter, sa vie durant,
devant l'inaccessible sans jamais approcher de la vérité.
Mais celui qui sait et qui a du bon sens s'en tiendra à.
l'accessible; en parcourant de tous côtés cette région,
en s'y établissant fermement, il pourra même par cette
voie gagner quelque chose sur l'inaccessible... » Garder
une réserve toujours dans l'inconnu, une espérance
restreinte et indestructible, ne pas croire que ce qui
est inconnaissable par sa distance le soit par nature ou
dessein providentiel, c'est se résigner, dans la contemplation de l'ordre, à ne point inclure une contemplation
de l'infini; mais cette possession de l'infini n'est rien
de plus pour lui qu'une illusion de nos imaginations.
Afosi nous arriverons à définir ce qu'on a nommé le
spinozisme de Gœthe. Gœthe ne s'est jamais donné
pour un spinoziste orthodoxe ; si les analogies sont
fortes entre les deux pensées, peut-être y a-t-il plus
d'intérêt encore à signaler les différences. Apaisement
des passions, affranchissement absolu de tout sentiment
intéressé, vaste et libre perspective sur le monde sensible et le monde mora1, voilà ce qu'il reconnaît devoir
à. Spinoza au dixième livre de Poésie et V bité. Pour
que cette leçon pût fructifier, il fallait que le phllosophe
et le poète eussent en commun le goût du concret, de
la nécessité des choses, la curiosité et l'acceptation des
enchaînements (ordo et concatenatio) ; que tous deux
traitassent le mal comme néant et négation. l\fa.is
Gœthe n'était pas venu là par une critique .interne des
notions abstraites, par..une réflexion repliée; il ne cherchait pas de joit\ en une sorte de contemplation mathématique immédiate et supérieure ; si lui aussi savait
reconnaître !'Eternité dans l'instant, il ne tentait pas
de concevoir un Infini qu'il.ne pouvait imaginer. Instruit

479
par l'expérience, maîtresse de précision _et de div~rsité,
les choses particulières avaient pour lm ce prestige de
plus, de pouvoir être exprimées. Spinoza av~t ad~r~blement nié l'ascétisme, il enseignait le devorr de Jouir,
selon notre nature, de tout ce dont on peut jouir sans
dommage pour autrui. C'est cette joie qui a paru à
Gœthe assez riche, assez vaste, et sacrée, pour qu'il
-f\\t inutile de la dépasser.
L'ORDRE EN PLACE D'IDÉAL

JEAN PRÉVOST

�LB SWlNCB D:S GŒTJŒ

LE SILENCE DE GŒTHE

• L'homme, dit Gœthe, ne reconnaît et n'apprécie
que ce qu'il est lui-même en état de faire. • Telle est
la cause du malentendu que soulèvera toujours à
nouveau l'exemple de cette vie. Ceux qui traitent
Gœtbe de bourgeois ne prouvent rien de plus que leur
propre rationalisme, sans tension ni grandeur : ils
ne sa.vent pas voir dans la sagesse faustienne qu'elle
est surtout une défense contre le Démon révolté et
la Magie latente; et s'ils ne le voient pas, c'est que
précisément cette défense a réussi. Par contre ils veulent
bien voir la révolte chez ceux-là qui la crient, et la
magie chez ceux qui vaticinent, ayant été moins loin
qùe Gœtbe dans la domination des mystères. Ainsi
se réclament-ils de Rimbaud.
PeuMtre la confrontation du Sage et du Fou d'un fou qui reste notre intime tentation - permettrat-elle, par la vivacité même du paradoxe, une prise
de conscience plus juste et plus efficace des puissances
gœthéennes.

•••
Rimbaud enfant écrit des poèmes • magiques • puis renonce à la magie, et se tait. Gœthe, initié dans
sa jeunesse, commence d'écrire vers ce temps, mais,
la :fièvre tombée, poursuivra durant toute sa vie une
• activité litt~raire •· Ces deux expériences seraient
antithétiques si elles étaient superposables, ce qui

n'est pas m~e le cas. De ce ~ t de vue_ littë~.
)a confrontation serait absurde, J en conviens. Mais
notre optique n'est-elle point faussée par un état
d'esprit qui voudrait que l'on considère ces deux honunei
avant tout comme des écrivains? C'est par la cbœe
êcrite, par la letke justement qu:ils s'op~t 1«: plus.
Pourtant Rimbaud ne fut jam&amp;JS un écrivain, m ne se
soucia de l'être. Et Gœthe ne fut qu'entr'autres choses
un écrivain, et se soucia de l'être dans la mesure~~
ment où il portait en tous les domaines de son activité
une application volontaire et soutenue. Ce n'est donc
pas l'aspect littéraire de leur e~enc,«:
doit conditionner notre vision. Non pomt qu il soit un seul
instant négligeable, s'agissant de deux êtres que l'~
connatt par leurs écrits d'abord. Mais, pour en tenir
un juste compte, il s'agit de le subordonn~ au, P~
blème personnel de oes vies, à leur équation d eXlStence, pourrait-on dire. Or c'est, chez
~mme chez
l'autre. une révolution profonde de 1 espnt dont_ proœclent à la fois le refus de la magie et le goftt passionné
de l'effort immédiat.
.
Qu'un fait de cet ordre puisse être tenu pour ~cial, je veux croire qu'on ne le contestera _pas. MaJS
ce qu'on voudrait dire maintenant, ce qw ne cesse
de provoquer dans notre esprit l'étonnement du ~
mier regard, c'est la similitude de forme, c'~-à-dire
la similitude essentielle, hors du temps, qw ~
dans ces deux expériences, à mesure qu'on les abstrait
de toute la littérature dont elles en':eloppè~t le~
manifestations, - à quoi l'on ne s est pomt pnvé
d'ajouter quelques tomes depuis, ~ ~nv_ïent de mareOt exasquet toutefois qu'une pareille ass1rndation
.
pêrê Gœthe autant que Rimbaud, mais, croyons-nous,
dans leur ~h-,. .individuel. bien plus que dans 1~
commune grand~'f· Seule la croyance en :ine analogie
universelle des· réactions profondes de 1 âme devant
JI

qlli:

run

�LB SILENCE DE G&lt;BTB.E
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son destin m'autorise à oette confrontation et me
persuade de son intérêt humain. Et si tout cela reste
absurde anx yeu.~ de œu.x pour qui seule compte
certaine « originalité n dans l'ordre - au mieux esthétique, je ne m'en étonnerai point. Il s'agit simplement, ici, de rendre plus concrète, grâce au recoupement de dèu."'!: vies qui l'ont réalisée selon des voies
totalement divergentes, unf' attitude humaine qui
me parait commune.

•*•
Que Gœthe ait pratiqué c le &lt;levis des choses grandes

et secrètes » comme parle Jérôme Cardan, l'on en
trouve dans toutes ses œuvres assez de signes irrévocables pour n'avoir plus besoin de solliciter les biographes. On a souvent rappelé l'amitié- du jeune bourgeois de Francfort et de la sage et très fervente
Mlle de Klettenberg. Mais bien plus que dan une spintualité facilement épurée, le mysticisme de celui qui,
tout enfant, édifiait un autel à la Nature, trouvait
son aliment daus une méditation, renouvelée des RoseCroix, et qui le porta même à quelques essais d'alchimie. Coquetteries, a-t-on dit, - mais il n'est point
de sentiments intennédfaires qui ne conduisent réellement vers une plénitude, pour un esprit comme celui
de Gœthc. 11 On a peur que son feu ne le consume ,
écrit un de ses amis, vers ce temps. « Gœthe vit s•1r
un perpétuel pied de guerre et de réyo!te psychique 11.
Et lui-même gémit, avec une sombre joie : a Sort misérable, qui ne me permet rien que d'extrême 11.
Jacob Bœhme, Paracelse, Swedenborg, lectures de
son adolescence, figurent bel et bien dans son évolution une de ces crises où l'être spirituel découvre sa
forme v11ritable. Et si, comme chez Gœthe, c'est une
forme mystique, celle du terrible II Meurs et deviens 1 ••
et s'il l'assume en connaissance de cause, - c'est un

événement qui ne peut normalement se traduire que
per une qualité nouvelle de silence. Encore faut-il
que le destin favorise concrètement cette assomption
intérieure. Par quel I! hasard • l'a-t-il provoquée chez
Gœthe?
Il est un fait de sa jeunesse dont on ne saurait exagérer l'importance à la fois historique et symbolique :
les premiers contacts de Gœthe avec le mysticisme
précédèrent de très peu une grave maladie, dont il
ne fut sauvé que par l'intervention d'un médecin
« alchimiste •· Retenons ceci : au seuil de l'initiation,
chez Gœthe, il n'y a pas une révolte, il y a. un péril
ccnjuré. C'est contre ce qu'il nommera désormais
son Dai.mon, contre « l'oppression d spotique des
éléments inquiétants qui gouvernent trop pnic;samment .,,
dans son âme » qu'il appelle les arts d'une magie maîtrisée, c'ert-à-dire incarnée. La question se pose pour
lui, dès l'abord, en termes matériels, urgents et contraignants. De là le sérieu.."'{ avec lequel il accepte les
conditions de l'initiation : et d'abord la plus difficile,
le silence. Ainsi, les premières séductions du dépaysement c;pirituel, de la connaissance ésotérique dans œ
qu'elle peut avoir de purement , étrange n ont à peine
enfiévré le jeune Gœthc, que déjà la faiblesse du corps
le ramène à l'aspect concret de notre condition. Et
c'est seulement en pas~t par une :ipplication matérielle que la magie, se reniant en tant que spéculation
extra-terrestre, peut s'intégrer dans l'équilibre humain.
Incident décisif qui figme en raccourci tout le drame
dialectique de sa vie.
Mais cette maladie, et la convalescence, ont éveillé
dans son esprit les premières tentations créatrices.
A l'origine de son œuvre, voici donc le fait de la magie
domptée; conçue sous de tels auspices, c'est tout
naturellement que la littérature prendra plus tard
chez Gœthe l'allure d'une discipline de l'âme. Un
0

�484

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exercice, une-activité organique à objectifs limités
et concrètement conditionnée, nullement spéculative.
Un instrument et un style.
Dès ce moment le choix de Gœthe a trouvé sa form,e.
Il lui faudra maintenant le renouveler perpétuellement
durant toute sa vie. Et comprendre, éprouver jusqu'à
la souffrance - qui est la « substance ll - à quel point
le renoncement à la magie spéculative n'est, en fait,
qu'un accomplissement, le plus difficile et le seul humainement fécond. Car un tel silence n'est pas absence
de mots. C'est encore chez Gœthe une activité réelle,
et même à double effet. Qu'y a-t-il de plus agis.sant,
dans une œuvre marquée du signe de la maturité, que
cette présence rayonnante dont on devine chaque
phrase sous-tendue. Mais rien ne la trahirait mieux
que la retenue même de l'expression. C'est pourquoi
je l'éprouve plus vivement dans certains passages
des Affinités Electives, d'une apparente platitude,
mais translucide, que dans le Conte du Serpent Vert,
trop visiblement ésotérique. Équilibre si périlleux que
la longue patience géniale ne parviendrait pas seule à
le sauvegarder. Tl y faudra le dressage de la souffrance.
L'excès verbal de Werther couvre d'abord la voix intérieure, la renie même bruyamment. C'est là le fait
d'une âme qui se refuse encore à la souffrance et la
crie sur la place. Un peu plus de souffrance, plus intimement ancrée, et voici l'autre danger : la délectation
ascétique, l'obscurité glaciale des Mystères. Un peu
plus d'humilité, c'est-à-drre le réel désir d'être « utile »,
et c'est le juste point : les Affinités. D'ailleurs, l'alternance des trois états, visible tout au long de l'œuvre
prouve que la question se pose sans cesse à nouveau
et que sous l'apparence de plus en plus sereine, la
tentation revient, l'agonie se poursuit. Seulement
l'effort d'équilibre crée des énergies nouvelles. Le
silence mûrit à la faveur du secret, et dans la profon-

485 •
deur, des conceptions· s'opèrent. C'est ams1 que la
magie reniée extérieurement au profit d'une expression « utile », renaît comme libérée intérieurement
au « jour nouveau ». L'âme parvient à cette I connaissance », à cet acte de fécondation spirituelle par où
l'homme pénètre dans la réalité mystique. Et cet acte
ne peut se produire que dans le plus profond silence
de l'esprit, dans la région où seul accède celui qui sait '
préserver sa passion au sein d'une interminable patience. N'est-ce point ce tréfonds dont parle Jacob
Bœhme, et qui « contient l'élément pur, mais aussi
l'être sombre dans le mystère de la fureur ».
Cette complexe dialectique de la magie, Gœthe
lui-m~me l'a stylisée en symboles concrets dans le
Faust, œuvre longue comme sa vie de créateur exactement, et à tel point autobiographique qu'il put songer
à incorporer le plan de certains actes à Vérité et Poésie.
Le drame s'ouvre sur un réveil : l'exercice sans frein
des arts occultes _laisse l'esprit de Faust béant sur le
vide : « Moi qui me suis cru plus grand que le Chérubin ... qui pensais en créant pouvoir jouir de la vie des
dieux et m'y égaler... combien je dois expier tout
cela ! » Faust se reprend au seuil de la mort. Mais la
vie ne lui sera plus qu'un profond renoncement ; même
si la passion l'occupe un temps, c'est l'action, la Tiitigkeit - le grand mot gœthéen - qui triomphera désormais. Mais une action qui par avance désespère du
seul succès qui pour Faust serait réel : la possession
bienheureuse de l'instant. Et lorsque, épuisé mais
pacifié, il va quitter son corps aveugle pour d'autres
fo1mes d'existence que la Nature se voit pour ainsi
dire contrainte d'assigner à l'homme actif 1 , l'on découvre que c'est la magie encore qui n'a cessé de l'entraver :

LE SILENCE DE GŒTHE

1 Conversations avec Eckermann, 4 février 1829.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Kllnnt W. Mag~ vo• nozin.,,, Pfllli, &lt;Xt/e,n•
Dù z,,;;t,,rsprlid,e glltlZ .,,.,. gar llm'WtlMI,
St;;,,d ich, N.t..r I vor '1i, ein M""" alleifl,

Dr, wii,-s d.:r M ühe wul, ein Mensch .,. uin •.

C'est tout Je drame secret de l'œuvre qui s'avoue
dans ce cri : chaque fois que Gœthe invoque la catégorie
sacrée de l'humain, comprenons qu'il y va de tout. ,
Mais les Anges enfin élèvent Faust au-dessus de
cette agonie symbolique de toute son existence, et
c'est leur chœur qui chante une dernière fois la loi.
au moment où il reçoit la grâce de lui échapper : « Wer
immer strebend sich b1..müht, - Den kêinnen wir
erlèisen ». Les grandes entités symboliqu~s l'accueillent
dans leur harmonie : c'est la« grande Magie » que Faust
enfin rejoint dans la pleine possession de ses forces et
l'assurance du regard. L'âme, p urifiée de sa • vieille
dépouille » par l'effort aveuglant de la vie, pénètre
dans le Nouveau Jour et contemple !'Indescriptible.
Si Faust est le drame d'une formidable patience
sans cesse remise en question, la Saison en enfer est
le drame d'une pureté avide, et son destin Sè joue d'un
coup. La grandeur de Gœthe est d'avoir su vieillir,
celle de llimbaud de s'y être refusé.
Transportez la dialectique faustienne dans la vie
d'un Hre jeune et libre encore de toute contrainte
sociale, culturelle, voire physiologique ; le dessin se
simplifiera jusqu'au schème unique, le rythme se
précipitera jusqu'à l'explosion, l'histoire se purifiera
jusqu'au mythe. La donnée initiale est bien la même :
c'est l'attrait d'une vision qui transcende la vie médiocre, Rimbaud s'y lance avec l'emportement d'une
0

1.

Si je pouvais éca1·ter la magie de ,non chemin
Oublier t".?Ut à fait les formnles d'enchaînement
Si ;'étais devant toi, d nature tin ho,nme solitai-re,
Sa1JS dout. vaudrait-ü al&lt;ws la pei,u d' em "" Jw,nm4.

LB SILENCE DE GŒTJ!E

révolte qui traduit d'abord uu excès féroce de vitalité
plntôt qu'une souffrance matérielle, - et va d'un
mouvement rigoureusement logique jusqu'au système de sa folie, Mais l'irruption de cette , magie •
est si violente qu'elle a certainement angoissé l'enfant : n'est-ce point pour se défendre qu'il parle si
fort, qu'il vante ses pouvoirs avec une étrange exagé•
ration ? Et voici que l'hallucination le gagne et le submerge. • Je devins un opéra fabuleux "· Il a brûlé les
étapes de l'initiation. Mais on ne déchaîne pas de
telles puissances impunément. " Ma santé fut mena•
cée. La terreur venait ... J'étais mûr pour le trépas ... •·
Alors paraît le doute, entraînant la conscience. « Je
vois que mes malaises viennent de ne m'être pas figuré
assez tôt que nous sommes à l'Occident ». L'Occident,
c'est !'Esprit incarné. L'incarnation entraîne des • conditions •· C'est la vision du travail humain, inexorable
et dégoûtant, mais comment échapper I L'hallucination est tombée, fai,ant place à une stupeur désolée.
, Je ne sais plus parler •· Le renoncement dès lors est
fatal • Moi? m~i qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je snis rendu au sol, avec un
devoir à chercher et la réalité mgueuse à étreindre •·
C'e!!t le cri même de Faust. « Il faut être absolument
moderne •· Travailler. Se donner à l'instant, à cette
heure • an moins très sévère ». Gagner 40.000 francs.
Mourir obsédé par ce travail.
Ainsi cette vie est bien d'un se.ul tenant ; une seule
et unique expérience la remplit : l'envahissement de
la magie aboutissant au renoncement et à l'action.
Le second Rimbaud est vraiment le même que le premier, dans une phase plus « réalisée ». L'homme moderne est peu fait pour comprendre cela, de méme
qu'il est peu fait pour la grandeur et la pureté, et
pour des paroles comme « Si t01l œil te fait tomber
dans Je péehé, arrache-le et jette-le loill de toi •· Mais

�488

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Rimbaud est d'une autre trempe: il a déjà prouvé en
écrivant les Ill1,minations qu'il peut renoncer violemment à tout un monde faux pour en créer un autre. Sa
vie en Afrique est un second renoncement. Nous aurions
combiné tout cela avec de la littérature. Car il n'est pas
donné à beaucoup d'hommes de devenir un mythe à
force de pureté dans la réalisation de leur destin.
Rimbaud est notre mythe occidental : mythe faustien. Il a vécu tragiquement la tentation orientale,
l'a condamnée, l'a dépassée, acceptant comme Gœtbe
les conditions réelles et données de son effort particulier. Ce renoncement à un Orient de mythe, c'est
cela même qui constitue l'Occident spirituel. C'est
le refus de la magie qui fonde notre étlùque, et ce
dilemme est peut-être le plus important qui se pose
à l'esprit Occidental, dès qu'il atteint Jes régions de
haute tension où la seule « orientation » qu'il adopte
suffit à déterminer une suite d'actes. Dilemme, en son
fond, religieux. C'est une forme dialectique, « agonique », de la vie de l'âme, une forme cruciale, c'està-dire une de ces contradictions essentielles, en signe
de croix, qui sont la marque même de la réalité dans
une conscience occidentale. Supprimez l'un des termes,
et la vie se détend, le tragique s'évanouit. Que ce
mythe dialectique soit profondément constitutif de
notre être, l'extension et la diversité de ses aspects
le prouvent. C'est l'opposition du savoir et du pouvoir, de la connaissance et de la souffrance, de la spéculation et de l'existence, de l'au-delà mystique et de
l'immédiat éthique. Et quels sont les plus grands
Occidentaux. ? Ceux qui ont incarné le choix le plus
audacieux.
Pascal choisit une fois pour toutes, dan'&gt; une crise
lucide, au sein d'un vertige total. Rimbaud choisit
dans une crise instinctive qui ressemble à la chute
soudaine de l'ivresse devant le mortel danger qui se

LE SILENCE DE GŒTHE

lève à un pas. Tous deux réalisent le renoncement,
le deuxième temps de cette dialectique, dans un mouvement que sa violence rend unique : c'est qu'ils reviennent tous deux de loin, d'un long abandon à
l'erreur. Gœthe n'a pas connu de tels déchirements.
Et c'est lui qui méritera la phrase de la Saison : « Pas
de partis de salut violents ». Dès les premiers instants
de son accession au monde spirituel, il s'est mis en état
de défense et de lenteur. Il avance ainsi pas à pas,
l'âme tendue dans une puissante circonspection, pendant soixante ans, sans jamais s'abandonner aux
bienheureuses violences de l'orage, au repos de la démesure. On rit de ses allures compassées, des solennelles
banalités dont il gratifie le pauvre Eckermann. Je
ne puis vofr dans ces façons que la distraction souveraine d'une âme toute occupée à dompter ses dieux.
Une haute menace, invisible à tout autre, l'accompagne
sans trêve, et c'est d'elle qu'il tire ses forces, toujours
renouvelées. Mais il y faut une prudence peu commune,
et même tellement soutenue qu'elle informe peu à peu
une sorte d'instinct, libérant l'attention consciente.
C'est ainsi que le voyant audacieux qui écrivit les
chœurs mystiques du Second Faust peut aussi faire
figure de sage officiel parmi les philistins. Le somnambule est désormais protégé par une cotte d'invisible silence. Vous pouvez lui parler sans le troubler :
les mots n'atteignent plus son rêve profond. Et le
cérémonieux silence du ministre renouvelle le vieux
mythe germanique de la ij Tarnkappe ;&gt;, du manteau
qui rend invisible.

Cette similitude de forme dans le cours de la magie
chez Gœthe et chez Rimbaud, et d'autre part le conti::aste absolu des rythmes, vont se traduire dans la

�490

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

similitude des conclusions éthiques et dans la diver~
gence des réalisations littéraires.
« Bon esprit, prends garde l Pas de partis de salut
violents. Exerce~toi ». Objurgation que l'on croirait
tirfo de quelque journal intime du Gœthe des années
ascétiques, à Weimar avant l'Italie. Et le passage
fameux de la Saiscn : « moi qui me suis dit mage ·ou
ange ... » rappelle étrangement ces vers du Premier
Faust que l'on citait plus haut : (( l\Ioi qui me suis
cm plus grand que le Chérubin.,, n
t&lt; Point de cantiques : tenir le pas gagné ... la réalité
rugueuse à étreindre )&gt;. Certes, les sentences du vieil_
Olympien de .la légende ont peu de consonnance avec
un tel pathétique, mais quel écho n'eût-il pas éveillé
dan.sJ'âme dn jeune ministre de trente-deux a11s, adonné
vers ce temps au plus dur effort d'organisation de son
silence intérieur. Période de repliement et de refus, si
douloureuse que le signe en de-vient visible sur ses
traîts. Je ne me lasse pas de méditer ce visage dottt
Klautr modela l'effigie passionnément triste et dominatrice. Large bouche aux lèvres serrées, l'inférieure
creusée coltllile d'un sanglot retenu, et relâchée anx
comrnis.5ures, - tristesse et volupté. Mais le front
d'une plénitude royale s'avance fortement contre la
lumière, et les yeux, entre cette bouche et ce front,
dise.nt d'un sobre et méditant regard le mot suprême
de la St.tison, ce cri sourd du plus lucide héroïsme :
« Et allons ! ))
Gœthe seul est allé jmqu 'à la délivrance consciente.
Il y a dans tout désespoir à la fois l'angoisse de la
catastrophe et la secrète, l'inavouable joie de la libération. Impossible d'isoler ces deux composantes
dans l'aventure rimbaldienne. Mais chez Gœthe, c'est
la longuem du temps qui les dénoncera. Et cette
iameuse sérénité de sa vieillesse, ce n'est rién ,rautre,
J&gt;eui-~e,. que 1t triomphe de l'élémellt libératetrr du

LE SILENCE DE GŒTHE

désespoir. La longue peine de celui (( qui toujourss'est efforcé » a purifié le corps, et l'âme est prête à
recevoir « I'amour ~d'en haut 1,. Car telle est la yoga
occidentale, dont le Second Faust restera comme le
livre sacré.
Que cette discipline libératrice comporte pour Ritnbaud le silence, alors qu'elle propose à Gœthe, comme
un exercice de choix, l'écriture, - ctla n'a rien que
de logique, et résulte de la définition même d'une
telle yoga. Tout savoir doit être confirmé par un fain:,
qui le tait et l'exprime à la fois. Le « faire» de Rimbaud
ne peut être la littérature, puisque écrire signifie pou~
lui révéler, parler, crier, miraculer le réel. Au contraire l'on peut considérer sans paradoxe que la littérature de Gœthe est un des moyens de silence dont
il dispose. Ni plus ni moins que l'étude des sciences
naturelles, la régie d'un théâtre ou l'administration
du Grand-Duché. « J'ai toujours considéré mon activité extérieure et ma production comme purement
symboliques, et, au fond, il m'est assez indifférent
d'avoir fait des pots ou des assiettes • &gt;,. Si tout de
même il a peiné sur la composition d'Iphigénie ou des
Ballades, c'est que rart est pour lui la tentation Ia
plus aiguë de jouer avec les mystères, et par là-même
roccasion de réaliser sans cesse à nouveau l'exigence
denl.Îère de la magie : son reniement au profit de
l'action. Insistons sur ce terme de ,P1'ofit, qu'on ne
saurait ici taxer de vulgarité, puisqu'il concerne les
fins les plus hantes de l'existence terrestFe. &lt;c Un fait
de notre vie ne vaut pas en tant qu'il est vrai, mais
en tant qu'il signifie quelque chose" ... Il est bien rare
que l'on soit apte à s'agréger ce qui est supérieur.
C'est pourquoi l'on fait bien, dans la vie ordinaire,
r. Conversations avec Eckermann, 2 mai 18:24.
Ibid. 30 mars 1831-.

2.

�492

LA NOUVELLE llBV1JE FBAMÇAISB

de garder ces choses-là pour soi et de n'en découvrir
que juste ce qu'il faut pour qu'elles puis9ent eue de
quelque avantage aux autres 1 ••• L'homme n'est pas

né pour résoudre le problàme de l'univers, mais bien
pour rechercher où tend ce problème, et ensuite

se maintenir entre les limites de l'intelligible a •· L'on
découvre ici la source de l'étrange refus de Gœthe,
dès qu'il s'agit de faire état des causes premières,
des fins dernières, en tant que telles. De là ce rationalisme agressif qu'il oppose aux dévots: S'occuper
d'idées relatives à l'immortalité, poursuivit Gœthe,
cela convient aux gens du monde et surtout aux belles
dames qui n'ont rien à faire. Mais un homme supérieur, qui a déjà conscience d'être quelque chose icibas, et qui par conséquent doit tous les jours travailler,
combattre, agir, laisse en paix le monde futur et se
contente d'être actif et utile en celui-ci' •· A quoi
nous saurons opposer cette confession mémorable :
• Nous ne devons proférer les plus hautes rnnimes
qu'autant qu'elles sont utiles pour le bien du monde.
Les autres, nous devons les garder pour nous; elles
seront toujours là pour diffuser leur éclat sur tout ce
que nous ferons, comme la douce lumière d'un soleil
1(

caché

4

1).

Écrire, tout en se taisant. Et ceux-là seuls entendront ce silence. qui auront su percevoir l'accent dominateur et tendu des pages les plus égales et sereines
du Faust.
Mais, qu'à ce tempérament démoniaque l'on enlève
la fOf'ce plus grande encore du caractère, et voici la
confession éruptive : les IU.•inaJions naissent d'une
1. Convnsatio,,s awe Eek#"81Jna, 18 mars 1831.
Ibid. 15 octobre 1825.
3. Ibid. 15 février 1824.
4. Ibid. 15 octobre 1825.
2.

LB SIU1'Clt DB G&lt;BTIŒ

493

telle rupture. Elles sont le champ même • où Rimbaud
ae liVR à l'expérience -spirituelle, où il se livre tout
eatier. Et c'est là sa pureté, mais c'est aussi ce qui
l'accule en fin de compte à l'évasion, La rage avec
laquelle il se ~bat sur le travail • à mains D, rage. de
revanche, par son excès même est encore une évasion
hors du ~- En cela il est romantique, comme tous
ceux que leur violence et leur faiblesse précipitent
ven des portes de sortie souvent illusoires, vers un
• au-delà • des conditions de vivre. Mais notre époque
voudra-t-elle encore de ces évasions ? Elle les reproche
au christianisme, avec moins de raiso.i d'ailleurs
(puisque le christiamsme affirme que l'éternité est
dans l'instant : Aeumitas non ISl lempt,s sine fi.na, setl
fftHIC sttms). Elle ~ut celte vie-ci. Et tout le reste,
- qu'elle soit marxiste ou nietzschéenne, - elle
l'appelle • l'arrière-monde • et le rejette, en ceci plus
chrétienne, plus tragique que l'époque romantique
- (Nietzsche plus chrétien que son idée du christianisme). Plus gœthéenne au.'!Si.
Mais gardons-nous de tirer de ceci je ne sais quel
critère de • jugement • qui permettrait de placer Gœthe
au-dessus de Rimbaud. C'est la pureté démesurée de
Rimbaud qui nous juge, et la grandeur humaine de
Gœthe. Et qui wudrait les oppc&gt;'ler ? Que signifierait
un choix dont l'opération resterait purement imaginaire et vaniteuse pour nous, tant que cette pureté
et cette grandeur ne tenteront pas nos âmes jusqu'à
)a mort. L'homme ne peut juger que plus bas que lui.
C'est-à-dire qu'il n'en a pas le droit. Certes. il est d'autres
recours, d'autre points de vision qu'humains, La révélation chrétienne déborde notre condition, si elle la
comble pu ailleurs. Ce critère du salut, cette tran&amp;œndance, en bonne dialectique autoriserait à des
1.

Et non plus symbolique.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
494
jugements de valeurs humaines. Mais il faudrait mettre
en balance une iongue fülélité peut-être orgueilleuse,
puisque Gœthe tenait ses faiblesses pour des erreurs,
non pour le péché, ~t d'autre part un orgueil assumé,
puis renié a.vec la m!\me viole!lce, - celle dont il est
écrit qu'elle force les portes du Royaume des Cieux ...
Il reste que les temps nous pressent de tontes parts
au choix, jusque da11s nos admirations, nous pi-cssent
d'affecter toute chose, même spirituelle, d'une sorte
.de coefficient d'utilité. En ce jour de février I93:l,
dans oe Francfort en proie au Carnaval et à l'angoisse,
ce n'est pas moi qui pose la question : elle m'assiège.
Ul dernier carnaval, peut-être, pour œtte bourgeoisie
d-ont je viens• d'admirer les trésors patinés dans la
haute demeure familiale des Gœthe. A 14ourd' hsti...
Un immense glissement de la réalité hors des cadres
d'ürte logique statique et cartésienne nous porte en
des régions nouvelles de l'esprjt où l'action redevient
notre seul critère de cohérence. C'est dire que nous
demandons aux œuvres que nqus aimons de témoigner d'une certaine force de révolte. Notre premier
mouvement nous porterait vers Rimbaud, nous détournant de Gœthe. Mais prenons garde de tomber
dans un conformisme à rebours, victimes de valeurs
sentimentales héritées des temps révolus, prenons
garde de nous laisser convaincre par les seuls éclats
d'un fanatisme à vrai dire splendide. (Qui me gué1ira
de la honte de n'être pas Rimbaud ?) Plus que jamais,
il faudrait s'appliquer à distinguer dans çe vertige
la réelle puissance d'une voix volontairement assourdie. Le silence de Gœthe n'est pa.s moins dangereux,
poar qm sait l'entendre, que nmprécation de Rimbaud: et tous deux nous contraignent aux tâches immédiates, c'est-à-dire : à l'actualisation de notre réalité.
« Il faut être absolument moderne ,1.

DENIS DE ROUGEMONT

GŒTHE, SAVA.NT NATURALISTE

« Si Gœthe n'avait déjà réuni assez de titres pour
être proclamé le plus beau génie de son siècle, disait
de lui Etienne Geoffroy Saint-Hilaire en 1831, il
devrait encore ajouter à sa couronne de grand poète
et de profond moraliste, le renom de savant naturaliste. » Mais n'est.ce point du fait même qu'il était
grand poète et puissamment intéressé à l'ordonnance
spirituelle des choses que lui vint la force d'être aussi
un savant délicat ? Il s'en rendait sans doute compte
lui-même, puisqu'il écrivait, en r8o6 : « Si nous nous
« occupons de savoir et de science, c'est a1t fond unique« ment p01ir retoimier à la vie mieux éq1tiftés. )&gt;
La recherche des vérités scientifiques réclame un
profond sens de la responsabilité en matière spirituelle.
Car il s'agit, pour le vrai savant, de faire preuve d'une
probité absolue devant les marchandages qu'à chaque
pas lui proposent ses sens ou son érudition, et d'autre
part de disposer d'un courage continuellement en éveil
vis-à-vis des distractions et des habitudes qui le guettent,
cachées sous les opinions courantes. Il y a bien des moyens
faciles· pour éluder les réactions que produit sur nous
l'inconnu; et nous savons ou bien adroitement le masquer de mille &lt;&lt; déjà connu ii ou le tenir élégamment
éloigné de nous en l'appelant miracle. Mais il est infiniment plus difficile de saisir et de bien juger les obfection.s
qui nous sont faites par la grande Nahtre qui parle bas
( die grosse, leise sprechende N aturJ dans ce colloque

�GŒTHE, SAVANT NATURALISTE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mystérieux et serré entre l' obfet et nous-mêmes, que
nous appelons : l'observation.
Les grands docteurs du Moyen-Age le savaient
fort bien, mais ils étaient, eux, beaucoup trop méfiants à l'égard de leurs sens et par contre beaucoup
trop confiants dans leur érudition et dans les artifices
de la dialectique. Gœthe a été, lui aussi, conscient
de ce problème, ainsi qu'en témoigne son étude de
1793, De l'expérience considérée comme médiatrice entre
l'objet et le sujet, où il dit :
On ne peut assez se garder de tirer des conclitsions trop
rapides de l'expérience : car au moment où l'on passe
de l'expérience at~ iitgement et de la connaissance à l' application, comme sur un col, toi{s les ennemis intérieurs de
l'homme font le guet: l'imagination, l'impatience, l'étourderie,
la suffisance, la raideur, la forme des pensées, les idées préconçues, la commodité, l'insouciance, la versatilité et tant
d'autres c;ompagnons; tous sont là en embuscade et terrassent
aussi bien l'Jumime du montÙ actif q1'e l'observateur paisible,
qui semble à l'abri de toute passion.

Il est naturel que Gœthe qui connaissait de près
l'éternel débat entre l'ange et le démon en nous zwei Seelen wohnen, ach ! in meiner Brust - ait pris la
Science pour guide afin de pénétrer un peu plus avant
dans les mystères de la Nature. Et assurément la Science
comme la Poésie a contribué à le libérer vis-à-vis de
lui-même, car en parfait tisserand il allait de l'une à
l'autre, et c'est sans doute cette alternance qui contribua
à maintenir intacte sa sensibilité jusqu'à un âge fort
avancé. Il y eut des phases, surtout dans son jeune âge,
où c'était essentiellement par la poésie qU:il se délivrait
de ses tensions émotives; -mais la poésie pure, en affinant
la sensibilité, épuise le poète, et c'est à ces moments
qu'inconsciemment sans doute, Gœthe, par un instinct
sûr, allait vers la Science comme Schiller vers l'Histoire.
Il connut ainsi, après son retour d'Italie, de longues

497

périodes pendant lesquelles il était plus savant que
poète, à tel point qu'il pouvait choquer son entourage.
Schiller lui-même, avant de connaître Gœthe de plus
près, n'avait-il pas, dans une lettre à Koemer, dénoncé
autour de Gœthe un attachement exagéré à la Nature
allant jusqu'à l'affectation. Mais il reconnut _facileme~t
plus tard que, chez Gœthe lui-même, ce sentiment était
loin d'être affecté. Et ce furent précisément des préoccupations au sujet de la Nature qui, un soir de r794, au
sortir d'une réunion de la Société d 'Histoire Naturelle à
Iéna, poussèrent l'un vers l'autre les deux grands poètes.
Gœthe s'adonnait avec passion aux recherches de
botanique, d'anatomie, de minéralogie, de géologi:,
de physique, et parfois s'y perdait presque, ou n'arrivait que difficilement à s'en dégager. Heureusement
l'amour ou l'amitié l'ont arraché de temps en temps
à ses travau.."&lt; scientifiques - quelquefois stériles et lui ont fait dire, comme à l'époque de sa jeunesse,
ce qui se passait en lui ( gab mir ein Gott, z1~ sagen, was
ich leide). La sublime Trilogie de la Passion de 1823
en est une des grandes preuves.
L'étonnant miracle est qu'il revenait de ses préoccupations scientifiques toujours pl':-s frais et en:ichi.
Combien significatives sont à ce pomt de vue ces lignes
détachées de la brève étude sur le Granit (1784) qui
dans son ensemble est d'une grande beauté poétique
et d'où émane un profond bonheur ~
Je ne crains point l'objection, qui _p~urrait _m'ê;'e !aite~
que ce doit être l'esprit de contr~d1~t10n qtt: m a detache
de la contemplation et de la descriptwn us états dit cœur
hu,main, c'est-à-dire dit plus récent, du plus mitUi/orme, du
pl1ts mobile, dt, plus changeant, du plus _ébranlable pro~mt
de la création, et m'a dirigé vers l'observation dit plus ancien,
du plu,s stable, du plitS profond, dtt plus inébranlable fils ~e
la Nature. Car on me concédera volontiers que tous les produits
de la Natitre sont intimement liés et qtte l'esprit chercheur ne
32

�LA NOUVELLE REVUE 1'RANÇAJSE

seul ordre tù r,cl,,erehôs. Q#'on #1acœ,tù
done, ià moi pi en ffl()i-tn/me el m ri: aat,u, ai huflœfff,
IIOW//m "6 ùi verSlllilité des Sfflliments iuMains. ü, •bli•
sbéniU que procure le voisinage solüaire et muet de la g,•wù
Natu,e qui f&gt;arle bu. ,,
""""" ll,1 exclt, 4'•

La Science l'affermissait, k virilisait et c'est en partie
pour cela, sans doute, qu'il aimait à être entouré de ses
collections, témoins suggestifs et discrets de ce p['()cessus
régénérateur. Niet7.sche, dans les belles pages qu'il consacre à Gœthe dans le Cript,sctlle des Fau Dieu, a
fortement insisté sur la discipline que le contact avec
la Science et avec la Vie active a conféré à l'esprit
de Gœthe, l'éloignant ainsi de ce que fut l'Europe
« sensible » à la suite de Jean-Jacques Rousseau.

Avec Shakespeare et Spinoza, c'est Linné qui a le
plus influencé, du propre avis de Gœthe, la formation
de son esprit. En effet, de toutes ses préoccupations
d'Histoire naturelle, celles qui avaien(trait aux plantes
ont été les plus heureuses. Entraîné par son besoin de
relier entre elles les diversités observées, et convaincu de
l'existence de principes simples, uniformes, il fut assez
vite amené, au cours de ses recherches de botanique, à
l'idée que les diverses parties d'une plante: pistils, étamines, feuilles, pétales, éléments du fruit, ne devaient être
que les modifications d'un même organe primitif qu'il
appela fe11ille-type (Urblatt) et qu'en botanique scientifique on désigna plus tard du nom de « phyllome 11.
Car ce principe entrevu par Gœthe s'est maintenu jusqu'à nos jours et a été le fondement naturel de l'organologie des végétaux. Ce principe a fourni aussi une
idée directrice pour la compréhension des anomalies
végétales.
Selon Gœthe, la métamorphose commande à la fois

499
Jes phéllommes réguliers et les irréguliers. Les organes
peuvent varier et être modifiés de la façon la plus extraordinaire sans échapper pourtant à son action. Gœthe
eo amve ainsi à cette cœstatation d'une haute valeur
eamŒ, SAVANT NATURALISTB

...-.ie:
Co,n,ne le Régulier a l' Irrégtdier apparaissent tribtdair,s
tl'tm Mime principe tfflimaleur, il se /ail fflSe f l ~
,,.,,, ü N01'tflllll a r Anormal, car /of"mllti&lt;m et l1'4Mfor:
1"'mDtf se succèàent iruléfonimnl &lt;le ulle sorle qw ce qtn
#1 lffltW'm4l s11mbl6 tùMHr fl01'Nl et ce 'l"Ï ni """"'"
aot'fNl... ], soullailmiis qu'"" s'i-Jwép4t bietl ü u#e
wnU: q,l'ü " ' ~ intl&gt;œsibu ,lamo,r" l a ~
~ intégrale si on ne ronsülb, p..s le Normal et l Anormal, comme agissattt wnlinuellefllUIIM l'u• su, l'IIUtre•..

L'idée de pouvoir comprendre les êtres en p~ant ~e
leur structure intime enchantait Gœthe et hu. paraissait rapprocher cette préoccupation des tendances et
du but de l'ai:t imitatif ou plastique.
Ln p1rén1Jmffles ù la forwdio1f et tk la trtms/or~~
lt$ 11,,s Ol'ftanisés m•IW&lt;IÙNI ~ /ra'l&gt;f"; CM r-,.watiOff a la nature SMJabuiient lutw à qui l4s tÜfl% sertlit

t,lu,11 "4rtlie

d

plus COffS«Jfl8"le dmJs

S8S

ué.atio1'S.

Il reconnut d'autre part l'importance de l'embryologie
pour la compréhension des processus morphologiques
en général ; il fit un joyeux accueil à cette pensée du
botaniste normand Turpin : 11 Voir venir les choses est le
meilleur moyen de les expliquer ,. Pour la même ra~n,
il eut grand plaisir à découvrir les termes françaJS :
acheminement, s'acheminer, auxquels il reconnut même
une valeur morale et s,,ggestive ( sittlich-lebendig) en
ce que, grâce à eux, on arrive à comprendre que toute
avance dans la bonne direction suppose une conception toujours plus parfaite du but à atteindre.
\
Combien tout se tient dans l' œuvre de Gœthe 1

�500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Comme on reconnaît bien dans cette joie, dans cette
passion pour les phénomènes du développement (non
encore défraîchis, alors, par les discussions sur la théorie
du transformisme) l'auteur des Années d'apprent-issage
de Wilhelm M eister, de Fiction et Réa/,ité, des A ffenités
Electives. Et l'on comprend toute l'attraction que pouvait
exercer sur le poète ce principe du développement, de la
transformation, qui contient en soi à la fois la capacité
multiple, la puissance de l'état naissant et un peu déjà
la réalisation spécifique et tangible, qui sera suivie
d'autres affirmations toujours nouvelles. C'est au fond
comme un symbole de la Science elle-même : tout but
atteint est abandonné pour un nouveau but. Seule
la poursuite est continue et durable.

Il fallait toutefois à la curiosité scientifique de Gœthe
un contact immédiat entre l'objet et le sens visuel.
C'est alors seulement que sa pensée concrète ( gegenstii.ndliches Denekn) se trouvait avivée. Son manque de
sens mathématique et le malaise qu'il éprouvait en
faisant intervenir, entre l'observateur et l'objet, des
instruments étrangers à ces rapports directs, lui rendaient beaucoup moins familiers les problèmes de
physique pure. On connaît son dédain pour la méthode
de Newton qui n'aurait réussi, selon Gœthe, à extorquer
à de pauvres rayons de lumière isolés, de soi-disants
aveux de leur constitution colorée que par l'emploi
stupide de la torture par le prisme. Lui-même n'admettait pas que la lumière blanche fût faite d'un mélange de rayons colorés. Les couleurs, selon lui,
naissaient des interactions diverses de la lumière et
de l'obscurité. C'est de la même façon qu'il a expliqué la couleur bleue du ciel, qui serait due, pour lui,
à un effet de transparence du fond noir de l'Univers

GŒTBE, SAVANT NATURALISTE

50I

vu à travers les zones opaques que forment autour
de la Terre les condensations d'eau atmosphérique; Sa
théorie des couleurs est surtout intéressante là où il
entrevoit et interprète les rapports physiologiques
qui existent entre les couleurs et le:1r perception par
l'homme. Son autorité, la sûreté de son Jugement souvent
intuitif, s'affirment partout où intervient le principe
biologique de la Vie active.
Tout comme il fallait à Gœthe un objet concret pour
fixer sa curiosité scientifique, de même avait-il besoin,
pour s'y intéresser de plus près, ~e ~uv_oir relier_ les
objets par ,quelque principe abstrait. Ams1 les ob1e:s
de ses' collections ne semblaient bien lui apparlemr,
- dit-il, •que lorsqu'ils pouvaient être rangés par catégories dans un certain ordre ( iti Reih' und Glied)
soi-disant dicté par leur propre nature. De même il ne
réussit à s'intéresser scientifiquement aux diveISes
formes des nuages qu'à partir du moment où, vers r822,
il eut connnaissance de leur classification en cirrus,
stratus, cumulus, telle que l'avait proposée, en 1802, le
quaker anglais Luke Howard. Auparavant ces formes
lui étaient indifférentes parce qu'il les supposait fortuites. Mais la relation une fois entrevue, Gœthe y prit
tant d'intérêt et en eut une telle joie que la libération
qui en résultait pour lui éclatait au dehors, gagnant les
uns et paraissant enfantine aux autres. Quelle grande
affaire ne fut pas pour lui la découverte, chez l'homme,
de l'os intermaxillaire qui constituait, à son avis, la
confirmation réelle d'une relation idéale entre le type
de l' « homme &gt;&gt; et ceux des « mammifères ». Ou bien
encore cet autre événement qui lui fit entrevoir la constitution vertébrale du crâne, grâce à quoi il pouvait
espérer étendre aux animaux le principe de la métamorphose.

* **

�502

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si Linné et Cuvier avaient surtout été intéressés pax
ce qui distinguait les espèces animal.es ou végétales,
Gœthe était avant tout attiré par oe qui les reUai.t.
Aussi son intérêt pour les transformations devait
nécessairement le mettre en rapport avec ce mouvement plus ou moins romantique de Philosophie de la
Nature qui posa, au début du XIXe siècle, l'un des
problèmes intellectuels les plus graves. On sait l'im•
portance particulière que Gœthe attacha au débat
académique de 1830, à Paris, entre Cuvier et Geoffroy
Saint-Hilaire, débat où son propre nom fut prononcé
à l'appui de la thèse de l'Unité de composition dans
le règne animal.
TI y a dans cette orientation philosophique de la
pensée de Gœthe qui par ailleurs était si nettement
contrafre à toute métaphysique, à la fois un reflet de
la mentalité spéculative de l'époque et de la nation
auxquelles il appartenait, et un trait de sa structure
intellectuelle propre. Un Léonard de Vinci, en Italie
et au xve siècle, n'avait certes pas besoin, pour s'y
intéresser, qu'une anomalie organique lui apparût
comme une transformation d'un type donné. Les contours, les lignes extraordinaires seules suffisaient à le
fasciner. Mais, chez Gœthe, la sensibilité appelait
l'expression verbale. Et par là son intérêt scientifique
apparaît beaucoup plus près de la Vie. Il réclamait une
relation entre l'idée et le réel, et la mettait sous le contrôle continuel et précis de la parole adéquate. Aussi
trouvait-il tumultueuse et vague la façon de procéder
d'un Oken, l'un des chefs de l'École des Philosophes de
la Nature en Allemagne, chez qui l'idéologie primait la
réalité. Ce fut bien plus cette répulsion que certaine
quèstion de priorité au sujet de la nature du crâne qui
sépara ces deux esprits généralisateurs.
Mais il est bien plus significatif encore que, même à
l'égard de Geoffroy Saint-Hilaire qui représentait les

GŒTIŒ, SAVANT NATURALISTE

503

Philosophes de la Nature en France, Gœthe ait eu des
scrupules et que ces scrupules aient eu. trait aux
termes employés dans le débat avec Cuvier. En pleine
discussion l'.on voit ici apparaître, chez Gœthe, le sens
du réel et le besoin de précision. Jamais, en présence
de la Nature, il n'admettait de principe finaliste; il
allait même jusqu'à rejeter le principe de symétrie que
De Candolle avait cm devoir réclamer pour les végétaux.
Dans le débat entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier,
Gœthe constate donc que les tennes ~matériaux».,&lt; embranchement », &lt;&lt; composition », &lt;&lt; unité de plan 1&gt; etc. ont
des sens transposés datant évidemment d'une époque
où l'on considérait l'organisme comme une machine.
comme un mécanisme déterminé, et il lui parait regrettable que cet usage conventionnel, qui peut n'avoir
point d'inconvénient dans une conversation de tous les
jours, soit maintenu dans une discussion intûlectuelt~
entre savants soucieux d'arriver à des conceptions nouvelles. On risque, pensait-il, de ne pas s'entendre parce
qu'on discute avec des mots qui ont à la fois un sens
général ordinaire et wi sens déterminé spécial présup•
posant des relations qui sont elles-mêmes &lt;lisGutables
ou même franchement absurdes.
Son attitude sur ce point rappelle un _peu celle qui,
soixante ans plus tôt. l'avait retenu, à Strasbourg, de
suivre la suggestion qui lui était faite par ses amis J.-J.
Oberlin et Chr. G. Koch, d'entrer à la suite de Schoepflin au service de la France et plus particulièrement
peut-être à la Chancellerie allemande de Versailles, ou
de se fixer à l'Unive:œité de Strasbourg. Mais un manque
de fraîcheur, de concordance entre le fond et la forrM,
qne Gœthe avait ressenti dans la plupart des manifestations spirituelles de la société française d'alors, contri•
hua beaucoup à lui rendœ peu attrayante Ulle pareille
perspective.

�504

LA NOUVELLE REVUE FBANÇAISE

Dans le cas de ses préoccupations scientifi.ques, son
attitude offre un intérêt plus général et nous ramène en
quelque sorte au point de départ de la présente étude,
en nous rappelant qu'il y a, en matière scientifique, un

problème de ,esponsabiUlé morale dans la façon de formuler, d'exprimer en paroles les constatations faites sur
l'objet. Ce problème devait particulièrement attirer un
esprit aussi sensible au jeu de l'expression verbale que
l'était Gœthe. En cela il se rencontrait, d'ailleurs, et
tout juste dans le domaine de l'histoire naturelle, avec
un génie essentiellement français et pour lequel, dès son
jeune âge, Gœthe avait eu une admiration particulière:
Buffon. La sensibilité poétique est, en effet, un pré) cieux moyen pour mettre d'accord les constatations
scientifiques et leur expression verbale.
On comprendra mieux aussi, après cela, qu'un Gœthe
ne fut pas, comme on l'a parfois supposé, attiré vers les ·
sciences naturelles parce que cette idée de l'unité du
plan de composition chez les êtres vivants, qui lui était
chère, mettait une note poétique dans des préoccupations généralement réputées arides. Il y était, bien au
contraire, de tout temps gagné par son intérêt fondamental pour ce monde de relations entre les diverses
réalités, dont un des reflets est précisément ce princii:,e
de la totalité qu'a exalté Nietzsche à propos de Gœthe
et qui plus récemment a préoccupé le philosophe danois
HISffding. Or c'est là un monde qui parfois se révèle
moins à la logique qu'à la sensibilité, ainsi qu'en ferait
preuve une histoire attentive des Sciences Biologiques
comparée à celle des Sciences Mathématiques et Physiques. Et c'est aussi pour cette raison, sans doute, que
Gœthe fut, dans le domaine scientifique, plutôt naturaliste et biologiste que mathématicien ou physicien.
Car si les Sciences Mathématiqu~ et Physiques
cherchent essentiellement à définir leurs objets par un
enchaînement de caractères logiques, les Sciences Natu•

G&lt;BDŒ, SAVANT NATURALISTE

relles et Biologiques tendent, elles, plutôt, à caracté•
riser les leurs à l'aide de combinaisons particulières de
qualités établies par les diverses voies sensorielles.
C'est là un procédé qui, tout en risquant de faire
apparattre plus nalfs ceux qui le pratiquent, les rapproche davantage de l' « éternel enchantement, et les
empkhe d'oublier qu'ils sont eux-mêmes immergés
dans Je courant des joies et des douleurs de la vie •·
Frewlig war vor vielen ] ahren
Eif,ig so der Geist bestrebl,
Zu erforschen, zu erjahren,
Wie Natur im Schaffen lebt.
Urul es ist das ewig EiM,
Das sien vielfaclf oflenbarl :
Klein tlas Grosse, g,oss tlas KleiM,
Alles nacls àer eignm Arl;
lmmer wechselrul, /es# sich /taltend,
Nah urul fern urul fem urul Mis,
So gmaltend, umges"""1ul Zum Erstaunen bin icli la. l

.

1.

JEAN STROHL

Voici bien des années que, joyeux,
que, studieux, mon esprit s'efforçait
D'approfondir, d'apprendre
comment vit la Nature tlans sa création.
Or c'est l'unique et éternel principe
qui se manifeste en la multiplicité.
Petit ce qui est grand. grand ce qui est petit,
chaque chose selon son mode personnel,
Toujours changeants, toujonrs fermement conjugués
le lointain et le proche, le proche et le lointain.
Donnant certaine forme, et puis changeant de forme ...
Je suis ici pour admirer.
(trac!. PIERRE BERTA'OX)

�FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

J'ai deux mille ans de retard sur mon idée de Gœthe.
Elle, ne retenant presque plus rien de la carrière, rend
Faust aussi incontestable que si son auteur n'avait pas
existé. A peine sait-elle que Gœthe eut trois cent
soixante-cinq femmes, comme tous les mythes solaires;
qu'un capitaine anciennement fameux, et qui, d'ailleurs, rangeait les passants, selon qu'on le servait ou
contrecarrait, en imbéciles et en coquins, lui décerna un
brevet d'humanité; et, comme l'attestent ses Pensées
de sens commun, que ce fut une manière de sage.
Heureuses gens de 3932, qui ne connaissent plus que
les auteurs fous du Faitst. :Maintenant l'homme-du-livre
a nµingé l'homme-de-la-vie, et le livre a pris cet aspect
intangible des écrits retirés par le temps à leur auteur,
devenus assez anonymes enfin pour que, au lieu d'y
quereller un de nos semblables, nous admettions, une
bonne fois, dans le moindre de leurs mots, un mystère
avec lequel nous serons toujours en reste.
Il fut une conscience, hélas, au sens le plus fort et
le plus haut du terme, - une conscience du monde de
son temps. Quelle chance pour les âges futurs, que
néanmoins, entre ses œuvres consciencieuses, il en ait
risqué une où il n'a pas tout-à-fait voulu savoir ce qu'il
disait ! Il y a même oublié la discutable honnêteté
réclamée par Dante, je crois, aux poètes du symbole
de ne pas donner plus de choses à deviner qu'on n'en
a dans l'esprit, de ne cacher que ce qu'ils voient. Ce

qu'on appelait sa curiosité et sa science n'est plus qu'un
antre trait décoratif de sa légende: comme c'est déjà
comique, au bout de cent ans, cette prétention d'un
crâne vermoulu, d'avoir tout connu ! Ce qu'il y aura eu
de plus incroyable pour le lecteur de Faust, c'est, comme
pour celui d'Ezéchiel ou d'Homère, que l'auteur ait été
un vivant.
Mais quel mort a jamais vécu ? petite question, peutêtre séante à propos d'un exigeant ingénu qui, durant
plus de soixante-dix années, avait pris le v~u pour
quelque chose.
Heureusement travaillent, en vingt siècles, assez
de souris, de théoriciens et d'incendiaires de bibliothèques ; on ne voit plus bien quelle peau il y eut derrière la sainte image. Même d'autres œuvres passées
sous son nom ressemblent maintenant à des supercheries de scholiastes, à des vengeances d'héritiers, à
des faiblesses d'admirateurs. Gœthe a-t-il existé? est-œ
lui, l'auteur du Faust? Oui - voilà la question-, en
admettant la fable de son existence, dans quelle mesure
encore fut-il le même que l'auteur de son œuvre?
Gœthe? Appellation désormais générique, comme
Véda-Vyâsa, dans une nomenclature cruelle où l'humanité sacrifie, rarement mais impitoyablement, chez
quelques-uns de ceux qui rêvèrent pour elle, leur
besoin d'exister à son besoin de croire•. La tradition
ne rapporte-t-elle pas, d'ailleurs, que Gœthe lui-même
sacrifiait les créatures de chair aux héros de ses livres?
C'est toujours le plus hardi qui commence par substituer l'être de mythe à l'être de réalité~ et jamais
.1. Rapidement, le nom de l'auteur ne sera plus qu'un second
titre, collectif, de ses œuvres et l'on sait quels surprenants
divorces se font aussi entre mainte œuvre et son titre : combien
de lecteurs se demandent ce que 1rignifie Divina Comwedia ou
~àucatton Sentimentale, ou même la Joconde et la Traviata?
images liées uniquement aux. sonoritès de noms qui ont perdu
lem idéologie.

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�5m

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FAUST, QUESTION HOMÉRIQUE

5rr

Un oracle des Sirènes fait suite aux sibyllines déclarations de Manto en faveur des chercheurs d'impossible :
Ohne Wasser ist kein Heil.

la vit, non de beaucoup elle est connue, et où vous l'empoignez, là elle est intéressante ». Avec ce qui fut
vivant, il s'agit de faire ce qui sera valable. Puis vient
le vers-clôture, dont Gœthe tirera, après coup, le pro-gramme de l'œuvre : votn Hirnmel di,rch die Welt zur
HiiUe, abimer le ciel des possibles 1 à travers le monde
du créé jusqu'à cette fournaise infernale où toute
substance, devenant symbole (ainsi le chœur final
chante l'accomplissement de l'annonce liminaire),
s'évapore en de nouvelles significations : ce que dut
faire, exemplairement, la vie même du poète.
Dès le deuxième Faust, celui de I797 à I8o8, il a donc
compris, - mais non point sans l'appréhension sacrée
que traduit la Dédicace, d'avoir à se séparer des habitants de sa vie pour aller parmi des populations inexplorées dont le suffrage même terrifie son cœur, et
déjà retentit le motif central du Crépuscule des Réalités : « Ce que je possède, je le vois comme dans le
lointain, et ce qui disparut devient pour moi réalités ii .
Il n'a pas encore sondé lui-même tout le sens de ces
paroles qu'il met en avant de son propre drame, ni ne
sait tout ce que signifie, aussitôt après elles, la vie, la singulière « autre vie », que promet la perte de l'être
dans l'océan des générations chimériques : il est seulement a vide de la façon dont la foule des vivants fait
vivre, die Menge... besonders weil sie lebt und le ben
lasst !
Dans le troisième Faust enfin, celui de 1827 à I832,
il perd pied : il se décide enfin, le Gœthe des idées claires,
à perdre pied ! il a senti que se perdre est le but suprême
de la vie, et non pas se connaître ; il flaire le conseil,
caché jusqu'ici dans le sabbat de la première Walpurgis, dont l'environne la foisonnante Nuit magique.

Elles veulent qu'on se jette à l'eau : là est le salut,
dans ce qui coule et engloutit ; tel est le thème • qui
contredit ou complète l'Invitation au Sommeil, toutà-l'heure formulée par les Nymphes. Que cet exode
au pays des monstres soit effrayant pour la conscience
individuelle, elles ne le dissimulent pas : personne, à
qui le prodige rende service ! (Niemand., dem. das Wunder
/rommt). Et maintenant se dresse le personnage décisif
du Cataclysme, Seïsmos : cc Si je n'avais pas tout secoué
et ébranlé, comment ce monde serait-il si beau? » Nous
entendons quelqu'un dire cela aussi en Gœthe devant
son Fa11,st pour le consoler d'avoir fait sauter ses assises.
Dans une conversation, qui a la puissante familiarité
caractéristique de son génie, Gœthe dit, à propos de
ses rapports avec ce Faust dévorateur : « Un père de
six enfants est perdu )&gt;, car cc nous finissons toujours
par dépendre des créatures que nous faisons. » Et
Faust est une postérité bien autrement possessive que
six enfants. Détruire l'homme en œuvre l ce n'est plus
ici l'égoïste désespoir de l'élégie qui pourtant n'est pas
si ancienne. cc Mir ist dass All, ich bin mir selbst verloren ! J'ai perdu l'univers et moi-'même ». Bien venue,
l' œuvre-gouffre : Gœthe renonce au Moi décevant ;
après avoir tant fait pour rassembler en soi toutes les
miettes d'un homme, maintenant produire en fiction
l'homme indivisible que nul ne peut être pour soimême.
Il a mesuré l'abîme, sous lui, qui sépare du fragment

r. Sur le Faust de Delacrou : « Faust est une œuvre qui va.
du ciel à la terre, du possible à l'impossible».

r. On admettra ici un vocabulaire wagnérien, Richard
Wagner étant le disciple de Gœthe comme son Erda la fille de
Manto.

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�IMAGE DE GŒTHE

5r7

:;'il s'éveillait après un cauchemar, en étudiait Ja valeur

IMAGE DE GŒTHE

(Certainement le même jour de Pâques. A l'horizon,
où la ville est mangée de clairières et de couchant, un
barbet noir accourt en grandissant, les yeux plus forts
que le couchant, traçant derrière lui des rues inconciliables. Les fenêtres s'effaceront à son passage. Des
parchemins drroulent un ciel pâle de religfon laborieuse,
La partition d'un chant de cloches. Puis le souffle bref
et enflammé du barbet fait briller les vases de science.
Plus tard les mêmes vases et la fenêtre où se dépose
· lentement le sel vivant et lumineux de la mer en esprit.
Et peu à peu, sous la chaleur magique des mains lentes,
les ampoules s'emplissent de cortèges et de mythes de
chair. Sur le mur de fond, on constate les mêmes défroques toujours, robes théologiques, adolescences, un
costume douteux de dieu-mage, un autre de princechevalier ; quelques masques tragiques, habituels ; un
manteau rouge et la patte de bouc ; le tout pendu aux
mêmes clous imagînaires).
'
·
Peu de veHleurs ont échappé au frisson de la légende,
en dépit des ténors joyeux et des trappes d'où jaillit
la basse noble; comme il y eut sans doute le temps où
Vénus naissait, à chaque éveil, de la coque des yeux.
Deux frissons aux deux heures les plus religieuses, les
plus peuplées de l'homme : l'un de demande ardente
et peureuse, quand le corps va bientôt se confondre
dans l'ombre; l'autre de joie transie, chair d'aurore,
~ù chaque muscle a droit à sa part d'espace. Le grec,

prévoyante, avec ses yeux de jour, pour avoir toute
prête au matin la raison de son corps. Puis il y eut les
hommes de l'occident: la nuit se faisait lentement dans
leurs yeux, dispersant à mesure la géométrie de l'espace
et du plein jour, conduisant doucement les regards
jusqu'aux marais où la lune se débattait parmi des
formes, jusqu'au moment où les choses tressail1ent
drôlement à chaque clin d'ceil prises dans un filet de
cils, de branches, de fils de la Vierge et de rayons
d'étoiles. Alors Gœthe ...
Il était une fois un homme de mémoire ...
On connaît peu de drames où il soit donné d'assister
à une telle mise en pièces de l'unité d'espace, au profit
de la durée et de la dispersion du temps, au profit de
l'homme. Il fallait seulement découvrir que la chair et
le sang de l'homme sont de gagner le temps sur l'espace,
de ne pas contraindre l'esprit à l'espace par la recherche
d'une abstraction dernière qui réduirait le passé et le
futur aux seules fins d'un présent immuable. Il fallait
cesser d'appliquer au monde une mythologie de dieux
et d'idées, et faire de l'homme sa propre mythologie;
au lieu de l'accabler d'une fatalité étrangère à luimême et puisée dans le présent immuable, lui montrer
qu'il participait à la destinée universelle et que l'histoire de cette destinée est sans fin. A la minuit où le
célèbre docteur Faust s'est brfilé l'esprit aux étoiles
dans son désir de dépasser les vitres de son cabinet,
des milliers de papillons achevaient de consumer leurs
ailes autour d'un phare quelque part. Alors Gœthe
voit que pour comprendre les étoiles, il suffirait de
vivre avec elles en prenant son parti de la Nature
vivante, c'est-à-dire de les aimer belles, quand elles
pénètrent les yeux, et ainsi d'aimer tout ce qui est beau
et désirable : la jeunesse, la richesse qui habille bien et
permet les désirs, le pouvoir pour gagner la richesse,

�szl

LA lfOUVBI.U ll&amp;'l'm "IIM'\IIZP

la magie polll' Paner le poütuis, I&amp; femme polo&amp; . . . .
l ' - r . Ainsi Faust va--t-i, 6pàaDt - illltillde,
IF is&amp;n~ la natbn, viwaute, -yant tour à tour IIS
pelllibiliUn œ bien t:t de -1 que Platon &amp;vait peine .s;;ac6r amc deus pOles de am œrps. llt
qlli umintsant jeil)inenl de œ même corp8 dans tamulte de sang. au contact de la nait .et da ulAI
nz càewux de so~res, au contact de Margaedla
oa d'• clair de hme grec où les pares de la pWae
art des corps - de J!11 es, 'la. parfum d'une mer
phosphorescente oi\ la même chair de lune traBsfigare
les récifs et les eh-Pins de vagues. Et quand il s'est
blti amsi sa propre catMdrale (il ea prit à Gœthe
pnnque auai long temps qu'à Faust : quatr&amp;-vagttrois ans), arcbontaot le bien contre le -1, il ne lui
reste plus qa.'à mourir. Il y a bien ce pacte qu'il a .
CODdu avec cet au:tre malin lui•même. Ibis on ne put
111Ï en vouloir d'avoir suivi la voie do sang à tra._. la
nature et la ~ . puisque de l'œe il a gap l'Actiœ,
le go(lt de Ja communauté libre awc le" hommes ; de
la seconde il a extrait la cnnoaissmce de l' c éternel
fimiDio •• qui est la Beauté ; et de toutes dem: l'Amour :
riN/ftibù

-

ici lwi4III lldl;
l'lûrnd ,.,._,.

"""........ """'·

. Et parce que Faust a laissé sa vie à un devenir cœtimœl
panui le devenir uni-1, il est satn6, n nom tle la
IIIÛ1IR viwnte, malgré ses désobéissaoœs à. la momie
commone. Bien entendu, le tribuna1 est surlmmain.
Il puae ct&gt;nc à a vie éternelle, mais sam. quitter la
Vie, car amsit6t les uges, qui sont sau doute œ qm
Viac:i appeUe le.s • limes des choses ,., s'empaaent ck
!Dl &amp;!ment immortel. D Œ meurt pas ~ 1Jft
hbœ de la vie ~ po1IIIR IUivant la ligne droite

' q:r- "JII GlnD
5li
" - - fatalit6 mome jusqu'à la brisue de cette liglMI,
- • c'est la mort. J&gt;DÎII - o e la vie étemllle
et l'eatrée dam le mythe où on n'est plus qa'ua dlll
dmllflloh111 de œtta bialit6, au ser\'Ïœ de cette fatalitA
(comme cette reine atlantide vient de temps en WIii'
wrifillr les corps aur66és de ses ameuta daœ Jeun
nidles). Mais Faust ne peut rester inactil dans la nai1are
vivante, après la ruine de sa forme humaine: DOUS le
•wns par cette phrue de Gœthe qui ouvre à l'imar
pmtiou un Troisième Faost : , La métamorphœe .t
la di de l'alphabet entier de la nature•... Le rid8a8
- lèverait sur un PAYSA.GB. TÙ$ CILUKANT, pendent
qs'un Chorus Mysticus chanterait le retour du moude
mineur FIWSt au aaiats 6Uments du corps terresue.
.AlOls s'éveille un Femt immeue, encore lourd de somaeil immortel, et dont la chair bienheureUSt-, - la

peau du- ciel, -

empnmta.nt sa focœ aux rocliers et

tranquillités aux plaines, repose dans un sang de
les regarda oot la tiédeur favorable de

_sel léger doot

la terre...
Alon Gœthe s'éveille des images, un matin de prilltemps. Il est allégé de Faust. Il a quatre-vingt-trois
111L D est allé ouvrir lui-même la fenêtre à la lumière
et aux âmes des choses : elles entrent par millions, ava:
fombre joyeuse des feuilles et les ronds de soleil .•.
• encore plus de lumière •··· Les tempes sonner,+ OOPIJPe
• encore plus de lumière... • La main passe.

1111 cristal ...

•••
Il suffisait qu'il fût questlœ de mots, pour disséquer
&amp;Ullitôt l'œuvre de chair et eo montrer triomphalement
du bout des plumes Ir • idées pures • et les symboles
pllll9i's. • Ce second Faust que nous ne reprodujsoos pu,
A'at intéressant qo'aa point de vue de l'érudition. •
S- voir qc'il fallait non pas une mémoire de livra
.t de religiœs, mais être un oo,pr qui se souvient ;

�520

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

IMAGE DE GŒTHE

qu'il ne s'agissait pas d'une cosmogonie, mais d'une

theologia mystica analogue à celle de Dante, d'une
quête de la Beauté sous toutes ses figures les plus
proprement sensuelles, en remontant les cercles du
monde et des formes.
Quand Gœthe disait de son drame achevé qu'il était
, incommensurable », il pensait que lui seul avait la
mesure des deux Faust : son corps. 11 aimait la musique ;
il avait failli adopter la peinture ; et voici que les mots
pouvaient être à la fois des idées colorées et des idées
bruyantes ; voici qu'il lui était donné de connaître et
d'aimer la beauté de la nature vivante comme Vinci
savait« se reposer», ou bien d'y forcener à corps perdu
comme Beethoven. Aussitôt, les cosmogonies du Premier Faust se résolvent en une succession d'imaginations colorées ou sonores. Depuis les paysages tranquilles de collines et de prairies où les paysans St livrent
à un scherzo pastoral, pendant que deux graves docteurs à la robe et à la barbe très renaissance se promènent en tenant des discours indulgents, jusqu'à la
frénésie symphonique de Faust rajeuni et traversé de
nature vivante, irrité de ces mêmes voluptés et contacts mystérieux qui font les désespoirs. musicaux de
Beethoven et les silences soudains où l'on peut croire
un instant qu'on va saisir le pouls de l'univers (mais
Faust aussi n'est-il pas réduit par le rire cmvré de
l'esprit de la Terre : « Voilà sans doute un plaisir surhumain, d'autant plus doux qu'enfin cette contemplation sublime se termine ... (il fait un geste) ... je n'ose
dire comment ... n) ; jusqu'aux portraits de Marguerite
où le sourire se repose sur un fond calme de nature
maîtrisée ; jusqu'aux magies de la taverne, aux chansons obscènes des sorcières du Walpurgis, où résonnent
les cuivres grotesques et grossiers et les chevauchées
sensuelles de certains scherzos et finales de Beethoven.
Que cette vision colorée du Premier Faust soit pleine

l'

521

de diables et de sorcières chrétien,nes, d'impudeur vêtue,
de jour sombre, de cachots, de tavernes, face à l'image
claire et désolée d'une fille pure même séduite, Gœthe
l'a laissé vouloir par son corps et non par sa raison.
~ drame est encore trop près de sa jeunesse dans les
vieilles villes et les ghettos hantés de portes basses où
de vieilles et de jeunes sorcières faisaient signe au jeune
bourgeois aventureux; trop près des tables de taverne
où l'on avait vendu son ombre au diable en hâte (d'ailleurs le vin faisait un bon manteau de diable); trop
, près des marionnettes qui peuplaient les ruelles de
peurs, le soir; trop près du corps chargé d'expériences
amoureuses très pures, et de mal, que ramenait de
Leipzig Gœthe à vingt ans. De là, les coups de soleil
et de sourire qui frappent la pièce ; de là l'amour de
l'obscénité derni~vêtue et des extases l:unaires, les jets
de vin magique. De là, la vie.
Le spectateur devra se faire un corps de Faust,
entendre en lui le sang bruyant, désirer la Beauté à
travers une fille d'auberge, ne pas redouter les cauchemars de chair. .. Le spectateur devra se faire Poète ...
Et alors peu importe que Faust s01t momentanément
damné et Marguerite sauvée, qu'tl y aille de la morale
et du problème du Bien et du Mal, qu'il doive être
impossible de ne pas voir un symbole pensé dans un
personnage aussi peu fréquent que le Diable. On prend
son parti de vivre quelques heures avec le diable, dans
un monde vivant et coloré., rouge vif, blond allemand,
vineux, fumeux, vert de sapin, couleur de lèvres et de
dents~ coupé de silhouettes violentes : chevauchées de
sorcières et bois de potence.
Je recevais dans mon âme des impressions m-ul.tiples, physiques, vivantes, séd11,isantes, variées, de mille espèces, que
m'offrait t,ne imagination toi4ours en tnoiwement; fe n'avais
,Plus ... qu'à les faire apparaître en peintures vivantes pour
que d'autres... pussent recevoir ces mtmes impressions.

�522

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et peu importe l'intention humaine qu'on s'est
efforcé d'imposer au Second Faust, que Gœthe a
reconnue lui-même avec l'aide de ses amis, - mais
pour la satisfaction du plus grand nombre et par l'effet
de cette politesse légendaire: « La nature n'a pas de
système. Elle est en vie, elle est vie et succession à
· partir d'un centre inconnu jusqu'à une borne inconnue. ;,
A soixante-quinze ans.,. les tempes étaient plus arides
et les veines plus dures ; la tentation était facile, de
raisonner un Second Faust à partir du Premier, d'écrire
l'équation d'une rédemption en chiffrant les forces
bonnes et les mauvaises, en dénombrant la nature
vivante, au lieu de traduire l'acte perpétuel par l'acte
mortel.
l\Iais on a vu le miracle génial.
Un homme riche et respecte pour son rang, sa gloire
et sa sagesse, ferme les yeux au monde et à son temps.
Une fois de plus, il fait appel à son corps ; il recneille
!-lOn corps; il va revivre en corps la naissance de l'esprit
Homunculus, vivre la mer innombrable, revivre les
siècles barbares de l'Empire, revivre surtout la beauté
de la Grèce. Avec l'imagination orgueilleuse d'un enfant,
il s'arroge le droit de vivre pour un temps parmi les
formes du monde et de frôler les éléments. Là où de
purs esprits se sont attachés à voir de grandes parades
biologiques, avec çà et là une ironique adresse à la ·
science contemporaine, on a connu un étonnant déluge
de lumière bleutée, lourde et hwnide et peu à peu plus
verte, et l'eau était sur tout et des algues naissaient
et se formaient en chevelures, tandis que des yeux de
lumière révélaient lentement les pâles visages des
vagues; bientôt ces visages s'interpellent par leurs
noms en jouant; et c'est ainsi qu'il les reconnaissait
pour avoir lu quelque l)arl déjà le vieux Nérée et ses
filles, et Protée, et la non moins insaisissable Galatée.
Les tempes de cristal sonnaient, et la lueur Homunculus

IMAGE DE GŒTHE

523

s'épandait en dec;.à des paupières, dans un spasme de
lumière.
Toujours plus au fond de son corps, Gœthe va puiser
la force enfantine de vaincre le temps et de trouver la
forme, digne d'être aimée d'Hélène; orgueilleux à
l'exemple d'Achille à qui fut accordé de posséder
Hélène en rêve. Quand le moment de s'éveiller viendra,
à peine ses yeux ont-ils vu fuir de leurs paupières un
long dernier manteau ; et déjà plus de chair... Les yeux
de l'âge ...
L'âge. où l'on sent la pesanteur humaine, où il est
temps de marcher panni les hommes et d'appuyer des
regards durs sur les choses. L'Action! j'en ai le temps
encore ... Un dernier rêv~ de corps... Maitre enfin ... Je
meurs. ..
La tragédie est passée. Il traîne dans les yeux les
restes luxueux de cortèges impériaux et barbares, le
souvenir cruel de nudités divines dans la lumière mythologique aveuglante qu'atténuait le rêve. Déjà la mer a
ressaisi ses droits et la plage que Faust avait sauvée
des eaux. Il reste un ciel immense d'harmonie.., très
bleu malgré la blancheur folle des voix d'anges. On
pense à l autre ciel final de la IXe Symphonie, et on
oublie, par l'effort surhumain des voix, l'éclat des
cuivres et l'épouvante des premières visions infemales.
~ Le frisson sacré est la meilleure part de l'humanité;
si cher que le monde lui fasse p?.yer le sentiment,
l'homme une fois ému sent profondément l'immensité.»
1

GEORGES PELORSON

�GŒTHE ET LE TOURMENT DE L'INFINI

GŒTHE ET LE TOURMENT DE L'INFINI

L'homme éprouve de la peine à concevoir qu'il n'a
pas toujours vécu et que sa mort est certaine. La Nuit
ronge sa vie aux points extrêmes, et s'insinue dans
son cœur. Pour la vaincre il veut la connaître. TI est
amené à s'interroger sur ses propres forces, et sur la
valeur de son existence. La pensée spéculathre nait
ainsi de la peur de la mort. Elle en conserve un accent
sublime et crépusculaire.
Aussi loin de son objet véritable qu'elle affecte de
se placer, la réflexion de l'homme retourne invinciblement à cet abîme qui le précède et qui le suit. Qu'il en
vienne à se nier lui-même, à désespérer de même concevoir l'énigm~ qu'il se pose, à refuser d'en rechercher
la clef, et à se satisfaire d'en enregistrer les lois, qu'il
se raidisse contre sa peur au point de paraître l'oublier
et de mépriser ceux que la majesté du vide envahi~
d'horreur, sans répit et à chaque heure, le silencieux
orage de l'au-delà menace de couvrir à ses oreilles le
bruit du monde.
La permanence de cette obsession explique sans
doute la gloire que l'humanité prodigue aux être'&gt; qui
s'efforcent de l'en délivrer. Elle permet de concevoir
du même coup l'apparente injus~ice de toute postérité
vis-à-vis des hommes qui s'appliquent à perfectionner
les conditions de l'existence humaine, plutôt que de
. reporter leurs dons spéculatifs rnr son envers : nul

doute que l'individu moyen ne soit susceptible de
récapinùer les noms des principaux philosophes et
des plus brillants poètes de la terre, alors que le paJmarès des inventeurs lui échappe.
Et cependant ces inventeurs lui fournissent des
machines incroyables et parfaites, alors que ces philosophes et ces poètes ne lui présentent la plupart du
temps que des llans vers la vérité, des révélations
tronquées... Toutefois leurs intentions les sauvent.
La défaillance de ces chercheurs vient de ce que la
Vérité ne peut apparaître aux hommes qui s'avisent
d'exercer un choix parmi les facultés de leur esprit.
Seuls certains êtres éveillés sur tous les plans, des
chercheurs capables de manifester une activité qui
tiendrait à la fois de la philosophie, de la science, et
de la poésie, se trouveraient naturellement placés devant
!'Evidence. C'est que leur conscience ne souffrirait pas
plus de linùtes que la Vérité même.
Ces premières réflexions nous permettent de fortifier
et de comprendre le pressentiment que nous éprouvons
d'être dirigés vers une réalité étrangère à notre entendement mais pressentie par notre angoisse, lorsque nous
entrons en contact avec l'œuvre de Gœthe. El!es nous
donnent les raisons d'une gloire au-dessus de toutes
les réputations humaines.
L'Orient, qui répugne à la division du labeur et au
morcellement de l'esprit, a su dresser au cours de
périodes millénaires des types d'humanité totalement
conscients. La révélation proclamée par ces penseurs
se retrouve chez les quelques hommes d'Occident qui,
malgré les contraintes de leur civilisation, surent sauvegarder l'intégrité de leur pensée. Cet accord émouvant
peut donner à croire qu'il existe un mot d'ordre jeté
d'une race à l'autre, et de siècle en siècle, et qui serait
celui de la révélation. Je demande que l'on y découvre
plutôt l'inéluctable aboutissement de la conscience

�,526

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GCBTlIE ET LE TOURMENT DE L'INFINI
~

humaine parvenue à son complet développement. La
rencontre - maintes fois signalée - de la pensée de
Gœthe et de la pensée orientale, en perdra son caractère
de singularité, pour revêtir celui d'une nécessité logique.

Philosophe, homme de science, et poète, Gœthe fut
amené à découvrir la Clef symbolique qu'il place dans
la main de Faust, et qui permet de remonter vers les
Mères. Je m'abstiendrai de m'appesantir sur la circonstance historique del'initiation de Gœthe aux sciences
secrètes. Maintes biographies mentionnent que guéri,
dans sa jeunesse, d'une maladie grave par les soins
d'un alchimiste, Gœthe lut J.es livres de Paracelse et
de Van Helmont, et poursuivit un temps. à Francfort,
la recherche de la Te1're Vierge. Egalement au passage,
je rappelle la lettre qu'il écrivit à Fraulein Von Klettenberg pour lui confier que ses études mystiques constituaient le ressort intime de sa pensée. Je désire que
l'on ne voie dans ces détails que la confirmation extérieure 5l'une évolution spirituelle dont l'accomplissement ne dépendait en rien du pittoresque des faits,
mais les déterminait.
Bien plutôt l'illurrûnation qui envahit une conscience
et détruit ses limites personnelles, me paraît expliquer
la conjonction des enseignements de Gœthe et de ceux
de la tradition qui se propage de l'Orient jusqu'à nous,
à travers la philosophie platonicienne, la kabbale, et
les admirables hérésies chrétiennes.
Faust et les versions du Second Faust naquirent de
cette ambition, poursuivie pendant soL'\'.ante années,
de réaliser un drame suffisamment vaste pour situer le
tourment de l'homme et le résoudre,
Le souci passionné de -dépasser toute mesure, de

,-

remettre en question la totalité de nos acquisitions
morales, et de revêtir de chair pour nos yeu.'\'. de chair
les démarches d'une dialectique qui part du monde
sensible pour s'élever aux Idées pures, et nous contraint, en conséquence, à considérer la matière et
l'esprit comme les deux faces d'rme réalité unique,
éclate convulsivement dans cette construction monstrueuse et toute portée vers l'invisible.
L'intelligence est la faculté qui nous permet d'accomplir une séle~tion parmi les choses, et de reconnaître
entre elles un rapport. Elle suppose un sujet et un
objet, et par là même ne peut s'exercer que d~s la
multiplicité qu'elle tend à. réduire abstraitement. L'intelligence disparait devant l'intégration du sujet et de
l'objet. Incompatible par sa nature avec la réalisation
de l'unité, elle s'arrête aux approches de la soi-conscience. L'homme qui refuse de vivre, et de réaliser par
de.,; actes d'amour successifs la reconnaissance de son
1
identité avec tout ce qui semble exister en dehors de
lui, pour tenter la pénétration des mystères par la seule
analyse intellectuelle, s"amène à :finalement admettre
qu'il ne peut rim savoir. C'est ainsi que le drame de
Faust s'ouvre sur la faillite de l'intelligence :

Philosophie hélas! furisprudence, médecine, et toi aussi,
triste théologie! ... fe vous ai àonc étudiées à fond avec ardeur
et patience : et maintenant me voici là, pauvre f01,, toi1,t aussi
sage que detJant ... je vois bien q·ue nous ne pouvons rien connaftre ! ... Voilà ce qui m-e brûle le sang 1 /
Magnifiquement, Gœthe nous fait assister au désespoir de l'homme de génie qui se sent devenu une sorte
de monstre, pour avoir hypertrophié ses facultés spéculatives au détriment de ses autres puissances, et qui
ne pourra retrouver la voie moyenne qu'en se livrant à
1.

Traduction de Gérard de N-erval.

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la violence des instincts qu'il a niés, au lieu d'étendre
sa conscience jusqu'à eux. La première partie du drame
est consacrée à cette précipitation dans la matière que
Faust doit subir. Il livre sa force vitale aux suggestions
trop longtemps comprimées d~ son inconscient. Un
paraphe de sang scelle le pacte avec Méphistophélès.
La signification du sang et le symbole du démon ne
cessent de s'éclairer au cours de l' œuvre
:MÉPHl"STOPHliLÈS.

Il no vous est assigné aucune limite, au,cun but. S'il vot4-S
plaît de goûter un peu de tout, d'attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vm'5 l'entendrez. Allons, attachez-vous
à moi, et ne faites pas le timide !
FAUST.

Tu sens bien qu'il ne s'agit pas là d'am-useriunts. Je me
consacre au -tumulte, aux fouissa·nces douloureuses, à l'amour
qui sent la haine, à la paix qf+i sent le désespoir. Mon setn
guéri de l'ardeur de la science ne sera désormais fermé à
au.cune doyle,,r : et ce qvi est k partage de l'humanité tout
entière, je vei,x le concentrer dans le ,Ptus pro/ond àe mon
etre ; ie veu-x, par mon esprit, atteindre à ce qu'elle a de plus
élevé et de plus se01'd ,· ie veux entasser sur mon cœur tout le
bien et tout le mal qu'elle contient, et, en me ganfia,nt comme
elte, me lrtiser a11,5si de même.

Ce désir immense d'identification avec l'univers
amorce la. remontée de Faust vers l'Idée qui se trouve
à l'origine du monde créé. Un rayon issu de la Beaute
é.ternelk frappe le miroir que lui tend Méphistophélès.
L'interprétation que nous avons faite de ce dernier
personnage nous permet de traduire que l'intuition de
la Beauté se reflète dans l'inconscient du chercheur.
Et comme la Vénus céleste ne peut être atteinte qu'à
travers la Vénus terrestre, Faust verra tout d'abord
la Beauté dans µne de ses émanations sensibles :

GŒTHE ET LE TOU:RMENT DE L'INFINI

5z9

FAUST.

Que vois-fe ? quelle céleste image se montre dam c-e miroir
magique 1 0 amour ! pr&amp;e-moi la plus rapiàe de tes ailes, et
transporte-moi dans la région qu'elle ha bite... La plus belle
fortM de la femme! Est-il possible q·u'une femme ait tant de
beauté 1 Dois-je, dans ce corps étendu à ma vue, trouver
l'abrégé des merveilles de tous li;s cieux ? quelque clwse de
pareil existe-t-il sur la terre ?

La place me fait défaut pour suivre de façon détaillée
l'év_olution d~ Faust à travers les innombrables péripéties du drame. Le personnage de Marguerite, en
opprn~ition àvec celui de Faust, incarne sans aucun
doute l'être qui vit dans la simplicité de son cœur et
parvient à la vérité, en acceptant de sacrifier ~on
existence à la domination de l'amour. Mais en tant que
première émanation de _la Beauté pure vers laquelle
s'achemine le héros, nous avons le devoir de la dépasser
avec lui.
L'épisode du miroir magique forme entre le premier
et le second Faust une sorte de charnière. Nous en
retrouvons en effet le rappel au point culminant du
second ouvrage, lorsque Faust, parvenu à l'aide de la
clef magique au domaine des archétypes (les Mères)
en ramène le fantôme d'Hélène, reflet spirituel de l'Idée
qu'il poursuit.
Voici les paroles de Faust devant ce fantôme
A i-fe encore mes -yeux ? Il semble qu'à travers mon âme
s'échappe à '(lots la source de la beauté pure/ Ma course de
terreur aura-t-elle cette heitreuse récompense ? Combien le
monde m'était nul et fermé I qu'il me semble changé depuis
mon sacerdoce? Le voilà désirable enfin J solide, durable/ ...
Meun le souffle de mon étre si fe vais famais habiter loin de
toi! L'image adorée qui me charma fadis dans le miroir
magique n'était que le ,eff,et vague d'utte telle beauté I Tu
deviens désormais le mobile de t.oi,te ma force, l'aliment de ma
passi-On ! A toi désir, amour, ad(Jration, délire!

�539

LA NôUVBLt:&amp; lŒVUJt DA1CÇUIB

La Vénus céleste, second œflet de la Beauté que
Faust tend à rejoindre, lui arrache del exdamatûmJ
d'étœuement identiques à cellea que nous l'eotendimea
pousser en faveur de la Vénus terrestre. Mais tadisqu'en p ~ de Marguerite, le héros exaltait 1a W.
/ortlt6 du corps, nous l'entendons devant Hélène c,86..
brer des biens moins saisissables : JI m, semblt qt1•A
nvers mo,s 4,ru s'lclsapp, d flots la source 4e la b,aNII

,,,.,. ,

Et de même que Marguerite suit son enfant dans Ja
mort, Hélène ne peut survivre à Euphorion. Le processus dialectique se poursuit ainsi d'un drame à l'autre
avec une telle rigueur que les événements du secoù

Fat4St ne sont que la transposition des accidents du

premier.
L'effort de Faust pour faire passer tout l'mconscient
daDS le con.c;cient est encore figuré à la fin du drame
par le royaume qu'il tente de conquérir sur l'océan. La.
Mer, située à l'origine de J'buman~. est le symbole
utique de la matrice universelle. L'a.cher partiel•
lemeat pour établir une humanité neuve s'apparente
à l'effort de la conscience humaine pour empiéter sur
le domaine de l'inconscient. Cette interprétation me
pat'8lt confirmée par le fait que l'assécbemP.nt de la
mer en faveur d'une race meilleure survient paraiw.
ment à la défaite de Mèpbisto~lès.
Projeté en dehors des limites de sa personnalité par
l'amour, Faust a donc poutsuivi une intégration de plus
en plus violente de son esprit et de l'objet qui le limitait.
La Troisième phase dialectique s'accomplit. Après avoir
successivement c:lépassê l'aspect physique et l'aapeet
spirituel de l'éternelle Beaut6, le héros s'identifie avec
90II suprême aspect, auquel nulle parole humaine ne
oorrespond. Les si pures exclamations du chœur mystique accompagnent à la fia du drame cette apGtWole
qui est le fait de l'amour, et nous avertissent que le

53X
9'ritable Faust ne se râlifJe que dam Je silence sur
i.quet elles nous laissent :
La T•(Hwll, Il Plriaabla
N'ed fUd sy,,J'boù, ,a'• pa faiu.
L'~
ff,,qN'iœ.
L'l,,.,,,_,,,, I d ~ .
l 'lwltumable /
ü FIM_,. am,e1,
Noua dit, n cifl.

""*

A. :aoIIAWD DE U!ŒVJLLB

�533

SECOND FAUST

TEXTES

Où dois-je aller? Toi. qui te tiens ainsi sur la rive.
Veux-tu passer le fleuve? que je t'emporte par delà.
FAUST

SECOND FAUST
(Extrait)

FAUST

ET

Un cavalier s'avance au trot;
Son cœur et son esprit rayonnent ;
La blancheur de son cheval éhlouü ...
Je te reconnais .•. me trompé-je,
Fils illustre de Philyra !
Halte, Chiron/ halte! }'ai à te dire ...
CHIRON

Qt/est-cè ? Que me veut-on ?
FAUST

Mieux vaut n'en point parler.
Même Pallas, en tant qu'éducatrice, ne fut pas
beaucoup écoutée.
·
En fin de compte, chacun n'agit qu'à sa guise,
Oublieux de toute éducation.
· FAUST

Le médecin, qui sait le nom de chaque plante,

Qui connait les racines les plus profondes,
Qui procure au ma.lade la guérison et le soulagement
au blessé

j embrasse ici toute la force de son esprit et de son
CHIRON

CHIRON

ni' arrête

CHIRON

corps.

Modere ta course l

Je ne

Où tu veux. Merci pour toujours ...
0 grand homme, noble pédagogue,
Qui, pour sa gloi.re, instruisit un peuple de héros,
La belle phalange des nobles Argonautes.
Et tous ceux qui édifièrent le monde de la poésie.

CHIRON

FAUST

(enfourchant le Centaure)

pas.
FAUST

Alors, de grâce, emporte-moi!
CHIRON

Viens sur mon dos! Qu'il en soit selon ton désir.

Si, près de moi, quelque héros tombait navréj
Je savais lui porter secours et conseil;
Pourtant ces remèdes j'en suis venu à les laisser
Aux cornettes et aux soutanes.
FAUST

Vrai grand homme, te voi.là bien
Qui te Jais sourd à la louange,

�5J4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et t'effaces tl'Oec modestie
Comme si. l'on pouvait trotrou ton pareil.
CHIRON

Tu me parais habile à feindre
A flatter le peuple et les rois.
FAUST

Tu ne me nieras pas pourtant
Que tu connus les sommités de ton époque
Que par tes actes tu voulus toujours égakr le plus
noble,
Vivant la vie avec la gravité d'rm demi-dieu.
Mais dis : parmi ces héroïques figures
Qui tenais-tu pour le meilleur?
CHIRON

Da1lS la phalange auguste des Argonautes
Chacun était vaillant à sa manière
Et, selon la vertu qui l'animait,
Suffisait où l'autre eût failli.
Les Dioscures ont toujours triomphé
Où l'emportait la beauté, la plénitude de la jeunesse.
Résolution et promptitude au secours d'autmi
Telle était la belle part des Boréades.
Par sa réflexion, sa force, sa prudence et par son
aimable conseil
Dominait Jaso11, agrlable awc femmes.
Puis Orphée, tendre et toujours silencieusement
attentif,
Régnait sur tout, dès qu'il s'emparait de sa lyre.
Le clairvoyant Lyncée, jour et nuit,
Guidait à travers les récifs le nœmre.

535

SECO~ï&gt; FAUST

C'est en commun qu'o11 se mesure au danger
Un seul agit ; les autres louent.
FAUST

D'Hercule n'auras-lit rien à me dire?
CHIRON

0 douleur! Ne réveille pas ma tristessel ...
Je n'avais jamais vu Phœlms,
lfon plus qu'Arès, ou qu'Hermès, ainsi qu'otz les
no111me;
Lorsque devant moi se dresse
Cc qui paraît divin aux yeux des lwmmes ·
Un adolesce,zt radieux
Né pour être roi
Soumis à son frère aîné,
Soumis aux très aimables femmes.
De comparable à lui
Géa n'en e11fantera jamais plus,
Ni jamais plus Hébé n'en introduira dans l'Olympe;
En vain s'efforce la poésie,
En vain se tourmente la statuaire.
Le marbre a beau se prévalofr de ltti
Rien d'aussi ravissant ne peut itre offert à la vue•.
FAUST

Tu m'as parlé du plus beau d'entre les hommes,
Maintenant parle aussi de la plm belle des femmes.

r. Le texte allemand met ces deux derniers vers dans la
bouche de Faust,

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISII:

CHIRON

Eh (JIIOil ... La beauti des femmes m signife rien.
Ce n'est trop souvmt qu'UM image figée;
Je m puis Jaire cas d',m ltre
Que si l'aise et le bonheur de vwre en rayonne
La beauté n'en appelle qu'à elle-mhne;
La grâce seule faisait irrésistible
Hélène quand je la portai...

SIICOND PAUST

FAUST

Tu l'as portée1

&amp;pt am à pei&amp;!. ..
CHIRON

Oui, svr mon dos.

537

La /uiü rapide des Dioscures
S'anlta ,Jam les ,na,-ais d'Eleusis.
lù s'emlxna-baùnt. Pattaugeatrl et nageant, je
gagnai f autre bord;
HIUnt alors, sautant à bas,
Caressa ma chevelure humide, me flatta,
Me remercia, plew de cAannante astuce et de consciente grâce.
.
Rmlissante! Jeune, délices dv vieillard! ..
FAUST
CHIRON

~ fXlis

FAUST

Pour qu'augmenre meure mon diüre 'I
Alsise où je suis moi-mhne à présent! ••.
CHIRON

Elle .empoignait, comme tu fais, ma crinière.
FAUST

Mon esprit est tout égaTé. Raconte I

Elle est mon unique e%igence.
D'où venait-elle I' Tu remportais vers où l'
CHIRON

Il est aisé de te répondre.
Ses frères, les Dioscures, venaient de diliVTer fenfllllt
D'entre les mains des ravisseurs.
Mais ceiu-ci, pet, dispos à céder,
S'enhardirent à la poursuivre.

que les philologues
Tont trompé COPlflM ils se sont trompés euz-mhnes.
C'est là ce qu'il y a de bi:iane ,Jam la femme mytho/ogifue :
Le polte, ainsi qu'il ha convient, l'imagim;
Jœ,,aü elle n'atuint la mat,lrité, la vieillesse ;
Toujours d'aspect appétissant,
Enlevée toute je,me, toute vieille encqre courtisée ,·
Bref : Le poète n'est pas lii par le temps.
FAUST

Qu'elle non plus à aucun temps m soit /ile I
C'est hors du temps qu'Ad,ille la rencontrait il
Phbe.

Miraculeuse aubaine::
Amour conquis en dipit du destin !
Ne puis-je ainsi, par la force de mon disir,

ramener à la

vie, furme exquise,
Crlature étermlk, égale awc dieu#,
A la Jais altibe et tendre, majestueuse autant qu'aimable ,

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Bt,,,I l'Ewot,. "" 1otA U..S """"- .,. f111111pw.
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A ,- pirir eomplitn,.,111 par Ill -1e _,,, tin
Jlla,da.
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po;,,t l'hnl Mon aprit ut lubabj«t -

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N• dldaipe pœ Ill 1alut de 1a
Borttii, à un-e. N.., y fJOÏtt.

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(Trtllbtetia tl'AJU&gt;d _,.)

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Ill ,u ""-• ~ . "''" usu, il ""' /1111#1 ,,.,.,..,
M-,rkr Il la P-,,,, d ü œllSeil iù, roi,.
:Il• ù ri 141 1IIOMS u - " furur la U1fllre asiü
Qw l'A-, t,'oledlw royal, m'a résmJI.

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Ni IIUÏllwre fi1t,a ,;.,. pp,,•.,,.__
11- ' - Mlfe h Nurl Me d fille • fllicilMd,
.D IF~ ed f'lli l ' • - • ltm œrf,s ras •i■

il'",_ ....

..i,..,..

�54°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M altresse / ah 11' aie point regret de m'avoir cédi si vite.
Crois-moi, ie n'ai pour toi ni bl4me ni mépris.
Les flèches de l'Amour ne se ressemblent : l'une blesse
A peine, et son pois"'!, longtemps, ronge le _cœur.
Mais de frais empennée, une autre, de sa po,nJe neuve,
S' enfonu et tout soudain embrase notre sang. . .
Autrefois, quand les dieux s'aimaient, un regard fa,s&lt;Jll 1111Un
Le désir, - du désir naissait la volupté.
Crois-tu que la déesse ait attendu de longues heures
Dans l' Ida, lorsque Anchise apparut et ses yeux ?
Si Diane d baiser le beau dorme11r n' ellt ilé prompte,
L'Aurore, plus hardie, e(;t bien s11 l'éveiller.
Héro, parmi la ftle, aperçoit Léandre et, rapide,
L' ama,it de s'élancer dans les nocturnes flots .
Rhia Silvia, la vierge et la prinusse, d l'ea1, d1, _Tibre,
Tranquille, allait puiser, lorsque le dieu la pr,t. .
Ainsi Mars engendra ses fils/ - Or, 1111e louve allaite
Les deux jumeaux, et Rome est la reine d11 mo,uie.

•••

SEPT itLfGJES ROKAINES

541
Que leurs initiés se gardent de trahir.
Ah ! plut.il susciter sur nos traces les Erynnies
Par un crime, pl,,Mt mime, de Jupiter
Endurer le verdict, sur le rocher ou sur la roue,
Que refuser nos cœurs d ce culte charmant I
L'Occasion se nomme, apprenez-le, notre déesse I
Souvent, iamais la mime, elle vous apparut.
Protée, il se pourrait, l'engendra de Thétis changeante,
Dom la ruse " trompé jadis plus d'un héros.
Ainsi la fi/le, d présent, trompe la soue innocence,
Taquine les dormeurs, fait rlver ceux qui veillenl,
N'aime ,t s'abandonner qu' d l' IUJmme dom le prompt c-0urage
La découvre docile et de tendre gaité.
Un four, elle m'apparut aussi, brune, avec des mlches
A bontlantes, mettant leur ombre sur son front ;
De courts frisons couraient alentour de sa nuq14e exquise,
De ses tempes un flot chevelu s'élançait.
Je la reconnus, la saisis a1, vol, et l'adorable
Et savante, bient~t. me rendait mes baisers.
Oh I doux ravissement I Mais taisons-nous, ce temps 11' est plus,
Et je reste enlacé par vo14s, tresses romaines I

•
••
Qu'heurfJUSe est ma ferveur, désormais, en terre classiq11e J

De nous a,dres amants, point de démons qui.,. aie,it l' hommiig,,
De déesse, de dieu que nous ne suppliions.
.
Car not4s vot1s ressemblons, vainqueurs romains! aux duux des f,eu
De l'm1ivers offra,u des d.emeures chez vous,
Soit que, raides et noirs, l'Égypte, à même le basalte.
011 blancs et p,,rs, la Grl ce un iour les eat formés .
Pot4rlant les im111ortelsnous voient consacrer, sans ombrage,
A l'tme de leurs sœurs un encens pù,s choisi.
Oui, nous le confessons, nos prÜres el notre culte
N'honorent, chaque iour, qtt 'ulle divfoité.
i\falicieux, tlOUS cilébrons, et graves, des tn)·st&lt;'res

Du passé, du prése1ù, j'entends parler les voix.
Fidèle aux bons conseils, ie feuillette, assid11, les œuvres
Des anciens, toujours avec un plaisir neuf,
Mais Amour, au long des 11uits, à d'autres lravau,e m'occupe.
N'apprendre qu'd moitié fait ,non do1,ble bonheur.
Et n'est-ce pas apprendre aussi que d'épier les formes
D'un sein pur, de glisser iusqu'aux hanches la main?
Le marbre alors me devient clair, et je rêve, ie compare;
L' œil touche en regardant, la main qui touche voit,
Si ma bien-aimée encor du fom dérobe q11elq14es heures,
Les heures de ses nuits me récompensent bien.

�542

LA NOUVELLE REVUE FllA!IÇAISB

Les boi5"s ne s01lt -f,as totcl; l',,. conwru, l'M , . . _ .
Qu' elk '°'"me, élendt1 i• Mldile à loisir.
Bie1t S01'1Jent, ÙllS SIS bra, fai C(Jfflpou pa/M,
Et cherc/ui,u la •ut111 as sik,,a, ,,., doiit'
Su, son dos comf,U l'hexa1tlètr•. Ai,,,.bù, elk _,,.,;/k
Sa ,e.sj,i,alwff 111'embr,au /otl.t Mlilll';
Et ,aninuml la lampe, A - , ufJe1ul,ifll, se rapp,lk
A wi, pareilletM"' sdr!Ji s,s tritllfflMS.

Sclai,e "'1nc, gami• I • Il /ail Ï""' IJlfDIW. C' 4St "'-aga
Que de br(ller wt,e Mile d
les flOUls.
r.. soleil n'est pas encor atl-tlelà tù la "'°""'pa.
Lu cloches de la .,_ ,.. rn&amp;t mê#N pas St&gt;fflllJ I •
Obéis I /• l'attends I Et '°;, petite Z-.,,., .a-

f•-

Totl /eu COflSOlaku,, llleSSllf:8 de la ft#Ïl.

• Pourquoi donc, l,;.en,.o;ml, ne vins-ttl p.s 411flS Min flÏ,:,N 1
Seule, je t'attendais ; je te l'avais promis.
- Globe, j'entrais déjtl, qtiand par bonheur, j'aperçus l'OfllU
Occupé, près du ceps, t1 tourner en tous sens.
Tout dou, i• P,is le lage I - Oh ! -Diev I ((Wllu _ _, ftilaü I
Ce qwi l'a f,ut parlir •'at 'l"•- ~ 0. cAiflons, de
en aioras W. la 1-.
Moi la la.Je pr..üre, 4éùul pow- .,.,,._.,.
Aitssi le 1IÛlfl% lrioMphe : • p~. l10iU 'l"'il •ffrau
L'oisetl# 110levr q,,i lui p;Jlc ,mce • ;.,...

,os~. _,

Tout au /o,ul tlu illl'flffl, ilernier tl.es • ~• . , . ,..
Et fr..-, f'esSMy,rjs las ir,ju,a llu '-f,s.
La courte, à Irone tMillâ, gri111f&gt;&lt;rit d P'N'IN mMnbre

SEPT tltG!ES ROMAINES

543

Déftl cr~it. cédait sous la charge du fruits.
Pris de moi, du bois morl, offrantù d'hit•er, saison triste
Que i• hais d'envoyer l'inconve..ant corbeau
En{ienle, ma the, et l'ité, les manants, sans gtne,
Montrant leur vilain cul, venaient se soulager.
De l'ordure de bas en haut I i' en avais fini pa, craindre
De devenir fnQi-mlme ordure et de po ..rrir.
Or, pa, tes soins p.e.,e, /J P,obe artiste, je retrowoe
Le rang gu' ...tre les dieu:,,: f ai le droü à'occuper.
Qt,i donc a soutenu, de Zeus usu,pateiir. le tr/Jne,
Sif10IJ le marbre, l'or, et le bronze et les vers?
A P,é$efll les connaissevn avec plaisir me contemplent,
Et ile """ rtsumblance Il leur gré IXHlt '~"'La vierge, de me voir, plus ne s'indigne, ou la maJ,,one,
Car je ne s"is plus laid, je ne suis que IJiril.
De plus d'un demi-pied, qu'en récompe,.se, aussi, la tienne
Se dresse, long,u et belle, a1, gré de tes aMOurs.
Qw lots membre inlassable excelle au douzai,. des f,gu,,s
Qu'avec art, dam ses chants, in1Jen(a Philanis.
(Traductiotl I. P. SAMSON)
Cette demitre Elégi,, dont le texte n•a paru qu'en 1914, dans
le c i n q u a n ~ volume de r6dition de Weimar, eat ici
ta.laite e11 français pour la première fois.

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�tA NOUVELLE REVUE FRANÇA!SE

aussi d'herbe sèche et de mousse et de champignons poussés
pendant la nuit, tout œ que j'ai réuni en me promenant
è. travers des pays insignifiants, botanisant froidement pour
passe!' mon temps, et que je te consacre maintenant pour
honorer la. décomposition (à laquelle je voue ce passé].

11 C'est d'un pauvre goût», dit l'Italien, et il passe.« Enfantillages », murmure à son tour le Français, et il donne une
chiquenaude d'un air triomphant sur sa tabatière à la grecque. Qu'avez-vous fait qui vous permette d'être si méprisants?
Est-ce qu'en sortant de son tombeau le génie de l'antiquité n'a. pas enchainé le tien, Welche? Tu rampas vers les
restes puissants pour mendier des proportions, avec ces
débris sacrés tu bâtis des maisons de plaisir, et tu crois
garder les secrets de l'art parce que de point en point tu
peux rendre compte de constructions de géants 1 • Si tu avais
plus senti que mesuré, si l'esprit des masses que tu regardais
avec étonnement était venu sur toi, tu n'aurais pas seulement imité parce que cette œuvre vient d'eux et qu'elle
est belle; tu aurais fait tes plans d'une manière nécessaire
et vraie, et il en aurait jailli une beauté vivante et créatrice.
Ainsi sur tes besoins tu as passé un badigeon de vérité
et de beauté. Tu as été frappé par la magnifique impression
que font les colonnes, tu voulus t'en servir et tu les engageas
dans les murs, tu voulus aussi avoir des colonnades détachées, et tu entouras la première cour de Saint-Pierre
d'alléés de marbre qui ne conduisent nulle part; aussi mère
Nature, qui méprise ce qui est inconvenant et inutile, a
poussé ta populace à prostituer sa magniftcence pour en
faire des cloaques publics, de sorte que vous détournez les
yeux et que vous vous bouchez le nez devant la merveille
du monde.

Ces repco11hes, quI visent particulièrement l'attitude des Italiem
vis-à-vis des monuments de l'antiquité, sont très exagérés. Palladio
lui-même, malgré son érudition, s'est inspicé de l'antiquité~ la copier,
et Gœtbe, quand il vit ses œuvres en Italie, n'a pu lui refuser son admiration.
1.

t&gt;E L' ARCffiTECTURE ALLEMANDE

541

Tout continue ainsi à suivre son cours : la fantaisie de
l'artiste sert aux caprices du riche, l'éerivain voyageur
reste bouche bée, et nos beaux esprits, appelés philosophes,
fabriquent avec soin, d'après des fables antédiluviennes, des
principes et une histoire des arts jusqu'à. nos jours, et ce
méchant génie qui veut tout expliquer massacre de v~ri•
tables artistes dans l'avant-cour du mystère 1 •
Pour le Génie les principes sont plus funestes que les
exemples. Avant lui des hommes isolés peuvent avoir travaillé
des parties isolées. Il est le premier de l'âme duquel les
parties jaillissent organisées en un tout éternel. Mais l'école
et les principes enchaînent toute force de la connaissance
et toute activité. Que nous importe ce que tu racontes,
connaisseur de la nouvelle philosophie française ? Tu prétends que le premier homme qui créa le besoin de l'habitation enfonça quatre pieux,. fixa sur eux quatre perches
et les recouvrit de branches et de mousse ? Par là tu
établis une distinction entre ce qui est nééessa.ire et nos
besoins actuels, comme si tu voulais régir ta nouvelle Babya
lone avec le simple esprit patriarcal.
Et il est encore faux que ta hutte soit la première qtti soit
née au monde. Deux perches se croisant à leur sommet,
deux par derrière et une perche posée en travers pour former
le faîte, voilà ce qui est et ce qui reste une invention bien plus
précoce, comme tu petLx le reconnaître tous les jours chez
les gardiens des champs et des vignobles, et tn ne pourrai~
même pas en tirer un principe qui s'applique à tôn étable à
cochons.
Ainsi aucune de tes conclusions ne peut s'élever à la région
de la vérité, elles planent toutes dans l'atmosphère de ton
système. Tu veux nous enseigner ce dont nous àé'Cons a voir
besoin, parce que ce dont nous avons réellement besoin ne
peut pas se justifier d'après tes axiomes.
La colonne te tient à cœur, et dans une autre région
1., Allusi?n auX; principes est,hétiques tirés d 'une fausse interprétation
del antiq1J,Ité, qm p,-rd lei; artl.tes avant que ceux-ci aie.nt pu sentir l'art
par eu."C-mêll'le~. Gcethe pense sans doute aux • ConMdératl.011$ sur la peinture .• de Hai;edorn, dont il avait pu lui-même, à !'école d'Oeser, reconnaitre
la nefaste influence.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du monde tu serais un prophète. Tu dis ; la colonne est
l'élément premier, essentiel, du bâtiment, et le plus beau.
Quelle éminente élégance de la forme, quelle grandeur pure
et multiple, quand les colonnes sont là en rangs ! Mais gardezvous de les employer indûment; leur nature est d'être
libres. Malheur aux misérables qui ont appliqué leur
forme svelte contre des murs massifs !
Et pourtant il me semble, cher abbé 1 , que la fréquente
répétition de cette inconvenance qu'il y a à emmurer les
colonnes - au point que les modernes en sont arrivés à
rembourrer de maçonnerie même les intervalles des colonnes
dans les temples antiques - aurait pu provoquer en toi
quelques réflexions. Si ton oreille n'était pas sourde à la
vérité, ces pierres te l'auraient prêchée.
La colonne n'est nullement un élément de nos habitations;
bien au contraire elle contredit le caractère essentiel de
tous nos bâtiments. Nos maisons ne sont pas faites de quatre
colonnes aux quatre coins ; elles sont faites de quatre murs
sur quatre côtés, qui bien loin d'être des colonnes excluent
les colonnes; là où vous les ajoutez elles sont un pesant
superflu. Il en est de même pour nos palais et nos églises.
A peu d'exceptions près, dont je n'ai pas à tenir compte.
Ainsi les surfaces de vos édifices, plus elles s'étendent et
montent hardiment vers le ciel, plus elles devraient opprimer l'âme de leur insupportable uniformité! Soit! Mais
le Génie nous vient ici en aide, celui qui, inspira Erwin
de Steinbach : mets de la variété dans l'énorme mur
que tu dois élever vers le ciel, afin qu'il monte comme
un sublime arbre de Dieu largement étalé, avec des milliers de branches, des millions de rameaux et des feuilles
aussi nombreuses que le sable au bord de la mer ; tout
autour de lui annonce à la contrée la magnificence du
Seigneur son maître.

I. L'abbé l\Iarc-Antoi.ne Laugier, qw dans son • Essai sur l'architecture• (Paris 1;53), répète l'ancienM hypothèse d'après laquelle la première ·
hutte a consisté en un toit posé sur des piquets sans qu'il fflt question tles

murs.

DE L1 ARCHITECTURE ALLEMANDE

549

Quand j'allai pour la première fois à la cathédrale, j'avais
la tête pleine d'une connaissance générale du bon goût.
Docile à l'enseignement que j'avais reçu, je respectais
l'harmonie des masses, la pureté des formes, j'étais un ennemi
déclaré de l'arbitraire confus de l'ornementation gothique.
Sous la rubrique Gothique 1 , comme dans l'article d'un
dictionnaire, j'ent~sais tous les malentendus des synonymes qui m'avaient traversé la tête concernant ce qui est
indéfini, confus, peu naturel, raccommodé et surchargé.
Sans plus de raison qu'un peuple qui nomme barbare tout
le monde étranger, j'appelais gothique ce qui ne s'accordait
pas avec mon système, depuis l'ouvrage bien façonné et
bariolé des figurines et des images avec lesquelles nos gentilshommes bourgeois décorent leurs maisons, jusqu'au.,'{
restes sévères de l'ancienne architecture allemande, sur
lesquels, à propos de quelques volutes aventureuses, je
m'associais au cri universel : &lt;&lt; Entièrement écrasé par
l'ornementation », et ainsi, le long du chemin, je tremblais
de me trouver en présence d'un monstre difforme et rébarbatif.
Mais quand j'arrivai, quelle sensation imprévue me surprit
à la vue du monument ! Mon âme était emplie d'une impression grande et totale, que je pouvais goûter et dont je
pouvais jouir, parce qu'elle· tenait à l'hannonie de mille
détails, mais que je ne pouvais nullement reconnaître et
e:..--pliquer. On dit qu'il en est de même avec les joies célestes,
et combien de fois je suis retourné pour jouir de cette joie
céleste, pour saisir dans leurs œuvres l'esprit gigantesque
de nos frères aînés! Combien de fois je suis retourné pour
contempler sa dignité et sa magnificence de tous les côtés,
à toutes les distances, à chaque éclairage du jour. L'attitude
de l'esprit humain est difficile, quand l'œuvre de son frère
est si sublime qu'il ne peut que s'incliner et l'adorer. Que de
fois le crépuscule a rafraîchi mes yeux fatigués par l'attention du regard, et leur a donné un aimable repos, quand les
t. Le terme de stilo gotico avait été appliqué en Italie, à l'époque de la
Renaissance, à l'architecture ogivale qu'on jugeait barbare. Gqithe enseignera à ses compatriotes à le relever comme un titre d'honneur, emprunté
à l'une des races germaniques.
.

�550

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

innombrables parties se fondaient pour former des masses
entières, que celles-ci dans leur simplicité et leur grandeur
awaz:a.ïssaient à mon âmè, et que ma force se déployait
avec ivresse, avide à la fois de jouir et de connaître. Alors,
par de doux pressentiments, se révéla à moi le génie du grand
mrutre d'œu\tre. « De quoi t'étonnes-tu ? me murmurait-il.
Toutes œs masses étaient nécessaires, et ne les aperçois-tu
pas dans toutes les anciefines églises de ma ville ? Mon rôle se
boi:1e ~ établir un rapport convenable entre leurs grandèw'S
ar~itrwr&lt;:5, De même qu'au dessus de l'entrée principale,
qw domine les deux petites entrées latérales, s'ouvre le
larg:e cercle de la fenêtre, qui répond à la nef de l'église- et
ne ~erait autrement qu'une brutale ouverture laissant passer
le JOur- de même plus haut l'em.plaœm.ent des cloches e:x.i~
g~ait de petites fenêtres I Tout cela était nécessaire et je lui
a1 do~~ de belles formes. Mais hélas I qu.e dire quand je
plane 10 à _travers les sombrèS et hautes ouverlures, qui
semblent vides et inutiles ! Dans leur forme hardiment
élancée j'avai caché les forces secrètes, qui devaients élever
haut dans les airs ces deux tours, dont une seule hélas ! se
tient là tristement, sans la tête ornée du quintuple diadème
que je lui destinais, afu:I. que les provinces d'alentour rendissent hommage à elle et à sa royale sœur 11
Ainsi Erwin se Sépara de moi, et je- m'abîmai dans une
trist~e qui ne cessait pas de s'attacher à ce qui m'entourait.
JUS'J.U'à l'ihi»tant où les oiseaux du matin, qui hll.bitent dans
Bés mille fenêtres, jubilètent en voyant le soleil et m'éveil•
lèrent de mon sommeil. Comme il brillait fraichemtmt devant
~oi dans l'écla~ de la buée matinalè ! Comme je pouvais
JoyéUsement lm tendre les bras; contempler les grattdes
masses hannonie'Uses, anùnées jusque dans leurs innombrables particules, ~ telles les œuvres de la nature éter~
nelle ~ jusqu'à la moindre petite fibre, et toutes ces formes
tendant vers 16 Tout ! Comme l'immense bA.timent, appuyé
sur de fortes fon~tians, s'élève avec légèr&amp;té druis lei; airs,
comme tout est a3ouré et cependant construit pour l'éte.rJé dois à ton enseignement, Géni~j dè n'avoir plus le
vérlig'ê dè'vàtlt tes profondeurs, de sentir tomber dans mon
âme une goutte du repos délicieux de !'Esprit, qui peut

:nté'

DE L'ARCHITECTURE ALLEMANDE

contempler de haut une telle création et dire comme Dieu:
1.1 C'est bien! D

Et maintenant ma colère ne doit-elle pas éclater, saint
Erwin, quand l'historien de l'art allemand, se fia.nt à ce que
disent des voisins envieux, méconnaît son privilège et rape~
tisse ton œuvre en lui appliquant le mot mal compris de
Gothique? Alors qu'il devrait rendre gràce à Dieu, et pn;iclamer hautement : « Voici l'architecture allemande, notre
architecture, puisque !'Italien ne peut se vanter d'en. avoir
aucune, et encore moins le Français 1 ,,. Et si tu ne veux pas
t'avouer à. toi-même ce privilège, alors prouve-nous donc que
les Goths ont réellement bâ.ti de cette manière; tu y trouveras
quelques difficultés. Et tout à la fin, si tu ne démontres pas
qu'avant Homère il y a déjà eu un autre Homère, alors nous
te laissons volontiers le récit de petits essais heureux ou
malheureux. Pour nous, dans l'attitude de l'adoration 1 nous
avançons vers l'œuvre du maitre qui le premier sut téwrir
les éléments dispersés pour en former un tout vivant. Et toi,
mon cher frère, qui partages en esprit ma quête de la vérité
et de la beauté, ferme ton oreille à tout ce cliquetis de mots
sur les arts plastiques, viens, jouis et côntemple I Garde-toi
de profaner le nom de ton plus noble artiste, et hâte-toi do
venir contempler son magnifique ouvrage. S'il te répugne
ou te laisse indifférent, fais àtteler ta voiture et continue t-a
route sur Paris.
Mais je m'associe à toi, èhèr jeune homnie, qui restés Il
tout ému et ne pet1X aplanir lés contradictions qui se croisent
dans ton âme, toi qui tantôt sens la force irrésistible du
grand Tout, et tàntôt me grondes d'être un rêveur parce
que je vois de la beauté là où tu ne vois que force et que bru..
talité. Ne nous laisse pas séparér par un malentendu, I'le
laisse pas la. fa.de doctrine des plus rocentes théories esthé..
tiques t'amollir et t'enlever le sens de la rudesse qui seule
importe, afin que ta sensibilité maladiV'e ne finisses pas par
1. En réalité - les arcl\éologu~s allemands le r11oonn&amp;issent m1tintenant - c'est dans l'Ile-de-France, dès la seconda moitié du:&lt;m• siècle,

que l'a.rchltecture gothique a œmmencê son magnifique dêveJ-opp.m~nt,
bient-ot Côlitmùé de l'•uttè e6t6 du Rlain.

�552

LA NOl'VELLE REVUE FRANÇAISE

ne pouvoir supporter qu'un état tout uni et insignifiant.
Ils veulent vous faire croire que les beaux-arts sont nés du
penchant, qlÛ nous porte à embellir les choses autour de
nous. Ce n'est pas vrai I car si c'était vrai, la parole devrait
être ici laissée au bourgeois et à l'artisan. non au philosophe.
Les arts sont longtemps plastiques avant d'être beaux,
et pourtant ce sont des arts vrais et grands, oui, souvent
plus vrais et plus grands que les beaux-arts eu."\':-mêrnes. Car
dans l'homme il y a une nature plastique, qui manifeste
son activité dès que son existence est assurée. Dès qu'il n'a
plus de sujet de préoccupation ou de crainte, le demi-dieu,
actif dans son repos, saisit autour de lui de la matière pour
lui insuffler son esprit. Ainsi le sauvage modèle ses cocotiers, ses plumes et son corps avec des traits excentriques,
des fonnes monstrueuses et des couleurs vives. Et si vous
laissez cette formation plastiq uc se faire à partir des formes
les plus arbitraires, elle arrivera i\. un accord sans qu'il
soit besoin d'aucune proportion entre les parties ; car la
sensation initiale a suffi pow- en faire un tout caractéristique.
Cet art caractéristique est le seul vrai. Quand il agit autour
de lui en partant d'une sensation intérieure, unanime, personnelle et indépendante, insonciante et même ignorante
de tout ce qui est étranger, alor&lt;., qu'il soit né de l'âpre
sauvagerie ou de la sensibilité cultivée, il est entier et
vivant. Chez les nations et chez les individus vous en voyez
des degrés infinis. Plus l'âme s'élève au sentiment des proportions qui seules sont belles et éternelles, dont on peut prouver les accords essentiels, mais dont on ne peut que sentir
les mystères, et dans lesquelles seule se répand en mélodies
infinies la vie du Génie semblable à Dieu ; plus cette beauté
pénètre dans l'essence d'un esprit, en sorte qu'elle lui
semble innée, qu'elle seule le satisfait. qu'elle seule émane
de lui, plus l'artiste est heurew.., plus il est magnifique, et
plus nous nous courbons profondément pour adorer en lui
l'oint du Seigneur.
Et des hauteurs qu'a atteintes Erwin personne ne le
précipitera. C'est ici qu'est son œuvre; avancez et reconnaissez le plus profond sentiment de la vérité et de la beauté

DE L' ARCllITECTURE ALLEMANDE

553

des proportions qui ait jailli d'une âme allemande, forte et
rude, sur l'Hroite et sombre scène des prêtres du :Moyen Age.
Et notre siècle? Il a renoncé à son Génie, il a envoyé

ses fils de tous côtés, pour réwùr des produits étrangers qui
devaient leur nuire. Le Français léger, qui glane d'une manière
encore pire, a du moins une sorte d'esprit qui lui permet
de transformer ses conquêtes pour en faire un tout ; il construit maintenant pour sa Sainte :.\fadeltine un temple merveilleux a\'ec des colônnes grecques et des voûtes alJemandes 1
De l'un de nos artistes, a qui l'on demandait d'inventer un
portail pour une vieille église allemande, j'ai vu un modèle
achevé de magnifiques colonnades antiques.
Je ne puis dire assez haut combien je hais nos peintres
de marionnettes fardées. Ils ont capté les regards des femmes
par des situations dramatiques, des teints mensongers et des
habits bariolés. Plus viril est Albert Dürer dont les nouveau.....-:
venus se moquent; je préfère ta forme sculptée sur bois 2 •
Et vous-mêmes, hommes exccllents, , auxquels il a été
donné de jouir de la plus haute beauté, et qui à présent
descendez sur terre pour proclamer votre félicité, malgré
ses mérites votre 'érudition fait tort au Génie. Il ne veut
pas être enlevé et emporté sur des ailes étrangères, même
si c'étaient celles de l'aurore. C'est sa propre énergie qui
se déploie dans les rêves de l'enfant, dans la vie du jeune
homme, jusqu'à ce que, fort et agile comme le lion des
montagnes, il coure chercher une proie. Voilà comment l'éducation de cette énergie est génilralement faite par la nature,
car vous autres pédagogues ne pourrez jamais lui procurer
par vos artifices le théâtre varié de la vie, dont il a
besoin pour agir et jouir toujours dans la mesure de ses
forces.
Salut à toi, jeune garçon l toi qui es né avec une vue claire
1. L'Ë'.glise de la Maqcleine à Pari , commencéo en 1764 par Coutant
d'Ivry, devait à cette époque être surmont~ de hautes coupoles visibles

l'extérieur. On les remplaça au x1x• si.ècl~, !OIS de l'achèvement de l'édi•
tke, par des coupoles surbaissées de style byzanti11.
2. Avec Erwin et Hans Sachs, Dürer fut toujolll!ô considéré par Gœth':l
comme llll reprtsentant caractéristique de l'esprit allemand.
3. Gœthe s'adresse aux connaisseurs de l'antiquité.
d,,

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des proportions, et avec le don de façonner facilement toutes
les images. Quand peu à peu la joie de vivre s'éveillera
autour de toi et que tu ressentiras l'allégresse qui vient à
l'homme du travail, de la crainte et de l'espérance; quand
tu entendras le cri courageux du vigneron, lorsque l'abondance de l'automne bouillonne dans ses tonneaux, la danse
animée du moissonneur lorsque il a E&gt;uspendu la faucille
oisive dans le haut des solives; quand, atteignant l'âge
d'homme, tu sentiras dans ta plume la force nerveuse des
désirs et des doukntrs, que tu auras assez lutté, souffert,
et joui, que tu seras rassasié de la beauté terrestre, et que tu
seras digne de reposer dans les bras de la déesse, digne
d'éprouver sur son Sein les sentiments qui accordèrent à
!'Hercule divinisé une nouvelle naissance, - accueille-le,
beauté du ciel, toi qui sers d'iRtermédiaire entre les dieux et
les hommes, et que mieux que Prométhée il fasse descendre
la félicité des dieu..x sur la tette.

(trad,wtion

JEA?( DE PANGE)

CHRONIQUES

PROPOS D'ALAIN
J'imagine Gœthe armé de son marteau de géologue, et
frappant sur la montagne. Les morceaux de montagne, tous
différents et singuliers, qu'il rangeait sur sa table, il ne se
lassait pas de les regarder ; Il observait; c'est une fonction
de l'esprit que l'enragée technique nous fait oublier. Il
observait, il ne pensait jamais à changer la chose. Je ne
vois pas que l'idée d'une machine se soit jamais formée
dans son esprit. Dans son Meister, il circonscrit les métiers
éternels, comme de mineur, de forgeron, de tisserand; et
toujours frappant sur les montagnes. C'est l'homme des
solides ; je dirais presque que les fluides sont ses ennemis
propres. La partie fluide de lui-même, ses passions, sa jeu•
nesse, il la secoue de lui, il s'en délivre. Il attend et il espère
le moment du cristal et la lumière fixée. Les beautés de
l'I,Phigéns, sont en quelque façon minérales; ce sont des
moments éternels. Ceux qui peuvent saisir ses poèmes
comme matiètê sonore y discernent, à ce qu'ils disent, le
pas sut le sol et l'écho rebondissant, ce qui fait une musique
ferme et disciplinée. Il se plai!iait à régler jusqu'au détail la
déclamation poétique, mesurant le ~ou:ffle et les pauses. Et
je conjecture que le théâtre était à ses yeux, à ses yeux
fixe; et perçants, un objet plus solide encore que le monde,
et sértànt le!S passions de plui. près, changeant en objets ces
mouvements redoutables, concentrant et fixant les feux.
comme font les diamants. Le Faust se trouve sur les limite.;
de ce jeu ·hardi. Mais, aussi dans le Meister, on remarquera.
la tnêrt1e proportion entre la catastrophe, lllle des plus
émôu'Va.ntM qui i.oient, et les degrés du souvenir et du salut,
qui sont de tnatbre. Il faut dire que ce majestueux edifi.ce
tremble de passions enchainées; non pas tant apaisées;
un noir et immobile regard en dit plus que les poignards et
les convulsions. Qu'est-ce qu'un poème, sinon l'insoutenable

soutenu?

�556

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La structure du Mei"ster, si longtemps interrogée, m'a
fait comprendre à la fui, ou à peu près comprendre, l'énigme
du Werther. Car on peut remarquer premièrement que le
désespoir ne se propose pas dans le moment du mariage,
où tout est fini, mais bien quand, après un assez long temps,
l'espoir revient, et même, si on lit bien, la certitude que
l'amour sera le plus fort. Ainsi la contradiction n'est pas
entre la passion et l'événement e:,..i:érieur, mais dans la
passion même, qui veut et ne veut pas, et qui craint ce
qu'elle cherche. Il s'y joint des déceptions d'ambitieux :
car Werther, dans l'intervalle, s'est mêlé au monde des
hommes et aux grande; affaires. Ce mélange n'a pas échappé
à Napoléon, ce contraire de Gœthe, cet homme qui accomplissait par la violence, et qui ne dura guère. Cette discussion de littérature, entre l'empereur et le poète, nous est
conservée par F. de Muller. (( Pour Werther, l'empereur
assura l'avoir lu sept fois, et en donna la preuve en faisant
une analyse approfondie de ce roman, non sans trouver
qu'à certains passages les motifs de l'ambition meurtrie
venaient se mélanger à ceux de l'amour passionné. Cela,
dit l'empereur, n'est pas conforme à la nature humaine,
et cela affaiblit dans l'esprit du lecteur, l'idée qu'il s'était
faite de la puissance irrésistible de l'amour sur Werther.
Pourquoi avez-vous fait cela? ,, Gœtbe convint de tout.
Que pouvait-il dire d'autre. Il avait sa manière de vaincre
le fluide. Savoir. Faire. Mais l'art est long, et l'œuvre ne
répond jamais aux questionneurs. Comment aurait-il
expliqué à ce Corse en mouvement la nécessité de mourir
au commencement afin de revivre ? l\:Ieister est revenu du
sombre royaume ; Faust en est revenu ; Gœthe en est revenu.
Il n'est pas bon d'être un ambitieux déçu; mais un ambitieux mort, c'est un homme. Conduire un grand duc, ce
n'est pas difficile alots, et on peut même l'aimer. C'est ainsi
qu'à des traits royaux on peut comprendre que Gœthe
aurait su, en un quart d'heure par jour, gouverner l'empire
et l'empereur même. Car les passions ne font rien, mais le
souvenir des passions a toute puissance, par la seule idée
que le plus difficile est loin derrière soi. Napoléon ne pouvait
le comprendre, mais il l'a senti comme on s.e nt l'impénétrable contraire. Aussi est-ce à la fin de cet entretien qu'il
dit de Gœthe: &lt;t Voilà un homme.&gt;&gt;
ALAIN

LETTRE

Paris, II février 1932.
MOKSIEUR,

Votre invitation m'honore et me touche. Mais des circonstances indépendantes de ma volonté m'interdisant tout
travail de quelque importance, je regrette vivement de ne
pouvoir vous répondre que par ces quelques lignes.
Comment un prêtre qui ne sait pas un mot d'allemand
a-t-il pu s'intéresser à Gœthe au point de courir passionnément sur toutes ses traces, en Allemagne, en France et en
Italie jusqu'au fond de la Sicile ?
A ceux qui s'en étonneraient, je me permettrai de rappeler
que Marguerite, le personnage le plus populaire de sa tragédie e&lt;:t d'origine catholique, et jl est fort possible qu'il en
soit de même pour }.lfignon. Elles ne sont pas des saintes,
je l'avoue, mais elles révèlent dans leurs faiblesses mêmes
un charme attendrissant qui ne saurait nuire d'aucune
sorte à tu..e religion « désirable et aimable » selon le mot de
Pascal. Et quand Faust, Msabusé de tout, s'apprête à boire
à la coupe fatale, c'est le son joyeux des cloches de
Pâques qui le retient et lui rend la force de vivre. On sait
aussi que la seconde partie du poème s'achève par des
chants presque dignes du mois de Marie.
L'homme dépasse encore son œuvre. Qùel esprit ouvert
à toutes les sciences et à tous les arts, d'où qu'ils viennent!
k)uel ami noble et sûr pour Schiller, pour un rival plus jeune
que beaucoup de ses contemporains lui préfèrent! Quel
souci d'une discipline intérieure qui le hante et le poursuit,
d'une expérience à l'autre, comme un idéal et comme un
remords 1
S'il a commis des fautes, n'est-il pas juste de le faire

��LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'Arc de Triomphe (sur le seuil duquel préside aujourd'hui le
Soldat inconnu, dont il n'est pas sûr qu'il ait voulu cela),
c'est éminemment Napoléon et Hugo. - Et eux, ils l'ont
voulu, bien voulu! Ajouterons-nous que si le roi Voltaire
est le grand héritier de notre littérature, et l'acte même du
génie classique en tant que possession d'héritage, Hugo est le
conquérant qui suit une révolution et qui l'utilise en empj.re ?
Comme le romantisme sans Hugo ressemblerait à la Révolution sans Napoléon ! Termj.nons en remarquant que ni
Napoléon ni Hugo n'ont eu d'héritier vrai, que tous deux
ont fulminé en météores, terriblement dangereux pour leurs
successeurs, et que, devant les vieux romantiques d'avantguerre que nous avons encore connus, la critique eût volontiers repris sur ces Hugo III le thème de l'Expiation. - Et
le roi Voltaire? direz-vous, les tragédies de M. de Voltaire ? Ont-elles eu des héritiers ? Où est son institution,
où est sa dynastie ? - Sur nous, messieurs, autour de
nous, et c'est la dynastie régnante, puisque la monarchie
de Ferney a duré encore plus longtemps que celle de Versailles, que Voltaire gouverne la littérature la plus universelle et la plus vivante, celle du journal, et que ses héritiers journalistes, de droite ou de gauche, le continuent
honorablement et brillamment, sinon depuis sa mort, tout
an moins depuis la Révolution. Évidemment il y a eu une
redistribution de l'Etat. Le roi Voltaire a perdu des titres
et il en a pris d'autres ; il est aujourd'hui, officiellement,
prince des journalistes, cela nous suffit. - Hugo ne reste-t-il
pas l'empereur des poètes lyriques ? - Ce n'est pas la même
chose. On admire Hugo, on ne le suit plus, tandis' que même
le journaliste qui n'admire pas son prince est obligé de le
suivre, de faire comme lui, sous peine de n'être point lu du
pnblic. Le journaliste qui voltairianise reçoit des fleurs du
public et de fortes mensualités de ses directeurs ; le poète
qui hugolise reçoit d..:s pommes, et n'est plus rien, pas même
académicien.
Si en France la République des Lettres a eu son roi et
eon empereur, il est remarquable qu'elle n'ait jamais eu de
Président. Une grande nature présidentielle, ce serait une
grande nature critique, lllle puissante intelligence objective.

RÉFLEXIONS

familière avec tous les partis de l'esprit, habile dans l'art de
les comprendre, d1; les consulter et de les utiliser, un arbitre
honoré, armé des balances généralement et du glaive

exceptionnellement, ayant d'ailleurs milité dans les partis
et créé dans plusieurs genres, sinon dans tous, non assez
retiré dans l'intelligence pour ne pas sentir avec des sens
d'artiste et pour ne pas créer avec l'originalité du génie,
mais enfin, comme un temple grec, étalant d'abord et de
loin au regard un fronton compréhensif et puissant. SainteBeuve, direz-vous ? A la réflexion on rejettera cette candidature. Sainte-Beuve n'est pas une nature présidentielle, c'est
une nature ministérielle. S'il a débuté dans le cabinet
romantique comme sous-secrétaire d'Etat à la propagande,
il n'a pas tardé à devenir le ministre permanent et irremplaçable d'un vaste département, celui de la critique classique
et de la psychologie littéraire. Un esprit jaloux et des
échecs dans l'ordre de la création ont contribué à le maintenir dans l'état que lui-même appelle une nature seconde.
Renan ? Trop clérical. Un clerc ne fait pas un chef d'Etat,
et le diocèse de la libre-pensée, dont il reçut la crosse et
l'anneau aprè:. Sainte-Beuve, n'est pas la République des
Lettres. Non plus que la France, la République des Lettres
ne veut du gouvernement des· curés. Taine ? Dans le beau
tens du mot, un grand commis. Nous sommes décidément
obligés de nous passer de Président.

Cette nature présidentielle, qui nous manque est-œ
qu'avec Gœthe, l'Allemagne la fournirait à l'Europe. Notez
que c'était déjà sous une figure de ce genre que s'était
levé d'Allemagne le génie le plus européen du x.vue siècle,
Leibnitz. Ses formules : " Il ne faut pas être un mécontent dans la République de l'Univers ». &lt;L Je ne méprise
presque rien», « Tous les systèmes sont vrais par ce qu'ils
affirment et faux par ce qu'ils nient », sont de magnifiques
maximes présidentielles : en remplaçant systèmes par partis, la seconde devrait être inscrite en lettres d'or sur les
lambris de l'Elysée. Sa correspondance est d'un président

�564

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de la science et de la pensée. Il est même bien remarquable
que, tandis que Descartes, extrêmement jaloux de la liberté
de Dieu, n'a jamais souffert qu'on le vît S?us une autre
figure que celle d'un pouvoir absolu, d'une · volo~té sans
obstacles, même logiques, et avec un autre attribut que
la plénitude de la royauté, Leib~tz le conçoit ~o~e un
président de République, le gardien _de la consti~ut~on et
de l'ordre de l'univers, qui ne dévie pas du pnnc1pe du
meilleur, et appelle nécessairement le meilleur m~nde possible à l'être, comme le Président confie le pouvoir au chef
éventuel de la plus forte majorité.
Mais personne n'est moins artiste que Leibnitz, et son
génie n'a pas visé dans un style et dans des créati~ns le prestige de la gloire littéraire, nécessaire aux ~and~ mfluences.
L'homme qui a réalisé dans le monde de 1 espnt une nature
présidentielle, comme Voltaire a obtenu une destinée royale
et comme Hugo a trouvé sur sa colonne une stature napoléonienne, on le verra donc en Gœthe. Pour faire un roi il
faut une tradition. Le miracle fulminant de !'Empereur est
celui du gérue. A la différence de Voltaire, Gœthe paraît dans
un pays d'une langue sans tradition littéraire. A la différence
de Hugo autant que de Byron (celui-ci, c'est le roi Vikin?, le
Guiscard en Sicile) il reste assez étranger aux fulgurations
et aux tonnerres du génie. Pour devenir le grand Président,
le délégué à la clairvoyance, à l'équilibre et à la ~ompensation il lui suffit de porter le titre que Napoléon lm a donné :
un homme. Et, par le même procès de généralisation qui
fournissait aux Grecs leurs dieux et leurs statues, l'Homme.
Que préside Gœthe ? La nature humaine.
A qui verrait un jeu d'esprit et un simple amusement dans
la motion de Francfort et dans cette nature présidentielle de
Gœthe, je répondrai simplement par cette page de l'~ des
candidats que nous avons évincés, Sainte-Beuve, qm, en
employant d'autres mots, ne caractérise guère autreme~t la
figure de Gœthe, et lui donne bien une figure de président
de la République des idées et des formes : « Le propre de
Gœthe était l'étendue, l'universalité même. Grand naturaliste et poète, il étudie chaque objet et le voit,~ ~ f_ois dan_s
la réalité et dans l'idéal; il l'étudie en tant qu mdividu, et il

RÉFLEXIONS

l'élève, il le place à son rang dans l'ordre général de la nature ;
et cependant il en respire le parfum de poésie que toute
chose recèle en soi. Gœthe tirait de la poésie de tout ; il était
curieux de tout. Il n'était pas un homme, pas une branche
d'étude, dont il ne s'enquît avec une curiosité, une précision qui voulait tout en savoir, tout en saisir, jusqu'au
moindre repli. On aurait dit d'une passion exclusive ; puis,
quand c'était fini et connu, il tournait la tête et passait à
un autre objet. Dans sa noble maison, dans ce cabinet qui
avait au frontispice ce mot : Salve, il exerçait l'hospitalité
envers les étrangers, les recevant indistinctement, causant
avec eux dans leur langue, faisant servir chacun de sujet à
son étude, à sa connaissance, n'ayant d'autre but en toute
chose que l'agrandissement de son goût; serein, calme, sans
fiel, sans envie. Quand une chose ou un homme lui déplaisait,
ou ne valait pas la peine qu'il s'y arrêtât plus longtemps, il
se détournait et portait son regard ailleurs, dans ce vaste
univers où il n'avait qu'à choisir; non pas indifférent, mais
non pas attaché, curieux avec insistance, avec sollkitude,
mais sans se prendre au fond ; bienveillant comme on se
figure que le serait un dieu ; véritablement olympien : ce
mot, de l'autre côté du Rhin, ne fait pas sourire. Paraissaitil un poète nouveau, un talent marqué d'originalité, un
Byron, un Manzoni, Gœthe l'étudiait aussitôt avec un intérêt
extrême et sans y apporter aucun sentiment personnel
étranger : il avait l'amour du génie. »
Ici une objection se présente. Un Président doit être élevé
au-dessus des partis pour les comprendre, avoir l'amour de
leurs génies. Or, dira-t-on, il y a un génie auquel Gœthe
reste étranger et même hostile : le Génie du Christianisme.
Sainte-Beuve fait cette restriction. « Gœthe comprenait tout
dans l'univers, - tout, excepté deux choses peut-être, le
chrétien et le héros. • Plus tard Sainte-Beuve s'est rétracté
en ce qui concerne le héros, non en ce qui regarde le chrétien.
L'auteur de Port-Royal, bien qu'évêque de la libre-pensée,
étendait davantage, de ce côté, son génie présidentiel. Entre
Jupiter et le Christ, Gœthe a opté pour Jupiter. Mais notons
qu'une nature présidentielle chimiquement pure est aussi
inconcevable que la nature royale ou impériale également

�566

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pure. Il y a des moments où l'on a plus envie de comparer
Voltaire au singe de Fagotin qu'à Louis XIV. Et Veuillot
ne voyait pas dans Hugo à Guernesey Napoléon à SainteHelène, mais bien Jocru.se à Patmos. L'opposition garde ses
droits. Paul Claudel, qui est catholique intégral, appelle le
Président Gœthe un âne sulenneJ, du même fonds dont son
camarade Léon Daudet, qui a coutume de designer les chefs
de l'Etat républicain par une onomastique de bestiaire, nommait l'honorable président Fallières le bœuf. Le rôle présidentiel comporte certains dehors vacants, certaine solennité
compassée, qui prêtent au..-.: brocards, et les chrétiens comme
les royalistes sont ici dans leur droit : est-ce qu'à gauche on
s'est privé de chansonner le confesseur de M. de Chateaubriand et le Sacre de Cluzrles le Simple ? (Un plâtre qu'on
prend pour du marbre, dit Barbey de Gœthe.) Cette licence
étant donnée à l'opposition, et à défaut d'une nature présidentielle encore plus émint:nte que la sienne {mais voilà 1
elle ferait aspirer son titulaire à la tyrannie, et il césariserait,
comme Victor Hugo 1) Gœthe reste le Président. On ne lui
tiendra même pas trop rigueur de ses boutades anti-chrétiennes. N'oublions pas que le Faust non seulement est bâti
sur un thème chrétien, mais que Gœthe y incorpore au sens
de l'œuvre les directions de l'humanité chrétienne. Cet
homme qui a dit qu'il haïssait les cloches est aussi le premier
qui ait fait entrer avec Faust les cloches de Pâques dans la
poésie. On a écrit que dans Iphigénie il avait transformé en
diaconesse l'héroïne d'Euripide : ce n'est pas inexact.
L' œuvre de Gœthe reste une grande mine pour un lettré.
Mais de cette œuvre il semble que trois livres surtout donnent
couramment à l'humanité un système de références usuel,
soient classés comme marques universellement connues de
nourritures spirituelles : le Faust, Wilhelm Meister et les
Conversaticms avec Eckermann. Ce sont trois livres éminemment présidentiels.
Faust est la première œuvre où un grand poète se soit
proposé un tableau cyclique de la destinée humaine sous sa
forme spirituelle, et dont le héros soit l'homme en tant qu'il
aspire, entre autres aspirations humaines, à la connaissance.
A vrai dire il y avait Platon, mais entre le Socrate de

RÉFLEXIONS

Platon et le Faust de Gœthe une chaîne avait été rompue.
Le tableau cyclique faustien se développe d'ailleurs au-dessna
de:; partis-pris de Platon, et il embrasse quelque chose de
l'infini du monde moderne. Le poète s'établit devant la
destinée humaine avec une forte impartialité, une puissante
sympathie, un oui donné à tout, même à l'esprit de négation,
qui est le diable, et qui porte pierre.
Wilhelm Meister témoigne de la même nature. On s'est
étonné parfois de l'illogisme apparent de ce livre, qui est
le roman de ce développement individuel, éminemment
gœthéen, mais qui s'achève, dans la mesme où il s'achève, en
consacrant de son activité le génie allemand du Verein. Il n'y
a pas là 4e .contradiction. Gœthe écrit dans Meister le roman
de la découverte dela vie et de l'éducation par la vie. II s'agit
moins de sa vie que de la vie, moins de Gœthe que de l'homme.
On y trouve non seulement le passage du théâtre à la vie
mais l~ passage d'un Gœthe homtne libre à un Gœthe jug;
et arbitre, une nature présidentielle qui se révèle et s'explicite, une pensée qui met chacun à sa place, qui l'utilise pour
des fins supérieures, pour le bien d'un tout, de sorte que le
roman, commencé dans les coulisses d'un théâtre de marionnettes (et où les marionnettes ne manquent pas) s'achève
dans la présence et l'imitation du Dieu présidentiel de
Leibnitz: le conseiller de Weimar rejoint l'bbtoriographe de
Brunswick.
Quant aux: Entretiens avec Eckermann, ce n'est point par
tous leurs détails qu'ils méritent d'être retenus. Des pages
mêmes s'y trouveraient, à l'appui du jugement qui coûta
à Claudel l'ambassade de Berlin I Mais, d'abord, ils sont
d'Eckermann et non de Gœthe. Ensuite leur éternel intérêt
est de nous introduire exactement à l'intérieur d'un cerveau
présidentiel, dans les appartements privés d'un Président
des idées. Le style, le son, le poids, l'équilibre, Iïmpartialité
lumineuse des jugements de Gœthe, leur forme ~ouveraine,
apportent à l'esprit du lecteur un bienfait plus grai1d que
le°: ~on:enu. _Les Entretiens sont un quartier général de
luc~dité littru:a1re, artistique, philosophique. Gœthe y parait
moms un arbitre entre les partis que, dans sa robe de chambre
blanche, un aïeul comp1éhensif et respecté au milieu des

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

familles d'esprit. Il est possible, il est probable que le vieux
Président radote parfois; ce radotage ressemble à telle couleur
ternie d'un tableau de maitre, qui évidemment ne vibre
et ne chante plus, mais qui, par la société profonde qu'elle
continue à former avec les autres tons, par l'autorité de cette
surface peinte, où tout se tient comme dans un discours
cohérent, reste chargée de signification et concourt toujours
au poids d'une beauté. Les Entretiens font de Gcethe le
Nestor du x1xe siècle. Et ce n'est pas le roi Voltaire, ni
l'empereur Hugo, bien que la vieillesse des bois chefs
ait atteint le même âge, quatre-vingt-trois ans, que l'on
comparerait au vieillard de Pylos! D'ailleurs, comme tout
est dans Homère, si le père des poètes a compris Agamemnon
comme une nature royale que Racine, en la copiant sur
l'antique, trouve déjà lotrisquatorzienne, si Achille, fils de la
déesse, ressemble à un jeune Bonaparte, l'Iliade a fait assez
naturellement assumer à Nestor, doyen des chefs grecs, une
nature présidentielle : le roi, le héros, le président, trois
têtt:s de l'armée humaine.
Est-ce en mémoire de Gœthe que l'Homéride Lamartine,
dans la Marseillaise de la Paix, en même temps qu'une
strophe donne à la France une figure achilléenne
Et vivent ces essaims de la ruck~ de France ...

assigne à ]'Allemagne, dans l'Europe de 1840, huit ans
après la mort du Président, une figure nestorienne ?
Vivent tes nobles fils de la grave Allemagne I

le sang /raid de le"'r Iront cowure un foyer ardent.
Chevaliers tombés ,ois des maim; de Charlemagne,
ùurs chefs sont tes Nestors des conseils d'Occident,

Lem cœur st1r est pareil au puits de la sirène,
Et tout ce qz"''on y 1ette, amour, bienfait ou haine,
Ne remonte famais du /otid.
On dirait un buste de Gœthe avec une couronne de roi,
comme le Napoléon de la Colonne est costumé en empereur romain. Dans cette ain1able illusion, les derniers vers

RÉFLEXIONS

569

formuleraient magnifiquement une des raisons qui obligent
les bons électeurs présidentiels à voter pour Gœthe contre
Sainte-Beuve, dont la candidature aurait des partisans.
Cette année du centenaire de Gœthe, nous n'effacerons
rien de la strophe de Lamartine. Elle répond à une Allemagne nouménale, qui depuis est tombée, comme le Cédar
de la Chut.e d'un Ange, mais qui, dans l'ordre de la paix et
de la raison, peut remonter par les neuf degrés de feu dont
chacun brûle le pied qu'il soutient. Pour une Fédération
Européenne, serait-il invraisemblable que l'Allemagne
retrouvât cette place de Nestor que Lamartine, les yeux
peut-être fixés sur Weimar, lui a assignée ? Il y a une grande
part de vérité dans ce mot de Maurras, dont il fait d'ailleurs
la clef de voûte et la raison de son anti-européanisme :
a L'Europe c'est l'Allemagne ! &gt;1 Entende;,; que, pour Maurras, ce qui est donné comme nourriture à l'idée européenne
profite à l'Allemagne, comme la nourriture de l'homme
affligé d'un ténia profite à son habitant. L'année même
où l'Allemagne entra dans la société des Nations, un Allemand considérable, fort intelligent, vint parler à Genève,
et, dans des conférences à l'École des Hautes Études Internationales, expliqua que l'Allemagne pénétrait dans la
Société par la grande porte, et comme dans un monde
où elle pouvait faire valoir un de ses privilèges principaux,
qui était, par sa place centrale, entre les Latins et les
Slaves, de constituer comme l'estomac de l'Europe, autour
duquel se répartissaient les membres : aucun pays, par
conséquent, n'étai'" plus intéressé à la paix européenne.
Peut-être on montrerait avec la même facilité que, pour la
même raison, aucun pays ne peut être plus tenté par la
guerre. Mais là n'est pas la question. Que ce soit pour le
bien ou pour le mal, cet Allemand exposait les titres de
l'Allemagne à une fonction présidentielle, à la place la plus
en vue dans le cartel d'intérêts européens qui devait alors
se former demain, et il eût pu, s'il n'eût été retenu dans son
role et son langage d'économiste, réclamer pour son pays la
place gcethéenne dans la coopération des idées. Assumant
moi-même ici une petite fonction présidentielle, au fauteuil
et à la sonnette dans une coquille de noix, je m'attache

�570

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

simplement à arrêter une idée que je laisse le lecteur libre
d'infléchir dans le sens de Maurras ou dans le sens de notre
Allemand d'accord sur le fond. Puisse alors I932, à l'ombre
de Gœth:, et au bénéfice de ces considérations, con~ertir les
vieux ferments impériaux et royau,x, abolis à Weimar, en
fen:nènts présidentiels! Quand nous essayons d'ap?liquer à
l'Allemagne d'aujourd'hui la strophe de Lamartine, nous
voyons bien quelque chose, mais nous distinguons m~,
comme les animawr à la lanterne magique. Il faudrait
âlors qu'au deuxième centenaire de la naissance de G~the,
dan::- dix-sept ans, on vît avec clarté, et que, dans cet mtervalle, le pays du Président eût gagné pacifiquement, sagement, gœthéennement, la figure présidentielle qui se trouve,
paraît-il, impliquée chns sa géographie.
pl~ce ~e Nestor
des conseils d'Occident, à Genève, est auJoUid hu1 vacante,
Oh! absolument vacante ! Dans cette cru:ence, renouvelons
la décision de Francfort, et plaçons, à défaut des Nestors
de chair et d'os l'année r932 s.ous la présidence de Gœthe.
Il eût été beau ~ue cette déclaration eût inauguré, au lieu
d'un prêche, le 3 février, les grandes assises pacificatrices
de Genève.

I:a

ALBERT THIBAUDET

GŒTHE AUJOURD'HUI

Le calme dans le mécontentement de soi. C'est sans doute
la grande leçon que nous donne, que donnera à jamais,
Gœthe. Dans la célèbre anecdote où Beethoven se conduit
si rudement avec les autorités, Gœthe lève son chapeau,
préserve les apparences du respect, et laisse passer, même
lorsque l'ami admiré, Beethoven, se révolte. Et Beethoven
a notre sympathie, mais c'est Gœthe qui nous donne wie
leçon. Car Gœthe, au fond, estimait les autorités moins
que Beethoven même ; et, de plus, mieux que Beethoven
même, il reconnaissait que les autorités sont ce qu'elles
sont parce que nous sommes ce que nous sommes. Il comprenait, alors que Beethoven ne comprenait pas, que nous,
et les Gœthe et les Beethoven aussi, que nous tous, sommes
responsables des autorités. On n'est mécontent que de soimême.

W arte nur - Balde - Ruhest du auck ...
Attends seulement - Bient6t - Toi aussi tu seras en repos ... .

Œuyre immense, et à aucun moment de laquelle il ne
s'est arrêté avec satisfaction. Il a renié Werther. Il n'était
pas content de I'Ur Faust, ni sans doute du Fa1tst, ni encore
du second Faust, qu'il a retouché si longtemps et laissé
pour après sa mort. Croyez-vous qu'il fût content del' Herman et Dorothée ? Il connaissait le danger final de la satisfaction de soi. C'est probablement de son Iphigénie qu'il
a tiré le plus de contentement, ,'parce qu'il y avait si .
bien suivi les Grecs et les Français, ·tout en restant Gœthe
et Allemand. Il sentait qu'il avait ajouté un geste à une
grande tradition. Ce n'était pas tant de lui-même qu'il
était content, que de la tradition, et de la sentir encore
vivante en lui.

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��LA NOUVELLE lŒVUB 11:URÇ,USS

I• erreun de 1CD optique, tmioîgnent au cootnn d'm
artiste qui veut d&amp;ndre, devant une ICÎence qui se quantifie
afin de se constituer, le point de vue poétique de la qualit6
llenSl'ble. D'autres encore, plus exaltés. faisant de lui une
sorte d'humanist,e surhumain, le dressent devant Dieu dans
ane attitude de Prom~hée, alors que le xvm• siècle imposait à l'humanisme une épreuve 80Cia1e à laquelle Gœtbe
s'est obstinffllellt d«obé. )fajs les plus égarants soot ceux
qui prétendent que Gœtbe est in~finissahle parce qu'il est
une.manière d'infini humain.
Je n'ai l'impression de l'entendre à peu près - je prends
toutes mes responsabilit~. que lorsque, quittant
!'Olympe, je le dépouille des foudres de Prométhée, lorsque
je me persuade, luttant contre l'instinct de vénération, que
Gœthe est d'abord un grand écrivain, plutôt qu!un grand
artiste, un homme merveilleusement doué pour traduire
en mots n'importe quoi. Au vrai, il faut prendre le terme
dans sa pleine acception : Gœtbe est le plus magnifique, le
plus constant, le plus coulant des traducteurs. Mais la
langue dans laquelle il traduit ce n'importe quoi, aassi bien
le système de Spinoza, que les visions de Herder, que les
données de l'optique. est soumise à des lois qui le transforment
et Je déforment entièrement. Que l'unité des parties de la
plante - idée esthétique s'il en fut - ne nous égare pas:
ce n'est plus Spinoza, ni même Herder, que nous retrouvons
cbez Gœtbe, mais toujours une écriture, ou mieux an
chant peu soucieux des replis de l'idée créatrice. Un homme
qui chante et qui jette les pensées dès autres au foyer de

a chanson.
Le voisinage de la conception et de la parole, chez Gœthe,
fllt immMiat. De tous les grands écrivains, c'est lui qui
crée le plus pns de son entendement. De là ce chant oœtinu
de l'intelligence qui perce et domine la sympbome dea aenations. Chant souverain, en effet, mais trompeur, car l'intelligence est id l'esclave de l'artiste, et les termes qu'elle
empunte à la philosophie, à la science, sœt Jllétamorpboais,
soas l"identit4§ verbale, en objets de jouissance pure pour les
ams. Quand Diderot et Voltaire font de la physique, bien
ou mal, il n'y a pas moyen de s'y tromper. Gœthe tnnapoae

tofilec:n. tomme fait 1e m-.,

r.,,._'°"

57'1
de SOD mteJ.

~ c•est~-ctire en fait lè contœite d e l ' ~ intel-

leetœlle.

Saaf en 1lll domaine daimitt§, où cette activitf est extra:ardinairement f6concle. L'inœlligenœ de Gœthe est surtout

dt nature mécimiclenne : l'ajustement des pièces lui importe

beaucoup plus que leur contenu, leur subStance. U, il
est incomparable, pnds et superbement indiffhent, bon. . , et dBi1m§ de tout fardeau moral, espêce d'artisan:
gigantesque. Gœthe a fond~ ce qu'on pourrait appeler la
critique manuelle, qui consiste à dmiotiter puis à remonter
l'œuvre, 1itthairè ou plastique, en mettant les join~. en
~ t les articulations ob il faut. Et ses œavres penonnelles elles-mêmes, si l'on excepte Wm.ü,, Willk-lM Mdst#
et le S"oll4 FIIUSI, font penser à de splendides • remonia.- • dont les ~ viennent d'ailleurs. Oui, même l'admirable Difltm, où la ~ de la sagesse et le bonheur de sa
nme en scène sont dans un rapport extraordinahement
subtil.
Que Gœtbe soit en effet le roi des metteurs en sœrle,
j'entends d e s ~ de leur œuvre et de leur vie, cela
n~ contest~ pâr personne. N'a-t-il pas ~ftnitiveinent
mil au J)oint ce commentaire perpétuel qui accompagne JË-$
questions de l'œuvre d'adroites réponses, quelquefois avant,
toujours après, et que nous voyons aujourd'hui d'un usage
comant dans le commerce littérafrè ? Mais il faut pousser
un peu plus foin. Gœthe a su établir une relation si souple
entre sa vie ét son œuvn, qu'il nous est impossible de savoir
quand notas touchons l'homme, et quand le poète. Son
œùvte est une seconde vie, sa vie une seconde œuvre. D'ou
un ~ant alibi qui lui permet de répondre aux questions
lés phis exigeantes. Ob est-il ? Nous n'en savons rien. Nous
a"fODS qu'il est, c'ëst teut, et c'est immense. Nul mieux
qœ, lui ne nous a rendu sensible une 'f&gt;,lsMCs. S'il a voulu
sauver son être, il y a réussi.
Mais ~ t ? Voilà donc le triomphe de l'humanisme? Je
ne le crois pas, à moins qu'on apPelle humaniste tout homme
qui tàche de se délivrer de Dieu, ou qui s'en passe naturellement. Mais c'est qualifier trop vite. Le sauvetage chez
37

�578

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Gœthe est trop individuel. Il n•arrache pas les autres avec
lui de l'ornière, il ne communique avec eux que par le
détour des conseils. On se dit trop souvent, quand on le
fréquente: 11. Quelle chance qu'il ait vécu dans le temps et
dans le lieu où il a vécu. » On ne pourrait dire cela à propos
d•un Montaigne ou d'un Herder. Dur lutteur. héroïque si
l'on veut, mais pour soi, ce qui facilite un peu les- choses.
Il me fait songer, par contraste, à la chèvre de M. Séguin:
il a lutté toute la nuit, certes, mais au matin il n'a pas été
mangé. Quoique on en ait, cela gêne un peu.
J'ai tort sans doute d'alourdir de tant de réserves un
panégyrique. Ce n'est pas à Gœthe que j'en ai, mais à ses
sectaires, qui le mettent à toutes les sauces, qui le veulent
utiliser à toutes fuis alors que de tous les génies il me paraît
le moins utilisable. Gœthe s'est développé, s'est trouvé,
s'est conquis dans des conditions et des circonstances qui
n'ont aucune commune mesure avec les conditions et les
circonstances de notre temps. Son européanisme était fondé
sur une communauté historique et intellectuelle aussi radicalement révolue que la catholicité du Moyen-Age. Son idéal
de culture est aujourd'hui déraciné. Sa conception de la
sagesse, comme une image renversée, est la transposition,
dans un état de passivité esthétique, d'une activité qui pr~d
conscience d'elle-même sous un jour tout no1;Lveau. Sa sérénité est le fruit de sacrifices incompatibles avec nos sentiments éthiques. Gœthe est le survivant du cadre historique
et moral qui l'a soutenu, et cela même est déjà grand.
Mais il y a plus. Inutilisable doctrinalement, et dans une
certaine mesure intellectuellement, il a laissé des trésors
d'expérience qui ne se peuvent comparer qu'à ceux de
Napoléon. Et il y a plus encore : malgré le sentiment que
nous avons de 1'archaisme de son message, malgré toutes
les raisons que nous avons de nous distraire de lui, son
chant est toujours là. A la première sollicitation il retentit,
inutile et presque sacré.
RAMON FERNANDEZ

BINCHE-ANA
AGNÈS

1

V
RELIGION D'AGNÈS

Agnès, parlant d'un Prêtre :
« S'il ne salue pas la personne, qu'il salue l'âme. ~
V:oilà une distinction toute chrétienne qui ne s'improVISe pas.

***
Agnès : « Pour quelques-uns le vrai moyen de
trouver Dieu, c'est de l'oublier. Plus ils cherchent Dieu
plus ils le perdent. Plus ils cherchent Dieu, plus ~
trouvent le Diable. Serait-ce parce que Dieu met plus
de hâte à les fuir qu'eux à l'atteindre ou parce qu'ils
corrompent tout ce qu'ils touchent ? »
Agnès: Quand j'ai dit « non ll, ni Dieu ni le Diable
ne me feraient revenir au (j oui ,1.

Agnès : « Hypocrite avec Dieu, tout n'est pas
perdu, mais avec soi-même, il n'y a plus de remède,
aucun retour possible à la vérité.
I.

Voir la N ouvelJe Revue Française du

Ier Février.

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Encore : « Hypocrite avec Dieu, on ne l'est pas
forcément avec soi-même. »

Agnès : u Je suis sûre que Dieu préfère le cœur
de Mme Banizier qui est une « Catherine » à celui de
Sœur Armande qui est une sainte.
Et une autre fois : &lt;&lt; J'aimerais mieux avoir à
répondre de l'âme de la mère Pioche (qui tient une
maison borgne) que de celle de Mlle Mélanie (la sœur
de l' Archiprêtre). &gt;i

***
Parlant de la Supérieure des Religieuses des Malades :
c&lt; Si Dieu l'a bien observée, il ne l'aime guère. Quand
Juste était malade, elle ne se faisait pas prier pour venir
le veiller, bien sûr. Elle posait sa cornette, dès qu'on
soufflait la bougie, et elle avait l'air de soigner, bien
carrée dans un bon fauteuil qu'elle-même avait choisi
et la main parfumée de Juste dans sa rnain, elle s'endormait. Mais, quand c'était moi qui avais le malheur
d'être malade trois fois plus que lui, elle me jetait
dans un lit, m'y couvrait de vésicatoires et ne revenait
que trois jours après. »
Agnès : a Les petites Sœurs des Malades, quand
Mère Euphrosime, leur Supérieure, les brutalisait, se
réfugiaient dans le Bois des Normaux où toute la sainte
journée elles se cachaient derrière un buisson. n
Agnès: u Mère Euphrosine s'est crue bien· maligne,
en demandant qu'on la rappelât, sous prétexte qu'on
ne lui obéissait plus, pour faire gronder une de ses
filles qu'elle n'aimait pas, La Mère Générale lui a obéi.
On l'a rappelée, mars personne ne lui obéira plus, simple
cornette. »

BINCHE-ANA

58:r

**•
Agnès : « M. l'Archipr~tre, Dieu sait si je J'aime,
mais jusqu'à porter le Cierge dans vos processions ?
non. Si j'apercevàis mon ombre à cette lumière, je
poufferais. i&gt;
Agnès : c&lt; Retourne à l'église une fois tous les ans,
tu y retrouveras toujours les mêmes visages, à la même
place. ii Aussi, disait-elle, conséquente avec elle-même,
quand elle apprenait la mort d'une dévote : « L'église
se démeuble &gt;&gt; pour c&lt; se dépeuple». Pour elle les dévotes
n'étaient pas « gens n, mais &lt;&lt; choses ,i.

* **
Agnès : cc Quand on voit ce qui communie, on
serait tenté de mépriser la communion. n
* **

Agnès, parlant des Prêtres: « Ils remettraient bien
leur Jésus-Christ en croix pour trente deniers. ,1
*

* *
Agnès appelle le malheur

&lt;&lt;

un tour de Croix. »

***
Agnès: cc Plutôt ne pas réussir sut la terre, si c'est
réussir dans le Ciel. »
Ou encore : &lt;&lt; Si ne pas réussir sur la terre, Juste,
c'est réussir dans le Ciel, nous sommes les Bienheureux. &gt;i

***
Agnès : &lt;&lt; J'entrais dans ma cu1.sme et ce n'était
plus ma cuisine. Je regardais ma cheminée et ce n'était
plus ma cheminée. Sans Lui, chez moi je n'étais plus

�582

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chez moi et je n'étais plus moi-même. Quand j'ai compris que je ne pouvais pas plus longtemps me passer
de Lui, qu'il me fallait de ma place Le voir à la Sienne,
j'ai acheté de la colle forte, je me suis procuré de la
ganse, j'ai assemblé et collé les débris du Bon Dieu et
je l'ai lié de bandelettes, mais si la ganse qui était blanche ne se voyait pas sur la porcelaine qui est blanche,
elle se voyait sur le bois de la croix qui est noir. J'ai
donc acheté de l'encre de Chine et j'en ai enduit ma
ganse, où elle couvre le bois. Ainsi regarde, Juste, si
d'un peu loin l'illusion n'est pas parfaite?&gt;&gt; Juste remarquait surtout que les clous des mains et des pieds de
Jésus avaient été remplacés par des épingles et n~étaitce que l'effet de ces épingles ou celui de l'étoffe et des
traces de colle et d'encre? sous la cruauté fragile de
l'appareil, on eût pris le Crucifix d'Agnès pour un objet
de sorcellerie, comme si sur la cheminée de sa cuisine,
Agnès eût envoûté Dieu lui-même.

VI

BINCHE-ANA

Pour endormir Juste, quand il était petit, Agnès
chantait :

Picati Picota
Il y a une poule blanche
Qui est sur la planche
Pique-ci, Pique-là,
Lève la queue et puis s'en va.
&lt;&gt;u encore;

Fais dodo, Colas, mon ,Petit frère,
Fais dodo, tu auras du lolo,
Du lolo de la laitière,
Du lolo de son petit pot.
Le prestige de ces chansons sur l'âme de Juste est
si grand qu'encore aujourd'hui elles ont le pouvoir,
sinon de l'endormir, de l'apaiser.

***
Agnès a toujours cru qu'elle n'avait pas de voix.
Qnelqu.'un lui dit : « Quand tu parles, ta voix enchante,
que serait-ce si tu chantais? .ll

AGNÈS ET JUSTE

Agnès : « Pour '.ton petit frère Louis mes couches
furent sèches. Il était né pâle. Il n'est pas mort très
rouge. Le médecin a dit à ton père : Ne vous pressez
pas tant: deux en onze mois I ou je ne sais ce que sera
le troisième ? Le troisième, le premier viable, ce fut

toi »

***
Agnès
bliait. &gt;&gt;

« Juste était si sage enfant qu'on l'ou-

** *

Agnès chante : « Quand je souffre, dit-elle à Juste,
je chante, c'est ma prière. Je n'ai jamais chanté que
· pour prier ou pour t'endormir.»

Nul ne se dérobe à l'accent d'Agnès, quand elle appelle
quelqu'un la nuit. Belle histoire d'une voix qui a été
assez douce pour endormir Juste et assez perçante
pour le réveiller jusqu'au bout du monde.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La Messe de la Peur :
Pour guérir l'enfant qui en peur se réveillait, autrefois la mère s'en allait mendier, si riche qu'elle fût.
Elle devait réunir, un à un, quarante petits sous. Cela
supposait quarante amitiés et avec le produit de sa
quête elle faisait dire une Messe dans l'église d'un petit
village pittoresque où régnait un bon Saint-Blaise.
Agnès avait mendié et fait dire pour Juste, quand il
il était petit, cette cc Messe de la Peur ». Il se réveillait
toutes les nuits, en criant.

* **
Quand Juste enfant pleurait, Agnès disait : « n ·enfl.e
son bourdon. »

***

BINCHE-ANA

585
L'optimisme d'A~ès était de la plus touchante
mauvaise foi.
Si elle n'avait pas d'un plat pour tout le monde, elle
imaginait que deux ou trois de ses convives n'aimaient
pas ce qu'elle servait. Passant devant eux alors elle
affirmait, sur le ton le plus péremptoire : « Vous
n'aimez pas la crême fouettée. &gt;&gt; Et peut-être elle le
croyait ? Cependant, il arrivait qu'pn en raffolait, mais
par politesse ou par déférence on acquiesçait toujours
et l'on commençait par croire qu'on ne l'aimait pas,
avant de prendre décidément la crême fouettée en
dégoût.
Dans ces occasions Agnès ne regardait jamais Juste,
parce qu'elle sentait au coin de sa lèvre, un sourire qui
gênait ses affirmations.

Pédagogie d'Agnès : n Mieux vaut les faire pleurer
petits que de pleurer avec eux, quand ils sont grands. »

***

*

y faisait froid l'hiver, Agnès ne manquait pas de s'exclamer et Juste s'y attendait : u Quelle chaleur douce l 11

Quand elle entrait dans la chambre de Juste et qu'il

* *
Un cent de clous. Quand il était petit et que sa mère
Agnès le déshabillait, en lui disant : t&lt; Tu es maigre
comme un cent de clous }&gt;, Juste entendait : « Comme
un sang de clous &gt;1 et il y avait pour lui quelque chose
de « la Passion &gt;i dans ces paroles qui le vouaient déjà
à il ne savait quel destin mystique.

* **
Juste au milieu de sa famille, excepté avec sa mère,
est un peu trop léger, transparent, trop vêtu de noir,
le visage blanc, l' œil lumineux.
Les gens disent :
« Qu'est-ce que c'est que cette Ombre attardée
ici? Pauvre famille qui la promène. &gt;i

pour lui faire croire qu'il faisait chaud et qu'il souffrît
moins du froid, en attendant qu'elle allumât le feu
et pendant qu'elle allumait le feu, si la fumée l'empêchait
de respirer, elle disait : « Tu vois, Juste qu'on peut
faire du feu sans fumée ,, dans l'espoir que la fumée
passerait inaperçue et si la fumée était si flagrante
qu'elle faisait pleurer les yeux de l'un et suffoquer
l'autre : « On dit que rien n'assainit mieux qu'un
peu de fumée».

Agnès ne réussissait-elle qu'à éteindre le feu, quand
elle voulait l'allumer ou à l'allumer, quand elle eût
voulu l'éteindre ? Jamais Juste ne l'aimait davantage.
Souvent elle se montrait devant lui ainsi, aussi mala-

�586

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

BINCHE-ANA

droite qu'empressée, toute petite fille et confuse de
l'être.
Pour comble un soir elle avait renversé de la braise
sur le tapis, cramé le fauteuil et taché de cendre le
lambrequin blanc de la cheminée, n'ajoutant qu'au
déplaisir, en ne voulant que faire plaisir. Alors, Juste
se jeta avec un tel enthousiasme à son cou pour l'embrasser qu'elle ne put que s'enfermer chez elle en larmes.

C'était le luxe de Juste l'hiver de s'installer pour
tout le jour dans une fenêtre de la cuisine de sa mère,
à deux pas du fourneau qui pâlissait et rougissait devant
lui.
Telle une petite souris, Agnès allait et venait, discrète,
autour de l'écritoire.

•*•

***

Petite vieille touchante qui a sa coquetterie, fleure
la fleur d'orange et qui est votre mère.

Comme on ne pouvait plus aborder le jardin à cause
de la pluie, on en avait cueilli toutes les fleurs, des
roses, des :c hrysanthèmes, des dahlias dont les pétales
opulents étaient aussi grands que les pages d'un livre.
La chambre de Juste en était remplie et chaque fois
qu'on en ouvrait la porte, Agnès apercevait le bouquet
doré, comme une gloire dont la maison s'enivrait.

* **
En embrassant sa mère Agnès, Juste lui demanda,
le matin de l'anniversaire de sa naissance, s'il y avait
lieu de se réjouir ou de s'attrister de l'événement. Alors
Agnès avec transport lui répondit : &lt;&lt; C'est le plus
beau jour de ma vie. Toute consolation et toute joie me
~nt venues de toi. »

***
Agnès : « A la veillée, j'ai.me de m'asseoir sur la
petite chaise que Tante Alexandrine m'avait donnée
pour « nourrir » Juste et il me semble que je suis toujours sa nourrice, comme je suis toujours sa mère. »

•••
Juste : &lt;&lt; Il me semble, je ne sais pourquoi, que je
suis bien plus près' des parents de ma mère que de ceux
de mon père. »

• **
Juste : « Il existe une sorte de so]eil avec lequel je
suis en confidence et à qui je recommande sans cesse
ma mère.»

**•

Lettre d'Agnès à Juste :
, Je suis bienheureuse. Ma vie est si simple. Je
n'aime qu'une seule personne. Alors qu'est-ce qui
existe d'autre que toi? Tout le temps que je dois
m'occuper des autres, je pense que je me mettrai de
bonne heure dans mon lit le soir pour penser à toi. Je
ne pense jamais qu'on me fait de la peine. Toi seul peux
m'en faire et tu ne m'en as jamais fait. Je pense au
plaisir de penser à toi. Ce m'est bien assez. »

Agnès, après une nouvelle qui bouleverse la vie de
Juste:
« On n'a pas le même monde dans la tête. » Ce
n'était pas un mystère pour Juste que cette joie qui
était donnée à sa mère n'avait de rapport qu'avec le

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

589

BINCHE-ANA

c~agr~ qu:il éprouvait lui-même, mais il remerçiait
Dieu d avorr épargné sa mère plutôt que lui.
·

***

* **

Juste: c( Mère, si tu me promets de ne pas t'ennuyer
loin de moi, je me résignerai à être heureux loin de
toi. 1&gt;

La couleur de nos sentiments n'a pas de rapport
avec nos actes. Ainsi Juste a beau mener la vie régulière d'un moine auprès de sa mère, les tempêtes qui lui
traversent l'âme sont de l'ordre de l'Enfer et il ne sait
pas lui-même s'il est davantage avec le ciel de ses
gestes ou avec l'enfer de ses rêves.

***
Quand la lumière éclata au-dessus du paysage triste :
« Crois--tu, dit sa mère à Juste, que ce que tu vois

n'est pas aussi beau que Venise et Rome ?

***
Une grande barre lumineuse entr'ouvrait le cœur du
bois pour montrer à Agnès et à Juste un joyeux petit
coin d'herbe où une source chantait, mais ce n'était
qu'une émeraude que Juste voyait au doigt de son rêve.

***
Quand Juste était distrait, Agnès: (&lt; Pour combien
de temps seras-tu perdu ? 1&gt; Quelquefois elle disait
« perdu pour moi ? &gt;)

Une grande tristesse poignait Juste. Il sentait. sa
mère crispée, malheureuse auprès de lui : « Je crois
se disait-il, que ma mère est surtout sensible à &lt;( un
secret » dont elle devine entre nous l'existence et, du
moment que je lui cache quelque chose, elle ne peut
plus me parler de rien et, du moment qu'elle ne peut
plus me parler, elle est « Seule » au monde. »

Des dix mille arbres qu'ils avaient sous les yeux un
seul présentait son poitrail blanc de jeune bouleau pleureur à la lumière. Les autres s'empêchaient mutuellement de voir le soleil, mais parfois la forêt en un seul
endroit se déchirait pour livrer à Agnès et à Juste son
cœur d'or.
- Chaque arbre, pensait Juste, est une attention
divine, une marque particulière de la familiarité de Dieu
avec nous, si nous savons nous reposer, comme il convient, dans son ombre.
Agnès alors regardait Juste regarder les arbres et
leur conversation (la conversation de Juste avec les
arbres) était si intime, si poignante, quand ils étaient
dix mille devant lui qui lui répondaient de Dieu que sa
mère se détournait discrètement de peur de surprendre
l'expression exaltée de son visage.

***
Ce soir, comme tous les soirs de départ (départ pour
lui signifiait mort), surtout quand il s'agissait de s'éloigner de sa mère Agnès, Juste était désincarné. Tous ses
souvenirs en une couronne de fête douloureuse autour
de son front se resserraient, son cœur vibrait comme une
aile secrète prisonnière et toute sa chair peu à peu s'allégeait, se spiritualisait autour de son propre squelette
resplenclissant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

• 59r

BINCHE-ANA

Quelle 101e, quand ils étaient loin l'un de l'autre.
pouvait donner à Juste une écharpe de laine blanche et
les bas blancs comme la neige que sa mère avait tricotée
pour lui avec amour comme on prépare un talisman 1

« Bonheur, dit Juste, de se débarrasser de l'amitié
hypocrite de sa famille ! Je ne parle pas de ma mère
Agnès. Elle n'est pas de ma famille. Nous étions nés.
tous les deux, avant le déluge. »

Juste n'aime aussi qu'un seul être. Il peut s'attacher
à d'autres, mais leur bonheur ou leur malheur ne l'intéressent pas. S'il les fait souffrir lui-même, il n'en éprouve
aucun remords et, s'ils souffrent d'ailleurs, que peine
légère. Cela, il ne le veut pas ... C'est ainsi, c'est plus
fort que lui. Ils sont malheureux, c'est leur affaire ou
c'est son affaire, mais pas pour qu'il en souffre. Peutêtre pour les faire souffrir ? Peut-être même, si c'est lui
qui les fait souffrir, y trouve-t-il une espèce de volupté ?
Mais sa mère, s'il la savait malheureuse, il ne poun·ait
plus supporter la vie, surtout s'il était cause de son malheur. Sans doute l'a-t-il fait souffrir quelquefois, mais
jamais pertinemment; c'est sa seule gloire, sa seule
pureté. La seule chose dont il ne puisse douter en dehors
de lui, c'est de l'amour de sa mère Agnès pour lui et la
seule chose dont il ne puisse douter en lui, c'est de son
amour pour sa mère Agnès. Son amour filial et l'amour
maternel d'Agnès pour lui, voilà le chef-d' œuvre de sa
vie. Aucun retard du cœur de l'un sur le cœur de l'autre.
Aucune tache. Aucune imperfection.

Juste: 1 Ce n'est que lorsque mon père est devenu
un vieillard que j'ai dû me rendre à cette évidence
que la jeunesse m'échappait, mais ma mère par miracle
demeure auprès de moi légère, gaie, active, comme
pour me laisser dans une sorte d'illusion sur son âge
et sur le mien et il n'est pas jusqu'à son vêtement
immuable qui ne m'aide à me garder da.ru; une sorte
d'ignorance du temps. Grâce à ma mère, du moment
que nous sommes seuls, elle et moi, ensemble, je suis
comme au cœur d'un jardin, dans une adolescence
perpétuelle. »

Comme Juste avait parlé étrangement de sa mère,
en montrant des photographies : « Ici, disait-il, elle
dormait encore, elle n'était pas enéore sortie de sa gaine.
Depuis, elle a tant souffert, tous ses traits se sont réveillés sur le bûcher. 11

* **
Dans son testament spirituel Juste demandait qu'après sa mort on réunit ses cendres à celles de sa mère,
pour qu'ils ne fissent qu'un tous les deux après comme
avant la vie qui ne les avait pas séparés.
**•
Juste disait : « Ma mère est assise à ma droite éternellement, comme la Mère de Jésus-Christ est assise à
sa droite et nulle Duchesse ne prendra sa place. »

VII
LA MORT

De sa fenêtre Héliodore Binche ; « On dit que le
père Bonafon est mort. »

�5911

•

LA NOUVELLE REVUE PRAN'ÇAISE

Pardoux : • Je n'en sais rien, mais ça ne vaut pas
mieux. 1
Amsi toute la ville tout le jour surveille l'agonie de
quelqu'un.
J ame&gt;t, un moment plus tard, passe et dit : • Vous
savez, Monsieur Binche, que La!oze est mort. • Et puis:
• C'est demain à deux heures et demie qu'on enterre

Garga.sse. •
Chacun pense:• A quand mon tour? Quel est mon
numéro de départ ? la mobilisation générale ne m'exceptera pas. Il n'est pas d'exemple que personne soit resté. •
Dans une petite ville plus qu'ailleurs, la Mort est une
obsession. A partir de soixante ans on ne fait plus que
l'attendre. Rien ne permet de l'oublier. Tout la rappelle
et le charron, dès qu'il n'est plus jeune, refuse de faire
un cercueil, parce qu'il aurait l'air de travailler pour
lui.

•••
Agnès : « Quand je vois les gens actifs si fiers, si
alertes et que je pense: demain ils seront là tout raides,
inertes, j'ai envie de rire et je sens mes larmes couler. •

•••
Agnès : « Tu sais, moi, je ne peux pas admettre la
mort. » Elle se reprend : « celle des autres •· Elle se
reprend, une seconde fois : , la mort de ceux que j'aime. •

Dans une petite ville, on connaît tous les morts et
toutes les circonstances de la mort. On entend sonner le
gw et une société de femmes est chargée de prévenir
chacun à domicile de l'heure des enterrements.
La Fille du Nègre est morte hier matin pendant que
son père lui disait, tout grondant : • Il ne faut pss man-

593

BINCHE-ANA

quer sa classe. Je te dis que tu n'es pas malade. On doit
croire son père. • Du Nègre ? il n'y a qu'un nègre à Chaminadour.
Mlle Alice aussi est morte. Les traits de son visage,
comme si quelqu'un en eût manœnvré le ressort toutes
les deux secondes, grimaçaient et chacun de ses membres
gesticulait, obéissant à une ficelle secrète sur laquelle
devait tirer le Diable. Enfin tout cela repose pour l'éternité, mais personne ne va la reconnaître immobile sur
son lit.

•••

Mme Giraudon aussi est morte, comme le soleil se
couchait, d'une piqûre au sein. D'aucuns disent que
c'est une guêpe qui a fait le mal, d'autres une aignille
à tricoter que dirigeait la main de son mari et que son
mari ne lui a permis de voir le Prêtre, avant de mourir,
que si elle promettait de mentir au médecin.

Mm• Reviron vient de rendre l'âme.
Sur un ton de prophète, Agnès :
, Il y a toujours « trois corps , qui se suivent. Cette
pauvre madame Granger va entrer en agonie et puis ce
sera au tour de Vincent de tomber malade. •

Agnès : , Je ne suis pas contente que Prudence
soit morte, mais je suis contente qu'elle soit morte avant
moi, parce que je n'aurais pas voulu qu'elle regardât
passer mon enterrement de sa fenêtre. •

Agnès : • On vit plus avec les morts qu'avec les
vivants. Chaque jour quelqu'un est a quia et toute la
journée il vous hante. Aux vivants on ne songe pas à
38

�594

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISX

prendre garde. A chaque jour suffit_son fantôme. Sou-•
vent il y en a deux et même trois. »

Agnès entre et dit : a On lni apportait son ,.café
au lait et on trouve la Mère Laclasse pendue à l' espa.
gnolette de la fenêtre par ses cheveux qu'elle avait
coupés pour en faire une corde. »

Le surlendemain, tout le monde s'enquiert de l'en•
terrement de la Mère Laclasse, quand il a eu lieu
la veille.
Agnès dit : « On l'a escamotée. »

Agnès:« On voit des générations et des générations.
de visages se perdre dans la nuit. On se dit: a Agnès,
bientôt toi. »
Quelqu'un
à aller voir
Agnès : «
mon âge, il
Mort.»

: « Et vous ne songez pas, :ri,rme Binche,
!'Exposition ? »
Oh I pour moi' voyez-vous, Monsieur, à
n'y a plus guère que l'Exposition de la

595

BINCHE-ANA

On voulait vendre un lit en cerisier qui ne servait
plus.
Agnès dit :
« Non. C'est là le bois où je suis nee et où mon père
et ma mère sont morts. On ne le paierait jamais son
prix. J'en ferai plutôt faire mon cercueil. »

Agnès avait toujours une paire de bas fins et tout
neufs dans sa commode, pour qu'on les mît à ses pieds
morte et toute sa vie elle porte des bas grossiers et raccommodés.
Agnès a ses idées à elle sur la résurrectjon des morts.
Elle dit: « Je ne crois pas qu'on« se retrouve i&gt;; alors
la mort est plus grave pour moi que pour Mme Mirguet
ou pour Mme Ferneix. Je crois qu'il y a &lt;( quelque chose »
de nous qui demeure, mais, quoi qu'on dise, nul ne sait
ce que c'est, nul ne sait ce que c'est que Dieu fait de
nous après nous. ,,

c Quand un enfant meurt en bas âge, dît Agnès, malheur à qui le pleure. L'Église s'habille de blanc. »

r5'Agnès : « J'ai

bien défendu à Héliodore d'acheter
cette maison où l'escalier est si étroit qu'on est obligé
de descendre les corps dans un drap pour les mettre
en bière chez le voisin. »
Héliodore. u Mince inconvénient, et que tu peux
toujours tourner, en recommandant par exemple par
testament qu'on t'ensevelisse d'abord et qu'on te fasse
descendre par la fenêtre avec des câ.bles, une fois bien
calée et sœllée. li

Agnès, parlant de son filleul Joseph : • Celui-ci
aussi, il n'est pas mort heureux, mais enfin il est mort.
Ma mère a souffert et elle est morte. Je ne peux pas
demander mieux pour moi. ,,

Agnès : c Pour moi, je crois qu'il n'y a jamais eu
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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il les entendait aller, venir, fouiller dans des tiroirs.
Cela lui rappela les dimanches d'autrefois, quand il
fallait s'habiller pour la promenade, et que le père ne
trouvait pas son bouton de col, et que la mère avajt
égaré ses gants.
On heurta encore à la porte, et M. Lacroix demanda:
&lt;&lt; Es-tu prêt ? »
Maurice ouvrit. Le père était en jaquette et souliers vernis. Debout près de la fenêtre, il essuyait du
revers de rn manche, les bords luis~ts de son chapeau
haut de forme. La mère, toute en noir, avec de~ dentelles
aux: manches et au cou, resserrait en se dépêchant une
bouclette au poignet de son corsage.
- Je vais avoir fini, dit-elle.
Comme ils avaient l'air « drôle &gt;&gt; en grande toilette,
au milieu de ce désordre I Ils avaient laissé sur la table,
Je pain, le beurre, les bols de leur déjeuner. La cafetière
chantonnait sur le gaz. Maurice se versa un grand bol
de café noir, qu'il avala presque d'un trait. Et la mère,
cassant son fil entre ses dents, se leva et dit :
- Voyons ton habit ?
Il lui fallut marcher, tourner, lever les bras l'un après
l'autre, pour bien montrer qu'il n'était pas gêné aux
entournures. Il se prêta complaisamment au jeu, brusquement interrompu par un roulement de voiture dans
la rue.
M. Lacroix se pencha :
- C'est bien pour nous.
Dans la voiture, ils échangèrent à peine quelques
mots. Le père était grave. Mme Lacroix examinait
craintivement sa toilette. Serait-elle assez belle ? On
allait la regarder, des gens plus riches qu'elle. Elle ne
voulait pas faire honte à son fils.
Maurice. son chapeau sur ses genoux, souriait.« C'est
cela q_ue je craignais ? Comme c'est facile I Les gens ne
se retournent même pas pour nous voir. »

599
D'autres voitures attendaient déjà devant la maison
de Berthe. Les cochers, la mèche de leurs fouets ornés
de rubans de couleur, se tenaient raides sur leur siège.
Les Lacroix descendirent. Une vieille dame en bandeaux
blancs s'avança à leur rencontre. C'était la sœur de
Mme Garel. Elle embrassa Maurice. Tous entrèrent dans
la maison.
Au salon. de nombreux invités se trouvaient déjà
réunis. On entoura les arrivants. M. Garel, en queue
de pie, quitta le collègue avec lequel il s'entretenait et
s'empressa auprès des Lacroix. Mme Garel, toute en
-satin ndîr, fit les présentations.
Maurice s'était attendu à trouver Berthe déjà prête.
Elle était encore aux mains de l'habilleuse. Antoinette
entra, très affairée. Élise retenue en Angleterre, Antoinette était la demoiselle d'honneur de Berthe. Elle
portait une élégante robe en taffetas mauve, très décolletée. Elle vint chuchoter à l'oreille de Maurice :
- On lui attache son voile, cher Monsieur. Un peu
de patience.
Il s'inclina cérémonieusement.
L'entrée de Berthe, dans son voile de tulle blanc
rendit à Maurice son angoisse des jour$ passés. Il devin~
en elle, mêlé au sentiment de son bonheur, celui d'une
victoire. Cela était si visible, qu'il s'étonna que les
autres n'en fissent pas tout haut la remarque. 11. Je
vais partir. Il est temps encore», se dit-il. Il se vit dévalant les escaliers, courant à la gare, sautant dans un
train, fuyant cette vfotoire de Berthe. Il ne fit paS un
geste.
Tout lui redevint spectacle dès qu'on se mit en route
pour la mairie. Même facilité que tout à l'heure dans la
voiture. Il s'amusa des gens qui sortaient sur le pas de
leurs portes pour regarder passer la noce. I1 ne pouvait
çro_rre qu'H s'agissait de lui, et chacun fut frappé de sa
grueté au cours de la cérémonie civile. Même quand les

�6oo

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cloches s'ébranlèrent, à l'approche de l'église, il ne
cessa pas de sourire. II vit Berthe descendre de voiture,
et prendre le bras de son père. Lui-même prit le bras
de Mm• Lacroix et le cortège se forma.
M. Garel. conduisant sa fille à l'autel, avait la figure
épouvantée d'un homme qui marche au canon. En
franchissant le seuil de l'église, il avait fixé les yeux
sur l'autel comme sur un but qu'il n'était pas sûr d'atteindre. Jl!ais nul ne vit son trouble, sauf peut-être le
suisse, blasé d'ailleun, sur la drôle de mine que faisaient
souvent les pères quand ils venaient marier leurs filles.
Les cloches ne sonnaient plus, mais l'orgue retentissait sous les voûtes, les Garel ayant tenu à bien faire
les choses. Agenouillé auprès de Berthe, pendant que
le prêtre céltbrait l'office, Jlfaurice écoutait cette
musique mystérieuse où revenait de temps en temps,
avec des échappées de lumière, comme la promesse que
sa douleur finirait un jour. Elle pouvait même finir
dès à présent. II regarda Berthe. La tête baissée sous
son voile, elle priait sans doute. Il se dit : • C·est pour
toujours. Elle sera ma femme ... • Il se répéta : • Pour
toujours. • Mais les mots n'avaient plus de sens. li fit
un grand effort pour l'aimer.
La veille, il s'était confessé. Quand il avait compris
qu'avant de se marier il lui faudrait aller trouver
le prêtre, une lueur s'était faite en lui. II avait bien
souvent entendu dire à sa mère qu'un prêtre ne pouvait donner de mauvais conseils. Il s'était demandé
s'il n'irait pas tout de suite en trouver un, sans
attendre. Il lui dirait tout. Ce serait en tout cas un
grand soulagement. Il avait tourné et retourné longtemps dans sa tête ce projet, avant d'y renoncer. li
était bien trop clair que le prêtre ne pourrait que l'engager à se marier, qu'il lui parlerait de devoir. Et
quant aux paroles de consolation, Maurice n'en avait
pas besoin. Mais à la veille de son l)lariage, obligé de

HYMÉNÉE

6o1

se confesser, il avait voulu le faire honnêtement, par
un souci de pureté, par un désir d'aborder une vie
nouvelle avec un cœur nouveau.
Il était arrivé tard à la sacristie. li était décidé à
tout dire, mais comment faire. 1 Agenouillé sur un priedieu, il récita le Confi,tecr, puis il dit ;
- Mon père, il y a longtemps que je ne suis pas venu
à l'église.
- Mon pauvre enfant ...
- Longtemps que je n'ai pas communié.
- Hélas ...
- J'ai beaucoup péché ...
- Avez-vous la foi 1
- Mon père, je...
- Je vois ce que c'est, interrompit le prêtre. Vous
avez la foi naturelle. Prions Notre-Seigneur JesusChrist ..•
Le prêtre s'était mis à réciter des prières et l'instant
d'après ll!aurice avait reçu l'absolution.
A présent, le même prêtre, ayant béni les anneau...:,
les lui présentait. Berthe offrit sa main. Maurice lui passa
l'anneau au doigt, mais dans son ignorance des rites,
il crut que Berthe devait agir de même à son égard.
Le prêtre, voyant qu'il hésitait, devina son erreur, et
se penchant à son oreille :
- Vous-même, mon enfant.
Maurice prit l'anneau et se le passa au doigt.
Alors, le spectacle recommença. A la sacristie, il
plaisanta avec les copains, venus pour le féliciter. Tout
redevint facile. On courut chez le photographe, et de
là, à l'hôtel. Le repas fut magnifique. Au dessert, Maurice chanta. Ou applaudit. Il avait bu quelques coupes
de champagne, et la tête lui tournait. Tout se déroula,
pour lui, avec la rapidité des songes. II vit Antoinette
danser aux bras de Gustave, son père danser avec
Mm• Garel, M. Garel danser avec sa fille ... Et quand

�002

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Berthe vint lui dire qu'il était cinq heures, et qu'il était
temps pour eux de « s'éclipser », il crut qu'il venait à
peine de quitter la table.
Il monta allègrement dans la voiture qui devait les
ramener chez les parents, où Berthe se déshabillerait,
et d'où ils partiraient pour la. Villa .

.

CHAPITRE XVI
Elle s'était révélée si audacieuse, si exigeante,
qu'une nouvelle crainte dominait Maurice - celle
d'avoir épousé une &lt;t putain ». Tout ce qui, alors qu'elle
était sa maîtresse, eût augmenté son amour, en diminuait à présent les chances. « Mais pourquoi ne puis-je
l'aimer, épouse, puisque je la désirais, maîtresse? &gt;&gt;
Ils se forçaient, l'un et l'autre, pour avoir l'air naturel.
Ils se disaient souvent qu'ils s'aimaient. Et lui, craignant par-dessus tout de laisser paraître la vérité,
exagérait ses protestations.
Berthe avait renoncé à son rôle de jeune femme exubérante de bonheur. Fiancée, ce rôle la servait. Il eût
été trop dangereux désormais, et peut-être même n'eûtelle pas su le tenir. Elle voyait que la meilleure de
ses armes était provisoirement l'effacement, jusqu'au
jour où - peut-être - il lui faudrait faire un second
aveu, cent fois plus terrible que le premier. Comme
elle s'empressait à le servir! K Elle fait tout pour "me
rendre heureux », se disait-il. Cela même ajoutait à
son malheur. Elle soignait la cuisine ; malgré la saison
tardive, elle trouvait le moyen d'orner la table de
fleurs aux repas. Chaque attention de Berthe le faisait
souffrir comme d'un remords. Il y voyait la preuve
d'un amour auquel il ne pouvait répondre. « On dirait,
pensait-il, qu'elle soigne un malade. »
Ils passèrent leurs premiers huit jours à installer

HYMÉNÉE

603

leur « nid », selon le mot de Berthe. Ces objets qu'il
maniait, qu'il disposait dans les pièces, l'entouraient,
lui semblait-il, de sollicitude. Il y avait fort à faire.
Non seulement il fallait arranger les pièces, mais des
portes étaient à repeindre, tout à retapisser. Ils voulaient s'en charger eux-mêmes, parce que c'était plus
amusant, plus « bohème 1&gt;, disait-elle.
Parfois, les craintes de Berthe s'envolaient comme
par magie, quand elle espérait devenir bientôt enceinte,
pour de bon. Cela ne la dispenserait pas de l'aveu, mais
elle garderait Maurice. Alors elle rentrait naturellement
dans son rôle primitü, elle chantait, faisait la folle,
obligeait Maurice à quitter le travail qu'il venait d'entreprendre, et à danser avec elle, parmi les caisses
ouvertes, les outils, et tout le déballage 1
Courts moments. Elle avait beau se surveiller, il lui
arrivait bien plus souvent de tomber dans des silences
si longs, de s'absorber tellement dans sa pensée, qu'elle
ne s'apercevait même pas qu'il était là, et la regardait
avec stupeur.
- Quoi ? Tu rêves ?
Elle éclatait en sanglots.
La première fois qu'il la vit pleurer, il eut honte de
n'être pas touché. Quand elle recommença, ces larmes
l'exaspérèrent. Il détestait les larmes; celles de sa
femme lui furent vite odieuses.
- As-tu quelque chose à me reprocher?
Elle répondait par des protestations d'amour. Non,
bien sûr, elle n'avait rien à lui reprocher. Il était doux,
bon, caressant ...
- Alors?
- Des idées, Maurice.
Elle rêvait toujours à la même chose, et ce n'était
pas l'aveu qui l'effrayait, mais cette pensée : il me
quittera ...
Il s'étonna de la facilité de Berthe à passer des larmes

�604

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au rire. Un jour, elle pleurait encore. On frappa. C'étaient
les beaux-parents qui venaient leur faire visite. Aussitôt
les yeux de Berthe se séchèrent. Elle redevint calme,
naturelle, enjouée. Pour la première fois depuis qu'ils
étaient mariés, revécut visiblement en elle ce sentiment
de victoire qui avait tant fait souffrir Maurice le jour
de leurs noces.
Tant que dura la visite, Berthe n'eut qu'une pensée:
persuader à ses parents qu'elle était parfaitement heureuse, et peut-être même leur laisser entendre qu'elle
dominait son mari. Il crut le sentir, à certaines façon
qu'elle eut de dire que« Maurice était si gentil 1l, et qu'« il
faisait tout pour lui plaire }), aux mots tendres, aux
petits noms amoureux qu'elle lui donna, et qu'elle
inventait dans le moment. Il rougit, ce qui amusa les
Garel. La belle-mère s'émerveillait des transformations
accomplies, et de l'adresse de son gendre. Elle ne reconnaissait plus son appartement. Elle voulut tout visiter,
tout voir, dire son mot sur tout. Le beau-père opinait,
suivant sa femme de pièce en pièce, l'air profondément
distrait. Maurice écoutait, regardait ces étrangers, et
cherchait à comprendre quels liens les unissaient à lui.
Il n'en trouvait aucun. Et pourtant, il y avait un lien,
celui par exemple, des ressemblances qu'ils présentaient
avec sa femme, ressemblances de traits, de gestes,
d'intonations. (( Si mon enfant allait ressembler à ce
bonhomme, se dit-il soudain ? ,,
Le bonhomme lui paraissait grotesque. Il portait un
béret basque, un pardessus très ample, et une cravate
lavallière, ce qu'il n'eût jamais osé se permettre au
temps où il était encore en fonctions. Oui, mais la
cravate Lavallière n'était pas tout. Quelle tête ferait-il,
le père Garel, si on venait lui annoncer un jour que sa
fille était abandonnée de son mari, et quelle tête feraitelle, la mère, malgré ses airs durs et pédants ? Et
Berthe qui continuait à lui donner des noms doux!

HYMÉNÉE

6o5

Quand ils furent partis :
- Écoute, dit Maurice, en prenant Berthe par le
bras, j'ai quelque chose à te dire, quelque chose qui ne
te fera pas plaisir, mais tu comprendras ... Je voudrais
que... lotsq_ue nous ne sommes pas seuls, tu ne me donnes
pas des noms, tu sais...
- Non, Maurice, je ne te comprends pas.
- Si ... Écoute-moi bien. Je voudrais, par exemple,
que tu ne me dises pas : « Mon chéri 1,, devant les autres.
- Ah I Et pourquoi ?
- Cela me gêne ... Tu comprends ?
- Bon... si tu veux ... mais je t'assure, je ne vois
pas pourquoi ça te gêne .. .
- C'est ... par pudeur, si tu veux ...
- Eh bien, c'est entendu. Je te dirai : Monsieur.
- Mais tu ne me comprends pas ...
Ils en restèrent là, Maurice comprenant du reste que
sa pudeur n'était pas la même que celle de sa femme.
Il s'en était déjà douté, à voir l'aisance avec laquelle
Berthe se montrait à lui dans des tenues négligées, ce
qui pouvait la faire paraître si laide. Mais il ne pouvait
lui dire ces choses, bien que de temps en temps, sur ce
chapitre comme sur tout le reste, il éprouvât un violent
besoin de s'expliquer une fois pour toutes, besoin qu'il
refoulait sans cesse, sachant déjà que toute explication
était impossible, et que d'ailleurs, elle ne mènerait
à rien.
CHAPITRE XVII
Le retour au bureau lui fut une délivrance. On l'accueillit par des plaisanteries. Il vit qu'il lui faudrait,
ici encore, jouer un rôle.
- Qu'est-ce que je te disais? fit M. Gautier. T'en
fais pas, va, il n'y a que les dix premières années qui
sont dures.

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La première fois qu'il se retrouva sur le quai, une
peur lui vint : celle de céder à la tentation de partir.
Autrefois, il avait imaginé ce geste facile : ouvrir,
fermer une portière. La vie changeait. Trop tard. Il
n'oserait jamais. Autrefois, partir était aisé : il n'avait
rien à fuir. A présent la difficulté était insurmontable,
mais la tentation redoublée.
Des gens riaient aux portières. Certains couraient le
long du quai, entraient au buffet, achetaient un journal.
Tous avaient l'air heureux. Maurice retrouvait cette
vie excitante de la gare, le spectacle toujours changeant
des trains, des foules. Il le découvrait plus beau que
jamais, depuis qu'il était une allusion à une chose
interdite.
Comment, d'un seul coup, briser tant de liens, oser
détromper tant de gens? Ses parents, qu'il avait à
peine revus depuis son mariage, le croyaient heureux.
De leur côté, les parents de Berthe étaient certains du
bonheur de leur fille. Comment, d'un geste-ouvrir,
fermer une portière - détruire ces assurances? Comment
abandonner son enfant qu'il aimait ? Il voyait que les
liens du mariage ne l'attachaient pas seulement à
Berthe, mais qu'au delà de Berthe, de leurs deux familles
et de l'enfant, des liens s'étendaient à une foule d'inconnus dont la vie et la mort lui étaient sans doute
indifférentes mais avec qui il devait compter. Il y avait
le frère Gustave, la sœur Élise, qu'il ne connaissait pas.
les amis, les siens et ceux de sa femme, Antoinette,
Dédé, puis les amis des amis, toute une foule de gens
qui tous croyaient la même chose et qu'il trompait.
Non, non, partir était impossible. "
Afin de ne point passer pour un mari obéissanti mais
aussi pour se réserver des occasions d'échapper quelquefois à Berthe, il déclara aux copains qu'~ ne ch~gerait rien à sa manière de vivre. On lui avait cent f.01s
dit qu'un homme qui se marie est perdu pour ses amis:

HYMÉNÉE

007

il prouverait le contra.ire. Il garderait sa place dans la
première équipe, il reviendrait au Bar des Sports, un
peu plus tard. Pour l'instant, il se laissa remplacer
dans un match-revanche, et s'il revint au Bar, il ne s-'y
arrêta que fort peu.
- Pourquoi n'amènes-tu pas ta femme? lui dirent
les copains.
Il promit de l'amener.
Elle battit des mains, quand il parla d'aller ensemble
au Bar.
- Je n'aurais jamais osé te le demander, tu sais,
, , Maurice. Je croyais, figure-toi, que c'était un endroit
pas convenable pour moi. Mais à présent, nous pouvons
aller partout, dis ?
- Bien sûr.
- Et puis... Je suis bien contente de connaître tes
amis. Ils sont gentils ?
- Mais oui. Tu verras. Ils sont quelquefois un peu
sans gêne, mais quoi...
Elle voulut les connaitre le plus tôt possible, et ils
convinrent d'aller au bar le vendredi suivant. On
prendrai± le digestif, et de là on irait au cinéma.
Le jour venu, le plaisir de Berthe déplut à Maurice.
Il regretta de s'être engagé. Il craignait que sa mauvaise humeur ne le trahît. Sans cesse occupé d'une même
chose secrète, il se croyait observé. Mais les copains ne
s'occupèrent pas beaucoup de lui. A peine installés, ils
entourèrent Berthe de politesses maladroites, de lourdes
prévenances. Elle rit comme il ne l'avait jamais entendue
rire et ce rire le stupéfia. Il lui était étranger. Mais
Maurice savait déjà dissimuler. A son tour il plaisanta.
Berthe avait les joues en feu. Les copains se permirent
des gaillardises. Elle rit plus fort, et plus faux. « Que
cache-t-elle donc ? » pensait :M:anrice. Il fut soulagé
quand on partit pour le cinéma. Mais là, les plaisanteries recommencèrent. Par bonheur il faisait nuit.

�6o8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle se blottit contre lui, lui prit les mains, mêla ses
jambes aux siennes. Il la sentait toute frémissante.
« Pourquoi, se disait-il, pourquoi suis-je le mari d'une
femme que d'autres désirent, et que moi je ne désire
pas, bien qu'elle soit jeune, jolie ? Comment cela s'est-il
fait? Il
Il repoussa le baiser qu'elle voulut lui donner, comparant tristement ce rêve d'autrefois :,. av~ir à. soi.
chez soi, pour toujours, une femme qu il aunerait, à
cette lourde présence à son côté.

CHAPITRE XVIII
Au grand chagrin de Berthe, il avait fallu renoncer
au voyage de noce. Elle qui en rêvait depuis si longtemps t Mais l'argent manquait. Les quatre mille francs
de Maurice ne pouvaient suffire à tout, et il fallait penser
à l'avenir.
Elle aurait tant voulu connaître Paris !
Tous dans sa famille pouvafont en parler. Son frère
y vivait. Son père, sa mère y étaient allés deux fois ?°ur
des congrès. Sa sœur Élise s'y était arrêtée plusieurs
jours avant de partir pour l'Angleterre. Elle seule
n'avait pas quitté son trou.
- Oh Maurice, je voudrais tant voir Paris 1
Il fit la moue. Son désir de Paris était mal éteint.
Hypocritement, il répondit :·
- Paris, Berthe, ce n'est pas toujours ce qu'on
croit.
- Je~-ne parle que d'aller y passer quelques jours
tous les deux, fit-elle. Tu m'y emmèneras, dis ?.
- Plus tard. Quand nous aurons de l'argent. Et
puis, Berthe, tu sais bien que, dans ton état, on ne doit
pas voyager.
Elle ne parla plus de Paris. Elle ne paraissait plus

HYMÉNÉE

6o9
avoir souci que d'aménager son intérieur. Chaque jour,
elle y faisait quelque nouvelle transformation, soit
qu'elle changeât une gravure de place, soit qu'elle
bâtît à la ,h âte un nouveau coussin pour le divan.
Berthe n'avait pas voulu de lit. C'était encombrant
et démodé. Au-dessus du divan elle avait fait poser
une étagère pour y mettre des livres et des bibelots,
copiant un dessin trouvé. dans une revue chez son père.
Ainsi, la pièce était plus coquette, plus intime, surtout
lorsque Berthe faisait glisser sur sa tringle . le grand
rideau de cretonne qui masquait alors toute la fenêtre,
et qu'elle allumait le feu dans la cheminée. Plus aucun
bruit ne venait du dehors. Le soir, pendant que son
dîner mijotait à petit feu sur la cuisinière elle entrait
dans la« chambre», tournait le commutateur et restait •
là, à regarder. Elle ouvrait son armoire toute grande
pour admirer les belles piles de linge que sa mère lui
avait données, s'asseyait sur le divan ou dans le fauteuil et ne bougeait plus. Elle rêvait. Que dirait-il,
quand il saurait ?
Un soir, elle était si. absorbée, qu'elle n'entendit pas
Maurice rentrer, et sursauta en le voyant.
- Je t'ai fait peur, Berthe ? demanda-t-il, en ôtant
son pardessus.
- Je ne sais pas. Je rêvais.
- A quoi?
- A toi, dit-elle.
Elle lui jeta les bras autour du cou. Il l'embrassa,
puis doucement, la repoussa, se prétendit fatigué et
vint s'asseoir dans le fauteuil.
Toute la journée il s'était trouvé mal portant, de
mauvaise humeur, prêt à se fâcher pour un rien. A son
bureau, il s'était trompé dans un compte, et comme
M. Gautier lui en faisait la remarque, quoique sans
reproche, Maurice avait répondu vertement et ils
avaient failli se dire des choses déplaisantes. Il était
39

�6:tO

LA NOUVELLE BEVUE FRAJIÇAI. .

sorti. Le train de Brest anivait à ce moment. Partir 1
Toujours la même pensée, le même rêve impossi"ble.
Et voilà qu'en rentrant chez lui, sa journée faite. il
avait rencontré Dédé1 qui lui avait proposé une partie
de billard japonais au bar des Sports. Il avait refusé.
Sa femme l'attendait. Et il trouvait une femme rêveuse,
bizarre, pleine de pensées qu'il ne eonuaissait pas. Elle
vint s'asseoir sur ses genoux et lui baisa. les cheveux.
- M'aimes-tu?
- Oui, Berthe.
- Tu m'aimeras toujours, dis, Maurice ?
- Mais oui, Berthe.
- Laisse-moi lire dans tes yeux.
11 se prêta au jeu, docile, offrit son regard en souriant.
Mais bientôt incapable de supporter l'interrogation de
Berthe, il l'étreignit et lui donna un baiser. Elle s'alourdit, s'abandonna, prête à l'amour. Sa main cherchait
la poitrine du jeune homme dans la chemise entr'ouverte. Il n'osait pas la repousser, et une grande tristesse
lui vint.
- Oh, Maurice, murmura-t-elle, dis-moi que tu ne
me quitteras pas. Jure-le.
Ce n'était pas la première fois qu'elle exigeait de lui
cette promesse. Il avait répondu selon le désir de
Berthe, et juré qu'il ne la quitterait pas. Pourquoi
recommencer ? S'il ava~t dQ l'abandonner, elle et le
~tit, il ne l'aurait pas épousée.
- Voyons, Berthe.
- Jure-le.
- Mais qu'as-tu ? s'écria-t-il, perdant patience.
Elle cachait son visage dans l'épaule de Maurice.
- Mais pourquoi, Berthe ?
- J'ai peur.
- Peur de quoi ?
- Que tu ne m'aimes pas.
n fut touché et &amp;e fit des reproches. • Ce n'est pas

BYJIÉKD

6n:
sa faute, après tout. Elle est aimi bien punie que moi.
Peut-être ne m'aime-t-elle pas? Dans ce cas elle souffre
autant que moi Je ne SÛis pas assez boo pour elle. ,
Mais sa vanité ne s'arrêta pas longtemps à la pensée
que Berthe pouvait ne pas l'aimer. c Si, elle m'aime,
se dit-il, et c'est pire à cause de cela. Il faut être bon,
penser un peu à elle. &gt; Il lui caressa les cheveux et lui
parla avec douceur.
- Allons, Berthe, calme-toi. Tu es trop nerveuse.
Mais oui, je t'aime.
- Vrai?
- Bien sOr. N'aie donc pas peur. C'est ton état qui
te rend ainsi.
Elle se leva, et-".Mauriœ poussant un soupir, se passa
la main sur le front. Il éprouvait un violent mal de
tête.
- Tu as raison, Maurice. Je suis bête, hein?
- Mais non, mon petit, que veux-tu...
Elle lui tournait le dos, occupée à se recoiffer devant
la glace.
- Maurice, reprit-elle, dis-moi la vérité, m'aurais-tu
épousée quand même?
Avant qu'il eO.t rien pu répondre, elle vit son regard
dans la glace, et, lâchant son peigne, elle s'écria :
- Tu vois... Tu vois bien. Ah, tu vois 1
Elle sanglotait, les mains jointes sur son visage. Il
s'approcha, voulut lui écarter les mains : elle résista :
- Laisse-moi.
- Mais Berthe..•
- Laisse-moi, Maurice.
Elle se jeta sur le divan et gémit. Comme ces gémissements exaspéraient Maurice et le rendaient malheureux I c Elle joue la comédie », pensait-il. Il savait bien
que si, à ce moment-là, comme l'autre jour ses beauxparents, quelqu'un était entré, Berthe eût aussitôt
cessé de gémir. Elle aurait pris une attitude naturelle,

�612

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enjouée. Personne n'aurait pu se douter qu'un instant
plus tôt elle semblait être au désespoir. Fallait-il donc
que non seulement il eOt épousé une femme qu'il _n'aimait pas, mais que cette femme fOt une créature nerveuse, une sorte de demi-folle peut~tre, en tout cas,
il le croyait, pas une femme comme les autres ? Il eut
beau se dire qu'il la connaissait mal encore, qu'après
tout il n'était marié que depuis trois semaines, il en
savait trop déjà pour espérer qu'elle pot jamais changer.
Ce n'est pas ainsi qu'il s'était figuré le mariage. TI avait
cru que le mariage serait comme une aventure qui
durerait toute la vie, dans la gaieté, dans la bonne
humeur. Mais il ne connaissait encore que les scènes,
les larmes, les explosions de tendresse, et le soir les
possessions furieuses qui le brisaient et l'~p~ent
d'une sorte de peur. D'affrellSl.'S pensées lm venaient
qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même. TI se surprenait
à désirer que l'enfant naquit mort. Aifili il reprendrait
sa liberté. Et de cette pensée qui lui faisait horreur,
c'est Berthe qu'il rendait responsable. Si encore elle
n'avait pas fait de scènes! Si elle avait ét~ simple,
gaie, c alors, se disait-il, j'aurais peut-être pu l'aimer•·
Mais parce qu'il n'aimait pas sa femme, il lui reprochait
de ne pas savoir se faire aimer. TI la trouvait sotte,
maladroite.
- :Écoute, Berthe, si je te dis la vérité, cesseras-tu
de pleurer?
- Oui, promit-elle.
- Eh bien, voici la vérité, Berthe, je t'aurais épousée
quand même.
Elle courut à lui, le serra dans ses bras :
- 0 mon chéri 1
Il détourna son regard.

HYIŒNÉE

CHAPITRE XIX
Les Lacroix sentirent leur vieillesse. La maison leur
parut grande, vide, comme au temps où Maurice était
soldat. Mais alors, ils vivaient avec l'espoir de le voir
revenir un jour, de le garder longtemps encore auprès
d'eux. La chambre était toujours prête, le lit fait.
Aujourd'hui ils disaient bien encore : • la chambre
de Maurice, la chambre du gars •· Mais ce n'était plus
la même chose. Il était parti pour toujours. Ils n'auraient même plus la consolation de le voir revenir, pour
une nuit, et de l'entendre dormir auprès d'eux. li avait
emporté ses affaires : tout son linge, ses vêtements, ses
habits de sport, ses livres. Il ne restait plus qu'à louer
la chambre, à moins d'en faire un débarras.
]\{me Lacroix n'osait plus y entrer. Le petit lit de
fer, qui avait toujours été celui de Maurice depuis qu'il
avait quitté le berceau, montrait son sommier tendu,
rebondi, nu. L'armoire était vide, les quelques rayons,
au-dessus de la cheminée, vides. C'était comme après
•une mort. Et Mm• Lacroix avait beau lutter, se dire
que la vie est ainsi, {ju'elle-même avait causé à sa mère
une douleur semblable en se mariant, rien ne la consolait. Elle regrettait les temps encore proches, où elle
se levait, la nuit, pour venir s'accouder à la fenêtre.
et attendre Maurice. Sûre désormais que ces souffrances
lui seraient épargnées, que n'eût-elle donné pour pouvoir
les éprouver 1
Mais elle eût voulu être sûre qu'il ne regrettait rien.
Sans doute Berthe était gentille, prévenante, bonne
pour son mari, amoureuse. Mais quelque chose dans
l'air de l\Iaurice inquiétait Mm• Lacroix. Depuis son
mariage il était si renfermé, parfois si brusque. Elle
n'osait pas l'interroger. Et ses visites étaient si brèves.
.M. Lacroix cachait mieux ses pensées. Il feignait de

�614

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ne pas entendre les soupirs de sa femme, quand celle-ci,
au moment de mettre le couvert, s'apercevajt qu'elle
s'était encore trompée, qu'elle avait pris dans le buffet
trois assiettes au lieu de deUL Mais le soir, assis au
coin de leur feu, lui fumant sa pipe, elle tricotant ou
reprisant, il leur arrivait à tous deux de ne plus oser
se regarder en face. Alors, M. Lacroix parlait de choses
indifférentes, pour donner le change à sa femme.
Il cra;gnait que le garçon ne füt pas aussi heureux
qu'il s'efforçait de le paraitre. Mais le vieux Lacroix
était un homme de bon sens qui ne se laissait pas mener
par son imagination. Quand ses craintes devenaient
trop vives, quand il se surprenait à penser que le fils
était « mal parti ,, il se redisait ce que lui avait enseigné
l'expérience de toute une vie : que les débuts d'un
ménage sont toujours difficiles. Paris ne s'est pas fait
en un jour. lis étaient jeunes l'un et l'autre. lis se connaissaient mal encore, ils n'avaient pas eu le temps de
ee faire l'un à l'autre. Cela viendrait sans qu'ils s'en
aperçoivent. Est-ce qu'il n'avait pas eu lui aussi, dans
les premiers mois de son ménage, des moments d'ennui,
des colères? 11 eût été bien en peine, aujourd'hui, de
dire pourquoi. Tout cela avait passé si vite I Il en serait
de même pour eux. les jelllles, et d'autant plus qu'ils
connaîtraient bientôt le bonheur d'avoir un enfant. Ils
ne se doutaient pas de ce que c'était.
- A quoi que tu rêves, mon pauvre vieux ?
Il sursautait, et, se frottant les yeux :
- Eh bien, si tu veux que je te le dise, je rêvais à
mon petit-fils..•
Le visage de Mme Lacroix s'illuminait. Elle souriait
et laissant retomber son ouvrage.
- Oui bien 1 C'est donc un garçon que tu veux ?
- Oui, pour que la race continue ...
- Tn as raison. Et puis, il vaut mieux. Les mères
ne sont pas heureuses.

JIYDNn

61:5

- Bah, Bah, de qu&lt;&gt;i t~ plaim-tu ? N'as-tu pas
tout œ que tu dœirais ? Tu craignais de voir Maurice
s'en aller au loin. Le voici maintenant près de nous
poar toujours. Tu le vois 10Uvent•.•
- Est-ce que tu l'as vu, toi, aujourd'hui ?
- Non ... J'étais en vérification, ma femme, et 1'il
est venu à mon bureau pour me voir, on aura dft le
lui dire.
Elle consentait bien à ne voir son fils que deux ou
trois fois par semaine, mais à la condition d'avoir toua
les jours de ses nouvelles. S'il arrivait que les nouvelles
vinssent à manquer, elle se • faisait des idées II et ne
.
'
c vivait plus ».

CHAPITRE XX

Il écouta. Berthe bavardait avec une femme dont il
ne connaissait pas la voix.

• Qui est-ce ? Une amie ? Antoinette ? , Il entendit
un long rire, fin, gai, auquel répondit le rire nerveux de

Berthe.
Maurice examina son vêtement et se passa la main

sur le visage. Il constata, avec ennui, qu'il n'était pas
rasé de frais. Le matin, il s'était levé en retard. ll

poussa la porte, avec cette émotion qui le saisissait
toujours à l'idée de se rencontrer pour une première
fois avec une jenne femme. Serait~lle jolie ? Il s'arrêta
sur le seuil, joua la surprise.
A sa vue, les rires cessèrent.
- Ah! s'écria Berthe, en se jetant à son cou, comme
ta as été long à venir I Il est plus de midi et demie.
Embrasse-moi encore, encore ...
Elle l'accablait de caresses. Gêné, il la repoussa, en

aouria.nt.
-

Mais voyons... Tu m'étouffes 1

�616

HYMÉNÉE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il n'avait pas oublié les façons de Berthe, lors de la
première visite de ses beaux-parents. Elle lui avait
promis alors de ne plus jamais recommencer. Et dès la
première occasion, elle manquait à sa promesse! La
jeune visiteuse s'était levée. A peine avait-il eu le
temps de s'apercevoir qu'elle était blonde, que Berthe
le prenant par la main, l'amena devant la jeune fille,
et dit :
- Embrasse-la ...
- Quoi?
- Je te dis de l'embrasser, répéta Berthe ... Et
voyant qu'il ne se décidait pas : eh bien toi, embrasse-le,
s'écria-t-elle, en riant aux éclats.
E11e les poussa dans les bras l'un de l'autre. Ils s'embrassèrent maladro!tement.
- Eh bien vrai, s'écria la jeune fille, il faut croire
que je ne ressemble pas beaucoup à ma sœur ...
- Ah I C'est donc ça ...
- Tu comprends, reprit Berthe, Élise est arrivée
ce matin. Elle est venue tout droit ici. Ils ne saven:. pas
à Étables qu'elle est rentrée. Quelle surprise pour eux 1
- Mais comment... interrompit le jeune homme.
- Oh I Elle n'écrit jamais... ou si rarement ... Mais
nous devrions bien nous mettre à table, mes petits
enfants ...
- Oui, j'ai terriblement faim, dit Élise ...
Avant de se mettre à table il voulut se donner un
coup de peigne, et traversa la chambre, pour se rendre
au cabinet de toilette.
Sur le divan, le manteau, les gants et le chapeau
d'Élise étaient soigneusement posés. Il ne résista pas
à la tenta•ion de toucher ce manteau, et d'en respirer
le parfum. Puis il entra dans le cabinet de toilette, et
se recoiffa en fredonnant : &lt;&lt; Elle est jolie... »
Berthe s'était mise en frais. D'ordinaire, elle prenait
bien soin d'orner sa ta.ble de quelques fleurs. mais

.

6r7
aujourd'hui il y en avait une profusion. Sur une belle
nappe en damassé, elle avait rassemblé ce que sa mère
lui avait offert de plus joli en fait de vaisselle. Élise
avait déjà pris place, et Maurice vint s'asseoir à côté
d'elle, tandis que Berthe apportait les hors-d'œuvre.
- Pour une surprise, dit-il ...
- Hein ! Croyez-vous, répliqua Élise. Vous étiez
loin de vous y attendre !
- Pense donc, expliqua Berthe, que j'étais tranquillement en train de faire mon ménage, quand j'entends sonner à la porte. J'étais en peignoir. Tu penses
si ça m'amusait d'aller ouvrir I D'autant plus que ce n'est pas pour dire - mais nous ne recevons pas
beaucoup de visites. D'ailleurs ça ne nous manque pas,
tu sais. Nous préférons rester tous les deux chez nous,
pas vrai, mon chéri? Et sans attendre la réponse de
Maurice, elle poursuivit : enfin, je me décide, je vais
ouvrir, et qui est-ce que je vois ? Élise 1
- Oui 1 J'ai couché à Saint-Malo hier soir, j'ai pris
le train de bonne heure ce matin, et je suis arrivée ici
à dix heures.
Sa voix était claire, fraîche, avec une petite pointe
d'accent étranger.
- Mais, poursuivit Berthe, je n'ai pas fi.ni de te
raconter. Voilà donc que j'ouvre la porte, et que je •
vois celle-ci, avec une valise à la mai.ri. Et sais-tu ce
qu'elle me dit? Non? Eh bien, elle me dit:« Ma pauvre
Berthe, fais-moi chauffer un peu de café, je crève de
faim.» Elle n'avait pas déjeuné l Alors je lui fais chauffer
son café; je m'habille, et je m'en vais chercher de quoi
faire le dîner. A propos, qui va découper la pintade?
- Qu.elle pintade? fit Maurice.
- Mais ... ma pintade, répondit Berthe. Je vais la
chercher... Verse à boire, toi, pendant ce temps-là.
Resté seul avec Élise, il perdit sa belle assurance. Que
lui dire ? Il n'osait pas la regarder. Elle était jolie, oui,

�61:8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAtSB

mais encore? Il savait qu'elle était blonde, mais les
~ux? bleus, pensait-il ... Et ..• et... les jambes ? En
tout cas, elle était grande. Aussi grande que Berthe?
Hum I Pas sûr...
- Voilà la bête 1 annonça Berthe, en posant le
plat sur la table. Travaille, Élise ...
Élise se mit à découper la pintade. Berthe, très
excitée reprit :
- Tiens, regarde donc là près de ton verre ...
- Cette petite boîte ?
- Mais oui .. . Ouvre-la 1
-Qu"'est-ce que c'est que cette histoire, une attrape?
Il dénoua les faveurs dont la boîte était enveloppée
et ouvrit. Sur un petit lit de coton blanc était posée
une paire de boutons de manchettes en or.
- C'est pour moi,
- Ah ça, demande à ta voisine... Et si elle te dit
oui, peut-être cette fois-là.. tu n'hésiteras pas à l'em!!
brasser.
Maurice comprit qu'il s'agissait de son cadeau de
mariage.
.
.
- C'est trop beau, dit-il ... Non, cette fois-là. Je
n'hésite pas...
Il était ravi. Et il embrassa Elise à trois reprises.
Comme elle était douce à embrasser 1
Là-dessus, on trinqua.
La pintade était délicieuse, arrangée aux champignons, le vin parfait. La première bouteille vidée, il
en déboucha aussitôt une seconde.
- C'est dommage que nous n'ayons pas été prévenus.
Je me serais arrangé pour avoir mon après-midi. Gautier
est très gentil pour ça. Au lieu &lt;iu'il va me falloir rentrer
pour deux heures.
- Mais nous nous reverrons, répliqua Elise. Pensezvous t Je ne fais que d'arriver. Bien sûr, j'aurais dû
-prévenir, .mais je ne le pouvais pas, Je suis partie

•

tout à fait d'un coup. Il n'y avait pas le temps matériel
d'envoyer même une dépêche. .Mais je vais rester à
Etables quelque temps .
- Ahl boni
- Maintenant, Maurice, dit Berthe, ça ne va pas
ie fâcher au moins ? Je voudrais bien accompagner
Elise à Etables, si tu le permets, dit-elle, de l'air soumis
d'une femme habituée à ne rien faire sans le consentement de son mari...
Cet air soumis, ces paroles qui devaient cacher un
mensonge, - lequel ? - rappelèrent à Maurice la
réalité. Depuis le début du repas, il s'était senti pénétré
de sentiments bienveillants à l'égard de sa femme,
par une sorte de compensation au plaisir trop vif qu'il
prenait à la présence d'Elise. Il crut d'autant plus
volontiers que la tristesse d'une séparation, même courte,
était feinte, que lui-même acceptait cette nouvelle
comme un bonheur. Seulement, il eût voulu que la
séparation durât toujours. A son tour, il rusa, et fit le
dépité :
- Tu vas me quitter ?
- Mais pas pour longtemps, dit Berthe... Et si tu
le veux, je resterai.
- Mais non, va, si ce n'est que pour quelques jours.
Or, le terme d'une nouvelle échéance était arrivé,
et Berthe cherchait en vain un moyen de rester séparée
de son mari pendant le temps qu'il faudrait. De cette
manière, si elle n'était pas enceinte, elle gagnerait
du moins un mois pour courir une nouvelle chance,
en tous cas pour reculer l'aveu. Elise était apparue ·pour
la sauver. Quoi de plus naturel, même à une jeune
épouse, que le désir d'accompagner sa sœur chez ses
parents ? Maurice, elle le savait, ne pourrait venir la
rejoindre pendant ce temps. Et peut-être se doutaitelle qu'il n'en aurait pas le désir. Mais l'eût-il voulu,
qu'on ne lui eût pas accordé de nouvelles vacances,

�620

•LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

après celles qu'il venait de prendre pour son mariage.
La chance lui souriait. On était au début de la semaine.
Si Elise était arrivée un samedi, Berthe n'eût rien
pu cacher : Maurice l'eût rejointe le dimanche. Or,
on était au lundi. Et en disant qu'elle ne resterait que
trois ou quatre jours à Etables, Berthe savait fort bien
qu'elle y resterait jusqu'à la fin de la semaine. C'est
tout cela qu'elle avait vu d'un coup en ouvrant la porte
à Elise. C'est cela qui lui avait donné tant de joie,
et qui avait fait qu'au lieu d'acheter un poulet, elle
avait acheté une pintade, trois bouteilles de Bordeaux
vieux, préparé une fête. C'est pour cela qu'ils avaient
pour dessert de magnifiques pêches, délicieuses, fondantes, fraîches comme de la glace.
.
- Alors, c'est oui, dit-elle ... Tu ne m'en veux pas?
Ce sera notre première séparation... Tu iras chez tes
parents pendant ce temps-là ?
- Mais oui ...
- Comme il est gentil, dit Elise à qui le vin faisait
un peu tourner la tête, et qui voulut qu'on ouvrit la
fenêtre parce qu'il faisait trop chaud ...
- C'est un amour.
L'heure avançait. Ils passèrent au salon, pour prendre
le café.
Il but le sien d'un trait.
- Au revoir. Il faut que je parte. Alors, Berthe,
dans quatre ou cinq jours ?
- Oui.
- Tu m'écriras ?
- Bien sûr l
Et comme il s'avançait vers Elise, Berthe, obéissant
au même sentiment qui, tout à l'heure, l'avait fait
pousser Maurice dans les bras d'Elise, s'écria :
- Savez-vous ce qui serait gentil ? C'est que vous
ne vous disiez plus vous. Voyons! Vous êtes frère et
sœur. Vous pouvez bien vous tutoyer.

HYMÉNÉE

CHAPITRE XXI
- Je t'amène un invité 1
C'était Maurice.
- Un invité, s'écria la mère! Ah! c'est mon gars 1
Et où donc est ta femme ?
- Eh! dit le père, il est déjà veuf!
Maurice sentit quelque chose se crisper en lui. Veuf ?
Il n'avait jamais osé regarder cette idée en face, s'avouer
son désir secret. Est-ce que, vraiment ...
- Berthe est à Etables, mère, dit-il, avec sa sœur.
Il expliqua comment Elise était arrivée le matin,
sans qu'on l'attendît, et comment Berthe avait voulu
l'accompagner chez ses parents.
- C'est bien naturel, n'est-ce pas, mère ?
- Comment donc, dit la mère, bien sûr ! Elle est
pour longtemps à Etables ?
- La semaine, je pense.
- Et tu vas rester avec nous, pendant tout ce
temps-là?
- Où voudrais-tu que j'aille, mère?
- Oh, mais c'est le bonheur, s'écria-t-elle...
Le bonheur! « Pauvre mère », se dit Maurice, elle
ne sait rien cacher. Comme elle est heureuse de me revoir
ici I Elle voudrait bien, elle aussi, revenir en arrière ... ».
Le père s'était mis à l'aise. Comme toujours, dès
qu'il rentrait, il avait revêtu ses vieux habits, et bourré
sa pipe.
- Eh bien, Maurice, dit-il, si nous prenions un peht
coup d'apéritif ?
Sans attendre, il ouvrit le buffet, y prit la bouteille
de bynh et trois verres qu'il posa sur la table. en disant :
- On aurait pu le prendre en route, pas vrai, Maurice ? Ma foi, la mère, je me suis dit que ce serait pas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien de boire sans toi. A la tienne, ma pauvre bonne
femme. A ta prospérité, et à celle de ta femme, Maurice,
sans oublier mon petit-fils, ajouta-t-il ...
La mère posa sur une chaise les couvertures qu'elle
venait déjà de tirer de son armoire, pour préparer le
lit de Maurice, et, levant son verre :
- A vos santés, répondit-elle. A ton bonheur, mon
petit gars ...
- A vos santés, fit Maurice ...
Il semblait à Maurice qu'il revenait d'un long voyage,
qu'il arrivait en permission. Autrefois, c'était toujours
ainsi qu'on l'accueillait. On buvait un petit coup d'apéritif, en signe de joie, et pour rendre un peu de cœur
au voyageur. On aurait dit que les vieux voulaient
se donner l'illusion d'être encore à ce temps-là. Et lui,
dans ce décor si familier, cherchait ses habitudes
anciennes.
- Mais, dit le père, du diable si je m'attendais à
te revoir ici, ce soir !
- C'est bien un hasard, dit Maurice.
- J'étais à mon bureau, bien tranquillement, quand
il est venu me dire ... M'entends-tu, la mère?
Elle faisait le lit, la porte de la chambre ouverte,
retournait le matelas, tapait les oreillers à grands
coups :
- Oui, continue...
- ... quand il est venu me dire:« Me 'voilà en billet
de logement, père.11 Tu m'entends, bonne femme?
- Oui donc 1
- En billet de logement l Sacré farceur. Il y aura
bien toujours un lit pour toi, ici.
Maurice eût voulu que sort père parlât d'autre chose.
Comme c'était triste cette joie des vieux, ce petit coup
d'apéritif. tout ce bonheur, parce qu'il allait passer
quelques jours avec eux! Depuis qu'il était marié,
il avait souvent pensé à eux, mais il n'avait jamais

, HYMÉNÉE

compris combien ils étaient malhew::eux, dans. leur
solitude. q Comme les journées doivent leur sembler
longues J l&gt; Et s'ils avaient su la vérité I S'ils avaient
su, que de son côté ... Tout cela lui fit détester Berthe
davantage. Elle était la cause de tout. Les parents,.
eux aussi, devaient la haïr. Ils se donnaient garde de
le montrer, mais est-ce que leur bonheur ne parlait
pas clairement pour eux ?
- Et parle-nous donc un peu de ta belle-sœur,
Maurice. Nous la verrons, peut-être ?
- Sans doute, père...
Il ne le souhaitait pa.-.. Bien que tout, jusqu'ici,
se fut passé « au mieux &gt;&gt; entre les deux familles, il
ne souhaitait pas de les voir se rencontrer.
- Ce sont de bonnes gen.s, reprit le père. Allons l
•Tu es bien tombé...
- Je ne me plains pas, père.
- Parbleu I Tu aurais grand tort. Eh bien, la mère,
auras-tu bientôt fini, avec ce lit? Viens donc boire
ton verre I Par ma foi, j'ai envie d'en reprendre une
goutte.
- Oh ! bonhomme.
- Il n'est pas mauvais. Et une petite goutte de byrrh
n'a jamais fait de mal à personne ...
II se versa une nouvelle rasade. C'était la troisième.
Et M. Lacroix, qui n'avait pas l'habitude de boire,
se sentait déjà un peu chaud. Les pommettes rouges,
il tirait sur sa pipe, et devenait loquace. Maurice l'écoutait distraitement, répondait par oui et par non à
ses questions. « Veuf ?.. • Si j'étais veuf... Épouser
Elise ? Non, rester libre. Est-ce bête, tout cela l Des
idées ... &gt;&gt;
Quelque chose bouillait sur le fourneau. Comme il
faisait bon ! « Tout de même, la vie pourrait être facile ... &gt;&gt;
Il laissait les idées, les images dériver dans sa tête,
comme s'il avait somnolé. Que faisait Berthe, en ce

��Qu'on ne s'y trompe pas, la Bourse est mainter,ant alertée. Il y aura
peut-être encore des faiblesses passagères sur tel ou tel titre, mais les
grandes entreprises des baissiers sont désormais vouées à l'échec.
L'atmosphère boursière vient, en effet, de manifester éloquemment sa
volontè de rester optimiste et cet élément d'ordre psychologique peut
el doit avoir, s'il per~iste encore quelque temps, un effet de contagion
certain sur la clientèle.
Ce jour-là, on reverra apparaitre les grands courants d'achats et une
longue période de hausse s'ouvrira pour le marché des valeurs mobilière:5. li est bien évident que la foi en des jours meilleurs ne suffira
pas à elle seule à entrainer les acheteurs et qu'il faudra que, parallèlement, une reprise de l'activité économique générale se manifeste dans
le monde entier. Mais, à ce point de vue, il n'y a pas d'inquiétude à
avoir. Nous avons atteint la dernière étape de la période criûquc, et
des indices éloquents ne vont pas tarder à nous apprendre que toute
crise, quelle qu'en soit l'ampleur ou la durée, fi.nit toufours par être
maîtrisée.
Ceu11: donc, qui ont suivi mes derniers conseils et ont osé a.:heter
en pleine période de marasme, doivent se féliciter, à l'hei,re actuelle,
de leur esprit de décision. Ils sont maintenant admirablement placés
pour emegistrer la suite des événements qui ne vont pas manquer de
se produire dans un sens favorable à leurs intérêts.
Mais que les retardataires ne considèrent pas qu'ils ont définitivement
raté le coche et que mieux vaut se désintéresser de la partie. Le mouvement, en effet, n'en est encore qu'à ses timides débuts et ce serait
agir bien légèrement que de négliger 1-i superbe occasion qui vous esr
offerte de réaliser de très substantiels bénéfices. Rien n'est perdu
encore pour tous ceux. qui sauront faire un emploi judicieux de leurs
disponibilités, mais le temps presse et chaque jour qui passe grignote
une partie des plus-values que vous réserve l'avenir.
André PLY,
de la Banqu• de l'Union ind1«lrieJI, fra,u:ais,.

PETIT COURRIER
S. B. Ora11. - Les résultats du dernier exercice qui fut si défectueux à tant d'entreprises, auraient été, pour la Société, très satisfaisants.
Le marché sur cette valeur n'a cessé de s'animer depuis quelque
temps. La moyenne journalière des échanges est passée de 400 titres
â I .ooo environ.

Liste complète des sommaires de la
Nouvelle Revue Française
depuis sa fondation jusqu'à la fin de la quatrième année.

N° l - l Février 1909
Jean Schlumberger : Considérations. - Lucien Jean : L'Enfant Prodigue. - Jean
Croué : Rivages. - Michel Arnauld : L'Image de la Grèce. - André Gide : La
Porte Etroite (première partie).
TuTES, - NoTu : L'Exposition Georges Seurat (Emile Verhaeren). - Aquarelles et dessins
de Bonnard, Cézanne, Cross etc. - Les Pastorales; par Mm• Marie Dauguet. - Contre
Mallarmé. - Francis Jammes et le sentiment de la Nature, par Edmond Pilon. - La vie
unanime, par Jules Romains. - Poèmes par un riche Amateur. - Le cinquième acte du
Foyer. - Le Poulailler, par M. Tristan Bernard. - NoTuu:s.

N° 2 -

l Mars 1909

François-Paul Alibert: Sur la Terrasse de Lectoure. - François-Paul Alibert : Le
Berger d'Ap0llon (poème). - Jean Giraudoux: A l'Amour et à l'Amitié. - Jacques
Copeau : M. de Faramond théoricien. - André Gide : La Porte Etroite (suite).
Tuns. - NOTES : Expositions Bonnard, Sérusier, Brangwyn. - Rouveyre et Remy de
Gourmont: Le Gynécée. - Ragotte, par Jules Renard.. - Pierre Hamp. - Les Veillées
d'un chauffeur, par T. Bernard.-Ecritsur de l'Eau, par F. de Miomandre. -André Lafon,
Jean Dominique, etc. - Miss Isadora Duncan. - L'interprétation de La Pariaienne. La Dette, par G. Trarieux. - Antoine contre Bouhélier. - Brisson contre Becque; etc.

N° 8 - 1 Avril 1909
André Gide : Mœurs Littéraires : Autour du tombeau de Catulle Mendès. - Paul
C~a?del: Hym~e du Saint_ Sacrement. - André Ruyters: Colette Baudoche. - Jacques
Rivière : Bouclier du Zodiaque par Suarès. - André Gide : La Porte Etroite (lin).
TuTu. -:--- Nons : E~ositions Falier, P.-A. Laurens; Va!tat. - La Vie Secrète, par
E. Estaun1é. - Les Doigts de Fée, par M. Boulenger. - Le Reste est Silence, par E. Jaloux.
- R. Boylesve et le roman d'amour. - G. Lavaud et la confidence sentimentale. - Lettres
de Jcune10e d'Eugène Fromentin. - La Mort de Philae, par P. Loti. -L'homme divin,
par E. Vernon. - Lea Représentations du Schauspielhaua de Dusseldorf; etc.

N° 4 -

1 Mai 1909

Jacques ~opeau: Le Métier au Théâtre. - Jean Schlumberger: Epigrammes Romaines.
- Henn Ghéon : A la gloire du mot" Patrie". - Edmond Pilon : Suite au récit du
Chevalier des Grieux.

TuT-i:.s. - NOTES: Rayons de Miel, par Francis Jammes. - Le Symbolisme et J. Ochaé. Couleur du Temps, par H. de Régnier. - Chroni4ue du Cadet de Coutras, par A. Hennant,
- L~ défaut de !'armure, par A. Erlande. - Douze histoires et un rêve, par H.G. Wells. Le 1:•vre ~e Désir, par Ch. Demange. - Connais-Toi, par P. Hervieu. - Les réfractaires de
J. R1chep1n. - Sur Bernard Shaw, etc. - La Société Nouvelle. - A propos des Indépendants. - Louis Süe. - A. Lhote, etc,

N° 5 -

l Juin 1909

Francis Vielé-Griffin : Swinburne. - Edmond Jaloux: Poèmes en Prose. - André
L,af~n : ?oirs. - .René Bichet : l' Attente, Fête, Histoire de l'Epi. - André Gide :
Nat1onahsme et Littérature. - André Ruyters : La Captive des Borromées (I).
Tans. -_Nons: Chardin, par Edmond Pilon. -Exposition dea Cent Portraits, Expositions
Luce et El_ie Nadelmann. - Provinciales, par Jean Giraudoux. - Attitudes et Poèmes, par
S. Bonmanage. - La P!4ue des Roses, par Touny-Léris. - Muai4uc Italienne. - Nouvelles
Revues. - Matinées classiques. - L'École du Style.

N° 6 -

1 Juillet 1909

André Ruyters: George Meredith. - Francis Jammes: Lettre à P. C., consul. - Paul
Fargue : Fragments d'un poème. - Henri Ghéon : Le Classicisme et M. Moréas. André Ruyters: La Captive des Borromées (fin.)
III

�TUTU: Lettre de Leopardi. - NoTu par Henri Ghéon, André Gide, Edmond Jalour, Jean
Schlumberger: Les" Paysar;cs d'eau" de Claude Monet. - Les Heures Claires, par E. Verhaeren. - Nouvelles Conversations de Goethe avec Eckermann, par Léon Blum. - M. Anatole
France et la pensée contemporaine, par Rapha!l Cor. - Dana le jardin de Sainte-Beuve, par
George Grappe. - Louis Le Cardonncl, par A. de Bersaucourt. - Les Repréaentatiom
Ru11es au Chitclet, - Pastiches Gothiques, etc.

N° 7 -

1 Aoftt 1909

Louis Laloy : Chansons des Royaumes (Préface et Traduction). Emile Verhaeren:
Michel Ange. - Saintléger Léger: Images à Crusoé. - Jules Romains: La Génération
Nouvelle et son Unité. - J. Iehl: Cauet (I et Il).
Tan : Lettre de Linné à Rudbcck. - Nons par Mjchel Arnauld, Jacques Copeau, Henri
Ghéon, André Gide, Louis Laloy, André Ruyters, Jean Schlumberger : Expositions Forajn,
Gozé, Charlot. - Une " question " de M. Barrès. - Taine et Renan, romanciers. - Les
derniers exercices de M. France. - Promenades Littéraires, par Remy de Gourmont. - La
Chanson de Naples, par Eugène Montfort. - Les affirmations de M. Mauclair. - A propo1
de la FHlte Enchantée. - Le quintette de Florent Schmitt. - Prix de Littérature. - Lea
Revues. - Poesia et le Futurisme. - Une lettre de M. Clouard.

N° 8 -

1 Septembre 1909

Michel Arnauld: Le Lyrisme de Gœthe. - François-Paul Alibert: A André Chénier.
- François Porché : Tombée du jour dans une capitale. - Jean Talva : La Culture
du Souvenir. Louis Laloy: Chansons des Royaumes (Suite). Jules lehl:
Cauet (III et IV).
TuTEs. - NoTES par Edmond Jaloux, André Ruytera, Jean Schlumbcrger: A la mémoire
d'Emmanuel Dclbousquet. - Jouets de Paris, par Paul Leclercq. - Le Roman de Six Petites
Filles, par M.,. Lucie Delarue-Mardrus. - Le Bar de la Fourche, par Gilbert de Voisins.

N° 9 -

1 Octobre 1909

Henri Ghéon : Ecce Homo ou le" Cas Nietzsche "'. - Guy Lavaud : Marthe, le paysage ...
- Valery Larbaud: Dolly. - Gaston Furst: Poèmes. - André Gide: Nationalisme et
littérature (2m• article). - Louis Laloy: Chansons des Royaumes (fin). - Jules Iehl :
Canet (fin).
Tun: Fénelon (Discours de Réception). - Nons par Michel Arnauld et Jean Schlumberger : Nouveaux Essais choisis de biographie et de morale, par Thomas Carlyle, trad.
Barthélemy. - La Jeune Fille bien élevée, par René Boylesve. - Au ThéAtre, réflexions
critiques, par Léon Blum. - Discours sur les préjugés ennemis de l'histoire de France, par
Fagus. - Trois Annêcs, par Francis Eon, - Décors et Chants, par Elsa Koeberlé, - PoètesMusicicns. - Les Jugements de Champfleury.

N° 10 -

1 Novembre 1909

André Gide: Nationalisme et Littérature (3'"" article). - André Baine : Poèmes. Jacques Rivière: Introduction à une Métaphysique du Rêve. - Michel Arnauld : Les
" Cahiers" de Charles Péguy, - Edouard Ducoté: Une Belle Vue (1).
Txxns. - NoT1:s par Jacques Copeau, · Henri Ghéon, André Ruyters : A travers le Salon
d'Automne. - Hans von Marees. - Un Roman de M. Pierre Lasserre. - Les Marginalia
de Stendhal. - La Poésie et M. Brieux. - M. Faguet et la Jeune Littérature. - Encore le
Futurisme. - Le, Biblioprulea Fantaisistes. - Revues. - A propos du Vers Français.

N° 11 -

1 Décembre 1909

Paul Claudel: Trois Hymnes. Henri de Régnier: La Rupture. - Paul Valéry:
Etudes. - Francis Carco: Poèmes. - André Ruyters: "Les Villes à Pignons". Edouard Ducoté: Une Belle Vue (suite).
Tuns. - Journal tans dates, par André Gide. - NoTq par Victor Gastilleur, André Gide,
Edmond Jaloux, Jean Schlumberger : Sur le tombeau de Charles Bordes. - Charles Guérin.
- La Vie de Frédfric Nietzsche, par Daniel Halévy. - Auteurs, Acteurs et Spectateurs, par
Tristan .8emard. - La Bigote, par J,dea Renard. - Revues. - Une lettre de M. Henri
Clouard.

N° 12 -

1 Janvier 1910

Michel Arnauld: Du Vers Français. Francis Jammes: La Vie. - Charles-Louis
Philippe : Charles Blanchard (1). - Jacques Cop.au: Le Cahier noir (1). - Edouard
Ducoté: Une Belle Vue (suite).
IV

Tuns. - Journal sans dates, par André Gide. - No.-xs par. ~ichel Arnauld, Jacquet
Copeau, Henri Franck, Henri Ghéon, Pierre d~ Lanur, Jacques Rivtèr~ J~an Schlumbcrger :
Les papien d'Ibsen. - Deux Drames, par Emile Verhaeren- - Le S0!1ta1re de la Lune, par
Fran9ois de Curel. - Tragi-Comédie de l'Amour, par George Meredith. - Les Amours et
Nouveaux Eschanges de Pierres Précieuses, par Remy Belleau et Les plus belles pages de
Tristan l'Hermite. - La mère de Nietzsche. - Au loin, peut-hre, par François Porché. L'homme en proie aux enfants, par A. Thierry. - L'Art et le Geste, par Je~ d'Udine. Quelques panneaux décoratifs de Maurice Denis. - Les Aquarelles d'Italie de Piene Laprade.
Dardanus à la Schola Cantorum. - Concert Claude Debussy. - Revues.

N° 18 -

1 Février 1910

Charles-Louis Philipp.:: Charles Blanchard (suite). - Emile Verhaere~: Les _Heures du
Soir. - Georges Valois: Lucien Jean. Jacques Copeau: Le Cahier Noir (fin). Claude Lorrey: Chansons. - Jean Scblumberger: Le Règne de !'Artiste. -Edouard
Ducoté, Une Belle Vue (fin).
Journal sana dates, par André Gide. - NOTES par Jac~ues Copeau, L~"!s Dumont-Wilden,
Henri Ghéo11, Edmond Jaloui, Louis Laloy, Edmon~ Pilon, Jacques _R1v1ère, André Ruyters,
Jean Schlumberger : L'Oiseau bleu, par M. Maeterlinck. - La Barncad7 par Paul Bourget.
- Comme les feuilles, par Giacosa, - La Bien-Aimée, par Jean-Louis Vaudoyer. - Le
Roman d'un mois d'été par Tristan Bernard, - La Carte au Liseré vert, par Georges
Delahache. - M. Paul Fort, poète lyrique. - Deux Poèmes et Poésies, par Claude Lorrey.
- BM.le-Gryne, par Jean de Bosschère. - Les Sagesse~, pa_r Francis Caillard. - Le Port~ait
en France par L. Dumont-Wildcn. - Après l'ImpresS1onn1sme, par J. C. Roll. - Festival
Franck a.:.X Concerts Colonne. - Claude Debussy, par Louis Laloy. - Le Cœur du Moulin,
par Déodat de Séverac. - La Rhapsodie Espagnole de Ravel. - Sur la mort de l'aviateur
Delagrange, - Revues.

N° 14 -

16 Février 1910

Portrait de Charles-Louis Philippe, par Ch. Guérin. - Paul Claudel : XXX. - Michel
Arnauld : L'œuvre de Charles-Louis Philippe. Comtesse de Noaill~ : L~ !-1ère et
!'Enfant. Marcel Ray : L'Enfance et la Jeunesse de Charles-Lows Ph1hppe. Marguerite Audaux: Souvenirs. - Régis Gignoux : Dans l'ile Saint-Louis. Emile
Guillaumin : Philippe en Bourbonnais. Charles-Louis Philippe: Journal de la
Vingtième Année. Lettres. Les " Charles Blanchard ".
Journal sans dates, par André Gide. - Nons par Maurice Beaubourg, Elie Faure,. Hi:nri
Ghéon Edmond Pilon, André Ruyters Jean Schlumberger, Léon Werth: Quatre histoires
de pau~re amour. - La bonne Madcleine et la pauvre Marie. - La Mère et !'Enfant. Bubu de Montparnasse. - Le père Perdrix. - Marie Donadieu. - Croquignole. - Les
Contes du " Matin ".

No 16 -

1 Mars 1910

Jean Schlumberger: Le Règne de l'Artiste. François-Paul Alibert: La Fo~taine
Mortelle. - Paul Wenz : Le Charretier. - Elsa Kœberlé : Des Vers ... - René Bicbet:
Le Livre d'Orphée (fragment). - Jacques Rivière: Cézanne. - Valery Larbaud: Fermina Marquez (1).
Journal sans dates par André Gide. - NoTJts par Alain-Fournier, Pierre de Lanui, C. Lucas
de Peslouan, And:é Ruyters, Jean Schlumberger : Les Poètes du Passé, à l'intention de ç~rtains du présent. - Demjers Contes, par Villiers de l'Isle-Adam. - A propos de Cymbcl1ne
(ThéAtre Shakespeare). - Les Dow:e Livres pour Lily, par Louis Thomas. -;-- Malaria, par
W. Jones. - Exposition Félix Valloton. - Quelques Aquarelles de René Piot. - Revues.

N° 16 -

1 Avril 1910

André Gide: L"amateur de M . Remy de Gourmont. Saintléger Léger: Eloges. Henri Ghéon : Une dicipline du vers libre. - Tristan Klingsor: Hiver. Tancrède
de Visan: Soir de Rentrée. - Jacques Rivière: Les Poèmes d'Orchestre de Claude
Debussy. Valery Larbaud: Fermina Marque:i (suite). Charles-Loui:1 Philippe:
Deux lettres.
Nons par Alam-Foumier, Henri Franck, Henri Ghéon, André Gide, Jaçques llivière, André
Ruyters, Jean Schlumberger : La V:ierge folle, par Henri Bataille. - Sur la Vic, par Scantr~
{Suarès), - Les Marches de l'Occident, par Adrien Mithouard. - Un livre de M. Lows
Dumur. - Israel Zangwill, par André Spire. - Un article de M. Paul Adam. - Le " Tombeur " de M. Rostand. - Expo~itions Pissarro, Matisse, Guérin, Flandrin, Rouault. - La
Passion selon S' Jean, de J. S. Bach. - Deux Poèmes de Florent Scbmjtt. - Revue,,

V

�N° 17 -

Jean Schlumberger, Jean Moréas. - Comtesse de Noailles: Poème. - Paul Claudel:
Magnificat. - Michel Arnauld: G. Deherme et la Crise Sociale. - Henri Bacheün :
Pas-comme-les-autres. - Henri Franck: Sur la Morale et la Pédagogie de Maurice
Barrès. - Valery Larbaud: Fermina. Marquez (suite).
Journal sans dates, par André Gide. - Nons par Michel Arnauld, Louis Dumont-Wilàen,
Alain-Fournier, Henri Ghéon, Edmond Jaloux, Jacques Rivière, Jean Schlumberger : La Vague
Rouge, par J. H. Rosny. - La Flambée, par Henri de Régnjer. - Les Rythmes Souverain$,
par Emile Verhaeren. - Le Trust, par Paul Adam. - Derniers Refuges, par Jeanne Termier.
- L'Ecole des Ménages, par H. de Balzac (Odéon). - Exposition de la Libre Esthétique à
· Ilruxelles. - A propos des Indépendants. - Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas. L'Action Française et le cas Moréas. - Trois traductions de Keats. - Revues.

N° 18 -

1 Juin 1910

André Gide: En marge du " Fénelon " de Jules Lemaître. - Charles Vildrac : Les
Conquérants. - André Ruyters: M. Paul Adam, penseur. - Jean Croué: Poèmes
d'un voyage. - Raymond Schwab: Le Poème Impossible. -Ambroise Raynal: L'huile
de la lampe. - Jacques Rivière: Paul Gauguin. - Walt Whitman: Propos recueillis
par M. Horace Traubel (trad. de Léon Bazalgette). - Valery Larbaud: Fermina
Marquez (fin).
Nans par Jacques Copeau, Alain-Fourruer, Henri Ghéon, Jean Schlumberger : Apologie
pour notre passé, par Daniel Halévy. - Un l!tte en marche, par Jules Romains. - La mise
en scène de Coriolan. - La Bête, par Ed. Fleg. - Un poème dramatique de M. Henry
Bataille. - La Dame qui a perdu son peintre, par M. Paul Bourget. - M. Baring et
Dostolevsky. - Au Temps de la Comète, par H.-G. Wells. - Les Paysages de M. Albert
Marquet. - Quelques Concerts de Musique nouvelle. - Le Président Roosevelt àla Sorbonne.

N° 19 -

1 Juillet 1910

Michel Arnauld : L'œuvre de Jules Renard. - Henri Bachelin : Jules Renard (Souvenirs). - Henri Ghéon: Foi en la France. - Emile Verhaeren: Henri-Edmond Cross.
- Albert Eclande: Emotions chantées. - Eugène Montfort: Gibraltar. - Jean
Schlumberger: L'Inquiète Paternité.
Journal sans dates, par André Gide. - NoT&gt;:s par Michel Arnauld, Henri Ghéon, Pierre de
Lanu.x, André Ruyters, Jean Schlumberger: A propos d'un article de M. Montfort. - Dans
la Petite Ville, par Charles-Louis Philippe. Parmi les hommes, par Lucien Jean. Ma Fille Bernadette, par Francis Jamme~. - Chroniques du Chaperon et de la Braguette,
par Tristan Klingsor. - Sous le vocable du Chêne, par Paul Drouot. - Poésies complètes
d'Edgar Pol!, traduites par Gabriel Mourey. - Au Grand Vent, par Alexandre Arnoux. - A
propos des deux Salomé. - Le Carnaval de Schumann dansé.

N° 20 -

1 Ao-0.t 1910

G. K. Chesterton (trad. P.C.) : Les Paradoxes du Christianisme. - Jean-Louis Vaudoyer:
Allégories.- Jacques Rivière: Voyage à Reims. - Jean Giraudoux, Jacques )'Egoïste (I).
- Henri Aliès : Poèmes. Henri Ghéon : Propos divers sur les Ballets Russes. Théodore Lascaris : Une Rencontre.
Journal sans dates, par André Gide. - NoTES par Henri Ghéon,Jean Schlumbergcr: Adieu
à Moréas, par Maurice Barrès. Portraits tendres et pathétiques, par Edmond Pilon. Le chemin, l'air qui glisse, par George Périn. - La très véridique histoire de deux gredins,
par Jean Variot, - Trois pièces de Tristan Bernard. - La Flore et la Pomone de Maillol.

N° 21 -

No 22 -

1 Mai 1910

1 Septembre 1910

Legrand-Chabrier: Sur Maurice de Guérin. - George Meredith: L"Amour dans la
Vallée (trad. André Fontaiaas). - Jean Giraudoux, Jacques l'Egolste (fin). - Lucien
Marié: Poèmes. -Guy Lavaud: Univers, Univers ... - Henri Bacheün: La Bancale (I).
Journal sans dates, par André Gide. - NoTES par Michel Arnauld, Henri Franck, Edmond
Pilon, Jean Schlumberger: Notre jeunesse, par Ch. Péguy.-Anna Veronica, par H.-G. Wells.
- Regarde de tous tes y-eux, par Raymond Schwab. Le Calumet, par André Salmon. Petits poèmes, par Tristan Dcréme. - Les Branches Lourdes, par Léon Bocquet. - Une
Soirée au Français. - Autour de Meredith.

VI

1 Octobre 1910

Jean !alva: Le Sacrifice des Apparences (A propos des écrits d'Eugène Carrière). _
Gabriel Mourey '. La Beauté d'Assise. - Henri Bachelin: La Bancale (fin). - Michel
Arnauld : En relisant " Colette Baudoche ". - André Ruyters: L'Ombrageuse (I).
Journal sans dates, par And:é Gide. - Nans par Michel Arnauld, Saint-Hubert, Jean
Sch!umberger : Marcel ~habrter: - Chastelard, Jpar Swinburne (trad. H. du Pasquier)._ MCJ
cahiers rouges, par Maiume Vuillaume. - Revues.

N° 23 -

1 Novembre 1910

An~ré Gide : Baudelaire et M. Faguet. - Comtesse de Noailles : Poème. - Jacques
R1~1~re : Les Beaux Jours. - André Spire: Le Voyageur et la Forêt. - Charles-Louis
Philippe: Lettres de Jeunesse. - André Ruyters: L'Ombrageuse (suite).
Nons par Michel A~auld, ~ain-Fournier, Henri Ghéon, André Gide, Piene de Lanux,
Je~ Schl umberfer : L Académie Goncourt. - M. de Gounnont et la jeunesse._ L'Art Décoratif au Salon d A_utomne. - Forse che si, forse che no, par Gabriele d'Annunzio. _ La
Guerre dans les :t;rs, p~r H. G. Wells. - Comme tout le monde, par Mme Lucie DelarueMardrus. - Mane-Claire, par Marguerite Audaux. - Sous le ciel vide par Johan B ·
- Autour de Meredith. - César Birotteau au Thé$.tre Antoine._ Un ;vis du Comitt'.oJer,

N° 24 -

1 Décembre 1910

Pa~~ C. : L'Otage (1" acte). - Emile Verhaeren: Heures du Soir. - Charles-Louis
Philippe: Lettres de Jeunesse (deuxième série). - Julien Ochsé. Poèmes
J
. "ère: Bau de1aire.
· - An d ré Ruyters: L'Ombrageuse (suite). ·
• acques
R1v1
Jo_urnal sans da~•~• par An~ré _Gide, - Nons par Jacques Copeau, Henri Ghéon, André
Gide, Jacques R1v1ère : Tr01s livres parents : Puissances de Paris, par Joies Romains; Selon
ma LOJ, par Georges Duhamel; Livre d'Amour, par Charles Vildrac. - Victor-Marie comte
Hugo, !'a_r Ch. Péguy.-. L' Art Théatral moderne, - Les matinées du Samedi à l'Odé.on. _
Les Ong1nes de la Mélodie, à l'Op_éra Comique. - Expoaition H. E. Cross. _ E1&lt;position
André Lh~t~. - Revues : Le Suisse entre deux langues. Comment on cuisine la loire
- SouscnptJon pour le buste de Charles-Louis Philippe.
g
•

N° 25 -

1 Janvier 1911

Jacques Copeau: Sur la Critique au Théâtre et sur un Critique. - Jean Domini
Poèmes. - Jacques Rivière: Sur le Tristan et Isolde de Wagner. - André
Isabelle (I). - Paul C.: L'Otage (2• acte). - André Rnyters: L'Ombrae-euse (fin).

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~~T~ ~ar Jacques Copeau, Henri Ghéon, Jacques Rivière, Jean Schlumberger: Les AJfran,.

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IS à 1 Odéon. Le C~rnaval des Enfants, au Thé!tre des Arts. Le Mauvais Grain et
1 A~our _de Késa, au _Thdtre de l'Œuvrc. - George Meredith, par Constantin Photiadès. _

Feuilles eparses des Littératures Etranges, par Lafcadio Hearn, traduites par Marc Logé._
Stances, So~e_ts et Ch_ansons, par Claude Lorrey. - Des Fleurs, pourquoi par Guy Lavaud
- Pages chomes de ~•etzsche. - "!)istribution de prix. _ Le Concert de
Jane Rauna :
- Les Scènes Polovts1ennes du Pnnce Igor aux Concerts Colonne. _ C M ·
Comité. - Initiatives théhrales.
es eSSieurs u

M•,.

N° 26 -

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1 Février 1911

He1nri Ghéon : L'E;temple de Racine. - François-Paul Alibert : L'H6tesse Inconnue.
A
Fontéüe. - Paul C • L'Otage (3• acte)
,., ·
p oèmes. - '
Valea Source
La b
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· - André .uame:
. ry r aud : ~1lliam Ernest Henley, critique littéraire et critique d'art. Gide: Isabelle (suite).

André

:aTEs par :douard Ducoté, Henri Ghéon, André Grde, Jacques Rivière, Jean Schlumberger.
Le 1u acte de Guercœu;
( oussorgs 1 (à propos des Concerts de Mm• Marie Oléuine). Conc~•-ts Colon:ie). Hedda Gabler à l'Œuvre. Peintures Chinoises anciennes, _
Expos1tJon H. S1mmen. - Lectures. - Revues.

N° 27 -

1 Mal'1il 1911

Ch~~s-Louis ~hilippe '. Lettres d~ Jeunesse (troisième série). - Henri Allès: Poèmes
R . ~ond Pilon : D après trois Estampes. - Albert Tbibaudet . Taormine
( eo\ Bichet: Le Li~re de l'Amour. - Kurt Singer : Défense de la La~gue Allem~nde
en r ponse à un article de A. G.). - André Gide: Isabelle (fin).

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par Colette Willy. '-Claallrier. - s- .. Cnia .. S., par Pui
Tet.. par Piene Jalldoa, - fli troi, robe. ilbtüipfa, par Allti Spire. - ha4an
et 11. Piene Lalo. - ~ cc Cartone cle M. Paul Sifaac. -Tapiaria de M. Mllillel.

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1 A:nll 1911

P'lucia de Miomandre I Petiu Dialopa Gra110ia (Première Saie). - CJaadc l'..onef :
Prim1 Rondel&amp;. - Head Bacbelia, A mon pàe. - Uoa-Paal Fugae: Sonpa. ReM Clwapt t l'amml. - Piene de Lanaz: L•Art cl. M. Hmryllermleia.-aum...
Loma Pbilippe, Letaa de JeuDCNe (quatri6me me).
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Ncnw par aam- Apallinalre, Hmri Bachelia, Lom o-t-Wildea, Jacpa Rimni,
J- Sc:tahunlierpr, Valay Larbaud, Emile Verfu1erau L'Kafimt de l'Amour, par Hmri
llataille. - L'.Annw dma la Ville, par Jales Romaim. - La Maitoa Paime, par Allti
Ldaa. - La M..- de Fer,,- Mbaûea-Oaarla a.-te. -· Noe.. craa 'fOPP• 0-,
par Cbar1a 0 - . - D at ~ 1par CbarlaMeriœ.-NOIIYelles Btuclea ~

a.emuoa. -

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L'Ame da Aaflaï-. pu Fœmim. - Poàaes de TMo Varlet.Repri,e de Pellae et Maiunde. - Le Guipol L,aami1, - lzpolitiOG 'IMo YU R,-elbape. - Kapo1itiOG l'AcaMmie I l - . - Lectma. - Tnducti- (F6liz 8ertam.

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Comtae de Noailles 1 En Elpagae. - Gabriel Moany: La Deax Men. - Chula1.oaia Philippe: Lettra de Jeaneae (c:iaqaiàae et denüàe laie). -Albert Tlu1,aadet,
La NOGYCIJë Sorbomic. - Frucia de Miomaadre I Petit1 DiaJoguea Graaaia (fin).
Nara par Michel Aniaul4 Hari Bachelin, Henri 0Woa, Ja"iaa lliYim, Jeara Sclil-

berser I Le Greco, par Maurice Banà et Paal Lafood. - Le Miroir 11a Hnra, par Haari
de Mpier. - La Fnres KaramuoT, par Jacqaa Copea11 et Jean CrouL - L'Blprit de la
NOUftlle Sorboaae, par Apdaoa. - L'Ecole da ~ par Jean Giralldou. - Hamu
et POIIIIÜff., par Fruçoi, Porcbi. - Le Priatemp-. par G. Chmoni«e. - La Lamike,
par Georp Dalmnel, - L•Oi1ea11 bleu, pu Maurice Maetediack. - Le Cillqaiànc • ~
par Haa R,-r. - Les V'11ap1 de l'Jm,te, par )-,laBilliet.-Bapoütiom Jt.-X. lloaatèl.

ff1p1pat, M. Detbomaa. -

Lectura; Tradaction-. Rn-.

1'0 80 -

1 .Tlllla 1911

Jeu Schlumberger I Le ~ e de !'Artiste (3• anicle). - Jean-~arc Bernard : _Sab
Tegmüae Fa,i. - Charlea V ~ : DkoUYerta. - l.cgrud-Cha~. • Chateaubriand
et rAcadanie ea I h 1. Saintlqer Uger : Eloge.. - Jacqaea Rinae t Ingres. Walter Saqge Landor : Hauta et S.- Cia.a en Italie (tract. Valery Larbaud).
Nona par Heari Bacllclm, J.-B. Blaacbe, Heari GWoa, Jeaa Scblam&amp;erger: Ven la roates
Ûlanel, par Andri Spire. - Le Li'rre de la MHitcrraa-, ,ar _Louit Bertnmd. - Ea
81aut de Mllliae l Cadu, par Eucàae Moalort. - AiJM Pacbc, peintre •aadoia, par
C. P. llama.·-La ~ da Coange, par Stephen Crane
MM. Fr. Vael'-Gri&amp;ia
et H. Danay). - Vlupt d'hier et d'aajounl'hal, par Andri
•er. - Yigara litt&amp;alra,
par Lacis Ma1117. - Poàna_ par Pol Simoaaet. - La Voloat6 de M ~ par

t::;.~

J~Banm.-llpoeiticmlagres.-llc-,aa.

No 81 -

1 .Jumet 1911

Henri GWoa I M. d'Aanamio et l'Art. - Georges Dahamel I Compagaom. - SaintHubert : Rainer Maria lli1b et 10D dernier line. - R.-M. Rilke I La Calüen de Malte
Laarida Brigp (Fragmenta). Tnd.1 Andr6 Gide. - Jean Ridwd 1 lby.
Nora par Heari Bachelia, Fftiz lertawr, Heari 0Woa, Pierre cle Lanwr, Fnacia cle
Miommdre, J..- Rmàre, Jeu Sdilambcrpr : Le Tlla u Si1mœ, par Haa B.,-r. CaiUoa et Tili, pu Pierre Mille. - Le Rom.. d'1111 Malade, par Loaia de ~ - La
Lampe et le Miroir, pu Keû Cbalapt, - Pohies de Marcel Millet et de Maance BriUant.
- Hebbel,• Yie et 1a aawea, par A. Tibal. - 0 - rcprita aa 'l'Wltre-Fnmçaia. - Uae
pike ldltori,ae de Maurice de Fanmoad. - Le Claapia daa le Pmia de Hu, par Loaia
La1oJ et llmi Piot. - U11 ùaterp,ète d'IINea I Emil PoalHa. - L'Hearr ap p:J., par
Mnriœ llaftl. - .....itiom Mnrice Deaia et Pierre Boaaard.- Les
Fnac:ie
J_.__ - Lectarw 1 - pap cle Oaada Pica,. - Traoiactita: Pnl a..del 1 11r au

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tnilacdoa de Tacite.-~ - C.,eep dmw lt ..,._

VIII

. . . - 1 Aoat 1911
jCla Schlamberpr I La Criae de l'Art dnmarique. - Aadœ Baine I Poan-. - Jeu
C... 1 Pœm. en proae. - Geoqe Meredith I L'Ode A la France (trad. Maurice
Pieaoect). - Marœl Ray 1 "La M&amp;c et l'.En&amp;at ". - Reni Bicbet : Le Une de
rs,u..
N - par Hmri Bacbe1ia, Jaai- c.pe.11, Hmri GWoa, Jeaa Schlambcrpr , Mort de
Qaelcia'aa, pu Julea Romailll, - Taiu:riû, par Uoa-Paal )a,gae. - De Delacroi&amp; q
N-.1mpre.mailme. par Paal Sipac. - L'Ecole da l)imaadie, par Loai, Damar. - La
m-n, mal iermie, par G. l&gt;Dc:rocct, - Martin Scboapuer, par AIMlft Girodle. - L•
_fardia 11a TllllpÎCJaa, par Daaiel Tlial1. - Les llbneab. par O. W. Milou. - Nloa, par
baip D,mo( (adaptatioa de Serge Penky et H. R. Leaormaad). - La Saiaœ • " ••
aaAtelet.
- lapoeitiGa Cllarles Cottet, - Lecturn. - Tndactioaa I Chita, par Lafcadio
Heana.-Rnaa.

11'0 88 - 1 Septem.bJ'e 1911
Valay Larbaud , Co.entry Patmore (1). - Conatry Patmore I Pœma {tnd. Peul Ciaodel),- Alaia Fournier, PortraiL - Henri Franck : La Dame dennt l'Arche (&amp;acmeot).
- Alain Desponet : Payaga de la Trentiëme Annie.
Nona
Copeau, Loai, Dwnoat-W'ildea, Henri GWoa, J ~ Rmm,
Scbmm
, C. Vettard , La Mattre.e Sernate, par Jff6me et Jeu Tharaud.- Le Vi
daa la PillMe, par Galiricl Moure,. - L'Enntail de Crfpe, par Edmond Jalou. - L'atdtade da l,rume coatemporaui, par TaacrMe de ViAD. - L'Ordia.atioa, parJulien Beada. -

c.i~a

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na.

l'a)ocernmploa, par Andrft et Jeaa Viollil. - En Wallonie; par Loaia Pimnl. rutûfaes et marina, par Loaia Eftll. - Petroachlt', par Igor Strrrilllki, Michel Fokhie et
A1eunclre Beaoia. - Uae can4die da dac de Laasaa. - Rebou contre Claadel.- .Renee.

5° M - 1 Octobre 1911
Pœma (tracf. Paul 'Claudel). Valery Larbaud I Co.eatry
Patmon: (fin). - Georga CheDDevike , Moments. - Andri Rayten I Addia-Abeba.
- Jean Richard : Comment on fait ane aectioa d•in&amp;nterie.
Nona par Henri Alia, F. Bertau, Jacqan Copeau, Henri Oh-,, JIQjae■ RMae, Jeu
Sddamberpr: 'IWtre de Paal Claalei , ntecr0r; La Ville (pmnim et ~ ftl'IÎOlla}.
Coteatry Pat.more

I

- Simpla nota poar aa pnip-amme d'aaioa et d'actioa, par Jales l.apeaa. - Ua Cahier
Wdit da Joarml d'Bagâùe de Gu&amp;ia. - Molim ldoa M. Miurice
BaUadee
cle Fl'IDÇOII Villon, manque de M. Claude Debatq. - Le Pn,sramme I A11toiae. - Ti.

Donna,. -

ncti-.-Rnaa.

11'0 88 -

1 Novembre 1911

Bari GMon : Sur le " Thiitre Popalaire ". - Comteue de Noailla I Hymne. Valery Larbaud : ROM Lourdin. - Henri Ali~ , Pomies. - Th~ore Lucaria : Lord
Cbatcrfield. - Lord Chesterfield : Comeila i mon fil, (Tracf. Th. Lucaria). V. M. Lloaa , L'Eacale i Tripoli.
Nara par Heari Fraack, Heari ~ Jeaa Scblwnberger, Camille Vettard I Hmri R--,,e. - Vie cle llou.ea11, par Emile Faguet. - DÙlglq, l'ill111tre fflinia, par Jfr6tM et
J- Tharad. - La V'ie de Chartes cl"Orlaaa. par Pierre Champioa. - La Guerre de Frmœ
et le premier -ie de Pari1. - F ~ Coppie. pu Albert de Benaucowt. - Coutre
Tboaiaa Hardy. - L'imdeati-. fraoçal,. - Les Cabiate■ coatre le Salou crA ~ Tndactiam I Le Cadane Yinat, cle U- Tobtor. - Autobiocnphi. de Henri M. Stulq.

an-.

11'0 88 - 1 J&gt;4nembre 1911
ADCln! Gide I Propo.tiom. - Cbarla Vildrac : Poànea. - Andft Rayten , D•AddilAbelia i Djibouti. - O. W. Miloa: 1 Le Comolateur. - Lord Chatemeld I Comella
l(Ptalope).
lllOD fib (Trad. Th. Lucaria, fin). Paul Claudel : L'Auonce faite A Marie
Nona par J•Qj- Copeau, o.toa OallÎmlrd, Heari Oh'°°, Pierre de Laa.. B'-acl Pilon,

J- Sdilambesger I Sar la tombe de ~m. -

L'Aalocia c1e Lacieu Mahl&amp;ld. - Les
cat 1111 propoa d'Alaill (J• laie). - M. da Loardiaea, par Alph- de Chatenbriallt. La Science et lm Hamaaitâ, par Heari Poiacari. - VariatiCIIII da C-.. Jlt!llli4_fll' c.i1c
Ptda. - Le Ju-dia da Ca--, traclactioa de Praos
- Le Paia n TMlt,e c1ea
..._ - M. dit Ma
'l)plaaa. - Od6oa. - Leccves. - Tnducii.a. 1 T-,.._
flr Il. Firmin._ - La Ville eadimtN, de 11n. OliJIUIIL- Rif- l M. Vuiot.

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"COLLECTION FRANÇAISE"
La "COLLECTION FRANÇAJSE" est créée pour réunir, sous une forme artistique, les
œuvres les plus remarquables de la littérature française contemporaine. L'illustration, réservée
à des utistes français, s'inspire avant tout du teste et respecte le dessin sans socrifier ao
modernisme déformateur.
L'impression est confiée au Maitre Imprimeur Coulouma (H. Barthélemy, directeur). Tirage
sur papier de graud lu1.e : M,da~.1scu ..-\unam, Arelies et Rives.

F. SrEBORG Dieu est-il français.

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F. DE MARLIAVE (médaillé aux Artistes Français, Associé du Salon de la
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>Larra, 8.

DIARIO I NDEPENDIENTE

MADRID

Carpeta conteniendo mapas y planos
alusivos al Texto íntegro del
ado ~ i
de Paz publicado
-=....:.i~~.. ·
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                <text>El Sol, diario que se publicó entre 1917 y 1939, fue obra del ingeniero y empresario Nicolás María de Urgoiti (1869-1951), director de la potente empresa La Papelera Española. Se consideró en su momento uno de los mejores periódicos de Europa y el mejor de España. </text>
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                    <text>,.

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L'lnstantane
SL PPLÉ.:\1E'.\'T ILIXSTRi~ DE LA REVUE HEBDO\lADAIRE

N1 1• Série (iO- Année). N " 9

24996. -

28 Février 1914.

Ernest Renan, d'aprés le médaillon de J .-C. Chaplai.n.

;\l. Pierre La~serre tenninc , dan~ la R~t·"e hebdtmDdairt, la pub!ication de son cours
su r f.rn,sJ Rena11. La seJ;tit"me le~on a pour litre: e C(J&gt;1cl1uion.s •

�ER'1EST RF.:-CAN

Cliché Bemheim.

24997. -

Ernes·t Renan, d'aprés le buste de Bernstamm.

24999. -

L'exposition du corps de Renan au Collége de France,

24998. - Dessin d'Ernest Renan destiné a ses enfants : « La construction des Pyramides sous les directions successives des Pharaons )1.
25000. -

Funérailles d'Ernest Renan. Le cortege passant
boulevard Saint-Michel.

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                  <text>"Hasta principios del siglo XX, la revista está dirigida por Pierre Mainguet con Félix Jeantet como editor. En 1908, absorbió Le Monde moderne y Femme today. Después de haber sido su secretario en la década de 1910, luego su editor en jefe en noviembre de 1920, sucediendo a René Moulin, François Le Grix (1881-1966) se convierte en su director de octubre de 1922 a 1939. Los editores son Jean d'Elbée (1882-1966) luego Robert de Saint-Jean de 1928 a 1935, seguido por Bernard Barbey. Le Grix convocó a nuevos colaboradores como François Mauriac - que lo llamó “La Grise” en la década de 1910, por su homosexualidad manifiesta -, responsable de la sección teatral de 1921 a 1923, Edmond Jaloux (vida literaria), Wladimir d' Ormesson (política exterior), Louis Latzarus (vida parisina, luego crónica política de 1928), Gustave Fagniez y Frantz Funck-Brentano (historia), Robert Vallery-Radot (vida religiosa), Paul Reynaud (foro parlamentario). La revista fundó en 1929 el premio a la primera novela.</text>
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                <text>L'Instantané, Supplément illustré de la Revue Hebdomadaire, 1914, Año 10, No 9, Febrero 28</text>
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                <text>Hasta principios del siglo XX, la revista está dirigida por Pierre Mainguet con Félix Jeantet como editor. En 1908, absorbió Le Monde moderne y Femme today. Después de haber sido su secretario en la década de 1910, luego su editor en jefe en noviembre de 1920, sucediendo a René Moulin, François Le Grix (1881-1966) se convierte en su director de octubre de 1922 a 1939. Los editores son Jean d'Elbée (1882-1966) luego Robert de Saint-Jean de 1928 a 1935, seguido por Bernard Barbey. Le Grix convocó a nuevos colaboradores como François Mauriac - que lo llamó “La Grise” en la década de 1910, por su homosexualidad manifiesta -, responsable de la sección teatral de 1921 a 1923, Edmond Jaloux (vida literaria), Wladimir d' Ormesson (política exterior), Louis Latzarus (vida parisina, luego crónica política de 1928), Gustave Fagniez y Frantz Funck-Brentano (historia), Robert Vallery-Radot (vida religiosa), Paul Reynaud (foro parlamentario). La revista fundó en 1929 el premio a la primera novela.&#13;
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                <text>Typographie Plon-Nourrit</text>
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                <text>Fernand-Laurent, 1889-, Director</text>
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                <text>Le Grix, François, Editor Científico</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>•

L'lnstantané
SUPPLÉ:\JE:-.;T ILLL'STRÉ DE LA RE\'L'E HEBDO\IADAIRE

N 11• Série ('.lO- Annee). N • 5

ER:'\EST RE:'\A'.'/ -

24914. -

31 Janvier 1914.

« L.-\ \ 'JE DE JÉSUS "

Portrait de Mme Ernest Renan, d'apres une peinture
originale d'Ary Scheffer, son oncle (1856).
iAppartenant 3 :\lme P~ichari.)

~1. Pierre La~serre publie, dans la Rrout. htbdomadaire, la quatri~me le.;on du cours
qu'il consacre a Erntst Rtnan. Cette le(,:On, donnée a l'HOtel du Foyer le 30 jam-ier,
a pour titre : Renm1 critiqu,. - " La Vie de Jésus. •

�ERXEST REX,\~

º\:'\
·s1· RE:'\... ER~L

l•
(( L..\ \ 'IE O'.

J f·st:s
'
·

'· --~Jl~/

--;¡-

,')

~~

ile Lass alle ' en 1840.

P

ar Ém
Schefler,
nation,1.le.
. "t a niéc du e,· ICbre
2(.,916. des
estampe~ de la libliuthéque
intr&lt;' de tal.-nt,
.tai
¡( abme
_ '-&lt;·h.-!Jer,
·heffer
Mme Ernest Renan,
a
fil!e d'H~nrJ ,:,.i ... tt' \ry 'e
Oicht Adam Salomon.
.-\u

RenanL enríe1863.
2-l-915. e - • Ernest
de 1tsus
moment
d la publication de •

ª

•.

r;;,

�ERX EST RE'.\"A.\

-

« LA \ '!E DE JÍC.SUS »
ER:'\ EST R E ;&gt;;A:'\ -

" LA \ .IF, D E,

J Í-"SUS
,

,,

Photo Lema re.

24917. -

Dav'.d Strauss.

Citbinrt de~ e"ta.mpes dt\ 1a 1-libliothc':que nalionale. )

24919. _ Église Romaine .

.

Dcs~i n d'Ary Renan, illustrant le roman d'Ernest R cnan : e Ptifrl ! e

24918. -

Couvent des environs de Rotne.

nl~.._,ín du fil, d'Ernest R&lt;nan, Ary Rcnan , qui illustra le roman de son pCre : e Patri,·e ,.
(Calmann-1.hy. éditeurs,)

Vue des montagnes d 'Albano.
24920. .
•
an d'ErnC"il Rc:ian : e
,oe~sin d'A r y Renan, illu~trant te rom

.

r,,, ~
!

•.)

�•
ER~EST RE:\"A\' -

24921. -

• LA \'JE DE

•

Jf.:SUS •

LE CE:\"TE:\"AIRE DE 1814 -

JOL,'BFRT

Vue de Beyrouth, d'apr8S un dessin de
de 1860.
(.\fo,idt illu:trl, 1860.¡

24.922. -

Vue générale de Damas, par Morel-Fatio, datant
de 1860.

Photor&lt;Jphi, c(1fflrnu, 'l'

(.\fo11de illustrC, 18tio.J
Ces de~~=ns íurent publi,;... par it" .\lorid" ill,urrt., trois an~ ;want l'a11parition de • La
dt" 1hiu •, au moml.'nt d,.. la campatnl' de Syde et du voya¡('(' de Ren:in dan, el' pay,.

r'

pu• .\f

24,g~g. _ Villeneuve-sur-Yonne. U ne vue de l'Yonne.

�E R\' F.ST RENAX

2495 1. - Spécimen d' une page des manuscrits de Renan
.
0 iscours pronon e é au Co!lége de France pour l'inau uration d
•
.
Quinet et ;\lickiew~i.
es médai!lons de l\lichelet,

�ER:--.:EST RE:--.:A X

\

\ \

',,::JI.II

•'

'•

Photo d~ i\l. Daniel Berthe!ot.

24952. -

JJ.:.I I I I I

Salen du Collége de F r ance, au moment oil Ernest Renan
en était l'ad.minis trateur.

'

-'t

~

~

24,
Photo

24953 . -

La table ~de travail de Renan.

J.

Barr;'

954

E

:.,,..1.·,;..
~-.~

W::

.
· .

.

k;,.

,,,.
Commuuiqut por

.\J_\f.

" Miss1on de Phénicie u d ' Ernest Renan. méghazil d 'Amrith.

Co/mann U-vy.

Le principal

&gt;1:lra1t de fo .\liuitJ,i de Phénicie dirigie par Eruu1 Re11011, 18;4 . .\l ichel Li!vy.

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24972. -

Ernest Renan sonuneillant, d'aprfls un crayon original
de son rus Ary, datant du 15 janvier 1880 .

-

.\ppartient;. :-.!me Psichari

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."

~:.

24973 , -

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-

Ernest Renan, d ' aprés l 'eau-lorte du peintre suédois
Anders Zorn.

:\[ Pierre 1.as~t'rre a donn~, 11- ,·endredi 13 fenier, ]a ,ixieml' corilért'nCf dt' ,r1n cours
~ur Rtna" ( t'lle (onÍ(•n&gt;n('1• ,era publier ¿;in, lt&gt; ¡Jrochain nomt•ro de 'a Rn:ue
lttbdomod1úre

�24985. _ Ernest Renan, d'apr~s le portrait de Bonnat,
exécuté en févr1er 1892.
(Appartient

a l\Ime

Psichari.)

i\l Pierre Lasserre publie la si:'l:i!lnle l~~_on de son cours sur Ernut Rtnan,
consacrée a /a folwque de R~nan.

�..,

•

ER.'. EST REXA:-.:

24986. -

Rosmapamon, villa habitée par Renan
(C6tes-du-Nord) .

•

a Perros

�</text>
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                  <text>"Hasta principios del siglo XX, la revista está dirigida por Pierre Mainguet con Félix Jeantet como editor. En 1908, absorbió Le Monde moderne y Femme today. Después de haber sido su secretario en la década de 1910, luego su editor en jefe en noviembre de 1920, sucediendo a René Moulin, François Le Grix (1881-1966) se convierte en su director de octubre de 1922 a 1939. Los editores son Jean d'Elbée (1882-1966) luego Robert de Saint-Jean de 1928 a 1935, seguido por Bernard Barbey. Le Grix convocó a nuevos colaboradores como François Mauriac - que lo llamó “La Grise” en la década de 1910, por su homosexualidad manifiesta -, responsable de la sección teatral de 1921 a 1923, Edmond Jaloux (vida literaria), Wladimir d' Ormesson (política exterior), Louis Latzarus (vida parisina, luego crónica política de 1928), Gustave Fagniez y Frantz Funck-Brentano (historia), Robert Vallery-Radot (vida religiosa), Paul Reynaud (foro parlamentario). La revista fundó en 1929 el premio a la primera novela.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753637&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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S\ PPLf.::\lE~T ILI.L'STRE DE L.-\ RE\'LE HElllJO:\tAD.-\IRE

N II• Série (fO' Année). N

4

24 Janvier 1914.

ER~EST REX.\X

•
Photo Lemaré.

24891 . - L 'abbé Dupanloup, d 'apr4ts une lithographie da CastW.
1Cabinct des estampes de la Bibliotheque nationalf. J
M Pierre Las!t('n-e publie dans la Rn·we ht~do,11.adaiT, la 1roisieme le~on du cours
qu'il con!klcre a Ernut Ru1a,1. Cette lt(,On a pour litre : • L'awnir de lo. _,d,11rt ~.

�ERNEST REXA:\'.

L'I XFLUE~C E ALLf&lt;-:,\1..\XDE

1

l

Pholo l.emare,

f 2'89J. -

1

Herder, par F. Fischbein,
gravure de C. Pfeiffer.

Photo Lemare.

24894: -

Hegel, gravure anonyme.

J

24895. -

Michelet, d'aprés une photograph!e de Reutlinger,
gravure de N avellier.
¡[al ln et des estampe~ de la [iblio:hei11 e nationale)

�«

1.'\\'E'.\'IR DE LA SC IE'.'\CE1&gt;
ER'.\' EST RE'.\' ..\:'\ . -

«

L'AVEXIR DE LA SCIE'.\'CE •

Photo l.emart'.

Z.U98. - Silvestre de Sacy,
par Augusta Lemoine.
ClicM Alphon~e et

24.896. -

Photo Ll'm¡¡re

24999. -

Au~ustin Thierry en 184.0,
par Emile Lassalle.

C••

Ernest Renan en 1857, d 'aprés une photographte.

Photo l.em.an·.

24.900 . - V.ictor Leclerc,
par Augusta Lemoine.

24897. -

La cathédrale de TréguJer. La galerie des tombeaus.

24901. - Victor Cousin, par
A . Masson. Photographie
Nadar.

,(".abi11tl de, l~tampf's de la HihHothl!que nati-1nall• .1

�•
PA C L 111

24902. -

Un portrait i'!l.édit du pape Paul III (153~-1549).
r[ollection F . de Na.nmol'.I

1\1 . F. de X avenne puhlie. dan, fo Rn•i,t htbdomadairt, une i'.tude e&lt; n sac -,'.•t&gt; a la Carird, Pa ul Ill.

�</text>
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]
Sl PPl.~:\1E:\T ILLLSTRE DE LA Rl·TL,}: HEBl&gt;O.\IAD.\IRE

Nl 1• Série (1.0- A unée). N 2

10 Janvier 1914.

11)

1Col lec1ion de Mme Pbichari.)

z.t.846. -

Ernest Renan, d 'apr•s le tableau de Ary_ Schefler,
a6cut.é en 1.860.

M. Pierre La•.,~rre publit', dan&lt; /a Re-i·ut ht~dr,madaitt, la prt&gt;mitre- le,;:on d,, ,,,n cu""'
consacrl- 11. l:.nus/ R~iian t't donol- li._]'hOtel d..i Faytr le vendr,•d: 9 janvirr 1&lt;H&lt;4

�.

'

1

::, 1

1
1
1

¡J
Photo Lemare,

24847 . -

Tréguier , cloitre de l'ancienne cathédrale.
Lithographi e Ph, Benoist et

J. Jacottet, 1840.

(Cabi net des estampes de la Bibliotheque natíonale,)

24848. -

Vue de Tréguier prisa des hauteurs de Plouguiel.

(Cliché Paul Gruyer, ext rait de La llrelaif~t, de Gustave Geffroy.J

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24.849. - 1. Vue extérieure de l a rnaison ou est né Ernest Renall•
a Tréguier. - 2 ~ Vue intérieJ,lre de l a chatnbf•· o_u est -'
Ernest Renan.
tExtrait de La Bretagnt, par Gustan• (,effroy.i

~1

:'
&gt;

~50. -Fac-simile de certiflcats délivrés par l'École ecclés iastique
de Trég uier a Ernest Ren an.
On remarquera la. note de conduite

a

l'égli"ie :

lndiff~rent. •

�ER:-.'EST RF.:;\'A\I
ERNEST RE\IAN

24851
· - 1 - Henriette
photographie
•
Renau, smur d'E
graphie de Ph.1ªB1:n~T:f•1 8 5 7 . . - 2. Guin~8!tpRde?1al&gt;n,•
d'apres
unt
• ar-;une
li\h.01 846
(Cabinet des esta mpes d e la Bibliotheque nationa\e;)

24852. _

spéc1men
.
deal'écriture
,
son séjour
Saint-Ni:o~~~~t
~:nand en 1838, pendant
-

ar onnet.

�rul'r

~l,,,111,-,

,831-

SÉMINAIRE SAINT-NIGOUS

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Cla,.c de

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lliatoirc.

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{bf,,,,§J,

G.,,&gt;·

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Géogrophic

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bng"Je hél,r¡uqucL,ngue ¡¡recquc

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L.,ru-oue latine

Scieocc, n3lurelles

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DeSlin.

Wnguc :rnglaiac.

J\lusiquc.

Oiscours l.atm
Dt,courci frJnc,a1,

Vcrsion latine.

A"", .

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~arra11on IJ11nc.

Tl1Cmc grcc.

Nnr:1tion fr.1nc;aisc

llisloirc

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1

'•1'11on grccquc

Orthogrophr.
Analysc gr:rn1mal1calc.

2~54. - Fac-sim.ile' d'un certificat du petit séminaire Saint-Nicolasdu-Chardonnet, signé Dupanloup et délivré á Ernest Renan,

�SOU\'EXIRS O'EXIL

24855. -

P ulin e Borgb8se' sceur

ª

de Napoléon ¡ er , par canova,

2486S. -

24.856. -

l
u de
Le ch tea

II

t.e II pris Lou.isbourg.
La Favori
'
blicatioo
•
R 'UI htltd111'1adairt, la pu

tinue dans la rv
.
M , Feniinand Bac con de' ses So1ivenir1 d'e,:r 1-

24869. -

Ernest. Renan vers 1850.

l'hoto l.emarl'

Le Sérrúnaire Saint-Sulpice.

/Cabine-t dt,; esiamJ&gt;l•s dt&gt; l,1 P.iblioihl!que nadona.J,. J
~I Pir1Tt l--1s~e~ publie, dans fa Rn·11t htbd,m1adairt, la ~,-condf' le('.on de son cour&lt;;
COn,;arr~ Zt E.mu, Rua'1, donn~ a l"liótel du F9_,•tr le \"tndredi 16 jan,·ier 1914 (elle
Wcondt le(on a pour tit~: la Criu dt la F&amp;i 11840-1845,.

�'

1

Photo Lemare,

24970. -

24871. -

Le Pé:.-e Gratry, par Bornemaua.

La place Saint.-Sulpice en 1840, par Rouargue.
,{ -ibinet d,,,, e,,tam¡w&lt;; de la Biblio•ht,que nationale.

24'872. _

Mar

l'h o l., n;ir~.
cellin B,rthelot , j.;iune. Photographie P.ierson.

24873. -

L'a!lcien sérninaire d'I ssy.

�LE PRE:\11ER DIRECTEL'R DE l...\ :\1~:R E ..\:\' G i•:LI QU E

24874. - Messire Sébast.ien Zamet, CO'l.Seiller du roi en ses conseils
d'Etat et. privé, duc de Langres et pair de France, d'aprb une gr4vure de Bouchet..
La Renu hebdom,1daird ¡,ublie. sou, la ~ig1at11re di' ( hudl" Horinge, unl' ctude cons.acrte
au Prtmitr dird&lt;llltT rl? la _\fru .4ngUiqur .

•

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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753637&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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                <text>L'Instantané, Supplément illustré de la Revue Hebdomadaire, 1914, Año 10, No 2, Enero 10</text>
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                    <text>IOTECA

CENTRAL

• A. N. L.

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en Jas confiterías;
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en los bars, pida V d.

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I

REFRESCOS INCHAUSPE

�HEVJ~T! DE FILO~OFÍA
=

Cultura Ciencias. Educación

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PUBLICACION BIMESTR-\L
DIRIGIDA POR EL

Dr. José Ingenieros

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aparece en Yolw:ilcnea de 150 a 200 páginas

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E.

MARTINENCHE

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Charles Lesca, V. García Calderón
Aparece el

de cada t11es
de 96 ptigi11a.1.

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Colaborn.dorcs: Condesa Mathieu de
'!';oalles, Rachilde, Gérard d'Ilouvillc, Louis

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Da11dct, Paul Fort, CamiUe Mauclair, Leo•
poldo I~ugonrs, Francisco García Calderón, Angd &lt;le Estrada, Francisco L. de
la Uarra, Grata Aranh~, Carlos Reyles,
Alfons&lt;) Reyes.. Gonzii.:o Zaldumbidc, Hugo
D. Barha~elata, A. Zére,-a f Iiorubona. cte.

Redacción y Admin:stracil, 11

BOULEVAR de COURCELLES,
84. PARIS (17•.)

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���l48

:-;osOTROS

des hombre::; no suelen formarse recogiendo migajas en los festines oficiales de los opresores, sinó alzan&lt;lo la voz contra todas
las formas de la opresión, de la inmoralicla&lt;l y ele la injusticia.
Porque fué revolucionario, Vasconcelos sabe hoy ser patriota,
en esa noble significación del patriotismo que consiste en honra,·
a la patria con obras buenas y no en explotarla con dec1amacio
nes malas. Porque fué revolucionarig tiene el vehemente deseo
de acrecentar la justicia en la sociedad. sin encadenar voluntades a ningún dogmatismo de secta o de partido. En la &lt;lirección de la Preparatoria, en el rectorado de la Universidad, en
la federalización ele la Enseñanza, en la organización de las Bibliotecas Populares y finalmente en el Ministerio de Instrucción
Pública, ha demostrado ser un espíritu nuevo, uno de los pocos
espíritus incontaminados por las pasiones malsanas que dejó la
guerra europea, que pueden contemplar la situación actual del
mundo sin anteojeras germánicas o aliadas.
Pero si gTande es su labor pública, no menos meritoria e5su producción intelectual, slngularmente aplica.da a las más nobles disciplinas filosóficas. Algunos de sus mejores ensayos han
s'do editados y comentados en la Rc·vista de Filosofía, ele Buenos Aires; todos los americanos cultos conocen sus ljbros eximios: Pitágoras, El 1nonismo estético, Dii!agaciones literarias,
Promcteo Vencedor y Estudios Indostánicos, cuyo análisis sería
en este momento inoportuno.
Por todo ello, los escritores argentinos aqui reunidos, saludamos en el amigo ilustre y querido compañero a todos Jos
hombres de esa generación mexicana que ha emprendido la obra
magna de regenerar las costumbres políticas, para hacer cada
día más efectiva la soberanía popular; que ha emprendido la re- ·
forma educacional combatiendo el analfabetismo, qifundiendo el
libro, renovando la vida universitaria y artística, sugiriendo ideales dignificadores del ciudadano; que ha emprendido la reforma
social sobre bases generosas, anteponiendo los intereses sociales del pueblo al egoísmo individual de pocos privilegiados, afrontando la solm;ión del problema agrario por la patriótica expropiación de vastos feudos incultos v su adjudicación posesoria a
los que con su trabajo sabrán convertirlos en fuentes de bienestar y progreso nacional.

POR LA U~ION LAT!lW Al!ERICAK\

149

Estas hermosas iniciativas, cuya experimentación está des
igualmente avanzada en los diversos Estados federales. hacen
t¡tte hoy :México merezca. además de nuestra simpatía, nuestro
estudio. Convertido en Yasto laboratorio social, los países de
la América Latina podremos aprovechar muchas de sus enseñanzac; para nuestro propio deseuvolvimiento futuro.
II. -

La deslealtad del Panamericanismo

Por sobre otros moti\'()~ rle simpatía intelectual :-i,· social,
nos acercan, a todos los latinoamericanos. razones g-raves de
orden sociológico y político.
Sería necio callarlas, corno si ocultándolas dejaran de exis11r; poder pronunciar ~iertas verdades es, por cierto, un privilegio, y hasta una compensación, p~ra los que rehuímos voluntariamente las posiciones oficiales que Suelen andar apareadas con la política banderiza.
Decimos, debemos imperativamente decir, que en los poco:-.
años ele este siglo, han ocurrido en la América Latina sucesos
que nos obligan a reflexionar con sombría seriedad. Y desearíamos que las palabras pronunciadas en este ágape fraternal
de escritores argentinos, en honor de un comp.."lñero mexicano.
tuvieran eco en los intelectuales del continente, para que en
tocios se avivara la inquieta preocupación del porvenir~
No somos, no queremos se1· más, no podríamos seguir siendo, panamericanistas. La famosa doctrina de nlonroe, que pudo
parecernos durante un siglo la garantía de nuestra independencia política contra el peligro de conquistas europea$, se ha revelado gra&lt;luahnente como una reserva del derecho norteamericano
:1 protegernos e intervenirnos.. El poderoso vecino y oficioso
amigo ha desenvuelto hasta su más alto grado el régimen de la
producción capitalista y ha akanzado en la última guerra la hegemonía del mundo ; con la potencia económica ha crecido la
"oracidad de su casta privilegiada, presionando más y más la
política en sentido imperialista, hasta convertir al gobierno en
instrumento de sindicatos sin otros principios que captar fuentes de riqueza y especular sobre el trabajo de la humanidad,
esclm·iza&lt;la va por una férrea hancocracia sin patria y sin moral.

�150

NOSOTROS

En }as clases dirigrntes del gran Estado ha crecido, al mismo
tiempo. el sentimiento de expansión y de conquista, a punto de
que el clásico "América' ,para los americanosº no significa ya
otra cosa que reserva de "América - nnestra América Latina
- para los Norteamericanos".
Adviértase bien que consignamos bechos, sin calificar des·
pectivamente a :-us autores. No es burlándose de los norteamericanos, ni injnriándolos, ni mofándose de ellos. como se pueden
plantc;i.r y resoh-er los problemas que hoy son vitales para Ja
América Latina. El peligro de Estados Unidos no proviene de
su inferioridad sino de su superioridad; es temible porque es
grande. rico y emprcmledor. Lo que nos interesa es saber si
hay posibiHdad de equilibrar su poderío, en la metlida necesaria
para salvar nuestra independencia polírica v la sohcranía rif'
nuestras nacionalidades.

POR J,A UNION LATINO AMERICANA

161

ct1ando España reconqt1istó a San;o. Domi~go? _; Y en 1_~4ct1ando Napoleón III fundó en Mex1co el 1mpeno d~ Max1m1l:ano de Austria? ¿ Y en 1866, cuando España bloqueo los puertos del Pacífico? ¿Y cien veces más, cuando con el pretexto
de cobrar deudas O proteger súbditos las naciones europ:as_ cometían compulsiones y violencias sobre nuestra: republicas,
cc,mo en el caso, justamente notorio a los argent.mas, de Venezuela?
Esa equívoca doctrina, qne nunca logró imponerse contra
intervenciones europeag, ha tenido al fin por función asegur~
la exclusividad de las intervenciones norteamericanas. P~recta
la !lave de nuestra pasada independencia y resultó la ganzua _de
naestra futura conquista; el hábil llavero fingió cuidarnos ,cien
s.ñns, lo mejor que pudo, pero no para nosotros, sino para el.

.. * *
La hura

parece grave. Ha llegado el momento de re
solver si dehemos dar nn ¡ no l decisivo al panamericanismo y
a la doctrina de 11onroe, que al despren&lt;lerse de su primitivn
ambigüedad se nns presentan -hoy como instrumentos de engaño esgrimidos por c1 partid_o imperialista que sirve en el go•
hierno los intereses del capitalismo.
Si durante el siglo pasado pudo parecer la doctrina de Manroe una garantía para_ el ' 1principio de las nacionalidades" contra
1
el dcrecho _de intervención'\ hoy a(kertimos que esa doctrina,
en su interpfetaci~ín actual, expresa el "derecho de intervención''
d.e los E~tados Unidos contra el "principio de las nacionalidades" latinoamericanas. De hipotética garantía se ha convertido
en peligro efectivo.
Llamamos hipotética :;tt garantía en el pasado ; los hechos
lo prueban. .¿ Impusieron los norteamericanos la doctrina de
Monroe, en 1833. cuando Inglaterra ocupó las islas Malvinas,
pertenecientes a la Argentina? ¿ La impusieron en t838 cuando
la escuadra francesa bombardeó el castillo de San Juan de Ulúa?
¿ La impusieron en los siguientes años, cuando el almirante Le..
blanc bloqueó los puertos del Río de la Plata? ¿ Y en ,86,,
&lt;'.

110.s

\ sí nos lo sugiere la reciente política imperialista norteamericana, que ha seguido una trayectoria a1armante para :ad~ la
América Latina. Desde la guerra con España se poses1on~ .de
p 11 erto Rico e impnso a la independencia de Cuba las co~d1c10-t1es veiatorias de la vergonzosa Enmienda Platt. No tardo mucho en- amputar a Colombia el istmo que le permitiría unir por
Panamá sus costas del Atlántico y del Pacífico. Intervino luego
en Nicaragua para. asegurarse la posi?Ie vía ,1,e _otro canal ~nteroceánico. Atento contra la soberama de }i.1ex1co, con la m
feliz aventura de Veracruz. Se posesionó militarmente de Haití,
con pretextos pueriles. Poco después realizó la ocupación vergonzosa de Santo Domingo, alegando el habitual pretexto de
¡,a6ficar el país y arreglar sus finanzas.
Desde ese momento la locura del partido imperialista parece
desatarse. La ingerencia norteamericana en la polític~ de ~1:éxico, Cuba y Centro América tórnase descarada. Quiere e1ercítar el derecho de intervención y lo aplica de hecho, unas veces
corrompiendo a los pol_íticos con el oro de los empré_s~itos¡ ot~~s
injuriando a los pueblos con el impudor de las exped1c1ones nuhtares.

�152

NOSOTROS

. . Ayer no más, hoy mismo, obstruye y disuelve la Federac~on Centroamericana, sabiendo que todas las presas son fáCJJes d~ devorar s~ se dividen en bocados pequeños. Ayer no más,
hoy mismo, se mega a reconocer el gobierno constitucional de
}.,féxico, si a_nte~ no Je firr:1a tratados que implican privilegios
par~ un cap1ta.J1smo extran1ero en detrimento de los interese~
nac10nales. Ayer no más, hoy mismo, inflige a Cuba la nueva
afrenta de imponerle como interventor tutelar al general Crow~
der.

• **
Leo, señores, la consabida objeción en mucho~ rostros
Panamá es el limite natural de la expansión y allí se detendi:á
el imperialismo capitalista. 1\fuchos, en verdad, lo hemos cre.í&lt;lo ~sí. hasta hace pocos años; debemos confesarlo, aunque este
sentimiento de egoismo colectivo no sea muy honroso,. para nosotros.. Las ~aciones m~s distantes, Brasil, Uruguay, Argentina
Y Chile, creianse a cubierto de las garras del águila, confiando
en que la zona tórrida sería un freno a su vuelo.
. Algunos, últimamente, hemos advertido que estábamo::
equivocados. Sabemos ya que voraces tentáculos se extienden
por el ~acífi~o y P?r el Atlántico, con miras a asegurar el contralor fmanc1ero, directo o indirecto, sobre varias naciones del
Sur, Sabemos también - pese a la diplomacia secreta - de
vag~s negociaciones sobre las Cuayanas. Sabemos que algunos
gobiernos ~ que ~o nombramos para no lastimar susceptibíli¿ades - v1ven baJo una tutoría de hecho, muy próxima a Ja
1gnomm1a sancionada de derecho en la Enmienda Platt Sabemos que ciertos empréstitos recientes contienen cláusulas que
aseguran un contralor financiero e implican en alguna medida
el derecho de intervención, Y, en fin, sabernos que en los últi
mos años la filtración norteamericana se hace sentir con intensidad creciente en todos los engranajes políticos, económicos v
sociales de la América del Sud,
·
¿ Dudaremos todavía? ¿ Seguiremos creyendo ingenuamente que la ambición imperialista terminará en Panamá? Ciegos
seríamos si no advirtiéramo5 r¡ue Jos países -del Sur estamos en

POR J,,\ UKION LATINO ,\!,lllRICAKA

153

la primera fase de la conquista, tal como antes se produjo en los

países del X orte, que sienten ya el talón de la segunda,

* **
Hace pocas semanas, un ilustre amigo dominicano, Max
Henríquez Ureña, fijó en pocas líneas el "sistema" general de
la conquista. "El capitalismo norteamericano, ~mo y señ~r. de
su país, y director de las conciencias de los mas altos poh~co•
en aquella nación envilecida por el m~tcho oro_ que posee, qu~er~
especular con menos riesgo o con mas segund~des en la fe~ttl
zona tropical; quiere garantizar, sin dudas y sm temor, la inversión de su dinero; quiere adquirir, protegido por el poder
µúblico. tierras baratas con títulos dudosos; quiere llevar peones
baratos donde no los haya, aunque representen un peligro en el
orden cie la inmigración y perjudiquen al trabajador nativo. Para conseguirlo, azuza a su gobierno, que es su esclavo;
v el plan, tantas veces puesto en práctica, es el de ofrecer. con
vivas protestas de amistad, un empréstito al pueblo pequeño que
se ha entrampado por la inexperiencia o la torpeza de sus gobernantes; y puesto ese primer eslabón de la cadena, cuando,
por causa de esa hipoteca del porvenir nacional, reaparece ,, el
estado de insolvencia del tesoro público, se ofrece otro en1prestito, pero se exigen mayores garantías, y empréstito tras empréstito, en el momento de crisis más aguda, se toman e~ pr~nda las aduanas de la nación endeudada. Tras esa garantla, viene la fiscalización económica de todos los resortes de produc.:-ión que tiene el gobierno deudor; y tras la dirección plena y
absoluta de la vida económica, o simultáneamente con ella, surge la ingerencia política dfrecta y dictatorial, y la medida final
es el control del ejército nacional, o el establecímiento de tropas norteamericanas en el territorio de esa suerte dominado y
explotado, Esa 'es la obra codiciosa del capitalismo expansionista que tiene alquiladas, para obedecer sus designios, la conciencia y la voluntad de los estadistas que preconizan "la diplomacia del dallar".
Estas palabras contienen una advertencia seria: el peligro
no comienza en la anexión,- como en Puerto Rico, ni en la inter-

�lS4

,

NOSOTROS

,·~nc-:ón. roc--o en Cuba, ni en la expedición rmlitar, como en
hféxico. ri en el rupi 1-~je, como en Nicarag,ia, ni en la secesión
terr!toria:, como en Colombia, P.i l'n Ia ocnpacion armarla, como
en Haití, ni e,:, la compra, como en la!J Gua"·ar·as. El pelir,ro, en
su primera fa~"", e &gt;mienza en la hiroteca progreiva de la indepeoclencia ~1.cion:J mr~i.....:te empréstitos destinados a renovarse
y aument:r sin cesar, en c•&gt;ndicione,; cada vez más clf'primeIHes
para la soherama de :05 acc¡.1 tar.tes. El a1 ostoJ c11b~·10 José
Martí advirtió hace tiempo lo r,ue he y repite cJn voz conMovida
el eminente Fnril.!.11e Jo~é V:irona: !?'' ardémonos de que la co~
operacir'in de amigo~ poderosos pueda •ransforniarse rn un protector:i&lt;lo que sea un puc,te hacia la ser\'idumbre.
¿ No dij::i \Vilson. para conqui¡far nue!,Lras simpatías, du•
rante la guerra. que se re.peta ~fa el de ·echo de la,;;; pc~ueñas nacionalidades y que todos' los puc1-tlú9 serían FLre3 ele darse el
gobif':rno &lt;¡ue m&lt;'jor ks pa ..eciera? ¿ Dónde er,tán su, princi-pios il ¿(Ym10 los ha ~nlir:i(lo su propio país? ¿En Cuba, in·
terviniencJo en su poJ:tica? ¿ En l\féxic'l, desconociendo al ger
bierno qu~ los mexicanos cree11 meJor? t ~ n ~i~to D, mingo,
sust:'hyendo el .r.obierno propio por comision..·ulos :nilitares, y
1&gt;freciendo retirarse de !a is],.;. :i. condici,;n ele imponer antes tratados indecorosos? ¿ Y dónde i·i a para:- nuestn independen~
cia nacional - 1a &lt;Je todos - si C4lla nuevo emprést;;o contiene
cláus:11:t!; que .aume'1tan el contralor financiero y p0líti{"o (lf"t
prestamista 1

l'OR LA lNION LI\TINO A~URICANA

155

f r ince~es,
como
.
d s r or 1( .,• r,rcstar-1ista3
Y ·
·
.
•
,nt('n·encwnes arma a T
,
cm tra hs mtervenc101 nueb,o clP UP¡'Jta
.
,
•
1
aC!ba de ::nostrar o e l-. :
.
·ali ·ta 1r,h,. y ¿por q1Je
l cap1tah~nio
impen ,c;tr~ rlo el, .-ucLlo &lt;l e '1'
nes ar'."'lacfas pe. r e
.
.., e•
1
estuv.J d1::;puesto a 'W - ~
no ~ec1rlo con.o
·ón de Yerac111z.
xico cuanüo la insensata ~~l~11;a~~ la A,.1', :é .. ica Latina, &lt;le un caso
Se tr .ta, para los pu.
.
: ~ " que " mcnu,lo lo
. de defensa n:i.ctor . "' "'-• ,.
. ¡·
de ve• da•lera )' sun
1
ohrnantes, El capta 1s100
lten muchos &lt; e ijUS g
·
~
i~noren u ocu
.
.
1 fuente!;. d,~ nw :;tras nqurza.
nort,"3rner1Ca!1o quere ca¡,tar as l
con d• rcrho de interven,
cn1rarse su ¡::ont a or,
¡ - · te
n;.tcÍO!!.:..ec; y aset,....
.
radica v O'J.n.:.1tiz:...r o:. n, .
cii' n para pr,&gt;L:ge,.. l?s cap~alei~n~~;io qne ;nt:e t;:.:Jto, nos dejen
rese~ de los resta1mst.a~.
s l
. más rn mi -:al. ).Iient as un
.
d •a ¡mhtica rae a v. z
•
1 d
\·na ''l&lt;leper. ene
'
.
. bteptic1amente, e
ere
.
tenrYa expresa o su
f ,
E., tJ/o ('x~ran1er?.
º '. . e~cle:ocia polítiC"l n0 es e ect1va;
_~1:.0 de intervencrnn. la mdcp
d
1·erno que no secunde
· ,,. e a reconocer to o go 1
la
,.•
mient:as se mecu ·
..
tenta cjmtra
SOU\."·
. leuio y de ahsorc10n, a
.
,u -: . ol:tira de pnv · ~
hec'JOs q~·.e rennncta
.
. 1
. t as no drmuestre con
..
.
r-¿'3Ía nacu.:na ; m1&lt;&gt;n r
. i .
.rado como un pai!; am1g1 ,.
a semejant• políti.ca, no p1.e• e !jer m1

III. -

La Unión Latina Americana

t hos pare~rá it:rtece$ario, que las
D'gam1 s, U"' ::;e a tm e
. t nnn.iA ...a&lt;las esperan,
. . -,; :'lan .. ·&lt;lo hrga :.,en e r- '·' f d
p:!.la! Jr.l;. r,reu..en Le ·
~. ma y serv ,.. de ,,n a·
, , Tr . iría para tm~1ar cor
·
·
&lt;h una or.1s1cn
.;,
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palabras con1prometec1ov2 ◄ 1 a cp.mr1a~.
•.; ,n
"d d
ment). a 1as
,
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•
,
.
n1ás
. 1 . _,¡q 11e no teng&lt;-n
· valor que la autor-1 a
r:..-. ;.:1ert2""len I'.!, º'
,
.,
felizmente, de la cauteosa
1
n onl del r•1e las pronun_cia, h.ªJre,, convenciona' .smo diplomát~:-t.::·1.~&lt;ltz a que ~11ele ap.1star"Joc e.:
ª.

***
Y bien señcres: sea cual fuere la .ideología que pr.-,fcsemo•
en materia politic1, se:1.r cuales í neren nnrstras concepdc-nes SO·
hre el régimen eccn6mir:o más convd1iente pan 1un:e"ltar la
justira social en nuestros pueblos, sentimos v:go:-oso y pujante
el amor a 'a 'ibre 1:-acionalidad cuando : ensamos en el peligro
'&lt;le perderla, ante la amenaza df' un imperialismo extran_iero.
Aun los i&lt;lea1istas más rar1icales saben exal11r sus corazones y
armar su brazo cuando cjércLos de extraños y bandas de mer•
cenarios golpean a las r uert15 del hog'-' r comí: n, como con hella
-beroicidarl lo h:. &lt;lernostra&lt;lc ayer ti pueblo de R.¡s,a contra las

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nafüladcs
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Creemos q, . e nuedtras nac10 . ,. v alabar la l,ni6n Pa~
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�POR LA UN!ON l,ATINO A~IERLCA'&lt;A

15J

NOSOTROS

podero~os sindicatos financieros D 1
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Suponer ot1e la mayor i'mpo tcini~o: después de mí, el diluvio!
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. a nueva conc1enfuerzas pueden presionar la pol't~nta:es nac1~nales_- Sólo esas
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e un pms e imponer nor

mas de conducta a los gobernantes desprevenidos o acomodaticios. Pues, hay que decirlo también, mientras no exista una
,conciencia social Lien consolidada en los pueblos, no hay mucho
1¡ue esperar de la acción oficial de los gobiernos, fácilmente ex*
traviable en los conciliábulos de la diplomacia secreta.
Las fuerzas morales deben actuar en el sentido de una pro·gresiva compenetración de los pueblos latino americanos, que
sirva &lt;le premisa a una futura confederación política y económica, capaz de resistir conjuntamente las coacciones de cualquier impirialismo extranjero. La resiste11cial que no puede
oponer hoY ninguna nación aislada, sería posible si todas estuviesen confederadas.
El viejo plan, esencialmente político, de confederar direc1amente los gobiernos, parece actualmente irrealizable, pues la
mayoría de ellos está subordinada a la voluntad de los norteamericanos, que son sus prestamistas. Hay que dirigirse primero a los pueblos y formar en ellos una nueva conciencia nacional, ensanchando el concepto y el sentimiento de patria, hac.iéndolo continental, pues así como del municipio se extendió
a la provincia, y ele la provincia al estado político, legítimo sería
que alentado por necesidades vitales se extendiera a una confe,leración de pueblos en que cada uno pudiera acentuar y desenvolver su~ características propias, dentro de la cooperación
y la solidaridad comunes.

**•
Esta labor, que no pueden iniciar los gobiernos deudores
sin que les corte el crédito el gobierno acreedor, podría ser la.
misión de la juventud latino americana. ¿ Qué consideraciones
diplomática~ impedirían que los intelectuales más representativos de varios países iniciaran un movimiento de resistencia moral a la expansión imperialista? No olvidemos que muy nobles
y previsores gritos de alarma, lanzados por distinguidos escritores, no han tenido eco ni continuidad por falta de cohesión.
¿ No podría aprovecharse la experiencia y dar organización a
tanto esfuerzo que se esteriliza por el aislamiento?
Formada la opinión pública, hecha "la revolución en los
espíritus" como hoy suele decirse con frase feliz, sería posible

��1(19

l(QSOTROS

De los prados lejanos recogerán los vientos
Sa.Jumzos de recinas, de 11utsgos, de sarmi"entos
Reverdecidos. Luego, al volar sobre d mar
C nn olor de saHtre se podrán saturar.
Aquí no. El pefía.uo muerto y gris no da nada:
J\Ti vahos de arboledas ni olor a agua salada.
Y en. mi alma que anles era un pomo de aroma
Ya ninguna fragancia el mes de Octubre

t01r:a.

JUAN,\ DE IBAJ&lt;HOUROU.

GERHART HAUPMANN
en el año 1889.
Preparábame yo para el bachillerato en un colegio de
Ilerlin. Pero mucho más que ]as recias cadencias de Demóstenes o las lánguidas elegancias I-Ioracianas, nos apasionaba 1a lucha por 1a renovación estético-literaria que se desarrolla~
l1a alrededor nuestro.
El crecimiento repentino que había sorprendido a la vieja
ciudad de Berlín en ~sos decenios, había dado lugar a un movi
miento literario nuevo, mundano en sus aspiraciones y folletin1••;co en su esencia. Era esa literatura, al fin y al cabo, nadl
mí.s que arte industrializado. Pero sus protagonistas, merecidamente olvidados en nnestros días, se daban por defensores de
·a independencia intelectual y prctehdían honores públicos como destructores del clasicismo oficial. Entretanto, la verdadera literatura alemana, había huído de la metrópoli para
e~::ablecerse en las provincias. Teodoro \V . Storm seguía publi,·anclo sus novelas sobre la vida del Schleswig Holstein,
llevando una vida retraída en una aldea de su terruño natal,
mientras que en Zurich, Gottfried Keller y Conrad Ferdinand
M eyer componían sus cuentos, hallando el uno su tema predilecto en la vida aldeana suiza y el otro en los acontecimientos del
rer,acimiento italiano. Y en Viena, el inolvidable Ludwig Anzengruber estrenaba sus comedias llenas de sabor castizo.
La índole ficticia de los géneros pregonados en Berlín, del
cla3icista y del folletinesco, hizo entonces estallar una verdadna revolución entre 1os jóvenes. Y. no es exageración si aplicamos términos de la vida política a un movimiento literario.
Porque ocurrieron en los teatros verdaderos pugilatos en-

E

RA

4

,

��GERHART HAUPTMANN
164

'SOSOTROS

dad está llena de1 anhelo eterno, es un poema de m1st1c1smo sen~
timental en medio del ruiclo de los tehl.res, es la imperecedera
protesta de la buena voluntad contra los éxitos obtenidos por
la astucia. Ya en un episodio de su segundo drama. Haupt~
mann había aludido a la fuerza triunfadora "del viejo ensueño
primaveral" y de los remedios que brinda la pureza de las intenciones para todas las desgracias. Y si, en Los tejedores, el drama termina con la derrota de los que, a tanteos, buscan el reino
de los cielos en la tierra, llauptmann, como profeta empedernido
de todas las utopías, extiende sobre los vencidos la mortaja
de las simpatías humanas y del triunfo espiritual.
Esta visión de una victoria trágicamente espiritual, en el
fondo, brota de una tendencia irresistib!ernente mística del poe·
ta. Se manifiesta en todas las formas que pueden corresponder
a las del sufrimiento humano. Se encarna en todos los concep·
tos utopistas e irrealizables que ha inventado el corazón o el
cerebro humano, y en todos los casos posee, en el sentido más
amplio de la palabra, una inspiración esencialmente religiosa.
Por su índole mística prescinde de las preferencias. &lt;logm5.ticas
en tal grado que puede identí ficarse con cualquier dogma, siem·
pre que sea sincero y, con este motivo, espiritual.
Cada utopía, forzosamente, implica un dualismo irreconci
liable. Describe la realidad con los procedimiento del naturalismo y se complace en la asquerosa fealdad de los hechos.
Pero al mismo tiempo, sólo se sirve de lo ignominioso para
ensalzar ]a hermosura del "viejo ensueño primaveral" y para
hacer resaltar con luminosidad más sobrenatural las gracias
utópicas que se destacan en alto relieve del fondo oscuro de
la vida cotidiana.
Gerhart Hauptmann, poeta de estos anhelos inagotables e
invencibles, había pasado cluraIJ,te su niñez varios años en el
ambiente de una secta mística que, por la fuerza de sus inspi•
raciones, ha influenciado frecuentemente a poetas. Se trata de
los "hermanos moravianos", de los Herrnhuter. Esa comuni•
dad, fundada en 1722 por el conde de Zinzendorff, mantiene
establecimientos de enseñanza en casi todos los países del mundo.
En la Alta Silesia, donde nació Hauptmann y donde ha pªsa&lt;lo
toda su juventud, los hermanos moravianos forman el elemento
4

163

más activo en la vida espiritual ele la c~mpaña y ele las aldeas.
Gerhart I-fanptmann había vivido entre estos defensores de la
virla lmmilde y de la absoluta devoción a la cruz. Y por todas
sus obras pasa, como soplo inspirador, la idea moraviana que
sólo en la abnegación y en )a renuncia se puede em:ontrar la ver·
&lt;ladera felicidaJ, buscada por la mayoría de los hombres en los
placeres y el lnjo de los éxitos materiales.
El matiz religioso y espiritualista de las primeras obras de
Hauptmann había pasado inadvertido tanto por sns amigos co·
mo por sus adversarios. En el "poema &lt;le ensueño" que en el
año de 1893 había terminado bajo el título La asunción de Jua•
1iita J.la'lcrn, -el dualismo naturalista- místico de Hauptmann
está representado por el desarrollo paralelo de &lt;los acciones dramáticas, de las cuales una pasa en una casa de caridad asqu~
ro~. y la otra en e1 país de los anhelos realizados. Si, en Los
tejedores, el "capitalista'' había si&lt;lo e] representante de la co·
dicia desalmada, esa vez fueron los ht:éspedes de esta casa, los
vagos y "atorrantesJJ, los que torturan a la humilde e indefensa
criatura Juanita, junto con su padre, el albañ.il borracho rvlat·
tern. Juanita, enloquecida por los malo.:; tratamientos del ebrio
!,a oído la voz de J esus que la llamaba desde las mansas aguas de
un estanque. El maestro de escuela la ha salvado en momentos
en que estaba ~1.hogándose. La ha llevado a la casa de caridad don•
de. en medio de tma juerga desvergonzada ele miserables, se
muere la desgraciada criatura. Esta es la parte naturalista del
drama. A st1 lado está el poema rom:U.tico. Callan los chillidos
inmundos de fa chusma crapulosa, la esi:c.na se vuel"'e oscura y
emergen las personalidades de la leyenc!a con fas cnales sueña.
la moribunda. El sastre del folklore le toma las medidas para
hacerle su traje de novia celeste. Su madre di fnnta, que lleva
los rasgos de la virgen, le trae claveles de la eterna cittclad.
Angeles cantan la alegria de sus prados y atalayas. E1 maestro
de escuela, que insensiblemt:;nte se trasforma en 1a personalidad
de Jesús, la invita a la vida nueva. J uan_ita se muere con el ref1e;o de esas glorias en !a sonrisa de sus labios exangües. Y
ter'.11ina el poema en una escena naturalista en la cual el méciiro cf"rtifica, en presencia de una hermana de caridad, la muerte
de la enferma.

�168

NOSOT,R.0S

La incongruencia de la vida institntidonal y del corazón
humano, tal es de nuevo el tema ele la "asunción de Juanita
ifattern". Queda la inspiración del anhelo siempre igual, a
pesar de Ias diferencias e..xteriores que determinan la forma de
sus manifestaciones. Y choca esa visió:i utopista de una criatura maltratada tanto como la de unos obreros hambrientos contra la rigidez formalista de la colecti viJad. La codicia de los
arrivistas, aún dentro del ambiente de los atorrantes tanto corno
en el de los enriquecidos, la viveza &lt;le los hábiles que saben con'fuistar y gozar, halla un apoyo natural en el oficialismo y
la acción automática de los decretos. Todo lo que hnele a institm:ión definitiva, a representantes de la autoridad mientras
estén en el ejen.:ir:io &lt;le sus funciones, en fin, a la letra muer•
ta de los párrafos y a escolástica instituri&lt;,nal, siempre y en
todas partes, forman una coalición irresistible contra los humildes. Estos decretos han· sido promulgados, probablemente con
las mejores intenciQnes. Sns servidores no sólo creen hacer el
bien, sino, en su vida ·intima, obran por impulsos humanos y
1,umanitarios; pero se dejan pen.,ertir en cuanto se transforman en instrumentos irreflexiv 1 1s. de leyes . inhuma'las. Es esta
una vida de dolores, un valle ele lágrimas, ·que reserva a los
buenos sólo la corona de espinas pero que, al fin y al cabo, carece de verdadera realiclad.
Gerhart Hauptmann ha simbolizado estos conceptos td.gico-místicos en varias obras. Su Colega Carnpton es la tragicomedia de un pintor que, no por haber obtenido la fama e importa11tes cfttedras en la academia de bellas artes, deja de
~er un bohemio incorregible, invariable-mente en conflicto con
sus superiores y hasta con los mismos or&lt;lenanzas ele la academia. En El ahrigo de ¡,iel de 1111/ria. los oficiales del tribunal,
preocupados de política, instintiv 1mcnt':! se empe1ian, junto con
los ladrones de esta piel, en esconder el .crim::n y en prote7er
a los bribones . Y en las tragedias Rosa BeruJ v El arriero
llenschel, el arte naturalista y melancólico én Gerhart Hauptmann llega a sus más altas y perfectas manife,;taciones.
El arriero H cnschel y Rosa Bernd son dos obras trágicas
cuyo escenario es el mundo de la g-cnte sencilla. El héroe
y la heroína son campesinos cuya viqa termina trágicamente.

GERIIART HAUP'fMANN

167

E l "arriero Henschel" es un hombre bondadoso Y confiado. Después de muerta su primer esposa, vuelve a casarse con
una muchacha mala, ambiciosa, de mal genio y tacaiía. Le engaiía y, rodeado por las burlas de los aldeanos, ·a pesar de las
simpatías de unos pocos, Henschel, por fin se ahorca desespe1 iado en una forma que algo recuerda al fin de don Zoilo en Bat'ranca Abajo, de Florencia Sánchez. Rosa Bernd es una muchacha de los campos, Henn de vida, sabrosa y espontáne?· Su padre
quiere casarla con un muchacho de bondad indiscutible pero dotado de una apariencia p_oco atractiva. Es un joven miembro de
una colectividad meclio mística, exangüe y enfermizo. Rosa Bernd,
confundida en sus sentimientos, perseguicla por los hombres,
cae. Porque tiene vergüenza, mata a su hijo y, en un proceso,
presta falso juramento. Termina el drnma cuando viene la policía para buscarla y cuando - rasgo característico en el poeta
- el novio menospreciado. recorclánclose de que todos somos
pecadores. sintetiza sus sentimientos en una palabra de_ supremo perdón: "Pobre chica. . • Dios mío, lo que ha temdo que
sufrir!"

* * *
Gerf1art I-Iauptmann ha nacido el 15 de noviembre de 1862.
Cumplira dentro de poco los sesenta años. Su patria que le considera como el más indiscutido poeta alemán contemporáneo,
prepara altós honores para él. En Breslatt, la capital de 1a pro~
vincia de Silesia, ha sido estrenada to&lt;la su obra dramática en
o:-den cronológico. F.l 15 de noviembre será declarado feriado,
y en las e:cneias de todo el país se celebrarán homenajes. Y
será esta fiesta en honor del más grande poeta de la caridad ht1n1ana, del amor fraternal, del perdón y de la simpatía con los
humildes que sufren.
ALBERTO HAAS.

�EL MONTE DE LOS OLIVOS

EL MONTE DE LOS OLIVOS

('J

(De Alfredo de Vigny}

I

EN la noche, Jestís ·marchaba solitario_,
Vistiendo rl blanco lino como un 111uerto el sudario.
Dormían los discípulos al pie de la colina.

Por medio a los olivos, que

wi

viento aciago inclina,

Jcsiís va a grandes pasos, como ellos l&lt;'mbloroso,
1"riste, en ansias mortales, el mirar tc11cbroso;

Se alza sorprendido, marcha mln, llrga donde
Más tupidos los órbolcs le atajan. Frío _y lento,
Resbala de sus sienes como un sudor sangriento.
Retrocede, desciende, nrita al fin. conturbado~
"¡No podríais orar y velar a mi lado?"
Alas :1,1acen los apóstoles en un sue,io siniestro.
Nadic 1 ni Pedro mismo, responde a su .Alaestro.
}.[ucvc de 11un•o el Hijo del lfombre el paso lento;
Como un pastor de Egipto, busca en el firmamento
Si el Angel, desde el fondo de""ª estrella, le asiste;
Pero 1ttia ,wlJe, oscura nwl la t1ínica triste
De una viuda, cu .ms pliegues el desierto ha sumido.
Y Jcs1ís, recordando cuánto /zaúfo sufrido,
Ya por treinta y tres altos, se vió hombre; y, fatal,
Llenó invencible espanto su corazón mortal.
Tm.10 frÍo. Tre.s veces clamó en intimo acento:
"j Padre ,nío!" A .sus •voces resj&gt;o1tdió sólo el viento.
Cayó tostrado en ticffa; tuvo, en su mal profundo,
Un pensamiento humano sobre el hombre y el mundo;
-Cayó en tierra, y el orbe sintió con un temblor
Caer el Salvador a los pies del Criador.

Al pecho, en cru:1, las manos; la 'l'Cste al seno opresa,
CHal un ladrón norútrno que ocultara stt presa.
Sa marcha, que las brciias _y la espesura arrostra,
Lleva a un luqar que llama1i Grthsema11í; - se postra
En tierra alli, la- frente contra el pcllasro frío,
Y despuJs mira aJ áelo llamando: "¡ Padre mío!"

Y el cielo permanece ,iegro, y Dios no responde.
(*)

No ha sido hasta hoy, one yo sera, vertirlo al castt-llano este poema de

Viin,y, con ~1" una &lt;lo: las inspiracinni:s máxiniac; rle la lírica íranc-esa, v constituir,
en ~u intl'nsidad ~oberana, un vcn!adrrn tlrrhado dl' p0esia lilosñlic:i. fiara quienes
no lo h-t11?an pres!!Olt'. ri:cordaré i;:ue la trítica ha visto 1:n él el "segnnrlo rstado"
dd !)&lt;'n~amiento del pran ¡,orta. en ~u conc .. pciéin del destino h11m:mo: to,lo !'ér
sm,1:rior, moral o intt':ectua?mt·nte, t'stá rirrfln,1inado al rnfrimiento ("Moisés'');
Dios, si C'Xi!'te, !'e &lt;lo:&lt;nreoc-upa 1le lo'!. hombres, pues- enmucl,·,·ió ante la misma
Pll'1ta[ia riel Hm•!!? ("El '\lO(lte (!e _los qlivos"): y así, ante la suprema i11iqui&lt;l:td
del l rearlor ommnclc:ntc o Url Destino c1e1t,,, una reserva estoica es 11u1:Cstra sola
:i.ctitncl dtJ?na: "~ólo ,:1 ~;1e11cin es i;::randl:', 10,lo el res!o es flar¡uria'' ("La Mul'rte
del 1.obo"). 'fraducidos ya por mí 11'1 ¡,ntmas ¡trimero y Ultimo de esta tri•
logia, ¡1re,:ento ahnni eHa v .. rsión dd Mgnndo. realit:irla, por ,.cierto, con sincer&amp;
temor ele habtr Jllle1-to manos f)&lt;'ado,u en tan alta hermosura, pero con un esmrro
l&lt;'t"nc:lrado por e;;e temor mi~tno. C. O.

II
Jesús decía: "¡ Oh Padre, deja que mm viva! espera
Que haya dicho a los hombres mi palabra postrera!
¡No ~irntcs cómo el 1wmdo, cómo el género humano,
Sufric11do con nii carne. se estremece en tu 1110110!
Es que la Tierra gime de dolor, si se lleva
L-a m~crtc a quienes diren una palc 1Jra nueva,
Y hasta hoy, sólo has drjado caer sobre szi roca
La palabra del cielo que ha traído mi boca.
Pero es esa palabra tan pura, y su. dulzura
Tan honda, que ha embriagado la humana criatura
De una gota de 11ida y de divinidad 1
Cuando al;rirndn los bra.:;os dije: "Fraternidad".
•

169

�170

NOSOTROS

"Padre! si fu.í. con láarimas tu mensajero augusto,
Si he recatado al Dios bajo la faz del justb;
Si al sacrificio hum.ano di luminosa palma;
Si a la ofrenda del cuerpo substit1tí la del alma
Y a las cosas el símbolo donde su, esencia late:
El óbolo al tesoro, la palabra al combate
C 01no a la sangre el vino que el ánfora enipurpura

,,

1

Y a los carnales 111ie1nbros el pan sin. levadura;
Si he cortado los tiempos en dos: él uno esclavo
Y el otro libre~· - eu noinbre del pasado que lavo,
Por 111i sanqrc y mi cuerp{J que sufre y 'lla a morir.,
Vierte la •mitad para fa,uar el por-ven"ir !
Arroja de antemano, Padre liberador,
La n~itad de esa san,gre de inocencia y de amor
Sobre aquellos que 1oi día, cmt.. i1npávida frente,

Proclamarán,: ªEs lícito matar al inocente."
Sabenios que ·vendrán, en lns tiempos f1tluros, _
En 11ied:io a falsos sabios, .dominadores duros
Que, turbando las almas~ de nació1i en nación.,
Irán dando un sentido falso a ·mi redención.
- ¡ .fl )' !, veo ya a los h.0111,bres, que nie oyen todavfa,

Cuál 11111dan en veneno cada palabra 1nía;
~léjame ese cáliz, niás cruel d-e aceptar
Q2te la hiel o el acíbar o las aguas ¡!el mar.

1

! :·

Los rí.qidos azotes, la corona de espinas,
l,os clavos ~, la la.n sa que al Salvador destinas,
Toda la cruz, en fin, qite se yergu,e JI me aguarda,
Nada, oh 1-ni Padre, nada cual eso me acobarda!
Cumulo los Dioses sufren bajm- hasta los mundos,
No hau de dejar en ellos sino rastros profit-ndos~·
Y si a esta Tierra misera, Señor, he descm1dido,
Que cla1naba por mí c;On eterno ge,m ido,
Pué par dejar al irme dos Angeles e,i ella,
lJe quien la estirpe humana besara al fin_ la hi&lt;ella:
La feliz Certidumbre, lo Esperan:,a 110nfiada,
Que Jmellan sonrientes vuestra excelsa · ni.orada.

EL MONTE DE LOS OLIVOS
l.,fas dejaré mañana mi can-wl vestidura,
Habiendo alzado afHmas al 1nartto de mnar17ura
Qu.e denso envuelve al 111..u.ndo, velo aciago y fatal
Q1te la ciñen las manos de la Duda y el Mal.
"¡Mal y Duda! ¡Ah, dejadme que ya en polvo les vuelva/
Padre, ·vos los prrvisteis: dejad.,,ne que os absuelva
De haberlos permitido. - Ved: es la acusación.
Que pesa onin-ipresente sobre la Creación.' Que Lázaro, los ojos a nueva luz despiertos,
No calle más el nrande sc-C1'eto de los tnuertos:
Su mente ilumtinent0s1 y cuanto vió recuerde,
Y hable al fin. - Lo que dura, lo que fugaz se pierde;
Qu,é pusiste allá en lo hondo de la inmensa Natura,
Q-ué pides y qué ofreces a toda criatura;
Qué amor enlaza, al ritmo de sus coloquios »tu.dos,
Los cialos y la tierra con impalpables 11udos;
Cu.ál m.uere 3-1 cuál renace todo bajo tu die"stra;
Por qué lo q1.1c se oculta, por qué lo que. se 11-u,estraJ·
Si los astros del cielo, por su tu,rno probados}
Se ven} eomo este 11zismoJ culpables y salvados; '
Si el mundo es para ellos o ellos son para el mundo;
Qué l!e".1a e;i sí el misterio de claro :v de fe.nmdo,
De ignorante el saber, de falso la razón;
P,ar qtté lucha el espfr-itu con su débil prisión,
Y por qué van las almas, por dos únicas vfos,
11l tedio de las plácidas y i:agas alegrías
O a la rabia sin fin de las turbias pasiones,
En letargo brumoso o ásperas convu.lsiones;
Por qu{ pende la Muerte, coma fúnebre espada,
Sobre la Creación sin cesar desgarrada;
Si lo justo y el bien, si lo injusto y el mal
Son t 1iles arcidentes de un círculo fatal,
O si del universo cual firmísitnos polos,
Perduran, cielo y tierra sob,-ellevando solos;
Y por qué ht fustiria ve con ojos serenos
La muerte de los niñ-os y el dolor de los buenos;

171

��174

LEOPOLDO LUGO:NES

NOSOTROS

o su vértigo; y nunca el mito de] potro lírico f11é más plausible
que en esa tierra de poetas humildes que llevan la lira en el zurrón para cantar en la tapera de la "china" sus vidalitas dramáticas. Así los beduinos de la pampa recuerdan al abuelo probable
que después de gastar la pólvora en las desbocadas "fantasías",
hace gemir la flauta de las noches árabes.
Cuando Lugones olvida sus h:ibituales gongorismos y las
excursiones por los Andes de su verso escarpado. tiene blancuras
y requiebros ele gnitarra crio11a. Cinco lihros admirables, por lo
menos, le acreditan maestro; pero él siente la necesidad &lt;le hacinar obras como lápidas para colocar su estJtua encima . Sarmiento debió ser así. Con tal premura insolente de acaparar disci~
plinas humanas, aquella intacta juventud de Lugones; pero ¡ válgame Dios! un físico peor.

La mano ,-elluda del Polifemo está templando guitarras.
Sus últimos libros son de payador, y Martín Fierro le hubiera
cebado el mate amargo. El áspera dulzura de los panales ialvajes
y los hombres enérgicos es la recompen,a de su madurez. Como
escribiera Estanislao del Campo sus famosas impresiones de un
gaucho en una representación del Fausto, así los yersos· amatorios de Lugones parecen - y este es un elogio conmovi&lt;lo la adaptación criolla de la Vita Nuova. ~Tirad a Beatriz en Palermo (el Palermo de Bacnos Aires). El poeta conoce aquel
"mirabile tremare'' del sublime libro. mas no regresa a la "cámara de las lágrimas" ni queda "maravillosamente triste" sino inquieto cuando m{is, inquieto sí y humilde en la giróvaga noche
porque el diamante nocturno está rayando el alma de vidrio.
¿ Quién no la ha sentido estregada por e5mcriles de Dios? La admira ble Endcr!ta de Lugones alcanz:i entonces la dub:ura acongojada, la temerosa ventura y ese arte &lt;lel suspiro que maravillan
en los sonetos y baladas ele la Vida Nurva .
Pero el argentino Dante no es co!érico ni asume 1a tristeza
teologal del otro. Aquí resuena en el rumor fabri1, ·en el rodeo de
los centauros la serenata de un incrédulo sentimental que sólo cree
en la vida: exclusiva fe de Lngones. Su opt!mismo es quizás
la virtud menos pregonada y la más evidente de sus Juegos Frutales. Poesía de hombre de acción que en la berra libre y ubérrima, lleva la camisa del hombre feliz, casto y fuerte como los

175

Pela~gos. F.! me escribió en unos inéditos apunt:s sobre su musa dilectísima-aqnella Jnana de Lugones canonizada ya por los
• dos poetas representativos de nuestra América-esta frase atrevida v risueña que pudiera servir aquí de epígrafe:
-Tengo la reputación de ser el marido más fiel de Buenos
'.Aires-y la merezco.
Vi;NTURA GARciA CALDERÓN.

París, 1922.

�POESIAS

POESIAS

No. tio tuve tm amor. ¡ Lo tenqo ahora!
ahora que se nutre, en mis entrañas,
con la 'vida cruel de lo imposible;
ahora que me ·viene, desde el alma,
con un .rabor de sangre hasta la boca;
ahora que. en las noches solitarias,
111c oscurece la Plata de la luna
y me puebla el insomnio de fantasmas!

No,

Horrendo amor

Y o tuve un migran arnor . .• u.n .crave amorenardiente
que hasta
carne oscura la co,ivirtió
ful.qor
y me mató la idea debajo de mi frente
y estranguló los cantos de mi garganta en flor . .•

110 tuve 1m amor. ¡ Lo tenr,o ahora!
A hora (JIW la 111icl de la alborada
no se dcrrpma '\'a sobre mi copa
j.' que siento temblar. como una cana
oculta en el cabello de tui ensucfío,

el adiós de la dicha que se marcha.
Ahora que en mí mismo no me encuentro

No sé si fué en la noche de tm invierno lejano

y que nadie me llama.

o en una farde rubia, cuando la conocí,

y que soy el vencido de tm recuerdo:
del recuerdo de amor (JUC tanto amaba!

porque 111e hirió tan Izando del roce de su. mano
que la estación y el día,, todo se borra en ,ní. ..
Recuerdo solamente que fué mientras brotaba
una •fragancia tibia nn. cora.=6n lunar,
cuando tomó mi vida para hacerla szi esclava
y cada nueva pena que en mi dolor clavaba
1ue cnscil.ó la divina ciencia de perdonar.

¿Piedad'! ¿A11ior? ¿Ternura:" ... No tuvo nada, tiada
de lo que el hombre busca, herido de inquietud,
cua11do apoya en un seno su frente fatigada
:v rompe entre las pcfi.as la cinta de su espada
cansado de ir luchando tras de si, juventud . ..

Su amor fué sólo el grito de una carne violenta,:
me besó con la hora, no con el cora::ón.
Su cora~6n estaba manchado de u11a afrenta:
la hija de Dalila buscaba en oní a Sansón ...

A hora que la quiere
el hervor de mi débil carne- humana,
de mi carne anhelosa
.que :vo creí saciada,
ahora que la quema
el fuego de mi alma
que )'O dije apagado,
ahora que la busca sin hallarla
este latir del cora!:6n avaro
que se nutre de lágrimas!
No, no tuve un amor. ¡Lo tengo ahora!
Ahora que me muerde las entrañas,
ahora que we virne, hasta la boca,
con 1fn sabor de sangre, desde el al,Ha! ~ •.

lTT

����18!

NOSOTROS

para alejar todos los obstáculos, que se oponen al destino que les
ofrecen la naturaleza y la civiiización ( 3).
Nada mejor que esas palabras para explicar las causas naturales que hacen C(\mprender perfectamente la fraternidad latinoamericana.
La guerra mexicano-yanki del año 1848, que hizo comprender a los hispano-americanos la necesidad de unión motivó la
firma ?el Pacto de Unión de los Estados Americano~. el dia 15
de Set:embre de 1856. Ese pacto fué suscrito por Cliile, Perú y
Ecuador. El 9 de Koviembre del mismo año se adhirieron México, Guatemala, Costa Rica, Salvador, Perú, Nueva Granada, y
Venezuela.
En ese pacto se establecieron normas para evitar las guerras, Y como lo hicieron otros congresos, se determinaba la formación de un consejo de plenipotenciarios, el que, entre otras
atribuciones, tenía la de mediar en caso de cliscusiones entre los
contratantes.
Invitados por la República del Perú, los representantes de
'Bolivia, Chile, Ecuador, f:alvador y Venezuela se reunen en
&lt;:ongreso el IS de Noviembre de 186~ y el 23 de Enero de 1865
firmaron una convención para el mantenimiento de la paz. En
esta convención se determina la forma de resolver los conflictos
internacionales por medio del arbitraje.
Después de 103 Congresos Centro-Americanos de 1876, 1837,
1888, 1889. 1895 y 1907 (4), en los que se trató de realizar una
confederación de Repúblicas Centro Americanas, la idea de confederarse es abanadona&lt;la por las repúblicas latino-americanas,
pero en cambio se multiplican los congresos para tratar infinidad
de asuntos de derecho internacional público y privado, en los que
reinan gran cordialidad y espíritu pacifista, pues en muchos se
firmaron tratados de arbitraje permanente.
En 188o se celebró un tratado de arbitraje entre las repúblicas de Colombia y Chile en el cual se determinaba que la solución
(3) Traducción del francés (p:ir no ~ener a ma_no el texto originan,
t&lt;;&gt;mada de !a obra de A. Alvarez, 1.e Dro1l fotematio,wl Américaiu. Paris, 1910, p3g. 52.
(4) Como se verá m;;s adelante en 1921 se volvió a realizar una

Confederación Centro-Americana.

•

EL PACIFISMO EN U. AMF,RICA LATINA

de los conflictos internacionales por el arbitraje debía ser un
principio de derecho internacional público americano.
El Gobierno de Colombia invitó a los dem'ts países de la
América cspaüola a reunirse en 188r. en Panamá, a fin de celebrar tratados análogos al que acababa de firmar con Chile. La
mayoría de las repúblicas ele Centro y Sud América respondieron
al llamado.
Los representantes ele las Repúblicas Argentina, Bolivia, Co}ombia, Perú y Venezuela firmaron, en Caracas, el año 1883 un
acta solemne por la cual entre otros principios de derecho internacional americano se declaró que el arbitraje debía ser el medio
por el cual debían resolverse los conflictos internacionales.
El Primer Congreso Pan-Americano, se realizó en \Váshington, desde el mes de Octubre de 1889 a Abril de 1890. En ese
congreso, debido a los esfuerzos de los delegados de la Argentina y el Brasil, se sancionó el arbitraje permanente y obligatorio para to&lt;las aquellas cuestiones que no afectan su independencia "como un principio de derecho internacional público americano."
En el Segundo Congreso Pan-Amex icano, reunido en Mé,.. "
xico en 1902, se disct1tió 1a adhesión a la Convención de La
Haya, que coi:nprcndía el arbitraje facultativo. La Argentina
(5) y el Perú, a la cabeza de la mayoría ele las delegaciones, presentaron un amplio proyecto de arbi!raje obligatorio. El Con•
greso sancionó, en cambio, la adhesión a La Haya. Por separado
(5) Defendiendo el arbitraje ohligatorio, los delegados argentinos
decían en una memoria: "Con tratado o sin él, el gobierno argentino c:stá
resuelto a terminar todas las cuestiones internacionales pJr el arbitraje."
La República Argentina es el pais que ha celebn.cd.J mayor número de
trafadvs de arbitraje obligatorics de carácter general y así lo réconoce el
•mincn:e intcrnacionalis:a chileno Alejandro Alvarez diciendo en su obra
1.t Droil lulanatiamrl Awéricain: "I.a Re Publique Argc11tine est pcn:-.
,ítre le f'ays qui a passé le plus gra11 n::,mbre de traités d arbitrage obligo-.
toíre et _qhiéral". Pílg. 242.
He ac¡ui la lista de los tratados de arbitraje celebrados por la Areentina:
Bolivia, 1902; Brasil, 1905; Colombia, 1912; Chile, 1902; Españ~
1916; Ecuador, 1911 (110 ratificado); Francia; Convención de Arbitraje,
1910: Tra'.ado de Arbitraje, 1914 (vigente); Estados Uuidcs de Norte
América: Tratado &lt;le Arbitraje. 1go8 (no ratificado); Tratado Pacifista1
1914 (no ratificado); Inglaterra: Convenio de Arbitraje, 1910 (no rati:ficado); Italia, 1S98-1~07 (vigente, el más amplio de los celebrad0s); Pa..
raguay, 1899; Portugal, 1909 (no ratificado); Uruguay, 1899. Protocolo,
,dicionales 1899, 1900, y dos en 1901.

�•
187

NOSOTROS

EL PACIFISMO EN LA AMERJCA LATINA

se fim1ó un tratado de arbitraje obligatorio entre las siguiente:!
naciones: Argentina. Bolivia, Guatemala, 1v1éxico~ Paraguay, Pe·
rú, Santo Domingo, San Salvador y Uruguay.
En el Tercer Congreso Pan-Americano, reunido en Río de
Janeiro en el año I&lt;)OÓ, no se trató el arbitraje, resolviéndoSJ:
{micamente la forma en qne este as\lnto se trataría en la S(',
gum.la Conferencia de la Paz, a reunirse en La Haya.
En el Cuarto Congreso Pan-Amerirano, reunido en Bueno'i
Aires en 1910, no se trató et arbitraje.
En todos los momentos ha sido grande el esíu.erzo realizado
por los homhres de América-Latina pa~a asegurar la paz en el
continente, y cabe recordar aquí las palabras &lt;le un gran ciudadano. el Doctor Roque Sáenz Peña. pr'Jnuncia&lt;las en La Haya,
en la Segun&lt;la Conferencia de la Paz, en Julio de 1907: "Estimamos, en efcctn. que la creación de una Corte Permanente, aún
. cuando su jurisdicción fuese voluntaria, constituye un encamin3.mientn hacia la Paz. Aparte dtl arbitrafe obligatorio, que la
Repúhlicá Argentina tanto desearía snscribir con la totalidad de
las naciones a(JUÍ representadas, nos parece evidente, etc.,.
El r S de ~etiembre del año 1921, n11evamente vuelven a
reunirse, los representante::; ele las Repúb'.icas Centro-AmericaR
nas para tratar de realizar la deseada confederación. tantas veces
disnelta por cansas diversas. La rennlóu tuvo lugar en Tegucigalpa. y ahí se resolvió ta Con (ederación Centro-Americana.
Fl espíritu pacifist,a está tan encarnado en lo m'.1s recóndito
del alma americana. que en muchas naciones se ha incluído en
su ley fundamental, la obligación de procurar el arreglo pacífico de los conflictos internacionales, por medio del arbitraje,
antes de lanzarse a 1a guerra ( 6) . U na de las constituciones,
de la República del Ecmidor, determina que el Presidente o
quien esté encargado del Poder Ejecutivo puede ser acusa~

&lt;lo por traición. entre otras causas ¡¡por provocar guerra

186

injusta" (7).
Es. pues en la América-Latina donrfe por primera vez se
inserta en las cartas fundamentales de lo!- pueblos, preceptos constitucionales ele un pacifismo sincero y houroso. En América tiene
el honor de. haber sido el Vruguay el primer pueblo gue en su
Constitución recomienda "emplear .. todos los medios posibles de
solucionar los conflictos internacionales antes que recurrir a la
guerra. La Constitución del Brasil es la primera que habla de
arbitraje.
Y es una nación- latino americana, la República Argentina,
1a que, habiendo triunfado en una guerra, sostuvo el principio de
que la victoria no da derechos.

Ha siclo indispensab1e dar las anteriores noticias retrospectivas para que se comprenda bien el estado espiritual de.los latinoamericanos al estallar la Gran Guerra de 1914.
nn deberán ha('rrlo sin antes proponer el arbitrame11to de mm o más t,oiencias amir¡as."
· Parn a!frm::ar esfl'\principin. debrrá inlr~rfo_cirse c:i_ f(l~ns fo~
h'ntndns inlrrnacinnales q111? crlelire la, Republ11:a. es.a clrmsufa.
•'Tnfas fas rlifrrrncios que fmd1cSl'11 .msrif&lt;rYse cnfrc las parrr~ cmitnz.lnntes drherán srr S'llllCf;das ni arliitramrnlo de una o mas nacimtcs amigas. m1tes· de aJ,e 1ar o la guerra."
La Cons~i1udó~1 de lns Estadrs Uni~lns de _Vc11~.-;1tl'la del '!ño t ~ ,
&lt;fice en su artírulo 1~8: ""Po In.~ 11·&lt;rlf1rlns mfl'nrnn,.,nrt 1rs Sl' ¡,n,idra la df11!-,
sula de qitr "Tndas las cfiferMci~s en/re las pm·:;s contratantes se dec 1d1-,
f'á11 fi,ir orhitramirntr, sil~ a¡,darrli1t a la r¡1wrm.
, •
Entrl" las atribtv·ionf'S acordadas al Presidente de. la R:oubl1ca por la
Con::;+iturión ele la R,,nt',hlira _Oriental del U:ug-uav d:t a110 1820. en ~u
artkulo 81. se rtirt:: "Dec1arár la nuerra fm'.'&lt;lla rrs,¡ 111c1ón d~ la As{!mbha
-Gr11 cral. drsfmés de 1wf1"r cmfl 1Pndo lf'dns los medios de cmtarla. sm me-.
nDual,o del /11,nM e i11drf,f'11.rl,,nria 11arin11a 1.''

!6) En la Constitución de los Estados Unidos d~l l]rasil. sancionada
en 18QI, se dice: Art. ~4 N." II. - "Auctm·i:;ar o Gowrno a declarar au~-rra. si ,ia li~•er lngur OH malloyrar-sr o rcci~rso de ar{Jitt"amenle. e a fazr:r
a /Jclé;." Y m ís arlelante, el Art. 88 dice: "Os Esrados do Bntsil em caso
algum se cmpenharao guerra de cnnq1,ista. din:cta oH indPrectamc1~te, por
.s1 ou em alffrm(a mm oufra nacao."

·

El artículo Q8 de la Constitución de la República Dominicana de 1907.
dice: "L&lt;?s Poderes encargadas por es/a Constil1ición de. declarar la g1icrrrJ

_

En la r-efon,-,a c-rrstitucinpal reali1ada en el Urmroay el ano rnr8,
prowulgarta et 3 de Fnern . en la Sección VI~ el~ la nu"va Constitución,
corrf"Sp'}P(iiP11te al P&lt;'der FJecutivo a sus atr1huc1011es. deheres. Y l\rerr~gativas (C'~n IH. Art. 70). se. amp1:a e_l concf'pto de _1::i. a11trnor C0 ns~ttuC'ión, dirierdo. en el inciso r8 ( a~nhur-intiC'S d .. 1 Pres•de.,,te · de la Rcpu-;:
blica) : &lt;•nerhrrar la rtuerra. pr-f&gt;7'frJ. res,., 1m::i6n d~ la .1\ samblea General, 51
fuese imprsihle el arhitraie o es1 e ncr dir-se resultado."
(7) Constitución de la 'QLepública del Ecuador del año 1906, art. 82,

���JOSE ENRIQUE RODO

JOSÉ ENRIQUE RODÓ
Y EL INTIMO SENTIDO DE SU OBRA &lt;1l
A Jnaqufo de Vedia, después de la lectura da w articulo sobre Emilio Bcclur.

propósito principal que se ha tenido en c~enta ,al preparar
este texto para estudiantes superiores del Castellano en lo,
Estados l!nidos, ha sido ofrecerles un ejemplar moderno &lt;le la
literatura Hispano-Am:!ricana, que es justamente tenido por una
obra maestra, dondequiera es hablada la lengua de Cerv~ntes.
El tema de /lricl nü es ni local ni nacional, es universal y
tiene este interés para lo:5 estadounidenses, qne aparte de la pureza del lenguaje, se ocupa de dos grandes corrientes_ de ideas, a
fin de descubrir cná1 debiera ser el .concepto de la vida en nues-

E

1,

tra actual civilización.
En la mente del autor parece haber habido dos ideas fundamentales en lo que concierne la palabra civilización, una concepción de la cual Grecia fr;é el más alto exponente y otra, que la
raza anglo-s~jona ha puesto en práctira. El discurre sobre at~b~s
puntos de visto como lo haría un no:able maestro ~nte sus d1sc1-pulos favoritos, posiblemente en una epoca, que debido a su avanzada edad. él contempla dejarles lo que solemos no~1brar su testamento literario. Como es costumbre entre estn&lt;l1antes, le han
dado un apodo al venerable maestro y en el opúsculo lleva el nombre de Próspero en memoria del sabio, que Shak;speare tan _fe~
lizmente describe en J.a Tempcstnd. Así como el, es este b1e~
amado profesor universitario: puede prevenir desastres, Y deb1( 1)

Para servir de prólogo a una edición an?tad-!-, comentada Y C?tl

un vocabulario para uso de líbro de lectura en u111vcrs1dadcs de habla tn•

&amp;lesa.

193

do al m;1.g1co andar de sus pensares, despierta v1s10nes en las
mentes de sus oyentes. Sobre la cátedra desde la cual habla, hay
tma estatuita broncínea de Aricl que viene a constituir un apreciable símbolo de la elevación de sus ideales . De este encantador
e,;píritu del aire, toma su nombre el celebrado ensayo. Le recuerda a uno de los· diálogos platónicos, pero se acerca aun más a los
Dialogues Philosophiques de Ernesto Renán, quien renovó para
ta literatura europea, esa sapiencia he'.énica que consiste en dud~r
de todo con gracejo y nobleza. Así fueron puestas en tela de juicio muchas de las llamadas certidumbres de la vida. Si este modo
de pensar no conduce como parecería inducirse al escepticismo,
con toda seguridad vuelve imposible el fanatismo y ese, a buen
seguro es un mérito. no p,oco común de esta clase de escritos.
Mnchos de los diálogos de Renán y otros de sus escritos, estudian el antagonismo entre el idealismo social y el materialismo,
personificados para él, en Ariel y Calibán. Este era uno de sus
asuntos favoritos y naturalmente pasó a serlo en su lejano discípulo, c¡uien ha sido en todo momento un asiduo lector de sus libros. También ha sido desarrollada esta idea, con mucha perspicacia, por Alfred Fouil:ée, en su libro sobre el derecho en Inglaterra, Francia y Alem:1.nia.
'
Cualquiera que sea la crí~ica moral, científica o histórica que
se haga sobre el atrayente filósofo bretón, respecto de un punto
no habrá diferencias de opiniones: su estilo, maravilloso en su
sencillez; divinamente hermoso en s11 harmonía. ¡ Qu:én no re&lt;'nerda para siempre, una vez oídas sus líne:as, evocando al través de las brumas impenetrables del morir, a su hermana Enr iqueta. nacida desde ese mome:nto a la más encantadora inmortalidad pcética.
No siempre podremos harmonizar por entero con las ideas
de Rodó sobre la civilización utilitaria de Estados Unidos, acaso nos opongamos a. algunas de sus otras vistas, pero no podremos dejar de admirar su riquísimo léxico, las ondulaciones insinuantes de sus párrafos. Rodó domina a su estilo, porque tiene
el imperio absoluto de sus ideas. Dice lo que ha menester en
el menor número ele palabras posibles. pero en las más escogidas,
harmoniosas y artísticas que puede espigar en el idio~a altiso~
nante de Castilla, la altiva. La len!!ua de Calderón en sus ma-

�NOSOTROS

JOSE ENRIQUE RODO

nos, toma la brevedad del francés, su claridad y su músical
dukednmbre. Al leerle, se experimenta ese nostálgico sentir, que
Coethe · ha expresado tan musicalmente en su poema lírico sobre
el Kukelhao bei Ilmenau:

como el ejemplo más ilustre para la clase de desarrollo que el
pensador-artista des~aria fuera seguido por la juvenh1d del nuevo continente. Muy pocos autores al tratar este hermoso tema
ban ido más allá en riqueza de imágenes, en figuras poéticas ~
en nob!es sentires.

104

"Sobre· todas 1as cimas hay reposo,
En todas las cumbres, se siente.
Apenas un aliento;
Los pajarillcs enmudecen en el bosque,
Espera aUn, pronto descansarás tú también."

Su estilo respira la calma experimentada en las alturas, en
medio de árboles gigantes, sobre la ribera de un lago tranquilo.
A semejanza de lo que ocurre en los escritos de sus maestros
Platón. Goethe, Ren\n, Taine, Guyau y Emerson, abundan en
los ensayos del erudito escritor, alusiones felices a los viejos
mitos, parábolas de los Evangelios, cuentos inmortales vueltos a
ser contados en la manera exquisita que lo hace Gualterio Pater,
en Mario, el Epinírco. Con el anclar del tiempo, Rodó naturalmente ocupará en la literatura hispánica el sitio ocupado por
Pater 1 en las letras inglesas. Pertenece él a esa familia de escritores-artistas qne han fundido en una sola manifestación, un
alto propósito moral y un pristino amor de lo bello.
Arirl hizo su aparición en I9::x), en una época de poca brillantez para las letras castellanas: los viejos maestros habían muer- to o estaban por morir. En la América-Latina predominaba fa
influencia del naturalismo; aún las generaciones vivían en el
encantamiento producido por Zola y su escuela. En filosofía
reinaba el m1terialismo. Ariel vino a ser com() el estandarte de
una reacción qu~ com¡:,nzaba a sentirse en el mundo de las ideas.
~u é:&lt;ito fré instantáneo en América y E$paña. Todos lo~
grandes escritores es;tañoles le saludaron como una obra maes·
tra, cual una joya de forma y fondo. El librito, - pues, poco
nutridas eran sus páginas, - ft:é preferido desde un principio
por su elocuencia tranquila, su serenidad sostenida, su dia'é:tica
sutil y la incomparable cualidad de su estilo. El argumento no
podía ser mis nob'e ni mí.s atrayente. Buscaba enfrentar las
de1etéreas influencias de un utilitarismo y ciertos quicios cultura'es {)lle tienrlen a hacer del hombre, !.ma personalidad equilibrada.· La comunidad de A tenas presentóse ciertamente a Rodó,

195

Este ensayo ft:é seguido por otros dos uno, de ellos sobre Ruhén Daría, el más gran poeta modernista del habla castellana. No es
tan feliz en pensamiento o forma como el Ariel que desde un principio fré reconocido como algo excepcional por los escritorec;
continentales y tamb'.én. cosa muy rara de lograr, por los más
notables literatos españoles, tales como Valera y Leopolclo Alas.
En 1907 apareció una serie de artículos sobre el l.ibcralismo
, Jacobinismo, muy íntimamente asociado con las actividades políticas de nuestro autor. El gobierno ultraliberal de don José Battlle
y Ordóñez habia dispuesto se despojaran las oficinas públicas y los
hospitales del Estado, del Crucifijo, símbolo augusto de la redención por el amor. Esta odiosa medida que hacía desvanecer
una de las más hermosas tradiciones de la colonia, foé vivamente combatida por ta alta sociedad y los intelectuales de arraigo patriótico. Aunque Rodó no fuera, por cierto. un cristiano de
profesión o de testimonio, opinó que esté acto, dictado por un
estrecho espíritu sectario, iba en contra del unánime consenso
de !a opinión pública sobre la personalidad única de Cristo, venerado aún por anarquistas, socialistas y positivistas.
Consec'ltente con sn delicada probidad intelectual y moral,
protestó vigorosamente contra la ejecución de esa medida en gran
número de ensayns que cosecharon para él, la estima general de
la sociedad m1s seria y consciente del país. .Desde ese momento
fré como Carlos ).faría Ramírez, esa otra cumhre del pensamiento
uruguayo, un portavoz de la conciencia nacional.
En t9o&lt;J, apareció su obra de más volumen y aliento: Afoti't'fJS de Proteo. En carta hermosa y de sustancia, como todas la:;
suyas, al autor de este ensayo, dícele haber puesto allí Jo más intengo y acabado de su labor hasta esa é9oca. EstábJmos en el
año 1909, días de oro aún para nuestra humanidad. Con mis
amplio horizonte y mis reposo que en Aricl, para seguir el mismo
brillante hilo de su palabra, tiende la vista por parecidos campos
de meditación y de prédica, aunque concretándose especialmente

��ala

1 oUU
mff 11 11 • •• : 4eL . . _ formas de ot Jk
, PfOfundu de lá Yli1á 80D eo delílitiva 1111
't,i11111ñ propia a a ~ y talo, 7 ip.11
..,,_ SU 1'NlfRIO, debeii afernrse ~ ¡i!Íeblot a éllill.

_r..,..

tefflido, 1caánlo mi; lutmt

laS

republii:a-'

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Refiriéadoeé a ~ asumoa, -,,1,1a 'Rod6 a - - ,
clama: lle 111 ¡atria, modélo Yividde ele lo toe fllE alllillr ".
• 90dédad patrida, que e\ éultD 'die lot recaerdos cle1
. .. ~ - t
de aelecci6n y de
.~aufliiiliíflll
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l, ~ ..........WJ•í;luelidedes

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, ese désánollo barm6iiico p la

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del aocialillno de . . , di IÍd falaca
lapncrisiii~ fp!&amp;IIÍtall
11 Ufl!P91, 1at1illd&gt; -, - - ~ '1
•
por 11e111eirr a tiilC1ÍI ClOllta 11:, p lillú
""-'-'rn:aau • 1 1idltdat kl Cllfe eate I t tM;t • ~
111 dipto ,-:IIJIIII, pdel ~ pólíla al
tillitl&amp;iíl''tli,raddL•' Ells#e .,. 411111 r, 11f,l, 1e 'QIJIIIÍÍt1~-de 11 ~éilbicl ~ , . : POCIOI
IIJ lt!(D!lilíó.o. V16se ~ -a-e li ¡JOlkica 1. le todu-_. impor1á en palses prquelios y faltal ~ •
¡,eultento pua loe mtelec:taales. IttYitado a
~ del #tido offciál, hubiera ie,poiKli,lo
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que lé- ofreci6 fá Yáé1ta a 111 ~
:i&lt;h,.....rlolo

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&amp;W de .-r: ~Nol J.~

ea-'et~•í'Ws,•~~•111

·~,.....- . - del ~

Probleilla urgente es desráa •
r, lli c:alií la expresi611, al 9istema democrltico.
y ca ottos problemal! fUMP'il""'!h .para la ~ d ,
an aiteaic, .-,; JW.i~
mflO
ta )i!IIIJilíl»s 1, ~ t'llllt 1
ébiilO - - ;ftfikr ,.,;,;,;,,...,
hamc.i.; fida ~ 1a .,.. pitte cid •
actividades de la méftte, se conseguirá. niedialité
•ílé¡~1aioa,a.c.• 11D Dllm&gt; Ideal del vivir. l. eátiada i1e Rod6
·JJOII-., J11180 • la. peuónalidiad del eacritor !,ajo la faz "8
·-iep,11!1 servidor de les llib a1U&gt;s idl!alta. Anaba en la'
ilñ!nm • - ~ c:ansa. por caya ~ baói'éie
lloras de 1111, ~ Yltla ~ Ceil
, fec:to eea6do de la llbettad 1 de la fattielii &gt; usp 111 d
_ajeac! coaio pocos U)'l!giláyol, pllllO SU Jlltiima y 111
1l1()la1 en la 1lataaza de aqa6ltos; que ,emndicabaa ti
redlo de ~ coatra el ptestlglo 'C)ID'llqli(ihSlti
podu efecotivo. -,. pesar de las hennoslsimu pah\llrll.l, •
tas en las IIO llleDO!I hamo.,as IXJbStitucioats Ja •
el presidente absorbe toda iniciam en asuntos de Bata
~iera sien,p,e ere qae 1i, P,~a lfagisiratara
eD
CftD P!,triola U lrambn,-.periol', ello IIO

t&amp;anfá-Wa o _..eííár,

tlól'I)~

filiitl,iBYlcli&gt;4ó~y er sllei!do, que ff8iiltan 1lt III aliandono
cfetenaiálron a wlver 1111 ojoa hacia Europa,
le enan tan C11r11L Bn cartas a ua
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amico 9llyO. Julio Piqu~ le e,qneila CllllltiO
..j,"9\-.dla'" dél medio -1iiete intdedual.
·
. . . .,' ie¡ti!l lili'IDl111l.... ~ ..

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pad6n. Eeia aditucl de- SIi espíritu palO
cmui6n y sileació en,1oa labiOa.
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... .~ ia p9(1{1aib&gt;. . . el ........rio litdio ugea,
y é,w,a, te ofreá6 et ¡llleSto áe Wtresponal én
allliliclonar por .-ez p1hilera d f)llls de tu DIICi •

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da¡iei;IIJo la silente admimi6n que saa
•
Pl" • genio. Una clemostracl6n él)IJáldida ttaalml del má. eminalle hijo artistico cle1 Unigaa:,,
estimación universal en que habla de admirarle sn
~

�200

NOSOTROS

Fuése para no volver jamás. Triunfalmente, sin detalle
algt.mo que pudiera anunciar su tan próximo fin, desapareció de
la vida de la América-Latina, rodeado del más desinteresado cariño y de la más ardiente admiración. ¡ Qué gran satisfacción
habrá sentido su alma, de tan exquisita simpatía para el valor
ajeno!
Comenzó su peregrinar cultural por Italia, la bien amada
cJe poetas y de artistas. Ello se tradujo para las letras, en el bello
libro, titulado El canil110 de Paros. Divídese en meditaciones
y anclcmzas. ¡ Viaje de asombro y de misterio, de melancólico
trascendentalismo iba a ser éste! Se nos presenta aquí el viejo
mito alegórico que enseñaba en el clásico perisarniento, el transcurso ineludible de las cosas y de los hombres. "Beauté oblige",
qué intensas horas, las últimas horas, en stt fantástico andar ante
13.s inagotables sugestiones estéticas de Florencia, de Roma, de
Bolonia, Tívoli y N ápoles.
En Palermo, donde el cielo es inmensa turquesa, donde el
espíritu hel.énico aun flota en ruinas y se detiene tan a menudo en
cuerpos humanos, halló Rodó su muerte, el 2 de Mayo de 1917.
Réstame decir para cerrar este breve ensayo, que· Rodó poseía las mejores cualidades del hombre latino-americano, unidas
a esa seriedad de propósito e integridad moral, tan hondamente características del castellano de antaño.
Su recuerdo nos inspirará siempre reverencia y respeto por
la belleza intelectual. Vivirá entre nosotros, mientras el pensamiento sereno, engarzado en arte supremo, sea una fuerza para
nuestro desenvolvimiento.
ALB&gt;:RTO NIN FRÍAS.

Buenos Aires. Junio 30 de 1922.

LA CAMPA~A DEL GENERAL BULELE

Q

ui;1uoo Bulele: Sólo tres trajes hemos podido mandarnos

hacer este invierno para cada una. Estamos desnudas.
-Sí, papá. Tenemos los justos: uno para saraos, otro para
la calle y otro para recibir visitas.
-Usad balones para dentro de casa. Estaréis menos desnudas. Con diez metros de franeleta hasta tendréis uno para ir
de compras; decidme, sinó, para qué sirven los abrigos.
-¡ Batanes!
-¡Papá!
-Los usaba mi madre.
-¿ Los hubiera usado siendo la esposa de un general?
-Mira, Teresa: lo único que deseo es que no choquéis a
ninguno; pero ¿ qué necesidad hay de cambiarse tan a menudo
de ropa?
-En la época de tu madre, Bulele, imperaba ese criterio
con relación a las ropas interiores; ya ves si se ha modificado.
De mí te piré que ni me enseñaron a jabonarme la espalda. Si
yo hubiese seguido por donde me llevaban, estaría, como entonces, llena de pingos para tapar, ¡ para tapar!
-Ahora mostráis demasiado. Si la higiene ha traído estas
indecencias, va maldigo la higiene.
-Justa~ente; puede decirse que recién ahora la mujer es
limpia. Claro: ha sentido la necesidad de rehabilitarse. Los modistos Que crearon los grandes escotes habrán oscurecido un
poco el -;,ielo con el polvo, pero han hecho una obra de limpieza.
-Según eso, todavía no estáis del todo limpias, porque aún
os falta algo por desnudar.
-Papá: sería mejor que hablases en un sentido. . . figurado. Piensa que 1o que dices es como para ruborizarme.

�.;:.s¡C&amp;no _.,. la -jfir Pl#ll ~ • pllllm'. ~ clV 17;
·•hipnet
,
-, Pap6.- ;o, - voy 1
~ Criátina. m ~ mtrari. ea , . . .
lilaidri! e hija están .....,_ '!h al 111fá ele la peqae11a-....1"" ala
dciílile se apJic:a todo el gmto y que ft 1111i&gt;(d,k de co11,ijat la casa. Reparad ea b liópra dondt bly babi1w ·••
-c1íitmilda a &lt;ODC1etar lá lidibr espritual de la kmilia, c.ulOCelal
ar 1)Ullto el valor y el acierto cM loe llel'ei que a . . . . . .
~ la ariltoUacla que reswne todo 111 icli=a1 m un -6a de
6estal. bdlameme llhjado: y la due media o la pelJllelia llarguesla. que ae inspiran ea te
oime- ,macho ,111r

.-y
1••~--•••~--Uálordetmuehle

ltift CldlíliiM a:.ti majrr ,._ •

lll a¡fepil¡clp -cid timlcr de ..,_
dlbld no hay que devaane los _ . ai &amp;g1lillT el iUg&amp;lio CIINI
iam!Dtivu. Ella se nos pnwola lal cual es cle9de el lljiiiiJdllu
qile elllrt:Cha la -IIO.. Deide etltllnCeS pone Sil einpclio deihunbramol con lo ~elle de la alfombra, la wriedad de 111&gt;
oidtoa ~ el té, o el c:aadnl aquel de •autor dl:8CXlDDCidó,. gurt
1111 es otra i:oa que él plagio laOlellllble de alguno f . - . Y
• • ,-abe li admirar 1116s la gracia. iál.ilatlte ~ 1DdD ID
G:p6ca ,1a ~ de fflir CIIQ IJllm alumato;
1dlla

Y el .-,a1'Bulele.,..,., coa fltuulia asi.
1
•

t.riirlad rqdor._
•

Se pisea con ~ ¡ara no dellaratar los muebles y parque car«e del vigor de los geiw-.1es de ~ Jefe de Dimi6á,
~ por el ~ para- la ai;tquisicióri de material -W'liéo, ministro, quebianl6 la ditdplina ea lu tnlpa9, adqúkierCIII
las significación de 6ti1es ~ficile, infundió deapii6 -en
la bul'CICf1lda. y bahieM deao,gmü.ailo el arte de lá . . . . . para
a5 uy ie si el gobierno le lmbiere enooaíeadado su aptiraci(wJ
. Cuecla 1le pasi6a por las c:harreteras, el aable y el unif!)tme
« rico pafio, qUe. ~ lo que mantiene viYO el -espiritu de oficial
{rente al a,ldado. A IIO meiliar 811 mujer, Bulele -ia 1111i.11ieute a medias. 'l'eresa. de ca.'ltidad recomendable, no tra11Sfor•
m6 al hombre fflll4i'cre que existla eh él, pero lo vistió de C-aeral. Domin6la el afán -de aaec:entar el habe'r c:oiiyugal cm
saeldol pracresivoa y"$ftl" Sil ftll&amp;O· Cuando &amp;g6 a ~

dea811Íí1i],Ci4'!14'í!f,''I -.VlJlnte . . . . . .
. - bi~ Habla ~ ilt Bulae m. peu'O,•je de maeoci(il. Era él i¡Ulea debía pnfiélrf.hora ... inéle~:allilO. Teresa 00 ,:ate$ de ed11Pa8'1'9, pero .comp1enpara J1íCar a 11. ...-.idad erV¡,recilo despe.bn • toa
infáclir a Buléle élpiritu de ~ Y le instó al ejemlectQns edific:aatel qae llacllm Hofflírúar a ta- eocinera.
l■I:~ { u ~ y llt:bia como lln
6aic» wi,i,.des
'fida 11111ltar, y eecudlilia coa ~ pacieáda. ~
mh de 1- ~ f ~ :ifUe conaban lóa 1abloi dií -.
ffdtilllU lela,'qne del ~ Opinabl{ t¡ue al 'lf tfall~ ~ púa de
ea que vivían no era ueí:eilllrio,
amitener 1111 general; que hubiae guerras. El detestaba
J)O!' 1u !arpa j ~ los aaJos aJiNEIIMII J la dieblanclacara
.-¡Pooria ha1lanne tan a P,sto Juato • ,a■o4,v - ~
ea c6amfu pe II ftw,. ,e,c:ii:N,..._ a il • ~ lt
?
'!Si ~ la p,:trt." era Ullil CIIJ..éCdm:ÍII ele- au ftal1ista
de penar. Loé aC11Dtm111ieatm "van y 'tÍellffl" y el -.erarte, la más pura habilidad era para Bulele sahstraerse a
jo. Lo. mejor era qued~ quietecito, dejar puar lii ta•
Teresa no mnia los enibafa. Huta su c:orpai.a pan,cia
IU IOlidea de apúita.
,_t)e haberme -■do C11a e l ~ Pedllil;
a éll1lil

COI.._.,,

R..-.

ff!!il~

a-.

~ • ~ l o s labios y dejaba ~ r 111 imper;iend,
..-¿Qui quieres que !lell? ¿Por qué no me dfjas traaqullol
.:....Ganas poto; _ . . - es qe e1efts tu gradmción. P"ft&lt;
.fla , . . - .rápida, qar tP conquiste ililllitado csiditu en el
_.,.,••• 'Y en los Jl!mei,s. N ~ tener 1114a "estülos,
lliueblej,, -nií1 dinero y villa a la ffltrada del }IOlfo. Ge:.
bayAiDChoa; .-sitas un cambio de uniforme. Es preBulele, que ... algo y 1ltgue9 • héroe o mamca1.
8ulele medita. Esta vez Teresa ae hla expi-do sin eufey com~ que no ha de poder subltraene a Sil inftu11 conoc:e de antemllno su destino y es desgraciado. Quisiera
-lllpdo .. pinknl«, de la gti,tja ¡ara mit tlUIJplilo, pero

�vu

En un fflÓD limpio y decQrado, con pocu 1aceí,
,I
C&amp; 1i'J 'Blitele. Va por ewwwt¡o del eelot Mini9tro de la Cáena • íMJ,rr:lrttr laa Iov1i&amp; lliJ,IIR♦ le,anladu ~ ~ r-•
iSíll' 1tr'l1-0I l i+lli'í i t ..,..
-...-..fllllft.;
Jlltieqllitlae;llilót,-maimillll,. . . . . . . . . . ~ .
fllCo IIO amsénlicJos a Cilma • - ~eriwi6u'" del ~
puato. "Le •compa&amp;an pemc111, secretarios• _,;odistt,
r-·
• ,__,
~-~
fot. Su fflllW' y su hija le hán precedido con puaje "8 y
tiotlel pago. Cuandll B IJecue y haya -hado los c1irm efe(;
ebJdc,. Teresa le informará IObre lu vmtaju y defedol l'le la
..._ Ya paer1ea fas peritoe pnilm. a,n Jo,- diente&amp; 1a ctan.'clel
maeerial, echane lioca al+ló, mlidir, -hoatar - 1ais ~ :
et wrdadero !Jifonne lo hati lit gaterala. ~ l•meol• qae 111
,+Jvuca qae los peritoe, porque en flliqaes estos 1!0lll1-lllimtos mh cuesd6n de peqliefia polltka. c.cia todQ, ,e . . . - •
1aa fonnalidedes de estilo -,, a su YUelta, et aer,aal ilm&amp;a • ta.
11' bidpales miembros acompallantes a c:onferellda en •
c:aa; se come, se baik y al final Bule!e se of,- par.- coafecdo-

_. el informe definitivo. Se levanlan ~ ptu1Utas de _..
- . ; et_gmeral protesta, ea ,roz (a la ¡wnla que habla- iJat
a) caqtiVI por tll elegPrde ~ qae denola a- 111ped11riclill

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�1108

NOSOTROS

mirada . tiene el reflejo uniforme de la aceituna. Confortado,
Bulele aventura una pregunta:
-¿ Suele morir mucha gente en las guerras, Conde?
-Depende de la táctica y su arte que han variado mucho.
Cuando vos érais niño, :fJ'apaes era belicosa. Yo actuaba en política y en el 1-iinisterio de la Guerra. Era el único ñapaés que.
siendo cojo, no pedía limosna. La mendicidad era entonces una
industria aplicada a tocias las esferas. Harto de pedir, el gobierno volvió sobre sus antiguos humos y quiso conquistar. Fué por
lana y salió trasquilado. Murieron allí, en cambio, ñapa.eses que
molestahan, gente con nuevas ideas, enfática y terrible. Esa fué
la guerra en la que murieron menos generales. ¿ No es esto lo
,que os interesa, querido Bulele?
-¿ Y decís que ahora? ...
-El sisteÍna de trincheras os favorece. A medida que el
tiempo avanza Jo:; generales se alejan más del teatro de la guerra. Pero no es cuestión de alejarse hacia el campo enemigo.
Sólo se necesita ingenio y tacto. No os falta y os sería fácil llegar a Mariscal.
En este punto de la conversación Bulele estira golosamente
ambas piernas, palmea con dulzura al Conde y cruzándose de
brazos dice:
-¡Mariscal! Es un empleo firme. Para justificar la dignidad el rey da un bastón. Con él tendremos derecho a castigar a
nuestro antojo.
-Podréis llegar al cielo y golpear reciamente a su puerta.
-¿ Sabéis si es de práctica honrar con una sombrilla a la
mariscala?
-Es de práctica recibir el homenaje de la Nación.
-Conde, mi aniigo: nunca os hablé ,con mayor cordialidad
que ahora. Sois el primero a quien con fío esta esperanza: e1evar
a todas las dignic'acles a mi 'l'ere!-a. La vejez se acerca y pronto
e1la nc. podrá Juchar más por mí. Su sagacidad, su poder ele
e-rientación han constrnído mi grande..,.a. Si abandona el timón
tengo la seguridad de que Bulele perderá la esperanza de llegar
a puerto seguro.
-En ese caso, general, podría yo remar por vos, si qui&amp;iérais.

LA CAMPAflA DEL GENERAL BULELE

ll0$

-¡ A su edad, Conde !
-l\fi partir.lo, mi fortuna; no sabéis de cuántas manos dis..
¡,ongo. ¿ Queréis llegar a Mariscal, Bulele?
El general enciende el pitillo que se le ofrece. Tiene el aire
grave y ávido de un sapo devorando moscas. En el "agón no
estan mas que el Conde y él. No hay pared ele por medio tras
de la cual el mundo les escuche. Pueden aventurarse a comunicar a Ja palabra e1 tenebroso espíritu de su p~nsamiento. Pueden
desnudarse de pies a cabeza y vestirse tal como son, tal nadie
sabe que son. Pueden, caute!osamente, preparar )a más leve
como )a más sinie~tra de 1as desgracias.
-General: ¿conocéis Cafría? ... Es el lugar adonde la
humanidad ha de acudir, anhelosa, antes de un siglo. A poco
que tardemos se revelará a otros extraños sn riqueza. i-Iis expertos han ido de incógnito, alentados por ciertos indicioS, han
nteado y han descubierto. ¿ adivinad qué? ...
Bulcle abre la boca y estira sus cejas.
-¡ Petróleo! - musita el Conde, haciendo resbalar su aliento sobre la mesa.
-¡ Petróleo!. . . Conde: y ¿ para qué sirve el petróleo si no
ttsa.mos más lámparas?
-Los naturales de Cafría - responde el Conde sin inmutarse - usáhanlo para embalsamar cadáveres y ahora 1o emplean en el tocado para su cabello.' Pero las razas civilizadas lo
~estilan obteniendo la 'bencina c1ue usamos para quitar las manchas, la ,·aselina que habéis empleado para defender de la oxidación el caño de la escopeta, la nafta ...
-¡ Y la naftalina!
-No; ésta proviene de la hu11a, cuyo imperio se extingue.
E1 petróleo es el nuevo rey que se avecina. ¿ Quiere Vd. que lo
coronemos en tierra fapaesa para gozar de su hermoso destino?
-Coronarlo y encadenarlo. Un rey así se valdrá de las alas
para obedecer a su inconstancia.
-¡ Oh. genera]! Si amamos a :Rapaes debemos conquistarle
Cafría, su futura gran fuente de recursos. Se le,·a1\tarán ciudades, la cruzarán ferrocarriles, instruiremos a sus hijos, ya que
no es prudente hacerlo con los padres, y por muchos siglos se

������LA CAMPANA DEL GENERAL BULELE

NOSOTROS

Bu]ele, emocionado, no -abre· el pico más que pá.ra ·saludar.
Estrecha efusivamente la mano del monarca y, mientras se aleja
siente por primera vez la inútil 111olestia de ser héroe o mariscal.
Quisiera_, en ese inomento, que Cafría fuese una lejana visión de
ensueño. "¡ Ah, Hule1e, Bulele: cómo te has dejado engañar l"
Sobre sus .mejillas ruedan calientes lágrimas.
9

Bulele ha equipado magníficamente, por cuenta del gobierna
y a cargo del pueblo, siete batallones. Valido del misterio que
ene-ubre estas pequeñas proeias de los generales, ha conseguido,
agotando ,:arias partidas del presupuesto, ultimar hasta los más
pequeños detalles de su empresa, sin que se entere la opinión pública. Por su parte, el Conde ha prometido mantenerla en silencio
hasta la hora oportuna, a pedido del rey que consiente, en prin•
cipio, con iniciar una campaña.
La generala instruye a Bulele:
-Irás a Cafría y no desembarcarás hasta que la campaña
baya terminado.
-¿Cómo?
-Te llevas un plano, anteojos de larga vista, aparatos telegráficos y varios teléfonos: con ayuda del Estado Mayor diriges
la campaña desde el acorazado. No te olvides de llevarte tabaco
para fttmar mucho y dar muestras ele gran preocupación. Todos
los sábados te mandaré pastelitos por el hijo de Carmen, que es
oficial, y a quien podrías dar un puestecito en el Estado Mayor.
Escribe sin faltas de ortografía.
-El rey constituirá mi Estado Mayor y te confieso que éste.·
me inspira más temor que los cafrianos. Como es ele práctica,
íµcluirá en él a alguno de mis enemigos para hacer 1a crítica de
la camp.aña. ¿ Y cómo empezar ésta?
-Mandas colocar una hilera de cañones delante, detrás la
caballería, luego unas cuantas ametralladoras gobernadas por
buenos artilleros, no sea que maten a todos los caballos, y al final
gente a pie: la infantería y los golfos con hondas que quieran ir
de este barrio.
-Y sí se van todos: ¿quién queda para proteger al Estado
Mayor?
-Bulele.

221

-~Yo?
-Te armas de coraJe y en caso de peligro ... proa hacia
lilapaes.
El rey tendrá que postergar su cacería. Antes que nada, tu
pellejo.
-¿ Y los soldados?
-¿ Vas a una guerra s1tmdo sentimental?
Entretanto, el Conde, audaz y oportuno, ha dado el golpe.
Después del alcohol ha introducido en Cafría a las bonitas ñapaes~s ~ y éstas, 1a primer noche -de su aventurn.. pagada en buena monecla por anticipado, han siclo degol1a&lt;1as en los camastros
de s11s tiendas junto a ]os cafrianos seductores.
La prensa adicta al Conrle y de la que no se sahe si es él
quien sostiene a ella o ella quien sostiene a él, ba interrumpido la
tranquila cena Qe los ñapaeses:
"1D1FZ FAMTLIAS DE TURISTAS 1'.APAESES DEGOLLA" DAS EN CAFRlA !
11
De un navío destinado por el gobierno fiapaés para proteger e1
~, Comercio marítimo, ccntinuamente amena,.ado p::-ir loS piratas. nos te" leQ:rafían que se pre-sume que diez familias de turistas ñaJnésC's han
"i::it!o dep;olladas en Cafrja. por haberse -recogido cle-1 !T'ar un zapato t1ue
"df'hió pertenecer a uua distinguida seiiorita que salió, hace dos semanas,
"con destino a Cafría. El zapato f'S de charnl, 11Ú1T'ero 3.1, de l&lt;'s i11dus" triales Lcntejo Herrranrs. c-onrcidrs fabricantes del ramo en ésa".
' 1Por m1C'st..a parte, hf'mos hecho las avt"riguaci011es. con la urg-t"TI('"ia
'' c1t1c el casro rcquit·re y hemcs cowprohado que I0s s~fiorcs "Anlocdo,._
'"'Salazar y Cowpaflía", rstahleridr-s en la e-a lle Pffirales número 48, &lt;¡ue
'"se surten d::: les susodichos fahricantes desde- hace cuatro lustres. sin
"te11rr riirgu~a queja para elles, rnag!'naron. iunt\l Cf'n otros. a una
"dis+inf!:uirla seüorita, de nombre Clara y de pelo castaño, el zapato de
•u referencia".

1
' Fn
e1 momento en que terwi11amos &lt;le escribir lo que antecede,
i~nos l!ega un nuevo despacho, concebido en est&lt;•s términos:
"Negro nadando has..a l;'Ste 11avín. a cnYa cuhierta se le ab·ó. declara
"ha.!1er venido para manifestar que él fué quien arroió el zapato al mar
~• para llair,i:ir tmrstra atención, y c:ue lo tC'n-Ó del pié &lt;le una de las &lt;le~
"galladas, que forn,ahi:i.11 corno veinte familias: v a juzi:rar -¡mr el con~
"c&lt;&gt;pto d&lt;' núrr.rrn que tie11en e-n cuanto a familia lrs C'afrianns, nued()
u asegurar ('Ue n::'san lrs deg-ollar!cs de un e-enterar di." personas. Nave" !!:l.mos hacia
fria espcrar&gt;ÜO la ::tutori7a!.'ión del ::rohiernn para proteo ger en forma eficaz la vida de los turistas ñapacses sobrevivientes".

e~

Estas noticias produjeron gran consternación en torio :F3"a- .
paes. Solamente hubo calma en el apartado retiro de los sabios y

��NOSOTROS
del rey ta ratificación de lo siguiente: "Comisiónase al General
clan Ambrosio liulelc, indicado por el señor_ Preside1:te del C~~sejo en el transcurso del &lt;lebate, para org~mzar una 111ten·_enc1on
militar en Ca iría, pedir cuentas a_ sus hab1tanfes por los cnmenes
cometídos y proteger las vidas de los ñapaeses sobreviv.i e1;te)s.
1
Los gastos de la campaña se fijan en 50.000.~ de conos ,_1 •
La primer partida había sido ganada halnln~ente. Can:mo
de Palacio1 el Conde fantaseaba sobre su maravilloso destmo.
El sería re y, el Rey del PetrOlea~ Tocios los autom_ódl~s que se
cruzaban, Ycloces, con el suyo; todas las luces que 1lummaban la
ciu&lt;lad, las máquinas, de cuya quietud prolongada florece el hambre; la alegría, en fin, del movimiento y el encanto ~e la noche
le pertenecerían. En sus manos estaría el dar o no alimento; recogerse en su alcoba con la única luz y dejar a Ñapaes en la
sombra.
. ,
Pero este pensamiento Je pro&lt;lujo un escalofrío y termmo
por decir en yoz alta, dentro del automóvil, donde él sólo podía
escucharse, "que lo único que deseaba era que le pagasen buenos
precios".
•
Paróse el antomóyi] frente a la puerta secreta de Palacio,
donde al diablo, cierta vez, se le agarró la cola. El Conde, más
avisado, entra en él y, acompañado por personal de servicio, recorre un dédalo ele galerías hasta el despacho en que el rey recibe a los tl inistros.

-11ajestad - dice después de salucar: - El Congre~o de
los Diputados, por unanimidad ( el rey sabe cóm~ se cons_1~1en
estas unanimic!ades en Rapaes) ha resuelto la mtcrvenc10n a
Cafría. Os ruerro que la firméis.
y al extend:r el pliego ve a Bulele a su izquierda, tembloroso
y pálido.
.
Míranse los tres, sabedor cada cual de su hgera o grave
codicia. angustia(!os por un miedo cerval a la acusación.
El Conde, más acostumbrado por su edad u aporrear la conciencia. se -anticipa a romper el molesto silencio:
-Firmad, majestad. Haremos la guerra un pocq cruel, de
modo que el pueblo, en lugar de acusarnos, se pre_ocupe de sus
dolores. Me em:argo de proporcionarle otros enenngos.
Y el rey firmó.
(1)

Cono: moneda· imaginaria equivalente a una L

l.A CAMPAílA Dl(L GENERAL _llUI El.E

Seguramente que la generala no hubiese dudado tanto.
AUanadas diversas dificultades de orden diplomático con naciones vecinas, clánse al mar Bulele y su tropa en un acorazado,
n1111bo a. Cafria.
Ha sido la despedida bullanguera y llena de confianza en el
&lt;:xito. Se tiene la seguric!ad de partjcipar en una expedición cuya
mayor dificultad a Yencer consiste en tirar de las orejas a tos ca-

frianos bajo sus albornoces. Se les ha regalado a los soldados
cigarriIIos, flores, chocolate, y se han dado unos a otras furtivos
besos.
Los ñapaeses son amantes del espectáculo. Les seduce esa
turbación que produce el pe1igro desconocido, y son tan fieros en
el comhate como estóicos en el silencio. Su alma es eminentemente parlante, de ciega aventura, débil para adaptarse al porvenir.
Son entusiastas y tienen encarnizada constanc:a en el error, esperándolo todo de la alquimia. Son c~egos y son enamorados.
Pueblo de actores. ha agregado innumerables capítulos al primitivo decálogo clc! honor.
Bien los conoce el Conde, listo, de mirada traviesa, que ha
elegido para sus planes a Bulele. el único buey en toda la torada.
Si triunfa quiere recompensarlo; si no triunfa procurará complacer a la generala.
Ella está vigilándolo todo en Rapaes y ha fundado, con carácter de permanente, la "Asociación Patriótica de Damas", cuya
comisión directiva la forman viudas o esposas de coroneles, de
una nbicuidad menos feliz que la suya. De esta manera lima las
uñas &lt;le la oposición con promesas vagas y prepara su apoteosis
del mariscalato.
En tanto. el acorazado navega en son de guerra por aguas
tranquilas. Kada turha su marcha. Estaha previsto. Bulele Jo
confi rn 1a. aliviado y sereno, después de haber Yomitado todos los
manjarrs del copioso último banquete.
Apo)·ado en la borc1a se dirige a sn Estado Mayor:
-Navegamos. Es evidente que navegamos, con más calma,
y que el munc'o no conduye allí, en esa [nea que, como sabréis,
se llama horizonte.

��NOSOTROS

228

LA CAMPA!ilA DEL GENERAL BULEÍ:.E

º

-Calmaos, general. Soy un viejo lobo, u~ _manso perro ..
un bravo tiburón, según los casos. Si me_ cast1ga1s os e:pone1~
a erder la campaña. ¿ Quién conoce Ca fna? U11a cam1:1na per
clisa a vuestra edad ... ¿ No es cierto, Bulele, que quere1s volver
rico y marisca] ?

. .

más sonidos. Un repen-

,
L.os o:clos ele Bnlele no distinguen
.
.
tino aturclÍmiento le impide valer!=e de su_ Ii_viana. conc1enc1_a e
. . ·1men te , el Capitán Perilla repite con ms1stenc1a, apremiado
mut1
por la llegacla de un grupo de ,1ficiales: .
.
-Bulele: tú debes ayudarme; necesito ser neo., Te~;o

familión de toclos los demonios y, te lo confieso a

t1

so '

u:1~

querida.
.
1 d ·
Y,· antes de que entren en el gabinete del genera , et1ene,
amisto~amente. a sus compañeros que Uegan.
- -El general descansa - díceles.
y todos se van, tambaleándose dentro de sns botas..
A media noche. Bulele, más despejado, sube a cubierta y
sar a ])roa Los centinelas apirtansc respetuosamente
'\"3. a e1esran
·
·
• de sus
v et.anclo los pierde de vista, siente un grato c_a 1_or que mva
.
-,
E "C 1 u Se da cuenta por la canc,a retozona de la
pies. ~s
ane ª ·
el
•
ecle
cola, que frota su bota, pues. en el hueco don e esta no pu
distinguirlo.
.
1
Se levanta calcula la distancia y orientado por e ru~-run
Ce lo: leYes ron,quiclos del perro, ebrio de cólera; mueve su. p_1crna
'
h hacia atrás ])ara cohrar impulso, levantala y d1ng~ a
oerec a
b'
1 1
Perilla
ucanela" un feroz puntapié, como se lo ~u iera ~ ac o a
d '
al Conde, a Cafria y a Rapaes, si los hubiera tem&lt;lo a todos efonte ,, juntos.
. 1
E
f •
Ún grito de dolor ahogado y Canela cornenr o.
so ue

1
d
El general ha deshecho su bota contra e acoraza o.

todo.

El Capitán Perilla es el primero que desembarca en. Cafría.
• • 1 con e.
·¡ en el bote · ,·einte soldados, dos oficiales y un
Han vemco
1
mente
armados. Lo. primero
que hace es
Cta
f
1
ca m. per e
.
¡ .go pear1
.
. . e1 suelo · como s1 Ca f na fu ese una ta ,e, na ma
con 1mpac1enc1a
l
atendida. Nadie 1e responde. Es nna costa yerma a 1a que 1a

229

arrihado. Llega el viento con desgano, pasa sobre 1a superficie
árida y se va. lg-i,al hace el sol, igual hace la vida. ¿ Cómo se le
ha ocurrido al capitán Araña, que gobierna el acorazado, lle,·arlos allí a con1uistar con la misma probabilidad de éxito que el
recoger frutos de una semiJla sembrada en una tabla? ... Y mira
al mar, lanzando una maldición. No se ha desvanecido su fiero
gesto cuando se Je ocurre algo encliabiado. Vuelve al bote y, con
gesto rápido y ademán de asombro. comunica a sus subordinados
que detrás de una roca ha_v un ejército escondido. Todos quieren
desembarcar pero él los contiene.
-Nada se hace sin el permiso del general.
Y bogan con denuedo hasta llegar al acorazado.
-Mi general - dice Perilla dirigiéndose a Bufelc, con la
mano en la boréa y los pies en la escala - : están preparados
para el ataque. He visto asomar lan?as y arcabuces por detrás
de una roca. Los dirige un jefe gordo. de piernas combadas
como la hoja de una cimitarra. Al verme, ha sido tal su asombro
que se han quedado patitiesos. ¡ Ah ! ¡ veinte pares de piernas
como ésta tuviera yo!. .. ¿ Queréis, General, conquistar en cuatro puntapiés a Ca fría?: ¡ Bombardeala i
El Estado Mayor medita largamente sobre lo proyectado.
Se reune día y noche en el despacho del general, donde "Canela''
no osará jamás introducir la cola. Allí comen. duermen, hablan
de mujeres y de los vinos generosos de :Ñapaes, cuyo ustock" se
e.""&lt;tingue. Al fin, cansados, fastidiados, una noche recomiendan
a Bulele que decida. El está sentado en su butaca, blandamente
a.cogida a un grato sueño y, al parecer, escucha. De madrugada
despierta y se entera de la resolución por el asistente. Sube a
cubierta, llama al condestable, dá órdenes, reparte el trabajo
y ¡ a cañonazo limpio! De esta vez Cafría queda limpia de yuyos.
Vna semana entera truena el cañón . despertando a los caírianos que acudf'n, abandonando su pacífica ocupación de emborracharse. azorados. rerelosos. Densas poh·are&lt;las, tierra removida y un acorazarlo que vomita humo a lo lejos. Es todo Jo que
ven. Descalzos, mugrientos, perdiendo las c·hilabas, disparan a
caballo en todas direcciones para poner sobre aviso a sus jefes.
Cafría se prepara con singulares probabilidades de éxito.
Nqociará sus frutos con los extranjeros, dejará que éstÜs pe-

�NOSOTROS

280

netren y pongan pie en alguna encrucijada del territorio, que
admirablemente conocen, y en cuanto los tengan a mano, ¡ azote
limpio! Es la ley del azote que castiga las malas aventuras. Luego comunicará que Fulano de Tal, militar de importancia,. ~stá
prisionero y cuesta tanto su rescate. Es, a todas luces, un v1s1ble
éxito comercia].
A los ñapaeses también les preocupa su ladillo práctico. Se
han enterado de los cateas, del petróleo y otras zarandajas Y adquirirán, a precio de conquistador, tierras cafrianas. Envia_rán
notarios y jueces para legalizar su rapiña, y boticarios y médicos
para imprimir a Cafría carácter de aldea ñapaesa.
Bulele ha pedido víveres y refuerzos.
-Cafría debe estar limpia de salvajes - dice con énfasis.
-Como una tabla limpia - asevera con sorna, Peril1a.
-Creo que podría suspenderse esto de los cañonaz:os continúa Bulele. - Me está doliendo la cabeza. ¿ Se conoce que
estoy congestionado?
--La nariz un poco colorada, los ojos turbios ... Me parece
buena idea, - responde Perilla.
Y volvienclose, agrega:
-: A ver muchachos: a comer ; basta de cañonazos!
El últim~ ha sido disparado con unánime recogimiento. Va
en él, resumido, tomo el militarismo bichoco de ~apaes. ?es~arra la aparente inmovilidad del espacio, perturbando su mfimta
ansia de paz. Va a Cafría, pujante, terrible, a incrustarse villanamente en un altibajo y morir como un puerco, preso en la trampa
por su hocico. Pero ha llevado consigo la virilid_ad de Marte,
congraciándose con la fecunda Belo~a. Ha termma¿o de despertar el instinto guerrero de los cafnanos. Ha detenido la labor
de ]a escuela, apenas naciente, y ha supeditado a una suerte de
guerra la ruina o la prosperidad del hogar. Ha re~orza&lt;lo las
cadenas q_ue sujetan a los cafrianos al borde del abismo de la
barbarie. Ha sido feliz en su intento y desgraciado en su obra.
En el horizonte, hacia Ñapaes, penachos de humo aumentan
de volumen. Es la flotilla que trae la civilización, como e11os
dicen; pero la traen encerraCa en plomo, envain~~ª.' confiada .ª
hombres a quienes se arrastra torpemente al sacnfic10, cuya ?11ra&lt;la es mansa y revela ansiedad por la paz del hogar que de¡an,
1

LA CAMPA!M DEL GENERAL BULELE

231

y cuyas manos tratan de distraer, ejercitándose en el manejo de
nueYos útiles, la dolorosa reconvención del pensamiento.
Traen la civilización. Pero ¿ dónde está ella que no se la ve
ni en 1a sonrisa de un niño ni en la esperan-.1:a de un maestro? ...
Ir de etapa en etapa, dolorosamente ; llegar hasta Fidias, Sócra1es, Jesús, Copérnico, y descubrir que la pólvora supera al penEarniento, que el exterminio es un método evolucionado de educación, que la eternidad del mal sobrevivirá al último hombre.
~apaes está convulsionado. Noticias de hazañas inverosímiles, de grandes riauezas, de honor ultrajado los mueve a sostener
el combate. El Conde aliéntalos hábilmente. El rey invoca a
Dios, a la patria, coloca medallas y da mendrugos. Librase de
la molestia de atender a todos los militares pedigüeños mandándolos a Cafría para ganar una condecoración. La generala fomenta el culto del soldado y funda asociaciones para tejerles bufandas y camisetas. Se dicen sobre la táctica y el valor en la
guerra grandes tonterías.
Bulele, en tanto, se olvida de las prometidas quintas y su
ascensión al mariscalato. Tiene la humana debilidad de creer que
toda a□.uelia efervescencia es su _o bra, que su mano pequeña y
regordeta, más femenina que la de la generala, toca invisibles
timbres y los hombres, las bestias. las máquinas acuden a cumplimentarle y ponerse al servido de sus intenciones. Mentalmente, se eleva por sobre los hombres, los héroes y montado a caballo sobre los dioses recorre los universos, echado de bruces
para no golpear con su cabeza en los límites del espacio in finito,
a que se han referido dos físicos-astrónomos que participan de
la campaña.
Un ladrido de ªCanela" le vuelve a la realidad. Detiénese a
mirar 511 bocaza y su cola abultada, que se agita constantemente.
No se le ocurre llamarle con mimos y darle un puntapié. Le compadece.
-"¡Ah. pobre Canela! - pien~a. - Eres un espíritu mediano. Puedes engendrar. ,;olamente. la estrecha avaricia del Conde o la torpe gula de la ((enerala. 1fonos mal que vives a mi lado
)' puedes lamerme. Perilla es un idiota. Todos son una punta de
idiotas."
Y por primera vez se siente satisfecho de sí mismo.

�232

NOSOTROS

Trece años de aventuras guerreras, de desa:-tre económico.
de fiehre política han transcurrido. Se ha conseguido avanzar
unos kilómetros en Cafr.ía y retroceder siglos en el camino de la
civili7.ación. :Rapaes ha sacrificado miles de soletados y malgastado mil1ones de conos. Y·oces aisladas de prote:;ta se oyen cuando
un revés es el final de una nueva aventura. Pero el pueblo tiene
oídos de mercader. Da su hacienda y su sangre y sacrifica tristemente su porvenir. ¡ Oh su ciega y deplorable heroicidad 1
El rey quisiera desandar lo anc.!ado. pero no se atreve. ¿ Quién
sostendría su trono si contrariase al ejército? Ahora se habla de
una dominación pacífica, en la que nadie cree. Para ello tendría
que cambiar totalmente la estructura político-social de Rapaes.
Y está por verse.
El Conde ha envejecido solamente. Ha hecho escuela y pequeños negocios, bastantes decentes para su edad. Inalterablemente, como es de suponer, cojea.
La mariscala, gorda a todas luces, tiene una hermosa Villa
en Mortalla, lugar de cacería 1 fincas en la capital, automóvil y
un yerno, diplomático, de renombre. Con él disC'ute, sagaz y opor
tuna, sobre asnntos de Estado y le da sabios consejos para la
próxima conferenda de La Haya.
Bulele, mariscal. encarna el espíritu caduco de :Aapaes. Es
el protector del ejército y un gran amigote del rey. Por no contrariar a la mariscala, ha engordado también. Cuando algún periodista Je visita relata sus ha1añas 1 que he de referir en un libro, y h~sta ha prometido escribir sus memorias, siguiendo la
costumbre de otros colegas suyos, quizás con más talento. Ha
de referirse a los pequeños hechos más que a las grandes acciones, donde la individualidad t:e pierde. La mariscala se ha ofrecido para escribirle unas, por su cuenta, destinadas a las escuelas. Pero él ha rechazado dignamente esta intromisión, aunque
es de temer que la consulte.
En un viaje de placer por la región con1uistada (pues ha
tiempo que resignó 1a dirección de las operaciones) descubrió que
a los ca fri:mos les agradaba el estampido de los fusiles ; y les
ha rega1a.do, a los adictos, unos con esta· inscripción: "Sed bravos y ~~d sumisos".

LA CAMPA:flA DEL GENERAL BULELE

23S
1
Se ha propuesto reprimir la política guerrera. Y la otra
noche, conversando, en rue&lt;la de amigos, sobre la manera de
extender a ]os cafrianos los beneficios de la civilización ñapaesa,
tuvo una luminosa ocurrencia.
-¡Caramba! - dijo con visible alegría. - Lo que allí
hace falta es una plaza de toros.

L. RE1ssm.
Junio, 1922.

•

I

�CRONICA DE LA VIDA INTELECTUAL FRANCESA

CRÓNICA DE LA VIDA INTELECTUAL FRANCESA
Flaubert y Rimbaud, extremos de la joven literatura. - Los
jóvenes y sus revistas. - "Saül" de André Gide y e\
cambio de los ''valores" teatrales. - Mario Meunier y
el humanismo.
me pidiesen resumir en dos palabras las tendencias actuales de la literatura francesa, me sentiría un tanto trabado,
porque nada me parece más rico y más complejo que este asunto.
Sin embargo, después de muchas vacilaciones, me decidiría a citar
dos nombres que, según mi criterio, las sintetizan en cierto modo;
citaría los nombres de Flaubert y de Rimbaud.
Flaubert que representa el orden, el clasicismo, la alta cultura, la dignidad un tanto austera del escritor. Rimbaud, por el
contrario, que encarna el genio bajo su forma tosca y natural,
con toda su espontaneidad, sns giros impre,•istos, sn abandono.
pero también con su frescura incomparable, su magnética
atracción, su sorpresa constante; y a causa de todas estas cualidades, que él posee én el más alto grado, y por decirlo así,
en estado puro, era casi fatal que 1a juventud lo eligiese por
maestro, por ideal. Y de hecho, lo que hoy llaman la joven literatura. es decir, el conjunto de escritores (sobre todo poetas)
que tienen entre diez y ocho y treinta años, se han nutrido de tal
manera en 1as Illuminations, que es imposible no hallar sus formas habituales en casi todas sus obras. Es la misma manera de
presentarse ante la vida, manera abrupta, salvaje, ingenua; es el
mismo procedimiento de expresión directo, intenso, violento,
desdeñoso de toda transición y preparación. Es el mismo desprecio por las exposiciones y explicaciones. Es, en una pala-

S

1

235

bra, la imagen preferida a la metáfora, la sensación sobreponiéndose a la idea.
De esta doctrina se derivan para el artista varias exigencias,
especialmente la de la brevedad. En efecto. es imposible presentar estados de alma tan violentos, de otra manera que por
relámpagos. En unas cuantas líneas se ha dicho todo. Es por
lo tanto preciso restringirse. Es por esto que los jóvenes de hoy
llenan sus revistas con trozos tan cortos. y publican folletos tan
exigüos. No dicen sino lo esencial. o a lo menos lo que creen
esencial. El público haría mal si creyera que es por impotencia.
Absolutamente. Es por un desprecio ( muy aristocnhico en el
fondo) de la falsa fuerza . Una vez que se han descargado del
exceso de su emoción, una vez que han expresado lo que en eJ
fondo de ellos mismos sentían la necesidad imperiosa de decir,
se callan, prefieren mil veces sugerir todo el resto. Y si se recuerda la enorme cantidad de papel empleada, no ha mucho, por
la mayorÍa de los autores para referjr en detalle el más pequeño
de sus sentimientos, sin ahorrarnos nada, con sus deducciones y
conclusiones, si se piensa que la mayoría de esos sentimientos
eran triviales y sin la m5.s mínim:i novedad y sin profundidad alguna no se puede sino a~radecer la sobriedad de los rec'.én llegados. En ello hay una reacción necesaria, y desde que existe, ine"itabte. Lejos de irritarnos por eso, no tenemos más que inclinarnos ante ella y buscar las causas . Por mi cuenta, la encuentro ampliamente justificada por el abuso de la literatura psicológ!ca y retórica, abuso que para nosotros a veces terminaba por
producirnos verdadera repugnancia. No es extraño que los jóvet~es, siem~re ávidos de formas nuevas, se hayan desviado con
Lorror ele esas vanas charlas y recursos agotados. Han encontrado
&lt;:n Rimbaud el maestro y ejemplo que necesitaban.
Pero aquí se impone una distinción. En~re lo que se sueña
hacer y lo que se hace. sobre todo cuando se es joven, hay
- siempre un abismo. El hecho de Que se esté hastiado de cierto
anticuado modo de expresión, no implica, como consecuencia, tener
capacidad para sobresalir en el modó de expresión contrario; y
si algunos poetas están a sus anchas en la forma "Rimb1udiana"
l1asta el extremo de que se podría creer que les es natural, y en
cierto modo orgánica, para 1a mayoría no es más que una for-

�286

KOSOTROS

ma imitada y- que inmediatamente deja ver, por bajo el pr~pio
tc•rnperamento, los puntos artificiales de la s..utura . Para dec1_rlo
tocio en una palabra, ta mayoría de los jóvene5 ''hace" a lo R1m-baud, como hubiese hecho antaño a lo Leconte de Lisie o a ~o
Flaubert. La debilidad del pensamiento y la pobreza de senst•
bi1idac1 se advierten pronto bajo la máscara de intensidad ex,..
presiv;, esa concentración únicamente verbal tien_e alg_o de J:&gt;~~
rarnente mecánico que a veces choca hasta producir 1a 1mpres10n
de un sacrilegio, sobre todo cuando se ha amado como a uno de
tos más milagrosos poetas del mundo al genial autor de La sai.so:,.
en e11fer.
Entonces, involuntariamente, se siente 1a necesidad de una
reacción nueva y se vuelve hacia otro ideal. Es en ese momento,
que, por decirlo así, fatalmente se halla uno frente a Flau?ert.
Flaubert en quien la idea era la única dueña, Flaubert cuya non•
radez artística, se hubiese rebelado ante el fácil procedimiento de
una literatura hecha únicamente de gritos, suspiros y ha1lazgos. La
fórmula neo-rimbaudiana, no puede, en efecto, convenir. sino en
ciertos momentos de emoción o de lirismo. No conviene, en for- ·
ma alguna, al relato, y aún menos a la novela, fuera esta de aventuras o psicológica. Por otra parte. mucha g_ente siente la necesidad de escribir libros de largo aliento. obedeciendo a ciertas
rigurosas leyes de composición, sin que por esto. caigan en el
charlatanismo; y es lo que explica que el culto de Flaubert no ·
esté próximo a extinguirse. Después de un eclipse de varios
años ( durante los cuales la nueva generación era presa &lt;le verdadera embriaguez por haber descubierto a R;mbaucl y a Lautréamont) ese culto reaparece, congrega automáticamente a sus fieles,
y se justifica con muy serias razones en la conciencia de los mejores artistas. Vueh·o a la imagen que había hallado hace poc~:
se trata &lt;le un fenómeno de polarización. Cada cual ya hacia.
cionde Je arastra su temperamento, y esto forma, en cierto modo,
do,; campos en el ejército literario; dos campos qne de lejos produCen el efecto de luchar entre sí, pero que si se examinan las
cosas de más cerca, no estin animados de verdadera hostilidad,
pues. en el fondo, y ante todo, luchan por el ideal, contra una
misma mediocridad.
Existen, por cierto. muchos "malentendjdos" · en la compo-

CRONICA DE LA VIDA INTELECTUAL FRANCESA

237

sición de esos dos ~jércitos, pues veo en el campo Rimbaud a
.:Ouchos ,que estarían mejor en las filas del adversario, y en el
campo de Flaubert, veo algunos jefes que estarían más cómodos
entre los contrarios, y creo &lt;ljscernir igualmente en los dos campos
una gran cantidad de voluntarios que están ahí únicamente porque toman por vocación guerrera, no sé qué embriaguez juvenil
pasajera, después ele la cual volverán al más burgués silencio.
Pero esto no contradice la exactitud de mi observación bajo e1
punto de vista general: estamos réalmente en presencia de dos
escuelas, y es una vez más, bajo nombre y máscaras diferentes,
la antigua, la eterna lucha, entre el clasicismo y el romanticismo,
la edad maclura y la juventud .. la sensibilidad y la inteligencia.
Lejos de mí la idea de criticarlas. Es por el contrario con gran
satisfacción que la señalo, pues nuestra histúria está ahí para.
probar qne de su mayor o menor intensidad, ha dependido siempre la vita1idad de nuestra literatura. No es buen signo el que
todo el mundo esté satisfecho de lo que es. Pero la inquietudpor el contrario, y la duda y las vacilaciones. hacen brotar de tierra las vocaciones y las maduran. Es en medio de esas inquietudes que se han desarrollado siempre los talentos apreciables.

•

* *
Puesto que estamos en el capítulo de los jóvenes, yo quisiera
decir aquí algunas palabras con respecto a las revistas que le,;; sirven de órganos. No asombraré a ~adie si digo que nacen, viven v m:1eren en medio de la indiferencia del gran público.
Ha ~i&lt;lo siempre así. Pero· el hecho de que los lectores de novelas de éxito las ignoren. no les impide abs~lutamente nacer, y,
ai.ln má5&gt; su vitalidad está en razón invers.:1. de sus escasos medios.
Basta· para adivinar con qré pasión el público re&lt;luc;do que e1las poseen las lee y sostiene. E!on violentas, llenas
de intransigencias a menudo injustas y a veces incomprensibles,
pero son prodigiosamente vivas, divertic!as, sabrosas. Se desprende de ellas una poderosa impresión de juventud Hay L-.
Feuil.'rs libres. Cráat.=011. &lt;;a ira, Les Essais critiq11es. L'rruf d-ur.
1.rs Rssais lil&gt;rcs, Act:'on, Les Faattes, J11te1itio11s. Sigarw.:r, L,;
disque vert, L' Esprit nouveau y otras que olvido. Y nacen más

�NOSOTROS

CRONICA DE LA VIDA INTELECTUAL FRANCESA

cada día. Los señores Jean Cocteau, Paul .Morand, Max Jacob,
André Salman, Blaise Cendrars, son sus jefes, sus maestros, a
pesar de su juventud, y congregan a su rededor una pléyade de
poetas más jóvenes como los Sres. Philippe Soupault, Pierre Revtrdy, Louis Aragon, Georges Gabory, Max Ernst, Marce!
\l\'illard, Georges Ribemont-Dessaigues, André Breton, Raymond
Radiguet, Vicente I-Iuidobro, Robert Honnert, Francis Gérard,
Mathias Lubeck, Maurice David, etc. 'fados estos autores tienen
talento. Es entre ellos que es preciso buscar las glorias de mañana.

Tuvimos por lo tanto, en el "Vieux Colombier", la sorpresa
de reconocer que Sai:l era una obra teatral del más poderoso
interés. Seguimos la acción interior con una curiosidad ardiente,
escuchamos arrobados el espléndido idioma. André Gide es un
maestro del estilo.

238

*

* *
El teatro "Vil!ux Colornb:er" nos dió el otro día una representación de Saiil. de André Gide, que fué para muchos una
revelación.
Para decir verdad, yo conoc'.a desde largos años esa pieza
intensa y curiosa, por haberla leído en la é_?oca de su aparición
(en l/Ermita.c,e, creo. o en la Revue BlanchtI). 11e pareció entonces de una psicolog' a tan auCaz, a la vez excepcional y violenta, y de una tal libertad de presentación, que la creí hecha
únicamente para ser leí¿a e imposible de subir a escena. Es
verdad que en esa época el nivel dramát:co era tan b1jo y la pe1 eza de los empresarios tfln grande, que todo lo que no estaba
compuesto seg-ún la trivial fórmula de los proveedores de "vaudevi lles" psicológicos, parecía irrepresentable, y que los mejores
de entre nosotros. impresionados, se inclinabat1 ante el aforismo
de los especialistas que proclamaban con aire superior al hallarse
en presencia de toda obra profundamente humana: "¿ Qué quiere
usted? ¡ &gt;[ o es te:itr;l !"
Pero la tentativa de Jacques Copeau tuvo justamente por
resultado probarnos con la absoluta claridad del fi~ó~ofo antiguo
ge.e demostrab:i el movimiento andandb, que hijo el punto de
vista de la presentación escén:ca Henry Bataille era "solo l:teratura'' y que Ehakespeare era te1tral, y no solamente Shakespe1.re,
sino. en general, todo autor que burlándose con toda t:bertad de
lc!-i convencionafü:m'Js de tiempo y espacio, ob=dece solo a la ~sullfema ley dramática Gel intei-é3 en la acción.

239

Es este un prejuicio ( un muy feo prejuicio) que se disipa.
Gracias siempre a esos augurios ingenuos que evocaba hace un
momento, creíamos todos que el estilo dramático excluía toda
be11eza verbal, al punto que los personajes ele una comedia o de
un drama, no podían expresarse más que en un idioma cursivo,
chato y trivial, incorrecto, ilegible en el papel. Hoy ponemos la,
cosas en su sitio y sabemos ( por repetidas experiencias) que ~1
estilo dramático no excluye más que una cosa: los trozos lar•
gas. Hay que ser breve, es preciso que las frases pronunciadas
por el actor, demuestren su psicología y hagan avanzar la ac•
ción, lo que no les obliga, en modo alguno, a ~er mal construída.
I'or el contrario, una sabia y expresiva dicción, haciendo valer la belleza verbal de una frase, aumenta sin::,ilarmente, por el
placer estétic-o que nos Ca. la impresión de plenitud que el autor
se propone hacernos sentir. Esa felicidad hemos tenido en el
"Vieux Colombier", escuchando Saiil. Y al mismo tiempo que
la satisfacción de saber que una obra más, apasionada y bel1a,
escapaba al repertorio del "teatro en una butaca", para entrar en
el de otro modo plástico. expresivo y vivo del Hteatro realizado"
al mismo tiempo, digo, que esta satis facción, pensábamos en geue-al, y ¡ con qré placer! en los progresos qt1e el esfuerzo de
J acques Copeau y de algunos otros innovadores, ha hecho
alcanzar a nuestra escena francesa. No se trata menos, en efecto, que de un trastorno en los valores. Nuestros ojos se han
habituado a decorados más simples, más Jógicos y más evocadores: nuestro espíritu a obras más libres. más profunCas y más
JJellas, y en adelante la horrible producción uboulevardiere" nos
parecerá añeja, muerta e irrepresentable, mientras que las de
Shakespeare, Thomas Heywood, Calderón y Lope, Musset y M,riméc, son esencia] v auténticamente teatrales. Por su libertad
p:-odigiosa, por la abundancia de situaciones, por la sutileza y agilidad ele la l:nea central de su acc:ón, por su noble lirismo, Saiil
se emparenta con las mejores obras de estos maestros.

�2(0

NOSOTROS

CRONICA DE LA VIDA INTELECTUAL FRANCESA

*

* *
Ustedes no ignoran que nuestros estudios clásicos están gra•
vemente amenazados. Se les ataca por toclas partes. Jamás la o1a
de materialismo que amenaza sumergir el viejo mundo, Je ha
dado más rudos golpes. Parece que la divisa de la época fuese
"¡ Es preciso ir lo más aprisa posible!". Para eso no es necerio incomodarnos con ninO'Ún estudio desinteresado. Todo aque•
.
llo que no produce inmediatamente dinero, de~~, ser suprmudo. Las nociones científicas en esta nueva rev1s1on de los valores. tienen aún ciertas probabilidades de salvarse, porque la,
aplicaciones prácticas de la ciencia son consirle:aclas. como _sus-ceptibles de procurar riqueza. Pero la cultura literaria no t1en_e
:ya ninguna razón de ser y el latín y el grieg-0 se ven ~ada d~a
más desechados. Se procura. en el programa de estudios umv?rsitarios reducirlos al más estricto mínimum, y os aseguro que
hay hoy
una cantidad de jóvenes que no saben d~ éstos ni
la primera palabra. Y es una cosa extremadan:en~e triste: po:que se puede aún discutir la utilidad del conocm11ento del latm
en el manejo perfecto de la lengua francesa'. pero lo. que e~
absolutamente indiscutible es la necesidad de chcho estudio y del
griego en sus obras maestras, para la form1ción del_ ~spíritu. ~s
un pocó cuestión de educación. Quien no sepa qmen es Platon
y Tácito, no es un hombre perfectamente e&lt;lu_ca&lt;lo. ,
En medio de esta decadencia, ¡ con que alegria salud~mos
todo indicio de reacción. de elevación! Así les A1argc~ tuvieron
1a idea de íunclar una nueva rúbrica mensual: humamsmo, Y la
confiaron a :Mario 11eunier. No se podría elegir mejor.
Mario Meunier es, en efecto, un helenista notable. Se le debe
1a traducción. en un francés impecable y lírico. de Antigona, &lt;le
fófocles. y de dos diálogos de Platón: El Banq,icte y ;edro. Ha
Gaclo pruebas de una erudición que iguala la de. los ~1as famosos
entre sus mavores y - lo qne para mí vale aun mas - de un
sentido dclica~lo de Ja poesía y ele la filosofia . . Se ~ahe que para
Jos griegos estos dos términos, filosofía y poes1a, le1os de s~r ~ntinómicos, se prestaban c..·n cierto modo mutuo apoyo y const1tman

.

día

241

los &lt;los aspectos inseparables y a menudo confundidos, de un
sentimiento idéntico de 1a naturaleza y de lo divino. A 1a cultura
griega. penetrada hasta su esencia íntima, Mario Meunicr debe
el haber comprendido esta profunda verdad, y por ello es que
sns traducciones de Platón nos procuran una emoción tan perfecta, tan viva, nos parecen tan a nuestro alcance. En su crónica de "Margesu presta a la crítica de todos los trabajos concernientes al humanismo, desde los más esotéricos hasta aquellos de simple epistemología, un sentido idéntico de la belleza,
una noble sabiduría, una moderación ática, yo no sé qué de
platónico en efecto. que encanta el espíritu. Gracias a él, gracias a los notables trabajos · que nos señala, gracias a la maravillosa penetración de su criterio sobre ellas, nosotros adquirimos el sentimiento tranquilizador - los dioses sean alabados
por ello - que la curiosidad por los estudios clásicos no ha
muerto, y que a pesar de los programas más beocios, quedará
siempre en Fraocia un público capaz de interesarse por las manifestaciones del pensamiento puro. Con su tacto_ exquisito de
artista. Mario Meunier nos tiene al corriente de este movimiento
algo secreto, que sin él pasaría inadvertido, y nos hace palpar la
continuidad a través ele los siglos, de una tradición esotérica, cuyo
lirismo en Esquilo, sabiduría en Plotino y compostura en Cicerón, no fueron más que aspectos diversos. Gracias a él comprendemos su emocionante unidad.
\

París.

FRANCIS Dll MIOMANDRJ';.

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�NUESTRO HOMENAJE A JOSE VASCONCELOS

249'

Carlos Pellicer cerró la fiesta con la lectura de s1&lt; Canto a Amé-rica.
Asistieron a la comida:
tl!

Pedro Henríquez U,·eiia, Roberto 11,fon(entgro, Sc1iorita de Gon.eález Martínez, Gener.al Manuel Pérez Trcvü1.o y Siñora,t.A.ntonio
Mediz Bolio, Capitán Ló¡,ee, L. Padilla Nervo, Héctor González
.Martínez, R. Gómr:z Robe/o, Fam-zy Anif2fo de Trcves, A1itonio

NUESTRO HOMENAJE A JOSE VASCONCELOS

E

rreves, Cor/os Pellicer, Luis Pascarcll'a, fféctor Ripa Alberdi,
Julio Rinaldini, Radvlfo Franco, Carlos /¡,f1,u:io Srfonz Pclia, lósé

n.

muy grande alcanzó la co111ida que el.
del corrie,ite
ofrecieron los escritores argcnlinos, por. ,mnat,va de est~

XlTO

.

re-z_,,~ta,

~

Gabriel, Octavio Pinto, Nicolás Coronado, Eusebio Cómcz, Jorge

Af. Rol,de, ¿[rfuro Cancela, Raquel Adler, Se,iora de Adler, Alberto Palcos, luan Carlas Rébora, Miguel A. Camino, Gregario
López Naguil, Ra_fael Alberto Arricta, Frat1cisco Chclía, Arturo
Lagorio, Valrntín Thibon de Libian, A11ibal Norberto Ponce, Adelia Di Cario, Luis Ponce y Gómcz, José Benigno Canado, Víctor

n José Vasconcelos, ilustre escritor que desde e
do Educación I'ríblica de /J1éjico está reali:Jando mra

de
.
ai
de muy hondo
11bra de gra11dísima trascendencza en su. p s, y

J,1 misterio

interés en América.
d la ,naso
Afás de setn1la comensales se se11taron en tor_uo ~
j\1 ,
. dos Por el calor
•simple co11ze11salcs anona
. de la .szm pattat a ,. d'e..
'a stt em,bajador ettraordinario, qutt, de seguro, an e ,ia ~
¡:c~i? sido 111,e.jor como a.nle los corazones de los que en este pazs

Vega, Remo Rossi, .1 fargarita Celcstini de Rossi, Enriq1w Fei~
tnimn, Ignacio Córdoba (hijo), F. lcasate Larios, losé Villegas,

l2tan Antonio Vil!oldo, Julio Dilló11, Roberto A. Ortelli, Luis d,
Franr_esrn, R01U Pre1. 1isrh, C. TroncoJo, Sthirhez Ai:::corbe~ César
_Dávila, Gloria Ba_vardo, Alcman_v Villa~ l.. eonidas Alastrostéfano,
A1art·in llfigucns, Enriqne Amorim, Alfredo Q'Conncll, A1ayorino Ferraría, Alfredo A. Bianchi, Julio .Noé y E_milio Suárez

~

escri~:;dicil animado foé el ambiente. A los fostres, e~ doc;or'
José In cnic;.os, eucarg~do por la directión de _?--:osoTROS es;:':
g
l
l •ó el extenso y 1zotable discurso que, po
dar a Vasconce os, e)
, ·
"uesto a la ca-. 1161110s destocado de esta e, omca y r
i111portanc10,
_
_.
m verdadero trillnfo.
1 H"Ó
b ,.. de este. número. 1 ngcmcros a~ca
.., 1
. d l
e.-.. a "d amen.t e fHé aplaudido durante la lectura, y ovaczona o a Repet1

Calimano.
E:rrusaron su inasistencia los sciíorcs: Enr·ique Go112ález
Jfartínrs -y se/Jora~ Rfrardo Rojas, Robería F. Giusti~ Alfredo
L Palacios, Emilio Frers, Alberto Nin Frías y José Naría Mon11er Saus.

f imrl de . ella.,

l
p I bras
ºda don José Vasconct?lps con as a a C~ntesfo enscg:t:licamor. Julio Noé brindó, luego, en breves
que mas addanlc p, 1
:
U - Roberto Montenegro y
or Pedro J-l c11nqucz
re11a,
.
b
pala ras, P
. d
.. 10 prc~cntes en la cormda.
Julio Torri, de la embaJa a 11~c1JffaJ l, E italbrá:n 111i11istrq ar~
, Ureña 'V el doctor .H a,wt
.
,
Hennque::
, .. - . _
. _
enseguida los discursos, cuyo
genti110 en }d CJICO, . rni?~ov1saron - ublicmnos en su i11teg1·idacI.
texto, tomado taqwgraf1_cam(!n~e, P - ria de Enrique Gon::ález
· AJ d',.. Eolio le.va wm m
Do1i A ntomo
e '~ .
' .. p deberes oficiales, y el poeta
M artine2, ausente del honicnaJe or

José hgcnieros, Manuel E. Ma/brán, Alejandro Korn, A1tg1trBmzge, Julio Alvare:: del Vaya, Alberto fVilliams, Julio Torri,

'
Discurso de José Vasconcelos

.,

Con el más vivo agradecimiento recibo el homenaje que se
sirve dedicarme esta Revista donde los lectores latinoamericanos
se nutren de las más altas y hermosas doctrinas. El análisis que
ha hecho el Doctor Jn1:enieros de la sitri;ición &lt;le nuestra raza
íberoamericana será meditado en el mnndo entero y serv1ra para
que unos y ·otros recapaciten sobre sus deberes. Pertenezco yo

�NOSOTROS

a la raza de los invariablemente optirriistas, no porque crea en la
realidad sino porque creo en el ideal y sé que éste es in-Vencible
y no necesita del apoyo de la tierra para ser eterno. Com? Xº
tenO'o la conciencia de que esta raza nuestra posee una m1s1on
,espiritual que cumplir, confío en ella y sé que esa misión habrá
de realizarla en la prosperidad o en el infortunio, pronto o .tarde,
pero indefectiblemente, porque nadie es capaz de ahogar el espí.ritu. Luchamos y unas veces caemos y otras veces logramos fugaces victorias, pero dueños de un?.r vo~acíón cl~ra, conta~os con
ella y con nosotros mismos, con el destino y el tiempo. S1, con el
tiempo que trae en su seno los gérmenes del cambio que ~enueva
la historia y transforma las épocas. Luchamos por la doctrina que
no amengua las patrias sino que exalt.a y protege a todas las
patrias y al mismo tiempo queremos qu~ las patrias nacionales se
imperen y se confundan con las patrias étnicas. Sabemos que el
mundo va hacia esa transformación pot más que las instituciones
del pasado se sigan oponiendo a la marcha del ideal nuevo. Creemos que fa felicidad relativa y la verdadera libertad de los hombres no se conquistarán nunca dentro de las normas sociales que
hoy rigen a los pueblos y procuramos ápresurar el tránsito. Desconfiamos de la palabra y nos dedicamos a trabajar los hechos,
creemos en la acción iluminada y sabernos que nuestros enemigos
no son sólo los enemigos de 11éxico, ni los enemigos de la raza
iberoamericana, sino que también so~ los enemigos de sus propios
pueblos. Los pueblos no quieren la opr¿sión, no quieren las con..
qui 5tas, no quieren las guerras; los pueblos no son ya los rebaños
que siguen sin tino la ruta que les señala la ambición de los perversos. Los pueblos son cada vez más dueños de sus destinos: las
clases desaparecen y son las castas las que en todos los tiempos
han hecho la gLterra unas contra otras. para disputarse la explotación de sus semejantes. Ellas han hecho además las patrias para
consolidar la explotación.
Pero al desaparecer tas castas desaparecerán las opresiones,
tanto en lo interior como en _lo internarional. Llegaremos entonces a un internacionalismo generoso en que las patrias o las confederaciones raciales ,e constituirán o se desintegrarán conforme al gusto libre de los hombres. Yo aprovecho esta ocasión
para decir a los propietarios y a los redactores de la Revista

NUF.STRO HOMENAJE A JOSE VASCONCELOS

24&amp;

~ osoTROS,

ct¡anto apreciamos en México la labor que llevan a
efecto. Y el deseo que anima a todos nuestros escritore~ de colaborar en ella. El N osoTROS de esta revista, nunca lo hemos interpretado de una manera exclusiva: sabemos, porque la Revi~ta nos lo ha demostrado y lo demuestra en estos instantes,
que ese NosoTRoS quiere decir todos los hijos de la América
latina: todos los que hablan español: todos los que comulgan con
los ideales de la confraternidad y la libertad de los pueblos.

Brindis de Julio Noé
Ya sabéis por la palabra de José Ingenieros, - amigos Torr1,
Montenegro y Henríquez Ureña, - cuál es el espíritu que esta
noche nos ha reunido. Al agociar vuestros nombres a este simplícísimo homenaje de camaradería, sólo quiero deciros que admiramos vuestras obr~s; que en Henríquez Ureña vemos a uno de lo~
más fuertes talentos, a uno de los más probos eruditos del continente ; que, como americanos, nos enorgulJece la obra magnífica
del compatriota Roberto Montenegro, y que en las páginas de
Julio Torri sentimos la presencia de un grande y noble espíritu
Por vosotros alzo la copa, por vosotros y por nuestros jóvenes camaradas de Méjico, y por todos los que desde el Bravo
hasta el Plata sabemos, al decir NosoTRos. - titulo y fe de nuestra revista - , quienes somos y adónde vamos.
Discurso de Pedro Henríquez Ureña

!\.'fe es grato en esta ocasión expresar, por una parte, nues·
rra gratitud por la cordial acogida que aquí hemos encontrado,
en nombre de mis compañeros Torri y 11ontenegro, y en rr,i
propio nombre, ya que, como miembro de la Universidad N acio~
nal de México, me ha tocado participar en este viaje de la Misión
l{exicana a la América del Sud, y, por otra parte, como domini•
cano, dar las gracias al Dr. Ingenieros por el recuerdo que dedicó a Santo Domingo y a la misión que, compuesta por mi hermano l\Iax y por el Doctor Federico Henríquez y Carvajal, vine
a este país hace poco más de un año.
Debo declarar, como Vasconcelos, que estoy entregado en
estos momentos a la felicidad de estar en la Argentina. Para mí,

�NOSOTROS

246

- y el Dr. Ingenieros lo sabe, porque de eso hablamos hace seia
años en Nueva York, - era una vieja ilusión venir -a la Argentina. Tuve siempre el presentimiento, y ahora lo he podido confirmar, de que la Argentina: a pesar de la prOpaganda periQdístictt que lo pinta como país "muy europeo", es en ·v erdad un pahi
ntuy americano, es decir, muy hispano-americano; de que el tipo
de civilización/ y hasta el tipo de ciudad, que aquí está desarrollándose_, tienen caracteres propios, y, sin perder el sentido de
universalidad, la amp1itud en que cabe todo lo humano, tienet:l .
sabor genuino y arraigo en la tierra que los sustenta.
Como mi dedicación principal es la Iit"eratura. y, dentro de

Ja literatura, más que producir cosas mlas, admirar las ajena&amp;.
.de.sde hace muchos años admiro las obras argentinas, y puede
decir que a traYés de e11as he admirado siempre el ímpetu y cl
brillo del espíritu argentino. Y este ímpetu, que desde hace años
se manifiesta en el florecimiento económico e intelectual, es 11na
característica pem,anente, y no una consecuencia accidental de
aquel florecimiento. Cuando era la Argentina un país con pocos
habitantes y sin significación internacional, tenían _sus hombres
el mismo ímpet\t orgulloso que hoy mueve toda la vida nacional;
,ese es el que animaba las páginas de Sarmiento o los versos de
An&lt;lrade. 1foy americano es, y debe serlo. este orgullo de las
cosas nuestras, este orgullo que la Universidad 1vlexicana ha convertido en un lema, que yo desearía, - como todos los que pertenecemos a aquella institución, - se difundiera por toda nuestra
'América.
La misión de nuestra raza, de _nuestra América, es una mi ·
sión espiritual, como lo ataban de recordar Ingenieros y Vasconcelos. Aun a riesgo de parecer contagiado de aquella ingenuidad
que en los tiempos de la colonia daba el nombre de Atenas a la,
ciudades cultas del Nuevo 1\1:undo, yo me atrevo esperar, - y el
maravilloso esplendor de nuestra moderna poesía pudiera ya comenzar a justificarlo,- que nos, toqne devolver a la civilizaciónel sentido espiritual que le dieron la Grecia clásica y las repúblicas italianas desde Dante hasta Leonardo. Pero hasta los pesimistas me permitirán que invoque el ejemplo de Grecia y de
Italia para recordar a nuestra _Améri.ca que la desunión es el desastre. Yo -veo la significaciótl. de nuestro viaje en las palabrat

\

NUESTRO HOMENAJE A JOSE V ASCONCELOS

247

que ha&lt;'e poco dijo nuestro compañero de la Universidad, aqui
presente. Ricar&lt;lo Gómez Robe1o: Bolívar dijo que quien pretendiera unir á. los puehlos de 1a América española araría en el mar;
y bien: lo que hubiera pareciclo milagro se está realizando; nuestros barcos vienen arando en el mar. La salvación de ~uestra
América. para que llegue pura y fuerte a cumplir su misión espiritual, está en la unión, y yo deseo que la Argentina se afirme
cada vez más y más en su papel ele guía, para que en un futuro
no lejano sea una ,·ealida&lt;l el lema de la Universidad de México:
1
'Por mi raza i1ablará el espíritu".
Discurso de Manuel E. Malbrán
Señores:
No me queda otro recurso que acceder a vnestro pedido,
ya que tengo la obligadón de ser corté5 con quienes tan genti:mente me han brindado la ocasión de participar de esta fies~
ta tan sugestiva; y nunca más que en este caso obediencia es
cortesía.
Pero he de traer a título de justificación un recuerdo de
ini juventud : Hace muchos años, en Córdoba, mi cindad natal~
oí hablar por primera vez a Leopoldo Lugones; y éste comenzó
•u discurso renegando de la Suerte, "su madrastra", porque
lo objigaba esa noche a hablar en presencia de Joaquín V. Gon:z:\Jez. Considerad entonces mi situación de esta noche, y si
tendré yo razón para renegar de la mía, yo, que no soy Lu,.
gones, y que me veo obligado por vosotros mismos a hablar
en vuestra presencia.
!-le decide vuestro pedido, y acaso también una frasecita que ha desliza&lt;ln~ con sutileza y con jntención el Doctor Ing1mieros en su brillante discurso, al referirse a los tartamudeos
diplomáticos. ITa querido sin duda hacer alusión a la forma
en que se supone, que_ los diplomáticos eluden con frecuencia
asumir actitudes definidas. Es posible que eso sea exacto.
11e complazco en reconocer que tanto Vasconcelos como
Ingenieros tienen la enorme virtud de no ser prudentes. Y
llamo a esto virtud con absoluta sinceridad, ya que la pn1den:..
cia considerada en sus extremos, hace siempre recordar al "pru-

I

�248

NOSOTROS

NUESTRO HO\!ENAJE A JOSE VASCONCELOS

dente" de que habla Lucrecio, que contemplaba impasible e irón~co &lt;les-de su asilo seguro, los frecuentes er_rores de los hombres. Prudencia inútil, o prudencia muy parecida a la cobardía.
Y en alguna parte he leído al referirse a los "prudentes"
recordar el canto tercero de la Divina Comedia: cuando el poeta
::a.1 trasponer ia puerta señalada con la divisa fatídica "Lasciati
ogni speranza ... ,. escucha clamores desesperantes y de tortilra, pregunta a su guía quienes son los castigados allí y cuál
ft,é su culpa, y el guía responde que son los que no se decidieron entre el bien y el mal, los que acompañaban a los ángeles que
ni se rebelaron contra Dios, ni lo sirvieron. Vale decir, los prudentes!

América, recordé en esa misma conferencia que esa unión no de:
bia ser considerada como una unión de defensa 1 ni mucho meno,
de ataque, puesto que era un ideal superior a cualquier situaciór,
Cel momento, y una aspiración anterior a cualquier situación cont~mporánea; que era un sentimiento que estaba en todos los esp1ntus y que su realización no importaría sino seguir la ley espiritnal que está transformando la organización social del planeta,
Y. que lleva a los pueblos, como a los individuos, a unirse o aso('Jarse con los seres que representan iguales tendencias, las mi5
mas simpatías, análogos il1tereses; pero que para realizar esa
• t!nión espiritual, había que comenzar por combatir y corregir
M1estros propios errores, ya que según lo he oído yo mismo a
\7asconcelos, para criticar la idiosincrasia extranjera, hay que comenzar por ser moralmente superior al extranjero.
En resumen, más o menos, algunos de los mismos concer,&gt;tos
que acaba de exponer tan brillantemente el Doctor In(J'enieros
o
, Jo
que evidencia lo que antes he dicho: que si soy tartamudo, por.
fo menos se me entiende.

Pero yo declaro no ser tan virtuoso 1 en este sentido, como
Ingenieros o como Vasconcelos y en consecuencia, y por cualquier razón que vosotros querráis imaginar, no puedo seguir
¡,aso a paso al Doctor Ingenieros en todos sus bellos postulados
de ética internacional. Es posible que esto haga que él me incluya en la clasificación de los tartamudos a que se ha referido;
pero tengo, no obstante, una satisfacción: si el tartamudeo diplomático es, como lo supone Ingenieros, casi general, yo soy
posiblemente de aquellos que han tartamudeado menos, o de los
tartamudos a quienes se les entiende sin mayor dificultad.
Abundo, en principio, en los mismos sentimientos de Ingenieros, en lo que se refiere a la unión ele los pueblos de nuestra
América. Tuve oportunidad de exteriorizarlo hace poco tiempo en la Universidad de La Plata. Esbocé allí la vida Mexic2.na, y me referí al escaso conocimiento que de ella se tiene en
e~ resto del continente, como asimismo a las causas que han inducido a juzgarla erróneamente; sugerí en aquella oportunidad
a los alumnos de la Universidad la conveniencia de hacer un estudio serio y sesudo de las turbulencias de México, para desentrañar las causas económicas y sociales de las mismas, y recordé
el concepto de Vasconcelos que decía alguna vez que la clave de
toda la historia política de México era "el más alto ideal político
teniendo que desenvolverse en medio de las más tremen&lt;las dei;-;igualdades económicas''.
Al referirme a la unión espiritual de los pueblos de Hispano

Por lo que respecta a las palabras que acaba de pronunciar
el distinguido universitario Doctor Pedro Henríquez Ureña.,
quiero tarnb:én aprovechar de esta oportunidad, para significar
una vez más mi agradecimiento a la Universidad Nacional de
México, y la complacencia con que cumplo, siempre que se presenta la ocasión, con la promesa que le hiciera en ocasión solemne.
Cuando aquella Universidad me honró con el título de "Doctor Honoris Causa" signifiqué, que aceptaba ese honor como un
mandato, mandato que traduje recordando el lema de la tricentenaria Universidad de Córdoba, mi tierra: "lTt partet nomem meum
c0rarn gentibus" "Para que llevéis mi nombre a los corazones de
las gentes".
Cumpliendo ese mandato, recordé en la Universidad de La
Plata la obra educacional de esa Universidad de México, y muy
especialmente su labor intensa de hispano americaniSmo, bajo la
entusiasta dirección de ·Vasconcelos; hice resaltar, como lo hago
hoy, todo el significado que tiene el hecho, para muchos insigtll~
ficante, de haber modificado el escudo de esa Universidad, en
•l mapa de la América Latina, sostenido por un águila y un

�'2ó0

NOSOTROS

NUESTRO HOMENAJE A JOSE VASCONCELOS

cóndor y rodeado de esta divisa: "Por mi raza hablará. e1 espíritu".
Y por último signifiqné mi optimismo, mi plena y absoluta confianza, en que el espíritu hablará para decirnos que no es imposible la realización &lt;le lo que sueñan Vasconcelos e Ingenieros;
para decirnos que debemos unirnos en el afecto y en el amor, si1t
odios, sin rencores, sin acritudes para nadie; para decirnos que
ha llegado la hora de trabajar honrada y entusiastamente en cosa¡
serias, que pongan el ideal latino americano como norma de nuestras acciones patrióticas, y para decirnos que de escuchar su: voz,
veremos surgir en los países de América, la noble, la fuerte, la
g 1.oriosa ~'Nueva España", nombre augural con que los conquia-tadores bautizaron a México.

trarle qne stt voz no ha sonado en el desierto. Cuando él os dé
las gracias, recordad que es México quien habla por su boca,
México que os ama y que os comprende, 1\-léxico que os hace
signos de inteligencia solamente conocidos de los pueblos afines,
y q_ue un día serán comunes a todas las naciones de la tierra •..
Y a la hora del ágape cor&lt;lial, no me neguéis la honra insigne de
,entirme a su lado y con vosotros.

•

Carta de Enrique González Martínez
Buenos Aires, Octubre

II

de

1922.

Sei1ores Alfredo A. Bianchi y Julio Noé.
11.fis queridos amigos:
Por quienes lo clan y por qui~n lo recibe, no quiero que me
juzguéis ausente del homenaje a Vasconcelos. M:e asocio con el
alma a la reunión grata y memorable en que sentáis a vuestra
mesa a un hombre nuevo y fervoroso, consagrado í_ntegramente
al más noble de los apostolados, a un hombre que cree toda,vía en ideales de raza y en la redención del pueblo por la es·
cuela. Agasajadlo y queredlo porque es digno de vosotros; porque no es el pensador frío ni el declamador sonoro, sino el iluminado diligente; porqt\e no es el contemplat\vo absorto, sino el
hombre de acción que se da totalmente a su obra y no desespera
de verla concluida y perfecta. Este ilustre embajador espiritual
a quien tanto admiro y a quien tanto quiero, nació de nuestra&amp;
luchas y se nutrió con nuestros dolores. Es como un árbol cuyaa
hojas limpió el viento tempestuoso ele nuestra revolución y cuyas
raíces sorbieron aguas fecundas desbordadas en horas de cataclismo. E1 os trae un mensaje fraterno, él cuya alma sabe qur
entre el norte y el sur de la América Latina no hay distancias ni
fronteras; y como vosotros pensáis lo mismo, tendedle la mano
que él estrechará efusivamente, y fortaleced su corazón al dem~

2ól

'

�LETRAS ARGENTINAS

conozca mal, y
que en realidag
No parece
mentalidad del
ciles, prosaicos
que el autor de

2S3

dé, por eso, más importancia a su libro de la
tiene.
ser el del verso el idioma más apropiado a la
señor Quiroga. Los suyos son ásperos, indócon frecuencia. No es en la poesía, sin duda,
Cerro Nativo dará mejor resonancia a su nom-

bre.

LETRAS ARGENTINAS

Cabaut y Cía., BuenO"-

de la publicación de . Cerro Nativo, el nombre dt
Carlos B. Quiroga ha quedado asociado, necesariamente,
a una de nuestras provincias de más autóctono color.
En ese libro, frondoso acaso, pero Heno de vigor y no
escaso en páginas de intenso colorido, el escritor de Catamarca
ha puesto lo mejor de su personalidad: el vehemente amor por
las cosas de su tierra, su arraigado nacionalismo, su localismo
inteligente. Con frecuencia sus descripciones conviértense en
exaltados cantos, y su prosa adquiere sabor de epopeya.
En Cartilla Romántica, pequeño volumen de versos, Quiroga se nos aparece distinto. Escaso ambiente lugareño hay en
sus páginas. El poeta cierra sus ojos al medio ambiente, y
escucha su voz interior. Y esa voz tiene entonación romántica
"Despi.:és de peregrinar por variadas escuelas literarias en abo·
lidos tiempos de juventud - nos dice en el prólogo - he
llegado a esta sencilla conclusión: no hay esencia poética delos sentimientos del alma que no brote temblorosa y romántica
Y ello es así, porque el romanticismo no es otra cosa, en el fondo, que lma exaltación de espiritualiclad".
No es el caso ele discutir aquí las palabras de ese prólogo,
n: las ideas del señor Quiroga sobre el romanticismo, ni sobre lo~
gustos que hoy dominan en nuestra literatura.
Muy posible es que el autor de Cartilla Romántica los

D

ESPUÉS

Editorial "Tor". -

CºN

VERSO
Cartilla Romántica., por Carlos B. Quiroga. Aires, 1922.

Los Consuelo~ por Hlcto,. Rodríguez Pujol. Buenos Aires, 1922#

_deliciosa ~etulancia. de muchach~ , fuerte, se presenta
Hector Rodnguez Pu¡ol. ¿ Por que sorprenderse? Siempre se es así a los veinticuatro años, y si no todos dicen las palabras que el autor de Los Cons1&lt;alos ha puesto en el prólogo
de su libro y en la nota biográfica y bibliográfica que a sus versos precede, no .es porque algunos sean más modestos, sino porque un natural buen gusto las ahoga al nacer.
Otro es el espíritu que Rodríguez Pujol muestra' en sus
poemas. En su pequeña ciudad de provincia, el poeta se siente
humilde y entristecido. Sin los tempranos amores que ilusionaron su adolescencia, y sin el grande amor que aún n9 le ha lleg~do, las mujeres y la vida toga le entristecen. En su casa,
entre sus buenos libros, cuidado por solícitas gentes, el poeta
teje sus versos ligeramente elegíacos. No en vano ha leído a
Jt:an Ramón Jiménez, y no en vano cae el sol en el horizonte.
¿ Quién rlo tiene una
pena por la tarde

cuando el sol se aleja
como un alma errante?

Libro de mocedad, Los C012suclos carece, tal vez, de lo
más propio y profundo de su autor. ¿ De lo más propio y profundo? ¿,N"o lo son, acaso, esa tristeza y esa melancolía? No.
Esa melancolía, esa tristeza, son del ambiente provinciano, de
las lecturas preferidas, de la edad del poeta. Pues no es de extrañar que sea ligeramente gris un bello amanecer de primavera ...

�NOSOTROS

254:
Las Cámaras del Rey.

e

J)Ot

Carlos M. Griinberg. - Buenos Aires, 1921.

melancolía hay, también, en los _versos de Carla•
1'1. Grünberg, pero como otros han sido sus libros de
cabecera, su acentO .no alcanza la nota elegíaca. Entre esos
libros babia algunos de Lugones: Los C repúsrulos del Jardín,
tal vez; acaso, El libro de los paisajes. Se advierte esa influencia en la primera mitad del libro: sensual y erótica en una de
sus partes, y descriptiva en otra.
La tristeza de Grünberg no nace de desventuras, pues sv
IERTA

LETRAS HISPANO-AMERICANAS
Fé de propósitos.

vida es harto bella
siendo; como es, inteligencia y vida.

M

son los libros que diariamente llegan a e~ta Revista,
ele toda Hispano-Améric:i., y huelga decir cuán varia es !a
~lidad dentro de la cantidad.
Todos. sin embargo, serán objeto de nuestra viva atención.:
lo exigen la trascendencia del momento en que nace la literatura
hi!-pano-americana de hoy y Ias corrientes en qne se desenvuelve,
por encima de cualquiera otra razón de índole sentimental - con
pesar éstas en nosotros infinitamente - que pudiera existir, y
existe.
Solo una limitación hemos de poner a tal propósito y es la de
tiempo: el número hace completamente imposible seguir la prorlucción día n. día, si se la quiere· estudiar con amor; fuerza será
retanlarse ..•
Para que 1os autores sepan que sus obras nos han llegado ·y
que tornan turno, en cada número publicaremos Ia lista de las recibidas. Esta lista no da prioridad; el mérito sí.
FCHOS

Lo que ha entenebrecido su espíritu,
fué la maldad del hombre, la imprevista
maldad que el hombre por el hombre alienta.

En los versos de la parte titulada "Las lunas de Saturno"
e~tá lo mejor de este libro. Grünberg alcanza en e11os una concisión de expresión ta], que puede -asegurarse desde ahora la
excelencia de la obra futura de este joven poeta.

El poema de la Uuvia, por H oracio A. Rcga Jf olina. ...;.... Editorial
.. Selección". Buenas Aires, 1922.
- ..-:....,.-:.t

11uvia ha inspirado más de cuarenta composiciones al señor Rega l\folina. No son pocas. En so1a una, y muy
breve, Ver1aine dejó dicha, para todos los siglos, la melancolía
de'" su corazón, entristecido como la ciudad bajo la lluvia. Tamb~én en un poema pudo decir el autor de es~e libro todas las
emociones, todas 1as ideas, que el espectÍlculo de la lluvia le
sugería. Al repetirlas, malgastó el asunto y compus9 un libro
monótono y monocorde.

L

A

JULIO NOÉ,

Imposihilitados d(&gt; comentar en este número Tos, muchos libros aparecidos Ílltiman1cnte. dejamos -para los próximc:1s la criti_ca a los vnlúrnene-s de Lugoncs. Rojas, G'1hrez. Garhe. Gcrc:hunoff._, Cancela .. Fcrnández Uoreno, Méndez Calzada, Barrenechea, Gut1errez 1 .Kantor,
Montagne, etc.

El hijo del león, novela. por Vicente A. Salavcrri. Editorial "Buenos Aires". - xg:22.

H

.\CE

Cooperativa

quince años era Salaverri, gran devoto de Valle Indán

y anarquista, devoción y tendencia qne se acuerdan perfectamente aunq11e su vecindad parezca paradojal. Hace (]t1ince años,

pues. Salaverri tenia una inspiración puramente libresca: vallei::-1dani~mo, anarquismo ... todOs estos "isrnos" revelaban uno solo:
ndilettantismo", crónica enfermedad de la juventud? que sah--ada,
indica en quien lo ha logrado, el habers-e encontrado; algo tan raro
en literatura, aunque tan sencillo.

�NOSOTROS

LET!-tAS H!SPANO-AA!ERICANAS

Salaverri convaleció y curó de los. "ismos" de su primera
juventud. Hoy se ha encontrado y es él. Guarda un poco la re1:eldia de la mocedad; aquella, que lo llevó a reverenci_ar .la ~e
'']os ojos tristes y aterciopelados" y el "clestrua": ~t aec~1 f1cabo ;
por sus obras vagan, en ocasiones, ciertas rem1m~cenc1a de. es..
tilo y construcción valleinclanesca - del Valle lnclan de Genfalles de antaHo y El Resplandor de la Hoguera - Y_ algunos de s:'"
personajes de vez en cuando dejan caer, aquí y a11a. protestas ª';'iladas hijas del esfumado ácrata libresco; pero sobre su ayer, m~s.
lejano en ]a evolución que en el tiempo, lev~ntase un presente
lleno de originalidad y riqueza, donde sazonan frutos opulentos.
Salaverri se revela, antes que nada, posesor de un vigoroso
sentirlo de to trágico. Y no sabríamos decir si este sentido lo lle~a
a pintar tipos violentos u obstinados, - caracteres . en que m~s
ffecuentemcnte florece la tragedia, - a tos que domma la fatalidad O si la índole realista ,!e sus novelas es la causa. En Este cm
101 Í,nís •.• dice por boca de uno de sus personajes: "Aquí todo
es áspero, puntiagudo, hiriente... Pare~e un emblcm_a del carácter criollo". . • Sea una u otra la razon, la nota mas alta_ de
s obras la da cuando precipita a los hombres en su destmo.
su
.. dlL'
Véase "Vaho heróico". ese admirable capítulo de El
.l 1,1;0
e con
que sólo tiene igual en los capítulos XIV a XVI de Los cru::ados
de la causa; y si no es bastante. algunos de sus cuentos, como El
Tembladera! y La H1&lt;ella, sobre todo el primero.
La novela del novecientos busca cada vez más sus nuevos
moldes. La tra.nsición se opera intensamente, y si las formas
finitivas no han sido halladas aún, creemos que se acercan, orig1mi]es y humanas. En esta corriente está El hijo del León, muy
nacional por su ambiente, su léxico; muy universal, muy mode_rna,
por su arquitectura. La novela, géne~o litera:io _en que culmman
1a~ civilizaciones, es y tiene que ser, mas que mngun otro, 1a expresión de éstas. Cómo esa expresió"n más sintética y acabada t~mhién es el hombre, la novela para llegar a su forma perf;ct~ tiene
que ser autobiográfica, y así será defin~tiva, porque sera siempre
muy moderna. Al talento y arte de los es":itores darle el sab~r
y el interés .• Ealaverri busca en su vida ep1sod10s de su~. obras.
en su vida propia y en la de los que le rodean, que tamb:en es su
vi'da. El es el hombre de las ciudades en el campo hoslll y ama-

do. A veces leyendo sus novelas tenemos la impresión de que 1as
empieza, 1as va adelantando, sm saber cómo las terminará. Este
es el mayor elogio que podemos hacerle, como el de que sus tipos
no tienen volumen personal y aparecen cual ilustraciones de
anécdotas. Y es elogio porque la vida - por antonomasia lo im¡,revisto magüer ]os profesores de voluntad yankees - y los hombres que ha queri&lt;lo pintar son así : aquélla, imprecisa, éstos, sin
finalidad, sin más raigat,oJre en el ayer que la de la rutina, ni más
horizontes que el hoy: como lo dice el autor: ';bohemios, nómades por naturaleza, que se ofrecen por la comida cuando aprieta
la necesidad y a quienes, con algun6s pesos. hartos, no hay quién
Tetenga ni ofreCiéndoJes oro".
Novelista del canzyo se ha 11amado a Salaverri y creemos justo
el calificativo, no tanto por que el escenario de sus obras sea el
&lt;"ampo y campesinos la mayoría de sus person;jes, sino porque
?o ha sentido como ningún otro en amb:is orillas del Plata. Hay
en Este era un país . .. a modo de intermezzo lírico, un himno al
ctoño, y es por aquí por donde hemos descubierto mis definidamente ese sentimiento. Los cantos a la primavera, estación del campo, son literatura falsa y relumbrona de quien ha visto aquél en
las ideas hechas. En cambio ese hombre que ranta al otoño de las
cañadas y las pampas, ha vivido la íntim1 emoción de la naturaleza
frente a ella, bajo la caric'a del sol a campo abierto, ha amado la
tierra ... y amar es conocer.

?:-

257

Con elementos tan ricos para un novelista, cuando Salaverri
encuentre su tema y Jo desarrolle como puede, dará en la gran
novela. Por hoy Salaverri todavía no ha llegado a lo definitivo,
con reconocerle el alto valor que le reconocemos. Salaverri busca.
El hijo del León, menos cuidada en estilo y construcción que
Este era un país ... , más intensa en cambio, es la clásica anti tesis
de las. gentes ciudac!anas y las campesinas. Salaverri se complace
en pintar por contrastes. Así Leonor y Palmira, mujeres de su
obra, son también nuevas Marta y María. Los episodios que viven tienen similitud de situaciones con los de a1ue1las Cecilia y
Venturita de Palacio Valdés en El cuarto poder. El espíritu y la
carne puestos frente a un hombre rle lucha, voluntarioso y activo.
no sufrirán nunca competencia. Hacia la sensualidad que da 1a

��260

NOSOTROS

venes, defectuosos. llenos de curvas que marcan el atormentado
girar de sus autores en busca de la definitiva orientación, semejante al ascender de los aviones, - donde palpita_ el horror
-0e los caminos reales, que esos otros libros de lamida forma,
perfectos para el profesor de preceptiva, dónde los versos, como
los cangilones de una noria, describen perennemente la misma
elipse y sacan en cada vuelta la misma cantidad de agua.
De los primeros salen los poetas, de los segundos. . . nada.
Simpliciter. versos de José Esquivcl Pren, México, 1922.

E

s'I':r-~ volumen de versos fom1a parte, tamb:én, de las ediciones ,.\Tosotros a que nos hemos referido más arriba.

El Sr. Esquive! Pren es otro poeta que ama la sencillez
pero traducida de muy distinto modo:
"Repudia todas las complicaciones,
que la vida es así, casi desnuda".

dice en Suprema sencillez, portada del libro.
Es lógica 1a reacción, dónde, hasta no hace mucho y aún
hoy mismo, aunque esporádicamente, el abuso de los atavíos
había traído la oscuridad, la ampulosidad y tantos otros vicios
a cual más nocivo para la fiel y bella presión del pensamiento.
En Sim.pliciter no se abomina de la preceptiva: el señor
Esquivel emplea con ligeras alteraciones las formas usuales.
Tampoco tienen sus temas afán de refinamientos ni rarezas artificiales, el poeta solo quiere:
"saber lo que se siembra cuando es luna creciente,
interrogar las horas a las costelaciones,
y yoJvcr a mi huerto con el sencillo afán
de un almuerzo que humea. cerno el del pobre Juan".

La parte de Simpliciter dedicada a describir la vida de "los
pueblos que están solos y lejos" es superior a la titulada Poema
de los Besos. Hay en aqnella más emoción y más frescura, aun-

que en las dos camrée una elegante facilidad y musicalidad.
No son, sin embargo, originales, los motivos que trata _Esquive! Pren, en esa primera parte sobre todo. En España,
Machado lleva por mérito propio el cetro ele! género; en América, Darío hizo también admirables cosas. Siguiéndolos a am-

LETRAS HISPANO -AMERICANAS

2Gl

bos, el autor de Simpliciter) a su manera, pinta amables y sua~
ves momentos de la vida sencilla.
Su libro se lée con interés y agrado.

E.

SUÁREZ CALIMANO.

Libros recibidos:

Los ciegos, por Carlos Loveira. La go::adora del dolor
por Graziella Garbaloza. La muerte nueva, Una mala mu,jer,
Hernández Catá. Los partidos tradicionales, por Ariosto D.
González. Rosas y Espinas ML,ticas, por César Barja. El en si,
por Alfonso Fabi!a. Agres/€, por Domingo A. Caillava. Ritmos
Breves, por Alberto Carvajal. Estalactitas, por Horacio Blanco
Fombona. Cantos de Amor, de dolor y de lucha, por Carlos Gómez Cornejo. El alma en los Cristales, por Carlos Préndez Saldías. Romance de las horas, por Ernesto Noboa - Caamaño. Alas
Nuevas, por Pedro Leandro Ipuche. Hacia las Cumbres, El alma
de la Rosa, por Gastón Figueira. La Ruta, por Juan Mario Magallanes. Las Tribulaciones de una familia decente, por Mariano
Azuela. , Fénfa·, por Carlos E. Keimer. La Estirpe Brava, por
Santiago Maciel. Los Horizontes, por Daniel de la Vega. Horas,
por Mario Briceño - Iragorry. Rumores del Silencio, por Luis
Rodríguez Legrand. Raíz Salvaje, por Juana ele Ibarbourou. El
hermano asno, por Eduardo Barrios.

po;

�BIBL!OGRAFIA

BIBLIOORAFIA
LETRAS FRANCESAS
Pierre et Luce. oor Romain Rolland. Librería Ollendorff. - París.

N

ADA

Ilustraciones de Gabriel Belot.

nos lleva tan ciegamente al amor como la vecindad de la muerte,

seamos o no conscientes de su cercana presencia. Fluidos ignorados

del conocimiento humano dictan desconocidas leyes a nuestra jactancia de
dueños del mundo. Ellas son nuestro lazarillo por los ásperos caminos
que pretendemos abrir. Si pasamos el peligro queda la languidez de un
recuerdo o. tal vez. una nueva vida, fui:raz triunfadora.
Renán en L'abbt'sst! de Jouarre y más modernamente Edmond Gui~
raud en Marie-Vic1oirc, han presentado el inquietante probJema; aquél
tratándolo en el terr~no filosófico, éste llevándolo al teatro.
Romain Rolland en Pierre et Luce. esa oequeiia joya que es una imprecación contra la guerrn-la muerte-, también roza la interrogante.
El romance de amor de los adolescentes se inicia en el ''metro", una noche
de bombardeo aéreo, junto a una escena de sangre: "A cet instant, un
homme affolé, qui se couvrait le visage ~e ses mains, descendait. l'escalier
de la station et vint rou:er en has. On eut encore le tcmps de voir le sang
qui coulait au travers de Sf'S doigts ..• I.e tunnel et la nuit, de nouveau .•.
Dans le wagon, des cris d'cffroi: ''Les Gothas sont venus! ... " Dans l'einotion commune qui fondait en un seul ces corps entassés ..fa main a·mit
sa:si fa main qrii le frOlait. Et quand il lct·a les '.\'Cu.r, il •1.1it que c'etait
Elle". Y así Pierre y Luce, penetran en el dolor del amor por el dolor de
Ja muerte. No Berran. como la heroh1a en Marie-Vicloire, a la p'lsesión.
El breve idilio bajo los obuses es un crescendo admirable de pasión y de
reproche. que finaliza aplastado p~r la fatalidad en la casa de Dios, mientras los himnos de paz y de fe, el grave acento del órgano, suben como las
nuhfs de incienso, a buscar las alturas, de donde Jlega la muerte, injusta,
cruel, bárbara ...
"Pacis Amor Deus" ..• La sentencia de Propercio, siendo un sarcasmo puesta al frente del libro, tiene además el valor de un epitafio ...

E. S. C.
LIBROS VARIOS
La musiaue et les nations, vor G. han Aubr:v. O. W. Chester Lda.)
-

Londres, IQ22.

La casa editora J &amp; W. Chester Lda., de Londres. que se está singularizando desde hace varios años por la puhlicación de ohras de
algunos de los más destacados músicos contemporáneos, acaba de enri-

268

quecer su notable catalogo, con uno de los últimos libros: La .Musique
t, lts Natinns del seiior G. Jean Aubry, tan excelente musicógrafo
como distinguido escritor y poeta.
ya en un volumen. precedent"e, aparecido en 1916 y titulado La
.M11srqu~ Franrmse d_au_;ourd'lmi, .~l mismo autor nos había puesto en
pres&lt;'nc1a de esa prod1g;msa florac1on musicaJ representada por Debussy,
iRavel, Roussel, de Severac, Dukas, Fa_ure, Florent Schmitt, d'lndy,
Chausson, etc., y en una breve confrontación comparativa e11tre la musica alemana Y la francesa, a la vez que recordaba la grandeza de aquélla
~esde Bac,h .ª \Vagner- definia claramente el ideal y las características de la ultima.
, El nuevo libro del Señor G. Jean - Aubry constituido a base de
articulos cura mayor pa_rte, según lo anticipa el autor, vieron la luz en
diversas revistas, es en cierto modo complemento dt! la anterior y de análogo o mayor interés aún.
Para los que, hasta la fecha no se han planteado el problema de
J~ nacionalidad en la. músíca, tan inquietante entre nosotros y cuya solut1ón neta apenas v1slumb.ran tres o cuatro d~ nuestros comp:Jsitores;
para a&lt;¡udlos que no conciben que el Arte musical como toda otra actividad espiritual está sujeto a un proce~o de ev&lt;_)lución incesante; para tos
'l1;1C, con una ~cp.or~ble estreche~ .de angulo visual, no se han percatado
aun de la ex1stcnc1a dC'l magnifico movimiento musical europeo o lo
condenan sumariamente con mal disimulada indiferencia la lectura del
trabajo del Señor J ea.n ~ Aubry será particularmente p~ovechosa. Pero
P?r otra parte ha!lar.ín e-specialmente grata su lectura aquellos que tno~
v1dos par la mguietud renovadora han sahido enriquecer su sensibilidad
Y sentimiento anístico, al poner su espíritu en contacto con los hom•
bres Y las obras ;i~brc (JUe diserta el autor. Le acompaiiará.n así mejor
en su fervor estetrc.::&gt;, del que tantas muestras nos viene suministrando
hace aiios.
Es .notorio el. predominio ejerci~o e:1 et carrwo de la música por
Alemama . y Aust~1a, dcsd~ las postrunenas del siglo XVIII y durante
toda la primera mitad dd siglo pásado y sus causas determinantes han sido
c_oncretadas en el interesantísimo capítulo con que se inicia el presente
hb~o. titulado "Liszt y el nacionalismo musical", p:&gt;r el que se pone de
relieve uno de los aspectos menos divu'gado de la vida artística del suegro de \Vagner y se puntualiza la acción fecunda de este extraordinario
"agitador musical".
La. aparición. de los músicos ,:i.1s?s y el concomitante resurgimiento mus1~I franc-es - dos acontec1m1entos trascendentales de la última
mitad del siglo XIX - debían repercutir saludablemente en el arte
extranjero y ncutr:..11i73r. en parte, la hegemonía absorbente de la música
alemana que, en adelante - y sin que ello implique, . huelga decirlo disminuir el valimiento intrínseco de és'.a y su influencia educativa ~ habrá que considerar simp?emente como •·hecho histórico" para contemJ?!ar otro hecho: _"tal .vez el más singular e importante que se haya
mamfestado en la h1stona del arte, en el curso de los últimos cincucn!a años: el despertar de las nacionalidades musicales", según las
propias_ palahras del eutor. F.s sohre tópico de tan alto interés Qile és•e
se extiende preferentemente en su obra, mediante estudios sobre "El
rcnacimic11t0 musical español", "La renovación musical italiana" y nLa
mllsiC'a ¡,,~,e~a actual". en los cuales traza una síntesis de la actividad
musical habida en estos tres países. desde el momento auroral de sus
respectivos resurgimientc,s hasta nuestros días. Pero es bueno advertir
que, no obstante presentarnos una vista de conjunto. el señor Jean _ Att4
bry que une a sus dotes de finísimo escritor. una amQlia versaci6n en
la materia, ha sabidv destacar debidamente sus figuras" centrales y fos

������274
mo autor -

NOSOTROS

LAS REVISTAS

o una s'.ltira de ciertos medios y tipos intelectuales, no ofrece

la menor novedad. Basta recordar, sin reb;:isar la curva de estos últim0s
aíics, !..e _Po_ete assasiné, de A~ollinaire - antecedente sugeridor, sin duda
del fl.fo'l11mtc11to V. P.-, curiosa farsa chaplinc:sca, en la que el p.&gt;e ..a
Croniamanta\ termina sus días asesinado pur la muchedumbre. en la -~e'..
m.ral degollina poética, riromovida por Tograh, el prop:igandista liróf~Í:&gt;0.
Y como sitiras m~s inmediatas. con la vis.a vueita hacia Francia uhi
están la comedia de Duhamel L'a·w¡,re des athléles. las lltcmoires d'u11 'dada
bc~~ogueu.x, por Pierre Mille y Timuu le magnifique, de 1\fax Daireaux,
todas ellas presuntamente alusivas a las ges.as y figuras del dada1smo
especialmente la última donde Timen, fundador del P.Jlimortismo es
trasw1to cruel de Fraucis Picabia.
'
Y en resumen, pudiera preguntarse,
cuil es la ética y estética a extraer de_ ~sta novela? ~inguna. :t,,;¡ la intención cjemp.ificanle de un joco~o anticipo de apcstasias finales, ni la empachosa reprimenda escobstica
que condena la hcterodcxia y llama hacia el º'bue1\ camino" a los ·•espíritus descarriados". Pues yo quiero suponer que Cansincs-Asscns, tan buen
amigo de los poetas. tan incurablemente Cbrio de lirismc.s, y, antaflo
tácito instigador de subversiones, no hahr{1 querido explicarnos una l~c•
ció:1 de ortodoxia academicista. Con t(dn, su retroceso le hace perder
totalmente su jerarquía en el nuevo orden y la estima intelectual .Je 10s
que antes buscaban su contraste crítico. Sin embargo, yo, individual y
strenamente, aunque sin incurrir en d,screpancia de grupo, y menos aúu,
en actitudes de halago, quisiera insinuar que Cansiuos-Asse11s no debiera
desenfocar cnticamcnte las pe1 spei::,ivas nuevas. Dcsinteresa.damcnte,
prest·indiendo de su obsesión cpigó:1ica - y extirp:md.:i el arraigado tÓ•
pico dr. n,aestros y discípulcs - dcLiera orientar su simpatía h1,xmenéutica a la defensa e iluminación de los nu~vos móJulcs, mejor que inclinarse
a los elogios locales - ¡ abominables concesiones scvil1anis,as 1-. en d
caso de interesarle aún la adhesión de "les más jóvenes" y la estima de:
los •·mejores".
Diiucidados ya todos los extremns desprendidos del M01.,i111ic11fo V. P .,
temcmcs haber insistido demasiado scbre un libro de un radio de alusiones
y de lectores tan exiguo y para cuya comprcnsién se ncccsna s1.:r, en cicr ,o
modo, m1 .. iniciado". Por ello, queremc.s presentir jovialmente el gesto
d.c k,s lectores "profanos" que entraron en cs~e libro, - tras leer .._stos
escolies - con la misma disp::sición del espíritu con que leerian en la
Prensa un "suceso" acaecido entre gentes Cl.inocido.s. acuitas cm1 iniciales,
y que al volver la última p'1gina empiezan a querer averigu:ir, esforzá.i1d.úsc en hallar los cuerpos sin sumbra y las claves rcve1adura.s ...

lll;

El Renacimiento Xilográ '.ico. Tres grabadores UJ.traistas
«Qu;siera que cada !'nea fuese como
una' fibra de mi sensibilidad, para lograr una vi;;ión com 1ilet:i.me11te ,ngenua y renov:ida .. -~

Noa,u1 Boal ¡::s_

A t.

contemplar algunos de les bellos grabadcs en madera qu~ publica
en el magnífico número especial dcdicádo a este ane la r~vis a Selectimi, de Bruselas. adquiere solidez nm.s.ra persuasión de asis.ir a mi
ir.tercsante renacimiento xikg-r.ifico. L, s '"hois" de ar.istas belgas y
holandeses como 1-fasereel, Cantré. Cncks, Brusselmai:s: los franc&lt;s•:s
Galanis, Morir. Jean, Daragnés, Flouquet, Laboureur, Dufy; los rusos
como Kebedcfí, Zadkine y otros de d1vcrsas naciona,1dadcs cuno Ben Sus-

275

~;;n, Gallien, Mambour, Jahl, etc., que re,,elan tan disímiles temperamentos
Tie11en idéntico acellto fuerte y neto, como obras dE: un arte áspero y pri~
mitivo, q_ue espeja una realidad intacta y contorsionada, en su alba rci-urn:cta.
¿ A qué debe su auge refloreciente el arte "muy anti¡uo y muy mo•
derno" del grahadd en madera. y por qué la contemplación de un "bois
_pcr_fecto" ncs produce una sacudida emocional de distin,a índole. más
11onrla y persuasiva. que un dibujo o uu óleo? Dificil elucidar estas
intern¡gacinncs. Señalemos solo les signes de su alcance. El amor p;:Jr
la obra bien hecha confeccionada por la mano del artista -, y aquí
encaja el doctrinal de '"Xenius" -, el cansancio y rc.icción frente a los
fríos medios mecánicos reproductivos, que no permiten la intervención
del artista, la tendencia de éstos hacia las estru::turas netas y vcr.ebra..:
das: He ahí, quiz.i, ahrun,¡s de los motivos indu;:tores de este renacimiento del grabado en madera, que avanza con brío y carcteres tan singulares. Así, una de las técnicas elementales. el medio primario de estampación directa, que fué des.errado desde el siglo XVII, cuando otros
procedimicntcs vinieron a simplificar esta tarea, dt:spués del grabado en
cobre y de la litografía. resurge transformad.,. Porque al manumitirse
de la tara inicial pseudo fotf_Jgráfica, adquiere categoría de arte nuevo
y fragante, deviniendo medio favorito de los artis:as vanguardistas extranjercs. al perforar la dura calidad de la materia y hallar, esas severas
estructuraciones, que revelan su tangencialidad espiritual con los módubs
del arte negro y oceánico .•.
Como subraya André de Ridder, sagaz crítico belga. en su interesante prdacio de Selection, ei cultivo de la madera exige un gran
tlominio del artista snbrc si mismo, y, al ser este intfr9rete de sí •mismo,
puede abocar a conseguir obrás de crt!aci6n y no de re9roducción. El
grabado es menos "linear in" que el dibujo - agrega de Ridder - : "En
d primf'ro, la línea no s:&gt;lo cierra los cuerpc1s y delimita las superficies,
:o;ino que constituye un verdadero elemento 91.í.stico: se adhiere a la forma
6ostcniéndda. cc.mo una colun-na s:stiene una arquitec ura. De ahí
el ritmo arquitectónico. el equilibrio rnnstructivo, 9or la certera fusión
é!e p1an0s y acopfamieinto de masJ.s, que d~be im9~rar en el ''bois" p~rfecto. Y si algunos ,'beis" estin s:1lamente compuestos a base de d~s
tomos. del ajedrezado ekme-ntal en negro y hlanco - como en Gallien - 1
c,1 otros hav un matiz intermedio una zona de grises - ejemplo: Galaris -. d::inde la luz rt!aliza sus m.is difíciles e&lt;¡uilibrics nlás ic(ls. El
"bois" dehe as,irar p---r tanto, al nüximo relieve pl.ís:ico, conseguid·:J
por una gran dfpuración linraria.
Al hoiear Selccfi&lt;in advcrtimcs colT'p·acidcs el nombre de nuestro
carr,arada \V!ad\·slaw Jahl. He aquí. nos d~ci'll(~s la incorp:1ración de un
grahador ul!raista - no obs'ante su nacionalid:ul ext.at1}era - a la faange vam~uardista internacional. Y corstatamcs también que es en este
dominio. d'l11de desrle Fsnaña - por juhilnsa exC'epción a es:i falta de
valf"'res que en las confrontacinncs artís icas mr,dernas padecemcs podemc-s esgriTT'ir tres nombres preciares (compensacirncs de la aus:.&gt;ncia de un Picasso o U'l Juan Gris nu!,.strcs) .... au:1que ningu,o de
ellos eTT'p~ro habC'r cristalizad'l en el vórtice madrileiio de ruestro movimiento. sea espaiiol... Ta S!'ñorita .J'orah Borges. argentina; Rafad
Flarradas. uru~uayo. y \Vlad,·slaw Jahl J}'1laco. tienen p,r encima de
ttl c:o11verg-e11cia en el ultrais'Tlo y de haherse car,rt&lt;'rindo e1,m., gra•adores en las _publicaciones que van de Grl'ria a Tahlrrns pts'lndo por
Vltra y Rrfft"Cf(lr_ muy distinta y bien rlcs~acada pers:ma 1idad ..
Y au.,que ésta ya es cnnocich de nu"'!-·ro amhiente. con objeto de
hacer entrar sus valores en les frisos extranjeros, he aquí unas siluetas
~ rlurales técuicas, poseen un mismo estremecimien,o renacentista.

��l\OSOTROS

.,.

LAS REVISTAS

,~~·.~·1

mente dis!)Ues~as. demuestra que en el arte del verso tónico, como en d
del métrico, l.o que se llama versJ libre ha mu_v felizmente matado a al
gunas vulgarnlades pero no ha traído nada nuevo.
~ El grupo Ccntrífug_o . ha dado el excelente p:ieta AsscicH (El rto
senor de acero) y el umc::&gt; pJeta moderno puramente lírico Pas~ernai
autor de "Mi hermana la v:da". En este último. nos s~ducc la ~ohriedad c1
la busca de los 1~1edics. Toda la novedad as::&gt;mbrada y bárbara de un
homb~e que ha visto ~I, mundo por primera vez después del diluvio (o
despues de l_a Re\.:oluc1on) _es contada, por él, sin nada de innovacióu
barata de ehmolog,a y de smtaxis.
_T_C;dos !,es po~tas ,.Que acabo de nombrar, son llamados, más bien p:jr
lrad1c1on,
fu unstas . Se les opJne los Imaginistas. Es~a últim:
escuela se parece_ a las d&lt;! occidente, que llevan d mísmo nombre. E11
1922, sus afirmac1one~, a pesar de su ap.iriencia revolucionaria, se revela:-1
prof!-'-ndamente reacc10nanas. Antes del "1maginismo" ya la poesía rus,
J}ose1a el defecto de ser demasiado imaginista. En lugar del culto de
!a imagen, más valdría una buena litr:pieza, pues la p:ies1a rusa dt!s3orda.
igual que los depar.iamentos modernos; el lujo, lo suphflu::,, descomponr
J~ pureza de las !meas y de las _superficies. Afirmando que se pucdr
l..::er _un poema empezando por el fmal, y que cada verso pcséc su valo,
propio de ima~en. les "imaginisias" demuestran claramente que les m(
t~c~ corstr!1chvcs les son desconocidos. El exceso de plástica es una
perdida de tiempo.
Felizmel!te, el único gran poeta "imaginista", FssC:nine, se Jiber;_. 1
c&lt;i.da vez méls de este d;)gma, yendo instintivamente hacia la claridad ·/
la seyeridad. Eu sus últi.mcs poemas Pougatcheff y Ea el país de lr.1·
,an&lt;fllas. f-:ay ,tC;do un universo entero y preciso. Diríase que define d
1.:ara~tfr es¡&gt;ec1f1co !erren~) d~. la 1;&gt;oesía rusa; Exis~e. pues, un país rn
el s1g o XX, que sm estthzac1on m arqueolog,a, da a luz poetas medi,·
c,•ales .•.

Sus versos, en ~uropa, deben dar la impresión de un ciudada11v
que sentado en el cafl:, 1;11 fateara, to~ olores de la tierra, de los trigaJci,
de los . bcsqucs. Las tm~gencs rusticas, la avalancha de los ritmos, la
generc~:dad de los yers·:s y su exceso de libenad, tcdo esto había de-·
aparecido de Fra_nc!3: desde la f:éyade. Se observa en él la tcndenci;-1
de un hombre v;1m.1ttvo a ~ar vida a objetes inanimados. Tcdo, desde fa
funa hast~ la maquina, ha .sido ex9rcsado como medio de "hu:nani1.ació:1 •·
(En (?cc1dente, al ~ontrano. se busca en las cosas mecánicas, imágent·s
para pmtar lo que vive, lo que es humano).
, Además ~e les. "F~turis!as" y los "Imaginistas", debo mencionar t....
da".'1a a Manna Sv1eta1eva. En sus recientes obras (Sobre /r,s corcc!t.,,..oJcs), etc., romp~ con tcdJ lo que en p:icsia es puramente ornamentat
Desnudez de _lfS valabras, rapidez y fogosidad del ritmo en cortas es
lrofas ..supn:s1on de los verbos; sus rebuscamientos se parecen, en cfr·i
la medida, a les de Ehrenbourg, en su libro '' El amor destmctor" c 5
pccialmente.
'
.. ,Pe:rogra~o .asun:ie un p~pel muy distinto. Es el guardián de la tra
d1c1on; Sus mcl1scl.}t1bles rr.er:tcs s~n, en vrimcr lugar, la europ~izac:.rn,
de~pues el predn~1mio de las líneas sobre el caes de las manchas. y h,
con~truc~ión arqmtectónica de los individues, de las palabras. Pero tod•.J
esto esta ancnadado por al1;0 de cadavérico.
~asta . con Jº!"ªr altunos l_ibrcs. muy bien acahad'lS desde el punto
el!' vista t1pcgraf1co, para cerciorarse de que su milésimo 1922, es u1t
error. Así, p~es, lo que fué visible para tcd::is (de 1914 ~ 1917), has!a
para les rentistas de J..-leudon. ha pa_sad'l desapercibido para les ojos de
los poetas del "Petrogrado rojo". No hay entre ellos sino dos verda.

llW

df"rcs poetas, Anna Achmatova (Anno Dotnini, 1921) y Mandelstamm
(Tristire).
lJar.i concluir, la renovación es indiscutible, a pesar de la embria•
guez y del alocamie1_1to que sigue a la revomc1ó11. .Me imagino que las
rc1acioncs con el Occidente ayudarán todavia más.
:K ues~ra poesía, ccmo el suelo mismo de Rusia, es muy rica en posit-ilidacles. Recién estamos aprendiendo a explotarla. Sin el "Capital" de
Europa, Yale decir, sin la infiuencia de sus ccs.umbrcs nuevas, la mecánica, el cinema. la prensa, no lo podriamos. Pero, por parte, la poesh.
rusa, trae al Occidcn.e una corriente fresca de barbarie, pa1abras de hor,·
bre'i de las cavernas, la nosibilidad de asJmbrarse todavía cómo el primer
humano, y nombres como los de Maiakowsky y de Essenine.
] I. LA PROSA.

La prosa, la novela, siguen siempre a la ep'.)peya pnm1ttva. En Rusia,
la pnes1a revolucionaria ha precedido a la }{evolución; en cuanto a ta
prosa, se alim~nta de revolución. La poesía marchó con el período de
iniciación, la orcsa con el de vulgarización.
Los caracteres de la antigua pJesia y de la vieja prosa rusas son
idé11ticcs. Se les pueden comparar a las dos, con bloques de materia todavía bruto. Producto de cxca\·aciones, m.1s bien que de contrucciones
a.caladas. Escudriíiamieuto en profu1:d:dad y ausencia de creación arquitectónica. La mayor parte de los antigu ;s orosisi.as rus::is son mag..
nific:r:s mineros. Es.o puede aplicarse a escritores llenos de talento, des~
graciadamcnte poco cm1ocidos en Europa, como Leskoff y Rosanoff
Cogol y Dostoicwsky, este último sobre todo. son excepciones. Hasta en
el fo.ndo de la mina, miran hacia arriba. Quitenle a Los H erma11os Karama~off. las profundidades psicológicas, filosóficas y éticas¡ quedará
una novela criminal de asombrcsa arquitectura.
La época simbolis~a ha prcducido &lt;bs nc.,tables prosistas, Andrés
Biely (Pctcrs?urg) y Sologoub (Los diablillos).
l\o son ep·:gonos. p~ro sí, herederos p:itentes de los mismos abuelos,
G,Jgol y Dostoiewsky. La guerra y la Revolu::ión vinieron: el derribamiento de las ccstumbres, ia catástrofe interior y exterior, es decir, un
períc do muy p::ico pre picio a la pesada pros:i. Vino después un. alto; desgraciadamente, la ruvtura con las antiguas f?rmas 110 se prod1;11? dm:-ante
este período de espera. En 1922 se ha visto reaparecer v1eJos hbros
y nuevos es::ritorcs, re"estidos del mismo sello. nacidos de una misma
·familia. Igual complicación universal. igual indefensión infantil: w1a
11ave cargada de oro, con remes en lugar de hélices.
Abordando el estudio de los d:mes particulares de los prosistas rusos
de hriy, encontramos inevitablemente la sombra de Biely (p:,eta, filósofo,
novelista. antrcpolnf!ista. ahsoiutamente nada hombre de le1.ras. p~ro verrladero profeta) . Biely siguicnrlo la busca de los temas trad~cionales, _los
conflictcs interiores del hcmbre. ha creado una forma particular, mitad
prC'sa. mitad verso. Una palabra en su novela de quinientas p\ginas. sigJiifo.·a la misrra ccsl que. para el poeta, un epitafio de dos líneas. Es una
presa constru'.da. si se puede decir. siguiendo las leyes de los "outlaws",
con un desborde de aliteraciones. de asonancias. de ritmos, etc . Así está
escrito el primer tomo de su ep:,peya, La vida de tm coittemporáueo,
que debe abarcar diez volúmenes.
Remiso{, hombre del siglo XV, 110 es un estilista; es la última personificación (¿la últirr:a?) de la lengua p-pu!ar. Sus libros s?n unos
apócrifos conterr.pruáncos. Sohre la revolución. ha escrito. primero, Lá-.
grimns sobre la pérdida, de la tierra msa; después ha conSlgrado obras:

�280

NOSOTROS

sazo!1adas con extraordinarios suspiros, al ser humano, que bebe té, se
santigua. cae enfermo y muere, sin preocuparse si el día de su muerte
será inscrito en el libro de la historia.
!luy ot:o se revela Ale~is Tolstoi. Es un ''Barine" contemporáneo.
un fcu,dal. sm l~s leyendas tl1 las crtcncias, más con el ritual y la pereza.
Debuto con anecdotas asombrt:s:1s sobre las ccs~umbres de los scliorcs
ru~os~ Y ter.min~, _casi al m~smo tiempo, por una novela, El Ca111iJ1o de !a
Cru::. desatmo t1p1co de emigrado sobre la tormenta universal que ha malogr:irlo el confort, y por la glorificación política de la potencia de loa
Soviets.
..
,
Un buenísimo prosista del tipo occidental es Zamatine. Se ha acercado a la revolución y extrajo de ella los mat~riales de su obra; es decir.
trata de volcar el elefante soplándolo. Rehusa respetuosamente desaparecer debajo dt: la'i patas. pero consiente en quedarse sentad.:, sobre el lomo
Todos los. escritores de les cuale&amp; hcmcs hablado. se han afirmado y~
en ~1crta m&lt;.&gt;d1d~, antes de la revolución. Después de ésta. como dije, ha
Vt-111do un comp3s de espera, durante el cual no han prc,ducido ·nada. En
este _momcnt~,. l_o~ recién llegados se cuentan por decenas, Pilniak, Ivanof,
Slo111m~~y. N1k1tme. etc. Han tomado. sin embargo, de Bicly su instrum1.:ntac1011 de las palabras y a Rcmisof el sentido etimológico de los tüminos. Pero el plano arquitectónico ha quedado sin solución. ¿ Cómo
hacer ,·aler todas esas riquezas?
Algunos de cn~re elks_. Pílniak, por ejemplo. en su novela Aiíos á6
.~ambre, tratan de mtroducir el lector en la selva de los acontecimientos
Resulta. e! miedo a la anécdota. la brevedad de las frases. el amor ai
presente, la subjetivación .Y la ~ucesión rápi&lt;la dt" las imígenes.
Los ?tros, al contrar)o, y sobre todo E~1renhourg &lt;!ulio Coronilo,
de.) cultivan lo que oc..dnamcs llamar la espma d irsal misma del tema.
De ahí resulta la lógica, la busca de Ja objetividad, etc. Todo lo que
1
1a entrado en occideme. en los temas de las novelas de aventuras ha
o~sado del la_do de Rusi~. -~ª razón. es Lícil de comprender: la misma
vida, Y los anos de revo.uc1on. conshtuven un tema más aventurero más
a!iomlJroso. que el d~ cualquier novela: Sin embargo, en el intcré's de•
mostrado onr el escritor por el teffa, se encuentra un serio peii,n-o.
Cuando el lector lee. con atención sostenida, un libro como Aiios de
hamhre nu sabe en qué consiste c-1 misterio de tal atracción si es en ta
creación del autor p si e1~ _la grandeza del tt'ma~ Es eviden:e' que. a pesar
del talento de vanos recten llegados, a pesar de las adquisiciones de la
Pr?sa rusa. después ~e Sologouh. Remiso{ y Biely, el tema se vue]ve
mas vasto :iue- el escritor: hoy este hecho lo valoriza, mañana lo aplastará..
De ah, se demuestra la necesidad de la voluntad. de la claridad del
;&gt;lan único: Tal vez_. ciertos de est~s cltmentos de creación, no dañ~rían
a los escntores occidentales, quienes. en el furor de J.-lamar la atención
van h~ta La A1ló,11ida. Pero las nuevas costumbres rusas, si se quiere
revestirlas de las formas del arte. l'xigen del es:ritor. no solamente un
ojo avisado, un oído fino, una inteligencia analítica. instinto, sinó también
el compás Y la escuadra. En la bu!-ca de esta simple escuadra tan difícil
d~ _alcanzar. se pu~; descubrir la lección más imp')rtante y la más patet1ca de la revoluc,on que acaba. Y cuando ésta dejará de ser un tema
para volverse un método. la nueva pr, sa rusa se manifestará en toda
su potencia; pues si todo el mundo puede aprender a construir cuando
las piedras fal-tao 110 se puede inventarlas.
'
Tnd. de E. S. C.

LAS REVISTAS

281

Los nuevos poetas del Uruguay.'.
1

En "Rn•ista de Re7.•islas • de Méjico (Sctirmbre r7 de 1922), ha nf,arecido el sig,tienlc articulo del escrito'r urug11c1yo Huyo D. Darbayelala:
desde París al que he dejado unos días este verano y en el
E que recuerdo
un viaje reciente transcurrido en el Plata en cuyas dos
SCRIBO

ciudades. en Buenos Aires y en Montevideo. fui cordialmente recibido
por los ntelcctuales de las generaciones nuevas.
En Buencs Aires. los hallé agrupados alrededor de la revisb
1"'0s1)TR0s. a la r¡u'! Jos espíritus amplios, los d~ Alfredo Bianchi y de
• Julio Noé. han sabido dar t111 sello característico en el que purdc:. descubrirse las ideas un tanto conservadoras del sei:,.indo ( 1) junto a las avan
zadas del otro, comp3.iiero tle\ talcntcso Roberto Giusti. ex-codirector,
al que oJ:s,,quian !)C':' üll:'l. con la etiqueta ~e comunista. En el simphico
y pt!&lt;¡ueño !oc-al del periódico de rcforencia unen sus caNcs d-! atrayentes
voces poetas disímiles como Pedro 1[iguel Obligado, M&lt;1rasso Rocca y
Burghi. frente a novelistas con~agrados como Ma1~ud G.llvez. &lt;¡uicri,
de cuando en cuando, se comp 1ace en hacer competencia a críticos de
distinto telT'peram,mto y de verdadera penetración cerno Alvaro ?\lelián
Lafinur. Anibal Norberto Ponce y Rafael de Diego, por no C'itar sino
tres nombres. ya que al decir de Arturo de la Mota, otro de los colaboradores de Noson:os. "raro seria encontrar un escritor argentino que no
hava realizado función de crítico o se haya senlido tal -en alguna ocasión".
Mas. aunque tarde, me apercibo .que no es de los escritores argentinos jóvem s de los c¡ue intento ocuparme, sino de los "poetas nuevos"
de la tierra en que nací. del pcquciio y lejano Uru~uay a cuyas generaci0nes literarias pasadas he dedicado un extenso lihro.
lncludab 1rn~ente. ni R()dó ni Herrera Reissig han sido substituidos
en su propia tierra. en la que ambos produjeron lo más imperecedero
de sus ot-.ras resprrtivas. Fst'l. en cambio. llenado con creces el lm~ar
que la td.gica muerte rie Dclmira A$'ustini dejó vacante." Allí impera
!ioberana - y todos sus co!egas le rmdcn tributo. excepción hecha de
1faría FU!!f'nia \'az Ferreira,- la simpítica. hella v orig-inal pnctis.!
Juana de Tbarbnurou. que sabe de p:mteismos aunque desruida la gastada
uiitología e ignora Jns precirsisimos y las r.irc1:as de importación ero
la que nos han manado .._.í!rias generaciones poéticas de nuestra América
8

•••
/ruma de lbarbooroti nacida y creada en nuestra campiña agreste,
surcada par arroyos y colinas. expresa en poesía In que ve y siente en
torno de ella. Y son nurstras cosas, nuestro ciclo. nuestra fa11na y
nue¡;;tra flora lns que la inspiran. Culpa no es de el!a la de presentarse,
a \'eces, con aires de prieta oriental. según lo han hecho notar cnn acierto
algunos de sus críticos. Ella es sobre tcxln humana y ele ella no podría
decir Roció que "no es el poeta de América", de su Amé-rica. al menos.
De los mismo,¡ "p:tJ?cs" de la Ibarhourou. de la ciud:.id aldeana o
colonial de 11elo. es Emilio Oribe. en quien creyó descuhrir Villacspesa,
a la aparición de sus primeros libros, el continuador de Herrera Reissig,
( 1) De ale-o ha lle snvirme edar en la dirección de No~oTROS. Y ha de ser,
•hora.para preguntar a mi bnen am'go Darbap:elata si está seguro que mis ideaa
conser-vado:·as. !\'o, mi amigo, no. E" estos tiempos, sólo son conservadores
!o~ viejos y los tímidos. Yo no he llegado a la vejez y ya no soy tímido. - ] U·
t.IO Not.
10n

�NOSOTROS
y el que, hoy, en detrimento de su atrayente ¡:-ersonafidad, va cayendo eu
prosaísmos y en imitaciones ul¡,ramcdcrnas.
_ Quien no pierde su_ personalidad sino~ que, ppr el contrario, la vigoriza con el cor~er del tiempo, es Corles :iabat ErcaslJ', solitario y rebC:.
de c¡ue exterioriza su sentir y sus anhelos de redención en poemas en IN
que la hrevedad no puede ser su caractCS'Ística.

Opuesto a Sabat Ercasty, con la p::&gt;ética humi:dad que da título ,;.i
uno de sus mejores libros. compone sus risueítos cantos en una ciudad
espaiiola en la que es cónsul, Julio J. Casal, tan fecund~ como sano.
Los mis jóvenes de tod::s, sin palideces románticas, ni exótica·s influencias, con mucha hispínica fuerza y mucho apego al solar nativo,
se llaman Federico Morador, Manurl Bet1a-;,•c11te .l' Fcrná11 Sih.ta Valdés.
Al Agua del Tiempo, de este último,. considera la Ibarbourou. en generosa carta, "uno de los libros más helios, más americanos y más admirables de nuestro continente". Impúscse Morador con su libro Pors!a
'!parecido ~::;r la misma época de otro vol_umen de Benavente, en el
este advert1a (]ue sus versJs. sus Motivos Pueblerinos, no tienen un origen libresco sino que responden "a realidades propias y concretas de
la vida que ha vivido". Tal profesión de fe confirma lo aseverado eo
es~e final de es~ozo crítico en el que, acaso, faltan alguncs nombres, los
de _lo~ que escriben teatro en verso: Ya111011d1í Rodríy1u~ y Carios }.,f
Princn,al!c; los de Pereda Valdés. lpuchc . Casaravilla, Ge11ta. Lem:i ...
De mi genernción, dos'p,:etas atraen mis simpatías: Julio Raríl Mm
di!aharsu y Jnsé Pedro Segundo. Un crítico joven y de porvenir acab:1
de a.firmar con justeza q_ue el primero ºvive en poesía". De SegUndv
p:::dna drscontarse que "vive en !lrofcsor", avaro de su tcs:&gt;ro cscondid,1
de poemas. que traicionan a un temperamento exquisito de p:&gt;co común
elegancia.
hfendilaharsu, que ha alcanzado el honor de ser traducido al italiano,
va, con su co01;1añero, tramontando la cuesta de la carrera literaria e11
la que le alargan la mano José Maria Dc.'yado y Julio Lere,ia JuanicJ
que, en contraria dirección deben estirar Sus brazos hacia los contcin'
nor!iner:s jóvenes de Herrera Reissig y cuyos tres preclaros sobrevi
vientes se apeliidan V'asseur, Frugmii y Falco.

qu;

•••
Tarea difícil y hasta vana es la de ponerse a designar sitios t·
indicar valores entre las capillas y tendencias literarias que hoy en el
Uruguay bregan p~r abrirse un camino hacia la luz que antes emergió
con el ejemplo y con la crítica de lo alto de la Torre de los Panoramas.
del ba 1cón sierrpre i'.uminado del Mirador de Próspero . No puederi
sentarse afirmaciones cate!!óricas al resr&gt;ecto.
Cahe, sin embargo, tener fe en los que llegan ungidos de verdad y
de quimeras, .bregando por mantener un individualismo que los honra.
sin dejar. por eso. de contri! uir con un rayo m~s a la "corona de hu
puesta snhre las frentes humildes y augustas rendidas a la pesadumbn·
del trahajo o a las fatalidades de la realidad". Ante algunos de ellos,
Ja Ibarbourou, especialmente. no podrá repetirse la amarga queja d"'
Taine, de que "nues~rcs poetas 1-uscan lo que interesa, no lo que es bello.
tran~formándcse así en factores de pasi&lt;'nes. no de felicidad".
Un sano viento pampero parece barrer las malas yerbas amaritten
tas. que. cual hojas caídas dr. los árboles. arrastra11 consigo los achatados casc-aheles y las fa 1sas piedras coloreadas con les que ncs aturdieron
has;a ayer lrs malos discípulos de· escuelas cuyo oportunidad histórica no
supieron penetrar,

NOTAS Y COMENTARIOS
Emilio Berlsso.

C

1a inesperada muerte de Emilio Berisso, _el Teatro Nacio~
nal sufre nuevamente otro fuerte golpe. En el espacio de
&lt;los meses ha perdido con César Iglesias Paz y Emilio Berisso, a
&lt;los de sus mls serios escritores. Pocas obras escribió Berisso,
pues sólo estrenó tres: La amarra invisible, Con las alas rotas y
Ll gérmcn disperso, constituyendo una de e1las, Con las alas
fofas, que llegó, casi, hasta las doscientas representaciones con~
secutivas, el más grande éxito de nuestro teatro. Podrá discutirse
este drama, encontrársele defectos y frondosidades retóricas, pero
no podrá negarse que es una de las obras más vigorosas, valientes
v de honda emoción que hemos visto representar en estos últimos
años.
Por esto y por ser el suyo un espíritu delicado y_bondadoso, su
repentina desaparición causó doloroso estupor. Alfredo l\Iéndez
Cal&lt;leira, en representación de la Sociedad Argentina de Autores
expresó elocuentemente esta impresión general, en las sentidas
palabras que a continuación reproducimos :
ON

"Triste misión la que me han confiado mis compañeros de la Sociedad
Argentina de Autores, y mts triste aun si se consi~cra que me encuentro
frente a este féretro, a pesar de las horas trans:::urrnbs desde que supe la
nt,ticia fatal, con el corazón oprímido. el espíritu enfermo. bajo la· influencia \acC'rante de una vt&gt;rd:i.dera alteración mC1ral, que se diría nacida de la
voluntad de cerrar les ojos a la evidencia. del anhelo de pJdcr rebelarse
contra la injusticia. contra esa fuerza oculta y por oculta más cruel, que
determinó la cesación de ta vida cuyos restes encierra esta caja.
Emilio Berisso ha muerto. Los que tuvimcs la fortuna de acercarnos
.a su ('Spíritu. canservaremos, en la religión del recuerdo, devotamente,
el brillo de su inteligencia.
.
Les que necesitaron _de ~u bon~ad ,Y les que buscaron al :3m1_go en la
hora del desconsuelo, Jamas olvidaran las generosas p:1lp1tac1ones de
su ser.
,
1· •
"ó
y es que Emilio Berisso, intelectual en la. mas amv 1a. acepc1 n
del vocablo. estudicsn con método. con calma, sm aprcsuram1e1~to. oue
sabía mucho y que quería saber aún más; que unia a la profund1da!l del

�284

NOTAS Y COMENTARIOS

NOSOTROS

concepto, 1a gracia de la forma; que oulía su frase como un orfebre supedazo de oro; que había hecho un culto de su amor a lo bello, era también sencillamente hueno.
Y esa bondad que formaba parte de su ser, se descubría en · todas las.
manifestaciones de su inte;igencia y eu cada una de las disposiciollCS de
su ánimo. Ingénitame11te bueno, se diría que, frente a una aflicción, era.
todo él un acto de misericordia.
Los libros, con tanta frecuencia absorbentes de los sentimientos hu..
manitarios capaces de dignificar al ser humano, no habían conseguido
penetrar en su sensibilidad, no habían podido secarle el corazón.
Cultivando su cerebro, haciendo un ramillete con las flores de su jar~
din, formando honradamente su bienestar material y ante todo y en
todo momento, amparo y sostén de su hogar dignisimo, en el que fué
respetado y querido, con un respeto que era reconocimiento de su carif10
y de su justicia y con su. cariño que era veneración. pasó la vida sin odios
ni amarguras. Por eso es más cruel su desapctrición en plena vida. en
toda la iuerza de su inteligencia, cuando mucho hermoso y grande se
podía esperar de su talento y de su virtud.
·
1 Su hogar! Imagino la escena y me horroriza la idea del dolor in~
mensa de esa esposa amante, de esa madre buena. de esos hijos que se
formaron en el santo amor de la familia. al amparo del padre ejemplar
que, por darles todo, quiso ser el único encargado de cultivarles !a inteligencia y educarles el corazón. Que Dios les dé resignación para so•
portar la inmensa pena!
El teatro nacional, sobre el cual parece que sopla un viento de infortunio, sufre otro rudo golpe. Emilio Berisso era wia de sus figuw~.
más representativas.
Triunfó ampliamente con esa obra que se diría un grito del alma:
Con las alas rptas. pero no logró envanecerlo la voluptuosi&lt;lad del laurel.
Sencello y modesto) se encerró en su tie11da a trabajar cu la espera.i:1
obra definitiva. Un extraíio designio tronchó .la columna, acaso en el
preciso momento en que· se afi1"maha el capitel.
Pero la obra realizada, vasta y fuerte, quedará como un valor positivo en las letras argentinas, y también como una afirmación. en el propósito. invariahlemente mantenido, de hacer obra de alto nivel moral y
de pura evpresión artística.
En nombre de la Sociedad Argentina Ge Autores, me inclino respe-tttoso ante lós restos del autor de A la vercz de mi senda.

Isaac del V ando - Villar

jé;-

inquieh1d. En sus páginas e·ncontraron fácil cabida todos los
venes. cuyas comp0siciones se apartaban de todas las. reglas _poet1c-as v Jiterarias existentes; de ahí que, como no tenia una tdeolcgía ,definida - el ultraísmo no se conocía aún - G~c~ia incurrió en muchos errores. publicando, a veces, compos1C1ones de
escaso o de ningún valor literario.
Pero precisamente, de ahí, de esos errores~ es de donde ha
surgido esa ten&lt;lenda qne ahora se ha definido tan claramente
con el nombre de ultraísta.
Y a don Isaac del Vando-Villar le cabe el mérito de haber
mantenido durante 52 números, una revista que - como Gre,10 no era sino el instrumento de exposición de una ten&lt;li::ncia literaria en gestación, va.le decir, · el exponente de los titubeos y las vacilaciones de una juventud inquieta.

Nicolás María de Urgoiti.
mediados de este mes, se halla en Bue~os_ Aires don
1\icolás :!\Ta.ría ele Urgoiti, uno de los mas interesantes
hombres de empresa que en la actualidad cuenta España, fun&lt;iaclor de la gran Cornpaiiía La Papelera Española y de las ero1
-presas nacidas de ella: la socie&lt;lad editora "~a11:e' y ~os diarios madrileños El Sol y La Vo::: l]ue en los ultimas anos han
cambiado la mentali&lt;lad y los sistemas del periodismo espaiiol.
Además de la Argentina, el señor Urgoiti piensa visitar
e! l~ruo-uay y Chile. 1\Iuy posible es de que de su ·visita derive
una in:ensificación de las relaciones literarias y editoriales entre
-España- y estos países, que, por ciertO~ nos encantaría.

D

l!SDtt

E

s nuestro huésped el señor Isaac del Van&lt;lo-Villar, venido a
estas tierras de América con el objeto de pronunciar variaSa
conferencias a fin de divulgar las modernas tendencias literarias,
de las cuales fué, en España, uno de sus principales propulsores.
En· efecto, en medio del caos literario reinante en :Madrid,
hace~osa de tres años, cuando la influencia de los futuristas italianos por un- lado, y la de los dadaístas y cubistas por otro, habían conseguido despertar en la juventud una curios1datl, una inquietud, fué cuando D. Isaac del Vando-Villar fundó la revista
Grecia, cuyas páginas fueron un cÓmpendio de esa curiosidad o

285

"SºN

Llamamiento de; Anatole Fran~e
en socorro de los niños rusos.

niños, son inocentes y se mueren de hambre.
"
!'Si no se 1es socorre morirán cinco millones. La foto,, grafía implaca'hle os lo ha demostrado: descarnados, ~nertes,
"muelos, implorando con ojos ya opacos un bocado de altmen~?·
n Si no socorréis a esas criaturas, e_
s a imagen que habels
,, visto 05 perseguirá como un remordimiento el resto de vues-

�286

"tra vida. Pensareis: ''yo lo he visto agonizando, y me he
"apartado de él, pudiendo haberle salvado."
" Socorred a los hijos de las madres que muerieron de ham . .
" hre o que van a morir teniéndolos en brazos. Todavía un
,, tenue soplo los anima!
"J:;ad pronto un pedazo de pan ! Y que se levanten y que
vivan!!"
No olviden nuestros lectores las palabras del maestro Francc. Se reciben donaciones en los principales diarios.
Pro hambrientos de Rusia

L

NOTAS Y COMENTARIOS

NOSOTROS

exposición artística organizada en Córdoba por un grupo
de pintores, a total beneficio de los hambrientos de Rusia,
l1a obtenido un gran éxito. En el acto de la inauguración, la seíiora Leonilda Barrancos de Bermann leyó las ~llas y nobles paInbras que a continuación transcribimos:
A

"Sólo una p1gina de Checof o de Andreef, e.."Xaccrbándonos hasta la
hipcrestesi;i., p::dría aprcxirr:arncs a 1a realidad del drama ruso en toda
su tremenda ma~'11itud: oorque el oaís de las noches espectrales y d1~
las pc-r::ecuciones horribles, ha dado sit&gt;mpre por la voz &lt;le sus p·Jetas y
escritores la nota justa del sufrimiento. El canto de los homhres de1 r.eptcntrión, ccíiudcs, místiccs y buenos, es la su9erada angustia de su'i vidas
ohscuras y trágicas.
Hoy no llegan a nosotros, tra:ré.ndonos como hace treinta años d
"cscak:frio nuevo", con que irrumpieron en p'eno reinad:&gt; simholista, con
el acento brumoso, opaco. de sus \'crsos. sino que cl*an por lahi,.s de
Máximo Gorki a la !)iC'rlad de los hombres. Ha s'.do necesario, sin embargo, que mostraran la llaga abierta, les ojos desmesurad.,s. el vielttre enor ..
rr.e o vacío. el infamante montón de huesos de los moribund,1s en la desolación de las cs~ep3s, para que nu~!&gt; ra sensibilidad que creíamos casi
cu!minando en la más penetrante acuidJ.d, se haya puesto a tono con la
pavori:-sa a~nnía de veinte l' cinco millones de seres.
Seilorc!-: Sólo elevando la protesta hasta el grito p'.Xlríamos decir
cu.;nto rr.uerde al C'Crazón la suspicacia. la falta de sentimiento de solidaridad humana. la estrechez de miras de ks que en nombre de- principios,
de leyes y de formas consagradas les niegan ayuda, cspeculatldr:&gt; s'1hre el
harrhre en e!&gt;pera dd momento oportuno p3ra el go 1p~ eficaz al régimen
p'."llítico que nC's les cuenta entre sus adietes; cómo duele la ccg-uera de
los que pretenden encerrar ks hechos en el término de sus vidas. sin la
\risión del a~·er y del maiiana. atentes a la prqueñez de su cxiste_nria varia,
que no lrs prrmite ser s-:-ncillawente huenf"'S. de les que han prestado a 1a
palahra de Na,,scn el tono de i1l'prc,ación y a Alvarez del Vavo. en1re
nosotros, la cümentada forma de !)'llé1T"ica de sus conferencias!
¿ Fs creíh'e que sea neccs'.'lrin cx~licar. tratar de conmover. razonar,
mostrar la p· sihilidad de Que el hambre aiena rr!-tc a'q-n al pc-cu\io propio.
para qt1e les homhrs de fortuna. vuelvan los ojos a lf'S niñns. de rostros
marcados por el hambre y la desesperanza, como en una espantosa pesa•

281

Ri!la, y que tienden la mano clamando la vida que pueden, que están en et
ineludih:e &lt;leber de salvarles?
Desespera pensar en la exigüidad del patrimonio moral que legaremos
a las generaciüncs p:ir \·enir, sino lo acrecentamos con un sentido mis
hondo de la solidaridad huma.na.
Es de es ricta justicia que declare que los que más han dado, son los
que menos p:;sl'en. Así esta ciudad que es la m.1s rica del plÍs y asi tam•
bién los artistas nacionales - sólo faltan aquí las firmas de algunos
triunfadcres - que en Buenos Aires !lrimcro y hoy en esta ciudad ha•1
respondido generosamente al llamado espontáneo del noble pintor Carlos
Camilloni y de la comisión local. permitiendo reunir un co11junto apreciable de obras que si no es el ex9:mente m~s acah~do del arte de cada
uno, es sí de la nobleza de cs;&gt;íritu de estos sembrad ,res de belleza qui:
sahen como es de dura la vida cuJ.ndo las manos s~,stienen una l~mpara
prcpia y están todos los vien:os para arrebatarla. Por eso. sin extraviarse
&lt;'n discusicnts sobre las causas que provocan en Rusia la m:1s espJ.ntosa
&lt;1e las hambres, han dado algo mas que monedas de oro, en el amor, en
la. rebusca de la hellc1a alcanzada o no, con c¡ue trazaron un cuadro. El
.;rte supera esta \"ez. su d:m de s:mp:itía, que es el de su s::ila presencia, al
dar a los hombres hasta la misma \·ida.
Confiamos. Seiiores Artis·as, en que el pueblo de Córdoba os ayudará
a salvar la vida de esos infelices comp1ñeros vu:::stros, cs:-ritorcs. p::&gt;etas,
artistas. que se mueren en medio del espectáculo incomparable de la estepa
blanquísima."

Obras presentadas para optar a
los premios de la Municipalidad de Buenos Aires (1922)
PROSA.

El Escepticismo Contemporáneo. por :\fariano Antonio Barrenechea; El Oficial como Educador, por Enrique Jáuregui;
Ji,¿n de Historia, poi Perfecto P. Bustamante; El Deporte Arf¡rntiuo, por César Viale; Jfujcrcitas, por Josr:é Quesada; Amor,
por Josré Quesada; Juan de Caray, Fundador de Buenos Aires,
por l\atalio Abe! Varlell; En los campos de Boo~, por Roberto
A. \Yiikinson; Alta Gracia, por }.farcelo Peyret; Apuntes para
[,J Htsforia de nuestra Pintura :\' Escultura. por José ~daría Lozano 11oujan; Otros Tiempos, pot l\fo.nuel Pico; Cuentos PolíL'romos, por l\Iarcial Tielascoain; La Canción de la Aguja, por
A delia Di Car lo; !.a Montaña, por Enrique Napolitano; Historias sin imtortancia, por Víctor Juan Gnillot; La Poéttca N ucva,
¡:.or Edmundo 1lontagne; Rt•velacién, por R1quel Acller; Victoria Colomrn, por ~1oi~és Kantor; Sendas de [u:; y so111bra, por
Frnesto H. Canale; Prosas raras, por Ik:atríz Justa Gallardo;
Daile ,, Filosofía, por Roberto Cache; El dolor de vivir, por Flo·

�288

INTENTIONS

NOSOTROS

rencio J. A maya; Ideales rotos, por Leopoldo K. Wimmer; Jeslls
en Buenos Aires, por Enrique ~Jéndez Calzada; Hace trn siglo,
por E. G. Fer,1ánclez; Pcpcloco, por Fraocisco Ca,miío; Pepelocn Emptrador, por Francisco Cam:uio; El Amor Vencido, por
Gust:'.lYO 1fartínez Znviría; Bl Vengador, por Gustavo ).Jartínez
Znvi:-ía; El Secreto de una Náyáde. por :"alvador G. Rueda; E,/
Vértigo y otros cuentos, por Arturo S. 110111; Cuando todo pasa, pur Cristián Del Plata; El Alma de los Ni,fos. por Delfina
Bunge de Gúlvez ¡ Los mujeres y la 'l.'ocación, por Delfina Bunyc ele Gálvez; Las Imágenes del lnfiuito, por DeHina Uunge de
Gálvez; 1lf1Piccas de carne l' la Gata roja, por Ricardo G. Chenaut; Trrs Relalos Portc,ios, por Arturo Cancela; Críticas Extemporáneas, por J11lio A. Rinalclini; La Logia Lautaro y la /n,.
druprndr11ria de América, por Antonio R. Zúlliga; La Dcmocra•
eta Económica, por Arturo Pallejá.
POESÍA.

El Himno de mi Trabajo, por Ernesto :Mario Barreda;
Extasis, por Félix D. Visillac; La Ro::aida, por Emilio P. CorL'ere.; De las Horas Pasadas. por Ricardo 11. Llanes; La Ciudad
e11 Ruinas, por Ricardo Gutiérrez; Del Jardí,i de mis Recuerdos,
por lrene Ilarthalot; Por Gracia de Amor, por Delfina l\[olina v
Vedia de Dastianini; Ncfelibnl, por Ezequiel l\fartínez Estra&lt;law;
Wlllsira en verso, por !víayorino Ferraría; Aguas scrcuas, por
Arturo \'ázquez Cey; .lfi Rosal está en flor. pos 1lanuel J. Sampcrio; Poema de la l.lu·zria, por Horacio A. Rega Malina; El 1\fi.
/agro de las Ro.ws. por Rosalba Aliaga ~armiento; Humanidad,
por flartolomé f.alíndez; La F,strc//a fiel, por Enrique Puga Sataté; Agua que va. por Godofredo D. Coca; Poemas de Prirviu~
ria. ¡,or Alfredo R. Bu fano; Los Ag11il11chos, por Leopoldo 1larechal.

''NosoTRosº.

COSMOPOLIS

Rrt'1ir ffli"nsut'lle de littrraJurt.' a /&gt;rib!ié
HNm,:,.o.f d ..·s ¡,o,'mcs,
O&lt;'tH7Cs inéditcs

dans .res /l~nnir,s
r¡;~us,
e.JNU, ,._.marq11es,

Fran1;oit - Paul Alibert, Jo han Boj("r,
Cha~les. du B.os, Gtor,es Chennt-viCn.',
Ben¡anun Crém1eux1 I.uc1en Pabre Leó_nPau
Par~. \'alel'}' Larbaud 'Ramon
Gómt'Z de La Serna, Franz H~lÍens, F.dmond JaJouz, M;u'ct'I Jouhandn.u, James
Joyce. Prani;ois Mauriac. Pau! Morand,
Marcd Proust, Julcs Romains Julcs Sn•
pervielle, Paul Valéry, l'tc.
'

..........................

Dirttfeu,.: PIBRRB A.'-/DRE- MAY

Adminiatration:

14 rae de Rome, Paria, VIIleme.

·rur,&lt;',

''COS\{t1l'OLIS" intnesa, no ~olamen:~ ;1 •.. ~ 1, .. ••~ c-¡,aiioles.. ~in,1 ., los de
t• ,!, ~ .. l?s 1--:1,,.,. T.~clas la~ adil·ida,1es de
la \ 1-1;,. ,1,·l Art,· y ,,,.¡ p,,,-.antit"i:to
'?''l_cn:¡,ur~nc,, 5on C"X11:1··,1n,: I.:t..-r;itura,
l ','!'.•''I, l',ir,,~ •. ;~ti&lt;"• 1,l:ir11,·a,. M• M('a,
8, •~1...¡;rr,1,:1, l.:r-,n,ra, c&lt;tr.inJt"ra~, 1111,no.::r:,1,a"', ,te ~(' f"llc-U&lt;"ntran '-"ª su suma.ri'l
"COS'10l'OLJS'' "" h ~ola rn·!,.ta qu~
i_ th'&lt;!&lt;" ,!ar a tr,dos_ In$ lecto1c1, una idea
':."1.11; '"!ª rl~ la aí't,vi&lt;l.l&lt;l mtekrtual et;pa'·º;ª· S:•i. rri1.;1"&gt; !o"·" todas le ('!ocritoru de
,,1,or, Y su, n:1.1&lt;l,os gcneraki; tantJ s,,n
'.I&lt;" ;nuu:,-, ,.!,· f.1.~11.1 ,mivt&gt;r•a~ u,mo de
"vnu,!, ',::e_ i.c a,,;,,m:in al elenco de I.s
~c1:.-,~ ('nr:s:!lu;, n1do úgur.1i. Jt:" gran por•
ni:·r i,or '\J :ak111,,_ "COS'.\!Ol'OLIS"
a¡,an·,-,. t1,,1,,., J,_,, m,·,,·~. en volúmenes de
una 1-'" p;•f,'1t·.., , ei: hcrr.:o~o formato en
n1arto m:i.y,,r.
Su~cril_,i1l, ~. U níuntro: 1. r,esctas.
Sub",~npc1&lt;,n Anua!: ,,. pc-st'tas para Es-,
I'ª"ª Y Jº 11ar a el Extranjero.
Dirt-ccif)n de ~ubscripcton~ y pedidos
a la~ ,:,ficinas de "COSMOPOLIS'. Larr~
1~.
Apartad,1, so.,. o a CaLallero de llia•
ua, 28. -- .'\tadnd.
Oep,"1sito ~en~:al para !a \'enta al ~r
mayor: Sociedad General Espaf1ola de Li•
breria, Ft'rrnz, 21. Madrid. Apartado, 428.

!

Redaction:
6 rae de Phalsbourg, París,
XVIIomo.
Le N.t.&amp;o: Fren~ fr. 2 Etran¡¡u ír. 2 50
Alioiu.e.aal: ,, ,. 20
,,
., 2:/
E,khlt fl IVII tlfW l 20 ..,_pi.i,111 tar KolllQdt:

eo
.. es
Lire le numéro &amp;pecial du Ier.
Kovembre 192~, entierement conaca a VALERY LARBAUD.

•••

R,·:úra mó'nsual de LitrraturtJ y CrltitlJ
D1Rr.:·:.- : A. lfrr1,J11de:: CatJ.
Si:11nT.,1&lt;10 DI'. Ri:o.,,:nós: G1úilern10 tu

TALIA

AMÉRICA''

len. GENOVA (Italia)
OS AIRES, RIO DE JANEIRO,
~ y NEW YORK
de lo

Co■paliu,

Italiana.

�</text>
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                  <text>Nosotros fue una revista cultural argentina publicada entre 1907 y 1943. Sus fundadores fueron Alfredo Bianchi y Roberto Giusti. Su publicación fue entrecortada —en sus inicios sufrió fuertes problemas económicos—, con interrupciones en 1910, 1911, 1912, 1934, 1940. La muerte de Bianchi puso fin a la revista. En ella colaboraron autores argentinos y del extranjero.  Su creación, según Emilio Zulueta, contribuyó «decisivamente a la "integración hispánica"». No debe confundirse con la revista homónima mexicana Nosotros, publicada entre 1912 y 1914. </text>
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                <text>Nosotros fue una revista cultural argentina publicada entre 1907 y 1943. Sus fundadores fueron Alfredo Bianchi y Roberto Giusti. Su publicación fue entrecortada —en sus inicios sufrió fuertes problemas económicos—, con interrupciones en 1910, 1911, 1912, 1934, 1940. La muerte de Bianchi puso fin a la revista. En ella colaboraron autores argentinos y del extranjero.  Su creación, según Emilio Zulueta, contribuyó «decisivamente a la "integración hispánica"». No debe confundirse con la revista homónima mexicana Nosotros, publicada entre 1912 y 1914. </text>
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                <text>Ingenieros, José, 1877-1925, Colaborador</text>
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                <text>Ibarbourou, Juana de, 1895?-1979, Colaboradora</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>R.SITY
CHICAGO, ILLINOIS,
•

t¾iivenity Prae, ut1Mt1; "I'lle ~
KJ'I•• hhiú•, &amp;t1tl1ti;
' '

A.
•

�MODERN· PHILOLOGY
A JOURN'AL DEVOTED TO RESEARCH IN
MODERN LANOUAGF.s AND LITERATURF.s

Editors
M. MANLY, General Editm
WILLIAY A, NITZE, Managing Editm
CHARLES

R.

BASKERVILL

Júru. PlETSCB
GEORGE T. NORTHUP
T. ATKI~N JENKINS

$TARR W. CuTI'ÍNo

FRANe1s A. Woo»
JAMES R. HULBERT
ERNEST H. WII,KINS

JEFFEBSON B. F'LETcHER

E.

PRESTON DARGAN
VoLUME

GEORGE

FREDERIC

L.

KITTREDGE

U.A.N.L

Modern Philology

Tou PEETE CROSS
GEoRGE W. SBERBURN

Advisory Board
JAMES W. BRIGHT

CENTRAL

----

1

••

JoHN

BIBLIOTECA

I. CARPENTER
FREDERICK

XIX

November I92I

NuMBER :2

t GEORGE HEMPL
M. wARREN

tDeceaaed.
VOL.

XIX

CONTENTS FOR NOVEMBER 1921

No. 2

The Fundamental Ideas in ~erder's Thought. III .
Martin Schütze 113
Imperfect Llnes in Pearl and the Rimed Parts of Sir Gawain and tlw Green Knight
Oli~r Farrar Emerson 131
Spenser's Use of the Literature of Travel in the Faerú Queene
Ltm Whitney 143
Thomas Comeille's Re-working of Moliere's Don Juan
. Aaron Schajfer 163
~evedo, Guevara, Le Sage, and the Tatler
. W. S. Hendm 177
Observaciones sobre la Comeaia Tidea
M.Romera-J\?8b4611 187
Does Emilia Love the Prince? .
W illiam Diamond 199
The Dat.e of W innere and W astoure .
J. M. Steadman, Jr. 211
Le Doulile Mont in French Renaissance Poetry
Paul Shmeg 221.
George Hempl, 1859-1921
Starr Willard Ctdting 223
Modena Philolon III J!Ubliahed qµart,erly by the Unlvendty of Obicago at the Univendty ~ 5'760 Bilis
Avenue, Ohlcago, IIl. 1The subacnption prlce 11114.00 per year; the prtce ot single coplea III SUJO~·Order11
tor aervlce ot leas than a balt-year wlll be charged at slngle-copy rate. 1 P ~ 111 prepa.ld by the
Uahen

on &amp;ll ordera trom the Unlted Stat.es, Meslco, Ouba, Porto Rico, Panama Canal Zone, Republlc

Panama,
Boll'ria, Colombia. Honduras, NiC&amp;l'agQ&amp;. Peru, Haw&amp;Uan Ialands, Phlllppine Islands. Guam, Samoan Ialands,
SJumgbal. 1POBtage III charged extra as follows: For Canada, 20 cents on annual subecrlptlons (total 14-20),
on ~ e copies, 5 cents (totál 11.05); for &amp;ll other countrlea in the Postal Unlon, 35 cents on annual sobamip.
ttons totl!J $4.35), on single coplea, 9 cents (total 11.09). 1Pat.rons are requested to make &amp;U Mllfttancee
payab e to The lTnlverslty ot Chlcago Presa in postal or expresa money orders or bank dratta.
'l'1ae fol1cnriDc are aathorlzed to quote tbe prlcee lndlcated:
For the Brltlsh Emplre: Ts11 CA11aaroo11 Umv11q¡TT PB11ae, Fetter Lane, London, E.O. 4, Eqiand.
Yearb' subllcrlptions, includhut ~ e . 29,. 6tl. eacb; sinlde coplea, includlng. 1&gt;08t&amp;ae, '7,. ltl. eacli.
For Japan and Korea: '.l'sa MABUHN•KABUBB11&lt;1-K.uasA, 11 to 16 Nilioobááhl Tol1 Sancbome;
Tokyo, Japan. Yearly subacrlptions, includlng postage, Yen S.liO eacb; 's ingle copies, lncludlng l)08tage,
Yen2.15eacb.
For Ohlna: Ts11 MI88ION B001&lt; O0IIPANT, 13 Nortb Szecbuen Road:..Sbanghal. Yearly subacrlp.
dona, 14.00; single coplee, 11.00, or thelr equivalente in Obineae money. rostage extra, U malled dlNCt
out.alde ot Sbangbal, on yearly subscrlptlons 35 cenia, on single coplea 9 cents.
CJaima for mlulq nambera sbould be made withln the month followtng tbe regular month ot publleatlon.
The publishers expect = p l y millslng numbers free only when Io.m have been susta.ined in tranal.t and wbeo
tibe reserve stock will
t.
Bulnea cornapoadence sbould be addreased to The Unlvenñty of Obicago Presa, Chlcago, m.
c-DIIIDlcationa for tlle editon and manuacrlpt,a should be addressed to The Managing Editor ot '.MODH•
PBILOLOOT, The Untverslty ot Chlcago, Ohlcago, ru.

Bntered u aecond-claas matter July 13, 1903, at the Post-offlce at Ohlcago, Illlnoill, under the Act of Man:h 3,
18'79. Acceptance for malllng at apedal rate of postage provlded for in Section 1103, Act ot October 3, 191'7,
, authorlzed on July 15, 1918:
PJUIIITIID

IN TBB U,l,A,

THE FUNDAMENTAL IDEAS I N HERDER'S
THOUGHT. 111
Chap. 11
EXTENSION OF THE PRINCIPLE OF PERSONALITY

The essence of personality is spontaneity, conceived by Herder
as an individual force, which is the "true and real source" in the
Leibnitzian definition, or the " first cause," of action. His principie
of personality is thus a synthetic unity involving the two abstract
elements of individuality and spontaneity. In the interpretation
and application of this principie it is of the first importance to
bear in mind Herder's fundamental axiom, which was seen exemplified in the eleventh chapter of his first W aldchen, 1 and which
dominates the entire order of his thought, to wit, that concrete
individualities are the primary facts of reality and that generalizations are derivative.
He did not limit the principie of personality, as was the custom of eighteenth-century ideology, to an abstract, absolute atomic
unit called man, but endeavored to trace it in every important,
concrete relation which an unequaled gift of specific discernment
revealed to hirn. Ali of which comes to this, that he was the first
to realize and fully set forth the fundamental t ruth that the essence
• See p. 298 of chap. i of tbis essay, M odern Philolou11, XVIII (October, 1920).
[MODEBN PBlLOLOGT, November, 1921) 113

�114

MARTIN SCHÜTZE

THE FuNDAMENTAL IDEAS IN HERDER's THOUGHT

of personality can be found, not in any abstract conception of
individuality, but only in a synthetic unity (which one might liken
to the molecular entities of physics) of characteristic traits. The
eighteenth-century atomism really destroyed the substance of
individuality by eliminating the characteristic part of each concrete
form of personality. It was Herder, in transforming Leibnitz' too
abstract conception of the monad, who attained to the idea on which
rests the fundamental belief of modern humanism, and which is its
only fortress against the forces of regimentation which are growing
ever stronger in the present age-the belief that every concrete
individual is essentially different from every other and can never be
replaced.
In Herder's view, the synthetic principle of personality as
individuated spontaneity is primary but not absolute; it is universal, yet infinitely differentiated; it is an integral part of the
general physical, physiological, biological, in short, the entire mechanical, organism of nature and yet embodies a wholly spontaneous,
autonomous, and responsible force. The one problem at the roots
of all his ideas was, therefore, to trace the empirical forms of personality in all their chief relations and to define the spontaneous part
of each of these forms as the characteristic residue which could in
no manner, except by overgeneralization and indiscriminate assumption, be reduced to the terms of mechanical science or rationalistic
objective abstraction. He has thereby fixed the problem of personality in philosophy as well as in science. Neither philosophers nor
biologists have to this day been able to add material clarification to
the problem of the primary relations between the principles of
spontaneity and physical mechanism. There is no scientific or
philosophical proof that spontaneity may or may not be an integral
part of the mechanism of nature, and vice versa.
The relations which Herder indefatigably pursued throughout his
enormous intellectual activity, form three main groups, namely: the
relation of collective extension, involving particularly the conceptions of Volk and Humanifiit; the physiological relation of physical
growth, organization, and function; and that of ultimate identity or
idealization, the metaphysical relation, which culminates in the
conception of God.

Herder's gift of specific discernment and virile sense of relevance
in the interpretation of each concrete detail ,of these varying relations is unsurpassed. His fundamental problems are substantially
the problems of present humanism. And with his extraordinary
power of imagination and criticism he combined a tireless energy and
an indefatigable zeal which have made him both the most philosophic
and the most inspiring critic. Many of the details of his information are now obsolete, much of his history is wrong, many of his
scientific hypotheses are now merely rudimentary guesses, as all
concrete facts of information become either commonplace or false
in the course of time, yet his methods of analysis, his standards of
relevance and specific bearing, his genius for seizing upon the crucial
part of the expressions of personality remain substantially unassailable. He has revealed the principal factors of individual spontaneity
in its characteristic activities, and laid down, once for all, the essential forms of combination and the criteria of these entities. Thus he
is, to a far higher degree and, above all, to a much more specific·and
definitive effect than the present age realizes, the father of modern
humanism.
The subject of the present chapter is the collective relation of
Herder's principle of personality. Discussion of the other two
relations will follow next.

1

115

"VOLK" AND "HUMANITAT"

Herder's greatest critica! competence and principal imaginative
interests lay in the field of literature. Regarding, as he did, language
as the chief associative function of the mind, and literature as the
"discourse of perfect sensibility, " i.e., the discourse in which the
activities of all the senses attained fullest unity, he could not but
judge representative literature the truest and most characteristic
expression and record of the spirit of man. His first task was,
obviously, to discover the criteria of representativeness in literature.
He proceeded by analysis and comparison oí those works of literature
known to his age which were generally . accepted as the greatest.
His aim was thus inductively to ascertain both the principal qualities characteristic of each ethnic, which roughly coincided with
each linguistic, group, and those common to all these groups. The

�116

MARTIN

ScHÜTZE

THE

former would furoish the character of each ethnic personality,
the latter, what might be considered as the essential character of
humanity.
Herder's conception of spontaneity as the integral expression of
all the powers of personality associated him historically with the
general romantic naturalism of his age, which culminated in Rousseau's identification of spontaneity with nature, and later degenerated
into the extreme Romantic animistic dream of a sensationalemotional monism, in which spontaneity, while verbally raised to
infinite power, was actually reduced to a purely passive function
of the physiological mechanism of temperament in the guise of an
individual gesture of an absolute animistic fate.1 Misled by the
superficial resemblance between Herder's and Rousseau's uses of
spontaneity and nature, critica! opinion has generally acquiesced in
the assumption that Herder was really the founder of German
Romanticism, whereas in ref!,lity even when Goethe leaned strongly
toward Romanticism and Schiller wavered, at the time of his
aesthetic poems, Herder throughout maintained his uncompromising opposition to the arbitrary subjectivity essential to the
Romantic mind. By this false generalization, attention is diverted
from the most important fact that Herder was the first aesthetic
theorist since Aristotle to assert and establish with surpassing
acumen and variety of exemplification the dependence of any theory
of poetry and art on the creative processes and therewith the
necessity of directing aesthetic inquiry inductively toward these processes rather than toward absolute generalizations, whether in the
impersonal terms of Rationalism or in the subjective terms of Romanticism. Herder stood apart from both these one-sided movements.
He aimed at the fundamental subjectivity, which is the source of all
poetry and art, but he pursued his aim by the impersonal methods
of induction.
Herder1 while he differed with Aristotle in most of his particular
conclusions, yet was in essential agreement with the methods of the
founder of inductive logic, a circumstance which alone suffi.ces to
dispose of the view which groups him with the Romanticists.

FUNDAMENTAL IDEAS IN HERDER's

TuouoHT

117

He was the first modero critic and poet to collect the best and
most representative poetical productions of all the peoples to which
he had access. This, the first interoational thesaurus, he translated
with great skill and fidelity, and analyzed with the discriminating
sympathy and the enthusiasm, both disinterested and purposeful,
which distinguishes the great humanist. He hoped thus, by precept
and example, to awaken the genius of his own people, and with it
that of all the others, to a new springtide of creative idealism.
His conception of the natural man is not, as the Romantic conception, an a priori, absolute postulate but a generalization based on a
comprehensive and finely discriminating examination of all the
evidence available, and, therefore, conditioned by concrete reality.
Natural man, according to him, is a generalization derived from
comparison of the collective personalities of the existing ethnic
groups as embodied in their representative literatures.
If, now, folle personality is the primary creator of poetry, then
it must, in accordance with his and Aristotle's principles of aesthetic
induction, be also the ultimate judge of it. In other words, only
that part of a people's poetry is properly representative of it, is
properly informed with its essential collective personality, which ha.s
been approved and permanently accepted by its collective judgment.
In Herder's term, all "folle literature" must be "literature of the
people." It must be volksmassig. Herder originated the term
Volkslitteratur or V olkspoesie in its modero meaning. He alteroated
the terms frequently with Litteratur or Poesie des Volks, emphasizing
now the originative, now the appropriative, relation.
It is in this test of Volksmiissigkeit, agreement with folk character,
that difficulties enter, which, though they complicate sorne of the
detailed applications of the term V olk, are yet readily analyzed
and interpreted as consistent aspects and functions of collective
personality.1
The term V olk, "folk," has at all times been subject to much
vagueness and contradictoriness of usage. Most of this confusion
1 Thls questlon is fully discussed by Dr. Georgiana Simpson, one or my students, in
her dissertation on Be(der'• Conception of "Das Volk," which is soon to be publlshed.
The subject of the present paper, which is the collectlve aspect of Herder's theory of
personallty, involves only the essentlal criterla of tolk personality whlch determine hls
conclusions.

1 Soo for thls characterlstic Romantlc corruptlon of t he idea of spontaneity my
paper. "Studies in the Mind of Romantlclsm," M odern P hiloloq¡¡ (German Sectlon). XVI
(February, 1919), 123 ff.. 130, 131; XVII (June, 1919), 32 ff.

i

�118

MARTIN ScHÜTZE

THE FmmAMENTAL IDEAS IN IlERDER'S THOUGHT

can be removed by the observation that the difficulty is not so much
one of definition as one of valuation. That is, actually Volk is to
almost everyone a generalization of the less sophisticated part of an
ethnic or political group who work for their living and are distinguished by the qualities of mind and character associated with a more
or less simple, wholesome, laborious, responsible, sober, and unstrained
mode of life. But as to the valuation of this coliective type, two
sharply antagonistic points of view have alternately been dominant
throughout history. It was especialiy the age of Pope and Dryden,
of Louis XIV and Boileau, and foliowing Boileau's example, that of
Opitz and Gottsched in Germany, which regarded the folk and its
creative, especialiy its literary, products, with contempt and. derision,
as lacking in refinement, learning, mastery of diction, and subtleness
and elevation of thought. This aristocratic attitude toward folk
literature is characteristic of the Rationalistic movement.
The Romantic movement of the eighteenth century, on the other
hand, especialiy since its culmination in Rousseau's doctrine of the
natural man as the embodiment of perfect spontaneity as proceeding directly from the hand of the Creator, tended to idealize
the people as the highest embodiment of man, as the union of t~e
true•children of God.
In the clash of these two valuations appeared most of the
characteristics of the two movements, the Rationalistic and the
Romantic. Herder was offended by the one-sidedness of the one
as much as of the other. He was bitterly opposed to the aristocratic
sterility of Rationalism, but he was no less intolerant of the subjective
narrowness of Romanticism. He finished by combining what was
best in both, into his profound and rich synthesis, which formed
the foundations of what for several generations was, and may again
become, the motive of a new era of humanity.
Spontaneity was his touchstone. Only those types of character,
the spontaneity of which is not corrupted or weakened by false
refinements, conventions, or habits, or, on the other hand, by mob
brutality, and only those types of mind, the spontaneity of which
is not impoverished and crippled by false inteliectualism or the
egocentric emotionalism of Romanticism, or deadened by stupidity,
ignorance, and mob hypnotism, are to him truly representative of

the people. This conclusion was not, like the assumption of Rationalism and Rousseau, arbitrary and a priori, but it was derived and
substantiated by his inductive analysis of the body of literature
which he accepted as the literature of the people.
Now we see the deeper relation bet ween Herder's conceptions
of personality and of Volk, of spontaneity and Volksmiissigkeit.
They are merely different terms for the same quality as it appears
in Volkslitteratur. They are the characteristic aspects of the highest
degree of harmony between the personality of the individual author,
his subject, and the coliective personality of his native audience or
ethnic environment.
Herder concludes that ali poetry, no matter under what circumstances or by what agents it is produced, which embodies this inner
identity, is the true folk poetry. Folk poetry, therefore, is to him
the highest type and the final standard of ali poetry.
The test of folk poetry, in Herder's conception, is not that of
origin nor of form alone nor of content nor of intense stibjectivity of
feeling or objective truth of idea, but of fullest, most complete and
spontaneous, and most cherished embodiment of a people's soul in
accordance with its own permanent historical judgment. Folk
literature is the standard utterance of a people. He says:

119

. . . . It remains eternally true that that part of literature which refers
to the people must be 'Dolksmassig, or it is mere classical air bubble. It
remains also eternally true that unless we have a Volk, we lack also a public,
a nation, a language and a literature that are ours and live and work in us.
Unless our whole life is founded on the Volk we write eternally for desk
students and tiresome critics, out of whose mouths and stomachs we receive
back what we have put into them; we make romances, odes, heroic epics,
church and kitchen songs, which no one understands, no one desires, no
one feels. Our classical literature is a bird of paradise, so gaily colored, so
pretty, ali flight, ali elevation, but never with a foot on the German earth.1

He applies the same test to the folk drama. In Shakespeare he
says: "The form [of a 'living drama'] is of secondary importance.
A Fastnachtspiel or a marionette play may be true drama if it attains
a dramatic end with the people."
All works of literature, no matter when, where, by whom, or
under what circumstances they have bee'n produced or taken their
1

Üb.,. di• .J.hnli chk•it der mittltren englischen und deutachen Dichtkunat.

�120

MARTIN ScHÜTZE

THE FUNDAMENTAL IDEAS IN HERDER's TuouGHT

final forros, provided they are accepted by the V olk, are to him folle
literature. He sharply distinguishes ethnic person¡¡.lity from that
of the crowd. True folle creations and judgments have depth and
permanence and are above mere vulgar and temporary popularity.
"People," he says, "does not mean the rabble of the alley, which
never sings and creates, but roars and mutilates."1 In full consistency Herder inchides in the cla"8s of V olkspoesie, the Song of
Songs, Genesis, the Book of Job, the Old Testament, generally;
Homer, Hesiod, Aeschylus, Sophocles, Sappho, and other classical
Greek poets, including those of the Greek Anthology; Chaucer,
Spenser, Shakespeare (" who built on the faith of the people and
from it took their materials and creations"),2 Percy's Reliques, songs
from the Elizabethan dramatists generally; Parzival, Melusine,
Magellone, Artus, The Knights of the Round Table, the Legend aj
Roland in their German versions as well as in their Romanic
exemplars; the German Heldenbuch; MacPherson's Ossian, which he
in cq_mmon with his contemporaries regarded literally as ancient
Celtic poetry; the Eddas, the Scaldic poetry, which was at his time
considered primitive poetry; Minnesong; Bürger's poetry, Klopstock's at its best; church hymns, also, the "universal legends,
fairy tales, and mythologies of the peoples " 3-in short, all dramatic
and lyrical poetry and all the various metrical and non-metrical
forros of narrative adopted by the usage of a people into the common
treasure of its language.
Hís principal conclusions, which form a homogeneous whole, are
summed up in a highly synthetic arrangement in three essays,
entitled: Auszug aus einem Briejwechsel üher die Lleder alter Volker,
1773; Shakespeare, 1773; and Über die Ahnlichkeit der mittleren
englischen und deutschen Dichtkunst, 1777, in which latter he assembled
the ideas written down since 1773 and originally intended as an
introduction to his collection of Volkslieder, published in two parts
in the following two years. 4 The subject of the first and third is

folle poetry, including both the lyrical and the narrative forros;
that of the second, folle drama. For the particular substantiation
and further development of these conclusions we have to examine a
number of other works, part of which had preceded those cited, and
were therefore presumed by him to be known to his readers. Further
extensions of his theory of personality in folle poetry appear especially
in-Über den Geist der Ebraischen Poesie, in the Ideen, in his essays on
the epigram and the fable, and in many of his later collections of
papers, especially the Humanitatsbriefe and the Zerstreute Bliitter.
The subject, being basic to his view of life, occurs in one aspect or
another, but essentially unchanged, in all his serious work.
Herder's critical method, simple in principle but infinitely varied
and flexible in application, is inherent in his theory of personality.
He applies the test of individual integrity, not only to the matter
of literary discourse, but to every part of forro, from the general
principles of structure and diction to every detail of technique. All
forro is secondary to the specific individuality which it invests and
to which it holds an integral, organic relation analogous to that of
the shape of a tree with respect to its nature. All fixed, external
standards and rules of forro are rejected. With this inevitable conclusion, the antagonism between his and the pseudo-classical or
rationalistic theory of aesthetic becomes irreconcilable.
Sorne characteristic applications of the relativity, which he
attributed to all parts of the genuine manifestations of personality,
appear in the following conclusions: If an individual spirit, forming
and appropriating a true expression, is rugged or savage, the forro
must be likewise; if simple and downright, so must be the utterance;
if complex, like the "natures" of the personalities of the Shakespearean age, the forro must be analogous; and so forth.
Herder thus is the first to carry the principle of individualization
to its proper conclusions. He stands in direct opposition to the
formal principles of Rationalism, which were the necessary consequences of the rationalistic philosophy; the crucial shortcoming
of which is the falsely objective overgeneralization exposed in the
first W aldchen. This misplaced objectivity is the product of the
absence, or at best of a merely accidental and rudimentary development, of the sense for specific individuality. This lack commits

• "Volk helsst nicht der Pobel auf den Gassen. Der singt und dichtet niemals sondern
schreit und verstü.mmelt."
• Über dit Ahnlichkeit der mittleren t ngliachtn u n d deutacht n Dichtkunat, . . . • "auf
dem Glauben des Volkes bauten, daher schulen und daher nahmen."
• . . . . die allgemeinen Volkssagen, Ml!.rchen und Mythologieen."
• Unfortunately aflllcted by a later ed1tor with its present redundant and sentimental
title, Stimmen der V iilktr in Litdtrn.

121

�122

MARTIN

SCKÜTzE

Rationalism to a commonplace and false absolutism and precludes
the organic criteria of spontaneity and integral forro.
Herder's literary theory is a theory of organic relativity. It cannot be doubted that such a conception, provided it avoid the false
simplicity and purely subjective conception of integrity pertaining to
Romanticism, that is, provided it include, as in Herder's investigations
it did, all the proper factors, both objective and subjective, is the
ideal of a true interpretation of Geistesgeschichte, of the history of the
characteristic manifestations of the human mind, wbich is the essence
of humanism. For it is, as Herder never tires of asserting, in this
creative method, that the production and the interpretation of folle
literature in the bighest sense, are identical.
Tbis creative and critica! identity of the personalities of author
and audience is in Herder's view the specific character of classicity.
Tbis classicity Herder identified with "nature."
It follows that classic literature is identical with folle literature.
Classic literature is, therefore, not produced by imitation of the
masterpieces of other ages, nations, classes, and individuals. The
doctrines of the pseudo-classicists, like Boileau and Batteux and
their followers in France, and Gottsched in Germany, can lead only
to sterile perversions of the classics of past times but not to the
creations of classics for a living age. Thus it was Herder who
formulated the fundamental issues of the modern conflict concerning
literary forro.
Before proceeding farther, it is well to sum up the characteristic
results of Herder's view of folle literature so far presented. His
identification of folle literature with the classic or standard, i.e.,
the representative and best part of the literature of a people, and
also with "nature," involves an idealization, i.e., a selection determined by a judgment of value. It also implies that the collective
personality embodied in folle literature is the bighest form-of personality. We are here confronted with a very profound and interesting
problem. It is impossible to dispose of it by the simple expedient of
assuming, as is generally done, that Herder's final basis of judgment
is aesthetic. For that term itself is not as simple as it appears to
the rationalistic mind. Herder's conclusion of the integral union
of all matters of literary and artistic substance and forro with indi-

THE Fum&gt;AMENTAL IDEAS IN lIERDER's

THouoHT

123

vidual personality has removed aesthetics from its position of independence and isolation and made it an organic part of the entire
problem of personality.
The idealization involved in Herder's results is therefore not of
a purely formal character nor determined by a subjective choice,
such as is supposed to be characteristic of a purely "aesthetic"
judgment, but it is the verdict of the totality of one's judgment of
the bighest values of life itself. Herder's conclusions compel a
fundamental synthesis of ultimate etbical with purely formal values,
conditioned not by arbitrary subjective preference but by all the
concrete facts of reality or the laws of nature. In other words,
this idealization is itself the result of the same method and the same
comprehensive reach of induction wbich are characteristic of Herder's
other inquiries. They too are inherent in bis primary principle of
personality.
His argument throws an interesting light upon the final break
between Herder and Goethe in the early nineties, which was caused
by the incompatibility of the purely formal interpretation of
aesthetics developed by Schiller, who was then in the ascendent
with Goethe, with the deeper and richer view of Herder, shared by
Goethe in previous years and now misinterpreted as one-sidedly and
odiously moralistic.1
Herder's identification of the individual peoples on the one hand,
and of all humanity on the other, with nature, produces an apparent
vagueness in the meaning of the latter. Tbis vagueness, for wbich
he has been much criticized, exists, however, only ü we, as bis critics
do, assume in accordance with technical rationalistic philosophy the
primacy of the general term, that is, in tbis case, if we suppose that
an assumption of a general "nature" is the standard for all humanity
and therefore for each "natural" individual. The matter becomes
clear, however, if we bear in mind the essential principle in Herder's
order of thought, which is inherent in bis inductive method, to wit,
that the more general is secondary to the more concrete conception,
and therefore not absolute but relative. Herder attributed authenticity only to the conclusion.s substantiated by concrete reality and
within the limits covered by the latter. He followed the scientific
1

This break wlll torm the subject ot the penultlmate chapter ot thls series.

I

�124

TuE

MARTIN ScHÜTZE

method of induction wbich was first laid down in Bacon's N ovum
Organum aod is now the indisputed pride of modern science, from
wbich it gains almost daily confirmation. 1
By applying tbis principie of Herder's thought we reach the conclusion that Herder's conceptions of the particular "natures" of the
different peoples are derived from and conditioned by the extent of
bis induction from all the available manifestations of their collective
personalities. His general conception of the nature of man, bis
"natural" man, is no more than a generalization composed of those
characters common to all the individual folk personalities known to
him. It is no absolute or primary conception but limited by the
evidence from wbich it is derived.
From bis examination of folk poetry Herder concludes that the
discourse of the people in its purity is distinguished by ingenuous
sureness of expression, concreteness of vision, immediacy of contact
with reality, authenticity of perception, incorrupt originality of
thought, disinterestedness, avoidance of intellectual sopbistications,
such as symbolical or allegorical "verbal meanings, " faultless and
naive discernment of essentials, directness of attention and concentration, unfailing mastery of the substantive term, unpremeditated
firmness, and force of expression.
These qualities determine both substance and forro of folk
discourse, down to every part of structure and diction, and detail of
technique. Forro is subordinate to it. Independent principles of
forro are alien and false.
The personality embodied in tbis poetry, the ideal folk man, is
distinguished then by a perfect organic co-ordination of all bis powers.
He thinks and acts immediately, without need of deliberation,
conscious analysis, abstraction, mental division, and recombination, in short, of all the processes of ratiocination. He has perfect
integrity of consciousness, acting totally and instinctively. Whatever he does, he does, in Hamann's phrase, "with bis entire heart
and bis entire soul."
The antithesis of this ideal of personality is the "modern" man
of a later age. The epigone has lost the integrity of bis ancestors.
He has eaten of the tree of the knowledge of good and evil. The
1

See for the flrst assertlon of thls principie, his ftrst W 4ldchen, chap. xi; above, p. 113.

FuNDAMENTAL IDEAS IN HERDER's THOUGHT

125

unity and harmony of primitive man has given way to division and
dissension within him. He is confused, baffled, self-conscious,
irresolute, uncertain amid bis warring native powers. Shackled by
the makesbifts of externa! rules, wbich have to take the place of
the instinctive motions of bis now disrupted integrity, sopbisticated,
entangled in artificialities, severed from bis original source of both
creation and unified judgment, sterile and finical, lost in the trivialities of formalism, ridiculous in bis pedantry and scholastic conceit,
driven forth from the Eden of complete being into the desert of
Rationalism-there he stands amid the husks of bis false learning
and the patter of bis shallow and irrelevant disquisitions.
It is obvious that tbis ideal of the true man with its rationalistic
antithesis took its origin from Rousseau. But it receives a very
different development. It is not, as with Rousseau, an absolute
postulate, but a real induction from the whole of what Herder
conceived as the literature of the people. 1
The following quotations are from the most significant passages
of bis interpretations of folk poetry. It has seemed proper to make
such substantial selection and rearrangement from the vast mass of
Herder's writing, in order to exemplify bis main applications of bis
fundamental theory of personality.
His method of presentation in these essays differs from the first
W aldchen and from sorne others, as, for instance, that on the origin
of language, in its extremely synthetic arrangement, wbich without
the clue offered by the theory of personality is likely to lead to misunderstanding and to give an impression of confusion. His mind,
passionate and creative, gifted with an immense capacity for assimilating knowledge and with a very vivid and energetic power of specific
discernment, together with an extraordinary vision embracing a
multiplicity of interconnections between details superficially far
apart---a vision that, as it were, continually hovered over the whole
range of knowledge and legitimate inference; sensitive to every
glint of analogy and quick in the pursuit of the specific suggestions
borne by the latter; ceaselessly illumined by flashes of insight and
surprised and delighted by new avenues of surmise and combination;
sparkling with the ever varying play of secondary but interesting
1

A crlt!cal discusslon of thls concept!on 1B deferred to the second part ot this chapter.

�126

MARTIN ScHÜTzE

detail, multitudinous as the ripples in a sunlit sea; prompted by
an untiring and rich poetic imagination-a mind so abundant
found a strictly analytic forro of statement, in which each important idea could be expressed only once, too bald and rigid. He
desired to assert the whole synthetic mass of his main ideas again
and again in each group of its ever augmenting combinations and
ever ramifying distinctions. He craved to hold in one inspired,
simultaneous image, in one living and continuous focus of unity,
the sum of his knowledge.
Herder's statements, at their best, are clear and beautiful,
rich and pregnant, and convey a fuller and more varied conception
of the endless interrelation of the ideas pertaining to the focus of his
interpretation than an analytic statement could make. It must be
said, however, that at other times they are vexatious, requiring sorne
efforts of simplification. A number of misinterpretations of his
work have arisen from a complexity of presentation, caused not by
the exigencies of the synthetic order, but rather by inadequacy of
means of expression and arrangement, an inadequacy which is the
inevitable burden of every thinker who leaves the beaten track to
find new paths. By far the greater number of misunderstandings
are, however, the results of attempts, inherited from the rationalistic
and especially the Kantian critics of Herder, to force his interpretations and generalizations into the very forms of thought which it
was the primary motive and character of Herder's critica! labor to
challenge. The theory of personality is fundamentally incompatible
with the objectivé absolutism of Rationalism, and any attempt to
subject it to the standards of the latter involves a petitio principii,
i.e., an assumption of the principie at issue. Rationalism, before
applying its characteristic tests to Herder's principie, is obliged to
justify anew its primary assumptions in so far as they are at variance
with the crucial tests demanded by Herder's view. 1
The blemishes adhering to Herder's mode of statement do not in
themselves justify the common assumption, shared by both philosophical and literary critics of Herder, that his critica! methods
are confused. A synthetic, even a congested, forro of statement is
1 The logica.l lssue ralsed by Herder's theory is the subject of the last chapter of this
series.

THE

FUNDAMENTAL IDEAS IN HERDER's ToouGHT

127

not necessarily proof of lack or confusion of analysis in critica!
method. Even in his most complex statements, patient scrutiny
will reveal the persistence of his leading ideas and a power of discrimination, which rarely commits, and almost never persista in,
essential errors.
The following passages are indispensable for a comprehensive
and adequate grasp both of the substance of Herder's views regarding folk poetry and of his characteristic methods of interpretation
and exemplification.
He says in Ossian:
The spirit which actuates [the old songs] the rude simple, but great,
magical, solemn manner, the depth of the impression made by each forceful word, the freedom of the projection [der freie Wurf], by which each
impression is produced-all these characteristics of the ancients should not
be considered in the light of curiosities or oddities but as Nature. 1

And again:
You know from nature-descriptions how forcefully and firmly savages
always express themselves. They always visualize concretely, clearly and
vividly the things they wish. to express; they are directly and precisely
conscious of their purpose in speaking, not distracted by shadows of conceptions, half ideas or symbolical word meanings, nor corrupted by artificialities,
slavish expectations, timid and sneaking politics and confusing meditations;
blissfully ignorant of all these weaknesses of the mind, they grasp the compl,ete
thought and the compl,ete word, simultaneously. They either are silent or
speak in the moment of interest with unpremeditated firmness, sureness
and beauty, which all educated Europeans h.ave at all times been counseled
to admire.2

All this has been lost by our modern "pedants."
Who would find among ourselves the remnants of this firmness, must
not look for it among the pedants. Unspoiled children, women, people of
good natural understanding, formed more through activity than speculation, these are, if I have properly described eloquence, the only and the
best orators of our time. . . . . In ancient times, it was the poets, skalds,
scholars, who knew best how to join to this firmness and sureness, also
dignity, euphony and beauty of expression, but since they thus closely
united soul and tongue, instead of confusing, they supported and aided each
other, and so produced those works of singers, bards, and minstrels, which
are to us almost miracles.3
a Ouion, ch&amp;p. vili.

1

Ibid.

�128

MARTIN SCHÜTZE

THE FlmnAMENTAL IDEAS IN HEnoER's T nouaHT
Modern man has been miseducated till his knowledge has become
"falsity, weakness and artificiality 11 ¡ till we
ma.ke poems on subjeots on whioh we do not know how to think, still less,
how to meditate, and least of ali, how to exeroise our imagination; till we
pretend to passions that we do not have and ape faoulties [Seelenkrafte]
that we do not possess.1
. ... Homer, the greatest singer of the Greeks, was also their greatest
follc poet. The whole of his glorious work is not épopée, but epos, fairy tale,
Iegend, living follc tale. He did not sit down, on velvet, to write a heroio
poem in twioe twenty-four cantos, aooording to the rules of Aristotle, but
sang what he had heard, portrayed what he had seen and vividly grasped.
The same is true of the compositions of Hesiod, Orpheus, of the
chor uses of Sophocles and Aeschylus, as much as of the "little
ditties, table songs, and light airs II of the Greek A.nthology. After
sorne laudatory passages on folk poetry, he says in bitter irony:
But who would be suoh a barbarían that he should oonoern himself
with the rude people, with the dregs of oivilization, represented by fairy tales,
prejudioes, songs, rugged language ? Why-he would be like an owl among
the pretty, particolored, singing fowl, to defile our olassioai, syllable-counting
literature.
Take one of the songs which occur in Sha.kespeare or in English
oollections of this [i.e., MacPherson's] sort and strip it of its lyrical forros, of
euphony, rime, word order, the obscure progress of the melody [des dunklen
Ganges der Melodie], so that you leave nothing exoept the meaning, translated in such or such a manner into one or another language-is it not as
if you had tumbled the notes of a melody by Pergolese or the type of a print,
in disarray over a page ? . . . . How else does the poet reoeive the imprint
of the inner emotion exoept through the impression of the externa], the
sense forros, in sound, tone, melody, shape, of all the obscure, unnamable
things which flow in song as in a stream into our souls . . ..2 the more
wild, i.e., the more vivacious, the more spontaneous (je lebendiger, je freiwirkenderJ a people is, the more wild, i.e., the more vivid, free, concrete
[sinnlichnerJ, lyrioal, active, must be . . . . its songs. The more remote a
people is from artificial, scientific ways of thinking, language and literary
manner the less are its songs dead literary verses, made only for paper.
The nature, the purpose, the whole wonder-working power by which follc
songs beoome the delight, the inspiration, the impulse, the undying hereditary
treasure of a people, depend on their lyrioal character, the vivacious and, as
it were, danoelike movement of the songs, on the living presence of the images,
Übor di• Almlichkeit d, , mitUeren engliah•n und deutach,n Dichtkun,t.
• Ouian, chap. iv.

1

129

on the unity and as it were pressing abundanoe [vom Zusammenlw.nge und
gleichsam NoldrangeJ of the oontents, the emotions, the symmetry of the
words, the syllables, in many even of the letters, on the course of the melody
and a hundred other things which come and go with the living word, with
gnomic verse, and with national song. These are the arrows of this wild
Apollo, with which he pierces hearts, and on which he fixes souls and
memories. The longer a song is to endure, the stronger, the more concrete
[sinnlicher] must be those soul awakeners, in order that they may defy the
forces and the changes of time.
He asks in another passage,

Is it really true that such vivid breaks, abrupt transitions, and turns,1
are to the soul of the people, which is chiefly concrete oomprehension and
imagination,2 so outlandish and inconoeivable as our learned men and connoisseurs are trying to make us believe ?
On the contrary, they are characteristic of the peopl~: "the more in
t he character of the people, the more vivid, the holder, the more
abrupt. 113
We may add, in the spirit of Herder's comparison of folk poetry
11
with that of the "Iearned, the "pedants, 11 "the pretty, particolored
singing fowl of our classical syllable-counting literature,"4 that aII
vital and living literature is impatient of the minor connecting
thoughts in a train of large ideas, and of the minor refinements of
form in a great st r ucture of art.
There are in Germany also, Herder continues, many virile poems
in which speaks the spirit of the people. The young German poets
should write in this spirit. He quotes, among many examples,
"Haideréislein," adding a fine discussion of formal qualities, elisions,
inversions, and other forms of the compactness, vividness, and
reality characteristic of folk poetry. 5
"The folksinger," he says farther on, "does not discourse, he
paints with words and motions every circumstance and condition,
for all are parts of the picture in bis soul. 11 "That cannot be taught¡
11
it is nature.
"A vivid fol.k cannot express in song a general idea,
an abstract truth, except in that bold, vivid, and concrete manner. 11
1

Ibid., chap. ix" . . . . lebhafte Sprünge, WUrte, Wendungen."
• lbid., " . . . . slnnllcher Verstand und Einblldung."
• Ibid., "je volk:srollsslger, je lebendiger; desto kühner, desto wirkender.

• P. 28 above.
•See Introductlon to my editlon of Go,the'• Po,m, (Boston, Ginn &amp; Co.), and notes

to "Ralderllslel.o," pp. :.avUl, 187 fr.

�130

MARTIN ScHÜTZE

Even the religious hymns that truly express the soul of a folle and
so are follcsong, share in this character. The Germana have many
such, "but not any more so and more mighty than those composed
by Luther."
Of all the forms of folle poetry Herder has attempted a definition
only of song. He saya:
I do not believe that it is a composition as a picture is a composition of
pleasant colors ¡ nor that the polish and external finish is its only and main
distinction. The latter is characteristic of only one species of songa, which
I would rather call cabinet or boudoir pieces, namely, sonnets, madrigals
and the like¡ but it cannot be applied to song generally without qualifications and exceptions. The essence of song is singing, not picturing; its
perfection lies in the melodic progress of passion or emotion, which one
might name by the excellent ancient expression, air [Weise] . . . . A song
must be heard, not seen; heard with the ear of the soul, which &lt;loes not
count and measure and weigh separa.te syllables but desires the progresa of
the tune and floats on with it.
MARTIN ScHÜTzE
UNIVERSITY OP

CmcAoo

[To be concluded]

IMPERFECT LINES IN PEARL AND THE RIMED PARTS
OF SIR GA W AIN AND THE GREEN KNIGHT
There are sorne thirty lines of Pearl which are internally imperfect
in the MS, as compared with the usually regular character of the
poet's verse. Most of these, too, may be made to correspond with
the poet's normal lines by very simple means, while sorne, if not all,
may be attributed to a careless acribe.
For example, in line 72 aduhmente may be assumed to be adubbement because of the forro which appears in four similar lines of the
refrain (84, 96, 108, 120). Similarly John must be supplied in 997
~d gret in 1104 from the refrain in the stanzas of their respective
groups. In 363 and 977 an I, absolutely necessary to the sense,
has been dropped after a final vowel which a careless acribe might
have supposed sufficient for the meter. Line 1117 has been assumed
to be imperfect, but may be read with the stress on the first syllable
of delyt, since the word sometimes so alliterates in other poems.
Compare Wars of Alex., 265, 3743; Piers Plow., A, II, 68; deliteable
(delitable, dilitable) in the former at 4303, and in the latter at A, I,
32, B, I, 34; also delited in Piers Plow., A, B, I, 29. See also Pearl,
1153 in which delyt may alliterate with drof in an aabb line, of which
Northup ("Metrical Structure of Pearl," Pub. Mod. Lang. Assoc.,
XII, 326) admita twenty-five examples. Osgood emends 1201 by
inserting hym between sete and sa3te, but the expression sete sa3te
seems to me complete in itself and needs no pronoun of reference.
Line 690 is metrically perfect enough, but the sense requires sorne
emendation, as that of Gollancz or Bradley.
There remain twenty-three lines requiring emendation in order
to be as regular metrically as most lines of the poet, less than 2 per
cent of those in the poem. They are 17, 51, 68, 122, 225, 286, 381,
486, 564, 586, 635, 678, 683, 709, 825, 990, 995, 999, 1000, 1004,
1036, 1046, 1076. These di.ffer from the lines so far discussed in
that they may be made metrically perfect by the addition of a final
unstressed e to sorne one monosyllable of each line. Of them Gollancz emended in the manner suggested all but five, that is, 68,
[MOD■RN

PBILOLOOY,

November, 1921) 131

�132

ÜLIVER

F ARRAR

EMERSON
lMPERFECT LINES IN "PEARL" AND

683, 709, 825, 990, 995, but without adequately discussing the reason
for the change. Indeed, he says in bis note to hert (17):
There are sorne 60 or 70 instances of the sounding of the final e throughout the poem; most of these I have noted, in many cases restoring the metre of
the line. A consideration of these instances leads me to the conclusion that,
as far as this point is concerned, the dialect of the poem is an artificial one.

Northup, in bis excellent and painstaking study of metrical structure
mentioned above, briefly suggested adding e finally to a monosyllable in each of the lines above, except 825 and 990, wbile he
would also so emend additional lines 497, 616, 771, 776, wbich will
be discussed later.1
Osgood, in bis edition of Pearl (Introd., p. xliii), noted eighteen
lines in wbich an unstressed syllable is lacking, that is, 17, 51, 72,
122, 134, 188, 225, 286, 381, 486, 564, 586, 678, 709, 825, 990, 999,
1036, but emended only 72, adub[beJmente. He justifies retaining
the MS readings by tbis statement:
At fust sight this restoration [that is of final e in some words] is justified
by Chaucer's practice, who never omits the unstressed syllable in this metre
(Ten Brink, Chaucers S'[YT'ache und Verskunst, 2te Aufl., sec. 299), and that
of his contemporaries (Schipper, Eng. Metrik, I, 278-79). But the verse of
the North is freer, and the irregularity here considered is perfectly natural
in a poet whose usual medium is the alliterative long line; furthermore, the
omission occurring regularly in fourteen cases at the opening of the fourth
foot, and in the four other cases after the caesura, indicates that it was
intentional. I have therefore retained the MS re adings.

Leaving this somewhat extraordinary view of the poet's language
for the present, lines 134, 188 seem to me to need no emendation,
since not lacking in an unstressed syllable. They were not emended
by Gollancz or noted by Northup as belonging with the others in
requiring an additional final e in any word. No word of either line
requires an additional final e for infiectional or other linguistic
reasons.
1 It would be less necessary to consider these Unes if Northup's study had been more
fully a.ccepted, as by Osgood in bis edition of Pearl. The latter, however, has disregarded
Northup's recommendations entirely, and thus is at variance wlth Gollancz's emendations
also. Osgood also rarely recognlzes the final • as an lnflectional or synta.ctlcal element in
monosyllables, as in the dative of nouns, the datlve, weak form, and plural of adjectives,
the lnflectional or other endings of verbs. For example, in bis glossary he glves the form
a , k tor the verb, when aske is the form in ali cases but 564, and that must be so emended
for the meter. The adjectives blake, blayke are plurals in the examples occurring in the
poem, blak the singular of the flrst belng found in Clann esse, 1017. Many other examples
might be clted to prove the polnt.

"Srn

GAWAIN"

133

The assumption by Gollancz of an "artificial dialect," because
of the syllabic quality of certain final e's, and that of Osgood regarding the influence of the alliterative long line are at variance with
what we should naturally expect of any writer. We should first
try to explain apparent peculiarities of any writer's language on a
natural basis, and resort to other explanations only when the natural
one fails. When a writer is clearly imitating a language not bis own,
as in late hallad imitations, or in the Spenser imitations of the
eighteenth century, the imitation is usually clear enough in itself.
I wish to show, therefore, that emendation of all the twenty-three
lines mentioned in the third paragraph is merely a regularizing on
the basis of what may reasonably be inferred from the language
itself, at the time of the poet's writing. The final e wbich is needed
to make each line regular may be fully accounted for on the basis
of earlier forms of the words, wbich were still sometimes, if not
always, preserved. In other words, the writer was using bis native
tongue in a natural, rather than exceptional, manner.
The language of the fourteenth century, as is well known, was
in a state of transition regarding the pronunciation of the final
unstressed e. The result was a double pronunciation, especially of
many monosyllabic words, as shown by the language of Chaucer,
who has been most carefully studied in tbis respect, and of other
writers. Monosyllables with final unstressed e historically or analogically in early Middle English had sometimes lost that vowel as a
separate syllable, so that the same word might be used in either of
two forros at the pleasure of the speaker or writer. Perhaps it would
be better to say that, while the shorter form of the word was the
more common, the dissyllabic form was still sometimes used in
certain idioms.
Far from being an unusual condition, the same tbing was true
of the language of the sixteenth century. Consider in tbis respect
final -ion of nouns, wbich might be either dissyllabic or monosyllabic,
final -ed of past tenses and past participles, wbich might be syllabic,
less commonly final -es of genitive singulars, as in moones, whales of
Shakespeare. Later modern English has its analogies in many
double forros like l'll, don't beside I will, do not, many clipped words
in slang or colloquial speech, and such occasional doublets as incog,

�134

ÜLIVER

F ARRAR

EMERSON

pro tem, for incognito, pro tempore. The main difference between
English of today and that of the fourteenth century is that fewer
of these double forros are of inflectional character, for the very good
reason that we have fewer inflections. Yet the genitive singular of
monosyllabic nouns ending in s, as Jones's house, Sims's tailoring,
may still be monosyllabic or dissyllabic at pleasure, while the doublets
my-mine, your-yours depend for their use on syntactical considerations.
As compared with Chaucer, in whose language we have come to
recognize such double forros as common, the language of the Pearl
poet had fewer such doublets because he belonged to a region in
which the final unstressed e had been more commonly lost. But
this &lt;loes not mean that no such double forros should be recognized
as used by him. Absence from the MS may be easily accounted for
because the scribe of the MS belonged to a still later time than
that of the poet, while he was notably careless in other particulars.
A final unstressed e, not appearing in the MS but needed for the
meter of the line, may therefore be reasonably inferred to have
belonged to the poet's language, if it represents (1) one historically
or analogically belonging to the word in early Middle English; or
(2) one belonging to it inflectionally or syntactically, as in the dative
of a noun or adjective, the plural or weak forro of an adjective, the
inflectional ending of a verb. In such cases, either of two formsori.e with or one without unstressed final e-is possible, if required
by the meter. On this basis let us examine the needed emendations
in the Pearl Iines mentioned above, as well as those metrically deficient in the rimed lines of Sir Gawain.
In six of the lines enumerated as now imperfect the nouns hert
(17, 51), tong (225), blys (286), step (683), glas (990), if emended to
forms with final e, would make the lines entirely regular. Of these,
hert, tong, step had a historical final e in early Middle English, and
herte appears and is clearly dissyllabic in 128, 176, tonge in 100, while
stepe is the forro of that word in Clannesse, 905, the only other time
in which it seems to be found in the poems of this author. Blys is
an Old English feminine which in early Middle English had regularly
assumed an unstressed final e by analogy, and blysse not only occurs
sixteen times (not fourteen times as Osgood enumerates) to blys five

lMPERFECT LINES IN

"PEARL"

AND "SIR GAWAIN"

135

times in Pearl, but is clearly dissyllabic in 397 and 611. Besides,
Iike hert (51) it is a dative in 286, the line under discussion, and on
this account alone might have retained an earlier syllabic final e.
Again, in all other instances of the word within the line it appears
before a vowel, weak h, or an unstressed syllable, and would be
monosyllabic on those accounts whether written blys or blysse.1 At ·
the end of lines 372, 384, 396 it may have been a dissyllable. Glas
is an Old English neuter which, like other such neuters, sometimes
assumed final unstressed e by analogy of obligue cases and plurals.
It appears as glasse twice in the poem, once (1025) before an unstressed syllable and therefore monosyllabic, once (1106) at the end
of the line and then possibly a dissyllable; see also examples of the
dissyllabic forro in Matzner. On all accounts it seems to me better
to read glasse in 990 rather than to supply a new word before burnist
as &lt;loes Gollancz. To sum up, there is ample reason to emend the
nouns hert, tong, blys, step to herte, tonge, blysse, stepe in the lines
suggested, and probably glas to glasse.
In thirteen lines monosyllabic adjectives without final unstressed
e in the MS, if emended for one linguistic reason or another, would
render those lines entirely regular. These are the adjectives fyrst
(486, 635, 999, 1000), hy~ (678), ilk (995), long (586), rych (68, 1036),
self (1046, 1076), Prud (1004), wlonk (122). Of these all but ryche
and possibly hy~ are monosyllabic adjectives which may be emended
on inflectional or syntactical grounds. Thus wlonk, monosyllabic in
the singular in 903 and 1171 and regularly in the poems, is a plural
in 122 and should be wlonke for that reason. Four of the remaining
monosyllabic adjectives require the weak forro with final syllabic e in
eight instances. Fyrst and jJryd are ordinal numerals and regularly
weak, so that on that account should be fyrste, jJryde (or prydde) in
the lines in which they occur. These are the only examples of the
former as an adjective, but jJryde (jJrydde) is dissylabic in 833, and
probably in 299. In ali these examples of fyrst and jJryd they are in
dative phrases, and this is an added reason for emending with final
e. Ilk appears in the weak form ilke and dissyllabic in 704, and
there is no reason why it should not be of the same ·forro in 995.
1 Thls implies that bredf-ul is stressecl on the second syllable in 126, but blt1• may
there be explained. as a monosyllable before the caesura.l pause.

�136

ÜLIVER

FARRAR

&amp;fERSON
hiPERFECT

Self is usually an intensive pronoun in the poems, but in three
instances is an adjective and in two of them weak (1046, 1076), so
that it should be emended to selfe (selve) . Compare the weak selve
in Chaucer, Troil., IV, 1240; H.F., 1157; C.T., A, 2584, among
other examples. In the remaining example of the word as an adjective (203), it occurs in a dative phrase in which case self or selve may
be read, but it is there probably unstressed and doubtless for that
reason a monosyllable in the MS.
One monosylla.bic adjective, long in the da.tive phrase f or long
3ore (586), should read longe in keeping with its forro in many similar
expressions; compare my Mid. Eng. Read., sec. 139, Clannesse, 769,
a.nd Chaucer's B. of D., 20, 380. For other monosyllabic adjectives
with inflectiona.l syllabic e in dative phrases, see brode (650), same
(1099), tenj)e (136), and in Gawain, fyne (1239),j)rinne (1868).
Ryche had final e historically and in the examples 68, 1036 is a.
plural, so that for both reasons it should become ryche. In all other
instances in the poem the word occurs before a. vowel, weak h, or an
unstressed syllable, and thus might ha.ve been written either rych
or ryche. In Gawain, 586, however, ryche is dissyllabic in a dative
phrase. Hy3 (678), originally monosyllabic as was OE heah, also has
the dissyllabic form hy3e by analogy of obligue case and plural
forms, as in 401 and Chaucer's Troil., 111, 1207.1 The MS hy3,
therefore, may stand for a plural of the monosyllable or for the
disyllabic form, but in either case should be hy"5e. So its dissyllabic
weak form in 395, 1051 may be accounted for in the same way. The
weak hy"5e of 596, 1054 may be dissyllabic, but, on the other hand,
these exa.mples of hy3e Kyng, hy3e God ma.y be retentions of the
Old English compounds heah-cyning, heah-god, with final e not syllabic before the second element of the compound. Compare for
similar possible compounds hy"5e masse (Pat., 9), OE heah-nuesse;
hy3e tyde (Gaw., 932), OE heah-tid, and with the last hy"5 seysoun of
Pearl, 39. In a.U these examples the first element alliterates, while
the second element is less fully stressed, as usually in compounds.
, Skeat accounts for a dissyllablc h•iuh• In the Troilua pa.ssage (see glossary under
h•iuh) as a "def. torm. therefore read the helghe." In thls I thlnk he is mlstaken In
talling to note that OE ha11h became both ME h11 (h•iuh, h113) and h11• (h•iuho, h11o•l wlth
11.nal • by analogy. Besldes, the Troilu, hoiuh• uod Is exactly equlvalent to OE hlo.h-uod
as used In the OE Psa.lm 66 :2 (Grein-Wlllker, Vol. III, Partil, p. 91) ic cl•o"Piu• to ho11h-god•
(d,um 11Uiuimum), and need not be regarded asan example of h•iuh• in a weak form.

LmEs

IN

" PEARL"

AND

"Srn GAwAIN"

137

In three and perhaps four lines an inflectional final e, if added to
verbal forms, would make those lines metrically regular. Two of
these verbal forms are carp (391) a.nd ask (564), the first appearing
as carpe and dissyllabic at 949, the second as aske and simila.rly a.
dissyllable at 316 and 580. In the only other case in which either
word could ha.ve syllabic e, carpe of 753, a. past tense form with
omitted or absorbed final d, the e is a. separa.te syllable. Aske (910)
precedes a vowel and is necessarily monosyllabic. Besides, as
Northup points out, three other infinitives within the lines of the
poem ha.ve syllabic final e, hyre (507), take (552), sete (101), and I
may add from Gawain, holde (1043). The past tense wro3t (825)
should be wro;te, a final e being sylla.bic in the pasts 0"5te (341),
herde (873), glente (1000). In Gawain the past made is dissylla.bic
in 687, and perhaps herde in 690. In all other examples of the past
tense wro"5t, it occurs before an unstressed syllable or syllables and
would have been monosyllabic whether written wro"5te or wro3t.
Line 709 has been regarded as unmetrica.l, though not altered
by Gollancz or Osgood. Kolbing, on the other hand, thought it
required emendation, and proposed arede for rede, while Holthausen
(Arcltiv für neueren Sprachen, CXXIII, 242) suggested inserting so
before con. It may be pointed out that con might be assumed to be
a subjunctive cone (conne) instead of the usual indicative, and thus
be in accord with the subjunctive loke in the next line. The subjunctive cone (conne) would then be dissyllabic and supply an extra
unstressed syllable before rede, as the subjunctive dele is dissyllabic
in Pearl 606. Compare also stod in Gawain, 1768, which is subjunctive and should be stode in rime with the plural adjective gode of
line 1766.
The additiona.l lines which Northup proposed to alter by adding
an unstressed e to your (496), gret (616), kyn (771), much (776), can
be read as they stand, and thus do not require emendation in the
sense of the lines already discussed. If emended to youre, grete,
muche, these adjectives would take the stress from the comparatively unimportant words in (497, 776) so (616), thus making the
lines somewhat smoother in their metrical flow. Yet this alone
does not seem to me a reason for the cha.nge. It is more to the
point that your and much, if emended, would be explained as not

�138

ÜLIVER FARRAR EMERSON

impossible datives in dative phrases. We ha.ve no further data in
the poem on which to determine the emendations, since in all other
ca.ses of the words within the lines, nine for your and eight for much,
they are either themselves unstressed, or appear before a vowel,
weak h, or an unstressed syllable. They could not be dissyllabic
in such situations.
Gret, on the other hand, has no final e historically or as a rule
if ever for a.nalogical reasons, although grete at the end of line 637
may be a.n insta.nce. In the twenty-three examples of the word in
the poem, not counting 1104 in which it must be restored, gret (grete)
occurs before a vowel, weak h, or an unstressed syllable, so that we
ha.ve in them no data for th~ a.ssumption of grete in this ca.se.
At the end of a line grete is a plural in 90 and a dative in 560, but
whether the final e is syllabic in these cases dependa upon the
question of the syllabic character of final e in other places. In
Clannesse the singular is regularly gret. All things considered it
seems doubtful whether gret in 616 should be emended.
Kyn (771) is an Old English neuter which sometimes becomes
ME kinne by a.nalogy of obligue case and plural forms, so that it
may be emended here. In the two other examples in which it
appears in the singular, 755 and 794, it occurs before a vowel or
wea.k h and could therefore not be dissyllabic. In both these
insta.nces, however, quat kyn, the same expression as in 771, is
stressed on the second element. If such st ress belongs in the line
N orthup proposed to emend, as I think it does, the emendation to
kynne is inevitable. To Northup's example of kynne in Piers Plow.,
B, V, 639, may be added B, XI, 290, but that in Orm 1051 does not
seem to me a case in point.
While considering t he lines which may possibly be emended by
addition of a final unstressed e to a monosyllablé for inflectional
reasons, we may note that 87 may belong here. In this line, if
jlavore'5 is to be stressed on the first syllable, as seems likely from
the alliteration, then the plural adjective frech before it must become
freche (fresche) , as in Gawain, 122. The line may be read, however,
with stress on the second syllable of fiavore'5, in which case frech
would rema.in monosyllabic before an unstressed syllable. It is
impossible, therefore, to expresa more than one's general choice of

!MPERFECT LINES IN "PEARL

11

AND

"SIR

GAWAIN 11

139

two possibilities. My own would be, beca.use of the probable alliteration of the line, to emend the adjective in accorda.nce with principles la.id down for the plurals of other monosyllabic adjectives in
similar instances.
To turn to our second poem, in Sir Gawain and the Green Knight
there are 404 rimed lines, not counting the 101 tail rimes which close
the irregular, unrimed stanzas, and are separately numbered by
Morris. A very few of these rimed lines are metrically deficient, as
84, 249, 736, and perhaps 1016, which seem to require an added
word. Thus in 84, soth should probably be sothly, no adverbial
sothe appearing in the poems, the scribe perhaps mistaking soth for
the noun or adjective. Some such addition as word or speche would
appear to be needed after cast in line 249, and some such word as
ry'5t before wel in 736. Perhaps a Pe should be supplied before
trumpe'5 in 1016. But I am now especially interested in lines which
are metrically deficient by the probable omission of an inflectional
or syntactical final e, as in the lines of Pearl already discussed.
Taking these in the order of nouns, adjectives, and verbs involved,
the noun M e'5el,.mas in 532 should be M e"5el-masse. The last part
of the compound, OE m&lt;llSse, has final e historically, and usually in
these poems; compare masse in Cl., 51, and Pat., 9; Kryst-masse in
Gawain, 37,734; crysten-masse in Gawain, 502, but crysteTHnas, 985;
and even mas in rime (Pearl, 1115), in which masse is possible. The
parallel form messe in rime (Pl., 497) is also in point as more likely
the Old English variant messe than the OF messe; cf. messe-quyle
in Gawain, 1097.
In line 35 the adjective lel is plural and should be lele on this
account, as well asforthe meter. Similarly, in line 1177 the adjective
derk is weak and for this reason should ha.ve the form derke,. thus
completing the line metrically. In verbs there are ·no examples
within the lines which require change for metrical reasons, but in
three instances changes of verbs in final position should probably be
made. Thus in 1146 the past plural '5od should probably be '5ode
to rime with the plural adjective gode in 1148. As already indicated
a.hove the subjunctive stod of 1768 should be stode for inflectional
reasons, and the rime word of 1766 is the plural adjective gode as
in 1148. In 1975 the infinitivefionk should probably bejJonke, as the

�140

ÜLIVER

F ARRAR

IMPERFECT

EMERSON

L1NEs IN "PEARL" AND "Srn GAwAIN"

141

twenty-four before the second stress. In any case the reason for
more omissions of syllabic final e before the fourth stress than before
the second or third is simply that there was more opportunity for a
careless scribe to make such omission. Moreover, the proportion of
omissions in the two places is essentially the same, as we should
expect it to be if it were a matter of careless copying. The argument
from intention on the part of the poet falls to the ground completely.
Again we may rea.son with confidence that the emendations, justified
as they have been from the point of view of infl.ection and syntax,
are not barred by any intention on the part of the poet, whether in
imitation of another literary form or not.
The purpose of this paper is to emphasize the relation of linguistic
facts to the metrical irregularities of Middle English poetry, through
application to two poems belonging to the same time and district,
and generally believed to be by the same author. Such examination
would seem to be unnecessary but for the frequent disregard of such
essential facts of language in the Middle English period. Many
glossaries of Middle English works are prepared with slight regard
for them, notwithstanding such care in this particular as Skeat exercised in the glossaries to Piers Plowman and Chaucer. Questions of
metrical regularity or irregularity are often discussed with little
consideration of their importance, as in the otherwise valuable
editions of Pearl by Gollancz and Osgood. It is hoped the paper
may also call attention to the importance of further investigation of
linguistic problems in this important period.

rime word wlonk, a plural of the adjective, should probably be wlonke.
For the latter compare the suggested emendation of Pearl, 122.
In conclusion let me return to the reasons Osgood suggested for
retaining the MS readings in most of the P earl lines he was discussing. His first suggestion, that the poet was perhaps infl.uenced
by the long alliterative line, rests, it seems to me, on a wrong assumption. It implies that the poet, when working in the medium of the
long alliterative line, would use a language somewhat different from
that naturally spoken by him and others in bis age and district.
Now I know of no reason to believe that the language of the long
alliterative line ever differed essentially from the language of ordinary life. That it was not as regular syllabically as the line of four
stresses used in Pearl rests upon its previous bistory and later development, but that does not indicate that the language used in the
two forms was different in any important particular. Only if the
poet were consciously imitating a form not naturally his own, could
this be true, and of tbis no proof has been offered or I think can be
presented.
Again, Osgood argued that, in the lines he cited, the omission
of e in the unstressed syllable "was intentional," because in fourteen
of the instances it occurred "at the opening of the fourth foot, and
in the four other cases after the caesura." Yet in contravention of
bis own point he amended adulrmente (72) to adubbement, because the
longer word is shown to be correct by its use in similar position at
the end of the four succeeding stanzas. Omission of the e in tbis
case, far from being intentional, must have been merely a scribal
error.
The argument from the frequency of omission before the fourth
stress rests on no more certain basis. Osgood failed to note how frequently the final e which might have syllabic value is preserved before
the various stresses. An examination of the first 200 lines of the poem
shows some thirteen instances in which a final e is still preserved
before the fourth stress, as compared with four instances before the
second, and at most only one (rourde 112) before the third. If the
proportion holds good for the remaining lines of the poem, as. we
may reasonably believe it will, then there are at least seventy-eight
instances of final e before the fourth stress, compared with some

ÜLIVER
WESTERN RESERVE U NIVERSITY

•

F ARRAR

EMERSON

�SPENSER'S USE OF THE LITERATURE OF TRAVEL IN
THE FAERIE QUEENE
I
Although this article aims chiefly to describe that curious interwea.ving of the mythical and the real which produced the voyage of
Sir Guyon to the Bowre of Blisse in the twelfth canto of the second
book of the Faerie Queene, it may be of interest to note by way of
preface that there are scattering and fragmentary references throughout the Faerie Queene to the voyages of the sixteenth-century seamen,
to the countries new found by them, and to curious and interesting
facts about the inhabitants. There is clearly an attempt to utilize
bits of the current travel lore for artistic purposes.
Among the passages which merely mention such new names as
Peru and America, the best known is probably Spenser's famous
"defence" of the Faerie Queene in the Prologue to the second book.
Some people, Spenser fears, may account "all this famous antique
history" as only the "aboundance of an idle braine," but, he goes
on to say, other things would have been thought impossible a generation or two ago which are now proved true:
Who euer heard of th' Indian Peru t
Or who in venturous vessell measured
The Amazons huge riuer now found trew?
Or fruitfullest Virginia who did euer vew?
Yet all these were, when no man did them know.1

Spenser might well defend on this ground the wonders that he tells,
for many of them are drawn from the relations of the voyagers themselves. Incidentally these lines fix the date of this Prologue as not
earlier than 1584, for that was the date of the first voyage to Virginia
by Amadas and Ba.rlowe.
• Faeri• Qu,en,, II, Prol. 2, 3. Other rerenmcee are: II, x, 72, arererence to America;
II, x:1, 21, stanza on the bows and arrows o! the Indlans; III, ü, 6, "the Atrick Ismael and
the Indian Peru"; V, x, 3, "the Americke shore, the utmost margent of the Molucu."
[MODHN PHILOLOOT, November, 1921)
143

�144

Lo1s W HITNEY

More interesting is Spenser's second reference to the river of the
Amazons (IV, xi, 21, 22) :
And that huge Riuer, which doth beare his name
Of warlike Amazons, which doe possesse the same.
loy on those warlike women, which so long
Can from all men so rich a kingdome hold;
And shame on you, O men, which boast your strong
And valiant hearts, in thoughts lesse hard and bold,
Y et quaile in conquest of that land of gold.

Spenser, then, was familiar with the tales, and there were many of
them, of the Amazons in America. The very first voyagers brought
back stories of islands "in whyche dwell only women, after the
manner of them, called Amazones."1 With the descent of the
Amazon River by Orellano in 1540-41, the Amazons were henceforth
associated with that region. Thevet, in bis Singularitez de la Franr,e
Antarctique, translated from the French and published by Bynneman
in 1568, devotes a chapter to telling "How certaine Spanyardes
arrived into a country, where they found Amazons," but Spenser
must have heard, rather, some such stories as those referred to by
Herrera in bis General History of the Western Indies, 1601-15, Decade
VI, Book ix:
Captain Orellano, by means of a vocabulary which he had made, asked
many questions of a l!aptured Indian, from whom he learned that that land
was subject to women, who lived in the same way as the Amazona, and
were very rich, possessing much gold and silver. They had five houses of
the sun plated with gold, their own houses were of stone, and their cities
defended by walls; and he related other details, which I can neither believe
nor affirm, owing to the diffi.culty of discovering the truth.2

Spenser, however, seems to have made little or no use of these stories
for bis Amazon episode in the fifth book.
Spenser describes the feather dresses of the lndians in the stanza
on Fancy (111, xii, 8):
His garment neither was of silke nor say,
But painted plumes, in goodly order &lt;light,
Like as the sunburnt Indians do aray
Their tawney bodies, in their proudest plight.
• Richard Eden, A treat11ae o/ the newe India . . . . a/ter the deacription o/ Sebaatian
MQnater, London, 1553, in Edward Arber, The Firat Three Engliah Book, on Americe&gt;
(Edinburgb, 1885), p. 30. Otber references to tbe Amazons are to be found in tbe same
work, p. 24, and in tbe Decadea o/ the newe worlde o/ We,t India, pp, 69, 70, 177, 189.
• E:z:pedition, into the VaUe11 o/ the Amazon,, trans. and ed. by C. R. Markbam
(Hakluyt Society edition), p. 36.

THE

LITERATURE OF TRAVEL IN THE "FAERIE QUEENE"

145

There are a number of descriptions of the feather dresses in the travel
books. Perhaps the following one from Eden's Deoodes suggests the
"proudest plight" as well as any: "Whereuppon they which were
sente to lande . . . . makynge a great shoute for ioye of their
•
victory, sette them selues in order of battayle,
and so keping their
array, returned to the shippes laden with spoyle of those prouinces,
and shynynge in souldiers clokes of fethers, with faire plumes and
crestes of variable colour."1 It is barely possible of course that
there had remained associated in Spenser's mind three facts from the
Discouerie of Morum Bega, which was included in Hakluyt's Divers
V oyages, 1582. There is in this account a description of a number
of tribes. Of one we are told that they were "clad with the fethers
of foules of diuers colours"; of the next that "they &lt;lid not desire
cloth of silke or of golde, much lesse of any other sorte"; and of the
next that "the people differ much from the other. . . . . They
cloth themselves with Beares skinnes, and Leopardes, and sealles,
and other beastes skinnes."2 Note now in connection with Spenser's
description of the feather dress the first line of the stanza quoted
above, "His garment neither was of silk nor say," and the description
of Daunger, three stanzas below:
With him went Daunger, cloth'd in ragged week,
Made of Beares skin, that him more dreadfull made.

The coincidence is interesting, but not entirely conclusive.
Spenser has a number of descriptions of savages. There is the
savage man with a gentle disposition in VI, iv, and there is the
nation of cannibals in VI, viii, both of which have so many counterparts in the travel books that it is needless to point out specific parallels. More interesting, however, is the "wilde and saluage man"
(IV, vii, 5-7), the various aspects of whom represent an ensemble
from diverse sources. He may be in part a reminiscence of the folk
character of the wild man, or "wode man," who figured in Elizabethan
pageants.3 This wild man was usually hairy (cf. IV, vii, 5), carried a
1 Arber, op. cit., p . 160.
Otber descriptlons are to be found In Tbevet, op. cit., p. 39,
and Girolamo Benzoni, Hi&amp;tor11 o/ the New World, shewing hi• Trn•els in America, from
A.D. 1641 to 1668 (Hakluyt Society edition), p. 178.
• Di..ra Vo11ao••• ed. by J. W. Jones (London, 1850), pp. 63, 65, 70.
a Robert Witbington, Engliah Paoee&gt;ntr11 (Cambridge, 1918), p. 72 ff. Frederick S.
Boas, Uni•erait11 Drama in the Tudor Aoe (Oxford, 1914), p. 161, gives a quotation from a.
diary !or January 8, 1582, wbicb mentlons such a "savage."

�146

Lo1s WmTNEY

THE LITERATURE OF TRAVEL IN THE "FAERIE QUEENE"

wooden club (cf. IV, vii, 7), and was "with a wreathe of yuie greene
Engirt about" (cf. IV, vii, 7). He was not, however, large-lipped and
long-eared as is Spenser's wild man. 1 Hairy men are of course frequently met with also in the travel books, but large lips and long
ears are of rarer occurrence. Spenser writes:

The pilote which owre men brought owt of the llandes of Molucca toulde
them that not farre from thense, was an Iland named Arucetto in the which
are men and women not past a cubite in height, hauynge eares of such byggenesse that they lye uppon one and couer them with the other.1

His neather lip was not like man nor beast,
But like a wide deepe poke, downe hanging low,
In which he wont the relickes of his feast,
And cruell spoyle, which he had spard, to stow.

Marco Polo, describing the inhabitants of Zanzibar, writes, "They
have large mouths, their noses tlrrn up toward their forehead, their
ears are long, and their eyes so large and frightful, that they have
the aspect of demons."2 This description taken in connection with
the rest of Spenser's picture, is fairly close, but there is a closer
parallel in Mandeville: " And in another isle be folk of foul fashion
and shape that have the lip above the mouth so great, that when
they sleep in the sun they cover all the face with that lip."1 This,
to be sure, is the upper lip, but the transfer was a simple matter.
Spenser, it is true, may be following a Celtic tradition here. In the
story of Kilhwch and Olwen, Gwevyl, the son of Gwestad had lips
so large that he could drop one below his waist and cover his head
with the other.•
As for the ears, Spenser's lines are:
And downe both sides two wide long eares did glow,
And raught downe to his waste, when up he stook,
More great then th' ea.res of Elephants by Indus flood.

In Mandeville, a few lines below the description quoted above, is
found: "And in another isle be folk that have great ears and long,
that hang down to their knees." Eden has two references to long
ears. In his translation of Sebastian Münster the Spaniards are
told that there are men
not onely with hanging eares, but also with eares of such breadth and length,
that with one of them they myghte couer theyr hole head. But the Spanyardes, who soughte for gold and spyces, and not for monsters, sayled
directly to the llandes of Mollucca.
• Withington, op. cit., p. 54, mentlons the fact that tbe pagea.nt figure of the glant
sometlmes had '"large ears" and " big mouths." but he cites no examples.
• Th• Tr4•el• o/ M4rco Polo, the Veneti4n, ed. by Thomas Wrigbt (London, 1854),
p. 432. Cf. Eden, op. cit., p . 23.
• The Tr4v.Z• o/ Sir John M4nd ..ille, ed. by A. W. Pollard (London, 1900), p. 196.
• Th• Afobinoqion, ed. by Alfred Nutt (London, 1904), pp. 112-13.

147

And in his Decades:

Spenser seems to have made use of either Marco Polo or Mandeville also for an ítem in his description of Maleger. Maleger, we are
told (II, xi, 26), fled on a tiger:
And in his flight the villein turn'd bis face,
(As wonts the Tartar by the Caspian lake,
When as the Russian him in fight does chace)
Unto his tygres taile, and shot at him apace.

Mandeville writes:
And ye shall understand that it is great dread for to pursue the Tartars

ü they flee in battle. For in fleeing they shoot behind them and slay both
men and horses.2

And Marco Polo:
When these Tartars come to engage in battle, they never mix with the
enemy, but keep hovering about him discharging their arrows first from one
side and then from the other occasionally pretending to fly, and during there
flight shooting arrows backwards at their pursuers, killing men and horses,
as ü they were combating face to face.3

This characteristic is less frequently mentioned in sixteenth-century
treatises. It is scarcely possible that Spenser could have seen a
reference to the custom in a manuscript copy of Giles Fletcher's
Of the Russe Common W eaUh, a book which was the fruit of a diplomatic mission to Russia in 1588, but which was not however published until 1591.
To mention a final example, the picture of Disdain (VI, vii, 43)
goes back in part either directly or indirectly to travel books of a
different class :
He wore no armour, ne for none did care,

As no whit dreading any liuing wight;
But in a Iacket quilted richly rare
Upon checklaton he was straungely dight,
And on bis head a roll oí linnen plight,
Like to the Mores of Malaber he wore;
With which bis locks, as blacke as pitchy night,
Were bound about, and voyded from before.
• Op. cit., pp. 34-36, 260.

• Op. cit., p. 165.

• Op. cit., p. 136.

�148

Lo1s WmTNEY

THE LITERATURE OF TRAVEL IN THE "FAERIE QUEENE"

The keynote phrase in this passage is the "Mores of Malaber."
There are many descriptions of Malabar in the travel books, but in
few of them are the inhabitants referred to as Moors. Even Marco
Polo is too discriminating to give them that name. The phrase is
probably to be traced back to sorne Portuguese travel book, for the
Portuguese writers had the habit of referring to all Mohammedans
indiscriminately as Moors. Especially is the Book of Duarte Barbosa
full of the phrase, "the Moores of Malabar." This travel book was
probably completed about 1518 and was translated into Italian by
Ramusio and included in his collection of voyages. Spenser may
possibly have gleaned his description of the dress of Disdain from
Barbosa. Following is Barbosa's description of the costume of the
kings of Malabar: "Sometimes they clothe themselves with short
jackets open in front, reaching halfway down the thigh, made of very
fine cotton cloth, fine scarlet silk, or of silk and brocade. They
wear their hair tied upon the top of their heads, and sometimes long
hoods like Galician casques." 1 Elsewhere he speaks of the use of
cloth of gold (Spenser's "checklaton "): "They go very well attired in
rich cloth of gold, silk, cotton and camlets. They all wear turbans
on their heads, these turbans are long like Moorish shirts."2
Fragmentary as these passages are, they indicate clearly one of
the more remote and curious ramifications of Spenser's interests.
Whether Spenser actually read the Book of Duarte Barbosa or Thevet's
Singularitez, or Eden's Deoodes, or got his material from them by
sorne indirect means, is a relatively unimportant question. The
interest in the strange and exotic forros of life and manner of living
so picturesquely set forth by them remains.3 In the following section

we shall see how he blends material from the travel books with various
legenda and fictions and creates from the combination a faery voyage
peopled with "shapes that haunt thought's wildernesses."

1 A deocription o/ the Coaat&amp; o/ Eaat A/rica and Malabar in the Beginning o/ the 18 c.
b11 Duart• Barbo•a, trans. by the Hon. H. E. Stanley (Hakluyt Sociéty edition), p. 104.
• Haklu11t Societ11 edition, Ser. II, Vol. XLIV, p. 120.

• It is interesting to note in this connection that Gabriel Harvey, Spenser's close
friend and gulde in matters intellectual, had apparently a very considerable acquaintance
with the travel books. In Pierce' • Supererogation we read: "But read t he report of the
worthY Westeme discoueries, by the said Sir Humlry Gilbert; the report of the braue
West-Indian voyage by the conduction of Sir Fralncis Drake; the report of the horrible
Septentrionall discoueryes by the trauail o! Sir Martin Forbisher; the report of the
pol!tlque discouery of Virginia by the Colony of Sir Walter Raleigh; the report of sundry
other famous discoueryes and aduentures, publlshed by M. Rychard Hackluit in one
volume, a worke of importance," etc. See Gregory Smith, Elizabethan Critica! Easa11•
(Oxford, 1904), II, 261-62. The possible lnfluence of Sir Walter Ralegh on Spenser need
only be mentloned.

149

11
It is perhaps generally recognized that the voyage of Sir Guyon
under the guidance of the Palmer and with the help of the "heedfull
Boateman" to the Bowre of Blisse in the twelfth canto of Book II of
the Faerie Queerw resembles in certain respects the medieval Legend of
St. Brandan, but the points of similarity between the two have not, I
believe, been pointed out in detail, nor have there been discussed
certain other possible sources, which I should like to offer, for various
passages in this canto.
Let us consider first the Legend of St. Brandan and its possible
relation to the voyage of Sir Guyon. The legend was easily accessible to Spenser. It seems to have been very popular in the Middle
Ages, for it survives in many versions. There is a Latin version
which has been edited by Jubinal from "les manuscrits de la Bibliotheque du roi," together with a twelfth-century French prose translation and a French metrical version from the thirteenth-century
Image du Monde of Gautier de Metz. 1 This Latin version is
somewhat longer than the Latin version of Capgrave in the Nova
Legenda Angliae. Capgrave's version was published in English
by Wynkyn de Worde in 1516. There is also an English prose
version of the legend in the Golden Legend. The text from which I
quote is from Wynkyn de Worde's 1527 edition of the Golden Legend.
Besides the English prose version in the Golden Legend, there is a
Middle English metrical version in the Southern Legend CoUection
of the late thirteenth century or early fourteenth century. 2 There
are various other Latin, French, and Anglo-French versions, 3 but I
1 A. Jubinal, La Ugt nde latine de S. Brandaint&amp;, a•ec une traduction inldite en prose
et en P°'•i• Romanea (Paris, 1836). There is another Latln MS, edited by Schrllder,
1871, which I have not been able to see. For references to critica! papers on the subJect
see Best, Bibliograph11 o/ Irish Philolog¡¡ and o/ Printed Iriah Literature (Dublln, 1913),
p. 115; and Wells, Manual o/ the Writinga in Middle EnuZiah, p. 806.
• Both the Engllsh version of the Golden Legend and of the Southern Leuendary have
been edited by Thomas Wr!ght in t he "Publlcatlons of the Percy Society," Vol. XIV.
The metrical version 1s from M S Harl. 2277, fol. 41, v°.
• Schirmer, Zur Brandanua-Legende (Leipzig, 1888).

�150

Lo1s WmTNEY

shall only mention further the Celtic "Life of Brenainn" in the Book
of Li,smore. 1 Of these various versions the one most readily accessible
to Spenser was the English prose version in the Golden Legend, and
that seems also to be as near to the passage in the Faerie Queene as
any, although the English prose and metrical versions are so like that
it is diffi.cult to decide between them.2 I find nothing in the longer
Latín version, edited by Jubinal, parallel to the voyage of Sir Guyon
which is not also in the English of the Golden Legend. The Celtic
version deals more largely with the early life of St. Brandan, or
Brenainn, and less with the N avigatio, and is perhaps the least like
the passage in the Faerie Queene.
What, then, are the parallels between St. Brandp,n and Book II,
canto xii, of the Faerie Queene? In the former we have the story of
a voyage in quest of the Land of Promise, a long voyage beset with
many dangers from tempest, fowl, and sea monster, a voyage past
many marvelous islands, "the which were a very great wonder,"
as the sixteenth-century seamen were fond of saying. In the latter,
likewise, we pass with Sir Guyon and the Palmer a series of marvelous
islands and escape a succession of similar dangers. In the former
voyage, St. Brandan is the controling Christian spirit who holds his
roen in check, warns them of the fl.oating island, and prays for help
when they are attacked by whale and "grype." So in the latter, the
Palmer guides the boat safely past the Rock of Vile Reproch, past the
singing mermaids, past the "seemely Maiden, sitting by the shore,"
and scatters the multitude of fi.sh with his "vertuous staffe." Both
voyages end in a kind of happy otherworld, the former in the Londe of
Byheest that "Adam and Eve dwelte in fyrst," and the latter in the
Bowre of Blisse, which partakes largely of the nature of the Londe
of Byheest but is modifi.ed in accordance with Spenser's moral airo
into a bewitchingly lovely bower of temptation.
Examining the correspondence between certain of the episodes
more closely, it is perhaps sufficient merely to mention in passing the
episode of the fl.oating islands, for the parallel in this case is not
1 Whitley Stokes, Lioea o/ Sainta from the Book of Liamore (0:dord, 1890), text, pp. 99-116; translation, pp. 247-61.
• It is entirely possible that Spenser knew both the English prose and the Middle
English metrical versions, for, while the canto seems on the whole nearer to the prose
version, tbere is at Ieast one passage, wbich I shali note later, that more nearly resembles
the metrical version.

THE LITERATURE

OF

TRAVEL IN

THE

"FAERIE

QUEENE"

151

close. In the legend the monks, ali but the wary St. Brandan, go
upon an island to prepare their dinner. When the fi.re becomes very
hot the island begins to move. The monks, fl.eeing back to the ship,
"mervayled sore of the moving. And saynt Brandon comforted
them, and sayd that it was a grete fisshe named Jasconye, which
laboureth nyght and &lt;laye to put his tayle in his mouth, but for
gretnes he may not." 1 The fl.oating islands which Sir Guyon and
the Palmer pass are real islands which lure the voyagers by the
pleasantness of their woods and dales. Spenser may possibly·have
taken his original conception from the legend, but if so he modifi.ed
the type of island considerably. We shall have more to say later
on the subject of fl.oating islands.
The next analogous episode is that of the fi.sh. There are two
fi.sh episodes in the legend, (1) the attack by the whale, and (2) the
threatened danger from the multitude of fi.sh and their dispersa! by
St. Brandan. There is a single episode in the Faerie Queene, but
that one episode partakes of the nature of the two in the legend,
fi.rst in the description of the waterspout caused by the fish, and
second in the surging of the multitude of fi.sh about the vessel and
their dispersa! in this case by the Palmer:
And soone after carne to them an Suddeine they see from midst of a.U
the Maine,
horryble fysshe, which followed
the shyppe long tyme, castynge The surging waters like a mounta.in
rise,
so moche water out of his mouth
into the shyppe that they sup- And the grea.t sea puft up with proud
disdaine,
posed to have ben drowned.
. To swell aboue the measure of his
[Op. cit., pp. 46-47.)
guise,
As threatning to deuoure ali, that his
powre despise.
[Sta.nza 21.]
And then anone ali the fysshes Ali these, a.nd thousand thousands
manymore,
awoke and carne aboute the shippe
so thicke, that unneth they myght And more deformed Monsters thousand fold,
se the water for the fysshes.
With dreadfull noise, and hollow
rombling rore,
Carne rushing in the fomy wa.ues
enrold.
[Sta.nza. 25.]
'St. Brandan, ed. by T. Wright, "Publications of the Percy Society," XIV, 39.

�152

Lo1s WmTNEY

And whan the masse was done, all
the fysshes departed so that they
were seen no more.
[Op. cit., pp. 47-48.)

Tho lifting up his vertuous staffe on
hye,
He smote the sea, wbich calmed was
with speed,
And all that dreadfull Armie fast gan
fl.ye.
[Stanza 26.)1

Again, both parties of voyagers pass through a dark cloud before
they come to their destination:
And after this they tooke theyr
shyppe and sayled eest xl. dayes,
and at the xl. &lt;layes ende it began
to hayle ryght fast, and therewith
carne a derke myst, wbich !asted
longe after, wbiche fered saynt
Brandon and bis monkes, and
prayed to our Lord to kepe and
helpe them.

When suddeinly a grosse fog ouer
spred
With bis dull vapour all that desert
has,
And heauens chearefull face enueloped,
That all things one, and one as
nothing was,
And this great Uniuerse seemd one
confused mas.
Therat they greatly were dismayd,
ne wist
How to direct their way in darkenesse wide
But feard to wander in that wastful
mist.

And soone after that myst passed
awaye, and anone they sawe the
fayrest countree eestwarde that
ony man myght se.

Till that at Jast the weather gan to
clear,
And the faire Iand it selfe did plainly
show.

And than anone carne theyr procuratour, and badde them to be of
good chere, for they were come
into the Londe of Byheest.
[Op. cit., pp. 54-55.)2

Said then the Palmer, Lo where does
appeare
The sacred soile, where all our perils
grow.
[Stanzas 34, 35, 37.)

• Compare with this the metrical version which seems sllghtly closer:
l. Berninge fom out of his mouth he caste,
The water was he,ere than here schip bifore hem at eche blaste.
2 . The flsch sturte upe with here so~. as hi awoke of slepe
And flote al aboute the schip, as hit were at one hepe;
So thikke hi flote about bi eche half, that now other water me ne se3
And bisette this schip al aboute, ac hi ne come ther se.;.
So thikke hi were aboute the schip, and suede hi evere so,
The while this holi man his masse song, forte he hadde i-do;
And tho the masse was i-do, eche wende in his ende.
(Op. cit., pp. 19, 21.)
There are, however, other parallels to this passage, to be noted later, which Spenser may
ha.veknown.
• I have transferred the order of the last two quotations. There is another descriptlon o! this cloud at the beginning of the legend, p. 36.

THE

LITERATURE OF

TRAVEL

IN THE

"FAERIE

QUEENE"

153

In the passage in the Faerie Queene the voyagers are attacked while
the darkness is upon them by an "innumerable flight of harmefuil
fowles. . . . . Even ali the nation of unfortunate And fatall birds."
This does not occur in any of the versions of St. Brandan that I have
seen, but at another point in the voyage St. Brandan and his monks
are attacked by a "grete grype, which assayled them and was lyke to
have destroyed them."1 It is possible that Spenser put the two
episodes together.
Finally, certain features of the Londe of Byheest are similar to
those of the Bowre of Blisse. Both luxuriate in flowers and fruits
and pleasant meadows, and "there was alwaye daye and never
nyght, and the londe attemperate ne to hote ne to colde."2
Such are the similarities between the medieval saint's legend
and Book II, canto xii: correspondence in the general scheme of the
voyage past marvelous islands; in the róles played by St. Brandan
and the Palmer; and in certain details of the development. But this
by no means accounts for the whole of the canto. Even taking into
consideration the obvious classical borrowings-the Charybdis, the
song of the Sirens, the Circean animals-all of which have been
sufficiently pointed out in the annotated editions, and the borrowing
from Tasso's Garden of Armida which have also been pointed out,ª
there is much that is unaccounted for. What of the magnetic
rocks? of the ship stranded on the sand ? of the lure of the "seemely
mayden" ? of the ivory gates and the golden fruit, the bed of roses?
Was Spenser using any other sources ?
• Op. cit., p. 47. The appearance of supernatura.l beings in the form of birds is a
oommon oonvention in Celtic legends. Cf. the list of references in T. P. Cross, "The
Celtlc Origin of the Lay of Yonec," R evue celtique, XXXI, 437-38, n. For the convention
of the mist surrounding the Celtic otherworld, cf. A. C. L. Brown, "The Knight of the
Lion," PMLA, XX (1905), 677-78, n.
• St. Brandan, p. 55.

These features are characteristlc of otherworld descriptions.

• There are references to the borrowing in Schramm, Sp•n••n Naturachilderunu•n
(Leipzig, 1908), p. 22 ff.; in Koeppel, "Die englischen Tassoübersetzungen . . . . , 11 B:
Spensers Verhllltnis zu Tasso," Anulia, XI, 341-62; in the annotated editions, especially
those of Todd and Kitchln, and in R. E. Neil Dodge, "Spenser's Imitatlons from
Ariosto," P M LA, XII, 151. Dodge here says that "theBowerof Bliss (Book II, canto XII)
is taken bodily from the Geruoalemme liberata (c. XV, XVI)," a statement more sweeping
than accurate. While lt is true that Spenser probably borrowed more from Geruoalemme
liberata than from any other single source, the fact remains tha.t he and Tasso are working
on the basis of different conceptions of the fairy otherworld. Tasso is uslng the convention of the mountain, possibly oriental in origin, a.nd Spenser the more typical Celtic
oonvention of the island. Cf. H. R. Patch, "Medieval Descriptions ot the Otherworld,"
PMLA, XXVI (1918), 606-19.

�154

101s WmTNEY

There are severa! other possible sources. In the first place St.
Brandan, or Imram Brendain, to use its Celtic title, is one of a series
of imrama, or tales of sea voyages which follow much the same
lines as St. Brandan.1 There are strange and remarkable islands in
all, supernatural events, and often wondrously beautiful women who
lure the voyagers into the land of the unreal (especially in Imram
Brain mac Febail, and Imram Curaig Mael,duin). It is possible
and not in the least improbable that Spenser, with his interest in
fable and legend of every sort, may have picked up sorne of these
tales during his long residence in Ireland.2 It is possible also that
he became acquainted with the happy otherworld as it appeared in
numerous other Celtic legends. Perhaps he had heard the story
of how the fairy maiden lured away Condla the Fair to be "an
everlasting king, without wail or woe" in the Land of the Living where
it is ever summer and the flowers ever bloom.ª Possibly also he
knew of the voyage of Teigue, son of Cian, in which Teigue touches
on a fairy otherworld almost as beautiful as Spenser's own and in
many respects similar to it.4 There are "delicate woods with
empurpled tree-tops fringing the delightful streams" (cf. Spenser,
st. 58); there is a marvelous "minstrelsy" of birds; a wonderful
fragrance (Spenser: "That still it breathed forth sweet spirit and
wholesome smell," st. 51); there are luscious grapes (sts. 54-55),
superlatively lovely women, and rich workmanship in gold and
silver and precious jewels.6 Before one draws any hasty conclusions,
however, it should be remembered that many of these features,
1 For a Ust of the imrama see Best. op. cit .• or Thrall. "Vergil's A eneid and the lrish
Imrama: Zim.mer's Theory," Modern Philoloqy, XV, 450.
• There is no evidence that Spenser read Irish. He would ha.v e to get these tales
second hand.
• The "Adventure of Condla the Fa.ir," trans. by J. O'Beirne Crowe, J ournal o/ th•
Ro¡¡al Societ¡¡ o/ Antiquaries o/ Ireland , XIII, 129 ff.
• S. H. O'Gra.dy , SiZ.a Gadelica: The A d• enture, o/ T eique, Son o/ Cí an (I,ondon and
Edinburgh, 1892), 11, 385--401.
• For a summary of the fea.tures of the Celtic otherworld which was to be found
across the sea, see Alfred Nutt, "The Happy Otherworld in the Mythico-Romantic Literature of the Irlsh," in The Vo¡¡aqe o/ Bran, Son o/ Febal, to the Land o/ the Lioinq, ed. by
K. Meyer (London, 1895-97), 1, 229-30; Zim.mer, "Keltische Beltrti.ge, 11," Z./.D.A.,
XXXIII, 280-81; and A. C. L. Brown, "lwaln," Haroard Studie, and Notes, VIII, 82-94.
Westropp has polnted out ("Brasil and the Legendary Islands of the North Atlantic,"
Proceedinua o/ the Ro¡¡al Irish A cadem¡¡, XXX, 255) that this happy otherworld, called
variously Magh Mell, the Isle of the Living, the Isle of Truth, the Isle of Joy, etc., was
associated wlth the legendary island of O Brazil which was sought by early marlners, and
actually placed on the charts from 1320 down to 1865.

THE

LITERATURE OF TRAVEL IN THE

"FAERIE

QUEENE .~

155

especially the fragrance, the music, the equable temperature, and
the beautiful landscape, are conventions which are common not only
to Celtic but to non-Celtic descriptions of the happy otherworld.1 In
the Vision of Saturnus, for example, mention is made of the "unspeakable sweet odor"; in the Visio Pauli, of the wonderful fruits
and vines and of the "land more brilliant than gold and silver"; in
the History of Barlaam and Josophat, of the clear music of the trees
and the delicate fragrance. 2 And the Old English poem, The Phoenix,
has an elaborate and beautiful description of an otherworld scene in
which the temperateness of the climate and the beauty of the country
are as elaborately set forth as by Spenser and very nearly as ably.
Even the grotesque Land of Cockayne has most of the common conventions.3 It is hard to conceive that as wide a reader as Spenser
coúld have been unacquainted with at least sorne of these accounts,
but their very multiplicity makes it utterly useless to attempt to set
up any one of them as a direct source.
The situation seems to be slightly different, however, in the case
of a possible Greek source, the True History of Lucian, the tale of a
voyage across the ocean and through space to many wonderful
islands and countries, among them the Isle of the Blest. While
there is no single parallel between Spenser's account and the True
History significant enough in itself to establish a definite relationship
between them, there are enough similarities in details to make out a
fairly good case. The True History was easily accessible to Spenser.
There were a number of Latín translations of the W orks, two Latín
translations of the True History, one published in 1475 and one in
1493, and there was a French translation of the Works, published in
1583.
There was, however, another source of material which Spenser
had at hand besides the Celtic and non-Celtic mythical voyages to
the happy otherworld, and that was the sixteenth-century travel
1 Cf. A. C. L. Brown, op. cit., pp. 133-47, for a discussion of the happy otherworld in
romances and lays.
• There are quotations !rom these three works in Nutt, op. cit., pp. 248-49.
• Nutt has discussed certaln classica.l treatments o! the happy otherworld idea,
op. cit., I, 258 ff. See also a work not mentioned by Nutt, the Oceanica ot Iambulus,
retold by Diodorus, ii. 4, and by Purchas in Purcha• his P ilqrim••• Bk. I, chap. viii.
Iambulus sails across the ocea.n to a marvelous island which has a temperate cllmate,
wonderful fruits and flowers, etc.

�156

Lo1s

WmTNEY

lore with which, as we have already seen, Spenser undoubtedly had
some acquaintance.
Let us turn back to the beginning and consider some of the
episodes in the light of these other possible sources.
Stanzas 4, 7, 8: "The Rodee of vil,e Reproch. "-This rock, composed
"of mightie Magnes stone," that draws passing boats toward it, is to
be met with in the tales of the travelers. André Thevet, in bis Singu1,aritez, writes: "Likewise in this same sea are found Ilands named
Manioles . . . . nere to the which there are great rocks that draw
the ships unto them, be'cause of the yron wherwith they are nailed." 1
There seems to be a closer parallel in Mandeville, however, if one
takes into consideration the continuation of the description m
stanza 7:
On th' other side, they saw that perilous Rocke,
Threatning it selfe on them to ruinate,
On whose sharpe clifts the ribs of vessels broke,
And shiuered ships, which had bene wrecked late,
Yet stuck.
In Mandeville, chapter xxx, we find:
For in many pleces of the sea be great rocks of stones of the adamant,
that of his proper nature draweth iron to him. . . . . I myself have seen
afar in that se~, as though it had been a great isle full of trees and buscaylle,
full of thorns and briars great plenty. And the shipmen told us, that all
that was of ships that were drawn thither by the adamants, for the iron
that was in them. And of the rotten-ness, and other thing that was within
the ships, grew such buscaylle . . . . and of the masts and sail-yards.2
Stanzas 10-13: The wandring iswnds.-Spenser's reference in
this passage to the island of Delos suggests a classical source for the
idea,ª but it is worth noting that there was still a widespread belief
in the sixteenth century in the existence of floating islands. They
were usually referred to as St. Brandan's Isle, or sometimes the
Isles of St. Brandan, and often appeared on the early maps in various
parta of the Atlantic.4 So firm was the belief in such an island as
t Op. cit., p. 90.
• Op. cit., pp. 178--79; see also pp. 109-10.
• Besides the lsland of Delos here referred to, there are classical allusions to the
Cyanean Islands, or Symplegades, Herodotus !v. 85; Plndar P11th. Odu iv. 371, etc.
See, further, the classical references in the passage from F. Colon to follow.
• Westropp, op. cit., pp. 241-45.

THE LITERATURE OF TRAVEL IN THE

"FAERIE

QuEENE"

157

St. Brandan's that various expeditions were sent out to find it, and
it was said by the Portuguese, Louis Perdigon, that the king of Portugal had ceded the island to bis father "if he could discover it. " 1
Perhaps the best exposition of the sixteenth-century ideas on the
subject occurs in Ferdinand Colon's History of the üfe and Actions of
Admiral Christopher Colon, first published in Italian in 1571. The
question of whether or not this is a forged document need not concern
us here. Columbus is reported by the author to have doubted the
discovery of certain islands, thinking that
perhaps they were some of those floating islands that are carried about by the
water, called by the sailors Aguadas, whereof Pliny makes mention in the
first book, chap. 97, of his natural histocy; where he says, that in the northern
parts the sea discovered sorne spots of land, on which there are trees of deep
roots, which parcela of land are carried about like fl.oats or islands upon the
water. Seneca undertaking to give a natural reason why there are such sorts
of islands says in his third book, that it is the nature of certain spongy and
light rocks, so that the islands made of them in India, swinl upon the water.
So that were it never so true, that the said Anthony Leme had seen sorne
island, the admiral was of opinion, it could be no other than one of them,
such as those called of St. Brandam are supposed to be, where many wonders
are reported to have been seen. . . . . Juventius Fortunatus relates, that
there is an account of two islands towards the west, and more southward
than those of Cabo Verde, which swim along upon the water.2
Further, John Sparke in his narrative of The Voyage made by Master
John Hawkins . . . . in 1564 mentions "certain flitting islands," in
the neighborhood of the Fortunate Islands. Finally, there are
floating islands in the True History of Lucían:
We had proceeded something less than fifty miles when we saw a great
forest, thick with pines and cypresses. This we took for the main land;
but it was in fact deep sea, set with trees; they had no roots, but yet remained
in their places, fl.oating upright as it were.3
Stanzas 18- 19: "The Quicksand of Unthriftyhed" and the goodly
ship stranded thereon.-If Spenser had in mind some particular ship in
this account- and considering his general tendency toward specific
allegory, it is likely that he did have--it may very well have been
1 Jubinal, op. cit., p. xvil.
• Pin.kerton, Gen eral Collection o/ Vo11aou and Tra•el• (London, 1812), XII, 14--15.
See also the reference to the Isle of St. Brandon in Caxton, M irrour o/ the World, Part II,
chap. xill.
• Op. cit., p. 170.

�Lo1s WmTNEY

THE LITERATURE oF TRAVEL IN THE "FAERIE QuEENE"

Sir Humphrey Gilbert's vessel, the "Delight," which was stranded
on the sands and there wrecked by the waves in 1583. It will be
remembered that Ralegh was particularly interested in this expedition
to plant colonies in the new world and had shared in the undertaking
to the extent of sending along a ship of his own, which, however, was
forced to abandon the voyage. Spenser, if he had not seen or heard
an account of this disaster elsewhere, could have got it from Ralegh
himself. Edward Rayes, in his account of the voyage writes,
"Betimes in the morning we were altogether run and folded in amongst
flats and sands." The breaking of the waves upon the sands made
Master Cox think that he had seen land. (Compare with Spenser's
"That quicksand nigh with water couered; But by the checked wave
they did descry It plaine," st. 18, vss. 6-8.) After the "Delight"
grounded,

"boyling and roaring through the multitude of all kind of fish" ;1
and in Thevet's Singularitez we find:

158

ali that day, and part of the next, we beat up and down as near unto the wreck
as was possible for us, looking out if by good hap we might espy any of them.
This was a heayy and grievous event, to lose at one blow our chief ship
freighted with great provision, gathered together with much travail, care,
long time, and difficulty.

etc.1 (Compare with Spenser, st. 19.) There is no other stranded
vessel quite so well known as this or quite so similar to Spenser's
"goodly Ship." In The Famous Voyage of Sir Francis Drake . . . .
begun in the year of our Lord 1577, there is a description of a stranded
ship, it is true, but this ship was stranded on the rocks and it was
saved by the mariners.
Stanzas 21- 26: The episode of the sea monsters.- Although this
episode is generally parallel with two episodes in St. Brandan, it will
be remembered that there was nothing either in the prose or metrical
version of the legend quite comparable to the description of the
"dreadful noise, and hollow rombling rore" as the fish "Carne
rushing in the foamy waves enrold" (st. 25; see also st. 22). There
are, however, descriptions parallel to this in the travel books. In
the "True and Last Discouerie of Florida" printed by Hakluyt
in the Divers V oyages, 1582, there is a description of water which was
1 Th• Principal Na, igationa (Glasgow, 1904), VIII, 65-67.
Spenser proba.bly did
not see this particular a.ccount of the wreck, for it wa.s flrst publlshed by Ha.kluyt 1n
1589. I give the quota.tlons to illustra.te the simila.rity in the situa.tion.

159

About this lyne [Equinoctiall] is founde such abundance of fishes of
sundry and divers kindes, that it is a marvelous and wonderful thing to see
them above water, and I have heard them make such a noyse about the ships
side, that we could not hear one another speke.2

Stanzas 43- 45: The wall and the ivory gates.-Spenser tells us
concerning the Bowre of Blisse that "Goodly it was enclosed round
about," and that there was a gate which "framed was of precious
yuory, That seemed a work of admirable wit." One of the commonest devices of the Celtic imrama and legends is that of the walled
island. Gold and silver ramparts abound in the otherworld descriptions. In the Imram Curaig Maelduin there is an island with four
walls, composed respectively of gold, silver, brass, and crystal,8
and in the country visited by Teigue, son of Cian, there is a palisade
of gold about inis Patmos, the abode of the saints and holy men, anda
silver rampart about the abode which was prepared for the righteous
kings of Ireland.4 It is unnecessary to multiply examples. Spenser
may or may not have had these descriptions in mind. The ivory
gates are to be fo_u nd in the True History. The passage is this:
"At last we reached it [the Isle of Dreams] and sailed into Slumber,
the port, close to the ivory gates where stands the temple of the
Cock." 5 The suggestion for the picture on the gates Spenser probably got from the elaborate silver doors in Gerusalemme liberata,

XVI, 2-8.
Stanzas 54-57: The intoxicating fruit.-In the Bowre of Blisse is
an arbor of grapes, some "empurpled as the Hyacint," sorne ruby,
sorne emerald, and sorne like burnished gold, and there is a "comely
dame" who takes this fruit, "scruzes" it into a cup of gold, and
offers the wine to passers-by. St. Brandan and his monks stop
at a "lytell ylonde, wherein were many vynes full of grapes,"6 but
these grapes are not spoken of as intoxicating. Intoxicating fruit,
however, is frequently met in other Celtic voyages to the otherworld.
• Op. cit., p. 29.
Op. c_it., p. 98.
• R..,ue celti que, IX, 487; see also X, 51.
• Siha Gadelica, 11, 391, 893.
• Lucia.n, op. cit., p. 166. The idea. doubtless goes ba.ck to Homer Od11•••11 xix, 562 ft.
1 Op. cit., p. 47.
1

�160

Lois

The following illustration from the Imram Curaig Maelduin is
typical. Maelduin
squeezed sorne of the berries into a vessel and drank [the juice] and it cast
him into a deep sleep frorn that hour to the sarne hour on the rn~rrow. And
t?ey knew not whether he was alive or dead with the red foarn round his lips,
till on the rnorrow he awoke. [Then] he said to thern: "Gather ye this
fruit, for great is its excellence."1
There are also intoxicating grapes in Lucian's True History. The
voyagers come upon a vine, half-human in quality, the very kiss of
whose grapes on the lips of the roen is intoxicating.2 I find no
descriptions of golden fruit, but golden and silver foliage is found
in a number of descriptions of the Celtic otherworld.3
Stanzas 63-fJ9: The e¡Jisode of the bathers.-Although this passage
is undoubtedly an imitation of Gerusalemme liberata, XV, 58-66,
it is interesting to note that there is an episode in which a
somewhat similar device is used in Imram Curaig Maelduin (Sec.
xxviii), and there is a kind of grotesque analogy in the Land of
Cockayne:
The 3ung nunnes takith a bote
And doth hern forth in that riuer
Bothe with orís and with stere.
When hi beth fur frorn the abbei,
Hi rnakith harn nakid for to plei,
And lepith dune in-to the brimme,
And doth harn sleilich for to swimme.4
Stanzas 70-76: The music.-This passage, again, seems to be
drawn chiefl.y from Gerusalemme liberata, XVI, 12 ff., but there are
certain details not to be found in this source. Spenser describes
the "most melodious sound" as being compounded of the music of
"Birdes, voyces, instruments, windes, waters," which idea he
develops charmingly in stanza 71. In the following stanza he
mentions a choir of "Many faire Ladies, and lasciuious boyes."
Tasso blends rnerely the song of the birds and the winds:
The wind that in the leaves and waters played
With rnurrnur sweet, now sung, and whistled now;
Ceased the birds, the wind loud answer rnade,
And while they sung, it rumbled soft and low.
1

THE LITERATURE OF TRAVEL IN THE "FAERIE QUEENE 11

WmTNEY

Reoue celtique, X, 71.
• Op. cit., p. 139.
• ESpecially in "The Adventure of St. Columba's O!erics," R e•u• celtique, XXVI, 139;
The Voyage o/ Bran, I, 20.
• Matzner, Alten¡¡lische Sprachproben, I, 147-52, 11. 152 fl.

161

Even the solo in his version is sung by a bird. But in .Lucian there
are the following descriptions:
Sweet zephyrs just stirred the woods with their breath, and brought
whispering rnelody, delicious, incessant, frorn the swaying branches; it was
like Pan-pipes heard in a desert place. And with it ali there rningled a
volume of human sound, a sound not of turnult, but rather of revels where
sorne flute, and sorne praise the fluting, and sorne clap their hands commending flute or harp;
and,
During the rneal there is music and song. . . . . The choirs are of
boys and girls. . . . . When these have finished, a second choir succeeds,
of swans and swallows and nightingales; and when their turn is done, all
the trees begin to pipe, conducted by the winds.1
Stanza 77: Acrasie represented as reclining on a bed of roses.This detail does not occur in Gerusalemme liberata which Spenser is
following rather closely in this passage, but in the True History,
again, the guests in the banqueting place "recline on cushions of
fl.owers." There would, of course, be no significance whatever in
the resernblance in this minor detail if it were not for the nurnerous
other corresponding details.
I should be sorry to seem to imply that Book II, canto xii, is
nothing more than a laborious cornpilation from a number of specific
sources, and that Spenser himself was incapable of inventing even
minor elaborations on the general scherne. It has been my only
purpose to attempt to illumine somewhat a very small portion of
the vast background of tale and legend which must have contributed
at sorne time or other to the storehouse of Spenser's mind before he
wrote the Faerie Queene. About the common theme of the voyage
and the fairy otherworld there becarne associated in his mind such
facts and fancies as lingered there from rnany and varied sources,
ideas which carne into play when he started to write his own voyage
to the Bowre of Blisse. Fairly certainly one of these contributing
tales was sorne version of the St. Brandan legend. Possibly certain
other Celtic rnyths and legends contributed. Without doubt some
of the very prolific tales of the travelers helped to rnake up the
background whether or not Spenser got his material directly frorn
the specific sources noted. Possibly there remained associated
• Op. cit., 156, 15!Hl0.

�162

Lo1s WHITNEY

together in his mind a group of details from the True Historythe ivory gates, the blended music, the couch of flowers, the floating
islands. Finally one of the sources which he knew the most intimately, or possibly had read the most recently, was the description
of the Garden of Armida from the Gerusalemme liberata.
Lo1s WmTNEY
UNIVERSITY OJ' MINNESOTA.

THOMAS CORNEILLE'S RE-WORKING OF MOLI~RE'S
DON JUAN
In his very thoroughgoing work, La Légende de Don Juan-son
évolution dans la littérature des origines au romantisme, 1 Georges
Gendarme de Bévotte devotes considerable space to Moliere's Don
Juan ou le Festin de Pierre, and to the Don Juan playa which preceded
and followed it. Of those which followed Moliere, the first play to
be mentioned is the Festin de Pierre of Thomas Corneille. In some
three or four rather sketchy pages, Gendarme de Bévotte points out
the principal alterátions introduced by Corneille into the Moliere
version, and the difference in tone which pervades the two plays.
It would seem, however, that he might well have elaborated on sorne
of these points and that he might have attempted to drive them home
by the quotation of parallels from the two works; and perhaps it may
not be amiss to try to fill in this gap, especially since there are a few
matters of technique and detail which Gendarme de Bévotte does not
consider at all in his study; The object of this present paper will be
to bring the Don Juan of Moliere and the Festin de Pierre of Thomas
Corneille into closer juxtaposition than has hitherto been done.
On February 15, 1665, Moliere's Don Juan ou le Festin de Pierre
was presented, for the first time, at the Théiitre du Palais-Royal;
the play was in five acts and in prose, and was called by its author a
comedy, despite the fact that it concludes with the death of the
central figure. The presentation of Don. Juan aroused a storm of
protest, as had that of Tartuffe before it, the author being accused of
rank impiety. The comedy was attacked with especial bitterness in
the Observations sur une comédie de Moliere intitulée le "Festin de
Pierre" (1665), the author of which concealed his identity in the
various editions either under the initials B.A.S.D.R. or under the
• Pa.ris, Ha.chette, 1906. Thls work wa.s crowned by the French Aca.demy, and has
slnce been reprlnted in abrldged torm. with an additlona.l second volume in which the
study Is carrled down to our own da.y (Pa.ris, 1911).
[MODERN PHILOLOOY, November, 1921] 163

�164

AARoN ScHAFFER

THOMAS CoRNEILLE's MoLIERE's "DoN JuAN"

pseudonym of B. A. sieur de Rochemont. This writer1 says, among
other things:
The Emperor Augustus put to death a buffoon who had made sport of
Jupiter, and he forbade women to attend plays that were far more modest
t~ those of M?li~re. Moreover, Theodosian condemned to death by
wild beasts comedians who derided sacred ceremonies in plays which did not
even remotely approach the Festín de Pierre in violence.2

of criticism to which Don Juan had given rise. He followed the
original very closely, he tells us (and as we shall soon have occasion
to see for ourselves), save that he took a few liberties with the third
and fifth acts. These alterations, which we shall consider here, are
of three kinds: first, those which were forced upon Corneille by
the mere fact that he was converting a prose comedy into a drama in
alexandrines¡ second, those which he expressly introduced for the
purpose of moderating the tone of the original¡ and third, those
which were effected for reasons of style or technique. 1
Let us first, however, casta glance at the dramatis personae. We
at once observe that Corneille retains almost intact the cast of
Moliere. The only changes to be noted are these: Corneille suppresses the pauper (Francisque), one of the three valets of Don Juan
(Ragotin), and the veiled specter of Act V¡ on the other hand, he
introduces three female characters who do not appear in Moliere,
and who are responsible for the alterations in the third and fifth
acts-a country damsel (Léonor), her aunt (Thérese), and her
"nourrice" (Pascale).
When we arrive at a consideration of the text of the two plays,
we soon perceive that Corneille's verse sounds exceedingly stilted
and "mouthy" when compared with Moliere's vigorous prose, and
that the best passages in the former are those which correspond
almost word for word with the latter. This is particularly true of
the speeches which issue from the mouth of Sganarelle, Don Juan's
unwillingly faithful squire. Compare these two passages from the
very first scene:
SganareUe: J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son
voyage en cette ville ne produise peu de fruit, et que vous n'eussiez autant
gagné a ne bouger de la [Don Juan].

He cannot refrain, continues the writer, from expressing his astonishment that the king and queen should prove so indifferent in the
whole matter. Nevertheless, Moliere had his defenders, who maintained that Don Juan had been thus warmly attacked sµnply because
it was the work of the author of Tartujfe, that plays on the same
subject were produced in Spain and in Italy, with the knowledge and
consent of the Inquisition, and that the Italian players and even the
"théatre fran9ais" had done as much in París. The king was sensible
to the claims of these latter and to the genius of Moliere, to whom he
gave the title of "comédien du roí." However, Don Juan was not
to the taste of seventeenth-century French audiences; it was produced only fifteen times, and was then removed from the stage, for the
time being, in the form in which it had left the pen of Moliere.3
In 1673, the year of the death of Moliere, Don Juan was recast
by Thomas Corneille into a five-act comedy in alexandrines, the
main title of Moliere's play being suppressed and replaced by its
sub-title, Le Festin de Pierre; the drama was successfully staged, four
years later, at the theatre of the rue Guénégaud. Aimé-Martin
tells us that Corneille made this remodelling at the request of Moliere's
widow and that the alexandrine version of the play was produced thirteen times. In his "Avis" to the Festin de Pierre, Corneille says
simply that it was at the solicitation of friends that he undertook
the revision, and that he had done so in order to allay the outburst
For the authorship of this pampblet, cf. Gendarme d e B6votte, op. cit., pp. 144--46,
and R. Allier, La Cabale de, déoota (Paris: Armand Colin, 1902), p. 402. The former,
startlng from the generally accepted conclusion of M. Cb.-L. Livet (" Problilmes molieresques," Moniteur Uni,erael, March 14, 1878) tbat the autbor was the well-known .Jansenist,
Barbler d 'Aucour, formulates the opinion that the Obaer•ations were the work of another
.Jansenist, Pierre Roull6; Allier, on the other band, is convlnced that the author is not
a .Jansenlst at ali, but either a .Jesuit or a frlend of the "Compagnie de .J6sus."
• The translatlon is the present writer's own, made from the text reprlnted by
L. Alm6-Martin In his Molillre edltion, París, 1824.
• Tbe play was " revived" on the stage of the Thélttre Natlonal de l'Od6on on
November 17, 1841.

165

SganareUe:

.... mais tout voyage coüte;
Et j'ai peur, s'il te faut expliquer mon souci,
Qu'on l'indemnise mal des frais de celui-ci

1

[Festín de Pierre] .

This last verse, with its clumsy circumlocution, is undoubtedly
much weaker than the blunt asseveration of Moliere's Sganarelle.
1

In the followlng discussion, Molillre's play wlll regularly be referred to as Don

Juan, and that of Cornellle as Featin de Pierre.

�166

AARON SCHAFFER

A little farther in the same scene, we encounter a passage which
undergoes similar weakening in the hands of Corneille. W e read:
Sganarelle: Tu vois en Don Juan, mon mattre, le plus grand scélérat que
la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un hérétique qui ne
croit ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bete
brute, un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale . . . . [Don Juan].
Sganarelle:
Que c'est un endurci, dans la fange plongé,
Un chien, un hérétique, un turc, un enragé,
Qu'il n'a ni foi, ni loi; . . . .
Il est ce qu'on appelle un pourceau d'Epicure
[Festin de Pierre].

Finally, we can gain a good insight into Corneille's method by
examining the concluding line of Act IV, scene 15, of the Festin de
Pierre, which reads:
Ah, pauvre Sganarelle, ou te cacheras-tu?

If we look at Don Juan (Act IV, scene 11), we shall see that the line
occurs here in the very same forro. In other words, what happens
is that Moliere, in reality always the poet, cannot help writing a sort
of rhythmic prose, which occasionally, as here, falls into the mold of
the alexandrine, and that Corneille is quick to take advantage of this
fact by preserving such lines in their integrity.
Let us now consider a few of the alterations effected by Corneille
for the purpose of moderating the tone of the original. In the
third scene of Act I, we find the following passage:
Done Eluire: mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que
le meme ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
Don Juan: Sganarelle, le ciell
Sganarelle: Vraiment, oui. N ous nous moquons bien de cela, nous autres
[Don Juan].

This was far too strong for Corneille, who omits the last thunderbolt.
Done Elvire:
Et que ce meme ciel, dont tu t'oses railler,
A me venger de toi voudra bien travailler.

TooMAs CoRNEILLE's MoLIERE's "DoN JuAN"

167

Sganarelle (bas):
Se peut-il qu'il résiste, et que rien ne l'étonne?
Monsieur. . . . .
Don Juan:
De fausseté je vois qu'on me soup&lt;;onne
[Festin de Pierre].

Two slight changes, in the direction of refinement, may be noted
here. That they are improvements is more than questionable.
In scene 2 of Act II, Don Juan says to Charlotte: "Que je voie un
peu vos dents, je vous prie. Ah! qu'elles sont amoureuses, et ces
levres appétissantes." Of this Corneille makes the following:
.•.. Et vos dents? 11 n'est rien si parfait.
Ces levres ont surtout un vermeil que j'admire.

Again, in Act IV, scene 1, Moliere makes Don Juan say to Sganare_lle:
"Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités
. . . . ," whereas Corneille puts into bis mouth the weakened
expression:
Ecoute. S'il t'échappe un seul mot davantage
Sur tes moralités. . . . .

Of all the many modifications of a ~imilar nature that Corneille
introduced into bis version of Moliere's play, three stand out with
particular proininence, and it is to these that ~e may _now turn _our
attention. The first scene of Act III, in which Moliere puts mto
Don Juan's mouth the celebrated diatribe against physicians and
which Corneille takes over virtually intact, contains the well-known
cross-exainination of Don Juan by Sganarelle which confirmed the
opinion that the "comédien du roi" was an atheist and which particularly aroused the spleen of the sieur de Rochemont, to whose
Observations we have already had occasion to refer. The passage
,in question reads:
Sganarelle: Je vewc savoir un peu vos pensées. _Est-il possible que vou~
ne croyez point du tout au ciel ?-Don Juan: Laissons cela.-Sganarelle.
C'est-a-dire que non. Et a l'enfer?-Don Juan: Eh!--:-Sg~narelle: Tout
de meme. Et au diable, s'il vous platt ?-Don Juan: Ülll, Olll.-Sganarelle:
Aussi peu. Ne croyez-vous point a l'autre vie ?-Don J1:°'n: Ah! Ahl_ Ah!Sganarelle: Voila un homme que j'aurai bien de la peme a convertrr. Et
dites-moi un peu, le maine bourru, qu'en croyez-v:ous, _eh ?-Don Juan:
La peste soit du fat!-Sganarelle: Mais encore faut-il crorre quelque chose

�168

AARoN SCHAFFER

THOMAS

da.ns le monde. Qu'est-ce done que vous croyez ?-Dm Juan: Ce que je
erois ?-Sganarelle: Oui.-Dm Juan: Je crois que deUJC et deux sont quatre,
Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.-Sganarelle: La belle eroyance
et les beaUJC articles de foi que voila! Votre religion, a ce que je vois, est
done l'arithmétique?

It would seem bighly likely that Don Juan is here the mouthpieee
of Moliere himself; the mere fact, as has frequently been pointed
out, that Sganarelle, the valet, is the champion of tradition would
indicate that it is not the latter who is voicing Moliere's views.
Be that as it may, Don Juan's reduetion of religion to the elements
of mathematies would certainly not be calculated to please the ears
of hearers accustomed to the sermons of a Bossuet and a Bourdaloue.
W e can well imagine with what amazement and anger the foregoing
dialogue must have been received, and it is not at all surprising
that many Moliere editions print only an abbreviated variant scene
in which Don Juan nips in the bud, by the threat of a blow of the fist,
all of Sganarelle's questionings. And the reason is clear for the
abbreviated version that Corneille offered the courtiers of the Grand
Monarque-a version that might pass almost unnoticed.
Sganarelle:

Que eroyez-vous?
DmJuan:

Je crois ce qu'll faut que je eroie.
Sganarelle:

Bon. Parlons doueement et sans nous échau.ffer.
Le ciel. . . . .
DmJuan:

Laissons cela.
Sganarelle:

C'est fort bien dit. L'enfer. . . . .
Don Juan:

Laissons cela, te dis-je.
Sganarelle:

II n'est pas nécessaire
De vous expliquer mieUJC: votre réponse est ela.ire
[Festin de Pierre].

Of course, one can infer almost anything one pleases from tbis
"réponse claire" of Don Juan; indeed, one might almost credit him
with pure ultramontanism as a result of bis statement that he

CoRNEILLE's MoLIERE's "DoN JuAN"

169

believes "what it is necessary for bim to believe." In any event,
Corneille here succeeds in bis purpose of rendering Don Juan more
palatable to the stage public of the day, though scarcely to the
advantage of Moliere's original.
The second scene of Act III of Don Juan likewise offended the
ears and the consciences of Moliere's audiences. In this scene,
Don Juan and Sganarelle encounter the pauper, Francisque, who
begs an alms. The following dialogue ensues between Don Juan
and Francisque:
Dm Juan: Que! est ton occupa.tion ?-Le Pauvre: De prier le ciel tout
le jour pour la prospérité des gens qui me donnent quelque ehose.-Don Juan:
Il ne se peut done pas que tu ne sois bien a ton aise ?-Le Pauvre: Hela.s!
Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.-Dm Juan: Tu te
moques; un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas manquer d'étre
bien de ses affaires.

After vainly attempting to bribe the pious pauper into uttering an
oath, Don Juan gives him a louis d'or, "pour l'amour de l'humanité,"
and rushes off to the assistance of someone who is being beset by
three ruffians.
Tbis scene of mocking raillery was too harsh for the age. Here,
again, it appears probable that it is Moliere himself who speaks from
the mouth of Don Juan, whom he makes the trumpet of bis own
philosophy of epicurean Pyrrhonism. Corneille avoids the diffieulties
presented by the scene just cited by simply ignoring it completely
and by substituting for it three scenes of his own invention (Act 111,
scenes 2, 3, and 4); in the first, Don Juan cajoles Léonor, an innocent
country miss of fourteen, into promising to become his wife; in the
second, Sganarelle, in the disguise of a physician, prescribes a remedy
for the asthma of Thérese, the aunt of Léonor, thus distracting her
attention while Don Juan fixes a rendezvous with his latest conquest;
and in the last, Sganarelle again avails himself of the opportunity
of taking Don Juan to task for his polygamous proclivities and
for bis duplicity toward the sex, but, as usual, bis words pass unheeded. And only at tbis point in Corneille's play &lt;loes Don Juan
become aware of the m~lée in the course of wbich Don Carlos is
being hard pressed by three scoundrels; he rushes off to the assistance
of the sorely beset Don, leaving Sganarelle determined to protect

�170

A.ARON SCHAFFER

THOMAS CoRNEILLE's MoLIERE's "DoN JuAN"

his skin as best he may. This altered version of Corneille's, though
it adds another unedifying episode to a play that was already sufficiently unpalatable, would naturally not prove so offensive to the
taste of the audience, inasmuch as it adheres strictly to the Don
Juan tradition and only makes him commit another act that is of a
piece with his entire character. In a word, seduction, which belongs
to the traditional Don Juan role, was, at the court of the "roi soleil,"
a far less heinous crime than blasphemy.
Before examining the last important revision of the kind we have
thus far been considering, we may cite two passages in which
Corneille's effort to tack the moral to the Don Juan fable is very
apparent. In scene 11 of Don Juan we read:

to invite Don Juan to dine with him, Corneille puts into his mouth
two platitudes. W e read:

Don Juan (se metta.nt a table): Sganarelle, il faut songer a s'amender,
pourtant.-Sganarelle: Oui-da.-Don Juan: Oui, ma, foi, il faut s'amender.
Encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons a nous.Sganarelle: Oh!-Don Juan: Qu'en dis-tu ?-Sganarelle: Rien. Voila
le souper.

Corneille was not satisfied with this easy acquiescence on the
part of the valet, whom, as ever, he makes the "advocatus Dei."
The version in the Festín de Pierre runs as follows:
Don Juan:
Va, va, je vais bientót songer a m'amender.
Sganarelle:
Ma foi! n'en riez point; ríen n'est si nécessaire
Que de se convertir.
Don Juan:
C'est ce que je vewc faire.
Encor vingt ou trente ans des plaisirs les plus dowc,
Toujours en joie, et puis nous penserons a nous.
Sganarelle:
Voila des libertins l'ordinaire language;
Mais la mort.
Don Juan:
Hem?
Sganarelle:
Qu'on serve. Ah! bon! monsieur, courage!
Grande ch&amp;e, tandis que nous nous portons bien.

The final scene of Act IV is padded a bit by Corneille, for the same
purpose. Thus, whereas Moliere makes the statue speak only once,

171

La Statue du Commandeur:
C'en est assez, je suis content de ton repas.
Le temps fuit, la mort vient, et tu n'y penses pas.
D&lt;m Juan:
·
Ces avertissements me sont peu nécessaires.
Chantons; une autre fois nous parlerons d'affaires.
La Statue:
Peut-étre une autre fois tu le voudras trop tard.

We have now arrived at the last and crucial act of the play.
Corneille takes considerable liberty with this act. In the first scene,
he introduces two additions: (1) he makes Don Juan pretend to be
preparing to enter a monastery in expiation of the sins of his youth;
and (2) he makes Don Luis express his gratitude for his son's
repentance by offering to pay all his debts. Scene 2 is essentially
the same in both, save that allusions to the two additions just mentioned occur in Corneille, and that the latter considerably shortens
Sganarelle's endless Baralipton syllogism that brings the scene to a
close. Don Juan's violent exposé of the hypocrisy that reigns at
court and the use of the cloth as a cloak for secret acts of wantonness (one thinks, perforce, of the digression in Milton's úycidas,
written some thirty years before Don Juan) is retained almost in its
integrity by Corneille. But, "en revanche," Corneille changes the
final scenes of the play practically at will. The encounter of Don
Carlos and Don Juan, in which the latter practices, for the first time,
the hypocrisy he has determined henceforth to employ is, apparently, too much for Corneille, with its frequent invocations of
Heaven; in its place, Corneille substitutes the meeting of Don Juan
with Léonor, who comes accompanied by her nurse, Pascale, and
who is on the point of yielding to the ravisher's solicitations when
the statue of the Commander intervenes. Moliere's veiled female
specter, which warns Don Juan to depart before it is too late and
then metamorphoses itself into a representation of Father Time, is
omitted by Corneille. And finally, Corneille lengthens somewhat the
"Thou art the man" speech of the statue with which the play is

�172

AARoN ScHAFFER

THOMAS CoRNEILLE's MoLIERE's "DoN JuAN"

virtually brought to its close. In Moliere, the statue of the Commander utters the following words: "Don Juan, l'endurcissement
au péché trame une mort funeste, et les graces du ciel que l'on
renvoie ouvrent un chemin a la foudre." Whereupon Don Juan
pays the price for all his violations of the moral law: "Un feu
invisible me brüle," he exclaims, "je n'en puis plus, et tout mon
corps devient un brasier ardent." In the Festin de Pierre, the
statue utters these words:

Corneille was not slow to grasp the evasiveness of this conclusion,
and, consequently, he closes with a moral:

Je t'ai &lt;lit, des tantot, que tu ne songeais pas
Que la mort chaque jour s'avan&lt;;ait a grands pas.
Au lieu d'y réflécbir, tu retournes au crime,
Et t'ouvres a toute heure abtme sur abtme.
Apres avoir en vain si longtemps attendu,
Le ciel se lasse: prends, voila. ce qu'il t'est dft.
And Don Juan is swallowed up into the earth, without having been
a ble to repent; for this is clearly the significance of his final words
in the Festin de Pierre:
Je brfile, et c'est trop tard que mon Ame interdite ....
Ciel!
It is plain that Moliere, in making Don Juan the victim of his
own crimes, is really pandering to the tastes of his public, which his
play had already more than outraged. Proof positive of this fact is
furnished by the words of Sgnarelle which bring the drama to its
termination :1
Voila, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel offensé, lois voilées, filles
séduites, familles déshonoreés, parents outragés, femmes mises a mal, maris
poussés a bout, tout le monde est content. II n'y a que moi de malheureux, qui,
apres tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir a
mes yeux l'impiété de mon maitre punie par le plus épouvantable chatiment
du monde.
1 In the editions of 1683 and 1694, this speech of Sganarelle begins with the exclamation: "Ah I mes gages, mes gages," and ends with the words "Mes gages" uttered three
times after the word "malheureux:· at wbich point the speech in the varlant form termlnates. It Is these words that Edmond Rostand uses in the prologue to his last completed
play. LIJ Dern~re Nuit de Don J uan, published for the llrst time in its ful! form in the
Illu,tr1Jtion (Paris) for February 5. 1921; the prologue had been printed, by special permlssion, in ComoedilJ (Parls) of the preceding day.

173

Sganarelle:

.... II est englouti! J~ cours me rendre hermite.
L'exemple est étonnant pour tous les scélérats,
Malheur a qui le voit et n'en profite pas!
Before bringing our study to a close, we may consider a few of
the remaining differences noticeable in the two versions, differences
introduced by Corneille for purposes other than those which have
already been discussed. The stylistic changes are frequent, and
very rarely to Corneille's advantage. In the first scene of Act II,
for instance, Corneille retains more than faithfully the patois spoken
by Pierrot and Charlotte, often giving a slight turn to the dialectical
expressions used by Moliere. Thus, Moliere's "stapandant" (for
"cependant ") becomes, in the Festin de Pierre, "stanpandant."
In Don Juan, we find Pierrot saying: "Je te dis toujou la méme chose
parce que c'est toujou la méme chose; et si ce n'était pas toujou la
méme chose, je ne te dirai pas toujou la méme chose." This excellent
bit of rustic simplicity of phraseology is changed, to its detriment, in
the Festin de P .erre, where we read:
Pierrot:
Si j'te la dis toujou, c'est toi qu'en es la cause;
Et si tu me faisais queuque fouas autrement,
J'te &lt;liras autre chose.

The third act of Don Juan is freely rearranged by Corneille.
The third scene, in which the debtor, M. Dimanche, appears to
dun Don Juan, is placed, in the Festin de Pierre, after, and not
before, the appearance of Don Luis, the father of Don Juan.
Corneille is forced to improvise sorne lines of his own (scene 11)
between the departure of M. Dimanche and the arrival of Done
Elvire, who comes on unannounced. Moliere, on the other hand,
announces (scene 8) the arrival of a veiled lady (Done Elvire).
Finally, Corneille makes more apparent the connection between the
scene in which Don Luis hurls his objurgations at Don Juan and that
which follows. In Don Juan, we read: "Mais sache, fils indigne, que
la tendresse paternelle est poussée a bout par tes actions¡ que je

�174

A.ARON SCHAFFER

Tu011us CoRNEILLE's MoLIERE's "DoN JuA.N"

saurai
prévenir sur toi le courroux du ciel, et laver par ta
punition la honte de t'avoir fait naitre. (Scene 7-Don Juan,
Sganarelle.) Don Juan (adressant encore la parole a son pere,
quoiqu'il soit sorti): Eh! mourez le plus tót que vous pourrez, c'est le
mieux que vous puissiez faire." In the Festin de Pierre, the version
reads:
Don úuis:

According to Gendarme de Bévotte, Corneille's emasculated version
of Moliere's play "fit fortune"; nevertheless, it did not long retain
its popularity, and today the "administration" of the ComédieFran~aise deems it wise to leave Don Juan unproduced rather than to
offer the public a milk-and-watery variant of the play which, perhaps
more than any one other of his plays, is the document of Moliere's
ironic philosophy.1
AARoN ScHAFFER

C'est tropl Si jusqu'ici dans mon coeur, malgré moi,
La tendresse de pere a combattu pour toi,

Je l'etoujfe; aussi bien, il est temps que •.••
Je prévienne du ciel les justes chAtiments;
J'en mourrai, mais je dois mon brasa sa colere
[scene 6-Don JUA..n, Sganarelle] .

Don Juan:
Mourez quarul vous voudrez, il ne m'importe guere.
Finally, in the last scene of Act IV, Corneille makes the statue of
the Commander invite Don Juan to dine in the tomb of the former
the same evening, whereas the Commander, in Moliere, says: "Je
vous invite a venir demain souper avec moi." The reason for this
change is clear. In Don Juan, Moliere disregards the three unities
completely; each act takes place in a different setting, the time that
elapses is certainly more than twenty-four hours, and the plot is
hardly unified. Corneille, on the other hand, tries as far as possible
to make the play conform to the three unities.
We have had, by now, more than sufficient opportunity to
observe the closeness with which Corneille follows the text of the
original. I wish to give one final parallel from the two plays, in
order that we may be able to visualize this phenomenon by way of
conclusion. In the sixth scene of Act III of Don Juan, we read:
Sganarelle: Seigneur Commandeur, mon mattre, Don Juan, vous demande
si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse
la tete.) Ah!-Don Jwn: · Qu'est-ce1 Qu'as-tuf Dis done. Veux-tu
parler?

In the Festin de Pierre, the same passage runs:
Sganarelle:
.. . . Monsieur le Commandeur,
Don Juan voudrait bien avoir chez lui l'honneur
De vous faire un régal. Y viendrez-vous?
(La statue baisse la tete, et Sganarelle, tombant sur les genoux, s'écrie:
"A l'aide :)

Don Juan:
Qu'est-ce 1 Qu'as-tu 1 Dis done.

175

UNIVERSITY OP TEXAS
1 Sincerest thanks are due Professor H. Ca.rrington Lancaster, of The Johns Hopldns
Universlty, for suggestlons oll'ered durlng the preparation ot this papar.

�QUEVEDO, GUEVARA, LESAGE, AND THE TATLER
The popularity of Spanish literature in England in the latter
part of the seventeenth and the beginning of the eighteenth century
is well known. But although at least one man1 has recognized
that logically Lucian's "imaginary letters" and "detached observer"
together with such ~orks as Quevedo's Sueños (1627), and Le Sage's
Diable Boiteux (1707), an adaptation and translation oí Guevara's
Diablo Cojuelo (1641), should have resulted in such creations as the
Tatler, Spectat&lt;rr, and Rarnbler, no one apparently has hitherto made
a comparative study of these Spanish and French writers and the
aforementioned English periodicals.2
The object of this article is simply to point out certain parallels
in thought, but rarely in words, between the Tatler and the Spanish
and French writers named. Other Spanish writers and other English periodicals are left for later studies.
It should be recalled that Spanish picaresque literature was
popular in England before and at the time of the publication of the
first Tatler, April 12, 1709. For instance, by that date, L'Estrange's
translation of Quevedo's Sueños had gone through at least twelve
editions.3 In 1707 LeSage's Diable Boiteux had gone through four
editions.4 There was an English translation called The Devil upon
Two Sticks in 1708.6 Steele had certainly seen this translation, for
in Tatler No. 11 he mentions it, and in a way which indicates that
he expected his readers to know it. In his Diable Boiteux Le Sage
called attention to the debt he owed Guevara and dedicated it to the
• Upham, The Typical Forms of English Literature (New York, 1917), pp, 128-29.
• A passing mention is made of Pacolet's relat ion to the diable boiteux of Le Sage in
The Cambridge History of English Literature, IX, 39 (Harold Routh). Chandler, Literature of Roguery, II, 330, mentions in one paragraph the Diablo Cojuelo and the Spectator,
but he does not connect the two works in the manner in which they are studied here.
:r. Fitzmaurice-Kelly, The Relatfons between Spanish and English Literature (1910), p. 26,
says: "The translation of Quevedo's Sueflos made by Roger L'Estrange--through the
French-ran int o many editions, but left no permanent mark on English literature."
• See Chandler, Romances of Roguery, p. 457. See ibid., pp. 399---469 for details on
other translations of Spanish picaresque novels into English.
• !bid., pp. 464-65.
• Chandler, Literature of Roguery, II, 319.
[MODERN PBILOLOGY, November, 1921]
177

�178

W. S.

HENDRIX

1

Spaniard. The Diablo Cojuelo had not been translated into English
at that time, but the dedication of the French work forcibly called
attention to the Spanish original, and men of the linguistic attainments of Addison and Steele would have had no difficulty in reading
Spanish. That they probably did so, we shall see presently. It
should be kept in mind also that the Tatler appeared three times a
week, and that in all probability the writers of the paper read whatever was popular, not only for the ideas they might obtain, but also
to keep informed about the subjects which pleased the public.
Our attention will be directed, first, to the idea of the power of
the astrologer, the conjurer, etc., which is closely connected with
Pacolet, who seems to be derived from the Diablo Cojuelo and the
Diable Boiteux; secondly, to the similarity of certain visions in the
Tatler and Spectator to sorne of the Sueños of Quevedo, and to certain
passages in the Diablo Cojuelo and the Diable Boiteux; thirdly, to the
"courts" of the Tatler and the premáticas and similar satirical scenes
in the Discursos festivos of Quevedo; and fi.nally, to the parallelism
between the Diablo Cojuelo, the Diable Boiteux, and No. 243 of the
Tatler, in which the devil is replaced by the "magical ring."
One is struck, on reading the earlier numbers of the Tatler, by
the frequent references to necromantic power, to astrology, or to a
familiar (see Nos. 1, 3, 12, 13, 14, 15, 20, 21, 22, 23, 26, 27, 28, 40,
47, 48, 61, 64, 71, etc). While the sources of the passages referred
to may not be Spanish, they strongly suggest the atmosphere of
Quevedo's Sueños, Guevara's Diablo Cojuelo, and Le Sage's Diable
Boiteux. Especially is this true of the episodes dealing with Pacolet,
who, for a time at least, is Bickerstaff's guardian angel. Pacolet
first appears in No. 13, where he tells Bickerstaff of his experiences
with three former masters. (Recall that in No. 11 Steele mentions
The Devil upon Two Sticks.) This conversation with Bickerstaff is
merely a device to satirize these masters, and reminds one of Lazarillo
de Tormes, and other Spanish picaresque characters, whose biographies are satires on the masters they have served. In No. 15 Pacolet
describes the treatment he received as an infant, which caused his
death when he was only a month old. These experiences recall one
of Quevedo's Sueños; El entremetido, y la dueña y el soplón (B.A.E.,
• Edition Garnier Fr~res, Paris, n.d., pp. 386-87.

QUEVEDO, GUEVARA, LE SAGE, AND THE "TATLER"

179

XXIII, 363), where a demonio describes the experiences he will have
if he is born again. The description of the demonio begins before
birth and continues until death. He mentions being whipped at
school and the sufferings of being in Iove along with other disagreeable
experiences of life. Pacolet says that by being drowned he "escaped
being lashed into a linguist until sixteen, running after wenches until
twenty-five, and being married toan ill-natured wife until sixty." His
nose, he afterward learned, belonged to another family; the demonio
suggests the possibility that he may not be legitimate, his nose is also
characterized as an alambique, a still. In both cases the child hears
a lullaby, has a wet nurse, and resents the treatment to which he is
subjected. Also in both cases the speaker is a demon. 1
Pacolet throws a powder around Bickerstaff and himself so that
they may be invisible (No. 15; see Diable Boiteux, pp. 312-13);
serves as a messenger to carry and obtain information (Nos. 22, 23,
26, 28, 40, 64, 70; Diablo Cojuelo [edit. Madrid, 1910] pp. 46-47);
acts as a guide in visions (Nos. 81, 119, 167, 171) just as do the
Spanish and French devils. Steele and Addison, possibly at the
initial suggestion of Swift's Bickerstaff, began the necromantic elements in the astrologer Bickerstaff, but soon added (No. 13) Pacolet,
who may have been borrowed from the Diablo Cojuelo or the Diable
Boiteux, or both. Having read the English translation, The Devil
upon Two Sticks, the essayists possibly read the Diable Boiteux, saw
the dedication to Guevara, and then read the Diablo Cojuelo. This
first venture into Spanish in the original was perhaps ·followed by
reading Quevedo, who at the time was very popular in England. In
addition to the translation of his Sueños, the translation of his
Comical Works appeared in 1707, another edition in 1709,2 and
the translation. of his Marco Bruto, as a document in behalf of
Dr. Sacheverel, was printed during the latter's trial in 1710.3
1 For a vague trea.tment of the sa.me theme see Torres Naharro's introito of the
"Comedia Jacinta," in Propaladia, II, 76-77; for a better trea.tment, see "La vida del
hombre" ot Breton de los Herreros, Obras, V, 323--46, especially 323-28.

'British Museum Catalog, Vol. XXIX.
• The Controi,erav about Reaiatance and Non-reaistance discuaa'd, in moral and political
reftections on Marcu.a Bru.tus, who slew Juliua Caesar . . . . written in Spanish bu D[on]
F[ranciscoJ d• Q[ue••do] V[illegasJ, tran,lated into Bnglish and publiahed in defens• of Dr.
Henry Sach ..erel, b11 order of a noble Lord who •oted in his behalf (London, 1710), Briliah
Museum Catalog, Vol. XXIX.

�180

W. S.

liENDRIX

Other points of contact between Quevedo and the Tatler may
be noted. No. 12 has a caustic comment on the use of slang. Quevedo frequently attacks incorrect or questionable use of words and
phrases (B.A.E., XXIII, 367, 371, 430-31). The description of a
gentleman (No. 21), of a pretty fellow (No. 24), of the rake (No. 27),
and of fops (No. 108) may have been suggested by the English
"character," but it is paralleled in Quevedo's Discurso festivos; for
instance, figuras artificiales, figuras lindas, etc. (B.A.E., XXIII,
460 ff.) True, Quevedo's types are of the lower classes, while the
Tatler' s are of the better classes, but this is in keeping with the tone
of the respective works.
Visions as a literary device to present certain ideas, especially
satire, occur frequently in the Tatler and Spedator. 1 As is well
known, and as Quevedo points out in one of his Sueños (B.A.E.,
XXIII, 298a), visions were used by the classic authors and by Dante.
The authors of the essays in the Tatler and Spedator were familiar
with these examples of the use of visions, of course. But it can
hardly be said without reflection on Addison and Steele that they
were unacquainted with Quevedo's Sueños, the translation of which
had been so popular before 1709. Certain parallels between Quevedo's Sueños and the visions of the Tatler and Spedator would seem
to indicate that Addison at least did know t he Sueños of Quevedo.
Curiously enough, the parts of Quevedo's Sueños paralleled by
Addison in the Tatler and Spedator are omitted in the L'Estrange
translation. (The copy I am using is of the edition of 1702.) It is
probable that the editors of the Tatler and Spedator knew of these
omissions from the L'Estrange translation, for Captain John Stevens,
in his Preface to The Comical Works of Quevedo, published in London
in 1707, says:
I will not say much of his [Quevedo's] Prose, his visiona have already
gain'd him a reputation: Tho with respect to the Memory of that great
Man, whose name is prefixt to the Translation [L'Estrange had died in 1704],
I must Declare, they are far short of the Original. For not to descend to
other Particulars, there are in severa! places whole Pages entirely omitted,
and in others, the Sense either mistaken or willfully alter'd to no Advantage,
but rather for the worse.
• The visions o! the Spectator are included in this study.

QUEVEDO, GuEVARA, LE SAGE, AND THE " TATLER "

181

Captain Stevens' book was sold by John Morphew, who, as is well
known, was the agent of the Tatler. See, for instance, Nos. 11,
56, 103.

In the Tatler No. 237 Addison reads Milton's Paradise Lost,
where Ithuriel with his spear touches the toad which is trying to
deceive Eve, and causes it to return to its proper shape, that of the
devil. He then goes to sleep and dreams that he has the spear.
This vision and the types satirized in it may be compared to Quevedo's Sueños: El mundo por de dentro (B.A.E., XXIII, 330b-31),
in which a cuerda casts a shadow which reveals what the person
really is when in the shadow, and La hora de todos y la fortuna con
seso (B.A.E., XXIII, 384 ff.), where at a certain hour each becomes
what he deserved to be. For purposes of comparison the English
and the corresponding Spanish passages are given below.
Tatler No. 237
The first person that passed by me was a lady that had a particular
shyness in the cast of her eye, and had more than ordinary reservedness in
ali parts of her behaviour. She seemed to look upon man as an obscene
creature, with a certain scorn and fear of him. In the height of her airs I
touched her lightly with my wand, when to my unspeakable surprise, she
fell into such a manner as made me blush in my sleep.
El mundo por de dentro
The first person to pass under the cuerda was
Aquella mujer alli fuera estaba más compuesta que copla, más serena
que la de la mar, con una honestad en los huesos, anublada de manto; entrando aquí ha desatado las coyunturas (mira de par en par); y por los ojos
está disparando las entrañas a aquellos mancebos, y no deja descansar la
lengua en ceceos, los ojos en guiñaduras, las manos en tecleados de moño
[B.A.E., XXIII, 330b-31a].

T aller No. 237
. . . . My eyes were diverted from her by a man and his wife, who
walked near me hand in hand after a very loving manner. I gave each of
them a gentle tap, and in the next instant saw the woman in breeches, and
the man with a fan in his hand.
El mundo por de dentro
¿ Viste allá fuera aquel maridillo dar voces que hundia el barrio: "cierren
esa puerta, qué cosa es ventanas, no quiero coche, en mi casa me como,
calle y pase, que así hago yo," y todo el séquito de la negra honra? Pues

�w. s.

182

HENDRIX

mírale por debajo de la cuerda encarecer con sus desabrimientos los encierros
de su mujer [B.A.E., XXIII, 331].

Tatler No. 237
It would be tedious to describe the long series of metamorphoses that
I entertained myself with during my night's adventures.

La hora de todos, etc.
This Sueño has forty metamorphoses, and if Addison had it in
mind when writing the essay in the Tatler he would probably recall
many other changes that he had read in the Spanish.
Other parallels with the two sueños of Quevedo follow:

Tatler No. 100
In the "Vision of Justice"
A voice is heard from the clouds, declaring the intention of this visit,
which was to return and appropriate to every one living what was his due.

La hora de todos
Quoting from Jupiter:
. . . . está. decretado irrevocablemente que en el mundo . . . . se
hallen de repente todos los hombres con lo que cada uno merece [B.A.E.,
XXIII, 385b].
Tatler No. 100
The next command was for . . . . ali children "to repair to their true
and natural fathers." . . . . It was a very melancholy spectacle to see
fathers of very large íamilies become childless, and bachelors undone by a
charge of sons and daughters. . . . . . This change of parentage would have
caused great lamentation, but that the calamity was pretty common, and
that generally that those who lost their children, had the satisfaction of
seeing them put into the hands of their dearest friends.

El mundo por de dentro
¿ Ves aquel bellaconazo que allí está vendiéndose por amigo de aquel
hombre casado y arremetiéndose a hermano, que acude a sus enfermedades
y a sus pleitos, y que le prestaba y le acompñaba? Pues mírale por debajo
de la cuerda añadiéndole hijos y embarazos en la cabeza y trompicones en
el pelo [B.A.E., XXIII, 331b].

Turning to the Spedator, the "Vision of Mirza" (No. 159)
pictured a genius who, like the diablo cojuelo and the diable boiteux,
carries the spectator to the highest point and shows him scenes and

QUEVEDO, GUEVARA, LESAGE, AND THE "TATLER 11

183

people.1 The spectator is carried "to the highest pinnacle of the
rock," while the observer in the Spanish and French works is taken
to the top of the tower of San Salvador. The "Vision of the Sea,.
sons" (Spedator No. 426) has a genius who explains the whole situe.tion to the observer.
Another device common to Quevedo and the Tatler is the use oí
mock courts and edicts, in which the frailties and foibles of human
nature are satirized. Quevedo calls certain people incapaces de raz6n
(B.A.E., XXIII, 442b). In the Taller they are "dead in rea.son"
(No. 110). The Tatler has "courts of honor" (Nos. 250, 253, 256,
259,262, 265) . These "courts" may be compared to the premáticas
of Quevedo in their use of legal verbiage, mock seriousness, and
frequent satire of the same type of thing. The following quotations
will serve to illustrate the latter characteristic.
Taller No. 110
The next class of criminals were authors in prose and verse. Those of
them who had produced any still boro work were immediately dismissed
to their burial, and were followed by others, who, notwithstanding some
sprightly issue in their life-time, had given proofs of their death by some
posthumous children that bore no resemblance to their elder brethren. As
for those of a mixed progeny, provided they could always prove the last
to be a live child, they escaped with life, but not without the loss of limbs:
for, in this case, I was satisfied with the amputation of the parts which were
mortified.

Premátiro of Tiempo
Ítem, habiendo visto la multitud de poetas con varias sectas, que Dios
ha permitido por el castigo de nuestros pecados, mandamos que se gasten
los que hay, y que no haya más de aquí adelante, dando de término dos afios
para ello, so pena que procederá contra ellos como contra la langosta, conjurándolos, pues no basta otro remedio humano [B.A.E., XXIII, 439a].

Tatler No. 110
These were followed by . . . . defunct statesmen; all of whom I ordered
to be decimated indifferently. . . . .

Premátiro
Item, declaramos y desengañamos a todos los reyes y señores deste
mundo, que no piensen ser ellos los mayores de todos, porque solo lo es el
'Di ablo Cojuelo. p . 14; Diable Boiteu:i:, p. 14.
4:5, 8 .

Of. temptatlon of Ohrist. Matt.

�184
calor, . .
439b].

W.

S. HENDRIX

. delante de los reyes se cubren los grandes [B.A.E., XXIII,

Tatler No. 243 has a series of experiences wbich may be paralleled
by scenes from the Diablo Cojuelo and the Diabl,e Boiteux. Gyges'
ring in the Tatl,er seems to play the role of the diablo cojuelo and the
diable boiteux in their respective works. The quotations follow:
Tatl,er
~bou~ a week ~o, not being able to sleep, I got up, and put on my
magical nng; and, with a thought, transported myself into a chamber where
I saw a light.
Diablo Cojuelo and Diabl,e Boiteux
At the beginning of the Diablo Cojuelo (pp. 9-10) and at the
beginning of the Diabl,e Boiteux (2), the hero, to escape from a trap
set for him by a courtesan, runs along the roofs of the houses until he
sees a light, and enters the room where the light is.

Tatl,er
I found it inhabited by a celebrated beauty, though she is of that species
of women we call a slattern. Her headdress and one of her shoes lay upan
a chair, her petticoat in one corner of the room, and her girdle, that had a
copy of verses made upan it but the day befare, with her thread stockings
i_n the middle of the floor.
'
The author, shocked by what she says in her sleep, leaves the room.

Diablo Cojuelo
Pero, ¿ quién es aquel la Habada con camisa de muger que . . . . haze
roncando mas ruido que la Bermuda . . . . [p. 17].

Diable Boiteux
J'aperc;ois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants: l'un
est une coquette surannée qui se couche, apres avoir laissé ses cheveux, ses
sourcils et ses dents sur sa toilette: l'autre un galant sexagénaire qui revient
de faire l'amour. I1 a déja óté son oeil et sa moustache postiches, avec sa
perruque, qui cachait une tete chauve (p. 17).
The second scene referred to in the French apparently suggested the
next scene in the

Tatler
I left the apartment of this female rake, and went into her neighbor's,
where there lay a male coquette. He had a bottle of salts hanging over
his head, and upan the table by his bedside Suckling's poems, with a little

QUEVEDO, GUEVARA, LESAGE, AND THE "TATLER"

185

heap of black patches on it. His snuffbox was within reach on a chair·
but, while I was admiring the disposition he made of the several parts of
his dress, his slumber seemed interrupted by a pang that was accompanied
by a sudden oath, as he turned himself over hastily in bed. I did not care
for seeing him in his nocturnal pains, and left the room.

Diablo Cojuelo
Tbis same "male coquette" is to be found in the Spanish work:
Mira aquel preciado de lindo, o aquel lindo de los mas preciados, como
duerme con vigotera, torcidas de papel en las guedejas y el copete, sebillo
en las manos y guantes desacabeyados, y tanta paM en el rostro, que pueden
hazer colacionen él toda la quaresma que viene (16).

Tatl,er
I was no sooner got into another bed-chamber, but I heard very harsh
words uttered in a smooth, uniform tone. I was amazed to hear so great
a volubility in reproach, and thought it too coherent to be spoken by one
asleep; but, upon looking nearer, I saw the headdress of the person who
spoke, which showed her to be a female, with a man lying by her side broad
awake, and as quiet as a lamb. I could not but admire his exemplary
patience, and discovered by his whole behaviour, that he was lying under
the discipline of a curtain lecture.

Diable Boiteux
. .. je découvre, dans un petit corps de logis, un original de mari qui
s'endort tranquillement aux reproches que sa femme lui fait d'avoir passé
la journée entiere hors de chez lui (128).
Again referring to the same man:
il s'est ... mis au lit sans dire un mot [p. 135].

In the next paragraph the author says he was entertained in
many other places by this kind of nocturnal eloquence, and mentions
sorne of the things he sees people doing. If he had read these French
and Spanish works, which contain other nocturnal scenes, he would
be likely to recall similar scenes wbich he does not describe. The
next picture in the Tatler is that of a very sick man, whose wife has
the undertaker waiting for him to die that he may take bim away.
In the Diable Boiteux there is a description of an old man dying, surrounded by relatives who are impatiently waiting for bis death that
they may secure bis property (pp. 204-5).

�186

W. S.

HENDRIX

Taller
~s I w~ going home, I saw a light in a garret, and entering into it, heard
a vo1~ crymg, and,. hand, stand, band, f anned, tanned. I concluded him
~y this, and the fi_irmt~e of his room, to be a lunatic; but upon listening a
little longer, perce1ved 1t was a poet, writing a heroic upon the ensuing peace.

Diablo Cojuelo and Diable Boiteux

. ~ the Diablo Cojuelo a poet arouses the guests of an inn by recitmg his verses (pp. 37-39). The French version has the following
passage:
, ... j~ ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas. II
n Y a q~ un grab~t, un placet et une table, et les murs me parraissent tout
barbouillés de nou:, Le pers~nn~e qui loge si haut est un poete, reprit
Asm~dée; e~ ce qw vous para1t n01r, _ce sont des vers tragiques de sa fa.Qon,
dont il a tapISSé sa chambre, étant obligé, faute de papier, d'écrire ses poemes
sur le mur (p. 21).

Tatler
. It was no~ toward morning, an hour when spirits, witches, and conJ~rs are obliged to return to their apartments, and, feeling the influence
of _1t, I ;"as hastening_ home,_ when I saw a man had got half way into a
ne1ghbor s. house. I immediately called to him, and turning my ring,
appeared m my proper person. There is something magisterial in the
aspect of the Bickerstaffs, which made him run away in confusion.
Diablo Cojuelo and Diable Boiteux

The Spanish work has a scene in which two thieves are entering
a rich foreigner's house, but run away, greatly frightened, when they
see him (p.17). "Voleurs de nuit" are seenin the French work (p. 23).
The fact that every scene described in the English essay has
a more or less exact parallel in the Diablo Cojuelo or its French
version, the Diable Boiteux, and that the observers in every case
were invisible, could go wherever they pleased, and went at night,
would seem to rule out of court the theory of coincidence.1
Omo STATE UNIVERSITY

W. S. fuNDRIX

1
I wish to thank my formar colleagues, Protessor R. A. Law and Professor R. H.
Griffl.th, of the Uni':'ersity of Texas, for reading this article in manuscript and for making
helpful suggestions.

OBSERVACIONES SOBRE LA COMEDIA TIDEA
La Comedia Tidea de Francisco de las Natas, publicada en 1550
y reimpresa por Cronan,1 ofrece considerable interés por combinarse
en ella el influjo de la Celestina, de las églogas de Juan del Encina y
de las comedias de Torres Naharro.
Las noticias bibliográficas de esta comedia son bien escasas.
Nicolás Antonio no menciona a Natas. Ninguna referencia a éste,
o su comedia, hallamos hasta llegar a Moratín.2 El último da la
comedia por publicada en 1535, la titula Fidea llama a su autor
Francisco de las Navas; cuyos tres errores recoje y copia el conde de
Schack.8 La Barrera4 declara respecto del autor, sin el menor fundamento: "Su apellido parece burlesco, así como el título que se da en
la pieza de "beneficiado en la iglesia perrochial (sic) de la villa
Cuebas rubias, y en la iglesia de Sancta Cruz del lugar de Rebilla
cabriada." 5 Añade, por única noticia, que fué prohibida en los
Indices expurgatorios de 1539 y 1583. La primera fecha es indudablemente errata de imprenta por 1559, pues el primer catálogo de este
género, conteniendo libros heréticos impresos en Alemania, con
algunas adiciones, no aparece hasta 1551, y Comedia Tidea se incluye
en el lndex et Catalogus l.Ábrorum prohibitorum, primero peninsular,
publicado por el inquisidor general D. Fernando de Valdés el afí.o 1559
en Valladolid, así como en el lndex de 1583. Gallardo6 cita una
traducción de la Eneida hecha por Francisco de las Natas: "Siguese
el segundo libro de las Eneidas de Virgilio, t robado en metro-mayor
de nuestro romance castellano por Francisco de las Natas, c}erigo
presbitero beneficiado en la iglesia parroquial de Santo Tomé de la
villa de Cuevas-rubias, y en la iglesia de Sancta-cruz del lugar de
Revilla-Cabriada, de la diocesis de Burgos. (Al fin.) Fue impreso
Teatro espal\ol del aiulo XVI (Madrid, 1913), pl\gs. 1--80.
• Origen• • del teatr o eapal\ol, en Bibl. A ut. Esp. (Madrid, 1846), t . II, pl\g. 193.
1 Historia, etc. (ed. de Mier, Madrid, 1885), t. I, pll,g. 345.
• Catálogo del teatro antiguo espal\ol (Madrid, 1860). pl\g. 283.
• Claro es¼ que porrochial no es burlesco, ni mucho menos requiere el sic, sino voz
antigua que trae el Diccionario de Autoridades en la forma substantiva de perrochia,
as! como Covarrubias en su Tesoro con la variante ortogr!l.flca perroqoia, y que se encuentra
a menudo en las obras del siglo XVI.
• Enaauo de una biblioteca e,pal\ola (Madrid, 1888), t. III. columnas 951-52.
1

[MODERN PHII,OLOOY,

November, 1921)

187

�188

M.

ROMERA-NAVARRO
OBSERVACIONES SOBRE LA "COMEDIA TIDEA"

en Burgos por Juan de Junta, impresor de libro~, a 3 de agosto
de 1528 años." 1 Menéndez y Pelayo2 y Creizenach3 le dedican
media docena de líneas a Comedia Tidea, que parecen demostrar,
aun siendo pocas, que ninguno de ellos tuvo ocasión de leerla.
Ni por razón del pensamiento o de la forma, es grande la poesía
de esta comedia. La sintaxis aparece dislocada en unos pocos pasajes,
pero en general la forma es correcta, y apropiada y natural la expresión
de los afectos. El estilo es mediocra: ni resalta por el color y brío ni
fatiga por frío y desmayado. Natas, fácil versificador, no es verdadero
poeta, pero sí hombre de teatro, diestro en el manejo de los recursos
dramáticos. La mayoría de sus contemporáneos fueron, por el
contrario, buenos poetas y pésimos dramaturgos. La ejecución es
tan acertada en la Tidea que bien merece figurar esta comedia, por
su traza armónica, por su desarrollo regular, por su diálogo rápido
Y vivo, por su arte escénico, entre las más felices de nuestro primitivo
teatro. La observación aguda, el modo impersonal del autor, su
seguridad en los trazos, la sobriedad en el epíteto y la ausencia de
toda nota excéntrica que rompa la naturalidad de los caracteres o la
armonía del conjunto,4 revelan una mentalidad lúcida ·y grave, rica
en experiencia. 5
1

Gallardo reproduce a continuación parte de la dedicatoria y varias estrofas.

• Orfgenea de fo nooela (Madrid, 1910), t. III, plig. cxlix.
1
Geachichte de• neueren Drama, (Halle, 1903), t. III, plíg. 158.

• Es digno de nota, en este punto, la absoluta ausencia de pedanterias humanísticas
de r~ferencias his~ricas y mito(ógicas, de q1;1e tan recargadas se hallan todas las pro'.
du001ones dramlíticas de aquel s1glo-y del Siguiente--eon la sola excepci6n acaso de las
de Torres Naharro, cuyo buen gusto nuestro autor sigue también en esto. En lo que se
aparta de él, y en lo que estriba la capital diferencia en cuanto a la forma entre su comedia
Y la Celestina-nuestro más rico tesoro de refranes, sin excluir el Quijote--es en no traer
Comedia Tidea ni siquiera un solo refrlin.
• Si hemos de juzgar por la dedicatoria de su traducción de la Eneida, por las coplas
en que el traductor se despide del lector, y por el absoluto silencio que acerca de él guardan
sus coetlineos, no era Francisco de las Natas un profesional de las letras, sino aficionado
que en ellas ocupaba su pluma en los ratos de ocio. En la dedicatoria, al abad de Berlanga
Y de Cuevas Rubias, consigna: " ... Yo, señor, como los dias p asados estuviese vaco
de algun ejercicio, acorde ocupar mi rudo ingenio en algun acto virtuoso ... y fue en
esta obra ... " Y en las coplas de despedida expresa:
"Si silaba falta segun que verdad
Aquesto repugna por limite llano
Allende si sobra por mas de lo sano,
Ad •ensum y verso suplic'os mirad.
Tambien si les falta la sonoridad
Porque esta se pide por orden directo,
Cualquiera mas sciente segun que discreto
Aquesto corrija con gran igualdad.
" Que en esto mi fuerza se halla tan baja
Que mas no penetra por sumos labores,
Ñi menos se empinan mis sensus actores
Por vellos tan broznos segun que la saxa.
Y aquesto si hice, sentid sin baraja
Que no fue por fama ni gloria tomar,
Son ver mi sentido que pueda domar,
Que al ni.llo muy rudo le cedo ventaja. ... "

189

El sistema dramático de Francisco de las Natas es el mismo de
Torres N aharro, al que sigue en todo con el mayor celo. Natas da
por título a su comedia el nombre del protagonista, ~deo, llamán~ola
Comedia Tidea, como de los protagonistas-de sus piezas dramáticas
había sacado Torres Naharro los títulos de Comedia Aquilana,
Comedia Himenea, etc. Torres Naharro había dicho en el prohemio
de la Propaladia:1 "La division della [la comedia] en cinco actos, no
solamente me paresce buena, pero mucho necesaria; aunque yo les
llame jornadas, porque más me parescen descansaderos que otra
cosa." Y Natas le sigue igualmente en la división y nombre de los
actos. Había declarado el maestro: "El número de las personas que
se han de introducir, es mi voto que no deben ser tan pocas que
parezca la fiesta sorda, ni tantas que engendren confusion ... el
. h ast a d oce personas." 2
honesto número me paresce que sea de seis
Y once es el número de los interlucotores que figuran en la Comedia
Tidea. Esta empiez~, como todas las de Torres N aharro, con un
introito, aunque considerablemente más breve, puesto en l~~ios de
un rústico y desvergonzado pastor que manifiesta sus habilidades,
saca a colación sus nada ejemplares amoríos y, tras las acostumbradas
chocarrerías, expone el argumento de la comedia y termina solicitando
el silencio y compostura de la audiencia.
Aparece luego Tideo, el galán lamentándose del amor en unos
versos, cuya naturalidad y trasparencia, excepto en dos o tres líneas,
aumenta el metro-coplas de pie quebrado, que es el de toda la
comedia, y el mismo de Torres N aharro-, y los cuales principian así:
Circundederunt me,
dowres de amor y fe;
ay! circundederunt me.
Cercaronme de tal arte
las passiones del amor
que la vida se me parte
muy agena de fauor.
O amor!
O que profundo dolor!
O que furia tan crescida,
que imprime tu valor
al que sigue tu guarida!
, Edición de Cañete y Men6ndez y Pelayo (Madrid, 1880-1900) , t. I, plíg. 9.
• Ibid,, plíg. 10.

�190

M.

ROMERA-NAVARRO

Léese en el Invitatorium de la Egloga de Plácida y Vitoriano, de
1
Juan del Encina los mismos tres primeros versos, recitados por
Vitoriano:
Circumdederunt me
Dolores de amor y fe;
iAy! circumdederunt me ...

Y sigue una lamentación de amor cuyo modo de expresión no
guarda ninguna analogía verbal con la de Tideo, aunque los sentimientos, por ser universales, habían de corresponder. Por lo demás
no señalo aquellos tres versos como un plagio de Francisco de las
Natas, sino como muestra de su conocimiento de la labor de Encina y
del influjo más o menos manifiesto del último. Encantáronle a
Natas, como a todos nos encantan, aquellas hermosas coplas del
Invitatorium que rematan siempre con el estribillo iAy! circumdederunt me como eco funeral del corazón angustiado, y lo tomó para
encabezar su queja amorosa, a modo del que glosa, pero cuidando
poner los tres versos en letra bastardilla, como hace cualquier autor
que cita la frase de otro.
Tideo, como el Calisto de la Celestina, confiesa su dulce dolencia
al criado, y éste, cual Sempronio a Calisto, le propone valerse de
una "vieja barbuda" que en ambas obras vive en la vecindad. La
tal vieja, Beroe, ejerce los mismos famosos oficios de la Celestina:
labrandera, perfumera, falsificadora de la virtud femenina por excelencia, hechicera y alcahueta; beata, codiciosa y bebedora también lo
es, Y en ella al igual que en su prototipo han clavado las garras los
siete pecados capitales. Y así puede Tideo repetir justamente el
mismo concepto que ya había expresado Melibea, en la Celestina:
"No me maravillo, que vn solo maestro de vicios dizen que basta
para corromper vn gran pueblo."2 Y Tideo dirá
que vna tal
hazer puede tanto mal,
so color de piedad
y ser causa muy final
destruyr vna ciudad.3
1

T eatro completo de J uan del Encina (Madrid, 1893) , pj¡g, 326.
• La Celestina (ed. de Cejador, Madrid, 1913), t. I, pj¡g, 184.
Jornada 1, p!Lg. 26 de la ed. d e Cronan.

OBSERVACIONES SOBRE

LA

"COMEDIA TIDEA"

191

Grande es la semejanza entre ambas obras desde el momento en
que Beroe se presenta en escena, cuando Prudente interrumpe la
conversación con su señor exclamando tan expresivamente que nos
parece ver como entra la vieja en escena:
hela, hela, do assoma
su rosario muy colgado ...
La entrada de la vieja celestinesca, hablando consigo misma, lo
que dice y el modo de decirlo, su mezcla de preces y diablescos conceptos, lo bien caracterizada, en fin, que queda desde el primer instante, constituyen acaso el mayor acierto de la comedia; y en ~do
caso el más fino análisis de un carácter. No puede ser este tipo
de éeiestina más justamente concebido ni más sobria y apropiadamente presentado que en el siguiente monólogo:
Aue Maria, gracia plena;
Dominus teco, señora;
no mirays que buena est.rena
para lunes en buen hora;
benedicta tu,
hora veys que tu por tu
me trataua la bouilla,
pues ventris tui J esu,
tu vernas, doña loquilla;
sancta Maria,
tu, madre ·de Dios, me guia
aqueste mi buen viaje,
que aunque alcagueteria,
passos son de romeraje.
Quiero ver
que me encargaron ayer
los que tengo por sumario;
ya me acuerdo que he de her
sin mirar mi calendario.
Vn galan
en la calle de san.t Juan,
ya me acuerdo donde dixo,
este me dio vn balandran,
mas dara delo que trixo;
y tambien
aquestotro, ya se quien,
que hable a Mariñilla,
y Perucho de setien
aquellotra Isabelilla.

�192

M.

ROMERA-NAVARRO
OBSERVACIONES SOBRE LA "COMEDIA TIDEA"

El sacristan,
el cura y el capitan,
me rogaron ayer tarde
que me acuerde de como estan
muy pobres de nueua carne·
'
que andada!
estos no me dieron nada.
mas dexame hora her '
'
no porne yo mi jornada
sino pagan mi texer;
pero andar,
algo quiero procurar
porque buelua descansada
porque quando mi yantar '
algo quede reposada.
Por agora
yre por Nuestra Sefiora
ala fuente (h)a me sentar
que alli vienen a tal hora'
las loquillas a parlar;
quando no,
tornare muy prest.o do
sera bueno mi camino.
Digo que tornare yo
do me harte de buen vino.
que alegra
Y abiua los pies y quiebra
t-0da mala voluntad
toda la passion arri:dra
es liquor de gran bondad
'
yan xarabe,
quel medico bien sabe
apazible con mis dias
vn ~umbre que dessabe
estas secas de enzinas.1
1

Las tres primeras coplas de tal
61
fuese incluida esta comedia en los
.,:~~:~eron lasLque motivaron, sin duda, que
comedia contiene (versos 524 Y 582) eran lugare: orios.
as dos puyas clericales que la
que a nadie asustaban n1 ponfa.n de malhumor comunes en aq_u?l siglo_ del era.mismo,
como las rocinadas carnales del pastor del intr
que la Inquisición de¡aba pasar, asi
de parecerle a aqulllla la nada reverente mezcf~ d. l p~~sa de mayor gravedad debla
humano, en dichas coplas.
e O
o con lo mM abyecto de Jo

Ind1:1c~:•

Acércase Tideo a ella y, como Calisto a la Celestina, háblale con
extremado elogio y reverencia :
Tideo:
Madre mía,
o que ayre y que alegria!
o que disposicion y tez 1
En verdad que yo diría
que nunca viste la vejez.

Ca/,isto: ... 10 vejez virtuosa! 10 virtud enuejecida! 10 gloriosa
esperan-;:a de mi desseado fin! ...1

Con notable efecto cómico, en Comedia Tidea, al igual que en la
Celestina, el enamorado galán cae de rodillas ante la barbuda tercerona, implorando su ayuda y buena voluntad. Naturalmente
quedan ambas concedidas. Es de tener en cuenta que Beroe, cual
Celestina, había residido en otro tiempo en el mismo barrio de
la dama que desean seducir. Y por ello, al presentarse la primera
en casa de Faustina, la heroína, y la segunda en casa de Melibea,
son acogidas con idéntica pregunta:
Faustina:
... qual Dios te traxo aca
por estos barrios estrafios ?2
Lucrecia: ... ¿ Quál Dios te traxo por estos barrios no acostumbrados.3

A tal pregunta, Beroe responde:
Hija mia, necessida
que me acresce con los años;
vn hilado
traygo y vendo muy delgado

Y la Celestina:
... E tambien, como a las viejas nunca nos fallecen necessidades ...
ando a vender vn poco hilado.

.i

I

193

1 Ed. citada, t. I, p6.g. 91.
• Jornada III.
• Ed. citada, t. I, p6.g. 159.

�194

M.

ROMERA-NAVARRO

Entrambas viejas prorrumpen en encendidas alabanzas:

Beroe:
O mi rosa,
O mi perla muy preciosa!
O ymagen singular 1
En mi fe vengo ganosa
por quererte abrayarl
Celestina: 10 angélica ymagenl 10 perla preciosa, e como te lo dizesl
Gozo me toma en verte fablar.
Después de quedar solas, Celestina con Melibea, Beroe con
Faustina, decláranles que el objeto de su visita no es precisamente el
hilado, mas antes de manifestarles el verdadero, tratan de captarse
las simpatías de las doncellas con alabanzas, y atenuar así la posible
tormenta de su indignación:

Beroe:
Con aquesso que te oy,
mi señora, escucha:
gentil dama,
tu gran linage y fama,
tus virtudes y prudencia.
el sentido me derrama,
que no vse su potencia.
del hablar ...

Celestina: iDonzella graciosa e de alto linaje!, tu suaue fabla. e alegre
gesto, junto con el aparejo de liberalidad, que muestras con esta pobre vieja,
me dan osa.dia a. te lo dezir.1
Los tfrminos vagos, deliberadamente ambiguos, que las dos
trotaconventos emplean antes de exponer resueltamente su embajada
causan confusión, aunque no recelo, en el ánimo de las damas:
Faustina:
Tu razon
me pone tal confusion,
que me tiene muy turba.da;
di, madre, tu peticion;
tenla ya por otorga.da..

Melibea: Vieja. honrra.da.1 no te entiendo, si más no declaras tu demanda..
Por vna parte me alteras e provocas a enojo; por otra me mueues a compasion.... Assí que no cesses tu petición por empacho ni temor.
• Ed. citada, t. 1, pllg. 174.

OBSERVACIONES SOBRE LA "COMEDIA TIDEA"

195

No bien han acabado de declarar ambas Celestinas su pensamiento, cuando las doncellas les replican con la más profunda y
agresiva indignación, amenazfuldolas coléricas, calificfuldolas allí y
aquí de alcahuetas, hechizeras, enemigas de honestidad, maluadas, etc.,
así como de locos y nescios a los galanes que las envían,
si penso
este dia. que me vio
labrando a. mi venta.na,
quel campo por el quedo
con su platica liuiana,
dice Faustina, como ya había. dicho Melibea:
si pensó que ya. era todo suyo e quedaba por él el campo.1

A sus amenazas de muerte, mientras dura la tormenta, las
astutas maestras del vicio no replican sino entre dientes.
Faustina:
... habla claro, halda.rrona;
di, que parlas entre dientes?
Melibea: lAvn hablas entre dientes, delante de mi? ...'
Beroe, como Celestina, se disculpa en ser sólo mensajera:

Beroe:
... que la pena no obliga
al correo o mensajero,
como a mi
que manda.da. vine aqui
Celestina: ... E si el otro yerro ha fecho, no redunde en mi dafio,
pues no tengo otra culpa, sino ser mensajera del culpa.do.ª

Las doncellas, como sangre joven y ardorosa encendida por la
ofensa, prosiguen hablando rápidas, centelleantes. Las Celestinas
ni se amilanan por ello ni pierden su confianza en la victoria final.
Beroe (Aparte):
Como esta. hecha Boecio
la loquilla! como pugna!
no soys hija del gran Decio;
que lo fueras no repugna,
que otras mas
han seguido tal compas,
hijas de grandes señores.
Celestina (Aparte): IMas fuerte esta.ua Troya e avn otras mas bravas
he yo amansa.do 1 ..•
• /bid., pllg. 180.

• !bid., plig. 178.

• /bid., plig. 182,

�196

M.

ROMERA- NAVARRO

Las oportunas y sapientísimas alcahuetas hacen, en ocasión
propicia, la alabanza del amor y el elogio de los galanes, pintándoles
llenos de gracia, valor, hermosura, gentil,eza, etc. Finalmente, en la
primera entrevista Beroe, y Celestina en la segunda, logran de las
damas una cita, para aquéllos, a las doce de la noche.
En la jornada segunda vemos también claramente el influjo
de Encina. Dos pastores, Menalcas y Damon, al servicio de Rifeo,
padre de la protagonista, refieren las burlas y tundas de que acaban
de ser objeto a manos de los mozos del pueblo; en particular Damon
ha sido fieramente repelado, mantea.do y soplado con un fuelle en
salva sea. la parte por los escolares, en la plaza del mercado. Los
rasgos de los personajes, su lenguaje y la situación recuerdan vivamente el Auto del Repelón de Juan del Encina. Esta escena de los
pastores la usa el autor para dar la nota. ligera y festiva. Falto
de verdadero y fecundo ingenio humorístico, Natas recurre a la
estereotipadas chocarrerías de los pastores, cuyo solo lenguaje y
actitud hacia la gente de la ciudad bastaba para causar seguro
efecto cómico en una audiencia. Lo jocoso no era el fuerte de
nuestro autor. Ni un solo rasgo de jovialidad y gracia tiene la
comedia, aparte las bufonadas de los pastores. Y esto, a pesar de
que el coloquio entre Prudente y Fileno, criados de Tideo, y en
otros pasajes, la fina ironía propia de un ingenio perspicaz y analítico,
como Torres N aharro por ejemplo, hubiera tenido apropiada ocasión
de ejercitarse.
El humorismo de Francisco de las Natas es el mismo de Encina,
bien distinto del humorismo de Torres Naharro. En las obras de
aquéllos hay exageración; en las de éste, interpretación. Allí campea
el rudo humor de los pastores; aquí, la fina crítica de los criados.
Los primeros se proponen hacernos reir; el último, aun por boca de
los pastores del introito en ocasiones, hacernos pensar, acaso enmendarnos. Es un humorismo de superior categoría porque es más
honda la observación, y más universal; detrás de los chistes y
sátiras del autor de la Propaladia hay una filosofía moral, un sentido
ético, una personalidad. En el humorismo de Encina y Natas no hay
ningún propósito hondo, y por eso pueden arrancarnos la carcajada,
pero sin rozarnos el alma ni prendernos en ella la simpatía: es el
genio de las cosquillas. i Cuán superior en esto, y en todo, le es a

ÜBSERVACIONES SOBRE LA " COMEDIA TIDEA"

197

ellos y le es a todos sus contemporáneos e inmediatos sucesores,
incluso Lope de Rueda, el insigne Torres N aharro !
Por lo demás, la escena de los pastores encaja bien en la comedia,
y no cabe considerarla a modo de paso, porque, a parte su brevedad,
está enlazada con el desarrollo del asunto principal: la soberana
tunda que los pastores han recibido es lo que les hace esconderse,
temerosos, al ver aparecer a los criados de Tideo, y así presencian
las idas y venidas de unos y otros, escuchan los planes para la fuga
de Faustina con Tideo, y pueden avisar al padre de aquélla, contribuyendo al desenlace de la comedia.
El debate sobre el amor que, a continuación de dicha escena,
mantienen Fileno y Prudente, criados de Tideo, recuerda en sus
conceptos lo que sobre el poder del travieso y fulminante diosecillo
dicen Mingo, en la Egloga de Encina que empieza " i Ha Mingo!
¿ quedaste atrás ?," 1 y el personaje alegórico Amor, en la Representaci6n en honor del Principe D. Juan .2 Mas no insist imos en ello;
este terreno de las imitaciones es resbaladizo, y tan a menudo han
dado por él de cabeza los críticos de nuestra litera.tura., tomando las
más leves y naturales coincidencias de dos autores por imitación o
por plagio, que de no ser clara y palmaria la imitación, es criterio de
sensatez y justicia suponer sólo una coincidencia de inspiración.
Además, en tema tan universal como el amor, cuya gama de sentimientos, siéndonos a todos conocida, ha de inspirar conceptos parecidos, cabría probar que los escritores no han hecho sino repetir con
variantes lo que escribió el primero que sobre el amor escribiera;
cabe probar que Natas ha dicho lo mismo que Encina, y éste lo
mismo que los poetas de los Cancioneros, que a su vez repitieron lo
dicho por el Arcipreste de Hita, como éste lo dicho por Ovidio, y
retroceder en la cadena y concluir falsamente que ab uno disce omnes.
En Comedia Tidea, como en Comedia Aquilana de Torres Naharro,
el enamorado galán resulta ser, si no príncipe, un gran señor, que
oculta su verdadera calidad. Y cuando sorprendidos los amantes en
el momento de la fuga, puesto él en prisión, restituida ella al hogar
paterno, uno de los criados de Tideo se ve obligado a declarar la condición de su amo, la escena es muy semejante a la correspondiente de
Teatro, etc., plg. 119.
• I bid., plgs. 161--62.

1

�198

M. RoMEru.-NAvARRo

Comedia Aquilana El desenla
.
. de los amantes
·
ce, con el matrimoruo
y a gusto de todos, es el mismo en una y otra comedia, ajustada 1~
de Natas en esto, como en todo lo demás, al patrón que Torres
. a a~ro había dado en su proemio de que la comedia es "artificio
mgeruoso de notables y finalmente alegres acontecimientos."

:r:

UNIVERSITY OP PENNBYLVANU

M. ROMERA-NAVARRO

DOES EMILIA LOVE THE PRINCE?
In 1841, seventy years after Emilia Galotti appeared, Riemer
published his Mitteilungen iiher Goethe. This work contains a random
remark of Goethe's on Lessing's tragedy, which is as follows:
The fundamental mistaka of this piece is that it is nowhere expressed
that Emilia loves the Prince, but that it is merely hinted at. If that were
the case (that is, if Lessing had clearly indicated that Emilia loved the
Prince), we should then know why the father kills her. Her love is indeed
suggested, first in the way in which she listens to the Prince and then by
the way in which she afterwards rushes into the room; for if she did not
love him, she would have repulsed him; finally it is also expressed, but
clumsily, by her fear of the Chancellor's house. For either she is a goose to
be afraid, or a loose woman. But if she loves him, she must prefer to ask
for death itself, in order to escape that house.1

Goethe was tbe first to suggest that Emilia !oves the Prince,
althougb the drama had been a bone of contention for the critics
ever since its appearance. But no sooner did Goethe point the way
than a bost of critics took up the hint and wrote elaborate articles
and commentaries to prove Emilia's love for the Prince. Does it
not seem strange, however, that this universally known tragedy of
the great master of dramatic art should have had to wait nearly
three-quarters of a century for its right interpretation!
And yet, Lessing was not one of those authors who believe in
hiding anything from the reader. He says in the Forty-eighth Paper
of his "Hamburgische Dramaturgie" :
I by no means agree with most of the writers on dramatic art that the
development of a play should be hidden from the spectator. I rather think
that it would not be an overrating of my powers if I set myself to write a.
play whose development reveals itself in the very first scenes and whose
most sustained interest arises from this very circumstance. For the spectator
everything must be clear.

Lessing wrote this while he was working on Emilia Galotti, and
therefore it seems highly probable that, had he intended to portray
• Riemer's Mitteilun gen &lt;lber Goethe, II, 663. Translation by Professor Max Winklerin his Introduction to Emilia GaloUi , Heath &amp; Co., p. xx.
[MODERN PHILOLOOY, November, 1921)
199

�200

WILLIAM DIAMOND

Emilia as being in love with the Prince, he would ha.ve done it in
such a. wa.y tha.t there would ha.ve been no room for misunderstanding,
and the drama. would not ha.ve ha.d to wa.it for seventy years for its
true meaning to be discovered. Wha.tever faults Lessing may ha.ve
had, he wa.s never obscure or a.mbiguous. Everything he wrote was
a.lways clear and to the point. Over and over again he repeats: "For
the spectator everything must be clear." Emilia Galotti especially
is his maturest drama.tic production, the work of his strongest critical
and creative faculties, and it is consequently one of the most carefully constructed plays in the whole range of modern literature.
Lessing worked upon it, off and on, for fifteen yea.rs and considered
and reconsidered every minutest detail. "Never," one critic writes,
"was such a piece of drama.tic algebra put on the boarda as is Emilia
Galotti. Every line, almost every word, betrays calculation on the
111
part of the author.
Lessing wrote it with the direct intention of
giving a model drama to the German people and of exemplifying
the high standards which he had established in his critical writings,
especially in his Hamhurgische Dramaturgie. Accordingly, when
Goethe complains that the fundamental mistake of the piece is tha.t
it is nowhere expressed that Emilia loves the Prince, it must be said
that I;,essing could hardly be blamed for not expressing what was
not felt.

In a letter to his brother, Leasing himself indirectly characterized
Emilia. "The maidenly heroines and philosophers," he said, "are
not at all to my taste. . . . . I know of no higher virtues in an
unmarried girl than piety and obedience."2 It is these virtues of
piety and obedience that are the most essential traits of her cha.racter.
They are fully manifest in her first appearance upon the stage. She
shows herself as possessing a childlike pious hea.rt, being intensely
religious, and loving her parents with the deepest affection.
Emilia is the daughter of higher middle-class parents. "By na.ture
she takes after her father rather than her mother, and it is he who
had the greatest influence upon the development of her moral cha.racter. It was he who inculca.ted into her those severe lessons of
virtue, that distrust of things worldly and tha.t proud disdain for
1

O. von Klenze, Modern Lonouao• Notu, IX (1894), 427.

• uuin11'• Work,, Hempel od., xxl, 482-83.

DoEs

EMILIA

LoVE

THE

PBmcE?

201

life itself when honor is at sta.ke, which determine her a.ction in the
most tragic moments of her life." 1 Of her almost divine beauty we
get ample evidence in the scene between the Prince and the painter,
Conti. Up to her early womanhood she lives in the simplicity and
retirement of country life. To further her educa.tion she goes with
her mother to the capital town. Her father, however, has an
instinctive dislike for the city life and the court, where servility,
fiattery, and licentiousness prevail.
In the capital Emilia meets óount Appiani, a man of sterling
character, and they become engaged. One evening a.t a gathering a.t
the house of Chancellor Grimaldi she also meets the reigning Prince,
a thoroughly unscrupulous and depraved tyrant, a splendid example
of those scourges with which many of the smaller states of Germany
were afllicted in the eighteenth century. He falla in love with her,
and from the opening scenes we leam that he soon forgets his former
mistress, and tha.t he is thinking only of how to obtain Emilia. And
so on her wedding day, while pra.ying at church, she hears someone
confessing love to her. Turning round she finds tha.t it is the Prince
himself. "Mute, trembling, a.nd abashed, she stood before me," the
Prince tells Ma.rinelli, "like a criminal who hears the judge's fatal
sentence. Her terror wa.s infectious. I trembled also and concluded
by imploring her forgiveness." 2 Frightened and indignant she flees
from church as if pursued by furies. She rushes into her mother's
arms exclaiming: "Rea.ven be pra.isedl I am now in safety." Her
mother too is frightened looking at her. "What has happened to
you, m~ da.~ghter? And you look so wildly round, and tremble in
every limb." With difficulty Emilia tells her mother of her experience a.t church. And then,
As I turned, as I beheld himClaudia: Whom, my child?
Emilia: Guess, mother, guessl I thought I should sink into the earth. lt
was he himself.
Claudia: Who, himself?
Emilia: The Prince.1
l Ma.x Wlnkler. lntroductlon to Bmilia Galolli, He&amp;th &amp; Co., p.
• Btnilia GGlotti, III, ill.
• Ibid., II, vi.

ll.

�202

WILLIAM DIAMOND
DoEs EMILIA LovE THE PRINCE ?

And it is this fear and confusion of Emilia that is interpreted
into !ove for the Prince! It is especially this "he himself" that
the critics take as proof that she has the Prince constantly in mind
because she !oves him. But why not take a simple thing simply?
Is it not more natural that her fear and confusion are due to her
extreme youth and inexperience, to the suddenness of it all, to the
religious and moral shock that she, the a.ffianced of another, should
on her wedding day be obliged to listen to a sinful confession of
licentious love from the lips of no less a person than the Prince himself, the despotic ruler of the land, the hated and despised enemy of
both her father and her lover? Why not take the Prince's own
words of her attitude toward his love professions ? "With all my
flattery, with all my entreaties I could not extract one word from
her. Mute, trembling, and abashed, she stood before me like a
criminal who hears the judge's fatal sentence." By "he himself"
she does not mean the Prince as her lover, but the Prince she met at
the gay and frivolous house of the Chancellor, the depraved, autocratic tyrant who does what he pleases. Such a man could not
inspire anything but contempt in a woman like Emilia. She must
have realized the Prince's intention to make her but another of
bis mistresses. 1
Emilia is determined to tell Appiani everything that happened in
the church. "The Count must know everything. To him I must
tell all." But her mother advises her not to, nay, pleads with her.
And Emilia is not "almost glad to follow her mother's advice," as
Professor Max Winkler and others would have us believe, but only
very reluctantly she obeys her mother because it is her mother's wish.
"You know, dear mother, how willingly I ever submit to your
superior judgment. . . . . And yet I would rather not conceal anything from him." ''Weakness! Fond weakness!" her mother exclaims. "No, on no account, my daughter! Tell him nothing.
1

C!. Marlnelll's remarks regardlng the approacbing marrtage o! Emilla and Count
Appianl. "A girl witbout fortune or rank has managed to catch bim In her snares.
. . . . He will retire with bis spouse to bis native valleys o! Piedmont and lndulge himselt In hunting chamols or tralnlng marmots upon the Alps. What can he do better 7
Here bis prospects are blighted by the connection he has formed. The ftrst circles are
closed agalnst bim." I, vi. Countess Orsina tells Emilla.'s !ather: "I am Orslna, the
deluded, forsalcen Ors!na--perhaps forsaken only tor your daughter. But how Js sbe
to blame? Soon sbe aJso will be !orsaken; then another, another, and another." IV,
v:IU. At the very time the Prlnce Is lntatuated wlth EmiUa, arrangements are belng
made !or bis approacbing marrlage with the Prlncess of Massa.

203

Let him observe nothing." And finally Emilia consents. "Well,
then, I submit. I have no will, dear mother, opposed to yours." 1
Thus it is against the voice of her own heart that she agrees not to
tell Appiani of her experience at the church.
Her mother tells her furthermore that she has taken the whole
matter altogether too seriously, that the Prince's so-called !ove
protestations are nothing but mere gallantries. "The Prince i~ a
gallant," she tells her, "and you are too little used to the unmeamng
Ianguage of gallantry. And thus in your mind a civility becomes an
emotion-a compliment, a declaration-an idea, a wish-a wish,
a design. A mere nothing, in this language, sounds like everything,
while everything sounds like nothing." To which Emilia joyfully
exclaims: "Oh, dear mother, I must have been completely ridiculous
with my terror! N ow my good Appiani shall know nothing of it.
He might, perhaps, think me more vain than virtuous."2
N ow, if Emilia had the slightest !ove for the Prince, she would
not have been made so happy by her mother's assurances that
the Prince was not serious, that bis utterances to her were mere
gallantries signifying nothing. On the contrary, according to all
Iaws of human nature, such assurances would have disappointed her
painfully. It is hard to believe that Lessing could be guilty of overlooking such an essential trait of human nature. This alone should
be complete and convincing proof that Emilia does not love the
Prince and that any such supposition is entirely contrary to the
autho;'s conception of the play and the character of Emilia.
After the attack by the bandits Emilia is taken to the Prince's
summer place. As soon as she learns where she is, the whole ~itter
truth dawns upon her. "That the Count is dead! And why 1s he
dead! Why!"ª Her father tells her that he is not perm.itted to take
her with him, and that she will be taken by the Prince to the house
of the Chancellor Grimaldi. But to that house she will not go. She
is no longer the weak child listening to her mother's advice against
her own inclinations. She will no longer compromise. The day's
experience has changed the inexperienced, timid_ young girl .in~ a
strong and determined woman. She will rather die than rema1D With
the Prince or go to Chancellor Grimaldi's house. Thus her mother
1

Emilio Galotli, II. v:I.

• Ibid., V, vll.

�204

Wrr,LI.AM DIA.MOND

aptly says of her: "She is the most tiro.id, yet the most resolute of her
sex¡ incapable of mastering her first impressions, but upon the least
reflection she is calm and prepared for everything." 1
This determination to die rather than to go to the Chancellor's
house convinces her father that she is absolutely innocent. It will
be remembered that his confidence was somewhat shaken by Countess
Orsina. He is now again convinced that her innocence is safe and
above all force. "But not above all seduction," she replies.
Force! Force! What is force? Who may not defy force? What you
ca.ll force is nothing. Seduction is the only real force. I have blood, my
father, as youthful a.nd as warm as any other girl. My senses too are senses.
I will answer for nothing. I will guarantee nothing. I know the house of
Grimaldi. lt is a house of revelry. One hour spent in that house under
the protection of my mother, and there arose in my soul a tumult which
all the rigid discipline of religion could not easily quell in whole weeks.
Religionl and what religion? To avoid no worse snares thousa.nds ha.ve
leapt into the waves and now are sa.ints. Give me the dagger, then, my
father, give it to me. 2

It is Emilia's fear of the Chancellor's house that is also cited
by the critics from Goethe down to the present as supreme proof that
she loves the Prince. First the critics take for granted her love
for the Prince to explain this passage; then they use the passage to
prove her love for the Prince. Such arguing in a circle has no
value.8
Emilia is afraid of the Chancellor's house not because she loves
the Prince, but because "it is the house of revelry." It was in that
house that she first carne into contact with the gay and frivolous
world which conflicted so strongly with her moral and religious
principies, and it cost her a severe effort to overcome its seductive
influence. After what has happened this day, to go back to that house
seems to her nothing less than the loss of her salvation. It is this
fear that animates her soul, and not any love for the Prince. "To
avoid no worse snares thousands have leapt into the waves, and now
1

Bmilia Galolli, IV, vill.

• Ibid., V, vü.

• Ot. Kuno Flscher, Leuino al, Re/ormator der deut,chen Lileratur (Stuttgart, 1881),
p. 210. Flscher, Düntzer, and Stahr do not belleve that Emilla loves the Prlnce.

DoEs

EMILIA LoVE THE

PRINCE ?

205

are saints." In her voluntary death, alone, she sees the possibility
of escaping from eternal damnation, and hence it becomes for her
a religious duty.
Another argument used by the critics to prove Emilia's love for
the Prince is Lessing's conception of tragic characters. In his Hamburgische Dramaturgie, Lessing accords with Aristotle's dramatic
theory that the tragedy must rouse in us pity and fear, and for that
reason.the hero or heroine must be neither a faultless character nor
a thorough villain. In the Eighty-second Paper of the Dramaturgie,
he writes: "The wholly unmerited misfortune of a virtuous man,
according to Aristotle, is not fit material for a tragedy, because it
is terrible." And again, "A man may be v~ry good and yet have
more than one weak point, commit more than one mistake through
which he throws himself into immeasurable misfortune which excites
our pity and sorrow, but which is not in the least horrible, beca.use
it is the natural result of his mistake." And emphatically he repeats
the statement, "We must not let any perfect man suffer in a tragedy
without any fault on his part, for this is too terrible." This required
weakness or fault the critics point out to be in Emilia's case her
love for the Prince.
Of course, Emilia has her weakness or fault as required by
Lessing's theory of tragic characters. But it is not her love for the
Prince. It is the fact that she allowed herself, against her own feelings, to be influenced by her mother not to tell Appiani of the meeting
with the Prince in the church. If she had told everything to Appiani,
as she wished to do, Marinelli's plan would have failed in the beginning. The scene between her and Appiani follows right after the
church scene and immediately precedes the one in which the intriguing
Marinelli delivers to Appiani the Prince's proposal to go at once as
an ambassador to the court of Massa and make final arrangements
for the marriage of the Prince with the Princess of Massa. This
arrangement of scenes was not the result of mere chance; it is more
likely that it was carefully calculated to serve a definite purpose
in the play. It was Emilia's only opportunity of telling Appiani of
her meeting the Prince in the church. Count Appiani would have
answered the Prince's proposal differently, had he known of the

�206

WILLIAM DIAMOND

latter's designa on Emilia. By listening to her mother rather than
to the dictates of her own heart, Emilia missed the opportunity of
telling Appiani what he should have known. As a result, the unsuspecting Count is assassinated, and Emilia is in the hands of the
Prince and Marinelli. lt is this failure of Emilia to tell Appiani of
her experience at the church that fulfils Lessing's theory of tragic
guilt. Emilia's love for the Prince would be more than a weakness
or fault. lt would make her an accomplice of the Prince, and she
would deserve the suspicion of Countess Orsina that she was not
violently abducted and that the attack was prearranged with Emilia's
knowledge.
Accepting Goethe's dictum that Emilia loves the Prince, the
critics must, to be consistent, proceed to misinterpret the other
characters of the play. Instead of admitting that the Prince is an
unscrupulous and thoroughly depraved tyrant, surrounded by fl.attering parasites, knowing no desire but to give himself to sensual passion
and enjoyment, they tell us that he is an accomplished and handsome
young man and of a very attractive personality, just the kind that
Emilia would fall in love with. However, this is not the Prince as
Leasing portrayed him.
Count Appiani, on the other hand, is characterized by the critics
as a brooding and sentimental individual, just the kind that Emilia
would not fall in love with. Accordingly, Professor Max Winkler
tells us: "The relation between Appiani and Emilia is not based upon
deep passion. They are merely good friends." And again: "What
a contrast there is between the brilliant personality of the Prince and
that of Appiani! From the latter she probably never heard any such
words of passion as the Prince utters in the church and in Dosalo, for
even on his marriage day Appiani approaches his bride with a strange
melancholy and aforeboding of evil."1 But &lt;loes not Professor Winkler ignore the real character of Appiani? Even the Prince, Appiani's
mortal foe, must say of him that he is "a very worthy young man, a .
handsome man, a rich man, and an honorable man."2 Emilia's
father, himself a man of immaculate honor, considers the approaching
Professor Max Wlnkler, Introduction to Bmilia Galotti, Heath &amp; Oo., p. nxiil.
• I, vi.

1

DoEs EMILIA LovE THE PRINCE ?

207

marriage of his daughter with Appiani as the height of happiness.
"I can hardly await the time," he says, "when I shall call this worthy
young man my son. Everything about him delights me." 1 Emilia
herself calls him "my good Appiani" and in the only scene between
her and the Count she shows how deeply she &lt;loes love him.
It is true that Appiani "approaches his bride on the marriage day
with a strange melancholy and foreboding of evil." But that is the
only time. Professor Winkler's even implies the opposite, which is
not true. Appiani himself wonders why he feels so downcast on this
of all the days of his life. He cannot explain the reason. Then, too,
Emilia's dreams about the pearls, which she says signify tears,
intensify his melancholy mood and strange premonition of evil. But
Appiani's forebodings and Emilia's dreams were designed by the
author to prepare us for the tragedy that soon overtakes them both,
and not to characterize Appiani as a melancholy and gloomy person.
With just as much justice one might speak of Shakespeare's Desdemona as a "melancholy person with a strange foreboding of evil"
because she feels like singing the sad Willow Song on the fateful
evening before she is strangled.2 The critics misinterpret Appiani's
character. They paint him in the darkest colors and the Prince in
the brightest-and all to make it plausible that Emilia loves the
Prince.
But to return to Emilia. Against her own will she allowed herself to be persuaded not to tell Appiani of her meeting the Prince in
the church. That is her weakness or fault. 8 When she finds herself
in the Prince's summer place, she realizes her fault. Hence the
tragic words: "That the Count is dead! And why is he deadl
Whyl"
II.1v.
• Dreams a.nd premonitions are commoniy used by dramatists to foreshadow events
and to create the proper atmosphere in the play. Other examples from Shakespeare
are Antonio's unusual sadness In the opening of Th• Morchant o/ V•nico, Clarence' and
Stanley's dreams in Richard III, Juliet's words In Romoo and Juliot:
"I have no Joy of this contract to-night;
It Is too ra.sh. too unadvls•d. too sudden,
Too llke the Jlghtning, which doth cea.se to be
Ere one ca.n say lt llghtens."-II, 11, 117-20,
and many others.
• A somewhat similar fault or weakness constitutes the tragic gullt of Shakespea.re's
Desdemona. I mean when she fails to tell Othello that she lost the handkerchief.
1

�208

WILLIA.M DIA.MOND

DoEs EMn.1A LoVE THE PRINCE?

Accordingly, the whole question centers around this one point:
Was Emilia's silence due to her weakness in obeying her mother's
wish rather than the dictates of her own heart, or was it due to a
secret, sinful passion for the Prince? It has been pointed out above
how reluctantly she obeyed her mother's advice, and that her silence,
therefore, was not due to any love for the Prince. Furthermore,
Emilia would not have been made happy by her mother's assurances
that the Prince was not serious, and that his so-called love professions
were but mere gallantries, if she had loved the Prince.
It is also noteworthy that out of the forty-three scenes in the
play Emilia appears in only four and not in a single monologue.
There is nothing hidden in her nature that needs to be revealed in a
monologue, and least of all a secret, sinful passion for the Prince.
Goethe's random remark should not have been taken, in this case, as
unimpeachable wisdom and expanded into a commentary on the
tragedy. Goethe's great reputation by no means rests upon his
critica! remarks. N ot a single one of his literary criticisms stands
out pre-eminently. Most of them have merely an extrinsic value due
to the fact that Goethe wrote them. Friedrich Schlegel, in his
review of Goethe's Wilhelm Meisters Lehrjahre, says of Goethe as a
literary critic: "He revela too much in the enjoyment of his own
perfectly beautiful soul to be able to explain with the faithful impartiality of an unassuming investigator the works of another poet."
But merely because Goethe, in his old age, made that remark concerning Emilia's cha.racter, it was taken up by the critica as a divine
oracle and accepted as final. Nearly all the subsequent interpretations of the play are amplifications of one sort or another of
Goethe's random and misleading remark.
As already mentioned, Leasing himself said in regard to Emilia:
"I know of no higher virtues in a young unmarried girl than piety
and obedience." It is these virtues that predominate in her and
are the cause of both her weakness and her strength. If she had
been a little less obedient, she would not have listened to her mother's
advice. Again, the child who at first has no will but her mother's
is at last able to make the stronger will of her father submit to hers.
She will not go to the Chancellor's house. One hour spent there

209

m.ade her feel its seductive influence, and it required the severest
religious discipline to overcome that influence. If she had been a
little less pious, she would not have been so scrupulous. But then
she would not have been Emilia as Lessing portrayed her in the play.
WILLIA.M D IAM:OND
UNIVEBSITY OI' CmCAoo

I

�THE DATE OF WINNERE AND WASTOURE

In a review1 of Professor Israel Gollancz' edition of "A Good
Short Debate. between Winner and Waster"2 I stated that, in my
opinion, Professor Gollancz had "established at least a very 'Strong
probability for the date 1352-3." This opinion was based partly
upon the evidence presented by the editor and partly upon an independent study made before the appearance of his edition. Since
this study, made from a different point of view, arrived at the same
date, the additional evidence it affords constitutes a corroboration
of Professor Gollancz' date. Since some of the evidence cited by
Professor Gollancz is open to objection and since it is presented
somewhat briefl.y and casually, I wish to rearrange his evidence
before taking up my own argument. The question of the date
of W innere has such important bearings on the study of the whole
group of alliterative poems that I think it will be desirable to establish its date even more conclusively than Gollancz has done.
The arguments presented3 may best be surveyed in three groups.
I. One group of references merely shows that the poem was
written sometime between 1351 and 1366:4
l. The Order of the Garter, referred to in lines 59--68, was founded
in 1344, but was not instituted until 1349.
2. Reference is made, line 103, to the knighting of the Black
Prince, which occurred in 1346.
3. Edward's "bery-brown berde," line 91, is a reference to a
man "in early middle age, that is about forty."
Mod. Lan¡¡. Not.,, February, 1921, pp. 103-10.
• Select Earl11 En¡¡liah Poema, III. (Oxford University Press, 1920.)
• See Gollancz' edition, Preface, pp. 2-6, and notes to 11. 130, 141, 189-90, 286, 292,
461-65.
• Professor Hulbert, Mod. Phil., May, 1920, pp. 34-37, set these limits before the
appearance of Professor Gollancz' edltion, basing his arguments upon Gollancz' two
editlons of The Parlement of the Thre A11••· But much of Professor Hulbert's article
applles equally as well to the llrst group of references I sball cite from tbe edition of
,, innere. In a letter of April 6. 1921, however, Professor Hulbert wrttes: "You may.
if you careto, also say that detailed comparlson of 'Wlnnere and Wa.stoure' with 'Piers
Plowman • convinces me now tbat the latter need not have preceded the former, and that
I'm incllned to agree with your date."
[MODERN PBILOLOOT, November, 1921]
211
1

�212

J. M.

STEADMAN,

Ja.

4. "The reference at the end of the poem to sorne period when
the truce with France was broken, after the taking of Guines in
1352. . . . . The poem well fits into the months from September
1352 to March 1353."1
This group of references, then, points to the general period from
1351 to 1366.
II. Another group of references fixes the date of the poem at some
time after 1351-52:
l. The Statute of Treasons, 1352, is mentioned, lines 124-33,
evidently as a recent enactment.
2. The allusion to "Ynglysse besantes," line 61, refers to the
new issue of gold coinage in 1351.
3. "Questions of labor, wages, prices, dress, food, which called
forth the Statute of Labourers, 1351, and various sumptuary and
economic enactments of about this time."2
4. Lines 143-48, 460-70, allude to the growing hatred of the
greedy friars and to the policy of the Pope. This hatred found
expression in the Statute of Provisors, 1351.
III. The last group of references constitutes the most important
evidence for date:
l. The Pope referred to "was evidently Clement VI, who died
December 6, 1352," for his successor, Innocent VI (1352-62), opposed
the methods in vogue for raising money. This reference would put
the action of the poem before December, 1352. And since the
poem is primarily a pamphlet of the hour, it must have been
composed also before December 6, 1352, or soon after that date.
2. Edward III is said, line 206, to have fostered and fed the
disputants "this fyve and twenty wyntere." Though this may
be regarded as a round number, we must presume, until there is
1

But it seems clear, as Professor Hulbert 1&gt;&lt;&gt;ints out, op. cit.• p. 37, that the pa.ssage
lndicates a period when there was no active tlghting. Moreover, Gollancz does not
Btate why tho referonce must be to a perlod alter the taking ot Guines in 1352. Tho
paasage could reter to any ono o! the numerous truces during the war between Eng)and
and France. or indeed to the period alter the Treaty ot Bn!tlgny in 1360. See Hulbert
and Longman (Hi1tor11 o/ Bd1.0ard III, I, 313, 321, 352 ff.J for dates of these truces.
Longman points out that in spite of the nominal truces Edward was conBtantly prepar1 ng tor further invaslons and that in 1353 he secured from Parllament a subsidy ot
wool for three years, which was later ext.ended to six years.

• See ll. 230-34, 273, 288, 407; 270-76, 392 ff., 410 ff., 425; 290-93, 368 ff.

THE

DATE OF "WINNERE AND WASTOURE"

213

definite proof to the contrary, that the author meant what he wrote,
the twenty-fifth year of Edward's reign, l351.
3. Heraldic allusions, lines 69-80, to the combined arms of
England and France point to a period after Edward IIl's great
victories and before July, 1353, when Edward offered to give up his
claim to the crown of France. Since Mr. Hulbert has shown, op. ci.t.,
page 37, that nothing can be made of this point, I shall not refer to
it again.
4. Repeated allusions are made to questions resulting from the
Black Death of 1349 and to the weather, lines 252, 312 (idle lands,
ll. 234; 288; dress, ll. 270-71, 392ff., 410 ff., 425). This point will
be fully discussed below.
5. The mention of profiteering in wheat and the prophecy, lines
368-74, of a fall in prices refer specifically to the year preceding
Michaelmas 1353-Michaelmas 1354, a period when the price of
wheat was very low and when prices were still falling.
6. Direct reference is made by name, line 317, to William Shareshull, who was head of the Court of the King's Bench from 1350 to
1357. While this allusion may point to any date between these
years, I hope to show that it would have most point in the years
1352-53.
This last set of references, then, is the most significant in the
poem. The references to Pope Clement VI, to profiteering in wheat,
to the twenty-fifth year of Edward III are specific and refer only
to the period 1351-52. The description of the quartered arms of the
king furnishes no conclusive evidence as to date. 1
Whatever objections may be raised to the ambiguous references
listed above in the first group, the essential evidence for date remains
untouched. For it is important to remember (1) that there are other
references which refer only to a definitely limited period, and (2) that
the date established by this evidence does not contradict a single
other time reference in the poem.
Moreover, the significance of all these references becomes much
more important when we remember that Winnere and W astoure is
primarily a poem on contemporary social and economic problems.

u

, But Gollancz is right in his reasoning on this polnt, this alluslon would date the
poem betore July, 1353.

�214

J. M. STEADMAN, JR.

The effect of the poem, therefore, depends largely upon the timeliness
of its allusions.1 I hope to show what is implied but not clearly
pm:ed by Gollancz, namely, that these allusions to contemporary
affarrs not only fit the winter of 1352-53, but that they fit this date
and no other.
The most important of these allusions are those to the twenty-fifth year of Edward's reign, to the Statutes of Labourers Treasons
Provisors, to the weather, the dearness of food, the Iow pri~e of whea{
.and the pro~hecy of still lower prices, the new gold coinage, Shareshull, and disturbances of the peace. · Since this is a topical poem1
these references have little point unless they refer to current questions
to problems of the hour.
'
References to these problems are to be found not only in the poem
but also in the chronicles of the period and in the acts of Parliament.
A study of these latter sources, then, ought to throw considerable
light on the econornic and social unrest leading to the petitions of the
Com.mons and motivating the action of the poem.
In _looking for such a clue I used Longman's History of the Lije
,an_d Times of Edward III; J. Barnes, History of Edward III (Cambridge, 1688), which is very valuable for the use it makes of the
-chronicles and the rolls of Parliament; the Chronicon Angliae· and
the c~onicles of Capgrave, Knighton, Robert Avesbury, and Thomas
W alsrngham. I of course paid most attention to such matters of
&lt;lomestic legislation and econornic unrest as may be referred to in
Winnere. Since the Com.mons and those who elected them knew best
what grievances were most oppressive and what conditions needed
remedying, their petitions are important evidences of popular
unrest and protest.
Of füe parliaments froi:n 1351 to 1366, that of 1352 is by far
the most 1mportant as regards social legislation. And the acts of this
.Parliament, and those of no other of the period, as will be shown
fit the allusions in the poem. According to Rotuli Parliamentarur:i
(II, 236-37) and Barnes (pp. 455-58), the chief causes for the summoning of this Parliament, as stated by Lord Chief Justice William
1
Gollancz, Pretace, p. 6, says: "His poem is in fact a topical pamphlet in alliterati
verse on the social and economic problems ol the hour, as vivid as present day dlscussl ve
on Uke problems."
ons

THE DATE OF "WINNERE AND WASTOURE"

215

Shareshull, were: (1) the desire to complete the unfinished business
of the Parliament of 1349, which had been brought to an abrupt
close by the Plague; (2) a consideration of the war with France;
and (3) the pressing matters of domestic legislation.
One of the most important acts of this Parliament was the release
by the king of half of the provisions appointed to be collected by
his purveyors. This release, a most unusual act for Edward III, was
due, no doubt, to the great dearth. The powers of purveyors were
lirnited by act of this Parliament and also again in 1363. Edward's
desire to keep money within the realm led to the act perrnitting
only merchants to export money. The Commons petitioned that
the subsidy on wool cease and that merchants be relieved from the
payment of export duties. Strict laws against forestallers and
regraters, who were greatly despised because they were thought to
cause the scarceness of provisions and the increase in prices, were
passed. A "Statute of Provisors" and a "Statute of Treasons " 1
were also enacted at this time.
Of the important allusions made in the poem the following are
paralleled in the acts and petitions of the Parliament of 1352; the
weather (the drouth), the Statute of Provisors, the Statute of
Treasons, high prices, scarceness of food, the coinage, the twentyfifth year of Edward III, labor conditions, Shareshull, and disturbances of the peace. It is apparent that in the year 1352-53
Winnere would be a most timely poem of the hour. But let us see
whether or not it may not be as timely for sorne other year.
The Parliament of 1353 met to consider the removal of the wool
staple to England. This Parliament granted to Edward III a
subsidy on wool for three years.
The Parliament of the next year is mentioned by neither Barnes
nor Longman.
1 Further statutes were passed in later parliaments to limit t he power of the Pope,
for this quarrel became increasingly prominent as the century advanced. But this
Statute of Treasons still continues in force. Longman (1, 345-46) explains this statute
as follows: "In order to defraud the nobility and gentry of the escheats of lands, forfeited to them . . . . by their vassals, in certain cases of felony and misdemeanor, and
to vest the same in the Crown, the judges had mult!plied the crimes which they called
treason to a most expressive extent." There are numerous allus!ons in the poem to
disturbances of the peace. And in U. 317-18 Shareshull, who was Lord Chief Justice
and part of whose ofllclal duty it was to state to Parliament the reasons why that body
had been summoned, is mentioned directly by name in connection with such a charge
of disturbing the peace.

�216

J. M.

STEADMAN,

JR.

The chief questions in 1355 were the wool staple and the conduct
of the war. Since both of these questions were discussed repeatedly
throughout the second half of the century, they furnish no evidence
for date. As was seen above, the wool trade is not mentioned in the
poem, and the end of the poem may refer to any one of the severa!
truces. 1
The causes for the summoning of Parliament in 1362 were:
matters of the church, the discussion of French relations, the Iow
price of wool, and Scotch affairs.2 I can find in the poem no reference to the quarrel between Edward and the Pope, to Scotch affairs,
orto the low price of wool.3
The Parliament of 1363 dealt with the price of wool and with
cornering the food market (regraters and forestallers). The Iatter
reference is one significant parallel between the acts of Parliament
and the economic allusions in the poem. But this is the sole bit of
evidence the acts of Parliament present for the date 1363. Against
this sole bit of evidencé we have the numerous parallels between the
poem and the acts of the Parliament of 1352.
The sessions of 1365 and 1366 were concerned almost entirely
with the quarrel between Edward 111 and the Pope and with the
dispute between the universities and the friars, matters which are
not once alluded to in the poem.
This survey of the parliaments from 1351 through 1366 shows
clearly that if we are to look in the records of Parliament for a
1
One reason for the su.mrnoning of Parllament was Edward's desire to obtaln money
for the conduct of the war. A subsidy on wool was a common forro of grant.
• The wool staple wa.s removed to Cala.is and the exportation of wool wa.s permitted
in the hope that the price would be enhanced and that Edward would thereby recelve
more money. During thls Parliament the exportation of money was &amp;galn forbidden
and the value of clothing was strictly limited. The Commons proteSted so vigorously
that the la.tter law wa.s repea.led In 1364. Attacks upon extrav&amp;gant dress, such as are
made In the poem, are so common as to furnish no conclusive evidence for date. See,
for example, Rich. R edele38, III, 138 Jf.; Castell o/ Peraeoerance, E.E.T.S., 151, 2489--90;
Regement o/ Princ.. , sts. 61, 67, 77. Gollancz In his note to l. 411 cites three parallels.
The polnt of the references In W innere is that they are made In regard to the extravagance
of the friars and the new-rich cla.ss, not In regard to the infringement of personal liberty.
• Bradley, Athenaeum, 1903, 1,498, points out that the speech of Wa.ster, U. 294318, impreca.tes both churchmen and judges, and that the banners of the judgea and
the friars are both in the same army. As he shows, the circumstances whieh la.ter made
the judges &amp;dversaries of the church and which led to the excommunication of Shareshull
and the other judges and to the bitter quarrel between Edward and the Pope had not
yet &amp;risen. Neilson's argument, Athenaeum, 1901, 2,157, 560-61, that the reference is
to this quarrel of 1356--58, therefore, becomes absurd, especi&amp;lly so wben one remembers
that the Pope and the judges are on the same side.

THE DATE OF "WINNERE AND WASTOURE"

217

discussion of the social and economic evils attacked in Winnere,
the Parliament of 1352, and only that of 1352, has any considerable
significance in relation to the allusions in the poem to current topics of
discussion. This Parliament, moreover, is mentioned more frequently in the contempora~ chronicles than is that of any other year.
The chronicles also mention other topics alluded to in the poem.
Again, as in the records of Parliament, the significant parallels not
only are found in the entries for 1352-53, but are also confined to this
period. The results of this survey may easily be seen from the
following table of the entries year by year:
1351: increased prices (Chronicon).
1352: a serious drought, followed by famine and high prices
(Capgrave, 1 Knighton, Walsingham, Chronicon); a long and cold
winter (Knighton, under 1353); the Statute of Labourers (Walsingham, Chronicon, under 1353); a popular uprising in _Chester growing
out of just such economic conditions as are mentioned in the
chronicles; in the acts of Parliament, and in the poem (Knighton,
under 1352, where Shareshull is mentioned by name in connection
with this uprising).
1353: a storm.2
1356 : storm.2
1362: a storm.2
1363: a great frost; increased prices; regulation of dress.
Taken alone, these parallels suggest 1351, 1352, and 1363 as the
only possible dates for the poem. It is essential to note, however,
that the poem distinctly refers to low prices, whereas the chronicles,
under 1351 and 1363, mention increased prices. The regulation of
dress has been discussed above.3 The simple process of elimination,
then, leads to the conclusion that, if the similarities between the
poem and the chronicles show anything, the parallels cited point
conclusively to the year 1352-53. Both the evidence of the acts of
Parliament and the evidence of the chronicles establish 1352-53 as

a

, "In the XXVII yere was there swech a droute In the lond that from the month
of March on to .July fel not a drope of reyn on the grounde; for that cause the gres
and the corn was evene dreid up. So Ynglond . . . . was feyn to be fed with otber
londis." Gollancz, p. 5, quotes Knlghton' s account under the year 1352.
• Slnce the poem cont&amp;ins no reference to a storm, thls polnt demands no dlscussion.
• See p. 216, n. 2.

�218

J. M.

STEADMAN,

Jn.
TBE DATE OF "WINNERE AND WASTOURE

the dat.e of the poem. And there is no reference in the poem which
contradicts this date.
Still another bit oí evidence may be cited in confirmation of this
date. We have seen that the great dearth of food, the high prices,
and labor unrest were discussed in the Parliament of 1352, and that
Edward, presumably because of the unusually severe economic
conditions, released the Commons of half of the provisions to be
collected from them. Such conditions in England led to uprisings
and protests, as we have seen, from the Commons and those classes
most affected, especially the agricultura! classes, which play an
important róle in Winnere. Knighton's account of such an uprising,
referred to above, is given under the year 1353. Dunn-Pattison1
describes the uprising as follows:

In Cheshire they rose in open revolt and attacked the servants oí the
Prince, who were entrusted with supervising his interests. . . . . Accordingly, in addition to sending Sir Richard Willoughby and Sir William Sharshull, the itinerant justices, to sit in Eyre, at Chester, the King was obliged
to despatch the Prince, the Duke oí Lancaster, and the Earls of Stafford
and Warwick, with a strong force, to restore order and support the judges.
Against such an imposing array the men of Cheshire could do nothing, and
were glad to compound with the Prince their lord for five thousand marks.

• R. P. Dunn-Pattison, The Black Prince (New York, 1910), pp. 127-28.

219

in the poem and that it occurred in 1352, the date which all available
evidence fixes as the date of the poem.
In conclusion, while sorne of the references in the poem may refer
to any year between 1351 and 1366, I feel that the specific statements
concerning the twenty-fifth year of Edward's reign and the you~h
of the Black Prince, the unmistakable mention of Shareshull 1:11
connection with an uprising against precisely such bitter economic
conditions as existed in their most extreme forro in the winter of
1352-53, and, most important of all, the repeated references in the
poem, in the chronicles, and in the acts of Parliame~t to _the w~ther
and to the social and economic conditions descnbed m Winnere,
furnish definite and conclusive proof of the date of the poem as the
· ter of 1352-53 the only year of the period 1351-66 which har::Uzes with the ~otivating dispute and the economic significance
of the poem. If we assume any other date, the purpose, t~e a~legory,
the definite references to topics of the day, in short, the tuneliness of
the poem and its significance as a pamphlet of the hour are at once
considerably weakened, if not rendered quite meaningless.

J. M.
EMoRY UNIVERSITY

Winnere and Wastoure was written by a man who speaks of himself (11. 8 and 32) as a western man, and it is entirely possible (though
Ido not assert that it is probable) that, living in the West of England,
where this uprising occurred, he had heard of Shareshull's connection
with this disturbance of the peace and that he knew something of
the ca.uses of this disturbance. It is significant, I think, that Shareshull and the other judges, the Prince, King Edward, and the yeoman
play important parts both in this uprising and in the poem, and that
the cause of the uprising and the central theme of the poem is fundamentally the same economic one. Whether or not the author had
this particular uprising in mind is a matter of no great consequence
for the dating of the poem. Nor does Shareshull's connection with
it prove more than that he was Lord Chief Justice at the time it
occurred. The importance of the account consista in the fact that
this uprising was dueto just such economic conditions as are outlined

,,

STEADMAN,

Jn.

�LE DOUBLE MONT IN FRENCH RENAISSANCE POETRY

Joachim du Bellay complimenting Héroet in the Recium de Poésie
writes:
Ta. muse des Graces amie,
La. mienne a te louer semond
Qui sur le haut du double mont
As erigé l'académie.

Le Franc in his useful article on "Le Platonisme et la Littérature en
France 1500-1540" (Revue d'Hist&lt;rire Litt. de la France, 1896) conjectures here a reference to a hypothetical literary academy on the
hill of Lyons. He says "Sceve Dolet, Rabelais, Macrin, SainteMarthe Fontaine . . . se rencontrerent a bien des reprises sur la
colline de Fourvieres." This I think is a misconception of the
meaning of the passage and one more illustration of the value of a
little acquaintance with the classics to the critic of comparativa
literatura. The double hill is Pa.rnassus, the Muses' mount so designated in one of the most familiar of Renaissance Latin quotations,
the line of Persius' Prologue: neque in bicipiti somniasse Parnasso.
And the meaning of du Bellay's compliment is that Héroet has
transferred the academy to Parnassus, i.e., treated Platonic philosophy in poetry. With a somewhat similar conceit La Fontaine
speaking of his Psyche says "quatre amis dont la connaissa.nce avoit
commencé par le Parnasse lierent une espece de société que j'appellerais académie si, etc." If le d-Ouble mont requires further confirmation we may compare Du Bartas (The Ark II Semaine):
si le Laurier se.eré, qui m'ombrageoit le front
esueillé se flétrit: et si du double mont
ou loin de cest Enfer vostre Vranie habite,
Ma. Muse a corps perdu si bas se précipite.

which Sylvester, perhaps not understanding double, translates
And if now banished from the learned Fount
And ca.st down headlong from the lofty mount.
(MOHRN PBILOLOOT,

November, 1921)

221

�222

PAUL SHOREY

A specialist in Renaissance French literature could doubtless cite
~any other examples. I will add one from English. Drayton in
bis Elegy of Poets and Poesie has:
Methought I straight had mounted Pega.sus
And in his full career could make him stop
And bound upon Parnassus bi-cliff top.
"Bi-cliff"
is Pers·ms' bicipi
· ·t·i wbich m
· turn reproduces the Greek
.
di~phos applied to the plateau of Parnassus above Delpbi .

m

Eur1p1des' Bacchae 307.
UNIVERSITY OF ÜHICAGO

PAUL SHOREY

GEORGE HEMPL, 1859-1921
Through the untimely death of George Hempl, Professor of
Germanic philology in Leland Stanford Junior University, the causes
of linguistic research and of educational leadersbip in America suffer
an inestimable loss. He was born in Whitewater, Wisconsin, received
the baccalaureate degree in 1879 from the University of Michigan,
and in 1889, the doctorate from the University of Jena, after three
years of study at various German universit.ies.
As principal of the Saginaw (Micbigan) High School, 1879-82,
and of the La Porte (Indiana) High School, 1882-84, he gained
practica} insight into the vital relation of secondary school education to the work of college and university. Tlús experience was
permanently helpful to him in articulating bis subsequent work as
a university teacher with that of the preparatory school. Two years
as teacher of German in Johns Hopkins University, 1884-86, seventeen years as teacher of English, English philology, and general
linguistics in the University of Michigan, 1889- 1906, and fifteen
years as professor of Germanic philology in Leland Stanford Junior
University, 1906- 21, make, with the secondary school experience just
mentioned, a total of forty-two years of most stimulating and fruitful pedagogical leadersbip. There was something peculiarly winsome
and inspiring in the personality of the man. No one who knew
Professor Hempl failed to be impressed by bis genial bearing, bis
generous estímate of the work of other men, bis infectious interest
in the problems of language and of teaching, and his undaunted
courage that kept him steadily and cheerfully at work in spite of
serious accident and failing health. He was a man of heroic mold.
His Old English Phonology, 1892, bis Chaucer's Pronunciation,
1893, bis German Orthography and Phonology, 1897, bis Phonetic
Text of Wilhelm Tell, 1900, together with bis numerous papers upon
problems of Germanic philology, are among the most valuable
published expressions of bis own research. As a phonetician of
[MODERN PBILOLOOY,

November,

1921)

223

�224

STARR

w ILLARD

SOME PUBLICATIONS IN

CUTI'ING

recognized ability and as a student of the history of alphabetic writing he became in the year 1908-9 especially interested in attempting
to decipher Etruscan, Hittite, and other inscriptions of the Mediterranea.n basin. The record of his work in these fields is still
largely in manuscript. The discoveries, however, which he believed
he had made, are sufficiently numerous and important to make the
world of scholars eager to examine bis evidence and reasoning in
detail. His reputation as a keen observer of speech phenomena, as
a conservative and fair-minded judge of the facts observed by him,
and as a lover of the truth, singularly devoid of pet prepossessions
about the truth, encourages those who knew him and his work to
expect much of permanent value from these latest lines of bis
research.
The death of Professor Hempl meaos for Modem Philol,ogy the
loss of one of the ablest of its Advisory Board of Editors.
STA.RR WILLARD CUTTING

MODERN ·pffJLOLOGY
j

ENGLISH

GERMANIC

American Poe-. Selected and Edited, with
ffluatrative and Explanatory Notes and a
Bibliograpby, by \VALTEll c. BRONSON.
xviii+67opages, 12mo, cloth; $2.75, postpaid

Old Germaa Lon Soap. Translated irom
the M ~ of the 12th to the I ~
Centuries. By hANx C. NICBOLSON.
19'ipages, umo,cloth; $1.50,postpaid,$1.65.

xi+

$2.95.

ED&amp;liah Poema. Selections for Schools and
Colleges. Selected and Edited, with Illustrath-e and Explanatory Notes and Bibliographies, by WALTER C. B:aoNS0N. Four volumes, umo, cloth; $1.75, postyaid $1.90.

London in En¡Jish Literature. By PnCY H.
BOYNTON. Witll lliustrations. xü+346
pages; $2.50, postpaid $2.70.
:Blementa oi Debatin¡. A Manual for Use in
High Schoo1s and Academies. By LEVEUTT
S. LYON. x+136 pages, 12mo, cloth; $1.25,
postpaid $1.35.

A Manual for Writen: Covering the Need
of Authors for lnformation on Rules of Writing and Practices in Prlnting. By JoHN M.
MANLY and
A. PoWELL. viii+226
pages; 12mo, oth; $1.50, postpaid $1.65.

JºHN

A Manual of Stfle: A Compilation of Typographkal Rules Governing the Publica.tiODS
of the University of Chicago, with Specimens
of Types Used at the Universlty Press. :i:+
ll6o pages, umo, cloth; $1.50, postpaid $1.65.
Qaestion1 on Slaüespeare. By ALBERT H.
ToLKAN. Vol. l. Introductory. xvi+216
pages, 16mo, cloth; 75 cents, postpaid 85
cents.
Vol. 11. The First Histories, Poems, Comedies.
x+354 pages, 16mo, cloth; $1.00, postpaid
$1.15.
Questions on the following plays haye been
issued in pampblet form, one olay to a oamJ&gt;hlet: "A M1dsum.mer-Niaht~s Dream,'' "I
llenry IV," "11 Henry IV,'r."The Merchant
of Venice," "Much Ado about Nothing," "As
You Like lt," "Twelfth Night," "The
• Tempest." Each, postpaid, 17 cents.

1

The Hlldebrmdlllied. Translated from the
Old High German into Engliah ADiterative
Verse. ByhANCISA. WOOD. iv+upagea.
16mo, paper; postpaid, 21 cents.
(1) Vemer'a Law ia Gotllic. (2) The Reda•
plicatlq Verba ia Germanic:. By FliRCJS
A. WOOD. 44 pages, royal $vo, paper; poet-

paid, 28 cents.
Repetition of a Word u a Meau of Swenn
in the German Drama under the lldlaeace
of Romantidam. By M.u.TDl SCB1trn. sS
pages, royal 8vo, paper; postpaid, 28 centa.
Grillparzer'a Attttude toward Romanticiaa.

By EI&gt;wARD JoBN WII.LWISON. 76 pagtl,
royal 8vo, paper; postpaid 53 cents.

ROMANCE
The lPrenc:ll Verb: Ita l'onu and Teue u....
By WJI.LIAK A. Nnu and EunT B.
WILXINs. 40 pages, Svo, paper; postpaid
28 cents.
Prench Verb Blanb. Designed by Eu.-, ·
H. WILKJNS. Per pad, 25 cents, poetpaid 35
cents.
Prancesco Petrarca and the ReYOJ1atloa of
Cola di Riemo. By M.ulo E. CosuzA.
xiv+330 pages, 12mo, cloth; $1.50, postpaid
$1.65.
Petrarch'• Letter■ to Cluslcal Aathon: A
Translation of Selected Etislolae with Notes.
By MAUo E. COSENZA. :i:iv+2o8 pllpl,
12mo, doth; $1.00, postpaid $1.15.
Boccacdo and m. Imitaton ia Geran, Baallsh, French, Spaniú, ·and Italian Llteratare.

By FLOU:NCE N. JONES. 46 pages, 8vo,
paper; postpaid, 53 cents.

THE UNIVERSITY OF CHICAGO PRESS
.CHICAGO, IWNOIS

1

�THE UNIYF.RSrry OF CHICAGO ~
~.lWNOJs

�</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>GUILLERMO VALENCIA
POBM4.S ESCOGIDOS.

C••----•
......... Pr61,....
11. 5ANIN 1:ANO.

LECTURA SI.UCTA.

NUWf.~0 U.

��LECTURA SELECTA
GUILLBR.110 VALBNCIA

.

.

■ 1 ■ 1.10

�GUILLERMO VALENCIA

POEMAS
ESCOGIDOS
PRÓLOGO DE B. SA,;í,-; CA,;o

DEL AUTOR
RITOS

MEXICO
LFICTURA

SELECTA

1920

�GUILLERMO VALENCIA.
lllei11 tlHÍln, lubes, tMlko,/osu &amp;16sl.

J-1,

E

1 lp. llllllftuia. A•. lb Cl8 ~•Pllembre, 54,

V, llOFMANNSTHAL

L al\o de I Sg6 la capital colombiana oyó hablar por prime•
ra yez: de Guillermo Valencia a causa de un inddente
parlamel'lario insignificante y ruirlo~o. Una mayorla into·
lerante necesitaba dar el ejemplo de una votación abrumadora
en que no contaban con el voto de Valencia. Era menester eliminar e.&lt;e voto para que no lo poseyese la minorla. Se suscitó
entonces la cue,ti6n relativa a la edad del poeta. Qucrlan descali6~rlo porque no tenla los veinticinco allos requeridos por la
ley para ve~tir las insignias de representan1e tlel pueblo. En efec,
to, no tenla entonces veinhcinco allos. Era íá !il probarlo, pero
la misma edad temprana del diputado, su pre encía, la aureola
qae empezaba a formarle su inteligencia, de-armaron a los promotores de este sacrificio. Pasado el incidente, era Val.::ncia una
6pra nacional. Lo babrla sido por unas semanas si no hubiera
tenittomás méritos que la precocidad y la apostura. Tenla, sin
embargo, una sensibilidad nue., que de. envolver y ampliar a los
·ojos de los bárbaros. Tenia un espirita preparado para recibir en
labor tumultuosa las nuevas ideas de su tiempo y para reRejarlas
en una obra ~tica donde hay plginas que devuelven el brillo
de las antorchas con que· fo~ anunciada hace treinta allos una
bllena nueva.
5

�VALENCIA

GUILLERMO

POEMAS

ESCOGIDOS

repetia Valencia revolviendo sus ojos pequefios, húmedos y mór-

bidamente luminosos, sobre el paisaje sentimental frecuentado
por la bohemia de aquellos generosos dias.
No he sabido nunca, ni acaso Valencia, si se mirara introspectivamenle ¡,ara averiguarlo, llegarla a saber qué fuerzas extrañas
le llevaron a impulsar la politica en un cierto sentido y a dejarse impulsar por ella. En 1898 vino a Europa. Puede cualquiera
figurarse cómo recibió por todos los poros las ideas y los sentimientos de que estaba entonces impregnada la atmósfera cultu·
ral. No consentla que forma ninguna de arte le fuera extraña.
Su forma natural de expresión artlstica es el cabo rimado; pero
la música, la estatuaria, la pintura le hacen vibrar con vehemeu·
cia sonora. En el·pequeño tomo de sus versos dado a la estampa
está doc11mentada de trecho en trecho la impresión que las artes
plásticas dejan sobre la masa ph1smable de su alejandrina orgr.nización nerviosa. VolviQ al pais en momentos en que un vértigo de pasiones contenidas y de injusticias escabrosas habla dividido a la nación en dos campos armados, dispue~tos a obrar el
exterminio en las formas más dolorosas y extrañas. Tomó parte
en la lucha de gladiaJores, porque no les era posible en esos
momentos desempeñ:ir el papel de espectadores, ni aun a los filó sofos idealistas. El mundo erá voh1ntad más bien r¡ue representación.
La guerra terminó de súbito. Valencia volvió a su provincia·
Y aqul es necesario apoyar un poco sobre el vigor adquisitivo de
su inteligencia y sobre el influjo que en ella ejercen los hombres
y los libros. Es constante que el trasegar por si~temas filosóficos,
aplicándoles con esmero la lente convexa de las propias impresiones, acaba por desengalíar de las teorías y por inducirnos a
encontrar plausibles todas las explicaciones del universo. Sucede:
también que las lecturas copiosas, en esplritus capaces de someterlas al análisis de la experiencia personal, les quitan a los libros su poder virulento sobre la propia in!eligencia. Valencia ha
recorrido el mapa histórico de la filosofla con la mirada escudrifiadora del que quiere orientarse para dominar los puntos salientes del territorio. Pero el escudriñar menudamente no le ha be·

6

7

Venia Valencia de provincias y acababa de salir de un seminario: dos poderosas limitaciones. Ocupaba en el Congreso un
asiento que le clasificaba entre los hombres del partido conservador. Clasificarlo en un partido era limitarlo más, y señalarle
contornos a su noción del universo dentro de las cercas erizadas
del conscrvatismo era cerrar demasiado el espacio de sus excursiones por el mundo de las ideas. Continúan llamándole así.
Puede diseflarse en la piedra la sonrisa interior con que esta alma de curioso insaciable responde a la sombría dolencia de que
están enfermas Jas greyes cuando sienten la necesidad de ponerles nombres a las cosas.
Cuando terminó esa labor parlamentaria, el espiritu de Valen cia se dif11ndió por los cen:iculos literarios de Bogotá en busca
de las ideas que agitaban el mundo de las letras. Habla en esos
momentos una fermentación de las ideas, complicada con los
signos inequívocos de una renovación substancial en las formas.
Acababa de morir Sil va, cuya acción sobre la vida intelectual bogotana habla sido la del más poderoso excitante. Se habian formado cenáculos. Habla solitarios em~ñados en recoger dentro
de sus cerebros las ondas hertzianas del movimiento intelectual
del mundo. Era el momento en que estudiar parecía un nuevo
vicio inventado para dest['Uir una raza, y en que el objeto más bello de la vida habla sido concentrado en la ardua, complicada y
destructora labor de pensar. En ese medio Valencia encontró
por instantes su natural habitáculo. Conforme a la distribución
geográfica de las deformaciones intelectuales, alli se tocaban la
zona del liquen religioso clasificado por Juan ,de Dios Uribe y
las líneas isotérmicas d.e ese mar interior de cuyas algas se exhalan los venenos de la inteligencia:
Oh/ mere qui crias en ton seín jusU etforl
Calias balan~nt la juture fiole
Des grandes jleurs avec la óalsamiqzu 1nort
Pour le poeíe las que la vie etiole,

�GUILLERMO

VALENCIA

POE.JfAS

ESCOGIDOS

cho perder d.e vista la e~trella misteriosa que se posó en Belén.
Las filosoffas son para él ciertas o plausibles en cuanto no destruyan el imperativo categórico firmado con sangre sobre el Calvario, Y con todo, algunos libros le atraen con fru-cinaciones irresistibles. Algunos heterodoxos de la hora presente han tenido
el privilegio de seft,larle rombos en la existencia. Anandonar 1111
capital coloml,iana e irse a dedicarles toda su actividad y cariño
a las gentes, ideas e intereses de su ciudad natal, foé un pensamiento que le sobrecogió, sm poder remediarlo, al leer las últimas páginas de ese libro ea que Mauricio Barres pormenoriza la
psicologia de los desplantadus. Desde entonces vive en Popayán.
Estudiemos el ambienle de esta curiosa villa, a quien le ha dedicado Val1mcía, a más de sus anhelos de ciudadano, extra:fias
rimas de un sentido recón dito. Los espz;ñoles que et1lraron por
el Sur a tierras de Nueva Granada toparon en la primera parte
del curso del rlo Cauca con un verdadero parafso. Habían pasado por la montaña helada, celosa y abrupta, en viaje de miserias y de desesperación. Cayeron de repente en un clima benigno
una tierra levemente ondulada, fácil a [os cultivos, surcada de
varias corrientes, cubierla de flores y de· hermosos árboles. Alli
fu11daron ua pueblo, cuyas agitaciones posteriores labran hondo
surco en la historia de la comarca.- Ha sido un almácigo de grandes hombres. De ali[ han salido varones a regir la Iglesia colombiana, a llevar el peso del gobierno civil, a dirigir campañas de fama horripilante, a sacudir el candor de las mullitudes
cuando el fuego de la oratoria era elemento de dominio, a difundir enseñanzas vitales por todo el baz de la patria. Una atmós·
fera tiuia, una temperatura constante, sensibilixa exquisitamente los ner.,ios. La vecindad de los allos montes y volcanes, la
dirección de los vientos, tienen de comi nuo I a atmósfera en
má.,dmá tensión eléctrica, que se descarga periódica y frecuentemente sobre el p'lblado en sonoras y luminosas tempe~tades.
Los cerehros parece que se resintieran de la presencia del flufJo:
son vivaces, explosivos, luminosos. La ciudad tiene vfnculos de
hierro con el pasado, a tiempo que carece casi de medios de

comunicación con el resto del mundo. Su situación, la mentafidad de sus hijos, la riqueza uhérrima de la comarca, la han convencido de que se basta a si misma. Las glori:ls del pasado es
pallol las ha. hecho propias, y el esp!ritu maleante de sus veci• s
ha s.eñala lo en su rec1 uto la piedra que cubre los restos in11 ortales del Ingenio-o Hidalgo. Esta ciudad ama a Valencia &lt;-0n
un cariño exclusivo. Le llama su poeta y lo ha condecorado.
El haber nacido en ella no es el solo rasgo que le califica de
vate popaya~ejo. Ilay entre él y su ambiente preclilec10 marcadas consonancias. En esa c1u&lt;lad riñen batalla cotidiana el pasado, el presente y el porvenir. Esa lucha es el e~taclo de esplritu más d1seernihle en Valencia. Dije ya que es un poeta alejandnno. S~ñalemos los distintivos de ese estado de espfntu conocido en filosoífa y ea literatura con el n&lt;,mbre de «alejandrinismo».
«L'a!exandrinimu - dice Faguet - ~•ut la tmdance iJ, un
npos nlatif apres une periudé d'agt"tation.n El critico nonnaliano eMu vo lejos de ser preciso al oírecer esta definición en el
esrndio finls1mo e interesante, destinado a fijar las lineas esenciales de un estado de esplrir u, local ¡ ;or ,u primera manifestación y universal por sus periódicas reapariciones. La palabra relativo parece agreg,da por el critico al revisar las pruebas de imprenta; parece agregada por un alejandri,10 sobre el manuscrito
de un fiiósofo positivista. El alc,jandrinismo es el resultado de una
vi-,a agitación, producida en esplritus selectos por el choque de
-varias civilizac1one,. Es una predispo,icióu a hallar plausibles
todas las teorías y a trazar las líneas si o uosas en que se en lazan
todus los sistemas que se contradicen. Ocurre esta manera de
ver las cosas siempre que se ponen en pugna dos o más formas
de cultura., y cuando el espíritu sufre de la necesídad generosa
de

8

9

Querer- se1ttidt1, vYlo y adivinarlo lodo.

Tal predispo;ición trae consigo una sensibilidad biperestt'!tica;

�GUILLERMO

VALE.1VCIA

una capacidad de percibir preferentemente las medias tintas,
las ideas evanescentes, los conceptos que oscilan muellemente
entre la verdad y el error. La sensibilidad del alejandrino está
en pugna cotidiana con el «bárbaro» ( 1 ). Su estado pem1ancnte
le predispone a sentir que tiene
••• . La frente m llamar y lt&gt;_s pies mtre lodo.
Para acomodar las formas de expresión a la intimidad de sus
sensaciones y fijar los matices más sutiles de ellas, el alejandrino ha obrado siempre transformaciones sobre el coloquio vulgar
que ha recibido en herencia. Franz Susemihl, en su Historia
,u la Literatura Griega en la Epoca Akjandrina, señala con
estas palabras la transformación del dialecto ático: "La lengua
griega misma, tomando poco a poco ur. car.ácter esencialmente
distinto, cayó (bajo el influjo de numerosos escritores no griegos
de origen, o griegos sólo a medias) de las formas áticas; en lasfor.
mas comunes, que se le hablan adherido, pero que no eran en
modo alguno una mera corrupdón del ático, sino más bien una
vegetación nueva, aunque no 1;gurosamente sana, que se dis·
tinguia de la antigua especialmente por una coloración abstracta
y rica en formas, al mismo tiempo que por la invasión de nuevasvoces compuestas y recompuestas y de voluntarios errores gramaticales." Si no se trataxa del siglo tercero o cuarto de nuestra.
era, podríamos presumir que este largo periodo del historiador
alemán era una critica risueña del modernismo hispano-americano. Y afiade, que 11na de las cuestiones ardientes en la primera mitad del siglo tercero, se eJ&lt;presaba en la alternativa
de si "los círculos de la poesía estaban colmados, o si era posible diseñar una expectativa para los poetas modernos." Antes
de seguir citando a este grave autor, importa hacer presente queescribió hace veinte aflos, cuando las contiendas del buen sentí[ 1J GEGBN 01 K BARBAllBN es la dedicatoria de las traducciones qu,.
forman parte cuacterístlca de su único volumen de versos.

10

POEMAS

ESCOGIDOS

do o del gusto servil no habían sido reflidas contra el modernismo.
Otro de los caracteres del alejandrinismo, según Susemihl, es
la aparición en la poesía d;: la nota lntima y personal. El yo
que llamaron odioso en tiempos d~ Fene)ón, el análisis de lo
subjetivo, era una dolencia alejandrina.
Hay, además, un detalle social de la époc~. alejandrina, sefia•
lado por este autor, que nos lleva de la mano a fiju en cifras históricas la reintegración de Valencia a sus patrios solares. ºToda la vida espiritual se refugió en las pequeñas monarquías donde el lazo común de la religión y de las costumbres helénicas
antiguas le cedian el paso a un cosmopoliti$IDO invasor, y en las
cuales el individuo pod!a, para su propia educación y p&amp;ra el
desarrollo de sus intereses privados, seguir su personal iniciativa
con menos trabas que en las viejas repúblicas." "La mayor parte
de los poetas alejandrinos se limitaron, con sentimiento adecuado, a la poesla de contenido estrecho, y en ella lograron crear
mucho nuevo y genuinamente poético, especialmente en la descripción de la vida individnai interior (individud!en Seetenleóens), en la graciosá representación de tiernas, sentimentales y
apasionadas sensaciones."
Oigamos a Valencia:

Ruurja ya el paúaje cubierto de neblina
Que a los fulgores trhnu!es áe lumbre vespertina
Mis ojos vüron con amor,
Buscando consonancias para mi ser enfermo
Sobre la tierra estéril de aqutl infausto yermo
Lleno de mu,1gos y de horror.
Yo cifro el mudo lago de la mdancolia . .... .
"El individuo -sigue diciende Susemihl- se refugiaba en su
11

�GUILLERMO

VALENCIA

interior, y esta inconmovilidad del espiritu, la apatía o ataraxia
era la más alta mir::l del esfuerzo humano" (1)
En las Cir-íieiias Blancas, en Los Camellos, los poemas de más
honda y tranquila vi~ión intelectual que debemos a Valencia, está calcada como adrede esta sentencia del critico alemán.
La nota caracteristtca de la poesla de Valencia, es su predilección por los tonos suaves y por las sensaciones Yagas, casi inexpresables; es su timbre más definido para figurru- entre los alejandrinos.
Su color favorito es el blanco o el gris; cuando sube un poco
en la gama de los tonos vivos, se complace en las suavidades
del azul. Cuando echa mano de colores más intensos, es en frases que le son adversas, como él mismo dice, o para evocar con
el contra~te, matices más delicados.
Los Camellos y Las Cigiidlas son unaorgia de blanco, y no solo en los colores, sino en las sensaciones del tacto, en los sonidos y perfumes, su sensibilidad parece limitada a lo exquisitamente atenuado. El silencio, la sombra, el recuerdo. los ecos
mudos, frecuentan su poesla como una antigua mansión abandonada:
1 Oír los mudos ecos que pueblan los santuarios
Amar las hostias blancas, amarlos inunsarios.

Exangiie como un fllármol de lo dorada Almas.

La ,¡ue robó al piano m las veladas frías
Parejas voladoras de blancas armonías.
La luna como un nimbo de Dios, desde d Oriente
Dibuja sobre el llano la forma ennescente.
11) Geschlchte der Orlechlschen Lltteralur In der Alexandrlner Zelt
von Fra.ni Susemihl, 1892.

12

POEMAS

ESCOGIDOS

Resurja ya t!l ¡,aisa;e ,¡ue reflejó mi tnenle
Como refleja 11!jo,zdo de llmpida corn'mte
El gris del turbio anockecer».
Es digno de notar en e.~tas citas el trueque de las sensaciones.
El sentido de la vista le suministra al del oído términos para cnnquecer la gama de las sensaciones. E,te procedimien10 rigurosamente alejandrino, les ha sido inctepado a los poetas modernbtas con igual amargura que ineptitud. A más de corresponder
a un estado de alma alejandrino, es uno de los recursos del espíritu humane para enriquecer la~ lenguas. Suave, corresponde
originalmente a una sensació11 de tacto: la le11gua ha e1&lt;pandido su significación aplicándola a todas las otras sensaciones. Leve, es sensación tactil por excelencia: el sonido, el color. han
menester de este calificativo para aumemar sus aplicaciones a la
descripción de las sensac;oncs. Dttlre, que es un calificativo
del gusto, es aplical,le a casi todas las sensaciones.

Las uaclucciones contenidas en el volumen de poesías de
Valencia, documentan su sensibilidad con la misma precisión que sus onas originales. Algunas de ellas son un milagro de rep,oducción. El simbolo de vastos alcances escondido entre las rimas erntéricas dd Señor de la Isla, de Stephan
George, aparece con todo &gt;U µres1 igio en la versión ins1&lt;pcrable
de Valencia. El Siuiio vivido, de Hofmannsthal, es otra maravilla de transcripción. César Borgia, de Verlaine, no ha podido
ganu un mtérprete mas concienzudo ni más hábil.

•
Valencia calla hace algún tiempo . El instinto de conocimiento, que en él a,ume proporciones tiránicu sobre el resto de
las funciones vitales, le ha ido arrebatando, sin dudá, la propensión a fijar en rimas complicadas el treno de sus sensaciones.

13

�VALENCIA

GUJLLERlrIO

La capacidad asimilativa y el placer de adquirir nuevas nociones en el trato con los hombres y con los libros, desvía tal vez,
las fuentes de inspiración. Sus amigos le suponen entregado en
este momento a la meditación de un poema dionisíaco, en que
quiere resumir completamente su noción de la vida. Con esa
obra y sin ella, la poesla hispano-americana les ofrecerá el ncmbre de Valencia a los criticas del porvenir para determinar el influjo que en esas comarcas ejercieron las corrientes renovadoras
en o, últimos días del $Íglo XIX.

POEMAS ESCOGIDOS
CIGUEI\AS BLANCAS.

B. S,rniN CANO.

Ciconia pielatis cultrix.

(La Rwisla de Amhica, 191.3)

PETRONIO.

D

cigüeñas la tímida bandada
recogiendo las alas blandamente
paró sobre la torre abandonada
a la luz del crepúsculo muriente;
hora en que el Mago de feliz paleta
vierte bajo la cúpula radiante
pálidos tintes de fugaz violeta
que riza con su soplo el aura errante.
Esas aves me inquietan: en el alma
reconstruyen mis rotas alegrías;
evocan en mi espíritu la calma,
la augusta calma de mejores días.
Afrenta la negrura de sus ojos
al abenuz de tonos encendidos,
y van los picos de matices rojos
a sus gargantas de alabastro unidos.
Vago signo de mística tristeza
es el perfil de su sedoso flanco
E

14

15

�VALENCIA.

GUlLLERJ,fO

que t&gt;voca, cuando al sol se despereza
las lentas agonías rle lo Blanco.
Con la veste de mágica blancura,
con el talle cic:: lánguido dist-ño,
semeja en el eiopacio su figura
el pálido estandarte del Ensueño.
Y si, huyendo la ¡;:irra que la asecha!
el ala encoge, la c11b.-za extiende,
parece un arco de rojiza flecha
que oculta mano en el espacio tif-nde.
A los fulgores de sirlért&gt;a lumbre,
en el vai,;en de su ran-;ado vuelo,
fingen, bajo la cónc;iv;i techumbre,
bacantes del azul tbrias de citlo ....

Esas an::s me inqui.-uin: en el alma
reconstruyen mis rotas al.-grias¡
evocan en mi espiritu la c11lma,
la :iu¡{Ust;i calm;i de mej0rt-s rl1as.
Y restauro del mundo los al&gt;rilf's
que ya no volverán, hor:is risueñas
en que ligó sus ansi11s juvt-niles
al 1.-nto crotorar ele las cigüeñas.
Ora dejando las helacl;is brumas
a Grecia piden su dorado asilo;
ora baten t-1 ampo ele i:us pluma!!
en las fangosas márgt-or!' dt-1 Nilo.
Y .. eo el Lacio los cárment-s de Oriente
olvidan con sus lagos y palmares
16

P

r&gt; E JI A

~

E~CVGIDOf;

para velar en éxtasis ardiente
al Dios de la piedad en sus altares.
Y junto al numen que el romano adora
abre las alas de inviolada nieYe;
en muda admiración, hora tras hora,
ni canta, ni respira, ni se mueve.
Y en reposo silente sobre el ara,
con su pico de púrpura encendida
tenue lámpara finge de Carrara, _
sobre Yivos colores sostenida.
¡Ostro en el pico y en tu pie desnudo
ostro también! ¿Corriste desalada
allá do al filo d,;: puñal agudo
huye la sangre en trémula cascada? •••.
Llevas la vestidura sin mancilla,
-pre:i en el Circo- de doncella santa,
cuando cortó la bárbara cuchilla
la red azul de su gentil garganta.

'l'oJo tiene sus aves; la floresta,
de mirlos guarda deliciosos dúos;
d torreón de carcomida testa
oye la carcajada de los buhos;
La gloria tiene al águila bravía;
albo coro de cisnes los Amores;
tienen los montes que la nieve enfría
la estirpe colosal de los candores;
y de lo Viejo en el borroso escudo
-reliquia de Yolcado poderio-

17

�a

l' / !. I, J,,' H M O

¡- .1 L R S

su cuello cri~•: en ,·l espacio mudo
ella, la nnvia láng-uida dd l'rio!
La cigüeña e. el alma del Pasado,
es la Piedad, es el ,-\mor ya ido¡
ma. su velo también está manchado
J el numen del candor, enn·jecido.
¡Perlas, cubri&lt;l el ceñidor oscuro
que ennegrece la pompa de us gala
¡Detén, O1\'idu, t:I oleaje impuro
que ha manchado la albura de us nla~.

*
'I urban su ,·uelós la ,·olubl calma
del nrenal - un cielo incandescente y c:n el durado límite, la palRJa
que tue ta el rojo luminar: ¡Oriente!
'I ú que adoraba In cigüeña blanca,
¿supiste su virtud? Entristecida
cuando una mano pérfida le a,·ranca
u \'agarosa lil)!:rtad, no anida.
Sacra vr:,,tal de cultos inmonale
con la no talgia de u altar caído,
e acoge a las vetusta· catec.lrale
y entre sus grietas enmaraña d nido;
abandona la húmedas floresta.
para ouscar las brisas del ver:ino,
r remonta veloz llevando a cu sta,
el dulce pe~o de su padre :mciaoo.
l~s la ami~a discreta de Cupido,
qu' del a tro nocturno a lo. fulgorc ,

18

1•

I .1

POEMA.

;;.·ao

G

rn º·"

oye del rapazuelo entretenido
hi torias de su. íntimos amores:
con la morena de ceñida boca,
altos senos, febril y apasionacla,
de exangües manos y mirar de loca
que enen'a como flor mponzoñada¡
o con la niña de pupilas hondas
- luz hecha carne, floración ele cielo! .....
1 1ue al \'iento t&gt; parce las guedej s blundas
y e~ 1, carnal animación del hielo! ......
con la nibia de cutis perla y grana,
emítica nariz y azul ojera,
&lt;¡ue parece, al tra\•é de su \'catana
ca ta \'irgen de gótica \'idriera .••.

Esas .a,·cs me inquietan: en el nlma •
recon~truyen mis rora. alegria.;
t\·ocan en mi e-p1ritu la calm::i,
la au,.,.usta calma de meJ0rt:s días.
Simoolo fiel de artísticas locuras,
arra trarán mi ueño eternamente
con su remo· que azotan la alturas,
con sus ojo que Lu •-an el Oriente.
Ella , \'Orn@ la tribu desolada
que boga hacia el paf &lt;le la (luimera,
atravie an en mmica bandada
en busca de amoro. a Prima\'ern;
y no ,•en, cual lo pálido« cantare ma alli de lo. ag"rios arenales,19

�VAl~E.YCJA
gélidos musgos en lugar de flores
y en vez de Abril las noches invernales.
Encanecida raza de proscritos,
la sien quemada por divino sello:
náufragos que perecen dando Kritos
entre faro de fúlgido de tel10.

....... ············-··········· ....
Si pudiesen, asidos de tu manto,
ir, en las torres a labrar el nido;
si curase la llaga de su ci.nto
el pensamiento de tuturo olvido;
¡ah! si supic en que el soñado verso,
el verso de oro que les Jé la palma
y conquiste, vibrando el Universo,
¡oculto mucre sin salir del alma!
Cantar, soñar....• conmovedor delirio,
deleite para el vulgo; amarga.'! penas
a que nadie responde¡ atroz martirio
de Pctronio cortándose las venas ••••
¡Oh Poetas! Enfermos escultores
que hacen la forma con esmero pulcro,
¡y consumen los prístinos albores
cincelando su lóbrego sepulcro!
· Aves que arrebatáis mi pensamiento
al limbo de la forma: divo soplo
traiga desde vosotras manso ,.¡ento
a consagrar los 61Qs de mi escoplo:
amo los vates de felina zarpa
que acendran en sus filos amargura,
20

E ;· C O G I D
y livido corcel, muc,·cn el arpa,
a la histérica voz de su locura.
Dadme el verso pulido en alaba11tro,
que, ragi&lt;lo y exangüe, como el ciego
mire sin ojos para ver: un astro
de blanda luz cual cinerario luego.
¡Bu co las rimas en dorada lluvia¡
chispa, fuente , cascada, lagos, ola!
¡Quiero el soneto cual león de Nubia:
de ancha cabeza y resonante cola_!

•
Como el oso nostálgico y ceñudo,
de ojos dolientes y velludas garras,
que mir.a sin cesar el techo mudo
entre la c.irccl ele redondas barras,
esperando que salte la techumbre
y luz del cielo su pestaña toque;
con el delirio de subir la cumbre
o de flobr en el nevado bloque:
del fondo de mi lóbrega morada,
coronado de eneldo soporoso,
turbia la vista, co el azul clavada,
alimento mis sueaos, como el oso¡
y digo al veros de mi reja inmota
pájaros pensativos de albas penas:
¡quién pudiera volar a donde brota
la avía de tus mármoles, Atenas!
De cigüeñas la úmida bandada,
desplegando las alas blandamente,
21

t&gt;

�t;

U I L L E R JI

o

l' A L ¡.; X ,, I A

vol&lt;'&gt; de de la torre abandonada
a la luz del crepúsculo naciente,
y saludó con triste algarabía
el perezoso despenar del día;
y al esfumárse en el confin del ciclo,
palideció la bóveda som brfa
con la blanca fatiga de su vuelo ••••

A. ARKOS.
Dt lodo lo eurilo amo s()/amrnlt
lv 1/111' d /,01116rr turiJJ,,¡ co• su propia s,1-cre. Eun"6e ron smigre y
nprtlWrrás ,¡ut la sa,rgr,· es upiri/11.
FllDElllC(l

E

11:TZSCHE.

N el umbral &lt;ie la polvosa puerta,
suci~ la piel y el cuerpo entumecido,
be VJSto, al rayo de una luz incierta,
un perro melancólico, dormido.
¿En qué sueña? Tal vez árida fiebre
cual un espino sus entrañas hinca
o le finge los pasos de una liebre
que ante sus ojos descuidada brinca.
Y cuando el alba sobre el Orbe mudo
como un ave de luz 1e despereza,
ese perro nostálgico y lanudo
sacude soñoliento la cabeza
y se ceba a andar por la fraga~ ,·ia,
22

I' o B JI .1

f.' •· (' O O I D O

con su ceño de inváli.to mendigo,
mientras mueren la rafagas del día
para tomar a su tangoso abrigo.
Hundido en la cloaca
la agita con sus manos temblorosas,
y de esa tumba miserable, saca
tiras de piel, cadáveres tic cosa11.
Entretanto, telices compañeros
obre la falda azul de las princesas
y en las manos de nobles caballeroi1
comparten el deleite de las mesas;
ciñen collares de valioso broche,
y en las gélidas horas de la necbe
tienen calor, en tanto que el proscrito
que- va sin dudio entre el humano enjambre,
tropieza con el tósigo maldito
creyendo ahogar el hambre,
y en las hondas fatigas del veneno
ee:bado sobre el polvo se estremece,
fatídico temblor le turba el seno,
y con el ojo tímido, saltado,
sobre la tierra sin piedad fallece.
Todos vuelven la faz, nadie le toca:
al bardo sólo que a su lado pa a,
atedia la frescura ele su boca
"donde nítidos dientes
se enfilan como perlas refulgente'!. - .. "
Misero can, hermano
de los p:uiac;, tú ini,·ias la cadena

�GUILLERHO

T" ,1 L EN C I A

de los que pisan el erial humano
roídos por el cáncer de su pena;
es su cansancio igual a tu fatiga,
como tú se acurrucan en los quicios,
o piden paz, sin una mano amiga,
al silencio de oscuros precipicios.
Son los siervos del pan; fecunda horda
que llena el mundo de vencidos. Llama
ávida de lamer. Tormenta sorda
que sobre el Orbe enloquecido brama.
¡Y son sus hijos pálidas regiones
de espectros que en la noche de sus cue,·as,
al ritmo de sus tristes corazones
viven soñando con auroras nuevas
de un sol de amor en mistica alborada,
y, sin que llegue la meatida crisis,
en medio de su mísera nidada
los degüellan las ráfagas de tisis!
Los mudos socavones de las minas
se tragan en falanges los obreros
que, suspendidos sobre abismo loco,
semejan golondrinas
posadas en fantásticos aleros.
Coa luz fosforescente de cocuyos,
trémula y amarilla,
perfora obscuridad su lamparilla,
solJre vertiginosos voladeros
acometen olímpicos trabajos,
y en tintas de carbón ennegrecidos,

24

POEMAS

HSOOOIDOS

se clavan ea los fríos agujeros,
como un pueblo infeliz de escarabajos
a taladrar los árboles podridos.
Sus manos desgarradas
vierten sangre; sarcástica retumba
la voz en la recóndita huronera:
alli fué su vivir; allí su tumba
les abrirá la bárbara cantera
que inmóvil, dura, sus alientos gasta,
o frenética y ciega y bruta y sorda
con sus olas de piedra los aplasta.
El minero jadeante
mira saltar la chispa de diamante
que años después envidiará su hija,
cuando triste y bamb I ienta y haraposa,
la mejilla más blanca que una rosa
blanca, y el ojo con azul ojera,
se pare a remirarla, codiciosa,
al tavés de una diáfana vidriera,
do mágicos joyeles
en rubias sedas y olorosas pieles
fulgen: piedras de trémulos cambiantes,
ligadas por artistas
en cintillos: rubíes y amatistas,
zafiros y brillantes,
la perla obscura y el topacio gualda,
y en su mórbido estuche
de rojizo peluche
como vivo retoño, la esmeralda.
25

�n

I

I J, L E R JI O

V ...J. [, E S C I A

La joven, pensafü·a,
sus ojos cla\·a, de un azul intenso,
en las joyas cautiva,
de algo c;¡ue duerme entre el tesoro inmenso;
no es la codicia sórdida que labra
el pecho de los viles:
es que la dicen mística palabra
las gemas que tallaron los buriles:
ellas proclaman la fatiga ignota
de los mineros; acosada estirpe
que sobre recio pedernal se agota,
destrozada la faz, el alma rota,
sin un caudillo que su mal extirpe:
El diamante es el lloro
de la raza minera
en los antros más hondos ele la hullera:
¡loor a los dolientes campeones
que vertieron sus lágrimas
entre los socaYont"s!
Es el rubí la sangr~
de los héroes que, en épicas faenas,
tiñeron el filón con el desangre
que hurtó la vida a sus hinchadas venas:
¡loor a los valientes campeones
que perdieron sus \·idas
entre los socavones!
El zafiro recuerda
a los trabajadores de las simas
26

•

I'OR.MA,'-

J,j 8 r. O

(J

/

el último girón de cielo puro
que vieron al mecerse de la cuerda
que los bajaba al laberinto oscuro:
¡loor a los se~ultos campeones
que no verán ya el cielo
·
entre los socavones!

Y el topacio de tinte amarillento
es recóndita ,ira
y concreciones de dolor; lamento
que entre el callado boquerón expira:
¡loor a los cauti\'os campeones
que como fieras rugen
entre los socavones!
La joven pordiosera
huyó .•••
¿Qué formidable voci-río
pasa volando por la azul esfera,
con el lejano murmurar de un río?
Es una turba de profetas. Vienen
al aire desplegando los pendones
color de cielo; sus cabezas tienen
profusas cabelleras de leones.
En sus labios marchitos se adivina
el himno, la oración y la blasfemia;
llama tebril sus oj'Os ilumina
de sacros resplandores:
pálidos corno el rostro de la Anemia,
27

D O S

�6

ILLEBIIO

VALE

llegaron ya: aOll los CoaqaWadora
del Ideal: ¡dad puo a la Bobeeiat
Ebriot t.odoc de an viao t ~
qae DO bebee lo. b6tban&gt;e, y eavaeltoa
ea aadrajoe. 8Clll almaa de cololo,
que 1reparáQ a la impaaible altara
doade afilan m hojas loa laurelea
coa que ciftca de olímpica Yea4aia
ea tu TU«, proecenio
a loa uacidoa de tu Crf..., ¡oh Genio:
Aquél mueatta aa aljaba
de~ombate, repleta de piaceléa:
el otro Tlbra, como rada clan,
UD cuadrado martillo J doa c:iacela;
te Íllkm&gt;p01 N dícaa 8U proyectos
de obras qae ~ etenao.a nagoa:

auaqae eaa mectoa,
el IÚnDOI ., el piacel lea harma atroa.
Ua acaltor ofrece
pulir la piedra como fiao eacaje
para velar • aeno que florece
bajo la tenae morbidez del traje;
aquése de foafórica papila
que las del pto iguala,
disdrre solo en actitud traaquila
coa el uul cuaderno bajo el ala;
y el bardo decadente,
el bardo mirtir que suaclta mofas,
levantará la frente,
airo nido de férvidu estrofas,
11

E

OGIDO

1 de 1118 labios, que el reir no ale¡ra,
brotari e l ~
como aa ágaiJa negra,
con las alu eoormea
deaplepdaa al Yiellto,
paracaatar la Venus Vaotorioaa
cuya violenta jueatad encarne
el espfrita atecre de la dioea
ea lu melaacolfu de la carae.

El IDIWeo, doblalado la cabeza
sobre la cl6bil cajJ.
d~•flOliDaoaon&gt;.
dice la TOS qH de loe cielot baja
como a ~ del jwéUa doGl'O,
1 , apmaao del cuello e d a ~
altilico~,
lo hace pilar C0D ripo alarido,
y coa alaogadoa arámaloa aimula •
el soUozo 4e - minir ~ - qaeJ&amp;
bajo et negro &amp;,g.a que to aenmpla:
y sobre todoa lota,
como UD aaef(t de amor ea aocbe larga, •
la pu del ane qae • duelo embotJ
y aa 8-gado coruóA embar¡a.

Deneatmada tn"ba
de miaerablea, weatro easaeio ffllO
vuela sólo eatre sombna como welaa
las grullas ea tu IJ()Chea de ver&amp;110.

•

�GCTJLLERMO

l"ALE

Eaa lamlwe uesiDa de los focos
que doran las aober1&gt;ia capilales,
arderá Vlft!etraa freat:ea iaaortales
y Yaelltraa alaa de za8r, ¡oh Locos!
Sia pan, ni amor, ni l"Uta
donde dormir vuestra febrile boru,
acumb&amp; a la bárbara cadena,
in máa visión que Ja c:bafada ruta

•

que os empaja a loa ~mot del Sena ••••
¡Canes, minero, artistas,
el luido recinto que o encierra
cOIISUllle vuestros miael'oa despojos;
y ea el agrio Sabara de la tierra
sólo hallaateia el aaua .... de loa ojo !
¡Huid como uaa banda tenebrosa
de pljaroa aocturaot1 que entre rama
bieadeo la obscuridad sin voz ni huella;
morid: para voaotro
no se despierta el dia
ni se cqlwnpia ea el Zenit la estrella
que llamaron loa hombrea Alegria!
Cuán lejos de vost'tro ae levanta,
sobre
. columau de marfil bruñido,
la audad de los Amos, 41onde canta
su canto d ventura.
el gozo entre las almas coodido.
Allí todol olvidan
vuestra angustia. Los árboles no dejan
-de silencio cargados y de florcsllegar, de los vencidos que se quejan,
30

E

o

ID O

el treno faaeral de au dolc)tel;
alli, cual ua torreate
que de au ondas a dormidas charcas,

resbala friameate
coa nrido IIOIIOf'O
1 oro, a loe aWamos de lu arca&amp;
AUi ... sedas c:rujeo
como crujen las carnea sacudidas
por las tieru: soa fiera que no ragea
los eres sia piedad.
ed como pua

sabre el marmóreo saeto,
con su capa de pieles, la hembra clPra
cual un oso gigaote sobr:e hielo.
,Por qué se abren 908 ojos
deamCS\11'8dameate?
¡ bl 8i es qae apaata coa ~ ro;o
el astro de la saop por Oriente.
Bajo e odio del vieato y de la lluvia
por la frigida este~ ae adelaatu
lo domadorc de la &amp;;tia r:1Hir,
yal perro sarnoaoa
e tornaron chacales. De ira ciego
el minero de ayer
precipita
sobre loa trancos. ¡Un airado fuego
entre sus manos trémulas palpita,
,. orda a la niites, al llanto, al ruego.
~e la tempesead de clmamita!
¡Son los hijo de Anarkosl Su mirada,
coa reverberaciones de locura.
evoca ruinas y predice males:
31

�r; U I L /, E R M O

r

AL E

parecen tigres de la Selva oscura
con no talgia, de ,·fctima y juncalc!I.
1:.1 furioso caer de sus piquetas
en trizas torna la vetusta arcada
que erigieron al 8ien nuestros mayores¡
y por la red de las enormes grietas
va filtrando, con tintes de alborada,
un sol de juventud su resplandores.
Aquél un arma ruda
pide, que parta huesos y que exprima
el verbo de la cólera¡ filuda
por el trabajo, recogió su lima
de fatigado obrero,
y bajo el golpe de Lucheni, ¡muda
cayó la Emperatriz como un cordero?
Pini, \ 'aillant, Caserio y Angiolillo,
vuestro valor ante la muerte espanta:
negros emperadores del cuchillo,
que rendís la garganta
como débil mendrugo
a las ávidas fauces del verdugo:
de duques y barones
no circundó plegada muselina
vuestros cuellos. Allí donde culmina
el dorado listón de los toisones
os diú la guillotina
. u mordisco glacial: vendimiadora
que la tez y las almas decolora.

E ,lf .-1

COGIDO

E

Aun parece vibrar en mis oídos
la voz de Emíle Henry; ya bajo el hacha
iba a rodar su juvenil cabeza,
como la flor al soplo de la racha,
y exclamó: •GERMINAL,•
y de su he1 i,la
&lt;:orriú una fuente de licor sagrado
que bautizó la historia dolorida
de los siervos, con óleo ensangrentado.
Y ;..se fué dulce al comenzar, renuevo
de razas de alto nombre.
¡,Quién me dirá si un huevo
e de torcaz o VJ"bora? La mente
no sabe leer lo q11e en el tiempo asoma:
el hombre, como el huevo,
¡en nido de dolor será serpiente,
en nidos de piedad será paloma!
Por dondequiera que mi sér camine
Anarkos va, que todo lo deslustra:
¡un rito secular que no decline
ante d puño brutal de Bakunine,
y el heraldo feroz de Zarathustra!
No puede ser que vivan en la arena
los hombres como púgiles: la vida
es una fuente para todos llena;
id a beber, esclavo• sin cadena;
potentado, ¡tu aiervo te convida!
¡Nada escucbanl Los pabres, a la jaula
de la miseria se resisten fieros,
33
3

�G

r·

I !, l g R ~1¡ O

l'ALFJXCIA

y con brazos de adustos domadores
y el ojo sin ternurá, ¡los enjaula
la codicia sin fin &lt;le los sefiores!
¿Quién los conciliará? Tibios rdlejos
de una luz paternal y vespertina
visten de claridad el linde vag0:
es que el Patriarca de los Ritos Yiejos,
de sapiencia cubierto, se a,·ecina,
con la nen·iosa p::lidez de un mago.
Es flaco y débil; su figura finge
lo espiritual¡ el cuerpo es una rama
donde canta su espíritu de Esfinge¡
y su sangre, la llama
que lo~ miembros cansados transparenta;
de su nariz el lóbulo movible
aspira lo invisible.
son sus patricias manos una g-arra
ftlml y amarillenta:
¡es ele los g-riegos la gentil cigarni
que con mirar el éter se aliment;,!
Impalpablt:: se irgue
-melancólico espectroy de la n11::nla blanca
a su místico plectro
la melodía arranca.
Impalpable se irgue:
hay algo de felino
en su trémula marcha,
hay much,) de di,·ino
34

POEMAS

ESCOGIDOS

en la nitida escarcha
que su cabeza orea.
Cruza sin otras galas
que la túnica nívea
que semeja las alas
rotas de un genio de celeste coro
y sobre el pecho una
cruz de pálido oro.
Alza el brazo. La Europa
lo aguarda romo a antiguo caballero,
debajo de una hóveda de acero¡
calla sus labios la soberbia tropa
de esclavos y señores:
el Pontífice augusto
trae el bálsamo santo r.¡ue redime,
y calma la batalla de panteras;
revalúa lo justo;
ya va a decir el símbolo sublime .•..
y de sus labios tiernos
salió, como relámpaio imprevisto,
a impulso de los hálitos eternos,
esta sola palabra:
u _I &amp;SUCRISTO. »

35

�GUILLERMO

V AL E

ESCOGIDO

SAN A TO 10 Y EL CJ.: TAURO.
Y .A1111111io, ,pu Aa61a rslado d,ua,uatuü,
rrw/adlt, n,po 9w Aa6ú, tllTP "'""fa/la111a,fo Pallo-m,uAo ,,u.for ,pu 11, a f#Ínl
tlr61a vúilar. Y ti Wlln'a/Jlt
fl/O.YtU/11
,,, UII 6,úul,, l/1le soslnda IIU dJl,iJu ,,,;,.,.
6ros, r111J&gt;r..ó a snuir deseo dt ir ""sa6ii, dnd,. Y J&gt;r&lt;&gt;"Cf'la n, d &lt;-i110 &lt;&lt;&gt;•mudo didffld11: •CrN n, mi Dios: El "" Jla ,,.,
t11#1/rar6 ni &lt;1,mpallno ,pu 11,r Aa promrlúlo.•
A¡,n,as J&gt;r-•m alas j&gt;ala6ras, vil, a Ao1Hl&gt;r, n, /arfr adJallo, a 911ic11 los /«fas
dr111&gt;mi-6a11 Hijlo&lt;nua11ro. Al ÚU/411/t
d
m frn,t, '"" la stlla/ tk la Crra, y
tliu al t11011sln,o: •,·llola! tE• ,p,J }arlt Aa/Jila ,.,,.. 119111 d si~o ,/1 DitJs/» Y ,J "'"'"·
/n,o, Aacin,do ruAi11ar 110 si flll dt /Jór6aro
y lrihlra11d11 las pa/t,Jrm más /Ji,11 9111 j&gt;ro11u11dállliolas, /Juuó ntlrr 111 A6rritla l&gt;«a Jiu11rs,1 /Jlnlldo Jart1 rtspo,,der: txlnldi,i /,u.
go la
tJnr,.-Aa, 11101tr4 al - ~
"" y, smujnHlt a avr, dtsttj!lr«iJ • 111
':lista lllrtl'llrtt1t1do los ilut,n,sos ct1•J,os.

rr

-na-,

"""ª

"'""Í'

ti,_,-_

"'ª""

La paz reinaba en torno:
cálidos cOuvio , por sus bocas de horno
aspiraba el Desierto. Ya no volaba una
tola pareja de ibis rojos. La luna.
lbriéndose ancho paso tras cenicienta franja,
ja sobre el polvo su amarillo naraDJa,
guida por un astro (dorada mariposa
e en derredor girase de una pálida rosa).
Súbitamente el monje, creyendo oir muy lejos
rumor, se detuvo, y a los blancos reflejos
1 astro melaac61ico vió la extraia figura
un monstruo que, a galope, cruzaba la llanura,
removiendo aren&amp;s se venía derecho
él; su cuerpo Oaco tembló como un helecho
e el aura mece; •acaso esa bruta carrera
e fuego diabólico¡ '81 vez hambrienta fiera. , • •
a llega! y trente a írcnte del vital e queleto
del monje, un sér no visto, desmelenado, inquieto,
'R pira. El ermitaao y el monstruo se interrogan,
, ui, bajo la calma de la noche dialogan:
EL CENTAURO.

SAN }KlONDIO.

A

In vita Sa•eti Pnllli er1111il,r.

el Ccnobiarca del
para templar los duelos de
en una helada cue,·a donde
marchóse en altas horas a visitar a
el mis viejo cremita.
NTONIO,

36

silencioso Egipto,
u vivir- proscripto
retoza el DiabloPablo,

Yo soy el viejo Hippofos: el último Centauro
que circundó sus sienes con el augusto lauro
cido entre las grutas del Sagrado Archipiélago;
y un hijo de Grecia, que, atravesando el piélago,
,ino a buscar la sombra de bosque escondidos
ara llorar la fuga de sus dioses vencidos.
Y soy la Fuerza alegre; mi brazo poderoso
37

�r; U 1 /~ L E H .ll O

VALEXC:IA

sabe peinar la ninfa y estrangular el oso;
y eo mi pecho, que tiene l.a aHpereza &lt;lel cardn 1
st: doblan las espadas y se despunta el dardo,
y, cual rodada pieJra que
Je topi::: en tope 1
;;ol,re las rocas dura-. n:\'ienla mi galope;
hasta los dioses tiemblan cuand0 la ceja enarco;
vo rompo dos encinas µara forjarme un arco,
y cifro la alegria de \·ivir. Soy un hombre
&lt;¡ue sueña, q11iere y puede, y a la p:ir llt"\"ll nombre
de monstruo_; tengo mente, y endurecido callo:
soy malo como el hombre y á.g-il como el caballo,
y velo extriüio simliolo. Soñador y lascivo,
quien conozca mi esencia conoce un adjetivo,
comprende el adjetivo uoi\·ersal y humano
que eatre su seno oculta la palabra: jPAGAN01

"ª

Tu nombre dí, f.'antasma que dialogas conmigo.
SAN ANTONIO.

Yo soy Antooio,

sicn•o del Señor tu enemigo,
que atempera :;ms pasos a la cele•ne norma
de Jesús, y proscribe la diabl1lica forma
que corrompe los seres, arrebata la mente
y hace perder el alma del hombre eternamente ..•.
No soy púgil: mis brazos no soportan el peso
de un ánfora colmadil.; se diría de yeso
mi figura unas vece!!, Cll otras aparenta
los contornos ch:: una raíz amarillenta.
frente, que no ciñe frr!sco l!'3jo, si.n ,;•ello
finge tan sólo el árid2 rodilla dd camello.
Soy un heraldo mudn de la roja \'icroria
lin

.'vu

38

J'

O ¡,; M ,.¡

ESOUU!DOS

!'obre d Olimpo. Digo la beldad y la ~loria
de Cristo con los seres qu.: son ele Polo a Polo.
liL CEXT.\UlW.

::-Jo p11e1le \·11e,;trú Cristo competir cun Apolo,
c·on el hijo snl.ierbio ild C:t'.ñudo y Latona,
que en los Lrazo~ de Dafnis al arpor se ahan&lt;lona,
,1 lle\·a el j~·nco c,u-ro que volcó Faetonte
por los campos azules dd abierto horizonte.
i-,:1 olímpico auriga dr la eterna carroza
donde l~ebo, ce,iido ,i,; lrrnn:.les, 1·et0¿a
con las Horns &lt;lt:snuJas, los sonoros tropeles
por el i'.ter dirige &lt;le sus raudos corceles.
Van caremln las soml,ras liajo el danlo ccrtc::ro
dd Anjuero divino; por el ancho sendero
1ue siguiú la ca1 roza, cruza el sol, pasa el día,
r la lu1. \"a regando su dorada a1·mon111.
Ese numen risueñu que iino,·ó la tri¡;teza
y ba rendido al Olvido su robusta cabeza,
es el paJre del Verso: con su mano divina,
al pulsar los lior,lones del arpa elt:fanciaa,
vnga, dulce, :tmomsa y simbólicamente,
ha forjado una patria más hermosa que Oriente,
donde yerra el perfume qut al ,!olor nfls arranca
y a do -vuela d sl1'1piro de amor-alondra hlam:a
qUt: sobre el píen llern la miel de un beso rojo .
De allí parten los yambos como flechas tlt: hinojo
dd artista con ct·los, que siiuiendo la huella
de :!.farsyas, lo cauti\·a, lo \·ence, lo desuella.
39

�G l' 1 L L E R JI

t)

VAL El\'CJ.A

Por la senda más agria riel adusto Parnaso,
con la crin en desorden, a la luz; del ocaso
subiendo Pegaso, ponador en sus ancas
dcl cantor Musagcta, de las Yírgenes blanc-as.
Y en la fiesta del mármol, sobre el bajo relieve,
entre dioses ri11ueños y Afroditas de meve
cuyas bocas ensayan las sonrisas eten1as,
se irgue Apolo: la carne de sus pálidas piernas;
el torso alabastrino donde la gracia ondula
c.n cadencioso11 planos¡ la frente que simula
un ara donde ofician la l¿uz y la Alegria,
y de su cuerpo iodo In ,·ivida armon1a,
parece &lt;¡uc suspiren por el khril contacto
1de efebos y de ninfas de delicioso tacto!
Al Crinado cantemos!

,a

SAN ANTONIO.

l&lt;::S un ídolo yerto,
es llo nombre en el mundll del csplritu, mu&lt;"rto.
F.L t:R.NTAl' RO,

Un dios más ucllo muestra que Apolo y Citerea.
SAN i\NTONIO,

' El triste, el dulce, el pálido Nabí de Galilea.
l&lt;::s el profeta jo,·en: como dorada llu,·ia
tiembla su pelo díicil, fluye su barha rubia:
El sabe lo que dice la voz de las colmenas,
40

E S O O U J D
'f ama los canes tristes como las azucenas;

7 100 sus ojos grandes, melancólicos, vagos,
y en su fondo rdlejan, como místicos lagos,
el divino silencio de las noches tranquilas;
y, cual besos que miren, sus absortas pupil.a.s
aprisionan la calma del azul horizonte;
10n !IUS manos delgadas como lirios de monte¡
por su \'OZ habla el eco de un arrullo divino,
y en ,·ez de lauros lleva la toca del rabino.
Es triste cuando ''ªKª cual un pastor extraño,
en busca de la O\·eja perdida del rebaño,
y cuando gime a solas por el amigo muerto;
e1 triste cuando, extinta la luz en el desieno,
con la cabeza baja y los ojos cerrados,
medita entre una fila de comellos cansados.
Si entre las frondas negras del olivar espeso
el de Kerioth le besa con su marchite beso,
aabiendo que su soplo sobre el Ungido \"ierte
la hez de la perfidia y el \"abo de la muerte;
cuando la vieja mano de Dios le desasiste
en el postrer instante de so dolor: ¡es triste!
Y si a la tibia sombra de la copadu higuera
sentado por las tardes, al pueblo que lo espera
le dice la parábola, y en delicioso abrigo
bajo la vid en fruto de Lázaro, su amigo,
a Maria-la tierna-y a Marta -la sentidaenseña a amar el Alma y a despreciar la ,·ida;
cuando, caudillo inerme de la legión futura
de mártires, levanta la mística figura,

u

t&gt;

S

�Gl ILLERMO

V

obre el paciente lomo de la borrica tarda,
y ca medio de las voce. del pueblo que le aguarda
entra a Salcm, de angustia y amor el alma llena;
cuando ea las hora1 grises de la última Cena
no ya la pecadora su casto pie le enjugay mientras Juan-el virgcn-tompane su lechuga,
el Rabbi d olado por la melancolía
¡es dulce, e dulce, e dulce!
La blanca l:,;ucari11tía
palpita entre su manos¡ con la mirada alumbra
los ti11tes nebuloso de tímida penumbra
que va llenando en olas aquel ereno asilo, ·
y, deak-ozado mártir al parecer tranquilo,
suscita sobre el tena cristal de su memoria
la pena sin orillas de u futura hi toria,
y oye vibrar el beso del hombre &lt;JUC le entrega
y la cobarde excusa de Kcfas que le niega,
y, como los retumbos de sorda catarata,
lo Mrbaros aullidos del pueblo que le mata,
mientras el ancho marco de la ventana hebrea
recorta azules tranjas del éter de Judea,
que está.diciendo al mártir de faz entristecida
•Cót,w jnlede ser li/Jre,ftkil, sensual la flida!
Coatcstame: ¿qué trágico calzó mejor coturno
que aquel Crucificado de rostro taciturno
que, erguido sobre el Gólgota, desde la cruz pasea
los ojo por su caro país de Galilea
que no verá en el tiempo, y en lánguido desmayo
se va muriendo exangüe? Cuando vestía el sayo
42

POEMA

coa1vu

E

de punzador ultraje, cuando cargó la carga
de su futura gloria, cuando probó la amarga
bebida el virgen labio dolorido y angricnto,
y oyó que su lamento se perdía en el viento,
¡fué el ~ágico sublime! La flor de los dolores
regb desde ese instantes~ cálidos_~lores,
y como banda nívea de CI ne f~m1ltarcs,
al arenal sin limites huyeron a millares
las vírgenes de Oristo, que ca u mansión de palma
bailaron lo que Grecia no aupo ver: ¡el Alma!
Alli, más victoria O que el orcomenio atleta,
con sus pasiones lucha vetusto anacoreta,
creador en el silencio de abruptas soledades,
de goce~ no sentidos, de volap-.osidades
que acendra el abstenenc Y oculta la tristeza;
allá desde las cruces levantan la cabeza
lo mártires heridos - sedientos gladiadores
que secan con su boca el mar de los d~lores.El impasible Ko moa de vuestra faatasaa
perdió tal vez su curytmia, 11 Olimpo, u alegria;
en cambio nuestras alm&amp;11 trocarOD la Quimera
por un país excelso donde el amor impera
Y· ...
Súbito el Centauro, doliente, silencioso,
se fué sobre la arena coa paso pere&amp;011o,
alejando, alejando• • •Y cutre la gris llanura
borró para los hombrea u helénica_ fi~, .
mientras el ,·iejo monje - con su baculo ~cierto con el signo de gracia borraba en el dcS1erto
las huellas del Centauro• • • ·

'ª

�GCILLERMO

Vd L E A' C I .A

POEMAS

E

" O O

a

1 D O ,"

y de doble mandoble, sin robarle un gemido,
del atlético tronco desgajó la cabeza.

LAS DOS CABEZA •
•'Om11is plaga trisll'tia rtJJdis rst d
c,11111i.r 111alitin, 1tt'911ilin mu/in-is."
F.L F.O,ESIA TICO

JLIUITH Y UOLOFKRNES.

B

(T.-sú).

senos, redondos y desnudo11, que al paso
de la hebrea se mueven bajo el ritmo IIOooro
de las ajorcas rubias y los cintillos de oro,
vivaces como estrellas sobre la tez de raso.
LANCOS

Su boca, dos jacintos co indecible vaso,
da la sutil escocia de la voz. Un tesoro
de miel hincha la pulpa de sus carnes. El lloro
no dió nunca a esa faz languideces de ocaso.
Yacente sobre un lecho de sándalo, el Asirio
reposa fatigado, melancólico cirio
los objetos alarga y proyecta en la alfoRtbra..•
Y ella, mientras reposa la bélica falange
muda, impasible, sola, y escondido el alfanje,
para el trágico golpe se recata en la sombra.

*
Y ágil tigre que salta de tupida maleza,
se lanzó la israelita sobr'1 el héroe dormido,

"

Como de ánforas rotas, con urgida presteza,
desbordó en oleadas ti carmín eoc4:ndido,
y de un lago de púrpura y de sueño y de olvido,
recogió la homicida la pujante cabeza.
En el ojo ap:igado, las mejillas y el cuello,
de la barba, en sortijas, al ungido cabello
se apiñaban las sombras en siniestro derroche
sobre el lívido tajo de ,~olor de granada ...
y fingía la negra cabeza destroncada
una lóbrica rosa del jardio de la • oche.

SALOMÉ Y JAOKANANN,

(.-l11t11ds).

Con un aire maligno de mujer y serpiente,
cruza en rápidos giros Salomé la gitana
al compás de los cr6talos. De su carne lozana
vuela equívoco aroma que satura el ambiente.
Danza todas las danzas que ha tc:jido el Oriente:
las que prenden hogueras en la sangre liviana
y a las plantas deshojan de la déspota humana
o la flor de la vida, o la flor de la mente.
Inyectados los ojos, con la faz amarilla,
el caduco Tetrarca se lanzó de su silla
tras la hermosa, gimiendo con febril arrebato:
45

�G {jff,LERMO

J' AL E

"Por la miel de tus besos te Jaré Tibcriades,•

Y ella dícele: "Ea .cambio de tus muertas ciudades,
dame a ver la cabeza del Esenio en un plato."

.

.

EM.A

01.A

Como viento que cierra con raquítico arbusto
en el TieJo magnate la pa ión se desata,
Y al guiñar de los ojos, el escla,·o que mata
apercibe el acero con su brazo robusto.•

Y hubo ~ave silencio cuando el cuello del Justo,
uelto en cálido arroyo de fugaz escarlata.
ofrecieron a Aotipas en el plato de plata
que él tendió a la irena con medroso disgu to.

unca pruebe , me dijo, del fic:or fememon,
e ea licor de mandrágoras y destila demeACia;
Jo bebes, al punto morirá tu conciencia,
larán tus cancion , errarás el camino.
a~egó: lo qne ahora vas a oir no te asombre:
mujer es el viejo enemigo del hombre;
cabellos de llama son cometas de espanto.
Ella libra a la tierra del amante vicioso,
Ella calma la angustia de su ed de reposo
el jugo que vierten laa beridak del .asto.

A POP YA••

Una lumbre que viene de lejano infinito
da a las sienes del mártir y a su labio marchito
la blancura lloro a de cansado lucero.
V - del mar de la muerte melancólica espumala cabeza sin sangre del esenio e esfuma
en las nubes de mirra de sutil pebetero.

*
LA l'.o\LABRA DE DIOS.

(~Wlllnis).

Cuando vió mi poema Jonatás el Rabino
(el espíritu y carne de la biblica ciencia),
con la risa en los 'labios me explicó la sentencia
que soltó la Paloma sobre el Texto divino.
46

COGIDO'

¡ Gwrifi,al, la Cillá ft,orulal
OAB&amp;lltU D 1 A MU ZIO.

mármole épicos, claros de lumbre y coronas,
ni muros invictos,que próspero hierros defiendan
y guarden leones de tranquila postura triuofal,
erectas pirámides -U1'Da 111 genio propiciasgaificamente tu fama dilatan, sonora,
a voces eterna , ¡fecunda Ciudad maternal!
1

tE1ttática, lúgubre, las procelosas cuadrigas
ueño sacuden, nostálgico pozo tic olvido!
jas de J ooia melifican del irbol en flor
e nutre , y al águila, ebria de luz y viento,
garras febrilc-a y el pecho tremente de luchas,
acan tus gélidas aguas de amargo a.bor.
'7

�r;(JfLI4BR.Uo

l'ALEXG/,t

Tú vives del silencio ... Cércante ,igílantes colinH 1

•Jo el Monte puro bajo el azul dc-stella.

Soh·eoas tu rio, alma ,·i,·a del gesto fugaz,
y t:I ánfora esbdta, ri"a de s,1ngre augusta,
perenne dcrramat 1 al brillo de estrell3!1 insomnes ....
¡y brotan la-. bélica, palmas en lirico haz!

J"ü vives del pasado. Púrpura de ratas sobcrLias
en prófugo io-.t;,ntc \'Olaba f1ucmanJo tui homOro~,
y en púbcrc-&lt;i gajos '-e rcian las pomas de miel. ...
¡Levanta! ¡la túnica tul ge de húnor y heridas!
Acudan tus buenos, y el ostro marchito reRtauren,
¡y mullan tus sendas con hojas de nue\"o laurel!
Y vivc!ól del futuro. Lag árticas hrumas del Tiempo
rasgas¡ con ojos !labio!I interrogas la Noche;
tus hijos epúnimos magnifican el pristino azur
con trémulos halo~, y miraa cu raza ventura
feliz en la fuerza, feliz en sondar el Misterio
•¡ue puso to el éter el místico Signo del Sur ....
Tú vive, de tus glorias. En himno sin tér-mioo vudan
tu soberbia esperanza con alas de Victoria,
tus bruñidos escudos, tu gladio de fosco metal.
Coo numeroso verbo tus triunfos el ágora enalba,
y, cutáli&lt;la íuentc, si',lo por ti murmulla
del htroe aquilino la. próJiga voz de cristal.
Y vives de tus dones. Tu misera gente africana
por- ti las manos muestra, sin hierros, a la Vida,
y, en férvido ahinco, monumentos de forma sin fin
erige con el bronce vivo de sus progenies
48

POJ.:.IJ..t.,

E ..,

e• ()

U 1 JJ O S

11ue en móvile!l grupo,, de toscas o nobles figuras,
relievao tu hazalla - ¡del uno huta el otro confín!. .•
Y vives de imposibles. Al óptimo, audaz Caballero,
Señor de la Man&lt;"ha, de escuálida, triste figura,
sepulcro le diste, bajo un roble de añosa virtud.
¡Pat~rico hidalgoJ de prez tus armas brillan:dos veces tus pares probaron al orbe !IIU temple:
en trigico golfo, tu yelmo, tu lanza, en Cuaspud.

Tú vives del martirio. Monótono arroyo de ungrc
aftuye de tu pecho al ávido mar sin orillas ....
¡Del Orto al Poniente glorifica tu 1ino - la cruz!
Al ara fatídica llcvan 1 cual eterno holocausto,
su geoio 1 tu Prócer: el mútilo toreo, Camilo;
tu victima sacra, sus púdicos lirios de luz ....
Y vives del orgullo. Colérica tril,u de azores
cus marchas pre!llide. Las víboras mudas se tuercen
al golpe moroso de tu cetro de insigne marfil.
A ti los relámpagos cifteo radial corona¡
a ti Lu cempestadcs rindco sus espada~ de oro¡
conquistas evoca tu rostro de fiero perfil
Y vif"et con tu •if'lo, libélula errante, cogida
entre las redes que urde la luz de monte a monte.
- La tarde se mustia ... Figuras cefüdas de tul
agrúpanse pávidas •.. Arde implacable hoguera:
el cóncavo cruzan torbellinos de nácares y oro,
y el Rey degollado, mil vccci. purpura c1 Azul ....

Ea lóbregas simas tu 8avia la plebe concentra
como el carbón sepulto la chispa milenaria.
411
4

�GUILLERMO

OBMAS

Tus bíblicas madres, cual upigu al beso de abril,
ioclinaasc gri.vidu ... ¡Fluyan eteraameatc,
como las aguas muda■ entre las ■elvaa mudu,
aa1 pr6ceros gérmcne■ de fausto Ti¡or juTcoiII

Ni mármoles épicos, claro■ de lumbre y coroou,
ni maros invictos que próspero■ hierros de&amp;cndaa,
y raanlea leones de tranquila postura triunfal,
ni erectas pirámide■ - arnu al genio propicio aarmficamcate tu fama dilatan, ■onora,
coa voces eternas, ¡fecunda Ciudad maternal!

Estática, lúgubre, lu proceloou cuadrip1
ta sudo aacudca, nostálgico pozo de olvido...•
Abeju de Joaia meli&amp;caa del árbol ea ftor
qme autre1, y al iguila, ebria de luz 7 viento,

laa prraa febriles y el pecbo tremente de lucbu,
aplacan tus gélidu aguu de amargo aabor.

LOS CRUCIFICADOS.
O ,rw.r, at,

,;u ##Ka!

negra, ■oa hnl canas,
¡oh Trágico sombrío!
1 mur dulce morir aales que Uepe

M

UY

la trémula vejez cavu?lta ea frío.

¿A qué ■eguir coa tacitumo puo
de camello,?.... Dormid al pi&lt;- del Monte
para no ver manchado el borizontc
con el ávitla 1ombra &lt;Rl Ocaso . ....

h

ESCOGIDOS

•
Ea lu audosu cruces

acoamn los mirtires; el brillo
roba el dolor a sua biachadoe ojos,
que miran a los imbitos deaiertoa
con la turbia fijeza de fos muertot.
Fuélea la tierra dolorosa: ea baces
brotó para sus 1ienea rama iadócil
de puntas erizada¡ clavo, &amp;los
que los írágilea hueso, taladraron;
para 1u cáliz, de amargura Ucao,
ta rida,-iamensa flor-audó veneno.
Ea la ■ cruce&amp; aodosu
se retaercea tu victima■, tocadq
de martirio lu tcara■ luminosu

por lividos perfiles coronada■•
Láapidameatt ea bilo■ tembladore1
tibia la 1aaire por sa íaz chorrea
y humedece loa pú'padoe, gotea
sobre la barba que ea rdlizos gramos,
cual en bronce tallada, se oscurece.
Y de 1u■ crineos la aoberbia roca
no bate ya, coa laa írementea alu

el grifo laminoso de lo eterno •••..•
Y se eutarbi6 la linfa b'lllllpUHte
de w &amp;laacas papilas,
claros pozos de lumbre
que del vivir el tedio rdlejaroa,
11

�POEMA,
G CTll,LERMO

V.AL ENOJA

y e mudo el labio que de cumbre en cumbre
vibró en la lid relámpagos de acero .•••
¡Oh martircs! ¡oh ruinas
qoc marcasteis el áspero endero
con gajo alterno de laurel y espinas!

Eo torno &lt;le las cruces
do murieron las victimas, aullando
se amontonó la plebe enfurecida
como un tropel de deslomadas hienas.
Y abajo, los zarzales por alfombra
. el Numen, el Amor la Calma·
'
y arnba,
'
1
los márbres, en medio,
rasgando-muertos-la terrena sombra
al blando golpe de su fresca palma.

¡Oh videntes. oh mágicos cantorc !
abogad el himno, que la cruz aguarda
vuestras manos febriles¡
huid rompiendo el arpa cristalina,
a refugiaros en las sombras. Llcgu
los salvajes de puño sanguinario:
cuando co la viña del luror se anegan
. a Dio1 CD el Calvario!
'
¡ase aoan
El verso, cual la tenue lamparilla
que entre las tumbas ocultaba Roma
alumbre mudo vuestras almas. Hick&gt;
llcvái sobre el espíritu cansado,
Y a los Libros-el Arbol de dolores12

E

COGIDO

del matador que insulta vuestro duelo
610 llegan los bárbaros clamore1.
Pobres muertos que co hórrida solumbra
durmiendo están: la ¡-afaga de gloria
sobre sus frentes pálidas no alumbra.
¿Qué imp0rta si mallana el Orbe acude,
el Orbe acude entero
a recoger los huesos polvorosos
del mártir que murió sobre el madero?
El libro quedará cual leño unto
de 1eca sangre por doquier teñido .•.••
y a la victima, en tanto,
sofocará la zana del Olvido.
Muy negras son tus canas,
¡oh Trágico somhrio!
y muy dulce morir antes que llegue
la trémula vejez envuelta en frio.
¿A qué 11eguir con taciturno paso
de camellos?. • . • • Dormid al pie del Monte
para no ver manchado el horizonte
con el ávida sombra del Ocaso..••.
En las cruces nudosas
perecerán los mártires. Doliente
el Ideal, las alas fatigosas
plegando en el azul, lánguidamente
descenderá sobre la tierra, herido¡
y como el Genio del silencio mudo,
las almas tristes lo verán caído
sobre el sangriento marco de su escudo •....
53

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Uijeron lu P1ram1des que el , iejo iml re11calda:
.amamos la fatiga con inquietud sf'creta ..... •
y TÍeron desde entonces correr sobre: una espalda
•liada en carne, ,i\"&amp;, su triangular silu&lt;"U•

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LOS CAMELLOS.

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1 ¡ji,U,

Los átomos de oro que el torbellino csparc"
quisieron en sus giros ser grácil vestidura,
y unido11 en collares por invi11ible engarce
vistieron del giho110 la escuálida figura.

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E B C O &lt;i 1 D O S

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os lánguidos camellos, de elisticas ce .

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•
n,ces,
e ver es OJOS claros y piel sedosa y bia
los cuellos recogidos, hinc:hada!I las ~ '
a grandes
.
nances
pasos rruden un arenal de Nubia.
,
Alzaron
.
• la caben para onentarse,
y luego
e 1 ~~ohento avance de sus vellosas piernas
- ªJº el rojizo dombo de aquel cenit de fue opararon silenciosos' al pie de 1as cisternas
.
g
....•
Un lu!ltro
• e1 uul magnifico
•
. apenas cargan bªJº
y ya sus OJOS quema la fiebre del tormento·
'
tal v~, leyeron, sabios, borroso jeroglifiCC:
perdido entre las ruinas de iJlíausto monumento.
Va:an~o taciturnos por la dormida alfombra
cu~n o c~erra los ejos el monbundo día,
'
baJ~ la virgen negra que los llevó en la sombra
copiaron el desfile de la Melancolía •.•..
Son hijos del Desierto: prestólcs la pal
un largo cuello móvil que sus vaivenes ítn;:"'
1 en sus marchitos rostros que esculpe la Q'.
¡10pló cansancio eterno la boca del Esfingei°'mera

u

,,

Todo el fastidio, toda la liebre, toda el hambre,
la sed sin agua, el )enno sin bernbra!!, los despojos
de cara vanas ..• huesos en blanquecino f'njambre ....
todo en d cerco bulle de sus dolientes ojos.

1\
11

'

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11
1

1

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\ 1

i

1 :

1

Ni las sutiles mirras, ni las leonadas pieles,
ni las ,·olublf's palmas que ri&lt;"gan sombra amiga,
ni el ruido sonoroso de claros cascabelee
alegran las mirallas al rey de la fatiga:

1

¡Bebed dolor en ellas, flautistas ,de Bi:r.ancio
que amáis pulir el dáctilo al son de las cadena■,
sólo esos ojos pueden deciros el cansancio
de un mundo que agoniza sin sangre entre las vcnaa!
¡Oh artistn'I! ¡Oh camellos de la Llanura , asta
que vais llevando a cuestas el sacro Monolito!
¡ l'ristes lle Esfinge! ¡novios de la Palmera casta!
¡Sólo calmáis vosotros la sed lle lo infinito!

1
'

\

'

1

¿Qué pueden los cd'ludos? tQué logran las melenas?
de las zarpadas tribus cuando la sed oprime?

1

55

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11

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!':.
..

'1

�6ti1LLBRJIO

COGIDOS

E

&amp;lo el poeta • lap sobre ate mar de arenq,
aólo 811 arteria rota la Hamaaidad redime.
Se pierde ya a lo lejos la errante can.....
dejNdome -caaeUo qae cabal¡6 et &amp;idio ••• ¡cómo buscar aua huella, al sol de la mdaaa,
eDlre lu oadu grisea de lóbrego fastidio!
¡No! buac:aré dos ojoa que be visto, flleate para
hoy a mi labio uhaaata, y aguardaré paciente
bata que suelta en biJoa de mfadca dulzura
refraqae 1aa entrdu del Hrico dolieate;

Y ai a mi lado cruza la sorda machedumbre
aaieatru el n¡o foado de eau pup&amp;a miro,
did que Yió ua camello coa boada peaadamdre,
ainado lileacioeo doa fuentes de aa&amp;ro ••••••

ca,aa blaaca ..... flpr'OII loe piacelea

a

.U rdnsdoe diacfpnloa deApelee:
aa llado maaojo qae ea AS cJaroe lucia
. . . . . . ndac:ea de la Crieop8a;

c:wpoa de serpiente clila1M lu - - ~ deecle el - · marp acecban laa 111111úaculu- - - pc,r los bol-des c:ammoa plateadoa
1eiitoe caracolee. baboaos y caneados.
el poema heroico ■e Tia alli la espada
a 1e6a por ~ y contera labrada,
e ewc:ó ~ formas del ciclo legeadario

~ torrea y grifos uo pincel lapidario,

la dama pdca de rectilúaea cara
por 1u reju de la vileta ran;

lu hadas triltea de la paaióa ucelu:
t6r'fida .,_, la aaapirada Elaa.

V

LEYENDO A SR.VA

-

traje suelto de recamado biao
ea Yoluptuoaoa pliepea de 1111 color indec:ieo,

BSTIA

y en el dmn tendida, de rojo terciopelo,

su

manos. como Yina pariaitaa de hielo,

aoateaiaa uo libro de co~ fino y largo,
aa libro de poemas delicioso y amargo.

pitidos la tibia yema blanda
ro&amp;aba tenuemente c:on el papel de Holanda

De aquellos dedo

.

los mell'08 raros de mmicalea t.imbrea:
m6Yilea y largos como ja¡oaos mimbrea,

dWimoa, que 'fiatea la idea ki••.-C
ta. alba l!lij• an rio traapan11tela Vida llora y la llaerttl sonrle,
el Tedio, como • ic:ido, coruoael dalle ••••

c:ul casto papo ele dbilea Ci_cera
IIIIIJl&amp;blLD eD aileacio 6pru de IDIIJ~
fflieroa . . Yiclaa, iDYioladu y aolu
la esputa ~ que circuada lu ola:
1T

�o

QUILLER
la naa de ojoe c6lidos y de bnmo cabello
pu6 coa m piaeelea de mna y ele ~

la qae rob6- al piaao ea lu •eladaa frias
pareja voladoru de b1aacu armolliu
qae fa.-oa por loe viea1m perdiéodoae 111111 a ...
.....,.., eanelta ea ■ombra■, ■e atristaba la laaa,. •••
Aqaeu, el pie de■Dado, gira como aaa aoaabra
qae tia hacer ruido pisara por la alfombC'a

de aa templo...y como el a e 11ae ciega el a■tro diaao
coa mirada Dicl6Jopa iluaioa el N,.,._

do al falipdo beso de laa vibrutea cliaea
11D aire triate '1 neo preladiaa doa Tioliaea •• - •

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

la....,....._acre......

eDa n baacaado • kilrmuo
- - a&amp;ta rotU

IJ8

1M bn ■ H,

por ella. •• «PuemM. e■ta doraeate hoja
mi aá- acon,te0ta, qllf'- mi aerelo ac:oafOja,•
entre ai la dama del recamado biao
fl&gt;Juptaoa&gt;■ p1iepea de color iaded■o,

proaipió del Hbro laa hoju volteando,
au1za ~ áareP rimu de 90ll &amp;tditl# 1 blaado
pmuaea de OrieDie. lo■ fflidoa rabies
lo■ joyeros mórbidoa de aedu cume■aea.
y6 venoa que parda como 1aatadóa ecos
.oca muerta; caatioa. nailetea ■eCOI

La Jau, como aa nimbo de Dio■• de de el Orieate
clbaja aobre el llaao la forma ennucaate...
de 1111 láapdo mmcebo qae el tardo puo pía
como bmcaado aa alma, por Ja pampa ocia.
B-..ea a au bermaaa; UD tifa la oqra Sepdora
-■obre la miea qae el beao primaTeral edoraabatielldo ■as •la■• ... alas de marciéla¡o,
biri6 a la virgen p6Uda ■obre el dorado piélap.
que cayó como UD trie'o... Amigaitu llorosas
la mtieroa de lirioa, la cüleron de roaa■;
céfiro de la■ tumba■, an banlo iarae6ta
le CUl6 canto■ trittea de la raza maldita
a ella, que ea aa lecbo de gaau y de bloadu,
ae uemejaba a Ofelia mecida por las onda■:

l DO

bacea cnqir, al tactO c6llc:ea iaodoroa;
que repreclacea loa 1eaeb1$Ddoa coro■

BJ••

la■ locu campaaaa qoe ea
Di/MIM
._,.;__ coa ■a■ ocea loe amettu c:ejijmltoa,
doa CD racimoa eatré Jaa ■epaitaru
bebene la sombra de ■aa DOChes o■curu- • • •

·---··········-······
teDdida. de tojo terciopelo,
maaos, como 'fÍft■ puúitaa dt- hielo.
laroa teatuaeate la págiaa poetren
iqllC, en gri■, mostrabe n caeno sobre aaa calanra.••
~ ■e quedó pensando, pcmudo ea la ama~
..y

c,a el di-ria

c¡ae acendran anacbu almu; peuaado ea la figura

•

�G U 1 L 1, E R M O

l' A L E N O l A

POEMAS

E

·oo,.;JDO -,

i:lcl bardo, que en la calma de una noche sombría,
puso fin al poema de su melancolía:

sentir en el espíritu brisas primaverales
• - monJeS
· . y los ro·1os misaletj
ante los VICJOS

¡exangüe como un mármol de la dorada Atenas,
herido como un púgil de itálicas arenas,

tener la freotc en llamas y los pic&lt;J entre lodo;
querer sentirlo, verlo y adivinarlo todo:

unió la faz de un Numen dulcemente atediado
a la ideal Relleia del eatigmatizado!.. ..

eso fuiste, 10b poeta! Los labios de w herida.
blasfeman de los hombres, blasfeman de la vida

Ambicionar la túnica que modelaba Grecia,
y los desnudas senos de la gehtil Lutccia;

modulan el gemido de las dc,;csperanzas,
1
¡oh rnistico sediento que en el raudal te lanz~-. • ....

.................................. : ...
,.

pedir en copas de ónix el ático nepentes¡
querer ceñir en lauros las pensati\·as frentes;

·Oh Señor Jesucnsto! ¡1or tu herida del pecho

ansiar para los triunfos el hacha' de un

;pe;d6nalo! 1perd6nalol ¡de ciende basta su h!cho

Arminio;
buscar para los goces el oro del triclinio;

amando los detalle I odiar el Universo;
sacrificar un mundo para pulir un ,•er11O;
querer remos de águila y garras de leones
con qué domar los vientos y herir los c,muones;
para gustar lo l!Xótico que. el ánimo idolatra
esconder entre flores el áspid de Cleopatra:

de piedra a despertarlo! Con tus man?s divinas
enjuga de su saogre las ondas purpurinas ....
p s6 mucho: sus páginas suelen robar la calma;
en
· 1 lma·
sinti6 mucho: sus versus saben partir e a
'
amó mucho: circulan rafagas de misterio .
entre los negros pinos del blanco cementerio ... .

................ ·....................... .

seguir lo ideales en pos de Don Quijote
que en el Azul divaga de su rocio al trote¡

No manchará su lápida epitafio dolienk:
tallad un verso en ella, pagano y deca,lente,

esperar en la noche fas trémulas escalas
que arrebaten ligera a las etéreas salas;

digno del fresco Adonis en muerte de Afro~ita:
o el hálito de una rosa marchita,
uo verso c Om

oir los mudos ecos que pueblan los .antuarios1
amar las ho tías blancas; amar los incensarios

ue llore s~ caída, que cante su bellez~,
'
q
.
.
•os ·que diga su tristeza ..•..
que cifre sus cnsuen , 1
••••••••••

(poetas que diluyen en el espacio inmenso
sus ritmos perfumados de vagaroso incienso)¡

ea voluptuosos pliegues de color 1odcciso.

eo

;~~~~; ~~~ ~~ ·d·a~~ ~-~- ;~~~~~~ -~~~-- .
el

�G

r

l 1~ /, J,,' R Al O

J' A 1, J: N C I A

¡Dolor! dijo el poeta: los labios de su herida
blasícmao de los hombres, blasfeman de la vida
1

modubn el gemido de la desesperanza·
1
fué el místico sediento que en el raudal se lanza.
Su muerte fué la muerte de uoa lánguida anémona
1
se c,•aporó su vida como la de Desdé.mona·
1

ebrio del vioo amargo con que el dolor embriaga
Y a los fulgores trémulos de uo cirio que se apaga.,..
;Así rindió su aliento, bajo un sitial de seda
el último nacido del ,·iejo Cisne y Leda!.... '

CROQUIS

B

el puente y ~I pie de la torcida
} ango!lta caUe1uela del !luburbio,
como un reptil eo busca de guarida,
pasa el arroyo turbio .••.
Mansame,;te
bajo el arco de reda contextura
que el tiempo afelpa de verdosa lama
sus ondas grises la corriente apura,
y en el borde los ásperos zarzales
prenden sus redes mó,iles
al canto de los yertos peñascales.
AJ•O

Al rayar de uo crepúsculo, el mendigo
que era un loco tal vez, quizá uu poeta,
62

POE]t[AS

b'SOUGIDOS

bajo el candil de amarillenta lumbre
que iluminaba su guarida escueta,
lloró mucho .• •·
Con honda pesadumbre
corrió al abismo, se lan:r.6 del puente,
cru:r.6 como un relámpago la altura,
y entre las piedras de la sima oscura
ae rompió con estrépito L, frente.
Era al amanecer. En el vado
temblaba un astro de cabeza rubia,
y con la \"ieja rátaga de hastío
que despierta a los hombres en sus lechos
vagaba un ,·iento desolado y frío¡
se crispaban los frágiles helechos
de tallo!! cimbradores; lluvia densa
azotaba los tecboll:
¡eomadccia la ciudad inmensa!
y me dije: ¡quién sabe
.
si aquellas tenaes gotas de rocm,
si aquella casta llu, ia
son lágrimas que vienen del vacio,
de11de los ojos de la estrella rubi:i!
Rubia estrella doliente,
solitario testigo
de la fuga del pálido mendigo,
¿fuiste su ninfa ausente:
¿eres su no,•ia muerta,
a los albores de otra lu:r. despierta?
~

�GU!l,LERMO

•

VA LENOIA

Rubia ei;trdla, te tigo
de.la muerte del pálido meodigo,
cuentame a solas u pasión secreta:
¿fué él acaso tu fén·ido poeta?
¿en las noches doradas
b .
,
ªJº el quieto follaje de algúo tilo,
tus mano delicadas
le_ entornaron el párpado tra.nquilo,
truentras volaba por su faz inquieta
tu fértil cabellera de violet.,?
Rubia estrella doliente,
~olitario testigo
&lt;le la fuga del pálido mendigo ....

.......... .............

Va cayendo la tardi=. So~!~·~~~&lt;~· · •
de insólita pai,·ura
mana del fondo de la sima oscura·!
el cadáver, ya frío,
se ha lle\·ado en 9us ímpetus el río.
Entre la zarza un can enflaquecido
lame con gesto de avidez suprema
el sílex negro que manchó el caído
con el raudal de sus arterias rotas:
luego el áspero hocico relamido ·
frunce voraz, y con mirada aviesa
temeroso que surja entre la gente'
alguien que anhele compartir su presa
clava los turbios ojos en el puente .•••'

P O E JI .A. S

ESCOGIDOS

MOISES.

l
LA ESTATUA.

y

dijo al mármol iVÍvd De las entrañas duras
surge el Profeta irguiendo su centenario busto
con las pupila, hondas, inmóvil.es y oscuras
cavadas en el hielo dr su semblante augusto.
Las siene., calcinaclas del rayo en las alturas,
la planta, vencedora dd arenal aduuo,
y de su añosa barba las vividas alburas
la mdjestad le dieron de un Hércules vetusto.
CeñiJo el rudo torso de piel sedeña, un manto
veló, de níveos pliegue:\, su gigaotez de roble;
con musculoso .. dedo'! asió la ley del Santo
solire ancha piedra escrita; y t"n ademán sereno,
alzada al infinito quedó su faz inmoble,
como escuchando el sordo repercutir de un trueno ..•

n.
ltL SÍMBOLO,

¡Salve, pujante macho! Vigor de prima\'era
cri~e en altas ru,·vas tu c;irne floreciente,
y porque al man1io asoml,re tu :mciaoidad de fiera
a Pan de Arcadia robas el nimbo de tu frente.
65

�GUJI,LRR/,JO

V d L R 1\' &lt;, 1 A

'I ú ci ras, como d hombre que vió la luz primer;.,
la san6re de los lJrutos y la divina mente:
co ti palpita el I.weh de la estrellada esfera
y en ti destella el 1-'auno de la pa •aaa gente.

Ere Fuerza, ere Alma, eres Valor tranquilo:
en ti se hum;rna d Kosmo ¡ tu!&gt; brazos de gigante
saciaron d aguas ,·ivas los áridos desierto .
¡Cómo okirlane, oh \·iejo libertador di!! • ºilo,
i el tiempo nos mediste coa etern:,I cua\lrante,
si desgarró tu mano Ja noche de los mue-rtos!

CABALLEROS TEUTO. ES.

D

u ·roico si~:fo en apartado día
cruzaba una part&gt;ja de teutones
por las llanuras de la vieja Hungría,
olvidados con nol,le l,izarr1a,
de e cudos, capacetes y trotones.
K

Tan sólo a sus cinturas eslabona
pesarlo anillo la marcial tizona
que a sus puñ0s de acero confió el rito:
bajo el limpio metal que la aprisiona
no ha turbado sus sueños t I delito,
ni en baj~ lid con la mesnada oscura
jamá:. melló sus filos tajadores,
ni, de su temple y su ,·irtud segura,
se abatió nunca a combatir 1:, impura
falange de malsines y traidores.
66

P O E .ll A

E,' (, O

a

I J&gt; O S'

Zur,la banda de pillos y gañaue
con la pareJa solitaria cierra,
que:, entre la grita audaz de lo rufianes
y al golpe de su.; toscos l!"Ua)iacanes,
en sangre moj;¡ la manchada tierra.
A destrizar la sórdida ga\'illa
b;istaba la teutónica cuchilla;
pero la ley caballeresca manda
perecer sin defen a eo la emancla
antes que herir a gentes de trabilla.
Lustre consigan los honrados fueros,
de la altivez al genero o brote;
a e. tilo de los bravos Caballeros,
¡prefiramos caer bajo el garrote
a mancillar los ínclitos aceros!

SURSUM.

P

cirio su plegaria ;eza
delante del altar¡ un incensario
alza nubes, y llora el campanario ....
¡voluptuoso ambiente de tristeza!
ÁLIDO

Allí, como el galán de la Pobreza,
desean a en el Señor un solitario,
que entre las negras fauces del osario
dejó caer su lán~ui,Ja cabeza.

. ................................ .
67

�9UILL&amp;BJIO

V.A.L&amp;NOI

¡Dadme a potar la miel de lo dmio,
...... a leer el -riejo perpa1ao
COD

-lliaaarioe de perfilea ro;.:

POEMAS DISPERSOS

q,,iero ..... a la iapaeiNe 'lllaa
daade le alooca CD las la IIOcl,e _ .
I)' mira Dio. coa ualea ojoel

_
,.,__ ~--""''
LA VISITA.

,........... ~,_,...... _.,,.

,,_,.,.
.'~"- ,.,,
--,1--..¡,,.,.•
e-... • -tr-•B.
r..,,-.,,-_,;,,,_...,_,.,.,

TllRRJS RIIURNEA.

(

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n ..., Torre ele -■rfil, • paertaal

A

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SM,-

El aal J el blea, loa .......,_ J la
atiaoalc--.lllelamor qae
roba tapa• coa eape,- ..nu.

~

...
'""-'-"•----,

&amp;I critico 8atu, ....... Jertu
'J el .-io &amp;bro ta dooel DO Mida¡
■i a la triba de lacu dolooida
aailaroa - bé,yedu . . . . , _
Vift a ta...,.,., la Beleaa: - - .
iapulñle, pc:iol; olhlma dieque oraó de mino el amoroeo criecoi

10 -como el ne qae Miaffft eocadaqaiero en la 1-bo-e de aa fa• ndioaa
¡apaceatar •

clraoloo ele fuesol

.

u_,... r""-, ~

JV.UI IVJOL.

. ...-

¡O,I_,. _ _ _ _

L

A -116poli . , _ 7 r,ne, ucaclla
ario aa,al - la prima.era
que ■il c,uadaa de oro 1 púrpura eatreabria
el éter 7 el ■ar '7 oobre la pradera.

aa

Al feaecer de ua ella,
,necieado aaa lalrCida, tuláatica eac:alera,
Mn....6 el -bt-al del Solitario
- 1,ombn, que yeafa
• apartada rqi6ll eotnnjera.

•

•

�-¡Emersonl-dijo al verle, el Kaestro, y al punto
- ¡Carlyle!-exclam6 el huésped •••• y fué tode.
El ■ilencio

aabe
cubrir a t.• eatatuu olvidadas •.••
Sentados frente a frente cabe la■ llamarinlas
del bogar, inclinaron las glorio as cabeza11,
Y comenzó un excelso coloquio sin vocshlos:
¡el coloquio de aquellas dos grandeza,!

Pcasad en el poder de dos fieros venablos
sin rozarse en el ímpetu de su febril porfia;
pensad en dos esferas siderales
que recorren ■DI seada■ eternales
alumbrándose, mudas¡ influyéndose, solas;
meditad en doe nubes preladas de tormenta
que cruzan por instantes sus espad&amp;H
•~ restallar de trueno 9ue revienta¡
ea dos esbelta■ áuforas colmadas
(dejen brillar su plenitud gozosa
CD perlas que se fundan sin ruido
en un pozo dormido)¡
meditad ea dos águilas rivales
trazando en el azal sus espirales
gigantescas por cima del abismo:
meditad CD dos poiaos de gracia deleitasa
que dejen mezclar, libre, por el sutil ambiente,
ID poder eacacial ca tímidos efluvios;
penad en doa amantes: con emoción ardiente,
70

y en plácido mutismo
remira cada uno la imagen floreciente
como i en un eapejo se contemplara él mismo.

se cambian su retrato,

Y en silenciosa actividad fiuía
la ar~ del reloj, y esos dos sentimientos
y esas do11 elaciones en aquellos gigantes

lo■ envolvía como la yedra

que hclcn ciegos a la lcjsnia

coaIDó

E

G U I L L E R .lf O

/

mudoa, eternizaban los instantes
.
entre un casueflo vago de vagos pcasam1eatos.
La ennegrecida pipa del escocés alzaba
teooe espiral que al ascender fingía
humo de un corazón que e abrasaba.
Emcnoa . . . . meditaba •. , •
La realidad dormía •..
y aquellas dos mudeces eran el libro abierto
donde cantaba el uno la augusta epifania
del otro; dos palmeras tlel desierto
que se fecundan desde velada lejanía.
Y ca ilcnciosa actividad ftufa
la arena del reloj. Y así puaron
horas sin cuento. La poatrera brasa
crepitó; al atinprsc, despertaron
loa absortos,
En fúlgido derroche
titilaban los orbca. en el ciclo.
¡Oh fecundo silencio!
¡Oh silencio gemelo de la noche!
V cacicada la escalera fantástica y torcida,
Emcnoo se alejó y el Solitario exclama:
•·Qué noche tan feliz entre las de- mi vidab
1
• 1
¡Amor que para herir no necesita el gnto

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V.ALEi\'CIA

EL CABALLERO DE EMMAUS.

Y

aconteció que al declinar d día
caminaban los dos tímidamente
hacia la polvorosa lejanía
de Emmaús, que en el limite surgía
como un dado de piedrwteluciente.
Y evocaban con dejo compasivo
del buen Maestro la final escena:
su dolor, su desmayo fugitivo
y el anuncio que el Hijo del Dios vivo
hizo al grupo feliz de Magdalena.
Y he ahí que por el árido sendero
súbito se acercó, sin ser oido
de los dos, un extraño compañero.
Y era el mjsmo Jesús, como un viajero
que cruzase país desconocido,
y dijoles:-¿Qué pláticas son éstas
que entre vosotros concertáis andando
y estáis tristes?
-Tú sólo de las fiestas
-dice Cleofas-retornas ignorando
el prodigio de cosas manifiestas,
mal peregrino!
Y el Señor responde:
-¿Qué cosas?
Y ellos:-Pues del Natareno,
cuya gloria sin par ya nada esconde,
74

l'

o ¡.;

M A S

BSCVG/JJ08

de Jesús el Rabino y el Profeta,
grande entre todo!!, entre todos bueno.
Del mismo que llevaron al suplicio
los príncipes del templo y fariseos,
y recibió condenación de muerte;
que en nosetros prendía los deseos
de ir tras su huella; del caudillo fuerte;
·dd Salvador del pueblo! Mas ahora
1
•
todo acabó, y es el tercero d1a
del suceso.
También unas mujeres
nos dejaron angustia aterradora
al relatar que del sepulcro babia
desparecido el cuerpo, y sobre el canto
vieron visiones de ángeles, ceñidos
en túnicas de pliegues luminosos;
que les trocaron en placer el llanto
¡diciéndoles que vivcl
Presurosos
al oírlas, los nuestros a porfia
arrancaron, y Juan llegó primero
y sólo halló la cavidad vacía,
¡pero no vieron al Señor!
Severo
les dijo entonces Él:-¡Oh raza impía,
tarda de corazim, a la fe dura!
¿Ignoráis el profético relat_o . .
.para Israel, y su triunfal historia~
&lt;Cómo se cumplirla el gran mandato
en Cristo, sin la cruz y sin la gloria?
75

�IIOEJIAB
8U/1,LERJIO

VALENCIA

Y cual leyendo ca historiado muro,

apaso use aus alma■ uombrada■
el libro diriaal de iaír\clO 1eUo,
dude lloiaés ea el puado o■curo
huta el hombre de pelo■ de camello.
Y fué puntualizando ea el llleaía1,

ESC06ID08

lo baila,- ea el aire perecrmc&gt;
con qae ftortiera
...---- el pan aobre la - •
10h pulcritud! i()h ■ello ~ • o
que aa admúa elimer&lt;&gt; eten,isul
i()b disúecióe que al ml■ere fUUII"
alas .-i1tel 10b ■ipo aobrebumaao,
tú la divinidad esterioriaaal

ea Si mismo, el anuncio milenario
que ciírabaa lu ardua, proledao,
J le■ moab'Ó, por fin, aobre el Calvario

al YHÓlf D&amp; DOLORBS de baíu . ..
Y eatre el blando coloquio lia teatiro■
-tinta■ ya lu rálapo po■trerao,­
bajo el murmullo de lo■ cabrahiro■
J el moroao nioréa de lu palmeras,
llegaron a Emmaú1 lo• tres amigos.
Y Él hizo amaro• de ■el[Uir.
Coa viva
iaquietad le detienen, y a 1u frente
le hace ■enw la humilde comitiva.
Parte el pan-la .,;,adl peooati..J ello■ le reconocen de repente.
Y aote ■us ojo,, de pa•ur turbado,,
Jeaút despareció, mientra■ decían:
•(No aos eatremecimo■ inflamados
cuaado al venir, ■u labio■ iaapirado.
los misterios recóndito■ abrian) •
Y e1o■ que ea el coloquio veapertiao,
• ■u ruda ignorancia moatañesa
DO

achirtieroa el hilito di•iao,
78

,,

�P O E JI

(1OQID'O

E

--f'

VERSIONES.
. EL SdOR DE LA ISLA.
(De STUAl'f GBOaGB.)

E

Seaor de la &amp;la
que hay ea el Sud, noa dijo la leyeada
que narraba sencillos pescadores,
a la luz del hopr bajo aa tienda:
L

Ea la Jala dorada,
~onde perfuman como abiertoe pomos
ncu roqau y verdea ciaamomos;
ea la lila tilente,
doade, al canto de Umpida corriente,
brftlan Ju ¡emu de color ailave
hubo aa cxtraio morador: ¡un av~I
De pies en la ribera,
•a pico de marfil descogollaba
la
alta palmera;

'

mu

cuando •iu alas, rojas
como sangriento caracol de Tyro,
turbaban el murmullo de laa hojas
al revolar ca el ambiente puro,
lentas, pcaadaa, flojas,
asemejaban nubarrón oscurg.

78

Dé dia eleapi'e oculu!
bajo 1u ,._, .i
la wde
pasibase del mar ea 1M orillu,
donde mezclaba el oriento
del ave rara el ilaateado acento
y el olor de las atgu .....,;ua..
Sacando la cabeza, lol delfines
amadores del caato
Ue¡abao de loe iltiaael coa&amp;aea
ea constelado ®'°1
,
y al ,olpe mutical de au aletaa
cruaban por e l . ~0 ~
chispas doradas y pbna¡es de
1

A.tÁ

oro.

'fi.tó loa aiglqa. ~ t o

el ojo de l a ~ criatura
no la midió, Yiolaadó l a ~ :
el náufrago tao 161n
que de HS ~ 161,rep Eolo
arrojó sia piedaél. tal ea la oyera
can1aÍldP en la ribera
al morir de una tarae áileadoa&amp; • • • •
Cuando por va priineA
llevó 11111elo ea ágil oavegaate
a 1a Isla dlatute,

se puso el ave a ~piar a aolas
le triste de la eatela
ea las iDtaetaa olas

donde fl9t&amp;ba la donnida vela,
'19

�,.1............. .....

-~---ftllel---

- ..,,........
............
•

- . . , . qgerida,

1,.,,••...,......
.................

....... 11 Ji Ali,
1, S. .... --■ ti

•

.
... ---~-·.....
,,...
..
.
.
....,....

et"-ido-..o

.,.._.....qll,I._..IIW
~

JIOZO DB ALDltA.
(De nua ca.o.GL)

E

..wo...,., de aldea

.............._
l.

e1--•

yrmel~ldl

ldh

alutl'iba~blljoellipQ,~.-....ca- c1i6 .. tu a illlllldU - - ......

Olladoaaereelaol.••-•4irip. Mdl!•ílc • mea■a

...................
l!ael--~e1 ... PIID

. . . . . . . . . . qae, - maene,
• Dioa ofrecieron el alma;
elotronftr'tad OCillla
lobaalafáebrelOMda

cle.......,

qae - - - ;..ao .... nea■
•crapo .....
oclkelu ■-clatcoereJu

••dcieeelNdelenciadu

LAS GUAC'MlítY

(Denu.d...,.._)

•cuc-~~..-.
peaaclloedlDcdoi'da__.~
y,ealre-~ . . . . . .
eoteillMarGIIM.-.rlL

· - - - 111 . . . . . . .
ylualalao._.,ea~

• gucaaa,-

blucu _ . .

CQDedlclM\8ea ., . . . . . . . . .

qae •lea ...... de aoc:lle
ca coaqufata •Ir ,.,.n y agua •••.

•

'

�GUILLERMO

VALEI\'CIA

ANlVERSARlO.

H

(De

STEFAN GEORG&amp;.)

toma el cántaro
de tierra gris;
no olddes la costumbre, y vente luego
en pos de mí:
Hoy ha siete veranos que lo vimos:
recuerda ... En tanto
que El hablaba, nosotras en el pozo
hundíamos risueñas nuestros cántaros!
Después ... un mismo día
nuestro novio perdimos: Hoy, hermana,
iremos a buscar en la llanura
la fuente que sombrean
dos álamos y un baya,
para que aJli
llenemos en silencio nuestros cántaros
de tierra gris ....
ERMANA,

POEMAS

ESCOGIDOS

¡leza de esta poesía? Yo la siento solamente... Si
usted tuviera la bondatl de contármela.,,
El respondió: «Lo bello está en la sencillez de la
tristeza. Los novios murieron, dice el poeta. Las novias dicen sencillamente: a El día del aniversario iremos
a traer agua de la tuente, en el cántaro de tierra gris,
en aquel sitio de la pradera en que se alzan dos álamos y un haya.» «Gracias," dijo Paulina.
Y luego añadió: «¿En qué está la tristeza de esta
poesía?»
« En nada. La tristeza es así. Sucesos de la vida
diaria, pensamiento silencioso a la orilla de la fuente,
en la pradera, dónde hay dos álamos y una baya.»
Silencio....
·
Paulina se 1nclinó un poco hacia adelante, con las
manos puestas sobre las rodillas, y dijo: «¡Tiene usted
una manera de explicarlo! Da una con lo triste, lo
palpa. ¡En verdad, usted es el poeta!»
«¡Ciertamente, yo soy el poeta!»
«¡Ah! ... Y ¿qué es Stefan George?»
"El poeta.»
«¿Y yo?»
Cl El poeta. ¡Los tres juntos somos el poeta!»

INTERPRETACION.

E

(De

PETER ALTENBERG.)

joven estaba leyéndole a la dama joven y pálida el ANIVERSARIO, de Stefan George.
u Lec usted de una manera, dijo ella. ¡Tal
parece como si fuera el poeta! ¿En dónde está la beL

82

83

,..

�GUILLERMO

VALENCIA
POEMA

om.

p-

(De PBTBR ALTBNBBRC..)

aDOllO al hombre todo,
¡menoa Ja lucha estéril! En silencio
cobre tu faz ¡oh César de la vida!
cuando ese Bruto pálido-la Suerteágil, leroz, certero,
entre tu corazón hllllda el acero.

Quedad, esfuerzos vanos, •
para la hembra, esclava de la vida,
que si rompe la tabla carcomida
y se despeña, en negro parommo
crispa sus manos débiles
¡eomo para agarrarse del abismo!

,

LA BALADA DE LA VIDA EXTKRIOR.

COGIDO

E

-como ruedan. los pájaros muen.osee caen de noche, de las quietas ramas,
yacea pocoa dw
o se pudren luego ■obre la hojarasca.

Y soplan 'J soplan 'J aoplu 1u ráfagas,
y siempre y de nuevo nosotros oimos
palabras,

palabras que hablamos,
y siempre, de nuevo, sentimos
el placer y el cansancio que sieutea
loa miembros ea todas las razas.
Y corren camino• por entre la yerba,

y, desparramadas,
bay ciudades que prenden antorchas,
y viven entre árboles,
y tienen cisternas que nos amf'nazaa,
fatídicamente sin agua:

¿Y por qué las hicieron? ¿Las unas
a las otras ciudades igualan?

Y

(De RUGO VOlf HOFMANlfSTBAL.)

crecen los niños con ojos prohmdos que ao ...
(ben nada,
y crecen y mueren, y todos los hombrea imitan
(su marcha.
Y crecen los árbolea,.
y las frutas ásperas
ea dulces devienen, y lu frutas dulces
86

¿son pocas? ¿son muchas? ¿su cifra es muy larga]
zy de dónde vienen loa cambios que alternan
la risa con lágrimas?
l.Y de dónde vienen
las mejillal pálidas?
y con todo dio
lo■ hombres ¿qué ganan?
lqué ganan
estos juegos sublimes y eternos
pue somos nos¡,tros, que aon nuestras almas?
86

�G U 1 LLE R .'1

o

VA l,ENCIA

¿Seguimos siquiera
la meta deseada?
¿de qué pueden servirnoli las cosa
las innúmeras cosas miradas? ..... .'

· · ··Y, con todo, muchísimo dice
el que dice: ¡la Tarde! pRlabra
que destila sentido muy hondo
Y un raudal de tristeza que mana
cual la miel que en suaYísimos grumos,
de los huecos panales resbala ••.•.•

SUEÑO VIVIDO.

POEMA ...

E::00GJDO

v en corrientes ,;le tinte anaranjado
:__como tibios lulgores de topaciouna luz que pintaba la flore:sta,
de triste claridad amarillenta,
y todo e taba lleno por las ola
,le una rara cadencia melancólica.
Y sin lograr iquiera comprenderlo
mi turbada razón, pero sabiéndolo,

clamaba sin cesar entre mi mente,
que aquella realidad era la lucrte. • • •
Y la Muerte hecha música¡ la hermana
de los hondo anhelos; la que ama

seres que viven, y los busca,
toda vigor entre la noche adu u.

a lo

(De

E

HL'GO VON HOFMAN. 'STHAL.)

Valle del Crep1ísculo llenaban
perfumes grisc- de color de plata,

L

como cuando la luna se tamiza
por catre nubes de borro as tiota,;.
No era la noche sin embargo. Presto
con los aromas de matiz de argento
se d1 iparoo en el valle o curo
mis vagos pensamiento de crepii,culo,

Y entre las aguas de una mar tranquila
me hundí callado ... y e me fué la vida.
Vi cálices de flore mi terio~as
Y negras, que brillaban en Ja sombra·,
S6

Y en silencio y ol'ulta entre mi alma
lloraba por la viJa una • 'ostalgia,

y lloraba y Ilornba, como llora
el que se va-lle\•ado por la ola.,
en una enorme embarcación marína
de fantásticas velas amaritl.isque a lo tenues fu\n-ores del oca o,
desde las agua. d un azul opaco
con igue divisar en la ribera
todo el cariz de la ciudad paterna:
y se oírccf'n las cnlle II su ojos
y percibe el murmullo de lo po:ws,
~7

�G CJl,LERMO

VALERC'JA

y de los caros bosques familiares

E"COGJDOS

P0Elt1A

a pira los aromas otoñale~,

El negro que en los ojos, cabello y ropas brilla,
contra ta, bajo el oro de una tarde amarilla,

} se finge de pies entre la arena,
como en las horas d la edad primera,

con el pálido mate de una faz altanera
de tre cuartos pintada y so:gún la manera

transido de inquietud, con las pupilas
arra ada en lágnmas e quivas,

de artista. españoles como de venecianos
cuando trazaban a lo nobles y soberanos.

y ve el roto cri tal de u ventana

y tra. ella, su alcoba iluminada ..••

La nariz, recta y fina, palpita. opl&lt;&gt; duro
de su boca menuda y roja, obre el muro

Pero la enorme ernbarcncibn marina
que no urte Jamás en la orillas,

los damasco agita, y en lo vago distante
perdida la mirada turbadora y errante,

sigue adelante en el . ilcncio mudo
que hacen las aguas de un azul oscuro

cual la cogieron tantas de la. viejas pinturas,
hormiguea en anhelo. de enormes a,·coturas. • • •

obre lo ,iejos má•aile tendidas
1melancólicas velas amarillas! .••.

!.,a ter a y ancha frente que urce inmcn!'o labra,
medita en. ansias loca, y en la brutal palabra

baJO la grácil gorra cuya pluma se mece,
¡sujeta al broche donde un rubí re plandece!

CES R BORG!A.
(De

PAUL YERLAINll.)

D
R

la, somura que sumen el vestíbulo ausonio
donde el busto de Horacio y el uusto de Pe-

N

(De

PAUL VERL,\L'IE,)

(tronio
de perfil y abstr,údos, ueuan en má,mol blanco la siniestra en la daga, con la diestra en el flanco 11

o ya mi ser conturban, equívo~ unh·er:.o,
tu campo:-, ni los eco de roJa ¡,astoralcs
antiguas, ni el reflejo de pompas aurorale.-;
ni el ol de!&lt;pcdazado y en el azul Jispcrso.

y una dulca onrisa que el mo tacho realza,
del fiero duque e¿. ar, la figura se alza.

Quiero de todo ahora reirme: &lt;le hombre y verso,
y de los templo~ griego y de las catedrales

s

89

�GUILLERMO

l' A L EN C. I A

P O E M A 6'

¡;::aoGIDO,

que buscan el \'acio con locas cspirale~:
ya de mi copa beben el ·aoto y el perverso.

APARICIO:--:.

¡No creo en Dio,! ahuyento de la memoria mía
el peo amiento; nunca me nombren la ironía
llamada amor que a tantos y tantas enardece;
con usto de morirse, con el ,;\'Ír cansado,
cual un e. quife roto del viento arrebatado
¡sobre el abismo negro mi csp1ritu se mece!

MUJER Y GATA.
(De l'AUL

VRRl,AINE.)

L

sorprendí jugando con su gata,
y contemplar causóme maravilla
la mano l&gt;lanca con la blanca pata,
de la tarde a la luz que apenas brilla.
A

¡Cómo supo e. conder la mojigata,
del mitón tra~ la negra redecilla,
la punta de mJrfil que juega y mata 1
con aceradoa: tintes de cuchilla!
Melindrosa a la par ~u compaiiera
ocultaba también la garra fiera;
y al rodar (abrazad3s) por la alfombra,
un sonoro reir cruzó el ambiente
del salón .... y brillaron de repente
¡cuatro puntos de ió ·foro en la sombra•
90

{De STÉPHANE MAI,LARMÉ.)

L

luna se ye]aba. Serafines llorosos
con el arco en lo dedos, adolorida el alma,
pensaban en la &lt;'alma
de las dormidas flores de tallos 'l"aporosos,
A

y heric1as por sus manos, las moribnnt!as \·iola
rompían en sollozos de un albor invisibli'",
c¡ue rozaban, r-0zaban
el azul apacible de las tíbi:ts corolas:
¡Era el día bendito de tu beso priml!ro!
La febril fontasia que las almas consume,
por bcrirme, a sabiendas se embriagó del perfume
de tristeza que lanza
la c&amp;secba de un sueño, sobre el sér que lo alcanzo.
tientras miraba el suelo con mirar ::ibstraíd,),
en la calma, en la tardc-, te me has aparecido
como una hada ñente,
como el hada risueña de mis tiempo· meJores,
como el hada riente que-de blanco fulgores
coronada la frentt:pasaba ante mis ojos,
pasaba ante mis ojos turbados dulcemente
dejando que su. manos regasen, m::il cerrada.,
¡nevados ramilletes de estrellas perfumadas!
91

�6lJI,LER.l!O

POEMAS

b'!iOOGJDO::.

¡• ,t L E X O I A
tDuermcs? la djjc. (Duermes? N,1da 1 n:.Ja ... ao
El lienzo funeral no era más 1-laoco.
Sobre la tierra de los hombres, ¡nada

UN SGE.\O.
verá el ojo, más blanco r¡ue ª'{lld l,lanc '
(De

GABRl~LK D'ASN'UNZIO.)

E

muerta, sin calor L.a henda
era ,·isi&amp;le apenas en el llaneo:
¡r-srrccha futa para tanta vida!

STAPA

El lienzo foni:-r,.! no era más blanc:
que e· cadá,·er. Jamás humana cosa
,·en el OJO, má .. Ulanca que aquel blanco.

\rd,ia Primavera impctílosa
os rristalcs 1 do cinifes inermes
go1pcaban con ala rumori 53 •• ,

\De

1

GABRIRLR l&gt; A~Nl1NZIO.)

e

que ya la música mi c~pi.-itu fatiga,
y el ideal me can,a como nos can!-a t.1na
bebida, cuya fuerza se disipó; ninguna
ficción, ninguna magia mi laxituc1 mitiga.
&amp;SAO!

••

Huyó de IWa el calor. Yo dije: ~Duerme&lt;;?
l •.&gt;n ua salvaje sonrdr \"Íolcnto

má!i cerca rcpctíJe: ¿Ducr'llcs? ¿Duermes?
~Ducrml"s? y al rccurJar que aquel acc.nto
n ... e!'"a e-1 mio, me crispe, de pavura..

'scuchr. ~¡ un murmullo, ai un acento.
Cautivo d~ la roJa arquitectura
se "databa t:n el bochorno un fuc,rte
oior a destapada sepultura.

él b.i.tito invÍsible de la muene
me estaba sofocando &lt;!n la cerrada
habitación. A la mujer inerte,
92

A7'1MAL TRISH:

Con cuánto aí:i.n al carro la juvcnturi se liga,
1ue llev;m los amores y rige la fortuna;
no importa que ~ea móvil la hcmLra cual la luna,
!lerá la misma siempre, ya ébano o espiga.
Otoños y veranos, ,ovicrno~, prima\'era!;,
interminables hora! somLrias, lastimeras,
a vuestra gris imagen mis tedios van unido~.
El indecible tedio de ver sobre la frenU!
un ciclo siempre el mismo, clemente o inclemente

¡ah, quién pudiera darme otros nuevos sentidos!

93

�G l' I J, L E R .ti O

VA LENOJA

I

ONETO.

(De

OLA\'O BILAC.)

P

Guillermo

oco me importa i burláis riendo
e tos versos purísimos y santos,
pue en esto de amor e íntimos llanto ,
de alabanzas del público no entiendo.

.I.T

DI

E

aleocia • • • • · · · · · • · · · · · · · · · · · · • · ·
POEMAS ESCOGIDOS
DB. "RITOS."

el.n-ñeñas hlanc:is. • • · · · · · · · ·
¡Hombres de piedra! alguno habrá entre tantos,
(uno tal vez) que esta pasión sintiendo,
aquí se ponga a remirar, midiendo
la vida que palpita en otros cantos.
Ese será mi público. De cierto
ellclamará: •Puede ,•ivir tranquilo
quien ama as, y es, a su tumo, amado.a
Y pensará, de lágrimas cubierto,
que aqueste ,·iejo cuento sin estilo,
¡jamis oyó con tanto ardor contado!

· ·· ···········
.. ........ .
Aoarko • • • • • · · • · • ·' • • · • • · • • · · · · · ·
...•
San Antonio y el Centauro . . . . • .. : : : ~ ..
Las dos ~abcus · · · · · · • · · · · · ·
. . .•..
.........
A Popayáo................
. .
. ..... .
Los Crucificados• · · · · · · · · · • · · .........••
Los camellos . • ·
· · · · · · •••.......
Leyendo a Silva • • · • · • · · · · · · · · · · ·
....••.
Croquis ... ••••·····················
............
Moisés••···· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
....... .
Caballeros teutone11 ................ ."........ •
Sursum. • · • · · · · · · · · · • · · · · • · · • • · ·
.•••
Turns Ebúrnea •••.•..••...•..•••••..•.
6....

POEMAS DISPERSOS•

. . . -........ -..

La visita.•· · · · · · · · · · · · · · · · ·
....... .
La Guerra.••········· · • · • • · • • • • • • •
••..
A Jcaucristo. • • • · • • · • • • · • • • • · · • · · · · · · · • •.•
El Caballero de Emmaús .•••...•.........
95

15
22

36
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47
50
54
56

62
65
66

67
6

�VERSIONES.

El Señor de la hla..... . Sk/1111 Gtt&gt;rp... . . . . • •
Moio de aldea •...••••• EJ
Las guacamayas .•..••. El mÍl#lo... . • . . • . • • • .
Aniversario ....•••.••• El mismo. • • • . . • . . . . . .
Interpretación .....•.•.. hkr Alknberr... • . • . .
Oíd ..•••.••..•...•.•. El mismo . . . . . . . . . . . . .
La balada de la vida extcrior •.•........... H"K" vo11 Ho/11111111Ut/uzl.
Sueño vivido • . . . . • .. El mismo. • • • • . • • • • • • •
César Borgia..•.....•• P&lt;lld Ver/ai,u. • • • • • • • •
l\coaia. . . . . . . . . . . . . /11 ais1'1(). . • . . . . • • • . • •
llajer y gata . ......... El__, . . -. - - . . . .
Aparici6n. ........... -~Mallan,,/.....
Un 1ueño •••.•••.•••• •Gdritú U Á""""6ÜJ...
Animal triste•••••••... . /ll tnismo.. • • . . . . • • • • •
So.eco ............... Olll'll" Bilae...........

•il•". ... .........

Nra.

78

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lb
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�LECTU~A SELECTA
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P1JaL1C1.1D.a roa r. ao &amp;.i.La aoa.aaa.ao

POBJU.8
AaadO Keno.-POBIIAB JUIOOGID08. (1 edkdmn,
a,otaclu).
BllMn Darlo.-POEJUB B800GD&gt;08 (11otac10).
Bqento 4e Outro.-POBKAS BEOO&amp;lDOB.
Oulllermo Valmda.-POEIU B BBOOGmos.

80BAIIBAZADA.
La

mu belloe cuentoa

de todOI IOI palleL

VoL L ntm. 1.-c'UBNTOS lle: "Lu JIO NocJIN 7
maa aoche", Ooetlae, ClaltUer, Lalca4~o Beana
(]tcdnm1 Tümno), Am&amp;clo Heno. Blchard Jllcl&amp;.

toa. ( ~ ) .
Vol L afun. 2.---ouBlffOS . . CHa Girdon71, Pal&amp;clo Valül. Gionmd. PaplDI, BacbUde, Urmoatof,
Pe4ro-BmWo OolL
Vol L nfun. S.--OUBXTOB 4e Páes Oalcl61, 'l'mclacle Ooelho, V. Garcia Oalcler6D, Jl&amp;cbado de Aa-

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Jllrcui.

VABU

Leopaldo LqcmN.-L08 OAB4Lir08 'DB ABDBB.4.
•
(Ouentoa NCOSiclol),

zoJ Enrique Bo46.-PABABOLAB.

.4.lJTOBBB JIBXIOANOB llnJ'BVOB:
Zoe6 VucoaceloL-DIVAOAOIONBB LITDABU.I.
(Agotat.).

K. aftiva y ACeTe&amp;-OABA DB VIBGD.
.4.ltouo 11e7..,_UT&amp;Afl)8 JlBUBB B DU.ODrA·

moa.

•

Pree.io de eada n6mero en toda la Rep6bll,a:
60

OBNfA VOS.

:No N llrYe ninpn pedido lll no Tiene aeompaflMlo
de ID Impone.Apartado poetal 1018. lláioo, D. F . f
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                    <text>���BENITO PEREZ GA.LDOS
Xació en fas Palmas (Islas Canarias), el 10 de mayo de 1843, r murió en llfatlrid, en enero de 1920.
"En la grandeza cuantitativa-dice José Enrique
Rodó-y e11 el inmenso ef!'cto de conjunto. ele la
obra, sólo el maestro de Meclán puede reivindicar, sobr&lt;' Guldós, el primado entre los contemporímeos. Con
nunrn inte.rumpido impulso, la ciudad interior de
esa estupenda fantasía se puebla de nuevas torrl's y
di' nuevas gentes. La fecundidad, que es la más relativa de las cualiclades literarias, equivale a la posesión de un don altísimo cuando escribir significa
crear. !lfodiana condición en el viejo Dumas, es marnvilla en Balzac y en Dickens. La fecundi1lacl de
Gald6s es do la alta calidad de 1a de estos últimos; es
de las positivas y las grandes, porque es de las que
responden a esa irresistible necesidad de producción
quo se manifiesta con el poderoso empuje de llll org~,nismo que desempe:ña la ley de su naturaleza."
Y Menéndez Pelayo dice: "En su modo de ver y &lt;l&lt;i
concebir el mundo, Galdós es poeta, pero le falta al- •
g-o de la llama lírica. En cambio, pocos novelistas
&lt;le Europa le igualan en lo trascendental de las concepciones; ninguno le supera en riqueza de inventiva.
Su vena es tan caudalosa, que no puede menos de
correr turbia a veces; pero con los desperdicios de
ese caudal hay para fertilizar muchas tienas estériles. Si Balzac, en vez de levantar el monumento
de la '' Comedia humana,'' con todo lo que en él hay
de endeble, tosco y monstruoso, se hubiera reducido
a escribir un par de novelas por el estilo de '' Eugenia
Granclet,'' sería ciertamente un novelista muy esti·
mable; pero 110 se1·ía el genial, opulento y desbordado
Balzac que conocemos. Galdós, que tanto se le parece,
no valdría más si fuese menos fecUlldo, porque su fecuudidacl es signo de fuerza creadora, y sólo por la
fuerza se triunfa en literatura como en todas partes''.

i,A ~O\' ELA E~ EL TRA¡\YIA

I

E

L coche partía de la extremidad del barrio de Salamanca, para atravesar todo
~ Madrid en dirección al de Pozas. Impulsado por el egoísta deseo de tomar asiento antes que las demás personas moyidas de iguales intenciones, eché mano a la barra que sustenta la escalera de la imperial, puse el pie en
la plataforma y subí; r ro en el mismo instante, ¡ oh preYisión ! tropecé con otro viajero que
por el opuesto lado entraba. Le miro y reconozco a mi amigo el Sr. D. Dionisio Cascajares
de la Yallina, persona tan inofensiva como discreta, que tuvo en aquella crítica ocasión la
bondad de saludarme con un sincero y entusiasta apretón de manos.
Nuestro inesperado choque no había tenido
consecuencias de consideración, si se exceptúa
la abolladura parcial de cierto sombrero de
paja puesto en la extremidad de una cabeza de
mujer inglesa, que tras de mi amigo intentaba
subir, y que su.frió, 'sin duda por falta de agilidad, el rechazo de su bastón.
)97

�BENITO

I'~REZ

GALDOS

Nos sentamos sin dar al percance exagerada importancia, y empezamos a charlar. El Sr.
D. Dionisia Cascajares es un médico afamado,
aunque uo por la profundidad de sus conocimientos patológicos. y un hombre de bien, pues
jamás se dijo de él que fuera inclinado a tomar lo ajeno, ni a matar a sus semejantes por
otros medios que por los de su peligrosa y científica profesión. Bien puede asegurarse que ,
la amenidad de su trato y el complaciente sistema de no dar a los enfermos otro tratamiento que el que ellos quieren, son causa de la confianza que inspira a multitud de familias de
todas jerarquías, mayormente cuando también
es fama que en su bondad sin límites presta
servicios ajenos a la ciencia, aunque siempre
de índole rigurosamente honesta.
Nadie sabe como él sucesos intei-esantes que
no pertenecen a:l dominio público, ni ninguno tiene en más estupendo grado la manía de
preguntar, si bien este vicio de exagerada inquisitividad se compensa en él por la prontitud con que dice cuanto sabe, sin que los demás
se tomen el trabajo de preguntárselo. Júzguese por esto si la compañía de tan hermoso
ejemplar de la ligereza humana será solicitada por los curiosos y por los lenguaraces.
Este hombre, amigo mío como lo es de todo el
mundo, era el que sentado iba junto a mí cuan1!18

L A ,"Y O T' E L A

P,

N E !, 7' R .,1 S l' 1 A

do el coche, resbalando suavemente por su calzada de fierro, bajaba la calle d" Serrano, deteniéndose alguna vez para llenar los pocos
asientos que quedaban ya vacíos. Ibamos tan
estrechos que me molestaba grandemente el
paquete de libros que conmigo llevaba. y ya le
ponía sobre esta rodilla, ya sobre la otra, y
por fin me resolví a sentarme sobre él, temiendo molestar a la ¡.;eiiora inglesa, a quien cupo
en suerte colocarse a mi siniestra mano.
-¡, Y usted a dónde va ?-me preglllltó Cascajares, mirándome por encima de sus espejuelos azules, lo que me hacía el efecto de ser
examinado por cuatro ojos.
Contestéle evasivamente, y él, deseando sin
duda no perder aquel rato sin hacer alguna
útil investigaei6n, insistió en sus preguntas,
diciendo:
-Y Ful anito, b qué hacé 1 Y Fulanito, ¿ dónde está~ con otras indagatorias del mismo jaez,
que tampoco tuvieron respuesta cumplida.
Por último, viendo cuán inútiles emn su;;
tentatfras pa1·a pegar la hebra, ech6 por camino más adecuado a su expansivo temperamento y empezó a desembuchar.
-¡ Pobre Condesa !-dijo expresando con un
movimiento de cabeza y un visaje, su desinteresada compasión. Si hubiera seguido mis
consejos, no se vería en situación tan crítica.
1119

�BENITO

PEREZ

GALnns

-¡Ah! es claro-, contesté maquinalmente,
ofreciendo también el tributo de mi compasión
a la st&gt;ñora Condesa.
-¡ F'igúrese uste&lt;l,-prosig-uió-qne se han
dejado dominar por aquel hombre! Y aquel
hombre llegará a ser el dueño ele la casa. ¡ Pobrecilla ! Cree que con llorar y lamentarse se
remedia todo, y no. Urge tomar lma determi11ación. Porque ese hombre es un infame, le
creo capaz de los mayores crímenes.
-¡Ah! ¡ Sí, es atroz !-dije j'O, participando
irreflexivamente de su indignación.
-Es como todos los hombres de malos instintos y de baja condición, que si se elevan un poco, luego no hay quien los sufra. Bien claro indica su rostro que de allí no puede salir cosa
buena.
-Ya lo creo, eso salta a la vista.
-Le explicaré a usted en breves palabras.
La Condesa es una mujer excelente, angelical, tau discreta como hermosa, y digna por
todos conceptos de mejor suerte. Pero está casada con nn hombre que no comprende el tesoro que posee, y pasa la vida entregado al
juego y a toda clase de entretenimientos iücitos. Ella entretanto se aburre y llora. ¿Es extraño que trate ele sofocar su pena divirtiéndose honestamente aquí y allí, dondequiera
que suena un piano? Es más, yo mismo se lo
200

LA

X O V EL A EN EL 1'R A,.\' V 1 A

aconsejo y le digo: "Señora, procure usted distraerse, que la vida se acaba. AJ fin el señor
Conde se ha de arrepentir de sus locuras y se
acabarán las penas." Me parece que estoy en
lo cierto.
-¡ Ah! sin duda-, contesté con oficiosidad,
continuando en mis adentros tan indirerente
como al principio a las desventuras de la Condesa.
-Pero no es eso lo peor-añadió Cascajares, golpeando el suelo con su bastón-sino
que ahora el señor Conde ha dado en la flor
de estar celoso ... sí, de cierto joven que se ha
tomado a pechos la empresa de distraer a la
Condesa.
-El marido tendrá la culpa de que lo consiga.
-Todo eso sería insignificante, porque fa,
Condesa es la misma virtud; todo eso sería insignificante, digo, si no existiera un hombre
abominable que sospecho ha de causar un desastre en aquella casa.
- i De veras? ¿ Y quién es ese hombre ?-pregunté con una chispa de curiosidad.
-Un antig-µ.o mayordomo muy querido del
Conde, y que se ha propuesto martirizar a la
infeliz cuanto sensible señora. Parece que se
ha apoderado de eierto secreto que la compro201

�l
el'

I'

1 \

BBNI'l'O

PERI~'Z

GALJ)OS

mete, y con esta arma pretende ... qué sé yo ...
¡ Es una infa:mja !

1

"

1
1

LA S O V E

r,

A

E X

EL T R A X 1· J A

Siguió el ómnibus su marcha y, ¡ cosa singular!, yo a mi vez seguí pensando en la incóguita Condesa, en su cruel y suspicaz consorte,
y sobre todo, en el hombre siniestro que, según la enérgica expresión del médico, a punto
estaba de causar un desastre en la casa. Considera, lector, lo que es el humano pensanúento: cuando Cascajares principió a referirme

aquellos sucesos, yo renrgaba de su inoportunidad y pesadez, mas poco tardó mi mente en
apoderarse de aquel mismo asunto, para darle vueltas de arriba abajo, operación psicológica que no deja de ser estimulada por la regular marcha del coche y el sordo y monótono
rumor de sus ruedas, limando el hierro de los
carriles.
Pero al fin dejé de pensar en lo qne tan poco
me interesaba, y recorrieHdo con la vista el
interior del coche, examiné Úno por uno a mis
compañeros de viaje. ¡ Cuán distintas caras y
cuán diversas expresiones! Unos parecen no
inquietarse ni lo más mínimo de los que Tan a
su lado; otros pasan r c&gt;vista al corrillo con impertinente curiosidad; 1mos están alegres,
otros tristes, aquel bosteza, el de más allá ríe,
y a pesar de .la brevedad del trayecto, no hay
uno que no desee terminarlo pronto. Pues entre los mil fastidios de la existencia, ninguno
aventaja al qne consiste en estar una docena
de personas mirándose las caras sin decirse palabra, y contándose recíprocamente sus arrugas1 sus lunares, y este o el otro accidente observado en el rostro o en la ropa.
Es singular este breve conocimiento con personas que no hemos visto y que probablemente
no volveremos a ver. Al entrar, ya encontramos a alguien; otros vienen después que es-

202

20.1

-Sí que lo es, y ello merece un ejemplar castigo-dije yo, descargando también el peso de
mis iras sobre aquel hombre.
-Pero ella es inocente; ellg es un ángel. ..
Pero, ¡ calle ! estamos en la Cibeles. Sí: ya .-eo
a la derecha el parque de Bucnavista. Mande
usted n.irff. mozo; qnP no soy de los que 1'acen la gracia de saltar cuando el coche está en
marcha, para descalabrarse contra los adoquines. Adiós, mi amigo, adiós.
Paró el coche y bajó D. Dionisia Cascajares
de la Vallina, después de da1·me otro, apretón
de manos y de causar segundo desperfecto en
el sombrero de la dama inglesa,- aún no repuesta del primiti\'o susto.

II

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1

�BENITO

Pb'REZ

tamos alll; unos se marchan, quedándon
nosotl'08, y por último, también nos vamos.
Imitaei6n es esto de la vida humana, en qu~
el nacer y el morir son como las entrada&amp; y
aalidas a que me refiero, pues van renovando
sin cesar en generaciones de viajeros el pequeño mundo qne allí dentro vive. Entran, aalen;
nacen, mueren. . . ¡ Cuántos han paaado por
aquí antes que nosotros!
¡ Cuántos vendrán después!
Y para que la semejanza sea más completa,
también hay un mundo chico de pasiones en miniatura dentro de aquel caj6n. Muchos van
allí que se nos antojan excelentes personas, ynos agrada su aspecto y hasta les ,·emos aalir
con disgusto. Otros. por el contrario, nos revientan desde que les echamos la vista encima: les aborrecemos durante diez minutos¡
en.minamos con cierto rencor sus caracterea
frenol6gicos y sentimos verdadero gozo al verles salir. Y en tanto sigue corrlendo el vehfeulo, remedo de la ,ida humana; siempre recibiendo y soltando, uniforme, incanaable, majestuoso, inaenaible a lo que pasa en su interior; ain que le conmuevan ni poco ni mucho
las mal sofocadas pasioncillaa de que es mudo
teatro; siempre corriendo, corriendo aobre laa
dos interminables paralelaa de hierro, largaa yreabaladiza• como loa aigloa.
20&amp;

:d NOVELA

EN EL TRANVJA

Pensaba en eBto mientraa el coche subfa por
calle de Alcalá, hasta qne me sac6 del golde tan revneltaa cavilaciones el golpe de
• paquete de libros al caer al BUelo. Recogido
instante, mia ojo• Be fijaron en el pedazo
periódico que ser,ia de envoltorio a los
ene,¡, y maquinalmente leyeron medio
g16n de lo que allf estaba impreso. De aúto aentí vivamente picada mi curiosidad; haleído algo que me interesaba, y ciertoa
brea esparcidoa en el pedazo de folletin
·eron a un tiempo la vista y el recuerdo.
ué el principio y no lo hallé: el papel esha roto, y únicamente pude leer, con curioad primero y después con afán creciente, lo
e sigue:
"Sentla la Condesa una agitación indescriple. La presencia de Mudarra, el insolente
yordomo, que olvidando su bajo origen
trevíaae a poner los ojos en persona tan al• le causaba continua zozobra. El infame la
ha espiando sin ceaar, la vigilaba como se
·gila a un preso. Ya no le detenla ningún resto, ni era obstáculo a su infame acechanza
debilidad y delicadeza de· tan e:,¡celente

ora.
"Mudarra penetró a deshora en la habitade la Condesa, que pálida y agitada, aintm

�B E .:Y J T O

l.

I' E R E Z

G A L D O S

tiendo a la vez vergüenza y terror, no tuvo ánimo para despedirle.
-"~o se asuste usía, señora Co11desa-, dijo con forzada y siniestra sonrisa, que aumentó la turbación de la dama ;-no Yengo a hacer a usía daño alguno.
-"Ob, Dios mío! ¡ Cuando acabará este suplicio !-exclamó la dama. dejando eaer sus
brazos con dP-saliento.-Salga usted; yo no puedo acceder a sus deseos. ¡ Qué infamia ! Abusar de ese modo d.c mi debilidad, y de la indiferencia de mi esposo, único autor de tántal&gt;
desdichas!
- " bPor q_ué tan arisca, señora Conde·sa ?añadió el feroz mayordomo-. Si yo no tuviera el secreto de su perdición en mi mano; si
yo no puiliera imponer al señor Conde de ciertos particulares. . . pues. . . referentes a aquel
caballerito ... Pero, no abusaré, no, de estas
terribles armas. -Usted me comprenderá al fin,
conociendo cuán desinteresado es el grande
amor que ha sabido inspirarme.
"Al decir esto, Mudarra dió algunos pasos
hacia la Condesa, que se alejó con horror y repuinaneia de aquel monstruo.
"Era Mudarra un hombre como de eineuc'nta años, moreno, rechoncho y patizambo, de
cabellos ásperos y en desorden, grand•~ y ~olmilluda la boca. Sus ojos 1 medio ocuho.3 tras
200

LA NO V E J, A

EX

EL

T R A .X 1· I A

la frondosidad de largas. negras y espe,,ísimas
cejas, en aquellos instantes expresaban la más
bestial concupiscencia.
-''¡Ah, puerco espín !-exclamó con ira al
ver el natural despego de La dama-. ¡ Qué
desdicha no ser un mozalbete almidonado! Tanto remilgo sabiendo que puedo informar al señor Conde. . . Y me creerá, no lo dude usía :
el señor Conde tiene en mí tal confianza, que
lo que yo digo es para él el mismo evangelio. . . pues. . . y como está celoso . . . si yo le
presento el papelito ...
-"¡Infame !-gritó la Condesa con nohlr
arranque de indignación y dignidad-. Yo soy
inocente; y mi esposo no será capaz de prestar
oídos a tan viles calumnias. Y aunque fuera
culpable, prefiero mil veces ser despreciada
por mi marido y por todo el mundo, a comprar
mi tranquilidad a ese precio. Salga usted ele
aquí al instante.
- " Yo también tengo mal genio, señora
Condesa-, dijo el mayordomo devorando i::11
rabia-; yo también gasto mal geni.o, y cuando me amosco. . . Puesto qu e usía lo toma por
la tremenda, vamos por la tremenda. Ya sé
lo que tengo q_ue hacer, y demasiado condescendiente he siclo hasta aquí. Por última vez
propongo a usía que seamos a:rw-gos, y no me
207

�BENITO

¡

PEREZ

CALDO$

ponga en el caso de hacer un disparate ... con.
que señora mía ...
"Al d reir
. es t.o ,;_r.lU
-.!f' d
arra contrajo la perga.
minosa piel y los rígidos tendones de su rost~o
haciendo una mueca parecida a una sonrisa ;
dió algunos pasos como para sentarse en'
sofá, junto a la Condesa. Esta se levantó de un
salto, gritando :-"No; ¡ salga usted! ¡Infame!
Y no tener quien me defienda. . . ¡ Salga usted!"
"El ma~·ordomo, entonces, era como una fiera a quien se escapa la presa que ba tenido un
momento antes entre sus uñas. Dió un resoplido, hizo un gesto de amenaza y salió despacio
con pasos muy quedos. La Condesa, trémula v
sin aliento, refugihda en la extr.emidad del
binete, sintió las pisadas que, alejándose, "'se
perdían en la alfombra de la habitación inmediata, y respiró al fin cuando le consideró lejos. Cerró las puertas y quiso dormir; pero el
sueño huía de sus ojos aún aterrados con la
imagen del monstruo.
'' Capítulo XI . - El Complot. - Mudarra, al
salir de la habitaeión de la Condesa, se dirigió a la suya y, dominado por fuerte inquietud nerviosa, comenzó a registrar cartas y pa.
peles, diciendo entre dientes: "Ya no aguanto más; me las pagará todas juntas.'' Después
se sentó, tomó la pluma, y poniendo delante

;l

e,;_

208

L A N O 1' E L A

E 1\' R L T R A S V I A

una de aquellas cartas, y examinándola bien,
empezó a escribir otra tratando de remedar la
letra. Mudaba la vista con febril ansiedad del
modelo a la copia y, por último, después de
gran trabajo, escribió con caracteres enteramente iguales a los del modelo la carta siguiente, cuyo sentido era de su propia cosecha Habíu prometi1[r, ,, 11.,ted w111 enlrerista y rne
a¡irrf!11ro ... "

El folletín estaba roto y no pude leer más.

III
Sin apartar la -vista del paquete, me puse
a pensar en la relación que existía entre las
noticias sueltas que oí de boca del señor Cascajares y la escena leída en aquel papelucho, fo.
lletín, sin duda, traducido de alguna desatinada novela de Ponson du Terrail o de Montepín. Será una tontería, dije para mí, pero es lo
cierto que ya me inspira interés esa señora
Condesa, víctima de la barbarie de un mayor. domo imposible, cual no existe sino en la trastornada cabeza de algún novelista nacido pa•
ra aterrar a las gentes sencillas. ¡, Y qué haría
el maldito para vengarse? Capaz sería de imaginar cualquiera atrocidad de esas que ponen
fin a un capítulo de sensación. Y el Conde,
¿qué hará 1 Y aquel mozalbete de quien habla20\l

�BESITO

PEREZ

GALDOS

ron Cascajares en el coche y Mudarra en el folletín, ¡, qué hará? ¿ Quién será 1 ¿ Qué hay entre la Condesa y ese incógnito caballerito YAlgo daría por saber ...
Esto pensaba, cuando alcé los ojos, recorrí
con ellos el interior del coche, y ¡horror! vi
una persona que me hizo estremecer de espanto . .Mientras estaba yo embebido en la interesante lectura del pedazo de folletín, el tranvía se había detenido varias veces para tomar
o dejar algún viajero. En una de estas oca- ,
siones había entrado aquel hombre, cuya súbita presencia me produjo tan grande impresión. Era él, Mudarra, el mayordomo en persona, sentado frente a mí, con sus rodillas tocando mis rodillas. En un segundo le examiné
de pies a cabeza y reconocí las facciones cuya
descripción había leído. N" o podía ser otro:
hasta los más insignificantes detalles de su
vestido indicaban claram&lt;'nte que era él. Reconocí la tez morena y lustrosa, los cabellos
indomables, cuyas mechas surgían en opuestas
direcciones como las culebras de Medusa, los
ojos hundidos bajo la espesura de unas agrestes cejas, las barbas, no menos reTI1cltas e incultas que el pelo, los pies torcidos hacia dentro como los de los loros, y, en fin, la misma mirada, el mismo hombre de aspecto, en el traje,
210

L A ,Y O V E L .A E ~Y E L

T R .A 1Y ¡· J A

en el respirar, en el toser, hasta en el modo de
meterse la mano en el bolsillo para pagar.
De pronto le vi sacar una cartera, y observé
que est~ objeto te11ía en la cubierta una gran
M dorada, la inicial de su apellido. Abrióla,
sacó una carta y miró el sobre con sonrisa ele
demonio, y basta me pareció que decía entre
dientes:
"¡ Qué bien imitada está la letra !'' En efecto, era una carta pequeña, con el sobre garabateado por mano femenina. Lo miró bien, recreándose en su infame obra, hasta que observó que yo con curiosidad indiscreta y descortés alargaba demasiado el rostro para leer el
sobrescrito. Dirigióme una mirada que me hizo el efecto de 1m golpe, y guardó su ca1·tera.
El coche seguía corriendo, y en el breYe
tiempo necesario para que yo leyera el trozo
de novela, para que pensara un poco en tan
extrañas cosas, para que viera al propio Mudarra, novelesco, inverosímil, convertido en
sér vivo y compañero mío en aquel viaje, había dejado atrás la calle de Alcalá, atrave::,aba la Puerta del Sol y entraba triunfante en
la Calle Mayor, abriéndose paso por entre los
demás coches, haciendo correr a los carromatos rezagados y perezosos, y ahuyentando a los
peatones, que en el tumulto de la calle, y aturdidos por la confusión de tantos y tan diversos
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hiapitabt &amp;gad' - - . 41le a l ~
l!Gllliderer ollJiaG for;iado mlUlli\'á■lell'W ea
..... por la eolneidenela a. mial,
- oaato.daa pnr la ~'Nniiel6n e
~ J1érO que al fin ae me ~ llima 7 de inlfadable realic!ad.
Oaando aali6 el hombre en quien liNI
lwdlile
qued6■ae rst:eao
ll!lddenl:e de la: euia t'■le lo illtplk¡ú a ml
aaa, ao q-ieudo 181' en U. deHOliila
ti61l J■8Íl05 feemido que el noteUata, alltOI!
lo qu :mo.uto. lllllell hllbfa lelclo. X
,-t; a.111t a. ,e■¡r_--.. ae Ji. Caed 11,
ida(1 ea. lfJlaral flqe aa: letra y
una euía- a UtA ochellerito, eoa ~
eno y ló illro y lo de má alli. :In la

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IV
OdMclo, Nlafa el eoe1ae 7 7&amp; par
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predaee eiliito . . . t1ll!'

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. . . . - " ~..Me 'dlNI~~ . . . . ~ fflltm61ieD44I
111

�BENITO

PERE~

tenía, barbadas lllUII, limpias de pelo laa
aquélla■ riendo, é8tu muy acartonadas y
riaa. Después me pareció que obedeei
la contracción de un músculo com6n,
aquella■ caras hacían mueca■ y guiños, ab ·
do y cerrando loe ojos y laa boeaa, y m
dose altemativamente una ■erie de dientes
variaban deade loe más blancos ba■ta loe
amarilloa, afiladoe unoa, romos y gaatadoe
otro■• Aqnella■ ocho narices erigidas bajo
y seis ojos diversos en color y expresión,
clan o menguaban, variando de forma ; laa
eas se abrian en linea horizontal, produ •
do muda■ carcajada■, o se estiraban hacia
)ante, formando boeicoe puntiagudoa,
doe al interesante roetro de cierto benem
animal que tiene sobre si el anatema de no
der ser nombrado.
Por detrás de aquellas ocho cara■, cuyos
rrendoe visaje■ be de■erito, y al través de
ventanilla■ del coche, yo vela la calle y
eaaaa, loe traueuntes, todo en veloz ea
como si el tranvia anduviese con rapidez
gin-. Yo, por lo menoa, creía que
más aprias que nuestros ferrocarriles, más
loe franee■e■, más que loe ingleses, más que
norteamericanoe; eorrla con toda la vel
que puede suponer la imaginación, tra
se de la tra■lación de lo sólido.
21'

0l'ELA J,JN El, TRANVIA

·da que era más inten■o aquel estado
, se me figuraba que iban desaparela■ casa■, las calle■, Madrid entero. Por
te crel qu~ el tranvia corrla por lo
profunde de loe mares: al través de loe
se velan loe cuerpos de eetlleeoe enorloe miembros pegajoeoe de una multitud
pos de diversos tamaño•. Loe pece■ ebicudlan sus colas resbaladizas contra loe
ea, algunos miraban adentro con sus
ea y dorados ojos. Crusticeos de forma
ocida, grandes moluscos, madréporas.
·u y una multitud de bivalvo■ grandes
orme■ cual nunca yo los babia visto, paain cesar. El coche iba tirado por no sé
especie de nadantes monstruos, cuyo■ reluchando con el agua. sonaban como las
de una hélice, tomillaban la masa Ji.
con su infinito voltear.
visión se iba extinguiendo: después
"óme que el coche corria por loe aires, voen dirección fija y sin que Jo agitaran
· ntQS. AJ través de los eristal•s no se veía
más que espacio: las nubes nos envola veces; Ull&amp; lluvia violenta y r,pentina
rileaba en la imperial; de pronto sallaal espacio- puro inundado de sol, para volde nuevo a penetrar en el vaporoso seno
eelajes i11111ensoe, ya rojos, ya amarillos,
213

•

��R E -,\' I T O

I' r.."~ R E.- Z

G .ALIJOS

¡ Qué atrevimiento! ¿ü5mo ha entrado usted
:1 &lt;j llÍ-!

-Srí'íora-contestó el que había entrado·
joyrn de 1!1UY buen porte.- ¿No me esperab~
u,,;terl ! II(' recibido una carta suya ...
-¡ Una carta mía!- e.xelamó más agitada
la Condesa.-Yo no he escrito carta ninguna.
i Y para qué había de escribirla?
-Seiiora, vea usted-repuso d joven sacando la carta y mostrándosela-; es su letra su
misma lrtra.
'
-¡ Dios mío! ¡ Qué infernal maquinación!elijo la dama con desesperación-. Yo no he
escrito esa carta. Es un lazo qüe me tienden . . .
-Seiíora, cálmese usted. . . yo siento mucho ...
-~í; To comprendo todo ... Ese hombre infame. . . Ya sospecho cuál habrá siclo su idea.
Salg_a usted al instante . . . Pero ya es tarde;
ya siento Ja voz de mi marido.
En ef!.'cto. una voz atronadora se sintió en
la habitación inmediata, y al· poe¿ rato entró
el Conclt', que fingió sorpresa de ver al o-alá.n
~- después. riendo con cierta afectación, Je di~
jo:
-¡Oh! Rafarl, usted por aquí. .. ¡ Cuánto
til'mpo ! • • • Venía usted a acompañar a Antonia ... Con eso nos acompaña-rá a tomar el te.
La Condesa y su esposo cambiaron una mi21

s

L A N O V E L A E 1\' E 1, T R A 1,; V I

A

rada siniestra. El joven, en su perplejidad,
apenas acertó a devolver al Conde su saludo.
Vi que entraron y salieron criados; Ti que trajeron un scrYicio de te y ·desaparecieron después, dejando solos a los tres personajes. Iba
a pasar algo terrible.
Sentáronse: la Condesa parecía difunta. el
Conde afectaba una hilaridad aturdida, ~emejante a la embriaguez, y el joven callaba, contestándole sólo con monosílabos. Sirvió el te,
y el Conde alargó a Rafael una de las tazas,
no una cualquiera, sino una determinada. La
Condesa miró aquella taza con tal expresión
de espanto, que pareció echar en ella todo su
espíritu. Bebieron en silencio, acompañando la
poción con muchas variedades de las sabrosas
pastas Hnntley and Pnlmrr" y otras menudencias propias ele tal clase de cena. Después el
Conde Yoh-ió a re.ir con la desaforada y ruidosa expansión que le era peculiar aquella noche, y dijo:
-¡ Cómo uos aburrimos! -C-sted, Rafael, no
dice 1ma palabra. Antonia, toca algo. . . Hace
tanto tiempo f}Ue no te oímos. Mira. . . aquella pieza ¡fo Gorstchack que se titula '' :'.\'Iorte . . . " La tocabas admirablemente. Vamos, ponte al pimrn.
La Condesa quiso hablar; érale imposible
articular palabra. El Conde Ja miró de tal mo219

��LA XOVEJ,A EX EL 'l'RANVJA

BENITO

PEREZ

GALDOS

-Señora. . . es Yerdad. . . me dormí-contesté turbado al ver que todos los viajeros se
reían de aqurlla escena.
-¡Oooh.1 • • • yo soy ... r,oú1g ..... to decir
Cl)flchman . . • usted molestar. . . mi. . . usted,
eaballero. . . rery shacking -añadió la inglesa
en sn jel'ga ininteligible.-¡ Oooli! usted creer ..
my body es. . . su cama Jor usted. . . to sleep.
¡ Oooh! _qrntrem.an~you are a stupiil ass.

Al decir esto, la hija de la Gran Bretaña,
que era de sí bastante amoratada, estaba lo
mismo que un tomate. Creyérase que la san-.
gre agolpada a sus carrillos ~- a su nariz, a lirotar iba por sus candentes poros. Me mostraba cuatro dientes puntiagudos y muy blane:os, como si me quisiera roer. La pedí mil perdones por mi sueño descortés, recogí mi paquete y pasé revista a las nuevas caras que dentro del coche había. Figúrate, ¡ oh· cachazudo y
benévolo lector! cuál sería mi sorpresa cuando YÍ frente a mí. ¡; a quién creerás 7 Al joven
de la escena sofiada, al mismo don Rafael en
persona. Me restregué los ojos para conven•:erme clf' que no dormía, y en efecto, despierto estaba, y tan despierto como ahora.
Era él, el mismo, y conversaba con otro que
a su lado iba. Puse atención y escuché con toda mi alma.
222

-¡,Pero tú no sospechaste nada '?-Le decfa
el otro.
-Algo, sí; pero callé. Parecía difunta; tal
era su terror. Su marido la mandó tocar el piano y ella no se atrevió a resistir. Tocó, eomo
siempre, de una manera admirable, y oyéndola llegué a olvidarme de la peligrosa situación en que nos encontrábamos. A pesar de los
esfueuos q1=1e ella hacía para aparecer serena,
llegó un momento en que le fué imposible fingir más. Sus brazos se aflojaron, y resbalando
de las teclas echó la cabeza atrás y dió un grito. Entonces su marido sacó un puñal, y dando un paso hacia ella, exclamó con furia : '' Toca o te mato al instante." Al ver esto, hirvió
mi sangre toda : quise echarme sobre aquel miserable; pero sentí en mi cuerpo una sensación que no puedo pintarte; creí que repentinamente se había encendido una hoguera en
mi estómago; fuego corría ·por mis Yenas; la~
sienes me latieron, y caí al suelo sin sentido.
-Y antes, t,no conociste los síntomas del envenenamiento 1-le preguntó el otro.
Notaba cierta desazón y sospeché vagamente, pero nada más. El veneno estaba bien preparado, porque hizo el efecto tarde y no me
mató, aunque sí me ha dejado una enfermedad
para toda la vida.
223

���BENITO

PEREZ

- Lmiatir., luna tic.

,ti.... avffocated.... ¡

JJfy Gm1!

-Si lo sé todo; vamos, no me lo oculte ns
Dígame de qué murió la señora Condesa.
-¡ Qué Condesa ni qué ocho cuartos, h
bre de Dios !-exclamó la mujer, riendo
más fuerza.
-¡ Si cree usted que me engaña a mí con
risitas !-contesté-. La Condesa ha mu
envenenada o asesinada ; no me queda la m
duda.
En e~to llegó r l coche al barrio de Pozas
yo al término de mi viaje. Salimos todos:
inglesa me echó una mirada que indicaba
regocijo por verse libre de mí, y cada cual
dirigió a su destino. Yo seguí a la mujer
perro, aturdiéndola con preguntas, hasta q
s:- metió en su casa, riendo siempre de mi
·peño en averiguar vidas ajenas. Al verme
en la calle recordé el objeto de mi viaje y
dirigí a la casa donde debía entregar aque
libros. Devolvílos a la persona que me los
bía pedido para leerlos, y me puse a pasear
te al Buen Suceso, esperando a que saliese
nuevo el coche para regresar al extremo
Madrid.
No podía apartar de la imaginación a la •
fortuna.da Condesa, y cada vez me con!irma
más en mi idea de que la mujer con quien

A NOVELA EN EL TRANVIA.

mente hablé había querido engañarme,
tan.do la verdad de la misteriosa tragedia.
Esperé mucho tiempo, y al fin, anochecienya, el coche se dispuso a partir. Entré, y lo
· ero que mis ojos vieron fué la señora in.sentadita donde antes estaba. Cuando
vió subir y tomar sitio a su lado, la exprc.. n de su rostro no es definible ; se puso otra
como la grana, exclamando :
-¡Oooh! ...... usted ... mi quejarse al coach. . . usted reventar mi Ji ir ·it.
Tan preocupado estaba yo con mis confusioP/JB, que sin hacerme cargo de lo que la ingleme decía en su híbrido y trabajoso lenguaje, le contesté :
-Señora, no hay duda de que la Condesa
anrió envenenada o asesinada. Usted no tiene
• ea de la ferocidad de aquel hombre.
Seguía el coche, y de trecho en trecho detese para recoger pasajeros. Cerca del Pala•o Real entraron tres, tomando asiento en. nte de mí. Uno de ellos era un hombre al~ t seco y huesudo, con muy severos ojos y un
hlar campanudo que imponía respeto.
No hacía diez minutos que estaban allí,
taando este hombre se volvió a los otros dos
~dijo:
-¡ Pobrecilla 1 ¡ C6mo clamaba en sus últillos instantes ! La bala le entró por encima de
2:?9

�BENITO

PRRJ.:Z

1a

cla víeula derecha y después bajó basta
corazón.
- ¡ Cómo 1- exclamé yo repentinament
¡ Conque fué de llD tiro t ¡ No murió de una
ñalada!
Los tres se miraron con sorpresa.
-De un tiro, sí~ señor,-dijo con
sabrimientQ,t'I .alto, seco y huesoso.
-Y aquella mujer sostenía que había mu
to de una indigestióu-dije, interesándome
cada ,·ez en aquel asunto-. Cuente usted, ¡
cómo fuét
-Y a usted qué le importa f-dijo el o
con muy 8\;nagrado gesto.
-Tengo mucho iuterés por conocer el fin
esa horrorosa tragedia. ¡ No es wrdad q
parece cosa de novela f
-¡ Qué novela ni qué niño muerto f Us
está loco o quiere burlarse de nosotros.
-Caballerito, cuidado con las bromasdió el alto y seco.
-¡ Creen ustedes que no estoy enterado f
sé todo, he presenciado varias escenas de
horrendo crimen. Pero dicen ustedes ,¡ue
Condesa murió de un pistoletazo.
-¡Válgame Dios! Nosotros no hemos hab
do de Condesa, sino de mi perra, a quien
ll!lndo, disparamos inadvertidamente un t
:1110

NOl'ELA l•:N El, TRANVIA
uted quiere bromear, puede buscarme en
litio, y ya le contestaré eomo merece.
Ya, &gt;·a comprendo : ahora hay empeño en
lar la verdad-manifeeté, juzgando que
los hombres quer!an desorientarme en mis
uisas, convirtiendo en perra a la deadiaeñora.
a preparaba el otro su contestación, sin
mis enérgica de lo que el caso requerfa1
do la inglesa se llevó el dedo a la sien, copara indicarles que yo no regía bien de la
. Calmáronae con esto, y no dijeron una
bra m'8 en todo el viaje, que terminó paellas en la Puerta del Sol. Sin duda me ha.
tenido miedo.
Yo continuaba tan dominado por aquella
, qué en vano quería serenar mi espirito;
nando los verdaderos términos de tan emllada cuestión. Pero cada vez eran mayores
confusiones, y la imagen de la pobre seno se apartaba de mi pensamiento. En tolos semblantes que iban sucediéndose dendel coche, creía ver algo que contribuyera
licar el enigma. Sentía yo una sobrexci6n cerebral espantosa, y sin duda el traso interior debla pintarse en mi rostro, portodos me miraban como se mira lo que no
ve todos los días.
0

231

�BENITO

PEREZ

GALDOB

VII

LA NOVELA EN EL TRANVIA
-Sí, señor; y no dudo que la muerte ha si-

do violenta, por más que quieran hacernos

Aún faltaba algún incidente que había de
turbar más mi cabeza en aquel viaje fatal. Al
pasar por la calle de Alcalá, entró un caballero con su señora : él quedó jhnto a mí. Era un
hombre que parecía afectado de fuerte y reciente impresión, y hasta creí que alguna vez
se llevó el pañuelo a los ojos para enjugar
las invisibles lágrimas, que sin duda corrían
bajo el cristal verde obscuro de sus descomunales antiparras.
Al poco rato de estar allí, dijo, en voz baja, a la que parecía ser su mujer:
-Pues hay sospechas de envenenamiento: no
lo dudes. Me lo acaba de decir don Mateo.
¡ Desdichada mujer !
-¡ Qué horror! Ya me lo he figurado también-contestó su consorte. De tales cafres,
iqué se podía esperar?
~uro no dejar piedra sobre piedra, hasta
averiguarlo.
Yo, que era todo oídos, dije también en
voz baja:
-Sí, señor; hubo envenenamiento. Me
consta.
-¿ Cómo, usted sabe? ¿ Usted también la conocía Y-dijo vivamente el de las autiparru
verdes, volviéndose hacia mi

ereer que fué indigestión.
-Lo mismo afirmo yo. ¡ Qué excelente mujer l ¿ Pero cómo sabe usted ... Y
-Lo sé, lo sé-repuse muy satisfecho de
que aquél no me tuviera por loco.
-Luego usted irá a declarar al Juzgado;
porque ya se está formando la sumaria.
-Me alegro, para que castiguen a esos bribones. Iré a'Weclarar, iré a declarar, sí, señor.
A tal extremo había llegado mi obcecación,
que concluí por penetrarme de aquel suceso,
mitad soñado, mitad leído, y lo creí como ahora creo que es pluma esto con que escribo.
-Pues, sí, señor; es preciso aclaTar este
enigma, para que se castigue a los autores del
crimen. Yo declararé. Fué envenenada con
una taza de te, lo mismo que el joven.
-Oye, Petronila,-,-dijo a su esposa el de
las antiparras-; con una taza de te. "
-Sí; estoy asombrada-contestó la señora-. ¡ Cuidado con lo que fueron a inventar
esos malditos!
-Sí, señor; con una taza de te.
-La Condesa tocaba al piano.
-¿ Qué Condesa ?-preguntó aquel hombre,
interrumpiéndome.
-La Condesa, la envenenada.

2a:i

23:l

��•
BENITO

PERBZ

wa earioao !anee fu6 el de haber d
del profundo letargo eu que caf, verdadeia
rrachera moral, producida no Ñ por qu6,
uno de loe puajeroe fen6menoe de euaj
ei6n que la ciencia eatudia con 11'1'&amp;11 eui
eomo preeunore. de la locura definitiva.
Como es de nponer, el nceeo no taYO
1eeuenciaa, porqne el antipitieo penonaje
bauticé con el nombre de M:udarra, ea un
rado comerciante de ultramarinoe que ·
habfa envenenado a condeea alguna. Pero
por mucho tiempo despu6a peraiatfa 70 en
engallo, 1 aolfa exclamar ,-"Infortunada
deaa ; por mú que digan, 70 aiempre sigo
mia treer. Nadie me perauadii'i de que no
baate tUII dfaa a mano de ta iracundo
poso ••• "

Ha aido preciso que tranaeurran meses
ra que las sombras vuelvan al ignorado
de donde nrgirron volviéndome loeo, 1
la realidad a dominar en mi eabea. He
aiempre que reeuerdo aquel viaje, 1 toda
colllideraci6n que antes me inspiraba la
da vfetima la dedico ahora, , a quién
réia f a mi compañera de viaje en aquella

guatiosa expedición, a la iraacible ingl-,
quien disloqué un pie en el momento de
atropelladamente del eoehe para perae¡ruir
npuesto ma7ordomo.

¡VAE VIOTIBI

...

TRINDADB COBLHO

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reeuerclo, no le he diello quien era

¡Pm16nemel ¡eata eabea mlal Pero
aellor, NB1IÜ8 ai ~ ¡ 11G . . - ..... de una - · •• ¡Ocmooe aated Pat 81, ú. . . IIObte el 1qo Xa7or. .. Jao¡ qu6 aaruillal ¡no eai oiertof Pd.fl
pailaje de mi affBlun. De la 'ffDtana tW
la vela nbir 7 'bajar por el enplo de 1&amp;
o - bana de buWit; de~ ......
abe, Gll'bnadu, leatu, ollelu,
a1pieD entalla ua . . .l' '1iate 7 11M
en torllO na aroma de llmoll-.

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1111a jadia.. • Pero, ICIÚ le deefa f Ali.
Al¡aella tuéle, ft!81lenlo h!-, teDfa aa
OOll el talle "imperio" 1 mi ti Np111p,
ftN. La bna, a -nee. N11tabt 11a 1'lalti
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quiere 1IJI &amp;fo; .. olTid&amp;. 'Toa. ..
Blrlan'16choc¡qeaeadaamm,
Jlr.86illllban OOll a tenor
"'"· •• Amor,
liarte.
Dllliati
I&amp;

••cmd~ '°

.., ~ pacle . . . . , .. IÍ\1llllr -

•~ onendo 10 elt.6 Tiejl, el Mlllltle

aaerieádu,teaae-aaLYo-i...1

ria 4eap• eomo .i primar at.t l4!l4
s. 'f9ll(a a, la - - . . .

iv•

-

JabiGiitllipupilae.- ■ laJ._

�V.

GAROIA

acercándose hasta qoe su labio pudiera
en mi oido su loeora:
- , C6mo podemos probamos qne noa
mos más allá de la muerte I Mira eata a
queña. Piensa qué dulee seria morir j
Yo no sé qué dije. Mi carne flaca y
ble tu\"o miedo. Tuvo miedo de esos b
querían lle,·arme consigo haeia la som
Tu\"o miedo dr esa boea que debla aer
como la muerte. Pero no lo era, señor.
relr0&lt;•edía aterrado, sentí que dos labios
hacían en los míos, con rl brso ~ cálido,
profundo, más agonizante, má.s terrible .••
como un minuto de desmayo. La ten
voz dijo en mi oido:
-Seré toya y moriremos.
Pero yo, Heñor, con una tremenda c61
c,ílera del náufrago &lt;1ue disputa su sal
a cochilladas, rechacé brutalmente aquel
zo y rrmP. con desesperadas fuerzas,
orilla. :-:os separamos con una e:i:tralla
güeuza y la fatiga de haber vivido sigl
Y \"ea, •eñor, lo más terrible; no
lar seguro de si todo fué soñado ... Dorml
enteros ... alguien decia: "Es un ataque
bral ''. . . Después s61o quedan jirones de
ses, palabras, neblina ... un dolor terrible.
re, he hablado mucho. . . señor. . . tenga
dad ; un poeo de morfina para dormir .••
11112

ENTRE SANTOS

"ª
J. M. MACHADO DE ASSIS

����T
MAGNA.DO

DE

razón de la lepra de la lujuria. Acababa
rellir con au amante, y había paaado la
en lágrimaa. Comenzó rezando bien, 0
mente, pero poco a poco vi su pensamiento
la abandonaba para remontar a ¡111 p ·
deleites. Paralelamente qnedaban ain vida
palab~s; ya_ su oración era pesada, luego
fria, 10consc1eute; loa labios rezaban, y 811
ma, que yo espiaba desde aquf, ya estaba
el otro. Al final se persignó, se levantó 1
f11é, sin pedir nada.
-Mejor ea mi caso.
-¡MejorT-,-pregnnt6 San José con c
s:dad.
-Mejor, y no es triste, como el de esa
bre alma esclava de la came, que ann Dios
drá salvar; a contarlo voy.
Callaron todos, y en expectación incl"
s11s ea,ezas. Yo tuve entonces miedo, te
~ qn~ los santos viesen algún pecado o
men de pecado en el fondo de mi alma.
pronto salí de este estado. San Franciaeo de
lea comenzó a hablar:
. -Mi hombre tiene cincuenta aiioa, y 111
Jer está en cama, con ·una erisipela en la
n!' izquierda. Hace cinco dfaa que vive en
e1ón, porque el mal se agrava y la ciencia
responde de la cura. Y véase lo que puede
prejuicio público: nadie cree en el dolor

no

R

E

SANTOS

ea (que mi nombre lleva) y nadie eree que
ame otra COia que el dinero; por lo que,
e que 811 aflieeión fué conocida, cayóle
ba todo nn aguacero de motea e invectivaa,
faltando quien asegurase qae Jo que hacía
llorar anticipadamente por los gastos de
tierro y sepultura.
-Bien pudiera ser que si, arguyó San Juan.
-Que es uaurero y avaro, no lo niego; UBU·
como la vida y avaro como la muerte; naextrajo tan implacable111ente de la faltriera de loa otros el oro, la plata, el papel y
cobre. Na¡lie amó tanto eÍ dinero, y moneda
e en 8118 manos cae, diflcilmente vuelve a
r la luz del dfa. Lo que le sobra de 8111 calo tiene en nn arca de hierro que cierran
ete llaves. A veces la abre, contempla su dio nn momento, y vuelve a cerrarla de priaa.
Eataa noches no duerme. La vida que lleva
s6rdida. Come poco y ruin, lo índiapenable
no morir. Su familia se compone de 811
ujer y una esclava nrgra comprada hace muos años, a escondidas, porque eran de conbando. Dice que ni 1iquiera la pagó, porque
1 vendedor falleció luego sin dejar nada ea·10. La otra negra murió poco tiempo deaés, y aquf veréis ai este hombre tiene o no
1 genio de la economfa. Sales libertó el caAver ...
lil

������PR.AJYOISCO

HRROZEG

corazón; y decía que habría preferido ser muchacho.
A esto se debía que ella fuese la más ferviente admiradora de las hazañas musculares
que yo realizaba en la verja del jardín, y si alguna vez la engañaba contándola la parte por
mí tomada en las luchas que organizaba con
los muchachos zíngaros en los alrededores del
pueblo, veía lucir en sus oj-0s la llama del más
sincero entusiasmo.
La pobre Vitza experimentaba una adoración sorp1·endente po-r mi húsar de cuero. Constituía el único objeto de sus· sueños, y su amor
hacia aquel militar contristaba hondamente
su infantil existencia.
Cuando quería expresar que una cosa era
bonita, encantadora y aún sublime, decía:
''¡E~ como el húsar!''
Kuestros padres no se fijaban en la extraña
pasión de Vitza. En ·cuanto a mí, estaba bien
seglll'o de que ningún otro húsar, por mucho
que se pareciese al mío, le habría gustado del
mismo modo a mi hermanita. Era el mío, preci- ·
samente el mío, el que la fascinaba.
'Gua vez el húsar estuvo en su poder.
Con ocasión de mi santo, me regalaron un
traje nuevo y un reloj.
En el primer transporte u.e alegría coní a
casa tl:&gt; mi abuela para que me admirara. En el

E

L

H

u

s

A

R

patio de la casa había un inmenso gallinero sobre el cual tenía yo costumbre de subirme para lanzar algún kikiriqní. Hice lo mismo aquel
día y Vitza, que se había quedado abajo. aplaudía con el mayor entusiasmo. Pero nuestra alegría acabó muy pronto. porque. al bajar. ru'.'
enganché en u.n claYO, y me lJice un desgarrón
de cinco _dedos en el codo de mi chaqueta nueva. Yo comencé a llorar y mi hermana palideeió de terror. La abuela adentro estaba confeccfonando unas apetitosas golosinas; pero no
entramos, y con el corazón en un puño, nos
volvimos a casa. La pobre Yi., que caminaba a mi lado, tomaba una parte muy gi-ande en
mi desgracia.
De pronto me cogió de un brazo.
-Oye, Didi, no llores; yo te lo arreglaré.
-Pero,-pregunté yo, con IDla YOZ llena de
desconfianza,-¿ sabes tú coser, Yitza?
-¿ Yo? Vas a verlo; coso tan bien que nadie lo notará.
De vuelta a casa, me oculté en la bodega y
Vitza comenzó a dar vueltas alrededor del cesto de costura de mi madre, hast-a que logró
apoderarse de cuanto necesitaba. Provista de
una aguja, de un ovillo de hilo, de unas tijeras grandes y de un dedal vino a mi encuentro. Me tumbé a lo largo ele una cesta de junco, y Yitza, arrodillándose con un aire grave,
283

1

,'

��.1
IRA.NOIBCO I!EJ¡OZE

•

pudo evitar a 1u alma la angllltia de 11D ci_.
imposible,
Súbitamente ea,y6 enferma.
Declaro que la envidié aineeramente. No !loefa eltado mú agradable que el de enftr.
mo. Le metfan a uno en la cama, le arropaba
con mimo, le eoloeaban mullldoe almohade-.,
pap6 ;y mamA le aearieiaban ;y, en temaD49
una pizquilla de algo que le dieran, inmediatamente ae h-.ofa aoreedor a 11D premio de bombones, ditilea o naranja,.
Para epararnos, me inatalaron en caaa de
la abuela.
La ea.a estaba junto a la iglesia ;y desde
nuestro patio vefame laa doe grandes toft'el
g6tieaa ; el Z1llllbido de laa eampanaa hada ·'librar loe vidrioe de laa ventana&amp;. Desde 1u paredes del cuarto donde dormfa, me miraban
11DU aelioru de largoe cnelloe. Pero lo que m6a
exoitaba mi interá era, sobre la c6moda, UD
viejo reloj de m6aioa. ¡ Qué reloj aquel tu
maravilloso! Debajo del cuadrante, en el aido
del balaneín, una maripoea dorada giraba de
derecha a izquierda. Entre lu doa oolllDIIIIII de
alabaetro, moetñbaae un verdadero jardfn oou
un eaatillo vaseo, UD nrtidor, 1ID08 \ulipanea
rojoe ;y un prado verde oaeuro; en el janla
campeaba un caballero eepañol, mimo eon

-

1,
~ ft . . . .

111111 On't. Ctlll ,i..... ,

...
_,_te
taw del eutillo. «:laaade el aloj aolléa¡

G-lú ~ ....

fijalla III IIW'IIU

.aon

diminuta ~

r•

1111&amp;

llif¡eba aee6.

Jrieemanht, lll fllballmi ._ba 91l ~
el eriaw-1 ondalelo wllll a
'Yueftu 1
brotabe una aclmirabh meloclle utlpa. Yo
-teinplaba
~
~
Pero - olvido hab1llr ele Vita.
Un dfa, la abuela - dijo qae la pobi,eeit,.

w

~-IPIM'lo

...

iba mq mal.
•
-Bueno, pellÑ 70; - q'i!lm deoit q11e le
dan muehoa hombeul.
p 9r la tarde la doncella mo • nuema ~
-. para decirnoe que iba • hlea d: medlei~
naa, ;y que Vita me npba qa11 l e ~ iDl

hwr.
_, Quiere mi ldllr, . .

f-hlbueef
mi llúa1&gt;
;yo.-¡D6nde lo he J)llélllOT Vo;y a bumarle••
Ignoro qu6 demonio petverio - '18pajó,
pe,o entré en el 81111'to1 oault6 mi. h6ar Nlo
la ehaqueta, Y fruquude la verJ&amp;, me p6 por el camp11. Ne - erel lel1l1'0 en
no eatuve lejal, -pl-talP/l!Jte tolo, bajo
Durante 1ar¡o tiempo aaduve el'l'lllte
• ~ orillp del ..-royo. 1Ola, aquella Vita 1
: : , 18 conformaba oon no ir al colegio 1 e9tar
comiendo bombonel todo el dfa, aino q11e, ._.
mis, querfa el húar !

.i.:

-

����</text>
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                    <text>��Jt1t..1~

�AUTORES MEXICAN OS NUEVOS

BIBLIOTECA CENTRAL

U.A.N.L

�M. SILVA V ACEVES

CARA DE VIRGEN
ORRAS DEI, AUTOR.
ARQU(Ll,A OK l\lARFlI,. -México. 1916,
ASIMOJ.A.

. ..... de pauprrr carJl8imus hort-o.

Srnn1rs.

(lin prensa.)

CAllPANITAS DF. PL"-TA V CkÓNlCA DIU. Rll\"

PCLGARCITO. {J!n preparaci6D, l

LRCTURA Sl!Ll!CTA
~ll!XICO MCMXIX

�4UMP!IONI

,_....,_a..,-.w
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N - r . ...af™, oWiJliidft&gt;,
CIIYa.J.aOWD16Mu&amp;WIS,
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•

L minúsculo genio de la tía estaba conmovido con la relación
que ella misma iba haciendo de
las peripecias y tropiezos de su -viaje
entre Veracruz y Puebla, cuando tenía
quince años. Las palabras alcanzaban
en su boca tonos elocuentes y el ademán
de sus manos temblorosas tenía pen•
dientes de su relato los semblantes inmóviles de sus dos pequeños sobrinos.
En la habitación, que se iluminaba en
aquella hora con las últimas lnces de la
tarde, y un poco apartada del grupo,
estaba también la madre de los niños,
joven y tranquila, haciendo labor de
13

�M.

SILVA

Y

ACEVEB

costura, que sólo ititerrumpía para escuchar a la anciana en los pasajes más
vivos. El viaje se había hecho en diligencia, por caminos montañosos e infestados de ladrones, bajo lluvias torrenciales y entre compañeros que, bien
eran mercaderes cobardes que temblaban a cada peligro, o señores prudenteis que recomendaban a las señoras la
mayor presencia de ánimo. La curiosidad de los niños por conocer todos los
pormenores de aquellas pintorescas escenas de camino, se demostraba en las
preguntas con que interrumpían frecuentemente el relato de la tía. El reloj
de la iglesia vecina hizo sonar las siete de la noche. Una criada había traído
luces para alumbrar la habitación, y el
sillón bajito de la tía, y las sillas de los
niños, y el sofá en que la mamá estaba,
y el gran retrato al óleo de la tía, con
treinta y cinco años menos que al presente, suspendido sobre el sofá, y el lecho modesto y aseado que se veía junto
al muro del fondo, y todo lo demás que
había en la habitación, así como las
personas mismas, hicieron su aparición
14

CAR A

•

D E

VIRGEN

más clara entre un juego de luces y
de sombras bien marcadas.
La puerta que comuuicaba con la
ha hitación contigua se abrió silenciosamente, y dió paso a un nuevo personaje. cuyo andar lento y callado para
nada interrumpió la plática. Era el valiente Almauzor, que reinaba despóticamente en la cocina y se ufanaba con
la ausencia de ratones en los lugares
más obscuros de la casa. Vcnía a traer
el me11saje de la cocinera y, para ser
notado, se adelantó hasta el centro de
la escena y allí, sentado en sus dos pat~s traseras, fué mirando con intención
las caras de todos. Después, aprovechando una pausa, lanzó un maullido,
que era el recurso extremo de su cortesía entre los hombres. El relato dt&gt; la
tía Re interrumpió en buena hora para continuarse después; la labor de
costura se su!lpendió también, y las
ágiles manos lo acomodaron todo cuidadosamente en un cestillo blanco; los
niños saludaron a Almanzor tomándole
las manos y haciéndole danzar, y todos
imlieron por la puerta entreabierta, de15

�.U.

SILVA

Y

AOEVES

jando en la habitación los asientos vacíos y, en medio del silencio y de la
luz amarillenta de la lámpara, una como forma impalpable de la Yida doméstica de aquella casa.

II
Mnrtin Ramos era un joven pintor ...

16

�-UTIN----llll~pha&amp;clr ele provilioi. qae vi'ria •
la Capilal ele n Bitado natal,
- .. faadJie, "'Ollpusta ele .. vieja
.S. i . - , Adela, 1111 jovea .,,_ 1'11lliia,: 4- liilol de ttw 1 eutto dlla,
JNiPtiilbcaate, llePW!eet ~ 1

Ollli per eapdiiho d&amp;la UIÚ, llUido
4e
1111 plúido eaento qua

•~a

--•laiPfaDlli&amp;.
Lfap I tc

1JB&amp;t1t••--·

... __.., . . . . . . l6lo par , . . ~ , 1u 11e11ae hiju a
111141 de - a,riealt,orel, tilnen que P~ • 'rida, ,a MtUdo paadeá l&amp;JI

�.'11.

S l L l' A

Y

A C E V E 8

tras con sombra para el rótulo de mia
tienda, o enseñando a las hijas di' los
ricos a copiar flores para que su educación no quede trunca, o bien decomndo cielos rasos e iglesias, y otras
veres retocando cnadros de sacristía
&lt;'1mc&gt;g-r0cidos con c&gt;l po!Yo . .A todas estas ocupaciones se avenía la humildad
&lt;le l\fartín y de todas su genio había
triunfado: Era el mejor pintor de la
ciudad. con amigos y admiradores en
&lt;&gt;l Gobierno, amistades entre las buenas familias y protectores generosos en
el clero. Empezaba a cobrar alientos
su natural modestia para salir al campo en un bnen día de sol, con su tela
hajo el brazo, ~- rnsa:rnr el paisaje. o
hi&lt;'r1 para logral', por medio de su¡,
anústades. tener r11frente a la más bella de las hijas del afortunado agricultor, resignada y feliz con la ilusión
de un buen retrato, cuando las cosas.
como es frecueute, se ordenaron de
otro modo.
f.Ja casa del pintor Ramos, pobre como su vida, se alineaba con otras muchas, en una calle larga que se veía
20

U A R A

D ¡;;

J'IRGEN

on&lt;lular siguiendo la inclinación suave
de una colina. Su .fondo lo llenaban
los copudos lÍ:rboles del río y el vago
contorno de una sierra azul. Esa calle
atravesaba la ciudad y en lo más alto se alzaba una iglesia, cuyos muros
habían sido los primeros que en la ciud~d se levantaron, y que de tiempo inmemorial había dado nombre a la calle que dominaba : era la iglesia e.le la
Soledad. En el interior de ella se eleyaban las plegarias más sinceras de
los fieles, en su mayor parte campesinos. y la Yirg-en de su advocación era
honrada con una solemnidad qué atraía
peregrinos y mercaderes de lejanas

tü·1-ras.
En la época de que tratamos, la
ciudad-capital de aq_ueUa proYincia
estaba floreciente; r, en la última Semana Santa, todos pudiel'on notar que
rn la iglesia de la Soledad hacía falta una renovación que le permitiera
ser un reflejo fiel de la fortuna y religiosidad de sus habitantes. El Padre
Tiuiz, que era el Capellán, fué el úni1•0 en quien ese pensamiento no germi2t

�M.

s r

L F A

}'

A

e

E

y

E

s

nó espontáneamente. Y pasada la fiesta de aquel año, f'll que, como siempre,
había tenido la ayuda celosa de las familias prü1cipales; y &lt;leshechos los altares y vueltas las imágenes a sus nichos, y recogidas las limosnas y clasificadas las ceras sobrantes, vuelta, en
fü1, la iglesia a su vida ordinaria, se le
veía todas las tardes. cu la puerta del
atrio, de plática ociosa -:,- regocijada
con los muchachos de la escuela o con
los ncinos que pasaban. Fué necesario que lma comisión formada de comerciantes, obreros y labradores, se le
acercara y le dijera que todas las clases querían ver renovada la iglesia de
la Soledad y mejorado el culto a la
bendita imagen, para que el P. Ruiz
pe11sara en esos complicados asuntos.

III
La piadosa leyenda de Santa Eulalia ....

11

�L

A piadosa leyenda de Santa Eulalia de Mérida había sido elemento importante para que,
desde la infancia, la vocación del P.
Ruiz se decidiera por el sacerdocio.
La de,·oción por esa Santa Virgen le
había sostenido siempre, y tan bella
y levantada pareció a su espíritu la
relación de esa Yida, que adquirió, sin
darse cuenta, el gusto por las leyendas ele los santos. Con esos libros había llrnado, por muchos años, las horas ele sus días cuando era un niño_
de escuela; después, cuando fné un
mozo graduado de Bachiller E'n su
25

�(,' A R ,1

D J,;

VIRGE.Y

Seminario, y, pol' último, cuanclo fué
estndiaute de Teología y sacerdote de
Cristo. Esta afición liter·aria ¡,. salYó
de un mal estilo y dió a su convPrRa-·
ción un color anecdótico, apartán&lt;lo1::t sensiblemente clr la rigicle;,; cles¡;arnada de las formas dialécticas. ::,u g-enerosi&lt;lad y dulzlll'a no en pequeña
J)arte provenían también de allí; y :rn
en el dorado camino ele las leyendas piadosas, su espíritu se enriqueció con otTos
gustos menores que él acogió con simpntía y estaban bien en su fisonomía de
Rabio l:Omo un rasgo indispensable: su
delrit(' por leer en libros raros, su conocimiento de las buenas ediciones, su
amor ])Or las estampas finas y aquella
erudición tan bien nacida que mostraba hablando de pintura Teligio1sa.
El P. Ruiz era también un maestro
pintor, sin ostentación ni vanagloria,
con antigua devoción por el arte, al lado de maestros en su mayor parte eclesiásticos y con un gran empeüo por
llegar a hacer una obra personal. Este era el P. Ruiz a qujen la provincia
sola no llegaba a explicar, sino con-

tando con el genio qur le era propio y
la suerte singular de su educación literaria.
Cuando tuvo alrededor de sí a esos
hombres de caras sencillas y semblantes humildes, no dejó de decirles en
el tono amigable e iróniéo en que solía hablar:
-Todo se hará según vncstl'Os deseos. La arquitectura de esta iglesia
puede cambiarse y las demás artes
pueden veniT a or11amentarla; su campanario será elevado majestuosamente para que puedan sus voces llegar a
los oídos más distantes. Todo esto lo
apreciarán los hombres y se hablará
de vosotros más allá de vuestra ciudad;
despertaréis la emulación en los pueblos, vecinos y ellos también reedificarán sus templos para honrar a sus imágenes. Pero cuando parezca que todo
un clamor unánime de devoción se encanlÍna a los cielos, guiado por vosotros, habrá pasado tiempo para poner
en ruina vuestra obra, y ese vano clamor se quedará en la tierra.
'' La simtuosidad del culto es vani-

~6

'27

�1'!.

SILVA

Y

A OEVES

dad necesaria de los hombres, por eso
escucho vuestra petición; pero creo
que, no sin razón, las leyendas han mezclado en ella una influencia misteriosa &lt;le castigo o de venganza que vaga
incierta entre los santos de Dios y el
Espíritu de las Tinieblas: tan extraña llega a aparecer en un momento la
retmión de los datos y circunstancias
que concurren. Cuentan que San Agustín decía que las construcciones nuevai:; son estorbo para que el espíritu
se abandone a la meditación.
"Yo soy espíritu preocupado para
remover una piedra o para mutilar un
árbo1, porque en el fondo de mi alma
Yive la superstición; y os confieso que
las palomas que anidan en lo alto de
• las grandes ventanas de la iglesia y
cuya forma han tomado para volar al
cielo, en presencia de los mismos verdugos, las almas de las vírgenes que
fueron mártires de Cristo, son el motiYo más serio que tengo para oponerme a vuestros deseos. El "'\'Uelo de esas
palomas y la alegría que comunican
a Jr soledad de la iglesia, me (~?.TI (!01128

O A R A

DE

VIRGE,..\'

fianza en vuestra felicidad. Si las desterráis de aquí, destruyendo sus nidos,
para Clllllplir un propósito v,1110. sentiría que habíais ]Jamado sohl'C:' Y•)sot1·os un caHtigo fatal.'·
En este punto, el tono de su_ YOz hizo que cada uno de sus oyentes meditara sobre sus propios intereses para encontrar sentido en las palabras
del Capellán. Entretanto, el P. Ruiz,
con la monotonía del que no se apasiona y aconseja sólo por caridad, movió
su discurso a otra parte, diciendo:
-Sería lamentable, también, perder, por un deseo -insano. la última
muestra ele arquitectura colonial que
queda en esta Yieja ciudad. Los muros,
ennegrecidos por el tiempo, porlr:hi
cambiarse en otros de piedra blan,:a y
pulida, con simétricas ventanas ojivales y ,-idrios de colores; pero d fspíritu, como las golondrinas, tardará en
anidar allí; los altares de oro viejo,
recargados de moldurns, podrán ser
convertidos en otros de yeso y oro brillante que ningún deleite darán a vuestros ojos; nuestra noble cúpula de azu-

�M.

S 1 T, ,- A

Y

A C E V E S

lejo8, ;,qué crepúsculo habrá que no la
haga aparecer graciosa? Cualquiera
otra que la reemplace, aunque sea
más espléndida, cambiará totalmente la silueta a que nuestras callef: l'.'Stán acostumbradas. Echaremos de menos largo tiempo las torres alegres :v modestas, y el sonido de
sus campanas nos pareberá otro saliendo de las torres orgullosas que intentáis levantar. Y los cuadros venerable.o:; que conservamos, hechos para
decorar nuestra iglesia, y que vemos
toda,ía en los mismof: lugares que los
benefactores les dieron, no los admitirá el templo nuevo, o ellos deslucirían
sus tonos y al cabo serían tratados
impíamente en cualquier forma y trocados por pint~lras nuevas sin valo.r ni
tradiciones. Las preciosas maderas del
órgano, labradas con primor por la fe
religiosa, nunca más las wríamos sino mutiladas y muertas. Es el alma de
las cosas que se defiende de la destrucción envolviéndonos interiormente en
Ulla nube ele recuerdos y seutimientos
delicados, que acaba por apoyar nuestra
30

CA R A

DE

rJROEN

e.xistrncia en la existencia de ellas misma,;. Emplead YUestro celo eu conservar la iglesia como está, como la conoció
Yuestra infancia )' la visitaron vuestro-; abuelos, y no queráis acabar con
t'f;ta casa en que Dios ha vivido satisfrcho."
El f!rupo de va11iclosos hombres de
provincia no contaba con la opinión
del P. Ruiz y quedó desconcertado.
Aquella visita terminó sin réplica alg-una y cada qlJ.i_en, con la mente fi,ja en las palabras que lmbía podido conservar, besó humildemente la mauo
suaYe del Capellán, en señal de desJwdida, y todos salieron de allí cuando las primeras estre11as aparecían en
el ,•ielo de aquella tarde limpia.

�IV
Fué motivo de indecisión para las

clases ricas ....

3

�UE motivo de indeeiai6n para laa
elaaea ricu de la ciudad, durante
una semana, la actitud del P.
Ruis. En la junta inm'ediata en que se
vieron reunidos de nuevo los vecinos
principales, despu&amp; de que fué ganándoles la tranquila violencia del amor
propio, todos convinieron en que el Capellin de la Soledad era obstieulo serio
para la renovación de la igleaia, y babria
que alejarlo Bi se queria eontar con
un templo moderno, digno de la eivilizaei6n de aua habitantes. Alguien
quiao defender al P. Rniz, preaoindiendo de 8118 ideas atraasdaa, y re-

F

36

�M.

8ILVA

}T

AOEVES

cordó a todos el celo que ponía en conservar a la iglesia el noble aspecto de
monumento antiguo y venerable, y aun
citó algún sermón en que todos pudieron apreciar el amor que el Capellán tenía por cuanto era de la iglesia
y de su historia, y terminó recomendando que para lastimar menos los sentimientos del Capellán al separarlo de
su iglesia, se procurara no apartarse
de las buenas formas; que procec1iendo así, la obra piadosa tendría los mejores principios.
Con tan suave opinión, aquellos espíritus fogosos se excitaron y acabaron por consideniT al P. Ruiz como un
enemigo a quien había que vencer y
dt&gt;struir.
Aquella ciudad 110 era cabeza de
Obispado. El P. Ruiz sabía, sin embargo, que los tiros darían en el blanco, como sucede siempre que los fuertes combaten a los débiles. Se propuso, con todo, no defender su puesto,
pensando en el olvido de la mitra y
en que aquel pueblo inculto no era
digno de poseer la vieja iglesia de la
36

C' AR A

J) ¡,;

I' IR U EN

~oledad. Entretanto, se abandonó, en
espera de los acontecimientos, y en su
vida no pudo notarse el menor cambio: su misa temprano, su paseo por
el río, ya entrada la mañana, su café
de siesta en la casa del pintor "Martín
Ramos, su ejercicio de lectura en medio de sus libros, y sus oraciones de
noche, S&lt;' cumplieron con el mismo orden que antes, y sólo en algún sermón,
predicado en esos días, pudo deslizarse un ligero asomo de melancolía que
nadit&gt; notó sino .A.dela, la esposa de
:Martín Ramos, que seguía con atendón eI discurso y conocía el tono familiar del P. Ruiz.
.Adela trnía dicciuue\'e años y el
ca bello de un rubio de oro. Era una
mujer sellC'illa, sin inquietudes espirituales que le fueran propias. pero con
una grau hospitalidad para las inquietudes ajenas. Vivía entregada. por entero a su hogar, en que movían sus risas sus hijos Roberto y Celia y en que
dominaba la voz cascada de su tía Laura. llena de sentencias y consejos, y
eterna &lt;lefensora de los chiquillos.
:n

�M.

r

S I L T' A

A C 1~· V E :-,

Adela, sin encontrar Pll ello vanidad.
llevaba en sus ojos una impresión d&lt;'
i;erenidad tan consoladora, que el P.
Ruiz le había dicho alguna vez. en la.
plática de sobremesa, CJ.Ue las vírgcne&lt;;
tle :M:urillo no te1úau ojos mejores. ni
Santa Eulalia mirara de otra mauera
el cielo desde la hoguera ence&gt;nclida.
De estos o semejantes propós1tos, i;e
seguían algunas Yeces pequeños temas
de conver¡¡ación sobre la manera de
interpretar los rostros de los santos
en la pintura española e italiana,
que no poco admiraban el espíritu un
tanto rudo de ::.\fartín Ramos, hombre
sin suficientes ideas en la materia "!&lt;sin valor para descubrir el fiu de su
vida y consagrarse a él. El P. Ruiz le
estimaba, porque veía eu él un discípulo en quien había despertado algunos entusiasmos y al que pensaba llevar pacientemente hasta donde quisiera seguirlo en el camino de su educación artística. Sentía necesidad de comunicarse con alguien en aquel medio sordo y poco sensillle para recibir
ideas de alguna delicadeza; por esto,

ª"

C .-1 R A

D E

principalmente, buscó la amistad de
Martín Ramos. Afortunadamente se
encontró con gentes sencillas en las
que su espíritu generoso supo despertar bien pTonto firmes simpatía!-, hasta
que llegó a ser el visitante diario cuya
presencia era i11dispens~ble, a la l10ra
de la siesta, para tomar el café.
Dt&gt; e;;ta manera, aquel buen hombre sin
familia, a quien nadie conocía cuando
llt&gt;gó a la ciudad, haría unos diez años,
a r1uieu su modestia nunca abandonó,
ni i,;u tranquilidad, aun en medio de
las dificultades que alguna vez pudo
crearle la fírmer.a de su carácter ante
las volllntac1es ajenas, &lt;;&gt;11 ningmia
amistad. de las que contaba. se confiaba tanto como en la de aquella familia
que a sus ojos se había formado y junto a su iglesia. También allí era donde se sentía más comprenclido, y esta
Pxigcncia, que es de todos. y que él
apr&lt;&gt;ciaha en :-:;u gran valor, le hacía
considerarse como miembro de aquel
pequeño grupo cuya vida le interesaba tanto como la suya propia.

��1
1

'

1

N los cuadros ele este género,
cuido, ante todo, de la armonía
de los grupos y en particular de
las manos y del aire de las ropas,decía con tono de superioridad o
de ironía el P. ,Juan Ruiz a Martín Ramos ~~ a Adela, frente a un gran lienzo en la sacristía de Ja iglesia de ]a
Soledad, donde tenía instalado su taller. Era un lienzo no terminado que
debía figurar en el tablero central de
un tríptico en que estaba representado el martirio de Santa Eulalia de
Mérida, según se refiere en el Himno
de Prudencia, y destinado a decorar

E

"I
1 '

•

43

�JI.

SILVA

Y

AOEVE8

el muro principal de aquella eataneia.
Era la Santa de toda 811 devoei6n 7
querfa dejar en la iglesia eae :recuerdo.
Con - idea no dejaba de e-.,rar
diariamente alg6n tiempo a la ejequ.
ei6n de 811 obra, y ahora que en ella ae
podian ya apreciar loa tonoa dominan.
tea y loa dibujo. mú firmes, la traba a sua amigoa, ineapaa de eontener por mú tiempo el aeereto en que
la conelbi6 y la venia .....,liund11 hasta entonees.
En el tablero de la izquierda
la unta iba eaminan•fo en medio
de la noche, por una senda espinoaa, de hufda de la easa paterna, eon
un rico manto apenaa echado encima
para cubrirse del frío, y el aemblante
animado, indiftrente a las aapereaa
del camino, fijo en un coro de qeles q ne de lo alto le ofreclan, como en
juego de niñoa, instrumentos de martirio. Una luz blanca y dulce ilUIIÚDaba a aquella niña de doce añoa y haela
brillar su cabellera de oro agitada por
el viento. En el tablero central las llamas de una hoguera que ae eonaume

''

CARA

DE

VIR6E

envolvlan el 'cuerpo desnudo de la santa aJ tiempo de morir y l!OIDO aeariei!ndola, llepban a 811 boea y ella pare3fa guatar hondamente de UD plaeer, en
tanto que una paloma blanca abandonaba aquel euerpo y volaba plAeidamente hacia la altura en medio del eapanto de loa verdugoa. Bl tablero de
la derecha l'l!preaentaba UD palaaje de
nie'l'e aobre una ciudad eonvenei-1.
La nieve habla cubierta la hoguera y
el cuerpo de la anta virgen estaba eomo bajo UD cúdido manto. Bn 811 roem, tenla la el[J)Nlli6n de un nifio euando duerme.
--&amp;guramente que- ahon. no guatiña de ella todavfa-dijo a sua vmtantea el P. Juan Rnis, retiri6nd- a la
aanta del tablero central, que era el
6nieo expuesto, y despu6t de un rato
en que llartfn Bamoa anduvo examillindolo de cerea ain podene f - . r
iapreai6n, mienuu Adela permaneela inm6vil eontemplúdolo al lado del
Meerdote.
-¡ Por qu6 hab6ia puesto tanto euiudo, Padre, ma -belleeer aJ verdu-

"

�.A-1.

S I L V A

Y

A C E V E R

go, en tanto que el grupo de fieles que
acompaña a la santa aparece apenas
bosquejado?, preguntó Adela con senciilez.
-En estos cuadros, hija mía. como
eu las vidas de las vírgenes mártires,
lo~ ,,erdugos son siempre gentes de
calidad, gentes ricas que tenían los
primeros cargos del gobierno y cuyo
esplendor omnipotente venía a encontrar m1a pequeña resistencia, una contrariedad, en la virtud heroica de estas cristianas primitivas. Con nada se
irrita tanto la voluntad caprichosa, como con un tropiezo leve que se le
oponga, y llega en su irritación a los
excesos más graves. E'sta verdad se
repite en las vidas eserítas de los santos más de lo que pudo repetirse realmentP en la vida misma, pues seguramente, hija mía, que esos romanos
sensuales y poderosos, cedieron eon
facilidad, en la mayoría de las veces,
a Ja obcecación de las vírgenes cristianas-que tal Jes parecía la virtud
de éstas-sólo por evitarse las molestias de una eseena como la que allí sr
16

&lt;' A R A

Di!:

¡r T R G J~' X

reprl'Senta. Por lo &lt;lemás, la cara plácida de los mártires hac&lt;" dudar mucho, a nn espíritu despreocupado, acerca de la verdad del martirio.
-Entonces, Padre, no me explico,
dijo Adela escandalizada, qué es lo
que queréis pintar, ni qué valor tenga esa tradición tau arraigada de donde nace' toda nuestra devocióu por los
mártires de Cristo.
-Tranquilízate, hija mía, repuso el
P. Ruiz, satisfecho del juego de sus
paradojas. ~uestra devoción nace de
allí efectivamente, porque hemos nacido cristianos y ningún esfu&lt;'rzo nos
cuE&gt;sta entender a la víctima para simpatfaar con ella. Otra cosa es entender al verdugo; para eso tenemos que
culfrvarnos especialmente, ~· a veces ni
así se logra. Para el n1lgo in.culto,
&lt;!lH' 110 ama la fragancia del estudio, estos cuadros se conviC'rten en telas YiYas en qur su alma se Ye representada
~· atormentado su cuerpo frente a unos
penwnajes inexplicables, que en medio de su belleza y su esplendor, tienen
Ja vida más triste, porque mientras
47

��M.

S 1 L 1· A

I'

AOF:í'F:S

-(~ Y cómo ha de Ser eso, Padre Yelijo Martín.
-Intento trasladar el rostro de Adela a ese lienzo que vPis inacabado y,
si tú lo permites, la Virgen Eulalia
tendrá la expresión más fiel que le
imagino.

YI
Con el ag-ua de lluvia que escurría . ...

50

�e

1

ON el agua de lluvia ,¡ne escurría del alero del corredor, fácilmente se formaba en el patio
irregular de la casa de Martíu Ramos
uua pequeña corriente qne iba a perderse en un caño que romunieaba con
el corral_ Aquella tarde Jiabía llovido con fuerza, y después de la lluvia, los niíios, con los pies desnudos,
se divertían en estancar el agua del
pequeño arroyo, oponiénclole una presa de arena. Por entre las maceü1s que
adornaban el corredor y las yedras
,¡ne trepaban por el barandal, podía
verse, en la habitación de enfrente, a
53

�ACfiJVRS

1· I U U E .Y

la tía Laura, calaclos los vieJOS anteojos, leyendo en un libro usado que,
por el forro d&lt;' tela negra que tenía en
la&lt;, pastas, se sabía que era la Historia Sagrada, y, apena&lt;, saliendo de la
penumbra, a Adela, que cosía y escuchaba la lectura. Almanzor, tir~do sohre el sofá, con un ojo entreabie1to v
con el otro dormido, pasaba la siest~
y azotaba regaladamente la cola sobre
su flanco. De cuando en cuando Adela
levantaba la cara y fijaba la vista en
lo alto, buscando una iclea intermedia, que estaba muy lejos, por cierto, del campo de batalla en que hacía
prodigios el valor de Judas l\Iacabeo,
según leía con entusiasmo la vieja

Lo que Adela pensaba era cómo uecir al P. Ruiz lo que su marido, con
grandes reservas, le había escrito desde México. ¿El espíritu del sacerdote sería fuerte para sufrirlo y bondadoso para perdonarlo~
Hacía algún tiempo que el P. Hniz
no Yisitaba la casa de Adela, sin que
ei:;to pudiera atribuirse a la ausencia
de Martín Ramos, que dos semanas
antr&lt;.; había partido para la ciudad de
México, cou motivo de un negocio, según hizo saber, pues ya en otras Yec.es, a pesar de esas ausencias, la visita del P. Ruiz no faltaba en aquella
easa.
Los chiquillos llevaban en triunfo
la rama de madreselva para su madre,
cuando Yieron, desde la puerta del zaguán, Yeuir al buen sacerdote que les
era tan familiar amigo. Corrieron,
pues, a encontrarlo con el regocijo que
solían y él los recibió con el festejo de
costumbre. Así entraron hasta donde
estaba Adela con la tía Laura, quien
ya no pudo terminar el episodio emoci011antt&gt; que a la sazón leía. Adela se

M.

:; I f, V A

l'

tía.
De pronto la niña Celia se volvió a
su hermano Roberto y le dijo:
-Súbeme en tus hombros para alcanzar esa rama de madreselva que
tiene flores y lle,arla a mamá. que le
gustan tanto.
Y el niño la subió y la rama de madreselva pronto estuvo en manos de
Celia.
54

55

�M.

S I L V A

Y

A C E V E S

desconcertó no poco, pero entró en la
confianza de siempre al segundo instante.
-Señoras mías-dijo el P. Rui;,; sin
má!:; preámbulo-no nos habíamos visto, porque siempre huyo de comunicar malas nuevas, aun a costa de los
únicos ntos de alegría que tengo en
este pueblo ingrato. Esperé hasta el
último momento y éste ha llegado.
Nuestra vieja iglesia de la Soledad va
a ser destruida sin otra causa que el
esplendor del culto. Tanto el Gobierno ci ,·il como el eclesiástico, de quien
yo esperaba más cordura, han consentido en la obra y yo soy el vencido.
Mañana partiré de esta ciudad.
Siguió un momento de pausa solemne que la tranquilidad del P. Ruiz
pronto desvaneció, y el ascendiente de
aquel espíritu sobre los otros fué alejando piadosamente de un dese1llace
doloroso la larga plátíca de aquella
última visita. Se habló de la necesidad
de un descanso proporcionado por el
viaje y la distracción; del envío df'
frecuentes cartas; de visitar a Martín
iiti

CA R A

DE

T'fRGgA

&lt;'11 México: de guardar rn aqurlla casa algunos muebles y libros; dr la ~ran
devoción del pueblo hacia rl tríptico
de Santa Eulalia que el P. Rniz había
terminado hacía tiempo y decoraba
una pequeña capilla a Ull lado de la
nave de la iglesia. Acerca de él encargó, especialmente a Adela_, frrcuentes noticias el buen sacerdote.
La despedida fué tierna. Todos se
conmo,ieron y el P. Ruiz, para romper
delicadamente aquel momento angustioso, quiso salir de aquella casa lle·vando la rama perfumada de madreselva en rrcuerdo de los niños.

�Vil
La destrucción de la Iglesia de la Soledad ...

�A destrucción de la iglesia de la
Soledad fué rápida y la reedificación tuvo la lentitud de las
obras que patrocina una empresa cuyos fondos de administración andan
siempre muy codiciados.
El principio de esta reconstrucción,
sin embargo, fué de entusiasmo general por la nueva obra. 'roclo el mundo,
grandes y chicos, ricos y pobres. acarreaba, durante todo el domingo, su
''faena,'' o sea puñados de arena o un
canto de piedra cuyo volumen cada
quien medía por sus propias fuerzas.
Estos materiales se iban acumulando

L

61

�M.

s

I L

v

A

1·

A

e

E 1T E s

en un lugar de donde los operarios
pudieran servirse de ellos fácilmente.
Este resto de una tradición muy Yieja, más que un modo de construir, era
símbolo de una devoción general y de
un fervor religioso práctico y activo.
La obra fué avanzando lentamente,
bajo la dirección de arquitectos venidos de la Capital de la República, algunos de ellos extranjeros, q_ue para
dar gusto a aquellos apasionados vec111os, únicos que pagaban, empezarou por alabar su celo religioso y, procurando ajustaTSc a él, presentaron
un proyecto según el cual la iglesia se
levantaría revestida de una suntuosidad y elegancia que opacara a las mejores iglesias de los contornos, aunque
para esto fuera necesario renegar de
toda tradición y mezclar los órdenes
~- buscar los efectos más groseros a
costa de la solidez y de la armonía.
Así fué creciendo el nuevo templo sobre una base de Ol'O y de estulticia.
que no bastó para evitar derrumbes
ni peligros.
La decoración del nuevo templo fué
62

CA R A

DE

VIRGEN

&lt;'ll(•omrudacla a ).fortín Ramos, J· aqurl
¡lrupo de provincianos que encabezaba &lt;'l moTjmicnto para mejorar el culto y administraba los fondos. lo había pensionado pq.ra que en la Ciudad
&lt;le "l\,féxico estudiara el decorado que
eon vendría dar al templo.
El primer año fué &lt;le ·n rdadero fruto para Martín. Se inscribió en la Academia de San Carlos, conoció mae!'itros, empezó a Yisitar con frecuencia
bu; ¡:?'al!'rías de la Academia y los talleres de los discípulos más aYentajados,
él mismo fundó el suyo, y enderezó por
fin sm; ideas hacia el objeto de su mi~ión. Esta labor incesante no le impidió
atender desde lejos a su familia; sus
cartas fueron tiernas y- constantes. ~.\I
final de aquel año vino a la capital de
a&lt;¡uella provincia y supo todavía calmar las inquietudes de Adela, que se resignaba mal con aquella ausencia tan
larg-a; oyó todaYÍa con la ate11Ción de
sirmpre los consejos de la tía Lalll'a
Y fué amoroso con los niños. Sus vecinos admiraron sus talentos y toda la
6:!

�Al.

SIL VA

Y

A CE VES

ciudad, tácitamente, depositó en él su
mejor esperanza para el coronamiento de aquella obra.

VIII
Pero Martin volvió:, la ciudad de México ...

5

�ERO Martín volvió a la ciudad
de México a continuar estudiando sus proyectos de decoración, y en esta segunda vez la vida de
la metrópoli abrió su espíritu a la cu~
riosidad de los placeres que la pequeñez de la provincia y su timidez natural le habían ocultado.
En México, los pintores nunea han
faltado. Durante la Nueva España, llegaron a singularizar la '' Escuela
Mexicana'' que, por las telas que de
,ella nos quedan, se ve como una hija de la fuerte '' Escuela Española.''
Es pintura religiosa en su mayor par-

P

1

67

�M

SILVA

Y

AOEVES

te, hPcha para cumplir un voto, para
honrar un altar, para engrandecer una
devoción. Las iglesias coloniales, siguien_do las modas de la metrópoli,
comb1Uaban felizmente el oro abundante de sus altares con los tonos amables de las telas en que se representaban ya personajes aislados o escenas
edificantes para una sencilla devoción
cristiana. Afortunadamente pueden vertoda vía luciendo estos despojos del
tiempo, cada vez más incomprendidos
de las gentes.

s:

Los estudiantes de pintura de México concurren a la Academia de San
Carlos, noble Y viejo instituto que fundó ~- M. Carlos III, en .... , y cuya
gloria pasada bastaría por sí sola para hacer de México una distinO'uida
ciudad. Allí está la pinacoteca qu: con
el tiempo se ha formado con al.,.unos
originales valiosos de escuelas ºeuropeas, gran cantidad de copias v una
sala especial para la "Escuela ·Mexicana,'' en donde los grandes . lienzos
de lo~ Echaves, los Juárez y Arteagas, Slll llegar a un mérito excelso, Ue68

G AR A

DE

l. I R G E 1Y

nan aquel pequeño rincón de una simpatía íntima.
En este medio, el débil espíritu de
Martín Ramos recibió sólo las primeras
auras de una labor seria. Rodeado de
ami.,.os más jóvenes · que él, alegres y
lige;os, fué dejándose ganar por las
teorías que éstos le hacían, para sacudirle el polvo de la provincia, sobre la
vida que debía llevar un artista de vocación. Su propia timidez fué el mejor
aliado de su vanidad para arrastrarlo a los mavores desórdenes y hacerle olvidar p~r completo sus deberes sagrados.
El P. Ruiz, buscando la soledad y el
apartamiento, en vez de llegar a una
ranchería o poblado pequeño, en donde se hubiera considerado dichoso, vino a ser nombrado para regir el curato de uno de tantos pueblecillos que
rodean a la ciudad de México, entre
gentes pobres y laboriosas, cuyas costumbres tienen una simplicidad muy
primitiva. Son lugares solitarios y
tristes en que el espíritu despierta su
melancolía y la hermosura del paisaa:1

�J,f

&amp; I L V A

Y

A OE V E S

je lo rinde. Hasta allí iban a buscar
al buen sacerdote las cartas de Adela, cada vez más ansiosa por saber toda la verdad acerca de su marido, que
desde hacía muchos meses no le escribía.
El P. Ruiz poco se alejaba de su cura to, en donde tenía libertad y buen
humor para mil ocupaciones diversas.
Sus viajes a México eran, bien para
asmitos de su ministerio, o bien por
mero estudio. Se resolvió, sin embargo, al recibir la última y persistente
carta de Adela, a hacer viaje especial,
para saber con exactitud la vida que
hacía Martín Ramo~. Se habfa propuesto no ver más a éste desde que
supo la debilidad con que aplaudió la
destrucción de la iglesia de la Soledad
al verse encargado de estudiar el pro-'
yecto para decorar el templo nuevo.
La carta que escribió para Adela,
cuando llegó de vuelta a su curato
después de pensarla largamente, mi-'
rando a la ventana abierta sobre un
pequeño huerto de manzanos, decía
así:
70

CA R A

DE

VIRGEN

'' Tu marido, hija mía, está por ahora perdido para ti. Y digo por ahora, porque no desconfío en que el Cielo
le hará mudar de vida, en atención a
tus virtudes y oraciones.
"No fueron sus amigos los t¡ue le
hicieron cambiar, como yo creía al
principio, sino la gran soberbia que
de pronto se apoderó de su espíritu,
apenas supo que los devotos de la Viro-en de la Soledad en tu pueblo le haºbían retirado la pensión que tenía, en
vista de que ya no estudiaba, según
los informes especiales que fueron de
México. Por ellos se llegó a saber también que vivía con una mujer de mala
Yida v en nada más se ocupaba. (Y o he
podido comprobar ahora que, desgraciadamente, estos informes no eran falsos). Si no te escribe, es porque esta
mujer lo absorbe todo entero. Ella
tiene un taller de costura para señoras y él la ayuda haciendo dibujos de
sombreros y vestidos. ¡ En esto vino a
parar, hija mía, la decoración del
templo nuevo de la Soledad ! Por otra
parte, estoy enterado de que el temiL

�"1[

SILVA

Y

AOEVES

plo no adelanta, y de que el retiro de la
pensión se debió también a que el dinero se había agotado. En vez de una
iglesia vieja tendréis, pues, una ruina nueYa.
"Los desvíos de tu marido y la vi- ·
da disipada que lleva, acabarán pronto seguramente. No es hombre pervertido del todo. En esto más bien veo
la mano de un designio más alto. Debes, pues, resignarte a contriblúr con
tu parte para satisfacerlo; mira que
yo también tuve que sufrir cuando tocó mi vez.
'''l'emo, tanto como tú, que aquel
pueblo irritado por las desgracias que
le han sobrevenido desde que destruyó
la Yieja iglesia, se vuelva contra mí
como el causante y el vaticinador de
ellas. y que por ser el tríptico de Santa
Eulalia lo único mío que allá quedó,
sea movido por el demonio a cometer
un sacrilegio en aquella imagen bendita. Hay ya ejemplos numerosos de
esto en la historia del culto. Quisiera,
por tanto, recogerlo o que tú lo guardaras; y si encuentras un medio pa-

CAR A

DE

VIRGEN

ra lograrlo, comunícamelo en seguida.
'' N'o me pidas nue,·amente que me
informe de tu marido y mucho menos
que le hable. No quiero que él se imagine que he olvidado su falta y trato
de probarle que soy su amigo, aun
cuando en la realidad, como ves, lo sigo siendo.
'' Mi parroquia es apartada de la
ciudad, pero tranquila y alegre. Me
deja tiempo bastante para ocuparme
en lo mío. He pintado unos rincones
de mi iglesia y unos paisajes de esta
parte del valle, que mandé vender con
una firma supuesta y tuvieron felizmente buena aceptación.
'' A. la ciudad voy pocas veces; sólo cuando necesito consultar un libro
o cuando tengo algún dinerillo y la
curiosidad me tienta para pasearme en
los mercados revolviendo los puestos
de libros ·viejos y cosas antiguas. Por
cierto que siempre soy tan dichoso que
vuelvo con algo interesante.
'' .A.hora estoy afanado, es(lribiendo la
vida de una mujer indígena que vivió en esta parroquia hace mucho
73

�M.

SILVA

Y

A CE VES

tiempo, y llegó con sus predicaciones
a exaltar tanto la fe de estos campesinos, que una vez, en tiempo de las
siembras, les hizo ver en el cielo, hacia el Poniente, una cruz negra con
alas de cuervo que, según dicen las
leyendas de los naturales, voló hacia
el Oriente, indicándoles que cambiaran de medios ele vida. Desde entonces,
los habitantes, de agricultores que eran,
se convirtieron en industriales y, enseñados por María Antonia de la Cruz,
que así se llamaba esa mujer, se dedicaron a los tejidos de lana y a la alfarería en que ella era extremada.
)iurió y está enterrada en esta iglesia y cada año, en el mes de las siembrns, estas buenas gentes pasean por
el pueblo una gran cruz negra con alas
y la colocan sobre el sepulcro ele l\faría Antonia, para venerarla diariamente. En el archivo pobre de mi parroquia hay relaciones sobre esto, y
todavía se recoge mucho de la tradición oral. En algo se ha de emplear el
tiempo, hija mía, mientras florecen los
manzanos de mi huerto. Adiós."
H

IX
Y aquella pequeña ciudad, capital
de provincia ....

�aquella pequeña ciudad, capital
de provincia, tuvo au peor año.
La peste y loa bandidos la conaumfan a una. Su riqueza ae tornó en pobreza. Loa hacendados y laa gentes de
comodidad huyeron a laa primeras molestiaa, buaeando en otras ciudades mayor seguridad. Quedaron habithdola
vecinos pobres cuya devoción, al principio, lo esperó todo de aua oraciones,
pero el mal no cesaba, y la fe religioaa
se perdió, dando lugar a una desesperación que inflamó el cerebro de muchos, lanz!ndoloa a trastornar el orden. En todo el pala ae hablaba de aque-

Y

77

�.M.

S I L V A

Y

A OE V E S

lla ciudad como de un miembro podrido que se gangrenaba lentamente, y .
todos los auxilios de fuera venían a
perder su eficacia una vez que se aplicaban.
La nueva iglesia de la Soledad a
'
medio hacer, se había arreglado provivisionalmente para un culto raquítico
y pobre que hacía sentir más pesada, en
el ánimo de los escasos fieles, la ruina general. En uno de los muros y con
el solo fin de cubrir de pronto su desnudez, estaba el tríptico de Santa Eulalia en que todavía se leía clara la
firma del P. Juan Ruiz.
Adela, que por la conducta de su
marido era despreciada de todos los
que habían contribuído de algún modo a levantar el templo nuevo, llevaba
una vida de aislamiento que, tanto como los males que todos padecían le
,
'
hacia desear el momento en que abandonara la ciudad para buscar la vida
y la de sus hijos en otra parte. Tratando de- buscar luces que guiaran su
destino, acostumbraba ir por las tar7;,

CAR A

D E

VIRGEN

des a arrodillarse :frente al tríptico de
Santa Eulalia y allí soltaba sus pensamientos libremente y procuraba allegar fuerzas a su corazón. De pronto
alzaba los ojos a la pintura, y mirando el rostro de la santa Virgen, sentía
que su cuerpo entero se abrasaba en
medio de una hoguera; pero al mismo
tiempo ascendía del fondo de su alma una alegría interior que la hacía
caer en un desfallecimiento, sin que
se diera muchas veces cuenta de las
horas que pasaba allí postrada.
Un día de estos, en que así daba descanso a su espíritu, la sacó de ese estado una gritería de la calle. Oyó que
blasfemaban y maldecían, y se dió
cuenta de que las voces se acercaban,
pues cada vez oía más claros los gritos
amenazantes. Se levantó instintivamente y advirtió que 1a iglesia estaba
sola. Corrió a la puerta, y desde la penumbra del cancel, vió que un grupo
de hombres y mujeres del pueblo, harapientos y miserables, con el cansancio de la embriaguez en el cuerpo y
79

�N

SILVA

Y

ACEVES

una ira brillante en los ojos, arrojaba
piedras a dos niños que huían delante,
en los que ella reconoció luego a Roberto y a Celia, que venían de la escuela,
con sus cuadernos y libros, y que con
caras de espanto miraban a sus perseguidores y caminaban corriendo hacia
su casa, que estaba cerca. Adela alcanzó a oír el golpe fuerte de la puerta que le indicó que los niños estaban
en salvo y su pecho pudo respirar. La
escena súbita que acababa de presenciar y el espectáculo de aquella multitud rabiosa que la injuriaba y trataba
de destruir su casa, la llenó de una
fortaleza tan grande, que su rostro
se iluminó con la esperanza de ver
brillar el fuego bajo sus pies; y sola
eu aquella iglesia, que había tomado
un aspecto de ruina bajo las primeras
sombras de la noche, se apoyó resueltamente contra el muro de que pendía
el tríptico de Santa Eulalia; y aquella
cara de virgen en que la serenidad
se había posado tanto tiempo, se volvió con fiereza hacia la entrada, míen-

'"º

CARA

DE

VIRGEN

tras se oían distintamente los golpes
de las piedras contra los vidrios y ventanas y los primeros gritos de la plebe:
-Al cuadro del fraile maldito! ¡ Vamos a quemarlo !

81
6

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ti

���--de

- - - d • A_.. Nene (a.-.to).
blilM o.n. (pablicado) •
... ffCOlldoa de E1111 ■la •• Cutro, tracJa.~da w di
...._ Valeada. ¡__,1 Bnriqae Amalep1. Lai.
{public:ado).
lña seleccionn de Jali6n d•I C.•I, Gulll.,_ '!11
Jallo Henwa ReiNig, Bdurdo lllarquiaa, J. SU
Barique Banch•. de.

cu-

SBCCION B: &amp;CHAHRAZADA.

Loa má belloa
de todoo loa ,....._
caatro n6meroa de esta aecdóa se forma,, u 'IOI. . . . de
400 "'giaao.
al. I N• l. Contiene cu.e-ato. de Goetbe, Gaatier,
. _ , , ( Konunri Vakumo), Amado N•rvo, Ricbanl llllddly H caeutoúabe (al(Olado).
Vol. 1 a6n1eroa 2, ~ y 4 (ea preparación).

La,..._

SBCCION C: VARIA.
~ l o a lle,....._, po&lt; 1-poldo Lagot1N (publlado)
U.ro de Moaelle, por lllarcel Schwub. Trad"""'6a N
Roloel c.-., (ea preporoción).
~ P•, por James 111. 11.rri•- Traducci6n de Julio Tmrl
(ea prepar■ciónJ.

&amp;earuiúa wlcccioan die Ga.ti,rrez N,jera, Rodó, Carl:,le, etc.

SRCCll&gt;N ll: AUTORÉI Ml!XICANOI NUBVO .
DIY■p- Rtenrtaa, po&lt; Josl Vuconceloa (agolado),

e;,,,. lle Vlrpa, por M. Silva y Acett1 (pablicado).
-.,.1rta: Lecc-d• coaaa y otro■ porCeauo ...
:frada y lihroe dej111io Tnrri, AlfonlO Reyo,etc.
Pn,:to drl ejemplar

f'D

toda la R.ep4btlca:

CINCUENTA CENTAVO&amp;.
ioDt.'I por tirrlrs

de d~

n6merot, S 5.ll)

• airve niug6a pedido li no viene acon1pailado de •

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porte
jue l■ correapondenci■ al Aportado 1016.-Máko, D.f

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                <text>Lectura Selecta : Revista quincenal de divulgación literaria, Escuela Tipográfica Salesiana y punlicada por F. González Guerrero y Fernando Leal, a principios del Siglo XX.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>���LEOPOLDO LUGONES

LOS CABALLOS
DE .ABDERA
CUENTOS ESCOGIDOS

•

LECTURA SELECTA
MEXICO MCMXIX

��LEOPOLDO

LUGONES

LOS e,ABALLOS

DE

ABDERA

se las naturales exageraciones de toda pasión, hasta admitir caballos en la mesa.
Eran verdaderamente uotables corceles, pero bestias al fin. Otros dormían en cobertores de· biso;
algunos pesebres tenían frescos sencillos. pues no
pocos veterinarios i,JOstenían el gusto artístico de la
raza caballar, y el cementerio equino ostentaba en.
tre pompas burguesas, eiertamente recargadas, dos
o tres obras maestras. El templo más hermoso de
la ciudad estaba consagrado a Arió11, el caballo qué
Neptuno hizo salir de la tierra con un golpe de su
tridente; y creo que la moda de rematar las proas
en cabezas de caballo, tenga igual proveneneia;
siendo seguro, en todo caso, que los bajos relieves
hípicos fueron el ornamento más común de toda
aquella arquitectura. El monarca era quien se
mostraba más decidido por los corceles, llegando
basta tolerar a los suyos verdaderos crímenes que
los volvieron singularmente bravíos; de tal modo
que los nombres de Podargos y de Lampon fignrabau en fábulas sombrías; pues es del caso decir que
los caballos tenían nombres como personas.
Tan. amaestrados estaban aquellos animales, que
las bridas eran innecesarias, conservándolas únicamente como adornos, muy apreciadas desde luegG
por los mismos caballos. La palabra era el medio
usual de comunicación con ellos; observándose que
la libertad favorecía el desarrollo de sus buenas
condiciones¡ dejábanlos todo el tiempo no reque-

rido por la albarda o el arnés, en libertad de cru1.ar a sus anchas las magníficas praderas formadas en el suburbio, a la orilla del Kossínites, para
su wcreo y alimentación.
A són ele trompa los convocaban cuando era menester, y así para el trabajo como para el pienso
nan exactísimos. Rayaba en lo increíble su habilidad para toda clase de juegos de circo y hasta de
salón, su bravura en los combates, su discreción en
las ceremonias solemnes. Así, el hipódromo de Abdera 1anto como sus compañías de volatines; su
cabafüría acorazada de bronce y sus sepelios, habían alcanzado tal renombre, que de todas partes
acudía gente a admirarlos: mérito compartido por
igual entre domadores y corceles.
Aquella educación persistente, aquel forzado despliegue de condiciones, y, para decirlo todo en una
pdahra, aquella "humanización" de la raza equina,
il:an engendrando un fenómeno que los bistones
festejaban como otra gloria nacional. La inteligench de los caballos comenzaba a desarrollarse parrja con su conciencia, produciendo cosas anormale; que daba~ pábulo al comentario general.
Una yegua había exigido espejos en su pesebre,
atrancándolos con los dientes de la propia alcoba
pitronal y destruyendo a coces los de tres paineles
crnndo no. le hicieron el gusto. Concedido el caprielo, daba muestras de coquetería perfectamente visble.

6

7

�L E O P O L D O

LUGONES

Balios, el más bello potro de la comare;a, un
blanco, elegante y sentimental que tenía dos campañas militares r manifestaba regocijo ante el recitado de exámetros heroicos, acababa de mori~ de
amo~· por una dama. Era la mujer d&lt;' un general,
dueno del enamorado bruto, y por cierto no ocultaba el suceso. Hasta se creía que halagaba su vanidad, siendo esto muy natural, por otra parte, en
la ecuestre metrópoli.
Señalábasl" igualmente casos de infanticidio,
que, aumentando en forma alarmante, fué recesaria corregir con la presencia de Yiejas mula¡.; adoptivas; un gusto creciente por el pescado y por el
cáliamo, cuyas plantaciones saqueaban los animales; y Yarias rebeliones aisladas que hubo de rorregirse, siendo insuficiente el látigo, por rucdio
del hierro candente. Esto último foé en aumento.
pu.es el instinto de rebelión progresaba. a pesar e~
todo.
Los bistones, más encantados cada vez eon sis
caballos, no paraban mie'ntes en eso. Otros heclrn;
más significati,-os produjéronse de allí a poco. D,s
o tr{'s atala.ies habían hecho causa común contra m
carretero que azotaba su yegua rebelde. Los cab.llos resistíause cada vez más al enganche y al ;\~go, de tal modo que empezó a preferirse el asm.
Había animales que no aceptaban determinado ap•
ro; mas como pertenecían a los ricos, se defería a SI
8

LOS CABALLOS

DE

ABDERA

rebelión, comentándola mimosamente a título de
capricho.
lTn día los caballos no vinieron al són de la trompa, y fué menester constreñirlos por la fuerza ; pero los subsiguientes, no se reprodujo la rebelión.
Al fin ésta tuvo lugar cierta vez que la marea
cubrió la playa de pescado muerto, como solfa sucecln·. Los caballos se 11artaron de eso y Sl' los vió
reirt'f;ar al campo suburbano con lentitud sombría.
::\1Pdia noche era cuando estalló el singular conflicto.
De pronto un trueno sordo y persistente conmovió l'l ámbito de la ciudad. Era que todos los caballos se habían puesto en movimiento a la vez para
asaltarla; pero esto se supo luego, inadvertido al
priÍwipio en la sombra de la noche y la sorpresa
de lo inesperado.
Como las praderas de pastoreo quedaban entre
las mmallas, nada pudo contener la agresión; y,
aña&lt;li&lt;lo a esto el conocimiento miuncioso que los
animales tenían de los domicilios, ambas co,;;as acrecentaroll la catástrofe.
Noche memorable entre todas, sus horrores ~ólo
aparecieron cuando el día vino a ponerlos en evidencia, multiplicándolos aún.
Las puertas reventadas a coces yacían por el suelo. dando paso a feroces manadas que se sucedían.
casi sin interrupción. Había corrido sangre, pues
110 pocos vecinos cayeron aplastados bajo el casco
V

�L E O P O L D O

LúGONES

y los dientes de la banda, Pn cuyas filas causaron
estragos también las armas humauas.
Conmovida de tropeles, la ciudad obc;curecíase
con la polvareda que engendraban; y un extraño
tumulto formado por gritos de cólera o de dolor,
relinchos variados como palabras a los cuales mezclábase nno que otro doloroso rebuzno, y estampidos de coces sobre las puertas atacadas. unía su espanto al paYor visible de la catástrofe. Una especie
de terremoto incesante hacía Yibrar el . suelo con
el trote de la masa rebelde, exaltado a ratos como
en ráfaga huracanada por frenéticos tropeles sin
dirección y sin objeto; pues habiendo saqueado todos los plantíos de cáñamo, y hasta algunas bodegas que codiciaban aquellos co'rceles penertidCA.'l
por los refinamientos de la mesa, grupos de&gt; animales ebrios aceleraban la obra de destrucción. Y por
el lado del mar era imposible huir. Los caballos, conociendo la misión de las naves, cerraban C'l acceso
del puerto.
, Sólo la fortaleza permanecía incólume y empezabase a organizar en ella la resistencia. Por lo
proµto, se cubría de dardos a todo caballo que cruzaba por allí, y cuando caía cerca era arrastrado
al interior como vitualla.
'
Entre los Yecinos refugiados circulaban los más
extraños rumores. El primer ataque 110 fué sino nn
saqueo. Derribadas las puertas, las manadas intrnducíanse en las habitaciones, atentas sólo a las col10

LOS

CABALLOS

DE

ABDERA

&lt;Yaduras suntuosas con que intentaban revestirse,
: las joyas y objetos brillantrs. La oposición a sus
desi~nios fué lo que suscitó su furia.
Otros hablaban de monstruosos amores, de mujeres asaltadas y aplastadas en sus propios lechos con
ímpetu bestial; y hasta se señalaba una noble doncella que, sollozando, narraba entre dos crisis ,;u
percance : el despertar en la alcoba, a la media luz
de la lámpara, rozados sus labios por la innoble
geta de un potro negro que respingaba de place_r
el belfo. enseñando sn dentadura asquerosa; su gnto ele pavor ante aquella bestia convertida en fiera, con el rf'splandor humano y malévolo de i,us
ojos incendiados de lubricidad: el mar de sangre
con que la inundara al caer atraYesado por la f'Spada de un serYidor ...
Mencionábase varios asesinatos en que las yeguas se habían diYertido con saña femenil, despachurrando a mordiscos las víctimas. Los asnos habían sido exterminados, y las mulas subleváronse
también, pero con torpeza inconsciente, destruyendo. por destruir, y particularmente encarnizadas
contra lo~ perros.
El tronar de las carreras locas seguía estremeciendo la ciudad, y el fragor de los derrumbes iba
aumentando. Era urgente organizar una salida, por
más que el número y la fuerza ele los asaltantes la
hiciera singularmente peligrosa, si no se quería
11

�L E O P O L D O
abandonar la ciudad a la
ci6n.
~ hombres empezaron a armarse; mas pasado
el pnn:ie~ momen~o de licencia, los caballos habíandec1d1do a atacar también.
Un brusco silencio preeedi6 al asalto. Desde
fortaleza dintinguían el terrible ejército que se congregaba, ?º sin trabajo, en el hipódromo. Aquello
tardó vanas horas, pues cuando todo parecía d"
pue to, súbitos corcovos Y agudfsimos relinchos c:
ya causa era imposible discernir, desordenaban
profundamente las filas.
El sol declinaba ya, cuando . e produjo la primera carga. T ~ , f ué, si se permite la frase, más que
una demostrac1on, pues los animales se limitaron a
pasar corriendo frente a la fortaleza. En . bº
&lt;¡ueda
ºbºll
cam io,
r . ron acn 1 ados por las ·saetas de lo defensoDesde el más remoto extremo de la ciudad lan;áronse otra v~z, Y su choque contra la defensa
ué formidable . . La fortaleza retumbó entera bajo
aqu:lla tempe tad de cascos, y sus recia muralla
d6n~ quedaron, a decir verdad profundamente
trabaJada .
'
Sobrevino un rechazo, a l cual sucedió
. muy luego un nuevo ataque.
Los que, demolían eran caballos y mulos herrado que ca1an a docenas ; pero sus filas rráb
con e
·
·
ce
an e
ncarmzam1ento furioso, sin que la masa pare12

8 CABALLOS

DE .ABDERA

disminuir. Lo peor era que algunos habian
· do vestir 8118 bardas de combate en cuya
de acero se embotaban los dardos. Otros llejirones de tela vistola, otros collares; y pueen au mismo furor, ensayaban inesperados re-

De las murallas los eonoeian. ¡ Dinos, Aethon,
eo, Xanthos l Y ellÓS saludaban, relinchaban
oaamente, enarcaban la cola, cargando en
con fogosos respingos. Uno, UD jefe ciertate, irgui6se sobre BUS corvejones, camin6 aai
trecho, manoteando gallardamente al aire, como
danzara un marcial balisteo, contorneando el cuecon serpentina elegancia, hasta que UD dardo
le clavó en medio del pecho .•.
Entretanto, el ataque iba triunfando. Las muralaa empezaban a ceder. ·
St\bitamente una alarma paraliz6 a las bestias.
aas sobre otras, apoyándose en ancas y lomos,
garon sus cuellos hacia la alameda que bordeala margen del Kossmites; y los defensores, vol~dose hacia la misma dirección, contemplaron
tremendo espectáculo.
Dominando la arboleda negra, espantosa aobre el
¡Cielo de la tarde, una colosal cabeza de le6n mira• hacia la ciudad. Era una de esas fieras antedilunas cuyos ejemplares, cada vez mis raros, deftltaban, de tiempo en tiempo, los montea R6dope .
Kas nunca se había visto nada tan monstruoso,
18

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Y de npate eapes6 a andar, lento el
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.. .-.r de .. ' - - predipa 'T de - . . _
ro, r. •lialloe &amp;blnadaa no reiimeron -□ejan
. . , , tdSn Un 16Io fmpeta laa anutr6 por la
J1t,a, en illNeisi6n a la l!aeehis, 1-1:uMh 1m
~ haraeú de arma y de..,--, pues M
. . . ~.tr&amp;VMdeluolal.
• llf fortalea 1'ehaaba el púieo. ¡Qaé podifu
eontn eemi,Jante enemigo t ¡Qué re-e de bl'Ollee
.Niltilfa S - 111Alldtblllal f ¡ ~ 111111'0 S - p.

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11

r!ll■C
11

�LA LLUVIA DE FUEGO
EVOCACIÓN DE UN DESENCARNADO DE GOl\1ORRA

•

R

ECUERDO que era un día de sol hermoso,
lleno del hormigueo popular en las calles
atronadas de vehículos. Un día asaz cálido
y de tersura perfecta.
Desde mi terraza domini{ba una vasta confusión
de techos, vergeles salteados, un trozo de bahía
punzado de mástiles, la recta gris de una avenida ...
A _eso de las once cayeron las primeras chispas.
Una aquí, otra allá -partículas de cobre semejantes a las morcellas de un pábilo ; partículas de cobre incandescente que daban en el suelo con un ruidecito de arenas. El cielo seguía de igual limpidez; el nunor urbano no decrecía. Unicamente los
pájaros de mi pajarera, cesaron de cantar.
Casualmente lo había advertido, mirando hacia
el horizonte en un momento de abstracción. Primero creí en una ilusión óptica causada por mi
miopía. Tuve que esperar largo rato para ver
caer otra chispa, pues la luz solar anegábalas bas17
2

�L E O P O L D O
tante; pero el cobre ardía de tal modo, que se
tacaban asimismo. Una rapidilima vírgula de
go, y el golpeeito en la tierra. Asi a largos in
valos.
Debo confeaar que al comprobarlo, experim
té un ,·ago terror. Exploré el cielo en una a ·
sa ojeada. Persistía la limpidez. ¡ De dónde ve
aquel extraño ¡rranizo 1 ¡ Aquel cobre 1 ¡ Era e
bre! ...
Acababa de caer una chispa en mi terraza,
poeos pasos. Extendi la mano; era, a no caber d
da, un 11,'ránulo de cobre que tardó mucho en e
friarse. Por fortuna la brisa se levantaba, ineli
nando aquella lhn·ia singular hacia el lado opu
de mi terraza. Las chispas eran harto ralas, a
más. Podía creerse por momentos que aquello había ya cesado. No cesaba. Fno que otro, eso al,
pero caían siempre los temibles gránulos.
En fin, aquello no había de impedirme almor.
zar, pues era el mediodía. Bajé al comedor atraveaando el jardin, no sin cierto miedo de las chispas. Verdad es que el toldo, corrido para e'ritar
el sol, me resguardaba ...
... ¡ Me resguardaba I Alcé los ojos; pero un toldo tiene tantos poros, que nada pude descubrir.
En el comedor me · esperaba un almuerzo admirable; pues mi afortunado celibato sabia dos eo,
sas sobre todo: leer y comer. Excepto la biblioteca, el comedor rra mi orgullo. Abito de mujeres 7
18

LLl'VlA

DE

FUEl/0

poco gotoso, en punto a vicios amables nada _pomperar ya sino de la gula. Comia solo, 1D1enun esclavo me leía narraciones geográfica&amp;.
había podido comprender las comidas en
paiüa ; y si las mujeres me hastiaban, como he
o, ya comprenderéis que aborrecía a los hom(Diea años me separaban de mi última orgía!
e entonces entregado a mis jardines, a mi.a
a mis pájaros, faltábame tiempo para salir.
vez en las tardes muy calurosas, un paseo
)a orilla del lago. Me gustaba verlo, escamado de
al anochecer. pero esto era todo y pasaba meain frecuentarlo.
i. vasta ciudad libertina, era para mi un desierdonde se refugiaban mi.a placeres. Escaaos ami¡ breves visitas; largas horas de meaa ; lectumis peces, mis pájaros; una que otra noche tal
orquesta de ftautistaa, y dos o tres ataques de
•
1
por ano ...
'1'~a el honor de ser cousultado para los bantes, y por ahí figuraban, no sin elogio, dos o
salsas de mi invención. Esto me daba derecho
digo sin orgullo-- a un busto municipal, con
ta razón como a la compatriota que acababa de
tar un nue,·o beso.
Bntretanto mi esclavo lela. Leía narracion,,.. d•
y de ni~ve que comentaban admirablemente,
)a ya entrada siesta, el generoso frescor de las
19

�LUGONES

LEOPOLDO

ánforas. La lluvia de fuego había cesado quizá,
pues 1a servidumbre no daba muestras de notarla.
De pronto, el esclavo que atravesaba el jardín
con un nuevo plato, no pudo reprimir un grito.
Llegó, no obstante, a la mesa; pero acusando con
su lividez un dolor horrible. Tenía en su desnuda
espalda un agujerillo, en cuyo fondo sentíase chir'i-iar aún la chispa voraz que lo había abie-rto.
Ahogámosla en aceite, y fué enviado al lecho sin
que pudiera contener sus ayes.
Bruscamente acabó mi apetito, y aunque seguí
probando los platos para no desmoralizar a la servidumbre, aquélla se apresuró a corresponderme.
El incidente me había desconcertado.
Promediaba la siesta cuando subí nuevamente a
la terraza. El suelo estaba ya sembrado de gránulos de cobre; mas no parecía que la lluvia aumentara. Comenzaba a tranquilizarme, cuando una
nueva inquietud me sobrecogió. El silencio era absoluto. El tráfico estaba paralizado a causa del :fenómeno, sin duda. Ni un rumor en la ciudad. Sólo, de cuando en cuando, un vago murmullo de
viento sobre los árboles. Era también alarmante
la actitud de los pájaros. Habíanse apelotonado en
un rincón, casi unos sobre otros. Me dieron compasión y decidí abrirles la puerta. No quisieron salir; antes se recogieron más acongojados aún. Entonces comenzó a intimidarme la idea de un cataclismo.
20

L A.

DE

LLUVI A

Fr.:EGO

Sin ser grande mi erudición científica, sabí~ que
nadie mencionó jamás esas lluvias de cobre mca~deseente. ¡ Lluvias de cobre! En el aire no hay minas de cobre. Luego aquella limpidez del cielo, no
dejaba conjeturar su procedencia. Y lo alarmante
del fenómeno era esto. Las chispas venían de todas partes y de ninguna. Era la inmensid~d desmenuzándose invisiblemente en fuego. Ca1a del
firmamento el terrible cobre -pero el firmamento
permanecía impasible en su azul. Ganábame poco
8 poco una extraña congoja; pero, cosa rar~: hasta entonces no había pensado en huir. Esta idea se
mezcló con desagradables interrogaciones. i Huir!
¡Y mi mesa, mis libros, mis pájaros, mis _peces q~e
acababan precisamente de estrenar un v1ver~; ~s
jardines ya ennoblecidos de antigüedad -m1s cmcuenta años de placidez, en la dicha del presente,
en el descuido del mañana 1 . . •
¡,Huir?. . . y pensé con horror en mis po_8esiones ( que 110 conocía) del otro lado del desierto ;
con sus camelleros viYiendo en tiendas de lana negra ~ tomando por todo alimento leche cuajada,
trig; tostado, miel agria ...
Quedaba una fuga por el lago, corta f~ga después de todo, si en el lago como en el desierto,
gún era lógico, llovía cobre también; pues no VI·
niendo aquello de ningún foco Yisible, debía ser
general.
No obstante el vago terror que me alarmaba, de-

s:•

n

�LEOPOLDO

L U G O N

cíame todo eso claramente; lo discutía co
mismo, un poco enervado a la verdad por el 1
go digestivo de mi siesta consuetudinaria. Y
pués de todo, algo me decía que el fenómeno
iba a pasar de allí. Sin embargo, nada se pe
con hacer armar eI carro.
En ese momento llenó el aire una ,·uta vib
ción de campanas. Y casi junto con ella, adve
una cosa: ya no llovía cobre. El repique era
acción de gracias, coreada casi acto continuo
f'I murmullo habitual de la ciudad. Eata d
taba de su fugaz atonía, doblemente gárrula.
algunos barri011 hasta quemaban petardos.
Acodado al parapeto de la terraza. miraba
un desconocido bienestar solidario. la animaci
vespertina que era toda amor y lujo. El cielo
gula purisimo. Muchachos atanoaos, recogían
escudillas la granalla de cobre, que loa caldere
hablan empezado a comprar. Era todo lo que q
daba de la gran amenaza celeste.
Más numerosa que nunca, la gente de placer
loría las calles; y aun recuerdo que sonreí va
mente a un equívoco mancebo, cuya túnica
gida basta las caderas •!! un salto de bocacal
dejó ver sus piernas glabras, jaqueladas de ciu
Las cortesanas, con el seno desnudo según la n
va moda, y apuntalado en dealumbrante cosele
paseaban su indolencia sudando perfumes. U
Tiejo len6n, erguido en su carro, manejaba como
22

L 1, l l v / A

DE

J,'UEGO

una vela. una boja de estaño, que con apropintura• anunciaba amores monst':"ORos de
: ayuntamientos de lagartOR con e,snes: un
o 'f nna foca: una doncella cubierta por la dente pedrería de un pavo real. Bello ca":el, a
mla • v garantida la autenticidad de las piezas.
amaestrados por no sé qué hechicería
ra. y desequilibradoa con opio y con asafétida.
leruido por tre• jóvenes enmascaradas, ~asó un
amabilísimo, que dibujaba en los patios. con
oa de colores derramadOR al ritmo de una daneacmas secretas. También depilaba al oropite v sabía dorar las uñas.
Un ;e1&gt;&lt;onaje fofo. cuya condición de eunuco se
vinaba en su morbidez, pregonaba al són de
:;Jil6talOR ele bronce. cobertores ele un tejido singu• que producía el insomnio y el deseo. Cobertocuya alnlieión hablan pedido infructuosamenAt loa eiuclad•nos honrados. Pues mi ciuclad AAbía
...,r, Rabía ,ivir.
Al anochecer recibí dOR visitas que cenaron conJli¡o. Un condiscípulo jovial, matemático _cuy~ vi!111 desarreglada era el escándalo de la ~ienc1a, "!
• agricultor en~iquecido. La gente sent1a neces141d de visitarse después de aquellas chispas ele colillft. De ,·isitarse y de beber, pues ambos se reti~eompletament• borrachos. Yo hice una ráp1!ila salida. La ciudad, caprichosamente iluminada,
labia aprovechado la coyuntura para decretarse

¡~;

23

�LEOPOLDO

LfíGONES

LA

DE

LLUVIA

FUEGO

una noche de fiesta. En algunas cornisas, alumbraban perfumando, lámparas de incienso. Desde sus
balcones, las jóvenes burguesas, excesivamente ataviadas, se divertían en proyectar de un soplo a . lai
narices de los transeu.ntes distraídos, tripas pinti.rrajeadas y crepitantes de cascabeles. En cada tsquina se bailaba. De balcón a balcón cambiá.bansf'
flores y gatitos de dulce. El césped de los par~ues,
palpitaba de parejas ...
Regresé temprano y rendido. :Nunca me acogí
al lecho con más grata pesadez de sueño.
Desperté bañado en sudor, los ojos turbios, la
garganta. reseca. Había afuera un rumor da lluvia.
Buscando algo, me apoyé en la pared, t ·por mi
cuerpo corrió como un latigazo el escBlofrío del
miedo. La pared estaba caliente :_\" conmovida por
una sorda vibración. Casi no necesité abrir la ventana para darme cuenta de lo que ocurría.
La lluvia de cobre había vuelto, pero esta wz nutrida y compacta. Un caliginoso vabo sofocaba la
ciudad: un olor entre fosfatado y urinoso apestaba el aire. Por fortuna, mi casa estaba rodeada de
galerías y aquella lluvia no alcanzaba a las puertas.
Abrí la que daba al jardín. Los árboles PStaban
negros, ya sin follaje; el piso, rubierto de bojas
carbonizadas. El aire, rayado de vírgulas de fuego, era de una paralización mortal; y por entre
aquéllas, se divisaba el firmamento, siempre impasible, siempre celeste.

Llamé, llamé en vano. Penetré hasta los aposentos famularios. La servidumbre se había ido. Envueltas las piernas en un cobertor de biso, acorazándome espaldas y cabeza con u.na bafiadera de
metal que me aplastaba horriblemente, pude llegar
hasta las caballerizas. Los caballos habían desaparecido también. Y con una tranquilidad que
bacía honor a mis nervios, me dí cuenta tle que estaba perdido.
Afortunadamente el comedor se encontraba lleno de provisiones; su sótano, atestado de vi.nos.
Bajé a él. Conservaba todavía su frescura; hasta
&amp;U fondo no llegaba la vibración de la pesada lluvia, el eco de su ~rave crepitación. Bebí una botella, y luego rxtraje de la alacena secreta el pomo
de vino envenenado. 'fodos los que teníamos bodega poseíamos uno, aunque no lo usáramos ni tuviéramos convidados cargosos. Era un licor claro
e insípido, de efectos instantáneos.
Reanimado por el vino, examiné mi situación.
Era asaz sencilla. :No pudiendo huir, la muerte
me esperaba; pero con el veneno aquél, la muerte
me pertenecía. Y decidí ver eso todo lo posible,
pues era, a no dudarlo, un espectáculo singular.
¡lTna lluvia de cobre incandesc~nte ! ¡ La ciudad
en llamas! Yalía la pena.
Suhí a la terraza, pero no pude pasar de la
puerta que daba acceso a ella. Veía desde allí lo
bastante, sin embargo. Veía y escuchaba. La sole-

24

25

�LEOPOLDO

LUGOXES

LA

LLUVIA

DE

FUEGO

Percibíase claramente la combustible lluvia, en
trazos de cobre que vibraban como el cordaje innumerable de un arpa, y de cuando en cuando
~ezclábanse con el~a ligeras flámulas. Humaredas
negras anunciaban incendios aquí y allá.
Mis pájaros comenzaban a morir de sed v hube
de bajar hasta el aljibe para llevarles ag~1a. El
sótano comunicaba con aquel depósito, vasta cisterna que podia resistir mucho al fuego celeste;
mas por los conductos que del techo y de los patios
desembocaban allá, habíase deslizado algún cobre
Y el. agua tenía un gusto particular, entre natrón
Y orma, con tendencia a salarse. Bastóme levantar
l~s trampillas de mosaico que cerraban aquellas
v1as, para cortar a mí agua toda comunicación
con el exterior.
Esa tarde J' toda la noche fué horrendo el espec-

táeulo de la ciudad. Quemada en sus domicilios,
la gente huía despavorida para arderse en las calles, en la campiña desolada; y la población agonizó bárbaramente, con ayes y clamores de una
amplitud, de un horror, de una variedad estupendas. No hay nada tan sublime como la voz humana. El derrumbe de los edificios, la combustión de
tantas mercancías y efectos diversos, y más que
todo la incineración de tantos cuerpos, acabaron
por agregar al cataclismo el tormento ele su hedor
infernal. Al declinar el sol, el aire estaba casi negro de humo y de polvaredas. Las flámulas que
danzaban por la mañana entre el cobre pluvial,
eran ahora llamaradas siniestras. Empezó a soplar
un viento ardentísimo, denso, como alquitrán caliente. Parecía que se estuviese en un inmenso
horno sombrío. Cielo, tierra, aire, todo acababa.
No había más que tinieblas y fuego. ¡ Ah, el horror
de aquellas tinieblas que todo el fuego, el enorme
fuego de la ciudad ardida 110 alcanzaba a dominar; y aquel hedor de pingajos, de azufre, dE&gt; grasa cadavérica en el aire seco que hacía escupir sangre; y aquellos · clamores que no sé cómo no acababan nunca, aquellos clamores que cubrían el rumor del . incendio, más vasto que un huracá11.
aiuellos clamores en que aullaban, gemían. bramaban todas las bestias con un inefable pavor de
eternidad ...
Mi casa empezaba a arder.

26

27

dad era absoluta. La crepitación no se interrumpía sino por mio que otro ululato de perro O explosi~n anormal. El ambiente estaba rojo, ;. a su
traves, troneos, chimeneas, casas, blanqueaban con
una lividez tristísima. Los pocos árboles qu&lt;' conservaba_:1 follaje retorcíanse, negros, de un negro
de estano. La luz había decrecido un poco, no obstante de persistir la limpidez celeste. El horizonte
estaba,_ esto sí, mucho más cerca, y como ahogado
en.. cenizas. Sobre el lago flotaba un denso ,:apor,
que algo prevenía la extraordinaria sequedad del
aire.

�L E O P O L D O

LUG~lf

Bajé a la cisterna, sin haber
tonces mi presencia de ánimo, pero entera
erizado con todo aquel horror ; y al verme de p
to en esa obscuridad amiga, al amparo de la
cura, ante el silencio del agua subterránea, me
metió de pronto un miedo que no sentía -estoy
guro- desde cuarenta años atrás, el miedo ·
til de una presencia enemiga y difusa ; y me
g llorar, a llorar como un loco, a llorar de mi
allá en un rinc6n, sin rubor alguno.
No fué sino muy tarde, cuando al escuchar
derrumbe de un techo, se me ocurri6 apuntalar
puerta del sótano. Hícelo así con su propia
lera y algunos barrotes de la estantería, de
viéndome aquella defensa alguna tranquilidad;
porque hubiera de salvarme, sino por la ben'
influencia de la acción. Cayendo a cada insta
en modorras que entrecortaban funestas p
llas, pasé las horas. Continuamente oía der
bes allá cerca. Había encendido dos lámparas q
traje conmigo, para darme valor, pues la ciste
era asaz lóbrega. Hasta llegué a comer, bien q
sin apetito, los restos de un pastel. En cambio
bí mucha agua.
De repente mis lámparas empezaron a amo
guarse, y junto con eso el terror, el terror pa
.zante esta vez, me asaltó. Había gastado sin
nrtirlo toda mi luz, pues no tenía sino aque
18

LLUVI.A

DE

FUEGO

No advertí, al descender esa tarde, t&gt;n
todas conmigo.
luces decrecieron y se apagaron. Entonces
que la cisterna empezaba a llenarse con el
del incendio. .. o quedaba otro remedio que
; y luego, todo, todo era preferible a morir
o como una alimaña en su cueva.
duras penas conseguí alzar la tapa del sótano
los escombros del comedor cubrían. . . . .
• . Por segunda vez babia cesado la lluvta m. Pero la ciudad ya no existía. Techos, puerpn cantidad de muros, todas las torres, yaen ruinas. El silencio era colosal, un Vt&gt;rdasilencio de catástrofe. Cinco o seis gra~des
redas empinaban aún sus penachos; y baJo el
o que no se había enturbiado un ~o~ento, ~n
cuya crudeza azul certificaba_ mdüerenc1as
, la pobre ciudad, mi pobre ciudad, muerta,
para siempre, hedía como un verdadero ca8•

er.singularidad de la situación, lo e~orme del
meno y sin duda también el regoe1Jo de hae saÍvado único entre todos, cohibían mi doreemplaz~dolo por una curiosidad som~ría.
arco de mi zaguán había quedado en ~1e, Y
dome de las adarajas pude llegar a su cima.
0 quedaba un solo resto combustible y aquello
parecía mucho a un escorial. volcánico. _A tr:
en los parajes que la ceruza no cubrta, bri-

n

�,~ fOPOLDO

'
. . . ..- .. --.;.c1etaep,e1..wn
. . tl ledo clél Werto, napland..ra . . .
·. _. 4-....,. 11D anqal ele eobre. • i . m
-•lao&amp;ra-11911.iel.11eo,i......,"... de ... ec:cl ...._ - tormata.
du la que hl!fan -•tieniclo NIJ)lnble el
iuante el eateotimo. Bl Ni
In--,
114f11111r cdndacl . ers.;-lla a a,obiarme eon
JaNlcla cl9olae16n, eaando llaeia el lac1o c1el pu
J)lll'el"bf a bulto que ftlllba entre la ralna.
11P llcabÑ, y llabfame penibiclo oiertamen-, p

brilla•

- cUl'lcfa •

mf.

N9 ,..__ •«Jemtn aJa,mo de extraa,llep, y á'e;ando por el areo Yino a NPtane
·JPlro. Tratüue de 11D piloto, IAlvado COPIO
en 'ua 'bedep, pm, apulialeanclo a

1a propl,

rio. .A.llalla de •IOt6nele el arna y por ello

Aaeraraclo • eete l81peeto, - ~ • in
le. Toct.. 1- .llarooa ardieron, loa muellee, 1- el
~ ¡ y el lap llabfue vuelto •marro. AIIPlf
adT,rti que llaJll6..... 'a TIIII baja, DO - affli4
'ri ,-fp- por c¡u'- A leYADtar la mfa•
Of"'8e Pli bodep donde quedaban a6n dos doll
.... d e ~ altrnnoa qu.oa, todo el Yino ••.~
De repente Dotam.Ol' 1111a pohareda llaeia el lacl
c1el dlllierto. la PGhueda de una carrera. AJP4
na ;anida que timaban, qlliá, en -•ro, lea
J)lltHetu de ...... o de Seboim.

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L L . U VI ,t

I&gt;- I, ,

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to h ~ de M111uir ~ ...._._ eapectUnlo tan t11Dlaclor IGllio .,...__ · ·
1111 tropel de 1 - , lM . . . . .obhfirl: l E
1h1hrto, . - _.,,_, ,. la ei1ldíld a·•
twiw de Nd, enloqueeidcw de 1""1Mlfa,e
Ncl y no el llaabre era lo que Jea adu • ;
puuon junto a Deaobul IBl aclNttilw. tY.
•'116 eatado Tenfan I Nada ·eU• h!OIGíC,..
tan 16pbfflUJlte la
- eonio gatos - - . ndaeida i:- " · ••
Ul'Ollea la crin, lea ijal'el, en 4ellNiml de c6micoa a medio Telltir, coa ·1a fera
el rabo
y erilpado el de . _
que l117e, lu garru p v ~ , elion1 11do
-todo aquello deefa a la elal'AI - 1"1,
de IJorror llajo el uote oeleate, al utr ele Ju
ru enernu que no habfan eOIJletrl)ido -

.• ~e.

agudo

'lea.

illdaban loa

annidorea -

-

11D

denuf!I

ojoe, y bl"OHl19ente ~
.-n-era en b1J1C&amp; de otro dep61ito, a,otado tam; haata que aentúd- )MIi'. tiiitu ea temo
po,trero, eon el e,ileinado hoeieo a alto, la
11 vagoroaa-de deitolaoi6n y de eternidad, que,
• al cielo, eetoy llel'lll'O, Jllli[iúeme a ragir.
JAia 1. • • nada, ni el f'AtaeliRDO - - hm::or.a,
llet ~lamor de la eiudad moribmufa era taJt lorroeomo - llanto de bema eobte Ju ninaa.
oa rugjdoe tenfan WlA evicleneia de palabra.
O

en -

11

�·il•--

J 1771-lll q1Qá 'alle qft delGNI de
J -de c1eal-. a
di'1'lllidld 11'-n •
Aeinta de la heada a,repba a su
aaerte, él pavor de lo inoomprenaible. 8i
taN lo lllftO, el 101 eaotidiuo, el eielo
inieno t...ñar. ¡par q1t6 • udfan 1 JJOI'
ltabfa apa t. . . Y eueeieaclo de toda idea
lMNa loa •ofrmoa, 1111 llanor era
deeir, IÚII eapantoao. Bl U'lllllpOl1,e de 11t
eJnábalOI a eieri,. f t p Doei6n de
ute aquel cielo de donde había eatado
llu'ria infernal, y 1111 nigidoe pregmmbaD
- t e aleo a la tremoda que oaUNba
4-, ¡.Ali! ... rusidoa, lo tnieo de
• IIIJ8 ..-nabaD a6D aqaellaa iftu
ella: éúl oaemabaD el horrendo Nereto
c:M tnf.,; e6mo interpretaban m III dolor
Dl8dlable la eterna aoledad, el eterno ai'ileDllij

are-

.--.-d...

.

A:q~ no debía durar mueho. Bl metal

•

r•

ai .....,.._ . . . de la

hiri••

771161tiaa-,a1Rlen-,aro-de-

(lrfo,,éehar el apa de la elnerna en mi balo
; 7 deapuá de buaar hlttllmente 'QJl 1ft.
jab6D, darmdl a ella por la II lin■1a que
pan efeetnar n lill.¡,- na
ba - . , . el poao de .,._, 4118 me
un gran bieneetar, apeau turi.do por la
de la mu.ene.
agua ' - 7 la ohaenridad, me deTolriffllll
ffinpp,oaidadea de mi aiatenela de rieo que
de ecmehür. Bunclido iuta el nello, el
de la U:,pi- 1 chloe impnei6D de

. ..--de---.

afuera el lmnoú de faet!o. l'cn,n•1,,_ a eaer -.brGa, De la bodep DO llepaolo rumor. Pereil,f m - UD !dejo de Jla.
iJH entraban por la puerta del 16tuo, el . .
• tufo ~ . , • Llffé el pomo a mi■

cla&amp;9 empu6 a llover de nuev,o, mú
_.. ,-do que nunea.
Ba ~ Rbito deeeemo, aleenemoe a
qu 1- iftu • deab&amp;Ddaban bwando a •

Jo1--.hra■•
•
IJ"CUIOI a la bodep, DO aiD q1le D08
ru al¡1IIIU ehl■pu, 7 eompnndiendo que

nuevo oh!IJ)aff6D iba a

CODIUJDar

la ruina, me

, - , a ~hlir.
11

•

ll

�LA ESTATUA DE SAL

H

E aquí cómo refirió el peregrino la verdadera historia del monje Sosistrato:
Quien no ha pasado alguna vez por el mo1188terio de San Sabas, diga que no conoce la desolaei6n. Imaginaos un antiquísimo edificio situado sobre el J orclán, cuyas aguas saturadas de arena amarillenta, se deslizan ya casi agotadas hacia el mar
muerto, por entre bosquecillos de terebintos y manzanos de Sodoma. En toda aquella comarca no hay
más que una palmera cuya copa sobrepasa los muros del monasterio. Una soledad infinita, sólo turhda de tarde en tarde por el paso de algunos nólllades que trasladan sus re baños ; un silencio colou.l que parece bajar de las montañas cuya eminencia amuralla el horizonte. Cuando sonla el viento del desierto, llueve arena impalpablP ; cuando el
viento es del lago, todas las plantas quedan cubiertas de sal. El ocaso y la aurora se confunden en
lllla misma tristeza. Sólo aquellos que deben expiar
rtandes crímenes, arrostran semejantes soledades.
En el convento se puede oír misa y comulgar. Los
onjes, que no son ya más que cinco, y todos, por ·
35

�LEOPOLDO

L

U G O N
ESTATUA

lo menos, sexagenarios, ofrecen al peregrino
modesta colación de dátiles fritos. uvas, agua
río y, algunas veces, vino de palmera. Jamás ~al
del monasterio, aunque las tribus vecinas los respe-.
tan porque son buenos médicos. Cuando muere alguno le sepultan en las cue-vas que hay debajo a Ja
orilla del río, entre las rocas. En esas cuevas am.
dan ahora parejas de palomas azules, amigas dél
convento; antes, hace ya muchos año~, habital'OII
en ellas los primeros anacoretas, uno de los cual•
fué el monje Sosistrato cuya historia he pro
tido contaros. Ayúdeme Nuestra Señora del Carmelo y vosotros escuchad con atención. Lo que vait
a oir, me lo refirió, palabra por palabra, el hermantPorfirio, que ahora está sepultado en una de 1cuevas de San Sabas, donde acabó su santa vida t
los ochenta años,en la virtud y la penitencia. Dios
le haya acogido en su gracia. Amén.
Sosistrato era un monje armenio, que había r&amp;,
i;uelto pasar su vida en la soledad con varios jóvenes compañeros suyos de Yida mundana, recién.
convertidos a la religión del Crucificado. Perten&amp;cía, pues, a la fuerte raza de los estilitas. Despuél
de largo vagar por el desierto, encontraron un dfl
las cavernas de que os he hablado y se instalarmi'
en ellas. El agua del Jordán, los frutos de UIII'
pequeña hortaliza que cultivaban en común b&amp;ltaban para llenar sus necesidades. Pasaban lo~ díaí
orando Y meditando. De aquellas grutas surgían
36

D E

·s

A L

nmnas de plegarias, que contenían con su esrzo la vacilante bó,eda de los cielos próxima a
~plomarse sobre los pecados del mundo. El sacri' o de aquellos desterrados, que ofrecían diariaEJte la maceración de sus carnes y la pena de sus
os a la justa ira de Dios, para aplacarla, eYin muchas pestes, guerras y terremotos. Esto no
saben los impíos que ríen con ligereza de las pe• ncias de los cenobitas. Y sin embargo, los sacri(Íéios y oraciones de los justos son las claves del
ijJ!ho del universo.
A1: cabo de treinta años de austeridad y silencio,
&amp;aistrato y sus compañeros habían alcanzado la
antidad. El demonio, vencido, aullaba de impotenBa bajo el pie de los santos monjes. Estos fueron
abando sus vidas uno tras otro, hasta que al fin
~trato se quedó solo. Estaba muy viejo, muy petueñito. Se había vuelto casi transparente. Oraba
lrrodillado quince horas diarias, y tenía revelaciofles. Dos palomas amigas, traíanle cada tarde alinnos granos de granada y se los daban a comer
ton el pico. Nada más que de eso vivía. En cambio,
~)fa bien como un jazminero por 1a tarde. Cada año,
él viernes doloroso, encontraba al despertar, en la
aabecera de su lecho de ramas, una copa de oro
a de vino y un pan con cuyas especies comulga' absorbiéndose en éxtasis inefables. Jamás se le
oeurrió pensar de dónde vendría aquello, pues bien
atbía que el señor Jesús puede hacerlo. Y aguar37

�LE 0-P O L DO

LUGONEB

&lt;laudo con unción perfecta el día de su ascensión 1
la bienaventuranza, continuaba soportando sus añoe,
Desde hacía más de cincuenta, ningún caminanft
había pasado por allí.
Pero una mañana, mientras el monje rezaba con
sus palomas, éstas, asustadas de pronto, echaron 1
volar, abandonándole. Un peregrino acababa de llegar a la entrada de la caverna. Sosistrato, después
de s~lu~a le con santas palabras, le invitó a repo.
sar, rndrnandole un cántaro de agua fresca. El desconocido bebió con ansia como si estuviese anonadado de fatiga; y después de consumir un puñado
de frutas secas que extrajo de su alforja oró en
compañía del monje.
'
Transcurrieron siete días. El caminante refirió
su peregrinación desde Cesárea a las orillas del mar
Muerto, terminando la narración con una historia
que preocupó a Sosistrato.
-He visto los cadáveres de las ciudades malditas, dijo una noche a su huésped; he mirado humear el mar como una hornalla, y he contempla•
do lleno de espanto a la mujer de sal, la castigada esposa de Lot. La mujer está viva hermano
mío, Y yo la he escuchado gemir, y la h~ visto sudar al sol del mediodía.
-Cosa parecida cuenta Juvencus en su tratado
"De Sodoma ", dijo en voz baja Sosistrato.
-Sí, conozco el pasaje, añadió el peregrino. .Al·
go más definitivo hay en él todavía; y de ello re-

7

36

l

A

ESTATUA

D E

S A L

sulta qne ]a esposa de Lot ha seguido siendo, fitñológicamente, mujer. Yo he pensado que sería
obra de caridad libertarla de su condena ...
-Es la justicia de Dios, exclamó el solitario.
-¿No vino Cristo a redimir también con su sacriftcio ]os pecados del antiguo mundo ?-replic6 suar~mente el viajero, que parecía docto en letras sag-raHas. t.Acaso el bautismo no lava igualmente el IH~&lt;'a~o contra la Ley que el pecado contra el Evangelio? ...
Después de estas palabras, ambos se entregaron
al sueño. Fué aquella la última noche que pasaron
juntos . .Al siguiente día el desconocido partió, llevando consigo la bendición de Sosistrato, y no necesito deciros que, a pesar de sus buenas apariencias, aquel fingido peregrino era Satanás en persona.
-El proyecto del maligno fué sutil. Una preocupación tenaz asaltó desde aquella noche el espíritu del santo. ¡ Bautizar la estatua de sal, libertar
de su suplicio aquel espíritu encadenado! La caridad lo exigía. la razón argumentaba. En esta lucha transcurrieron meses, hasta que por fin el monje tuvo una visión. Un ángel se le apareció en sueños y le ordenó ejecutar el acto.
Sosistrato oró y ayunó tres días, y en la mañana
del cuarto, apoyándose en su bordón de acacia, tomó, costeando el Jordán, la senda del mar Muerto.
La jornada no era larga, pero sus pirrnas cansa39

�L E O P O L D O

L U G O N

das apenas podfan ~nerle. Al! marchó d
doa dfaa. Laa fieles palomas eontinuaban a ·

,1

Undole eomo de ordinario, y
rezaba mneho,
fundamente, pnea aquella resolución afligfa)e
eztremo. Por fin, cuando 111a pies iban a faltar
laa montañas ae abrieron y el lago apareeió.
Loa esqueletoa de laa eiudadea deatnúdas iban
eo a poeo deavaneeMndose. Algunas piedras
madu. era todo lo que reataba ya: trozos de a
hilerae de adobes carcomidos por la sal ,. eim
dbs en betún. . . El monje reparó apen.,; en
j~tet reatos, que proeuró evitar, a fin de que
pies no ae manchasen a su eontacto. De repente
do su viejo cuerpo tembló. Acababa de advertir
cia el sud. fuera ya de los escombros, en un
de laa montaiiaa deade el cual apenas se los perci
la ailueta de la estatua.
Bajo su manto petriJicado que el tiempo ha
roldo, era larga y fina como un fantasma. El
brillaba con límpida incandeaeencia, calcinando
roeu, _haciendo eapejear la capa salobre que cub
las hoJas de los terebintos. Aquellos arbustos,
la reverberación meridiana, parecían de plata.
el ci,lo no habla una sola nube. Las aguas ama
dormían en su earacterlstiea inmovilidad. C
el viento soplaba, podfa eaeucharse en ellas, d
los peregrinos, cómo ae lamentaban los ea
de las ciudades.
Sosistraio ae aproximó a
40

E S TA

T l' A

D E

S A L

dicho verdad. Una humedad tibia cubrfa au
Aquellos ojos blancos, aquellos labios blanban compietamente inmóviles bajo la inde la piedra, en el sueño de 8U8 siglos. Ni
·cio de vida salla de aquella roca. El sol la
ha con tenacidad implacable, siempre igual
hacia miles de años, y sin embargo, eaa efigie
viva, pueato que audaba ! Semejante sueiio
el miaterio de los espantos blblicos. La códe Jehová babia pasado sobre aquel ser, eaamal~ma de carne y .de peiiasco. ¡ No era•
•dad el intento de turbar ese suelio T ¡ No caepecado de la mujer maldita sobre el inaenque procuraba redimirla T. Despertar el misuna locura criminal, tal vez una tentación
infierno. Sosiatrato, lleno de congoja, ae arro• orar en la sombra de un bosquecillo ...
o se verificó el acto, no os lo voy 'I decir.
únicamente que cuando el agua sacramental
sobre la estatua, la sal ae diaolvi6 lentamente,
los ojos del solitario apareei6 una mujer, vieja
la eternidad, envuelta en andrajos terribles,
lh·idez de ceniza, flaca y tembloroea, llena
·glos. El monje que habla ,isto al demonio ain
o, sintió el pavor de aquella apariei6n. Era el
lo réprobo lo que se levantaba en ella. Eaos
vieron la combustión de loe azufres llovidos
la cólera divina sobre la ignominia de las cin; esos andrajos estaban tejidos con el pelo

es

41

�L E O P O l [) O

ESTATUA

""°"

de los camellos de Lot;
pies bollaron
nizas del incendio del Ererno ! Y la espantoaa
jer le habló con su ,·oz antigua.
Ya no recordaba nada. 86l0 una vaga viaicSia
incendio, una sensación tenebrosa despertaba a
vista de aquel mar. Su alma estaba vestida de
fuaión. Habla dormido mucho, un sueño negro
el sepulcro. Sufría sin saber por qué, en aquella
mersión de p&lt;'ffadilla. Ese monje acababa de sal
Lo sentía. Era lo único claro en Bu visión
te. Y el mar. . • el incendio. . . la catáatrofe ..•
ciudades ardidas ... •todo aquello se desvaneofa
una clarovidente visión de muerte.-Iba a morir.
taba aalvada, pues. ¡ Y era el monje quien la
salvado!
•
Soaistrato temblaba, formidable. Una llama
ja incendiaba SUB pupilas. El pasado acababa
desvanecerae en él, como si el viento de fuego
hiera barrido su alma. Y sólo este convenci ·
ocupaba su conciencia: ¡fo mujer de Lat utaba
El sol descendía hacia las montañas. Púrpura
incendio manchaban el horizonte. Los días
coa .re,·h·ían en aquel aparato de llamaradas. Era
mo una resurrección del castigo, reflejándose
segunda vez sobre las aguas del lago amargo.
sistrato acababa de retroceder en los siglos.
cordaba. Habla sido actor en la catástrofe. Y
mujer. . . ¡ Esa mujer le era conocida 1 ·
Entonces un ansia espantosa le quemó las
42

DE

SAL

8u lengua habló, dirigiéndose a la espectral
'tada:
Knjer, respóndeme una sola palabra.
Habla . . . pregunta ...
_,Responderás'
¡
ble . me has salvado!
' na
'
ta brillaron como si en ellos
ojos del aDBCore
'
. h 1
resplandor
que incendia a as
coneen trase el
ta~s. dime
.
. t e cuando tu rostro se vol-MUJer,
qué Vl8
para mirar.

.

le rea ondió:
p
'
-Oh, no... p o_r Elohim' no qmeraa saberlo.
_. Dime qué V1Ste !
-~o. . . no. . . 1Seria el abismo 1
-Yo quiero el abismo.
-Ea la muert,,. • •
-¡ Dime qué viste 1
-No puedo ... ¡no quiero!
-Yo te he aalvado.
-No ... no ...
El sol acababa de ponerse.

Una voz anudada de angustia,.

-¡ Hab~

1

• ó Su voz parecía cubierta
La muJer se aproDm
.
. ba
.
aba,
ae orepuaculiza , agompol vo; se apag

d

do.

1

-¡ Por las cenizaa de tua pa rea ....

E~=:~ !aquel espectro aproximó su boca al oid

�LEOPOLDO

LUGONE/:J

do del cenobita, y dijo una palabra. Y Sosistrato
fulminado, anonadado, sin arrojar un grito, cayÓ
muerto. Roguemos a Dios por su alma.

FRANCESCA

e

.

ONOCILE en Forli, adonde había ido para visitar el famoso salón municipal decorado por
Rafael.
Era un estudiante italiano, perfecto en su género. La conversación sobrevino a propósito de un
dato sobre horarios de ferrocarril, que le pedí para
trasladarme a Rímini, la estación inmediata; pues
en mi programa de joven viajero, entraba, naturalmente, una visita a la patria de Francesca.
Con la más exquisita cortesía, pero también con
una franqueza encomiable, me declaró que era pobre y me ofreció en venta un documento-del cual
nunca había querido desprenderse,-un pergamino
del siglo XIII, en el cual pretendía darse la verdadera historia del célebre episodio. Ni por miseria,
ni por interés, habríase desprendido jamás del documento; pero creía tener conmigo deberes 11 de
confraternidad", y, además, le era simpático. Mi
fervor por la antigua heroína, que él compartía
con mayor fuego, ciertamente, entraba también
por mucho en la transacción
Adquirí el palimsesto sin gran entusiasmo, poco
45

�L E O P O L D O

dado como soy a las inve tigaciones .hist6ricas;
mas apenas lo tuve en mi poder, cambié de tal modo a u respecto, que la hora escasa concedida en
mi itinerario para salvar los cuarenta kilómetros
medianeros entre Forli y Rímini, se transform6 en
una semana e~tera. Quiero decir 9ue permanecí
siete días en Forli.
La lectura del documento habría sido en extrt'mo
difícil sin la ayuda de mi amigo fortuito: pero éste e lo sabía de memoria, casi como una tradición
de familia, pues pertenecía a la suya desde una remota antigüedad.
Cuanta duda pudo caberme sobre la autenticidad di' aquel pergamino, qued6 dt&gt;svanecida ante
su minucio. a inspección. Esto fué lo que me tomó
más tiempo.
El documento está en latín, caligrafiado con esas
bellas y fuertes g6ticas tan características del siglo
XIII; y que, no obstante un avanzado deterioro, on
bastante legibles, gracias a la cabal individualización
de cadn letra en el encadenamiento de los ren~done , y a la anchura de lo espacios intermedios entre ésto . Hasta se halla legalizado por un '' signum
tabellionis," ciertamente muy complicado con sus
nueve lazadas, y perteneciente al notario Balzarino
de Cervis. Su data es el 12 de junio de 1292.
Si descifrar las letras no era del todo fácil, la lectura del texto resultaba pesadi~ima, por las innumerable abreviaturas y signos convencionales, que

"ª

R

A

N

e

E

s

o

A

brían hecho indispensable la colaboración de un
eógrafo, a no encontrarse allí su ant~guo dueño
o una clave tradicional; pero e a m1 mas abreturas y signos eran preciosos, por otra parte,
mo prueba de autenticidad.
Había entre ellos datos concluyentes. La &lt;&gt; atrada por una línea oblicua que baja de derecha
izquierda significando cum, signo peculiar de los
timos añ~s del siglo XIII, al comienzo del cual,
í como en los anteriores y en lo sucesivos; tuvo
ra. forma : el 2, coronado por una b, a manera
e exponente algebraico, (2h) significando d,~, y agre¡rnndo con su pre encia un dat~ mas,
uesto que las cifras arábigas no se generalizaron
n Europa hasta el siglo XIII; el 7, represen~do
r una A 11in travesaño, como para marcar die~
ición. la palabra &lt;'or¡,111.1 abreviada en su pr1n
'
9
l
mera sílaba y coronada por un 9 (t\or ) Y e vocablo fratribt(S abreviado en .ftbz con un_ ª sup~rpuesta a la_; y una i a la t; amén ~e d1v~rsos signos que omito .• •o quiero olvidar: sm embargo, las
Iniciales de la heroína, aquella J, y aquella R tan
earacteristica también en su parecido con las PP
manuscritas de nuestra caligrafía, salvo el trave1año que laii corta .
. Existen, además. en la margen del texto, a ma-.
nera de apostilla, dos escudos; un? en for~a de aneha almendra. característico también del siglo XIII
1 el otro romboidal, es decir, blasón de dama, sal47

�L E O P O L D O
vo exeepciones rarísimas como las de algunos
conti; pero los Visconti eran lombardos, y eu
época de mi documento, recién conquistaban la
beranía milanesa. Además, los blasones en cu
ti6n se hallan acolados, lo que indica unión c
yugal. Desgraciadamente, su campo no conserva
no partículas informes de la,s piezas y colores
ráldicos.
Lo que dice el documento es imposible de ser
ducido sin desventaja para el lector, pues u
do latín perjudica, desde luego, al interés con
retórica curial, sin contar la sequedad del cono
to. Haré, en consecuencia, una traducción ~n
bre como me plazca, poniendo el original a d"
sici6n de los escrupulosos, con cuyo fin lo he
positado en nuestra Biblioteca Nacional, donde p
de verse a las horas de práctica.
Comienza en estos términos que, como se ve
contradicen al Dante, a Boccaccio y al falso
c.accio, quiene3 coinciden en afirmar la cona
ción del adulterio.
Jamás hubo otra relación que una "exal
amistad'' entre Paolo y Francesca. Aun .sus
nos estuvieron exentas de culpa, y sus labios
tuvieron otra que la de estremecerse y palid
en la dulce angustia de la pasión inconfesa.
El autor dice haber tenido esta comldencia
marido mismo, cuyo amigo afirma que fué.
Francesca tenía dieciséis años (la historia ea
48

R

A

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E

s

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A

·da) cuando la desposaron con Giovanni Mala- •
, como certificación de la paz concluida entre
Polenta de Rávena y los Malatesta de Rímini.
esposo, contrahecho y feo, envió a su hermaPaolo para que se casara por poder suyo, no atredose a presentarse en persona ante la joven, en
visión de un desengaño fatal y del rechazo con·ente.
Hallábase Francesea en una ventana del palacio
riego, cuando entró al patio de honor la cabalnupcial; y una dama de su séquito, equivocatambién, ·o sobornada quizá por el futuro esposeñal6le a Paolo como al que iba a ser su efeco dueño.
De este error provino la tragedia.
Paolo era bello y joven; culto en letras, tanto
o valeroso caballero:; cortés hasta el rendi•ento y alegre hasta la jovialidad; todo lo con.o de su hermano, cuya sombría astucia rayaba
cruE&gt;ldad, y cuya desgracia física había dado en
torvo pesimismo que es patrimonio de los conhechos con talento.
La joven se desposó, así engañada; y conducida
fué al castillo conyugal, el esposo verdadero
con elJa la primera noche sin dejarse ver, pues
bía entrado a la alcoba en la obscuridad.
reía que, consumado el matrimonio, la altiv~
la dama sería la mejor custodia de sus derechos
esposo, y no se equivocaba ,en ello, por cierto;
41
4

�LEOPOLDO

L U Q O

p.ero el aeto demueatra eoa eJaridad, ui la
..., de na pa.aqpnea, como el frio oüculo flU

&amp;lacerias poma.
Bl d ~ del d ~ fué horri1,Je..
ea fAcil eolegir, para la joven deapoaad&amp;; 7
ooao en¡endr6 desprecio 7 odio haeia el •
ul abUIU&amp; de su bll8Da fe virginal, aereoi6
el amor la simpatfa que por el otro habfa em

• naeer
¡Oúuta 7 eón avos diferencia, en ef
1.te la eurioaa ansiedad del breve noviu&amp;'o,
feeJaa hasta el deleite eon la pre,otam6D cW
prometido¡ el regoeijado orgullo del d.eapcJIOl'j
la pompa religiosa 7 el esplendor DlUD
parejamente reakaban la gallardfa del
7 aquel deapertai- ea loa bruoa del mLons•
,a primer mirada de eapoao amnent6 ya
ultraje de 1lD&amp; deawoo:6anr.a el eruel llnpe
811 fatalidad l
Uno, 11'11 todo reeuerdoe de dieha entre •
atiafaoei6a juv~ de belleza inmolada en
ru; el otro, sólo tiranfa del deber
· •
p!o innoble, fealdad eobarde.
o tenú¡ Jlláa que un rugo de grandea,.
el miedo que Dllpiraba; miedo que en tnílla
JO

deber, euatocliaban au honra como doa
Ftanceaea eai,er.aba uf a encontrar, en
caso de la diclaa legitillla, la dulzura prohi ·
infiemo.

.

A

N

e

E

(J

111 tona ,rima era, qlle la rebelión ele 1ot .eorno dejaba culmne con nieves de reaiglaaPaolo era el rayo de sol que recordaba, únimarchitoe phppolloa.
~ primero, como un peligro, 111 diaereeión
veneido 1u deaconfiauaa, hasta .ubstituir
una fratenüdad melane61iea lu repulsiones del
fingido desdén.
•
eeaca, en su misantropía que la in~ba a
!edad, despu&amp;i de todo grande en el castillo, no
a guato sino eon él; pero s6lo 1e veiaa a la
~el sol, en túito eollffJÚO de no eneontrane
la DOChe.
ovanni, ocupado en estudioa t6cticos quenoa libre-llenaban na horas a medias eon
ia nada advertfa, al parecer; pero loa joro~ tan cel8808 eomo pervenoa, y a, aabienloa jóvenes se amaban, divertíaae en ver- ·
decer. Aquel peligroso juego le -atrafa como
emoción a la vez lancinante y deliciosa, por
que al !in estuviese previsto como una obra de
L
hOl'l'eDdo beso cruzaba a veeea, mgiriendo
ionea por entre aquella tortura de la dignidel 'amor eomo un refinumento del infiereso llevaba diez añoa, eaa perversidad, fordoae de tiempo y de sombra, como el vino.
tras se eontuviesen, aentfaae vengado por la
a de 811 continencia; en caso eontran"o, en
11

�LEOPOLDO

lúGONES

la muerte fatal, aquella muerte CAÍ:-A que el canto
V del poema rememora, adjetivándola con el nombre del círculo infernal mencionado por el XXXIT,
como para mejor expresar su amargura única en lo
anómalo del epíteto. Así habían pasado diez años.
l,7traheroísmos y deberes, el amor hizo al fin su
obra. La misma sencillez de relaciones entre esposa y cuñado, creó una intimidad aun acrecida por
la frecuencia de verse.
Paolo se ingeniaba de todos modos para hacer a
aquella juyentud más llcyadera su clausura en castillo tan lóbrego; y su exquisita cortesía, tanto como su grave ternura, denetían hasta las heces el
corazón de aquella mujer, en quien los refina1nientos, todavía bizantinos de su ciudad nata], habían
profrmdizado sensibilidades.
~o alcanzaba a perder en la ruda prueba su gus1o por las S(.'derías suntuosas, por las joyas y el marfil; y es de creer que en su dulce molicie r11trara
no- poco el espíritu de aquel legendario malvasía,
t1ue consolaba la decadencia de los Andrónicos, sus
contemporáneos, inmortalizando la sombría pequeñez de la helénica Monembasia. Magias de Bizancio, que el viento conducía a través del Adriático
familiar; filtros ele Bizancio diluídos en su sangre
antigua; pompas de Bizancio aún coetáneas en el
lujo y en el arte, predisponíanla ciertamente al
amor; a aquel amor más deseado en lo extremo de
· su crueldad.
52

F

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A

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e

A

Paolo era diestro en componer enigmas, que el
gusto de la época había elevado a un rango superior de literatura, empleándolos hasta en la correspondencia secreta y en las diYisas del blasón. Su única falta consistía en usar, para los que componía a
Francesca, el único doble tema de su hermosura Y
del amor.
Los primeros pasos fueron tímidos, disimulando
la intención en la vaguedad. El pergamino recuer- ·
da uno de aquellos juegos, cuya solución consistente en una palabra que tuviese sentido, recta o
inversamente leida, daba la soluci6n en legna-a11gel.
Cita igualmente uno, al que llama "la cruz de
amor,'' así dispuesto :
ECATE

J\"'EMEA
AMORE
FURIE
ThIE:NE
O este otro, en palabras angulares, que pueden

ser Mdas lo mismo de izquierda a derecha, que dr
arl'iba a abajo, y en el cual se prrci!::a más el balbuceo del amor:
AMAI

MIME
AMOR
IERI
53

�LEOPOI,DQ

LUGONES

O este último, del mismo carácter, y que el documento llama un enigma en V:

ANIME
AMARO

CUORE
Pero vengamos a la tragedia.
Habían llegado para Francesca los veintiséis
años, la segunda primavera del amor, grave y ardorosa como un estío. Su decenio de padecer, clamapor una hora de dicha; y en la tristeza que la
Juyentud trae consigo al definirse, y que es como el
adiós amigo a la aturdida adolescencia, habíanla
a;;altado miedos de morir sin gustar una vez siquiera el ósculo redentor de toda su vida tan injustamente negra.
Aquel otoño habíalos fraternizado más en largas
lecturas, que eran vidas de santos sangrientas de
heroísmos y singularizadas por geografías monstmosas; pero un día, aciago día, el malvado cuvos
diez años de goce infemal exigían por fin rl dt,;enJace de la sangre, puso al alcance de sus penas la
p,ala11te colección del No,·ELLINo.
i-Cuántas lPycron de aquellas cien narraciones
halladas por ahí, al ar.ar, eu una alacena? Quizá pocns, desde que tanto llc~ó a turbarlos la de Lanzarote del Lago.
Pué en e] baleón que abría sobre el poniente la

?ª

54

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A

alcoba de la castellana, durante un crepúsculo cuya divina tenuidad rosa empezaba a espolvorear,
como una tibia escarcha, la vislumbre de la luna.
Desde aquel piso, que era el segundo, se dominaba todo el paisaje condensado como un borrón de
tinta bajo la luz lunar. Las densas cortinas obligábanlos a unirse mucho para aprovechar el esca80 vano abierto sobre el cielo. Juntos en el diván,
el libro unía sus rodillas y aproximaba sus rostros
hasta producir ese rozamiento de cabellos, cuya vaguedad eléctrica inicia el vértigo de la tentación.
Sus pi~s casi se toeaban, compartiendo el esca bel.
Sobre la inmensa chimenea, una licorera bizantina
que acababa de regalarlos con el delicioso licor de
Zara, despedía en la sombra de la habitación el florido aroma de las guindas de Dalmacia.
Ya no leían; y así pasaron muchas horas, con las
manos tan heladas sobre el libro, que poco a poco
se les fué congelando toda la carne. Sólo allá adentro, con grandes golpes sordos, los corazones seguían viviendo en una sombría intensidad de crimen. Y tantas horas pasaron, que la hma acabó por
bañarlos con su luz.
Galeoto fué el libro ... -dice el poeta-. ¡ Oh, no,
Dios mío ! Fué el astro.
Miráronse entonces; y lo que había en sus ojos
no era delicia, sino dolor. Algo tan distante del beso, que en ello cabía la eternidad. El alma de la joven asomábasc a sus ojos deshecha en llanto como
55

�LEOPOLDO

LUGONES

una blanca nube que se vuelve lluvia al fresco de la
tarde. ¡ Y aquellos ojos, oh, aquellos ojos negros
como dos golondrinas tle la Pasión, qué sacrificios
de ternura abismaban en el heroísmo de su silencio! ¡ Ay, vosotros los q_ue sólo en la dicha habéis
amado, envidiad la tortura de esos amantes qué,
en el crepúsculo llorado por las esquilas, gozaban,
padeciendo de amor, toda la poesía de las tardes
amorosas, difundida en penas de navegantes, de ausentes y de sentimentales peregrinos, como en el
canto VIII del Purgatorio:
Era giá l 'ora che volge 'l disío
A 'naviganti, e 'nteneriace íl cuore
Lo di ch 'lian detto a' dolci amici a Dio¡
E che lo nuovo peregrin d 'amore
Punge, se ode aquilla di lantano
Cl1e paia'l gíorno pianger che si muore.

Pálidos hasta la muerte, la luna aguzaba todavía su palidez con una desoladora convicción de
eternidad; y cuando el llanto desbordó en gotas vivas-lo único que vivía en ellos-sobre sus roanos,
comprendieron que las palabras, los besos, la posesión misma, eran nada como afirmación de amor,
ante la dicha de haber llorado juntos.
La luna seguía su obra, su obra de blancura y
de redención, más allá del deber y de la vida ...
l:na sombra emergió de la trasaleoba, manchó
fugazmente el pavimento de lozas blancas y ne56

F

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Á

gras, se escabulló por la puertecilla que daba acceso al piso, y por él a la torre. Era el enano del
castillo.
Malatesta se hallaba en la torre por no sé qué
consulta de astrología; pero todo lo abandonó, descendiendo la escalera interior hasta la planta donde estaba la alcoba de la castellana; hasta debió
correr para llegar a tiempo, pues era la pieza más
distante de la torre.
El éxtasis duraba aún; pero los ojos, secos ahora brillaban como astros de condenación con toda
la ' ponzoña narcótica de la luna. Aquella palidez
desencajada tenía el hielo inconmovible de la fatalidad, y una pureza absoluta como la muerte, los
aislaba en la excepción de la vida.
Materialmente no habían pecado, pues ni a tocarse llegaron, ni a hablarse siquiera; pero el esposo 'UÍÓ en sus ojos el adulterio con tan vertiginosa claridad, con tal col!-Sentimiento de rebelión y de
delito, que les partió el corazón sin vacilar 1lll ápice. Y el pergamino le halla razón a fe mía.

57

�DOS ILUSTRES LUNATICOS
O LA DIVERGENCIA UNIVERSAL

DRAMATIS PERSONAE:

H. (desconocido, al parecer escandinavo.)
Q. (desconocido, al parecer español.)
Andén desierto ele uua estación de ferrocarril, a las onee de 1a noche. Luna llena al exterior. Silencio completo.
· Luz roja de semáforo a lo lejos. Bagajes confusamente

amontonados por los rincones.
H. es un rubio bajo y lampiño, tirando a obeso, pero singu1armente distinguido . Viste un desgarbado traje negro
y sus zapatos de charol chillan mucho. Lleva un junco de
puño orfebrado que haee jugar vertiginosamente entre los
dedos. Fuma cigarrillos turcos que enciende uno sobre otro.
Un tic le frunce a cada instante la comisura izquierda del
labio y el ojo del mismo lado. Tiene las manos muy blancas¡ no (la tres pasos sin mirarse las uñas. Camina lantando miradas furtivas a los bagajes. De cuando en cuando vuélvese bruscamente, lanza w1 chillido de rata a la
vacía penumbra, corno si hubiese alguien allí; después proaigue su marcha haciendo un nuevo molinete con el bastón.
Q. gallardea un talante alto y enjuto¡ una cara aguilefia, puro hueso¡ hay en él algo a la vez de militar y de
universitario. Su traje gris le sienta roftl; es casi ridículo, pero no vulgar ni descuidado. Trátase a todas luces de
una altiva miseria que , se respeta. Este baee el efecto de
la reserva leal, tanto como el otro causa una impresión de

59

�L E O P O L D O

L UG O.,\.ES

charlatán sospechoso. Van uno al lado del otro; pero ae
advierte que no conYe1·san sino para matar el tiempo.
Cuando llegue el treu, no tomarán el mismo coche. Tamr,oco se han visto nunca. Q. sabe que su interlocutor se
llama H. porque al llegar traia en la mano . una maleta con
esta inicial. H. l1a visto, por su parte, que el otro tiene su
pañuelo marcado con una Q.
·

ESCENA PRIMERA.
H.-Parece que hay huelga general y que el servicio está enteramente interrumpido. No correrá un
solo tren durante toda la semana.
Q.-Locura es, entonces, haber venido.
H.-Más locos son los obreros que se declararon
en huelga. Los pobres diablos no saben historia.
Ignoran que la primera huelga general fué la retirada del pueblo romano al Monte Aventino.
Q.-Los obreros hacen bien en luchar por el triunfo de la justicia. Dos o tres mil años no son tiempo excesivo para conquistar tanto bien. Hércules
llegó al confín de la Tierra, buscando el Jardín
de las Hespérides. Una montaña le estorbaba el
paso Y, poniendo sus manos en dos cerros, la abrió,
dando entrada al mar como se abre, trozándola por
los cuernos, la cabeza cocida de un carnero.
H.-Bello lenguaje; pero no ignoráis que Hércules fué un personaje fabuloso.
Q.-Para los espíritus menguados, fué siempre
fábula el ideal.
60

DOS

ILUSTRES

LUNA 1'100S

H--(volviéndose bruscamente y saludando con su junquillo
la sombra).--:N'o sé si lo decís por mí; pero os adYil'r-

to que no acostumbro comer carnero con los dedos.
Vuestra metáfora me resulta un tanto brusca.
Q.-Aunque no me es desconocido el juego del tenedor en las mesas de los reyes. he gustado con más
frecuencia la colación del pobre. Desde la baya del
eremita al pan del trabajador, duro e ingrato como
la gleba, mi paladar co~oce bien el sabor de las
. Cuaresmas.
H.-Os aseguro que tenéis mal gusto. Por mi parte, compadezco al desdichado, ciertamente. Quiero
la igualdad, pero en la higiene, en la cultura y en
el bienestar: la iguadad hacia arriba. Mientras ello
resulte un imposible, me quedo en mi superioridad.
¿ Para qué necesitamos nuevas cruces, si un solo
Cristo asumió todas las culpas del género humano 1
Q.-Es condición de la virtud indignarse ante
la iniquidad, y correr a impedirla o castigarla. sin
reparar en lo que ha de sobrevenir. ¡ Pobre de la
justiGia vilipendiada, si su socorro dependiera de
un razonamiento irreprochable o del desarrollo de
un teorema! En cuanto a mí, no deseo ni la igualdad, ni nuevas leyes, ni mejores filosofías. Solamente no puedo ver padecer al débil. M:i corazón
se subleva, y pongo sin tasa al rescate de su felicidad, mi dolor y mi peligrt&gt;. Poco importa que esto sea con la ley o contra la ley. La justicia es, con
61

�LEOPOLDO

L

U G O RE -S

frecuencia, víctima de las leyes. Tampoco sabría
detenerme ante el mismo absurdo. Pero cada monstruo que me abortara en fantasmagoría, cada empresa vana que consumiera mi esfuerzo, fueran a
la vez incentivos para empeñarme eontra la amarga
realidad. t,Por qué halláis mal que luchen a costa
,de su hambre estos trabajadores? &amp;No es el hambre
un precio de ideal como la sangre y como el llanto T
H.-Poseéís una elocuencia prestigiosa que me
habría arrebatado a los veinte años, cuando creía.
en los pájaros y en las doncellas.
Q.-Os estimaría que no dierais alcance despectivo a vuestras palabras sobre las doncellas y los
pájaros.
H.-De ningún modo. Los pájaros tienen el mismo paso (da una corridita ornitológica sobre las puntas de
los pies) que las doncellas; y las doncellas tienen
tanto seso como los pájaros. Pero vuelvo a nuestro tema. Los obreros nada lograrán con la violencia. Os advierto, entre paréntesis, que no soy propietario. Los obreros . deben conformarse con las leyes: aprovechar sus franquicias, -elegir sus diputados, apoderarse del Parlamento, cometer algunas extravagancias para despistar a los ricos, como volverse ministros, por ejemplo, y después apretarles
-crac-el tragadero. . . si es ql1e no prefieren tornarse ricos a su vez. Es un sistema.
Q.-Cn sistema abominable. Pareeéisme, a la verdad, un tanto socialista.
62

D OS

I L U S TRES

L UN A TIC O. S

H.-No lo niego; pero a mi Yez os he notado
un poco anarquista.
Q.-N o os ocultaré mis preferencias en taJ f&gt;eUtido. Amé siempre al paladín; y no sé por qué ::rnhelo de justicia desatentada, por qué anormal coraje de combatir uno solo contra huestes enteras,
por qué sombría generosidad de muerte inevitable, en la Inisma obra de la vida que otros gozarán
mejor, sin perjuicio de seguir llamando ..;rimen a la
benéfica crueldad, hallo semejanzas profundas entre los caballeros de la espada y los de la bomba.
Los grandes justicieros que asumen en sí mismos
el duro lote del porvenir humano, son como esas
abejas de otoño que amontonan a golpes de aguijón la comida futura de una prole que no han de
ver. Matan para el bien de la v-ida que sienten germinar en su muerte próxima, arañas y larvas: como
quien dice tiranos e inútiles, quizá inocentes, siempre detestables. Ellas carecen, entretanto, de boca ; no pueden. gustar siquiera una gota de miel. Sus
únic,os atributos son el amor y el aguijón. Su obra
de porvenir finca en la muerte, qu&lt;: al fin es el único camino de la inmortalidad.
H.-6Sois espiritualista?
Q.-En efecto; ¡,y vos?
H.-Materialista. Dejé de creer en el alma cuando me volví incrédulo del amor. (Estremécese con
violencia.).

Q.-¡, Tenéis frío 1
63

�L•0P0l,D0
11.-No¡ p....,¡..-te. • una PNIM!11114Íi
- - , ai queriia, y - la ea- aquel e6he
A Ja ida me pareee un elefante, y a la
hall-.
Q.-(opute). Bita , _ DO d
(alto). Ea mi eofre de viaje. Su color y 111
1:ienen, en efecto, algo de paquidenao.
B.-Ha;r aofrea -ndinavea que pareee
- · (Vaeln .. Hl&gt;"i 4&lt;.I :,)• • aingular, e6mo
eupan eatu e-. Bltaa e-. que uno
n en el oomemo con loa es,eetroa. NotariÜI
- , euando vo;r a pronunciar tal o cual
•l ojo bquierdo ae me mete por equivocaei6a
de la naris. Ea una curioaa diaeordaneia. Bl
de la "erre" me baee vibrar Ju uiiu. 1
qué ehillan tanto mis zapatoa,
Q.-No, por cierto.
B.-BII una moda hm,pra. La he adop

n -rdarme aiempre de que debo pouer I
en el mismo medio de Ju baldoau, 9in piar
junturas. Xanfa que tiene, naturalm
nombn prieo16gico.

-

COJ&gt;- • lo lejoo el relluao ele u-•&gt;·
. 1Ah, el maldito jument.o laútieo I Creo
arranearfa Ju orejas con gran placer, a , - bondad eapeoffiea.
Q.-Yo aao a loa amoa. Son pacientes :r
Su rebuzno diatante, en Ju noches ela~

.,.... ...................... .
JhupHo..

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�DOS
LEOPOLDO

f.

[I(}

la manía de silbar vivamf'ntC' cnando Yayáis de noche por sitios solitario-,, Y cierto frío i;ltcrmitcnte
en la. espina dorsal. Pero los cs-peetros dan buenos
co11SeJ0S. Co11ocen la filosofía de la vida. llablal\
como los parientes fallecidos.
Poco a poco os vais :,intiendo un tanto contradjctorio. Cometéis extnwagancias por d placer &lt;le
cometcrl~s. Ya habéis visto lo que me pasa. }lis zapatos chillones Y mis molinetes, son estúpidos; pero ~~y agradables. Son también impc&gt;rahrns categoricos;
,
p
. formas de razonar un ta11to a·n&lt;&gt;rsas.
ero el imperio d&lt;' la razón es tan efectivo en ella:,;
como en la lógica de Aristótf'l&lt;'s.
Luego, os entra. el :fastidio de todo lo que ama y
de todo lo que vive. "Cna individualidad estupei.l.da se_ desarrolla en vuestro ser. Habéis comenzado
r?mp1endo espejos o manchando tapicas con los
p~es llenos de lodo. Luego matáis fríamente de un
pistoletazo
la oreja a vuestra yegua favorita ..
L~ego quere1s algo mejor. Ya estáis a punto. Causáis, entonces, algún mal irreparable a vuestra madre o a vuestra mujer.
Q.-¡ Caballero!
H.-¡ Eh, qué clia blos ! Dejadme concluir. Habéis
d~ saber que yo he amado. Amé a una muchacha rub1~ Y poética; una especie de celestial aguamarina.
Dabale por el canto Y por la costura ; no desdeñaba los cleportrs ; pedaleaba gallardamente en bicicleta. A la verdad, era nn tanto insípida, como la

:?

• 66

ILUSTRES

LUNATIOOS

01YES

perdiz sin cscabecbr. Pero yo la quería con una
pureza tan grande, que me hrlaba las manos. Gustábame pasar largas horas, recostada la cara en sus
rodillas, mirando el horizonte que entonces queda
a niYel con 1mrstras pupilas. Ella doblaba gentilmente la cabeza con una domesticidad dr prima que
aún no sabe. 'l'enía la barbilla imperiosa; lo;; ojos
llenos de un azul juyenil e ignorante, cuando se
los miraba bien abierto;-;; pero habitnalmentc entornábalos soñadOl' desclén. La nariz, con un ligerísimo respingo. La boca un tanto grande, pero todaYÍa sin el más ligero desborde dr ese carmfa vir~inal qlll' mancha los labios sabedores del amor, corno l'l vino a una copa rn que se ha bebido. Eran.
quizá, un poco altos y fü\cos -sus pómulos. Pei11ábasr mny uÍPll. con sólo dos ondas irregulares y flojas de su rubio cabdlo. Lle--vaba siempre descubierta la nuca, rxagrránÜo su desnudez con una incli,nación de lectura. Esta era toua sn coquetería. ¡\O
:-;r distinguían r-;ns st•nos bajo la blusa. Sus manos y
sus -pies Nan más bien larios. La falda "trotteuse ·' dejaba acfürinar sus piernas delgadas y alti,·as de 11adadora. Pues la natación constituía su
r11canto. La natación con prligro de la vida. Prohibiéronselo en ya110. Iba al río con pretexto de coger -violetas y ortigas para adornar su sombrero· de
sol.
Dejé de ai:narla cuando descubrí que pertenecía
a la infame raza de las mujrres. No sé bien si mu67

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�L .E O P O L D O

L

U G

Vuestros propósitos sobre la mujer, son ci&lt;&gt;rti.1t111nt.c'!
intolerables; y no más que por reduciros a la decisión de las armas, os digo que tomo a la luna por
doncella desamparada y que no permitiré a su respecto ninguna insolencia.
H.- ( encogiéndose con un tirita miento enfermizo).
No desconoceréis, caballero, que os he tolerado a
• mi vez muchas impertinencias. La medida está
colmada. La luna es una calabaza vacía y nada mú.
Sé bien que quien escupe al cielo, cáele la saliva
en la cara. Pero tengo la boca llena como un ma~
món que echa los dientes, y veo allá un cartel que
dice: "Es prohibido · escupir en el suelo." (Quégramática!) .Así, pues, oh luna, buena pieza, toma .
(escupe hacia la luna), toma (escupe nue,·amente). toma

'

ÍNDICE
Págs.

J,AS FUBRZAS ltXTRAÑAS

Lluvia de Fuego..................... . . . . . . . . . . . . . . .
Estatua de Sal.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5
17
35

( escupe por tercera vez).

Mis señas, caballero.
Caballero, las mías.
Q.-(Miranclo la cartulina con asombro.) j El Príncipe
Hamlet!
H.-(leyen,lo con interés). j Alonso Quijano !
Q.-(sacando su tarjeta).
H.-(haciendo lo propio).

LUNA.RIO S)tNTIMRNTAJ,

Francesca ....................... .
Dos Ilustres Lunáticos ........... .

ESCENA SEGUNDA.
DON QUIJOTE alzando los ojos lmeia su interlocutor, ad•
vierte que ha desaparecido.
HAMLRT, bnscanclo con uua mirada a don Quijote, nota
que ya no está.
El lector se da cuenta, a su vez, de que don Quijote 1
IIamlet han desaparecido.

70
71

45
. ....•......

59

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u.

CENTRAL
A. N. '-

'
LECTURAS .E LECTA

SCHAHRAZADA

�s~~ ~A;IB~~f

tE~T~
DE TODOS LOS PAISES:5==

VOL. I.

LICTUa&amp; IILICTA
a ■ x1co.

acax1x

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HISTORIA PRODIGIOSA
DE LA CIUDAD DE BRONCE
CUBIITO DB

LAS MIL NOCHES Y UNA NOCHE

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ben-Barkhia el mando de los guerr,eros humanos, y a
Domriat, rey de los efrits, el mando de todo el ejército
de genios, que ascendía a sesenta millones. y el de los
animales y aves de rapiña recolectados en todos los
puntos del universo y en las islas y mares de la tierra.
Hecho lo cual, yendo a la cabeza de\ tan fonnidabl~
eJército, Soleimán se dispuso a invadir el país de mi
soLerano el rey del Mar. Y no bien llegó, ;ilineó su ejército en orden de batalla.
"Empezó por formar en dos alas a los animales, colocándolos en líneas de a cuatro, y en los aires aposto
a las grandes aves de rapiña, destinada,, a servir de
centinelas que descubriesen nuestros movimientos, y a ,
arrojarse &lt;le pronto sobre los g'.tt:rreros para herirh:5 y
sacarles los ojos. Compuso la vanguardia con el ejército
de hombres y la retaguardia con el ejército de genios: v
m:rntuvo a su diestra a su visir 1\saff ben-Barkhia, y a
su izquierda a Domriat, rey de los genios del a.ire. El ,
permaneció en medio, sentado en su trono de pórfido )
de oro, que arrastraban cuatro elefant,es. Y dió entonce,
la señal de la batalla.
"De repente híwse oir un clamor que aumentaba con
el ruido de carreras al galope y el estrépito tumultuoso &lt;lt los genios, hombres, aves de rapiña y fieras guerreras; y resonaba la corteza terrestr.e bajo el av.:&gt;te forn:idable de tantas pirndas. en tanto qm· relemHaba e: 1
. aire con el batir de millones de alas, y con las exclamaciones, los gritos y los rugidos.
·'Por lo que a mí respecta, se me concedió el nmndo d,,
la vanguardia del ejército de genios sometidos al rey del
20

LA

CIUDAD

DE

BRONCE

Mar. Hice una seña a mis tropas, y a la cabeza de ellas
me precipité sobre el tropel de genios enemigos qtte mandaba el rey Domriat. E intentaba atacar yo mismo al jefe de los adversarios, cuando le vi convertirse de impro,•i~o en una montaña inflamada que empezó a vomitar
fuego a torrentes, esforzándose por aniquilarme y ahogarme .::on los despojos que caían hacia nuestra parte
en olas abrasadoras. Pero me defendí y ataqué con encarnizamiento, animando a los míos, y sólo cuando me
convencí de que el número de mis enemigos me aplastaría a la postre, dí la señal de retirada y me puse en fuga por los aires a fuerza de alas. Pero nos persiguieron
por orden de Soleimán, viéndonos por todas partes ro-deados de adversarios, genios, hombres, animales y pájaros; y de los nue5tros quedaron extenuados unos.
aplastados otros por las patas de los cuadrúpedos, y precipitados otros desde lo alto de los aires, después que les
sacaron los ojos y les despedazaron la piel. También a
m: alcanzáronme en nú fuga, que duró tres meses. Preso
y amarrado ya, me condenaron a estar sujeto a esta cokmna negra hasta la extinción de las edades, mientras
que aprisionaron a todos los genios que yo tuve a mis
órdenes, los transformaron en humaredas y los encerraron e11 vasos de cobre, sellados con el sello c1e Soleimán.
'}Ue arrojaron al fondo del mar que baña las murallas
üe la Ciudad de Bronce .
''En cuanto a los hombres que habitaban este país, no
se exactamente qué fué de ellos, pues me hallo encadenado desde que se acabó nuestro poderío. ¡ Pero si vais
21

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11

NOCHES

Y

UNA

cjos. Y a sus plantas despl,egóse un espectáculo que t
contuvo la respiración.
Estaban viendo una ciudad de sueño.
Bajo el blanco cendal que caía de la altura, eu toda
la extensión r¡ue podría abarcar la mirada fija en los h
rizontes hundidos en la noche, aparecían dentro del recinto de bronce cúpulas de palacios, terrazas de ca~
i,pacibles jardines, y a la sombra de los macizos, brillahan los canales que iban a morir en un mar de metal,
cuyo seno frío reflejaba las luces del delo. Y t:l broa..
ce de las murallas, las pedrerías encendidas de las ~
pulas, las terrazas cándidas, los canales y el mar entero¡
así como las sombras proyectadas por Occidente, amalgamábanse bajo la brisa nocturna y la luna mágica.
Sin embargo, aquella inmensidad estaba sepultada, como en una tumba, en el universal silencio. Allá dentro
ne había ni un vestigio de vida humana. Pero he aquí
que con un mismo gesto, quieto, destacábanse sobre mo.
mimentales zócalos altas figuras de bronce, enormes jinetes tallados en mármol, animales alados que se inm(!•
vilizaban en un vuelo estéril; y los únicos seres dotados
dt. movimiento en aquella quietud, eran millares de in•
mensos vampiros qlle daban vueltas a ras de los edifi•
cios bajo el cielo, mientras buhos invisibles turbaban d
extático silencio con sus lamentos y sus voces fúnebres
en los palacios muertos y las terrazas solitarias.
Cuando saciaron su mirada con aquel espectáculo extraño, el emir Muza y sus compañeros bajaron de la
montaña, asombrándose en extremo por no haber adwrtido en aquella ciudad inmensa la huella de un set
24

LA

CIUDAD

DE

BRONCE

humano vivo. Y ya al pie de los muros de bronce, llegaron a un lugar donde vieron cuatro inscripciones grabadas en caracteres jónicos, y que en seguirla &lt;lescifró y
tradujo al emir Muza el jeique Abdossamad.
Decía la primera inscripción :
¡ Oh hijo d~ los hombres, qué vanos son tit-S cálculos 1
¡La muerte está cercana; no hagas cuentas para el por'Venir; se trata de un Señor del Universo que dispersa
las naciones y los ejércitos, y desde sus palacios de vastas magnificencias precipita a los reyes en la estrechri
t11orada de la ti1mba; y al despertar sit alma en la igualdad de la tierra, han de verse reducidos a un montón de
a,niza y polvo!

Cuando oyó estas palabras, exclamó el emir Muza:
''¡ Oh sublimes verdades! ¡ Oh sueño del alma en la
igualdad de la tierra : ¡ Qué conmovedor es todo esto !"

Y copió al punto en sus pergaminos aquellas frases.
Pero ya traducía el jeique la segunda inscripción que
decía:
i Oh hijo de los hombres! ¿ Por qué te ciegas con tus
jJ1'opias manos? ¡Cómo puedes confiar en este vatu
mundo? ¡No sabes que es u1z albergue pasajero, mia morada transitoria? ¡Di! ¡ Dónde están los reyes que cimentaron los imperios? ¡ Dó11de están los Ctmqitistadores,
los dueños del Irak, de Ispahán y del Khorassán? ¡ Pa:aron cual si nunca hi,bieran existido l

Igualmente copió esta inscripción el emir Muza, y
escuchó muy emocionado al jeique, que traducía la ter-

cera:
25

�MIL

NOCHES

Y

UNA

NOCHE

¡Oh hijo de los hombres.1 ¡He aquí que transcurreit
tu vida hacia eí
término final! ¡Piensa en el día del.Juicio ante el Scñof,
tu Dueno ! J Qué fué de los soberanos de la India . de la
China, de Sina y de N11bia!' ¡ Les arrojó a la nada el
soplo impla,cable de la muerte!

CIUDAD

DE

BRONCE

No pudo el emir Muza contener st1 emoción, y se estuvo largo tiempo llorando coJ1 las manos en las sien.e$,
y decía: ''i Oh el misterio del nacimiento y de la muerte! ¿ Por qué nacer, si hay que morir? ¿ Por qué vivir.
si la muerte da el olvido de la vida? ¡ Pero sólo Alal1
conoce los destinos, y nuestro deber es inclinarnos ante
Éi con obediencia muda!" Hechas estas reflexiones, ~encaminó de nuevo al campamento con sus compañeros,
y ordenó a sus hombres que al punto pusieran manos ~la obra para construir con madera y ramajes una escala'
laga y sólida, que les permitiese subir a lo alto del muro,
con objeto de intentar luego bajar a aquella ciudad sin
puertas.

En seguida dedicáronse a buscar madera y gruesas
ramas secas; las mondaron lo mejor que pudieron con
sus sables y sus cuchillos; las ataron unas a otras con
sus turbantes, sus cinturones, las cuerdas de los camello~, las cinchas y las guarniciones, logrando construir
una escala lo suficiente larga para llegar a lo alto de las
;,;mrallas. Y entonces la tendieron en el sitio más a pro pósito, so~teniéndola por todos lados con piedras gruesas, e invocando el nombre de Alah comenzaron a tre1;ar por ella lentamente, con el emir Muza a la cabeza.
Pero quedáronse algunos en la parte baja de los muros
J,ara \'igilar el campamento y los alrededores.
El emir Muza y sus acompañantes anduvieron durante
algún tiempo por lo alto de los muros, y llegaron al fin
ante dos torres unidas entre sí por mm puerta de bronce.
cuyas dos hojas encajaban tan perfectame•ite, que no
s,: hubiera podido introducir por su intersticio la punta
de una aguja. Sobre aquella puerta apar,ecía grabada en
relieve la imagen de un jinete de oro que tenía 1111 brazo
extendido y la mano abierta, y ,en la palma de esta mano
había trazados unos caracteres jónicos que descifró en
seguida el jeique Abdossamad y los tradujo del siguiente
r,odo: "Frota la puerta doce v,eces con él clavo que ha:'
en mi ombligo."
Aunque muy sorprendido ele tales palabras, el emir
Muza se acercó entonces al jinete y notó que, efectivamc:nte, tenía metido en medio del ombligo un clavo de
oro. Echó mano e introdujo y sacó el clavo doce veces.
Y a las doce veces que lo hizo, se abrieron las dos hojas
dt: la puerta, dejando ver una escalera &lt;le granito roj•J

26

27

lr.,¡., dias, y miras indiferente cómo corre
l.
, 1

i 'A

Y exclamó el emir Muza: "¿ Qué fué de los soberanos
de Sina y de N'ubia? ¡ Se perdieron en la nada!" y deóa la cuarta inscripción:
¡ Oh hijo de los hombres! ¡ Anegas fa alma en los placeres, y no ves que la muerte se te monta en los hombros
espiando tu.s movimientos! ¡ El mundo es como una ttla
de araña, detrás de cuya fragilidad está acechá11dote la
nada! ¿A dónde fueron a parar los hombres llenos de
espcrau;;as y sus proyectos efímeros? ¡ Cambiaron por
l.1 tumba los palacios donde Jwbitan bi,hos ahora!

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1
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j'

MIL

NOCIJES

Y

UNA

C / f, D A

•1ue descendía caracoleando. Entonces el emir Muza !
su&amp; acompañantes bajaron por los peldaños de esta esca,.
lera, la cual les condujo al centro de una sala que daba
a ras de una calle en la que se estacionaban guardias armados con arcos y espadas. Y dijo el emir Muza:
"¡ Vamos a hablarles antes de que se inquieten con nue!l-&lt;
tra presencia !"
Acercáronse, pues, a estos guardias, unos de los cuales estaban de pie con el escudo al brazo y el sable des,
nudo, mientras otros permanecían sentados o tendid0$.
Y encarándose con el que parecía el jefe, el emir Muza
le deseó la paz con afabilidad; pero no se movió el
l•ombre ni le devolvió la zalema; y los demás guardias
permanecieron inmóviles igualmente y con los ojos
fi.jos, sin prestar ninguna atención a los que acababan
de llegar y como si no los vieran.
Entonces, por si aquellos guardias no entendían el
árabe, el emir Muza dijo al jeique Abdossamad: "¡ Oh
jeique, diríjeles la palabra en cuantas lenguas c.on01:tas !" Y el jeique hubo de hablarles primero en lengua
e-riega; luego, al advertir la inutilidad de su tentativa,
le!&gt; habló en indio, en hebreo, en persa, en etíope y en
sudanés ; pero ninguno de ellos comprendió una palabra
&lt;le tales idiomas ni hizo el menor gesto de inteligencia.
Entonces dijo el emir Muza: "¡ Oh jeique ! Acaso est;n ofendidos estos guardias porque no les saludaste al
estilo de su país. Conviene, pues, que les hagas zalemas
al uso de cuantos países conozcas." Y el v,enerable Abaossarnad hizo al instante todos los ademanes acostumb-ados en las zalemas conocidas en los pueblos de cuan
4

2S

J?

DE

BRONCE

tas comarcas había recorrido. Pero no se movió ninguno de los guardias, y cada cual permaneció en la misma
actitud que al principio.
AJ ver aquello, llegó al límite del asombro e] emir
Muza, sin querer insistir más; dij o a sus acompañantes
que le siguieran, y continuó su camino, no sabiendo a
qwé causa atribuir semejante mutismo. Y se decía el
jeique Ab&lt;lossamad: "¡ Por Alah, que nunca vi cosa tan
extraordinaria en mis viajes!"
Prosiguieron andando así hasta llegar a la entrada del
zoco. t Como encontráronse con las puertas abiertas, pe·
netraron en et interior. El zoco estaba lleno de gent,es
&lt;¡ue vendían y compraban ; y por d~lante de las tiendas
se amontonaban maravillosas mercancías. Pero el emir
Muza y sus acompañantes notaron que todos los compradores y vendedores, como también cuantos se hallaban en el zoco, habíanse detenido, cual ' puestos de común acuerdo, en la postura en que les sorprendieron; Y
se diría que no esperaban para reanudar sus ocupaciones
habituales más que a que se ausentasen los extranjeros.
Sin embargo, no parecían prestar la menor atención a
lá presencia de estos, y contentábanse con expresar por
medio del desprecio y la indiferencia ·el disgusto que semejante intrusión les producía. Y para hacer aún 1nás
significativa tan desdeñosa actitud, reinaba un silenci,i
general al paso de los extraños, basta el punto de qu;:
eu el inmenso zoco abovedado se oían resonar sus pisadas de caminantes solitarios entre la quietud de su all. En árabe suk, o sea mercado.
211

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Ji/L

NOCHBS

Y

DB

Caudo mcribieroa ... - perpmiaoa ata .
ci6a, que les coamovi6 mucho, fnnqueal'Oll ana

en

que creslaae hablan salido la vlapera de

y

puerta que ae abrla
medio de la pieria,
una sala, en el centro de la cual babia uua bermoaa
de mármol transparente, de donde se eseapaba an
1idor ,de agua. Sobre la pila, a manera de techo
blcmeate coloreado, se alzaba un pabell6n cubi~
colpduras de seda y oro en maticee diferentes,
nados con un arte perfecto. Para llegar a aquella
ti agua se encau,aba por cuatro canalillos trazadoec
el suelo de la sala con sinuosidades encantadoras, y
da canalillo tenía un lecho de color especial: el
tenla un lecho de pórfido rosa; el segundo, de t
el tercero, de esmeraldas, y el cuarto, de turquesas;
tal modo, que el agua de cada uno se teftía del colot
1u lecho, y herida por la luz atenuada que filtrabau
sedas en la altura, proyectaba sobre los objetos de
alrededor y las. ·paredes de mármol, una dulzura de

Nje marino.

°"

Alli franquearon una segunda puerta, y entral'Oll
segunda sala. La encontraron llena de moneda■ ant'
de oro y plata, de collares, de alhajas, de perlas, de
bíes y de toda claae de pedrerías. Y tan amontonado
taba todo, que apenas se podía cruzar la sala y '
¡,or ella para penetrar en la tercera.
Aparecía ésta llena de armaduras de metales pr
&gt;OS, de escudos de oro enríquecidol con pedrerlu,
cascos antiguos, de sables de la India, de lanzas, de
nablos y de coruas del tiempo de Daúd y de Sol ·
y todas aquellas armas estaban en tan buen estado

.

BRONCB

que las fabricaron.
laego en la ~ sala, enteramente ·oca-

QDOS

umarios y

estantes de maderas precioaas, donordenadamente ricos trajes, ropones ■un•
de valor y brocados W...dos de un IIIOdo
Dalle alli se dirigieron a una puerta abierta
116 el acceso a la quinta NlL
. , contenia entre el suelo y el techo mis que
eiaeres para bebidas, para manjares Y para
: tazones de oro y plata, jofainas de cristal
c:opu de piedras precious, baudejas de jade Y
de diveraos colores.
bubiet'on admirado todo aquello, pensaron en
wtire 1111 pasos, y be aquí que sintieron la téntallevarse un tapiz inmenso de seda y oro que
1111&amp; de las paredes de la sala. Y dotrás del tapiz
gran puerta labrada con finas marquet~a_;;
y ébano, y que estaba cerrada con cerroios
ain la menor huella de cerradura donde meter
Pero el ~ue Abdouamad se puso a estudiar
o de aquellos cerrojos, y acab6 por dar con
e oculto, que huho de ceder a sus esfuerzos
la puerta gir6 sobre sí misma y di6 a los viajeacceso a una sala milagrosa, abovedada en
de c:6pula y construida con un mirmol tan pulido,
un espejo de acero. Por las ventanas de
ula, a través de las celoslas de esmeraldas i
filtrábase una claridad que inundaba los obun resplandor imprevisto. En el centro, SOl!e-

sa

�MIL

y

NOCHBS

nido por pilutru de oro,

UN,1

NO

oobre cada nna de lis

babia 1111 pájaro con pi-je de ~ 7 pico
bles, erguiase una especie de oratorio adornado
¡aduras de seda 7 oro, 7 al que 1IDU ¡radu de
unlan al melo, donde ur,a magnifica alfombra,
mente ~cada con lana de rolores gtori~
foOftS sm aroma en medio de su ckped sin aa ·
IOda la vida artificial de sus florestas pobladas
roa 7 aoimates copiados de manera exacta, cc,li ID
natural y sos contornos verdaderos.
El emir Muza 7 sus acompallantes mbieron
f"I~• del oratorio, y al llegar a la plataforma
llmeron mudos de sorpresa. Bajo un dosel de 1
IJ salpicado de gemas 7 diamantes, en amplio
construido coa tapi«s de seda IUJlerpUeSIOS, r
una joven de tez brillante, de párpadoo entornados
~I audio tras UDU larga• pest•ftas combadas, 7
belleza
realzábue con la calma admirable de sus
.
&lt;1ones, con la corona de oro que oellia su cabell
la di~dema de pedrerias que constelaba su frente, Y'
d húmedo collar de perlas qne acariciaban 111
piel. A derecha y a uqaierda del lecho se bailaban
esclavos, blanco uno y negro Otro, armado cada
&lt;'OD un alfanje desando y una pica de ..,.,.o. A loa
del lecho había una mesa de mármol, en la que apar
rabadas laa siguientes frases:

'ª

,s,,.,

/a '11irg...
Y llla ffllllad

Toa,,,,,,, l,ija del ,e, d, lo1 ,A.

Mi citldad / ¡ Pn,d,i ~ ;/,uro o 111 th1to, flÍoj,ro qwe logrtUlt ,,_,,,,.,

IOI,

DB

B((ONCB

,....,.,,._,__6r, __ _

.,.ua ,... ... ewo,da6, ,... ,. ,,.,.,,.,.
emir Mua 1111 repaso de la ....,..cióa que bula prele!lCia de la joven dormida, dijo
: "Ya eo hora de que """ alejlllRIINII dapah de ver coau tan aaombrosu, y
hada el mar en baaca ele loa de
DO

oliltante, Clflel' de -

palado todo

,-ruca: pero guardaoo de poae.- la mano aodel tty o de tocar sos Yellidoi.
dijo Taleb ben-Sebl: "1 Oh emir nuestro,
palacio poede compararse a la belleza do
1 Seria una lútima dejarla ali! en vez de Ue• Damasco para ofrdnela al califa. Valdrb
repJo qne todas las mforaa de efrits del
cmtest6 el emir Maza: "No po •le. "'" tocar a
porque seria ofenderla, y nol atraeriamo:I
" Pero ettlamó Taleb: "1 Oh emir nuestro!
-.ivu o dormldu, no se ofenden mmca por
tales." y tru de babel" dicho estas pa1abru,
a la joven y quiso le-.antarla en ~ Pero
de repente, atraYOl&amp;do por loa alfujes y
de loa aclaYOS, que le acertanra al mismo tiem11 cabeza y en el coruáa.
,aquello d emir Maza no quito permanece.- ni
más en el palacio, y orden6 a ans acompafllle ..Ue.-an de prisa para emprender el camino

11

llegaron a la playa, -

at

;Jf

•

alll

a _.

�- ......... ________ _
J.llD NOCHBS Y

•

•

UN~ NO

,_..., 1 que cou t¡ ediena a Ju n:Z 91• •
y canfOl'llle a la f6ramla m-hnan• Y dijo
Maza el de mú edad entre ellot, y que parecfa
jefe: H¡ Oh venerable jeiqae ! ~ de parte de,
tro daelio d celifa Abdehnelek bm.Vietwú,,
car en mar . . _ cm efrita de tiempoe del
Soleim6n e Pnedea ayudaraoo ea
in•
DOS y explicamos el misterio de esta ciodad
priY&amp;doa de movimiento todos los seres
Y
d --..o: H Ante todo, hijo ll'io, In• ae saber '1ª"
toe ~ w b•II- ea esta playa
la palabra de Alab y ea la de ID Enviado ( cm él
¡;aria y la paz!) ; pero euutos se enc:aeotrao
Ciodad de Bronce están encantados desde la
ciad, y (lfflll9lleCerÚ ul huta el die del Juicio.
a lo&amp; .....,. qne coatieoea efria, nada mu &amp;di
curároaloa, pue81o qv~ poa•tm"41 UDA porci6o de
qoe UDA vez destapados, DOS sirven pera cocer
y alimeatoa. 0a dartm"41 todos loa qoe quuáia. 1
Dlellle ea necesario, antes de destaperloo, hacerlos
PU golpeú,dolc» cm las 1D1D01, 7 obtener de q •
habitan el juramento de que r«ODOcerán la v
la mi1i6n de nuestro profeta Mobammed,
primera falta y ID rebelión contra la aopi'emacla de
leimúa ben-Daúd!" Luego dadi6: "Ademáa,
deseamos daros como testimonio de naeMra,
al Emir de los Creyentei, amo de todos noaotros,
hiju del mar que bemoa pmcado boy mismo, y qae
mi• bellu qne todu fu biju de los bombra."

D-

r

CXJ••

•

Da

.... dicho e1ta1 pcld

BR.ONCB
"t, i,I

aclao -

Maza doce dé cobre, lldlldaa en ploNllo de Solelmia, y laa das biju del - •
._ maraYillosu criatoras de larp cabellos

-

laa olu, de eera ele 1 - y de -

ad-

1 recloo.6oa y doroa CDel goijarroe marinos;
d omlJllp careclan de laa IDllhlOlldades
gmerabnente son patrimonio de las biju
y fu auatltulan con un cuerpo de pez
• derecha '1 • Uqllierda, de la propia las mojera cuaodo adYierten qne • aa puo
la atenci6n. Tenlan la vos mny dnlce, y ID
nmltaba encantadora; pero no eomprendlan nl
ninguno de loa idiomas eonoeidoo, , - . t i , espouder ímicamente cm la -,rila de w
laa prepntp que ae les dlriglan.
¡tiJerou de dar lu graciu al anciano por ID ~1iaadad el emir Muza y aua acompellantea, e m-.
a él y a todos los pescadores qne eatam coa
ea el pala de loa maauhnenea. a Danaaco, la
• las florea, de laa fTatu y de laa ..... dak:e&lt;.
la oferta el anciano y loa peaeadores, Y todol
fllvieron primero a la Ciudad de Bronce pera
,-nto pndieran llevarte de caaa ~ joyel,
'.lodo lo 1;iero de peso y ,-do ele valor. Cargamodo, ., deacolprou otra vu por las marabronce, llenaron sus lllC(II y caja de provilion~
laeaporado botín y emprendieron de nuevo el
ele Damuco, adonde Regaron felizmente al .cabo
larp Yiaje alo inc:jdenciu.
1
17

�MIL

NOCHES

Y

UNA

El califa Abdalmalck quedó encantado y marav'
mismo tiempo del relato t.JUC de la aventura le
el emir Muza, y exclamó: "Siento en extremo no
ido con vosotros a esa Ciudad de Bronce. ¡ Pero iré,
;::i;(

la venia de Alah,

"1

•

admirar por mí mismo esa&amp; ma

llas y a tratar de aclar,r el misterio de ese en
miento!" Luego quiw abrir por su propia mano los
ce vasos de cobre, y los abrió uno tras de otro. Y
aalía una humareda muy densa qut" com·ertíase
t.:n efrit espantable, el cual se arrojaba a los pies del
Jifa y exclamaba: "¡ Pido perdón por mi rebelión
Alah y a ti ¡ oh Scfior nuestro Soleimán !" Y dcsa
rian a travf's del techo ante la sorpresa de todos los
cunstanes. ~o se maravilló menos el califa de la bell
l"Cl'

de las llos hijas del mar. Su sonrisa, y su voz, y
idioma desconocido le conmO\·ieron y le emocionaron.
hizo que las pusieran en un gran baño, donde viví
alyún tiempo para morir de consunción, y de calor
t'J.ltimo.
En cuanto al emir Muza, obtuvo del califa pe
p~ra r-ctirarse a Jrrnsalén la Santa, con el propósito
pasar el resto de su vida alli, sumido en la medit
,1( las palabras antiguas que tuvo cnida,to de copiar
1ius pergaminos. ¡ Y murió en aquella ciudad. des
&lt;le ser objeto de la veneración de todos los ere
&lt;,tuc todavía van a visitar la kubha rlonde reposa ca
raz y la bendición del Altísimo!
Trad11cido dt'l árabt· por ('/

.

V trsión es¡,aiiola dt

EL N U E V O P A R I S
•

POR

J. W. GOETHE,

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\llljada Pw ,.._, • me - ' lv!imido a

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Jadill'.J--l,

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- - · - - . . , .. 1 1, &amp;W . . .

. . . ;aatnd,li•,a-.
Yo no me -.la tnaqai1o por com¡ilelo¡ tl

flolar ea tl ••-.... . . .
ele..,..._
• por ello, llafa. V t 11 4e , li pll' mú
.. ,atte jf . . . . ., lllirlllla . . . . . . . . . .

............ .

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me dol-~ eta 1 1 por •

la1aea • - . . . . -le

_ _ ,., t,.a.ea.11111111._,hfot
-lfe ..... ele que oe patee ..,_ tnllajoa

., 411111 PI
.._...,._;
_.. _ _ •
11

Jtncet•aa111'61pJ~&amp;

-Ceh::P1rlllo, , ~ ..... .....,
qai • lo 'llle haáld-clijo

-Adallroea.

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. . . . libe .. .aai de .. cru, - lo ........
OIIIIOdeJ . . - - INNm Cllt6licilt cdltlute.

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lado de la muralla, . . . haWa. -

pequela

.... de Cll)'U pal'fllea pendlan - -

- • coaj1111ro, JIU'eclaa
R6picle I Lle Die cambU de ropa¡

al

a-

r1ICIJli6 "

redeciDa ele colara,

polvadoa calJelJo, ta -

de haberlos daempolndo f u ~ , coa
J1111110 mio. Mlnme a 1111 1'111 ape)o y me
muy bien con mi dwru, macho mú a mi
coa mi rlgiclo traje de c1Qminao. Hice al¡uboe
p i - como lu que ballla •illo a 101
el twn,. Segala mirándome al espejo y
e&amp;saalidad la ima¡eo ele 1111 Dicho qae babia a
palda. SobN, IU blanco fondo - - colpdu
des caerdecltaa, anida cada ana coaaip mlama
a.ocio qae DO Die era dado ftl' cletde lejo&amp;. V:
In ,t- e nente e interropf al viejo acerca del
,w Ju caadai. El, may mnable, dacalp ana
y me la Olllell6. Era un mrd6a de leda verde
faene, CUJ01 cb extremoe, aaidoe por 1111 caen,
CM dos beodidaru le daban Upfflo de un imtl
tn cu,., uso no es may apetccil,le precli-Oldll!
coaa me pueclú crave, y pre¡wuE al mjo qaf
decir aqaello, Me rapoadi6 may lran,¡uilo y a
diciendo que era para loo que ahusaban ele la
,a que siempre se estaba ali! diapaeato a otorcarles.
, i6 a colgar el c:onl6o ea au litio y aie dijo q,1e
gaiera, p- esta vea no me cogi6 de la mano, lino'
caminé libre a IU lado.

.Mi gran carioeidad era labor· ahora d6ade
atar la paena y 411 paeme para atrav-.- la -ja

.

U B

T

Y

O

PAlllS

1i CllrDO ..... pd6i, JI J tuir,
..._ l!end6e m la 4anda-.
1111 cf.._ de prlla • ella: IH' ll-

....

-

me llon6 la fflla, paea

de . . - . plcu.

a telllWar
, aquel atrallD - - - termln6 - que
'Y partellDU

¡

&amp; Wi

... mcllaann - - - - . lo
al dotl aad,- _ , . ele eJérdt!&gt;; arma..
alaiem, lanzarse uao sobre otro. La vis:,... podlan afrlr tal coafuiola Y .._
iadeclblemeaie uadl1oeo faé el ver •
pol cumplew, cabrieron la n.doacloa
formaron el mú soberbio pacnte qa~ Nbc
Abora .., abrfa ante IIIÍII ojoe 1111 paiia-o
'ardla, dividido en eatreluada. hanralee
J formab&amp; 1111 075
!al lallerlnto¡ con verdea guarnJcionea ele ana pluta
qae juab habla lido . . . por mi, y n.,.
de 1111 color diatiato en cada comparti.
apenas levantaban del l!Mllo, coa lo ,..._
firihnentt lu &amp;pu truadu. Aquella
de
pcé al pleno _,.__ del sol.
ojoe, pero cui ao aabla d6nde
-pie,,, pues loa serpenteantl!I oende,os ~

,..i-ite':.

=

partaima ualada, que :4_,.., delo en el luelo o _ , .., ehlo re,ol
AnduYe alg6n tiaapo al lado de 1111
1al
clavados ea tierra, balta que adverv
centro de aqael drcalo de' 9llridoa arrlatti,
gran macbo redondo de olpre1e1 Y llainoe,

de -

.

�J

TJI.

G

o

E

T

H

a través de los cuales nada -podía verse, porque las
'.11ªs inferiores parecían brotar del suelo. 1'.1i guía.
1'11pulsarme precisamente a tomar el camino más dir ·
to, me dirigía si11 embargo hacia aquel centro, y,
gran sorpresa, al penetrar en medio de los altos ár
vi ante mí el pórtico de columnas de un magnífico
heflón d-e jardín, que parecía tener análogo aspecto
e~trada~ hacia los otros lados. Pero, más aún que .
c:emplar arquitectónico, me encantó una música cel
que brotaba del edificio. Tan pronto me parecía oír
laúd como un arpa, una cítara o algún otro instrum
to de cuerda q~e no era ninguno rle a.quellos tres. I
puerta a que habíamos llegado abrióse al instante
p~és de una leve llamada del viejo; pero ¡ cnál 11 ~ f
mt asombro cuando vi que quien salía a abrirnos
n~•a li~da muchacha idéntica totalmente a la que me
Lia bailado en suefios sobre los dedos! Saludóme
también. como si fuéramos antigi¡os conocidos y
ro_gó que en_t~ara. El viejo se quedó fuera, y yo 1fuí
tras de la ntna por un corto pasillo abovedado con her
ir.osa decoración, hasta la sala central, cuya magnífi
;,!tura, digna de una catedral, atrajo a sí mi mirada
entrar. Y me llenó de asombro. Mas mi vista no p
detenerse allí mucho tiempo, pues era solicitada abaj
¡,or un e~cantador espectáculo. Sobre un tapiz. preci
mente baJo el centro de la cúpula, estaban sentadas
triángulo tres doncellas vestidas &lt;le tres colores diver
sos, una ele rojo: otra, de amarillo; de verde la tercera
los asientos eran dorados y el tapiz un perfecto band
de flores. En sus manos estab¡m los tres instrument
so

b

L

N

U E

V

O

P

A

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I

S

que yo había podido diferenciar desde fuera; pero, turbadas con mí llegada, habían cesado de tocar.
- ¡ Sed bienvenido!- dijo la de en medio, que est,1ba sentada frente a la puerta, vestida de rojo y con

el arpa sobre las rodillas.- Sentaos al lado &lt;le Alerta,
y oíd, si sois aficionado a la música.

Entonces descubrí en un rincón wi banquito bastante
largo, en el que había una mandolina. La amable mu•
chacha la tomé en sus manos, sentóse y me ofreció sitio a su lado. Veía también ahora, a mi derecha, a la
Ségtmda dama; tenía el traje amarillo y una cítara en
la mano, y si la arpista era de figura espléndida, gran1les rasgos fisionómicos y porte majestuoso, en la citarista se descubría un ser ligero, gracioso y alegre. Era
una esbelta rubia, mientras qne aquélla estaba ornada
\IOT tma cabellera castaña. La diversidad y armonía de
la música no me apartaba de contemplar también a J,i.
tercera bella, con su traj,e verde, cuya manera de tocar el laúd tenía para mí algo conmovedor y desagra.
dable al propio tiempo. Era la que me prestaba may,~r
atención y parecía dirigirse a mí con su música: pern
yo no podía acabar de comprenderla, pues tan pronto
me parecía tierna como intratable, sencilla como ca¡irichosa, según cambiaba de semblante y modo de tocar. A veces semejaba querer conmoverme; otras, bur.
larse de mí. Sm embargo, hiciera lo que quisieta, ga.
naba poco conmigo, pues mí vecinita, que estaba ta11
pró:,cima a mí qtl!e se tocaban nuestros codos. se había
apoderado de mí por completo: y, como en aquellas
tres damas descubría yo manifiestamente las sílfides de
51

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. - . Alerta ,,_¡r, a 1fe-.e, a• e 10
heh! •--A•ladotteillackw

....... , ••• 1a-.q11e-1a..,,.__

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tó---.¡.., .... ci1

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de ~ lallado, pero :,o no -a · 1 Wwr,
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elijo,., . .
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-v-.

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,

.......... -

ahora--

feria. Nilftdlld;,...

•

�l.

w.

G

o

E

T

H

esos aplastados soldados de plomo que tenemos nosotros,
sino que hombre y caballo tenían cuerpos naturalmen.
te redondeados y estaban hechos de la manera más
perfecta; también era difícil comprender cómo se man ..
tenían en equilibrio, pues se apoyaban sobre sus proa
píos pies, sin ninguna peana.
Habíamos contemplado, con gran contentamiento,
cada cual nuestro propio ejército, cuando la muchacha
me declaró la guerra. También habíamos encontrado
artillería con los soldados: hasta unas cajita» llenas
de pulimentados balines de ágata. Con ellos debíamos
luchar uno con otro, desde cierta distancia; convinien.
do también, con toda severidad, que no se tiraría con
más fuerza de la necesaria para derribar las figura:i,
pues no había que estropear ninguna de ellas. Alterna..
tivamente disparamos la artillería y, al principio, sen.
timos los dos gran contento. M'as, cuando mi rival observó que yo apuntaba mejor que ella, y que, al fine.!,
alcanzaría la victoria, que dependía del número de soldados que hubieran quedado en pie, acercóse más y sus
frmeninos disparos alcanzaban también el deseado éxito. Derribóme una porción de mis mejores tropas, Y
cuanto yo más protestaba, tanto más ansiosamente tira!&gt;a ella. Esto acabó por disgustarme, y declaré qut
haría lo propio. En realidad, no sólo me acerqué mis,
sino que, en mi mal humor, arrojé las balas con mucha
más fuerza, con lo que no pasó mucho tiempo sin que
saltaran en pedazos algtmas de sus diminutas oentau,
rt"~as Ella no lo notó al principio, ~n su acalorrur.iento,
pero yo me quedé petrificado cuando vi que las rotas·

N U E V O

P'.ARIS

rillas volvían a juntarse por sí mismas: amazona y

caballos formaban un todo de nuevo; cobraban vida, y
lanzaban a galope desde el dorado puente hacia lo~

etilos, y, corriendo de un lado a otro, acababan por desaparecer hacia el muro, no sé de qué manera. Apenas
Jo hubo advertido mi hermosa adversaria, cuando prorrmnpió en clamoroso llanto, y dijo que yo le había
tausado una irreparable pérdida, mucho mayor de lo
e podía ser expresado con palabras. Pero yo, que ya

~aba irritado, me alegré de poder hacerle algún dafio, Y torné a arrojar, ciega y víolentament,e, unos baes de ágata, que me habían quedado sobrantes, en
de su ejército. Por desgracia acerté a darle a la
ina, que hasta entonces había sido respetada en nues.
bien ordenado juego. Rornpióse en pedazos, y a sus
inmediatas subordinadas cupo la propia suerte;
pero al momento volvieron a estar sanas y enteras, y,
poniéndose en fuga como las otras, galoparon alegremente bajo los tilos, y desaparecieron hacia ::1
muro.

Mi rival me reñía e injuriaba; pero yo, una vez lan~o, me bajé para coger algunas balas de ágata que
aban sobre las doradas lanzas. Mi irritado deseo era
· uilar todo su ejército: mas ella, nada lerda, saltó
robre mí y me &lt;lió un bofetón que me hizo zmnbar la c:theza. Yo, que siempre he oído decir que cuando nos
una doncella debe responderse con un beso, cogíla
de una oreja y la besé repetidas veces. Ella lanzó un
'to tan penetrante, que hasta a mí mismo me diti
'edo; soltéla, y eso fué mi suerte, pues en seguida no
55

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acod■du en el balc6n. lo. espen':an coa
Plwfo lhil6 Vafentla, u..ando ti nWcl •
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t6 Jiijo de la lana. Tieaes - torea
tus"'-; - rayoa W- -W. la
lietes loebelOede- &amp;loa lallioe a loe•la tierra. Todo e11i 111"7 liiee. ~
tienes l6grlmaa. Caaado -6 la laata,
la - de la madre. Cuando le eDlllf mis
conluce loo c:aeutoo con que vrlÍllaha tu llllllct.
eso -,e que eru hijo oa,o 7 mi peqiidlo
- La lana siempre ha lido amip mla,-4jo
-pero no sabia yo que fuese mi madre.
- P,.,,,.N ,mute tu hermana si lo sabe. Los
mae.tw se complacen en woc:erJa por
- ...... taato de las fton,o dndlda11
-Pero ¡ si tenemos madre en qa
mucho para IIIUllencl'IIOI I
-1 Ah I Pero es tu madre entre lu 1lllbol
haae ~ tu vida, 7 la bellc,.a de ta Yida
medida de - cHu.
Mieatras el Dfflo meditaba '!Obre ron a las reju del puqae 7, pa•llldo en fnaee
miciola porterla, salieron al camlao real. Ua

Jo-.

•Cr&amp;ffenor.
. . , JlllliWe,. dijo el parda, riendo.
Ve-.. a ate llitio, Taylor? Pw le 11egac
~ IIIÚ Joco que :,o.
lllir6 al allo c,orif'c
111e 1 le dijo:
...,.del!Slar•la-,T...ito.
, PfD i&amp;.diS .!l homhft COII tuda formaiWad;
ha heeho hoJ lfta frues. Si no lo ~
que se YOITm poeta; e inc fiiui ......,.
mado de c:ordara con el fueao de la 1-, •
palad..., Taylor¡
reiw serU bechoo polvo. 0a lo adYiel1o.
aelor. M'117 bien. Pero ahon, tiene llll'ed p

Se~--°"

:MIiio, dijo el hambre - - - - . . . C:aur,a tu
Por la gracia de la Prowlclencla, tocb ...
que e j - autoridad aeciaa. Vala
-uh ..1IOI a la lu de la i ojos SOiadora vi6 el aiCo qae •
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Cul se hahla padiclo de . _ - - - . la las de la 1 - 1e ahri6,..., p C111t1e
qae ......._ el amino, e illlmlll6 la ►

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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1752559&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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                <text>Le Mouton Blanc, 1923, 2a Serie, No 2, Noviembre</text>
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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVUE MENSUELLE .

SEPTEMBRE
~OCTOBRE

CE NUMÉRO SPÉCIAL: 5 FRANCS

1 9 2 3

DIRECTRICE: MARTHE ESOUERRE
REDACTEUR EN CHEF: JEAN HYTIER

HOMMAGE
A

'JULES ROMAINS
:: MAUPRÉ ::
par CHAROLLES (S.-&amp;-L.)

DÉPOT : MÀISON DES ÀMIS DES LIVRES, 7, RUE DE L'ODEON, DÀRIS-Yle

��-.__
f

S_ I_S_L_ l O T__
t;:_C_A-·C
--E-N_T_R_A_L--~,

U.A.N.L,

NOTES

HOMMAGE A JULES ROMAINS
Le Fauconnier . . .

Portrait . . . . . . .

Adrienne Monnier. . .

A Jules Romains .

André Cuisenier . . . .
X . ........ ..
Marthe Esquerré ..
Gabriel Audisio ..
Benjamin Crémieux ..
Albert Cazes . . . .
René Maublanc
.. .. ..
Marthe Esquerré . . . .
Franz Hellens .
René Lalou . ..
René Maublanc

Jules Romains. Bio,rr,iphie . . .
Bibliog-raphie-lcono,rrapnie ..
Jules Romains, Poète épique .
Jules Romains, Poète lyrique. .
.. .. ..
Jules Romains, Romancier et Conteur ..
Le Comique de Jules Romains dans « Les
Copains,. ... . . . . . . . . . . . . . . .
Jules Romains et le Cinéma . . . . . . . .
Le Théâtre tragique de Jules Romains ..
c M. Le Trouhadec saisi par la débauche , ..
c M. Le Trouhadec, aux Champs-Elysées.
Sur la Prose philosophique de Jules Romains.

René Latou ...
Jean Hytier . . .
Francis Ponge .
O. Mannoni . .
. .... .
Georges Chennevière
Pierre Sichel . . . . . .
Benoist-Méchin ....
Claude-André Puget. . . . . .
Francis Ponge .

Jules Romains dans son Époque . . . . . . .
Jules Romains et le Clacissisme moderne.. . .
Qualité de Jules Romains . . . . . . . . . . . . . .
L'Attitude unanimiste .. . . . ... . . . . . .
Jules Romains et la Technique poètique ... .
La Phrase d e Jules Romains . . . . . . . .
Jules Romains, la Musique et les Dieux
Jules Romains et les Voyages . . . . .
Jules Romains, Peintre d e Paris . . . . .

J. Portail. . . . .

Étude et Variations sur un thème de Jules
Romains ... .. .... . . . .

Paul Fierens . . . . . . . .
Philippe Kourth . . . . . .
Waldo Frank (texte et traduction)
Herbert Read
id.
Stephan Zweig
id.
J. Estelrich
id.
Antonio Marichalar id.
Mario Puccini
id.

Jules Romains et la Belgique . . .
Témoignage de Suisse . . . . . .
La Vie américaine de Jules Romains
Jules Romains et l'Angleterre . . . . . . . . . . .
Jules Romains . . . . . . . . . . . ..
Jules Romains et la Catalogne
Jules Romains et l'Espagne
Jules Romains et l'Italie

Jean Hytier . . .

Ode .. . . . . . . . . . . . . ..

HOMMAGE

f!~i;s ~~:~~~~o~:~

L"Hommage à Jules Romains

•
••

Ainsi s'explique la composition du présent numéro. Nos lecteurs
nous pardonneront de_ ne pas trouver ici les noms de quelques
ainés de Jules Romams, notamment ceux de quelques maîtres
justement glorieux dont l'approbation nous eùt été précieuse.
Mais, à part un ou deux écnvains du même âge dont le témoigna~e s'explique, nous avons désiré que tous les collaborateurs
de I Hommage fussent plus jeunes que celui à qui il se t ro uve
dédié. Il va sans dire que les témoiRnages auraient pu être beaucoup plus nombreux. Mais le souci d ordonner autant que possible
des études particulières, d'en composer une image assez fidèle, ne
nous a pas permis d'additionner les marques écrites de sympathie
suscitées par notre projet. - Si l'on veut bien songer que Jules
Romains n'a que 38 ans, on pourra mieux apprécier la signification
d'un acte dont" le mouton blanc" est fier d'avoir pris l'initiative.

•••

•••
•
••

•••

L'HOMMAGE A J'ULES ROMAINS

,o

exemplaire sur japon Impérial (hors commerce), et
exemplaires sur Hollande
van Gcldcr (dont , hors commerce) à 10 fr.
ÀDRESSER TOUT CE OUI CONCERNE

t• La Direction, à MARTHE ESQUERRÉ, •64, Àvenue Wilson, Saint-Denis (Sei;1e).
2• L'ADMlNlSTRATlON, à RENÉ GAUDEFROY, 18, Rue Notre-Dame-de-Lorette,
Paris. Ch~que Postal: 543.80
3• La Rédaction - Manuscrits, Livres, Revues, - à JEAN HYTIER, Maupré, par
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L'ancienne direction du "mouton blanc'' ayant cessé de
s'intéresser à notre tentative, nous avons le plaisir" d 'annoncer à
nos lecteurs que la direction du "mouton blanc" sera désormais
assurée par Marthe Esquerré ' . Tous ceux qui ont marqué leur
sympathie à notre effort, et tous ceux qui se fussent réiouis de
son échec, peuvent être assurés que "le mouton blanc" va s\1ffirmer, se développer et continuer, avec la même méthode, avec la
même bonne humeur, mais avec une vigueur singulièrement accrue,
à intervenir dans la grande bataille spirituelle du X.Xe siècle.
Nous prions nos lecteurs d'excuser l'interruption dont a souffert la publication du "mouton blanc''. ~larthe Esquerré leur
demande de bien vouloir lui faire parvenir sans ménagr::ment toutes les réclamations et toutes les remarques de tous ordres qu'ils
pourraient avoir à formuler.
Une revue comme "le mouton blanc" doit être en relations
suivies avec son public. Entre eux deux, il y a, d'ailleurs, une
sympathie nécessaire, un accord de }ait, qui vient de ce que "le
mouton blanc" s'adresse expressément aux 1.500 lecteurs qui
font le public français, et aux quelques centaines d'amateurs
étrangers qui s'y rattachent spirituellement. C'est à ce public que
songeaient les grands classiques du XVII me siècle quand ils prétendaient que la première des règles est de plaire. C'est à ce seul
public que nous voulons plaire. C'est sur ce public que nous
comptons pour nous aider, nous encourager, nous conseiller, et nous juger.
(1) Marthe Esquerré publiera dans chaque numéro une Chronique thé,itrale.
Celle-ci ne ressemblera pas à ce qu'on entend d'habituùe par ce nom. L'auteur
prendra, au_ contraire, prétexte des spec_tacles du mois pou_r ~tudier les conditions esthétiques d'un grand an dramattque, dont le class1c1sme moderne ne
saurait se passer.

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�est l'organe du classicisme moderne
TouT à l'opposëd'une prétendue tradition néo-classique 4ui n'a d'autre
idtal que l'imitation de formes périmées, la doctrjne &lt;lu

"mouton

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entend par le contact direct avec la vie moderne dans ce qu'elle a d'essentiel,
renouveler les thèmes et l'inspiration, affirmer une technique poétique,
retrouver le sens de la forme achevée, rt:tablir un équilibre dans l'œuvre
d'art, - recréer un style.
Le romantisme a substitué a la matit're épuis ~· e du class1 ..: isme du XVrJi
siècle une partie Je la matière d'un classicisme nuu,·eau, mais sans réussir,
faute de savoir org:i nisi.:r sa découverte, à constituer lui-même une époque
classique. Seuls, au milieu de cette renaissance impulsive, des artistes plus
conscients comme flaubert et Baudelaire, arrÎ\'t'rent à discipliner la matière
romantique, sinon moderne, et réalisèrent comme une pr.!figuration du classicisme futur. Mais, depuis eux, le donné littéraire s'est tellement enrichi, par
l'apport même des événements, les révélations d'un pré..:urseurcornme Rimbaud,
les expériences techniques du symholisme, l'effort d'un Verhaeren, l'intuition
d'un Charles-Louis Philippe ... qu'il faut reprendre la tâche à pied-d'œuvre.
Alors que tout romantisme est uae dispersion anarchique et personnelle,
tout classicisme est une synthèse spécifique, fruit d'une œuvre commune et
volontaire. Il comporte une rénovation complète: fond et forme, matière et
technique. Il vise à exprimer l'essence Je l'époque dans des œuvres de style.
- La matière du nouveau classicisme, c'est la vie et l'homme modernes,
conçus aussi bien sous l'aspect des collectivités que sous l'apparence de l'indi_
vidu - individu tout différent, &lt;l'ailleurs, de celui qui constituait l'objet du
classicisme ancien . Cette représentation totale, profonde et harmonieuse, sera
l'œuvre du XXe siècle. I.e classicisme moderne est né il y a environ quinze
ans: il a ses précurseurs, et déjà ses premiers maitres. Tandis qu'une lignée
de prosateurs, à la suite de France et de Barrès, tra\'aillaient à maintenir ou
à restaurer le sentiment de la perfection, tandis qu'un Claudel, ou un Proust
poursuivaient la découverte de la matière, d'autres qui représentent le nouvel
équilibre, ajoutaient à leur révélation profonde de l'objet une organisation
pleinement classique: Jules Romains, André Gide, Georges Chennevière ...
Le meilleur hommage que nous puissions rendre à ces maîtres, comme à
ceux du XVJ1t1 siccle - ~ous l'invocation du " mouton blanc 11 qui jadis servait d'enseigne au cabaret où se réunissaient Racine, La Fontaine, Molière et
Boileau - sera d'assurer, selon nos moyens, l'établissement définitif d'un
classicisme moderne et des vérités esthétiques qui en sont à la fois l'expression
et la condition. Un telle œu\'re n'est pas de celles qui s'improvisent en quelques années, à la manière de ces mouvements artistiques, fugitifs comme des
modes, dont notre époque a pris l'habitude. Ce ne sera pas trop peut-être de
tout un siècle et de la bonne et forte volonté de plusieurs générations pour
l'accomplir honorahlement.

--

•

PORTRAIT DE JULES ROMAINS PAR LE FAUCONNIER
Apparlienf eu A1u$€e dr l'Alherfine ( Vienne)

•

�•

ADRIENNE MONNIER

A JULES ROMAINS

Après sept ans de service
Fait pour toi et pour tes frères
Tu me donnes privilège
De m'asseoir à votre table.
Mon art est encor peu sûr
Et vos lois me semblent dures, ·
Mais armée de ta science,
Je saurai forcer le vent
Capricieux à devenir
Un souffle pur et constant.

..

..

Je veux que mon premier chant
Soit formé pour ta louange,
Oui, la voix de ton élève
Te rendra grâces d'abord!
Ombres pressées en mémoire
Qui me demandez=un corps,
Retournez dormir encore !

•

Tu es grand parmi tes frères,
Et le plus puissant de tous.
Les secrets te sont remis,
L'avenir~t'est découvert,
Non pas l'abstrait infini
Où les lointains se confondent,
Mais la suite de cet âge,
Assez de temps et d'espace
Pour nourrir nos espérances,
Justifier nos efforts.

I

•
•

�A JULES ROMAINS

ANDRÉ CUISENIER

Comme un conquérant romain
Tu as parcouru le monde
Porteur de la juste loi.
Tes armées couvrent la terre,
Tes drapeaux couvrent le ciel,
Les rumeurs sont tes tambours.
Les monnaies et les mesures
Sont marquées de ta figure.
Point de ville ou de village
Qui n'atteste ton passage
Par de nobles perspectives :
L 'œil découvre peu à peu
La coupole et les colonnes
En ces avenues ·nouvelles
Qui montent légèrement
V ers des règnes de lumière .....
Quelle ivresse dans ces lieux
Tracés pour le pas de l'homme !
S'il marche aucentredesvoies,
Sur la ligne où se partagent
Les masses de l'étendue,
Il se sentira le maître
Aussi loin que va son œil/
ADRIENNE MONNIER.

Jules Romains
Jules Romains est né le 26 août 1885 dans le Velay (1), à quelques
lieues du Mézenc, au pays de Cromedeyre, dont il aime la rudesse t:t les
groupements antique,. Il a passé son enfance et sa jeunesse à Montmartre, au dessus de la viUe, des trains et de la banlieue d'usine,.
Soldat à Pithiviers, il éprouva la singulière force des groupes militaires,
et il eut, le 1er mai 1906 à Paris, la révélation de l'Armée dans la Ville.
Elève de l'Ecole Normale Supérieure en 1906, agrégé de philosophie en
1909, il fut près de dix ans professeur en province et à Paris. Depuis
quelques années, il a repris sa liberté, et il est tantôt à Paris, tantôt dans le
midi, ou en voyage par l'Europe.

On pourrait arrêter là cette notice biographi9.ue sur un écrivain qui \'eut
n'être connu que par ses œuvres, s'il ne fallait signaler quelques erreurs ou
légendes, et leur opposer des faits et des dates.
C'est en octobre 1903, en remontant un soir la grouillante rue d'Amsterdam, que Romains eut pour la première fois l'intuit1on d'un être vaste et
élémentaire, dont la rue, les voitures et les passants formaient le corps, et
dont le rythme emportait ou recouvrait les rythmes des consciences individuelles. Il écrivit alors les poèmes: La Ville C&lt;&gt;nscienle, La Conscience de la
Ville, A la Ville, et établit le plan de la Vie Unanime. Il avait lu Zola et
Verhaeren, mais déjà il s'en distinguait par une vision, bien à lui, de la vie
moderne. Il ignorait Whitman, q_ui n'était pas traduit, et, encore élève au
lycée Condorcet, il ne connaissait 9.ue de nom Bergson et Durkheim. S'il
devait plus tard les reconnaître, ainsi que Whitman, pour ses ascendant~, il~
n'eurent aucune part à sa découverte poétique.

Mars

1922.

Dès cette époque Romains comprit qu'une telle façon de voir la vie
moderne allait renouveler toute la matière de la littérature, et donnerait
naissance, non pas à une mode fugitive, mais a un vaste mouv,ment à plusieurs phases (2), qui s'accordant avec des tendances profondes, se développerait au cours de tout le siècle. Il ne voulut donc pas garder jalousement sa
découverte pendant les q_uatre ans où il travailla à la Vie Unanime. Il s'en
ouvrit à Chennevière, puu à moi. Et il la rendit _publique par l'Ame des
Hommes, le Rassemblement, le Poème d1t Métropolitam, l'article du Penseur
d'avril 1905 où paraît pour la première fois le mot Unanimisme et enfin, en 1906,
(1) Dans un hameau de la commune de Saint-Julien-Chapteuil. Son patronyme: Farigoule vient du village de Farigoule, en Velay, souche de ses ancêtres paternels. Le nom de
Romaine a ses origines dans la famille maternelle du poète, c'est-à-dire dan■ la plu1 montagnarde, la plus « Cromedeyrienne » de ses deux ucendances. .

(l!) lJ semble que noua aasiatona actuellement t. la fin d'une de ces phasea, et aux débuta
d'une seconde génération unanimiste.

3

�ANDRÉ CUISENIER

le Bourg Régétiéré. Evitons de prendre cc court récit po~r une pièce jouée à
l'Odéon, et _de. croire qu'Antome, malgré ses audaces, représenta en pleine
scene un ur1no1r (1).
Romains entra à l'Ecole Normale, étant déjà licencié. Il y acheva la
Vie Unaninie, et y éçrivit, en tout ou en partie, les Puissances de Paris, le
Livre de Priéres, Un Etre en Marche. Il s'initia à la botanique, la physiologie et
l'histologie, et, cherchant partout ce qui rattache l'unité vivante a un ensemble
plus vaste, composa un mémoire sur Les Variations de rindividualité che{ les
Thallophytes. Il y avait là de quoi l'occuper, et il négligea de suivre les cours
de phi1osophic les plus illustres. Il ne fut élève ni de "Bergson, ni de Durkheim,
et encore moins, comme on l'a imprimé, de Gustave Le Bon, que nous ne
savions pa~ professeur de sociologie, ou de Gabriel de Tarde, qui était déjà
mort depuis quelques années.
,
Romains resta à l'Ecole Normale de 1906 à 1909. Il est donc difficile de le
faire résiùer à la même époque à !'Abbaye, et même de dire que la Vie Unanime y fut composée, sinon typographiquement. A !'Abbaye vécurent ensemble,
de 1906 à 1908, Arcos, Vildrac, Martin-Barzun, Je peintre Gleizes, l'imprimeur
Linard, puis Mercereau à son retour de Russie. On y voyait aussi, moins
régulièrement, Duhamel, le compositeur Doyen, Je peintre Mahn. La diversité
dt! ces noms peut nous faire entrevoir ce que fut !'Abbaye: un {roupe fraternel
d'artistes, heureux de vivre ensemble loin des bourgeois et de 1 art ofôciel, en
une sorte de phalanstère. Mais si on devine la belle cohésion morale qui
cimentait ce groupe, on voit moins qu'il en soit sorti une esthétique
commune, et encore moins l'unanimisme. Il y avait l'esthétique d'Arcos
et de Duhamel, qui n'était pas tout à fait celle de Vildrac, qui n'était pas ci:llc
de Mercereau, qui n 'était pas celle de Martin-Barzun. Et quand Romains ou
Chennevière allaient voir leurs camarades à !'Abbaye, nous pouvons supposer
qu'ils s'y accordaient avec eux sur la nécessité d'une poésie plus directe, qui
suggérât l'âme j,ar I• peinture du concret; nous pouvons même le conclure, de
la différence qui sépare la Tragédie des Espaces et Ce gui Naît, ou Des Légendes,
Des Batailles et Selon ma Loi. Mais nous aoutons que Romains et Chennevière
aient fait partager à Duhamel ou à Vildrac leur propre vision des groupes qui
est strictement l'unanimisme, pas plus qu'ils ne les convainquirent en 19n de
la nécessité de constituer une Ecole.
Le bruit fait autour de l'Ode à la foule gui est ici (1909) et surtout de
l'Armée dans la Ville (1911) donna à croire que Romains a1lait se poser en
chef d'Ecole · il y eut des enthousiasmes, des haines, de l'ironie, mais pas
d'école unanimiste. Certes Romains et Chennevière auraient préféré que les
poètes de même tendance formassent, comme en 1663 les hôtes du Mouton
Blanc, ou en 1830 les romantiques, ou en 1885 les symbolistes, un groupe
cohérent. Ils croyaient, et croient encore, que des filroupements, unis par des
affinités élaborées et conscientes, sont préférables a l'anarchie actuelle ou au
jeu inconscient des influences, et qu'ils aident le public, la critique et même
les poètes, à voir clair. Mais il n'en fut pas ainsi en 1911. Arcos, Duhamel et
Vildrac, profondément individualistes, ont marq_ué alors en 4.uoi ils étaient
d'accord avec Romains, et en quoi ils s'en séparaient. Et Romams, en répondant à l'enquête d'Henriot (i), a distingué deux zones dans l'unanimisme;
ceux qui comme Chennevière, P.-J . Jouve (peut-être aurait-il dO. ajouter Jean
Richard Bloch) acceptaient tout son programme, et ceuz gui, comme Vildrac,

JULES ROMAINS

Duhamel, Arcos, préfèrent des ajjirmations plus générales et ne consenie11t pas
volontiers à formuler une doctritu ou à accepter une étiquette. Mais ces divisions
n'ont rien d'absolu. Et si l'on se représente mal une école unanimiste formée
seulement de trois ou quatre poètes, et encore moins Romains comme le
de/ de cette école, on ne peut nier qu'une certaine vision unanimiste s'est
précisée à partir de la Vie Unanime, qu'un certain matfaiel d'images, et certaines conceptions techniques de la versification, du roman et du conte se sont
peu à peu imposés aux amis de Romains, par exemple à Duhamel. C'est ce qui
permet de comprendre qu'une étiquette, qui convient mal pour les sujets
traités, se soit appliquée, pour la technique, a cette dizaine d'ecrivains que le
public continue à appeler unanimistes. Cette confusion se dissipera tôt ou
tard, et, avec un peu de recul, il deviendra aisé de faire la distinction _entre
les pseudo-unanimistes et les unanimistes véritables, dont le rôle ne fait que
commencer.

On sait l'attitude de Romains pendant la guerre. Il ne sortit du silence
que. pour protester par Europe, écrite en 1914 et 1915, qui forme une suite tragi9ue au V~yage des Amants (écrit en 191~), et qu'il n) a pas lie~ &lt;1:e prendre,
meme en citant à contre-sens, pour un livre bolcheviste (1). Puis 11 retourna
aux expériences de vision par la peau, qui devaient aboutir à la Vision extrarétinie1111,.

Cet ouvrage n'est pas une thèse de doctorat, comme ~emb!ent croire les
Cahiers de l'Anti-France. Ce n'est pas non plus une mysu~c~uon, c_omm~ le
crurent de nombreux confrères, et même des sava_nts ofh~1els, qui. avaient
entendu {&gt;arler du Prince des Penseurs ou des Copains et qui acceptaient mal
qu'un poete fît une découverte psycho-physiologique.
Et le Cours de technique poétique n'est pas davantage une mystification. Il
n'y a aucune malice à penser que tout art, même la poésie, comprend une
partie, le métier, qui peut s'cnseigner et. se transmettre par Je contact et la
voix des maîtres.

***

Technicien, psychologue, philosophe, romancier, dramaturge et, par dessus tout, poète, Romains se présente, à 37 ans, avec une vingtaine d'?uv_rages.
Leur diversité, qui fait de cha.:un d'eux une nouveauté pour ainsi dire _imprévisible, exprime la faculté qui est chez lui dominante : la faculté créatri~e. Et
leur unité montre que la création, chez Romains, se développe harmonieuse.
Il n'a pas de sincérités successives, il n'a pas connu ces crises violentes d'où
un écrivain sort transformé. Ce qu'il voyait à 18 ans, il le voit encore aujourd'hui, mais d'un regard plus riche.
ANDRÉ CUISENIER

(1) Cahieri, de l'Anli-France, numéro 3, p. 168 : C'est dan&amp; le Bourg rélJénéré,joué à
l'Odéon en 1906, que la formule unanimiste affronta, pour la première fois, le public.
(2) Emile Henriot, A qùoi reoent les jeunes gen, (1913). Page 35.

(1) Cahiers de l'Anti-France, numéro 3, p. 171 ,: Juatemenl, la ooilà qui ae dre,se à
l'Orient, celle réoolulion bénie I
Louange I Une horde tartare
Marche vers la guerre d'Europe.
Quelle guerre P La guerre réoolulionnaire, bien 1ûr, etc...•
Rassurons M. Jean Maxe, Le mot Louange est ironique, et il s'agit ici, non des horde,
de Trotzki, mais des troupes du tzar. Rassurons-le encore sur un &amp;utre point : Romains
n'a de tendresse pour aucun parti politique.

4

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�BIBLIOGRAPHIE

ICONOGRAPHIE

BIBLIOGRAPHIE

PRINCIPAUX ARTICLES ET PRÉFACES

POÉSIE

Lea Sentiments unanimes et la Poésie. - Le Penseur, Avril 1905.
La Patate immédiate. - Vers et Prose, 1910.
Chronique de Paris. Journal. 1910.
Sur lea conditions actuelles du Théâtre. - Mercure de France, Décembre 1916.
Feuilleton de l'Humanité. 1919-1921.
Chroniques de la Renaissance. 1920-19n.
Préface aux Aventures de Sir Gorden Pym. - Edition La Banderole, 1921.
Préface à l'Album Le Fauconnier. - Edition Malfère, 1921.
Aperçu de Paychanalyae. - Nouvelle Revue Française, Janvier 1922.

L'Ame des Hommes. - Paris, 1904.
La Vie Unanime. - L'Abbaye, 1908 - Mercure de France, 191 3.
Premier Livre de Pritres. - Vers et Prose, 1909.
Un Etre en Marche. - Mercure de France, 1910.
Deux Potmes. - Mercure de France, 1910.
Odes et Pritres. - Mercure de France, 1913-Nouvelle Revue Française
3
192
Europe. - Nouvelle Revue Française, 1916.
'
·
, Les Quatre Saisons. - -Paris, 1917.
Le Voyage des Amants. - Nouvelle Revue Française, 19 n,
Amour Couleur de Paria.-. Nouvelle Revue Française, 1921 .

TECHNIQUE POÉTIQUE
Petit Traité de Versification. - (en collaboration avec Georges Chennevi~re)N ouvelle Revue Française, 192.3.

ICONOGRAPHIE

ROMAN ET PROSE
Le Bourg Régénéré, - Messein 1906 - Nouvelle Revue Française
.
1920
Puissances de Paria. - Figuière 1910 - Nouvelle Revue Française', 1 1 .
Manuel de Déification. - Sansot, 1910,
9 9
Mort de Quelqu'un. - Figuière, 1911. - Nouvelle Revue Française
3,
192
Les Copains. - Figuière, 191.3. - Nouvelle Revue Française 1922 ,'
Sur les Quais de la Villette. - Figuière, 1914.
'
Donogoo-Tonka ou Les Miracles de la Science. - Nouvelle Revue Française,
1920.
Lucienne. - Nouvelle Revue Française, 1922.

THÉATRE
L'Armée dans la Ville. 191 i).

Edition Mercure de France. -(Théâtre de l'Odé

on,

Cromedeyre-~e-Vieil. - Edition Nouvelle Revue Française (Théâtre du VieuxColomb1er, 1920).
M. Le Trouhadec saisi par la Débauche. - Edition Nouvelle Revue Française
(Comédie des Champs-Elysées, 1923).

SCIENCE

Aaaelin, - Portrait (peinture à l'huile) 1917, app. à Jules Romains.
Btcat. - Portrait (crayon) 1919 app. à Jules Romains.
Portrait (crayon) 1922, app. à Adrienne Monnier.
Portrait (peinture à l'huile) 1922, app. à Adrienne Monnier.
Bougeard. - Portrait (fusain) 1910, app. à Jules Romains, reproduit dans l'édition de luxe des« Deux Poèmes &gt;.
Dunoyer de Segonzac. - Portrait (pointe sèche) orne l'édition à tirage limité
d' c Amour couleur cle Paris &gt;.
Le Fauconnier. - Portrait (fusain) 1921, app. au Musée de Vienne, reproduit
dans • Figures Contemporaines •, album par Le Fauconnier, aux éditions
• Lumière•·
Gaffi. - Portrait (peinture à l'huile) 1911, app. à Jules Romains.
Plcart le Doux. - Portrait (peinture à l'huile) 1911, app. à Jules Romains.
Rouveyre. - Caricature, 1910, publiée dans • Visages des Contemporains •·
Sdgle. - Médaillon, 1906, app. à Jules Romains.
Slc:hel. - Portrait (peinture à l'huile) 1922, app. à Jules Romains.
Thleuon. - Portrait {peinture à l'huile) 1912, app. à Jules Romains.

La V:isfon. Extra-~étinienne et le Sens Paroptique. Recherches de psycho-phys1olog1~ expérimentale et de physiologie histologique._ Nouvelle Revue
Française, 1920.

6

7

�MARTHE ESQUERRE

Jules Romains, Poète Épique
Au début du XX• siècle, si l'on met à part les noms de Claudel, de
Francis Jammes, de Paul Fort, ~e Pau~ Val_éry, la poésie française n'~tait ~uèr_e
représen,tée_ que par des symboliste~ repentis. Le mouveme,nt syll?bohste_n avait
abouti a nen de fécond. Ses apotres les J?lus acharnes avaient abJuré et
s'étaient remis à adorer ce qu'ils avaient remé avec tant d'audacieuse ardeur.
Tous étaient revenus au Romantisme et au Parnasse.
De quel côté la poésie de l'avenir allait-elle s'orienter ? En guel point
la puissante nappe de la sensibilité moderne allait-elle se faire Jour ? Car
l'esprit poétique de notre époque était une incontestable réalité. L'âme du
XX• siècle possédait des tendances, des aspirations qui attendaient leur
expression esthétique. Elle était lourde d'un destin futur que personne n'avait
encore nettement formulé.
Romantiques et Parnassiens s'étaient plu à s'hypnotiser sur le pa~sé.
De parti pris, ils détournaient les yeux de la réalité actuelle et se confinaient
dans la solitude de leur cabinet de travail. La civilisation antique, le MoyenAge, tels étaient leurs_ sujets de prédilection. Dans ~es ~uvres pu~sées aux
bibliothèques, on sentait trop rarement la chaude palpitation de la vie.
Dès la publication de la Vie Unanime, Jules Romains révèle qu'il est en
possession d'nne source d'inspiration absolument nouvelle. Toutes les qualités d'une poésie vigoureuse, l'originalité de la vision des choses, l'inquiétude
de l'âme en face du monde, l'ampleur de l'horizon intellectuel suggéré lui
appartiennent. Il inaugure une poésie qu_i renfnce à vivre ~u J:!'.1Ssé. En s'attachant à l'heure présente, certes ~oma10~ n e11:tend pas mer l'1mportanc~ d_e
la culture. Artiste et homme de sciences, 11 réahse en notre temps de spéc1ahsation à outrance, le magnifique équilibre intellectuel et sensible dont Gœthe
fut un des i;lus illustres exemples. Mais lorsqu'il fait œuvre de poète, toute
sa culture n est plus qu'un moyen mis au service de·sa faculté de percevoir.
Il n'en retient que ce qui lui permet de parvenir à la plus haute conscience de
son art et à l'expressio~ )8: plus p~rfaite. ~a richesse intellectuel~e n'é~ousse
pas l'acuité de sa sens1b1hté et n obscurcit pas le regard dont 11 fouille les
apparences.
Dans trois œuvres épiques, La Vie Unanim6, Un Être en Mar&amp;lie er Europe,
Jules Romains s'applique à pénétrer le sens profond de la vie moderne, à
dégager la vérité religieuse que les homm~s d'aujourd'huj porten~ en eux s~ns
s'en apercevoir. Dans la préface du premier de ces trois recueils, le poete,
s'adressant à la ville qui va voir paraitre le livre nouveau, formule en un seul
vers la signification de son épopée:

JULES ROMAINS, POÈTE EPIQUE

dans un siie. Oh ne croit plus à Dieu. La science est à présent toute la lumière
de l'homme. Mais les grandes âmes ne sont pas satisfaites. La connaissance
ne leur suffit pas. Une aspiration religieuse les soulève vers une existence plus
intense. Comme 011 serait content si 011 avait un dieu ! Le dieu qu'il cherche, le
poète n'a pas besoin d'aller bien loin pour le trouver. Il passe à travers une
rue. Des marchands se sont assis au seuil de leurs boutiques. Il n'y a pas
autre chose, semble+il, que des gens qui prennent l'air.
Pourtant, tout le long d'eux, tout le. long du trottoir
Quelque chou s'est mu à cxàtu soudain
- Qu'eat-cc qui tra.n&amp;figu,e ainsi le boufcvud ?
L'allure de■ pua&amp;nta n'est pNsque. pu phyaiq_ue
•- L'air qu1oo rc.spire a comme un goût mental

Le poète a soudain le sentiment de baigner dans un fluide humain 1nmterrompu. Toutes les âmes particulières se mélangent en une chair unique.
Une meme substance nous englobe tous où rien ne se limite à l'individu, où
la moindre pensée, l'émotion la plus fugitive, le plus léger tressaillement de
vie, se répercutent à l'infini dans la masse totale pour en modifier la qualité.
La réalité essentielle, c'est-à-dire Dieu, n'est autre que l'individualité unique
qui résulte de la fusion des âmes ékmentaires. La vision unanimiste de Jules ·
Romains consiste dans la perception immédiate du constant dynamisme qui
organise les individus et rend chacun d'eux à chaque instant présent tout enuer
dans tous les autres. Pour la plupart des hommes, cette contmuelle interaction
reste ensevelie dans les profondeurs de leur inconscient. Ils sont encore trop
débiles pour sentir nettemeut l'inextricable enchevêtrement de forces rsych1ques qui les traverse. Leur pensée distincte éme rge d'une houle d'âme qu'ils
ignorent. Peut-être des philosophes formulèrent-ils, avant Jules Romains, la
réalité de la synthèse sociale. Mais ils arrivèrent à cette conclusion par une
série de déductions abstraites, par un effort de leur pensée logique. Le premier, le poète de La Vce Unanime découvre, dans l'immense domaine des
possibilités sensibles, les notes spécifiques de la conscience collective. Par
une disposition ingénue, il perçoit les groupes dans leur unité organique,
comme un musicien saisit, sans effort, un accord dans son ensemble. Chaque
collectivité considérée lui apparaît avec une physionomie propre et lui donne
une impression sui-generis. L'àme de la caserne éveille en lui une sonorité
psychique profondément différente du timbre de l'àme de l'église. Il n'est fas
secoué de la même émotion par la foule d'un théâtre que par la foule d un
café. Qu'rl me soit permis ùe recourir à une comparaison très imparfaite pour
essayer de préciser la nature si particulière de cette vision. Jules Romains
per{oit le groupe un peu comme un grand joueur d'ichecs se représente une
partie. On sait que les nombreuses enquêtes menées auprès des joueurs
célèbres ont démontré que ces derniers ne s'embarrassent pas de la vision
individuelle des pièces du ïeu. Ils ne retiennent des figures que leur puissance
d'action, leur valeur, leur !onction. A n'importe quel moment de son progrès,
la partie dans son ensemble, ne s'offre pas à leur esprit comme une série de
combinaisons successives d'images extérieures les unes aux autres, mais elle
leur donne le sentiment d'une composition de forces qui s'impliquent réciproquement.

Quelle est cette âme e~core ignorée ? De qu~lle~ richesses _spirituelles
insoupçonnées la Vie Unanime marque-t-elle la revelauon ? Le poeme débute
par un sentiment de tristesse et de désolation. L'univers marche ayant la tête

C'est bien, en effet, le sentiment d'une constante relation d,e forces spirituelles que nous suggère la lecture de Lii Vie Unanime et de Un Etre en Marck.
S'il me fallait caractériser, en raccourci, la qualité essentielle des nouvelles
valeurs sensibles découvertes par Jules Romains, je dirais que ce poète a
éveillé en nous la conscience dynamique de la réalitf psychique. Il ne m'est
pas possible dans un article aussi court, d'approfondir l'analyse de ce genre
de perception. Je voudrais pourtant souligner le caractère si frappant de l'ex-

8

9

Je. te. donne ton Ame. eat-œ que tu en veux?

'

�MARTHE ESQUERRÉ

pression dans les poèmes épiques de Jules Romains. La grande majorité des
images suggèrent le mouvement, l'énergie en action. Je lis dans Lti v,.,
Untinime:
Je suù la poln~ aigüe
D'oû ,.,élancent lu fluidu
Bt leur long g1iuement
Me couvre d'ttincellu.

JULES ROMAINS, POÈTE ÉPIQUE

Tout. chair peu à peu ae Tide,
Ce qu, (ait la titdeur, le poida
La coft.li:atan.cc du TiT&amp;nt
Est aspirt de proche en proche.
On ne peut paa le rettnlr.

Ou encore:
Je. voua imite.rai, ne.uronca. fe. se.rai

L'homme qui salt voler de !'lm• aux autres hommes
Un carrefour ioye.ux de. rythmes unanimu
Un condenuur de. l'énergie universelle.

Je trouve dans Un Être en Mtirche:
Cette rue elle seule a tant de vigueur
Ta.nt de façons de m'atteindre ou de m'avoir
Ta.nt de himil1eme.nta pareils aux couteuvrc;s
A faire serpenter le long de mea membres,
T &amp;ftt de rythmes qui care1se.at ou qui serrent

Que je n'ai presque plua la force d'y penur.

Cette manière de percevoir est éminemment compréhensive et religieuse
puisque la complexe réalité se prolonge et s'organise dans la moindre parcelle d'âme. L'absolu n ous est intérieur et Jules Romains révèle une disposition de la sensibilitê permettant un contact direct avec nos immenses richesses
latentes.

Uf!e inébranlable foi dans la déification des groupes humains quand
ceux-ci sau_ront prendr~ cons~ience de lel!r vérité, anime toute l'œuvre de
Jules Romams. Ce dermer avait rêvé de faire entendre à tous le chant de la
naissance de l'Europe divine. Mais avant 9.u'il ait consenti à l'essor de son
hymne, la guerre" beu!flé. Au milieu du délire général, sa foi demeure inaltérée. Il s'obstine à rappeler mille clioses délicieuses d'autrefois, à redire le$
jours de l'Europe pacifique. Et tandis que trop d'hommes se laissent étourdir
par l~s évènements et perdent jusqu'à l'envie de vivre, il termine Je poème par
un ".tbrant appel aux foules capables de réaliser la conscience unique et
ommpotente.
- Foutu de l'Europe vivante
Poul« contraires à la mort.
J• voue rtpttt qu'il est œmp1.

MARTHE ESQUERRÉ.

Grâce à cette intuition immédiate et spécifique des forces religieuses,
l'épopée de Romains constitue une création que rien avant lui ne faisait
prévoir. C'est, en effet, une épopée sans héros. Jusqu'à présent, il semblait
q_ue pour prendre conscience de soi, une collectivité fût soumise à la nécessité d'incarner son idéal dans certains personnages fabuleux, emhlèmes des
aspirations communes, images de la foi générale. Toute société, possède u ne
remarquable aptitude à créer des êtres sacrés. Certains individus sont particulièrement désignés pour remplir cette fonction sociale. Malgré la fréquente
médiocrité de leur valeur personnelle, les réserves de foi collective se déversent sur eux et les transfigurent. Ils deviennent des symboles de l'âme
nationale. (Monsieur Le Trouhadec n'est-il pas le héros de l'épopée monégasque, la Jeanne d'Arc de la petite principauté?) La poésie épique de Jules
Romains mar9.ue une rupture avec l'expression symbolique de la sensibilité
collective. Relisez le magnifique poème Europe. Aucune représentation emblématique des sentiments communs, aucun personnage héroïque, mais toujours
l'émotion directe. Toute la souffrance d'une chair vivante que la co rruption
envahit lentement trouve ici son expression impérissable. Avec sa vision globale et organique des choses, le poète perçoit la guerre qui ravage l'Europe
comme une monstrueuse larve calfeutrée dans sa proie et poursuivant sans
répit sa « succion irrésistible ».
C'ut un tiralllem•nt profond
Qui déconcerte lea entrailles
Et qui amollit lu genoux.
On tprouvc, on aait - pas cl&amp; doute Que quelqu'un d'énorme pour1uit
Sa auccion irrtaiati&amp;te

C'"t un&amp; douleur ai entrû
Qu'on en pallt

■ ans

en rien dire

10

II

�JULES ROMAINS, POÈTE LYRIQUE

GABRIEL AUDISIO
Tel que

Jules Romains, Poète Lyrique

Jules Romains, d'autres l'ont montré prophète de !'Unanime i qu'ici soit
salué le maître des émois secrets, le poete du. soi"-même et l'inume douceur
de ~on lyrisme. Poète lyrique, Jules Romains le fut dès l'origine. 11 n'est pas
vr~1. que cha~ter l'av~nement et la puissance des dieµx collectifs soit un
sU1c1de; la vie unanime n'est pas la mort de chaque être ; les Prières à ces
dieux mêmes s'élèvent vers eux sous la forme de l'hymne le J?lus individuel. Celui qui annonce la croyance nouvelle ne sollicite pas, li attend la
venue du monde :
J'•I sommeil et je m'étendrai aur le lit plie.•••

il attend, et peut recevoir de toutes parts car il est centre :
C'ut dan■ mon cœur que. tu Kru un Di:eu......

et son attente est la certitude même :
If faut 'béen mA!nte.nant que tu

■oit

un Di:eu.....

Que si pourtant la foule tente un refus, il lui en démontre inflexiblement
la vanité :

Cette rue en pente doucg
Qui sort avec natun1
D'un trop violent ca.rrdour

ainsi le lyrisme de Jules Romains exerce+il son pouvoir émotif. Mieux
encore : douleur ou joie, l'émotion se dégage le plus souvent comme une
douce tiédeur hors d un globe de feu; elle se répand, courbe, enveloppante ;
elle irradie. D'abord vous ne savez d'où elle vient : de nulle et de toute part,
semblable à ces fièvres des rivages méditerranéens qui s'emparent de vous
peu à peu, mais tout a coup vous vous sentez le cœur étreint. Hospenthal ! ô
semaine sonore .... Parfois aussi une joie éclatet ou bien un brusque frisson
passe comme le sifflement des trains g-rand sabre nu, soudain, prés d# ma joue;
d'autres fois c'est une volupté molle qui vous prend et vous humecte, comme
les vagues du lac de Côme si favorables au ventre de quatre canards ; et
encore telles déchirures, les petits éclats poig-nants des pliares dans les nuits où
on manque de pleurer d'e:tii ....
Mille charmes, tant d'émois!
Jules Romains, vous avez su faire çle nos yeux pour vous, ceux de Thérèse
et des filles de Laussonne pour Emmanuel et ses rudes compagnons. Pouvaitelle résister a la voix prenante du 'ih d'Hélier? et nous à toutes les vôtres ?
Non, car elles entraînent un acquiescement total, un suave abandon. Nous
savons bien que Therèse ne refuserait pas son âme à la patrie du roc, au pays
serré comme un ç-âteau de roi, même si le dieu caché de Cromedeyre ne parlait
pas par la bouc'ne élue de son plus valeureux jeune homme ! Nous le savons,
et aussi que ce n'est pas seulement une rencontre fortuite qui vous a permis
de mettre dans la plus haute ùe vos créatures humaines tant de divin.
GABRIEL AUDISIO

Ne te défends pas, foule femelle,
&lt;7est moi q,ui: te veuxt moi qui t'aurai.

Dans mon cœur, moi..•• est-ce là le signe de l'asservissement a la multitude,
l'abandon du soi-1nême?

Non, il est prophète, il est conquèrant: lyrisme.
Mais, tel que les prophètes véridiques, il ne marche pas vers les siens dans
l'appareil d'un mauvais maître ; sa conquête est sans fait d'armes, son règne
sans sceptre ni contrainte, .et, dans sa main, plus souvent que Je châtiment,
il aeporte des trésors d'amour, mille charmes. Sa force est de persuasion,
noble, souveraine ; sans jamais descendre aux séductions, il entraine.
Mille charmes, tant d'émois suscités sans cris, par une J?Ure sensibilité
que le pathos chercherait vainement a rendre trémolante ou a outrer ! Odes,
Le Voyag-e des Amants, Amour Couleur de Paris .... Des images qui pénètrent
l'âme et vous habitynt désormais, pareilles a tel souvenir qu'il évoque :
Cc bruit entrait en moi,
SI loin, qu'il ut restt••••

Des mots comme recréés, plus riches que les fruits d'or de la légende, et
qu'il vous prend un besoin de saisir entre les deux mains, et de palper, pour
y mordre la pulpe la plus fondante, la plus savoureuse.

12

13

�BENJAMIN CRÉMIEUX

Jules Romains, romancier et conteur

Le roman n'est pour Jules Romains ni « le miroir qu'o~
promène le long d'un chemin », ni un tableau de mœurs, m
une image de fa vie privée, ni l'étude d 'un caractère ou d'un
cas significatif soit par sa banalité, soit par sa singularité, ni une
suite de péripéties romanesques. En d 'autres termes, sa conception du roman ne se rattache à celle d'aucun des meilleurs romanciers du XIXe siècle.
Poète lyrique et théoricien par nature, Romains n 'est pas
plus romancier-né, qu'il n'est dramaturge-né. Il est venu au
roman, comme au théâtre, moins par une impulsion irrésistible
que dans le dessein de démontrer l'universalité littéraire de la
théorie unanimiste. Il s'y est révélé, comme dans sa poésie, à la
fois traditionnel et novateur, mais, tout au moins au début, ses
romans et ses contes n'étaient qu'une illustration, une mise en clair,
une traduction presque didactique de l'unanimisme. Le Bourg
régénéré, Puissances de Paris ne sont que des en-marges de la
Vie Unanime et d'Un itre en marche, ou, si l'on préfère, les portiques qui donnent accès au temple.
Le groupe qui suit, tout en étant strictement unanimiste

(Les Copains, Sur les Quais de la Villette, Mort de Quelqu'un),
est plus indépendant de la production lyrique de Romains à la
même époque. La volonté de «classicisme» y est déjà évidente.
Les obscurités, les ellipses, les audaces, les raccourcis et les clairsobscurs d'Un ttre en marche et de certaines Odes et Prières sont
complétement bannis de ces œuvres en prose. Une lumière
prodigue éclaire tous les recoins, tous les plis du récit.

Donogoo-Tonka, où la présentation ultra-moderne sous la
forme d'un scénario de film permet un étagement des divers plans
du roman et quand il le faut leur brusque fusion, Lucienne, dont
tous les éléments se retrouvent dans les œuvres précédentes de
Romains, au moins en germe, mais dont l'amalgame a été une
surprise, ouvrent dans la carrière de romancier de Romains une
phase nouvelle, toujours unanimiste, mais plus encore classique.
Qu'il s'agisse de réaliser sous nos yeux l'irréelle Donogoo-Tonka
ou de projeter devant nous les plus secrètes, les plus fugaces
pensées de Lucienne ou des Barbelenet, Jules Romams a recours
à un même mode quasi-scientifique de narration. Il rend compte

14

JULES ROMAINS, ROMANCIER ET CONTEUR

de deux expérience~ humaines à l'aide d'un langage d'expérimentateur.
On ne trouve plus dans D,;mogoo-7:o_n~a, ni dans Lucienne
les pages lyriques ou philosophiques qui etaient les plus belles de
Mort de Quelqu'un ou des Copains. Le l?oète cè~e la_place au
romancier, ne s'étale plus, tout en continuant a ~mmer har
dessous le récit. En revanche, on p~~t se deman~~r. si le psrc ophysiologiste qui a découvert la Vision ext,ra-retmienne. na pas
mfluencé profondément le roma~cier. ~e _n ;st pas e,n v~m qu un
artiste aussi conscient que Romains a red1ge_ son me~o~re sur la
vision paroptique ~ il _n'a pas pu ne. pas voir toute 1 aide que. le
style et l'esprit scientifiques pouvaient apporter au romancier
moderne.
Renan avait prophétisé une union de l'art et de la .scien~e
ui a été depuis interprétée de cent façons. Ap;ès Zola, apr~s
Paul Bourget dont le scientisme sociologique a fai~ long fe11;, apres
Marcel Proust qui procède surtout par comparaison (Voir, par
exemple tout l'épisode de Jupien et de M. de Charlus, dans
Sodome'et Gomorrhe - I), Jules Romains applique d'une façon
toute personnelle certains pr?cédés _scientifiques à, 1':tx:1 .d~ roman
soit pour conférer un degi-e maximum de « ~redtbillte » à un
roman fantaisiste comme Donogoo-Tof!ka, soi~ po_u r d~nner le
maximum d'« objectivité» à la plus simple histoire d amour,
comme dans Lucienne.
Si dans la clarté qui baigne Donogoo-Ton~a et Lucienne. on
peut reconnaître la traditionnelle clarté française ou gr!co-l!bne,
ce serait une omission grave que de n'y pas reconnaitre eg~ement une clarté scientifique toute moderne. I?ans la formation
du classicisme moderne dont rêve Jules Romains, la part de la
science sera importante, sans doute possible : Donopoo-Tonka
et Lucienne le précisent formellement et marquent a cet égard
une étape dans la carrière de Romains.
*

* "'

Lucienne toutefois, envisagée sous un a~tre angle, doit être
rattachée aux Copains et à Mort de Quelqu_un, de meme que,
d'un autre point de vue encore, les Copains se soudent au
Bourg régénéré et à Donogoo-Tonka.
Les Copains, Mort de Quelqu'un, L1fcienne sont le b-a-ba
A

du roman unanimiste. L'unanimisme visant à renouveler. la
vision de l'artiste, il ne doit P.oint s.'attaquer d'abor~ à des _su1ets
compliqués ou rares. Il doit montrer sa vertu reno!atrice en
traitant en premier lieu les sujets les plus élémentaires : une

15

�BENJAMIN CRÉMIEUX

JULES ROMAINS, ROMANCIER ET CONTEUR

amitié, une mort, un amour aussi simple que possible. Il ne
s'agit pas pour Romains de créer des personnages vivants et
particularisés, d'analyser des caractères, et on a pu l'accuser de
mettre en roman des abstractions, des symboles désincarnés
ou insuffisamment incarnés. C'est mal voir ce qu'a fait Romains:
ce sont non pas des abstractions, mais des synthèses qu'il
présente à notre époque héritière de cent-cinquante ans d'analyse
et de subjectivisme.

du néant des sentiments forts et jusqu'à une ville ; il témoigne
d'un excès de vitalité, et non pas du sentiment d'un ridicule ;
il est à base d'optimisme et de foi et ne recouvre jamais d'âcreté
ou de mélancolie. Comme tous les sentiments étudiés par
Romains, il est à base de santé et de normalité.
*
* *
Il reste à mettre en lumière un dernier apport de Romains
à l'art du roman, ou plus exactement à l'art du conte. C'est,
en effet, dans son recueil de contes Sur les Quais de la V illette qu'on trouve, mis en page pour la première fois avec
sobriété, des récits modernes épiques et légendaires: la charge des
autobus, la conquête de Paris par la troupe une veille de
1er mai, la promenade des ~révistes aux Champs-Elysées, etc ...
Cette innovation de Romams (et ici, il est évident que Walt
Whitman, Paul Adam, Verhreren ouvraient la route) a coïncidé
avec de nombreuses recherches du même ordre - Pierre Hamp,
Jean-Richard' Bloch, Luc Durtain notamment - et c'est de
toutes celle qui a pris déjà le plus de développement et
d'importance.
On voit quel précurseur a été dans le roman, comme dans
la poésie lyrique et au théâtre, Jules Romains. Retour à
l'élémentaire, aux sujets les plus simples ; rajeunissement des
plus vieux thèmes par l'application de la méthode unanimiste ;
art synthétique et objectif; class1cisme de la forme obtenu par
un amalgame du style traditionnel et du style scientifique ;
modalité nouvelle de comique ; technique du film appliquée à
la technique du roman; rejet de l'historicisme et du particularisme romantique et naturaliste et contribution à la restaurationdu sens de l'épique et du légendaire. Voilà en brd ce que nous
offrent et nous enseignent déjà les romans de Jules Romains.
La critique réclame de Romains romancier plus d'aisance
et une charpente moins apparente, bref des réalisations où la
volonté du créateur se manifeste avec moins d'évidence et où
l'idée jaillisse comme un jet d'eau ou un fût d'arbre, au lieu de
se construire pierre à pierre sous les yeux du lecteur. L'art tout
entier conscient de Romains ne condescendra jamais à flatter
son lecteur par des estompages et des concessions. Lucienne,
comme déjà les quarante dernières pages de Mort de Quelqu'un,
marque toutefois un stade où l'accommodation de l'esprit du
lecteur à l'objet que lui propose l'artiste est presque instantanée.
On peut attendre de la maturité de Romains des œuvres où s?n
art synthétique offrira dès l'abord toutes les couleurs de la vie.
BENJAMIN CRÉMIEUX

Ce n'est pas simple hasard si les romans de Jules Romains
ne peuvent se rattacher ni à Stendhal, ni à Balzac, ni à Flaubert,
ni à Meredith, ni à Dostoïewski. C'est à une tradition plus
ancienne qu'ils se relient, en dépit de leur dé_c or et de leur
accent modernes. Ils visent, comme les œ11vres des classiques
du XVIIe et du XVIIIe siècles, mais avec des moyens différents
et originaux, à exprimer l'humain.
A la littérature sensationniste d'aujourd'hui, Romains opp?se
un rationalisme nouveau. Bien longtemps avant que M. Juhen
Benda ait maudit le belphégorisme, Balzac avait mis en équation
le problème dans son étude sur la Chartreuse de Parme, en
distinguant la littérature des idées, qui fut celle des s~~cles
classiques et la littérature des images, propre au XIXe s1ecle.
« Le secret de la lutte des classiques et des romantiques,
écrivait-il est tout entier dans cette division assez naturelle
des intelÙgences. Depuis deux siècles la littérature à idées
règnait exclusivement.... La littérature à idées, pleine de faits,
serrée, est dans le génie de la France. »
C'est cette littérature «serrée» et « pleine de faits» que
nous offre Jules Romains dans ses romans. Nous sommes parfois
enclins à y trouver quelque sécheresse, à trouver trop crue la
lumière qui les inonde, à réclamer quelques coups d'archet sur
nos nerfs, des traits moins nets, des couleurs moins franches,
plus de flou et de mystère. Mais Romains demeure implacable
et ~e refuse 'à tous nos souhaits romantiques.

***

Le Bourg régénéré, Les Copains, Donogoo-Tonka en
mettant en œuvre la théorie de la mystification, dans laquelle
Albert Thibaudet voit justement une des maîtr~sses pièce~ de
l'unanimisme, apportent dans le roman français un ~o,mique
très particulier et nouveau. Nouveau non pas dans ses elements
(les fabliaux du Moyen-Age, Boccace et Rabelais foisonnent ,de
mystifications), mais dans sa motivation et sa port.ée ..L~ ~~e
unanimiste n'est pas négateur, il est constructeur; il fait Jaillir

16

�ALBERT CAZES

Le comique de Jules Romains
dans "Les Copains,,

Lorsque Jules Romain&amp; publia Les Copains, au début
de 1913, beaucoup de bons apôtres, qui avaient pourtant
lu Le Bourg régénéré, feignirent la stu~eur ou l'in~ig~atio~.
Des critiques hargneux, dont l'estomac bien accroche digérait
sans effort certaines plaisanteries plutôt salaces d'auteurs gais
professionnels, prirent des airs de pudeur offensêe. J'en sais
un - je ne le nommerai pas, mais j'ai sous les yeux la coupure de son article - qui déclara: « Le livre des , Copains
n'est ni une charge ni une satire, mais un genre de littéra
ture, le plus grossier, qui convient d'ailleurs parfaitement au
genre de talent de M. Romains. »
Il fallait vraiment avoir de mauvais yeux ou être né vieillard pour \'orter un jugement si péremptoire et si sévère sur un
ouvrage ou se développait un tempérament libre, vigoureux et
d'une si saine opulence. L'auteur _de ponogoo-Tonka et de. cet
inénarrable M. Le Trouhadec, qui triomphe en ce moment a la
Comédie des Champs-Elysées, a montré, depuis, qu'il était
capable de satisfaire les goûts le~ plus difficiles; Tou~ les ou':riers
de la onzième heure, tous les aimables confreres si merveilleusement véloces quand i~ s'agit de co~rir au s~cours. de la
victoire, proclament matntenant la puissance ~ tnvenhon de
Romains, la diversité et la solidité de son espnt supérieur en
tous genres. Mieux vaut tard que jamais: Cependant cette
puissance, cette fantaisie goguenarde, ce don de l'observa~.on
aiguë et cette faculté d'incessant renouvellement de la matiere
comique, cette rencontre de l'image trappante. et ne~ve, &lt;:ette
plasticité avec laquelle la langue se phe aux motndres tntentions
de l'auteur, toutes ces qualités s'étalaient déjà dans L.es Copains,
qui, joyeux, sortaient des presses à l'heure trouble ou ~e consulat
de M. Fallières touchait à son terme : tl ne fallait que les
y voir.

18

LE COMIQUE DE J. ROMAINS DANS "LES COPAINS"

1913 1 En ce temps-là, ni la Bourgogne ni même la France
n'étaient heureuses. Les gens moroses triomphaient, au sein
d'une République de démocrates mornes, quoique indéfectibles.
C'était l'époque où nous n'avions, pour tout potage, que les
brillantes improvisations du citoyen Cochon et du citoyen
Pataud, seules idoines à nous délasser des monotonies d'une
existence par trop « quotidienne )). C'était l'époque où, fée
barbue et « copain)) avant la lettre, M. Chéron, qui ne règnait
pas encore sur les betteraves et sur les navets, inaugurait impitoyablement les vivants et les morts, passait en revue à des
heures indécentes les sacs à brosses et les trousses à boutons,
sans trêve, sans repos, sans merci, sans pudeur. Jules Romains,
dernière incarnation de Momus, eût été bien mal inspiré s'il
n'avait point utilisé à des fins unanimistes ce fantoche qui tendait aux traits de sa raillerie une gorge velue, mais innocente.
Ajouterai-je enfin que 1913, année des Copains, est aussi l'année
qui vit éclore, dans La Flora du 15 février, les vers de M.
Lucien Rolmer, restaurateur de « l'art gracieux», qui chantait
l'élu de l'Assemblée Nationale en trois sonnets réunis sous ce
titre: « Ode à M. Raymond Poincaré))? Je n'en détacherai que
cette strophe :
Le souffle de ta gloire aère mon cantique 1
Comme le coq qui chante une dernière fois
Au moment où la nuit couvre la République,
Je te salue, O Poincaré,

tu seras roi.

Sombres jours I Le simple rappel de ces événements, déjà
lointains, nous fera mieux comprendre, je l'espère, pourquoi
Romains a éprouvé, à cet instant précis, le besoin de se donner
de l'air et de s'ébattre, sans toutefois s'écarter de la voie qu'il
s'était dès longtemps tracée et de sa conception si originale des
hommes et des choses.
Faut-il redire ici le sujet de cette farce plentureuse des
Copains et marquer les liens qui la rattachent aux autres _œuvres
de Romains, même aux plus graves? C'est une question que
notre ami André Cuisenier a déjà très clairement exposée dans
le Mouton Blanc d'octobre dernier: je me contenterai donc de
- reprendre l'essentiel de ses excellentes indications, en y ajoutant
quelques précisions sur lesquelles le plan même de son article
ne lui permettait pas d'insister.

19

�ALBERT CAZES

LE COMIQUE DE J. ROMAINS DANS" LES COPAINS"

Un groupe de copains, - ils sont sept, comme l'étaient ou
le furent les poètes du groupe de l'Abbaye, - après d'abondantes
libations dans un café montmartrois, consultent un somnambule
pour lui demander les moyens de se venger d'Ambert et
d'lssoire, deux sous-préfectures do~.t le .regard prov_ocat~~r,leur
a déplu sur une carte de géographie. Bien que le vm utilise par
le somnambule dans la scène de la consultation ait été récolté
« par des brahmanes monorchites », la réponse de l'oracle .n'est
pas très claire ; mais les copains l'interprètent de leur mieux,
et par des chemins différents, dont l'un notamment passe par
N~vers, ils se rendent à Ambert, puis à Issoire, afin d'y créer
et d'y défaire de l'existence : tour à tour, de par leur inson,da?le
volonté, les copains bouleversent une caserne et une eghse,
dissocient une place publique grâce à l'énergie d'un Eviradnus
modernisé, et enfin célèbrent par un repas ch:1mpêtre, dans une
forêt montagneuse des Cévennes la restauration de 1 Acte Pur,
à laquelle ils viennent de participer.

un tour de force d'avoir soutenu un tel train pendant huit
chapitres et de nous y avoir intéressés : et pourtant, cette course
hilarante à travers villes, sillons et forêts, est conduite de façon
à la fois si simple et si allègre que le lecteur le plus rebelle, s'il
n'a pas d'idées préconçues, se laisse emporter par le tourbillon.
Il est visible que l'auteur, copain entre les copains, a
d'abord voulu s'amuser lui-même ; qu'il possède un fonds de
bonne humeur alliée à un esprit d'observation ironique extrêmement pénétrant, et que, si la fête est réussie, c'est que Romains,
maître du chœur, sait, au besoin, conduire le bal.
Ne croyez pas qu'il soit indispensable d'être initié aux
mystères de l'unanimisme pour se ré3ouir à la lecture de ce livre,
abstraction faite de la doctrine à laquelle il se rattache. L'auteur
des Copains possède au plus haut point de rares qualités. qui
eussent suffi, en des époques moins difficiles, à établir solidement
une réputation d'écrivain dans le ~enre comique. Il a le don de
l'irrévérence. Il a le sens de la plaisanterie à répercussions multiples. Et puis, voyez avec quelle précision vigoureuse sont
silhouettés les sept copains : Lamendin, dont la tête est « ronde
comme une pomme » et le nez « tranchant comme un couteau
à ouvrir les huîtres», a l'air, quand il met la main sous son
menton, de « soupeser un fruit de choix» ; - Lesueur, dont la
figure est « un amas de poil», ressemble à « un caniche qui
aboie sur un meuble » ; - Omer, « qui a le nez rouge », est
doté d'un « facies bilieux et alcoolique», qui le désigne, au
moment de 1a création d'Ambert, pour les fonctions d'attaché
militaire; - Huchon, derrière ses lunettes rondes, transporte
avec précaution ses yeux « comme deux objets d'une réelle
valeur » ; . - et nous r econnaissons même ce Martin, dont la
figure finit par prendre un relief grandiose, précisément parce
qu'à chaque instant l'auteur nous répète que « son aspect ne
comportait rien de particulier». Examinez, au chapitre III, le
portrait de la patronne d'auberge affligée d'une imposante obésité :
« Elle se mit en devoir de faire demi-tour. Cette manœuvre
rappela à Bénin celle du Pont-Gueydon, dont jadis, à Brest,
il avait admiré le puissant organisme.» Toutes ces esquisses
sont bien de la main qui crayonnera plus tard cet ineffable
actionnaire de la Donogoo-Tonka, cet homme dont la calvitie
« reluit avec douceur» et sur le crâne duquel l'éloquence du
banquier réussit à faire lever peu à peu, par sa seule vertu de
propagande, un fin duvet.
Un autre talent que Romains utilise comme en se jouant,
c'est celui du pastiche : qu'on se reporte non seulement aux

Nous avons là une application nouvelle de cette féconde
doctrine qui a conduit Romains à la peinture des groupes,
seuls êtres vivants et même seuls êtres réels, et plus spécialement
à la peinture des aroupes en mouvement, en voie de croissance,
de développement ou de désagrégatio~. Nous retrouvons avec
plaisir dans l'auteur des Cop~ins c~lui de pn ttre e,n ma~ch~,
qui a si puissamment promu a la vie unamme le Metropolttam
ou le pensionnat de demoiselles en promenade. Nous voyons
les groupes prendre conscience d~ leur indiv~dualité sous l'action
magique de la parole, et nous suivons le tra3et. que peut accomplir une idée factice ou erronée en se nournssant de tous les
groupes réels où elle pénètre. Ici comme dans les autres ouv~a_g~s
de Romains, l'événement se prépare et se propage sa~s precipitation ni déformation, selon le rythme même de la vie.
On conçoit aisément que la théorie, chère à Romains, de
l'enrichissement de l'individu par les autres individus et la
description de ces êtres collectifs nés du contact des hommes
entre eux, si elle apportait la matière inépuisable d'une poé~ie
nouvelle, si elle imprimait au lyrisme ou au drame un frémissement nouveau, était, par cela même, et sans arrière-pen~ée
d'artifice ni de procédé, appelée à trouver dans l'observation
comique une application savoureuse et d'un _haut ragoût. Les
effets comiques se développent, dans un tel hvre, en ondes de
plus en plus larges et puissantes, au sein desquelles, comme des
fétus de paille, les menus éléments de la réalité quotidienne
virevoltent en une impressionnante sarabande. C'est presque

20

21

�ALBERT CAZES

bouts-rimés du premier chapitre, où l'auteur détourne sa malice
légère sur quelques poètes contemporains et même sur Jules
Romains lui-même, mais à l'épître en vers alexandrins, classiques
et périphrastiques à faire pâhr d'envie l'abbé Delîlle, épître par
laquelle Broudier, professionnel de « l'appareil qu'accélèrent
les pieds», fixe à Bénin un rendez-vous
.
Au square verdissant des Arts et des Métiers.

Dans ce bréviaire joyeux, tous les lecteurs trouveront de
quoi se satisfaire: les bons latinistes dégusteront l'étonnant
discours cicéronien, renouvelé du Contiones, et prononcé par
Broudier en pleine gare de Nevers, à la réception solennelle de
Bénin, pris pour un conseiller du Tsar ; les grammairiens les
plus délicats seront sensibles à l'harmonie de certaines répliques
de Bénin, qui excelle, par exemple, à faire d'un subjonctif fort
correct, mais un peu mattendu, la plus douce des caresses :
Utinarn aves super caput tuurn cacent ! C'est du frère Jean des
Entommeures, avec l'élégance et la haute tenue en plus.
Et voici ce que j'ose appeler une inspiration de génie: dans
un sentiment de pudeur que tout le monde comfrendra, Romains
a cru devoir mettre en latin un discours où i évoque discrètement l'obscène alliance franco-russe ; mais c'est en excellent
français que le Père Lathuile fait retentir les voûtes sonores de
l'église d'Ambert, en déclanchant, du haut de la chaire de vérité,
d'éternelles vérités relatives à l'œuvre de chair.
Soupesez aussi le discours que prononce, sur la place SainteUrsule « çonflée comme un biniou », M. Cramouillat;.idéputé
d'Issoire, maugurant la statue de Vercingétorix, - ou même au
chapitre III, la conversation poursuivie en une lointaine auberge
entre l'~xcellent ~rondier, qui se fait passer pour)&lt;coureur
Jacquelin, et Bérun, qui tranche du Santa y Cacao, champion
de demi-fond de l'Amérique latine.
D 'aucuns se contentent de reconnaître et de retrouver, dans
des scènes de ce genre, une incontestable propension de Romains
à la P,arodie et à la mystification. Mais prenons-y garde : la
mystification, telle qu'elle intervient dans l'œuvre de Romains,
est ancilla philosophiœ. Qu'elle soit à éclatement prochain ou
retardé, elle repose sur une connaissance admirable de la «pâte»
humaine et de sa plasticité ; elle offre tout l'attrait et tout l'intérêt d'une expérience sociale, qui, sous l'apparente bouffonnerie,
développe une portée presque toujours lointaine et sérieuse.

22

LE COMIQUE DE J. ROMAINS DANS "LES COPAINS "

En résumé, les lecteurs qui ne songent pas à rep~ocher. à
Rabelais sa verve drue, à Molière ses farces ~es plus etour~1ssantes, à La Bruyère ses «charges» les plus copieuses, à~olta_1re
son ironie et son irrévérence, et qui cependant ont la pretention
de demeurer des hommes d'aujourd'hui, s~umis à toutes les
influences et à toutes les tendances de leur epoque! ceux-là se
réjouissent d'entendre vibrer toutes ces harmoniques,. ~ans
l'œuvre de Romains, à côté du son fondamental unan1m1ste.
Quand on relit d'affilée, comme je viens de le faire, cet ouv~age
dont les truculences hardies n'excluent pas les fines notations
d'intuition pittoresque et de sensibilité intime1 on ~omprend à
merveille que des Compagnies et des Assemblees de Jeunes gens,
en divers lieux du monde, aient fait à ce livre l'honneur de le
prendre pour « Conseiller de la Joie et Bréviaire de la Sagesse
Facétieuse».
ALBERT CAZES

�RENE MAUBLANC

Jules Romains et le Cinéma
. , Quand Jul_es Romains co~mença à écrire Donogoo-Tonka, &lt;1 conte
cmematographique », le 11 septième art » ne s'occupait guère en France
qu'à adapter des mélodrames et des vaudevilles; c'est un contresens où
certains se complaisent encore (1) ; c'est pourtant le contre-sens le
plus complet qu'on puisse imaginer, s'il est vrai que rien, malgré lea
apparences, n'est plus opposé à !!écran que la scène.
En dehors de la production française qui était à cette époque
la plus médiocre de l'univers, on connaissait en France les films
italiens, d'une somptueuse absurdité, et certains films américains :
des comédies sentimentales d'une niaiserie désarmante et parfois
agréable, des aventures de cow-boy, simplistes et moralisatrices, avec
le beau resard clair de William Hart, les premiers Charlot, d'un comique
clownesque inventif et direct, gâtés seulement par les affligeants soustitres - fautes d'orthographe, fautes de français, fautes de goùt - que
de misérables adaptateurs français glissaient entre les images. On n'avait
encore vu qu'un des chefs-d'œuvre de l'écran: Forfaiture -(J'entends ici
par clzef-d'œuvre, non pas une œuvre parfaite ni d'une beauté incontestable, mais une œuvre représentative, typique, capitale). l.a production
suédoise était à peu près inconnue, la production allemande l'était
complètement.
Ainsi le cinéma se réduisait pour nous soit à une malheureuse copie
du théâtre, soit à des intrigues puériles, servant de prétexte à quelques
belles images de pays étrangers, soit enfin à des anecdotes brutales, des
faits-divers, des pitreries, des exploits sportifs.

Donogoo- Tonka parut à ce moment, d'abord par tranches dans la
Nouvelle Revue Fra11çais,, puis en librairie. Aujourd'hui, près de quatre
ans après, cc scénario développé en œuvre littéraire n'a pas encore été
filmé. Tout se passe pourtant comme s'il avait été projeté sur tous les
écrans du monde et comme si son éclatant succès avait suscité autour de
lui une armée d'imitateurs. De même qu'après Forfaiture et pendant des
années, il y eut dans tous les films nouveaux une scène de cour d'assises,
de même tous les meilleurs films d'aujourd'hui empruntent des idées et
des procéMs à Donogoo. Au fait, y a-t-il bien imitation voulue et directe?
(1) Qu'on penM au Crime du Bouif el à Triplepalle.

JULES ROMAINS ET LE CINÉMA

Je n'en suis pas sûr· peut-être Romains a-t-il seulement contribué à
créer un de ces mou~ements de pensée par lesquels les arts évoluent,
peut-être a-t-il seulement lancé dans le domaine public des id~s que
depuis lors chacun reçoit, avec l'air qu'il respire. Peu impor~e d'ailleurs ;
en tous cas la plupart des progrès que réalisent dans leurs films les plus
récents les « cinéastes l&gt; de France, d'Allemagne, de Suède et d' Amérique, Jules Romains les avait conçus en 1920•

***

Je voudrais démontrer cette proposition en analysant brièvement les
principales des idées neuves qu'on peut tirer de Donogoo-Toda.
1. Le film doit comporter aussi pe~ de te~te que possible._ San~
doute Donogoo n'est-il p_as, com~e Le .f!ail, un film s~ns sous-titJ:es ,
du moins en comporte-t-il le moms possible: quelques tetes de ~hap1tre,
pour nommer les personnages ou identifier }.e li~u de l'action. ~es
explications nécessaires pour compre~dre_ 1 mtn~e sont donn~
presque toujours au moyen de lett~es, d art1cl~ de J011maux o_u ? affiches : convention sans doute, mais convention proprement cmegr~phique, puisqu'elle fait lire au p~blic ce que les pe~son?a_ges sont cens~
lire, et non ce qu'ils sont censes entendre. Romams eVl:te le plu~ qt~ 11
peut de projeter sur l'écran des. fragments ?e conversation, c est-a-drre
de nous faire regretter que la voix manque a ses personnage!&gt;.
1

2. - Le film peut et doit faire rire sans cloy,~eries et san~ calembours projetés en sous-titres i il doit mêler le seneux ~u comique. ~~
n'a qu'à ouvrir Donogoo à n'importe quelle page pour s en apercev~1r,
et si l'on cherche des comparaisons, on n'a qu'à penser aux dermers
films de Charlot, à L'idylle aux ChaMps et surtout au Gosse.

3. - Le film doit utiliser !e:'&gt; .res~our_ces tec~n~ques et ~es ~ucs du
cinéma pour s'élôigner de la v_ente obJectI_ve et_ real~ser_ 1~ 1~u~1o~s de
notre fantaisie ou de nos passions. Ce qui revien~ a dire . 1 a, enir du
cinéma (comme art et non comm«: moyen d' éd~cation et. de documentation) est moins dans la reproduct10n pure et sunple d~ reel _que. dans sa
stylisation, sa transposition. Ici Romains s'est attach_e part1cuhè~ement
au rythme: si d'ordinaire les scènes de Donogo~ doivent« se d1;rouler
sur le rythme ordinaire des évène~ent~ de 1~ vi_~ » (p. 7), parfo1~ elles
s'accélèrent pour donner l'impress1~n ~ une vie f!evreuse &lt;;&gt;u de 1 impatience crois:;ante du personnage.(') Ams1 lorsque d1ve,:ses ~c~nes nous ont
été présentées qui tendent à nous pénétrer d'uue meme idee (la propagande de la Donogoo-Tonka, l'attrait de son pro~amme ~ur les .aventuriers du monde entier), les mêmes images « reparatssent cote à cote et ~e
poursuivent ainsi pendant quelques secondes, sur un rythme a~celéré (r). ))(p. 6o, cf. p. 70). De même, lorsqu'un des pers6~nages est a _la
recherche d'un banquier pour commanditer son entrepnse, nous ass1s(1J Romains nf 1'est pas servi du ralenti qui était à peine innnt~ _au moment où il
l-criYait. De mème on emploie aujourd'hui quelques trucs nouveaux : ~ISJOn trouble, glac~•
dêformante.q, pellicules n~atives - mai, le principe est le même. La YOie reate OU\trte, mais
o'tat Romains qui l'a ouverte.

�RENE MAUBLANC

JULES ROMAINS ET LE CINEMA

tons sept fois à des scènes analogues, mais la première seule se passe
sur un rythme normal: dans les autres il y a « une accélération régulière
du rythme des évènements, de telle sorte que la septième scène se déroule
comme une vision de noyé » (p. 38). Ici c'est la hâte et la fébrilité du
personnage qui deviennent manifestes par le rythme du film. Mais cela
nous amène à une remarque essentielle.

Autant dire que Romains a cherché le premier à donner au film un
intérêt psychologique, c'est-à-dire non seulement à prêter aux personnages des caractères vraisemblables, mais à reproduire, par des moyens
propres au cinéma, la vie de l'esprit telle que peut la saisir l'analyse
interne.
5. - Enfin Romains â sans doute voulu montrer avec Donogoo qu'un
film peut et doit faire penser. Ne l'aurait-il pas voulu qu'il l' aurait fait
quand même ; car il porte avec lui, où qu'il aille, sa philosophie. Un film
philosophique, c'était alors une nouveauté; c'en serait peut-être une
encore, malgré la masse des films à prétentions philosophiques.
Donogoo, sous l'apparence d'une farce, a un fondement plus solide; ou
en tirerait aisément toute une série de moralités, étagées en profondeur,
dont la première pourrait être : l'erreur scientifique est pârfois aussi et
plus féconde que la vérité; la seconde: une mystüication peut créer de la
vérité; la troisième: quand un groupe croit bien à \!ne illusion, elle commence déjà d'exister ; la quatrième: les croyances collectives ont une
sorte de réalité objective; et la dernière: c'est en imposant aux hommes
un commun idéal que la société transforme le monde matériel. Et ces
deux dernières formules sont les principes fondamentaux d'Emile
Durkheim et de la sociologie française (1).

4. - l,e film peut et doit traduire la pensée même des personnages,
les souvenirs, les projets, les rêves, avec leur rythme, leur irréalité. leurs
incohérences. Jusqu'alors on n'avait exploré qu'une partie du domai o.c
cinématographique. Sans doute les premiers qui tournèrent un film
avaient-ils découvert l'eau qui coule, la vague qui se brise, le vent qui
agite un drapeau, le cheval qui galope, les batailles, les poursuites ; le
monde de la réalité mouvante vu par des yeux normaux, le monde des
sensations visuelles. Mais le monde du cinéma n'est pas celui-là seulement. Il est aussi - qu'on m'excuse, professeur de philosophie, d'employer volontiers les termes de la psychologie scolaire - le monde des
images visuelles et plus généralement, par les associations et les
transferts de sensations, d'images et de ·sentiments, le monde de la
connaissance sensible. Et c'est précisément ce qui oppose, au fond, le
cinéma à la littérature et plus spécialement au théâtre ; le théâtre
cherche, par des mots exprimant des idées et des raisonnements, à
évoquer des images ; le cinéma doit par des images évoquer des idées et
des raisonnements. Les deux arts visent ainsi, par l'un des deux modes
de notre connaissance, à reconstituer le monde complet de notre pensée;
mais le cinéma. essentiellement sensible, use de moyens opposés au
théâtre, essentiellement conceptuel ; et c'est pourquoi le cinéma n'a
pu trouver son vrai chemin qu'en tournant le dos au théâtre.
Je ne crois pas me faire illusion en imaginant, derrière D onogoo,
une thèse de ce genre. Toujours est-il que nombreuse~ y sont les scènes
« où les seuls évènements qui défilent sont les pensées des personnages ,,
(p. 7). Nous avons ainsi l'impresslon de vivre en vérité dans la peau de
ces personnages, de voir avec leurs yeux, de déformer le monde selon
leur imagination (ce qui, appliqué a des imaginations détraquées. donne
l'art allemand « caligarique )&gt;) . Le som·enir et le rêve se traduisent sur
l'écran avec la discontinuité et parfois la simultanéité de leurs images.
Les spectateurs assistent au travail, au &lt;c courant » de la pensée des per •
sonnages. « Nous n'avons pas trop de peine à suivre leurs propos, car, par
moments, la pensée est si intense qu'elle devient visible. Il se forme
autour de leurs têtes des fantômes fugitifs, que nous avons juste le
temps de reconnaître ,,. (p. 73). Le film réalise matériellement une psychologie essentiellement dynamique ou cinématique (ici les deux mots
se confondent), une psychologie tout imprégnée de bergsonisme (1).
(1) Romains est ici très près de la théorie esthétique exprimée vers 1912 par Marinetti
et le futurisme italien; les futuristes prétendaient appliquer le bcrgsonisme à Ja pPintnre,
en rassemblant sur le même tableau les images diverses, incomplètes et fugiti ves qui s'évoquent dans l'esprit p:n un souvenir de voyage ou un rêve d'avenir. Mais ce qni était absurde
pour un tableau devient naturel et juste au cinéma. Fixer sur une toile le mouvement de la
pe~ et étaler dans l'eepace la durée psychologique, c'était un contre-sens ; on n'abontisaait qu'à une sorte de rébus, loin de toute beauté comme de toute -rérité. Laisser au contra.ire

***

Ainsi les dernières découvertes de l'art cinégraphique, elles sont
déjà dans l'œuvre de Romains. Elles y sont même à un degré si éminent
que, réalisé aujourd'hui, quatre ans après qu'il a été publié, D01togoo
serait sans doute le plus neuf, le plus profond et le plus passionnant
des films.
Et si l'on voulait s'évader de la technique du septième art, il faudrait
dire que Donogoo est, entre Les Copains et M. Le Trouhadec s11isi par la
débauche, le second épisode d'une longue histoire, qui a liiOn unité comme
sa diversité. Il faudrait voir avec quel art Romains pour la conter s'est
prêté tour à tour aux exigences opposées du roman, du film et de l'œu vre
théâtrale. Mais cela, c'est une autre histoire.
Et puis il faudrait dire que Donogoo n'est pas seulement un bon
scéttario de film, mais une belle œuvre littéraire, écrite comme Romains
sait écrire, qu'on y trouve des mots de philosophe et des phrases de po~te :
Un homme longe u ne rue dans on ne sait quelle ville. Ce _n 'est P.~int u_n e
promenade, cc n'est pojnt 1;1n e aventure . L'~omme ae:complit u n mnéra1re
quotidien, et les pas qu 'il fait sont peut-être vieux d e dix ans . (p. 147) .

Mais c'est encore une autre histoire.
RENÉ MA UBLANC.
devin_e r sur l'écran, autour de la tê~ du ?erd_onnage, , _une circulat ion de s?nga&amp; ,, {P· 6l ),
c'est imiter, avec la part de conv~nt1on creatr1ce nécessaire à tout art, la reah té meme de
notre vie mentale.
( 1) Comme le montre lumineusement le récent ouvrage de C. Bouglé : Leçon, de Sociologie sur /'Evolution des Valeurs.

27

�MARTHE ESQUERRE

Le théâtre tragique de Jules Romains

En 1911, alors que le théâtre poétique n'était représenté en
France que par une lignée d'écrivains qui vivaient sur l'hérita&amp;e d'f!ugo sans avoir recueilli son génie, et qui n 'avaient
guere dev:el&lt;?ppé que les germes de mort du romantisme, alors que
Rostan~ etait, ce ~ue. nous possé~ions de mieux en fait de gloire
dramatique, 1 Odeon Joua le premier des drames de Jules Romains
L':Armée dan~ la Ville (1). Neuf ans plus tard, en 1920, 1;
V1eux-Colomb1er représenta Cromedeyre-le-Vieil.
L'indigence du théâtre au moment où il l'abordait Romains
la p,rocla~a~t énerAgiqueme,nt da~s la sobre et vigoure~se préface
qu 11 publiait en tete de L Armee dans la Ville. « Je tiens pour
certain, disait-il, qu'il n'y a pas eu, en France, de grand art
dramatique depuis soixante ans, dep-µis la chute des Burgraves.»
D'honnêtes dramaturges avaient cherché le remède dans
deux d!rections o:pp_osées. ~es uns voulaient revenir au passé et
ressusciter la tragedie classique. Les autres proposaient d 'innover
et de. créer un théâtre d'idées. Mais la tragéd ie classique avait
depuis longtemps épuisé son énergie vitale ; vouloir qu'elle se
survive et qu'elle se répète, c'était précipiter encor e la décadence.
Quant, au drame d'idées, avec sa prétention de faire penser les
gens, t1 ne soulevait le plus souvent que des questions sans intérêt
véritable et les traitait avec une mentalité de primaire. Il ne
pouvait faire illusion qu'à un public sans culture. Et c'était
n'importe quoi, des discours, des conférences, plutôt que du
théâtre. Les personnages débitaient des exposés de considérations
abstraites et n'étaient animés d'aucune vie profonde.
Romains ne pensait pas que rien de viable pût résulter de
ces tentatives.
D'ailleurs, c'était en vain que les écrivains sérieux se fatiguaient à trouver la solution. Il leur manquait de se rendre·
(1) Les premières œuvres d11 t héât re de Claudel, Tête d'Or, La Ville, La Jeune
Fille Violaine, Le Repos du septième Jour, sont d'admirables poomes lyriques. C'est
1eulement avec L'Annonce faite à Marie jouée en 1912, et L'O/age, pu blié en 191 1 et
repré■e nté en 1914', que Claudel apportait à la question u ne solution vraiment dramatique
et recréait un ety le.
·
'

LE THÉATRE TRAGIQUE DE JULES ROMAINS

compte d'un phénomène capital dont Romains eut le sentiment
immédiat : la complète oblitération de la tradition dramatique.
Ils se condamnaient à un effort stérile pour ne pas comprendre
d'abord que le lien était rompu entre les grandes époques créatrices du passé et la nôtre. Ils ne savaient pas que, pour eux,
les œuvres de génie étaient semblables à des univers merveilleux
et interdits dont les principes générateurs leur échappaient. Ils
ignoraient leur ignorance. S'ils méprisaient l'inspiration vulgaire
et la fausse psychologie des auteurs applaudis au boulevard,
ils s'accordaient néanmoins à louer l'habileté prodigieuse avec
laquelle ces derniers construisaient leurs pièces. C'était là l'erreur
la plus pernicieuse. Les véritables lois du théâtre n'avaient rien
de commun avec les procédés qui donnaient aux gens l'illusion
du «métier» dramatique. Faute de posséder la saine tradition,
les fabricants à succès avaient peu à peu édifié une technique
purement artificielle. Romains, dans un article paru au Mercure
de France en décembre 1918, a mis ce malentendu en pleine
lumière :
« J'indiquerai l'essentiel de la chose en disant que
les loi internes du théâtre sont ce qui donne au drame une
organisation, une vie autonome, un équilibre et un mouvement
spécifiques, en un mot ce sont des 1ois animatrices; tandis
que les procédés en question sont destinés à obtenir ce que
j'appellerai la participation maxima du public à la pièce ....
Les lois internes du drame ne créent aucune dépendance entre
l'œuvre et un public particulier. Par elles, l'œuvre se suffit. »
Mais ce n'était pas assez de comprendre que les lois de la
dramaturgie étaient corrompues pour être en mesure de les
rétablir dans leur santé primitive. Ici, la meilleure attitude
critique était forcément négative. Pour retrouver les principes
éternels, il fallait un courant créateur qui les dé~osât en poursuivant son mouvement propre. Romains, par 1 essence même
de son génie, par la nécessité de son inspiration, restaure le
théâtre dans sa pureté originelle, et rencontre, intacte, la source
du jaillissement dramatique. Par-dessus les siècles, il rejoint
Eschyle sans se mettre à son école et sans faire œuvte de disciple.
La parenté est frappante entre son drame et la tragédie eschylienne. Ce n'est pas de parti-pris que Romains· revient à l'antiquité ; il n'en subit pas l'influence intellectuelle comme les
auteurs du XVIIe siècle ; il ne se propose pas un modèle. Le
souffle créateur qui anime son œuvre inspire l'œuvre d'Eschyle.
Le même élan organisateur aboutit d'une part aux Perses,
d'autre part à Cromedeyre-le-Vieil. Ici et là, c'est le même
rythme de vie.

�MARTHE ESQUERRÉ

L'.attitude de la presse, au lendemain de la première représentation ~~ (?romede'}'re f_!lt significa~ive. La critique s'écria
~ue « ce n etait pas d1!- théat;e ». Ce disant, elle décernait, sans
sen douter, un magnifique eloge à Romains. C'était vrai le
nouvea~ dra~e était aussi éloigné que possible du poncif auquel
le publt~ était accoutumé. On voyait bien ce que l'œuvre n'était
pas, mats pour comprendre ce qu'elle était, les journalistes
~us.sent dû s~".:oi~ 9ue ce qu'ils appelaient du «théâtre» n'en
eta1t pas. C eut ete trop leur demander. Je ne puis entrer ici
dans une analyse détaillée qui me permettrait de mettre en relief
le caractère profondément dramatique de Cromede'}'re (ce sera
d'ailleurs l'objet d'une autre étude). Qu'il me suffise pour le
mome!lt d'indiquer la parfaite coïncidence de l'inspiration de
Romatns avec l'essence même de la création dramatique.
Primitivement, le drame estla vie d'un chœur, l'action d'une
âme collective. Sans doute, il évolue très vite. Le chœur tragique
repr~sen~e une uni té multi~le dont les éléments ne tardent pas à
se d1ssoc1er ; des protagonistes sortent de lui ; il se scinde en
personnages distincts. Le noyau originel continue d'abord de
subsister, amoindri, à côté des individus auxquels il a donné
naissance. Puis, il s'épanouit jusqu'à sa limite et finit par réaliser
toutes les possibilités individuelles qu'il contient. A ce stade de
'son existence, le drame, au lieu d'être un accord comme au début,
n'est plus qu'un accord ayant perdu son unité primitive et dont
chaque note parvient séparément à notre oreille. Mais quelle que
soit la multiplicité des personnages qui le composent, ces derniers
doivent être unis par une harmonie si profonde que chacun d'eux
soit représentatif des autres. De même chaque note de la phrase
musicale à laquelle je comparais le drame-accord évolué doit sa
qualité spécifique à la résonance des autres notes en ell:-même.
Le théâtre ne reste du théâtre qu'à la condition de se souvenir de
son ori~_ne et de ne pas se dispenser d'être une harmonie. La
composition d'un drame suppose donc un sentiment délicat et
~xiqeant de l'.o:ganisation des êtres.qui le peuplent, une aptitude
mgenue à samr dans une perception synthétique les actions et
le_s réactions ,des _individus !es un~ sur l~s autres. Ceux qui sont
depourvus d oretlle dramatique n aboutissent qu'à une juxtaposition cacophonique d'individus. En d'autres termes, un génie
dramatique est d'autant plus parfait qu'il tend vers la perception
de la conscience unique des ~oupes; l'attitude anti-dramatique
par excellence consiste à considérer l'individu comme une réalité
qU;i s~ suffit à elle-même, à prétendre composer une phrase
melod1euse avec des notes dont chacune est choisie sans tenir
compte des autres.

3o

LE THÉATRE TRAGIQUE DE JULES ROMAINS

Comme je le disais tout à l'heure, il y avait donc, dans la
pensée de Romains, une sorte de nécessité qui le condamnait à
retrouver les conditions génératrices du théâtre. «Dès l'origine,
écrit-il, le drame a été une projection du m'}'stère unanime sur
le plan idéal de l'art.» Mais le ~rstèr~ ~nan!me est p~écisément
son élément naturel. Il en a la v1s1on a1gue ; 11 en expnme toutes
les nuances. Spontanément, il perçoit le groupe comme une
réalité plus essentielle que l'individu. Sa sensibilité à la conscience
unanime en fait un génie dramatique de race.
On comprend à présent que lors9.ue ~omain,s 8:b?rd~ l_e
théâtre, il ne s'en tienne pas aux notes d1ssoc1ees del umte primitive. D'emblée, il frappe l'accord originel. Ce sont des groupes
qu'il anime; il se hausse à des« synthèses supérieures». Groupe
contre groupe, comme dans L'Armée dans l'!- Ville,. ou grot1;pe
souverain comme dans Cromedeyre-le-Vieil. Par la, Romains
restitue a~ drame une qualité perdue depuis la poussée créatrice
de la Grèce antique. Par là aussi, ~1 _atteint les co~flits les ~l~s
profonds, les sentiments les plus religieux dont puisse tressaillir
l'âme de l'humanité. (1)
MARTHE ESQUERRÉ

(1) Pour l'étude complète de Cromedeyre,.Zt;- Vieil, voir. notre essai de
critique : Cromedeyre-le-Vieil et le thédtre poétique français depuis 1843,
paru aux éditions du Mouton Blanc,

31

�FRANZ HELLENS

" M. Le Trouhadec saisi par la débauche "

j'estime qu'une pièce de la valeur comique et satirique de
M. Le Trouhadec saisi par la Débauche devrait avoir trouvé
sa place tout de suite dans le répertoire de la Comédie Française. Quand je songe au théâtre contemporain, niais, sentimental,
qui s'est faufilé parmi les chefs-d'œuvres du répertoire classique et
s'est fait décerner, sans aucun droit, l'honneur de la représentation sur
les mêmes planches que celles qui soutiennent le rythme du pas
moliéresque ou cornélien, je demeure confondu et je me demande
s'il n'existe pas une loi cachée en vertu de laquelle les œuvres
fortes et taillées pour l'avenir ne peuvent s'affirmer 'que sur un
épais fumier d'œuvres mortes. M. le* Trouhadec est une pièce qui
possède toutes les qualités du théâtre classique le meilleur et en
même temps un accent bien nouveau qui vient de l'esprit de l'auteur,
averti des nécessités et des réalités modernes. j'ai déjà dit que le
&lt; rire pur &gt; tient la haute place dans quelques ouvrages de Jules
Romains. &lt; Satire directe, pointue et impitoyable, écrivais-je dans
le Disque Vert de juin 1922, satire d'escrimeur rompu au métier
et qui s'amuse à porter à chaque coup, laissant l'adversaire dans
un pire état que s'il l'avait abandonné. sur place, inanimé, car le
rire des spectateurs d'un pareil assaut persiste après l'affaire, et
l'on voit que le rire tue mieux qu'un coup d'épée authentique. ,

"M. LE TROUHADEC SAISI PAR LA DÉBAUCHE"

« Ce rire se gonfle, s'amincit, spirale, fait accordéon, on l'aperçoit
comme s'il se déroulait en action sur l'écran ; il n'est pas seulement
logique, mais encore formel, et d'un volume qui se spiritualise ou
se matérialise à volonté. Cai unique dans notre littérature... C'est
un rire qui devient chair, métal, fluide, contour, et se résout en
sonorités que les dieux homériques n'ont certes pas soupçonnées.&gt;
Il faut remonter à Rabelais pour retrouver quelque chose à ta
fois d'aussi plein et d'aussi aigu. Je le répète, M. le Trouhadec
saisi par la débauche devrait voisiner à la Comédie Française avec
les meilleures pièces du théâtre classique. Elle y brillera un jour,
et l'on s'étonnera qu'il ait fallu si longtemps pour qu'on s'aperçfit
que c'était là sa place, sa seule place, sa place naturelle.

FRANZ HELLENS

Jules Romains s'amuse à taquiner la bêtise, la muflerie, la
vanité imbécile : les meilleurs auteurs du théâtre classique, depuis
Aristophane, ne l'ont pas fait avec plus de verve et une nervosité
mieux contrôlée. Le rire de Romains est lucide comme celui de
Molière ou de Beaumarchais ; il se différencie cependant de celui
de ses prédécesseurs, en ce sens qu'il est avant tout plastique.
C'est là son caractère essentiellement nouveau. Ici encore, je
ne puis faire autrement que de répéter ce que j'écrivais jadis à
propos des Copains, de M. le Trouhadec et de Donogoo-Tonka :

33

�RENÉ LALOU

RENÉ MAUBLANC

" M. Le Trouhadec "
aux Champs - Élysées

Sur la prose philosophique

A la lecture, la forêt empêchait de bien voir cette clairière.
Les Copains nous avaient imposé une vision de Bénin ; depuis 'DonogooTonka M. Le T rouhadec existait pour nous. En lisant la comédie,
nous nous préoccupions trop de comparer leurs nouvelles images aux
anciennes : l'amateur d'événements prolongeait-il bien le compagnon de
Broudier ? Saisi par la débauche, le géographe restait-il lui-même ?
Aujourd'hui les voici en scène et bien vivants ainsi qu'en témoignent les
rires d'un auditoire qui ignore. le plus souvent leur histoire passée.

Il n'est guère de mode de citer Boileau. Mais le Mouton
Blanc ne sacrifie pas à la mode; il se donne même pour tâche
de dégager les styles des modes, ce qui dure de ce qui passe.
Or c'est précisément ce que sut faire Boileau, avec une prodigieuse lucidité. Aussi le Mouton Blanc ne peut-il manquer de
saluer avec respect la mémoire de Nicolas Boileau-Despréaux,
dont Jean Hytier est aujourd'hui, la férule à la main, l'authentique successeur.

Autre évidence: M . Le Trouhadec saisi par la débauche est aussi
arbitraire qu•une comédie classique. On s'en doutait un peu, à dire vrai ~
la représentation le confirme avec éclat. V ou, connaissez ce, cubes dont
les diverses faces combinées créent des tableaux différents : la ·pièce de
Jules Romains est le plus parfait des jeux de cubes. Il y a le cube Le
T rouhad~c avec ses six faces : dignité, abjection, avarice, prodigalité,
gîtisme, ruse. Il y a le cube de la malhonnêteté humaine qui porte quatre
visages et deux blanc-.. Un cube enfin est réservé aux femmes : Madame
Trestaillon, la Vieille Joueuse et quatre places pour la mobile Rolande.
D'un coup de pouce, Bénin présent ou Romains invisible c~mbine leurs
assemblages, avec tant de prestesse que parfois nous entendons deux voix
sortir du même cube. Car rien n'est plus libre que cette rigueur extrême:
l'apothéose qui réurpt. sous la bénédiction bachique d'Yves le Troubadec,
membre de l'Institut, tous nos fantoches évadés de leurs cubes et rendus à
la vieredoublble, cette apothéose est lucide comme la preuve d'un théorème;
elle couronne d'ironie la souplesse de cette géométrie.

14 Mars 1923

RENÉ LALOU

de Jules Romains

Je cite donc bravement les vers célèbres et méprisés:
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

C'est vrai, en somme, et surtout dans les sciences et en philosophie. Le philosophe, dès qu'il parvient à délimiter et à fixer sa
pensée, réussit par là-même à l'exprimer en termes justes et même
à trouver, s'il pousse à fond le travail d'analyse, les formules
exactement appropriées, celles dont aucun mot ne saurait être
changé, ajouté ni retranché. Car il y a une forme adéquate qui
s'ajuste à l'idée claire et distincte : tout philosophe digne de ce
nom la rencontre, au moins de temps en temps.
Cela ne veut pas dire que tous les philosophes écrivent bien.
Il y a, indépendamment de la force de la pensée, indépendamment même de la valeur technique de l'expression, c'e$t-à-dire
de la rigueur avec laquelle elle traduit cette pensée, il y a une
vertu propre du style philosophique, qui est une forme particulière de la beauté littéraire. Il peut exister à la même époque
des philosophes d'égale profondeur et d'égale importance, qui
n'aient, artistiquement, aucune commune mesure : ainsi Platon
et Arist9te. Au milieu du XIXe siècle, nos deux plus grands
philosophes, Auguste Comte et Renouvier, écrivaient mal;
Victor Cousin écrivait bien, mais c'était un philosophe médiocre.

'
35

�RENÉ MAUBLANC

SUR LA PROSE PHILOSOPHIQUE DE JULES ROMAINS

Schopenhauer écrit mieux que Kant, qui le dépasse de cent
coudées. Tarde écrit mieux que Durkheim, dont la pensée est
plus ample, plus ferme et plus féconde.

Bouglé. S'il s'en sert, c'est avec une telle discrétion qu'on s'en
aperçoit à peine ; longuement préparée, l'image est alors comme
natur~lle et presque nécessaire. Qu'on en juge par deux exemples.
Il s'agit d'abord de la découverte en matière psychologique :
Faire un~ découverte, ce n'.e~t pas présenter d'une façon
neuve des notions communes ; ce n est pas davantage esquisser
ou édifier un système général d'explication des choses connues,
non susceptible de vérification expérimentale, et destiné seulement à satisfaire les besoins spéculatifs de l'esprit; ce n'est
même pas risquer quelque hypothèse ingénieuse, issue de la
méditation, mais incapable de subir l'épreuve du laboratoire.
Une découverte est une annexion. L'explorateur découvre un
continent, une île, ou un simple îlot, selon ses moyens et sa
c~ance; ... Mais ce n'est point faire une exploration ni une
decouverte, au sens véritable, que d'avoir des impressions de
voyage dans un vieux pays (page 24).
Et voici une analyse de l'attention. L'auteur distingue
l'attention qui nous est familière et qui est constamment renouvelée par la succession des images et des idées, et « l'attention
vraiment fixe, qui se cramponne à un objet immuable » et dont
nous n'avons aucune idée. Il conclut :
Certes, notre attention est discursive, au sens où discursif
signifie coureur. Nous sommes habiles à suivre des fuites
d'idées. Mais que la proie s'immobilise, et elle nous échappe,
emportés que nous sommes par notre élan.
Ce n'est pâs de la poésie, comme on voit; c'est, semé de rares
et sobres images, un excellent langage technique.

Ainsi il y a bien une beauté philosophique du style, et elle a
son importance. Une importance moindre,. bien sûr, que dans la
littérature proprement dite : on conçoit peu un grand poète qui
écrive mal ; on le conçoit mieux déjà d'un grand romancier ;
on le conçoit tout à fait bien d'un grand philosophe. Mais tourtant le grand philosophe sera puni de mal écrire : car. i sera
·fastidieux et sa gloire en souffrira. On préfèrera Descartes, qui
paraît si clair, parce qu'il écrit bien, mais qui au fond est si
souvent obscur (r), à Comte, si riche et si limpide, mais qui
distille un si redoutable ennui.

** *

Si ces remarques ont un sens, j'ai le droit d'étudier ici le
style philosophique de Jules Romains, sans dire un mot de sa
philosophie.
Que toute l'œuvre de Romains soit pénétrée de philosophie
et que l'unanimisme soit voisin du sociologisme; que d'autre part
la découverte du sens paroptique soit une des conquêtes les plus
décisives - encore que contestée - de la psycho-physiologie (2),
ce serait facile à démontrer, mais ce n'est point mon sujet.
J'ai à dire seulement que Jules Romains, sous son vrai nom
de Louis Farigoule, écrit une des plus belles proses philosophiques qu'on puisse lire.
Cela ne signifie pas du tout que La Vision extra-rétinlenne(3)
soit écrite comme La Vie Unanime, les Odes ou Amour couleur
de Paris. Il y a certainement plus de philosophie dans la poésie
de Romains que de poésie dans la philosophie de Farigoule.
Il est difficile d'imaginer un style plus sobre, plus purement
rationnel, plus dépouillé. Romains ne se sert presque jamais des
images, bien moins que tel philosophe contemporain, Bergson ou
(1) li y a deux sortes de clarté chez Descartes. L'une, conforme à la règle de Boileau,
répond à la clarté de la pensée. L'antre vient de ce qu'il est un grand artiste : c'est une
clarté artiRtique ou artificielle, une cla.rté illusoire de l'expression, qua.nd la pelllêe n'est
que ténèbres.
(~ J'ai quelques raisons de croire qu'elle ne sera plus eontestée bien lo11gtemps.
(3) J'emprunte mes réfé,enee1, à la deui;ième édition : Louis Farigoule - La Vision
extra-rétinienne et le aens paroptique - RA!cherches de psycho-physiologie upérimentale
et de phyaiologie histologique. - N.R.F. 1921.
.

36

** *

Uii langage technique! Il faut insister sur ce point. Romains
n'hésite pas un instant devant ce qu'on appelle parfois le jargon
philosophique ou scientifique. Le premier chapitre de son livre
s'intitule : Remarques sur les rapports actuels de la morphologie et de la physiologie dans l'histologie du tégument;
et le second : De fa physiologie histologique à la psycho-physiologie expérimentale. Bien plus, il forge des mots nouveaux:
sens paroptique, fonction extra-rétinienne, vision homocentrique
ou céphalique, vision sternale ou hétérocentrique.
Un cuistre, nommé Antoine Albalat, a voulu, dans un livre
récent (1), s'égayer aux dépens des pliilosophes. Recopiant des
(1) Comment il ne faut pas écrire (Pion).

·

�RENE MAUBLANC

SUR LA PROSE PHILOSOPHIQUE DE JULES ROMAINS

pages de Cousin, d'Hamelin, de Bergson, il se plaint que ces
auteurs emploient d'autres mots que ceux du langage courant.
La querelle est absurde : autant vaut reprocher à un physicien
de parler de cathode, de volts et d'ohms et d'équivalent mécanique de la calorie, à un peintre de parler de subjectile, de
cadmium et de vert de Hooker, de glacis et d'embu, à un tonnelier
de parler d'erminette, à un charpentier de parler 'de besaigüe, à
un menuisier de parler de guillaume et de brusquin. Il est clair
que tout technicien, pour nommer les objets ou les idées propres
à sa technique, a besoin de termes précis, que n'aient_pas usé les
impropriétés du langage courant. Jules Romains n'a pas le ridicule de prétendre, avec les mots de tout le monde, traduire des
concepts expressément philosophiques et fixer des phénomènes
inédits.

La psychologie de découverte a besoin d'une méthode
et d'une technique de découverte. Cette méthode et cette
technique n'&lt;;mt pas été improvisées. Comme il est arrivé maintes
fois dans l'histoire des sciences, ce n'est pas à la science qui
devait finalement en bénéficier que revient le mérite· d'en avoir
formé l'ébauche et hasaraé l'emploi.... Ses origines empiriques
lui ont valu la méfiance de quelques bons esprits, qui tremolent
à l'idée d'être abusés par les prestiges des charlatans (p. 24-2.S).

***
Une langue franchement prosaïque, une langue rebutante
par sa technicité : qu'est-ce qui fait donc la beauté de ce style
philosophique ?
C'est d'abord la sobriété: pas un mot de trop. Ensuite la
propriété de l'expression : pas de bavures ni de flou, le mot juste
à la juste place, chaque phrase frappée comme une médaille.
Et puis encore le fait, rebelle à l'analyse, qu'une phrase a un
rythme, qu'elle est dense et pleine, riche de sang et bien en chair.
Ainsi le passage suivant :
La psychologie expérimentale, comme la physique, ne veut
connaître que des faits naturels et des lois naturelles. Elle ne
pense pas sous la catégorie du «pathologique». Tout est normal
à ses yeux, en ce sens que tout est soumis aux lois générales de
la nature. Elle ne vise point à recueillir une collection d'étrangetés. Bien au contraire. Elle ne s'intéresse qu'au général. Mais·
elle est persuadée qu'ici comme ailleurs le généra[, avant d'être
reconnu, prend figure d'exception (p. 28-29).

I_l s'y ajoute parfois un autre élément : la connaissance
approfondie de la langue française, dans son histoire comme dans
sa vie actuelle. Il arrive par là que Romains, sans aucune affectation d'archaïsme, donne l'impression de la langue classique:
non pas la langue du XVIIIe, la langue nuancée et subtile que
manie Anatole France, mais la langue forte et drue du XVIIe.
On sentira ce que je veux dire, dans Ia page ci-dessous, à certains
détours de phrase :

38

***

Enfin l'art de Jules Romains est non seulement dans les
détails du style, mais aussi etsurtoutpeut-être dans la composition
de ses livres. Dans ce traité psycho-physiologique, la composition
semble aussi purement scientifique que possible : paragraphes
désignés par des chiffres ou des lettres, récapitulations, conclusions. Tout cela est plein cependant d 'un art discret, mais fort :
il y a dans la succession des chapitres le même rythme souple
que dans ce défilé d'images, de souvenirs et de rêves 9u'est
Le Voyage des Amants. Ce n'est pas le balancement régulier et
artificiel des thèses, objections et réponses, l'ordre prévu de la
dissertation universitaire; c'est la vie même et le mouvement
d'une pensée. On a l'impression - l'illusion - d'assister à une
découverte, d'en suivre la genèse, le développement, le succès :
c'est une histoire - une belle histoire et une histoire vraie qui déroule ses péripéties devant nous. •
Et voilà pourquoi l'essai sur La Vision extra-rétinienne se
lit avec la même aisance que Lucienne, et avec la même attention passionnée.
RENÉ MAUBLANC.

�RENÉ LALOU

Jules Romains dans son époque
_Romains ~ A~ oui, l'unanimisme ? &gt; Il est excellent que le
pub(1c, en sa Justice télégraphique, fasse aussitôt suivre d'un mot
en 1sme le nom de Jules Romains : lier au nom de ce créateur
l'idée d'une doctrine, c'est, en effet, rendre un sommaire mais digne
hommage à l'irréductible alliage d'intelligence et de volonté qui te
fait unique en ,On temps.
Unique parce qu'il est un inventeur de valeurs nouvelles
unique au sens où Rimbaud est unique, irremplaçable. On n~
s'étonnera donc pas que Romains ait pu, à 25 ans, avoir position
de chef d'école devant la critique française aussi bien que devant
l'élite européenne. Songez qu'à la date de 1911, La Vie Unanime
et le Manuel de Déification avaient montré l'évidente nouveauté
de son inspiration, Le Bourg régénéré, Un Etre en Marche et
L'Armée dans la Ville prouvant comment elle ouvrait au roman
à la poésie, au théâtre, des voies encore inexplorées.
'
. D'aut~es se seraient _bornés à organiser ces conquêtes ; il les a,
lm, affer_rmes en les élargissant. Parfois il a déconcerté : le &lt; comique
géo'?1étnque &gt; _des Le Trouhadec, ta psychologie impérieuse de
Lucienne, le su1et même de La Vision Extra-Rétinienne ont dérouté
ce~~ins_ esprit~ qui requièrent d'une originalité qu'elle demeure
umhnéa1re. Mais nous restons persuadés que ces œuvres nécessaires
se~ont comprises ~n jour par tous ceux qu'a déjà enivrés la joie
épique des Copains et courbés l'ardente bise qui souffle sur
Cromedeyre, tous ceux pour qui la double image du monde externe et interne - s'est agrandie lorsque Mort de Quelqu'un
leur révéla un univers aux tentures de somptueuse solidarité, quand
les Odes leur traduisirent en paroles les plus complexes rumeurs
de l'âme, individuelle et multiple.
Sur la carte littéraire de 1922, faisons le point, ne te comparant,
comme il sied, qu'aux premiers. Egalement sensible à l'originalité
et à la perfection, soyons assurés que Romains goate l'une dans
l'ampleur de Claudel ou la fluidité de Larbaud autant qu'il reconnaît
l'autre dans la prose de France ou de Gide, dans les poèmes de
Valéry. Mais ces aînés ne sont nullement ses maîtres, encore moins

JULES ROMAINS DANS SON ÉPOQUE

les sociologues auxquels d'aucuns l'ont maladroitement attaché.
Si nous devons lui chercher des prédécesseurs, invoquons Verhœren
et Barrès auxquels il s'apparente trop intimement pour ~enter _
de
les imiter. Car il possède en commun avec eux un accent moubhablement autoritaire ; sa vision rapproche parfois ses constructions
par groupes des peintures hallucinées de Verhœren ; mais il ne
partage qu'avec le seul Barrès cette soif d'individualisme césarisant,
dernier secret d'un unanimisme intelligent, que l'un et l'autre savent
compatible avec l'universalité de Gœthe.
Essayant de le présenter devant la postérité, j'ai marqué ailleurs
comment sa doctrine, loin de tuer en lui l'artiste, avait accru l'élan
du poète et la soupless~ ~u roma~cier. Pour acheve~ de le situer
dans son époque, il sufflr~1t de ~edue quelle_ den.se umt~ sa ~ensée
confère à toutes ses créations. Rien, avec lm, qui ne soit clair : en
proposant à son siècle un dieu, n'invitait-il point ennemis comme
amis à se grouper logiquement ? Dès le premier bratant appel de

La Vie Unanime

" Je te donne mon âme, est-ce que tu en veux ? "

il offrait à son époque 1:exemple d'une jeu~e libe.~é dans une
nouvelle contrainte. Romains a ébranlé la poésie trad1t1onnelle en y
faisant retentir le cri farouche des gens de Cromedeyre ; nous
l'avons entendu jadis
• Avoir la tonnante joie
D'être, au centre de la foule,
Un éclatement qui tue. "

Et puis, ayant imposé aux hommes la découverte de celui de
leurs visages qu'ils n'avaient jamais so~gé à reg~rd'7r, no~s avo_n~
vu la fougue de ce vainqueur s'épanouir en méditations ou le fmt
de l'expression enclôt une suggestion infinie. Tel sobre poème
d'Europe
• Je remercie la demeure
D'être petite et perdue... "

nous autorise déjà à dater les premières réussites du &lt; classicisme
moderne &gt;.
Aux critiques qui viendront demain_ la tâch~ sera plus facile.
Indifférents aux passions d une heure, ils expliqueront comment
Gide et Romains ont l'un et l'autre, enrichi pour l'âme humaine la
connaissance de soi Gide en y réveillant un arrière-fonds d'anarchie,
Romains en y ranidiant une obscure discipline, une confuse loyauté
cosmique qu'il amène jusqu'à la conscience précise. La dureté de

�.

·-~------------------------RENE LALOU

Romains est la conséquence d'1,1ne lucidité qui ne désarme point.
Sa rigueur égale celle de Valéry, mais il l'exerce sur l'objet qui
semble s'y prêter te moins: on dirait parfois qu'il exige de ta
matière ta même logique que Valéry réclame de l'esprit•. Cette
âpreté intellectuelle cause la netteté de ses articles critiques : à
preuve son hommage à Flaubert, son résumé de la psychanalyse,
sa préface à l'album Le Fauconnier.
Que nos successeurs, cependant, ne dédaignent pas trop notre
aide. Qu'ils écartent nos commentaires pour rester seuls avec
l'œuvre. Puis, qu'ils interrogent tel dessin de Bécat ou bien ce
portrait où Le Fauconnier a peint son ami tel qu'il leur apparaîtra,
certain de son message divin parmi les événements périssables.
Mais si alors l'historien hésite et n'ose deviner dans ce regard
limpide sous le front volontaire toute la sensibilité, mieux affinée
que cette du cœur, dont l'intelligence garde le privilège, qu'alors il
se retourne vers nous, qu'il accepte notre témoignage et qu'il lui
fasse crédit, même pour ce que nous n'aurons pas su dire.
RENÉ LALOU

(1) A titre d'approximation, on sigaalerait entre Valer y et Romains la difference
d'une penaée mathematique s'appliquant naturellement aux mathématiques et d'une pensee
mathématique imposant sa loi aux aciences naturelles. (Etant entendu que procéder par
comparaisons de ce genre, c'11st forcer une fenêtre pour aller ouvrir, de l'intérieur, une porte
rebelle.)
.

JEAN HYTIER

Jules Romains et le classicisme moderne

Le terme de classicisme moder-ne est en train de faire fortune.
Il le doit, sans nul doute, à la valeur de son contenu. Même
ceux à qui il est le plus hostile commencent à l'employer comme
une expression courante et naturelle. Je crois qu'après si peu
de numéros parus, le 0rtouton 73/anc peut s'en trouver encouragé
et, s'il en était besoin, raffermi dans ses desseins. - Quand nous
avons employé cette expression pour la première fois (dans le
manifeste du M'louton 73lanc), ce n'était pas sans l'avoir longuement mûrie. Effectivement, le terme de classicisme était déjà
lourd de sens ; l'abus le plus étrange en avait été fait, notamment
par les successeurs actuels des Campistron, des Gilbert et des
Lebrun, qui, sous l'étiquette de néoclassicisme, ne nous offraient
qu'une fade ripopée de pastiches et de centons; d'autre part, on
sait dans quelles débauches le terme de modernisme s'était roulé;
enfin, le désir d'un véritable classicisme n'était nullement une
découverte originale du 0tfouton 73lanc: l'efficacité de notre
premier effort révèle même à quel point l'époque était travaillée
par le besoin d'un ordre mental nouveau, et, au surplus, bien
des textes d'avant ou d'après-guerre annonçaient ou réclamaient
une discipline classique. Il était tout naturel qu'en nous
vouant spécialement à la tâche, nous apportions la formule.
Nous avions d'abord pensé à moderne classicisme qui, par rapport
à ancien classicisme, impliquait différenciation et continuation
(seule tradition conforme à la vie profonde) ; mais moderne
classicisme sonnait mal et dangereusement, surtout pour nous
qui allions être obligés de lutter pour des héros vraiment représentatifs du monde moderne mais aussi contre certaine litt~rature
superficielle et modern'style. Classicisme nouveau n'était pas
inexact, quoique un peu mou pour la bataille, mais rappelait
trop néoclassicisme, dont il fallait se garder comme de la peste.
En retournant moderne classicisme, fes difficultés s'aplanirent ;
classicisme moderne sonnait bien, indiquait bien notre situation ;
on comprenait que nous voulions une organisation aussi ferme
que celle du 17me siècle, mais que nous ne songions pas à la
répéter en plus mal, que nous avions à exprimer parfaitement

�JEAN HYTIER

JULES ROMAINS ET LE CLASSICISME MODERNE

un univers inconnu, original et présent. On a vu dans le manifeste et dans les premiers 04.outon que, depuis quinze ans, le
classicisme moderne attendait seulement d'être compris et nommé.
Il existait. Il y a de grands écrivains classiques-modernes. Il y a
des chefs-d'œuvres classiques-modernes. Il y a un esJ?rit classiquemoderne. Le classicisme moderne possède une techmque poétique
originale destinée à remplacer la technique poétique ancienne ;
il emploie un vers régulier, parfaitement organisé, qui est proprement le vers classique-moderne . .
Le classicisme mode1·ne doit à Jules Romains plus qu'à tout
autre. Nous le dirons mieux quand nous aurons rendu pleine
justice au sénie d'André Gide. On a souvent dit que si Chateaubriand était le père du romantisme, Jean-Jacques Rousseau en
était le grand-père. On pourrait peut-être dire, en l'entendant
bien, que si Romains est le père du classicisme moderne, son
grand-père est André Gide. - Le classicisme de Gide a été
vraiment cette victoire dont il parle sur le romantisme intérieur.
Au reste, le rôle de Gide se marque par une influence distante ;
on sait qu'il a toujours aimé mieux faire agir qu'agir lui-même.
Il nous a redonné, après une époque incohérente, le goût du
classicisme ; il nous l'a conseillé ; il l'a surtout pratiqué pour luimême : son classicisme est presque un classicisme personnel.
S'il agit, c'est par un rayonnement qui lui laisse sa liberté ; en
lui-même il respecte toujours l'indépendance d'autrui ; si Gide
ne s'est complu qu'aux influences secrètes de l'exemple, c'est qu'il
n'a jamais voulu être un chef. Romains débutera plus rudement,
sans craindre de mettre la main à la pâte et d'agir directement
sur le siècle. Il n'a rien du magicien dédaigneux; s'il a quelque
hauteur, c'est celle d'un conquérant. Il marche de face, sans
pourtant ignorer la souplesse qu'exige le maniement des forces
terrestres. Son action est précise et d'une admirable économie,
d'une étonnante simplicité de moyens. Il y a plus de prodigalité
sous l'apprêt de Gide. Sans Romains, il est douteux que le
classicisme moderne eût pu se faire; autour de l'unanimisme se
sont rassemblées les forces d'ordre de l'époque. On peut dire que
le classicisme moderne, Romains l'a voulu. - Gide, tellement
éloigné du choix (j'entends dans la réalité des faits) par sa philosophie, a considéré la bataille spirituelle de haut, non qu'il y fût
indifférent, mais sa curiosité ne lui permettait guère l'intervention.
Même ses notes, si lucidesi sont d un témoin. Sa responsabilité
est souvent involontaire. Il ne jouit tant de son influence que
parce qu'elle est imprévisible. Néanmoins, répétons-le, Gide est
tout Je contraire d'un indifférent (il est intensément attaché, mais
il ne veut rien sacrifier) : il a toujours, avec une générosité

admirable et un désintéressement qui ne se trouve que sur le
plan supérieur où la sûreté irréductible du génie l'empêche de
rien cramdre, signalé hautement les écrivains (les v1·ais), notamment ses cadets, dont la vertu profonde méritait sa sympathie, et
qui sont les plus dignes du respect du classicisme moderne :
Jules Renard, Francis Jammes, Charles-Louis Philippe, Péguy,
Valéry Larbaud.... Romains lui-même. Avec non moins de
courage il a dénoncé les erreurs funestes à l'art. Il a écrit sur le
cl~ssicisme même _un certain n&lt;;&gt;~bre de textes qui ~onstitue_n!
déjà comme une Bible du classicisme moderne. Ce n est pas 1c1
le lieu de parler de l'œuvre. On sait sa place pour le Mfouton
73/anc.

44

Romains, lui, est volontairement responsable du classicisme
moderne. Il lui a donné son sens, sa direction centrale, non pas
la seule, mais enfin l'essentielle jusqu'ici. Il lui a fourni sa
matière la plus neuve, la plus moderne, celle qui constitue la
substance même de notre temps. La prise en considération du
fait social en est la caractéristique féconde. L'importance de
l'unanimisme n'a pas besoin d'être soulignée. C'est une révolution
qui change tout. Il n'y en a pas eu d'aussi radicale depuis le
romantisme. L'étonnant, dans la réussite de Romains, c'est qu'il
a su échapper aux dangers de la découverte ; il ne sait pas
s'égarer; dans la révolution il maintient toujours l'ordre ; il
dompte toutes les rébellions. Son unanimisme a vite pris la
grande allure classique. On imagine ce qu'aurait pu être un
unanimisme romantique (on s'en rend compte facilement par les
contrefaçons de ceux qui, craignant sott~m.ent d'avoir un rang de
maître dans un grand mouvement unamm1ste, ont préféré, dans
un isolement sans grandeu., subir l'influence d'un homme).
Au lieu de cela, Romains a imposé à la matière une forme
de plus en plus achevée. Sans doute, au début, il avait p~ine
à maîtriser une fougue superbe (La Vie unanime, Un Etre
e,i marche, Prières, L'Année dans la Ville), mais bientôt l'abondance se discipline, et la période des purs chefs-d'œuvres
commence. A 1exemple brutal de Hugo, Romains préfère alors
l'exemple équilibré de Gœthe.
C'est devenu une banalité de dire gue Romains a renouvelé
tous les genres avec l'unanimisme : .poésie, roman, théâtre. Si
l'on ajoute qu'il a cr~é une technique poétique nouvelle, _qu'il a
illustré la psychologie d'une découverte surprenante et nche de
conséquences, le tout avant l'âge de 38 ans, on lui refusera
difficil~ment la plus h~ute a~mir,'.1tion. Sa té~acité lui a. fait
acquérir les qualités qm ne lut étaient pas foncières ; de visuel

�JEAN HYTIER

FRANCIS PONGE

et moteur qu'il était en poésie, il s'est fait auditif et musicien.

Il est impossible de prévoir jusqu'où il étendra ses conquêtes.
Je crois que Jules Romains peut être tranquille pour sa
gloire. L'hotnm~ _gui a donné en poésie Europe, au thé~tre
Cromtdeyre-lt-Vteil, dans le roman Mort de Quelqu'un, dans le
genre comique Les Copains, n'a pas grand'chose à craindre de la
postérité. D'ailleurs aucun de ses ouvrages n'est indifférent.
Un petit livre comme Manuel de Déification est une des clefs,
peut-être la clef même de son œuvre. Les Odes sont d'un lyrisme
personnel qui étreint et qui dévaste. Il y a dans les Quais de la
Villette des modèles de récits épiques et populaires : quelle sève
et quelle santé f Lucienne a été une révél ation Jélicieuse. Les
d~rniers poèi:x1es de ~o~ains ,(Amour coul~ur de Pans, et les
pièces qui suivent, ams1 que I Ode pour le ._1, /1.outou 'Blanc) sont
peut-être les plus pleins, en même temps que les plus heureusement cernés, de ceux qu'il a écrits. Enfin, l'ensemble architectural
de l'œuvre est d'une religieuse harmonie.
N'oublions pas que Romains est un Jort. Il s'est fait tout
seul. Il veut le groupe, mais pour en être le neurone. Il ressemble
au bélier noir ~ui, dans Cromedeyre, donne sa forme au troupeau
de Thérèse. C est un maître. En ce sens il nous donne aussi un
exemple ; à regarder Romains, les forts comprendront ce qu'ils
doivent consentir au groupe, ce qu'ils doivent garder pour eux.
Romains aura, sans doute, des disciples, mais toute son œuvre
volontaire crie, à qui sait l'entendre, l'indépendance foncière des
vainqueurs. Il ne faut pas s'en étonner : le génie est spécifique
et, en un sens, toujours solitaire. Si donc, comme on le veut,
le classicisme moderne s'affirme, si, comme il est nécessaire pour
qu'il vive, il doit avoir, après Romains, des maîtres, ceux-ci ne
lui ressembleront pas plus que, jadis, Racine, Molière et La
Fontaine ne se ressemblèrent entre eux ou ne ressemblèrent à
Corneille. C'est la communauté des grands principes de l'art qui
crée les écoles classiques, et non pas celle des tempéraments qui
sont irréductibles. Mais les écoles ont besoin de maîtres. Romams
en est un pour le classicisme moderne. Il a aussi sa place parmi
ceux de tous les temps.

Qualité de Jules Romains

D'un sexe très défini, ni grec ni latin, mas...
cul.in, français, moins populaire que montagnard.
Moins gaulois que Rabelais, moins parisien
que Molière, moins bourgeois que Flaubert, un peu
plus sentimental que ceux....là.
Il parle à haute voix dans un air léger de
montagne. Il tient à la terre par les pieds. Il n'est
pas soucieux.
Sa demeure aux générations e-,t une anfractuosité
d'un confortable naturel.
Frère jovial, aîné qui tient du pére J

FRANCIS PONGE

JEAN HYTIER.

47

�O. MANNONI
L'ATTITUDE UNANIMISTE

L'attitude unanimiste

L'unanimisme est une foi. C'est la croyance dans une
chose à fain et que des hommes font peu à peu. Il s'agit
d'exalter une forme de conscience qui nait d'un certain accord
entre plusieurs consciences ; de réveiller en chaque homme
un être qui le dépasse. Jusqu'ici c'est surtout la littérature qui a
subi l'influence de ce levain mystique. Mais la littérature est un
domaine assez vaste et dont on fixe malaisément ies limites.
Toute une période qui fut romantique ne le fut pas seulement
en littérature ; un événement littéraire influence toujours les
mœurs, la politique, la philosophie et les religion les plus traditionalistes d'une époque.
Cette forme de conscience gu'il s'agit d'exalter trouve sa
place quelqùe part entre l'intelhgence et le moi profond de
Bergson. L'intelligence n'appartient pas plus à l'unanime qu'à
l'individu ; elle est universelle. Quant à la richesse obscure que
nous sentons en nous, à cette vie sentimentale qui est le fond de
notre être, elle échappe également à la conscience collective.
Aussi l'unanimiste se détourne toujours de l'individualisme sentimental et de ce conceptualisme sans force cher aux philosophes.
Et c'est pourquoi il est toujours décevant d'exposer l'unanimisme
comme une doctrine, et celui qui en parle en termes abstraits
ne le fait pas sans un vague déplaisir. Analysé, il prend une
figure trompeuse et semble une construction adroite mais un
peu arbitraire. Il faut être unanimiste d'abord, sans espérer êtré
converti par la théorie. Comme toutes les conceptions un peu
profondes et créatrices, l'unanimisme ne se laisse jamais que
circonscrire mais non pénétrer tout à fait par le raisonnement
seul. Il échappe à l'esprit du critique comme le style au grammairien ou la conscience vivante au psychologue. La religion
n'est pas dans la théologie.
***
Jules Romains ne nous apporte ni un système fermé ni un
plan de réforme sociale, mais bien plutôt une hypothèse laquelle
n'a d'ailleurs pas besoin d'autre justification que ses écrits. De

cette mys~ique qui, mal entendue, eût pu conduire soit à une thau~aturg1e Insoutenable soit à un humanitarisme facile - et ce dern~er défaut, tous le~ unanimistes ~e l'ont_ pas évité avec a~tant de
sureté qu~ leu~ maitre - est sortie une littérature singulièrement
forte et smguhèrement riche en possibilités de renouvellement
ou de développ_ement. A telle enseigne qu'aux yeux de beaucoup
de lec~eurs qui ne peuvent se refuser au charme vigoureux de
cette htJérature, la doctrine unanimiste semble cependant inutile.
Cho~e imprévue,
tal:nt. de Jules Romains en arriverait ainsi
à fa1re du tort à 1 unamm1sme ! Cela sera com.eris plus tard ·
pour_ le moment beaucoup n'ont vu dans l'unarumisme qu'un;
doctnne abstraite assez étroite qui, donnée avant l'œuvre semblait
ne pas la pouvoir porter; mais c'est dans l'œuvre totale &lt;les unanimistes que l'unammisme se trouve, et non pas dans les exposés
qu'on en peut faire abstraitement.

!e

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce qui caractérise
l'œuvre unanim~ste, e! de choses difficiles. Il ne suffit pas que
des groupes y s01ent mis en scène; et encore bien moins que des
sentiments altruis_tes_ y soient exaltés; l'altruisme s'oppose radicalement à l'unanimisme par cela seul qu'il distingue le « moi »
de « l'autre» et surtout parce qu'il a un fondement sentimental.
Jusqu'~ù faut-il avoir poussé l'in?ivi~ualisme pour se laisser
attendnr par une morale de la sohdanté ? Rien de plus impitoyable que le véritable esprit unanimiste · il ne s'accommode
q~e d'une lucidité virile. Toute sentimentalifé lui est faiblesse et
laideur.. Le vaSl!e ~ l'âme, vo~là ce do1:1t il faut triompher d'abord.
La po~s1e 1:10amm1ste se plait à décnre ces « réveils », pénibles
lut~es mténeure_s des ténèbre~ et de la lumière. Il y a dans cette
attltu~e volontaire _un_e énergie é~onnante 9_ui :i'~ban~onne jamais
Romams. Pour lUI, Il semole bien que l mdividuahsme ne soit
qu'une paresse de l'esprit. Sans doute il y a un individualisme
qui n,e ma~q~e pas de force, 1:fiais ce n'e.st pas contre celui-là
que 1 unammistne est une réaction. II serait trop simple d'opeoser en bloc unanimisme à individualisme. Ce 9.ue Jules Romams
a toujours repoussé c'est l'individualisme sentimental et dépri!Ilant, _la tare r?ma~tique, le narcis_sisme i~tellectuel, le culte
1mpréc1s du mo1; c est là le sommeil dont 11 faut se réveiller.
La première chose à faire, c'est de sortir de soi, et de reprendre
contact avec le monde concret. Un caillou dans la mam d'un
e_nfant c'~st une plus vér!table richesse que toutes les hallucinations faciles auxquelles s abandonne un symboliste.
Cet amour des choses, qui est peut-être le fond de toute
poésie véritable, imprègne d'un bout à l'autre l'œuvre de Romains.

49

�O. MANNONI

L'ATTITUDE UNANIMISTE

Il perçoit avec amour et pense toujours avec des choses.
L'imagination sentimentale cède chez lui le pas à une sorte
d'intelligence sensible. De là est né ce qu'on appelle « l'expression
immédiate &gt; des unanimistes.

. On connait ce défaut dans ces romans où le lecteur se retrouve
tOUJ?urs pa!ce c~ qu'il est invité à s'y mettre d'abord par une
~e~umentahté qui_rest~ forcément dans le vague tout en prétendant
a 1 a?,alyse. Comb1end œuvres ne sont que des canevas vendus tout
dessm,és pour que ~o~s y ~rodions nos rêveries ? Là aussi et jusque
dans 1 étu_de ~e _la vie lnténeure l'unanimisme apporte une lumière
neu".e qui dissipe l;s _vapeurs sentimentales. Une œuvre comme
Lucienne est unammiste à plus d'un titre · non pas seulement
parce que l'événement qu'elle rapporte est i'imroduction dans un
groupe fermé de deux éléments étrangers, mais encore et bien
plus 1;ar le ton et _la méthode d'analyse. Ici la vie intérieure est
traduite toute e~u~re dans ce langage d; l'~nt:lligence sensible
propre aux unamm1stes. Je pense à ce qu écnva1t Jules Romains
dans un des premiers numéros d'Jntenttons à propos du problème
du ~tyle chez Flaubert. Les_ rêveurs t[~uveront sans doute que
Luczemze est une œuvre froide. Ils n aiment pas trop voir les
c~oses à _la gr~nde lumiè!e d~ jo~r, ils préfèrent quelques allus10,f!S 9.u1 e_xcaent leur imagmatton, car il leur semble que ce
qu ~ls imag1,nent ~s~ plu~ beau que ce qu'il_s _voient. Mais je ne
cro1_s pas qu 11 y ~lt 1ama1s eu de grand mus1c1en méconnu parmi
les Joueurs de guimbarde.

Cette façon de dire n'est _pe~t-êt~e p3:s trè~ juste. _Toute
expression est un détour, et un en n expnme nen. L expression est
d'esprit à esprit. Passer par la chose pour exprimer un&lt;&lt; état d'âme»
dans le sens le plus large, bien entendu, de cette locution, on
ne peut pas dire que ce soit exprimer plus immédiatement qu'avec
des mots abstraits. Mais c'est exprimer avec plus de force, c'est
donner à l'œuvre écrite un peu de cette éternelle jeunesse du monde
des choses, devant lequel nous restons toujours des enfants à qui
on a seulement appris à ne plus ramasser les cailloux. Tantôt le
poète évoque des choses qui sont quelque part dans ce monde et
nous oblige à y prendre garde. (Kurop~. - Le ~oiteux, _dans le
dernier acte de Cromedeyre.) Tantôt 11 constrmt un obJet à la
mesure de ce qu'il veut exprimer:
« Il nous fallait un été

Bâti sur quatre pilastres ;
Une saison en coupole
Où le pas fît un écho ... »

Ainsi la poétique de J~les Romains s'~ppose parf~ite~ent à
celle de Mallarmé (ce qm ne veut pas dtre qu 11 n y ait une
influence sensible de Mallarmé sur Romains). Tandis que
Mallarmé s'efforçait de suggérer un objet au moyen du sentiment,
comme peut essayer de le ~aire la_ musique qui pr?~oque le
sentiment d'abord quelquefois avec iuste assez de précision eour
suggérer un objet vague (encore que presque toujours la musique
n'exprime qu'elle-même), Jules Romains, au contraire, pose
l'objet pour provoquer le sentiment et ne fait grâce à aucun de
ces mots abstraits et imprécis qui émeuvent par leur seule imprécision.
1

L'écrivain qui au lieu d'apporter la réalité solide sur laquelle
les mains ont prise ne fait que semblant de la donner est une
manière d'illusionniste. Il suggère, mais suggérer c'est trop laisser
au lecteur d'une dangereuse hberté. Le lect~ur imagine et croit
voir ; il retourne vite dans cette rêverie facile et paresseuse, et
comme il y a toujours assez de raisons de penser à soi il revient
toujours à lui-même comme Narcisse à la fontaine. Ce n'est pas
là le défaut de Mallarmé, il était trop grand poète pour ne_ pas
l'éviter. Mais c'est proprement le défaut romantique et symboliste.

So

l_l est toujours trop f~cile de ramener l'homme à lui-même,
de lui rappeler une expénence obscure que le langage obscurcit
encore. Au_ contraire l'unanimisme a conduit Jules Romains
SUf une, voie parallèle à celle o_ù titube Freud: Le Dragon qui
veille à I entrée de la ca!erne y laisse pénétrer qui veut, et ceux qui
sor~ent ~euvent aller ou bon leur semble pourvu qu'ils aient les
mams vides. Le héros seul, par ruse ou par force rapporte
dans ses mains fermées quelques pierres précieuses dé;obées aux
t!ésors o~sc~n:s. Ceux qui ont plongé leurs mains dans les
richesses_ mv1s1bles sans en savoir rien distraire s'étonnent de voir
àAla lum1è,re du s?leil ce qu'ils n'o_nt pu que toucher comme en
reve. Ils s ém:rv_e11le!1t et eux auss_1 vou_draient annoncer ce qu'ils
en savent. Mats Ils n en peuvent nen dire, sinon que ce sont de
grands trésors.
O. MANNONI

Sr

�GEORGES CHENNEV[~RE

JULES ROMAINS ET LA TECHNIQUE POÉTIQUE

Jules Romains et la technique poétique

Dans l'intention de transformer le vers, les symbolistes, ou
plus exactement les verlibristes, l'ont réduit à un simple caprice
d'écriture, qui rend impossible tout contrôle, et que ne suffit pas
à justifier l'usure de l'ancienne technique.

Mtme dans le choix de sa technique, M. Jules Romains
s'est manifestement Inspiré du docteur Le Bon.
PLORIAN-PARMBNTIBR
Les unanimistes seuls s'en tiennent aux vers blancs.
ANDR8 TH8RIVB

La deuxième audace de M. Souchon a été couronnée
d' un succès étonnant. Il écrit ses poèmes foui entiers
en vers blancs.
ORION

Parler de la technique poétique de_ Jules ~omai~s est pour
moi une tâche aussi agréable que facile, m~is . déh~ate pou~tant, parce qu'elle m'engage dans ~n débat ou 1e sm~ à la fois
juge et partie, sans autre ahernauve que de me !aire ou d_e
défendre les idées que ~ous . avons. e~posées, Ro:11arns et m01,
dans un Traité de Versification qm vient de paraitre.
Selon l'excellente méthode du Mouton Blanc, je profiterai de
l'occasion pour. rectifier c~r~aines erreurs et affir~er. quelqu~s
vérités, à nos nsques et penls. Cette _formule r:str,ict~ve est, Je
l'avoue, d~ pure politesse, car la techmque dont il s agit ne court
pas le morndre danger.
*

•*

Les vers de Jules Romains ne sont ni traditionnels, ni libres,
ni blancs. Ce sont des vers accordés. Mais je ne me charge pas
d'expliquer en quoi ils procèdent des théories du docteur Le Bon.
Tout le monde sait que la technique poétique traditionnelle
repose sur certains éléments ~'obligation qui peuvent. se résumer
ainsi : syllabisme de la J?étnque ; p_résence de_ l~ nme à la fi~
du vers · alternance des nmes masculines et fémmmes ; césur~ ,
règle de '1•e muet; prohibition de l'hiatus ; arrangement spécial
des vers dans les poèmes à forme fixe.
Cette technique, qui est encore cell~ de Malla~mé et d_e
Moréas, s'est épuisée à l'usage. Le seul Rimbaud y a1oute vraiment quelque chose de neuf (1).
(1) Voir des poème• comme

Jeune Ménage, Patience, Eternité.

Toutes les erreurs, en cette matière, viennent d'une confusion
entre le fond et la forme. Le fond se renouvelle de lui-même,
selon l'époque et selon le génie du poète. Mais la technique
relève de la forme seule, et la forme a ses conditions sur lesquelles
le génie ne peut entreprendre qu'à moins de respecter les données
essentielles du vers. Répétons-le une fois de plus. Si rien ne
distingue le vers de la prose, inutile d'aller plus avant. Mais si .
l'on admet une différence entre ces deux formes du langage, il
importe de la fixer avec précision, et sans recourir à de faciles
jeux de mots. Gardons-nous d'aborder une discussion qui nous
mènerait trop loin, et qui fait, en partie, l'objet du livre plus
haut cité. Nous prenons le droit d'affirmer qu'un vers, reconnu
comme· tel, impfique sa définition. Il n'y a vers que lorsque le
langase est soumis à des conditions précises de rythme et de
sonontés. La principale de ces conditions réside en une répétition
aussi régulière 9.ue possible, d'un effet rythmique ou sonore. La
notion de vers-hbre est contradictoire dans les termes, comme
le serait celle d'un carré libre, abstraction faite de ce que le vers
ou le carré sont susceptibles de contenir.
L'existence d\l vers est liée :
1° à un support métrique indispensable : le pied en latin ou
en grec, la syllabe en français ( 1 ) ;
2° à des rapports de sonorités .
A ces deux propositions, nous pouvons ajouter les deux
suivantes :
1° La nature même du rythme oblige le poète à une répétition de l'effet rythmique. En principe, il n'est point de vers
isolé. Tout vers doit avoir son « pendant ».
2° La nature même de la sonorité lui permet d'envisager
d'autres rapports sonores que la rime, et d'autres positions de
sonorités que la fin du vers.
Il suffit d'un peu de Iogigue pour comprendre ce qu'une
telle technique ajoute à l'ancienne. Elle admet de nouveaux
(1) Toutes le, tentatives qu'on a faites pour fonder le vers français sur la quantité ont
échouè, -la même 1yllabe ·comptant pour une brève ou pour u11.e longue, selon iea besoins de
la cause.
·

53

�GEORGES CHENNEVIERE

JULES ROMAINS ET LA TECHNIQUE POÉTIQUE

mètr~s, peu e!Ilployés jusqu'ici, notamment les vers de 9, II, 13,
14, 1:&gt; et 16 pieds _(1); et des accords ayant pour base non seulement l'homophome des voyelles ou diphtongues (rimes) mais
aussi l'hétérophonie des voyelles ou diphtongues avec ho~ophonie de l'une ou des consonnes adjacentes (accords proprement
dits). Elle admet enfin pour tous les accords, c'est-à-dire pour
tous les rapports de sonorités, des changements de position qui
offrent au poète une liberté nouvelle, tempérée par de nou~elles
obligations. Voilà pour la théorie.

Pour exprimer un effort pénible et inquiétant, Romains
recourt avec bonheur au vers de 11 pieds :

***
, J'aï sous les yeux .les œuvres poétiques de Romains, depuis
1Ame des Hommes qm fut couronnée en 1904 par la« Société des
Poètes _frança~s », ju~qu'à ce p_e!it recueil intitulé Amour couleu,·
d~ Parzs que Je considère (am1t1é à part) comme l'une des expressions les plus achevées de la poésie française contemporaine.
J?~ l'un~ à !_'autre, ces œuvres marquent_ le progrès incessant, et,
si Je pms dire en hauteur, dune technique à la fois solide et
complexe, dont l'architecte retouche de temps en temps les détails
sans toucher aux fondations ni aux lignes générales.
'

Trop de voitures agissent à ma gauche,
Et trop de boutiques peuvent à ma droite ; ..
(c Un Etre en Marche&gt;, p. 132. (1)

Le vers de
l'alexandrin :

Le vers de

comme celui de

11

à

14

pieds est propre au récit soutenu, ou épique

Elle a dit que les garçons se contentent trop souvent
De choisir un visage, et dans le visage, les yeux ...
(« Cromedeyre-le-Vieil ,, p. 110.)

Dans les Odes, Romains rend à la strophe de 4 vers courts
(de 6,.7 ou 8 pieds) cette vivacité saisissante que la rime transf?rma1t en un badmage sans accent. Et voici des rythmes plus
aisés _et et plus subtils, dont la signification est si nette que je
me dispense de les commenter:
C'est une rue où l'on voudrait
Venir danser;
Une gaîté surnaturelle
Passe en cadence ...
(c Un Etre en Marche,, p. 115.)

Secouent la tête, tournent leur torse,
Piétinent les cheminées, se cabrent
Dans un désir bru ta! de galop. (p. 67 (3)

Des chocs profonds
Seeouent
La tête et les
Entrailles ...
(« Le Voyage des Amants,, p. 27.)

Ils affluent ensemble vers les portes,
Et la foule aussitôt ressuscite
Que le cimetière exténuait. (p. 109.)

,. Le_ vers de 9 pied~ convient également à l'interrogation, à
1 mcertitude, à la surprise (cf: le début de !'Armée dans la Ville
et de Cromedeyre-le-Vieil).

La ronde tourne
En bondiuant,
Comme la force
Des carrefours ...
(« Un Etre en Marche•, p. 79.)

(1) La limite pratique du vers e,t naturellement en fo11.ction de la capacité de l'oreille
l'égard du rythme.

, (2) Je ne puis, traite~ ici de la question de « l'e muet,, qui est d'ailleura plus simple
qu ~ ue le pense d ordm&amp;1rc. Je me contente do renvoyer le lecteur au cc Traité de Vera1ficat1on » .
(3) Ces référeaces se rapportent à !'Edition du •Mercure» (1913).

14

Cependant d'autres nuées sous le même accablement.
Dans l'abîme gris de l'Est, d'autres gares de l'Europe.
(c Europe•• p. 64.)

Mes famées cambrent leur poitrail bleu,

à

est au vers de

L'Eglise est terminée sans nulle aide, contre tous.
Elle se tient debout, malgré Monseigneur !'Evêque ...
(• Cromedeyre-le-Vieil •• p. So.)

1

. Les rythmes, chez Romains, sont très variés, mais ils restent
touio1;1rs soumis à cette loi de répétitio!l d?nt j'ai parlé plus haut,
et qui_ assu,re au poème son armature indispensable. Dès la Vie
Unamme, 1auteur recourt assez fréquemment au vers de 9 pieds
excellent pour traduire les mouvements saccadés martelés'
.
é neux.
.
'
'
1mp

13

(1) Cf:

c

Cromedeyre-le-Vieil •, pp. 11 en bas, 54, en haut, de ...

55

�GEORGES CHENNEVIÈRE

Mais je suis débordé. Je n'ai point fini d'étudier les rythmes
qu'il faut déjà que je passe aux sonorités. Le lecteur voudra bien
m'excuser de cette hâte, en considération du peu de place dont
dispose notre jeune Mouton.

*

* *
Romains n 'a jamais proscrit la rime. Qu'on se reporte, par
exemple, au f.0ème de la Vie Unanime intitulé Pendant une Guerre,
on verra qu il est écrit en rimes proprement dites à alternance
régulière. La seule liberté que le poète y prend avec la technique
traditionnelle, c'est de faire rimer un pluriel avec un singulier
(iJraines et humame) (1). Et quand j'ouvre Amour couleur de
Paris, force m'est de constater que gris rime avec Paris à la
page 10, et qu'a 1ur rime avec murs à la page 11.
Veut-on des exemples de rime imparfaite? (2)
Mais il ne peut plus repartir, il me tourmente;
Je crois qu'il s'insinue à travers tous mes membres
(« Vie Unanime&gt;, p. 123.)

de rime par augmentatio11 :
Ne laisse pas d'espace mort entre elle et loi;
Cache-moi la fenêtre où bouge de la toile ...
(«1•• Prière à la Maison&gt;.)

de rime par diminution :
La bicyclette osseuse a pourchassé les r,utes;
L'air qu'elle déchirait tremble encore à ses roues ...
( • 2• Prière au Village &gt;.)

de rime renve1·sée :
Mais tâche de peser à fond,
Pour nous rire de ton triomphe.
(« Amour Couleur de Paris • , p. 35.)

JULES ROMAINS ET LA TECHNIQUE POÉTIQUE

générale les œuvres de Romains sont très riches en effets de ce
genre, et si je ne craignais de donner à mon article l'ap~arence
d'un catalogue, je multiplierais les citations ~1). Je suis d ailleurs
fort étonné que tant de critiques soient demeurés insensibles à
une prog1·ession comme celle-ci, qu'il serait impossible d'obtenir
avec de simples rimes :
De la halte encaissée un chemin part sa ns ombre.
Il rampe sur la plaine, puis monte et se cambre.
Le clair groupe un instant trouve que c'est lug-ubre,
Ce chemin qui s'en va jaune comme un octobre.
Mais la lumière envoie une force aux vertèbres.
Il sourit au chemin sans âme où l'on est libre. (2 )

Pour finir, je recommanderai tout spécialement à la curiosité
des amateurs et des techniciens (Dieu sait qu'ils ne manquent
point à l'heure actuelle), l'Ode parue dans le premier numéro du
Mouton Blanc, où le poète réalise l'intégrité de la strophe par la
double systématisation des mètres et des sonorités : strophe de
six vers de quatorze pieds avec césure médiane, et dans laquelle
les deux premiers vers sont en accord simple féminin, les vers
5 et 6 en accord par diminution, les vers z et 3 en rime proprement dite avancée de 7 pieds au vers 2, le vers 4 seul restant
indépendant.

*

*

*
Je me garderai d'ajouter à de tels faits le moindre commentaire, 'et d'accoler au nom de Romains la moindre épith ète. Ce
n'est pas en trois ou quatre pages que l'on peut étudier la
technique d'un poète comme lui. Je n'ai eu d'autre dessein que
de guider le lecteur. Je le prie de bien vouloir maintenant relire
avec soin les trois épigraphes que j'ai mises en tête de l'article.
GEORGES CHENNEVIÈRE.

Ouvrez U11 Etre en Aia1·che à la page 142 1 vous y verrez
plusieurs exemples caractéristiques d'accords proprement dits
(amère, meurt, membres, mares) combinées adroitement à des
rimes (rassemblement, membres, meur·t, rumeur). La première
strophe de l'ode V (Odes et Priè1·es, p. 23) reproduit la méme
combinaison (chemin, cruellement, amère, membres). D'une façon
(1 ) Ou encore u11e troisième personne pluriel du présent indicatif avec un 111bst1ntif :
IIDOllOlll1nt et ombr1ll1, vlctent et ride.

(l'J J 'emploie ici la terminologie que nous avons adoptée dans le• Traité de Versification •. Le lecteur tirera aisément la définition de l'exempfe.

( 1J Cf : • Odea et Pri~res •, p . H% ;

c

Un Etre en Marche•, p . 157, vers 5 à H ; etc...

(2) « Un Etre en Marche•, p. 33 ; cf: • La Vie Unanime•, pp. 79, 81 ...

56

�PIERRE SICHEL

LA PHRASE DE JULES ROMAINS

La Phrase de Jules Romains

mots qu'elles rencontrèrent une justification physique. Elles communiquèrent à la forme unanimiste une sorte d'irréductibilité charnelle.

C'est peut-être une des œuvres les plus importantes de
M. Jules Romains que la manière dont il a introduit l'unanimisme
dans le langage.

On ne doit donc pas seulement à l'unanimisme un enrichissement de vocabulaire, mais une tendance de la phrase entière à
une possession de soi plus vraie, plus physique. On a souvent
parlé de la vie idéale des mots. Cette vie inférieure était la raison
de leur hypocrisie. Mais que n'avoueront-ils pas maintenant qu'on
les a amenés à découvrir leur peau ? Déjà M. Jules Romains a
ménagé à sa phrase des instants où plus rièn ne l'empêchait de
devenir un être, où l'harmonie de ses membres lui était anssi naturelle qu'à n'importe quel animal.

En se faisant l'interprête de phénomènes qui commençaient
à prendre conscience d'eux-mêmes, il a également aidé à sortir du
néant toute la terminologie qui leur est relative ; il a fait valoir les
droits des noms collectifs à une sorte d'autonomie grammaticale.
Pour leur avoir accordé délibérément la fonction de sujet
logique aussi souvent qu'il voulait suggérer leur responsabilité,
pour les avoir employés aussi religieusement que les noms abstraits
les plus redoutés, il a non seulement fait triompher la cause des
consciences plurales, mais il a découvert un Incomparable moyen
de traduction fidèle. On ne peut manquer d'apercevoir le progrès
décisif que fait faire à la phrase française le lancement de tournures
telles que:

Le bourg dîne plus tard, il dort moins.
A quatre heures, Issoire était devenu la place Sainte-Ursule.
Le groupe eut envie de se ressaisir davanta{fe.
Cette admission dans,le vocabulaire psychologique de termes
condamnés jusqu'à présent à un rôle purement descriptif a une
portée considérable. En même temps qu'elle élève la langue au
niveau de l'actualité scientifique, elle la débarrasse une fois pour
toutes des approximations préexistantes. Une acquisition aussi
vivante a en effet pour conséquence de modifier la valeur des
richesses auxquelles elle s'ajoute. Une fois autorisées à parler dans
la phrase les rues et les foules ont procédé à une sorte de révision
de ses anciens éléments. Elles étaient si récemment divinisées par
la connaissance de leur corps qu'elles surent exiger de tous les

58

Un livre comme Mort de Quelqu'un se passerait de lecteurs
pour exister.
PIERRE SICHEL

�BENOIST-MECRIN

Jules Romains, La Musique et les Dieux

Si l'on adopte la division des arts en arts de l'espace, et arts du
temps, il me semble que c'est à ces derniers que revient la plus ~nde
pa~ ?ans la formation du groupe. L 'espace serait-il une donnée plus
md1v1duelle que celle du temps? L'espace serait-il ce qui divise et le
temps ce qui unit ? Toujours -est-il que ni la peinture ni la sculpture
ne peuvent, dan~ ce domaine, le disputer à la poésie et à la musique.

JULES ROMAINS, LA MUSIQUE ET LES DIEUX

chaînes du sommeil, et en use avec nous comme Orphée des animaux.
La musique sera destinée à tuer en nous les derniers soubresauts du
monstre intérieur; les efforts de ce qui, en nous, n'étant pas communicable, n'est pas susceptible d'être « élevé à la puissance:, du groupe pour
nous révéler, autour ds nous, la naissance et le battement d'une respiration collective. Précédent de sa démarche l'approche foudroyante du
dieu, elle sera le lut qui unira indissolublement, ne fùt-ce que pour
quelques ins~ants, les individus entre eux, lts vidant comme des éponges
he'!rmses! afm qu'au centre de cette dépossession plus complète pût
s'epanouir,
comme u11 maitre cruel

La. Musique qui fut médecine chez les grecs, qui fut prière un peu
partôut, qui servait à chasser les démons, à endormir les bêtes ou à provoquer les tt-anses de la Pythie, la voici maintenant qui prépare la naissance des dieux nouveaux, mieux encore que le mot, le son aura
puissance de sortilège, d'évocation ; llomains accable l'individu sous les

cette autre présence qui
fait sourdre les larmes.
Par suite de son assimilation à un phénomène d'ordre psychique, la
musique, chez notre poète, sera souvent représentée comme un liquide,
un remous, un flux qui sourd invisible, secrété par les instruments et
s'élevant de l'orchestre comme une marée irrésistible. Soupirs rumeurs
sifflements, tels sont les mots que nous rencontrons sous 'sa plum~
pour é"oquer le moude sonore, qui se trouve, à son contact enrichi
d'accord et de résonances nou velles. Parfois ces éléments sont concentrés jusqu'à ne plus faire qu'un seul grondement continu souterrain
une sorte d'explosion ralentie.
'
'
Toute la fin de Cromedeyre est significative à cet égard. Rejetant
bien loin le dialogue des instruments champêtres, violentant le concert
pastoral, la voix de Cromedeyre s'élève soudaine et impérieuse comme
sa joie, et comme elle semblable à un déchirement du sol.
(Etde la manière dont il en parle, on sent bien que Romains connaît,
pour l'avoir subi, ce déchirement intérieur, cette lutte, ces abandons et
cette violence terrifiante de l'invasion musicale.)
'
On pourrait encore pousser la question plus loin et se demander si
ses phénomènes psychiques ne sont pas, en dernier lieu, assimilables,
c'?mme_ P;esque to~s les phénomènes de la, vie, à_ des lois physiques
determmees, (ce qui leur suppose une donnee spatiale et la possibilité
d'une mesure). Je ne sais. Freud prétend que le psychique forme un
domai_ne à part, irréd?-ctible ~ toute explicatiol! mécanique. Toutefois,
cette ivresse, cette depossess10n de nos facultes propres ne proviendraient elles pas d'une modification dans l'écoulement d~ notre durée
(qui a une si grande part dans ce que nous appelons notre personnalité)
rupture en quelque sorte de notre moi habituel par la présence d'une
durée autre qui se substituerait à nous-mêmes? Cette hypothèse serait
terri~le si on la_ pou~sait jusqu'au bout Elle l~isserait entendre que la
Musique pourrait arriver à provoquer la mort s1 la rupture parvenait à
être complète. Ne suffirait-il pas toutefois, pour cela, que nous commencions par être endormis momentanément, possédés, comme on l'entendait
au moyen-âge en parlant des démons? Malheur à l'imprudent qui s'aventure dans ces régions inexplorées ! Il court le danger de n'en point

6o

6r

Il est beaucoup d'angles sous lesquels on peut considérer cet art
mystérieux qui accorde, pour notre bonheur, les bois ou les métaux, avec
les plus secrètes exigences de notre cœur sonore. Chez un poète comme
Claudel, par exemple, dans l'univers duquel toute chose dénonce une
force captive, une fuite éperdue, quoi d'étonnant à ce que nous puissions
assimiler le monde à un chœur entremêlé, à un écheveau de paroles et de
murmures, toute force décelatit à son tour une vibration cachée, à l'unisson ou en harmonie avec notre propre mouvement?
Il suffit de s'ouvrir un instant aux cbuchotements de la création, à
la grande voix farouche des vents ou de la mer, à la prière de la forêt
attentive qui écoute et qui supplie, pour saisir dans son essence un univers
ou rien ne peut jamais atteindre le repos hors du principe créateur: oi.1
ce qui nous semble le repos. ne sera qu'un clza11gtment de mouvement
dans cette fuite vers Dieu qu'est l'horreur du dde (Et l'oreille intérieure,
si elle est assez pure saura même entendre, au-delà des rumeurs de ce
monde1 cette autre Voix, que nous font pressentir parfois un appel entre
les feuilles, une tristesse inexplicable ou une secrète hilarité).
Si j'ai prononcé le nom de Claudel, c'est que Jules Romains est lui
aussi un mystique, quoique d'une autre mani~re.
En ces deux noms se résument le double visage de la mystique
divine ei de la mystique humaine.
Chez l'auteur de La Vie Unanime, la musique nous apparaît revêtue
d'un sens différent non moins ancien ni moins émouvant. Remontant vers
ses origines, elle reprendra ses caractères -magiques, et nous verrons en
elle un phénomène psychique, hypnotique, de la plus haute signification.

�BENOIST-MÉCHIN

revenir. Perdü dans cette« nappe d'éclairs oscillants •, derrière la quelle se
dérobe la présence des dieux ou du néant, arrivé à ce point de sommeil
il risque de ne plus renaître au sein du groupe, pour peu que sa mémoire
ait été vaincue dans le combat: c'est du degte de résistance de cette
dernière que dépend dans ce cas notre immortalité.
.
.
***
Mais Romains entretient également avec la Muse des concerts, des
rapports moins inhumains et moins dangereux.

Comme ces pièces de musique de chambre. qui permettent une plus
grande concentration du bonheur, le poète nous fait goûter, dans nombre
de pièces plus courtes cette qualité enivrante qui semble l'apanage de
certaines phrases musicales favorisées. Le vers se creuse alors, il se
replie sur lui-même pour mieux contenir l'harmonie : la tendresse
déborde de toutes parts avec une effusion contenue ; voyez, dans les
Odes, d'une si riche perfection, après un moment d'hésitation, ces mouvements arrondis, eu partance pour l'azur; dans les Quatre Saisons, où
chantent tour à tour graves ou éclatantes toutes les fanfares de l'année,
la grande entrée de,; violons sous les mots
Tu veux que mon âme rompue
Pleure au souvenir des forêts.

Quoi de plus musical dans sa forme même, qu'Amour Cottleur de
Paris, avec ses rappels et ses refrains, comme une voix caressante ou un
bras qui enlace? Voyez lorsque Lucienne, traversant les voies de la gare
sent vibrer en elle-mème, comme une harpe, les lignes parfaites des rails,
pures comme les nombres d'or !
La seule perfection d'une forme amènera toujours le poète à la
considérer sous l'aspect de l'harmonie.
*

**
Vous connaissez bien, Jules Romains, les secrets de cet art difficile.
Vous avez part aussi à cet esprit de puissance et de liberté qu'est celui
de l'assembleur de modulations. J'ai pu juger souvent de vos connaissances dans ce domaine. Et que dire du rôle de la musique dans votre
technique poétique, oû vous remplacez l'harmonie de la rime par celle
plus cachée de l'assonuance intérieure et de raccord ?
Je voudrais qu'il m'appartint de dire ce que les musiciens doivent à
votre œuvre. Mais si mon hommage se fait hésitant et maladroit, alors
laissez la musique elle-même nous prendre comme la mer. C'est sa voix
impérieuse que j'ai voulu évoquer ici pour vous. Si j'y ai manqué, pardonnez-moi en raison de l'amitié avec laquelle j'ai tenté de joindre quelques harmonies à vos yers. J'espère ne pas en à.voir été trop indign-e.
C'est là surtout que je voudrais vous voir trouver l'hommage que je
vous dois.
BENOIST-MÉCRIN

6z

CLAUDE-ANDRE PUGET

Jules Romains et les Voyages

Il avance. Il s'arrête. Il examine. Le regard qu'il pose sur
les choses va jusqu'à l'âme, et l'âme elle-même ne lui résiste
point. C'est une prise de possession, je dirais presque une
absorption de ce qui l'entoure. Loin de lui la fièvre et le cosmopolitisme d 'un Giraudoux : tout ce qui est extérieur, trop
particulier ou éphémère, il le néglige à dessein. Giraudoux frémit
de la griserie des distances, d'un lyrisme cosmique, d'un besoin
de rouler beaucoup, de sentir vite et avec acuité, d'enre~strer
plus rapidement encore, et de repartir. Romains ne v01t que
l'essentiel, ne goûte que le durable. Il ignore la nonchalance
de Gide, qui naguère disait négligemment: J'ai pris le parti
de voyager. Romains marche lentement. Il est le conquérant
infatigable et sûr de lui, qui fait jaillir la voix unique que
recèlent les choses. Il a l'intuition du secret qui se cache, il le
dévoile brusquement, et sans crainte de méprise : il est certain
de ses aboutissements. Lorsqu'il écrit:
'
Cette ville sous le crépuscule, il faudrait
Qu'elle ait un corps pareil au mien et que je puisse
L'interroger tout bas en lui prenant les mains.

il sait qu'il va la questionner, il sait qu'elle lui répondra. seule victoire ne lui suffit point ; il n'a pas de paresse :
'

Une

.
Partout, je t'ai cherchée, Europe....

Partout, ill'a trouvée: le Midi, Marseille, le Rhône: [ « Vo-,,age
tordu comme un cep!»« .... le Rhône passe entre les champs ae
maïs, - Entravé de roseaux, appesanti d'îles boueuses,
griffé d'insectes d'or et rebroussé par le mistral. »
Le port de Brest ; [ « Et je sentais se poser sur moi,
Comme des gouttes l'une après l'autre, - les fanaux des
navires à l'ancre. » [ Le Rhin: « .. .. chargé de nations, - ses
eaux charriant les frontières comme des épaves.»[ La Hollande:
« Un sol ancien cftargé- de maisons trop nourries. » [ Londres
et « Tower Bridge en deux, dont les moitiés supplient le ciel. »
[ et l'âme de tous les hameaux rencontrés: « Il y a, vers le Nord
de la plaîr,e d'Europe, - dans un pays d'étangs que serrent

63

�FRANCIS PONGE

CLAUDE-ANDRÉ PUGET

des forêts, - Au carrefour de deux canaux voués à l'âme, un village, comme le cri d'un oiseau triste. »
Il soupire, évalue et juge en dernier ressort. Il est un des
seuls que je connaisse à ne regarder point ce qu'il a déjà dans
l'esprit. Il passe; il prononce quelques mots auxquels rien ne
pourrait s'ajouter, car ce sont les paroles mêmes que le pays
traversé murmure à son oreille. S'il entre dans une ville, il veut :
« prendre les rues où elles se révèlent et qui so'nt l'axe de son
âme »; il désire« en découvrir le centre de gravité, en posséder
une idée essentielle». - C'est toujours à cette pensée-là qu'il
revient. Aussi trois mots suffisent-ils pour une église : elle est :
« habituée aux siècles »; et deux vers consacrés à une rue d'Amsterdam aux maisons calfeutrées en murmurent le sens intime :
« On sentait en passant - que les murs avaient chaud. »
Sourcier des mouvements les plus secrets de l'univers ;
pèlei;in chargé du mysticisme de l'humain et qui dans son exaltation translucide, en donne la vision profonde ; « passant
efficace qu'un sol ne porte pas en vain », Romains voyage ..
CLAUDE-ANDRÉ PUGET

Jules Romains Peintre de Paris

. Eprouvant avec jouissance les progrès d'un si grand artiste, Je constate que le poème « 01.mour couleur de Paris »
est ~•une ~ualit~ très supérieure au recueil « Puissances de
Pans», et Je le dis dans une intenùon d'hommage.
L'art, da_ns « Puissances de Paris », est excellent. Ces peintures sont mieux que des états-d'âme. L'esprit de Barrès compose
ses p~ysages, sa volonté les soutient, son humeur les colore.
Roma~ns pro~ède autrement. D'un coup il donne la vie (1 ) . Puis,
se r~urant, 11 regarde, et décrit seulement. C'est tout-à-fait
class1~ue. Cependant, malgré rhabile disposition de reléguer la
thé_one à la fin, les sujets de chaque paysage, traités sans
lyrisme, sont peut-être trop étroits, toujours est-il que ces proses
~e _sen:iblent exemplaires et, pour parler méchamment, sans
msp1rat1on (2). En. somme l'idée du livre n'anime directemeqt
que la postface, qut est splendide#
·
« 01.mour, couleur de Paris» est un chef-d'œuvre. Il y a là
autant de «souffle» et plus de discrétion gue chez Claudel.

Plutôt que ses men:ibreE., !~âme de la ville y paraît, la figure
de son charme, sa manière d aimer, son air du moment.
1

C'est une romance. Paris les aime. Paris aime ainsi.
La mesure en est facile, jusqu'à étonner (3). Mais c'est un
défaut de Paris.
(1) La Rue Soufflot : « Elle est largé, etc.». La Rue du Havre : «Elle e:riste, etc.•
(2) Comparez: le «Bangan», « Ville la Nuit» «Décembre» dan• «Co

de l'Est».

'

,

•

·
nna,ssance

(3) « li faut te pencher un peu - maintenant que c'est la nuit _ te encher
sur mon épaule - amour couleur de Paris. »
p

65

�JULES ROMAINS, PEINTRE DE PARIS

L'atmosphère est obtenue grâce à. quelques
nuances d'être et d'agir préférables aux couleurs. (1)

J. PORTAIL

adverbes,

Enfin c'est un air comme il lui convient pour chanter ce
Paris actuel, qui ne conserve d'insolence qu'un peu, comme ~ne
bête atteinte qui s'enfuit mal (2), et qui tente, dans un bien
mauvais ordre des choses, après tant de bouleversements,
si faible, - un médiocre regain. (3)

FRANCIS PONGE

Etude et Variations sur un thème
de JULES ROMAINS
LA VILLE UNANIME*
I
La ville est au poète.
Elle existe par lui et pour lui. Elle est à la fois son avoir et
son être, sa joie et sa douleur, le corps inerte et répugnant de ses
biens, l'âme délicieuse et finement éveillée de ses maux.

Tout d'abord elle est laide, de cette laideur qui enivre l'homme
moderne comme un mauvais vin, défigurée, pleine de coutures et
de cicatrices et, six jours sur sept, l'haleine forte et le front
mâchuré. Elle est grêlée de \rous noirs, zébrée de volets, tatouée
d'ouvertures. Elle est à jour et cependant obscure, une ombre
orgueilleuse et froide coule comme de l'encre de ses édifices ... Elle
a des tours de hauteur, des colonnes de dédain, des campaniles
d'arrogance, toutes sortes de monuments, arcs, cintres, dômes,
beffrois, coupoles, gonflés de superbe et d'emphase ... Et pourtant
je ne sais quelle sombre humeur, cité l quelle jalouse langueur,
troupeau! exsudent tes murailles: mon œil, si loin qu'il t'observe,
n'aperçoit que maisons craintives, palais défiants, temples anxieux,
prisons soupçonneuses ...
La ville est forte et grillagée. Ily a des barreaux aux fenêtres.
Qu'importe !. .. Qu'il y entrer Elle est sa proie. Il ne sera point
dévoré puisqu'il est né dompteur. Regardons le pénétrer dans la
cage des hommes, le fouet à la main ...
*

* *

Ce qui est chair est vendu, esprit, aliéné. Le temps est précis,
l'espace, strict. Les rues sont rigides, les maisons sévères, les
(z) .- Une flamme a11ez heureiue », « une flamme à peine heureuse»,_ un feu
doré .- tout de mime », La c couleur ie Paris • e ■t si conventionnelle, ou a111rs s1 rare.
(,) Dernier couplet.

(3) On a parlé seulement des ouvragea dont Paris eat le c propos ».

66

• Pour Ulle récitation publique.
NOTE. - Apr~ avoir écrit l'article de critique que nous lui avions demandé pour le
préMnt numéro, l'auteur a préféré au dernier moment noua em·oyer ces pagea, howmagc
d'un poote à un autre poote (J. H.).

�J. PORTAIL
ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THÈME DE ROMAINS
hommes inexorables. Tout est pesé, compté, mesuré. Tout est
insensible et absurde, exact et insensé.
Le jour, innombrable, le fond mêm,e de la ville est un
labyrinthe de divagations, la nuit, le lit à sec d'un Méandre
d'égarements. Les prudents s'y fourvoient, les vertueux s'y
détournent, la sagesse y va cacher ses écarts et tous font le saut
périlleux ou marchent sur la tête. L'homme des foules y erre sans
trêve cherchant son amour perdu et le fol enfant prodigue
achève avec des pleurs d'y dévorer le doux patrimoine de sa
raison. De beaux déments y courent porter leur âme en gage, nos
lévriers favoris, les nobles champions décimés du cross-city,
volent à leur perte, des funambules bvagabonds oscillent, des
équilibristes aventuriers chancellent, tous les chers illusionnistes,
tous les pantins adorables dont la vie ne ti~nt que par un fil
défaillent et périclitent.
*
L'homme va et vient sur* les* pentes de la ville ; il monte,
portant sa croix et ses péchés, il descend, retenant sa colère ou ses
larmes, comme un charretier son attelage. De longs trains fauves
et gavés de foules s'étirent au soleil comme des boas; d'autres
se tordent et fouillent la profondeur comme un tombeau. Des
hommes assis, des morts vivants voyagent sous la ville et dévident son intestin. De la terre pleine de larves et de vers blancs
éclosent sans cesse les autobus blindés, hannetons vulgaires, les
torpédos limousines, scarabées sacrés. Les stations des métros
sont celles d'un calvaire.
... On suit le cours inépuisable des rues. Des bancs d'hommes
passent, défilés funèbres, régiments, processions... Çà et là, retirées du flot, des places d'indifférence, des squares staçnants en
marge de la vie, - pelouses plantées d'arbres aux futs noirs,
havres de gazon (pourquoi n'y entrons-nous jamais ? - l'Eros
populaire y appareille ses pauvres idylles, des enfants s'y ébattent, des couples y relâchent, des barbons s'y échouent...
Le jour naissant se traîne comme une limace. L'aurore mal
cueillie est un coquelicot fané. On vend les cheveux coupés de la
terre. Des femmes charrient la dépouille mortelle de l'été ... Etal
des saisons, les marchés sont des morgues de fleurs, de fruits, de
chairs roses et de poissons. Les halles brillent, se fendent, éclatent.
Du ventre ouvert de la ville s'échappent ses entrailles. ..
Des maisons qui nous font signe les plus jeunes sont hâves
et ne peuvent nous retenir, d 'autres ont les joues fardées, la peau
recrépite, de plus vieilles, d'immémoriales, un sourire en ruine,
des yeux déjà brumeux ... Il y l:l des écoles, des usines, des casernes,
des hôpitaux, des cimetières, de profonds et solides entrepôts de

'

c_onserv~ humaine. Il y a des bâtiments anguleux, des constructions en eAquerre, des hangars à perte de vue ... 0 docks infinis, murs
s:1ns fenetres,. profils sans regard, passants sans espoir 1. .. Tout
1 esp~ce, au !oin est coule~r de pain bis. Frontière sévère, ride du
s~uci, 1 horizon renfrogne nous garde à distance, sentinelle. Les
biplans sont les seuls oiseaux de l'air ... Défense aux aviateurs
d'emporter la carte du ciel.
Des viaducs poussent leurs verrous sur la ville ; des ponts de
!er la cadenasse_nt à triple tour. :rrisonnier de ses quais, de temps
a autre aux arrets dans des bassins aux cadres de ciment le fleuve
fortifié roule entre deux remparts sa masse verte et c~uleur de
forêts. L'e.au déplissé;, tirée par les herses d'un puissant barrage,
es! contrainte de refleter la face camuse des maisons ... La ville se
mire dans le fleuve ...
... Et toujours elle naît, s'enfle, s'accroît s'élargit plus durement. Les places se dilatent, les carrefours se'gonflent, les rues se
changent en avenues, les avenues en boulevards ... La coupe aux
bords mouvants, amers, s'évase avec violence. Toutes les venelles
sont,rompu_es, tous les passages forcés, toutes les impasses fouï~s ;
l~s levres distendues ne peuvent plus se donner de baisers... La
':i!le aux.flancs stériles, ~u cœur désert, aux seins gonflés de vent,
s epanouxt sans amour ...
*
* *
Des querelle\s la déchirent. Le peloton téléphonique s'use à
les ~accommoder. . L'ab~me de froideur qui s ouvre entre ses
hab~tants est sa plaie tQUJours b~ante_. Les cordes des trolley, les
grelins des p~sserelle~ e~ ces vieux Jou~urs attentifs qui posent
feurs arches 1, une apres 1 a_utre y font ça et là de gros points de
suture ... Mais quelle angoisse cruelle traverse en cet instant mon
cœur, q~~l re_gret aigu? ... Ah! Vains g~iefs, chimériques reproches,
alarme tnJustifiable 1 De quoi ~e plaind~e? ~our quoi protester?
Les ra~ports du monde n~ sont-ils pas tres sains !... Ni contact, ni
contagion. I;es hoIJ?-mes s appr_ochent, mais ne se touchent point.
Fortement immunisés, parfaitement réfractaires inaltérables
impénétrables l'un à l'autre, ils se hantent se 'cherchent s;
~~urt;nt, se croisent, se liguent, mai~ san; jamais se no~er,
s etr~u:~.dre, sé &lt;:onfondre. If y a des ~iaisons sans alliage, des
affi.mtes sans fusion, des accords sans union. Il y a des aimantations
~ans l;lm?!lr, des abouchements sans baisers, des ententes sans
Ja~ais s eco!1ter... 0 le bel entassement des hommes! Ils ne font
guere que s étayer entre eux, chacun prenant l'autre pour ados
ou support. .. Faux géants L~ur ~r~ndeur ~e se soutient que par
la courte échelle et tout 1 altier edifice qu ils construisent n'est

!

68

6g

�J_-PORTAIL

ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THEME DE ROMAINS

qu'une pyramide d'acrobates, incessamment défaite et refaite, où
les plus lourds, les moins agiles sont en bas, les plus les~e~ en haut ceux-mêmes que Pascal nomme les habiles-. 0 cite, monceau
d'hommes! ...

des esprits, et certains jours, il croit presque y parvenir, il s'en
approche, il l'appelle, il l'atteint, et déjà les corps se sont trouvés,
les lèvres se sont bues, - ô ces mains qui s'étreignent, ces seins qui
s'écrasent, ces reins qui s'épousent. .. -quand les âmes se cherchent
encore ...
...Adieu, beau courte amoureux de toi-même... Sache
désormais rester pur. N ajoute point à ta division ... Et surtout
défie-toi moins des baisers du serpent que de sa bave ...

*

* * bien profondément au cœur
Nul vivant en effet ne s'implante
d'un autre. Distincte, close, inaccessible, l'âme humaine est
pareille à ces fruits rebelles qu'on ne peut ouvrir qu'en les brisant. N'est-elle pas en effet, petite ou grande, amère ou douce,
vivace ou .racornie, l'amande d'os ou d'ivoire, le grain de nielle
ou de blé, ou plutôt en notre tourbillon plein de dangers, ~a ~pore
inconnue et charmante qui se referme et fait la morte, dirait-on,
pour échapper à la mort? Ah! subtile, t'éveilleras-tu un jour en
d'autres mondes naissant à d'autres vies ou bien te faudra-t-il
toujours attendr~ en ton sommeil, dormeuse, que les démons
t'emportent ou que les anges te recueillent ? ...
*
* possible,
*
La transfusion du sang est
non celle de la pensée.
La communion charnelle est moins impraticable que celle des
esprits. Epanchements d'un côté, étanchéités de l'autre. Elle _est
aussi la seule qui soit permise aux vivants. (Il n'! a de comm~nton
spirituelle qu'avec Dieu. Iln'y a de greffe humatne que physique.)
Et la première est née, depuis qu'aux Jardins harmonieuxd'Eden
y préluda notre Adam, d'un baiser modèle à l'aurore du monde
et ne s'achèvera qu'avec eux, la seconde n'a point encore
commencé...
Immédiate attirance I Foudroyante attraction ! Vous aspirez
l'homme comme un fétu, vous buvez en un éclair toute sa
substance, mais vous n'absorbez qu'elle!. .. Au pied de l'arbre du
péché les tronçons du se~pent! disjoit~.ts par .l'a~change,. -youdraient se rassembler. A 1ama1s banm de lui-meme, exile de
son unité première, indéfinime_nt divi~ible, l'être h~maindédou?lé
cherche à se reformer ... En vam !... Lange au glaive de feu qui le
déporte l'a marqué du signe multiplicateur, la croix ixée et p~ur
toujours l'a flétri du fatal matricule pair, le chiffre deux, racme
du nombre des vivants. La progression invincible commence.
Le désir est né. La multiplication continue engendre la division
perpétuelle, serpent qui se mord la queue ... Le couple, tordu de
spasmes, renversé de fureur ou d'amour, ~'épuise en efforts
effrénés en fébriles réflexes... Folles prétentions ! Monstrueuse
exigenc~ ! Cupidité sans bornes! Dans son farouche désir d'union,
il voudrait tout, l'hymen complet, absolu, l'entente des pensées
et la fusion des sens, l'embrassement des chairs et l'intelligence

* **
Cloisonnement général. Des enfants d'Adam nul ne trouble
l'autre. Tout un monde nous sépare de notre prochain et nous
rions et pleurons sans cesse à l'écart de nos frères. L'antique
alter eg~double comme une monnaie n'est qu'une contradiction,
un être fabuleux, un hermaphrodite. L'Amour lui-même, fils de
la Nuit (x), est aveugle. Les couples sont des parallèles qui ne
se rencontrent jamais ...
L'homme, né rebelle et singulier, a dans le cœur, pareil au
désert, d'inatteignables réserves d'isolement, des espaces sauvages
d'indépendance, et comme qui dirait des steppes de libre oubli,
des infinis d'éloignement. Il pénètre chaque soir en son Sahara ...
Il s'enfonce à travers cette terre sans routes, ni pistes, semblable
à l'air qui tremble et se consume, à l'océan ... Il s'avance amoureusement parmi ces collines qui ondulent à leurs cimes et dansent, foulant leur herbe sèche et brune, pareille à du poil de
chameau ... La trace de ses pas s'efface peu à peu à l'horizon ...
Il marche ... La \'laine frémissante qu'aucune ombre ne souille,
qu'aucune frontiere n'offense et comme agrandie encore par le
vent qui la presse, lui cède toujours ... La solitude brûlante ne
se refuse point à lui... Il marche ... Il n'y a rien à voir, ni
entendre ... Et cependant, tandis qu'il s'écarte ainsi, il ne s'égare
point et tout au bout de sa longue et muette traversée, l'enfant
prodigue, l'errant, le fugitif que tous croyaient perdu se retrouve
enfin en lui-même comme en la plus sûre et la plus suave des
oasis ... U s'y couche avec joie, s'y déplie ardemment et le beau
ciel sablé d'étoiles l'écoute chanter pour lui seul sa fervente
monodie ...
Si, plus haut que les autres, artiste, il se dresse, il n'édifie
encore et toujours que lui-même, obélisque intact, unique, d'originalité r De l'égoïsme sauvage, âcre, épineux, le génie est la
fleur cultivée, le fruit plein de douceur...
(1) Hésiode. Théogonie.

71

�J. PORTAIL

ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THÈME DE ROMAINS

Nos grands élans nous mettent en nage. L'indifférence est
une boi~son fraîche, l'ingratitude, un délicieux sorbet. Nous ne
pouvons rien les uns pour les autres. 0 mon semblable, mon frère,
mon profond désintéressement de tes joies n'a d'égal que ta
parfaite e.ndurance à mes maux! Je suis rétif à tes transforts, tu
es invulnérable à mes blessures. Pure et naïve réciprocité., .. Seuls
sentiments dont il nous soit permis de faire l'échange!. .. Que
tardons-nous? ... A ton tour sois aveugle à mon extase, je suis
sourd à tes plaintes ... Ah! Que du moins notre honte mutuelle
achève tristement de nous unir, - frère, soyons muets tous deux,
toi devant mon bonheur, moi devant ta peine, - et qu'à défaut
d'amour ou de pitié, nous confonde enfin l'un l'autre, - gardons
notre secret, point de chants pour mon ravissement, point de
mots pour ta douleur l - un égal et cher silence, notre seule
sincénté ...

reposait notre âme est enfin tout à coup trouée à ses deux bouts,
et dans sa trompe subitement sonore, dans soit vide soudain
retentissant, là même où s'entendait jadis le doux battement d'un
cœur, le monde tonne à présent...

** *

· Grande ville diligente et affairée ! Métropole salubre et
laborieuse ! Le mouvement et le bruit qui ventilent tes artères
purifient aussi notre sang. Dans ton tourbillon souffleur qui remue
les eaux dormantes et retourne les nuées, la médisance en~ourdie
est battue, la calomnie inerte fouettée, la diffamation torpide cinglée. Partout ailleurs, dans les cités chétives, l'air est moins pur,
moins vif, moins renouvelé. Les pans de rues s'observent comme
des couples sournois: percevez ces échanges inquiets, ces coups
d'œils obliques, écoutez ces confidences malignes ... La cité géante
est plus saine que l'autre et pourtant en celle-ci la grand-place
provinciale qui tient en respect ses maisons respire déjà mieux
qu~ le cours, la route plantée d'arbres qui la traverse que les rue.-5.
Il y a presque une haleine de brise à ses deux bords sans vis à vis,
au versant solitaire des remparts, sur le quai frêle et dépareillé du
canal, un souffle à ses deux ailes, le port et la gare ... Qu'importe!
Leur solitude incomplète et stagnante est plus irrespirable que
la pleine et houleuse multitude et l'immobile et sourde mélopée
des cités t:ndormies, leur chuchotement étouffé, plus suffocants,
plus mortels que l'emphase agitée et gonflée de vent des villes
. capitales ...
L'action, sitôt qu'elle ~ntre dans la maison de n~tre corps,
en déloge, bonne ou mauvaise, notre âme. La vaine poussière
des miasmes ou des esprits est projetée au loin ... Trépidant tarare l ..
Voici désormais la maison propre, nette, hygiéniquement purifiée
de celle qui l'habitait, sans émanations ni touffeurs, lisse et
stérilisée... L'air et la lumière y entrent à flots comme en un
coquillage p~rcé ... La conque silencieuse au fond de laquelle se

... Ah! Que vienne le soir! Dors à ton tour, Tumultueux! Et
tais-nous ta rumeur ...

* **
... La ville est la nuit un fond d'océan. Les étoiles qui
naviguent, la lune qui se lève et prend son quart y découvrent
des déserts madréporiques, des solitudes pétrifiées, des monuments récifs, des habitations carapaces... Ce mont noir aux
étailles d 'ardoise est un rocher de moules endormies, cette colline
incrustée de toits pâles élève ses bras comme un arbre de corail,
cette place au centre allonge ses rues comme une pieuvre, ces
ronds-points sont des astéries, ces carrefours, des oursins, ces
coupoles vitreuses, des méduses, ces gares enfin toutes rayonnantes
de rails et qui vivent, des coquilles entr'ouvertes, et dans la nuit
de nacre, de paisibles plages, ces terrasses couchées que l'ombre
ronge, ces grands halls moirés, ces champs perdus de course et
d'aviation ...
Et l'homme ? ... L'homme !. .. Humilié par le sommeil,
plancton invisible à l'œil nu, il dort, les genoux soudés, sur son
dur lit de pierre. L'eau de mort qui suinte de ses murs et dans
laquelle il baigne dévie-t-elle la lumière céleste ou, fanaux oscillants, convulsives vrilles, les feux ~ivins s'y peignant tout en
pleurs la pressent-ils comme autant de ressorts ? ... Je ne sais .. .
Mais voici que soudain tout est abaissé, diminué, dissipé .. .
Tout glisse et choit sans nul bruit. De grands pans de silence
tombent doucement ... Tout vacille ou s'immerge ... Tout vogue et
va~e bientôt dans l'immense et profond courant universel et
déjà je ne vous vois plus, fiers édifices qui m'entouriez, colonnes
majestueuses et redressées, statues imposantes et renversées ...
Qu'êtes-vous donc d~venues, dites! dans cette onde étrange qui
monte et recouvre la ville, sinon maintenant d'humbles actinies,
de timides rotifères? ... Portiques, pylônes, beffrois, palais, l'ombre
qui sourd de toutes parts vous a, déracinés ... La nuit déferle
toute ! Quel puissant château de pierre et d'eaux s'écroule !. ..
L'eau même passe à son tour sur les ponts que le courant
entraîne. Le fleuve chevauche les arches. Les passerelles retombent et fuient comme des lianes ...
Ah I Dénouez-vous enfin, fils, nœuds télégraphiques qui
m'enchaîniez, cablessous-marins, flèc~es, clochers, paratonnerres,

�ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THEME DE ROMAINS

PAUL FIERENS

désormais écheveau fragile et délicat de vérétilles et d'encrines ...
Houleuse ténèbre !. .. Tout chancelle et s'effondre sur des marches
invisibles ... Tout s'abandonne ou s'abat! ...

Jules Romains et la Belgique

Allez et dérivez, sombres rameaux de serpules que je n'ai
pas cueillis, fuyez, chavirez, tournoyants et noyés, hautes tours
métalliques que je n'ai point servies, grands arlequins treillissés,
fausses échelles de Jacob que Dieu repousse du pied !...
*

* *

Mais déjà les constellations se fanent et l'aube au loin
commence goutte à goutte de teinter l'énorme flot ténébreux ...
Le matin affleure ...

J. PORTAIL

(A suivre)

Jules Romains a beaucoup d'amis belges, ceux qu'il .connait,
ceux qu'il ignore. Il fait à Bruxelles, à Liège, à Anvers, des tournées
de prédication. Or, flamande ou wallonne, notre hospitalité se concevrait mal sans agapes plus ou moins jordanesques. Le rire des copains
secoue un instant la bedaine des taciturnes, l'enthousiasme a raison
des plus naturelles timidités. Naît-il un dieu ? Toujours est-il que
l'on peut voir, devant un Jules Romains surpris, souriant, ému,
cordial, un poète émêché boire à l'unanimisme!
C'est en de telles circonstances, parmi la fameuse &lt;.l chaleur
communicative», que j'approchai pour la première fois l'envoyé de
Cromedeyre. Il y avait de vieux poètes : des femmes récitaient leurs
vers sur un ton de mélopée tragique. Il y avait des jeunes gens qui ne
disaient rien. Mais sellicité lui-même de lire un fragment d'Europe,
Jules Romains ne consentit à s'exécuter qu'après un hommage à
Verhàeren. Retenons surtout ceci.
Si l'auteur des Odes et Prières - et ce n'est point au hasard que je
cite le recueil, aucun autre n'ayant plus complétement mis en lumière
les intentions et les procédés du maître - exerce à l'heure actuelle sur
les écrivains du nord une fascination dont je puis bien parler, la subissant, s'il enrichit notre conscience et nous aide à fixer le rythme d'une
démarche plus sftre, d'une progression continue, n'y a-t-il point, dans
le don qu'il nous fait, quelque restitution par équivalence ?
Entre Jules Romains et la Belgique un certain commerce d'échanges
s'établit. La Vie Unanime procède de la Multiple Splendeur, des Villes
Tentaculaires, des R7thmes Souverains, comme la peinture française du
diic-huitième sièole - et l'on peut dire alors: la peinture européenne procéda de Rubens en élargissant l'horizon de conceptions universelles,
en héritant de moyens techniques qu'il suffisait de porter à leur perfection.
Nul ae conteste à l'art français d'aujourd'hui, dans le domaine
plastique, sa s~prématie, son empire. ~t si la I_&gt;oésie. d_u nord ne sul,it
point la seule influence de Jules Romams, mats conJomtement celles
de Paul Valéry, de Blaise Cendrars, de Jean Cocteau, il faut reconnaître
que ceux-ci, s'imposant à nous, dérangent quelques habitudes de pensée,
tandis que que celui-là, bien au contraire, n?,us trouve disposés _à
l'accueil, préparés, favorables et comprenant déJa confusément ce qu'il
signifie sans détours. Par un phénomène analogue, un peintre comme

74

�PH. KOURTH
JULES ROMAINS ET LA BELGIQUE

.

Le Fauconnier, très aimé de Romains, impressionna vivement no,
meilleurs «constructeurs», leur suggérant un idéal qui, par tradition,
devait leur être na\urellement accessible.
Poètes belges de la dernière génération, nous avions pour Verhaeren
un culte assez platonique. Ce n'était pas ingratitude et, bien entendu,
nous protestions de toute notre ferveur contre la manœuvre des académiques escamotant la gloire d'un très grand p'oète pour faire le jeu de
sonnettistes proTinciaux. Mais Verhaeren nous était gâté par ses
tiisciples, imitateurs de ses tics de langage, impuissants, malgré tant
de souffle en vain dépensé, à rallumer les brasiers éteints.
Jules Romains nous rend Verhaeren, épuré, peut-être grandi. Dans
les strophes du méridional, nous percevons l'écho de la vibration
flamande. Cependant le tumulte s'organise, le chant de la vie intérieure
s'accorde aux harmonies de l'océan, de la campagne et de la ville, du
labeur moderne, d'une âpre joie révélés.
Et voici que d'anciens «intimistes» sortent de chez eux, regardent
le jour, clignent un peu des paupières, mais bientôt font sonner sur la
route leurs talons, leurs bâtons de voyage . Dans leur troupe, saluons
Franz Hellens, notre aîné, toujours prêt au nouveau départ et ne
s'arrêtant guère aux auberges, Robert Goffin qui approche d'un tournant,
Augustin Habaru, Lucia et J.-J. Van Dooren, René Purnal, quelques
autres.

Jules Romains nous passe en revue . Jean Hytier et ses compagnons
nous font signe. Sans oublier d'où nous venons, nous aimons nous
fondre dans le« groupe», y jouir de la meilleure sécurité, noul' plier à
quelque sérieuse discipline.
L'individualisme du nord est-il capable d'un tel renonceme nt ?
Ou l'exemple de Jules Romains serait-il plus fort que son enseignement ?
Je crois, pour ne rien céler, que nous n'accepterons pas en bloc ce que
le maître nl'us apporte ou nous restitue. L'œ uvre de Romains est de vant
nous qui proclame: occupez-vous moins de faire comme li dit, que de
faire, selon votre loi, comme il fit. Voyez comme il se cherche et se
trouve, comme il triomphe seul de lui-même, comme il monte en se
libérànt des attaches primitives, comme il réalise enfin son ordre.
Allez, et si quelque jour il semble que vous soyez loin de lui, sur
une autre pente, il saura bien que vous ne l'admirez pas moins, que
vous le respectez peut-être mieux et davantage. Le bon maître qu' il est
vous apprit l'audace; il doit tenir une certaine obédience pour le
contraire de la vénération, pour la parodie de l'amour.
PAUL FIERENS

Témoignage de Suisse
Cet article n'a pas la prétention d'apporter l'opinion de teut un
pays étranger sur Romains, mais simplement Je té~oign~ge. ~'un
groupe de jeunes qui, avant d'embrasser une carn,ère defi!11t1ve,
passent une partie de leur tem~s ~ mus~r, et une ~uJr~ a s_e pass1on1:1er
pour quelques uns de vos écnvams. C est donc 1c1 1~fi01ment _mo_ms
que le jugement d'une autorité et un peu plus qu une aàm1ratlon
individuelle.
Avant la guerre, :1-ous a_vions déjà 1~ Romains, mais part_ielle~en!,
certains d·es nôtres 1'1gnora1ent presque, bref notre commumou n avait
pas encore pleinement conscience d'elle-même. « La Vie Unanime »
circulait parmi nous, éveillant notre curiosité, notre intérêt, mais pas
encore notre enthousiasme.
Puis nos aîné11 glissèrent entre nos mains un exemplaire des
Copains n alors épuisés. Un frisson nous ttarcourut. C'était là temporaire mais d'autant plus intense, notre idéal de vie. C'était là une
forme littéraire qui convenait merveilleusement à notre mentalité.
Enfia quelques exemplaires, trouvés par hasard chez un libraire qui
n'avâit pas manqué d'intuition, produisirent l'effet d'une balle explosive:
de son centre le plus intime à ses plus lointaines extrémités, notre
organisme frémit.
&lt;1

Chaque œuv:e ~ouvelle ~ut_ comme le geste _qui cc_&gt;nfirme un_e
admiration. Adm1ratton, à vrai dire, dont le héros 1gn&lt;!lra1t tout, maIS
ne sont ce pas les plus ferventes et les plus durables ?
En automne 1919, il vint à Lausanne - précédé de Duhamel parler de la poésie moderne: nous bénîmes cette p're.nièae occasion de
posséder son visage. Le lendemain (ou le surlendemain) il consentit à
passer un après-midi parmi nous. Que nous étions fiers de le tenir enfin,
Que nous étions fiers de le tenir enfin. Nous étions émus du privilègeau lieu d'adorer des idoles de notre dieu, portraits médiocres, images
fantaisistes - de partager avec lui la « fondue », de suspendre nos
manteaux le long de la même paroi, de boire le vin tiré au même
tonneau.
La pr.emière partie seule de Donogoo-Tonka avait paru à la N .R.F..
Il lut le conte entier, forgeant à chaque phrase notre jouissance,
comblant notre avidité. Un sens que nous ne connaissions qu'à demi
s'épanouissait en nous, comme une fleur qui s'étale ...

77

�PH. KOURTH

TÉMOIGNAGE DE SUISSE

** *

ramassée. Il tempère ce besoin de communion avec l'uaiversel ou
l'absolu, au fond mystique et maladif, avec tout ce que l'existence
actuelle a mis en nous d'esprit critique et de méfiance, qui sous
empêchent d'être dupes de nos attendrissements. Ainsi ce lyrisme
premier et essentiel (et nécessaire), qui contient des chimères, de
l'idéalisme, de la souffrance, est contenu par une ironie, un «concrétisme»,
une joie de vivre. Maître de son bouillonnement intérieur, le dominant
(condition indispensable), Romains ray onne de joie, d'optimisme, de
tendresse discrète et généreuse. Balayant le médiocre, l'artificiel,
l'inanimé, il crée la vie et l'action. Ayant retrouvé une sorte de naïveté
et de simplicité subtiles, il se découvre un monde neuf, immense.

Pourquoi Romains sous une telle auréole ? L'âme contemporaine,
une nouvelle façon de sentir et de comprendre la vie nous passionne :
les personnages de Romains et lui-même nous éclairent, en qui vibre
une âme tissée de fibres si caractéristiqües du XXm• siècle.
Au milieu du confus chassé-croisé des idées, des théories, des
divergences, nous cherchons le courant qui semblelemieuxsymDoliser
notre époque : l'œuvre de Romains forte et claire nous sollicite encore
à cet égard. Elle nous émeut comme la vue d'un édifice ju,qu'alors
inconnu, conçu selon nos nouveaux gotlts et satisfaisant nos nouveaux
besoins. En deux mots nous y avons puisé l'approbation que peut
donner un moraliste et les jouissances que procure un artiste.
*

* *

On parle beaucoup d'une renaissance classique au milieu de la
confusion actuelle. On la dé5ire, on la pressellt, mais l'on n'y voit pas
toujours clair. En effet, les efforts semblent épars a s'approcher du but.
Celui-ci apparaît d'ailleurs brouillé, dans le lointain, le t errain est semé
d'obstacles déconcertants. Aussi ceux qui y tendent s'écartent souvent
les uns des autres selon leurs audaces ou leurs ressources particulières.
Quand à force d'attention l'esprit saisit enfin le sens et la portée d'une
direction, il se fixe et se repaît de la solution découverte. Ainsi Romains
nous retient, affirmatif et obstiné.
Le problème qui se pose est touffus : pour atteindre cette forme
littéraire ( qu'il est convenu d'appeler un nouveau classicisme) où
l'Europe d'aujourd'hui enfin dépouillée de son inCJuiétude se complaira
comme en son symbole, il ne suffit pas de pasticher un vieux siècle
classique. Non, ce qu'il faut, c'est posséder la richesse et la complexité
d'une âme moderne, prendre conscience en une seule vision de cette
richesse et de cette complexité, et les ayant ordonnées, en imprégner
la matière littéraire: alors l'œuvre sortira telle que nous la souhaitons.
Il nous semble que Romains possède cette richesse, qu'il a eu la force
d'imposer l'harmonie aux passions, aux élans qui se disputent nos cœura
modernes.

Un thème unanimiste est au centre de tous ses développements
littéraires, parce que mieux qu'individuellement, par le groupe on
pénètre la joie, la vie, on les perpétùe, on fait« cette expérience de
l'éternité » dont Romains est si avide. En appelant à la conscience les
groupes vrais et profonds, l'unanimisme est créateur d'action et d'ordre.
Sur les qualités de l'âme se moulent les qualités du style. A l'amout
du concret correspond ce qu'on pourrait appeler· le concrétisme dea
images. Images oh-tenues uniquemeRt par l'assemblage de mots concrets
et de verbes exprimant une action, qui suggèrent plus directement la
vie réelle.
A l'homme vibrant qui se domine correspond une langue nerveuse
~ui .s e dompte ; elle jette aux yeux la vision lumineuse ou au cœur
l émotion neuve.
Nous nous penchons pleins de ferveur sur l'œuvre de Romains,
parce qu'à son contact notre âme moderne vibre, notré esprit moderne
jouit, nos yeux modernes sont rassasiés.
Lausanne, février 1923.

PH. KOURTH

Comme un grand nombre d'écrivains actuels - Duhamel, Girau
doux, Salmon entre autres, poètes ou prosateurs, Romains est
essentiellement un lyrique. Lyrique qui veut exalter non le moi des
romantiques, mais la vie universelle, concrète et -terrestre, la vie
complexe, immédiate, et l'Htion qui en est la manifestation la plua
brute. Si ce lyrisme qui pousse à un besoin d'embrasser tout l'univers
n'est pas enrayé par un contre-poids nécessaire (ironie, certain
scepticisme, cynisme, esprit d'aventure, préoccupations esthétiques),
il provoque un déséquilibre, une mélancolie, si éloignés de cette
plénitude qui ne se trouve que dans l'ordre et la mesure.
Romains a su éviter l'écueil, il a eu la puissance de réaliser cet
équilibre qui le fait apparaître éclatant de santé, de force, de sympathie

79

�WALDO FRANK

La vie américaine de Jules Romains
He is herc in two ways which together make the One that will always
be associated with his name. The one
way is the litera!, the literary : and
here the limitations of American readers impose strict limits. America is
not qui te yet a people of 110,000,000 :
someone has called us a « state of
mind » : I once said that we were a
«promise». Howsoever, among these
myriad brains there are pathetically
few with a genuine sense of literary
values. And even of this small number (the brain cells of our colossal
body), there is the mere fragment that
reads French. But this small group,
alone not barred from reading JuJes
Romains, knows him unanimously
and has a sense of liis riçhtful place
among French writers w1ch yerhaps
is clearer than bis recognition m
France. It is a small group - but it
has good eyes.
This is the « nô~inalistic » place
among us oî Romains and of his associates - to borrow the good old terms
of Anselm and of Abelard. Realistically, his place in our spiritual and
literary life is vastly greater and far
exceeds the limits where his name is
known. W e are fond of saying hete,
that the true father of•Unanimisme is
W alt Whitman. Whitman is the lyric
prophct of Unanimisme. We «Ise
sang as he did the divinity of crowds,
the reality and inherency of groups ?
And his vaticination was not figurative, not ethical, not economic. Whitman undoubtedly was moved by the
organic vibrance of ferry-boat and
stage-coach, of hospital-ward and cavalry-brigade and funeral and church.
If you analyse his great poem, you
will find that in large measure the
density of his forms is due to his evocation of these neo-archaic bodies :
in large measure his resthetic relies

80

Romains se présente à nous par
~eWI: voies qui n'en font qu'une,
1 Unique, laquelle portera toujours
son nom. D'abord il se présente à nous
littéralement, littérairement : et ici
l'esprit restreint des lecteurs américains impose de sévères restrictions.
L'Amérique n'est pas encore, comme
on pourrait le croire, un peuple de
110.000.000
d'habitants : quelqu'un
nous a appelés un « état d'esprit».
J'ai dit un jour que nous étions une
« promesse ». Cependant, parmi ces
myriades de cerveaux, il est émouvant
de voir comme il y en a peu qui aient
un J;&gt;ur sens des valeurs littéraires.
Et c est même un simple fragment de
ce petit nombre (les cellules cérébrales de nol!·e corps colossal) qui lit le
français. Mais ce petit groupe, le seul
qui puisse lfre Jules Romains, est unanime à le connaître et a le sens, peutêtre plus clair qu'en France, de la
place qui lui est dûe parmi les écrivai~s _français. C'est un petit groupe,
mais 11 a de bons yeux.
Telle est parmi nous la place « nominaliste» de Romains et de ses compagnons, pour emprunter les bons
vieux termes d'Anselme et d'Abélard,
D'une ma1iière réaliste, sa place dans
notre vie spirituelle et littéraire est
bien plus vaste et dé~asse de beaucoup les limites jusqu où son nom est
connu. On aime bien dire ici que le
vrai père de !'Unanimisme est Walt
Whitman. Whitman est le pro~hète
lyrique de !'Unanimisme. Qui d autre
chanta comme il le fit la divinité des
foules, la réalité et l'existence en soi
des groupes ? Et sa prophétie n'était
ni symbolique, ni morale, ni économi&lt;JUe. Whitman, sans aucun doute,
etait remué par le frémissement organique du bac et de la diligence, de la
salle d'hôpital, de la brigade de cavalerie, de l'enterrement et de l'église.

LA VIE AMÉRICAINE DE JULES ROMAINS

upon the dimensionality of groups :
in large measure the lyric mass of bis
voice is volumed and sustained by
this same intuition, of the voluminous
lives about him. But of course, it was
never more than an intuition, unconscious, evanescent. Yet, if this be so,
you will understand why Jules Romains and his friends, realistically,
are a great part of ourselves. America
has been unable to continue the heritage of Whitman. Our group life is
still almost as inchoate as in 186o :
our activity of individual life is still
almost as anarchie. W e have not
groups, but herds. It was but natural
that France, the land of groups, the
land where almost alone in Europe
the individual atoms have combined
into complex, higher organisms,
should realise the superb prophecy of
our poet: should give it that actual
being in experience which is resthetic
form.
But I am convïnèed that American
writers await merely an adequate
translation and presentment of Jules
Romains - a Bazalgette - to recognize in him one of their dominant
unconscious masters. Much in France
that we love is outside ourexperience:
Gide, for instance, or Valéry or
Proust. Romains is so dee:ply an expression of our potentiel life - of the
inevitable direction of our cultural
growth - that even such American
writers as have never read im are
unconsciously his debtors. I might
cite such significant recent works as
the Spoon River Anthology of E. L.
Masters - the erection into extended
form of a town graveyard : or the
Winesburg, Ohio - Sherwood Anderson's most significant work - in
which the writers are foreever straining beyond the individual voices
whi,ch they alone know how to use,
to give articulation to the inchoate
group-soulofthe town. To such works
as these, the knowledge of Romains
would have been a godsend. For
what they lack precisely is that ratio, na! leverage of the cônscious mind
whereby the intuitions and~ecstacies

81

Si vous analysez son grand poème,
vous trouverez que la densité de ses
formules est due, en grande partie, à
son évocation de ces êtres néo-archaïques ; en grande partie son esthétique
repose sur la spatialité des groupes ;
en grande partie la masse lyrique de
sa voix doit son volume et son soutien
à cette même intuition des volumes
vivants qui l'entourent. Mais, naturellement, ce n'était jamais plus qu'une
intuition, inconsciente, évanescente.
Si l'on admet qu'il en soit ainsi, on
comprendra pour9,uoi Jules Romains
et ses amis sont, dune manière réaliste, une grande partie de nous-mêmes. L'Amérique a été incapable de
prolonger l'héritiige de Whitman.
Notre vie de groupes est presque encore aussi embryonnaire qu'en 186o ;
notre activité dans la vie individuelle
est presque anarchique. Nous n'avons
pas de groupes, mais des troupeaux.
Il n'était que naturel que la France,
le pays des groupes, le pays presque
le seul en Europe où les atomes individuels se sont combinés en de complexes et supérieurs organismes, réalisât la superbe prophétie de notre
poète et lui donnât cette existence
réelle qui est la forme esthétique.

Et je suis convaincu que les écrivains américains attendent simplement
une traduction et une présentation
adéquates de Jules Romains (un Bazalgette) pour reconnaître en lui un
de leurs maîtres par lequel ils sont
inconsciemment dominés. Bien des
ouvrages que nous aimons en France
sont hors de notre expérience : Gide,
par exemple, ou Valéry ou Proust.
Romains est si profondément une expression de notre vie potentielle, de
l'inévitable direction de notre développement intellectuel, que même tels
écrivains américains qui ne l'ont jamais lu sont inconsciemment ses débiteurs. Je pourrais citer tels récents
ouvrages significatifs comme : the
Spoon River Antholog_y de E. L.
Masters (l'extension d un cimetière
citadin), ou the Wtnesburg Ohio
l'ouvrage le plus signific:itif; de: Sherwood Andersont~dans~ tlesquels_! les

�WALDO FRANK

of the soul are formed into enduring
literary art.
And here, though I do not mean to
brillg my own wor~ even remotely
into a discussion of hterature, I must
testify to the great heartening and
strength which my knowled_ge of Romains has brought me. I d1scovered
him in 1916. And since those days,
when with a passionate sense of revelation I scoured the New-York bookshops for every word of his that I
could find he bas been to me ,nourishment ~nd a guide. For in him, I
discovered that alchemy of primitive
elemental uncreated stuffs into bard
pure forms, which is- the gold of art.
Y es : Jules Romains and Vildrac
are in our air. It would re9.uire the
technique of Mort de Quelqu'un. to
trace how this creating and expandmg
life works among our spiritual forces.
WALDO FRANK
Darien, Conn. December

1922.

HERBERT READ

écrivains ont sans cesse fait effort
pour dépasser les voix individuelles
qu'ils savaient seulement employer,
afin de donner son articulation à la
naissante âme collective de la ville.
La connaissance de Romains eut été
providentielle à de telf ouvr~~es. Car
ce qui leur manque, c es~ prec1sfme~t
ce rationnel coup de levier del ~spr~t
conscient au moyen duquel les intuitions et l~s transports de l'âme sont
fondus en un art littéraire durable.
Et maintenant, bien que je n'aie
pas l'intention d'introduire, si peu
que ce soit mon œuvre personnelle
dans une discussion littéraire, J"e dois
attester ~ue la connaissance e Romains m apporta un grand courage
et de la force. Je le découvris en 1916
et, depuis ce temp!, !J.Uand, ayec_ le
sentiment passionne d une revelahon
j'écumais les librairies de New-York
r.our y trouver le moindre mot de lui,
il a été pour moi une nourriture et un
guide Car en lui j'ai découvert dans
de rudes et pures formes, c~tt~ ~lchimie de materiaux bruts, ,1&gt;rtm1hfs et
élémentaires qui est le tresor de l'art.
Oui Jules Romains et Vildrac sont
dans ~otre air. Il faudrait la technique de Mort de Quelqu'un pour montrer comment cette vie créatrice et
dynamique travaille dans nos forces
spirituelles.
·
Trad. par Andrée JJ11tier.

82

Jules Romaîns et l'Angleterre
Any account of the influence of
Jules Romains in England must be in
the nature of an estimate rather than
a record. I think the first general notice of any of his writings in an English rev1ew was given by Mr F. S.
Flint in 1912 (Tlu Poetry Review, vol. 1
n° VIII). Mr Ezra Pound wrote about
him some months later in The New
Ag-e, and I myself published an essay
in Art and Let/ers in 1918 (vol. II,
n° 1). Ail thest! introductory articles
appeared, as one would expect, in
periodicals almost eii;clusivefy devoted to the interests of « les jeunes i..
Recently, however, the Times Literary
Supplement, representing our more
dignified literary interests, has devoted some attention to M. Romains'
work, and appreciative reviews of his
later books have appeared as a matter
of course. The recent critic of Lucienne, however, seemed rather wilfully to ignore the wonderful delicacy
of that psychological romance.
A translation of Mort de Quelqu'un,
by Desmond Mac Carthy and Sidney
Waterlow, appeared in 1914 under
the title of The Death of a Nohod'}I. It
met with a good deal of appreciation,
but it did not run into more than one
edition - perhaps it was overwhelmed by the distraction of the war.
I have not met with any other renderings of M. Romains'work, except the
translation by Miss Helen Rootham
of a few of h1s poems which appeared
in Art and L,tters in 1919 (vol. 1I n• 2).
But if the record of Jules Romains
in England is up to the present so
bare, r think that in the future it will
be different. In England the work of
a foreigner has to contend with
strong prejudices. In the first place,
the Eng1ish publishers are tàe most
craven set of commercial bagmen

83

Tout compte-rendu de l'influence
de Jules Romains en Angleterre doit
être plutôt de la nature d'une évaluation que d'un compte exact. Je crois
que le premier avis public, dans une
revue anglaise, de quelques-uns de
ses ouvrages, fut donné par Mr F. S.
Flint en 1912 (The Poetry Review, vol.
1, n• VIII). Mr Ezra Pound parla de
lui quelques mois après dans The New
Ag-e, et 1e publiai moi-même un essai
dans Art and Lelters en 1918 (vol. II,
n• 1). Tous ces articles d'introduction
parurent, comme on pouvait s'y attendre, dans des périodiques l?resque
exclusivement dévoués aux tntérêts
des« jeunes». Récemment cependant,
le Times Literar.7 SupplemenJ, représentant ce que nous avons de plus
littérairement solennel, a consacré
quelque attention à l'œuvre de M.
Romains, et des compte-rendus compréhensifs de ses derniers livres ont
paru tout naturels. La récente critique de Lucienne cependant semblait
plutôt ignorer à dessein la merveilleuse délicatesse de ce roman psychologique.
Une traduction de Mort de Quelqu'un
par Desmond Mac Carthy et Sidney,
\tVaterlow, parut en 1914 sous le titre
The Death of a Nohody. Elle rencontra
beaucoup de succès, mais elle ne dépassa pas une édition - peut-être futelle étouffée par le souci de la guerre.
Je n'ai pas rencontré d'autres traductions de l'œuvre de Romains, excepté
celle, par Miss Helen Rootham, de
quelques-uns de ses poèmes qui parurent dans Art and Letters en 1919 (vol.
II, n• 2).
Mais si le bilan de Jules Romains
en Angleterre est, jusqu'à présent, si
pauvre, je crois qu'a l'avenir il en sera
autrement. En Angleterre, l'œuvre
d'un étranger doit lutter contre de

�HERBERT READ
that ever impeded culture. To some
degree they are excused their lack of
enterprise by the indifference of the
reading public at large : in England

the number of intelliient people, who
interest lhemselves 10 modern developments in art and literature is extremely small. This is probably due
to the disproportionate influence of
the universities of Oxford" and Cambridge. These two cseats of learning &gt;
almost monopolise the higher educaùon of the country, and tend to produce a soci,,J rather than a eu/Jurai
tyfe. Good breeding includes beauùfu manners and a capacity to endure
a cold ~ tub &gt; every morning of the
year, but it does not necessarily im,ply
a knowledge of literature and pamùng. Remember, too, the English
tcmperament : an Englishman is
ashamed to be seen reading a volume
of poetry. In the train he will bide it
within a copy of The Sporli•z Times.
But the art of Jules Romains will
in time overcome even these circumstances, and I think in all probability
that bis triumph will come via the
thea1re. The English public, despite
the terrible post-war débauch of sentimentality, still retains its traditional
regard for the drama, and if there are
very few good plays to be seen in
London now, it is largely because
there are very few good plays written.
The theatres are also in the possession
of stupid financial speculators, who
neglect its possibiliùes. But there is
an unsatisfied need for good drama,
and the supply of native plays not
being equal to his demand 1 we shall be
compelled to go abroad. Wnen that day
cornes, such plays as L'Armù dans la
Ville Cromedeyre-le-Vieil, and M. le
Tro11Ldeç (this latter a comedy of true
Jonsonian «humours&gt;) will play in important part in our dramauc history.

I cannot honestly say that so far
the fiction and poetry of Jules Romains has had much infltlence in Engla.nd. E11r&lt;&gt;je was greeted with an
appearance of entbusiasm1 and M.
Romains is certainly not w1thout his
fervent disciples. But I can see little

vigoureux préjugés. En premier lieu,
lee éditeurs anglais sont la bande la
plus couarde qui jamais étouffa la
culture. A quelque degré, leur manque
d'initiative est excusé par l'indifférence de la masse des lecteurs : en
Angleterre1 le nombre des gens intelligents qui s'intéressent aux mouvements modernes de l'art et de la littérature est extrêmement petit. Ceci est
probablement dtî à l'influence disproportionnée des Universités d'Oxford
et de Cambridge. Ces deux centres
de culture monopolisent presque l'éducation supérieure du pays, et tendent à produire un type plutôt social
qu'inteflectuel. La bonne éducation
comprend les belles manières et le
pouvoir d'endurer un tub froid tous
les matins, mais elle n'implique pas
nécessairement la connaissance de la
littérature et de la peinture. Rappelez-vous aussi le tempérament anglais:
un Anslais est honteux qu'on le voie
lire un volume de poésie. Dans le
train, il le cachera dans un exemplaire
du Sportinz Timt1s.

JULES ROMAINS ET L'ANGLETERRE

positive effect on our literature. But
then we have very little literature to
b~ affected. If we do experience a
renaissance in the near future (and I
am not without ho{le) than I am confident that the fertile technical experiments of Jules Romains, the consistent modernity of his outlook, and
the beauty and firmness ofhis writing,
will contribute largely.
HERBERT READ

que, jusqu'ici, _les r~mans et la poésie
de Jules Romains aient eu beaucoup
d'influence en Angleterre. Europe fut
salué avec un semblant d'enthousiame
et M. Romains n'est certainement pas
sans de fervents disciples. Mais je
n'en peux voir que peu d'effet positif
sur notre littérature. Seulement, en ce
moment il n'y a presque rien dans
notre littérature qui puisse être influencé. Si, vraiment, nous faisons
l'expérience d'une renaissancl: dans
le prochain avenir (et je ne suis. pas
sans espoir) alors je suis convamcu
que les fertiles expériences techniques de Jules Romams, la modernité
logique de sa vision et la bea~té et
la fermeté de son style y contribueront.
Trad. par Andrée H11lier.

.Mais, en son temps, l'art de Jul1:s
Romains triomphera, même de ces
circonstances, et je crois qu'en toute
probabilité son triomphe lui viendra
par la voie du théâtre. Le public anglais, malgré la terrible débauche de
sentimentalité d'après-guerre, 6arde
encore sa traditionnelle considération pour le drame, et s'il y a très peu
de bonnes r,ïèces à voir maintenant it
Londres, c est, pour beaucoup, parce
qu'il y en a très eeu d'écrites. Les
théâtres sont aussi la possession de
spéculateurs financiers stupides qui
en négligent les possibilités. Mais il
existe un besoin non rassasié de bon
drame et l'offre nationale n'étant pas
egale à la demande, nous serons contraints d'aller chercher à l'étran~er.
Quand ce jour viendra des pieces
telles que L'Armée dans la Ville, Cromedeyr,-le- Vieil et M. le Trowl,adu
(cette dernière, une comédie de véritable « humour&gt; jonsonien) joueront
un rôle important dans notre histoire
dramatique.
Je ne peux pas sincèrement dire

85

�' .

STEFAN ZWEIG

JOAN ESTELRICH

Jules Romains

Jules Romains et la Catalogne

Jules Romains ist - und wer bestreitet dies noch ? - eine der strerksten dichterischen Krrefte Frankreichs
und dies nicht nur dank einer sprachlichen, einer rytmischen Begabung,
sondern auch aus einem prachtvollen
selten _klaren, ~elten energischen
Kunstwillen. Seme ungewœhnlich
scharfe, rapide Intelligenz ( die strerker ist ais die sonst lyrischen Dichtem erlaubt ist) dominiert und unterwirft die starke Phantasie : er weiss
immer im Schaffen was er will und
vor allem : er kann was er will. Niemals ist er das Opfer eines Einfalls
Gefangener eines Traumes, der blos~
passive Dichter - immer bleibt er
dank jenes leuchtenden Intellects Herr
und Meister seiner Kunst und wie ein
Feldherr erobert dieser siegweise
Willen Provinz nach Provinz. Dieses
Mamnliche liebe ich an ihm sehr :
selbst seine Traüme haben noch Willenskraft, seine Phantasien Lebensblu_t. Mit ihm verglichen, haben die
meisten andern Dichter die Bleichsucht und die Sentimentalitret unbefriedigter 1·unger Mredchen: man
muss selbst eicfenschaftlicher Intellectueller und Fanatiker der Wirklichkeit sein, um diesen wachen Traümer
ganz zu verstehen.
STEFAN ZWEIG

Jules Romains est - et qui le conteste encore ? - une des forces les
plus puissantes de la France littéraire
et ceci non seulement par ses grands
dons rythmiques et techniques, mais
av~~ tout grâce à sa superbe volonté
artistique (rare en telle clarté, rare
e1;1 telle énergie). Son intelligence rapide et excessivement claire (plus
claire qu'il n'est permis en général à
un poète lyrique) domine et maitrise
son imagination puissante : il sait toujours en créant ce qu'il veut et il
peut toujours ce qu'il veut. Jamais il
n'~st vi~tim~ de s?n i~agination ou
P.nsonmer dune revene - toujours
il reste, grâce à son intelligence artistique et lumineuse, maître de son art
et par cette volonté il conquiert
comme un général un domaine, une
province de l'art (poésie, drame, roman) après l'autre. J'aime beaucodp
en lui cette virilité, - même ses rêves
ont encore de la sève et de la volonté
ses imaginations un sang rouge et vi:
vant. Comparés à lui la plupart des
autres poètes semblent souffrir de
l'anémie de ces jeunes filles qui sont
leur public, tandis que pour aimer et
pour comprendre Romains il faut être
soi-même intellectuel passionné et fa.
natique de la réalité.
Trad, par l'auteur.

Pocs mesos ahans de la guerra, ja
fa mes de nou anys, un excel-lent

esperit de casa nostra, M. S. Oliver,
comentava al diari c La Vanguardia&gt;
de Barcelona la munior d'escoles literàries que venia produint la complicaci6 de la vida moderna. - Cinquanta escoles, en trenta anys, i només a França, en una sola llengua ! exclamava. Conreu artificial de la
inquietud - aqui també predicada, per la sola inquietud ! I el nostre
Oliver, que també era un conservador
escèptic, repetia amb Renan : - Tanta febre, tant afanyar-se per a canviar
d'error? Què en restarà de tantes
escoles?
En aquell article volander vaig
llegir per primera vegada el mot unanimisme, c amb la seva literatura collectiva &gt; i el nom august de Jules Romains, camb les seves proclamacions»·
D'aquelles cinquanta escoles non'hiha
rastre apenes. De les poquissimes que
han reeix.it, l'unanimisme n'és una.
Dels pocs noms que s'ha.n salvat, el
de Jules Romains és principal. Els
unanimistes han triomfat pel valor
individual de cadascù, pero també
pel contingut de la doclrina que els
ajuntava. Es que llur didàctica s'apoiava en una realitat social ; és que llur
estètica portava intimes virtus. I aiXi
suraren com a comunitat poetica ; i
ai:xi s'ha extès l'unanimisme, França
enllà, per Suissa i per Anglaterra,
fins a l'Escandinàvia.
L'agitaci6 moderna aglomera les
criatures humanes. Podia naturalment
preveure's una forma d'art que prengués per objecte la vida col-lectiva.
Podia preveure's l'artista que posés
en una ànima col-lectiva l'interès que
posem de costum en una ànima individual. Novetat? Novetat, absolutament, no. Animar corn un sol ésser

Quelques mois avant la guerre, il y
a maintenant plus de neuf ans, un
excellent esprit de chez nous, M. S.
Oliver, commentait dans le journal
« La Vanguardia » de Barcefone, le
foisonnement d'écoles littéraires auxquelles donnait naissance la complication de la vie moderne. « Cinquante
écoles en trente ans ! et rien qu'en
France ! dans une seule langue ! &gt;
s'écriait-il. « Témoignage artificiel de
l'inquiétude pour l'inquiétude ! prêchée aussi parmi nous - &gt;. Et notre bon Olh,er, conservateur et sceptique, répétait avec Renan: « Tant de
fièvre, tant d'affairement pour changer d'erreur l Que demeurera-t-il de
toutes ces écoles?&gt;:
C'est dans cet article que je lus
pour la première fois le mot unanimisme « avec sa littérature collective&gt;
el le nom auguste de Jules Romains
c avec ses proclamations&gt;- Des fa.
meuses cinquante écoles, à peine s'il
reste trace ! Mais parmi le petit nombre de celles qui ont réussi figure
l'unanimisme. Parmi les rares noms
qui ont survécu, celui de Jules Romains est le plus marquant. Les unanimistes ont triomphé grâce à leur
valeur individuelle, sans doute, mais
grâce aussi au contenu de la doctrine
qui les réunissait. C'est que le fondement de leur didactique était une
réalité sociale ; c'est que leur esthétique comportait une intime vertu. Et
c'est pourquoi leur communauté poétique a duré ; c'est pourquoi, par delà
la France, la Suisse et l'Angleterre,
l'unanimisme s'est propagé jusqu'aux
pays scandinaves.
L'agitation moderne entraine les
agglomérations humaines. On pouvait
naturellement prévoir une forme d'art
qui eftt pour objet la vie collective.
On pouvait prévoir l'artiste qui don-

86
4

.,

�JOAN ESTELRICH

una muni6: de gent,: una naci6,~un'poble, una c1utat, un cos d'exercit aixo s'ha fet en tots temps. Pero manc_ava ta! volta que aquesta obra poèhca s'exercis en forma reflexiva 1 del
tot intencionada.

nerait à l'âme collective tout l'intérêt
qu'offre ordinairement l'âme individuelle. Nouveauté? Dans toute la rigueur du terme, non. Animer comme
un seul. être un groupe d'individus,
une nation, un peuple, une ville, un
corps d'armée, cela s'est fait en tout
temps, mais il manquait à une telle
œuvre poétique une forme réfléchie
et parfaitement intentionnée.

Per qué l'unanimisme ha triomfat?
Fàcil és respoi;idre : Par la mateixa
r~6 que s'a~anten totes les construcc1ons, no edificades en la sorra, sin6
en la st&gt;lida realitat. Es a dir : perquè
é,~ un~ forma de l'art e~ern ; perquè
s n1:sp.1ra, pre~ent!!er ~bJecte la caractenstica social d 'avm, en les linies
essencials de l'art clàssic de tots els
temps. El seu perill està em el sistema,
que porta sovint a una arbitrarietat
extra-humana. D'on s'en deriven errors de psicologia i deformacions de
la realitat. D'on s'en deriva també
l'excés de detalls, fins a diluir-se
massa la materia poètica. Podem conce~ir, pero, en gràcia a l'obra acompl~da, un vot de confiança a l'unanimisme.

Pourquoi l'unanimisme a triomphé?
La réponse est aisée : pour la même
raison qui fait que durent les constructi9ns édifiées non sur le rêve mais
sur la solide réalité. Autrement dit
il a triomphé, parce que c'est un~
f~rm~ de l'art étern.cl _; parce qu'il
s msp1rc des caract~nstiques sociales
d'aujourd'hui et qu'.il en fait son objet, en restant dans les lignes essentielles de l 'art classique de tous les
temps. Le seul danger pour lui, c'est
le système qui dérive souvent vers
l'arbitraire et le non humain. D'où
les erreurs psychologiques et les déformations de la réalité. D 'où aussi
l'excès de qétails qui finit par noyer
la matière poétique elle-meme. Mais
en considérant l 'œuvre accomplie,
nous pouvons pleinement accorder à
l'unanimisme un vote de confiance.

Mes parlem, coicretament, de l'art
persona! de Jules Romains. La sevaa
obra, tan diversa i matisada, s'ha im~osat lentam_ent pero solida. Una qualitat excel-le1x en tota· ella : la seguretat. El nostre poeta podria pendre
per lema el vers de Leonardo : « Vogli sempre poter quel que tu debbi. &gt;
Sab el que vol, sab el que pot, sab el
que deu fer. Mostra, en tota l'obra,
la senyoria sobre si mateix i sobre la
propiaart. _Sembla contenir-se sempre
pcr_ a dommar el tema, perquè no li
fugm les idees, per a triar lliurement
els mots a cada instant.
La seva art, doncs, és la més 01?_0sada a l'art del poeta natural, a 1 art
de la &lt; paraula viva &gt; del nostre Maragall. Jules Romains no s'abandona
mai à la inspiraci6; ans bé, la regeix
sempre. No es deixa dominar mai
pels mots, ans bé, els tria i els compon a son albir. Es un artifex, un meravell6s artifex, amb els millors recursos de l'artificiositat i la mixtificaci6. Sostenia el nostre MaraRall que
només en la sinceritat i en I aband6
podia crear cl pœta. Jules Romains
demostra, pel contrari, que també la

Examinons maintenant l'art personnel de Jules Romains. Son œuvre,
si diverse et si nuancée, s'est imposée
lentement, mais solidement. La qualité dominante en est la sûreté et
notJ:e poète pourrait prendre comme
devise le vers de Léonard : &lt; Vogli
sempre poter quel che tu debbi. &gt; (1)
Il sait ce qu'il veut ; il sait ce qu il
peut; il sait ce qu'il doit faire. Dans
toute son œuvre éclate la maîtrise de
soi-mème et la maitrise de son art.
On croit sentir en lui une tension
continuelle pour dominer son sujet,
pour empêcher les idées de s'éparpiller, pour choisir librement des mots,
à tout instant.

(l) Que tu veui lies toujours potn·oir ee
que tu dois.

88

JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

mixtificaci6 pot ésser creativa. Pcrtany la seva lirica a la tesria de l'engany conscient, sistematisat per medi
d'una tècnica àgil i segura. El pœta
no és, aqui, un suggestionat, sin6 un
suggestionador.
Si Jules Romains ha tocat amb
emoci6 i sapièn-cia moites cordes de
la lira, també s'ha extès i complagut
- corn saben - en els aitres genres
literaris moderns : teatre i novcl-la.
1 dintrc la novel-la, la uovel-la colnica. Era natural que l'unanimisme,
per la seva universalitat, s'incorporés
el riure. El riure esdevenia l'experiment decisiu. L unanimisme era mort
si fracassava rient ; si sabia riure,
l'unanimisme estava salvat. Celebrem
de tot cor aqucst triomf. La Ciutat
futura f6ra insoportable abandonada
a la ferotgia dels agrupaments. Per a
equilibrar la fretura dels misticismes
col-lectius, calia cl ~ai deslliurament
del riure, la « gaia c1ència &gt; del riure.
Em sembla almenys curi6s remarcar aquest aspecte de l'unanimisme,
que pertany sercer a Jules Romains.
B. Crémieux ha so~tinçut una tesi
brillant sobre el seu sentiment comic.
Jo em permetré pendre peu d'aquesta
lesi de Crémieux, per a exposar els
meus punts de mira.
Quin riure ens ha ensenyat el tempcrament humà i liric de Jules Romains ? El pœta és home d'ulls blaus
- aquclla blavor de ce!, dels primilius flamencs, - pero de cara ampla,
de fermes linies facials. L'ensomni de
l'esguard contrasta amb la duresa del
rostre. Perl&gt;, tot i el coutrast, no en
resulta un rostre absurd, sin6 especialment, particularment harmonie.
Aixi el caràcter del seu sentiment comic, el quai fluctua entre Flandres i
el Mitjorn, abraçant tot el cos de la
França eterna. Del cel angèlic i les
esbojarrades kermesses del Nord, a
la llum, la claredat de perfils i els
forts repassos del Sud, mullats en vi
vcrmelf.
Primera condici6, doncs: un comic
pur. Segona: un comic «nostre :».
Tercera: un comic sense objectius
extra-comics. Volem dir que el comic

Son art est donc aux antipodes de
l'art du poète «naturel&gt;, de l'art de
la « parole vivante» de notre Maragall. Jules Romains ne s'abandonne
jamais à l'inspiration; il la gouverne
toujours. li ne se laisse jamau entrainer par les mots ; il les choisit et les
groupe à sa guise. C 'est un artiste,
un merveilleux artiste, qui possède
toutes les ressources de son métier, y
compris la mystification. Notre Maragall prétendait que c'est seulement
dans la sincérité et l'abandon que le
poète peut créer. Jules Romains démontre le contraire ; il prouve que
la mystification elle-même peut être
créatrice. Son lyrisme est lié· à la
théorie du mensonge conscient, érigé
ensystème, grâce aux ressources d'une
technique agile et sûre. Sur le poète
n'agit aucune suggestion ; la suggestion, c'est de lui qu'elle émane, au
contraire.
Si Jules Romains a su faire vibrer,
avec non moins d'émotion que de
science, bien des cordes de la lyre, il
s'est exercé et complu, comme on le
sait, aux autres genres littéraires
modernes : théâtre et roman.
Dans le roman, c'est le comique
~u'il a choisi. Il était naturel que
1unanimisme , dans son universalité,
s'incorporât le rire. Le rire était pour
lui l'expérience décisive. L'unanimisme était mort s'il y échouait; s'il savait rire, il était sauvé. Célébrons de
tout cœur son triomphe. Livrée à la
férocité des groupements, la Cité future deviendrait insupportable. Pour
y tenir en balance la rigidité du mysticisme collectif, il fallait la joyeuse
liberté du rire, la « gaia sciencia:,; du
rire.
Il me semble tout au moins curieux
d'attirer l 'attention sur cet aspect de
l'unanimisme, qui appartient en propre à Jules Romains. Son sentiment
du comique a servi de prétexte à B.
Crémieux pour défendre une thèse
brillante sur laquelle je m'appuierai
pour exposer mes propres points de
vue.
Quel rire nous a appris le tempérament humain et lyrique de Jules Ro-

89

�JOAN ESTELRICH

de Jules R-0mains no resulta pueril
corn cert .«humour&gt; britànic, estèrilme~t achma_tat a casa nostra. Ni és
cl nure satir1c de la desolaci6 intima
que fa un rictus forçat per a no esclatar en plor. Niés producte tampoc
de la banalit_at joiosa, que s'engresca
a_mb la prop1a rialla incoherent. Un
nure_ que no amaga agrures pessimistes n_1 reserves mentals ; un riure sense
finahtats . morals : un riure, en resum•
que no t e r~s que veure amb el « ridend~ corr1guntur mores&gt;. Hem dit
tambe un riure « nostre &gt;. Es a dir :
q:ue pertany a la nostra Europaessenc!al, la Europa humanista i comprensiva de Rabelais, hoste de Montpeller·
seiz~r de dinades famoses, begude~
a .010, llati mac~r!oni~ i paraules
~xudes. La trad1c16 d aquest riure
:trnb:t ~ns a les portes de casa nostra,
1 _avu1 s ~xpressa per exemple en els
nmots. den ,N~gués, &lt;J,Ue mostren el
que hi ha d uruversal 1 unanim en el
nostre. sabor6s barcelonisme. Jules
~omams recull la mateixa tradici6,
1 embolcalla amb una mica d'ensomni
blavis i la refina amb el seu esperit
selecte: Es optimista natural i relatiu.
Vull ~Ir.= que no desespera del proïs'!1-e, ~1 ~1 confia massa. Fi~rem-nos
1o:ptim1sme del doctor Pangloss des~re~ del comentari de Voltaire; l'optimume del doctor. Pangloss despuJJat de la seva candidesa prirnitiva per
la hurla civilitzada de Voltaire.

••*
El llenguatge d'alguns unanimistes
corn Duhamel, ens recorda el del
nostre MaragalJ. Uuanimista abans
del mot, unanimista del carà~ter de
Duhamel, fou el nostre MaragalJ
(186o-1911): Em refereixo al Maragall
àels « Elog1s de la Pœsia i el Poble »
al Maragall de. l'« Oda nova a Barce:
fona &gt; i dels articles- on condensava
la n~stra unanimitat patriôtica. Corn
segu1_a el fervor6s pœta, la marxa de
~a Cu~tat I Aquesta marxa amb els
1deals mconseguits 9.ue floten enl'aire
amb els estimuls mnumerables qu~
brollen de terra, amb les passions que
generen en els nostres pits, amb llur

go

mains? de ce poète aux yeux bleusde_ ce.~e limpidité couleur de ciel des
p~1m1hfs flamands - mais au large
vJSage d'un dessin si ferme ? Quel
co~traste chez lui entre le regard embue de songe et la dureté des traits 1
Cependant ni heurt ni contradictio~
da~s la physi~nom_ie ; mais une particulière, une smgulière harmonie.
Et c'~st là tout juste le caractère
du sentiment comique chez lui, qui
fluctue entre la Flandre et le Midi
et, embrassant le corps tout entier d~
l_a France éternelle, va des ciels angéliques et des débordantes kermesses
du Nord à la lumière, à la pureté de
P!Ofils, _aux: forts.repas du Midi, arroses de vin vermeil.
Ainsi. donc, condition première:
un comique pur. Deuxième : un comique « à nous». Troisième : un comi~ue sans obje~tifs extra-comiques.
~us voulons dire par là que le com1qu~ ~~ !ul~s Romains n'a rien de
la puenhte d un certain humour britannique _que l'on a prétendu stérilement acclunater chez nous. Ce n'est
pas no~ plu_s l_e . rire satirique de la
d_ésolahon mteneure qui se force au
rictus P?Ur ne pas éclater en sanglot..
Il ';le nait pas de la banalité satisfaite
qm e:,_ccite l'incohérence de ses pro:
pres nsées.
_C'est un rëve sans aigreur pessimiste, sa~s réserves mentales; un rire
sans finalité morale,. qui n'a rien de
commun avec le « ndendo COJTiguntur mores». Un rire «à nous» avonsnous dit ; un rire qui appartient en
~ropre à notre. Europe essentielle,
l'E:1rop~ humamste etlargement comprehens1".e de Rabelais, de l'hôte de
Mo~tpelhe_r, maître ès-agapes, beuv~nes, latin n_i~caronique et gaillar~1ses., La tradition de ce rire s'étend
JUS_qu à nos portes mêmes et se tradmt de nos jours, pour ne citer q u'un
ex~mple! dans les « ninots » d'un Nogues qui montrent ce qu'il y a d'universel et d'unanime dans notre savoureux . barcelonisme. Jules Romains
recueille ceJe ~radition, y mêle une
goutte de revene, y introduit le raffinement de son esprit d'élite. C'est un

JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

topada i encara amb les catàstrofes
que occasionen ! Per ella estava sempre apassionat i sempre serè, i somreia enternit al seu plrer i a la seva
dolor. Sempre el trobàrem entre la
multitud dels seus germans, ai:xi en
les grans festes, corn en els grans dols,
acuaint a renovar el seu sentit fratern.
Ell matcix ha ex,Plicat com sentia cl
dcliri triomfal d ajuntar la seva veu,
en una sola aclamaci6, amb les mil
veus de la multitud unànim. Odiava
l'egoisme dels que disfruten tancantse en la fortalesa dels propis murs,
sentint a fora passar el dolor, corn
un riu al peu de la casa. L'horror a
la multitud - que aigu professà després a Catalunya - era per ell un
signe de feblesa moral. Com l'horror
a l'espai és un signe de feblesa.fisica.
« La societat dels homes - digué és l'espai de l'esperit Humà &gt;. Jules
Romains degué reconèixer en aquests
mots una anticiJ&gt;ada definici6 moral
del seu unanimisme.
No desitjo palesar, recordant aquest
fet simpàtic de la nostra historia literària, aquella estulta vanagloria dels
pobles petits que en tot vollen ésser
els primers. Vull indicar només corn
la palpitaci6 universal, l'orientaci6
europea vers uns determinats objectius estètics s'ha expressat també expontàniament a Catalunya. Hi ha un
cas, per cerl, més concret i zairebà
anterior al de Maragall, en la literatura unanimista calalana : Raimond
Casellas, (1855-1910), primer mestre
de la nostra prosa ciutadana d'avui.
Tota l'obra lilerària d'en Casellas té
pcr finalitat expressa, ja del tot intencionada, la vida de les agrupacions,
l'estudi i l'expressi6 dels moviments
de les ànimes col-leclives. « Les multiluds &gt;, posà precisament per titol a
una de les seves obres capitals. I l'altra obra que sosté la seva gloria,
« Els sots ferèstecs &gt;, és per cert una
solida anticipaci6, bellament reeixida,
de la tendència que, dins l'unanimisme de Jules Romains, ha culminai en
« Cromedeyre-le-Vieil ,., El protagonista d'aquesta obra de teatre és un
esquerp vilatge de Cevennes. El protagonista dcls « Sots ferèstecs »,

optimiste naturel et relatif : il ne désespére pas du réel et n'a pas en lui
une confiance absolue. Imaginons
l'optimisme de Pangloss après le
commentaire de Voltaire; l'optimisme de Pangloss dépouillé de sa candeur primitive par la raillerie civilisée de Voltaire.

L'expression de &lt;tuelques unanimis·
tes, Duhamel entr autres, nous rappelle celle de notre Maragall. Unanimiste avant le mot, unanimiste du
genre de Duhamel, voilà ce que fut
notre Maragall (186o-1911). Et ce disant, c'est au Maragall de « Elogis de
la Pœsia i del Pobfe » que je pense,
au Maragall del'« Oda nova a Barcelona,. et des articles où il condensait
notre unanimité patriotique. Avec
quelle ardeur le fervent poète suivait
la marche de la Cité ! Cette marche
avec tous les idéals encore inaccessibles qui flottent au-dessus de nos têtes,
et les ferments qui sourdent de la
terre el les passions déchaînées dans
nos cœurs, leurs conflits et les catastrophes qui en dérivent ! Il la considérait, cette marche, il la vivait toujours avec ardeur, toujours avec sérénité et il souriait, attendri, à son propre plaisir et à sa propre douleur.
Toujours nous le trouvions parmi ses
frères, dans les grandes fêtes et dans
les grands deuils, renouvelant sans
cesse le sentiment de sa fraternité.
Lui-même nous a dit comment il s'abandonnait au délire triomphal d'unir, dans une acclamation unique, sa
voix à celle de la multitude unanime.
li haïssait l'égoïsme de ceux qui, retranchés dans leur forteresse, sentent
avec délice la douleur passer au dehors et battre leurs murs comme un
fleuve. L'horreur de la multitude était
pour lui un signe de faiblesse morale,
tout comme l'horreur de J'espace est
un signe de faiblesse physique. « La
société des hommes, nous dit-il, c'est
l'espace de l'esprit humain. » Jules
Romains n'a-t-il pas dft reconnaître
là une définition morale avant la
lettre de son unanimisme ?

91

�JOAN ESTELRICH

~ontmany, és, paral-lelament, un
vilatge de muntanya, esquerp i dur
també, c ferèstec &gt;. La lluita s'estableix entre el rector nou, que vol reconstruir la parrôquia enrunada, i
aquella «gent dels Uimu, desconfiada
neguitosa i autôctona. L'ànima collec:
tiva d'aquell~ « gent dels llimn, en tols
els seus mov1ments, en totes les seves
intencions i replecs, és meravellosacent expressada per la prosa artistica
de Raimond Casellas. r Casellas com
Maragall, moria pels volts de \910,
quan a Paris aquest art, que era el
seu, tot just començava a batejar-se
amb el nom d'unanimisme.
Què volem dir amb tot aixô? Simplement, que el millor esperit de la
França moderna s'al-lia perfectament
amb el millor esperit de la Catalunya
ressorgida. . Aixi_ comprenem que
Jules Romams vmgués, ja per dues
vegades, a Catalunya, i s'hi trobés
tant bé. Ens el condui, sens dubte,
fins a casa nostra, la seva curiositat
profunda per les ciutats originals i
potents, com Barcelona. Perquè, corn
ell la defini, Barcelona és « ciutat &gt;
amb intransigència i plenitud ; Barcelona s'encamina cap a la « ciutat
absoluta &gt;. L'impressionà la nostra inc~pient ~bra na~ional, corn aquesls
r1us que 1a s6n r1us a dues llegües del
punt on brollen. Veié que presideix
aquesta obra tant de seny corn d'entusiasme ; que no res corn el nostre
esforç s'assembla menys a una temptativa quitnérica : que té sôlids fonaments, d'acord amb la tradici6, i no
obstant, sense rutina. I senti aixô que
ja no pot sentir-se en les civilitzacions
incoherents: és a dir, que un moble,
una terrissa, un tapis i un pœma, poden pertànyer a un mateix sistema
d'humanitat. Tot aixô el confirmà en
la idea d'ésser els catalans, en els
confins, « homes d'Europa &gt;; d'haver
guardat sempre el contacte amb
l'Europa essencial; d'haver sabut, tot
servant la nostra sabor original, no
fer c bande à part&gt;, durant segles.
Car aitres peninsulars n'han fet de
« bande à part&gt; durant segles o se
s6n abandonats a influències extraeuropees. Existeix a Europa, com un

•

E:t mon intc~tion, en rappelant ce
trait sympathique de notre histoire
littéraire, n'est pas de donner dans la
niaise vanité des petits peuples qui
p_r~tendent, en tout, être les premiers.
Ja1 voulu montrer seulement comme
quoi la palpitation universelle l'orientation européenne vers des bu'ts esthétiques déterminés a trouvé son expression spontanée en Catalogne. Il
y a encore un cas, plus concret et un
peu antéi:ie~r à celui de Maragall,
dans la htterature unanimiste catalane : celui de Raimond Casellas
(1855-1910), notre premier maître dans
la prose « citadine &gt; d'aujourd'hui.
L 'œuvre littéraire de Caselfas a tout
e~tière po!lr obtet - un objet exl'ressement et intentionnellement choisila vie des groupements l'étude et
l'expression des mouvem~nts de l'âme
collective. « Les multitudes &gt; tel est
le titre de l 'une de ses œuvr;s capitales. Et parmi celles qui assurent sa
gloire, « Els sots ferestecs &gt; est assurément une anticipation so}ide et bien
réus_sie_ de la tendance qui , dans l'unamm1sme de Jules Romains a
abouti au couronnement de Cr~medeyre-le-Vieil. Ici le véritable personnage . c'est un â pre village des Cévennes. Dans « Els sots ferestecs &gt;, le
personnage, Montmany, est pareillement un villa~e de montagne âpre
et dur lui aussi, « ferestec &gt;. L~ lutte
s'engage entre le nouveau curé qui
veut reconstruire l'église démantelée
et cette « gent dels IIims &gt;, méfiante
et farouchement autochtone. L'âme
collective de cette « gent dels llims &gt;,
dans tous ses replis, dans tous ses
mouvements, Raimond Casellas a su
lui donner une merveilleuse et artistique expression. Et Casellas (comme
Maragall) est mort aux environs de
19m, alors qu'à Paris on commençait
tout juste à baptiser du nom d 'unanimisme ce qui avait été proprement
son art.
Quelle conclusion tirons-nous de
tout cela ? Simplement que le meilleur esprit de la France moderne
s'allie parfaitement au meilleur esprit
de la jeune Catalogne, qui prend
conscience d'elle-même. Et cela nous

92

JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

. pol de salut intel-lectual, que ha pogut canviar de Hoc lleugerament, en
el Cami_ dels seglcs. L 'agulla de la nostra bru1xola-son mots del pœta-indicà
sempre, obstinadamenl, aqueix pol.
De la mateixa fais6, iniciat el nostre ressurgiment, Catalunya s'ha posat al costal de l'Europa essencial.
En ~ot ~l que P?rtem de segle, una
asp1rac10 ens agita de r enovaci6 clàssica. Potser, després de França, cap
més literatura hi ha a Europa, llevat
de la catalana, de tant rica bibliografia, de tan insistent propaganda, a
favor del classicisme. Ra6, seny, intel-ligència, humanisme, claredatheu's aqUi les nobles banderes, a
Paris i a Barcelona. Estem d'aco,·d
en el projecte. Perô, corn bastirem
l'edifici? Els clements mater ials sôn
esc9:sso~. Poquissims s6n els pobles ·
avu1 dia capaços de realitzar una
organitzaci6 clàssica de la vida i de
l'àn_ima modernes_. Alguns escriptors
pansencs han arnbat a sostenir que
sols els francesos hav ien guardat una
certa salut moral.
Jules Romains, ben altrament, ha
indicat una tesi, tal volta d'excessiva
benevolència envers nosaltres. Creu
l'il-lustre pœta que les nostres aspiracions espontànit's ens designen corn a
col-laboradors inmediats de la França.
c D'altres no'n trobarem - ha dit enlloc, tan ben dotnts corn a Catalunra: bon seny, optimisme, gust de la
vida. Tenen lot aixô els catalans,
sense l'èmfasi ni la lleugeresa meridionals tan justament odioscs pels
homes del Nord &gt;. Estimulats per
aquest elogi d'un home sense rctôrica,
pot estar segur Jules Romains que
nosaltres seguirem treballant amb la
mateixa fe al cortat dels qui adualment, en totes les arts, actuen a Europa per mantenir la lliure respiraci6
de l'esperit i per dreçar la gran època
clàssica que els temps ens lian preparada.
JOAN ESTELRICH

g3

aide à comprendre pourquoi Jules
Romain~ est déjà venu deux fois en
Catalogne et s'y est si bien trouvé.
Ce qui J'a conduit, sans doute, jusque
chez nous, c'est sa curiosité profonde
des villes à la physionomie originale
et puissante, comme Barcelone. Car,
selon sa propre définition, Barcelona
est « ville • avec intransigeance et
plénitude ; Barcelone tend à devenir
la c ville absolue&gt;. Notre œuvre nationale encore à son berceau l'a impressionné, comme ces cours d'eau
qui, à deux lieues à peine de leur
source, sont déjà des fleuves. Il a vu
comme à cette œuvre préside autant
le bon sens que l'enthousiasme ; q_ue
notre effort ne ressemble à rien moms
qu'à une tentative chimérique ; que
les bases en sont solides, conformes à
la tradition, encore qu'étrangères à
toute routine. Il a ressenti chez nous
cette impression qui ne se peut point
dégager de civilisations incohérentes,
à ~avoir: qu•~ meuble, une porcelaine, un tapis, un poème peuvent
aepartenir à un systéme commun
d humanité. Tout cela, il l'a confirmé
dans son idée que les Catalans sont,
aux confins du continent, des « hommes d'Europe&gt;, qu'ils ont toujours
maintenu le contact avec l'Europe
essentielle, qu'ils ont su, tout en conservant leur saveur originale, ne pas
f~fre « bande à part&gt; pendant des
s1ecles comme tels autres péninsulaires qui ont fait « bande à l'art&gt; pendant des siècles et se sont hvrés à des
influences extra-européennes. Il a toujours existé, en Europe, une sorte de
pôle de santé intellectuelle, qui s'est
légèrement déplacé au cours des siècles. Mais « l'aiguille de notre boussole&gt; - ce sont les propres paroles
du poète - a, toujours indique, obstinément, ce pole.
Pareillement, dès le début de sa
renaissance, la Catalogne a pris f&gt;lace
aux côtés de l'Europe essentielle.
Dans tout le quart - ou presque de XXm~ si~cle écoulé, se fait jour
une aspiration vers la rénovation
classique. Et aucune autre littérature
en Europe, après celle de la France
n'y a participé peut-être par une aussi

�JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

riche bibliographie, une aussi constante propagande en faveur du classicisme. Raison, bon sens, intelligence,
humanisme, clarté : voilà les nobles
mots de ralliement, à Paris et à Barcelone. Nous sommes d'accord quant
aux plans. Mais l'édifice, comment le
bâtirons-nous ? Les éléments matériels
font défaut. Et ils sont bien peu nombreux les peuples capables de mener
à bien aujourd'hui une organisation
classi4ue de la vie et de l'âme modernes. Quelques écrivains parisiens ne
se. sont-ils pas même ris&lt;j.ués à soutenir que les Français. étaient les seuls
à avoir gardé une certaine santé morale?
Jules Romains, avec peut-être une
excessive indulgence à notre égard, a
émis une thèse tout autre. L 'illustre
poète croit que nos aspirations spon-

ANTONIO MARICHALAR

tanées nous désignent pour le rôle de
collaborateurs immédiats de la France.
« Nulle part nous n'en avons trouvé,
dit-il, d'aussi bien doués pour cela
que les Catalans; bon sens, optimisme,
goût de vivre : ils ont toutes ces qualités, sans l'emphase et la légèreté
méridionales, si odieuses aux hommes
du Nord».

Jules Romains
Sa présence parmi nous

Stimulés pa1· cet éloge d'un homme
qui n 'a pas coutume de faire de la
rhétorique, Jttles Romains peut être
sûr que nous continuerons à travailler, soutenus par une foi commune,
aux côtés de ceux qui, actuellement,
dans tous les arts, s'efforcent de
maintenir en Europe le libre souffle
de l'esprit et de s'acheminer vers la
grande épo9-ue classique que les temps
ont préparee.
Trad. par Mathilde Pomès.

•

94

Era en Madrid, en la primavera
de 1922., y un grupo de amigos, que
inconscientemente se habia formado
en tomo al poeta, durante su breve
permanencia entre nosotros, regresaba lento después de decirle adi6s en
la estaci6n. Sin decidirnos a desmembramos defi.nitivamente, nos fuimos
acompanando unos a otroshasta nuestros portales respectivos y, una vez
separados quedamos, cada uno de
nosotros, debilitados, disminuidos,
con los bordes desgarrados y las aristas deshilachadas ... - pero claro es
el unanimismo nada tenia que ver en
todo esto y nuestro pensamiento se
enlazabra tan solo con el eje partido
de este nucleo al cual una brusca
arrancada de tren acababa de desligar.
Cuando, completamente solo, me
encontré en mi cuarto, me sorprendi6
evidenciar lo efimero de aquel desquiciamiento, pues le vi desaparecer,
poco a poco, para dejar paso - sin
paradoja - a una sensaci6n diametralmente opuesta : me empezaba a
sentir, en efecto, mas fuerte, mas intimamente cuajado y mas substancioso, hasta el punto de que en mi espiritu, lleno de ansiedad, pero también
de creciente firmeza, se formul6 netamente, esta prejunta : no estara precisamente, la eficacia del viage de Romains en su propria presencia y ella
mis ma ha podido ser bastante para
entonamos realmente, como un trago
de vino, rojo, caliente y cordial?
Esta primavera se habia iniciado
desapacible y revuelta estabamos,
seguramente, flojos, enturbiados, estragados también por las bebidas excitantes y artificiosas que habfan ser-

C'était à Madrid, au printemps de
Un groupe d'amis inconsciemment formé autour du poète pendant
son bref séjour parmi nous s'en revenait lentement, après lui avoir dit
adieu à la gare. Ne pouvant nous
résoudre à nous démembrer définitiv ement, nous nous raccompagnions
les uns les autres jusqu à nos seuils
respectifs. Nous étant enfin séparés,
chacun de nous se trouvait affaibli,
diminué, ses contours déchirés et ses
arêtes effrangées ... Toutefois l'unanimisme n'avait évidemment rien à voir
à cela. C'était seulement notre pensée
qui demeurait unie au pivot brisé de
ce noyau disloqué par un brusque départ.
Une fois dans ma chambre, complétement seul, j'eus la surprise de découvrir combien un tel amoindrissement
était éphémère. Je le vis même s'évanouir peu à peu pour faire place sans paradoxe - à une sensation diamétralement opposée. Je commençai
à me sentir plus fort, flus intimement
dense, plus substantie , à tel point que
dans mon esprit, encore anxieux,
mais pénétré d'une assurance de plus
en plus ferme, cette question se formula avec netteté : l'efficacité du
voyage de Romains ne consiste-telle pas précisément dans la présence
même de celui-ci et cette présence
n'a-t-elle pas suffi à nous donner du
ton, comme une rasade de vin vermeil, cordial et chaud ?
Le printemps s'était montré aigre et
mauvais. Nous étions sftrement affaiblis, troublés, empoisonnés aussi par
ses boissons excitantes et frelatées,
tervies à notre avidité par les profi•
teurs de la guerre, par les exploiteurs

95

1922.

�ANTONIO MARICHALAR
JULES ROMAINS, SA PRESENCE PARMI NOUS
vido a nuestra avidez los profiteurs
de la guerra, los explotadores de la
confusi6n, de ta mê!ée y de la per_eza
subsiguiente .. y la llegada de Roma.ms,
su estancia y su vida, en Madrid venia a ser a modo de inyecci6n necesaria, oportuna, saludable. Conociamos
de él sus libros ; escuchabamos ahora
su palabra ; pero era, mas que nada,
su presencia misma la que lograba
realizar esa aludida transmisi6n de
clasicismo que es, esencialmente, vida.
Veamos: Jules Romains es clasico
por esencia porque la sabrosa enjundia
de su temperamento, calido y sens1;1a_l,
esta regarda por la sangre de la v1e1a
cepa rabelesian_a ; de la ~a~ pura tradici6n, pero v1va y balhc1o~a, pues
es bien moderno y actual qwen realiza una revolucion poética y aporta
una afirmac~&lt;in constf1;1ctiva qi:e constituye un SIStema. (S1 yo hub1era de
e~licar el Unanhnismo, lo haria
sobre un mapa humano, de esos en
que el desollado muestra ~odas las
ramificaciones y dependenc1as de la
trama vital).
Es clasico, también, por potencia,
pues la recia estructura de este avido
perceptor ùe « p~tenci_as » esta ~ni~ada por un espfntu. v1goroso, 10:1nal,
estimulante : impuls1vo. Su clas1c1smo
esta siempre « en marcha» y va, como
alguien ha notado, propagandose en
derredor d~l mito que lo engendra.
El fuerte no es él que se abstiene,
por miedo a embriagarse, sino aquel
que bebe copiosamente y el vino no
se le sube a la cabeza, sino que se le
derrama por las venas y toni~ca su
trepidacion. Los ojos de Romam~ que
parecen saltarines, turbados, oscilantes prôximos a caer de espaldas... no
pie'rden nunca ese deste~lo de « luci&lt;;J.a
embriaguez » (mas_ luc1~a, para _el,
que la severa continenc1a) de_ q~en
sostiene y domina sempre - y s1 deJan
de mirar, no es para caér apagados y
rendidos, sino apartandose alegremente con la confianza plena, con la
despr:ocupacion de quien ha comprendido sobradamente.
Hemos, llegado, naturalme11:te, a
fijarnos en la persona de Romains, y

de la confusion, de la mélée, de la
paresse d'après.
L'arrivée de Romains, son séjour â
Madrid, se trouvait être ciuelque chose
comme une injection necessaire, opportune et salutaire. De lui nous ~onnaissions ses livres ; nous écoutions
maintenant sa parole ; mais, plus que
tout, c'est sa présence même qui opérait cette transfusion de classicisme,
lequel est, par essence, de la vie.
Jules Romains est essentiellement
un classique. La richesse savoureuse
d'un tempérament ardent et sensuel
s'abreuve chez lui au sang de la vieille
souche rabelaisienne, de la plus pure
. tradition, mais d'une tradition toujours
vive et toujours active. N'est-il pas
bien moderne en eŒet et bien actuel,
celui qui opère une révolution et apporte une affirmation constructive qui
est tout un système (si j'avais, moi, à
expliquer 1 Unanimisme, je le ferais
sur une carte humaine, sur une de ces
figures où l'on voit sur !'écorché toutes
les ramifications et toutes les dépendances de la trame vitale).
Classique, il l'est aussi par P1!-ÏSsance. La so!ide structure de cet avide
perceptêur cle "puissances" est animée
par un esprit vigoureux, jovial, stimulant, impulsif. Son clacissisme est toujours "en marche" et va, comme on
l'a fait remarquer, se propageant autour du mythe qui lui donne naissance.
Le fort n'es~ pas _celui qt:.i,_par ~:mr
de l'ivresse, s abstient de boire. '-' est
celui qui boit copieusement et chez
qui le vin ne monte pas à la tête, mais
se répand dans les veines et stimu~~ la
trépidation vitale.
Les yeux de Romains, on dirait
qu'ils sont titillants, troublés, vacillants, prêt à... rouler sous la table ;
mais il ne perdent jamais cette lueur
"d'ivresse lucide" (plus lucide, pour
lui, que la continence sévère) de c~lui
qui toujours reste ferme et donune.
S'il leur arrive de ne plus regarder,
ce n'est pas pour se reposer, éteints et
harassés, c'est pour se détourner joyeusement, avec cette entière confiance
et cette insouciance de ceux qui ont
compris de reste.

96

es que también es clasico por presencia
y aun esto : fisica y espiritualmente.
Su aspecto refleja las dos cualidades
tfpicas de la casta francesa : el perfil
penetrante, incisivo, de buscador inquieto, a la vez ironico y lirico, y el
cogote jocundo y sanguineo de robusto
tclemita placido, denso, nutrido. Su
espiritu ofrece, igualmente, esa « présence continue » que las cosas tienen
para él y que él tiene para las cosas,
a las cuales enfoca esa facultad, peculiar en él, de sentir directamente, que
diriase, al mirar toca, para gozar las
cosas mas y también para comprobar
la auténtica estructura de su forma.

•*•
i Qué habra de verdad eu estas reflexiones mlas? Jules·Romains, facétieux
y babil mœestro de optimos elementos
y " cuisine profonde ,, es hombre capaz de dar reiilidad a un mito. Cierto.
Pero un feliz encuentro, al poco cempo, vino a comprobarme la legitimiaad de todo lo expuesto.

Era, esta vez, en Paris ; una noche
en que, después de asistir a la clase
de técnica poética, ,cenabamos en la
Butte. Y cuando Jules Romains, frente
a mi, me sirvio un trozo de cordero y
lleno después mi copa, recordé aquella
transfusi6n de savia que habia entonadomi primaveramadrilenay me senté
mas hierte y mejor dispuesto para asimilar ahora el sabroso vino que él me
ofrecia, y poderlo pensar - sintiéndolo, plenamente, hasta transfigurarlo
en esplritu.
ANTONIO MARICHALAR

Il était naturel que la personne même de Romains retint notre attention.
C'est qu'il est un type classique. Son
physique reflète les deux qualités distinctives de la race françaue: le profil
pénétrant, incisif du chercheur inquiet,
ironique et lyrique à la fois ; la nuque
gaillarde, sanguine du robuste thélémite placide, dense, nourri.
Son esprit offre cette "présence
continue ' que les choses ont pour lui
et qu'il a pour les choses, cette faculté
de sentir directement, si particulière
chez lui et si forte qu'il semble toucher
du regard, comme pour mieux jouir
des choses et vérifier l'authenticité de
de leur structure formelle.

***
Quelle part de vérité peut-il y avoir
dans ces réflexions ? Disposant de
merveilleuses ressources et connaissant la "cuisine profonde", Jules Romains, facétieux et subtil maître, est
capable de donner la réalité à un mythe. Sans doute. Mais une heureuse
rencontre vint, un peu plus tard me
prouver le bien fondé de tout ce que
je viens d'eposer.
· C'était, cette fois à Paris. Nous
dînions un soir, sur la Butte, après le
cours de technique poétique, auquel
j'avais assisté. Jules Romains, assis
en face de moi, me servit une tranche d'agneau et emplit mon verre,
Je me rappelai alors cette transfusion
de sève qui avait bonifié mon printemps màdrilène et je me senti~ ~lus
dis_pos et plus fort pour assimiler
maintenant le vin savoureux 9u'il me
me versait, pour le penser, dans une
plénitude de sensation qui le transfigurerait en esprit.
Trad. par Mathilde Pomè•.

97

�MARIO PUCCINI

Romains et l'Italie
Romains non è un ignoto in Italia.

Ma mentirei per certo se dicessi che

•

la fama di Romains nei nostri circoli
lctterarii sia altrettanto vasta quanto
quella di Duhamel o di Proust. Dièo
nei circoli letterarii ; chè, quanto al
pubblico dei littori comum, l'ltalia
non ha fatto un passo avanti dal 1914:
cd è ancora, per dire un nome, a
Bourget. Ma b1sogna tener conto di
moiti fattori, e non solo littcrarii.
Dopo la guerra, infatù, dilago da noi
una lctteratura d'acatto, mediocre e
stanca: e tutte le esperienze dell'
anteguerra parvero dimenucate. Una
parte di coloro che ieri avevano spezzettato il mondo di Rimbaud, di Mallarmé, di Laforgue in un frammentarismo di maniera, ginochi di parole o
poco più, si dettero con la medesima
leggerezza al romanzo facile e procace, quale il gran pubblico domandava; mentre Paitra, la {&gt;ÏÙ seria d'intenzioni e d'ingegno, remtegrando le
csperienze dell' anteguerra; cerco di
reagire alla cattiva letteratura con una
disciplina di studio e di ricerca,
stretta c soffocata. E mentre il romanzo corne invenzione e scrittura decadeva fino al feuilleton, i pochi giovani che chiameremmo conservatori,
tornavano con un cilicio addosso alla
parolâ, decisamente votati a ritrovare
il senso dello stile, onnai trascurato
e stemperato dai {&gt;ÎÙ in una prosa
corrente e facile, di andatura giornalistica. Questa esperienza ebbe una
palestra combatuva ed esemplare
nella rivista La Rontk che si stamp_o
a Roma dal IJ19 al 19:12. Ma se l'efficacia polem1ca della rivista dette
frutti notevoli, non altrettanto diremmo dell' efficacia artistica. Il ritorno
a Leopardi ed altri sforzi della Ronda
per creare un lnovimento neo-classicista si frantumarono nella concezione

Romains n'est pas un inconnu en
Italie. Mais je mentirais assurément
si je disais que la renommée de Romains dans nos milieux littéraires est
aussi vaste que celle de Duhamel ou
de Proust. Je dis : dans nos milieux
littéraires, car, pour ce qui est de la
masse des lecteurs, l'Italie n'a pas fait
un pas en avant depuis 1914: elle en
est encore, pour citer un nom, à
Bourget. Mais il faut tenir compte de
nombreux facteurs, et non pas uniquement littéraires. Après la guerre,
en effet, ce fut chez nous ùne inondation de littérature de bric-à-brac,
médiocre et usagée : toutes les expériences de l'avant-guerre semblaient
oubliées. Une partie de ceux qui
avant 1914 avaient brisé l'univers de
Rimbaud, de Mallarmé, de Laforgue
en un« fragmentisme &gt; poncif, assemblage de mots ou guère mieux, s'adonnèrent avec la même légèreté au roman facile et piquant, que le grand
public réclamait; les autres, les plus
sérieux, les plus pleins de tafent,
complétant leurs expériences d'avantguerre, cherchèrent à réagir contre
la mauvaise littérature grâce à une
discipline d'étude et de recherches,
étroite et étouffante. Et tandis que le
roman - fond et forme - se ravalait
au rang du feuilleton, les quelques
jeunes écrivains que nous appellerons
conservateurs, en revenaient, le cilice
sur les épaules, à la recherche du
style, qui, négligé et délayé, n'était
plus qu'une prose courante et facile
de journaliste. Cette expérience littéraire eut un organe combatif et caractéristi9.ue dans la revue La Ronda qui
parut a Rome de 1919 à 1922. Mais si
l'efficacité polémique de cette revue
obtint des résultats notables, on n'en
saurait dire autant de ses résultats
artistiques. Le retour à Leopardi et

g8

ROMAINS ET L'ITALIE

medesima che ispirava gli scrittori
della rivista : i quali videro appunto
non un classicismo moderno e vivo
quale ci ha dato precisamente Ro~
mains, ma un classicismo freddo e
stilizzato: di ricalco, non di creazione.
Romains, per intenderci, raggiunge
una severa disciplina stilistica attraverso una densa esperienza di vita ·
laddove i neo-classicisti italiani dell;
vita e della realta non hanno (nè se
ne curano) alcuna visione o sensazion_e - e il loro sforzo si esaurisce essenz1a1mente nella parola : che si illumi!1a be!1si, . e acqu~sta. ':ita, ma di una
!llummaz1one e v1tahta non durevoli;
10 quanto la materia su cui si esercita
è troppo fredda e libresca. Da qui
l'_errore; e la conseguente incomprens1onc non solo del problema capitale
di un classicismo moderno, ma anche
dell' opera di certi scrittori stranieri
o nostri che lo venivano realizzando
davvero. Romains avrebbe dovuto
essere sentito dai rendisti : ma, se
anche essi lo avvicinarono, Îl loro interesse fu breve e momentaneo. Troppa umanità e vita crano infatù m
Romains, perchè essi si abbandortassero ad una tiduciosa ammirazione.
D'altra parte neppure il nostro Leopardi fu da loro intenso per quello
che era ; e sebhene vedessero gmstamente nella sua opera il centro vitale
dal qua le prenderc le mosse per creare
un classicismo moderno, essi ridussero la tragedia di Leopardi a una
tragedia di stile, impoverendolo, o
tentando, di tutto il suo contenuto
umano e morale. Questa mancata
adesione alla realtà annullo dunque
il più no bile sforzo di rinascita che
abbia avuto l'Italia dopo la guerra.
E bene si intende che, mancata questa comprensione da parte del gruppo
più vitale, poco o niente altri gruppi
o elementi di gruppo produssero.
Tuttavia, bisogna dire che se non
c'è ancora da noi un vero classicismo
moderno, e mancano per esempio
scrittori corne Romains, Gide, Proust
e Duhamel, germina o verzica nel
nostro terreno un' inquietudine latente
chc potrebbe da un giorno ail' altro
trovare i snoi artisti. Quello che Ro,

les autres tentatives de la Ronda pour
cr~er un mouvement oéo-classique se
br1serent sur la conception même
dont s'inspiraient les collaborateurs
de la revue : ils rêvaient en effet non
pas d'un classicisme moderne et vivant, tel que nous l'a donné précisément Romains, mais d'un classicisme
froid et stylisé : un calque et non
plus une création. Romains, précisons-le, se plie à une sévère discipline de style, mais l'applique à une
vaste expérience de la vie, tandis ~uc
les néo-classiques italiens n'ont (et
ne se soucient d'avoir) de la vie et de
la réalité aucune vision, aucune sensation. Leur effort s'épuise essentiellement sur les mots : ces mots s'éclairent certes et prennent de la vie, mais
c'est d'une lumière et d'une vie sans
durée, car la matière qu'ils recouvrent
est trop froide, trop -livresque. D'où
leur erreur, d'où leur incompréhension non seulement du probleme capital du classicisme moderne, mais
encore de l'œuvre de certains écrivains étrangers ou italiens qui étaient
en passe de réaliser cet idéal classique. Romains aurait dû être senti far
les écrivains de la Ronda, mais s ils
l'approchèrent, leur intérêt pour lui
fut bref et momentané. Il y avait en
effet trop de vie et d'humanité dans
Romains, pour qu'ils l'admirassent en
toute confiance. D'ailleurs, Leopardi
lui-même n'a pas été par eux admiré
avec justesse: ils virent bien dans
son œuvre le centre vital d'où pouvait
naître un classicisme moderne, mais
ils réduisirent la tragédie de Leopardi
à une tragédie du style, l'appauvrissant, ou tentant de l'appauvrir, de
tout son contenu humam et moral.
Ce refus d'adhérer à la réalité a réduit
à néant le plus noble effort de renaissance qu'ait connu l'Italie depuis la
guerre. Et l'on conçoit que, cette compréhension ayant fait défaut au groupe
le plus vital, les autres groupes ou
éléments de groupe n'ont nen produit
ou guère.
Toutefois il faut dire que s'il n'y a
pas encore chez nous un véritable
classicisme moderne, que si nous n'avons pas d'écrivains comme Romains,

99

�MARIO PUCCINI

mains ha realizzato nella sua opera
comincia sabbene con altri mezzi e
forme, ad esprimersi anche in altri
paesi, sopratuttô latini. Si veda !'opera
del nostro Pirandello, per esempio.
Non diresti che Pirandello sia un
unanimista; e pure lo spezzettamento
o trituramento ch' egli tenta della
realtà, se non lo porta a realizzazioni
di gruppi umam potentemente vivi
corne in Romains, gli dà almeno una
fisionomia curiosa e nuova; e Unamuno e Gomez De La Serna in Ispagna non hanno tentato il medesimo?
Chi legga Las nove/as es•mp/ares di
Unamuno trova appunto nel prologo
di questo libro una teoria che non è
diversa da quella che ispiro se non
tutta almeno gualche lato o momento
deU' opera di Romains ; chè anche
Unamuno non vede il dramma umano e l'individuo con la scolastica e
monotona opacità degli psicologi e
veristi ; ma ne studia e scopre le varie fü;ionomie attraverso la sensazione
non tanto della realtà apparente quanto della interiore ; e questa, corne
risultato di un' irradiazione vasta,
universale.
Certo Romains è oggi, tra i romanzieri occidentali, il più classico e
moderno ; in guanto esprime la vita
nei snoi aspem universali ed eterni,
ordinando la sua materia con un procedimento ed una tecnica elastlci e
nello stesso momento semplificativi :
si da raggiungere appunto quella reaiiHar_ione epica def dramma umano
che fu precisamente la conquista dei
classici del passato.
MARIO PUCCINI
Falconara Marche (Italia)

r8 marzo 19:13

Gide, Proust, Duhamel, germe ou
lève chez nous une inquiétude latente
qui pourrait du jour au lendemain
trouver ses artistes. Ce que Romains
a réalisé dans son œuvre commence,
bien qu'avec d'autres moyens et sous
d'autres formes, à s'exprimer dans
d'autres pays, et surtout dans les pays
latins. Voyez, par exemple, chez nous
l'œuvre de Pirandello. On ne {&gt;eut
dire que Pirandello soit unanimiste,
et pourtant l'émiettement, la trituration qu'il fait subir au réel, tout en
ne Je conduisant pas à des dalisations
de groupes humains, puissamment
vivants comme chez Romains, lui
donne du moins une physionomie
curieuse et neuve. Unamuno et Ramon Gomez de la Serna n'ont-ils pas,
en Espagne, tenté quelque chose de
semblable? Qu'on lise les Nove/as
Esemplares d'Unamuno et on trouvera
dans l'introduction de cet ouvrage
une théorie qui ne diffère pas beaucoup dè celle qui a ins{&gt;iré sinon toute
l'œuvre, du moins une partie de
l'œuvre de Romains. Unamuno ne
voit pas le drame humain etl'individu
à travers l'opacité scolastique et monotone des psychologues et des véristes; il en etudie et en découvre les
aspects divers à travers la sensation
non pas tant de la réalité extérieure que
de la rtalité intérieure, qui est pour
lui le résultat d'une vaste irradiation
universelle.
Certainement Romains est aujourd'hui, de tous les romanciers d'Occident, le plus classique et le plus moderne: il exprime en effet la vie dans
ses aspects universels et éternels, ordonnant sa matière selon une méthode
et uné technique élastigues et en même temps simplificatrices, si bien
qu'il atteint cette réalisation épique
du drame humain. qui a précisément
été la conquête des classiques du
passé.
Trad, par Benjamin Crémieu:r.

100

JEAN HYTIER

ODE
Quand la ville inquiète en mal:de son génie,
Souffrant que son destin rampât sur les genoux,
Implorai(l'horizon,
Quand son corps dispersé cherchait sa voix dans mille
Et, toujours en gésine, au hasard des cellules
Retombait impuissant,
Du fond tumultueux des Cévennes, un homme
Jailli du roc barbare et dans son front massif
Portant un dieu humain,
Accourut se pencher au-dessus des enceintes
Et, nommant leur sauveur aux foules inconscientes,
Cria : Jules Romains !
Tu fis souffler l'esprit_au plein des multitudes,
Trépider la conscience au creux des bâtiments,
Bondir le cœur des gares ;
Le théâtre et l~ port, la caserne et le -temple
Rassemblèrent soudain leur âme obéissante
Comme au bruit d'un tambour.
Tu donnas une forme à la tribu confuse;
Tu foulas son terroir comme un libérateur
Ou comme un conquérant.
La foudre de tes dieux est tombée sur les hommes ;
L'éclair de ton passage est inscrit sur l(monde
Et sur tes monuments.

IOI

�JEAN HYTIER

•

* •

Ton ouvrage est pareil aux orgues de basalte,
Harmonieux volcan dont la lave s'étonne.
La force bouillonnait au creuset du cratère,
Mais l'esprit la tira des entrailles terrestres
Et, fuseaux délivrés, et, parfaites colonnes,
La fit s'élancer vers le ciel!
Napoléon forgeait âprement la victoire,
Mais Gœthe par l'esprit lui donnait l'air facile.
Qui vaut mieux du César ou bien de l'Olympien?
Toi, tu voulus monter du combat à la cime,
Et tu voulus sept ans au roc de Cromedeyre
Que Corneille se fît Racine !

•••
Enfin ton plein génie gonfle une gloire forte,
Constructeur de cités !
Même en leurs cris jaloux mille crapauds te chantent:
Ecrase-les du pied !

ODE

Mais voici, joie et tempête
Mille jeunes cavaliers.
Sur des routes, d'autres troupes
Font miroiter l'étrier.
Que le vent, été viril,
Rafraîchisse tous les fronts,
Et qu'emplisse l'air salubre
Les poumons prêts aux vivats !
Les panaches, les écharpes
Sont un soleil dispersé.
Une ville qui t'attend
S'ouvre au loin comme un portail.
Et dans la foule unanime
Qui crépite en étincelles
Et de toi tire son feu,
Une main se dresse et vibre
Pour lancer, aigle invisible
De ton triomphe augural,
Le salut d'un homme libre
A ton char impérial.
JEAN HYTIER

Que les cœurs subjugués te louent ! mais dans le siècle

Seulement quelques-uns
Parmi tes monts abrupts bivouaquent sur les cimes
Où souffle la Raison .

•••

102

103

�Les Qyatre Premiers Numéros du Moulon Blanc
et la Presse
I

EN FRANCE
L'ACTION FRANÇAISE (25 Février 1923). Orion. LA DOCTRINE IJU "MOUTON BLANC" « Le troisième numéro du mouton blanc est riche en axiomes
irréprochables. Il, est beau de voir des écrivains, qu~ s_e veulent« avancés»,
graver cette enseigne sur la porte de leur revue. Vo1c1 les excellents principes qu'ils posent: (suit le résumé de la doctrine).
Ces bon~es généralitès sont so~tenues par ui:i détail judicieux et pertinent. Ce tran, par exemple: « Racme et Corneille observent une t'Sthi:tique générale commune, et diffèrent infiniment plus que deux néo-svmbolistes farouchement indépendants.,.
·
L'EcI,AIR. (19 décembre 1922) • Beau programme! Belles formules: ... Dans chaque numéro de la nouvelle revue, nous trouvons - entre autres pages fort
intéressantes - un tableau d'« erreurs» et de « véritéS&gt; qu'il nous sera toujours agréable de citer. »
L'HUMANITÉ (11 février 1923), Parijanine : LE MOUTON BLANC. « Je ne
crois pas que le Mouton Blanc se satisfasse de peu, qu'il ne tienne pas compte
de la substance des livres ... Tantôt je m'éloigne de M. Jean Hytier, r,rntôt
je me rapproche de lui ... C'est dire qu'en cet instant je règle mon attitude
sur la sienne. C'est alnsi que je lui rends hommage. Sa théorie et sa critique
m'intéressent beaucoup.
.
... Le troisième cahier de cette revue contient un ddicieux poème &lt;le
Chennevière : Le Chant du Verg-er. &gt;
LA Vrn LITT~:RAIRE (1•• octobre 1922) : « Marthe Esquerré signe une intéressante étude sur André Gide et le problème du style.»
REVUE CONTEMPORAINE (1•• Avril 1923) Léon Treich : « ... un parfait essai sur
Georg-es Chennev1ére. »
LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE (15 novembre 1922), Gilbert Charles : « ... présente le
plus vif intérêt. - Cette revue à une doctrine. - La revue est h1en laite et
tout à fait digne de l'intérêt le plus actif. C'est substantiel sans pédantisme ... &gt;
LEs PRIMAIRES (Février 1923), Guy Otte: « Ses ambitions sont grandes et nu:,les.
Dans une ode liminaire, crânement campée en vers de 9uatorze pieds, Jules
Romains nous présente «Jean Hytier et sa séquelle». D heureuses prl;miccs
dans les deux numéros du début. Nous suivrons avec intérêt ces gén.:reux
efforts tendant à faire naître une synthèse ordonnée du choas littéraire et
artistique actuel. »
' L'INDÉPENDANCE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE (Mars 19231: « une revl.le qui occupe
une place tout à fait à part, c'est Le Mout1;n Blanc. Revue d'avant-garde, le
Mottlon Blanc veut travailler à établir le classicisme moderne. C'est ce que,
dans chaque numéro, explique avec force J. Hytier, affirmant « la doctrine
du Mouton Blanc». Dans le numéro de décembre, ses affirmations sont
illustrées superbement par le poème de G. Chennevière: le Chan/ du Verg-er,
et, en janvier, par les Odes, de Paul Fiérens; le Mouton Blanc est de ces
revues qu'il faut suivre, car elles iront loin.»
L'ÉvEIL "l&gt;ES JEUNES (4 novembre 1922), Jean Desjardins: « De Gabriel Audisio...
des fra~ments d'un recueil: Hommes au Soleil... Il me plaît, aujourd'hui,
d'avoir a dire tous le cas que je fais de sa poésie chaude ... Enfin je signale
la large ètude de Mme Marthe Esguerré sur «André Gide et le problème
du style». J'en reparlerai, la question « Art, Vie et Beauté» étant toujours
d'actualité littéraire. »
BoNSOIR (12 février 19~3}, Charles Derennes: «Les bonnes lettres ... et les mauvaises. - Je ne parle pas d'unanimisme (ou de classicisme moderne) avec un
peu d'ironie, d'ailleurs affectueuse, pour donner un coup de patte - de ma
patte d'ours - à la jeune revue le Mouton Blanc, dont le dernier numéro
contient beaucoup de réflexions justes, ce qui est d'autant plus méritoire
qu'elles sont le fait d'hommes qui veulent fonder une école, que dis-je ?
une doctrine! .•. C'est pour Jean Hytier que je parle, à lui que je fais allusion.
Bon dieu de bon dieu, quand donc se déc1dera+on à comprendre qu'il n'y
a pas d'écoles, qu'il n'y en a jamais eu ... Il y a ce qui est beau d'une part;
d'autre part, ce qui est moche .... »

�LE PROGRÉS DE LvoN (6 octobre 1922\. R. Cantinelli: « une revue qui dès son
premier numéro ... s'impose à l'attention. M. Jules Romains l'inaugure par
un poème truculent, qu'accompagnent des articks bien pensés et nohlcments écrits.»
· LA GAZETTE DES ALPES (23 septembre 1922), Henry Petiot: « Aussitôt les principes que porte imprimés la page rose de garde sont appliqués : Gabriel
Audisio publie un fragment de son livre de poèmes qui vient d'obtenir le
Prix Primice-Mendès. •
(25 novembre) « Tout serait à citer ... et surtout l'excellent article d'André
Cuisenier sur les romans de Jules Romains. »
•
(24 février) «•••toujours intéressant et vivant. Jean Hytier expose comme
d'habitude la doctrine... tandis que l'illustre merveilleusement le beau
poème idyllique de Georges Chennevière : Le Chant d1, Verger. »
LE BoN PLAISIR, Toulouse (Février 1923). J. Léger. « Voici un très beau poème
idyllique d.e Georges Chennevière: Le Chant du Verger, qui possède un vrai
parfum de printemps. Les images multipliées et neuves sont d'une touche
délicate ... Oui, c'est un beau poème d'un grand poète. »
LA TABL.E RONDE, Arras (Mars 1923), Claude Kamme: « Applaudissons à cette
profession de foi et aux intentions dont elle témoigne. Le Mduton Blanc ...
pourra devenir le signe de ralliement des partisans d'une œuvre salutataire. •
LA MouETTE, Le Havre (Avril 1923) : « A. Maupré (Saône-et-Loire) ... paraît
superbement édité Le Mouton Blanc... On y trouvera une longue et délicate
poésie de Paul. Fierens; un im~ortant essai st!-r le poète Georges ChenneYière, par Rene Mauhlanc, et bien des pages rntéressantes. »
Luc1FER, Lyon (Décembre 1922) : « Fort belle étude des romans de Romains
par André Cuisenier. Notes très justes de Jean Hvtier sur le cl.assicisme, le
Je symbolisme, l'unanimisme. Er de Jean H ytter encore, cet « Edmond
Rostand ... » .
L'ANE D'OR, Montpellier: •· Une rubrique fixe d'~ Erreurs» en parallèle avec
celle des «Vérités» promet d'être souvent piquante. Heureuse idée. Dans
son ensemble le « Mouton Blanc» est fort intéressant et je serai très heureux d'en reparler. »
LA PENSÉE FRANÇAISE, Strasbourg: « •• .les Odes de Paul Fiérens plaisent.
LE RArn: L DE L'YONNE (4 février 1923), Henry Dalbr: « Cest une revue hardie et catégorique ... Je signale au passage ce be effort, et je vois grand
son avenir. »
JouRNAL DE CHAROLLES (Octobre 1922), Antoine Rigaud: « C'est une tentative
ùe la plus haute portée littéraire et dont toute la presse se fera l'écho. «
LA Vrn PROFESSIONNELLE, Sénonnes (Fév:ier 1923): « N'e~t-elle pas belle cette
doctrine qui entend « par le contact direct ave~ la. vie; moderne dans ce
qu'elle a d'essentiel, renouveler les thêmes et l msp1rauon »?
.t\.KHBAR, Alger (15 décembre 1922): « Le Mouton. Bl~nc... Sa cuisine de bon
goût veut être classique et moderne. Elle y reuss1t. »
,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE; LA RE\'UF. FÉDÉRALISTE ; LA LIBERTÉ:
L'INTRANSIGF;ANT; LE JOURNAL DU PEUPLE; L'INTERNATIONALE; MANOMÈTRE i
CoMŒOtA ; LA DÉPÊCHE ALGÉRIENNE; LE SuD-EST RÉPUBLICAIN; LES EcR1Ts DU
NORD ; LES CAHIERS D'ICARE; LES BEI.1.ES-LETTRES; LE PETIT PROVENÇAL;
INTENTIONS; LA VIE UNIVERSLTAIRE; LA PAIX NATIONALE ; LE COURRIER CINÉMATOGRAPHIQUE ; LF- PROGRh DE SAÔNE-ET-LOIRE; LYON RÉPUBLICAIN; VIENT
DE PARAITRE; etc ...
ont
annoncé Le Mouton Blanc, reproduit, analysé, cité son manifeste, ainsi que ses
sommaires, ~ertains de ses textes, ses Erreurs et ses Vérités, discuté sa doctrine
et son espnt.
IJ

A L'ÉTRANGER
Les revues et journaux étrangers ont parfaitement compris le sens et la
portée de notre effort. Qu'ils en soient remerciés vivement ici.
BELGIQUE.
Dans le THYRSE, du 15 janvier 1923, G.M. Rodrigue présente
avec précision et cite en partie n&lt;?tre manife~te et le s?~maire des deux
prenners num( ros. Il nous souhaite de devenir un fort belier.

=

LES ECRITS ?U NoRD (Novembre 19n) , citent une partie importante du manifeste et signalent l'Ode de Jules Romains et l'article de Marthe Esquerré
« André Gide et le style au théâtre )),
Da~s Mrn1, J.J. van Dooren signale plusieurs fois le Mouton Blanc et ses
sommaires.

~

SUISS~. - GAZETTE DE LAUSANNF: (19 Janvier 19..13): « le Mouton Blanc a
p1u~hé 1~ns. s~n N° 3 quelq_u~s judicieux extraits de !'Histoire de M. Lalou.
J a1 pla1~1r a signaler cette Jeune et entreprenante revue de littérature et
d'art qui, dans ses études du mouvement contemporain fait une large et
juste place à Jules Romains et à l'ancien groupe de !'Abbaye. ))
ALLEMAGNE. :- D.\s KuNSTBLATT (Avril 1923), présente la revue et son pro·
gramme. Il aioute : « Le Mouton Blanc combat contre le romantisme et le
sensualisme, mais résolument aussi contre le faux classicisme ce néo-acad,·misme dans lequel un.! partie de la France littéraire et artistiq~e est tombée.»
CATALOGNE. - LA REVISTA a reproduit intégralement notre manifeste.
LA VEu DE CATALUYNA (7 janvier 1923), nous consacre un long article: LI:: MOl;TON BLANC. - « Par son programme, par son art de choisir par sa
sévère critig_ue étudiée, l'initiative du Monton Blanc nous sembie d'une
solide vocatwn à la durée . »- Voir aussi le numéro de Juillet de LA VEu.
EGYPTE. - L'EGYPTE Nou\lELLE et les CAHIERS DE 1.'OAs1s (Alexandrie) nous
signalent plusieurs fois.
ESPAGNE: - HoRIZOt:iT.E (15 déc_embre 1922), José Bergamin, dans u_n, excell~nt. aru~le ~ Class1c1smo », dit du Mouton Blanc que « son appanuon est
sigmficauve ».
Til Blas nons signale dans LA EPocA de janvier 1923.
HOLLANDE. - ~ET GETIJ (Jan\"Îer 1923) présente et commente l'effort de
nos deux premiers numéros.
NEwE ROTTERDAMSCHE COURANT daus un long article sur la « Trilogie
de Jules Romains (Les Copains, Donogoo, Le Trouhadec) » se réfère à
l'article d'André Cuisenier sur « Les Romans de Jules Romains» (M. B.
Oct. 1922).
ITALIE. - LA CUI.TURA: « Le Mouton Blanc .. . se définit, rien de moins,
«organe du classicisme moderne,, .... Nous verrons, puisque la revue est
écrite par des gens de talent et de goût, à en extraire quelques jugements
sur les contemporains. On lit ceci, que nous trouvons dans le fascicule
d'octobre et que nous ne pouvons pas ne pas appprouver, sur Henry
Bataille; c'est de M. Jean Hytier: « li commença ... ».
IL CoNSILIO (Avril 1923) : « Le Mouton Blanc que nous avons annoncé
dans le 1•• numéro continue à se publier à Maupré et avec beaucoup de
succès. Dans le dernier numéro nous avons lu quelques odes de Paul
Fierens et l'habituelle rubri 1ue distinguée que le rédacteur en chef Jean
Hytier écrit dans chaque numéro;« La doctrine du Mo1tto11 Blanc,,, destinée à résumer la pensée et l'art contemporains. Très belle dans sa concision est la synthèse critique de l'œuvre de Proust: « Explorateur d'un monde
qu'il n'a pas su ordonner» et excellente la défense du livre de Lalou, contre
lequel se dresse-ta banniere de l'orthodoxie parisienne. »
LETTONIE. - LAIKMETS présente le Mouton Blanc et son programme, et
reproduit les.passages essentiels du manifeste.
TCHÉCO-SLOVAQUIE. - Dans la REVUE FRANÇAISE DE PRAGUE que dirige
Daniel Essartier, René Maublanc dans une longue et pénétrante étude
« Vers un nouveau classicisme», présente excellemment 1e Mouton Btanc,
cite presque en entier son maniteste, et expose avec une justesse remarquable les conditions d'un classicisme moderne. L'effort du Mouton Blanc
trouve ici un interprète fidèle et précis. René Maublanc ajoute enfin :
« On dira: autre chose est de concevoir, autre chose de réaliser. Certes, et
je ne prétend point que cet effort si digne de remarque remplira son grand
dessem. Du moins la nouvelle revue s'annonce-t-elle vivante et variée. Les
deux premiers numéros contiennent des articles sur André Gide, J. Portail
des vers de Romains, de Gabriel Audisio, de Franz Hellens, une pénétrante étude d'André Cuisenier sur les romans de Jules Romains. Il contient
aussi la « doctrine du Mouton Blanc» des pages où Jean Hytier, avec le
dogmatisme tranchant du doctrinaire, mais aussi avec un bon sens souriant,
pose ses principes esthétiques en des formules frappantes et fortes.»
« ... Le Mouton Blanc, lui, a son hut : comme autrefois le Mercttre de
France, plus récemment la Nouvelle Revue Francaise, il naît pour défendre
une doctrine littéraire. Il lutte, donc il vit. ~

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Duplicmeur:- de toute-.; Marque..; 1

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'LIT TOUT"
de la PRESSE
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Pondée en 1879

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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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