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                    <text>•iEVUE MENSUEL.L.IE
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GEORGES CHENNEVIERE

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J' établi.ssement

dé.Gnitif d' un classicisme moderne et des vérités esth~-

tique.~ qui .sont

a la

1

fois rexpression et la condi t ion. Une telle reuvre
1

n e.st pas de celles qui s improvisent en que]que.s années,

a la· maniCre Je

ces mouvements arti.stiques, fugitifs comme des mode.s, dont notre époque
a pris l'habitude. C e ne sera pa.s trop peut-@tre Je tout un .si~cle et de
la bonne et forte volonté de plusieurs générations pour Yaccomplir h onoral,lement.

(IDYLLE)
\lente /'ore et lí raím crollent :
Ouí s'entraíment soef dorm ent.
(CHANSON D'rllSTOIRE)

�GEORGES CHENNEVl:BRE

LE CHANT DU VERGER

\

Le

Toutes les trois.

Chant

du Verger
Vente l'ore et Ji raim crollent

Jeanne. -

A la porte de la grange,
Le vieux Jean battait sa faux,
Car les luzernes sont hautes.
« Pere Jean, ou est Marie? •
Le pere Jean a souri.

Blanche. -

Pauline emplissait les jarres
Ou moussait la chaude neige
Du lait qu'on venait de naire.
« Pauline, as-tu vu Marie? •
Comme Jean elle a souri.

Oui s'entraiment soef dorment

Cla,re. -

Que fais-tu la, sceur bien-aimée,
A la barriere du verger ?

Blanche. -

Sceur, pourquoi es-tu sortie
Avant qu'ait grincé le puiu?

/eanne. -

Sceur, pourquoi t'es-tu levée
Bien avant que la servante
Ait descendu au cellier ?

Toutes les trois. -

Avant qu'on ait entendu,
Sur les pierres de la cour,
Les galoches du valet
Qui donne a manger aux betes ?

Claire. -

Notre pere n'a rien dit.
II regarde maman coudre
Dans la salle qu'étourdit
Le bourdonnement des mouches,
Oublies-tu que c'est dimanche?

1outes les trois. -

Claire. -

Nous avons remonté les poids
De l'horloge au coffre de chene.
La vaisselle et les cuivres luisent
Dans la lumiere vaporease
Que le chevrefeuille verdit
A la fenetre treillissée.
Partout nous t'avons cherchée,
Dans l'étable, dans les champs
Et dans la niche du chien.

2

Nous avons fouillé la huche
Et vidé toutes les creches.
Oublies-tu que c•est dimanche?

Claire. -

7outes les trois. -

Jeanne. -

J'ai poussé la petite porte de derriere,
Celle qui donne sur les prés.
On aurait dit que d'un seul bond
La plaine s'engouffrait avec l'air et le ciel
Dans la maison.
Mais tu n'étais pas la non plus.
J'ai cueilli cette 8eur et je sois revenue
Sans t'avoir trouvée sous les saules.
Et nous avons longé, ensemble, le vieux mur
Qui borde le chemin du bois.
De la breche, ou le bourg s'encadre
Une nouvelle pierre, encare tout humide,
Etait tombée,
Et sur le parterre beché
11 y avait des pas que nous avons suivis
Jusqu'a ce puits ou tu vins seule.
Tu ne sais pas que c'est dimanche ?
Le lavoir est silencieux.
Sur les routes, dans les sentiers,
On n•entend pas geindre l'essieu
Des charrettes pleines de tre8e.

3

�GEORGES CHENNEVI8RE

Blanche. -

Claire. -

Toutes les trois. -

Marie. loutes les trois. Marie. -

Tu ne sais pas que c'est dimaoche?
Sur les cordes et sur les haies
Seche et blanchit le linge gai
Qui gesticule daos la brise
Ou 8otte la 8eur du pommier.
Tu ne sais pas que c•est dimanche ?
A travers un vol de colombes
Sonne la mease de dix heures.
Et daos l'ombre du mail désert
Chaque gar~on guette sa belle.
Regarde-nous. Es-tu fachée?
Que fais-tu la, les yeux baissés,
Et les coudes sur la margelle ?

Blanche.

Toutes les trois. -

Marguerite. -

Habitante du verger,
T ourne vers nous ton visage,
Je regarde les nuages
Qui passent sur l'eau du puits.
Petite sreur au front triste,
Viens a la fete avec nous.

Marie. -

Je me penche sur mes jours
Qui glissent au fil de l'eau.

C/aíre. -

/eanne. -

Je regarde mon image
Se rider daos 1'eau du puits.

/eanne. -

Blanche. -

LE CHANT DU VERGER

Sous les cerisiers, la-bas,
Voici Marguerite.
Elle vient a petits pas :
Sa mere J' épie.
Car souvent elle s•attarde
A causer pres de la haie.
• Mere, ne me groodez pas,
« L'eau s'est renversée.
« Mere, ne m'en veuillez pas,
« La chaine a cassé. •

Marie. -

/eanne. -

Blanche. Claire. -

• 11 •faut que le maréchal
« Remplace les vieilles mailles,
« Elles sont usées, •

« 11 faut que le charpentier
« Répare la vieille poutÍe.
• Elle va céder. •
Marguerite, Marguerite,
Combien de temps te faut-il
Pour remplir un seau ?

C'est aujourd'hui jour de fete.
Combien de temps vais-ie. mettre?
Vous riez 1
La chaine ne casse pas.
La poutre ne cede pas.
Car mon fiancé m'attend.
11 ne me faut que l'instant
D'un baiser.
L'eau se plisse et s'assombrit
Sous les gouttes qui retombent.
Nuages, revenez vite.
Booheurs légers, suspendez-vous
Aux pointes des branches 8euries.
Je l'attends. Je sais qu'il viendra
Bientot, du coté des prairies.
11 viendra, je veux qu'il vienne,
11 sera comme l'image
A la page qu'on connait.
Dis-nous celui que tu attends,
Est-ce le vieux propriétaire
Qui demeure au bout du village ?
Est-ce le beau commis bancal
Qui travaille chez l'arpenteur?
Est-ce le jeune sacristain?

5

�GEORGES CHENNEVIERE

Toutes les trois. -

Marie. -

LE CHANT DU VERGER

11 sont ensemble. 11 luí appoile
L'amour que je lui ai donné.

Tu ne sais pas que c'est dimanche?
Nous danserons ce soir au bal,
Et nous rentrerons en chantant,
T outes les quatre, un air de danse.

Ah I qu'ils seraient beaux sur la route,
Vers moi, les pas du bien-aimé.
Entend-il la voix du verger,
Plus ardente d'etre jalouse?

Sa voix dans la nuit, l'entendrai-ie?
Dites I Que fait-il ? Ou est-il ?
Ou est celui que mon creur aime
Et pour qui mes joues ont rougi ?

Reviens ici. Fais-moi du mal.
Je pardonne : voici mon creur
Qui redemande des mensonges,
Content pourvu que tu lui parles 1

Je le cherche des yeux sous les peupliers gris,
Dans les prés que ses pas égayaient de son ombre.
C'est pounant toi, matin si longtemps attendu,
Matin, qui es déja quelque chose de luí.
L'aube a peine naissait quand j'ai vu, de mon lit,
Dans la vitre profonde ou trempe le feuillage
De la belle de nuit et du volubilis,
L'étoile du matin briller de tous ses cils.

C/aire. -

Qui vous a dit qu'il me trompait?
L'eau du puits est lisse et !impide.
Paix sur la terre a ceux qui aiment.
11 va venir le long des haies.
Cruel horizon, rends ta proie 1
Privés de lui, mes yeux se lassent.
Et vous, mes sreurs, faites silence,
Si vous le voyez avant moi.

11 va venir, sois patiente.
Espere encore, Marion.

Mane. -,Jamais il ne m'appelle ainsi .

Me trouvera-t-il assez belle?
Mes bras a ses bras triomphants
S'ouvrent, comme s'ouvre la grange
Aux chars d'ou débordent les gerbes.

11 me donne des noms qui changent,
Et je sais toujours que c'est ~oi.

/eanne. Blanche. Jeanne. -

5ouviens-toi de la Romanichelle
Qui tirait les cartes sur un chale.

Que dans ses bras forts il m•étreigne 1
Qu'il me prenne dans ses mains douces l
Que ses baisers soient sur mon corps
Comme les grappes sur la treille 1

Souviens-toi de l'oracle des Beurs,
Des vingt pétales aux voix contraires.
Méfie-toi de la rousse aux yeux gris.
Garde-toi de la blonde aux yeux bruna.

Marie. -

Une blonde, je la connais.
Je les ai vus qui se parlaient
A voix basse, sous une porte.
Pourquoi m'a-t-il dit qu'il m'aimait?
Une blonde. Vous le saviez.
Elle, du moins, l' a vu venir.

6

C'est lui la-has. Je suis heureuse.
Le matin l'entoure. Ma joie
Est plus nombreuse que le grain
Qui sort en ao0t de la batteuse 1

/eanne.
8/anche.

11 vient du coté des prairies.
11 a franchi la passerelle.

7

�GEORGES CHENNEVU:RE

C/aire. Toutes les trois. Marie. -

LE CHANT DU VERGER

Sa tete dépasse les haies.
Louange

a l'amour de Marie 1

Je n'ose pas lui faire signe,
Et je sena que ses yeux me cherchent.

/eanne. -

La rosée a mouillé tes bas.

Blanche. -

Ta chaussure s'est délacée.

Claire. Marie. /eanne. -

Marie. Blanche. -

Tu as laissé tomber dans l'herbe
La barrette de ton corsage.
Dites-moi si je lui plairai.
Me trouvera-t-il assez belle }

Les troit. sreurs de Marie. -

/eanne . Blanche. Claire. Le jeune homme. -

II arrive devant la grille du chateau.
Tes cheveux sont comme des ailes repliées.
Nous chanterons autour de toi
Pour qu'il se trouble.
II écoute, debout, l'heure venue de loin.

C/aire. -

Tes yeux baissés sont comme deux tetes d'oiseau.
Nous nous tairons autour de toi
Pour qu'il te trouve.
II approche. 11 regarde

/eanne. -

Les trois sreurs. -

Le jeune homme. -

a travers l'aubépine.

Cette rose nue,
Prends-la dans ta main
Pour aller vers lui.

Blanche. -

Autour de ton cou,
Mets ce collier d'or
Qu'il ne connait pas;

Claire. -

Et sur tes épaules
Ce voile d'amour
Que ta main broda.

8

Tu ne nous réponds plus. Tu lui parles déja.
Laisse-le te chercher encore.
La fe1e n'est pas commencée.
Que cherchez-vous dans le verger
De si bonne heure }
Voici des Oeurs, si vous voulez;
Des fruits, si vous en désirez ;
Et, si vous me la demandez,
Ma révérence.

Ce que je suis venu chercher,
Depuis longtemps vous le savez.
C'est une lille aux beaux atours,
Dont le pied mince est plus joli
Que le museau d'une souris
Au ras d'un trou.

Ne tremble plus, Oamme candide du verger.
Nous danserons autour de toi
Pour qu'il te cherche,

Marie. -

Marie. -

./eanne. -

Les trois sreurs. -

/eanne. -

N'avons-nous pas toutes ici
Le pied mignon, la jambe fine.
Mais vous refusez de nous dire
Qui de oous est la préférée,
Pour que chacuoe s'imagine
Que vous I' aimez.
Ne chaotez plus. Ne daosez pas.
Je veux la voir. Elle se cache.
Son sourire est pareil au bruit
D'une goutte d'eau daos les cendres,
Elle est ma joie de tous les soirs
Et mon dimanche.
Acceplez l'épreuve du jeu,
Et tachez de vous reconnaitre
A vec ce bandeau sur les yeux.
Voici la plus belle des roses,
T oute blanche, au parfum de thé.
Devinez celle qui vous l'offre.

�GEORGES CHENNEVU!;RE

le jeune homme. Blanche. -

Ce n'est pas elle.

Ce n'est pas elle.
Voici le bleu myosotis,
Sans auue parfum que son nom.
Devinez celle qui vous l'offre.

le jeune homme. -

Certes, vous etes peu galant,
Et nos fleurs étaient inutiles.
Vous ne pouvez pas meme dire
Celle de nous que vous aimez.

le Jeune homme. -

C'est celle qui n'a pas chanté,
Celle qui ne m'a ríen offert.
C'est l'habitante du verger,
Qui m' attendair a la barriere
Entre le puits et le pommier.

(aMarie}. -

le jeune homme. -

Marie. -

Ce n'est pas elle.

les trois sreurs. -

les trois sreurs. -

les trois sreurs. -

Voici le plus beau des reillets,
Tacheté, au parfum de camphre.
Devinez celle qui vous l'offre.

le jeune homme. Claire. -

LE CHANT DU VERGER

Je te donne cette fleur
Qui ne pousse que daos l'herbe.
Son nom je ne le sais plus.
Je l'appelle, comme toi :
e Celle que j'aime entre toutes J.
Je te baptise, comme elle :
e Blanche reine du verger J.
La brise souffle daos les branches,
Silence autour de ceux qui aiment.
Tu es si belle que je veux te voir danser.
Mais non, reste debout, presdu pommieren ffeurs.
Laisse-moi prolonger le plaisir de t'attendre.
Quand tu viendras vers moi, tes pas et ta douceur
Orneront le verger d'une arche fine et tendre.

IO

le jeune homme. -

les trois sreurs. -

La feuille change de couleur
Le long des branches balancées.
Mais la fleur a gardé la sienne
Dans la brise qui l'effeuilla,
Daos l'herbe ou tombent ses pétales.
Laissez rever tous ceux qui aiment.
Je voudrais tenir daos ta main,
Et m'y blottir, sans remuer;
Te sentir tout au tour de moi,
Comme le jour et comme I'air.
Je te regarde saos te voir.
Je suis venu, et c'est dimanche,
Et nous sommes au mois de Mai,
Daos un verger, sreur, douce amie.

La brise caresse les toits
Ou les pigeons vont s'endormir
Daos une nappe de soleil.
La fete s'ouvre. Les enfants
Montent sur les chevaux de bois.
Ne parlez pas a ceux qui aiment.

Marie. ·-

Je me rappelle qu'autrefois
Je grimpais souvent au grenier
Pour y rever pendant des heures.
C'était l'été. Je me faufilais sur le foin,
Et la, je me plaisais a répéter, tout bas,
Des mots simples,desmots comme e plaíne J ou • jardin •
Qui me semblaíent plus beaux parce que j'étais seule.
La chaleur dormair sur les blés. Par la lucarne,
J'apercevais, perdu daos l'herbe et daos les arbres,
Un toit que j'adorais de tout mon creur d'enfant.
Je lui envoyais des baisers :
Et j'attendais un grand bonheur,
Tu es venu daos le verger.

le jeune homme. -

Je cueille une fraise des bois,
Tu es belle, au mili!!u du ver~er, sous les branches,

II

�GEORGES CHENNEVIERE

Dans ce dimanche, ou tout parait puri6é,
011 la fleur qui s'en va laisse de sa blancheur
Au ciel des jardins et des champs.
Les trois sceurs. -

Marie. -

Le jeune homme. -

lvtarie. -

les trois sceurs. -

LE CHANT DU VERGER

Marie. -

a

Viens, je te conduirai devant notre maison.
Tu verras la vigne et le lierre
Et la fenetre de ma chambre,

Paix sur la terre ceux qui aiment.
Souffle, brise, dans les· sentiers
Qui vont vers la fete et le bal.
Souffle, tandis que les enfants,
Montés sur leurs chevaux de bois,
Font le tour d'un monde qui change.

Nous franchirons tous deux le seuil, et je dirai
Voici celui que j'ai choisi,
Et voici celle qu'il a prise.

Vois la campagne devant nous ;
L'horizon d' 011 tu vins vers moi;
L'arbre, ou je t'attendais, peureuse,
Craignant qu'on n'entendit mon creur.

Viens avec moi; je te menerai daQs les champs.
Je te montrerai nos prairies
Et les agneaux de cette année.
Viens. Tu me meneras au bord de la riviere.
Nous franchirons la passerelle
Par 011 mes yeux t'ont vu venir.

J'accourais vers toi, sans y croire.
Arbres et buissons du chemin,
Connaissez-vous celle que j'aime}
Je m'arretais. Je regardais.
J'hésitais. Je voulais te voir
Et te quitter, pour te revoir.
Soirs aimés. Rendez-vous furtifs,
Pres des murs ou pousse l'ortie.
Belle ombre de toi dans la nuit 1
Croix amoureuse de tes bras 1
Je sentais, contre ma poitrine,
Sur mon creur, le poids reten u
De ta douce main repliée.
Le chien de la ferme aboyait,
Et le ciel tombait sur mes levres
En meme temps que ton baiser.
Ne dites rien. Laissez passer
Sur le chemin tous ceux qui aiment .
. O nuages, voilez la !une,
Pour qu'ils restent un peu dans I'ombre.
La brise souffle dans les branc:hes.
Dorment en paix tous ceux qui aiment.

12

Je te donne ma main. L'amour est devant nous.
Je t'aime tant que j'aime tout
Dans le monde profond qu'il m'ouvre.

Viens. Je comprends. Je veux tout revoir avec toi.
Je te donnerai mon baiser.
Je ne sais comment te le dire.

Les tro,s sceurs. -

Mettez votre robe de bal.
La fete tourne sur la place.
Dansez jusqu'a l'aube prochaine.
La brise souffle. L'ombre bouge
Et le feuillage se balance.
Paix et silence a ceux qui aiment 1

GEORGES CHENNEVIERE.

.'

�P ...

ESQUISSE D'UNE P ARABOLE

nou, jeter Je, pierres. Nous Jumes riposter, le laissant hientot pour mort

Esquisse d'une Parabole

,ur

la route.
Plus loin nous rencontrames un autre fou qui marchait seul et

péni1lement. TI paraissait

a bout de

forces ; mais, des qu'il vit notre

gibier, il s'élan~a sur nous, espérant nous le ravir. N ous luí en Jon-

Nous

étions Jeux sur une 1aute dme, témoÍns J ' une grande iné-

Jl parut

étonné, mais il était fou, et il mangeait sans joie, nous

regardant avec colere. Alors nous lui parlames, et peu a peu il semblait

galité Je la nature.
On voyait

names.

a droite

a gauc1e, des

un pays dénudé, déserté des eaux, hrulé par

comprendre.

plaines toujours vertes et fertiles ou Jes arbres

e Celui~ci est moins fou que l'~utre, Jit mon Írere. L'autre était

non taillé, portaient des fruits lourds et coloré~. Un aigle planait, Íixant

fou principJement parce qu'il avait trop Je gibier pour lui seul et gu'il

le soleil;

sa proie; et Jans 1'1erbe

e'étaient

marchait courbé sous sa richesse, ne pouvant ni voir ni penser. Celui-ci

des massacres J'insectes.

Cependant notre esprit, attentif au spectacle Je la nature, ne
sen trouvait pas c1oqué.

N ous

échangions en des paroles Jifférente5

Jes pensées Ídentiques : ríen ne nous étonnait ni l'inégalité Ju sol, ni
la guerre des Ínsectes; nous concevions seulement notre supériorité avec

il marchait Jroit, et il pouvait voir, bien

qu'avec Jes yeux Jouloureux et

injustes. » En effet, quanJ ce fou eut rempli son ventre, il s'intéressa au
spectacle Je la nature.

Jl

vit alors et pensa comme nous ; et Jorénavant

cJui-ci marcha avec nous.

Jélices.
Voici : nous v1v1ons , voyions, et pensiona. C1acun de nous jouissait Je gravir cette haute clme en compagnie Je
heau et 1ien ainsi,

était fou principJement parce qu'il avait Íaim, et qu'il était seul; mais

l'autre, et il le trouvait

a sa ressemhlance. Ainsi l'amour entre nous était né;

l'intJligence engendrait la bonté, l'intelligence étant l'amour Je la vie,

.. •

.

a notre

1'un assommait un serpent qui
1'un servait a la nourriture Je 1'autre.

Les autres, maigres, Jévetus, couraient Jevant, travaillant pour les
premiers, aplanissant le chemin, chassant les mouch.es, tuant les serpents,

La lutte

de gibier. Comme nous approch.Íons il crut que nous lui voulions Ju mJ

s'arma

Je pierres et nous

blessa. Alors now lui parlamcs, mais il ne comprit pas, car il continua

a

11 obtenaient ainsi quelque peu Je nour-

était entre certains riches qui voulaient se ravir récipro-

quement leur gibier; et 1'on voyait leurs misérables clients se hattre entre
eux pour 1'un ou pour 1'autre, suivant que l'un ou l'autre avait l'ha1itude
Je leur jeter l'aum6ne. En cette circonstance nou, nous cacha.mes, car
nous étions peu et

Cependant nous rencontrames un fou qui portaitune lourde ch.arge

rencontre. Tow marchaicnt courbés

vers la tcrre. Quelques-un.f portaient beaucpup Je Íruits et Je gihier.

riture.

a c6te, et souvent le haton de
mena~ait 1'autre ; souvent. la chasse Je

14

tueuse Je fous qui venait

cueillant les Íruits Je la terre.

N ous marchions allegrement c6te

( or, nous ne savions ce qu'était le mal). TI

Plus tarJ encore nous aper~11mes une multitud.: agitée et tumul-

i1 étaient beaucoup, et

tous Íurieux. Apres la bataillc

tant Je maigres étaient morts et le butin était en

si mauvais état que la

colere gronJait et tremblait chez les maigres survivants. Alors nous aortimes de notre cach.ette et nous cri1mes

aces hommes de

ma1tres et de les Jépouiller. F urieux, avec notre aide,

15

se jeter sur leurs

ils

vainquirent

�P ...

JEAN HYTIER

wément. Ils se repurent comme eles hrute&amp;. ma.is leur visage changeait

a

vue J'ceil. Alors nous leur parlames, et les ayant Íntéressés au spectade
Je

la

nature, now leur montrames

a voir et a penser. Des lors ils virent

La Doctrine du Mouton Blanc

et pen&amp;crent comme nous, et toute cette multitucle vint avec nous .

. • ..

Des conditions du Classique

N ow poursuivimes ainsi notre route, chassant et travaillant Je concert, et .furtout contemplant la nature, pell6ant et étucliant. Beauconp
clantaient et clansaient, et la vie nous était facile.
Souvent nous rencontrions eles fow affaméa qui venaient rapiJement grossir notre société sans grand elfort Je notre part.

QuanJ nons rencontrions des fous courbés sous un trop grave
poiJs Je gibier, now les Jépouillions Je leur richesse. Alors beaucoup,
se rJevant furieux, étaient hÍentat éblouis Je voir et Je penser, et ils
venaient avec nous. Mais ceux qui, refusant Je voir, aboyant apres leur
gihier, fermaient les yeu:x et tenclaient les poings, nous les abattions san,

11 y en a deux : l'originalité, la mesure.
L'originalité est touiours moderne. 11 n' y a pas d'ceuvre classique
qui ne constitue un enrichissement. C'est pourquoi le chef-d'ceuvre
est imprévisible; son apparition ressemble a un miracle. C'est un fait
unique. Dans le grand art, il n'y a pas de répétition. Le chef-d'ceuvre
n'a pas de ressemblance. Sa prodigieuse nouveauté n' a rien de
commun avec la jeunesse fardée des indépendants de pacotille.
Effectivement, il y a deux f~ons d'etre moderne: exprimer l'essence
du siecle, et reproduire l'effervescence de la surface; toute la différence du génie qui peint l' époque, au gandin qui porte la mode; l'un
foncierement original, l'autre simplement imitateur. Vérité plus que
paradoxe, celui qui atteint la généralité est infiniment plus personnel
que celui qui suit la singularité. Beaucoup s'y trompent.

a

P ...

L'origina lité peut suffire pour survivre, mais non pour créer
l'ceuvre parfaite. Le génie ne construit pas nécessairement des chefsd'ceuvres classiques. Proust qui apporte au monde une psychologie
nouvelle manque, cependant, d' équilibre. Puissance n'est pas raison.
Racine était, a la fois, puissance et raison.
L'ceuvre parfaite exige la mesure. Possession du sujet, mahrise
de soi, libre disposition des moyens, usage exact de la puissance,
souplesse dans la force. Vouloir l' ceuvre, du moins I'accepter et la
re-vouloir quand elle jaillit des profondeurs obscures, au lieu d'en etre
débordé aveuglément. Les classiques ont la plus grande et la plus
subtile conscience de leur art. Ce sont les romantiques qui font leurs
ceuvres malgré eux; quand ils savent échapper a ce hasard impulsif et
trouble ils sont classiques. Le classicisme est rationnel et volontaire,

�LA DOCTRINE DU

«

MOUTON BLANC

»

le romantisme est émotionnel et subi. C'est la, et la seulement, qu'il
f aut chercher leur opposition, et non pas, comrne on I'a fait, dans une
prétendue discordance d'idées morales dont I'art n'a point a s'occuper.
Mais ce sujet mérite qu'on en reparte ...
La mesure accorde le sujet avec lui-meme et avec son expression. L'originalité dans la mesure donne le style.
Si quelques-uns ont cru pouvoir se passer de mesure, d'autres,
plus pauvres, ont cru pouvoir se passer d'originalité. lis n'apportent
rien et périront tout entiers. Leur mesure meme, ne s'appliquant qu'a
un donné épuisé, ne peut le rajeunir. Car la mesure n'est pas étrangere a I'originalité. L'ordre, grace a ce ferment, prend des caracteres nouveaux; sous la discipline des grandes lois esthétiques, on
corn;oit une organisation insoup9onnée, une f ac:;on encore inconnue
d'harmonie, un style. Mais la mesure, non fécondée, n'est que le gout
de I'ordre ancien, le sens de I'ceuvre du passé; rien n'en saurait sortir
de créateur; c'est une mesure sans vertu qui aboutit a l'imitation, au
pastiche, au néo-classicisme. Ainsi Alfred Poizat refait de la tragédie
sans se douter que c'est Romains qui est classique; ainsi cent romanciers refont du Flaubert sans savoir que Valéry Larbaud est plus classique qu'eux. Le classicisme reconstruit sur des plans, mais sur des
plans nouveaux.
11 y a une catégorie de jeunes auteurs bien séduisants qui possedent une certaine mesure, qui ont une originalité. lis ne sont tout de
meme pas classiques. Dons brillants, intelligence excitante, heureuse
habileté, ils ont, de plus, le mérite d'etre modernes. Mais voila que
leur modernité n'est plus que de I'actualité ! lis ne sont pas I'usine, le
port, la gare, mais le dancing et le jazz-band. Leur style, tout en paillettes, tout en étincelles, se boit comme un cock-tail, mais il va se
déchirer comme une soie précaire ! Leur actualité ne fera qu' un
déieuner de soleil. lncompréhensibles dans dix ans, car la minute a
plus de poids sur eux que I'éternité. Articles de luxe destinés a se
démoder. Tout en surface. Ce sont des automobilistes qui s'engagent
dans des impasses; au fond du cul-de-sac certains tournent sur place;
les plus malins font demi-tour. Paul Morand est un de ces charmeurs;
va-t-il continuer 7 Autre sirene : Cocteau, si mordicant, mais qui
manifeste bien sa versatilité quand il prétend, meme avec raison,

18

JEAN HYTIER

qu' un poete ne doit pas tenir ses promesses ; qu' est-ce a dire, en ce
qui conceme Cocteau, sinon qu'il change perpétuellement d'impasses 7
A chaque instant, un mur devant lui, et volte-face ! Trop fin pour
s'obstiner (et se pasticher lui-meme), il se dé peche en trépidant d'aller
faire fausse route ailleurs. - Mais I' art classique est une progression
sur une grande route toujours ouverte ...

________ _________
...

RÉPONSES
1. Doctrine et Génie. - On me rappelle que les doctrines ne
créent pas les ceuvres mais qu'elles en sortent. Tout justement, le
Manifeste du Mouton Blanc déclare que nous voulons assurer, selon
nos moyens, « I'établissement définitif d' un classicisme moderne et
des vérités esthétiques qui en sont a la fois I'express,on et la condition. »
Notre ambition n'est pas d'indiquer des recettes qu'il suffirait
d' appliquer pour avoir du génie ou du talent, mais d'exprimer les lois
dans lesquelles s'inscrivent et s'inscriront les chefs-d'ceuvre et les
ceuvres du classicisme moderne - par ailleurs si parfaitement imprévisibles. Ce sont, au contraire, les pasticheurs du passé qui savent
d'avance reconnaitre la figure de leurs magots. Mais ce que nous
savons parfaitement et rigoureusement, e'est ce que ne devra pas
etre, c'est ce que ne sera pas le chef-d'ceuvre de demain ; nous savons,
par exemple, qu'il ne répétera ni Lamartine, ni Moréas.
Nous essayons ici d'établir les conditions du chef-d'ceuvre et du
classicisme moderne. Nous en cherchons les conditions nécessaires,
non pas les conditions suffisantes. 11 y a, croyons-nous, des lois esthétiques profondes communes aux grandes ceuvres classiques. Si nous
réussissons a les mettre en évidence, nous retrouvons les limites ou se
meut le génie; mais nous n' enseignons pas a avoir du génie.
2. Doctrine et Classicisme moderne. - La Doctrine se formule

a demi par un effort d'intuition intellectuelle, a demi par I'analyse des
ceuvres classiques modernes. On recherche, d' une part, les conditions
esthétiques générales du chef-d'ceuvre; on essaie, d' autre part, de

�LA DOCTRINE DU « MOUTON BLANC »

déterminer les caractéristiques du Classicisme moderne. Or, il y a un
Classicisme moderne. Non seulement il se f ait et se fera, mais il
existe. Des reuvres importantes qui méritent d'etre appelées classiques, et dont quelques-unes sont des chefs-d'reuvre, supportent
I'analyse. Ainsi Marthe Es querré a pu expliquer I'esthétique théatrale
d'André Gide, André Cuisenier pénétrer la structure des romans de
Ju les Romains. Des noms nouveaux sont pleins d'espérance et déja
de succes : ainsi Portail qui s'attaque a la matiere la plus modeme
saura devenir tout a fait classique. J'en citerai quelques autres plus
tard. On aura la sagesse de n'exiger pas qu'ils soient nombreux.
3. « Ordre et génie ». - Apres ce qui précede, faut-il dire que
sans génie il n'y a rien qui compte, meme avec le souci des regles 7
Mais simplement que le génie, sous peine de se perdre, ne peut
méconnaltre impunément les grandes lois esthétiques. C'est une
erreur de croire que le génie dispense de tout. C'est une erreur aussi
de croire que les regles dispensent du génie.
4. Originalité et classicisme. - On conc;:oit que le génie puisse
iouir d'un calme olympien. 11 n'a rien a craindre dans le temps ni dans
I'espace. - Le génie n' a rien craindre des génies du passé: il
enrichit la tradition. Racine n'est pas diminué par Corneille, mais il
diminue Campistron. - Le génie n'a rien a craindre du génie : il se
différencie par essence. Moliere n'est pas diminué par La Fontaine,
mais il diminue Boursault. - L'originalité n'est pas dans la négation
de tout rapport : Racine et Corneille observent une esthétique générale commune, et different infiniment plus que deux néo-symbolistes
farouchement indépendants.

a

S. Unanimisme et UMnimisme. - 11 y a fagot et fagot. J'ai dit
que le Classicisme moderne serait unanimiste. Je n'ai pas dit que tout
unanimisme serait classique. 11 y a un unanimisme batard et facile,
sans vertu classique, un unanimisme romantique.
6. lndividualisme et Unanimisme. - J' ai dit que le Classicisme
moderne serait unanimiste, mais je n'ai pas dit qu'il ne serait que
cela. A la fin du Manifeste et dans la doctrine du premier Mouton,
on reconnaitra les deux tendances exhaustives du Classicisme
moderne, les deux manieres originales d'envisager l'Univers, I'une

20

JEAN HYTIER

foncierement individuelle, I'autre foncierement collective. Pour la
clarté des idées, on peut désigner deux auteurs représentatifs de ces
deux tendances: André Gide, individualiste, - Jules Romains, unanimiste.

L7Auberge et les Clients

Voila trois mois que nous avons repeint les murs, accroché
I'enseigne, ouvert les portes. Une affiche savoureuse, composée par
un maitre enseignait aux passants la qualité des vins. Nous avions
retrouvé dans la cave quelques bouteilles vénérables d'un ius que
Poquelin versait a la Fontaine, dont Racine enivrait Boileau. Maint
connaisseur, plus d' un client gourmet ont voulu s'asseoir sur nos
escabeaux. Mais nul n'entrait sans exhiber ses lettres de noblesse.
Et voyez ! la salle est déja trop petite.
Cet homme sobre qui trinque avec I'avenir, c'est André Gide.
Cet autre qui souleve un monde sous la voute, c'est Jules Romains.
Tout pres de lui, une voix pure révele un secret fraternel : Chenneviere. Voici des compagnons plus jeunes: Portail puissant, Audisio
qui fait voir la Méditerranée, Fierens, Hellens, Puget. Et Pon ge circonscrit des élans sauvages dans des proses exactes. Et Mannoni, léger,
rit et iongle avec les coupes. Maublanc le moraliste, Cuisenier !'historien expriment le suc du siecle; Gaudefroy, Petiot, Boisson, Meunier le retrouvent au fond du verre. Mais voici Marthe Esquerré qui
sait le sens de la doctrine, Adrienne Monnier qui la chante et la fait
écouter.
Favre, la toque sur I'oreille. rit de voir la maison pleine. 11 boit,
pour sa part, plus d'un coup, et porte des santés multiples a la gloire
du Mouton Blanc. Aubergiste ! réjouis.toi ! il ne nous manque plus
rien, car déja les gargotiers ialoux qui frelatent leur piquette ne
trouvent pas notre vin bon.
)EAN HYTIER

2T

�ERREURS
VERITES

ERREURS
n

Sur lu lcrivaina "Jmboliate.r :
en est Je riJiculea. comme ce
1
Stéph.ane Mallarmé, parvenu a la notoriété pour n avoir ríen écrit et
Jont la critique dut respecter le mystérieux génie tant qu'J n'éta.it que
l'auteur Je quelques plaquettes introuvables; mais Jepuis, J a commis
l'impruJence de publier un recueil ou tout le monJe peut fue L4.pre.rMúli J' un F aune, si personne n'y peut ríen tléhrouiller.

RENÉ DOUMIC
•
• •
Sur Pierre Benoít {Revue Fidlraliste} : ... Jan&amp; ces pagea Ju
Lac Sall, quelles admirables répliques de comédie ! T ant pis pour ceux
1

qui s indigneront ou souriront : J Íaut oser écrire, tres simplement, que
e'est de la meilleure veine comique, que c' est du Moliere.

HENRI MANCARDI

•
• •

VÉRITÉS
La liberté ne vaut rien pour un artute.

ALAIN

•
• •
. Le _vér!table ~Lusicisme ne comporte rien de re.strictiÍ ni Je sup~res.Stf; J n est pomt tant conservateur que créateur; J se Jétourne de
1archaisme et se refuse a croire que tout a déja été Jit.

ANDRÉ GIDE

•

• •
. . Toutes les forces valables de la 1.ittérature de notre temps ae
d1r1gent, cro:yous-nous, vers un art krgement huma.in et un moJe J'expression simple et Jirect tel que le f ut celui des ckssiques .
LUC DURTAIN

Judiili.

HENRY BERNSTEIN

•
• •

. I1 faut Jonc .9.ue Je cla"ique ne soit pas semLlable a I'imitation Ju
class1que. Et, en eflet, il en Jiffere inÍiniment. II y a un vrai classique,
un clauique créateur.

Shalespearc ne pcut etre con.sidéré, non .1eulement comme un
écrivain de génie, ma.is meme comme un écrivassier des plus médiocres.

LEON TOLSTOI

22

ANDRÉ SUARES

�I

RENE LALOU

HISTOIRE DE LA LITTlfüATURE FRANQAISE CONTEMPORAINB

EXTRAITS

maitre de cette musique personnelle dont on retrouvera les
accents dans les livres de sa maturité, breve phrase antithétique
au final inoubliablement autoritaire.
PIERRE LOTI. - « Étre I&gt; et e&lt; sembler )), ces verbes élémentaires
reviennent perpétuellement dans les livres de Loti : symholiquement, car, faibles pour _précisément décrire, nuls autres
n'égalent leur aptitude infinie a suggérer.
MARCEL PRÉVOST. - L'originalité de Marce! Prévost réside dans le
róle qu'il a assumé d'écornifleur du romanesque pour jeunes
~ens curieux et jeunes filies inquietes ... 11 a prétendu les initier
a une vie moderne conventionnelle qui exclut soigneusement
toute grandeur meme daos la sensualité.
JU LLES VALLES. - 11 triomphe dans la satire concrete.
MAURICE DONNAY. - Toutes les reuvres &lt;le Donnay sont Jimitées par
ce perpétuel sacrifice a l'actualité ...
PAUI, HERVIEU. - 11 regne par tout ce théatre une pauvreté et un
convenu dans l'invention, comparables seulement au mélange
de platitudes et de hoursouflure que parlent les personnages.
Tout y t:st combiné pour l'optique théAcrale, daos un esprit
d'économie rebutant.
ED~1OND ROSTAND. - ... le drame de Cyrano et celui de Rostand,
le drame de l'écrivain de deux-ieme ordre qui aspire au génie.
GEORGES RODENRACH. - ... Ce caractere superficie! de la pensée
de Rodenbach devient facheusement évident lorsqu'il écrit en
prose.
ROMAIN ROLLAND. - Pour etre un grand écrivain fran9ais, il lui a
manqué de gouter sans effort cette France de Racine et de
Debussy, toute en nuances et en souplesses, triomphe d'une
intelligence raffinée devant lequel son creur est resté froid. 11 lui
a rendu pleine justice, mais, ne l'ayant point aimée, il n'a jamais
pénétré le secret de cette perfeccion.
CHARLES PEGUY. - Malgré cet effort tetu, il tomba avant d'avoir pu
s'enorgueillir d'un chef-d'reuvre authentique. JI ne se présente
néanmoins pas les mains vides et il serait supr~mement injuste
qu'il n'allat pas ce jusqu'a l'audience 1&gt;.
PAUL GÉRALDY. - ... lorsque ce papotage s'exerce autour d'un des
grands themes amoureux que les génies ont placés sous la sauvegarde du bon goút, l'indécence commence ; il est pénible
d'avo\r a r~ppele: ~ l'auteur du ~?rceau intitulé _Dualisme que
ce su¡et a eté traite dans le deuueme acte de · Tristan et Ysole.
Paul Géraldy, avec cet art de ramener tout haut sujet a un
dialogue de salon ...
FRAN&lt;;:OIS PORCHÉ. - Tout son théatre exploite cette fausse ingénuité, il se fait une vertu artistique de son incapacité a égaler la
virtuosité de Rostand,
GEORGES DUHAMEL. - ... son universalité, Duhamel la recherche
non par une synthése, mais par une suite d'analyses ...
JU LES ROMAINS. - ... Son art est un art viril. .. La volonté rude et
tenace de Romains exploite un esprit si riche et si divers que
vouloir, avec lui, est presque synonyme de pouvoir.
.

de 1'Histoire Je la Littérature F ranfaÍse Contemporaine
Nous remercions vivement MM. René Lalou et Georges Cres de
nous avoir autorisés
publier quelques extraits de la remarquable
Histoire de la Littérature franr;:aise Contemporaine de M. René Lalou.
(Ed. Georges Cres et Cie, 1 vol. : 10 frcs).

a

CATULLE-MENDES . - ..• sa redoutable facilité a rimer n'importe
quoi.
JEAN AICARD. - ... son Pere Lebonnard (une piece en versa rendre
jaloux Eugene Manuel) et son Jésus se recommandent aux
fami_Jles pour leurs excellentes leyons de morale théorique et
prauque.
JU LES RENA~D. - Lorsqu' il atteint a une telle perfection, l'art de
Jules Renard évoque le souvenir des estampes japonaises ou un
animal, un arbre, une branche, fait tout fo tableau, comhlant
!'esprit d'une mystérieuse joie; l'influence des Goncourt aidant,
le penchant naturel de son génie, Jules Renard a évité le naturahsme de Zola pour rejoindre le réalisme d'HokusaL
AUGIER. - N'ayant point visé a retenir l'attention du lecteur curieux
qu'aucun obstacle ne rebutera de l'reuvre ou il a découvert
quelque originalité, Augier a passé tout entier avec son auditoire.
DUMAS Fils. - ... il gardera toujours quelques traits du prédicateur,
qui aime appeler le péché par son nom et le décrire avant de le
flétrir ...
·:· ses dernieres pieces, ou !'esprit boulevardier ~e fait apocalypuque ...
HENRY BECQUÉ. - L'art de Becqué est indéniable: on en éprouve
vite les limites.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. - Axe/ n'est pas seulement l'reuvre la
plus caractéristique et la plus complete de Villiers de l'lsleAdam : c'est encore la dern1ere expression du romantisme européen, le Faust du XIX• siecle finissant.
PAUL BOURGET. - L'évolution littéraire de Paul Bourget s'est
déroulée avec cette régularité consciencieuse qu'on observe aussi
dans chacun de ses livres.
Le Disciple manifeste déja la coexistence en ~ourget d'un
effort sympathique pour appréhender loyalement la pensée de
son contradicteur et d'une incapacité fondamentale a y totalement réussir.
MAURICE BARRES. - ... une intelligence inlassablement curieuse qui
éperonne une sensibilité assez courte.
Déja (Du Sang, de la Volupté et ae la Mort) il se manifeste

'

�RENE LALOU

PAUL CLAUDEL; 7" . •· Ce~te musique universelle encore inentendue
dans la poes1e fran~a1se...
PAUL VA}-,ERY. - ~es images fondent le concret et l'abstrait en un
metal sans pa11le.
M;aitre de la ,Pure perfection racinienne ... il y réintegre la
dens1té mallarmeenne.
HENRY BATAILLE. - Les personnages y sont assortisaux coussins
et aux tentures ...
Avec. Bataille, le romantisme se refait une virginité par
l'encana1llement.
• _11 n'e,st point d'écr_ivain qui _ait plus souvent rappelé la nécess1te de ,1 aud~ce et qui se son s1 constamment dérobé devant la
plus necessaire des audaces, l'audace de la vérité ...
HENRY BERNSTE!N: - De graves critiques traitaient de surhommes
ces croquemnames pour grands enfants.
JEAN SA~M~NT-. - ··: a m&lt;?ntré qu'il possédait un génie « d.u toe,, a
peme infeneur a celu1 d'Henry Bataille.
TRISTAN ,.BERNARD. - ... son temps lui a fait crédit de tant d'esprit
qu 11 dem1&gt;urera probablement insolvable devant la postérité.
MAURICE MAGRE. - .. . une intarrissable fécondité pour démontrer
que l'o~ peut retourner le précepte racinien et faire de quelque
chose nen.
JU LES LEMA_ITRE. 7" .•. fut succ~s~iveme~t ~m universitaire distingue,
u_n P&lt;?ete d1stmg!-1~,. un ~n~1que d1stmgué, un dramaturge disungu~ et un po!J~1c1en d1st10gué : dans aucun domaine il ne se
mamtmt au prem1er plan .
.Sa sages~~ re,st~it ce~le_ d'un_ bou~geois cultivé qui n'abdique
pomt ses pre1uge~ , m,a1s 11 y a¡outa1t, en ses meilleures heures
la fin~sse narq~o1se d u~ p:iysan de la vallée du Loir. Cela lui
p~r~1t de para1tre plus elo1gné de Coppée et de Sarcey qu'il ne
l'eta1t 1·éellement.
PIERRE BENOIT. - Les premiers de ses romans d'aventures Kamigs"!ªT'_k. et I'Atlanti~e n'étaient pas tres inférieurs a~ produits
s1mila1res de Maurice Leblanc ou r.aston Leroux.
RENÉ BE_NJAMI,N_. - Gaspard ne dépasse pas la facilité superficielle
qui caracter1se les autres productions de René Benjamin.
PAUL et VICTOR MARGUERITTE. - Ils ne cessent jamais d'écrire
« comme tout le monde •.
LÉON DAUDET. - _Il fait des injures, chaque matin ainsi que d'autres
• font des halteres.
'
MARCEL PRO U ~T. - ,"; de cet art tout entier basé sur la lente reprise
p~r le mo1 d~s elements gue le temps y a déposés, de cet art qui
I~1sse aux d1verse~ pa~UE;S de la Recherche du Temps perdu
1 aspe~t de va~tes !11mes 1neg3;lement exploitées'. le dernier mot est
peut-etre moms l amour de I analyse que la hame de Ja synthese.
ANDRÉ GID_E. - Parmi les plus rudes assauts de son inquiétude ¡¡ a
garde son refuge assuré : le classicisme.
'
SU ARES .. - Alain ne cherche_point la poésie: Suares la remplace quelfo1s par un fard orato1re.
RENÉ LALOU.

GABRIEL AUDISIO

L'Art et la Pensée poétiques
de CHARLES VILDRAC

Si l'on ne comprime pas son creur, si l'on ne commence par en
étouffer la voix, il n'est déja plus possible de parler librement de Charles
Vildrac. Car le creur oppose toujours trop vite ses raisons irrésistibles a
la raison: qu'il frémisse, toute argumentation est ébranlée et il vaut mieux
des l'abord renoncer a toute possibilité d'investigation critique. Vildrac
est en etfet de ces hommes dont le seul nom est pour le cceur la source
de bien des émois par tout ce qu'il rappelle de tendresses, de douceur
indulgente, d'humanité.
La nécessité de bannir les appels du sentiment ne va pas sans rigueur
quand i1 s'agit de parler d'un poete qui vous offre le meilleur de son
amour. Mais cette rigueur est moindre si on aborde J'homme par le plus
extérieur de lui-meme, ce qui est le mieux sujet a mesures matériclles,
contróle, lois et partant discussions ou contestations possibles; j'entends
le mode de s'exprimer, J'art.
Charles Vildrac fait partie de ces écrivains qu'on a accoutumé
d'appeler, d'une fa&lt;;on _d'ailleU:rs assez simplement global~, les, un~nimistes seul groupe qm depu1s de nombreuses années au ose :presenter l~s caracteres apparents, si l'on peut dire, d'un corps constitué,
d'une équipe, a une époque ou la liberté est de mode, ou le bon ton veut
que chacun travaille en 1solé et n'exprime que des idées sans précédent,
par des moyens foncierement personnels. Le groupe des poetes de
l'Abbaye n'est toutefois pas si cohérent qu'on ne puisse dresser chacun
d'eux dans sa signification propre et son originahté; ou mieux encore,
c'est la belle homogénéité et la cohésion meme de ce groupe qui permettent de retrouver la valeur efficace de chaque effort individue!, la
réalité des différents apports, et de reconnaitre a chaque membre la
place qu'il occupe. Celle de Vildrac est nettement qualifiable, tant par Je
tempérament de l'homme que par l'art du poete.
Alors que Chenneviere, Duha~el et ~urtout Jules Rom~i.ns se
sont choisi une forme neuve ma1s fondee sur toute la trad1t1on et
l'évolution de la poétique franc;aise (comme le montre bien le cours
de technique poéuque institué l'an dernier par deux d'entre eux) (1),
(1) Cf. Nouvelle Revue Fran~aise, juillet 1922. - 1ules Romains, ! l ntroductio!1 d un
cours de technique poétique, et ltfercure de Franoe, du 15 octobre su1vant, un article de
G. Chenneviere ayant le méme objet.

�L'ART ET LA PENSEE POÉTIQUES DE CHARLES VILDRAC

d'autres, tels que Vildrac, s'en tinrent principalement aux moyens et
résultats de la plus récente expérience: le vers libri&amp;me en effet exerce
encore un regne évident sur feur ceuvre. Mais Vildrac ne semble pas
s'etre résolu a proscrire de son art tous les artífices extérieurs, apparents ?U v~rs-libre, ;_ art~fi~e? désormais pér_imés. Aucune phobie de
mauv:3-1s alo1 ne preside. 1~1 a la condamnauon d'une technique qui a
donne des résultats considerables. Tome forme nouvelle doit pour etre
viable se fonder sur l'acquis total de la tradition, meme la plus récente.
Or, le vers-libre, continuant avantageusement l'entreprise de libération
de la prosodie fran&lt;;aise, l'a enrichie et assouplie, a renové l'effort individue! et donné droit de cité a tomes sortes d'effets attrayants de success_ion, de rimes et de rythmes, d'assonances et d'allitérations, d'adéquat10n de la courbe du poeme a celle de la pensée, bref il a montré, apres
le _vers rom~n.ri_q~e et _le. mallarméen: jusqu'ou pouvai~ aller la poésie en
fa1t de poss1b1lites metnques et musicales. Il a montre: ce n'est pas dire
que tom doive etre reten u. Et le tort de Vildrac est bien sans doute d'avoir
pris en bloc une série de procédés qui tirent l'ceil lorsqu'ils sont accumulés, alors qu'ils rendent d'appréciables services quand on en use avec
mesure et pour telle fin, comme il se doit.
Le moindre de ces artífices n'est pas la répétition: il est difficile de
lire un poeme de Vildrac sans etre frappé par une permanente parité
rythmiq ue, une sorte d'oscillation réguliere dont les points extremes
sont marqués par des mots, des expressions ou des images qui se raJ?pellent l'un l'autre. Les Préliminaires du livre tl'Amour commencentains1:
Le grand oiseau blanc déploya des ailes
Qui étaient toutes pures, qui étaient toute&amp; neuves,

et tout au long de cette premiere piece, comme au cours de bien d'autres
dans le livre, au sein meme de la strophe, résonnent ces appels dont
l'inconvénient lt&gt; moins sensible n'est pas de ralentir le train de l'expression, d'alourdir l'image qui se voudrait dépouillée.
ll dévia un peu. il lomba un peu ...
Des plumes aussi, des plumes un peu...
lis joignent leurs paroles et joignent leurs yeux.
Devant cette porte ils s'arréteront
Ayant un pli mauvais sur le front,
A.yanl un mil mauvai&amp; pour s'épier
A.yant tm mil oblique vers la porte...
11.fais elles se plaisent bien ensemble

Toutes tes richesses, toutes mes richesses ...
Le bras égaré de cet aveugle
Que je deviens et que tu deviens ...

ou bien c'est la succession d'épithetes et d'expressions coordonnées:

GABRIEL AUDISIO

On pouvait quand méme demander av 11ent
Et des parfums et des musiques ...

tous moyens qui peuvent aboutir a un tel exemple typique d'alanguissement de la strophe, ou l'image sans cesse retenue ne réalise pas son
envol:
Quand on Jleve entre ses yeux et le soleil
Un verre áeau pui&amp;é a méme dan, lea roche,,
Un verre d'eau peuplé de helea minuacules,
On ne voit rien qu une eau ébloui,aanle el pure,
On ne voil rien que le soleil
Habillé de l'eau et non plus de r air.

J'entends bien que ces effets ne sont pas de pur hasard, mais recherchés · comme ils l'ont été par d'autres poetes. La répétition systématique
est u'ne source de mystere c_hez Maeterlin~k; elle 1;'e~t pas ~'u1; vain
secours a l'ingénuité de Franc1s Jammes. Ma1s le procede en so1 presente
un grave dan~er: généralement, et c'est le cas chez Vildrac, il. apporte
comme un dementi a la pensée. Bien des idées actuelles ou ango1ssantes,
de celles auxquelles on ne songe qu'en serrant les macho~res ou c:is_pant
les poings, bien des images, des sym~oles y prennent un, air _un peu desuet
de complainte et de chansons, d'a11leur~ so~vent aver~ ¡usque p~r ~e
titre lui-méme. Le Livre d"Amour ne conuent-il pas plus1eurs pages mutulées Cinq chamom? Faut-il rappeler le début des Chant, du Dé1e1péré.
Au long des jours et des ans,
Je chante, je chante.
La chanson que je:me chante
Elle est triste et gaie...
C'est la chanson pour tou;ours
Poignanle et légere ...

et le poeme assez récemment publié, Le Jardín, véritable complainte d'un
gars du nord? (1 ). L'adoption si fréq.u_ente_par Yildr?c de ce, type de poeme
est chose bien remarquable et _menterait qu_o1; s y ar;etat plus_l&lt;?nguement ici-meme si l'on ne gagnait tot la conv1ct1on qu elle paruc1pe au
temoérament de l'homme beaucoup pl~s qu'elle ne résulte de la t,ec?!1\que
de 1tartiste. Il n'en est pas absolument de méme lorsque les repet1t1ons
portent sur des sonorites choisies, mises en vedet,te par la chute du vers1
et prennent l'aspect de successi0n de :im~s ou ~ assonances. Ce s,ont la
des movens proprement voulus ou qui do1vent 1 é!re: le résultat n en est
pas tou)ours ce qu'on pourrait attendre. Osons d1re que le couplet de
libretto guette de telles strophes
Le grand oiseau blanc vola moins haul
Et il s'inclina comme un bateau
Qui a au coté une voie d'eau.

Un trou rond et rouge et noir...
(1) Cf. Noueelle Revtte Fran~aise, 1-' avril 1922·

�L'ART ET LA PENSEE POETIQUES DE CHARLES VILDRAC

. C'es~ la ran~ot; des enrichisseme~ts p_rodigués par le v~rs-libre. Faut11 done a to~te, 1~ee venante un tel deplo1ement de sonontés, une mise
en reuvre s1 evidente de moyens purement extérieurs? Acceptons-en
quelques-uns, mais aux places qui Ieur conviennent. N'en serait-ce pas
une mieux indiqu¿e, le grand éclat de lyrisme ou le jet oratoire et imagé
a besoin d'etre alimenté et soutenu? Je pense a cette fin de l'Europe de
Jules Romains.
'
Foule de Hyde-Park en !fai ;
Foule du Lido en Seplembre ;
Foulea du port el du navire
Foule8 de l'Europe vivanle, ele.

~a}s l,e vers mes_uré qu ~ Vildr~c _manie souvent sans amalgame, paye
auss1 a l art son tribut d 1mconvenients, exactement inverses de ceux
auxquels il entend remédier. Qu'un solide agencement de mots pleins
de sens et de propre valeur, qu'un jaillissement harmonieux d'imao-es ne
viennent le soutenir et enrjchir, il lui faut s'incliner devant le grief(dont
on. ne l'épargne pas !) de sechere_sse et de prosai'sme : la poésie de Vildrac
qu1 procede plus par &lt; atmosI?he~e &gt; que par images, n'en est fatalement
pas exempte. On en prendrau a1sément pour preuve s:a et la quelques
f~agments,, d~ns l'Jntermede des Chanta du Désespét'é par exemple, si un
sm~~re frem1ssement de tendresse n'y était un sur garant de la pensée
poeuque.
Qu'a cet examen quasi mot-a-mot on n'objecte pas avec La Bruyere
que « le plaisir de la c1'itique nou.t 6te celui d'étre vivement touchés de tres
belles choses_. ~ L'art et l'enthousiasme ne sont pas sur le meme plan;
quand cdu1-c1 tombe avec l'accoutumance, le premier accrolt sa force
de duré~. J'accepte de me s~ouler de décl.~matio?s nocturnes, mais que
le plus 1vre emportement la1sse une place (il la la1ssera tót ou tard d'ailleun;) au commentaire a creur fermé. L'art est a ce prix; et l'art s'apprend. Lorsque les deux, enthousiasme et raison, se concilient chez le
meme homme (« le cmu1· en ébullition et la téte froide &gt; dit Nietzsche j
voila qu&lt;! prend corps l'idéal du lyrisme organisé, d'ou 1{e peuvent sorti;
que de tres grandes reuvres, mais rares. Vildrac lui est avant tout
lytique; l'appel de son inspiration l'arrache so~ven{ aux soucis de
l'aboutissement rigoureux, et sans doute l'entraine-t-il encore puisque
sa technique ne s'est pas sensiblement modifiée du Livre d'Amour aux
Chants du Désespéré et que, des avant ceux-ci, on trouvait dans les Découvertes, ces proses poétiques, q uelques-uns des « morceaux » de l'auteur
les plus solidement achevés.
. C'est done plus par son tempérament poétique que par son art que
Vildrac nous touche, et profondément; par son lvrisme sincere, chaleureux et sans attitude, par son ame généreuse qúi sait trouver le beau
moral ou il se cache et le créer, par son gout des choses les plus
humbles qui les exalte et les révele a leurs habituels contempteurs. Par
la Vildrac marque bien sa parenté d'esprit avec les poetes du groupe
dont il fait partie. Un des prmcipaux honneurs des &lt; unanimistes » est
bien d'avoir fait rentrer dans la poésie le sentiment de la valeur en soi
des choses, d'avoir &lt; animé », au plein sens du mot, le réel brut, la

GABRIEL AUDISIO

maticre inerte, d'avoir trouvé le langage qui émeut sans anifice en confrontant l'homme et l'objet. Grace a eux, comme dit Mannoni, « le poete
a retrouvé avec amour le monde oublié ... non pas la nature romantique teintée
de sentiment, mais le concret pur et nu, les aut?·es hommes et toutes les choses,
les ai·bres et les maisons, les ca11·efou1's et les usines. ll redevient comme un
enfant qui presse dam ses mains la terre qui lui est neuve » ( 1).

La création de ce langage dont entendent bénéficier plusieurs poetes
nouveaux venus de la génération actuelle, est une des P.lus riches découvertes de la poésie frans:aise: il n'aura pas fini sa carnere quand " l'unanimume &gt; ne sera plus qu'un souvenir historique. Et il faut dire que
Vildrac parle excellemment cette langue. Comme Duhamel se sent
le c~ur averli du bonheur

a cause du passage d'une voiture
Porlant sa bdche jaune el verte
La plus merveilleuse des bdches,

comme Luc Durtain qui montre que
Sur l'élroit steamer, que bossuent
Ses sacs d'oursins, se3 caisses áhuilres
Et ses pa11iers recouverls d'algues,
Un marchand esl couché béant•..

comme Chenne\liere et Jules Romains qui sait rappeler mille choses délicieuses, Charles Vildrac découvre qu'fl regne un soleil libéi-al comme un c,oup
de vin blanc, que l'enfant peut posseder autre chose qu'un beau carre de
ciel, car &lt; il y a la cheminée de t6le _d'un lavoir: fine, élancée, elle dépasse
tout. Un long morceau d'elle, d'un noir pr-ofond et de contours vurs est 1eul
avec le ciel si pu1· ... Mais voici que la cheminée du lavoir exhale 1oudain un
peu d'une fumée rousse et légei·e, une umée &lt;¡Ui plait au ciel et vous rapproche
encore de tui. - Mais voici, tres haut, vire1' frois hirondelles, et les cris
qu'elles étfrent dan.r l'espace sont comme un assoui•i,sement. - L'en/ant se
laisse pleurer a chaudes larmes.

r

II sait dire.
Je voudrais étre un vieitlard
Que j'ai vu sur une route ;
Assis par terre au soleil
ll cassail des cailloux blancs
Entre ses jambes ouverles

C'est parce qu'il voit et anime les choses qu'il peut lancer ce cri plein
de. promesses éclatantes:
Vie11ne du soleil plein le mur d'en face,
A Ion plus haul caneau vienne du bleu,
El les pieds ser~nt nus et cl,auds panni les sables
El des oiseaux voyageront avec lflS yeux !
(1) Cf. Inlenlio;is, o• 4, avril 1922.

3o

31

�L'ART ET LA PENSEE POETIQUES DE CIL\.RLES VILDRAC

C'est par la qu'il montre l'ame d'un paysage :
I t y avait un remblai de gravas
Avec de&amp;Bus un chemin maigre
A jamais inquiet d'etre perché la
Et sans communion avec la terre.

C'est par la qu'il touche !'ame de l'homme :
O toi qui sail la langue
Qui retrouve et alteint dan&amp; leur nudité
Les hommes et les femmes avec qui tu es sur la terre

L'ame du soldat que la releve sauve pour un temps:
Et s'il réve. c'l's/ au délic,
D'61er u s souliers pottr dormir
A Neuvilly . dans une étable

L'ame du fantassin désespéré :
Je voudrais avoir été
Le premier solda! tombe
Le premier jour de la guerre.

Et c'est par la qu'atteignant l'ame humaine, il atteint aussi ie meilleur de son art, dans de telles strophes qui sont sans contredit parmi ce
que la poésie fran.;:aise a compté d'accents le plus purement émouvants
depuis des années :
La bonté des hommes
N étail pas constante ni tenace ...
.Mais lorsque son jour mrivail
Elle était aussi pénétranle el chaude
Qtt'une eau-de-vic qu'on boit en fraude
Dans les pri8ons ...
Il vil une ville
Choyée de soleil.
De beaux souliers neufs
Grinfaient a pas vifs
Sur les trottoirs propres.
El l'on entendait
Le long des boutiques,
Derriere les stores,
Toutes les pendules
Qui sonnaient midi.

GABRIEL AUDISIO

Celle de Vildrac est tout unie; c'est le roete de l'amour, au sens le plus
large du mot: l'amour pour tout ce qui existe et vit, l'amour humain .
L'humanité de Charles Vildrac est sous le signe de la tendresse : elle se
~anife_~te a ~ou~ les instants de sa vie, et non seulement de sa vie poéuque, ¡ en su1s bien sur sans le connaitre; elle se méle a chaq_ue autre
sentiment issu de la sensibilité: humilité, pitié fraternelle, am1tié, charité. Cette tendresse est répandue dans toute l'existence quotidienne que
le poete sait rendre meilleure a vivre parce que son optimisme y va sans
cesse a la &lt; découverte &gt; du beau et du bon et révele mille symptómes
d'excellence réelle chez l'homme. Pour cela, il fallait vraiment aimer
ses semblables, non par systeme, mais d'un amour total, on dirait
presque religieux.
Si cette tendresse se répand bien sur toutes les choses et tous les étres,
si cette sensibilité répond a tomes les sollicitations, s'offre a tous les
silences, reconnaissons aussi qu'elle le tait d'une fac;on « uniforme. Le
poete a en quelque sorte trop d'amour au fond de soi pour luí imposer
des différences de niveau et de qualité. Mais les memes battements du
creur, devaient-ils traduire tant d'émois différents? et l'amour n'aurait-il
point gagné a se hausser davantage ? Certes il est nécessaire d'affirmer,
de redécouvrir que la nature de l'homme n'est pas si entachée par des
fautes originel!es que bien des signes n'accusem encare un réel avoir de
bonté.
Donner du feu si poliment au premier fumeur passant, trinquer alors
qu'on pourrait trouver tant de raisons de se battre, se dévouer au service de n'importe que! promeneur égaré, voila sans conteste des preuves
de l'obligeance nauve de l'homme qui valaient d'etre di tes, avec plus ou
moins d'insistance; et l'on partage volontiers l'émotion du voyageur
angoissé, perdu dans une auberge triste, qui sanglote tout bonnement
parce que la petite fille lui a embrassé la main et donné une fleur.
Tendres chants d'amour, précieuses découvertes. Mais le découvreur ne
pouvait-il mener plus loin ses blanches caravelles? et les quittant, pénétrer des contrées moins accessibles que leurs rivages ? on l'eut aimé; et
ce qui manque, ne serait-ce point ce que les Préliminaires du l. ivre
d!Amour annon\aient, quand le poete était la,
Le réve tendtt désespérémenl vers des archipels
Et vers telle vie :
Une vie dans le vent, tou.les voiles dehors ...

Mais ou sont les archipels? ou cette vie dans le vent? Tant de banlieues parisiennes valaient-elles de supplanter ces Hes; et tant de tendresses de perites filies, de buveurs de guinguettes, de gars;ons livreurs,
cette existence au vent, voiles dehors? C'est Vildrac lui-meme qui
répond

Apres de tels exemples, il n'est pas téméraire d'affirmer que si cette

Et Je voudrais bien...
Mais l'eau croupissante aussi voudrail bien...

« nudité -., ce gout de la réalité vra1e des choses, conduisent Vildrac au

meilleur de son art, c'est que sans dome ils ne participent pas seutement
d'une communauté de tendances d'école littéraire. Par dela l'écrivain
plus ou moins artiste, l'homme se révele et le fonds de sa natu re propre.

On ne le regretterait pas tant si cette uniformité dans !'origine et
l'expression de la pitié n'apportait l'impression d'émois trop faciles et

33

,

�L'ART ET LA PENSEE POETIQUES DE CHARLES VILDRAC

comme une monotonie. Cette monotonie, le cercle fermé assez court
des themes d'insfiration la souligne encore : le poeme Vi1ite dans le
Livre d'Amour n est que le canevas de la petite p1ece l'lndigent qui termine les Découverte,. L'égalité du ton concourt aussi a ce résultat; il ne
change guere d'une piece, d'une ceuvre a l'autre, méme apres l'épreuve
de la guerre qui a pourtant secoué rudement le poete, lu1 meurtrissant
la chair, infligeant au meilleur de son ame le plus cruel démenti et laissant sa mémoire obsédée. Sa pensée garde la méme tournure et son art
le méme aspect. La guerre le surpasse; malgré, comme dit Romains,
que « l' évenement ait lepa, et le poil d'une bete quaternaire », il ne se résout
pas a Je pcendre durement, comme Durtain par exemple (il est vrai que
pour Vildrac « la colere est imptwe et stérile »), et dans sa révolte méme, il
semble se complaindre, et c'est encore sous le rythme de chansons
qu'il dit
C'esl au pelil jour qu'ils trépassent ...

GABRIEL AUDISIO

déja pré~ente au creur et a !'esprit d'un nombreux et valable public, que
nécessaire a identifier la qualité de sa pensée poétique. Par la on retrouve,
sans confusion possible, la place propre que Vidrac a prise par ses accents
persvnnels dans le groupe des poetes de l'humain. 11 est celui qui s'adresse a
tous,
la masse, au &lt;&lt; peuple », socialement parlant (et, qu'on le note, avec
succes), mettant le mieux a leur portée le langage et la pensée communs a
ses compagnons d'équipe; et ce n'est, en somme, pas un mince mérite pour un
membre du groupe auquel demeure depuis bientót vingt ans le nom d'u11animistes ? Contnbuant ainsi pour une bonne part a la cohésion du groupe, il
nous donne le droit de l'y situer. Seul, il ne serait pas impossible que, Charles
Vildrac demeurat sous l'aspect, d·ailleurs quelque peu contradictoire, d'un
élégiaque offert a tous les hommes ; considéré « en corps 11, il a une autre et
grande portée: il est le chemin d'acces de sommets tels qu'Europe, qui, sans
lui, seraient diffic¡lement atteints. Charles Vildrac est préalable a des auteurs
comme Jules Romains: il touche et conquiert des creurs qui désormais ne
se refuseront plus a de pures sources d'art, a de hauts envols d'humanité.

a

Ne m'objectez pas: « Qu'importe que cette tendresse ne s'exprime pas
differemment dans chaque cas; sa pitié est humaine et nous to11che ». Alors je
ne dirai plus rien. N'ai-je pas voulu des :'ahord que mon creur se fermat?
Sinon, reprenant le livre, je ne penserais qu'aux camarades, aux freres, au
frere. La tendresse de Charles Vildrac est d'un frémissement vrai qu'on ne
conteste pas ; on scnt sa main prete a se tendre a tous les dénuments, mieux
peut-etre que celle de mcilleurs théoriciens de la charité; rnais qu'on puisse
dire que toutes les pitiés n'ont pas la merne qualité, ne se traduisent pas de la
meme fai;:on; ainsi de la mort de Henri Doucet, ou Vildrac nous angoisse, et
de la réception de tel colis de poires, qui entend nous émouvoir par d'identiques moyens. Si l'amour total n'a qu'un plan, il est bon que l'expression en
differe suivant les especes. Cela est si vrai que l'on arrive parfois, meme sans
avoir lu au préalable vingt pages de Nietzsche, a ce resultat détestable: l'attendris&lt;:ement aboutit a des effets contraires. Ne va-t-on pas trouver bien que
Bastien ne s'emharque pas sur le Tenacity et se sauve avec Thérese? que les
jeunes filies rient du Monsieur qui tombe daos la rue boueuse? Tenez, on est
tenté de dire, a voix basse, car ce ne serait pas sans honte au fond: i/ est trop
bon ... Et ce qui ne contribue pas peu a donner cette impression, c'est un
certain ton « édifiant » qui regne en bien des poemes ou les « JI Jau t ... il ne
Jaut pas ... Fais ... 11e v.1 point.•. » semblent moraliser. Ce n'est pas a la charité
chrétienne qu'on s'en prend ici, mais a son expression qui peut etre autre.
Ainsi Georges Duhamel, dans la Possession du Monde, a-t-il réalisé un véritable
manuel du bonheur qui est loin d'etre un impératif sentimental ou ce qu'on est
convenu d'appeler un recueil de lectures morales. 11 faut cependant reconnaitre
que Vildrac se présente délibérément sous cet aspect, puisqu'il s'y encourage
ainsi :
Va, ne sois pas géné de laisser paraitre en toi
Lajeune filie et la mere que fut ta mere,
L'enfant que tu étais et qu'd jamais tu demeures.

GABRIEL AUDISIO

..

Indiquer ce qui manque de force mále a l'humanité de Vildrac, de« dosage 11
a sa sensibilité, était moins destiné a restreindre la portée de son reuvre,

34

35

�L IV R E.S
j Le Mouton Blanc donne son opinion sur tous
PAUL GAULTIER. 1 vol. : 7 .50.

L'idéal Moderne. -

LIVRES
les Livres qu'il re9oit

PAYOT, éditeur. -

Ce livre, couronné par l'Académie Crancaise, écrit « de bonne Coi »,
tente de concilier les « antagonismes » des théories modernes « en
une synthese supérieure ». C'est un ouvrage de bon sens, mais
qui nous rappelle la parole de GEoncEs DuMAS : 1, Le bon seos,
c'est toujours la pbilosophie de la veille. » 111. PAUL GAULTIEll
cherche a résoudre la question morale, la question eociale et la
question religieuse. 11 ne nous semble point qu 'il y ait réussi. Le
meilleur profit qu'on lirera du livre sera de revoir, pour son
propre compte, un grand nombre de lheses et d'hypoth~ émises
par des penseurs et des philosophcs de valeur inégale, mais auxquels !lf. PAuL GAuLTIER mele étrangement beaucoup d'écrivains
contemporains dont certains ne brillent pas par une compétence
notoire en ces rnatieres austeres : « Les passions vous rendent
1&lt; esclaves » ainsi que Gérard d'Houville l'a bien vu. » 11 arrive
aussi que 111. PAuL GAuLTIER entonce des portes ouvertes et que
ses développements sentent la dissertation scolaire. D'autres Cois,
plus visiblement soucieux du droit que du fait, il apporte des solutions puremcnt théoriques a des qucstions essentiellement pratiques.
La cause en est 1° daos un manqu ede sftreté Iogique qui conduit
l'auteur a brouiller les not'ons, 2° daos le désir d'opérer a priori
des conciliations entre des theses dont on ignore encore si elles ne
s'excluent pas. - Le style, trop oratoire, est cependant sans relief
0n y décele des clich \5 1 des redondances, des citations misérables,
et un abus de termes incidcnts, copulatifs, restrictiís ... qui alourdisscnt la phrase saos affincr la pemée : « La eharité est indispensable, je veux dire celle-lir. qui n'est proprement ni l'aumóne... ni
a jortiori ... A ussi bien la charité vraie... Elle est don de soi, le don
d'une 11.me ir. une autre 11.me, le don de toute son dme pour
reprendre le titre d'un roman de !lf. Bazin. Cette charité-la ...
etc ... » Une tendance marquée au verbalisme.

GEORGES TURPIN. - Quelques peintres du temps présent. de la Revue littéraire et artistique. - 1 Yol. : 3 fr.
GEORGES TURPIN. - Dans le sentier des marjolaines. Revue littéraire et artistique. - 1 vol. : 3 fr.

Edit.

Ed. de la

Le litre fade contraste avee la Cougue maladroite du contenu.
L'auteur se déclare « spontanéiste », daos une préface truculente,
ou il affirme que « la poésie ne peut etre qu 'immortelle » et les
,, versificateurs » « de fau.x-poetes ». « Ce poete-né incubera une
idée, et, les vers, l'instant venu, jailliront de son cerveau comme
des étincelles. » Les vers de GEORGES TunPJN semblent effectivement
jaillis un peu trop spontanément.

HERNANDO DE BENGO ECIIEA. - Le Vol du soir. - Théatre, portrait par E. A. Bourdelle. - Editions des Tablettes, 1 vol.
C'est un recueil de trois pieces : 1 ° Le Vol du Soir, 1 acte en prose.
Citons, les lextes se critiquent d'eu.x-mémes : « llfadge - Si tu
me comprenais / Mais ce n'est pas possible ; nul ne me comprendra jamais / Je suis nocturne et rétractile I » 2° Le Masque de la

llfort Rouge, drame chorégraphique en I acle et 9 tableau~ d'apres
EoG~ ALLA.N Pre. 3° Sorat/1.ma, drame musical en quatre épisodes,
mus1que de Gu1LLERMO U.NBB.

S. BOUTET-LAGREE. - Trois Légendes d'Armor. Tablettes : 1 plaquette.

Editions des

Ces vers libres ne manquent pas de comique :
Coursier stupide,
Je veux ma Sirene intrépide ...
Entendez-vous Morwack hennir
De la mer a la montagne ?...
Ecoufez sür le rivage
La légende du vieux Gradlon l ... etc...

PAULA. - Pietro mon cousin (mreurs de vierge moderne).
Editions des Tablettes : 1 plaquette.
Nous lisons sur la page de garde « Du mime auteur. Sapho, mon
amie (roman de mreurs lesbiennes), - Jacques, mon mari, Yves, mon amant ». L'auteur n'a qu'a continuer. - Pi~tro est
d'ailleurs, aussi affligeant que sa cousine. 11 p,-rle le méme francai;
qu'elle.

�REVUES
1

REVUES

Le Mouton Blanc donne son opinion sur toutes les Revues qu'il re9oit

1

NOS BONNES FEUILLES. dans un bar.

LA NOUVELLE REVUE F.RANQAISE. - Directeur : JACQUEs
füvIERE. Secrétaire : JEAN PAULIIAN. - Octobre :

MEMENTO
MARCEL PRousT : La regarder dormir. - ROGER ALLARn : Petite
fugue d'Eté. - Borus DB ScBLCEZER : Anton Tchékhov. - JEAN
G11\Aunoux : Finale de Siegfried et le Limousin. - ALBERT TBIBAUDET : La composition dans le Roman.
« L'épopée ne demande pas de composition, seulement les épisodes,
dont elle est formée, en exigent une ... Comme l'épopée, le ro man

LE DISQUE VERT. - Directeur : FRANz HELLENS.

-

Octobre

PAuL DERMÉE : Escale (poeme).

REVUE FEDERA.LISTE. -

Octobre :

dit fort justement par la voix de Castor : « Le grand poete est
celui qui ajuste sa fureur aux moyens d'expression dont il
dispose », mais publie des vers bien mauvais de JACQUBS PRBNAT,
forézien : Pou.r une jeu.ne épousée :

La maison est endormie ;
Et le jour grandit encor.
L'air est írais, a pres la pluie
On avance sans effort.

-

M. JACQUES REYNAUD, en signalant le Mouton Blanc, cite pelemele les noms des précurseurs et des artisans du classicisme
moderne que notre maniíeste s'efforce de présenter avec ordre. Il
nous reproche d'oublier 1',!AuRRAS.. Rassurons M. JACQUBS REYNAUD.
MAuRRAS, s'il n'occupe maniíestement pas la place centrale dans
la préparation du classicisme moderne que, d'ailleurs, il ne saurait,
guere accepter, se situe néanmoins exactement pour nous clans
« cette lignée de prosateurs » !JUi « d la suite de FRANCE et de
BARRES travaillaient a maintenir ou a restaurer le sentiment de la
perfection » dont parle notre manifeste. Nous invitons M. JACQUBS
REYNAUD
le Jire.

a

J. H.

La littérature espagnole en 1922 L'CEuvre b/Uie de Jules Romams.
·

G. DE Toll.RB. -

01 1
s0 :

Novembre

MAunrcE Bo1ssARD : Chronique dramatique.

:ROGER VALeELLE

u

ne fillette

LES ECRITS DU NORD~ - (Direcleurs : FRANZ HELLENs et PAUL
DERBORGHT) n
I, novembre 1922.

BENH~IIN C'nÉMIEux : Henri Duvernois : « On peut d'ailleurs se
demander si le classicisme du xx• siecle ne trouvera pas d'abord sa
forme dans le cante, comme celui du xvu• l'a trouvée d'abord au
thédtre et celui du xn• dans la poésie lyrique. »
MA.RoEL JouBANDBAu : Clodomir l'assassin. ALBERT CoBEN :
Projections ou Apres Minuit a Geneve.

est formé d'épisodes ... Et ces épisodes, eux, exigent une composition a laquelle ne manque aucun grand romancier ... L'expérience
nous montre qu 'un certain idéal de « composition » classique,
portant sur les caracteres et sur l'reuvre, doit étre considéré comme
un danger et un ennemi du roman ... En réalité, il y a deuz
grandes divisions de l'art littéraire : l'art a qui le temps est mesuré
et l'art qui dispose librement du temps. Le discours, la conférence,
le thédtre, la nouvelle, sont des genres tres différents, mais ils présentent ce caractere commun d'etre contraints a ufüiser un minimum de temps pour un =imum d'effet. De la la nécessité et les
lois de la composition. Le lyrisme, l'épopée, le roman, disposent
au contraire du temps a la fai;on de la nature elle-m~me...
L'épopée peut se répandre en liberté, et le roman aussi. »

Septembre

VA~-

'

GABI\I~L A

u-

Ma~omet;e, ~a Revue_ littéraire et artistique, l'Archer,
Lucifer, l A frique Latine, les Cahiers d'lcare la Gazette
des Alpes, les Primaires, la Mouette.
'

- Le -~outo~. ~lanc r~mercie toutes les revucs et tous les ·our;~Jx
quLa1 Ju_squ_1c1 o~t bien voulu signaler son apparition : i'Ane
r,
V1e littéraire, Bonsoir, Comcedia L'Intransi ea t

i

I

Journal du Peuple, l'Internationale, l'Eclai; Le Pro re! d:
Le
la Gazette des Alp~s, le Journa~ de Charolles: La Revie Fédérafut~'
La Dépéche al~érienne, La Liberté, Manometre, La Ré ubli
'
et lous ceua; qui se proposent de la mentionner prochainefnent~ue,

�JJOURNAUX
j Le Mouton Blanc donne son opinion sur tous les Journaux qu'il rec;oit 1

Donnez-noua lea noma et adreasea des pené&gt;nnea auaeeptiblea de
a'intéreaaer a notn: revue. Rempliuez cette &amp;che et adreaaez-la:

a

ACTION FRAN(,":AISE. - 13 novembre 1922. Orion, rendant
compte du Regret de la Grande lle (Madagascar) de PAuL
SouceoN, écrit :
Mais la deuxieme audace de M. Souchon a été cou.ronnée d'un
succes étonnant. ll a écrit ses poemes toul entiers en vers blancs
et, de tout temps, il a sembté qu.'il étail impossible de réussir le
vers blanc en frani;ais. Mistral a réussi le tour de force en proven&lt;;al, mais le Poeme dn Rhone prouve que le génie en sa plénitude
peut, comme la charité dans le cantique de lean Racine, tout
vaincre, tout esperer el tout soufffrir. M. Sou.chon, il fau.t le dire,
a réussi. Ses vers sans rime ont une mu.sigue invisible, mais qu'une
oreille exercée ne peut pas ne pas saisir :

Nous sommes d'une vieille race,
Aussi vieille que le soleil :
Quand nous chantions, les soirs saos !une,
Assis en rond autour d'un feu,
11 nous semblait que la grande tle
Révait taut haut par notre voix.
Voila qui est curieux et qui ouvre des horizons. Le tour de force
n'est peut-étre pas a recommander, a cause de la difficulté, mais,
une fois, on a plaisir a la voir tournée, et, tout compte fait, surmontée.
Comment se peut-il qu'Orion, qui aime la poésie, ignore encore
l'existence d'une lechnique poétique qui a fait ses preuves depuis
quinze ans ? Des poetes comme Jules Romains, comme Georges
Chcnneviere, comme Jouve, - sans compter des jeunes comme
Audisio, Puget, Ponge, Dalby, Goffin, Adrienne Monnier, Fierens,
etc... - obéissent aux regles d'un code poétique parfaitement
constitué, et dont on attend d'ailleurs la parution prochaine. Par
malheur, les André Thérive, qui ont la vue trcuble, prennent les
vers classiques modernes pou.r des vers blanca I Espérons que la
lecture du Mouton Blanc, et des poetes qui observent les lois de
cette technique destinée a remplacer la technique ancienne, instruira Orion et l'empechera désormais de découvrir l' Amérique....
a Madagascar.
J. H.

IMP. DES l\CUTILIÍS, 15, RUE JENSON, TOURS.

Le gérant : RENÉ GAUDEFROY.
#

· MAUPRÉ

..

par CHA ROLLES (S.-&amp;-l.)

au .. mouton blanc "
NOMS

ADRESSES

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVUE MENSUELLIC
PRIX:

2

FRANC&amp;

DifilE:.CTE:.UF? : PiE:Rfi&gt;E tAVRt:
RÉOACTEUF? EN CHEf : JEAN HYTiEF?

FRANZ HELLENS . . . . .
O. MANNONI. . . . . . . .
IEAN HYTIER .. .. . . ..

POÉMES POUR L'EAU SOMBRE . . . . • . . . • .
HISfOIRE DU NAIN BRIMBORION. • . . . . . . . •
LA DOCTRINE DU MOUTON BLANC . . . . . . . .

ERREURS DE . . . . . . . .

FRAN(¡~NOHAIN, CHARLES MÉRÉ, FLORIANpARMENTIER.. .. .. . . .. .. .. .. .. . . .
GEORGES CHENNEVIERE, IULE~ ROMAINS,
PAUL SOUDAY, CHARLES MAURRAS .. .. ..

VÉRITÉS DE. ...... ..
AGNUS, . . . . . . . .. ..
ANDRÉ CUISENIER . . . .

PALINOENESIES. .. .. .. .. . • .. .. .. . ..
LES ROMANS DE IULES ROMAINS. . • . • . . • . •

LES UVRES .... ....

ET LES REVUES . .. .. . . .. .. .. .. .. ..

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CENTÑA l.

'----,._ _ _ _.,:U:::·..!.A.~ • L______ _

est I' organe du classicisme moderne
publiera prochainement :
GEORGES CHENNEVIERE.
PAUL FIERENS .. . . .. ..
CLAUDE-ANDRÉ PUGET .•
FRANCIS PONGE
~PIERRE FAVRE ..
O. MANNONI. ..
FRANCIS PONGE
RENÉ MAUBLANC ..

GABRIEL AUDISIO .
ANDRÉ CUISENIER.
MARTHE ESOUERRÉ . .
JEAN MEUNIER. . . .

CHARLES BOISSON
JEAN HYTIER . . . .

LE CHANT DU VERGER
ODES
PENTE SUR LA MER
POÉMES
LA PRINCESSE IYRE
HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION
RÉFLEXION SUR ARICIE
ESSAI SUR GEORGES CHENNEVIÉRE, ESSAI SUR LES PRO·
POS D'ALAIN
L' ART ET LA PENSÉE POÉTIQUE
DE CHARLES VILDRAC
ETUDES SUR L'UNANIMISME
CROMEDEYRE-LE-YIEIL
MALLARMÉ ET LA SYNTAXE
ANGLAISE
LES MOUVEMENTS PARAS!·
TAIRES EN LITTÉRATURE.
L'ESTHÉTIQUE D'ANDRÉ GIDE.
... etc ...

Adresser directement
tout ce qui concerne
1• La Direction et I'Administration,
2&lt;&gt; La Rédaction -

a : Pierre

Favre,
4, Place des Terreaux, Lyon;

Manuscrits, Livres, Revues - a : Jean Hytier,
a Maupré, par Charolles (Saone-et.Loire).

T

OUT

a

l'opposé d'une prétendue tradition néo•classique

qui n'a d'autre idéal que l'imitation de formes périmées,
la doctrine du

" mouton blanc "
enlend, par le conlact direct avec la vie moderne daos ce qu'elle a
d'essenliel, renouveler les lhemes et l'inspiration, affirmer une lechnique
poélique, retrouver le seos de la forme achevée, rétablir un équilibre
daos. l'ceuvre d'arl, -

recréer un slyle.

Le romantisme a substitué a la matiere épuisée du classicisme du

XVII' siecle une partie de la matiere d' un classicisme nouveau, mais
saos réussir, laute de savoir organiser sa découverte,

a constituer

lui•

m@me une époque classique. Seuls, au milieu de cette renaissance
impulsive, des artistes plus conscienls comme Flauberl el Baudelaire,
arriverent

a discipliner la matiere romantique,

sinon moderne, el réali-

serent comme une préfiguration du classicisme futur. Mais, depuis eux,
le donné littéraire s'es! tellement enrichi, par l' apport m@me des événemenls, les révélations d'un précurseur comme Rimbaud, les expériences
techniques du symbolisme, l'elfort d'un Verhaeren, l'intuition d'un
Charles-Louis Philippe .. . qu'il faut reprendre la tSche

a pied d'ceuvre.

Alors que tout romantisme es! une dispersion anarchique et
personnelle, lout classicisme est une synthese spécifique, lruit d'une

�•

oeuvre commune et volontaire. 11 comporte une rénovation complete :
fond et forme, matiere et technique . · 11 vi~e
l'époque dans des oeuvres de style. -

a exprimer

POEMES POUR L'EAU SOMBRE

l'essence de

La matiere du nouveau classi-

cisme, c'est la vie et l'homme modernes, conc;us aussi bien sous

I'aspee! des collectivités que sous I'apparence de l'individu - individu
tout différent, d' ailleurs, de celui qui constituait I' objet du classicisme

Poemes pour I'eau sombre

ancien. Cette représentation totale, profonde et harmonieuse, sera .

I'oeuvre du XX' siecle. Le classicisme moderne est né il y a environ

I

quinze ans; il a ses précurseurs, et déja ses premiers maitres. Tandis
qu'une lignée de prosateurs,
laient

a maintenir

ou

a la suite de France et de Barres, travail-

a restaurer le

HOMME

sentiment de la perfection, tandis

qu'un Claudel, ou un Proust poursuivaientla découvertede la matiere,

J'a.i peor et

d' autres qui représentent le nouvel équilibre, ajoutaient aleur révélation
prolonde de l'objet une organisation pleinement classique:

Le

meilleur hommage que nous pmss1ons rendre

maitres comme

a ceux

du XVII' siecle -

Je ne sui.s plus fatigué,

J' ai rcprÍ.s les ramcs,

Jules

Romains, André Gide, Georges Chenneviere ...

a

ces

je .mis gai,

Aucune peine Jan.s mon ame

Et cepcndant

j'ai pcur.

Je tremble et rien ne trouble
Mon bonbeur ;
Chaque ombre en moi se double

sous l'invocation du

D' une darté meilleure,

E, cependant je tremble.

mou ton blanc qui jadis servait d' enseigne au cabaret ou
se réunissaient Racine, La Fontaine, Molie,e et Boileau. -. sera

11

d'assurer, selons nos moyens, l'établissement dé6nitil d'un classicisme
moderne et des vérités esthétiques qui en sont

a la fois l'expression'et

condition. Une telle oeuvre n'est pas de celles qui s'improvisent en
quelques années,

a la

maniere de ces mouvements artistiques, lugitifs

comnle des modes, dont notre époque a pris l'habitude. Ce ne sera pas
trop peut-etre de tout un siecle et de la bonne et forte volonté de
plusieurs générations pour l'accomplir honorablement.

FEMME

la

J' autres femmes
Viendront peut-Ctre fe parlcr;

Ecoute,

Si

tu le veme, écoute-lc.s,
Elles n' atteindront pas ton 3.me.
Je me souvicns, je me sui.s vue
Dans le miro ir J'un beau jour :

J'étais

dc.stini!e

Et j'é~aÍ•

al' amour

tout~ nue .

Je le sa.Ü, aussi bien qu\l Íera da.ir
AprC:.s la nuit san., lune,
Tu le.s lai&amp;&amp;eras une a une,
Elles ne .sa uront pas te plairc.

I

�FRANZ HELLENS

D'autres Íemmes pourront venir
Et te parler tout has;
Mais aucune ne te Jira
Ce que j'ai su te Jire.

III

HOMME
Ma vie est désorma.is sonore
Comme l'air Ju printemps.
Un merle a chanté, un coq chante encore 1
Est-ce en mon ame, est-ce ailleurs ?
Je n'ai jamais aimé tant
Ni soup~onné pareille aurore.

L'aÍr est tendu comme une harpe.
Mon Dieu, 1'aimerai-je aujourd'hui 1
Son ame tremble dans les arhres,
Je l'entends briller, je la vois c1anter,
Elle est sonore, elle reluit,
Comme les veines d'une harpe.
Je sens le printemps dans mes cordes.
Jamais je ne l'aimerai mieux 1
Elle danse nue au seuil de la porte,
T oute la route est dans ses yeux,
Et e'est en elle que s' accorde
Le fol inconnu noir et bleu 1

POEMES POUR L'EAU SOMBRE

Je viens Je loin, ne vois-tu pu?
Regarde mes yeux verts et tenJres :
Toutes les brumes, tous les glas,
Tu peux les voir et les entendre
Dans mes yeux verts, et tous les pas
Depuis les a.ges que j'avance.
Je suis celle qui :commence
Et qui pourtant vient de tr~s loin,
La nuit dilate mes pupJlcs,
Je n'ai pas peur, ;'aime la vie.

J'ai vu la reine Je Saba,
J'étais aux noces Je Cana ;
J en'ai pas peur des grandes marche,.
J 'ai dansé devant l'arche
Avec David,
J'ai trempé dans la Íontaine
Ou le grand Pan ,e baignc
Mes yeux avides.
Tu voi.s, je viens de loin,
Je n'ai pas peur,
Ríen ne m' arrcte,
Je commence.
Je n'ai pas peur, ;'ouvre les mains,
J'offre la tete
Au vent qui vient 1
Je

IV
FEMME
Tu vois, je n'ai pa. peur,
Rien ne m' arrcte,
Je n'ai pu peur, j' aime la vie,
J'ai toutes ses couleurs dans: mes pupilles
Et toutes ses rumeurs dans ma tete.

2

sui, celle J'1ier et de Jcmain.

J'ai. traversé tous les chemins

De Chypre et de J udée.
J'ai pris tous les parÍums,
T ous les onguents, les hennés hruna,
San, quema peau ,e ,oit r.Ídée.
Je suis Íraí'.che comme le vcnt,
Et sombre comme l'eau,
F ugitive et paienne.

3

�FRANZ HELLENS

Mon ame eat dans le vent
Qui fauche les tombeaux,
Paienne et plw anciem:1.e.

POEMES POUR L'EAU SOMBRE

Si tu hésites, laisse.
Tout ce qui gronde cu moi,
Je ne le Jonne qu' une fois 1

V

VII

HOMME

HOMME

Oh quelle angoi.sse, quJle dure
Et pure angoisse me fait mal ;
Je ne respire qu'avec peine
Et meme le bien me fait mal.
1

Je n ai pas faim, mais ;' ai grand soif
De tout, de rien, et je suis ivre
Sans avoir bu, sans que ma soif
Me fasse regretter de vivre.

VI
FEMME
Prends cette main rebelie
Et cette houche qui ne dit
Que la moitié de ce qu'elle
Pourrait Jire.

Déja. le ciel est plein de l 'énorme tcmpéte,
Le vent semé par nous, rapide et Jur,
S'est levé cette nuit Ju sol obscur
Et touche maintenant le soleil Je la tete.
Un tourbillon rude et mortel, né du hasard,
gonflé cette nuit Ju souHl.e de nos ames;
La tcrre est déchirée et le ciel est en flamme,,
Et ce fracas est né du feu de deux regards.

S'est

Nous n'avons pas haissé les yeu.x devant la foudre
Et nous n'avons pas voulu Ju ciel bleu;
Nos cceurs sont faits pour semer le grain ténébreu,x
Comme la meule est faite pour le moudre.

VIII
HOMME
Je n'ai ni portes ni f enetres,
Je suis muré en toi,
Et j'ai croisé mes mains
Pour mieux te voir et te counaitre;

Ma bouche est cruelle,
Mes yeux sont maudits,
Mon ame eat pire.

Si
Si

tu ne crains pas ce qui brule,
ton amour devant rien ne recule,
Prends cette main rebelle,
Lo feu maudit Je ce regare!
Et ces levres mortelles.
Demain sera trop tarJ.
J' ignore les promea.ses.

4

Je ne suis ríen qu'un peu Je- chaír
Qui se tient immobile,
Avec une ame toute pleine,
Un ceeur ardent et des yeux clairs.
Ma place est désormais marquée,
Le ciment noÍr Je la douleur
.M.'a pour toujours fucé

5

�FRANZ HELLENS

O. MANNONI

Dan.1 un caveau Je ta mo.1quée.

Je ne demande qu'a. rever
A la splendeur Je ta nature ;
Cette omhre n' est pas trop ohacu.re
Pour que je puis.se m'élever,

Histoire du Nain Brimborion
PREMIER FRAGMENT

Ni cette

chrypte trop profonde
1
Pour que j' entende jusqu a moi
Descendre cette voix
Qui vibre au cceur Ju monde.

IX
FEMME
Apr~s tous ce.1 Jéparts, tous ces matins,
Le soir est b, sen, mes deux mains;
Et tout ce temp.1 que j' ai cherché 1
Que la fatigue me parJonne. ·
Sens mes Jeux mains que j'abanJonne,
V oís mes c1eveux tressés ;
Ma robe est large et j'ai laissé
Un peu de chaira tous le, ages.
GliHe ta main .1ur mon visage,
Tu sentiras ses pfu profonrls,
Et cette veine ,ur mon f ront
Que le vent fou Íit se gonfl.er
Et qui ne veut pas s'en aller.
PrenJs mea Jeux maÍn8, sens mes yeux gros ;
Pour ton orgueil, voici ma plainte,
Pour ta souffrance mes sanglots,
A cleux genoux et le.1 maina jointes.
FRANZ HELLENS.

6

Comment Brimhorion, engendré par un roí déja mort, naquit

J'une

E.lle encore vierge.

Le Roi Adolphe avait a l'entour de quarante et sept ans quand il
prit a femme la princesse Cunégonde. 11 n'eut pas le temps d'assister en
personne a son mariage, car c'était pendant les grandes guerres et il ne
voulait commettre en d'autres mains que les siennes propres le soin de
conduire ses armées a la victoire. Il manda vers la princesse quatre
ambassadeurs, tous bien de leur personne, dont l'un portait l'anneau de
mariage, le second le contrat, le troisieme une lettre et le quatrieme une
fleur de lys. Mais la fleur de lys se fana durant le chemin, ce qui était de
mauvais présage.
Le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe, cependant que le
Roi Adolphe amassait lauriers sur lauriers. Il livrait une bataille qui
devait étre décisive quand les ambassadeurs lui revinrent. Le premier
portait un anneau envoyé ar la nouvelle reine, le second le contrat
signé et parafé, le troisieme une rose en bouton, le quatrieme le portrait
de la reine par le peintre de la cour.
Le roi mit l'anneau a l'annulaire, le contrat dans sa poche, la rose
~ son chapeau et ordonna de découvrir le tableau qui était voilé de
velours cramoisi. Mais avant qu'on ne l'eut fait, une pierre d'artillerie
réduisit en miettes le portrait de la reine et navra le roi malement aux
deux genoux. Ah, s'écria-t-il, je meurs, et je n'ai pas vu le visage de
mon épouse, fftt-ce en peinture.
Il y avait pour lors aux armées un fort habile chirurgien appelé
mattre Tagliandi, originaire de Milan, qui en savait sur les navrances et
blessures plus qu'aucun homme de son temps. Il lava les plaies du roí
avec une infusion d'arnica et autres plantes vulnéraires et lui fit un
beau pansement de la chemise d'un arbalétrier.
Les hommes d'armes voulurent venger leur prince et la bataille
ayant soudain repris, les ennemis furent écrasés. Mais le lendemain les

7

�HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

jambes du roi étaient noires et puantes, et maitre Tagliandi conseilla au
chapelain qu'il priat pour leur commun Maltre, disant que des lors toutc
espérance se devait remettre entre les mains de celui qui ressuscita Lazare
sentant déja.
Cependant la nouvellc Reine qui, avec un train magnifique, approchait ,iu camp royal ou1t parler de la grande victoire qui faisait du roi
¡¡on mari un nouvel Alcxandre ou quelque César pour le moins; elle en
ordonna de doublcr les étapcs. Une vieille sorciere du nom de Crapaudinc l'accompagnait. La reine portait ason col un talisman donné par la
sorciere; c'était une pelote de verre filé de Venise avec, au milicu, un
~il de rainette, et la pelotte devait se briser le jour que le roi serait
infidele a la reine sa femme.
Comme Cunégonde arrivait au camp, le roi se mourut. Cunégondc,
trouvant un cadavrc mal odorant en place du jeune roi victorieux qu'elle
s'était figuré, ne versa cependant nulle larme, car, ne l'ayant point connu,
elle ne l'avait pu aimer. Mais elle eut peur de ne pas rester reine et dit
sculement: Plut au ciel, du moins, que j'eusse corn;:u de lui.
Mattre Tagliandi, songeant que le cadavre était encore chaud, que
le Roi avait été continent par force durant cette longue guerre, chaussa
ses lunettes doctorales et mit son bonnet carré, disant qu'il était temps
cncore de faire plus de rois ni de princes qu'il n'en était dans l'almanach.
N onobstant les remontrances du chapelain et le baragoin de la sorciere,
il ouvrit les ventricules spermatiques de sa majesté Adolphe, et avec un
long et fin roseau qu'il appelai t en grec se ringue et canule en latin, il
aspira et insufla a la reine grandement émue un peu du liquide qui donne
la vie.
Comme il restait grande abondance de semence royale et qu'il eut
tcnu a crime de lese majesté de la laisser perdre, il l'injecta par moitié a
une suivante de la Reine, Mademoiselle Thérésa de Bombessa, et a une
fille simple d'esprit, nommée Marie, qui aidait a soigner le Roi. Et il
cut pour lui les vieux maréchaux qui approuverent, disant que le Roi
l'cut bien fait, s'il eu.t été vif. Mais au moment que Maltre Tagliandi
s'occupait de la suivante et de Marie, la pelote de verre que la reine
portait au cou éclata avec beaucoup de bruit, et la reine se sentit triste,
songcant que feu son mari la trompait le jour méme de ses noccs.

La sorciere fit un sortilege pour savoir si sa mattresse était enceintc,
et il se trouva que non. Cependant elle lui conseilla de prétendre que
oui, de garnir ses vétements d'étoupe et de foin durant neuf mois, disant

8

O. MANNONI

que, le terme venu, il ne serait pas malaisé de trouver un enfant nouveau
né, et qui serait prince. Et la reine, un mois apres, ayant enlevé un peu
de paille a sa paillasse dit a ses suivantes, avec un sourire honteux,
qu'elle était grosse. Et il y eut des messes &lt;lites pour le bien de sa
grossesse.
La suivante Thérésa n'était pas plus enceinte que la reine, mais prit
pour le devenir un autre moyen, s'y employant avec un homme d'armes
du nom d'Hamelin et qui était puissant ribaud. Mais ils furent surpris
par une servante qui en fit des comes, si bien que Thérésa en eut la jau1üsse et une fausse couche qui la tint deux mois au lit.
Quant a Marie la Simplesse, ainsi l'appelait-on communément, elle
était entrée dans un couvent dont la supérieur&lt;! ne tarda guere a s'apercevoir qu'elle était grosse et la fit vi si ter par les matrones. Et les matrones
trouverent qu'elle était grosse en effet, mais aussi qu'elle était pucelle et
criercnt au miracle. Et il vint des pélerins de tous les pays pour la voir
et emporter de ses reliques, et déja ne l'appelait-on plus autrement que
la Vierge Marie, et disait l'on que Jésus-Christ allait revenir sur la terre.
Mais les théologiens disaient que non. D'aucuns, méme, citant SaintJ ean, opinaient pour l'Antéchrist.
Le pape enfin craignant un schisme et s'étant assuré que la grossesse
non plus que la virginité n'étaient controuvées manda la bulle Si quaedam virgo ou il était dit que la grossesse de Marie la Simplesse devait
etre imputée a sorcellerie. Et Marie quina le couvent de nuit, et se
refugia dans un petit hameau ou le curé ne lisait pas les bulles du Pape
et ou on ne la reconnut pas. Elle n'osait dire en effet que sa grossesse
était d'origine royale, car la reine l'avait menacée de mort si elle en
soufflait mot. De plus elle tenait elle méme pour peu catholique la fa~on
dont elle avait con~u et pour un sorcier le savantisslme Tagliandi.
· Cependant la reine, qui portait des robes de plus en plus larges et
garnies de chiffons tremblait qu'on ne connót un jour la vérité touchant
le b~tard de Marie la Simplesse, et elle pria la sorciere de le faire mourir
a sa naissance par envotitement, ou d'obtenir du moins par quelque
sortilege que ce fut une filie. Mais la sorciere, ayant consulté ses tarots,
déclara que l'un non plus que l'autre ne se pouvait, par ce que c'était fils
de vierge ; mais qu'il resterait nain toute sa vie . Et le meme jour, a
minuit, ayant cueilli de la mandragorc, elle fit un philtre a cet effet.
Quelques semaines plus tard, la reine faisait passer pour son fils le
nouveau né d'un pauvre cordonnier nommé Michel et le faisait baptiscr
Adolphe. Le meme jour, Marie la Simplesse accouchait d'un fils qu'elle

�FRANZ HELLENS

O. MANNONI

Dan.1 un caveau Je ta mo.1quée.

Je ne demande qu'a. rever
A la splendeur Je ta nature ;
Cette omhre n' est pas trop ohacu.re
Pour que je puis.se m'élever,

Histoire du Nain Brimborion
PREMIER FRAGMENT

Ni cette

chrypte trop profonde
1
Pour que j' entende jusqu a moi
Descendre cette voix
Qui vibre au cceur Ju monde.

IX
FEMME
Apr~s tous ce.1 Jéparts, tous ces matins,
Le soir est b, sen, mes deux mains;
Et tout ce temp.1 que j' ai cherché 1
Que la fatigue me parJonne. ·
Sens mes Jeux mains que j'abanJonne,
V oís mes c1eveux tressés ;
Ma robe est large et j'ai laissé
Un peu de chaira tous le, ages.
GliHe ta main .1ur mon visage,
Tu sentiras ses pfu profonrls,
Et cette veine ,ur mon f ront
Que le vent fou Íit se gonfl.er
Et qui ne veut pas s'en aller.
PrenJs mea Jeux maÍn8, sens mes yeux gros ;
Pour ton orgueil, voici ma plainte,
Pour ta souffrance mes sanglots,
A cleux genoux et le.1 maina jointes.
FRANZ HELLENS.

6

Comment Brimhorion, engendré par un roí déja mort, naquit

J'une

E.lle encore vierge.

Le Roi Adolphe avait a l'entour de quarante et sept ans quand il
prit a femme la princesse Cunégonde. 11 n'eut pas le temps d'assister en
personne a son mariage, car c'était pendant les grandes guerres et il ne
voulait commettre en d'autres mains que les siennes propres le soin de
conduire ses armées a la victoire. Il manda vers la princesse quatre
ambassadeurs, tous bien de leur personne, dont l'un portait l'anneau de
mariage, le second le contrat, le troisieme une lettre et le quatrieme une
fleur de lys. Mais la fleur de lys se fana durant le chemin, ce qui était de
mauvais présage.
Le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe, cependant que le
Roi Adolphe amassait lauriers sur lauriers. Il livrait une bataille qui
devait étre décisive quand les ambassadeurs lui revinrent. Le premier
portait un anneau envoyé ar la nouvelle reine, le second le contrat
signé et parafé, le troisieme une rose en bouton, le quatrieme le portrait
de la reine par le peintre de la cour.
Le roi mit l'anneau a l'annulaire, le contrat dans sa poche, la rose
~ son chapeau et ordonna de découvrir le tableau qui était voilé de
velours cramoisi. Mais avant qu'on ne l'eut fait, une pierre d'artillerie
réduisit en miettes le portrait de la reine et navra le roi malement aux
deux genoux. Ah, s'écria-t-il, je meurs, et je n'ai pas vu le visage de
mon épouse, fftt-ce en peinture.
Il y avait pour lors aux armées un fort habile chirurgien appelé
mattre Tagliandi, originaire de Milan, qui en savait sur les navrances et
blessures plus qu'aucun homme de son temps. Il lava les plaies du roí
avec une infusion d'arnica et autres plantes vulnéraires et lui fit un
beau pansement de la chemise d'un arbalétrier.
Les hommes d'armes voulurent venger leur prince et la bataille
ayant soudain repris, les ennemis furent écrasés. Mais le lendemain les

7

�HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

jambes du roi étaient noires et puantes, et maitre Tagliandi conseilla au
chapelain qu'il priat pour leur commun Maltre, disant que des lors toutc
espérance se devait remettre entre les mains de celui qui ressuscita Lazare
sentant déja.
Cependant la nouvellc Reine qui, avec un train magnifique, approchait ,iu camp royal ou1t parler de la grande victoire qui faisait du roi
¡¡on mari un nouvel Alcxandre ou quelque César pour le moins; elle en
ordonna de doublcr les étapcs. Une vieille sorciere du nom de Crapaudinc l'accompagnait. La reine portait ason col un talisman donné par la
sorciere; c'était une pelote de verre filé de Venise avec, au milicu, un
~il de rainette, et la pelotte devait se briser le jour que le roi serait
infidele a la reine sa femme.
Comme Cunégonde arrivait au camp, le roi se mourut. Cunégondc,
trouvant un cadavrc mal odorant en place du jeune roi victorieux qu'elle
s'était figuré, ne versa cependant nulle larme, car, ne l'ayant point connu,
elle ne l'avait pu aimer. Mais elle eut peur de ne pas rester reine et dit
sculement: Plut au ciel, du moins, que j'eusse corn;:u de lui.
Mattre Tagliandi, songeant que le cadavre était encore chaud, que
le Roi avait été continent par force durant cette longue guerre, chaussa
ses lunettes doctorales et mit son bonnet carré, disant qu'il était temps
cncore de faire plus de rois ni de princes qu'il n'en était dans l'almanach.
N onobstant les remontrances du chapelain et le baragoin de la sorciere,
il ouvrit les ventricules spermatiques de sa majesté Adolphe, et avec un
long et fin roseau qu'il appelai t en grec se ringue et canule en latin, il
aspira et insufla a la reine grandement émue un peu du liquide qui donne
la vie.
Comme il restait grande abondance de semence royale et qu'il eut
tcnu a crime de lese majesté de la laisser perdre, il l'injecta par moitié a
une suivante de la Reine, Mademoiselle Thérésa de Bombessa, et a une
fille simple d'esprit, nommée Marie, qui aidait a soigner le Roi. Et il
cut pour lui les vieux maréchaux qui approuverent, disant que le Roi
l'cut bien fait, s'il eu.t été vif. Mais au moment que Maltre Tagliandi
s'occupait de la suivante et de Marie, la pelote de verre que la reine
portait au cou éclata avec beaucoup de bruit, et la reine se sentit triste,
songcant que feu son mari la trompait le jour méme de ses noccs.

La sorciere fit un sortilege pour savoir si sa mattresse était enceintc,
et il se trouva que non. Cependant elle lui conseilla de prétendre que
oui, de garnir ses vétements d'étoupe et de foin durant neuf mois, disant

8

O. MANNONI

que, le terme venu, il ne serait pas malaisé de trouver un enfant nouveau
né, et qui serait prince. Et la reine, un mois apres, ayant enlevé un peu
de paille a sa paillasse dit a ses suivantes, avec un sourire honteux,
qu'elle était grosse. Et il y eut des messes &lt;lites pour le bien de sa
grossesse.
La suivante Thérésa n'était pas plus enceinte que la reine, mais prit
pour le devenir un autre moyen, s'y employant avec un homme d'armes
du nom d'Hamelin et qui était puissant ribaud. Mais ils furent surpris
par une servante qui en fit des comes, si bien que Thérésa en eut la jau1üsse et une fausse couche qui la tint deux mois au lit.
Quant a Marie la Simplesse, ainsi l'appelait-on communément, elle
était entrée dans un couvent dont la supérieur&lt;! ne tarda guere a s'apercevoir qu'elle était grosse et la fit vi si ter par les matrones. Et les matrones
trouverent qu'elle était grosse en effet, mais aussi qu'elle était pucelle et
criercnt au miracle. Et il vint des pélerins de tous les pays pour la voir
et emporter de ses reliques, et déja ne l'appelait-on plus autrement que
la Vierge Marie, et disait l'on que Jésus-Christ allait revenir sur la terre.
Mais les théologiens disaient que non. D'aucuns, méme, citant SaintJ ean, opinaient pour l'Antéchrist.
Le pape enfin craignant un schisme et s'étant assuré que la grossesse
non plus que la virginité n'étaient controuvées manda la bulle Si quaedam virgo ou il était dit que la grossesse de Marie la Simplesse devait
etre imputée a sorcellerie. Et Marie quina le couvent de nuit, et se
refugia dans un petit hameau ou le curé ne lisait pas les bulles du Pape
et ou on ne la reconnut pas. Elle n'osait dire en effet que sa grossesse
était d'origine royale, car la reine l'avait menacée de mort si elle en
soufflait mot. De plus elle tenait elle méme pour peu catholique la fa~on
dont elle avait con~u et pour un sorcier le savantisslme Tagliandi.
· Cependant la reine, qui portait des robes de plus en plus larges et
garnies de chiffons tremblait qu'on ne connót un jour la vérité touchant
le b~tard de Marie la Simplesse, et elle pria la sorciere de le faire mourir
a sa naissance par envotitement, ou d'obtenir du moins par quelque
sortilege que ce fut une filie. Mais la sorciere, ayant consulté ses tarots,
déclara que l'un non plus que l'autre ne se pouvait, par ce que c'était fils
de vierge ; mais qu'il resterait nain toute sa vie . Et le meme jour, a
minuit, ayant cueilli de la mandragorc, elle fit un philtre a cet effet.
Quelques semaines plus tard, la reine faisait passer pour son fils le
nouveau né d'un pauvre cordonnier nommé Michel et le faisait baptiscr
Adolphe. Le meme jour, Marie la Simplesse accouchait d'un fils qu'elle

�HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

O. MANNONI

ne fit pas baptiser, et auquel, dans sa joie et sa pauvreté d'esprit elle ne
trouva d'autre nom que Brimborion.
Le petit gars;on du cordonnier était le plus laid que l'on pOt se
figurer. II était né velu comme ua ours, louche, et le nez en pied de
marmite. Néanmoins toutes les dames de la cour crierent qu'il était
beau sans parangon et une vieille douairiere déclara qu'elle avait vu feu
le roi son pere au berceau et que l'un était l'autre tout craché. Mais elle
rougit, se reprit, et dit qu'elle était trop jeune pour l'époque, mais qu'on
le lui avait décrit.
Tout au contraire Brimborion était un bel et gros enfant bien
ressemblant au roi Adolphe. Mais quand les pretres surent qu'il était né
un fils a Marie la Simplesse, ils l'allerent trouver et lui demanderent le
nom du pere.
La simplesse n'ayant su que répondre, les pretres hocherent la téte,
et le bruit se répandit que Marie avait couché avec le diable sous la forme
d'un bouc noir, et l'on parlait déja d'une belle flambée, avec du latin.
Alors la nouvelle accouchée enveloppa Brimborion dans ses bardes, et
s'en alla loin des hommes, dans les montagnes sauvages, parmi les ours
et les loups. Et l'on raconta dans le pays que le diable l' avait emportée
durant un orage qu'il a vait fait cette nuit la.
Au bout de deux mois, Brimborion cessa de grandir ; il avait juste
deux pieds de haut. Marie ne s'en affligea pas, et meme elle rendit grace
a Dieu, disant: Seigneur mon Dieu, vous m'avez cboisie emmi toutes
les femmes pour me faire un don que vous n'avez daigné faire a aucune.
Car il est vrai qu'a beaucoup de femmes vous donnez des fils selon leur
désir, mais ils grandissent et quittent leur mere pour guerroyer et voyager. Tandis qu'a moi votre bumble servante, vous avez donné Brimborion qui ne grandira pas, qui ne me quittera pas, que je porterai toujours
dans mes bras. qui sera éternellement mon petit enfant.
Ainsi parlait Marie, parce qu'elle était simple d'esprit, et si les
hommes des villages avaient pu l'entendre, il se seraient gaussés d'elle.
Mais elle les avait oubliés, et son creur était plein de joie.

Les hommes, de leur cóté oublierent la vierge qui avait enfanté, mais
on racontait dans les villages qu'une sorciere bantait les montagnes et
que des voyageurs fourvoyés l'avaient rencontrée, accompagnée d'un nain
tout nu qui sautait de rocher en rocher. Et ceux qui avaient vu ces choses
en parlaiem avec tant de terreur que nul ne se souciait d'aller voir s'ils
disaient vrai.
Quelques jours avant la date fixée pour le sacre, le prince Adolpbe,
qui avait alors treize ans, étant a courre un sanglier dans les montagnes
y fit la rencontre du nain tout nu, qui le regardait gravement, immobile,
les poings sur les hanches, ses longs cbeveux noirs trainant derriere lui
dans les ronces. Les gens du roi, connaissant les fables des villages,
s'enfuirent au galop, ne laissant la que le prince, un piqueur et le nain.
Le piqueur fit le signe de la croix et, saisissant le nain qui mordait griffait et burlait, le roula dans son manteau et l'emporta sur son cheval.
Mais pour la premiere fois ie sanglier échappa, ce dont le prince fut tout
marri, si bien que le piqueur lui demanda la permission de reporter le
nain ou il l'avait pris, disant qu'il leur portait malheur. Mais le prince
fut d'avis, au contraire, qu'il fallait que cette capture le consolat de l'autre,
et qu'ainsi du moins il ne rentrerait pas bredouille.
Marie la simplesse entendit de loin le bruit de la chasse et se tint
coite daos les rochers jusqu'a ce qu'il eut cessé. Quand les momagnes
furent revenues au silence, elle appela Brimborion. Sa voix, a cause de
la disposition des rochers, s'enflait jusqu'a la vallée, mais Brimborion
ne répondit pas. Elle le chercha tout le soir, dans les cavernes et les
halliers, le long du lit des torrents. Quand elle comprit qu'il avait été
enlevé par ceux d'en bas, elle poussa un grand cri, et se précipita
vers la vallée, sautant de pierre en pierre, pers;ant les fourrés, jetant ,;a et
la ses bras en courant, et les paysans, qui, revenant de leur travail,
l'apers;urent ainsi daos le soleil couchant, avec ses longs cheveux flottant
derriere elle et sa robe de feuilles sauvages, en eurent tant de frayeur
qu'ils n'oserent en dire mot a leur femme ni surtout a leurs petits.
Comme vous savez que la femme la plus rusée, en de telles circonstances, perd sens et mesure et agit comme une bete, ainsi Marie la Simplesse, qui n'avait aucune malice, entra dans le premier village qu'elle
encontra, criant que, pour l'amour de Dieu, on lui rendlt son petit enfam.
Les paysans s'enfuirent d'abord, et la femme des montagnes, seule dans
le cimetiere, au pied de l'église enténébrée, se lamentait ainsi qu'elle
avait vu faire les loups, les nuits de pleine lune. Le curé, a sa fenetre, la
regardait en tremblant, agitant un rameau de huis béni et soufflant du
latin. Mais le fossoyeur qui craignait les revenants et non les sorcieres'

Marie et le nain s-on fils vécurent a la maniere des bétes sauvages,
mangeant des falnes et des racines ; Brimborion apprit aussi a épier les
animaux et a les engeigner. Bien qu'ils n'eussent ni feu ni abri, comme
leur esprit était simple et leur corps sain, ils ne se croyaient pas malheureux, et, chaque soir, Marie remerciait le ciel qui l'avait franchie des
hommes.

IO

1

11

�JEAN HYTIER

HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

vint a elle avec un lacet dont elle se laissa lier les poignets. Et les
hommes, ayant appris qu'elle était liée et soumise, en firent une grosse
risée et descendirent la voir.
Le curé lui dit avec bonté de se confesser, l'assurant de !:absoudre,
et la priant qu'elle avouat tous les crimes, quelque grands qu 1ls fussent,
la miséricorde divine étant infiniment plus grande.
.
La Simplesse confessa honteusement quelques peccadilles de sa ieunesse, et réclama derechef son enfant. Mais le pretre, h?~hant la tete,
la fit vetir par sa senante d'une robe a manches plus chrettenne que son
vetement de feuilles et mener chez le maréchal, ou on la tortura. Elle
avoua alors le Diable, le bouc noir le saLbat et les c~voOte~ents. Et les
hommes qui avaient perdu des parents ou des besttaux lu1 en demandaient compte et lui crachaient au visage.
Le curé cepcndant !'aspergea d'eau bénite, prono~c;a les paro)~~ de
l'exorcisme et lui donna l'absolmion, l'assurant qu'.etant confessee et
repentie elle irait droit au ciel. Puis les hommes la m1rent da~s la chaudiere, et on alluma le feu. Le petits enfants du village, dansa1ent autour
de la marmite se tenan t la main et chantant :

La Doctrine du Mouton Blanc
Symbolisme et Classicisme Moderne

a

La difficulté qu'a toujours eue la critique définir le mouvement
symboliste manifeste son anarchie fonciere et la multiplicité des tendances qu'il recouvre. C'est proprement un sur-romantisme, ou un
romantisme au second degré. La liberté dans I' art, réclamée par les
romantiques, mais d'une maniere plus polémique que profonde, et
avec la reconnaissance plus ou moins avancée des grandes lois esthétiques, conduisait déja a la constitution d'esthétiques personnelles,
un régionalisme, mais encere fédéral, en littérature. Le phénomene
s'aggrave avec le symbolisme ; c'est le morcellement érigé en príncipe; ce n' est plus un régionalisme, mais un particularisme jaloux et
nquiet. Ainsi s' est accentué du Romantisme nos jours une dispersion maintenant voisine du néant, et dont le symptome le plus évident
a été l'impuissance du vers-libre a se constituer. 11 y a eu presqu'autant
de vers-libres que de vers-libristes. Comme il était a prévoir, la confusion s'est augmentée par la création de mille écoles transitoires,
essentiellement constituées par un individu et quelques complaisances;
dix ans apres, personne n' en sait plus le nom. Seul, l'Unanimisme a
réussi a persister, a s'accrottre et a s'approfondir, iustement parce
qu'il constituait un effort contraire a la dispersion, parce qu'il était un
mouvement constructeur, et que loin de borner, comme les chapelles,
son ambition conserver strictement son petit coin d'originalité, il ne
trouvait rien dans le monde qu'il ne dut englober un jour. 11 mettait fin
tout le mouvement post-symboliste, symboliste et romantique, et
inaugurait un nouveau mouvement classique qui va s'accentuer au
cours du siecle.

a

a

En,otcelle-nous, sorciere,
Poivre sel et cornicbon ;
Te voila dan, la chaudiere
Ion Jan \aire
Te voila dan• le chaudron
Ion lan Ion.

La Simplesse, liée dans la marmite, jusqu'au cou dans l'eau _déja
fumante, voyait danser tous ces petits enfan~s! ~t elle se senta1t ~-e
· l'amour pour l'un deux, le! plus méchant, et qm e~an_ bossu, parce qu 11
lui rappelait Brimborion. Elle ne cría ni ne se ~la1gn_1t, souffrant bonnement la mort, parce que le curé lui avait prom1s le c1el.

O. MANNONI

a

a

a

Ainsi le classicisme moderne s'oppose tout ce qui I' a précédé
depuis un siecle. Mais il ne lui jette pas pour cela I'anatheme. Et
meme cette vaste et trouble Renaissance dont il se dégage, il la
déclare nécessaire, il en fait une condition de son avenement. 11 faut,

12

13

�LA DOCTRINE DU « MOUTON BLANC

»

en effet, que la matiere de I'art se renouvelle périodiquement. Les
grandes époques classiques comme le XVII• siecle épuisent le
donné littéraire qui leur est offert; une nouvelle matiere doit etre mise
au jour, et c'est par mille efforts divergents, plus souvent aveugles
qu'éclairés, que se révele enfin peu a peu le domaine ou un classicisme nouveau viendra instaurer son ordre. Nous n'avons pas a renier
les carriers qui ont extrait les matériaux souvent grandioses, bien
qu'encare bruts, dont nous voulons construire la maison ; iustement
parce que nous nous opposons aux essais instinctifs pour affirmer une
architecture consciente, nous jugerons équitablement ces artisans
involontaires dont plusieurs furent des maitres admirables qui tenterent
déja d'esquisser I'ordre au milieu du chaos. Nous profiterons de toutes
les expériences. Mais il est temps, avec ceux qui depuis quinze ans
I'ont voulu et commencé, de continuer sans relache et sans défaillance
le classicisme moderne. Ce classicisme doit se prouver. C'est en le
faisant que nous le prouverons.

JEAN HYTIER

HENRY BATAILLE
11 commeni;a comme un poete. Puis, incapable de résister aux
sollicitations du succes, i1 écrivit vingt pieces illisibles, sans style,
sans vérité, sans art. En proie a un désordre émotionnel intense, il
brassa aveuglément des idées généreuses, de la psychologie amorphe,
des theses inconsistantes, du lyrisme de casino, des ficelles de mélodrame, du pathétique de feuilleton et de I'esthétique mondaine, avec
un sens totalement obnubilé de la réalité. Dans ses préfaces aux
journaux, il essayait rageusement de se persuader du contraire. 11 dut
souffrir terriblement de I'opinion ou du silence de ceux dont seule
I'approbation a1Jrait pu luí donner le calme et la confiance, de ceux
dont il n'avait pas su faire ses pairs. Ouelque chose de pur et d'ancien le jugeait au fond de lui. Sa race lui reprochait une trahison. Et
sa haine pour la critique, qu'était-ce done que la conscience de sa
déchéance 7 11 avait assez de talent pour savoir qu'il n'en avait plus.
JEAN HYTIER.

Travaux de Déblaiement

EDMOND ROSTAND
11 exemplifie les ravages de I'erreur esthétique dans une ame
généreuse. Sa plus grande originalité fut de tirer des effets de ce
qu'habituellement on nomme maladresse, gaucherie, manque, raté,
claudication, mauvais gout... Emphatique et mievre, il aurait monté
l'infini en épingle de cravate, sonné la charge sur le mirliton. 11 prit
la pointe pour I'esprit, la iactance pour la noblesse, le chic pour
I'élégance, le pétillement pour le lyrisme. Ses images meme ont I'air
de calembours. La nature n' est plus chez lui qu'un décor. Tout a perdu
sa substance. lngénieux et sans génie, sinon dans I'a peu pres, il
calamistra soigneusement pour ses pieces quelques commis-voyageurs
de l'idéal. Dans sa boutique : « Aux cent mille pastiches ,. ou tout ce
qui luit n'est pas or, il enseignait prestement, avec des cartes emprunt
ées, a faire des réussites.

15

�ERREURS

•

ERREURS
EJmonJ RostanJ son reuv re Jemeurera sur le, sommet&amp; de
notre littérature... - un Jes granJs noms Je la poésie frani;:ai,e ... ce grañcl mouvement, ce souffl.e proJigieux, qui nous secoue, qui nous
emporte, qui notu lais,e houleversés et émerveillés ... - Rostand est
tout de meme le •eul poete qui, apre, et depuis Hugo, nous donne
l'impres,ion de prendre sa suite, d' etre de sa classe.
FRANC-NOHAIN.

Il n'y a rien Je plus pres J'une tragédie de Racine qu une piece
de Bataille.
CHARLES MÉRÉ.

•.. La pblodoxie et l'inconséquence unanimistes ont beaucoup contrihué a la ruine de la doctrine dans les eaprits les mieux disposés a luí
faire accueil.

VERITES

VÉRITÉS
L'anarcbe littéraire a Íait son temps. Il Íaut aujourd'hui reconstruize tous les genres littéraire.s, l'épopée comme le roman, le Jrame comme
le pocme, .san.s tenir compte des mauvai.ses ohjections que J'on peut accumuler contre la nécea.sité J'un dassicisme moderne, ou, ,i le mot vous
effraie, d'une école approp~ée a notre époque.
GEORGES CHENNEVIERE.

Le.s nouveaux poetes vont contÍnuer avec Je nouvelles ressource,
1'effort de création organique qui a marqué le Jébut du siecle et qui doit
s'étendre sur le siecle entier en dépit de crises plus ou moins violentes
mais passageres. Ríen n'empechera que le XX.e siecle soit un siecle
J'organisation, de construction comme le Íurent, chacun a leur Íai;:on, le
XIJie et XVlle. Et dans cette grande reuvre l'esprit poétique jouera un
role essentiel.
JULES ROMAINS.

• •
Meme dans le choix de sa technique, M. Jules Romains ,'e,t
manifestement inspiré du docteur Le Bon .

... La postérité ... n'admire que les ceuvres Je grand style, et laisse les
autres aux érudits, comme simples documents.
PAUL SOUDAY.

•

• •
Ün e.stima Ínsupportable la contrainte Je d ouze volumes sur un

motif qui comportait tout au plus le développement d ' un poeme.

•
• •
La Íortune Je

1'unanimi.sme a

été en somme assez éphémere.

FLORIAN-PARMENTIER.

16

TI n'y a pas deux ryt~es, deux arts,_ deux heautés,, l'une, c~assique,
l' autre romantique. Il n y a pas un Jemt-chceur de poetes b_erus se rattachant au type classique, et un demi;chceur de po_etes maud1ts se ~attachant au type romantique. 11 y a 1erreur esthét1que du ,ro~a~hsme,
liberté du poete, asservissement du poeme, dont les ecr1vam~ du
Jix-huiticme et du dix-neuvieme siecles ont tous souffert et dont 1ls se
sont affranchis Jans des mesures tres inégales a proportion de leur génie et
de leur bonheur.
CHARLES MAURRAS.

�AGNUS

•

•

P ALINGENESIES

pas comme fui /'art de produire des vers brillants et finis, approchant
de la pureté de ceux de Racine. »

Palingénésies
Yoici comment, en 1835, M. André Thérive appréciait les tentatives
littéraires de ses contemporains. M. André Thérive existait en 1835
sous le nom de M. Odolant-Desnos.
Sur Víctor HUGO : .. Trop confiélnt dans ses forces, il a pensé
pouvoir, non pas devenir /e nouve/ atlas de notre ancienne littérature,
mais /e créateur áune nouvelle... Dans sa tragédie d'Hernani, il est
tres rare de pouvoir trouver deux vers passables de suite; tandis qu'a
chaque page, on rencontre des enjambements inadmissibles, et des
mots áune trivialité du plus mauvais goílt... Ce qu'il y a de plus
désolant dans M. Víctor Hugo, c'est de voir que sa volonté seu/e
commet /es fautes qu'i/ seme expres dans ses ouvrages; el/es
n'échappent point a son instruction... ; lorsqu'i/ veut suivre une autre
voie, il la seme de beautés du premie, ordre. Ainsi... on trouve peu de
choses a critique, dans /e fragment suivant de son Ode sur la statue
de Henri 1\1 :

Sur Casimir DELAVIGNE: « Son style, pur comme celui de Racine,
a néanmoins plus de chaleur que celui de ce grand maitre.

1

On trouve aussi dans M. Casimir Lavigne des vers heureux
frappés souvent au cachet des maximes; ainsi sont /es suivants :

1

Un peuple a tout perdu s'il perd l'indépendance...
Oue la patrie est belle au moment qu'on la quitte !...
Tout doit mourir, tout doit changer;
Un culte meme est passager... »

Sur les vers de CHATEAUBRIAND : « Des lors, ce grand génie
commen~ait déja, mais lentement, a corriger son style, et /'on conna!t
de /ui quelques vers bien frappés. Sa définition de la foret est tres
belle... :
Foret silencieuse, aimable solitude,
Oue j'aime a parcourir votre ombrage ignoré! "

Nous publierons une autre fois I'opinion de M. André Thérive, en

1835, sur les prosateurs du temps.

Assis pres de la Seine, en mes douleurs ameres,
Je me disais : la Seine arrose encore lvri,
Et les flots sont passés ou, du temps de nos peres,
Se peignaient les traits de Henri.

•
• •
A la meme époque, Guillaume /\pollinaire s'amusait déja aux
Calligrammes. Mais, n'étant pas encore assez expert dans cet art, il
se dissimulait sous le pseudonyme de M. Bres. 11 voulait, suivant
M. André Thérive, « forcer la typographie a rendre sa pensée en
meme temps que sa phrase » :
de.
pi

Chacun /e rappelle franchement de tout creur dans la route de /a
bonne littérature, route qu'i/ connait si bien et dans laquelle il est si
brillant quand il veut bien s' y retrouver. ,.
Sur les vers d'Alfred de MUSSET : « a f exemple de M. Víctor Hugo,
i/ fes fait mauvais avec intention. •
Sur LAMARTINE et Casimir DELAVIGNE : « Le chantre des
Méditations poétiques est monté á un seul vol au sommet du Parnasse
fran~ais, et la, donnant la main a M. Casimir Lavigne (sic), il s'y
est emparé avec fui des premieres places... S'il (Lamartine) a /e génie
de la composition plus étendu que celui-ci (Delavigne), il ne possede

ra

tant; il devient
mon

'

en

Le chemin va

�le

Les Romans de Jules Romains

vois de
ce lieu élevé
l'arbre de Beauregard
qui domine tout l'ho
rizon d1.,1 pays
limousin;
che
ne
fa
meux
dans la contrée.

Lucienne porte a six le nombre des romans, contes ou groupes de
contes de Jules Romains. Nous pouvons done, des maintenant, jeter un
regard d'ensemble sur cette partie de son reuvre.

•*•
Rappelons d'abord, dans l'ordre de publication, le sujet de chacun
des livres.

Le chemin
des
cend
et
me
conduit
au bord d'un
ruisseau.
go
pont

Uti

ce

que

de

sur

che

l'on

I'ar

de

l'apen;ois

écumeuse.

•

. ..

ANDR~ CUISENIER

•

AGNUS

BRÉS

Ouant a M. Alfred Poizat, il endormit successivement les
générations sous les noms tragiques de Campistron, de Claude
Guimard de la Touche et de Luce de Lancival. (Les savants bien
informés prétendent que M. Alfred Mortier ne serait que le double
pour ainsi dire métapsychique, de M. Alfred Poizat.)
AGNUS

LE BouRG RIÍGÉNÉRÉ. - Une inscription, mise dans un urinoir par
un nouvel habitant, secoue un bourg inerte, et détermine en lui des
troubles nombreux, variés, profonds, qui le regénerent.
MoRT DE QuELQU'UN. - La mort d'un mécanicien, retraité et solitaire, émeut a Paris toute sa maison, arracbe du village natal son vieux
pere, détermine des formes éphémeres d'existence qui atteignent leur
plus haute intensité au cortege funebre, puis se défont peu a peu, par
la mort des vieux parents et l'oubli progressif des autres hommes.
LES CoPAINS. - Un groupe de copains, apres de copieuses libations
et la consultation d'un somnambule, imagine une série de mystifications
qui secouent une caserne, une église, une place publique, la population
entiere de deux petites villes, puis va, en pleine montagne, célébrer son
triomphe par un repas solennel.
SUR LES QUAIS DE LA VrLLETTE. - Les buveurs d'un cabaret de la
Villette, en échangeant leurs souvenirs sur le 1" mai 1906, le 1e' mai 1907
et autres évenements ou incidents, montrent comment ils ont éprouvé
le pouvoir d'un groupe sur un homme, ou d'un homme sur un groupe.
DoNoGoo-ToNiu. - La réclame faite par un mystificateur et un
banquier véreux autour d'une ville fictive, qu'un géographe en chambre
a située au centre d'une prétendue région aurifere, détermine, par le
monde entier, des mouvements d'aventuriers qui aboutissent a la découverte d'or et a la fondation réelle de la ville.
Luc1ENNE. - Dans une famille provinciale ou les deux sreurs sont
également éprises d'un cousin indifférent, l'arrivée d'une nouvelle maitresse de piano, Lucienne, détermine des changements profonds, qui
aboutissent al'amour soudain du jeune homme et de Lucienne.

21

20

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS
ANDR~ CUISENIER
On voit déja, par ce seul aperc;u, quelques-uns des caracteres communs a ces récits. D'abord ils sont, au plein sens du mot, réalistes.
Romains ne raconte pas d'aventures romanesques. Méme a ses plus
énormes mystifications, le Rut d'Ambert, la Destruction d'Issoire, la
Charge des autobus, il donne une base solide : l'auditoire dans l'église,
la place publique un jour de fete, le faubourg un jour de greve. 11 ne
fait pas non plus reuvre d'érudition, et de reconstitution historique.
En fin il ne construir pas de romans a these et ne tient pas, a la faveu r
d'une intrigue amoureuse, a nous donner son avis sur les diverses questions du jour. Bref, il ne cherche ni a s'évader du réel, ni a le déformer,
mais simplement a le représenter te! qu'il est, te! que nous tous pouvons
le voir, si nous regardons ingénument et, selon le mot de Ch. L. Philippe, comme des barbares. Et pour le rcprésenter ainsi, il n'a pas
besoin de modeles extraordinaires, il n'a pas a recourir a des scandales
mondains, des exploits d'apaches ou des danses negres. Il ne trouve
utile de nous entralner ni aux antipodes, ni dans les milieux qui ont
encore écbappé aux enquétes minutieuses des observateurs professionnels. ll Iui suffit, a l'auberge, dans la rue, dans sa maison, de regarder
le premier personnage qui se présente, si banal paraisse-t-il. Et sans
chercher plus loin, il en fait le héros d'une, ou rnéme plusieurs de ses
histoires.
De tels récits sont naturellement simples. Romains ne prétend pas,
dans ses six petits livres, tracer le tableau d'une société entiere, a la
fac;on de Balzac, Zola ou Tolstor, et, a travers les ramifications d'innombrables personnages, montrer le jeu complexe des forces naturelles
et sociales. Il ne cherche pas non plus, comme Flaubert, a suivre le
développement continu d'une existence, et condenser daos l'histoire
d'un de ses héros l'histoire de toute sa génération. Il se contente, au
contraire, d'actions simplu et peu chargée1 de matiere, la fac;on des écrivains classiques. 11 clarifie, allege et surtout unifie. La transformation
d'un village, qui était un épisode dans le Médecin de campagne ou le
Curé de village de Balzac, devient l'unique sujet du Bourg régénéi-é. Le
lancement d'une entreprise, qui se compliquait d'une médiocre histoire
amoureuse dans le Bonheur du dame, de Zola, ou d'innombrables épisodes dans l'exubérant Trust de Paul Adam, devient l'unique sujet de
Donogoo-Tonka. Toute action épisodique est écartée, et le récit, meme
s'il semble prendre son temps et se mettre lentement en route, ne se
laisse entratner a aucun détour et va droit au but.

a

1.

a

Ces récits simples, et qui plongent dans le réel, ont entre eux une
ressemblance frappante. Des le premier aperc;u, on peut les ramener a

22

~

é::;:~:n;

B
é é éré Mort de Quelqu'un et Donogoo-Tonka,
deux 7pes. Da~~
(fait ou idée) et en suit, pas a pas, dans
Romams parlt u
le développement et la propagation. Daos les
l'espace et e temps,
.
·
·
l.
1 prépa. S l
. d la Villette et Lucienne, il su1t pas" pas a
Copaim, ur es quau e . b
uement éclate Et ces deux sones de
ration d'un évenemen,t qu1l' rusq Q e l'évcne~ent soit au commencerécits se completent l une _autre. u a la fin comme dans Je second;
ment, com?"e dans le prem1er tyf~,¡c~ater ou' qu'en éclatant il se proqu'il se prepare lentement avan
s' que ce qui fait le sujet véri, · d' ndes nous constaton
page par une_ sen,c o
'
nt cet évenement se préparc ou se protable du réc1t, c est la fac;o~ do 'ºl
ºt a travers les individus et les
page, autrement dit le _tra¡et qu t
Romains dans ses romans et
groupes. C'est sur ce tra¡et qubeºlse p ace iºe'es qui lui révelent, entre les
· l l'gnes
1
mo 1 es et var
,
comes.
. . II en 1sutt es
s des rapports nouvea ux d'ou il tire toute une
ind1v1dus et es groupe , . .
.
d, ge également de ses autres
. .
d
d Cette v1s1on qui se ega
.
v1s1on
u
mon
e.
.
enu
d'appeler l'unanim1sme.
ceuvres, est ce qu'il est désorma1s conv

tUI

•*•
.
résentc les groupes comme des étres
On sait que Romams se rep
.
et meme comme les seuls
1 ou moins de consc1ence,
.
.
v1vants, ayant p us
é h les individus que par un arttfice
étres réels, dont on ne peut d tac er . • (ce sera l'ob¡ºet d'une autre
.
N
ouvons entrer 1c1
d'abstractton. ous ne P
d
. .
Rappelons-en du moins, a
étude) dans le détail de ce genre e v1s1~n.
propos des romans, les principaux caracteres.
.
'
turellement
Romams
est
D'abord c'est une visi_o1~ d ' e?s,em bles. N ªes
Sans remonter
a la nplus
pas le premier écrivain qui ~1t traite des gFroaunpce. au x1x• siecle, de nom. · ·
eut lu1 trouver en r
,
haute anuqutte, on P
b
llent a rattacher leurs personbreux devanciers. Balzac et F~al_u ert e~cle· la pension de famille, le vila un ffil teu SOCia •
nages a un groupe ou .
d
rtains romans de Zola, les groupes,
lage, la petite ville, Pans. Et _ansdce
utés le cortege de grévistes
B
le Magasm e nouvea
,
.
tels que la ourse,
. •paux personnages. Ma1s les
, . bl
t meme 1es pnnc1
deviennent de venta es, e
a ropos des individus, ou s1,.
romanciers voient encore les grou~eds' p eux-m~mes ils n'y réusis.
d les cons1 erer en
•
comme Zola, ils essayent e
.
f
tºque du réel par un effort
sformauon antas 1
•
sent qu~ p~r une_ tran
hez Romains. La vision des groupes en
d'hallucmatton. R1en de te~ c urelle et se fait sans effort. 11 se transtant que groupes est chez lu1 n~t 1 ;s contemporains, daos ce nouvel
te d'emblée comme les socio ogu
~;;re de grand;urs. Ainsi dans le Bourg régénéré :

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

ANDM CUISENIER

« La ci_té dormai~, a plat ventre sur un pays agricole, dont elle SUfait
et absorba1t le travail au cours de béates digestions » (p. 20).
« Le bourg n'élait qu 'un parasite, une voracité et
(p. :u).

une stérilité »

« S!I vie sans remous ftagnait au-tour de quelques ilots. lls GVaient

beau_ co~tituer les cen~res et les points de jonction des forces , elles n'y
par&lt;!1ssa,cnt guere moms atténuées qu'ailleurs. C'étaient l'église, qui
faisait graviter vers elle la plupart des f emmes; le bazar, dont to u tes
les ámes d'r.nfants dépendaient; des cafés, principalement le café de la
MGirie, ou se réunissait une quantité d'hommes; dans le haut quartier,
IG maison de tolérance. Puis des centres périodiques : le marché du
jeudi, qui n'était qu'un acle régulier d'absorption; le.:; séances du Conseil
municipal; des dtners, suivis de causeries qui assemblaient plusieurs
famiiles influentes, et résumaient l'état d'esprit collectif. L'énergie d'une
ville se mesure au nombre et a la taille des groupes qu'elle suscite en
elle pour s'y condenser. CMz le bourg, ils élaient rores et mesquins »
(p. 23).
« Pendan! un an le bourg s'est acharné a ramper de l'est vers l'ouest.
Comme un arbre qui voudrait se déraciner, il /orce pour s'arracher au
monticule qiii supporte la place Haute; il laisse se dessécher toutes ces
rues escarpées et tranquil/es; il n'en prend presque plus conscience.
Vers l'ouest, il s'étire jusqu 'a se couper en deux. ll s'épaissit autour des
usines : la briqueterie et la tuilerie rue de la Gare, la scierie sur un
chemi11¡ parallele. Un quartier populeux, avec des maisons et des voies
rectilignes, enveloppe les fabriques de sa masse croissante. L'ancienne
nsine a gaz, que le bourg ne percevait pas, car elle se cacho.it d deux
kilometres, dans un repli du sol, iZ l'atteint, la saisit, la joint a son
corps par une troinée d'habitations » (p. 71).

Dans tous ces passages, le bourg se présente a nous, comme a tout
spectateur qui le regarderait du haut d'une colline, et en observerait les
mouvements ainsi que ceux d'une ruche ou d'une fourmiliere.
Mais Romains ne se contente pas de prendre, du haut de la colline,
une vue générale qui resterait lointaine. 11 pénetre a l'intérieur de
!'ensemble, pour le saisir par « une .•arte de perception immédiate. » Ainsi il
arrive au visiteur du Bourg régénété « d'apercevofr a la (oís une fenétre oit
langui11aient dea rideaux brodél, une boutique de pátisserie, un bec de.gaz,
la far;ade d'un édifi,:e public. ll s'intéi·e,sait bien au feu des couleur·s et des
lignes, d l' arrangement des apparences; mais il sentait surtout les r·apports
intéi-ieur1 qui, comme des nerfs invisibles, unissent profondément ces chose, ,
(p. 20). Cette perception est une sorte de collaboration entre celui qui
pen;oit et l'objet per,;:u :
" Le soleil avait aactement ce qu'il fallait de calme froi.s, d'aisance,
de limpiditi! surannée pour que le bourg eut l'extérieur qui convenait
le mieux a sa psychologie et, sans feindre une attitllde, fit surgir chez

son visiteur des pP.nsées individuelles correspondant le mieu.x possible
sentiments d'étre collectif » (p. 18).

a s,s

Et c'est généralement le promeneur, le voyageur ou celui qui vient
d'avoir un soudain bonheur qui, parce qu'ils regardent avec un reil plus
désintéressé, et en se soumettant le mieux aux influences des forces,
arrivent a la perception la plus riche :
« Un voyagcur, au sortir de la gare , prendru ¡uste les rues ou la ville
se révele et qui sont l'axe de son áme; il /era les détours nécessaires; il
s'arrétera a certains carrefours ; il découvrira te centre de gravité et s'y
attardel".l plus qu'en fo¡¡t autre point. Personne ne l'ouro guidé, personne
n 'aurait été capable de le guider ainsi. ll aura du ce succes a son instincl,
a la chance ou a quelque faveur mystérieuse. Le soir, quand il remontera
tn watr-Jn, il possedera une idée essentielle de la ville; il en saura sur
elle presque autant qu'elle, et nul individu au monde n'aura encore refu
d'elle de si completes confidences ». (BouRG RÉGÉNÉRÉ, p. 19).
&lt;&lt; Done, je regardais avec appétit et confiance. Je vouiais profiter de
ma disposition favorable. Trop de fois, me disais-je, entre les choses et
moi, j'ai Zaissé régner un voile qui les éloigne et les fait mentir, u ce
point qu'ime barre de fer me semble alors d'uM consistance douteuse el
d'une matiere sans durée. Aujourd'hui, je le.~ sens bien présentes, bien
réelles, carrément plantées en face de moi, et pourtant amies de moi. Je
me réjouis de l'air de pténitude qu'elles ont. J'ai envie de penser qu'elles
sont combles, et que, si leur surface reluit, ce n'est pa.s d'ttre flattée par
la lumiere, ni t'ue par des yeux contents, c'est d'étre tendue par la chair
trop fournie qui est en dessous ». (LucrENNE, p. 12).

Il s'établit ainsi, par cette perception immédiate, un rapport nouveau
entre l'homme et les choses. Celles-ci ne sont plus seulement, comme
chez tant de romanciers, un décor que l'on pourrait supprimer sans
inconvénient. Elles ne sont pas, comme les intérieurs de Balzac, le
reflet et la traduction d'un caractere. Elles n'agissent pas mécaniquement sur l'homme, comme chez les romanciers disciples de Taine.
Elles révelent sans défiance les dispositions les plus secretes de l'univers.
Et elles le font, précisément parce que le spectateur, le promeneur
qui les regarde d'une fac;on désintéressée ne cherche pas, pour des raisons pratiques ( 1 ), a les isoler, a les décomposer artificiellement. Elles
se présentent a lui toutes ensemble, et l'unanimisme, comme le bergsonisme, est une vision totale. Celui qui est dans une chambre « sent que le,
murs ne sont pa, une limite, qu'ils relient la piece exiguif d une cho,e plu1
va,te qu'ils luí tt·ansmettent la pression de tout ce qui est derriere eux &gt;
' régénéré, p. 28). On peut done, a toute heure et en tout heu,
.
(Bourg
(1) G. BERGSON. -

Mati~re et Mémoire, chapitre I et conclurion.

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

méme le plus désert, éprouver ce genre de v1S1on. 11 ne résulte pas,
comme chez certains philosophes, d'une conception panthéiste qui dissout l'individu dans l'univers, ou, comme chez les mystiques, d'une
communion sentimentale avec lui. C'est une sorte de toucher, un contact direct, comme par une antenne, avec toutes les ondes qui passent :
« C'était un de ces quartiers que nous aimons tant, vastes, tristes et
forts , otl rien n'est apparence, otl tout existe avec vérité et concentration
ou les puissances les plus secretes de l'univers vont et viennent en plein;
rue, parce que personne n'est la qui. les épie. Tu sai$ ? Des maisons pas
tres hautes, et irrégulieres, des cheminées d'usine, un grand mur sans
Jen~tres et sans a/fiches, un bistrot rouge au b(ts d'un Miel meublé, et
surtout une présence continue, un :souffle qui n'en Jinit pa:s, une rumeur
pareille a tin horizon ». (LEs CoPA1Ns, p. 120-121).

Et c'est une réponse aux plus lointains appels :
« Mais le plu:s gra,id frisson, c'était sur la ville qu 'il passait, a cause
de l'heure et du ciel. Et il n 'y avait pas de lieu otl on le conntlt avec plus
de majesté que sur le boulevard désert.
« ll arrivait, ample et lent; ses ondes affluaient !'une derriere l'autre;
les _saccades et le:s spasmes avaient eu le -temps de s'y fondre et de s'y
apa,ser ; les mouvements notieu:c s'étaient résolus en chemin.
« Le jeune homme participait de tout son creur a cette émotion. D'un
centre invisible, des cercles bienfaisants se dilataient jusqu'a lui ...

« ll éprouvait mieu:c qu 'un autre cette poussét que faisait ta ville;

il la receooit contre son flanc droit; elle sembfo.it intense et répé!ée ;
c'étail comme une pulsation; !'O.me la laissait entrer et la transformait
en paroles con/uses qui réclamaient un nouveau destin ». (MonT DE
QUELQU 1UN, p. 211·213).

Réponse qui vient du plus profond de l'étre et qui établit un
rythme commun entre l'homme et les choses, en cette pré1ence continue
d'ou nul objet, méme le plus lointain, n'est exclu.
On voit, par ces quelques remarques, combien est riche ce genre de
vision, et a quel point il serait inexact de renfermer Romains daos une
spécialité, méme la plus vaste. Tout au plus peut-on saisir chez lui, du
Bourg régénéré a Lucienne, une tendance de plus en plus forte a passer
de l'arrangement de, apparence, aux rapport1 intérieur,. Mais rien de plus
naturel que ce mouvement d'une expérience qui s'enrichit, et qui, selon
le programme qu'il s'était tracé des son premier article du Pen,eur (r},
(ex~rimer moins le décor que le sens profond de la vie modeme),
l'onente de plus en plus vers l'étude de la vie intérieure.
(r) Les Sentiments unanimes et la Poésie, avril rgo5.

ANDRE CUISENIER

Nous prenons les termes de vie intérieure au seos le plus large et
désignons ainsi la vie des groupes aussi bien que celle des individus,
puisque c'est le propre de Romains de ne pas concevoir les uns saos les
autres, et de chercher tous les rapports qui peuvent mutuellement les
unir. Nous avons done maintenant a saisir, du dedans, la diversité des
étres qu'il anime. La encore, nous devons nous borner a un aperc;u
sommaire.
Nous trouvons naturellement, au point de départ, une représentation de la vie des groupes répondant a la vision que Romains en a prise
du dehors. Elle n'est pas sans analogie avec celle des sociologues. Mais
tandis que ceux-ci considerent surtout, en savants, des groupes stables,
la famille, la profession, la cité, dont ils cherchent a dégager les caracteres généraux, Romains considere surtout des groupes en mouvement,
dont il cherche a saisir l'individualité fuyante. ll les étudie done de préférence a leur naissance, dans leurs transformations, et a leur mort. 11
suit, dans Mort de Quelqu'un, Le, Copaim et Sur le, quai, de la Villette,
les manifestations, faibles ou puissantes, de leur vie élémentaire. Qu'il
nous suffise ici d'en noter deux aspects. Leur naissance est peut-étre ce
qui nous donne l'image la plus directe et la plus précise de la création :
c'est un groupement brusque autour d'un évenement, réel ou idéal, que
se représentent une ou plusieurs consciences :
« Les clairons reprennent. Des voix commandent. Une masse
s'ébranle. ll se fait un vide dans le fond de la place, comme dans u,i
corps de pompe. La Joule de deu:c rues est aspirée avec un sifflement.
Mais les deu:c rues, a leur tour, aspiren! le reste de la ville. La multitude
se ramasse, se canalise, afflue, con/Lue, Ambert existe, d'un jet ». (Les
CoPAINS, p. 185).
« Nous sommes saisis d'une émotion singuliere; nous ne pouvon,
détacher nos yeuz de cette petite troupe serrée aut?ur du poteau; de cette
chose naissante et inquiete dont le poteau prononce le nom ». (DoNocoo
ToNIA, p. 95).

Et la conscience que les groupes prennent, sous l'action magique
de la parole, de leur individualité et de leurs limites, nous donne peut
~tre aussi l'image la plus claire d'un étre a·la fois « intérieur et supérieur
a nous &gt;, d'un étre divin :
« Les copains étaient envahis par un sentiment singulier, qui n'avait
po.s de nom, mais qui leur donnait des ordres, qui aigeait d'euz une
satisjaction soudaine; on ne sait quoi qui ressemblaii a un besoin d 'unité
absolue et de conscience absolue.
&lt;t lls en arrivtrent a comprendre qu 'ils voulaient certainu paroles,
qu'ils seraient ussouvi:s par une voix.

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS
ANDM CUISENIER
« Si plosieurs chosu n 'itaient pas ditu cetle nuit mime, il seroit
jamais trop tara pour les dire.

e

« Si plusieurs chosu rülles n'ltaient pas contestüs et mani/uUu,
elles seroient d jamais pcrdues.
« 11 y avait Id vraiment un besoin vital; on ne pouvait pas ruser avec
lui, ni l'endormir, ni lui en promettre, car il empruntait quelque chose
d'impatient d, l'idü mime de la mort ». (LEs CoPAms, p. 243-244; S également la fin, p. 249-251).

Ainsi la vie unanime, des ses formes les plus simples, révele l'action
créatrice de la pensée, et l'efficacité de son instrument décisif, qui se
trouve étre, par un singulier rajeunissement des vieux mythes, la
parole.
La pensée ne crée pas seulement les groupes réels, qui plongent
dans la matiere et les événements. Elle crée aussi des étres imaginaires, qui tirent leur force uniquement des groupes qui les pensent.
Ces1 ce que les sociologues appellent les représentations collectives,
qui, par leurs ditférentes variétés, et notamment celle des mythes religieux, ou dans l'histoire de l'humanité une considérable importance.
C'est ce qu'Anatole France a illustré par un exemple mémorable, celui
de Putois, ce jardinier imaginaire dont les méfaits troublerent toute
une petite ville. Romains nous en donne, A son tour, des exemples
variés, et ce qui restait, chez les sociologues, une interprétation savante
de l'histoire, ou ce qui paraissait, chez France, simplement ironique,
devient, dans l'unanimisme, une expression directe de la vie intérieure.
C'est un fait, que nous existons non seulement par nous-mémes, mais
aussi par ceux qui nous pensent. Le plus célebre, comme le plus obscur
des hommes existent plus ou moins, selon les grouqes plus ou moins
nombreux ou leur existence pénetre, et ce trajet qu'elle suit a travers les
Ames est sans doute l'image la plus précise que nous pouvons nous faire
de la gloire et de la survie:
u ll ne tenait plus au cadavre par une 1eule /ibre. Entiirement libfré
de cette chair, et la laissait couvrir dans le cercueil. Et il se multipliait
pour peupler cent corps vivants ». (MoaT DB QvBLQu'UN, p. 167).

« Le cortege passa de son allure naturelle. Ses; hommu /rémissaient
d'orgueil et de joie. Le mort leur sembla une chose terrible ; ils l'aimerent avec vénfratio11, comme un dieu qu'on poutde, et ils s'identi/ierent
,i lui » tfbid. , p. 178).

Et ce trajet qu'un étre, méme mort, suit a traveu les !mea, une
idée, méme factice, produit d'une erreur ou d'une mystification ( 1),
(r) Cl. Tu1BAUDF.T. -

peut aussi bien le suivre. Elle peut se nourrir, se fortifier de tous les
groupes réels ou elle pénetre, renforcer l'unité et la conscience de ces
grnupes, et méme déterminer des groupements nouveaux :
u lis ,e turent pour lais1er l'idü lu remplir peu d peu. .(1ri, 1ur Leur,
caiue,, en cercle, ils penchaient le cou, et ils ovaient l'oir de fixer un
mime point du sol. L'idü pétillait Id, a1.1 centre du groupe, et te, quclre
e,prit, luilaient par cet unique royonnement.
« Comme, alentour, les autre, hommes dorm11ient; comme tou, lu
autru hommes étaient une pous,iere de rivts, il n 'y avait plu1 qu '1111C
idü qui vtilldt dans la ville ». (Bou11.c RicÉNfú, p. 43).

Elle peut aussi, et mieux encore que les groupes réels qui sont
éphémeres, briser les cloisons qui séparent les Ames individuelles, se
m~ler a leurs pensées les plus secretes, a leurs souvenirs et a leurs
son ges. Un contact, un perpétuel va-et-vient s'établ~t e~tre Ie_s pensé s
7
individuelles et les pensées collectives, et par son aguauon anime la vte
intérieure.
Les groupes et les représentations collectives remplissent les individus, mais ceux-ci peuvent les utiliser, les méditer, les tran~former a
leur gré. Les psychologues et les sociologues,_act~~ls ne ~ro1ent ylui;,
comme ceux de la génération précédente, que 1 md1v1du son une simple
résultante des forces sociales, un automate 1pi1-ituel qui met le, pa, dan,
le, pa, de ,e, prédéce1&amp;eur1 (1 ), une victime des crises politiq~es et _éc~nomiques, déchirée par des cas de conscience plus ou moms art1fic1~ls.
Des penseurs comme Mreterlin~k, Bergson et Freud, de~ romanc1ers
comme André Gide et Marce! Proust se font une concepuon beaucoup
plus souple et nuancée de la vie individuelle.
Et avec eux, Romains se la représente, méme sous ses aspects quotidiens comme un courant de pemée1 d'une diversité infinie, et que tous
les élé~ents que nous venons de démontrer contribuent a enrichir.
Par le dialogue in::essant qu'elle poursuit a~ec les_ choses, p~r la force
des groupes qu'elle conce~t~e en elle _pour s ~n fat~e un ma~1que po~voir, par le courant des idees collecttv~s qui la penetrent, 1 Ame md1:
viduelle se fortifie de toutes les forces, vibre a tous les mouvements qui
traversent le monde. De la ces ramifications, ces enchevétrements de
pensées qui courent toutes ensemble et que nous ~ésitons d'habitud a
7
percevoir a la fois, mais que l'analyse de Lucienne met en pleme
lumiere:
« J'l1714ginai une longue rue amfricaine, des maison, de ciment, de
mital et de céramique, au:c murs entierement lavables. Et sans perdre un

Nouvelle Revue Fran~ise, juillet 1921, p. 89-9r.
(r) BAllllES. -

Amori et dolori sacr1.1m, le 2 nov,,mbre en Lorraine.

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�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

mot de ce qu.e !tfarthe allail me dire, sans cesser d'élre allenlive au~
singuliers mouvements de torsion qui tui parcouraient le cou et le buste,
au point de sentir qu 'ils usayaient de se continuer m moi-mlme, et que
certains de mu muscles cachú les imitaient dtjiJ., je pousuivis avec
insiltanu ma réverie fortuite. Tout en haut de mon esprit, une ,orte de
Umoin considérait mu de~ suites de pensées, les rapprochaif l'une de
l'autre, lu entrela9(lit avec un inuplicable plaisir, et refusail malicieu&amp;e•
ment de donner ta préférence d l'une du deuz ». (LucI&amp;lfflll, p. 103).

Mais, par delA cette diversité, l'Ame peut se rassembler et prendre
son élan vers les grandes exaltations. La beauté (1) et l'art (2) l'y inviten t. L'amour l'envahit comme une fievre :
« Ce qui me prit alor, tendail a ,e détacher et a me détacher de moi,
a.,pirait ma vie hors des limites de ma personne. Mon agitalion, la maue
d'4me remuée, semblait cherchtr d'elle-méme a se porter non 1ous mon
front ou dans ma poitrine, non dans l'épaisseur préservée de mon corps,
mais en avant de moi, dans cette sorte de lieu spirituel que nous 1enton,
se former au-dessus de nos tétu quand plusieurs hommes ,ont rassemblc!s ». (LucrnNNB, p. 204).

L'amitié est une promenade A deux ¡\ travers le monde et les idées,
une expérience commune de l'éternel (3). Et tous ces grands moments
d'exaltation apparaissent comme impérissables, se rejoignent les un¡¡
les autres (4) au travers des espaces immenses que parcourt la méditation.
La méditation peut l!tre celle d'un groupe, comme ¡\ la fin de
Donogoo-Tonka, celle de deux: amis, comme dans la promenade des deux
Copains, ou, comme dans Lucienne, celle de l'Ame solitaire qui « dépo1e le
fardeau quotidien • et par son ivresse éleve toutes choses ensemble « au
niveau des nuage1 univer1el, ». Sous ces diverses formes, elle se déploie aux
moments les plus solennels, dissipe tout mystere, établit le regne de
!'Ame.

•

• •
Cette représentation mobile du monde et de l'Ame, cet incessant
défilé de pensées qui se poursuivent, s'opposent ou se pénetrent, devait
prendre tout naturellem:mt la forme narrative, et l'on ne s'étonne pas
si Romains trouve que leu,r diversité suffit, sans la complication d'une
intrigue, A remplir un récit. On pourrait le vérifier ¡\ propos de chacun
( 1) Lucitnne, p. 186-193.
(2) Lucienne, p . 7,.
(1) Les Copains, p. 11R-119.
(2) Les Copain.s, p. 121. - Lucienne, p . 208.

3o

ANDRE CUISENIER

de ses livres. Contentons-nous de le faire pour le premier et pour le
dernier, afin de voir comment, de l'un ¡\ l'autre, la méme vision se
développe et s'enrichit.
LE BouaG RÉGÉNÉRÉ. - Romains considere la structure et les
rythmes du bourg, et, par dela ces apparences, le secret de son ame
inerte. Puis il montre, par des fragments de dialogues, l'inscription
subversive qui se propage dans différents milieux bourgeois et populaires. 11 en suit les progres dans quelques ames individuelles, celles du
curé, du bedeau, du maire. Il en montre les premieres conséquences
visibles, un jour de marché, puis les changements qui en résultent dans
la structure et les rythmes du bourg. Romains suit done, dans cette
petite légende, la marche d'une idée, avec l'impartialité, a peine nuancée
d'ironie, d'un savant qui en tracerait Je graphique. Et il nous présente
ce développement dans toute sa généralité. Nous n'avons du bourg,
malgré les quelques exemples de perception immédiate notés plu~ haut,
qu'une vue d'ensemble, et des individus, qu'une psycholog1e s1mplement esquissée, pour laquelle il suffit de les désigner par leur fonction
sociale : le postier, le rentier, le percepteur. Le récit est done rapide, et
d'une sécheresse voulue : il dessine la courbe d'un mouvement.
Luc1ENNB. - C'est surtout l'histoire d'une ame. Des les premieres
pages nous en apercevons la mobile richesse, son enthousiasme music~l,
son contact frémissant avec les choses. Ces choses nous sont présentees
sous leuraspect le plus individuelet le plus concret? qui va'.ie selon l'heu~e
et les dispositions despersonnages,et qui nous laisse tou¡oursapercevo1r
leur arrangement et leur sens profond. Romains les choisit naturellement parmi ses impressions familieres : la gare, la salle de restaurant,
une rue de petite ville, une chambre solitaire qui s'ouvre, pour la méditation, aux puissances les plus vastes : le silence, ou l~s cl_oches dans la
nuit. Mais il rattache aussi son héroi'ne, avec une mmuue nouvelle, a
un milieu provincial particulier : la famille Barbe!enet. Le p~re, la
mere, les deux tilles, le cousin, la bonne, nous appara1sse~t tour A tour,
au salon, a la ler;on de piano, a table, dans la rue, en votture, dans les
circonstances les plus simples de leur vie quotidienne, e~ avec leu~s
paroles et leurs gestes les plus ordinaires. _Ils nous appar~1ssent auss1,
non plus en eux-mémes, mais tels que Luc1enne et son am1e, chacune a
leur far;on, les pensent. Ils nous apparaissent encore, chacun avec leurs
pensées les plus cachées, qui s'ouvrent par le développement progressif de leurs confidences. Ils nous apparaissent enfin comme un groupe,
qui peu ¡\ peu enveloppe et pénetre une ame, au point de se l'incorporer.

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

Et nous suivons le mouvement secret de cette ame en qui le spectacle
puis la confidence d'une rivalité amoureuse font éciore l'amour : amou;
qui naít d'une indilfére~ce amusée, d'_un~ conversation familiere, et qui
se transf~rme et grandtt, par la méduauon, par de véritables examens
d~ c?nsc1~~ce, par cette sorte de dévastation que produit la beauté.
Ams! la v1s1on des choses et des groupes s'offre a nous a mesure que se
succedent. les nuances fuyantes d'une ame individuelle. Les analyses
p_sycholog1ques les plu~ neu~es continuent les traditions les plus class1ques du roman fran1¡a1s, mats en les assouplissant par le mouvement
continu du monologue intérieur.
De la plus ancienne comme de la plus récente des deux reuvres il
se dégage done une impression commune, celle d'un art qui est tout en
mouvement. La forme cinématographique donnée par Romains a l'un
de ses contes ne résulte pas d'une simple fantaisie d'artiste qui cherche
constamment a se renouveler : elle exprime la tendance méme de sa
pensée, qui se déroule naturellement par images, et aime a percevoir
ensemble plusie~rs séries d'images qui se déroulent. Le mouvement qui
n_ous transporte ,mstantanément de Londres a Porto, Naples ou l'Aménque du Sud, d un paysage a une pensée, d'une conversation a un souvenir, ce mouvement qui, par son accélération ou son ralentissement
varie !'as~ect et le rythme des etres et des choses, n'est pas particulier
au scenano de Donogoo-Tonka. II est aussi la grave et lente succession
de pensées_ et d'évenem~nts qui se développent a la fois au village natal
et a la ma1son mortua1re de Jacques Godard. 11 est le rire, tour a tour
bouff~n et lyrique, ou s'épanouit le groupe des Copains. 11 est la conversauon, tour a tour gouailleuse, indignée ou épique, des buveurs de
l'Ambas~ade. 11 entratne, co~me de véritables étres vivants, les propos
de Luc1enne et de son am1e, les conversations provinciales du salon
Barbelenet, les discours enjoués de Pierre Febvre. Qu'il se propage a
trav~rs l'esp?ce, ou par des paroles ou seulement daos les ames, qu'il
suscite et a01me des groupes, des idées ou des individus, le mouvement
est _le princi~e et la raison méme du récit. 11 s'y contemple et y découvre
qu'il esta lu1-méme son but, enchainant l'un d l'autre des acte, gratuit, et
bouleversant le train ordinaire de l'agitation humaine.
'
De Ja des changements ala forme du récit. Plus d'éléments stables:
longues descriptions d'objets immobiles ou d'étres au repos, dissertations
philosophiques et sociales. Plus de longs retours sur le passé des personnages, ni de laborieux efforts pour les amener daos une impasse
d'ou ils ne peuvent sortir que par les artífices du mélodrame ou du vaudeville. Sans doute il y a des paysages, des portraits, des analyses
psychologiques daos ces différents récits, mais saos que jamais s'interrompe le mouvement de l'action, ou le coumnt de pemée, des personnages, ou le déroulement de leur conversation :

ANDRE CUISENIER

« Pendant ce temps, je ne quittai pas des yeux Madame Barbelenet.
J'examinais son image avec un exces d'attention presque absurde, sans
toutefois perdre une de ses paroles. Ses traits m'apparurent !'un apres
l'autre, détachés et mRme grossis dans une lumiere dont j'a.vais le sentiment d'ltre !'origine , tandis que la. suite dt ses propos s'engrenait irrésistiblement sur mon esprit comme une fine roue dentée. A ce point que,
visage et discours, les deux choses finissaient pour moi par n'e11 /aire
qu'une. Chacun des traits et chacune des paro/es se levaient du mime
mouvement, comme soudés l'un a l'autre. L'un et l'autre me sembla.ient
identiques par nature,. el depuis toujours. La. bonne écoutant a la. porte
m 'entra conjointement avec le relief granuleux et la touffe gri$dtre de la
verrue de Madame Barbelenet. Le nom de M. Pierre Febvre m'arriva en
liaison si étroite avec la. paupiere gauche un peu gonflée et tremblante
de Madame Barbelenet, que je fis monter mon regard vers le sourcil et la
premiere ride du front, comme pottr activer ce qu 'on avait a me dire de
M. Pierre Febvre ». (Luc1ENNB, p. 70).

Sans doute aussi il y a un évenement qui, comme nous
l'avons vu se prépare ou se propage, et constitue le mouvement
meme du récit. Mais l'auteur suit ce mouvement sans le précipiter a l'intérieur d'une crise, sans le déformer par un dénouement adventice ou une conclusion morale. Par l'emploi des
moyens comme par la vision d 'ensemble, il le laisse se former
et se développer devant nous, pour nous donner l'impression d'un
étre en marche.
Ainsi, malgré les différences dans la conception et la technique nous pouvons dégager de ces récits certains caracteres, ceux-la meme que nous avions entrevus des Je début de cette
étude, _ par lesquels se définit un art classique. Ce n'est pas
ici le lieu de les préciser : nous ne pouvons que les indiquer pour
conclure. Comme les écrivains classiques, Romains croit que
l'artiste doit partir du réel et représenter la vie, sous son aspect
a la fois éternel et actuel, telle que chacun de nous, chez lui, a
l'échoppe du barbier, ou en se promenant dans la rue, peut la
voir. Comme eux aussi, il croit que cette matiere, simplement
ordonnée, doit suffire, et que le triomphe de l'art, c'est avec le
minimum de moyens, de tirer le maximum d'effets. Comme eux
enfin, il y parvient en approfondissant le réel, en l'enrichissant par
une fa~on de le voir, a la fois bien a lui et conforme aux tendances de son époque, autrement dit en le stylisant. Romains prépare ainsi la voie, par ses romans comme par ses autres ~uvrea,
a ce qu'on pourrait appeler un classicisme moderne.
ANDRÉ CUISENIER

33

�LIVRES

REVUES

j Le Mouton Blanc donne son opinion sur tous les Livres qu'il rec;oit 1 ·

1 Le Mouton Blanc_donne son opinion sur toutes les Revues qu'il rec;oit 1

J. PORTAIL : Androlite (poeme).

Dessins d'A . Favory.
Ed. de la Charmille, 24, rue Eugene-Millon, Paris.
2 vol. : 30 Jrancs. - Cf: n • 1 du « Mouton Blanc ».

JULES ROMAINS : Lucienne,

Roman. - Ed. de la Nouvelle
Revue Franraise - 1 v ol. : 6 fr. 75. - CJ : l'article
d'André Citisenier dans le présent n•.

HENRI DALBY : Poemes de la vie mordue,

ornés de gravures sur bois de Raymond Thiolliere. Ed. Images de
Paris, 14, rue du Clottre-Nolre-Dame, Paris. - 1 vol. :
9 fr.

Le sens de la vie moderne, ferme :

une lechnique souveul

Parfois une sentimentalité un peu facile, - un manque
de condensalion et de sobriété. Mais il faut faire confiance
au poete qui a su préciser des notations comme celles-ci :
Lea hommea vont vera lea portea.

11, aaiaia,.,nt la poignt!e

...

Comme un pauvre prend du pain.

Oeux puaanta ae croiaent
Au m~me point qu'hier
Et ae marquen! l"heure.

...

Un enfant court pour rattrapper la minute
100

Directeur : Franz HELLENS,

a BkUXELLES.

N• 5, Septembre.

.JosÉPBIN MILBANER : Un romancier juif : Opatoschou.
ANDRÉ BAILLON : Les « amitiés francaises » et l'amitié
frau raise. « Or, si nous connaissons la France - a
parl les bonnes uolontés que j'ai signalées avec
plaisir - quel effort la France fait-elle, de son cóté,
pour nous connartre ? » Assurons a André BAILLO!'f
que la littéralurc Lelge sera bien accueillie au
Mouton Blanc.
GABRIEL AUDlSIO signale un livre de poemes de Louis
BRAUQUIER : Et l'Au-iiela de Suez.

INTENTIONS. -

Directeur : Pierre-André MAY,

a PARIS,

Nº 7

Juillet-AoOt.

Midi strit! de aireneo.
Leo ouvriera travaillaient
Dan, un tranap: rent silence
Fraaile comme un criatal.

Qui marche avec

LE DISQUE VERT. -

camarade ll-bas tout a;, bout de la rue.

- A signaler un emploi curieux presque inusité, des image,
gustatives ; l'auteur les mele souvent aux images olfactives, comme il est naturel ; lire la piece amusante
« Petite ville a confitures » .
J . H.

AnRIBNNB MONNlER : Gide
Certain,, goOtant la saveur
Du singulier mélange,
Diaenl qu'il cooticot de l"ange•. .
D'autre, , au faible palaia,
S oot brúl&amp; par les épicea,
Lui aieot : • D émon I lea vices
Savent noircir ju1qu au lait. »
0

ESQUERRE : « Saül ».
HENRY DALBY : Trois poemes d'une bonne technique.
G ABlUEL AUDISIO : L'invention artislique et le mitieu
MARTBB

e$térieur.

LA LANTERNE SOURDE. ·

Directeur: Paul Van Der B0RGHT,
BRUXELLES.

a

publie la couférnnce faite par Jules Ro.MAINS a l'Université de Bruxelles, le 2; mars 1922. Nous ne
pouvons malhew·eusement tout citer, mais on en
trouvera quelques passages dans les « VÉRITÉS » de
ce n º . Le grand poete aimé et admiré de la nouvelle
génération a bien voulu nommer plusieurs collaborateurs du Mouton Blanc. « On peut citer les noms de
Gabriel Audisio, lean Hytier, Claude-André Puget,
Mannoni ; en Belgique, Augustin Habaru, Robert
Coffin, Lucia Van Doren, J. J. Van Doren, J . Portail,
Paul Fierens et Paul Chandail. »

LES NOUVEAUX CAHIERS ALSACIENS. - Récl. en Chd:
Henri S0LVEN, N• 6. l.',I P. OY.S :'IIOTILÉs,i°5, RU I! IF.N~O!'I, TOURS.

O. MANNONI : Retour(Poeme).
Le girant :

RBNÉ

GAUDEFROY.

�le mouton blant
ne publie que de l'inédit

Cll.tQUE NU~teno CONTIENT
UN POR.ME OU UNE PROS.E ;

UN GROUPE JMPORTA'.'liT DE POEMES , TOl'S Dl' MEME A(;TEl"R ;
CNE PROSE ;

({ LA DOCTRl~E DU

MO(.;TO~

BLANC

» , NOTES RÉGULIERES PAR

,IBAN HYTJER ;

UNE P\GE o 'ERREURS ET U!llE PAGE DE VÉRITÉS , SJGNÉES PAR NOS
CONTEMPORAINS ;
UNE ÉTt:DE CRITIQUE l&lt;tUR U~ MOUVEMENT OU UNE QUESTION LJTTjRAJRES;

UNE ÉTCOE CRITIQUE SUR UN AUTEUR CONTEMPORAIN ;
0

L 0Pl~ION D1.' 'MOUT0:-0- 8L\'.'of: SUR LES LIVRES ET LES REVUES.

PRIX POUR TOUS PAYS
2 francs
20 francs

Le numéro . . . . . . .
L'abonnemenl d'un an.

COLLABORENT AV « MOUTON BLANC. »

Gabriel ,ludisio, Charles Boisson, Georges Chennevilre
Audré Cuisenier, Marthe Esquerré, Pierre Fa,,re
Paul Fierens, René Gaudefroy, Franz Hellens
Jean Hytier, P.-A. May, O. Mannoni, René Maublanc
Jean Meunier, Adrienne Monnier, Henry Petiol
Francis Ponge, J. Portail, Poujol
Claude-André Puget, Jules Romains

LVON
4,

,-LACIE

0KS

T•PIRKAUX,

4

•

�Nos Amis doivent etre nos Propagandistes
Donnez-nous les noms et adresses des personnes susceptibles de
s'iméresser

a notre

revue. R~mplissez cette fiche et adressez-la:

4. Place de.-.; Terreaux., 4
L..YO N

au " mouton blanc ''
NOMS

ADRESSES

�</text>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>André Cuisenier</name>
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BIBLIOT EC ,-

1'1·uit 'cr1111&lt;· (l'll\T(' ('OlllllllllH' l't \'olo11tail·&lt;·. Jl c·omp01·tt.-- une n"110y¡1t ion ('Olllpli•te : lond &lt;'l 1'01·111&lt;', nw.fti•1·(' &lt;'f l&lt;'l'hlliC{llP. Jl vis&lt;' H.
1•xpl'imm· l'e~s&lt;'tl&lt;'&lt;' de• l't'•poqm· dai1s d&lt;:'~ u~uv1·es·de stylc. - La
111a-;t it'•rc~ du nouvc•,ut &lt;'la~si&lt;+.:rn&lt;', c•'pst la YÍ&lt;' f•t l'h(,)mme morlPr1u•s, eo1u:us aussi l,ie11 sous l'asp&lt;'el dc•s c·oll&lt;'l'livités quf' sous
l'appa1·cttW&lt;' ele• l'i1ulivi1l11 - irnlividu to11t difft"1•p11t, d'aillcm·s, de
&lt;·&lt;•lui qui &lt;·011. ·t it uait l'ohjc•t &lt;111 1·las:-.:il'is11H' anl'il'll. C&lt;'fte 1•ppr{•sc•ntatirn1 total&lt;:, profo111l&lt;· P1 ha1·111011i&lt;•usc', sc•1•¡1 1'1l'~l\Tl' &lt;lu
xxe sit'.•dt•. J,(' dassh·is111&lt;· lllO(h•l'll&lt;' ('St lll' il ,. a Pll\'i1·011 quinze
H"l!-.; il ¡1 S&lt;'~; p1·1'.«·ur~&lt;'111·s, &lt;'I fh...ji\ sc•s JH'&lt;'lllil'rs 1wdt1·Ps. Ta1Hlis
q11'1111&lt;' li'...!.·111·•(• &lt;k p1·osillt•111·:--, h la s11it&lt;• el&lt;' F1·a11&lt;"&lt;' &lt;'l de~ Bat'l't'S,
fl'il\'ilillilit'llt ¡\ lllilÍlll&lt;'llil' &lt;&gt;11 ¡'¡ l'&lt;'Slillll'&lt;'I' )p Sl'lllilll('lll &lt;lt&gt; la J)&lt;'l't't •1·t ion, t .11 l' lis q11·1111 {:la 11d&lt; •l, &lt;,u u 11 I&gt;1·1111st Ju ,111·s11 i nlic•11t la&lt; lt'•eonn•i1&lt;' clt• la 111a1ii•1·t•, d'm 1t1·c•sq11i 1·1•1w1·•s&lt;'111&lt;'1lt le• 11&lt;111\'t•I c'•quilihr&lt;•,
¡¡jontilÍ&lt;'i:l ú l1•u1· 1·1'• yc'•latio111w11!'111Hl&lt;' d1• l'()l&gt;jd 1111(' 01·ganisatio11
plt'i I H~I 11('11 l d .1ssi&lt; l' i( • : .] 11 lc•s no I ll, ti llS, A I I&lt; l n'• ( ii&lt; le•, fi&lt;'Ol'g(~S
· Ch&lt;.•nrn'Yi&lt;'l'I' ...
it _&lt;•f's
11wit1•ps c·o111111&lt;' i1 &lt;·&lt;•11x &lt;111 X\'ll" sii•dt• - ~&lt;111s l'i1IY&lt;Watio11 du
mouton blanc qui jadis ~&lt;•t·Ynit d't•11~&lt;'ig1H' a11 1·uhart&gt;t oú sp
1·éunissui&lt;•11t Rad1w, L,1 Fo11t,ti11&lt;•, ~lolii•1·&lt;• d Hoil&lt;.•au -. . s(•ru
d'assur&lt;'I', s&lt;•lo11 110s 11111Y&lt;'11s, l'&lt;'liil1li:--s&lt;'IIH't lt &lt;h'•fi11itif c\'1111 classi&lt;·ism&lt;' 1110&lt;h•1·1w ('f dl's ~-c'•l'it&lt;'•s &lt;•st h&lt;.'•t iq11&lt;•s qui &lt;'tl sont ¡'1 la fois
l'&lt;-'Xp1•pssio11 &lt;'t la 1·1H11liti1111. l'tH' ll'II&lt;· tl'II\T&lt;' 11'1•st pas d&lt;' &lt;·PllPs
qui s.'imp1•oyist•11t &lt;'ll qw•lq11&lt;•~ a111·1&lt;··c'•s, ;'i la lllillli&lt;\1•p el&lt;• &lt;"&lt;'S 111ouvements ,11·tistic111c•s, fugitil's &lt;·1111111H' cl,•s 111rnlt•s, tlont 110t 1•p époque a pris l'hahitll(lc•. Ce• JH' sc•1·a pns tl'op J&gt;&lt;'llt-&lt;'11'&lt;' &lt;k tout un
sierle et d&lt;• la hrnlll(' &lt;'l t'm·ll' vol1111tc'• fiP plusit'UI'S gc'•11{•rations
pour l'ae,·omplil' ho11orahl&lt;•111&lt;.'11t.
L&lt;• 111&lt;'ill&lt;'111· hrn11111ag&lt;' &lt;¡11&lt;' 11011s p11issinw.;

l'PIHh'&lt;•

CENTRAL.

•1

U.A.N.L
·------------ -------,

ODE

•
I

ODE

HYTIER ouvre cabaret, Jean Hytier et sa séquelle !
11 accroche son enseigne aux jours de la canicule
' saigne,
Tandis que les moissonneurs ont le creux des mains qui
Que 1' odeur bleue des autos entete le carrefour
'
Et que, soulevée de fl.eurs, la lande de Cromedeyre
Montre tout-a-coup l'ét&lt;:'&gt; qui l'attaquait par dedans.

Cet animal de fer peint ne prend pas des airs terribles.
A d'autres l'effet brillant de la criniére et du rabie l
Ce n'est point par le regard qu'il veut nourrir ses clients.
Mais Racine et Poquelin passaient jadis sous sa porte.
Aussi voyez comme il tient gaillardement sur ses pattcs !
Je sais des auteurs bouffis qui l'intimideront peu.

1

�JULES ROMAINS

HOMMES AU SOLEIL

Beaux copains dn Mouton Blanc, trop fiers poul'qu'on lesétonne l
A d'autres les courts desseins et les honnétes fortuncs 1
Si tu veux mourir rentier, cours te faire médecin .
Ce dont on parle chez eux, dans la lumiere des litres,
C'cst de poinc;onner le temps, c'est de fa&lt;;onner le siecle.
Au moins voila du toupet ! Dieu reconnattra les siens.

HOMMES .AU SOhEIIJ .
-

FRAGMENTS -

•
Vous diriez que c'est le vin qui leur monte a la cervelle,
A les entendre chantant entre deux coups qu'ils avalent.
Mais il y a peu d'espoir qu'ils dessoulcnt de longtemps.
Des qu'ils se sentent faiblir, ils s'en rrYersent un verre;
Et quand ils auront vidé les pots qu'ils o·nt sur la planche,
Sous la voute ou l'reil se perd toute la cave est remplie l

JULES ROMAINS .

11 y a trop de douceurs, trop de lumieres, Trop de caresses, dans l'écume des vagues,
Meurent a nos pieds sous les roes tabulaires,
Pour que je n'éleve a ll'lon tour une voix.
Mais lorsque le matin est si bleu,
Lorsqu'un te! flot de parfums circule
Parmi les figuiers el les cactus,
Ton chant pourra-t-il assez vibrer,
O mon cceur de partout surpassé?
Tu sauras !
Car je sens qui me secouc
Une nouvelle force, assez murie
En pleine joie de la plus riche vie,
Pour dire au moins, cela seul, avec ferveur :
Le bruit qu'ont fait a mes oreilles
Dans la chaleur ascendante du jour
Les moucherons enivrés de soleil.

•¡ Le Jury de la Soclété Catulle-Memlés vient de décerner Je pr ix ann uel de Pobsie Primic·e-Men deR
réservé a un manuscrit, a" H ommes a u Soleil" qui sera procbainement édtté.
'

2

•
3

�GABRIEL AUDISIO

11
Ah! préfere au sentier la route
Qui sonne au heurt de tes talons
Et fait vibrer jusqu'a ton creur
Une dure ivresse d'empire.

Aime la route et son sol ferme
Et sa carcasse raboteuse,
Les peupliers saos abandon,
Et la rencontre a chaque étape
De chaque borne qui t'attend.
Sois plus amant de la route
Pour son gout sur et sa force,
Et peut-etre parmi toutes.

De celle, ouverte en plein roe,
Ou fume l'odeur des pins.
Nouvelle a chaque détour
Par les vallées découvertes.
Et qui, défiant le ciel,
Nous conduisit sur la cime
D'un éclatant jour de joie !

III
C'est un matin sans soleil.
Tres calme. Ni cíe!, ni mer :
Une langueur gris de plomb
Qui stagne s1,1r tout le port,
Surface d'eau lisse et lourde,
Sombre bitume immobile
Saos la moindre pulsation
Rythmique de clapotis.

4

HOMMES AU SOLEIL

Chaque bateau ancré tend
Son beaupré vers les lointains
Comme l'encolure haute
D'un cheval qui sent le vent.
Q.uais déserts luisants de bruine,
Les mats raidis, sur les poupes
Les pavillons tomba.nt flasques,
Et les groes griffant la brume.
Le matin tout gris se fige.
De l'autre cóté, le móle,
Horizon de pierre, trace
Un pesant trait plein qui masque
Les infinis qu'on suppose.
Oh! voir par dessus le móle
Peut-etre un océan clair !

IV
Voici déja quatre jours
Que les fumées des navires,
Montent dans l'air, verticales,
Sans qu'un souffle les dévie.
O ciel si. bleu, tyrannique !
Toute les proues sont tendues
Vers des horizons possibles.
O Dieu ! ne rompras-tu pas les amarres?
Et ne s'élevera-t-il pas le vent
le vent chargé de souvenirs.
Le vent qui porte vers plus loin?

5

•

�GA.B RIEL AUDISIO

V

Je Yous connais, pays que je n'ai jamais vus,
R.ivages lumineux je vous possede en moi :
.Me r. tu m'es révélée de l'ouest lt l'est !
Tu venais de Catalogne
Balancelle si gorgée,
Et je t'ai parlé du port
Que tu quittas lt la rame
Un soir d'aout lt bout de brises.
J'étais avec toi, navire
Aux triples ponts étagés.
Remontant l'Adriatique,
Faisant escale a Beyrouth,
Lorque tes propulseurs
Battaient l'eau pendant des jours,

t

HOMMES AU SOLEIL

Je vous connais cités, rivages, races,
Vous tout désir et seve de roa vie ;
Je vous possede et devant moi je pousse
Le souvenir du jour plein de richesses
Ou je pourrai _:_

Nouveau périple Vous aborder !

GABRIEL AUDISIO.

Eta is-je soutier ou mousse?
Mon visage aduste garde
Le reflet que les soleils
Et la chauffe luí donnerent.
Et l'afflux c~isant du sang.'
Viens avec moi, matelot!
Je te dirai plus d'un chant
Qui t'a bercé au pays
Et don t tu laissas les a irs
Dans les vents et les roulis.
Nous boirons, et je ferai
Passer du feu dans tes yeux
En te rappelant le gout
Qu'ont les femmes de chez toi.

6

7

�HENRY PETIOT

GANGRENE DE TOUT

GANGRENE DE TOUT

8. - Le professeur explique son idée. Les murs se déforment; les tables montent au
plafond. Le microscope se décompose, se pulvérise. Puis se reconstitue; les tables
reviennent en place,'les murs aussi. Suzanne fait signe qu'elle a compris.
9. - Le mot EUREKA passe cent fois de suite, en cent caracteres différents : entre
chaque apparition on voit la figure du professeur, de plus en plus joyeuse.

RÉCIT EN ALLURE DE FILM

II. -SUZANNEARHIER.EST MALADE: TUBER-,
CULOSE.
(Les passages en capitales seront projetés a l'écran, les personnages seront

tres longs quant a leurs oisages et trés saccadés quant aleurs mouvements, aucun

d'eux n'aura de sou,·ires, sauf l'agent 833, qui sera une grosse moustache sow;
uo grand nez).

l. - LE PROFESSEUR JORIS ARHIER CHERCHE
AVEC SA FILLE SUZANNE LA THÉORIE DES
MOLÉCULES.
1. Le cabinet du professeur J orís Arhier: les murs ne tiennent aucun comptt des
lois de la perspective : la lumiere tombe du plafond comme condensée par une loupe.

Le professeur Joris Arhier: grossissement progressif. Puis un microscope et un
carnet de notes. Arhier met l'reil au microscope.
2. -

3. - Un tourbillonnement: visiona J'ultra-mícroscope d'une goutte d'eau. Impression confuse.

4. - Sa filie Suzanne : mince jeune filie bléme aux pommettes trop rouges. Elle
apporte une petite plaque qu'elle remet a son pere.

1. Suzanne sort. A peine dehors elle s'appuie au mur. Elle tousse et porte son
mouchoir a ses levres.

2. Quand elle le retire. il est taché de sang. Grossissement de la tache. De plus en
plus. Vue au microscope. Danse effrénée des bacilles .

.3. - Trois fois la méme scene. Le mouchoir est rouge de sang. 11 n'a plus une seule
place blanche. Les yeux de Suzanne sont agrandis d'épouvante.
4. - Elle porte la main
les cavités qui les trouent.

a la poitrine. On voit les poumons (comme aux rayons X) et

5. - Suzanne regarde fixement devant elle; elle se voit elle-mérne. Son corps lentetement se décompose. Ce n'est plus qu'un squelette qui arrache des morceaux de
poumons.
6. - D'un geste elle chasse !a vision. On voit qu'elle pense : « Idée; découverte;
équilibre des forces ».

III. -

LE PICRATE ''S".

1. Joie intense sur le visage du professeur. Sorte d'hilarité convulsive. 11 agite une
éprouvette bizarre et lourde.
2. -

Suzanne entre. - Apparition aussitót du mot EUREKA cent fois répété

a toute

5. - Quittant le microscope Arhier parle a sa filie. On voit apparaitre en travers de
son front les mots «Equilibre des forces».

vitesse.

6. - Deux globes brillants; on sent une réciproque attention que contrebalancent
d'autres forces. Mouvements incessants.
7 • - Sur le front du professeur se trace cette phrase : «Si les molécules ne sont main« tenues en plape que par un équitibre des forces, ne pourrait-on point rompre cet
« équilibre? &gt;

4. - MOLÉCULES ACCRUES, DISSOCIÉES. PICRATE "S",
PICRATE "S". OU TROUVER UN RÉCIPIENT. S'IL SE SOLIDIFIE, ACCIDENT. MOLÉCULE GROSSIE ASSEZ POUR
CREUSER RÉCIPIENT.

8

9

3. - Suzanne et son pere s'embrassent.

�.

HENRY PETIOT

GANGRENE DE TOUT

5. - Le professeur verse un peu de ce picrate sur la table. On le voit se solidifier.
Et le bois de la table se gangrene. Décomposition su bite de la matiere. Une large ouverture béante dans la table. On voit que le savan t pense « MAITRE DE TOUT ! ::.
6. - Suzanne ; émotion. Quinte de toux et crachement de sang. Evanouissement.
Frayeur de son pere.

IV. -

AÍNSI NOUS TOUS.

V. -

LES HOMMES, N'EST-CE PAS"? HAINE.

Folie du savant. Haine, haine. Revoit le cimetiere dans ses yeux. Sa filie

1. -

mourante.
2. Apparition du fantóme de sa filie. 11 prend entre ses mains l'éprouvette du
Picrate "S".

J· -

Joris Arhier. Grossissement. Air féroce. Haine ! haine ! Pour se venger des

hommes.
1. Un cimetiere. Des fossoyeurs fi nissent de creuser une tombe. La mort leurfrappe
sur l'épaule et se réjouit avec eux.
2. Un grand enterrement. Des académiciens. Des officiels; beaucoup de monde.
Discours .
.3. - Joris Arhier. Air hé beté. Grossissement. Les larmes qui sortent de ses yeux.
Dans ses prunelles on voit ce qu'il voit: sa fille qui se déco mpose peu a peu et qui n'est
plus qu'un squelette jetant au loin des fragments de poumons.

-4. -

Les murs se déforment. La table se décompose. La maison semble etre éventrée .

5. - Sur le front du professeur apparaít le mot : &lt; VENGEANCE» et dans ses yeux
on voit l'image squelettique de sa fille.

VI. -

VENGEANCE SUR TOUS.

-

maitresse. Un

Dans le cabinet du professeur Arhier, cent récipients contienoent le Picrate "S''
11 est dans la salle et caresse, en souriant: son menton rasé. Grossissement. Daos ses
yeux on voit :
,..,

5. -J oris Arhier. Grossissement. Dans ses ye ux. on lit : « Jean Arhier, lieutenant au
d'artillerie de campagne, mort a Verdun, 1915 - M"' Michele Arhier, morte le 4 novembre 1918 - Suzanne .. . » et apparition de nouveau du corps qui se décompose.

2. París. Place de la Concorde. Cent récipíen.t s de Picrate " S" renversés. Le Picrate se solidifie. Tache; tache é cartée de plus en plus. Les arbres, les maisons, et les
hommes; une atroce destructioo.

4. - 11 regarde les assistants. L'un pressé de partir, l'autre pense
autre se gratte le nez. lndiffére nce soµs amitié fe inte.

a sa

2•

6. - Arhier dans son ca binet. Travail. U ne éprouvette se brise entre ses mains.
7. -

1. -

.3. - Vue d'ensemble. Les batiments s'écrouleot. La Tour Eiffel chancelle.
4. - La terre dans l'espace :· l'effrittement. La destruction : la terrea cessé d' exister.
les fragments fuient les uns vers le soleil, les autres ven; la lune.

Domestique fra ppe. Annonce :

MARCEL HAMO;,'-.;, DOCTEUR ES SCIENCES.
8. - Jeune homme ; air studieux. Parle au professeur. En meme temps qu'on assiste
lit les paroles sur l'écran :

a leur entretien, on

11

SACHANT ... AIDE ... NÉCESSAIRE ... PRÉCIEUSE ... Ml,'.: VOTRE FILLE... ESPÉRER.. . SUCCÉDER. .. REMPLACER SUZANNE 1
Nervosité du savant. Eprouvettes brisées. Renvoie l'homme.
9. - Quatr~ fois la meme scene se reproduit avec des acteurs différents.

10

5. - Sur un fragment plus considérable de la terre. Rapprochement. Le professeur
braque a travers une lunette astronomique les rayons du picrate "S" sur la planete Mars,
puis sur Vénus, etc.

q. -

De la lunette s'échappe une colonne grisatre que l'on voit traverser l'éther.

7. - Les mondes s'écrouleot. L'agonie du soleil. Une tache noire qui le gagne et le
dévore, entieremeot, entierement.

VII. - HUMAINS FOUS PARMI LES FOUS.
1. - Place de la Concorde. Le professeur Joris Arhier porte
récipient bizarre. Mais nul n'y fait attention.

11

a la main

une sorte de

/

�•

HENRY PETIOT

GANGRENE DE TOUT

2. -

Heurte voiture d'un camelot qui vend des verres noirs.

,3. -

Un crieur de journaux burle «La Presse».

IX. -

4. - N'OUBLIONS PAS QU'AUJOURD'HUI A TROIS HEUR ES QUARANTE-CINQ SE PRODUIRA UNE ÉCLIPSE ANNULAIRE DU SOLEIL.
5. - Arhier passe a cóté du crieur sans faire attention
dans ses yeux le spectacle des mondes qui s'écroulent.

AINSI FINI'_l' .. .

1. _

Un cabanon aux murs matelassés. Arh ier rit sans arret. et danse et saute et cric.

2 __

Sitot qu'il touche un objet la matiere se décompose et il en rit sans fi n.

J· _ Le squelette de sa filie appara it. 11 l'embrasse sur les _de~ts. Et ils se mettent
tous deux ¡¡ jouer avec la terre, le soleil et les planetes. lis dech1rent la terre en morceaux et 1a jettent dans 1'espace.

a lui. On revoit rapidement
·

6. - Des hommes nombreux sont stationnaires et leveñt vers le soleil un nez que
chargent des lorgnons noirs.

FILM MO U TON B LANC
METTEUR EN S Cb'NE :

7. - Arhier les remarque et on voit en meme te mps sur l'écran :

AURAIS-JE DÉJA PRODUIT DES HÉSULTATSf
HENRY PETIOT.
8. - Des lors tout prend un aspect extraordinaire. Les maisons semblent se pencher
pour regarder.
9. - Arhier pose son récipient a terre, en verse un peu; va plus loin, recommence.
ro. - L'agent 8JJ le regarde en semblant s'amuser beaucoup.

VIII. 1. Arhier revient
verse encore.

2. -

GANGRENE "? ! ·t !

a la premiere pla·q ue de Picrate " S''.. Rien

ne s'est produit. 11 ea

A la seconde, puis ·a la troisieme, etc.

J. - Regarde fixement de_v ant lui. Grossissement. Un point d'interrogation dans
ses yeux.
4. - La terre qui s'effrite ; le soleil qui disparait : l'éclipse se produit. Mélangér de
fafon intime le reve du professeur et la réalité astronomique.
5. - Un commissaire de police s'approche de l'agent 8JJ et lui montre Joris Arhier.
Mais lui recommande la douceur en lui expliquant qu'il a la rosette de la Légion d'honneur, que ce doit etre un personnage important. L'agent fait signe qu'il a compris.
6. - Touche Arhier a !'épaule etlui parle. Eclat de rire du savant. Jette du Picrate "S"
sur l'agent. Puis éclate en sanglots.

12

13

I

�JEAN HYTIER
LA DOCTRlNE DU MOUTON BLANC

IJa Doctrine du Mouton Blanc

Comment se nomme ce critique éclectique? - Arlequín.

L'impressionisme en critique est charmant. Je propose que les tribunaux jugenl désormais sur la mine.

CRITIQUE

-•.

La vérité est bon ne é. dire; el le est bon ne aussi 8 répéter.

Plus sévére vour les idées et les oouvres &lt;¡ue pour les hommes, ne prononee
le mot chef-d'ceuvre qu'1) bon esci»nt. Pénetre-toi de la formule :sub specie aeter·nitati$.

Sois exclusif; crois-tu pouvoir transiger avec l'erreur1 A ceux qui diront.
«Vous é~ trop systéma_tique... », réponds : « Votre co1·ps aussi me paratt bie~
systématiq~e; ~e pourr1ez-vous changer ce nez de place! Vos inlestins sont
!rop exclus1fs; 1ls refusent le cyanure de potassium ».

Pour dire une c~ose neuve, dis une cho::;e vraie: crois-tu que la vérité coure
les ru~T Et pourquo1 méme rougir de répéter une idée vraieT La vérité n'est pa!.
un, hab1t qu'on prend _e t qu'o_n laisse a volonté. 11 y faut souvent plus de courag;
qua~ paradoxe. Souv1ens-to1, é. ce propos, de faire briller la vérité plutót que ton
esprit.

Tu ~e dis que ce c1·itique est un bon hommeT Mais est-ce un bon critiqueT Je
te supphe de ne pas confondre le creur et !'esprit, ni d'autres choses diff'érentes.

Tu me dis encore : Un Tela tant d'espritl - L'a-t-il juste, _
nouveau 1 - On ne ronde ríen sur ce qui change.

CLASSICISM E
Le classicisme du XVll• siecle a peint l'homme en général, tel qu'il était con&lt;;u
il cette époque. ~ous a vons un nouveau classicisme u raire. Son objet, c'est essentiellement la vie rnodcrnc sous. ses deux a~µect.s : individue] et collectif. L'homme
el les groupes. Trop de gens ont méconnu le renouvellement de l'inspiration ; ils
raient d'un trait de plume l'apport énorme du 1·omantisme et des écoles qui l'ont
»utvi; mais cette waliére confu::;e mérite d'etre élabor-ée. Un Rophisme dangereux
consiste ti exiger l'ordre &lt;lans la maliér·e, dans l'objet, - ulors que c'est l'muvre
d'art qui doit le manifestel'. Ainsi l'on peut taire un portrait ordonné du désordre.
Tout ce qu'il y a d'impulsif, d'incohérent, d'anarchique dans certaines émes romantiques - cela meme e:-1t maticre a nne reuvre ordonnée : Flaubert l'a prouvé.
Qu'on le veuilleou non, la Renaissance du XIXe siécle, aussi bien dans le domaine
scientiflque qu'artistique, a contril&gt;ué u former l'homme moderne. Certains peu.T
ventledéplorer,maiscen'estpassurce terrain quesepose le probléme esthétique.
Le classicisme n'a pas u. refléte1· un ordre préalablement établi mais A imposer
le sien.

n est toujours
La vie modernc, l'homme moderne, psychologiquement et socialement: voila

14

15

�JEAN HYTIER
LA DOCTRINE DC iIOUTON BLANC
le domaine du nouveau classicisme. II s'agit d'une psychologie toute nouvelle, a
peine soup~onnée pat&gt; quelques rares écrivains; les poétes nous l'ont souvent révélée avant les romanciers; elle va plus avant dans les régions mystérieuses de
l'~me. Quant a l'art d'évoque1· la vie des groupes, il n'a pas quinze ans d'existence.
Sa fécondité est évidente.

cette envergul'e ni cette intensité. Commenl penser qu'il échapperait a l'ArU C'est
le mérile de Romains d'a\'oir compris et pr-oclamé qu'il n'y avait pas dans les
manifestations collectives matiere a esthélique sll·ictement personnelle, mais bien
commune. C'est en ce sens que le classicismc moderne sera unanimiste. - Il ne
sera peut..étre pas qu'unanirniste (il y a, on l'a vu, un individu nouveau qui ne se
confond pas avec l'homme coni;u a la rac;on du XVII• siécle); mais la notion d'unanimisme est centrale au mouvement moderne. On n'en saurait exagérer l'importance. Elle n'est pas la marque unique du nouveau Classicisme, mais la plus
caractérbtique, la plus rigomeusement Ol'iginale, - de méme que le fait social
n'est pas la seule marque de la vie moderne mais, quand méme sa marque essentielle. Si impor·tante est cette considération esthétique des groupesque, saos elle,
on etit pu douter de l'avénement du Classicisme nouveau. En prenant conscience
de la vie collective, on a conc1·étisé a son contact des tendances qui en étaienL
ditférentes.

Fond et forme. Cerlains écrivains ont préparé ou préparent un Age classique,
qui trop souvent ont manqué de plusicu1·:::; grandes verlus classiques ; ils ont surtout exploré les nouveaux domaines. Manc¡ue de maitrise du sujet, de mesure
tlans la puissance, d'équilibre. Te! M~rcel P'roust, dont l'muvrC' énormc et prodigieusement révélatrice, mais immodérée, est au classicisme moderne, bien
qu'avec plus de force, ce que fut a l'ancien l'&lt;-euvrc d'Honoré d'U1·fé. En proie f1 la joie
de découvrir, tousdeux se noient dan::; leurs trésors. D'autre!i, Lirn différentsdecet'l
précurseurs, sont tout équilibre, mais n'appliquent malhcu1·euS('ment un art
admirable qu'a une matiére connue. Extré me achévement d'un cla::-sicisme
ancien dont il constituent, par un miracle impossil&gt;le a répéter, une ,-urvivance
étrange. Te! !'admirable Paul Valéry, poéte unique, qui rejoint, pa1· Mallarmé,
Chénier, La Fontaine et Racine. Ho1·s do la com·!Jc de l'éYolulion, il fleurit excep.tionnellement. Mais les écrivains qui inaugurent vraiment l'Age, clRstiique, ce sont
ceux dont l'esprit domine les sujets qu'ils traitent. Ainsi l'indi\•idu moderno SOU1'
certains aspects nous est-il présenté fonciérement par Andr6 Gide. L'unité de son
oouvre n'échappe qu'a ceux que sa diversité déconcerte. O vous qui traitez Gide'
de démoniaque et de mauvais mattre, cessez de confondre l'art et la moral e. Mai5
cette question viendra en son temps ... Un écrivain qui a renouvelé de fond en
comble l'inspiration et la technique, c'est Jules Romains. San:; parler de l'apport
de ses romans a la psychologie de l'homme moderne, comment ne pas admirer la
révolution du donné littéraire par l'introduction, dans la poésie, le roman et le
théAtre, d'une maliére nouvelle 1 Mais ceci souléve la question de l'Unanimisme.

....
Les termes indioidu et gT'oupe n'excluent, bien entendu, aucune réalité, - ni
la nature, ni les créations lrnmaines de toute espéce. Il faut entendre par la
}'ensemble des choses, l'Univers total conc;u tantóL par l'ame individuelle, tantóL
par la collectivité. Ces deux tendances ~puisent, par nature, la matiére du Classicisme moderne.

JEAN HYTIER.

UNANIMISME
11 faut étre aveugle pourne pas reconnaltre que la notion originaleapportée par
les civilisations modernes, c'est la considération du fait social. Aucun autre n'a

16
17

•

�ERREURS

ERREURS
1. JRE

Verlaine d'ensemble, voila ce qu'on ne faisait guere, et c'est a
quoi l'on nous convie. Cette lecture, pour désobligeante qu'elle soit
la plupart du temps, un a mérite inconiparable, c'estque, dissipant toute
légende et tout malentendu, prévalant contre les gloriflcations ingénues
ou ironiques, elle remet les choses au point: je veux dire qu'elle faitapprécier l'égale platitude du personnage et de son reuvre. Aussi ne saurait-on
la trop recommander aux débutants de lettres qui, sur la foi de leurs arnés,
seraient tentés de croire au génie de Verlaine. Elle leur évitera d'etre a leur
tour victimes d'une sorte de plaisanterie énorme et dupes d' une insolente
mystification.
RENÉ DOU MIC.

µ

VÉRITÉS

veR1Tes .
L'art n:iit de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté.
ANDRÉ GIDE.

•
L'Art est toujours le résultat d'une contrainte. Croire qu'il s'éleve
d'autant plus h:iut qu'il est plus libre, c'eit croire que ce qui retient le
cerf-volant de monter, c'est sa corde.
ANDRÉ GIDE.

•
••
Toutes les grandes époques d'altiere production artistique se sont appuyées sur une critique outrancierement dogmatique ...

Arthur Rimbaud ( 1856). Ce fantaisiste serait plus connu, s'il avait mieux
su concilier la ruine et la raison.
GUSTAVE MERLET.

••

•

Premier numéro de la" Muse Fraru;:aise" Mars 192'2. Les poetes de
la Muse Franr;aise font un erevue parce que, liés d'amitié et ayant en commun l'amour de la poésie, une revue ou la poésie sera honorée, étudiée et
défendue, leur a paru une ceuvre agréable et utile, digne de leur activité
et capable d'intéresser de nombreux lecteurs.
Signé par les seize foodateurs de LA MUSE FRANCAISE.

•
••
Les una ni mistes seuls se tiennent au vers blanc ..... .
L'étranger doit savoir qu'en dépit de leurs prétentions a dévoiler une
muse nouvelle, ·a instituer meme un cours de poésie (!), ils ne représentent pas plus notre art qu'une cabane en pierres brutes ne représente l'architecture.
ANDRÉ THÉRIVE

18

ANDRÉ GIDE.

•

••
Le bonheur de l'expression fait partie des dons du poete .
LÉON DAUDET.

•

••
Et qu' on ne s'imagine point avoir retrouvé les lois de l'équilibre clas-sique du seul fait qu' on saura parler décemment pour ne rien dire.
JULES ROMAINS.

....

~- Jules Romains pense d'ailleurs qu'il y aurait quelque sacrilege a inscnre sur ~e fronton d'un batiment : « Ecole de poésie... ~ MM. Romains et
Chennev1ere entendent se garder comme du feude touchera l'inspiration.
a l'esthétique, a ce q~i fait la mat\er~ meme de la poésie. I!s veulent seu:
lement essaye~ de degager les lo1s etemelles de la techmque poétique
estimant que la technique est ch ose impersonnelle...
'
EMILE HENRIOT.

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�MARTHE ESQUERRÉ

André Glde &amp; le Probl~me du Style

b E qu'il
Vieux-Colombier, fi&lt;léle a l'reuvre de régénération du Théé.tre Frarn;ais
poursuit avec tant de bonne foi et de vraie compétence, vient de représenter ·' Saül" de M. André Gide.

'

Cette reuvre si int6ressante par les tendances qu'elle manifeste, par sa rupture
décisive avec l'hérésic naluraliste, r¡ui mnge notre arl &lt;lramatique depuis plus d'un
demi-siécle, va nous servir de préte-xte pour accorder la queslion ca pi tale du style.
C'est un probléme si essentiel qu'il est impossiblc de le poser sans étre amené a
consid~rer la véritable nature de l'art. Il ne s'agit pas &lt;l'éta.blir une théorie, car les
notions relatives a l'art sont complexes et ne se lai.ssent pas aisément mettre en
formules, mais d'exprimerquelques idéesgénérales suggérées par les ceuvres qui
nous élévent au sen liment de la beauté.
« L'art, dit M. André Gide est une chose tempérée. El certes, je ne veul: pas dire

par la que l'reuvre u·art la plus accomplie serait celle qui se tiendrait a la plus
« égale distance de l'idéalisme et Ju réalisme; non, certes! et l'artiste peut bien
« se rappocher autant qu'il osc1-a d'un des denx póles mais a lp. condition qu'il ne
« quittera pas du ta Ion le secontl; un sursaut de plus et i1 perd pied ! ».

«

ANDRf: GIDE ET LE PROBLEME DU STYLE

dités ; l'lmperfection &lt;le la forme s'est aggravée de jour en jour et la littérature
dramatique est tombée dans un relachement extréme. Art et beauté devraient
étre deux no\ions indissolublement liées. Heureusement le scission ne s'est pas
opérée dans tous les &lt;loinaines, et la oú nous ne sommes pas familiarisés avec elle
il suffltd'en envisager la possibilité pour que l'absurdilé nous devienne évidente
Con&lt;toit-on un art musical qui ne serait pas agréable a l'oreille et qui n'aurait pas
le souci de produire des sons plus harmonieux qne ceux que nous entendons
dans la vie quolidienne 1 Un seul coup &lt;l'ceil jeté sur 'les ceuvres du passé peut
nous convaincre qu'il n'est rien de durable sans la perfection de la forme. Racine
ne laissait rien au hasard; il attachait autant ~'imporlance u l'achévement de ses
vers qu'u ses sujets.
Quelle semit la ruison d'étre &lt;le l'art s'il faisait &lt;louble ernploi avec la réalité
familiére? Pour4uoi se 1·endre au spectacle et ne pas regar&lt;ler tout simplement
les gens défile1· dans les rues ou dans les salons~ Pourquoi faire de la peinture
plutót que de la phot,og1·aphie? ll serait bien puéril de courir aprés une illusion de
réalité quan&lt;l nous vivons au scin de la réalité elle-méme.
Un art réalh,te est une notion aussi contradictoire que celle d'un cercle carré.
11 y a des raisons profondes qui font a l'artíste une loi de ne pas se borner a une
imítation survile. L'auteur qui copie les apparences familiéres et qui fait parle1·
ses personnages sur la scéne exactement corume dans la vie, s'enferme dans la
convention et la relati~ité, il prend pour une vét-ité essent.ielle une attitude qui
nous est imposée par les nécessités de l'existence.

"Saül" répond exactement ü cette conception. Le ton en est prodigieusement
varié; l'auteur emploie tous le~ registres; il va de 1a famili~rité a la plus pure poésie en passant par de curieuses nuances d'emphase et d'affectation. Mais un mistérieux équilibre ne cesse pas d'exister entre les éléments opposés. La familiarité
est déja poésie ; la poésie se souvient de la vérité familiére. On dirait que des instruments dhrérents fondent leurs sonorités les unes dans les a u tres, et nous sentons que la beauté de l'reuvre réside précisément dans cet accord.

Vivre, c'est répondre a des circonstances extérieures déterminées par des réactions appropriécs. Nul etre ne peut se soustraire á cette nécessité. Celui qui n'en
voudrait pasten ir compte et qui refuserait de s'adapter périrait bientót. Cette loi,
applicable a n'~mporte quel vivant, conserve toute sa rigueur quand on la transporte dans le domaine social. Nous sommes, en général, condamnés a une vision
intéressée de nos semblables; nous les percevons sous un angle utilitaire; ce
que nous connaissons d'eux, c'est la relation qu'ils ont avec no5 besoins. Nous
restons ignorants de leur véritable individualité, de leur organisation absolument
unique et du rythme original de leur vie.

Pendant
toute la seconde moitié du x1xe siécle et au début xxe., le thMtre a
,
réalisé ce paradoxe de séparer l'art de la beauté; les grands genres ont été discré-

Le r0le de la conscience est de jeter sa lumiére sur les seule.s idées capables d'éelairer nos réactions et de laisser dans l'ombre tout ce qui est sans rapport avec

20

21

�MARTHE ESQUERRÉ

la situation actuelle. De plus, la discipline sociale ne nous permet pas de donner
libre cours a tous les sentiments qui na.issent en nous. Le plus souvent, i1 nous
est avantageux de ne pas percevoir clairement le lumulle de notre éme.
La connaissance que nous avons de nous-mémes est relative a notre intérét, et
le langa.ge refl.éte ce caractére tout pratique de la conscience. Pourtant, des individus privilégiés sont capables d'une connaissance désintéressée. A mesure que
notre culture se perfectionne, nous nous élevons plus aisément au-dessus du
besoin qui hypnotise la plus grande partie de l'humanité; notre conscience et
notre langage deviennent moins serviles; nous tendons vers la poésie. Le poete
est précisément celui qui atteint a la connaissance la plus parfaite de l'Ame gréce
a un désintéressement inué de sa faculté de perception.
11 va chercher la vérité profonde des étres; i1 fait abouti1· tout ce qui est resté
latent en eux; i1 pousse asa limite la tent!ance de leur langag-e. Il fail fleurir ce
qui s'épanouirait librement si les hommes pouvaient s'affranchir et cesser d'étre
rivés a leurs préoccupations utilitaires.
De méme le sculpteur porte a lenr perf'cction et a leur plcin achévement des
gestes qui dans la vie ordinaire, reslent gauches, empruntés, el ne vont pas jusqu'au bout de leur intention.
L'art est un approfondis~ement de conscience et ne fail qn'un avec le probléme
du style Il n'est pas de grand art sans une certaine t.ran:;position de la réalité
familiére.
Il y a plusieurs degrés de transposition. Pas une des cornédies ue Moliere n'cst
la copie servile de la réalité, mais i1 est cerlain que le ton est beaucoup moins
élevé dans le" Bourgeois gentilhomme" que dans le " Mysanthrope ". Un pas de
plus et nous atteindrions le ton de la tragédie.
En peinture, le degré de transposition. n'est pas aussi élevé dans un porlrait
que dans une fresque. S'il fait un portrait, le peintre se borne a dégager avec netteté les trait caractéristiques d'un visage, mais s'il exécute une fresque, i1 pousse
jusqu'a la limite des intentions qui n'existent chez le modele qu'A l'état d'indications légeres. Chaque genre a ses lois. L'reuvre d'art est un équilibre entre les
lois d'un genre et la réalité observée. Et c'est ce que M. Gide exprime en disant:
« L'artiste peut bien se rapprocher autant qu'il osera d'un des deux póles mais
« é. la condition qu'il ne quittera pas du talon le second ».

ANDRÉ GIDE ET LE PROBLEME DU STYLE

Racine ne sacrifie rien aux lois de la tragé&lt;lie. L'action, telle que nous l'observe.rious dan~ la vie en est peut-étre retardée; n'importe; le poéte ne supprime pa~
les vers qui sont nécessaires aux harmonieuses proportions de la scéne.
Bien entendu, toutes les J1arties de !'ensemble doivent subir la transposition,
mais elles doivent conserver en meme temps leu1'S nuances respectivas.
-·-1
Dnns "Saül " M. Gide éléve a une certaine hauteur le son général de la piéce ;
mais le langage d'un homme du peuple garde pourtant la &lt;l¡stance qui le sépare &lt;l(l
langage du roi ou de celui du gnmd-pretre.
l'C1
Quelques auteura ont compris la nécessité u'une styli::.ation mais leur errem·
1
a été de se substituercomplétementu lcurs ¡,eI'sonnages. Ces derniers se trouvent
alors arl&gt;itrairement transplantés dans un mil ieu étranger. Un pay:5an ~•exprime
o
comme un professeur de philosophie ou comme un brillant avoca t. 11 parle 'une . -t
langue suns aucnn rapport avecses habitudes, ses eondition3 particuliéres d'exi:;- ' • !Ti
tence et ses associations &lt;l'idées coutumiéres. 11 y a rupture avec la vérité de l'in- ·, ()
dividu. Ce n'est }-188 un arbre t¡ui po1·te naturelleinent ses t'l·uits, c'est un poteau ~;- :.,.,.
sur lequel on a accroché &lt;les fruits cneillis ailleurs. Peut-etre trouverait-on chez ·
Claudel ou chez d'Annunzio des cas oü le poele substitue son tempérament propre ,- O
A celui du personnage. Au contl'ail'e, r elisez « Cromedeyre-le-Vieil », de Jules
Romains. Vous sentirez que la beaulé de J'expres:sion est inséparable de la vérité
profonue. Le langage des paysans ue Cromedeyr·e e::;t justiflé par leurs hahitude..-;
de vie. Pas une idée, pas une image n'e."'.lt ar-tiflcielle. Si tous les habit.'-lnts d'un
village du Ploteau Central arrivaienL a la clni1·e conscience d'eux-rnémes et pos- !
sédaient le don d'exprimer ce qu'ils sentent, ils parleraient comme le poéte les ¡
fuitparle~
·
De meme que l'ivresse ne nous déforme pas, mais manifeste seuleruent ce qui ;____
est secret en nous, la poésie est une transfigur-ation des sentimrmLc:; humain:-;.
c·est une vérité plus profonde et plus belle. Le probleme pendant entre l'idéalisme et le réalisme n'a pas de sens. 11 ne &lt;levmit pas Y avoir de probleme. C'est
un symptó'me de déca&lt;lence.
_
Qu'est-ce que l'idéalisme ou le réalisrne &lt;le Sophocle? Mais chaque fois que l'art
traverse une période de dégénérescence, ou assi,,te a la dissociation des éléments qui étaient fondus ensemble a l'élat de purelé originelle.

d

¡

MARTHE ESQUERRÉ.

23
22

�JEAN HYTIER

J. PORTAIL ET ANDROLITE

Au aommet de la vllle,

d. Portall et "Androllte"

.. I E considere "Androlite" de J. Portail comme un début imporU
tant. A une époque oli les fantai8istes modulent de petites
chansons miévres, on est heurcux de consta ter un effort dont l'étendue, la puissance et l'unité peuvent etre rnédités avec fruit. Deux
volumes de ver;:;, six cents pages de poésie: un ouvrage d'enverg-ure. J'entends bien : les ceuvres le8 meilleures ne sont pas toujours les plus longues. Mais l'abondance de ce poéme n'est pas un
creux bavardage. C'e::.t, au cont1·aire, un livre riche, luxuriant,
qui vous révele mainte chose neuve.
Un rnont s'éléve, un village dort a ses pieds. Des hommes escaladent le mont, puis l'un d'eux y découvre un fllon de pierre. On
l'exploile. A cóté de la carriére qui l=&gt;e creusejusque dans le sol une
fois le mont nivelé par cette ext1·action intem-ive, une ville se constmit, s'étend, se gonne, palpite. Les médit6tions du poéte sur tous
ces spectacles, tel est le sujet « d'Androlite )). J. Portail a su le traiter
non sans grandeur. II a le sens des forces et des puissances, de la
Yie, de la mort. Surtout, il réussit a animer la matiére. II faut voir
comme il rend l'existence brutalc de la pie,-re. II sait la valeur poélique d'un spectacle comme l'exploitation d'une carriere, la construction d'une cité, et la prise de possession de la pierre par le fer.
Le poéme entier vit multiplement dans cette atmosphére industrielle et minérale, avec de brusques échappées sur la nature
rustique. La vie humaine s'y débat avec ses senliments; le poéte en
prend conscience, spécialement dans le beau "Nocturne »dela fin.
En voici le début; on y reconnattrait un poéte rien qu'a. l'opposition
de l'image qui s'annonce aux dixiéme vers :

A la plu■ haute fenétre d'une m:it~on,
Un homme est accoudt
et du balcon regar/le
Couler comme un fteuve
la desceote du ~olr
La chute du aolr sur la vllle II vol d'olseau
qui agontse,
Mals que farde encore a,·11nt 111 morl
aux couleurs de la vle
L'lncarnal rosé d'un t.endre ero!pu~,•uJe;
,1. la méme heure dan.s une tle alltiporlique
Une/emme se Ieee et re¡;oit paisil&gt;leme!lt

Sur ses épaules arrondiei, et nue11
Qui retomben.t ain.si qu'une O&lt;Uque
L 'aurore de Jeu comme un baptéme.

..
L'intérét d' «Androlite &gt;&gt; s'avére dans les images. Ce livre en est
~ic~ie a foison. L'auteur retourne l'oujetsous toutes ses faces, etcette
ms,stance, parfois un peu lente, impose une vision nette et comP_l~xe. Le~ procédés ~e construction de J. Portail sont la juxtapos1tion_ et l accumulat1~n. 11 ~n résulle une grande diversité, quelqu~ro1s n~én_ie de la d1&lt;;pers1on, comme dans un film cinématograph1~ue ou 1I y a tr?p de coupures. Portail ne cherche pas u
subJug_u er le Iecteu~ d un seul coup; il le trappe de coups successifs
et précrs. Cette mamére se révéle sur l'échelle de la simple phrase :
c·est encore aux cornlches du mont
Fa~onn.é, trt&amp;aé, gau,Jré, ruché,

Quelque nld see de béte ou d'hlronclelle....

Un autre exemple manifeste triplement ce procédé fonclamental :'
lme (la carrlére) regardail ~a jeune el tendre plerre
Qui, plus lard aux hatelnes de couleur des ltommes
Peu 4 peu daos rotmosph~re verte el bleue
Verdirai t, oieilllrait, bMmirait, bleuiNJ.it,
Mtriniée, par la maln des éléments
Et patinét par les pieds des morcheurs,

24

25

�JEAN HYTIER

Cor rodee par le feu des neiges,
Le still des pluies et des hrouillard1&lt;,
L'entaille oblique des avuses
Et le:i morsures du vent aboyeur.

Un poéte qui use, a ce point, de la juxtaposition use néces_sairement de la répétition. Le lecteur trouvera ainsi dans « Androhte&gt;1
maints thémes avec variatións. D'autres fois , l'ol&gt;jet repr-ésenté
devient un centre de vision ; il se fixe dans l'esprit du poéte et fait
rayonner plusieurs images:

J. PORTAIL ET ANDROLITE

Toute cette vigueur ne va pas sans gaucheries. 11 y a des scories
dans ce jaillissem.ent volcanique. On releve racilement des images
bizarres, déplaisantes, de mauvais gout. On sourit de lire que la
cloche de l'église « Cait l'amour avec Dieu ». II y a quelque naiveté a
écrire:
... Amdur. Flulde. Blectrolyge supreme
De deux corps qui ae dlssol\·enl run daus rautre...

L'aut.eurest malhabilea exprimeren ver~ le:5 pensées abstraites:
D'autres hommes

De hautes chem inéee de brique, •iole\tes
A quatr~ pans,
Couleur de sang caillé,
Elaient les obélisques terribles
De la cllé...
.•On dirait qu'elle souffie et respil'e
P~I' les gl'un&lt;ls fi.tts déhouchés
De ses cheminées...

..La ville e$l un chreur qui chante
P.. r les trompettes dressécs contre le eiel
De ;ies hautes chemlnees,
Elles sont les arbres de la ,·me, les tron1·~
Dont la sthe ardenle monte et s·exhale
A gros bouillons...

ll y a la, chez Portail, un étrange pouvoir qui le g·rise évidtmment. L'ivresse l'emporte méme quelquefois sur le gout :
Le rut du lravail de la villa en chaleur
Sans Lrhe a pro,·oqué
Toutes ces érec:tions de cheminées.

Ailleurs, par un phénoméne contraire, c'e~t l'image qui devient
centrale et insistan te; elle s'impose aux objets, s'épand sur eux :
La route est une courroie
Qui sangle et ralfermlt le village,
Dont les rues. rune apres rautre,
S"rimlncissent en lanléres percées de trou~,
S'etfllent en ruelles
Et piquent ca et la la chalr des maisons

Avec rardillon
Des raldlllons.

26

Et qui tous avaient
L'averslon du monde,
L'écteuremen t
De la vie en commun
Et la satiélé
De la sociél1t.

n est clair que l'auteur se donne tout entier. n est abondant
comme la carriére de son poéme; tous les matériaux n'y sont pas
d'égale valeur; c'est une richesse a JJrcndrn telle qu'elle est, sans
tri : je ne raís pas la petite bouche. Je sal ue en J . Portail plus un
créateur qu'un artiste. Plus puissant que délicat, on est cependant
heureusement surpris de le voir, de temps á autre, s'accorder ~u
milieu d'une ta.che rude et sévére une récréation gracieuse ; voyez
comme il peint une ronde de fllletles :
..•Elle s'élance,
Elle est échancrée, ajourée,
Ríen ne la relient
Et elle ne retient ríen,
Le vent y passe et repasse,
Et clapotante, écumante,
L'allégresse la traverse
Comme de l'eau dans un panie1· ..
-~-le rire la creuse au cent1·e
Comme un gretot,
Elle est uue corbeille légé re
Que la joie prend et souléve
Par ses naltes qui s'envolent,
Les tresses qui bon&lt;lissent,
Et l'anse souple et gracile
De ses dix paires de b1•as•..

27

�JEAN HYTIER

La ronde décrit des chiffres:
mte est un cercle qui s'allonge en zéro,
Puis un zéro qui s'étire comme un fruil,
Puis elle se hrl~e, se referme
El devienl la chatne sans fin
ll'un huit qui s'enlace 11utour d'un c hene.
Elle se coupe encore
Et s'elflle a ses bouls.
El de neu f _el de six
Enllse1·onne sa ns fin
Le ful d'un hélre neur.

•

« Androlite JI contribue, pour sa part, a la découverte de la matiére du nouveau classicisme. Portail posséde admirahlement le
sens de la vie moderne. n sait que l!i poé.sic se doit trouver dans les
choses ramiliéres, dans l'Univers qui nous touche directement, et
non pas dans la sphére abstraite, artificielle el creuse d'une inspiration poncive et exténuée. Aucun voile entre !'ame et le réel. Je
regrette de ne pouvoir citer tout ce que Portail dit s ur la ville, la
carriére, le reu, le mont, les cimetiéres... On ne songe plus a lui
reprocher ses i•ugosités, quand on pense aux élégances éca&gt;urantes
de tel poéte « distingué ». Portail ne prend pas des mines effarouchées pour peindre les réalités solides et brutales de la matiére. Il
s'r plonge avec la bel le ardeur d'un Verhaer:en.
« Androlite &gt;&gt; est un livre qui fait honneur u l'Unanimisme. Tels
passages expriment manifestement des sentiments et des mouvements collectifs :

J. PORTAIL ET ANDROLITE

• ••
Les seules réserves vraiment importaules que je rerai sur le
livre de Portail concernent la technique poétique. Trop peu souvent
on a l'impression d'un rylhme vigoureux et décisif. Quand l'auteur
y atteint, c'est qu'il se conforme, plus ou moins consciemment a la
technique moderne. Les effets d'opposition, entre métres longs et
brefs, pour lesquels Portail a manit'estement une prédilection, il les
retrouve,-a.it, avec plus de netteté, s'il adoptait le príncipe essentiel
de la mesure réguliére. J'ai bon espoir que Portail y arrive dans ses
ouvrages futurs (On attend impatiemment cette Océane qu'il annonce). I1 a trop le goút de l'arcllitectnre pour repousser une
~echnique organisée et organisalrice. Son vers parait, u chaque instant, s'approcher puis s'éloigner du nótre. 11 n'y a pas la quelque
ch ose de délilléi-é; l'inachévement de la forme, Portail ne l'a pas
v:oulu, mais subi. En en prenant conscience, il est probable qu'il
y rernédiera. 11 en retirera maints avantages, dont le moindre, et qui
ne s'obtient que par une discipline rigÓureuse, ne sera pas une certaine condensation qui manque a « Androlite »
Insisterai-je si longtemps sur un probléme de pure technique,
si celle--ci n 'étart trop généralement méconnue, et si l'ceuvre de
Portail ne me semblait si proche, par son esprit, par son ' souffle,
par son fond, de l'esthétique du nouveau Classicismet Installé au
cceur méme de la vie moderne, comme nous aimerions qu'un poéte
riche de tels dons ajoutíH a la plus vaste inspiration la forme qui
achéve et constitue, qui équilibre, et permet de durer.

JEAN HYTIER.

Comme au fond ct·une cave
La famille se reforme el caille chaque solr•..
!"ar

... Je Youdrais étre entralné
le courant soupfo et forl d'une route...

Mais le livre entier témoigne d'une maniere de voir collective. Et
merne quand l'auteur n'exprime que des réalités matérielles, il les
saisit, peut-on dire, globalement. C'est toute une partie de 1'Univer5
rnoderne qui nous est a insi rendue sensible.

28

29

�LE MOUTON BLANC

Noug serong lieureux d' affirmer ici
a partir du Nº 2

.

L'OPINION DU ''MOUTON BLANC"
--SUR - -

les livres
--&amp;SUR - -

les revues

QUI NOUS SERONT ENVOYÉS

30
La Cete-Saiat,André ( laére ). - Imp.

,IN!!LLI.

Le gérant : RRNE GAUD&amp;rR OY

�kmaulan Ha
ne publle que de l'lnédlt
CHA9UH NUMÉRO CONTIENT:
UN POEME OU !)NE PROSE;
UN GROUPE IMPORTANl' DE POEMES, TOUS DU MJ!ME AUTEUR;
UN't-: PROSE ;
"LA

oocrRINH DU MouroN 81.ANC ", NOrEs RlIDUI.IERES PAR

JHAN HYflER;

u:,.;E PAGE o'ERREURS Er UNE PAGE DE \"llRldS, SIG 'ÉES PAR ,NOS
CONT.EMPORAl'IIS;
UNE ÉTtJDE CRI flQUE SUR, UN MOU\'EMENT OU UNE QUESTION LITl'ÉRAIRES;
UNE ÉTUDE CRI flQUE SUR UN AU rEUR CONTEMPORAIN;
L'OPINIOS DU Mou l'ON Bt.ANC SUR LES Ll\"RES .ET LES RE\"UES.

PRIX POUR TOUS PAYS :
Le numéro . \. . . .. . . . .
2 Prancs

L'aboiuienient d'un

ltn.

20 Prancs

COLLABORE.NT AU MOUTO.V BLA.YC :
Gabriel Audisio, .Cha,.1,e,,. BoisH0n, _Geo,-ge., t'!!l.f'1111Priere
And,·é Cuisenier, Martlte lúquen•é, Pi.erre 1'i,vr,•
Paul Fieren.~, René GaudR,fi-oy. J-'ra11,; Hf'l.'P1u•
JeanHgtier,P·A. May, O. Mannoni, RenéMaublam·
1
•
'Jean Meunier, Henl'(J Petlot, Franci11 P0n!Je
J. Portail, Claude -André Pttf¡et
Jules Romains

ADRESSER TOUTE LA. CORRESPONDA~CE :

LYON

���</text>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>16 4vrier 1923.

PUBLIE
UN NUMÉRO SPÉCIAL SUR

« IDYLLE •• peinture DB MAltCEL ltOCHB

LE SALON
DES

CRITIQUE DE ROBERT REY

��1.

ltU 1• - VALOIS- - • .....,,_ Jal,ed Illon
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·I

.!.......L..c._

1. l)IJ&gt;BROT. - B - D'A'-bert d Di4fl'Ol.
RIN d, D'A,.,,,..., oulvl do l ' B - ,,,,..
Milo d, Lapln-.. Introdnotlon et Notes de
Glbor\Jwu.

N- H-

11; l.ffRINCB"DE

-

LIGNE.- Ceap tl'fllll -

.,,. ,,.,,,,,.

~

tion et _Nota do .Maurloo WII.IIOITB.

ltdltlon nouvelle publiée avao une Introduellila et
doa Notes pu le oomto Emeot do GAJt•y·

10. -

lptRY. - ()aaln No_,,. a_,,,,__ (J.,i
Clla• au CilaalN. - Loa mtplo..UOU éfe 'vlélor
Hnmmor. - Un ~ l 1'9!11. - Ua Cliat.
une Perruobe, un Nua,e d ' ~ ) .
duotlon et Notes de Emoi&amp; J•unn.

11. BALZAC. -

nwr. 4e

TNIU th la Vr. Ill-,, 1o ~ Intlodaci\lon et

Prix de chacuq de ces volumes : i 2 francs
· k'lrfêÎlè"";"Collection des Chefs-d'Œuvres ~nnus •• pi ul ~

- - f'4llllLLII DW UÀJll&gt;8 - par Lenla Hl!Rl'n'8 do la TOUR
l Yelume, 11 mu.t. : 9 francs.

,me de Il Fille dt Paallne Vialdot.

~

de la

N- do

12. CASANOVA.- HülolN d, m,, fa/14 .,._ ,_.1ao,u d• la
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,fon nrliclc sur 1f. Vif'lor Margucrille m~a Ynlu de nombrl"nsr~ lrllrcs cl je renrnrqnc avec une certa ine salisraction
f]uc /OllS mes rorrcspondan ls - m~mc ceux qui clHcn dcnt
Totor - sonl d'aYis que dans le ras de la (1 Garçonne &gt;&gt; l'éditeur cs L plus rcsponsahlr que l'au leur.
Qui dirige h \fai~on Flammarion? En nom , M. Flammarion fils, en fait MM. \l ax et Alex Fischrr, directeurs

&lt;c lilt.Praires

ii.

•••

Je ne me Bivrerai pa'S à des p1aisanteries sur le physique
de rcs ménechmrs dont une aïeule eut sans doute un regard
pour Qc tapir du Jardin des Plantes. Je ne m'/&gt;-lenclrai pas
sur les exploits guerriers dr res &lt;lC'ux inaptes qui. en r9r/i,
apfl•s avoir dénomhrP le&lt;:. hros.sf's i1 rrluirf' &lt;'1 les pot~gcs
&lt;c cndencPs n ù la caserne de Troyes nu titre de µ-ardes-rnitcs,
.;p fircnl bornhard('r n~da{' Jrur:- du ,c Bulletin d(',;; Armfos ii
ii Paris, el enrouragt'r:•nl no;; vaillants petits poilu-; à ~c
faire détfriorcr le porl rait ù leur p]a-cc (&lt;lire qu 'au front ils
aurai('nt p11 avoir la honnc rorluno d'&amp;tre défig-urés!). C'r;;;J
('Il récompen~r sans do11IC' d(' rrs servir('~ ('XC'CptionnC'ls que
Rosi-.Tmcpho rrçnrrnt ~e mt-me jour, l'cx-rroix des braves,
à. la première pr·omotion cl'nprès guerre - avant Dorge1ès,
Mac-Orlan, A1·noux, et hicn d'autres jrnnrs écrivains,
moins indiqués év idemment parer rru'ils ont. -prouvé leur t.al&lt;'n.t et arrompli lem· d&lt;'voir.
Je ne prendrai pas non pins la peine dr discuter les mérites littéraires de ces drnx as de la plalitudc prétentien~r.
Pas besoin de roupi. d'épaule- p011r enfonrcr uno porle lar:zcm&lt;&gt;nt ou,·er lr sur le néant. ..
Cornmcnl, mr dircz-Yous, clrs pen:;onnag-rs au~:-i intégralement nu1s - c&lt; les plu~ ennuyeux des au1enrs gais I l ~ dc,·inrent-j]s un beau matin le-s maîtres d'une des premières firmes françaises, et curent-ils lirenrc de conlrôlcr une bonne
partir Jr la produrtion du r0mnn françaisr
C'c~t un de ces troublants et incxpli ca blrs my.sthcs de ]a
vie parisirnne : Peut-êlrr unr simpl e réponse de ~1. Flammarion pè-re, à un ami qni s'1;lonnail de la rapide ascension
des rnfanls-collés, snffiri"l.il-cllc à &lt;''&lt;pliquer ce tte stuprfianlC'
faveur : &lt;c Que voulcz-vou,;) les Fischrr sont des hommes
d'affaires incompnrahles : 11s arriY&lt;'lll i1 faire acreplcr à noi.
anlcurs des rondilions que nous-mt·mrs n'o.scrion&lt;; jamais
lonr proposer. &gt;l
Je r&lt;'grctte de n'avoir pa.s unr pctile anecdote personnelle iù sorUr snr la rapacité &lt;lr rcs messieurs. Ils n'ont
jamais en li me refu,;er quoi que rc soit car je ne leur ai
jamai,; rien demandé. Mni.s je pense que ni l'un ni l'autre
ne nie des faits qui sont de notoriété publique et dont le
faisceau ('OTISlitnc leur 'f-f'Ule orig-inalité
ce has monde.
l\1'1. Max et Alex Fi~her ont introduit clans le miliru littéraire clcs u~agcs qui jusqu'alors étaient ré;;:;rrvés aux transactions des m -arrhands dr pcrles fausses dans lt's ghettos internationaux. Lcnr C':lSai d'inclnstriafü:alion drs lettres 1C"!t
met exac t&lt;'m cnt sur le ml'•me plan que ces mercantis du
cinémn qui, à fore&lt;' de cc &lt;'omhinni;;;ons ll, de commi;;:;sions
cl de ristournes ont rénssi à faire tomhcr an dernier rang
de la pro_cli1ction mondiale un art &lt;le C'réation françai;;:;c.
Je ne raconterai pas ici snr ks fischcr brolher's des histoires qui courent les bureaux de rédaction : tel auteur contntint d'accepter un contrat où il abdiquait -ses droits pour
régler 1a puhlicilé. tel autre renonçant à son tant pour cent
sur un des tomes d'un ouvrage en deux volumes ... Rien ne
n1ontro mieux les méthodes ultra-modernes de ces deux

en

Si

POUS

roquinel;; rl11 jo11rnali5mc qu'nn de ,Jeurs plus"' récents
exploits : L'expu~~ion p11rc et simple d'un jonrnll-1, pour
prendre sa place. d'un chef de rubrique qui n'avait pas _-1
l'avantage de se présenter au palron avec un ronlrat de •1
publirilé clans rhaqnc main' I!.
Ce petit porlrail moral, sommairement bross&lt;~, des auteurs de C&lt; Pour s'amuser rn ménage 1i était nécc,;;:;,;;:;aire pour
définir le rôle &lt;Jne jouèrent &lt;'C'S ,dr11x personnages dans Ir
lancement de la &lt;&lt; Garçonne l&gt;.
Car relie cc Garçonne &gt;J ·c'est le ronronnement de l'œuvre
que Î&lt;'s Fi$rher ont entreprise dans la maison à eux livrér.
A la tête d'nnc firme possédant un crédit in compar.able &lt;' t
un énorme po11Yoir dr -difru~ion en province et à l'étranger.
dans cp1 C'l ,;;:cm; no.;;: deux &lt;'ompèrcs ont-il nigui~lé la production? Essayl'rrnt-ils -de pousser 1es écrivains de valeur
allach1ts à leur maison, les Dnvcrnois, les Chérau? Poinl.
J~s gros lirag&lt;'-" furent toujours réscrvéi. à des ouvrages médiocre.,; snr lesquels .c~l Ca-it, un formidahlc cffOTt de pnbliciLC'. ii des 1ivres toujours ouverlemcnl ou hypocrilemenl
pornographiques étafant avec nne insic;lanC"e voulue Pt porfois ious ("Quleur d'un hnmanilari ..;me désuet, la corruption dos mœurs françaises et la clfromposition d'une société pourrie. Œuvres révolutionnaires? te Actes de foi J&gt;?
Non pas : rahachagcs de vieux marrhcnrs pognonisles mais
hnmanitairC's. de maniaques ob~déi;; tantôt par Je sexe, tan tôt par le drapeau (on plus exactement le fnnion), ou de
salonard.;; pl'-déraste.s et bolchm·i~anls. Est-il ulile de citer :
« Jouir &gt;J de feu Paul Margueritle {ah! ces fi.Js de généraux.
-quels beaux litre~ ils dégotentl) 1 1&lt; Prostiluée &gt;&gt; de Virtor Marfl HNilte (806 mill e), sans parkr des petites polissonnerie.~
df's dames de la famille; et Jcs faisandrrie.s l"rruivoques du
Mignon Manrice Rostand; cl les grivoiseries mals,rincs &lt;le
Ilinet de \Vaqm cr, dont Flnmmarion réédita Je (&lt; Lucien JI
en édition populaire. Voulez-vous mieux? ~•a-t-on p-â.3
dans les milieux de gauche opposé à l\fargueril le, Léon
Daudrt et son (&lt; Enlrcmctteuse &gt;&gt;il Or, quel est l'éditeur de
celle H Entremctlcuse l&gt; : Flammarion bien entendu, qui,
du m omr nt ,q ue ça rapporte. rait aussi bien à droite qu'à
goche le trust &lt;les cochoncetés 1
Mais la « Garçonne ll, c'est Je bouquet! l'apoth éo:::e de fa
pornographie morose et humanilairc! Ils savaient bien cc
qu'ils raisaiC'nt, nos deux madr(i; compères, en inondant les
journaux du monde entier de leurs aguichants placarcls :
&lt;1 ](' roman fr pins audacieux &gt;l. La va1cur de cettr in-sipide
histori&lt;'lle de la Rihliolhè&gt;quc rosr oil toutes ks vingt pages
notre Totor a plaqué 11ne photo ohsri''nr n'(&gt;tait pas rn cause.
li s'agissait d'un coup monté, d'nnr honnc affaire en pcrspecu,,e.
Qu'on ne me croie pas devenu .subitement bégueule, ce
n'e.:L pas dans mon tempérament! )lais .il faut touL de
même, dans l'intérêt des vrnis artistes. l'tahffir une différence entre un Fragonard et les cartes transparentes offerte,:; aux collég irn,; par des individus o1ivâtrcs. Le cToquis le
plus audacieux de Guys, de Lautrec- ou de Rouault, la page
la plus o~(,c clc Casanova ou &lt;le Mirhrau, restent une Œ\tvrc
d'art, tandis que la« Gnrçonne JI n'&lt;'~t qu'une td•s plate orclurr. 11 renvient d'autant plus d'insislcr sur rc point, q11c
Ç"C sont préci~hncnt le::; Margueritte et. &lt;'Om;ort.s avec !leur
audace sans !aient qui nous ramPneronl 11n de 'f'es jours la
cen,;mc cl ses imhfrillitl's.
D'a.illcnr.s, Margucritlc - sos défenseurs l'ont assez répété - n'a pas été J1Ptri pour avoir écrit un livre et cochon »

désirez vous abonner au&lt;&lt; Crapouillot&gt;&gt;, détachez le bulletin de souscription del' enca,t rose.

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1 f. CR \POi ILLUl

AU'SALON DES INDÉPENDANTS

'

diffusion de l'ounage avec ses déplorables répercussions
qui a été pub1iq1.1ement LJhlméc, cl que, de celle diffusion,
l'éditeur c.st as:--ur1~menl plu;;; rc-.pon~ahk que l'auteur :
fr m't;lon11r tpie dc,ant de:; faits aussi graves, le !i~ndit·al dt.':- 1~ditc11r." n'ait pas jl1gé utile d'envisager les m e,.;urc.-: i1 prcndn·. di\/lS l'inféJ'(.'.-l &lt;le l'édition [rançai,~c en général, pour mcllrc hor.s d'aat de nuire un confrère au:;:Ü
nclt('me11l maHaisant.
Je m'{,tonnc que la grande Chanedlcric, tl{•:-irclhC par
1111 ('Uup d'frlat de &lt;&lt; r&lt;'lcvrr le pres·tigc &lt;les Lctlrc:, françai_~p-: t1 rEtranµcr i&gt;. se ..oit arrN{e dan:s :-on hl.îme - au
ri5quc de paraitre as;;ouvir 11n e yc11gca11ce poli1iqu e - à un
si mpl e complice.
Et je m 'étonne cuc01·c plus que les din.,ckurs de la mai;;:;.on Fla1nrnarion qui onl acc('pté, 5inon commandé,&lt;&lt; la Garçonne ll et l'ont 1-ancé an•c Ile fracas que l'on ~ail, n 'aient
pa~ C'ncorc eu Je ges te non pas &lt;l'L'légancc, mai:-- &lt;l'l·lémrnlairc co rrect ion clc se solidari;;cr avec leur aull'ur, en ren, oyant kur petil ruban ;'t )1. le Général Dubail.

Jean

JANE ROSOY: PAYSAGE

ni rnln1c pour •noir prostitué son titre J.'écri'"·ain dans une
a-;-.t•z ha,:"(' cntrrpri.:-c l'Ommc1Tialc, mais uniqucrnent en
rahmn du rl'lentisscnwnL de sou œu, rc à l"élrangcr à une
époque partieulil·rernt'nl trou!.,Jéc ol1 notre pays a-vait hc~oin de tout ;;;011 &lt;'ré dit.
Qu'il rnc soit JH.'rmis d'emprunter i1 la &lt;&lt; Liberté 11 où préc-i,,hnrn l eollahorenl :\n1. \'tax el Allex Fis-cher, quelques
dl'lai\,- _-;ur le lancement &lt;le la « Garçonne 1i à l'étrangn
En \lll•maµ-n c le lin·r .se vc-nd so111- une bande indiquant
&lt;c Etude de la jeune fille françaÎ!-C 11 • .\ux. Etab-Lnis la propag-ande aJllt&gt;rnandc a fait tirer li dl'S milliers d'exemplaires
dL'" &lt;( .\lurcl'&lt;HIX 1'110isis &gt;&gt; renrt'rmant les pa.,~age.; les plu,,
sah·,. l'll a,,mt soin dï11Ji,p1cr qut• l'auteur, fils d'un génl'ral fran~ai,, élait &lt;-ommandcur de la Légion d'llonneur
« t't'l ordre d1: rhna lerie fo11d1~ par \apnléon 1er li, ex-pr~.;id1•11I tl(• b :-:ocit'll· dl'" p:t&gt;ns de lellrcs, une des pcrsonnalill' Jp,; pl11-. n,.• pl'l;'-L'nlaliH'." &lt;ll' nolre H1'•publique d'après-

ÜALTIER-tlOISSIÈRE,

P. -S. ,l'insère bien volonliC'J',j la lcllr~ :-UÎ\tll"lll' do Mme ,Marcelle Tina) re que j'avai:5 inciùemment citée dans mon dernier article :
)fonsicur,
Je c;11is sÙl'I' qu'il ,011,; serait &lt;lésag1fablc d'a,oir écrit une phrac;c
imolc11lail'cme11l injuste, c-t &lt;''&lt;'c:l /1 ,otn· di•li,·atcs:-i,c &lt;l'honnête
homme - cL 11011 pai de confrère - que je fois appel. Vous êlcs
mal l'l'n-;.,ign,;, k n'ai j,1n111i~ ri..•11 "'ollil"ili'·, d j;unai,i apostillé aucune demande offki&lt;•ll1•. \ 011,. nm1·z ai,,"·mt•nt la prcll\ c.
Qnoi que ,oug pui~,Îl'Z !Toin•, à prnpos d'un i11 ci&lt;lt•11t d{,jà loint11in. \"OUS aurez, je crni,, le soud tic lt• rapport ~·r cxacll'mcnl.
~O)l'Z ep1·Lai11 qur j, ,011, fais celte pctit.e observation sans anwrllunc. You~ ne me ,·m1nai~,t'Z pas. \'011s pou,cz H)lh trompn· c.1u·
le cat~•ctère ù'1111 écrhain qui 1Hi ,ous g11nlc pas ram:uuc de voln'
ironit•, et ,ous cnroic l'cxprcs~ion de son e~timc litt{•raire d de ~t•,-

sc nli111c11l s très di4ingué:-.

g1wrn'l
Tout .•r ti1•11l &lt;•n ,.,. lllOIHll' l'I loult-....... 11•-; l'n1·111~ de l'acli, ilt'· lrn1na i111· ~1· pt:nl:lr1•11l : l 11 li,n· i1 .-..1H'l•l•,; 011 1111e

c hanoou d1· 1·af1.,·&lt;'0JH·crl pl'UI d{·l'idt•r du ,ort d'une alliance
Je rrn'nw qu'un Ji~cours ou un Jilm peul innuer le change.
Vid or ,taq!tlt'rillc a été frap-pé a~~&lt;'Z c:x-adcml'nl pour avoir
ri,.;qué de eompron1cttrc le erl"dit frnnçais à l't'·tranger, au
1rn\nw litre qu'un man·han&lt;l de eanu·mhcrls &lt;)Ili in o nd erait
les cinq contirn•11t.:, -&lt;le fron1etons pourd.s pourrait être just1..•111t•11t ,.aqu6 par noire Charnhre de Cornmern::.
1:·1·~t i1 Ùt•,.;,ein que j'cmploil' c-el lc l"Omparaison co11111u' r c:ialt· p11i~p11·, ùan:- !le ea.s &lt;le la. u Ga1·rounc &gt;1, l'arl n e tirnl
a1w111H~ plar1•.
l.1•,; &lt;'•rri,aîn,- :-a1b :1ucu 1w tli-.li11dion de parti n'ont 4u':)
:-,;c lourr d'unl' m t'.surc qui dis{'n~ditc un faux artiste sur l e
marehl' mondial, parce qu'il.~ onl lout intl'rèt à -ce que le:;
kttrc"" françai:-,;('_~ j ùui,.,-cnt d'une bonne l'olc .'1 l'étranger t'I
jJ .. srrairnt biPH maladroit s dl' paraitre &lt;lékndrc &lt;le Lrè:IJL'aln print"ipt•~ _.:; ur 1111 a11-;.si déti.:stalde prétexte.

•
*.
Pui,.;qm-' l'affain· c:-.l ramenée à :-;es proportions Yraic:i- cl
qu'il ne .s·agil plus J.c « lliberté de p cuséc l&gt; à défendre.
mais d'une a.:-.-;:cz ma1lproprc lrahi,-011 com111ercialc à liquider;
puisqu'il esl admis aw:si hicn par le~ déft'nseurs qu~ par I&lt;'~
d,;tradcurs tll! \ ictor ~larguerillc, que c'est a,ant tout la

BERJOLLE: PORTRAIT,

�AU SALON DES INDÉPENDANTS

DESSIN DE J.-J. JAOELOT (EXTRAIT DE •LAON&gt;)

DERNIÈRE HEURE
La Librairie de France ya publier un ,wiweau poème de Léon A-1oussinac: Dcrniè!'c Heure. Suile lyrique où l'auteur
des He-Ilets de bonheur exalte les dominations hum.aines, anx temps où les races s'éyacJeront de la terre pour soumettre
l' unù1ers à leurs lois sentimentales et rationnelles. Et le poète imagine l'épopée de l' 11 onune qui a re/ usé cle suivre les
conquérants et reste seul parmi les ruines des civilisations déchues atrendant sa nwrt et celle dP la Terre et évoqwmt
l'instant où s'accomplissent ailleurs l~s plus hauts destins de l'Humanité.
LADISLAS MEOGVES: PAYSAGE

NOTRE-DAME
Cathédrale,
Ame battante de la cité,
Elan unanime de plusieurs siècles,

î

: PORTRAIT

JACQUES THÉVENET: ,, LÉONIE•

Cri pathétique d'unité ;
Cathédrale,
Si haute dans le ciel 1 comme jaillie
D'une âpre volonté de monter jusqu'à Dieu,
Et d'où 1 Sinaï, descendirent,
Parmi la voix ample et grave des cloches,
Les commandement et les lois ;
Cathédrale,
Vers où montait aussi,
Crevant les clameurs soulevées,
L'appel éperdu d'espérance
Des grands peuples agenouillés ;
Cathédrale,
Splendeur immobile et pourtant rythmée
A la ferveur du rythme universel,
D'un geste pur ·d'ogive enfem1ant le tumulte,
Etreinte immense et baiser profond de la prière;
Cathédrale,
Pourtant, un jour, orgues et cloches se sont tues,
Un souffle a ouvert tes façades,
Bousculé tes autels et défoncé tes châsses :
L'oracle scientifique a occupé la chaire du miracle.
Règne fini. Le ciel trop lourd !
Cathédrale,
Arche naufragée du moyen-âge ...
Les !siècles passent. Dédain, puis insulte
Et crachat en plein visage :
Le Sacré-Cœur !
Cathédrale,

Ombre qui s'illumine et mange l'or des soirs,
Notre-Dame douloureuse
Qui n'eût même pas, torche brandie,
La joie suprême
D'allumer son propre bûcher pour le martyre 1
Cathédrale !. ..
0 ce geste dernier1 ses tours 1
Moignons de pierre,
Prière mutilée des mains jointes ...
Et le regard des yeux crevés de ses v:traux.
Et la rosace, son cœur en sang vidé d'amour ...
Et la flèche, toute sa foi décapitée !. ..
LOUVRE
Plus rien qu'un champ de cendres ...
Les rois ? Force arbitraire
Nourrie d'un sang d'esclaves, droit divin !. ..
Un formidable coup de pied
A renversé les trônes lourds.
La beauté depuis ?
Rose poussée dans le fumier de la douleur,
Enorme et cueillie, au coin des lèvres,
Parfumant l'âme d le ciel.
Tout le Passé tordu, brisé,
Déraciné par l'ouragan, - révolte -,
Abattu sous la hache, - raison ·,
Et jeté, cadavre, au miJieu du brasier
Dont la flamme éclaira toute la Terre
Et où la Terre, plusieurs siècles, se chauffa.
La Beauté n'a pas de ruines.
Tout le reste : grandeur usurpée,
Cendre et poussière ...
Tel est le destin.

�8

LE CRAPOU!LL01

AU SALON DES INDÉPENDANTS

BASTILLE
La première des bastilles !

Et d'un cœur fier de supporter
Les plus hauts battements
De l'idéal et de la loi
Dont il est ivre,
Marche à la conquête des Lois.
Mais il reste tcujou;s un obsLc·e à bousculer,
Holocauste douloureux -et nécessaire.

L'abcès crevé d'un coup de bistouri,

Enfin!

Cicatrices encor visibles :
Témoignages et, mieux, exemples,

Volcans éteints, toujours béants.
Combien de peuples ont, depuis,

Le progrès n'est qu'un entassement de victoir~s
A pres
• ce sommet, un autre sommet :
'

Transfusé leur sang pour survivre !

Quelques-uns y ont succombé,
Cendre du sacrifice, grâce à quoi
Depuis hier, l'humanité, sûre de vaincre,
Dans l'unité d'un corps harmonieux et

1
1

Bastille ! sursaut de réveil, geste sacré,
Bastille ! la première étape
De l'ascension des hommes vers la lumière.

Léon Mou:s, ,A".

LES LIVRES A LlllE ... t:T LES AU'l'llES
par Gus Dof'a
UN ROMAN D'AVENTURE 1Mit10BILE
A

la terrasse, par
Léon BARANGER. (La
Renaissance du Liore.)

M. Léon Baranger goûte
le plaisir paisible de rester
assis à la terrass: (que:ie que
soit cette terrasse) et de regarder passer les gens. Ils les voit avec des yeux de
peintre et en fait des croquis exacts et expressifs.
Il a vu ainsi passer M. Poule, et assez souvent pour
en faire le héros de son livre.
M. Poule n'a guère d'autre fonction dramatique que

LES BEAUX LIVRES
L'Ingénue libertine,
par COLETTE, avec les
dessins au pochoir de
Chas Laborde. ( J1 enri

Jonquière, édit.)

La chasse au bibliophi:e fat
b mode durant

un sport à

les années de guerre et un
peu après.

Ce gibier de choix abondant, d'une capture aisée et

rémunératrice de,•ait tenter, outre les ,•izux chasseur3
professionnels, quantité de jeunes trappeurs improvisés
qui s'équipèrent hâtivement, à l'imitation de leurs aînés,

d'être cocu, encore ne l'est-il pas d'une fa~n active mais,
et se mirent en campagne.
dirai-je, statiquement.
Ils ne savaient d'ailleurs pas grand'chose du bibliophiEn fait, il s'occupe jusqu'au bout du livre à intégrer
lus vulgaris, but de leurs efforts. C'était, pour eux, un
cette notion anonnale, moralement et matériellement.
amateur de oonserves littéraires, un coUectionneur de
M. Poule promène sa condition socia~e de co~u médilivres-momies,
entortillés de riches bandelettes.
tatif- parmi des aventures féminines assez vives et des
Pour attirer autour des pièges ces sortes d' Antinéasréflexions péripatéticiennes assez curieuses.
de-blibliothèque, mâles ou femelles, il suffisait d'amorcer
M. tlaranger les note les un.es et les autres avec nonavec quelque opuscule - ignoré et jeté à la poubelle
chalance et ironie, et dans un style pittoresque, ingénieux
du temps par des générations disparues - à l'odeur de
et sympathique comme celui de certain~ livres d'Anatole
moisi et de faisandé, mis en valeur par un caractère gras
France, qu'on relit deux ou trois fois pou: '.e se,ul pla·et lardé de gravures à la mode de l'époque.
sir d'y rechercher un plaisir déjà éprouvé.
Aventure à fleur
Placé sous le vent du bibliophile, il était notoire que
cl ' â m e et à fleur
celui ci s:: devait rue:.·
AU SALON DES INDÉPENDANTS
de peau, i l f au t
1

sur l'appât et l'emporter dans sa tan.
ni ère- Iibrafrie, pour

un effort pour connaître, tant elle est
simi,lement
contée.

s'en repaitre et s'en
faire, Dieu s:tit qu::!-

qu'elle recouvre une

humaine et profonde
psychologie.

les

Propriétaire d'une
mine riche en minerai
de précieuse sensibi-

incon-

Aucun de ces éditeurs n~ophyte3 ne
s'avisa jamais de re~

I:té, M. Baranger a
l'insouciance

voluptés

nues.

chercher pourquoi les

ch a r-

choses

devaiellt

se

mante de ne l'exploiter qu'à sa guise et

passer ainsi, 0:1 n'es-

se~on son bon plaisir.
Cela consiste à ramasser à fleur de

de ces an:maux étranges pour !e dis1s~quer
et d~couvrir s::m an:•
tomie secrète.

saya de capturer un

terre des pépites de
métal pur et des ca'l
Joux à peine veinés,
qu'il nous offre pêle•
mêle

a\'CC

sourire.

Ils farent donc sinétonnés le
jour oùi la guerre fi.
nie, et les nouveaux
riches gavés de japon impérial et de
cèrement

un a:mabJ..:
PEIN1 URE DE GOERG

.M. SAVAEUX: NATURE MORTE

E. LABAT: FEMME ASSISE

�8

LE CRAPOUILL01'

.AU -SALON DES IN DÉPENDANTS

BASTILLE
La première des bastilles !
L'abcès crevé d'un coup de bistouri,
Enfin !
Cicatrices encor visibles :

Et d'un cœur fier de supporter
Les plus hauts battements
De l'idéal et de la foi
Dont il est ivre,
Marche à la conquête

A. BERG EV IN: OO~PTE USE

OLGA SACCHAROFF: PEIN1 URE

qu'elle recouvre une
humaine et profonde
psychologie.
Propriétaire d'une
mine riche en minerai
de précieuse sensibi1:té, M. Baranger a
l'insouciance charmante de ne l'exploiter qu'à sa guise et
se'.on son bon plaisir.
Cela consiste à ramasser à Heur de
terre des pépites de
métal pur et des ca'I ·
Joux à peine veinés,
qu'il nous offre pêlemêle êVc c un a:mabk
sourire.

PEIN1 URE DE

GOERG

nues.
Aucun de ces éditeurs néophytes ne
s'avisa jam.ais de rechercher pourquoi les
choses devaient se
passer ainsi, o:.i n'essaya de capturer un
de oes animaux étranges pour !e diSs~quer
et d~couvrir s'.Jn an::tomi'e secrète.
Ils forent donc sincèrement étonnés le
jour où1 la guerre fi·
nie, et les nouveaux
riches gavés de japon impérial et de

1

M. SAVREUX: NATURE MORTE

E. LABAT: FEMME ASSISE

�iô

Lt CRAPOUILLO't

tt CRAPOUILLOt
hollande de poids, leurs livres cessèrent de
et à un texte qui, mieux que tout autre, pourencontrer des amateurs.
vait se passer d'aide.
Peut-être n'ont-jls pas encore compris.
Je n'ai pas à me mêler des affaires d'édiQuelques éditeurs peu avertis, c,mtinuant et
tion
de Mlle Colette, ni des contrats de
accompagnant la tradition des maîtres du méM. Jonquières, encore moins des projets de
tier, ont repris, aujourd'hui, à pied-d'œuvre
Chas Laborde, mais il me paraît souhaitala question du beau livre et nous en voyons
ble que cette triple collaboration ait une
déjà les résultats : Des jeunes comme la
suite d que M. Jonquières réussisse à nous
banderole-A1omay-Crès-Jo11q11ières et pas mal
donner une édition complite des œuvres
d'autres, s'attachent maintenant à parer des
de Colette, dans le même format, avec la
œuvrcs vi\"antcs au lieu d'emmailloter des
même perfection typographique et d'autres
cadavres sous des housses luxueuses et il
illustrations de Chas Laborde.
se trouve, aussitôt, quantité d'amateurs, paCela constituerait un ensemble à peu
raissant sains d'esprit et intelligents, pour
près unique dans l'édition de luxe actuelle,
goûter de tels ouvrages et les collectionoü les éditeurs s'arrachent d'ordinaire et
ner.
se disputent horriblement le droit d'imUne équipe d'artistes nou,·caux s'est réprimer sur des papiers de prix, les lamvélée toute prête pour orner et illustrer ces
beaux d'un même auteur, chacun dans sa
livres noU\·eaux. Daragnès, Chas Laborde,
manière et selon son goût, bon ou mauFalké, Ch. Martin, Hémard et d'autres (1),
DRIEU
vais.
auxquels on ne pensait pas.
C'est donc une forme entièrement neuve du beau livre
Mesure de la France,
M. Drieu La Rochelle, requi se crée sous nos yeux, et !non plus seulement destinée
1nt· Dmcu LA Hoc:11ELLE, venant de la guerre à vingtà cette espèce de bibliomanes, aveugles, à antennes sen{Grasset.)
cinq ans, s'est brusquement
sibles, qui jouissaient, paraît-il, à caresser des reliures
senti à l'étroit en son propre
ou à palper des vélins de prix, mais à une race, neuve
pays. Il y manquait d'air et respirait mal, et s'est avisé
aussi, d'amateurs de livres, qui savent tous lire couramde mesurer la France pour connaître si, d'aventure, elle
ment et ne collectionnent plus les fautes d'impression ou
n'avait pas diminué en son absence.
les seuls bouquins introuvables.
Il la mesure consciencieusement dans tous les sens :
C'est à ceux-là que j'adresse I' « Ingénue Libertine)).
il en mesure la superficie, la population, l'âme, l'appétit!
le cœur et le -cerveau. JI la juge sévèrement et ne Je lui
Ce livre de Colette, un des meilleurs, à mon sens, de
c11voie pas dire.
l'époque Maugis (qui le vit paraître sous un autre titr~
Il lui reproche d'abord de n'avoir pas f,üt assez d'enet pour d'autres lecteurs), renaît aujourd'hui dans une
fants depuis un siècle. Il nomme cela un grand crime
édition digne de lui : fraîche, claire, ordonn(-c et d'une
et dit que nous en avons été punis justement en 1914 et
typographie plaisante qui met en ,·aleur la sensibilité
que cc n'est pas fini : l'Allemagne a été tentée par c~
et la Yigueur du texte.
trou dans notre population, qu'elle a vou·u boucher. C'e~t
Les petites a,·enturcs amoureuses de cette ingénue
bien fait pour nous.
étrange, l'audace un p.!u plaquée et voulue de certains
Comme elle n'a pas réussi il n'y a pas de raisons pour
passages, y prennent une autre figure que dans l'édition
que d'autres ne soient pas tentés à leur tour. Il no_~~
ordinaire, elles ne semi&gt;lent plus que des touches un peu
montre des peuples de millions de têtes, louchant deJa
vives, mais nécessaires à la Yie et à l'émotion de cett~
vers ce Yide et guettant le moment d'y tomber.
pochade physio-psychologique, et plutôt physio que
Ces idées ne sont pas neuves et le plus gros mérite de
psycho.
l'auteur
est de l~s présenter avec intelligence. TouteChas Laborde a merveilleusement compris l'illustrafois sont-elles nouvelles pour lui et il apporte à les
tion d'un tel line et qu'il lui fallait seulement en orner
soutenir un grand lyrisme d'homme jeune et de poète les marges d'une discrète évocation du texte. Aucun de
car il est l'un et l'autre - fort sympathique.
ses quelque trente de:;sins n'est épisodiqw·, le3 petites
Habitué à la méditation solitaire des tranchées, il n'a
histoires galantes de Minnc ne l'intéressent p-1s. Il suit, de
pas souci des contradicteurs possibles. Il ne discute
chapitre en -chapitre, la figure de cette petite f.11:.! précoce
point : il .affirme. Il impose a,·ec v_.éhémence la Vérité
et naïve, aventureuse et sans perversité, qu'il a esquissée
qu'il croit avoir trouvée et sa fièvre ne connait pas Je
dès le début et en note les états successifs avec une sorepos.
Qu'il jette dans la fournaise de son style des
briété, une élégance ,et une intelligence qui font de ces
chiffres,
des -exemples ou des appels héroïques, qu'il
croquis, rehaussés de taches ,·ives, comme un pastiche
insulte on qu'il glorifie, qu'il gémisse ou ricane, le modu texte de Colette.
teur déchaîné vibre sans cesse, à la même tension. Cela
Des JX'intres dénués d'esprit ont fait, de tout temps,
ne laisse pas que d'être un peu fatigant.
courir le bruit qu'un artiste se devait d'être intcUi]'approu,·c qu'il parle selon sa pensée d sans ménagegent pour se conserver sensible.
ments,
mais l'Evidence même, criC-e sur ce ton de proChas Laborde, parmi quelques autres d'une génération
phète
en
transe, donnerait une furieuse envie de ,contrapensante, prouve le contraire. j'aurai &lt;l'ailleurs l'occasion
diction.
un autre jour de dire cc que je p~ns.e de lui et ptus
Pour respectables qu'elles soient, les idées de M. Drieu
généralement de cette « équipe ».
La Rochelle ne sont pas infaillibles : il n'est pas prouvé
Le livre qui nous occupe nous donne un éthantillon de
par l'expérience des siècles, non plus que par son livre,,
sa double qualité. C'est un exemple rare d'une illustraque
les péchés d~s ~cupl:s, l'imp~érnyancc,. la pa~~sc,
tion capable de se rendre utile au texte qu'il accompagne
le dilettantisme, 1'1rome SOlent forcement pums et n aient
pas leur bon côté.
(1) :&gt;Icn:1 ! (:'\olc de Gus llofu,)
Le malthusianisme même peut être défendu, M. Drieu

La Rochelle nous affinne que nous n'aurions pas eu la
guerre si nous avions fait vingt millions d'enfants depuis 1870, comme fit l'Allemagne.
.
.
Je le veux bien, mais nous ne l'aunon~ pas eue. s1
l'Allemagne s 1était abstenue comme nous-mcmes de faire
ces enfants.
Il affirn1c encore bien d'autres choses : il manie sans
façon les empires, les siècles et les millions d'homme:-,
il jongle avec les entités et les réalités et se pron~ène,
ivre de concepts géants, parmi un monde d'hypotheses,
mesurant, mesurant tout, avec un mètre de caoutchouc (1),
qu'il tend ou raccourcit lt sa guise, sans s'arrêter jamais.
Certaines de ces hypothèses paraissent pourtant grosses
d'une idée nouvelle, d'un horizon inc:&gt;nnu. ré,·élé soudain, comme le conçurent Norman Angele ou Chesterton hors des chiffres et des documents, par une
clairv~yance de génie. On croit voir ~éj~ se disjoi~~r:
une forme de langage vétuste pour hberer une vente
prisonnière.
Et brusquement l'auteur s'échappe par la tangente,
œntrifugé par sa foi ardente, et piétine déjà dans un
ciel voisin.
Son livre est plein d'intelligence et d'une étrange_ force
de conviction qui émeut le lecteur et le transporte au
delà de la de;nièrc page, vibrant, étourdi de ce continuel
fracas d'idét.'S secouées, satisfait, rompu, mais :
Désormais décidé à douter de n'importe quoi, pourrn
que cela soit proposé par M. Drieu La Rochelle.
II parait que la littérature
mon Go~rEz u 1; 1.A ::S1rn- espagnole rencontre en cc
:SA, pri•sc11l1: par \'alcry moment une veine abondante
Larbaud, traduit pa1· et produit des chcfs-d'œuvre.
•\lulhilù1: Pu111ès. { 1Jer- M. Valéry Larbaud nous l'af11ard Grasset, les cahiers firme et nous donne, à
l'appui de st.&gt;s dires, des
verts).
, 11ant·11
d u nune
· r·.11· de
cc
I ons
la mine cie la &amp;:ma, qui est en pleine exploitation.
Le procédé, industriellement, b.anal, est n?uveau en
matière littéraire et demande a ctrc plus frequcmmcnt
employé, à condition de puiser un peu au hasard, et
comme on dit, en style de sous-sol, au tas du toutvenant.
. d '.
Une sélection trop judicieuse des extraits denen rait
une véritable collaboration du traducteur et nous en prendrions une idée fausse de la valeur du filou.

Échantillons, par Ha-

ii

Ceux que nous présente M. Valéry Lar~a~d sont assez
dissemblables pour qu'il ne puisse pas merder cc _rcp_roche et que nous partagions volontiers son admiration
littéraire pour M. de la Serna.
II y a de tout dans cc recueil choisi dans trois ou quatre
li\'rc·s de cet auteur jeune et f(-cond.
Des notations rapides et pittoresques à la mode de
Jules Renard.
Des idées concentrées aux développements nombreux.
Des \'isions de poète, des amours d'enthousiasme,
des indices de sensibilité.
Tout cela jeté pêle-mêle à l'impression _fi~urc asse_z
bien la production d'une mine inépu~sab_Ie d',1dec~, cx~l_?1tée sans souci de machineries comphquces, a pemc tnees
avant leur expédition.
. .
Le seul caractère connu de ces disparates est une v1s1on
singulièrement plastique des choses.
Nous la trou\"Ons souvent à l'état brut, quand l'auteur
nous dit par exemple :
!,es grnrulrs /oromofivcs urinent .~implcment su.r la voie
et ,1w11ul elles ~•en vortl, on voit l'~rwrm~ fluque qiùlles ont
laissée, ti1~de. et &lt;JIIÎ fume comme il co11V1ent.

Ou:

1

1

/.,· cid ,Ï,·s n11i/s d'hit'cr· &lt;Hi il r,,:k, 11u,:i; ww l1111e lczill1:c
furme de ul11ço11, l'Sl 1/lt r'il'/ ['Ulll' 111iti11l'11rs.

I'/!

Plus sou,·cnt encore le morceau est usiné, un rapport
abstrait et clljptique joint deux images précises :
l'oltr tmv11ill,·r il fuul 1ît,·1·

s11

/,uuue qui ••:~l r·1:m11u:_ 1111

tic fr,rç11/ IJIIÎ 11(11/S rl'/i,•11/, (Jlli TWIIS r/1.:/1'111/, 1/IH 1:c
11,ou.s laisse· 1,a.~ to11lc 11ulre [il,erl,:. \ln prose libre
bcsom
tl'è/rc /i/11:,i,: 111,1 1111• ,fr cela •
(1/1/L&lt;'rt/L

1,

Ou encore :
1:dui &lt;J!li 1•,t 1dki11l 1l'11n t•omi.,s.•111'.''~ 11,• :.11111 l'S/ _1'. 11•~
1111111,,.1: 1.,./11/111'1' &lt;JIIÎ 1•Î1'11/ ,l','/r,: ":~.wts.,111'.·,• JIii/" /J1~u, ~1.,s11.,si,de uu coll/l'tlu, /ti,·/1e1111·1tl 11v1u11111'/cc p/1'.s l11c/1, 111c11/
,1111 , r/1111s J,, rio.~ : i1tlhfr11rc111e11l ri d1111s /1: 111111·.

Cette clairvoyance du trait typique et c:~t.~_ J?récicu::c
faculté de le noter en tache vive, cette ~e~s1b1htc s}:nthctique des choses semblent être le pnnc~pal attrait du
talent de M. de la s~rna et il n'est pas 111111cc.

( 1) Inventé et prêcé,lc1111uc11l cru ployù pur Cali riel de Lau lrc ;.

PORTRAITS D'ENFANT DE MADAME RENÉE GEO PINGET (GALERIE ARTÈS)

Gus BoFA.

�JEAN LÉON: NU
ZINGG: PAYSAGE

LE SALON DES INDÉPENDANrl S
1

I
C'est fou ce qu'elle est athénienne, notre démocra-

tie ! EUe a bâti naguère un palais grand de taille et
par définition. Elle a voulu le dédier aux arts, à condition qu'ils fussent « beaux

&gt;l ,

ce qui met dans une

situation fort humili'lnte les arts qu'elle n'estime pas
suffisamment bien habillés. Elle a manifesté son intention, en lettres d'enseigne, au fronton du pourpris officiel.
Aussi, depuis lors, voyons-nous des automobiles, des

Nous en parlerons en de,1,x fois.
Nous supplions le lechur de bien admettre ceci: Nous
n'avons absolument pas établi un ordre de mérite. Il
est des toiles obscures dont nous allons parler; d'autres
ou plus belles ou plus notoires ne seront signalées que
dans le deuxième num éro spécial.
Mais pour nous y reconnaître voyons d'abo-rd quel

est le principe qui préside aux Indépendants :

chevaux, des tracteurs agricoles, des « artistes français &gt;},

Ni jury ni récompense. C'est entendu, mais encore ...

des appareils de chauffage et autres objets ou denrées
plus ou moins comestibles se succéder dans la vaste

Allait-On grouper en quelques salles ce qu'on estime le
meilleur ou le plus intéressant et laisser la foule des

gare. On y donne même accès aux arts, quelquefois.

autres stagner, morne amas, dans la longue enfilade
des galeries. On l'a tenté naguère. Le« Crapouillot» lui-

Seulement il faut qu'ils se dépêchent. Au fond, el dès
qu'il ne s'agit plus de batteuses ou de bœufs gras, on a
si bien conçu l'endroit à toutes fins inutiles que le
plancher, ne peut, sans fléchir, supporter un bloc de sculpture de 800 kilogs (sic). Il faut étayer; et l'autre jour, l'infortuné Henri Béraud, martyr de son obésité, laililit
passer à travers le parquet du premier étage, entraînant avec lui, sous ses dé-

bris mortels, deux ou tro:s
tonnes de bâtiment.
Les Indépendants n'ont eu
que neut jours pour s'organiser. Le 1cr février se:ul~-

menl ils ont pu pénétrer dans
une moitié de leur local à
peine évacué par le Salon d,e
la Machine Agricole et par Il
« Foire aux Semences )&gt;.

us Ind épendants se sont
donc

installés

au

milieu

des semeuses perfec;ionnées

(très supérieures au système
Roty), des charrues et de
ces ponts métalliques dont
l'aspect dégage tant de ga'.té
qu'on les a n ommés des
« ponts roulants ».

Or, ce Salon des In dépendants comporte environ

6.000 en vois.

BRABO:

même estima que c'était fort bien lait. Mon haïssable
moi prétend au contraire que persister dans cette voie

menait les Indépendants à la ruine.

Ils se doivent d'être une salade.
li faut que les Indépendants soit la capitale dt'S loires
aux croûtes ; que les petits coudoient les grands ; et qu'il
y en ait pour tous les goûts ;
que l'intérêt soit également
réparti. Seu!ement comme il
est des Indépendants irréductibles qui se sont fait un
honneur de prendre leur
vieux s:ilon révolutionnai:e
pour autre chose qu'un t.~emplin ; co-mme ceux n. sont
restés f'dè!es à I eur premier
principe et n'ont pas cessé
de rZpudier a pri~ri la CJ-mpétence d'un jury quel q1'il
soit, c.:&gt;mme ceux-là sont tout
de même un p~u p'.uG chez
eux aux Indépendants que
les artistes qui se faufilent
- en t out bica tout honneur - d rn s q11-tr~ s:ilons
par an, il s se sont accordé
la facult é maxima ù'cn\'oyer
quatre toiles au lieu de
NATURE MORTE
trois. Ces dictateurs de

r
l'indépendance, vous Ie voyez, tous sont modestes.
Comment organiser la salade ? Dans ce genre d'opération le hasard est passé maître depuis qu'il est des pâtres

en Chaldée : On groupa les envois par ordre alphabétique. Mais la procédure n'était pas nouvelle. Et, l'an
dernier, les A, les B, les C se trouvaient au rez-dechaussée, mal partagés en des salles où ces mystérieuses lois qui régissent l'évolution des foules ne conduisaient pas les visiteurs. Aussi, cette année, les A, les B,

tes C montent au premier. Le bas est pour les D, E, F,
0, H, J, J, K, L. Au surplus, pour améliorer leur
chance on a établi latéralement au départ de l'escaI:er de droite de jolis tun-

Une de leurs plus étranges manifestations est dans
la tendance qu'ont les visiteurs à se diriger d'abord
vers la gauche quand ils ont pénétré dans un hall.
Cette lois, prenez l'escalier de droite. L'ordre alphabétique vous y convie et vous perdrez l'habitude de
n'apporter à l'aile sud de l'exposition que des yeux las
et des jambes vannées.
Innovation encore : sur le catalogue même, vous trouverez le prix de chaque œuvre exposée. Il n'est pas
défendu de marchander, je pense. Et puisque nous parlons du catalogue, je vous signale qu'en vain vous y
chercheriez tels ou tels artistes qui, jadis, exclus de
partout, durent aux seuls

nels voûtés de to-ile, éclai-

Indépendants de sortir de
leur misère et d'escalader
les degrés qui mènent à
la gloire, bientôt à l'Ins-

rés de diffuseurs. Ils '.'&gt;&lt;·
ment des galeries assez
intimes où h lumière est

titut. Ceux-là, qui sans
les Indépendants seraient

agréable.
En lace de l'entrée, au
fond de la rotonde, Pri-

morts de faim, d'oubli, à
moins qu'ils ne fussent
devenus bookmakers ou
directeurs de coopéràtive
âlîmentaire, ceux~ïà, dis.je,

mavera mettra ses petites inventions, et nous
pourrons encore cette année entendre un vieux
monsieur dire devant ce

ont laissé tomber - flac !
- leur vieux salon. Rien,

stand abondant, où s'entassaient tant d'œuvres signées de ce nom à saveur

pas un dessin, pas une
esquisse, pas une carte de

péladane : « C'est une jeune fille qui a fait tout
ça ? D:eu qu'il y a des
femmes travailleuses ! »
Je parlais tout à l'heure

tous ceux-là Pierre Bonnard donne chaque année
une leçon, belle autant

visite. Le procédé manque
au moins d'élégance. A

4u'inutile, en se faisant

des lois mystérieuses qui

guident la marche du public.

LUCIENNE BARBEY: PEINTURE

représenter par quelques
belles toiles. Il n'en ont

�14

LE CRAPOUILLOT

LF. CI\APOUILLOT

15

------------------------------------cure. Tard ou tôt ils seront
EWALD
punis, car elles tournent
avec une horrible vitesse les
aiguilles qui marquent l'heure au cadran de la vogue
(comme c'est bien dit!).
1\i\aintenant parlons des
peintures puisque aussi bien
il faut en venir ]à. Un tableau c'est un cadre. Le peintre met une toile dedans le
critique met des mots 'autour. Sans la critique le tableau ne serait pas comJ)Iet.
tandis que sans tableau la
critique vivrait tout de même ; car elle est le vice
aimé de la société contemporaine. Il est des jours où
l'on en reste épouvanté . Jamais
je dis 1amais et
j~ _crois savoir un peu d'histoire
jamais le byzantinisme esthétique n'atteignit le point où nous le voyons.
Je me demande comment un artiste ose faire quelque
chose, qu01 que ce soit, sachant qu'avant même l'accouc~1ement, son œuvre sera disséquée 1 discutée, comparee par une horde de gens effroyablement savants et
diserts ; qu'à travers elle on va scruter son tempérament, ses habitudes, ses s,ouvenirs, qu'on va lui découvrir
?"nt tares magnifiques et compliquées, vingt qualités
ignobles. li sera comme un paysan mal instruit dont on
a rndiograp,hié les tripes et qui voit, effaré, des Diafo1rus penchés sur le positif, distinguant des choses
mystérieuses pourvues de noms affreux. Je ne vois d'un
peu comparable à cette saoulerie de casuistique et d'esthétisme où se complaît notre temps, à cette dialectique

t PAYSAGE

0,1 chacun parle tout seul,
heureux de se faire comprendre ou d'en avoir l'air, que
la préciosité obsédante des
dévots du xvne siècle plus
équivoque pfriode, quand on
mettait l'amour de Dieu dans
toutes les sauces et qu'on
ratiocinait sur la grâce jusqu'à la trente-troisième fatigue. Jamais autant qu'aujourd'hui je n'ai, pour mon
humble part, aussi profondément compris l'inutilité de3
mots.
Vous allez arriver salle 27
si vous faites ce qu'on vous
dit et vous y verrez des
femmes troublantes qu'a
peintes M . Pierre-Marcel Béronneau. C'est, c::,mme vous
le savez, un élève de Gustave Moreau. On me, l'a dit;
je Je crois; croyez-le. Puis, dans la conversation vous
direz : M. Béronneau qui fait des femmes très' blanches, avec une pâte très · épaisse, dans laquelle naguère, il enchâssait des cabochons ; un élève de 'Gustave Moreau, n'est-ce pas ? En somme, ce n'est pas si
lo}~ de l'Orphée du Luxembourg ; moins la grandeur
deltcate du paysage et le rameau du citronnier. Sachez
aussi que M. Béronneau expose aux Artistes français.
On ne vous en demande pas davantage. Puis vous verrez
des divinités olymp-iennes de Morgan Russel, Américain :
le Jugement de Pâris, les Vents, géants qui batifolent
sur un tapis fait d'un simple petit continent. C'est une
idée assez originale et d'une grandeur dantesque. Je
vous recommande, dans cette même salle, Je portrait.

fort soigné, d'un brave adjudant du 325c de ligne ; et,
plus loin, un Saint Sébastien qu'un singe débarrasse de
ses flèches. Voilà qui nous ramène à la saine tradition des Indépendants où le mysticisme doit conserver
sa place et où l'on trouve ce qui ne se rencontre nulle
part ailleurs. Près de cet exemple de charité, M. Marcel
Lenoir s'est représenté derrière son épouse qui porte
avec respect un casque de pompier reluisant comme une
réclame de pâte à polir. Ce beau casque, c'est, dit le
catalogue, le laurier promis. Le symbole n'est coté par
l'artiste que 8.000 francs. C'est donné. Le plus drôle c'est
qu'en vérité Marcel Lenoir - follement imité par les
jeunes de l'Ecole des Beaux-Arts et un des soi-disant
révolutionnaires les plus inféodés à la plus traditionnelle des écritures - est tout près de se voir couronné
de ce laurier métallique. Je lui prédis ici l'Institut pour
dans quinze ans et je sais fort bien que -cet horoscope n'a
rien qui puisse, au fond, bien au fond, lui déplaire.
De la sal~e 29, où trônent M. R,omulus-Phidias,
Madel-Oswald -et M. Maertens vous passez (comme
c'est curieux) dans la salle 30. M. Luc-Albert Moreau et
M. Marcoussis se font face. La toile de Luc-Albert Moreau représente, dans un éboulement de tranchée, un
soldat qui fait la boule comme un gros cloporte ; près
de lui, coulé en biais, comme sur une fin de toboggan,
tête en bas, un cadavre aux mains grêl~s, aux doigts pliés
comme les pattes d'une araignée morte. Le tableau est
composé de plans agencés en l:lrges facettes. Les gris,
les beiges, les bruns y dominent) fait::; de pigments épais
et lissés. L'impression est puissante. C'est le cinquième
tableau que fait Luc-Albert Moreau sur ce thème, soit.
Du moins il est de c~ux qui ne s:iuraient vite oublier
la mort qui les frôla de si près et dont ils sentent
encore à leur front le sale baiser. Il n'a pJs c.ncore.i
éliminé toute l'horreur dont ses yeux ses.ont repus. Cela
ne vaut pas évidemment cette petite merveille qu'on
1

peut voir de l'autre côté du bâtirnent 1 au Salon d'Hiver..
et qui s'intitule « La Mort de l'Of-ficier ». Un officier.,
en tête de sa section, tombe frappé à mort, tandis qu'à
ses regards pleins d'extase apparaît dans une auréole
de gloire, en plein ciel, une énorme croix de la Légion
d'honneur. Marcoussis, plus modeste, veut channer par
des combinaisons peut-être profondes 1 à mon sens agréables seulement, mais très agréables, de belles couleurs
se succédant, se marquetant, donnant en un mot une
impression fort décorative. iMetzinger est aussi dans
cette salle, avec son embarquement d' Arlequin et son
bal travesti. C'est du Verlaine revu par Alexandre Mercereau. Mondzain avec un paysage plein de verts très gais,
de toits rouge vif. La salle 31. .. , mais dites, faut-il nécessairement que nous parcourions ensemble toutes les
salles ? Changeons de jeu. Je vous dirai seulement ce
qui m'a plu, ici, puis là. Vous, vous regarderez entre
ces reposoirs si je n'ai rien oublié qui vous charme.
Vous découvrirez un tas de choses . Vous en serez flattés.
Je note, salle 32, Quizet. Je suis surpris qu'à I' Automne
ce peintre n'ait pas eu plus de presse. Je le trouve remarquable. Ses hautes maisons se découpent sur des
cieux dtad.ins, ses carmins, le sol écru et verdi de s.es
terrains vagues sont faits de tons aussi délicats que du
Bonnard. Il ne pastiche en rien Utrillo, mais peut-être
sans Utrillo ne ferait-il pas si neuf et si bien. j'insiste
sur Quizet. Je ne l'ai jamais vu. Sa peinture me suffit.
C'est un poète et c'est un peintre. Avant j'avais noté
la grande composition d' Hélé na N uttùzg, laquelle, Merveille de Modestie, cote sa toile 50 francs. Ces grands
nus davidiens vus à travers le prisme d'André Lhote
valent plus, et comment! Puis Valentine Prax qui prend
à Dufresnc mille trucs, Osterlind qui nous ramène aux
temps où triomphait la vision de Cottet et de Dauchez, les sites bretons traités au couteau, non sans
adresse, évidemment. Sail~ 34, la Péruvienne d'Otis Old-

)
1

MARCEL 6ACH: SAINT-CIRQ-LAPOPIE (LOT)

A. LEVEl~LÉ: LES BUVEURS

�MILICH: VUE DE SAINT-PAUL

AU SALON DES IN DÉPENDANTS

l
\
1

r

field pense à des choses dramatiques ; et Picard Ledoux,
avec sa grande lutteuse mauve, s'éloigne de plus en
plus des duretés qui jadis lui furent si chères,. Il a raison
(que je dis). L'immense salle 36 ·contient Je clou, m'a-t-on
dit, du Salon, Pasciu : une immense composition représentant !'Enfant Prodigue
au milieu de ses fastes et de
ses passions. Je voudrais
avoir Je temps de m'habituer.
Je n'y comprends rien, et j'y
vois peu de chose. Des peintres que j'estime m'ont dit
que c'était colossal, que Pascin est un grand dessinateur
et je me suis rappelé, pour
leur donner raison, le mot
fameux de Gauguin : « Savoir dessiner, ce n'est pas
dessiner bien... un peintre
qui n'a jamais su dessiner
mais qui dessine bien, c'est
Renoir. »
lJ ne faudrait pas quitter
cette aile sans avoir vu diverses choses assez savoureuses. Entre autres les Petits Musiciens de Makowslli,
un groupe de gosses munis
de tambours et de trompettes et qui posent devant l' objectif avec un petit air
moule tout à fait expressif.
D'ailleurs ce sont des œuvres de ce genre qu'il
faut voir d'abord au Salon des Indépendants. J'attaquais tout à l'heure les
ABEL

peintres qui laissent tomber les Indépendants aprè&amp; y
avoir vendu leurs premiers tableaux. Je ne m'en dédis pas. Mais ce sont particulièrement les notoires,, les
jeunes de quarante-cinq ou de cinquante ans que je
visais. Pour les autres souffrez que je me contredise.
Au fond, le Salon des ln1 dépendants se compose de
deux éléments : quelques
hommes comme Signac,
Luc-Albert Moreau, Destignères, Diligent, 1gounet de
Villers, etc., qui n'exposent
qu'aux Indépendintset qu'on
ne voit que là ou chez leur
marchand. Puis les peintres
du dimanche, les concierges,
les huissiers, toute la mass-z:
des « rig-olots » ou des poètes qui s'ignorent. L'amas
de leurs toiles forme un bricà-brac comique mais touchant. Leur œuvre - prolem sine matre creatam fille qui n'est issue d'aucune
mère, est de haut ragoût.
Nous y reviendrons en détail. Ceux-là non plus, on ne
les trouve pas ai!lellrs, pas
même chez l~ur marchand,
puisqu'ils n'ont pas de marchand et
moins encore
d'acheteurs. Les Artistes
français les ignorent, FAutomne, c'est trop fort pour
eux. Le Salon d'Hiver estime
qu'ils ne savent pas assez
bien faire encore. Il ne leur
GERBAUD: S"RE

LUC-ALBERT MOREAU: SOLDATS DANS LA TRANCHEE

1

HÉLÈNE PERDRIAT: MES AMIES

A. FAVORY: NATURE MORTE

�LA PE _
I NJURE Al)
.

! /'

SALON DES INDÉPENDANTS

--.,

BARAT·LEVRAUX: NU

1

KVAPJL :

&lt;c

DANS L'ILE n

FRANÇOIS-ALBERT QUELVÉE: LA CHAUDE JOURNEE

EKEEGARDT:

ÉTUDE

�AU SALON DES INDÉPENDANTS

WALTER LE WINO

A LIÈROV : NATURE MORTE

AU SALON DES INDÉPENDANTS

INTÉRIEUR

VALDO BARBEY: NATURE MORTE

R.

ANTRAL: MATERNITE

_,

. ANDAÊ VllLEBEUF: PAYSAGE

JEANNE 6ARADUC: NATURE MORTE

LIAUSU: NU

�FERNAND·TROCHAIN: PAYSAGE DE NEIGE

CLAUDE FLIGHT: PAYSAGE

LE CRAPOUILLOT
Toujours ·en tournant dans ce premier étage vous
rencontrerez d'excellents envois. Celui de Savreux, dont
tout de même on commence à connaître un peu trop le
compotier à grosses côtes ; une suite de dessins et une
tête peinte avec une pâte à la fois somptueuse et_ discrète, un métier déjà sûr, un sentiment plein d'une aimable gravité par Mlle Jeannine de Saint-Cyr. Signac,
enfin, roc irisé qui domine l'océan des Indépendants
avec sa grande Venise, faite de douces étincelles.
(A s11iorr ).

Robert Rsv.
PEINTURE DE MAINSSIEUX

i

r
I
r

j

reste que les Indépendants et ils y viennent de bon
cœur. Quant aux autres, qu'on vient de voir à l' Automne, croyez-vous qu'en deux mois ils aient pu bien sensiblement évoluer? Je me méfierais de transformations
si promptes et si opportunes. Dans les, travées où nous
étions avant ces digressions, parmi lesquelles je me réfugie, voyez un très beau paysage de J ean Marchand. L'art
malsain et charmant d'Hélène Perdriat se donne libre
cours dans &lt;&lt; Nos Amies » et « la Biche au Bois &gt;&gt;, toute
une sensualité fort moderne s'y déguise sous une imagerie désuète. Jean Puy, Quelvée, Ramey, Carlos Reymond animent cette région
du Palais. Dans la salle où
nous avons déjà signal~ Pascin, il faut longuement considérer l'énonne composition
de Casimir R.e ymond, le
Marché, d'une dureté voulue
et qui doit être vue de loin.
Elle a très grande allure ;
dans ses couleurs, dans ses
volumes, elle est agencée en
vue d'un effet décoratif auquel elle parvient puissamment. Sans doute on devine qu'il s'agit là d'un art
né sous les mêmes cieux
que Vallotton. 11 en a I' austérité, mais aussi la certitude. Voici une grande composition, à deux nus, de Suzanne Valadon, qui, d'année
en année, sans qu'elle ait à
bouger, apparaît de plus en
plus classique au sens le plus
beau, le plus durable du
mot. Puis une considérable,
une étonnante toile d'Utrillo : « les Moulins de Montmartre ». L'apport d'Utri!lo
dans le paysage moderne, est
énorme. Qu'on aime ou
qu'on déteste ce peintre il
n'en est pas moins une date
importante dans l'histoire du
paysage. Voici la Baigneuse
de Sabbagh, vaste motif où
BÊCAN: PORT RAI r
alternent des adresses allant

jusqu'à 1a roublardise et de déconcertantes faiblesses que le peintre aurait pu tout au moins dis,simuler.
Dès l'instant qu' il aborde une sorte de réalisme classique, il fallait que son académie fût impeccable ; impeccable à la façon d'une esquisse de Cabanel au besoin, ou
d'un bon él ève de Lefèvre ; c'eût été intelligent comme
, charpente ; mais auprès d'une aussi large aisance de
!facture, d'une mise en page heureuse, apparaît, comme
un bouton, un raccourci maladro,i t et pénible, un effet
de dessin, un « trait )&gt;, comme disent je crois les musiciens,
raté. Or, rien n'oblige M.
Sabbagh à faire des traits.
Il peut exécuter de remarquables toiles sans y piquer
çà et là des acrobaties manquées. D'immenses peintres,
un Delacroix par exemple voyez ses dessins - ont eu
l'humilité de renoncer parfois à tel effet de perspective qu'ils se sentaient mal
en train de donner. Certes.
je ne prétends point conseiller à M. Sabbagh de renoncer à faire de grandes compositions ou des nus ; d'éviter de jouer la difficulté tant
qu'il ne ne sentira pas sa
main très sûre, puisque aussi
bien il choisit un genre et
une manière qui ne supporte
pas la moindre dissonance.
Il n'en est pas de même de
Mme Olga Sacharoft qui
fait des compositions aimablement fantaisistes. C'est
du Marie Laurencin mais
peint en russe. Ce qui chez
Marie Laurencin est charme
et pureté se fait sous le pinceau de Mme Sacharofl inquiétude et violence contenues. li est amusant de voir
la manière de Foujita faire
école et M. Diego de Monteiro s'inspirer du jeune maître japonais pour faire doubleportrait des sympathiques
D'HENRI BÉAAUO
frères Martel, les sculpteurs.

23

inconscience, qui les rend plus grands encore. Tant il
est vrai que l'art le plus vaste se trouve, à condition
qu'on sache l'en extraire, dans le banal et le quotidien
et qu'il ne saurait se mesurer aux ambitions plus ou
moins intempestivement affichées.

A la galerie Barbazanges: Féder.
M. Féder, dont j'ai dit l'an passé le formalisme doctrinaire, s'affranchit mais non sans peine. Certes, sa
palette s'est éclaircie. Mais s'il se libère de ce poncif de
noblesse qui présidait jadis à ses compositions, par contre
son -exécution méthodique et sans variété, plate, Yernie
et sans rappo1is profonds, obéit encore scrupuleusement au dernier canon de la mode, je veux dire le
style 1923-1830.
Louis U:oN-MARTIN.
Médaillons d'enfants, pastels par Mme RenéeGeo Pinget : chez Artès.
Cette artiste a consacré son talent incontç5table de
pastelliste à portraicturer des enfants.
Métier ingrat où le peintre doit lutter sans cesse : contre le modèle pour saisir un peu d'âme sous des traits
mous et instables ; contre les parents, partialement indulgents pour le physique de leur rejeton, possédât-il la
face d'une autruche ou celle d'un idiot professionnel :
contre sa conscience enfin pour lui arracher des conccssion'S à ces sentiments respectables.
Mme Renée-Géo Pinget a surmonté la première de
ces difficultés : Ses gosses sont vivants, expressifs et
modelés avec vigueur.
Une excessive bonté d'âme a laissé l'artiste moins
armée contre sa propre pitié pour des mères sensibles
et fières de leur maternité .
G. IL

(GALERIE BLOT)

PETITES EXPOSITIONS
A la galerie Sambon: Louis et Mathieu Le Nain.
L'exposition des frères Le Nain illustrerait une fois
de plus, s'il en était b-esoin encoreJ la théorie de la sincérité, de la simplicité, partant du dédain des formules
à la mode. S'ils ont du génie, ce n'est qua de conscience ret
de probité car ici l'honnêteté est telle qu'elle s'approche du don le plus haut. Certes, pour ma part, je préfère
les tableaux de Louis plus l'bres, plus slrs, d'une pâte
plus savoureuse, d'une manière que Chardin rappellera
par ]a suite ; mais les deux frères sont excellemment des
peintres et de bon labeur ; tels rouges pleins, tels noirs
profonds, tels blancs nuancés et surtout l'orchestration
général-e l'attestent chez l'un comme chez l'autre.
Que m'importe après cela que Mathieu ne soit pas
sans gaucherie, que ses figures sans grande expression
soient parfois identiques ? L'essentiel est ici l'infini respect de ces artistes pour leur art, leur volonté haute de
se limiter à ce qu'ils savent, de peindre ce qu'ils comprennent et ce qu'ils voient avec une application, avec
une foi, avec presque une humilité, je ne dis pas une

PEINTURE DE FEOEA

�cqo:iu,s

DE DRÉSA POUR UN DECOR DE LA• FLUTE ENCHANTÉE•

ET MUSIQUE
_,_\ l'Opéra
L'Opéra

vient enfin

sentation digne de

œ

de

La Flûte enchantée.

nous donner une repré-

grand cadre comme

de son

rôle de premier théâtre lyrique de France. Nous réclamions des représentations modèles des Classiques, dont
Lully, Rameau, Gluck et Mozart. Nous avons gagné
Rameau, aujourd-'hui c'est Mozart. Nous voyons avec
joie notre programme prendre corps. li import e aujourd'hui d'obtenir que de telles manifeshtions ne viennent
point passer dans notre ciel comme un météore sans lendemain. Cela doit, au contraire, demeurer le fond de
notre Opéra.
Il faut à présent que ces œuvres ne soient plus des
genres de festivals presque inaccessibles, mais qu'elles
restent au répertoire.
On me dit : « Cela est si difficile à chanter qu'il faut
des artistes spéciaux 1 alors ... » « Mai; ces artistes n'appartiennent-ils pas au théâtre ? En ce c,s autant engager
les exœllents que les médiocres ! » - « Si bien ils nous
appartiennent1 mais ils doirent chanter autre chose. » « Ils doivent chanter la musique la meilleure le plus
so11vent, je ne connais pas de meilleure Loi. D'ailleurs,
vo,c, moribonde la légende du classique ne faisant pas
recette.
Le tout c'était d'y apporter le même soin que lorsqu'on
monte une pièce nouvel1e 1 au lieu d·.:: professer comme
c'était notre mode que tout était asse~ bien pour du
classique. C'est justement cc que j'avais toujours dit :

l'événement est venu me donner raison. « La Flûte Enchantée », convenablement donnée, fait salle comble. L'inconvénient de cette réussite, c'est que nous, critiques .
lorsqu'une pièce est bien, a du succès, on nous refuse
d'y aller voir! Ah ! si c'était moche ça changerait!
alors on est heureux que la critique y vienne ! Au fond 1
tiens, c'est une idée ! on devrait toujours dire que c'est
moche!
Mais ma conscience est plus forte malgré tout, et voici
le récit fidèle de ce que j'ai pu voir, quoique installé en
lapin au fond d'une 2° loge.
Tout comme 1' « Anneau de Nibelung » roula sur la
quête et la dispute de l'anneau magique, forgé de l'or
du Rhin, ainsi « La flûte Enchantée » a trait à celles
du tout-puissant cercle solaire (le Zodiaque) dont la possession confère également l'omnipotence.
Le sujet profond de cette pièce, que l'on donnait pour
superficielle, est le thème éternel de la lutte sexu~lle
du principe mâle solaire (l'esprit, la pensée, la raison)
et du principe nocturne lunaire féminin (matière, passion, instinct), contraste qui est à l'origine des antiques
cultes de l'Inde. Nous verrons comment la lumière sera
triomphante_
,
Ce cercle magique, le Roi de la Nuit le détenait jadis.
A sa mort, jugeant qu'une cervelle de femme ne pouvait
en jouir dignement et craignant avec sagesse que sa
femme ne s'en servît pour ses passions et ses intrigues,

LI! CRAPOt:ILI.OT

il le légua à l'austère Zarastro et à son aréopage, société
assez semblable à celle des chevaliers du Saint-Graal de
Parsifal.
La reine dépouillée ne pardonna point cet héritage aux
hommes vénérables et les poursuivit de sa haine et de
s4!S embûches. Pensant y mettre fin, Zarastro s'empara
de sa fille Pamina qu'il détient comme otage.
La vindicative reine envoie le jeune prince Tamino,
amoureux de Pamina, à s1 recherche, avec mission de
l'enlever à ses gardiens et lui remet une flûte magique.
Mais le jeune homme impressionné par la majesté du
Temple et par la noble sérénité des rites et des pensées
auxquelles on y sacrifie, après avoir traversé Je3 terribl~
défenses qui en interdisent l'accès, demande de l_u1même à subir les épreu,,es de l'lnitiationi espérant bien
par là obtenir définitivement s1 b'.en-aimée.
_.
Dans sa clémence éclairée Zarastro y co;1sent et vo1c1
Tamino et son compagnon fidèle Papagcno, homm,.,,oiseau oiseleur, personnage assez semblable à Falstaff
ou Sancho-Pança, parcourant les e;-itrailles de la terre,
trébuchant dans des obscurités opaque5 ; terrifi1s tantôt par des apparitions monstrueuses, tantôt 'par les
éclatements de la foudre et surtout s::&gt;umis à la d!.trc et
implacable loi du silence. Parfois un prêtre vient les
ranimer au moment où ils désespérèrent de revoir jamai,;
la lumière du jour et leur indiquer la nouvelle épreuve
qu'ils doivent encore subir. .
. .
.
.
.
Ils voient enfin leurs angoisses f1mr. Tammo, v1ctoneux
de toutes les épreuves, est récompensé selon ses espérances. Il est admis à l'initiation et reçoit son amante
de la n1ain généreuse de Zarastro, œci en grande solennité
dans le Temple auguste' et sacré de la Sagesse.
Papageno reconnu indigne d'un tel honneur ?cvra S:!
contenter d'une charmante Papagena, elle aussi emplumé·e, cc qui semble d'ailleurs suffire à son bonheur. Quant

25

à la jalouse Reine de la Nuit, qui a tenté en désespoir de
cause d'armer contre Pamina Zarastro d'un bras homicide,
personne n'en parle plus : c: s~ra là _s~n ~hâtim~nt.
,,
Cette pièce &lt;late bien d~ l'cpo;:iu:! ou cta1~~t, en gra_nù ...
faveur Je culte de la Raison et les sOC!elcs secreles
connues sous le n:.&gt;m de Franc-Maçonnerie. On n'en avait
point encore discerné le côté d'ambition matérielle,('.&lt; ;u
posséderas la terre })), mais seule;nent l~ noble cote 1deê.l
qui suscitait le plus brûlant cnthousiasn:ie. Tout, jusq~'au
magique et cabali::;;tiquc cérémonial qui ac_~om?agna1t la
nou\'elle Foi, tout parlait puissamment et. v1doncusement
aux imaginations, ressuscitant ce men·_e1l!e.ux t~mps de
l' Antique Egypte si inconnue alors mais dont on soupçonnait déjà )a formidable énigme. C'était l'époque de
la Révolution française. Oœthe consacra la plus grande
partie de son Wilhelm Meister à ces idées.
J'avais entendu déjà
La Flûte à l'Opéra-Comi~uc
avant la guerre dernière. Privé, si j'ai bonne mémoire,
de tout!.! la partie déclamée, le livret en étai~ parfaiter_nent
incompréhensible; gloire à )'Opéra, malgre U'l « regll!ment &gt;&gt; désuet avec raison bousculé, de l'avoir rétabli dans
son intégrité. En plus d'une compréhension indis1nnsable,
la pièce y gagne une rare noblesse.
.
A l'Opéra-Cornique, jouée d'une manière désinvolte,
elle devenait telle une revue-féerie à la Gaieté-Montparnasse. Toutes les parties sacrées étaient chantées comme
à la blague. Aussi grande a été notre joie de trouver
enfin le sérieux el le respect auxquels un tel chef-d'œuvre
a droit.
Du lever du rideau à sa dernière chute, ce spectacle est
un enchantement.
Faisons-le revivre à notre souvenir, honteux de notre
sèche analyse.
.
.
Tout d'abord un paysage rocailleux : le pnnce :amino
va être dévoré par un serpent-dragon, grand-pere de
l'illustre Fafner de Siegfried, mais est délivré par les
trois fées de la nuit, en costumes noir et argent et
aux lances éblouissantes.
Puis nous sommes à l'Olympe de la Puissanœ des
Ténèbres. Nuit indigo. La Reine de la Nuit sur son trône,
auréolée d'un rai de clair de lune, couronnée d'un firmament où s'épanouit une cascade d'étoiles magiques, chant~
son long discours i sa voix semble une pluie de perles !
et quel style !
La vision s'anéantit soudain résorbée dans le fracas
de la foudre.
Nous pénétrons maintenant chez le terrible Zarastro,
et voyons Pamina prisonnière, ~scla,~es et le~r ch,ef, 1-z:
noir et lascif Monostatos. Pamrna reve de hbcrte. _
Puis le rideau se relève sur les formidables muratll~
du Temple-Fort (si l'on pe~I dire) vu de l'extériwr. Trois
portes de bronze, quelques bleus palmiers ornent le.;
abords du monument.
Le prinœ Tamino approche. Son indécision devant
les trois portes · enfin il se décide et va frapper aux
., 1. &gt;&gt;
portes : celk: de' dro1tc, ccile d~ gauc 1te : « A~nere
à cliaque fois lui répond une
tonnante q1!1 sembl_c
sortir de la porte interdite. Enfin, 11 frappe a la troisième. Oh ! mystère auguste, la porte s'ou\'re lentement,
sans bruit, pendant qu'à l'orchestre

vmx

s'élève le thème
de )'Origine du Monde (le même de celui du Rhin chez

�f

!
1

26

LE CI\Al&gt;OUILLOt

Wagner), 'Ct qu'un prêtre, vêtu de blanc, s'avance et
demande au héros les raisons de sa venue et de sa haine
pour Zarastro. Oh ! ce thème de la haine, wagnérien en
plein, sombre énergie, puissance du Mal ! Tout cc discours
est une des parties culminantes de l'opéra, et par sa
force, sa mansuétude, son élévation touche à la musique
de tous les temps. Moins romantique que du Beethoven,
une telle musique est de même ,·eine que les plus magnifiques efflorescences tonales des discours des Hans Sachs
dans les Maîtres Chanteurs ». Que dire devant le leitmotif préauseur de la Foi, menant au succès et au bonheur, thème qui traverse et soutient toute l'œuvrc.
Scène sublime, hautaine, impérissable, inaccessible presque. Nul ne vit auparavant rien de tel, et, certes, Wagner

s'en souvint !

l
1

1

}

Elle se termine par le ballet des esclaves, rendus de la
férocité sanguinaire à la douce folie, grâce au son du tambourin magique de Papageno (voir Obéron, qui annonce
lui-même Schéhérazade !).
Enfin l'acte se conclut sur le majestueux cortège de
Zarastro et la mansuétude qu'il montre envers Tamino
auquel il enseigne que la Sagesse doit triompher de la
Haine.
Le 2~· acte s'ouvre sur le conseil des sages1 assemblés
en triangle, derrière eux un triangle de pierres obéliscales
et un épais rideau de palmiers s'épanouissant dans un
ciel bleu magnifique. Nous reverrons souvent ce décor.
Nouveau discours de Zarastro : il obtient des prêtres
que, sui\·ant son propre désir, Tamino soit autorisé
à. se soumettre aux épreuves de l'initiation. Solennellement l'assemblée sonne les appels rituels dans les trompes sacrées.
Nous retrou\'ons donc Tamino et son fidèle Papagcno
errant dans des voûtes souterraines. Nuit opaque. Tonnerre. Egarés, ils se heurtent aux ol&gt;sfacles de l'obscurité. Mais deux prêtres apparaissent - leurs flambeaux
éclairent la salle, on aperçoit deux superbes colonnes et annoncent à Papageno qu·une Papagena lui est destinée. Celui-ci est fort satisfait mais préférait encore rester
garçon si de nouvelles tribulations en doi,·ent être encore la rançon.
Cette lois nous voici sur les bords idylliques d'un large
fleuve, sur ses rives boisées on aperçoit un sphinx couché. Lumière matinale. Pamina repose convoitée par Monostatos. A l'instant où il se dispose à poser ses lèvres
sur le doux visage endormi (car tel un gml\"ernement
d'Etat moderne, il a JX'rdu l'occasion en discours), voilà
que l'apparition de la Reine de la Nuit ,•ient le mettre
en fuite. Il surprend néanmoins la com"ersation que
celle-&lt;:i tient à sa fille et découvre que cette femme haineuse veut faire assJssiner son maître. Elle prétend
imposer à Pamina le meurtre de Zarastro, coupable de
posséder légitimement le Cercle Solaire ainsi que la
puissance souveraine qui y est attachée. Zarastro accourt,
confond la femme tra:trcss;:: et pardonne à Pami:ta. Encore un superbe discours chanté orne sa clémenc;::.
De nouveau la salle souterraine à la colonnade. Silence commandé aux 11éophytes. On leur rend flûte et tam.
bourin. Paraît Pamina qui s'étonne et se désole du mutisme de son amant (scène analogue à Orphée).
Quant à Papageno, cette fois, il observe aussi le mutisme, car il a la bouche plein;:! ; il mange, il dévore, car
un repas somptueux sorti du sol lui est miraculeusement
servi.
Mais les trompes sacrées résonnent qui rappellent les
postulants à la lumière du jour.
Jls comparaissent devant l'aréopage de n0u\·cau réuni.
On décide des dernières épreuves à infliger à Tamino

27

LE CRAPOUILLOT

en le reconnaissant victorieux des premières. Quant au
réaliste Papageno, il est disqualifié, attardé en compagnie du vin miraculeux et en proie à l'horreur des
tonnerres, fumées qui n'ont pas tardé à dissiper les illusoires délices.
Puis c'est une forêt primitive, digne de Paul et Virginie ... Voûte de lichens .. . Palmes, cactus. Trois filles
blanc et argent.
3, acte. Paysage volcanique, désolé, lunaire, de la\'e et
de pierre, sous un ciel nocturne. Portes dans le granit. Cavernes d'où deux gardes aux cuirasses sanglantes chantent le solennel avertissement, mélopée sacrée1 rJ1hmée
par les violoncelles comme une marche sacrée.
Tamino impavide résiste à la terreur qui envahit sis
sens. Pamina accourt le rejoindre. Le site sauvage s'illunùne d'une aube rouge. Tamino jouant de la [Jûte magique traverse le site cataclysmique, suivi de la fidèle
Pamina. C'est l'épreu\'e du feu . Puis Pépreuve de l'eau.
Une cascade immense ruisselle sur 1a plaine. Ils traversent
le flot. Triomphe. Zarastro unit les amants. Nuit.
Rivage maritime.
Papageno veut se pendre. Trois filles l'en empêchent.
Paraît Papagena. Duo humoristique.
Les entrailles de la terre. Cavernes. la reine et les
trois dames. Le traître Monostatos. foudre.
Enfin la gloire dans le Saint du Saint. le Temple, séjour
de ]a pure lumière. Un rayon du soleil illumine Zarastro sur son trône, entouré des gardes, prêtres, lévites,
esclaves. Tandis qu'une joie s:1inte annonçant Tannh~user
pétille à l'orchestre.
Rien que cc récit doit faire imt1gincr quelle est la
part de la mise en scène de M. Drésa dans cc succès.
En notre temps où l'on oscille du décor Châtelet,
Mogador, Opéra-Comique au décor cubique ou même
complète111cnt inexistant, M. Drcsa a su trouver un
juste milieu entre l'imitalio11 mesquine d'une nature

d •a_.elle
inimitable et la tenture embêtante qm· prc'ten.x
seule tout figurer. Ses décors sont un _plaisir des_ )_eu.'
lis témoignent d'une variété_, d'une mvcntion. m~puasables I et l'hannonie qu'ils dcgagent tant en cux-mcr:iies
qu'en rapport avec les personnages et les c~s.tumcs ~-~ennent multiplier le charme évocateur. de l_a s~ m~~&lt;~mc.
Oh I joie ineffable ! pou\·oir cnfm dire • ~ 01 1,i ~me
magnÙique une complèfrnunt belle . rcpr&lt;.'sentation.
Louons en' bloc Mme Ritter-Ciampi (Pam,na), Mlle(l;"arguerite Monsy (La Reine de la Nuit), Mlle Da\"(ct -?a)ena) MM. Rambaud (Tamino), Huberty
aras
1qui;tapace (Papageno). Quant à M. fa~crt (Mo~_osta:
tos) il est insuffisant, voix et styl~, quo1q~ ,1 1oue d autre
part d'une façon amusante son role de negre. 1 . cette
j'ai l'été dernier, attrapé M. Reynalùo Ha '".'
_
f . -~ dois dire que je re\'iens sur cette mauvaise m1p:~sf~~ J - placé asscl loin pour pouvoir Jlcntendre. bien.
L'orchestre fut palpitant et vivant sous la m_am d~
son chef. Rythme, sensibilité, inte!h~ence. Peut~etre :es
tenll es de cuivres gagneraient-clics a ctrc prolo~gcesi Pt u
d'ailleurs ou-t
farouchement, plus solen ne11emen.t ., comme
,
tes les parties puissantes gagneraient a plus de lar_geur c
. ,
Luocn MA1~~ILL 1X.
de maieste.

rn,

~:l~-

dir le Thé{ltre du f'rup/e, dans l'inl11dnee~!e ri!
'
· c dresse au sem
'
tueuse maison qui s
- · ' . . U\'rier de la capitale.
à l'entrée même du vaste quartier Dol· . 1 ~ poète déliw
,
. e de 1\\ Julc:,;
c acre, c
L'autre est 1œu\ r
. ~ ·» et &lt;lu « Chant provincial »,
cat des • Roses blanchTc/s. ·t
du \la rais donner aux
.
. lu a\'eC le
zea re
,
'
b"
qm a \OU , • 11
d
'est le Vieux-Colom 1er
Bntxellois un pc &lt;lant e c,e q~
c du Marais pour les Parisiens. [)~1~1-; . l _an~;eam:~u;iun grand immcud'où le nom de s:i~ t_l~fttrde / ectaclc qu'il a complètebll', contenant une s,l e
. p lateau et ses ooulisses
ment trans~orméc, d~tant_ s~:s p r~ffinés, établissant les
des pcrfcct1onnements les p
, . -ant la scène
..
. plus savants rcumss.
·
jeux de lu1111cre 1es .
.
rolonger l'action
1
à la sa~lc par des :s~~~~17reouai~:~ n~~lcrnisé, a\'ec une
dramatique., 5ur c .
~ ,. ·tar de Jacques Copeau .
f rm ce par lm - a 1 ms
t
roupe o
. .
.. d.
·\ces littéraires classiques ou
il n'a voulu 1oue~ q~'.?, es
.rv\ussct du Mérimée, de
modernes : _du l :\~ ic~;istan Bernard', du Edmond Sée ..
l'lbsen, du (Jogo , u
, ente encore pour
Si cette belle entreprise est tro~ ,~e&lt;; un succc·s maté·
·
q u'on puisse a ff .inner qu 'elle a rea 1se
, atttour d'elle tous
rtT
'clic a groupe
riel, o~ peu~ cert.' :terd qsulcttre~ dans une même et chaude
tes anus des a s e c
sympathie.
- t
ar son but et
C t !fort intelligent s'apparenta,1 rop, P•,
.e e
.
.
1 . de M Jacqucs Copeau, pour
ses moyens d'action, ~ cc_ t~ 1 b:c - un directeur qui
que l'animateur du V,eux-1 o ~mu~ ~es questions de bou•
met le souci de l'art_ plus tau q ui . il a voulu hospitatique
ne lui donnat pas son ap~ 1~ trou ' du théâtre
tiser chez lui, pour lqueflgu:s:osnon,ra~,•tre Rc~cions-lc. La
. t
lS C atre C
•
du M arats c nm
I d. 1
Sganarcllc &gt;&gt; de Mosoirée oil nous a~·o1;s app.at~ .1 ~ « Gogol est une des
lière, et &lt;c l'H),i1cncc .
à la fois pour l'u:il
plus rnrieuscs_, ct,cs plu~ p a1 •, a~·~ns depuis longtemps
et pour
l'esprit, a laque let "?au,~ -er· cette compagnie est
, L''d, 1 , uc \'CU rc 1s
assi~tc:
1 ca
l
,.
.
·t un Dullin : même comprécdm ou tendent un Cope.iu c
,
. de le dégager
hension de l'esprit de l'œuvre, me,111efsouo de l'cxpn'mcr'
même recherche in\'cnï ive dans· , •'l. ,:·1çon
un accord. parfait'
_
t 1
,- effort pour rea 1,s"r
'
.
1
mcmc c 1curet .,
,
.
,· bien par la mise
entre le texte et sa prcscntation, aussi
1 . u des
l'i
·e des couleurs e Je
en scène que par
l~turmom M;is si da~s tout ccl~,
•
,
.
1 ., e l'art des cos mes.
mmer s,
.
,.
. , de ses heureux. devanciers,
cette compagmc s inspire
. . rt • Cc qui la caracelle n,cn garde pas moms son ong1~a 1
nne humeur.
térise est une c:.mstantc et commumcahl~ e. ~c se divertir
Elle ~st jo\'ialc. Chacun des a~eu~/ tri~r donne avec
à jouer pour son, pr_opre com1~;~·cu~e tru~lcncc. Cette
un ensemble qu amme une J · ., · t
le montre
. .
. unit Mohere c nous
savourcu~c fa~t:usac raJC
-t d'abord un peu surpris
sous un 1our rnattcndu,. 0~ :~core par l'originalité copar cc burlesque, sou ig~c, c
M Y\·es Alix Mais, à
mique des costumes d~ssincs par ... 1· e ·a la· f··,rcc est
1
qui me m • ' '
coup sllr, cette ·m t crpre't·,lfon
1 . 't, lu « Corn imaginaire »
t
plus près de la robuS e gaie e.'
t
, , dans la
que celle de la rue ~ichclieu ou tout es no) c
.

t.

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LES PREMIÈRES
.
A u Vieux -Col om b 1er.
- Hcpr1'..-,t11 talions du lhhid ~larais de füux,•lles.
tre u..
. . belges - et ils sont nombreu ·~
ceux de nos anus
.
·1 .
T
ou_s
. de l'art français dans ses m~rnt c~- qm ont le sou□
Il
sui\·cnt en ce moment, a

tations les plus no~vt~ :ts, paes·,onné le &lt;l~vcloppement
e&lt;: u n in cre
1
Il
Bruxe es, av . - th''t les très différ.·nte" p:ir eurs
trepnS"'~
ca ra
L' •
d
de eux en
.. .
bl t,les inr Jeu r but. . u 111.:
d ' ct· 11 mais sem a - •
moyens .. a ~o
R~ger Hcaulîcu, un :111tcur pk-in &lt;1~~
a été crcec par
de mettre
. l té· qui. aYan t conçii Je cksscin
··
,
talent et dc \.O on '1 . 1··q11cs fran,~is à la p◊rtt·e du
•
•
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-d 'œuyrc &lt; r,11na 1
f
1
les c 1e s
blic là oil il était sur e e
peuplei alla cherch~r, so::~uccès qui ne fait que grantrouver, et fonda, a\ ec
•h

M

CROQUIS DE DRÉSA

'

grisaille et la convention. M r· e les acteurs du théâtre
Imprévus et cuncux dans o ,er .'
dre dans l' « HY·
du Marais
_sont ré~·élés
pr~~1::~rs russc-s n'a piis
méné.c » de üogol. L~ _tab eau vizor du même Uogol,
la portée '?cial_e du calet~d:s ~ne -inoubliable silhouette.
dont Lugne-Poc a c:1~ 1pc ~ · ~
,
t d'un maniaque
ù· d, I·
Il ·'· ·t ·a d'un cd1bata1re n:calc,tran '
s ag, '
.
d T 'plep·,tte des bor s e ,,
de- 11inaction, d'un~ t·spL'CC f c, .· n . ~ veut "à toute forœ
,
, . nnncuse pro css1onnc 11
,
Neva,
. · •• La pa:ce
... 11
et en action trois "prc. , qu une
•, me· &lt;lind
1
mur a une · Jet
.
l'cul .- l't ....donne 11cu
•-a une suite de sccne~
tcn d an ts nt! 1.:~
_"
• •
a là un tableau haut
d'une ùésop1lantc coca'.Sscnc. 11 y

se

1e

�28

LE CRAPOUILLOT

tt CRAPOU!ttot
en couleurs de l'ancien Saint-Pétersbourg, capitale factice créée par l'arbitraire, m·ec ses fonctionnaires rogues,
ses parvenus, ses militaires avantageux, son esprit m1~squin1 étriqué, « louis-philippard }&gt; éclos entre le corps
de garde et le bureau. Faut-il, comme le veut M. André
Le.\'inson, dont l'intéressante notice présente la pièc•:! au
public, Yoir dans Podkoliessinc 1 le héros de l'histoin2 1
une synthèse de certains caractères de l'âme russe?
Cet homme condamné pa.r son indolence à rester en
marge de la vie, est-il frère di.! ce,; héros qui servaient
de porte-parole à Tolstoï pour exposer SJ fameuse thèse
de la ' non-résistance au mal :; ? C'est bien possible. Ce
qui est certain, c'est que ce personnage ainsi que tous
ceux de la pièce est d'une ineffable drôlerie. Ce cômique violent est ·extériorisé dans toute sa force par les
acteurs ; leur jeu unit un je ne sais quoi de guignolesque à la frappante vérité. Les costumes de M. Scher1

i(

vashédré, exécutés par l'atelier du Marais, sont en
parfaite concordance avec ce mélange d'extravagance
et de réalité. La mise en scène évite le double écueil
d'une excessive simplification et d'une exactitude puérile dans le détail. Elle situe l'action avec quelques accessoires ingénieux. Ce qu'il faut louer surtout en e11e,
c'est la couleur. L'intérieur bourgeois où se passent les
deux derniers actes est tendu d'un rose passé sur lequel
se détache avec \'iolencc un canapé dont la soie, bleu
vif, s'orne de dessins éclatants. Enfin, au premier plan,
la ~ouverture jaune qui recoU\·re un guéridon bourgeois, met une note puissante qui attire l'œil en l'amusant. Tout cela, avèc ces oppositions voulues, est d'un
art où la violence équilibrée est toujours harmonieuse.
Jamais les Russes, mênie là où ils ont triomphé, n'ont
fait mieux.
~
Paul Fuetts.

29

même chose ». Et c'est si bien de la conversation vivante,
naturelle, spontanée, qu'il faut pour en goûter pleinement
la saveur, l'entendre et non la lire. A la lecture, une pièce
de Sacha perd beauco~p : l'attention s'égare à suivre tant

ÉTUDES THÉATRALES

PAR

LOUIS

Da11s lllUll pn:rt•d1·11L arlide s ur lL -B. Lenorn1a11d ,,,;e
trou,e 1111e phra~e qui, de prime abord, nie parais::oait
gt'·11a11lc JJOlJr parler comme je Je Youlais dc1 Sadia Guil.J·).
Ct~llc phra:-c la Yoici : (&lt; JI.-H. Lc11onna11d. c:st le premier
dramaturge de notre t'poquc )&gt;. E,·idemmc11t c'csL un peu
cxcJu_,,;if; surtout lorsqu'on a à par1cr ensuite du fils de
Lucien Guitry. Déct'rnmcnt je ne pouYais offrir à Sad1a la
seconde place, je sais de source sùre quïl est (( un t)·pc dan:lc g1•nrc de Ct\sa.r ll l'L 11uc c'csL par conséquent une place
quïl n',•nyie pas. "ai-. je ne snab aussi comment toumt•r
la &lt;liffirulté; lorsque, me rappclanl a,·oir autrefois étudié
i( le jardin des ral'Ïlll's grci:qucs i,, je fis appel .'l nws connaissance:; ét1mologiqucs pour m'apcrcc\oir qw.• Sacha
11·l•tail pa:; un dramaturge - c'c:sL-à-dire un monsii·ur qui
faiL, qui con:struiL des pièce!; de théàtrc - mais Lien un
auteur dramali1p1e &lt;&lt; de génie &gt;J au sens premier du mol,
c'csl-à-dirc un l'C'rivain possédanl &lt;1 un talent inné, ~ne disposition natureJle &gt;&gt; pour exprimc-r de!i idées sous la forme
dramatique.
La conscience en repos, j'allais donc pom·oir discourir
congrûmcnl sur Sacha 3orsqu'une autre difficulté surgil :
comment allais-je pouYoir me prononcer en plciue connaissance de cause, parlant en toute justice, sur les qualitéti
de la production fanlaotiquc de mon auteur : près cil'
soixante pièces dont ,ingt ù p&lt;'ine ont t~lé publiées cl don 1,
pour ma propre part, je n'a\ais vu jouer qu'une dizaine.
Alors je pris la réwl11tio11 tiui,anlc: agis ,b-à•Yiti ùc Sacha
comme il agiL lui-n1ème "is-à-vis du public cl ùe la vi&lt;.•,
c'c:;t-r1-dirc butiner au hasard dan:,; ij(JII œunc, en allant
~ans ordre, nolanL mes impressions ft ma fanlai~il' et m'arrt'tanl où je trouverais mon plaisir, ain~i que Sal°ha Hl dans
la vie, cl de ne me soucier de l'impression que le mari
d'Yvonnc Printemps aurait de mes opinions qu'autant qu'il
se soucie de celles du public. Car c'est un des traits marquants de l'œuvrc de Sacha qu'elle semble (•erilc bien plu;;
pour le plaisir de l'auteur que pour celui tlu spectaleur :
&lt;( Tant pis si ça ne leur plaît pas, ma pièce est très bien tout
de m~me ... » doiL-il penser après le baisser du rideau. C'est
pourquoi il est fort malaisé de faire a.-u,·re de critique ,i~à-vis de cc Lhéàlre•là, il échappe complètemenl à un jugement analytique quel qu'il ~oil, il plait 011 il ne plaît pas.

CHÉRONNET
Parfoi-; rn&lt;~me l'cm se ~cnl pris, charnu\ malgré uu ecrlain
ag-acCnH'nL de la raison.
t :cci dil, je p&lt;'1l'ie, ayant pris louh.·s mes précautions oratoires, pouvoir rn·avcnturrr sans trop de danger dans cette
œuffc qui va de .\ono à Un Sujet de Homan.
J'aYab bien sougé, pom· faciliter mon parcours, à marquer des points &lt;le rcphc, c'c:-;t-à-&lt;lirc pour me retrou\·er à
c:-:--a)Cr une sorte de da'i.'i('Jllent pat· calt~goric des soixante
pii•c&lt;-•s . .\lais c'était trl'!', délicat, Sacha s'étant hicn gardé de
:ù•n l('nir à des g&lt;'llrC's déterminés, ou de sninc une évolution q11elconr1uc - je You:s dis que C'.'l'st trt•s diUlcilc de
parler Je rauleur de Deburau 1 - ('L j'ai dù abandonner
Ilien , ilt' Illon projet varrc que je sentais que rirn n'était
plus factice que ma clas:-if.ication cl que mes éLiquettcs
étairnt souvent impropres. Jai tout juste pu esquisser quelques ·rngucs sérfos : Les pochades clc jeunesse - le Kwzt,
Jeun Ill, Nono, Chez les ZoaqueD, le Cocu. &lt;Jtti faillit tout
gâter, etc. Les drames professionnels: Le Cornédien, Un Sujet de Honu.1..11. Les images d'Epinal à sujet historique :
Lajontaine, Deburau, lléranger, Pasteur. Les pièces phi~osophiqucs: Mon père a-vait raison, enfin cc genre typique,
cette nouvcnulé dans le th é.lire contemporain : la pièce fanlaisislc: le Veilleur de Nuit, Un becui \lariuge, La prise de
Berg op Zoom,, Je t'aime, etc ... Mais où placer Le /3lanc et
le Aoir, pièce hybride, mélangt• a!"isrz dfron&lt;'l'rtant de vaudeville, de comédie et de drame bourgeois ; Jacqueline,
adaptation excellente d'une nouvelle de Dm·crnois, et Les
Deux Couverts, celle saynète affadie tJUi .semble être le

résultal d'un pari d'être joué ;, la Com(~dic-~·rançaisc, cl
Un Type dans le genre de Napoléon, el lanl d'autres ...

Dans ces genres d'allure pourtanl 5i difffrcnte cl dout
quelques-uns convien nent plus ou moins à son génie, il
n'est cependant pas une pièce qui ne porte incoulcstablemcnL la griffe très personnelle, très reconnaissable de Sacha.
C'est, dans le dialogue, un tour qui ne varie pas, quel
que soiL le genre abordé. Jo ne dis même pas une science du
dialogue, car c'est la conversation jclée ,·ive sur la scène, ù
tel point que chaque pièce à la représentation, ne parait être
qu'un cane,·as sur lequel on frnpro\ÎSè chaque soir. J'ai
connu un vieux monsieur qui avait été voir dix fois
.Je t'aime pour bien s'assurer « qur chafJ.UC fois c'étaiL la

prendre au mieux Ocs adversités que nous réscne la vie, en
pa1·liculicr dans l'union conj ugal e.
Remarquons en passant que Sacha, e:sl-ee en raison de
son àgc {il a trculC'-sepL an:s environ ) ou par un penchauL
assez compréhensible du reste, ne joue jamais les cocus
dans ses pièces, mais uniquement les séd ucteu rs. Quant à
clic, que ce soil Charlotte Lysès ou Y,·onne Printemps, c'c:a;.t
toujours Elle, la femme jeune, jolie, spiri Lnellc, aimée,
dl•siréc cl conqui~e, tout de suite par cc coquin de Sacha,
tcllcmcnl bon garçon, tellement sùr de lui, Lcllemcnl inési:-;.lible dans son amoureuse argL1mentation.
Il y a aussi l'esprit de Sacha : -ce mot réflexe qui part tout
st'LÙ pour ainsi ùire, cette réplique du lac au tac, cette
n'·ponsc c( pour répondre &gt;J mais .si naturelle, si logiq~e 4~'il
semule que l'on aurait été étonné de ne point la YOlr falle.
Ce rapprochcruenl inattendu d'idées absolument contrairc:-ct aus~i cc besoin de dèconrcrtcr, 1c d'épaler &gt;&gt; par ses trouYaillcs impn~vucs (un vl:fitahlc directeur ile théâtre jouant
le rôle d'un directeur de théâtre - un acte entier joué sur
le l&lt; plateau &gt;l dans l'al.i:;cncc complète de &lt;léco1· - la rep1-é-

). a tout à la fois de la con,cntion et un mépris des &lt;'onvcntions théâtrales, une grande "ibcrlé prise envers Res
règles établies cl un tel mage cynique, ingénu, des ficeJlcs
et des trucs les plus périmés, que ces trois ou quatre actes
remplis d'artifices prennent des allures naturelles et normales : ~c vrai n'étant pas toujours vraisemblable, il nous faut
bien admettre que le !au:\. paraîl parfois fort vraisemblable.
Mai ii alors, direz-vous, celu doit toujours être la même
c:hose, toujours ce même néant d'action, celle même tournure d'esprit, et cc même dialogue, voilà qui doit être bien
monotone à la fin! Pardon, répondrai-je, la vie e:;t-ellc
monolonc parce qu'il ne s'y passe pas •toujours qudlquc
t·ho,•&lt;.·? ::\011. Eh bien! Sacha a fait de sa yje plus de cent
af'tc::; divcr:,,, ,oilà touL! Et ccmrne Sacha a -conçu et réal i:-;.é .-.on cxi~lenre de façon a:-"&lt;'Z agréable je crois, pourq 11oi voudriez-,ous que sa repn~~cntalion au théâtre nou.:.
produisît un effet contrain.•? Quand Sacha sera père,
croyez bien que cela nous ,,audra encore quelques actes
charmants.
lnconlc:;luLlcmcnL Sacha Guitry a donc apporté quel-

�28

LE CRAPOUILLOT

Lt CIIAPOUILLot
en couleurs de l'ancien Saint-Pétersbourg, capitale factice créée par l'arbitraire, avec ses fonctionnaires rogues,
ses parvenus 1 ses militaires avantageux, son esprit mesquin, étriqué, « louis-philippard )} éclos entre le corps
de garde et Je bureau. Faut-il, comme le veut M. André
Le\'inson dont ,·n ,

nai!-sance de cause, parlant en toute justice, sur les qualitl~S
de la production fanLasLiquc de mon auteur : près de
goix.anlc pièces dont, ingt it peine ont étL• publiées et dont,
pour ma propre pa1•l, je n'ayais vu jourr qu'une dizaine.
Alors je pris la n.'.•.!-ulution :::;ui,ante : agis , •is-,\-\i:::; de Sacha
comme il agit lui-même \Ü,-à-vis du public et de la ,·iC',
c·esl-~t-dire lmli □ et· au hasard da11s son Cl'U\l'l', en allant
sans ordre, notant mes impressions ~1 ma fantaisie L'l m'arrèlanl où je trou,·crais mon plai)-.ir, ainsi que Sacha va dans
la vie, cl de ne me soucier de lïmpression que le mari
d'ïvonne Printemps aurait de mes opinions qu'autant qu'il
se soucie de celles du public. Car c'est un des traits marquants de l'œuvrc de Sacha qu'elle semble frrite bien plus
pour le plai~ir de l'auteur que pour celui &lt;lu spectateur:
cc Tant pis si ça ne leur plaît pas, ma pièce est très bien Lout
de même ... 1&gt; doit-il penser après le baisser du rideau. C'e::;t
pourquoi il est fort malaisé de faire œune de critique ,isà-,is de ce Lhéàtrc-là, il échappe complètement à un jugemcn l analytique tp1cl qu'il suit, il plait 011 il ne plaîl pas.

vashédré, exécutés par l'atelier du Marais, sont en
parfaite concordance avec ce mélange d'extravagance
et de réalité. La mise en scène évite le double écueil
d'une excessive simplification et d'une exactitude puérile dans le détail. Elle situe
,. l'action avec quelques acces-

taisislc : le Veilleur de Nuit, Un brau. Alariaae, La prise de
Berg op Zoom., Je t'aime, etc ... Mais où plac&lt;'r Le Blanc et
Ir Noir, pièce hybride, mélanµ-(• ai:;scz décont'crtant de vaudcüllc, de comédie cl de drame bourg-coi~; Jacqueline,
adaptation excellente d'une nou,ellc de Duvernois, et Les
Deux Couverts, cette saynl'le arfadic qui semble être le
résultat d'un pari d'èlre joué à Ja Comédie-Française, cl
Un Type dans le aenre de Napofl!on, cl tant d'autres ...
Dans ces genres d'allure pourlant si différcnle cl doul
quelques-uns conviennent plus ou moins à son génie, il
n'est cependant pas une pièce qui ne porte incoutestablc1nent la griffe très personnelle, très reconnaissable de Sacha.
C'est, dans le dialogue, un tour qui ne varie pas, quel
que soit le genre abordé. Je ne dis mème pas une science du
dialogue, car c'est la conversation jetée vive sur Ja scène, i1
tel point que chaque pièce à la rcpn~scntalion, ne paraît être
qu'un canevas sur lequel on improvise chaque soir. J'ai
connu un vieux monsieur qui avait i·Lé voir di.x fois
.Te t'aime pour Lien s'assurer cc que charpu• foiR c'était la

même chose ii. Et c'est si bien de la conversation vivante,
naturelle, spontanée, qu'il faut pour en goûter pleinement
la saveur, l'entendre el non la lire. A la lecture, une pièce
de Sacha perd beaucoup : l'attention s'égare à suivre tant
de nuances rapides, d'hésitations, de répartiC's multiples et
&lt;loit renoncer à embrasser l'cnscrnhlc &lt;les torn; el des expressions. Mais cc ton, ces arrêts, ces ioterjc-ctions insignifiantes
l'll apparence, ces reprises, ces silences, ces répliques, cc
n'est pas de la conversation quelcom1ue, impersonnelle,
c'est la propre façon de s'exprimer ùc SuC'ha cl pas une
autre; ,t'est ainsi que Sacha parle, chez lui à son ,·alet &lt;le
chambre, et dans l'autobus au rcccycur. Et c'est pourquoi il
faut que Sucha joue ses pièces doul il est l'animateul'. Sur
une scène il est le chef d'orchestre battant la mesure pour
ainsi dire et donnant le ton à chacun de ses interprètes cl
)-.on propre rôle surtout, joué par un autre acteur que luimèmc, dcyicnt fade cl sans relief. Il est impossible à un
adeur qui a l'liaLiLude de &lt;c dire 11 du dialogue fabriqué de
parler c-omme Sacha et r'cst pourquoi aus!-Î les pièces qu'il
11'écrit pas pour lui sont les moins bonnes.
Ici cnrorc j't'prourn une grosse ùifficulLC, ne sachant
t'(1mmenl exprimer déltcalcmcnt ma pcnsl•t·, n'osanl pa.s
dire de l'auteur du l\.wlz qu'il ne&lt;( joue n pas, qu'il est uniquement lui-même en scène cl est un &lt;( comédien n en YHlc,
qu'il n'y a pas de solution de continuité entre Saeha arteur
l'i Sacha citoyen, que c'est le même homme qui nous appan,it si naturel à l'optique de ln rampe el un peu te m '.:t-i-tu
, 11 11 Jans sa vie privée, toutes ces formules déformanl ma
pensée par cc qu'elles ont d'un peu irré"ércncieux. Hcureu.:wmcnt un article de M. Hégis Gignoux "·ie11l de rnc tomber
pro·vü.lcntie1lemen-t sous les )·eux et je me pennets d'emprunter à mon honorable confrèœ L'Cllc phra~c qui &lt;lil Uico
adroilcmcnl cc que je pt•11:;ais, cl ayec beaucoup de tact, et
1nèmc offre t'ava.11tagc, étant mise au passé défini, de c.:on~tilncr une fort helle l;pitaplH': c( Son thétltrc est sa ,·ic et
!'la vie est 1'iOn théùtrc ! )J C'est tout Sac lia en onze mots ...
Mais, ainsi qu ïl ,~r-rit ses pièces dans le ton où il s'exprime cuut·ammcnt, l'auleur de Je l'aime prête à ses perso1111:1gcs ~a propre mcnlalité et sa façon personnelle plci1ll'
d'une oplimislc philosophie de concevoir la ,ic. Sacha est
uu amorali:&gt;tc en action . Pour lui, la vie n'est qu'une pcrpéluclJc règ le de trois dont il a extrait toutes les comùinaisons
p11ssiblcs, !-Î j'o,:e m'exprimer ainsi, cl l'on puurrail tirer de
!.-;&lt;&gt;Il œuvre :
1 ° Un manuel ùu parfait amant ou de l'art de séduire les
f1..•mmes des autres sans dangcL· avec la manière de réussir à
chaque fois ;
2° lU 111a11ud du parfait Sganal'Clle ou &lt;le la façon de
prendre au mieux Res a&lt;lvcrsitl-s que nous réserve la vie, en
particulier dans l'union conjugale.
Remarquons en passant que Sacha, est-cc en raison dC'
son âge (il a lrcntc•s&lt;'pt ans enYiron) ou par un penchant
a--sez compréhensible du reste, ne joue jamais les cocus
dans ses pièces, mais uniquement les 1:Séducleurs. Quant il
elle, que ce soit Charlotte Lysès ou Yvonne Printemps, c'est
toujours Elle, la femme jeune, jolie, spirituelle, aimée,
d1'siréo cl conquise, tout de suite par cc coquin de Sacha,
tellement bon garçon, tellement sùt· de lui, tellement irrésiRtiblc dans son amoureuse argumentation.
11 y a aussi l'esprit de Sàcha : ce mot réilexe qui parl tout
s1·ul pour ainsi ùirc, celle réplique du tac au tac, cette
rh.&gt;0n:sc c&lt; pour répondre» mais si nalurcllc, si logi&lt;1ue tiu'il
sl'rnl&gt;lc que l'on aurait élé étonné de ne poiHL la Yoir faite-.
Cc rapprol'hcmcnt inattendu d'idC'es ab'.'IOLument contraire:el aussi cc bc:'ioin de déconrrrlcr, (( d'épater 1) par ses trou,aillc:S impn'•ntcs (un -..-t'fitahle directeur &lt;le théâtre jouant
k rôle d'un direçteur de théâtre - un acle entier joué sur
le tt plaleau &gt;J dans l'absence com piète de décor - la rnpré-

1911
J:;.enlation d'une pautomime ,1ux. Funamlmlrs, la scène représentant la sall1..· pkinc de spectateurs du petit théàtre du

Boulc,arll du Crime - une pièce c-n pro5e dont un acte- est
en ,cr:;, de., etc ... ).
\&lt;• ,oila-t-il pa:s les traits c:,scntiels d'un c:-prit. que les
cr·ititJUCs le::. plu:i avisés ont qualifi{; d'indl'fini,.;-:.ablc?
Enfin il ) a &lt;c la manièrn 11 &lt;le Sacha, 1111 peu ,eule parfois, mais p:IL'inc de ·n'rvc, de dé,:;imullure et d'un laisser
aller qui sait toujours s'arn~ler :'1 1cmps, et au~si ùc rc-lâchernent el d'in~ouei &lt;le la forrnc cl &lt;lu fond : ne l'a-l•il
pas dil lui-même dans ce mol de la fin ,de Je t'aime qui
pourrail s'appliquer à toutes :--c.;; pièC'c-s sans exception :
... Il Ianl que ]a critique pui~.'-C dire : « cc n'e.st pas une
pièee ... li ne se pa.~se rien. J&gt; Dans une pièce de Sacha il
y a toul à la fois de la con,enlion et un mépris des f"Onvcntions théâtrales, une grande ili!Jcrté prise envers les
règles établies el un lei usage cynique, ingénu, des ficelles
cl des trucs les plus périmés, que ces trois ou quatre actes
remplis d'artifices prennent &lt;les allures naturelles et normales : lie ,rai n'étant pas toujours vraisemblable, il nous faut
bien admettre que Je faux piirnît padob fort vraisemblable.
~lais alors, direz-vous, cela doit toujours être la même
chogc, toujours cc même néant d'action, cette même tournure d'cgprit, et cc même dialogue, ,-oilà qui doit être bien
monotone à la fin! Pardon, répondrai-je, la vie est-elle
monotone parce qu'il ne s'y pas:;e pas toujours quelque
dw.~e? :\on. Eh bien! Saclrn a fait de sa vie plus de cent
actt'" di,crs, ,oilà toull Et c·c...nune Sacha a &lt;'onçu et réalisé son ex.i:,tcnc-c de façon as.~rz agréable je crois, pourquoi -..-ou&lt;lriez-,ou::; que sa reprl':--cnlalion au théâtre nous
produisîl un effet contraire? Quand Sacha sera père,
cro)·ez bien que cela nous vaudra encore quelques actes
charmants.
lncoulcstaLlcmenl Sacha Guitry a donc apporté quel-

�LE CRAPOUILLOT

30

\

que chose &lt;le neuf dans la pro&lt;luction théâtrale -contemporaine. C'est cette impression de sincérité, de frakheur, de
vie que ne vient jamais alourdir uuc thèse ab:)1.1·use, celte
vi:s comicu Liriéc des cffrts les plus simpllcs ou ·les plus naturel:,, un rajcunis::cmcnt enfin ùa1h la l'OIH'l'plion de l'art
dramatique. Et Ioules ces qualités 11ous les retrouvons surtout dans une série que j'ai appeJt"·c, assez improprement
d'ailleurs mais ne pouvant mü·ux f.airc : les pièco:s fantaisistes. C'est dans ct'5 piùccs-là qu'il faut chercher· ile ·v éritable génie &lt;le Sacha l'L c'est parmi clJcs que soHt les chcfs&lt;l'œun·e de l'auteur &lt;.le Biranger.
Que le -commi'Ssairc Je poliœ llcrio poursui,c ùc ses
assiduités, dans Lu. Prise de Berg op Zvom., Paulette Vannaire dont le mari est un maniattue du découpage en bois;
que le peintre Jean de\ ienne dès le premier acte du reilleur
de i\uit l'amant de &lt;'rllc clame qu'rnlrelicnl un vieux men1brc de l'Jnslitut, el cela anc le conscutcmcut rassuré &lt;le
c&lt; Monsieur ll; que Je Duc de Varencay qui a des principes
finis5e au troisième acte d'Un beau i;uu·iage par épouser
Simone; que Dcbu•rau se meurn d'amour pour Marie Duplessis; que Georges, durant les cinq actes de Je t'aime, se
conlento rt.out simplement d'aimer Denise : qu'importe?
C'est toujours le couple éternel, c'est toujours Lui amoureux d'Elie, cl c'c~t toujours le mèmc charme que nous
éprou,ons &lt;lovant celle mème stratégie_ amoureuse, souriante, légère, gaie, devant cette ironie où cependant lransperce parfois juste assez d'amertume, de sccptî-cisme cl de
désabusement pour nous rappeler que tout n'est pas toujours drôle dans l'amour et daJ1s la vie.
C'est pourquoi j'aime mieux :-iacha G11ilr~ quand il c::;L
Sacha tout naturellement que lor:;11u'il est aulcur dramatique el quand il se moque de la philosophie que lorsqu'il
philosophe. m y a de la prétention el du boursouflage da11s
Mon Pèl'e avait r"ai:sc.m, Pasteur· est ilien t( chromo &gt;&gt; populaire et conçu dans une Io1n1e un peu trop 1nélodramalique,
et j'y ,sais certaines répliques - comme dans Mon Père avait
raison d'ailleurs - c1ue n'aurait pas désavouées d'Ennery, (,"t.
Le Blanc et le Noir m'a laissé bien rèveur ...
Cert.aines gens me font. bien rire qui réclament de Sacha un chef-d'œuvre définitif (au fond que I)eut bien être
un chef-&lt;l'œuvrc définitif?). Ce chcf-d'œuvrc-là, Sacha ne
nous le donnera jamais -car il ne nous le doit pas; le chcfd'œuvre de Sacha c'est au contraire cet ensemble d'essais 1
de sketchs où il a su adapter à la scène la vie ,courante,
joyeuse ou mëlancolique, d'une faç.on bien plus récl1e, bien
plus émouvante parfois mêrne, bien pllus 1c vivante n il
coup sûr que lanl d'autres qui R&lt;'- sont en vain efforcés
d'atteindre .le même but dans des pièces compliquées et
sans attrait. Cette représentaLion anecdotique de la vlie
mulliple, voilà Ja vraie forme du génie de Sacha Guitry.
Et étonnons-nous plutôt que celle source ,qui semble inépuisable no -se soit pas encore tarie, el que celte merveil•
lcuse facili té, cc rtaJcnt inné, spontané, ce &lt;( génie JJ n'ait
pas été gâté plus &lt;J.UC cela par les félicitations et les louanges de toutes sortes dont on J'a accablé et aussi par ces comparaisons ,5augrenuc-s quïl a eu ù suppoMcr avec d'autre~
génies comme ceux des auteurs de l'Avare cl d'Jlamlet. Le
seul point commun de Guitry avec Molière et Shakespeare
c'est seulement que, comme eux, i! interprète ses propres
œuvres (à cc compte-là, M. Louis Verneuil pourrait bien
être un Shakespeare au petit pied). mais je sui-s sûr que
l'ambition de Sacha Guitry u'cst pa-s -d 'ètrc comparé à qui
que cc soit mais bien plutôt que son nom sei-ve à son tour
plus tard à la postérité de terme de comparaison. Qui pourrail l'en blâmer?
Louis CnERO:""i\ET.
1

UNE SCÈNE DE

11

Abonnez-vous

VANINA•

a

sans
BELLE REVUE

PLUS

DU

MONDE

LE THÉATRE

.

ET COMŒDIA ILLUSTRE

LE CI N É.M A
Vanina, film allemand .
« Vantna » a été réalisé d'après Stendhal, dit l'affiche. L'aventure, simple, qui oppose l'amour de .deux

Si vous êtes des mille nouveaux abonnés, vous recevrez, g ratuite ment, tous les
numéros parus depuis le premier Janvier 1923 .
Une année complète de Comœdia Illustré d'avant-guerre ( Prime valable
se ul ement pour la France et les Colo nies et contre l'envoi de 3 francs pour frais de
port et de manutentio n),
A partir du premier mars , le Théâtre publiera , chaque mois ,

UNE

jeunes gens - Vanina, fille du gouverneur, et le Jeun·.!
chef des conjurés - à l'implacable et féroce vo lonté
du gouverneur, se déroule dans une ville qu'on n'a pas
jugé nécessaire de situer avec précision. Dans l'espace
et à une époque non plus rigoureusement fixée dan.&gt;
le temps. C'est bien ainsi. Il n'y a pas dans tout le film
une seule prise de vue qui n'ait été faite dans le studio
et les décors, remarquablement réalisés (certaines ma~
quettes sont insuffisantes, mais le princip:! ~3t ex_cefümt)
ajoutent à l'expression puissante de certaines image~.
Excellence du laboratoire, magie des lumières dont il
s'agit seulement de découvrir les formules et de pénétrer les secrets pour atteindre à la plus haute perfection cinégraphique !
,
.
.
AU point de vue de son developpement le ftlm contient
des longueurs, surtout au début. Le rythme y est souvent incertain. Mais la représentation est remarquable.
Le réalisateur joue fort bien du blanc et du noir sur des
plans et manie les lumières av~c une vi~osité. s?uvent
juste. Je note les effets a_dm_irables_ qu'il a tires des
voiles et de la robe de l'heroine (scenes de la to,letk,
du gouverneur et de sa fille, de la prison) ; je note encore la simple valeur des gris dans quoi s'opposent les
caractères exprimés supérieurement et, d'un coup, par h
silhouette des perso'!nages. Une recherche d_e sty)isation évidente ajoute a la force de l'action (scene ou le
gouverneur, appuyé sur des béquilles, reste seul dans
une grande salle, attendant la décision des jeunes _gens).
Les images de l'ins~rrechon dans les rues, sont megales,

Les tableaux de la dernière partie, grâce au jeu plusieurs fois admirable de l'artiste qui a composé le rôle
difficile du gouverneur, atteignent à _une véri_table puissance. je songe surtout à cette scenc terrible ou la
fille jette à terre son père infirme, celle où le ye11lard
retrouve ses béquilles et son implacable cruaute et la
dernière d'une beauté sauvage.
.
Après (&lt; Le Cabinet du Docteur Caligari », « les Tro1~
Lumières » « Le Rail ))1 « Nosfératu », « La Terre qw
flambe » «' La Femme du Pharaon », voilà un film qui
nous re~seigne singulièrement sur les recherches cinégraphiques en Allemagne, et nous prouve, non seulement
une volonté d'effort, mais une force d'expression person•
nelle originale qui n'a que faire des niaiseries sentimentales' et cherch~ moins le développement d'une actior:i en
soi que son interprétation émouvante par la plastique
animée.

Léon Mouss1NAC.

COMPLÈTE

Cette collection sera ina ugurée par

Mademoiselle BOURRAT
Pièce ·en

Le

quatre

actes

France et Colon ies :

retourner

1.5,

ANET

Claude

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5 5 francs. -

-u.:n.

.A:n. :

Étranger

!'Administrateur du T HÉATRE

M.

à

M.

70 francs.

D'A BONNEMENT

BULLETIN
à

de

plus gros succès de la Saison

.A.bo:n.riexn e :n.te

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et COMŒDIA

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que chose &lt;le neuf dans la pro&lt;luction théâtrale -contemporaine. C'est cette impression de sincérité, de frakheur, de
vie que ne vient jamais alourdir uuc thèse ab:)1.1·use, celte
vi:s comicu Liriéc des cffrts les plus simpllcs ou ·les plus naturel:,, un rajcunis::cmcnt enfin ùa1h la l'OIH'l'plion de l'art
dramatique. Et Ioules ces qualités 11ous les retrouvons surtout dans une série que j'ai appeJt"·c, assez improprement
d'ailleurs mais ne pouvant mü·ux f.airc : les pièco:s fantaisistes. C'est dans ct'5 piùccs-là qu'il faut chercher· ile ·v éritable génie &lt;le Sacha l'L c'est parmi clJcs que soHt les chcfs&lt;l'œun·e de l'auteur &lt;.le Biranger.
Que le -commi'Ssairc Je poliœ llcrio poursui,c ùc ses
assiduités, dans Lu. Prise de Berg op Zvom., Paulette Vannaire dont le mari est un maniattue du découpage en bois;
que le peintre Jean de\ ienne dès le premier acte du reilleur
de i\uit l'amant de &lt;'rllc clame qu'rnlrelicnl un vieux men1brc de l'Jnslitut, el cela anc le conscutcmcut rassuré &lt;le
c&lt; Monsieur ll; que Je Duc de Varencay qui a des principes
finis5e au troisième acte d'Un beau i;uu·iage par épouser
Simone; que Dcbu•rau se meurn d'amour pour Marie Duplessis; que Georges, durant les cinq actes de Je t'aime, se
conlento rt.out simplement d'aimer Denise : qu'importe?
C'est toujours le couple éternel, c'est toujours Lui amoureux d'Elie, cl c'c~t toujours le mèmc charme que nous
éprou,ons &lt;lovant celle mème stratégie_ amoureuse, souriante, légère, gaie, devant cette ironie où cependant lransperce parfois juste assez d'amertume, de sccptî-cisme cl de
désabusement pour nous rappeler que tout n'est pas toujours drôle dans l'amour et daJ1s la vie.
C'est pourquoi j'aime mieux :-iacha G11ilr~ quand il c::;L
Sacha tout naturellement que lor:;11u'il est aulcur dramatique el quand il se moque de la philosophie que lorsqu'il
philosophe. m y a de la prétention el du boursouflage da11s
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et j'y ,sais certaines répliques - comme dans Mon Père avait
raison d'ailleurs - c1ue n'aurait pas désavouées d'Ennery, (,"t.
Le Blanc et le Noir m'a laissé bien rèveur ...
Cert.aines gens me font. bien rire qui réclament de Sacha un chef-d'œuvre définitif (au fond que I)eut bien être
un chef-&lt;l'œuvrc définitif?). Ce chcf-d'œuvrc-là, Sacha ne
nous le donnera jamais -car il ne nous le doit pas; le chcfd'œuvre de Sacha c'est au contraire cet ensemble d'essais 1
de sketchs où il a su adapter à la scène la vie ,courante,
joyeuse ou mëlancolique, d'une faç.on bien plus récl1e, bien
plus émouvante parfois mêrne, bien pllus 1c vivante n il
coup sûr que lanl d'autres qui R&lt;'- sont en vain efforcés
d'atteindre .le même but dans des pièces compliquées et
sans attrait. Cette représentaLion anecdotique de la vlie
mulliple, voilà Ja vraie forme du génie de Sacha Guitry.
Et étonnons-nous plutôt que celle source ,qui semble inépuisable no -se soit pas encore tarie, el que celte merveil•
lcuse facili té, cc rtaJcnt inné, spontané, ce &lt;( génie JJ n'ait
pas été gâté plus &lt;J.UC cela par les félicitations et les louanges de toutes sortes dont on J'a accablé et aussi par ces comparaisons ,5augrenuc-s quïl a eu ù suppoMcr avec d'autre~
génies comme ceux des auteurs de l'Avare cl d'Jlamlet. Le
seul point commun de Guitry avec Molière et Shakespeare
c'est seulement que, comme eux, i! interprète ses propres
œuvres (à cc compte-là, M. Louis Verneuil pourrait bien
être un Shakespeare au petit pied). mais je sui-s sûr que
l'ambition de Sacha Guitry u'cst pa-s -d 'ètrc comparé à qui
que cc soit mais bien plutôt que son nom sei-ve à son tour
plus tard à la postérité de terme de comparaison. Qui pourrail l'en blâmer?
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du gouverneur, se déroule dans une ville qu'on n'a pas
jugé nécessaire de situer avec précision. Dans l'espace
et à une époque non plus rigoureusement fixée dan.&gt;
le temps. C'est bien ainsi. Il n'y a pas dans tout le film
une seule prise de vue qui n'ait été faite dans le studio
et les décors, remarquablement réalisés (certaines ma~
quettes sont insuffisantes, mais le princip:! ~3t ex_cefümt)
ajoutent à l'expression puissante de certaines image~.
Excellence du laboratoire, magie des lumières dont il
s'agit seulement de découvrir les formules et de pénétrer les secrets pour atteindre à la plus haute perfection cinégraphique !
,
.
.
AU point de vue de son developpement le ftlm contient
des longueurs, surtout au début. Le rythme y est souvent incertain. Mais la représentation est remarquable.
Le réalisateur joue fort bien du blanc et du noir sur des
plans et manie les lumières av~c une vi~osité. s?uvent
juste. Je note les effets a_dm_irables_ qu'il a tires des
voiles et de la robe de l'heroine (scenes de la to,letk,
du gouverneur et de sa fille, de la prison) ; je note encore la simple valeur des gris dans quoi s'opposent les
caractères exprimés supérieurement et, d'un coup, par h
silhouette des perso'!nages. Une recherche d_e sty)isation évidente ajoute a la force de l'action (scene ou le
gouverneur, appuyé sur des béquilles, reste seul dans
une grande salle, attendant la décision des jeunes _gens).
Les images de l'ins~rrechon dans les rues, sont megales,

Les tableaux de la dernière partie, grâce au jeu plusieurs fois admirable de l'artiste qui a composé le rôle
difficile du gouverneur, atteignent à _une véri_table puissance. je songe surtout à cette scenc terrible ou la
fille jette à terre son père infirme, celle où le ye11lard
retrouve ses béquilles et son implacable cruaute et la
dernière d'une beauté sauvage.
.
Après (&lt; Le Cabinet du Docteur Caligari », « les Tro1~
Lumières » « Le Rail ))1 « Nosfératu », « La Terre qw
flambe » «' La Femme du Pharaon », voilà un film qui
nous re~seigne singulièrement sur les recherches cinégraphiques en Allemagne, et nous prouve, non seulement
une volonté d'effort, mais une force d'expression person•
nelle originale qui n'a que faire des niaiseries sentimentales' et cherch~ moins le développement d'une actior:i en
soi que son interprétation émouvante par la plastique
animée.

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Ces faits, d'no paasionnant intérêt dramatique, l'auteur lts a
très adroitemeot rêliés par une rapide et spirituelle chronologie
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                  <text>Le Crapouillot es una revista satírica francesa fundada en agosto de 1915 y desaparecida en 2017. Inicialmente fue un periódico en las trincheras lanzadas por Jean Galtier-Boissière, quien lo dirigió hasta 1965, convirtiéndose a su vez en una mensualidad artística y literaria, luego en una publicación bimestral política y satírica, con pretensión escandalosa y controvertida. Después de una interrupción en octubre de 1996, nació una nueva serie en mayo de 2016 para finalizar en febrero de 2017.</text>
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              <text>Febrero</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1752329&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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                <text>Le Crapouillot, Arts, Lettres, Spectacles, 1923, No Special Sur, Febrero</text>
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                <text>Le Crapouillot es una revista satírica francesa fundada en agosto de 1915 y desaparecida en 2017. Inicialmente fue un periódico en las trincheras lanzadas por Jean Galtier-Boissière, quien lo dirigió hasta 1965, convirtiéndose a su vez en una mensualidad artística y literaria, luego en una publicación bimestral política y satírica, con pretensión escandalosa y controvertida. Después de una interrupción en octubre de 1996, nació una nueva serie en mayo de 2016 para finalizar en febrero de 2017.</text>
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                <text>Moussinac, Léon, 1890-1964, Colaborador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>3, place cle la

Sork■a~

Puu

Le 1er Octobre l9ll

Le Numéro : 1 fr -50. Étranger : 2 fr.

•

ARTS, LETTRES, SPECTACLES

Un reportage: L'homme aux gants, par HENRI BltRAUD. - Un conte de JEAN GALTIER-BOISSI:E:RE : « La montre
et le poulet». - Un poème de JULES SU?ERVIEILLE. - Chroniques: LES Lt. TI kES : A propos de« la Maison
de Claudine ». par ALEXANDRE ARNOUX. - Ju de massacre : « Un roman audaclewr », p:u JEAN BERNIER. Les livres, par GUS BOFA, DOMINIQUE BRAGA et J. LETACONNOUX.- Conséquences Inattendues: En marge
des théories d'Einstein, par JEAN DESTIDEUX. - LE&amp; ARTS: A quoi sert un t~blnu? par JEAN-GABRIEL
LEMOINE.-JauJmes, par LOUIS LÉON-MARTIN. - LE l H EATRE : « Le Théâtre des Aris », pa'r LJi:ON MOUSSINAC. - Les premières, par PAUL FUCHS. - LA MUSIQUE , AcacHmle nationale de musique, par LUCIEN
MAINSSIEUX. - CHROMIQUE CIN EMATOGRAPHIQlJE: Une rantalslede RENÉ KERDYK. - LA VIE
FINANCIERE : par JEAN AtJBRY. - L'Oiflcede livres.
----~,,,,- 111'1-M!'lll-'l!,,,.,.,MTT;r_"(}T :
n ij s â 1 JiO et 3 fr.). France: 40 fr. Jî:tra~ger: 60 fr.

/

��LE CHAPOUlLLOT

UN REPORTAGE

L'HOMME AUX

GANTS

(1)

PAR HENRI BÉRAUD
Un homm~ en proie au démon de la curiosité, c'est
Saint-Vincent-sur-Jard. On l'atteint par une route bordée
M. Elie-Joseph Bois, rédacteur en chef du « Petit Paride vieilles haies, derrière lesquelles, de loin en loin.,
sien », le plus grand curieux in the world. Mais c'est
~n arbre noir et chevelu se lève comme un chouan, pour
un curieux de seconde main. Ce recordman veut tout
mspecter l'horizon.
\
voir et tout entendre, jusqu'au fond de l'univers, sans
A Saint-Vincent on me dit :
quitter la passerelle d'où il dirige le dreadnought jour- Il n'habite pas le pays. Sa maison est au bord de
nalistique de la rue d'Enghien. C'est pourquoi il donne
la mer. Tenez, là-bas... Mais il y a un chemin d'orprocuration de ses yeux et de ses oreilles à maints agiles
nières, votre camion ne pourra pas passer.
collaborateurs ·qui, bondissant sur le globe et courant
Je partis seul, à pied. C'est ici que l'histoire commence.
. sur les flots, vont examiner, écouter, peser, juger, éva* "*
luer, poursuivre, interroger et disséquer tout ce qui parle,
rampe, brûle, meurt, croule, surgit, tue ou juge sur la
Pour aller du dernier village habité au refuge soliterre. Les hasards de ma vie et la confiance de M. Bois
taire du Tigre, il faut traverser une plaine de cailloux
font que, pour son compte, j'ai vu mourir le pape et
de bruyères et de genêts. C'est le no man's land. On n~
Landru ; que j'ai recueilli les confidences de Fallières,
rencon~re personne ; des oiseaux, volant bas, secouent
de Loubet, de feu Charles IV, du cardinal-doyen Vanuleurs ailes sombres ; un silence lugubre. Cela fait réelletelli ; d'un nommé Sarroit, premier ministre égyptien,
ment penser aux terrains foudroyés de Champagne et
lequel est bien le clown le plus malfaisant de la politique ;
de l'Aisne. Le chemin gravit un petit mamelon. De là
de Mme Marc Swinney qui pleurait son mari vivant mais
il dévale, en se tordant sous les nuages et va se perdre:
déjà mort-sur-parole, du général anglais Macready dont
élargi et tout usé, dans le sable, au bord de la mer.
la poitrine ressemblait à une collection de timbres-poste ;
La maison est là, sur ce sable, à droite, seule, abso&lt;le Mgr Duchesne que je vis agoniser avec tout l'esprit
lument seule, sans arbres, sans murs, sans haies,
d'un prélat du xvme dans un appartement parfumé de
sans jardin, san5 rien.
cigare et d'encens sous les terrasses du Palais Farnèse ...
II y a un grand cercle fait de piquets en bois blanc,
Le samedi, 9 septembre, je méditais chez moi, dans
à hauteur d'appui ; un piquet tous les trois pas et tous
mon fauteuil, sur la fortune des imbéciles ; et je pensais
rattachés par un fil barbelé. Au milieu, on a bâti. En
à M. le marquis de Flers, endossant l'habit vert . qu'il
vo~ant cela,_ on imagine le vieux politicien mis1U1thrope,.
avait jadis bafoué, pour rentrer au « figaro » par ia
amv_ant un JOUr au bout de cette lande déserte, courbant
fenêtre, lorsque la sonnerie du télépho!le retentit. Au
les epaules et traçant, avec sa canne dans Je sable, ce
bout du fil, il y avait une voix, une voix grave que je
rond qui limite sa solitude. Et on le voit de même sur1
reconnus aussitôt :
veillant de son œil dur et goguenard l'homme qui ficha
- Avez-vous lu l' « Echo National » de ce matin ?
dans le sol ce piquet portant cet extraordinaire écriteau :
Je ne fais point de ce jotirnal ma lecture ordinaire ;
Défense d'entrer - propriété privée
je le confessai. La voix poursuivit :
Clemenceau propriétaire de cette parcelle sauvage de
- Le numéro d'aujourd'hui publie un télégramme de
ce coin abandonné des vagabonds, des farfadets ;t 'des
Clemenceau, qui annonce soh départ pour l'Amérique.
bohémiens ? Est-ce un éclat de rire du Vieux ? est-ce la
Ne seriez-vous pas curieux de connaître ses intentions ?
profession de foi d'un irascible ermite? esi:-ce l'instinct
- Si, dis-je, certainement. Encore faudrait-il qu'il soit
ancestral d'un paysan demeuré paysan jusques après les
désireux, lui, de me les soumettre.
conseils et les congrès du Salon de l'Horloge?
- Le mieux serait d'aller voir ce qu'il en pense. VoulezClemenceau m'a dit :
vous prendre le train ce soir ?
- J'ai mis tout ça, la pancarte et les fils de fer, parce
- Bon. Pour où ?
que, tous les dimanches, des bandes de baigneurs venaient
- Pour la Vendée. Clemenœau est là-bas ... Vous vous
s'asseoir devant ma fenêtre et manger des boîtes de
renseignerez sur place ...
.-~;!!!!!~-._
sardines en me regardant manger.
Je saisis mon chapeau, mon parLa maison n'a pas d'étages. C'est
dessus, mon sac de nuit. Le lenun rectangle de torchis, barbouillé
demain matin, qui était dimanche, je
de chaux et percé de cinq ou six
me trouvais aux Sables-d'Olonne.
ouvertures. On dirait une de oes
Un vent glacé courait entre le ciel
tentes d'ambulance que l'on voyait,
et_ la mer. ~s nez rouges se croiavant la guerre, dans les expositions
saient sur la promenade, et les Sablaide la Croix-Rouge et qui contenaient
ses, en jupes rurt_es, montraient jusdes mannequins de la Belle Jardiqu'à mi-cuisse, leurs jambes gainées
nière très proprement blessés.
de coton noir. 1Après diverses démarDu côté opposé au chemin, la consches, je décidai le propriétaire d'une
truction se termine par une baraque
camionnette à 1.1e conduirê dans l'un
de planches peintes en vert pomme.
des villages où l'on pouvait trouver
Le devant, ouvert, forme une véClemenceau.
randa, avec un toit ~rcé d'un trou,
C'est un hameau gris et plat :
par lequel passe le tronc d'un arbre.
Puis il y a une porte \'itrée, qui
~1)_ Détail d'une ettre\·ue avec l\I. Georges
donne
accès dans l'arrière de la baClem ncean dont le iécit.parut dans le Pelil
ra,que. C'est le salon.
Parisien du 11 septc111bre 1922.

On y voit plusieurs chaises-longues, une bergère garnîe
de soie jaune, un bonheur du jour, une table anglaise de
l'époque Directoire, des fauteuils d'osier, quelques moulages de chefs-d'œuvre italiens, de gros in-folios dépareillés. Tout cela, je crois, sans grande valeur. Mais par
terre, couvrant au tiers le parquet de bois blanc, un
magnifique tapis de prière, une fortune. Il y en a !Un
tout pareil dans le cabinet de travail de la rue Franklin.
J'eus l'occasion de le voir lorsque Clemenceau revint à
Paris, après son voyage aux Indes. li y a encore dans le
salon de planches un miroir singulier, dans un épais cadre
d'ébène. On s'y voit à contre-jour et si sombrement que
la glace semble réfléchir un portrait de musée.
Cependant le vent marin secouait les portes et tout le
salon craquait. j'attendis assez longtemps. Clemenceau,
parti dès l'aube, son bâton à la main, n'était pas encore
de retour. Vers dix heures, on vint me dire qu'il rentrait.
]'observais, par une sorte de hublot, le chemin que
j'avais suivi et par lequel, dans ma pensée, Clemenceau
devait arriver. Je ne voyais rkn.
De guerre lasse je me retournai : C'est alors que, dans
le trapèze lumineux que formait la véranda, sur te fond
mouvant et brillant de la mer, je vis une ombre s'inscrire
brusquement.
C'était lui. Il ressemblait tout · à fait aux statuettes de
carton peint qui le représentaient au temps de l'armistice
et que l'on vendit chez les confiseurs. De loin,. on apercevait d'abord son chapeau bosselé - « son chapeau
comme la pluie » eût écrit V.erhearen - et sa grosse
moustache blanche pareille, sous son nez, à un mouchoir
en boule. Il marchait à tout petits pas, très vite ; tout en
venant à moi, il me regardait avec une intense curiosité.
C'est un trait de sa nature. Il regarde passionnément.
Je me le rappelle, à la Chambre, durant les interpellations.
Sans un mouvement, sa tête ronde de Vendéen enfoncée
entre ses épaules, il guettait constamment l'orateur. JI attachait de même son regard sur le long Wilson lors de la
séance plénière du Congrès de la Paix où je m'introduisis
en fraude, le 20 janvier 1919 (1). Au fond de ce regard
flambe une lueur qui, lorsque le vieillard bouge la tête,
semble danser comme les feux follets de son
pays. Cela étonne et effraie. Il le sait et en
joue. Il adopte alors un air cynique dont l~s
étrangers prennent vite ombrage. M. Orlando
a dit sa pensée là-dessus, et M. Keynes en
fit tout un chapitre de son fameux livre.
Sans me quitter des yeux, Clemenceau arriva
sous la véranda jusqu'à la porte vitrée que
j'ouvris pour aller à sa rencontre. Il entra,
toujours très vite, et me fit asseoir, malgré
moi, dans la bergère. Lui-même prit place
sur une chaise. Il ne tarda pas à se trouver
assis de côté, les jambes serrées, le bras
allongé sur le dossier.
Il avait jeté sur la table son chapeau de
drap. Son crâne chauve est d'un ton sans
doute unique. C'est un jaune extrêmement
fin et chaud, le jaune des brioches avant la
cuisson, du fromage d'Ementhal et de certains marbres de Sicile. Vers le front, la peau
brunit et se fonce, à coups d'estampe, jusqu'au
chaume dru et blanc des sourcils. Les joues
ont maigri, allongeant le visage et faisant
paraître plus gros le nez, assez commun. Sa
barbe était faite soigneusement. Il portait un
(1) On trouve deux récil dece reportatre. L'un dans
l'Œuure du '20 janvier 1919; l'autre &lt;lais le n• 1 du
Progrès Civique.

3

col droit croisé, avec un nœud de cravate noir, cousu,
mis un peu de travers. Son costume était de beau drap.
taillé largement et il portait des gants gris très neufs.
Nous parlâmes longuement. Il ne consentit point à
ce que je notasse ses paroles. Je suis sûr, néanmoins, de
de les avoir rapportées textuelles (1 ).
Avec l'attention que l'on imagine, je le regardais parler.
La préoccupation de retenir littéralement ses propos ne
me gênait guère. On ne prend pour ainsi dire jamais
d'interviews importantes un bloc-notes à la main ; aussi les
reporters expérimentés savent-ils, comme les amateurs
d'opéras, écouter et regarder simultanément.
Il n'y a guère, même au théâtre, de visages aussi
mobiles que le visage de Clemenceau. N'était sa
mo'l.lstache qui le singularis,e, aucun de ses portraits ne
lui ressemblerait. Ce n'est qu'une vivante suite d'expressions et d'instants. Il passe avec une rapidité déconcertante de la jubilation à la fureur, s'animant seul, ·car
sa conversation est un monologue coupé en tranches
courtes et sans nombre.
Au début de la conversation, l'ancien président du
Conseil parlait d'un ton las, les yeux fermés, « avec un
visage impassible, de parchemin ». Il n'ouvrait les yeux
que pour dire, de loin en loin, familièrement :
- Ça, faut pas le répéter...
En effet, je ne répétai point ce qu'il me priait de taire.
Mais c'était les plus intéressants passages · de son monologue... Peu à P'eu, Clemenceau s'échauffait. Sa voix
forte et claire, accoutumée à r.émplir les salles des parlements et des banquets, frappait durement. les cloisons
de la petite baraque. Comme je lui demandais si, dans
certaines circonstances, il consentirait à reprendre le pouvoir, il sursauta :
- Hein ? quoi ? ... qu'on vienne me chercher !. .. qu'ils
viennent me demander ca... vous verrez un oeu !. ..
Une extraordinaire jetiness·e, mais qui date.' Il est jeune
à la façon de 1875, avec les allures, les airs hardis d'un
républicain de café. Tout en parlant il fourre ses pouces
dans les goussets de son gilet et, des autres doigts, bat
la mesure sur son ventre, à la façon de.s gandins de
Dumas fils. Il est, comme on dit, marqué.
Du moins on ne se lasse pas de le voir vivre ;
~t on ne s'étonne pas de le trouver prêt, touJours, à la lutte, tant il paraît bâti pour
l'action.
Je le crois assez vain de sa v,e rdeur. Ne
prit-il pas soin de faire hisser, sur un mât, durant notre conversation, une sorte d'étendard
japonais, qui représente un poisson bariolé.
- C'est la carpe, dit-il, qui, ·en ExtrêmeOrient, est le signe de la virilité.
Pendant une heure, il m'a regardé sans
relâche. Il a cessé de me regarder en cessant
de parler. Il était ailleurs, tout d'un coup.
Alors je me suis levé. Il voulut me reconduire jusqu'au sommet du chemin. Arri vé là.
il me tendit trois doigts de sa main droite;
que je sentis durs et forts sous le gant. En
même temps, dans son p oing gau che, il serrait son chapeau et son bâton. Je fa que'.ques
pas. Lorsque je me retournai, jè vis ses ~aules
et sa tête descendre de l'autre côté du mamelon, profilés en ombre chinoise sur l'écran de la
mer, et il disparut très vite comme s'il tombait
à l'eau.
: l) Il est inutile, je p~nse, d&lt;' Ir~ cifr1 ici, lr~ journaux de toutes les provinces el de toutes IJ.,; n1tions

(res ayant reproduites.

�5

M. BINET·VALMER
A
vieux jours : il fait
militaire pour l' épo~nue : la légende et
,ites quelconques, en
avec leurs souvenir&amp;
a encore cours, cette
honnêtes romans à

A PROPOS DE

« LA

ue ses calculs ména1re de conserves de
de toutes sortes, ne
:me. Car « Les Jours
'est pas un vrâi livre
évidemment, écrire
t ce que vaut l'écrivt Binet-Valmer â 1e1.1
rte-fannion », si j'ai

MAISON DE CLAUDINE»

P,\R ALEXANDRE ARNOUX
Je suis bien aise que Co'.ette ait écrit la « Maison de
Claudine » (1) et qu'elle n'ait pas laissé ce soin à quelque
confrère. Ce n'est pas, mon Dieu, que nous manquions de
talents dans ce siècle, ni surtout de talents féminins,
encore moins de souvenirs d'enfance de l'un et l'autre
sexe ; mais enfin, si la plupart des femmes content avec
agrément leurs dernières tartines et les premiers chatouillements de l'adolescence, jusqu'au dépucelage inclusivement, aventure qui forme le centre, le fond et la
substance même de leurs ouvrages, le thème jamais fatigué de leurs méditations, il faut bien avouer qu'elles
ignorent parfois la simple franchise, ou qu'elles l'outrent,
qu'elles dressent une franchise insolente, agressive, et
qu'elles songent plutôt à jeter un défi à la pudeur masculine qu'à composer un livre de bonne foi et d'humilité. Peu d'entre elles surtout ont le souci du style,
qu'elles placent volontiers dans un bavardage lâché, un
négligé du matin, ou je ne sais quelle précieuse recherche du fin du fin ; elles confondent, pour tout dire, l'art de
l'écrivain avec la mode, et l'ornement durable, la naïveté
solide avec le fard ; quand el'.es ont mis du rouge, elles
croient avoir travaillé. Qu'elles prennent modèle sur
M. Anatole France, qui publie ses mémoires. A sept ans, il
prévoyait l'affaire Dreyfus et il était déjà académicien ou
presque ; c'est pourquoi sans doute il se montre peu à
l'Académie, il l'a assez vue, depuis le temps ; il vivait de
littérature et de philosophie et maudissait tout le long
du jour l'Université, comme un véritable universitaire.
Je suis bien curieux d'apprendre, quand il arrivera au
chapitre de l'amour, sur quel texte grec il s'est fondé
pour faire, en bafouant l'érudition, ce que tant d'illettrés
pratiquent sans avoir traduit Homère ni Héraclite et
quelles déductions métaphysiques il en a tiré sur-lechamp, au nez de sa compagne et au mépris de toute
civilité érotique. Mais revenons à la « Maison de
Colette » ; car je barre, dès maintenant, du titre, cette
Claudine qui n'est qu'un masque, un masque ébréché,
usé, et qui ne colle plus au vrai visage.
Inutile, n'est-ce pas, d'analyser le livre par le détail :
tout le monde l'a lu ; qui ne l'a pas fait, je le déclare
indigne de vivre et de paraître à la lumière du ciel, je
le déclare mort et non avenu. Je dirai deux mots cependant Clu sujet pour rafraîchir les mémoires débiles, sableuses, que le vent de chaque heure égalise et remodèle.
Voici : Colette a été petite fille, elle habitait une maison et un jardin ; elle avait une mère, une sœur, un frère,
( 1) Fer.encz i, édileur.

des voisins, un cœur, cinq sens subtils, s,ains et curieux,
des animaux, des plantes ; elle a vu des événements,
merls, mariages, naissances et autres choses extraordinaires et communes. Un sujet rare et singulier en somme,
et qui, peut-être, n'a jamais été traité par personne, avant
elle.
Je traîne dans ma poche ce livre, depuis un mois, et
je l'en so-rs à toute occasion, dans le métro, au restaurant, sous le parapluie qui me protège du soleil d'automne.
D'abord, quand il est arrivé par la poste, je l'ai retourné
un moment; il n'a r_ien de merveilleux, c'est du papier.,
mais un papier qui n'a pas l'odeur des autres, de ce papier
à chef-d'œuvre sans doute dont le stock s'épuise si lentement. Je l'ai ouvert. Il y avait un nom sur la première page, un beau nom, celui de mon trisaïeul, de mon
aïeul, de mon père, et le mien en dernier compte, sans
faute d'orthographe, avec deux A hautement barrés et
deux X en croix de Saint-André propres à donner la
torture à un hanneto-n. Cela fera bon effet dans la vitrine
où j'enferme les « Idylles » dédicacées de Théocrite et
le « Don Quichotte » que m'adressa Cervantès l'année
m ême où il n'obtint que quatre voix au prix Goncourt.
Puis j'ai coupé le livre, plaisir divin. Qu'on ne m'envo:e
jamais de volume rogné, je les exècre ; il se rencontre
t ant de romans qu'il suffit de couper pour s'épargner la
peine de les lire, et sans remords puisqu'on a rendu la
politesse. J'ai donc coupé la « Maison de Colete &gt;&gt; en
249 tranches ; des mots passaient sur l'aile rapide des
feuilles, des mots tout neufs, qui n'avaient jamais servi
pour personne, des fleurs, des bêtes, des parfums, des,
robes, une jambe de bois, une lanterne de projections,
une main replète de vieille dame, une chevêche, une
chevelure, un presbytère, Minet-chéri, une romance, la
tombe d' Antoniphronque Bouscops, des scintillements et
des visages-, aomm.e on voit, du dehors, par le tambour qu~
tourne, à l'intérieur d' un restaurant, des bijoux, du linge,
des mâchoires, d-es fruits. Après cela j'ai lu le livre. Il
commence ainsi :
« La maison était grande, coiffée d'un grenier haut.
La pente raide de la rue obligeait les écaries et les
remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie à se
blottir en contre-bas tout autour d'une cour f ermée ... »
J' ai avalé le tout d'un trait, et je l'ai repris ensuite
a loisir, un chapitre par heure, pendant des jours. Les
phrases déjà perdent leur sens originaire et le maléfice des images trop répétées commence à agir ; les tours
et les mots prennent une valeur mystique, deviennent des
formules d'incantation, se vident de leur contenu pri-

ne peut se résoudre
!rnier livre :
1vropathe et joueur

LE MOUCHOIR DE ROSINE
Le, Parfums de ROSINE, 101, Fauboura Saint-Honoré • PARIS

(qui, par un hasard
ric:ès (sic).
par un hasard non

magnTIITfU"'e mman:-rmus n' eussron amaT57rrra-grrre- pour- - -1nonrs~c:u-ncu- , "1:s, 1'ui:nnan1r:
elle d'autre logis, un peu cahoté, un peu de guingois en
Les dames de ces messieurs, anciennes héroïquesapparence, mai:s d'une si ferme architecture intérieure
dames-blanches, richement décorées de la croix de guerre
qu'on n'y pourrait retrancher trois marches ni détordre
avec palme.
la glycine d'un nœud sans rompre un ensemble si cohéUn aveugle de guerre.
rent que son harmonie paraît dépourvue de méri te et
Quelques anciens embusqués, pour le contraste nécesnécessaire, d'une simplicité si savante et si aisée, d'une
saire (qui, par un hasard étrange, sont tous français).
sensibilité si robuste, si solidement étayée, si pudiquement
Enfin, un juif ~gnominieux, profiteur de l'arrière, comme
épanouie. Rien de soufflé ou de creux là-dedans, mais
nous n'en avions plus rencontré depuis les romans -de Gyp.
un miracle continu d'équilibre, le divin mariage de l'art
Tout ce joli monde ne parle que de la guerre, après
et de l'instinct, la soumission a:.ix voix de la nature e t
quatre ans de paix, ne vit que du souvenir de la guerre,
le redressement de l'intelligence ; il faut un terroir et
regrette la guerre, ou attend la prochaine gue1Te.
l'enrichissement des générations pour produire une telle
A le lire hâtivement, le livre serait négligeable : il
fleur, nourrie de siècles ,et sauvage encore, cultivée et libre.
continue la noble tradition des bourrages de crâne de la
presse de guerre et emploie à cette besogne un style faus~
COLElT-E. CROQUIS DE JEAN OBERLÉ
sement familier d' ru1cien grognard, sans valeur littéraire.
En l'examinant de plus près, on découvre qu'il n'est
autre ·que le livre-programme des « chefs de section »
pour les prochaines élections et cette découverte étonnante lui donne au moins un sens et un but.
M. Binet-Valmer déplore que les fameuses élections
de 1919 n'aient servi qu'à de faux poilus.
Ce n'est pas gentil pour le bloc national et ses élus,
mais c'est p-eut-être vrai.
Il dit encore que la guerre a changé le inonde (ce que
je ne cro1s pas pour ma part, sa merveilleuse inutilité
est peut-être son unique beauté), et que le monde nouveau doit appartenir aux anciens combattants.
Le mot : ancien-combattant ne signifie proprement
rien en français. On combat ou on ne combat p'.us. Sauf
erreur, nous n'avons plus à combattre.
Il fut déjà assez difficile à l'époque, de définir exactement le vrai combattant. Il y eut des combattants de
1re zone, de 2c zone, de 3-e zone, des combattants de
cinq ans de front, de quatre ans, d'un an ou de fractions
insignifiantes d'année. Il y eut toutes sortes de cqmbattants et même des combattants qui ne combattirent pas
du tout. Il doit donc y avoir toutes sortes d'ancienscombattants, quoi que cela puisse signifier.

�5

LE CRAPOUILLOT
mitif et acquièrent cette puissance inquiétante des prières
magiques, des textes saints, des obsessions littéraires.
L'œuvre échappe à l'auteur, au lecteur et vit d'une existence que Colette n'a pas connue, ne connaîtra jamais.
Je dis : « Cheveux longs, barbare parure, toison où s'est
réfugiée l'odeur de la bête ... » Je dis encore : « ... Ce

Tou tes

les

BELLES ROBES
sont de

A PROPj

PAUL POIRET

Je suis bien aise q
Claudine » (1) et qu'e
confrère. Ce n'est pas
talents dans œ sièd
encore moins de sou
sexe ; mais enfin, si l
agrément leurs dernl
touillements de l'adol
sivement, aventure
substance mêine de leurs ouvrages, le thème jamais fatigué de leurs méditations, il faut bien avouer qu'elles
ignorent parfois la simple franchise, ou qu'elles l'outrent,
qu'elles dressent une franchise insolente, agressive, et
qu'elles songent plutôt à jeter un défi à la pudeur masculine qu'à composer un livre de bonne foi et d'humilité. Peu d'entre elles surtout ont le souci du style,
qu'elles placent volontiers dans un bavardage lâché, un
négligé du matin, ou je ne sais quelle précieuse recherche du fin du fin ; elles confondent, pour tout dire, l'art de
!'écrivain avec la mode, et l'ornement durable, la naïveté
solide avec le fard ; quand eJ:es ont mis du rouge, elles
croient avoir travaillé. Qu'elles prennent modèle sur
M . Anatole France, qui publie ses mémoires. A sept ans, il
prévoyait l'affaire Dreyfus et il était déjà académicien ou
presque ; c'est pourquoi sans doute il se montre peu à
l'Académie, il l'a assez vue, depuis le temps ; il vivait de
littérature et de philosophie et maudissait tout le long
du jour l'Université, comme un véritable universitaire.
Je suis bien curieux d'apprendre, quand il arrivera au
chapitre de l'amour, sur quel texte grec il s'est fondé
pour faire, en bafouant l'érudition, ce que tant d'illettrés
pratiquent sans avoir traduit Homère ni Héraclite et
quelles déductions métaphysiques il en a tiré sur-lechamp, au nez de sa compagne et au mépris de toute
civilité érotique. Mais revenons à la « Maison de
Colette » ; car je barre, dès maintenant, du titre, cette
Claudine qui n'est qu'un masque, un masque ébréché..
usé, et qui ne colle plus au vrai visage.
Inutile, n'est-ce pas, d'analyser le livre par le détail :
tout le monde l'a lu ; qui ne l'a pas fait, je le déclare
indigne de vivre et de paraître à la lumière du ciel, je
le déclare mort et non avenu. Je dirai deux mots cependant du sujet pour rafraîchir les mémoires débiles, sableuses, que le vent de chaque heure égalise et remodèle.
Voici : Colette a été petite fille, elle habitait une maison et un jardin ; elle avait une mère, une sœur, un frère,
( 1) Fer enczi, édileur.

D'abord, quand il est arrivé par la poste, je l'ai retourné
un moment; il n'a r_ien de merveilleux, c'est du papier.,
mais un papier qui n'a pas l'odeur des autres, de ce papier
à chef-d'œuvre sans doute dont le stock s'épuise si lentement. Je l'ai ouvert. Il y avait un nom sur la première page, un oeau nom, celui de mon trisaïeul, de mon
aïeul, de mon pèl"e, et le mien en dernier compte, sans
faute d'orthographe, av·ec deux A hautement barrés et
deux X en croix de Saint-André propres à donner la
torture à un hanneton. Cela fera bon effet dans la vitrine
où j'enferme les « Idylles » dédicacées de Théocrite et
le « Don Quichotte » que m'adressa Cervantès l'année
même où il n'obtint que quatre voix au prix Goncourt.
Puis j'ai coupé le livre, plaisir divin. Qu'on ne m'envo~e
jamais de volume rogné, je les exècre ; il se rencontre
tant de romans qu'il suffit de couper pour s'épargner la
peine de les lire, et sans remords puisqu'on a rendu la
politesse. J'ai donc coupé la « Maison de Colet'ce » en
249 tranches ; des mots passaient sur l'aile rapide des
feuilles, des mots tout neufs, qui n'avaient jamais servi
pour personne, des fleurs, des bêtes, des parfums, des
robes, une jambe de bois, une lanterne de projections,
une main replète de vieille dame, une chevêche, une
chevelure, un presbytère, Minet-chéri, une romance, la
tombe d' Antoniphronque Bouscops, des scintillements et
des visages, oomrne on voit, du dehors, par le tambour qw
tourne, à l'intérieur d'un restaurant, des bijoux, du linge,
des mâchoires, des fruits. Après cela j'ai lu le livre. II
commence ainsi :
« La maison était grande, coiffée d'un grenier haat,
La pente raide de la rue obligeait les écuries et les
remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie à se
blottir en contre-bas tout autour d'une cour fermée ... »

J'ai avalé le .tout d'un trait, et je l'ai repris ensuite
à loisir, un chapitre par heure, pendant des jours. Les
phrases déjà perdent leur sens originaire et le maléfice des images trop répétées commence à agir ; les tours
et les mots prennent une valeur mystique, deviennent des
formules d'incantation, se vident de leur contenu pri-

qui s'attache de splendeur aux cordons rouges d'une
vigne d'automne que ruinait son propre poids ... » Et
aussi : (( Le grand-duc s'appuya sur l'air et fondit
dans la nuit dont il prit la couleur de neige et d'argent. » Je ne comprends plus le livre, je le cite hors de
propos et je brûle de le commenter ; ce qu'il avait de
doucement lumineux se pare d'une obscurité éclatante :
en un mot, il devient classiq;ie en moi. Avant ce désastre où sombrent les grandes œuvres comme les médiocres
dans l'oubli, que je tâche de rassembler mon jugement...
Le talent de Colette s'épure chaque année et gagne
en profondeur et en naturel. Nous avions entrevu jadis,
derrière le p,arisianisme et un esthétisme qui ne man·q uait ni de force ni d'agrément mais qui craque aujourd'hui sous une poussée de sève, ce visage de terrienne,
cette figure ;unie et contradictoire, pétrie d'obstination
et de primesaut, ce dangereux regard à qui rien ne
demeure caché de ce que contiennent les êtres humains,
végétaux, animaux, cette oreille qui devine les secrets
du vent, ces narines qui ont épuisé les saisons. Qui elt
résisté à tant de raison, de grâce ferme et douloureuse,
à ce langage savoureux et nuancé ? « La Maison die
Colette » dépasse tout cela, et même les (&lt; Dialogues des
Bêtes », et même « Chéri &gt;&gt; qui n'est., en somme, qu'un
magnifique roman. Nous n'eussions jamais imaginé pour
elle d'autre logis, un peu cahoté, un peu de guingois en
apparence, mai:s d'une si ferme architecture intérieure
qu'on n'y pourrait retrancher trois marches ni détordre
la glycine d'un nœud sans rompre un •e nsemble si cohérent que son harmonie paraît dépourvue de mérite et
nécessaire, d'une simplicité si savante et si aisée, d'une
sensibilité si robuste, si solidement étayée, si pudiquement
épanouie. Rien de soufflé ou de creux là-dedans, mais
un miracle continu d'équilibre, le divin mariage de l'art
et de l'instinct, la soumission a:.ix voix de la nature e t
le redressement de l'intelligence ; il faut un terroir et
l'enrichissement des générations pour produire une telle
fleur, nourrie de siècles et sauvage encore, cultivée et libre.
COLETTE. CROQUIS DE JEAN OBERLÉ

" LES JOURS SANS GLOIRE ", DE M. BINET·VALMER
PAR GUS BOFA
M. Binet-Valmer pense déjà à ses vieux jours : il fait
aujourd'hui des conserves de gloire militaire pour l'époque à venir où la guerre sera devenue : la légende et
les « chefs de section », des macrobites quelconques, en
possession de raser tout le monde avec leurs souvenirs,
périmés. Il change, pendant qu'elle a encore cours, cette
monnaie de souvenirs contre d'honnêtes romans à
7 francs l'un.
Je crains pour M. Binet-Valmer que ses calculs ménagers ne soient déçus et que ce genre de conserves de
guerre, fabriquées avec des déchets de toutes sortes, ne
vieillisse encore plus vite que lui-même. Car « Les Jours
sans Oloire » de M. Binet-Valmer, n'est pas un vrài livre
de guerre. Chaque auteur n'a pu, évidemment, écrire
qu'un seul livre de guerre, qui vaut ce que vaut !'écrivain ou ce qu'a valu le combattant M. Binet-Valmer a tell
le sien : « Les Souvenfrs d'un porte-fannion », si j'ai
bonne mémoire.
Cependant il continue à écrire et ne peut se résoudre
à démobiliser sa plume.
Nous trouvons ainsi dans son dernier livre :
Un ancien colonel français, névropathe et joueur
invétéré.
Un héroïque-ancien-poilu-mutilé (qui, par un hasard
curieux, est Grec et se prénomme Péric:ès (sic).
Un ancien-courageux-major (qui, par un hasard non
moins curieux, est Roumain).
Les dames de ces messieurs, anciennes héroîquesdames-blanches, richement décorées de la croix de guerre
avec palme.
Un aveugle de guerre.
Quelques anciens embusqués, pour le contraste nécessaire (qui, par un hasard étrange, sont tous Français).
Enfin, un juif ~gnominieux, profiteur de l'arrière, comme
nous n'en avions plus rencontré depuis les romans ·de Gyp.
Tout ce joli monde ne parle que de la guerre, après
quatre ans de paix, ne vit que du souvenir de la gue,rre,
regrette la guerre, ou attend la prochaine guerre.
A le lire hâtivement, le livre serait négligeable : il
continue la noble tradition des bourrages de crâne de la
presse de guerre et emploie à cette besogne un style faussement familier d'ancien grognard, sans valeur littéraire.
En l'examinant de plus près, on découvre qu'il n'est
autre que le livre-programme des « chefs de section »
pour les prochaines élections ,e t cette découverte étonnante luÎ' donne au moins un sens et un but.
M. Binet-Valmer déplore •q ue les fameuses élections
de 1919 n'aient servi qu'à de faux poilus.
Ce n'est pas gentil pour le bloc national et ses élus,
mais c'est peut-être vrai.
li dit encore que la guerre a changé le inonde (ce que
je ne crois pas pour ma part, sa merveilleuse inutilité
est peut-être son unique beauté), et que le monde nouveau doit appartenir aux anciens combattants.
Le mot : ancien-combattant ne signifie proprement
rien en français. On combat ou on ne combat p'.us. Sauf
erreur, nous n'avons plus à combattre.
Il fut déjà assez difficile à l'épo-que, de définir exactement le vrai combattant. Il y eut des combattants de
tre zone, de 2~ zone, de 3e zone, des combattants de
cinq
s de front, de quatre ans, d'un an ou de fractions
insignifiantes d'année. Il y eut toutes sortes de cqmbattants et même de-s combattants qui ne- combattirent pas
du tout. Il doit donc y avoir toutes sortes d' ancienscombattants, quoi que cela puisse signifier.

�6

LE CRAPOUILLOT

Je crois bien que pour M. Binet-Valmer les s~uls vra~s
anciens combattants sont les ex-chefs-de-sect10n, mais
je ne vois pà.s de raison valable pour qu'ils gouverne~_t
la France. Que M. Binet-Valmer, par exemple, parce qu 11
fut employé, durant la guerre, à bord d'un de ces aut~bus en miniature que l'on nomma des tanks, y rut
acquis des titres à devenir un jour ministre du Commerce
ou des P.T.T.
Dans le but, je pense, de faire plaisir à ces anciensoomhattants électeurs éventuels, M. Binet-Valmer oppose
volontiers l; guerre saine, et féconde. en noble; senti.
ments, à la paix amollissante et ~auv~1se aùx hero~. ,
f entends bien que cette antithese n est pas expnmee
avec une conviction profonde et naïve comme celle des
demi-soldes de l'Empire. Mais elle est à la base de son
livre et continue, implicitement, partout.
Quand M. Binet-Valmer nomme la guerre une affreuse
chose, c'est par la bouche d'une faible femme et il sousentend : « mais combien glorieuse ! ».
Les anciens combattants, q'tl.Î ne furent oncque::; chefs de
section, disent plus véridiquement : « la guerre est ig:1-0ble », et cette épithète dispense ensuite de parler de !5l01re.
Cela les rend aussi' moins sensibles au souvenir des
souffrances communes que M. Binet-Valmer l~s invit~
à évoquer, 'sans cesse, à l'exemple de ses heros qu~
passent leur vie (ils ont prooablement des rentes . ~m
leur permettent ce sport) à remuer de t~ls souven~TS,
avec des « ah c'était le bon temps ! » de vieux tartanns
en rupture de sabre.
Les anciens combattants qui ne furent pas chefs de
section n'ont le souvenir que d'une souffrance : la hantise de' la mort. Les autres., la faim, le froid, la fatigue,
tout cela était connu et accepté gaiement dès le temps
de paix. Celle-là fut une nouveauté déconcertante pour les
soldats de 1914 et la vraie souffrance commune.
Le souvenir en est ignoble, comme la guerre même et
les anciens combattants ne tiennent pas à l'évoquer, fût-ce
en faveur d'un candidat député.
Je voudrais, en passant, reprocher à M. Binet-Valmer,
les lamentations de son héros grec perpétuellement en
deuil de sa jambe perdu,e. Les mutilés de guerre gardent,
pour la plupart, une attitude fort dign_e et résigné_e et
n'étalent point leurs _infirmités._ Les glo:ie~x culs-d~-Jatt~,
en vareuse bleu-honzon fleune de meda1lles, qui sollicitent dans fa rue la pitié des passants en faveur de bâtons
de vanille ou de lacets de souliers sont des culs-dejatte de naissanoe et non de guerre.
.
.
Le Périclès de M. Binet-Valmer ne vend m vanille,
ni lacets de souliers, ma,iis il est ridicule et ennuyeux.
Toujours dans le but de faire triomph~r la bon':e
cause électorale M. Binet-Valmer n'a pas craint de mobiliser outre les ~nciens combattants et les braves mutilés,
jusq~'à nos glorieux quinze cent mille morts!
Depuis plus de quatre ans qu'ils sont portés morts
ils ont pourtant acquis le droit d'être reconnus et qu'on
les laisse dormir tranquilles !
Il est entendu, une fois pour toutes, que ces glorieux
morts appartiennent en propre à la Ligue des Chefs de
section, ainsi que toutes les victimes d~ ~a guerre,. les
aveugles, les populations ~nv~hies et les eglises en ~urnes,.
Personne n'a protesté a l'epoque contre cette pnse de
possession arbitraire. Elle 7st mai_ntenan~ _chose acquise :
contre toute notion de droit, le vif a saisi le mort.
Je trouve cela peu déœnt. .
.
,
Est-ce qu'une loi ne pourrait pas enfin preserver ces
morts tombés dans le domaine public ?
Est~ce qu'on ne pourrait pas interdire de marcher sur
leur tombe?

Est-ce qu'on ne pourrait pas enfin leur foutre la ~aix ?
Envisagé comme auteur des « Jours sans Gloire »,
M. Binet-Valmer me paraît ne plus trouver sa place dans
un monde redevenu pacifique.
Je llj'en vois qu'une possib-le pour œ héros obstiné,
qui ne veut pas déposer ses 'lauriers : c'est le Panthéon.
Et j'imagine volontiers cette fête patriotique.
. .
Le 11 novembre prochain, anniversaire de 11 anmsttce,
le corps, préalablement embaumé, de M. Binet-Valmer,
traversant Paris panni un peupk recueilli, pour s'en aller
donnir dans la 'crypte fameuse un sommeil défini~if, qu!
le préserverait de connaître les jours sans gloire qui
nous attendent encore, e::;pérons-le, pour longtemps.

SIRÈNES
Tu sais les ports ...
Attouchements des quais,
Bateaux qui vous accostent
Avec des noms et des drapeaux inviteurs
Lourds de légendes et bariolés de gloires,
Des mâts si hauts dans la lumière
Qu'ils semblent brûler : oriflammes ;
Et la mer, divan
Aux coussins mouvants
Peloteurs de torses ;
Et le vent qui dégrafe,
Et le sel qui assoiffe ...
Marseille, Porte de l'Orient ?
C'est trop peu :
Porte de tout ce que l'on veut,
Où tous les rêves appareillent,
- Tour du monde
En quatre-vingts secondes Un peu, beaucoup, éperdûment ...
Léon Mouss1NAC.

Par P. JEAN-DESTHIEUX
doit être possible de savoir quel est le poids de lumière
Tout n'est pas dit sur l'incroyable Einstein (1). Les phisupporté par un animal vivant à la surface du globe,
losophes et les théosophes n'ont pas encore exploité
puisqu'il a été possible d'évaluer .à 58.000 tonnes (2) la
comme il faut ce merveilleux « filon ». M. Bergson, certes,
masse lumineuse provenant du soleil reçue chaque année
ne l'a point dédaigné et pour notre part nous regrettons
par la terre. La terre, en ce calcul, est une entité planéd'avoir connu trop tard afin &lt;l'en tenir compte ses derniers
taire considérée comme un "1:out. Quèlle est 1a part de
écrits. Ce n'est peut-être pas ici le lieu de s'aventurer dans
chacun de nous dans cette distribution annuelle des parles halliers épineux des déductions métaphysiques qu'un
ticules lumineuses? - C'est ce que nous ne saurions
homme d'imagination pourrait tirer de ces théories de
préciser ici. Mais si tout ce qui précède est vrai, comme
la relativité à la faveur desquelles le temps et l'espace
l'affirment les savants, une bascule de haute précisioPse trouvent en définitive absorbés par la vitesse, considépennettrait de constater qu'un être vivant ne représente
rée en ses prodiges les plus rapides comme l'unique étapas tout à fait le même poids, selon qu'il est soumis à
lon possible de la durée. Mais pour l'humoriste, les glanes
l'éclairage d'un soleil de canicule ou qu'il est placé dans
seraient, dans le champ moissonné par les savants, aussi
« l'obscure clarté » d'une nuit de gelée.
nombreuses que celles dont les métaphysiciens ont fait
Si cela n'était pa~, ou bien la théori,e serait en défaut,
leur nourriture spirituelle, depuis qu'on s'est avisé de
ou bien l'être vivant ne se comporterait pas comme les
prendre au sérieux ce fameux Einstein.
autres masses : on peut supposer, par exemple, pour
Hélas ! le don d'humour, l'un des plus prodigieux
expliquer le cas d'une masse constante, qu'il se produise
qui soit accordé à quelques-uns d'entre nous, puisque
entre cet être vivant et la nature un échange d'énergie
rire est le propre de l1 homme, ce don pourtant si rare
également constant. Peut-être sommes-nous comparables
n'est pas au nombre de ceux dont nous osons nous flatta-.
au radium et absorbons-nous exactement autant d'énerNous sera-t-il permis, toutefois, sans nous exposer aux
gie que nous en extériorisons. Peut-être le principe vital
traits des gens trop graves, de risquer ici un certain
ne consiste-t-il qu'en un tel échange. En tout cas, il n'est
nombre d'hypothèses, toutes un peu frêles en leur appapas interdit de penser que, exceptionnels ou non, accaparence, toutes inattendues, à coup -sûr, mais non pas inadreurs d'énergie nous en sommes aussi producteurs. Peutmissibles, ni ridicules, à oe qu'il nous semble, et en
être rayonnons-nous, comme les autres corps radiants.
faveur des.quelles nous prenons licence de solliciter la
Il se peut qu'entre animaux, qu'entre hommes, des échanbienveillance des fervents d'absolutisme?
ges d'énergie, des échanges de rayons se produisent, sans
Einstein nous apprend entre autres choses stupéfiantes
que nous nous en doutions. ee· n'est pas certain : la
qu'il n'y a pas de distinction spécifique .ni autre à faire
science n'a pas dit cela ; les philosophes ne l'ont point
inter~enir en nos raisonnements entre la masse et l'énersupposé ; mais l'hypothèse h'est pas absurde.
gie. L'identité de la matière et de l'énergie est aujourOr, cette hypothèse, pour fragile qu'elle soit, elle serait,
d'hui' admise par la plupart des ,savants auxquels les
si elle pouvait être retenue, étonnamment féconde ... Laistravaux d'Einstein ont paru dignes d'intérêt. Les consésez, à notre rêve, en la confidence de cet article, ~a
quences d'une telle découverte ont été toutes signalées :
liberté de s'avouer.
le rayon lumineux, succession de particules projetées par
Comment expliquez-vous la sympathie? Vous ne
la masse solaire à travers l'espace illimité mais nullement infini► a un poids, comme le courant magnétique.
l'expliquez pas. Elle est, résultat conscient d'impressions
Plus tu R rayon lumineux ou magnétique est_pesant, plus il
mal définies ; résultat d'une réflexion que l'esp,r it n'a pas
véhicule d'~nergie. Les corps radiants perdent de leµr
guidée. Nous ne s·erions pas surpris si l'on nous disait
masse au fur et à mesure qu'ils nous éclairent. On arrive
un jour qu'elle est le résultat d'échanges favorisés p.ar le
à peser le rayon d'une étoile. La matière en apparence
courant mystérieux qui peut aussi bien se produire entre
inerte d'un morœau de charbon, ou le fluide d'un ballon
deux êtres mis en présence pour la première fois
d'oxygène, ou le pétrole enfoui dans le sol représentent
qu'à distance entre deux êtres d'une même famille
autant d'accumulateurs d'énergie. Et s'ils perou deux êtres unis par des, seritimerits
éprouvés. Du coup, vous auriez l'explicatipn
dent de leur masse en se consumant, c'est
✓,:?~
_,, ,
de phénomènes tels que ceux qui procèdent de
dans une proportion égale à la perte d'éner'
,,
gie qu'ils -subissent.
r·
~ la télépathie, de la suggestion, ·de la transBon. Eh bien, l'être vivant aussi J:1eprémission de pensée, etc... Echanges magnésente une masse. Est-ce à dire que l'impo-r~
~ tiques, par conséquent, qui, entre deux sujets
tance de cette masse correspondante absoluif,_ €
parliculièrement sensibles, peuvent provoquer
ment à la valeur de l'énergie dont il est doué? ~ ( ~
~ ~
des troubles, des attitudes, des affinités d'or- Sans aucun doute. Cette masse est variable.
\.... \.)
dre sympathique ou physiologique ou psyL'énergie absorbée ou manifestée aussi kloit
chologique d'un caractère exceptionnel. Du
coup, enfin, tout ce qui nous paraît mystérieux
être variable. Constatez que l'êt11e vivant est
dans les quelques manifestations reconnues posounûs à la pression de l'air comme à l'in- //"' ~
sitives du psychisme, dans les rencontres de la
fluenœ pesante des rayons lumineux et qu'il
~\
pensée, dans les appels à distance, dans le flair
de certains animaux, dans le s~tts de l'orienta~jv,,1.'
(1) C'est le titre d'un volume que l' auteur de cet
tion ·q ue possèdent certains oiseaux et dans
al'ticle vient de publier aux éditions du Carnel critique.
tout ce qu'enfin nous nommons instinct sans
(2) Voir le livre de M. Ch. N ordmann, astronome
y rien comprendre, tout cela et tout ce que no~
à l'Obse1·vatolrc de Paris, sur les théories d'Einstein,
EINSTEIN
oublions deviendrait intelligible pour noUi- .

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LE CRAPOUILLOT
LE CRAPOUILLOT

A quoi bon préciser notre pensée ?
.
Qui n'a pas eu, une fois ou l'autre, des avertissements
de ce genre : vous êtes dans une rue quelconque ; tout
à coup, une pensée vous traverse l'esprit : · tiens ! et
Un Tel ? que devient-il ? - L'instant d'avant, vous ne
pensiez pas à lui : vous regardiez une jo~e femme, ou
quelque objet à la devanture d'une bouh~ue: Aucune
association d'idées n'explique que vous pensiez a Un Tel.
Mais vous faites quelques pas et vous tombez nez pour
nez sur Un Tel lui-même que vous n' aviez pas vu depuis
six mois. Comment l'expliquez-vous ? L'hypothèse d'une
renconhe magnétique précédant la rencontre réelle est-elle
inadmissible ?
Autre chose : vous êtes dans la rue, ou au spectacle :
vous suivez le spectacle qui s'offre à vos yeux. Soudain,
vous éprouvez une certaine gêne ; avant d'avoir réfléchi
sur sa cause, le besoin vous vient, spontané, de regarder
derrière vous : un regard rencontre le vôtre, que vous
surprenez, qui se détourne aussitôt, contrarié. ~o~s ne
reconnaissez point la personne dont le regard a ete surpris par le vôtre pour la raison très simple que vo~s
la voyez pour la première fois.. Pourtant, parce que depuis
un moment, sans doute, ses yeux étaient orientés vers
vous qui ne vous ·en doutiez point, vous avez eu nettement à un moment indéterminé, l' impression d'être regardé. Comment expliquez-vous cela ? Et n'est-il pas
logique, ou du moins plausible d' admettre qu'à votre
insu vous aviez été impressionné par une force inconnue,
ou par un rayonnement insoupçonné, émanant de la
personne dont votre vue occupait la vue ?
Des impressions, des mutations de ce genre, nous en
notons à tout instant de la vie. Plus simplement : vous
êtes à la campagne et vous vous promenez. Vous avez
déjà couvert plusieurs centaines de mètres à travers des
bois où vous ne pouvez être aperçu à distance. Tout à
coup, vous vous retournez, et vous reconnaissez votre
chien, qui arrive ,en &lt;:ourant, la langue vibrante, po~r
vous rejoindre. Vous l'aviez laissé à dessein au logis.
Mais il a pu vous rejoindre : pas un instant il n'a hésité
sur la direction à prendre. Il savait où vous retrouve r,
quand vous-même, en partant, ignoriez le terme de votre
promenade. On dit : c'est le flair, particulièrement développé chez les chiens, qui explique un tel phénomène, t eHe-•
ment commun qu'il apparaît normal. Le flair ? c'est bientôt
dit ! Mais vous ne laissiez derrière vous aucune trace ;
vous êtes un homme soigneux et nulle odeur ne vous
faisait cortège. Alors ? Est-il ridicule d'expliquer le flair
extraordinaire du chien par une sensibilité particulièf'e
à sa race, par une aptitude spéciale à subir le rayonnement de l'homme et à reconnaître celui de ses familiers ?
Cette hypothèse d'un rayonnement possible de l'individu, voire de l'anima! - les animaux, dans les p ériodes
de « chaleur », se pressentent parfois à de très grandes
distances - nous la risquons à tout hasard, sans en
attribuer au philosophe de la relativité la moindre pate:.-nité, mais non sans faire rem arquer qu' elle est conforme,
selon toute logique, à son enseignement. Et si cette
hypothèse ne vous semble pas absurdt d'ailleurs, l'ex;ilication d'apparence fantaisiste que nous dem andons aux
théories d'Einstein le sera-t-elle davantage à vos yeux ?
Cent exemples de cette sorte, choisis dans l'ordinai re
de l'existence ou dans les manifestations les moins rares
de l'instinct, chez certains animaux, s'offrent à l'esprit
de tous. Nous ne pouvons rien affirmer. Nous ne pensons
pas que l'intuition ait la moindre valeur logique. Mais
nous pensons que si jamais nous obtenons la certitude
d'avoir risqué ici une hypothèse inadmissible, ce sera
bien dommage pour notre entendement. . . et pour Einstein
lui-même.

UN ROMAN AUDACIEUX
PAR JEAN EERNIER
En m'adressant « La Garçonne », mon pudique camarade Galtier-Boissière me recommande de ménager les
lectrices du Crapouillot, de peser les citations du nouveau
roman de M. Victor Margueritte que je pourrais être
amené à faire et, notamment, de ne point parler d'une
certaine guirlande de garçons et de garçonnes dont il est
question à la page 198.
Diable! « La Garçonne » n'a cep,endant p as été imprimée en Hollande et ne circule pas sous le manteau.
« Roman audacieux », - « Quatre-vingtième mille », « Centième mille », clament les placards du « Journal », du
« Petit Parisien », du « Matin », l'étalage du moindre
kiosque, la vitrine du plus infime libraire. Un tel su~cès
est de nature à ap,aiser les alarmes du plus discret des
critiques.
Voici quelque soixante-dix ans que Proudhon dénonça
sous le nom de « Pornocratie » les désordres et la déliquescence où la soi-disant émancipation des femmes,
chère à Mme Sand, allait jeter la société française.
« Comme les anciens, disait ce vieux paysan jacobin de
« Proudhon, nous sommes arrivés aux dernières aberra« tions de l'idéalisme; et si le crime de sodomie est
« poursuivi par nos lois, le commerce n'en est pas moins
« florissant, et comme chez les anciens il a trouvé des
« apologistes .. . Le mariage devenu une affaire, le concu« binage dédaigné, nous sommes en pleine f?!Omis cuité ...
« Nous voilà parvenus à l'amour unisexuel, on parle
« de parties fines où la f ashion féminin e se livre.
« comme tes Romaines de Juvénal, à des combats triba« diques, lpsa Medullinre frictum crissantis adorat. »
Depuis, il est vrai, les temps ont marché. Le crime
de s9domie (au xve siècle on brûlait encore ces messieurs
en place de Grève) n'est plus poursuivi par nos lois. Ces
messieurs laissent au vestiaire leur auréole romantique
de satanistes. Quarante ans après le mari, la femme et
l'amant, ils ont fait leur entrée dans le monde.
La guerre de 1914, réactif universel et tout-puissant,
marqua, dans cette question des mœurs comme en toute
chose, le début d'une étape décisive. Et n'est-ce pas
quelque peu en raison du fameux « c'est la guerre ! »,
excuse de tous les débordements, qu'il nous est donné
de voir, depuis deux ans, nos jolies mœurs de démocrates
idéalistes et patriotes, se refléter dans notre littérature ?
Qu'on songe à cet égard au chemin parcouru depuis le
procès fait à l'innocente Mme Bovary et les premiers
romans de Bourget, jusqu'au M. de Charlus de Sodome
et Gomorrhe.
Enfin, pour ce qui nous occupe, je veux dire pour ce
ce qui a trait au sujet de cette « Garçonne » si grotesquement prénommée, combien ne connaissons-nous pas
maintenant de femmes ou de filles qui, les unes parce
qu'elles gagnent de l'argent, les autres, au contraire, parce
que oisives et stériles e t comme telles sujettes à toutes,
les divagations et à tous les dévergondages, nous la font
(si j'ose dire) à l'affranchissement et à l'égalité des droits
et des devoirs, nient l'irrémédiable différenciation sexuelle

et, confondant licence et liberté, amour-propre et honneur, se décomposent toutes vives !
Ecrire le roman d'une de ces piètres amazones, en
narrer les avatars, en montrer la foHe, sans bégueulerie,
en mettant au jour toutes les gangrènes et toutes les
sanies qu'on eût voulu, eût pu donner lieu à une œuvre
forte et :salutaire. Mais, pour cette tâche, il fallait un
autre homme que M. Victor Margueritte.
Monique Lerbier, l'héroïne de la « Garçonne », n'est
qu'un personnage de convention. Cette petite jeune fille
falote et soi-disant pure, qui se toque d'un fiancé intéressé
et malpropre (comme trop de fiancés bourgeois en l'an
de grâce 1922); qui, couche avec lui ante nuptias, et,
t.rahie, recouche pour se venger avec le premier venu
dans un quelconque hôtel de la rue Pigalle, ne saurait
en rien nous toucher. Seul, le culot d' une feuilletoniste
pouvait en faire l'hé:roïne, le grand personnage dramatique
et sympathique qui sous prétexte de s'affranchir, se
roule dans l'ordure pour rencontrer enfin l'âme sœur et
se régénérer dans le plus affranchi et le plus classique
des ména~s.
Délayée dans la pleurnicharderie, cette donnée banale
eût pu occuper cent jours durant le rez -de-chaussée du
« Petit Parisien » (surtout si conjointement à un assassinat quelconque, Monique avait été une ouvrière séduite.
engrossée, plaquée et tournée grue). Pour écrire un
« roman audacieux » il n'y avait qu'à faire de l'héroïne
une bourgeoise, inteUectuello-artiste ou artisto-intellectuelle, en mal d'affranchissement, à lui coller dessus (pour
faire la pige aux « Don Juanes »), le barbarisme de
« Garçonne » et pour évit,e r l'ennui et appâter le client,
cherrer dans la peinture de mœurs. Enfin, pour porter
l'audace à son comble et corser le ragoût d'un filet ae
sauce bolchevik, mêler aux séances de cuissage et
d'opium, aux « partouses » à trois, quatre ou cinq, et à
toutes les étreintes, caresses et tripotages du monde,
le rappel opportun des « profits et pertes » de la guéguerre.,
et le spectre de la famine russe, en exposant ingénument que l'idéal démocratique (ah ! qu'il était beau sous
l'Empire !) remédiera à tout.
C'est ainsi que minutieusement et complaisamment,
avec dans l'expression, toute la platitude et la fadeur du
naturalisme le plus épuisé, s·e déroulent, de page en page,
les évocations « audacieuses ». Ah ! tout y est, vraiment
tout. « La Garçonne » est, à cet égard, une encyclopédie,
un compendium, une somme des « plaisirs de Paris » :
Coucheries simples, nonnales malgré certains raffinements de postures (cf. page 162, quand Monjque à genoux
cueille de la lavande), sodomie, bilitisme, onanisme., flagellations, opium, bonne petite « partouse » à six ou sept
à la maison Philibert. J'en passe peut-être. Et toujours
avec le détail grossier, le mot cru.
Mais plus peut-être qu'en un tel étalage, l'odieux de
la « Garçonne &gt;&gt; s'affirme dans la phraséologie sociale
dont son auteur prétend la justifier. Ce livre serait, selon
les dires de celui-ci, « un livre de gauche », lancé contre
l'hypocrisie d'une morale périmée, une œuvre courageuse
et saine, quasiment révolutionnaire. Grâce vous soit rendue, Monsieur Victor Margueritte, de me permettre ainsi
d'écrire que nous recommençons à être quelques-uns à l'extrême-gauche qui en avons assez de voir assimiler l'idéal
révolutionnaire, austère et terrible, à je ne sais quelle anarchie jouisseuse et sentimentale. Tirez votre « Garçonne »
à deux cent mille, nous vous remercierons même de nous
montrer par son succès la bassess,e des, milieux dirigeants
de notre démocrassouille, mais, s'il vous plaît, ne mêlez pas
les idées de gauche (non plus d'ailleurs que les idées de
droite) à un pareil trafic.

VI N G T

9

ANS

APRÈS

- Les amis de M. Millerand affirment que
lorsqu'ils seront au pouvoir, il n'y aura plus
de soldats. (Dessin et légende de Job, t xlrails du
«Gaulois du dimanche »: 12 avril 1902.)

UNE INTÉRESSANTE RÉÉDITION
Les dévotes d'Avignon, par JosÉPH1N P É LADAN.
avec avant-prorns de G.-L. Tautain (Monti~ nouveau ).

Se produira-t-il pour Péladan ce qui s'est déjà produit
pour Gobineau ? Sont-ce les Allemands qui vont nous
révéler l'auteur du « Vioe Suprême » comme ils avaient
déjà recueilli et adopté l'auteur de I' « Essai sur l'inégalité des Races humaines » ? M. Gustave-Louis Tautain nous ave1tit qu'outre-Rhin tels livres de Péladan
sont tirés à 15 ou 20.000 exemplair,es, tandis qu'en franœ ,
le public sait tout juste de cet écrivain si rare cm,'il
avait failli devenir ma~, ce qui n'est. pas en somme une
aventure à prendre au séri,eux ! Pourtant le cas de Péladan mérite autre chose qu'un si aimable dédain. J'y
vois même une des plus prenantes singularités de la
littérature française. Il est peu de sujets que n'ait touchés la hâte dévorante de Joséphin Péladan, peu de
choses qu' il n' ait senties, peu d'idées qu'il n'ait remuées.
On rencontre dans la profusion de son œuvre d'étonn antes
annonciations, des vues d' une originalité scabreuse, insensée. L'écrivain chez lui, très inégal, se montre tantôt à la
hauteur des plus grands, éloquent et d'un emportement
intellectuel superbe ; tantôt verbeux, lassant. C'est bien
de Péladan, créateur incomplet et - M. Tautain l'a
fort bien discerné - par certains côtés féminin, qu' on
pourrait di.re qu'il eut une espèce de génie.
« Les Dévotes d'Avignon » sont une des œuvres les
mieux composées, les mieux réussies de Joséphin Péladan. Je voudrais faire lire ce roman si cérébral, si particulier, si hautain, si ardent. Je me bornerai donc à
dire qu'il constitue une des choses les plus abominablement érotiques qu'on puisse se procurer pour 6 fr. 75.
Sans un mot grossier, san,s une attitude grossière, il y a
là de quoi damner toute l' Eglise.
C'est l'histoire d'une jeune fille regardée par un jeune
homme.
Dominique BRAGA.

�LE CRAPOUILLOT

ÉTUDES SUR LA MISE EN SCÈNE

LE THÉATRE DES ARTS(l)
PAR LÉON MOUSSINAC

Si pour le grand public et un certain nombre d'artistes ignorant les travaux des Allemartds et des Russes,
les ballets de Serge de Diaghilew furent une complète
révélation du renouveau de la décoration théâtrale, ils
n'éblouirent pas de même ceux qui . avaient entrepris
d'étudier à l'étranger les efforts et les réformes déjà
réalisées. Ainsi Jacques Rouché revenant d'un voyage
d'études écrivait son Art théâtral modertt.e où, après avoir
fait connaître les idées précises d'un Stanislâwsky, d'un
Meyetkhold, d'un Fuchs, d'un Erler, d'un Reinhardt et
d'un Gordon Craig, il tentait de fixer les principes d'une
mise en scène nouvelle qui s'accordât avec le génie français, avant d'en faire un.e application éclatante au Théâtre
des Arts en 1910.
Aussi M. J. Rouché estitne•t•il que lâ mi$e en scène doit
mettre le décor au servic-e exclusif du dtame, en nedisttayant pas le spectateur ou en ne dispersant pas son
attention par la reéherche inutile d'effets anecdotiques
ou de reconstitutions pittoresques : «-Pourquoi faire éclater un feu d'àrfifice ou défiler un oorlègie dàns le fond
de la scène, alors qu'au premier plart se déroule ttne
scène dramatique qui rt'en est point renforcée? » Il s'agit
donc de styliser Je décor : « On n'admettra que -1es
éléments décoratifs indispensables à la comprëhension
de chaque pièce, en s'efforçant de les disposer de la
façon qui seta la plus suggestive sur l'esprit du public. »
On obtiendra ce résultat en recherchant les rythmes, les
effets plastiques, l' llàrmonie colorée du drame à représenter : « Le décor devra être exécuté, non comme l'agrandissement d'un tableau destirté à figurer dans une galerie, mais tomme une œuvre décorative. Qu'on me passe
ces termes techhi.qttes de métiet, il seta traité en décoration et non en peinture ... On n'oubliera jamais, en
effet, que la scène est, comme l'a dit Taine, « un relief
(_l} Ç~ chapitre est extrait d 'un livre de Léon Moussinac: • La décora tion théâtrale, , à paraitre en octobre dans la collection de cl' Art

français depuis vil1gt ans • (Rieder, édit.).

qui bouge &gt;&gt;. On oonsîdérera ainsi l'art dramatique
comme un asptct et une dépendance de l'art plastique. »
Personnages ,et décor sont inséparables et dépendent
« d'un terme supérieur : le drame auquel le décor doit
servir de cadre. D'où ce corollaire évident : Ie décor
sera conçu à l'échelle de la pièce, ou, pour parler même
et plus précisément, de l'action particulière qu'il souligne èt qu'il illustre ».
.
Les oostumes doivent être réalisés en harmonie étroite
avec le décor : « Peintre décorateur et costumier collaboreront pour fondre l'apparence sculpturale et colorée
des acteurs èt des figurants avec les lignes et les couleurs de la décoration générale ; par cette entente minutieuse, on évitera les heurts, de tons, les bariolages inattendus, les contrastes violents entre la nuance d'une
étoffe et celle d'une tenture qui sont moins imputables
à la maladresse des costumiers qu'à l'ignorance, où d'ordinaire ils sont tenus, des lignes principales de la mise
en scène. » C'est pour cette raison que M. J. Rouché
estimait nécessaire qu'un peintre devînt le conseil du
metteur en scène en dessinant aussi bien les costumes que
les décors et en réglant d'acc-0rd avec lui et l'auteun,
les gestes et les mouvements des personnages. Ainsi pouvait-ôn parvenir à l'unité générale du spectacle.
« Nous possédons en rrance, ajoutait-il, une belle étole
de peintres décorateurs ; l'heure semble venue de tenter, avec leur conoours, un modeste essai, par lequel,
sans rien renier des. traditions de beauté léguées p-ar
le passé, mais en cherchant une note d'art nouvelle, on
s'efforcera d'élever l'art dramatique à la hauteur atteinte
par la culture artistique de notre époque. » Ce « modeste
essai » fut en réalité la remarquable saison du Théâtre
des Arts qui re-ste l'honneur même de M. J. Rouché
et où il appliqua pleinement et parfois avet tant de
suggestive beauté, les conclusions mêmes de son étude :
« La mise en scène, à notre avis, peut être réaliste,
fantaisiste, symbolique ou synthéiiqUe, tùrnporter des

éléments plastiques ou peints. Il nous plaît de voir jouer
un mélodrame dans une mansarde avec des éléments
purement réalistes, si ceux-ci sont harmonieux, une féerie
dans un décor de Guignol piqué de jolies taches de couleur, une court.e scène du répertoire devant une belle
tapisserie de l'époque, une fantaisie orientale devant un
paravent japonais ; le ragoût sera un délicat ra,pport
entre un costume et une draperie, une jolie arabesque
de feuillage, fût-elle dans une ridicule bande d'~ir. ~ou~
réclamons pour le metteur en scène toute l1berte, a
condition que les mo_yens e~ployés soient artistiques. '»
M. J. Rouché réunit au Théâtre des Arts, de 1910
à 1912, la plus remarquable collaboration de pe!ntre~,
de musiciens et d'auteurs dramatiques qu'on ait Jamais
vue encore en France. Ce fut surtout une démonstration éclatante de la possibilité où l'on était chez nous
de mettre en scène, en appliqu,ant nos goûts avec méthode en -exaltant aussi notre personnalité, tous les genres
dram~tiques. Les Ballets Russes, nous l'avons_ vu, avai:nt
réalisé la fusion des arts plastiques et rythmiques grace
à la collaboration étroite du musicien et du peintre ;
Je Théâtre des Arts élargit la formule et prouva qu'il
était possible de l'appliquer avec la même puissance
de suggestiofi, à une comédie ou à un drame. L'effet
fut d'autant plus heureux qu'il prouvait combi-en la routine qui emportait notre théâtre était lame~table, et réagissait avec éclat contre la médiocrité, la banalité, par une
originalité et un goût exceptionnels. Enfin, un art de la
scène s'établissait chez nous et c'est ainsi que se renouait
cette tradition poursuivie à &lt;&lt; l'Œuvre » avec de petits
moyens et née au temps où Fragonard et Boucher peignirent les premiers décors de la scène française. Ce
fut un beau c::&gt;mbat en "'faveur des idées nouvelles enfin
reprises et exaltées. Et à ce combat participèrent des
peintres comme Dethomas, Drésa, Piot, Charles Guérin,
d'Espagnat, Desvallières, Segonzac, Albert André, Prinet, Georges Delaw, J. Hémard, Bonfils, Hermann-Paul,
Laprade, Carlègle, Francis Jourdain et un artiste d'une
fantaisie extrême, - excessive peut-être, - mais toujours original : -Poiret.
Le succès prouva que la formule nouvelle, qui avait
si bien réussi avec la fête hardie des Russes (facilitée par
ce fait qu'il s'agissait de ballets, c'est-à-dire d'une forme
dramatique où l'action n'est pas toujours précisée nettement, reste dans une poésie vague, et permet une très
grande liberté de conception), pouvait parfaitement
s'adapter à des œuvres dramatiques modernes en contribuant même à en accuser les caractères et la poésie.

LES PREMIÈRES
PAR PAUL FUCHS

Théâtre des Arts. L'éPeil du f aw1e, comédie sociale
de M. Edward KNonLOCK, traduite par M. Jacques
ATHANSON.

Il y a décidément un abîme entre le goût du public
anglais et celui du public français. Il semble pour nous

11

stupéfiant que la pièce enfantine et dénuée d'intérêt qrte
vient de représenter le Théâtre des Arts ait pu, de l'autre
côté de la Manche, être acclamée pendant des centaines
de soirées ...
L'histoire est celle des amours clandestines d'un député
et d'une cuisinière. Celle-ci est un être d'élite : elle guérit le politicien d,e son penchant pour l'alcool ; grâce à
son influence il prend une part de plus en plus brillante
et plus utile aux aftaires de son pays. Pourquoi, dès lors.
ne l'associe-t-il pas. à sa vie ? Elle est charmante physiquement : elle a suscité en lui « l'éveil du tauve ». A
défaut, d'ailleurs, d'autres agrétnents, il trouverait en elle
une maîtresse de maison accomplie. Ses hésitations sont
pour nous incompréhensibles et nous comprenons encore
moins pourquoi la servante au grand cœur et à l'esprit
têtu retuse au politicien de gérer pour lui une exploitation agricole. C'était pourtant son rêve, être fermière !
Mais non : cuisinière elle est, cuisinière elle veut rester.
Elle. se cramponne à ses tourneaux.
.
Le député, vexé, part pour la Franœ (ça se passe pendant la guerre) et se fait casser la figure. Une amie
d'-enfanœ ,qùi' l'aimait sans trop oser le lui dire (quels Don
Juans que ces collègues de. M. Lloyd Georges !) et la cuisinière qui, depuis, a épousé un brave ouvrier, pleurent
ensemble cet être falot. Elles sont bien bonnes !
Mlle Paulette Pax, à l'instigation de qui, dit-on, nous
devons la rèp,résentation de cette pière, incarne la housemaid avec ardeur et adresse. L'allure commune -qu'elle lui
prête semble la plus naturelle du monde. Mlle Gladys
Maxhenœ est une jeune :fille aux gestes simples, gr_acieux,
Et le timbre émouvant de sa voix nous a rappelé parfois
celui de Mme Moreno.

A l'Œuvre : Le Lasso, drame en trois actes de
M. BATTY WEBER.
Mon premier contact av,ec la toule luxembourgeoise a
eu lieu à la descente du train, dans une fête foràine.
Devant un jeu de massacre, des jeunes gens congestionnés lançaient avec une joyeuse violence les balles
de cuir sur des poupée_s représentant le Kaiser, le Kronprintz, les généraux alle.tnands. La boutique s'intitulait :
« Au Massacre des Têtes de Boches ». La fou!e, aimable
et gaie, parlait français. Les fillettes, vêtues de clair,
ressemolai,ent ,à nos grisettes. Je n'en pouvais croire
mes yeux et mes oreilles ! L'accueil, enfin, que je reçus
de chacun ne me fit pas regretter de m'être arrêté
un jour ou deux en r•evenant de Rhénanie chez ces amis
inconnus ...
M. Batty Weber vient de ce pays. « Le Lasso », titre
et symbole de sa pièce, c'est l'hérédité. Celle-ci nous
ligote, régit nos actes. Deux frères, même s'ils sont de
caractères opposés et s'ils ont vécu dans des milieux
très différents, feront, au même moment, si un même
mobile les guide, le même geste. C'est ici le cas : ces
deux frères se trouvent tace à face, la nuit, devant un
coffre-fort dont ils sont, l'un et l'autre, prêts à forcer la
serrure. Pour amener cette situation poignante, l'auteur
a échafaudé ùn drame arbitraire un peu, mais émouvant_,
où les personnages sont bien campés. Chacun dit ce qu'il
doit dire, fait œ qu'il doit faire.
Auct.me des pièces que monte M. Lugné Poë n'est
indifférente. Celle-ci est ,peut-être moins achevée que
certaines de celles qu'il nous a présentées. 11 n'ért faut
pas moins le louer une fois de plus de la ténacité qu'il
met à rendre familières au public parisien les ceuvres
capitales, et trop peu connues ici, du théâtre étranger.
Comme toujours avenue de Clichy, l'interprétation et la
mise en scène sont parfaites.

�• CRAPOUULOT
LE

J

Pendant mon service militaire, j'ai passé une quinzaine
de nuits dans les commissariats de p:&gt;Lce èe Charonne ou
de la Villette, à l'occasion d'une grève - je crois - de
boulangers. Les nuits blanches étaient lono-ues à tirer ·
les bancs du « quart », où nous nous all~ngions tout
hamachés, avaient l'élasticité des noyaux de p;che, le::;
« violons » sentaient fort mauvais ; et cependant je n'a11rais pas cédé ma place pour un dîner au fameux
« Cochon d'Or », car chaque nuit, ou presque, il m'était
donné d'assister gratuitement à de pe'.its spectf,c'es, au
moins égaux en bouffonnerie aux plus truculente, charges
des Moineaux père et fils.
. 1~ me revi,e~t précisément en mémoire un de ce.3 pet b
mCJdents tragico~burlesques dont je fus, sous le pantalon
garance, le témoin anonyme; et, au risque de me voir
mal noté sur le « dossier mondain » que toute importante personnalité parisienne possède dans le~ cartons
verts de la Tour Pointue, je ne puis résister au désir
de la conter.

• ••
Une nuit, un agent ,en civil entra dans le commissariat
tirant derrière lui son dernier coup de f.let : deux f:l!e;
en cheveux et un gros homme à face réjouie.
- J;~i arrêté ~et individu, déclara le « bourgeois ».
dans I mstant qu'il recevait d(c! l'argent de ce3 femmes,
à la sortie du métro Charonne.
- L'homme a-t-il des papiers? demanda le commissaire.
- Monsieur le Commissaire, je l'ai fou:I Jé,
à seule fin de voir s'il ne recélait pas d'armes ·
il n'a pas de papiers...
'
Le gros homme n'avait pas la mine d'une
&lt;(terreur» faubourienne ; au contraire, une fac~
écarlate de bon vivant, des joues en forme
de _tomates, avec sous un nez rubicon~, deux
petites crottes noires à la « Charlot », qu'un
c~up ~e, fer faisait tournoyer pittoresquement.
L air legerement goguenard, le prévenu ne semblait point trop emmouscaillé. Il salua poliment
le Commissaire et déclara d'une petite voix futée

qui contrastait bizarrement avec son tour de poitrine :
. - Monsieur le Commissaire de police, y a méprise,
Je m'appelle Philibert Courtecuisse et suis établi boucher,
311, rue des Orteaux, à deux pas d'ici. A preuve que ma
bou:geoise m'attend à l'heure qu'il est. Je n'ai pas de
papiers SUT moi, c'est véridique, mais il vous ·sera aisé .. .
L_e Commissaire l'interrompit pour appeler un planton,
qu'tl envoya aux renseignements. Puis :
- Nous serons fixés dans quelques m:nutes sur l'exactitude de vos assertions. Mais, au cas où vous avez
dit la vérité, veuillez m'·e xpliquer pourq~oi vous receviez
de l'argent de fille:, publiques à la sortie du métro
Charonne?
- Monsieur le Commissaire de police, répondit le boucher, je gagne honnêtement ma vie et jamais je n'ai reçu
d'argent des pouffiasses !
- Eh dis donc ! Oras-Doub:e, tu poarrais être poli !
lança une des filles.
- Silence!
- C'est pas des raisons parce que Monsieur est dans
les gigots pour qu'il soye malhonnête avec le monde,
appuya la seconde fille.
- Assez ! coupa le Commissaire ; monsieur Courtecuisse, voici un de nos agents, M. Pér~u, qui assure ...
vous assurez, n'est-ce pas...
- Je jure, SUT mon honneur, monsieur le Commissaire ...
- ... vous avoir surpris et arrêté au moment où vous
receviez de l'argent ...
- Votre homme a fait ,e rreur; je revenais de
dîner chez mon a.mi Poupette, vous savez
bien, le mandataire aux H::1lles. Si ma mfo~gère
ne m'a pas accompagn~, c'est qu'elle ne s'accorde pas avec la dame de Poupette, rapport à
ce que sa belle-mère a cherché des raisons .. .
- Au fait, mon ami, au fait !
- Ce que je disa:s, c'est à seule fin d'éclairer les tenants et about:ss:mts de l'affaire. Parce
que, n'est-ce pas, monsieur le Commissaire de
police, nous ne vivons plus, Dieu merci ! aux
temps des rois capétiens où l'on foutait pour un
oui pour un non, le pauvre monde dans des
oubliettes !

/

J

- Faites-nous grâce de
vos connaissances historiques et venez au fa:t .. .
- Je s :) r ;a·s donc du
métro Charonne, continua
le boucher, lors;:iuë je fas
acccs :é par c~s deux ... d-~moise les qui me caus~rent:
« VLns, mon gros ché~i.,
qu'e'.les me disaient, viens
t'amus~r avec deux petite-3
dames bien experte3, tu ne
regrètteras pas ton pognon. » A quoi j'ai répondu poliment, en galant homme : « Non, pas ce soir, mes petites
cqattes, ma bourgeoise m'attend et je me fe~ais disputer
en rentrant. » C'est pendant œ::te conversation que le
bourgeois a fait son apparition. Il m'a fouillé, en me faisant mettre les bi:as en l'air, comme au Ciné, et m'a dit
de le suivve au « quart ». Et il a ajouté : « Toi 1~ poiss, si
tu cherches à t'esquiver, je te crève. » Vous pensez, monsieur le Commissai1~e de police, si j'avais envie de commettre une évasion, moi un commerçant établi, marida (1 ),
rangé des autos, père de famille, car j'avais oublié de
vous dire que j'ai une petite fille et. ..
- Bon, bon, pas de détails, dit le Commissaire.
Puis se ·tournant vers son subordonné :
..:_ Dites-donc, Pérou, vous entendez ce que dit Monsieur?
- C'est des mensonges, hurla le « bourgeo:s », je l'ai
vu recevoir de l'argent de cette brune-là, de la main à
la main, monsieur le Commissaire. Je pense, monsieur le
Commissaire, qu'entre la parole, d'un agent de l' Administration et cet individu ...
- Halte-là, je ne suis pas un individu, je paie patente !
- ... Souteneur, souteneur, c'est un souteneur, monsieur le Commissaire. Il y a plus de six mois que je le
file en 'Suivant son petit manège à ce marlou-là !
- Où ça ? questionna le boucher.
- Où ça ! mais sur le boulevard de Charonne, dans
la rue de Ménilmontant. ..
- Depuis six mois ? Tiens ! j'avais oublié de vous
dire, monsieur le Commissaire de police, que je ne suis
installé que depuis trois jours dans J.e quartier., c'est même
la ,r aison pour quoi vous ne me remettez pas ; auparavant, j'étais commis à Brives-la-Gaillarde, à l'enseigne
du « Cochon qui sommeille », chez Costecalde.
Le policier s,e taisait. Etonné par l'assurance de ce Courte cuisse, le Commissaire, perplexe, se tourna vers les
filles. Des agents galants leur avaient avancé un banc.
Elles rigolaient de l'aventure, bonnes filles, habituées à
faire périodiquement la navette entre le trottoir, le «quart»
et « Saint-Lago»; pas laides d'ailleurs, l'une blonde
décolorée, avec des « chiens » et des « guiches » encadrant un visage fatigué mais fin, l'autre brune aile-de-corbeau, coiffée en coques, avec un faux air d' Andalouse
effrontée.
- Connaissez-vous ce Monsieur ? demanda le Commissaire.
- Cette bille-là ? Ah ! pensez-vous qu'on a ça dans
ses relations si ce n'est des fois comme client, s'indigna
la brune. C'est un cavé!
- C'est ce soir la première fois que vous le voyez?
- J' comprends! s'écria la blonde. Non mais, voyez-vous
cette bellure qui croit que nous en lâchons à des mochetés. Si je devais assister une personne, ce serait pas un
enflé comme ça !
- Ah ! c'est tout de même fort de café! rouspéta le
(1) Marié.

13

boucher : voilà un flicard qui me traite de barbeau, et
puis des biftecks qui m'insultent et disent que je ne suis
pas susceptible d'être aimé pour moi-même ! Ce qu'il
faut en ·e ntendre au jour d'aujourd'hui !
- Dites-donc, Pérou, mon ami, questionna le Commis-saire, avez-vous des preuves ?
- Ah là, là ! interrompit une fille, vous, fatiguez donc
pas à lui faire entendre raison à votre poulet!
- Poulet ? qu'est-ce que ça veut dire « Poule~ )&gt; ?
- Monsieur le Commissaire, expliqua Pérou, c'e.,t ainsi
que ces filles nomment maintenant les « b-Ourgeois ».
J' t'en fauterai des poulets, moi, fille à soldats !
- Mais depuis le temps qu'il cause votre poulet, continua la fille, vous avez encore pas vu qu'il était saoul ?
- Je proteste, s'écria t'agent, effectivement congestionné ...
- Plein comme un œuf, schlasse, je vous dis, no:r,
rétamé .. .
- ... comme une cass,e role !
A ce moment l'agent qu~on avait envoyé aux renseignements rentrait et confirmait de p6int en point les déclarations du gros boucher.
- Monsieur, vous êtes libre, avec nos regrets, déclara
le Commissaire (sans qu'on sût exactement s'il regrettait
d'avoir arrêté le bonhomme, ou biien d'être contraint
de le relaxer) .
- Merci, monsieur, répondit le gros homme, s,eulement
avant de partir, je désirerais qu'on me rendît ma montre.
- Votre montre ? s'étonna le Commissaire.
- Ma montre.
·- Et qui' vous a pris votre montre ?
- L'agent en bourg,e ois.
- Qu'est-ce -que vous dites, ? s'écria le dénommé
Pérou.
,
- Je dis, répliqua avec calme le gro-s homme, que
vous m'avez pris ma montre. Et profitant de ce que
!'alguazil moustachu rotait de colère ,a u point de ne
pouvoir parler, il mit les points sur les i : - Lorsqu'il
m'a arrêté, votre bourgeois m'a fouillé. Il vous l'a avoué
lui-même tout à l'heure ; il m'a palpé toutes les poches ;
je dois dire qu'il m'a laissé mes clefs et mon porte-monnaie . .. mais il m'a pris ma montre. Je pensais qu'il me la
rendrait au commissariat.
,- Votre montre ! Moi, j'ai pris votre montre! éclata
le roussin.
- Ma montre, parfaitement, ma montre en or, qui me
vient de papa ... A preuve qu'il l'avait achetée à !'Exposition Universelle !
- Monsieur, interrompit le Commissaire d'une voix
sèche, je conçois que cette arrestation, quelque peu arbitraire, ait pu vous être désagréable et crois vous avoir
exprimé tout à l'heure mes regrets personnels, seule-

�i4

LE CRAPOUILLOT

on, je uppose plutôt que vous serez définitivement rayé de cadres de J'administration, sans préjudice
d'une condamnation probable ; mon ieur Pérou, nous ne
voulons pas de brebis galeuse dans nos rang !
- Brebi galeu e ! monsieur le Commi saire me traite
de brebis galeuse ! s'écria Pérou, qui, as ommé par ce
dernier coup, s'effondra ur un banc et se mit à sangloter
comme un enfant.

• ••

ment je vous conseillerais tout de même de ne pas vous
payer ma tête, parce que ...
- Monsieur le Commi s aire, veuillez me pas er, je
vous prie, le regi tre de réclam ations. Je uis bon garçon,
vou avez été à même de le constater. eulement vous
avouerez que ça dépa se les borne . On m'arrête, on
me fouille, on m'in ulte. Je me tiens peinard, j'attend
que mon innocence éclate. Elle éclate. Et voilà qu'on
veut, au nom de je ne sai quel principe, me confi quer
mon chronomètre ; et puis, je n'ai qu'à dire merci ? Ah
crotte ! Il y a des juges à Berlin, monsieur Je Commissaire,
et d'abord je vai écrire à mon député : Tl interpellera
les ministre !
- Vous maintenez votre accu ation contre l'agent
Pérou, matricule 21.035 ?
- Et comment ! Ou alors, qu'il rende la montre.
- Bien, monsieur.. . Dan ce cas, voici un papier et une
plume, Yeuillez formuler votre plainte qui sera enr gi trée
demain matin.
Le gros homme aisit le porte-plume et se mit au itôt à calligraphier ses doléances. Sa signature apposée
avec un upe rbt: paraphe, il reprit son parapluie et son
mou et s'enquit :
- Puis-je m'e bigner?
- Parfaitement, mon ieur, vous êtes libre.

•

• •
A peine fut-il dehors, que le Commissaire explosa :
- Dites-donc, Pérou, qu'est-ce que c'est encore que
cette histoire-là ? mon ami, faudrait voir à ne pas jouer
au petit oldat avec moi ! Comment, non content d'être
saoul comme ...
- Comme une bourrique, ricana une des donzelle .
- Moi, saoul! je uis saoul? prote ta l'argou in. Mai~
je ne ui pas aoul, monsieur le Commi aire. Voulezvou que je vous le prouve : Tenez, regardez-moi marcher ! une, deux ! une, deux ! C'c t-y la démarche d'un
homme plein? Et je peux écrire! Faites-moi faire une
dictée, mon ieur le Commissaire, vous verrez.
- Taisez-vou , Pérou ! Je connais vos antécédent ...
Et d'abord vous puez le marc à pl ein nez!
- Une dictée, monsieur le Commissaire, une dictée,
une dictée pour l'amour de Dieu!
- L'amour de Dieu, Pérou, n'a rien à foutre avec la
plainte de M. Courtecuisse : Etant ivre, vou avez commis
la maladre e d'appré hender un honorable commerçant,
l'ayant arrêté sans preuves, vous l'avez fouillé et l'ayant
fouillé, vou avez, mettons ... égaré sa montre. le cas,
pour un agent assermenté, est d'une gravité exceptionnelle. Demain, je tran mettrai la plainte avec un rapport
circonstancié, et vous n'y couperez pas ...
- Je ne vai pas encore avoir huit jours de mise à
pied?

15

LE CRAPOUILLOT

A ce moment, une femme aux uperbe appas, simplement vêtue d'un peignoir et le crâne orné d'un millier de
bigoudis, apparut dans l'encadrement de la porte et se
précipita vers le bureau du Commi saire.
- Mon ieur le Commissaire, il n'est r:en arrivé à
Firmin au moins ? Il n'e t pa rentré et je suis très
inquiète ...
- Voici votre époux, madame, répondit le Commissaire, et il en fait de belles ! il e saoule, madame, et
quand il est aout, il vole le montres !
- Firmin va encore être mis à pied ?
- Pérou va être chas é de l'admini tration, madame !
- Chassé? Mais qu'est-ce qu'il fera, monsieur le Cornmi aire ? li ne sait rien faire, cette andouille-là ! Eh bien,
nou voilà propres avec les enfants et le terme ! Mais,
monsieur le Commi aire, continua la femme d'un ton
enjôleur, est-ce qu'il n'y a pas moyen d'arranger ça ?
- Il y a un moyen, madame, un seul, répliqua froidement le Commissaire après avoir narré l'aventure : faire
retirer sa plainte à M. Courtecui se, boucher, 311, rue des
Orteaux.
- Je vais le voir tout de suite, déclara cette femme
prompte aux décision : il est trois heures et demie, il
faut que je l'agTafe avant son départ aux Halles.
- Merci, Eugénie ! merci ! je n'oublierai jamais ce
que tu fais pour moi ! s'écria l'infortuné Pérou. Puisses-tu
réussir?
- Je saurai bien l'attendrir, ton boucher ! répondit
Mme Pérou en s'esquivant.
La demie de trois heures sonna, puis les quatre heures ;
le quart, la demie. L'agent cuvait son vin, étendu sur un
banc; le Commis aire somnolait ... Enfin, l'épouse Pérou
surgit, uivie du boucher en blou r bleue et casquette
cacao. Pérou auta sur es pieds.
- Voilà, annonça la superbe femme, M. Courterui se
qui a eu la bonté d'avoir pitié de moi. .. Oh ! pa de toi,
de moi !. .. Et qui veut bien retirer a plainte, pour ne pas
mettre une famille entière sur la paille.
- Passez-moi le papelard, dit Courtecuis e. Et l'ayant
reçu des mains du Commissaire, il le déchira avec un
g-este qui ne manquait pas de grandeur.
L'agent Pérou, qui n'était pas encore totalement dégrisé, se jeta à ses pieds, embrassant avec transport ses
main qu'il arrosait de ses larmes.

- Monsieur Courtecuisse, dit le Commissaire avec,~n.e
intonation de père noble, permettez-ma( de vous fe_hcrter de votre générosité. Vous êtes beau 1oueur, monsieur
Courtecuisse. Inutile de vous dire que toute les recherches po sibles seront effectuée pour retrouver la montre
perdue. Au revoir, monsieur Courte~isse, et soyez persuadé que l'agent Pérou regrette sincèrement un moment... d'égarement qui ne se renouvellera plus. .
.
Le boucher donna un shake-hand au Commissaire, fit
de sa main grassouillette un petit igne cavalier à l'agent,
salua a ec un très gracieux sourire la superbe Mme Pérou
et s'en fut, dans une apothéose.

M. A. Kouprine a conté cette idylle et e&lt;:tt~ ~agédie
dans une langue pleine d'images et de ren~uruscences
bibliques. Les archéologues contesteront peut-etre l'exa~titude de décors où se meuvent es per onnage , n:ia1s
il le a peints avec une telle couleur qu'il d~nnent 1'11lusion d'une fidèle restitution ; l' éclat du cadre aJoute_enco re
à la majesté de Salomon et à la grâce de Sulamite. Ce
joli conte tune œuvre d'art parfaite.

J. LETACO

DESSI

DE GUY DOLLIAN

• ••
Je te rejoigni dan la rue. Pour un louchébem un soldat
est toujours un poteau.
- Dites-&lt;lonc, lui dis-je ça vous coute tout de meme
une montre cette histoire-là ?
- Pense~-tu mon pote, me confia le gros garçon avec
un bon saurir~, ma toquante, tien la v'là, j' l'avais dans
mon gousset, comme de juste.. .
.
Puis il ajouta en me présentant avec un sourire _de
coin, un magistral oignon qui devait compter au moins
les siècles :
,
- Seulement, tu comprends, moi, j'aime pas qu on me
prenne pour un ...
Jean ÜALTlER-B01 SltRE.
A

A

LITTERATURE ÉTRANGERE
S ulamite, par

(1).
Ce conte biblique est un ouvrage, exceptio~ne~, par
finspiration et par la forme, dans l_ ~uvre s1, reahste
d'Alexandre l(ouprin~. C'est une fantalSle de po~te, dont
le lyrisme s'est échauffé à la lecture du « Cantique _d'.es
Cantiques » et qui s'est diverti à paraphraser la Bible,
en imaginant la brève aventure d'amour dont le Cantique est l'impérissable écho.
.
Salomon le roi au sept cents femmes et aux trois cents
concubines' a connu toutes le sensualités de l'amour:.
mais igno;e encore l'amour, le don total et absolu du
cœur avec l'abandon charnel. Par un joyeux et frais
matin, dans les vignes odorantes, il r~ncontre ~ne _jeune
Paysanne Sulamite dont la chanson simple et bmp1de et
'
,
l'infinie beauté
le 'troublent profondément. Il n' eprouve
peut-être tout d'abord que d~ désir, tan~is que Sulamite,
dès les premières paroles, des les prem1er~s. caresses du
roi dont elle ignore le nom et le rang, 1 aime tout de
suite : « Mon cœur tout palpitant, dira-t-eile plus tard,
s'est ouvert à ton approche, telle une fleur épanouie sous
la caresse légère du vent du sud, pendant une nuit d'été. &gt;&gt;
Mais la candeur et la sincérité sentimentales de cette
vierge l'étonnent,, le ravissent; . il découvre l'infini de
l'amour et aime a son tour, ventablement, pour la première fois. Jal~use, la reine Astis fait tuer Sulamite.
Celle-ci meurt en remerciant le Roi de son amour, de
sa beauté de sa sagesse, du bonheur qu'il lui a donné et
Salomon jure qu'aussi longtemps que de êtres humains
s'aimeront le nom de Sulamite sera, de siècle en siècle.,
prononcé avec ferveur et reconnaissan~. Sulami~e m~rte,
Ie grand Roi, inconsolable et reconnaissant, d1ct:, a la
gloire de celle qui fut aimée entre toutes, de 1 « Umque »,
les premiers mots du plus beau chant d'amour
« Mets-moi comme un sceau sur ton. cœur... »
ALEXA.NDRB KouPnINB

( l ) Traduit du ru ·e par Marc Semenoff el S. Mandelj J:!r~tace de
Camille M uclair. Collection : La Geste d'Erot aux l!;d1lions du
Monde ·ouveau.

POETE A L'HOTEL
PAR JULES SUPERVIEILLE

Feuillage du petit m atin
Trempé de gave et de rosée,
Tu te soumets dans ma croisée
Comme un doux aveu gle au soleil.
QI.Ul lle âme as- tu c11 oisie, quelle éime?
Au. fond de m on lit blanc eL noir
Titube encore u.n. peu. de soir...
Es-tu Jrèn , tilleul, pl.alun e?
T u me suggères d'a lle r voir
Orl prencl . a so1Lrce la vallée
Et que j'y ·verra i détoilée
'ne inconnue aux cils c:lém.e nts.
Feuillage, feuillage, tu mens,
Tu, mens aussi comme les a1Llres,
Q tie j vis daJl.ç trois continen t
Chez la négre e et che:. fa blonde,

Et chet celle qui m e soufjlai t
on tabac bleu dans la figure
Et me tirait a langue dure
Pour voir et que. jt devenais.

, OUX.

�17

LE CRAPOUILLOT

~~

A QUOI SERT UN ,f ABLEAU?
PAR JEAN-GABRIEL LEMOINE

I

ous ne sommes pa l'b , ,
de I' Art pou; l' A t 1 11 s I eres de la vieille théorie
qu'un tableau es; ~n y ha encore ~es gens qui pensent
suff1·t JI
e c O e parta,te en soi et qui se
·
Y
a
encore
Goncourt . J
• des ge ns qui· d.i ent, comme les
· « magmer qu'une œ
d' rt
•
à q~elq~e chose c'est avoir Je.; id~:~e de :et d;~ve servi~
avait fait du radeau de la M ' d
mme qui
~o/e et misRl'h~ure dans Ja vo~/! e L~enn~t~a~u:
mener ene Chavan ce dans « La L.b
t·
I er e » en est
bien la preuve II
•t
un tableau? et la ~~~~a~~éesce;~e question,_: A quoi sert
résument ainsi : un tableau ne e~;r~s:s ~ il a reçue se
~élas ! ce n'est que trop vrai aujourd'~uret c'est pour
q uo1
_on peut regretter de voir s'allo ,..,
h
,les kilomètres de murailles t . , ~ ~er c aque ann ee
tiles que nous parcourons à ca:~~~eee sati/es œuvres inu-

v~~~t

• ••
qu~ ~3:tait :~~=nt reveni~ à ~ne c?nception plus logila traditiot nous Îe ~/?ftn, a quoi sert un tableau ?
orner
i . un tableau sert d'abord à
d'~v?iru:t~~~c~I

=~:

~::s ~:r:~;1~ree/~,!~~~ce colorée

~r:~isé{ai:i:\n~;:c d:nai~trag~ tavorable, a !~tu~!ti:
hasard, mais destiné à { ~ 9u1 ne s_o nt pas choisis au
est d'accord pour admettr: qi:riefa:~lo1r. rout le monde
!}epuis que le tableau de chevalet ::t~ :r un _tabl~au.
.r·dtre depuis le xv11e siècle - il e t ,
, 1vente, c estpremiers « Tableaux de Che I
a_ presumer que les
de Poussin - on I . d
va e » turent les œuvres
u1 onne un cadre qu.
t·t
lui, comme son nom l'ind ·
.. 1 cons 1 ue pour

t

d~;te"acc?mpagne obligat~t~e~~- m~~~u:nt::~a~~~
embry~ d~C:t~:~gne. le t~bleau est analogue à ces
Elle
t ·tg
q1;U persistent dans le corps humain
nous a, souvenir de la vrai
tu
.
qui est une décoration d'une na~r°a re . du. tableau
ta~leau est au1ourd'hui corn ris
e parhcultère._ Le
qur prétendent revenir à la bopnne ptard_qt_uelques artistes
'
t·
ra 1 ion comme
d ecora
ion pure. Mais si le tabl eau est ' cela n'e une
t ·1
1
?
que ce a les exemples sont là d
l'H" . '
s -J
depuis le moyen âge pour nous
q~!o1fe1/t:~;!:

m::~er

a le devoir d'être d'abord un décor il a le droit
.
estpr~s~ue un devoir aussi, de n'êtr~ pas que cetd qui
fa ongrnc du tableau nous le montre comme une «· surasce pl~e cou~erte de couleurs dans un certain ordre
est e,;bJ:: »Juiv::t la définition célèbre. Sa raison d'être
a .
ra on un panneau ou d'un mur comme un
Pi~~~~ dâ_ten~~e ou une tapi~seri~. Il en tint Îieu d'abord.
t
iscu a1t cette assertion il serait tacile de m
rer qu~lle est la conclusion d'une étude qui a été on;;~t 1a:tt
sur la con~ition des artistes au
les
c r9u~ les pe_mtres étaient propres à toutes
tion d'~~:e~ha epts la peinture d'un lambris, la décoral'exécution d'unm
ca~on d'une t?pisserie jusqu'à
royale Ce rt·
_e ou a reproduction d'une effigie
.
s a I ans-peintres
et no
f t
.
qualificatit d'art· t ,
n ar is es-pemtres (le
xv111e siècle)
ts e n aprt~ara!t dans son sens actuel qu'au
'b,
- resso 1ssa1ent de la corporaf
d
0
~e:n:s;!t (e~a~emen~ des peintres-selliers qui to~ ~aie!~
ses de
a cls asseo1br ~' &lt;les « faudesteuils » et des châsma es en ois).
si~~;st-~e d~nc_ q~i ~ès l'origine sépare Je tableau du
diff~
~eco_r ; mtnn equement rien, toutefois il s'en
. rencie a1s,~men~ par la qualité du travail et les conna!~sanfe qu_JJ_ eXJge de son auteur. la qualité du travai es preosee dans les contrats
actes
t
passés devant notaires _ il y est spécif",
souven
1
leurs empl ,
te que es couoyees seront « loyales » fine l'o
et. la combi1;1ai on d'iceJJes « durable ». D'aut~ &lt;~:;:-yl »
pemtr~ a t?1t ses preuves avec le chet-d'œu
, e
~antre qu'il connaissait à tond les lois de I vre. Il a
:1ve,hdu_ clair-?bscur, de l'anatomie du corps bau:::p~c;
_a p ys1onom1e et du symbolisme qui accom a ne to
Jours_ au moyen âge l_a représentation figurée. ~/somm~le peintre est un artisan « intellectuel et ·1
'
pas de le taire valoir en toute occasion:&gt;
t ne manque

bes

(li

mi;:;

r:~b:e

A-

ta;:

•
••
le \e :rblea~ actuel est en état d infériorité manifeste sur
a eau e ce temps-là. Ceci dit ans offenser nos
i\ ?t.3 m me nt par Jl curi B ouchO t
J••( l_)Jam1
er J!)O ).
(R evue de., Deux-Monde.

artistes qui sont pour la plupart d'une intelligenœ et
d'une culture générale très supérieures à ceux d'autrefois. C'est que les artistes actuels ne « veulent pas &gt;&gt; s•!
soumettre à la même discipline que ceux d'autretoi .
L'artiste de notre temp œuvre « pour rien, pour le
plaisir », première erreur, un tableau a une destination.
Comme un vase à fleurs n'e t pas une « œuvre d'art en soi »
destinée à une vitrine de musée, mais n'est beau que
parce qu'on peut y mettre de- fleurs , un tableau est
l'ornement de quelque chose. L'artiste de notre temps
croit qu'il suffit qu'il ait traduit sa fantaisie sur
une toile pour avoir tait un tableau, deuxième erreur,
un tableau s'ordonne uivant des loi qui le rendent plus
expressit que d'autres : Quand on dit qu'il y a une
rhétorique de la peinture cela effraie nos artistes, et ils
y reviennent pourtant par des voies détournées - ô
combien! - voyez les cubi tes! L'artiste de notre temps
a la terreur de ce qu'il appelle « la littérature » et il peint
des magots dans un style de maçon avec de prétentions
de philosophe. li met de l'intelligence partout, dans sa vie,
dans sa conversation, dans ses prétaces et il ne veut pa
en mettre dans son art ! bizarre préjugé ! Or, la fom1e
a une puissance de sugge tian non par e:Je-même, mais
par l'Idée qu'elle suggère. Tomber en transe devant
3 pommes c'est ce que Péladan dans son style franc .
appelait se livrer à des « pollutions optiques » : peindre
3 pommes c'est faire une étude et C- n'e 3t que cel a, l'art
peut autre chose. L'artiste de notre temps peint le mo nde
et peint les êtres avec un matérialisme singulièrem ent
désuet et que ne lui permet plus ni la littérature ni la
philosophie. Un visage doit être l'expres ion d'une pensée, un geste, le signe d'une action, il est urgent d'en
tenir de nouveau compte dans l'art. Sans doute, l'arti ~te
actuel nous dira que s'il n'exprime pas le- « étafa
d'âme » de ses modèles, il traduit au moins les siens
et que l'intérêt de son œuvre est qu'il s'y exprime luimême. C'est peut-être l'intérêt de son art, mais est-ce
l'intérêt de I' Art ? On pourrait lui répondre que la plupart du temps sa personnalité médiocre n'oftre qu'un pauvre intérêt, que le public, en tous cas, réclame un art
moins égocentrique et que le sûr moyen de lui vendre
c'est de lui tournir ce qu'il veut. Mais, hal '.e-là ! dit l'artiste de notre temps imbu des théories de I' Art pou1
l' Art : il est inférieur de plaire au public !. . . Quatrième
erreur. Qu'il ne s'en prenne donc qu'à lui s'il vit isolé
et sans commandes ! Jamais, dans !'Histoire de l' Art,
l'artiste n'a eu la prétention qu'il affiche aujourd'hui de
ne travailler que pour lui et d' « impo e r s:i visi on ». On
n'impose rien dans l'existence sociale, on subit, la vie
pratique est taite de compromis. Un artiste de génie doit
faire « pour plaire au public » un tableau génial. La
Peinture est remplie de réali ation de œ genre et elles
sont magnifiques. Qu'on n'aille pas nous « bourrer le
crâne » avec la Dignité de I' Art. L'art est un métier, il
n'est digne que s'il est dignement exercé, c'est à-dire par
un homme supérieur, d'une taçon supérieure ! L'artiste
d'aujourd'hui n'oserait pas nous donner tort mai - il ergotera sur le point die savoir ce qu'il faut entendre par artiste
et art supérieur. C'est pourtant bien simple. On a toujours exprimé la même chose par les mêmes .mots :
un artiste supérieur est un homme qui possède à tond
son métier ou son art, c'est-à-dire qui ne s'enlerme pas
clans une « manière 11 . On appelle cela aujourd'hui cultiver son originalité, c'est « se complaire dans son 1gno•
rance » qu'il faudrait dire. Un art supérieur c'est un
art qui peut exprimer tout et par « tout » nous entendons,
non seulement la sensation des rapports de volume et de
couleurs qui sont l'art primaire, mais la suggestion des
émotions et des idées, ce qui est I' Art suprême. La pein-

ture est un langage qui se passe de mots, puisqu'elle les
remplace par des tonne que nos yeux voient. li est
exact que la peinture allégorique, qui personnifie des
mots, est une absurdité pla tique, mais tout le reste du
champ de l'intelligence peut être exprimé par l' Art.
Voilà à quoi ert un tableau. Un tableau est un décor,
mais c'est un décor « parlant ». Il parle à no yeux, il se;i
à traduire mieux que nous ne pourrions le faire des
émotions, des entiment , de idées qui nous sont chères
et que nous serion impuis ants à rendre aussi parfaitement que peut le faire l'artiste, puisque c'est son métier
de le faire pour nous.
Jean-Gabriel LEMot E.

JAULMES, aux « Arts Décoratifs»
PAR LOUIS LÉON-MARTIN

J'ai trop d'e time pour le labeur de M. Jaulmes pour
cacher à l'artiste que je n'aime point son carton de
tapisserie destiné au haut commi sariat de Strasbourg.
Ces deux vierges, l'une cuirass · e, l'autre en flottante
tunique, montant la garde de chaque côté de l'écusson
à devi e républicaine, m'ont paru trop peu inattendues :
et l'ensemble de la composition, da ique et tricolore,
po sède un je-ne-sais-quoi de « 14 juillet » populaire
en désaccord certain avec la coutumière aristocratie
de l'auteur.
Par contre, il faut d ire b-::aucoup de bien du rideau
exécuté par tu· po1.r le Grand T héitre de Lyon
La première impres ion est excellente, ce qui, pour un
rideau, est un mérite essentiel. Le rouge et l'or se marient
harmonieu ement et donnent à l'œil une immédiate satisfaction ; puis l'on découvre des rapports plus rares, tels
les verts noirs des feuillages ; et le dessin, dont l'heureuse
et générale ordonnance se détache en ocre-terre-cuite
sur le fond de pourpre somptueux, vous retient enfin
par I ingéniosité, l'abondance des détails, le symbole
agréable et clair... De la sorte, si l'idée peut sembler
amusante d'inscrire en tons neutres l'arabesque décorative essentielle, elle se justifie rationnellement encore..
comme nous venon de le voir, par la néce sité de l'effet
rapide à produire, - nous sommes au théâtre - eftet
que l'artiste a cependant réussi sans rien perdre de sa
personnelle distinction.
L'essentielle qualité de M. Jaulmes, en ses recherches
décoratives, est le gofit. j'entends bien que, dans l'art
tout court, le goût doit céder le pas à la puissance qui
seule est féconde et vraiment inventive ; mais ici je me
demande si le goût, c'est-à-dire la recherche d'un agrément de qualité dans les combinaison des tormes et
des couleurs, n'est point la vertu cardinale. Quoi qu'il
en soit, à cet égard, M. J aulmes est étonnamment doué.
Il est un des rares artistes qui osent, de ce temps, s'attaquer au somptueux parce qu'il est sfir de ne Jamais
tomber dans la banale et plate opulence.
Certe , tout n'est point d'un mérite égal. On peut
s'étonner de l'ordre peut-être trop cla sique, de l'abus
des guirlandes, de la symétrie trop jalou e ou encore
que l'architecture générale ne soit obtenue que par des
équilibres trop stricts ; mais ces défauts eux-mêmes à supposer qu'ils soient tels - ont leur raison d'être.
Ces guirlandes ont leur place en une salle de théâtre
traditionnelle et quant à la symétrie et à l'ordre classique, ils collabore~t à la pompe de l'ensemble et que
l'artiste a délibérément voulue.
Je tiens ce rideau pour une œuvre, non seulement en
isoi excellente, mais iencore particulièrement représentative des conceptions décoratives de son auteur.

�iO

LE CRAPOUILLOT
renom des art et du goût français, il chercherait à
remédier à cet état de choses.
La réforme serait fort simple : tablant sur la scandaleuse impos ibilité où nous sommes d entendre les
chefs-d'œuvre mod les que nous a légués le Passé,
puisque Lulli, Gluck ou Mozart ne pem·ent plus nous
paraître autrement que sous 1a forme nébuleuse et loin·
taine de personnag mythologiques, il suffirait de promulguer un décret dans le goût suivant
PROJET DE LOI

.. ACADÉMIE NATIONALE DE MUSIQUE"
PAR LUCIEN MAINSSIEUX

riv~:

~ays;:. du Danube, fraîchement débarqué sur nos
d'admir:tion~~• ; 0J:11ntt œ ti_tre Aflamboyant; est rempli
.
en so1-meme ce langage .
« N at ion combien
t · d. •
·
« et
ho
1
!!ge e JU ic1euse qui sait con erver
norer es chefs-d'œuvre de son pas é et
« pétuer Je culte dan 1
.
en per« id vivace encore les e peuple ; comb1e_n donc doit ~tre
« nationales !
respect de la pensee et des gloires
« Noble institution que
11
.
« la tradition et d'exécut 1ce e qw ~rmet d'entretenir

«1

s:i::-:c::tr~s

er es œuvres immortelles comme

«
les ont co~~ue et qui oblige Je peuple
« entendre ~t o~ant, uperf1c:iel mais sensible à les venir

a en garder la mémoire !
« Et, sans doute les interp , t
é •
« sont-il , dès leu; .
re 7s, pr cieux auxiliaires,
« éduqués afin d'êt Jere se, d soigneusement choisis et
« sacrée. San nul rJ ~gnles e contribuer à cette tâche
•
.
ou e es plus grands efforts pé •
1
et~~ ~~~
« un but de ifu~ e ~ux c~b_otins q_ui voudraient dans
Pauvre et he~r~~ , ebvanb ite franchir ce seuil redouté. »
x ar are : ignorant de nos
d e « concessions à perpétuité
» Us un
m~urs
entrefilet paraissant habituenedient d _peu le cla~s•_que

:E;':i,:lrf:-:tp~J:~~'.i

~'..r,~; .:iit!~~]
:~~~~~:!

~~é~::C::o~~;Iie ~v~~af1f mtent dans ~sg~if
de
, , a en ueuse artiste dans le rôle
un· "J ,{:mport~ un su~es unanime. Tous ~pplaudirent à

~~n~~~~~

genc;
r;!:~i~s:;~~J~!an~1~e;~~:ux, inMtelliguente (ou une TI ·· ) rf .
.'
. ,
une arfinesses du rôle ~ts ,Pa aite qw 1:ndit a ~avir toutes Jes
Il s'agit générale~~~ ~mpte desormais une ... etc. »
notre Académie ati a1 d u.ne pers?nne avec laquelle
raison L
o.n _e, a contracte un... mariage de
,. . . a presse est mv1tee et se trouve participer au

reJOUISSances.

X

To~t ~ela est fort bien ! mais que de ienneat d
combmais&lt;?ns ~es droits de l' Art et ceux du Public
ces
enCpeât;rmer etlant payant, donc intéressant, on Jui donne
.
re que que nouveautés ou reprise M .
b1in sur le nombre sont exécutées correcte!ent ~s comendant toute Ja saison dernière ·,en ai
• ,
Loltengrill. Toutes les autres étaieJ t At, compte une:
que p
·
Al
n ga ees par quelrenue_r ro_ e réservé à quelque... bienfait
~foute o~ bienfaitrice du Théâtre. Sans doute ~W: sans
Je ne vois nulle autre raison qui me satisf
, dis-Je, car
B !:[e rap~elons P,as la mémoire héroïque d:sss~ose Caron
d:Cva, an Dyék, Maurice Renaud Féart . évano ·· '
. mougés, exilés ! Seul Delmas dem~ure
.
ws,
Jeune artiste digne d'eux Mme Ritte c· en~re et une
'
r- 1amp1. L'Opéra

f5

est envahi par une coh rt d
l'ont conquis , 1
• o e e chanteuses sacrilèges qui
de music-hall. aN: ~~~~e:e dont 0 ? s'emp.are d'une scène
des besoins de 1' Art
ons pas a conva10cre ces dames
re e.
pur, car ce n est pas ce qui les intéEntre ces extrêmes
, •
cères b"
' ne neg1igeons pas quelques sinqu'il i~~~~ai~n:ur;!~s;e Ce stt ~eux-ci, au contraire,
que leur talent soit d ,.,en ~m1ere, en. ne' retenant
sans considéraf ,
eJa existant, soit a naître
Belles Madame~o~ie~cune ~ur les cris ind!gnés de~
tions vocales I
protégees et pour leurs préten-

0~~~4 donc où en est l'art du chant dans notre Grand
Quant au Répert. o1re,
·
chefs-d'œuvr
on_ y chercherait en vain les
luxueux bât·e clastsiques, qui sont la raison d'être de ce
imen.

!

Et
T
car n:~: ap:~~~uf ;:~~:ayons deux fois! Deux fois,
buables car · •
.
usagers et 2&lt;&gt; comme contrithéâtre 're~it ~~e 1 ~~~~!~~~~a~;Et~r,e cela paraisse, ce
De deux choses l'une
l'O ,
·
subvention et alor
,' ou, pe~a ~'a droit à aucune
tre des B
s 9.u on 1 assimile a un simple théâpièces à s~~~~:a1;~/~ebi: se Ji~rer à l'exploitation de
il
1
avoue est le Jucre ou b"e
s~bdvention o_fflcielle et doit alors e~ ëcha~~
.
onner regulièrement u
It ,
tOlre classique (répertoire Sl\p
,
n co~p e reperDepuis Monteverde L lü Jose ne ~as faire recette).
Ciluck, Rameau, M~zartu et
arc-A~tome, Charpentier,
Bizet, et même Fauré des te Webeodr, Jusqu aux Wagner,
D
mps m ernes.
e cette eule manière l' A d, . N
1ue peut remplir sa destin tica em1e ationale de MusiMaJ
a on.
heureusement le spectacl O ff
ntérieure est Join de pré t e , e:f par s_on économie
Le désordre intestin es:~n er un ideal aussi satisfaisant.
eux-mêmes machinés ar Ia son comble : les machinistes,
chestre ; yndiqué
c es ~~v_reu~es, manœuvrent l'or1! chef d'orch t
apor ise, 1 orchestre manœuvre
~ien heureux ~
~~~=I d~oi~~ir: iss~ut de ~ntillesses,
mposer ses désidérata L
~
ssis ne vient encore
nettent sur leur carte · d es .c?tonstes sont souverains (ils
e Vl I e . DE L'OPtRA) 1 fi
nn ts di cteront bientôt leu
es gulOpéra que pour le Titre. rs
ases. On ne vient à
L~ situation semble ans issue
S1 le Parlement pouvait h
•
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q.ie chose qui soit étran c ez nous s w~ér~ser à queJc.ères ou politiques
. t ger aux combmaisons finan1 mai.s ouchant seulement au glorieux

êt;:~~tr~:t

J

~!'

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Article premier. - Par définition, l' cadémie Nationale
de Musique est assimilée au régime de la Comédiefrançaise et tenue de garder au répertoire et de représenter, au minimum deux fois par semaine, les œuvres
classiques qui demeurent la gloire et la richesse de la
Nation française.
Art. 2. - En conséquence la subvention actuellement
ridiculement insuffi ante sera portée à un chiffre de ...
Art. 3. - En cas de non-exécution des conditions
ci-dessus, l'Opéra rentrera dans la catégorie des entreprises privées et la subvention sera retirée d'office.
Art. 4. - Le Directeur responsable aura toute autorité sur le personnel et le chef d'orchestre devra être
obéi sous peine de renvoi.
Considérant la déplorable tolérance des « remplacements » et que la grande cause des mauvaises exécutions réside en ce que les musiciens se trouvent dans
la nécessité de courir à droite et à gauche et de jouer
n'importe quoi pour gagner leur vie, leur traitement
sera augmenté de manière à ce qu'ils puissent consacrer
tout leur temp au théâtre et coopérer avec plaisir et
enthousiasme, en vue d'une exécution ,parfaite.
Ils appartiennent au théâtre. L'orchestre pourrait être
celui de l'Association des Concerts du Conservatoire.
C'est le meilleur connu, et il est occupé une seule fois,
le dimanche en matinée, par les concerts dominicaux.
Art. 5. - Le chanteur et chanteuses, choisi parmi les
meilleurs, eront royalement payés.
En aucun cas ne saurait être tolérée l'offre d'une commandite de la part d'un ou d'une artiste protagoniste,
ou de la part de ses amis, car la Direction doit conserver une indépendance absolue ...
Inutile d'ajouter que je n'ai aucune illusion dans le
suocès d'une semblable proposition.
Et cependant ce serait l'unique manière de ne plus
donner raison à l' Etranger, qui regarde notre Opéra de
Paris comme le plus vétuste du monde et qui fait de nos
gloires passées des légendes ! Ce serait signer le Décret
de Mort des funestes errements qui font qu'en notre
Théâtre National Lulli est inconnu, Oluck oublié et
Rameau un fantôme somnolent.
Vivifions l'antique demeure où dorment les momies:
brisons les bandelettes, éveillons les éternels et bienfaisants génies !
Je crois indiquer la seule méthode pour aérer un peu
la vieille Mai on vermoulue, somnolente et de tout point
semblable à un Ministère.
La direction actuelle n'est pas en cause, ell~ est comme
nous, elle est, malgré son bon vouloir, comme nous victime. L'irresponsabilité de l'esprit démocratique et administratif pèse sur eile comme une chape de plomb.
Pendant quel' Académie Nationale donne Oou.nod, S,aintSaëns et Ambroi e Thomas, la Comédie-Française affiche
Corneille, Racine et Molière.
11 est vrai que ce « cahier de charges &gt;&gt;, pudibonds
voilez-vous la face, fut signé par un «Impérialiste» 1

L E C IN É MA
Les Deux Orphelines, o'E GRIFF1TII (~1ax Linder).
La firme Erka, qui s'est spéciali ée dans l'écoulement
des mauvai lai sé-pour-compte américains, se devait de
nous présenter cet insipide mélo historique, qui est une
erreur de Griffith.
'
« Les Deux Orphelines », en effet, transpo ées en
images d'Epinal « à l'américaine », sont un des films les
plus intégralement manqués que j'ai eu l'occa ion de ne
pas applaudir. Il n'a qu'un mérite : ous faire comprendre tout le tact et toute l'intelligence qu'ont dû déployer
les metteurs en scène du « Trésor d' Arne » et du « Signe
de Zorro ».
Sans nul doute, le film hi torique e t le plus diffic:te à
réussir, parce que le spectateur ne peut e défendre d'une
certaine répugnance in tinctive à voir s'épanouir sur
l'écran cet anachronisme : des Gaulois, ou ùes pages
Henri II, ou de seigneurs Louis XV surpris par Je procédé cinématographique dont l'invention remonte à la
fin du siècle dernier. Pour réu ir il faut autre chose que
du goût et mieux que de l'exactitude : Dans les « Trois
Mousquetaire » de Diamant-Berger, costume et paysages avaient été reconstitués avec le plus grand soin, ce
qui n'empêchait point la réalisation d'être d'une platitude
achevée et d'un grotesque désespérant, les châteaux les
plus authentiques donnant tous l'impre sion de déoor
de studio ! Le tour de force
t moins grand dans le
film de Oriffith, car son vieux Paris - on ne sait pourquoi moyenâgeux, et très inférieur en pittore-que à
celui de Rolida - est, et paraît en carton pâte.
Quant aux marquis Louis XVI, i!s semblent évadés d'un
couvercle de boîte de crottes de chocolat ! Et que dire
des piteuses gardes françaises, figurants mal stylés, des
combats bêtement réglés, où les adversaires se tirent des
coups de canon à bout portant, d'un duel à l'épée qui
semble joué par de mauvaises doublures de théâtre de
quartier, du tribunal révolutionnaire dont les membres
ont tous des gueules de mécanos yankees !
Quant aux moyens employés pour extorquer les larmes
d'un public sensible, ils sont d'une pauvreté rare. Oriffith,
qui a réalisé un des m~illeur films connus, « Le Lys
brisé », mais qui en a signé près de cent cinquante
autres, est un cinégraphiste d'une très vive originalité
et d'une très grande puissance, mais c'est aussi un primaire américain, doublé d'un prêcheur humanitaire d'un
mauvais gont insupportable. Vraiment, le martyre de
l'enfant aveugle, il aurait pu lais er ça aux sou -FeuilJades ! Et le coup de la guillotine ! Depuis « Charité »,
un des chapitres d' « Intolérance », quarante romans cinéma nous ont présenté, en images judicieusement alternées, le héros, sur le point d'être électrocuté, pendu ou
fusillé, tandis que son sauveur, l'ordre de « surseoir » en

�20

LE CRAPOUILLOT

poche, arrive en Cadillac de 100 HP. Dans les « Deux
Orphelines nou n'y a,·on · p s coupé d .! l.l mach 'n :! de
Guillotin, avec c~tte malh cu~e.1se Lilian Gish, le cou
dans la lunette, 1.. yeux exorbités et semblant jouer de
l'ocarina (1) avec ses doigts tremblotants sur ses lèvres
exsangues, tandis qu'accourt providentiellement le député
Brissot, au galop d'un solide percheron ... Tout de même,
ces effets-là ont un peu faciles pour l'artiste qui réalisa
les demi-teintes du « Pauvre Amour » !
Je me sui lai sé dire qt 1 ~ ce film avait été payé par
l'éditeur le même prix que l'admirab·e « G ::isse » de Ch:1plin, qui, la saison dernière, fit courir tout Par:s. Je
doute que ce théâtral mélodrame fas_e longtemp le
maximum à Pari , nonob tant le concours d'un quarteron
de manifestants appointés, soi-di ant « camelot du roi »,
que le patron place chaque soir dans la salle, en espérant
un succès de scandale que l'œuvre ne mérite même pas.
Jean ÜALTIER-801sstÈRE.
(1) Cf. J.-J . J.i&lt;lclul (Œunt&gt;s compfèle ).

21

passé deux longues années au J2c crustacés) était tout

! " CRAPOUILLOT"

à la joie de revoir le monde. Non qu'il songeât aux
petites femmes. Il aurait rougi de ce sentiments et
il savait qu'il lui était fatal de rougir. Mais, pensait-il, il
e marierait bientôt. Epou erait-il la petite milliardaire
de se rêves ? Peut-être celle-ci l'attendait-elle de l'autre
côté de !'Océan. Comme on idylle serait poétique et
tendre. Ah ! le premier a,·eu du homard à l'Américaine !
« JI en était là de ses réflexions et il venait de parcourir quelque distance, en tenant toujours par pudeur
les yeux baissés, quand un événement extraordinaire
jeta le trouble dan son âme. Il connut soudain l'émotion la plus violente, la frayeur la plus insensée. Il crut
sa dernière heure venue.
« Poussé par une vague plus forte que les autres, il
avait été précipité contre un îlot inconnu. Son corps,
projeté en avant, avait heurté un obstacle. Une lumière
crue, subite, l'avait inondé. Horreur ! Le malheureux
homard était devenu rouge, tout rouge ... »
Et le célèbre Crescent-Touchand ajouta, avec un bon
sourire :
« Il avait piqué un phare. »
René Î\ERDYK.

les

Toutes

BELLES ROBES
sont

OU EN SOMMES-NOUS?

HISTOIRES DE BETES A DORMIR DEBOUT.
LE HOM.A.AD ROUGISSANT
« Savez-vous, nous dit l'autre soir à br0le -pourpoint
le célèbre Cre cent-Touchand, profes eur au Muséum,
savez-vous que les homards ont une p ychologie, comme
vous et moi ? »
Nous regardâmes l'illustre savant d'un air interrogateur. Il ne lui en fallut pas davantage.
« Le genre homard, nou dit-il, appartient aux crustacés décapodes-m acroures, famille des astacidés. Mais
je ne vous apprend rien.
« Je vous étonnerai davantage en vous disant que
les homards ne sont pas dénués d'intelligence. lis savent
qu'il leur en cuit de e lais er prendre et que, contrairement à nous, qui de\'enon pâles en mourant, ils sont
saisis au moment de leur trépas d' une suprême rougeur.
« On comprend donc que leur principale occupation
soit d'éviter de rougir. C'est vous dire à quel point
leurs manières sont chaste et leurs propos réservés.
Leur société est très ferm ée, le cercle de leurs amis
choisi. Ils évitent certaines relations équivoque comme
l'anchois et le bar. Car l'anchoi fait peur et les bars
ne sont pas très bien fréquenté .
&lt;&lt; Ils se promènent avec des airs d'ancien régime. Ils
ont du sang bleu dans les veines (je laisse toute la
responsabilité de cette assertion à l'illustre savant). Ils
s'abordent avec une correction parfaite et leur salut demeure chaste et pur. Mais laissez-moi vous narrer une
petite anecdote, ajouta M. Crescent-Touchand.
« Un jeune homard élevé dans ces idées à la fois
craintives et pudibondes, s'aventura loin du rocher
paternel.
« C'était un soir de brouillard, et notre audacieux
qui venait de terminer son service militaire (il avait

ppelons le principe de
rovision (intégralement
vres » reçoivent chaque
ux qu'ils désirent. Ces
r du « Crapouillot » en
éraire de la revue. Les
ai sont acceptés à parcs. Pour recevoir, dès
veaux par moi~ pendant
e 300 francs (les romans

de

PAUL POIRET

LA VIE FINANCIÈRE
Il fut une époque où les gens qui parlaient de f ailüte
ri quaient le foudres de la justice et où le défaitisme
financier - comme l'on di ait alor - était fort mal porté.
Les temps ont changé. Aujourd'hui, il est de rigueur de
crier à la banqueroute et chacun de le faire à qui mieux
mieux. Affirmer actuellement quelque foi dans l'avenir
de la France est, dans un journal de bon ton, parfaitement impossible. C'est qu'il s'agit de remuer des égoïsmes voisins, afin de leur faire oubl:er le spectac:e de la
faillite allemande en évoquant le spectre de celle de
la France. Le pessimisme est donc à l'ordre du jour.
Tant d'idées confuses circulent en conséquence sur
notre situation financière qu'il n'est peut-être pas sans
intérêt de remettre les choses au point. Pour nous faire
comprendre, inutile d'amonceler des milliards. Comparons
seulement, si vous le voul ez bien, le bilan de la France
à ce que serait celui d'un particulier dont les dettes et
Jes créance se présenteraient dans des proportions analogues à celles de notre pays. Possesseur d'un miJlion en
chiffres ronds, notre homme lui ferait rendre quelque
150.000 francs de revenu annuel par son travail. Mais
une hypothèque de 300.000 francs pèse sur lu~ et il doit
faire face, en outre, à diverses dépenses domestiques.
Aussi devrait-il, en principe, mettre de côté, chaque année,
de 30 à 35.000 francs avant de s'offrir quelques plaisirs.
Jusqu'ici, cependant, il ne l'a pas fait, parce qu'un v:eux
monsieur de ses amis, en qui il a eu beaucoup de confiance autrefois, a réussi à lui persuader qu' il lui serait
plus facile d'obtenir l'argent nécessaire d'un voisin malhonnête à qui notre personnage a récemment administré une correction méritée. Aussi ne met-il de côté
que quelque vingt billets par an, environ. Pour le reste,
il ne s'en fait pas.
Voilà, en quelques mots, la situation de la France.
ituation grave, exœs ivement sérieuse même, mais non
désespérée, à moins que l'on ne s'obstine à la rendre
telle. Car enfin, c'e t un fait qu'avant de crier à la
faillite il serait peut-être plus utile de s'occuper de faire
rentrer les impôts. Mais cela, personne n'ose le faire_.

office de livres », lancé
~uillot », dépassent nos
1ptions surtout sur nos
rs étrangers loint~ins,
courrier nous arnvent
,ce, du Maroc, de Suis~,
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du public qui désire
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que
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exemple un métallurgis e •
.
La co~clusion de tout cela ? Mon Dieu, et:e est s1mp 1e.
C' t u'il vaut somme toute, mieux acheter de la rente
frae:ça!e que d~s couronnes autrichiennes ou de la « Corocoro &gt;.

J.

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de

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CRAPOUILLOT

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choisir p~i qu'il paraît peu de Livres P;~dant _l ~té. « La
Maiso~ de Claudine », de Colette, a ete cho1s1 comme
« livre du mois ». Puis, suivant les indications ~rsonnelles,
complété les colis avec « Lucienne &gt;), de
nous avons
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de Péladan
Jules Romains, « Les dévotes d' v_1gnon . »!
S'Ii '
p am » de Carco « Le Pharmacien spmte )&gt;, de • o; an te ~us espé~n que nos premiers correspo~dant-3
0eJt :ti sati faits de cette sélection! qui ~e~a d'ailleurs
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lu aisée pendant la saison d hiver.
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nos abonnés qui n'ont pas encore souscnt,
trouveront page 22 la formule à nou ~dre~ser_ pour, la
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21

LE CRAPOUILLOT

poche,. arrive en Cadill;
Orphelines » nous n'y a
Guillotin, avec c~tte n
~ans ~a lunette, les yeu
l ocarina (1) avec ses d
ex~angues, tandis qu'ac(
Bnssot, au galop d'un s
ces effets-là sont un pe1
les demi-teintes du « p,
,): me 'Suis laissé dire
l ~d1teur_ le même prix q
plin, qUI, la saison de
dout_e que ce théâtral
maximum à Paris nono
de manifestants a~point,
que le patron place chac
un succès de scandale q

car 1924 n'est pas loin pour les parlementaires. Quant
aux joumali tes, ils pensent au tirage, qu'il faut soigner
à tout prix. Cependant il est des faits que l'on devrait
oser citer brutalement. Par exemple, que l'impôt sur le
revenu a fait rentrer dans les caisses du Trésor français
60 millions de francs depuis le début de l'année, c'est-àdire très exactement la somme qu'il rapporte en Angleterre en un jour!
ous savons que l'on va s'écrier immédiatement que
nous sommes injustes, et qu'en définitive c'est à l' Allemand à payer. Nous sommes absolument d'accord et nous
désirons qu'il paie le plus possible. Mais pour cela,
il n'y a que deux moyens : l'emprunt international et
les règlements en nature. Sans le concours des EtatsUnis, l'emprunt international est impossible. Or, les Américains disent, sans ménagements, ce que nous venons
-d'exposer avec force égards.
Restent les paiements en nature qui constituent la
meilleure des solutions. Mais pour qu'elle rende ce que
l'on e t en droit d'espérer d'elle, il ne faudrait pas que
les trois quarts de la France des patriotes soit dressée
~u cri de : « L'Allemagne ne paiera pas... en nature ! »
Car telle est la situation ; tous ceux qui savent quelque
chose de la campagne occulte, déclanchée contre les acœrds de Wiesbaden depuis leur signature, en conviendront. Pensez-y un peu, laisser aux Allemands le bénéfice des commandes des régions dévastées pour s'occuper de cette chose si ridicule, si inepte - l'exportation !
Convenons, toutefois, qu'à cet égard les accords de
Lubersac-Stinnes constituent un sérieux pas en avant.
Pour la première fois on paraît s'être avisé qu'il valait
mieux reconstruire les régions dévastées qu'en faire un
musée de propagande. Mais constatons ce hasard que
l'accord a été conclu de notre côté par un marchand
-de charbon, en somme, par un intermédiaire. En effet,
qu'eût été faire un producteur dans cette galère, par
exemple, un métallurgiste ?
La conclusion de tout cela ? Mon Dieu, el:e est simple.
C'est qu'il vaut, somme toute, mieux acheter de la rente
française que des couronnes autrichiennes ou de la « Corocoro ».

(i) Cf. J.-J. Jadclot (1

BARNA
Le. Parfuma de ROSINE. JO 7, Faubolll"S Saint-Hoaoré • PARIS

HISTOIRES DE B~TES A DORM IR DEBO UT
LE HOMARD ROUGISSANT
Savez-vous, nous &lt;lit I'
. ,
le célèbre Crescent-Toucha:~tre soir a brûle-pourpoint
savez-vous que les homar-d · ' professeur au. Muséum,
vous et moi ? »
s ont une psychologie, comme
&lt;&lt;

ga~~~s nregar~~me l'illustre savant d'un air interroL ·
ne ui en fallut pas davantage
« c genre homard nous d"t ï
.
tacés décapodes-macr~ure f i
appartient aux crusje ne vous apprends rie/' am11le des astacidés. Mais

:1 '

« Je vous étonnerai davanta
.
les homards ne sont
,
ge en vous disant que
qu'il leur en cuit de ps~ ld~nués d'intelligence. 113 savent
rement à nous qui cleven~~!er .prendre et que, contraisaisis au mom~nt de leur tré fal~~ en mou!ant, ils sont
« On comprend donc
p s un7 s~prerne rougeur.
soit d'éviter de rougir. 't;es!e~~ pnn~ipal: occupation
leurs manières sont cha tes t ous dire a quel point
Leur ociété est très fermée e I leurs I propos réservés.
choisi. Ils évitent certaines r '1
cer: e . de leurs amis
l'anchois et le bar. Car l'an~ha !on; _equ1voques comme
ne sont pas très bien fréque t s ait peur et les bars
« Ils se promenent a ·ec d n es_.
,
.
,
ont du sang bleu dan~ le e . ~trs d ~nc1en regime. Ils
responsabilité de cette assesrti \ em~\
lais e toute la
s'abordent avec une oorrectio on a .' ustre savant). Ils
me~re chaste et pur. Mais 1~ parfrut7 et leur salut depetite anecdote a1·outa M Caissez-mo1 vous narrer une
.
'
• resœnt-Touchand
«_ U_n Jeune homard élevé dan
. , .,
craintives et pudibondes
,
stu ces •~ees a la fois
paternel.
' s aven ra lom du rocher

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qui venait d e tenniner son service militaire (il avait

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r_1squaient les foudre de I g~ns. qu, p r ~...,....,....,_~.m
fmancier - comme l'on d' \ J~sttce et ou le défaitisme
Les temps ont chan é A1i~1 a ~rs -:-. était fort mal porté.
crier à la banquerou1e. et j~urd h~t, 1•l es~ de rigueur de
mieux. Affirmer actuelleme:tn e e fa1~e à qui mieux
de la France est dan
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ment impossible.' C'es~ ~~,-{o~rn~: ~e bon ton, parfaitemes voisins, afin de leu /. s agi . e remuer des égoïsfaillite allemande en , r aire oubl.er le spectac'e de la
la France Le pess·m·evoquantt le spectre de celle de
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a ce que serait celui d'un
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les créances se présente a. particulier dont les dettes et
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150.000 francs de revenu a e u; era.it rendre quelque
une hypothèque de 300 000 t"nue _ p~r son travail. Mais
faire face, en outre
dive rancs pese sur lu~ et il doit
Aus i devrait-il, en principe ~~ d!pe~s~s domestiques.
de 30 à 35.000 francs avadt d r~ e_cote, chaque année,
Jusqu'ici, cependant il ne l'a e s ~f~;tr quelques plaisirs.
monsieur de ses ~is en
_p~s a1 , parce qu'un v:eux
fiance autrefois, a réu'ssi àq~i li a eu beauc~~p ~e conplus facile d'obtenir l'arge t persu_ader qu d lut serait
honnête à qui notre pe n necessa1~e d'un voisin malrsonnage a recemm t d . .
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dans Je dernier numéro du (&lt; Crapouillot », dépassent nos
espérances : Alors que nous comptions surtout sur nos
abonnés des colonies et des pays étrangers lointains,
c'est par dizaines, qu'à chaque courrier, nous arrivent
des lettres enthousiastes de province, du Maroc, de Suisse,
de Belgique, d'Angleterre, d'Espagne. L'initiative prise
par le « Crapouillot » dans le domaine de la librairie
répondait à un véritable besoin du public qui désire
être tenu au courant des nouveautés et nous témoigne
son entière confiance.
Pour les nouveaux lecteurs, rappelons le principe de
cet « office » : Moyennant une provision (intégralemwt
remboursée), nos « abonnés de livres » reçoivent chaque
mois le nombre de livres nouveaux qu'ils désirent. Ces
livres sont choisis par le directeur du « Crapouillot » en
parfait accord a\'ec la critique littéraire de la revue. Les
(( abonnements de livres » à l'essai sont acceptés à partir d'une provision de 100 francs. Pour recevoir, dès
leur parution, 4 à 5 volumes nouveaux par mois pendant
un an, tabler sur une provision de 300 francs (les romans
se vendant de 5 à 7 fr. 50).
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provinciaux éloignés de tout libraire, par les coloniaux
et les étrangers qui seront tenus - san retard - chaque
mois, au courant de la production littéraire française.
En dehors des envois d'office, tous les souscripteurs
peuvent, sans craindre un double emploi, nous demander
sur leur provision tous les livres qu'ils désirent. En
cas d'urgence ils peuvent télégraphier. Pour les pays
desservis par avion nous adresserons par cette voie, sur
demande, toute commande pressée. Pour les pays lointains, I' A. O. F., l'Extrême-Orient, où le « Crapouillot »
compte de nombreux et fidèles abonnés, nous ferons
coïncider les envois avec les départs de paquebots-poste.
Notre premier office était particulièrement difficile à
choisir, puisqu'il paraît peu de livres pendant l'été. (&lt; La
Maison de Claudine », de Colette, a été choisi comme
1 livre du mois ». Puis, suivant les indications personnelles,
nous avons complété les colis avec « Lucienne ", de
Jules Romains, « Les dévotes d'Avignon », de Péladan,
&lt;&lt; Panam », de Carco, « Le Phannacien pirite , de Billotey, etc. Nous espérons que nos premiers corrcspondant3
ont été sati faits de cette sélection, qui sera d'ailleurs
beaucoup plus aisée pendant la saison d'hiver.
Ceux de nos abonnés qui n'ont pas encore souscrit
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telle. Car enfin c'est un f ·t
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Alexandre Arnoux</name>
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        <name>L'Homme Aux Gants</name>
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        <name>La Maison de Claudine</name>
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                    <text>.iJB •NTEA.YAT•ONAI.IB •Ll'.lJIITaÉE •B L'ACT•l'•TÉ CONTEM. .aA.,JrB
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TOITS

M. ·ALBE·RT JEANNERET
PROFESSEUR A LA SCHOLA CANTORUM

1 •

TITULAIRE DU DIPLOME DE L'INSTITUT CENTRll JlOUES-DlLCROZE

POUR LES PAYS DE CHEZ NOl'S

CHARLES

par
LETROSNE

•

•

précédé d'un avertissement de

D'ENFANTS

LES LUNDI

LÉANDRE VAILLAT

,DEPUIS 6 ANS
OUVRAGE HONORÉ D'UNE SOUSCRIPTION DU MINISTÉRE DES BEAUX-ARTS

ET ,

BUT DE L'OUVRAGE

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COURS

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JEUDI

Cette œuvre de longue haleine n'est pas une étude d'archéologie, elle a pour but de fournir aux
techniciens et au public les éléments d'une documentation suggestive où l'architecture régionale limitée à l'architecture rurale est présentée sous un jour nouveau, dans un cadre pittoresque; les
planches en couleurs, dessinées en perspective, font ressortir vigoureusement le parti qui peut être
tiré du caractère wpographigv.e et géologique des diverses contrées de la France. L'auteur a écarté avec
soin les formules trop savantes ou les décorations tapageuses : sans doute il est sensible au charme des
vieilles pierres et des vieuœ jardins, mais sans s'attarder à ne. vouloir vit:re que dans la séduction
maladive d'une demeure anachronique, il leur demande ces mâles conseils que Rodin quêtait auprès
des cathédrales de notre pays, et, sans se laisser prendre auœ apparenc.es trompeuses des choses
qu'il11 créèrent, il interroge le rttde bon sens des artisans d'autrefois, afin qu'il11 l'aident par lrur
eœemplc à constT1.1ire la maison de demain.
L'tDITEUR

DESCRIPTION TECHNIQUE DE L'OUVRAGE
SA PRtSENTATION

Un ouvrage in-4o Jésus 28 x 38 de 4 tomes de 250 pages chaque, présentés séparément, fers
originauœ, tirage limité à 2.000 eœemplaires, tou.~ numérotés, reliure d'art,papiers de garde inédits.
I.e papier du teœte, fabriqué spécialemént à la cuve, est filigrané au titre de l'ouvrage. Ce dernier est
omé de 125 hors-teœte en couleurs reproduit11 par procédé spêrial et montés sur hollande de Zonen, le
te:rrte, composé en caractères elzévirs renouvelés des • grafiti.s » italiens, est agrémenté de nombreuses initiales, de frontispices etn1ls-de-lampe originaux,

CONDITIONS DE VENTE ET SOUSCRIPTION
Les eœemplaires souscrits avant tirage ne sont payables qu'au moment de la tnise en vente de
chaque tome et proportionnellement (l'un frs : 150 . - soit l'ouvrage compkt, fr. : 600. -'-). Les
tome.9 parus sont e;rpédié.~ franco de port pour la France ; port en sus pour les pays étrangers, contre l'envoi d'un mandat-poste 9U d'un chèque sur Paris représentant leur valeur. us restrictions sur
le papier de permeitent pas, actuellement, l'envoi de spécimens; un eœèmplaire-type sera eœposé
chez l'auteur et chez l'éditeur. Toutes les ventes sont faites à compte ferme et aucun envoi • à condition »ne peut être consenti pour ce/ 0t1tvroge à tirage limité.

SOM111AIRE DE L'OUVRAGE
TOME 1

D'ADULTES

DE 2 A 7 H.

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ÉCOLE DE RYTHMIQUE
ET DE SOLFÈGE JAQUES-DALCROZE

RÉOUVERTURE DES COURS

64, RUE DU ROCHER, PARIS (8°)
* .
* *
La Rythmique est un système éducatif éprouvé ayant pour but de_ former et de d~velopper le sens rythmique d'en étudier les lois, d'inculquer le sens métrique. La Rythmique
proposant à l'individu' l'expérience corporelle, le rythmici~n sera pl~ :nmé pour
poursuivre n'importe quelles étudës musicales, parce qu'il aura acqws les bases mdispei;isables.

Les Mairies, Les Ecoles, les Gendarmeries.

*

TOME Il

Les Palai(dejustice, les Salles de fêtes, les,Gares, les Postes, les Banques, les Cliniques, les Bains.
TOME Ill

Les Auberges et Hôtel.s, les l!'ermes, les Maisons rurales, les lllaisons d'artisans.
TOME IV

Les lUaisons bourgeoises, les Eglise.s, les Cures, les qmetières, le.s Fontaines, divers Projets.

D'ADOLESCENTS

La Rythmique donne à l'individu une

connaissance plus fertile de soi-même et fait
un individu mieux organisé, mieux armé pour
la vie moderne, plus maitre de soi.
Les parents soucieux du développement
de leurs enfants doivent se renseigner sur la
rythmique méthode Jaques-Dalcroze.

La Rythmique en Amérique et en Angleterr~.

- La Rythmique Jaques-Dalcroze est ense1rnée
actuellement dans la plupart des Lycées
ben Amérique.
En Angleterre ~500 enfants et ado~escents
pratiquaient régulièrement la Rythmique en
1919 ; actuellement ce chiffre .~ do~lé. La
Rythmique est à la base de l educabon de
l'enfance.

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(fig. n° 1) se transforme en CABRIOLET (fig. n° 2) ; peut s'ouvrir entièrement (fig. no 8) ; petit
rouler la capote baissée et toutes glaces relevées (fig. n° 4) ; glace de sêparation seule ""ievée (fig. no 5).
Supposons le propriétaire d'une de ces voitures momentanément privé de chaujfeitr : il peut conduire sa voiture, mise en CONDUITE INTERIEURE, sans, p(J'IJ,r cela,figurl'!T le cha,i,ffeur.
Le proprUtaire ayant trouvé un chauffeur projette de faire un voyage à la montagne: avec sa famille ... La route est longue /! !
partira de grand matin. H traf}Sformera sa voiture en
CABRIOLET pour éviter la fraf,cheur du matin (fig. 2). En cours de route, le soleil darde ses brillants
rayons. Il fait chaud dans l'intérieur de la voiture, il la tran.'lfurmera .donc en TORPEDO, et
c•~ avec délice ~e les occupants respireTont l'air [rif qui fouette agréablement le visage, par la
vit-esse acquise ... (fig. 3.)
Mais,lesvoicidans les Montagnes,etpar lahautealtüude et les cascades,l'air devientun peu plus
frais. Il serait pourtant dommage de fermer ta voiture, ce qui priVl'!Tait les vouagct'1B de jouir du
splendide $JJecûule offert par la Nature .•. Comment faire pour s'abriter de la fraîcheur et pouvoir
en mbne temps contempler les cimes des hautes mantagnes ? ?? Simplement laisser la capot~ baissée,
et relevet toutes glaces qui abriteront nos voyagwrs de 1a bise... (fig. 4).
C'est avec pJaisiT que nous indiquons une nourtlle carrosserie, dont une seule personne peut effec-

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LES IDÉES
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La deuxième Année sera encore plus abondante

Parlant de l'article de M. Raynal, que nous avons reproduit dans notre
derniùe Revue des Idées d'esprit Nouveau (1\'0 11-12), M. Vau,:telles
« Pinturicchio » écrit dans le Carnet de la Semain~ :
c Certes, les plus pures des formes sont les meillew:es. Mais ces vérités énoncées,
• n'exagérons pas, Est modus in rebus. Ce n'est pas tant pour vous que j'écris cela
« que pour nos gentils sectaires de l'Esprlt Nouveau, Jeanneret and C0 • Ces théorie ciens enragés sont prêts à nous prouver (et nombre de cubistes les suivent) que
« l'esthétique de la science appliquée et celle des arts plastiques est la même. ••
« Hélas, où allons-nous et qu'exigera-t-on bientôt de nos pauvres cervelles ! Les lois
c qui régissent la fabrication d'une Torpédo et celle d'un Nu de Corr~, Goya ou
« Renoir sont-elles identiques ? Et la qualité de la matière, la sensualité des pàtes
« ~es, qu'en faisons-nous, que deviennent-elles parmi ces équations? Léonard
c qui possède la c ,·il'tu • des grands Renaissants, fut un savant profond, et un ingé• nieur militaire incomparable ; il établit les fortifications de la V altdine et y creusa
c les canaux qui sont, aujomd'hui encore, la richesse de la Lombardie ; quand il ter• mine le couronnell\ent de la cathédrale de Milan, il est encore le plus hardi caleula• teur. Mais quand il module la statue équestre de François Sforza, peint la Belle
• FerronJ:ière, le Bacchus, le Saint.Jean ou la Grande Sainte-Anne (si elle est de lui)
• n'est-ce pas un autre aspect de son âme qu'il nous révèle ? Je n'111 pas le temps de
" développer en ces notes cursives, mais je suls sûr que vous m'avez compris. •

M. Vauxelles, vous n'avez rien compris et non plus à ce que disent les
a Sectaires » de l' Esprit Nouveau.

Ils disent: que l'art se transmet par des moyens physiologiques; qu'un
tableau, qu'une sculpture., qu'une architecture, sont des machines à émoupoir;
que nos sens ont des propriétés physiologiques suffisamment constantes pour
qu'ils puissent etre considérés comme le clavier d'un instrument de musique ;
qu'il faut les connatlre; qu'en Cônnaissance de ces propriétés physiologiques,
rartiste n'est qu'une harpe éolienne qui vibre à tous çents, à « pâtes pétries », mais une sensibilité qui, au moment de s'exprimer, ne fait pas fi de
fintelligence et de la connaissance. Hélas, dites-'1ous, où allons-nous et
qu'ezigera-t-on bientôt de nos pauçres cerçelles I Tout simplement,
M. Vauxelles, le droit à l'artiste d'être intelligent et &lt;fen exiger autant de
cew; qui le jugent ; nous ne croyons pas à la niaiserie indispensable de

l'artiste.

VOYEZ AU Vll:RSO LES CONDITIONS D'ABONNEMENT

�1576

L'ESPRIT NOUVEAU

Ils disent aussi: la machine n'est pas un suiet de peinture oii de poésie;
elle est une leçon pour l'esprit. Les phénomènes de la nature ou ceuxque crée
l'homme sont une leçon de structure, ime leçon de création ; la leçon est plus
claire oui 1wu se tirer de la machine que de la rose i pour résoudre un problème il faut sa11oir le poser ; les machines sont les solutions de problèmes
posés; lecon de méthode. C(J,1" il ne faat pas être extrêmement perspicace pour
ne oas 11oir aue l'homme n'est qu'un relai dans les organes de la nature et que
les créalions de l'homme obéissent nécessairement aux lois qui /,e dominent
parce qu'elles sont iini11erseUes. Ils n'ont jamais dit, comme 11ous le croyez,
que l'esthétique de la science appliquée et celle des arts plastiq11,es est la même
parce qu'il n'y a pas d'esthétique préalable à la création d'iuie œuvre mécaniqae, l'ingénieur n'a pour but q,.œ de créer une œu11re utile; l'esthétique n'a
rien à faire là dedans; l'esthétique, toutefois, peut apprécier, au point de 11ue
plastiqrie, le résultat du tra11ail de l'ingénieur et en tirer des conclusions et
constater aae lorsmu cette œtwre mécanique arri11e à un certain degré de
sélection, c'est-à-dire de perfectionnement, elle émeut nos sens et notre esprit
de telle façon que certains disent qii'elle est belle; et cela pro11ient de œ que ces
formes sélectionnées ag ltsent sur nos sens, comme les créations 11 esthétiques»
'1olontaires de l'artiste al!issent aussi sur nos sens. n n'y a pas là la preu11e
d'une esthétique préalable mais seulemmt une concordance dans des résultats obtenus par des moyens différents; il n'y a pas pl1zs d'esthéliqu.e préalable dans la création d'wie nu,1,chine qu'il n'y a d'esthétique préalable dans
la création d'wie rose ; l' œ.i11re d'art seule a des intentions esthétiques.
Il n'en reste pas moins, JI. Vauxelles, qne notre époque est arri11ée, par la
rai.son et par l'expérience des lois d'économie, à créer des organismes mécaniques dont 1.6s formes nous émeu11ent puissamment parce que ces formes,
imposées par I.e tra11ail mécanique, retrou11ent celles que crée le grand artiste
aü moyen de sa sensibilité contrôlée par sa raison; c'est que tout se tient au
monde et que nous sommes disposés de telle sorte que nous jouissons au spec•
tacle de certaines formes et de certains agencements de formes lorsqu'elles se
trou11ent ètre &lt;faccord a11ec les ltautes exigences de la na;tu,re. Est-il-bien la
peine de 11ous répondre lorsq1Le voas prétendez que nous oublions la sensibilité de la matière parmi nos équations ? Nous a11ons le goût des belles ma·
tières modernes : l'acier poli, les mal.ériaux bien tra11aillés. C'est une con·
ception qa'avaient aussi les Grecs lo·squ'ils faisaient le Parthénon et /,eurs
vases; cela 11aut bien la sensibilité des pâtes pétries, comme 11ous dites, que
d'aiUeurs, n.ous ne nions pas non. plus.
Les sectaires de r Esprit N ouçeaii disent encore d'autres choses.

O. et J.

*
(c!J:1:tfu:nfe~d::~~=entateur abo!ldant des .arts décoratifs
avec les idées de l'Esprit Nouvea;,sb ~e~f:i~8.l;Jif dr01r se rencon~r
sance » un remarquable article intitulé L' Estl~t. er ans "La «.Ren8.1Strayons les passages suivants auxquels nous ne pouvons
iqae desqu'applaudir.
automobiles. Ex..
"

... - ... - ................ .

• Les m111tres .avaient leur; ·1~~ti~n;·~;.ù~iû.;~ ····:.il.. ••••.: .......... .
• Jangue. Répudiant cette méthod d t
nil
! 111&amp;1S s parlaleot la même
fuyan~ l'utile contr~le qui
1 en rêsulte, les artisans modemcs :ap~li::ent
• œuvres qui soient exclusivement leur chose
r, non point un style, mais des
• Elles le sont en effet si bien qu :uJ I i
.
décorateurs sont, pour1aepïup~~.de:d:l.u~«i.t c'est bien là le roaJ. Les

f~~~if,

•

• !rtistes

· ········ · · · ~ · : · · · · :P
• IJ·······:·············
faut ~nen c_onstater les phénomèn~
· · · ·. · · · • • • : • ...•.. , ..... .

• dans la '!le positive, de force et so11Vent ~grll;X· Cette ~1.81.0Cra~e ei:i,tre peu à peu
• par ~timent du devoir. Elle voyage trouva';;lar estopnttl de solidanté natiooale,
• sportive. Elle est curieuse d
'té
.
par u e même palace. Elle est
• volontiers une toile cubiste.e nouveau et hbre d11Ds ses goûts. Elle achète assez
. 1 . Il s n ,ouyrent l'oreille qu'à la louange.
1 Les artistes commettent le péché d'
• Ils.
composent de jolies tables mais n?rf:lllll
• va.se disposition des tiroirs u'wi
rument P~ qu on leur reproche Wte si mau•
• dessuier1.mt,. dans l'avenir, leqchl\t~~:ed'!; Pî11~er à ]Nettre ne.s'y saurait loger. Ils
• es obligations cotniptri
é
. gior1.eux. os petits neveu.,ç, dèga és

• sonne, mais selon leurs œ~uÊÜ e la

1c, les Juge~ont non plUB selon leur ~-

• 1:'i~
~ s l'oubdli, par~ qu~ rien'\1::a1ab~~ :13;~~~!t ~~r 1a1péremôté
verur, cepen ant, s'informera d
•t d
J=•u•em e ~
.

• mf?!-1ble gui n'auront pas su établir u u gou e ce ~ · .i\ défaut des arts du
I rtio!18 collectives et spontanées oùber~~~:cri~a=le, d lnterrogera ces réali1 daécoraison : car il n'y a point de beauté d
Î u u.se subordonne aux lois cle
•
rateurs s'épuisent à torturer la cl .
eulsaugrenu. ~rchitectes, artiM.o.l
• me font mourir d'amour • s·
a.ire orm e: • Marqmse, vos beaux
•
• de l'adopter. Ces personO:a esJ.IDpl~ent. des ingénieurs anonymes se c o n ~
• du moteur à explosion rr.a~ss\~2)
consulté leur bon sens. L'invention
• construire à la fois robuste sta a
rie e la voiture automobile. Il fallait la
• les &lt;1;onnées du problème. Il ès't p~~o~'!I:e et rapi~e, observ~t avec rigueur
• ~rurebi • l'.ar auçun argument ne persuade 1•a.cJ&gt;eteartoudt,a.illeurs!IWllll non dans cette
• ...,,~ en plus belle ainsi D'épure
ur une voiture absutde qu'elle
• fonne à la plus pure tradition qui~f'qu~e estf,hé.tique nouvelle ut nu. Elle est con• gotU le plus juste qui t't-'llt que hi forme ne soitupune
-~ne ~mâJ
unemais
f onctiOn,
el au
as S,;u«;,~
ral1onmlle
élé.gantt.

rs

dt

(1) VoyezE. N. no

a, pageS46.

�1578

L'ESPRIT NOUVEAU

• Ici comme partout, alors comme toujours, l'esprit de routine a tenû d'entraver
l'établialement d'une formule neuve. L'on voit encore, avec une jubilation diabo• lique, del châsais éqll.ipû en berline du xvm• siècle. Il est fâcheux d'adapter à del
• ereation1 nouvelle• de1 systèmes décoratifs anciens qui ne correspondent plua au
c aentiment mème confus que nous avons de l'art. lllais il est comique de jucher sur
« an cl"'8is rapide une haute carrosserie dont l'inertie multiplie les efforts d'arrache• ment appliqués aux ressorts suspenseurs.
c Par un bonMUT inrigne lu artisùs ne furent point consuUés. Quelquelil·UUS d'entre
• eux, aans doute, anim~ du véritable génie moderne, auraient su prendre une part
« utile à l'élaboration des modèles: mais les méthodes d'enseignement professiorinel,
• qui distinguent encore l'art du métier, et l'enflure des artistes qui se croient eeula
c poaesseurs des vérités artistiques, ont aggravé le divorce. C'est du cabinet de
c l'ingénieur que sont sorties les silhouettes et les formes nouvelles, suggérées ~
« la destination, par la matière ou \&gt;ar l'usage. Pour neutraliser la vibration d un
• moteur à rotation rapide, pour conJurer les ruptures d'un mécanisme de tranami&amp;• aion BOUIDis à de violents efforts, il ne fallait pas seulement des aciers de haute
c résistance jusqu'alon1 inconnus. Il fallait encore un équilibre parfait, non eeuJe.
• ment du poids des pièces, mais surtout des forces dy[!amiques. De là l'adoption del
c moteurs polycylindriqucs, à volant régulateur all~.
, De là, par voie de déduction, le clioix d'un modèle de châssis comportant le
• moteur Il. ravant. Celui des premières voitures n'était point logé sous un capot, mals
• pffll des roues motrices. Les automobiles primitivl'!I substituaient simplement au
• traditionnel attelage, un générateur d'énergie. Mais il était ridicule de voir rouler
« ces cages dont le système a•entralnement restait dissimulé. De plus, le besoin d'un
• refroidissement abondant sans lequel les pièces motrices eussent atteint la tempé• rature de fusion entraînait l'établissement du radiateur. La silhouette actuelle
• s'ébauchait : la puissance rapidement accrue des moteurs allait en dégager lea
« traits. Les premières voitures étaient haut :i_&gt;erchées. Le poids inerte du carroeae
• violemment pmjete dans une direction par I effet de la force vive imprimait au,
• ch!\aai.8, dans les virages, une tendance nu déversement. Il fallut étud1er des car• rœseriea basses, réduire autant que possible la pesanteur des éléments passifs. Bien• tôt, la vitesse augmentant sans cesse, on récupéra l'énergie, on diminua l'épaisseur et
• la masse des organes, on compensa en qualité la quantité. Des problèmes nou" veaux se proposaient : celui de la résistaoee de l'au déterminait une modifica• tioo sensitile de la silhouette ; les angles s'abattent ; le fond de la caiue tend à
« s'effüer pour atténuer la dépression créée derrière la voiture lancée, et pe.r con• lléQuent la résistance à la vitesse,
• Ainsi, l'expérience conseillant aux constructeurs certaines formes organi&lt;lue1
c propres à leurs modèles, imposait à tous une silhouette extérieure à peu près iden« tique. Sans doute les • marques » se différencient par les données scientifiques,
• voire par l'élection d'un principe général à quoi tout le système constructif seta
« nbordonné. !\lais il y_ a, dominant ces particularismes, une forme générale univer• aellement admise, qu'ont mise au point les ingénieurs et les carrossiers.
• Il est vrai que, seuls, nos préjugés nous aveuglent en matière d'art, que jamais
• carrossier, étranger aux querelles sénaculaires, n'a commis un anachronisme. Il
• n'en est pas un qui s'avisât d'orner de sujets galants peints au vernis Martin, la
• caisse d'une limousine. Moins encore, d'encadrer de • chutes de feuilles • et de
• frises rerouillées les panneaux d'une torpMo. Tous ont clairement formulé l'esthéc tique de l'automobile, comme les ingénieurs ont créé, dans leurs locomotives, dans
• le'Ul'II wagons, dans le'Ul'II machines-outils, des formes vraiment belles. On contes• tera qu'il y ait de l'art dans le dessin d'une machine. liais le dessin résulte d'une
c esthétique et comporte un enseignement. C'est là un art extrêmement voisin de
• l'architecture, qui fonde auBBi, dans le principe, ses plans sur un ensemble de don• nées strictement positives et pratiques."

SCIENCES

c

L'Espril. Nouveau a publié, depuis le printemps 1921, les articles suivants:
Dea i,eu.i qui m voimt pas : Les Paquebots, les Avions, les Autos.

Il faut avouer que la manifestation de 111. /anneau tém-0igne d'une r,éritable conversion.

CONSTITUTION DE LA MATIÈRE
1,.

LES ATOMES
D• R. ALLENDY

I

n'es~ .ras de notion pl:is commune ni plus primitive que celle de
mat1ere; cepen~ant, il n'~n est pas de plus difficile à préciser
quan~ on l'étudie à la l~JD1ère de l'analyse scientifique.
. Qu est-ce que la matière ? Le mot même paratt. se rattacher à
la racme grecque 11-ot"y, d'o~ µcxaaoo, µcx't''t'oo, qui exprime l'idée de pétrir et
d_~ touc~cr, et, pour_e~pr1mer l'empirisme original, il semble que la mat!~ro pwss~ êt~e _dé!m1e comme ce qui est tangible. Cette notion, étant
bee au. suhJec~1v1Sme de no~ sens, est d'une critique facile au point de
v_ue p~ilosophique. La matière est essentiellement l'objet du sens tactile ; c _e?t par ce sens que nous apprécions la résistance, l'inertie, l'impénétrabibt? et surtout la masse qui nous semblent les caractères essentiels
de _la matière. La vue ne peut donner l'impression de matière que secondllll'8ment, après une édu~tion préalable et au moyen d'une comparaison
ayec ce 4:1e nous avons déJà touché. Par suite de notre habitude d'objectiver ~e8 nna_ges, nous :.,n sommes arrivés à considérer 'comme matériels
Jes ?bJets qm frappent notre vue, bien qu'inaccessib]es comme les étoiles
~alS nous savons quelles illusions la vue p1mt. nous 'apporter. Quant
J !dée de rapporter il la notion de matière des odeurs ou des saveurs elle
na pu naitre que dans des esprits assez instruits pour imaginer l'action
sur !1os organes? de particuJes invisibles et intangibles. On voit combien l~
notion de matière est progressivement extensible : le sauvage qùi ne
so~pçonne pas l'existence de l'atmo11phère dans laquelle il vit, ne songe
gue_re à rapprocher le soufne ou le vent qu'il perçoit de la terre ou de l'eau
qu'il peut toucher: pour lui l'air n'est pas matière. Lucrèce nous dit bien
que les vents sont dtis corps invisibles :
L

•

à

Sunt igitur verni nimirum corpora cœca
Mais il .n'imagine,_ apr?s,. que le vide. Quant à nous, qui connaiEsons des etats de dissociation plus subtils que l'état gazeux, croyons-

�CONSTITUTION DE LA MATIÈRE

1581

L'ESPRIT NOUVEAU

noue connaitre tout.es les formes possibles de matière ? N'y a-t-il pas
des matit\ree très ténues qui dépassent nos sens, nos instruments de physique et même nos calculs ?
Progressivement la science nous montre qu'en croyant, sur la foi de
nos sens, la matière homogène, continue, inerte et stable, nous sommes
Tictimes d'une immense et profonde illusion. Il est curieux de revoir, dans
un coup d'œil d'ensemble, comment cette illusion a pu se dissiper progressivement, et nous en suivrons aujourd'hui, avec la théorie atomique,
le premier stade.

Tout d'abord, l'idée d'homogénéité ne permet pas d'expliquer les phénomènes d'ordre physique dont la matière est le siège. Quand on voit
une petite quantité de sel se dissoudre dans de l'eau au point que chaque
goutte de cette eau finit par être également salée, la première idée qui se
présente est que le sel s'est dissocié en petites particules très ténues et
que celles-ci se sont mélangées à la masse du liquide. Il est bien évident
que ces particules sont réduites au point d'être invisibles, ce qui suppose à la matière soluble un degré de divisibilité considérable. D'autres
phénomènes comme l'évaporation, les changements d'état, l'expansion
des gaz, les variations de volume, etc., se montrent justifiables de la
même explication. 11 fallut donc, pour les besoins de la logique, admettre
que la matière, d'apparence homogène et continue, était formée en réalité
de particules invisibles. On imagina que ces particules représentaient la
plus petite quantité de matière possible et on leur donna le nom d'atomes, c'est-à-dire, selon l'étymologie grecque, d'i.nsé,..able.r. On peut
suivre cette théorie atomistique ou moléculaire dès unehauteantiquité.
Elle apparaît aussi bien dans les Védas de l'Inde que chez Leucippe, Démocrite, Epicure et Lucrèce (1). En fait ce n'était qu'une hypothèse et,
comme le dit fort bien J.-J. Thomson (2), il n'exista pas jusqu'à ces derniers temps de phénomènes pouvant servir d'expérience cruciale entre la
théorie des atomes et la théorie de l'homogénéité, mais la première fut toujours préféro..,e dès l'origine de la science physique, en raison de ce qu'elle
pouvait expliquer.
Les anciens ne connaissaient les différents corps que par leurs propriétés
physiques: couleur, poids, résistance, etc. Voyant ces propriétés se transformer, il leur fut facile d'imaginer que tous les atomes étaient de nature
identique et que leur arrangement seul différait. Au vue siècle avant J .-C.
Thalès attribuait à l'eau le rôle d'élément primordial; Anaximène donna
ce rôle à l'air; Parménide et Héraclite au feu; ce dernier admit que lei
éléments dérivent les uns des autres; Empédocle, au
siècle, lea ratta-

,e

(t)Cf.M ♦1m:r,um.Hilloiredi!laJ&gt;~lrit~(I) Cf. Lo StnldWe cfc la matière. Paril (Gauthier-Villara). 1921.

cha tous à un constituant plus simple, l'éther, et la théorie prit sa forme
définitive avec Platon et Aristote.
On la retrouve chez les alchimistes, tout i\ fait parachevée. Ceux-ci
crurent à une substance unique formant tous les corps matériels connus
et cette substance, appelée Quintessence ou Spiritus, pouvait affecter
quatre qualités ou quatre modes de manifestation: expansion, rétraction
transformabilité, fixité. Ils désignaient ces qualités par les symboles de;
chaud, froid, humide, sec. Scion eux, ces quatre qualités coexistaient
plus ou moins virtuellement dans chaque corps, les unes prédominant sur
let1 autres d'une manière d'ailleurs varia\ le : la chaleur développait par
exemple la qualité d'expansion et l'humidité, la qualité plastique. Ils disaient qu'un corps douô d'expansion et de plasticité était chaud et humide et de la nature de l'air, qu'un corps fixe et inerte était froid et sec
et de la nature de la terre, etc ... Telle fut la théorie des quatre éléments.
~n en déduisit la théorie des trois principes: le soufre, principe d'expans~on, de :o~~ustibilit~, _I~ mercure, principe d? plasticité; et Je sel, principe de hXtte, de stabilité. Une telle conception, admettant un consti~uant commun à tous les corps, entrainait comme corollaire Ja possibilité
de transformer un corps en un autre : !es alchimistes enseignaient l'évolution minérale et recherchaient la transmutation.
Puis vint la chimie analytique. L'époque de Lavoisier marque une réaction violente contre les alchimistes. La doctrine do ces derniers avait
d'ailleurs quelque peu dégénéré et certains attardés, prenant les choses
à )a !ettre, croyaient trouver dans tous J.es corps du soufre. du vif-argent
et du sel de cuisine. Le jour où la chimie découvrit que l'air était un mélange d'azote et d'oxygène, que l'eau se décomposait en oxygène et hydrogène, les éléments classiques, avec tout l'enseignement des alchimistes et
en particulier l'idée d'une matière unique. furent balayés en un instant.
L'analyse montre que toutes les matières solubles pouvaient être décomposées en un certain nombre de substances qui, elles-mêmes, se montraient
indécomposables aux moyens ordinaires : on les appela corps simples ;
on s'imagina que ceux-ci étaient à jamais irréductibles et on finit, progressivement, par en découvrir un peu plus de 80. On admit que chacun existait dès l'origine du monde, avec des propriétés caractéristiques et définies.
Une merveilleuse découverte, la spectrographie, en permettant de reconnaitre par l'analyse spectrale d'une lumière quels corps cette lumière
avait traversés, montra, dans les astres les plus lointains, à peu près tous
les corps simples que nous connaissons sur la terre, sauf quelques exceptions comme l'azote, le soufre ou l'or. Le soleil révéla la présence de fer, de
plomb, de cadmium, de zinc, de nickel, d'argent, d'étain, d'aluminium, de
silice, de carbone, d'oxygène, d'hydrogène ; dans les comètes, on trouva
du sodium, du magnésium, du fer; certaines étoiles montrèrent une prédominance d'éléments spéciaux comme BéteigJuse, ix d'Hercule,~ de Pégase
pour le titane. L'hélium, découvert d'abord sur le soleil, fut retrouvé sur la
terre. Les substances de la terre parurent ainsi être les constituants de

�1582

1583

L'ESPRIT NOUVEAU

CONSTITUTION DE LA MATIÈRE

l'univers entier : la science crut avoir trouvé une certitude et l'irréductibilité des corps simples fut érigée en dogme.
En même temps la science confirma la théorie de la constitution hétérogène de la matière, ou théorie anatomique (Dalton, 1808). Des lois
comme celle des proportions multiples, d'après laquelle les corps ne peuvent se combiner que selon certaines proportions définies, mirent en valeur la discontinuité évidente de la matière, que l'on retrouve semblable
dans la loi de l'électrolyse. Mais de quelles dimensions peuvent être ces
molécules ?
Les batteurs d'or réalisent des feuilles de 1 /10.000 de millimètre d'épaisseur. Une molécule qui suivrait cette dimension dans tous ses diamètres
ne pèserait qu'un cent-milliaMième de milligramme. Mais la molécule est
évidemment plus petite encore. Une solution, au millionième, de fluorescéiner examinée au microscope, manifeste une fluorescence verte uniforme
da:ns des volumes de l'ordre du millième de millimètre cube. La molécule
de fluorescéine a donc une masse bien inférieure au millionième de la
masse d'eau qui occupe un millième de millimètre cube ; elle-même étant
350 fois plus lourde que l'hydrogène, la molécule d'hydrogène aurait une
masse inférieure à 1021 (1). L'étude de la tension superficielle des lames
minces (bulles de savon, dépôts métalliques, etc.) a ,révélé qu1au-dessous
de 50 à 30 millionièmes de millimèke d'épaisseur, les propriétés de la
matière dépendent de son épaisseur ; tl est probable que, dans ce cas, on
ne rencontre plus que quelques molécules, et l'on peut conelure que les
éléments discontinus des corps, les molécules, ont des dimensions linéaires
de l'ordre de grandeur du millionième de millimètr_e (2). On a obtenu des
lames très minces enétendantsurdel'eau une dilution con e d'huile dans de
la benzine (la benzine s'évaporant et l'huile s'étalant}, et la surface de ces
lames minces étant repérée au moyen de poudre de talc, on en déduit leur
épaisseur qui est de l'ordre du millionième de millimètre; la maljse de la
molécule d'huile se calcule alors comme un milliardième de milliardième
de milligramme, et ceTie de l'hydrogène apparait, par ce calcul, égale à
102 4 gr. 11 en résulte que dans une molécule-gramme (1 gr. d'hydrogène,
16 grammes d'oxygène, 12 grammes de carbone, etc.) il y a mille milliards
de milliards de molécules.
Cette quantité est si considérable que, pour _en avoir une idée, on peut
calculer què les molécules contenue dans une tête d'épingle d'un milligramme, défilant à raison de 100.0C0 à la seconde, mettraient, plus de dixmille siècles à accomplir leur défilé (3).
~e nombre; calculé de onze ou douze manières différentes, qu'on trouvera exposées dans le livre de J. Perrin, d'après des considérations relatives à des phénomènes plus complexes (électricitê de contact, théorie
cinétique des gaz, mouveIIients browniens, radio-activité., etc.) coïncide
à peu près exactement dans tous les cas. La théorie moléculaire est donc

si bien établie qu'elle se trouve à la base de toute notre science (1) au
point que Langevin demande de l'ériger en principe fondamental.
Mais il ne suffisait pas de savoir que la matière est constituée de molé•
cules ou d'atomes et que les types indécomposables de ceu:x:-ci sont au
nombre d'environ 80. Il restait à connaitre leurs modes d'aljsemblage et
leurs caractéristiques propres.
Il ne parut pas possible d'admettre que les atomes étaient agrégés en
eystèmes immobiles. L'expansibilité des fluides, la tendance à la diffusion,
â l'osmose, etc. ne peut être expliquée qu'en supposant une agitation moléculaire. L'étude de la chaleur rend également nécessaire l'hypothèse
de cette mobilité, mais surtout, comment concevoir qu'un gaz exerceune
pression sur les parois qui l'enferment, que cette pression est inversement
proportionnelle au volume (loi de Mariotte), sans imaginer que les molécules gazeuses sont des particules parfaitement élastiques (conditionnécessaire pour qu'elles ne perdent pas d'énergie par leur choc), assez éloignées les unes des autres pour ne pas exercer d'attraction mutuelle, mais
animées de mouvéments et rebondissant les unes sur les autres? Telle est la
théorie cinétique des gaz. L'étude des cristaux permet de l'étendre aux
corps solides : Guilleminot y consacre un intéressant chapitre concluant
que, si les molécules gazeuses s'agitent dans tous les sens, quelques-uns
de ces mouvements persistent seuls à l'état ,aolide : les mouvements de
rotation par exemple, s'effectuant autour d'axes orientés d'une façon
quelconque, soit suivant des directions définies del' espace en rapport avec
les propriétés tropiques des cristaux. Ainsi c( la théorie cinétique élémentaire est le terme final auquel conduit l'analyse de la plupart des phénomènes physiques » (2).
Un des phénomènes les plus frappants à ce point de vue est constitué
par les mouvements browniens. Des particules très petites, mais encore
visibles au microscope, étant placées dans un liquide, se montrent animées
d'un mouvement très vif et parfaitement désordonné. Les trépidations du
microscope produisent quelques déplacements d'ensemble qui n'ont rien
de comparable avec l'indépendance des mouvements spontanés des particules : on s'aperç.oit que l'uniformité absolue de température, la réduction de l'éclair;ige, ne changent rien au phénomène. Ce mouvement ne
s'arrête jamais : il se manifeste dans des inclusions liquides enfermées
-dans le quartz depuis des milliers d'années; il est spontané et éternel.
Le mouvement brownien n'est explicable que par une répartition inégale du choc des molécules. Einstein en a réalisé, d'une manière admirable,
l'analyse mathématique.
·
D'après la pression e;,rercée par un gaz sur les parois qui le renferment,
Maxwell, Gibbs et Boltzmap.n ont pu calculer la v~tesse d'agitation moléculaire. Le problème revient à calculer la pr ssion constante que subirait
chaque unité de surface d'un mur rigide qui serait uniformément bom. bardé par une grêle régulière de projectiles animés de vitesses égales et

Les A.tomes, Paris 1913,, page 71.
La Phy$iql.u moderne. Paris, 1921, page 96.
f32 J.H.
J. DELAm.muT. L'Ether. Paris, 1920.
•
I~

PERBL"f,
POINCARÉ.

(1) lIENNF.QUIN. Essai critiqtui sur l'hypotltèse des atomes.
(2) GmLLEMINOT. Les Nouveaux horizons de la Scùnc;e. Paris, 1918, t. 1, page 248.

�1584

1585

L'ESPRIT NOUVEAU

CONSTITUTION DE LA MATIÈRE

parallèles, rebondissant sur ce mur sans perdre ni gagner d'énergie. On
trouve que la somme des énergies de translation des molécules contenues
dans une molécule-gramme est, à la même température, la même pour
tous les gaz, A Co, la vitesse de l'oxygène est de 425 mètres par seconde;
pour l'hydrogène, la vitesses' élève à 1700 mètres : elle s'abaisse à 170 mètres pour le mercure.
« Bref, dit J. Perrin, chacune des molécules de l'air que nous respirons se meut avec la vitesse d'une balle de fusil, parcourt en ligne droite
entre deux: chocs environ un dix-millième de millimètre, est déviée de sa
course environ cinq milliards de fois par seconete et pourrait, en s'arrêtant, élever de sa hauteur une poussière encore visible au microscope.
Il y en a trente milliards de milliards dans un centimètre cube d'air, pris dans

suffit de songer à l'extraordinaire vitesse de leurs mouvements; on a
évalué qu'ils feraient des milliers de milliards de tours à la seconde (exactement de 600 à 1000 trillions). La résistance qu'ils opposent, dans les
corps solides, à la pénétration, s'explique par cette vitesse même et ceci
peut être mis en lumière de diverses façons. Si l'on approche le doigt
d'un jet d'eau un peu puissant, on remarque une résistance considérable à
la pénétration. G. Le Bon dit que, dans une station hydro-électrique, une
colonne d'eau de 2 centimètres de diamètre, tombant de 500 mètres de
hauteur et possédant, de ce fait, une vite~se considérable, ne pouvait être
entamée par un coup de sabre très violent; l'arme était arrêtée comme
par un mur.
Ainsi ont pu être décelés la taille, le mouvement, la vitesse des atomes.
Nous savons maintenant que la matière est formée par leurs tourbillons:
l'homogénéité, l'inertie, l'impénétrabilité, ses principaux caractères
apparents pour nos yeux ne sont que des illusions. La masse seule subsiste, à notre analyse, comme propriété essentielle de la matière. Mais
ces atomes représentent-ils le terme ultime de ce que nous pouvons connaitre ? Ont-ih une structure simple, ou très compliquée ? Sont-ils irréductibles et véritablement insécables comme le prétendaient les disciples
de Lavoieiier ? L'atome est tout un monde à explorer, dans lequel la
Science vient d'apercevoir d'étonnantes merveilles. C'est ce que nous
envisagerons dans notre prochain article.

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Dr R.
d'aprês Perrin.

les conditions normales. Il en faut ranger trois milliards en file rectiligne
pour faire un millimètre. Il en faut réunir vingt milliards pour en faire
un milliardième de milligramme. &gt;&gt;
Mais, ce qui est plus étonnant peut-être que ces nombres formidables,
c'est la petitesse des molécules par rapport à l'espace apparent de la matière qu'elles constituent. Connaissant leur masse, leur nombre et leur
vitesse, on arrive à démontr~r que la matière des atomes est contenue
dans un volume au moins un million de fois plus faible que le volume apparent qu'occupent ces atomes dans un corps solide et froid.
Ainsi cette matière qui nous parait continue, homogène et inerte, n'est
que l'agrégat d'un nombre extraordinaire d'éléments extrêmement petits, tournoyant les uns autour des autres à d'énormes distances, de la
même façon que les astl'es dans le ciel.
Ceci nous perd dans l'infiniment petit, mais si nous regardons du côté
opposé, ne voyons-nous pas la voie lactée, - cet amas d'étoiles immenses
séparées par des distances incroyables - donner à nos yeux une certaine
impression de continuité et d'homogénéité ?
Pour comprendre comment des atomes si petits, si séparés les uns des
autres, peuvent nous donner l'impression de plein et de continuité, il

ALLENDY.

�IVAN GOLL

LETTRES

IVAN GOLL
Ivan Gou., né en Alsace, au conflt1ent de deux cultures, a publié une dizaine
-c3:e recueils de poèmes et P.ièces de théâtre en allemand ; il écnt à présent volontiers_ en frança~s, Son ~C!111er volume de vers,« Edition du Matin», faillit remporter
le pnx des Treize. La S:i:rene prépare en ce moment la publication de ses œuvres poé-tiques traduites en français.
N. D. L. R,

L

est né en Allemagne en 191i. On a cherché et
trouvé en lui du romantisme et du Sturm und Drang. Cela n'est
pas exact. Il ne faut pas confondre action-dynamisme avec
.
l'é_lan roma_ntique. D'aucuns l'accu.sent d'être maladif, et par
la romant14l!~ : m8:1s,peut-on RI)Pel_er mala~f cet esprit métaphysique et
-cette force d'mtensité et de radicalisme, qlll sont le résultat des recherches_ mo&lt;:1-ernes ~ E~pressiop- directe des sentiments originaux et des idées,
pénetration de 1 umvers : 1 art nouveau relève de la compénétration des
hommes et des choses, en cherchant à se dégager de toute matérialité.
Parmi les poètes de langue allemande Ivan Goll est un chercheurinfati.gahle de formes et de valeurs nouvelles, pour tenter de les réaliser. L'école
expressionniste, qui pendant la guerre a toujours proclamé l'idéal humain
et p_aneuropéen, qui, à toutes les occasions a manifesté contre la guerre et
la v10lence, aux pires moments de la réaction Vvilhelminienne a trouvé en
Ivan G?ll, qui est en même temps allemand et français, un ~eprésentant
.symbolique.
Il écrivit en 1915, en langue française, les (&lt; Elégies internationales »
petite_ plaquette qui compt!=l parmi les premiers sursauts de la conscienc;
humame ~ontre la boucherie de~ peuples. En 1916, il écrivit en allemand
le.« Reqwem pour l~s Morts de l Europe », grande symphonie, où le poète
fru.t entendre les voix du malheur mondial : parmi les &lt;( Récitatifs » de
haut style, il y a les chansons des Veuves, des Blessés, des Abandonnées
des Mères, des_ Morts-. et tout cela se termine par un Hymne à la Pai~
(en 1916), mais une paix des cœurs et des âmes, non celle de généraux
vaniteux et de mercantis avides. La masse libérée chante :
'EXPRESSIONNISME

« Chacun de nous porte le ciel dans sa poitrine ,

« P_euples des p6les et de NquateuT, donnez-vous la main
Unissez•vous comme l'eau des mers
Le Gulfstream de l'amour vous chauffera le cœur ... • ·

1587

Après « Requiem » c'est l'épopée _du &lt;c Nouvel Orph~e »: l'Orphée moderne qui quitte la nature pour la ville, l'enfer de nos.3ours. Il Y re~ourn~
encore une fois, pour délivrer, lui, l)Oète, son Eurydice : l'humaruté qw
souffre. Il se met à chanter partout dans les rues, dans les ?Ours, dans les
cafés, et rappelle aux hommes ce qu'_ils devraie~t être. Mais pers_onne ne
l'écoute. Tour à tour professeur de piano, orgamste dans une éghse, chef
d'orchestre - on le chasse de partout, parce qu'il veut faire entendi:e le
chant de l'amour et de la justice ; celui que les hommes ne sauraient
comprendre. Le sort du Poète rrwderne:
• Orphk parut à la lumière des places et du midi. Clown, devant le cirque, il battit le
grand tambour du so"leil. Au.t: foires, il tourria l'orgm d'!" monde ; ses buffles ~t ses
éléphant.s pliaient au sourire des enfants. Music-Hall, le soir : entre les Yankee-girls et
la 1Janse apache, son couplet d'amour hu~in. éta~t le nu_méro 3: D J 12 h. 30 à 13 h. 30,
le mercredi timide professeur de piano, tl délivrait une 3eune fille ~ sa mère. Les Té.'!"·
nio-ns de di~ianche salle ornée de feuillage, invitaient Orphû. Orgamste, dans la sacnstie il exerçait les :mfants de chœur au chant du saint psaume : AmauT d'autrui. Le
gr~mophone enroué des maisons de passe nasjlle la v_alse d'œr'!cur fr~l. I-:e ~asseur pourpre la siffle au ,matin, dans le comdor froid, panm les pieds en l air des
chaises.
.
·
·1 d
Annonce du grand printemps nouveau. Et les hommesdansawnt,. urn301.trsaussi our s_;
priai.en!, toujours aussi prisonniers; sifflo!aient, toujours av.ssi tristes. Orphée ~cend~t
auœ sous-sols de la ville et devint second molon au Ciné-Globe. Au-d_essus de lU'I. s étalait
l'écran gris de la durée. Les hommes ne croyaient plus qu'à la réalf1é·. Chacun, Copernic, faisait tourner la terr.e autour de ~a propre tête. Dans. celle nuit, ils se reconnurent
profondément. Ah / ce en de reconnaissa1!ce seul ~s r_endit frères .. Là, dans leurs souffrances, ils étai.ent roi, criminel, amant. Rien n'existait que_la réalité.
.
.
Public sourd. Vainement Orphée sortit de rorchestre ; vain~nt les ·palses menrnnses
baitirent leurs flots bleus. Dans îe ~unnel du ciné, les hommes ne l ente1!dire,_it pas. Lev~tilatcur bourdonnait comme une mouche folle. L'opérateur mdchonnait tou1aurs la réalité.
Les uies d'hommes coulaient sur l'écran gris, ciel terl'estre. »
« La passion des Alpes » signale une autre étape de l'individu mode~ne :
il cherche un refuge dans la grande nature des montagnes et_des glaciers.
Eternité, rocs de granit ; dans _la Sflitude, retrouvera-t-11 le repos ?
Arrivé dans les nuages, un grand vide 1 accable, et ce sont les profonde~~•
la plus vile terre qui l'attirent, là où il y a des hommes et de ~a fratermte.
Son expédition vers les altitudes échoue lamentablement. Mais par contre
il y a trouvé une nouvelle foi dans l'amour des hommes:
« Inépuisables sonl les glaciers du monde
Inépuisables sont les cœurs des hommes »

Longtemps avant, en 1912, Goll avait écrit le &lt;( Canal_ d~ Panama »,
hymne plein d'enthousiasme et d'optimisme dans la fraterm te des hommes,
un chant du travail international, symbolisé par ce canal, où toutes les
races de la terre ont travaillé et où les navires de tous les pays passent.
C'était le bel optimisme d'avant-guerre.....
.
.
(( Tout ce qui t'appartient, ô terre, s'appelle : Frère ... &gt;&gt; Mais; depm~,
l'Europe n'est plus que la ruine d'une statue, il ne reste pl"';ls qu une P?I·
trine mais avec un cœur dedans, qui, dit le poète, dans ce dithyrambe mtitulé (( Der Torso &gt;&gt; - ressuscitera un jour dans mille ans sous le souffle
d'un grand homme.
.
Peu à peu, l'élan juvénile de l'expressionniste Goll se_ fat1~~- Son _Prochain livre s'intitule : les Enfers (Die Unterwelt). Petites p1eces, ou est
dépeinte la vie quotidienne, l'humilité de tous les jours et des. hommes
qui y vivent, la pitié avec les êtres déshérités, avec_ les mendiant~, les
chiens, un arbre dans un terrain vague, avec un canari: et partout, a travers toutes les misères, ce rayon d'espoir, une promesse d'amour.
PoW'tant Orphée-Goll perd sa constance. Il va désespérer de tout. Il

�1588

IVAN GOLL

L'ESPRIT NOUVEAU

écrit« Astral», il crée le héros Félix, sim~le héros de notre époque, vendeur
de chaussures dans un G;rand Magasin, et philosophe machiavélique.
Véternelle chanson de Félix:
rc Le vera-shoe est le meilleur »
alterne avec de profondes méditations sur notre vie.
Seigneur je suis inapte
A vendre les vera-shoes aux belles da Tes
Inapte à toujours beurrer les tartines d'Isabelle
Inapte à l'esprit révolutionnaire paysan et animal
Inapte à l'Europe
Queiq1,1e_part su_r une hé'1:1Î5phère sanglote une veuve:
« Jet aime mais ne m'aune pas t •
Mon profil narquois !J:it dans son cœur comme sur velours rouge
Ev~~uellement _la ville .d'Otto_ ~a pourrait m'élire pour shériff
1\1~~~ ne saurai pas faue le discours et Félix est en ce temps-ci un mauvais pré•
C~pendant je ~ens les alouettes chanter dans mon ~osier
L arbre se P.1ru.nt dans ma charpente qui lutte mamtenant contre l'or e
}:a lune br1llel&lt;irtout et chaque librairie met en vente Schopenhaue~
avi::~~)~ e ma mère est tapissée jaune el violet de petites fleurs (jaunes et
Tout ~ela et ma cigarette : étoile des mites.
Je suis comme Dieu.
Ne t'i~quiète plus du bien ou du mal
Au _pnntemP.s B_ouddha ~e sortait pas pour n'écraser aucune vie.
MaIS,!lll re_spirat1on caUSlllt la mort de cent mille miasmes
Net mqwè!e plus du bien ou du mal
L'ard,b_re se nourrit d'air, les insectes d'arbres, les oiseaux d'insectes les serpent.li
01Se3:ux, la ter1e des serpents, l'air de terre.
'
Pourquoi être? Pourquoi
Ne pas être ? ce qui vaut mieux ?
c Vera shoe chausse le mieux t n
Homme je t'interdis le pourquoi ?
Recueillons-nous, recueillons-nous
Les I!ombres de notre cerveau sont trop faibles pour porter les secondes

~~~=~-~
Et le trèfle est sage qui ouvre et replie ses feuilles
Le trèfle - soli taire
et simple
Soyons solitaires
et simples

.

. D'.1fis « ~stral » l_e ~tyle est réduit à une extrême simplicité et devient
ru.~1 très d~ect. Ici, 1 art de Goll consiste dans la spiritualisation de cer•
t8J.IlS problemes fondamentaux, dont la solution le hante dès ses premières
œuvres. Au commencement, il entrevoit vaguement son chemin II con•
nait tous les tou-rmenJs de l'individu moderne. Chaos et volonté ; 0 juxtapose~t. Il en est de ~em~ che~ presque tous les expressionnistes ; tels que:
Rubmer, Ehrenstem, Emstem, Stramm et tant d'autres An début de
tout : l:3- volonté d'action. Puis, petit à petit cette actio~ se construit•
l'est!1étique _du s~ècle,se_spiritu~sE: s~r la base du dynamisme.
•
r· Ld~x-1:{ess_1onruste _et~t pour ams1 dire toujours assis entre deux chaises:
m lVl ualis~e, qui lm commande une contemplation passive, et d'autre
la conscience de son é~oque, dont toute l'essence est faite d'action et
~ mo~vem~nt. Quel est le resultat de cette fausse situation? L'expressionÏste s enfwt sur un ~errain ~eutre e~ de':Ïent, tel est le cas de Goll et de la
P npart au~oui: del~.: sceptique ou 1romque. Ainsi s'entrechoquent dans
prochru.ns hvres l i~éalis~e du véritable poète Orphée et le scepticisme
estructeur du coIDIIlls Féhx. Le poète qui sourit de nos jours n'arrive

Sart
~i5

1589

qu'à faire une grimace et s'en vient à resse~bler ter~iblement_à Charlot.
En l'approfondissant on trouvera que Cllarlie Chaplin ~st v~r1tablemen~
l'image grossie des ridicules de l'homme moderne. Et v01là bien pourquoi
Goll en a fait le héros de son dernier livre.
C'est par lui que Goll est arrivé à la Cinégraphie, qui est un_art surréel.
Avant d'écrire sa (( Chapliniade n, il avait publié deux petits drames,
qu'il nommait cc surdrames », et où il proposa un renouvellement co~plet du théâtre contemporain. Dans une préface il en trace certams
aspects:

« On a complètement oublié que le théâtre doit être un verre gro· ~issant. C~est
pourtant bien ce dont les Anciens se rendaient compte: les Grecs q&lt;11 marchaient
sur des cothurnes, ouS akespeare parlant avec les esprï:ts_. Ona?ublié~uelepremier
attribut du théâtre doit être le masque : le masque est ng1de, uruque, direct, c~mme
une sorte de destin. Chaque homme porte un masque..... Dans tout masque il y a
loi, et c'est là la loi du drame. L'irréel aevient vrai.
Les enfants ont peur des masques. L'art doit refaire du spectateur m enfant.
La plm simple façon d'y arriver, est d'être grotesque, Mettons des masques ~rotesques. Car la monotonie et la bêtise des hommes sont si grandes, énormes, qu on ne
pourra en venir à bout qu'avec des énormités. •

En effet, deux pièces de Golll (( A.ssurance contre l_e suicide 1, et (( Mathusalem», nous présentent des caricatures du bourge01s de notre temps à travers lesquels toutes les vanités de nos contemporains sont amèrement
ridiculisées.
L'ironie y est toute intérieure. Les gestes et mouvements des personnages sont machinisés, réduits à des mouvements de masques et de
poupées. Même truc que chez Charlot, pour r~ndre l'action rlus grotesque
et plus intense. Souvent le personnage au heu de parler tire un J?hon~graphe de sa poche; par quoi le poète indique que ce que tout ~e qm se dit
ne se pense pas nécessairement m~s n'est que phr:3-ses et v~r~1age.
Il ne restait plus qu'un pas à faire, pour en arriver au cmema propr~ment dit. Sa u Chapliniade » est en même temps : poème, di;ame, ~cénan?
cinégraphique, et représente le couronnement de toute son evolut10n p_o~·
tique. C'est une œuvre de toutes pièces nouvelle et ouvrant aux poss1b1:
lités artistiques du film des horizons inattendus. C'est une synthèse, qui
unit en elle les arts de l'espace et du temps, où se rencontrent fraternellement la plastique, la poésie, la musique et la danse .
Charlot (monolo~e). - Voici le monde, quelle simplicité 1
Et c'est moins que divin
Ah je vois tous les hommes qui souffrent
(Le film reprodui1 i;is'anta11ément les visions de Charlot).
Cehù qui attend sa fiancé!' à toutes les stations de métro
Celui qui étouffe à l'hon:1êt table de famille
Celui qu.i chante la liberté devant un mur de prison
Celui qui reçoit Dieu dans une mansarde d'hôtel meublé
0 tous : venez
(Film des rues, de.1 places, des ports, des gares).
Soyez les hôtes de mon cœur prophétique 1
Abreuvez ce désert de vos larmes 1
La tour de l'Equateur poussera de cette terre
L'échelle de Jacob enguirlandée d'anges
Montera montera
Ame : ma mon~olfière 1
ltfait un petit salut avec son melon.
0

*••

CHARLOT. - En ce moment je souris d:ins les ciné:nas du monde entier
Chaque village se tord de me·voir sourire
Et pourtant comme je suis triste !

�1590

L'ESPRIT NOUVEAU

Mille fenêtres pensent à n:oi
Mais il y en a une d'éclairêe
Na mère derrière le rideau attend le facteur
Depuis vinJtt; ans elle attend qu'une lettre frappe à la porte
D f a une Amf' en Europe
Qui n'est jamais allée au Cinéma
Qui ne me vit Jamais, qui ne me connaît pas
Et pourtant, elle seule sait ce que vaut mon sourire
Je souris, je souris.....
Foœ-trott. M!'Bique. Du fond d'une rt4e le8 a/fichu du premieT tableau l'avancent d
Baluenl prof011démtnt le vrai Charlot. Celui-ci f'emeTcie d'un petit coup de chapeau.
Le COLLEUR D'AFFICHES f'éapparaU derribe lui, ren,poigne au collet d le
colle au mtn'.
Charlot obéit 4 sa destinée et souril.

-Le Charlot de Goll est tour à tour Orphée poète sentimental, Christrévolutionnaire, spiritueJ, et Don Quichotte-ballot sublime. Il S'fllthétise l'individu moderne, qui a en lui quelque chose de tous les troJS : du
poète, du prophète et du fou. Il est très humain. 11 veut être bon et
simple, comme Félix tout en vendant des chaussures box-calf.
En fin de compte, la morale de la Chapliniade est profondément symbolique et triste. Elle exprime que même Charlot, au fond de lui-même,
est terriblement seul et malheureux. (C'est bien aussi le cas chez le véritable Chaplin, d' a1;&gt;rès ce que disent ses amis.) Quelle tragédie du comique 1
Et à approfondir cette œuvre, on arrive à découvrir le visage véritable
du poète Goll, qui avec chacun de ses livres s'est jeté vers un autre che- ·
min, cherchant, cherchant infatigablement une route vers quelque chose .••
quelque chose que le lecteur de bonne volonté trouvera à chaque page
de ses livres : un mot pour le voisin qu'il sait angoissé comme lui, abandonné par tous les dieux.
B. To:KINE.

L'ESPRIT

IIOUIEIU

ÉMISSION
DE CENT ACTIONS
DE MILLE FRANCS
CATÉGORIE C:.

AUGMENTATION DE CAPITAL DÉCIDÉE PAR L'ASSEMBLÉE GitNÉRALE
EXTRAORDINAIRE DES ACTIONNAIRES DU 19 OCTOBRE 1921

ERRATUM
Une en-eur s'est produite 4 rimprusion du Phénomène Littêrare, dana notre
N° 18. Lu lecteurs voudront bien 1'étobli1' la di1'ision des Exemples comme suit :
1. A'l'tJM- Rimbaud, Blaise Cend1'Ms, Jules Romains.
11. Jean Cocteau.
III. (Tr4flritions) Guillaume ApoUinaif'e, Marcei Pf'oust.

En dehors du dùn·dende attribué aux nouvelles actions Catégorie C, il est attaché
à ces nouvelles actions des AVANTAGES EXCEPTIONNELS pouvant intéresser:

les AMATEURS
LITTÉRATE.URS
ARTISTES
BIBLIOPHILES
ET TOUS CEUX QUI DÉSIRENT VOIR ABOUTIR
L'EFFORT POURSUIVI PAR L'ESPRIT NOUVEAU

----...............................................................-............---··........................................................................-·RENSEIGNEMENTS
A L'ÉMISSION.

Demandez à notre Siège les

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BULLETIN DE SOUSCRIPTION
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MO!'iTANT DE MA COMMA:-IDE.

1921
SIGNATURE

ADB.ESSE COMPLET~

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Remplir ce bulletin et l'envoyer à la Société des Éditions de L'ESPRIT NOUVEAU
20, Rue d'Astorg, PARIS.

On met en œuvr~ de la pierre, du bois, du ci.ment; on en fait des maisons, des palais; c'est de.la construction. L'ingéniosité travaille.
Mais to_u.1._à COllP, vous me prenez au cœw, vous me faites du bien, je
suis heureux, je dis: c'est beau. Voilà l'architecture. L'art est ici.
Ma mai~o!l est prati_que. Merci, comme merci aux ingénieurs des chemins de fer et à la Compsignie des téléphones. Vous n'avez pas touché
mon cœur.
Mais les murs s'é!éven,t sur le ciel dans un ordre tel que j'en suis ému.
Je sens vos inten,tions. y_ous étiez doux, brutal, charmant ou digne. Vos
pierres me le disent. Vous m' at):,achez à cette place et mes yeux regardent.
Mes yeux regardent quelque chose ([l!i ~nqnce une pensée. Une pensée qui
s'éclaire sans mots ni &amp;ons, ïnais uniquement par des prismes (llli ont entre
eux des rapports. Cés prismes sont tels (JUe}a lumière ~es détaille claire85

�LE COLISÉE
a., 80 après J.-C.

LA PYRAMIDE DE CESTlUS
an 12 avant J. -0.

ment. Ces rapports n'a.n t trait à rien de nécessairement pratique ou descriptif. Ils sont une création mathématique cle votre esprit. Ils sont le
langage de l'architecture. Avec des matériaux inertes, sur un programme
plus ou. moins utiJitaiTe que vous déJJordez, vous avez établi des rapports
qui m'ont ému. C'est l'architecture.

Rome est un paysage pittoresque. La lumière y est si belle qu'elle
ratifie tout. Rome est un bazar où l'on vend de tout. Tous les ustensiles de
la vie d'un peuple y sont demeurés, le jouet_d,e l'enfance, les armes du
·guerrier, les défroques des autels, les bidets des Borgia et les panaches des
aventuriers. Dans Rome les laideurs sont légion.
Si l'on songe au Grec, on p,ense que le Romain avait un mauvais goût, le
Romàin-romain, le Jules U, 'et le Victor-Emmanuel.
Rome antique s'écrasait dans des murs toujours trop étroits ; une ville
n'est pas bel1e qui s'entasse. Rome Renaissance eut des élans pompeux,
disséminés aux quâtre coins de la ville. Home Victor-Emmanuel collectionne, étiquète, conserve et installe sa vie moderne dans-les corridors de
ce musée.a.t se proclame (&lt; Tomaine » par le monument commémoratif à
;yictor.-J?mmanuel Ier, au centre de la ville, entre le Capitole et le Forum .. .
quarante an~ de ·ti-avail, quelque chose de plus grand que tout, et en
'marbre blanc 1
· Décjdément, tout s'enLasse trop dans Rome.

ARC DE CONSTANTIN
an 12 C!prt s J.--C.

�INTÉRIEUR DU PANTIIÉON
an 120 après J.-C.
LE PANTHÉON
an 120 après J.-C.

I

ROME ANTIQUE
_Rome s'oc_c~pai~ de. COn4"?érir l'univers et de !e _gérer. Stratégie, ravitrulle~ent? legislat1on . esprit d o!'dr_e. Pour admirustrer une grande maison d aff~rres, on ad.opte des prmcip 7s fondamentaux, simfles, irrécusables: L ordre ro~arn est un ordre simple, catégorique. S'i est brutal.
tant pis ou tant IDieux.
Ils avaie_nt d'immenses désirs de domination, d'organisation. Dans
Ro~e-~chitectur~, rien à faire, les murailles serraient trop, les maisons
empi~arA
ent le_urs etages sur dix hauteurs, vieux gratte-ciels. Le Forum
deva1t_etre laid, un peu ~o1!1m~ le ?ric~à-brac de ]a ville sainte de Delphes.
~rba~sme, grands t~aces ? Rien a_faire. Il fa1_1t aller voir Pompéi qui est
emotw_nnant. de rectitu_de. Ils_ av~ent conquis ]a Grèce et, en bons barbares, ils avaient trouve le cormthien plus beau que le dorique, parce qrie

plus fleuri. En avant donc, les chapiteaux d'acanthe, les entablements
décorés, _sans grande mesure, ni goût! Mais dessous, il y avait quelque chose
de romam que nous allons voir. En somme, ils construisaient des châssis
superbes, m~s ils dessinaient des carrosseries déplorables comme les landau:' de Louis XIV. Hors de Rome, ayant de l air, ils ont fait la Villa
Adrian~. On y médite sur la grandeur romaine. Là, ils ont ordonné. C'est
~a preIDière isrande ordonnance occidentale. Si l'on évoque la Grèce à cette
Jauge, on dit : ule Grec était un sculpteur, rien de plus ». Mais attention
l'arcb}tecture n'est pas que d'ordonnance. L'ordonnance est une des pré:
rog8:tives fonda~entales de 1'8:I'cbitecture. Se promener dans la Villa
Adrian~ et s1e dire qu_e la _pmssance moderne d'organisation qui est
« ro1:11~me » n a e1.1cor~ rien fart, quel tourment pour un homme qui se sent
participer, comphce, a cette ratée désarmante 1
Il _n 'y avait pa~ de pr~blème des régions dévastées, mais celui d'équiper
les reg10n~ conqmses ; c est ~out comme. Alors ils ont inventé des procédés
constructifs et ils en ont fart des choses impressionnantes, « romaines ».
Le mot a un sens. Unité de procédé, force d'intention, classification des

�1596

L'ESPRI'r NOUVEAU

rléments. Les coupoles immenses, les tambours qui les retiennent, les
berceaux imposants, tout ça tient avec le ciment romain et demeure un
objet d'admiration. Ce furent de grands entrepreneurs.
Force d'intention, classification des éléments, c'est preuve d'une tournure d'esprit: stratégie, législation.L'architecture est sensible à cesintenLions, elle rend. La lumière caresse les formes pures : ça rend. Les volumes
simples développent d'immenses surfaces qui s'~oncent avec une variété
caractéristique suivant qu'il s'agit de coupoles, de berceaux, de cylindres,
de prismes rectangulaires ou de pyramides. Le décor des surfaces (baies)
est du même groupe de géométrie. Panthéon, Colisée, aqueducs, pyramide de Cestius, arcs de triomphe, basilique de Constantin, Thermes de
Caracalla.
Pas de verbiage, ordonnance, idée unique, hardiesse et unité de construction, emploi des prismes élémentaires. Moralité saine.
Conservons, des Romains, la brique et le ciment romain et la pierre de
travertin et vendons aux milliardaires le marbre romain. Les Romains
n'y connaissaient rien en marbre.

INTÉIUEUR DE SAJN'J'E-~1/J.RIE DE COSMÉDIN

Il

ROl\lE BYZANTINE
Choc en retour de la Grèce, par Byzance. Cette fois, ce n'est pas l'ébahissement d'un primaire devant l'enchevêtrement fleuri d'une acanthe :
des Grecs d'origine viennent bâtir Sainte-Marie de Cosmédin. Une Grèce
bien loin de Phidias, mais qui en a conservé la graine, c'est-à-dire le sens
des rapports, la mathématique grâce à laquelle la perfection devient
accessible. Cette toute petite église de Sainte-Marie, église de gens misérables, proclame, dans Rome bruyamment luxueuse, Je faste insigne de la
mathématique, la puissance imbattable de la proportion, l'éloquence
souveraine des rapports. Le motif n'est qu'une basilique, c'est-à-dire cette
forme d'architecLure avec laquelle on fait les granges, les hangars. Les
murs sont du crépi de chaux. Il n'y a qu'une couleur, le blanc ; force certaine puisque c'est l'absolu. Cette église minuscule vous cloue de respect . ~ Oh l » dites-vous, vous qui veniez de Saint-Pierre ou du Palatin
ou du Colisée. Messieurs les sensuels de l'art, les animalistes de l'arL,
seront gênés par Sainte-Marie de Cosmédin. Dire que cette église était

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dans Rome lorsque sévit la Grande Renaissance avec ses palais de dorures
d'horreurs!
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La Grèce par Byzance, pure création de l'esprit. L'architecture n'est
pas que d'ordonnance, de beaux prismes sous la lumière. Il est une chose
quI .n?us r,a&gt;'it, c'est 1.a mesu_re. Mesurer. Répartir en quantités rythmées,
~ru.J?~es d u~ souffle c~al, f:31re passer_ p~tout le rapport unitaire et subtil,
e,qu_1librer, rffSoudre requ_atwn., Car, _s1 1expres_sion bouscule trop lorsque
1 OJ?, parl~ pemtu~ei elle sied à. l archttect~e qm ne s'occupe d'aucune figurat10n, d aucun element touchant de pres à l homme, 1 architecture qui

~

....
~

.......v

gère des quantité-S. Ces quantit_és font un ama de matériaux à pied
d'œuvre ; mesurées, entrée dallS l'équation, elles font des rythmes, elles
parlent chiffres, elle parlent rapport, elles parlent esprit.
Dans Je silence d'équilibre de ainte-Marie de Cosmédin, s'élève la
rampe oblique d'une chaire, s'incline le livre de pierre d'un lutrin en
une conjugaü1on silencieuse aussi comme un geste d'assentiment. Ce
deux obliques modestes qui se conjuguent dans le rouage parfait d'une
m~canique spirituelle, c'est la beauté pure et simpie de l'architecture.

�LES . IB, IDES DE, . ll.VT-PlERRE

LES ABSIDES DE SAIN'l.'-PlERHR

JJT

:\IlCHEL-ANGE
. L'intelligen~e et la P~ ion. 1J n~e t pas d'art ' ans émotion, pas d'émotion sans pas 10n. Les pierres sont 1 nerte , dormantes dans les carrières et
Je ab ides de aint-Pierre font un drame. Le drame e t autour des œu~e
déci ives de l'humanité. Drame - architecture= homme de-Punivers
et dedans l'univer . Le Parthénon e t, pathétique · les pyramide
d'EgypLe, autrefois de granit poli et luisant s comme de l'acier étaient
pathétiques. Emettre des fluide , de orage , des bri e douce ~r plaine
ou mer, dre er des Alpes hautaine avec des cailloux qui font les mur
de la maison d'un homme, c'est réu ir des rapports concertés.

Tel 11omme, le] drame, telle archile ture. , e pas affirmer avec trop de
c rtilude que les mass s suscitent leur homme. Un homme est un phfoomène exceptionnel qui se reproduit à longue étape au ha ard peut-être,
peut-être suivant la fréquence d'une cosmographie à déterminer encore.
Michel- nge est l'homme de no dernier mille an comme Phidias fut
c lui du précédent millénaire. La Renaissance n'a pas fait Michel-Ange,
elle a fait un ta de bon 'homme à talent.
L'œuvre de Michel-Ange c t une création, non une renaissance, création qui domine le époque classée . Le abside!! de aint- Pierrre sont
de style corinthien. Pensez-vous l Voyez-les eL songez à la fade lei ne. Le
Coli ée a 'lé YU par lui et . heureu es me ures retenues ; les Thermes
de Caracalla (lt la Basilique d Con tantin lui ont montré les limites
qu'il convenait de &lt;lépa er par unt&gt; intention élc.vée. Dè lor , les rotondes, 1 raLLrapéc les pan · coupés, le tambour de la coupoJc, le por-

�ENTABLEillEN'l' DES ABSIDES DE SAJNT-Pl EllRJfJ
(exécuté par ~lichel-Ange} .

tique hypostyle, géométrie gigantesque en rapports c~ncordants. Puis
recommencement des rythmes par des s:tylpba.tes, d~s pilastres, ~es enta:
hlements aux profils totalement neufs. Pws des fenctres et des mches qw

recommencent le rythme encore une fois . La masse totale fait 1me nouveauté saisissante dans le dictionnaire de l'architecture; il est bon d'arrêter un instant sa réflexion sur ce coup de théâtre après le Quintocento.

�Pla1i &lt;le Sai1II-Pierre, élal actuel, ori a proùmgé la nef d~ 101/'c la parlie lu11:h(e.
J.1,Jichel-A11ge i,oulai! dire quelque chose, on a tout aboli.
, afot-Pierre. Projet de Michel-Ange (JJ.l.7-1504-). Les dime11lio11., sont coT11Jidérahles. Constntire une te~ coupole en pierre était un tour de force que 11ro osaient rüquer. , aint-Pierrc
com·rc 15.000 llt* et Notre-Dame de Paris, 5.9.35; Sainte- 'ophie &lt;le Co11.9'anti11oplc 0.900 m~.
La coupole a 1:32 m. de haut, le diam~re au.'I' absùles 150 111. L'orclo1111ance aénérale des abside.s et de i'alli.que est parente à celle c/11 Co/i.~ée; les hautrnrs . 0111 les mlmes. Le projet
avait wu unité totale,· il groupait les éléments les plu., beau 1: t&gt;l les plus opu/euts : le portique,
les cylindres, lrs prismes carrés, le tambour, la co1q&gt;ole. La 111011/uratiou est la plus pa$sionn6e qui soif, âpre el pathétique. Tout s' éln:ail d'un bloc, w1iqtu, enfin. L'œil le saisissui'
d'wie fois . .llkhel-Ange, réalisa les ab.o;icles et le lambour de la coupole. Pui.y le Tf,'fte /omba
entre des lll{lÎl/8 barlmru, tout fut a11éa11ti. L'h11ma11ilé per&lt;lil wu &lt;11,s œtœre.s capitales de l'il1,telligenc1?. Si l'o,i songe à lllichel-Ange prrœvtmt le dés&lt;~Y/re, c'est u,1 drame épomw1tnblc IJITÎ
se dél:oile.

POR'l'.1 Pl.l DE .lJICII EL-.LYOE

Place tle Suint-Pierre, état ac:1ul; dn l'erbiage, ries 11101.v 111nl plr1cés. La colonna&lt;li de
Bcmi11 r.9/ /J(lle en ,Yoi. La façade l'.YI belle e11 soi, mais 1t"a rien à Jaire ai•.•claroupole.
Le but était la coupole ; on l'a carltée ! La coupole marchai! OL'et lrs "bsidcs; 01'
l,es a cachée.~. Le partique ~tait fi/ plein i-olume; 011 en a (ail w1 placage de façade.

�1606

L'E.SPRIT NOUVE.AU

Puis, enfin, il devait y av.oir l'intérieur qui etît été l'apogée monumentale d'une Sainte-Marie de Qosmédin ; la Chapelle des Médicis, à Florence, montre à quelle jauge eût été réalisée cette œuvre si bien préétablie. Or, des papes inconscients et inconsidérés ont congédié Michel-Ange;
des malheureux ont tué Saint-Pierre, dedans et dehors; c'est tout bêtement devenu le Sa;int-Pierre d'aujourd'hui, de cardinal très riche et entreprenant, sans ... tout. Perte immense. Une passion, ùne intelligence hors
des normes, c'était une affirmation; .c 'est devenu tout tristement un
«peut-être», un &lt;, ap·paremment », un « il se peut que », un « j'en doute ».
:Misérable faillite.
.
Puisque cet article est intitulé Architecture, il était permis d'y parler
de la passion d'un homme.
IV

ROME ET NOUS
Rome est un bazar en plein vent, pittoresque. Il y a toutes les horreurs
(voir les quatre reproductions accolées) et le mauvais goût de la Renais-

FENÊTRE DES ABSIDES DE SAINT-PIERRE

sauce romaine. Cette Renaissance, nous la jugeons avec notre goût
moderne qui nous en sépare par quatre grands siècles d'efforts, le xvne,
le xv1ne, le x1xe, le xxe.
Nous portons le bénéfice de cet effort, nous jugeons avec dureté mais
avec une clairvoyance motivée. Il manque à Rome assoupie après MichelAnge, ces quatre siècles. Remettant le pied dans Paris, noùs reprenons
conscience de la jauge.
La leçon de Rome est pour les sages, ~eux qui savent et peuvent apprécier, ceux qui peuvent résister, qui peuvent contrôler. Rome est la perdition de ceux qui ne savent pas beaucoup. Mettre dans Rome des étudiants architectes, c'est les meurtrir pour la vie. Le Grand Prix de Rome
et la Villa Médicis sont le cancer de l'architecture française.
LA ROME DES T10BREURS
J. Rome moderne, Palais de JU$tice.
2. Rome Renaissance, Palais Rarber-ini.

l. Rome Renaissance, C'hâteau. St-Ange.
2. Rome Renaissance, Galerie Colonna.

LE CoRBusIER-SAuGNJER.

86

�MICHEL-A.11-.GE, par lui-mim:·.

LA SIXTIN·E·
de

IICBBL-ANGB
PAR

DE FAYET

-----------------

�LA SLYTINE DE j\ff CHEL-ANGE

I

c1,le débat sur la peinture e trouve ingulièrement élargi.

Je rentrai de sept moi. d'Orient, tamboul t Je.
mo quées, Ja Grèce et !'.Acropole.
J'avai vécu de magi tralc simplicité : la mer, de monts
tout de pierr et tous du m"me pro fil.
La Turquie avec Je. mosqu ·e , le mai. on deboi. etle cimetièr~s, Ja Grèce avec le Temple et la ma ur . Le Temple, c' e t
tou1our des colonnes et d s entablements. Dè Brindi i, j'ai
vu tous Je st le et toutes l
ortes de mai on et toute le
, ortes d 'arbr et de fleur., de l'herbe. Les style e compliquent, ce ont des complexe cc • avants » laid , affreux, révoltant . L'intérieur des égli es e t horrible ; les tableaux au i.
pr~ l'impo anleunité de l'Orient* tout apparaîLici, peinture,
ar h1LecLure sculplure, comme un in upportable diverti ement. A Rome, mc1rne malai e ; dC's palai et de églis qui
n'ont ri n de décisif; la VilJa driana et I Coli. ée comptent.
La Sixtine tient, est impérieu e · elle tient aprè l' cropole, le
Mosquée et Pomp ï. C t qu'elle e t un objet d'immen e émotion . _ lai ce qui impo e le respect 'e t le . upport de cette
émot10n, c'e t la forme dan laquell on 'est exprimé pour
transmettre cette émotion. Cette peinture e t un objet d'extraordiJ?air formation. C'est, ou un certain angl , la plu licite
expres 10n picturale que nous connai ions.
0;11 a dit t out le mal po ible de Michel-Ang peintre :
« Mi bel-Ange le plus grand culpteur, s'e t fourvoyé dans la
« peinture dont il ianorait tout et qu'il détestait. culpteur,
« 1I tenta de e révo1ter contre le pape qui l'obligea ... , etc. ».
Fâcheuse vision de. ho e., ar fichel- OO'C e t un peintre du
• L·Orie11t, he1ireu.yeme111, n'a rie11 &lt;le conm11m avec les n:ocatio11s colorées, bariolées
et arro.&lt;Jées de parfums pult-érÎl/és qu'on nous sert aunnutic-hall. L'Orient 11'a eu qu'u11e
71réoccupnJio11 : Dit1.i, Allah on Jupiter, 1111 &lt;nt dtlà loi11taù1. L'homme y t:it auec wie
frt,galiU et rlans une simplicité de décor qui nous para1traient du dét1tum1e11t. J,,'t ses
rév~ élevés ~•utériorisent et~ grandes cotUJ~ructions où le sublime est donné par la proportion. Point &lt;le &lt;léror, 11w1s des masses imposantes, blanches, uniformément d'u11e
iîpre nudité. c·esl fi11t.e11tion hautainement spirituelle qui -~•y man ifeste, él~tio11.
L Occide-111 parait w1i111al, humain et sensuel.

Sixtine, Jugement dernier, fragmer1f .

plu grand génie et un architecte d~ _plu, grand génie. Il est~
sculpteur mal assi entre le modah~e d eryre~ 101: d_e la pern
ture et celle de l'architecture qu il pratiquait g malemen{"
Dans es culpture , a tent~tive ai:chitecturale _·ch ue et e
marbre e dérobe à une e thétique faite pour la toile o~ l~ ~_ur.
La iÀ1.ine e t une œuvre picturale de h~ute et def1Illt1ve
formation. Tout e qu'on doit exig r de la pemture y est. Tout
ce qu'on en peut atteindre 'y trouv .
On entre : plafond. Etonnem nt : la coul_eur la plus omptueuse eL la plus fraîche . La gamme 18:plus digne à grande ha e
&lt;le gris et de blanc, avec des ocre , Jaune , r?ucres, l s terre
vertes et l outremer. Quel progr' de la « pemture-couleur »

�..

L'ESPRIT NOUVEAU
1612
invoquer depuis ceci ? Structure : une suite d'éléments associés par une science des volumes toute neuve, développée dans
les conséquences les plus hardies; disposition des masses en vue
du mouvement de la surface. Ce mouvement des masses n'a
été remis à l'étude qu'en ces derniers temps par le Cubisme.
Or, on veut précisément que ce soit là le grand crime de MichelAnge et on oppose à la Sixtine les peintures à plat du Quatrocento. Ses architectures simulées ? Défi à la peinture ! Mais
non, puisque le but même de la peinture est d'encadrer dans
une surface donnée des masses qui s' architecturent entre elles,
qui provoquent un mouvement continu de l' œil et lui fournissent l'occasion constante d'évaluer des rapports, ces rapports
étant la raison de la plastique, le but de l'art. Les figures ?
Dieu, le Christ, les Prophètes, les Sybilles ? Même destinée :
établir des rapports par le moyen des volumes mis en jeu. Faire
des dieux avec de simples hommes dont les proportions tendent vers des rapports nobles, créés de toutes pièces, loin du
fait naturel, pour faire des dieux. Machine à émouvoir.
On pénètre, on se retourne : « Jugement Dernier». Quarante
ans séparent le « Jugement Dernier » du plafond. Plus forte encore est la volonté de formation. Décisif, cette fois, le rôle
assigné à la couleur. Le (&lt; Jugement Dernier ii est d'une couleur
somptueuse ; il n'y a que deux tons ; l'ocre et le bleu outremer, ces deux tons rapprochés extrêmement par les mélanges
du noir et du blanc.
Machine à émouvoir. Epithète brutale de l'esthétique
puriste. Pour analyser l'effort moderne, on dit machine à
émouvoir, c'est-à-dire, éléments physiques, primaires, suffisants pour donner satisfaction à l'œil, suffisamment clairement choisis, clairement exprimés, clairement assemblés, pour
déterminer des rapports qui ravissent l'intellect. Représentation suffisamment élargie du fait naturel pour reléguer au
second plan l'intérêt iconographique et donner plein sens aux
éléments plastiques qui sont les moyens émotifs de l'œuvre
d'art. La machine à émouvoir construite à la Sixtine, par
Michel-Ange, est la plus grande qu'un peintre est faite . Elle
tourne, elle satisfait, elle encourage. Elle montre un sommet.
Dans l'élaboration de la peinture moderne, Michel-Ange va
prendre sa place (demandez à Picasso s'il aime le Jugement
Dernier).
Dans les recherches de ces dernières années, on •avait repris
à fond l'étude de la surface peinte, de la couleur, du volume,
de la composition, en questionnant des maitres qu'on avait

Sixtine, plafond, Jragmt-nl.

ch_oisis lu:ide~ent_: Cézanne, Corot, Ingres, Poussin. On hésit~1t_ sur 1 Italie. Tmtoret était trop près de Delacroix et tro
p~r~_leux comme le plus fascinateur danseur de corde. Titieii
~ i:n, n?n, tout court. Raphaël? Raphaël attirait beaucoup'
?ns ruct10n, _Raphaël peut-être? ron, Raphaël ne tient as·
C âst trop f~mle, c'. est trop gentil, c'est un peu petit c' esi e~
~ {-e parfo1s,. m~us avec facilité. Raphaël ne tient pas au
'a ican ; ]~ SJ..."\..'tme l'écrase. Et pour MM. les moralistes de
!a~t, enreg~stro~sli e_n pa~~ant que c'est la juste victoire du
e~r sur a am te, de 1 ame hautaine sur l'âme charmante
Mess~e1,1rs de la morale e:n. art, nous sommes pleinement d'ac~
cord . l art est une quest10n de morale · Donc , a· l'he ure act ue li e,

�1614

L'E PRIT

O VER

Mi hcl- nge nous tient un di ·cours singuli 'remenL '}eyé et
opporLun; surface ouleur, volume compo ition.
Il n'y a pas de grand arL sans architecture. Michel-Anae peut
en parler, lui qui on trui it les ab. ide de SainL-Pierre. Lorsque
la peinture touche à l architecture, c'est qu'ell a pa. sé les oasis
charmante de l'agrément et qu'elle parle à l'esprit. De là, l s
grandes émotion , l'émotion dP la me ure. La maLhématique
de la ixtinc e t s n ·ihl par l fait que Je e:xtrait qu'on en peut
faire ont une trahi on ; ce sont forcément des fraamenLs (v ir
les photo de et article), donc de mutilaLion , des tronçon . ( 1)
Le photographe cla. siqu s ctionne av c le oin que met un
botaniste à di po er ici le étamin , là le pétale , c ·e t-à-cfüe,
qu'il Lue la fi ur. On ne peut pa ectionner la i::\.i.ine. Le
« cubi me » de 1ichel- nge c t dans l'extraordinaire intention
qu'il a dévolue aux rapporL des fiaurP et de l'architecture
imul ·e ; celle-ci n'est pas une pauvr té ou une erreur de
fâcheux O'Oût, comme ont bien voululedire les grand commentat urs de l'In titut, mai une acfre e tirant un parti magnifique de indication déjà données par la peinture pompéienn .
C'e. t de cette conjugai on des formes prismatiques reclilign
et des formes plu complexes du corps humain qu'est né l jeu
i inten e des rapport· qui sonL le truchement de l'émotion
inLelJectueJle. Il faut donc, ju qu'à nouvel aYi , connaître
Mich 1-Ange à la ixtine et non chez Je photographe d'art.

Sixtine, Juge,nmt Der11ier, fragment.

J
T'oiti le départ rlu Juge111e1t1 Dernier : On·agua au Campo 'a1110 dt• Pise.
(1}
011a don11011 · dans le te;rte une JJhotographie représentant tm fragment rle la
• création de l'homme , et tm üément 1farcldtuturt simulée 11011r tenter d'éi:oquer la
puissance du groupement tl'élémmts c/0111 il est parlé ici.

Michel-AnO'e créait ; il inventait de arrangement qu_i faiaient arand et noble. II 'occupait beaucoup d~ C?n, trulfe e_n
pierre parce que on a~n.o~r. de J'ordr~ et d~ la d1 mte trouvait
une expre ion plu defimtive dan l ar hitec_ture que ~an la
culpture. La Chapelle ~e fé~~ci, , la Porta ~~a, le Ab ·1d~s de
Saint-Pierre et son proJet de 11mmen e ba 1ltque nt rr_e ~ar
des imbécile , lem ntrent créant avec 1 nornbres, 'e l-a-d1re
mettanL en proportion des ass mhlaoe de forme , de f rme

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�S'iœtine, plafond, fragment.

amenées au type par l'invention plastique, et non par la représentation de vocables traditionnels. Les nombres transformaient le Corinthien et le Toscan en ce que peut être le sujet
cfun tableau.pour un_,vrai peintre, Or le pape voulait qu'à la

Siœtin.!, plafond, fragment.

Sixtine, il racontât des histoires; il fallut employer des vocables
·humains, compréhensibles ; mais de l'homme et de la femme
vus dans les rues de Rome, il fit des formations neuves, des
« monstres l&gt; qui devinrent des dieux. Il n'a pas écrit sous ses

��TECHNIQUE
,,

rECHNIQUE
DE LA

PEINTURE
Presque jamais il n'est question dans les ateliers rlii métier techn·ique de la peinture..
Personne ou presque ne pense qu'wnepetite not'ion ile .chimie prat'i,que évilerait,le triste
spectacle de ces tableaux 'lli.eillis piteusement au bout de dix ans et même rnoins .
La plus élémentaire honnêteté du peirltre veut qu'ils' en préoccupé . Que dirait-on d'un
scul!J}teur qui i,culpterait de$ statues de sel .. . Ainsi font trop de peintres cependant.
Ci-dessous des tableaux qui JIL'TTlieitronl, ~·ile peintre achète des couleurs sa:ines, provenant de maisons honnêtes, de peindre sai.nlfment. Ces indications n, son! vas le Té$Ultat d'études J)UTe'lne'llil théoriques, mais.· le Tésu.Uat d' ewpériences suiviBS pendanl
vingt ans et nous sommes heu,reux d'en faire vrofiter nos lecteurs.

N.D.L.R.

LES BLANCS
LE BLANC DE ZINC. LE BLANC D'ARGENT. -

Siœtine, plafond, frag1nent.

personnages c&lt; Cette femme est une syhille, cet homme est
Dieu )). Il fit des êtres si neufs, si inconnus, si en dehors des
normes, que depuis quatre siècles on dit : cc Ce sont des prophètes, des sybilles, des dieux. )) On pourrait le dire aussi des
nègres et des égyptiens 1 jamais de Titien ou de Raphaël.
Elevant la peinture au delà ~e la représentation par une
création d'éléménts neufs et exclusivement plastiques, si plastiques qu'il y introduit une arehitecture sensible, Michel-Ange
nous est aujourd'hui d'un enseignement opportun.
DE FAYET,

·utile dans certains cas étudiés ci-d.essous,
pâte mêdiocre, sèche mal, tenda:nce à
craque:r:,,
.
llestlabasedelapeintureàl'huile.
Ses qualités: belle pâte, siccatif, aucun
blanc ne lui est préférable, pour l'usage
général.
.
.
Ses défauts : il jaunit au contact des
gaz sulfureux, des couleurs sulfureuses,
d'où il découle que 1a peinture mate à
l'huile el3t une hérésie technique ; l'huile,
incorporée à la poudre colorante protège
oel~e-ci ; les tableaux mats se dégradent
rapidement: 10 Parce que les gaz nocifs
le pénètrent ; 20 Parôe que les réactions
des poudres chimiques sont facilitées par
le contact de ces poudres non isolées par
l'huile : 3° Parce que la peinture mate
s'encrasse et se nettoie mal.
Conclusion : La peinture à l'huile doit
avoir pour base le blanc d'argent suffisamment huileux ; nous étudierons ultérieurement les huiles.
87

�1624

TECHN-IQUE DE LA PEINTURE

L'ESPRIT NOUVEAU

1625

1

LISTE DES COULEURS TRÈS FIXES
COULEURS FRAGILES ET DANGEREUSES
A ÉVITER RIGOUREUSK\IENT

TERRES D'O)1BRE
TERRE VERTE
BITUMES
BLEU DE PRUSSE

Craquent et font craquer les mélanges
affreusement.
Se décolore et devient pisseux, altère
tous les mélanges - désastreux.

Toutes les couleurs non citées dans ces listes sont ou dangereuses ou inutiles. Les bonnes couleurs figunnt dans les listes
1 et 2, il n'y en a pas d'autres de qualité suffisante.

MÉLANGES
PRÉCAUTIONS A PRENDRE AVEC CERTAù~ES COULEURS.

LAQUES DE GA.RANCE

JAUNE.$ DE CADMIUM

O J TREMER

VERMILLONS
CL RE)

(n E MER-

CINABRES ROUGES

VIOLET DE COBALT
VEwr VÉRONÈSE

Doivent être mélangées au blanc de zinc, le blanc
d'argent les décolorant. Conviennent surtout
aux glacis ; elles conservent tout leur éclat.
Réputés parfaits ... Attention aux bonnes marques. Le blanc d'argent les noircit: à mélanger
au blanc de zinc ; les verts jaunes obtenus avec
le vert émeraude changent s'ils ne renferment
un peu de blanc.
·
Moins parfait qu'on le croit; à acheter de très
bonne marque; pas fameux avec les cadmiums.
A ne pas mélanger avec le blanc d'argent ; utiliser
le blanc de zinc ; aucun mélange avec les cadmiums et !'outremer, un léger glacis de garance
les protège très bien.
Les vermillons de cadmium sont parfaits et absolument fixes seuls ou en mélange, mais ils sont,
très chers; sinon, il serait inexcusable d'utiliser
encore les vermillons de mercure.
A ne pas mélanger aux ocres ni aux mars ; à ne
pas toucher avec le couteau à palette d?acier.
A employer pur ; avec tous mélanges sauf le
blanc de zinc ; il noircit.

Lorsqu'elles sont employées bien huilées et de bonne fabrication.
A couleur artificielle, N couleur naturelle.

NOl\1S Cûi\BIERCIAUX
BLANC D'ARGENT
BLANC DE ZINC
RouGE DE MARS
RouGE DE VENISE
ROUGE INDIEN
ROUGE ANGLAIS
OCRES ROUGES
LAQUES DE GARANCE, ROSES
ET ROUGES NON BRULÉES
TERRE DE SIENNE BR "LÉE
ORANGÉ DE MARS
JAUNES DE CADMIUM
JAUNE DE STRONTIANE
JAUNE DE MARS
TERRE n'IT.u .IE
VERT EMERAUDE
VERT DE CHROME
BLEU DE CoBA.L'l'
BLEU DE CŒRULEUM
ÛUTREMER
VIOLET DE COBALT
OCRE Bnu::rn
BRUN DE MARS
Nom DE VIGNE
Norn D'IvornE

CO;)lPOSITION CHIMIQUE EXIGIBLE

Carbonate de plomb (A).
Oxyde de zinc (A).
Oxyde de fer (A).
Terre feçrugineuse (N).
Terre colorée au fer (A).
Oxyde de fer (A).
Terres ferrugineuses (A).
Teinture de garance fixée sur de l'alumine (A).
Terre brtüée ferrugineuse (N).
Aluminate de fer (A).
Sulfure de cadmium (A).
Chromate de strontiane (A).
Terre colorée au fer (A).
Terre ferrugineuse (N) ..
Oxyde de chrome (A).
Oxyde de chrome (A).
Aluminate de cobalt (A).
Stannate de cobalt (A) .
Silicate d'alumine, silicate de soude,
sulfure de sodium (A).
Phosphate de cobalt (A).
T_erre ferrugineuse (N).
Terre colorée au fer (A).
Sarments de vigne carbonisés (A).
Ivoire calciné (A). .

COULEURS ACCEPTABLES
MAIS DE FIXITÉ MOYENNE
JAUNE INDIEN
JAUNE DE ZINC
JAUNE D'ANTIMOI:'&lt;E
SIENNE
.-\TliRELLE
YERT VÉRONÈSE

VERl!ILLON
JAUNE DE NAPLES

S'alourdit et passe.
Noircit.
oircit.
Passe très sensiblement.
Aucun mélange n'est fixe, doit être
employé seul. bien protégé par huile
et verni il est alors très solide.
Noircit s'il n'est pas verni, noircit en
mélange surtout avec cadmium.
Noircit avec tous les çomposés de fer,
soit : les ocres, les mars ; il noircit
même lorsque Je couteau à palette
d'acier l'a touché.

�1626

L'ESPRIT NOUVEAU

LETTRES
PALETTE SUFFISANTE ET RECOMMANDABLE

UN POÈTE .

ON PEUT Y AJOUT~R POUR DES CAS SPÉCIAUX
DES COULEURS CITÉES DANS LES LISTES 1 ET 2

La palette la plus recommandable sous réserve des exceptions de mélanges (voir tableau):
·

GERMAINE BONGARD
PAR

PALETTE DE BASE

Blanc d'argent
Ocre jaune
Ocre rouge
Outremer
Vert émeraude
Terre de Sienne brûlée
Noir d'ivoire

PALETTE SUPPLÉMENTAIRE

VAUVRECY

B

Blanc de zinc.
Cobalt.
Cœruleum.
Vermillon de cadmium.
Véronèse.
Laque de garance foncée.
Jaune de cadmium.
Jaune de strontiane.
Vert de chrome.
Violet de cobalt.
Noir de vigne.
Terre d'Italie.
Rouge anglais.

IEN penser c'est savoir

S.

*
PROCHAINEMENT : LES HUILES, LES ESSENCES, LES VERNIS
LES SUPPORTS (TOILES), ETC,

et sentir, comprendre et discerner,
choisir et rapprocher. Ce n'est pas la pile qui vaut,
mais l'étincelle. Bien écrire, c'est bien .fabriquer la
pile, mais aussi saçoir faire jaillir l'étincelle.
Dans le poète il y a une tête, mais je ne .saurai rien de ce qu'il
a voulu dire s'il n'est aussi un préparateur.
Le préparateur absent, M. le Professeur rate l'expérience.
En électricité, on peut à peu près dire à quelle distance il faut
mettre les conducteurs pour que jaillisse l'étincelle; en poésie
moins; les poètes d'aujourd'hui sont souvent des empiriques
qui ne savent pas ce qu'il faut mettre dans la pile; aus.si le
plus souvent, l'étincelle ne jaillit pas; mais presque tous
pourraient dire en s'analysant comment il faut s'y prendre
pour que l'étincelle ne jaillisse pas, et ce serait déjà quelque
chose.
·

L'apprenti poète qui chipe des roues dans les tiroirs d' Apollinaire et les engrène, fait comme l'apprenti horloger qui rate
la montre ; les mots sont des rouages, ils ne sont pas une machine. Il faut que ça tourne.

Voici un poète qui parait savoir ce que je vais dire, ou du
moins le sentir.
Rien à faire en poésie, en musique, en peinture si on ne
réussit à mettre hors de combat le singe que chacun nourrit
dans son ventre ; le singe est sensible au rythme, à la musique; c'est pourquoi il y a du tambour dans le jazz, des axes
dans Poussin et aussi dan.s Rimbaud et dans Apollinaire de.

�1628

L'ESPRIT NO VEAU

la musique et du rythme ; dans le bon ·Rimbaud et le bon
Apollinaire.
La musique du poème c'e t comme un jazz qui vous tient
le cœur; alors si je le conduis bien, je vous ferai sentir et penser ce que je voudrai.
Mais c'est le moyen et non le but; sinon Victor Hugo aurait
trop raison.
Le but est de créer dans le sujet, dans le lecteur, un état
spécial de qualité intense, momentanément exclusif. Acier, diamant, atome, soleil, fleur, enfant, mère, douleur, bonheur, etc.,
etc... pureté, inten ité, condensation, énergie, réaction, étincelle.
***
Pour un poète une bouteille d'eau n'est pas seulement une
bouteille avec de l'eau dedans.
** *

Mais il ne s'agit pas d'enfiler le mots, comme les enfants
des coquillages.

r

H

Le charbon et le diamant font du feu en toute langue. Je rêve d'un poème qui serait plus beau traduit; car rien
n'est beau qui n'est humain, c'est-à-dire universel. Autrement
c'est de la mode.
·
Exemple : &lt;( Toute les femmes de 45 à 50 ans se souviennent
d'avoir été amoureuses de Capou] )) (Apollinaire).
Quand les femme de 45 ans auront 100 ans ... et au fait savez-vous encore qui fut Capoul ? Mode.
** *
Et l'étin elle n'a rien à faire avec la grammaire, mais avec
le dictionnaire ; c'est lui qui vend le sel et le zinc; mais il faut
s~voir ce que parler veut dire, et avoir quelque chose à dire.
** *

Germaine Bongard a le secret de faire de Dyoni os, le nègre
d'Apollon.

1629

GERMAINE BONGARD

Elle sait aussi ce que la loi d' « économie &gt;) veut dire
Et aussi que l'art d'allusion ne vaut rien.

***
Voici quelques poèmes de Germaine Bongard, poète dont
les œuvres n'ont encore jamais été publiées . .
Vous ne vou attendez pas à ce que je vous démonte ce
petites machines qui tournent si bien; mais si vous les considérez attentivement vous verrez que sous leur délicieuse
fraicheur se dissimule une science fort rare.
VAUVRECY.

POÈMES DE GERMAI~E BONGARD ·
POUR C01tPT6R CU.LB QUI Y SIRA AU

au

DU CAC.HE-CACHE

Prairie
Grenouille
C'est les rois du chiffre çert
Aux sacripanes sorcières
L'écoutant
S'égouttant
L' Alphabet d'une fontaine
A dit son mystère
Leurs pieds menus bouaquent
Aux lacs d'herbe nus
Quand des feuilles aux bois des cerfs
Elles diront ce mystère
Prairie
Grenouille
C'est les rois du chi//re çert.
Juillet 1918,
TROISIÈME

CIEL DES MATINS

�1630

J

L'ESPRIT NOUVEAU

GERl\f_,'\.INE BONGARD

HUITIÈME CIEL; DES MATINS

CINQUIÈME CIEL DES MATINS

ou

Des insectes dans le foin
Qui se marient à midi
Sur les bords des brins qui bougent
Qui se marient

ADOL!SCIB'NCB
« Viens jouer aux billes
Deçant·la maison &gt;&gt;
- « Non pas aux billes
Les cigales on les entend
Et je sais bien la façon
De les mettre au cou des filles &gt;&gt;
- « Viens jouer à prendre
Les nids dans les branches »
- « Non, pas les nids
Les branches sont trop lointaines
Les filles je les entends
Les voilà qui viennent ! n

l

1631

Et sur le mur du verger
On en compte par milliers
Qui se marient à minuit
Sur le mur
Mais dans la mare au fumier
Il en est qui font l'amour
L'amour toute la journée
Août 1716.

QUINZIÈME CIEL DES MÂTINS

ou

LA M\ARClHNIJa DB BREBIS NOIRES
(Chanson pour faire peur à une marchande de brebis noires).
Est-ce à vous madame
Ces brebis là-bas ?
Est-ce à vous madame
Ces brebis là-bas ?
Ne croyez-vous pas
Que sur cette montagne
Leurs pieds pourraient bien

Août 1916.,

Green
Grass
Les prés ras
Des haras
Voyez s'ils les passent
Ils croient que tout exprès
Dans les prés l'herbe croît
L'herbe croît pour qu'on la foule
Qu'on la foule ·
Comme juments de Calâhre
Arec des .jockeys dessus
Hue
Hue
Quelle foule I

1919.

(LES PIEDS SUA LE SOL)

(Tragique)

POUSSER RACINE EN TERRE?

AUBE

Madame leur marchande
Ne craignez-vous pas ?
Madame leur marchande
Ne craignez-vous pas ?
Que durant ce soir
(J'en aurais regret)
Votre si beau troupeau noir

Aube d'eau bénite
Endimanchement
S emaùie prochaine
Prends garde Pierre d'aller dératisser les allées

(Tragique)

NE DEVIENNE FORET

191G.

Si tu passes par la porte du jardin du fond
Laisse-nous la clef de celle de la pépinière
Nous n'osons pas
Marcher sur nos
Perrons
Virginaux
Lavés en sabots neufs hier
Janvier

1919,

(LES PIEDS SUR LE SOL)

�LES LIVRES D'ESTHÉTIOUE
1632

L'ESPRIT NOUVEAU
PAR

WALDEMAR

Février 1921.

soLl

APPOGIATURES
Appogiatures que
Nos rebelles pensées
L'orgue donne
Et redonne l'élément
(Pour que les sots ne l'y laissent)
De tonnerre de quelque clwse rorulo-messe
Ac,ec trompe à jugement
Licence de ciel
Accord majeur sauc,e-nous
Du temporel
1l1algré nous
Février 1921.
(LES PIEDS SUR LE SOL)

Germaine

Le Roger Fry qui dirige le Burlington Magazine n, une des plus belles
et des plus intéressantes revues d'information artistique, a réunit sous le
titre global de (c Vision and Design » un certain nombre d'études et des
monographies publiées depuis vingt ans dans divers magazines anglais.
M. Roger Fry est un des hommes qui ont contribué le plus activement à la
propagation de l'art français moderne en Grande-Bretagne et si nous
refusons. de le suivre toujoms et de partager ses plus récentes admirations
nous. devons rendre hommage à son énergie clairvoyante et à l'intelligence tactique dont il fit preuve dans la présentatîon du mouvement
moderne. C'est que M. B.og'er Fry n'est pas seulement un empirique et un
dilettante averti, à la Théodore Duret, ou bien un amateur d'art dont
l'intuition est l'unique critère, mais un esthéticien dans le mei1leur sens de
ce mot, c'est-à-dire un homme qui s'efforce de discerner les raisons profondes qui déterminèrent un artiste à traiter son œuvre d'une certaine
manière et pour qui cette œuvre ne constitue pas seulement une source de
puissance visuelle ou un document historique, mais un organisme vivant
et autonome, un organisme dont il lui appartient de découvrir les principes
constructifs. Les quelques lignes qui précèdent suffisent-elles à faire comprendre la différence que nou&amp; établissons entre le spectateur profane,
l'historien et l'esthéticien. Tandis que la plupart des hommes considèrent
les manifestations artistiques comme des divertissements d'essence purement décorative, les historiens les étudient au seul point de vue chronologique et les philosophes de l'histoire, tributaires à différents degrés de
Taine, les traitent de « symptômes &gt;&gt; et s'en servent pour édifier le11rs
systèmes plus ou moins viables et leurs théories si souvent sujettes à caution.
M. Roger Fry, dont l'esprit subtil et pénétrant répugne à ce genre de
dissertation, analyse les œuvres d'art avec la volonté de saisir leur sens
intime et leur valeur intrinsèque. Est-ce à dire qu'i] verse dans l'expertise,
cette autre division de la science de l'art, dont les rapports avec l'esthétique proprement dite ne sont que très éloignés ? Non certes, car il fait
toujours intervenir dans ses études critiques des éléments et des moyens
d'investigation auxquels l'expert-spécialiste, versé dans la chimie des
tableaux, demeure indifférent.
Aux yeux de M. Roger Fry, l'œuvre d'art ne représente jamais qu'ellemême. Il insiste sur sa finalité. Elle ne constitue pas pour lui le moyen de
figuration; mais un langage, voire un mode d'expression spécifique. S'il
est donc permis de procéder à une hiérarchisation des valeurs plastiques et
de dresser une échelle qualitative des œuvi·es d'art, il n'est guère possible
à un homme éclairé d'admettre la thèse fallacieuse du progrès et de la
décadence en art. L'application des lois de la perspective et des règles
anatomiques par les artistes de la Renaissance correspondait au xvxe siècle
à un besoin de logique optique et permettait aux peintres de mieux l'éaliser leUI'S conceptions. Mais la perspective et l'anatomie sont des moyens•
techniques qui n'influent en aucune manière sur la qualité propre
des œuvres. Aussi ne peut-on pas faire grief aux fresquitas hyzantins 1 à
Cimabue, à Giotto ou à Donizetti, dont les préoccupations étaient diamétralement opposées à celles des Quintocentistes, de n'avoir point considéré
la peinture comme un art spatial l
(&lt;

J'ai c,isité la capitale sans habitation
Avec seulement des églises et des auto~
Et des jeunes filles en mal de confession
Elles dirent au jeune hom_me·qu' ell,es_ ac,~ient volé des fraises
Et monté des chevaux gris sans pe~igree
Et mangé des bêtab_ondieux pour c,oir
Puis çint l'absolution
Sortant elles dirent qu'elles avaient menti pour çoir •· •
(LES PIEDS SUR LE

GEORGE

BoNGARD.

Vision and Design, par Roger Fry (Chatto et Vindus, Londres).

�L'ESPRIT NOUVEAU

li est à remarquer que M. Roger Fry étudie l'œuvre de Giotto comme
celJe d'un arti Le conLemporain. Il e garde bien d'E.in drcrire le ujet
ou de tenter l'identification de per"onnage repré entés par l'arti te.
JI examine, par contr&lt;', le J is de compo ilion qui ont présidr à la mise en
œuvre de telle fre que. Il étudie les rapport d'angle et le rapports de
tons. li r·duit la « Pieta ,. de Padoue à l'état d'un chéma, voire d'une
figure géométrique. ne pareille méthode ltù permet de voir clair et de
dégager d'une œuvre de loi générales. Comme la curio ité et la faculté
de compréhension de L Roger Fry ne ont point limitées, il applique les
mêmes moyens de connai sauce aux formes d'art. les plus variées. L'art
nègre, l'art azt · que, l'art chinois, l'art per an, n'ont, pas pour lui de
secrets. Il a écrit les cho es le pluse sentie Ile ur Je bas-reliefs égyptien ,
dont la hardie e de con eption dans le traitement du corp humain ne
trouve orâce auprès de nos critique , ennemis du cubisme, qu'à cause &lt;le
l'inaptitude dont. témoignent ces messieur à comprendre la tructure
interne des œuvres, au si bien anciennes que modernes.
Le élément d'appréciation dont e ert, :\1. Fry pour juger l'art de tou
le temps et de tous les pays, lui facilitent l'intelligence des manifestations
modernes. Les éléments ont purement arti tique .. L'auteur ne procède
jamais par voie de comparaison de rœuvre dont il se propose l'étude avec
on pr"tendu modèle naturel. Il di Lingue d'ailleurs entre " l'art de perception'&gt;, qui con i te. implement à enregi trer Je impres ion vi uelle , et
cette forme supérieure de la création plastique qu'il appelle " l'art de conception )). i I
dessins prrhi toriques de caverne de Dordogne,
écrit M. Fry, atte tent, une grande habileté manuelle et de don d'observation hors ligne, il nou mettent cependant en pré ence de~ arti tes
a ujetti à leur vue et inrapable ôe transgre er la frontière de la connaissance ·ensorielle, l'homm préhistorique, pour ne citer que cet,
exemple, est un appareil nregi treur parfait. Le sculpteur · gyptien qui
dispose librement de la nature et n'hésite pas à dé axer un corps humain
par besoin de pl(&gt;nitud et d'harmoni est un créateur.
M. Roger Fry reconnaît que la pos ibilité de éparer l'élément figuratif
de l'élément purement plastique est une des principales acquisitions de
l'e thétique rontemporaine. Une œuvre t lie que la Transfiguration de
Raphaël (au Mus·e du Vatican) est établie au point de vue spi'rituel sur
deux plan bien di tinrt el emble former de ce fait un corp hétérogène.
Mais il suCfit de faire table rase de la signification extra-plastique du
tabl au en que Lion pour 'aperc voir qu'il con li tue un en emble parfaitement homogène et que se parties constitutives re tent indivisible . Le
gestes académiques et drclamatoires des per on nages campés par Raphaël
dans cette étonnante toil peuvent paraitre urfait et la figure mièvre
du Christ risque de lai er froids les catboliqu , les fervents et le plu
dévôts, mais l'œuvre ub isLera à eau e de ses vertu pla tiques. Par delà
le re\'êtement complexe de. attitudes, des draperies et des têtes d'expresion, le onnais eur authentique aura discerner le den e réseau de ligne
ab traites qui forment l'ossature intérieure du tableau. n tel livre e
pa e de ommenLaire . on importance duit, apparaître aux yeux de tous
ceu qui portent quelque intérêt aux probl · mes de l'art. Qu'il me uffi e
de dire que M. Roger Fry a dans son pays la réputation cf'un critique
réactionnaire et que les artistes t, écrivains groupés autour de Vyndham
Lewis lui reprochent, a timidité. Mais qu'adviendrait-il de :\1. Roger Fry i
la presse artistique française s'emearait de ses écrits ? La non-représentation dans l'œuvre de Raphaël ! ~•y a-t-il pas là de quoi rendre fou furieux nos braves ,·ieux chroniqueurs ou rrudits qui fl'licitent M. Jean
Marchand de quitter Je cubi me (sic) lor qu'ils ne reprochent pas à Donizetti d'avoir ignoré la per pective ?
\\'aldemar GEORGE •

xocs l'ROr!TONS DE r.'ACTl'Af,l'.l'l~ oc ALON Ul•:'l INOt:PE. OANTS POnt DON ER
DEL-X PORTRAITS rxt:DIT:, o·nEXRI ROl."S , EAC, OIT LE DOUA. lER, QL, ~TT _C'N DE$
PRINCIPAl' X MAITRES mlvfal:s l'Al.l LE SALON Il);', JNDl~PENOANT" •

PHOTOS OORNAC

�LE SALON DES IKDÉPENDANTS

Le Salon des
IHDËl'llHDAHTS
PAR

MAURICE

M

ALGRÊ

RAYNAL

notre désir d'accepter leurs bonnes raisons, ce n'est guère

que pour faire plaisir aux philosophes que nous faisons se. mblant

de croire qu'ils ont donné des preuYes décisives de notre
liberté. :Mais on peut leur concéder qu'il nous en ont parfois
procuré l'illusion, ce qui est quelque chose, et dont il faut se contenter
si 1/on ne s'obstine pas à vjser perpétuellement un absolu toujours contradictoire.
·
Cependant, parmi les illusions qui sont le plus susceetibles de nous
convaincre d'une liberté poosible et à quoi n'ont pas songé les philosophes,
l'on d1 it tenit celles que nous procurent les arts, les arts considérés, bien
entendu, sous certain aspect, aspect le plus légitime d'ailleurs, nous allons.
le voir.
L'art est fils de la sensibilité et la sensibilité moins que tout phénomène
upporte mal les l'ègleset leslois. Les manifestations spontanées semblent
si nettement constituer les fruits de notre personnalité qu'elles 11ous
appa:rai sent, ju qu'à un certain point, comme nées de rien, si ce n'est de
nous-mêmes. Ce1·tes, nous ne créons pas nos émotions puisque rien ne se
crée, mais à la façon dont tout de même nous faisons nos habits, nous
sommes capable de leur donner une forme particuliêre qui garde notre
empreinte à tel point que nul ne la saurait exactement imiter.
C'est dans cette tend an.ce hum aine que l'on pourrait peut-être trou \1er
un peu de liberté, mais à l'état de traces. Et c1 est ainsi que l'art est très
capable à 1ui seul de donner sati faction à cette exigence de notre entendement sensible, à condition qu'on ne le prive pas de l'exercice des seuls
attributs qui l'en rendeJ1t susceptibles.
Je reviendrai bientôt sur cette importante question. Pour 1in. tant,
notons qu'aux alentours de 1884, époque où fat constitué le Salon des
Tndépendants, les manifestations publiques de l'art se résumaient en une
ten.âance générale à supprimer toutes tentatives de la sensibilité au profit
de la conservation des formules dites LraditionnelJes, et généralement
opposées aux goùts sensibles de l'époque. En principe, l'on tenai~ l'art
dans les chainei. sans hii permettre de danser avec. Classicisme et Romantisme se partageaient la faveur des organisateurs des grands Salons. Mais
il s'agi ait, ,;urtout, d'un Classicisme et d'un Romantisme édulcorés,
adaptant seulement aux c~menances du grand public leurs caractéris-

1637

tiques les plus communes. C'était, en définitive, une tentative permanente
de vulgarisation des deux grandes formes traditionnelles de l'art, présentée
au moyen d'espèces d'analogies à la fac:on dont on enseigne l'électricité
dans les cours élémentaires en comparant, assez arbitl'airement, ses phénomènes à ceux de l'eau. De fait, le Classicisme et le Romantisme, rois
en coupe.s réglées dans les salons officiels, n'existaient plus que sous l'apparence de leurs aspects le plus C'Omroodes, et c'est ainsi que b.ercés dans
une ign.orance innocemment entretenue des ressources de leur sensibilité,
les spectateurs, habitués àneconsidérer que ce qu'on les menait voir, ne
soupçonnaient pas combien Part était en me ure d nous donner l'illusion
de liberté la plus plausible qui fut.
Or, lo soin de reconnaître, tout au moins collectivement, aux artistesle
droit de traduire en des œuvres l'expres:-ion de leur lib1'C sensibilité,
devait être réservé au Salon des Indépendants.
TI ne faut pas attacher trop d'impor.tance au terme un peu batailleur
d' « Indépendants ». Comme l'a dit M. Focillon, dans sa lettre à Joan
Epstein, l'art n cesse de se renouveler, non dans lapaixetle consentement
de tous, mais dans la violence et même dans le scandale..\fais l'on doit,
avant tout, considérer l'effort du alon des Indépendants comme une tentative où serait continue!Jement posé le problème de la réation artistique dans ce qu'elle a de plus primitif. Alors 'qu'en d'autres salons,
nous assistons à la patie11te organisation d'expériences artistiques répétées à satiété sur les sujets rebattus et à l'exercice du culte d'une induction anti-artistique, au Salon des Indépendants l'on trouvera Je foyer
le plus précieux de toutes les déductions hardies, de toutes les hypothèses spontanées de la sensihifü{,, peut-être au si une source d'erreurs,
mais d'erreurs très fécondes en tr01,1vailles extrêmement profitables.
â vec son indHférence complète pour les formules, le Salon des 1ndépendanl les autorise toutes. C est qu'au si les années s'ajoutant aux
années, nous sommes tenus de posséder aujourd'hui des connaissances
dont les ancien n'avaient aucune idée et dont la somme finit bien par
influer sur notre ensibililé. JJ suit de là que nous 110 pouvons plus posséder 1a candeur des anciens âges. Certes, toutes nos actions sont gouver·
nées par 1a sensibilité; c'e t pourquoi, sans doute, les cho es vont assez
mal et qu'il semble toujours très osé de représenter des entités telles que
Je Bien, le Vrai, le Beau, autrement que comme des X qui ne permettent
jamais de résoudre le problème. , 'lais la connaissance a lini par circonvenir à tel point la sensibilité humaine que, tout en conservant sa candeur
naturelle, elle semble avoir organisé elle-même une sorte de huœau de
recherche qui lui permet d'ordonner et de mettre à profit es ressources
personnelles, laissant à la raison, seule inspiratrice des tendance des
salons à jury et récomp~nses, le soin de fonctionner à la façon de ces écoles
sans élèves dont on a signalé la nécessité politique en Bretagne.
Mais si l'on a considéré le douanier Rou seau comme le type d'arti te
que pouvait meure en lumière un salon ouvert à toutes les tentatives,
il ne faut pas exagérer non plus la portée d'un cas unique et qui doit
demeurer exceptionnel. Le Douanier ne fut jamais qu'un peintre aimable
et plein de don . i'\ous ne pouvons le considérer que comme une sorte de
tribun du peuple illumint, capable de doone1· le coup de foudre à notre
sensibilité, mais à ce qui nous reste de notre sensibilité ancestrale seulement, et encore à condition que nous fassions un peu de violence ù ce que
notre cœur sait.
·

�1 38

L'ESPRIT

'O VEAC

Or, c'e t grâce à une orte de self-organisation de notre ensibi lit ' que
l'on a pu voir naîti•e aux Indrpendants les diHfrentes écoles: Impressionnisme, Fauvisme, Orphisme, Futurisme, Cubi me et Purisme, qui ont
toutes donné des résultats extrêmement importants. Et c'est ici que l'on
pourrait trouver les meilleures raisons contre ce reproches d'anarchie que
l'on a opposé aux tendances i.ndividuali te de l'art moderne. Loin de
con tituer des cal.'I uniques (le douanier Rousseau e t. plutôt le plus
doux des anarchistes), le tendances nouYelle., i ues des uéce siLés du
moment, ont Hé&gt; sanctionnée par les fforts d plusieurs arti tes. De
groupes se ont [ormés parmi des peintres de même àge et c'est à l'affrontement de leur, intentions sensibles que l urs diverses tentatives
onL dû d prendre corp, t de s'imposer. Fillrés à travers l s connaissances générales et particuliè1·es, leur efforts ont sans doute pu lai ser
supposer par in tant que d s concepts définis avaient pr ;c · dé leur exécution, mais il n'en est rien. Et si j'ai pu, moi-même, par des théories
nécessairement peu claire , entretenir cette illu ion, c'est que le travail d
l'esthétique n'est pa celui de l'art et que les mots qu'elle emploie ne
peuvent être consid · rés à la manière d'obJet uivant le mode de la poési ,
mais bien comme des signes mathématique destinés à toucher la rai on
plutôt que la sen ibilité&gt;. u si bien grâce à la culture de cette liberté sensible ans quoi l'art n est qu'un mot con idéré comme signe, le a Ion de
Jnd{&gt;pendants permet aux pectateurs et aux arti tes de confronter leur
per onnalités émotives sans jugements préconçu et sans points de repère,
tel que les décision de jurys ou le médai lies.
Ce sera sans doute la gloire des lnd ·pendants que d'avoir vu la nai. sance des grands mouvements picturaux du siècle. prè l'imp1·essionni me qui a recré' le lois de la technique picturale, 1~ fauvisme aura
amené &lt;les progrès con idérable dans la libre expres ion de la joie sen·uelle de volumes coloré , et l'orphi me conduit 1 s mêmes tendances ver
un idéalisme plu marqué. Le cubisme, lui, tempérera ce que ce recherche
pouvaient avoir de ensuellement excessit et posera le principe d'une
organisation nouvelle du monde plastique. Le purisme, enfin, sera le régulateur q_ui réus ira à accorder cette onception avec le resp et des éléments les plu· normaux de la sensibilité plastique. Le • alon des Indé·
pendants d 1922 affirme, une roi de plus, la vitalit· dece tendanc sel
l'on y retrouvera les rouvres les plus qualifiées pour les représenter. Le
toile de Friesz, Segonzac, Mor au, imon-Lévy, Lhote, Laglenne,
Gemez, Marchand, lix, Gimmi, Gozare, Grunewald, Valensi, L·gcr,
zenfant, Gri , Jean.neret, Medgyes, et les sculptures de Lipchitz, de
Mme Bongard et de Zadkine, Loutchansky attestent les progrès des effort
constants qui les animent. ans doute ces œuYl'e emblent-elles un peu
perdues dans ce grand palais, triste symbole d'une architecture embarrasflée de pierre dont el! cherche les secr ts et d'espace qu'elle ne sut
jamais comment couvrir. Il raudl'ait adorner son fronton d'une allégorie
qui pourrait avoir académiquement pour titre: ,, l'homme qui n sait que
faire de e mains 11. Mais il faut espérer gu les Indépendants ne se laiseront pas gagner par l'atmo phère du heu, qu'il seront toujour ouverts à toutes les initiative. et qu'ils con erveront le soin très pieux d'enlr Lenir ce renouvellement c.onstant de l'art qui, en cl •pit de l'académisme, constituera sa plu saine tradition.
Maurice RA Y.NA L.

LE SALON
DES I~DÉPENDJ-t\.NTS
Ce!·tain de 110 lecteur'i e sont plaints de ne pas !'oir l' Espril .VouCJerm
p:1blzer d'œuvres moderne rhoi't'.es en dehors de ce qu'il esl ronçentL
d a~peler l&lt;'s m_mwement cnbistf&gt;s, puri tes, etc ... Yonç fai,sons droit ci leiir
désir en pu/Jlmnt aujourcl'hui un nombre important de reproduction
à.' œ1wres d1• tout esprit choisies parmi c,,lfes c.~poséos a•t alon des f ndépendants.
Les seize pages snivantcs remplacent la reproduetion en co11l •urs 7l ,ibituelle .
.\'. D. L. R.

GOZ.\HE

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LOUIS FAVRE

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OZEKFANT

Collectio11 l;éonce Ro9e1wcrg

�LES LIVRES
PAR

MAURICE RAYNAL, FRÉDÉRIC MALLET
JEAN EPSTEIN

JEAN BIUSCATEL :
IEYERDT :

LA TIIST&amp;,SI DIS PITES (LIBRAIRIE PERRIN}. -

CŒUR DB CldftB

(ÉDITION SIMON). -

LOUIS DELLUC :

PIEIRE

CHAR.LOT

(ÉDITION DE BRUNOFF).

J

été si magistralement étourdi par les louanges qu'avait bien
voulu me décerner M. BoJJscatel dans la dédicace de son livre,
que j'ai dû mettre plusieurs mois avant de reprendre la plupart de mes sens. Par bonheur, j'y suis parvenu três compfêtement. A tel point même que j'ai fini par m'accoutumer si bien aux éloges
qui m'ont été distribués qu'il me semble, tout compte fait, que M. Bouscatel a raison. Aussi tiens-je à prévenir les auteurs qui ne me traitero11.t
pas d'éminent critique ou de prestigieux écrivain et qui ne m'enverront
pas leurs livres en toute humilité qu'ils n'auront à compter ni sur ma
complaisance et encore moins s:ur ma pitié.
_
Et maintenant quelles raisons ont pu déterminer l'auteur de la Tristesse
des Fétes à envoyer son ouvrage à !'Esprit Noupeau? M. Bouscatel s'est
réservé l'exclusivité de chanter l'amour comme une dame peintre se distinguerait dans le culte spécial des pivoines ou des petits chats. Et sur ce
sujet, se déroule la cohorte des soirs et espoirs, des jours et amours, des
étoiles et des POiles et en général de tous es accessoires bien connus d'ut
genre qui est àla poésie ce qu'un conte est à une action. Quoiqu'on puisse en
être surpris, le cas de M. Bouscatel est indénombrable, et l'on reste stupéfait à la pensée que tant de poètes n'aient jamais lu ni Rimbaud, ni
Mallarmé, ni même, je ne crains pas de dire au pis aller et si l'on se reporte
aux tendances de l'auteur de la 'Iristesse des Fêtes, à Heine et Laforgue.
Mais il faut, je crois, désespérer de faire jamais comprendre aux poètes élégiaques que la figure du monde moderne exige que la poésie ne sQit plus un
prétexte à pleurnicheries et à racontars sentimentaux, parés de mots em•
ployés en méconnaissance absolue de leur valeur significative ou plastique,
mais bien le choix de certains éléments de la vie, élus par l'imagination
comme susceptibles de nous frocurer une émotion d'ordre :pratique et
non sentimental. M. Bouscate ne semble pas savoir que la poésie est avant
tout un art et qui comme tel s'est renouvelé sensiblement depuis Gilbert
ou Arvers. Et, à travers les platitudes de son livre l'on perçoit qu'il ignore
absolument que la sensibilité humaine et la langue française sont des
mines inépuisables dont grâce aux transformations de la vie les véritables poêtes réussissent à tirer soit les pierres précieuses les plus éclatantes,
soit les sujets d'émotion les plus impressionnants.
'AI

89

�1656

1657

L'ESPRIT NOUVEAU

LES LIVRES :

***

vers, ceci est à voir. Tout dépendra de la façon dont Charlot se laissera
manœuvrer par sa gloire. Les œuvres de tous les artistes attestent en
vieillissant un penchant à larmoyer. Il ne faudrait pas trop appuyer comme le fait Delluc sur « la tristesse profonde de Chaplin i). Et quant à la
Vie de Chien ne nous attardons pas trop sur certains couplets sentimentaux, crainte de perdre de vue les étonnants efforts d'imagination qui sont
la vraie part de création de Charlot. Voyez Le Gosse : l'on songe déjà
aux Deux Gosses. Charlot pleurant de vraies larmes, quelle erreur. On ne
rit _plus devant ce Charlot-là, il est donc bien près de devenir ennuyeux.
Quant aux propos de Charlot l'apportés par Louis Delluc, ils n'ont rien
d'intéressant. Charlot ergote sur des sujets sans conséquence. En définitive ce que l'on aimera dans l'œuvre de Louis Delluc, ce sont les véritables
petits poèmes qui sont la transposition des films et en quoi l'on retrouve
sous une autre forme l'humour de Charlot. Lisez cette Vie de Chien qui
commence en ces termes : &lt;t Il y a toujours un policeman dans le voisinage
d'un terrain vague. Et Charlie est à l'intérieur. » Louis Delluc réussit à
percer les intentions de Charlot de la manière la plus sûre et à les exprimer littérairement de la façon la plus cinématique qui soit .

Pour en finir je conseillerai aux poètes sentimentaux de lire « Cœur de
Chêne i&gt; que vient de publier Pierre Reverdy, aux Editions de la Galeria
Simon. !ls verr~~nt co~bie_n_J'art _poétique_doit au respect qu'il a de soi
de réussir à clanfier, à s1mplif1er utilement toutes les suggestions de l'imagination si ~iche soit-elle. ~ierre Reverdy ne raconte pas. Les poèmes de
Cœl!,r de Chene son~ des act10ns sobres et soutenues comme toute action.••
Les él~ments poétiques ~'il _choisit et réduit à la pureté de leurs formes
essentieHes sont ordonnes SIDVant un rythme qui est le sien c'est-à-dire
qui ne s'inspire d'aucune méthode à la façon dont son souffle s'accommode de la marche que dirige sa volonté. Et c'est ainsi que le poème
devient chez Reverdy l'expression d'une sensibilité toute personnelle qui
per~oit l'émotion.et d'une imagination qui la revêt suivant ses moyens.
Lisez le Chemm du pas ; vous sentirez et verrez comment le poète
dévoile qu~ 1:ambiance est pleine_ de faits qui échappent à qui ne jouit pas
du sens poet1que et surtout à qw ne possède pas l'imagination lumineuse
et pure de Reverdy.

... le mystère des portes
On franchit l'émotion qui barre le chemin
Et sans se retourner on va toujours plus loin
La maison ne suit pas
La maison nous regarde
Entre deux arbres
Sa cheçeZure rouge
Et son front blanc
Le silence s'attarde
Et le meilleur critérium. de la simple grandeur de l'œuvre de Reverdy
c'est qu'il arrive, passez-moi la comparaison, qu'à la lecture de tel de se~
~oêmes l'on, se de_mande P?ur_quoi l'on n'avait pas pensé aux objets poétiques que 1 émotion peut mc1ter le poète à créer, à la manière dont nous
nous étonnons qu'il ait fallu Pascal pour perfectionner la brouette.

***
Uon é_crira sal!-s doute des études en quoi l'on montrera comment l 1art
de Charhe Ch~plm se rattache à ceux de Footit, de Little Tich et de Drane~ e,t combien son ~umour possède de caractéristiques personnelles,
mais l ouvrage. de LoIDs Delluc sur Charlot constituera un excellent prélude_ à ces essai~. Dell~c, en effet, détaille en des petits tableaux aussi
précis que des films meme toutes les émotions que suggèrent au spectateur
les moyens nouveaux créés par Charlot.
At:1: surplu~, l?in de présente~ le joreuX; comique comme un tragédien
pon?if, à qui d aucuns voudraient faire Jouer Hamlet (quelle sottise 1),
Louts l_)elluc ne per_d pas non plus le lecteur parmi des détails oiseux. « Il
a été dit que ce petit anglais de Los Angeles avait failli naitre à Paris d'un
père anglo-s~on et d'une mère espagnole, or nous voilà fixés et n'en voulons pas savoir davantage.
Toutefois quan~ Delluc ~outient qu'au contraire de Molière qui devint
ennuyeux sur la fm de ses Jours Charlot ne tombera jamais dans ce tra-

Maurice RAYNAL.

SAMUEL BUTLER:

AINSI VA DUTB CIIAIR.,

TRAD. VALÉRY LARBAUD

VIYIAN GRETOR : UR JOUR•••
BT D'AUTRES (E. SANSOT, ÉDITEUR). - MARC-ADOLPHE GUtGAN : t'IRYITATION A LA. FSTI PRIMJTIYB (ALBERT l\lESSEIN, ÉDITEUR). - GEORGES

(NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, ÉDITEUR), -

MEREDITH:

SHAGPAT RA.SB

(NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, ÉDITEUR),

TRAD. HÉLÈNE BOUSSINESQ ET RENÉ GALLAND.

Erevlwn, le premier livre de Samuel Butler, est un peu décevant. Fait de
pièces et de morceaux, écrit de fa(;on évidente en réaction co.ntre l'espèce
de moralisme frigide, et d'ailleurs superficiel, qui sévissait durant l'ère
victorienne, il porte justement la marque de cette période révolue. Les
descriptions - de premier ordre - écartées, tout ce qui reste a été, en
Angleterre, si fortement dépassé depuis que l'intérêt que Samuel Butler
pouvait avoir paraissait purement .rétrospectif.
Mais voici mieux, voici plus homogène, plus substantiel: unroman solide, bien construit et d'une pensée plus ordonnée.
Ainsi va toute chair est, comme ErePhon, une satire très dure, âpre même
avec une ardeur polémique sur la nature de laquelle on ne peut se tromper: ce roman est une vengeance. Vengeance contre l'autorité paternelle,
contre la brutalité dont les pères anglais usent envers leurs enfants. Vengeance contre l'esprit de l'église protestante anglaise et sa médioc1·ité
fréquente. Vengeance contre les femmes. Vengeance contre tout ce qui est
artificiel ou mensonger. En disant de Samuel Butler qu'il fut un romantique aitardé on ne le définirait pas. Il a la tête parfaitement froi~e et la
volonté intacte. C'est un fils bourgeois de Dickens et aussi - on le sait
par sa biographie - un colonial qui a connu la vie large sur des terres

�LES LIY.RES DE SCIENCE
PAR

1658

L'ESPRIT NOUVEAU

neuves et qui juge en homme fort les basses hypocrisies, les tares mesquines d'hommes faibles, vivant à l'étroit dans des cadres usés, une destinée plate et morose.

JEAN EPSTEIN

B.OLE DIS COLLOIDES Cllll LES !TRIS YlYAl(TS
CISSAI DB BIOCOLLOIDOLOGIE&gt; (MASSON ET Cie).

AUIUSTE LUMltRE

O

retien_t bi~n _dans P~cal la séparation entre esprit de finesse et
de geometne, et bien trop on croit à cette philosophie de
persévéran_ce co~e _un c~téchis1;11e. Le vrai J!laisir de l'intelligence est fm et geometre, 1 un rammant son existence à 1' autre
et l~autre à l'un, ou _pl~t?,t ins~parables, su~erposés, le sentiment étant
le signe ~e.la c~ose s1gmfi~ qm est gé_ométr1que. Quand je fais manœuv~r 1~ s1~ene a voyelle_s, 11_ faut _que Je s_onge au plain-chant grégorien
~ d e~tun~r ~ette m~camque a sa vrrue valeur qui est d'échelle huID81IlA c ~st-a-dJ.1'0 sentimentale. Ce cumul de deux: réalités est aujomd'h~1 md1spensable à la réalité complète, comme pile et face dos à dos
se tiennent.
Cette profonde poésie géométrique on la capte prês de sa source dans
l'~mvrage de M. Auguste Lumière : Rô/,e des Colloïdes chez les Etres
11wa!f,ts, Une idée générale, légitime et solide: L'état colloïdal conditionne
la vie. La floculation. défe:mine la maladie e~ la mort, filtre à travers chaque '
page, et chaque expenence de M. Lllillère s'en illumine à l'intérieur.
Ayant exécuté, en 1919, 1~ Mythe des_ Symbiotes, l'auteur, mis en goüt
de _massacre, _condamne a un;0 pareille mort toute une mythologie:
tox.me, apotoxme, anaphylatoxme dont on se servait bien depuis Richet
Ro~x. Besred~a, pha~tasme~ nés P3:1' la commodité d'une hypothèse'.
A I an~phylaxie que l empl01 quot1d1en des sérums les nombreux cas
de choc ~aum3:tique obs~r~és pendan~ la guerre, c~rtains empoisonnements al~e~taires, ?nt nv~e au preIDier plan dea préoccupations médic~es, la bibliog!ap~1e ré,urue en témoigne, M. Lumière trouve le prem!er une exp~ca~1?n etonnamment génér,ale, dépouillée autant que
f8.J.l'e _se peut d art1fwes. Elle est due au phenomène de floculation des
collo1des. _De ces colloïdes que nous et toute vie sommes, le,a micelles ont
l~ur mamêre d_'adolescence, de maturité, de vieillesse et de mort. Leur
vie est notre vie, leur coagulation, notre pathologie et notre mort. C'est
ainsi que l'auteur découvre une origine commune à tous les accidents
pathologiques, et l'étaye, la variété des manifestations morbides au lieu
d'embarrasser sa vie unitaire, servant à éclairer les formes et 'les circonstances diverses de cette floculation. Une si vaste thêse et la foule
d'ob~erv~tions qui Y. aboutissent ou en partent, ne peut guère être réSfil;11ee. L ayant_ lue, il !aut r~marquer combien cette hypothèse,, ce n'est
~u une hyJ?othese souligne 1 a_uteur, et, n'est-ce pas, toute certitude est
a grand peme probable, combien cette hypothèse est harmonieuse pure
indépendante. Si nous n'assistons plus à ces querelles sur les c'ontra:
dictions magistrales de la science dont Paracelse Jérôme Fracastor
G~en ou C'.'-1&gt;~is ou Gerdy_ 9u n'ill:1potte lequel de tant d'autres écri:
vaien! les diatribes, néanmoms la biologie est, aussi aujourd'hui, tourmentee et pousse des branches folles en tous sens. On se demande toujours si la vérité est possible. Et les livi'es qui contiennent un système
d'ensemble autoritaire doivent nous être bienvenus.
C~ ~ui im1;&gt;orte. davantage,. c~ R6le des colloül_es, avant même d'être
un,I1v1e d~ b10log1~te, est c~lm d ~m grand médecm. Carrefour de projets
therapeutiques qUI pourraient bien changer le visage de la médecine
même ce Yisage pharmacien qu'elle montre au malade.
'
Çolloides, vie. Ce _pas !ait et admis, e~p~rons les autres qui nous condul.l'&lt;:mt, dans combien d années, aux chimies de la pensée et de la sympathie.
N

Madame Vivian Grétor prolongeet continue Renée Vivien. Renée Vivien
était plus poète. Madame V. Grétor a de la grâce assez musicale pour habiller ses émois ou décrire ses amies.
11 y a dans son recueil des sentiments fins et nuancés. Il y a bien aussi de
la tristesse au fond de tout cela :
Voudrais-tu, Poésie, en devenant Bonheur,
Nouvelle illusion, combler en moi le vide .
Des chagrins, des douleurs de passion morbide.

***
Le livre de M. Marc-Adolphe Guégan est un recueil de sonnets. Il y a
enoore d'honnêtes travailleurs du sonnet. Il faut saluer ces hommes courageux qui maintiennent une si heureuse tradition. On peut faire tenir
tant de choses en quatorze vers l
M. Guégan se donne d'excellents conseils :
·
Vis donc 1 Trouant le ciel de ta fière stature
Sens s'affermir en toi l'animale ossature
Jadis si frêle au jardin du pensionnat.
Fuis le charme spectral des blondes Korriganes,
Tout ce qui, trop loin du bèau réel, t'emmène,
Et sois reconnaissant de vivre à tes organes ...

Shagpat rasé est la première œuvre en prose de Georges .Meredith.
C'est une œuvre de jeunesse. C'est un livre très amusant, d'un esprit très
fin et d'une ironie non moins fine.
Meredith a pris le merveilleux oriental, avec sa poésie mais aussi ses
invraisemblances1 et il en a fait la satire. C'est, si vous voulez, une sorte
de A la manière de, mais pas en raccourcis, en traits légèrement forcés, en
tics familiers, isolés et montés en épingles. Meredith blague à froid, sérieusement, lentement, et au moins, çà et là, s'amuse visiblement en s' efforçant de ne pas le laisser voir.
Il y a des princesses, des princes, des rois, des pouvoirs magiques - que
magiques ! - des aventures et des aventures dans cette parodie satirique.
Tout cela scintille, chatoie, tourne, vire de façon fort divertissante et
même parfois fort belle.
Shapgat rasé est tout à fait à part dans l'œuvre de l'écrivain anglais.
Comme le disent très bien les traducteurs on y sent déjà cependant le
Meredith de l'avenir.
Frédéric M ."-LLE'l'.

Jean EPSTEIN,

�.
THÉATRE

1

PAR

FERNAND DIVOIRE

'

1

01 SOURIT ; Ofl PLIURNICBB. LOUIS XI, CURIEUX B.0111

P

A.UL FORT a quelque chose de oomI?-un avec Strindberg. Il est
toujours maître de sourire et de pirouetter. _C,e rapprochement,
d'ailleurs, uniquement parce que le souverur de la Danse de
nwrt m'est encore proche.
. .
Il y a dans cette œuvre de Paul Fort, deux choses bien d1sti_nctes : . , .
10 Un drame· un drame assez noir, comme ceux des poet~s qu1 ecnvaient du théât;e poétique pendant qu'à côté d'eux on pleurait au mélo-

dr~Les ornements de ce drame. C'est ici que Paul Fort trouve sa voie,
s'il ne la suit pas au point de planter là, oarrément, son ~a~e ..
Ces ornements sont d'une fantaisie délicieuse. Je_ di_rrus b~en s~ak~pearienne si on ne l'avait déjà trop dit, et s'il ne suffisait de dire enJouee,
ailée et juvénile.
.
Qu'un vieux due de Bourgogne meure, et c'est auto~r de lm une sarabande de ses fous de colll', qui sont comme autant de lutrns, comme autant
de petits génies du rire. Ils vont, dansent, et chantent
Rien n'est plus fou que la mort...
Au dernier tableau, on trouve un Paul Fort presque inatten~u. Tandis
que, dans la coulisse, o~ crie ; (( ~a guerre l la guerre 1 » un Vle~x mendiant qui rappelle ?elm de Bo:is Godounoff, lamente et maudit. Et la
vie continuera le ndeau tombe, avec ses guerres.
Paul Fort s~uvent monte au delà de sa « gentillesse ». Il faut le noter:
Son aisance,'le reste du temps, s'explique par 1~ sé~urité d~un homme qw
ne cesse point de s'appuyer sur l'âme du terroir, c est-à-dire sur quelque
chose de solide.
La mise en scène est du Gavault de luxe.
.
A noter : le succès de la pièce auprès du « grand public ».

* **
PELLÉAS ET MÉLISANDE, de Mœterlinck, a été joué au grand t~éâtre
des Champs-Elysées, sans ID:usique de Debrusy et avec une belle nuse en
scène de M. de Salzmann, decorateur rruse.
PeUéas on le sent à la représentation « parlée», est doué d'une excellente rapidité d'action. Les scènes ne sont pas développées par les cheveux jusqu'à satiété. Chaque scène est un acte.
. .
Il fallait donc des décors qui n'immobilisent pas; il fallai~ u_ne rap1d1té
de décors. M. de Salzmann l'a trouvée. Ses « moyens » prmcipa0:x sont,
comme matière des rideaux noirs et un exhaussement de la scene. La
mise en valeur e~t donnée par des lumières. J'ai eu à décrire les décors de

Pelléas.
Ainsi:
dl·
'd
« Quand le rideau, où sont agrandis des cavaliers. e a ta]?1Sser1e, e
Bayeux, est ouvert par une théorie de servantes en n01r, on voit la scene

1:..

THÉATRE

1661

exhaussée de quelques marches. Ainsi quand le soleil se couchera il pourra
descendre vraiment derrière l'horizon.
&lt;&lt; De chaque côté du proscenium une colonne de lumière, blanche ou
bleue selon l'heure, agrandit encore le vaste cadre.
« Les décors ? Deux plans de rideaux noirs pouvant s'ouvrir par moitié, des silhouettes d'arnres noirs quand il faudra une forêt, le minimum
d'accessoires réalistes (margelle de fuits, tour, lit). Et puis des lumières.
Parfois, au-dessus du sol sombre i n'y aUl'a rien dans la grande scène,
autour des personnages, qu'une profonde étendue de lumière.
« L'éclairage, dans les plis des rideaux entr'ouverts, donne parfaite•
ment l'impression d'une grotte sans fin. L'éclairage encore, sensible aux
nuances, peut varier comme les états d'âme des personnages.
« Et la toile de fond ? Je n'ai pas vu de toile de fond. Pour la première
fois mes regards n'ont pas été arrêtés au théâtre par un mur devant le~el
on a mis de la peinture; pour la première fois j'ai eu l'impression de 1infini sur la mer et de la forêt illimitée. Ainsi la suppression des accessoires
m'a mieux donné que les cartons-pâtes réalistes, la sensation d'un paysage

vrai. »
Une seule réserve : une tour de toile peinte, qui au milieu de ces beautés
intelligentes et schématiques apparait un peu comme une tour de guignol.
Dans ces décors, on aimerait entendre Tristan après Pelléas. Les dimensions seraient plus encore à «l'échelle n.
*

**
LA MAISON DE L'HOMME, par Victor Margueritte au Théâtre Antoine.
Un sujet grandiose~ s'accorde justement avec un des sentiments les
plus répandus aujourd hui: l'importance de l'enfant, comme lien entre
l'homme et la femme.
M. Victor Margueritte a traité ce sujet par des moyens du théâtre quotidien, et il s'est donné des facilités de conclure en rendant tuberculeuse
la femme bréhaigne.
Mais l'entrée de l'enfant au théâtre est une « date ». NoUB en verrons
d'autres.
***

LE PARADIS FERMÉ, par M. Hennequin, à l'Athénée.
On rit. On loue l'acteur Brasseur.
Eléments du rire : des mots, un homme qui met les pieds dans tous les
plats, des quiproquos.
***
LE Cousrn DE VALPARAISO, par M. Fonson, au théâtre des Arts. On
sourit. On s'attendrit.
.
***
AIMER, par M. Paul Géraldy. A la Comédie française. Un mari fort et
tendre, à la Georges Ohnet, rattrape sa femme - de justesse.
On pleurniche.
Fernand DrvornE.

�MUSIC-HALL

MUSIC-HALL
PAR

RENÉ BIZET

La directrice,
Le spectateur.
La directrice. - Asseyez-vous, monsieur le spectateur, et dites-moi
quelles sont vos impressions sur mon spectacle.
Le spectateur. - Je ne suis pas habitué à tant d'égards. Laissez-moi le
temps de rassembler mes idées, si j'en ai.
La directrice. - Puis-je vous y aider ?
Le spectateur. - Je vous en prie ....
La directriœ. - D'abord, vous êtes-vous amusé ?
Le spectateur. - Je ne me suis pas ennuyé. C'est déjà beaucoup. Je vous
sais gré de ne pas laisser à l'esprit, ni aux yeux, le temps de se fermer,
même sur une belle image et d'être si prodigue de beaux décors et de
belles couleurs qu'on se croit à la vitre d'un wagon, dans un pays à surprises.
La directrice. - J'aimerais pourtant que vous fussiez moins ébloui :e.t
capable de juger avec plus de calme.
Le spectateur. - N'en demandez pas tant encore. Quand vous me présentez un sketch qui a la prétention de fixer mon attention, je m'ennuie.
La directrice. - Nous n'avons plus d'auteurs gais.
Le spectateur. - Peut-être ne trouvent-ils pas de moyens nouveaux
pour me faire rire.
La directrice. -C'est possible. Mais je les essaye tous, cependant.
Le spectateur. - C'est votre erreur. Pourquoi croyez-vous que le sketch
ou la scène dite &lt;&lt;comique» est indispensable au bonheur de votre clientèle.
La directrice. - Je ne peu~ pourtant pas, d'un seul coup, les effrayer
par un total bouleversement.
, Le .spectateur. - Vous raiso:nnez comme un. fumeur obstiné. S~us le
prétexte qu'il ne peut pas, du Jour au lendemarn, cesser de fumer, 11 contiime de griller quarante cigarette.s dans sonaprês-midi et sa sofrée, trentehuit quand il s'obserye ... Et il continuera jusq,u'à ce que mo~t s'en~uive. Il
faut avoir la volonte de bouleverser et y preparer un public, qm ne demande que votre hardiesse.
La directrice. - Vous ne voulez pas me confier des capitaux?
Le spectateur. - C'est votre dernier argument. Il serait facile de vou.s
citer l'exemple des tentatives qui ont réussi, au cours de ces dix dernières
années, les ballets russes et la chauve-souris ... Mais vous devinez comme
moi que c'est précisément votre routine qui causera votre ruine. Laisijez-

1663

moi vous dire que vous ne cherchez point. Je viens moi-même â'assister
à l'Olympi_a à un spectacle qui devrait vous fournir d_e quoi émerveiller
votre public pendant une demi-heure. J'ru. vu une danseuse américaine
Nina Payne et son jazz-band; j'ai vu Walter et Briant, deux excentriques
et si j'avais eu la charge d'un établissement tel que le vôtre, je les eusse
engagés sur le -champ.
.
La directrice. - Pourquoi faire ? Recommencer le numéro de musichall ? C'est d'une originalité douteuse. D'ailleurs, en Amérique on ne Iait
pas autre chose. On demande aux clowns de commenter la revue et aux
acrobates de s'adapter à l'actualité. J'ai vu une scêne sur la Conférence de
la Paix où figurait une danseuse sur la corde raide. Ce que vous allez me
proposer exige beaucoup d'_argent. Tous les artistes que vous remarquez
réclament des cachets que Je ne puis donner. Par conséquent ... Et puis
nous ne sommes pas ici pour imiter les Américains.
Le sp_ectateur. -A beau mentir qui vient de loin, Madame, si j'ose ainsi
m'exprimer. Je vous parle France, vous me répondez Amérique. Mais
serait-il donc bien difficile de créer un genre qui nous soit propre ? Vous
ne comprenez pas que vous avez sous la main les éléments les plus rares et
qu'il vous suffirait d'un peu de bonne volonté pour les rassembler et nous
donner un spectacle neuf.
Avez-vous vu les Brigands d'Offenbach ?
La directrice. - Vous me parlez d'une opérette. Il faut s'entendre!
Le spectateur. - Il y a des trouvailles qui pourraient, si vieilles soiente~es. vous être _util~s I Le chœur des bandi_t~ qui se moquent des carabirue!s, tout en_ iri:m1que douce~r ou en risibles éclats, permettrait de
plaisantes variations sur des themes actuels. Malheureusement, directeurs
et acteurs ne voient rien, ne regardent rien et ne copient rien.
La directrice. - Recommandez-moi le plagiat.
Le spectateur. - Je n'y manque pas. On ne copie jamais d'ailleurs, mais
tout artiste est un bon estomac qui assimile. Il croit copier la vie. Il la
déforme heureusement. Et la nature ou les hommes sont si heureux de
cette déformation qu'ils la recopient à leur tour en la redéformant. C'est ce
qui fait_qu'on peut encore aujourd'hui écrire ade l'amour ou de l'argent&gt;&gt;.
Le music-hall, quand il aura su se créer une personnalité particulière, fournira au théâtre un modèle qu'il copiera et qu'il transformera peu à peu.
Voilà pourquoi nous devons nous y intéresser. Et dans tout cela, je ne
vous parle pas de l'utilisation du cinéma, à quoi vous ne semblez point
prendre garde. C'est dommage.
La directrice. - Quoi ? vous voulez mélanger les genres ?
Le spectateur. - Nous sommes à une époque où il faut tout mêler dans
la même boite pour voir ce qu'il adviendra de ce mélange. La machine se
heurte avec l'esprit ou plus exactement l'esprit ignore l'esprit de la machine. Nous entendrons des bruits nouveaux, vous voyons des formes nouvelles, tout cela se confond. Il faut faire un puzzle. Au plus intelligent decréer avec ces découpures quelque chose qui, tout en tenant au passé,
soit du jour, caractérise notre siècle. Au spectacle, c'est votre œuvre.
La directrice. - Merci I L'entracte est fini, retournez à votre plaGe.
Le spectateur. - Je n'y vais pas manquer. Aprês tout ... c'est encore plus.
intéressant que du Pierre Wolf 1
La directrice. - Flatteur t
Le spectateur. - Non... demandez à Wolf.
René BIZET.

�PAR

AIJIERT JEANNKIIET

...

ao•a•a..-■

Wl&amp;RB
Cens-ci. aont pU'Dli lea rues qui appol'.ient dea faite JlOllflaûotpnïaateur, M. Jean Wiéner, estime, à jute tiln, ~•une tillé
eoneert eet ~ t le lieu de rencontre 8' de confrontation
lltbétiquea et de9 rialiaatiom nouvelles de ran muical. Fêlioi_.
d'Oke non aeolement ua interPrète de grand_ talent et on pianilte l9IIUlf,o
aual,lê, maïa aUIIÎ de hdlœr·èe rappef-là ~.• oonfrèrel. No111 _...,
:iom.boraer aujourd'hui à men&amp;nœr tiOis pointe l8ûlemeal dèt ~
pammea de Jean Wiênel'i. L'Ol'Clluln Billy ArnAoW.-Cake-Walk: dame nègre. Jazs-llilnll.!-l"f
là, la musique fixe l e ~ au aol, mais tout, dans la musique, y_~
'1 trépide aoua l'act.ion cfu ~ e . Cela devient~ un ronflemeal..,.
__
~ one détente ~ é e dea articulatiom. Ceue musique, o'êif.
. . - de rioheaaes auditivea comidérable : un violon, ua aa:mphonlt(
• pl8DO, une c1arineUe, une fltie, la batterie forment à eu ll8UÙ toal
OICheatre nouveau, ~euni par un choix typi41!e dea matrmnenta, perll'llf3
lumonie due à dea tùnbrea caraeUria\iquea. La batterie : bruiteul8
NUNle avec la cymbale oula grOll8 ~ a l e
aveolaOIÎlll8tle 1Hù,
•tiritê aux rap~ voublante. CHte
• tout 'Oil 8l'l8Ml i. &amp;
.,,•..,,,...,. d&amp; ~ . rAn@tMlie Lei an
el a•êmeuven~ ~
mventive dono, • • ti"!8t ê ~ e t ID01ffementée que ceJJëflei~
elalre de Billy: f i De la musi~ tout ooun. Lea blam,a onl •
mil6 le Jan-band et en ont fait un art. Billy Arnhold elsea oinq1JM11lelas
eat 81111J191D8lll le meilleur jaa que Paria eDtende de longtemp1. Leœà!~
tlanle, le blanc marche. Tou deux replacent. le rythme à sa bu!': Ili!!(
t]qaiologi~- n y a enoore trop de muaiqœa attard6ea, qui •'MioJell
laù&amp;e de n.oiDM.
La mêlodie de folk-lore du juz est p ~ U e . rarement
BIie ~ plaœ commodémeœ dam l'o
• Une mêlodie qu'onNlild
QD8 bonne mêJodie. C'est un profiL
A las.De dea .Aplea1tieDa (d6oembre 1811).

Alban 1SUJIIDll'J'.

�PRO CINÉMA

PAR

LOUIS DELLUC

Le fait est qu'il n'y a pas encore un cinéma français. Pourquoi ? La Franc~ renai~ en s~ie~c~,. ~n tac~ et en art et se
retrouve, épanouie apres avoir ete dispersee dans le rayonnement complexe
son intelligence éq~ibrée. ~a peintur.e
française, la sculpture française, la poésie îrança1se, la musique française même, jaillissent en incomp?J'ables .fusées. Et le
cinéma - on vient de prouver que cette mdustr1e est un art,
on vient de prouver que cet art vient de France - ne porte
pas la marque harmonieuse de chez nous.
.
,
Certes, notre égoïsme de spectateurs n'est pas encl!n à ~eclamer des œuvres aérées, amples, neuves et fortes d une mfinie simplicité comme certains films de :?3-om_as Inc~, de
D. W. Griffith, de Selma Lagerloff, et la serie demesuree de
leurs semblables cinégraphiques renouvelle chaque jour à nos ·
yeux un spectacle de haute séduction. Le _ch:3-1"n:e, ayentur?,
action, espace - qui se dégage n'_e~t pas d1mmue,. lom de la,
du fait que ces larO'eS compos1t10ns usuelles viennent de
Stockholm, de New-York, de Los Angeles ou d'ailleurs. Mais
il importe de s'inquiéter, car cet cc aille~rs )&gt; peut ·s',étendre encore et joindre aux centres transatlantiques ou d outre-Manche des centres disons plus centraux.
Nous sommes tous d'accord, n'est-ce pas ? pour demander
qu'il y ait un cinéma français qui soit français. C~ n'est encore qu'une espérance mal~eureusement._ Croye~ bien qu~ ce
n'est pas dans le monde cmémato?r.a1;hique q~ on se preo~cupe le moins de cette conquêt~ des1ree. 1~ y regne une act~vité touchante. Les artisans qm ont la régie de ces efforts temoignent d'une bonne volon:é qui désai:me. Vous, me direz
que les artisans du moyen age ont bâti les cathedrales de
France. La foi les animait. Ceux d'aujourd'hui n'ont pas .la
foi, et pour deux ou trois qui se proclament gonflés de gérue,
quelle étroite pensée occupe le labeur des autres ? La plupart

de

1667

sont bas. Ah! ce n'est pas moi qui vous conseillerait de tolérer
leur bassesse.
La cohue exotique qui envahit les salles de Paris, les spectateurs étrangers qui assistent aux rares apparitions de nos
films dans leurs pays, ne cachent pas leur consternation devant cette misère. Drames puérils mal adaptés de mélos au
rancart, comédies pesamment sentimentales accouchées d'un
vieux fond de théâtre bourgeois et désuet, farces lugubres ou
trépident les épaves de nos cafés-concerts, que sais-je encore ?
Mais le procès de ces tristesses n'est plus à faire. Et je vous demande si après un peu de réflexion, j'allais dire de contrition,
vous n'estimez pas vaines vos colères contre ces artisans.
Avez-vous élevé la voix, tous, et avec insistance, ·quand
l'écran vous livrait telle navrante inutilité du crû français ?
Non, tous, intellectuels, artistes, meneurs de cerveaux:, vous
avez moins combattu que le populaire. Les spectateurs de
Wagram et du Colisée se dépensent en cri d'animaux, mais
aussi bien en l'honneur d'un essai noble et rare que pour une
fang~use ordure. Pendant ce temps, la foule des faubourgs
témoigne de son instinctive délicatesse en refusant véhémentement des tentatives douteuses, des contrefaçons vulgaires,
toute la tragique grossièreté que le public cultivé tolère dans
ses secteura. Ce jugement de la foule n'est pas inefficace, il a
porté de rudes coups - et il a porté des fruits. Mais ce n'est
pas assez. Il faut agir à la source même. Et qui le peut mieux
que le groupe intellectuel français ?...
Songez que ces psychologies pour images animées se meuvent encore dans des cadres dont ne voudrait pas un casino
de province. On dit que nos décorateurs de meubles et de tentures ne sont pas hostiles à la cinématographie. Est-ce une
excuse ? Il devraient être ençahissants. Quant aux peintres,
école admirable de la couleur tourmentée, ils sont toujours
prêts à collaborer aux fastes poussifs du théâtre actuel. Deux
ou trois scènes, et une saison de Ballets-Russes par an, ne
composent pas un débouché si brillant à une importante ·phalange de chercheurs. Je pense à tout ce qu'apporteraient à la
matière photogénique ces jeunes gens, qui en quelques mois
d'après-guerre ont affirmé une personnalité vigoureuse. Il est
bien difficile de nommer les vivants - comment choisir dans
un tel chœur ? mais imaginez un Fauconnet dans le cinéma.
Oh! si vous doutez quelle puissance le film français gagnerait

�L'ESPRIT NOUVEAU

1668
à l'aide d'un tel talent - précision, mesure, style, audace imaginative toujours suprêmement à.osée - c'est que nous n'êtes
pas encore informés des ressources d'art de la photogénie.
N'attendez pas un investissement total pour les découvrir.
Les peintres français n'ont-ils pas déjà trop attendu?
Pas plus que les pcètes, c'est vrai. Egaillés sur la grande
piste sereine d'où Villon, Ronsal'd, Charles d'Orléans menèrent
le mouvement de pure inspiration latine, ils écrivent sous la
dictée de la muse livresque ou, pal'fois dans le feu véhément
d'un verbe précipité, - tellement précipité pour d'aucuns que,
dans leul' jonglerie de mots, bien des mots s'évanouissent dans
l'espace. Quelques-uns s'activent à renouveler la haute tradition thé&amp;trale et je leur souhaite, sous l'égide de Jean Racine, d'atteindre le but sacré.
Je leur souhaite aussi - et je souhaite à l'art muet - qu'ils
écrivent pour lui. Je ne leur demande pas de donner leurs
œuvres au cinéma. Croyez-vous sincèrement que l'écran ait
gagné un sang neuf aux adaptations d' Anatole France de
Maurice Mackerlinck, de Gabriele d' Annunzio. Les auteurs ont
gagné de l'argent. C'est toujours cà. Mais ni la littérature ni
le cinéma n'en ont tiré quoi que ce soit. Ces œuvres n'étaient
pas destinées à l'écran.
Encore moins destinées à l'écran, ces brouillons anciens ou
ces {{ livres de jeunesse&gt;&gt; quel' écrivain transforme - ou laisse
transformer - en scénario pour trouver quelques milliers de
francs ou simplement pour faire comme tout le monde, ô

Panurge.
Il faut écrire pour le cinéma. Non jeter sur le papier une
idée brève que le metteur en scène développera. Il faut noter, visuellement et rythmiquement, le conte que vous avez
conçu pour l'art des images. Respectez en cette œuvre une
œuvre digne de ce nom, comme un essai théatral : pour trois
répliques coupées dans votre pièce par un impresario hâtif,
vous ameutez toute la presse de Paris. Pour un bouleversement
de votre scénario, vous souriez. C'est que vos scénarios ne sont
que des scénarios. C'est que, en face de la dramaturgie française, il n'y a pas une cinégraphie française.
Si vous le

VOULIEZ,

E
"

contre Marcel L'H b'
,
aussi El Dorado. Au début : i~~\{ e~~ un film _qui s'appelle
Madame Franc1·s J·o f 'd ' .
er ier est tres en forme •
ue .roi et, ' prudente,_ se r?serve.
,
même jus 'à la fin
Elle gardera'
trahit tous les rôl: composé~et~ res_erv~ quel~ lm reproche. L'écran
silencieux et mûrs les visa es . ' ross1s vmgt fms, ~rempés de lumière,
le soi-même qu'on'aurait p! et n y ~av~n~ plus mentir. Etre soi-même ou
tion cinématographique permet~o; r:rt et~, c'est tout ce que la traduepour la première fois se voir à J':er:! ~:·hi~~ n'es! plus.désagréable que
un névropathe par son psy.e,hiât
. b/ a ue-tete, decouvert comme
coupé dans tous ses menso
re, pu ~e ~u _et confondu, on se trouve
Les mensonges sont donc n:;es, co!1fes~e, l?,t1me, honteu~ et véritable.
apprise, puis acquise. Je conse~!legrace _e !ivre, _d'.abord imaginée, puis
bien plus précise que le symbolism
JO!~ experience de psychanalyse
l'école de Freud. La s cholo ·e e ireur, e ~artes étymologiques selon
jour ce film confesseufo! le suj~t et l\m;~ecme mentale utiliseront un
bons acteurs, exclusivement cin!~:~1 o Jet_ vu. Et _cela explique que les
mêmes rôles. Hayakawa Ch 1 R ogaphiques, Jouent toujours les
tonie nécessaire perdritientar ~s ay, ouglas, e.n dehors de leur monomêmes.
,
c arme et persuasion, n'étant plus euxVE FRANCIS

ce:~e

Madame Eve Francis possèd
t ,
personnalité nécessaire pour sou~~ e cf~en France exceptionnel - la
à-dire où scénario, mis en scène
sous le régim~ de ]a star, c'est0:
de la vedette principale. Et le . our ù prses sont à ~a trolle et à la guise
elle-même, sans passages à jouj . f o e e a1_1ra un film tout à fait selon
si lucide.
r a aux, son Jeu n'aura plus besoin d'être

::i:

Je tiens encore Le Carnaçal des Vé . ,
'
M. L'Herbier. Les défauts ét
ntes pou: ~ œuvre maîtresse de
surtout littéraires, gênaienimo:! ;~l~~.~~:fme~ato_grap~ques mais
carrure d'un des bons réalisateurs f
. e . issaient Jusqu au bout la
environs de quatre (avec lui : Gancer~ça1s qm, en tout, doivent être aux
œuvre qui est le génie d'un ho
, ., ~lluc et Madame Dulac). Dans une
tés, ses travers. Ceux-ci qua~u:e, J .~e, autant ou plus que les qualiéID:ouvants : signatures de sincérit: â~::I,e est sympathi~e, sont le plus
phie précieuse du Carnaçal des Vé;.tés f ~don ~t de passion. La oalligrade ce film. L'éclairage n'e
t i
a~t partie du (( grand caractère "
moins homogène, continue~ ées 'IibS:é moms ébl~uisssant, ~ le montage
on a reproché à M L'He b' qm .
d~ns le lyrisme. DepUis ce Carnaçal
·
·
r ter sa virtuosité t ·
·
t1on gêne maintenant ses tr
aill E e 'Je crms, un soum de perfecfois, en contient encore asse~ue~ dees. • l Dora~, _naturellement et touteautres est admirable ce flou corn /~e~ent mnema~ograp~ques. E~tre
graphier littéralement un rythm p
be 11a danse qui en arrive à photoe. a e e cadence propre à L'Herbier

f

il y en aurait une.

Louis

DELLUC.

�Pour Monsieur Vauxelles

L'ESPll.lT NOUVEAU

1670

retrouve aussi dans ce. film, mais bientôt ce rythme est recoupé, brusqué et dévié par un autre que peu à peu impose Madame Francis. Bientôt
c'est elle qui l'emporte et nous fait perdre contact avec le metteur en
scène. Cette lutte et cette sorte de victoire d'un génie sur l'autre ç,réent
toute une atmosphère de drame, mais aussi d'instabilité et de cahots. Tout
à la fin presque M. Jaque Catelain qui est remarquable, mais un peu distrait, et fut meilleur, rayonnant du plus pur style, L'Herbier arrive au
secours de son metteur en scène : Il est trop tard. Eve Francis a gagné la
partie. Si j'étais M. L'Herbier, je demanderais ma revanche.
S'il est entendu qu' EL Dorado n'est pas encore, même de loin, le cinéma
pur qu'on souhaite voir enfin réalisé, et do:nt, par exemple, une comédie
Mack Sennett se rapproche même davantage, il constitue néanmoins l'œuvre la plus intéressante de 1921 jusqu'ici.
Et c'est une idée heureuse de résumer sous forme de livre, en cinquante
photos accompagnées d'un arguJnent, le film qu'il est souvent impos!'lible

1.e

de revoir comme on relirait un volume.

Jean EPSTEIN.

SYMPTOMES
Un de nos grands industriels de France ayant appelé, récemment, un architecte pour étudier la construction d'une cité ouvrière
disait: cc Je n.e veux: plus de maisons qui soient construites avec des briques, des pierres, des tuiles; n'êtes-vous pas capable de me faire des maisons qui soient construites comme un châssis d'automobile, en série, réalisées automatiquement, avec des éléments étudiés comme ceux des autos
que je construis ? Une maison est une machine à habiter et ses organes
sont comme ceux d'une machine ; l'in&lt;;lustrialisation des organes poussera
à la sélection.

&gt;l

Symptôme de l'esprit nouveau.

REALITE
Un entrepreneur occupé à la reconstitution du Nord avouait :
« Nous avons essayé de faire moderne, de réaliser un programme intelligent avec tout l'apport de la science nouvelle de bâtir : maisons salubres,
matériaux salubres, procédés de èonstruction standardisés. Mais dans le
Nord, personne n'en veut. Le Nord sera reconstruit comme il était avant
la guerre, avec des briques rouges et des tuiles, et des planchers en bois, et
des petites fenêtres, des toits pointus, exactement comme avant la guerre.
Triste, triste Ill

Nous sommes avisés qu'un grou d
stock considérable de &lt;( mait·
~e e m~chands de tableaux ayant un
res &gt;&gt; 1mpress1onni t
t·
peuvent du marasme aénéral d aff .
s es, ll'ant le parti qu'ils
•
es ru.res et de · ,
•
0
sa repercuss10n sur la vente
d e l a pemture ont envisagé d
•
'
e
provoquer
b.
une campagne dont l'objet e.st
d e f aire croire à la mévente d
· •
u cu 1sme
et à
ams1 provoquer la reprise d p·
.
. sa non valeur ; ils espèrent
Au même
e 1mpress10nmsme.
.
moment, M. Vauxelles a l''dé d . .
Semaine, où il détient u
hr .
i
e e pubber dans le Carnet d,e la
.
ne c omque hebd
d ·
d e1 &lt;( Pmturicchio » une suit d
orna aire sous le pseudonyme
l' art d' esprit
. nouveau
'
e e .notes
.
le c b'
1 extrêtnem
.
. ent ma1veillantes
pour
droit;-. de M. Vauxe1les d'
u • isme, e purisme 'et c... C' est assurément le
, .
e ne rien compre d ,
.
etonne c'est de voir ce mêmeM V
n re_a_cette pemture, mais ce qui
l'Art ». Or, dans sa Revu M v· auxelles d,1riger la Revue c&lt; l'Amour de
.
.
e, . auxeUes puhr10 d
. 1 ,
P1easso, Lipchitz Juan G .
.
es art1c es elogieux sur
,
ris, etc les art1st
. ,·1
. .
... ,
es qu I attaque d'autre part
d ans le Carnet de la S
.
emaine ' noùs avouons
.
.
vaut•il mieux ne pas comprend
Il
ne pas comprèndre; peut-être
soit moin1, forte à l'heure t Ure.
se peut que la vente des tableaux
ac ue e qu'elle ne l' 't . ·1
ch arbon aussi se vend mal . ou
e rut l y a quelques mois ; le
Kahnweiller' presque exclu~.' p rtant les ventes des collections Uhde
.
,,,1vement compos, d
1·
'
teindre près d'un milli
ees e cu istes, viennent d'at·u·
on
et
semblent
PfOU
l
.
1Ill ion d'un coup pour 1
b'
,
ver e contraire, car enfin un
0 cu 1sme a cette h
"
'
d
·
. Et, au fait ' ser.,;t
= ·il .1·n 1scret d e ' 8 • MMeure e cnse monétaire .. ·
s10nnisme, la question de savoir si~I: a
.. les_mafchands de l'Impresplutôt parce qu'il se vend très mal
press~onmsme se vend ? Serait•ce
merciaux (il y a beaucoup d
·u· que 1~ defense de leurs intérêts corne fil ions en Jeu) les .
, ,
contre le cubisme et 1 ·s , l
a eng.ages a la campagne
.
e eco es modernes qui se
d
Et aM. Vauxelles qui set
ven ent, eux, très bien
,
rouve commep h
d ,
. .
·
ment les désirs des marchands im
. ar . asar prevemr s1 o_bligeamd'o.rdre esthétique. Po
. l
press10nmstes, cette autre question
,.
·
urquo1 e grand p hl'
h,
.
pas d impressionnisme -? y
·t ·1
u 10 ac ete-t-il du cubisme et
·
aurai -1 quelq Oh
d0
du gran~ public ?
ue ose
changé à l'optique

a·

. P ..s. - Corrigeant les épreuves de .
ncchio-Vaw.:elles récidive le 9 janvier. cette note, nous :i.jouterous que M. Pintu-

�NOtU instrons avec plaisir le communiqué 11nno11ça11t :

LE CONGRÈS DE P \RIS
Au mois de mars prochain s'ouvre à Paris un Cungrts i11/n11alio1wl pcmr 1 1111/èttr111i11ation des tlircctit'l'S el la défe11se d, res]lril ,11otlerne •· Tous l'CUX qui tentent aujourd'hui don le domaine de l'art, de ln science ou cle la vie un effort neuf et dêsintéressé sont com:iés à y prendre part. Il s'agit 3'\.'nnt tout d'opposer à une certaine
formule de dévotion au pasllé - il est question ron ,tntnm&lt;'nt de la nécel;sité d'un
prétendu retour(?) /J. la trodition - l'e.,t&gt;ression d'une volonté qui Jl!)rtc à agir avec
le minimum de référenées, autrement dit à se placer au départ en dchoN du e&lt;1m1u
de l'attendu.
Laetpart
cle la '\"érité n'est certes plus à faire dnns les arguments que peuv&lt;'nt
invoquer en leur faveur les représentants de l'une et de l'autre tendances. li est,
par ('J()ntre, permis de dire que l'attitude des premiers, s'appuyant sur une doctrine de plus strictes et se posant, on ne i;nit pourquoi en f(nrdiens de l'ordre,
menacerait gravement la lib&lt;'rté des second.c;, livrés par définition à des entrel1rises
hasardeuses et fréguemment contradic-toires. si ces derniers ne se rcnouvc aient
sans cesse ou s'ils n étaient renouvelés. Les uns gagneront donc à être instruits de
notre projet. Aux autres, nous demandons de t'il.ire abstraction de leur alllbition
particulière et de nous adresser leur aclhé.'!ion.
Qu'on ne s'y méprenne pas: les sip;nataires de œt article n'ont nullement.l'intention,
par-delà les caractéristiques individuelles, voire les caractéristiques de groupement
ou d'écoles dont nous avons l'exemple en art avec. l'impressionni me, le symuolisme, l'unanimisme, le fauvisme, le simultanéisme, le cubisme, l'orphisme, l'cxpn-ssionnisme, le futurisme, le purisme, Dada, etc., de travailler à ln création d'une
nouvelle famille intellectuelle et de resserrer les lienc; que beaucoup jugnont
iUuwires. Nous n'entt-ndons en effet former ni lil(Ue, ni pùrti ; tout au plus nous
estimerions-nous heureux ~i, par tous les mo,•ens dont nous &lt;lisposons, nous ren·
dions impossible la confusion présente. Il sutfit, pour rcla, qu'ave&lt;,• la collahonLtion de tous ceux que la question intéresse, nous procédions à la &lt;.'Onfrontation tlet1
Vl\leurs nouvelles, nous rendions pour la première fois un &lt;·ompte cxa&lt;'t des fore-es
en présence et puissions au besoin préciser la nature de leur résultant~. ~ul un pnrti-pris de scepticisme pourrait empêcher de répondre il cet appel, qu'on attende ou
non du C'ongrèl de Paris une révélation capitale.
' n tel prognunme subit à ce jour un &lt;.-ommenccmcnt de réalis11tion prali&lt;J.UC. On
conçoit qu'il ne doive se borner à une campagne de presse ni n1êmc /J. un cchangc
plus ou moins intéressant.de points de vue. Le difficile reste ll fo.ir&lt;'. Il nous semble
qu'une simple lecture d'uhservation, de mémoires, selon la m(·thode des assemblées scientifiques, manquerait ici de vigueur. Toutefois nQUS réservons provisoirement notre solution, afin de pouvoir tcmr compte des suggestions qw nom
seront
apportées,
Les
membres
du Comité d'organisation, au nombre de i;ept, sans se donne, pour ll'll
mandataires quali!iês de qui &lt;\ue ce soit, profrssent dt-s idées trop diverses lKl\lr
qu'on puisse les suspecter des entendre afin de limiter l'esprit modemc au profit
de quelques-uns : leurs dissensions sont publiques. Le malentendu qui règne entre
eux Tépond de leur impartialité au sein du Congrès : il laisse &lt;'cpcndnnt subsister Je
minimum d'accord indispensable pour ne pas paralyser la tentative.
,li ne leur échappe pas que cet o.ppel aurait sans doute l(LLgné il {•lre rfdi~é d'une
façon J&gt;lUS attrayante; que, quoiqu'il ouvre, à !eut sens, un dèbut pnmordial,
moins impersonnel, il aurait touché plus facilement.Maison leursaumgrêclen'nvoir
pas supposé le problème résolu et d'avoir ainsi rendu possible un plus grand
nombre de ~ticipntions. Ils croient devoir souligner encore une fois le raractère
peut-être decisif de la partie qui se joue cle prendre sur eux et lui ménager lé plus
grand éclat. En conséquence, ils e:sl1ortent tous ceu.x qui se reconnaissent ,-oi.-.. au
rhapitre1 sans distinction d'âge, de qualité, d'opinions, à contribuer dans lii
me!lure cle leur pouvoir au succès d'une expérience aSSC7- vaste pour que dc,-nnt elle
s'effarent
les personnalités.
Georges
Auruc,
coropositcur ; André D11ETON, directeur de LittlTalurt ; Robert
I&gt;ELAUNAY, artiste peintre; Fernand Lt:GJm, artiste peintre; Amèdée Oœ~a·A-..:T,
co-directeur de l'Esprit 1',o,n:eau; Jean PA1i LTIAN, secrétaire généml de la ]\"ou•
veUt. Rt:t'fM Franraise; Roger V1TBAC, directeur de l'iJce,1t1rrr.
Lu ptr,o,mu dtsirt11srs de participer au Congrts s011t priées d'écrire
Comill c,rgani.aalttir du O. P., 2, rue de NoisiclJ&gt;ari!I, XVI•·.

1111

Srerc!l11ri11l cl11

BOZBUBS
. Rigidité circulaire des plastro·ns hlan&lt;·
décor d "b
lmes perles journalistes
cigarettes
coupé
d'omh
e' ·1
rese dz1ures
l
sou. œi mauve des lampes à arc
~ur le rmg mathématique il n'y a que le choc de
t
pomts
d
.
qua
1
qua ri atere dont les angle , s' aim11se t · •t , re
nent
lt" l' , • •
~- n e s oumu ip ie a 1tmfini
avec le geste d'un seul . ongleur s_e renvoyant ses poings en quatre ballons de . . J
Apres l
·1 ,
cUir JaWle
. e gong I s accouche en deux corps d'hommes h l
tants comme des idoles de gélatine
padischahs po a
01
xante
secondes
dans l' envol blanc des serviettes éventails
ur s .
.
eponges citronnade qu'interrompt la f at alit,e coupante &lt;lu
chronométreur

~

TIME
lent le ballet recherche
son rythm e en pomtes
.
.
de Plus
· arobes
..
et Jeux
se
mobilité de deux danseuses au tutu clair qui
e icnt avec des agaceries simiesques de Zamhelli
.
sol si mi
fa ré do.
Un direct
tombe
là-dedans
comme
un obus
l e sang
d l'
d ·
.
e arca e sourcilière sculpte à vif une belle brute
hl
qtlÎ sa
., tt ar d e sur un genou mou et se relève à la
. essée.è
cmqui me
avec une banderille rouge sur une joue verte
pour chercher la revanche d'un coup mat
doul)lé

à-r

�1674

SPORTS

L'ESPRIT NOUVEAU

Stop
intermède che,ving-gum
friture d,eau fraiche

PAR

à la mâchoire adverse du dentiste américain

Petite comédie des soigneurs
massage de flanelle pectorale

LE

or

WINTER

27 novembre: l.,e Racing Club gagne le championnat de Paris ( Rugby).
FOOT-BALL PARTOUT. 11 contre 11 - 15 contre 15; les équipe.

seconds out.

qu'une couleurunifie, artirulent leurs gestes et le ballon ovale ou rond, dans
les limites des rectangles Yerl~ bordés de blanc, décrivent de nettes trajectoires.

Time
Troisième épisode du film
l' Anglais l' Américain l' Anglais
attention
l' Américain l' Anglais
contre du
droit à l'épigastre bien uppercut du gauche l' Amé~icain l' Anglais
il n'y a plus que le choc de quatre p_omts
.
en notes de musique SUI' la portée des cordes reglementrures
l'Américain
damn
l' AM E R I C A I N
Et oudain un homme à terre
les bras en croix comme
un Christ décoiffé
avec une face blanche et blonde de
baby mort
sept huit neuf DIX

Knock out
Jean-Francis

LAGLENNE

PISTES OU L'O.V T0l.:flYE: 27 novembre. Révélation du jeune
sprinter !tfichard, vainqueur de Poulain, Dupuy et Faucheux:.
11 dérembre: Brorro-Goullet gagnent les six jours de .lladison.
* **
:l décembre : Sur le Hin~ : 11atch Siki-Journée. Bluff !!ans intt'•rêt.
Siki = belle forme athlétique.
Etude de la préparation olympique, 192 1l.
f

***
Le"Grand Pri.r A. C. F. sera couru en Alsace en 1922; bien loin de
Paris ... on avait proposé le bois de Boulogne, c'était une idée excellente,
naturellement abandonnée.

***
Usines, music-hall, laboratoires, expositions de peintures ou d'automobiles, cirques et cinéma - L'Esprit No1u,eau désire tout voir. - Le
voici sur les terrains de sport. JI laissera aux journaux spéciaux le soin
de romptes rendus détaillés. Il veut envisager la renaissance physique de
l'homme moderne dans un sens large. 11 veut tenter d'en dégager des
règles, d'en tirer des conclusions.
PHEMIÈRE AFFIJOIATI0i\': Tout exrrcice physique doit sortir de
l'empirisme et subir le contr61.e sci.entif ique.
L'homme n'est pas un être spécial privilégié des dieux, il est dans la
physico-chimie universelle un transformateur d'énergie soumis à des lois.
SCHÉJIA SJ,1/PLJSTE: queletle, articulations, muscles leviers,
appareils cardio-vasculaire, pulmonaire, &lt;lige tif. Moelle, rentre réflexe
automatique, cerveau, ordres volontair s.
Pour obtenir d'une machine un rendement maximum avec un minimum d'usure il faut ronnaître le jPu intime de tous ses organes, la
nature exacte des aliments qu'elle réclame, les condi~fons favorables de
température, de prc. ion, etc ... Pourquoi faire une exception pour l'homme 1 - Le raisonnemPnt paralt puéril. - Nous l'avons fait, après bien
d'autres, car s'il est bien certain que le « bon sens de tout le monde le
comprend, bien peu jusqu'ici l'ont appliqué pratiquement.
SCIE,\ CE ÉLÉ.IIEATAIRE: L'homme isolé - dans un sens ah11olu - ne se conçoit pas .• uivant Le Dantec appelons A l'être limité par
!lOn sac de cuir et B le milieu extérieur.
A B srMmatise la vie. Elle n'est qu'un rapport.

�1677

SPORTS

167G

L,ESPRlT NOUVEAU

Il faut connaître A.
li faut connaitre B.
li faut la science universelle.
C'est certain.
C'esL aux scienti[iques, biologisLes surtout, qu'il fauL réclamer les règles
fondamentales. Elles s'élaborent peu à peu.
Heprenons A. Il s'agite dans ce qu'on mesure commodément avec un
mètre et un chronomètre: l'Espace et le Temr.··
Définition provisoire ùu sport: Toute activ1Lé physique disciplinée. Le
mouvement est son élément fondamental.
HP.duit iu1es moyens nnturPls l'homme fait du sport, !!oit isolément, soit
en i·quipe. Ce sont les sports athlétiq11Ps.
Aidé de ma~hines qui augmentent ses possibilités de mouvement dans
le' différents milieux, l'homme pratique ]e,&lt;1 sports méranilju'!.s.
Tous les sports peu,·ent rentrer dans l'un ou l'autre de ces deux grou·
pes.
HYPOTHÈSE, PAIŒ1"THÈ F:: « 100 dernières années, l'bommr
parait figé dans l'immobilité, sédentarité à outrance, recueillement, spôculation, lravnux de lahoraloire!I et d'atdiers qui abouti~sent à l'envolée
prodigieuse du machini me. Ré,~olution. Les machinC&gt;s, frémissantes de
vie,rnachi nes ~t diminuer le temps et l'espace, augmentent la vjlesse de la
vie et accélèrent son l'ythme ... et synchroniq1iemmt~le corps si'. réveille, le
rorps ,•i.bre, il entend cet appel des forces multipliéc11, il vcul s'Phattrc
courir, sauter, assouplir ses rouages, perfectionner sei; gestes, pour inienx
sentir (car l'homme sent avec tout son corps) la ,ie nouvelle que sr,
découvertes ont créée ».
·
Le sport doit être situé à sa place, dans le développeroe&gt;nl physique &lt;le
l'homme. Il est lin aboutissant.
PHOGH,1M JllE (d'après le or Boigey. Physwlogie générale de l'édurntion physiqzie).
.
(1) Education phy;ique élémentaire, prépubcrtaire (6 à 13 am,). Jeux
naturels divers utilisant un grand nombre de muscles àla fois. Alliturles
éducatives de correction. Ronde , marches chantée . 1Tout ce qui développe le lhorax et donne son plein jeu à la fonction respiratoire. Ed ucatîon
sensorielle, rythmique. Aucun exercice de force et de fond.
(2) Education physique secondaire, 13 à 18 ans. Jusqu'à 16 ans, aucun
exercice de force ou de fond. Education physique générale, systématique,
rationnelle, ba"-e de la préparation aux sports athléti~ues.
(3) Education physique supérierire, de 18 à 35 ans. hducation phy iquc.
SPOftTS ATHLÉTIQUES

(~) .tiprè.s 35 et pendant la vieille.sse: Malgré le préjugé courant, n(,cessiU·
absolue d'un exercice physique d'entretien d'où seront exclu~ les sport de&gt;
forc.c et de vitesse. Condusion: « L'éducation physique commencée dès le
foyer, ·poursuivie à l'école, rloil s'épanouir dans.les sports » (Dr Boigey).
Quelque.s règles : 11 parait banal d'affirmer qu'une loi !'l'harmonie régit
l'équilibre d'un corps qui fonctionne. Surmenage, cœurs forcé~, etc ...
chez les gens qui pratiquent un sport athlétique empiriquement, autorisent à lo rappeler. Tout effort doit se régler i-ur le fonctionnemenL du
cœur et des poumons. Ce fonctionnement est le témoin de tout effort. li
airle à le doser.
J&gt;onls normlll !'hez l'adultf" : 70 par minutt&gt; avec variations dn i O &lt;'Il

m~ins ou de 5 en pl,ns, au 'repos. Quand le pouls atteint 140 à 150 à la
mmute an cours d un exercice un peu -r.rolongé, il faut suspendre cet
ex~rcice. ,~près tou! effort 1 si violent soiL-11, le pouls doit redevenir normal
rn 3 à 5 minutes. C est le signe tlu r tour à la normale. Il est à la portée de
f.ous.
fle.çpiration, expiration et in'-piration par le nez. Rythme chez l'adulte
au repos, 20 à 18 rnspirations par minute. Le signe du retour à la normale
exisl comme pour le pouls.
i, au courli d'un exercice, la respiration nasale devient insufüsante, si
la houch,i s'ouvre et le rythme re!lpiraloire s'affole, arrêter l'exercice.
Cause : rr.trécissement nasal, insuffisance d'entrainement, etc ...
Tout exercice, quel qu'il soit, doit. être rrglé sur un rythme respiratoire
défini.
Douin, le fameux coureur, était arrivé à une maitrise absolue de son
rythme respiratoire. Il pratiquait l'~galité des 2 temrs, inspiration d'une
durt'c égare à celle de l'expiration, formule parfaiLe. 1 était bien l'homme
machine, l'homme chronomètre. Il connais ai.t son allure à 11ne seconde
prè~. Il l'accPlérait ou ln ralenLi:sait suivant le moment de la course ou la
dis~ance à parcourir. Cet équilibre, ce rythme, qui n'existent que chez les
véritables champions, donnent à leur allure une beauté qui n'échappe pas
à l'observation des foules sportives.
De tels hommes s'imposent. Ils ne sont pas l'effet d'un hasard. Depuis
qu'une préparation scientifique mrthodique est exigée de athlètes, de
jeunes championll, d'une qualité toute nouvelle, font leur apparition. Ils
l;eronl de plus en plus nombreux. La loi de l'ordre, la loi de l'économie se
vérifient ici comme aillcw··. Le but à aLteindre est le maximum de rendement obtenu avec un minimum d'effort.
Une telle discipline et les.joies al)solues qu&gt;elle donne s'étendront hors
de.- terrains de sport, à tous les modes de l'activité humaine. ·ous sommes
à une époque où l'homme est en passe d,améliorer tous ses records.
Dt ,YI:-.TER.

CURIOSITÉS
Foch, le

e&lt;

Taureau chargeant

n

Bismarck, 27 novembre. - Le maréchal Foch a rumé le calumet de
paix avec le chef indien Tomahawk Rouge, qui tua le chef Taureau
Assis, après le massacre des forces de Cusler par les Sioux rebelles.
Tomal1awk a nommé le maréchal Foch Watakpech Wakiya • (le
Taureau chargeant).

Avions Ford
Ford, le fameux constructeur américain, annonce son intention de
co.nstruire maintenant des avions hon marché, en série, comme il a con . truit ses autos. C'est l'amiral i.rns et Edison qui lui ont donné l'idée .de
cette entreprise, qu'il compte mener ù bien.
On ne saiL pas encore à quel prix pourra être vendu le petit aéro, mais
c',•st vraim1mt l'entrée dans la vie pratique de ce mode de locomotion.

(Intransigeant)

�LES REVUES

LES LIVRES REÇUS
Les ouvrages doivent etre adressés impersonnellement à la revue en double uemplaire, pour étre annoncis et et,e remis pour compte rendu éve11tuel à nos rMacteurs.
La liste ci-dessotu constitue accusé de réceptia,i; zu~u. les Auteurs d Editeurs &lt;"0118·
tatant dans un délai de detUJ mois aprts rexpédition de le1ir service 11ue leurs livres
adressés à la rtvUt ne sont pas annoncé, sont priés d'l'1i aviser !'Esprit Nouveau.
Jt'mncis CaTco.

Roger Allnr(l,
André Gide.
Pierre Mac Orlan.
Georges Vallières.
André Suarès.
Wilhehn Uhde.
D• Allendy.

'.\Jau.rire Utrillo. 27 reproductions.
Marie Laurencin. 26 reproductions.
l\lorccnu.x rhoisi~.
La Cavalière El!!n.
L'Amoureusc Chanson.
Poète tr. gique (portrait
de Prospéro ).
Henry Rousseau, Ot1Yr11ge
orné de nombreu.ses reproductions.
Le Symbolisme des nombres. Essai d'arithmoSOJ?,hie.

Dr Gnr&lt;'hine.
Max Brod.

Walther Rathennu.
Cnrtaull.

.Jcon Epstein.

Fréd&lt;lri&lt;' Bérence.

La lileu.r Rouge .Traduction française de Satleba.
Tycho de Brahe.
La Triple Révolution.
Propos tenus au Lm,crr.bourg.
Cinéma.
Moi et les outres.

'. R. F .. P11ris.
N. Il. F., Pnris.
N. R.F. ,Paris.

Emile Paul, fri·rcs, P1uis.
Emile Paul ftèr&lt;•~, Puris.
F,dit. Rudol! Kummcrer,
Dresde.
Dibliothèque Chacoma&lt;',
Paris.
F,dilion Rhéa, Paris
quare llnpp.

fil,,

Pragm.&gt;.

Kasimir Erlschmid.

Fmuen.

Edit. Paul Cassirer, Ber-

C'arl F.inst&lt;'in.

• culplure ACricnine.

Edit. E. Wasmuth .
Collection Orhis PÏ&lt;'tus,

Montfort.

Brelan Marin.

Artémidore d'Ephèse.
AIbert l&gt;u.lar.
F .-J. Ronjean.

Lo Cid des Son;cs.
La Dnnse aux .E nfers.

Les ,targes. Librairir clc
!•rance.
La Sirène, Paris.
Ln Sirène. Parici.
Ricù&lt;'r. Puris.

lin.
11°

Une histoire de douze
heure .

I,F, :'!10!'.'DE ~OUYEAlT -

REVUE DEL·rnGÉNTEUR- nER KUNSTWAN'DERER - L'ITALl\_ CTIE CRIVR - GMï1IREA - LA DA..~. g - LE
,œncURF. DE FRANCE - LA VIE INTELl .ECTUEl,LE - LA REVUE
DE FRANCE - LA REYUE ,J01'7JIALE - LE Tll\'RSE - REVUE DE
:\I~'I'APilYSIQl'B ET DE )IORALE - CHO. ACHE D'A'M'UALITA LA CO~'NAISS,\.."°CE - LA GRA.~E REVlE- L.\ RE\'UE :\Œ-SSL'ELLE
- GRA11MATA - LA NlfüVIE - LA CRITJCA - ZDROJ - LES FlfülLLET DE L'El&lt;'FORT - :\ŒDICIS - LE CRAPOUILLOT-THE FRENCH
QUARTERLY - ZENIT- SIG AUX - L'~CLAIR- RE\ïSTA '.\IU 1CAL CATALAN -LA RENAISSANCE-L'ACROPOLE-DE fôiTIJLLE.BULI,ETJN DE LA YŒ AHTISTIQ ;E - LES :\JARGES- C. :M. D. I. IL cm,-rvEG::--O - LA RENAISSA~CE D'OCCIDENT- ATLJU,,"TJC MON·rm,Y - LU:\HÈRI&lt;~ - PCESIA ED ARTE LA RENAIS Al CE DES
CITF:S-ÇA IRA - LA ROl\'DA - U. S. T. I. C.A. - DER • TURli. - LA
REVUE DE GE t"BVE- Dl,'BLINGTO. ,IAGAZI Œ- LES ÉCRITS NOUYEA l:X - LA SCŒ'N'CE ET LA vm - LlJ'.\l18RE - LE THYR. E - LA
H.EYUE DE FRA, tCE- CRITICA - PRIMATO- LA REVUE MONDIALE
- MERCURE DE FRANCE - l\IÉDICIS - DIAL.

PROiffiNOIR
ExtmyonR de cette c.,ceenente petite revue :

7droj, Poznan.
Edition du Rhin.
Paris-Bâlc.
Payot. Paris,
La Sirène. Paris.
Edit.
rbanck cl

f

7.

ECHOS DE L'HOTEL DROUOT
Notre écho de l'hôtel Drouot a du, être remis au numéro 15
vu l'ahondance des matières de l'actualité.
,V. D. L. R.

« Il faudrait s'entendre : ce n'est pas parce qu'il y a des cerises en
losange et des pommes carrées dans un tableau Cfll'il est vraiment neuf
imrtout en 1921 ; et cc n'est pas pour cela qu'il est cubiste. La discipline
&lt;'ubist~, à qui tout jeune peintre, même s'il n'est pas soumis complètement à ses lois, doit être humblement reconnaissant, consiste en
autre chose qu'en une déformation facile et approximative des choses.
Rrconstruction; l'opération n'est pas simple : leR objets, les montagnes,
lC's mai.som-, réclames, affiches, guitares, leR caisses FRAGILE, n. ages
sont absorbés par l'e!lprit qui les digère et les rend mais autres, changés
dans leur intime essence, assemblés dans un ordre intellectuel et logique,
sC'lon la pensée rigoureuse, monde fermé Pt fini qui ne doit plus dépasser
les bornes assignées par son crfateur,PLAT (où le ciel ne·passe plus derrière les personnages, mais devient un morceau de surface définie entre
eux - pareillement solide), comme une symphonie est un univers, qui
co·mmencc à la première note, se déroule et finit à la dernière, étanche,
sans rapports, sans attaches et sans ramifications avec l'extérieur - qui
est 1â nature immédiatement perceptible.
Le Cubisme a montré que: TablPan n'Mait pas rC'production même très
sPnsible d'un moment - r.ar que serait dev&lt;&gt;nue la peintur.c en face de ]a
photographie fausse PL du cinéma vrai, art bâti sur le rérl ; que Tableau,
c'r11t d'abord expression de pensée - demandant choix, distinction dei1
matériaux, recon~lruclion, T "TELLJGENCE ; que lC' peintre doit être
autre cho e qu'un œil et une patte, dont. la seule réunion n'a pu faire
jamais qu'un rapin, celui qui peint comme l'oiseau chante ou la poule fait
l'œuf. C&lt;&gt;tte mise au point, due au Cubisme, le Cubisme l'exploite dans
sPs dernières conséquenrP!I. 1\laii- on p .ut s'en servir, je pense, différem-

�1681

T,Ei:I }\EVUES

1680

L'ESPRIT NOUVEAU

ment. Remettant en avant l'lntelligPnce, elle comporte logiquement qur.
l'artiste se règle non 11eulem«?nt sur les lois générales des novateurs, mail!
sur son cerveau à lui. Et s'il lui plait de se servir plus humblement (en y
changeant moins) drs matériaux usuels, si son esprit, Jes ayant bien assimilés, les rend intacts, cela l'c,mpêchera-t-il d'êLreprofondémentmoderne?
11 L'artiste entièrement nenf est classique. Car au moment ou ceux qui
suivent la :\fodr&gt; vont de plus en plus loin dans son sens, l'artiste neuf
RAPPELLE,\ L'ORDRE, par des œuvres qui étonnent, soit par la hru·diesse, soit par la fausse apparence d'une réaction froide. Au moment du
romantisme, le réYolutionuaire c' i;t Ingres. Quand d'autres cherchaient
l'intérêt do leurs tableaux da.ns des arrangements 'de mascarade, il prenait, lui, des bourgeoi. avec leurs habits de tons les jours, - et, en les regardant simplement, sérieusement, sans lyrisme, sans penser à l'Art, il
faisait des PORTRAIT . Toute une génération y vit.
La tradition clas_sique, qu'à chnquP époque on croit définitivement perdue, se retrouve ininterrompue à travers ces artistes neufs. -:\tais on est
tellement occupé à la cherch r dans le cPrcle -toujours plus large et plus
détendu mais ne se détachant pas du noyau qui l'a engrndré - formé
par tous }Ps disciples, imitateurs, profiteurs, autour d'un de ces artistes
classiques, après qu'ili; l'ont compris, c'est-à-dire quand il n'est plus
neuf, qu'on ne voit pas un noyau tout nu se former plus loin- libre
de toute mode, pur, plein, opaque, ans reflets, original. Et celui-là seul
importe, parce que lui seul est viable.
Pierre DEVAL. (Promenoir) (Lyon).

llcnri St1u1rfer-Straslmug: Au~en. - J)r Th. )fo11rcr-Strasbo11rg: Hermann Bahr
und das GU'theprohlem. - ,Ttat1 , rbas: Gcdicht. - ('/au.~ Jlrin/,o(t: Prol'undin
(~ okt&lt;'). - hui , lgo{!i-TT'l'lln[.\'htim : J)('r Uummcr und clic P1•rlmusc•h1•l. - 11enri

-\olt·1·e1J : A&lt;lolplm I

1ff : L'ArL populair!' en Alsace.

J,,l-1L,;.,1sclll' Bihliogmphh.-. -

Glo~-.;t,n. -

. yolizen.

Critique. -

Hevuts. -

nnomr
Int_ércssanlc r1:vue ,unéri&lt;"nine p:1rnissa11t à Rome, illu&lt;;lrée par PicW1.,n, Liprhil::
nera111, .lua11 Gns.

K .'STDLATT
Pa11l lrr.,tlu:/111 : Der Mn 1er malt Kun~tpruh)eme.

n

Robnt llb1rml: Das llaus der dcut,chen ,tschart in Paris.
J,;mil.r lliperl: Dunte clisriplc- dC's troubadours provençaux.
l,hmrlre Vail/fll : Rinc i:ro. se Lei tuni moclemer Kunst - Der Dnmpkr « Paris •

der Compugnie Générale transoll:mliqul'.
idenecs.
Jm11 Cl1antavoine: Die cleutsche Uichtung in franz ,sischct Yertonuug.
Mrmrict Claudel: Nuremberg.
M,mrire Be.~: Die )lusik clC',; Ta1w.es.
f;mile J'11illerrno;:: De lu Rythmique.

Jrtm BardouJ' : La fin des H

LE ~IO. "DE \'OUVGAU
Ed. JroronieçH: Considérations esthétiques. Florian ParmentieT.

L'AMOUR DE L' RT

ARARAT

T.'Art rus..'le d'aujourd'hui. - Les Breughel de Vienne, ,Tt«m Gris. - Jean .Mar•
cha11d, Louis D~ea11, Loui., Cltarlnt, u port.ail de :Notre-Daine de Cho.rues. Le
livre nu Salon d Automne. llfadame Bardey, F.cbo .
·

~1aœ Reckm&lt;Znn, Guido Knschl)itz.
Joan Goll, Le Purisme de Ozenfant et Jcanneret.
Polt11, Der Polnischc Formismus.

Bresdin, Zah11.

CI 'ÉA

AVENTURE
Bien venue.
• •ous signaloM twec plnisir lu naisc:anœ de cette jeune et channnnte revue ; le
numéro de décembre contient:
Proses et Poèmes de 2\1.'\I. Jean Coct«m. Marcel .4rland, Paul Morand, J&lt;ZCqrll',9 Barorl,
Rmé Crn.iel, Roga J"itroc, J.lt1.r ilforisc, Amlré Dotltel.
•
D,ome de JI. Jlenry Cliquennois.
~
Intervie ,1· de ,lf. FrmlCis Poulenc.
Bois et destjns de MM. Raoul Duffy, Ferna11tl Uger, .Tean Dubuffet et Pierre Flouquet.

Article &lt;le .Term Epstri11: Amour de Charlot .

CO ~IOPOLIS
,Tean f:ipstei11 : Jean Ginuuloux.

DER CICERO, E

•

LA REVUE MUSICALE
Trl-s beau numéro conMcré au Ballet au

XJ.·

iècle.

LES NOUVEAUX CAHIER

/)/111blrr : B&lt;·rnur&lt;l Ilœtj?eT.
Riermmw : Bernard IIœtger.
H'iest:: )lolzahn.

ALSACIE.

IIenri Solrte11: 7je)e-Hoffnungen. -AUiert Michel: Die Kritik der cinhcirnischen

Litteratur in'.den To.geszeitungen. - lraymond Buehcrl: Gecliehtc. -Naia11' 1.;al':.:
Gedichte. -TMotfore '{'11gcrer : L'Horloge de tra'!ùourg et les Poètes d'Alsace. -

Jean-Jlicl1arrl Rloch : t:ne journée &lt;'Il ;\la1whe.
Gtt.s~m•1• t:a11 ller.kr: l'o~mc-s Domestiques.
B/m.~t Cmdrars: La Perle Fihrl·use (rom,rn) Prologue cinémutogrophil'.·.

�1682

L'ESPRIT NOUVEAU

ACTUALITÉS
ACTUALITÉS
Actualités: Le Décor Moderne, par André de Ridder.

SIGNAUX
Le Centenaire de Dostoïevski, par Ilenry Dommartin - Sur la mort d'Alexandre
Blok, par Elie Ehrenbourg - Jeunes filles à marier, par Georges Gabory.

LES MARGES

LE RÉSEAU AÉRIEN

J. Srlltas: Les derniers jours d'Alfred ,Jarry.
F. Divoire: Stratégie littéraire : ne pas se déshonorer.

ART ET DtCORATION
Voici d'après LA NATURE, le réseau

Cl&lt;Juiot et Level : L'art du Congo Belge.

des lignes aérrennes actuelles.

RASSEGNA D' ARTE
L. Mariani : Le Musée du Capitole- Giglioni - Les dessins des Uffizi.

LA REVUE DE FRANCE
Albert Besnard: Sur les routes d'Italie.
Marius-Ary Leblond : L'Opbélia.

BULLETIN DE LA VIE ARTISTIQUE
Tabarant : Les « Procédés sur verre

LA TOUR DE TATLINE

».

Fb~n : Dans le Ring.

LA REVUE MONDIALE
F. Divoire : Les Tendances Nouvelles de la Poésie.
J. F-inot : L'Occultisme devant la scien&lt;'e et les lettres.

A LA TROISIÈME INTERNATIONALE

faite par Wladimir Tatline en 1919-1921 en

verre et fer. Elle doit avoir 400 mètres de haut

LA VIE
Philéas Lebesgue : Les poètes de la Terre de France -

ture. L.-L .Martin: Le Salon d'Autornne.

et être placée sur le Champ de Mars de Pétro-

Enquête sur le goût de la lec-

grad. Le modèle reproduit ici mesure 15 mètres de haut.
Elle renfermera de vastes salles de rét.mion.

La spirale sr:rt de chemin à un ascenseur. Au

sommet station de radio.
(Documents rem'is par M. Elie Ehrenbourg).

�SOMMAIRE DU N° 7

L'ESPRIT

'Eubage, Bt.ugs CF.SDRAl!S •....• ,........
'antlclpatton chez d'Annunûo, Cffî.S E\'lEn .. ,
pollinalrc, Vildrac, nurresnr, Morand, Ghle
(Llvr~s), RA YSA r•....••..•.•••..••.. •. •.
ndances de la Littérature tchèque, StHUK • ,
"temp des t~nêhres et le temp~ des dhcrll~·
semenl!, DIVOIRD ••..•••..• -~.... .. .....
mou,·ement lh~lral en .\llemagne. I. Gou
ous:o;in, DE FA VET................ . . . .. . . .
xenranl el Jcanneret, RAY:-AL , ... •• • • • . •• •
Ions Peinture (Il), L. H.0sEl'iDY.BG • . . • • • . •

NOUVEAU

Vledel'aulC~zaone,VAUVllECY ·•··•· • • ··•·
Lettres, Cf.ZA NNt.. . . • . . . . • • • . • . • • • . . • • . . .
F.rlk satle, lIEs-111 COLL'l:Y • • . . • • • • • • . • • • • • •
Ornem,·ntet Crime, ADOLPHll l,00~ • . . . . • . . •

Llpcllltz, Paul DEll11tB .. . . . . . . . . . .. • . . .. . .
La Rythmique, ALBERT Jli:S!'&gt;ERET..........
Knut Hamsun, A.LZIR JI P.LLA.. . . • • • . . . . • . .
Trois rappels Il. MM. tes Architectes 12.• article)
Lli Co1rnu tBR•l:iA t:O!,lJIR .• • • • • • • • . . . . • • •
La Doctrine deLacerba, Ot.SEl'l':S U:SOAIIEtn

t 33
145
1:,9

169
183

l 90
105
200

eraln,MAt'.RIOJ:RAYNAL ...... . ...... ..•.•
Expositions, \\'ALDBllAR G&amp;ORGI •. ,..... .
·s;,·iir.)
1 tœle·, · 1
Oir:5t~~~~l~s1:Jf1~1

!~v.~~

SOIIOES lhGO'r

.. • .. • • • . • • • • .. • • . • . .. •

Molspassé,VAllVREOY

SOMMAIRE DU N° 3
J t;l,l!S LALLUU:"iD ••• , .... ,., •.• • •. · • •. •

257
269

jourd1lUI, J:l!A:S ROYll\a......... . ... .. ..

284
285

Gréco, V' AtVRECY.........................
neux d;.ne:r:reuse~ tendances poéllques d·au•
Gongoraet Mallarm(', ZDISLA MIL:SJll1........
La l\luslque en Russie so,'ié\lque, JJ:. L. r'1&lt;0u1our •. ... . . • .. . . . . .. . . .... .• .• . . .•
Manifeste Inédit. La danse futurlBte Jo'. T.
MAltI:SETTl ••• , •••.••••.•• , ••..•.. • •. •.

Appogiatures : Sur ta possll,IIIH: de~ raJ1port ·
entre deux polytonallt~, 0 JtORGES MIOOT
Revue esthétique des J ourno.ux et revue, :
Une enquête sur Raphael (Dl.r..,L,. J.·E.
BLA:SCHE). Un nouvel lllêal mu ·!cal (J ACQtES
DALCl\OZ&gt;;). L'Art muet (MAllGF.S). Dl~CUS·
slon aur le 31oderne !A. TBIIIA \'DJ:T) ••••.•. ,
Autour de La Fresnay&lt;-, J. CotTEAtt.. •• .. ••
Les nouveaux ti111bres-1&gt;oote.... . . • • . . . . . . . . .

297

30\
308

313

C ,\11,11.,\ •••• • ••••••••••••••••••••••

Ctu,i..AR:SA rLD

Cl', ••• • • ·, • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • •

sso ... • • .•..... • ...•........ ,........

Groupe • . • . . . • . • . . • . . . . . . • . . . • • . . . . . .
~t Polonais........................... .
te, ALBICBT Jus;s.&amp;RKT...............

La littérature belge depuis 1914, Ltos Gur.~o\'
Les J-:xpo,ltions 1Nadclman•LeJe11nc-~Iat1sse1,

mols pas:;~. VAUVI\KCY . . . . . . . .. . . . . . . . .
Pb~nomêne lllléra.lre, JEH EP$Tf.P,· ••• • •.

Mariés de la Tour Eirfel, Jiu . CocT11:., u ..
Livre', M. RAYS-AL ••••.••••• • ••.••.••.
Frère.&amp; Le Xain, VAUYJl.ltCY .••••••..••.
rens, :YAUBICI RATIIAI, ••••..•.•.••••••
rt en Lettonie, R. SUTTA ..••..•... .......
Yeux qui ne ,·oient pas ... l,c, Auto~. LB
011.B USl}.ll•SA t:&lt;ô,; IJ.ll ••.......•.....•....
talalc, 0 Divine Vérité, },'J;:11.l'IA:SJJ IIIV0lllE

SOMMAIRE DU NO 4
410

4tl
419
423
427

443

H9
453

(3• article) .............. .

Les r,i-vrcs, Cllll'IB Alll1J.CLD . . . . . . . . . . . . . . .
La poésie polonaise d'aujourd'hui. R. IZ01111s-

G. U:R • • . • • • . • • • • • • . • • • . . . • • • . • • . • • . . .
Régnes, P. RBCHT........................
Parlons Peinture, LtOIICII ROSll!'IDlll\O •. , . . •

Esthétique Musicale, ll1oor................

521

563
573

Lell Expositions, YAUVBECY ••••••••••••••••

570
585

GOS
624
625
639
657

667

9i5

Jtépon.qei; à notreEnquètc (l!'Hll ••..•..•••.•

PrlladaptlOD, PA n. RECUT • • • • • . • • • • • • • • • • •

LaC~~':!i~eli~~~~I~~ ~~.1 ~.~~~~~.
Les Clowns etle.s Fantalsl:;tes, RE:-.~ RIZET .• .
L'Arrl~re-Plan. !-'&amp;RNA s II D1vo11tE ..•. , . . • . .
Où mène la politique antl•soü~th1ue, H. CllE·

~_i~~·:::::

i.zvu,m. .. . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . • . . . .

Franc1 Picabia et Ilada, F. PtOAllU. • . .. • . • •

Curiosités . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . • . . . . . . .

973
970

1068
1061
1064
1045
1059
1016

Critl()IIC de
l'Esi,rit all&lt;!mand, W AloTER
R.\TRB:SAl'.............................

Le Président Ma11aryk, Elrl\HNUEL Sraux....
:-i11uYCllcs Jlypolhese5 dans lo Domaine de la
la Phy,lologl cl dela;\lédeclne,A.LU.!Oli&lt;l\
Lellre à Saturne. llAllTV... •• . . . . . ••. .• . . .•

1093
1107

ti83
tilt

:::: î~~~J~t·::: : :::::: :::: : :: : :: :::: : : BU
1177

Le~ Revue• .. . .. .. .. .. .. . . .. . .. • . .. .. • .. .
BilJllographle . . . . . . . . . . . • . . . • • • . • • . . • . . . •

t 200

1201

OLI~ .... • • .. . .. •

1238

Poésie
ru-,~ l,olchevlque,
H. lZDEBSKA.
Expoalllon11,
\VJ..Ll.lltJI.\B Gi,:oao.&amp; •.•.•••

12:JI
1273

.n·L

!257

VJF.R . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

1123

l'eau de

mer, 11r U.

J .~woa•XY......... .• . . . . . . . • . . .. .. •.• •

L:iTypographle,CUl!ITIAS ................
La ~lmlligravurc, PARTY...................
Le~ Idées de l'1::spr1t ·ouvc:lU dans la presse

1290
12117

1~15
1277

C&lt;-1.wne et C!:'zannlsme, GINO s1v1,;11r.-, • • • • •
\\ lJsun el l 'li m11ani!'111e rranÇ'al,, R. CIIE~E·
L·1111érlort~allu11 de

13111
l'.!O',

6AUO.SIEl1. • .... • ....... • ·• .. ••. • ... • • •.
Phénomène littéraire, Jx.u, Et-Tn .·.....
Livres, FRtDtRJC :ll.H.LBT ••.• _. •......
!mir ~·d h 11 P
c

et dan,; le livra•
·

1328

I

-

· · • • · · • · · • • · · • • ·•· · • • • · •

~e, Llvles ~eçur. • •. • •.. • ... • .... • .. •....
· "'"'" 3 rc es {evue:s. · · · · •• · • · • • • • • • • • • • •
Le :-.alon del 'Aulomotllle 0' 1'AINT•Q1JE)(T1:S.
•ro•1,rrer et le Cinéma, na }'An,T............
(';\}llhoclntmatographlque PA1.L Rl!CRT....
l•'ootll et Charlot ... ,......' ..•. ............

1267
1245
13ô5
13'8
•

1366
1367
113363~

..

1375

77
t3

SOMMAIRE DU No 13
Phèoomènc Lltt~raire: cxemplt's: Rlm•
baud, Ceudrars, J. Uumalns, Coi·t.-.au, Arroi•
linaire, Prou,t. J1:A:11 1;1·sT1n&lt; ..•..••.••.•
ncxlon sur Jean Cocteau, JC. ~l.\!'l(l.lB111 ••
Livres, MA\.RlC&amp; UAYSA.L . . . . . . . . . . . . ' .
cuso et la Peinture d'aujuurd·hui, Y.,L··
nECî° ·••·•••·••·••··•··•··•···•···•··

salon d'automne, Ili;: l&lt;'An:T .•...••••..•.
~?uca
romaln&lt;"s, Dll FAYET •. • .••.•••••
,·res d'Art, B ...•.•...••..•..••. • ...•

1~ C~znnnhme (Ill, o. stnrnt&lt;,J ..
d .Eslb(;tlquc, V .............. , •.
.Maisons en S~rle, Lr. CoRDUlllltl\·SAll:

ffv~ii

7

Cl 111in l■tial 131 JIIII, 30 ,NttlflllHI hll li ltlll, Il lm-t111,, Ill n,n111u11 Il 111111n : T1'1111 •• lr1411.

.,

946

Ill 1116?1 Clltilt 181 JIIII, H lllutnliDI flll H ltn·IIIII Il 5 un-llilt Il cnltln.

Blbllograi,hle ..••..........•..•..•....••.
Echos de l'Uôlel Drouot .....•..•••••..•••
Echos du mols ••.•••.••.•.....•..••••••.
La Rcloede Sa.tia, Knut Hamsun ...•••..••.

Dialogue sur 1'Esthêtlque du M uslc•Jlall,
RENI BIZET ....•.....••..•.....•...•.•. .
Une Villa de Le Corbusier, 1916,J't:LIENCARO!(
La Yie Francal se, R. Cllli.!llll:Vl.i,:ll •••..••••.•
Le Respect de~ Plans, P'11BNJ.SD DIVOJli......
J/OriglnedesPétrole!, PAllLRJ.CBT ••••••••
Bibliographie. Barabour, lt. R. ... . • • . • • . • . •

1088
Ill&amp;
1172
112.5
tt52

1111

Les Jeunes Revues allemandes, lVA!,•GOLL .•••
Les Sports, l,,\GLli::S:SJi. ...•••..•.....•..•..•

SOMMAIRE DU No 6
La Lumière, la Couleur et la Fonne, CB. UE; aT
Boileau et le Cinéma (les Revues), HElSRI Au• RIOi, .. ........ .. • . .. .. .. •. . . .•.•.. .. .
L'Elthéllque so.ns AtnOur (II) eu. LAID • • • • .
Braque, W J.l,DlllUR G EORO&amp;. •• • • • • • • • • • • • • .
Cllarlol,E1o11111'AU1\J: ............. •.•••. •• .
L'Bltbétlque et l'Eaprlt, PlDBll REVHDY • • .

t 083

12!l2
12U9

••.• '".,Ill&lt;.

DELLUO...................... &amp;89
Iman Clllill 138 Jllll 1 IUIÜIOI liltil'IIH, 55 m11tntiaJ, 11 un-llltl ,1 WrtJ?NICtlll a Cllllffl (tû1111 t1 JIii

Photogénie,

1Olll
1020
1023
1038
989

Lcllre~,M.\URll'l-lRA\'NAL ••••••••••.••
ln tureet Sculpture, :!lt.\t;llJC'B RAYliAL....

rc, FEIi, A"ll ll1vonu:...... •. •• . . • • . .
IC·ll:tll, Rut BlillT...................
hêtlque 11e l'lng&lt;:nieur, I.E C'ot:11rs11:1J.-

Cubll!me,(WAtDJ:JUB oaono•&gt;

Les Revues 1-:dlson Spirite, (JEAN Fll•OT)
Le Jeune Taine (O. BRtllJ:T)

1in
1077

DIRECTIOS •••.••••.••••••••.• , • • • • • • • • •

turc ancienne el l'elnture m111ler111• UE
'î\'I,;T
............................ :...
~uc, ~\LDERT JE1.;:s1:a1n..............

l

524
556
659

872

SOMMAIRE DU N° 11-i.2

LeTaclillsme .. • ........................ .

•

933

•••••.. • •. , , • . . • • • • . . • . • .
Les 'J'ourLlllons, PA 1,1. It t.CHT .......... , • . • •
La Lumière, la Couleu1• el la Forane &lt;•ultc)
CBABLU lCJ::SR\' • • • • . . • • • • • . . • • . . . •• • • .
Faut•ll
mlllto.rds de billets c.lo IJIU"
que? êmettre
Fl\.\'iOJ~150
llELAl~I..................

que nou~ a.-on. rait, ce que nous rcron,. LA

SOMMAIRE DU No 5
L'esthétique sans amour, en. LALO • • • . • • • • •
491
Dé quelques Acrobates, R. BIZllT ......••...
L'A.rtde cardarelli, Csccu1 . . • . . . • • . • • . . . . .
500
De 1·emplol du verre grosslsaant, F. Drvoui: ••
f&gt;lf&gt;

U03
902.
9t 7

84:i

J(O. D Ll:11011!

JIiin CHlinl 132 ,,,n, U il!UtnlilU tau 11 llllt, tut 1G km-1,111 11 Uir Il 1 urs-11111 UClllllt; 1,11,tm •• Lnnu.

BA .•.•...• ·••· • • •••· • ••· · · ·•·· · • ··•· · ·

La lltt6rature anglaised'aujourd "hul,J. RODKER
Les Expositions, V.&amp;llVI.BCY ••••••••.•••.•••
Cinéma, L. DllLLUO ..•••.•••••••••.•••••.•
science et esthétique, P. RxcaT .••..•.....••
Correspoollance ....•...•.••.•..••.....•...
F.cllos de 1·uotel Drouot •••.••..•..•••• • ...•
Blbllograpble, etc......................... .

1111111116n, 138 111n, 55 ,u11tnnn1, 1 n,nt1ct10 m tn11 lnl1m (fùllll 111. Ypr).

Fouquet. B•••..... ... .. .. .. . . .. .. .. . ... ..
I.'Art de Whltman, L. BHALGETn.... •• . • • •
Iuan Gris, M. RAY:SAI,....................
ApJ)l!I de IIOM, Appel de &amp;en~. P. Di:tu,n....
Tagore, CILtNB Att!&lt;AllLD ... • • • • • • • • • • • • • • •
Les Tracés Régulateurs, LB COltBt'Sll;il•S.\li·

869

8931

LE Co11n1rsn.:n•SA ,GS'lt:R . • • • . • • • . . • • • • . •

Des ~ystèmes d·~sthéllque en Franre. HH'•

SOMMAIRE DU NO 10

Note-: et }:cbo, •••••.• . ••...••..•••.••..•.•
Echos de J'HOtel Orouot
Supfllément littéraire, Knut Hamsun • La
Reine ile Saba 1Prlx N:obel l!l20 J.

Sll!R·SAUG)HER

~os

Des Yeux qui ne voient pas .. , Les Paquebot.•,

Il lllin cutiUt 132 ,110, 55 lllutntnu Ùll lt tnt,, IC UH·tlIII, 1 re,rdtetiU Il clllnn : TûllU b PICUII.

.•.....•••....•..•••..

326

369
367

&amp;'i

877
92.l

. •.•• •

WALDF.llAR Gr.oKGB • .. . • . • .

La 'fypo!llraphle, CBRISTIAN ••••••••••.•••.•
Cinéma, LOUIS DEl,lot!O •..•.••.•.•...••....
LE' )lusic•ll.all, Rur:a BŒIIT .••••.••••.••••••
Dan• les Revue~. FJ:RNA:SD DIVOlRII •.••••.••
Les Grands Concerts, HENRI COLLIIT ••••••••
Les 1..IYTC'I (Picabia, llax Jacob, Apo\llnalrn),

BIii ~ lllirt, H Jkllllflllrtl Il III r11nl1ctiu au tnil mm (Tùlllt û La PfflllJI).

Le Puri.me, 0HNP.&amp;1iT f.T ]F.Ali'l\l!ll:F.T .•....•
Ingres, B1ssw11 ............... , ....... ~ ..
Pensêe~d'HlereL dellalnlenant ............ .
Du Coran et de la Po~learaLe, RElO\ITRl'U.E.
De la recherche de nouvellesconvenllons de ly•
pographlemuslcale, G. lflGOT ..•••.••••..
Les Grands Concert H. COLLltT .............. .
Fernand Léger, M. RA Y.SALS ................ .
L'.Esthéllque de Proudhon, R. CBE:S n1:i:r.... .
Parade,ALBl1.llT 1BAN:.&amp;BU . . . . . . . . . . . . • . .
Le Sacre du Printemps, AloBllRT JJIA!'ll1EBET .•
Trois rappels à MM. lei Archltect~. Li:cOt\BU•

729
777

7'8

SOMMAIRE DU N° 9
1011
DesYeu-icqulnevoienLpas •.. LesAvlons,La
••• •• •
190~J. ~.
COKBt;Sll!R·SA t&lt;, snrn . . . . . . . . . • . . . . . • . .

t51~~!scg.~~:i,\!:'i:~=éi; :.'.::::: '.:::::::

VAUVIJ.EC'\" .. ••·• .......... • •. · ..... ••• •

311

807

839
i69
719

.................

Pttnomllnelltteralre, JBAS E PSTEIS
vre.s, M. RAYNAL •• • • • • . • • • • • • •

po(:,ile. Lyrl~me, Arl, l'.tUL DIIRllRE •••••..•
La Rythmique (/ln),,\LIIE~T Ju:s;:i:au .. ·:.
La Critique des Arts fi.guratH3 en Italie,
CAIILO

742
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A propos des théories d 'Ein,l~ln, LR Il F.CQ ...••
Ten Ion, et l're Ion~. Ro.yons X et Lumllre.
J.a yn11lt c de l'ammoniaque. REC'BT ••••••
La Lumi1·re. la Couleur el la l• orme (Ill,
CU.IULES trE:-1~\' ............. , •...•••...
I.es l'uta.s • d·Al~nce, CRllSE• lllll .......... .

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Dau u 1116n l38 ,a1n, 50 ,btllflrutl, 1 rtJ?HUtill tU tnil Hlllffl (tùllll ù Ctldl 1I U IIJ)lilllt Utüraln).
1.a lW Mile et la dê!lnlllon ile 1·esthétique,

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SEI\ET •. •• .•• , •.••••..••••••• , ••••••••
t.a création pure, JI un,O1111O ••••• • ••••••••••

SOMMAIRE DU NO 8
PbénomMelltlétalre, IRAll J-:PsTEJ:-........
Jacob en 10 minutes, H111'!Rl 1-IBRT?. .. , . .
Vralsemlilancevlvanle, FBll:SA~D D1vo1KB
Liffe~. 1. RA \"SAL....................
Ile Corot,••• .•...•..•...• , • . • . . . • . . . • .

L:Expres•lonni~mc dan~ l'Allemagne conlem•
poraine , RAY llOSD l,1so11t .....•. , .••• · ..
Lesrn1an1sde l'J11hloror,Cf.L1SllA!t;1u1-T .•..
LI'~ \lai•on~ Voisin, L•: coam·~1BR•S.\ t:GSIRR •
Copeau Cl Gémier. :llAXrn: Ll::ll.\11\li • •• ·• •• ·
L'IIarmoulc, G. ~l!GOT •••.••• • •• ·,. • ••••• •
Le Salon d'Automne, V AtVBl::CY ........... ..
Echo~de Ill dcmlt're lleure .......•. , ...• , , ..
Echo del 'ltôtel flrouot.
-Une expo~illon de peinture à Llège.
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119
131

0~

CahlèTlld'un Mammtrèro, .EBIK 'ATIF. ••••••••
J,'lnti:lllgcnro dan l 'œuvre musicale, A . .1 EAN•

\Wrtlllllillt 13HlfU, 39 tllutratlnl Cm Il llltl, Il UH·ltIII, 1NJn(ICbWIICllllln: tûlllU ta BuJlnt1lt1J11111nt.

SOMMAIRE DU N o 2
L'E~lhtliqnc nouYclle ou la i-cienr~ de \'Art
Uin), VUJTOR BJ.S&lt;'R....... ... . . • • • • • • • . •

791
798

GlfJ.E:R., ••. ••••...•.••..•.•• , .•••••.•• •

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Evolution de la Carro--rrle Automot.ile .••..
Ollo Lud '!l'ig, AJ.Dll&amp; CŒt;RO\' ..•••..••••••
Le Dlxtuor 1,t'u Sir, ALRBRT lEA!S:&lt;l.11ET • • . ,
Le . ThMlre ru,;se pendant la rholution,

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bRRE:SDot·11u ••••••••.• , ••••••••••.•••.•

Qua11d on w11t ~orllr des sc~nb NI couleurs
F. D1vo111&amp; ......... . ................. _'
La Médecine ~}'llthC\lque, D• .\LLJ,;SDY ..•..•

Economie, P.a.ui, Rtcar .•........•.....•..
Les Revu~;, .•••.••.•...•••..•••..••.•....

Lo• I,lvres ••..••...•..••..••..•.••••.••••
Echos de l'lJ0tel Drouot IHDlrs Udlio et
X:ùlnwelllcri ..•..••...•....••...•...••.

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t55':l
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1752865&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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        <name>La Sixtine de Michel Ange</name>
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        <name>Les Livres d'esthetique</name>
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                    <text>IIEVVE INTEA.VA.TlONALE il,1,IJSTRÊE .DE L'A.CTl'f!ITÉ l:Ol'f'l'EJIPOIIA.lNE
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contient 132 pages,

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TITULAIRE DU DIPLOME DE L'INSTITUT CENTRAL JAOUES-DALÇROZE

POL'R LES PAYS DE CHRZ NOllS

par

CHARLES LETROSNE

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précédé d'un ave:rLi~scmcnt de

D'ENFANTS

LES' LUNDI

LÉANDRE VAILLAT
OUVRAGE HONORÉ D'UNE SOUSCRIPTION DU MINISTÈRE DES BEAUX-ARTS

ET

BUT DE L'OUVRAGE

JEUDI

DEPUIS

@':-----:::--

e· ANS

COURS

Celle œuvre de longue-halei11e n'est 11as une étude d'urch~logie, elk a pour but d_e fou:mir a,u:
techniciens et au public les é1hnerrts d'une docwmen/atiorr S'llggesl'ive où l'architecture régionale li- .
mitée à l'architecture rurale est présentée sous un ,imtr nouveau, dans un cadre pittoresque; ka
planches en coulews, dessin ées en perspective, font reS.'!ortir 1tigoureu-scment le parti qui peut être
tiré du caractère topographique et géologique de,Ydiverses eonfréc.~ de la France. L'auteur a écarté avec
soin le.&lt;i formules trop savantes ou les décorations tapageuses : sans doute il est sensible ait charme des
vieilles JJierrM et des vieti:rjardins, mais sans s'a:lt&lt;irder à ne rouloir vi'l:re que dans la séduction
maladive d'une demeure anachroni(J'Ue, il leur demande ces méi.les conseils que Rodin quêtait auprà
des cathédrales de noire pays, et, 11a'l'ls se laisser prendre awr apparence11 trcrmpeuse11 -des choses
qu'ils créèrent, il interroge le mde bon ,'!ens des artisans tf-a:uircjai.s, afin qu'ils l'i.tident par leur
e.i::emplc à constmire la maisou de demain.

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originaua;, tfrage limité à 2.000 exemplaires, tou.~ 1111mérotés, reliure d'art,papiers de garde inédits.
l,e papier du teœte, fabriqué spécialement à la cuve, est filigranémditre defouvrage. Ce dernier e,.çt
orné de 125 hors-teœte en couleurs rt&gt;produits par p-rocédi S']lécial et montés sur hollande de Zonen, le
te:1:le, composé en caractères elzévirs renouvelés des • grafit-is » italiens, est agrémenté de nombreuses initiales, de frontispices el culs-de-lqmpe origi11aUa',

CONDITIONS DE VENTE ET SOUSCRIPTION
Les eœemplaires souscrits avant tirage ne sont paiJables qu'au moment de la mise en vente de
chaque tome et proportionnellement (l'un frs : 150 . - soit rouvrage complet, fr. : 600. -). Les
tome.9 parus sont e.rpédié., franco de porl )lmtT la France ; port en sttS pour les pm1s élrarrf!,ers, r.ontre l'enooi d'un 11umdat-poste. ou d"iut rhèq_ue sur Paris représentant leur valeur. Les ra1rièti-011,&lt;r sztr
le pnpi.er de J)(;rmeftent pas, nctnellement, l'cm:oi de sp~cimenlJ: un exemplaire-type sera e:rpo.9é
chez l'auteur et chez l'éditeur. Toutes les t•tntes sont faites à compte ferme et mwun envoi • à conditio1i » ne ptut être consenti pour cet ouvr.age à tfrage limité.

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ET DE SOLFÈGE JAQUES-OALCROZE

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La Rythmique est un système éaucatif éprouvé ayanL pour buL tle former et &lt;le &lt;lév-0•
lopper le sens rythmique, d'en éLudier les lois, d'inculquer le sens métrique. La Rythmique
proposant à l'individu l'expérience corporelle, le rythmiden sera plus armé pour
poursuivre n'importe quelles études musicales, parce qu'il aura acquis les bases indisvensables.

Les Mairies, Les Ef!Oles, les Gendarmeries.
TOME Il

Les Palais"dejustice, les Salles de fêtes, le., Gares, ka Postes, les Ba1iques, les Cliniqu~,s, les Bains.
TOME Ill

ùs Auberges et II6tels, les Fennes, les Maisons rurale.~, les .Maisons d'arti.sari11.
TOME IV

Les Maisons bourgeoises, les Eglise,9, la Cures, les Cimetière,, les Fontaines, divers Projets.

La Rythmique donne à l'individu une
connaissance plus fertile de soi-même et fait
un individu mieux organisé, mieux armé pour
la vie moderne, plus maitre de soi.
Les parents soucieux du développement
de leurs enfants doivent se renseigner sur la
rythmique méthode Jaques-Dalcroze.

La Rythmique e11 Amùiqu,e et en ,111gle1crre.
- La HyLhmique J aquPs-Dalcrozc . Pst pnseign6e acturlkmcnt dans la plupart &lt;les Lycé;s

en A-mériquc.

-

En Angktc1Te 2500 curanls d adolescents
pratiquairnL régtLli(;lrement la Rythmique r.11
1\l19 ; acluP!lt'menL ce chiffre a doublé. Ln
Hythuliq\le esL à la l&gt;ai;c &lt;le. l'éducation &lt;le
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rouler la capote bai.~ée et t01.1ùs glaces relevées (fig. n° 4); !{lace de séparation seule levée (fig.n.0 5).
Supposons le propriétaire d'mie de ces voitures mon1.n1tanémeni privé de cliauffeur : il peul condiûre sa voiture 1 mise en CO ND U11'E IN'l'ERJEURE, sans, pour cela, figurer le chauffeur.
Le propriétaire ayant trouvé un chauffeur projette de ftiire un voyage à la montagne, avec sa fa•
mille... La route est longue /!! l'on partira de grand 111atin. Il transformera sa voiture en
CABRIOl,ETpou:r hJiter là fraicheur du matin (fig. 2).Encours dero1t1e, le soleil darde ses brillants
myons. Il fait chaud dans t'intérieur de la voilure, il la transformera c«mc en· TORPEDO, et
e'e.çt avec illlir;e que les occupants respireront l'air t&gt;if qui fouette agréablement le vüiage, par la
vitesse ac(f1.iise ... (fig. 3.)
Mais,les voici dans les Montagnes, et par la ltaut.e altitude et le.s cascades, l'air devient un peu plus
frais. Il serait pourtant dommage de fermer la voiJure, ce gui pr~cerait les voyageurs de jouir du
splendide spectacle offert par la Nature ... Comment faire JJOUT s'abriter de la fraîclie;ur et pouvoir
en même temps conlernpler les cimes des hailles man fagnes ? ?? Simplement laisser la capote baissée,
et relever tmlle.s glaces qui abriteront nos voyageurs de 7a bise•.. (fig. 4).
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(f)

VII

J

indiqué plus ll!lut que la vie contemporaine ne peut aller sans traces d. e
fatigue intellectuelle comme une vie physique intense ne peut aller sans fatigue physique. Comment nier que Pintellectuel qu'est l'homme civilisé, tout
homme civilisé, l'ingénieur certes plus que le wattrnsn de tramway, mais
le wattman aussi, soit prédisposé à éprouver de la fatigue intellectuelle assez f:réquemment, quand il est évident que l'athlète e.rt prédispo3é de par ses conditions de
vie à éprouver fréquemment de la fatigue phy.;ique. Pùurtant l'athlète qili éprouve
cette fatigue n'est pas un débile. De même l'intellectuel n'est pas un débilité mental et nerveux parce qu'il éprouve de la fatigue intellectuelle.
Si l'hypothèse de la fatigue civilisée est juste, on doit en retrouver le reflet dans
la littérature européenne civilisée. Et c'est en effet ee qui a lieu. Je passerai toutefois rapidement sur cette preuve qui est surtout intéressante lorsqu'on considère
la fatigue intellectuelle non seulement comme civilisée, mais encore comme civilisatrice, ce que j'ai fait ailleurs et qui sortirait du cadre donné à une étude som•
maire.
D'autre part, seconde raison de ne pas insister, je crains, car on est naturellement
porté à mal généraliser sur ce mot fatigue qu'on estime toqjours péjoratif, en m'ét.endant trop sur la fatigue dans les lettres modemes1 qui n'est que la réverbération de la
fatigue géné~e du monde civilisé, sans démontrer en même temps les avan~ages
de cette fatigue, de faire croire que les auteurs modernes soJt, comme on dit, des
décadents, des diminués, des faibles. Ce contre-sens, je l'ai si souvent entendufaire
que j'en éprouve une véritable phobie.
Loin d'être un mal, la fatigue est un moyen d'entraînement. La fatigue forge
l'athlète, le coureur, l'acrobate, le boxeur et le penseur. C'est parce que ce savant
s'est fatigué plusieurs mois sur un problème qu'il en trouve finalement la solution;
ce plùlosophe doit à sa fatigue sa philOB1lplùe, le poète, sa poésie, et le civilisé, sa
civilisation.
La fatigue intellectuelle a fait que les anciennes formes littéraires ne nous émeuvent plus, comme elle fait qu'un réflexe nerveux s'éteint, et elle a donc contribué
en bloc, à créer les formes d'art nouvelles. La fatigue intellectuelle ou nerveuse fait
que ce qu'on regarde trop longtemps, trop continuellement, trop régrilièrement, on
ne le voit plus : les meubles de sa chambre, les bibelots de 11a table, le visage de ses
parents, les défauts de son ami intime, le paysage de sa fenêtre ; c'est donc la fatigue.
'AI

(1) Voirl'Esprit Nouveau, n°' 8, 9, 10 et 11-12.
Ll•i P.IEIUtOT

C'Ol...LEOTlON" S lM01""

JUA

GRIS

'75

�1432

L'ESPRIT NOUVEAU

qui détow:ne l'attention moderne des notions stables, des lignes immobiles et la
porte sur le mouvement. L'art statique est reqi.placé par l'art dynamique qui comporte par exemple, entre autres éléments, la métaphore de déformation et de mouvement, une véritable danse des idées. La fatigµe .rend les hommes impulsifs et spontanés, et, à lire les lettres modernes, on y note de l'impulsivité et une belle spontanéité, raison de cette sincérité sur laquelle j'ai insisté. L'exercice et la fatigue intel• ·
Iectuels créent la pensée ])ar images successives, intermittentes, la pensée-métaphore
favorable aux analogies les plus étonnantes, aux brusques associations d'idées, aux
raisonnements rapides dont les termes moyens ont été échopés, au plan intellectuel unique, à l'accélération onirique des images mentales, toutes choses qu'on retrouve dans la pensée moderne.

LE PHÉNOMÈNE LITTÉRAIRE

1433

minations des pyrotechnies où trente idées à la fois flambent, ronflent: fw;ent, _bnùssent et parlument; des images qui ne font pas voir, mais font décou;'1r,'I)révoll'? a::
ticiper et comprendre ; des images dont le nœud coulant fulgure et s abat, lasso 1~
tendu sur des nuques encore vierges de col et que celui-ci nous donne tout fréims:
sante; d'nne longue liberté ; des images nues et, ce comble, neuves ; ~nventeur q~u
use le premier du raccourei, qui brouille les époques, les date$, les pbeet~es-déplie
corwne ces panoramas qu'on vend en Suisse près des points de vue, _qm mnove
la concision, la précision et la suggestion, qui fore l'avenir .e t le présent d'une-seule percée, qui ajuste l'écriture Stll" la pensée, qui pose des pièges et y capture le momentnn.é, l'éphémère, le soudain, le mobile, le vivant ; qui découvre un rythme nouveau,
une pensée, une manière de penser nouvelle ; visionnaire,~ :voit ~us ~es rappo~, le
miracle continuel ; païen, il ne sacrifie pas au ma:rbre, mais à la VIe ; Jmprévu, aigu,
tranchant, il aperçoit des correspondances, il accorde le so~ à la coul~ur, et la couleur à la. forme, fa forme au rythme ; il veut un verbe poétique accesslble à tous les

-s~; a parlé d'hallucination, d' • hypnose ouverte ,, quand il fallait éviter_ surtout
à ce subtil maitre de l'observation du moi, les psychiâtries balourdes, médiocres et

I

A.rthnr RIIBAUD
Arthur Rimbaud, dont toute l'œuvre connue tient-ou tiendrait en un volumede
350 pages, et qui a cessé de produire à vingt ans, est l'écrivain qui a eu la plus forte
influence sur la littérature française contemporaine.
Comparable pour sa manière d'écrire et de penser à aucun de ceux qui l'ont pré•
cédé, il a, le premier, brisé sur un genou d'adolescent la cangue des phrases. Jeune
homme inexplicable, impulsif et brutal, si étonnamment et si universellement doué,
si intelligent que tous autour de lui, depuis le collège, camarades et professeurs, puis
hommes de lettres, ses cousins pauvres, s'ébahixent continuellement, jusqu'au jour
où Rimbaud brusquement B'est tu, les ébahissant une fois de plus ; révolté contre sa
famille médiocre, contre ses camarades médiocres et, de plus, jaloux, contre sa ville
médiocre et, de plus, petite, c'est-à-direextrêmementignominieused'esprit,contre
tant de littérateurs médiocres et, de plus, bavards, pompiers, têtes vides et mal•
honnêtes; voyageur•qui voyageait comme on s'évade, sans pouvoir échapper à cette
médiocrité qu'il haïssait ; liseur qui lisait comme on ferme les yeux, pour ne pas voir ;
hautain parce qu'il lui était impossible d'ignorer ce que lui-même valait ; violent et
brusque au point qu'il leva un bras armé au dessert d'un repas contre tel interlocuteur que les sarcasmes dont Rimbaud usait, écru;i.uffaient ; ancêtre à vingt ans, et
ancêtre aujourd'hui, quarante-sept ans après sa mort littéraire, encore jeune, pourvu
d'une plus féconde descendance poétique quetout autre écrivain; fauve, cruel; si beau,
dit-on, qu'il fut aimé comme une femme, et si ample son geste au delà du vice qu'il
J'enjambe et n'y touche pas ; artiste toujours, virtuose jamais, et c'est peut-être
paroe qu'il ne voulut pas, ayant -été artiste, devenir virtuose, qu'il cessa un jour
d'écrire, non qu'il n'ait plus rien eu à dire, mais plus rien, lui, à inventer ;poète sirespectueux de la poésie qu'il ne voulait en sa présence ni règles, ni lois, ni science, ni
critique, ni traduction, ni ordre, mais rien que la poésie qui grelotte nue dans un cer•
veau ; intelligent, trop, il·découvrit, penché sur lui-même, la poésie de l'intelligence,
la poésie des associations intellectuelles, des compréhensions soudaines, des illu-

goonnées. Rimbaud lui-même prononce « balluqino.tion 11, mais ne voii:on pas que
c'est une image comme toutes celles qui suivent et qui précède~t ? S~?lement,
mais enfin avec une certaine précision, Rimbaud sent que la poésie est mtimement
liée au subconscient. Ce que :u. Abraroowski vérifie pa:r des expériences ou des q~estionnaires, ce que de telles e~ériences moi je garde, votre horoscope, poètes, Rim·
baud le découvre, l'invente. La rime, la composition, toutes les règles, la 1:°étaphor_e,
même le sujet retombent à _leur vraie place d'accessoires. Les discuter ~e~lent puéril.
Derrière une basse porte de cave, insoupçonnée, surgit, coule et brwt 1 essence des
poèmes. Tant d'écrivains qui mirent l'œil à cette serrure sans pousser le bat1;~mt.
Rimbaud pénètre jusqu'à cette source et s'en saoule. Moment illustre dans la vie de
l'intelligence.
« Depuis ùmgtemps je me vantais de posséder tous lu paysageg possible.s .....
J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes ..... •

Mais l'homme n'était point mûr pour cette Amérique.
.
.
Comprendre que ces peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles . de sal.ti:mba,,,.,,,,,,, enseignes e,ll-uminures populaires ; la liitéra:we démodée, la'in d'église,
-,--,
•
.
·1
li
livres érotÙ]U".,s sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, peti.s vr~
de l'enfance, opéras 'Vieu-'.!}, refrains niais, rythmes naï'fs peuvent être et sont ~uss1
beaux que n'importe quoi qtù est beau, à condition qu'on les huile de sub6?~e1ent,
source de poésie, et qu'on les considère sous le jour parti_culi~ des états_s~bliminaux,
demandait une subconscience à îl eur de peau. Et cette situation superficielle du subconscient dont jouissait Rimbaud, anachrorriquement, pour sa gloire, n'était '?oint
encore l'apanage de ses contemporains, même les meilleurs. Des causes orgamquea
sont responsables de cela comme de tout. Aujourd'hui l'avèn~ent ~énétal de ces
causes commence. Et c'est pourquoi il y a une poésie nouvelle qm contmuera.
A tout prendre la poésie littéraire ou cinématographique, la poésie en ~néral me
paraît impossible sans la participation intense et particulière du ~ubcousc1ent.. Cette
vitesse énonne de pensée, cette compréhension rapide des analogies métaphoriques,
cette perspective unique du plan intellectuel, cette succession d'images-détails foi:it
fa poésie parce qu'elles embrayent la vie du subconscient et fouettent cette toupie
à cent miroirs. Les gestes des meilleurs acteurs d'écran sont poétiqu':8 p~rce ~.ue
toujours inachevés, esquisses, flèches, programmes, tangentes à uneréalisat1onqu lD•
terrompt un autre geste, un texte ou sobrement du film opaque, ils chargent le sut·

�1434

L'ESPRIT NOUVEAU

conscient de parachever leur devenir. Voyez le jeu de Sessue Hayakawa, les scénarios
de ~1. Louis Delluc. Et si tant de littérature académicienne nous excède, si tant
de films Rigadin-Navarre-Grando.is nous font hausser les épaules, c'est que le liubconscient n'y trouve aucun aliment.
Peu à peu le subconscient s'érode. La conscience claire, comme un halo, empiète
sur des couches toujours plus profondes et use les superficielles comme les marches
d'une crypte vers où rampent des genoux croyants. Tous les dix. quinze ou trente
ans on peut marquer une étape nouvelle en pro-fondeur. Sur l'échelle de cette géofacrnûe ei:plorée les dcgt-és s'allongent. Les poètes comme des sourciers indiquent de
leur plume qui, alors, vibre, les riches nappes souterraines. Parfois un effondrement
et une chute dans un sol sournoisement miné. C'est ce qui est arrivé à Rimbaud. Audessus de son cratère les littérateurs du temps se grattent pensivement le menton.
.Même Gourmont qui pressentit tant de choses (cf: La Culture du ldéu, La C'rtation
s1wconscienie), écrivit des phrases qui ont été pénibles à ma vénération de lui. Il y a
donc une ascension centripète, une montée en profondeur, Wl vol en dedans. Et "·ers
quel centre ? A travers quel axe?
Il existe d'autre part une loi de rétrécissement de l'intelligence, incomplètement
formuJée par 1\1. Matisse. li aurait fallu dire: rétrécissement de la sensibilité ce qui a
une autre importance. Plus la civilisation offre à l'homme de variantes sensibles, de
possibilités de perception, plus la sensibilité se tresse d'œillères et d'écrans, habitudes et fatigues, pour se protéger contre le surmenage. Cc qu'elle gagne en profondeur, eJle le perd en surface comme un objectif allonge sa portée aux dépens du champ.
Si on plonge donc en profondeur, cette plongée se fait en coin, en évantail tenu à
rebours. On voit moins, mais mieux. Vers un butoir inconnu les trajectoires convergent. Et vers quel foyer d'attraction cette spécialisation parmi tant d'autres spécialisations glisse etfilc? C'est un horoscope à faire. Je cherche les signes de ce zodiaque.
Observateur, comme tout poète sincère, Rimbaud engage la bataille contte l'inexprimo ble ou l" encore inexprimé ; .e t l'inexprimable recuJe ; des choses qui semblaient
indicibles sont dites, peuvent être répétées. li ne raconte pas un objet, mais se raconte à propos de tout. D ne dit pas un objet, mais lui-même au contact de cet objet
ou cet objet sombré en lui-même; toujours il se souvient, il induit, il se superpose
au monde et nous présente de ce monde plusieurs épaisseurs de mémoires, d'imaginations et d'analogies.
Tel fut brièvement Arthur Rimbaud dont l'apparition etla fuite ont quelque chose
de co mique, de divin, d'incompréhensible, génie, méritant exactement cette épithète vilipendée, et qui, s'en allant vers d'autres continents, cessa d'écrire au moment où tous les autres commencent, ayant dit inévoeablement, dédo.igneux de répéter, ne voulant pas ajouter aux découvertes des radotages de virtuose. D revint
mourir en France. Et, mort, il lui fallut supporter le faix des nécrophores qui voulurent redorer 83 mémoire à la manière des petits esprits goulus d'apprendre faussement que cet homme leur ressemblait.
Kon.
li oc leur ressemblait pas.
Voue connaissez ces pages qu'orchestre un rire de faune intelligent, ces poèmes où
les poinga gèlent dans les poches crevées de misère et de juste orgueuil, de jeunesse
qui n'a point connu la sérénité, de printemps qui éclate parmi les priapes, d'oraisons
qui fusillent le ciel et massacrent les anges. Les vingt ans y ont si beaux qu'ils devraient aller nus. Les bateaux• insoueïeuœ tk tous les tquipages •• y dérivent sur les
mers d'amour et de rythme
• ..••• où flouai.son blime
et ravie, un noyé pensif, par/ois descend. »

LE .PHÉNOMÈNE LITTÉRAIRE

1435

Les archipels se désancrent et on les heurte comme un corps de femme. Des vieilles
cherchent tendrement les poux sur la téte de leurs enfant~. Les voyelles peignent. Des
Sabines douteuses se pendent au poitl'ail du poète. Il y a des vertiges et des sileüccs
sonores comme un cyclone, des rengaines qui frémi ent comme des feuilles de saule,
la &lt; eiu....sCN DE LA:PJ..US BAUTE Toun I et les I F~TES DE (.A PAUi' ••
Aussit6t que fidée du déluge se Jm niaise, Un lilure s'arrl.a dans le, sainfoi111
el les clochettu mouvantes et dü sa priire d rarc-en-cW, à travers la toile tk rara,gnée, et le monde se reconstruit en deux pages comme la graine germe, pousse une
tige, des feu 1:es, fleurit et fructifie en deux minutes au cinématographe. Une flora:son de verrerie et de métaux couvre un satin blanc. Le fils de Pan creuse son rire taché de vin et d'ivresse, puis étire ses bras acrobates. LepoèteembrasseJ'aubed'l-tésur
la bouche, puis, étant ivre de ce baiser, danse. D danse jusqu'au soir et dételle le
corbillard de aon sommeil. Des villes surgissent, actuelles, géométriqUC3, cristallines,
huilées, actives. L'enfance mise en perce goutte à goutte s'écoule, lourde de désirs i nutiles, de souhaits baroques, d'invecti,·es, de désespoirs ; d'un promontoire s'apercolvent toutes les banlieues métropolitaines, les rails, les Splendid Hôtel avec leurs
terras.ses chargées de boi ons fraîches, d'éclairages et de voyages, les glaciers, ces
tortues carrossables, les volcans qui trouent cette sécurité, les quais, les tourelles des
canons à éclipse, les canaux, les galeries de l'art, les parcs. L'histoire, le conte d'une
royauté sans pouvoir, d'une vie d'ouvrier, la guerre, le désir d'être ou d'avoir été barbare, vingt ans, la dévotion à quelques mortes, • Une saison en Enfer » ou les souvenirs imaginaixes, tout se mêle, cuit et distille dans cette • Alchimie du Verbe ,.
• Celas'ut paaséje sais aujourd'huisaluu la beautt •·
C'est alors qu'il savait qu'Arthur Rimbaud s'est tu.
Et que Rimbaud, le plus grnnd écrivain de son temp&lt;J, ait soudain cessé d'écrire,
avant même d'être tout à fait orti de son adolescence, e'est ce qu'on appelle ale problème de Rimbaud •·Problème? Mais certes comme dans un problème la solutiou est
contenue dans les données. Le plus grand écrivain de son temps, c'est-à-dire pos édant une sensibilité, déjà du eul point de vue organique et cœnesthésiqne, en avi:.nce
de quarante ans sur la sensibilité de ses contemporains, Rimbaud ne pouvait être
que mal entendu. Pour un poète, vivre et créer dans un malentendu continuel est une
vie atroce. Et pour un poète qui estime sa poésie non pas comme littérature, c'est-àdire courbettes, gagne-pain, décorations, • cher moître •• cinquantième mille, ITUlis
comme l'essence, la rai on, et le eulmi.n ant plaisir de sa vie, qui aime sa vie dans sa
poésie et non pas sa poésie dans sa vie, mieux valait aller ailleurs vivre selon son
rythme libre que de le cogner à d sensibilités tardives, écoli_ères, lentes, envieuses.
n partit comme on ouvre une fenêtre.
De !"oxygène 1
omme il dut vivre de la poésie, manger de la poéùe, respirer de la poésie, dornùrde
la powe, souffrir de la poésie dans ses vagal&gt;0ndages . Londres, J'Ecosse, l' AJlemagnP,
les Alpes, Milon, Turin, ienne, Livourne, l'hôpitnl do Marseille, l'Espagne, les b:u:dcs carlIBtes, Sumatra, déserteur de l'ann(,c hollandaise, Bordeaux, pri.sonnier ·à
Vienne, Bavière, Charleville, Hollande, Copenhague, contrôleur de cirque à Stcckholm, Rome, contre-mnitre à Cl1ypre, Egypte, la mer Rouge, l'Afrique, Atlen,
armurier du Négus Ménaick, le IL.rrar.
Et tout ce qu'on ne sait pas.
Comme son silence suffit à punir.

�1436

L' ESPfüT NOUVEAU •

Blaise ·CENDRARS
Un homme a compris qu'il n'y avait Jk"LS nne minute à perdre, que la poésie était
en jeu, que le miel des rhétoriques ne servait plus qu'à fabriquer du papier tuemouches dont les mouches même ne votùaient pas.
Il s'est dit : « Toute poésie vient de vivre et y retourne. Il n'ont pas l'air de savoir
s'y prendre. Il faut que j'y aille. •
. .
,
.
. .
n a su nous dite que le journal quotidien, gras d encre hmrude, se lisait comme
un martyrologe et, maintenant, je ne sais plus faire sauter la bande des périodiques
sans sentir la vie, la large vie me s.ouffler au visage. A lui qui n'a pas voulu bav~nde.r
comme tout le monde,' ni tirer à la ligne, ni amincir sa vie à travers des filières, quelquefois un cri échappe, mais c'est t~ cri de poète, UD ~~ orch~~re.
.
Il a touché mon oreille de sa paroLe mesui:ée et mus1c1enne ; J entends :mamtenant
la musique automobile des rues et des usines, la pl~te colorée des ~i~es sur_le
mur, ces jaunes et ces bleus où -rebondissent des maJuscules, ce sourire 1mmobile
qui dit : pâte, savon, poudre, éli:xir. ,n a ~u voir que les mu~ des vill~ sont le décor,
préétabli des drames industriels. J'rmagine entre une machine à ~ : et un stylographe un suicide en habit, le faux-col déboutonné, devant le rcliquan:e du coffre.
fort. L~ jeunes gens s'embrassent sur le chèque reconquis. Il sent en musicien, en
peintre, en poète que cinq cent mille hommes sur deux kilomètres_ carrés, sup~pos~
par les feuillets des étages, travaillent, achètent, boycottent, vivent, - et il sait
le dite. Il transpose le chant des moteurs qui ronflent aux portes des banques, les
taches polychromes des robes, des vitrines, des lampes à arc et du soleil. Il sait
de ses imaO"es mouler tous les reliefs, toutes les p:tofondeurs, celles de l'architecture
humaine, du ciel rond au-dessus des têtes bosselées et phrénologiques, de la paume
des mains où l'amitié se retrouve et sombre dans une étreinte, des horloges qui
avancent. retardent et obéissent aux honunes mieux qu'aux planètes et ne marquent
plus qu'une heure de décret, de sorte qu'il n'y a plus de temps, celles des gares d'où
les rails luisants fusent pour trouer la distance de sorte qu'il n'y a plus d'espace, de
sorte qu'il n'y a plus rien, mais UJJ poète. Un poète qui entend crier les couleurs,
chanter la lumière folle, qui gémit doucement des souvenirs à la lune, une lune électrique pendue à une potence, qui vibre sous la caresse des express dont les continents
frémissent. qui écoute, désolé, le rythme des trains nocturnes et il note l'orgue des
freins qui à ce bruit de cœur m.a.lade met une sollI'dine, qui s'endort et puis se réveille sm les ponts entourés de vacarme métallique. Il est fasciné par les kilomètres qui grelottent aux vitres nocturnes. Il a pleuré sur les embarcadères parce
qu'il connaît, homme, le prixdel'amitiéd'unhomme. na eu le mal du pays, le mal
de tous Jes pays, le mal de toute la terre et le mal des planètes. Il a fermé les portières
avec ce geste sec, tardif, nerveux, courageux, soigneux des mains qu'il ne faut pas
pincer. Vodeur des gares le prend à la gorge comme une pendaison. na vu entre les
wagons les accordéons noira s'allong.e r, se raccourcù:, plier, déplier lel,l.rS r.ides et les
a entendu bêler sans arrêt un grand air triste. Entre leurs parois mobiles il ausculte
le rapide. Dans la nuit, aux portières, il a été lui-même le paysage, ombre sur le
talus, lui sur la terre, lui qui se penche, s'élève, s'étend, change de forme, s'enroule
autour des poteaux, se gondole sur les fils de fer, s'étale sur les fleuves, glisse sur les
quais des gares, et soufflette au visage les employés indifférents. Il a connu la grâce
monstrueuse de trente wagons se penchant d'un mouvement brusque sur la mer;
toutes portières ouvertes ou roule dans un courant d'air ; les mains aux poches on
titube sur place.

LE PHÉNOMÈNE LITTÉRAIRE

1437

Toujours il appareille vers autre chose; il attend. C'est plus fort que hrl ; il attend. Quoi ? Tout ; rien ; n'importe quoi ; une lettre ; un ami ; un télégramme ; un
journal; un livre; une. surpris:e; l'orage; Je soit; midi; une rencontre; lai-même;
quelque chose d'autre. Son œil jamais ne se ferme, son oreille jamais ne s'endo.rt etil
enregistre, recueille, module. Il sait voir- autour de lui la forme, la ligne, la beauté
géométrique, calme et parfaite d'un œuf qui satisfait J'œil et la main. Il n'arrive pas
dans une ville, mais y retourne et s'y reconnaît, s'y retrouve, s'y découvre-et sait
le dire. Il voit le bondissement de la vie et le note avec des doigts où il y a de la. musique jusque uousles ongles ,. Il perçoit le tressaillement de l'appareil MOl'Se comme
une prosodie, les marques de fabrique co:mmeune histoire colorée du monde, une
théogonie, une géométrie mythique. Pour lui les paysages dansent, coupés par les
poteaux télégraphiques, sur la portêe des fils. Pour lui les journées sont profondes,
inépuisables, remplies à déborder par-les vies des- quinze cent millions d'hommes qui
bruissent en tournant autour du soleil.
M. Cendrars regorge tellement de poésie qu'il en laisse, comme de la dorure, à tous
les objets qu'i:I touche, et qui sont désormais des reliques. Une boîte de conserves
et sa naïve étiquette résonne en lui comme UBe possibilité de poème, et la façade
des hôtels devient quelque chose d'énigmatique, monstre et douloureux. Il aime les
villes et les déserts. Il tremble de ce que peut contenir une boîte aux lettres - mort
ou naissance ou guérison ou faillite, etü y a des lettres qui se perdent-: il a laissé
des lambeaux de son épiderme à tontes les frontières, à toutes les latitudes, à tou.&lt;J
les méridiens : il a mis les horaires en musique, et un cœur, un grand cœur vaste
et dur, un cœur en floche.
II lui reste dans les pownons le vent de tous les climat.s, et dans les yeux la couleur de toutes les mers, de toutes les lumières, de tous les sols, dans les oreilles les
mots de tant de langues et les noms harmonieux et rudes des tribus indiennes, qui
sont ceux des E:i.iJress Transaméricains, et le silen'?e de toutes les forêts, de toutes
les solitudes, et sur les lèvres le goO.t de tant d'auberges, de bars et de sources.
Il n'est plus besoin de chercher la poésie dans les traités de mythologie, ni dans
l'histoire romaine ou juive ou pel.'Se, ni dans la vie des saints, ni dans les musées.
On peut donc être poète sans savoir que les Epigones furent les fils aînés des Sept
Chefs et périrent, sauf Adraste, dans l'expédition contre Thèbes, sans montrer qu~on
a lu Tite-Live, X(mophon, et l'Ecriture, sans être bibliothécaire ; et, comble, lui
connait pourtant toutes les bibliothèques. La poésie se trouve partout, à portée de
main, dans ces gares où nous prenons le train, dans ces rues où nous marchons, dans
la boîte du facteur que nous interrogeons et jusque dans le moindre pli de nos vêtements. C'est ainsi que :M. Cendrars a renouvelé la nature mieux qu'une époque
géologique, la vie mieux qu'une révolllt.ion, l'homme davantage qu'une guerre. Et
à la guerre, lui, poète, il a tué - et il a su le d:rre, musicien - et il y a laissé un bras.
Il a vu tant de visages gantés de verre, visages ruisselants de soleil, visages de toute
sa vie, visages nus que déchire un sourire, visages hâlés dans le vent maritime, visages déguisés, visages fatigués. Il est allé partout, et il est revenu parce que le retour, le retour est enco:i:e plus triste que le départ quand on ramène une ten&lt;hesse
éreintée de s'être tant promenée. Il a aimé, aimé la vie, le monde, la terre, l'Europe,
Paris, la France, lui-même, les autres, les continents, les couleurs, les lignes, la tristesse, les timbres exotiques, les enveloppes quî sont venues de loin, la danse des viJ]es,
la trajectoire pure des comètes, la littérature, le Christ, ses. amis, les jeux puérils de
son enfance, New-York, la forme des iles, l'odeur des vieilles reliures, la poussière
des chambres inhabitées, la rose des vents; les, cris des vagues, les grands voyages,
« la tristesse et le mal du pays ,, le plaisir d'être seul, la solitude d'être deux, d'être
plusieurs, d'être tout le monde, le frottement des foules,l'inqtiiétude, l'attente, et
encore Paris, « la tristesse et le mal du pay3 » : la vie. Et ayo.nt tout- aimé de ce!.

�1438

1439

L'ESPRIT NOUVEAU

LE PHÉNOMÈME LITTÉRAIRE

amour qui est identification et absol'ption, presque sacramentelles, un peu mage et
un peu diable, succube et incube, il a tout regretté, « lui qui est ébloui •·
.
Non, il n'est pas seulement le poète de la machine, ni d'un exotisme mod~rne, rail
ou paquebot. Pourquoi prescrire des limites et un ré~e à 1~ qui sent la_ VJe, t?ute
la vie, telle qu'il l'éprouve.Da écrit un poème de rmssel et d encens: et s1 le mJSsel
est de missionnaire barbu, grillé par tous les soleils, lavé par toutes les pluies et toutes
les vagues : et si l'encens est de fumerie chinoise, s'il sent le thé vert et la pirogue,
la pou.ssière des routes, les bouges de New-York et les épices, tout de même c'est
un missel et c'est de l'encens. Le père blanc qui a tant couru l'Afrique, mélange un
peu de nègre à, son latin ; tout de même la messe est dite.
·
Il a écrit dix-neuf poèmes drus, brusques, mélodieux et explosifs qui se cognent
à la v;e, la vie tout entière, s·y blessent et s'y égratignent.
D n'aime pas beaucoup les muses périmées, qu'elles tiennent salon sur la colline
reconstituée de l'Olympe ou dans la ruelle d'un XVlll" polycopié. Autour de lui, et
de nous circule une beauté fraîche, une beauté utile, quotidienne, servante, robuste,
· qui E.e f~t et se défait à chaque heure.L'avenir et le passé, c'est très beau.Mais cet
aujomd'bui qui lolle à notre peau et y laisse des cicatrices 1

sonnent comme des commandements jetés à une troupe indocile mais qui suivra.
Il a foi en lui-même et en la foule. Il apostrophe. II prie. Il conduit.
Il est social. S'il a gémi, blessé, vers une survie de l'Europe, il a dit également l'âme
batailleuse de l'armée. Il se joint à tous les cortèges et à toutes les processions parce
qu'on s'y sent les coudes, mais que lui importent leurs politiques et que lui importent leurs cultes.
Mais il n'est pas pacifique. Pacifique il ne peut pas l'être. Sa poésie, comme toute
poésie sincère, est une poésie d'élan, une poésie de mouvement. Le mouvement est
toujours guerrier et la foule n'est jamais en repos, ce repos qui n'est pas une mort,
ni même la mort, mais le résultat d'une mort universelle, c'est-à-dire rien, inappréciable, néant.

Et tout ce que j'ai dit du rôle du subconscient dans la P&lt;?ésie de Rimbaud devrait
être répété à propos de la poésie de M. Cendrars. ·

Comme un pianiste prodige virtuose à quatorze ans, je l'imagine, après ce geste
de la tête pour repousser les cheveux rebelles et de la main pour apaiser le nœud de
la cravate, qtû s'installe devant le clavier des mots où il frappera tout à l'heure ses
plus rares métaphores. Je verrai toujours M. Cocteau élégant, jeune, précoce, avec
des mains souples d'acrobate, la démarche d'un danseur, très joli garçon, spirituel, intelligent comme on ne l'est guère, dans un salon, avec, en tapisserie, des
spectatrices qui ne savent s'il convient de s'émerveiller déjà, tel que son style enfin
rare, agréablement maniéré, qui désire étonner autant que plaire, qui fait songer à la
ligne savante d'un shake-hand selon les formes. Son écriture est semée de -tours de
passe-passe qui éblouissent. On s'arrête, on en redemande, on voudrait voir comment c'est fait.
Et la littérature de M. Cocteau m'est extrêmement sympathique. Sous l'épiderme fardé de son style, la vie circule. Un peu de truculence n'empêche pas l'observation, mais la souligne. L'intelligence partout transparaît, comprend, îllwnine. Si,
par moments, la phtase est un peu rampe et théâtrt&gt;, cirque même, sa flèche, bien
qu'empennée excessivement, porte et perce. Lui-même la compare aux acrobaties
des aviateurs, à leurs virages., à leurs gli:ssades. D aime les raccourcis, les voltes soudaines, le saut périlleu...-.c, les rétablissements brusques, le saut de la mort, les danses
sur la corde raide, le feu d'artifice, les tours de cartes et·Je calembour. Il est étourdissant et délicieux. Malgré cela, et c'est ici qu'il devient, en cessant peut-être de le
vouloir, vraiment étonnant, malgré cette virtuosité, il est artiste. De sorte qu'à s.es
plus inimitables jongleries il ajoute celle de jongler sérieusement. Sincère, bien entendu ; et son observation va loin. En quatre ligues il charpente un tableau. Une
demi-douzaine de détails composent un ensemble. Il comprend, résume, démonte,
manie, caresse, remonte en deux cents pages toutes les idées générales de la vie. Le
lieu commun, il y ·excelle, et ce n'est plus le lieu commun. Son rythme est d'une fragilité précieuse et exceptionnelle. Certains de ses a disques de gramophone » me
semblent des architectures en verre filé, en larmes bataves. J'ai peur, en lisant, que
ma voix n'en casse la ténuité et l'harmonie, et je repose le livre doucement, pour suppléer par la précaution du geste à l'ouate dont ma bibliothèque n'est pas garnie. On
en retient un gollt extraordinaire. Cela pince l'oreille comme de la musique digne
exécutée avec les instruments les plus simples : mirlitons et peignes entourés de papier de soie sur lesquels on souffle en faisant trembler les lèvres. Ailleurs sa phrase e&lt;it
infiniment pleine et sonore, coupée de silences. Ces silences qu'impm•e au lecteur l'ir-

Jules ROMAINS
M. Jules Romains est le poète du nombre. Il écrit sa fenêtre ouverte sur le grondement des villes peuplées. Même cela ne 1~ suffit point. Il quitte sa table et descend dans la rue. S'il voit un groupe il ma1·che vers lui, car il préfère être deux qu'un,
cinq que deux, cent que cinq, une armée que cent, une nation qu'une armée. Et ce
groupe il l'embrasse de bras f01ts, et le maiJ.1tient contre une po~trin~ larg~. Ce gr_oupe
il l'absorbe et le devient. Il a pour la multitude une tendresse mqwète d entrameur
pour son. poulain, une tendresse rude d'hcmme envers des hommes. Il respire avec la
multitude, pense avec elle, aime et souffre et crie avec elle : avec elle, non pas comme
elle. Il est Français mais il est Européen, parce ue l'Europe est plus nombreuse que
la France. Le rythme de ses vers a quelque chose du piétinement lourd des foules :
il marche au pas. Parfois seulement surgit_une mesure légère et infiniment souple,
si souple au milieu de ces chants rudes, comme un rire de fille énervée dans le bruit
d'une élJ"leute. Il pense toute une ville, il pense trois ou quatre rues et leurs passants qui sont des hommes. Le vent du soir porte à son visage penché d'~e fenêtre
l'haleine de la plus grande ville. Il se met sur le passage des hommes et se la1Sse heurter par eux.Il se donne à la foule,il se donne à elle, i~édiatement,~u coin,d'~ca:rrefour, devant une boutique, à la caserne, tout entier et tout de swte, et l aspu:e et
la pénètre. Mnis il n'est pas passif ;il ajoute sa vie à celle de cettefoule,_samass.e _à cette
masse sa parole à .ses uis parce qu'il est nat~re_fümtJ.lt un chef. Il arme. la p1ti_é dont
oscille un groupe, la prière dont fermente une eglise pleme, la fureur ~e ~le pomgs. Il
ressent telkment le charme du n~mbre que, le rcmpant, il se cro1rrut coupable de
lèse-m:agnéfame, de péché. S'il voit un enterrement rien ne po~~a e11;pêch~r qu'~
ne s'y joigne, et un mariage, qu'il n'attende à la port~ de la ma1:1e, afin qu il y ait
un plus grand ncmbre à rire et à pleurer. Il est volonta1rc et certaines de ces phrases

Jean COCTEAU

�1440

L'ESPRlT NOUVEAU

ruption brusque de la marge parmi Je texte, P,arlent autant que les mots. M. Cocteau
joue de la marge comme de Ja plume, dn blanc comme du noir, de la pause comme de
la parole.
M. Cocteau est philos-ophe parce'qu'il voit. Il excelle à résumer en dix lignes une
époque de sa vie.• Q,/,al'l'ejoura, nous- f(tmu cc,neiergea. 1 Il s'inscrit si exactement
sur le papier qu'on jurerait sa plwne fixée, comme un stylet enregistreur grattant
le noir de fumée, directement an ludion de sa sensibilité. Il est exact jusqu'à la manie.
Plutôt qu'un.senti.ment ne s'évad.e de l'exp_r.ession, il l'enroule si bien de sa phrase,
I' emmaillotte si tendrement, l'examine si méticuleusement qu'à moitié il l'étrangle et
le guinde. Il force l'attention par quelques- faux accords, puis déploie sa vraie musi•
que.Sapenséetoujoursintercaledes parenthèses qu'elle ouvre,mais ne ferme pas,
bien qu'elle passe son droit chemin, de sorte qu'on marche au milieu d'un continuel
carrefvur. Il vit dans l'accident intellectuel, ce poète du fait divers. Les idées qui se
télescopent, qui dérapent, qui confluent et 1:/ifurquent, c'est ce qu'il aime. L'idée
JJtatique, il la dédaigne. Il arrive à cent à l'heure sur le pire des virages. Le lecteur
Jle cramponne. a Malheureux il va se rompre le cou!• l\fais non, il passe dans une
pyrotechnie de poussière et d'éclabou.ssures, sain et sauf.
Comme un prestidigitateur mondain, iJ mélangè dans un bocal les éléments les
plus disparates : morceaux de· films, pans d'affiches, une tendre amitié, quelques
pages du Baedecker, un lambeau de conte de fée, des vieux journaux, l'image de la
Tour Eiffel, une anectode exquise, quelques très nostalgiques souvenirs, une carte
de géographie.
Agiter avant de s'en servir. Brasser au métronome. « Mesdames et Messieurs •,
les manches relevées jusqu'au coude - il en sort un poème.
On s'étonne, on en redemande, on voudrait voir comment c'est fait.
• Tentative d'évasion • est plus qu'un titre. Evasion non pas hors d'une prison
mais vers la plus profonde cellule de cette pli.son, vers Je puits de mine, vers le noya~ ·
inexprimé de JJOi-mëme, vers les plages où le flux-et le reflux des états de subconscience laisse parfoi,s sur le sable de bien belles méùuses.
Cependant, malgré cet effort de repliement sur l'inquiétude interne, la source sub•
consciente où plongent directement les sensibilités ultérieures, et ultérieures autrement qu'en date, lui échappe. Il connaît la route, mais non le but. l3rouillant une
communication instable des fritures grésillen.t. Comme chez Mallarmé dont l'émotion
est analogue, des avertissements mal compréhensibles montent dans Je brouillard.
« La pérrnlti~ est morte • disent les • parlementaires de rinco17,nu ». Et comme l\Ial•
larmé, ne pouvant et peut-être ne voulant modeler à pleine sensibilité directement
ce. subconscient, qui toujours se terre et file sous les pièges, sachant, déjà incon•
sciemment, qu'il faut pour- faire • beau. •, donner prise à ces formidables valenees
poétiques subconscientes, 1\1, Cocteau, la voie droite lui paraissant dure ou même
dangereu.se, se résout à un détour.Si Le Potomak, après Le Cap lie Bonne Espérance,
s'obstine encore la plupart du temps à creuser une voie d'approche rectiligne et vise
en plein but, Poésies lui tourne le dos et se décide à peu près entièrement aux
ricochets. Renonçant à faire entrer en résonance le subconscient du lecteur par la
sonorité de son propré subcon:;cient qui se gonfle mais ne gei;me pas, M. Cocteau
complique Je conscient, le force à une rapidité, à des intermittences, à des brièvetés,
à des brosquerics, à une frappe qui doivent donner le change et embrayer la poéti·
que subconsciente. Ainsi il reste ou rentre, mais moins que Mallarmé, dàns la grammaire, seulement cette grammail't!, il la concasse, la plie et la tord. Ainsi il reste ou
rentre, mais moins que Mallarmé, dans la logique, seulement cette logique il la pervertit heureusement, la débauche et la moque. Arrivcra-t-il à faire toucher, comme
des coudes derrière un dos, cette " extrême droite » où il est, à cette " eœtrtm,e gau,.
chc » vers quoi il tend ?

LE PHÉNOMÈNE LITTÉRAIRE

1441

II

Guillaume APOLLINAIRE
Guillaume Apollinaire fut avant tout uu poète , • durant dmae ans le seul poète de
France o dit M. Blaise Cendrars.
Il aime les allégi;iries, et les siennes .ne sont pas de glace pilée que le moindre rayon
de soleil fait fondre. Les années pa.::sent enchaînées et regardent la vitrine du tailleur où se succèdent, sans doute, sur les mannequins les modes éphémères. 11 aime
1es souvenirs qui tissent un tapis aux couleurs passées où il s'étendra comme les en•
fants qui regardent par terre un livre d'images. ~fieux que l'allégorie il aime le mythe.
Non le mythe orné d'un numéro au Louvre, porté sur les catalogues, so.r ti del'herbier
d'un hagiographe et qui en reste fripé, maiJl un mythe à lui, convenant à sa v!e, forgé
par elle sur les décombres des mythologies mortes où on ramasse de si jolis morceamc
de mosaïque. Il aime le noble feu, il le po:i;te et l'adore.

• Flamme je fais ce que tu ve'Ua).

•

Il écoute le sabot impatient de centaures : l'herbe qui bruit de ses mille cellules, les
pâtres qui chantent, les villageois qui dansent, la voie lactée qui se tait, la terre qui
se plaint déchirée par les fleuves, corrodée par le vent, consumée par le .soleil ; les
ruines qui se sont couvertes de mousse et de légendes, les ruines qui racontent une
religion morte ; il entend tout cela, lui qui est "assis dans un fauteuil -.. Et il voit les
yeux des squales parmi l'écume des océans, un mauvais g~çon qui -r(!SSemble trop
à son amour dans la brume de Londres, un baisei: pour qui les rois du monde au•
raient voulu mourir, des yeux où « nageaient des sirènes et des trat:nes d'étoiles •
• les cheveux nüirs de Madeleine»,les sept épées de mélanèolie et d'amom:, les a des:
tins impénétrables» assis en rond autour du feu de la Saint-.Jean, les cafés pleins de lumières, de fumées, d'orchestres sanglottant l'amour tzigane; il a vu la folie des machines et ce baiser chaste des locomotives qui s'approchent l'une de l'autre, lente•
ment, avec mille p-récautions fragiles, les yeux grand ouverts comme des chats. Il a
aimé les belles idoles, le soleil de Pâques, la rose de Noè1, la voie Jactée, sa « sœur
lumineuse », l'amour à voix virile, les dieux morts, les dieux perdus, les dieux inconnus,« le grand Pan, r:amour, Jé$1LS-Christ •• le malheur, « Paris-jaU », Iafemmemor•
monne, les choses charmantes et curieuses qu'il y a. à Auteuil, à Nîmes, à New-York,
au Café Napolitain, à Bourg-en-Bresse, au caveau de la rue de Buci, à Munich et par
toute la terre dont il connaît tant de patois. Et ce qu'il aim-e, il le dit simplement,
parce que cela lui est agréable de le dire et qu'il nous sera ag1éable de l'entendre. Il
sait, mais que ne sait-il pas, la saveur amère • des baisers flarentins », la plainte des
journées veuves, les longs baisers mouillés par l'embrun des embarcadères, des anecdotes sw: M. Anatole France, M. Canudo, Ernest La Jeunesse. Quelqu'un lui a dit
comtnent est le wagon-promenoir du Trans.sibérien, ce qui s'est passé aax fané•
railles de Walt Wlutmann, quels livres il y a àla bibliothèque de Fort-de-France de la
Martinique, à celle d'Helsingfors et à celle de M. Edison, et même quels livres on

�1442

1443

L'ESPRIT NOUVEAU

LE PHÉNOMÈNE LITTÉRAIRE

vole de préférence en preuve de grand amour. Il sait, mais que ne sait-il pa.s, le chant
des sirènes modernes qui vont en six jours du Havre à New-York, la fraîcheur ~e tous
les océans aux mains brûlantes, la chanson des Cosaques Zaporogues, • ivres et
pieux • les «plaintes du servant de Dakar• qui était un pauvre tirailleur nègre, une_ au•
bade d~ l'an passé et une autre de l'an à venir, c le miaulement des eha:s à Paris, ~
les hymnes d'esclaves aux murènes », la généalogie contestée de Crowamantal qnt
fut le Poète assassiné, le dernier poète, assassiné comme tous les poètes, le regret des
yeux peints, les danses des satyres, des pyraust~, des égypa?8, des fe~ follets ~t des
« obus couleur de lune », « des lais pour les reines -., les sous de Pans, les sou-s d~
monde,• les chanso718 pour les sirènes • et • la romance du ,nal-?imé •: des noms_ qm
ont la saveur du laurier-femme, et le goût des oranges et le cri des _singes pa~ les
arbres. Il a été le pauvre qui aurait voulu vendre son ombre,le convtve du Ro1-L~e,
l'amant de Léda qui l'a préféré au cygne, l'ami de Germaine, un homme candide
comme un enfant, le guerrier à la tête étoilée et mitraillé~ et trépanée, savant comme
une bibliothèque. Il a connu des prophétesses, des saltunbanqu~~ • les l~rs sou•
daines des tirs », le « chant de l'horizon: en campagne •, la « triS,e mer~lle de la
guerre ». n a quêté l'aventure, et de cette m~ndicité il ~ rappo~t~ de poésie autant
qu'en peut porter un homme et de quoi nourrir tout ce siècle qw viendra. Il a été.

discrètes, internationales, diplomatiques et mystérieuses. M. Proust se souvient bien
de tout cela et d'une clochette qui annonçait les visites, et d'une vieille tante grignotée parl'àge qui ennuyait le curé de ses );ùstoires et que le cmé ennuyait des siennes,
et des livres qu'il reçut pour sa fête un soir qu'il pleurait, et de l'odem qui trainait
dans un escalier, et des plats qu'on servait à table, et des deux grand'tantes qui faisaient le bel esprit; il s'en souvient comme on se souvient, c'est-à-dire sans beaucoup
de suite, tantôt de ci, tantôt de là, à droite et à gauche, mélangeant les dates, les
morts, les joies, les naissances, mais surtout, surtout il se souvient de lui-même, tel
qu'il veut se dire, frêle, parfois jeune h&lt;;&gt;mme, et parfois enfant, si bien que sa bonne
surgit d'elle-même pour l'accompagner à la promenade, et sa maman, doit absolument, absolument monter dans sa chambre l'embrasser au front pour la bonne nuit
ou sinon il ne dormira point.Etcommeellenemontepas, parce qu'il y a du monde à
diner, justement M. Swann, cet homme si mesuré, si « grand monde •• si poliment
amical et dévoué, si ami de la famille, l'enfant fait un caprice - comme on dit - et
ce caprice - c'est ici qu'éclate l'art sombre et cruel de M. Proust, -ce caprice dont
vous avez envie de rire quand c'est moi qui vous le raconte maintenant, lorsque c'est
l'auteur lui-même qui vous le dit, vous voyez que ce caprice est une tragédie bouleversante. Ce jeune homme, car il est brusquement devenu jeune homme, aime une
jeune fille qui est la fille de M. Swann, et même beaucoup d'autres jeunes filles, et
toutes ces jeunes filles on les aime avec lui, et quand il a des battements de cœur, on
a des battements de cœur. M. Proust se souvient aussi de toutes les choses qui lui paraissaient belles de loin et moins belles de près et qu'il se reprochait ensuite de ne
pas aimer.assez, de n' avoir pas su les aimer, et il se décidait ensuite à les aimer par
ordre de sa volonté, pom se repwcher de nouveau cette volonté et ce manque de sincérité . Quelle poésie il y a dans les scrupules. Et cette église qu'il imaginait persane,
quand il savait bien pourtant que les églises persanes ne sont pas très nombreuses
en France, et qui le déçut ... Et la figure étrange de M. de Charlus qui lui pince familièrement. et je devine, bien q11e ce soit « à suivre », trop affectueusement la nuque,
et sur laquelle il médite... Et cet amour de Swann pour Odette, amour scrupuleux
et inquiet, qui est bien l'une des plus belles histoires de cœur que je connaisse.
Demandez-moi qui est Madame Swam1,si je la connais,si je crois qu'on peut lui
t6léphoner pour lui demander des renseignements sur un nouveau maître d'hôtel
qui se recommande d'avoir été à son service•.. Je crois bien que je la connais. M.
Proust m'a présenté à elle. J'en suis même assez fier, car n'est pas présenté qui veut
à Madame Swann, bien que ce soit une personne que son mari ait tirée d'une position
assurément un peu ... enfin ... voilà.
Et si M. Proust m'invitait à déj euner, je lui parlera!s de Combray, de ses souvenirs qui se sont si bien mélangés aux miens que je ne sais plus ce qui dans ma mémoire est à lui et est à moi, de Madame sa grand'mère qui aimait les jardins incultes,
de Monsieur son grand'père, et mon oncle, qui était attentif à la météorologie et
aux historiettes, de son ami Bloch, le mien s'appelait Cohn, que nous avons cessé de
voir - mon Dieu, oui, cela valait mieux. - et je voudrais bien démêler enfin si
telle petite petite mésaventure m'est arrivée à moi ou à Monsieur Proust. Mais j'aurais bien honte, parce que je n'ai jamais été invité à goûter par une princesse. Une
fois seulement, quand j'avais douze ans, sur une plage, une actrice voulut m'offrir
un gâteau, - c'est toute une histoire - et ma gouvernante refusa pour moi. Etj'ai
bien une tante qui est comtesse, mais elle me croit bolchevick et refuse de me voir.

« devant tous homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu'un vivant p~ut connaî ·re
Ayant approuvé les joies et les peines dauleurs de l'amour
Ayant su q,.telqmfo-is imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l' Artillerie el l' Infan:erie.
Blessé à la tête trépant sous chlo-roforme
Ayanl perdu ses meilleurs amis dan~ l'effroyable luUe • •..••

Et il y a tant de choses qu'il n'a pas osé nous dire,
tant de choses qu'on ne l'aurait pas laissé dire.

Marcel PROUST
M. Marcel Proust se souvient : et il écrit Sl,!S souvenirs, soigneusement, scrupuleusement. Il est un peu maniaque. Il a horreur d'oublier quelque chose, et s'il a oublié, il s'en retourne faire ou dire ce qu'il a oublié au mépris parfait du lieu, de l'heure.
de ce qu'il était en train de faire ou de dire quand la mémoire lui est revenue. Il se
souvient de son enfance, de son adolescence, de ses flirts, de la chambre qu'il habitait
à Combray, des manies de sa grand-mère et de sa robe prune et de sa voilette, des
gravures qu'il y avait au mur de la salle à manger, de ses brouilles avec Gilberte, du
directeur de l'hôtel où il habitait à Balbec, du petit verre de liqueur que le médecin
avait interdit à son grand-père, et que son grand-père prenait tout de même, désobéissant aux reproches timides de sa femme, de M. Swann si correct, si érudit, de l\I.
de Norpois qui avait été ambassadeur, et qui comme tous les ex-ambassadeurs,
s'était spécialisé dans les anecdotes fades qui commençaient bien et ne finissaient
jamais, dont chaque mot était pesé avec un soin de chancellerie, et qui ne signifiaient
rien à moins qu' elles ne voulussent dire immensément de choses ténues, importantes,

Jean

EPSTEIN.

�OTTO LUDWIG

ÉTUDES DE MUSIQUE ET DE LITTÉRATURE COMPARÉES
L~HÉSITATION
ARTISTIQUE

D'

OTTO LU.DWIG
PAR

ANDRE

CŒUROY

I

Lest des hommes qu'un bienvei_llant hasard a marqué~ du double sign~
de la littérature et de la musique. De tout tem}?s, 1 Allc,magn_e a éte
riche de ces esprits divers. Elle a co~u, P?Ur ne citer q?eles meilleurs,
au dix-septième siècle, Mattheso~, lingmst,e, ~omancier et autel?r de
près de cent œuvres musicales (do~t hmt opéra~ e~ vmgt-_quatre ora~or10s) ;
au dix-huitième, Sc~ubart, org~~ste, c~mp_os1teur,_poete et _gazet1Ler; et,
à l'orée du dix-neuvième, une plew.~e d a~tistes qui' ont subi la luüe des
deux instincts créateurs. On put croire~ rnsta~t qu à Schumann,. co~e
un peu plus tmd à Wagner et à Cornelius, était 1·éservée une g!o1relittlraire. Chez :wackel!,roder, _ce jeune roma~t!que ~nort à la fl_eur du tal;nt,
c'est la munque qm fut vaincue par la :poesie. Grillparzer, N1etzsc~e, e" de
nos jours Gustave Falke ont su les Joies jumelles de la mélodie ~t du
verbe et Hoffmann en c~éant de pair Ondine et les Contes FantastUjlles,
a réalisé ce miracle tl'•un équilibre presque parfait e~tre l'une et ~•autre;
Mais aucun d'eux n'a vécu, comme Otto Ludwig, les ~g01sses du~
talent qui, durant des année~, ne s_ait se ~ésoudre au ch~1x, ~t nul é~r1:
vain parmi ceux dont la musique fit cortege à la muse, na mieux laiss.e
tran;paraitre dans son esthétique les traits confondus des deux sœurs.

I
Otto Ludwig est né en 1813 dans cette Thuringe dont _le poète Voss a
dit que cc tout paysan y sait la musique ». C'est la patrie des Bach: La
richesse des chants populaires s'y transmet à travers des ~éné~at10ns
laborieuses, gaies au travail comme aux kermesses. ~a musique rn~trumentale a su toujours y délasser toutes les classes. L exemple venrut de
haut ; l'éclat de l'excellente chapelle princière fut longtemps ~ehaussé par
la voix de la grande-duchesse Charlotte, dont Jean-Pau~ louait nla glotte
de rossignol ». Les bourgeois de ~ildburghausen rappelaient avec queJ~ue
orgueil que le jeune Weber avait reçu, de 1796 à 1797, ses premieres
leçons de musique du hautboïste K~~rmus1kus Johann P~ter Hen~chkel. Et il y avait foule aux concerts dirigés par le Kapellme1ster Gle1chmrtpère d'Otto Ludwig, issu de cette bo_urgeoisie_ musicienne, fit
enseigner le piano à son fils, dès l'enfance, pms le confia, pour son édu-

1445

cation, au co-rec_te~r d'~isfeld, Morgenroth, ancien théologien et mélomane ardent, ~ tachait. à développer en tous les élèves de son école le
sens de la musique. Ludw1g eut po!-1~ con~isci]?Ies J ~cob Beer, plus tard
~antor_ à Saalfeld, et ~challer, lli"!-151Clen-ne, qm devait devenir petit fonct!onn3:ITe par_ nécessité. Les Soll'ées _que n'occupaient point les études
littéraires étruen~ consacrées à la musique de chambre. C'étaient des trios
où Schaller tenait le premier violon, Ludwig le second et Beer le violoncelle. D_'.au~re~ fois, les tr~is amis impr(!visa~ent sur un thème connu:
le Fre-u_,,schzitz etrut l_eur pas_s1_on; ~udw1g ~ouait Kaspar, et Beer faisait
Max. Entre temps, ils_ étudiaient l harmome et le contre-point.
~ependai:t les af!a1res de la famille allaient mal. Le père était mort
rm~e; la mere ne lm ~urvécut que peu. Un oncle recueillit le jeune homme;
rn.a:s ce barbon, subJ~gé :par une gouvernante plus attentive à la cave
qu au ménage,. voul~t !aire d'Otto un co~erçant et prétendait s'oppos_er à s~ pass10n az:t1stique. Otto, à son piano, oubliait ses misères. Las
d~ Jouer, 11 compo~a1t. ~n 1833, sa résolution semble prise ; il sera music~en i et tout 3:uss1tôt 11 se plonge dans les ouvrages de Marpurg. II lit
d affilée les ]!~ments de la ."!u.sique théorique, le .Manuel de basse générale
et de composition et Je Traité de la Fugue. Installé dans la vieille maison
paternelle qu'.entoure un vaste jardin, il appelle Schaller auprès de lui ;
et ce sont ~es Jours heureux de l'espoir et de l'amitié.
« ~udw1g, rac_onte Schailer, s'installait, dans la grande chambre du
premier, à_ son ~~ano ou à sa ~able de travail et composait des opéras;
lef un~ ét~e?t déJà en préparat10n, les autres étaient de création récente ...
~ apres-uu~ nous tr~uvrut occupés à l'étude de la plupart des opéras classiques ré~wts po~ piano et des œuyres de Marpurg; puis nous nassions
à la pratique des 1~1,truments, du p1ano et du chant ... Le soir, c1étaicnt,
a"."ec quelques anus, des chœurs et des quatuors, des airs, des duos, des
tr10s extrruts de bons ~péras avec accompagnement de cordes ou de piano.
De~ fra~m1;nts de_ scenes. d'opéras. récemment composées par Ludwig
étaient Joues et nus au pomt. Une Je?ne c~a~teus_e, parente de Ludwig,
é~uquée par_ Mor~enroth ~t douée d une Jolie v01x de soprano, Sophie
Fischer (1~ ~gayait nos sou~es de ses remarquables soli ... Mozart était
notre pr~fere ?Omme compositeur d'opéras. Nos entretiens ne tarissaient
pas d? d1scu~s10ns s~ l'opéra en général, sur sa forme à notre époque, sur
le gout musi~al ~ se perd à quitter le droit chemin de Gluck et de
Moz?1't, sur l'mtruszon de la musique.italienne et de la musique française,
s~n 11;1f~uen,ce, n~faste sur les ?o~pos1teurs all~mands et sur ~e public, le
discredit ou etruent tombés 1 élement dramatique l'express10n et plus
généralement, la vérité artistique. »
'
' '
C'~st alors chez Ludwi_g une poussée de sève musicale. En 1834, il
e~g;msse un opéra ~omantique, Le Roi du Li,ed, dont la tonalité était défm1e par une po~s!c de l'auteur : cc Comme autrefois je viens m'asseoir
à la source - e~ J'e&lt;:oute les échos de jadis - n'entendrai-je dans le bruit
d;s vagues - J~mrus Ie_chant d'adieu du cygne ? » Il jette aussi le plan
d un ?Péra-collll_q~e, Signor Formica, tiré de la nouvelle d'Hoffmann.
Sa J?,ethode ~amiliere ~st
fa_çonner à la fois la matière poétique et ]a
~at1~re mus1~ale. DéJà I ms~rnct poétique, puissant, fait violence à
l rnstm~~ m1;1s1cal et _le m~~rISe dès l'ébauche; mais par un déplorable
retour, l mstmct mus1calres1ste assez pour entraver l'essor poétique. Ainsi

1.e

{I) Elle épousa plus tard Sclialler.

�14~6

OTTO LUDWIG

L'ESPRIT NOUVEAU

débute cette tragédie intime des forces créatrices do~t au~une ne _veut
être serve. En même temps que L~dwig compose ?-e petits _poemes lyriques
(dont il met quelques-uns _en musique), def esCJ,U1sses de_bvrets,1 des pl;:i.ns
de tragédie, des ballades, 11 caresse le )?r_oJet d un Requiem et~ un op~r~,
Roméo et Juliette, sans doute après l'audition, à Cobourg, de celm de Be~m;
car il entreprend des voya~e~ à pied ~our se rendre au co~cert ,des villes
voisines. Semblable au musici2n Bcrglinger, cet étrange heros d un conte
de Wackenroder, il fait en plein hiver di;x: heures de marche pour all~r
entendre à Meiningen son opéra favori, le _Don Juan. de Mozart, dont1l
étudiait longuement avec Schaller la réduct10n pour piano.
Ces pèlerinages musicaux, qui le mènent tantô~ ~ Cobourg, tantôt à
Hildburghausen, l'incitent un_instant à la compos1t10n._ Dans la lutte des
deux instincts la musique parait l'emporter : le Requiem prend forme,
un Hymne s'a~nonce, des fragments de Signor Formica sont ~efondus. E~
août 1836 il a terminé le livret d'un grand opéra rom~nt1que La pze
cf Or. De multiples projets bourdonnent dans sa tête; trois opéras en c~nq
actes, intitulés Lorelei, Diane et Zuma ; deux en deux actes : Am~is et
Tentyra, La Nuit Espagnole, et un en un acte : La P_écheuse. M~s le
17 janvier 1837 on lit dans son Journal qu'il est las des s~Jets romantiques
et de leur musique, qu'en fin de compte, l'opéra~conuqu": n'est pas_so_n
fait. C'est que l'instinct poétique vient d'être e:x:c1té_e_n lm :rar une ~~ee
nouvelle qui l'enthousiasme et qui peut-être va con?1lier enfm ses _desir~
contraires. Il s'agit d'écrire u~ grand poème Cécile ~u Polhymnie, qm
sera une « Théodicée de la Musique ». On y verra la Naissance de la musique, son développement jusqu'au cc rayon argenté » Mozart-Bee~hoven son action sur l'âme humaine · on y pénétrera l'essence de la musique
de danse, de la musique- guerrière: de la musique d'église, du choral, de
l'oratorio, de la symphonie, del'o.J;&gt;éra et des chants de matelots. C:ette
épopée musicale ne vit jamais le Jour, pas plus qu'un roman cyclique
Octaçien et qu'une épopée nordique Sçanhildur, p~c~ qu'un, nouv~au
sursaut de l'instinct musical venait de se produire. Ainsi ba.J:1otte, le po~te
musicien épuise les forces de sa jeun~ss~. Il so_n~e à traiter le~ suJe~s
d'Agnès Bernauer de Charles le Témeraire, mais il ne peut décider sil
le fera sous la for~e dramatique, sous celle du lied ou celle du drame
musical.
Souvent les circonstances décident ce que l'âme ne peut dé:partager.
En 1836 s'était fondé à Eisfeld un théâtre d'amateurs. _Ludyng en_ fut
aussitôt élu c&lt; poète officiel et chef d'orchestre ». Le dcstm_ lui forçait l:1
main; il se sentit, cette fois, désigné tout de bon pour la musique. En a~nl
1837, il fait jouer par cet orchestre et cette troupe d'a:mateurs un premier
opéra complet Frères et Sœurs, en trois actes. La partie de cor était tenue
par un garde-forestier, la tromp~tte par un médecin, ,l~ flûte pa~ un
peintre, le r_este des ~ois et de~ cmvres par des r~gen~s d ~cole: lJn vieu_x
pasteur était .au pupitre du v10loncelle et le chirurgien, a qw l on avi1:1t
confié les timbales criait, chaque fois qu'il donnait à faux: « C'est plE:1n
d'erreurs dans ma'partie. » (1) Ludwig, à vrai dire, n'étai~ pas fort satisfait de son œuvre qu'il considérait comme c&lt; trop pathétique et préten•
tieuse ». Mais le démon de la musique est en lui, et semble le posséder po~
jamais. Certes il note encore dans son journal le plan d'une tragédie
(1) Voir le récit de la représentation par F. Hofmann dans Die Gartenlaube
1865, n° 19.

1447

Le

f'idèle E~kart et l'esquisse d'un poème sur des héros nationaux; ces
proJets ~e tiennent pas devant son regain de mélodie. Il a envoyé le
manuscri~ de son opéra à divers compositeurs, à des chefs d'orchestre,
tout spécialement à Detzauer, premier violoncelliste de la chapelle de
Dresde. Le m~uscrit lui revient intact, personne n'en a même dénoué les
ficelles.
Qu'importe, il a vingt-cinq ans et l'assurance d'avoir trouvé sa voie.
s ~s lett~es de cette époque, enjouées et fines, le montrent jouant des valses
pour faire ~anser son oncle grassouillet, ou riant comme un fou à une
représe!1tat10n de Fra_ D7!1-POlo c1 où acteurs, machinistes,régisseur, orchestre
et _musique, tout était ivre ». C'est avec une nouvelle ardeur qu'il travaill~ à un second opéra, La Charbonnière, sur lequel il fonde de grands
espoirs. Il a soigné la mélodie (confie-t-il à Schaller) et quelques numéros
de l'œuvre sont traités en contrepoint vigoureux, « si bien que chacun y
trouvera quelque chose à son goüt ».
_Les petites vi~es sont trop fières de leurs petits succès pour n'en pas
faire grand hrmt. L'éditeur Kesselring, de Hildburghausen, entendit
parler du compositeur-poète et lui fit l'offre d'imprimer quelques-uns de
ses ouvrages. Ludwig envoya deux ballades sur des textes de Goethe,
La Cloche qui marche et la Danse macabre. L'éditeur les soumit au chef
d'~rc~estre de Meiningen, Ed. Grund, qui déclara que si la mélodie
laissrut un peu à désirer (elle rappelait assez la première manière de
C. Lœwe), elle décelait un talent d'avenir. Aussi l'invitait-on à venir
s'installer à Meiningen où l'on pouvait entendre à loisir de la musique ;
la Somna~ule de Bellini y faisait fureur. C'est par ce chef d'orchestre
que ~udw1~ fut présenté au duc de Saxe-Meiningen qui le décida à aller
étudier sér10usement la musique à Leipzig sous la direction de Mendelssohn, avec une bourse annuelle de 300 gulden pour trois ans (1).
Le~ é_tudes devaient commencer en octobre.Jusque-là, Ludwig redouble
d'ac~1V1té. ~ans un bal, il joue une scottisch extraite de sa Loreœi. Le
succe~, cons1déra_hle, l'amène à t~availle~ cet opéra et à ~eprendre son
Requiem auqu_el 11 ne manque que le Dies irœ; en août 11 compose la
fugue Gum tu1,S sanctis pour l' Agnus Dei. Un instant l'instinct littéraire
trop lon_gtemps comprimé se réveille. Il projette de démêler par écrit sa
C?ncepfaon personnelle du Requi,e,m, particulièrement au point de vue de
l'instrumentation, et d'en faire une préface à sa partition. Mais les b
lades paraissent en librairie (2), c'est le premier contact dumusicienav€c
le gran1 p~Iic. P'un cœur_léger, il part pour Leipzig.
.
La VIe littéraire et musrnale y était alors intense. Laube régnait en
maitre ave~ son Journal pour le monde élégant. L'opéra dirigé par Ringelhart, était un peu terne, malgré le succès de Lortzing ; mais la gloire
du 9"ewa~dhaus, dirigé depuis 1835 par Mendelssohn, rayonnait. Elle
avait. at~1ré Gade, Sterndale, Bennett, Hiller, Liszt (3). A Saint-Thom.as
travaillai~ un peu dans l'ombre le Cantor Weinlig que devait remplacer en
1842 Moritz Hauptmann. Les « jeunes » étaient réunis sous la bannière
de la Neue Zeitschrift für Musik fondée par Schumann en 1834. Celui-ci,
r

(1) Lettre du 18 mars 1889.
d (2) • ~ eine :Singsti~e ~t ~egleitung des Pianoforte komponiert und Maame Caroline Voit zum Zeichen uuugster Hocbachtung zugeeignet. P
{8) Cf. dans les lettres de .Mendelssohn, le récit de la soirée donnée en avril 18l0
en l'honneur de Liszt.
76

�1448

L'ESPRIT NOUVEAU

revenu à Leipzig en 1839_ ap~è~ une vaine tenta~ive pour se fixer à Vienne,
était soutenu par ses arrus f1deles: Verhulst, Hirschbach, les deux Becker
c,t Wenzel.
.
.
.
. ,
Peut-être était-ce là la terre promise ? Ludwig f 7rme et sn;1cere ~e
croyait décidé à se faire un nom de_ composit~ur. Mais ~'abord 11 falla~t
vivre. Son Journal le montre étudiant son piano plusieurs heures p~
jour, afin de se mettre en état de donner des leçons; il e~père en pouvoir
donner deux par jour, à quatre groschen l'heure; de qum payer son logement et sa nourriture (1). Mais les leçons ne viennent pas. Il n'a pas &lt;l~argent pour aller aux concerts ; le billet coûte seize groschen. E~ qua:id il Y
peut aller, des troubles pathologiques l'assaillent. Malade, isolé, Il perd
en quelques mois courage.
.
.
, ,
.
Il se fût repris, si Mendelssohn l'y eü~ rudé. Mrus d~s 1 abord ils
se heurtèrent sans se comprendre. Avant meme de p~co1;1r~r ~es m3:n_uscrits Mendelssohn lui avait, de ce ton protecteur qui lm eta1t fanuher,
cons~illé l'étude, le respect des règles, la religion de la for~e.
.
Docile, Ludwig tenta de composer une Sonate pour piano smvant les
principes orthodoxes. Le profit qu'il en retira fut de constate~ quel'~ de
Mendelssohn ignorait au plus haut degré cc le naïf, le naturel, l'immédiat &gt;&gt;.
MJndelssohn, en lui reprochant à son tour son manque de goût, consomma
la rupture.
.
;
. .
.
Schumann aurait pu exercer plus d'attrait. Ludwig habitait non lom
du célèbre Kaffeebaum. Mais il démêla vi~e e1!- Schumann une nature trcp
différente de la sienne. Après une consmencieuse analyse des No11elette~,
il porta sur lui le jugement dont les esprits entiers accablent toute mus~que nouvelle; il n'y vit que de la facture, des effets concertés, cc le prodmt
d'une industrie musicale qui ne cherche que des tours no~veaux et
étran,,es comme les coiffe~rs ne rêvent que de frisures ori~inales ».
Dè: lors son irritation maladive s'acharne sur la musique moderne. Il
r€proche à l'art musical d'avoir désappris le langage du cœur pour ne
s'a~resscr qu'_au cerveau; Cette musiq:ue fajt r~vivre en lui les terreurH
qu'il éprouvait, enfant, aevant un ohJet mecamque ou dev:3--1?-t 1~ grosse
cloche du clocher qu'il ne manœuvrait qu'après de longues hes1tat10ns, en
a_ppuyant sur le pédalier. « Et je pensais et je pense encore, que la m~SHI_ue doit guérir, et non pas déchirer, qu'elle doit c_onsoler, et non ~rod!guer les blessures. &gt;&gt; (2). C'est la musique de 1Berh5&gt;~, surtout, q~ fait
souffrir ses nerfs exacerbés. Il dénonce dans l esthetique de Berlioz« la
Révolution politique de 1789, désormais passée dan~ la musi9:ue, le ca;-nage, la profanation des inti_ffi:ités les plus sacrées qm se réf~gient au com
le plus secret do l'âme, le régrn1de des sons ». Les concerts ou alternent les
œuvres de Haydn, de Mozax·t et de Beethoven avec los productions modernes lui font mieux sentir encore ce désarroi (3). Il glisse sur la pente où
se rallient nombre de littérateurs ; la musique nouvelle ne leur parait que
sécrétion cérébrale et drogue dissolvante. En même temps son état maladif s'aggrave. Comme le pitoyable Wackenroder quelques années plus
tôt, il est la proie d'un mal physique, dès qu'il est assis devant l'orchestre.
(1) Janvier 1840.
(2) Lettre à son oncle, 14 Il:lnrs 184.-0.
.
.
,
(8) Il écrit encore : « Depllls Beethoven, la m1IS1que est comme aliénée ; c ~ un
éternel chassé-croisé du ciel à l'enfer, de l'enfer au ciel ; point de repos; point de
refüae hospitalier ; de chaque buisson en fleurs, joli, joli, terriblement, le serpent de
la folie darde sa langue mouvante. »

OTTO LUDWIG

1449

&lt;( A peine entré dans la salle de concert, je sentais mes pieds se refroidir ;
j'entendais la musique, mais non pas comme l'entendaient les autres; il s'y
mêlait des rumeurs et des sifflements ; mon cerveau flambait et grouillait
de visions fébriles ; c'était une délivrance quand la séance prenait fin.
Bientôt je n'eus plus le courage de fréquenter les concerts. J'ai tenté à
nouveau l'expérience avec les quatuors du Gewand-Haus, mais j'ai dû y
renoncer. »
·
Maintenant, il n'a plus qu'une idée, celle des inquiets et des vaincus:
retourner dans son petit coin de terre et oublier. Son Journal intime,
d'avril à août 1840, déborde de regrets violents pour le jardind'Eisfeld
et la grande maison paisible. Son idéal, deux mots l'expriment : « Je
voudrais être Cantor à Eisfeld, vivre avec mes vieux camarades, et tuer
des cochons que je mangerais pendant les quelques années qui me restent
à vivre.»
La lutte des deux instincts entre dans sa phase critique ; la musique
n'est pas encore supplantée, mais les signes avant-coureurs se multiplient. Ludwig écrit dans sonlournal, le 2 mai 1840: 1&lt; La poésie est supérieure à la musique ; elle a retrouvé le chemin vers la nature, dont la
musique continue à s'éloigner. n Une paralysie· commençante des doigts
l'oblige à renoncer au piano, et il s'y résout sans peine. En même temps
qu'il travaille à sa nouvelle, Les Domestiques, il prépare un opéra, BarbeBleue, à propos duquel il écrit: « Et si l'on essayait maintenant d'une
nouvelle forme d'opéra, une forme strictement dramatique, étrangère aux
roulades et aux tirades, sans longueurs déplacées, en sorte qu'à la fin le
spectateur ne sache :r,Ius s'il a vu un drame ou un opéra ? » Précieuse
remiœque: elle dév01le le travail qui s'élaborè dans l'esprit du poètemusicien. Parti de la musique, Ludwig s'achemine vers le pur théâtre, et,
à mi-chemin, il conçoit une forme qui réalise l'une et l'autre; il rejoint
l'idée wagnérienne du drame musical ; mais son point de départ s'oppose
à celui de Wagner, qui sortira de la poésie v.our arriver à la musique.
Cependant Ludwig reprend son piano ; Il ne veut pas s'avouer sa faillite musicale. Il va jusqu'à se tracer une ligne de conduite pour l'avenir:
étudier toutes les formes musicales, s'exercer dans tous les genres. Il
achète le gros Traité de lXt compositwn musicale de Marx et recommence à
composer. Vains efforts. Faut-il encore douter ? L'instinct musical est
près de mourir. Mélancolique, le Journal porte, à la date du 18 juillet:
&lt;&lt; Plus rien ; aucune idée ne me vient plus. &gt;&gt; Et pourtant, par un admirable scrupule d'artiste, il lutte encore ; il se force à composer des lieder,
un Kyrie; il songe à une Messe, il rêve d'une ouverture à programme qui
décrirait les noces d'or d'Obéron et de Titania. Le Jou;rnal s'arrête en
août sur cette réflexion : (( Gloire poétique ? Mes vœux sont plus modestes.
Je serai satisfait si le veilléur, en éteignant la dernière lumière, chante une
de mes mélodies. » Il est peu de drames moraux aussi poignants que celuici, d'un homme qui sent pâlir en lui la flamme musicale et qui tend toutes
les forces de son être pour la ranimer.

II
' Alors, rentré à Eisfeld, en octobre 1840, après cette unique et malheureuse année perdue à Leipzig, il prend lentement conscience de son véritable génie. Dès la fin d'août, après l'audition de la cantate de Bach,

�1450

OTTO LUDWIG

L'ESPRIT NOUVEAU

Jésus, ma joie, qu'il avait trouvée.longue mais adJ?Ïrablement composée,
il notait : &lt;&lt; Le vague de l~ musique ne me suff~t p_lus. Il me faut d~s
formes plastiques » ; et méditant sur sa per~onnalité 11 la déc.ouvre enfin
dans une lettre à Schaller, en un élan de _clairvoyance. psychi9.ue: &lt;&lt; A;u:
tant que je puis juger, c'est l'élément poétique de la musique qm m'a attire
vers elle, et j~ ne sera~s sans doute capable _de comp?,ser .que dan~ les
domaines musrcaùx qm se fondent sur cet iement. L_ inst~nct plastique,
que j'ai voulu satisfaire en composant, n'a ~·ess~ de m'1nd_mre en erreur.;
et il ne pourrait en être autrement. Or, cet m~tmct plastrq~e me parai~
être l'élément décisif de ma nature. » Il en arrive, raconte-t-Il à Grund, a
éprouver une ~orreur mala~ive de la musique ; le son du violon fait naitre
en lui un sentiment d'angmsse.
Mais les plus ardentes années de la jeunesse consacrées à la musique
ne succombent pas d'un seul coup ~ un eff~rt de volont~. L8: mu~ique, il
a beau la vouloir chasser, elle reVIent touJours. Complice sile~c1eux, le
hasard la sert et la soutient. Un jeune garçon qui veut ~everur Cantor,
Kramer, vient demander à Ludwig des leçons d'Jiarm'?m.e, et quand, _la
nuit l'enfant a ronflé, le maître, hanté i:l'harmomes, lm dit: « Cette nuit,
vou~ respiriez en quinte juste. &gt;&gt; la musique veille; la musique guette;
elle redouble d'artifices pour reconquérir son dévot. Elle le rapproche de
Bechstei:o. l'auteur d'insipides nouvelles musicales. Elle lm dé.couvre
une pare~té avec Hoffman~, ~usi?i~n~poète, et l'.ohlige ~ s'insp1rer de
celui-ci dans un conte, L' fll,Sf,oire veridique des trois_ souhaits (2), et_ d8?s
un drame Mademoisell,e de Scuderi. Lorsqu'en1842 Il retourne àLe1pzi~,
il évite 1~ monde musical ; il ignore ~a mais~n de Mendelsso~°: ; m~s
une force l'entraine à une représentation de l Othello de Ross1ru ; mais
cette force lui en fait écrire la critique pour un journal.
Au moment de partir pour Dresde, il note, Pll!mi l~s &lt;&lt; objet~ à emporter », la partition de la Charbonni?re. Cependant il résiste à I ultime appel
musical. Malgré le lustre qu'avait donné Weber à la Deutsche Oper de
Dresde, la présence de chanteurs réputés comme ~ilhel_mine Schrô~erDevrient, Tichatschek, Mitterwurzer, malgré la glmre naissante de Wagner, chef d'orchestre, il ne fréquente q~e le monde du drame_ et d~s arts
plastiques: le graveur Lange, les pemtres Œhme et Loma Richter.
Son oncle mort, il se retire dans la banlieue de Dresde, à Gersebach. Il
a trente et un ans. Il se livre à ses romans, à ses nouvelles, à ses piècea.
Et tenace, le feu couve encore sous la cendre; en 1844Ludwigsonge à un
reihaniement possible de l~ Charbon_nière ; il lou~ un piano d3:11s cette
intention, et co_mme il reç01t de sa_ fiancée_ u~ petit P?ru;r1e (1), il _le met
aussitôt en musique. Edouard Devrient, qm VIent le voir l année smvant~,
reçoit de lui la confidence &lt;( qu'il se sent encore musicien, qu'une maladrn
de nerfs chronique l'a détourné de la musique, mais qu'il compte s'y adonner à nouveau » (3).
Ce n'est qu'une flambée. L'instinct de la compositio_n est bi_en mort.
Jusqu'à la fin il continue à suivre le mO'Uvement musical, mros sans y
prendre part. h écou_te Hiller ,à !'Hôtel d~ Saxe;_ il se sent revivre à l'audition de la symphorue de Mozart en sol mmeur ; 11 entend le Prophète et la
(1) Un des personnages, un boucher, porte le nom de Fl0tenspiel.
(2) Fern m.ôcht ich mît dir leben
Fern vom Gerli.usch der Welt.
,
(3) Journal d'Edouard Devrient, 26 décembre 1845.

1451

Symphonie de Schubert en ut majeur. En 1852, en l'honneur de son
mariage, sa ville natale fait rejouer Frères et sœurs, son premier opér~,
témoignage d'une vie abolie. Et cet hommage rendu à son talent de musicien défunt ne le détourne pas de sa voie résolument littéraire. Il a désormais abandonné le drame lyrique, les plans d'opéras et sa Libussa, pour
le drame plastique et vivant, psychologique et social. La musique n'est
plus qu'un objet de sa curiosité critique. La première fois qu'un de ses
biographes, Stern, le vit (1853), il jouait l'ouverture de L' Enlèvement
au Sérail. L'entretien porta d'abord sur Mozart, puis dévia et l'on vint à
parler de Wagner. &lt;&lt; Vous devez avoir raison, conclut Ludwig, cet homme
a tiré de sa nature tout ce qu'elle contenait ; mais vous verrez que l'ivresse
où il a plongé ses disciples prendra nécessairement fin. De Mozart a pu
sortir un Beethoven ; c était naturel, organique, et même pour les petits
comme Hummel et Reichardt il restait une place. Mais Yotre Wagner a
conduit la musique dans une impasse. » .
Pendant les dernières années de sa vie, Ludwig ne goüte plus que des
joies musicales choisies ,et pures. Liszt, qui admirait sa tragédie bourgeoise Le Forestier, lui amena un jour, avec le critique m~sical :8--· Pohl,
Ie célèbre violoniste Lipinski; et toute une soirée l'écrivain, mamtenant
célèbre, écoute les deux virtuoses. Une fois encore, il entend Don Juan, une
autre fois l'Enlèçement; en 1860, il tient à aller écouter Clara Sch_umann.
C'est sur cette audition que se clôt la série de ses voluptés d'auditeur. Il
se délasse de ses travaux littéraires par la lecture de partitions ; sur un
rayon, tout près de son lit, sont rangées celles de tous les opéras de Mozart,
de la Passion selon Saint Matthieu, des Symphonies de Haydn e~ de Beethoven. Quelques jours avant sa mort, il assurait encore à un aIDI qu'elles
lui remplaçaient l'orchestre (1).

III
Otto Ludwig n'a laissé aucune trace dans les ouvrag,:is d'histoire !fiUSicale. Hugo Riemann, qui consacre q.:..elques lignes aux tentative~ music~es
de Grillparzer et un développement à c.elles de Nietzsche, le mte à peme
dans son Dictionnaire de musique.
Ce n'est pas que les œuvres musicales de Ludwig aient grande valeur.
Elles ne sont guère qu'un docUJUent psychologique 1 et il es~ d?uteux que,
si l'on publie les manuscrits de partitions conservés à la hiblio~hèque de
Meiningen et les œuvres de jeunesse jalousement gardées à vVeimar, l'on
découvre des chefs-d'œuvre. En littérature, Ludwig dramaturge a_ é~é
novateur. En musique, il est resté épigone. Son amour de la nat~re prumtive, si fortement exprimé dans des nouvelles comme H eitere~hei, ou dai:s
des romans comme Entre ciel et terre, n'a pas-dépassé en musique la cop~e
des rythmes et des mélodies populaires à souffle cour~. C'est que Ludwig
est essentiellement traditionaliste. Sa théorie littéraire de la Nouvelle
&lt;&lt; villacreoise » est dominée par la question métaphysique de la survivance
du pa~sé. Mais, dans sa musique, ce traditionalisme ~e s'est ~x:primé
qu'en un respect de formules vieillies. Ses opéras sont moms des origmaux
que des copies du Singspiel populaire, voire de la Fa'!7-iUe Sui~se de
Joseph Weigl. Julien Rietz a jugé ainsi sa production musicale: (&lt;Sion la
(1) Souvenirs du Dr Hermann Lücke.

�1452

L'ESPRIT NOUVEAU

compare avec celle des musiciens ses cont€mporains, on constate qu'elle
retarde de trente ans sur le goût, la facture et la technique pianistique
de son époque. Elle ne rappelle ni Beethoven, ni Schubert, non plus que
Mendelssohn ou Schumann. » Ses lieder et Sel! ballades ont une évident{:)
parenté avec la musique de Reichardt, de Zumateg ou du jeune Weber.
Il a quelques accents dram~tiques et puiss~ts dans ses compositions sur
le Roi des Aunes et la Plainte de llfarguente de Gœthe, sur le Plongeur
de Schiller, mais toujours la mélodie est courte et comme nouée.
Bien autrement féeon.de au.ra été l'influence de son instinct musical
sur ses théories et ses œuvres littérairas.
Il ne s'agit point seulement de ces emprunts de la littérature à la
musique sous forme de rythmes, _de s~morités ou de co~paraison_s ti;ée_s du
domaine sonore. Lorsque Ludwig dit, en parlant des Jeunes Le1pzig01ses,
· què leurs qualités de fraicheur et de grâce sont gâtées sur les visages « par
les variations innombrables d'un thème insignifiant », il se range dans la
catégorie des écrivains qui pensent en fonction de la musique. Et cela
n'est pas trop commun, mais enfin cela n'est que nature1 aux esprits
doublement doués, comme Hoffmann, par exemple, quand il écrit : « Les
habitants des petites villes sont pareils à un orchestre complet et bien
entrainé qui se suffit à lui-même et ne connait que lui-même.; seuls les
morceaux qu'il sait sont joués sans accroc. Toute note étrangère est
dissonnante à leurs oreilles et les réduit pour un temps an silence. »
Plus profon.d, quoique non encore proprement original, est son penchant à concevoir le drame littéraire comme un opéra ou un opéra-comique.
C'est là un tour familier à la dramaturgie allemande. La différenciation
del! genres n'y existe guère; elle relève moins de la logique que de l'association d'idées et de sentiments, de la découverte de sympathies internes
,entre les conceptions humaines et de la tendance d'un mélange des arts
qui prend, dans les cas extrêmes, le nom d'art intégral. L'alliance aisée et
comme nécessaire du drame et de la musique, ùn la suit facilement à travers le Singsriel, les drames du Sturmund Drang, les tragédies-opéras de
Schiller vieillissant, les fantaisies des romantiques, les féeries de Raimund,
les tragédies de Grillparzer, et les mélodrames de Bauernfeld, sporades
du drame à pôle double qu'a réalisé Wagner. Ludwig était naturellement
porté vers cette forme. Sa tragédie des M acchabé,es en offre un bel exemple. L'idée même du drame semble lui avoir été inspirée par ses études
musicales, car il connaissait !'Oratorio de Haendel Juda .Macchabée. I
savait aussi que le suj&amp;t aYait déjà tenté beaucoup de compositeurs :
Franck (1), Seyfried (2), sans compter de nombreux et vieux oratorios
italiens. Dans C(.tte tragédie, il voulait &lt;&lt; combattre l'opéra par ses propres moyens » (3). La première esquisse de l'ouvrage relève du &lt;( genre
opéra &gt;&gt; : deux femmes en querelle, un héros entre elles, une catastrophe
sans rapport avec le développement psychologique, et, à l'arrière-fond, le
grouillement de tout un peuple. Sous sa forme définitive, la pièce n'a pas
perdu ce caractère. A l'action se mêlent, au deuxième acte, des trompettes
et des fanfares pendant la scène tragique du sacrilège et de la révolte.
Au troisième passe un cortège de vierges avec des flûtes, des cymbales et
d1:ls tambourins. L_e final du cinquième simule le grand opéra: pendant leur
(1) Die M.akkabaer l\ilutter, 1679.
(2) Die l\iakkabaernder Salmonâa, 1818.
(8) Lettre à Ambrnnn, 1851.

OTTO LUDWIG

1453

supplice, les frères Macchabées chantent un psaume « d'une voix tour à
tour faible et forte, mélodramatique n ; le tonnerre gronde, la tempête
renverse les lampadaires, la lune se voile ; a-u moment où le psaume
s'arrête, marquant la fin du martyre, la dernière lampe s'éteint et de
toutes part,s éclatent des trompettes qui se mêlent au tonnerre ; le soleil
se lève sur leurs accords (1).
Une autre pièce, Le Forestier, débate comme un Singapiel : au lever du
rideau, des musiciens jouent quelques airs champêtres qui célèhrrnt des
fiançailles.
La véritable originalité de Ludwig réside dans sa Théorie du contrepoint.
C'est une entreprise aventureuse que de vouloir imposer à la composition
d'une tragédie ou d'un drame la méthode de Marpurg; mais l'esprit humain ne cesse pas d'être le même quand il s'applique aux différents art-s:
il est donc possible d'aborder un sujet littéraire dans l'état d'esprit .d'un
compositeur.
L'action d'un drame, ainsi raisonne Ludwig, se compose de «parties &gt;&gt;
à marche indé:pendante, mais coordonnées à la fois et contrastées ; chacune a son motif propre; mélodique et rythmique, et l'ensemble forme une
polyphonie qui peut présenter toutes les variétés du contrepoint double.
C'est la polyphonie du drame, qui consiste en un développement d'idées opposées et pourtant concordantes. Parfois il y a des silences dans certaines
des parties, tandis que les autres continuent à développer leurs thèmes.
Pour produire cette polyphonie, les caractères des personnages se groupent peu à peu autour d'une idée centrale, qui n'est autre, enfin de compte,
que le cantus firmus du drame. Ce chant est d'abord donné seul, ensuite apparaissent les cc voix &gt;&gt; (c'est-à-dire les caractères), et dans chaque voix so
précise un motif typique, rythmique et mélodique. Il est clair que ce motif
est le meilleur quand il nait de la mélodie du cantus firmus même. C'est dire
que les personnages du drame se transforment pou à peu en rôles agissant
pour le compte de l'idée centrale.
Dès lors, ces caractères dramatiques ne sont pas différents des motifs
de l'écriture polyphone, où chaque partie trouve en elle-même la loi
propre de son mouvement (2).
L'analogie feut même être poussée plus loin. Le dialogue, aussi, sera
polyphone: i le devient quand trois personnages (ou un plus grand
nombre encore) parlent chacun dans son sens et chacun affrontant les
autres. « Lorsque plusieurs personnes opposent en groupe leur opinion
à celle d'un autre groupe, il n'y a là qu'un dialogue, un duo, un chœur à
deux voix, dont chaque voix est exécutée par un groupe. Mais on peut
imaginer un trio, où chacun des personnages poursuit sa propre idée ;
c'est là le propre des phrases polyphones à rythmes divers. Elles feront
surtout de l'effet, si, débutant par un nombre modéré de voix indépendantes, elles s'enrichissent par degrés jusqu'à former un ensemble. Sur ce
point, il y a des enseignements à tirer du Don Juan de Mozart. » (3)
Ludwig n'a pas eu le temps de réaliser ce genre de dialogue, l'idée ne
lui étant venue qu'assez tard. Mais son système de contrepoint a déterminé toute sa production dramatique. La tragédie du Forestier illustre sa
(1) R. Beyer a écrit une partition pour la pièce même de Ludwig. Mosenthal en

a par ailleurs tiré un livret (1875).
(2) Aphorismes dramatiques, 1re série, p. 456 (Edit. E. Schmidt et Stern).
(3) Apharismes dramatiques: le dialogue polyphone, p. 430.

�1454

L'ESPRIT NOUVEAU

méthode. Elle présente un thème tragique (cantus firmus) d'?ù na~ssent
deux thèmes secondaires opposés, séparément développés, puis réagissant
l'un sur l'autre; finalement ils s'enchevê~r~nt et amènel},t un retour au
thème principal dans une nouve~le tonaht~. Le cantus firmus est représenté par l'idée suivante : la no~xon du dr01~ naturel conçu par un cœur
sincère, mais ignoran~ des exi~ence~ sociales, _est vaincue dans sa
lutte avec la notion sociale du droit écrit. Le premier th~me es~ ~ouble ~t
contrasté; a) Ulrich le forestier, ho~e dur et tout d _une piece, mais
foncièrement bon règne sur un domame et sur sa maisonnée, dans la
tonalité joyeuse d~s fiançaiµes ~e sa f~lle. b)_ Il se heurte ~ l? volonté st'!-pide, mais légale, du proprietrure, Stem, qui en~end ad~mstrer sa foret
suivant une méthode désastreuse, que la loyaute professionnelle du forestier ne peut admettre.
,
Le deurième thème, au second acte, est également doub~e et contr~ste :
a) Stein affirme la légalité de sa prétention et chasse Ulrich. b) Le fils de
Stein fiancé à la fille d'Ulrich, prend parti contre son père.
Le 'troisième acte est traité fort exactement comme un d~veloppement
médian de symphonie. Les_ de~x thèm_es _se dé_for;11ent, s ~ffro~te~t et
s'enrichissent de thèmes épisodiques (ams1 celm d André, fds d Ulrich).
L'habileté du quatrième acte es~ de figurer une modu}ation franche
que domine un nouveau thème, celui de la femme du forestier dont la tendresse conjugale est méc&lt;:mnue.
.
. ,
Le cinquième acte, enfm, est une succession de cadences, ~ resolvent
peu à peu toutes les dissonances nées du heurt des thèmes. M~1s la tonalité a varié· de la lumière elle est allée vers l'ombre. L'oppositxon entre le
mode maje~r du début et le mod~ mineur ?U dénouement est même si
crue et si peu conforme au systeme classique de développement, que
Lud~g, très attaché aux fo~n:ies orthodoxes_, se l'est reprochée plus tard
comme une faute de compos1t1on.
Il serait aisé de montrer comment chaque thème particulier, à son tour,
subit la loi du travail thématique. Tout de même qu'un thème musical
donne naissance à des succédanés rythmiques et mélodiques, chaque
caractère créé par Ludwig tir~ de so:'1 essence de~ form~s n?uvelles q~ le
continuent et marquent son evolut10n. Dans l'a.me d Ulrich, le theme
forestier se transforme en thème paternel, puis en thème humain. Dans
Agnès Bernauer, le héros, conçu prince, se mue en amant, et, sous cette
nouvelle apparence, illustre le double thème de l'orgueil et de la crédulité.
Il n'est pas douteux ~ue la hantise d~s formes_musicales n'ai_t nui parfois au dramaturge au lieu de ~e secourir. Etablir, un contrep?m~, régler
la marche des parties, le~ compli9:uer, l~s enlacer, c es~ une ~es Jowssances
intellectuelles les plus roguës qm se puissent concev01r. Mais à transposer
cette méthode au drame on risque la complication et l'obscurité. C'est
l'écueil que n'a pas évité Ludwig. Ses pièces sont extraordinairement
encombrées de quiproquos, d'événements qui s'enchevêtrent au point
d'en rendre le récit presque impossible, Le contrepoint en est la cause, et
sans doute est-ce ]a vengeance de la Musique sur celui que, pendant près
de trente a~nées, elle crut s' être attaché à jamais.
André CœuROY.

LA MÉDECINE
SYNTHÉTIQUE
PAR

LE

D' R.

ALLENOY

Cette';,gra11ure est le frontispice des œuçres médicales de llfichel Ettmüller,
publiées à Francfort en 1708. Elle exprime bien les tendances synthétiques de
la médecine chez les successeurs de Paracelse.La Santé, qui trone au centre, tient
sur ses genoux une table portant l'inscription : UxA omnes contra morbos
MEDICINA : une seule règle de médecine contre toutes les maladies. Le grand
li11re, sur la table, porte la maxime complémentaire ; PLURA morbos contra
singulos REMEDIA : Beaucoup de remèdes peuçent être indiqués contre
chaque espèce de maladie. A droite se tient le mauçais médecin; il n'a lié
la maladie que par le pied et au moyen d'une simple corde ; il est armé d'un
énorme çase de drogue; il guérit mécaniq_uement et son emblème est l'horloge.
A gaziche est le praticien de la médecine à règle unique. Il dirige la maladie
par le cou, au nwyen d'une chaîne puissante : il en est maître. Son instrument est un flacon compte-gouttes portant cette étiquette : « il suffit d'une
goutte à peine » ; il guérit magnétiquement et son emblème est la boussole i il
est représenté sous les traits dti grand Paracelse.

�LA M:.€DECINE SYNTHÉTIQUE

LA MÉDECINE S YNTIIÉTIQUE

D

Ès l'origine, les sciences ont toujoUTs progressé par l'alternance
de deux processus : analyse et synthèse. On commence par accumuler les faits et les observations particulières ; cha&lt;l11-e chercheur exploite un sentier divergent et c'est la période d'analyse.
En s'éloignant trop les uns des autres, les spécialistes aboutissent à un
chaos de notions éparses, et perdent toute vue d'ensemble; le besoin se
fait alors sentir d'une idée générale pour coordonner la multitude des
acquisitions parcellaires : on cherche à abstraire quelques principes essentiels de toutes les branches du savoir humain, et c'est la période de synthèse. L'Ecole d'Alexandrie a tenté une pareille systématisation générale,
puis ce fut la Renaissance ; depuis, on est retombé dans l'analyse - la base
du système synthétique ne paraissant plus valable - mais aujourd'hui,
après l'immense labeur de générations matérialistes, qui se sont appliquées à rester en dehors de toute idée générale, nous entrevoyons, pour
les temps à venir, la possibilité d'une merveilleuse synthèse. Le mouvement s'amorce, dans toutes les activités humaines-: la psychologie rejoint
le psychisme et l'occultisme dans l'étude du subconscient et de l'unité
du Moi à travers les vies successives. La chimie reprend la thèse alchimiste
de l'unité fondamentale de la matière et s'unit à la physique pour affirmer que Matière et Force ne sont qu'un. Les arts suivent le mouvement :
la peinture, la sculpture, lasses d'exister anarchiquement pour ellesmêmes, sentent le besoin de s'unir à l'architecture en un art synthétique.
De même, il est curieux de dépiste1· dans l'évolution de la Médecine les
indices d'un pareil mouvement et de chercher les conséquences qu'il
pourra comporter:
Le dernier essai de synthèse médicale a accompagné l'effort collectif
tenté dans ce sens à la Renaissance; on pourrait l'appeler l'essai hermétique ou spagyrique. Les médecins alchimistes ont essayé de ramener
la complexité des facteurs en cause, dans chaque cas, à un système simple
d'influences, classées selon l'idée plus ou moins abstraite des caractères
planétaires (médecine astrologique), ou des qualités élémentaires: chaud,
froid, humide, sec (rajeunissement de la médecine humorale),- ou encore
des trois principes : soufre, mercure et sel (médecine proprement alchimique). En vertu de ces idées synthétiques, qui unissaient sur un canevas
commun la psychologie, la biologie et la chimie, les hermétistes ont
cherché à systématiser l'influence morbide en une catégorie simple - pour
lui opposer un remède de catégorie correspondante. Ainsi dans le système
planétaire, le cœur, centre vital de l'économi~, correspondait au soleil et
les maladies du cœur étaient traitées par des préparations d'or (ce métal
étant attribué au soleil), ou de plantes qui étaient censées correspondre
à l'influx solaire. Quels qu'aient été les résultats thérapeutiques, _c'était

1457

un essai de systématisation, de synthèse, et l'œuvre des spagyristes est
curieuse à ce point de vue.
Ensuite, on voit se dessiner1 dès la fin du xvue siècle, un mouvement
analytique qu'on pourrait appeler l'ère matérialiste. Les médecins ne
trouvent pas dans l'art spagyrique les résultats espérés; les premières
découvertes physiologiques tournent leur attention vers le mécanisme
des organes et ils rêvent de pouvoir expliquer toutes les maladies par des
causes objectives. Alors commence l'étude minutieuse de l'anatomie, de
la physiologie, dela chimie biologique, dela parasitologie,etc., qui trouve
son couronnement dans la découverte des microbes, l'asepsie chirurgicale, la sérothér~pie. Mais les lendemains de fête sont souvent un peu
mornes, et malgré ces résultats splendides, il faut bien reconnaitre que
la médecine étiologique -qui espérait, une fois l'agent pathogène connu,
pouvoir le neutraliser ou le détruire facilement - a fait fausse route.
L'étude ph)'!liologique approfondie a précisément montré que tout un
aspect des idiosyncrasies échapperait nécessairement toujours aux
moyens d'investigation ordinaires ; mais surtout, les essais d'applications
thérapeutiques ont été décevants : à part deux ou trois sérums d'une valeur
incontestable, qu'a-t-on gagné à la connaissance de l'agent ? Une fois
connue la cause - microbienne ou histologique - on s'est aperçu qu'elle
était le plus souvent inaccessible ou impossible à modifier directement.
La déception a surtout été cruelle en ce qui concerne la bactériologie
quand il a fallu revenir sur l'idée première de spécificité et constater par
exemple que :
1° Le microbe-peut exister sans que la maladie se développe (porteurs de
germes);
2° Inversement, le microbe peut ne pas se montrer et la maladie e~ister (le bacille-virgule manque dans certain~ cas de choléra foudroyant ;
le bacille de Koch fait défaut dans un certain nombre de tuberculoses
suraiguës; il y a des abcès sans micro-organismes) ;
3° Le même microbe peut produire plusieurs maladies (le staphylocoque produit le furoncle et l'ostéomyélite) ;
4° La même maladie peut être produite par plusieurs microbes (la
grippe, par exemple, serait due soit au micrococcus de P1eiffer, soit au
micrococcus catharralis, soit au pneumocoque, soit à un tétragène (Bezançon
et Yongh). Le laboratoire permet de distinguer plusieurs paratyphoïdes,
etc.) - Quelles que soient d'ailleurs les discussions possibles sur ce sujet,
un fait reste patent: l'impuissance relative de la sérothérapie dont on
attendait tout. Ceci constitue l'impasse étiologique dans laquelle la
médecine actuelle s'est embouteillée. La connaissance de la cause ne
permet pas une action directe pour neutraliser cette cause et la médecine - en tant qu'art de guérir - n'y gagne presque rien.
De là, la débâcle incohérente de la thérapeutique ; il y a tant de facteurs à envisager que le praticien tend à se spécialiser et à ne poursuivre
ses recherches que sur une seule direction. Le chirurgien ne veut connaître
c.1.:.e ce qui tombe sous son bistouri et se moque hicn des impondérables
è'une neurasthénie ou d'une douleur rhumatismale; ceci ouvre la voie au

�1458

L'ESPRIT NOUVEAU

hotbéra eute qui prétend guérir les abcès par suggestion et la médep~yc ff 1/spectacle d'une anarchie thérapeutique complète. Allez vous
c;n? ~ r~e vos migraines à dix médecins différents et comparez les ordonp am re
rez qu'il n'y a pas de principe thérapeutique. Il n'est
nances : vous ver
·
·
1 rr·
t· ns
A e as ·us 'aux questions de régime qui ne suscitent es a irma 10 .
::n;u; co!tr~ctoires:_Etudiez, dans les différents auteurs, ce que doit
pl é · d diabe'tique ou de l'obèse et quand ces auteurs ne se sont
être e r g1me u
d'
as entendus pour copier quelque maitre à la mod~, vous serez ecou~aO'é des divergences d'indications. Enco~e plus decouragé serez-':ous,
si" médecin, vous essayez de vous en servir chez vo~ malades_. Aussi,. e~
'· nce de ce désarroi on sent le besoin pressant d un travail synthet~prese . coordonne les 'acquisitions éparses sur des idées génér~es clru:e:
a un trésor, immense à classer et des matériaux à profusion pour

fi1~

la synthèse future.
•
1f
b · t"
Q 'on ne m'accuse pas ici de faire des rêves en l'air. Lace synt e ique
t un fait. elle existe elle a déjà été formulée, mais jusqu'à pré_sent, elle
:: ·-~ f rmclée trop tôt pour être comprise. Trop tôt quand Hippocrate,
~:s ~ éclair de génie, formula cet~e loi que : « ~e semblable appe~e ~e
mblable et guérit ce qu'il a produit ll, parce qu alors, on ne possedai:
s:cs e aucune notion de pharmacodynamie ; t!op tôt .encore ~an
~ar:else s'opposa à toute thérape~tique1 systématiquAe, afhrm8:t CJ": u;~
aladie déterminée comme la jaumsse n est pas !a me~e _chez eux 1,n i
vidus distincts et qu'il faut lui opposer des remedes d1fferents, - c est:
à-dire qu'il [aut individualiser le cas dans sa synthèse, en ch~rchant ce qui
com a ne cette jaunisse, si le malade est g~as ou ma1~e, _brun ou
~~ond,phÏmme ou femme, s'il a des ma~x de têtel~ des palp1~a!ions, et~
On ne voyait pas encore le moyen pratique de realiser cette 1dee. Qu~
Ettmüller le disciple de Paracelse, proclama : pbJ,ra morbos c~ntra sinalos rem~dia, il sentait de même la nécessité d'une règle u~que l~ur
ro rier le remède au mal en se bas~nt n~n pas sur la notion d et10/~ p on as sur le nom de la maladie, maIB sur le complexus sympto;~:, ne to~t entier. Ce fut Hahnemann qui trouva 1~ mode d'application
dans1'expérimentation de la drogue sur l'homme sam et dans la pathoénésie médicamenteuse, mais il était alors.trop tard - ?~ trop tôt,---;-- car
fa médecine était en pleine période·analyt1que, hypnotisee ?~ le ~rage
étiologique, et le grand courant du siècle passa à côté de sa gemale de~ouverte sans la voir.
..
.
t·
Hahnemann avait pourtant conçu la grande synthese therapeu _1que,
cherchant chez le malade, non plus s~ulement les sy~~tôme~ habituels
d'une entité morbide définie, mais tous l~s menus . ~etails qu on a coutume de négliger dans la médecine étiologique : le fait, pour une douleur,
d'être brülante ou térébrante, d'apparaître brusquement ou le1;1-tement,
d'être soulagée par le chaud ou par 1~ froid, d'avoir son _maximu~ le
matin oule soir . les impressions subjectives du malade ou meme ses dispositions psychol~giques, tout cela trouva place ;dan~ le gr_and tableau
synthétique qui devait correspondre à la pathogénés1e m_éd1cam.enteuse,
c'est-à-dire à l'ensemble des symptômes, grands ou petits, avec toutes

!

LA MÉDECINE SYNTHÉTIQUE

1559

leurs modalités spéciales, produits par l'ingestion d'une certaine quantité
d'un médicament.
La conception de Hahnemann put rallier quelques vitalistes attardés,
mais la plupart de ses contemporains, épris de matérialisme, cherchant la
maladie dans l'altération du tissu et se flattant de découvrir sous le
scalpel le mécanisme de la pensée, poursuivaient un idéal différent : sa
méthode resta comme une graine perdue sur du sable sec, attendant
l'occasion de germer.
Aujourd'hui, le milieu devient favorable. Le besoin de synthèse se fait
sentir. La médecine analytique s'est heurtée à la notion du tempérament
individuel ou, comme l'on dit, du« terrain &gt;&gt; dont l'importance apparait
chaque jour plus grande, au détriment de l'idéal étiologique. Car enfin,
s'il est vrai qu'un microbe comme le bacille de Koch ne se développe que
sur un organisme prédisposé par de l'hérédité, par le surmenage, par une
constitution lymphatique ou « plastique », et qu'il ne produira rien sur un
autre organisme, de soucbe arthritique, d'un âge différent, d'un tempérament sec, quelle est son importance réelle dans la genèse de la maladie ? Et
le médecin, pour·remplir son rôle de guérisselll', doit-il espérer plus d'une
action purement bactéricide que d'une action modificatrice du tempérament ? Et de quel ordre peut être cette action ? On sait que le fibrome
est produit par une altération histologique. Fort bien - mais cette connaissance ne sert pas à Je combattre. Au contraire, le· fait de i;avoir qu'il
peut disparaître chez la femme au moment de la ménopause, ne montret-il pas l'import ce capitale du terrain en même temps que le rôle prépondérant d'influences impondérables, car enfin, en quoi düfêre, histologiquement ou chimiquement, l'organisme d'une femme avant et après
l'âge critique ?
C'est cette notion de terrain qui servira de pivot à l'orientation des
recherches médicales pour les faire passer de la direction analytique ou
étiologique à la connaissance intégrale et synthétique du malade. Dans
eet ordre d'idées, le médecin envisagera non plus la lésion et sa cause apparente, mais l'ensemble des réactions ou des caractéristiques du sujet,
jusqu'à la couleur de ses yeux, jusqu'au cours de ses idées, en une grande
synthèse symptomatique. Il én résultera logiquement ceci, que le traitemnet variera non selon le nom de la maladie ni selon ses circonstances
étiologiques, mais encore et surtout selon les particularités individuelles
du malade. Il n'y aura plus de maladies, mais seulement des malades, selon
la célèbre formule qu'on ne put jamais appliquer. Par suite, il n'y aura
plus un traitement systématique de la syphilis ou du psoriasis, comme
c'est l'usage actuel dans les hôpitaux, mais des remèdes.variables, selon le
eomplexus symptomatique du malade.
Il semble bien que toute l'évolution future de la médecine tende à se
faire dans ce sens, mais, pour cela, il faudra remplacer le concept étiologique, qui est analytique, par un concept synthétique, un principe de
classification embrassant tous les cas et l'ensemble intégral de chaque
cas. Il faudra classer toutes les possibilités réactionnelles de tous
les cas pathologiques comme le botaniste• peut classer chaque plante,

�LA MÉDECINE SYNTHfTIQUE

1461

A

14.60

L'ESPRIT NOUVEAU

et il faudra que ce classement conduise à un traitement approprié.
Or,leprincipe de similitude, répondant à ces desiderata, para1t recevoir
des médecins officiels des applications de plus en plus nombreuses. Ce
principe est qu'un médicament, à dose réduite, peut guérir, ehez un malade, les symptômes semblables à ceux qu'il produirait chez un homme
sain, pris à forto dose. Si ce principe est admis, il fournit une clef permettant d'opposer la synthèse médicamenteuse à la synthèse morbide.
Il est assez remarquable qu'à part le mesquin et confus réquisitoire de
Trousseau, personne n'ait jamais présenté d'objection véritable au principe
de similitud~. Au contraire, tout le monde l'applique plus ou moins, bien
qu'iroparîaitement. Par exemple, l'ipéca est une drogue qui purge et fait
vomir ; elle peut donc guérir la diarrhée et les vomissements, notamment
dans l'embal'l'as gastrique: les médecins militaires en savent quelque chose;
par exemple, l'intoxication bydrargyrique cl1ronique produit des nécroses
osseuses et le mercure peut guérir les nécroses osseuses des syphilitiques ;par
exemple I une forte chaleur brûle, et pourtant une chaleur modérée soulage
les brûlures. N'est-ce pas une règle synLhétique par excellence que ce prmcipe de similitude? Or, c'est un signe des temps que les maitres officiels y
aient. îréqucment recours. Ainsi Lanceraux recommande de trè13 petites
tloses de cantharide dans le traitement des néphrites, alors que l'intoxication massive par la cantharide produit une néphrite typique. Dans le
même ordre d'idées, Dujardin-Beau:metz recommande le cyanure de
mercure dans la diphtérie alors que l'intoxication aiguë par cette substance, commo en témoigne L. Simon, donne lieu à une angine couenneuse
pseudo-diphtérique. Le sul[ate de quinine, qui provoque des bourdonnements d'oreille, serait le remède de choix pour les bourdonnements
du vertige de Mf!nière, ainsi que l'affirment Charcot et Gilles de la Tourelle. Le sublimé corrosif, qui engendre à dose toxique une véritable dysenterie mercurielle selon Brouardel, peut servir avantaguesement de remède
à la dysenterie ordinaire. Bouchot recommande la fuchsine pour l'albu•
minurie tout en reconnaissant qu'elle provoque ce symptôme à partir
d'une certaine quantité. La digitale passe pour le remède spécifique de
l'asystolie, et pourtant Launder-Brunton consLate que l'intoxication à
la digitale simule l'asystolie. La colchicine a été vantée comme le
médicament-typo de la goutte ; or Mairet et Combemale montrent que
i,,os symptômes toxiques sont la congestion des têtes articulaires et
l'augmentation de l'acide urique à ce niveau. Grasset prescrit l'ergot de
seigle dans le tabès, alors que, dans certaines épidémies d'ergotisme, on
a noté des désordres comparables à ceux du tabès. Manquat signale quo
la belladone a des effets curateurs incontestables dans l'épilepsie, alors
qu'elle est un poison épileptogène. Peyraud décrit les symptômes d'emp0isonnement à la tanaisie comme identiques à ceux de la rage et il constate que l'essence de tanaisie est un remède contre la rage vraie, etc.
Il n'est pas jusqu'à la sérothérapie qui ne puisse être rattachée au
roême principe. Ainsi le sérum de Roux, qui peut guérir la diphtérie, provoque, quand on l'injecte à un animal ou à un homme aain, les mêmes
modifications dans la formule sanguine qu'une diphtérie bénigne ; de

O

mcme aurait-on pu constater d
blessés de guerre ayant reçu
e~ ~ymptômes de tétanos fruste sur des
nique.
une mJection préventive de sérum antitéta11s sont donc Hahnemanniens to
.
l'effi~cité ~lu principe de similiLu::! ~e;~u~eurs ~ me~tent en lumiêre
auraient raison, car il existe entre e
s en dcfendraie_nt bien, et ils
rence : les IIahnemanniens soi entx· et_les H~e1?anruens une différêgle synthétique qu'ils ont génégnali é ru.àns1, par principe, en vertu d'une
que par pur empirisme,
. .
r s e tous. les
·
sans savoir
. cas•, eux, ne soignent
ain· i
l~ur passe par la tête. Les Hah
po':rquo1, et seulement quand cela
c1ents i eux sont des synthét· t n_emanru_ens sont des synthétistes cons
1s ~ 1nconsc10nts
t . ,
' .
·
d ·
es,c estcequiles empêched' .
I
qui vou rru.cnt etre analyssans laquelle le principe de sarruru·~li':terdà a synthèse thérapeutique intégrale
Ains" p·
u e est d'une a li · •
t .
1, 1.P~a guérit les vomissements et 1 di :p caL~on impossible.
_.r1que, mais il n'agit vraiment bien e
a arr ée de l embarras gas,l un ensemble d'autres particular"téqu quand _ce~ symptômes s'associent
nette, salivation naueées i·nce l ts, caractéristiques de l'ipéca: lan!rue
1
• .
•
·· ,
&lt;:san es avec
t·
0
a poitrine, coliques péri-ombilicales âl sensa ion de consLrition de
quand on est couché etc etc s· , p cur,_ yeux cernés, aggravation
11,~es, il faut chercher ~n a~'tre r~m~dce~ particularités ne sont pas réas il y a langue chargée ho uet . e , ce sera par exemple l'antimoine
so~de, etc., etc. Ou bien' ce sira l~ ~01r, dou,Ieurs à l'estomac, céphalalgie
decms de l'école officielle ne le , ryone, l hellébore, etc. Or, ceci, les mésynthê_se_ individuelle du malads:,ent pas encore, faute d'avoir cherché la
J~ fm1ront par le savoir car il est vi .
. .
la voie synthétique indiquée tro ré sible que la_ medecme s'engage dans
par Hahnemann - et c'est pc~ m~turfent, il y aura bientôt un siêcle
dérable que prend en ce moment
exp ~que le développement consi:
l'ho1;lléopathie, médecine d'avant-gar:;ctrme de ce novateur persécuté:
D autre part, on avait cherché h
..
h?méopathique avec l'emploi de~ d!~oc~It~~e?~• à confondre la synthèse
coté accessoire secondaire et . . es mI1mLesimales, ce qui n'est qu'un
cipe fondamen'tal. Or l'étude d~:g~~~le de la ~ratique, à côté du prinm1sme des ions dans les eaux th i rument. petits biologiques, du dynatution de la matière (que no
ermnles, les nouvelles idées sur la constiar~icle), _etc., viennent préci:é::e:~::oposons ~'.ét~d!er dans un prochain
p~i~L faible vis-à-vis de la science d'1 ncentre~ l mté:cL sur ce qui était un
1 Y a un siècle: Juste retour des choses
d 1c1-bas 1
A

•

ia

'Ma:is peu importent les questions d'é l
.
sans doute plus rien de la vieille ere co es. Dans dix. ans, il ne restera
La ~édecine reviendra au but
lllle entre allopathes et homéopathes.
derruers : celui de guérir Elle s'
e ~ un peu trop négligé ces temps
symptomatique individu~! s t:c emme_ vers la notion du complexus
~e l'analyse étiologique dé~ev:te ~ 1fe st m~~ ~ remplacer les éléments
ans le grand mouvement synth ·t-'
e s_era orientation de la médecine
e ique qui se prépare.

':;1,

ut

or

R.

ALLE~DY.

�ESTHÉTIQUE ·

CÉZANNE
ET LE

CÉZANNISME
PAR

GINO SEVERINI

IIe

PRIME A NOS ABON·NÉS
A nos anciens abonnés qui se réabonnent pour
la deuxième année.
,
A ~os nouveaux abonnés qui nous- feront parvenir leur bulletin avant le 31 Décembre (date
de la poste) nous e"verrons Franco une superbe

.

GRAVURE ORIGINALE en couleurs, gravée spéARTICLE

oialement pour I' « Esprit Nouveau

&gt;&gt;

par le

CÉZANNE ET LE VÉRITABLE ESPRIT CLASSIQUE

Maître Juan GRIS. (Cette gravure est la première gra-

., . dit ·us u'ici, il résulte clairement que
tout ce que ,J 8.1 . l ~·t·rune méthode en analysant
Cézanne P:etend; t ~e
qu'il voulait redevenir clasla_ ccsens~t10n ~- .e~e~out bon sens pour ne pas s'asique. Or il fautetre denut
est un cc eHet n et non une
percevoir que la cc se~sa rnn n pourra atteindre un but analocc cause &gt;&gt; et que iam~s on ne •vant un chemin tout à fait
gue à celui des cl~s1ques :nd:: maîtres est sous ce rapport
opposé. Or l'ense1gnemen
'il faut analyser et non reffet.
catégorique : c'eSt la cause qu , 0 ue et pour qu'elle soit
C'est ici la grande erreur detore1:pm~nde je vais mettre en
claire à l' ente1:1de1_Ilent d~ o; des deu_~ co~ceptions opposées:
présence l' ~pplic_at10? prat1f~a conception vraiment classique.
la conception ~ezame_nne ede représenter une bouteille. Le
Mettons. qu'il s' ag1~se de établie d'avance » et qui analyse
peintre qui a un; cc methc:dera ainsi : il tâchera d'abord de se
la cause et non l effet pr\ . t mesurer c'est-à-dire de la haurendre compte de ce qui peu . , , '
teur de la bouteille et d~~on di;:t~:·s deux grandeurs n'ont
Disons, entr~ PW:~n eses, rées sur nature, mais peuvent
nullement besom d etr~ ~esu pour être exact doivent être
être inventées par le pem te, 0 tles cc proportion~ » qui règlent
établies selon les cc rappor 8 n e
la compos~tion entière.. 1 bouteille et mieux la situer, nous
Pour mieux constrmre a

vure sur bois de Juan Gris)

D

E

-:sI

Voir le no 11-12 de L'Esprit Nouveau.

Tirage limi~é, sur p_apier spécial du Cambodge ;
la -pla~che s~ra détruite après le tirage. ·
_Nos - abonnés apprécieront l'effort · que
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I'

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fait

Nouveau » en leur offrant cette

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de collection dépasse de ~eaucoup celle des
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isolément 35 francs.
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Pour tous les abonnés faisant partir leur _abonnement
du ND1, l'abonnement reste fixé à :

70 francs pour la France
75 francs pour l'Étranger
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OUVEAU OU DE RÉABONiOUT BULLETIN O'ABONNE:E;J, ~ous SERA ADRESSÉ AVANT
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LE 31 DÉCEMBRE &lt;DAETNE gOULEURS OE JUAN 'GRIS. ..
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L'ANNÉE Î ÉTRANGER 71§ fr. (Fran.çais)
LE NUMÉRO 1 ÉTRANGER 7ft. (Français)

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PIWFESSJON

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CÉZANNE ET LE CÉZANNISME

1463

la renfermons dans une forme géométrique qui aura les dimensions choisies ou mesurées, et qui, dans notre cas, est un cube
ou un cylindre. Une fois que ce cube ou ce cylindre est situé
dans la construction générale du tableau, le problème change,
car on passe de la construction à l'exécution, et, dans cette
seconde phase du tableau la sensibilité du peintre humanise le
cube ou le cylindre, il passe en un mot de la forme générale et
constructive, à la forme spécifique et vivante, de l'analyse de la
cause à la synthèse de l'effet. Il reconstitue ainsi par son esprit
(la géométrie) un fait humain, universel.
Selon cette conception le point de départ est donc la cause, le
point d'arrivée l'effet.
Léonard disait : « saisis la cause » et toute l' œuvre des
maitres obéit à cette conception.
Regardons maintenant la méthode opposée, celle de Cézanne
et des Cézanniens, c'est-à-dire l'analyse del' effet, ou sensation.
Le hasard conduit le peintre devant une table où une bout eille est placée parmi d'autres objets, et dans un éclairage
quelconque. La sensibilité est mise en éveil par le jeu des
lumières, par les rapports de couleurs et de lignes, et il se dit :
voilà une jolie nature morte à faire.
Disons entre parenthèses que parfois il prend des objets et il
les dispose devant lui jusqu'à cc arranger » sur nature une
nature morte; ce qui, en substance, revient au même, vu que
dans un cas, comme dans l'autre, le point de départ est la sensation (1). Le peintre se place donc devant ce fait que le hasard
lui met devant ses yeux, ou qu'ilasus'arrangerlui-même. En
paroles il affirmera qu'il n'est p~s dominé par la nature,
parce qu'il prend les c&lt; déformations »auxquelles il se livre pour
des cc constructions &gt;&gt;, mais en fait il en est tout autrement,
car aucun peintre devant le « motif &gt;&gt; ne peut se vanter den' en
être pas plus ou moins dominé: Donc, en fait, il se mettra tout
simplement à traduire sur la toiles on modèle comme ses yeux le
voient, et, en adoptant la technique empirique de Cézanneilmettraàgauchece qu'il auraenlevéàdroite, etc ..., et cela tout encherchant bien sincèrement à saisir le caractère, l'expression del' objet qu'il veut représenter. M3.Îs ce caractère et cette expression
changeront chaque jour, et, s'il a l'honnêteté de Cézanne, chaque jour sera un nouveau départ pour une nouvelle destination.
(1) Il n'est pas question ici des peintres cubiste! qui ne partent pas d'une émotion
direeû; cependant les équilibres au~uels ils aboutissent n'appartknnent pa$ moim en
gmbal à la ,emation, mais à une sensation cérébralùée.
77

�1464

CÉZANNE ET LE CÉZANNISME

L'ESPRIT NOUVEAU

Un peintre ordinaire, c'est-à~dire de l'Ecole, d~s Bea1;1X-Arts,
à force d'essais nous donnerait un trompe-1 œi1 agreable et
plus ou moins savan~ en apparen?e, selo~ que les v~es r~gles
apprises auraient éte plus oumomsapphquées.Mais lepemtre
dont nous nous occupons, et à qui il faut rendre justice, ne se
contente pas si facilement, car il a une idée de con~truction
« derrière la tête », il a en plus une tendance vers l'uruversel et
l'absolu, c'est pourquoi, en analysant sa sensation, il passera
graduellement de la forme spécifique et vivante, qui dans son
cas n'est qu'une apparence et une anecdote &lt;1isuelle, à ce qu'il
croit naïvement une forme générale et absolue parce qu'elle
rappelle une figure plus ou moins régulière de la géométrie.
Lhote a trouvé une expression heureuse qui résume et éclaire
cette tendance: « passer de l'assiette au cercle ». Dans notre
cas cela deviendrait : « passer de la bouteille au cylindre )&gt;.
Moi, je prétends qu'il faut passer du cylindre à la bouteille, et
l'observation es méthodes des maitres me donne raison.
J'ajoute que les plus subtils sophismes ne pourront pas
démontrer qu'il est une bonne méthode, en admettant qu'il
fût possible de placer des meubles et des tentures dans une
maison avant d'en avoir fait les fondations, l'échafaudage, et
dressé les murs en pierre ou en brique. Même si on se donne la
peine de soutenir après coup cette maison chimérique avec des
supports, des barres de fer, des poutres, etc... on arrivera
peut-être à une solidité apparente mais non réelle (1).
Tandis que la méthode inverse : faire des fondations, et
puis l'échafaudage, et puis les murs, et enfin les tentures et les
meubles, symbolise l'ordre naturel des choses, la marche simple
et logique de la création.
"En effet, si nous prenons notre corps pour exemple, nous
voyons que les os sont à l'intérieur, et puis viennent les muscles
et enfin l'enveloppe extérieure de la peau, avec toute l' apparence de vie. Nous devons aussi procéder de l'intérieur à l' extérieur, et dans notre cas, le cylindre représente la charpente
ou le système osseux du corps humain, et enfin la bouteille est
la forme extérieure et vivante.
(1) ra suppmisetbarrudefer quel'onmetauœmursquimenacent de tomber joutnt le
mlme Tôle que ces« géométrisations • 01, ces contours qui passent d'un objet à rautre
pour les relier, ou tout autu • tn,c • qui ont pow but de donntr une apparence de construction. Poussin et les maîtres n'avaient pas besoin d'avoir recours à des ,expédients•
li peu honnétes ; leur construction réelle était derrière l'apparence, et paur la • saisir•
il ne su/fil pas d'etre malin, ilfatl,/, avoir de, notions • spécialu • qui manqtlffit à la
presque totaliU ~ péintru.

1465

Procéder autrement, c'est prendre le «moyen &gt;&gt; pour le «but»
e~ ad_rne.ttan~ que les géométrisations auxquelles on aboutit
d ~rdmaire ruent une relation quelconque avec la géométrie
qui est la seœ e et vraie charpente de la peinture; mais ce n'est
pas le,.cas ~n général. Car. le plus souvent ces peintres, qui se
font 1 illusion de constrwre parce qu'ils donnent à leurs tab~eau~ _un aspect géométrique, ne font que géométriser ou
simplifier, ce q~ n'a aucun rapport avec l'application rigoureus~ ~es propriétés géométriques.
Ainsi la bout~ille ~u~ nous avons prise pour exemple, malgré
son a~parence geo~~t~1':{11e, n'est que simplifiée et reste dans le
domaine ~e la sens_1bihte tout aussi bien qu'une bouteille peinte
par Monsieur CoRMON del' Institzit.
·

En _faisant l' ~al~se del' ~n?eignement de Cézan~e, j'ai tâché
de relier son œ~vre a s~n or1gme impressionniste et à son dével~ppement_ cubiste, afm que la vérité sur son enseignement
re~ulte ?lrur,aux_yeux de tout le monde. Je n'ai' nullement la
pretent10n d avoir touché les multiples aspects de cette œuvre •
personne ~~ peut se vanter de pouvoir réaliser un absolu pareil
~ans la cr1~1q~~• et encore moins dans le cas de Cézanne dont
1
P,~1culierement qualificatif, échappe par son essence
~eme ~ 1 analys~ et au contrôle. Cet « impondérable », ou
mc?ntrolable, qm est dans une mesure différente dans chaque
art1st~, forme tout l' a~~rait_ et la valeur de Cézanne, lequel, de
ce. pomt de vue qualificatif, est certainement un très grand
pemtre.
Mais il n' e~t pas ~oi~s vrai_ que son enseignement est presque nul: car a part certaines &lt;&lt; mtentions )), qu'on a superficiellement mterprét~es (1), tout ce qu'on a voulu tirer de son exemple nous a condmt au but opposé à celui qu'on espérait atteindre.
, Dans la peinture comme dans la littérature (cette forme
d art depms les symbolistes a toujours empiété sur la pein-

3!1,

sit~~ tmi;;;~~e=r 'J:~J;:anne en cher~hantréquilibredrJormaitles objetsjusqu'à les
de ttavers Evidern
~• on_ est arrivé à r:réer une sorte d'esthétique du compotier
réalise nédnmoins
la SU~tion de l'objet n'a pas d'importance, si l'équilibre se
cet .ihilililm n'avai·t pas pber"!isdde remarquer que Chardin, par eœcrnple, pour réaliser
• "'1
,
esoin e mdtre un compotier de tr
· de
fig~;es c~mme si elles étaient réjl.échies par des miroirs conca~:! :i!veaiedéJ~rm;.r
sys matiser ce cOU de l'impuissance de Cézanne il va:ud · •
·
s. u ieu
à se rendre compte qii' on peut équilibr
· tabl •
rait mieuœ, 3e pense, commencer
déformation est tout le contraire deerlaun
eau s?ns déformer ... et que, justement, la
atteindre r.i,.,,,:u..
construction par laquelle seulement on doti .

r;r;:i

d:

.. ---x-u-w-re.

�1466

LETTRES

L'ESPRIT NOUVEAU

ture) on a cérébralisé la sensation et on a cru atteindre l'esprit.
rous avons cru un moment que nous étions des réalistes et
même des sur-réalistes, et nous ne nous doutions pas que nous
regardions le réel avec les yeux de l'imagination, ce qui est permis pour les poètes, mais non pas pour les peintres. On nous
aurait appelé « sur-symbolistes » que nous l'aurions bien
mérité.
Cependant le sur-symbolisme des peintres aboutit, chose
hattendue, à la vraie tradition décorative, ce qui constitue un
rasultat plus grand que l'on ne pense (1), tandis que le sursymbolisme des poètes reste en général un divisionnisme
d'images ; une sorte de cinématographie des images dont le
film ne tournerait pas.
Ce n'est pas mon rôle de deviner si ce film poétique tournera
ou ne tournera pas ; il importe de constater seulement que
jusqu'aujourd'hui, dans un camp comme dans l'autre, ainsi
que je le disais tout à l'heure, nous avons été toujours projetés
vers le but opposé à celui que l'on visait, à savoir:
Au lieu de réaliser une synthèse, on reste dans l'analyse ; au
lieu de créer selon l'esprit, on reste dans le domaine des sens;
on croit continuer Ingres et on suit Delacroix ; au lieu d' atteindre le style on atteint à peine la « stylisation &gt;i; sous prétexte de faire de la &lt;t peinture pure ii on fait de l'art décoratif
et symbolique ; au lieu de construire comme les Maîtres, on
adapte « d'après les Mlitres &gt;let on géométrise ou on simplifie
au lieu d'employer les vraies règles de la géométrie.
Et il en sera ainsi tant que l'on restera dans cet art absolument « qualificatif », résultat d'une mauvaise interprétation
de l'enseignement de Cézanne dont, loin de développer les
quelques bonnes indications, on agrandit démesurément tous
les défauts.
J'ai la certitude que l'avenir est aux Constmcteurs et non
aux Adaptateurs, aussi habiles, malins et même géniaux qu'ils
soient et plus d'un dans notre entourage commence à saisir la
difîérence qui existe entre ces deux adjectifs, qui symbolisent deux routes toutes difîérentes : la bonne et la mauvaise ...
J'espère qu'on me fera l'honneur de penser que tout ce que
j'ai exposé dans cet examen rigoureux et sincère de faits et de
conséquences, ne vise ni les œuvres ni les peintres, mais bien
la méthode, ou pour être exact, l'absence de métJwde.
GINO SEVERINI.
(1} A condition, bien entendu, qu'on ne le déguise pas en art plastique ...

RÉFLEXIONS SUR

JEAN COCTEAU
PAR

HENRI MANCAROI

D

ANS

le numéro du 25 déccmb

des Lü,res l\I. André Th . /

1920 d

. e la RePue critique &lt;ks Idées et
çaist;_, a p~lié une sériee\i:e;é1ï1 ~onore la jeun~ critique franextremes de la poésie t eJl cnons ~ur certamcs tendances
la • po~sie sans fil 11 .
ac u e, celle qu'il appelle spirituelle:ment
. Je tiens à dire immédiatement
.
rive quand il condamne les mots ~ue ) 8 partage la sévérité de M. Thépure, 1e m_.épris total de la syntaxe 1~ 1ber!é, le culte de l'oi:iomatopée
de "[!-e pas etre sur cc point tout à fait d'a~:~dme. Il n_i.e para1t impossible
9u Il e~t urgent de défendre notre lan
. avec Jw et de ne pas penser
interdire, contre de pauvres gens d fue, pms~ue ~ous ne pouvons la leur
Il est donc certain qu'à partir de: _on ne rit m_eme plus.
notre so_l, la française et celle qui ne l'es~n~n:nt ". zl Y. a deux liJtbatu.res szir
du_ géme français, une classification f.
. Mais s1, pour la sauvegarde
gwder 1~ puhlic dont le divorce avec 1~ unpose, capable d'éduquer et de
11_1. Thér.ve, cette classification doit a art a ét~ t.r~s exactement noté par
r1té. L'examen des cas partie r
ppadrattre indiscutable dans sa sévé
tance. Or, parmi les noms ue u rrurrn. _dès lors une très réelle im or=
des lettres françaises il en1st
·ther~v:e et qu'il exclut du palm~rês
quelques réflexions. iJ s'agit de M.
cquel Je me permettrai de présenter
, I-,e cas de M. Jean Cocteau est .di ean Cocteau (_1 )_.
n etrP paR confondu avec celui de Mfr,e
plus Vl~ mt~rêt. Il méritait de
. zara et Picabia (2). Le commen8

J

~;~

j

4u

(1) Ce~te exception ne signifie as
M.èThé!1ve me paraissent tout fai~~~ t ~ les autres. condamnations inffigées
te, 11 me semble mai· P
gi
es. M. Blru e Cendrnt-s été 1
por
'Actionfrançaise 1~ Car"rie,°)t~ Ïe1ti~;u~e e~ prose, il est vrai, par oJon qui0 ~!nfà
~~~!i ~~/~:C'jéro du li&gt; septemb~~~;~ eJ:~a.1~\ïu!lnt à l\1. Drieu La
,1aJional •· Nous so~~cs-unes de ses paroles • it1&lt;Jld1/iables • • nttJerselle, l\I. ~ené

f'

l

oc,~)p::
lue Mc. André Thé~_
~':j! fa :m~:e1I~oi:: etfrM. J~ha::e~l~:::ir;~~
·i
. ean octeau a écnt dans son
. .
es ançaises.
!Ei':;J920). Majs
véri~i:'f~o'!~t'~
:(;d;
u
0

m1~audadal~m'omUMntbe
pet1tJouroaJ.ùCoq:•Lesarticles . '
.
je dois à Ja
je suiJ l'anti-dadaïste typfi
O ue que si M Cocteau
nne et tow • 1 ne • en gtnlr-' il
d-'- •••
• lu vakur, individuelk8 ""'
,._ D ad.,.
pas d~ quelque sympathie
• r!-8app~ou1.~
le
a ».•, ne se
pour

déf&lt;:nd

�1468

L'ESPRIT NOUVEAU

taire de M. Thérive, sinon son information, est un peu sommaire. Et cela
nous a fort étonné de ]a part. d'un critique intelligent et subtil à qui l'art
des distinctions et des nuances est fort loin d'être étranger. M. Thérive
cite quelques fri:gments du Cap de Bonne-Espérance. Ce volume ne constitue pas toute l'œuvre poétique de M. Cocteau.
Mais il ne s'agit pas d'examiner les quelques vers qu'en détache M. Thérive · la critique de forme qu'il leur adresse n'est pas ce à quoi il tient le
plus'. G'est un procès de tendance que fait M. Théiive, c'est à un esprit
qu'il s'en prend. C'est alors que la question posée devient intéressante.
Il nous parait que l'élément essentiel de la poétique, et plus généralement de l'esthétique, de M. Jean Cocteau a échappé à M. 'Thérivo: nous
voulons dire la fantaisie. M. Jean Cocteau ne l'a pas inventée: il circule
à travers la littérature française un courant de fantaisie qui n'est pas d'auiourd'hui et dont il serait facile de noter les traces au cours de notre histoire. Mais la fantaisie était un genre, assez à part, qui avait comme ses
lois et ses règles aussi bien que ses sujets ; de plus, elle était presqu':' généralement comique. La fantaisie de .M. Jean Cocteau n'est certes point
1évolutionnaire, entièrement originale et individuelle, jaillie toute armée
de son jeune cerveau. M. Jean Cocteau a lu, quoi qu'en puisse penser
M. Andt'é Thérive. Il n'ignore pas, outre ses devanciers, ceux de ses
contemporains qu'on a appelés les poètes fantaisistes i. et il faut faire la
part de l'influence exercée sur lui par l'humour ang o-saxon. Il reste
que la fantaisie de M. Jean Cocteau rend un son nouveau dans la symphonie des lettres françaises. La définir n'est pas facile ; il faut le tenter pourtant. Beaucoup plus qu'un genre, elle est une manière, un point de vue sur
les choses et les gens, celui del' intelligence émue; subtile toujours, elle est
accent. Elle n'est certes point exempte d'une certaine préciosité; mais
cela fait qu'elle ignore les échevèlements; elle est une discipline, souple
sans doute, mais qui ne veut méconnaître, jusque dans l'outrance, aucune
mesure intelligente. M. Gide dirait qu'elle est pédale au piano des lettres
françaises. Elle nuance, elle déforme avec grâce. Elle n'a rien de commun
avec le fantastique des romantiques. Nous croyons avoir le droit de dire
qu'elle est méditerranéenne. Elle est sourire, plaisant ou grave, souvent
tendre. Elle aussi est une pudeur à sa manière.
ll faut l'admettre, cette fantaisie du temps présent, qui n'exclut aucune
émotion, mais qui les préserve toutes de l'étalage romantique par un jeu
subtil de l'intdligence, pour aimer M. Jean Cocteau. Et même seulement
pour le comprendre.
Quand M. Jean Cocteau écoute les pianos mécani9.ues, quand M. Jean
Cocteau va au cirque ou au music-hall, et ~•il nous dit ensuite ses impressions, il faut entendre sur quel ton il parle. Il ne faut pas croire qu'il prêche.
Il faut faire la part de l'intelligence de M. Cocteau, qui fait la part de l'intelligence de son lecteur.
C'est ici que je ne suis pas du tout d'accord avec M. André Thérive. U
voit dans M. Cocteau un romantique attardé, dont l'inspiration est toute
instinctive et qui fait parade de la plus artificielle fausse nalveté. M. Cocteau y mettrait même • une çieille petite per"ersi.té » Eh 1voilà une affirmation dangereuse. La perversité, cela est un vice, certes, mais intellectuel
(et on le verra tout à l'heure nous ne pensons pas qu'il y ait aucune
perversité dans le cas de M. Jean Cocteau). Pour faire éclater le
romantisme de M. Cocteau, M. Thérive devrait nous assurer qu'il croit le
plus bêtement du monde, ou le plus généreusement, à cette natveté. Mais

RÉFLEXIONS SUR IEAN COCTEAU

1469

M. Thérive n'en fait rien . il no .s
il ne l'est pas lui-même. Mais alu r ass~e qne M. Cocf:eau n'est pas dupe,
p~s eu le souci d'une démon.strati~ Je Jeu eS t l?yal. S! M; Thérive n'avait
meuse observation tout cc qu'elln géntale, 1 aurait tiré de cette ingéM. _Jean Cocteau est un intellect:ali~fe
etellvérité ~t de j~stesse.
lyrique, parce qu'il est poète. Mais .
· n JO ectuali:ste souriant et
que l'homme est un an·unal
· •t Je pense que M. Thérive se souvient
'il
qm r1 en même tem
·
ab
~u nous accordera que le lyrism; est
f ·t
ps 41:10 _raisonn le, et
tisme .. Et ce n'est pas un paradoxe
par ai ement distinct du romantant de démontrer que toute l'œuvrque no'WI prétendons soutenir en tenest peut-être même une réaction
Jean Co_cteau est en réactionJ
M. André Thérive, tel que l'entend .M P" e roLantisme, tel que l'entena
tendons nous-mêmes
· ierre asserre, tel que nous l'enNous avons dit quê la fantaisie 'ét ·t
est bien le contraire de l'emphase e~ d j pas
tout romantique. Car elle
légère, et l'on sait que ces qualités :, a grti oquence; elle est aérienne,
romantiques exception faite
Al/pdar ennent guère aux écrivains
classiqu_e, d~ le large et vrJ~e~ d/!ole Musset dont la fantaisie est
Le grief maJeur formulé p M Thé .
à ~•~~a.rd de M. Cocte.a u c'esS: de ·culti;ive, si nous l'avoll;&amp; bien compris,
médiat ». Sur ce point il'
mb
/r presq~e exclus1vement " l'impeut_ s'é_largir jusqu'à dém:s!:r le juil faudr8lt s'e!ltcndre. Et le débat
s~voir s1la sensation ne p~ut
C~t.eau l~-mêJ?le. 11 s'agit de
s1 o~ pense que seul les idées déjà élab ~ t ere àl art. Si o~le conteste,
matière ~•une poésie exclusivement ii[ ils, tesal~oncepts ~01vent .être la
faut le dire nettement Nous ne
e ec u iste et philosophique, il
ll: Thérive. « Soit, no~s dira-t-!:°s~ns pas 'P,le ce s01t là l'opinion de
s,01t un~ matiere poétique, si l'on p8:ut
l armets (JUe la sensatio~
1 organiser,_ co~poser, ne pas tenter de m 1 Jar erh, m8.ls encore faut-il
cord. _Aussi bien M. Cocteau ne s'ef
e a vrer rutalement. , D'acnotatlons. Si l'immédiat est son thè fore~ pas à la.plu~ suhje~tive des
a un effort d'analyse et de tradu . me, ~.es~ un theme intelligihle; il y
son~ œuvre de l'intelligence réfl;~n J msiste _sur ces deux mots- qui
t?UJOUI'S un minimum d'élaborationer:,· y a él~ction de mots et d'images,
s1~le 8: d'autres, il se soucie d'être co~ :fs1sfdiat de M. Coc~eau~st accessaire, il faut s'en prendre à la subtibil~é d qu~lque attention est nécesest tentée. Mais que M. Thérive mes 1
u ~entiment.dont la traduction
M. Jean Cocteau les Jlluminatüms }îf1_;thdistR"cebqui sépare des notes de
peut-être, maïa intelli~ible d'un art
ur 1m. a~d, ~ art personnel
non traduire l'immédiat MTh . purement 8~Jectif, qw veut inscrire
i~po1:tante distinction à. raire tR;°c~e renserait-~ p_as qu'il Y a là une fori
l mspiration. Il n'en reste pas m~ins c e~l peut ins1stcrsul'lemystèrede
lettres et les mots importe qu'il
qu i l reconnatt, CJlle le « noir », les
rola qui flotte; si'« parce q~'elle fl!tt.: 0iue re cdeh~~e à ~re sur l_a bandece que cela n'ei.t pas Ja art d'él
d
a Len w peine à la lire », esttielle à la poésie ? « P.Mais sa~hl,,nte con~entra~ion, d'ésotérisme essenle mieax de soulager s~;; intelligence alo~s ~
dire et s'efforçant pour
. N?~s soutiendrons donc cet
,
n res se ~angen_t. »
1ntwtionisme d'art (M Cocte ~PP.f.cntLpar3:doxe: bien lom d'être un
~cou11ertes de l'instinct , . au en . u a science M sert qu'à Périfier les
me pas la valeur de la sci~~:odonn~~!1ut s?n sens à c~ • vérifier ", cela ne
M. Jean Cocteau est une réadtion de l'i:itru1~on
humEalltne),
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�147 0

RÉFLEXIONS SUR JEAN COCTEAU
L'ESPRIT NOUVEAU

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N
, vons pas la co~pétence nécessaire
ntttement _anti-romhét1gue. ~icsaÎe: présentées par M. Cocteau, _mais il
pour examiner les t ories ~1?-ar
remarquer un ~oüt affirmé de
n'est pas besoin d'~tre li':fe3_1 \stetf°M ~octeau préconise l'affrancpïsconstruction, de si~p cf , .
a~si bien que du fluide impress10nsement du wagnérisme orm.1 .
t être ses mots d'ordre. Est-ce cela,
nisme. Mesure et ordre_, tels pl~~a1sséd' t » ? Mais que M. Thérive y songe,
le culte presque exclusif de « zmm ia
ons voir dans l'effort de
cette réaction de l'int~lligence que D;OU~
des choses. M. Jean CocM. Coctea~, elle est lyrique. Celd,exp~iune philosophe intellectualiste ;
teau ne tient pas le lang~ge un 1 · t uloir l'entendre.
M. Jean Cocteau est poète,_il faut savoir e voincs affirmations où il faut
Ainsi réagit-il par certams gestes et. certa 'il eut avoir dans les uns
faire la part de sa fantaisie de poète. Mais \e â_1;1ex€érieu~Ement outrancier,
et les autres d'inatten~u, d'appar:1%°en 'vec verve et jeunesse à mener
cela fait sa besogne utile, cela co~ r ue.Ai . M Cocteau a imaginé des
le bon comhat contre le romantisme. . ns1 le. cornique auquel voulait
[arcès, Le Bœuf sur le toU, PaLradeÈ Esft-;: qup;ticulier, n'était pas ~ur~out
atteindre M. Coctea~, d~s e œu
8 de bar à laquelle aidaient
intellectuel ? La stylisat10n ~~ se5iper?~:;ip tôt di;paru qu'était Faules masques du délicat et spmtue ar is e . e endiablée de M. Milhaud,
connet, leurs mouvements lents sur la m~1~qdonnait un plaisir d'esprit qui
certaine retenue dans le wotes~e, tout c sourire l'intelligence. Que cela ~e
ne faisait pas ~clater le rue, _mros 0 f~:Oté sans doute, ~ais quelle u~ile
soit pas le vrai et lar~e. com.1dquf .
roma~tiques I Et pms, le franc nre,
réaction contre la facilité e ce u1 e
le cheval de Para~~ bi~_n su le .déch;m~r. aler l'influence sur l'esthétiq~e
C'est peut-être ic~ qu il convient e s1~ses Elle est indéniable, et l~de M. Cocteau du cirque et ~es ballets rd l'ét blir Je voudrais au moms
même l'a reconnue. Il ne ~•art donc pas entreÎe ro~antisme, ce qui n'est
montrer qu'elle ne pouvait s exer_cer que co
peut-être pas évident pour cer~ama." .
. Ce spectacle a peut être subi
Il y aurait un bel é~oge à écmeabr t·&amp;~~oins n'a-t-il pas disparu, a-~quelques transfor~ations r~grett \i~ieurs ·eunes écrivains. _Il !au~ai:t
il encore un public, des anns, dont p d cir u~. Il ignore la gr1vo1sene1 il
dire la santé, la propreté, la beauté. u ·1 qst harmonieusement humron.
n'est pas boulf:v~dier. Il se po;'te ~~~: commandement de la vo~onl_é
L'élégante maitrise du mus~le s y _a ~umftlne s'y dépense, chaque soir; il
au corps s'y apprend. De 1 ~nergie b"té l' crobate recommence le tour
faut voir avec quelle a~abl~ pro f•ame~de du régisseur, le plus b~
manqué; et ce n'est pas gu il cra1gnl h val la beauté et la grâce an1orgueil e~t. en jeu: Au cirque, ~tl~h~~:e. Èt les panto~nes des clowns
males se 101gnent a la souplesse e
. d lus dépouillé - acrobanous révèlent la puissance du pl~s tnCJ~q:!. Cela est u~e charmante
tique et simple, - du plus hu~_am ?~t~~ieur du cirque ; mais ?n en po1;1rleçon, cela est comme 1~,classll1s::os~n classiciEme extérieur: 1e veuxrïf:i8
rait dire encore ~e quel appe er _ _ l'acrobate }a danseuse sur
e
la fixité conventionnelle des genrtsi t dition de; farces clownesques, et
fer, l'écuyère, l'Au~s_te, eic ... , - ~ ra lie dont il y a plus d'un_ exemp}_e
cette continuité falJ!lliale et p~ofess10~~ entaché de nul romantisme, sil
dans le mond~ du cirque. Le cir~u! ~e:te sur lui.
. . .
peut y en avoir dans le regard 'quo 1 1 on d'intelUgence et de discipline
Quant aux ballets russes, c est une EÇ

dahk

bi~!

Jd:

1!

1471

qu'ils doivent donner aux observateurs attentifs. On ne peut ignorer que
les résultats auxquels ils ont abouti, cette prodigieuse intensité d'expression dramatique, ~tte révélation du grotesque souple, cette grande impression de déchainE:ment naturel qu'ils donnent parfois, ce réalisme
schématique, sont le fruit d'un labeur patient, d'une stricte ordonnance,
de la mise au point d'une technique savante et minuti€use qui fait le plus
grand honneur à l'intelligence de M. I.:éonide Massine.
M. Jean Cocteau a eu raison d'aller au cirque et aux ballets russes (1).
« Peut-être, voudra bien reconnaitre M. Thérive pour nous faire plaisir,
mais je ne suis pas près d'admettre pour cela que le piano mécanique soit
« le comble de l'art mu.sical », « les toiles cirées la fleur de l'art plastique »,
« le mu.sic-hall, le cirque même, le fin du fin de l'eurythmi,e. » Fort bien,

M. Thérive. Mais M. Cocteau n'a pas écrit ces affirmations absolues transcrites de votre article. Et, une fois de plus, vous n'avez pas entendu
comme il fallait, avec le sourire qui vous a dicté votre titre meme («la poésie sans fil», voilà de la fantaisie comme M. JeanCocteaul'aime,je pense),
vous n'avez pas entendu comme il fallait, trop littéral M. Thérive, les propos de l'auteur du Potomak. Je vous demande de vous souvenir de ma
petite formule: réaction lyrique. Est-ce que tout ne s'éclaire pas à la jQ.lie
lumière de la fantaisie ? Le piano mécanique, M. Thérive,mais c'est la
réaction contre le sentimentalisme affecté et facile, contre la romance
béate, contre la déplorable mélodie italienne, contre tel musicien dont
j'allais écrire le nom I La toile cirée, mais c'est la réaction contre le poncif
académique, la platitude savante; je suis bien sûr, M. Thérive, que vous
préférez la saveur d'une image d'Epinal à l'outrecuidance d'un chromo
signé par un faux pontife, quelque «conserPateur des Pieilles anarchies », dirait ingénieusement M. Cocteau I Le music-hall ou plutôt le cirque, -car
j'imagme que M. Cocteau aime dans le music-hall ce qui, du cirque, y a
passé, - le cirque, mais c'est la réaction contre le mauvais théâtre, lo
théâtre mufle et le théâtre bête, contre le faux lyrisme, contre l'artisteric
de M. Henri Bataille. Ce sont là réactions de la santé, de la santé française, même si la fantaisie leur donne un visage quelque peu inattendu.
Mais M. Thérive nous demandera compte de cette naiveté, de ce sentimentalisme, dont la rencontre chez M. Cocteau semhleraitinfirmer la thèse que
je soutiens. Je crois qu'il n'en est rien. Là encore, il s'agit d'une manière
de réaction. La romance populaire, vraiment populaire, la vraie n1:.iveté
peuvent nous émouvoir, quand elles se donnent pour ce qu'elles sont, en
toute candeur. L'inacceptable, c'est leur transposition, c'est la fabrication
au nom de l'art d'un sentimentalisme qui se croit bien autrement distingué et qui ne parle même pas en meilleur français, qui est stupide et non
plus naif. Vive l'âme populaire plutôt que le romantisme bourgeois I Plutôt qu'à une facilité artiiicielle qui Vf:ut se faire passer pour de l'art,
venons-en, quand notre sensibilité trop énervée par la vie moderne le
réclame, à certaines heures, venons-en à la vraie simplicité, celle qui ne
fait pas illusion, ou dont la convention simpliste soulève les épaules des
faux artistes: tout au plus sourirons-nous, d'un sourire. point méprisant,
à peine ironique, intelligent.
Voilà quelques-unes des observations que m'a suggérées la lecture de
(1) Si :M. Cocteau pense qu'il a dd se dégager d'une mauvaise influence des ballets
russes, il n'en reste pas moms que ceux-ci jouèrent un rôle dans la dêtermination de
son esthêtique.

�1472

RtFLEXlONS SUR JEAN COCTEAU

L'ESPRIT NOUVEAU

l'article de M. Thérive. M'accorder a-t-il que l'art de M. Cocteau est comme
une géométrie subtile, que l'outrance de ses bienfaisantes réactions sait
trouver une mesure sous le contrôle de rintelligence, dont il ne fait pas
li - ni de la siennet ni de celle de son lecteur - , que son esthétique peut
être parfois d'expression personnelle, non - si l'on peut ainsi parler d'expansion personnelle, ce qui caractérise le romantisme. On ne peut
étenâre à M. Cocteau le reproche de man~er de culture que M. Thérive
adresse en général aux poètes sans fil. Le Potomak nous ap?.rend ~'il a
lu Platon et Shakespeare, Pascal et Sophocle, ce qui n'est déJà pas s1 mal,
Alired de Vigny, Musset, et même Dickens et Mürger. M. Cocteau se
montre averti de mythologie, comme un bon poète roman ou néo-classique,
et il va jus~' à nous citer, en bon hellénisant, une épitaphe d' Ale~ de Messénie (1). Sil est souvent précieux, nous nous souviendrons tr.1e la préciosité contribua pour une bonne part à la formation de l'eapr1t de notre
dix-septième siècle. Et cela nous sera une raison encore de reconnaitre le
caractère français del' œuvrc de M. Jean Cocteau.
A l'appui de ma démonstration, j'ai cité, chemin faisant, quelques
textes empruntés au Potomak. 1e voudrais en parcourir encore certains passages avec M. André Thérive ; je lui demanderais s'il ne lui
semble ]?as qu'il fait bon lire une affirmation comme celle-ci : c .Alors
m'en11ahtt la plus 11éhémente réaction con.tre le pittoresque_ », sous le titre
Esthétique du .Min.imam (2), formule d'un classicisme à peine outré.« .. Non

que j'approu11asse ar,euglément ce raccourci; mais une seule épithète dewait

suffire au re11e, un léger coup d'épaule, une flèche de poUau. indicaleur... ,.
« Oui, dira M. Thérive, mais c'est la concision de la farce américaine qui a
appris cela àM. Cocteau. ,, Eh I qu'importe,M. Thérive, l'esscntieln'est-il
pas d'arriver à la vérité française, même par un détour américain? Et il ne
(1) Je m'en voudrais. à propos de Musset, de ne pas recopier pour M. Thérive un
fragment de dialogue entre 1\J. Cocteau et son 8DllC Argémone, qui prétend aimer
Musset:
Mai. - ... J'ai mqrri,é Musset d r4ge ingrat. J'en ,rokm ~ p . Sea petitu
pilces de vera me ravissent, et meme je me réptte M1Uvent, dù: Joi.8 de auüe :
IL SE Fr1' TOUT A COUP LE PLUS 1'11.0FOND SILENCE
QuANn GEO:BOINA S!IOLDEN SE LEVA l'OUB Cll.ü&lt;"TEJl-

Argémone se levant alora co111me Georgina Snwlden, dlllattia :
LoRSQUE LE J'WCAN LASst D'UN LONO VOYAO~
TnoUVE, LE sora, SON CBAMl' Jl.ABÉ PAR LE TONNEJUlE•··

et boudeuse, une main sur lu yeux, se plai1.1nit de ne jamail se souvenir du ,erte.
SES AILES DE GÉANT L'Ellll'iCBBNT D11. :r.l.AltCBER.

eonclw-je timide, •. •
Que M. Cocteau &amp;i.me de Musset, les deux vers qu'il nous cite, et qu'on pourrajt
dire romans, et que M. Maurras doit admirer, et qu'il ne paraisse avoir que peu de
goût pour eeux que cite Argl:mone, voilà qui n'est pas précisément d'un romantique
et pourquoi je réclame l'applaudissement de M. André Tbérive. Et je lui demande ai
eeci encore est d'un romantique :
• En AJriqut,je soupirais aprù la place de la Concordt.
J'ai eu"le paludisme, lk• idyllu dana du parc, au bord m, lac Majeur.
Eh bien, Je prtftre la maison de Chtnier .•• ,

(2) Dans un autre passage, M. Cocteau écrit :
'
•
• Savez-vous le poilh occulU tt ri beau de ce qui aurait pv. ltre et de œ qu'on Tetranehe 1
La marge et rinlerli.gne, A.rgémOne, il y circule un mitl de aacrifice, •

1473

fa1_1t pas e!l vouloir à M. Cocteau de nous di
,
.
mstal • lm cr de11int l'art et le confort ». il f t r~ qu • un presse~papier de
son cl~r symbole de u réaction cond-e le au. auner ce rac~ourc1 ~e p~ète,
« ~sthétique du minimum ». Et c'est ave 1 pi:;esqlll:. 1 , d apolog!e dune
phce qu'ilfaut entendreM C
c e ':Il e esprit et un sourire compoètes jurent : Larousse Ch.atctcJ,au quanVdidalil
déclare solennellement: « !,Ju
. t il
,
...,, oanne
-Lablache
M .
v1cn - pas d'applaudir encore qu d i1
di
•·· ». ais ne con1 nous t: • J.e monte sans sauter
de marches » ?... Ne s'a it-il s
d'eff~~ pati~nt qu'un tféol'icfe~ ellr~ pr~:ft: cla~i51que de cont~uité,
fantalSled,ml8.1Sfsans _q~cl'esse!)-tiel del a pinsée r-a.ia::treo?Qte.u!!fMcmTohmé s_ de
au nom e a antrus1e venait à m'as
., . .
.
nve,
prendre trop au sérieu~ ces textes sure~ que J 1U t~1·t de dé~acher et de
dont je n'ai pas besoin qu'il me les ~~et~'::î~to~s de Jyr1~es ~carts
compter avec ces sentences autant qu'ave' l Il
11;1 que u m01_ns~ faut
Et, tout de même M Cocteau ne s'
c ce es q~ pe_uvent l'indigner.
bon sens du monde c~tte remar eamuse pas q~and ~ écrit avec le meilleur
de.toue les romantismes, M. bfa~rare: lfnires1gnera1ent tous les ?1'~tiqu~s
meme : « La 11irtuosité mène au lie
· asserre comme M. Ther1ve lw.,;8
d .,
.
u commun ... ,.
M'"
, quan J aurais la chance d' ·t
t d d
.
ter9:Ït ce re_co'!]rs de me dire : a tout c:l~ee:f beÎ ~ b e M. Thénve., il lui reshahile. Maia JO vous ai cité des v rs d
e e on, et votre discours est
j'attends que vous m'en a orLiez
e M. Coc_teau, de méchants vers,
1\1. Cocteau est poète Il vlïci M Th~~en_ts, pwsque vous prétendez que
1
l'oreille:
·
•
erive, Je ne me dérobe pas, prêtez

d'

d'

•

Î~a;1'!ï::' 7!/3,:~r sur rlierbe tk la terrt,
80

Ei de tomba sans ttfaire niai.
Songe que sous ta place élroul
ll y a de la terre
'
Et encore de la te'rre
En ligne droile
•
Et de 1a roche el du milléral
Et de la lave.
Et des it1ca11descencu
Et le Jeu central.
'
Sonç_t, en continuant la desct:nte
Qu'j.l Y a dufw. et encore du feu:
~ . dea laves incMdescentes,
PutfJ tk la roche et du. minéral
Piru de la terre
•
Et encore de la'terre.
Et, peu à peu,
De la terre où. pb1ètre th l'air
Et dugaum,
•
E_t de la nuit aurtme ,aï.ron
Etunefnrn1i.equi dort à la Noovtlle·Zs'-"•
Avec rabfmeau-dessorud'elle
-•-.
Au-dessous de son totl.
•
Et ,onge que puur tlle il ut pareil pour toi.

Ne trouvez.vous P.aB délicieux la m
d
.
sobre composition, J'oserai dire son ct5ll!e. e celet1t P.O~me, sa claire et
parmi des réflexions sur la mort
. ass1c1~me Et vo1c1 encore des vers
à la conception panthéiste d'
Jeier8l tout.es rés~rves r~ativement
cœur ni la raison:
un eu agmentaire qm ne satisfait ni le

diù

�1474

L'ESPRIT NOUVEAU

RÉFLEXIONS SUR JEAN COCTEAU

Quand.tu verras mourir un ami de ton dge,

Et encore ce si curieux et important témoignage d'un jeune blessé
allemand sur les prêch'.ls fanatiques d'un Herr Ebel dans les forêts de
Germanie, recueilli par M. Cocteau, et qui fut commenté par MM. Maurice
Barrès, Charles Maurras, par Péladan et la Revue hebdomadaire. II ne
s'agit pas de confondre ici les domaines et de démontrer le patriotisme de
M._J ean Cocteau ; mais dans toute la mesure grave et délicate où les lettres
d01v~nt avoir le souci national, il importe de dire que M. Côcteau sentit et
réa~t,. à _une heu:e décisive, peut-etre même pourrait-on écrire servit,
en ecr1vam français.
M. Jean Cocteau est jeune. Son œuvre est fort loin d'être achevée. Il la
faut juger sur ses promesses aussi bien que sur ses premières réalisations.
~- Jean Cocteau se connait lui-même; il a écrit au début du Potomak; «A

Et s'évaporer la rtJUgeur
De son visage,
Déjà tout enduit de néant,

Enme-le comme un voyageur

Qui va faire un -interminable et célèbre voyage.
Après les derniers gestes,
Et cette pesante inertie
De la mort,
Espère connaitre auslli,
Bient.it,
C01nme espè:re celui qui reste,
Sur le quai,
Api:ès le départ du bateau,
Ce Hame, ce Cherbourg, ce Brest,
Ce départ sans navire, sans rive et sans eau,
Cette lourdeur du corps dont fâme se céleste.

1475

•

Et pour finir je proposerai à la réfüxion et au goût de M. Thérive c~~
vers dont le soi: me rappelle celui d'ùn beau poème de M. Dubech, pubhe
par la Revue Unfrerselle; je demande à M. Thérive d'accepter l'ascenseur
et d'écouter la fin admirable et si simple du chant.
Si f;u aimes, mon pauvre enfant,
Ah ! si tu aimes I
Il ne faut pas en avoir peur,
C'est un ineffable désastre.
Il y a un mystérietlœ système
Et des lois et des influences,
Puur la gravitatwn des cœurs
Et la graviUJJ.ion des astres.
On était là tranquillement,
Sans penser à ce qu'on évite,
Et puis tout à coup on n'en peut plus,
On est à cliaque heure du juur
Cmnme si tu descends très vite
En ascenseur :
Et c'est l'œmtJUr.
Il n'y a plus de livres, de paysages,
De Ylésir des ciels d'Asie ...
Il n'y a plus Tien qu'un seul visage
Auquel le cœur s'anesthésie.
Et rien autour.

Enfin M. Thérive faisait un grave reproche aux poètes sans fil 1e t~~dre
à un art international, vague et confus. Nous penSOD;S avec lw qu il ne
saurait être d'art plus humain qu'un grand art français. Et nous pensons
aussi que les écrivains doivent ê~re d'~n(lrace, d'un sol, d'une patrie. ~ous
lui demanderons simplement s'il n'aime pas le ton ardent et. mesw:e du
jeune écrivain français qui écrivait d~ns ses i:otes du preliller ~o~~ de
guerre : «••• Un jeune Allemand se réveaze ~ !feidelberg_;_ on pourrait l etre.
Quelle farouche mélancolie!.:· »,Et rappellerai-Je~ M:. Ther1ve ces Eugèn/3f de
guerre dans la rude géométrie desquels la pluf!!erugue_deM. Coc-tea"!1 sutresumer et synthétiser la cruauté, la gloutonnerie, le sadisme germamquc.-., (1) ?
(1) • Voyez-vous Persicaire les Allemands n'ont pas droit à notre force impondérable dont ils cherc~t"naïvemdit à découvrir le ressort; ils n'ont pas droit non plus à la
belle machinerie américaine parce qu'ils tirent après euœ une trop lourde c~rge ro~ntique. Leurs dynamos ressemblent d Fafner, les chevelures vertes des Nixes s mibrouillent
diins les engrenages de l'usine alimentée par le Rhin. .
.
•
a Cette annexe (Les Eugènes .de guerre) vise la faiblesse irune nation vor_ace, pastichant chèvre et chou eroyant obteni.r ainsi une parfaite mesure et ne réussissant qu'à
mettre au monde un' monstre lxttard, très ridicule et très dangereu.c. •

dix--neuf ans, les uns me fétèrent par sottise, ma vériJ;abl,e jeunesse plaül,a auprès des autres. Je deçins rü/,icule, gaspilleur, bavard et prenant mon bavardage et mon gaspillage pour de l'éloquence et pour de la prodigalité. »
« Muel
Drame de la Mue/))

dit-il, e~ l'achevant, de son Potomak; il faut tenir compte de cela aussi.
« Ces mirages, ces tours de carte, je ne pouçais pas prétendre à autre chose. &gt;)
On ne peut en vouloir à cette souriante fantaisie, d'autant plus que nous
croyons avoir montré tout ce qu'elle inclut de sagement français.
E!le est en marche ; souhaitons-lui bonne chance; elle a, M. Thérive,
le f!l conducteur de l'inteUigence. M. Jean Cocteau ne rêve pas,. car il
' c&lt; digère fort bien » et se « porte à merveilk ». Cela a peut-être son importance, cela a son sens. M. Jean C-0cteau ne porte ni gilet rouge ni cravate bouffante, il n'a même pas de longs cheveux. Son visage et son élégance correcte, comme son nom, sont bien de chez nous. « Je suis parisi.en,
J~ parle parisien, je prononce parisien», nous dit-il. Allons, M. .André Thér1ve,accordez-nous que M. Jean Cocteau appartient aux lettres françaises.
Il a non seulement l'accent de Paris, mais de France.
Henri

MANCAR.IH.

�LES LIVRES

sr~S:!;[.
:

même de la poésie• mais il le •t A .
. .
temps devant les d~ ers d'
USSJ réussit-il to?jours à s'arrêter à
0 P ci:ux qm nous sollicite tous
en raison de sa faeilitlet de ~

LES LIVRES

•••

PAR
MAURICE
111cous muo11111 :

AVEll■lm

SIQ1'&amp;S DOUBL!S

RAYNAL

{ÉDITIO~S POVOLOZKY). -

aom

LA co,JUIATIOk1 DIS CHATS {ÉDITIO;.'lS LUMIÈRE, ANVERS).
- FERNm 01vo11e : JAlSSAftCI DO PO!llB (ÉDITIONS FIGUIBRE). - JEAII
COCTEAU : LA ftOCB
ASSACR.8B (LA SIRÈ."ilE).
:

N

ICOLAS

1477

Beauduin, avec une opiniâtreté inlassable, entend donner

à son imagination les moyens de s'exp~er sous la forme la ~lus

neuve. 11 pensera certainement avec m01 que le vers de Chémcr :

« Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques •

constituait une erreur inféconde, et qu'il ne s'agit pas de « {&gt;ensers11, guelque sens que l'on donne au mot, mais bien d'émotions poétiques inspirées
par le spectacle de la vie de l'époque. Aussi, loin d'enfermer_ les mouvements de l'activité_contemporaine .e~ ces cost~es d'au~re_fo~s que les
néo-classiques aimer8lent et sous quoi ils sembleraient aussi ridicules que
gênés, Beauduin confectionne à leur usage le seul vêtement qui ne les
incommode pas et dont il n'entend surtout pas les parer.
Beauduin estime en effet qu'avant de rechercher le brillant d'une prosodie artificielle, si spirituelle qu'elle soit, il est bon de dom1er d'abord
libre ~ours à la simple expression de ses émotions. Or le fait que les poèmes
de « Si!!Iles doubles » apparaissbnt surtout comme des notations extrêmement senties mal~ le soin évident de leur présentation, provient justement de ce que Beauduin les exprime graphiquement tels que sa sensibilité les a tracés.
Certes, Nicolas Beauduin ne laisse pas ses sensations courir nues. Cependant s'il les babille, ce n'est pas de recherches ni d'affectations luxueuses,
mais bien avec ';1ll souci du conf ~rtab~e q?i leur permet d'évol~er en tou~e
aisance et à plein rendement s1 Je pws dire. De sorte que les unages bnllantes que crée son instinct poétique apparaissent sous un jour de liberté
1-ouvent incisive et même violente, mais qui ne choque pas. Et ce, grâce
à la sûreté des moyens que Beauduin a définitivement arrêtés, ù quoi
l'on s'accoutume, et qui donnent aux e1..1&gt;ressions poétiques qu'il crée une
sensation de reliefs dont il sait mener le plus habilement du monde les jeux
des bosses et des creux.
Il faut dire surtout que la place importante qu'occupe Nicolas Beauduin
parmi les poètes contemporains devient de plus en plus significative.
Comme la plupart des poètes du temps, il est menacé d'un excès d'activité
cérébrale qui pourrait nuire à ce qu'il faut considérer comme l'essence

c ·•

Avant.même l'organisation définiti d
T •
maete fait ~eux que de dénoncer le p~:il ~è onuiiÎ Pan- ~ir, Roger AverNous assistons en effet et d'ab d
gre, e supprime.
d'Af~ique. Les Alliés, qui le sont o~c!r:°r~r~!v:re ~nérale de_s, n?irs
ac~ au cours de la guerre contre l'AJ1 '
es prmc1pes milita.ires
ratifs ~ormidables, inimaginables de leemagn~, tentent, après des prép:.•
ennenus du Droit et de la Civilis:it·
k:fipliquer contre ~s nouveaux
I malgré la sc1ence de tous
leurs états-majors les armées bl 1tn. .
leur entreprise pok n'avoir . am81!-C es e~ ouent lamentablement dans
troupes noires. Après des J t lllS réussi à _en~er en contact avec les
l'~rmée américaine subit dC:v~hars extr1ord m8{res, al! cours desquels
~cx:obe vie.nt à point pour détrtilics~Wg ants, l mvent10~ d'un canon à
ams1 à la raison.
e
ement la race noire et la mettre
Pendant ce temps l'E
.
l'être et gardée seuJemen~op! ~nv~ _de soldats, d'hommes en âge de
. resteàlamercid'aventurier~dé -':{ ~1ll~d~, les femmes et les enfants,
elle pas de se produire. Les cha;;
/ss! une cadtastr?phe ne manquo-tmes leur ont imposé se révolt ,
u Joug omest1que que les homl~urs chefs les derniei!s défense;~~! f,eur tour, attaquent sur les plans de
mers et prennent le pouvoir C
~urope, los battent, les font prisondemandes de secours de la ·art°~en ~nt, har~é~ par T. S. F. de
généraux _que le choléra règne ln Eurip~ srm~il d Afrdique, il~ ~visent les
de leur fau-e parvenir du secours
e qu est ésorma.is impos-iblc
Au bout du compte l'armée ar;•1 • 8
l'o~ sait, et la nouvelle ne tarde ~
remporte la victoire décisive que
qui ne se ~entent pas capables de luite 6 ~ P ~pag~r en E~ope. Les chats
pas acquis le goftt du pouvoir dé .d rrd re armceréguhereot qui n'ont
libèrent leurs prisonniers
.
c1 en e reprendre leur vie ancienne et
tés et des habitudes fâ~i{e'::;e~u
duer d~ir•ité, ont pris des liberen Europe et constatant les déborde o ta s
rique rentrent bientôt
comP-atriotes mâles et femelles e f mtn s auxquels se sont livrés leurs
Lon saisit l'allusion. Mais l'a:ec:J~~ :ne venge~ce éclatante..
~e Roger Avermaete ui sait
e ~ut ~8 qu e~e vaut, et Je pense
rame tient les anecdote~ ne d
quelle f~sestime la littérature contem p_ofahulation de son livre. 'En ré~iéa~i5p
beaucoup d'illusions sur 1 arsamment équarrie sur la elle ·1 , i_ u lise co_mme_ une charpente suffiSes trouvailles ré~ident dans 1 1 ~ dispos~ des s1tuat!ons bien spirituelle~.
bonhomie dont il souligne plus~tr:~ntatiof~1certrunes scêne.~ et dans ln
ne prend pas les nègres tro a u é . e nos
esses. Je veux croire qu'i l
serais pas autrement étonnf s'il r1eux tou~ de même. Et même je ne
peu d'estime qu'il voudrait nous faie cons_ervru~.yas quelques doutes sur lo
E1;t évi~an t encore toutes Jes babil crrril qu 1 garde à n~s frères blancs.
tait de Jouer, il se contente d'ad ~ es a~ es don~ son suJet lui permetallvec grâce de certaines difficuh~~1~ le tra1t ~rop v_1f po~ s~ tirertoujourb
Y a du Swift dans son livre mais ders5 ~ 1~1 so~ imagination l'entraine.
l
Pus précieuse pour un ouvr~ge de :et ~,d m~m1s amer. Etla qualitéla
r re cc ate à chacune de es

hs

1:~

1

r:~

~r

fr

!

7·

�il.1:78

pages: l'œuvre de Roger Avermeaete est en effet joyeuse, sincèrement
Joyeuse comme peut l'être la tentative vivante et imagée d'un esprit qui
ne prend pas trop au tragique la destinée un peu ridicule de nos semblables, quelle que soit leur couleur.

Avec la « Naissance du Poème n de Fernand Divoire nous pénétrons
dans le laboratoire où s'élabore le travail mystérieux de l'imagination.
Divoire semble donner son poème tel que l'exercice de cette pensée consciente et organisée que célèbre Jules Romain, ne l'a qu'à peine effleuré de
son appareil plus déformateur, hélas ! qu'orthoY.édique. La « Naissance du
Poème l) eat une sorte de murmure de la sensibilité: c'est pourquoi Fernand .
Divoire a voulu que le mode d'expression de son poème fut confié à la
parole et que celui-ci fut plutôt entendu q ie lu. De là sa représentation à
l'Odéon. C'est que s'il ne faut pas l'entrainer dans les excès du verbalisme,
il ne faut pas oublier que la l&gt;oésie est d'essence nettement verbale. Elle
doit être un cri de la sensibilité avant que de subir les affres laborieuses
du travail de la littérature. Il est bien certain encore que le poème ne doit
pas devenir logorrhée ou, mieux, cette jargonaphasie dont parle la psychologie et qui consiste, dit-elle, à créer des mots faits de toutes pièces et
des syllabes sans suite. C'est pourquoi Divoire n'invoque pas l'intervention de l'inconscient, mais celle de ce qu'il a appelé avant le nr Geley
l'hyperconscient. Pour Divoire, le facteur déterminant de l'imagination
réside en cette faculté sensible que l'on pourrait considérer comme l'intermédiaire entre le subconscient et la perception consciente. L'on sent
très nettement en étudiant le remarquable poème de Divoire qu'il existe
également des associations d'images et d'idées dans les centres subcons•
cicnts. Il est donc illégitime de vouloir scinder les centres de l'activit é
poétigue en deux parts correspondant à l'activité consciente et à la subconsciente, pour tenter d'équilibrer une fois de plus les distinctions trop
schématiques d'une psychologie finaliste.
L'on remarque que les tendances artistiques d'aujourd'hui, les \&gt;lus
pures s'entend, sont animées d'un souci de mise en valeur des principes
générateurs de tous les arts. De nos jours, l'on refait très volontiers toute
la route parcourue pour retrouver un chemin perdu et l'on a très logiquement raison. Aussi, à la façon dont la biologie taille en pleine matière
vivante pour tenter de mettre debout quelques vérités durables, le poète
puise aux sources mêmes qui donnent naissance à son art et non dans les
canalisations artificielles qui ont la charge de l'alimenter seulement.
Divoire taille lui aussi son poème à même sa sensibilité sans vouloir l'encager dans les moules consacrés qui ne feraient cr.ie le déformer. Nous ne
pouvons pas ne pas danser dans les chaines ; soit, mais il n'est pas indispen~able d'accepter trop bénévolem~n~ une défaite contre quoi s'insurgent
tonJours les vrais tempéraments art1st1ques.
A force de sincérité, Divoire distend ces liens dont sa conscience lui fait
une représentation périodique 1
-il les distend au point que nous ne les aper•
cevons pour ainsi dire plus. Et a « Naissance du Poème ,, chante librement,
purement, passionnément, sans déguisement et sans costume, comme le
feraient les litanies de l'Eglise qu mieux ces redites vertigineuses des
moulins à prières en quoi la raison aime à abdiquer pour se laisser totalement absorber par l'amour éperdu que dégagent leurs cris de sensibilité.

nE··L

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L'ESPRIT NOUVEAU

l:ESPRIT
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C:dlr tdüiot1 cot'ntlfJrlt' àc p/tts:

2t• A~. 'l~E

au cours de la deuxi .
t.i ré EXOLUSIVE;:Im année 11 sera de plus
l ~ abonnés à ré~1\1 ENdT pour 1\f:e~ ieuron.

e lu4 e~

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la d uxio1n. année~ e et le~ deux autres de

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ection un oh· t d
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b aut:e qua.lit• d"art
ue e colle tion
n1er9ia.le ~era. ~an'-1 ]) ·éet ,dont. 1, ,,.aleur con1I
·- " cedon1·
... prix de- gra·vurc""' r
..
la ·aleur quadruplP. le l'· ebprésent à lui _eul
'
a onnemen.t.

1

�SOCJ~É DT,S ÉDITIONS DE L'ESPRIT .VOUJ'BAli
29, rue d'A,torg - PA.RIS

1479

LES LIVRES

SOUS PRESSE
A PARAITRE EN NOVEMBRE

70 exemplaires de

PAR

BLAISE

CENDRARS

OS VOLVME DE 11,UJT LUXE BOB HOLLANDE fAN OELDD

TlltAGE LIMITÉ à 100 exempta.ires numérotés, soit:
No 1 à 70 mi en souscription à 50 francs.
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et
0
N• 71 à 100 exemplaires de chapelle r ervlil aux actionnaires de 1'1:i3PRIT NOUVEA
leur nom.

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80 pages ln-40 mi.in (28 x 3,1 cm,J, nombreu,es ilht!itrations dans le texte et hon texte.
Typographie et tirage de luxe.
Papier de Hollande véritable Van &lt;?C:Jer.
PRIME .t NOS ARONNllS ;LVCIBNS ET NOUJIBAUX :

'°.

Pour nos abonnés aooien9 et nouveaux, le ptix de sou!ICriptioo est dduit à
francs,
Lu p,iz ,eront au~ntu à la parut,on de rouvra

BULLETIN DE SOUSCRIPTION
,111: SOUSSIOSÉ DÉCL.t.11.E SOOSORl&amp;E 4
:P4R B~SB C&amp;."fDRAJIS,

Cl•JOlNT

AU PRIX DE

ce~u&amp; OV IUNDAT Dl\ FU

llElll'LAIIUI:

os L'.EUBA

l'JIA!'{CS L'GUl"LA.J &amp;&amp;.
..OMT.t.MT DE lU, COIIOL\NDlt.

LE
810NATOR&amp;

ADDR SK CO)ttLtl'i,:

78

,

Remplir ce bulletin et l'envoyer
20, Rued'A torg, PAlll ' ,

La « Noce massacrée », est une suite do notules fort intéressantes et qui
conslituent un excellent résumé des tendances, des goûts surtout et des
qualités de Jean Cocteau.
li s'agit non pas d'une campagne contre Barrès, mais peut-être d'une
confession sincère que le « littérateur du territoire J1 goûtera certainement.
Mieux encore, Jean Cocteau se sert de Barrès comme d'un tremplin pour
sauter ailleurs, c'est-à-dire au mrme endroit, mais avec la grâce que nul
ne lui refuse. Toutefois, en écrivant ailleurs, j'entends que Jean Cocteau
ne nous dit pas exactement où il veut sauter. Mais l'on sait déjà d'où il
part et nous aimons que pour nous avoir obligé très agréablement à perdre
de vue le but qu'il se proposait d'atteindre, son esprit délicat fasse à lui
seul le reste.
·
« Il arrive, dit l'auteur, qu'on me confonde avec l'extrême gauche, c'est
que les extrêmes se touchent : je serre volontiers la main du jeune Allemand excédé de Wagner, au moment où Joseph Prudhomme et nos gêné•
raux le découvrent. » II semble que Cocteau confond ici l'esprit de con•
tradiction qui régit sa nature avec une disposition naturellement rationnelle qu'il voudrait avoir ? Hélas! les condamnations humaines ne sont
jamais que des taxes de remplacement. Or, voilà-t-iJ pas une particularité qui apparente singulièrement Cocteau à. M. Barrés, et qui constitue
ce goût d'adaptation plutôt qu'une prédisposition à créer, que l'on rencontre chez les deux auteurs ?
II faut dire ce~endant que l'intérêt de la visite de Jean Cocteau
réside en ceci qu elle forme un excellent avertissement aux disciples
attardés de M. Barrès. 11 est évident que le culte du moi persiste
encore chez un grand nombre d'écrivains contemporains, alors que l'art
d'aujourd'hui demande un respect de l'objectivité qui le tiendra toujours
à l'abri des déliquescences telles qu'en peut suggérer un sujet trop circonvenu. Le meilleur moyen de détruire la subjectivisme de « l'égoculture »
n'est certainement pas den' en pas parler etc' est pourquoi Cocteau a cru devoir avec raison tuer à nouveau le Barrès que beaucoup d'entre nous
croyions mort avant que nous ne fussions nés.
Si d'ailleurs Cocteau y réussit, c'est que l'on trouve chez lui comme
chez Barrès ce même dualisme d'hommes cultivés et sensibles, qui cherche
un mode d'expression en quoi sensibilité et culture pourraient donner
naissance à une sorte de tertwm quid qu'ils voudraient plus parfait. C'est
peut-être là tenter le diable et à coup sfir s'enfermer dans un cercle, mais
puisque nous ne pouvons vivre sans alcools, il faut bien accepter la légitimité d'une pareille tendance.
Au fond Cocteau revient ,eeut-être à Maurice Barrès, comme le coupable retourne toujours au heu qui vit se perpétrer sa faute. Lorsqu'il
parle de « contradicteur-né de la poésie maudite JI et qu'il se donne pour
tel, il n'ignore sans doute pas que M. Barrès tient en une profonde horreur
les poètes maudits. C'est du moins ce que Maurice Barrès voulut bien me
donner à. entendre un jour qu'en compagnie d'André Salmon,jeluirendais
visite. En réalité donc, Jean Cocteau ne peut oublier 9-u'il est l'auteur du
• Prince Frivole 11, et cela il ne le pardonnera jamais à M. Barrès qui,
d'ailleurs, ne lui en tiendra pas rigueur. Maurice Barrès reconnaitra que
eon jeune visiteur de la guerre a gardé un sens de la hiérarchie très accep-

la 'ociété o.es ltditions de L'ESPRIT NOUVE

�t bl

LES LIVRES D'ART

L'ESPRIT NOUVEAU

1480

puisque malgré la réticence aimable de l'interjection, hélas ,1 ~~nt

iÎ ae~~mJ&gt;aglle son jugement distribut.if, il accorde à l'auteur de Beremce
la place de premier littérateur de ce temps.
f . il
Nous retiendrons surtout ave~ Jean Coctea~ que pour unt 0j;i ,
valait mie111 « aller au mauvais lieu » co~e dit B~es que c ez ~-e. C'est d'ailleurs ce que les poètes maudits ont fait et ce pourquoi ils
!!~~t ·amais eu de noces à massacrer. Il est vr~ qu~ Jean Cocteau, avec
sa ve~e et sa délicatesse poétique, cam?ufle s1 agreabl~ment le ~I_l-Îge
des personnages de sa noce, que l'on n'eprouve aucun etonnemen a es
voir se relever seuls à la fin;_comme c'est l'usage.
MAul'llCE RAYNAL,

LES LIVRES DE SCIENCE
pt

Sigm. FREUD :

PA YOT,)

fflTRODUCTIOft A LA PSYClllftALYSI.

Traduit de l'allemand avec autorisation de l'auteur

p(J't

(ÉDITION

ASIATISCU IHNUl!RTAL PllSTIK - lftDISCBB IOOATURU
(ÉDITION

WASMUTB.)

Ces petits albums fort bien présentés font honneur àl'lf. Paul Westheimqui dirige
cette collection. Il donne des documents parfaitement choisis sur la miniature ~doue et sur la plastique monumentale asiatique, Nous sommes hetlJ'eux de voir repa•
raître ces doc111:nentations si bien faites que les éditeurs allemands nous envoyaient
avant la guerre. Il est regrettable que les libraires français ne puissentfairel'effort
nécessaire pour mettre à notre disposition des documents analogues à des prix abor~es.
&amp;

LES LIVRES D'ESTHÉTIQUE

le Dr S. JA.NRÉ·

LÉVITCII

L' ·ntroduclion à la psychanalyse que publie la librairie Payot, comble une lacune.
La France est un des rares pays ~ù les théories dt?- professeur ~ud1 ne sontfrerico~e
ues ue d'a rès des ex-posés de seconde mam. Désormais le ecteur ança1s
conn • q er ces~héories en pleine connaissance de cause, ayant sous les yeux des
authentiques. La librairie Payot se propo~e en effet de procéder à la
publication de plusieurs ouvrages,cboisisparmi lesplus1D?poi:t,ants,du célèb~ !onÜM

ro:e1~~

teur de la «~s~~l:!~t
1k5I!ci!~Tbciinle ~t~~~~~i!~r~~~ ~!:ent
et le tTaitÎment des névror, :
d~u::! t:é':i~f:S'i~~~:: !ei:1t:î!
humai:e:~tn::a!·!;:X~:fh~a:uiJ:rp~f~tion applicable aiix producti?ns du
i~lkl?rl à la m~hologie, à la création artisti9ue, à la naissan1ce et ~ ~•ti~rs°1:S~l:1
l
a e' aux institutions religieuses et sociales des peup es. pr1IJ11
1
ang gcr •
t-ïs de nature à intéresser non seulement le méde_c11;1. et ~e psyc~ol?çue,
~!ilia:i:s~l~ s~ciologue, le li?guiste, l'artiste, l'historien des civilisations pr1Dllt1ves
auxquels ils ouvrent des horIZOns nouveaux.

i~n:t!el;Je

~!'M•

!~

C.

PAUL StRUSIEB :

ABCDB LA PlfflTUlll

(EDITION DE LA DOUCE FR.ANCE.)
M. Paul Sérusier, l'ami de Gauguin, nous donne un AB C de lapeinture qui renferme de bonnes choses. Citons :

« Si son art se réduisait à imiter, en les reproduisant sur un écran, les
images qu'il perçoit, le peintre ne produirait qu'un acte mécanique, auquel
ne prendrait part aucune des facultés supérieures de l'lwmme; ce serait l'impression notée sans y rien ajouter, travail inintelligent. La peinture ainsi
comprise n'est plus de la peinture. Analysons, en effet, la formation d'une
sensation visuelle.
L'lwmme normalement construit a deux yeux, dont chacun transmet au
cerveau une image, et ces deux images sont différentes.
Il faut en clwisir une et supprimer l'autre. Au lieu de cela, l'esprit construit, en la déduisant des deux autres, une troisième image, laquelle contient
en outre la localisati.on dans l'espace, ou relief.
Etant donné la forme plane de l'œuvre peinte, il devient nécessaire de
représenter ce relief ou de le supprimer. Dans les deux cas, une simplification de l'image nous permeura de l'inscrire sur une surface plane: nouvelle
modification de l'image donc, modification voulue, en vue de l'adaptation.
La sensation que nous donne l'objet évoque des notions antéri,eurement
acquises et conservées par la mémoire. La plus importante est le concept de
l'objet, lequel est le résultat d'une généralisation. Après avoir reconnu et
nommé l'objet, l'esprit travaille: il utilise les expériences fourni.es précédemment par !,es autres sens: forme, situation dans l'espace, poids, mobilité
ou repos, utilité, etc.

�1482

L'ESPRIT NOUVEAU

THÉATRE

A ces données s'ajoutent des sentiments personnels: amour ou répulsion
(beauté ou laideur).
. .
l' ,
h ·l
A tous les fa.cteurs ~i modifien:t l'image .s~ 1oint encore etat P ysw ogique du sujet, à chaque mstantyanable (sensi{nlite,. .
Tous ces coefficients ont agi sur !a sensatw11, au point de la transformer
en une image que nous appellerons.image m~n~~le. . ,
,
,
Nous sommes loin de l'image çisuelle primitwe qui na plus qu un role
effacé.
.
dé ·
L' Harmonie est un arrangement de sensati?ns tel.(J!ll nous ne 1~ sirons pas
autre. Il satis/ait à la fois nos se7!S _dont il fa_cilite_ le f?n.ctwnnerr:en~, et
notre esprit qui y retrouve la soumission aux lois qui le regissent lui-m~me.
En dehor~ du style propre à un indiçidu, à une époque ou à une_ race,. il est
des formes d'une qualité supérieure, langage commun à toute intelligence
humaine.
. rse I., ,i·z n,e~iste
· fas d' œuçre.d' art .
Sans quelque trace de ce langage umve_
Ce n'est que par L'abstraction et la généralisatwn quel esprit peut y attein~r~.
Jl est toujours identique à lui-mê~e _à traçers _le t~mps et l'espace. Ses eléments sont inhérents à notre constitùtwn, donc innes. Nous les trouço~s ~ns
toutes les œuçres d'art, dans tous les temps, d~ns tqus les pays, mais ils se
manifestent plus clairement chez les hommes simples, que nous appelons _des
primitifs, même chez les sauçages. C'est là que nous pouçons les découçnr et
les étudier.
•
l
·
J'ai dit que nous apportons en naissant l'intelligence de cette angue universelle.
.
• f • d' ~
·
t·
Cela est vrai mais la mau'1aise éducation a tot ait ouscurcir ces no ions.
C'est pourquoi,'à notre époque, nous sommes forcés de les retrouver par l'abstraction et la généralisation.
.
La mode est un diminutif du style, essentiel7:ement changeant et fu~ac~,
parce qu'elle ne s'appuie pas sur le langage unwersel; elle est donc mepnsable. »
Ce petitlivreprouve que les peintres de la génération:de:Gauguin se'.préoccupairnt,
plus que leur peinture ne semble le tlmoigner, des mêmes probll.roes qui pasEionner.t
les jeunes peintres d'aujourd'hui. Malheureustmcnt, un esprit• S) mboliE.te d üotlrique » gâte un peu tout cela. Exemple:~
-~ : f : ~

, (L'hexagone étoilé comprend deux_ tri;cznglesé_quilatér(!-UX dont les sommets
opposés figurent la lutte des deux principes, qui est la çie,
On l'appelle le « sceau de Salomon ».
Le nombre 1 exprime l'union du CréafeU! et ~e la, créature, 3 + 4. Il est
stérile parce que c'est le nombre de la creatwn achevee.
8 c:We de 2, participe aux caractères de 2 et de 4.
9: carré de 3, a les mêmes çertus que lui.»
Aujourd'hui nous nous préoccui:ons des n;lrees qucstionl', n:;ais a"ec un Hat
d'esprit plus scientifique ; nous avons donné à la physiologie la place qu'elle coit
avoir et nous n'attachons plus aux belles phrases crcusu de l'eithétique plus qu'il
ne faut attacher à toute phrase creuse.
Malgré cette restriction, les peintres liront avec profit la Lioclurctle l'i!. Sé1uitr,
qui lui u:in;e Eemble avoir lu ph!sit:urs écrits d'eEp1it nou,eau, ••
VAVYRECY.

QUAND ON VEUT SORTIR
DES

SCÊNES EN COULEUR
PAR

F'ERNAND

L

DIVOIRE

S"(&gt;ecta?les du début de l'hiver nous ont montré quelques efforts
d'mtelhgence. Quelques auteurs ont cherché à présenter autrechose que des éléments visuels.
. LB »:nn:r ~':4-~œ:ur.. B de M. ~douard Schneider (Théâtre Antome) est la plus mer1to1re de ces tentatives. C'est une pièce psychologique. Remarque: presque tout le monde a vu là une œuvre métaphysique ; les mots cc fensée », « théâtre intellectuel » ont persillé les
~ti~les éc~its sur 1:,E D ~U D'ARGILE. Il n'y a pas là d~ métaphysique;
il . n y a la de philosophie que parce que la psychologie est l'une des
sCiences que l'on groupe sous le bonnet des professeurs de philosophie. . LE DIEU D'ARGILE est un philosophe, certes, mais il n'est pas question de son œuvre philosophique. On sait simplement qu'elle est fondée
sur ~'orgueil et la négation de la sensibilité. Le philosophe en &lt;{Uestion va
habiter sur lés plus hautes montagnes parce qu'il fait en lm-même un
calembour (ou un symbole, c'est tout comme), sur le mot (( cimes » cimes de la montagne et cimes de l'esprit. Il dédaigne le troupeau' des
hommes - ce qui est un trait de psychologie et non un système.
Le drame sera un exemple du grand conflit du cœur et du cerveau de la
sensibilité et _de l'esprit. Ce ~!rame a pour enjeu une femme, que s~ disputent le philosophe (l'esprit) et un auteur dramatique (la sensibilité).
Tous deux, certes, aiment la femme, mais le philosophe met son œuvre
au-dessus d'elle. C'est lui qui ferd la partie, mais pourquoi ? Parce
qu'o~ nous d?J?-ne à entendre qu il n'est qu'un faux philosophe, et stérile.
Il écrit myster1eusement une œuvre. Il laisse partir la femme au cerveaufrère plutôt que de lui montrer le manuscrit. Il céderait et montrerait
une belle œuvre qu'elle resterait. LE DIEU D'ARGILE ne condamne
donc que les dieux d'argile.
L! pièce est en quatre act~s. A la ~in du q~atri~me, le dur philosophe,
reste seul, en. meurt. Je vois t_rès bien un cm qui ème acte possible : la
femme a appris l~ mort de ce~m auquel elle s'était cl,évouée pendant dix
ans i elle. revient, l_1t !emanu~cnt, le trouve génial et laissant l'homme qu'elle
allru.t smvre (ou _rudee par lm), consacre le reste de sa vie à la gloire du mort.
La psychologie des deux hommes mis en présence est bonne celle de la
!emme me parai~ moins sûre. ~es troi~ types qui sont offerts sont des
etres réels. Et pomt tellement d exception. Il y a sur la terre un certain
ES

�1484

SCÈNES EN COULEUR

nombre encore de philosophes, d'astronomes ou d'artistes qui se vouent

!rances morale~ de leurs fils, incapables de «faire comme fapa » n'intéressent donc dire?temen~, pour tou_te l'histoire connue, qu une &lt;prinzaine
de personnes enVll'on. N1 M. Maurice Rostand, ni aucune des personnes
présentes dans la salle ne sont parmi les quinze dont on entend énumérer
et louer les pères dans les tirades du théâtre Sarah-Bernhardt comme on
les énumérait dans les livres de Péladan.
'
En nous présentant un seizième homme de génie, M. Maurice Rostand
pèche contre ce que M. ~ourget appelle la crédibifrté, et qu'il réclame si
Justement des auteurs: D_ autant plus ~e, lorsque le rideau se lève, il découvre les œuvres prmc1pales du pemtre de génie. Ce sont de vieux
tabl9;1-lll: qui étah~s~nt · magistr~ement une atmosphère d'ennui.
« Qu _o~ me fasse VOU' l œuvre de géme avant de parler de génie • disait
un critique, à un entr'acte du théâtre Antoine. Eh I oui. Ou alors qu'on ne
parle pas tout le temps de génie.
Mais Maurice Rostand montre dans ses vers de théâtre du lyrisme une
belle ardeur ? Certes. Un lyrisme digne de grandes louanges et tra~ersé
de pa_quets de ,v~rs où une sincère émotion réussit à s'e:x::i&gt;rimer. Le fils
du pemtre de geme trouve des mots frappants pour se plaindre de la gloire
~e s~n père, _gloire sans laquelle l'histoire du fils ne serait d'ailleurs
Jamais venue Jusqu'à nous.
Mais l'étoile à laquelle on allume sa torche est la même que celle dont
les vers de terre ont coutume d'être amoureux; et le lyrisme de Maurice
Rostand parait chronologiquement être le grand-père de celui d'Edmond
Rostand.
Sur le rideau du thé~tre Sarah-Bernhardt, où l'écusson S.-B. domine
un_e grande photographfe e~ coul~urs représent8:Ilt le quai aux fleurs, on a
pemt deux masques, 1 un ivre, l autre mortuaire. Tous deux. vomissent
sans fin des paquets de jolies feuilles mortes.
Je pense aux vers de LA GLOIRE.

à leur science ou à leur art. Mais lorsque l'âme de l'un d'eux apparait sur la

scène, c'est un ahurissement général et une incrédulité compétente.
Que la pièce de M. Schneider ne soit pas sanB défaut, ë'eet possible. Elle
est; dans l'état actuel du théâtre, c'est énorme.
A signaler : le décor montre une sorte de porche qui demeure pendant
toute la pièce. Le fond varie, et les accessoires. C'est une façon de faire
dont l'effet est heureux.
.

•*•

L'enthous~asme de répétition générale qtl! a accueilli :Là GLOlllB
de Maurice Rostand (Théâtre Sarah Bernhardt) n'est pas une raison
suffi.Jlante pour dénigrer cette pièce. C'est toujours un événement heureux
quand une œuvre d'un auteur assez jeune menace d'a,pporter quelque changement aux goilts et aux habitudes du public. Or, le public a fait à LA
GLOIRE, comme la critique, un très bon accueil. Applaudir une pièce
en vers est un acte flatteur pour celui qui l'accomplit. Cela dénote une
àme poétique. La vaste boutiquière du quartier et le calicot imberbe entre
lesquels j'ai eu le plaisir d'assister à la représentation de LA GLOIRE,
étaient enchantés de battre des mains avec force après des vers comme :
·
Quel Dieu réprobati/ s'agite donc en elles ?
ou comme celui-ci :

Lai,ssez-moi rallumer ma torche à votre étoile.

.

1485

L'ESPRIT NOUVEA.U

Il y avait là un beau geste, avec un joli allongement du bras, et cela
méritait des bravos, tout comme:
Je m'anéantirai comme un temple d'Ephlse.
Pour moi, j'avoue que n'ayant guère l'âme i poétique », je suis tranquillement resté assis sur les miennes.
Mais je tenais à rendre hommage, avant de parler de LA GLOIRE, à
ceux qui l'écoutent.
Quant à la pièce elle-même, c'est l'histoire d'une fumisterie, d'une sale
blague à froid faite par la Gloire à un jeune homme sans aucun talent.
Qu'il soit sans aucun talent, c'est net et clair comme clarinette, dés le
premier acte, aux yeux de son père comme aux yeux des deux élèves
compétents appelés -par son père à juger une petite composition du jeune
homme. Mais celui-ci veut égaler son pêre, peintre de génie (cela fait avec
11 Le Dieu d'argile »de M. Schneider et l'auteur de« La Comédie du Génie»
de M. de Curel trois « génies » sur la scène en un an, ce qui est
dans les fortes moyennes). Il y renoncerait devant les avis sincères émis
par son père et les deux élèves. C'est à ce moment que commence la fumisterie. La Gloire en os et en chair apparait dans le cadre d'un tableau et
hourra odieusement le crâne au pauvre marmouset. Elle lui dit: « Va à
Lo'ndres, travaille; toi aussi, tu as du génie. » Et q;u.and il est parti, elle
avoue sa mauvaise plaisanterie : « C'est moi qui t'ai menti. »
La plaisanterie a les plus funestes conséquences. Le jeune peintre suit
les conseils pernicieux de la célèbre humoriste. Contrairement au préjugé
qui écarte des médiocres la vésanie, il en devient fou. Et ce n'est pas la fin
de ses malheurs .
Dirai-je que ces malheurs ne m'ont pag autant ému que ceux du chercheur du « Chef d'œuvre inconnu » et même que ceux du philosophe
au chef-d'œuvre inconnu de M. Schneider. On a retenu les noms, pour
les dernières civilisations, d'une quinzaine d'hommes de génie. Les souf-

•*•

Le Vieux Colombier a représenté LA FI\A.Vl)B de Louis Fallens et AV :PBTZY BOHH:?117B d'Anatole France
Al! \ETIT B9NHEUR est u?-e comédie en un acte qui ;st bien jeune
et qm n est p~us Jeun~. Je veux dire que l\_L Anatole France a dll écrire cela
à 12 ans, et il y a bien longtemps. Une Jeune veuve est courtisée par un
~incère ~t bedonnant gentilno~e .c~pagnard, M. de Nalège, et par un
Jeune V1veur agr~ahle et sans smcerite, Jacques Chambry
. . Elle ira chez
Ch~11', au pe~1t bonheur. C'est que M. de Nalège est un « raisonneur de
la ~mcér1té » qw ressemble trop à M. de Curel. Les adolescents ont t.ous
~crit ~e petite comédie en un acte sur la frivolité des femmes et leur
maptitude à comprendre les grands cœurs sincères. Plus tard ils oom~encent à i;ompr_endre qu'une sotte sincérité ne mérite pad toujours
l ~our et~ y oblige pas. M. Anatole Frana~ 8: dû le ~omprendre, depuis
qu il a écrit AU PETIT BONHEUR. Mais il savait déJà alors faire
1
parler les femmes.
•
LA F~UDE é~~ ?ilficile à jouer pour des acteurs français. Il fallait
rendre clm.rs la s_obneté des ~estes, _le c~e lourd des paysans flamands.
La troupe d~ V1e~x-Colomb1er qw av8.lt,_ dans ~ Cromedeyre le vieil »,
mon~ré ~e s1 a~1rahles fnRJ:sans français, n'a pas su, ici, donner une
pareille unpress1on de gr
ur.
Ce drame de frontière, douaniers, fraudeurs, paysans, ne vaut que

�1486

1487

L'ESPRIT NOUVEAU

SCÈNES EN COULEUR

par son caractère ethnique. Si on ne peut le lui conserver, il tombe
II est vrai que le texte de Fallens, auteur belge, mort à quarante ans,
contient maintes phrases de trop et qu'il est lourd à défendre.
M. Copeau a pris l'habitude de fixer, en quelques-unes des scènes d'une
pièce, des c&lt; tableaux » d'ordre pictural. Il n'y manque point ici. Exemple: Une silhomtte dans le cadre éclairé d'une porte.
*
*
*
A l'Œuvre, LA DANSB DE DOB.T de Strindberg.
Danse de la haine conjugale. Danse sur place à se piétiner, à essayer
de se faire trébucher l'un l'autre dans la déchéance et la mort. Strindberg
monte avec une patience infernale un sombre mélo. Le mari va mourir
ayant déshérit~ sa femme, lui ayant soigneusement préparé une vie de
misère. La femme a préparé l'arrestation du mari, qui a commis un détournement. Elle prend un amant et le dit au moribond avec l'espoir qu'il en
crèvera.
Puis Strindberg met le mélo dans sa poche. Pas de mort; fas d'arrestation; le mari est innocent; il n'a pas déshérité sa femme.Lamant s'en
va, épouvanté de ces âmes sinistres. La vie continue, pareille, dans son
âpre monotonie.
Résultat double, sur le spectateur: 1° impression de grandeur, de
grande œuvre qui jette par terre toutes les piètres constructions de nos
comédies bourgeoises ; 2° malaise, parce que, quelque temps, les personnages ont des gestes ou des paroles d'êtres anormaux. Alors, on sort de la
crédibilité en tant que psychologie générale.
La question est de savoir si un personnage qui paraît un peu fou, ou
« fêlé n, est intéressant comme exemple d'humanité. Hamlet? Hamlet
est un être qui exprime d'une façon inaccoutumée des sentiments pro:ondément normaux.
La haine n'est-elle donc pas c( normale » ? Si. Mais la faire aller en zigzag n'est-ce point lui faire perdre de la grandeur ? Et pourtant LA
DANSE DE MORT obsède, comme l'image grossie d'un microbe que l'on
pourrait porter en soi.

Dans ces pièces, le véritable auteur, celui qui donne un attrait au spectacle, c'est le décorateur, l'homme qui dispose l'or et l'argent, les verts et
les bleus, et qui découvre les ventres.
*
**
Cela est vrai pour SIN. Cela est vrai aussi-guère plus- pour le musichall. Un exemple, avec la permission de René Bizet : 'l"U' PBVX Y
ALLBB, à la Cigale. L'affiche porte : « Revue de M. G. de la Fonchardière ». ~- de la Fouchardière n'y est pas pour grand'chose. Sur les
tableaux rutilants des décorateurs et des costumiers, il promène seulement l'ombre de sa barbe noire, son incorrigible et antique parisianisme
qui lui fait porter tout l'effort de son « esprit » sur une dizaine de personnages, éternels et simplifiés comme les poupées de Guignol : Mlle Cécile
Sorel, MM. Mayol et Maurice Rostand, l'hôtelier Cornuché, etc ... Et sa
haine de l'art encore. Car M. de La Fouchardière n'oublie jamais sa haine
de l'art, et de proclamer: « Chopin ... moi j'aime mieux des chopines. ,
Est-ce une obligation du métier de fournisseur de drôleries ?
Et voyez, tout autour des mots de M. de La Fouchardière, il y a un
spectacle qui emplit les yeux de joie. Joie des couleurs. Ingéniosité des
costumes. Dans~s norvégiennes et hawaïennes, tableaux rapides (savoir
ne pas s'éterniser), lanciers à la Balieff, en plus mou, mains agiles de
Miss L. Bruce, saute-mouton endiablé de Mlle R. Flory, danse de M. Natta
qui est une sorte de Nijinsky bondissant et disloqué ...
La recherche du plaisir des yeux est générale. On la trouve jusqu'à la
Gaîté-Rochechouart, dans un décor de soie vert tendre de la revue
O'UIH-OVZH. On la trouve aux&lt;&lt;Deux-Anes », avec un rideau vert
entre deux grandes amphores de lumière tango. On la trouve à la Gaîté
dans les décors de BOCCACE.
***
Pour le plaisir des oreilles, il y a eu J:.E CEl:ŒVR !\VSSE du
théâtre des Champs-Elysées. Nouvelle occasion de méditer sur la richesse
et la souplesse de l'orgue humain. La voix, mêlée et variée, crée tous les
paysages et tous les rêves, surtout qu'on ne comprend pas les paroles.
Ces Russ~s - femmes dont les poitrines se gonflent avec ensemble ;
hommes qui ont un front dans la mâchoire et des nez encore en enfance ont revêtu le costume bleu, rouge et or des chanteurs de l'ancienne cour
impériale.
***
Le théâtre de la Renaissanca a repris ZtA.Z.A, la pièce de MM. Pierre
Berton et Charles Simon. Pour les Parisiens, l'intéressant était de savoir
si la parfaite, la scientifique habileté de Mme Cora Laparcerie égalait les
mines émues et les tristes sourires de Réjane. Une autre question était:
la pièce a-t-elle vieilli ? Des critiques ont répondu : oui. Il me semble
pour avoir vu ZAZA jadis et naguère, qu'ils se trompent. ZAZA n'a pa~
plus vieilli qu' Alf AN'r'S, de Maurice Donnay, que l'on a repris au
Gymnase. ZAZA n'est pas plus vieille que la pièce de M. Pierre Wolff, L'f..:
0:ŒBMIH :DE DAX.AS que le Vaudeville vient de créer. ZAZA
n'est pas plus vieille que les pièces anciennes « l'Enlêvement au sérail "•
« Werther », « le B:ll'bier de Sé.vi1le », « le Tour du Monde en 80 j mrs »,
« les Cloches de Corneville », « Robert Macaire », ou que les pièces nou-

***
Théâtre Femina : S:!l:N', féerie chinoise de M. Maurice Magre; musique
de M. André Gailhard.
Les typos appellent (( Histoire de Chine» une copie interminable. SIN
est. une luxueuse histoire de Chine.
Peut-être MM. Magre et Gailhard ont-ils eu d'abord l'intention d'écrire
un opéra. Ils ont bien fait de se contenter de vers et de musique séparés.
Ce qu'ils ont réalisé est un mélange de Balieff et de théâtre.
Dans des dorures à la Ida Rubinstein, dans des paravents de laque,
parmi des seins nus, les personnages passent, pour amuser la musique. Il
y a des soies chinoises jusque dans la salle.
L'histoire de SIN ? Elle est aussi compliquée que celle d'un drame de
Catulle Mendès. Un empereur, son fils perdu (enlevé par le génie du
mal), et retrouvé, l'~nnocence d'âme d'une !ille ~e bateau de fleurs, la
descente du ciel du dieu de lune, la sagesse d un vieux bonze, et les vers,
les vers les vers, tout cela se mêle comme dans une salade chinoise les
pousses 1d' algm:s, les germes de soja, les particules de crabe, les petits boutJ
de viande et l'huile, l'huile, l'huile ...

�1488

L'ESPRIT NOUVEAU

velles, LA PASSANTE ou le CHASSEUR DE CHEZ MAXIM (qui sont
inscrites au programme du jour où j'écris ceci). ZAZA n'est pas plus
vieille que ce tout qui co:astitue le théâtre actuel, de la Madeleine à la
place de la République.

***

ET

Le « NOUVEAU THÉATRE » a déjà joué cinq pièces, de mérite
inégal. Contre les difficultés d'une salle ingrate et d'un public à créer, il
lutte courageusement, entre la Madeleine et la place de la République.

LA PEINTURE D'AUJOURD'HUI

•*•

« ART ET ACTION » a donné, dans son studio de la rue Lepic, une
représentation privée : essai de mise en scène, composé par Mme Lara,
sur LE ~.AB.TA&amp;ll DB UZ»Z, de Paul Claudel.
ART ET ACTION dit volontiers que son théâtre est un «théâtre de
chambre )). Il y aurait entre le théâtre de chambre et le théâtre la même
différence qu'entre le laboratoire et l'usine. ~
.
Le &lt;&lt; Théâtre de chambre » vit des mêmes ressources que le laboratoire,
d'abnégation et d'eau fraîche. Il a le droit de rater ses expériences, et de
les recommencer sur nouvelles recherches. Il ne cherche, et ne peut chercher, ni le succès ni l'argent.
.
Dans LE PARTAGE DE MIDI, l'expérience ne portait pas sur
le texte même de Claudel. Elle eüt été tardive - et cependant personne ne l'avait tentée et LE PARTAGE DE MIDI est presque inconnu.
Claudel - ce mal;\llifique millionnaire du « comme »••• - y développe
toutes ses belles images, fastueuses ou familières, nobles ou rondes de
bonhomie. Il y montre ses pensées profondes qui montent de l'adultère
à la cosmogonie, comme l'a si bien expliqué aux spectateurs Georges
Polti. Aussi - au premier acte - il y montre la « différence de vitesse »
de son temps et du nôtre. Les événements de PARTAGE DE MIDI la psychologie des quatre types posée, s'enchaînent avec une logique
dévastatrice. Finalement, au delà de la mort des personnages, l'œuvre a
de purs reflets du sublime.
L'essai de mise en scène de Madame Lara s'est présenté ainsi. Un
« décor de hase » formant rideau. Des décors pivotants, actionnés par un
seul homme et qui essayaient de présenter une synthèse cc idéologique »
de l'acte. Par exemple: les cordages du bateau, au premier acte, se terminent en toile d'araignée - la toile d'araignée du destin. Des personnages rarement visibles, et le reste du temps des projections sur un écran,
les représentant - moins vivants sans doute et moins matériels. Les
« décors projetés » sont dus à un jeune homme de vingt ans, M. Girard.
J'e suis trop mêlé à la vie d'ART ET ACTION pour porter un jugement sur cet essai. Quoi qu'on en pense, il y a eu là des apports qui, en
certaines circonstances, pourront être utilisés. Le (&lt; laboratoire » d'ART
ET ACTION ne veut ignorer aucune des ressources de la lumière ni, sans
doute aucun, du mouvement.
FERNAND DIVOIRE~

PAR

VAUVRECY

I. -

C

PICASSO ET L'IMPRESSIONNISME

est mort, Seurat est mort, Renoir est mort; savez-vous
que Monet vit encore ? Picasso est bien vivant, Dieu merci I Dans
le milieu qui représente le Paris agissant des arts, vous ne trouvez
plus guère quelqu'un qui n'admette Picasso grand peintre. Pour
mesurer l'importance de Picasso, son immense influence sur les arts,
pour distinguer le chemin qui lui reste encore à parcourir, pour
essayer de prévoir quelle pourra ,être son évolution ultérieure, il est bon
de se représenter l'état de la peinture lorsque Picasso, obscur à Montmartre, se préparait, sans certes le savoir, à devenir le plus grand révolutionnaire des arts depuis Cézanne.
A cette époque terne de l'histoire de la peinture, on lisait dans la plupart des journaux et des revues des attaques contre l'Impressionisme
qui était alors la forme 4e peindre « révolutionnaire &gt;&gt; et les termes de ces
critiques n'étaient guère différents de ceux qu'on emploie de nos jours
encore, contre les œuvres même de Picasso, celles des cubistes et celles
qui sont issues de cette école. L'lmpressionnisme, cela émouvait les partis
conservateurs et il se trouvait encore beaucoup de jeunes gens à qui ce
mot, pourtant bien vide de sens, pa.aissait un drapeau d'un rouge assez
vii. Aujourd'hui que nous voici assez loin de !'Impressionnisme pour
y voir clair, on constate que tous les grands peintres qui vécurent
sous son égide ne durent rien aux prétendues théories de l'impressionnisme (Cézanne, Renoir, Seurat).
On peut essayer de cristalliser ce qui paraissait si transcendant aux
peintres impressionnistes et si alarmant aux conservateurs. Les barbotages des historiens de l'impressionnisme se résument à ceci : un grand
amour de l'aspect momentané des choses, un certain goüt des spectacles
changeants, une affection prononcée des effets~de la lumière, la recherche
des tonalités effacées, fugaces, somme toute un gotlt pour certains sujets ;
d'esthétique, point; toutefois des recherches très sérieuses qu'il faut
estimer. sur les moyens de créer une langue capable de transmettre exacÉZANNE

�1490

•

1491

L'ESPRIT NOUVEAU

PICASSO

tement les vibrations de la lumière (puisqu'à ·cette époque on s'intéressait surtout aux vibrations de la lumjère), et qui mena à l'invention de la division du ton ; cette division du ton, systématiquement em•
ployée avec plus ou moins d'intelligence et de réussite, donnait aux
tableaux de l'école impressionniste un certain petit air de famille, un
aspect facilement reconnaissable ; malheureusement, aucun des impressionnistes n'eut un esprit assez systématique pour se bien rendre compte
que la technique, pour aussi heureuse qu'ell!l soit, n'est jamais qu'une
technique, c'est-à-dire un moyen; ces peintres se contentaient d'un certain
aspect et ne se rendaient pas bien compte de l'épouvantable insuffisance
des raisons qui les faisaient peindre; on ne fait pas un tableau si facilement
que cela I La gaieté des tons, leur pâleur charmante, le petit aspect débridé
que les tableaux impressionnistes manifestaient plût enfin beaucoup ; il
n'était pas besoin de se creuser la tête pour composer un tableau; on allait
gentiment, tout le long de l'eau, chercher l'ombre fa:vorable d'un arbre,
on installait son chevalet confortablement, on allumait sa pipe, et l'on
!!'asseyait en se lai:ssant délicieusement impressionner par l'abeille qui
passe, le glouglou de l'eau, à reproduire les petits friselis des ondes et le
petit nuage qui s'en va. On signait Monet ou Sisley. La merveilleuse technique, qui paraissait bizarr_e à beaucoup de braves gens, vous sacrait
immédiatement peintre avancé, satisfaction à laquelle les peintres attachaient un~ certaine importance. Un seul homme utilisa la technique
divisionniste vraiment comme 1,1.ne langue, ce fut Seurat, mais avec un
esprit de réflexion, de raison qui fait prélude à l'époque cubiste.
Quand Picasso arriva à Paris, la gloire de Monet cachait le modeste
Seurat; on parlait beaucoup d'un peintre médiocre, Gauguin. Dans
les ateliers, causer peinture était bien autre chose que maintenant où l'on
commence à se préoccuper surtout des raisons de peindre; on parlait surtout de la façon dont on peignait; on se préoccupait extrêmement de
prouver que les ombres étaient violettes ; on croyait avoir fait une merveilleuse découverte lorsqu'on peignait en virgules au lieu de peindre en
points. Il reste encore des spécimens de ces braves et sottes gens qui continuent, aux Indépendants et dans les Salons, à se croire important3
parce qu'ils ont trouvé une forme de points particulière ou une coulelll'
d'ombre bien (&lt; nouvelle ». Puérilités.
Picasso avait étudié sagement, comme malheureusement bien peu le font
aujourd'hui, nous connaissons (1) d'anciens tableaux de lui exactement
naturistes, très gris et même un peu noirs, représentant de petites scènes
familières. Dès le début et malgré des apparences normales, on découvre
un don évident de la forme, un sens aigu des couleurs, un don particulier
dans la sûreté des valeurs.
Aujourd'hui, les peintres étudiants ne vont même plus aux Académies;
fascinés par l'aspect des œuvres des maîtres de l'heure, peu savent
que c'est la qualité qui fait les maîtres, laquelle qualité est en dehors de

l'aspect. Le jeune peintre se met à l'unisson de l'aspect du maître qu'il
aime, il pastiche, il démarque, oubliant que la peinture moderne est une
peinture synthétique et que nul ne peut se permettre de pratiquer la synthèse qui n'a longuement pratiqué l'analyse. Les licences apparentes
d'un Picasso lui sont permises parce qu'elles sont des abréviations et des
synthèses; reprendre telles quelles cc les formules d'un maitre, » c'est
composer un livre en coupant dans des textes des phrases qu'on aime,c'est
prétendre faire un arbre en collant, sur un tronc emprunté, des rameaux
cueillis de ci, de là ; ne comprend-t-on pas que la géné.ration d'une œuvre,
pour si simple qu'en puisse paraitre le résultat, se nourrit de toute l'expérience du peintre ? Ils sont rares ceux dont l'expérience est assez féconde
pour leur permettre une cristallisation en'.:quelques raceourcis éloquents.
En 1905, le cubisme n'était pas encore né. Picasso peignait les figures
de l'époque dite bleue, qui témoignent, certes, d'un développement sur les
premiers tableaux dont nous avons parlé, d'une émotion pathétique.
Notons ici que jamais l'art de Picasso n'a été un art purement technique;
nous reviendrons sur ce point en parlant de ses dernières œuvres; jamais
une œuvre de Picasso n'est autre chose que l'expression d'une émotion.
On ne peut parler du début du cubisme sans signaler le petit groupe dont
la destinée fut si importante et qui se composait alors de Picasso, de Braque,
d'Apollinaire, de Salmon, de Max Jacob, de Raynal,dePrincet, etc ... ; une
intime amitié fit de ce groupe une sorte de laboratoire d'idées dont la peinture et la littérature actuelle devaient en sortir. Le contact presque journalier de ces jeunes gens fit connaitre à chacun d'eux le résultat des expériences quotidiennes; les littérateurs se rattachaient à Rimbaud. L'érudition d'Apollinaire et son tour d'esprit particulier furent pour beaucoup
dans le développement intellectuel de la jeune école. Cézanne ne fut jamais
mieux compris que par eux; certes, ils n'avaient pas découvert Cézan.ne,
mais comment diable avaient bien pu le comprendre les Maurice Denis
d'alors ? Ils comprirent aussi Seurat, ils inventèrent les foires, les fêtes
publiques, rencontraient Jarry; ils sentirent la remarquable qualité plastique des peintres en lettres, etc ... Nous parlerons ultérieurement de
l'influence de ce peintre considérable : Matisse.
Nous avons dit cette vérité de La Palisse que la synthèse ne pouvait que
suivre l'analyse ; cette lapalîssade se traduit: la création des formes na
peut que suivre la longue étude des formes naturelles. (Hélas, combien peu
de jeunes gens s'en rendent compte aujourd'hui.) C'est pourquoi les prodromes du cubisme se manifestent en 1908 sous un aspect assez réaliste,
sous une forme de paysage simplifié où les volumes sont mis en valeur
avec prédilection ; après Cézanne, Derain avait cherché déjà dans ce sens
(fauves) et a persévéré. Le paysage comportait des maisons; la simplification fit parler de « cubisme ». Ainsi vint au monde ce nom qui fit couler
beaucoup d'encre et qui n'a d'autre sens intrinsèque que celui d'une
firme. L'invention de Picasso est déjà dans ceci: il se dégage de l'aspect
représentatif des formes qu'il emploie; tous les grands maitres,et particulièrement Cézanne, ont toujours employé les formes pour leurs propriétés
plastiques et non pour leur représentation ; une pomme de Chardin, une

(1) Collection Zetlin.

�1492

L'ESPRIT NOUVEAU

pomme de Cézanne, une pomme d'un Picasso de cette époque, n'est _représentative que par surcroit ; elle vaut pour une propriété spéciale des formes qui la constituent. Petit à petit le cubisme se dégage. Picasso emploie
des formes qui n'ont plus aucune signification; en somme, il ne peint les
formes et les couleurs que pom l'émotion qu'elles provoquent; son sens
plastique exceptionnel, la science profonde que lui a va.lu l'étude
analytique des phénomènes de la nature, lui permettent d'inventer des
associations de formes et de couleurs qui sont vraiment de la création et
non plus de la représentation. Il y a de ces tableaux par petites facettes
dont les titres ont longtemps choqué : &lt;&lt; Portrait )&gt; (et qui n'étaient titrés
ainsi que comme d'un numéro de répertoire) où l'on ne découvre que difficilement le thème qui servit de vocabulaire à sa construction ; on voit
dans ces tableai.u: des chiffres, des inscriptions, dont l'emploi n'a d'autres
raisons que les propriétés plastiques de ces éléments ;. si dans ces œuvres,
intitulées, par exemple « Portrait »,..on discerne la courbe d'un nez ou la
forme d'un oeil, la courbe de ce nez ou la forme de cet œil est simplement
employée pour la vertu physique de ses formes etnonpoursasignification
figurative.
J'ai dit, tout à l'heure, que l'art de Picasso fut toujours un art d'expression ; je veux dire que les bonnes œuvres de Picasso émeuvent fortement
car les formes et les couleurs s.ont choisies non simplement pour l'intérêt
optique qui peut résulter de leur connexion, mais comme on choisit ses
mots pour dire exactement ce qu'on pense clairement; Picasso a le don
de la clarté, de la précision, de l'exactitude, de la limpidité. Quand Picasso
fait un tableau il sait ce qu'il veut dire et quel tableau il doit faire pour le
dire-; aussi les formes et les couleurs sont-elles judicieusement choisies en
vue du but proposé. Il emploie les formes et_les couleurs comme les mots
d'un vocabulaire. Qu'on m'entende bien lorsque je parle de vocabulaire;
je suggère l'existence de&lt;&lt; mots plastiques» ; le sens de ces mots plastiques
n'ést pas de nature descriptive ; bouteille, pipe, guitare, ne sont pas des
objets dont la description importe, mais des organismes physiques déclanchèurs de certaines émotions bien définies. L'expérience permet de distinguer l'existence de ces vocables plastiques. Il n'existe malheureusement
pas de dictionnaire des formes plastiques et chaque peintre doit savoir
créer sa langue. Picasso est l'un des seuls qui aient su se créer vraiment
une langue pure. On trouve rarement dans un tableau de Picasso des
associations de formes de natures différentes, des couleurs appartenant
à des gammes étrangères l'une à l'autre.
Picasso manie la langue qu'il a créée avec une sfueté telle qu'aujourd'hui, devant la figure hum.aine, ayant abordé à :nouveau ce dangereux
sujet, il a trouvé, pour l'expression des formes organiques et de l'émoi
qui peut s'en dégager, une terminologie toute neuve qui lui permet d'exprimer uno tête, un oeil, un torse, un corps enfin, de façon si particulière
que ces figures se présentent comme des créations quasi-entières. Alors que
Picasso ne faisait que du cubisme, c'est-à-dire des tableai.u: où les formes
et les couleurs sont associées en dehors de toutes contraintes, hors celle de
la volonté du peintre, on pouvait craindre quedevantlesexigencesfatales

PICASSO

1493

du corps humain qui ne tolère pas la dissociation, 'mais exige la continuité
des formes organisées, Picasso se sentit à l'étroit. La preuve est faite:
la science plastique de Picasso est telle qu'il a su inventer un système de
formes issu des éléments organiques, et avec une aisance égale à celle qu'il
a montrée dans ses natures mortes ; maitre de ses moyens et de ses volontés, Picasso peut aujourd'hui dépasser l'émoi physique qui se dégage
d'un jeu heureux des formes et des couleurs, et atteindre l'expression,
même sous formes représentatives.
Car il faut bien admettre ceci : c'est que la peinture a pour but de transmettre ce que ressent, pense, conçoit l'artiste, que le grand art se sert des
moyens physiques et physiologiques des formes et des couleurs 'pour :mettre le spectateur dans un état voulu par le créateur. C'est la qualité de cet
état qui détermine la qualité de_l'oeuvre d'art.

***
Parce qu'aujourd'hui Picasso peint tantôt des tableaux cubistes et
tantôt des tableaux de figures, on a clamé contre la réalité qu'il abandonnait le &lt;&lt; cubisme &gt;l ; cette clameur a jeté du trouble dans les ateliers et
fait applaudir les fossiles. Ne comprend-on pas que le mode d'expression
cubiste et le mode figuratif sont deux langues différentes et qu'un peintre
a le droit, s'il estime que ce qu'il a à dire se dit mieux en l'une ou l'autre
langue, de choisir l'une ou l'autre.
L'économie des moyens d'expression est un des signes de la perfection
de l'art comme il est le signe de la perfection de toutes les choses de la
terre. Certaines choses, par exemple, s'expriment mieux en langue algébrique qu'en langue géométrique par suite de meilleure appropriation à
certain mode de penser et de plus simple expression; ainsi fuyant l'acrobatie inutile, Picasso s'est créé une langue spécialement adaptée aux
émotions pouvant se transcrire par des figurations du corps humain. Estce nier la valeur de l'algèbre que de faire de la géométrie ? Ce qui compte,
c'est ce qu'on exprime. La valeur du cubisme ou de Pi"Casso est moins dans
le moyen d'expression que dans la qualité de ce qu'il exprime; se soumettre aux obligations de la forme humaine, c'est simplement admettre
un relai de plus ; la langue cubiste organisée de formes désorganisées pos•
sède l'avantage d'agir directement sur notre esprit par l'intermédiaire de
nos sens, sans qu'interviennent les sensations associées aux figurations
humaines ; aussi, cette langue est-elle peut-être mieux appropriée aux
émotions spéculatives. Pourtant il est possible d'introduire dans des figurations une abstraction suffisante ; Picasso dans ses dernières oeuvres
figuratives le prouve bien.
Nous avons intitulé la première partie de cet article &lt;&lt; Picasso et l'lmpressionnisme ». En parlant surtout du cubisme de Picasso, nous avons
essayé de montrer l'immense différence qui existe entre la ensée d'un
Picasso et la pensée d'un Monet.
La peinture impressionniste fut vraiment une peinture d'impression,
Elle l'était nécessairement puisque c'était une peinture faite en principe

�1494

L'ESPRIT NOUVEAU

en plein air sous la suggestion d'émotions directement dictées par la nature,
le peintre impressionniste est une sorte de harpe éolienne qui ne rend
de son que si souffle le vent. Le peintre cubiste, au contraire, réfléchit et
n'agit que pour transmettre une conception; c'est dans ce sens qu'on peut
dire que la peinture cubiste est vraiment une peinture d'expression; elle

se rattache à celle des grands peintres qui tous peigtiaient, non des impres•
sions, mais des conceptions.
( A suiPre.)

VAUVRECY

Pour

rompl&amp;r la documentation graphique de cel article, voit l'Esprit Nouveau
N° 9:
NaJ.ure Morte (reproduction en couleurs), 1 dessin à la plume et 8 peintures. N° 11-12 : 1 peinture (figure) l peinture (nature morte cubiste).

N° l : Nature Morte (reproduction en couleurs) el 12 dessins de Picasso. -

BIBLIOGRAPHIE. Esprit Nouveau : N° 1 : PICASSO par Andrê

SALKON. -

No 9 : E:x:positwn Picasso par Maurice RAYNAL. Une E:zposition de Groupe par
WALDEMAR-G.&amp;oRGE. - N° 11-12 : Peinture ancienne et Pein,ure Moderne par
D.&amp; FAYET.

Maurice RAYNAL. PICASSO: Delphin Verlag. !lfUNicH.
Maurice RAYNAL. PICASSO : Edition Lbmce Rosenberg. P .üUS.

PROCHAINEMENT

LE DESSIN DE PICASSO PAR ÉLIE FAURE
Figu,re 1905

PICASSO

Collection P aul Rosenberg

�Nature morte (1908)

J&gt;I('ASSO

Collection Paul Rosenberg

�.KaLure morte (lOHl)

Nature morte (lOH)

PICA SO

PIC

'O

C'olleciion Léonce /lo e111Jerg

Collection Paul Rosenberg

�1918

PICASSO

Collection Paul llosenberg

Nature morte

PIC.\ SSO

Ce t.it,leau a é l~ acc1uis 1,ar
L'Esµri I Nouveau pour ètre Li r~
au sort ent re les actlon nairr~
rte la Société Anonyme ck,
.Êdili11ns de !'Esprit Nouveau,
rornrne première prlmeàl 'émission dl'S actions.

�Figure (1921)

PICAS!-O

Collection Paul Rosenberg

�Le Salon d'Automne
PAR

DE

FAYET

Le Paquebot (&lt; PARTS "

LE SALON D' AUTOlllNE

1505

ner, ainsi, l' illusion de son ér11ditiot1; c' est un petit j eu auquell es visiteurs (les
salons ont toujours été très sensibles.
Tobt:en, G~rnez,~Lix, css~ientdejongler avec les form es et les couleurs et tâchent
de manerles 11went10ns cubistes et les apparences cla~siques. La plupart des peintres
de ?es salons semblent ne p eiJ1dre que pour faire montre des moyens d' expression
qu'ils possèdent; de personnalités très richef comme celle de M. Lhote abusent un
peu de ce côté-là; ils paraissent oublier que s:ivoir peind!'e c'est simple;nent sa\'oir
s' exprimer,etquebien s'expdmer n'exige pas nécessairemEnt remploi de tons les
mots que l'on sait. Bien s'exprimer, c'est transmettre ce que l'on a à dire c'est réussir à faire Sentir ce que l'on veut faü-e ressentir. Aujourd'hui, la plupart des peintres
~e contentent cle _nous faire ét_alage des moyens dont ils disposent, et trop souvent,
11s semlilent oublier que ce qm vaut, c'est la qualité de l'émotion transmise. :\falgré
tout_ le sérieux, maJ~ré tout 7 la s~ience del\f. André Lhote, le résultat, certes point
négligeable, ~onne 1 1mpr~sE10n d une page f,·ançai~e farcie de trop de mot!, périmés
et d &lt;: néologismes. Les peJlltres qui le suivent, pleins de talents, n'ont pas l'air de.
savoir assez que les pio_,·ens plastiques sont pratiquement infinis (moyens formels,
m~\·ens colorés) et qu'un choix systématique des mo:i,ens 'impose; sin~n la lanoue,
qm n'est pas autre chose que le truchement de !"émotion, prend une import~née
e:-:cess1ve c~ nous ,ne ress~ntons plus rien que des sensations; un tableau est un systeme _pJas~1que_ ~ exp;essio_n ; ces ,moyens doivent mettre le spectateur dans une
~ertame d1spos1t1on d esprit ; on n y peut parvenir que par des moyens sélectionné ,
1 l ne faut pas que ces.rno.v ens procèdeut de deux systèmes d'expression d:ifférent ,
sinon, c' est la tour de Babel.
·
P~r exemple : la langue grl).phique, c'est-à-dire celle qui use des contours pour
exprnner les volumes, est un S) stème d'expressiou différent de celui qui se sert des
fo1:1~1es modc]ée,s pour e:ll.-primer le volume; nous VO)Ons couramment les peintres
utiliser, dans le même tableau, ces deux moyens appartenant à des ·langues diffé-

M

Pica$SO, Braque, Grü, l\letzinger, _Lipchitz, Ozenfant, Janneret,
Laulens, Herbin n'ont rien envoyé. Parmi les c1tbistes, F. Lége1·, qui
voisine avec Gleizes et Bruce, ont seuls exposé. Nous dirons tout à
l'heure ce que nous pensons de l' effet excellent qu'ils y font.
Danscettellevue, nous avons souvent parlédutravaildesélection; notlS
avions en vue le tra.vail de sélection par le haut; il y a aussi, malheureusement, le
tra.vail d'unification par le bas et c'eE.t le triste spectacle que nous donnent tous les
·Sa.Ions les uns après les autres; l'éliminat~o!1 des bon~ par les m~diocres,1~ neutralisation des efforts nouveaux par la coallt1011 - évtdemroent involontaire - des
médiocres. Il se crée tm état d'esprit « normal » qui est, ma foi, la plus lamentable
'Chose qui puisse être en art: le goût moyen, lï1ab,leté mo,\enne, les ambitions
·moyennes ; il se constitue ainsi un petit royaume d'aveugles où cl:).aque année, un
peu· par voie de roulement, une « vedette » est placée sur w1e tribtme décorée par
·Sue et Mare.
Cette année, c'est l\I, Jean llh1rchand qui a l'honneur de l'élection. 'ous en avons
eu de pires.
Une Revue comme « !'Esprit Nouveat1 », QLLÎ cherche à distinguer les idées-fol'Ces,
les œuvres-forces de notre époque, uc peut s'engager daus la voie d'exégèse individuelle de troisième zone.
PaTmi les 3.052 articles exposés, il y a cles choses stupides, des choses médiocres,
,des choses moyennes et quelques choses bien. Ou peut citer les œuvres de
l\11\1. Halicka, Désiré, Friesz, Reno, Lotiron QLLÎ ont de la fantaisie, Gimn'ly une
.c.e rtaine pureté et un développement possible; mais il n'y a vraiment qu'un
tableau exceptionnel, c'est ~elui de F. Léget. Ce pr.&lt;;&gt;be artiste, qui a tout pour
dé.plaire à ceux qui veulent que l'art soit une chose aimable, p&lt;;&gt;ssède une quMité
rarissime , la dignité, une science rare de la disposition des volumes dans la toile,
une gamme de couleurs apparemment frustes,prisesiso lément mais dont les réactions
savamment prévues réalisent des harmonies très neuves; un don d'invention des
formes vraiment très remarquable; le tableau de Léger « LE DÉJEUNER &gt;&gt; est une
des œuvres capitales de ce beau peù1tre sans compromü~on.
Un groupe qtli a fait passablement parler de lui est celui du peintre Segonzac .
.Segonzac a du don, incontestablement la science de la belle couleur sourde, et pourrait être un grand peintre, se contente vraiment trop facilement de moderniser, avec
un esprit de Vlaminck triste, les tableaux noircis de.Courbet . On est surpris.de penser que dans une époque qui a nu permettre Picasso, toujours lui-même à travers
des modalités d'expression si différentes, i1 soit des peintres qui semblent avoir pour
tout principe : « Fàite toujours Je même tableau ». Le public aime évidemment
.l.&gt;en.ucoup cela, quilui permet de repérer facilerr.ent l'aut.em· d'une toile et de se donATISSE

FERNAND LÉGER

Collection Léonce Rosenberg

�1506

L' ESPR[T NOUVEAU

rentes et cette alliance irréfléchie ôte à Jeurs œuvres l'homogénéité ans laquelle il
n'est pas d' unité d'expression.
M. Bissière expose une délicieuse figme,qui témoigne d' unesciencee,-.··trêmement
étendue de la peinture et d'un goût poétique charmant ; ~l. Bissière est un poète.
Qu'on ne voie pas ici un blâmclorsquenous disons que l\f. Bissière est un poète; nous
avons dit, tout à l'heure, que la peinture a pour but l'expression; il ne peut être de
vrai peintre qui ne soit aussi un poète.
L'erreur qui consiste à faire étalage des moyens sans savoil' assez ce que l'on
veut dire, n' est pas commise par des peintres infiniment moins savants, des peintres
primitifs un peu comme l'étaient le douanier Rousseau, l\I. Beauchant, l\f. Mouillot,
.M. Go7,arrc. Ces peintres veulent nous trammettre la " petite émotion • que leur
donne la nature; assurément, nous aimerions mieux que leur • petite émotion » soit
&lt;l'tme qualité pareille à celle de ~I. Léger, mais,mon Dieu, nous aimons encore mieux
une " petite émotion » que Je déballage de moyens savants et pas d'intention du
tout.

MOSAIQUES ROMAINES
DEBUT DU Jl/e SIECLE AP. J. -C.
PAR

DE

FAYET

AUT DÉCOUATIF

La « Grande attraction » du Salon d' Automne, &lt;'-'est les productions de ces Messieurs les Décorateurs.
Les lecteurs de " L'Esprit Nouveau " savent ce que nous pensons du rôle actuel
del'Art décoratif; cc ne sont pas les insanités qui sont exposées là qui pourront nous
faire changer d'avis. Il n'existe rien clans la peintme, sinon peut-être des toiles de
M. Van Dongen, qui témoigne d' un désarroi plus complet, d'un manque d'imagination plus total, d'une absence plus complète du sens de la hiérarchie des choses_
Nous aimons mieux passer ~ous s.ilence toute celte équipe cle mcublicrs dévergondés
et sans imagination. Au moins, 1\1.Poh·et, dans lut décor d'ensemble qui semble destiné à quelque lupanar, fait preuve d'une imagination et d'un cran qui le met à cent
coudées au-dessus de tous ses falots confrères ; nous regrettons assurément l'orientation qui con iste it ne se préoccuper que du meuble décor de fêtes galantes,.
mais M. Poiret fait preuve d'un sens plastique dont la fécondité vaut une certaine
admiration.
LE PAHIS
C'est une détente bienfaisante que de se trouver clans le hall d'entrée après la
promenade dans les petits salons clos de " nos décoratem:s » ; une splendide 1·éduction
du paquebot Paris 'allonge au bas de l'escalier; quelle leçon d'économie et combien
on se peut persuader de la fécondité de l'esprit moderne devant de telles constructions. Hélas, les pourtours de l'escalier s·ornent des maquettes de la décoralion
intérieure de ce magnifique paquebot; hélas, héla~, mes:::ieurs Tardif et Cie, lèS dessinateurs de la coque vous donnent une fière leçon.

LE LIVRE

n faut cette fois faire une mention spéciale pour la section du livre qui témoigne
d'une évolution très heureuse du livre fran~ais.
La typographie était, avant-guerre, un art absolmncnt ignoré en France. Les
éditeurs d"art se contentaient de commander à des graveurs sur bois des gravures
sur bois et d'imprimer ·oigneusement leur papier. Cela faisait des ouvrages qu'on
vendait fort cher aux bibliophiles et cela était fort laid . Les tnwaux d'lribe, qui fut,
il ne faut pas l'oublier, le premier à renouvele1· l'intérêt de la typographie en innovant, heureusement, les publications comme " Le Mot •, d'lribe et Jean Cocteau,
a L' Elan », de Ozenfant, les impressions de Bernouard, celles de La Sirène, donnèrent
un i-enouveau d'intérêt aux rechercl1es typographiques.
On peut signaler 1111 ouvrage « Architecture », qui témoigne d'un très grand soin
typographique; les caractères choisis sont fort beaux et très bien mis en page;
les gravures sur bois en plusieurs couleurs de La :Fresnaye sont des pages très
heureuses ;il y a toutefois lieu de regretter qu'un cspritLouis:XIV règne là-dedans; il1
est à espérer, maintenant qu'on attache une certaiueimportanceàla belle réalisation
technique du livre, maintenant qu'on est capable d'apprécier la beauté des ;1 carac-·
tères » du temps passé, espérons que les artiste ont créé une typographie digne de·
notre temps.
DE FAYET.

Elles revêtaient le sol des Thermes de Caracalla. Se trouvent actuellement au
i\fusée de Latran à Rome.
·
R_eprésentent une centaine de gladiateurs, figmes entières et bustes, ai11si que des
~ttnbuts. Le tout est groupé ur un schéma géométrique très ferme clessiné par un
rm.~eau: et o_ffre au regard une vaste . urface de pierre polie. Nous ne croyons pas
qn 11 ex_1ste ailleurs un échantillon atlSsi important de la peinture antique.
. Admirablement recon ·tituée3, elles offrent l'ttn des plus beaux pectacles plastiques de R_ome. C~s mosaïques motivent la visite du :\!usée de Latran, va. te catacombe de vieux cailloux ro _nains gravé d'épitaphes et intéressant pour Je profcse urs; on rencontre aussi dans ce .H usée trop de chapitemrx, tl"architraves de statues qui inquiètent beaucoup et laiss·c nt le spcctateu r ·ongeur il l'idée du goût,romain,

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l VOS AMIS

OUVEAU qui, sur mandat ou chèque adressé
-----------------par vous à notre iège, leur sera servi pendant un an; c'est miezix qu'une boîte de
chocolat ou qu, iin bouquet de fleurs : votre ami pensera à vou pendant un an.
Vous nous envoyez le bulletin ci-dessous
l'ous remettrez à votre ami le BO

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Revue L'ESPRIT 7OUVEA
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UNE STATUE
D'un maître d'esprit noureau.
SONGEZ que la rerue que lisait rotre père lorsqu'il arait rotre âg~, a oublié.dt
lui signaler qu'un Cézanne, qu'un Seurat, dont personne ne roulait pour cinq.
cents francs, ()audrait un jour 50.000 francs. L'ESPRIT NOUVEAU étudie leJ
artistes qui seront les maîtres de demain ...

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de nos collaborateurs; rous sa rez ce que ralent déjà les éditions originales d' A polli
naire ou de Rimbaud.
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l:ESPRIT

IOUVEIU

del'artroma-in, et surtout de l'esprit ro1:1ain. Rome, du reste, lii.isse le visiteur rêveur
èette ville' porte un, trop beau nom . fat statuair e romaine inquiète, les temples r-0maii1s inquiètent. Le Colisée est beau et la Pyramide de Cesti us est belle; les
nlOsaïques .sont remarquables.
Dans ces d ernières, on reconnaît les vertus impératives, a fortiori, d'une
t echnique formelle . .Jusqu'à quelle limite la vertu technique est-elle intervenue
ici ? La peinture romaine du )fusé.e des Thermes et de la Maison de Livie
p euvent nous 1·épondre; il est certain qui: la plastique des mosaïques est plus
ferme. On a toujours observé qne les limites imposées à un art (et on peut
étendre ce principe à ~01.1tes les manifestations humaines) ont ])OUr résultat de faire
toucher de plus près la solution ; les d iffi cultés aiguisent l'imagination,
suscitent l'effol't créatem, obligent à une simplification toujours favorable et par
.simplification il faut entendre conce11tralio11. On peut dire que la mosaïque de pierre
est une concentration de la peinture. En effet, la mosaïque de pierre agit au moyen
d'une seule gamme de tons qui va du blanc au noir en se moiulant par' les ocres
jaunâtres et rosés ; cette. gamme est dans une échelle extrêmement restreinte, les
tonalités de pierres étant t rès rapprochées les unes des autres et n'offrant
aucun écart violent; on se rend cOJnpte de l'exiguïté de cette gamme, en confrontant
à ces mosaïques une ca.rte de visite ou un chapeau noir ; une fois de plus id, le blanc
« pictural » n'est pas blanc et le noir n 'est pas noir. » (M. Ingres disait :
• mon cha1Jeau noir n'est pa noir n) . On peut donc admettre que les ~nosaïques de
Caracalla sont, quant à la couleur, créée par la n écessité. )lais si on les considère

��Le Théâtre Russe
PENDANT LA RÉVOLUTION
PAR

ÉLIE

P

la révolution de 1917,tandjs que les obus pleuvaientenco1'e
sur Moscou, les soldats entrèrent dans un des théâtres de cette
ville, prirent les costumes de Salomé et commencèrent à jouer
au foot-ball avec la tête de Iokanaan. Ce fut le premier acte de la
folie théâtrale en Russie. Comme l'on dansait pendant la Révolution
française, on joue en Russie. Le théâtre est devenu la soupape d'échappement des forces créatrices des foules. 11 y a peut-être autant de théâtres
aujourd'hui en Russie, que de bistros à Paris ~t de banques à Bruxelles.
Je donnerai quelques chiffres pittoreiïques. Dans le petit ~ouvernement
de Toula, on compte 4$0 théâtres, presque tous dans les villages ; dans Je
gouvernement de Tomsk en Sibérie, il y a 17 .000 artistes dramatiques,
dont 200 seulement sont des professionnels. Il existe une petite ville, dans
le nord de la Russie, Kargopol, qui compte à peine 5.000 habitants, elle
possède non seulement plusieurs théâtres, mais encore une revue théâtrale
dont le tirage est plus grand que celui des journaux politiques. Dans l'administration théâtrale (Theo), arrivent chaque jour plusieurs dizaines de
délégués, de toutes les parties de la Russie, pour y chercher des renseignements et du matériel.
U est encore difficile de juger ce théâtre de création populaire. Les
intellectuels, pour la plupart, Iui ont laissé l'héritage du théâtre naturaliste et psychologique ; mais le sens théâtral est vivace dans le peuple et
il imprime sa marque sur les anciennes formes. J'ai' vu, par exemple,
un vaudeville parisien exécuté par des paysans qui en ont fait un véritable
mystère ; pour eux les éléments naturalistes deviennent abstraits et relatifs. Un drame de Maeterlinck fut, transformé par des ouvriers en un
skeLch admirable .. Imaginez-vous une tragédie de Lope de Vega ou de
Shakespeare, représentée dans un village de Sibérie. Bientôt, sans aucun
doute, nous pourrons parler de la création d'un théâtre populaire vraiment nouveau,
Pour le moment, je ne veux parler que de la façon dont les artistes pro•
fessionnels ont répondu à cette soif théâtrale du peuple. Tout de suite
après la Révolution, une foule nouvelle a envahi les théâtres. Et ce fut
chose bienfaisante, non seulement paroe que l'intérêt se déplaça du
buffet et du foyer vers la scène, mais encore parce que les anciens specE 'DA NT

au point de vue esthétique, on ressent une impression de sécurité, de for~e et de
clarté Poillt d'ambiguïté, une formation synthétique des organes essentiels, -ime
leetur~ puissante, une expression volontaire des formes. Cette amplification, cette
·
·
t un pont d.1r ect , à Rome , entre le Latr:m
formation concentrée des élements,
Jetten
.
,

et la Chapelle Sixtine. On est en droit de se demande:r: si Michel-Ange n'es~ po~nt aile
méditer dans Jes ruines des Thermes de Caracalla; sori esprit altier devait vibl'~r~
· auJ·olll'd·hm
l'uni%on des formidables masses architecturées q1.u· nous f·ont croire
à Ja rrrandeur d'un Caracalla et les mosaïques qui, à cette époque, pavaient le sol,
clure~t le côni(rmer dans la loi de discipline qu'il s'était imposée au nlilieu deln cour
brillante et snperfi cièlle ùe Jules Il.
.
, , .
Rome, en ruines depuis ton jours, unique dans l'nistoire des v1 lies, porte a l exaltation et au sublime les âmes trempées.
DE FAYET.

EHRENBOURG

�tateurs russes, pour la plupart des intellectuels, étaient athéâtraux. Tandis
que les théâtres pour le gros public étaient approvisionnés de pièces boulevardières les intellectuels d'un niveau plus élevé avaient créé leur théâtre,
à leur sen~, avancé. Le Théâtre d'Art de Moscou était un théâtre d'analyse
psychologique, allant du nat1;1ralisme excessif, où l'on _imitait, le ".ent et ~e
chant des grillons, au symbolisme brumeux de Maeterlmck. L àct1on exterieure en était totalement bannie; en voulant attraper la vérité, on y a tué
le geste. C'étaient des tableaux vivants, des déclamations, un souper en
famille, une clinique, tout, sauf du théâtre. Je ne sais ce que fait en ce
moment le Vieux-Colombier, mais afin de me faire comprendre du lecteur
français, je dirai que le Théâtre d'Art ressemblait beaucoup à une pièce de
Ghéon ou aux frères Kararnasoff, mise en scène par Copeau.
Quand on ne peut pas changer de peau, on change de costume. Tous les
théâtres russes ont voulu suivre le goùt de l'époque, en changeant de
répertoire. Les événements de ces dernières années furent tellemènt violents et bruyants, que l'on veut trouver dans l'art des couleurs pleines;
toutes les formes intermédiaires ont été délaissées. Nous assistons à une
1·enaissance de la tragédie et de la pièce bouffonne. L'on n'a ni le goût, nile
temps de suivre le drame d'un homme pris individuellement, et l'on a
recours à la tragédie pour exprimer des synthèses. Le comique du sujet
est remplacé par celui du geste et des mots. Si l'on considère Je répertoire
russe actuel, on remarque des réminiscences du théâtre espagnol, de celui
de Shakespeare, de la Comedia del Arte, etc., mais le fond est resté le
même qu'à l'époque où l'on en était au drame de l'adultère. C'est-à-dire
que ce théâtre est resté naturaliste, statique et anarchique. Le peuple
russe a toujours manifesté un grand dégoût pour le naturalisme en ll.rt ;
peut-être est-ce un soldat qui exprima le meilleur jugement sur cet art,
lorsqu'il disait : (&lt; Chez nous, il y a un sous-off qui dessine, et il fait tellement ressemblal\t, que ça devient ennuyeux. » Imaginez-vous maintenant un millier de soldats de ce type-là, dans un théâtre où l'on imite la
réalité jusqu'à reproduire les traces des tableaux sur le papier des
murs!
Les seuls théâtres qui puissent répondre au goût du public actuellement, ce sont ceux d'avant-garde. li importe d'en finir une bonne fois
avec cette légende que l'art d'avant-garde est l'art officiel en Russie.
Malheureusement, certains esprits avancés dans le domaine politique et
-1:1ociologique sont, dans les questions esthétiques, absolument réactionnaires, préférant à l'art constructif, l'art à thèse. Toutes les affirmations prétendant que les théàti;es pompie~s sont opprimés sont fa1;1sses:
Sur les 20 à 25 théâtres d'Etat a Moscou, 11 n'y en a que deux ou trois qui
soient vraiment révolutionnaires. La seule chose vraie, dans tout cela, c'est
que malgré les préférences personnelles des hommes du Gouvernement,
on a donné les moyens, aux régisseurs d'avant-garde, &lt;le faire des expériences.
Le théâtre d'avant-garde russe, comme les autres arts, d'ailleurs, s'achemine vers une union étroite avec la vie. Comme le peintre moderne tourne
ses regards vers l'industrie, le poète vers la télégraphie, le scénario ou le
roman policier, le régisseur du théâtre s'oriente vers le geste quotidien
de l'homme moderne. Le cinéma, ce produit des masses, qu'on voulait
renvoyer à l'école théâtrale, est deven,u maintenant l'école du théâtre.
Les régisseurs russes ont beaucoup appris chez les créateurs de la comédie
d'art mécanique (Charlot, Max Linder, etc.). D'autre part, ils se sont tournés vers le cirque, vers cet endroit où l'on conservait le sens du théâtre
à une époque où, dans le théâtre, ce sens avait disparu. Je parlerai plus

tard du cirque nouveau, en Russie. Je noterai seulement maintenant que
les m,eilleurs régisseu~s d~ théâtre d'avant-garde, TaïrbfI, Radloff, 'etc.,
travaillent en contact etrmt avec les clowns.
De même que dans la peinture nouvelle, dans le tbéàtre nouveau on
remar,qu~ &lt;leu~ directions &lt;:fifférentes. Le cubisme a bifurqué, d'un coté
vers l aff1rmat10n de la pemture pure, ou la composition abstraite de
l'autre vers la négation de la peinture de chevalet, au nom de la const~uction de formes dans l'espace. Si l'on est d'accord sur un but lointain on
est divisé sur les moyens de l'atteindre. Les uns veulent créer un thé'âtre
pure~ent théâtral, mettre sur la scène, séparée par la rampe, l'essence de
l'act10n. Les autres veulent tout de suite démolir u la boite du théàtre &gt;&gt;
et dissoudre cette essence dans la vie, théâtraliser l'existence quotidienne~
La meilleure réalisation du premier groupe e, t le théâtre /1amernii de Moscou. Son directeur, Ta·.roff, a compris que le théâtre est basé sur le
mouvement organisé. Il en a fini avec l'anarchie, où l'individualité de
l_'~cteur étai; prédo~in~!e. Les acteurs, dans ce théâtre, ne sont que des
elements qu 11 raut d1sc1plmer ; tous les gestes, tous les mots, sont calculé,
comme l'on calcule les mouvements d'une machine moderne. N'import.~
quel moment de l'action représente un tableau complet. Il a aussi entiè1ef!lent c~an~é )e rôle du peintre dans le théâtre. Il a supprimé les décors
pemts qu1 fa1sa1ent ress~mbler la scène à un harem. Les acteurs qui représentent une forme en trois volumes, demandent un décor en trois volumes.
L'architecte remplace le peintre, et il est curieux de noter que les costumes
et les décors de !'Annonce faite à _1farie sont exécutés par un architecte du
métier, Vassnine, Celui-ci, ainsi que Takouloff, Mada:n , Exter, ont trouvé
des formes mathématiques qui correspondent aux conceptions modernes.
Ils const_ruisent la S?ène de telle faç:on que l'action se déroule, non dans le
sens horizontal, mars dans Je sens vertical. On a joué au théâtre /1' ememii
des pi~ces archa:ques en soi, mais en les interprétant de telle façon qu'elles
prenaient un aspect moderne. Un conte de Hoffmann, La Princesse
Brambilla, est un vrai carnaval, violent, gai, fabuleux. Le mystère dè

�Claudel a perdu tout ce qu'il conten3:it de th~~logie mondaine, pour devenir l'histoire éternelle de l'amour qm se sacrifie .
Le second "roupe est conduit par Merhold. Il veut mêler spectateu:s et
acteurs et cela jusque dans le détail ; c'est ainsi que_ non se_ulement _11 ne
dï d pas d'applaudir mais il invite à siîfler et à fa1re des mterruptions.
Je::old et son école r~nient le théâtre écrit. li considère q~_e le text~ de la
pièce doit être édifié sur la scène même. ~n prena~t- des piec~s ~nmennes
comme thèmes il ne craint pas d'être taxe de sacnlege. Il a Joue Hamlet
en changeant domplètement la scène. La scè!le a"'.e~ le fossoyeur, par
exemple, est devenue chez lu~ une ~ouffonnene poht1que moderJ?.e,_ Po~r
représenter une pièce sociale, 11 a pris.les Aub~ ?e. Verhaere11:, m,ais Je_sms
convaincu que personne ne put reconnaître 1 ongmal: Parfois, les art1~tes
intercalaient dans leur rôle le texte de nouvelles de Journaux se~sat1onnelles ou bien l'on voyait les spectateurs sol~ats pass~r sur la scene avec
leurs 'instruments de musique. Il constrmt la sc~ne et la salle ensemble, il remplace le grimage par des masque~. Evidemment_, la rampe
est supprimée. Sa meilleure pièc~ c'est le Mystere-bouffe de Mruakorosky,
une vision comique de la Révolution.
. .
. . . ..
Les grandes fêtes théâtrales organisé~s e~ pJem ~r ~nt et~ dmgee~ da~s
le même sens. Dans La Prise du Palais d Hwer, Jouee le JOur del anm-

de cette exception. Etait-ce par suite de la dépression physique, par
l'effet du climat, ou peut-être par une erreur des organisateurs ? Mais
comme chacun comprend maintenant la nécessité de pareils spactacles,
il est probable qu'on en découvrira bientôt la formule définitive .
Comme je l'ai dit, je parlerai maintenant brièvement de la renaissance
de l'art du cirque en Russie. On en a enlevé la couche de fausse esthétiq e.
la féerie, les ballets, les nuances mièvres. On a rendu le cirque aux clowns,
aux acrobates, aux jongleurs, aux écuyères. La rapidité du mouvement,
ce pathétique de notre époque, répond au besoin essentiel du peuple, et je
ne mentirai pas en disant que c'est dans l'arène du cirque què se célèbre
la messe moderne . Tous ceux qui connaissent l'attirance de l'art avancé
pour le cirque ne s'étonneront pas d'apprendre que ce sont des peintres
cttbistes qui exécutent les costumes des clowns. C'est surtout par le cirque
que l'art d'avant~garde entre actuellement dans l'épaisseur des foules.
Je n'ai parlé que des chos~s essentielles ; je n'ai cité ni plusieurs œuvres,
créées à Pétrograd et en province, ni quantité de studios qui sont les
laboratoires du théâtre de demain, ni la haute école du théâtre et du cirque,
organisée pàr Merhold. Mais je dois rappeler au lecteur que tout le travail
théâtral en Russie s'effectue dans des conditions extrêmement difficiles.
Pour le prouver je ne raconterai qu'un seul fait. Des acteurs étaient venus
jouer dans la salle d'une usine ; malgré tous les efforts des ouvriers, on ne
put placer un poêle, et il régnait dans la salle un froid de 12 degrés sous
zéro. Mais le public insistait et les artistes jouèrent, dans leurs fourrures
et non grimés, les Fourberies de Scapin . Public et acteurs demeurèrent
ainsi trois heures dans cette salle glacée. Quand on aime à ce point le
théâtre, on ne peut manquer d'arriver à quelque chose.
( Traduit du russe sur le manuscrit original) .

Elie EHRE~ BO uRc.

MUSIQUE

LE DIXTUOR LÉO SIR
PAR

ALBERT

JEANNERET

A

Ac,r10:., dont il faut louer l'activité qu'elle. doit à ses chefs:
Madame Lara, MM. Autant et Fernand Divoire, donnait
jeudi 3 novembre dernier, en son Studio de la rue Lepic, un
concert de musique inédite, composée pour la première audition de six nouveaux instruments, ajoutés aux quatre déjà existant
du quartuor classique, forment le dixtuor Lé_o Sir, du nom de son constructeur (_1). Afin d'éviter toute erreur d'interprétation, disons que
RT ET

versaire, sur la place même de l'é:éi:iement, la nuit, il y avait 10.000 acteurs et 400.000 spectateurs. Mais d faut :iv?l!er que_ spect:iteurs et acteurs étaient quand même séparés. Il est chffic1le de dire au Juste la cause

(1) _Notons que : dans le dixtuor, _le 2 ' violon du q uatuor classique _se trouve
suppnmé, en revanche a u grave s'aJoute la contreba se, rétablissant à quatre le
nombre des instruments.

�SUR
SOP;RANO
)!EZ%0SOPRANO (violon actuel) SOPRANO

1520

ALTO
(actuel )

CONTRALTO

L'ESPRIT NOUVEAU
EFFET R:E:EL

les nouveaux instruments Léo Sir sont ·construit:, sur le modèle du violon
ordinaire de l'alto et du violoncelle. Seul, leur rôle d'intermédiaires
entre l~ ~ontrebasse (bas~e aux_iliaire d~ quatuor _à ~ordes) et ~e violon 1 a
détermmé pour eux des d1_me~s1ons var1ab!es -:-- ai1~~1 que des trmbres différents. L'apport de M. Leo Sir est donc d av01r cree un nouvel ensemble
d'archets parfaitement oradué et divisant l'échelle totale de sons parcourue p;r les instruments à archet en dix régions, au lie?- des cinq départies jusqu'ici aux instruments du quin tuor ou quatuor h ab1tuel. La prat1 que
situerâ définitivement la valeur de ce nouvel ensemble .des cordes et les
compositeurs diront exactement les ressources _de groupements, ~e
combinaii;lOD$ et de timbres qu'offre le nouv~~u d1xtuor. ~ne -:h?se _est
dès maintenant certaine, c'est que l'o~ va 1c1 v~r~ une s1mpl!ficat10_n
du mécanisme de chaque instrument pwsque·_celm-c1 se meut desormais
dans une région plus restreinte, donc plus facile et demandant un effort
de virtuosité moins grand. En outre, la sonoTité y gagne.
.
En effet, chaque instrument de l'ense~ble classique poss_ède d.ans le
dixtuor sa doublure (le violoncelle en a trois: le baryton, le teno_r, le contralto). Au violon, par exemple, est adjoint le sursoprano, qrn, avec le
même doigté que le violon, atteint une q~arte plus haut . . ~'alto est
prolongé à ]'aigu du mezzo-soprano, qui monte une qurnte audessus.
Le -contralto le dernier des intermédiaires entre le violoncelle et l'alto,
continue le v.io1oncelle d'une octave entière. Quant à la contrebasse, c'est
d'une sixte que sa région aiguë est prolongée par la sous-~as~e- A'?t~ement
dit, alors que jusqu'ici, chaque instrument du quatuor eta1t cbhge, pour
l'exécution intéorale de l'œuvre musicale, de sortir de ses bonnes notes,
de sa limite, de ~a région " favora~le n, pour ~tteindrë: à l' ~igu_une ré&amp;ï?n
défavorable, où la sonorité est pomtue et seche et le mecarnsme perilleux - à des intermédiaires est désormais dévolu le rôle de muer toute
régi~n défavorable en fayorable, puisqu'~ne s~ri13 aig~ë ~ésagréable 1se
situe chez eux en un médmm favorable, retaLhssaut ams1 fur toute létendue de l'échelle sono're une sonorité égale et plastique. Ceci grâce à
une construction approprié~ de l'ins-~rument._
...
.
En outre de nouveaux timbres s'aJoutent a Ceux deJa existants. Le
sursoprano, 'par exemple, possède une sonorité fluide, aérienne et puissante, contrastant avec celle plus vibrante du violon. Le mezzo-soprano,
lui, tient à la fois du violon et de l'alto.
.
Tandis que le contralto sonne plein et généreux, le ténor plus violent,
le baryton se rapproche beaucoup plus du violoncelle, mais contrairement à ce dernier, l'aigu en est très sonore.
.
Quant à la sous-bas.se, elle comble le vide ~norI?e qui _ex1.s~e entre la
contrebasse et le violoncelle, et est très accessible a un mecamsme développé.
.
Sauf le sursoprano et le mezzo-soprano, les nouveaux mst~u!_llent~
Léo Sir se jouent à la pique. Leur technique n'offre aucune d1fhcultenouvelle, puisque, construits sur le modèle de leurs aîn~s du quatvor, seuls.
la dimension et le timbre varient. Ils sont transpositeurs en sol et en
fa (1 ).
(l) l\f. André Laurent, G9, rue_Ordencr, qui _présenta 6- \a soirée ù'A;t e~ 1\ction
les nouveaux instrument•, fo1.11:mra ~ur ceux-ci tous renseignements_ necessau-es.
Nous donnons ici un tableau du d1.xtuor, avec l'accord àe chaque tn!'&gt;tn1ment.

NOTATION

T:E:NOR

BARYTON

BASSE

OUS BASSE

(\'lulotH elle nd.uel&gt;

EFFET R:E:EL

N01'.ATION

CONTRE·
BASSE (ae~ueUe)

1::::1 °::~1~:: 1~:::/i-I?I
-e-

-e-

-e-

-e-

-&lt;. -

Dans ~e. nouve~u, clavier a~x di_x touches qu'est le dixtuor, le composit;ur _c~o1sira les elen:ie_nts _utiles a l'expression de sa pensée; il orientera
l ~nteret _de la sonori~e s01t vers les fluidit~s limpides des instruments.
aigus, s01t vers la pws_san~e et la générosité du groupe forll).idable des
bass_es. M. Rosen~hal, Jeudi 3 novembre, sut fort bien donner une illustration , du prem~e'. de ?e_s parti-pris, dans sa pièce en quintette, et.
M. O. ) gouw ch01sit les elements graves du dixtuor pour sa pièce en
sextuor.
_Pour M. D~·ius_ Milhaud, c'est à la polytonalité, qu'il manie avec une
science tout a fait remarquable, qu'il réserva l'emploi du dixtuor au
co_mplet (choral de sa 4.e symphonie pour dixtuor), se servant, dans le prem}er mo~vement de cette ~ême _symphonie. du style fugué où s'enchevetrent v1goure~~ement les dix voix de cet orchestre de chambre.
Une cons~at~t10n en passant : ~chœnbe~g, dans sa " symphonie de
c~ambre ll, redmt le grand oroh~stre a vmgt-cmq exécutants. Le «dixtuor )}•
lm, augmente le no~bre des mstruments du quatuor classique. De nouve:3-ux gr~upements, 1Ss~s. d'une esthétique progressive, sont-ils donc en
".018 d~ deplacer la densité des ensembles sonores ? Une directive restrictive, d une part, va~t-elle rencontreT l'ascendance d'une autre, et leur
rencontre ,en u~ pomt, tellé la_ rencontre de deux tracés régulateurs,
va-t-elle_ deter~mer une norme, fixer de nouveaux usages ?
l1 est md~b1table que,_ dès longtemps, l~ n~mbre des cordes du quatuor
a. tendu a et~e au$i:nente, par_ta_rr~ du prmc1pe exposé plus haut, de la
defectueuse repart1t10n des activ1tes sur l'échelle sonore: Mozart, Beethoven, Br~okner, Brahms ont écrit des quintuors des sextuors à ar'chets.
Il est !ntéres~ant d~ souligner ici q~'en l'occu~rence, _c'est un technicien,
u!1 luthier1 qui s.olutwnne Je _probl~me. Et c'èst logique. Et sa réussite
~ est _pas I effet du hasard, mais le resultat de vingt années d'un travail
mtelligent et tenace ..
Le (( jardin d'essai&gt;: qu'est le théâtre d'Art et Action ,comprend admir~blement le rôle qu'il a assumé, l'affirmation des efforts nouveaux et leur
defen.se. 11 est toujours plus à souhaiter ·que les ocèa.sions lui soient.
~ffertes, ~ombreu~es, d'affirmer, à côté de celle de moyens nouveaux del art musical, l'existence d'œuvres en émanant, lémoins probants d'un
style que ch_aque nouvel effort contribue à constituer.
A!be!'t

JEANNERET.

�ÉCONOMIE

ÉCONOMIQUE

'' ÉCONO~IIE

L

"

progrès est plus généralement observé dans ses eff~ts
que dans ses causes. Aussi longtemps que la relat10n
ne sera pas faite on confondra le but avec ~e moye_n.
Or, pour obtenir une définition qui soit pratique, v01re fertile
dans son application, il faut s'attarder un peu à l'étude
des statistiques révélatrices de l'évolution progressive de
notre civilisation. Le progrès intéresse particulièrement les
améliorations matérielles de notre mode d'existence.
Recherchons donc quelques exemples numériques. Remarquons d'abord que des éléments naturels déjà exploités par les
hommes dans l' Antiquité sont susceptibles d'une nouvelle
exploitation grâce au perfectionnement des méthodes de traitement, c'est le cas pour les gisements de fer ou de plomb.
Le prix de la tonne de soude est passé de 700 francs vers
1850 à 110 francs en 1902.
Le thorium, au moment où l'on commença de l'utiliser pour
la confection des manchons à incandescence valait 4.000 francs
le kilogramme, il était tombé à 35 francs avant la guerre.
En 1853, le prix du kilogramme d' aluminiu~ était de 1110
francs, il était d'environ 2 francs en 1900.
Ces réE,ultats sont dus au rendement des opérations d'affinage.
Ce rendement a pu être amélioré grâce à la mise en pratique
d'une science nouvelle, l' électro-chimie, et par l'application des
lois de la thermo-chimie.-Ces facteurs primordiaux qui intéresE

Voit l'article cle M. Léon Lafitte claus le 11:fercure de France.

1523

sent le processus même des opérations d'affinage sont subord~nnés à l'uti~sation d'une source économique d'énergie électrique. ~a puissance développée par les chutes d'eau permet
ch~que JOUI" de tenter de nouvelles expériences qui jadis seraient demeurées dans le laboratoire et qui, aujourd'hui, sont
assez rationnelles pour tenter la grande industrie.
Il y a une connexité, évidente pour tous, entre les découverte
intéressant les lois de transformation de la matière et celles
· qui concernent les lois de transformation de l'énergie. Cette
dernière joue le rôle primordial aussitôt qu'une découverte entre dans la phase d'utilisation pratique. Et l'on constate une
continuelle alternative dans l'orientation des recherches scientifiques inhérentes à un processus donné.
Ce~te alt_eri:iative consiste_à passer de l'étude du phénomène
physico-chimique en quest10n à celle de la consommation
d'énergie. On peut inverser l'ordre de ces études.
Nous parlions tout à l'heure del' aluminium, son cas est frappant. L'affinage de ce métal est réputé impossible ; on envie.
sage tout au plus des fusions supplémentaires pour le rendre
plus homogène. Sa fabrication exige des constantes chimiques
si sévères que les in~tallations nécessitées pour la purification
préalable des matières premières sont plus importantes que
c~lles exigées pour sa fabrication propre. La bauxite qui contient l'alumine n'est utilisable que si elle a une teneur en silice
inférieure à 3. p. 100. La silice est donc une ennemie redoutable
qu'il faut éliminer à tout prix. C'est à cela qu'ont travaillé des
chimistes de toutes les nations. Une fois que les résultats furent ~atisfaisants, il fallut songer à économiser l'énergie nécessaire ou plutôt à réduire son coût. Heureusement les sciences hydraulique et électrique faisaient ensemble des pas gigantesques qui devaient permettre progressivement l'affinage
électrolytique de presque tous les minerais des métaux
usuels.
·
Ces sources d'énergie économique constituaient comme un
nouvel organe qui allait engendrer de nouvelles. fonctions.
C'est-à-dire que des richesses qui paraissaient inexploitables
absolument comme l'atmosphère, devinrent des sources nouvelles quasiment
inépuisables. En effet, o-râce
aux effluves et
.
0
aux étmcelles soufflées obtenues à de très hautes tensions

'

�1524

ESTH l::TIQUE DE L'INGENIEUR

L'ESPRIT NO VEAU

100.000 volts, l'azote atmosphérique peut être '.fixé sur du
calcaire.
L'homme découvrait ainsi un moyen deperpétuersasuhsistance en synthétisant des engrais et d'engendrer a mort en fabriquant des explosifs nitrés. L'atmosphère devenue matière
première à l'état statique devient aussi source d'énergie à l'état
dynamique, effectivement les vents sont maintenant propulseurs de turbines aériennes qui sont elles-mêmes génératrices
d'électricité. Avec moins de dépenses on obtient plus de résultats ; cela est vrai sil' on établit des proportions comparatives
entre ·1a quantité de richesse obtenue. et la quantité de richesse
utilisée.
M. Léon Laffitte, dans l'article dont nous parlions plus haut,
accumule les exemples d'où il extrait les rendements économiques. Il montre que la longévité de la vie humaine a augmenté depuis le début du x1xesiècle, passant de 61 à 66 a.ru.
Cette augmentation est due apparemment à l'amélioration des
facteurs physiques de notre existence, à la moindre dépense
de nos forces et à leur accumulation correspondante.
C'est pour cela que M. Laffitte conclut que le progrès peut
être défini : une économie d'énergie.
Il ajoute que cette définition est scientifique et nullement
arbitraire.
« Elle a les qualités que le philosophe exige d'une bonne définition.
1° Elle est courte, puisque son attribut n'a que deux termes ;
2° Elle s'applique à tout le défini ;
3° Elle est réciproque, puisque on peut faire de l'attribut le
sujet et du sujet l'attribut, sans altération de sens;
4° Enfin, elle est claire pour tous ceux qui sont en possession
de l'exacte sigrùficaticn Et de la valeur des mots. n
Paul

RECHT.

.

MAISONS en SÉRIE
PAR

L

LE CORBUS I ER - SAUGNIER

programme, vient d'être fixé. MM. Loucheur et BonneYay
?emandent a la CI~ambre une loi décrétant la construction de
o_00.000 logements a bon marché. C'est une circonstance excep. . t~onnelle dans les annales de la constmction, circonstance qui
ret1ert cgale~en~ des ~oyens exceptionnel .
.
r, tout es! a fa.1re ; ~1en n'~st prêt pour la réalisation de ce p.rOO'ramme
0
1m1~~nse. etat. d'espnt n'.ex_iste pas. .
. L etat d esprit de co~s!m1~~ des ~a.iso_ns en série, l'état d'esprit d'hab!t~r des maisons en serie, 1 et.at d esprit de concevoir des mai ons en
serie.
To~ t est à fai~e _; rien n'~st pr~t. ~a spé?iali ation a à peine abordé Je
doma!ne de la b~t1s~e. _Il ~Y,~ m usrnes 1 m techniciens de spécialisation .
. Mai~ en un_ clm d œil s1 l' etat d'esprit de la série naissait, touL serait
v1~e m1~ ur pied. En effet, dans toutes les branche du bàtiment, l'industri~, pmss~nte com_m_e une force naturelle, envahissante comme un fleu,·e
qui roule a sa dest1nee, t~ncl de plus en plus à transformer les matériaux
uts natu_r~ls, ~t ~ prodmre ce qu'on appelle d_e _ " m_atériaux nouveaux&gt;&gt; .
s sont lrg1on - cunents et chaux, fors profile , ceramique, matériaux
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CATl~G HII•, C.

A G.l1E. TAT JO~

APITAL D1!.CIDÉE
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PAR L' SEJ1BLÉE GÉ ÉRALE
EXTRAORDI AIRE DE ACTJO • ÀIR'E DU 19 OCTOBRE 1021

;uai.yo11 en série. Pour être sai11e il Jaur qu·uue ltab-itatio11 soit
largemeut isolée ,Je la terre. Comtruire .9ur cave coilte très cher Uottillt, 111ur.v de soit•
/è11e1mmt, etc., etc ... ). RéstTVer m1 vide entre fa terre et le premi.er pla11chtr est 11lus
chu e11core; ce r•ide ,i'exige-t-il pas un gros effort de co11structioii ? (solivage ou dalle
s11r murelle, etc., e/c ••• ) et il est ùmiilisable. L'ÉCO.VO.l/IE commande &lt;le construire
la maisorl sttr w1 sottba$Senunt assez liau, pour co11te11ir les rlépe111lcmces rie rlwbitatio11. Cdu di:tposilion es;t celle de b-eauooup de mai.wn française, trè..ç ancit1111es oit
le soubassement co11Jient /"élable, /,a remi.ve, la buamlerie, le.&lt;/ rh;eni('S, etc., etc ...
L'habitation reproduite ici e.,t rœ ce type : elle ,st placée surtm terrain qui prh;e11teu11
lulus d'1111 mètre en bordure de la route el desre,ul lf«utant LV!T,V finUrieur: le souba.,.çe.
111e11t 1\VI tlonc enterré crwi mNredu côté r01tlert il est de plai11-J1ied rlt1 c6tijardi11 .

DE

.\ GUSTE PERJH•:T.

i olant ·, tuyaut rie, quin aill rie, nduit imp rméable , el ., elc ... Tout
ela arrive p ur lin tant n vra clans les bâtiment. en con trucLion, y
ajuste à l'improvi te coût une main-d'œuvre ënorme fournit d ~olution bâtarde . C'e t quel diver. objet de la con truction n'ont pa 'té
ériés. C'e t que l'état d'esprit n' xi tant pa , on ne ' t pa liwé à
l'élude rationnelle d objet t plu encore à l'éLude ralionnell d la
eonstruction ell -même ; l' tat d'e prit de la érie e t haïssable aux ar hitecle taux habitant (par contagion Lper ua ion). ·ong z: on en arrive
justem nt,, t tout -. ourrJ ·, au r-é-g-i-o-n-a-1-i- -m-e ! Ouf ! El le plus
comique, c' , t la déva talion de pay nvalli qui nous y ·onduit. Devant
la tâche immens d tout à r con truire, on st aU '• à a panopli dérro·b r a flûte &lt;le Pan, et on n j ue, on en jou , clan 1 . comit; et dan- le

'

En dehors du dividende attribué aux nouvelles actions Catégorie C, il est attaché

a ces nouvelles actions des

VANTAGES EX~E T ION E $

pouvant intéresser:

le AM TE RS
LITT8R TEUR
RTL TE

BIBLIOPHILE
ET TO

CE

QUI DB IRE T VOIR

L'EFFORT POUR UI 'I p R L'ESPRIT

BO TIR

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......................................................____
Demandez à notre ièae le

RENSEIG EllENTS RELAT IJ1S
A L'Él\Il SION.

�a crise des logeme.nts amènera
la RÉVOLUTION. Préoccupezvous de l'HABIT ATION.
1

Nous avons déjà publié sous la rubrique
ESTHÉTIQUE OE L'INGÉNIEUR

les articles suivants :
'• 1.

Trois Rappels à MM. les Archil.ectes : LE VOLUME, par LF. Connusœn-SAUGNIEll,
avec 9 illustrations.

LA SURFACE.

Troi:J Rappels à MM. les Arcltitecles
avec O illustratiom.

N° 8.

Les M nfaons Voisin ............. . ......... . ........ . .
avec G illu trations.

Trois Rappels d MM. les Architectes : LE PLAN.....
avec 15 illustrations.

•
••

Sous la Rubrique
o

5.

ARCHITECTURE :

Les Tracés Régulateurs .. . . . •.. ... ... . .... .
avec 10 illustrations.
par JULIEN CARON, avec 18 illustratiom,

Une Villa de Le C-Orbusi.er

Sous la Rubrique
N• 8.

ESTHÉTIQUE DE L'INGENIEUR :

Des Yeu:i:. qui ne voi.ent pas : LES PAQUEBOTS . .. ... par
avec 13 illustrations.

Des Yeux qui ne voient pas
avec 22 illu trations.
N• JO.

LE

CôlUIUSŒR·, AVO:N1J:;R

LES AVIONS....... .. .

Des Yeuœ qui ne voient pas : LES AUTOS ........ .. .
avec 15 illustrations.

N• 11 {12. Esthitiqtte del' Ingénieur. avec 17 illustrations.

Architec:ure (Reuue de. l'année).

Nous continuerons ces études en publiant dan nos prochains numéros, les Articles suivants :
ARCHITECTURE-

Mai.von.~

e11

Série.

La L eçori de Rome.

N° 14.

De l' Illusion. des Plans.

N° 15.

Pure Création de l' J,n ·elligence.
POUR P ARAlTI?E :
URBANISME.

Le chemin des ânes, le chemin de l'homme.
Ce que l' œil voil.
Architecture ou Rêvolt(tion.

Ai·oi::s-r-e l'Enni;:-r. Maison en série. Co11,Ytruile
avec les moyens les plus
m.odemes, Mgère comme
dit bâtiment d'exposi•
tion, mais solide et
rnble, saine et isolante,
cette maüwn e.st d'une

m,-

esthétique classiqlte; elk
est en pleine harmonie
,wec les habihuies de

voir que nous avons ac-

quises &lt;ni con tac/ de 110,'1
occupations quotidiennes.
AcGl, STE P1maF:T. ,lfaison en s&amp;ie. Le mode
de co11slruction employé
est la projection, par
l'air comprimé, de plâtre au de mortier de ciment. sur une carca&lt;Jse

en latlis uwcan.i,que. Les

1nurs extérieurs sont à
double 71aroi, plâtre d
ri ntériettr, cùnent rH: e:xlérieur ; les vza11chers
sont supportés par des
tt0i1tes très te11dues, et
minces dfJ.n-1 lr.t proportion rl'wie coq1tille
d'œuf.

.....

l

•1

�•

LE CORBUSIER-SAUGNIEll, 1915. Groupe de
sur ossature « Domino ». En -1915, /,e p1'iœ

maisons en sériedes aciers et des
ciments ciutorisait l'emploi i:lnportant du ciment armé. Des
oss.ature.~ rigides étaie11t Uvrées, par une entreprise, .mr siœ
dés 71réalable11tent établis de niveau, au-dessus du sol. Les
. m,urs et les cloisons n'étaknt qu'un rempli.ssage léger, pouvant être fait, sans main-cl'œ1wre s-pécialisée, de laUis, briques ou varpaings de remplissage. La .hauteur entre deux

dalks éUiit combinée avec celk des portes et i1nposles, celle des armaires, ·celle des
fenêtres, gui toutes obéissaient auœ mêmes rnoduks. Contraii'ement œ11x usag~s actuels, les menuise1'ies Journiea par /,es usine.s étaient pos~es avant les 1nurs, d-i~tant.
automaliquement l'alignement de ce!l,()-CÏ ainsi que des cloisons ; /,es murs 01t cl01So11s
étaient maçonnés autour des me!1uiseries et la maiso~ p~m;ait être construite, totalement pa,r wi seul corps de, mét-ier: /,e ?1U1fon. ResU,.it a -installer la tuyaut.ene. (Un
jour :m,oche, on pourra faire emploi de fenélres autrement plus perfect'ionnées que
celles dont on dispose actuBllement),

devant des procédés si « désinvoltes » ; on ne cro•it pas à tme maison faite en trois jours ;
ilfautun an et des toifsJJointus et des lucarnes et des cham"tlres mansardées !

�Lis Conuo-rnR-SAUGNTEn. Type. ,rune Celllra7.e électrique de petite vilTe avec r11aiso1M ouvriè-res pour les oiwn,er.'I attachés an service de nuit &lt;le l'1.isine. Co11struitc,ç
comme des batimenis ,r usine, ce.ç mai.sons bf-n!fidetil de l'e:;théliqt1e·de f'usitœ.

commissions. Puis on vote des résolut.ions. Celle-c.i par exemple, qui
mérite d'être citée : de faire pression sur la Compagnie des Chemins de fer
du Nord pour l'obliger à con ·truire sur la ligne Paris-Dieppe tl'ente stations de styles diîlérents, parce que les trente stations .que les express
brûlent, ont chacune une colline et tel pommier qui sont bien à elle et qui
sont son carnctère, son âme eLc ... Fatale flûte de Pan 1(1).
Les premiers effets de l'évolution industrielle dans le « bâtiment » se
manifestent par cette étape primordiale : le remplacement des matériaux
naturels par les matériaux artificiels, les matériaux hétérogènes et douteux
par les matériaux artificiels homog' nes et éprouvés pa1· des essais de
laboratoire et produits avec de éléments fixes. Le matériau fixe doit
remplacer le matériau naLurel, Yariabl à l'infini.
Par ailleurs, la loi d' Economie. réclame ses droits : I. e fers prorilés et,
plus récemment, le ciment armé, sont de pures manifestations de calcul,
employant la matière totalement et exactement; tandis que l'ancienne
poutre de bois recèle peut-êLre quelque nœucl traitre et son équarrissage
conduit à une perte de mati \re considérable.
Enfin, dans certains domaines, les techniciens ont parlé. Les ervices
d'eau, d'éclairage, sont en évolution rapide; 1 cnauffage central a pris
en considération la structure des murs et de· fenêtres - surfaces refroidissantes - et, conséquence, la pierre, la bonne pierre natureJle en murs de
un mètre d'épaisseur, s'est vu damer le pion par de légères cloisons doubles en scorie de mâchefer, et ajnsi de suite. Des entité , de qua i-divinités, out déchu : les toits qui n'ont plus besoin d'être pointus pour évacuer l'eau, les grandes et si belles em brasures de fenêtres qui nous ennuient parce qu'elles emmurent et nous. frennent toute la lumière ; les
boif; massifs, épais à souhait, ·olide · pour 1 éternité, mais non, qui sautenL
et se fendent devant un radiateur, taTidis qu'un contl'e-plaqué de trois
millimètres d'épaisseur demeure intact, etc .....
On voyait aux beaux jours d'antan (et c la dure toujours, hélas) de
gl'os chevaux qui amenaient dans le5 chantiers d'énormes pierres, et
beaucoup d'hommes pour les descendre de dessus la voiture, pour les
couper, les tailler, les monter sur les · ohafaudages, les ajuster en vérifiant longuement, mèt,re cm main, leurs six faces; une maison ça se constr~sait en deux ~ns; on monte aujour~ hui des irr.ime~~les en quelques
mois ; le P.-0. v1enL de term.mer son 1mmense fr1gor1f1que de folbiac.
. (J). Citons, par contre, la • Rmmissancc des Cités• qui, t&gt;:lr un concours dï&lt;lées
rntefhgemment pror:isé, a doté la ville ùe Chauny d'un bon projet d'alimentation
en eau potable et cl assainissem('nt.

L:e Corumsma-

AUG:.IER.

ltitéri= des maisons précéclentes.

Il n'est entré dans ce chantier que des gi·ains de sable et de mâchefel',
gros comme des noisettes; les murs sont mincei:; comme des membranes;
il y a dans ce bâtiment des charges énormes. Des murs minces pour protéger contre le diffé. enccs de température et des cloisons de onze centimètres malgré les charges énormes. Les choses ont bien changé l
La cri e dei- transports a sévi ; on s'e t aperçu que les mai ans rcpréi-entaient un tonnage formidable. i on diminuait ce tonnage des quatre
cinquièmes ? Voilà un état d esprit moderne.
La guerre a secoué les torpeurs ; on a parlé de taylorisme ; on en a fait.
Les entrepreneurs ont acheté des machines, ingénieuses, patientes et
agiles. Les chantiers seront-ils bienLôt des usines ~ On parle de maisons
qu'on coule par le haut avec du béton liquide, en un jour, comme on remplirait une houteilJe.
Et de fil en aiguille, après avoir fabriqué en u ine tant de canons,
d'avions, de camions., de wagon , on se dit : e pourrait-on pas fabriquer
des maisons ? Voilà un état d'esprit tout a fait d'époque. Rien n'est
prêt, mais tout peut être fait. Dans les vingt années à venir, l'industrie
aura groupé le matériau::: [ixes, semblables à ceux de la métallurgie;
la technique aura porté bien au delà de ce que nous connaissons le chauîfage, l'éclairag et les modes de structure rationnelle. Les chantiers ne
seront plus des éclosions poradiques où tous les problèmes se compliquent
en s entassant; l'organisation financière et sociale réaliser·a, avec des
méthode concertées et puissantes, le problème de l'habitation, et les
chantiers seront immenses, gérés et exploités comme des administrations.
L'évolution sociale fatale aura tran formé Jes rapports entre locataires et
propriétaire. , aura rnodirië les conceptions de l'habitation et les villes
seront ordonnées au lieu d'être chaotiques. La maison ne aern plus cette
chose énorme et qui prétend dôfler les siècles et qui est J'indice dé ·isif
de la riche se ; elle sera un ou:Lil comme l'auto devient un outil. La maison
ne sera plus une entité archaïque, lourdement enracinée dans le sol far
de profondes fondation , bàtie de dur '&gt; eL à la dévotion de laquelle est
instauré rlcpuis si longtemps le cu lte de la famille, de la race, etc., etc ...
&lt;(

�LE CoRBUSIER-SAUGNTK!t, Maison « ,Wonol ~- Quand on parle de 11uzi."101is en série

imposeraitfatt;lemem la discipline au,-v habitants; l'Amérique iwus 11i.ontre l'exemple
de la suppression des murs de cUJture grttce à cet état !l'esprit nouveau créé là-bas dii

il faut parler de lotissement. L'unité des éléments constructifs est une garantie de beauté.
La diversité nécessaire à tm ensem.bl.e a:rchiûctural eçt fournie par le lol-i,ssement qui conduit aw: gr01ules ordonnances, au.'!! véritables rythmes de r architecture. Un village bien
loti et constmit e1i série cumnerclif une impression de C(dme, &lt;l'ordre, de propreté; il

respect de la propriéU d'autrui; les banlieues en recevraient une i11tpressio11 rC esz;ace,
car le mur de clôture tlisparaissw1t, tout gagne en soleil et en clarté.

LE Commsum-SAuc:-.mn, 11)15.11:laison « Domino ». LeprocMé ro,rntl'uctif e.~, ap71liqué ici r't ww mai.~on de mnître q11i

autorisrm ries di57Jositfons larges et rythwées et permellent rle frtire de véritable mch.i·
lecttire. C'est ici que le prindpe de la 11rni,çon en sérir mon/ri' sa valeur morale: 1111

est éhtblie au vrix de cube de la plu,t 1iaur,re 111aiso1J oz!•
t:rière. T.es ressourcrs urchilrcturules du procédé con.~tmclif

ccrtuin lie1i cmmnw, entre l'ltabitalio1i llu riche el celle du pauvre, une rltcence dans
1:habitation du rie/te.

�Lotissement « Domino » •

Si l'on arrache du cœur et de l'esprit des gens les concepts immobiles
de la maison, et qu'on envisage la ·question d'un point de vue critique
et objectif; on arrivera à la maison:outil, maison en série accessible à
tous, saine, incomparablement plus que l'ancienne (et moralement aussi)
et belle de l'esthétique des outils de travail qui accompagnent notre existence.

LE Ço1rnusmR-SAUG:NIER. lntérie1tr d'une maison « Domino •· Fen2tTes en série

JJm·tcs en série, placards en série; on ajuste deux, quatre, douze éiément.s defen2tres :

?fllC porte avec une imposte, ou deuœ portes avec·dewi! impostes, ou deux porte,ç san;

irnposte, etc ... , des placards avec le haut vitré et des tiroirs en bas fonnant des bibliothèques, des commodes, des buffets de service, etc... 1'ous ces éléments, qui sont à fournir
par la grande industrie, sontétablis sur un 1nodule commun; ilss'-adaptentlesuns eontre
les autres eœactement. L'ossature de la mai,son étant coulée, on lès juxtapose les uns
auœ autres dans le Mtiment vide en les maintenant provisoirement avec des lattes ·
on remplit_les vide~ en carreaua, de pl.âtre, en briques ou en lattis ; on fait à rcbour;
des opératwns habituelles et on gagne des mois. On gagne a11ssi une unité architecturale d'une importance capitaf,e, et, avec le module, la proportion entre d'elle-rn2me
dans la maison.

Mais il faut créer l'état d'esprit d'habiter des maisons en série.
Chacun rêve légitimement à s'abriter et à affirmer la sécurité de son
logis. Comme c'est impossible dans l'état actuel, ce rê.ve, considéré comme
irréalisable, provoque une véritable hystérie sentimentale; faire sa maison, c'est à peu près comme faire son testament .. . Quand je ferai ma maison ... je mettrai ma statue dans le vestibule et mon petit chien Ketty
aura son salon. Quand j'aurai mon toit, etc. .. Thème pour un médecin
neurologue. Lorsqu'a sonné l'heure de ·bâtir cette maison, ce n'est pas
l'heure du maçon ni du technicien, c1est l'heure où tout homme fait au
moins un poème dans sa Yie. Alors, nous avons, depuis quarante ans,

dans les villes et les périphéries, non pas des maisons, ,mais des poèmes
le poème de l'été de la Saint-Martin, car une maison est le couronnement
d'une carrière .. . ce moment précis où l'on est assez vieux et décati par
l'existence pour être la proie des rhumatismes et de la mort.

Question d' Esprit Nouvean :
J•~ trente an~, pourquo_i ne m'acheterais-je pas une maison; car j'ai
beso1? de__ cet 01?,til, u-?-e m.~son comme la Ford que je me suis achetée (ou
ma C1troen, pwsque Je suts coquet).

Collaborateurs déCJoués : la grande industrie, les usines spécialisées.
Collaborateurs à su.sriter : les chemins de fer de banlieue les orcranisa0
tions financières, l'Ecole des Beaux-Arts transformée.
'

Le bnt : la Maison en sërie.
Maison • Domino ». ·Logement et échoppe. Pas de murs parlants; les fenitres font le tour de

[fl

m

�c__----------""'---------------:-------t-------------------- - - ·
L'ossature "Domino " comportait de:uœ combinaisons diff,
rentes a et b permettant ainsi qu'un jeu de dominos, tootel
les -juœtapositions en vue de constituer des groupement&amp;,
rues, places, etc ... Le module unique (multiple de 4) vrovo-

quait une unité agréable dans les ensembles projetés ; une esthétique su:rgissaii du
simple fait de l'application d'un procédé constructif modulaire. Les ossat:u.res a et b
se pliaient à tous les lotissements imaginables, fournissant des solutions architecturales. Les rues prenaient de l'ordre, une limpidité gaie.

LE Connosrnn-SA"GG:-JIER, 1919 . ,lfaisons de gros béton. Le terrain était fom
de bancs de gravier. Une carrière est installée à même le terrain; I.e gravier est oo
avec de la chau.œ dans un banchage de 40 centimètres d'épaisseur; les planchers e
ciment fumé. Une esthétique spéciale na'it directement du procédé. La bonne économ ·

âun chantier 111.ode-rne eœige l'emploi eœclusif de la droite; la dro-ite ·est la grande
acquisition de l'architecture ·moderne et c' rstun bien~ait. llfattl ne/loyer de nos esprits

les araignées romantiques.

�~
'\

LE Conuvsmn-8Au-G:--mn, 1921. li-foison en série « Citrohan » (pour ne pas dire

Cilr~ëu). Autrement dil, une maison comme une auto, co11çue et agencée comme un
omnibus ou une cabine cle navire. Les nécessités artue1les cle r1tabitalio1i peuvent être précisées et exigent une solution. Il {mit agir co11/re l'ancienne 11wi!1on qui
mésusait de l'espace. Il faut (11écess'it11 actuelle: 7&gt;ri:IJ de revient) considérer la maison
comme 'lwe machine à habiter ot, com111,e un outil. Lorsqu'on crée une industrie 011
achète l'outillage; lorsqu'on se met e11 ménage, on loue actuellement des appartem~11ts
imbéciles. Jusqii' ici on faisait d'une maison w1 groupeme11t peu cohérent de nombreuses grandes salles; dans tes salles il y avaittoujours de la place en trop elloujours de
la place en pas assez. A.ujourd'hui, heureusement, on n'a plus assez rI'argent r1our
perpétuer ces usages et comme on ne veut pas considérer le problè1ne sou.~ son vrai jour
(machine à habiter) on ne peut pas constmiTe dans les villes et une crise désastreuse
s'en suit; avec les budgets actuels, on pourrait construire &lt;ks immeubles admirable·
111ent ar"encés, à condilio11, bien entemlu, que le locataire 11wdi{ie sa mentalité; rlu
reste, i obéira bien sous la 71oussée de lei nécessité. Les fenêtres, les portes doivent
avoir leurs dimensiom; rectifiées; les wagons, les limot1si11.es, nous ont prouvé que
l'hom111e passe par des out·ertures restrei11tes el que /'011 peut calculer la place ai, centi111Jtre carré; il est criminel de construire cles W .-C. de qtwtre mètres carrés. Le pri.1!
du bâtiment ayant quadruplé, il faut réduire de moitié l.es anciennes prétentions architecturales et de moitié au moins le cube des maisons; c'est désormais un problê111e de
technicien ; on fuit appel aux découvertes de l'industrie ; on modifie totalement son
état d'esprit. La beau.té I' Il y en a 101,jours quand les choses smil calculées et la proportion ne coûte rien aii propriétaire, 11wis seulement à l'architecte. Il ne faut pa;;
avoir honte d'habiter une maison sans comblepointu,·de po.,;séder &lt;les murs lisses comme
des feuilles de tôle, des fenêtres semblables aux chassis desu.~iltes. Mais ce dont mi peul
êtrefier, c'est d'avoir une mai.ton pratique comme so machine à écrire.

CouPf.

LE (;on.BUSIER•SAUGNJER, 1921. Maison

"- Citroltan •· Deux seuls murs portant,
en briques, 7Jierres, parpaings, etc ... , suivant les matériaux employés dans le
pays ; les dalles des planchers sur le
meme module, des lignées de chtissis de
fenêtres d'usine avec guichets utiles sur le
même nwdule. La di.sposition des lieux,
conforme à Texploitation d'un mé11age;
r éclairage abondant conforme à la destination des pièces; lesnt!ce.ssités cf hygiène
favorisées, le., domestiques soignés avec
respect.

Coalition : leR archüecLes et le esthète. , le culte immortel de la maison.

Les réa/i.-,·ateurs : les enLreprise._ el le architectes vériLahl s.

La preuve par neuf: l0 Le Salon de l'aviaLion ; 2° les villes d'art célèbres
(Procuraties, rue de Rivoli, place des Vosges, la Carrière, le Château de
Ver~aiJles, etc ... : série). Car la mai. on en série implique des tracé aulomat1quement amples et grands. Car la maison en série nécessite l'étude
poussée de tous Jes objets de la maison et la recherche du standart, du
type. Quand le type est créé, on est aux portes de la beauté (l'auto, le
paquebot, le wagon, l'avion). Ca.r la mai,on en série impo era l'unité des

illlll li li llIll li tll

~ HIIHlllllllllllil

'

w

�LE ConBUSil!:n·SAUGNIER, I 010 • .l_liJaiSOII « Monol ». Crise des 7'ransport.~ : la maù1011,

ordinaiTe pèsè trop lourd. Briques, menuiseries, ciments, dallages, tuiles, charpentu,
représentent, roulant SlfT le 11o._ys de 'Frcmce, ~s ';Ollvois form~(lables de wagons:
Le problème de la maison usm.ée se pose. Pnncipe constructtf; cellules d'amtantocime/lt en flaques p~iées de '11(iillimètres. d'épai~se:ur, fornu:nt des ass~1es de I 1nèlrt
de haut qu on r1m1pltt de motfntm:r grossters, cwll.oux, gravillon, maténauœ de démolilion, etc ... , trouvé.~ !l'UT pùice, légèrement collés àuu lait de chauœ et laissant e11lrt

eux de gros trous qui confèrent mt,v murs 1m coefficient isolant important ,· les plafonds et planchers sont faits de tôles ondulées cintrées (arc très letulu) d'ainiantociment qui constituent mL coffrage recevant 11 ne chape de béton de queIgues centimètres.
Les tôles cintrées demeurent et constituent un enduit définitif isolant. Les menuiseries,
fenêtres el portes, sont ajustées en mime temps que les cellules il'a111iw1to-ci1ne11l. La
11iaiso11 es/ /aile par un seul corps rie métier et 11'a nécestlité le tra11.,porl que rl'une
double coq,.tille de ciment et amia11le de 111ûllimètres.

LE Conm:; IER-S,\1.; r:~n;:R. Jntériew· d'tme .il-laison " Monol •, adaptée à un 1.ogil
co11fortable. Si les gens cultivés sm:aient qu'on peut co11s!ruire en série des lof:is âwu:
parfaite harmonie, coûtant moins cher q,.œ. le11r appartement de ville, ils feraient pres•
sion sur les Chemins de fer de l'Etat 71out faire cesser le spectacle honteuœ des traùu
de bcmlie1u dJ?. la gare Sàint-Lazare; ils feraient comme les Berlinois, et ce serait 7J&lt;u·
J&lt;tit. On pourrait alors ttser de ces imme11ses terrains tle la périphérie. La maison en
,yérie autoriserait précisément les solutions les plus pratiques et d'une esthétique pure. F---:-----r--✓
Mais il faut attendre le réveil des Compagnies de Chemins de f er et l'étJeU de la grandt
·indl.llltrie qui doit fournir les éléments de série.
•

�1542

BIB_LiOGRAPHIE
L ' ESPRIT N O UVE AU

éléments, fenêtres, portes, procédés de construction, matières. Un ité de
détails ~t grands tracés d' ensemble, voilà ce que, au siècle de Louis X lY dans
le Paris composite, congestionn é, inextricable, inhabitable réclamait
un abbé très intelligent, Laugier, qui se mêlait d'urbanisme :'« De l'uniformité _dans le détail, ~i~ tfl,miilte dans !'e'!'semble » (le ?ontr~e de ce que
nous fais ons : une varieto foll e des detail:s et une umform1te môm e des
tracés de rues et de villes).

LES REVUES
Voyez plus loin :
ÉVOLUT ION DE
L'AUTOMOBILE

C?;iclusion }l s'_a~it d'un pro~lème d'époque. Davantage, du problème
~e ~ epoque. L eq~nhbre de_s sométés est une question de bâtiment. Jous
ecr1rons sur ce SUJ et un artrnle : Architecture on Rérolution.
L E CORB USIER-S.U ' CN IER.

LA REVUE MUSICALE
Vues su.r Beethoven, André Suarès. - La Musique populaire hongroise, BelaBartok ..
- L'Ariane de Montev:erdi, Xavier de CourviUe, - Nieolas Oboukhoff, /loris de
SchloeZl!:r.
Il y a les Revues de combat, organes de producteurs. Le nombre de leurs collabo•
rateurs se limite forcément du fait que le$ créateurs sont rares. Quelques individus
rèpondent de leurs destinées et le programme choisi est ,d e propagande d'idées et
d'action directe. Leur angle de pénétration est aigu et tranchant. Ton affirmatif, pas
nécessairement amène, toujours souligné. La phrase y prend volontiers l'allure d'un
ordre de marche. La revue de combat n'est pas l'affa;re dtt grand public qui aime
qu'on le pousse doucement, qu'on Je laisse « y venir • én son temps. Revue technique
aussi, elle s'attache à l'analyse serrée des mo1.ens de l'expression. Le tempérament
du créateur y inscrit le lyr;sme d'une époque d un trait passionné. Il y vit son époque
en en ébranlant parfois les parois de rudes coups. L ~s impondérables, cet aiguillon
lancina:nt, le poussent vers de nouvelles A:mériques.
La Revue de faits organise le terrain conquis; ce n'est plus l'éperon dans les terres
inconnues, ce sont de vastes domaines où l'on attire l' habitant. D aps le domaine
de l'art, la revue de faits rassemble un public,elle conglomère unè assemblée,en pli.Js,
. elle choisit les pièces des musées.
La Revue Musicale est une revue de faits. Chroniqueurs, critiques, conférencient
sur les valeurs de l'art musical. Vaste programme, car l'œuvrc solitaire et hautaine
du créateur deviendra un des éléments de la tradition . Strawinsky et Satie ne .
peuvent entrer d'emblée dans la- tradition ; leur action solitaire et individualiste
sollicite des commentateu.rs et des interprètes. Le créateur, autom_a tiquement, fJi.t
le vide autour de lui ; par le commentateur et l'interprète, son œuvre pàrvient dans
les rangs animés de la vie sociale. L'assemblée est alors amenée à admettre la valeur
du prédestiné.
:
La Revue Musicale, que dirige M. Prunières, consciente de l'utilité vulgarisatrice
des valeurs de l'art musical, poursuit un programme variant entre le passé et le présent ; le niveau de son action, - et c'est le ~igne de toutes les revues bien dirigées,
ascende sans cesse. Le sérieux, aini,i que l'abondance des matières, font de la Revue
Musicale, p.umi les revues de musique, un organe documentaire de premier ordre,
assurément la première actuellement.
A. J.

SIGNAUX
F entilateur basse r1ression (Socjété Rateau).

NO'l.'f'- · - Les illu strations du présent articl e n'ont trait qu'à la petite maison
d' un menage.
~fous reprendrons plus tard le problème de la grande maison de ,ille en série
éb~uché dan s le n° 4 d_e l'ESPH IT NOUVEAU a\·ec . les villes-tours, les vrlles-pi~
lotts, les rues à redent5.

Le pot de flevrs, André Baülon. - Le Cratère de Dionysos et d'Apollon, Fernand
Di.voire. -Je voulais en faire un homme, NeelDoff. -Paroles du peuple en guerre,
Sophie Fedottchenko. - Poèmes, Eric de llaulleviUe. - Alfred ou le Père Ubu en
liberté (Fin), André Salmon. - Signaux : • Eloge du parti-pris •, 0.-J. Perrùrr. • Le Classique futur •, Franz Hellens. - « L'Amateur de Films ,, Uan Chenoy. Notes sur les livres, Léon Chenoy, Franz Tlellens. Annibal, Pie, etc. Extrayons
la citation suivante de l'article de M. Hellens : LE CLASSIQUE FuT UR
•. .. L'tcrivain classique attendu, ce n'est p(UJ celui qui nous conduira sur le., fils de sok
de la léçende si humaine soit-elle, ni l'imaginatif qui nous contera des histoires eœtraordinmres de ce monde au de l'autre, ni le construcleu,r dont l'esprit comb-iiiera de
nouvelles architectures, ni cet autre dont les romans seront comme une mappemonde, 11i
celui qui résumera le mieuœ tous les désirs, toutes les joies et les douleurs del' humanité.
C'est l'homme qui sera capable d'e:cprirner l'homme, un homme, n'importe lequel, de
telle sarœ que t'intérieur_soü visible comme l'enveloppe. ChaqtJe cellule sera mise à nu
et chaque mouvement des artères, des muscles, des nerfs et du cen&gt;eau sera parfaitement
apparent puur celui qui lira. Il montrera l'homme, non p08 c&lt;mime m~jaurd'hui, acca•
blé par son œuvre, en danger perpétuel d'itre écrasé par elle, et tuujours en co-ntradiction avec le ptJl'/ectionnement mécanique de l'époque, mais se muuvant au contraire
aisément dans l'œuure qu'il a construire, en respirant l'atmo$phère, s'adaptant à sa
forme et d son caractère.
Je crois que l'imagination ne jouera pas un -rdle important chez un tel écrivain : il
verra tout ce que.fai dit et sentira si bien ce qui est invi-sible, que les mors se placeront

�tfeu.Nn~mu sou, sa plun~ • il M l · f, udr lu
•
,~ sera plu.t 11implt ,,:~::
im'rl ~;:atedq_u un trè., pelil ,wmbrt lie mols,
~
,a ire ... ..
FRAsz H1u.u:ss.

paru q~ ru-11

ZENIT
Art irk de Jrnn Epstrin sur Je Cinémn.

RYTII:ME ET

"\ . ITHÈSE

Les Thl&gt;ories d'Einstein, A. de Tloi'lvin. - Naissance, Paul Jamati. la poésie bnudclairicune, G. Rnmel.

LA
Francis Jnrnmes, Thedor dt
ublorid.

LA VIE DE

LETTRE

Bib!iothèquc de ma Poupée, RimlJ dt Goun , t
C
L 1:{ommc co mogonique Nirola., Beaudui11 ~ Dl'O h~son, Andri Spire. tativcs de Kupka A 1 it G
ïl
·
e
rph1sme à prop&lt;&gt; des ten!&gt;im~les Albert Gki~•~' ou L-••~.~,md y. -:-(ISt'1'nchronisme, .\1ar1:&lt;•llo-Pobri. - Cho ·es
•
~- ~nU e VI C
a&lt;:te) lle11ri Gl11
v 1e
· Agrestes,
.
D · • Dorbaix.
- Le bon ouv i
J
C
'
•.on. Jacq,~ Po~so,1. - Pathologie
-:ApCorès
le
cycl~
d'analvse,
1
1'° · &lt;'t la Littérature _ B ·
. J
mmenta1rc ur l'Art
6d
zano, .-1.-P. Gallien. ois grnv s e Arclupenko Vlaminck, Marcello-lt'abri, Lo-

:~~~n!:'b.j:~~

L'A."\fOUR DE L' RT
La Prescience de Tintoret' Elit Faure.

LA RENAi

A, CE

L'!i!étique de !'Automobile, Guillm,mt Jameau. -Bordeaux, Ville d'Art, Ch. Sm,l

DER QUER CHNIIT ·

Tl'!f"..eUJll. -

Ll.'s Ba. es de

vrn
L'Ilospitalité française, 1'1ari11s-,try

COS110POLI

Poésie hispano-américaine, de Torre. - Les Compagnies russes de ln chauve-souris,
Torr,. - Benedetto Croce, Josep/1 GaUi.er. - André Gide, l'homme et son œuvre.
Lo::t,1/10.

LI::S FEUILLES LII3 RES
Cette petite Revue, jusqu'à présent assez réactionnaire, renferme cc-tte fois des
t~rticles de. almon, Cocteau, :\l. Raynal.

O~L TA. - THE DIAL. - R S EG1'A D'A RTE. - Ç\ IRA. - LES
ÉCRIT
·ouVEAUX. - Cl 1 ÉA. - L'OPl~lO'.'J. - REVUE
MO DIALE. - FANFARE. - LES MARGES - LA CllL E.
- LE CRAPOUILLOT. - DE STIJL. - REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE. - LE BULLETI DE LA vrn
ARTI TlQUE. - LA REVUE DE L'ÉPOQUE. DROJ. - DER
l&lt;UN T\\A1' DERER. - KUNST AND KU TLER. - ART
ET DÉCOHATIO~. - LE MÉ~"ESTREL. - THE ATLA, ·ne
10. THLY. - LA REVUE RHÉ. A. E. - LACRLEE. - LEPROGRE CIVIQUE. - LECARNETDELASE~L\.INE. - Cl ' EMA.

Iotére ·sante Revue 'occupant b
d ,
P. Wcsthcim. Nomùreuse re ~ucou_p e I Ar~ français.~ signaler un article de
Juan Gris; cette Revue tient &amp;e~~l~~t~~!!~ r!~~rot, Ma\lt11sse, Marie Lauren~in,
avec ]'Art français,
r en' emagne en connexion

LES LIVRES REÇUS

L'ART LIBRE
Alexandre Black Reni Jf&lt;rrchand _ L S
.
.
situation de l'Àrt, Kasimir Eds~hi,,i,/_aQçti n d~ la Liberté, ~m'f Colin._ La
Pound, Conr~ Aiken, \V.~Jlace Stevcn
f~des ptc.'J nmér1cams, III : Ezra
F!,etcher. - Littérature flamande, III 1880-1800
de John G-Ould
L1p ch1t?;, Wakkm,ar Geor~e _ Le Co~ 8 d' ' té d •.
ne
ock. - Jacques
-Commentaires: traductio.ns Jacques Oliv. c
eL ,~z &gt;&lt;&gt;urg, Char/a Bttu4d-Ouin.
Jacque., Muni/. -Livrei; d',~t par J _0
e rongrè~d'Hii;toire de l'Art,
J.-0., et A.-L. -Nécrologie . -'Parmi ·1es.revu::d~ ~ii~~a1s et étrangers, P.-C.

Xf1

Ëe:.t"°J!n
"fi

~L--:-

KRITIKA
L'import:mte Rovue yougo,Iave, consacre son numéro de septembre.nu Dante.

DER KUNSBLATT
l'ltére'!santes reproductions l
· t B
·
·
L'E PRIT NOUVBAU d~~~~:~n rc a1;1meister, illuRt~nnt un nrticlccleSchmidt.
plus intéres ants de I' ., 'le
prochiunem~nt un article ur cc peintre un des
,.., magne contemporaine.
•

DER CICERO E
tatucttes de Chine, Art du \'\,'est Africain.

ARARAT
ReRf~~i!:~crt:b1!!~:i~t:~~~=~atues de Hélène Pcrdriat, Irène Lngut, Marin

BURLL GTO~ M GAZINE
B ~w:•D~~~JiJctions de des ins de Rembrandt. -

La Restauration de la Peinture,

us ouvragea doivent ltre adressés impersonnellement et la revue m double exe,nplllire, pour etre annoncû et ~tre remi., pour compte rendu toenl14t!I 4 ,ws rlwicteur •
La liste ci-dtssOWJ constitm acciué tù réception; MM. les Aweurs et Editeurs conRtatant dana un délai d'un mois aprù t ex~dition tù leur service qm leurs livrts
adressés d la revue,~ sont pas aunoncés sont priés d'en aviser l'E prit Nouveau.

EmilcBréhicr.

Histoire de la Philosophie Payot, Paris.
Allemande.
Traité comparatif des • 'a- Payot, Paris.
Arnold Van Gennep.
tionalités. Tome I.
Dr, igm. Freud.
Introduction à la psvrha- Pavot, Pari..
Traduit ptLr le D• S. Jan- nalyse.
·
kéléviteh.
Edition des Dits modcrn&lt;'s,
Etal (Poèmes}.
Fernand Demeure.
Paris.
Das Flammende Reich.
E&lt;litions Die Freude •·
Wilhelm Uhdc.
L'anndnc • fait.e à Mnrie Edition~ • Zdroj •• Pc1.nan.
Paul Claudel.
(traduction en Polonoi . .)
Editions • Zdroj •• Pr1,nnn.
Brask Epold.
Le
F,difices phy-,ico-chil)r Achalroe,
miques, tome I: L'Atome. Pavot, Pari~.
La Volonté de l'&amp;pétance. Edhions du Fauconni&lt;'r,
Unoul Jiauticr.
Paris.
Editions de ln Lampe merEldorado.
!\forC'el l'Ilerhier.
veilleuse, 20, boui. ~JaJe,herbes, Paris.
Edition5
L?. Nieder, Pa-:-i,;.
La Peinture.
Tri~tan L. Klingser.
Edit.ions , Au Sans Pnreil ••
.Jncob Cow.
Jean Paulhan.
l'arh.
EditionR Gtlrnier J?rères,
Le cR!l Racine.
Gon1,ague Truc.
Paris.
• La Sirène •• Paris.
I.a Do.ose nux Enfers.
All&gt;&lt;'rt Dulac.
Modeleurs et tailleurs de
Joarhim Co \a.
• La douce France •• Paris.
pierres.
Chez !'Auteur, Puris.
Le .F ou (l&gt;oèmes).
Aurèle Paterni.

�COSMOPOLIS

ÉCHOS DE L'HOTEL DROUOT

REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

Directeur : E. GOMEZ CARR1 LLO
Secrétaire de Rédaction : GUILLERMO DE TORRE

LISTE COMPLÈTE

1'rofrièine année. Paraît tou8 les mois par volumes de 200 pages, beau fomwt in-4°.
l

Depuis sa parution Cosmopolis s'est placé à la tête des Revues espagnoles de
culture générale. Cette grande Renie présente un intérêt considérable, non seulement pour les lecteurs espagnols et hispano-américains mais aussi pour ceux d'autres pays, car ces pages constituent un vé~itable miroir international où se projettent tous les faits marquants de la Vie, dela Pensée et de l'Art contemporains:
Littérature, Poésie, Musique, Arts plastiques, Critique, Bibliographie, ln[ormations
monographiques sur les faits et les hommes nouveaux. Ce résumé des sommaires,
permet de juger Cosmopolis, la seule Revue capahle de donner 1. l'Etranger une
idée complète de la vie intellectuelle espagnole de no8 jours.
COSNOPOLIS compte parmi ses collaborateurs les écrivains les plus qualifiés
et l'on trouve dans le texte de la Revue les valeurs universelles les plus importantes à côté des jeunes tendances les plus caractéristiques. COSMOPOLIS accueil]e, expose et critique les œuvres et les représentants des nouveaux mouvements d'avant-garde avec un esprit de sélection et de comparaison objective.
ABONNEZ-VOUS: Le Numéro: 2,50 Pesetas . .
Abonnement annuel pour l'étranger: 30 Pesetas:
Adresser les demandes &lt;fabonnernent et mandats au bzzreall de Cosmopplis, Plaza del
Cordon, 1, Apartado de Correos, 502, Madrid (Espagne).
Défôt général po1~r la CJente en gros; Sociodad Gral. Eapaîiola de Li.breria:
Ferraz, 21, Apartado, 428, Madrid.

· des Prix atteints aux Ventes

VENTE UHDE -

30 MAl-1921
Prix cle demande
Prix
de 1·expert
d'adjudication

PEINTURES
Georges BRAQUE
l La Ville •.......................•..••.........
2 Nature morle ............•....•..-.............•

3LaGuitare ............ : ....................... .

t(; {!gj{~1~~.
:. : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : :
La F/11.te ....................•..•..............
1 Verre cl Cartes ......................•..•......
8 Pipe, Cartes et Journal ............ , ...........•

LUMIÈRE

Il

1'

REVUE MENSUELLE D'AVANT-GARDE
Directeur:

160, Avenue d'Amérique

ROGER AVEflMAETE

ANVERS

LUMIE:RE » compte parmi ses collaborateurs, des
Français, des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Néerlandais,
des Tchéco slovaques, des Américains, des Brésiliens, des Catalans,
des ~lsses, etc... Largement accueillante, elle publie à côté de noms
célèbres - Les Upton 81nclalr, les Duhamel, les Latzko, les Spitteler,
etc... - les essais de jeunes totah.ment inconnus.
La revue

cc

ÉDITIONS CONCOURS - EXPOSTTIO:'\S - CONFÉRE'.'"CES
Le n° Fr. 2.50 - Abonnement semestriel. Fr. 12. - pour tous pays.
DÉPOT GÉNÉRAL POUR LA FRANCE :

Librairie PICART, 59, Boulevard Saint-Michel, PARIS

9 La Grappe.de Raisin ........................... .

10 Le Journal •...........•..............•..•.....
11 Le Verre sur la Table .................... ....... .
12 Verre, et Pipe Journal ...............•..........
13 Nature morte ................................. .
14 La Ville .......•......•..........•............
15 Nalure morte •.................................
16 Nature morte ....•.....................•.......
17 Nature 1f!PTte •••••..•...•..............•.••••••

800
1.000
2.000
1.200
800
400

$00

450
350
300
4.50
500
1.200

705
916,50
1.703, 75
998,75
564
470

4.28
611
411,25

352,50
498,50
640,25
611

500
500
350

58.7 ,50
446,50
587,50
376

300
300

587,50
046,25

300

188

400

Nils de DARDEL
. 18 Dans les ru.es de Senlis ......................... .
19 Dans le Fauteuil ............. .................•
20 Portrait de M. Uhàe . ...............•. , ........•

Raoul DUFY
21 Plage à Marée basse ...........................•
22 Le Cavàlier arabe .............................•
2::1 1,e, Canal ....................•.................
24 La Statm da.ns le Parc ......................... .
25 Le Banmi-ier •••..........•..........•...•...••

2.000
.1.800
1.500
1.000

1.500

1.645
2.201,25
1.057 ,50
1.288,75
1.116,25

(1) Les Priœ d'AdjadicaJion. que nous donnons camportent les dro'ils qui s·élèvent. à
17,5 p. 100 en sus du pria! atteint.
N. D. L. R.

�1564

Prix
Prix de demande
de l'e:i:pert
d'adjudication

Prix de demande
Prl:z:
de 1'expert
d'adjudication

Henri ROUSSEAU

Juan GRIS
O Le Campotier ...•••.•..•.••..•••.•••••.........

800

528,75

Auguste HERBIN
27 Les Pots de Fleurs ......•......................
23 Le Pont de Fer ................... , •...........

800
1.200

893
1.057,50

Alfred KIRSTEIN
29
80
31
82

Femme dans la Clairière ........... . . . .........•
Paysage .•...••....•.........•.•.••..•........
Paysage ..................... , ..•.............
Vue du Boulevard de Port-Royal .....•............

Portrait de 111. Brummer ....................... .
L'E1e,ant à la poupée de carton .... ...............•
La emme en rouge dans la ForR.t ............... .
Vue de Malakoff.•. .............................
La Promenade sous les arbres ................... .

56
57
58
59
60

200
150
100
50

67,05
47
35,25
29,40

62 La Ville .: ...•..••.......•.•.•...•. , ..•.....•.

35,25
17,65

800
1.500

881,25
2.056,25

300

446,50

63 Portrait •.............................•......•

64 Le 'l'orrent dans la 111ontagne ..............•.....
65 Le Cheval blanc . .........•....................•
66 La Ruelle ..................................... .
67 La Mise (/;Il, 1'ombeau .......................... .
68 Christ en croiœ (peinture sur verre) Art Slave ..... .

141

•

100

105,75

200
50
50
50

35,25

»
&gt;

800
400

800

20

14, 10
329
5,90
152,75

Georges BRAQUE
69 Le Compotier (dessin au fusain et papiers collés) ..••

400 ·

235

•

Ma.rie LAURENCIN

820
4.70
564

70 Tt!te (dessin au fusain) ......................... .

200

82,25

1.200

1.410 *
705 •
528,75

Pablo PICASSO

Lucien MIGNON
41 Paysage ..................................... .

100

D

AQUARELLES ET DESSINS

1ean METZINGER
38 Nus dans un paysage marin ....•..•....•........
39 Nus dans la Montagne . ••................•......
40 La Danse ..................................... .

•
•

WOLFF

Fernand LÉGER
87 La Femme couehée . .........................•...

15 . 000
8.500
9.000

18.305
10.575
80.550
15,980
19.975

7.000

PEINTRES INCONNUS
20
20

Mar-ie LAURENCIN
35 Le Pot de Fleu:rs . ............ ..... ... ......... .
36 La Femme au boa rose ... . "'. ..................... .

10.000

Attr:bué à H. ROUSSEAU
61 Hommage à Saint-Hubert ...........•.......••••

KLOSSOWSKI .
88 Carnat&gt;al •...................................•
84 JaTdin àSamoi.s ............................... .

1565

ÉCHOS DE L'HOTEL DROUOT

L'ESPRIT NOUV:IDAU

100

20,40

71 Le Compotier (dessin gouaché et papiers collés). ...•
72 Le Verre (aquarelle) ........................... .
78 Guitare (dessin au fusain) ..................... ..

400

800

Pablo PICASSO
42 Portrait de M. Vhde . .......................... .
43 ]ligure dans un fauteuil ................•........
44 La Joueuse de Mandoline •......................
45 Le Joueur de Clarinette .. ....•............... . ...
46 Buste de Femme .. ..••..........................
4lT Le Violon .......... . .......................... .
48 Le .Fumer,r de Pipe.~ ... ......................... .
49 Le Joueur de Mandoline ..................... . .. .
50 La Dame au Fauteuil ... ........................ .
51 Violon, Verre et Journal ...........••..•.. : ....•.
52 T~t,e •....•.•...............••................
58 T~te ............ ·............................ .
5-i Buste de .Jj'em11u; .. ..•........•.........•........

S.000
4.000
8.000
2.000
7.000
5.000
8.000
2.500
800
2.500
700
1.000
1.200

1.988,75
8.525 l
21.150 J
4.280 J
9.165
6.815
8.525 5
2.585 •
1.175
8.848,7»

•

940

•
•

1.880 •
4.817,50

Jean PUY
5 Nu

sur le Soja. rouge

1.000

, VENTE KAHNWEILER

•

1.586,25

13 ET 14 JUIN 1921
Prix de demande
Pri:i&gt;é
de 'l'expert
d'adJudic.ation

N"'

PEINTURES
Georges BRAQUE
l Le Compotier • ••.•...............• : ...........•
2 Le Port d'Anvers ••......•........•...........•
3 . Nalure morte .......... : .••••...•••.........•.•

350
300

1.000

488,75

56"

,

1.801

»

�1566

Prix de demande

Prix
Prix de demande
d'adjudication
de l'expert
4 Le Port ......•.... , ...............• ,,.,.,., ..•
5 Les Poires ........................•....•.....•

6 Bord de Rivitre ............• : ................. ••

7 La '.l'ranche de Melon . .............•.........•..
S La Pl.cheuse . ...........•......................
9 Le Campotier .................................•
lp Village sur la collilui ........................... .
11 1.,e Verre ...................... •, • • •, • • • • • • • • • •
12 La Guitare ................................... .
13 La Mandoline ........ " ...................... .
14 Nature morte ..................... , ... • • •,, • • • •
15 1..es Cartes à_jouer ................ , .•....• , • • • • • •
16 Maison sur la colline, La Ciotat ................. .
17 Nature morte ......................... , . , , , - . • •
18 La Roche-Guyon ........................ , • . • • • • •
l O Pipe et Tabac .. ..................... , . • • • • • - • • •
20 Le Violon ............... . .... , , • • • • • • • • · • · · · · ·
21 1,a Terrasse. L' Estaque ..................... , . , .
2"2 Le Joueur, Guitare ........•...................

300
400
300
700
500
900
800
800
1.000
1.500
400

300
600
1.600
800
500
2.000
700
2.000

305 •
893,50
246,75
1.180,25
775,50
799 •
1,~68,75
587,50
1.851,25
1.880
705 •
470 •
705 •
1.603,75
l.292,50
1.116,25
8.760 •
305,50
2.820 •

Maison aux Martigues ......................... .

2·e1c ..••.. , , •.. , , .•... , , . ·.,:.,., · ·, • • •, • • • · · •

Le Compotier de Gd/eaux .....•.............•.•..
La Colline de Cagnes .......................... .
Femme arcoudée . ................. , ............ .
Les Arbres ..•..................................
Femme asme ,me à mi-corps ..................... .
N atun· 11wrle .. ................................ .
Paysage ..................................... .
Vue sur Martigues •.............................
33 /,a C,,(t'tière ............................ , .. , . · ,
34 '1.'tte d - Fe1mne . ...............................•

35
36
37
38
39

Le Pot le Fleurs .•..............................
Les At ,res ..••...................... , , .. , • • • . •
1','ature Morte ............ .............. , •. • : • • • •
Paysage ............................. , ... ••.,,
Nature morte .. .....................•....... , .. •
40 Portrait de Madame K ... •...........•........... ,
41 Fermne assise vm à mi-corps ..................... .
42 Bai;piettrs ........................... , - · , , • · · · ·
43 La i;ibecière .. •.................................
44 Le Pot bleu .................. , .. , ·. · · · ·, · · · · · ·
45 La Mappemonde ...........•................ ,••
46 Brocs et bouteilles • ..........•.•...... , . , • . • . , • • •

800
600
9.000
1.500
1,800
4.500
1,000
1.200
1.000
4.000
1.800
2.800
2.500
9.000
2.600
2.000
3.000
18.000
1.200
900
16.000
2.800
6.000
12.000

GO Nudansunpaysage ............................ .
Gl Les Maisons sous les arbres ..................... , .
62 La Femme en bleu .....•................ : ..•...
63 La Ville vue d'un haut .•.•.......................
64 Les Maisons sous les arbres .....•...•...•.•.......

1.418,75
1.23!1,75
12.690
8.642,50
2.467,50
7.990 »
2.115 ,,
3.290 •
2.850 •
7.285 •
2.820 »
4.700 •
3.525 »
12.690 •
4.817,50
2.232,50
4.230 »
21.150 •
2.232,50
1.468,75
13.160 •
8.877,50
11.867,50
11.280 •

•

5.405

La Guitare ......•...................•.........

49 Le Peintre .•..........................•........
50 Le Vi-Olon ....... . -............................. .

51 Le Toréador ........................•.•.......•
Guit&lt;rrc .mr une table ............................ ,
Le Bock ......•...................... , .... •.,•
Le livre ......................... , .•. , .. ,,•,,.••
NaJuremorte •....................•....•....•...
Le Violon ...................................... ,

52
53
54
55
56

800
800
500
700

MO
400

250
300

4-00

1.000
500
2.500
700
3.500

1.175 »
403,50
2.350
528.70
2.526,25
1.175
822,50

500

900

))

))

•

470
998,75
470 •
498,50
258,50
387,75
410,25
293,75
528,75

300

1.500
1.000
450
2.000

540,50
410,25
3.642,50
646,25
728,50
1.192,50
705 •
940 •
1.880 •
1.821,25
940 •
763,75
1.762,50
1.468,75
_763,75
1.938,75
2.350- •
1.034 •
1.880 •
2.350"
040 »
822,50
1.603,75
998,75
646,25
3.642,50

300

152,75

1.000
300
300
200
150

940 •
1.527 ,50
176,25
211,50
352,50
258,50

800
700

763,75
446,50

400

2.500
1.000
400

2.000
400

500
1.000
3.000
1.200
400
2.500
2.000
800
2.000
2.500
1.200
z.500
3.000
400
400

•

Kees VAN DONGEN

»

93 Portrait .. . ...........•..............•........

Juan GRIS

1.703,75

Jean PUY

92 Le Pot de Fleurs ......................•........
48

2.500

Pablo PICASSO
65 V erre, pipe et allumettes . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . .. .
66 Ttle ......................................... .
67 Les Poires • . . • • . . . . . . ........................ .
68 Nal.ure Morte ... ............................... .
69 Nature Mort.e, .. ,. ............ ................. .
70 Femme Nue .......•..............•............
71 Ttted'Homm,e ................................•
72 La Plante verte ................................ .
73 NatureM&lt;rrte .................................. .
74 NalureMorte ................................. .
75 Figure ....•...... ; ........................... .
76 Sur le Piano . .......... , ............... , .. , ... .
77 Nature Morle ... ............................... .
78 Figure ....................................... .
79 Tite d'Homme ............................... .
80 Portrait ...................... , ............... :
81 Arlequin, vu à mi-corps . ........................ .
82 Figure ....................................... .
83 Femme aux bras lev~ ........................... .
84 Portrait . . . ........... ·....................... .
85 Ttte ......................................... .
86 Nature Morte, .. ............................... .
87 Figure •......................................•
88 Nature Morte .................................. .
89 Le Saucisson ...............•..................
90 L' Ilomme à la Guitare . ......................... :

Othon FRIESZ
3.500

d'adjudication

Fernand LÉGER
58 Le Fumeur .•.••...............•.......•......•
59 Nature ll:torte .... .......•..................•....

91 La Morte .. .•............ : •...................•
47 Paysage •.••......•....•......•.........•••..•

Prix

de l'expert

GUILLAUMIN
57 Bord de Riui~e ..........................•..•.•

André DERAIN
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32

1567

ÉCHOS DE L'HOTEL DROUOT

L'ESPRl'l' NOUVEAU

94
95
96
97

Nu couché .•...................................
L' Acrobate ... , .....•......••..................
La Terrasse .................................. .
Femme cou.sant ................................. .

a.ooo

Maurice VLAMINCK
98 La cathédrale ....•....•........................
99 Nature morte ... .........•......................

�L:·ESPRIT

NOUVEAU

1568"

NOS DÉPOTS .EN PRANCE

Prix de demande
Prix
de l'expert
d'adjudieatio~

Southamp/on ...... , ... . .... , . , . , ..... , ...... .
Le Pot de Fleurs .............................. .
La Flûte ............ · ... · · · . · · · · · · · · · · · · · · · · ·
fi'l.eurs . .••••...... • • • • • • • • • • • •: · · • • • • • • • · · · · •
Nat1,1,remortc . .•......... . .... , .... - - ......... .
L' Abbaye de TYetsminster ...................... .
Le Pot de Pleurs ............................... .
Paysage ........ : ......... • .. • . • • • • • • • .. • • • • •
Chapeauœ et gants .................. , .......... ..
Paysage .............. • • • • • .. • , • • • • • • • • • • • • • •
Nature morte ................. , ........ •.•••••.
Paysage ............ • - .. • • • • • • • • • • • • • · • · • · • · •
Le illelon .......... , . ·, .. · · · • · · · · · · · · - · · · · · · ·
Le Clocher ..................... - . •. •. • • •. • • - • • •
114. Bougival ....................... • . • • • . • ... • , • ,
115 Le Pot de Fl.eurs ........... • .. - - • • ... - • • - • • • • • •
116 Portrait ...... - - . • . • - • • • • • • • • • · · · · · • · · · · · · · · · •
117 Paysage ....•...... • • • .. • • • - • • • • • • • • • • • • • • • • •
118 LePotdeFleurs ............................... .
119 Le Compotier de pommes : ..................... • .
120 Paysage ............. • ; . • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • · ·
121 La Garenne-Bezons ........... • ... • • • • • • • • • • • • •
122 La Fumeuse d'opimn ................. • • • ..... • •
128 Paysage .... ·.. • .... • • • • • • • • • •: · · · · · • • • · · · · · • · ·
124 Maisons à Bou~ival ........................... • •
125 La Janc-Portra·it ........ .....•......•.. • ... • • • ,
126 Portrait .................. • • • • ... • • • • • • • • • • • · •
127 Le Pot de Fl.eurs ............. , ... • • • • • ... - • • • • •
128 Nature morte . ..................... - .. • ...... - 129 Le Chemin dans la Foré/ ... ..................... .
180 Paysage •.....••...• • - .... • : • • • . • • • • • •·• • • • • • •

J 00
101
102
103
104
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109
110
111
112
J,13

500

800
1.000
800
400
800
700
400

5op

:gg
900
800
700
600

705 •
1.034 •
998,75
1.069,25

876
968,50
658
470 •
852,50
361,25

968,50
940
1.084

470

•

564

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300
700
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FORnES

DE

1921

�L'ESPRIT

SOMMAIRE DU ND 6
La L}lmière, 1:,. Couleur et laForme, Crr. HEN11 Y
'Boileau et le Cinéma (les Revues), Itx:rnr Aull!OL · ·, ........ ,.....................
L'Esthétique sans Amour (Il) Ca. L.1.Lo . . . . .
Braque, WALD1!11.All G-l!lORGE .... , . . . . . . . . . . .
Charlot, ELIE FA URE.......... ..... .... .. .
L'Estbétlque et !'Esprit, PIERRE REVERDY . . .

IOUIEIU
SOMMAIRE DU N° 1

L'E-spritnouveau ..••.. , ... ..... ........ ...
L'Esthétlque· nouvelle et Ja Science de l'Art
VrCTORBASOH ...................... .. .'
NotessurJ';\:rt de Seurat, BISsrèRE...........
Découverte du Lyrisme , PAUL DBR)llUI .. ·-..
Sur la Plastique, A, OZENPANT et ÜH.-E. 1BANl'!BRET , .•.•..•. , . . . . . . . . , , . . . • . . . . . . • •

La Musique Polonaise, HENRY PRuNraRl!s....
Les deux routes, . • . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . .
Picasso,ANDl\l'lSALllON, ... . .. . . . . .. . . .. . ..
L'Esthétlque du Cinéma, B. TOXINE........
3 rappels à MM. les Architectes, LE CORBUs111a-

3
!\
l3
29
38
49
60
61
84

Cl 11111ra mtlaal 138 JlliS, 30

SAuo&amp;n:l\ ..•....•. • • • • • • • • • · · • ·• • · · · · ··

Le Cirque, art nouveau, Ct.J.INE ARNAJIT.T ·, • •
Notes suries Revues 19H-19'20, o. DE LAOAZE-

159
169
183
J 90
195

200

L ;Expr~ssionnlsme dans l'Allemagne contemporatne, RA.Y lilOFD LEKOlR , , , · · , · · · · · · · • ·
Les Chants de ll{aldoror, C~LINE ABNA ULT, • • •
Les Maisons Vol!iln, L:&amp; C'ÔRBUSlE&amp;-SA UG!UER •
Copeau et Gémier. MA.XUŒ Li!J.Uil!.E , • • · · · · •
L'Harmonle, G. MJGOT • • • • • • • • •,, · · • • • · · · •
Le Salon d'Automne, "VAUVREOY .. · • · · · · · · · · ·
Echos de la derolèrebeure .... , · ·, · · · · .. · · · ·
Echos de J'ltôtel Drouot.
Une exposition de peinture à Liège.
Supplément littéraire, Knut Hamsun (Prix Nobel
02.0).
.
.

.Dm es uamira 138 pagts, 50 phetogrm:res, t reprndnctlon au troh couleurs (tableau de CèWe et un sup1Ieme11.t littéram).

-~~ _R:~~~i~

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LaJ~~1~e
_s_o_v_i~~l_ll_~e.'. ... ~-:'llanlfeste inédit. La danse ruturiste F. T.
MAll.INETTI . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Appogiatures : Sur la possibilité des rapports
entre deux polytonalités, G:EORGES MIGOT
Revue esthétique des Journaux et revues ;
Une enquête sur Raphael (DER.UN. J.-E.
BLA.lfCHE). Un nouvel Idéal rnuslcal (J ACQJJES
D.1.LCll.OZG). L'Art muet (MARGES). D'iscussion sur le Moderne (A. THI)l.l. UDET).... . . . .
Autour de La :Fresnaye, J. Coor~Au........
Les nouveaux limbres-1&gt;0ste...... . • . . . . . • . • •

257
269

284
285
297
304
308

31 t
313
326

Poésie, L}'J'isme, Art, P.1.UL DERlllhl, ·, · • • · •
La Rythmique (/in), ALBERT JE4:SNERET, · · · •
La Critique des Arts figuratifs en Italie,
CARJ.O OA.llR.1.- ....... • • • • •, • • • • .. • • • · · · ·
La.Typographie CBRISTIA.N ••. .. .• .. .•.. ...
Cinéma, Loms DELLUC . , • • • • • • • • • • • • • • • • • •

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Les G-rands Concerts, Hm-nu CoLnT , • •, • • • •
Les Livres (Picabia, Max 1acob, Apollinairr),
Ci!nINE All.NAt'LD ... • , • •. • • • • • · • · • · · · • ·
La llttt\rature belge depuis i 914 , LtON ClllllNOY
Les Expositions (Nadelman•LeJeune-M:atls~e),
V.!.UVRIICY ...•. , ....... · ·, · ·. ·, · · · · · · · ·
Notes et Echos ...•....• •., •• • • • • • • • ... · • · ·
Echos de l'Hôtel Drouot
Supplément littMalre, Knut Hamsun : La
Reine de Saba (Prix Nobel !920).

327
331

Le Purisme, OZENJIA.l'fr ET JE!_NNERET • . . . . . .
Ingres, B1ssie1111: .. . • . • . . • . . • • . . . . . . . . . . . . .
Pensées d 'Hier et de Maintenant.... . . . . .. . . .
DuCoranetdelaPoéSlearabe,HENRITHUILE.
De la recherche de nouvellesconvel)tlons de typographle musica~':J G-. M1G.OT • . . . . . . . . . . .
Les Gran'ds Concert .H, Coi,nr........ ... • • • .
Fernand Ltg~r. M. RA. YN.U.S.- ............. •..
L'Esthêtlque \le Proudhon, R. cnxNRVl!il,L...
Parade, ALBBP.T 1BANNIIRET . . . . .. .. . . . . . . .
Le Sacre du Printemps, ALBIIRT JEANNERlliT..
Trois rappels à MM. les 'A rchitectes, LECOllBU-

Dw ce 11161'8, 138

369
387
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Science et esthétique, P. RECHT •• • • • • . . • • • • •
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F,chos del'Hôtel Drouot ••.. , , , , , . , · · · ·, · · • ·
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367
368

457
4 71~
474
476
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480
483

486
488

56S
573
570
585
589

De quelques Acrobates, R. BIZET •.• , , , .••••
De l'emploi du verre grossissant, F. DIVO[llE •.
Le Tactlllsmeu•, .......•.••.. , .•••.••.••
Cubisme, (W.1.LDll!tl.1.11 GEORGE)
Les Revues Edison Spirite, (JE.1.N Fn.or)
Le Jeune Taine (G. BRUNBT)
Les Jeunes Revues allemandes, Iv .I.N-GOLL ....
Les Sport~, LAOLENNE ...•.••.... ... . ......
Les Expositions, VAUVltEOY ..... .. . ....... .
Bibliographie ...... . ; . •. ..••. . .. ..... ....
Echos de !'Hôtel Drouot ..••............. ,
Echos du mols •... . ..•.• ......... ......•
La Reinede Saba, lrnut Hamsun...........

•

•

•

•

•

•

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•

•

•

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•

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•

•

169
719

729

777

•

856
877

92i
908
869
893
903
902
917

Des Yeux qui ne volent pas ... Les Paquebots,
LE OORilUSIE&amp;•SA UONUlR ......... , . . . . . •
Des Systèmes d'Esthétiqne en France, R.1. YKOND LENO Ut . . . . . . . . . . • . . . . • . . . . . . . . .
Les Tourbillons, P .A UL REOB:r .. • . . . • . . . . . .. .
La Lumlère, la Couleur et la ·Forme (suite)
CHARLES HENRY . . . . . . . • . . • . . • . . . • . . . . .
Faut-li émettre 150 mllllards de billets de bar,.
que? FnANCIS DELAJSI..................
ltéponses à notre Encrnête (Fin) ........... .

845
933
872

91.6
925

ll1111!ra natlnt t 3Z ,a~H, 38 muxtratious am la texte, 1ti hm-ta11e, 11epreiBlio1 u culenn: Le cmle ehra11at1qu 4e Charles !mJ.
SOMMAIRE DU ND 9

~1Cô·.:::::::::::::.·,·.·.··..·.·.··..··..··..··..··..··..·

1011
955
1052
997
1010
t 077
i10
02t 08

Groupe · • · · · · • · · · · • • · · · · · · · , · · · · .. · . ,
8 Artlol°nals. ·
ocra e, LBEllT EANNimET...............

102.3
10l8
989

111

'i · · · · · · · · · · · · · ••••••.. , . .

Des Yeux &lt;rul ne volent pas •.. Les Avions, LE
COll.l)USIER-SA.UGNIER .•............ , . . •
9"73
Préadaption, P.AUL RECHT .. . .. .. . .. . . .. • . .
970
La l,umlêre, la Couleur et la Forme (fin) ..•. •.
CRARLli:Slil!NRY ....................... 1068
Les Clowns et les Fantaisistes, RE!i:A BIIET • • . t 061
L'Arriére-Plan,FB1tNANDD1voIR.ll .•.....•.. 1064
Où mèoe la politique anti-soviétlque, R. CHE·
NRVI'ER .... : . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . • . . . . . ! 045
F'rancis Picabia et Dada, F. Pra.1.na . . . . • . • . 1059
Curiosité$ ............ . .... ... ... -- . . . • . . 1016

umrt mlint m PIJi!, 55 illoatra!lm dm le tute, 16 hm-tnte, t repredacliOD 11 coaltars : Ta)lm dl Picma.

ee mhols passé, VAUVJIEOY · · · ·.,. • ...... ,,.
L
e P énoméne littéraire, JEAN EPSTEIN......
Mariés de la Tour Eiffel, 11wr OOOTJ!AU ..
FLl'l&gt;res, :1.1:. RAYN.!.L ... · · · · · · · • • • • • • • • •.
Las rëres Le Nain, V.1,.uV'REOY .. •... . .....
L'_x~ns, rAURIOE RAYNAL ···· .. • •••·· •• - .
en et1onie, R. SOTTA.... .. ..........
Des Y eux
qui ne voient pas ... Les Autos, LE

1'083
1088
1115
il 72.
H25
1152.
1165

f C01\_BUSJJ!R·8AUGN1Ea ........ , ., .........

1139
i 177

f:
u/

antarnie, ô Dtvlne Vérité, Jo'ERN.AND DIVOIRE

Critique de l'Esprlt allemand
WALTER
R
N
'
Le tri!~e~f
Nouvelles Hypothèses dans le Domaine de la
la Physiologie et dela Métleclne, A. Lu:111i!llE
Lettre à Saturne, DA&amp;TY..... ,........... . .
Curiosités
·• · · · · · · · · · · · · · · · '· · · · · · ·' · · · · • '

ru:~àaryk.; :ËxiûiiuÊL s~iii.ix::::

;~t~é;~.::::::::::::::::::::::::::::::::
Les Revues.............. . . . . . . . . . . • . . . . •

1093
1!07
f183
t11 I
1195

mx

12.00

hBlffl Hltlnt m pagu, 48 illullntim diD&amp; le tut&amp;, dont 16 h;;~;~~;P:~; ·,i ·1· h;r~:1~~1; ~~ ~;~~u~ ·: ·1~~;~; d~ Ln~:S~
SOMMAIRE DU N° 11-12
Cézanne et Cézannisme, G-rno SEVRRINI ...•. 1267

CeD~~gofs _avons !ait, ce q_uenous ferons, LA
WLettTON.1,1·····--·············--······

::::i~;{~~~fe~E~].Îtii~~:

SOMMAŒE DU ND 5
491
500
515
521
521,
556
559

787
742
751
807
748

833

839

SOMMAIRE DU N o 10

,av11, 55 photngrmm, 1 re-prnductiou m trois cnlm1 (Tahlm la F. Léger).

L'estbétlquesans amour, OH. LALO ••.• , . . . .
L'Art de carda:re111,0EcoHI • • • . . . .. . • . . . . . .
Fouquet. B•••....................... . ....
!,'Art de Whitman, L. BAZA.LOETTE.. .. ......
Juan Gris, M. RAYN"AL................ ....
Appel de sons, ApRel de sens, P. DER)l:8E....
Tagore, C:8LINE ARNAULD.... . . . . . . . • .. . . . •
Les Tracés Régulateurs, LE Coanusnrn-SAUGNlER . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . . . . . .
Règnes, P. RECHT............... .. ... ... .
Parlons Pelntnre, LliONOE ROSENBERG . . . . . .
Jl;stllétlque Musicale, MIGOT.... . . . . . • . . . . . .
Photogénie, DELLUC......................

•

r~

4,

STilR-S.!.UGN!E&amp; (3• article) •...... , , .... ·Les Livres, CllLINE A.RN.!.ULD ... , .. , · •., · · · ·
La poésie polonaise d'auJourd 'bui, R. lZDEBS•

-

359
364

nw ce nuire, su pboto1mms et ane reproducthn 1111 trais G1111lms (Tablm da ta FmnaJt).
SOMMAIRE DU ND

-

357

i~:

804
737

Cahiers d'un Mammifère, ERIK S.~TIB .....•..
L'intelHgence dans l'œuvre musleale, A. JEANlCERET , ... , . , , , ... , .... , ...... , . , , . •,.
La création pure, HmnoBRO •...............
A propos des théories d'.Èlnsteln, LE BEOQ.. , ..
Tensions et Pressions. Rayon5 X et Lumière.
La synthése de l'ammoniaque, REOIIT ..... .
La Lumière, la. Couleur et la Forme (Il),
CHARLES HENRY ... , . . . . . . . . . . . . . . . . , .. .
Les Potasses d'Alsace, CBENEVml! .......... .

SOMMA.IRE DU ND 8
LePhénomênelittéralre, JEAN E1&gt;STErN.,......
Max :racob en 10 minutes, HENRI HEM'Z . . . . .
La Vraisemblance vivante, FERNAND Di-vo1R11
Les Livres, M. RAYNAL ..•• , . , ...••.. , . . . . .
VIe de Corot,••• • • . • . . .. • .. . . . • . .. . . • . • . . .
Deraln, MAUlUOE R.1.YN.1.L ... . . . . . . . . . . . . • . .
Les Expositions, WALDEKAR GEORO:E.........
La Presse musicale. VUiLUJRMoz .. • . . . . . . . . .
Essais pom: une Esthéti(Iue musicale, (suite)
G11011a11:s MIGOT ••

CeMolspassê, ~hUVREOY .... . , . . . . . . •. . • .
!-!.,I&gt;LbtnomèMneRllttéraire, JEAF EPSTEIN . . • . . .
""" vres, · · AYNAL .. .. .. .. .. . . .. . . . .. .
Notes sur Corot, B1s~1:tR1:............ . . .. . .
Le&amp;Llvresd'Art,VAUlRECY ................
WALDElUR G-EORGB - . , • , . • .

339
343
349

791
798

Il mtn Clatint 131 ja1u, 38 illmstraUm hu 11 11111, 1Ghm-ttxte, 2npnAoctim n ml1m : toi am le Bsnfut 11 dl Jewmt.

M

SOMMAIRE DU N° 3
La Méthode et la définition de l'esthétiq_ue,
JULES LA.L'l,Eld'..I.ND, •. ,..................
Greco, V uv&amp;E6Y.. . . . . • • . . . . . . . . • . . . . . . . .
Deux dangereuses tendances poétiques d'aujourd'hul,1l!IANROYtlltJ&gt;:... .•. .. ..•. .. .• .
Gongoraet Mallarmé, ZDlSLAS MILlfBR. -.. . .. .

671i
679
705
715 ,
719
724

SOMMAIRE DU N o 7

SOMMAIRE DU ND 2
119
131
133
145

Dialogue sur l'EstMLique du l\fuslc-Hall,
Rrnu:: B1z.ET ... . . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une vma de Le Corbu$ier, HH6, JULIEN CARON
La Vie Francalse, R. CRE'.l,EVIER . . • . . . . . . . .
Le Respect des Plans, FERNAN'I&gt; DIVOIRR......
L'Origme des Pétrnles, PA. Ut RECHT • . .. . . . .
Bibliographie. Barabour, .M. R. .. • . • . . . . . . . .

J\ltorrmm dm 19 tJit8, 18 bora-texte, UDI rapro4DCtiGI BB mimi : Tùleu de Brlfl8.

L'Eubage, BL.!.ISE CENDRARS.............. .
L'anllcip.ation chez d'Annunzio, CHENEVIER . .
ApoJllnalre, Vlldràc, Dufresny, Morand, Gide
(Livres), RA YN .u .......... .... .. . ..... .
Tendlll)ces dela LlttératW'e tchèque, Smuit ..
Le temps des ténèbres et le temps des divertissements, DlvomE................. .... ..
Lè mouvement théMral en Allemagne. I. GoLL
Poussin, DE F .1. Y:El'.. . . . . . . . . • . . • . . . . . . . . . .
Ozenfant et Jeanneret, RAYNAL.. . . . . . . . . . . .
Parlons Peinture (Il), L. ROSENBERG . . • . . . • •

Dumrzll! .•..... • • •: • • · · · · · · · • • • · · • · · ·
Calllgrammes (Apo![ina.tre), LOUIS ARAGON-·
Les Expositions (Ploabla), G. RlDEM'.ONT·
Ql!SSAIGNl!S . . - · · • · · · · • • • · · · · • · · ; • ·: · · ·
La littérature de langue espagnole d au1ourd 'b.ul, VIOENTE HTIDODRO. · · · · · .G.... · · · ..
Lanouvellepoésleallemande,IVA!• OLL- • .. •
EcMsdel'ROtelDrouot ,. ·· · ··· · · · · · · · · · ·•
Echos, nouvelles, etc .•• • • • • • · · ·, · · · · · · · · · · ·

.Dm ce numéro, 138 ~ages, 50 ,hotogrmm, 2 reJroductim m !reis mlem dt tTableau Seurat et Plmm.

L'Esthétlque nouvelle ou la Science de l'Art
(fin), VICTOR BA.SCH. . . • . . . . • . . . . . . . . . . . .
Vie de Paul Cézanne, V .!.UVRECY . . . . . . . . . . . .
Lettres, ~ZANNE...... . . . . . . . . . . . . . . . • . . .
Erik Satie, Hl!NllI COLLET .•.. •.• ....... , . .
Ornement et Crime, ADOLPHE Loos . . . . . . . . .
Lipchitz, Paul DEllMllE . .. ...... .. ,........
La Rythmique, ALBERT JEASNE8.BT..........
Knut Hamsun, A.r,1;1rn HELLA.. . . . . . . . . . . . .
Trols rappels à MM. les Architectes (2• article)
LE CORBUSIER·SAUONIK\t . . . • . . . . . . . . . . . .
La DoctrlnedeLacerba, GIUSEPPE ll!'rOA.RRTTI

605
624
625
6:)9
657
6G7

FA.YU

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1211

~e: :D:E: tm

ioA.dYeN/n.

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Jl112ique, AL:o~it--r' j-~~·NNE ·t · · · · · · · · · · · · · · · 1316
'tlléê.tre FERN A.ND D(VOil\lt T.' · • · · · · · · · · · · 12.94
.lfuslc-hall, REN:0 BIZET E. · · · · · · • · · · · · · · · 1290

c· ····.. ··

~&amp;thétique de !'Ingénie.. ·· i," · ·
8AUGNIER
ur,
E
ORDUSlllR·

Le Phénomènê iittérâ:. "j" · · Ë .... · · · · · • ·

tes Livres FR:8D:8Rro'~tuiAN PSTE!N · · · · ·
lraatm1r ll'dschmld p Er · · · · · · · · · · · • •
ta Poésie russe botc~~;i~i;rNH. ·1 · · · · · · · ·
626

Ca 1uéra Clltilll 138 Jllll, 1 1mlil1Rt littéraire, 55 illutl'atim, t 6 hm-19111 tt m repre4UltlDD en mlem (lalllilU le Jw Brll)

Lea E:xposltions, WALDEllA.ll. GEORG;~~~~~~:

1297

1328
12. 15
i 277
i 238

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Wllsonetl'Humanlsme français R

CHENE•

~è~-..

L'~i~iorisâÙort . ci~. ï·éà~. d~· .
i:i :à
JA.WOl!.Sli:Y., .......................... .
La Typographie, CllRJS'.l'lA!il . .. ...........•.
La Similigravure, DART'î ................••.
Les ldées de !_'Esprit Nouveau dans la presse
et dans les hvres ....................... .
Le~ Livres reçus ... •..........•............
Sommalre des Revues.................... .
Le Salon del 'A.utornoblle Dr SA.IN!r-QUlilNTIN.
Tœptter et le Cinéma, DE F A.YET ...... .. ... .
Glyphocinématvgraphique, P.1,.uL REcnr . •. .
Footlt et Charlot... , ..•...•..•......••....

el Hiére caallent 101 JIii&amp;, 84 W11ll'aU111 (181 H h&amp;rl·l8Ili Il 5 hm-111t11111ll11n.

H.23

1267

1245
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�------'--____________......

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                  <text>La revista “L’Esprit Nouveau”, cuyo título es un homenaje a Apollinaire, y subtitulada Revue Internationale d’Esthétique. (en español, El Espíritu Nuevo) fue una importante revista de arte francesa, publicada entre 1920 y 1925. Alcanzó los 28 ejemplares.  Con un promedio de 100 páginas y con imágenes en color, fue la revista del movimiento purista. Su ámbito fue internacional, llegando a alcanzar bastante difusión en países como México. Su eslogan era: “Hay un espíritu nuevo; es un espíritu de construcción y de síntesis guiado por una concepción clara”. fue dirigida en sus tres primeros números por uno de sus tres fundadores, el  poeta dadaísta Paul Dermée, (fue importante colaborador inicial, pero sólo participó durante los primeros siete números), Amédée Ozenfant y Charles-Edouard Jeanneret (Le Corbusier). Colaboraron poetas, artistas y músicos como Aragon, Bissière, Breton, Carrà, Cendrars, Cocteau, Éluard, Max Jacob, Lalo, Milhaud, Raynal, Satie, Tzara.</text>
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                <text>L' Esprit Nouveau, 1921, No 13, Octubre</text>
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                <text>Ozenfant, Amédée, 1886-1966, Fundador</text>
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                <text>La revista “L’Esprit Nouveau”, cuyo título es un homenaje a Apollinaire, y subtitulada Revue Internationale d’Esthétique. (en español, El Espíritu Nuevo) fue una importante revista de arte francesa, publicada entre 1920 y 1925. Alcanzó los 28 ejemplares.  Con un promedio de 100 páginas y con imágenes en color, fue la revista del movimiento purista. Su ámbito fue internacional, llegando a alcanzar bastante difusión en países como México. Su eslogan era: “Hay un espíritu nuevo; es un espíritu de construcción y de síntesis guiado por una concepción clara”. fue dirigida en sus tres primeros números por uno de sus tres fundadores, el  poeta dadaísta Paul Dermée, (fue importante colaborador inicial, pero sólo participó durante los primeros siete números), Amédée Ozenfant y Charles-Edouard Jeanneret (Le Corbusier). Colaboraron poetas, artistas y músicos como Aragon, Bissière, Breton, Carrà, Cendrars, Cocteau, Éluard, Max Jacob, Lalo, Milhaud, Raynal, Satie, Tzara.</text>
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                <text>Dermée, Paul, Director Fundador</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>IIE'f/lJB •NTERNATfflNALE ILLIJSTRÉB BE L'ACTIVITÉ CONTEMPORAINE
PARAISSANT LE 1er DE CHAQUE MOIS

ARTS

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et les primes
réservés aux Abonnés.

l

CE NUAfÉRO
contient 132 pages,
16 hors-texte, 1 reproduction en

couleurs : le cercle chromatique
de Charles Henry.

SOMMAIRE
lettres

esthé,ique dt l'ingénieur

Des Yeux qui ne voient pas ...
Les Paquebots,

Le Phénomène I i lléraire,
JEAN EPSTEIN.

856

LE CORBUSIBR·SAUGNIER.

Max Jacob en 10 minutes,
HENRI HERTZ.

877

La Vraisemblance vivante,
FERNAND DIVOIRE.

Les Livres,

M. R.HN AL.

Des Systèmes d'Esthétique
en France,

921
908

RAYMOND LENOIR.

933

scie11tes

beaux-,rts
•••

869

RAYNAL.

893

IHLDEMAR GEORGE .

903

Vie de Corot.
Derain, MA1!RICE
Les Expositions,

8',.5

esUlétiqYI

Les Tourbillons,
PAUL RECHT.

8ï2

tcience t\ art

La Lumière, la Couleur et
la Forme (suite),
CHARLES HENRY.

musique

9',.6

économique el sociolog'que

La Presse Musicale.
VUILLERMOZ.

Faut-il émettre 150 milliards de billets de banque ? FRANCIS DELAIS!.
Notre Enquête. Fin.

902

Essais pour une Esthétique
Musicale (s,ûte) ,
GEORGES ~IIGOT.

~

917

925

PRIX DU NUMÉRO
FRANCE
6 Cranes
!::TRANGER 7 francs français

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l:ESPRIT

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DtltSÇTIOA

INTERNATIONALE
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ILLUSTRÉE DE

29, Ru■

o•A1TOAGI,

L'ACTIVITE CONTEMPORAINE

PARIS !vm'l

..

TliL■ HON■ ÉLYdH

•o-87
J 40-88
44-27

ComrlJl()1ldaftCI!, demandn d'abonnmaent, mandata •t 11auur1 doi11mt ltrtt &amp;dr..ait , :

SOCI1!:T~ DE ~DITION D&amp; L'ESPRIT NOUVEAU, 29, Rue d"Astori, PARIS (VllI•)
LIBRAIRES. - commandes de numéros et retours doivent être adressés à notredeposltatre eitclllllf peur la
M~rlea llttéraires, G. Uazard. 11, Hue Coetlogon, PA JUS (VI•1.

n111r1 .&amp;17 1'1!Ml&amp;o:

ABONNEMENTS, 29, RUE D•ASTOH, PARIS
·
~ FRA. 'CE 70 Francs.
numeros : 1É fRA. 'GEil 75 Francs (Français).

12

La Revue parait le 1er de chaque mois
PIIDŒS IŒSERVÉES AUX SEULS ABONNtS :

Gramres tirées sur papier de luxe, numéros spéciaux, suppléments, quel qu'en ~
pri~ marqué.
Le Direcµon reçoit chaque malin de 10 à 12 à la Revue, 29, Rue d'Astorg.

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LE-a ouvrages envoyés pour compte-rendu doivent être adressés impersonnellement à la Revue, en do
exemplaire.

*

Reproduction el traduction des œuvres et illustrations publiée~ par .J'Esprit, 'ou veau• interdites pou
tous pays, cita,iona du présent num;ro aurori•ù• aPec indiclJliori de •o~e.

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de lrurs ouvrages peuvent les reprendre au bureau de la Revue où ils restent à leur disposition pendant

aoan.

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" L'E SPRIT NOU VEAU " TI RE EN PLUS DE SON ÉDITION NORMALE

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LES !:PREUVES EN COULEURS IIGllt tiriH 11W' PAPIEJUI SP1:cIAUX.
LES GRAVURES ORIGINALES 111r GRANDS PAPIEJUI DE FIL, vt:LINS OU VERGIII,.
Ce■ 100 ezemplairu aon.t nunwrot6■ de 1 • 100 et portpt
IMPRIM1:, LE NOM DU SOUSCRIPTE1.11l
Le pnvilètre du m6me numuo da Hria eat irarantt au ■ou■orlpleur pendant toute la dUNe de allonnem-i.
Cette 6ditlcm comporte de plua:

DOUBLE SUITE DES GRAVURES ORIGINALF.8
,.
,.
•
BOIS ORIGINAUX
,.
»
•
POCBODlS, ~TATS
QUADRUPLE SUITE DES trATS DES TIRAGES EN COULEUR
Bn cour, de publir&amp;lion, nous qarantluona cl'apport1r 4 telle Milion touunrlchinamfflta el per/ect1on'1141fflmt, tllal•
rabla, tenant à honneur d'en faire un, malll'li/i'l111 tolltttion d'un. Nltur bibllop/rillque hW imp0r1ante, un objet unl,.118,

*

N.-B. - Celle édition n·est pas mise dans le commPr&lt;'P. MM. les bibliophiles sont priés d'adresser direclemen t le mon tan l de leur souscription, soi l 200 francs par an, à la Société des tdilions de l'Esprit ouveau, 29, Rue d'A lorg, à Paris, pour les numéros de série de 3 à 100.

*

Par eneption, en rai6on de leur particulière t aleur bibliopbilique, la soucripUon au ncmfros de sêrfe 1 d 2, tirés sur fleur de !orme, est de 1.000 franœ tour l'année.

�r

Paquebot «

FLANDRE»,

Bra1.,10TEcA

U.A

CENTRAL

f

C10 Transatlantique, construit par les Chantiers et Ateliers de St-Nazaire.

DES YEUX ·
QUI NE VOIENT PAS ...

*

Les Paquebots
PAR

LE CORBUSIER-SAUGNIER

« Il y a un esprit nouveau : c'est un esprit de construction et de
synthèse guidé par une conception claire.
Quoi qu'on en pense, il anime aujourd'hui la plus grande partie de
l'activité humaine.

UNE GRANDE ÉPOQUE VIENT DE COMMENCER
Programme der • Esprit Nouveau "• N• l, Octol&gt;re 1920

LE CERCLE ÜRROMATIQ0E DE CHARLES HENRY

« Nul ne nie aujourd'hui l'esthétique qùi se dégaga d11s créations de
l'industrie moderne. De plus en plus, les constructions, les machines
s'établissent avèc des proportions, des jeux de volumes et de matières
tels que beaucoup d' entre elles sont de véritables œuvres d'art, car elles
comportent le nombre, c'est à dire l'ordre. Or IEs individus d'élite qui
composent le monde de l'industrie et des affaires et qui vivent, par
conséqumt, dans c?tte atmosphère virile où se créent des œuvres indéniablement belles, se figurent être fort éloignés de toute activité esthétique. Ils ont c.ort, car ils sont parmi les plus actifs créateurs de l'esthétique
contemporaine. Ni les artistes, ni les industriels ne s'en rendent compte.
C'est dans la production générale que se trouve le style d'une époque et
non pas, comme on le croit trop, dans quelques productions à fins ornementales, simples superfétations sur une structure qui, à elle seule, à
46

�engendré les styles. La rocaille n'est pas le style Louis XV, le lotus n'est
pas l'art égyptien, etc., etc ... »
.
Tract de • r Esprit Nouveau »

A propos de culs-de-lampes, de lampes et de guirlandes,
d'ovales exquis dans lesquels des colombes triangulaires se
baisent et s' entrebaisent, de boudoirs d'un incorrect Louis XVI,
etc ... M . Guillaume Janneau,' dans la Renaissance d'avril 1920,
par ti sur son destrier, écrit en un langage ganté de daim, des
choses énormes, considérables, imposantes :
cc C'est une régénération de l'art français qu'élaborent dans
« la peinture, M. Guillaume Dulac, M. René Francillon ; dans
&lt;c la- décoration, MM. Süe et André Mare, M. Ruhlmann,
« M. Paul Vera. Ils dégagent les lois d'un style profondément
« traditionnel. &gt;&gt;
&lt;&lt; Ils s'ingénient à retrouver les schémas géométriques évi&lt;&lt; demment éternels dans lesquels les vieux maîtres affircc maient leurs compositions. Des Grecs à Perci_
e r et Fontaine,
« des Romains à Blondel, en passant par Philibert Delorme,
« etc ... ~
&lt;&lt; A feur crayon sévère, ils ne permettent aucune improvicc sation.

M. Paul

VÉRA :

Le Paquebot «

Qunard Line, transporte 3.500 personnes..

la dimension et nous devrions bien être condamnés, pour-nous
apprendre à tirer notre chapeau devant les œuvres de la « régénération )), à faire les kilomètres de marche que représente
la visite d'un paquebot.

cul-de-lampe (La Renaissahce).

cè A quel maître à penser, M. Paul Vera va-t-il demander
« conseil ? C'est à Pascal,' c'est à Descartes; -et, dans l'art,

c'est au Grand Siècle. &gt;&gt; Etc ... , etc.....
Les Grecs, les Romains, le Grand Siècle, Pascal, Descartes,
, régénéi'ation de l'art français, rien que oola au service de fanfreluches à la mode du jour: tilleul et camomille, rayons des.
Galeries Lafayette ! !
***
cc

Des ingénieurs anonymes, des mécanos dans le cambouis et
la forge; ont conçu et construit ces choses formidables que sont
les ,paquebots. Nous autres terriens, nous. p.e rdons le sens de

AQUCTANIA »•

-1

Les architectes vivent dans l'étroitesse de leur ignorance
des règles de bâtir et leurs conceptions s'arrêtent aux colo1?1es_
entrehaisées. Mais les constructeur.S de paquebots, hardis et
savants, réalisent des palais auprès desquels les cathédrales
sont toutes petites : et ils les jettent sur l'eau l
L'architecture étouffe darrs les usages. .
·
L'emploi des murs épais, qui étaient une nécessité autrefois,
a persisté, alors que de minces cloisons de verre ou de briques
peuvent clore un rez-de-chaussée surmonte de cinquante étages.
Dans une ville comme Prague par exemple, un règlement.
désuet impose une- épaisseur de mur de 45 centimètres au soin-\
met de la maison et de 15 centimètres de saillie par étage en dessous, ce qui porte les constructions à des épaisseur~ de mur_s
pouvant aller jusqu'à 1 m. 50 au rez-de-chaussée. AuJourd'hw,
la composition des façades avec em.ploi de pierre tendre en
grands blocs, conduit à cette conséquenc·e paradoxale, que
les fenêtre$, projetées pour introduire la lumière, sont cantonnées d'embrasures profondes, résultat nettement contradi~
toire.
Sur le sol coûteux des grandes villes, on voit encore surgir
des fondations d'un bâtiment, d'énormes piles de maçonnerie, quand de simples potelets de ciment suffiraient. Les
toits, les misérables toits, continuent à sévir, paradoxe inexcusable. Les sous-sols demeurent humides et encombrés ~t les
canalisations des villes sont toujours enfouies sous des empierrements, comme des organes morts, alors qu'une conception:
logique solutionnerait le problème.

�• L"AQtJITAStA "

Cu11a,r/ Li11e.

L s tyle , - car il faut bien avoir fait quelque cho e, interviennent comme le grand apport d l'architecte, dan la
déc ration des façades et des alons; ce sont le dégénére cence de tyl , la défroque d'un vieux temps; mai c'e t le
(&lt; garde-à-vau , fixe ! » respectueux et ervile devant le pas é:
modestie inquiétanLe. Men onge, car « au..-x belles époque », le
façade étaient li se aYec de trou réguliers et de bonne proportions humaines. Le mur étaient le plus mince po ible.
Les palais ? C'était bon pour les grands-ducs d'al01 . E t-&lt;'e
qu'un monsi ur bien élevé copie le grands-duc d'aujourd'hui?
Corn pièO'ne, Chantilly, Ver aill s, ·ont bon à voir ous un certain angle, mai ..... il y aurait bien des cho es à dire.
Des mai ons comme des tabernacle , de tabernacle comme
des mai ons, de meubles comme des palais (fronton , tatue ,
colonne tor es ou pa torse ), de aigui 're comm d meuble mai ons et les plat de Bernard Palis • où il erait bien impo sible de déposer trois noisettes !

** *
Une mai on e t une machin à demeurer. Bain , oleil, eau
chaude, eau froide, température à .-olonté, con ervation d s
met , hygiène, beauté par proportion. Un fauteuil est une machine à 'a eofr, etc.... : laple a montré le hemin. L s aiguièr s ont de machines à se laver : Twyford le a réée .
Totre vie moderne, toute celle de notre a tivité, à l'excep-

Le " L.\~comc,tnE • C18 Transal/anlùJtœ.
Aux &lt;trchitecles : Une beauté plu,s technique. 0 gare cl'Ol say J

tion de celle de l'heure du tilleul et de la camomille, a créé es
objet : son co tu.me, son stylo, son ver harp, a machine à
écrire, on appareil téléphonique, se meubles de bureau admirable , les glaces de Saint-Gobain et le malle « Innovation )&gt;,
le rasoir Gillette et la pipe anglaise, le chapeau m Ion et la limousine, le paquebot et l'avion.
oLre époque fixe chaque jour on style. Il est là ous nos
yeux.
De yeux qui ne voient pa .

Il faut di iper un malentendu : nous omme pourris d'art :
d 'pla em nt du eniim nt d'art, incorporé avec une légèreté
d' prit blâmable, dans toutes cho es à la faveur des théorie '
et de campagnes men· es par de décorateurs qui ne entent
pa l ur époque.
L'art e tune ho eau tère qui a es heure acrée . On le
profane. L'art, frivol , grimace ·ur un monde qui a besoin d'organi ation, d'outil , de moy n , qui 'effor e douloureusement
vers la stabilisation d'un ordr nouveau. ne ociété vit d'abord de pain, de soleil, du confort néce aire. T ut e t à faire!
Tàcho immen e ! Et 'e t i fort, si urgent, que le monde entier
s'absorbe dans cette impérieuse n 'ce ité. Le machine

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L' AQUIT.A.NIA

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Cunard Line.

La même est-hétique que cell.e de votre pipe anglaise, de votre 'meuble de bureau, de votre limousine.

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L'AQUIT

» Cunard Line.

Pbur les architectes : Un mur tout en fenêtres, une salle à clarté pleine. Quel contraste avec
nos Jerdtres de maisons qui trouent un mur en déterminant de chaque ctJté une zone d'ombre
rendant ld pièce triste et faisant paraître la clarté si dure que des rideaux sont indispensables
pour tamiser et effacer éette lumière.

�« L'AQUITANIA •

Cunard Line.

A MM. les Architectes: Une villa sur les dunes de Normandie, conçue comme ces
navires, serait plus utile que les g,:ands « toits normands • si vieux, si viell.l! I
litais vous pourriez me dire ![Ue ceci n'est point du style maritime!

• L' AQUITANIA »

Cunard Line.

Aux architectes : La valeur d'un long vromenoir, i;olurne satisfaisant, intéressant;
runité de matière, le bel agencement d'éléments constructifs, sainement eœposés et
assemblés avec imité.

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« EM:PnEss OF FRANCE •

Canad'ian Pacifie.
« El\lPRESS

Uw; architecture·pure, nelle, ·claire, propre, saine. - Contraste : les tapis, les coussins, les baldaquins, les papiers damassés, les meubles dorés et sculptés, T,es couleurs
'Vieille-marquise ou ballets russes; trù;tesse nwrne de ce bazar &amp;occident.

conduiront à un ordre nouveau du travail, du repos. Des
villes entières sont à construire, à. reconstruire, en vue d'un
confort J:?l~nimum, dont le manque prolongé pourrait faire osciller l' éqmhbre des sociétés. La société est instable, se fissurant
sous ~n ét~t-de choses bou}eversé depuis cinquante années de
progres qm ont plus change la face du monde que les six siècles
précédents.
L'heure est à la construction, pas au badinage.
_L'art de notre époque est à sa place quand il s'adresse aux
é~tes. L' ~rt n',est pas c~ose populair~, encore moins fille pubh~e. L art n. e~t un aliment ~ecessa1r~ que pour les élites qui
ont a _se recueillir pour pouv01r condwre. L'art est d'essence
hautame.
** *

Dans le douloureux enfantement de cette époque qui se
forme, s'affirme un besoin d'harmonie.
Que les yeux voient : cette harmonie est là., fonction du
labeur rfgi par la loi d'économie. Elle est dans les ouvrages qui
sortent 1e ~•ateli~r ou .de l'usine. Ce n'est pas de l'Art, ce n'est
pas la S1xtme, ml' Erechteïon; ce sont les œuvres quotidie:r.µies

«

OF ASIA •

Canadian Pacifie.

L'architecture est le jeu savant, cotrect et magnifique des volumes-assemblés
sous la lumière. •

de tout un univers qui travaille avec conscience, intelligence,
précision, avec imagination, hardiesse et rigueur.

r'

1

Sil' on oublie un instant qu'un paquebot est un outil de transport et qu'on le regarde avec des. yeux neufs, on se sentira en
_face d'une manifestation importante de témérité, de discipline,
d'harmonie, de beauté calme, nerveuse et forte.
.
Un architecte sérieux qui regarde en architecte (créateur
d'o:rganisme), trouvera dans un paquebot la libération des servitudes séculaires, maudites.
Il préférera au respect ·paresseux des traditions, le respect
des forces de la nature, à. la petitesse des conceptions médiocres,
la majesté des solutions découlant d'un problème bien posé.
La maison des terriens est l'expression d'un monde périmé •à
petites dimensions. Le paquebot est la première étape dans la
·réalisation d'un monde organisé selon l'esprit nouveau.

LE CoRBUSIER-SAUGNIER.

�LE PHÉNOMÈNE LITTÉRAIRE

LITTBBAIBB
« Tu parles, mon vieuœ

Je ne sais pas ouvrir les yeux ?
Bouche d'or
La poésie est en jeu. »
Blaise CENDRARS
Dix-neuf poèmes ,élastiques.

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Q

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~@~~:!l'.T:EOlNi~
~~~H~~~~~

N@UV~~~~s

~:ETTÉaA~~~

le monde change lcela ne peut avoir qu'une importance théoriqµe et ne
constituer qu'un numéro de •plus dans la loterie des hypothèses.
C'est la connaissance humaine du monde qili a changé. L'ensemble
d'erreurs, . d'.app.roxima~ous, d'opinions arbitraires ou expérimentales
.dont la pe~ee tisse ce filet maraudeur qu'elle jette ensuite sur les objets
et où touJours des mailles rompent et sont à reprendre, en dix ans chan"e étonn;.imment. La littérature, graphique de la sensibilité humaine, indique fidèlement ces
sautes de vent sur les hauts-plateaux de l'iutel!igence. Girouette, elle suit le souffle
mais ne le dirige pas.
'
UE

I
La vitesse réalisée par l'homme a donné un caractère nouveau à la vie civilisée.
Vitesse dans l'espace d'abord ; les villes sont reliées les unes au." autres par le
réseau serré, exact et continu des rails. Mieux que les vllles, les pays. Les autos roulent. Les avions ~•un tr it en?ore plus direet franchissent les distances. Mieux que
les pays, les contments s envment des ponts mobiles. De dix ans en dix ans le kilomètr~, comme un.e ba~k•~ote ,d~préc'.ée, perd de sa valeur. Le mot « loin » n'a pas
le meme sens auJourd hID qu hier m que demain. Des terrains déserts deviennent
populeux, bon marché quintuplent de valeur parce qu'un tramway et lefilnourricier
dont il lèche la sève d'ampères et de volts, passe maintenant dans une banlieue. Uue
race nouvelle d'h~m.me est née sous les halls vitrés des gares et surie pont des paquebots : ,ie co~mopolite.' Ce mot n'est pas s.ynonyme d'int,e rnationaliste, ni de métèque
On fmt ht11t cents kilomètres pour se distraire, trois mille pour vendre un stock de
fourrmes. Les peuples tout de même se connaissent mieux; ils s'en aiment et s'en
haïssent mieux, mais peut-être pas plus l'un que l'autre maintenant qu'autrefois.
Ou_écha~ge les coutumes, les mots, les idées. On peut imaginer pour bientôt l'anglais
obhgatoue comme la vaccination. Coïncidence de dialectes dans un même cerveau

7

857

veut dire coïncidence de grammaires. La grnmmaire est la forme la plus simple et la
plus définie de la logique d'expression propre à chaque peuple. Ces logiques d'expression qui diffèrent, de voisiner s'influence.nt, se compénètren~, se soutiennent, se combattept, se modifient-réciproquement. La pensée change peu à peu ses moules. Polymorphe maintenant elle. cristallise selon plusieurs systèmes ; elle admet plusieurs co- .
munes mesures. De ce fait des barrières qui tWipêcbaient certaines inoculations in\ellectuelles, s'écroulent. Au contraire l'homme est prédisposé aux contagions idéologiques que la vitesse transporte d'un pôle à un autre.
Par ailleurs la belle géographie légendaire des vieux bouquins est morte. On a
refait cent mille fois les voyages de MaICo Polo. Ce n'est plus la même chose; Venise
est moins belle d'être à précisément tant d'heures et de minutes de Paris. La terre
est petite. A regarder les cartes d'il y a huit siècles on voit qu'un sentiment a di spam
avec le blanc des « 'l'errre innotre &gt;•, et qu'un autre est né. La possession de la vitesse
spatiale a créé progressivement des sciences et pas seulement la géographie. Grâce
à elle l'astronome chenu court après l'éclipse ou la comète, et les rattrape, Mysté1·ieusement n'a-t-elle pas pris part à la formation des premiers cristaux de glycérine
entre Vienne et Londres ? Ce serait à voù-. Elle modifie le commerce, la banque,
c'est-à-dire l'assise de notre civilisation. L'argent, ce sang du monde, circule plus
rapidement parce que le cœur des locomotives bat plus vite. La terre est petite.
'fout cela a évidemment modifié la sensibilité humaine et par conséquent la littérature.
II
A côté de la vitesse spatiale il y a la vitesse de pensée. Lorsqu'on pose la même
question à divers individus, plus et moins cultivés, plus et moins intelligents,
parfois on obtient la réponse avant même qu'on ait fini d'énoncer la demande, parfois il faut attendre plusieurs secondes. Ce délai, qui est le temps perdu de la compréhension, est eJ\."trêmement varia})le. Sa durée dépend de la plus ou moins grande
vitesse de pensée de l'individu interrogé. Cette Tapidité mentale présente non seulement des variations individuelles, mais des variations de pays à pays, de race à race,
et des variations dans le temps.
Le cinématographe permet une observation plus précise du phénomène. En effet
le film enregistre et mesure cette vitesse de pensée. La rapidité avec laquelle se
succèdent et s'enchevêtrent à l'écran les épisodes, les péripéties et surtoutles détails
de l'action, rapidité qui est dirigée et dosée par le metteur en scène de manière que
son public habituel puisse stùvre, sans fatigue com,me sans ennui, le scénario, rapidité qui correspond donc à la vitesse mentale moyenne de èe public, varie suivant le
metteur en scène et suivant le pays d'où provient le film. Les films italiens sont à
citer parmi ceux qui en général décèlent la pensée la plus lente ; ils .e nnuient le spectateur français, par exemple, qui ne sait à q11oi occuper son esprit pendant les dix
secondes de trop que dure telle scène de conversation mimée, parce qu'il l'a comprise dix secondes plus tôt que la moyenne des spectateurs italiens pour lesquels le
film était fait. Certains films américains témoignent au contraire d'une vitesse mentale considérable; pour en suivre l'action il n'y a vraiment pas trois secondes à gaspiller en distractions . Si l'on en veut'un exemple précis qui a toutefois le désavantage
de faire intervenir la vitesse mentale individuelle du metteur en scène presque autant
que la vitesse moyenne du pays d'origine, on se rappellera un film quelconque, mais
récent de Charles Chaplin et on ira le revoir à l'occasion. On sera étonné de constater
corn bien de choses on avait manquées et mal comprises à la première vision (1) . Dans

&lt;t) Il faut tenir compte de la vitesse à laquelle sont passées les bandes. Cette vitesse
v,ar1able selon la fantaisie de l'opérateur et les exigences de l'exploitation peut fausser

l'observation.

·

�868

L'ESPRIT .N OUVEAU

LE PHÉNOMÈNE LITTÉRAIRE

les littératures la même différence apparaît naturellement, mais le film présenté
cette différence à la roanière plus nette d'un appareil enregistreur...
n ne faudrait pas d'autre part identifier absolument rapidité.mentale à intelligence-en général. D'habitude assurément qui saisit vite les rapports, en saisit beaucoup et de subtils. !\fais chacun connaît de ces gens dont la vitesse de compré-.
hension est considérable, qui arrêtent à mi-chemin les phrases ayant bon premiers
touché le poteau, mais dont la versatilité intellectuelle est telle qu'elle empêche toute
conversation sérieuse. Spécialistes du saut en hauteur, ils ue donnent rien en longueur.
Soit un peuple arbitraire, A, entre deux peuples, B et C, dont l'un, B, pense plus
vite, et l'autre, C, pense plus lentement. La vitesse spatiale permet le contact ;de
ces trois peuples. Si Je peuple moyen A s'intéresse aux productions de l'activité
intellectuelle de ses deux voisins, il s' apercevra qu'il détient une supériorité sur
l'un d'eux C, dopt la lenteur de pensée l'agacera. Au contraire la vitesse de pensée
de l'autre peuple B, imposera au peuple moyen un effort s'il veut comprendre et
être de •niveau et ne pas agacer à son tour. Tout cela d'ailleurs peut-être nssez
inconsciemment. Certains paresseux abandonneront la poursuite. D 'autres s'en'tr;îneront, parviendront à une vitesse de pensée progressivement plus grande, tout
comme un « coming-man • en b.oxe acquiert progressivement sa vitesse maxima.
Petit à petit, très lentement il est vrai, cette élite sera suivie par le gros des spectateurs ou des lecteurs. Il arrivera finalement que la vitesse de pensée de ce peuple
moyen s'accroîtra.
Que la vitesse mentale se soit accrue dans le temps, cela ne peut faire de do,1te.
L'instruction universelle obligatoire a tout de même agi un peu dans ce sens. Ou
si elle n' a pa-s été la cause de ce changement, elle a pu en être une conséquence.
Et aujourd'hui, du com,nérçant le sténogramme passe à l'usage du poète.

L'éducation de l'intelligence contemporaine est fondée sur le scruptùe qui fut un
symptôme et qui est un état vénérable. On évalue pour toute e:,..-périQDce, pour
tout calcul, l'erreur absolue et l'erreur relative, et on int~oduit ainsi la subtile
_l'impondérable, l'immai:trisable erreur de l'erreur, et l'erreur d'écarter l'erreur· e;
de la croire écart~e. Tout cela l'intelligence le note, essaye de le comprendre, s'en
nourrit et le distill.c dans son ventre de bête sournoise.
·
Le machinisme de la civilisation, l'instrumentation innombrable qui encombrent
les laboratoires, les usines, les hôpitaux, les ateliers des photographes et des élec,
triciens, la table de l'ingénieur, le pupitre del' ru:chitecte, le siège de l'aviateur, la salle
de cinéma, la vitrine de l'opticien et même la poche du menuisier, permettent à
l'homme une infinie variété d'angles d'observation. L'optique surtout (et quoi d'~tonnant dans une civilisation sw·tout optique ?) (1) accroche à notre cou ses
lentilles comme des amulettes au cou du chef indien. Et tous ces ini.truments,
téléphone, microscope, loupe, cinéma, objectif, microphone, gramophone, automobile, kodak,-avion, ne sont pas de simples objets inertes. A certàins moments ces
machines viennent faire partie de nous-mêmes et filtrer pour nous le monde comme
l'êcran filtre les émanations du i:adium. Nous n'avons plus des 'objets une notion
pure, simple, continue, constante. Ce paysage l'homme l'a vu non pas seulement
en se promenant de ses yeux nus, mais brouillé de vitesse par la fenêtre d'un wagon,
les yeux mordus par Je vent et la poussière à l'avant d'une auto, du haut d'un avion,
étalé à plat comme une reproduction de musée géographique, à travers les jumelles,
dans un diorama, ~ photographie, photographié à gauche, à droite, en plein sol~il, à l'ombre, avec diaphragme, sans diaphragme, peint par un peintre, dessiné,
dit par un poète. De ce paysagel'hornme n'a pas un souvenir, il en a mille différents,
qui se ressemblent ou ne se ressemblent pns. Le monde est aujounl'hui pûtll" l'homme
comme une géométrie descriptive avec son infini de plans de projection. Chaque
chose possède des centaines de diamètres apparents qui ne se superposent jamais
exac~ement. Tout est mesure d'angles, trigonométrie, ou mesure de correspondances,
logarithmes. TI n'y a plus de dimensions, mais des rapports. 'fout est proportion,
fonction d'une variable, mobile, relatif, momentané. Savoir est un verbe défectif
q~ ne se ~onjugue qu'au conditionnel. Une voix entendue natt!rellement, puis surgie du nou graphite téléphonique, enfin résonnant quand le saphir la délivre du
disque, n'est plus, quoi qu'on fasse, la voix sim.p]e, la voix une. Des nasillements
se décèlent, une intonation nouvelle reste dans la mémoire; désormais on l'écoutera
autrement. La reconstitution historique au théâtre ou à l'écran brusquemei:i.t et
pour quelques demi-heures biffe vingt siècles de durée. La photographie instàntanée
a ~éèouvert des gestes que l'œil maintenant devine et la main triche pour reprodwre. Cette physionomie connue soudain à l'écran elle se découvre autre. Une ride
surgit '.lu'on n'avait pas su, pendant vingt ans voir, mais désormais on aura appris
à le faire.
La civilisation permet donc à l'homme de développer une plus grande surface de
contact avec le monde; elle multiplie les voies d'absorption. Mais ce contact est
essentiellement indirect et médiat, cette absorption n'absorbe que des filtrats, des
résidus de distillation, des produits de synthèse. Les villes sont plus fausses qu'un
décor d'opéra. La nature se promène en travesti. La vérité culbute de circonstance
en circonstance. L'artifice sature la terre des campagnes. Masque. _Transposition.
Analyse. La vie se fait en simili mathématique. La sensibilité en plaqué .alcool.
L'amour en trente-sLx qualités, depuis l'article courant jusqu'au système pêrfectionné comme une chausse-trape.

III
, La civilisatiçm, qul est joliment loin d'être un simple mot, nous offre à consi•
dérer d ' un même objet une variété infinie d'aperçu~. Des appareils innomqrables,
èompliqués et délicats suppléentamcrenseignements sur le monde que nous donnent
nos yeux, nos oreilles, la pulpe de nos doigts. Autant d'appareils dont nous prolongeons l'un ou l'autre de nos sens, qu'il y en ait cinq ou plus, autant de déformations nouvelles qu'enregistre l'intelligence. Par déformation je ne veux pas dire
erreur, déformation fausse. Toutes les philosophies et tous les scepticismes guettent
le mot que je voudrais empl.oyer innocemment. Cette ligne me paraît droite à l'œil
nu et courbe grâce à tel verre ; voilà une déformation ; c'est tout ce que j'entends
flar là.
Ces déformations on ne s'en contente pas. Comme elles diffèrent des données
de nos sens nus qu'on s'étonne de voir transformés quand on en ~oulait simplement amplifier la portée, comme pour un canon, en conservant bien exactement
la direction de la trajectoire primitive, on les surcharge, ces déformations, de dé
formations nouvelles sous le prétexte peut-être légitime de corrections. Prétexte quj
n'est d'ailleurs, comme toute cette mentalité scientifique et .e xpérimtµttale d'aujourd'hui, qu'une forme du scrupule. Le doute vùlgadsé et nùs à la portée de chaque vie, que les religions utilisent ne pouvant le supprimer, a surgi depuis longtemps, grâce à des complicités organiques encore inconnues, dans l'évolution de
l'intelligence que maintenant il dirige . .Merveilleusement à l'aise dans J:1, science
qui le cajole comme un bienfàiteur, adapté aux méthodes expérimentales, rien plus
ne lui fer!!- lâcher prise.· D'ailleurs ce n'est
sur le têrrain aialectique qu'on pourrait chercher à le combattre, si .c ombat, de bénéfice dùutcux, il devait y avoir.,

pas

859

(1) A ce propos c/: Féllli: Le Dantec, Revu3 philosoph)que, 1er Janvier 1904 et Revue des
Idées, 15 avril 1904.

�0

L'ESPRIT

860

VEA

IV.
Au domaine des actes, des gestes appa1'ents, des objets et des cl10ses e:-..térieurcs
ù. nous-mêmes, s'oppose, arbitrairement et pou\' satisfaire not~ manie des • ici com·
mence • et « là finit •• le domaine d la pensée, de l'imagination, de la cœnestbésie,
nous-mêmes enfin, notre cerveau, tout ce que circon crit et ferme la li mile étanche
et pfùe de notre peau. Ce " domaine • ou « rè~e intérieur • comme on s'est plu à
l'appeler un peu muj, Lueusemcnt, l'observation de soi-même, l'nutopsycholoJ?ie
l'~'Ploitent comme un carrière inépuisable.
Or il semble que la civilisation oriente assez nettement la vie • en dedans• et non
• en dehors •· L'instruction générale, en plus de es autr contre-sens, met l'observation de soi-même à lu p rtée d'un plu· ~and nombre. La réclame dont on salue
mainteuant la tuberculose, le cancer, ln sou -alimentation, les épidémies, conseille
aux hommes de se tiller, d'écouter lelll' cœnesthésie, de s'effrayer nu moindre désordre intérieur, au moindre ~iJ?ne d'alarme du sy tèroe nervetLx.Lc médecins sont
plus nomhrcux aujourd'hui qu'hier, et ue manquent pas tant que cela de C'lients
puisqu'il vivent. Non qu'il y ait plus de malades - ce serait à , •oir - mois
parce qu'il y a plus de gens qtù se savent ou se croient molades. Ln fausse, sans
doute, inquiétud de statistiques au sujet de l'augmentation de fréquence du cancer
a pour c.auses cette meilleure observalion de soi-même autant que l'auiélioration
des procédés de diagno!t1:ic. On sait que pour se guérir il fnut se soigner au début
d'une maladie. Et le début des maladies est souvent insidieu.x. Que d'attention dé·
sormais portée &amp;ur sa cœnesthésie l Et j'ai montré ailleurs (1) quels étl'oits rapports,
presque d'identité, lie11t la cœnesthéric d'un individu à on subcon cicntetson sub•
con&amp;cient à sa rcligio ·ité, à. son intelligence.
Don le trésor det IIumbles, M. l\lacterlinck considère cette époque, pour des
raisons peut-être un peu extra-lucides, comme riche en mystici me latent, et l'homme d'aujourd'hui comme plus proche de son âme qu'il ne le fut jamais. i âme veut
ici dire subcon cicnt, c'est une opinion qu'il faut retenir pour tout à. l'heure.
Autre cuuse civilisée de l'orientation « en dedans • de la pensée du monde, c'est
l'oisiveté manuelle. Certes les athl te&amp;, les débardeurs, les menuisiers e:tistent
encore. luis dans combien de métiers, le bras, la main, l'épaule, Je pied ont été rem•
placés par une courroie de transmission, quelques engrenages et des poulies. L'au•
vrie1', de plus en plus, la main i;ur un 1 vier, surveille simplement une machine qui
travaille. n coup d tsmpon parfois. Quelques gouttes d'htûle. Entre temps, dans
ces intervalles dïuactivité mubctùaire, que veut-on que fas e rouvrier sinon qu'il
pense et pense à lui-même, à sa vie, aux moyens de l'améliorer. D'autres professions
sont devenues cérébrales exclusivement; le commerçant, le banquier, le chef de
gare, l'enlreprcncur, te commis ionnaire combinent, réfléchissent, attendent, se
décident. Bien nlendu ilB ne pensent pa toujours à Jeu1' vie intérieure, mai le jour
où par hasard ils y pensent, toute leur agilité intellectuelle acqui eau cours de ces
autres exercices brusquement fore un puits en eux-mêmes d'où, désormais, nrté·
sienne surgit raulopsychologic, comme l'arc liquide de pétrole dans les paysages
américains.
Les livres de philo ophic et de spéculation ab traite se vendent à dix mille exem·
plnires. On lit.
Jean EP

TEIN.

(11 suivre.)
(il

La po(:sie d'aujourd'bul. Un nouvel etat d'intelligence (Ed. de la Sirène).

• Figure
Cot.OT

Photo Dru~/

�Figure

Phpto Drue/
COROT

Figure

Photo Druet
Co11or

�Figure- Détail

Photo Druet
COROT

Figure

Photo Druet
COROT

�Figure
Figure

Photo D r11el
COROT

Photo Druet
Co~oT

�Purtrait de t'.lrtisre.

J .• u. CoRoT.

J)JI

~gA,N ... JilAFTEST~

COB@T

1796-1875
47

�VIE DE COROT

VIE

L

vie de Col'ot fut celle d~ ge~- heur':ux : elle n'?- pas d'~istoire. On n ' y·
trouve presqu_e aucun fait ~aillant, rien de cuneux ou de dramatique.
Sa longue ~xiste~ice tranqwlle consacrée au travail journalier, s'est
.
dél'oulée sans accident, son talent s'est formé lentement, normalement,
il a développé ses dons par un labeur ininterrompu et logique qui durant soixante
ans a rem11li toutes ses heures.
0!3 peu! cependant fixer quelques traits et quelques dates qui pourront aider
à faire r~~1vre Je c_aractère _de cet honnête homme simple et droit, issu de la vieille
bourgeoisie française dont il conserva toujours les habitudes et les manières.
·
Il na1uit en 1796 à Paris, rue du Bac, d'une mère modiste et d' un père ancien
employe de ~w:eau ~~ve_n u comptable. De sept à onze ans il fut interne au collège
de Rouen PUI~ Ju~qu a dix-neuf ans dans une école à Poissy. Le père de Corot est le
type du boutiqmer de Ba!zac : J~ge ca~quette plate, redingote flottante, culotte
courte, sa. ~~r~ au contrai~e avait une figure douce -et naïve, un air de délicatesse
e~ de sens1b1hte dont_ devait ~ériter son fils. La jeunesse de Jean-Baptiste Corot
s écoula dans ~rn~ ~rnère-b?utique de commerçants formalistes et dignes, pleins de
respect pour I opuuon publlque et pom les préjugés séculaires.
De tels paren~ n'imagi_naient pas qu'il y eût d'autre carrière possible pour les
leurs. que_ celle qw leur av?-1t valu une fortune honorable et la considération publique.
Aussi le Jeuue Cor~t fut-il placé, ses études à peine terminées, chez différents marchands de ~ap amis de sa famille et où il fut censé apprendre le commerce. Malgré
que ses d_ésirs fusse~t différents, il s'inclina plein de respect pour l'autoritè pater~elle, mais ne réussit point à s'initier aux mystères de la vente et de l'achat aussi
fmalement, sa famille découragée consentit à Je laisser obéir à sa destinée et e~bras~
ser l'état de peintre pour lequel il se sentait né.
. Il fut ~w:ant un an l'élève de MichalJon, jeune prix de Rome qui momut très
.Jeune, pws il pas~a ~ns l'atelier de Bertin où il apprit les formules alors en usage
dans le parsage histonque et hors desquelles il semblait qu'il n 'y eût point de salut.
Au sortir de chez Bertin, Corot voyagea. Il partit pour l'Italie et là, livré à luimême, commença en face de la nature à prendre conscience des directives qui devaient régir toute son œuvre.
Entre 182!&gt; et 1829 se placent la plupart des paysages d'Italie, qui forment peut•
être la partie la plus pure de sa production, celle en tout cas qui, avec ses fi.
gures, nous touche le plus profondément.
A so~ reti;mr en F1;ance Corot ~'inst?-lla quai Voltaire et sa vie se partagea entre
s?' famille _et son ate!•er. ~haqu~ Jour_, ll_fu~ au trnvail à huit heures du matin et s'y
tmt régulièrement JUSqu au soir. Ains1, Jusqu'à sa mort qui surviendra en 1875
sans qu'aucun événement vienne troubler sa quiétude, il vécut entre son travail
A

871

et ses amis d'une existence calme et boutgeoise que seule la perte de ses parents et
de sa sœur affljgea un moment. Ce furent là peut-être les seuls grands chagrins de
sa vie. Il y fut très sensible, car il n'avait pas quitté jusque là les siens et éta:it de•
meuré constamment auprès d'eux, ne les quittant que pendant la durée de ses voyages.
Il n'y eut pas en effet d'homme plus sain, plus calme, plus équilibré que Corot.
Il ne connut jamais ni dans sa vie ni dans son œuvre les excès où tombent constamment les natures tourmentées. S'il eût été le petit boutiquier que son père avait
souhaité qu'il fût, son mQde d'existence n'aurait pas été différent, cari1 ne crut point
nécessaire pour être un bon peintre de répudier ses origines et d'agir autrement
qu'avaient toujours agi les siel).S. Disposant de rentei, suffisantes pour assurer son
existence, ayant fort peu de besoins, il peignit tranquillement, sans ambitionner
le succès et la gloire vint à lui sa.ns qu'il l'eût appelée. Sa carrière se déroula Jent~ment, sans heurts, peu à peu il s'imposa à l'attention de ses contemporains, et vit
sa notoriété s'aecroître de jour en jour, comme une juste compensation de ses efforts quotidiens. Ses ennemis même le combattirent juste ce qu'il était nécessaire
qu'il le fût pom accroître son prestige.
Son aspect physique était l'image de son caractère. De ha.ute taille, bâti en athlète,
la figure rasée, le menton énergique, l'œil illuminé de gaieté, il respirait la sauté et
Je bonheur de vivre. Sa nature confiante, généreuse, son caractère tranquille, lui donnaient l'houeur des drames et des complications inutiles. En lui coµune en son
œuvre _tout est mesure et équilibre. Il garde avec tous et dans toutes les occasions
ses manières simples, sa cordialité joviale, sa casquette et sa pipe. Il a des amis parmi les artistes ses camarades et il continue à fréquenter les vieilles rela.tions de sa
famille. Avec les uns il parle de son art et de ses préoccupations, avec les autres il
ne dédaigne point de s'intéresser aux lieux communs qui sont la base des conversa•
tions bourgeoises. De même il adore la belle musique et ne méprise point la chansonnette comique. Il sait parfaitement raisonner lorsqu'il est devant son chevalet, il
sait se discipliner, et a sur son art des idées très arrêtées et très peJ:Sonnelles, mais
il n'éprouve point le besoin de les transposer en formules obscures et grandiloquentes. Tout en lui est aisé, naturel, discret.
Quant à sa bonté elle est tr?P connue pour qu'il soit besoin d'y insister. ]Jmesuf•
fira pour montrer à quel point elle fut délicate de rappeler deux anecdotes assez
connues, mais qui valent la peine d ' être redites car elles sont caractél'istiques.
Souvent, à Il\ fin de sa vie, il arrivait.que des élèves dans le besoin lui apportaient
leurs études pour lui demander ;conseil. Corot donnait des explications, retouchait
complètement l'étude puis interrogeait en souriant: « Et maintenant une petite si•
gnature? »
L'autre anecdote plus connue encore fait particulièrement honneur à Corot. Celuici, sachant que son ami Daumier, dont il estimait beaucoup le talent, allait être expulsé, faute de pouvoir payer son terme, de la petite maison qu'il occupait non loin
de Paris, acheta la bicoque, la fit remettre à neuf et envoya les titres de propriété à
Daumier. Toute la vie de Corot est pleine de semblables générosités, il est bon de ne
point les passer sous silence, car elles sont un des traits essentiels de son caraçtère et
se reflètent indirectement dans son œuvre. Daubigny disait de lui: « On le remplacera difficilement comme artiste, comme homme, jamais. »
C'est la 1:neilleure conclusion qu'on puisse trouver à ces notes qui ont essayé de
faire revivre Corot durant les soixante années où il vécut bourgeoisement en édifiant
une œuvre qui demeurera comme une des plus .importantes de celles que vit éclore le
dix-neuvième siècle.
XXX.

NOUS JLLUSTRONS CETTE BIOGRAPHIE AVEC LES REPRODUCTIONS DES « FIGURES • IMPORTANTES DE J.-B. COJWT. NOUS
PUBLIERONS DANS NOTRE PROCHAIN NUMÉRO UNE ÉTUDE SUR
SES PAYSAGES D'ITALIE AVEC D IABONDANTES ILLUSTRATIONS.
N.D.L.R.

�SCIENCES
T@VB;g~~Ei@HS
~7J@B,J:QlrN~ DU A~Jç6T~
D J~Hi 1\1! 0 HD B S

~~S

~T

PAR

PAUL RECHT

N

ous ne connaissons la matière que sous _ trois états que nous
savons modifiables_ d'après la variation ~es facteurs ambian~s :
température, press10n, etè.... Ce à quoi nous pensons moms
communément, c'est à l'influence que la vitesse de giration, par e.xemp1e,
·peut avoir sur les liquides ou sur les gaz. Déjà, dans un précédent article,
nous avions décrit et précisé les influences gue les hautes pressions ont
sur les corps plastiques. Nous voulons, aujourd'hui, parler des matières
fllll:des soumises à des forces c!;lntrifuges et envisager les conséquences
logiques de leur application.
D'abord, nous constatons partout autour dè nous, l'existence de tourbillons, depuis les anneaux de fumée jusqu'aux cyclones. Il suffit que deux
couches fluides viennent à frotter l'une contre l'autre pour que leur surface de contact s'organise en tourbillon; une fois unis, ces tourbillons
se conservent et progressent. Ainsi, on arriverait ,à donner à un jet d'eau,
par l'intensité de la giration, une rigidité assez grande pour briser une barre
d'acier. De même que les tourbillons gazeux engendrés par la déflagration
de la poudre creusent dans l'âme des canons des sillons profonds. Lorsqu'on
produit à l'aide d'un ventilateur un tourbillon aérien vertical, il suffit de
diriger sur sa base le courant d'air d\une soufflerie pour voir, suivant le
cas, le tourbillon s'incurver vers la droite ou vers la gauche ou bien encore
remonter vers ]es régions supérieures, se désamorcer et disparaître. En
interprétant ce phénomène, on a pu expliquer comment certaines collisions entre un toûrhillon de la haute atmosphère et des vents de surface pouvaient engendrer de b~usques dépressions bàrométriques. Ainsi
par des sondages appropriés, la météorologie peut prévoir ces dépressions
presque systématiques. Mais, les mouvements tourbillonnaires ont reçu
une interprétation beaucoup plus fastueuse en cosmogonie et ils peuvent, aujourd'hui, servir à expliquer la genèse des mondes.
Dès longtemps, Descartes avait compris qu'une phase chaotique, où
r~gnaient à _reu près seules les forces répulswes, avait précédé la phase
dite ni;wtomenne où allaient dominer les forces attractif/es.
Les théories de Newton intéressent donc la période actuelle de notre
système solaire mais ne permettent aucunement d'en imaginer la formation.
Laplace avait tenté une synthèse, mais elle était tout aussi chimérique que la formule universelle à laquelle il croyait et qui aurait permis
(1) Voir dans !'Esprit. N&lt;YUveau, No 7,

«

Tensions et Pressions "·

Fig. 3.

aussi bien de déterminer quels étaient les traits du masque de Phèdre
que de déterminer telle contingence d'un lointain avenir.
Les lois de l'embryogénie sur la fécondation et l'évolution mendélienne,
la théorie des actions et des réactions en mécanique et peut-être l'utilisation contrastée des CO'!,Jleurs complémentaires dans la peinture impressionniste semblent représentatives de l'orientation profonde de la vie
parce qu'elles s'intéressent plutôt à l'émanation de deux éléments qu'à
leur substratum.
De mêmé que les règnes de la nature comportent des espèces d'une
variété inouie, de même les astres présentent une grande variété de forme inhérente au même fait de dualité qui préside à leur formation. Mais
pour que les parents cosmiques fondent une famille nouvelle, il faut évidemment qu'ils se rencontrent. Connaissons-nous de ces rencontres dam
l'Univers ? Oui, et ce sont précisément les Novae, ces astres étranges à
évolution rapide. Mais, au reste, qu'est exactt:ment une Nova, c'est en
principe une étoile nouvelle, mais c'est plus réellement un chôc lumineux
entre deux masses lumineuses, l'une, ressemblant à une nébuleuse planétaire à peu près sphérique douée d'une rotation intense, l'autre, pa• reille aux nébuleuses amorphes bien co.nnues Et douées seulement de
translation comme un cirrus dans l'atmosphère.
Voici ce qu'imagine M. Emile Belot, fondateur de ces théories cosmogoniques .
. Adm,ettons l'existe?ce pr~nùtive (phase cartésienne - forces de répuls10n) d un tube tourbillon orienté, par exemple, vers la constellation Hercule (cas de notre système solaire), animé à sa périphérie d'une vitesse

�Fig. 2.

voisine de 75 .000 kilomètres à la seconde:Or, il advint que ce tube tourbillon lancé comme un projectile dans l'espace vint heurter par sa pointe
un nuage cosmique, le choc fit vibrer le tourbillon comme il advient lors
qu'un filet d'eau vient frapper un obstacle solide, de même que la veine
liquide se divise en nœuds et en ventres, les tourbillons se divisent en
nœuds et en ventres alternés et équidistants.
Puis, chacun des ventres entraînés par la vitesse de giration fit explosion et s'épanouit comme une tulipe en donnant naissanceàunenappede
matière cosmique et chacune de ces nappes servit de berceau à une des
planètes; c'est ainsi que naquirent presque en même temps que le Soleil,
Mars et Vénus, la Terre et Mercure, le gros Jupiter avec Saturne, Uranus
et le lointain Neptune et alors seulement, les lois de la gravitation_universelle devinrent applicables à cet univers coagulé (1).
L'expérience suivante (2) va nous apprendre ce que produit un choc
gazeux sur une sphère gazeuse qui sera représentée par une grosse bulle de
savon B faite avec le lig_uide de Plateau. Ici, l'attraction est remplacée
par la tension superficielle du liquide ; dans les deux cas, la sphère est
élastique et vibre par un choc. En effet (fig. 1), soufflons brusquement
en S sous la bulle B: elle s'aplatira en un ellipsoïde qui sera renflé alternativement aux pôles B', B"' et à l'équateur B, B", en sorte que dans son
trajet dans l'air (représentant la nébuleuse) l'enveloppe de toutes ses positions formera comme un tube-T à renflements périodiques. Dans ces bulles
de savon la tension superficielle est trop forte pour que la matière de renflement équatorial en E, E", etc., soit projetée au dehors: mais dans la
(1) Voir l'article sur « Les Tourbillons » de M. L. Houllevigne, paru dans le Temps
du 4 juillet 1916.
(2) Voix la conférence faite par 1\1. E. Belot sur « L'Origine des Mondes», éditée
par l'Association française pour l'avancement des sciences.

Fig. I.

réalité cosmique il y aura émission équatoriale de matière, car à l'impulsion radiale qui résulte de l'augmentation du rayon (de B' en B", etc.),
équatorial, s'ajoute encore l'accroissement de force centrifuge du noyau
en rotation, pourvu toutefois que le choc cosmique se soit produit dans
la région polaire du noyau solaire en rotation, alors les nappes émises
auront aussi un mouvement de rotation qui sera capable d'équilibrer l'attraction centrale du noyau.
Pour les autres syst'èmes sidéraux, les plus importants de beaucoup sont
les nébuleuses spirales, dont on a déjà dénombré plus d'un million Sl!r les
plaques des grands observatoires américains. 'Quel lien m.ystérieux existe
entre les mouvements presque circulaires de nos planètes sur leur orbite et
les mouvements divergents de la matière steJlaire sur les branches des
nébuleuses spirales-? Nous avons vu plus haut que pour expliquer les nappes- planétaires? il faut admettre non seulement leur émission rac,l.iale,
mais leur rotation autour de l'axe du noyau solaire, ce qui exige que le
choc de celui-ci sur la nébuleuse se soit produit par sa région polaire.
Qu'arriverait-il si le choc du noyau en rotation se produisait sur sa
région équatoriale ? Voilà le second cas de ce même problème d'un choc
cosmique qui va nous livrer le secret des nébuleuses spirales.
Imaginons donc une sphère gazeuse S en rotation dont les pôles sont en
PP' et dont l'équateur EE' est le plan de la figure (fig. 2); elle rencontre
par sa région équatoriale une nébuleuse N dont la vitesse rotative V est
aussi dans le plan EE'. Du côté E la matière nébuleuse se comprime tout
en accélérant la vitesse de rotation équat,oriale qui est de même sens. En
E ou la vitesse V de la nébuleuse est parallèle à la vitesse tangentielle du
noyau, la matière adjointe à celui-ci se partage en deux: celle S, qui échap-

�876

L'ESPRIT NOUVEAU

pe tangentiellement sous forme d'une spire qui s'incurve vers S en raison
de son attraction et celle de M qui, avec une vitesse accélérée, continue à
suivre l'équateur du noyau.
Du côté opposé E' quels phénomènes vont se produire ? La matière nébuleuse N glisse sur le noyau : l\fais sa vitesse V est, ici, en sens inverse
de sa vitesse de rotation ? la collision est donc maxima de ce côté. Elle se
traduit pas une dilatation de l'équateur et un bourrelet B qui écarte sa
matière du centre d'attraction P. La force centrifuge dépassant alors l'attraction centrale fera échapper en E' une seconde spire S2 également
incurvée vers le noyau par son attraction, mais qui tendra à s'aplatir
en S3 par la vitesse V de la nébuleuse et être chassée par elle en S4 loin
du noyau B.
Supposons maintenant qu'à une certaine distance du noyau S la spire
S1 ait sa vitesse V2 assez diminuée pour ne pouvoir dominer la vitesse
antagoniste V de la nébuleuse N : la spire S1 sera refoulée sur elle-même en
S' qui formera une nouvelle agglomération nébuleuse favorisée encore par
l'attraction du noyau S. Or, c'est précisément que ce l'on constate dans la
nébuleuse des chiens de chasse sur l'une des spires seulement, l'autre correspondant à S2 étant au contraire étirée et comme diluée dans l'espace en
S4 par la vitesse V de la nébuleuse N. Il existe d'ailleurs plusieurs nébuleuses spirales présentant ces mêmes particularités qui exigent pour se
produire deux conditions : 1° la vitesse V doit être à peu près dans le
plan équatorial du noyau S et par suite, dans le plan des spires S, S2 ;
2° la nébuleuse N doit avoir assez d'épaisseur dans le sens perpendiculaire
à EE' pour que la spire S1 n'en sorte pas avant qu'il ait atteint le point
S où elle pourrait être refoulée sur elle-même.
Ajoutons que, contrairement aux théories modernes de beaucoup d'astronomes, notre théorie prévoit que la matière des spires s'éloigne du
noyau en tournant autour de lui dans le sens même de sa rotation et que
c'est bien le sens de marche qui a été constaté en 1916par Vanl\1aumenen
comparant les clichés des mêmes nébuleuses spirales pris à quelques années de distance.
Ainsi, toutes les particulari és des nébuleuses spirales se trouvent expliquées par le choc équatorial d'une nébuleuse sphéroïdale sur une nébuleuse amorphe.
Le problème de l'origine des mondes ne devait-il pas nous mener jusqu'au chaos primordial, au tohu bohu sortant des mains du créateur ?
Ne devait-il pas nous expliquer d'où est venue cette différenciation des
êtres cosmiques dont la conjonction a produit les soleils, les planètes, les
satellites et sans doute aussi les atomes, systèmes solaires en miniature ;
où les nébuleuse initiales ont-elles puisé leur vitesse formidable de rotation et de translation ? Nous pouvons répondre que la science remonte
seulement où elle peut, c'est-à-dire à l'avant-dernier stade des transformations cosmiques qui précéda l'ère paisible de nos astres actuels : aujourd'hui elle avoue ignorer pourquoi il y a des êtres cosmiques de deux
catégories, les uns doués de rotation et de translation, les autres de translation seulement. De même elle ne peut expliquer l'existence de deux sexes
dans le règne animal et végétal. Ce qu'elle constate, c'est que le dualisme
est universel à l'origine de tous les êtres dans le domaine cosmique comme
dans les autrès règnes. Et c'est là une acquisition nouvelle pour la philosophie naturelle.
Paul RECHT.

..J

Î

..

MAX JACOB

Max Jacob en dix minutes
PAR

HENRI

.:t

HERTZ

E pense qu'il n'est personne, ici, qui ne connaisse Max
Jacob.
MAx JACOB est connu, très connu, désormais.
Et c'est notre bonheur, à nous qui, durant des années,
l'avons suivi à travers l'obscurité, dans « Les ingrates allées
çerdoyantes &gt;&gt; dont parle MÉRÉDITH, où malgré les fleurs et les
feuillages, le ciel et l'horizon sont opaques ».
Mais précisément parce que Max Jacob est connu, il faut,
sans perdre une minute, s'attacher à le faire connaître, car
rien n'est incertain et perfide comme la situation d'homme
connu, lorsqu'on l'est pour le maniement des grandes lueurs
fugitives de l'expression poétique : on risque, à tout instant,
de n'en être que plus brillamment méconnu.
Je parie qu'en ce moment, ici même, dans cette maison
pleine de lettrés et de psychologues, il existe une bonne demidouzaines de façons de connaitre Max Jacob.

J

�878

879

L'ESPRIT NOUVEAU

MAX JACOB EN DIX MINUTES

Il y a Max Jacob, le causeur, l'homme d~ monde, ingénieux
à ravir un salon frivole, encore qu'il y distille quelque chose
d'assez stupéfiant.
Il y a Max Jacob, le thaumaturge qui, familier avec les
astres, s'efforce d'acclimater leurs signes fatidiques aux destinées qui lui sont chères.
Voici un solitaire négligé, un solitaire àlasuited'excèsdesociabilité,.un monastique promeneur, inabordable, distrait, que
l'on ne peut plus saisir, qui ne fréquente qu'un petit calepin
qu'il barbouille, sans fin, de secrets au crayon, en errant, chérubin perdu, dans les bois de Paris.
·

Vous allez le défigurer en sa vie, ce qui est fort discourtois;
vous allez altérer la vue de son œuvre.
Ne dissociez jamais ce captivant, · ce captieux ensemble,
ce composé primesautier qu'agitent harmonieusement de spontanées et naturelles contradictions. C'est sur lui que 1·epose
la plus fantasque, la plus ductile féerie littéraire.
Ah ... Ah! il est temps - bien que les penchants de la société
s'y prêtent mal - que l'on comprenne qu'il est des hommes
sur terre, dont la fonction n'est que de réunir et faire chatoyer
en eux les impulsions dissemblables de la vie qui porte leur dérive ..
Ils gênent, je sais, la morale et ne paraissent avoir aucune
utilité. Ils ne sont ni imposants comme des p·olitiques, ni
vertueux comme des pasteurs ; ils ne bénéficient même pas,
· dans l'exercice de la mobilité, de cc l'action directe &gt;J, si séduisante, des acteurs. Ils sont dans u:p.e évasion perpétuelle. Ils
sont le danseur· de corde toujours mourant, toujours agile,
dont le prophète scella le cadavre dans un tronc d'arbre et
qui y devint, aussitôt, sans doute, une charmante dryade.
Max Jacob est de ces hommes là.
Même la foi, la rude foi catholique à laquelle il est venu, n'a
pu exclure, chez lui, tout ce que reçoit constamment et assimile, en vert-µ d'une lyrique endosmose, sa nature avide, inquiète et si hospitalière, son intelligence sans cesse en alerte et
en alarme : Max Jacob a passé d'un dieu à un autre; il a
changé de Dieu, mais il n'a pas changé.

J'écrirai donc, toujours, mes ()ers sur mes manchettes, dit-il.

Max Jacob chez lui, rue Ravignan, autrefois, rue Gabrielle,
à présent, accoucheur socratique des vocations qui frappent à

s-a porte, hôte évangélique de quiconque, durci par la raison
ou rendu fébrile par l'ennui, a besoin de l'assistance délicieuse
de la fluidité ; bienfaiteur aussi - quand c'est possible - des
plus pauvres que lui, ses voisins.
Max Jacob, le peint1·e, un petit monsieur très volubile, qui
va vite, ses toiles et gouaches sous le bras. On le rencontre à
Montparnasse, on le retrouve rue de la Boétie. Jamais rue
Laffitte : il est trop tard pour elle. Sa suprême concession fut
la rue Richepanse.
Max Jacob, le croyant, celui qui prie la nuit, au Sacré-Cœur,
qui se tourmente sur. son âme trop joueuse, et qui la livre,
la subtile, la rouée, l'innocente, à Dieu, en offrande, en faisant
tout pour qu'elle s-e présente, à ses pieds, avec u:µe mine suffisamment macérée.
Tous ces aspects de Max Jacob sont vrais, tous concourent
à sa figure de poète. C'est pourquoi j'ai dû être indiscret et en
parler.
Mais si vous vous arrêtez, plus d"une seconde, à chacun
d'eux, en vous persuadant paresseusement qu'il est, àlui seul,
tout Max Jacob, vous êtes sûr de vous tromper et vous allez
le défigurer.

{

.

1

1

.:

Emanant tout de go et avec une admirable sincérité de cet
être à la fois ingénu et_compliqué, l'œuvre de Max Jacob forme une masse plantureuse, tantôt vers, tantôt prose, tantôt
les deux mêlés. Elle comprend un roman SaintMatorel, bientôt deux, car le Terrain Bouchaballe va paraitre, des pamphlets
sous forme de dialogues ou de nouvelles : le Phanérogamme.
le Cinématoma, et des poèmes en vers et en prose, un ruissel-

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MAX JACOB EN DIX MINUTES

L'ESPRI'l' NOUVEAU

lement de poèmes : ŒufJres mystiques et burlesques -defrèreMatorel, le Siège de Jérusalem, la Côte, le Cornet à dés, la Défense
de Tartufa, et, prochainement le Laboratoire central, sous presse.
Max Jacob s'est mis à cette œuvre, une fois qu'il eut conquis l'indépendance, nous savons à quel prix. Sans trêve, sans
ambition, sans espoir, il échafauda manuscrits sur manuscrits.
C'est une œuvre qui n'a pas de date, pas d'actualité, qui a
attendu l'heure de paraître, avec soumission et avec dédain.
Romans, nouvelles, pamphlets ? A contre-cœur on se résigne - on y est bien obligé - à employer ces qualifications
habituelles. En réalité, aucune classification n'est possible.
Cette œuvre est un flot impétueux d'éclats, d'aperçus, de
silhouettes, de fantômes, de fantoches et ce flot ne se délimite et
ne se circonscrit que sur les bords, si l'on peut dire, et par le
hasard des rives.
Ce qui ajoute encore à l'embarras c'est que cette matière
poétique regorgeante qui se nourrit par elle-même, en profondeur, demande aussi tout èe qu'elle peut au simple jeu de la
forme et rassemble par dessus un fourmillement de sensations
et d'émotions imprévues, surprenant es, une profusion de styles
litt éraires. Styles éprouvés et styles vierges, Max Jacob les aime
tous, les choie tous, les manie, les remanie, quitte à leur glisser
brusquement dans le cœur, comme faisait Hamlet pour ses statuettes de cire, la longue aiguille maligne de son caprice. Il
s'apparente à la tradition, à toutes les traditions, à celle du
moyen âge, à celle de l'humanisme, à la classique, à la romantique. Il a l'air de les respecter. Puis, tout d'un coup, d'une
chiquena~de bien placée, il en fait éclater la cosse vraiment
par trop fossile, et donne jour à lme série d'explosions tendues
et fines éveillant, le long des cordes du sentiment, des ricochets
précipités, qui n'ont de but que dans le vague, infini ...
Quels feux d'artifices ! Quels éclairs étincelants ! Que de délicats orages ! Quel bombardement de surprises et &lt;l'attrapes
verbales artificieuses ! Ensuite., nous revenons à de majestueuses phrases, un peu sombres, à la Nicole, à un calme pas-

/

881

sionné très racinien, ou bien à des grâces et danses canoniques,
surgissant tout droit du xvm 0 siècle.
A qui affilier, à qui comparer ce prestidigitateur? Je n'en
sais ma foi, rien. Peut-on le définir ? Il l'a essayé lui-même.
Il a écrit une préface à la Côte, et une préface au Cornet à dés.
Mais la Côte, ce sont des chants bretons traduits en français, ou
des chants français traduits en breton, je ne sais pas au juste,
lui non plus, peut-être. Et, dans la préface, il a fort à faire de
s'en prendre aux celtisants de profession, aux anglomanes et
aux mécènes, tout en adressant le sourire de son souvenir mélancolique aux amis de son enfance, à ses chers amis de Quimper, qui chantaient naïvement, dans l'atelier de brodeurs, près de
la cathédrale. Tout ce qu'il a le temps de dire de lui, c'est qu'il
ne sait pas du tout l'hébreu, ni le grec, trois mots .de breton,
trois d'anglais, « strugle for life », qu'il n'a tué personne et qu'il
fait fi de l'argent. Ce n'est pas beaucoup.
Quant à la préface de cette corne d'abondance ·qui s'appelle le Cornet à dés, elle établit très savamment en quoi consistent la situation et le style, et le rôle de la distraction, en
art, et comment, en ce qui concerne le poème en prose, le Cornet à dés est excellent à ces trois points de vue. Poète en prose
ou plutôt, auteur de poèmes en prose ? Oui Max Jacob est
cela, je le veux Dien. Mais n'est-il que cela et en sommes-nous
plus avancés ?
Il est de partout, à la fois, autant dire de nulle part. Il sait
être vers-libriste et il sait être versificateur. Il est un jongleur
incomparable de raccourcis et de syncopes et il conte et disserte comme on le faisait aux Charmettes.
.
Il donne l'idée de quelque trouvère de grand chemin qui,
se plaçant devant les avenues de la littérature, empêche tout
ce qui s'y est entassé, de passer, de mourir :
- Attendez, attendez, vous allez voir; vous n'êtes pas si
mortes que cela, crie-t-il aux lentes périodes d'alexandrins ;
vous n'êtes pas si mortelles, crie-t-il aux pédàntes analys~s
discursives. Venez tous réalistes, vieux panaches, et philosophes, et baladins, vous allez voir ce que je ferai de vous !. .. »

�882

L'ESPRIT NOUVEAU

LES REVUES " REVUES "

Puis il se tourne de l'autre côté, vers le vide, vers l'avenir
et son langage transformé, un peu hagard, devient muet et
secret comme des trainées de lune.
. C'est un veilleur et un guetteur singulier, au carrefour en- ·
combré d'un vieux siècle.
Avant tout, jamais il ne consent à sacrifier l'enregistrement
immédiat, en sursaut, de ce qui traverse, d'un bond, sa sensibilité su(3ceptible. Tandis que la plupart des écrivains se canalisent assez vite et s'apaisent dans une formule, il obéit
•, à une verve secouée, inlassablement, d'une lucidité diffuse.
On pense à Rimbaud qui, partagé entre le scrupule de s'en
tenir aux jets de son âme et celui d'affecter une contenance
artistique trop étudiée, reniant tout ce qu'il avait fait, prit
le parti de ne plus rien faire. Seulement Max Jacob, doué
d'une fertilité adroite pour le cliquetis des apparences, sait
toujours, avec malice, habiller les idées s_auvagesses, rendre
mondains les fauves, de sorte que nous n'avons point à redouter que la gaieté de la création l'abandonne.
Ai-je bien laissé entendre ou, plutôt laissé deviner ce qu'est
eette œuvre prismatique ?
Max, tu donnes bien du mal en dix minutes ...

1

Henri HERTZ.
Préambule à une lecture de poèmes faite chez Madame AUREL, le jeudi 7 avril 1921.
~

MUSIC-HALL

LES REVUES " REVUES

"

PAR

RENÉ

A

BIZET

Pâqui:s, les Music-Hall~ parisiens, Casino de Paris, Folies-Bergeres ,en t,ete, ont renouvele leur spectacle. Ou plutôt, à une revue
. a succédé une autre revue, avec le~ mêmes couplets, les sketches
quasi semblables, les mêmes girls et les mêmes femmes nues.
Le Music-Hall ayant trouvé sa formule productive, depuis quatre ans
VAN,T

883

l'applique rigoureusement sans faire d'effort pour utiliser les merveilleux
moyens dont il dispose.
Voyez d'abord, les Folies-Bergères.
On y dépense largement l'argent. On y est assuré d'une.clientèle qu'un
promenoir plus ou moins bien fleuri, suivant les saisons, attire et retient.
Il y a &lt;!ans ce vaste hall une atmosphère plaisante, parfumée, exotique ;
aux soirs d'ennui on y vient pour s'évader du monde gris. Cela-tient de la
maison spéciale aux ports et du cirque. C'est tumultueux, criard de couleurs, plein de laisser-aller et de civilisation ·vieillie.
On y pourrait donner des ballets, des fantaisies un peu légères, libertines ; on entendrait volontiers de la musique amusante. Des danses
d'Afrique ou d'Asie désarticuleraient le rythme banal de la promenade
circulaire des spectatrices professionnelles ... Que d'images neuves, imprévues nous y pourrions admirer, au cours d'unerevuesobre,etsansprétention à la gaîté. Des clowns et des excentriques suffiraien.t ànous faire rire.
Au lieu de cela, on demande à M. Lemarchand qui tient bureau d'esprit,
de décoration, de costume, de chaussures et de mise en scène, un spectacle qu'il compose de son mieux, certes. Car nul doute qu'il ne prenne beauc9up de peine à nous prodiguer tant de banalités. C'est son excuse et nous
lui en voudrions de ne la lui pas laisser. M. Lemarchand est ainsi fait qu'il
en est encore aux vieilles reconstitutions de tableaux célêbres, aux défilés
des quatre saillons. Cela témoigne des fortes convictions de son âge mur,
et d'une belle résistance à l'esprit moderne. Il faut de ces laudatores temporis acti.
Il en faut, puisque les Folies-Bergères ont maintenu l'Amour en Folie à
leur programme pendant près d'un an, et que le poducer sous lë titre :
C'est de la Folie a redonné la même revue. Mais je.crains bien tout de
même, pour l'honnête commerce de M. Lemarchand, que cela ne puisse durér longtemps.
Comment supposer, en effet, qu'un public saturé comme le nôtre, de
vaudevilles et de plaisanteries grasses, de femmes dévêtues et de rodeurs
de barrière, s'intéresse encore pendant des années à ces pauvretés imaginatives que :sont les tableaux de C'est de.laFolie, aux sottises fâcheuses
des sketches ahurissants ,qu'on ose nous présenter ! L'étranger baille, le
Parisien hausse les épaules. Et s'il n'y avait pas les charmes particuliers
de l'établissement, je crois qu'on iinirait par en oublier le chemin.
En tout cas, esthétiquement, de telles représentations ne peuvent pas
nous intéresser. Là, le Music-Hall rejoint le théâtre, et ses momes formules, et ses tristes rabâchages. A peine donne-t-on quelques coups d'œil
aux danses de Germaine Mitty et de Til).io, couple tourbillonnant qui
dépense des ressources infinies d'adresse etde force pour exéc11ter des danses
trop rapides, trop brutales, et qui ne leur permettent point de laisser adminer leurs rares qualités d'acrobates.
Dorville, lui-même, Dorville, cette irrésistible force comique, cette verve populaire, caricaturale, qui suscite le rire, quasi mécaniquement, par
le seul aspect de sa trogne et par ses cris, n'a que des rôles incohérents.

�884

L'ESPRIT NOUVEAU

Le Casino de Paris a mis plus de coquetterie dans son effort. JI faut
d'abord reconnaitre ce mérite à ceux qui le dirigent qu'ils ne présentent
que des spectacles fort bien au point. JI y a toujours dans la série des scènes, un tableau d'un goût délicat qui fait plaisir aux yeux. Cette fois ce
sont les grandes amoureuses qui viennent habillées par Poiret, offrir à nos
imaginations toutes les gaîtés des couleurs, des ruissellements de perles, et
le souvenir d'époques que nous voyons fastueuses parce qu'un nom seul
suffit à évoquer autour de lui des splendeurs.
Il y a là un costume jaune d'or, portée par douce amie d'Abeilard, qui
est une sorte de chef d'œuvre de grâce éclatante. Pour moi, c'est toute la
revue. Cette longue robe m'éblouit, et vêt de rayons toutes les autres fantaisies plus ou moins réussies de A"ec le sourire. Elle, et Chevalier, suffisent à ma joie.
Il faudrait écrire un jour quelque plaquette, de l'excelle.nte influence de
Che"alier sur l'esthétique du Mu.sic-Jiall; ce grand garçon qui semble toujours
avoir vingt ans, qui est rose comme une rose, et souriant comme un gamin, est la bonne santé et la douce humeur de notre race. Il n'attache pas
trop d'importance à ce qu'il dit. Quand il ne chante point, il danse. Et
c'est la même gaité. Le même rythme bon enfant qui balance cette tête
fleurie, agite les jambes et tout le corps. Voilà la libre souplesse aussi plaisante qu'un libre esprit; ... qu'un poète moderne aurait en cet artiste un intelligent interprète IMais ce n'est pas aux auteurs des sketches du Casino
de Paris qu'il faut demander un essai original pour l'emploi d'un tel sujet. Ils fabriquent des scènes courtes, qui d'ailleurs sont d'une qualité supérieure à celle des précédents, mais qui hési ent toujours entre la comédie
et la farce et n'ont aucune vigueur.
Le metteur en scène, M. Jacques Charles, a réglé avec beaucoup de goût
les ensembles et les danses d'un bal de l'Opéra sous Louis-Philippe. Des
lumières à profusion, des taches de couleurs heureuses, un mouvement
alerte et bien scandé, des costumes un peu trop exacts pour mon goût,
font un tableau assez digne d'une féerie. Mais là encore, le courage manque
aux. auteurs, qui imaginèrent cette reconstitution. Ils ne s'évadent point
de la photographie en couleur. Ils n'interprètent pas une époque, comme
Poiret, ils en décalquent des images.
Aussi longtemps que le Music-Hall ne sera pas, franchement, nettement
autre chose que le théâtre, aussi longtemps qu'il ne sera pas ce qu'était le
cirque, jadis, c'est-à-dire un spectacl qui n'a aucun rapport avec la
comédie, le drame et la décoration théâtrale, il n'apportera pas ce qu'il
nous doit : l'expression fantaisiste de la vie moderne.
Le cinéma, art photographique pourtant, diraio-on, nous la donne bien
davantage. EtJe public est si peu routinier quoiqu'on pense, qu'il se précipite dans les salles où il peut poir des films. Là il vit dans son époque. Il
en subit la nervosité, la vitesse, l'imprévu ...
Le Music-Hall pourrait aussi bien. faire, et avec tout le prestige de ses
clartés, de ses danses et de ses rires.
René IlrzET.
La ToiMte (1918)

Collection Si71!on
DERAIN

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��Femme A ssise (!9 l4)

Collection S tmon
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DERAIN

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Collection Paul 1.J11il/a11me

La Grecque (1920)
DèRAIN

Portrait (Nov, 1918)

Collection Léonce Rosenberg
D ERAl N

�Portrait de l' Artiste (Nov. 1918),

DERAIN

Coll-ection Léonce Rosenberg.

Portrait (1921)
Col1ection Paul Guillaume
DERAIN

ANDRÉ DERAIN
48

�ANDRÉ DERAIN

ANDRÉ DERAIN
PAR

MAURICE

V

RAYNAL

songer un instant, je vous prie, à. l'effroyable
anxiété dont fut sans aucun doute assailli ce bon M.
Masson, de l'Académie française, lorsque terminant le
quatre-vingt-quinzième tome de son Histoire de la vie de
Napoléon, il ~pprit, tout-à-coup, brutalement, et sans qu'on
l'eût seulement ménagé de la plus élémentaire façon, qu'un
livre considérable venait d'être publié, un livre dont le ToutParis s'arrachait fébrilement déjà les exemplaires, et au sujet
duquel s'échafaudaient mille conjectures ; un livre intitulé
froidement : « Napoléon a-t-il existé ,, ?
Il est fort probable que le docte vieillard dormit fort mal
au cours de la nuit qui suivit l'annonce de cette terrifiante
nouvelle, et il faut avouer qu'il y avait de quoi.
Or un jour, voici de cela dix ans, Derain travaillait à une
œuvre importante, et ce de toute sa foi superstitieuse en l'art.
Perdu dans un nuage de tabac il semblait en peindre attentivement la fumée, quand soudain entra Picasso qui lui dit
en signe de bonjour : &lt;&lt;Ah! tu sais, c'est fini. Il n'y a plus
de peinture ... Non! ou si tu préfères la peinture est toujours
la peinture, mais elle n'est plus la peinture tout en l'étant
quand même. Tu comprends ? ,1
Derain reçut apparemment le coup sans broncher. Après
avoir profondément soupiré, il murmura en clignant un œil :
&lt;&lt; Voire ». Mais tout de même, il ne put s'empêcher de considérer que son pinceau, pas lui bien sûr, mais cet imbécile de
pinceau tremblait légèrement dans sa main. Hâtons-nous de
dire cependant que si Frédéric Masson perdit tout-à-coup le .
· sommeil à la suite de l'aventure ci-dessus rapportée, André
Derain, lui, dormit magistralement ses douze heures d' arrache-pied sans plus songer au coup de main, dont sous l'aspect
de Picasso, le Malin av.ait voulu surprendre sa foi.
Le lendemain donc il reprit son travail plein de la plus
sereine confiance, après avoir constaté que le pinceau ne
tremblait plus entre ses doigts. En détachant la feuille quotiEUILLEZ

dienne d'un calendrier qui lui offrait tous les matins une pensée nouvelle à méditer il lut ceci: &lt;&lt; Malheur à l'homme qui n'a
pas un certain fond de candeur et de confiance, düt-il en êt_re
dupe ,,. Mais fort posément il alluma sa pipe avec cet ar,hori?me sans examiner plus avant la question. C'es_t dire qu:Il av~t
définitivement oublié l'importance qu'un msta_n t Il avait
donnée la veille, à la nouvelle de Picasso, et c'est dans cette
disposition qu'il reprit sa toile à l'endroit q~'il l'avait_lai?sée
en fredonnant ce vieil air qu'il a-ffectionnait en particulier :
&lt;&lt; J'aime celui qui m'aime... ll, etc.
En réalité il n'arriva rien de tout cela ; mais faites comme si
les choses s'étaient passées de la sorte, et vous le verrez, nous
ne serons pas loin de compte.
.
. .
La sensibilité de Derain n'est jamais SUJ ette à l' afflict10n;
elle possède cette heureuse _disposition que son in?onstance
spécifique la sauve à chaque mstant,de tous les accidents, ~e
tous les abattements et de tous les soucis du monde. Derain
a quelquefois la puce à l'oreille, mais il n'avale jamais 1~ J??ire
d'angoisse. Quand il rit, ce ~'~st pas s~ule!Ilent d'une mmtie de
visage, comme le ferait un bilieux, mais bien de sa face tout entière. Aussi bien ne lui est-il jamais arrivé de prendre les événements de la peinture au tragique; l'oiseau n'est pas venu
voir comme faisait l'avion pour apprendre à voler dans les
règles, le sculpteur nègre ne rêve pas d'une Académie de ·Montparnasse. Derain considère plutôt la _peinture com~e une co médie que comme un drame, c'est-à-?ire ~omme un J~U excessivement varié et qui ne comporte Jamais de travail susceptible de le fatiguer.
.
.
. .. ,
.
Il est déjà aisé de concev01r pourquoi la sensibi½te de D_eram
est baignée d'une fraîcheur constamment renouvelee. Tout Jeune
il se promena dans les Musées. Il s'y promena, ?'est-à-dire _qu'au
lieu d'interroger méthodiquement chaque artiste sur ses mtentions, il recueillit sans lessolli_c iter les confidences que les Maîtr~s
voulaient bien lui faire. C'est qu'un au.tre événement retenait
plus_ ~espotiqu~ment son at~ention :_ la :7ue d:~ j~r~ns pos~s
derriere les fenetres du Musee, des Jardms ou Il etait permis
de fumer en regardant paysage et _pass~ts .. Ainsi Der~in ne
prit de l'art des Musées que ?e qm était stric~e?:1-e?-t fait ;1on
pas à la mesure, mais à l'umsson de sa sensibillte. So_n ~e
vibrait seulement lorsqu'elle était touchée par les radiations
qui se dégageaient des œuvres avec lesquelles elle était accor-

�·896

L'ESPRIT NOUVEAU

dée. Il conservait de ces impressions non pas un enseignement exclusivement formel, mais une émotion dont il perdait
bientôt la notion exacte et qui contribuait en définitive à
étoffer, à développer le riche tissu de sa sensibilité.
Certes, et corri.me je le disais plus haut, Derain fait preuve
d'une foi solide en la peinture. Mais au mot un peu idéaliste
de foi il serait bon d'adjoindre celui de besoin. Pour lui, peindre n'est pas un prétexte unique à construire des objets, mais
plutôt un moyen de s'exprimer, de se faire comprendre, de
livrer son opinion sur la nature. C'est ce besoin gui, dans ses
meilleures œuvres, se renouvel1e continuellement, ce besoin
qui en oes mêmes œuvres n'a pas adopté de moule particulier,
ne s'-est pas posé comme une nécei::sité raisonnable, n'a été
touché d'aucune littérature et n'est pas encore devenu un prétexte à faire del' Art. L'on sent en goûtant son œuvre d'avantguerre que Derain n'a jamais obéi qu'aux caprices de sa sensibilité et qu'il luttait contre les influences fâcheuses qui l'e1;1ssent porté à systématiser son penchant naturel pour la pemture. Avec tous les enfants que l'on ne mène jamais de force
aux cours du soir, il ignorait les mesures de l'espace et la perspective. Aussi faut-il se réjouir de l'avoir vu conserver cette
sage ignorance et d'être resté en l'âge d'homme le primitif qui
dort au cœur de tout enfant.
C'est ainsi que les œuvres les plus significatives de Derain
sont volontiers plates comme les idoles des Crétois, les figurines
des tombeaux de la Grèce primitive., certaines soulptures
-du Moyen Age ou les fétiches nègres. Toutes les parties importantes, indispensables sont soulignées, étudiées-individuellement, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas choisies méticuleusement, ni concertées spécialement en vue d'un ensemble artistique déterminé à l'avance. Derain les synthétise chacune en
un schéma que son tempérament remplit toujours de la plus
délicate sensibilité. Il ne sent pas encore le besoin de composer
avec l'ensemble de ces éléments une synthèse générale dans
l'unique but de complaire au cadre de son tableau. Et quant
à la couleur elle a pour but de faciliter l'intelligence du sujet.
Ce ne sera que bien plus tard que Derain lui demandera. de,
rehausser la valeur du modelé plastique : et à cette occas10n
nous pourrons voir assez nettement que cette ~ntention ~'est
pas absolument conforme à la nature des qualités dont il est
pourvu. Ainsi ]' œuvre la plus personnelle de Derain semble
généralement conçue sous deux dimensions et ce grâce à cette

Le CaJ,vaire (J-912)

DERAIN

Collection Simon.

tendance à la schématisation dont la sensibilité humaine tend
à_ traduire - avant l'aide de tout autre moyen - les impress10ns que nous suggère la.vue des volumes. Et ceci n'est pas
chez Derain le résultat d'une convention décrétée à l'avance
mais bien l'effet de cette disposition humainement sensibl~
dont l'on trouve déjà les traces chez l'enfant. L'on aurait
donc ~e rius grand tort de croire que Derain travaille suivant
un prmc1pe ; et ce d'autant que d'aventure, il ne se gêne pas
touJours assez poux aller à l'encontre de ses tendances naturelles pourno'?s convaincre d'ailleurs .qu'il n'est pas toujours
b_on de v_oulo1r 3J?ender la nature. Mais hélas! la gloire est
s1_ ~a:uva1se ~°:nse1llère et, _d'autre part si impérieuse, qu'il est
d1füc1le de res1ster à ses exigences auxquelles nul grand artiste
n' é~happe. A chaque époque de l'histoire del' art nous trouvons
touJours quelque Chauchard qui poussera les grands artistes à
chau?hardiser_ c?ûte que coûte, c'est-à-dire à opérer la repro~uct10n ~n_ serie avec s?ulefi;ent l'adjonction de quelques variantes cerebr?1e.II?-ent d1sposees des chefs-d' œuvre qu'ils auront
au-rarav~t reuss1s av~c le p~us grand éclat et qui auront plu.
Mais pmsque tout artiste vit ses heures chauchardisantes, il ..

�898

L'ESPRIT NOUVEAU

n'est que de fermer les yeux sur es instants de faiblesse pour
se reporter à ceux qui ont yu l'éclo ion de leur plu profonde
sincérité.
Pour en revenir à Derain, nous diron qu'il semble avoir la
ferme conviction que a toile n'a qu deux dimen ion : c'e t-à
dire qu'il n'a jamais été inquiété par la question de la troi ième et moin encore par celle de la quatrième. Comme tout
peintre il po sède lr sen de la troisième dimension, mai il ne
croit pas devoir en faire état d'une manière précise ni définitive
par e qu'il n'ignore pas que a traduction ur la toilee. t toujours
subordonnée à quelque concept arti tique. Et commelasensibilité à &lt;leu - dimen ions e t Yéritablement le propr de a nature, l'on peut dire que les conséquen es pi turale qui en ré ultent con tituent, à cause mêm de 1 ur incérité chaleureu e
et de leur qualité de grandeur, un ca a ez rare dans la peinture moderne.
La théorie d'une quatri 'me dimen ion arti tique, c'e t-àdire celle qui n'a de mathématique qu'une appellation assez
fau e d'ailleurs, pui qu'il 'agit d'une dimen ion qui n'en a
aucune, cette théorie, di -je, n'est pa plu illégitime que celle
de la per pective. Peut-être même doit-elle la vie à celle-ci.
Ri n ne nou empê ·he de penser en effet que la notion de perspective contienne en germe ce concept d'hyp re pa e dont les
primitif avaient déjà le ntiment. Or, i Derain ne 'est jamai lai sé uborn r par ce goût pour la péculation qui e t l'un
de · ymptômes l plu légitim s de l'art d'une époque profondément inquiète et troublée, il ne 'e t jamai lais é non
plus convaincre par le règles de la perspective. Mais suivant
le principe que la création de règles uit toujour le émotions qui ont donné naissan e àl urs objets, il est ai é de reconnaitre que Derain emble généralement on idérer le plan de
sa toile omme l'âme essentieJle de la nature et qu'il estime
que la urface blanche on titue comme un hyper ·pace idéal
non plus àquatremaisà ndimen ion surlequcllesimage viendront e po er. Derain aute donc de la deuxième à la quatrième
dimension, c'est-à-dire que a sen ibilité n'accepte d'être encagée
que dan les formule les plu imples; c'e t-à-dire qu' lie réclame le droil à re pir r dans un espace que le mathématiques
n'ont pa encore irconscrit et qu'Euclide n'a pas ob curci
de po tulat pas toujours démontrables.
De là l'indéniable fraicheur qui donne à l'art, de Derain
l'aspect reposant t pl in de sérénité que l'on connait. De mê-

ANDRÉ DERAIN

899

me qu'il existe deux espèces de distin tion, il est deux sortes
de fraîcheur: la natur 11~ et ~•acqui~e- La fraicheur acquise dépa se ~on but. A voul01r faire frais l'on aboutit au glacial.
Voy~~ ~es alo~ officiels : la grâce y e t confondue avec le
mamerISme, ~'ai ~~ce ave~ l'~ffec~ation, l'élégance avec larecherc~e, la -yivacite avec~ épilep_s1e, la coquetterie avec le imagrees. SmvantquelesuJetlehncommandel'arti teicifournit
à e œuy1•es les a pet't de la fraie heur ou ceux de la é here e; et pour ce faire il mploie tous les subterfuaes de la
6
chimie picturale.
Ile t par contre des œuvres animées pour ainsi dire d'une
fraîche~r constante, d·une fraîcheur qui Yivifie les ujet qu'elle
touche mdép ndamment de leur repré entation. C'e t la fraich ur naturelle, c'e t-à-dire celle qui baigne en aénéral l'œuvre
de D rain. Pf:111' êt~e _né très jeun_e Derain au;a encore ·v ingt
an_ lor que 1 etat-crn~ youdra lm en o troyer soixante. u
p~mt que dan se meilleures un Derain n'hé ite pas à e
lai. er, por~ _r Pru.: l'ingénuité jusqu'aux bord de la naïveté.
Mais c e t ici le def aut d'une qualité que nou aimons l'un de
ces_ défa~ts g~e l'on goûte quelquefois plu que des quilité , et
qm -rarticulie~ement chez Derain se pré ente ous forme d'une
onf iance pleme de naturel, d'une in ouciance prime autière
et d'_une ~ence com~lète de présomption.
eanmom. le .~~-1rateurs de Derain ne sont pas an regretter parfo_1 qu il n mterroge pas plu souvent sa con cience.
Il . ne s ~hai tent pa qu'il fa e d'un tel examen un deYoir
q\11 certamement deviendrait périlleux pour sa sen ibililé.
D 3:bord on tempéram~nt s'y oppo erait et des conflit naitraient du choc de sa rai on et de ·a en ibililé dont ni l'une ni
l'autre ne r tireraient de bénéfice. Mais Derain devrait all r à
confe_ e à certaines date fixe : à la veille de certaine œu~·res_ ~port8;11te à exé_cuter, p_ar exemple. Sans doute seraitil tr _etonne de ~- voir tradll1;t devant on propre tribunal;
au_ pomt même qu il ;.her~he:ait p ut-être dans quelque caté~hi me les faute ~ Il aurait pu commettre. Bien entendu,
~l ne les trouv_er~t pas car la religion mondaine e t très
mdulgente, ma1s il est certain qu'à ceUe occasion l'étonnement ~e se ren~ontrer en pareille circonstance soulèverait
ch~z lm ~ctte_ not10n du doute qui dort toute éveillée chez Cfftam. e_t a pomgs fermés chez d'autre et peut-être Derain exi~era1_t-il de a sensibilité qu'elle fût plu difficile? Il lui confierait en tout cas qu'il n'est pas toujours prudent à elle de se

�' .

000.

L'ESPJUT - NOUVEAU

fier entièrement- à son activité et à sa force, crainte de voir
une vitesse _acquise la pousser à des conséquences périlleuses.
Hélas ! · Facilité; ton nom est femme ! Nous savons bien que
l?r~que ~erain ~aiss~ un -peu trop agir à leur fantaisie les qua, ·
lites qu 11 possede, Il ne verse pas dans une ornementation
vide d'humanité comme de pensée, mais nous savons aussi
que la facilité y mène et qu'à ne pas surveiller les pinceaux
l'on s'aperçoit un jour qu'ils courent seuls sur la toile pourse livrer à des sarabandes qui trahissent généralement la pensée SBnsihle de leur maître.
L'œuvre de Derain est surtout objective : jamais elle ne
livre les secrets de sa pensée. Or voilà une disposition de
tempérament assez dangereuse et qui demande à être surveillée et soutenue. A peindre comme les yeux fermés, l'artiste
semble croire qu'on ne le verra pas. Tant il y a que la faculté
de réceptivité chez Derain est si considérable qu'il a tendance
à rendre av:ec ~rod~galité ce q_u'il a reç~. Mais son essence purement latme 1 obligera certamement a respecter cette notion
de choix qui e.s t l'une des qualités de celle-ci. Et surtout, il
n'oubliera pas que son art étant érralement fait d'une intelligence très perspicace des formes de la nature, il se doit de
n'attl;lcher d'importance qu'à celles qu'il est à peu près certain
d' avoi'r renouvelées grâce à ses belles dispositions. Il est bien
certain qu'il redoute un peu cette habile.té suprême qu'il possède à saisir les accents d'une physionomie, sans quoi il menacerait de compter parmi les plus grands portraitistes. Il sait
que l'artificiel guette la facilité et que l'artificiel signe à brève
échéance l'arrêt de mort de toute œuvre qui se laisse aller à ses
excès. Sans compter les leçons d' Académies qui l'attendent et
le désirent.
Il n'est pas sain de se laisser aller aux rêvasseries qui amollissent,_si délicieuses soient-elles et si faciles. Certes, il est doux
de rêver que le tableau s'est fait seul. Mais, attention à l'irrésolution, à la versatilité, à l'inconstance, ces sources de toutes
les compromissions ao.adémiques ou officielles.
Heureusement pour lui Derain n'a pas besoin qu'on lui crie
longtemps au casse-cou, car il possède les vertus nécessaires
èt tous les privilèges utiles pour retomber quand il le faut
sur ses pieds. Il le montre à intervalles réguliers. Mais, il faut
le dire, le goût contemporain de la toile de chevalet est bien
coupable lorsqu'il sollicite Derain. C'est encore à quelque
Chauchard du xv 0 siècle qu'if faut attribuer l'invention de

Naiure Morte {1911).

DERAIN'

Colleotion Simon.

la toile de chevalet, Qui donc rendra à Derain les surfaces
c'.1-p~b_les ,de contenir Gette gran~eur pleine de force qui est la
s1grnfica~1on d~ sa valeur. La pmssance de sa sensibilité bouillon~e, piaffe, eto_uffe dans l'exiguïté de ces petits cadres en
qum l'on voudrait _l' enferm~r. · Elle les fait craquer de toutes
parts ; souvent, mais elle subit leur étreinte à son tour. Donnez
de l'a}r às:3-l~r~e poitrine, il ~ousmontrera à aimer davantage
la $fac_e _fem1rune et cette vigueur masculine qu'il couve de
sa JUvemle tendresse. ~es c:11-âteaux, les palais et les églises
sont les se~s ~adres qm pmssent célébrer le rêve qu'il a fait
et ;10? le, d1s~1per ?omme. le f?nt ~es petits espaces que sa
maitrise s extenue a vouloir faire vivre d'une vie artificielle.
Les pet_ites toiles supportent que l'on se donne moins de
m~ a vivre; elles ne sont pas non plus des lettres de félicita:t10ns ou de condoléances. Ni fleurs, ni couronnes une
carte de visite suffit_
'
Maurice RAYNAL.

�Expos itions

LA PRESSE MUSICALE

A~B~BT Q.~~~~~S nous ~ontre à.la
«Cible)) quelques-unes de ses dernières toiles, ainsi qu'une série de dessms
~!)

La tradition romantique avait fait de l'artiste, et en particulier du compositeur
un être halluciné et un peu hagard, en proie à la divine fureur du génie, créant des
chefs-d'œuvre sans s'en douter et obéissant passivement et inconsciemment au vent
violent de l'inspiration comme un roseau courbé par l'orage .. Berlioz avait dépensé
une prodigieuse quantité de littérature pom: accréditer ce poncif. A l'en croire, la
visite de la Muse inspiratrice dans une cervelle de créatem serait assez semblable à
une attaque foudroyante d 'épilepsie ; tout y est, les tremblements ne1·ve1uc, les grands
spasmes, les dents entrechoquées, les frissons, les sueurs glacées, les gestes convulsifs
et la pe1te de Ja connaissance. La crise finie, le compositeur searetrouveàsa table, brisé
de fatigue, épuisé, :pantelant, ne gardant aucun souvenir de ce qui s'est passé ; mais
il constate avec plaisir que son papier à musique est sabré de notes fiévreuses et qu'il
vient d'emichir sa partition de quelques pages décisives .
.
. . .
. . . . . . . . . .
. . . . . . .
Les jeunes compositeu:r:s d'aujourd'hui contrôlent sévèrement leur délire.

.

. .

.

· La ~éa~ti~n des ·jet;ne~ ~usÎcie~s ~o~tr~ le{trs·~~és se ~a~f;st~ s~r 1~ po~ts ~ui:
vants. ~lest temps de renoncer aux recherches harmoniques, à la trouvaille de beaux
accords 1,)0rtant en soi un élément de richesse, de pathétique ou de rêve. La musique
sera dynamique ou elle ne sera pas. Le halo scintillant, phosphorescent, irjsé ou brumeux de l'harmonie impressionniste est un obstacle à ce dynamisme. Il faut le supprimer. Même réforme pour l'orchestre avec tous ses timbres myonnants, ses sonorités diffuses, ses couleurs vaporisées. Finie la manie de !'aérographe. On n'orchestrera plus un tableau symphonique avec les procédés de Claude Monet faisant tourb,illonner autour de ses cathédrales toute une poussière d'arc-en-ciel. Voici venir un art
dépouillé et clarifié, aux lignes nettes, aux arêtes vives, aux reliefs fortement accusés.
Î~u~ d~~er~ cette.te~hniqu'e ?-N~us Î'i.g.no;on~ e~co~e. Mais l~s ~u~re~ d'~n Gc~ru;
Migot nolis prouvent qu1elle est parfaitement coml?atible avec une conception de Ïa
musique beaucoup moins féroce que sa terminologie. Son Quint.ette est un triptyque
décrivant un paysage vaste et aéré, tme bel horizon aux proportions harmonieuses
et évoquant successivement les moissons, la gaieté rustique et les vibrations du
crépuscule. Et son Trio, dédié à la mémoire de Lily Boul~ger, est pénétré d'une émotion trop sincère pour n'être pas communicative. L'hommage rituel des trois voi."&lt;
instrumentales qui viennent, l'une après l'a_u tre, jeter des guirlandes mélodiques sur
cette tombe, la majestueuse colonnaûe d'un temple irréel construit en l'honneur de
la jeune Muse disparue, la montée en plein azur dans la sérénité et l'apaisement sont
des «motifs &gt;l que le mttSieieu a traités avec une sensibilité toujours· perceptible et ·
une puissance évocatrice indéniable. Pour lui, l'écriture nouvelle est un moyen et
non un but. Sagesse élémentaire que ne pratiquent pa!l toujours ses camarades et qui
porte en soi sa récompense. Ce Trio n 'est pas obscur et il est émouvant. Et nul n'a
le droit de discuter la légitimité des procédés techniques de son auteur puisqu'il
atteint son but : il a bien le droit de remplacer la suggestion émotive du « bel accord»
par cette imperceptible palpitation mélodique d'un triolet qui agite périodiquement
sa phrase d'un court frisson, la fait vibrer doucement et lui communique un pathétique purement "linéaire »puisque l'émotjon rêpond à son appeLil y a même, dans
ée parti pris de ne recourir, pour nous émouvoir, qu"à. de5 moyens d'une si parfaite
dignité, une noblesse intellectuel le à laquelle il faut rendre hommage. Il n'est plus
honnête de chercher à cambrioler notre tcpdresse ou notre pitié en se servant, pour
crocheter le coffret de notre sensibilité, de la fausse clef d 'un violon solo éperdument
vibrant et expressif. La pl'!-thétique de la musique de Migot est en ce sens, d'une
qualité $upéneure.
Il faudrj;L suivre de près la production de ce musicien sensible et réfléchi qui dans
cette furieuse mêlée de football qui a remplacé à notr.e époque la belle émulation
de la course du flambeau, manifeste une si grande loyauté et joue si correctement s0,
partie. ·I l est un des rares artistes de la génération nouvelle qui n'ait pas cru devoir
fonder sur une trahison ses ambitions légitimes. Et iJ faut lui savoir,i;ré de nous permettre d'accorder notre affection à..de nouveaux amis sans être forces de traiter nos
anciens confidents avec la plus basse ingratitude !. ..
(Le Temps).
Emile VUILLERMOZ,

,.

J

et d'aquarelles. Le but actuel del\'.LAJbert Gleizes est d'éviter l'effet m~nstrueux. Aussi divise-t-il ses œuvres en représentatwes e,t en abstra_ztes.
Pour représenter il applique les lois rég;_ssant le mécanü,me de l'œ1l et
r-

-

·•

�904

L'E PRIT

' O VEAU .

peint ou dessine sur nature avec un ouci louable d'imiter son modèle.
Il s'iuterd.it alors ces vain(• déformation par où tant d'artistes tentent
de donn!'r le l'hange du don inventif; il ait ios('l'ire son ujet dans les limites du cadre dont il a choisi rn toute liberté le, dimen ion ' et le format,
tout en lui conservant son aspect naturel et normal.
Par contre, lor qu'il abandonne le mocll' de figuralionimilatif M. l\lbert
Gleizrs ne s'embarrasse guère des donnN'S initiales de l'esthétique cubiste. C'est en vain que l'on clwrcherait dans son œuvrc actuelle des effets
de SJnthè e optique ou de ùi socialion. L'ubjrt étant plastiquement lranspo é et dépouillé &lt;lP a gaine eorporelle, le peintre n'éprouve nul besoin
de l'exprimer, &lt;lo le drfinir et de le situer dans l'e ·pac1•. )[. GleiZl' , qui
part de l'objet, ne lui reste pas as crvi et crée un organisme formel qui
friserait l'ornemrntation s'il n',•tait équilibré en profond&lt;&gt;nr. Cette profondeur qualitat.ivc qui demeure une dt s plu glorieu 1·s conquêtes du
cubi me esL obLenuc gràcc à l'utili ation de propri ~lés physiologiques de la oul(lur qui fail aYancer ou reculer le· plans et qui pcrmeL d' 1tendre ou de rétrécir les surfac s. La couleur rPste néanmoins tributaire
de la forme qui condilionne son a pect et modifi on sens.
L s préoccupation de ?IL AlbcrL Gleizns ne tralùssent pas la moindre
inquiétude et s'adapt •nt parfait ment à on caractère do grand peintre
iùéaliste qui tient le cubisme naturali le pour une gageure et voire pour
un sini lrc paradoxe.

BJSSJÈRE

C'oll1•ctio11
Paul Rosenberg.

~" B@Q~B Blt SS~~B~ rrui expo e à la
Gale1!e Paul Rosenbc•rg nou donne un bel exemple de probit; ouvrièr .
Ce pcmtr_o e. l yarYcnu à se tracer unr mir au prix de maint sacrifice
CC!ux qui_ ass1 tèr 1~t à la p 1riodc dr s s dé•buts el ·uiYirent la courb~
de sa rap.1dc évolution sonl surpris de Je voir marrh&lt;'r si rapidement à
la conqueL d'_un_e c •rtitudi&gt; qui lui c::;t p rsonneJJe.
)I. Roger _Bissière ~sl awc Derain, )Iatissr, Dufy el André Lhote un
des rares :pemtr~s qm trouvt'nt n dehors de la méthode cubiste un
~ode de f 1gui:at1on_ qui ne heurte pas de front notre concèption de l'art
pictural et qui r~dui_t au strict minimum l'usage des moyens tran mis par
les pcrspecteurs italien .
M. Roger Bissière est, d'autre part, un artiste trop consciencieux au
sens le p~us noble c~u mot, et trop clairvoyant pour prêlendre à ré. o~&lt;lre
l~s p~obJ~mes pla tique pat voie d'habiles déformations. La forte orgamsat1on _interne de ~ s. tabl~aux nou est un témoignag de son ardeur
au l;avail, de sa claire rntelhgence et aussi de sa maturi.Lé.
L ~nalyse du sy11tème de M. Bissière impliquerait une étude approfondie. ans Y r&lt;&gt;noncer, contentons-nous de rendre hommage au talent
Bl Sli!:RE

Colleelio1i
Paul Rose11bcrg

�906

L'ESPRIT NOU EAU

LE SALON DES BEAUX-ARTS

de ce peintre dont le C'ntiment du stylr, l'acuité de dC' in et la sobre
facture consliturnt les principales qualitrs. l\t. Bissière, qui respect&lt;&gt; avPc
dévotion les loi dC' la urface, ramène nolcmmf'nt C'D avant les fonds de
ses tableaux, répartit la lumière extérieure selon les besoins de sa composition, évite, autant que pos ible, de faire un u age abusif drs lignes de
fuite et 'efforce d'indiquer la forme organique des objets indépendamment de leur po iLion dans l'espace.

~r3:q~C', de :\Iati . e, de GlPizes, de Lhote, de Bonnard et de Friesz
.
ebst
préd·
•
·
e, l es rnnom
rables
_emalarqueur
,
suiveur
et
contrefacteurs
de
:.\Ianet
qui
abondent
à
la
i\ t
1
ion
eMneJnous
font
guère rcgr
tt cr Jes raux é1eves
·
a
uels
•d
.
,
.
~
de
Cézanne
parmi
lesq
. . oui ai_n recrute 1 elile de ses troupes. A l'arbitraire ui rè
parrm les autodidactes qui forment la maJ·ori·te· d
q
gne
es exposants des
Sal ons d i·ts d' avant-garde au travail bâclé à l
1 dr
, .
.
gion d' ;t t
, '
.
, a ma a 1;s e cr1géc en rchd' C \ ; nd~us préf~ron~ la conscience professionnellle d'un Raffaelli
~ o e , un LuCien imon. Le fait d'être moderne n
..
'
touJour une garantie contre la médiocrité.
e consutue pas
Les clégats commis par 1•·unpress1onrusme
·
·
à l'éclo . d'
dont la pous ée contribua
ti
~o~ un art auquel nous sommes redcvabl s de quelques authenques c e -d œune, sont tels aujourd'hui que sous prc\texte de lih .
to~!:s les exlravag3:nces passent aux yeux d'un public dont le goût
n .iei:ement perYert1, _pour des preuves de hardie , e et de lé "time licen
::tl~ue. Lf. flot doit_êtrc endi?ué. EL ce n'est qu'en restitu~nt au trav;~
. . atcomp 1, son ancien pre I rge que nous parvi ndron à vaincre les
~:~:t:~ce~ qu, oppo. eront toujours ~ux légi lat~ur , le arti tes qui mêa av, ur du tumulte un ex1stcnc, relativement ro .
l\1 .
nou dou~onR du succès immédiat de l'œuvre d'affranchissfmclte;;e ~::
venons d en_Lreprendre ? li n'e. t guère facile derétablir un contact sori~
rompu
et de forger
à l'u age d
1,
t· depu1.
't
J longtemps
,
.
u pu bli c d es armes contre
es
ar
1 es. ,es regles anatomique
t
le
loi
de l a persp clive
.
.
b li
,
, . .
elant
a O e , en c, t qu en rnst1tuant de nouvelles lois d'harmonie obligatoires
~our tous, q~ o~ créera un code où critiques et simples spcct~teur puise1 ont un en e1gnement.
\~,va
' ld emar G EORGE.

LE SALO DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE
DES BE1UX-ARTS
L'attitude hostile adoptée par la partie de la pres e pari imne acquise
à l'art rrputé ü1dépendant, à l'endroit du alon de la, 1ationale, témoigne
de l'état de confusion et de trouble qui règne dans les milieux des critiques
et de amateur~. Le puhlic, littéralement ü&gt;rrori é par le esthéticiens,
qui relatent à son intention lrs hi toire du re:te véridique des grands
impressionni te méconnu et injuriés au temps de leur jeunesse, accepte,
par crainte du ridicule et par volonté d'obéir aux commandement de la
mode, tous le « ymptômes » de l'activité artistique moderne. A la critique doctorale et tendancieu, e des profes:01rs, dont l'incapacité notoire occa, ionna la perte, a uccédé la critique subjective des journalistes
ignorants rt des poèt&lt;'s plus ignorants encore,
Les reporters sacré chroniqueurs d'art, créent de no,; jours les courants d'opinion, s'érigent en arbitres, distribuent blâmes et éloges. Le
public uit docile et dérouté. Le arti t de econd plan triomphent et
l'art seul pàLit de celte absrnce d'équilibre. Faut-il rendre responsables
1 descendant de impressionni t - d'avoir corrompu le jugrment et
substitué à un ordr périmé l'anarchie totale ? Pui que l'art libre et s
ucrédanés s'étalent victorieusement dam deux salons et près de
cent boutiques, puisque parvenu a un àge fort avancé le doyen de la
critique voit s'effondreruu à un les remparts des académies, il esL permi ,
san courir le ri, qur de sap&lt;'r la po ilion solide de la peinture cc avancé »,
de porter une opinion sincèr ur l'en mblc de la production contemporaine. L'Esprit .Yow,eazi a si ouvcnt précisé el défini sa façon de voir rn
la matière, que je crois être à l'abri de tout soupçon, en prenant contre
srs détracteurs la défen r clr la Société Nationale des B aux-Arts. N'en
déplaise à ::\I. Jourdain, le niveau technique moy n du ' alon d'Automne
n'est guère uprricur à celui dr l'institution aux &lt;ll'stinées de laquelle préside !'!'minent :Monsieur Bartholomé. Le Salon d'Aulomo , dont l'entrée
re ·te rigour usemcnt interdit&lt;' à tous le cuhi tes, à l'exception de M~I.
Braque et Gleizes, fusionne d'aillrurs par sa droite et par son centre gauche avec la gauche d la :Xationale. Les cloi ' Ons étanches qui rparaient
naguère les salons, ces vastes confrontation:; annu lie des principales
tendance de la peinture française, sont donc abolies. i l'ab ence de

907

Jtlflic1able à la trnue générale cl u alon de la 'at1·onal

t

:!:

"l.'1~N1'D~NC ~S A C
D ;g r.,
J?,~ J; N'T U'

. .....

• La peinture ·t · Ï· · · · · · · · : · · · · • · · · · • · • .
ga e s"ébauehan:Sà u~ an_guge commet~ mu ique ou la titt rature. :\lais c'est un lanlc:,gcouleurs, !&gt;&lt;'Ion l~~\~~;;!J:~~OnC'_ l~gi~ue e~àn~Lurel qne le peintre manie d'abord

~~~~ :: l~~1r.: harmonies, lui ~évè~~~t ::i:~;~1

;~oi~:.

r:~:~~~s°t~

~~scf~~:':~~
Je
gu1:e nouveau. :'lla1s ju~que là, il fera de la peinture d'agrément
le plaf~;'1c: ~i~~u~?:~aiémen!, toute peinture réaliste. Elle n'est faite q;1e pour
tendent que ~.en: Îo. C'onquê:~ d~~l)~l-néral, ~l!belestOupe~ficielle .• es recherche'! ne
phère d'un
,
.
mnecs \'lSJ es. n
fforee de rendre ratmosC
paysag&lt;', 1 expression d'une physionomie
stri:tt!:1 t~ndancc eor:nmence donc à la reproduC'tion ·ervile de lo. nature (ce ui est
cho es c. ~ la négation de _l'nrt) jusqu·à la traduction aiguë de ratmosphè;e des
C • mms i,;ans que cette mlerprétation sorte des forme;; de lu nature
elte Lendan~e ga_rdera comme adeptes tous les talents moyens to~s ceux ui
sag~incntt en s appliquant, acquièrent du savoir-faire. Elle uè pe~mct plus· q~'à
que ques cmp 'raments très personnels de Ne distinguer difficilement da
pos ·édant un pru;sé lourd de chef -d'œuvrc.
ns un genre
·R~G~R

ÀVEIÎ~WT.E. ».

•
(Lumière) .

�LES LIVRES

LES LIVRES
LA . 1Î.GIUUH1 li IHtA iT !r»AltA'U.~TI (ÉDITION
BQSSARD ). - JULES ROMAINS. LE BOl!JRG R.ÏGB~ÉRÉ (NOUVELLE REVUE

SYLVAIN

LtVI

FRANÇAISE). -

RABINORANATH TAGORE

vELLE REVUE FRANÇAISE). -

MODiRNB

Lt c~RIIHLLB os
TH. VAN oœsaunG

nrm,~- (Nou-

CLASSl~UE- B.1UtHUE ..

(ÉDITIO~s. DE s1KKEL ET LÉONCE ROSENBERG).

***
&lt;c C'est un vieux conte de fées où l'Inde Ancienne a glorifié l'amour
conjugal», dit M. Sylvain Lévi. Il s'agit en effet d'un Prince ·charmant
qui a épousé une belle princesse. Leur bonheur serait parfait n'était ce~te
passio_n du jeu que contracte le Prince. Il perd en effet sa fortune et sa prm~
.cipauté aux dés. Forcé de s'exiler il abandonne son épouse et pour lm
.eviter de .rartager sa propre misère, il préfère, le brave cœur, la l~sser se
débattre au milieu de celle que lui rapporte cet abandon. Bien entendu,
tout s'a.r.r;nge et après mille péripéties la princesse finit par retrouver son

~poux .
. 1\1 .. Sylvain Lévi nous enseigne dans sa préface que lo jeu de dés tient
:une pl~ce prépondérante dans la littérature hindoue. Les héros jouent
volontiers leurs maisons, leurs frères, voire leurs femmes . No~s savons
par ailleurs que le jeu est à l'origine· de toutes les civilisations et qu'on lui
demandait souvent dé régler des questions, de lever des difficultés ou de
dénouer des différends. A tel point qui lorsque l'on songe à la mésaven.:
. ture dés vingt savants à qui on avait confié récemment le soin de calculer
la capitalisation des 226 milliards des réparations allemandes en quarantedeux annuités avec les inÙrêts et qui réussirent à trouver vingt totaux différents, l'on est en droit de se demander si nos pères étaient si mal venus
à demander au hasard de régler leurs petites affaires.
En réalité l'usage des dés, comme celui des dames, paraît immémorial
dans l'Extr·ême-Orient . Platon, lui, le fait remonter à l'ancienne Egypte.
(&lt; J'ai entendu con~er, dit.-il, qu'aux environs de Naucrates d'Egypte
existe l'un des plus anciens Dieux, que son nom est Theut (c'est Hermès)
et que le premier il avait découvert le nombre, le calcul, la géométrie,
l'astr-0nomie, les dames et les àés. )) On raconte -que Hermès ayant gagné
u~e partie de dés qù'il jouait avec la Lune, obtint rn gage de celle-ci cinq

909

jouis qu'il ajouta aux 360 de l'année. Signalons· enfin qùe le Louv:e possède deux damiers de l'époque pharaonique.
M. Sylvain Lévi s'en tient à l'exposition des conditions du jeu de dés
hindou et des règles de cet ancêt.re du zanzibar et de la passe anglaise.
Le dé n'est plus un cube à six faces. Chez les Hindous, en effet, il n'en a
guère que quatre, ou du moins, rassurons-nous, quatre qui soient vala:.
bles. Il faut calculer très vite, e.t l'on cite un héros hindou qui gagnait
-souvent pour avoir la faculté curieuse de compter d'un seul coup d'œil
toutes les feuilles d'un arbre avec ses fruits.
Le jeu de dés nous rappelle, surtout à nous Français, le juge Bridoye
qui, suivant Rabelais, « sentenciait à coup de dés )) et qui sur le tard de sa
-vie craignait que quelques-uns de ses jugements ne fussent très équitables
·parce que sa vue basse ne lui permettait plus de distinguer nettement les
points des dés. Or, comme l'imagination des conteurs est souvent le levier
de l'imagination scientifique, nous rapproch~rons ce fait des démonstrations de Le Dantec, démonst,rations par lesquelles il est prouvé que tous
les jugements des Cours criminelles .n e sont dus qu'au hasard et de ce
-fait pas plus valables que ceux de Bridoye.
Si nous nous sommes engagé dans cette petite dissertation sur le jeu
de dés, c'est gue M. Sylvain Lévi nous y a ·conviés d,an·s son excellente
préface. Il ne parle pas beaucoup du conte lui-même, persuadé sàns doute
que ce n'est pas la peine puisqu'ôn va le lire, et il a raison. Ce conte est
d'ailleurs plein de ·ces images un peu nues, un peu à plat qui sont iâ marqué du -merveilleux hindou. Il serait peut~être un peu 'fatigant n'était la
brillante traduction de M. Sylvain Lévi et les b'oi:s très habiles de Andrée
Karpelès .

***
Les systèmes littéraires nouveaux meurent généralement les .u ns 'après
les autres; il ne reste.hélas au cours des siècles que l'œuvre de ceux qui
surent les accommoder au goût de là moyenne humaine. Il n'en est pas
moins vrai que ceux .d 'entre eux qui furent construits d'abord avec foi,
puis sous la dictée d'une imagination contenue, laissent toujours un agréable souvenir et des traces durables. ·
Tel est un peu le cas del' Unanimisme qui généralement nous apparait
légèrement c&lt; manches à gigot n. Au contraire de la plupart des systèmes
-qui doivent leur appellation au hasard ou à la malveilJance, l'Unanimisme
a été baptisé par son créateür Jules Romains. C'est dire pourquoi l'art de
Jules Romains sent un peu le procédé et pourquoi son système semble
119

�910

LES LIVRES

L'ESPRIT NOUVEAU

surtout reposer tout entier sur une certaine façon sans cesse répétée de
traduire les images qu'il crée. Aussi Jules Romains apparait-il un peu
suspect dè pompiérisme, mais après tout, cEci est bien légitime puisque
c'est lui qui a le premier allumé le feu.
Le Bourg Régénéré est une application directe du système unanimiste.
Directe, parce que la prose plus explicite montre plus nettement la mécanique du procédé. Il en résulte peut-être une certaine fatigue lorsqu'il
arrive à l'auteur d'avoir un peu forcé la note; mais par contre un agrément réel lorsque telle image est nature11Ement venue. C'est pourquoi
nous préférons Jules Romains poète. Tant que l'image s'applique à une
sensation éprouvée par lui, elle nous semble très normal€ment naturelle.
Mais lorsque dans un conte l'auteur est obligé de créer différents personnages, il se croit tenu de les faire rendre des images dans le goût du système et c'est là que nous tiquons.
En tant que sujtt, le conte est une apologie du travail universel.
Puisque l'humanité a décidé de se tuer de travail, il ne faut pas de bras
inutiles, sans quoi toute la machine craquerait. Mais tout de même, supposons qu'au début de l'humanité, l'homme n'eût pas accepté d'être considéré comme une force d'inertie que les forts vainquirent à leur profit;
supposons que la journée n'ait eu ni dix, ni huit, mais seulemént quatre
heures. Est-ce que la richesse pour être moins riche n'eut pas permis
aux hommes d'acquérir une culture meilleure et une idée du bonheur
moins vulgaire ? Mais il est trop tard et le vin est tiré. Donc tout le monde
travaillera dans le Bou,rg rêgé'néré, et ce parce qu'une main inconnue
a tracé dans les latrines cette inscription : « Celui qui possède vit aux
dépens de celui qui travaille : quiconque ne produit pas l'équivalent de
ce qu'il consomme est un parasite social. » Ce sera la revanche du travailleur pour l'établissement d'un cercle vicieux à l'usage de l'économie
politique. Grâce au travail le Bourg se modernisera : il aura des rues
rectilignes, l'électricité, des filatures, des usines. Hélas! reste à savoir
si ces usines ne tourneront pas un jour des obus, ou si pour recevoir des
bombes enm.mies les habitants du Bourg ne seront pas ruinés. En réalité
l'amour excessif du travail amène la cupidité, son corrélatif normal; la
cupidité déchaine à son tour l'ambitjon et les deux réunies nous apportent la guerre. Nous ne dtvrions pas oublier que le roi de la création est
naturellement fainéant, et, après tout il n'a vas tous les torts.
Mais encore une fois, nous ne pouvons plus reculer. Et les lecteurs d'un
certain âge qui aiment qu'un conte ait du fond, comme dit le peuple, goûteront le récit. J?erveilJeux et si remarquablement écrit par Jules Romains

911

qu'unreferendum récent . t d d ..
poètes aux côtés de p .;~: e es1gn:r c_omme l'un des-sept plus grands
Le Cardonnel Mm d.
_ry, H.deRegmer,Viélé Griffin, PierreLouys,
'
e e Noailles, et ex-requo avec M. Georges Fourest.

t

* **

Malgré que l'Inde paraisse encor d
d
en reviendrons une- fo. d 1
e e ~o e en quelques milieux nous
L l
is e pus avec Rabmdranath Tagore
es 10mmes sont tous lus
.
.
.
.
qu'ils n'aiment au fo d
p l ou moms poetes, il est donc naturel
n que eur propr
~ ·
A
sissons pleinement 1,. t
.
e po sie. u surplus nous ne saim ent1on des poètes
,. • .
lan"ue et s'ils
t·
, que s 11s ecrivent en notre
appar rennent à notre é • t·
.
.
0
sib1'li'
te· h
· d
g nera IOn immédiate tant la sen
·
umame ont l
é · d · •
'
lutions des J. o
. a po ~re mt etre le reflet suit _dccilement les évours
qtn
se
suivent
et
aveugles.
'
ne se- ressemblent que pour les
Comment goûterions-nous lein
l'
naire et de plus hindou ? M . p
ement œuvre d'un poète septuagé,
· ars nous ne nous d · · d
•
.
une sagesse de bon aloi Et
1 ,
. ecr erons Jamais à adopter
réputés aient démo t ,'
mba gre que tant de philosop_hes et d'écrivains
n re sura ondamment ,
t d .
,
qu'une trahiso
qu une ra uct1onn était jamais
n, nous ne cesserons de v ·, à
, .
dégagent les noms exoti
ou, cause de l attirance que
d uctions, cependant queqtes
ro_nflants, les librairies regorger de trahons poètes français ge'n. eulrs iroi~s sœnts seront bourrés des œuvres de
.
era Ement ignorés.
Il faut bien que Rabindranath Ta(J'ore .
.
.
nous le dit et que tout r· ·t
o . s01t un grand poete, puisqu'on
mr par se savoir II
.
dans la CortJeille de Fru 't
. d
.
. y a certes de belles images
t s, mars es images q ·
« déjà vu ». C'est que M T
_u_r sentent quelque peu le
dans une interwiew réce~tea!o;,e est ~res trad1t10nnel. Il le montra même
qu'il avait déjà lu l'œuvr d K' ~-ccas10n de laquelle il donna à entendre
à l'encontre des anciens p:è:es rhi~ indg dans la sienne. Toutefois M. Tagore,
11 ous ne raconte p s d'hi t ·
.•
.
d eJà•un point acquis Il t
'. m f . d.a . s mres,
.
ra var·11 e en plerne
. et voilà
dans une matière que bon
b
a rere, irait un pemtre, mais •
.
nom re d'autres O ·t
. .
contnbution. C'est que 1
P e es ont avant lm mise ·à
, orsque nous recevo l · · d
vient de loin, nous nous attend
à
~s a visite 'un voyageur qui
ons ce qu'il no us conte d es choses in."
connues.

e:.

Or, la traduction très élégante de Mm
,.
nous app_orte quelques désillusio
.N
e I~elene du P~squier
·
ns • ous voulons bien q
t •
mires de la poésie sor'ent e' t erne 1s mais cf · 1 J
· ue. cer ains acceslotté par la tempête de l'est
,
or. &lt;' e serai pareil au nuage bal» nous rappelle un peu le « Ah I si j'étais

�912

L'ESPRIT ,.'0 VEA

p •tit oi eau », c&gt;t tel &lt;• ois prêt à t élancer mon cœur » qui n' l pas mi
exprès nous reporte au "Tais-toi mon cœur &gt;i bien connu.
Mais en ore une foi ceci dit en dialecte hindou Pst peut-être sublime et
nou nou. gardon bien de porter un jugrment ur un tel ffort.
i 'ous di ion. plus haut que l'on ne goûte plein ·mrnt la poé ie d'une
a11tre g 'nération quo la sienne, mais il st une xceplion, une rxception
à formuler n faveur d ceux qui n'ont encor ni âge ni génération, c'e là-dire aux jeunes g •n d quatorze à vingt an .. CPux-ci en ffet aimeront
sans doutl' dans Rabindranalh Tagore, d'abord le nom, trè héro do
cinéma, puis urtout crt ensemble de fleur , fruits, parfum , couronnes,
étoile., coupe vide ou pleine,, chant., flùtes, oiseaux àmes de poète ,
auror s etc. matfriel ordinairl'menl mis à contribution par le poêle.
Mai traduction pour traduction nous donnerion volontiers lout ce capharnaüm pour un de C&lt;' petit poème malgache qu nou · fil connaitre
Jean Paulhan.

•

* *

Théo van Dœsburg st en Hollande l'un d s pionnier del art moderne
t l un de plu dévoué propagandi t de conception les plu neuves.
·a revue "De til » e. L trè goûté en France. Et un livr important (1)
publié à Amsterdam Je cla se parmi les écrivain d'arts et les artist s (il
e L également peintre) le plu averti de on époque. Avec plai ir nous
avon lu le , la .ique-Baroque-Modernc » publié aujourd'hui par I s
soins de Léonec Ro enberg.
an Doe burg nous permettra toutefoi de ne pas le suivre dan la ditinction de l'art en le trois phrase : clas ique, baroque el mod rne, qu'il
lui a igne. &lt;• La grande différ nec entre lassiques et modernes con i te,
dit-il, 'Il ceci : c' st qu, 1 s cla iques produi ai nt de l'art à la façon d la
nature et quel s mod rnes r produisent la nature à la façon de l'art.» Dan
c condition. nul modern ne pourrait d venir classique. Or un grand
nombre d'œuvrcs contemporain s ont d'e ser.cc trè neltcrnenl ela1:iqu puisqu'elle produi ent de l'art, ce t-à-dir des objets humain,, uivaot 1' condition à nou imparties par la nature san ce cr pour cela
d'être modern , c'est-à-dire d avoir pris en con idéralion la théorie de
l'art pour l'art que défend avec rai n Doc burg.
Aus i pcr i ton -nou à croir que le cla sici me t un co tum que
(1) • Drie voordrachtcn over de ni uwc beeldende Kunst •·

LE

LIVRES

913

doit porter la sensualité. C co turne change aYee ]p temps &lt;'t l'arti t~ doit
lr faire lui ID1!me. On le recunnat 1ra toujours,. imal exécuté oit-il et l'on
wrra fort bien 'il a étü acheté tout fait ou n quPlque ,, décrocl:r.z-moi
Cà ».

La lh~orie cl • l'art pour l'art n'e t plu attaqué de no jours, t Je erpent qm se mord la queue » esl adoptè par ce concept conventionnrl
qu'e I l'~t. i\Iai il ne faut pas qu'il oublie son origine liumaine, sou pcin
dt' condmr à la fanlai:ie, c'est-à-dire à lou les baroque et à toutes ]ps
déca&lt;lenc .
Or c'e t ce que ne s mblent croire ni Doesburg, ni Mondrian.
Les impre ionni. te le plu grand sont ceux qui ne groupent pas seul ·ment ~es tache de couleurs ou de pointiJJ; , mai bien ce.ux qui ont
con tru1t d s group s harmoni és. an Do sburgdit ceci « : Vou ne pouYCZ pa vous Honnu que l'artiste n arrive à cxprimcr l'essence de la
beauté pictural implcment par un rapport e thétique et barrooninrx de
plans, de couleur el de ligne . ,, 'ou nou ouvenon d'aYoir, aux débuts
du Cub'. me et alors que nou cherchion à préci r sa t chnique, érrit
de P~'f'tlle cho~es._ Depui nous avons r connu qur l'homme e t un •orps
pos edant parmi différents organe rn ihle deux yeux, el qu'il n e l pa.
d_ ux yeux autour de q~ l la nature a di. posé un corp . Ceu~· qui inventere~t, le mot d e thél1qu' ont eu recours au verbe grec qui signifi
entzr. fout rapport thétique doit donc . uggérer une émotion. Or il c t
indi pcn able que la théori ù l'art pour l'art louL en ne devenant pas, bi n
~l_e~~u, c llc de l'art pour ce qui n'c. t pas l'art, ne néglige pas notresen1b1hte générale pour n'accorder e oins qu'au chaLouill m nL ao-rfable
0
de notre s n vi uel.

:'an

L'art_ d~
Do sburg nou paraît donc contredir un peu es théories.
l chfftcile de dégager de on œuvre ce , particuli r naturel II même
u àla façon de la p inture » t qui doit nou rappeler la nature. Par • naturel • Doe burg_ n v ut pas qu'on nlende un fragm nl découpé du
• grand tout » ma, la • totalité » de e qui nou contient. Pourtant
l'hon:ime n' , t pa i uni ver d que cela. Il ne uffit pas qu la nature déternune .'' la cou! ur Je rapport, la distribution cl la compo ilion ,,
san qu01, pour ne pa êtr en ontradiction avec cllc-mêm&lt;', la throrie d"
l'~rt pour l'art uivant l'c·xempl de Doc. burg, ne devrait voir aucune
d1fférrnc de rapports C'ntr • la ensalion d&lt;' beauté • que donne un arbr
_L c lie qu_e nou procure un rnaison. Au si, t hi n qur on es ai cont1e~n · d Ju l rcmarqu s clair m •nt ·po , s, nou avon Je regret de
crotre qu'à l'encontre de c intrntion l'art que défend Do, burg ne pr _
Il

�915

LES LIVRES
L'ESPRIT NOUVEAU

914

sente pas suffisammenL dégagé ce rapport d'harmonie en lequel il voudrait
voir la découverte d'un style nouveau, à savoir le sien.
~faurice RAYNAL.

LES LIVRES D'ART

PI C'.ASSO(i)

L

A critique esthétique à Pafümand.e contribue pour une large part à
l'état de confusion, dont pâtit l'art contEmporain. La lecture des
ouvrages tels que &lt;&lt; Der Kubismus » de}1. Paul Erich K.uppers et
&lt;&lt; Franzosische Malerei seit 1.914 ,, de K. Otto Grautoîfnousconfirmedans
l'idée que l'Allemagne, malgré les efforts de compréhension dont elle
ne cesse de faire preuve, fausse le sens véritable des œuvres et crée de
par le monde une atmosphère d'exaltation malsaine. La littérature d'art,
si chère à M. Blanche, fait outre-Rhin de cruels ravages. Les brochurns de
grande vulgarisation aident à répandre et à faire connaître les noms et
les œuvres des peintres expressionnistes . La « Stosskraft » ou la puissance
offensive de l'art moderne est telle qu'il force _les portes des salons
mondains et s'infiltre dans tous les cercles sociaux. Cet art fait tache d'huile.
Ce n'est plus un métier, mais une religion, une religion du reste très
lucrative.
Le livre que M. Maurice Raynal vient d'écrire sur Picasso et dont
une traduction allemande a paru à :Munich, embrasse l'ensemble des
problèmes picturaux actuels et forme un remarquable essai de mise au
point. En situant dans l'évolution de l'art l'œuvre de Picasso, M. Raynal
a voulu mesurer l'exacte valeur de son apport. Aussi a-t-il étudié au
cours d'un bref avant-propos la situation de la peinture franç-.aise au début
de ce siècle.
Cette situation était pour le moins critique. Bien que M. Grautoff attribue à Matisse le rôle d'un agent de liaison qui mit à la portée dEs jeunes
hommes la dernière manière de Cézanne, les peintres sortis de l'impressionnisme piétinaient sur place en s'efforcant de retrouver le sens de la
forme par d'ingénieuses contrefaçons ou par de puérils emprunts aux
styles archaïques. Gauguin était parvenu à corrompre un certain nombres
9-'artistes. La leçon de Cézanne semblai~ vaine. Une baisse générale du
(1)

Par l\lamice Raynal (Delphin-Vcrlag), 1\Iunich .

niveau technique était le signe distinctif de la peinture « fauve ». La
couleur anarchique, affranchie de .oute contrainte formelle tenait lie
d d .
'
u
~ essm et de c~arpente structurale. Néo-classiques et post-impressionrustes se partageaient le~ faveurs du public ...
Picasso, redevable de sa maîtrise à une forte culture traditionnelle restitua tout d'abord au dessin son ancien prestige. Il comprit le cara~tère
~ette~e~t conventionnel de la peinture et renonça à concilier ce qui est
rnconciliable. Cézanne prétendait (( faire du Poussin sur nature». Picasso
abandonne le motif au sens impressionniste du mot et recrée librement
selo~ les lois de l_'art, les seules qui lui importent, un univers plastique qui
reqmert de ce fait une personnalité autonome.
Convaincu que l'œuvre de Cézanne contient des éléments intransmissibles, Picasso ne _tente, m_ême pas d'imiter par quelque savant subterfuga
la facture du Maitre d Aix-en-Provence. Il met fin à l'affreux malaise
que créa Cé~~nne en inscrivant sa couleur expansive et dynamique dans
les cadres rigides d'une forme préétablie, qui tantôt l'enserre et tantôt
cède sous sa pression interne.
. -Le mé~ite _d'avoir opéré la dissociation 'revient sans doute à Henri Matisse, 1:1ais Picasso, le ~remie~·, l'applique rigoureusement (1). Respectueux
d~s lois de la surface il rédmt la forme à i'état d'épure planimétrique et
d1spose la couleur autour. Il emploie les «localités» c'est-à-dire les
_
l
· . ,
,
cou
eurs mtrmseques des corps et soustraites aux effets éphémères des éclairages exceptionnels. Il représente la forme organique des obJ. ets et n
··
on
1eur position
_par_rapport à ~'angle visuel du spectateur. Il forme une profon~e:11' qualitative en variant les angles d'inclinaison des plans colorés
qu'il Juxtapose.
Ce gr:ind ~rtiste, ~ont l'œu~e a suscité un mouvement d'une importance historique capitale, a-t-il perdu aujourd'hui son exclusive· di _
·
? 1
rec
t10n . I es~, en tout cas, bien incapable de fausser sa présente orientation
de le canaliser, de le pervertir et voire d'arrêter son cours. Certains mod '
d e figurat·ion sont assez répandus de n.os jours pour mettre le c b.
es·
l' b · d
u 1sme a
a_.ri es caprices passagers et des changements d'humeur d' un h omme .
spmtuel, cet homme fût-il un génie authentique.
Les conclusio~s de M. Raynal infirment d'ailleurs celles de M. Otto
Grautoff.
Il ne saurait être question d'un désaveu du Cubisme par Picasso ni
(1) Dans une tê~e de Matisse, vu~ de trois quarts, un œil, au lieu de rom rc l'har1'.1on_1~ ~Jane du v1sag~ et cle c~ntribucr par un effet de clair-obscur ou
un r _
comc1 à former un relief, peut etre simplement prnjeté sur le fond du tabieau. ac

i:;

�916

MUSIQUE

L'ESPRIT NOUVEAU

d'une apostasie. Mais on peut souhaiter que dans un avenir prochain des
artiste;s à la hauteur de leur tâche élaborent une législation susceptible
d'_ordonner le Cubisme qui est jusqu'ici un art puTEment empirique. J'en
sais même qui s'adonnent à cette œuvre avec une ardeur qui porte déjà

ESSAIS POUR UNE

E

ses fruits.
Le Picasso de M. Raynal est certainement le meilleur ouvrage qu'ait
écrit1ce subtil esthéticien. Il atteste de sa part un.sens critique aigu et une
parfaite connaissance du sujet traité. Aussi est-il étrange et regrettable
qu'aucun éditeur français n'ait songé à le faire paraitre jusqu'à ce jour et
que l'Afümagne en ait rn la primeur ...
\Valdemar •GEORGE •

..
1 •

Les rapports mut.uels de l'art et de la vie sociale sont riches
en suggestions de toutes sortes. L'auteur s'est efforcé de les
étudier avec une méthode d'analyse aussi précise que le sujet le
comporte. Il examine tour à tour leurs principales catégories :
les rapports de l'art avec le métier, avec les classes sociales,
avec la famille, avec la vie politique ou nationale et la vie
religieuse. Dans ces ape_rçus' multiples, où les esprits les plus
divers pourront trouver plaisir et profit, il faut noter des études
pleines d'·actualité sur l'art Et la guerre, sur l'art dans le luxe
et la mode, sur les salaires des artistes, sur les genres religieux,
sur les formes populaires, mondaines 6t académiques, sur les
influences politiques, E.tc.
On voit que l'esthétique sociologique ne peut plus se contenter aujourd'hui des points de vue par trop vagues où elle
se maintenait à l'époque de Taine et de Guyau. Elle aborde
des analyses plus vivantes et plus scientifiques à la fois. D'autre
. part, M. Charles Lalo ne qmclut pas, comme beaucoup de ses
prédécesseurs, que les œuvres d'art sont une sorte de reflet
pur et simple des milieux sociaux par lesquels et pour lesquels
elles vivent. Il estime au contraire que l'activité esthétique
consiste à dégager de ces conditions préalables et nécessaires
une vie autonome, une évolution qui lui est propre, une liberté:
No-us reviendrons prochainement sur cet important ouvrage.

tement
ysique
ntes ou
ilité de
le mot"
CE NUIIIM
t.ofliCINlt 13'

"°"

\nUi;mli, 16

science

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règle.
partie .

V.
(1 ) Ca. LALO. Paris, Doin, Éditeur.

pa,pt.

•• 1\lpplime.nt 11uer.1irt, 39 ,111...

(l) Voir !'Esprit Nouveau, no 5.

�MUSIQUE

L'ESPRIT NOUVEAU

91-6

d'une apostasie. Mais on peut souhaiter que dans un avenir prochain des
ar tistes à la hauteur de leur tâche élaborent une législation susceptible
d'ordonner le Cubisme _qui est jusqu'ici un art purEment empirique. J 'en
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Le
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L'ESPRIT
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KNU'r IL\.lt8UN lPrlx NoocO.-La Rcln•~•l:!&lt;l~•z:. IDLNBJL - Goaioril- el MallUm6,
PAUL J)F.RMl!:E. - Lo Lytl111110.
I,J';ON CJIESOY.- IALtttérature belge ~epuh 1014.

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NOUVEAU

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c1 publié dan~ ses six prerniern nuniéros 9:l h,rs-lixt~ en ,wir, de nombreuses reproductions au.v trois coulzurs et p 1its dJ 800 i/luytra,ions dans le
te,vle des principauJJ articles sitivnrits :
T..Otrl~ ARAOO:i. -

Les
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Gompo
les raf
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rdigie\
divers
pleine'
et lam
sur les
influe,

ESSAIS POUR UNE

•••. - 'Pensées d'hier et. de maiotenant,
l!, HERTZ, - M.&amp;~ .Jacob.
~NR1 TJIUILE.- Du Korau et de la.Po~e a.ta.be.
R. lZDEBESKA, - l,;.L Poésie. ])Olouaisc d'a:ujoutll'l1,ul.

J. RODKER. -

Lt\ Litt.6,ra.ture iwglal&amp;c d';\uimll'•

d'hui.

IV.AN' GOLL. -ûr. Nou,•elle r"oés.le 1Ulema.11dc.
VINC&amp;NT RIJ(DOBRO. - L&gt; Llllérafore eoJ)&lt;l·
goole c1·,1.ujoùc.:l'hui.
B. CEOOHI , -L'A.Tt de 01.rdl\rclll,
PAUL l&gt;'ERMÉE. - Appeb ùc ao1.1s, Appels de

""""·

8JSSI&amp;RE, - L'Arl de StllI'at.
OZE:S-.FANT d .TE.U""NBRET. - Sur la l'llslique.
t,.NDR~ SA.Ll!ON. - p;o.\880,
YA.U\'JfF.cY. - Paul Oêi'.U.1Ue.
C€2lA..'i~E. - I,ol.ln,a
ADOLl!'HE LQ.OS . - Ornem!!at.. eL Crime,
't"A.UrBECY. -Le Salon d'Aulouwe.
'VA. lJVR.ECY. - Gd.cj.
J EA...X OOCT.E.!.U, - La. FrE.l:lu~ye.
CJIRlSTIAN. -Ll- TyPogra11ble.
QZEJ,FiNT l H JJ,ANlfERE~ . - Lo Porlllllle.

B\S91rul.E. - lug.res.
M . .R.A.Y.NA.l.,. - Fernand I/.igcr,
BISSLSRE. _. Fouqoet.
RAYNAL. - .Ju,in Orle.
LÉONCE.ROS:ENB.E:BG.- P.tU"loua l'eiot.mo.
WALllllMA.lt GEORGE. - DrMue.
LE CORBUBIEJt..a.AüG~IER. -1.'role. Ral1t,ela aux
.'\rcblteotes.
J"ULlBN CA.R()g. - Une VillJ. Je Le (;orhuaicr.
L~1 COJICIUSIER-SAOG:Sll,lt. - _Les '!'racé&lt; llt~ulJteurs.

LE ç()RBüSlER·S.l..JG~!EU. -

(1 ) CH . L ALO . P aris, D ain, Éditeur.

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~ ience de l'Art.
B. UN.GA R-ETTL -

J. LALLEMAl.'fJJ. -

La doclrloe de Lt,ccrbo"'
!lléthotle et Définition ùe

t.Mtique.
1.tA.YMOND LENO! R, -

CA.BU&gt; CA.R&amp;A.. -

r.1.

J)'A UTfll-:8 ltEYUl&gt;S. IL 1':ST T.

•

NA l '.I S BESOIN DE ti'AllONKER A
'
l,NU AU COUI\ANT OHIQUB )[OIS
l'O)ll'l'E AU J OURJJ'HJ;'I; IL ltEÇOJ1' ClIAQt"E :U ',
•.
• DN TûU'I OF. Qt'l
LA l'LlJS LUXUEUSE:
OJij SOUS LA FORl!E TYPOG!l,1 PH I QUE

P. R.ECR'.r, - ll~gn.._
CllA.RL"ES HKN"RY. -

ll.pnesie,
- La théâtre).
Revue de lil/&lt;'ralurc la 1111
z ·• avertie
• Cl lit plus complèle (liUémtw·e, romnn.

r&amp;.

ll l.France.
- La Ret•ue d'es tllét'
•
. tqur, prmuère
L"Esprcsslonnisme.
edtique des Arta ligur:tlifll

en l t.alie.
.R. OJIENEVl ER... - L'e.,thWt1ue de l'roud"bon.

CH. LALO. -

L' .EnhéUc1ue sana A.mout.

ÉLlE FAURE. - Charlot.,
. ... - Le T&lt;lO-tiUsineP. JtEHlRDï'. - l,'E,tbôllque et !'&amp;prit.
:R. CII'.E~,;;•1.ER, - L,1,- \"Je frauçaitie.

l '. DEL. USI.
.
-

Faut·H 6:n~ttre 1,0 mllllllrtls de

billets de banq 110 1'
1\. mnJN~:v11m. - Le• r ot= d' Ai.ac•.
'llAXUfE LE!tf AIRE. - CoJU!!LU et OCmicr.
LOIJill DELLUCJ. - Ciu/,mA.
Jt:E:s'É BIZET. - Le Mu•ie,,IWL
F f1RN'.~ D l YOJRE. - Le Théitlr._

I&gt;
1

•·l seule revue d'esthétique

L'ESI' HlT NOUVEAU F ORMERA eu
IN -8 RÀ ! Sl l&gt;' (25 x 17 C } .
AQUE ANNJlE 4 llùll'IS VOJ,U)[ES 1'0RIU T
m . IL LUSTRÉ~ DE PLUS
600

:w HORS· TEXTES ] ~N C'OU M ;1ms
•

SAN
'
,, •
DE
llEl.'IIOl&gt;UCl'lONS, DONT
QUI Al; 0. S 00h11 n,R- LES POCHO! RS, ~JAUX FORTES, URA•
.,
Il NT UNE Y AUHiB J)E COLLHOTION CONSIDÉRAULE.

:R. BIZET.- Do quelqueis 11r,t&lt;ibo-tu.,
OlYOI R.E. - De l'eQ'IJilol du ,,erré gro&amp;'!i ,n11t.
}'.Dl ,~01RE. - Lo llespœl des l!'hwl t'U Thé.lt.re.
. ..... - .U01lC&lt;"IU et le Clu6m.1..
J_. COLT.,,. -.Les Jclllleli Ren1ca ;.ille-ma.uût._
L AOJ..Gt-iNR-J.d::lport.e.

Elc.. Eli.:. , l~lc.

FRANCE

ABONNEM~NT
LE NUMÉRO:

~cience

lrouver

paraissa!lt ""

IV. - La Revue des recherches esthétiques de I' I ngl .
V. - La Revue -musicale rraiment modC'l'ne
nrnur. .
VI. - La Revne scientifique (science
' abond~mmenL illustrée d'e.-x:emple.~.
1i01·tée de tnu~ les intellectuels, les c~!?J~e,~:l a~pl';'litées_) , la. seul~ gui metle ;i l;;,
Lrielle du mots, sous une forme élev~e e/ :c ns 'bÎ l actw1lé sc,e:nt1/i'}uc et indus•
YII.
La Re
de
.
.
•
e$St e•
V Ili. - La . rue
socto!OfJ'1&lt;JUr et d _éco11omiq11e, librr de tout pa,·ti.
l X - L
Re,we du m~t•emmt 11h.1losophiqt1e dU monde entîer
• ••
if, Rev1te de l 'acl11•ité de la ,,ie
d
·
trces, resumé concis de Lou/ ce qui 81• /a.tmotdeern1~~s1ous forme de chmni1111cs iUu.s•
va "" e en Mlre temps.

\'UBES St'Jt DOIS El!'&lt;'

lité de
lemo~

'parer,
Ir cette

de très
1 siècle
le très
jpauv1·e
bornée
·ens ne

ÉTRANGER

70 FR. ABONNEMENT '75 FR.
6 FR.

(l ) Voir l'Esprit N ouveau, n• 5.

LE NUMÉRO:

7 FR.

ret ard,
mté et
e l'uti•
mer les
règle.
partie.

�916

MUSIQUE

L'ESPRIT NOUVEAU

d'une apo tasie. Mais on peut souhaiter que dans un avenir prochain des
artistüs à la hauteur de lcu1· Lâche élaborent une législaLion susceptible
d'ordonn r le Cubisme qui est jusqu'ici un arL purement empirique. J'en
_ _ • ..,,

-~ -

-

,

ESSAIS POUR UNE

1

,c.r,ccrtirn l'laire. • Èoit i 1naîs e~l•Cl· 1!1 lnut re &lt;111r rep1·(•,rn(e celle for111ulc ~- ..

LA PRESSE ET L'ISPRlT NOUYJ~AB

lï mf\ll-l ons, pnur les non lnltiP.,.

Fllr r~ ·ume, tel te cxpresslnn qui r,•r~le tant 1\t• rllu~eg, 1·11 se~ deux Jlllll~ cl1an·
tants, ln fin dt·~errernent, tri:sanciens par quoi h• ,·ienx mm11lr - ,tlas !
plétiuc
sur place, vfgète el cbanrclle sur ses als vermoulus.
.Ellr ind iqne la mise rn n•uvre clc l'esprit couslrnctif fon!lé i&lt;ur la mHlln&lt;!c. l'ap•
plication du systtme esthélitJ\Ie rntionnel, sans quoi aucun édifice ne v,mt.
Jl s'agit ùr rh·élcr les unes au-..: autres les , ·aleurs qui s'ignorent afin que,
s'nnlssant et sr romplHant, elles puissent donner , tout cc que la communauté
pt·11t en attemlre. F.n jux1arcrnnl t'l t11 conjuguant les forces objectives, créal rices el réaJis,11rices. un ~1,ticndra c,ldcnuncn1 , de leur hannonieuso combimtl·
sun, Je ma-,;imum de résullat~.
G. FLEl..R) 11.A REVU, ~!ONDJA.LE. - 1•• Déconlm• 19~0).

L'F. PRlT NOljV"EAll publie son st&gt;plit'me numéro d'un inlérl'l toujours
rc'llouvclé, d"une llluslratlon al;unù:mte.
.
.
Parmi les Revues nouvelles L'E!-PRIT NOUVEAU est celle qui mérite le
mit&gt;ux l'adjeclif dont elk ~•esl 11ar~e. Il n·cst 11as une qucslion &lt;les lelLres, de•
scil·nNs, ô•· nconomie ~ol'iale à la musique, qu'1•lle m· semble pr.-le à golliciter
rl, ~on exœllcnle [0l'mulc aidant, elle est apr,el(c à rendre les meilleurs ~t&gt;r•
vices.

LES '1'11F.fZE lla'Jl\TRANSH.EANT. -

24 Avril 1921).

l.'ESPJll'l' NO-CVEA e t(moip.ne LI En de te som•d lravail confus et caché de
l 'hlyer; les 1e1 mina11cns s'y 11r(parent, on y trou,·e des ~sp~rances rnai:n.1ifiq·ucs.
tLA RE''t'.E DE GE.l\"ÈYE. - Féurier 1921).

..... r:ep1:-ndant 11ulkp11L1licaliml plus que• L'ESPRI'l' NOUVEAU , ncs'affir·
nie dévouée à l'avènrment du ri'gnP sou,·erain d• l'InteJllJ.(rllce en Art. Nulle non
plus ne se rl•vi·lc aussi c1Jh(,tcnlr et lmpér,ltiw dans son rltort. sous de libérales
apparences c1·1··rlcctisme. Toul cr nui s'y publi1' semble l'1' tre en Yerlu d'un plan
eoncc•rtê et concourir à une même fi1\ a\'"oul-c : hl con,1 llulion tl 'une cst11étique
scicnLiiique ...
Lo1tis-Richarù .lfOl' ,\'ET. (L,\ RE\'1;E DE L'lIPOQ\î:'.. -

Le sixii·rne ùl• • L'ESPRIT NOL ' ' EAU • est certainement 1·un des plus inté1•rssa.nts fascicules de rrvues • avancées • crui aient paru depuis des années.
(L'lNTRANSIGEANT. - 30 Mars t 92.l).

:IJai l02Î).

L'ESPRl'l' NO1.'\TEAU, Rerne internationale, est à snin-e. Alon; que la plupart ùes publications d'avant-garde de nos jeunes gens d'apr~~-gucrte sont put·
1·llrs et incoh~rentes, à peu prts nulles, celle-ci semble d 1ercher non pas à dé·
trulTe, mais à ('onstruire. On n,., s')• rail pas gloire de ltl1Llrier. Ses trois premiers
11um(•rcs sent curieux d intére;;sanl.!'.
ILES :MARGES. - 15 Jam&gt;ier 1si1J.

L'énergie, Je trtsor de ln J;PTJ5ée françaiS&lt;' cl (lrang~rc yous pourrci ). puiser
à pleines ni:ilus cta11s chaque nuni~l'O d'une Renie qui s'annonce lllen sous le li·

Il'&lt;' de L'ESPRIT NOCVEAt: ...
... Le, premiers num(·ros en sonl si tourrus, si nourris que l"on en Il meure coi.
J~l quelle" illusl rations, quel lès rcproductlcns : Le Je sais !out de, intelleeluels, le Vadc-1\fe('um des ca11dl!lats à la llc&lt;'nce es-Esthétique. L'ESPHlT
NOUVEAU Internai lonal sortira chaque mois sur 130 pngeR; c'est l:t
première RPvue dans cc monde consacrée à l'esth~tiq11e de notre 1cmps, dans
ton les ses manife•tations. Elle se 1ll'npose de raire comprendre l'e. pril qui anime
l'époque contemporaine; faire saisir la hcautlr de cette ~poque, l'originalltl'.! de
son espril; cltmontre1· que cette époque esl aussi belle que celle du pass6 où l'on
voudrait avoir vécu. Jllontrer l'esprit unilalre qui anime dans Jeurs recherches
lrs ditfér&lt;'nles élites de notre ~oclH(•. Elle pr(sentera, tommentern les œuYres,
les ldt'es de ceux qui, aujourd'hui, conduisent notre ch·ilisalion, e·lhl-Lique cxp(1ri111enlale, cstheliq111• de l'ingi•nicur, lr music-ball, le cin~ma, le lhéàtl'e, le
costume ...
,/acqu.es·EmU• BLANCl·IE
(COMŒDIA.
25 i\'orembre 1020).

L'ESl'RIT NOUYEAU. -

rcnx qui 11rnsenl.

CellcRcvuem&lt;-riteson tilrecLla sympathie de tous

!CA RN"ET DE LA f:Ellf.AINE. -

10 Avi·il 1921 ).

V.ESPRI'l' KC l. YF Ali. 'filrc Ju&amp;llfié, lan:nc· cc ml,l(r. bimfail réalisé ....
L'ESPRIT :l\CL\ l·All ... (;nl rrogi-ammc 1... et quelle opportune ;iclion
arcompli.•fnt ainsi Je~ prlluncurR de grand laient qui vont l'imposer aux sa•
Llsfalts emmurés dans la routine mortelle ..•
Le · • œm·rle~ • modernes, inirtnieul'!', arcllitectfs, bornmcs d ·affaires, colO·
niaux, clc .. rl'mplis de fol ardente, u·éatcurs et réalisateurs pratiques, singull{'remenl trempés par la longue ~preuYe, réclnmenl l'aY~llcJlle.nL d'un esprit uni•
tnlre qui s'lmpo~e .1 ls ,·culent, d:ins le domaine intellccluel, leur place au soleil;
ib e11lendcnt, rux qui ont impn,vlsé, lutté, lriompl\é, coopérer à la direction de
nos dl&gt;stiné11s t li faut les fcouter a!in que uutre PaLrle continue son rOle d'im111&lt;,rtelle conductrice du mo11de ...
Vuilà Le dogme, , ,oilà la thèse dheloppée en des articles infiniment attacllnnl~,
Ml111rdants d'idée. et de foi. Et d'admiralllcs illustrallons dfmonstr,11 ives complHenL celte rnue 1Zénérale ùe bon combat.
(LE FIGARO. - 24 Octobre 19':l.0).

Voici que des tecltnlciens di~scrlenl avec ~l(gance $Ur les condilions que de•
vra remplir la maison de 1921 sur son architecture, sa rnatière, son volume, sa
distribution rl sur • les réactions :physiques 11 u 'elle r-rovoquera • cbei les pas•
~ants.
De ce nombre est lit. Julien Caron qui , dans l'ESPRlT ·ouVEA ll, nous van le
avec compbisance l~s merl tes de ce qu'il appelle , la maison ralsonnable •···
VU ILLER J\JOZ (LE TEMPS. - 6 Atnil 1921 ).
Qu'entendl'nl par
ESPRI'I' NOl, \'EAU • ces r(•alisateuts qui consncrenL
;·, sa diffusion une revue nouvelle?
Ils le dêlhlisscnl aim,I: • fa,pril èe ccn. lructi&lt;:n et de srntlltsc guidé par une

L'ESPRl1' NO\;VEAU vicnL de p11blier son cinq_
uiêmc numéro et témoigne
toujours le m(me~ou&lt;'i de di'-'c1·~ill' eL d'Hude Qriginale.
(LïNTRANSIGEAN'I'. - S .,Jars 19~1).

(1) Cn. T,ALO. Paris, Doin, Éditeur.

f

L'ESPRIT
N fu s sommesllcurrm:des1gnall'l'la11aisMnccd·11nr
·
Revue
Hal.tlie NOUVEAU
sur un
N
. .
,..
so umenL nou,cau. L'ESl'RIT NOUVE!\U
~~~Y~~: ~~el!~ ~~m~rquallle .P_ublicallon sera accueillie ,n;ec ~~pre~
rorce rie la. civlll~allon d~~ 116 1
partie del 'élite intellecluclle, seule

se:n~~:

l'"'C.:ili

:~a:g~~~t~!'~

{Gll.AJ\IMATA·ALEXANDRIE. -

(lu~f\f(;c;:1~~1••usnrncaœnu11;:e1aolio~s dlenonL ètre $Ull'ies awr Loul l'lntérN que l'on
·
• , r1gma c et neuve.
(I'ARIS-101:RNAL. - 24 Octobre 1921) .
L'E PRIT NOUYE;\ c~. - Le Corlrnsicr•
.
.
.
l'lun,• sur 1·archilecture par • les Tracés R.égul Laugruer continue sa mag1stl':ùr
a c11rs •·
!CARNET DE LA SEJIIAUŒ. -

3 .-l"-ri! 1921).

Nons poss(•dnn~ enfin. avec L'E, PRIT NOl'VEA •· J
-· •
1011s ceux "ue 1mi
.
..,, n renie Ms1rt•e rar
- ,,
ocrnpen 1. 1es i-aractfr1stl()ues nouyellrs de la litt · l
1 arts
et ces
Tl y a là 186 pages de g ·and 1
·
cra ur~
duction d~ lalJleaux, photos sc11C~as th~rn~at, parfaitrmcn L illustr(•cs : reproà se synthéti~cr, sous forme a·~nst~·ler~el
1 01/le~l oil comm~ncenl
mer par le 11rlsme ou la plasti
, 1 es es entat1ves d eXJJrl1, s
qu'unc Reyue soit née oil l'on que n.pect nouveau clu Jn(lllùe, il est important
~enlrd l\'eS de 1·esprit et clc 1:l
œudvre~ et les tlll'ories_vral111~nL repré•
PRIT NOUVEAU .
. l e mo ernes. li Y aura ams1, clans L'ES1,rodutUcns lrs.plu; rr:1~~~uda~~!m~~~!\ii~;ér~~~~=:~i3!:;;~_ in1C:re!Slianle sur les

et°t~i:~e;~ ~i f

re:~:r11'r:~

15 \·omnbre 19:10).

L'ESPRIT NOLYEA U (n° 01 t ,
·
goOt en donnant ll'aclmlral&gt;le~ 1~epr~Ju:~~;;; ri franc, afrilmc le largeur de $On
ILA YlE. - 1•·r Mars IU21l.
L'ESPRIT NOUVE.\lT l'enie inl
1·
1
qurls &lt;tu'ils soll'nl. ne J'a1•ci1itecL11re r/1;:-1adrn1;a e,. trait&lt;&gt; des errorls m_o dernc~
ra le labeur llumainau c,iritue celle
nh;n. 311 ~ ~soins de l'usine qui alJrite·
i·l1HJletouslcsiesLes,toulesl~scnu •... P 1111:&lt;:~o e,L'RSPR11'NOUVEAU
du moment ùfrouuent dans les r,t~~:;~ ~eult:~:~~-~~lol'aUons &lt;tue les rccberchcs

,y':n

CLE POPULAIRE. -

t~~~ t

,~~~-i~~~~'! ~}~i!1~1~~

D~cembre 1920).

L'ESPRIT NOUYE \.l.: •oigneusen-e t
f
,
Nr~ d'unerérlle utilité ~ 1 Jc. mo·ns · . n r,r ~r 1111•·. et s'ndrr~&lt;mnl à lous, peut
houre.
, qu on en puisse dire, est i1u il vient hlen il sun

(LE THYRSE. -

L'ESPRIT NOUVEA l'. - Cet te nonvellc Rc·vu 1 1 1 ·
·
1
1
1
nL m:1!s ont r,aru ju,qu'l!·i, semble dc~Li,;ée :) Jou~~ \~~ r~Jleuf~~~~1~~
m1111HU1Clll moderne. AI cnconlrc de 1·rnl !l'autre·
' c
111
1
1
1Nrouvc, ma ll1t•u,rt•u,eme111 11aralysée p,n u'n fcli•ctbn;e~~ ; 11
ou,EAL s efforce, n1•11cmcn1, de ùdenùre.el dr prnn•i"dr
·
Il 'llui.
,,. ~• lesi·d-'
1•c.s d~auiour•

tO Janvi,,,. 19:!l).

. .Le numOr~ sept c!e • L'ESPRIT NOUVEAU , ne (\êmcnl s · s •
~e~~i~c~~~:/•ente lle &lt;11aq11c nurn&lt;ro, qu'il ~Cra encore J)lus ~~lllla:i~~~

"Yoici l"Lnc t:rs Rnues rr~nçalHs les plus rc111arql1abl!'s de l'b
. • a prtsentath.. n cL Je suucl que les directeurs· oienrant el J .
cure p1ésenle
les aul.,urs d'un très bon r,elit lin-e • Après le êuhismc
ne ~.rnnen·t h[u1 ;;01\l
giJ• leur programme
leur cadre jusqu'à raire ùu
L '.~Sl'~~~c~~
une sorte de monileur de la pensée et de l'a1t &lt;'nnlcm )0r:11 1
,A •
que la ~~rio~i,lé: une s1m(lathienct1c l't r~condc...
l
' , • comm:rndent plus
..... C est d organes conçues sur ce plan clair el co
•
g(·nt'ration. • L'Art Llhrc • trahirait ~on progran1meu:::i~1~,~: ~:•l~lq1,1ednéollre
ranl pas très hn11L.
•
c c c aP. CfJLLV. L'ART LIIHU~ (Bruxe/leRI. - Mai 1921.

eL

·-

-

1~f;fétr•

'fGA~

-

(l) Yoir l"Esprit ,l\-ouveau, no 5.

- -·-

r

Est-ce à dire que l'errorL emreprls ar
,
vain? N"on pas, certes. Excellente 1· , P L'F. PRIT ~O ~'EAU soit lnulilc ou
Lll]UC ùes ~ys1îmcs ainsi l]Ue des l&lt;•c~~~gne q~edcelle d un 1·1g~urcux examen cri•
_ques cL es œuvres qui en r(•~ulfent.
(LA RF. Vl;E DE L'f.:POQl'E. - Ffnrie1· rn21J.

.~~ie :,

des

l"' Avril 1921).

Nous aimons à saluer L'E, P_RlT l\Oli,'EA~ •, une nouTelle Revue fran
~aise donL l'élan juvEnilc nous p1omel de sallsraire les plus enthousiastes espé•
rances.
(LA RENAi SANCE D'OCCll)ENT. -Bru:&gt;.·el/es. - Mars 1921 l.

~~~

:,;·y lrouvml: que'.qns (lrges ()e • l' Eub.:irr , de J'aùminl,le 131· ·• ·
.
dont la re, ue a~su1 el ·cdltion à I ou cxemplair;~ seulement 1
,li. e Cellal',n"'
Qt1l' les le11rts se h/. lrot; ur.c étude sur d'AnnuTJzio
.
·
Hude ~ur le thNllre, par DlYoire. d'adC1rab'e ' notes !l'If \.Par ~l1encv1er, tmc
lenle thèse dlîuitlollro, sur la ~realion, e.L
cahie1·s'~'e
un1;_ewcl•
rrll111ue, ()11111 mpli'.te1,t la rneillrnr~ renie de uotre gtn(orali~n. icc. • 11 ,ll'l. \JP
!CAR. wr DE LA 8l,;\tAI ·v.. - 13 :.rar 1921).

J,'E PRIT NOUVEA li dont je vous ai dit la hardiessr.
(LA RE\'l'E DE Jo'HANCE. -

Février 1921).

(ÇA IRA.

L'E~PRIT :.--OL VE Ali une de~ plus remarq11aliles Rc1·ucij du Temps prés!'nl
(CCL\JŒDlA.
9 .l/ars 19211.

.,.

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.....

-

LA COPRBE DJt1 NOS ABONNEMENTS

�MUSIQUE

L'ESPRIT NOUVEAU

916

d'une apostasie. Mais on peut souhaiter que dan·s un_ a~eni: prochain _des
. t . · la hauteur de leur tâche élaborent une leg1slat10n susceptible
ar t1s es a
. .
J'
d'ordonner le Cubisme qui est jusqu'ici un art purem:nt emp_mque. en
sais mt&gt;m,,
ses fr
Le
écrit:
parfai
qu'au

quel'

r&lt;n;

ESSAIS POUR UNE

'n..d.o.n.n.r.:

·ESTHÉTIQUE MUSICALE

BIBLIOPIIILES .

L'ESPRIT NOUVEAU

(Il, Suite) (1)

TIRE EN PLUS DE SON EDITION NORMALE
PAR

UNE ÉDITION SPÉCIALE DE GRAND LUXE
.
GR -tND LUXE numérotés, ju.stifit.s.
Il est tiré avec art 10? e.:eemplai;e:ELIN TEINTÉ P,UR FIL LAFUMA.
LES TEXTES sont tirés sur Jort
, ,
• , INT É
Lh'S GHAVURES sont tirées sur Jort J ELIN_ TE
PAPIERS SPÉ·
L~S ÉPREUVES EN COULEURS sont tirées sttr

Le
en su
étudi
comp
les ra
avec
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consis~
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Nou:

CLAUX.
S ORIGINALES sur GllANDI:; p ,-1PIERS DE ~'IL,
LES GRAVURE
VELINS OU VERGÉS.
Ces 100 eœernplaires sont numérotés de 1 à 100 et portent

LE NOM DU SOUSCRIPTEUR
Le prwilègc du ,ne,ne numéro tle série eNt garanti au souscripteur pendant toute la durée de son abonnement.
Cstte édition co11tporte de plus :
DOUBLE SUITE DEI:; GHAl'URES ORIGINALES
BOIS ORIGINAUX
"
»
POCllOIRS, ÉTATS
. » SUITED~::; ÉT-1TS DES T1R,4GES EN COULEUR

QUADRUPLE '

.

. .

. .
arantissons d'a1&gt;porter à cette édition tous enr'.~iaEn cours de ymbltcation, nous _o
t , honneur d"en /aire une magnifique
f • n ments désirables, tenan "
et
bib!ioplliliquc tris importante, un objet unique.
,;o ec ,on
.
,
. mise dans le commerce. MM. les blbllophile.-.

se~t':t r.:11:c~:1:,:

N.-B. - Celte édition n est pas
tant de leur souscription, soit 200 francs
sont priés d'adresser dircclc'.ucnt le t~on ·t Nouveau 29, Rue d'Astvrg, à Paris,
par an, àla société des Ed1t1on~ de spr1
•
pour les numéros de série de 3 a 100.

*

Par exception, en raison de 1e7
souscription aux nuinéros de sér e
1.000 lraDCB pour l'année.

(1) CH. LA.LO, Pads, Doin, Éditeur.

r

articulière valeur bibliopl:&amp;ilique, ln
t 2 tirés sur Beur de !orme, est do
e
'

GEORGES

MIGOT

DE L"HARMONIE
Suivant la définition de l'Ecole, l'l1armonie est rart d'enchai ner correctement
nne suite d'accords. Cette correction s'obtient en suivant les règles de la physique
acoustique. Par elle sont exclus les accords de sixte et quarte, les suites de quintes ou
d'octaves .
Ces Tègles édictées en dehors de tout contrôle, de tout droit pour la sensibilité de
s'exprimer, nous amènent à remplac_er dans cette définition le mot art par Je mot
science.
Des règles établies avant toutes nouvelles recherches permettent à la science
q'aller vers de nouvelles dé.c ouvertes.
Des besoins d'exprimer des impressions nouvelles permettent à l'art de trouver
des moyens nouveatoc
En science, chaque nouvelle découverte confirme la règle.
En art chaque œuvre nouvelle infirme la règle.
Pendant plus d'un siècle trois accords successifs ont été nécessaires pour préparer,
faire entendre et résoudre une septième.
La science acoustique en avait ainsi décidé, nous privant d'effet5 neufs par cette
règle imposée et usée dès sa première application.
Pas de suite de qwntes, était-il dit. Pourtant la sensibilité auditive en sait de très
savoureuses, écrites avant cet arrêt et depws, heureusement. Pendant plus d'un siècle
il était convenu de trouver creuse la sonorité d'une telle suite.
Pas de suite d'octaves était-il dit. Pourtant la sensibilité auditive en sait de très
claires et très sonores. Pendant plus d'un siècle il était convenu IJ_e trouver pauvre
la sonorité d'une telle suite.
Grâce à ces brimades, la conception harmonique de la musique se sc1·ait bornée
à des exercices d'harmonisation des lignes mélodiques, si les vrais musiciens ne
s'étaient souvent libérés de ces entraves.
Pour expliquer leurs libertés, on catalogue celles-ci dans les exceptions du retard,
de l'appogiature, de la broderie, etc. c·est là que l'on mit lïmprévu. Commenté et
classé, cet imprévu devint vite « très prévu ", les places où il était permis de l'utiliser étant restreintes par une préc(se délimitation. Un moyen simple de calmer les
consciences inquiètes de ces exceptions fut de dire qu'elles confirmaient la règle.
C'est une formule de paresseux ou d'ignorant. L'exception infirme la règle en partie .
(l) Voir !'Esprit Nouveau, n• 5.

�18

L.ESPRIT ~OUVEA

ou en tot~lité. :,lous &lt;liron~ plus : en ciencc comme en Art, l'exception doit être l'indication qu'il y a une règle nouvelle 1 trouver : C&lt;' qui ne YCUt p:L~ &lt;lire que la règle
ancienne c. t mauvaise. Toutes l . règles, toutes les directives sont bonn&lt;'s.
Un ensemble de règles constitu une théorie, une mani re de conccvolr la l\lu ique
ou tout autre mode de manifCblat.ion de l'activité arti tique ou scientifique. Les
exception. , o'esl-à.-dire les c11s qni ne ont pas expliqué. par ces r gles, , ont ronsidéré. comme ks confiTIT1ant par le rôle de point de délimitnlion qlû p&lt;'ut leur être
nccordé.
Il faut celte manière de juger pour sta'biliser pendant un temp le matériaux av&lt;'e
le quels peut travailler le !(ènie humain. !\lai il faut aYoir, lorsqu"il en est temps,
considérer ces exceptions oomrue quclqne règle faisant partie d'une tl1éoric à trouver.
Le monde sc11sible est éternellcmcnl r1mouvelable. Des ri'gles groupées forment
une théorie nous permettant d"obtenir un ongle de perception de ce monde. Une
fois cet angle de vue u é, e·e. t grâce aux exceptions contenues drin la théorie qu'il
~ero po ible de trouver une uouvclle tliéoric dounant la I
ibilité d'un nouvel
angle de vue.

Toute directive e;,tbétique est bonne. li ne fnnt ni dire, ni croire quïl n'y en a
qu'une seule.
..
La conception classique de1a m,1sique II créé des chcf.s-d'cruvre; ma,., avant elle,
la musique e&gt;,,-i tait en des œm•rc mt,gnifiq11 .
onception rythmique de ln musjqueavcc 11111111 ique grecque.
onceptioo linéaire avec la mélop~e.
Conception linéaire-rythmique in-ec la C"hnnson populaire.
Conception plura-linéaire et rythmique avec ln Rennissance.
L'Harmonie naquit. Tr rc- rtreinte d'abord, elle 1ùunène une conception neuve
ùe l'art m usico l qu'avec Debu sy . R cmlons hommage au génje fmnçais. Héritier de
la mélopée, il crée les types les plu parfait de la chanson Jlop1ùaire et de plein 11i_r.
Sa renais ance flit magnifique. Palestrina fut élève rie Goudimel. Plu tard, Couperin
fut copié de la main même de Bacb. Hameau trouve l'harmonie moderne de l\loznrt
à \Vagncr. Dcbu. y vint, et de l'Ilarrnonie considérée comme une po. ibilité d"cxpr ion muskalc par elle-même, fit voir des régions nouvelles du monde onorf'.

Les C'hi.. siqnes, ajoutant le fugoto à la concepti.on plurn-linéairc et rrthmiquc de la
Renaissance, Nêèrcnt l'architecture musicale : cela dè. le X\'Tlc siècle. L :i..,111• ièC'lc
p rfcctionne &lt;'elle architecture, alourdie un moment au J,,.,xe iècle par le Msir d'en
allonger les dévclop1)emcnts, rajeunie par la cooception cyclique de Franck et
d'lndy.
Dans cette conception arcbitecturale de la musique, la modulation joue nn grand
rôle. Chaque modnlation ei t CLl effet consid rée comme un degré nouveau ajouté à
l'œune architecturale.
La modul ation était u n plui ir nouveau npr , les hésitntions éprouv~ pendant
le trajet cl modes anciens pour aller nu majcur-minc11r moderne. Peu rie'.'lle en
moyens, !'Harmonie mockrne ne put n sirniler ù son début ces anciens modes, qui
nvaient i magnifiquement créé des lignes allant et yivnnt sans avoir besoin d"un
vêtement harmonique.
Youlant libérer la !orme musicale de la con truction ternaire, les Romantiques,

E THÉTJQl E MUSI ALE

919

o_\·ec un orche,,tre plus puissnnt capal,lc de su~citer l'inthêt pnr la vari té de ses
~mbrC' , créèrent la mu ique à pr0J:r&amp;rume; et ·was:uer, ubouli sement du roman tl me, créa le personnage thémntiquc.
. Des timbres de r,_lus en plu variés de rorcl1e\tre, ln sensibilité recherche la sonoJ'1té en elle-même, 1 Harmouic en elle-même.
De~Ju~, vint. L'orchestre alors réalise la nouveauté de ln c1i sonance sans prépar~tion et Mns ré ~lu~ion, con idérée &lt;'Olllmc \'alcur expr • ive en cllc-m'•me.
'lous les accords cta1cnt trouvés dès l'emploi libr de la septième.

.Mais ulors Yers quel monde nouveau peut
l'lé dit '/

11011 .

conduire l'Art n usicul, FJ. tout~
,
••

Tout a ét dit, et il y aura toujour tout ù dire.
. C!1acune de . J!~~ndes époque de 13 musiq11C' pOU\·ait donner l"imprcs ion d'avoir
t•pmsé le po ·1b1hlés de renouvellement de !"Art musical en un cy&lt;'le qu'elle avait
fermé et qui contenait tout.
En Art, il n'y n pas de courbe fermée crë::int l"impossibilité de po er des points
ll0UYeam.:.
Les grande. pl•riodes del' Art tracent de parnbolc. ayant chacune un "foyer différen\ A~le de vut' ·ous leqnel la cnsibilité conçoit une mru1ière nC'uve de sentir et
de s cxpnmer.
Dan le chapitre de la composition, nous allons non c.ftorcer de füire cntreYoir 1111
angle de Yuc, des angles de vue no11vea11x, donnant d po sibilités de tracer dCl&gt;
paraboles nouvelles.

J)E LA L JGNE
u-des. u du rythme, au-dessus de l'hanno1ùe, e pince la ligne. Nou prenons
mot au eus génémli é de mélodie.
.ne séri~ de.rythmes crée une ~J!llC par la suite de sons qu'elle emploie.
'Cne éne d accord crée une ligne par les note;, supérieure de chacun clc ecs
accord
Le rythme et lï1arrnouie ont donc limité JH\r la ligne.
Par contre.', ni le rythme ni rharmonic ne limitent lu ligne.
Alors que le rythme et l'harmonie, en dehors de toute ,,oJonté et même contre
tou!e volont~, e JiJnitent et se prééi ent, même en eux-mêm~, par la ligne plus ou
mom mélodique que forme ln suite de sons, manife tations sonores du rvtbme ou de
l'harmonie, la ligne peut exi ter ans eux. La mélopée et le plain-chant en ont de
magnifique exempl • .
~:~xpr ion rythmique, pour exister, c·c t-1l-dire pour créer une imprt'Ssion,
clo1t. ctre ét11_bhe sur_ une ou p lu. ie11l'S période!l revenant identiques à elle-même.
L hnrmo111e, considérée en dehors de a fonction d'hannoni~ation d'une ligne,
pose u~·ec le premier accord dissonant des rapports avl'C Je accords les plus éloignés.
La hgne eule a cette liberté ab olue de pouvoir e déyclopper, sans c " C renouvelée.
C'C

Alors que 1~ concep~io~ rythmique de la musique nous conduit vers la poésie,
comme ~0\1 1 a,•ons_ ùit, aillc~rs, la conccpliou lin(•rure uou conduit à la phrase de
pr_o e, ou I euryllmue s l!t-abht sur d'autres buses que l'l:quilibre de périodes rvthm1ques.
•
~hec la ligne nous oinmcs dans le domaine purement mu. ical, c·t'sl-à-dire purement sonore.

�THÉATRE

L'ESPRIT NOUVEAU

920

.
d'un clément rythnliq~e, :un certain isochroPour arcirmcr la valeur e,-...-pressive
.
10 rythme de la cinqtlième
.
.
L
l s bref le plus tragique, ~
nisme est obligatoire.. e P u
.' d'
et même de plusieurs répétitions pour
symphonie beethovemenne, a beso~ ~~e
·prnssive. pour s équthbrer.
. , •
affirmer sa va1eur ex . ~
·
,
=si· on de ce fra"roent 1meaire,
·
s dirons que 1 expr=
o
Pds au hasard dans les lignes, nou
t déga«e dès sa première audition 1.1ne
de quelque façon qu' il soit rythmé, conserve e
.,

PAR

FERNAND

DIVOIRE

émotion.

zttzy

j

j

J J

JJ

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r J Il

J

J J j

1

i

J .!

g

.
.
1 ·tuer dans le milieu où il évoluera,
R.vthrocs et harmonies ne seront là que pour e sl1
leur différentes accordées à
J
n.s pas rythmes es va
•
pour le préciser. Nous ne nommo
, d ythmique
de s notes à moins que ces valeurs créent une pério e r . . rvth·m·1que il existe une
'
·
t de l'expression
•
A côté de l'expression harmomque e . d
o~I)osant une ligne mélo.
f
,
ar la swte es sons c
expression intervallique, ormee P
d.ique.
. ,
trois IDO ens expressifs indépendants les
Ne pourrait-on les cons1derer comme
Y

uns des autres ? .
,
.
'ble d'écrue des dessins rythmiques
Sur un fond harmonique, n est-1I pas potss1
rant à w1 ensemble ?
.
.
,
d
ts
I
us
des
autres
e
concou
et Jinéaues mdepen an es u
. .
plet développement d ans
Chacw1 de ces moyens n'atteindrnit-il pas ams1 s?n corn
.
l'entière réalisation de toutes ses possi~il!tés expr:;:1.ves~ais nous voulons susciter à
No1.1s ne nions pas la ligne harm?msee et ryt t ;:~ moyens expressifs nouveaux,
l'esprit créateur des fhrectives variées app~rtan
céd ts mais s'y ~\Joutant.
•
ne supprimant pas les pré
en
. Tt' rchitecturales de la ligne, en cons1Un autre chapitre indiquera les posSibi 1 es : , t
de développements.
dérant celle-ci comme un centre eurytbmique g nera eur
Georges
(A Suivre).

l\1IGOT •

M. Paul .Bourget disait il y a quelques années à un jeune romancier :
« Ne perdez jamais de vue la vraisemblance. Demandez-vous toujours :
Ce que j'écris est-il vraisemblable ? &gt;1
Plus que le roman, le théâtre a besoin d'être vraisemblable. Mais le
vraisemblable, c'est la logique.
J:.,g SON'@E :gi;~"ei'NE NU-1".!i:' D'~"J;''g est vràisemblable,
parce que de la base (féerie) découle logiquement toute fantaisie.
Le réalisme est ce qui engendre Je plus facilement l'invraisemblable,
. parce qu'il juxtapose des « observations», sans souci de psychologie. Il
ne comprend pas encore que faufiler ensemble des faits vrais, cela ne fait
pas de la vérité.
Exemple : ~g ~mv:a ~g l!'.,,,:EX..AS~ de MM. Charles-Henry
Hirsch et Tristan Bernard, qu'a joué le théâtre de Paris.
Tout y est cc réaliste ». Les personnages sont des filles, des souteneurs,
des policiers. Et le réalisme reste ici fidèle à sa plus sûre manifestation:
le lyrisme sentimental: car si le réalisme restait réaliste, il craindraitd'être
ennuyeux ou âpre. Alors, il s'ajoute des ornements, comme le bœuI s;àjoute des cornichon&amp;. LE CŒUR DE LILAS et le cœur du jeune policier
tendre qui se prend &lt;l'amour pour elle déborderont donc de générosité
romantique et de sentiments de mélodrame à faire pleurer Margot. On y
ajoute aussi des mots d'esprit de revuiste, de~ obs.ervations de psychologie parisienne. Et tout cela finit par le plus bel invraisemblable.
On reconnait d'ailleurs dans ces fautes, semblc-t-il, 1a main de M. Tristan Berna.rd. Amateur de boxe il a introduit un match entre le jeune policier tendre et un souteneur. Match classique à la fin duquel le souteneur
vaincu dit à l'autre: « Tu os le meilleur » et lui serre sportivement la
main. Amateur de calembours, il fait dire par un mastroquet, au moment
où entrent deux autres souteneurs : « LE TRAIN DE MAR$E A DONC
DU RETARD ? &gt;&gt; ce qu'aucun mastroquet ne se permettrâ.it,sans sanction sévère, ailleurs qu'au théâtre. Quelques détails comme cela suffisent
à créer l'atmosphère d'invraisemblance qui est insupportable au théâtre.
Au contraire on a considéré comme une œuvre de littérature pure, hors

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1

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1
1

922

923

L'ESPRIT NOUVEAU

LA VRAISEMBLANCE VIVANTE

de toute réalité, les AMANTS P-VÊ:a.:n-:,s de Fernand Crommelynck qu'a représentés la Comédie Nrontaigne. Et ici cependant, si osées
que soient certaines situations il n 1 y a pas d'invTaistmblance, ou du
moins il n'y en a qu'une, celle qui rend un jeune homme amoureux fou
d'une septuagénaire tefüment bim fardée que même lorsqu'il lui baise la
bouche il la prend pour une jn1rn;sse. Si cette pièce est vraie c'est qu'elle
reste dans la vérité psychologique et dans la vérité d'une leçon générale
sur l'amour. Lr::çon d'un pessimisme un peu flou. Fernand C:çommelynck
d'ailleurs adore apporter un cçmtour flou à des précisions d'une cruauté
sauvage. C'est pourquoi peut-être son théâtre est souvent à la fois intéressant et décevant. Les Amants Puérils c'est une Danse Macabre
de l'amour. La tragédie à certains moments a la grandeur d'une danse
macabre. Deux enfants s'aiment et ils vont se tuer. Et au monient
où le garçon entrainera la fille dans l'eau ils ne s'aimeront déjà
plus. Et à l'autre extrémité de la vie il y a les amants déchus, la princesse
de Groulingen et le baron Cazou. Autrefois leur couple émerveillait et rendait curieux le monde entier. On les admirait parce qu'ils étaient beaux
et qu'ils s'aimaient plus que tout. Crommelynck le cruel nous les montre
aujourd'hui. Le' baron Cazou est gâteux et il est le jouet d'une bonne à la
Mirbeau. La princesse c'est cette étrangère mystérieuse, qui ne quitte ni
son voile, ni ses gants et quand le jeune homme fervent, soupçonnant enfin
la vérité, la tire le soir hors de sa chambre et voit ses cheveux blancs il
éclate de rire et la laisse écroulée. Oui vraiment il y a là une grandeur tragique. La langue du dialogue y ajoute, elle est vraiment d'un poème. Elle
a toutes les ressources des symphonies musicales. Et cependant on sort
du théâtre, disons presque déçu. Peut-être que M. Crommelynck est trop
timide. Tout le monde l'a trouvé hardi mais il n'a pas eu la hardiesse d'une
architecture simple . Ses personnages entrent, disent quelques longues
phrases et puis s'en vont, et d'autres viennent. Le pessimisme général
ne s'impose qu'à la réflexi.on. M. Crommelynck est bon musicien mais,
peut-être par horreur de la construction banale du théâtre contemporain,
il veut se montrer mauvais architecte.
M. de Curel aussi, dans sa OOU~l'):12 DV &lt;:i-~N:11:li.'i a voulu éviter l'architecture banale. Il a bien fait. Il a tenté une coupe dont le
rythme plait : trois actes de trois tableaux chacun. Chacun des tableaux
prétendant fixer un point culminant d'une existence. Il a supprimé les
développements interminables dEs « scènes à faire 11; il a supprimé k,s
effets inutiles; il s'est un peu rapproché ainsi du théâtre futuriste qui
déroule et conclut une scène rn une minute 1:t d€mie. Il n'a laissé dans

sa pièce que vraiment ce qu'il avait à dire . .Mais il n'avait rien à dire, et il
ne sait pas le dire.
J'aurais préféré parler ici de x..~AlWE :eN F@L~~ •. Car devant cette pièce, M. Tout-Paris avait ouvert le .bec et avait crié au
génie. Il y avait un redressement à opérer. Aujourd'hui le même M. ToutParis tourne le dos à M. de Curel. Et cependant l\1. de Curel n'a pas changé.
Sa oout;J:grg nu G;,;g~u::i manifeste même un effort nouveau
chez lui.
On reste persuadé que M. de Curel est un penseur e.t qu'il exprime des
Idées. Je ne comprends pas l'origine de cette opinion. Voyez· quelle distance le sépare d'Ibsen. Chez Ibsen aussi, il y a des « idées ))' mais ce ne
sont que des idées éternelles et simples ; elles se résument souvent d'un
mot : Liberté: Ce ne sont pas des idées pour articles de journal, des
idées pour polémiques d'actualité- EllEs « exsudent » des personnages
sans que ceux-ci aient l'air de le faire exprès. Lc:s personnages ne savent
pas qu'ils expriment des idées. Ils vivent et leur vie est une émouvante
démonstration, parce qu'elle reste toujours la même. L'action est en eux
et non dans des discours, et ce ne sont pas les discours préconçus de l'auteur qui règlent la marche de la pièce et l'action des personnages.
Le théâtre de François de Curel offre le tableau contraire. Ses (( idées »
sont celles de la conversation courante des tables d'hôte. Il y a toujours
chez lui llII garde-chasse, un commis-voyagem ou un instituteur en grande
discussion sociale ou théologique avec un curé de campagne. Dans l' Ame
en folie, ces conversations étaient navrantes et elles se déroulaient nous y revoilà - dans le manque le plus complet de vraisemblance, donc
Pie. Par exemple, un jeune homme se présentait à l'oncle de sa bienaimée. Il avait tout intérêt à l'amadouer, pour être r€çu chez lui. Mais
non, la conversation d' 1( idées » commençait et le jeune homme aussitôt
de développer ses phrases in abstracto, de la façon la-plus désobligeante
pour le vieux. Hors de toute psychologie.
La Comédie du Génie appelle plus d'indulgence. C'est une pièce qui
désarme par sa naïveté.
Dans ce style qui est commun à M. de Curel et à l\C. Bourget, se développe l'histoire d'un auteur dramatique qui est persuadé qu'il a écrit du
théâtre d'idées et qui se désole d~ ne pas atteindre le public.
Comment il devient auteur dramatique ? Un jour, dans la rue, il voit
une femme à la fenêtre. Il monte. Elle lui dit qu'il a tout ce qu'il faut pour
devenir auteur, puisqu'il est atteint du sadisme de l'observation (l'expression n~est pas dans la pièce).

de

�924

L'ESPRlT :-;OUYEAU

Son th(&gt;àlrr plaîl à J'élit1• Pl aux C'riti11ur!l (un grand eonp de pommade
aux critiqm•s). ~lai:- il di•plaît à sa mèr,•, et à la provinc1!,Ct au • w-aml
public ». L'autrur est victime de la :\lus•• des intellig~n,·es (l'Pxprl',;sion
,,st. clans la pii'•cP). (.'_t-s1-à-dire qur d1•pmirvi1 d11 tout moy1•n d'expriml'r la
i-en~il,ilité, il est pnsuailé qu'il ,;&lt; rit ,lt-s idée;;. Je wux bien &lt;·roirt&gt; qu'il
l''\l inrapnhlc d'Pxprimer les 1•hos1·s du rœur, l"s &lt;·lrns1·s h1Lmai11ei-, mai'\
vour les i,lt~eA, b,·rniq111•. L'auteur 1•n quenlion nr • 1wn~1• • sùre1m•nt pa'\
birn haut. On n't•i;t pas un p,•nscur parce qu'on a l'àmc ~èl'he Pl qu'on fait
d,•s dis:;1•rlatio11s en langui' plate•.
Donc l'auteur en question veut rPntrer dam, la normal&lt;', dcsrendrt• &lt;l1'
~a « haut(•ur •· Pour devenir n!lrmal, il faut vivre une vie normale, 1&lt;e dilil. Et cela n 'csl pas si mal raisonné. Sr marier r ~on. 11 aura un enfant. 11
i:e mettra à l'école du bélié. Et pour a,·oir un b1\hé il t•xpliqUl' à sn mallrPs~c quïl va st'.-duirr la fille ile son fprm1er rt l't-n1,.,rrosser.
Hélas, le mioche nP le change pn,;, Jl continue à • é,·rire pour 1'1-litl• •
i;oui1 la 1füt1;e d,: la .\Iuse ,lt•s Intr.lligPnc(•~Po11r comble de malhPur. son fils dcvil'nt aut,•ur dramatique aussi et
l'aulrur 1&gt;e11t dirP: « J'ai rait un fils pour a-voir du génie et c'!'sL h· fi),; qui
le prl'nil ». Du coup, li' père doutP dr son géni,•. \Ton génir. ... , ton génil' .. ,
son g,,nie ... , notre gî•nie ... , votn• géni.1• ... , lr ur génil·. Il s'endort dnns les
coufüsPF&gt; dl' la Comédie Frani;ni~&lt;.&gt;,et là l'ombre dl' don Juan lui consPille:
"Le génie vilml de Dir.u, va le lui dPmandrr. »
11 va donc ... i-'aballre aux pi1•ds de Diru? '\on. ~lai\\ avoir uneconver~alion d' «icli-1·~ » awc un capu&lt;"Ïn. Et cduH'I lu1 apprend qm• la me~s&lt;' est
la pièce la plus jourr. du monde parct&gt; que les audit1-urs communient de
tout cœur avPc 1.- prêlrr., arlPur prinôpal.
C'e,.L une chosP que répètrnl tous \ci; (•urè\\ de cnmpagrn•, mais c•.'p~t une
r(•v,~lation pour notrP naïf a11t1•ur .C1·rt,·~, il)' a ccrtainrment sous la Comédie du Génie un brrnnd cri rlP délrt&gt;s~e. lP 1-.•rand awu d'impuis~anc~ 1\'un
honnête homme ingi•nu qui a J)ris au M•rieux i-a réputation de « pl•ni;rur 11.
Ah ! si :'IL d1• Curd avait su sortir re cri dt• dHrt'!l!I(', nou~ le tain•
entendre, nous en émouvoir. )Iaii1 non; il l'e.rplique. Et ça nous intéresse
autant qu(• si on nous appelait au th1'·àln- vour nous y e:xpliqu1:r un th(,orëme de gt;omelrie, appris rn cla~sr a11trPfo1s.
,\h 1 :'IL dt&gt; Curel, rel\Sl'Z d'être h• ~1•nsc·ur du Théâlre Libre. Comprc•nrz la nt\('rl\silé d&lt;' la vraisc•mlllanre vivant••- El lais111•z sortir votre cri.
La danse rnfantine vous en snura gré.

�ÉCONOMIQUE -

SOCIOLOGIQUE

Faut-il émettre
tSO MILLEAI\D8
DE ·BILLETS DE BANQUE'?
PAR

FRANCIS DELAIS!

N

ous devons une grande reconnaissance à MM. Aubriot,
Levasseur, Rozier et J. Barthélemy. Ces quatre
députés ont découvert un système propre à supprimer
en un tourne-main la crise industrielle, le déficit budgétaire et
la dette extérieure. Et cela, citoyens, sans impôts ni emprunts,
sans effort ni douleur.
Le moyen est très simple et, à la portée de n'importe quel
Parlement : Une loi, - dont ils ont déposé le projet sur le
bureau de la Chambre, - autorisera la Banque de France à
émettre, aussitôt que possible, 150 milliards de billets. Chaque
billet de mille francs coûtant à peu près six sous, on voit qu'il
est facile de créer de la richesse.
Là-dessus, 50 milliards seront appliqués à la reconstruction
des régions dévastées ; de ce fait, les commandes vont affluer
dans nos usines, l'activité industrielle reprend, le chômage est
enrayé, et la cote de la Bourse va retrouver son aspect riant
de naguère.
50 autres milliards vont être affectés au remboursement des
Bons du Trésor : depuis longtemps l'Etat paye avec ces titres
ses fournisseurs qui ne peuvent pas toujours les monnayer; en
outre il faut servir les intérêts. Les billets de Banque au contraire ne coûtent rien: d'où une économie annuelle de 2 milliards et demi pour le budget.
Les 50 derniers milliards seront employés en rachat de rentes.
Cela permettra de tenir au pair le cours des fonds d'Etat, et
les gros rentiers, qui, n'ayant qu'une confiance relative dans le
crédit de la France vendront leurs titres, pourront acheter à la
place de bonnes valeurs industrielles, françaises ou étrangères,
50

�928

L' ~SPRIT NOUVEAU

ce qui va redonner de l'animation à la Bc.urse depuis si longtemps dans le marasme.
Enfîn ces i50 milliards de billets, lancés hrusquem~nt dans
la circulation, vont provoquer unc.ha~sse géné_r~le de tous ks
produits : industriels et agTiculteurs, mterméd1aires de t _out~s
sortes, courtiers et boutiquiers ,ont écouler pendai:i,t des :mois
leurs stocks actuels, qui les encombrent, à des prix touJ_ours
plus élevés. Les ouvriers ~ux-mêmes, après quelques ~e;:es,
verront monter leurs sa]a1res, et ce sera le retour a 1 age
d'or du « dancing »universel.
•
Le proc~dé est si facile_ qu:_on s,'éto;11ne que pei;s?nne, depuis le« Sunplex ,, de M. _Citroen, n_y ait plus pe~se. pour atteindre un pareil résultat il ne faut nen de plus~ une presse et
quelques rouleaux de papi~r à vignettes. Le publi,c ne se doute
pas des ressources de la Fmance moderne_: ~n _s est beaucoup
moqué des alchimistes du Moyen Age obstines a la dé~ouvertc
de la pierre &lt;&lt; philosophale &gt;&gt; : le1:1r erre~r,. c'est qu'ils cher. chàient une pierre ; Wl peu de papier suffisait.

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Mais ne plaisantons pas : MM. Aubriot, Rozier, Lcvasseur et
G. Barthélemy sont des hommes sérieux : ils n'entendent
point fabriquer des cc assignats » : leurs billets sont couverts
par une garantie sérieuse : la créance allemande.
.
Dans quelques jours le montant et le _mode de pa1emen ~ en
seront définitivement réglés, - du moms on peut l'esperer.
La moitié des versements de notre débiteur, ~•après le plan de
nos quatre députés, sera consacrée à l' amort11;isement _de notre
dette extérieure ; et voilà encore une quest10n réglee - . C;1;
admettant que nos créanciers y conse?~ent. L'aut~e moitie
servira au remboursement des 150 milliards de billets. De
cette façon les détenteurs de ces 1;&gt;etits papiers peuwnt êt~e
rassurés ; dans 42 ans au plus tard, ils P?urront les éc_h~ger librement contre de l'or. En attendant, ils auront évidemment
cours forcé, tout comme de simpl~s ass~gnats.
Mais les entrepreneurs des regmns devastées, les bureauc_rates
et les rentiers à qui les agents du Trésor remettront ~es bill~ts,
ne les garderont pas en portefeuille. Quand ces petits papiers
auront passé des mains du gra11:d pat;on ~u d~ percepLe'?'r dans
celles des ouvriers ou des fonctionnaires, ils viendron~ s échan~
ger contre des denrées, des vêtements, des m_aténaux, des
out~ls, car on ne m0.J.?-ge pas de billets, on ne s'habille pas, on ne
bâtit pas avec des billets.
1

FAUT-IL ÉMETTRE

150

MILLIARDS

929

Le propre d'un billet de banque c'e~t précisément de pouvoir
être échangé immédiatement contre des produits consommables
ou utilisables. Autrement ce n'est plus une monnaie, c'est Wl
titre de crédit.. S'il faut attendre 3 mois pour pouvoir le convertiren marchandises, c'est un Bon du Trésor; s'il faut attendre
30 ans ou plus c'est un titre de rente. Jusqu'ici les Etats ou les
particuliers qui ne pouvaient immédiatement couvrir leurs
dépenses, s'efforçaient d'en ajourner le paiement ~n offrant à
l'épargne des titres à plus ou moins longue échéance: ils mettaient ainsi de l'aisance dans kur Trésorerie. C'est ce qu ils
appelaient « consolider leur dette flvttantc ». Par une méthode audacieusement inverse, MM. Levasseur Barthélemy,
Rozier c:t Aubriot transforment au contraire, les Bons du Trésor à 3 et 6 moii::, les rentes amortissables en 30 ans, en billets
réalisables immédiatement en marchandises ; ramenant ainsi
à l'état cc flottant )&gt; ce qui était cc consolidé ».
Admettons que sur les 150 milliards de billets At hriot, une
bonne partie soit « remployée &gt;&gt; par les rentiers en achats de
valeurs indm,trielles ; la moitié au moins, et notamment les
50 milliards de la reconstruction des Régions dévastées, voudront s'échanger immédiatement contre des produits.
Où les trouveront-ils ? Il est bien clair que toute cette avalanche de papier n'aura ajouté au.."'r. stocks français ni un sac de
blé, ni un veston, ni une tonne de charbon, ni un outil.
Il est vrai que ces billets sont gagés sur )'indemnité qui nous
est due par le Reich.
Mais est-ce à dire que leurs détenteurs trouverontimmédia, tement en Allemagne les 50 ou 100 milliards de produits qu'ils
représentent ?
Notons d'abord que ces billets n'auront point cours de
l'autre côté du Rhin; qu'il faudrait les convertir en marks à un
cours variable, et qu'évidemment une telle quantité de marchandises disponibles exportables n'existe pas chez notre
débiteur. C'est même pour cela que le Traité de Versailles lui
a accordé pour s'acquitter un délai de 42 ans.
Si pourtant, ayant échangé mes billets français contre des
marks, je parviens à acheter quelques marchandises en Allemagne, -seulmoyend'augmenterréell1:mentlarichessedenotrc
pays, -je veux les faire P.asser en France, je me heurte à vos
barrières douanières, dont le but avcué est de limiter, voire, en
certains cas, d'Empêcher les importations allemandes.
Ainsi, d'une part, vous me donnez le pouvoir d' achc:ter chez le
vaincu, et d'autre part vous m'empêchez de prendre livraison.

�FAUT-IL ÉMETTRE

\

L'ESPRIT NOUVEAU
930
Il faudrait pourtant s: e?-tend~e et :3-_juster notre politique
commerciale à notre pohtique fmanciere .. Toute taxe douanière limite le pouvoir d'achat de mon billet. en Allem~gne,
toute mesure prohibitive le dét~it. Le~ prod~ts e~ les signe~
monétaires qui les représentent d01ventcirculer ala !Ileme allure•
on ne peut à la fois laisser passer les. uns et ~etemr le~ autres.
C'est pourquoi le billet de banque mtern3:t~onal r_eve
certains suppose le libre-échan_~e absolu. Poht1q1:e fmanciere e.t
politique commerciale sont hees par la nature meme. des c~ose~.
Tant qu'on ne l'aura pas compris, toutes les tentatives d ,a.II!-eliorer les changes par une réforme simplement 1;îlonet~e
échoueront piteusement. Un billet de banque&lt;~ gage sur lmdemnité allemande &gt;i, comme disent MM. ~uhr1~t, Levasseur,
Rozier et Barthélemy, ce ne peut être qu un billet, donnant
droit à la livraison immédiate de prodmts allemand~ e~trant
librement en France; - sinon le ga~e n'é~ant plus re~sa~le,
l'expression est vide de sens. Un tel billet n est plus qu un titre
d'emprunt amortissable en 42 ans et ne donnant au porteur
aucun intérêt.
.
.
- Mais, diront nos quatr~ déput~s, nous ?-'avons 3amais
pensé que nos billets dussent mrculer a~~urs qu erl: Fran~e ..
- Sans doute. Mais alors vos 150 milliards de billets n aJOUteront pas un milligramme de m.ai;-chandises au stock actuellement à la disposition de nos nationaux. En quadruplant brusquement le nombre des signes mo~étaires alors que_le nombre
des produits représentés reste le meme, vous aurez simplement
réduit au quart le pouvoir d'achat actuel ~e chacun, ~-e ces
signes. Ainsi, le billet de 100 francs actuel qm nevautdeJapl~s
que 40 francs d'or tombera à 10 francs ; et le franc français
vaudra tout juste deux sous.
.
Voilà le seul résultat de ce que vous appelez, fort improprement la &lt;&lt; mobilisation immédiate de la créance all~mande &gt;&gt; !
Vous' n'aurez pas enrichi le pays, vous aurez snnplement
déprécié son change.

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Précisément, c'est ce que nous voulons! réponde1:-t

MM. Aubriot, Levasseur, Rozier et G: B_arthélemy. C'e~t le,fm
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du fin de notre réforme. Car la déprtc1ation de ~a monnaie, c .~st
le meilleur moyen de développer les exportat10ns, relever l 1~dustrie, ranimer l'activité nat~on~e. Voyez ~e qu'ont fait
Rathenau et Stinnes et le parti qu'ils ont su tirer du mark
à 4 sous ! Faisons comme eux.

150

MILLIARDS

931

- Cet hommage aux puissants trusteurs d'outre-Rhin dans
u~ rapport à la Chambre ne manque pas d'imprévu ; et il est
piquant de voir le vainqueur réduit à copier le vaincu dans
l'art d'utiliser la faillite. Mais ce qui convient aux grands
hommes d'affaires du Reich est-il nécessairement applicable
à la France?
L'Allemagne, avec 65 millions d'habitants, n'en peut nourrir
que 50. Il faut qu'elle puisse acheter au reste du monde de
quoi alimenter le surplus. C'est pourquoi elle est devenue une
grande usine de transformation.
Si son industrie s'arrêtait, 15 millions d'Allemands seraient
réduits à mourir de faim ou à émigrer. Exporter est pour elle
une nécessité vitale.
Par malheur, le fabricant allemand qui achète ses matières
premières à l'étranger avec un mark déprécié, les paye plus
ch~r qu~ ses concurrents anglais, américains, belges ou français. Mais. on a remarqué que dans les pays à finances avariées,
la monnaie se déprécie moins vite sur le marché intérieur que
sur le marché extérieur; d'où il suit que le salaire d'un métallurgiste de la Ruhr ou d'un tisseur de la Saxe, exprimé en
livres sterling, est moins élevé que celui d'un ouvrier de même
catégorie à Birmingham ou à Leeds. Ceci compense cela.
~outefois, c~ n'est pas ?-ssez e~core. Mais supposons que les
tar~fs de _c~emms de fer s01ent mamtenus au-dessous du prix de
reVIent, il en résultera d'une part le bon marché des transports,
et d'autre part des émissions répétées de marks par l'Etat obligé de combler le- ·déficit, ce qui maintiendra l'écart entre les
salaires anglais et allemands.
Dès lors, dans un objet allemand vendu à Londres en livres
sterling, la matière première aura coûté plus cher que dans le
produit similaire anglais, mais la main-d'œuvre et le transport
auront coûté m~ins cher: et en fin de compte, le prix de vente
sur 1~ march:é ~nternat10nal pourra être inférieur aux prix
anglais, américains ou belges. C'est ce qu'on a pu voir récemment pour les commandes espagnoles, argentines, etc.
Dès lors, les débouchés étant rouverts, les usines travaillent à
plein rendement, le chômage cesse, l'excédent des ventes à
l'étranger permet d'acheter les denrées suffisantes pour nourrir
le trop-plein de la population ; on évite à la fois la famine
1:émigrat~on, et la di$rersion du peuple allemand. Pourvu qu~
1 essor s01t assez rapide, le change remontera, s'améliorera,
et l'~lemagne ~e.ut espérer retrouver à la longue un peu de son
ancienne prosperité.

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L'ESPRIT NOUVEAU

Tel est l'art d'utiliser la dépréciation de la monnaie : ~eu
d gereux d'ailleurs, car si les Alliés, menacés de ce ~umping
d'un nouveau genre, prennent des mesures protectio~stcs
su:îfisantes pour paralyser ce développement ~es, e~ortat1~ns,
le Reich avec son mark de plus en plus. deprec1e, peut être
amené r;pidement à la si~uatio~ del' Aut~1che.
C'est donc le coup de desespoir de gros Joueurs.
Mais la France a-t-elle besoin de jouer ce jeu? Et en a-t-elle
les moyens ?
. .
,
.
Pour compenser un baisse brusque ~u !ranc a~ s?us, il fau~
drait atteindre rapidement une exportation cons1derable. Qm
nous la donnera ?
Ce n'est pas notre agriculture, qui, ma!gré ~e rema_rquables
efforts, ne parvient pas enèore à assurer l'alimentation de la
nation.
.
·
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Ce n'est pas notre industrie de luxe à qm l' appauvr1sseme~
général de l'Europe est peu favorable; notregrossemétallurgie,
a-vec les plus ric~es gisem~nts de fer de l'Europe, manque de
charbon ; nos usines textiles ne sont pas encore toutes rétablies notre industrie chimique est encore adolescen~e ! notre
flott~ marchande est insuffisante ; nos ports mal outilles ; nos
commerçants et nos banquiers mal préparés.
En admettant que nos grands patrons et notre gouvernement, secouant leur habituelle indolence, se mettent avec
ardeur à la tâche, que le Parlement les compr~nne, et que
l'opinion les suive, ils seront prêts dans quelg:ue dix ans.
A ce moment tous les débouchés seront pris, e~ notre chaJ}ge
déprécié nous aura enfermés dans une muraill~, d~ Chine
comparable à celle . derrière laquelle meurent d epmsement
l'Autriche et la Russie.
,
Pour risquer un_ pareil co~p d' au~ac@, il faut, comme les speculateurs, jouer vite et ~éaliser~ap1d.ement ; on ne le _peut que
si l'on a toute prête unemdus~rie pmssante, unorga~m~ économique orienté depuis longtemps vers l'exportat10n.L Allemagne.le possède ; la France ne l'a _pus.
.
,
Voilà pourquoi Rathenau et S~mnes ont raison peut-e~re,
et MM. Aubriot, Levasseur, Rozier et Barthélemy certamement tort .

***

- Pourtant dira-t-on, de grands industriels, d'importants financiers sont partisans de leur proposition; ils sont compétents,
ils connaissent les risques du projet et cependant l'approuvent.

FAUT-IL ÉMETTRE

150

MILLIARDS

933

- En effe~, depuis quel~es moll!, ~ur un mot parti de la
~ourse ~e v1ye campagnes est dessmee en faveur d'une politique d'mflat10n.
Dans cert~s groupes îndustriels, les plus violents détracteurs des methodes allemandes en sont devenus soudain les
apôtres passionnés.
,, Il est remarquable qu~ Ie~r conv~rsion a suivi de près le
declanchement de la crise econonuque qui sévit actuellement.
Producteurs et spéculateurs, qui avaient constitué des
stocks ~Il vue rune h?'usse .qu'ils croyaient éternelle - d'autant.mieux qu ils la stimulaient eux-mêmes en retenant le plus
poss11:&gt;le leurs marchandises à l'écart du marché, - furent
~urpr1s tout à coup par l'arrêt des achats des consommateurs
a bout de ressources.
, ~a Banque de France, déjà surchargée p.ar les assignats
effilS pour le compte de l'Etat, dut restreindre puis suspendre le
concours qu' ~Ile _leur avait si largement prêté.
Alors surg~t l'idée d'~e vaste émission de billets qui, couvrant à la_ f01s les besoms du Trésor et ceux du comme1ce,
p_ermettra1t de repren~e~ pendant quelque temps; le jeu lucratif de la hausse. 1?0 ~ar~s de papier-monnaie lancés brusquement ~ans la c1rculat1on, provoquant une hausse rapide de
tous le~ P!IX: :(lermettront d'écouler à un cours très élevé sur le
marche interienr (car on ne parle d'exportation que pour
l'apparence), les stocks constitués aux prix actuels.
Sans doute la haus~e des salaires s'en suivra, mais avec un
r~tard de q:a,el~ues m01s; pendant l'intervalle, fabricants, court~ers, ~outiqmers de toutes catégories réaliseront de gros bénéfices ; a la Bourse, les ~péctilateurs professionnels pousseront
les c?urs des valeurs qu ils repasseront au public avec de forts
profits.
Enfin, inév~table!fi~~t, viendra le moment où la hausse dépassant les d1sporubihtés, la consommation se restreindra à
nouv~au, provoquant une nouvelle crise.
Mais cette !ois, on·.ne se ~aissera plus prendre au dépourvu.
On aura place ces gains, s01t en terres, soit surtout en bonnes
~aleurs de socié~és étrangères, fabricant des produits d'un
ecoulement certain comme le pétrole, et dont les coupons sont
payables sur tous les marchés du monde, comme la Royal
f!utch, la She~l _Transport, etc. ; on sera ainsi à l'abri de tous les
risques de faillite et de révolution.
Ces hommes habiles savent bien que la France n'est pas ou~

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~ - d.iputœ 8()Cialistes. De bonne lei, lJa ont em
Jtathenau a p ~ à la France; de bonne foi ifs ont

lfl}on,Laeclerichetaùtteeu;ploitems~88ionnelsdubu
En bons parlementaïree, -ils ont choisi la solution . .
le moins de peine àleuraélecte'll1'B: P-88 d'impt,tâ nouv~
les.agrieulteura n'en veulent P8!I; plUll d'emptlints,.. car,.
pe ne souscrit,•; pas de prélèrimeut $\li' l e ~ oar:
a laissé passe:, fe moment favorable
Alors, faute de mieux, on n'hésite ~ à recourir \ l"~-.#.lf]
dient le plus dangéreux pour l'économie ~tionale, àl'unp
l)}us onéreuX pour les cJasaes pauvres. -aunrœent.~
l'électeur n'en aperçoit pas le d&amp;Dgel', et qu.'.il aoov.eillerad'
tut mieux qu'il en éprouvera un so~ent IIIOID8Dfianl.
Lo1'$qu'un 1118We est·trèa d.ép1i:mé. a ï ~ ~ lui~
de morphine, on voit EOV un-~ la douli'll! ~
et le patient reprendre son actmté et 80D en.~:Ma»!
de la drogue s'efface vite, entratnant un affai8881._s;;
plus profond, qui exige une no~e injectiC?Jl à plus ha:
a,oae. lie malade 4P1?59 alors ses iéserveS vi'81es; avec
vitesse croissante et descend ra~demem vers la mort.
L'injection de paeier-momwe daBB la ~tion d!'8
nits entraine des effets anà1ogues : employêe ~ 1-_
"'..:
,un orpl)ÎSDl_e incluatrk,l ~ t , elle peut f a ~ lt!Ul
d'un plOlllpt ntabliaaement. Mail dans \Ul ~ ~
mique qu&amp; rien ne prépare à l'effort ~ t e ù r der~
nnrtatiOD. elle ne peut être qu'un trop fàcile procédé d'

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MfllOND IM.IÔIR

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os tous les domaines de l'aetivité, dep':J,lus d.'
siècle, l'intelligence humaine émoussée
lè «
perdu le seDS des rêalités p,tsentea et s'
antieipatious et am so11V8DÎ1'S. Elle cne uae
le oà les id&amp;&amp; cessent d'être ,upreasion de la
apêçulation ~ d'avoir pour but la ttirioip1in&amp; de l'
Le développernellt puamûfè de la réflexion ea
pa:rition de systêmet conceptuels. Et, de même que la
hysi(P.18 ordC&gt;Dne à nouveau le œonca, l'ea\hétique en,
er l'activité anistique, 88DB même prèvoquer la
d'utistes qui se font trop volontieis tMoriciens •
· ..
qui conpv&amp;nt leür fonttion«&gt;mme lU1 ~
ll 'J a là 1111 fait einptier, pll)p?e . _ ~

d ' ~ n t i de a~teurs pnsÂldese mettre à?,abri.ou•
parlementaires soucieux de ne pas déplai:l'e à leurs ~
Daœ~~esmoia, on ne pourra pluseacheraumalade
Alon il lui faudra 88. sauver lui-même.
Francis Da.ulL

Jatétlmon~
. - humaniste. qui;ae-eomttit
....---•s....ne en Ftàn:!'8 à])$:
----~WiaDOê~•cm~~~avec le
el d dehoti de to1de. vtdition - . ~ aeeorde :qalto
prix i Ja. BCienee poeitive pour se linw sana îétiexi

0

Ces proèédéa de finance pare8S81lle, loin de sauver.le ._,w;,
l'épuiseront. Le moment n'est pl111 oàl'on ~ a e ~

r à coup •~ ,niÎ8 flônt il conrient
~ léeoUÎ8cètlea~clasla.i

�936

L'ESPRIT NOUVEAU

à la pratique des beaux-arts. Sans doute Descartes rappelle

au Père Mersenne, lui demandant la raison du beau, ~a relativité du jugement esthétique et les variations du goût; il allègue que (( généralement ni le beau ni Ji agréable ne signilient
rien qu'un rapport de notre jugement à l'objet; et parce que
les jugements des hommes sont si différents on ne peut dire
que le beau ni l'agréable aient aucune mesure déterminée )&gt;.
Mais il indique, dans le Compendium Musicœ, comment l'optique et l'acoustique permettent au savant de mesurer le rapport entre les sensations visuelles ou auditives et leur objet,
de déterminer à quelles proportions répond cette qualité particulière qui rend les sensations agréables.
Aussi Descartes montre la voie aux artistes au moment
même où la fondation de l'Académie de Peinture en 1648 libère les artistes des règlements imposés par la Corporation de
Saint-Luc et opère une scission .entre les· arts mécaniques et
les arts libéraux. Peintres et sculpteurs tiennent à n'être plus
confondus avec les peintres en bâtiment et les tailleurs de
pierres, à être placés dans le même rang que les écrivains auxquels
l'Académie française confère un prestige particulier. Comme
ils ont à cœur de montrer la noblesse et la dignité de leur
tâche, ils épousent le goût pour la raison, dédaignent de s'attarder aux questions de métier et entendent faire œuvre de
réflexion philosophique. Ils n'abordent l'étude des procédés
que pour discerner le rôle de la raison et du jugement. La
compréhension purement plastique des formes, des lignes et
des couleurs s'efface devant l'interprétation intellectuelle de
l'architecture et de la sculpture antique. Et c'est la méditation passionnée de Poussin dans la campagne romaine ; ce
sont les conférences mensuelles de l'Académie où Le Brun
commente devant ses élèves La Manne de Poussin à la manière
dont tels de nos contemporains corn.mentent l' œuvre de Cézanne; ce sont les-écrits de Félihien. Le monument, la statue, le
tableau ne valent que comme expression d'un esprit retrouvant
les lois invariables auxquelles obéissent la pression des matériaux et la structure du corps humain, construisant à l'aide
de ces données intellectuelles un ensemble dont les parties
doivent à la géométrie, non au hasard, leurs proportions et
lelll' équilibre.

DES SYSTÈMES .D'ESTHÉTIQUE

937

Mais cette critique très légitime en soi prétend avoir une
valeur pédagogique; l'analyse de l'œuvre parait livrer le secret de la création. Une confusion s'établit entre l'intelli~
gence de l'art et la pratique del' art qui èntraine, dès 1680, une
réaction de la part des artistes et des écrivains d'art, une adhésion de la part des gens de lettres et des (c philosophes &gt;&gt;. La docilité avec laquelle certains peintres et seulpteurs adopten tl' esprit
des écrivains leur permet d'élargir les polémiques qui les consument, de ne plus faire porter uniquement leur réflexion sur des
textes et d'étendre à l'activité artistique dans son ensemble les
conclusions du Càrtésianisme. Car le Cartésianisme qui leur
donne la sécurité intellectuelle leur parait l'expression fidèle
de la civilisation. Dans le culte du vrai, dans la conformité de
l'homme à sa nature et à son excellence, ils ont trouvé un~ discipline mentale et une règle de vie. Aussi l'admiration pour
l'antiquité porte ombrage à ces systématiques: n'entraîne-telle pas les fictions des poètes, un paganisme superstitieux,
des erreurs populaires ? Et ils poursuivent les divinités dont
Ronsard a peuplé les bois, dont Rubens a fait un cortège à
Marie de Médicis. Ils entendent que les arbres, les eaux et les
rochers redeviennent naturels. 11s soumettent les modèles
tant vantés par les écrivains à une critique minutieuse et ne
leur accordent qu'une circonstance atténuante, celle d'avoir
été en contact avec la nature. Par là même ils renforcent ce
que les tendances académiques pouvaient avoir de fluctuant.
L'accord de Perrault et de Boileau met fin à des malentendus,
à des mésinterprétations réciproques et consacre l'unanimité
des esprits danp les questions concernant l'art, le besoin profond de faire aller de pair l'activité artistique et l'actiyité
· scientifique pour répondre à des exigences conceptuelles.
Mais cette tentative faite pour appliquer aux beaux-arts
l'esprit philosophique ne peut se développer que lentement et
hors des propos en quelque sorte. A mesure que les beaux-arts
voient naitre des tendances nouvelles, le besoin de résoudre les
contradictions de goût devient plus intense. Une fois l'époque
de Boileau passée, dès qu'apparaissent Le Sage et Rigaud, la
critique, les polémiques, les querelles du dernier quart de siècle perdent la cohérence qu'elles devaient à l'idéal classique.
Il ne reste plus qu'un amas de tendances contradictoires, de

�L'ESPRIT NOUVEAU

938
règles inutiles qui accroissent les fluctua~ions du goût, l'éclectisme des amateurs et l'hésitation des artistes.
Alors les philosophes offrent leur médiati~n- Suivant
réforme accomplie par Descartes dans l'ordre mtellectuel, ils
abordent l'activité artistique de manière à donner aux notions qui concentrent les préoccupations de l'époque une vie
indépendante.
. .
.
.
Dès 1715, P. de Crousaz, mathématicien et phllosophe qui
a séjourné à Paris de 1682 à 1684, publie un Traité du Beau. Il
reprend ceux qui, livrés toute leur ~e à leurs. sens e~ à leurs
passions, donnent le nom de beau un1quement a_ce qui c~arme
leurs sens ou intéresse leur cœur par des émotions agreables.
Ceux-là oublient que l'art offre à la raison quelque chose qui
doit lui plaire et que les lumières de la raison doivent prendre
part à notre jugeme~t. Or le te~~ér~ent, l' amo;ur-~ro~re,
les habitudes, les passions, notre legerete naturelle, 1 alterat10n
de notre corps et des organes des sens s'opposent à tout moment au parfait accord qui_ devrait régn~r entre les sens: le
cœu.r et les lumières de la raison. 11s nous Jettent dans des egarements dans des goûts singuliers dont nous ne saurions nous
déiendr~ qu'en nous tournant ver~ les lumièr_es de la r~son.
Ce qui nous les rév~le, _c'est 1~ pratique des, sc1~nces physiques
oùle jeu de l'orgarosat10n l?Wque -p er~et d ~mr en unsy~teme
de vérité un nombre prod1gieux de frots ; c est un exercice de
l'activité intellectuelle qui n'est pas renfermée dans les mêmes
bornes que les sens; c'est, d'une manière_ plus précise ell:core, ~e
langage de la géométrie qui, seul, exprime les proport10ns re-elles, le développement de la mathématique ((oùl'espritdécouvre avec ravissement des uniformités qui se soutiennent pal'
des diversités infinies &gt;1. Aussi les conditions de la recherche,
de la découverte et· de la certitude scientifique se retrouvent
dans les beaux-arts. Science et art usent d'une même organisation logique. C'est da liaison de plusieurs pensées, l~ur
rapport à un même bu~, leur ~épendance d'un ~ênw, P1'.~cipe &gt;&gt; qui assure à la fois le çraie~ le beau. La var1~té, l ~t~,
la régularité, l'ordre, le~ proport1~ns, t~utes qualités geo~etriques et logiques, deviennent necessairement les caracteres
naturels du beau, puisqu'aussi bien, l'écrit de Crousaz,_repose
sur une éOnviction plutôt que sur une démonstration, la

:a

DES SYSTÈMES D'ESTHÉTIQUE

939

conviction Cf?e. le beau est d'essence géométrique et qu'il en faut
cherc~er l'or1gme dans la méditation.
M~s cette transposition du Cartésianisme ne pouvait être que
le frut d'un mathématicien et l'abbé Dubos pense agir c&lt;en phil~sophe » en se contentant d'associer, dans ses Réflexions critiqlles ~r la poésie e! ~a peinture de 1719, les souvenirs de voyage,
les pr~ceptes de ~elibien et les réminiscences de Fontenelle.
Il releve da~s l'ecol~ hollandaise la trivialité de sujets aussi
co_m~uns qu un p~er de flèurs, un homme qui passe son che~m, une ïem11:1e. &lt;fl!I porte des fruits au marché, une fête de
yillage et la tr1v1ahté de héros qui ne sont que· c&lt; faquins &gt;) 11 reproche aux tableaux de l'école lombarde de se borner
!latter les feux par la richesse et la variété de leurs couleurs 11 note ~es 1m~erfe~tion~ dans l'école romaine, dans l'œuvre d;
Rapha~l et Veronese ; il remarque enfin, non sans humeur,
que « 1 ~urope n'est que trop remplie aujourd'hui d'étoffes de
porcelames et des autres curiosités de la Chine et de l'Àsie
Central~ ». ~' ~t e~t tout autre chose : il se propose de donner
~u _besom d ag1t~t1on et de .divertissement qui est en nous
1 ~ment de p:1-ss10ns superficielles excitées par l'imitation des
ac~10ns humrune~, par l'expression de (C figures qui pensent
a±;m de donner heu de penser », par la noblesse des sujets.
L exc~lle~ce des arts en France pendant deux générations, la
constitu~10n 8:u!our de _la France du génie européen attestent 1~ f eco~dite et la perennité de la doctrine classique commune a la p~m.twe et à la poésie dramatique. Aussi bien l'abbé
~ub~s ne fait:il que donner une expression nouvelle aux reven~cati_ons nlrt.10nales des « modernes &gt;&gt; contre les engouements
d un 3our.
. Et_la,réflexionsur les beaux-arts n'acquiert une véritable origmalite qu'. avec l'abbé Batteux. Remarquant combien le fonds
d'observat10ns et de réflexions sur l'art nous est une gêne Batteux se propose ~e. procéder comme &lt;c les vrais physicie~ qui
~asse~t le_s exper:e~ces et fondent ensuite sur elles un système
qmles, red~t en ~r~c~pe, &gt;&gt;en 1746, l'année même où Condillac,
d?ns_l E~sai sur l on_gm_e des Connaissances humaines, tente de
redm~e a un seul prmc1pe tout ce qui concerne l'entendement
~um~n: Sans doute l' ~hé Batteu.x est préoccupé surtout de
linguistique, de grammaire, d'art poétique et de belles-lettres.

à.

·•

�DES s ·YSTÈMES D'ESTHÉTIQUE

9,H

L'ESPRIT NOUVEAU

..

940
Sans doute il est sensible, comme son époque, à l'empire croissant de la musique d de la danse non moins qu'aux intérêts
du cœurqui «a. sa métaphysique&gt;&gt;, «quiasonintelligence indépendante des mots&gt;&gt;. Mais, en abandonnant les remarques, r.éflexions et discours de tout un peuple de commentateurs pour
la Poétiqzie d'Aristote, il se libère à la fois des préjugés a~~démiques sur la dignité des beaux-arts et des analyses philosophiques portant exclusivement sur les caractères :formels d'?beau. Comme Bùîfon, comme Rousseau, comme Lamarck, il
subordonne le point de vue partiel de la connaissance au point
de vue plus général del' action.
La nature des arts s'explique alors par le génie de l'homme
qui les a produits. Il suffit de remonter à l'origine : Po_ur satisfaire les besoins, les hommes ont été d'abord amenés à mventer
les arts mécaniques. Puis, pour mettre un terme à des Jouissances trop uniformes et renouveler ~e cours des idées, ils ~nt
inventé les beaux-arts. Mais &lt;( inventer dans les arts n'est pomt
donner l'être à un objet, c'est le reconnaitre où il est, et
comme il est. Et les hommes de génie qui creusent le plus ne découvrent que ce qui existait avant eux auparavant. Ils ne sont
créateurs que pour avoir observé et réciproquement ils ne sont
observateurs que pour être en état de créer.» L'esprit hum!rin,
limité dans la fécondité et dans ses vues, ne crée que d'une manière impropre et dans les bornes de la nature : les arts mécaniques sont fondés sur l'emploi de la nature; les beaux-arts
sur l'imitation de la nature et sur le choix de ses parties les plus
belles. Les uns et les autres supposent une volonté, une intention, des vues raisonnées, des règles fixes confirmées par l' expérience et propres à la nature humaine. Ainsi en recherchant dans
les Beaux arts et dans l' Art, dialogue adressé à Shaftesbury,
des raisons d'admirer, l'abbé Batteu:x: a trouvé des raisons de
comprendre.
.
,
De la sorte, au cours d'un demi-siècle, la fusion de l'esprit
philosophique et de laréîlexion sur les beaux-arts entraine d' abord une scission des arts libéraux et des arts mécaniques et
l'identification brusque del' activité scientifique et del' activité
artistique. L'approfondissement de leur nature révèle pro•
gressivement que, si les beaux-arts requièrent, comme la science,
la médiation de l'intelligence, ils n'en conservent pas moins

des aspects purement techni ues .
mécaniques. Et, vers le mili q d ~ les apparentent aux arts
rent leur autonomie dans 1:u . _u sied~, les be~ux-arts conquièexpressions diverses de l' t1:i~;~rhchie d_es sciences et des arts,
ac lVl e umame foncièrement une.

Cependant l'affirmation de l'. telli
.
pour ne pas entraîn~r un m t. 1;11 . gen,~e a é~é trop entière
part, si l'action de Descartys ICisme_ de 1 intelligence. D'autre
l'~nthousiasme religieux d :a1a
imposer une discipline à
la1ssé subsister un my1::t· _e
_e r~n~he, elle n'en a pas moins
de Saint-Augustin met::~e ms1n~~ de Platon, de Plotin et
esprits sont de Dieu C
en lumrere _la dépendance où les
suggestion nouvelle a; me couran~ ,acquiert une puissance de
et amateurs enlève to t o~~nt ou 1 eff~rt novateur des artistes
audience à la sensih~t~rett
,dociirm: académique et prête
sentiment se trouvent , . es I ees vrees aux puissances de
solvent. Et c'est tout atnoullveau embuées de désirs et se dis'd .
na ure ement que le P' Andr' ·, •
se mt par les penchants de 1'0 t .
ere
e, Jesmte
Vérité, donne dans son E
.
rla mre et la Recherche de la
.
.. '
ssai sur e Beau de 1741
.
t 10n
ant1-mtellectualiste à 1 ïl .
, une orientasihle aux transformations sa re ex10nd sur les beaux-arts. Sen.
urvenues ans l'art
al •
esprits; au fléchissement de l'int Ir
1 ' ~u m a.I.se des
d'amplification et de
e igence: e Pere André use
la doctrine que Malehr=:phr~ses pour ete:1-~re à la beauté
l'ordre de la physique t d \presente de la vis10n en Dieu dans
en Dieu, chaque raiso~ . ~. a. morale. Chaque vérité résidant
raison universelle, la bea:éird~~~~ ~• étant qu'un reflet &lt;;le la
esprits ne saurait avoir
o?. l ee se trouve dans tous les
l'homme l'admet arh·t ~e or1gme humaine. Le beau tel que
dans le grand théâtr: Jairement, le beau tel qu'il se manifeste
beau essentiel, indépen1a!.:ture ne sont ~ue ~es reflets d'un
vine. Il est une règle éternelle \ouie co~~t~t10n, même di1' amour du beau
•
e a eaute V1s1ble des corps . et
la th, . d , '. qw apparait avec la raison s'expli
'
eorie e renumscence rés t,
'
que pa
l'ont observé les Pères de
ee pa_r Pla.ton ~ui, « comme
breux, surtout Moïse et Sal g se, av~1t lu les livres des Hé.
omon &gt;&gt; C est le Cre' t
··
prnne à toutes les âmes l' anmc ur du ;_
a
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qui
1m.ueau et un amour de prédi-

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J
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�1.

L'BSPIUT NOUVEAU

9'2
laèticm pour un certain genre de beau. Ainsi, oont.raii'ement à
f espritdu~e, laréBexions'karte dessoiêDÇlf posÎ•
tives pour s'appuyer sur la révélation, la méditation~
?-expérience mystique è\ va eherchèr reasenee du beau._ un
~eipe de perfection et d'exeeD.~ dana quelque~ tp
eat indépendant de l'homme, Bllpérieur à l'homme, divin.
,Au dehors, chelles peuples anglo..u:ODS, un courant parallêW
se des&amp;ine. L'action exercée sur eux J)$1' Renaissance. n'apd
,u assez clirecte pour rompre toute attache avec le Moyen Age
et ses habitudes d'~prit scolastiques; la Réforme les a rendus
partiellement étrangers à la discipline catholique. 11s ont assisU, contribué même au développement des sciences poaitives
sans voir dans l'esprit de la physique mathématique les éléments d'une discipline mentale capable de contenir les élans
imaginatifs et d'imposer un ordre raisonné à l'activité humaine.
11s ont assisté à la découverte de l' Antiquité sans comprendre
la leçon d'équilibre qui s'en dégage. Au cours de voyages en

la

Italie, leurs nationaux, incapables de déchiffrer l'énigme de
Florence et de Venise, ne trouveront dans Rome que des ruines
propresàsusciter des méditationssur les Empires, des vocations
d'archéologues, des rêveries sensuelles. Car la reprisentation
du corps humain leur apparalt oomme dépourvue de valeur
intellectuelle et humaine. Elle est un appel animal dont seul
peut nous détourner et nous distraire une interprétation religieuse, morale et métaphysique de la plastique. Et ce sont les
réminiscences platoniciennes et néoplatoniciennes unies au sentiment religieux qui permettent in~tinctement à des Angl!'Ï9
comme Shaftesh'1?Y et Hutcheson. à des Allemands comme
Wmckelroann, Raphaël Mengs et Lessing, de restituer à leur
enthousiasme irraisonné pour l'antique toute sa pureté. Alors.
seulement la beauté ~uprême que nous croyions saisir dans lea
formes particulières et dans les apparences sensibles se revèle
insaisissable, ineffable et divine.
Ce courant pénètreenFrancegrlce àl'échangeactif desidéee,
grlce surtout à Diderdt. Sans d_oute cet esprit Bottant, mobile
et impressionnable fait encore siens certains préceptes de l'art
classique dont la vitalité s'affirmera dans l'œuvre de Gabriel
et jusque sous l'Empire dan&amp; les travaux des Id~logues. Mai&amp;
il est sènsible, il est moral ll s'indigne de voir le peintre La-

~

w&amp;
"8teeet
èllce del' art due àla
~uradanal'expérien
SlïlBible sa~llant ~ 1è •wai. le liienet le bê&amp;
nkl~ • qu ilap~nt d'ôpérer une r'to~•
~.,."J1i.~phJB1qu!, 'J'e un appel àl'icMal. la
· 'P•9ft!t-* 'f Origuae et la Natun da Beaa,,
âe maugurent, un genre de cliuata.ijon littbmép
ont iata!'.,.unf ~rnble de ~ O D S peu cohhen
17-de hètivid
. f) dans ce inouvement de dissoluti
e. 8 é8ociàlisation
rement le l'OmaDliam · , : no111 nommona
L'effetveacence
rcpaa· d'avoir éW
tenu. les événements socia ~ lei tluaux
'JUicherche dansPqfliquitéunm:,~~!&gt;~~ celle 1'
8.a.a1•tionet
tuer l'héroleme• Les a.n,œ
ft ...:ft•tes et amateurs
.
' les médailles, les camées et 1
~ t Jee bas~omment inévérenciEusemen:S ~ t s , que d'~ummutie d'antiquaire d un soue{:! ~~' avec
t tout mouvement imagm· tif ,.,, xactitude qm parairitualiste,
a · ~ est à une méta . ~
. .
à un moralisme simplet qu'il d---f.:.-7-ttion. Dans le retour à l'anti
~ t leur
?ÏJ\Capacilê de lihére la que ~riconisê par VJ.eD ·ae
. et moraux et de r:tro~tion des cnrnmentmea
&amp;tl88in. Impuissant à do .
les pnoccupatiou d'un
ntradictions de
mmer les ~uctuations du goti et les
sa nature, DaVId n'ab&lt;ïrde d ...a_1. __
grecquè, enohêuée dans la ·
u QalUD la

pnüo!,

d.: d1lx

ublicame 1tux blandices pierre que pour allier l'auat6mé
à l'imiiation des f
de Coypel Et l'ut rnn91PS a'eb
aiuance
déjà reepd dt
de la &amp;\atuaire peeqll8 s o i t ~ q,'lirie èYorilpl"éde· la pensée et de l'art pour r e ~ la nature
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�946

L'ESPRIT NOUVEAU

par l' œuvre d'art, en donnant libre cours à la contemplation,
elles se confinent dans un mode d'abstraction sans rapport
avec l'activité artistique ; elles se condamnent à demeurer
sans contact aucun avec l'Humanité.
** *

C'est que, depuis.le xv 0 siècle, la crise trave~ée par la pensée grecque lors de l'apparition de Socrate se renouvelle dans
le monde moderne. Les acquisitons des physiciens et des moralistes, nos sophistes, sont simultanément exa).tées et mises
en question par deux civilisations qui s'affrontent et se disputent la conduite des esprits. Il y a la Renaissance, qui place
dans la fusion des arts, des beaux-arts Et des sciences la plénitude de l'effort humain, dans les disciplines consenties
l'équilibre harmonieux de l'intelligence et de la vie. Il y a la
Réforme qui fait tenir dans l'épanouissement spontané de la
conscience notre sagesse et notre destinée. De là les oscillations de l'Europe occidentale partagée entre l'intelligence et
la sensibilité, les sciences positives et la métaphysique. De là
les intentions qui font ployer un art trop chargé d'idées, de
croyances ou de passions pour rdrouver jamais la sobriété de
la statuaire grecque, la pureté plastique d'un Véronèse, la
sérénité de Sébastien Bach. De là les errements des artistes
chez qui les scrupules de métier, la réflexion et la conscience
s'atténuent au point de permettre l'improvisation ; les errements des philosophes devenus oublieux des limites de l'intelligence et de l'aveuglement des sens au point de devoir à la
cœnesthésie ou à l'imagination kur évasion hors de l'humain.
A trois reprises, vers 1750, vers 1810, vers 1860, la coalition des
puissances de sentiment venues de France, d'Angleterre et
d'Allemagne oppose au Cartésianisme l'esprit du Kantisme,
rejette l'activité artistique en deçà ou au delà de la vie et met
en échec l' Humanisme. A trois reprises l'humanisme reparait.
Dans les derniers temps, l'orientation de l'art cherchant à
pénétrer la vie moderne, son esprit scientifique, ses machines,
ses groupements sociaux toujours instables, les inquiétudes
de Cézanne, de Rodin et de Debussy ont rendu aux artistes
le goût de la méditation. Les combinaisons de lignes, de cou-

DES SYSTÈMES D'ESTHÉTIQUE

947

l~urs ou, de ?ons, l'équilibre _des volumes deviennent l'objet
dune reflexion assez exclusive parfois pour jouer hors des
li;Ytites de l~ représentation_. _Il y a là, _entre les moyens techmques de 1 art et les cond1t1ons humames de la création artistique, une confusion qui rappelle sans doute les pa,rti-pris de
Le Brun et del' Académie, mais qui atteste la volonté de restitue~ à l'a~~ivité artistique ~bâta:die par les esthéticiens sa purete premiere. Cette volante suffit-elle ? Toute rénovation de
la plastique_ne supp~se-t-elle pas ce qui manquait hier, ce qui
manque auJourd'hm: un épanouissement -des milieux humains. assez _intens_e ~our .di~puter l'individu au~ rythmes
orgaruques,_ a la vie !magma1re, au formalisme logique, et
pour nourrir ses passions.
Raymond LENOIR.

LA :E"B:@T@GRAJ.i!lD:ID
AVEO SBNSATIOH »B BELll:lU:"'
A une des ~er~ières sé~nces de l'Académie des Sciences, M. Louis Lumière a fait
une coi:nm~1catio~1 très mtéressante qui a été écoutée avec une vive attention, sur
la mamère d obte1:1r des photographies donnant l'impression du relief.
Les _photogra~bies qu 11 a montrées donnent de la manière la plus saisissante la
sensation du relief et de l'atmosphère.
Ce résultat a été obtenu grâce à un principe entièrement nouveau qui consiste à
-pren&lt;;Ir_e des négatifs d'.une série de plans parallèles d'un objet ou d'un visage, à la
condition que chaque image ne représente que l'intersection de l'objet par le plan
-correspondant.
En s_uperposant les positifs, examinés par transparence, on reconstitue dans l'es.p ace l'image de l'objet.
Il suffit de six épreuves environ pour obtenir Je résultat cherché.

Mo1:9ieur Edmonif P_érier . signa": que le paléontologiste Albert Gaudry a
découveTt en Grèce a Pikermi un gisement considérable d'ossements d'animau.'IJ
ayant vécu à. l'époque préfi,iatorique ; l'étude de ces ossements prouve que les ani'11l&lt;lt.JZ
dont ils con~titu~Î:nt les squelettes étaient analogues à. ceu:1J de r Afrique actuelle ; ce
sel;!ant déduit qu a une_ époque reculée la Grèce devait être rattachée d r Afrique et qu'un
climat anal?gue à ~elui de l'actuelle région tropicale devait y régner; il a isolé des osse•
ments de D~nothérmm, élé'phant à défenses recourbées, vlusieurs espèces de rhirwcéros
et un animiil analogue à rakapi qui existe actuellement dans les forets de l'Est africain.

�LA LUMIÈRE
LA COULEUR.
LA FORME
PAR

CHARLES HENRY

(Suite 3) (1)

J

vous présente (fig. 13) ce cercle chroma~iqu~ (2),_ qui r~présente sur la circonférence, de gauche a dr01te, a partir du
haut, les couleurs dégradées du violet au rouge ~t, sur c~aque rayon, chaque couleur dégradée du blanc au noir, le pomt
situé à la moitié du rayon représentant la couleur avec son
intensité spectrale : il présente en outre une dégrada~ion du
violet au rouge par l'intermédiaire du pourpre, qm ne se
trouve pas dans le spectre. Les 11. extrêmes du champ réellement efficace des couleurs sout sensiblement dans le rapport
1,5, l'intervalle de quinte : à partir du rouge p. = 6~6, raie C
du spectre solaire), chaque point distant de 45° figure, en
conséquence, par rapport au précédent, un rapport de ~réquences = 1,052. Ce cercle est, en somme, ~e dé!orma~10n
circulaire d'un spectre normal : c'est une representation obJective et sont telles, c'est-à-dire concordantes entre elles et proportionnelles à l' excitan~, le~ réactio_ns élémen~air~s d? ~• être
vivant (un muscle peut etre rntercale sur un c1rcmt telephonique). Le rouge est en haut, le jaune à droite, le vert bleu en _bas,
le bleu à gauche. Cette association de la couleur avec la direction peut paraître étrange à qui ignore la liaison profonde de
nos sensations et de nos mouvements et méconnaît la forme
E

(l) Voir les nUJ11éros 6 et 7 de la Revue,
{2) Hors-te:i..-te en tête du pTésent numéro.

LA LUMIÈRE, LA COULEUR, LA FORME

949

circulaire imposée par notre organisation aux mouvements
de nos appendices : elle est établie par un grand nombre de
faits, dont je vous dirai quelques-uns, en particulier par les
illusions d'optique.
Les Grecs et les verriers du moyen âge connaissaient les
apparences rentrantes (directions d'arrière en avant) des rouges
et des verts, saillantes (directions d'arrière en avant) des
bleus et des violets. Je n'ai pas retrouvé mes anciens cartons
monochromatiques : un carré rouge et un carré vert paraissent toujours plus hauts que des carrés bleu et jaune, rigoureusement égaux aux premiers. A travers des verres colorés
aussi purs que possible, par ex., des verres rouges, cherchez
à rerroduire des traits verticaux, vous ferez des eITeurs systématiques en trop, parfaitement appréciables, si vous remplacez le verre rouge par un verrê bleu. A travers un verre bleu,
c'est sur les reproductions des lignes horizontales que porteront
les erreurs systématiques en trop. Il nous est même arrivé de
prévoir, par des expériences de ce genre, la composition de
verres colorés~ que nous indiquait ensuite le spectroscope.
Cette association de la couleur et de la direction est le principe physiologique de la polychromie. Je vous présente une
vieille affiche de Signac, qui a orné longtemps les murs du
laboratoire. Il a inscrit ses lettres dans le cercle chromatique,
en les faisant tourner d'angles variables suivant les lignes de
l'affiche: d'où des changements systématiques de teintes,
intéressants, quoique le lavis ait souffert, en maints endroits,
de l'humidité.
Cette association d'un excitant avec une direction se retrouve dans les sons ; mais il y a un renversement. Les couleurs, quand le soleil est bas, c'est-à-dire quand l'absorption
atmosphérique est la plus forte, ont des énergies qui décroissent régulièrement, quand on va du rouge au violet. Nous
représentons par des directions qui coûtent plus ou moins de
travail à notre appendice droit, si nous sommes droitiers, des
énergies plus ou moins grandes. A égalité des sensations, les
grands À des sons graves ont plus d'énergie que les petits À
des sons aigus et pourtant nous disons des sons aigus qu'ils
sout hauts, des sons graves qu'ils sont bas. Les Grecs faisaient
l'association normale, quand ils considéraient comme hauts,

��B
B

A

tion ., en raison des excitations motrices, produit.es par là
lumière, qui s'ajoutent aux déplacements de l'œil et, qui
agrandissent soit le fond, soit le cmé.
Voici une expérience nouvelle. qui nous a été nspde
par un petit jouet allemand. Mettons l'une au-dessus de l'autre

ces sections identiques de r.ones circulairesA et B(fi_g. i5) :-la
sectionB, qui est enhaut. paraltsensiblement plus petite que.A.
Ceci s'explique. si l'on considère ces zones rooune identüWea
à des 81'CI de oercla concentriques, tracés par un de nos ap,-.
dices autour d'un centre; situé en bas, dans le cas de la figmê.
et doJdi la position eat liée ici à la situation de la concavill
deA;commel'arcde cerclemérieurestleplus graad,lamne~

sitœa SUI' eel 8'0,nOUS parait trop petite~ rapport à ce6 81'0
et
à la limne, nous identifioDS l'arc extériêur awo

com--.

_..,i u, .i .._.,__, .,.,_.-,.
le ceDke des arcs concentriques en haut, œr on a Bargi8èlili,-.11'. -

I, ......

.blement les ~nes ~ allant de haut eu. bas; œœ plaçons ce
eentre au p(&gt;Dlt d'intersection des obliques qui défi»îMellt

�954

L'ESPRIT NOUVEAU

LA LUMIÈRE, LA COULEUR, LA FORME

les zones; c'est toujours la section. de la 'zone la pl~s éloi:
gnée du centre d~s arcs de cercle virtuellement traces, qm
parait la plus petite.
. .
Voici (fig. 17, I) un carré exact et II, un carré Juge tel par
l'œil de Helmholtz : ils paraissent plus hauts que larges;
le parallélogramme incliné vers la gauche me parait plus

955

dépenses dans le ~as de la vision ou avec déplacements del' œil
ou avec mouvements de la tête. On admet que les longueurs
apparentes des droites dans ces différentes directions sont
proportionnelles à ces rapports. Quand il n'y a que des mouvements des yeux, les grandeurs apparentes de la verticale, de
l'oblique inclinée à gauche, de l'oblique inclinée à droite, de
A

Fig. 18. - Parallélogrammes inclinés à droite et à gauche.

grand que le parallélogramme incliné vers la droit; ~fig.18).
De même (fig. 19), le cycle A, dont la tangente superieure est
dirigée vers la gauche, la tangente_ inférieure dirigée vers la.
droite, ce qui définit le sens de rotat10n du cycle,.n:i-e parait plus
grand que le cycle B, dont les tangentes sont_ dmgees en ~ens
inverse. Que A soit décrit par la.gauche, qm est plus fruble,

Fig. ~9. -

!.

Fig. 21, - L'horizontale touchée par des obliques.

par définition, chez un droitier,_ ou par la dr?ite, do~t les.n:i-ouvements sont orientés en sens inverse, la depense energet1que
est plus grande: d'où l'illusion; elle se renverse pour les
gauchers.
.
Le travail dans des plans nous cou~e des depe~ses ene_rgétiques qui décroissent dans l'ordre smvant: v:ert1cal, obli411;e
incliné à gauche, oblique incliné à droite, horizontal. Ces_ depenses sont dans de certains rapports avec la dépense statique
pendant le repos. On peut calculer les rapports moyens de ces
,

l'horizontale sont respectivement: 1,35; 1,27; 1,2; 1,12; d'où
(fig. 20) ce carré théorique apparent, qui me parait plus
.
1,12
large que haut; le rapport théorique 1135 entraine l'erreur,
1
trop forte pour mon œil, de 4, 9 : Wundt admettait, pour le
5

Cycles diTigés à gauche et à droire.

A

C

Fig. 20. - Un carré théoriquement apparent.

sien, l'erreur, légèrement moindre, de

B

A

•

1,35'
J)

•

Ces nombres permettent de calculer les erreurs d' appréciation de rayons quelconques, les angles étant supposés appréciés correctement, des angles, les rayons étant supposés appréciés correctement et de déterminer les corrections nécessaires pour produire l'apparence d'une valeur donnée dans
une droite ou dans. un angle. Le calcul prévoit què l'angle, sous
lequel nous voyons la lune, est d'environ 1/9 plus grandàl'horizon qu'au zénith. Un angle de 45° à partir du zénith est apprécié égal à 67°: le calcul indique 66°,6. Un angle aigu paraît

�•
L'ESPRIT NOUVEAU

956

LA LUMIÈRE, LA COULEUR, LA FORME

plus grand qu'il n'est, l'angle obtus supplémentaire, plus petit.
Ceci explique une illusion importante: la concavité dirigée vers
le haut, de l'horizontale, qui est touchée à partir de son milieu
par des obliques, qui font avec elle des angles successivement
aigus et obtus (fig. 21). Le carré apparent prend la forme
échancrée (fig. 22).
Nous pouvons aborder un sujet qui m'a toujours passionné,
la restitution des illusions d'optique des architectes du Par-

~/

fir---J--'-------l_i___::::::.,~
,,

I

...... _

•

1

1

1

/

l

Fig. 23. -

L es illusions dans la façade d'un teniple.

j

! - - - - - l - - - - - - - - - - 4 --- .:,
;

'

1

t-tJ, _-·-·· - -1.i~ · -- --- ----- --~
i. -. -··-·-··--t..~1- .. . __________ J
Fig. 22. - Les déformations du carré.

thénon, d'après les corrections qu'ils ont fait subir à la verticale, à l'horizontale et aux angles. Ces illusions n'ont pas été
corrigées pendant très longtemps : cependant elles persistent
encore très fort. Placez-vous sur le boulevard Saint-Michel,
en face de la rue Soufflot ; regardez le Panthéon ; les colonnes
paraissent diverger en éventail, l'architrave s'effondrer au
centre. Ces illusions ont paru frappantes à toutes les personnes
auxquelles je les ai signalées; il serait donc intéressant d'en tenir
compte. Elles constituent le contraste dans les formes: d'après la
loi de l'auto-régulation, tout travail dans une direction entraîne
un travail dans une direction contraire, qui tend à annuler le
premier et ramène l'énergie au zéro de la dépense statique :
cette double réaction constitue la dépense de la droite dans

Fig. 24. -

L'entas-is.

957

�A NOS ABONNÉS

·'! ll. les libr?ires ayant adopté l"usage de renouveler leur étala
1

958

L'ESPRIT :NOUVEAU

la direction considérée. Les rapports de grandeur apparente
calculés pour les droites, la représe1itation exacte des angles
étant assurée, valent pour les angles, quand la représentation exacte des droites est acquise ; ils valent donc pour les
couleurs associées, on l'a vu, à des directions ; effectivement,
l'on retrouve, par cette voie, les rapports très différents des À
complér.•.entaires.
'
Dans la figure 23, les angles obtus ex, ~' ~. c paraissent }llus
petits qu'ils ne sont; les yerticales des colonnes s'inclinexont

mois, la parutwn au ~5 est devenue défaçorahle. Nous avons
reporter au 1er du rrwtS la parution de notre revue.

e le

,ter

du

do!c décidé de

.Al~!. NOS ABONNES continueront à être serçi.s "les premiers, une
semame a"ant la mi.se en r,ente.
LA COURBE DE NOS ABONNEJ1ENTS

....

f-+-

ERRATU.U: llors-tcxle DERAIN, page 885, li,1tz 1008 au lieu de 1918.

REMPLISSEZ LE BULLETIN Cl-DESSOUS :
Soct.t6

ÉDITIONS DE L ' ESPRIT :NOOV:lOAU
Anonynie au Capl.lal cl• 100.000 Franc■.
SI'«- Social: 29, rue cl'Aatorc, Pari■

Fig. 25. - Façade corrigée d'un ttmplt.

en dehors et les horizontales se creuseront ; les angles aigus y
et 8 paraissant plus grands qu'ils ne sont; les marches et l' architrave se creuseront: c•est l'illusion de la fig. 20. Craignant
que la colonne parût s'évaser par le ha.ut, les architectes du
Parthénon en ont renflé la portion médiane; c'est l'entasis
( fig. 24). Bref, ils ont corrigé dans le sens de la figure 25, qui est,
bien entendu, une exagération. Les motricités, qu'impliquent
ces corrections, sont plus grandes que les nôtres ; elles sont
liées à ces sensibilités également plus grandes qu'impliquent,,
nous l'avons -vu, de moindres persistances d'impressions; d'où
une évolution, qv'il serait possible de préciser, vers des états
plus subjectifs de fatigue.

L'ESPRIT NOUVEAU
paraia■ ant

LE NUIÉRO

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-.- de

NOM

f ra11C6.

SJ&lt;/NATURE

PROFESSION
.4.DRESSE

(à

suicire.)

CHARLES HENRY
Directeur du Laburatoirt de Physiologie
dt~ Srn,alicms, de la $qrbo11ne.

Repmpµr, détacher, et retourner aux Edition., de ,. L'ESPRIT NOUVEAU ,. .,
,
ans.
.9, rue d Astorg,

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doit Mre maj~ré d'un franc pour frais.
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Afin d'éviter cette ma'oratl
bo
le montant de leur abonnefuent.on, noe a nnés doivent no111 adresser, dès à présent et directement,
1

52

�FAUT-IL BRULER LE LOUVRE

RÉPONSES A NOTRE ENQUÊTE (FIN)

FAUT•IL

BRULER LE LOUVRE?

?

961

Le Louvre e,t dan! toute forme figurée, il t8t dans !ous le$ ye_ux ~ dans quelques cœur s L'otwrier qui devant un 1Jla.tisse, dit • Mon gos!le en ferait autr:mt 11 -porte le Lauvrt:
en lui incon•ment et pe,a-eire satw y avoir jamais été.
Le Louvre nous est intégré.
,
Henri HEIMTCK.
Plus q~ parricide, ce serait sui~de. Y pense-t-on ?

Non, mon Di.et,, non, car ils z1ourrai~ échapper auz f«zltWl.es, les !leissonier de la
collection Cliauchard J
VmcENT Hu.mo:imo •

•••
Oui. 011 doit br,îler le Louvre. ll contient peut-être des chefs-tFœuvre. ll en contient
mbne beaucoup t·rop. Le speetacle que nous proposent Vinci ou Raphaël n'est, il faut
bien le dire, d'a·iwun enseignement aujou:rd'hui &lt;rn chaque pe:intre qui nait se propose de
tout créet et de tout refaire. Que lui fait l'antique vision cfes peintres défunts, cataloguh,
eœ:pertisés ? Il peint avec sa seule chair, avec sa 11eul.e inquiétude, et ne doit pas trouver
chez les Anciens, eœc-use à ses hardiesses que ceure-ci instinctivement ont prévues sans l~s
réaliser. Ces hardie11ses, elles sont, en lui, prêtes à se corrompre ou à se ternir s'il veut
leur (iimner raison en invoquant les Ancien.s. Ce qu'il doit peindre, encore Ulle fois, c'est
Loufa El:r:m.
Oui, il fmit .le briller. La confrontalion des œ:u:1,vres qu'il contient et de celles que no.~
contemporains produisent est toujours préjudiciable à ces dernières, quand elle n'-est pas
mortelle.
Oui, il faut le brûler, dans rintéret m€me de. rart: le nmnbre des sujet.s qu'un cerveau
hum&lt;Lin peut cmuieooi.r est lî:mité; nous sommes .donc con.damnés à 'l'IOus répéJ.er; si nous
conservons soig1leUSerrnmt t(Yl.(.ŒS ca rcliqttes dans des musées, je ne donne plus 100 an,s
avant (_[Ue l'art soit mort de pléthore et tf. ennuyeuae monaUm:ie.
Des chefs-a' (J':W)re di'lparaUront ? Qu.el est le •mal ? Au co:ntrai.re, leur destruction les
parera, dans les sUcles, d'une légende de beauté invérifiable dont eu.1! et leurs auteurs
bénéficieront. Qu'nuc:u.ne œuvre à' Apelle ne nous .ail été comeroée, cela a-t-il nui " la
c'élébrité du peintre grec et conlmrié la contintiitt de l'art pictural ?
Quand nous n'aurons plus de Vin.ci, plus de Raphaéf.; plus de Rubc11.~, plus de
Rembrandt, plus de Watteau, g:uan.d tou8 ces ét.alons ·metirtri.ers n'obsétleront plwJ nos
yeux blasés, Mus aurons alors, auteurs et spectateurs, ceux-là la conviètion joyeu,.je et
stimulante de faire du 1wuvea1i et ceux-ci la fralche et savoureuse impression à' en admirer.
Oui, il faut 1Jrli.ler le Lrncvre; il faut q1M. ce ehœur assouraissant du passé se taise.
Pourtant, si fon t.rou:œ q_UIJ e'e.st aller wi veu fort, ne le .br-alotu pas ; 1na.i-s fair.ons-:/e
disp.arcdtre néanmoins, d'une manière moins brutale. Et, sac1'ifiant à l'utilitarisme q1.1i
e.sl le grand moteur Ile notre époque de reconstrnctwn, vendons ses collectüms, dispersonsles a-uœ enchères. Que toutes ces amures vieilles s'en aill.ent s'e1iterrer dans le mystère
de q,re'lque salon prii;é pett accessible rl'où. leurs voi~ i-solées, ai on les entend encore,
seront trop faibles pou·r distraire et détourner l'attenti.on cle l'atii.~te et&amp;: la critique.
Camille l\lATliY.

• **
C'est i1wtile de le brûler parce que je l'ai dé/à àrûlé en dedans, quand u~ chose est
brûlée en dedans elle est al.lSsi bralée en dehors.
l\1ichele GASCELLA, pittore.

. *.
Celui qui a vomi, sa.it-il où est le défaut. Dans son esto1n,ac ou dans l'aliment ? Coni111.ent pourra-t-on retoitrner à son vomissement, si quelque jour on se sent de ta-ille à r ass-imiler ?
Il .frmt garder le Louwe comme un témoin permanent de notre indignité.
C'est not11e pierre de touche, aul'"ions-nous la ldcheté de l'abolir 'I
Ce serait parricide au sens le plus net. Et combien inutile !

Il faut briller le Louvre, hôfiel où ronfait awre chose que de l'art et entremet autre matière que la beauté.
,.
,., "'"" •
Jl faut. briller Chauchard-Haza.r-Lo1.1;1rre à cause du. nom ([U il a ~TP~- 7o-J=,on
pou.rra dispenser ces dtu.t:PALA..cES du 11ac1Mr s'iïsconsentent àrestüuer l ttiquettequ Us
usurpent, à cause des services -oénusiaques que l'un et rautre pe1.ivent rendre.

René-Louis DoYON.
Ah / certes oui I brûlons le Louvre.
Le Louvre est une tent,ation.
Et c'est un éteignoir.
Jl trompera les cr~ations tie demai·n, comme il @r:ugle - ou dh»urage - les créateurs
âaujourd'hui.
Qitandil les inspire, c'est pire.
A quoi sert-il - ou à qui ?
•
Rien n'est ooin, pour un art-iste, comme de chercher sa personnali~ datl,8 la personrtaiité d"es autres - eussent-ils du génie.
•
Le génie - et le talent, même - n'admet poi1it à'&amp;ole, ni de 1l"IO&amp;le, ne ~~nait q"! ~
1,ropre règle, qui est de n'en p(l8 aooir, et n'obéit, souvent obs&lt;:urtmenl, qua une discipline, au vrai, sévère : la sienne.
La dépcndanœ est e/llclue de roriginalifé.
.
Notre tpoque, parce qu'elle végète dans rcmibre maléfique d~ Passé, est une ép_oqtte
liâtm-de. Le Passé y pèse sur tout, y corrompt tout, y ~touffe tout.eJ~sse, toute hardiesse,
toute énergie.
,
,
•
. Brisons l'esclavage du Passé. Evitons_ do~~ la c?n(enip[.(i~ion du Passé, car c est vivre
daii.s le Pa.ssé- alors q~, seul, un avenir mril doit émouvair nos penstes.
Cessons de vivre dans les cimdières du Pagsé, &lt;mt!C les morts.
Notre vérité n'est pas d'hier 1 elle.est d'aujou:rd'hui.
On ne mt qu'avec l.a vie. On ne crée qu'en elle. L'arl doit itre viva,if. Un art qui se
sot1vient du Pasllé n'est pas vivant.
.
.
,
La 'IJie point m hante les sépulcres -_ni la vérité ~ctuelle ~ la vie. Car rien n est
vrai que pendant son cycle vivant. La vérité, une et universelle n est pas.
.
Il y a votre vérité, d vivants, comme il y a votre b;auté. Elle_s sont en oous, qui et.es la
vie. Elles ne sont qu'en vous. Votre vérité n'est pcnnt la vérité des temps précédents.
r otre beauté ne ressemble à aucune autre beaut.t.
.
Etes-vous fous, pour demander à la pattSsièTe des temps anciens, la vérité de votre
temps ?
Qu'allez-vous faire au Lou'Dre ?
•.• y poursuivre, ailleurs q,.fen vous, le r2~ humilié àe la beauté future ?••• Offrez
des chourA} en p&amp;ure à la vie, alors .•. et ne disputons pl:u.s rr AJ·t I
Georges d' Aoo•

Au cours d'une visite que je fis au Louvre, il y (l quelques sem~ines, j'avou._2, à ma
honte, avoir éprouvé une vive sensation d: ~rt et une profonde émotwn. Il est évident que
je suis intoxiqué par les f&lt;&gt;rmules convtntianrielles.

�962

L'ESPRIT NOUVEAU

RÉCLAMEZ

Par contre, reœamen des œuvres de Braque, que l'Esprit Nouveau vient de reproduire dans son dernier numéro, m'a plongé dans le plus profond ahurissement - il est
certain que mon intelligence est trop étrr,ite pour en saisir la beauté, voire même pour en
cmnprendre le sens.
Si je voulais résister à la noble pensée des destructeurs du Louvre, je ne pourrais me
pr~aloir ni de mon infériorité intellectuelle, ni de fintorication chronique de mes centres nerveuœ.
Bnllez donc le Louvre, Messieurs les Incendiaires; mais comme vous m'aurez
gratuitemtmt privé d'une grande source de jouissance, vous ne trouveTe::; pas e;i:cessif que
je vous inflige la peine du talion.
Je m'adresst:rai, pour cela, non à vos impressions visuelles, mais à vos sensations gusttnives et transporterai simplem~nt vos méthodes dans r a:rt culinaire.
Depuis des siècles, vow, subissez le joug d'un odieu:JJ traditionalisme : L'infâme
Brillat-Savarin et ses émules ont déformé votre jugement en le subordonnant à des routines dont il est grand temps de sortir.
Vous n'aurez d011C point à vous plaindre si j 'applique d'autre part le système de Braque qui uous est cher.
Or, quel est ce système : point de Tègles, point de lois, point de connaissances préalables, libre manifestation du génie inné, en empruntant aussi pett que possible les arrangements que la nature fait tomber sous nOs sens.
Exemple: L'œuvre reproduite sous le titre plein de finesse et de poésie - Buute-i.lle
de Rhum et Mandoline, darut laquelle nous crowms trouver un fragment d'étiquett.e portant le mot Rhum égaré au milieu d'objets informes dont quelques-uns rappellent vaguement des débris d'instruments de musique.
A r e:umple du nooateur, nous allons confectionner, à votre intention, un mets digne
de récole cul&gt;iste, mets que nous désignerons sous le nom de " Sole et Artichaut ».
Sa sublime composition consistera à mélanger en proportions convenables quelques
arêtes de sole, de la graine de lin pilée et des cafards 1:rroyés auxquels nous aurons ajouté
de la mélasse, un peu de moutarde el une petite quantité de foin d'artichaut. Une sauce
au safran, quassia amara, angélique, tabac à cJtiquer et coquilles à' œuf finement pulvérisées complélera cet liarmonieu:JJ mélange.
Ce sont de tels aliments que vous devrez manger, Messieurs les démolisseurs, si vous
détruisez notre Louvre et c'est alors, et seulement alors, que vous deviendrez logiques avec
vous-mêmes.
Auguste LUMIÈRE •

LE VÉRITABLE
L' AUTHENTIOUE

NANT'ERRE

•••
Lorsque des athées ont protesté du bombai'dement. des cathédrales, il ne faut pas s'ét.onner si des iconoclastes de l'art s' écrient à leur tour: Gare I Ne tuucltez pas à cela.
Laissez le Louvre tranquille : - Donc, je réponds carrément non. CeuilJ qui posent la
questi&lt;m seraient les premiers à regretter la catastrophe. Et encore : pensez-vous !lU'un
autodafé semblable conduirait à quelque chose ? Le tableau le plus inoffensif aujourd'hui,
serait présenté, demain, comme un martyre. Et ce martyrologe ferait naître un prosélytisme des plus effrénés.
AJfons ~1ASERAS.

I

A LA MARQUE DU POMPIER

Essayez toujours, vous verrez bien si les • Pompiers • d'en face arrivent à temp11 I
ANnRY•FARCY.

Conservateur du Musée de Grenoble.
" L'ESPRIT NOUVEAU " ne réclame pas la destruction des quelque cent
chefs-d'œuvre qui se trouvent au Louvre.
L'enquête ci-dessus n'était pas si futile que îa.

N.D.L.R.
FOURNISSEUR DES GRANDS MAGASINS DU LOUVRE, DU LUXEMBOURG DE L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS ET AUTRES MONUMENTS

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BIBUOflllAPHIE

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LES ~ REÇUES

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nations s'attrontent, se défient, se dupent, se vengent, luttent pour la richesse, pour la
puissance, pour la vie elle-mème. Dans une époque comme la nùt re un homme tel que
Delaisi a vraimeni une fonction de salut social.
STÉPRE!'i V ALOT (Pro:~s -cic,:que .)
L'étude est vraiment très Dien faite, p!eino d'informations précises, de documents,
de chiffres. C'est 1e meilleur des canevas (encore 1) pour les articles qui seront faits quelques semaines-plus tard, au moment où la campagne commencera.
Goac&amp;s VALOIS (Action Fru.nç:ûM.)
Le volume est précêdè d'un " a.ant•propos " qui sert de préface à cette sorte
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                    <text>��I·

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D'EINSTEIN

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"L' ESPRIT NOUVEAU "TIRE EN PLUS OE

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Par exception, en raison de leur particuliére ,;aleur hibliopbilique, la souscription aux numéros de rérfe 1 et 2, tirés sur iJeur de fotme, est de 1.000 francs pour l'année.

de curiosité gé_nérale, exploi~ées pa'. l_es spéciahstes et les vulgar1sateurs, les theories d Emstem entrainent une conception générale du monde. S'il appartient au savant de développer les équations mathématiques
qui en offrent un symboleclair pour laminorité des esprits.ilapparticnt a la critique de discerner l'attitude mentale alaquelle
ell e c·orrespond, le processus psycholcgique qu'elle suppose.
Deuxsystémes dumondeprécedentcelui d'Einstein: le systéme de ropernic, fondé sur un ensemble de calculs a partir de
données astronomiques, et qui oppose d'une maniere définitive
l'ordre d'un univers au macrocosme du Moyen Age chrétien.
Le systéme de i\'ewton, fondé sur la découverte d'une loi
purem;nt physique, la loi de gravitation universelle. Ce sys-

O

BJET

'º

�720

L'ESPRIT NOUVEAU

teme porte les esprits a donner une va]eur moindre aux observations astronomiques et a l'établissement de lois mathématiques des mouvements célestes, qu'a la recherche de lois
physiques a partir d'observations et d'expériences faites,
depuis Galilée, a la surface de la terre.
Or, a nouveau, délaissant les concepts concrets du physicien.
le systeme d'Einstein tend a faire de la pensée mathématique
le pivot de la science_ En cela, il suppose une attitude intellectuelle assez proche de celle de Copernic. Mais en meme temps,
l'état actuel des sciences oblige Einstein a prendre la physique
newtonienne pour terme de comparaison. Tant il est vrai que
l' activité scientifique est trop complexe pour permettre d' établir des liaisons simples ou des filiations, ou meme une filiation
entre les systemes du monde. Cette implication des sciences fait
d' ailleurs l' originalité des propositions fondées sur le j eu réci pro.
que de données mathématiques et de données expérimentales

En effet, le systeme d'Einstein suppose la convergence et
comme la concentration en un cerveau mathématique, des différentes discipl"nes scientifiques au cours du x1x0 siecle. 11
serait sans doute difficile d'en suivre et d'en décrire les phases,
les détours, car, aux yeux du savant, la science n'offre guere
d'aspects primordiaux imposant une direction aux recherches,
et, d' autre part, les aspects épisodiques qui échappent au
critique ont parfois une puissance de suggestion qui les rend
essentiels.
Mais on peut du moins insister sur ce fait que les démarches
mises exclusivement en lumiere dans les expositions d'Einstein (1), ont été fécondées par l'électromagnétisme et la physique moléculaire.
(1) « Ubcr die spcziclle und die allgemeinc relativitats theoric •· Gcrncinvcrstanclig
von A. Einstein. (Fried. Vierveg et Sobn, Braunschweig, 1920.)

A PROPOS DES THÉORIES D'EU.STEIN

72.l

La physique prend, au :xrxe siécle, en f aisant, a l'exemple
de la chimie et de la biologie, un usage a peu pres exclusif des
laboratoires, un caractere expérimental qui permet, au moment de la découYerte de l'électrornagnétisme, de faire entrer
le probléme d~ la lumiere dans une'phase nouvelle. Aux hypotheses de DESCARTES, HuYGHE~s, XEwToN et EuLER (1),
sur les conditions du mouYement de la lumiere, aux observations de RoE~IER et de F1zEAU sur les vitesses de la lumier&lt;',
s'adjoignent les éclaircissements apportés par la découverte de
1L.\XWELL qui permettait d'identifier la nature de la lumiere,
et celle eles phénoménes électro-magnétiques. Ils demeuraient
insuffisants toutefois a rendre compte de la valeur de l'hypotbése physique d'un éther qui restait nécessairement associée a la solution du probleme de la lumiére.
II fallut l'hypothése de LORENTZ, sur l'existence d'un temps
local (2), qui donnait une interprétation des résultats contradictoires obtenus par l'observation expérimentale des vitesses
de la Iumiére, pour permettre a Einstein de développer un
ensemble d'intuitions mathématiques qui devaient etre le
point de départ de sa nouvelle conception du mouvement universel. D'ailleurs, l'hypothése de LoRENTZ, replacée dans
l'orientation conceptuelle de l'époque, équivalait a une application particuliere de la notion d'un temps scientifique que les
géométries a quatre dimensions avaient introduite. Elle restait
le témoignage d'une grande tradition physico-mathématique
qui ne provoque pas les expériences, mais se confíe en toute
sécurité aux rlémarches mathématiques et demande aux seules
observations astronomiques une vérification.
D'autre part, il importe de retenir qu'Einstein fut, pendant
un temps, préoccupé de rendre compte, au moyen de vues
théoriques, des mouvements bro·wniens (3), et qu'ainsi la
(1) C'f. E1,1.En: Lettres el une pri11cesse cl'Allemagne (1760). 1-64, etc.
(2) Cf. L. FAam; : Les Théories d'Einstein (Payot).
(:3) Cj. J. P1mR1:s; : Les .1tomes, p. J;;&lt;;.

�722

L'ESPRIT lliOl. VEAC

notion de macrocosme inséparable encore chez Copernic des
préoccupations astronomiques fait place, dans l'explication
d u mouvement universel, a des préoccupations expérimentalEs,
inséparables de la notion récente de microcosme.
** *

L'élaboration d'éléments apportés par des courants se
dépla&lt;;ant simultanément dans des directions différentes, mais
retenus et fixés par le symbolisme mathématique, aboutit chez
Einstein a la constitution d'une nouYelle physique du mouvement universel. Cette physique du mouYement demeure encare
organisée autour de la notton fondamentale de gravitation,
qui devient pourtant plus complcxe et, disent les einsteiniens,
plus complete.
Mais dire qu'une nouvelle physique du rnouYement est
constituée, reYient a dire d'une maniere beaucoup plus précise qu'une nouvelle mécanique uniYerselle est constituée.
:i\'.os habitudes de pensée nous portent a remarquer en premier lieu que to~t probleme du mouYGment peut se ramener
a la considération de deux termes fondamentaux: l'Espace et
le Temps.
C' est une conception logique, qui s' aecorde tres bien avec le
point de vue de la mécanique classique, mais qui est impropre
rendre compte de la mécanique einsteinienne.
En effet, dans la mécanique classique, toute l' attention est
portée sur le terme espace. On prend successivement des portions d' espace. et le facteur temps intervient pour exprimer
les déplacements de mobiles, observés dans chacune de ces
portions. Le tem'ps est mesuré en fonction del' espace parcouru.
Les rapports de temps et d' espace sont exprimés par les vitesses. On peut observer toutes les yariations possibles d'un
rapport espace-temps, a partir d'un mobile doué successivement de vitesses différentes ; on peut ensuite, au lieu de

a

A PROPOS DES THÉORIES D.EllliSTEIN

723

considérer un seul rapport espace-temps, considérer plusieurs
rapports espace-temps, variant simultanément ou indépendamment les uns des autres, et, dans tous les cas, établir un
certain nombre de comparaisons entre les états de ces divers
rapports espace-temps, a divers moments. Pour prendre un
exemple concret, nous supposerons avoir trois montres a considérer, une premiére que nous dirons convenablement réglée,
une deuxiéme qui devra promptement marquer un retard, et
une troisiéme qui prendra sur la premiére une avance considérable. Si nous suivons la marche de ces montres, qui ne sont
chacune autre ehose que l' expression d'unrapport espac e-tcm ps,
nous établissons une série de termes de comparaison entre les
rapports successifs espace-temps des trois montres. De l'établissement de ces termes de comparaison, nous ne pouvons rien
conclure d'autre que la possibilité de les établir; de comparer-,
autrement dit, avec la précision que permettent les mesures
physiques, la marche de trois montres différemment réglées.
Nous avons supposé que l'une des montres était convenablement réglée, c'est-a-dire mesurait avec une régularité suffisante
notre tem ps social. Supposons un instant que cette montre soit
aussi mal réglée que les autres : nous serons amenés, pour
avoir une mesure approximative du temps social, a établir une
moyenne des données des rapports espace-temps pour les trois
montres, ce qui revienta établir un seul rapport espace-tem ps.
Le point de vue d' Einstein met en lumiére que l' attitude du
physicien classique se raméne a ceci : lorsqu'il expérimente,
d'une partil est préoccupé de l'espace sans tenircompte de son
propre mouvement, et il en résulte que la notion commune de
l'espace est dominante pour lui; d'autre part, il emploie pour
temps un temps social, qui lui parait étre un facteur accessoire
en quelque sorte, destiné seulement a.lui permettre des mesures.
Nous avons vu comment les rapports espace-temps, établis
dans ces conditions, équivalent a autant de petits systémEs
clos, dont les termes sont seulement comparables les uns aux

�724

L'ESPRIT ::.-ot· YEA.l:

A PROPOS DES THÉORIES D'EINSTEH\

autres. De semhlahles constatations ne pouvaient done permettre de pousser assez avant l'interprétation des phénomenes. Le systeme newtonien du monde, qui n'était qu'une
image agrandie de cette mécanique terrestre, ne rendait pas
suffisamment compte des prohlemes du mouvement universel,
dans la mesure meme ou la mécanique classique ne rendait
compte du mouvement de la lumiere qu'avec le secours d'hypotheses. Et, malgré ces hypotheses qui pouvaient apporter
en apparence une solution au prohleme delalumiere, la notion
ele vitesses, telle que pouvaient la donner les rapports simples
espace-temps, demeurait impuissante a éclairer les expériences
contradictoires sur les vitesses de la lumiere.
Le développement de la spéculation mathématique avait
déj a permis aux physiciens, dans le cours du x1x0 siecle, de
renoncer a admettre une trop grande rigueur des propositions
newtoniennes et les avait incités a porter leur attention, en premier lieu, sur la vitesse de la lumiere, facteur du mouvement
universel.
Les réflexions d'Einstein ont confirmé cette tendanee, et
obligent d' admettre d'une maniere définitiYe que ce sont les
expériences rnr la vitesse de la lumiere elles-memes, qui doivent
nous renseigner sur la valeur des notions anciennes d'espace et
de temps jusqu'alors a !'origine des considérations sur les
vitesses.

matiques d'Einstein, maintenant vérifiées, permettent de
dégager cette conclusion : La lumiere a une masse. Elle obéit
clone a la loi universelle de gravitation.
Mais si Einstein a ainsi trouvé le moyen d'intégrer les phénomenes lumineux dans la physique newtonienne du monde,
sans qu'il soit hesoin• d'hypothese, il importe de comprendre
que la loi fondamentale de 1'EWTON sur l'état de gravitation
universelle a perdu de ce fait sa rigueur apparente. Un déplacement du systeme s'est opéré.
En second lieu, un renouvellement s'effectue dans les
príncipes directeurs de la pensée physico-mathématique. Nous
pouvons dire, des que nous prenons un moment du mouvement
universel pour donnée primordiale, sans préjuger de notre
situation dans l'univers a ce moment, au li€U de poser a partir
des deux termes fondamentaux espace et temps avec la valeur
que leur donne le sens commun, un probleme de mouvement,
que nous sommes en train de passer des conceptions de la
mécanique classique a la mécanique einsteinienne. Nous renongons aux concepts sociaux de temps et d'espace dont s'était
accommodée la mécanique classique : la spéculation mathématique nouvelle appuyée sur les observations expérimentales,
est orientée de telle sorte que la distinction d'un concept
d'espace et d'un concept de temps a en réalité disparu : c'est
ce que l'on paut exprimer, d'une maniere nécessairement imparfaite puisqu'elle reste en dehors du symbolisme mathématique, en disant que le temps a la valeur d'une dimension.
C'est ce qu'indique encore, dans l'exposé d'Einstein, la suhstitution de systemes chrono-spatiaux aux rapports simples
espace-temps de la mécanique classique. Au lieu du temps
social, considéré jusqu'alors comme temps universel, nous
sommes amenés a reconnaitre l'existence de temps innombrables, fonctions des mouvements eux-memes innombrables
d'un univers que les lois trop simples de la physique newtonienne permettaient de calculer seulement avec une approxi-

*
*.*

Ce bouleversement réalisé par Einstein dans les données
d' une mécanique universelle ne peut manquer d'avoir des
répercussions considérables dans la science, et dans la réflexion
philosophique.
En premier lieu, le probleme de la lumiere se trouve résolu
en meme temps que disparaissent les discussions sur l'exis:tence ou la non-existence d'un éther. Les inductions mathé-

725

�72G

L'ESPRIT NOUVEA.U

A PROPOS DES THÉORiES D' El).STEI:X

mation insuffisante, et, pour ainsi dire, dans la limite des
besoins de l'humanité. La synthese conceptuelle qu'Einstein a
tentée, met en valeur I'insuffisance de notre notion et de notre
mesure sociale du temps pour développer une conception
physique du monde qui soit conforme a de nouvelles données
expérimentales de Ja science. 11 fallait atteindre a une notion
nouvelle du temps qui devait bouJeverser un ordre de concepts
plus anciens.
Il y avait la une nécessité, pressentie longtemps avant
Einstein, explicable par l'état général des sciences del'époque,
nécessité dont témoignent les tentatives de géométries a
quatre dimensions, l'inquiétude des physiciens qui cherchaient a ramener les forces révéJées par l'éJectro-magnétisme
au principe d' action et de réaction, les intuitions de Lorentz.
la possibilité que pouvaient pressentir les physico-chimistes
et les biologistes dans leurs laboratoires, d'un entier renouvellement conceptuel de la science en dehors de l'influence des
concepts quotidiens de la vie sociale, les réflexions critiques
d'HENRI PorncARÉ, qui posaient un probleme de la re1ativité
générale de notre monde physique, et qui sont d' autant plus
curieuses qu'elles nous montrent comment, avant les audaces
mathématiques d'Einstein, la clairvoyance ne pouvait etre
complete par la seule raison qu'une compréhension nouvelle
du temps ne parvenait pas a se fonder (1).

dantes de l'homme, possédant un caractere d'absolu (1). Elle:entrainent peut-etre alors la dissociation croissante de l'activité scientifique et de !'ensemble d~s autres modes de l'activité humaine, y compris la spéculation métaphysique contemporaine. Car, si la critique interne de la science effectuée par
H. PoINCARÉ rendait hésitant sur la valeur qu'un savant doit
attribuer a la découverte du temps psychologique par BERGsol\', il semble que l'admission du temps comme dimension
de l'espace, mette fin a ces hésitations et interdise tout rapprochement conceptuel - qui ne serait pas simplement verbal
et dia1ectique - entre l'reuvre de BERGSON et la physique
contem poraine.
En présence d'une révélation conceptuelle aussi considérable que celle d'Einstein - encare qu'Einstein nous mette
en garde contre une extension systématique de ses idées - il
est humain d'incliner a juger moins de la valeur des idées
que de leur opportunité.
Nous ne devrons pas oublier toutefois, quelles que soient les
répercussions immédiates des nouvelles théories, que ce sont
les observations positives de MAXWELL, une hypothese particuliere faite par LoRENTZ, la découverte des électrons qui
servirent de fondement, dans l'histoire de la science moderne,
a l'élaboration de nouveaux symboles mathématiques. Nous
ne devrons pas oublier que les raisonnements mathématiques,
sans correspondre exactement a l'élaboration discontinue des
connaissances expérimentales, les rejoignent sans cesse, composent avec elles et combinent leurs méthodes avec les méthodes instrumentales.
L' reuvre d'Einstein en effet rappelle que seul l'équilib1 e
entre les méthodes mathématiques et les m~thodes instrumentales est la garantie de la science.
PAUL LE BECQ.

*

* *
Si la science, avec Einstein, se constitue bien autour d'um
notion nouvelle du ~emps, en dehors des notions communes
créées par les milieux humains pour satisfaire a des exigences
sociales, elle cesse d' etre relative. Les notions qu' elle met
en reuvre demeurent autant de notions physiques, indépen(I)

Cf. H. Po1~CARÉ: in

Valeur de la Science, la mesure du temps.

r

(1) Cf. ~lIND, vol. XXIX, u 0 llO: Co111111tmicationau111eeti11gáOaford, 5sepl. l!ll 9,
du professeur Eddington.

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LA LlJMIERE
LACOULEUR

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vous présente une des courbes les plus intéressantes de la
physiologie des sensations (fig.10, n° 2); c'estlacourbe,
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d' Uhthoff, de la sensibilité aux changements de teinte ou
auxchangements de dur¿e de vibration, sensibilité mesurée par

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les rapports ~ \ !::i). représentant la plus petite différence per-

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ceptible de teintes pour les A marqués sur l'horizontale. Vous
voyez que cette sensibilité a des durées instantanées est
minima aux confins du vert et du jaune, maxima aux confins
du bleu et du vert, maxima encore, mais moindre que lors du
premier maximum, aux confins du jaune et de l'orangé.
Cette sensibilité aux durées instantanées doit etre distinguée
de la sensibilité aux temps notables dont je vous ai entretenus
jusqu'ici ; elle nous explique la petitesse singuliere de la puissance mécanique qui déclenche le mínimum perceptible du
vert. Vous voyez que les valeurs de la sensibilité ..!:._ sont
/:1).

'

1

beaucoup plus petites pour le violet (A= O, 4) et le rouge (A= O, 65)
que pour le vert 0,55; la durée de déclenchement du vert doit
..!.!!:!..._ , dont le numéradone etre plus grande; la puissance seconde
teur est plus petit pour le vert en raison de sa plus grande sensi(1) Voir le précédeot numéro de la Revue.

Fig. JO. -

I. Caurbe de la sensntion au changwient de teinte. 11, 111, IV. Sensibilités
Jr•, 2•, 3• au changement de teinte.

�730

L'ESPRIT NOUVEAU
LA LUMIERE, LA COULEUR ET LA FORME

bilité a l'énergie, doit done diminuersensiblement, puisque le
dénominateur qui marque la durée augmente beaucoup.
De cette courbe de sensibilité on peut déduire lacourbe des
sensations en fonction des durées instanstanées: c'est le n° I de
la fig. 10 et les courbes des sensibilités seconde et troisieme; re
sont les courbes III et IV.
La sensation un peu intense de toute couleur, sauf le vert,
est suivie de la sensation subjective d'une couleur, &lt;lite complémentaire, car la somme_ de ces deu.'C sensation~ équiva~t a
une sensation de blanc. Si deux couleurs sont JUxtaposees,
chacune se teint apparemment de la complémentaire de
l'autre. Ce contraste des couleurs a été illustré brillamment
par les maitres impressionnistes: c'est le phéno~ene dont
vous avez a tenir compte le plus souvent dans la pemture.
Voici, enµ, les 11. des couleurs complémentaires:
Rouge ...... 0,6562
Orangé rouge 0,626
Orangé ..... 0,6823
Orangé ..... 0,5995
Orangé j aune 0,5876
Jaune ...... 0,5777
Jaune .. . ... 0,5728
Jaune ...... 0,5707
Jaune ...... 0,569
Jaune ...... 0,5681
Jaune ... . .. 0,5663

Bleu vert .....
Bleu vert .....
Bleu vert .....
Bleu vert .....
Bleuvert .....
Bleu .........
Bleu .........
Bieu .........
Bleu violatre ..
Bleu violatre..
Bleu violatre ..

0,4852
0,4846
0,4836
0,4818
0,4789
0,4739
0,4693
0,4648
0,4604
0,4521
0,4404

La courbe nº IV nous apprend ce que sont les complémentaires · en recherchant ces 11. sur la figure, vous constatez que
ce sont des sensations de fréquences, dont les sensibilités troisiemes sont designecontraire; par exemple, les or~ngés-jaunes
ont des sensibilités négatives, au-dessous del'hor1_z~1:t~le, tai:dis que les bleus verts e~ les bleus ont des s?ns1b~1tes pos1tives, au dessus de l'hor1zontale ; ces sensat10ns s annulent,
parce que proporti_oi:melles a des s~nsibil~tés inv:erses..
Vous retrouvez ic1 la grande 101 de 1 auto~regulat10n.. La
sensation de blanc est, dans cecas, une sensat1on proport10nnelle a deux sensibilités inv:erses ; et telle est sans doute la

7:11

définition générale du blanc, qui nous faisait défaut. Comme
vous le voyez, le vert jaune n'a pas de complémentaire. Sa
sensibilité seconde (courbe n° III) est successivement négative
et positive ; sa sensation doit done avoir les memes propriétés
que le sensation de blanc ; e' est bien ce que nous savons ; elle
se complémente elle-meme; c'est pourquoi elle n'a pas de
complémentaire.
Les sensibilités

A11.

U/,

sont = 681, pour 11. = 490 µµ, et = 659

pour 11. = 580 µµ: ce sont les maxima; e~les sont tres i~férieures
a celles des réseaux et des prismes, qm peuvent at\emdre respectivement 1 million et 100.000.
, . ,
... ,
Chacune des six couleurs est caracter1see par sa sens1b1hte
troisieme; le rapport 1,085 de leurs "A extremes représente
une période analogue a }'octave de la musique. La théorie physiologique des couleur.3 n'est qu'un chapitle d'une théorie
aénérale des vibrations, dont font partie les odeurs et les
saveurs ; il est possible de calculer ces sensat10ns en partant
des "A infra-rouges, émis par nos récepteurs et absorbés par les
corps sapides et odorants. Les champs olfactif et sapide commencent au "- = 687, précisément ou finit le champ coloré
efficace.
!")

•

***
Je ne vous ai parlé jusqu'ici que de lumieres colorées. Voici
des papiers irisés qui les produisent par interférence, grace a
des lames extremement minces, déposées a leur surface : ces
épaisseurs provoquent, entre le rayon réfléchi a la surface de
la lame et le rayon qui en émerge, des différences de marche
del' ordre de grandeur des "-: d' ou des couleurs.
.
II y a trois autres especes de couleur.s : 1° des couleurs p1gmentaires; 2° des couleurs pigmentaires, cornpliquées d'interférences et de diffraction ; 3° des couleurs purement physio.
, . ,
,
.
logiques.
Les couleurs pigmenta1res sont caracterisees par la ~eflex10n
ou la transmission de lumieres colorées, apres absorption de la
portion complémentaire de la lumiere blanche incidente. _Un
corps est jaune, parre qu'il absorbe toutes les complémenta1res

�732

L'ESPRIT NOUVEAU

LA LU)lIERE, LA COULEl:R ET LA FOR:llE

des jaunes, c'est-a-dire les bleus et qu'il ne laisse passer et ne
réfléchit principalement que du j aune. Pour caractériser un piO'ment, il faut mesurer les intensités i des " qu'il transmet ~t
on rapporte ces intensités a celles I, que ces " ont dans la
lumiere blanche. Une courbe, comme le n° 1 de la fig. 11, représente un pigment pur, caractérisé par un maximum, tres
précis pour un seul ": les courbes 2 et 3, avec plusieurs rnaxima
ou un rnaximum tres flou, représentent des pigments impur3,
c' est-a-dire les pigments usuels. On figure d' ordinaire les
bandes d'absorption; ces spectres dépendent de la température, de la concentration, de la composition chimique : c'est
tout un monde.

rée : autrement dit, une meme apparence colorée résulte de
deux ~pparences coloré~~' identiques avec elles-memes, quelles
que s01ent leurs compos1t10ns. Maxwell admet qu'il y a trois sensations élémentaires correspondant aux
O¡.,.630; Oµ. 528,
O¡.,. 467 qui, mélangées dans des proportions convenables, donnent du blanc. Ces,. se confondent sensiblement avec ceux que
nous avo ns été conduits a considérer comme les" frontieres communes ~º de l'orangé et du rouge; 2° du vert et du jaune;
3° du v10let et du bleu, cl'apres les courbes de sensibilités aux
durées instantanées ,ibratoires. Maxwell aclmettait encare
que toute radiation simple produit simultanément les 3 sensations en proportions différentes : ce qui est certain, si l'on
observe que ces sensations sont des sensations frontieres et si
l'on in_troduit les complémentaires. Ceci posé, on assimile les
sensat10ns fondamentales, avec des coefficients cl'intensités,
a des masses placées aux sommets d'un triangle équilatéral
et l'on place les couleurs résultantes aux centres de gravité
des masses considérées. L'expérience confirme ces calculs tres
complexes.
. On n'obtient pas naturellement la meme approximat10n pour les ªJ?~arences colorées d'un pigment quelconque
par la superpos1t10n sur la rétine des couleurs de trois pigments : rouge-orangé, vert, violet. Ce défaut est sensible encare
da_ns les d~rni_ers essais de photographie pigmentaire. II y a des
ra1sons theoriques de penser que la solution de ces difficultés
serait dans l'addition d'un 4° pigment élémentaire convenable.
Il viei:t d'ailleurs se greffer des complications d'ordre photo~rapluque. La photographie ne peut etre une reproduction
r1goureu~e des mtensités lumineuses incidentes: en principe,
la quan~1té d' argent réduit par centimetre carré de plaque est
proport10nnelle a l'absorption du gélatino-bromure; celle-ci
est pr_oporti?1;nelle, non a. l'intensité, mais au logarithme de
cette mten~1~e, ce défau~ pouvant d'ailleurs etre atténué par
tous les art1fices de la cmsine photographique.
Le~ couleurs de la vie sont, en général, compliquées de diffract10n, dues a des milieux troubles: la coloration bleue de
l'iris est due aux impuretés de l'humeur aqueuse qui le baigne
dans _la chambre anté~ieure de l'ceil; comme le ciel, qui est
bleu a cause des pouss1eres atmosphériques, la peau, avec ses

"(

f

1.

11--.....-----

f

i,

f
ti-------

J.

Fig. 11. -

Courbes de trans111issio11 de couleurs pi!{mentaires.

En s'ajoutant, les lumieres colorées tendent vers le blanc,
tandis que les couleurs pigmentaires tendent vers le noir. Si
vous broyez l'un avec l'autre du bleu de ·cobalt et du jaune de
chrome, vous obtenez un vert : e' est la couleur des radiations,
communes aux deux corps: des lurnieres jaunes et bleues relativernent pures donnent du blanc, comme nous l' avons vu ; ce
sont des complémentaires. Sur les secteurs d'un disque rotatif
juxtaposez alternativement du jaunc de chromo et du bleu
de cobalt; a la rotation, vous obtenez un gris : il y a la mélange
de lumiere et aussi mélange de sensations, en raison de la persistance des impressions (le vert ne persiste pas). C'est le
grand mérite technique du pointillisrne d'avoir substitué, au
« cambouis » des mélanges pigmentaires sur la palette, des
teintes claires, provenant du mélange, sur un meme point de
la rétine, de deux lumieres colorées, réfléchies par deux surfaces contigues.
L'reil ne distingue pas la composition d'une apparence colo-

"=

733

�73'1

L'ESPRIT :\'OPVEAU

•
LA LUl\lIERE, LA COULEUR ET LA FOR:\IE

1

,
1

1
1

' 1

1

granules pigmentaires, réfléchit les tres petites longueurs
d"onde et ne laisse passer que les grandes. En somme, les
peintres sont bien malheureux ; ils emploient des tubes que
leur fournissent des industriels, que nous supposons consciencieux, et avec cela ils doivent reproduire le bleu du ciel, les
verts et les bleus des eaux, les tons de chair, etc. Un papier
hlanc ne réfléchit guere que 60 fois plus de lumiere qu'un
papier noir, tandis qu'ils peuvent avoir affaire a des éclairements variant de l a 1 million. Vous voyez la part de l'artifiee en peinture et combien serait illusoire la prétention de
vouloir reproduire la 'i\' ature. La peinture ne peut etre qu'une
interprétation de la nature par un systeme nerveux.
J'ai fait des efforts persévérants pour obtenir des pigments
&lt;'Ompliqués de diffraction. Je vous présente des échantillons
de ces colorations a cóté des teintes primitives {l). Voici des
teintes obtenues par addition a la teinture de traces de décolorants ; elles sont notab]ement avivées. Ici virage et luminosité plus grande, par addition plus sensible de décolorants :
la décoloration ajoute du blanc et augmente relativement
davantage les intensités des radiations les plus faibles dans
la couleur primitive, comme on le constate au spectrophotometre; d'ou virage. En diluant une solution colorée, on ajoute
du gris. Enfin, voici de nouveaux virages de teintes, par addition de milieux troubles et de décolorants. Les couleura virent
légerement avec l'incidence, ne sont pas les memes par transparence et par réflexion, ont un pouvoir spéculaire et présentent une plus grande intensité des bleus et des violets aux incidences rasantes. Ces colorants sont applicables a la peinture.
11 y a enfin des coulems purement physiologiques : pour les
montrer a un auditoire, il faudrait étudier une installation.
qui peut-etre ne donnerait rien. Ceci est un toton, avec lequel
je fis connaissance, il y a longtemps, a Londres, dans la boutique d'un marchand de savons célebre ; il avait été inventé
par un j ournaliste de Colchester, Ch. Benham. Les disques pré1'.ientent une moitié noire et une moitié blanche: sur celle-ci,
4 groupes dé trois ares de cercle concentriques de 45°, dont les
rayons décroissent de la périphérie au centre, a partir du haut,
111 \ºoil' Rern1e des _¡lJatih-es coloranles, tome XI, 1\1117.

735

. 1 voit asa gauche (fig. 12, nº 4). Si
pour un observateur qm es
des aiguilles d'une mon1'on fait tourner le toton dans le ste~sques présentent pour une
1 4
es d' ares concen r1
' .
tre, ~s .group l'
t d cercles colorés de teintes mtenses
certame v1tesse, , 3:sphe~ . e centre . rouge J. aune, vert, bleu.
t d 1 per1p erie au
·
'
•
·
·
qml'son
, etourner
a
Si
on fait
le toton dans le sens inverse ' la s1tuat10n

Fig. 12__ Le toton chromogene.

des couleurs se renverse et les teintes, toujoui·s de la ptt1,:;
rie au centre, sont l_e bleu, ~~ :e~!' ~!Jt:~n~~;;:~~~~diquent
fait tourner en sens mverse u . 1
~ ramme 12 deme
les fleches extérieures de la f1g. 2 du td1ag 't t a cóté l'une
1
oitiés noires de chaque to on e an
d
!:ti:~tre~::Voit rouge ala périphé~1
á
a part~r d?_haut les totons tourn:nd ~ls tournent du noir au
la pér1pte!1~, ro~~:;~:~tr~~xilication de ces phénomenes.
en ou / oeCJa, qm. est au centre de la rétinP et
blanc.
La
tacheo~ci
Jaune
u le

º\~~,:•~";.:\~• ~~';;'

�,.
736

L'ESPRIT NOUVEA"G

lieu de fixation des objets dans la vision directe, n'est sensible
qu' au rouge et la périphérie de la rétine n' est sensible qu' au
bleu. Or, il y a tropisme pour l' c;eil del' ombre vers la lumiere,
du noir au blanc ; ce sens des mouvements del' reil est conforme
ou non au sens de rotation du toton ; il est conforme pour les
totons inférieurs de la fig. 2, contraire pour les totons supérieurs. Dans le premier cas, l' reil suivra les mouvements du
toton et finalement la f ovea se fixera au centre, ou la vitesse
est nulle; elle ne pourra voir que rouge, puisqu'elle n'est sensible qu' au rouge ; on verra bleu a la périphérie. Dans le
deuxieme cas, pour les totons supérieurs, le tropisme de l'reil
étant de sens contraire a la rotation du toton, l' reil est sollicité
par deux forces de direction contraire ; il se fixera done a la
périphérie, ou il est immobilisé; les ares périphériques seront
rouges et les ares centraux, bleus. 11 est possible de fonder sur
ces apparences des indicateurs de vitesse (fig. 3) : elles interviennent encare dans d' autres conditions et nous renseignent
sur les tropismes de la fo vea.
(a

suivre.)

CHARLES HEXRY
Directeur du Laboratoire de Physiologie
des Sensations, de la Sorbo1111e.

LES TENDANCES :NOUVELLES
DE LA

LITTÉRATURE TCHEQUE
y a cent ans que l'esprit tcheque, grace aux écrivains éminents,
patriotes convaincus, tantot Tcheques tantot Slovaques, s'affranchissait lentement du joug allemand qui fut une des plus tristes
eonséquences de la malheureuse bataille de la Montagne Blanche en 1621.
Les premiers poetes dignes de ce nom appartenant a eette renaissance
nationale, unique peut-etre dans l'histoire de l'humanité, Tchelakovsky
et Makha, virent leurs oouvres publiées seulement _apres 1830. Comment
ne pourrait-on pas admirer alors cette force vitale de la nation qui, dans
les ehaumieres de la campagne, asu survivre aux poursuites de tout genre
pour éclore surtout vers la fin du xrxe siecle, dans les oouvres littéraires
qui ne le cedent enrien aux chefs-d'reuvre des littératures européennes.
Les lettres tcheques ont répondu en effet a tous les mouvements littéraires ayant eu leur école Romantique, Naturaliste, Symboliste, Décadente et Moderne. Toutes ces écoles se recommandaient volontiers de
l'influence franc;aise qui a su leur donner toute autre orientation que celle
qui s'imposait jusqu'ici. Ainsi les écrivains tcheques, affranchis par }'esprit latín de l'influence germanique trop exclusive, se "trouvaient beaucoup plus a meme de suivre leur propre voie qui était le chemin des
manifestations de l'esprit tcheque pur.
La guerre venue, les relations des écrivains tcheques avec le monde occidental de lettres furent naturellementinterrompues, mais l'évolutionlittéraire en Boheme s'est montrée assez forte au point de se passer de l'irnpulsion qu'elle recevait de la-has; les poetes Toman, Dyk, Theer, pour
ne parler que de ceux-ci, l'ont admirablement démontré.
Toutefois il sera intéressant de démontrer plus exactement au nom
de quels príncipes philosophiques se fait l'évolution des jeuncs autrurs

I

L

�738

L'ESPRIT )iQCYEA.C
TE~DANCES ~OUVELLES DE LA LITTÉRATURE TCHEQUE

tcheques et quels en sont les príncípaux leaders. Cela nous améne a parler
avec mon ami Hartl de Míroslav Routté et de Stanislav K. NeumannP
qui, dans leurs lívres récemment parus, ont caractérisé de fa~ons dífférentes se complétant toutefois jusqu'a un certain poínt, l'atmosphere
esthétique des lettres tcheques contemporaines.
Miroslav Routté, íssu de l'école symboliste, est un esprit essentiellement réceptif. I1 est d'avís que toutes les reuvres littéraíres, poésie ,,t
prose, parues dans les derniers temps, expriment, malgré la diversité des
tempéraments et la vigueur des indivídualítés, une meme conception du
monde. Il analyse l'évolution philosophíque qui s'est produite dans 'J¡,s
idées européennes. Il note les mécomptes de l'idéalisme et les effo~•ts
a accomplír pour créer une foí nouvelle, enríchíe de toutes les expérience~,
de toutes les déceptíons, comme de toutes les joíes et de toutes les acquisitíons. Il voít dans le pragmatisme la base et le point de départ de l'art
moderne et il le con~oit comme la lutte pour la confiance dans l'existence. Dans la littérature, cette ídée se traduit par l'optimisme, enseignant
que la douleur et la souffrance sont des éléments positifs de la vie.
Cet humanitarisme pragmatique est done )'une des tendances de l'arL
moderne.
L'art moderne est démocratique. Cela ne veut pas dire toutefoís qu'il
soít fait pour une certaíne classe; cela signifíe simplement qu'il implique
une conception philosophique et esthétique de la vie, de ses rapports
éthiques avec le monde extérieur. La poésie moderne renonce au préjugé
de l'idée abstraite de la beauté ; elle devient une poésíe de la réalité banale
et du fait quotidien, mais en transfigurant les ídées du savoir exact en
une légende éternelle de la vie. A la conception statíque de la réalité, l'art
moderne oppose la véríté de la réalíté, conceptíon dynamíque et hístorique.
Telles sont dans leurs grandes lignes le nouvel art et la nouvelle beaut.-•
que Rutte voit réalisée dans l'oouvre littéraire de Walt Whitmann
'
d'Emile Verhaeren, de Charles-Louis Philippe. ::\lais le développement
de ses propres idées et sa conceptíon essentíellement hístorique, qui luí
permet de comprendre que les nouvelles tendances viYent des conquetes
de celles qui l'ont précédées, l'amenent a la conciliation critique : 11
aper9oít les caracteres de l'art nouveau la meme ou l'reuvre littéraire,
par son style, se rattache ailleurs.
Stanislav K. Neumann est un esprit individue], fort différent dt&gt;
Routté, par le tempérament. C'est un _novateur par príncipe, favorable
a toute hardíesse. 11 se met délibérément a la tete de tout mouvemrnl
audacieux.

739

Plus poéte que critique, íl ne s'attarde pasa philosopher ni a raisonner.
Il n'analyse, ni ne co_mbat l'art a l'ancienne mode: il l'ignore simplement. Son íntuition ne connait que le nouveau. Il sent perpétuellement
le besoin de se laisser ravír par ce qui est neuf, de répondre et de faire
partager son ravissement. 11 y a quelque chose de don Quíchotte dans
son humeur combative. I1 n'est pas cependant de ces polémístes vaniteux
qu'avaient produits les luttes littéraír,es de la génération précédente; il est
trop sincere et trop ardent pour etre méchant.
St. K. Neumann est un rhéteur pathétique. II preche en substance
la meme doctrine que Routté, mais avcc quel éclat, quel tapage et
quelle turbulence. C'est sa maniere. Les commentaires placides ne sont
pas son faít ; mais clamer a tous vents quelque mot d'ordre audacieux,
mettre en rage le bourgeoís en lui agitant au nez le drapeau rouge, lancer
des énormités, voila ce qu'il aime. Si Routté est l'interpréte fin et tolérant des larges possíbilités théoriques et des tendances les plus diverses
de rart nouveau, St. K. Neumann est le charnpion, le propagateur
enflammé de la profession de foí artistíque et sociale d'un groupe beaucoup plus étroit sous le rapport des idées. Routté sait comprendre la
filiation des tendances et l'évolution des idées : il est essentiellement un
historien. Neumann preche la révolution, la guerre a la tradition : il
est avant tout un artiste, et ensuite seulcment un critique. Tandis que
la méthode de Routté est susceptible de luí faire pénétrer l'ame de Partiste, N eumann se perd a suívre les mouvements du drapeau flottant
de l'individu, néglige de soumettre l'reuvre a une analyse profonde,
se limítant souvent a !'examen de l'étiquette et a la discussion de l'élément social de l'oouvre d'art. Les articles de propagande écrits par Neumann en 1913 et 1914, n'ont ríen, au reste, de tres révolutionnaire. Son
esthétique ne différe guére de celle qu'avaíent formulée en Boheme les
principaux critiques d'art, notamment F.-X. Chalda, qui y avaít travaillé avec tout son enthousiasme et de toute sa belle ame. Comme luí,
Neumann saít que pour la création de l'c:euvre d'art l'ivresse dyonisíaque ne suffit point, qu'il faut encore et surtout le travail de la forme ·
(.'0mme lui, il méprise la foule. Maís sa critique se distingue de celle e~
honneur a cette époque par l'aversion qu'il montre pour son caractere
négatif. On condamnait l'reuvre d'art et l'on attaquait l'auteur dans des
critiques oú l'esprit créateur faísait trop défaut. Par la, l'icumann, se
révele moins combatíf que les hommes de la vieille école. II ne soumet
pas l'art moderne a des analyses destructives ; il lutte saos réserve pour
cet art et pour ses représentants. ::\fais il condamne l'art de la vieille école

�740

L'ESPRIT NOUVEAU

avec une égale vigueur ; il distribue la louange et le blame, la bénédiction
et l'anatheme avec les farouches préventions d'un défonseur de la foi.
Son credo est ne vieillir jamais en art, etre toujours jeune et toujours
moderne. Etre moderne ne signifie nullement etre a la mode. L'art
nouveau, dit Neumann, date des premieres tentatives pour passer de
l'état d'hypocondrie de scepticisme et d'analyse a la synthese claire et
calme, au dedans de laquelle le poete peut aimer toute la réalité en restant libre, dans le sens le plus élevé du mot.
L'art moderne européen se manifeste a certain &lt;legré de perfection
chez les Flamands (Lemonnier, Maeterlinck, Verhaeren), et surtout
chez Walt Whitman, le Magnius Parens de la poésie lyrique moderne.
Le modernisme, pour Neumann, c'est l'aveu de l'unité intime du
monde et de la vie. Cet aveu est caractéristique de notre a.ge philosophique. Tandis que le monisme a:llemand est le produit reveche de l'intellectualisme - outré en littérature jusqu'au naturalisme - le bergsonisrne est un effort de synthese par l'intuition, lequel exprime en philosophie, par son sens du flux de la vie, ce que l'art moderne traduit d'une
fa9on plus précise encore. Les actions et les choses simples en apparence
sont, pour un poete moderne, aussi admirables que les actions et les
choses rares et choisies. 11 voit leur connexion avec la vie courante d'une
toute autre fa9on que le naturaliste qui les a isolées. Ses yeux ont été
ouverts et il peut adrnirer les liens infiniment multiples de la vie.
C'est ainsi qu'un nouvel élément de pathétique est entré dans l'art
moderne. 11 peut exister dans une affiche, dans une machine moderne, dans
un aéroplane qui vole, dans une usine au travail, dans le bruit quotidien de
la ville; il prend d'assaut les trones et les autels de l'art ; il met le
poete citoyen a coté de l'ingénieur citoyen, il ne s'oppose nullement a la culture et son caractere n'est point de détruire. La poésie
nouvelle est done sociale. Elle a un sens profond des relations positives
de l'homme avec la vie contemporaine, c'est-a-dire des acquisitions de
la civilisation et· de la culture technique. Elle marque son aversion pour
l'exclusivisme aristocratique, mais elle aime les choses qui sont banales
aux yeux du commun ; elle use d'un pathétique nouveau, :susceptible
d'étayer son idéalisme ; elle recherche l'expression crue, qui rajeunira
le vocabulaire et la forme poétiques.
Tout art nouveau se crée contre la tradition ; dans les petites nations
il ne porte jamais l'empreinte de la nationalité. Toutes les générations
de poetes qui se sont succédées depuis le xrxe siecle ont résolu catégoriquement la question du nationalisme dans l'art et celle de la tradition

TENDAXCES ?\OUVELLES DE LA LITTÉRATURE TCHEQUE

741

léguée par les générations antéricures. Neumann, peu avant la guerre,
ne se distinguait nullement par des exces antitraditionnels et antinationalistes ; il résolvait la question de la tradition et de la nationalité de la
meme fa9on que nos peres en littérature le faisaient il y a plus d'un dernisiecle. :.\'eumann ne preche pas le dogme antinational; au contraire, il
serait heureux de voir des reuvres d'art modernes vigoureusement et
purement tcheques a coté des reuvres d'art des nations occidentales.
:.\Iais il professe que la tache d'un poete lyrique n'cst pas de chercher
l'ame nationale; c'est le fait des psychologues des nationalités. La tache
d'un poete lyrique est de donner une expression originale asa propre ame,
qui peut etre tcheque ou ne l'etre pas. Si elle est tcheque, elle le restera
malgré les influences qu'elle peut recevoir de la poésie de Whitmann ou
de Ver haeren ; si elle ne l'est pas elle aura beau s'inspirer des auteurs,
des artistes considérés depuis longtemps comme Tcheques purs-sang, elle
demeurera étrangere. Au reste, ces auteurs, ces artistes ne peuvent rien
nous dire de l'art tcheque moderne; Verhaeren et Whitmann le pourraient plus facilement. Tandis que le capital tcheque des sociétés anonymes devient international, l'écrivain tcheque ne saurait continuer a vivre
dans une atmosphere d'idylle nationale : or, c'en est fait pour toujours
de l'idylle tcheque. Nous sommes aussi le monde occidental.
L'analyse des opinions philosophiques de deux leaders de la jeune
littérature tcheque montre suffisamment d'une part les idées dont elle
s'est nourrie et de l' autre elle fait preuve d'une grande confiance en soimeme, ne craignant point pour son avenir qui lui semble désormais assuré. Et cette confiance est pleinement justifiée par les reuvres littéraires
poétiques et prosal:ques ainsi que scientifiques qui sont faites pour intéresser le public intellectuel du monde entier. En les étudiant les étrangers
y découvriront l'ame neuve d'une nation presque inconnue jusqu'alors.
Emmanucl S1BLJK.

�I"'E MOUVEMENT THÉATRAL
EN

ALLEMAGNE
LE DRAME MODERNE
« Drame » (les Anciens appelaient ainsi toute piece de théatre
- mort d'homme n'étant pas le moins du monde le seul type du
tragique),-le drame est l'reuvre d'art la plus agissante qui soit, a
l'instar de cet autre chef-d'reuvre qu'est la vie.
II s'y déchaine des passions, des geneses et des morts qui prennent le
masque humain, parce que nous sommes des hommes et que nous réduisons nécessairement tout a notre formule de nains. l\1ais le grand poete
dramatique obéit a des regles, qui sont au-dessus de la vie, parce que
l'c:euvre d'art a précisément pour but de rectifier la vie, de la construire
(comme disait le cubiste), de réduire les gestes de tous les jours a un impitoyable absolu » nécessaire.
Voici done qui nous éloigne vite du réalisme niais, tel qu'un demi-siecle
qui a mal compris sa vocatio_n, a voulu nous le faire accepter. Ce triste
résultat apparait encore journellement dans tous les théa.tres de nos boulevards.
II y a aussi une majorité qui se figure que des directeurs de théatre
dits &lt;1 couragcux », comme Copcau ou Gémier, renouvellent la scene. ~n
quoi, dcmandons-nous ? L'(Edipe du cirque ou un Shakcspeare sty~sé,
adapté aux arts appliqués d'une scene archi simple, sont des trouvailles
de Reinhardt d'il' y a dix et quinze ans.
Et les poetes : les trois colombes du Vieux Colombier, Ro~ains, Vildrac, Duhamel, sont trois lyriques trop doux, pour pouvo1r créer le
drame de sang et d'action que l'époque exige.
.
J\Iéré est un excellent architecte, mais il batit sur d'anc1ens plans.
Lenormand comprend ce qu'il faudrait, mais la force de réaliser luí manque.

L

E

(&lt;

IIANSBLA,YH.If: Projet de décor pour « Tlmmortel " a·1va11 Goll.

II y a Crommelynck, un créateur de tres nouYelles valeurs. « Le
Cocu magnifique &gt;&gt; est une révélation. II annonce enfin une génération
qui se réveille, qui fouille son propre cc:eur, au lieu de fouiller le linge sale
d u (( grand monde », voire du « petit monde &gt;&gt;.
Et l'on ne sait, au premier abord, a qui se montrer plus reconnaissant,
au poete, ou a celui qui l'a découvert et qui l'a Yéritablement rendu au
théatre: Lugné-Poé. Luí seul garde dans son creur les braises rouges
d'un vieil enthousiasme, luí seul, avec ses cheveux gris, est jeune a Paris,
luí seul a le courage (mon Dieu, et il faut du courage ! ) de jouer lhsen,
ee vieux lion édenté, et Strindberg, ce cocu moins magnifique pourtant,
et d'autres noms scandinaYes, anglais et meme médiévaux, et meme
allemands.
Et si l'on regarde autour de soi : La ville la plus proche de París,
c'est Berlín. On y joue du théatre moderne, expressionniste, mouvementé, presque cinématographique, et l'on est fou de l'ignorer. La scene
allemande devanee le théatre frangais d'au moins 15 ans, a tous les points
de vue.
Technique: 1º La scene tournante du (( Deutsches Theater» et de quelques autres a Berlin est déja classique, presque (( vieux jeu ». Elle permet
de monter des pieces a scenes tres courtes et variantes, comme notamment dans Shakespeare et Gc:ethe. On est presque tenté de dire que ce
i:-ont ces poétes qui ont suggéré l'idée d'inventer un moyen qui remplagat

�744

L'ESPRIT NOUVEAU

l'éternel changement de coulisses. La « scéne tournante » a deux ou trois
compartiments, qui permettent de préparer les décors dans l'un, pendant que l'autre fait face au public. Quand elle' tourne, entre deux
scénes, a peine faut-il trente secondes d'obscurité pour introduire le nouy;:au paysage.20 Les décors sont complétement modernisés. Les plus jeunes peintres,
expressionnistes, extrémistes, sont appelés a fournir les cadres appropriés
aux piéces révolutionnaires de leurs contemporains. Ainsi, l'art le plus
avancé trouve un précieux- débouché et la foule s'habitue a voir les « déformations de l'éternellement folle jeunesse ». De sorte que l'Expressionnisme, qui correspond au Cubisme fran~s, a déja. droit de cité partout, tandis que le fait que Picasso collabore a un ballet russe, est encore
considéré comme un événement.
3° L'acteur est intellectuel, tres individualiste et un laborieux mineur
de nouvelles valeurs également. Le grand acteur allemand est une personnalité d'esprit, et non seulement, ce qu'on appelle un « ténor )). Il est
le plus précieux ami du poéte dramatique.
(Euvres dramatiques. - L'Allemagne moderne posséde trois grands
poétes dramatiques: Wedekind, Kaiser, Sternheim. Nous nepouvonsici
les approfondir. Ils sont, tous les trois, de grands novateurs. Hauptmann
et son époque sont éteints. Le Réalisme-Naturalisme n'a plus de valeur
marchande. L'Européen, depuis 1910, est devenu de plus en plus cérébral.
Il ne se contente plus de regarder la vie, il la critique. Voila ce qui nous
sépare de nos grands-parents. Les trois poetes sus-nommés sont des
chirurgiens du creur humain : et en tant que chirurgiens, ils nous montrent les tares et les maladies, sans aucune sentimentalité et sans pudeur,
comme il convient pour des gens du métier. Souvent le public, plus souvent encore la censure se sont effarouchés de voir des ames mises a nu,
comme dans les hopitaux des cancéreux. C'était au commencement. Il
y a dix ans Frank lJ' edekind était trainé devant tous les tribunaux de
l'Empire. Aujourd'hui (il est mort depuis 2 ans) ses reuvres sont toutes
jouées dans les théatres de toutes les grandes villes. Citons parmi ses
piéces principales :: « Le Réveil du Printemps l&gt;, « Loulou », «La boite de
Pandore », « Erdgeist », « Le marquis de Keith l&gt;, etc., etc. vVedekind a un
humour terrible, qui fait rire et qui vous ébranle des pieds a la tete. Ses
personnages sont cyniquemcnt spirítuels, gracieusement noirs, senti(1) Gémier a son tour a donné, par la suite, a la Comédie :\lontaígne les • Amants
puér-ils », reuvre de tout aussí belle importance.

J

Mise en scene de Paul Legband (Th.éátre libre populaire ele Be:rlin).

mentalement profonds. Ils ont tous un je ne sais quoi de méphistophélique, comme d'ailleurs vVedekind lui-meme. Ses hommes sont des
aventuriers. Ses femmes sont des cocottes. l\Iais l'action est toujours
haute et généreuse. On y rit comme dans les catacombes, pour entendre
l'écho des dieux.
Carl Sternheim se nomme lui-meme le :.\!oliere allemand. On verra, si le
siecle lui donne raison. Toujours est-il vrai qu'aujourd'hui il ne se trouYe
pas en Allemagne cl'ironiste plus rosse, de contempteur plus foudroyant
du bourgeois que luí. 11 connait a fond les vices, les défauts, les petitesses,
les niaiseries, toute la betise de ses contemporains, et i1 en brosse dans
ses pieces de théatre des caricatures magistrales. II crée le type et l'exécutc rondement. A ces qualités vient s'ajouter un style ardent, sec, cassant, tuant comme des pistolets. Lui aussi a eu de formidables luttes
avec la censure, lors des représentations de « Snob &gt;i, « Citoycn Schippel n,
« La culotte », «Tabula rasa », etc., etc.
Quant a Georg l{aiser, c'est !'outsider favori du théatre contemporain.
Cet homme a été connu a quarante ans seulement et apres avoir écrit une
douzaine de pieces, qui n'avaient jamais vu le jour. En ce moment, il
détient le record de tous les auteurs joués. Il est le véritable créateur du
drame « expressionniste l&gt;, ou la hardiesse de l'action rivalise avec celle
des paroles. Plus de phrases entiéres. Des mots ga et la. L'action est tout.
Le geste. Puis soudain, une cascade, un monologue, débité nerveusement,
éruptif. D'ailleurs tout personnage de Kaiser est, a }'instar de l'homme

�/

746

L' ESPRIT NOCVEA {;

rooderne, nerveux, sans rcpos. Tout bouge toujoÜrs. Le dialogue sursaute
comroe entrecoupé par des bruits de rue, d'autohus. On tait beaucoup
plus qu'on ne dit. Et le tout est irréel, est baigné dans une lumiere de
lampes a are, c'est grossi, c'est surnaturel : expressionniste. La situation toujours haletante. On se comprend ademi-mot. Des chiffres regnent.
Des machines qui explosent régissent les actions humaines. Toutc la
vie hallucinée. Le probleme social agite ses drapeaux rouges, ses bras de
famine, ses ordres durs et impitoyables. Kaiser est un maitre de la « situation ». Nul comme lui ne sait faire hattre les cceurs, tendre les nerfs
a grincer des dents, cnchevetrcr l'action et la dénouer commc un prestidigitateur, en prétendant que ce n'était rien. Ceux qui ne l'aiment pas
disent qu'ils manie un art céréhral et trop peu humain. l\Iais les autres
comprennent ce grand artiste, qui a trouvé une forme et une languealui,
pour transposer au théatre, en art, les manifestations sociales, esthétiques et cosmiques, de notre ere électrique et rapide. Bien souvent,Kaiser
frole le film. Et ses pieces s'adaptent admirahlement a ce nouvel art.
Nul doute que hientéit il y viendra directement.
Parmi ses omvres citons : &lt;e De l'aube a minuit », &lt;e Les bourgeois de
Calais », &lt;e Gas» Jre et ne partie, &lt;e Le Centaure», «L'incendiedel'Opéra ».
etc., etc.
Pour nettoyer le théatre européen, il estindispensahle de connaitre ces
Allemands. U y en a encore d'autres certes, qui, eux aussi, ont trouvé de
nouvelles fayons d'exprimer la vie au théatre : et parmi ceux-ci, pour la
plupart tres jeunes et dans le vif de leurs recherches, il y a des hommes
qui fraieront de nouvelles routes bien plus larges et bien plus pres de
l'avenir que ces trois, qui sont cotés et arrivés.
Il faut nommer August Stramm, Kokoschka, Hcrwarth ,vaiden,
super-expressionnistes dans la forme. D'autres, qui ont approfondj l'idée
et les problemes modernes : Paul Kornfeld (La Séduction), Walter
Hasenclever (Le Fils), et Reinhard Sorge (Le Mendiant).

Encore quelques méditations sur le dramc classique, le grand drame
des Sophocle, Shakespearc et Moliere :
11 contient deux éléments : e, parole » et &lt;e action ». Question primordiale a toute création (celle de Faust): qu'y avait-il au début ? La Parole? L'Action ?
La parole est la chair, oil s'incarne l'ame de l'action. Elle est done

• ,lfarquis de Keith » de Wedekind. ¡er acle (Staals" Theater Berlín)
. décor d'Emile Pirclwn, mise en scene de Léopold J essner.

secondairc, en principo. Mais éminomment essentielle pour le puhlic, qui
est avant tout ce auditeur ».
Dans le drame, la parole ost génératrice d'action - tandis que dans
la réalité l'espece meme de e&lt; drame », de ce vie » consiste en action pure.
Le ma1wais théátre sacrifie l'un a l'autre : Les mots ne sont pas générateurs d'action: ils dégénerent au contraire en conversation, en échange
d'idées, ils tombent dans la grande phrase, le heau vers, le discours, le
potin. Le mauvais théatre parle &lt;e autour des actions ».
Le grand drame agit a travers les mots. l\fais il pourrait aussi bien agir
par lo silence. 11 le fait meme souvent.
ll ne copie pas la vie (voir Peinture et Photographie), il crée des cctypes
humains » : CEdipe, IIamlet, Tartufe: les individus les plus irréels, les
plus rares, les plus imparfaits, les moins a envier - ceux qui échappent
a cette douce médiocrité d'un public béat. Aussi le poete dramatique
n'est-il pas la pour faire passer le temps et pour faire plaisir, mais pour
secouer les esprits las, fainéants et endorm.is, pour effrayer les hommrs
dans leur fauteuil d'orchestre. Tel était le grand drame chez les anciem
Grecs, tcl il sera, espérons-le, de nouveau un jour.
!van Gou.

�PARLO NS PEINTURE ...

glorifient l' reuvre des grands morts auxquels ils désirent etre
apparentés. Rabile fa!;lon de se glorifier eux-memes, ou encore
de vouloir faire légaliser leur signature.

l'&gt;ABLO:RS
l'&gt;Bl:R'rUBB~~~

***
Seuls les hommes vaillants et sérieux peuvent s' engager
dans le Cubisme ; ils sauront y trouver le chemin qui mene
a la Connaissance.

( Suite)

Gardez-vous des animaux malades de la peste apollinarienne. Ils sont non seulement incurables, mais aussi dangereusement contagieux. Regardez-les cependant et contemplez
en eux la fin d'un monde.
*

***

Quand il s'agit de la marche, d'étape en étape, de l'homme
vers la connaissance, ér;oluer n' est pas changer, mais s' améliorer.

•

•

***
S' améliorer, ou prendre de la qualité, e' est passer graduellement des valeurs inférieures aux valeurs supérieures.

* *
L'acces du Cubisme est aussi dangereux aux etres pus~lanimes et ignorants que l' était autrefois celui des ~:3-nctua_ues
égyptiens. C' est la mort qui les attend, alors qu ils cro1ent
trouver le salut dans une fuite honteuse.
** *

Le Cubisme ne craint pas ses pires ennemis, ceux qui retournent a un monde agonisant.

** *
On ne sauve pas un moribond avec les vieilles dr~gues aux:
quelles il est depuis longtemps habitué. ~e malade importune
repousse le charlatan dont il n' a nul besom.

** *

*

* *
Beaucoup de personnes disent d'une reuvre qu'elle est belle
parce qu' elle est d'une exécution soignée : e' est confondre la
qualité du trar;ail avec la qualité de l'intention; ou encore
parce qu'elle est d'apparence plaisante : c'est confondre la
qualité du sujet avec la qualité de l'objet, ou enfin, parce
qu'elle est de proportions imposantes : c'est confondre laqualité de l' effort avec la qualité de l' esprit.
*

**
La preuve de la décadence de l' art avant Cézanne . : En
remontant, dans un Musée, le cours des siecles, il apparait
lumineusement au spectateur, qu' au fur et a mesure qu'il
s'éloigne de son temps, la qualité des reuvres s'améliore et
l'esprit des choses s'éleYe.

Pour justifier leur défection, les transfuges du Cubisme
Voir n° 5.

749

*

Tell e époque, tel art.

*

*

�750

L'ESPRIT KOUVEAU

** *
Il ne s'agit pas de reconstituer une grande époque, mais
d'en constituer une autre équivalente.

** *
Tout art qm n'a pas ~ne portée universelle, n'est qu'un
amusement.
*

* *
Les analystes auront beau représenter l' art égyptien comme
un art primaire et les empiriques l'ignorer, l'Egypte qui a su
déja initier les esprits les plus élevés de l'humanité : Moise,
Pythagore, Platon, Jésus, saura bien encore éclairer les prophetes del' avenir.
***
En art comme ala guerre, le salut est encore et toujours dans
l'esprit de victoire.
Qui ne sait pas in()enter ne mérite pas le nom d'artiste.

P01::ss1-.:

* **
Au temps des Seigneurs, les peintres, modestes artisans, du
réveil au coucher penchés sur leur travail, n' avaient d' autres
préoccupations que celle de matérialiser l'Esprit. Aujourd'hui,
certains, se prétendant demi-dieux, en raison d'avantages
dont notre bourgeoisie paysanne et boutiquiere est incapable
de contróler la valeur et surtout d' en faire la part de mérite,
n'acceptent d'autre préoccupation que celle de tirer du sentimentalisme d'une société inculte, les moyens de matérialiser
leur gloriole.
*

* *
Les demi-dieux aussi ont soif.

(aszúvre)

Léonce RosENBERG.

par lui-meme.

NIGOLAS P0OSSIN
Sa fa mil/e esf originaire rlu í"e,l 'in Sor111a11rl (Les Anrlelys) et de Picardie. 1l naquit le
jui11 1.393 ou 1594 dans w1e cluwmiere de Y-illers, aune heure du Grand Andely.
On ne sait oü il ful inslmit et cependant il ful tres instruit, ce fut probablernent un autodidacte comme presque tous les grands hommes. On ne co1maU de lui aucun dessin,aunme esquisse. aucun tableau de jeunesse ; il ne now1 apJ&gt;araít qu'en J&gt;0Ssession de tous
ses 1110!1e11s et ele son esthétique.
A 16 ott 17 ans, il rencontre Qwmti11 T'arin, 11etif pei11tre de Beauvais, qui est son premier waítre aux A.11delys.
1616. - 11 l'ie11t cmec luid Paris.
Il est éleve de J'an Elle, 11einlre de 1,Jalines.
JI est protégé par le 111alhématieien Courtois, amateur de gravures de ~Iarc Antoim
( Raphai'l - Jules Homain), il réve tfJtalie, nwisil esf pauvre.
No11vea1t protecteur; un gentillwnnne 11oitevin qtti ltti cmmnande ñorner son cháteau;
mais la femme du gentilhomme enfait s011 domestique.
1l1alcule il retourne chez son vere et resle1111 an souffrant.
11 étudie [optigue, laperspective, l'anatmnie.
l 020. - 1l tente de gagner llame, mais Jau/e de ressources, U s'arr8te a Florence et
1·evient en France.
.
On le re11c011tre á Lyon 011 il tornbe nllllacle de misi:re ; t:&gt;a a Dijon.
42
];3

�1623. - A Pal'is les Jésuites lui conimandent 6 panneau:JJ en détrempe a Jaire en
si:JJ jours. ll est logé au college de Laon ; il y rencontre Philippe de Cham¡}(Íigne et s' y
attache.
lú24. - Le chei:alier .Uarino le protege et l'emmene enfín a Rome; il a plus de 30 ans
lorsqu· il y arrive enfin.
On ne connaít ríen d'authentique de POUSSIN avanl son séjour a Rome, ni 'dessins,
ni peintures.
Rome, le París d'.alor.~, &lt;mirait le monde entier; L'académie des Carrache maintenait
l'académisme: le Guide, l' Albane, oi'¡, en est-on ? Le Dominiquin seuf res/e Jwnnéte; il
est le seul de son temps qui ait une influence sur POUSSIN, influence purement mora/e;
c'est Le Dominiquin qui clisait : « ll ne doit sortir de la main d'un peintre auc11ne
ligne q_ui n'ait été formée auparavant dans son esprit.• Les Carrache rmnantiques
furent aPoussin ce que Delacroix esta lngres.
·
Qu'est ce que les artistes de son temps purent bien apprendre a POUSSLV?

DEU:-JIERE Lk:'ITRE 'ÉCUITE PAR

LE P .\RADI.3 TERRESTRE

Détail

.11ais Ronieest Rome, laville etsa campagne sont une leron'constante de raison, d'austérité, de grandeur obtenue par les moyens les plus saín.~; et, pour qui sait voir, Rome est
la pelite-fílle á' Athenes. La le¡-on des ruines, c'est la lefoll de ce qui dure, de [essentief.
Et Rome est la ville de Raphai!l et de .l,Jichel-Ange.
Rome r¡ui a fait POUSSJN [era plus tard lugres. POUSSLN qui a fait Coro/, par
Corot {era Cézanne (voir les paysages de La Terre Promise et de Huth et Booz).
POUSSIN se passionne pour les écrits de Léo11lml de Vinei.
En 1 (i;Jl il épouse ,l,farie Dughet; il n'eut pas tl'enfant íl ful heurmx et laborieu;JJ.
ll achete u,ie pelite maison au Pincio. Il n'eut jamais de domestique.
La gloire vint. Ami de Cltantelou, aua:iliaire de Richelieu, 011 l"attire e); París. Peinll'e
ordinaire du Roi, il s'i11stalle au Louvre tlans le Pavillon de la Cloche, aux Tuileries.
Ricltelieu l'embrasse. Quasi surinteudant des Beaux-Arts, il est en butte aux cabales.
16-1-2. - Apres deu;JJ ans il s'échappe et retourne a Rome. Sa santé ~·altere, il t:it en
P8USSIN écrivit : Des ol&gt;servations sur le fait de la Peinture qui sont perdues. 1f ne
nous reste de ses pensées sur l' art que de breves allusions dans ses le/tres.
Sa palette était toujours parfailement propre et nette : il trai:aíllait de mémoire.
l 665. - ll meurt le 16 not·embre. Son corps n'a pas été consert:é. Cháteaubrümt luí fil
C-011struire un nwnument a San Lorem::o a Rome.

Pouss1::-.

A CHAN'l'ELOU

:NOTES SUR POUSSI~
·

p

·

Bonaventure d'Ar1Yone écrivait: ,, Je l"ai reneontré

{!:'¡J~J:11etnJ~~~~Í{ome, et qu&lt;;lquefoi;
d_a~s la ca~npagnp e~ sur les l~or&lt;l~
1

1

~~~1~~

d11 Ti~\~~in~~5;~n~iiu~t;};~•~c~c;,:¡j¡:q~~ ~~~l:::~t!s:~1fsºo!~fseet ~!a~~~r~~:~1~~
rappot ,u ' ..
.
, dre exacte,nent d'apres nature... Je hu demandat un
semblables
~or:ul!~~¡f~;rivé a·ce haut point d'élévation qui lui donnait un rang
{f~~tis~~1lr~~t1e entre les plus grands peintrcs d'Italie; iJ me répondit modestement :
Je n'ai rien négligé. »
,
. ,
D · d'
ti apres sa mort
Son élevc Gaspard l)uohet le peintre, - CCl'lt ·'1· esJar_ ms, - qt .
la
,.
se 1Jara de son nom et".5e fit appeler « Je Guas_pre Poussm », ~arquait .P.ª: .qu 11
a1J réciait nionneur d'une telle alliance; mais cet adro,~ arbst~ ne Stma1t pas l~s
' _P ·imes de son maitre . iJ se fiait a sa nature prompte, s en a lla1t petndre en plem
011 etit ba a&lt;&gt;e su; un ane et rapportait ses impressions telles quel~es, sans
~~tire /son tra~ail cette intensité de réflexion qui faisait, au gré de Poussm, toutc
la «randeur de l'art.
.
..
No~,s n 'avons pns a parler ici de l'influence &lt;le Pouss1_n sur ses co'.1tempor~1 ou
sur ses successeurs et nous n'examinerons pas son mflt~ence sur Ingres , . 1 est
plus eurieux de reU:arquer que les peintres modernes adnurateurs du Poussm out
plutéit imité le Guasprc.

i~

n~ª\

~r

�Parce que Poussin se servit de la nature commc d'un dictionnaire daos lequel iJ
choisissait les termes éternels, on alla a la nature, mais l'on ne choisit plus.
Parce que Poussin passait de longues beures dans la campagne rornaine et parce
qu'il rapportait des petits cailloux dans son mouchoil', on crut faire mieux encore,
comrne son neveu lu1-méme, en transportant son chevalet et ses couleurs au milieu
d'un site fort agréab)e, qu'on copiait mais dont on ne pouvait donner forcérnent
qu'une • vue » fragmentaire. Or, un tablean de Poussin est un petit monde entier.
Ce qu·il y a de grand en Poussin, c'est que les themes constitutifs de son tableau
sont en soi de véritables éléments, presque des types, qui cntrent dans l'agencement
atitre d'éléments et quis11bissentladisciplined'uneo1·gaiúsation rigoureuse; éléments
d'intensité maJdma, employés en symphonie avec une rigueur austere et forte.
Sans en mesurer peut-étre bien clairement les raisons, les peintrcs d'aujonrd'hui
ne s'arréte1.1t plus a la Grande Galerie du Louvre ou est accroché l'art italien théatral
et pompeux, un peu creux, hableur et tres décoratif, mais ils passent directement
aux salles fran~aises et, apres Fouquet et Le Nain, ils s'arrétent devant Poussin :
pierres dures, taillées, bien autrc chose que la gangue du minéral, toute la géométrie derriere le lapidaire.
L'art aetuel fatigué du décoratif et du déploiement facile des eharmcs de la couleur,
recherche des mots pour exprimer fortement des éléments qui aicnt une valeur intrinseque permanente, de signification probe, d'universalité.
Poussin a su se créer des mots ; ces mots sont formés d'éléments pris au spectaclc
de la vie, mais ils sont choisis avec mesure et science parrni les éléments de grande
géométrie, de ferme orgamsation. Il y a loin des arbres de Poussin, de ses maisons,
de ses architectures, de ses mouvements de terrain en assises fermement construites,
de ses nuages architecturés, aux falottes interprétations d'arbres, de ciels et de terrains que vient de nous laissel' l'impressionnisme égaré dans la recherche des petites
harmo1úes de couleurs hors des conditions plastiques du tableau, hors des fatalités
de l'élément.
Poussin a toujours aimé les ~randes compositions complexes et multiples, r,arce
qu'il possédait des éléments s1 sélectionnés, si formellement plastiques, que c était
délectation pom ltú de les assembler dans l'économie de son ordonnance.
La peinture moderne s'étiolait faute d'éléments éprouvés, conduite par un esprit
procédant de l'ex-térieur des choses, avec ses accidents et son arbitraire. Nous
recherchons aujourd'hui des points fixes, des rnots qui si~nifient quelque chose, des
élémcnts qui soient organisés, sains et viables, expressifs a'une vie intense. Done des
éléments vivants en soi et d'une signification transmissible.
Avec de tels mots, la pensée peut s'exprimer et une esthétiqne peut se formulcr,
maitresse de ses moyens et susceptible ainsi de sonner avec !'esprit de notre époquc.
Ces éléments se casent daos des an"les bien définis et la force de Poussin a été de
n'uti!iser, apres étude minutieuse ~e la nature, que quelques grands éléments qui
réapparaissent constamment dans ses tableaux et qtú résonnent en nous profondément; : Les mots les plus forts ont toujours été les plus simples et ces mots sont permanents a travers les ages.
C'est la la grande raison de l'irnportance de Poussin.
On peut s·extasier sur sa composition magistrale, mais il ne faut pas oublier que
cette composition qui est en somme la nécessité de tout tableau, n'a élé grande que
parce qu'elle a été faite avec des éléments épurés.
Avec ses éléments si admirablement et si J)rofondémcnt organisés, Poussin put
alors faire jouer les charmes et les richesses de la lumiere et du clair-obscur qui encanaillaient la peinture d'alors. Quand chez les autres tout était fadeur et décoration
facile, chez lui, tout était cristallisation. Ses éléments étaient si forts, et si formellement plastiques, qu·ils purent survivre a la mode de l'époque de raconter des histoires et d'illustrer des légendes. Il esta peu pres inutile de signaler que ces histoires
et ces légendes sont dans l'ceuvre de Poussin, juste un prétextc.
Les Caravage, les Albane, les Guide, les Le Sueur qui, a son époquc, passaient
pour plus grands que Poussin, ne nous ont transmis que des histoires qui ne valent
pas une page de littérature, qui salissent et cornpromettent les murs des musées et
e~poisonnent la jeunesse _qui s'y égare. Voila bien des choses qu"iJ conviendrait de
bruler au Louvre..... et ailleurs.
llabitant Home comme Poussin, sur la meme colline, ignorant totalement Poussin
le peintre, les Directeurs de J"Ecole des Beaux-Arts (section villa lllédicis), ~nimés
du plus ardent esprit de tradition, mettent leurs éleves en loge et pour en fatre des
Poussin ils leur commandent des Bergers á' Acadie, des Ruth et Booz et des Terre
Promise. Jolis poussins !
DEFAYET.

Nous ne reproduisons pas iti, choisies parmi les reuvres nombreuses de Poussin,
celles qtt'il est coutume ; ce qu'on aúne gé11éralement en foussin, c'est e~ qit'on y rel.rouve
du ~l'itie11, des Jtaliens (reuures qui précédtre11t la matunté de s011 esthéttque).
Poussin f&lt;nme avec Fouquet, lngres, Corot, Cézanne, S!fUr&lt;tl, la grande lignée des
J}eintres franfais : clarté de conception, de la langue, économie des moyens.

�Elii:zer et Rebecca.

Pouss1x

(Lourrel PIioto Dru.el.

�La lerre prornise íOétail)

Photo Druct

�Eliezel' et lteliecca I I.11U\"l'C)

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PoUSSIN

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LA CRÉATION

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PROPOS D' ESTJIÉTIQUE

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L'enthonsiasme artistique de notre époque et la lutte entre
les di[férentes conceptions individuelles ou collectives résultant de cet enthousiasme ont re.mis a la mode les problemes
esthétiques comme au temps de Hegel et de Schleiermacher.
Il faut cependant exiger maintenant plus grande clarté
et plus grande précision qu' a cette époque car le langage
métaphysique employé par tous les professeurs d'esthétique du
xvm 0 siecle et du commencement du x1x0 n'a pour nous
aucun sens.
Aussi devons-nous nous éloigner le plus possible de la rriétaphysique et nous approcher de plus en plus de la philosophie
srientifique.
Commengons par étudier les différentes phases, les différents aspects sous lesqucls l'art s'est présenté ou peut se présenter.
Ces phases peuvent se réduire au nombre de trois et pour les
désigner plus clairement, voici le schéma que j' ai imaginé :

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(Art reproductif).
A.VEC LE MILIEU (Art d'adaptation).
MILIEU (Art de création).

ART INFÉRIEUR AU MILIEU
ART EN ÉQUILIBRE
ART SUPÉRIEUR AU

�770

L'ESPRIT l'\OUVEAU

LA CRÉATJO:', Pl'RE

Chacune des trois parties composant ce schéma et qui
marque une époque dans l'histoire del' art renferme un second
schéma composé aussi de trois membres et qui résumel'évolution de chacune desditPs époques :

titué et qui sont son essence meme, en ne voyant que le cóté
externe et superficie!, en un mot son apparence. Ils exécutent
les reu vres par pure sensibilité, on peut dire machinalement,
car l'habitude fait passer du conscient a l'inconscient. Ici commence la troisieme époque, c'est-a-dire la décadence.
. Je dois dire qa'a chacune de ces étapes prennent part plusieu1·s écolei- ; ainsi, a l'étape de l'art reproductif, nous avons
1'art égyptien, chinois, grec, les primitifs, la renaissance, le
classique, le romantique, etc., toute l'histoire de l' Art est
pleine d' exemples qui témoignent de ce qui a été &lt;lit.
Il est évident. que, dans ces différentes étapes, il y a des artistes chez lesquels une faculté prédomine sur l' autre, mais la
ligne générale suit fatalement le cours ici tracé.
Toute école sérieuse qui marque une époque commence forcément par une période de recherches dans laquelle l'lntelligence dirige les efforts de l' artiste. Cette premiere périodr
peut avoir comme origine la sensibilité et l'intuition, c'est-adire une série d' a equis inconscients. Etant donné que tout passe
d'abord par les sens. Mais ce n'est qu'au moment de la gestation qui est un travail antérieur ala production meme et comme
sa premiére impulsion. C'est le travail dans les ténebres, mais
en _sortant a la lumiere, en s'extériorisant, c'est l'InteHigence
qm commence.
C' est une erreur tres répandue de croire que l'intuition appartient a la sensibilité. Pour Kant, il ne peut pas y avoir une
intuition intellectuelle. Par contre, Scheling dit que seulement
l'intuition intellectuelle peut surprendre la relation de l'unité
fondamentale entre le réel et l"idéal.
L' lntuition est la connaissance a priori et rentre dans
1' reuvre uniquement en qualité d'impulsion, est antérieure a la
réalisation et prend rarement place dans le cours de cette réalisation.
En tout cas, l'int,uition n'est pas plus pres de la sensihilité,
mais rlle jaillit d'un accord rapide qui s'établit entre le crour

PRÉDOl\IINANCE DE L'INTELLIGENCE SUR LA SEKSIBILITÉ.
EQUILIBRE DE LA SE:.'.\SlBILITÉ ET DE L'INTELLIGENCE.
PRÉDOl\1lNANCE DE LA SENSIBILITÉ SUR L'IXTELLIGEXCE.

En analysant comme exemple le premier membre du prcmier schéma, c'est-a-dire l' Art reproductif, nous dirons que
les premiers pas vers son extériorisation sont effectués par
l'Intelligence qui cherche et qui tatonne. Jl s' agit de reproduire la nature et pour cela la Raison cherche les moyens
d'arriver a cette reproduction avec la plus grande éconornie
et la plus grande simplicité a portée de l' artiste.
On laissera de cóté tout le superflu. A cette époque, il se
présente chaque jour un nouveau probléme a résoudre et
l' Intelligence doit travailler avec une telle ardeur que la sensibilité reste reléguée au second plan et comme réduite par
la Raison.
*

Mais bientót apparait la seconde époque ; les problémes
principaux sont déja résolus, tout le superflu qui n'avait
pas de raison d' etre pour l' élaboration de l' reuvre a été soigneusement écarté. La sensibilité prend alors sa place aupres
de l'Intelligence et vernit l'reuvre d'une certaine chaleur
qui la rend moins séche et plus vivante que dans sa prerniere
période. Cette seconde époque marque l' apogée d'un art.
*

Les générations d' artistes qui viennent ensuite ont appris cet
art par des recettes, se sont habitués a lui et savent le réaliser
par camr et pourtant ils oublient les lois initiales quil' ont cons-

771

�772

L'ESPRIT NOUVEAU

et le cerveau comme une étincelle électrique qui surgirait tout
a coup en illuminant le fond le plus obscur d'un récept,acle.
Dans une conférence que j' ai donnée en juillet 19'16 al' Athénée hispanique de Buenos-Ayres, je disais que toute l' Histoirc
de l'Art n'est autre chose que l'histoire de l'évolution de
l'Homme-Miroir vers l'Homme-Dieu et qu'en étudiant cette
évolution on voyait dairement la tendance naturelle de l' Art
a se détacher de plus en plus de la réalité préexistante pour
chercher sa propre vérité, en laissant en route tout le superflu
et tout ce qui peut nuire asa réalisation parfaite. J'ai ajouté
que tout cela cst aussi visible al' observateur que peut l' etre en
géologie l'évolution de Paloplothérium en passant par l' Anchitérium pour arriver au cheval.
Cette idée de l'artiste créateur absolu, del' Artiste-Dieu me
fut suggérée par un vieux poete indien de l' Arnérique du Sud
(Aimara) qui dit : « Le poéte est un Dieu, ne chante pas la
pluie, poétc, fais pleuvoir n. Bien quel'auteur de ces vers tombat dans l' erreur de confondre le poete avec le magicien et de
croire que l' artiste pour se montrer créateur doit troubler les
lois du monde, alors que ce qu'il doit faire e' est créerson monde
propre et indépendant parallélement a la nature.
L'idée de la séparation de la vérité de l'art et de la vérité de
la vie, de la vérité scientifique et intellectuelle vient sans doute
de tres loin mais personne ne l' avait précisée et démontrée si
clairement que Schleiermacher au commencement du siécle
passé quand il disait que &lt;&lt; la poésie ne cherche pas la vérité, ou
plutót elle cherche une vérité qui n' a ríen de commun avcc la
vérité objecti ve ».
&lt;&lt; L' art et la poésie expriment uniquement la ,·érité dr la
conscience singuliere » ( 1).
Il faut bien faire rcssortir cette différence entre la vérité de
la vie et la vérité de l' Art; l'une qui existe antérieurement a
(I) .'Esthétik, pages 55-6 l.

LA CRÉATION PURE

773

l' artiste et l' autre qui luí est postérieure, qui est produite par lui.
La confusion de ces deux vérités est la principale cau.&lt;;e d'erreur dans le jugement esthétique.
Nous devons porter notre attention sur ce point, car
1'&lt;5poque qui commence sera éminemment créative. L'Homme
secoue son esclavage, se révolte contre la Nature comme jadis Lucifer se révolta contre Dieu, bien que cette rébellion ne
soit qu' apparente, car jamais l' lwmme n' a été plus pres de la
N ature que maintenant qu' il ne cherche plus a l' imiter dans ses
apparences, mais a faire comme elle en l' imitant dans le fond
de ses lois constructie,,es, dans la réalisation d'un tout, dans
le mécanisme de la produrtion de formes nouvelles.
Nous verrons ensuite comment l'homme, produit de la Nature, suit dans ses produits indépendants le meme ordre et les
memes lois de la )l'ature.
Il ne s' agit pas d'imiter la N ature, mais de faire comme elle,
de ne pas imiter ses extériorisations mais son pouvoir extériorisateur.
Puisque l'homme appartient a la Nature et ne peut s'en
évader, il doit prendre en elle l'essence de ses rréations. Nous
devons pourtant considérer les rrlations du monde objectif
avec le Moi, monde suhjectif qu'est l'artiste.
L' artiste prend ses motifs et ses éléments dans le monde
object-if, les transforme et les combine, les rend au monde
objectif sous forme de faits nouveaux, et ce phénomene esthétique est aussi libre et indépendant que n'importe quel autre
phénomene du monde extérieur, tel qu'une plante, un oiseau,
un astre ou un fruit et il a comme ceux-ci sa raison d'etre en
lui-meme et autant de droits et d'indépendance.
L'étude des divers éléments qui offrent a l'artiste les phénoménes du monde ohjectif, la sélection de quelques-uns et
l'élimination des autres, apres ce qui convient al'reuvre qu'on
poursuit est ce qui forme le Systeme.
.'\..insi le systéme de l' art d' adaptation est différent de celui

�774

de l' art reproductif, car l' artiste du premier tire de la Nature
el' autres éléments que l' artiste imitatif, il en est de meme pour
l'artiste de l'époque de création.
En conséquence le systeme est le pont par lequel les éléments du monde objectif passent au Moi ou monde subjectif.
L'étude des moyens d'expression de ces é1éments déja choisis pour les faire revenir au monde objectif est la Technique.
Par conséquent, la technique est le pont établi entre le
monde subjectif et le monde objectif créé par l'artiste.
Monde objectif
qui offre
Systeme
a J'artiste
____
les
1
divers éléments

l
L

J

7
MondeSubjectif

775

LA CRÉATIO:N PURE

L'ESPRIT l'íOl:VEAl'

Retonr an Monde

ohjectif
Tcchnique
sous forme ele
_ _ _ _ rait nouveau créé
1
par l'artiste

Ce fait nouveau créé par l' artiste, voila ce qui nous importe,
et son étude jointe a]' étude de son origine forme l'E sthétique ou
théorie de l'A rt.
L'équilibre parfait entre le systeme et la technique, c'est ce
qui fait le Style et la prédominance de l'un de ces deux f acteurs
sur l'autre donne comme résultat la Maniere.
Nous dirons que l'artiste a un style quand les moyens qu'il
emploie pour la réalisation de son muvre sont en parfait accord
avec les éléments qu'il choisit dans le monde objectif.
Quand un artiste a une honne technique, mais ne sait pas
choisir parfaitement ses éléments ou quand au contraire les
éléments qu'il emploie sont ceux qui conviennent le mieux a
son reuvre, mais que la technique laisse a désirer, cet artiste
n' att.eindra pas le style, il aura seulement une maniere.
N ous ne nous occuperons pas de ceux dont le systeme est
en désaccord ahsolu avec la teclmique. Ceux-la ne peuvent
entrer dans une étude sérieuse de l' art, bien qu'ils soient la
grande majorité et qu'ils fassent la joie des j ournalistes et la
gloire des salons de faux amateU1'5.

•

Je veux avant de t9rminer cet arUcle, en éclair0ir un point :
presque tous les savants modernes veulent nier chez l' artiste
le droit de création et on dirait que les artist3s eux-memes ont
peur de ce mot.
Je lD;tte depuis longt9mps pour l' art de création pura et
cela a été u_ne véritable obsession dans toute mon reuvre. Déja
?ªn~ mon hvre ce Pasando y Pasando », publié en janvier 1914,
Je d1s que ce qui doit intéresser le poete, c'est «l'acte de création et non celui de cristallisation» (1).
. Ce sont prácisément ces hommes de science qui nient a l' arti~tE: le droit de création qui devraient plus que tout autre le
lm accorder.
. Est-ce que l'art de la mécanique n'est pas aussi l'humanisat10n de la Nature et n' arrive pas ala création ?
. Et _si on concede au mécanicien le droit de créer, pourquoi le
merait-on a l' artiste ?
Quand on dit qu'un automobile a une force de 20 chevaux,
nous ne voyons pas les 20 chevaux, l'homme a créé -q.n équivalent a ceux-ci, mais ils ne nous apparaissent pas. II afait comme
la Natura.
L'Homme, dans cecas, a créé et non pasen imitant la ~ature dans ses apparences, mais en obéissant a ses lois intérieures, et il est curieux de constater comment l'homme a suivi dans
ses créations le meme ordre que la Nature non seulement dans
le mécanisme constructif, mais aussi chronologique.
L'Homme commence par voir, ensuite il entend, puis il
parle et enfin il pense. Dans ses créations, l'homme a suivi le
meme o~dre ~ui lui a été imposé. D'abord, il a inventé la photographie qm est le nerf optique mécanisé. Ensuite, le téléphone qu,i est_ le ~erf auditif mécanisé. Puis le gramophone qui
est la mecan1sat10n des cordes vocales et enfin le cinématographe qui est la mécanisation de la pensée.

t
(1) Page 270.

�776

L'ESPRIT NOUVEAU

Et non seulement cela, mais en cutre dans chacune des créations de l'homme, il s' est produit une sélection artificielle
exactement parallele a la sélection naturelle et obéissant aux
memes lois d' adaptation au milieu.
Cela se rencontre dans l' reuvre d' art autant que dans la mécanique et toutes les prcductions de l'homme.
Pour cette raison, je disais dans ma conférence sur l'Esthétique en 1916, qu'une reuvre d' art « est une nouvelle réalité
cosroique que l'artiste ajoute a la Nature et qui doit avoir
comme les astres une atmosphere a elle et une force centripete
et une autre centrifuge. Forces qui lui donnent un parfait équilibre et la rejettent hors du centre producteur&gt;i.
C'est le mcmrnt d'appelEr l'aLtrnticn des artistes sur la
création ¡;ure, dcnt on parle déja beaucoup sans en faire.
Vincent HurnoBRo.

ÉCONOMIOUE -- SOCIOLOGIOUE

LES POTASSES D'ALSACE
I
RÉGDIE ET YE~TE
En marge des espérances démernrées 6t des illusions imaginatives, que l' opinion publique fran9aise nourrit lors du retour
a la France du bassin potassique mulhousien, d' autres espérances plus fermes, issues d' ambitions calculées, se fondaient
silencieusement, pretes a s' affirmer au moment opportun. Et,
si au lendemain du rachat par l'Etat des mines de potasse,
cette heure opportune semble a voir sonné pour les groupes et
les consortiums qui, dans un silence propice, et sous le couvert
factice des agitations politiques se préparent a accaparer cette
richesse d'intéret nat.ional, ce ne sera pas tout au moins sans
qu'une voix se fasse entendre en faveur de cet intérét que
d' aucuns prétendent absorber et pour lequel les hommes s' entretuent. T andis que le peuple, conscient de son éloignement du pouvoir et ignorant des spéculations financieres, ne
voit dans les richesses minieres ou industrielles de la France
qu'une source de prospfrité et de profits C!)mmuns, d' autres
calculent des dividendes, supputent des bénéfices, tt mesurent
des fortunes. Si bien qu'en fin de compte. l'émancipation démocratique et la c¡_rriére ouverte au talent aboutissent a ce
résultat contradictoire : le servage du pEuple au profit d'une
ploutocratie anonyme et internationale.

�778

L'ESPRIT NOUYEAU
LES POTASSES D'ALSACE

*

**
Le rachat par l' Etat des « biens, droits et intérets afférents
aux roncessions et exploitations des mines de potasse du
Haut-Rhin », voté par le Sénat, le 3 février 1921 et par la
Chambre, le 11 mars 1921 prévoit une loi ultérieure statuant
sur les conditions del' amodiation. Ce vote n' engage point l' avenir, et sa portée se réduit a abroger le rr.gime de liquidation
judiciaire en vigueur depuis 1'armistice. La question demeura
par conséquent entiere et la porte ouverte atoutes les ambitions.
A qui l'Etat amodiera-t-il les mines de potasse? Trois projets sont en présence, que succinctement nous allons examiner
tour a. tour. Le premier, celui du Gouvernement, prévoit l'amodiation a quatre sociétés distinctes, a l'une desquelles l'Etat
accordert1 sa participation financiére pour la constitution de
son capital. Le second proj1:t, émanant de MM. Rendu, Louchem-, conserve la structure du précédent, mais prévoit le controle des quatre sociétés par une société centrale. Le dernier
projet, d'origine alsacienne, réclame l'amodiation a une scciété unique. Cette combinaison recueille l' adhésion du monde
alsacien industriel et agricole par l'esprit régionaliste qu'elle
manifeste. Disons de suite qu'il convient d'écarter la conception Rendu-Loucheur, dont le seul mérite est celui tout ré'latif
d'une tentative de conciliation probablement intérPssée, qui
aboutirait &lt;&gt;n dernier lieu a réaliser la formule du Gouvcrnement, avec tous les inconvénients - pour l'intéret national du projet alsacien.
Une erreur initiale réside a. la base des deux theses restant
en présence, avec cependant une pointe de gravité supplémentaire pour la derniere. En effet, la vente des potasses a
l' étranger se trouve subordonnée dans son exécution a. celle
effectuée dans les limites du marché natio•al. :Mais tandis que
l'Etat ne concédera de licences d'exportation aux socir:tés
exploitantes qu'au prorata des ventes effectuées par elles aux

779

agriculteur3 fran9ais, la gestion alsacienne distraira des bénéfices réalisés, une ristourne au profit de ces memes agriculteura,
ristourne destinée a ramener le prix de vente a l'intérieur au
prix de revient réel, controlé par les ingénieurs de l'Etat. Remarquons tout d'abord que la prévision des licences d'exportation dément le programme de liberté commerciale de M. Dior.
De plus, la question des exportations apparait en fait comrne
secondaire dans les projets en vigueur. L'un comme l' autre,
sous la pression d'influences rJgionales ou électorales, font
bon marché des débouchés extérieurs. A titre égal, ils méconnaissent l'importance de cette source de profits qu'est le marché international, et s'ils divergent ce n'est que sur le mécaniscanisme des concessions a accorder au.x agriculteur3 fran9ais.
Cette ingérence indirecte des associations agricoles franpises dans une exploitation quiintéresse peut-etre ces associations est logique en príncipe. Mais d'un príncipe estimé a une
utilité reconnue, il y a loin. Surtout si l'on escompte le jeu des
intérets qui ne peut manquer de se produire, et de résorber en
lui-meme tous les bénéfices attendus de la conception initiale.
Le GouYernement, dont la préoccupation majeure est de tenir
la balance égale entre tous les groupes parlementaires, sacrifiait dans son projet au groupe de défense paysanne.
Parmi les quatre sociétés susceptibles de hénéficier de l'amodiation prochaine, il en imposait une d'essence mi-agricole,
mi-étatiste. Et ce faisant, il s' attach~_it la reconnaissance d'un
groupe ; or tout le monde sait qu'une reconnaissance parlementaire s' exprime par des voix et des votes. Semblable place
ne pouvait etre réservée aux agriculteurs dans le projet alsacien, puisque les mines de potasse ne seraient adjugées qu' a
une société unique. Pour obvier a cet inconvénient, grave en
l'espece étant donné que tout projet futur d'amodiation fera
l'objet d'une loi, les repr¿sentants alsaciens ont imaginé le
príncipe de la ristourne au détriment des exportations. Le
cercle est vicieux: d'une part, l'intérét national dont la France

�780

L'E!:PRIT NOUVEAU

est la mandataire, mais sans voix ni mandat ; de l' autre, l'intérét régional alsacien, et celui gouvernemental lié a une majorité. Entre les deux derniers, un Parlement indécis en l'occurence, incompétent par définition et flottant par intérét.
Mais, si apres avoir statué sur les reglements possibles demandés respectivement par les deux adversaires, on envisage
la question sous son aspect le plus général et le plus attachant
pour un citoyen quelconque, on ne peut manquer de manifester quelque surprise du role négatif joué par le GouYernement
en matiere de politique économique générale. On considere généralement que par définition, l' Etat est a la fois le détenteur
et l'administrateur de la fortune nationale. Parfois, une
démence d'orgueil l'incite a l'administration directe et c'est
un désastra. En d' au tres cas, il dél egue ses pouvoirs, et les intérets nationaux s'ils ne sont pas gérés a la perfection, accusent
tout de meme une plus-value, inconnue sous la gestion directc.
Or, pour ce qui nous occupe, l'Etat renonce a son role d'administrateur et se déclare prét a déléguer ses pouvoirs et ses
charges. Mais a qui, et dans quelles conditions ? A qui, il n'en
i:;ait rien lui-meme. Sinon au plus offrant ou au plus rnéritant,
tout au rnoins a celui dont la gestion ne luí procurera jamais
de désagréments. Les conditions ? Subordonnées a son intéret
de Gouvernement, comrne nous l' avons vu précédernment.
Ici, il convient de faire une discrimination et de séparer
l'Etat, gardien de l'intéret national, du Gouvernemnet, coalition d'hommes intéressés au pouvoir personnel. En príncipe,
l'un n' est que l' expression de l' autre, son conseil d' adrninistration en quelque sorte. En réalité, les assemblées générales
ne se réunissant que tous les quatre ans pour élfre des mandataires de controle, et quatre ans étant l' éternité pour un Gouvernement, ce dernier a tout le tcmps pour mener son jeu d'intrigues, d'inaction publique et d' action personnelle. Si les vieillards sont deux fois enfants, les parlementairas le sont au
rnoins. quatra fois, et les électcurs beaucoup plus, surtout sur

LES POTASSES D'ALSACE

781

le rapport de la mémoira. C'est pourquoi le Gouvernement ne
s'apeure pas, et nie impunément l'Etat qu'il raprésente.
Or, s'il est de l'intérét du Gouvernement de réserver une
place privilégiée aux agriculteura dans la vente des potasses,
il est de l'intéret de l'E tat d'avoir une politique uniforme et
réglée des engrais chimiques. Le projet d' arnodiation, avec les
restrictions agricoles qu'il comporte, est la négation de cette
politique. Entre le bassin minier lorrain, les gisements potassiques de Mulhouse, et les phosphates tunisiens, le Gouvernement estime qu'il n'y a aucune connexion d' application possible, ou alors qu'une telle connoxion lui serait nuisible. Le
machiavélisme n' est pas mort, et s'il a émigré de la politique
e' est pour se réfugier dans la finance; et de l'une al' autre, il y
a un si petit pas ! Bref, ou est la politique gouvernementale des
engrais chimiques ? Pourquoi le Gouvernement ne profite-t-il
pas de l' amodiation des mines de potasse, pour coaliser les
ef forts des producteurs de phosphates ou de scories de déphosphoration, avec ceux des producteurs futurs de potasse ? S'il le
f aisait, point ne serait alors nécessaire de subordonner abusément la vente des potasses aux besoins agricoles nationaux.
Car une entente entre les exploitants ou producteurs des trois
engrais, déchargerait l'un pour charger équitablement les
autres, et permettrait d' affronter calmement, et tous atouts
en main, la concurrence f arouche de l' Allemagne sur le
marché mondial. La France est-elle done assez riche pour
se désintéresser des ventes internationales, et le franc feraitil par hasard prime sur les bourses étrangeres ? Que le proj ct alsacien se d.ésintéresse, lui, quelque peu de la vente extérieure, rien de plus naturel: il est éminernment régional, et
le Gouvernement le contraint a semblahle calcul par les concessions de son propre projet. A la séance du 11 mars dernier,
les députés ont voté a main levée et sans coup férir le rachat
des mines par l'Etat, estimant peut-etre qu'il était trop tot pour
exiger des précisions, ou plus vraisemhlablement n'estimant

�i82

L' ESPRIT ~OCVEAU

ríen du tout. Et cette loi n'a pris que le temps d'une lectur~
que nul n'entend et dont nul ne se soucie. Ou sont les bienfaits
des premieres et secondes lectures des bills aux Communes ?
Dans de semblables conditions, révélant l'inanité de toute
lutte internationale entre les engrais chirniques frani;ais et
allemands, on en est a se demander si une entente entre les
producteurs des deux pays ne serait pas plus profitable a la
France, qu'une action isolée et vouée des ses origines al'échec.
*

*

*

Que M. Helmer, liquidateur séquestre des mines de potasse,
ait dénoncé avec vigueur l'impossibilité de cette solution,
ríen de plus naturel. Sa protestation figurait dans un maníleste électoral au college du Haut-Rhin. l\Iais, n'en déplaise a M. IIelmer, ce un monopole mondial » a. deux vaut
mieux qu'une part réduite a un. De plus, un tel monopole ne
régenterait jamais les cours, les réduirait au contraire, et
pour qui connait la mentalité anglaise, il est probable que les
commer~ants britanniques f eraient un bien rncilleur accueil
a des potasses franco-allemandes de prix réduit, qu' a des J)Otasses frani;aises de prix élevé: M. Helmer nous permettra
enfin de considérer avec quelque scepticisme son affirmation,
toujours électorale, « que la Grande-Bretagne pose comme
condition formelle que nous ne fassions pas contre elle un
acord avec nos ennemis » (1). Si la chose est vraie, et nous le
demandons a M. Helmer, nous espérons que le Gom·ernement
tiendra a honneur de s'expliquer sur cette condition draconienne, inadmissible, et qui accuse au plus haut chef unP. mainmise anglaise sur la politique intérieure frani;aise. L'ere de
Clémenceau serait done semblable a l'hégyre de Mahomet.
Elle se pour.mivrait. L'ere de M. Helmer se pour.mit également, et cela au plus grand préjudice des mines de potasse.
(1) Rei'lle des Produits rhimiquts du 15 jam·icr 1021, pngc 16.

LES POTASSES D'ALSACE

783

Apres tout., moins il y a de potasses extrait8s ou vendues,
plus il en r~ste pour les générations a venir. Gest un oo.lcul
de ce genre qu'a du faire 1\.1. Helmer en prcnant la direction
de la Société commerciale des potasses d' Alsace-Lorraine, et
en dirigeant le bureau des Yentes en compagnie de l\lM. Mecier et Yogt. Or ce bureau, profitant de sa situation privilégiée,
a imposé des conditions de vente plus que séveres, et des
reglements de cours a l'étranger, dont le moins qu'on puisse
dire, est qu'ils répondent peut-etre aux besoins financiers des
sociétés de potasse, mais pas du tout aux conditions d'une
lutte monrliale. Le systeme des agents de vente a l'étranger
est fort bien inventé. Le K.alisyndic:1te l' avait déja utilisé
avec succcs. l\1ais le Kalisyndicate était l'organe repr.?sentatif
de 164 mines allemandes, et le marché mondial lui appartenait sans conteste. Ce n'est pas le cas pour la France d'aujourd'hui qui avec ses 13 mines de potasse ne peut etre en
mesure de lutter contre les 1SO mines environ restant a
l' Allemagne. Ses agents de vente a. l'étranger seront annihilés
par leur.5 concurrents du Kalisyndicate, et les prix franvais
atteinclront par comparaison des taux prohibitifs. C'est alors
sans doute que la Grande-Brctagne manifestcra son indéfectible attachement aux potasses frangaises, en passant commande au Kafü,yndicate ! De plus, le systeme d' agents de
vente déja. employé l'année derniere, s'il n'a pas donné d'excellents résultats a l'étranger, a soulevé en France un mécontentement général auprcs des négociants de produits chimiques, acheteurs des sels de potasse. Une condition impitoyable serait imposée aux acheteurs frangais des sels, celle
de ne pas réexporter. Que signifie cela ? On comprend le monopole. C'est une théorie a faire valoir quand on en a les moyens,
mais nous l' avons déja. &lt;lit, en potasses seules, la France ne
peut prétendre concurrencer l' Allemagne. D' autre part, le
jeu de la libre concurrence, c'cst-a.-dire le droit aux négociants
frangais d'exporter les sels qu'ils achctent aux exploitants

�784

L'ESPRIT NOUVEAU

des mines, permettrait d'escompter des fluctuatíons de prix,
plus profitables certainement aux acheteur.s que les cour.;
artificiels pratiqués par la Société commerciale de Mulhouse.
Alors a qui profite !'affaire ? A un groupe, uniquement. L'intéret national mis de coté, inexistant du reste pour les gens
d' argent, il ne reste plus que les intérets particuliers. d'un
petit consortium. Et le plus curieux, est que ces intéréts ráussissent a s'exprimer sous une gestion d'Etat telle que celle
de la liquidation judiciaire. Le passé et le présent permettent
de bien augurar de l'avenir. La production des potasses,
comme la sidérurgie, sera aux mains d'un consortium, anonyme, selon la loi, plus.ou moins international, et dont les intérets résideront tout autant a.Londresou New-York qu'a.Paris.
Cette conception de consortiums et de sociétés anonymes
est anti-démocratique et anti-humaine. Rien n'est plus contraire a l'idéal des peuples que cette régence avouée dans son
príncipe, secrete dans son exécution, des affaires du mond&lt;'.
Si le boss est un tres grand homme, la Belgique est a ce compte
la plus grande nation &lt;lu monde, puisque le b3.ron Empain
dirige de sa main toute puissante tous les tramways de l'univers en passant par Riga, Salonique et Buenos-Ayres. Cct
idéal n'est pas celui du peuple frangais, quoi qu'en pensent
certains parlementaires pour qui l'intéret général est un superhe paravent destiné a celer les petites opérations de coulisse.
Mais le pis est que meme ce bureau commercial de l\1ulhouse géré par un représentant de l'Etat, n'arrive pas adonner
satisfaction a ses acheteurs quels qu'ils soient, et par conséquent ne fait pas ses affaires. La question des transports est
intervenue, restreignant ainsi les envois de sels tant a l'intérieur du pays qu'a l'extérieur. Une question écrite de M. de
Rodez-Bénavent, député, au ministre du Commerce, tendant
ríen moins qu'a réserver la totalité de la production des potasses aux agriculteurs frangais, a provoqué une réponse
avouant accidentellement la crise des transports. Une amé-

LES POTASSES D'ALSACE

785

lioration était en projet, qui devait porter les expéditions a
7. 000 tonnes par mois a. l'intérieur du pays, soit 84. 000 tonnes
par an, ce qui serait relativement peu. Mais en admettant
que ce chiffre puisse etre triplé ou quadruplé, il n'approche
pas encore de la vente intérieure del' Allemagne qui en 1908,
alors que les mines d'Alsace ne produisaient qu'en quantité négligeable, consommait 1. 965. 900 tonnes de KCI, soit
328. 000 tonnes de K 2 0.
En somme, sous quelque aspect que l' on envisage le probleme des potasses, on arrive a cette conclusion tres nette
que rien de sérieux, de définitif, n' a été réalisé, ni meme tenté.
Les mesures envisagées sont temporaires et les décisions définitives reculent dans l'attente du moment opportun. L'Etat
et le groupc alsacien s'opposent mutuéllement leurs projets,
s' affrontent, laissant ainsi la voie libre a toutes les ambitions
des consortiums d'affaires. Ceux-ci ne choment pas, et un
jour quelconque, le pays apprendra avec stupéfaction que les
mines de potasse sont échues en partage a un groupe dont le
président du conseil d' administration est un de ces hommes
qui dirigent les affaires les plus diverses. Que l' amodiation se
fasse a quatre sociétés distinctes ou a. une société unique, le
résultat sera le meme en définitive, ayee une teinte d'hypocrisie en plus d'une part. La loi qui regle les conditions des
sociétés d'exploitation est singulierement retor.se, et rien n'cst
parfois plus illégal que le droit lui-meme. A coté de cela, les
opérations de surenchere se précipitent au dam des ventes
a l' extérieur. Celles-ci du reste sont sacrifiées dans leur exécution depuis l'armistice, et l'homme qui les dirige, parlementaire et avocat, n' aurait peut-etre pas la confiance du
pays, si on lui en référait directement.

* **
Il n' entrait pas dans nos intentions de discuter a la lettra
et en détail les différents projets des mines de potasse. Bien

�786

L;ESPRIT NOUVEAU

des questions, telles que celles des Kuxes (actions) n'ont
meme pas été abordées, et bien d' autras restent qui dernanderaient a etre tranchées définitivement. Nous avons voulu
simplement avertir la nation, et faire comprendre au peuple
qu'il est temps pour lui de gérar directement ses affaires.
Nous n'agissons ici pour aucun intéret, pour aucun groupe,
pour aucune force occulte. ~otre seule force est la volonté
nationale. L'opinion publique est une grande voix dont les
grondements sont parfois salutaires. Qu'elle se fasse entendre.
11 y a aujourd'hui assez de sociétés, assez de groupes, assez
de rartels qui brisent la joie du travail humain et la quiétude
des travailleurs. Ces puissances anonyrnes exploitent a leur
profit des richesses qui sont atous. L'reuvre de dépouillement
se pour.3uit a la faveur du silence propice et voulu danslequel
on la maintient. La lutte entre le peuple et ces puissances sera
dure et sera longue. Un homme qui a compris le danger et qui
n' a pas hésité a mener le bon combat en faveur du peuple
contre les Magnats de la finance, a été brisé par eux. Cet
homme était le Président Wilson. En 1912, lors de sa campagne électorale, il formulait ce jugement qui est aussi le nótre,
et que nous proposons aux méditations de tous ceux qui croient
en la France et en la dignité des hommes : « Le danger dominant pour.le pays, ce n'est pas l'existence de grands syndicats
d'individus, c'est déja. assez dangereux, en toute conscience
- mais c' est le syndicat des' syndicats, - des chemins de fer,
des entreprises d'usines, des études des grandes mines, des
grandes entreprises pour le développement des forces hydrauliques naturelles du pays, le tout enfilé les uns dans les autres,
avec toute une série,de personnel et de conseils de directeurs,
pour aboutir a une communauté d'intérets plus formidable
que tout ce qu' on peut concevoir d' un syndicat isolé qui se
peut montrer au grand jour » (1).
R. CHENEVIER.
{l) La nouvelle Liberté. -

Woodrow Wilson, page 168.

THÉATRE
·

ESTHÉTIQUE DU THÉATRE CONTEMPORAIN

*
LE TEMPS D~S TÉNEBRES
ET LE TEMPS DES IDEVERTISSEME~TS
au théatre Moncey, de La puissance des ténebres de 1:olstoi:. Un éloge d' abord, a M. Darzens, qui
veut acc_hmater en France les abeilles blandes de Ligurie
et dans le qu~rtier de l'avenue da Clichy un théatre d'art
.Car La puissance des ténebres est une piece d'art. Le Théatra
Libre_nous l' a léguée. Et le Théatre Libre était un théatre d' art.
Mais le d~ame de Tolstoi: est une piece de ténebres. Et nous
ne nous p1aisons plus a l'art des t énebres.
L'intention de Toltor est morale. La puissance des ténebres
dans son texte imprimé, porte un sous-titre : « Une fois s;
patte engluée, l'oiseau est bientót pris. » Le r·aisonnement
cst celui des bonnes femmes : un enfant menteur est un enfant
voleur ; u~ ~nfant voleur devient un assassin ; done, si tu
me~s, _tu fm~ras su: l'échafaud. Le héros de Tolstoi, Nikita,
a sedmt une Jeune fille; done il deviendra l' amant de la femme
~e son patron, i1 f~ra_ ~ fa:1-x serment, il sera le complice de
1 as~assmat du mar1; 11 sedmra la fille du mort, il tuera l'enfant
qu'1l aura de ladite fille, et il finira sur l'échafaud s'il y a un
échafaud en Russie.
'
Tolstoi aurait pu nous montrer cela par l'évolution d'une
~me capable _d'apporter au germe d'une pensée ou d'une pass1on un terram fertile.
, 1:'' homme qui a écrit la Sonate aKreutzcr aurait peut-etre pu
ecr1re cela.

R

EPRISE,

(

�786

L;ESPRIT NOUVEAU

des questions, telles que celles des Kuxes (actions) n'ont
meme pas été abordées, et bien d' autras restent qui dernanderaient a etre tranchées définitivement. Nous avons voulu
simplement avertir la nation, et faire comprendre au peuple
qu'il est temps pour lui de gérar directement ses affaires.
Nous n'agissons ici pour aucun intéret, pour aucun groupe,
pour aucune force occulte. ~otre seule force est la volonté
nationale. L'opinion publique est une grande voix dont les
grondements sont parfois salutaires. Qu'elle se fasse entendre.
11 y a aujourd'hui assez de sociétés, assez de groupes, assez
de rartels qui brisent la joie du travail humain et la quiétude
des travailleurs. Ces puissances anonyrnes exploitent a leur
profit des richesses qui sont atous. L'reuvre de dépouillement
se pour.3uit a la faveur du silence propice et voulu danslequel
on la maintient. La lutte entre le peuple et ces puissances sera
dure et sera longue. Un homme qui a compris le danger et qui
n' a pas hésité a mener le bon combat en faveur du peuple
contre les Magnats de la finance, a été brisé par eux. Cet
homme était le Président Wilson. En 1912, lors de sa campagne électorale, il formulait ce jugement qui est aussi le nótre,
et que nous proposons aux méditations de tous ceux qui croient
en la France et en la dignité des hommes : « Le danger dominant pour.le pays, ce n'est pas l'existence de grands syndicats
d'individus, c'est déja. assez dangereux, en toute conscience
- mais c' est le syndicat des' syndicats, - des chemins de fer,
des entreprises d'usines, des études des grandes mines, des
grandes entreprises pour le développement des forces hydrauliques naturelles du pays, le tout enfilé les uns dans les autres,
avec toute une série,de personnel et de conseils de directeurs,
pour aboutir a une communauté d'intérets plus formidable
que tout ce qu' on peut concevoir d' un syndicat isolé qui se
peut montrer au grand jour » (1).
R. CHENEVIER.
{l) La nouvelle Liberté. -

Woodrow Wilson, page 168.

THÉATRE
·

ESTHÉTIQUE DU THÉATRE CONTEMPORAIN

*
LE TEMPS D~S TÉNEBRES
ET LE TEMPS DES IDEVERTISSEME~TS
au théatre Moncey, de La puissance des ténebres de 1:olstoi:. Un éloge d' abord, a M. Darzens, qui
veut acc_hmater en France les abeilles blandes de Ligurie
et dans le qu~rtier de l'avenue da Clichy un théatre d'art
.Car La puissance des ténebres est une piece d'art. Le Théatra
Libre_nous l' a léguée. Et le Théatre Libre était un théatre d' art.
Mais le d~ame de Tolstoi: est une piece de ténebres. Et nous
ne nous p1aisons plus a l'art des t énebres.
L'intention de Toltor est morale. La puissance des ténebres
dans son texte imprimé, porte un sous-titre : « Une fois s;
patte engluée, l'oiseau est bientót pris. » Le r·aisonnement
cst celui des bonnes femmes : un enfant menteur est un enfant
voleur ; u~ ~nfant voleur devient un assassin ; done, si tu
me~s, _tu fm~ras su: l'échafaud. Le héros de Tolstoi, Nikita,
a sedmt une Jeune fille; done il deviendra l' amant de la femme
~e son patron, i1 f~ra_ ~ fa:1-x serment, il sera le complice de
1 as~assmat du mar1; 11 sedmra la fille du mort, il tuera l'enfant
qu'1l aura de ladite fille, et il finira sur l'échafaud s'il y a un
échafaud en Russie.
'
Tolstoi aurait pu nous montrer cela par l'évolution d'une
~me capable _d'apporter au germe d'une pensée ou d'une pass1on un terram fertile.
, 1:'' homme qui a écrit la Sonate aKreutzcr aurait peut-etre pu
ecr1re cela.

R

EPRISE,

(

�788

789

L'ESPRIT NOUVEAU

LE TE.MPS DES TÉNEBRES

Mais Tolstoi était russe et vivait au temps du théatre
réalíste (La puissance des ténebres eEt de 1886).
PurssANCE DES TÉNEBRES = idée morale + théátre réaliste
+ folie russe.
Part du théatre réaliste : les personnages sont d'une psychologie épaisse et basse de pores en has age. Le crimen' a aucun
mérite a s'emparer d'eux (affaiblissement de la démonstration
morale poursui/Jie). Les effets sont les effets puissants du réalisme, peres de eeux dugrand-guignolisme (l'assassinat du nouveau-né : ce il piaule, il piaule... ses os craquaient »).
Part de la folie russe : effets de mysticisme : le pere du
jeune Nikita, Akim, nettoyeur de réalistes fosses d'aisances,
invoque les sanctions divines et s'extasie d'une eonfession
qui a des allures de flagellation; Nikita le joli-eccur paysan
qui rit et aime les femmes comme du sucre, se sent pris subitement du besoin de cette eonfession publique qui le rachéte
aux yeux de Dieu. Psychologie uniquement russe. Done,
démonstration morale 'diminuée aux yeux de ce qui n' est pas
russe; inapplicable a ce qui n'est pas russe.
La formule du drame serait done plus exactement :
Pu1ssANCE DES TÉNEBRES = idée morale théatre réalisle
- particularisme russe.

colorés et fant~sístes. Je vois la la principale legon de ce spectacle. e&lt; La Pet1te Scene &gt;&gt; se &lt;lit « théatre de cour &gt;&gt; et se co _
sa~re aux c~efs-d'ceuvre '.anciens, parfois aux chefs-d'ceu;e
mmeurs. Ma1s ne montre aucune routine. Sa mise en scene est
~o~erne ; done le moderne s'infiltre partout et il n'y a qu'une
differei:ce de &lt;legré entr~ les plumes vertes, roses, rouges, vio~ttes, Jaune~ de la :e~1te Se ene Et les spectacles bariolés que
onne au theatre Femma la Chauve-souris de Moscou.

Le théatre que l'on voit aujourd'hui nous fait passer du
temps des ténébres au temps des divertissements.
Exemple : &lt;&lt; La Petite Scene ll, ayant un spectacle a donner
a choisi une piece ou il y eut du chant, de la danse, de la comédie, de la musique et de la fantaisíe. Cela peut se chercher dans
le théátre franQais, hors des seenes du boulevard. « La petite
scene » a trouvé La Princesse d' Elide, comédie-ballet de
Moliere, musique de Lulli - que la Comédie-Frarn,aise, paraitil, trouvait trop diffieile aj ouer.
Les acteurs de la ce PE-tite Scene" prenaient a leurs roles un
plaisir évident. Le public se divertissait autant qu'eux a écouter leur chant supérirnr scuvent .a lcur jeu, a regarder sur
les casques et les chapeaux, les plumes j aunes, violettes,
rouges, vertes.
Je dis plumes jaunes, violE.ttes, vertes, rouges et costumes

A

** *
Cette _Cha~/Je-s~uris est comme une sorte de chat noir russe
avec .i:rioms d esprit dans les textes mais plus de fantaisie dans
les P1~es d'ombres, plus de gaieté, plus de belles chansons
popula1res, plus de bariolages surtout.
La for~ule du théatre d'_art moderne e'est, jusqu'a présent,
le perf~ct10nnement ~u bar10l~ge. ~e voila partí pour rejoindre
le musw-hall, perf-ect10n du d1vert1ssement.

Le_ simpl~ divertissement, on croit bien que M. Henry
Bataille Y e;happe ~uan~, on voit le titre de sa píeee : La
Tendr~se. C est un t1tre d etude psychologique. Son sujet est
assez snnp~e pour ~omporter de la grandeur : un homme et une
femme s aiment, ils se quittent, ils se retrouvent avec tendress?. 11 Y a la une tragédie a la taille de Bérénice. M. Henri
Bataille ne l'a pas faite, a cause:
1~ De sa _propre maladie qui est de confondre psychologie
et teratologie.
2° De l~~aladi? gén_érale du théatre contemporain, qui est de
trop ~acr1her au divertissementetal'accessoire, ala sauce corsée.
, R~sultats. ~ Pour _la tératologie : il lui faut abaisser son
h~:ome, au r1s~ue_ d'mtroduire dans sa piéce une deuxiéme
p1ece, con:t,rad1cto1re avee la premiere : le drame de « la
femme_ qm a des sens JJ; et cette femme qui a des sens aura
un petit ~ant, acteur de cinéma E-t donnera rendez-vous a un
potache. Nous retombons a la piece de boulevard.
, ~our l' acc?ssoire : on voit défiler des bonshommes : un
eveque cand1d2.t al' Aca&lt;lÉmie, un ccmpositcur, drnx auteurs,

�790

L' ESPRIT );0l'VEAU

un comte revendeur de meubles, etc .. . Le « nO'ud de \' intrigue» repose sur une histoire analogue a celle de la cuisiniére
qui a acheté quelque chose dont le nom commence panm Z, des
z'haricots. L'homme sait qu'il est trompé pour un homme dont
le nom commence par un J : Sergyll. Mais il a laissé la femme
triompher des audaces des deux seuls hommes de sa connaissance dont le nom commence par un J. Et quand toute la salle
a cru a l'innocence de la dame et a bien« marché », une nouvelle ficelle est tirée, un fil téléphonique qui nous apprend que
le J existe mais s'appelle Sergyll.
Tout cela, c'est expérience du théatre, expérience de la vie
de certaines gens, si l'on veut, mais ce n'est pas psychologic.
Que M. Henry Bataille ait beaucoup ou « énormément » de
talent, peu importe, je ne cherche pas ici a jouer le juge et a
attribuer de bonnes notes ou de mauvaises notes, mais aessayer
peu a peu de trouver et de réunirles ressorts du théatre contemporain, en disant quelques mots des spectacles les plus divers.

1

l

Et ensuite, nous pourrons parkr peut-etre d'une esthétique
du théatre contemporain. Nous verrons alors si nous devons
approuver la sentence de Georges Polti : « Notre pauvre art
dramatique est grossier et mou comme un vieillard exhibitionniste. »
Ce jugement, il le portait au cours d'une présentation du
Théatre de chanwre d' « Art et Action ».
Ce théatre de chambre veut étre le contraire du théatre
de cour que veut étre la «Petite Scene » et du théatre de divertissement a quoi tendent tous nos jongleurs de mots (Le Bamf
sur le toit), de couleurs et de costumes (ChauYe-Souris, Ballets
russes) , de lumiéres (Lo"ie Fuller), de bruit (jazz-band, opérettes,
chansons).
Pour cet essai, on avait choisi le Philoctele d' André Gide.
Les trois personnages étaient peints par Dor Klein sur un grand
panneau et !'un d'eux devenait luminelL""&lt; par transparence des
que l'un des trois acteurs invisibles parlait. Ainsi l' attention
était avertie mais point distraite et pozivait se donner au texte.
Acheminement vers une séparation des acteurs et des récitants.
Essai heureux.
Fernand D1vornE.

�PAR

BLAISE

CENDRARS

CHAPITAE

Y

DU MIEL

Dans la riviere du Temps qui coule dans l'Espace, on
voit des truites paresseuses sous les herbes grasses. Les
eaux sont claires; le courant limpide. Au fond, parmi les
rayons ultra-violtt et inlra-rouge de la lurniere décomposée, on voit écumer les gemmes odo-magnétiques qui composent les aérolithes. Les métaux, les pi erres et les racines,
les herbes 6t toutes les feuilles sont riches de leur propre
vie. La végétation est audacieuse. Dans ce vallan, en en
survolant la source, j'ai chassé aujourd'hui a coups de
EXTRAITS D'UN LIVRE A PARAITRE PROCHAINEl\lENT AUX
ÉDJTIONS DE L'ESPRl7' NOUVEAU. La typographie de ces extraits n'esl
plls celh de l'ouurage, qui comporte une c~m¡ios'il'ion originale et de grand luxe.
~'1.

�canon_l'i~mense papillon hybride de la Crete-des-Heurcs,
au_x ailes 1sochrones €t dont l'une est le matin, l' autre le
so1r.
. Nos _petits obus ~ harpon n' avaient pas de prise sur ses
ª!les _diap~an~s et 11 ne f allut pas moins de 28 obus avant
d arriver a lm en loger un dans le ventre. La bete touchée a mort, fit une chute, se releva, fit une emb~rdée
pu_is s'enfuit a grand coups d'ailes, nous entrainant as;
smte car le harpon tenait bon.
L'in~ecte géant montait, descendait, se cabrai t, se retourna1t sens-dessus-dessous, virevoltait, nous remorguant, nous emportant, nous secouant. Nous nous trouvjons tant?t sur lui, dans le rayonnement de sa tete, tantot sous lm, dans la nuit de son ventre.
. A c?-:3-que co_u ~ nous risquions de chavirer, et craignant,
s1 ~e film venai~ a rom¡ire, de perdre notre prise, j' ordonna1 _au canonnHsr_ de t1rer un obus explosif en visant le
pap1~lon d~s l'oo~l. L'explo_si?n fit des ravages terribles.
~e _vis la bete ghsser prod1gieusement et choir les ailes
rig1des. Nous chümes derriere elle en tire-bouchon.
NGtre ?itu'.3-ti?n _était _crftique. L'esquif piquait du nez,
La machinerie eta1t arretee. Les homrnes étaient tombés
pele-méle a la renverse. Je resta.is seul debout cramponné au hublot avant, avec une douleur aigue dans la
tet~. Et c'eEt a cEt instant précis que j'eus la vision de la
fohe de notre entraprise. l\fon esprit fut accablé par l'erreur de nos rachtrches 6t l'inanité de nos efforts scientifiques.
Nous tombions en vrille, périsciens, entre le soir et le
matin, depuis to~jours. Non, il n'y a pas de lois ; il n'y a
pas de mesures ; 11 n' y a pas de centres. Pas d'unité, pas
de temps, pas d'espa~e. Notre raisonnement scientifique
est _un pauYre pf:t1t mstrument d'analyse, un filet aux:
!fla1lles de plus en plus serrées qui capte etligoteles termes
mertES de notre 1ialectique, :un filtra qui dépouille les
m?ts de tout esprit, _de toute 1mage, de toute force créatr1ce, de toute connaissance (co-naissance), qui les isole,
les décortique, les lave, les purifie, les dépouille de toute
attache, de tou~ granule, de toute scorie qu'ils apportaient
avec eux en n_aissant, pour arriver a circonscrire, préciser
un~ chose umque, done métaphysique, c'est-a-dire rien,
pmsqu? ~o_ut se ti~nt, se li~ Et rebondit, « et que l' on ne
peut def1mr un brm de paille sans démonter l'univera &gt;i.
Et commer.t démontuait-il l'univers ou définirait-il un
brin de_ paille, C(. t épanchement séreux au cerveau qui a
nom ra1sonnement scientifique, puisque la science ionora
les processus les plus primaires de l'univers et ne iait a
quoi attribuer, a la composition du sol, a l'exposition
climatérique, a la dégénérescence de la graine, au procédé
1

/_,_--- - _El~!!---- ---{&lt;z.

,/

,
1

a.,

''

- .. ________ _---

de culture, la teneur d' amidon plus ou moins élevée de
tel brin de paille.
Non, le point n'existe pas, sa définition peut etre celle
de l'espace (ni longueur, ni largeur, ni épaisseur) et tout
ce qu'il génere est fatigue de notre cerveau, convention.
lettre morte, rhó and phi. Sans superstition aucune,
l'instinctif balbutiement d'un enfant fait accourir l'uniYers, le range autour de son berceau et luí fait gracieusement don de sa réalité. Nos sens parlent et affirment. Physiquement, tout est caprice, folie, habitude, vice. Tout
est profondeur. L'univers est isomere, ce qui veut dira
qu'il est composé en tout et partout des memes éléments
qui ont pourtant (en tout et partout) despropriétésdifférentes selon que ces éléments sont différemment exposés.
Comment avais-je pu confier ma vie etcelle demescompagnons acette machine fragile, construite, je me l' avouais
maintenant, pour ainsi dire al' aveuglette, en tátonnant ?
N'avais-je pas travaillé au milieu d'incertitudes et de
doutes continuels ? Oui, moi, le savant consciencieux et
probe par excellence, l'inventeur de cet engin prodigieux:
qui nous avait transportéenpleincieletdontj'étaisjustement fier, moi, le dompteur de la spirale universelle comme
mes concitoyens m' avaie11t appelé apres mes travaux définitifs sur la vie des nombres, n'étais-je pas un imposteur
apres tout ? J' avais fait table rase de la géométrie, de la
trigonométrie, de la mécanique appliquée et céleste, des
lois et des théories scientifiquesles plus sures, les plus avérées, les plus stables pour professer les hypotheses les
plus chimériques, les plus folles, les plus obscures, comme

�un prophete inspiré, ccmme un poEte qui dit l u qui fait

semblant de dire des betises !Comment aYais-je pu convaincre mes compagnons a
m' acc0mpagnu ; oui, pcurquoi aYaient-ils rn foi en moi
alors que moi-méme je ne croyais plus a rien Et que je
m'effori;ais a me cae herma folie ? Ma pre~tance, mon rcgard de chef lt ce que drgage de reve millénaire un front
intellcc tuel.
Et alors q~e je croyais tout pudu, interYint obscurément cr besom de controle c-t de direction qui m' a toujour.;
fait agir. Je jetai un rrgard par le hublot. Le monstre
qu~ nous train~it v~nait de s'éc~ouer. Kous n'étions plw,
qu a une dem1-encablure de lu1 et nous allions nous fracasser. « Tout le monde a son poste ! » criai-je d'une Yoix:
de tonner_re. Je fis. sauter les amarres qui nous liaient a
notr~ pro_ie. De pmssantes décharges éleltriques mirent
rn nbrat1on les plaques de répulsite qui reYHaient notre
coque. L'énorme turbine arriere entra en action. D'un
coup de barre, je parvins a redresser l'appareil, et c'est
dans une embardée terrible que notre en gin vint s' arreter
e?_Pl~né a deux metres a peine de la carcasse géante. Ríen
n_ etait perdu. :Mes hommes me regardaient hagards ; un
t1~ i:ierveux: me faisait sourire. :\Iais les quartiers-mai~es
cr~a1ent &lt;' Au travail ! &gt;i. Déja des grues silencieuses sortaient des flanes de :11otre vaisseau Et se mirent a dépecer
le cadavre. :\fa pass1on me reprenais, je cataloguais fiéYreusement ce que nous emmagasinions de notre hutin.
Voici ce que nous trouvames dans le papillon mort :
1. Le Bélier écumant, qui martelait la tete mutilée.
2. Le Taureau furieux qui jaillit de la nuque.
3. Le Cancer chaud qui couvait dans le sein.
-'1. Le Lion rugissant qui siégeait dans le plexus solaire.
5. Les Gémeaux a. califourchon sur les antennes.
6. La Balance dans l' axe des ailes (nous ne pu.mes embarquer ces ailes immenses).
7. La l'ierge humainement endormie dans les flanes.
8. Le Seor pion qui rongeait le ventre (c'est lui qui aYait
été harponné).
9. Le Sagittaire qui défendait la bouche.
10. Le Capricorne au nreud du corselet.
11 et 12. Le Verseau ondoyant, les Poissonsquinageaient
dans les yeux.
Les pattes crispées étreignaient l'espace, blanc comme
un nénuphar.
_En explorant la trompe, je fis couler une goutte de
miel.
La vie est efficaccment, manifestement, formellement
de l'espace et du temps sublimisés, fondus, aromatisés.
Du miel.

vz
:DB ~ 11 BHDBOZT @V GJtSJIHT
~~•

vz•~~~~• ~va;ga ;.

:D'U Bz.;g JIT D~ ~rcg~~
Nous venions de repartir et de regagner un peu d'alt.itude, quand on vint m' avertir qu'une chaine de montagnes était signalée dans notre ouaiche. Je me rendís immédiatement au poste de cartographie, dans la tourelle
arriere. En effet, des cretes géométriques émergeaient
tres has a l'horizon. Je fis virer de bord et nous nous dirigeames apetite allure dans la direction ~.-X.-0.

Xous entrames biC'ntot dans ww zone essentiellement
lumineuse. Nous naviguions au milieu d'étincelles, de
reflets, de micassures. Les radiations semblaient prendre
1·orps, se granulrr, deYenir sonares. Cela faisait comme
un frissoulis continu contrc notre coque. Un rayon plus
puissant nous heurtait de plein fouet comme un obus,
faisait résonner notre navire et parfois une vague semblait
le soulever. Les émissions de lumiere se succédaient de
plus en plus rapides, densei::, violentes et pruwnaient

�toutes des montagnes qui barraient notre route. L'analyse spertralc détermina l'osmium et fen conclus que les
montagnes que n0us avions deYant nous étaient des montagnes de platine en pleine activité et qu'en nous en
approeh~nt_ la coque ~~térieure, en cristal, de notrc engin,
en polar1sa1t la lum1ere comme de la tourmaline. Ceci
rxpliq_uait aussi notre aYance de plus en plus pénible et
ralent1e.
Nous arrivámes ainsi difficultuwsement deYant un
ri:iur uni, lis:::e, poli, brillant, rouleur ardoise. Ses aret&lt;'s
t1rées au cordeau ne présentaient aucune anfractuosité.
Ayant franchi ce mur, nous découvrimes plus loin une
autre fa~ade inclinée, tout aussi unie, lisse, polie, brillante. ~ous fimes le tour de la montagne. Ce n'était
~u'un seul bloc _de pl~tine, énorme. icosaedre régulier.
29 blocs de pare1lle tru1le et de pare1lle structure,abouehés h~ut_a bout, composaient cetle chaine demontagnes
et la fa1::;ment ressembler a une chenille géante del' espe1·e
d~s. proC"~ssionnaires. Le dernier bloc était fendu par le
miheu. _~ous nous engageames dans ce canon ótroit, profond, smueux.
L'entrée était tapissée d'un métal blanc, cassant. qui
s'émiettait d dont les dissolutions sur le sol présentaient
lrR couleurs atténuées de l'arc-en-eiel.
_Plus ª?rnt, d~s concrüions éncrmes saillaient drs par01::; et s eboulaient a notre passage en souleYant drs
ra~agcs de poussieres bruJ1es, rougeatres, safran. Plus
lorn, au fond d'un puits, une souree jaillissait par interrnittences, épaisse, lourde, sanguine, charriant une espeee
de tourbe chaude, fragments &lt;le végétations, cristallisations ramollies, astres en caoutchouc, pierres banuses,
sirop animal, huile agglomérée. Au bout, le couloir aboutissait a un eirque immense, ou dans un clair-obscm·
d'aquarium nageaient des formes confuses. Les ombres
des choses se chevauchaient en désordre, a peine opaques,
H' compénétraient. Etrange tohu-hohu ! La d&lt;'rniére lune
moisi5sait dans une cuvette poreuse et, tout autour, les
lunes anciennes éparpillées, gisaient, salies, navrnntes,
troublrs, sans tain, le ventre en l'air parmi les objets lrs
plus hétéroclites qui Yoisinent habitueJlement et ehampignonnent dans les coulisses d'un théütre comme dans
une ce1Telle a l'envers. 1'ous fimes demi-tour dans eette
ent'einte, et avant de nous engagH dansl'étroit corridor
qui nous avait amenés, je fis allumer tous nos phares.
Les Yieilles lunes se ranirnerent, blafardes, iYoirine:,;,
et j'eus la vision rapide et infiniment tragique du cimeticre des éléphant,; que déerit Sindbad le Marin dans
les 11ille et une 1'11its, les grandes carcass&lt;'S blanchei:;,
les monceaux d'os délaYés !

Maintenant, nous approehions de la sortie. Yues de
l'intérieur de la montagne, les irradiations tremblaient
sur le seuil lumineux eomme les cils d'une paupiere.
Devant nous tout le champ Yisuel palpitait, moutonnait
a l'infini, moisrnn dcrL'&lt;', fragrance des plus beaux blrs
de la lumiére. En passant je fauehai les épis lPs pluslourds.
Jr les nouai en gerbe et YOil'i ce que j'emporte pourensemrncer éterncllenH'nt la tC'rre des hommes :
POI.AIRE, &lt;lit Bh: de S::,arawka ou dePolognc: grain jaunr
tres caractéristique et bien particulier, paillc blanche, &lt;l&lt;'
hauteur moyenne et rési~tante a la Yer:;e. Tres rJsistant
a la g¡,Jée.
ALGOL, clit_ Rouge dr la Valutte: grain rougr, plcin, gras
e!, _lourcl. ~"&gt;aille rousse, _de hauteur moyenne, mi-pleine,
rPs1stante al~ Yersr. H at1f, talle peu, se plait dans presqu&lt;'
tous Jc,s terr~ms. P&lt;'ut etre semé jusqu·a fin février.
~LTAI~,. d1t Japhet ou_ Blé de Dim: beau grain roux.
pl&lt;'m, mun~sant bien. Prullr blanche de hautwr moyennr
assez furte. S' accommode de tous les trrrains. Se i::éme á
l'automne et au p1:internps. Tres hatif. :\'e talle pas.
~~;ELGUEVSE, cht f!on J:r:mier: gr°:in jaune,_ laurel, apprl'Cie de la meuner1r, resiste hwn a la romlle. Paill&lt;'
jaune-elair, coul't!.' Pt raide. liatif, talle peu, se plait dans
prrsque tous les terrains.
L'EPr, dit Goldrnrop rouge d'Ecosse: c,rain rnoyen, général_rm&lt;'nt glacé, mi-pnrtie jaune et ;ouge. Tres befü,
paille ruugr, haute c:t forte, souwnt colurJe de violct audessous de l'épi. Tres rustique, résiste a la gelée Et aux
maladies. Talle trei; biPn. Tardif.
.ALDEBARA~, dit des /&gt;rés: magnifiqucgrainjau1)(', dair,
gros et lourd. Bellc paillc hlanehe, ass&lt;'z haut1:&gt; mais tre~
résistante. i\'e rouille pas, n'échaude pas. Talle bien.
Réussit en tous terrains.
. HrcEr:, dit Cartcr: gr,1in gri:-, jaunútr2, tres gro:-, un peu
mié. Pmlle hlanche, haute mais gro~s&lt;' et tres 1&lt;,sistante
alawr:-;e. Tallagp moyen.Hatif. DPmande de bons tr-rrains.
ARCIIEMAR~, di~ J aune á l~arbes: grain rouge-brun,noir
au germe. Pa1lle Jaune. Epi brun, wlouté, énorme. Le&gt;
plui; produetif de touks les variétés. Tres rw,tique. Talle
bien. Hésü,i.e a la grlée et aux maladies. A le défaut d'etrl'
tal'dif 1-t de se battrc difficilrrnent.
La CROIX nu Suo. dit Roseau : grain blane, a:,;~ezgro~.
Paille bland1e, assez gross&lt;', tres résbtante. Fe{"iilles
lal'ges. Le plus hátif des épis canés. ;\Jürit bien. A semer
en bonnes t, rre!-.
., Je ~rois ~)i:-n que nous avions voyagé dans un a'il et quC'
J ava1s l'ue1lh de~ regard~. Blés du cerYeau.
Blaisr CEXDR.\HS.

�L'ANTICIPATION CHEZ G. D'ANNUNZIO

CIIEZ

G. D'~!lNNUNZIO
Malgré des formes d'activité multiples et ordonnées, d une
apparence de logique, dircctriec dans l'élaboration des principes et harmonique • dans l'établissement des conditions de
vie, les sociétés modernes souffrent d'un mal profond, vital,
qui chaque jour davantage entame leur structure et menaee
leur équilibrc organique. De toutes parts, et avec une abondance inusitée due au bouleversement mondial, des forces
nouvelles se font jour, et peu a peu pénetrent l'ossature &lt;lu
corps social mena~-nnt d'aecomplir un de ces renouvellements
qui atteignent toute::; les formes de la vie et ébranlent les civilisations. Mais, si intime et dissimulée que soit l' ~uvre de &lt;'e
transformisme silenrieux, l'inquiétudc cependant a saisi les
esprits et le trouble gagné les creurs. Un sens nouveau, sens
social, suscité en quelque sorte par l'effroi de la menace latente
s'est créé, avide de fonctionnement et soucieux de canaliser
ou · d' endiguer les forces immenses dont le déploiement marquerait la fin d'un ordre connu et l'inauguration d'une er?
nouvelle. Des hommes se sont trouvés qui, sous des latitudes
différentes et selon des modes d'expression divers, ont tenté

799

d'attJnutr la crise toute proche, et anticipant sur le devenir
historique, se sont donné a tache de pr¿voir la structurc des
sociétés futures et de dé finir le caractere de ses éventuels composants. Ils ont compris que les valeurs d'apres lesquelles
l'homme construisait depuis dix-neuf sierles étaient viciées,
et que la science avait porté un coup mortel aux mythes et
aux dogmes dont se nourrissait l'ame humaine. Un ordre nouveau appelle des valeurs nouvelle~, et toute l' muvre de Nietzsche
tend a r¿aliser la transmutation. De leur cóté, Taine et Renan
demandaient aux civilisations de restituer non seulement lE-Ur
passé, mais ene ore de prédirt' quelques-unes de leurs étapes futures, et de l'étude des origines concluaient a des possibilités
changeantes et hypothétiques. Plus pres de nous, \Vells Et
Rabindranath TagorJ antieipaient parcillemcnt, satisfaisant
dans la mesure des právisions humaines la euriosité et l'aviditJ
des esprits.
A tant de curiosité Et d'aviditL•, un flot de prophéties constamment alimenté est nécessaire. 11 y a vingt ans que O,abriel
d' Annunzio alimente ee flot. Chaque pensée qu'il extériorisait,
chaque parole qu'il pronon9ait, étaient marquées au coin de
ret esprit nouveau que le monde avait fait sien. Toute son
hérédité latine était luurde des inquiétudes qui accablaient les
esprits, toute sa foi l'appar?ntait a la lignée des Tainc, Renan,
~i€tzsche, Et cependant seule, sa qualitt• poétique conquérait,
l'univeraelle admiration ignorait le visionnaire. C'est que
l'objet de sa vision n'est pas une vie colleetiw, une civilisation
déchue, ou un mom('nt de la pensée humaine. Lui-meme est
son propre objet, son uniquc fin. Toute la richesse d'un monde,
toutes ses possibilités d' agencemcnt sont concentrées dans
eette nature compliquée, ou le jeu des facultés s'accomplit
suivant les mo&lt;les les plus diYers, les plus précis et les plus
eomplets, sous l'empire d'une imagination au rythme harmonieux et dominateur. Des lora, et par cela meme, les anticipations ehez G. d'Annunzio portent uniquement sur la vie

�800

L"ESPRIT ::';OUVEAC
L'Al'iTICIPATIO:'í CHEZ G. D'Al'il'il:_:liZIO

individuelle, sa vie. A la fois, il est l'expression complete et
raffinée de sa civ:ilisation, et la synthese de l' etre nouveau et
possible. A la fois, il vit, dans son temps et hors de son temps.
Sa nature féconde et sa volonté forte ne s'accommodent pas
des limites étroites dont l'ordre social l'enserre comme d'autant de rets. Il les dépasse, ou il les brise. Nulle place n'est la
sienne a demeure. C'est une magnifique force naturelle, échappée dans la nature. «La vie de mille hommes est-ce done toute
la vie (1) 11 s'écrie-t-il tragiquement. Et, sa Yolonté se tend,
sa sensibilité se concentre, sa faculté crfatrice se déchaine, et il
vit une multitude de vies, chacune sans durée, mais atteignant
dans chacune la plénitude de l'intensité, et l'épuisement des
sensations. Toutes les possibilités, tous les aspects de la vie,
G. d' Annunzio les explore tour a tour et les réalise. Son irnagination toujours en éveil crée a tout moment un personnagc
nouveau qui le devanee, l'attire et auquel il s'assimile, tantót
Stelio crfatcur dans la joie, tantót Alexandre, monstr,, tragique de plénitude individuelle, t:mtót Ruggero Flamrna.
ambitieux clievalier d'une gloire qui le consume et le tue. Et, si
int~nse est cette imagination, qu'elle impose ala fiction qu'elle
cr2e ou a la vie qu'elle découvre une forme lyrique et passionnée, transposant dans un monde éblouissant les pauvratés,
magnifiant les laideur:;, ennoblissant les infarnies, et par l"emploi d"une langue sonore aux périodes musicales et colorJe:-,
conférant a toute chose un pouvoir sublime et magique d"attir.mce et de per:;uation.
Une telle richesse porte en elle-meme se::; éléments cl'impui~~ance. Si l'abondance imaginativ~ et le eoloris du langage
serYent le poete, c'est au p1'&lt;~judice de l'indiYidu, et G. cl"Annunzio est vou-• a cet étr.1nge destin de ne pénétrer dans la
pensée et dans la foi des hommes, que mutilé et clédoublé. La
disparité des jugements que le róle rJcent du Commandentc
(1 ) G. o'A:--Xl' :,,;z10, La Gloirc.

..,.

801

suscita, attestc pleincmcnt l' ar bitraire de CC'tte mutilation et
disjonction. Comme bien d" autres pllurtant, ce róle était écrit
et prévu; au meme titre que bien d'autres, G. d'Annunzio
s' était promis de le tenir. En regard des volontés fléchissantes
qui sont la comrnune mesure des hommes, il a dressé l' irréductihle de sa force. A toutes les solutions de l'ccuvre future que la
spéculation avait élaborées, auxquelles l'histoire avait contribué, que la poé::;ie avait embellies ou la chimere déformées, G.
d'Annunzio a joint l'expérience douloureuse, laseule qui créela
vie, en enfantant dans la souffrance et dans le sang.
De toutes les étapes sociales possibles qui att~ndent les
óvilisations dans leur vie future, G. d' Annunzio vient peutétre de r.?Yélcr la plus proche. Latín et Italicn, il n·ignore rien
de l'histoirc de sa raee. 11 prolonge daos le présent, la lignée
de ces rudes génies de la Renaissance. a la fois artistes et
guerriers, débordants de fiewe crJatrice et de passion, animateurs des idées, des choses ou des hommes. A la plénitude,
a l' épuisement total des formes de la vie, nul riel n·est plus
propice, nul climat plus faYorable que le ciel et le climat de
ritalie. Sur eette terre heureuse, dépositaire de la plus noble
des eivilisations, une avidité de jouissances, unie a un scntirnent tres vif de la valeur du t~mps étr1:int le::; hommes, multiplie lcur..:; Yies et le::; jet t e parfois hor.- de leur époquc ou de
lrur sueiété. Les plus grands paraissent alor.5, sur un plan que
l"ccil n·a point coutume de par,·ourir, et leur g~nie dépassantla
norme du temps, anticipant sur le devenir, en fait des visionnair{'S ou des prophctes. Souvent, lcur antit:ipation sC' loealisl'
dans l'idéal et l' abstrait, varfois elle atteint 1' action, mais
rarement l'action complete et affirme ce que la pensée a con&lt;;u
ou prJdit. G. d' Annunzio a cu CC'pcndant cette fortunC' si rare.
Ce que le Commandant vient de rJaliser, vingt ans auparavant
sa tragé&lt;lie « la Gloire » l' aYait annoncé, et ríen ne manque
ú cette rcprésentation vJcue, pus meme le tragique du sang.
JHlS memela chute fatalC' et le hniser mortel de la Comnena.

�802

L'ESPRIT NOUVEAU

Si les mysteres ont une clef, e' est au recueil des « Victoires
mutilées » qu'il faut demander la clef de celui de Fiume. L'anticipation est la, plus claire et plus compréhensible qu'ailleur3,
a cause peut-étre de sa forme dramatique, et del' action qu' elle
s'est choisie. Tout d'Annunzio, au moins celui des derniercs
année:-:, y transparait, et s'entoure de cette auréole prestigieuse
que les grandes actions conferent aux grandes pensées. Si
l' ambition est la maitresse des hommes, et la gloire, leur hantise, chez G. d'Annunzio, l'une esta demeure l'aliment de la
vie, l'autre la vie elle-méme. Xulle force ne l'éleve davantage,
nulle ne lui parait plus digne de l'activité humaine, et quel que
soit son appétit et parfois sa monstruosité, elle l'attire, l'enchaine, et le condamne a un perpétuel dynamisme, a une cráation infinie et illimitée. Force naturelle lui-meme, il ne songe
pasa se dérober a elle, pas plus qu'on ne se dérobe aux lois qui
régissent la nature. A la gloire pure, idéale, a celle que ne
souillent nu11e compromission et nul amoindrissement, il a revé
plus que tout autre. Plus que tout autre, il s'est donné a tache
de la conquérir, de la faire sicnne, uniquement vivante en lui,
et lui vivant en elle. Pas d'exigences qu'ils ne satisfasse, d'efforts qu'il n'entreprenne, de néation qu'il ne tente, si pénibles
et si douloureux soient-ils. Car, il sait que la doulcur est le
complément naturel de tout enfantement. « Nullc reuvre de,
viene peut s' accom1Jlir sans :effusion de sang sur un peuplc »
(1). A la pure ambition de jadis, celle d'un Stelio, s'l'panouissant dans la création joyeuse et la magnification de son propr&lt;'
reve de beauté dominatrice, a succédé celle d'un Ruggero
Flamma, messie ardent, attiré par la renaissance sociale, détourné de son orbe naturel, et livrá aux fluctuations et aux
imprávus qu'une telle renaissance comporte. ffiune grandiose,
et propre a capter un esprit de cette force, a l'accaparer et a. le
t~ndre jusqu'a. la limite, ver., la rJalisation et la conquete. Tuut
(1) G. u'Asxusz10, La Gloire.

L' ANTICIPATION CHEZ G. D' ANNUNZIO

803

pénétré de sa mi~sion quasi-divine, il s'abstrait alcrs de luimeme, dédaigne les aspirations communes c,t moyennes, et
d'un seul élan atteint le sublime du renoncement. « J'aspire
non au bien-etre de mes jcurs, mais a l'accomplissement de
mon reuvre » (1). Et, il s'incorpore si pleinement a l'humanité
souffrante, que les préoccupations sociales, le déséquilibre
des esprits, et l'incertitude des lendemains s'expriment avec
l'acuité et la profondeur propres au sociologue. « Ce n'est pas
la faim, ce n'est pas la faim seulement qui partout hurle et
tend les mains; mais e'est la révolte contre l'intolérable fausseté, qui enrnhit tous les organes de notre existence, et les
déforme, et les empoisonne et les menace de mort &gt;&gt; ( 1).
Comme son héros Flamma, G. d' Annunzio a tenté de magnétiser une société apathique, et de forcer la gloire, et comme lui
il a succombé. C'est que les éléments humains lents a féconder,
sont encore plus lents a prendre conscience d'eux-memes et de
leurs aspirations. De-ci, de la, quelques grandes forces natur2lles échappées a la fermentation commune, et précocement
vivifiées se Ievent pour indiquer la route encore incertaine.
Mais la multitude des pousses s'agglomere, se concentre et
du faisceau ainsi formé, étouf fe les audacieux et dément leur.;
anticipations. Le róle récent du Commandente ~- d'An~u~zio
n'a pas d'autre histoire. Comme il l'avait préd1t et écr1t, JUS·
qu' au bout, il l' a vécu.
R.
{!) G. n'ANsusz10, La Gloirr.

CHENEVIER.

�LES LIVRES

LES LIYRES

805

**•
Le viril ouwage de Dufrpsny: Amusements sérieux et comiques, paralt

a l'intfrcssante Collection des cl1efs-á'amvre méconnus. S'agit-il bien ici d'un
6UlllAUIE APPOLLINAIRE
CHARLES YILo•ac

cA:sE). BOSSARD }.

ALC0OLS

(XOL'YEJ.LE REVUE FRAl'i&lt;;:AISE). -

LES cs,m DU 08s11s,2ae (xouvELI.E nEvuE FRANour1mr AIUS1l4.MTS COIUQOES ET S!RIEUX (tnrT10Ns
PAUL IORAIID TUDRES STOCKS {NOUVELI.E RE\'UE

FRAN&lt;;:AISE).

-ANDRt 61DE

PALUDES (NOGVELI.E REVliE FRAX9AISE).

La surprisc a été grande de voir Alcools édité par la N. R. P. Qui l'eut
cru en l!Jl 3 ? Apollinaire confiait volonticrs alors que la Xouvelle lievue
Franraise était une i;orle de manrPnillier, cet arbrc dont Fon sait quu
l'ombrage cst mortel. En tout cas, il est &lt;'XCPllrnt que son livre ait Hé une
fois de plus largement vulgarisé. L('s jcunes extrémistt•s de ce jour affcctcnt de m6priser, Apollinairc. Du fund de nos souvenirs ou il est encore
tout vivant, Apollinaire constate que pour etre wnu dans le pays de!l
Lettrr.s en sabots et y avoir fait la plus bellc fortunc, il t'tait inévitablc qui'
ccux de ses fils qui n·ont cu que le mal de recucillir sa suce&lt;'ssion et la dilapidcr rougisscnt un pcu de 88 gloirc de pan-enu. Ct.Ja est aprcs tout si
normal qu'il ne s'en fache ccrtain('ment pas. 11 &lt;'n sourit meme parce
qu'il sait que lorsqu'ils seront obligés de pay?r un jour de IPur proprc
poclw, ils pstimPront a sa valcur le g-)ste amusant qui consiste a jetcr l'or
d'autrui par l&lt;'s fcnetrcs.

• •*
Dans ses Chants d·i désespéré, titre qui date un p::-u, comme l'on dirai.t
aujourd'hui, Charles \'ildrac nuus &lt;&gt;nscignc que si d'auruns n'onl, jamais
senli le hPsoin de commcnlrr Jps cinq p(' nihles annres de la d ~rnierc gucrrc
pour se contenter de s'en souv0nir aux h ~urcs ou l&lt;'s blrssures re9ucs la
lPur rappPIIcnt, d 'autrt'S qui ont la mém oire plus complaisante ne résistent
pas a la satisfaclion de les conter toujours et en vcrs. La gu)rrc est-clle
un objcl a accommodcr a la sauce dl's rythm~s et eles rim ,s ? :\ious n'avons
pas le coour assez pur que de cruirc la poésie capa ble de dégotit~r I' huma11ité de la guerrP, car apres toul, les hommc5 n'ont que ce qu'ils méritcnt.
)lais ne rnudrait-il pas miPux laisspr aux polilicipns 1P snin ele r(;gler une
nécessité awc laquelle l'art n'a riPn d e commun? Et la sensibilité humaine n'a-t-Plle pas de molif, suífisanls pour p ~rmettrc au poóte de joucr
d'elle sans faire inlPrvcnir des 0lémcnl s si hétfrogenrs et si ~péeiaux que
l'l'UX d'une gucrrc ? L'on demande aujou1•d'hui au poótc de n'etre pas si
poete mais plus poele que crla cncore.

'

chef-cl'ccu\Te ? 11 cst pnmis d'en douter. Dufresny, certcs, fut l'un des
annonciateurs de l'esprit du xvme siecle, et voila quelque l'hosc.Toutefois,
pour possédPr un tcmpérament intransigeant, libre et toujours anormal,
les précurseurs ne réussiss!'nt pas souvent a exploiter IPurs découwrtes;
partant ils nP font pas dt&gt; clwfs-d'reuvre. II pst possible aussi que l'obstruction ha.biturlle des conlPmporains y soit pour quelque chost'. Hil'n done
de surprenant a ce que Dufresny se laissat chiper St's idét'S par Hegnard.
Xfanmoins, il ne faudrait pas Pxag(;r!'r da.ns ce St&gt;ns, et en effet, les idét•11
cmprunt(;Ps par fü·gnard auraient pu luí etrP pretrPs par d'aulrcs ('crivains moins réputés, car, en réalit1\ si Dufresny fut le précurseur &lt;l'une
certaine maniere d't&gt;xprimt•r dl's pctites pcnst&gt;es courtes et spirituPlles,
maniere que nous rPtrouverons chPz ks Encydopédistes et surtout chcz
Rivarol, ou Champfort, il faut rcconnaitre que &lt;·es pens,;es PllPs-mcmes
n'accusai('nt pas urn' profondc originalilé. I&gt;ufresny ful en effet plulót un
l10mme spirituel qn'un homme d'(•spril. Les Am11seme11ts attestent un
esprit d'assez mince envergure; cntains tic ses jugt:menls apparaissent
comme asspz rococos ; il s'étonne soun•nt pour peu de chosp~; son irritation donnc hi,m souv1•nl dl's coups d\,p,;e dans l'ean.
Voltaire disait ele Dufresny qu 'il avait 1óté un pr(•curseur,mais pas Jp sien
hiPn rntcndu, cclui d(~ )fonlesquieu. 11 reste wóanmuins que si Jps • Leltres
Persancs •se lisent cncorP, lt•s «Amusements ,, n 'amusenl plus 0normémcnt.
Srrait•ce la ran~on du temps, mais riPn ne vicillit commc l'ccuvr1! des
prt'curseurs, les systémPs S('Í(•nl ifiq11ps et philosophiques meurPnl lf's uns
apres IPs aulrPS: )ps sytilemps littfrairl'l- n't;chappPnl pasa la regir. Tout
cela d'abord parcp que l'Psprit humain, si ék•Y(' qu'il soit, esl d'e ,st•nce
routiniere. Et puis aussi parce que chez le prt'.•cursPur, l'homme est la
plnpart du temps supérieur a J'q,uvr1.•. Tout en pensée, il.regimb~ d rvant
l\•x,~cution et c'rst de cela que mPurt souvl'nl l't'ffort qu'il a fait. Dufresny n'a pas manqué a la regle. Esprit Msinvoll(• et « pht'nomen(' », comml!
nous clirions aujourd'hui, il r&lt;•ste l'homme qui plutot quP payer dt&gt;s dl'ltes
asa blanchissPusP, préfere l'épousrr. Ur voila d •s chos~s fort drólPs a dire
mais bt&gt;atwoup moins a fairP, Dufrl'sny semble avoir l'lé victime de ses
farces, pt la dernit;rc preuve qu'il en donna ful de se réconcilicr sur le tard
avrc l'Eglise et de lmilcr ses manuscrits.

Avant &lt;le chanler des « ,\Iarseillaises » ou dPs « lntprnationalcs » littérairPs, il cst hon quP la j♦'UIIP~sp ruucnule simplPment des romances.
.M. Paul .\Iorand a d'aLord le mfrilc de laiss1·r parler sa wnsibilit(•. C:Prtes,
il le fait av,•c une science qui l'h1.z un j1•1111e hornm(• est un peu dét-onct'rtantc, mais il faul en prPndr1· notrf' partí. Que ne fail•on, que ne frra-t-on
pas encore au siecfo d(• la rdativité ? ll n'y a plus de temps et si d .! nos

�806

L'ESPRIT l\Ol'VEU;

jours chacun des Ja vingtiémc année a íait fortunc et sait lout sans '2'n
avoir l'air 1 c'est un(' illusion de plus que l'art nous aura donnée et non l'unc
des moins agréables,
C'est ainsi qu'rn trois gouach("s Iumineuf-les

)I.

Paul )Iorand fait un

petit r!-sai de clissC'ction sur trois de ses Umrs succcssiYí'S. Il cxf'cutc ce

lravail awc la plus habilr súret(• el ce parmi des images de la plus grande
fralcheur qui ne lui font pas toujours perdr(' le fil de sa pensée. Entre la
désinvoltc et inconsistante Clarissc, la troubtantc Dclphine et la fantai~

siste Aurorc, il ne cache pas que c'est a celle derniérc que Yont ses pr(•férrnrrs. La liberté d'Aurore nous semble crpendant un peu factice ,
Aurorc nous apparait un pcu commc une sauvagrsse de Chatraubriand

OZENFANT &amp;JEANNERET

ou des gra,·ures coloriées de 18',Q, Je regrette pour rna part que )l. Pau l
1

.:\Iorand n ait

a oífrir a la douloureuse DC'lphinc qu' « un creur plein d'au•

m6ne ,. Ce!Je-la vit et sent; e!Je mérilait mieu.\:. :\[ais c'est que:\!. Paul
.\Iorand parle encore de mauvais gollt; par conséquenl il ne saurait longtemps se laisser prPndre aux injonclions de son ti.me Delphine, car iI rcdoute avec précaution Jef: ravages d'une scnsualité qui c01He toujours e her
aenlrclenir et qu'il esl souvcnt difíicile d'arrCler a temps.
Mais i] cst cerlain qu'A la íavcur des qualités précieuses qu'il possC&lt;le
)f.

Morand se méfirra &lt;.le plus en plus du dilettantisme d'Aurore. 11 se dé-7

couvrira une quatriéme él.me, plus subjectivc ceUe-13., et qui n'cn R&lt;'ra
peut Ctre pas moins celle d'unc quatriC'me « gosse de riche », si J1on
peut s'exprimer ainsi . Elle sera présentéc sous l'aspect d'une eau-

forte, elle abandonnera tout prénom élégant, pour s'appeler Paul :\Iorand
tout court, et comme eHe aura su s'arrCter A tflmps sur les dangPreuse~
penles oll Delphine !'aura cette Iois entralnée, elle accumulera un stock de
riches et substantiels objets qu'il n'éprouvera jamais Je besoin de liquider.

1\1. André Gidc réédite Paludes, paru il y aura tantilt vingt ans. Comme
nous vieillissons. 11 s'agit d'une devinettc physio-psychologique qui fut
jadis goU:tóe. Dans Ja préface, J'auteur écrit A propos de son Jivre : « Et
ce qui surtout m'y intéresse c'est ce que j'y ai mis sans le savoir, cette part

d'inconscient que je YOudrais appeler la part de Dieu ... Atlendons de partout la révélation des choses, du public la révélation de nos ccuvres. »
C'est nous dire aimablement : uOn ne paye qu'en sortant. » Toutefois,
et puisque }a part d'inconscicnt que l\t . Gide a misedans son livre est ausü

la part de Dieu, comment de simples mortels parviendronl-ils a sonder les
insondables desscins de la Providence ? Si M. André Gide n'avait pas lant
de talents, nous passerions au compte de notre oubli de la piété le fait
ele n'avoir plus rctrouvé dans son livre qui semble tellement avoir été fait
exprés ce qu'il pense y avoir mis involontaircment. ::\Iais il faut dire que si
i\I. Gide a voulu nous inquiéter, il n 1 a que lrop bien réussi, car cctte inquiétude devient parfois de la gene . L'on a pcur do toucher a ces jolis
bonbons fondants un peu Iondus déj3. dans cette bonbonniére retrouvée.
l\Iaurice

RAYI'iAL .

des ceuvres de Ozenfant etde Jeanrrnret(l)
éclate comme une sorte d'avertissement du_ c1_el. Les
~ deux artistes ont entrepris do donner la d1sc1plme aux
successeurs des I mpressionnistes, aux successeurs des Cub1stes,
Pn un· mot a tous les successeurs futurs de tout mouvement
artistique généreux.
·
L'envahissement périodique d'un art par tout ce qui
n'est ie sa caricature suit généralement l~s efforts des
rands)ondateurs. A cólé de leurs discipl_es qm comment_ent
~t dépassent leurs ceuvres, les créateurs vment surg1rles imita:
teurs qui les déforment et les compromettent. Les apports,
no peuvent
personne
• etre
·
As
appor l s 1·1 Y a , fa1·ts par ceux-ci
sans oi leurs auteurs seraient les prem1~rs. mventeurs. u
. lqu e mme l'ceuvre du créateur est generalement toute
surp
, a. g1aner derriere
· · . elle . Les
el' us . •oce elle ne laisse guere
;ont done tenus d'emprunter des ,é~éments étran:
ern JOur donner un semblant de personna_hte a leur_s efforts ,
Tis s'~ngagent dans la voie des superflmtes, des pleonas~e,:
drs superfétations, des surcharges et des. redondances d ou
!' essence la plus pure de l' art est a peu pres ~anme. Au contraire de la mode l'art cloit donner 11a1ssance a _des ,~anzfestations constantes sur lesr¡uelles le tnnps ne peut nen. C est done

I

'EXPOSITIOK

t

¡~;:t:~:s

{l) F(·vricr, Galeric Drud.

�806

L'ESPRIT l\Ol'VEU;

jours chacun des Ja vingtiémc année a íait fortunc et sait lout sans '2'n
avoir l'air 1 c'est un(' illusion de plus que l'art nous aura donnée et non l'unc
des moins agréables,
C'est ainsi qu'rn trois gouach("s Iumineuf-les

)I.

Paul )Iorand fait un

petit r!-sai de clissC'ction sur trois de ses Umrs succcssiYí'S. Il cxf'cutc ce

lravail awc la plus habilr súret(• el ce parmi des images de la plus grande
fralcheur qui ne lui font pas toujours perdr(' le fil de sa pensée. Entre la
désinvoltc et inconsistante Clarissc, la troubtantc Dclphine et la fantai~

siste Aurorc, il ne cache pas que c'est a celle derniérc que Yont ses pr(•férrnrrs. La liberté d'Aurore nous semble crpendant un peu factice ,
Aurorc nous apparait un pcu commc une sauvagrsse de Chatraubriand

OZENFANT &amp;JEANNERET

ou des gra,·ures coloriées de 18',Q, Je regrette pour rna part que )l. Pau l
1

.:\Iorand n ait

a oífrir a la douloureuse DC'lphinc qu' « un creur plein d'au•

m6ne ,. Ce!Je-la vit et sent; e!Je mérilait mieu.\:. :\[ais c'est que:\!. Paul
.\Iorand parle encore de mauvais gollt; par conséquenl il ne saurait longtemps se laisser prPndre aux injonclions de son ti.me Delphine, car iI rcdoute avec précaution Jef: ravages d'une scnsualité qui c01He toujours e her
aenlrclenir et qu'il esl souvcnt difíicile d'arrCler a temps.
Mais i] cst cerlain qu'A la íavcur des qualités précieuses qu'il possC&lt;le
)f.

Morand se méfirra &lt;.le plus en plus du dilettantisme d'Aurore. 11 se dé-7

couvrira une quatriéme él.me, plus subjectivc ceUe-13., et qui n'cn R&lt;'ra
peut Ctre pas moins celle d'unc quatriC'me « gosse de riche », si J1on
peut s'exprimer ainsi . Elle sera présentéc sous l'aspect d'une eau-

forte, elle abandonnera tout prénom élégant, pour s'appeler Paul :\Iorand
tout court, et comme eHe aura su s'arrCter A tflmps sur les dangPreuse~
penles oll Delphine !'aura cette Iois entralnée, elle accumulera un stock de
riches et substantiels objets qu'il n'éprouvera jamais Je besoin de liquider.

1\1. André Gidc réédite Paludes, paru il y aura tantilt vingt ans. Comme
nous vieillissons. 11 s'agit d'une devinettc physio-psychologique qui fut
jadis goU:tóe. Dans Ja préface, J'auteur écrit A propos de son Jivre : « Et
ce qui surtout m'y intéresse c'est ce que j'y ai mis sans le savoir, cette part

d'inconscient que je YOudrais appeler la part de Dieu ... Atlendons de partout la révélation des choses, du public la révélation de nos ccuvres. »
C'est nous dire aimablement : uOn ne paye qu'en sortant. » Toutefois,
et puisque }a part d'inconscicnt que l\t . Gide a misedans son livre est ausü

la part de Dieu, comment de simples mortels parviendronl-ils a sonder les
insondables desscins de la Providence ? Si M. André Gide n'avait pas lant
de talents, nous passerions au compte de notre oubli de la piété le fait
ele n'avoir plus rctrouvé dans son livre qui semble tellement avoir été fait
exprés ce qu'il pense y avoir mis involontaircment. ::\Iais il faut dire que si
i\I. Gide a voulu nous inquiéter, il n 1 a que lrop bien réussi, car cctte inquiétude devient parfois de la gene . L'on a pcur do toucher a ces jolis
bonbons fondants un peu Iondus déj3. dans cette bonbonniére retrouvée.
l\Iaurice

RAYI'iAL .

des ceuvres de Ozenfant etde Jeanrrnret(l)
éclate comme une sorte d'avertissement du_ c1_el. Les
~ deux artistes ont entrepris do donner la d1sc1plme aux
successeurs des I mpressionnistes, aux successeurs des Cub1stes,
Pn un· mot a tous les successeurs futurs de tout mouvement
artistique généreux.
·
L'envahissement périodique d'un art par tout ce qui
n'est ie sa caricature suit généralement l~s efforts des
rands)ondateurs. A cólé de leurs discipl_es qm comment_ent
~t dépassent leurs ceuvres, les créateurs vment surg1rles imita:
teurs qui les déforment et les compromettent. Les apports,
no peuvent
personne
• etre
·
As
appor l s 1·1 Y a , fa1·ts par ceux-ci
sans oi leurs auteurs seraient les prem1~rs. mventeurs. u
. lqu e mme l'ceuvre du créateur est generalement toute
surp
, a. g1aner derriere
· · . elle . Les
el' us . •oce elle ne laisse guere
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'EXPOSITIOK

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{l) F(·vricr, Galeric Drud.

�OZE~FANT ET JEANNERET

809

L'ESPRIT NOt:-VEAU

avec une véritable joie de !'esprit que nous goütons en les
reuvres de Ozenfant et celles de J eanneret l' avenement total
d'une réaction contre l'emprise sur l'art del'habiletémanuelle,
de la recherche de la séduction, du culte ducharme, tous éléments dont les effets sont certes irrésistibles, mais aussi passagers, aussi fugitifs que ceux des drogues aphrodisiaques.
Tout effort nouveau porte en soi les germes de sa décadence.
J'admire done l'héroisme de Ozenfant et de Jeanneret qui les
pousse a opposer une barriere a toutes les déliquescences
dont l' art est menacé, et a toutes les ten dances qui l' incitent
a échapper a sa destinée la plus haute. D' autre part, en ce
qui touche aux efforts contemporains, il faut féliciter Ozenfant et J eanneret d' avo ir contraint le plus élevé d' entre eu.x,
a savoir le Cubisme, a respecter les directives les plus saines
de l'art en sapant les rejetons épuisants et inutiles dont son
existence propre était menacée. 11 apparait, enfin, que l'rnuvre
de Ozenfant et J eanneret peut etre considérée comme un
rappel au respect et au culte absolu des éléments vitaux et
primordiaux de la plastique, sans quoi la peinture ne pourrait
vivre que de la vie la plus artificiellc et la plus arti[icieuse qui
soit.
Des critiquesd'art considérés: Louis Yau.xcelles, J.-E. Blanche, André Salman, ont souvent taxé Ozenfant, Jeanneret,
et moi-meme a l'occasion, de ratiocination. 11 y a évidemment
chez les écrivains, comme chez les peintres, les exégetes et les
chroniqueurs. Mais qui niera que les uns comme les autres ne
soient souvent capables d'ergoter. ll s'agirait de savoir seulement si l'ergoterie porte sur des sujets qui en valent l'm·enture. Il est certain qu'a ne pas parler comme tout le monde
l'on passe souvent pour ratiociner. Ce qui nous rassure. e'est
que ce reproche est toujours proféré en faveur d'une généralisation qu'il faut trouver excessive parce que rendue surtout
nécessaire par les exigences d'une clientele tres nombreuse,
tres bigarrée et dont la mesure d' incapacité, si je puis dire,
est nécessairement multiple. En tous cas, et puisque l'on juge
toujours au nom d'une formule et que la critique d'artnepeut
manquer a cette précaution élémentaire, ce reproche de ratiocination est sans doute basé sur quelque principe. Le malheur
est que ce príncipe est surtout den'enavoiraucun.Orsil'em-

pirisme a son charme, son charme dangereux toutefois, sauf
en certaines occasions ou il est bon de meler quelques grains de
[olie a toute sagesse, il n'est pas normal d'en faire comme une
regle générale au nom de quoi tout ce qui est plus droitement
humain puisse etre critiqué, disons meme blagué. Je veux
bien que Ozenfant comme Jeanneret ne se laissent pas souvent
aller iJ. cette tentation. Mais on l' a tellement fait pour eux et
si mal qu'il faut se féliciter de voir des artistes regimber contre
un tel envahissement de la facilité.
Ainsi l'audace de Ozen[ant et de Jeanneret, car de nos jours
ceci est une audace, aura été d'abord de rappeler que l'art est
l' ensemble des méthodes et des moyens gril.ce auxquels l' on
peut réaliser un objet. Et leur mérite particulier sera d'avoir
souligné dans les rnuvres pleines de pureté que nous avons
admirées, que ces méthodes devaient etre avant tout des méthodes uniPersellement humaines, basées non pas sur ces [aiblesses de l'homme que l' on nomme sensiblerie, affectation,
afféterie, et encore sensualité, licence, déréglement des sens,
mais sur sa force la plus pure, c'est-a-dire cette sensibilité
profonde qui est la source de ce que l'homme peut faire de
mieux, cette sensibilité qui ne s' embarras se pas du culte de nos
imperfections et qui partant est mere de l'imagination la plus
haute que tout artiste puisse exprimer.
Les hommes sont généralement d' arcord pour admettre que
l' art a pour but de les élever. Reste iJ. savoir quelle hauteur
ils ont assignée iJ. cette élévation. Nous sommes des hommes,
certes, mais il est des cas ou nous ne retirerons aucune gloire
a le crier sur les toits. En tout cas l'élévation la plus parfaite
commande avant tout le désintéressement le plus complet,
et c'est pourquoi, nous l'allons voir, les rnuvres de Ozenfant
et celles de Jeanneret, qui sont par ailleurs la lec,on de bien
&lt;l'autres choses, attestent en premier lieu celle du plus pur
renoncement á. ce culte des buts secondaires en quoi la peinture trouve des canau.x par ou s'écoule et se perd souvent le
meilleur d'elle-meme.
Qu'il s'agisse des natures mortes de Ozenfant ou de celles
de Jeanneret, il apparait qu'elles sont tributaires de cette
méthode déductive, qui est bien la plus féconde servante de
l'imagination. Chez Ozenfant la déduction semble plus ration-

•

�810

.

L'ESPRlT NOUVEAU

OZENFANT ET JEANNERET

nelle, chez Jeanneret elle parait plus sensible. Bien qu'unis par
les memes directives, leurs tempéraments particuliers se font
jour; !'esprit déductif du premier complete la sensibilité déductive du second. Jeanneret semble plus peintre, Ozenfant
plus artiste ; le premier sent et pressent, le second com.prend
et dePine. Aussi les deux tempéraments sont fonction !'un de
l'autre au point que l'on aimerait voir ces deux artistes collaborer plus intimement, sur la meme toile, á l'exemple de cer:
tains Maitres anciens. La caractéristique la plus nette qm
jaillit de leurs efforts conjugués est:certainement ~ amour de_ la
perfection. L'amour de la perfection n'est pas le des1r de plaire
et le courage de Ozenfant et de Jeanneret est justement de
sacrifier la popularité fragile du second aux émot10ns profondes et durables que procure le premier. Il suit de la que
pour reconstruire leur monde, Ozenfant et J eanneret, au cours
d'un libre examen de leur sensibilité, font table rase de tout
ce que l' éducation et les contingences de la vie o~t p~ dé_poser
d' accidents mémorables en leur entendement, c est-a-d1re de
tout ce que leur propre sensibilité ne semble pas avoir puremcnt créé pour leurs besoins. Dans leur foi ardente il~ n'.a~cordent de confiance qu' en ce que l' áme de leur sens1b1hte,
si l'on peut dire, leur indique comme les éléments premiers et
derniers de la plastique. C' est ainsi que, découvrant Art
comme une nouvelle Amérique et gráce á l'ardeur qm les
anime, ]'examen de leur conscience plastique leur enjoint
cette pu.rification de la nature que déjá Hegel exigeait del'art.
Il s' agit de cette purification nécessafre . dont Foubh souvent répété au cours des périodes art1st1ques determme le
retour nécessaire d' efforts détersifs tels que ceux de Ozenfant
et de J eanneret. Parce que la perfection ne s' obtient qu' a
force de sacrifices, les oouvres de Ozenfant et &lt;le J eanneret
nous apparaissent résolument dépouillées de tous accidents
parasites. Tout ce qui touche exclusiv~~ent. a la réal!té sel~lement visuelle est rigoureusement pnve de toute preponderance et situé impitoyablement á la place secondaire á laquelle
le cu]te spécifique des sens a simplement droit. L' ceu vre de
Ozenfant et celle de Jeanneret nous avertit que la réalité
ne peut offrir que les éléments d'un beau nécessairem~nt im:
parfait, insuffisant, qui suggfre contmuellement la necess1te

!'

811

d'un beau plus parfait encore. Ce n'est pas qu'ils aient la
notion exacte d'un beau métaphysique auquel on puisse
atteindre, mais ils sa vent que le beau comme la vérité est susceptible de perfectionnement a condition que l' on ne perde
pas de vuele sens premier que l' émotion humaine lui a donné.
Hegel signale que dans ]' animal l' áme du beau reste cachée
sous la multiplicité des organes et sous les formes purement
matérielles. Pareillement, mais plus plastiqucment encore,
Ozenfant et J eanneret nous diront que si la forme de tel animal n'est que le dérivé d'une constante plastique, un ceuf, pnr
contre, est un ceuf, comme une sphere est une sphere, c'est-áclire une représentation clairc d'un concept purifié par une
sorte de sélection mécaoique qui travaille toujours dans le sens
d'une perfection moulée par l' entendement. lndépendamment done de son caractere d'cnseignement, caractere que
nous examinerons plus loin, le « Purisme ,, de Ozenfant et
de Jeanneret touche au domaine de l'émotion la plus intime
dont l'homme soit susceptible parce qu'il repose essentiellement sur la perception sensible des grandes bases plastiques
dont nous avons « flatté ,, la nature, comme disait encore
Hegel. « Flatter ,, est aimable, « purifier " était mieux. En
effet, gráce au désintéressement absolu dont les toiles qu'ils
exposent sont la preuve, Ozenfant et Jeanneret rappellent que
l' art n' est pas précisément l' art d' agrément. Pour eux, la
recherche de l'harmonie du Beau provient surtout de l'imperfection de ces réalités que les arts secondaires se complaisent
trop á cultiver. Nous ne retrouvons done dans leur oouvre ni
souci décoratif, ni soin psychologique, ni pieges trop aimables
tendus a la sensualité. L' on n'y voit que des spéculations picturales peintes sur des surfaces sensibles par des hommes pour
qui les données des sens et celles de la raison n' agissent que
sous le large contróle du coour.
Cependant, pour contenir délibérément tous ces ac,cidents
hétérogenes qui, la plupart du temps, laussent les données traditionnelles de l'art, Ozenfant et Jeanneret ne vont pas jusqu' á nier la valeur du ch arme, de la séduction et de la gráce.
Ce qu'ils exigent essentiellement c'est que l'on ne produise pas
au nom de l' art, du charmant, du séduisant ou du gracieux sur
commande. lis veulent que ces agréments viennent de l'ins-

�812

L'ESPRIT NOUVEAU

tinct propre de leur auteur, et se dégagent naturellement de
l' oouvrc sans provocation artificielle, sans affeetation et sans
recherche de la surprise. Au contraire de ce que faisait le valet
de Moliere, les impromptus ne se composent pas a l'avance.
Il faut bien dire que la confusion du beau et del' aimable est
en partie due a une erreur de l'esthétique. Kant disait: «le Beau
est ce qui plait "· M. Víctor Basch, dans l'étude que publia
l'Esprit Nouveau (1), énumerealasuite les qualificatifs beau,
sublime, joli, gracieux et charmant, en leur assignant la meme
valeur. Il semble cependant ici qu'une distinction importante
soit a faire et l' art de Ozenfant et de J eanneret vient la confirmer. Le joli, le gracieux, le charmant, sont plutót des succédanés du beau, je dirais meme d'aimables corruptions du beau.
Il faut admettre que le beau est essentiellement durable, alors
que le charmant est absolument fugitif et peu codifiable. Le
charme n'est qu'un qualificatif, et, encore que cela se soit vu,
il est bien périlleux de n' écrire qu' avec des qualificatifs.
Meme l'on pourrait aller plus loin et je suis persuadé que
Ozenfant et J eanneret seront de mon avis. Ces éléments secondaires que sont le charmant, le j oli, le gracieux, ne ressortissentils pas plus spécialement aux arts qui ont pour moyen les sons
plus que les formes, la musique, le chant, l' art dramatique
par exemple ? Les arts plastiques se développent incontestablement dans l'cspace. Comment les soutenir ou les
nourrir exclusivement de nourritures qui sont préférablement
assimilées par des arts qui se déroulent dans le temps. C' est
done par un manque de logique que la !latterie de la sensualité
n'excuse pas, que l'on tend a fixer éternellement des éléments
qui ont toute leur valeur dans leur fugacité. Peut etre le culte
de ces éléments serait-il légitirne dans les arts mineurs de la
gravure, du pastel, de l' aquarelle, etc. Mais en peinture proprement dite, expression la plus haute del' art visuel, leur mise
a contribution exclusive est une gageure trop périlleuse.
C'est ce désir de perfection substitué au goüt de plaire qui
constitue l'élément le plus important de la purification sévere
que Ozenfant et J eanneret ont tenté de réaliser dans les ceuvres
exposées a la Galerie Druet. Dans ce but, Ozenfant et J eanne{1) L'Esprit Nouveau, octobre 1920, janyier 1921.

OZENFANT ET JEANNERET

813

ret, limitant it dessein les données de leur art, excluent tous les
su¡~ts de. satisfaction q~i ne sont plus universels. Le goüt, le
go~t va;iable et trop d1scutable n'est plus qu'une des petites
precaut10.ns du charme. « Le Beau est ce qui plait universellement » d1t Kant. Encore qu'il faille faire toutes réserves sur
leverbe plaire, Ozenfant et Jeanneret attirent notre atttention
sur le terme universcllemcnt qu' ils font leur et dans une mesure
plus étendue que celle que Kant lui attribuait. En príncipe, ils
sont d'abord plus précis que Lamennais qui faisait sortir
tous les arts de l'architecture et notamment du temple.Pour
eux, e.n effet, ces premiers éléments que sont la sphere, le cube,
le cylmdre, le polygone desservis par la ligne droite, le point,
le triangle ou la circonférence forment justement les données
sensibles et universelles qui, pour l'homme le plus civilisé
comme pour le dernier des negres, sont les bases de la plastique
sensible .et les éléments premiers de la beauté humaine.
Ce.s éléments grace auxquels la nature a re~u les lois nécess,a1res sufhsent a la c?nception d'un art qui est un rappel a
1 ordre pour ceux qm seraient tentés de lui laisser reprendre plus que sa liberté, c'est-a-dire une anarchie contraire a cet
amour d' ordre qui est également l'une des bases denotre entende~ent s_ensible. Il suit de la que les obj ets qui retiennent la
predilect10n de ?zenfant e~ de J eanneret sont ceux qui attest~nt les apph~at10ns humames de ces premiers éléments plast1ques. Pour c1ter un exemple, le choix de la bouteille provient
de ?e que l'objet bouteille est un concept clair qui ressortit au
cylmd~e et a la sphére. Il n'est done pas nécessaire de choisir
des ~b¡ets, peut-~tre plus plaisants, mais moins purs par suite
d' ad¡onct10ns qm dénaturent leurs bases légitimes cachées ou
oubliées sous des accidents de forme.
Construite uniquement sur la charpente meme de la sensii&gt;ilité plastique, la peinture purifiée d' Ozenfant et de J eanneret
offre, non plus le spectacle de tableaux destinés al' ornement
d'.un m'?-f, mais de véritables objets plastiques batis sous trois
dunens~ons. Ce sont. des objets que l'on serait tenté de prendre
ala mam. 11 ne s' agit done plus d'une esquisse, ni d'un schéma,
Ill d'un fragment de réalité mais d'un tout unique et complet.
L~urs .oo?vres sont comme des mots, des mots un peu crus
depomlles de tous les charmes de l'adjectif, des mots dont les

�81/J,

L'ESPRIT NOl.:-VEA.U

éléments sont unís entre eux grace a leurs relations mutuelles,
relations qui sont des rappels nécessaires, relations qui sont
des lois.
Créer un objet quelconque est toujours transfigurer la nature. Ozenfant et J eanneret ne 1' oublient pas et e' est dans
un aceord intuitif avec Hegel qu'ils sentent que, si pur qu"il
soit, l'art n'en doit pas moins ce transfigurer » la nature. N'estce pas la d'ailleurs une conséquence qui résulte de toute purification? Cependant l' art de Ozenfant et de J eanneret a surtout
ceci de précieux qu'il n' est pas une tentative de purification brutal e telle que eelle que pourrait cnvisager dans sa. partie un
trop sévére Pere de l'Eglise. Ce qu'ils veulentsurtout, c'est que
l' art ne perde pas de vuc les éléments plastiques dont le respect exclusif est la sauvcgarde d'un art élevé. Que la sensibilité intervienne largement, a l'occasion de leur emploi, ils le
veulent essentiellement. Mais ce a quoi ils tiennent aussi, c'est
que cette sensibilité ne dépasse pas ses propres moyens,
que l'imagination puise bien en elle memc toutes ses ressources,
mais qu'elle ne fasse jamais appel, en cas de détresse, au secours d'une imagination cérébrale qui eonduirait l'~uvre a
des exees correspondants a ceux de toute sensualité excessive,
e' est-a-dire a ceux d'une fantaisie provenant del' exces meme de
la raison. Les théories de Ozenfant et de Jeanneret, non plus que
leurs reuvres, ne peuvent done etre taxées de ratiocination ;
tout au plus pourrait-on leur reprocher quelque rigorisme.
Hélas la discipline ne s'enseigne pas par la doueeur. Mais
malgré cela, et je reviendrai plus loin sur ce suj et, je verrais tres
bien le &lt;e Purisme &gt;&gt; de Ozenfant et de Jeanneret susciter des
reuvres en lesquelles la pensée et la forme s'uniraient en une
harmonie parfaite telle que eelle d'Ozenfant et d' autres en quoi
une imagination plus sensible pourrait conduire al'impression
plus romantique de l'illimité, telles que eelles de Jeanneret~
L' austérité apparente avec laquelle sont peintes les oouvres
des deux artistes pourrait faire eroire qu'ils ont résolument
saerifié l'emploi de la couleur; or, il n'en est rien. La eouleur
pour eux est un accident rigoureusement matériel ayant son
existence propre. Mieux encore, elle est un qualificatif. Elle
ne peut etre un but, mais seulement un moyen. L'idée de « purification &gt;&gt; de Ozenfant et Jeanneret s'étend done a tout art

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a tendances sensuelles. Tres spirituellement,

0zenfant dit en
effet que la couleur n'est que l'esclave de la forme, mais qu'il
faut se méfier des esclaves. L'exemple de quelques grands
artistes lui donne raison. C'est pourquoi l'on constate chez
Ozenfant, et surtout chez Jeanneret, quelacouleur etledessin
sont considérés comme deux entiers d'essence ahsolument
différente. La couleur posée sur un dessin nous montre le
spectacle d'une matiere confondue avec un concept et un
concept d'ordre imposé a la nature. Tres logiquement done,
Ozenfant et Jeanneret entendent que les deux valeurs
possedent nécessairement deux roles distincts dont les prérogatives ne doivent pas s' annihiler entre elles. 11s ne
peuvent se résoudre a meler la variabilité de la valeur couleur
a la valeur constante de ces élérnents premiers dont la raison

�828

OZEl"FAJ\'1' ET JEANNERET

L' ESPRIT l"OUVEA U

a doté la matiere et qui sont l' ame du dessin. Il s' agit done, et
d'une maniere absolue, de conserver entre la peinture et la
musique une disparité que l'on tend de nos jours a oublier. La
peinture ne doit pas laisser la faculté de sentir qui préside aux
destinées de la musique submerger la faculté de jugement qui
la gouverne, elle ne gagnerait rien a trouver dans l'imprévu
ce qu' elle y perdrait en pu reté.
Te! est !'un des enseignements les plus précieux qui se dégagent des oouvres et des théories de Ozenfant et J eanneret, que
ce soit al' exposition de la Galerie Druet, dans leur livre substantiel et fécond « Apres le Cubisme » ( 1) ou dans leurs articles
de ]' Esprit N ouveau.
Il reste a préciser dans que! sens les théoremes brillants qui
sont leurs oouvres pourront influer sur l'art actuel comme sur
celui de demain.
- La recherche de « l'invariant ", qui est pour Ozenfant et
J eanneret le but de l' art grave, les pousse a !aire de leurs
oouvres des démonstrations toujours plus completes et plus
brillantes de vérités conn.ues. C'est la le pro pre de la géométrie,
ce peut etre celui d'une méthode d' art. Aussi les oouvres
des deux artistes sont-elles des théoremes qui se proposent
d'éclairer ele plus en plus lucidement les évolutions possibles
de cette invariabilité plastique qui commande aux destinées
de la nature. Il faut en général reprocher a l'Esthétique de ne
donner comme exemple a ses définitions que des oouvres définitives. Les manuels citent en effet, et volontiers, Shakespeare,
Beethoven ou Raphael sans pousser beaucoup plus avant la
recherche des origines spécifiques des arts dont il est question
a propos de ces grands noms. Je tiens done que ]'Esthétique
devrait se souvenir d' abord que son nom vient de
qui veut dire sentir, ce qu' on oublie ou ne sait pas, et qu' avant
de développer des conclusions sur ce qu'elle nomme la science
du Beau, elle a pour but de poser exactement les données fondamentales de notre sensibilité plastique. Alors que les manuels de psychologie ne manquent pas de faire d' abord appel
a la structure du corps humain et a la fonction de nos organes,

"'ªº""ªª"

(1) Apres le Cubisme, par Ozenfant et Jeannerct. Edition des Commentaires,
1918.

829

n'est-il pas curieux de voir que l'esthétique scientifique n'ait
pas plus profondément recherché les causes physiques de notre
sensibilité plastique ? L'honneur reviendra done a Ozenfant
et a Jeanneret d'avoir su, de par leurs connaissances techniques, déterminer scientifiquement dans quelles mesures l'Esthétique devait a l' avenir tenir compte des réactions sensibles,
de ces réactions en lesquelles la sensibilité et ]' entendement
posent la plus vraie mesure humaine qui soit, des réactions,
dis-je, que peuvent faire naitre en nous les bases plastiques
du cylindre, de la sphere, du cube, et de toutes les valeurs
géométriques qui sont le canevas de]' art.
C'est de cet apport que découle a mon sens la conséquence
la plus précieuse des théories et des oouvres de Ozenfant et de
Jeanneret.
Il ne faut pas se lasser de répéter le mot de Guyau : « Recommencer a vivre, idéal de tout artiste ». L' expression a
peut-etre sous sa forme poétique le sens de vivre sa vie propre.
Orvivre sa vie propre, peut-il autrement se faire qu'en suivant
les injonctions de la sensibilité pure ? Pourtant les méthodes
d'enseignement artistiques et actuelles semblent se croire
tenues de brúler les étapes. Nous ne pouvons pas cependant
ne pas dire que travailler sous les Maitres est plutót puiser
dans un vase qu' a la so urce meme de la sensibilité. Comment
done exiger qu'une fraicheur naturelle se dégage d'oouvres
convues dans ce sens dérivé, ou mieux, dénaturé. La fraicheur
ne transparait qu'au travers d'une enfance ou d'une adolescence pures que n' a pu réussir a encombrer le poids souvent
trop laurel de la connaissance. Sinon, nous assistons aux laborieux ébats d'une fraicheur frelatée et artificielle qui si brillantes que soient les illusions qu'elle donne, n'est plus qu'une
sorte de bouture entée sur quelque plante magnifique pour
former comme une exception et susceptible seulement de vivre
en marge de la véritable nature.
En donnant le conseil de « recommencer a vivre » Guyau
n'indique pas le secret qui peut permettre de le suivre. Avec
hardiesse, Ozenfant et J eanneret le dévoilent.
A la lecture de l'enquete ouverte par !'Esprit Noureau sur
la question de savoir s'il fallait ou non brfiler le Louvre, je
pensais qu'il vaudrait mieux le fermer a taus entre la dixieme

'

�830

L' ESPRIT NOUVEAU

OZENFANT ET JEANNERET

et la trentiéme années. Jusqu'a clix ans, l'enfantle considérerait comme une sorte d'album d'images; aprés trente ans il y
pourrait cueillir, avec la joie qu'on devine, des conseils qui ne
prendraient plus d' emprise trop exclusive sur sa nature pleinement formée. C' est entre dix et trente ans qu'il faudrait
done que l' on suivit les conseils proposés par Ozenfant et
J eanneret. La fraicheur ne peut pas j ouer sur des valeurs
connues et reconnues, elle nait avec les élémcnts memes de la
création. 11 faudra done et avant tout, développer chez lajeunesse la perception des bases plastiques, de fa&lt;,Jon a ce que non
seulement sa sensibilité en soit largement imprégnée, ce qui
sera facile, mais que sa consciencc saisisse en toute connaissance exactement leur valeur rationnelle. Le Beau est ce
qu'on aime, mais ce qu'on aime profondément, c'est-a-dire ce
dont on ne peut se passer, ce dont on a un besoin indispensable,
ce sans quoi il n'y aurait guére de vie possible. II n' est pas le
superflu, le congestif, la prodigalité, le remplissage, memc si
les exigences de l'insatiabilité ont fait de ces superfétations
des nécessités. Aussi est-ce parrni ces sources naturelles de la
plastique et que nous avons nommées plus haut que s'établira
et se formera cette fraicheur créatrice que nous demandons a
l'art. Le« surtout pas de livres ", de Rousseau, quinous revient
a la pensée, nous délivrera de l'enfancetrop studieuse qui confectionne des artistes défraichis dés leur naissance, de l'enfance
prodige, de cette vieille femme qui joue les petites filles.
L'esthétique de Ozenfant et Jeanneret invite done a ne pas
oublier que la fraicheur ne peut émaner ·que de valeurs nouvelles et qu'elle ne peut sourdre que d'inventions non perfectionnées. La fraicheur qui nait avec une invention est épuisée
a sa maturité pour la raison qu' elle ne peut pas se répéter ; a
plus forte raison manque-t-elle absolument a toutes les tentatives qui tendent a la perfectionner.
C' est ainsi que prenant position « aprés le cubisme ,,, Ozenfant et Jeanneret se sont élevés contre toutes les tendances
capables de dénaturer l'effort de ceux qui sont a la tete de ce
magnifique développement. Les deux artistes estiment en
effet qu' a vouloir le perfectionner, le réaliser comme dirait un
profiteur, on ne peut pas ne pasl' altérer. A.u culte des bases plastiques qui entre autres données, fut a la base du cubisme, ils

craignent qu'on ne substitue le culte d'une formule, avatar qui
arrive d' ailleurs a la suite de toute invention. Leur audace est
done de rapp_eler a l'ordre de la fraicheur d'imagination les succédanés nécessairement dégénérés qui proviennent de cettc
erreur. lis craignent justement c¡u'une fantaisie, une fantaisie
débridée, ne vienne se greffer sur I' effort le plus désintéressé
quisoit; ils craignent de voir !' apparitiondes fauves du Cubismc
comme il y eut ceux de l'Impressionnisme. Nous parlions d'un
rappel a l'ordre de la fraicheur d'imagination, mais mieux
encore, c'estun rappel al'ordre pur et simple de la nature humaine
que représente l'effort que Ozenfant et Jeanneret ont tenté
et dont l' on peut voir les applications pratiques a la Galerie
Druet. Je pense done que leurs o:mvres sont des beautés
froides qui ne se livrent pas au premier abord et qui ne déterrninent pas le coup de foudreviolent et passager de la séduction,
mais que l'on finirait par aimer et dont l'on prendrait tellernent les habitudes hurnainement disciplinées qu'il deviendrait
difficile de se passer de leur présence aprés les avoir attentivement considérées.
C'est que leur art est d'essence bien frarn;aise, c'est qu'il
porte la marque de cette clarté qui certes comporte aussi bien
les défauts de sa qualité, mais de cette pure clarté fran&lt;,Jaise
en quoi il n' cst pas exagéré de dire qu' actuellement se traduit
toute peinture étrangere. Si la peinture fran&lt;,Jaise, et en particulier celle de Ozenfant et de Jeanneret, posséde cette qualité,
c'est qu'elle semble prendre son point de départ dans une sorte
d' absolu. Les amvres de ces derniers sont done construites suivant des regles naturelles, et non exclusivement artistiques.
Mieux encare, elles ne partent pas du point de vue artistic¡ue
pour parvenir a un naturel nécessairement artificiel. lis ne sont
pas tentés de dire: « Vos beaux yeux, belle marquise, me font
d'amour mourir », et encare moins: « D'amour, marquise, me
font », etc., mais simplement: « Belle marquise, vos beaux
yeux me font mourir d' amour. » Ainsi leur syntaxe ne connalt pas ces inversions dont les arts du Nord ou du Sud
montrent partout des exemples. Elle présente généralement
le meme schéma, elle groupe toujaurs des éléments qui tirent
uniquement leur origine des nécessités posées par la sensibilité. Du fait meme de cette simplicité, la langue fran&lt;,Jaise,

831

�832

L'ESPRIT NOUVEAU

qu' elle soit picturale ou littéraire, n' est sans doute pas aussi
poétique que d' autres. En revanche l' on peut assurer qu' elle
est la plus humaine qui soit et les ceuvres de Ü?enfant et de
Jeanneret le montrent largement.
11 n' en faudra done pas davantage pour que l' on accuse
Ozenfant et Jeanneret d' étre plus royalistes que le roi. Pourtant voila qui est naturel et par suite tres légitime. Parmi les
intentions que je préte a Ozenfant et a Jeanneret, il en est une
sur laquelle je reviendrai un jour, car elle estd'uneimportance
telle qu'elle semble susceptible de soulever des discussions
pleines d' intéret. Ozen[ant et J eanneret, dans leurs théories
comme dans leurs ceuvres, semblent avoir formé le dessein, que
nul n' avait entrepris avant eux, a savoir de nous enseigner a
sentir. L' on pourrait peut-étre mieux dire qu'ils ont voulu
canaliser, orienter vers la voie la plus purement humaine les
injonctions de la sensibilité. Or voila une tache sans doute difficile et telle que s'en imposent seulement ceux qui ont pris
le goüt de purifier, de perfectionner les manifestations des
hommes. 11 est quelquefois nécessaire que certains sujets
soient plus royalistes que leurs rois qui généralement ne le sont
j amais trop. C' est pourquoi, au cours d'une époque qui exige
que l' artiste ne se contente plus d' étre l'instrument aveugle
et désintéressé de sa sensibilité, a une époque ou un besom
d' apurement de tou tes les valeurs fragiles ou périmées se lait
quotidiennement sentir, l'effort de Ozen[ant et de Jeanneret,
par son audace soutenue, marquera et se. développera comme
l'un des plus nécessaires qui ait jamais vu le jour.
Nous vivions trop pendant et apres la lettre ; Ozenfant et
J eanneret nous auront réappris a vivre un peu aDant.
i\Iaurice

RAYNAL.

Celui qui n'aime pas Wagner n'aime pas la France..... Ne
savez-vous pas que Wagner était Fran9ais? - de Leipsick.
..... Mais oui .....
Oublieriez-vous? ..... Déja? ... Vous?... un patriote? ...

..
Les Critiques sont beaucoup plus intelligents qu'on ne le
croit généralement ..... Aussi, veux-je devenir critique un petit critique - tout petit, bien entendu ...

•
Si je suis Fran9ais ? .....
Bien sur ...... Pourquoi voulez-vous qu'un homme de moµ
a.ge ne soit pas Fran9ais? .....
Vous me surprenez .....

..
C'est entendu :..... a la prochaine guerre, Ravel sera encore
aviateur - sur carnion automobile .....

�SCIENCES
·t·
?
Cet homme ne peut
Ne pas respecter les cr1 iques . ·····
etre qu'un PAS GRAND'CHOSE .... .
Surtout, ne le fréquentez pas .... .

TENSIONS ET PRESSIONS

.
'est pas Allemand ..... Il est seulement
Non: Samt-Saens n
rend toutdetravers,
un peu « DUR » de cerveau ..... I1 comp

"

sans plus.....
A son a.ge, on dit ce
:Mais il est de bonne foi, parbleu ·····
q u'on veut .....
. ?
Qu'est-ce que liª peut f aire .

..
.
.
plus un critique est bete, plus il est inChose curieuse . telligent .....
C'est a n'y rien comprendre ...
Evidemment ...

..
'Artn'a pas de Patrie, ... le pauvre ... Sa
Nous savons que l
fortune ne le lui. permet _pas ... Richard Strauss et Scham- ·
Alors pourquoi ne pas ¡ouer
· savez tout ...
Di
tes
e
her
monsieur
Laloy'
vous
qui
,
b erg ? .....

CI. -Compresseur ordinaire a 100 atin.
C2. - Hypercompresseur portant la pression exercée sur le mélange AzH' a 300 atm.
Ca. -Hypercompresseur portant la pression a 1000 atm.
P. - Puits de réaction enfoui dans le sol pour éviter les accidcnts dus a l'c:xplosion
fortuite d'une conduite.
p. - Purificateur.
Tl. - Premier tube catalyseur.
LI. - Liquéfacteur a courant d'eau, l'ammoniaque se condense en A et este:,,.-trait
en R; les gaz non combinés s'échauffent dans un second tube catalyseur T!•
L2. - Deuxi~mc liquéfacteur avec robinet d'extraction et conduite de retour pow
les gaz non combinés,

•••
De récentes recherches faites par M. Holveck, _préparateur de Mme Curie
du Radium, ont abouti a l'identiflcation de rayons « X » a

a l'Institut

grandes longueurs d'ondes avec certains rayons lumineux du spectre
solaire.

Ce résultat a été obtenu en partant des observations suivantes : les

Est-ce que Marnold ne ferait plus de critique? ... Ce serait
bien facheux .....
erte séminale •·· !
Que11e P
.
. . . UN PEU LA» le cher homme ...
Cornme comique' il eta1t «
'
ErikSATIE.

rayons « X » constituent une série d'ondes a longueurs diverses, selon
que ces ondes sont relativement grandes ou petites, on obtient des rayo ns
u mous &gt;&gt; ou des rayons « durs u. Jusqu'alors, les rayons &lt;( X » les plus
« mous u étaient loin de voisiner sur l'échelle spectrale, avec les rayons
lumineux les plus &lt;&lt; durs ))' 8. savoir, les ultra-violets.
Pour amollir au maximum les rayons (&lt; X &gt;l, M. Holveck a réduit au
minimum l'intensité du. champ magnétique qui projette, sur une petite

plaque métallique d'ou se réfléchissent les rayons «X», les éleetrons s'échafpant d'un filament incandescent.

I a constaté que plus le voltage était has plus la longueur d'une onde

�836

837

L' ESPRIT NOUVEAU

TENSIONS ET PRESSIONS

était grande, ll cette fin, il a ramené la tension, peu a peu, de 50.000 volti
a 25 volts.
Ayant, grAce ll ce procédé, obtenu des rayons de deux especes mais ll
peu pres de meme longueur d'onde, il a constaté leur absorpt10n analogue

et + 80°; son point de lusion est de+ 80° lorsque la pression atteint enviren 20 .000 kilos. M. Bridgmann a done pu lormer de la glace a une
température ou d'habitude l'eau est presque a l'éhullition.
On a constaté, d'autre part, des phénomenes é)ectriques consécutils

par un gaz déterminé, ces rayons sont done identiques.

Cette constatation a plutOt un intéret spéculatil que pratique. En ellet,

les rayons ultra-mous, obtenus a des tensions trés basses, sont des &lt;( har~
moniques » de la série des rayons ({ X l&gt;, mais leurs propriétés sont vrai~
semblablement incomparables a celles des rayons « X » engendrés par
de hautes tensions. Néanmoins, la continuité, ou plutót la liaison obtenue
ainsi entre deux gammes spectrales, offre une nouvelle preuve du métamorphisme universel. La vulgaire insolation est done, a la limite, une
radiographie que le soleil rious olfre gratuitement.
· En faisant varier la tension ou le volta.ge, au cours d'expériences sur
des phénoménes électriques, on agit comme lorsqu'on modifie la press,on
dans la plupart des expériences de physique.
A ce propos, nous signaJons les expériences d'un savant des EtatsUnis, le Dr Bridgmann, intéressant les hautes pressions, dont les
effets sont aussi curieux, pour le moins que ceux des·basses tensions.
M. Bridgmann a réussi A construire un tube assez robuste et assezétanche, pour supporter des pressions de 40 .000 atmospheres; mais il n'a
ellectué des mesures précises que jusqu'a 20 .000 atmospheres.
On constate a ces hautes pressions, Paugmentation extraordinaire de
rigidité des matieres usuellement plastiques ou molles. Sous 20.COO atmosphéres,la paraffinedevientplusrigide quel'acierdoux. (&lt; Le caoutchouc
mou, 8. ces pressions dovient dur et cassant, et se fissure comme du verre;
de l1acier doux en contact avec le caoutchouc pénétre 8. l intérieur des fissures de ce dernier, comme le ferait dans les circonstances ordinaires, une
substance plastique refoulée dans les fissures d'un corps dur. ,,
, L'étude la plus intéressante exécutée par len, Bridgmann, est celle de
l'eau. Tamman avait déja ohtenu en opérant jusqu'a 3 .000 atmosphéres
des résultats remarquables ; il constata, en dehors de la gJace ordinaire,
J'existence de deux especes de glaces di!férentes qu'il baptisa glaces 1\08 ll
et 111 ; la glace ordinaire ou glace N° I est plus légere que l'cau et son
point de fusion s abaisse réguliérement quand la pression augmente. A la
pression de 2 .200 kilos, le point do fu~ion est - 22°. Alors se forme,
quand la pression augmente, la glace N° III qui cst plus lourde que l'eau
et dont le point de fusion s'éléve quand la pression augmente. », .
« Au-dessous de cette te-mpérature, on observe également l ex1stence
d'une autre espece de glace, la glace N° 11, la distinction entre la glace
II et 111 s'établit de la lacon suivante: a la températurc de - 55°,_on
observe la translormation de la glace N° I en glace N° II sous la press1on
de 2.100 kilos; le phénomene s'accuse par un changement de volume;
roais la m8me glace N° I peut encare se transformer sous la press10n de
2 .250 kilos et l'on ohtient la- glace N° 111 dont le volume, a ces
memes température et pression, est dillérente du volume de la glace
N° J ou II. ,
1 M. Bridgmann a repris ces expériences, mais sur un plus v~ste domaine de P.ression 1 et il a constaté l'existence de deux autres variétés de
glaces qu'1l désigne sous Je terme de glace N° V et VI. Toutes deux sont
plus lourdes que l'eau. •
La ¡¡lace V a été observée entre - 10° et 0°; la glace VI entre -10°

a des

pressions exercées sur certains cristaux, tels que le quartz ou la

tourmaline. En 1883, Curie a découvert que la tension et la compression
provoquent l'électrisation de cristaux dont il est parlé ci-dessus. Curie a
trouvé que la quantité d'élcctricité produite est proportionnelle a la
pression. On a utilisé cette propriété, par exemple, pour mesurer les

pressions développées par les explosions dans les armes a leu et dans les
moteurs.
Si l1on soumet un sel de Seignette

a une tension convenable, on cons-

tate une dillérence de potentiel de 500 volts entre les plaques aboutissant
A l'appareil enregistreur, réciproqm-ment, si l'on applique au meme cristal une tension parei1le, iJ se tord lui-m8me ; soumis a un courant alternatif, il entre en vibrations et produ.it un son plus ou moins fort selon la

tension appliquée. Cette propriété a pu etre utilisée en téléphonie et a
donné a H. Me. Jean Nicolson, d'excellmts résultats. (1)

1

1

1

:Ir.A S"SfN'Ji."Bi:iSB

»B

:lo• A mi: M@ H :E A Q V B

Une des applications industrielles les plus récentes des prcssions élevées, est celle de la synthése industrielle de l'ammoniaque par le procédé

Geor~es Claude. La dillérencc qui existe entre ce procédé et celui imaginé
prim1tivement par Charles Tellier, le Pere du Froid, et perlectionné par
Haber, provient précisément, de la pression de 1 .OCO atmosphéres qu'on
a pu obtenir en vue de cette synthése. Celle-ci s'ellcctue par le mélange
de deux gaz azote et hydrogéne en proportions voulues, en présence d'un
catalyseur approprié et sou~s A une ~r~s forte pression. .

Le procédé allcmand de Lmde n'ut1hsant que des pressrnns de 150 ou
200 atmosphéres, Georges Claude s'arreta a l'idée d'employer des sur-

pressions, qu'on obtient tré~ économiquem~nt a l'aide d'un si_mple piston plongeur. Plus la press1on s'éléve, moms son augmentat10n coüte
d'énergie. Ainsi on peut dire que ce qui _coüte 2 pour comprim?r a 2CO at-

mosphéres, ne coüte que 3 pour compr1mer

a 1 .éCO atmospheres.

M. Georges Claude a déternuné la re)at10n exacte qm ex1ste entre la
preirnion et la température Alaquelle doit ~tre soumis le ca!alyseur .. .

A la pression de 2(0 atmosphéres utihsées par la Bad1sche Anilin, le
rendement en ammoniaque était de 13 p. 100 du mélange gazcux
soumis au catalyseur · a la pression de !000 atmospheres, le rendement est de 40 p. 100. 'La dépense supplémentaire d'énergie exigée est
extremement faible ¡ la température est d'envuon 60C0 •
Les deux gaz élémentaircs,. azote et ~y~og~ne, ut~s~s dans cett~ ~ynthese sont extraits : le prrm1er de la d1shllahon de I a1r atmospher1que
liquéfié dont les 80 p. 100 sont de l'azote;
(1) Ce mot est pris ici dans son acception mécaniquc,

�838

L'ESPRIT NOUVEAU

Le second de l'électrolyse de l'eau, ou encore des gaz résiduels des lours

a coke qui contiennent 50 p. 100 d'hydro~ene.

Nous donnons ci-dessous, le schéma au processus de la synthése de

MUSIQUE

l'ammoniaque (voir figure en tete de la rubrique science).
C'est la tension élevée des vapeurs qui permet de les condenser au sortir des tubes catalyseurs par simple refr01dissement.
Nous insisterons, une autre fois, sur le róle particulier des catalyseurs.

L'INTELLIGENCE
M. Auguste Lumiere a pu vérifier l'hypothese émise par lui et d'apres
laquelle n des produits toxiques secrétés par les racines des plantes ou résultant de la transfonnation des débris végétaux apres la chute des feuilles et la
mort des plantes annuelles » (1) pouvait jouer un rOle dans Je fait que la
végétation est ralentie pendant l'hiver et ne se réveille qu'au prin-

DANS L'&lt;EUVRE MUSICALE

temps. 11 suppose que le temps qui sépare l'automne du printemps est
m atériellement nécessaire

a la nature pour la

destruction par fermenta-

tion, oxydation ou dilution et l'entra!nement, par les pluirn, des produits

toxiques antérieurement .secrétés.

Cette idée s'est trouvée vériliée par l'expérience. M. Lumiere a utilisé
un échantiJlon de terrean qu'il a partagé ; apres avoir soumis un des lots
a des lavages répétés A l'eau distiJlée et avoir simplement arrasé l'autre
lot avcc le meme liquide, il a constaté qu'A la tcmpérature du laboratoire,
Je premier lot se recouvrait de petites herbes au bout de quelques jours,
tandis que le second lot restait stérile.
IJ en déduisit que Je lavage avait éliminé les produits s'opposant /J. la
germination des graines.

M. Lumiere a pu extraire, par épuisement, les produits solides stérilisants qui, dissous dans un litre d'eau, utilisés comme arrosage, se sont
opposés en toutes saisons a la germination.

Si I'on parvient a déterminer les procédés de saturation ou de destruction de ces substances, on aura frut réaliser /J. la culture un progres au
moins équivalent /J. celui que suscita la synthese etl'utilisation des engrais

nitrés.

Peut-etre le rOle de ces derrriers sera-t-il completement changé une fois
l'étude chimique des substances stérilisantes plus avancée.
II faut toutefois noter que les phénomenes de symbiose consistan\ en la
nitrification du sol par des micro-organismes, présente un maximum d'activité Ala fin de la saison hivernale. D'ou il résulte que cette rritrification
ne s'eflectue également qu'apres l'élimination des substances en question. II y aurait done Iieu de déterminer si nitrification et germination
restent solidaires ou deviennent indépendantes.
Paul RECHT,
(I} Promenoir.

M. Charles Kcechlin, dans un article « La Musiqu.e, plaisir
d,e l' esprit, ou jouissance sensuelle », oppose intellectualisme a
sensualité, intelligcnce a sensation, et cherche a dégager la
part de chacun d' eux dans l' ceuvre musicale.
Tout en admettant « la sensibilité qu'une belle intelligence
équilibre », l' ceuvre musicale est avant tout, pour M. Kcechlin,
« le passé de l' artiste, ses amours, ses haines, sans oublier
son intelligence ». «L'intelligence n' exige qu'une sorte d' ordre
apparent ». « C'est u.ne logique intime qui s'ignore elle-meme.
Cette ignorance est précieuse ».
M. Kcechlin ne veut pas de la science « qui philosophe sur
les raisons des choses, explique les pourquoi et les comment »
- de la Raison qui détermine. Il leur préfere « le mystere » de
la création, et « un art si divers, si riche d'inconnu non encore
exprimé, qu' on ne voudrait point dire de fa&lt;,on certaine ce
qui arrivera ou ce qui n' arrivera pas ».
.
Enfin, « pour la vraie ,logique musicale, elle est d' ailleurs
imprévisible, diverse extremement et ses lois restent cachées
dans un profond mystere "·
Nous regrettons que M. Kcechlin ne s'exprime pas en
Revue Musicale de mars 1921.

��842

L'abondance des matieres nous oblige a remettre
au prochain numéro la RUBRIQUE BIBLIOGRAPHIQUE.
ainsi que la suite des féponses A NO'rRE ENQUiTE :
DOIT-ON BRULER LE LOUVRE.

L'ESPRIT NOUVEAU

superflue. L' auteur a parfait son reuvre au dehors de 1ui,
comme une belle cho se, pour la délectation d' autrui. 11 est des
reuvres trop longues ou trop courtes qui ne satisfont pleinement ni l'intellect, ni les sens: absence de plan, ou planinsuffisamment con,;iu, ou modifié en cours de route pour telle raison
secondaire.
11 est des musiques coÍnme l'imprassionnisme, qui ne correspondent plus aux ten dances de notre époque. 11 est des musiques
d'autres époques qui ne nous satisfont plus pleinement : Beethoven, le preiniei des romantiques, auquel- nous préférons
Mozart et Bach. Pourquoi ? Parce que nous nous lassons de la
prédoininance exagérée d'une personnalité. Bach et Mozart
nous offrent des architectures s'équilibrant presque d'ellesmemes, par la force des choses (musicales) ; de temps a
autre apparait lurtivement la main du créateur, comme pour
ordonner Inieux encare un équilibre stable déja par soi-meme.
Il est une généralité qui nous touche plus profondément
qu'un fait isolé.
Beethoven, c'est le drame d'une ame et notre subjectivismc
s'y laisse prendre. \Vagner, c'est la fusion entre la musique et
l'art scénique, forme d'art inférieure puisque la musique y
partago sa force entre le Ver be et le Geste.
L'art de Beethoven et de \Vagner se perpétue en Allemagne,
ou il est né, parce que l' Allemand n' est pas encore une race
arrivée asa maturité artistique. La musique d'un Schcenberg,
d'un Bartok en sont un exemple. L' Allemagne en est encare
au romantisme individualiste.
L' art des Cubistes, d'un Picasso, d'un Gris, des Puristes,
déclanche des réactions collectives, objectives, parce qu'il
n' est pas l' expression primaire des sensations et des passions,
mais leur transposition dans un ordre supérieur ou l'intelligence agit et trouve de hautes satisfactions.
Albert

JEANNERET

LECTEURS,

Vous nous donnerez une preuve de votre sympathie en nous indiquant ci-dessous les noms et adrult
de, personnes que vous croyez susccplibles de s'intéresser d: notre Revue. Nous enverrons a chacune un
spét:ina~n illustré pour leur Jaire connaUre notre programme.
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160 P.4.GES IN-IJO .4.U MINIMUM

Chaque mois elle publie un BiUet Parisilfn d' André Salomon, réstbnant la vie artistique fra~e.

Rédacteurs : André de RmoER et P. Gusta ve VAN HEcKE.

Internationale mais non internationaliste, intersociale, mais non socialiste, la

Re•U$ de Geni•e est une revue de liaison inteJJectuelle et de .documentation ori-

SOMMAIRES DES NUMÉROS PARUS A CE JOUR
· SOMMAIRE DU N° 5. - La Section d'Or, par Florent Fels. - L' Art nouveau, par Wale
démar George. - Musique nouvelle, par Paul Collaer. - Les lithos de Marie Laurencio, par
André de Ridder. - Les Arts A Paris (III) par André Salman. - Notes, remarques et nouvelles.
muvres de L. Survage, Férat, Archipenko, Lambert, Marcoussis, Duehamp-,Villon, Laurens,
G. Buehet, Angiboult, Tour Donas, Jacques Villon, Fernand Léger, Georges Braque, Albert
Gleizes, Marie Laurencin, - Couverture de Géo Navez.

SOMl\.lAIRE DU N° 6. - André Foy, par René Bizet. - Foujita, par R. Rey. - Valentine
Prax, par Marcelo Fabri. - Fernallde Barrey, par L. Aressy. - F:rans Masereel, par Paul
Colín. -JuJes Vermeire, par André de Ridder, -Les Arts a Paris (IV) par André Salmon. Les écrits d'Ensor, par Paul Fierens. - Notes, remarques et nouvelles.
CEuvres de A. Foy, Foujita, V. Prax, F. Barrey, F. Masereel, J. Vermeire, James Ensor. Couverture de Joseph Cantré.
SOMMAIRE DU N° 7. - L'art de ne pas savoir peindre, par P. G. van Hecke. - Albyn
van den Abeele, par André de Ridder. - Gustave van de Wrestyne, par .Fmnz Hellens. Prosper de Troyer, par P. C. van lleche, -Creten Georges, par Paul Fierens, -Léon de Sm_et,
par Francis Careo, - Les Arts a Paris (V) par André Salmon. - L'exposition de Gen~ve, par
Fr&lt;mfOÍS Gos. - Notes, remarques et nouvelles.
CEuvres de A. van den Abeele, Gustave van de Wrestyne, P. de Troyer, Léon de Smet,
Georges Creten, Marie Laurencin. - Couverture de Georges Creten.
SO:MMAIRE DU No 8. - La jeune peinture fran9aise, par André Salmon. - Art anclen,
Art nouveau, par André Lhot,e. - La nouvelle peinture, par André de Ridder. - Interview
devant le roiroir, par P. G. van Hecke. -Liberté et Tradition, par Paul Fierens, - Paris, Paris.,.
par Franz Hellens,
CEuvres de A. Deratn, A. Lhote, B. de Warocquier, M. Gaillard, Ch. Dufresne, A. Favoy,
O. Friesz, M. Laurencin, R. Durey, BissiCre, Bischoff, Dunoyer de Segonzac,Corneau.-Cou.
verture d'André Derain.
PBIX DU NUMÉRO. , •••••• , •• , •••••• , , .. , • , , • , , • , , , • •

ABoNNEMENT o'UN AN. • . • • • . • • • • • • • • . • . • • • • • . • • . . • •

3

ginale. Seule, elle joue ce rOle nécessaire a une époque qui, apres tant de bonleversements, réclame qu'on reconstruise. Dans ce chaos douloureux, elle cherche a
retrouver les lignes directrices ; elle contribue a préserver nQtre civilisation soumise a tant de menaces.
Chacun de ses numéros se divise en trois rubriques. Une premiare partie contient
des reuvres d'imagination, des études de caractére général, des es~ais politiquea,
historiques, critiques. La seconde partie donne des 1&lt; Chroniques nationales ». Iesquelles sont rédigées par des ressortissants des pays dont elles traitent. Tirant la
philosophie des événements, ces chroniques fournissent des vues d'ensemble et
. donnent un tablean comparé, une image synthétique du monde moderna.
A ces « chroniques nationales » succéde une 1&lt; chronique internationale » consacrée A retracer les efforts des peuples non plus pour s'affirmer, mais JtOur s'entendre les uns les autres. On y trouve l'analyse des grands problemes q:m se posent
A toutes les nations en commun, la libre discussion des diverses inst1tutions universelles dont Geneve est le siege, le coinpte-rendu de l'activité internationale dans
le monde entier.
La R ePU$ de Genive compte parmi ses collaborateurs: MM. Maurice Barres, René
Boylesve, Georges Duhamel, Edouard Estaunié, Georges Eekhoud, Elie Faure,
Daniel Halévy, Emile Henriot, Edmond Jaloux, Camilla Mauclair, Pierre Mille,
Edmond Pilon, Henri de Régnier, Jean Richard-Bloch, Jules Romains, André
Suares, J.-J. Tharaud, Albert Tbibaudet, Jean-Louis Vaudoyer, Benedetto Croee,
G. Ferrero, Piero Jahier, G. Papini, Vilfredo Pareto, G. Prezzolini, Joseph Conrad,
George Moore, Bernard Shaw, J. Sangwill, Arnold Bennett, J ohn Erskine, Charles
Macfarland, E. Curtius, F. W. Forster, Freud, H. Kessler, Heinrich Mann, W. Ratenau, J. RedHch,Maxime Gorki, Kouprine, Remisov, Sologoub, J. Bojer, Geijerstaním, Per Hellstroem, Jules Andrassy, Fr. Riedl, J. de Voinovitch, Andreades
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artistes italiens et étrangers dont l'im¡;ortance peut étre considér€e comme cardinale, en
dehors de tout préjugé esthétique ou d'école .
. Nous y reprendrons sur de nouwllcs bases esthétiques et critiques l'étude d'artistes
dé¡d consacrés par la renommée. Aiais notre attention se portera principal.ement, dans
le but de les identifier et d1 en fafre ressortir la "aleur, sur l'reu(lre d'art-istes 9ui b'ien
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>llaldóa
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ALBERTO TESCIIE

L===-------------------

No fué Pérez Galdós escritor muy dado a cultivar una cómo&lt;la simbología en sus novelas, talvez
porgue siempre tuvo el entero valor de encarar la
reah&lt;lad de su época llamando al pan, pau, y al
vino, vino. Ni en sus Episodios , en los que trató
las más delicadas cuestiones históricas, de esas
que los pueblos veneran como a las imágenes en
los templos; ni en sus Novelas Contemporáneas, en
cuyas páginas mostró viva y palpitante a la sociedad 1 al pueblo espaiíoles de promedios del pasado siglo, co11 sus virtudes y sus defectos, con sus
pasiones incestuosas y sus rigorismos fanáticos,
Jamás don Benito buscó fáciles eufemismos o revesadas alegorías a fin de diluír al uno por mil
sus ideas, que siempre fueron firmes y resuelta~.
Los símbolos, cuando intervienen en sus novelas,
-

I

-

�constituyen un simple recurso artístico, que en
ningun caso perturba o Yiolenta la naturalidad del
asunto. Porque Galdós, como Zola o Tolstoy, tuvo siempre la firme conciencia de su labor, cuyo
profundo y a veces apasionado arraigo humano le
costaron más de una mordeJura y más de una
póstuma reserva de gratuitos enemigos que no pudieron tener esa noble entereza de que dió pruebas
Pereda cuando escribió ccSotileza)} para refutar a
«Gloria&gt;), como don Benito había replicado con
esta su novela a «El escándalo)} de Alarcón.
La acción ideológica que se con vierte en motivo
alegórico o en prédica doctrinaria campea y suele
ser frecuente en algunas de sus obras: ahí están
«La primera república)}, ((Nazarin)), «Tarquemada)), «Miau», «Amadeo I», «El caballero encantado)), (cRealidad)). ccLa sombra)~, en cuyas
paginas puede estudiarse en toda su amplitud la
ideología galJosiana y la realidad del problema
espaiiol, Hombre de su época y Je su hora, don
Benito fué un realista en el más amplio sentido de
la palabra y como tal siempre vivió preocupado
del progreso de su pueblo y del advenimiento de
las nuevas ideas que comenzaban a transformar
las instituciones en el continente.
Ninguno antes que él, ni Feijoo, ni Jovellanos,
ni Larra, sintió más por lo vivo el problema social
y moral de su pueblo: sus Episodios y sus Novelas Contemporáneas constituyen la más alta glorificación y la más dolorosa censura de un país en
cuyos hechos anJuvieron siempre fundidos en estrecho maridage el impulso noble y el ruín fana-

2

--

tismo destructor; que suele volar en alas de las
grandes aspiraciones o arrástrase cegado por la
venganza y la inconciencia.
Pérez Galdós, que fué el más elocuente vocero
de su raza: que escribió la epopeya de un pueblo
durante un siglo, pensó también a tiempo como
Costa y antes de la triste guerra de Cuba, que
Espaua debía ponerle doble vuelta de llave al
sepulcro del Cid.
NAZARIN

¡Nada más triste que un apóstol colocado fuera
del medio que le debió deparar el destino! Nazarin
pudo nacer y vivir en el siglo trece, en los tristes y
obscuros atios medioevales, de inquietas superticiones y fatídicos terrores; pero, en los ajitados
días de la pasada centuria, su presencia no podía
constituír más que un romántico anacronismo.
Nazarin, apostólico, ungido con el óleo de la
Iglesia y arrojado de ella por encubridor de livianos pecadores; Nazarin, capaz de vivir tan sólo
aiiorando días mejores que los actuales de crudo
materialismo; Nazarin, místico empedernido e incorruptible, protector de tristes rameras y de astrosos vagabundos; Nazarin, pobre y piadoso como
el santo de Umbría, es el símbolo del cristiano
puro, del varón evangélico; una especie de Cristo
perdido y claudicante, sin más discípulos que sus
misérrimos protegidos.
Y corno la Iglesia y sus fieles no conciben santidad sin ortodoxia, be aquí que Nazarin no pasa

-3-

�de aparecérsele3 sino como un herege, un simple
prevaricador, que en el severo antaño inquisitorial
hubiera llegado a purificar sus faltas con sus carnes temblorosas tostadas sobre los carbones encendidos del Santo Oficio.
BENJNA

¡Qué obra tan triste y desolada es aquella inolvidable «Misericordia)) del maestro! Casi no se
lleQa a pensar en una novela porque el asunto y
la mtriga no existen: sólo nos la imaginamos como
un cuadro, como una escena animadísima, como
una tajada de vida, que decía el poeta.
Benina, mujei· del pueblo, resignada y querendona, encarna el tipo de la criada fiel. que sólo
vive para la casa en la cual sirve. Tras contínuas
dilapidaciones, su patrona viene a menos y se encuentra en la indigencia y acaso caería en la miseria si Benina no llegase hasta la vecina iglesia
a tender la sarmentosa mano, aguardanuo la
limosma que ella sabrá convertir en el pan de cada
día para el hogar, sin que su patrona logre saberlo. Una maíiana, al regresar Benina, encuentra
la buena nueva de que ha llegado una herencia
providencial y con ella la hora de su infortunio,
porque la arrojan de la casa pagando toda su
abnegación con una dádiva.
Benina, en medio de los mendigos, tiene el valor de un símbolo: es toda la humanidad que aún
se revuelve en la miseria y que, en su inconciPncia, parece ser feliz porque no tiene más preocupación que la del avaro mendrugo.

-4

¡Cuánta ternura) cuánta misericordia íluye de
esta _abnegada y compasiva figura de mujer! ¡Cómo rnteresa y conmueve también, en medio de ese
ambiente popular, la figura resplandeciente del
ciego Almudena, Job astroso con el ce1·ehro poblado de estrellas; estraiío peregrino de todas las
tierras con alma de romero, que sabe de gnomos
y mujeres ir-leales, que nunca vislumbraran sus
pu¡~ilas sin l_uz, J que llega a enamorarse de la ya
anciana Benma, porque ella no es más que una
ilusióu!

T ORQUEllADA
La trilogía novelesca de Torquemada podría tener un subtítulo: historia moral de un hombre a
quien no redimió el dinero. En vano, en su miser~ble vida, recibe a tiempo las terribles anticipaciones de la mue~~e,-cuando caen su hijo ) su
esposa-porque lorquemada, tras una leve inquietud, que se traduce en obscuro remordimiento religioso, vuelve a ser el implacable avaro de
siempre; sigue .sintiendo la nostalgia de su cuchitril de los barrios bajos, que le obsede más que
nunca en los momentos en que Lodos se inclinan
ante él, cuando ha subido más alto y es banquero
y noble y senador y se le consulta y se le adula. No;
Torquemada no es feliz: su naturaleza ruda, su
mezquindad ingénita, añoran la libre miseria de
su madriguera- usuraria, donde no se veía crucificado en medio de las convenciones sociales, a las
que nunca podrá adaptarse. En vano su cuñada le

-5-

�prepara un camino de seda para sus éxitos, le
franquea las puertas más cerradas, le habla del lujo,
de la elegancia, de la opulencia y de los caminos
beatíficos de una salvación ultraterrena, porque el
adusto Torquemada, tras entregarse, se fatiga, se
asfixia, en un ambiente para el cual siente no
haber nacido y muere casi tan impenitente como
ha vivido, tan avaro y tan egoista coino siempre,
porque en su sórdiva comprensión de la vida jamás se &lt;lió a cavilar formalmente en otra posibilidad que en la de sus negocios terrenos, en los
cuales la religión se le aparecía cual uPa simple
transacción, como un contrato bilateral con el Ser Supremo, que para él sólo le significaba el interés de
la salvación, pues su conversión podía ser tanto la
de su alma corno la de sus valores.
Talvez sólo en el caso del Angel Guerra don
Benito intentó tan com_pieta y profunda anatomía
de un alma: el carácter fuerte, amargo y rudo de
Torquemada, estudiado a través de todas sus adaptaciones momentáneas, que no logran aminorar
su codicia ni debilitar su fiero egoísmo, a pesar
de la muerte de su hijo y de su esposa, y a pesar
también de la implacable acción de su cuiiada que
se vale del misionero a fin de ganar para la piedad
aquella alma de prestamista, buscando el último
camino de su futura redención, constituye un estudio sencillamente admirable, una creación imperecedera del maestro.
El alma estrecha y mezquina de Torquemada,
que sólo supo vivir obsedida por los bajos intereses materiales del debe y del haber, no logró lle-

-

6 --

gar a su purificación a través ele ninguno de los
camino.s porque, más fuerte que la muerte, foé su
codicia.
ANGEL GUERRA

Alma f?rjada en el fuego de una pasión, espíritu encendido e~ la f~ de un convencimiento profundo, revoluc.10nar10, descreído, lanzado como
una flecha certera en la dirección de una finalidad,
Angel _G':erra se e~amora un día y abdica ante
el senllmwnto hu1mlde y ante el penetrante misticismo de una mujer. Ella pasa a encarnar un ideal
y este ideal crea en él la religiosidad de un fuerte
amor: Angel ama ~ Leré y Leré le corresponde a
ese su amor ofreciéndole su fé y su cristiana virtud; él ha llegado al amor a través de la divina
sug~sti?n que la belleza
ella ha ejercido en sus
sentrnuentos; su conversión, más que obra del razonamiento, lo fué del amor.
El sentimiento anticipó aquella conversión, ahorrando la necesaria crisis que debió consumir a
A_ngcl Guerra? ¿~c~so la pasión por Leré era el
disfraz d~ una cns1s moral más honda? ¿O es que
la fcme~ma suge~,ti_ón llegó en el momento en que
la reflexión rnetahs1ca haeía consumado la crisis?
No: Angel Guerra se debe a un accidente tan instantáneo como profundo: la influencia de la belleza y de la correspondencia amorosa le mueven a
ser un revolucionario arrepentido, que se ' transforma en un converso melancólico. Su amor no

?e

-

7 --

�se trans1nula en una divina pasión mística, sino
que en un fuerte y real objetivo humano.
LEÓN

Roen

A León Roch le acontece lo contrario que a Angel Guerra: acaso ha partido del mismo punto que
este, ya es un libre pensador tranquilo, escéptico
e indiferente en materia de fé, que sólo sueña en
cumplir con un deber patriarcal formando una familia; pero, al unirse con María Ejipciaca, la mística y santa mujer, que sólo vive para Dios en el
seno de la Iglesia, se da cuenta, aunque un poco
tarde, que ella en realidad no le pertenece porque,
en todo momento , le pospondrá a su deber, a su
esclavitud espiritual, a su vínculo religioso. ¡Pobre indefenso León Rochl ¿Qué podrá él contra
la acción del confesionario, contra la constante
presencia de Dios que embarga la débil voluntad
de la esposa? Sólo el amor podría redimir a Maria
Ejipciaca, devolviéndosela entera, pero el amor se
ha helado en su corazón cediéndole su dominio al
deber, a la obediencia que el sacerdote le impone.
En vano León se desespera y sufre y cavila porque toda una tradición ha moldeado el alma de
María; todo el sentimiento de una familia conformó t;U carácter a una estrecha norma de ccnducta;
sentimiento de una casta en la cual, como tan justamente observaba Clarín, so daba toda esa terrible
variedad del católico, que el novelista estudió de
mano maestra: catolicismo de padres a hijos,

-8-

mantenido antes por sumisión que por libre exámen.
Allá, en lo más remoto de sus sueños, León
Roch había soñado con un hogar tranquilo, en el
cual el dulce contacto de la esposa hubiera mantenido el perfecto acuerdo, el calor del vínculo sagrado que pide la Iglesia; sin embargo, la realidad sólo le hace sentir su terrible aislamiento y la
absoluta ausencia de ternura.
María Ejipciaca no ha sido, no llega ni puede
llegar a ser livíana, pero es indiferente contrariando su temperamento sano y viril: sin quererlo obligará a su esposo, en su completa ausencia mística,
a encontrar lejos de su hogar el amor de una mujer. Y he aquí, entonces, el milagro de la vida y
del amor: en María l!;jipciaca los celos, los celos
encendidos y ciegos, se sobreponen al obligado
misticismo y resucita, en todo su calor, la mujer
que reclama sus derechos, la hembra que ha despertado para arrojarse al cuello de su esposo, de
lo que le pertenece, de lo que nadie le puede quitar; la mujer que defiende los derechos del amor
con toda la fuerza de su instinto, como Fortunata,
la apasionada, la fuerte, la grande, la única: mujer por sobre todos los convencionalismos, por sobre todos los derechos, porque en ella duerme la
vida que se multiplica, el hijo que ha de nacer
de un beso fecundo.
JosÉ MA.níA
José María, el indiano adinerado de «Lo Prohibido», casi vale por un símbolo único: él repre-

9-

�\

scnta el &lt;linero que soborna, veja, adquiere honras
J troncha felicidades, y acelera el propio sacrificio. José \laría es la fortuna opulenta y la tentación codiciada, en un hogar &lt;le mujeres frívolas.
María Juana, Eloísa y Camita, las tres hermanas,
frenLe al primo adinerado, presentan un cuadro
completo de ambiente social, de una clase pobre
que ambiciona gozar de las prebendas que ofrece
la riqueza. José María enamora una a una a sus
tres primas: María Juana y Eloísa se entregan
porque el para ellas irresistible dinero sustituye
eón ,entajas al amor; sólo Camila, la menor, se resiste~' no se rinde al burlador profesional: su virLud
sencilla y fuerle está a prueba de flaquezas, y su
honestidad tendrá su compensación en el fin poco
edificante de José .\1aría, a quien consume pronto
su sensualidad y le hace presa de horrible parálisis, postrando su cuerpo tembloroso, hasta que
sucumbe al golpe de una muerte demasiado pronta.
lle aquí, encarnado en José :\Iaría, un nuevo
aspecto del donjuanismo moderno, que sabe trocar
los recursos del fácil amor en armas de Satanás.
El indiano, el primo opulento, represen La al buelador práctico, que tan bien se acuerda con la desmedida cuanto amoral ambición del lujo en la
sociedad &lt;le nuestros días. José .\1aría no es el sctlncLor apasionado, sino que el fr:o sobornador &lt;le
la ,irLu&lt;l, que promete boato, htjo, ostentación a
cambio de la honra, del placer sensual, conquistado sin otros esfuerzos que el de un fácil y sucio
convenio. anticipo del vicio y escuela de la prostitución.
-

10 -

Anle el adinerado seductor ,se rinde Eloísa a
cambio de lujo, J de esta manera querrá también
el ricacho obtener la fácil concesión ele Camila,
tras ele seducir a la hermana mayor.
Lms Go:-.zAG.\
Por el , asto escenario en que se desarrolla la
comedia humana en la novela de Galdós, suele
cruzar más de una seráfica figura que, como la de
Nazarin, &lt;leja tras su presencia una estela luminosa. Es el caso místico del ingénuo J adorable Luis
de Tellería, en e&lt; La familia de León Boch», que en
su corta e-xistencia sólo trató de realizar la más
perfecta )' orlo&lt;loja imitación de Luis• Gonzaga, el
san lo.
Temeroso y escoudi&lt;lo de sí mismo, con tremendo cilici~ cc1iido a su cuerpo, buscando c-n
todo la mortificación; anacoreLa consumido por el
apasionado amor de Dios, este nuevo Luis Gonzaga
realiza el raso de la más perfecta e inútil santidad
en el seno de la iglesia. Su religiosidad no hizo
sino buscar por todos los caminos la proximidad
de la muerte, para llegar pronto a gozar de la
eterna bienaventuranza. Como Teresa la santa él
decía a cada instante que moría de no morir: "Si
me envanezco demasiado de morir, queridas de
mi alma, puede que Dios me castigue, condenándome- a vivir algún tiempo más.&gt;&gt;
Gust:iba de la soledad y por las mañanas se pasaba la.s horas muertas de hinojos en la iglesia,
cslrcmando el cotidiano ejercicio purificador de su

-

])

-

�alma blanca. Casi no tomaba alimentos, a pesar
de que su leve cuerpo no los necesitaba, pues no
era más que una lámpara transparente, en cuyo
interior agonizaba la llama de su vida como un
suspiro. Por las mañanas solía advertir la servidumbre que su lecho estaba intacto: era entonces
que Luis había mortificado una \'ez más sus carnes pecadoras durmiendo en el piso duro y helado. Con los ojos fijos en el suelo, jamás levantó
sus pupilas para mirar a una mujer que no fueran
su madre o su hermana María Ejipciaca.
Cuando los médicos le anunciaron el mal irremediable que agostaría pronto su vida, Luis sintió
un gozo inmenso, contribuyendo a acelerar su
próximo fin con toda clase de privaciones y con el
rechazo de las medicinas obligadas.
una noche, sentado en el jardín, en suave plática con su bienaventurada hermana, rindió su
alma en un sÚspiro. «Su cabeza se fué inclinando
lentamente del lado de su hermana, hasta que cayó
sobre el hombro de ésta, como si le rompieran las
vértebras del cuello. Cerró los ojos, de sus labios
salió leve suspiro, y se murió como un pájaro que
se duerme.» Tan edificante como su inútil vida
fué la angélica muerte de Luis.
GLOnrA

Contra el torcedor de su conciencia, que le impone el sometimiento a la autoridad social, religiosa y familiar, se rebela la conducta de Gloria,
mujer que no ignora los convencionalismos que la
-

12 -

rodean. Todos los suyos viven en olor de santidad
y su padre sólo piensa educarla en el sagrado
temor de Dios. Pero, un día llega hasta ella la
revelación presentida en medio de su religiosidad
y de sus lecturas: es el amor inesperado, el amor
triunfante que arriba con el judío Morton.
Más ¿podrá Gloria entregar su corazón a un
hereje, a un impío? Contiene ella su primer impulso; cierra su pecho con doble llave a un sentimiento que, según se lo anuncia el anatema de su
tío el obispo, constituirá su condenación. Calla y
se resigna Gloria, confiando acaso en el lenitivo
del tiempo. Pero el amor es fatal como la muerte
y mientras más se le rehuye está más cerca: si
Morton se aleja de su lado, sabrá tornar pronto llegando a sofocar el pecho virginal de la dulce niña.
Entónces la pasión hinca su garra implacable y
Gloria sucumbe ante el infiel. Es el rayo trágico
que ha venido a estallar sobre los suyos: ILa hija
de un Lantigua deshonrada por un judío, por un
enemigo de su religión! Esa herida es demasiado
honda para no quebrantar las energías más enteras: el padre de Gloria sucumbe, fulminado por
aquel rayo iracundo. iAh, fatalidad ciega e inevitable! cPodrá el amor reitañar toda la sangre de
esa herida en el corazón de Gloria? \!Podrá el recuerdo del padre muerto no llamar cada día a la
conciencia de la hija culpable?
Gloria ha obrado bien porque el esposo elegido
es digno de ella. cAcaso debió rendirse a la potestad paternal, que le imponía la disciplina inflexible de la estéril autoridad religiosa? Más _que ah-

"

�negación el medio le exigía un inútil sacrificio, el
sacrificio de su vida y de la libertad del espíritu.
El exagerado ambiente de falsa religiosidad preparó la catásLrofe de su honra, que tuvo por consecuencia la muerte de su padre, y rebajó en ella el
puro sentimiento maternal de la mujer a quien el
amor dignifica y sublima. Mujer, grande y fuerte
al fin, Gloria comprende que no puede existir para una madre imperativo más categórico que el
amor del esposo y del hijo de sus entrañas: así
cuando, enferma, casi moribunda, huJe del lecho,
camino del convento que le imponen los que prepararon su sacrificio, comprende el error monstruoso que va a cometer y emlereza sus pasos
hacia donde se encuentran su hijo, el hijo de su
amor único y el esposo, que la aguardan rebosantes de ternura. Gloria llega a morir junto a
ellos, donde e~t/Í la mitad de su vida, lejos, muy
l~jos del fanatismo estéril y egoísta.
La primera y la última rebelión de Gloria la
dignifican y la enaltecen: es la mujer, es la esposa y es la madre la que ha abierto los brazos al
que llegó un día al hogar para libertarla del seuo
de la familia de los Lantjgua, donde todo se rendía ante la autoridad familiar o ante la potestad
religiosa. Su caída no fué el desliz de la mujer
liviana, sino el acertado error Je la mujer apasionada que, en foerza de amar ciegamente, sólo llegó a concebir la vida como un acto de amor, divino fuego que todo lo consume y todo lo purifica.

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I

HABIAS
vivido y trabajado
y eras el cuerpo de un hombre coloso
recio en la planta y nimbado
como todo arquetipo plenam~nte acabado
de una fina dulzura de reposo...
'

II
TRONCO de roble: en duros muñones
llevaste miel de panales·1
'
y cerraste el ciclo de las estaciones;
y hubo para todos, en las profusiones
de tu copa...
Anidaron pardales
en el entronque de tus ramas capitales
y cubrieron del suelo patrio los desaarrones
tus flores y tus hojas otoii;iles ...... "

III
GLORIOSO cráneo, arrebujado
entre los pliegues del paño listado,
sobre el que ful~es como diadema,
hé aquí, en sobrio emblema,
tu vivir figurado:
ta alma que sale a la quietud suprema
por el reBqnicio hendido
del capullo de seda que ella misma ba tejido ......

�Vll

IV

TU En
habías trabajado....
labor de gañán y de obrero,
Artista, empleado
cuotidianamente,
tú habías trabajado;
párroco de la mente
habías sido; y minero;
y, en agrio campo, curvado
sobre los surcos, labrador;
y leñador...... y sembrador;
y anudando al futuro los hilos del pasado,
tejedor;
ambicioso como un coustToctor;
sobrio como- on soldado.
Y así tú qoe, en tos manos, habías sostenido,
por la vida adP.lante, sin buscar un atajo
y en lo más doro más enardecido,
todos los instrumentos de trabajo,
finalmente debfas
descanzar;
y en la paz de tus blancas profecías
11 medio granar,
hoy te duermes, tal v'ez porque ya no podías
trabajar....
V
eterniza
DESCANSA;
tus postreros latidos en quietud de ceniza,
corazón, de latir fatigado;
párate, emplea
toda la eternidad en tu última idea,
cráneo, en el idear, tenazmente probado;
antorcha viva el cuerpo muerto séa,
y en tu final trasiego depura.do,
divinamente quieto, créa, créa....

VI
REA, a IR. luz de estos blandones
que te dan una mística traza.
la amargura de tus segundones
y la orfandad vacía de to raza,
Créa el dolor y el arrepentimiento;
deja de ser, para que te deploren;
la amoutación de tu muerte, un momento
valga,"a tu pueblo, de recogimiento;
y los que no pensaron, haz que lloren.

C

-

18 -

GLORIOSO cráneo, esquilmado
en el desgaste product0r;
noble corteza de un a.&lt;;tro, apaga.do
detrás de una montaña de labor;
arco roto, resorte relajado,
labio calla.do,
manantial detenido en su hervor:
merma el orbe. privado
en tí, de un sentido;
y tu progenie otea lo porvenir, inquieta,
porque. desde hoy, tendrá, en su recorrido,
un camino de menos para alcanzar la meta.
Maestro: tu labio se calla
cuando más fiero a nue~tro lado
el huracán estalla..... .
¿por qué nos has abandonado
en lo peor de la batalla?

VIII

S ~; yenturbia
el aire en un vaho iracundo
gritos de odio y de saña
roC'1piendo están de la tierra la entraña
en parto infecundo,
¿por qué doblar el cuello también a la guadaña
tú, que eraq un gesto del mundo
y una manera de España? ..... .

IX
coautor con Dios de la Patria; preveo
que mañana, en tributo pigmeo
la oficial caravana
hilará vanidades sobre tu mausoleo;
para ella, la piedad de tu ~onrisa humana·
~iempre es pequefio el muro cuando es gra:ide el trofeo;
no queda voz que, de tu gloria invicta,
no tiemble, al peso poderoso;
el silencio es tributo forzoso
cuando muere el que dicta.

v1~

X

en paz: te aguardaremos, en un dolor de ansencia,
perpétuamente a nuestro lado;
y en toda lucha nueva y en toda nueva urgencia,

•

�r&lt;!cordatorio tuyo será. nuestra indigencia;
nuestro miedo. ~eñal de que nos has dejado ..... .
Ahora aprendo en tu labio, aunque no hable;
y leo, aunque hayas muerto, en tu mirada;
y entrego a Españ.a el ejemplo admirable
de tu enilrgfa hasta el final gastada:
«Sembró ciencia / amor, sueñ.os y besos;
«para trillar azul, segó lo bajo;
«hoy da, a la tierra, la piel y los huesos;
uy todo !ll resto se lo dió al trabajo.»
Eduardo MARQUINA

Madrid, Enero de 1920.

Nuestros críticos
J. DENIS LAY

VICTORINO ALONSO

Dentista
Moneda 1164

Dentista-Ahumada 38
Teléfono 2013 Santiago

Ahora trátase de examinar en silencio si ese concepto es sólido o frívolo.
PLATÓN.

S. GARAY

JOSÉ S. GONZÁLEZ

Denti~ta
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Médico Ciruja110
Matncana 303

MUÑOZ LOBOS HNOS.
LEONIDAS CORONA

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Delicias 868
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G:rr~n s~~t:rr~:tri&lt;&amp;
Ahumada 23-Santiago

Gran Surtido en Casimires
Ingleses y Franceses
-

Eliodoro Astorquiza

20 -

Cuando una personalidad me llama la atención,
sea por sus bondades, sea por sus defectos, procuro explicarme el por qué de sus tendencias y de
las formas en que se manifiestan ... En el caso de
D. Eliodoro Astorquíza he creído comprobar que
toda su modalidad crítica descansa en los siguientes puntales: 1 .º aeasionamientos por el silogismo;
:J.º una fuerte dós1s de catolicismo moderno; 3.°
primer premio de latín . . .. De buenas a primeras,
tales factores parecen carecer de cohesión, pero
ahondando un poco es fácil ~contrarles el nexo.
Como complementos básicos podemos agregar: un
poco de neurastenia y cierta habilidad malabaresca
para jugélr con las palabras (no con las ideas, como parece ser la creencia general).
.2I -

�¿Cómo y en qué forma obrau tales factores? El
latín y su escuela obligada, literatura clásica, han
creado y desarrollado en el Sr. Astorquiza un fanatismo desesperado y exclusi, isla por la claridad,
(el concepto que de la claridad tiene el Sr. Astorq uiza es una de las cosas más divertidas que conozco ), por la línea neta, el sentido recto, en la
labor literaria. Esto, por sí solo, no es un defecto
(tampoco es una virtud) pero sí lo es, desde el
momento en que unilateraliza el espíritu, desde el
momento en que, acostumbrando las pupilas a no
percibir sino tonos fundamentales, contrastes bruscos de blanco y negro, vuélvclas miopes para gustar y avulriar la belleza más esquisita, más impalpable, del matiz; desde el momento en que lo hace abúlico. y lo dota de un dónde preferencia por
cuanto no obliga a rc11exionar, por cuanto «está
hecho&gt;); es sobre todo un defecto, porque atrofia
la sensibilidad, imposibilita la fruición intensa, y
la suplanta por un rigorismo lógico, absolutamente antiartístico. Y ya, con ésto, entramos en pleno dominio del silogismo, que, en el caso presente,
solo sirve de envoltura a una sofist¡quería descarada y u.n más descarado juego de palabras, hermanados a cierta antojadiza interpretación de las
ideas.

•
La obra primera del crítico de Zig Zag, no estuvo al 'parecer, muy influenciada por los antedichos factores. Yo no la conozco. En consecuencia
-

22 -

me referiré solo a la que desarrolla en la actualídad.
Si se trata de la poesía el Sr. Astorquiza apreciará solo aquello donde no necesite ahondar. La
emoción, la sugerencia, la armonía, los extremecimientos sub-espirituales, las angustias caóticas,
tiénenlo sin cuidado; quiere clarrdad, sólo claridad.
(De la lectura de sus artículos dedúcese que en esto de la claridad nuestro crítico procede ajustado
a una lógica abismática: «yo no lo entiendo, luego es oscuro»). Si el Sr. Astorquiza se detuviera
aquí. ..
Pero nó. El Sr. Astorquizaes católico; y católico
lóo-ico. ( Catolicismo y Conservantismo son sinónim~s. ) Por consiguiente, tomando en cuenta su
afán de renovación, sus arrestos revolucionarios,
desterrará a la poesía joven, y la atacará siempre
que pueda; para esto echará mano de todos los
recursos: recortará versos para restarles sentido
(recuerdo un crítico que con tal procedimiento
probó la nulidad poética de V. Hugo) hará chistes, a veces escalofriadoramente ordinarios, a su
costa; y por último apelará al silogismo, el terrible silogismo, para determinar sobre premisas de
su invención, espeluznantes conclusiones. As[,
tomando a los ~oetas Félix A. Núñez, H. del Solar, Cifuentes Sepúlveda y Fernando G. Oldini en
un solo manojo, establecerá entre ellos una hermandad ficticia, basada en el empleo de la palabra carne. Al seiíor Astorquiza le importa un bledo el significado de·los vocablos. (En un reciente
artículo pre~oniza: «no importa que el lector cmn-

�prenda o nó el pen,samiento del autor, con tal de
que esté persuadido ~de que lo comprende&gt;&gt;). De
este modo Felix A. Nú,iez en quien la palabra
carne involucra un estado de renunciamiento a los
sentidos, está aparejado con Cifuentes Scpúlveda en
quien es tristeza de remembranzas maceradas por
un presente acerbo, y con F. G. Oldini en quien
es exaltación actual semi salvaje J un poco sádica. Son antípodas tanto en ideologías como en
técnica. El Sr. Artorquiza no lo ve ... eno quiere
verlo? ... Ahora bien, ya está sentado que se trata
de un grupo de amorales. Esto no es suficiente;
es necesario demostrar las causas de su afinidad
inrnoralista. Al observador más periférico bast~ríale abrir los ojos para darse cuenta de que el estado actual de la vida es un vértigo de lujuria.
Vería esto en las pupilas de los hombres y en las
pupilas de las mujeres; veríalo en las reuniones
sociales, en los paseos públicos, en esa lucha sorda y palpitante del deseo manifestada a toda hora
y en _todo_ sitio donde hay dos seres de sexo opuesto. Ün psicólogo extraería de tal espectáculo, materia para un estudio formidable; y ya Mauclair,
señalando una ruta a los mogigalos, ha realizado
preciosas observaciones acerca de la influencia de
la lascivia ambiente en la pintura. Pero se necesita una fuerte honradez inintimidable para proclamar que los artistas son transparentes sinopsis de
su época, que actualmente la sensualidad va camino de arrojar al mundo en un manicomio, que
de esto no tienen ninguna culpa los poetas, sino
una tradición hipócrita empeíiada en oscurecer,

entrabar y desvirtuar algo tan humanamente natural como el instinto, que la moral en este caso,
como en casi todos, es un absurdo insostenible, y
que, como consecuencia, es indispensable plantear
el siguiente dilema: o la moral hace crísis o la humanidad se hunde. Verdad es que para abordar
tal problema, ad&amp;Ilás de valor, hace falta una
cultura psico-fisio-patológica que quizá el Sr. Astorquiza no posea; verdad también que es más cómodo calumniar a la juventud poética, pero ello
no amortigua lo indecoroso del procedimiento . . .
El Sr. Astorquiza va más lejos. Niega hasta la originalidad de su pecado a la juventud; pero como
no le consta que copie a nadie, funda su predicado en que «sin duda. debe haber otros poetas nuevos&gt;&gt; parecidos a los de aquí, y (más lógico no
puede ser) tanto unos como otros han debido beber
en cmna fuente común» . . . cEs posible llevar la
suposición a tal extremo? eEs posible arrogarse el
derecho de desprestigiar, basándose en un ces in duda debe haver»? Y si acaso esto se debe a accesos
de neurosis ¿por qué los poetas han de estar expuestos a las exacerbaciones atáxicas de los críticos? ...
Si la impermeabilidad emocional incapacita al
Sr. Astorquiza para sentir y apreciar valores artísticos, en cambio ciertos factores de su constitución espiritual predispónenlo a ser un agudo analista de d,sciplinas filosóficas. . . Mas, todo ello se
diluye en palabras, solo en palabras.

�El Sr. Aslorquiza pretende de ironista, olvidándose de que la ironía es un burbujeo fluído de esp,uma ideológica, y no un cabrioleo ~e vocablos.
·\ erdad que con palabras pueden realizarse maravillas; pero es indispensable antes una ingrávida
finura anímica. una elegancia grácil en el manejo
de las ideas, y cierta diafanidad genial en la arquitectura sintáxica, La ironía (se ha dicho tanto!) es sonrisa, la gracia a.e Astorquiza es risa, y
risa demasiado cruda, a ratos. Su preocupación
constante es la de los malos cómicos: hacer reir,
venga o no venga a cuentas. Y esto que en un
principio fué, quizás, síntoma aislado, ha ido tomando poco a poco, caracter diatésico; cuanto toca es motivo de chunga, cuanto toca es fal¡ieado;
nunca en sus escritos hay un intento de ahondamiento.
A veces he querido imaginarme un Astorqniza
profundo; y cerrando los ojos a sus puerilidades,
empei'iábame en verlo martirizado por la búsqueda de un inhallable equilibrio entre la Fé .Y la Razón; por la interrogación sin respuesta a la una y
a la otra. Bastante instruido para negar las evidencias científicas, no dejaba de ver los signos que
aún no han encontrado explicación. . . ¿La encontrarán algún día~ ... Religioso a la manera moderna, veía y pesaba los contrasentidos y lagunas
del dogma; pero egué puede esta evidencia contra
el sordo rumor trágico que viene desde siglos
murmurando dentro de nuestras venas, sin
preocuparse de la lógica, el fracaso de toda sabiduría, la nada de todo humano empeíio, bajo el

soh ... Ah! Si el Sr. Astorquiza fuese esto, cómo
escarbaría en la vida, buscando el granito invisible que decidiera la balanza ... cómo comprendería y amaría fraternalmente a aquellos en quienes
la duda hincó su garra! ... Pero Astorquiza no es
esto. Hay que buscar su definición en una variante sutil del tipo: la de los indecisos.
Ciertos individuos pasado un período de 10quietud, tórnanse positivistas, sin que jamás les
moleste el recuerdo de sus antiguas creencias. Se
han definido. Otros, por convicción o por desengaño del mundo, son deístas y religiosos. Se han,
también, definido Queda una tercera porción'
Estos no son nada, ni siquiera escépticos, porque
el escepticismo implica hondor, y eo este caso se
trata de una simple vacilación entre dos fuerzas oscuras, vacilación no nacida del análisis, como en
el caso anterior, sino debida a cierta falta de valor para romper la equivalencia atractiva; a cierta
cómoda holgazanería que impide decidirse por
uno de los polos. Este tipo ignora el significado
de la palabra: pensar; este tipo se reirá siempre,
así del que duda cómo del que afirma.

¿Armando Donoso cree en el Bien, en la Verdad, en la Belleza? Esto facilicitará a Astorquiza
la ocasión de decir unas cuantas barbaridades!
Como los demás críticos conservadores de Chile no ha perdonado a Donoso la audacia de un
gesto que tiende a libertarnos de nuestra crédula

�No se haga Ud. el sordo.
amigo! Mire que le conviene mucho, n1uchisimo comprar todos sus artículos en la
11

1 FUNDIOION
LIBERTAD

1 1

LIBERTAD 1
53 y

58

ignorancia medioeval. En el asedio puesto a «Senda Clara» el Sr. Astorquiza no podía dejar de tomar un sitio. El se encargó de destrozar el estudio
sobre Lemaitre, y lo hizo tao bien que entre sus
manos es imposible reconocerlo. Podriase jurar
que Astorquiza no ha leído el libro de Donoso.
Analizar una personalidad como la del autor de
«Los Contemporáneos» es tarea dura, larga y
complicada. Donoso, experimentado en esto, después de una concienzuda vivisección llega a determinar que Lemaitre no fué un crítico transcedental; y no lo fué ( si es posible comprimir un volúmen en unas cuantas conclusiones): 1 .º, y sobre todo por su extremada superficialidad; 2. • por «su
absoluta falta de inquietud estética»; 3. º por «su
cultura unilatei-ab); 4.º por el anacronismo de sus
ideas; 5.' por la ausencia de una convicción firme
y de una orientación definida ... El Sr. Astorquiza reduce esta heterogeneidad causal a una sola
frase que nada dice y todo lo trastrueca. Sobre tal
frase sienta la siguiente afirmación capaz de poner
los pelos de punta: «tener una orientación espiritual determinada equivale a ser dogmatico.&gt;&gt; En
seguida deslumbrado con sus propias palabras
imagina un «Lemaitre» nunca escrito por Donoso: y, a rienda suelta, lanzase contra los molinos.
Resultado: afü mación rotunda, con pretensiones
refutativas, de los puntos sostenidos por aquel:
«Lemaitre no fué un gran crítico porque carecía
de profundidad» ...
Donoso, harto de la sistemática acusación de
oscuridad enderezada contra el Simbofümo trata

.

�de demostrar que, cuando menos. en algunos casos, carece de f'undame11lo. Al C'fcclo cita cuatro
versos de R. de Gousmont. El Sr. Aslorquiza, ha entcn&lt;lido esto yo no sé cómo; lo cierto
es que afirma candorosamente: ''yo puedo agregar
que son claros. " cA qué seguir~ Haya o no haJa
leído el libro, es indiscutible el falseamiento del
pensamiento de Donoso. Por lo demás toda la
obra del Sr. Astorquiza aparece llena del mismo
desequilibrio, de la misma arbitrariedad, de la misma incomprensión ... Para juzgarlo sin demasiada inmisericordia no nos queda más remedio que
cerrar los ojos y ... sonreír ...
FERNANDO

G.

ÜLDINT.

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-

3o -

�En torno a la muerte de Rodó
(Breves comen1arios)

"Le tenfan por un misántropo, por uu
homb1·e raro y pudi{'11te, quizás por un
a,·aro que por equivocación hubiera caítlo
en el primer hotel de Palermo. Pal'a dat'
una idea del punto a que había llegado
aq_uel ei.píritu lúcido en el abandono de su
penona, bastHrA el crudo detalle de que al
amortajarlo debieron arrancarle las medias
a pedazos, tan adh1:iridas estaban a sua pil:!S.
Su edad parecía oscilar alrededor de los 70
aiios. 11-(Julio.u Nogut!ira.-Como murió
José Enrique Rodó. "El Me1'Curio 11 rle 8

de l!"'ebrero de 1920.)

·

Yo había imaginado de otra manera la muerte
de Rodó, o:el sembrador de estrellas» . Vuelto hacia
el helenismo, a pesar de su facha burguesa, me
complacía en imaginarme a ese filósofo que parecía haber paseado con Platón bajo los plátanos del
/\.cademo, desvaneciéndose en una magnificencia
crepuscular . Imaginaba un atardecer sereno sobre
su frente de visionario, sobre su carne translúcida
y efímera .. . Imaginaba su muerte, no como el

�vulgar final de una existencia, sino como la armoniosa agonía de un canto sobre las colinas de
Grecia.
I sin embargo.
Sus últimos momentos sou lamentables; de una
ironía brutal, desconsoladora y trágica .
Ahora supongo la llegada del viajero des.conocido, al llolel des Palmes, en Palermo. l!Quién es
ese ser estraño y sucio que no habla con nadie,
que permanece sentado horas enteras frente a una
mesita en donde humea una taza de caldo y sumergido en un pensamiento vago y triste? Su ropa
está llena de manchas. raída, cubierta de polvo;
los botines muestran el encarnizamiento del lodo;
la barba crece al modo de la yerba, sobre su rostro; hay en él, eu suma, un evidente abandono,
un dejarse roer por la mugre de la tierra. . . Ese
hombre come frugalmente, y sale todos los días con
un paraguas bajo el brazo. Los faldones de su
chaquet raído, muestran fragmentos del forro,
descosido. Vaga, sin duda, por los alrededores de
Palermo, encorvado su cuerpo, que hace pensa1·
en la decadencia de los septuagenarios. Dicen-oh
formidabls ironía!--que es un avaro, o un misántropo, o un hombre eslraiio y pudiente que se
aisla, que se recoge al · modo de los caracoles, en
su dura soledad. Nadie piensa en Ariel, morador
silencioso de ese cuerpo caduco, que posiblemente
ya empieza a sentir el cosquilleo de la podre, el
«estremccimicuto sombrío)) de los gusanos en su
carne pasagcra y miserable ... Nadie imagina que
está ahí, a dos pasos, el supremo exaltador de

Ariel; el que ha realizado en días más luminosos
la aspiración ~0111110,eJora de llenan: ser por el
contncto de Aric~I_ u~a onda de éter, nn lampo &lt;le
luz, un e\.lremcc1m1t-11lo de los bosc¡11cs J ,olar
sobre los mundos celestes, ane"arse cu serenas armonías y ser verde con ol olivo~ blanco con la nieve de los ventisqueros, casto con la flor del nenúfar . . .

Cuando lo llevan en una camilla del Hotel al
Hospital, Rodó se retuerce en medio de dolores
monstruosos, sin encontrar una posisión que lo
alivie. iEsto es desesperante!
l trato de imaginarme los últimos días de Rodó. Es un estrailo que agoniza en una tierra que
no conserva para él la huella de nin&lt;Yuna
de esas
0
menu d as cn10c1ones que forman la urdimbre de
una vida J que dulcifican la angustia del instante
final. No ha_y a su lado un amigo, un hermano,
una mujer. Está solo, completamente solo. Las tres
o cuatro personas que se apiadan de él, son seres
que la vida pone por primera vez ante sus ojos
que se van a cerrar. fantasmas vagos de un sueIio ... sin memoria, sin alegrías o lágrimas para
su corazón. En ciertos in~tantes la voz de un amigo tiene resonancias profundas en nuestra sensibilidad. Las voces qun resuenan durante muchos
días en los oídos de Rodó, en su permanencia en
el hotel, son como las voces que se oyen en el vagón de un tren en marcha o del otro lado de un
tabiql!e, en comarcas eslrailas: voces sin alma pa1

O

-

33 -

�ra nosotros. inc'-prcsivas. que no hemos oído nunca _y que nos dejan completamente fríos . . .
Su aclitud es eternamente la de un hombre que
conlempla. Permanece fiel a su concepto filosólico
de la vida. élla realizado a.caso la prodigiosa parábola del rei legendario y patriarcal que huye de
los hombres para encerrarse en la íntima estancia
del palacio. a solas con sus pensamientos? Algnno:espíritus penetrantes presienten n11a tragedia bajo
esa especie &lt;le ausencia; un dolor en ese hombre
emejecido y sucio que se aisla, que vaga solo. que
se recoge temprano. al anochecer ... Lo exlraiio
respeto los mantiene a distancia; ese mismo temor
respetuoso &lt;letiene al duciío del hotel &lt;yue quiere
arrojarlo de su establecimiento porque lo considera un hombre contagioso. No ha ordenado-asegura él-un solo baiío durante el mes de permanencia en el hotel.
Todo esto no es más que acidez ... &lt;lolor! Rodó tenía en un bolsillo &lt;le su chaleco-según se
constató después de su muerte-tres mil liras y en
un baúl excelente mucha ropa blanca J algunos
ternos casi nuevos ...

ble para el espfritu, pero en ella ~e remuc,·c c11t1:-tantcmente d dolor J ninguna auguslia es m:ís
horrible que la &lt;le acercarse al término, sin hah,~r
florecido en afectos, en cariiíos, como un árbol en
una tierra estéril. desolada ... "\lientras se tiene
fuerza y esperanzas la vida canta gloriosamente . . .
después la tortura, el sentir que hai uua zona fría
en torno nuestro; el vagar a tientas, el tender in.útilmente las manos, el escuchar voces que nos
llaman ... acercarse y la desilusión de saber que
no era a nosotros .. . Oh! esto equivale a golpearse la frente contra los barrotes de una celda que
nos separa &lt;lcl mundo de los vivos.
Xi una palabra brota de los labios de Rodó. Por
lo méuos la información que nos ha dado motirn
para estos comentarios, no lo dice. Ni una palabra
reveladora. El más impenetrable mutismo sella
esa existencia lun1.ínosa, ese espíritu de selección
y de belleza, que, seguramente, hubiera podiJo
pascar con las Sombras que tanto amó, esa pradera de los asfodelos desde donde se contemplan
la lucha y los misterios de la vida ...
El verso austero y noble de \.lfredo de Vigni
cierra el círculo de su existencia.

Seul le silence est grand, toul le re.sle esl f aible.sse.

El hecho espantoso es la soledad; la evidencia
aterradora de que no queda nada en afectos detrás
de él, de que se ha vivido una vida incompleta,
huérfana.
Las obras pueden llenar una vicla, pero no lasatisfacen. Sin duda, la soledad es II na cosa admira-

- -

34 -

.!uLIAN

Talca, 19:20.

-

35 -

Sonm.

�Norma
El árbol es sonoro porque lo pulsa el viento;
hay una ley oculta que madura las poma:-:
la Jluvia es cumplidora de un sabio mandamiento
al fecundar el vientre moreno de las lomas.
La labor triptolémica al tacto de la tierra
nos limpia de amargura y baña de bondad,
así la forma amada toda belleza encierra;
y vamos caminando a la Serenidad.
Cumplida su misión, fieles a la armonía
del mundo, los árboles se tronchan sin estruendo,
los hombres solamente tenemos la sombría
angustia obsesionante de no seguir viviendo.
Hermano: ten el claro consuelo de la nieve
que baja la montaña en agua cristalina,
más allá del hondor de la tierra, nos mueve
a seguir la armonía la conciencia divina.
LAUTAUO GARCÍA.

L. G.-;-Temperamento fino y múltiple, personal y vigoroso, Lantaro Garc1a es poeta por rnbre todas las cosa8. en el teatro ha triunfado con El Peuco y El Rancho d~l Estero. Sus envios originafüimos a las exposiciones de arte han llamado la atención de los entendidos. Prepara una novela La Huacha y un volúmen de poemas.

-

36-

'''La Senda elara"
El diligente crítico ArmanJo Donoso, acrecienta su reputación de estudioso y de jóven pensador
con esta nueva obra, que es la cristalización de
maduras meditaciones y de dilatadas lecturas .
Repasando los capítulos que consagra a Le Dantcc, Brunetierc, Ingenieros, observarnos su evolución hacia las más sólidas y serias disciplinas del
pensamiento. Con estilo desenvuelto aborda cuestiones científicas que trata con claridad de criterio. Su criticismo filosófico es de buena cepa, porque al razonamiento firme se une la exposición
metódica.
Al comentar la labor cultural de José Ingenieros, aborda el tema de la posible renovación de la
metafísica, como éste Jo manifestara en sus «Proposici-ones relativas al porvenir de la filosofía.»
Donoso expresa que la metafísica rnedioeval estuvo subordinada a la teología, como la metafísica
kantiana a la ética y ahora Ingenieros pretende
que la metafísica pura tenga por objeto formular
hipótesis leg(timas sobre los problemas inexperiencia.les. La metafísica futura será una anticipación a las comprobaciones experimentales y am-

�pliará el horizonte &lt;le las ,erdades conocidas,
aplicnn&lt;lo a lo desconocido los mismo$ proccdirnil'nlos lóg-icos que se usan en la :ncrignación de
lo que se advierte en el rnun&lt;lo físico .. \o cslará
falseada poi· un espiritualismo propio de temperamentos sentimentales, ni por un iutuicionisrno a
lo Ilenri Bcrgson, que don Eurique .\loliua llamara filosofía para poetas y literatos.
Se aplicará el método i11ductivo ) 110 se aceptarán las nociones innatas o primeros principios que
Herhcrt Spenccr se obstinaba en descubrir en to- .
das las esferas de lo conocido J que don Valentín
Lelelier refuta con maestría en el capítulo primero de su Génesis del Rstado.
Con motivo de la puhlicacióu d&lt;' csl&lt;' libro de
Dono50, encendida discusión se produjo en el cotarro inteleclnnl al múrgc11 &lt;le la ocasional revisión Je los , a lores de la ciencia hecha por O mor
Emctli .Y Correa Pastenc.
Omcr Emclh justificó a Bruneticrc declarando
que jamús l,abía proclamado la quiebra de la cie11cia que se le atribuía y que sólo había expuesto
que e11 el terreno moral no había alcanzado el
éxito c¡ue sus paladines le encomiaban. Donoso
expone que Uruneticre antes de su comersión era
admirador &lt;le Darwin ,} de Comlc y euumcra la
serie de lcJes de8cubicrtas por la experimentación
científica &lt;-1ue evidencian que el crítico de La Revista de Am&amp;os lllundos impulsado sólo por su catolicismo ele última hora pudo atreverse a hacer
una afirmación tan paladina. Emeth atacó a los
que salieron a rebatir las argumentaciones de Bru-

-

38

11elicre ) Lu \'O el poco gu~lo d(• corn parar a BcrthcloL con aquel ~1onsieur llomais, de quien F'laubert hizo un símbolo de la humana tontería y al
atacar a Henau de seguro que no habrá oh i&lt;la&lt;lo
el pecado de ésle al hacer legible la Vida de Jesús
prcs~ándolc el encanto de su estilo J dándole como piensa Gonzalez Pra&lt;la, un sabor helénico que
trasciende en muchas páginas a idilio virgiliano.
El seiíor Correa Pasteno, que es un escritor do
estilo cervantino, también lanzó su cuarto a espadas y discurriendo acerca de las hipótesis de la
ciencia. expuso que ésta sería impotente para penetrar hasta las regiones que son &lt;lel dominio de
la fé y de la religión. Criticando los métodos
puestos en práctica por Le Dantec para sentar sus
postulados biológicos, en tono de zumba, expresó
que el sabio francés era un filósofo de la digestión. Basta sólo haber leído la concienzuda exposición que Donoso hace de la obra del autor de
El Egoísmo, para pens'ar que es un humorismo
fúnebre el de este periodista.
Las páginas acerca &lt;le Enrique \1olina, \'ValL
" .hitman y Pío Baroja tienen el encanto suave de
u na emoción cálida que se trasparenta en el estilo
,·ibra&lt;lor.
En Argentina al libro de Donoso se lo han prod igado buenos elogios; Ingenieros ha dicho do él
&lt;JUe es el intelectual jóYcn más roprcscnlatirn de
la Américá Latina y en Panamá, Octavio Mendcz
Pereira, en la ya célebre revista Cuasimodo, lo llama crítico eminente colocándolo a la altura ele
Ho&lt;ló, Francisco García Calderón, etc. En Chi le

�su obra ha sido recibida con espanto lo que demuestra nuestra deficiente cultura cien tífica que
hace vivir a mu&lt;'hos hombres inteligentes atrasados unos cuantos siglos.
PASCUAL

Yml'TumNo.

••••••••
•• •• •• ••

lniciativas docentes
Un argumento de que se han ~alido los _evolucionistas darwinianos para amer1tar la tesis que
sostiene que el antepasado del h?mbr~ fué el mono, se basa en el hecho de la ex1stencrn en ambos
de la aptitud imitativa.
.
.
La irreverencia científica que mega autondad
de «maO'ister
dixit&gt;&gt; al aserto bíblico sobre el orí0
gen del hombre, ha hecho incapié en el &lt;lesar~oll_o
que así en éste como en el mono ofrece la 1m1tación. .
NieO'an unos a Darwin; otros, más hereges,
o
.
,
l
creen que es un cuento para rngenuos aque pasaO'e de la Biblia que narra cómo con barro y un soilo divino, fué fabricada esta arquit?ctura de maravillas que es el ser humano. Prnnsan unos y

otros que han &lt;lado con el Eureka del más intrincado problema antropológico.
Profanos nosotros en tan abstrusas materias no
pretendemos terciar en esta polémica de doctos.
Queremos sólo aprovechar los materiales de
esta discusión, consignando la circunstancia de
que los polemistas están de acuerdo en el hecho
anotado: tiene un gran desarrollo en el hombre
descendiente de Adán o del mono, la aptitud imitativa .
Con frecuencia se repite, en són de crítica
amarga, qu~ nosotros somos muy dados a imitar.
Ya que dicho queda que este es un . ras~o _de
psicología humana antes que de cualq~iera 1d10sincrasia nacional, supérfluo parece decir que negamos importancia a ese reproche.
,
Talvez en el fondo de Lodos nuestros actos haya como razón primera ':1n irnpu~s~ imitativo. ~a
originalidad de toda actitud esp1ntual o material
sólo existe porque ignor:3-mos casi todo lo ~e está
lejos de nosotros en el tiempo o en el espac10. Inconmovible verdad la del filósofo: no hay nada
nuevo bajo el sol.
Los grandes progresos de lahumanidad acaso
se deban en último término, a este rasgo de nuestra psiquis.
Pero imitar puede ser un pecado, y lo es a menudo.
Desde lueO'o lo es siempre, cuando el que imita lo hace si~ conocer en su total amplitud, cualitativa y cuantitativa, el fcnó~cno e~ que repar~.
Sabido es con cuanta frecuencia, legisladores sm

-

61 -

�ma_Hff ,li-:,·&lt;'rnimicnto jurícliro pr&lt;'tPtHh'n implanlar cu su país leyes C:'\.lraugeras, &lt;¡ue cu ac¡uel en
que rigen han dado buenos frutos. para solucio11ar problemas que no se presentan con idénticos
cnractcres en ambos medios.
Estas im i tacioncs nacen coudrnadas al fracaso.
Pero rle ahí a condenar la imitación en sí mism:1
hay &lt;listancia. De eso sólo se induce la justicia del
reproche contra los c¡ue ª) unos de tnlcnlo de ob:;enación al menos, imitan sin disct'rnir la calidad
de los modelos.
1'i el individuo ni las colectividades pueden esperar ser originales en su obra &lt;l~ perfcccionamicuto. \ ucstro deber es elaborar el progreso, y
si en estn tarea se nos presenta algo bueno que
imitar, imitarlo.
~uestra ui,·ersidad necesita modernizarse. Hay
ceutros de cultura superior análogos al nuestro en
Am{-rirn ) Espaiia, para 110 referirnos sino a paí~cs de• liahla castellana, que pudic,·an servirnos de
modelo en m:1s de algún respecto.
cFalta lcaltn&lt;l para rrconocer lo bueno por no
:-cr nuestro? Faltan iniciati\Us en este sc11tido?
Ac¡ucllo, nó; ésto es más probable.
Tal modo &lt;le pensar 110s induce a lomar nota
de u11 ac11C'rc!o &lt;lcl Cons&lt;'jo Dirccti,o &lt;le la Faculta&lt;l &lt;le Derecho ele la l niversidnd de Buenos Aires que merece llamar la atención de nuestras autoridades univNsitarias.
El acuerdo referido consiste en la apertura en
dirha Facultad &lt;le cursos libres C'Üraonlinarios
«sobre materias de cultura jurídica superior, entre

las da~cs li::!nran: 1 .° La Constitnciún Nacional
en la jurisp~udcncia Je la Suprema Corte y en la
interpretación &lt;le los otros poderes públic~s; 2. º
Lcgi:-.lación comparada sobre propic&lt;la&lt;l literaria y
artística; 3." Doctrinas sobre nuevas bases de la
sociedad ) del Estado; /1 .·• Proyectos y doctrinas
sobre sociedad o liga ele las Xaciones; 5.º Nuevas
doctrinas relativas al &lt;lcrerho de propiedad.»
Tales puntos no son sino el enu ncia&lt;lo &lt;le alrrunos de los problemas de 1ntl)0r importancia et~ la
hora actual, que las nuevas doctrinas, conocidas
ampliamente sólo por algunos escasos estudiosos.
analizan desde puntos de vista antes no contemplados.
1
En las aulas universitarias, sobrados adustas y
graves ayer en el estudio de las instituciones jurídicas pa'ra las cuales la política, no siempre atenta a la bondad doctrinal, logró a conseguir el
cxecuatur parlamentario, ) ahora a hallar un eco
las inquietudes espirituales de una generación que
siente la necesidad de renornrse fundamentalmente.
Esta lucha &lt;le los innovadores contra los viejos
couceplos, contra los prejuicios milenarios, que
se saben caducos anlo una cdtica iconoclasta, Ue,·ará hasta allí un poco &lt;le vida nueva. Ya no va
a ser la letra Je los Códigos no más La preocupa&lt;·ión &lt;le profesores y discípulas.
Los maestros y los selectos núcleos Je jtn cntud
&lt;¡ue los escuchen pon&lt;lrún a contrihucióu, aquellos su criterio moldeado en la clisci pli11a de las
ciencias positi, as i (\stos su avidez inlel&lt;'ctnal, pa-

�ra buscar la orientación que deba encauzar por
un ruml.&gt;o seguro el impulso renovador que prende en los espíritus con fuerza incontenible.
Esa fecunda discusión de doctrinas, esa leal colaboración de fuerzas intelectuales en el estudio
de los nuevos problemas que preocupan al mundo, será para la patria en que tal iniciativa fructifica, la póliza de seguros que le permita esperar
confiada en el criterio de los que irán maíiana a
regir los destinos de la Nación.
Ojalá que en nuestra Escuela de Derecho, apegada todavía a los viejos moldes clásicos, se continúe la moder~1ización de los estudios empezada
con la creación de algunos Seminarios, como el
de Bcononía, el de Derecho Privado y el Derecho
Público.
En esta labor puede servirnos de ejemplo la
iniciativa del Consejo Directivo de la Facultad
de Leyes de la Universidad de Buenos Aires.
Imitemos esta vez.
RunECI~no ÜnTEGA

-64-

M.

Del Libro en prensa •la Ciudad Invisible,.-(!)

'Por la ~risteza de tus ojos
Ya es imposible que te llame esposa.
iüh la alegría de tener un hijo
que fuera de tu sangre y de la mía,
que tuviera mis alas y tus ojos!
Un hijo claro como tú! profundo
como el haz de los siglos. Ya no puedo
ni sonreír, mi corazón no sabe
perfumarse de flores en la muerl?.
iDe quién serán mis alas y tus OJOS
en un futuro que no miraremos!
No vagará por los jardines claros
el hijo que sonría por nosotros.
iY tus cabellos no tendrán retoiíos
nadie los besará cuando le mueras!
Hasta la Muerte llorará tu encanto.
Un hijo Luyo para eternizarte!
Su corazón semejaría un bosque,
sonoro y perfumado en el crepúsculo.
Ya es imposible que te llame esposa.
Sufren mis alas entre las estrellas.

65 -

�Lloro por la belleza de tus oios,
y un grito lacerante de mi boca
le dice a Dios: iSc pudrirán sus OJOS,
sus ojos bellos hasta la tristeza.
Y qué encanto tendrá la tierra tuya,
ruda como el lamento de los leones.
obscura como Job iunto a Luzbel! ...

Dolor de evocar el pasado

ANGEL CnucnAGA SANTA MARÍA

(1) En «Nosotros», la mlÍl' alta tribuna ,le la j,w..ntn•I in1..i..ct11al
&lt;lel Plata, se publicaron hace poco algunos po,•111us ,le An¡.:.•I Cr•1cha~a S.
M. con el a11u11cio de la pr6x:i111a aparici611 de su 111w,•o libro. Ahorn el
pueta ha tenido la geutileza de envial'llnS (•sta composición inédita del mismo libro, en prensa en una pre8tigiosa er!itorial de Buenod Aires.
La personalidad r!e .Aug&lt;'l Crucha~a S. M no 1wcesit" 1le comeutm·io~
entre no8otros: el admimble prólogo de Tomás Gnbri.,J Chaza! a Las Manos Juntas, esa primicia re,"eladora tle un gran poeta. definió el temperamento r!e Cruchaga en forma tal que agota todo intento postel'ior en ,,¡
miRmo ,e,ttido.

Lae campanas de voz rancia
y de agostudas laringes
pueblail de ecos 111 distnrl&lt;'ill
abrurnudura de esfinges.
Va lentamente la tarde
desliendo en los valles cif'gos
todos los gritos cobardes
&lt;le los perdidos borregos.
Pl'eludi!I. la fuente clan,
sns inefables que1·ellas ...
La luna pasa ... y encara
las temblol'osns estrellas.
Ruednn las muertas fragancios
de lns rosas del jnl'dín,
y la brisa, en ambulancias,
l'oba aromas de j11zmín.
Y va mi rudo quebrllnto
por el camino insonoro
cie un humilde cA.mpos!lllto
que en mis ausenci11s afloro.
Otofío me brinda unA Alfombra
con sus hojas amarillas,
que snsurrnn en lns sombrns
como medros11s chiquillas ...
Rememoro una celeste
Aparición del p11Sado
y snrge mi idrlio ngreste

-

l.i7 -

�con su perfume olvidado.
Cam¡.,auitas de mail.iues,
las tocatas en la pinza,
un 11roma &lt;le jazmines,
y un humo azul de hogaza.
Surge la aldea sencilla,
cuuita de mis amores
con esa iugéuua chiquilla
que era flor entre las flores.
Y en las glorietas tranquilas
perfumadas de violetas
evoco esas tardes lilas
que me tornabnn poetn ...
Mis besos, c11rici11s rientes,
mezclas de luz y de cieno
y sn espíritu potente
invitándome n ser IJ11eno .. .
Dolor ele evoc»r el pnsndo!
Por qué sentimos tristeza?
Si no nos venció el pecndo,
por qué no nmnr la pun•za ... ?

••
•• ••
•• ••
••

Nadie conoce mis penas!
Suave camiuito agreste
por el que fní, paso 1~ paso,
aquella anrora celeste
cnaudo pregentí e I fracaso.
Gnijarritos clel camino

-

48

y areuita del estero
fina como el oro fino,
bien sabeis por qué yo os quiero!
Pude parecer grotesco
(escondido de la gente
ir a tomc.r el fresco
junto a la clara vertiente)
Bien sabeis por qué yo os quiero!
Vuestros sileucios bendigo .
y yo os pido que si muero
no hableis jamáf! del amigo .....
Nadie conoce mis penas
pQrqne no tuve testigos,
y los que son amigos
saben que mi vida es buena.
Olas de la mar felina
que entre las alas del viento
por besar la arena fina.
dejan oir su lamento .
Bosq nes de biuca.s oscuras,
lóbregas y silenciosas,
que en mis tardes de amarguras
me enseñaron tantas cosas.
Ilnsioues, desencantos ......
Tantos días de quebrantos
para uno de bonanza..
Ptísose negro el velámen
que era blanco cual armiño;
las brisas ya no lo lamen;
de balde les hace un gniiio ... ...

-

49 -

�El marinero está Yiejo:
fn!))a su pipa y recuerda:
era ágil como un conejo
y hasta bailaba en la cuerda ..... .
Bien sabeis por qué yo os quiero:
barcas, playas y bouanzas ......
La caución del marinero,
dijo bien mis esperanzas.
Nadie conoce mis penas
porque no tuve testigos
y los que son mis amigos
saben que mi vida es buen:1.
Barrios bajos de los puertos
podredumbres que se exhiben ......
'faberuas doude los muertos
se ill'lsiouan cou que viven.
Yo desceudí a los suburbios
cuanto sentí Ir. tristeza,
bebí los vinos más tnrbios
y ha\ lé dulce ln. pereza.
Yo vi heteras taciturnas,
viejas cou mirar de uifia,
ofr1•cerse a las nocturnas
bandas de aves de rapiña.
Y o ví en sus senos P,Xha.ustos
morir los rojos claveles,
oílas hablar de faustos
que solo las dejan hieles
...... Por eso cuando he sentido
qne mi vida era uua carga,
calladameuta he bebido
cnalquier cosa.... en copa amarga
y, cobardemente, tristemente, sin querer, sollozo ..... .
mas sieuto que alg'nieu me asiste
y me grita: hay nn reposo......
ENRIQUE PoNcE.

5o -

Impresiones de W ashíQgton
Algunas ciudades han tenido la suerte de ser
fu ndadas en lugares privilegiados, que son como
la embocadura de las corrientes de la fortuna y
adonde llegan fácilmente los elementos para un
gran desarrollo. Con3tantinopla y Alejandría,
constituyen ejemplos clásicos de este hecho en el
Mediterráneo oriental y Londres, París y Hamburgo lo son en la Europa occidental. El Nuevo Mundo nos ofrece casos análogos en las metrópolis gigantescas de Nueva York y Buenos Aires. Washington, la capital federal, no puede figurar en
en este grupo. Ha sido levantada, es verdad, en
una posición céntrica de la región oriental y en un
hermoso terreno llano o de suaves colinas a orillas
del Potomac; pero, ni por sus industrias, que son
pocas, ni por su comercio que es relativamente
pobre, ni por su animación. puede competir con
los grandes emporios de la Unión. Washington es
una ciudad artificial creada por la voluntad del
estado americano para servir de sede al gobierno
de la República, al parlamento federal y a los representantes de las naciones extranjeras. Carece

-

51 -

�de aquellas formas ele vida que resultan del creci micnto esponlúnco de los_ pueblos; pero sí posee
lo que las nquezas ele un fisco falmlosamenle opul~1?to han podido h~cer; y la capital es una poblac1on ~e hell~s avemdas, de parques, de magníficos
palacios oficiales y que cuenta, en cantidad y calidad, con monumentos como no los hay en ninguna otra parle del país. \;na amiga e inteligente escritora chilena me decía con mucha sal que v\ ashi?gton le había parecido una ciudad de día Donnngo.
En uno de los e\.lremos de la Avenida de Pensi lrnnia, que es la principal de" ashington, se alza el vasto J magnífico palacio del Capitolio, donde se hallan instaladas la Cámara de Senadores,
la de Hepresenlantes y la Corte Suprema de Justicia. Esta grandiosa fábrica es de estilo renacimiento y su altísima Y. conocida cúpula se destaca
en el fondo de la avemda como una decoración insuperable,
Del palacio se desciende por escalinaLas monumentales al vasto y hermoso parque que lo rodea.
En los días en que andábamos de visita por ahí,
que eran del mes de Mayo y de insoportable calor,
el parque del Capitolio, como los otros de la ciudad, constituía un refugio para los sofocados habitantes. Se les veía en mangas de camisa, de espaldas en el cesped o sentados a la sombra de los
fron~oso~ ~rboles Y. tirándoles miguitas de pan a
las s1mpahcas ardillas que, con toda confianza,
saltaban alrededor de ellos.
Así como en los países europeos, y especialroen-

y nrenito. Jel e~tero

:fina. como el oro :fiuo,
bieu so.beis por qué yo os quiero!
Pude parecer grotesco
( escondido de la gente
ir a tomc.r el fresco
jnnto a la clara vertiente)
Bien so.beü1 por qné yo os quiero!
Vuestros sileucios bendigo.
y yo os piclo qne si muero
110 hal&gt;leis ja.miIB del amigo .....
Nadie conoce mis pena.1
porque no tnve testigos,
y los que sou amigos
Rabeu que mi vida es bneua.
Olas de la mar felina
que entre las ala!&gt; del vieuto
por besar la arena fiua.
dejan oír su lo.mento.
Bosqnes de hincas o::1cnras,
lóbregas y silenciosas,
que en mis tardes de amarguras
me eu,;eñarou tantas cosas.
II nsiones, desencantos ..... .
Tantos días de quebrantos
para uno de bonanza.
Pú.sose negro el velápien
que era blanco cual o.rmiüo;
las brisas ya no lo lamen;
de balde les hace un gnino ..... .

�El marinero está viejo:
fuma su pipa y recnerda:
era ágil como uu conejo
y hasta bailaba eu la cuerda ......
Bien sabeis por qué yo os quiero:
barcas, playas y bouauzas ..... .
La caucióu del marinero,
elijo bien mis esperanzas.
Na.die conoce mis petJas
porque uq tnve testigos
y los qne son mis amigos
saben que mi vida es bucu:i.
Barrios bajos de los puertos
podredumbres que se exhiben ..... .
Tabernas doude los muertos
se ilnsionau cou qne viven.
Y o desceudí a los suburbios
cnnuto seuti Ir. tristeza,
bebí los vinos ml'is turbios
y hallé dnlce la pereza.
Y o vi heteras taciturnas,
viejas cou mirar de uifia,
ofr1•cerse a las nocturnas
baudas de aves de rapifia.
Y o vi en sus senos P,Xhanstos
moril' los rojos claveles,
oílas hablar de faustos
,¡ne solo lns dejan hieles
...... Por c;;o cnautlo he seutido
q ne mi vida era uua carga,
calladameuta he bebido
cualquier cosa .... cu copa amarga
)', cobardemente, tristemente, sin querer, ~ollozo ..... .
mas siento que alguien me asiste
y me grita: haJ· nn reposo ..... .
ENRIQUE PoNCE.

5o -

Impresiones de Washington

Algunas ciudades han tenido la suerte de ser
fundadas en lugares privilegiados, que son como
la embocadura de las corrientes de la fortuna y
adonde llegan fácilmente los elementos para un
gran desarrollo. Con::;tantinopla y Alejandría,
constituyen ejemplos clásicos de este hecho en el
Mediterráneo oriental y Londres, París y Hamburgo lo son en la Europa occidental. El Nuevo \fondo nos ofrece casos análogos en las metrópolis gigantescas &lt;le Xueva York y Buenos Aires. VVashington, la capital federal, no puede figurar en
en este grupo. Ha sido levantada, es verdad, en
una posición eéntrica de la región oriental y en un
hermoso terreno llano o de su:n es colinas a orillas
del Potomac; pero, ni por sus industrias, que son
pocas, ni por su comercio que es relati,amcnte
pobre, ni por su animación. puede competir con
los grandes emporios &lt;le la Cnión. Washington es
una ciudad artificial crea&lt;la por la voluntad deJ
estado americano para servir dQ sede al gobierno
de la República, al parlamento federal y a los representantes &lt;le las naciones extranjeras. Carece

-

51 -

�de aquellas formas de vida que resultan del crecimiento espontáneo de los pueblos; pero sí posee
lo que las riquezas de un fisco fabulosamente opulento han podido hacer; y la capital es una población de bellas a,•enidas, de parques, de magníficos
palacios oficiales y que cuenta, en cantidad y calidad, con monumentos como no los hay en ninguna otra parte del país. Lna amiga e inteligente_escritora chilena me decía con mucha sal que "ashi?gton Je había parecido una ciudad de día Donnngo.
En uno de los extremos de la Avenida de Pensilvania, que es la principal de Washington, se alza el vasto y magnífico palacio del Capitolio, done.lo se hallan instaladas la Cámara de Senadores,
la de Representantes y la Corle Suprema de Justicia. Esta grandiosa fábrica es de estilo renacimiento y su altísima y conocida cúpula se destaca
en el fondo de la avenida como una decoración insuperable, .
.
.
Del palac10 se descwnde por escalrnalas monumentales al vasto y hermoso parque que lo rodea .
En los días en que andábamos de visita por ahí,
que eran del mes de Mayo y de insoportable calor ,
el parque del Capitolio, como los otros de la ciudad, constituía un refugio para los sofocados habitantes. Se les veía en mangas de camisa, de espaldas en el cesped o sentados a la sombra de los
frondosos árboles y tirándoles miguitas de pan a
las simpáticas ardillas que, con toda confianza,
saltaban alrededor de ellos.
Así como en los países europeos. y especialmen-

te en

los del norte, se halla consagrado el estilo
ogival como el propio de los palacios consistoriales y otros de caracter público, en los Estados
Unidos han recibido consagración análoga para las
casas de gobierno los edificios de estilo renacimiento revestidos de gigantescas cúpulas. De esta
suerte encontramos imitaciones más o menos bellas del Capitolio en Oakland, en Sacramento, en
Madison y otras partes.
La Biblioteca del Congreso, ubicada no léjos
del Capitolio, separada de él por un regular espacio del parque mencionado, es también un ámplio
y bello edificio. No tiene las proporciones de grandiosidad externa que distinguen a aquel palacio,
pero en hermosura interior lo supera con mucho.
Los mármoles más ricos y de variados colores han
sido prodigados y artísticamente combinados en
pisos, escalinatas J columnas. Las bóvedas, galerías y salas se hallan decoradas con admirables
pinturas murales que simbolizan los estados más
importantes de la cultura humana. Sirve de salón
de lectura una imponente rotonda octogonal de
j aspe amarillo, extensa, alta y magestuosa como
un templo. A ella puede entrar cualquiera persona que desee consultar o leer alguno de los dos
millones de volúmenes con que cuenta la Biblioteca. A la altura del segundo piso, la rotonda forma uua gulería o tribuna circular a que tienen
acceso los visitantes que no van a leer, y en cuyo
antepecho se levantan como adornos cerca de veinte estátuas de poetas, filósofos y escritores, en
bronce y de porte natural.

-

53 -

�~o vacilo en decir que el vestíbulo es de u na belleza deslumbrante. J que todo el e&lt;li_ficio por su
riqueza y valor artístico debe ser el pr1 mer monumento arquilcrtóniro de los Estados Lnidos. Su
magnificencia solo puede ser comparada con el de
la basílica de San Pedro en Roma o la del Teall'o
ele la Opera de París.
La Biblioteca posee también ri11uísimas colecciones de mapa:; y grabados.
Otro importante edificio &lt;le la capilal, y de especial valor para los latino-americanos, es .el palacio de la Unión-Panamericana. Se ve que se ha
querido darle u 11 canicler reprcseutati, o. La construcción es de un estilo que podríamos llamar tropical del coloniage. El centro de la casa lo forma
un &lt;Yran patio espaiiol en el cual se mantienen como ~'ldornos plantas ~e la zona tórrida. En _medio
de ellas. dan realce a la escena algunos vistosos
papa o-a, os. ~Por qué se ha elegido lo tropical co1110 r~p~'esentati, o ele toda la A.n1érica Latina? eLos
papao·ayos están ahí corno cifras simbólicas de la
supu~sta verbosidad &lt;le los pueblos de este continente } de su disposición a repetir lo que los demás dicen? Quizá no haya habido tal maliciosa
ironía, ) la preferencia en favor de las plantas y
pajarracos ~e la rcgi?n ecuatorial haya !·c_su Ilado
Je que se ªJustan ruCJOr que otros a proposllos dccoratirns en un espacio reducido.
En la coruisa que rodea al patio se destacan los
nombres v los escudos de las naciones latino-americanas y "en una galería ad) acento, puestos en columnas de mármol, se oslcnta11 los bustos &lt;le los

54 -

héroes de la independencia de estos pueblos: Bolívar, San ~lartín, Artigas) tantos otros. lJna columna se ve desocupada en espera de su busto.
¿Fué d~stinado quizá por. un error a un pueblo
desgraciado que no ha tcmdo héroes? Ah! oó. Es
la que debe sustentar la imágen del héroe chileno
O'Iliggins. Mientras tanto, nuestro padre de la
patria, algo del espíritu de Chile, está ausente de
aquella congregación sagrada de mármoles vener ables.
~o podemos ocultar que nos dió pena esta
muestra de tanta negligencia.
Desde todos los puntos que hemos recorrido,
desde todas las calles, playas y parques se divisa
dominante el monumento del héroe epónimo de la
ciudad, del héroe nacional, del gran Wasliino-ton.
0
1Qué concepción más original y grandiosa!
_\fás allá de un umbroso parque en los bordes
de la población por el lado sudoeste, se alza cu
una despejada elevación natural del terreno la colosal obra de granito. Es un obelisco inmenso de
quinientos cincucnLa y cinco piés de alto que se
eleva hasta el ciclo como u11 mástil enorme, cortando la bóveda azulada con sus líneas rectas, magesluosas y ligeramente convergentes hacia arriba.
L:i ideación de este monumento rcxela cierta au&lt;lacia artística e intuición psicológica. No era fácil
:tdivinar en la simple contemplación de un plano
el cfecLo mar1nilloso que iba a producir en la realidad dentro de su extremada desnudez: de aquí
que fuera audacia concebirlo; y por lo mismocorrespondc admirablemente, como talvez ninguna

�otra cosa pudiera haberlo hecho mejor, a la gr~ndcza, sólida sencillez J rectitud del hé:oe que mmortaliza; de aquí su mérito psicológtco. En sus
caras lisas de dura piedra gris, no se encuentra
nin"una inscripción, ningún relieve, ningún medallón representativo. La columna se yergue ~oberana sobre la capital y la planicie corno un gigante silencioso, reconcentrado J bueno, enc~rgado
con su actitud de proclamar por la et~rmdad la
o-loria de un orande hombre; como un g,ganle que
despidiera efluvios bienhechores y obrara en los
espíritus por la evocación de sus val~res morales.
«~o os admireis, parece decir, de mi mudo continente acerca de mi significación . A mí no me
hacen falta caracteres escritos, ni cifras, ni retratos ni vanos adornos. Vosotros que pisais esta
tie;ra del héroe no podeis ignorar por qué estoi
aquí. Miradme, tneditad y elevad vuestros corazones en una oración de civismo.»
E~mQUE

11 11 11

MouNA.

Polvo Dorado.
Del libro "Vuelo en la Sombra".

Como lluvia de flores en campo de armiño,
mis recuerdos alfombran mi ruta soleada.
Soy el mismo muchacho de ayer, y quisiera
ser el mismo muchacho mañana.
Hay un suave rumor de agua siempre viva,
y de hojas que mueve la brisa ligera:
unos labios que besan los míos, y luego
unos ojos que lloran mi ausencia.
Siempre ha sido lo mismo: mis férvidas manos
han formado con plumas de ensueños un nido,
y una tarde cualquiera en que sopló mal viento,
han nevado cenizas de olvido.
iOh, mis manos, princesas de amor y pecado;
oh, mis dedos, si hablasen, dirían imis dedosi
un poema de suaves contornos humanos,
temblorosos de deseo.

-

56-

�Ellos oirá11 mat1ana la misa de requiem
de mi vejez, si baja también a mi huerta.
Mis recuerdos, floridos, el polvo dorado
serán de mis alas inquietas.

A un grillo

Discurso pronunciado por el doctor Santín C. Rossi,
(Adoración)·

en la Recepción académica en honor de los. doc-

Sobre el libro cerrado, en el vientre de oro de
[una O inicial,
se ha detenido el grillo y se ha -eu~s~o a escuchar ...
-En mis ojos un beso y en m1 s1g1lo amor ... ,
dos ópalos bañados en fervorlban ya tantas noches, tantos días,
que cantaba, cantaba, donde y cuando quería¡

tores Osear Fontecilla y León Velazco Blanco.

Grillo, huesped de mis libros y mis versos,
promovedor nocturno de mis divagaciones y en[sueños inconexos;
si supieras quien soy Cendulzarías
con la voz de tus élitros la mía?
csería tu sutileza capaz de resistir
.
el ofensivo aliento de mi humano decir?
· Grillo hermano, grillo hermano,
como un cáliz se abre el"hueco de mi mano.
Verás que, aunque soy hombre, no soj inc?mLPrens1vo,
y que sé no dañar a un ser inofensivo;
te hablaré blandamente,

_.

58 -

Amigos:
Saludamos en vosotros a dos heraldos de la
Ciencia en América.
Por segunda vez venís a testimoniar en Montevideo vuestro fervor por las causas sagradas. Estudiantes , vinisteis a evocar el porvernir del Continente, en un arranque de solidaridad fraternal;
médicos, os sigue preocupando el porvenir de
América, puesto que estáis aquí para ocuparos de
los niños.
Habéis sentido, por dos veces, a largos años de
distancia, el deber de las civilizaciones que se acercan a la edad adulta, ese deber superior de no seguir siendo parásitas de las civilizaciones provectas. La continuidad de vuestro pensamiento es noble augurio de eficacia.
En el estado actual de América, ya no hay de1-echo al parasitismo. La gravedad de la hora es
demasiado intensa para arrojarla toda sobre los

60 ·-·

..

�como a aquélla que en sueiios a m1 espírilu aso.
[ma;
( no en palabras candentes de algún bárbaro idio[ma)
en la lengua que tienen para tí, la borraja,
el trigo, un pliegue, un muro y la brizna de paja.

hombros de Europa, por rohuslos que ellos sean.
Es menester demostrar que el Nuevo Mundo es algo más que un gigantesco mostrador de aduana,
que compra ideas e instituciones con la lana de sus

Grillo hermano, grillo hermano,
hay tibiezas de nido en el hueco de mi mano.
AnM.

CARRILLO RuEDAS.

Docter OSCAR FONTECILLA

corderos y el trigo de sus, -pampas_. '•Pesa com_o
una montaña sobre la Amenca Latma-nos lo dijo nuestro doctor Soca en un discurso memorable
- la acusación de esterilidad. Habría malgastado
sus maravillosas eocrgfas en bajos y fútiles placeres, y nada habrfa llevado al patrimonio común

,
-- 59 -

�de ideas J de emociones que son la fuente y la excusa &lt;le la vida lmmaua".
Repitamos con rubor esle ultraje, en la esperanza de que las jóvenes generaciones de América
tendrán la dignidad de levantarlo. No es que JO
piense que deba hacer una ciencia '' americana"
ui un concepto ''americano" sobre las cosas. porque sé que la vida es maravillosamente única a
lraves de sus mil formas, desde el v~jetal hasta el
hombre, y qu~ así como todos los fenómenos de
la vida pueden reducirse en definitiva a una sola
función, a la función de asimilar, acaso las mil
formas de la vida misma puedan reducirse a un
solo fenómeno, el del equilibrio físico-químico de
la Energía, ley de la célula que no es hombre y
de la molécula que no es célula.
Pero por lo mismo que es discutible la posibilidad de una ciencia regional, es más discutible aún
la necesidad de esperar de otros continentes la revelación de nuestros destinos de hombres.
América está. situada mejor que cualquiera otra
colonia humana para encarar los problemas eternos de la humanjdad, porque ya conoce la senda
de la Montai'ía-la Ciencia - y no sienle a sus
pies la cadena que limita los vuelos dcGnivos, la
Tradición.
Porque el progreso de la humanidad en la ruta
de su evolución es una suma algebraica de Ciencia y Tradición. La diferencia entre ambas entidades es más de métodos que de aspiraciones. Ciencia y tradición son dos esfuerzos nobilísimos que
hace la inteligencia humapa para comprender la

,·ida , solo que donde la Tradición se detiene, creyendo termmada su obra, la Ciencia sigue investigando. La tradición es la Historia que cuenta los
ensayos de los primitivos, mientras la Ciencia aspira a ser una Historia de la Realidad, la historia
natural del Universo.
Se repite en las aulas como un dogma la frase
de Michelct: "La Historia es la maestra de la Humanidad", a pesar de que esa frase es tan falsa
como popular.
Si la Historia fuera la maestra de la humanidad, no hubiera hahido en el mundo un César
después de un Alejandro, un Napoleón después
de un César, ni esa caricatura de Carlo Magno que
van a senLar en un banquillo para responder de
delitos policiales!
La lustoria será la maestra de la Humanidad
cuando no sea la de los hombres, sino la de la naturaleza.
La historia de los hombres tiene el pecado original del Error, porque faltó en sus documentos
el bautismo de la Ciencia: fué hecha por la imaginación ensayista de los hombres, ella si personal
o regional, y cambiante como el temperamento individual que la alimenla. La ciencia es, como la
tl'adición, un proceso humano, pero no tiene la
pretensión do ser origi11al ni creadora; ella queda
sorda a la Imaginación que la empuja desde adentro y vuelve hacia el hombre· desde su puesto exterior de observación.
Esa es la sola diferencia entre ambos métodos
de conocer la Realidad, pero ella es inmensa y de-

-

63 -

�c1s1va. Arrancando a la Naturaleza los secretos de
su conservación J su marcln progrcsiva ,-aunque
se le escaparan siempre los ele su origen,-es como la inteligencia humana podrá un día dar estabilidad a sus ensayos, y dejarlos como instituciones definitivas. La Tradición no procedió así, ni
era posibfe que procediera, falta de instrumentos
&lt;le observación,-y el hombre tuvo que improvisar porque tenía impaciencia por salir del estado
animal &lt;le la primera colonia humana.
Sería infantil acusar al primitivo de no haber
i1n-cntac!o el matraz o el microscopio, pero es tan
infantil exigir de la Ciencia la obediencia a la tradición que ocupó un espacio por oo haberse inventado todavía ni el matraz ni el microscopio.
lloy, el edificio de la civilización tradicional
cruge un poco por todas partes. Y he aquí que
mientras los hombres de ciencia se aprestan al
examen de los muros que se caen, los tradicionalistas se eponen, redoblando de energias para
apuntalar los techos sin cimientos.
La Tradición es muy fuerte todavía porque
arrojó en el terreno más fértil del hombre: el Sentimiento.
Todo lo que constituye la Tradición-obediencia. al pasado, el respeto al Presente, el temor a la
transformación sacrílega-Licue por base la es·poutaneidad de un sentimiento, inconsciente como una
cuna, sagrado como una tumba. Cuando el sentimiento ha dejado de ser espontáneo y se analiza,
la tradición empieza a derrumbarse. Entonces aparecen los renovadores, que no son más infalibles
-

6{¡ -

que los otros hombres, pero que tienen sobro los
otros_ !a -ventaja de que han perdido la fé en la
Tradtc16n, dulce venda sentimental que impide la
visión inteligente. de las co.,as.
Y bien, esta últi ;n:i es la sit:.rnci6:1 de nuestra
A~érica, en lo:. deba~cs del prc3Jute. La propia
ps1colocri.a de la conquista uos auguró esa misión
renovadora. Aqu· vínieron los avculuroros, los rebeldes. los audaces, los segunJoncs desheredados,
y su ~bra primera fu~ desmentir lo.; dogm::u; que
pare~1ao etcruos. As~, practicaban li Rcliiión, que
predicaban la fratermdad y la paz entre los hombres, y ellos mataban; crcian en la Patria como en
una institución divina, y se la arrebataron al natiV? para un amo de ultramar; proclamaban la Propiedad, como un derecho de posesión, y ellos
robaban la ~el indígena, _q_ue pasab:m de señor a
esclavo; cre1an en la fam1ha como en un rito sagrado, y violaban las esposas de los indios, para
luego abandonar sus bastardos en los hogares destruidos.
El Sol de los Incas alumbró todas las má11chas
de la civilizacióu tradicional, y lo que se deduce
d~ _los horrores de la conquista no es tanto la falib1hdad de los hombres como la fragilidad de los
dogmas.
_Esto hace la superioridad de A~érica para examinar los defectos de la· vida actual del hombre.
Tod~ lo_ que la mueve es aj~no, y su mentalidad
propia tiene un poco el aspecto de sus tierras virg~n.es, con algu~a zarza de a·b andono eh la stlt&gt;erfic1e mculla, pero mtacta la poteneia de su fecundidad.

-

65 -

�Si la generación actual no hiciera otra cosa que s?mbrar en la mentalidad americana el culto de la ciencia y el concepto verdadero de la Tradición, ya habría ella puesto la proa del Continente rumbo al
destino.
¿Cuál será ese -destino?· ...
Ya no es profecia augurarlo como el señorio del
Hombre, sobre él mismo y las cosas de su ambiente.
Todo hace suponer que el Hombre, libertado de
las tradiciones que lo sujetan al · error, levantará
sus edificios sentimentales . sobre las leyes de la
Naturaleza. El tema es vasto y la obra es ardua
todavía, pero como la vida es un fenómenó del
equilibrio universal. el hombre mismo tiene que
entrar en las leyes_del equilibrio si quiere seguir
viviendo. Yo tengo confianza en el porvenir, porque observo que mientras todos los ídolos caen, la
ciencia sigue su mar~ha ~riunfal. ~ero, por desg1;acia, los hombres de ciencia son umlaterales todaV1a.
Les falta aceptar el Sentimiento como una fuerza
natural, cuyo poder efectivo ahora desconocen o
desdeñan. Cierto que el Sentimiento no es mensurable, y que siempre quedará por encima o par
afuera de la ciencia, como el color cambiante de
los pétalos queda fuera de las leyes nutritivas de
una rosa.
Pero la Cieneia no se opone en nada al Sentimiento, y en lo único que éste cambiaría si lo
aceptara por guia, seria en tener por cauce la Verdad en lugar del Error. La Ciencia no excluye ·la
existencia de las emociones que e..xplica, como el

-

66 -

botánico no destruye el encanto de la rosa cuando
descr~be el eign~ento que le da color.
~~1, la Ciencia daria como tema al sentimiento
religioso ~l culto de la vida y el amor a los hombres; harta ~mar a la patria la cooperación social
en la conqll:1sta sobre el a~óiente; haría respetar
en la propiedad la necesidad de ubicación en el
espacio y el lejítimo goce del esfuerzo· consolidaría en la familia.!ª abnegdción mutua que dicta
el afecto_ y la emocion de recuerdos que no quieren morir.
La ciencia, en fin, no aspira más que á dominar todos los a_spectos de las cosas que rodean al
Hombre, y a darselas al Hombre para su emoción
señora del mundo. Pero no al Hombre actual:
p_o_bre ~rometeo en~denado á la roca de la tradiocion, smo al Hombre conocido y explicado a su
vez, al hombre completo, libre de los buitres que
é~ mismo
ejendrado, apto para todas las- emocion':5 y digno de toda libertad, porque por haber
do~•-ºª?º todas las formas de equilíbrio tendrá su
e~u~hbr10 supremo: el dominio espontáneo de su
limite .. .
. Sobre ?Sta visión de gloria termino este mensaJe de los mtelectuales de Montevideo a dos hombres de cienci~, de América, recordándoles que el
pu~blo que deJO huella más profunda en la civilizaci?n fu.é aquel que pobló el Olimpo con imágene,s 1deab~adas de _h~mbres y mujeres, dándose
as1 por dioses sentimientos humanos que él no
pudo pcrfeccionar.

?ª

fil

11

�1

Fragmentos de la coAferencia del Dr Fontecilla,
sobre LA FÉ DEMOCRÁTICA.
iCólllo influyen en los juicios humanos. lo.s af'ectQ~ q,ue nos dominan! ICómo los sentimientos invaden ~n impetuoso flujo los dominios de la razón:
como la oscurecen, o iluminan, la orientan o la
pierden! Hermosa página de 1:\ 6losofía es ésta que
estudia las íntimas relaciones y armonías, los con.tra~~tes y conflictos de la raz~m y del afecto. desde
los planos suaves y claros de la normalidad
corriente, hasta ~os, lin9eros si~i~stros de la enfermedad y la locura.
Mucho hablamps de evolución y trasformismo,
Ber? ·es. ~o cierto qu13,, _sin _dii;cutir las sucesiones
filoJenétic~s. en la. historia aparece el hombre
como una especie 6ja, en el sentido de presentar
caracter~s propios tan eminentes y distintos del
mundo orgánico, que ya se exije la formación de
una nueya ciencia, separada de la biología general,
la biología humana, en la cual se descubren leyes
especiales y esclusivas de nuestra vida, sin corres-

-

68

pondencia apreciable entre los seres inferiores. En
efecto, señores, la anatomía de nuestro cerebro
se asemeja mucho á la de otros animales, pero
funcionalmente, hay un abismo entre ellos y nosotro~. El cerebro humano culmina por su función y
el hombre se define por su función psíquica. Nuestros actos se diferencian de los movimientos reflejos y de los actos más o ménos automáticos por la
interposición entre el impulso esterno y nuestra
reacción motora de un elemento psíquico de tal
manera preponderante, que imprime al hombre
un sello específico. Nuestros actos se determinan
sobre todo por este factor interno constituído casi
esclusivamente, segun el comun sentir, por nuestras ideas. ¿Quién no ha oído proclamar como
verdad incocusa este postulado lleno de nobleza:
las ídeas guian al mundo, las ideas conducen a
los pueblos, las ideas arrastran a las multitudes?
Se cree afirmar así la definitiva liberación de la
especie, la gloriosa supremacía del intelecto sobre
las influencias inferiores. Hay, sin embargo, en
esas fórmu las así definidas la supervivencia funesta de un error cuyas consecuencias, múltiples y á
menudo gravísimas en la vida social, en la vida
política y en la vida internacional de los pueblos,
vale la pena poner en evidencia. Pero antes de
tocar este aspecto tan importante de la cu~stión,
debo definir mi propia actitud.
Yo no entro en esta amplia casa del pensamiento co:no delegado de ningun gobierno, como representante de ningun pueblo, como ciudadano de
ninguna república, como discípulo de ninguna

-

69

�escuela, prósélito de un partido, propagandista de
un culto o defensor fanático y heroico de ninguna
bandera! Entro en mi simple calidad de hombre
y me encaro con los fenómenos sociales como ser
libre, autónomo y pensante. Si la verdad que yo
proclame á alguién hiere, amigo ó estraño, miserable ó magnate, nación ó grupo, no es culpa mía
ni de nadie: será una chispa errante que a traves de
mi cerebro llegó a mis labios y como sabeis, señores, la luz viene de arriba y no podemos evitar que
el sol alumbre!
Contra lo que comunmente se cree, en el juego
constante de los influjos psicolójicos, es el elemen- .
to afectivo lo que determina la acción: no es imá.;.
gen o representación en si misma lo que produce
el impulso, sino el tono emocional que la acompaña Lo que equivale a decir que la fuerza es el
afecto, siendo el pensamiento solo su vehículo y
nadie discute ni pone en duda el poder dinámico
de los afectos que intervienen en las relaciones humanas de tal modo que a priori, se puede. asegurar
su soberanía casi absoluta en nuestra vida diaria,
individual y social. La imágen pura, si alguna influencia tiene en el determinismo de los actos, lo
ejerce por intermedio. del tono emocional que la
acompaña. y así afirmamos que las llamadas ideasfuerza son aquellas que producen estados emocionales o pasionales más o . ménos intensos. No gobiernan, pues, al mundo las. concepciones abstractas y de allí resulta lo que podía preverse: no son
los más altos y sólidos intelectos los que acaudillan

y manejan a las multitudes ni son los sabios los
que mayor espacio ocupan en el determinismo de
las acciones colectivas: son los hombres plenos de
pasiones indomables y afectos irreductibles, capaces de despertar por contajio sentimientos análogos en la grei humana; son los evanjélicos y los
santos, que arden y se consumen en la- hoguera
perpetua del misticismo, y son los trovadores y los
poetas, esos sensitivos armoniosos y dulces queparecen evaporar todo su espíritu en la divina fragancia· de sus versos. Son ellos, señores, los que conducen al mundo: son ellos los fuertes. Aun estamos
llorosos por el que acaba de marcharse por los
caminos de la gloria: ( 1) hemos quedado como
sumidos en una orfandad inmensa, y al apagarse
su voz que fué como una caricia suave y purísima,
al cerrarse como en un sueño de justo sus ojos
cargados de divinos y superiores reflejos, se ha
hecho en las conciencias un vacío angustioso y
desolante y nuestro desgarramiento íntimo atei,tigua que se ha tronchado uno de los más sólidos
pilares de nuestra ~lma.
Y no hay para que insistir sobre un hecho cuya
evidencia se impone por sí misma. El afecto es el
gran motor de la sociedad; es la fuente inagotable
de nuestra energía dinámica; es, en rcsúmen, el
impulso, el movimiento, la acción.
(1). Acabab ~ de fallecer en Montev ideo el poet a Amado Nervo

�Ahora bien; el proo-reso se realiza cada vez que
una idea útil se satur~, por decirlo así, de un tono
emocional suficiente p_ar~ ponerla en march:1; Ideas
útiles puestas en movimiento por la emoc10?; eso
es el progreso y prosupone, en consecuencia . un
doble desenvolvimiento: intelectual y afectivo.
Nuestro avance ideolójico exige una evolución s~ntimental adecuada para que se prod,uzca _el meJOramiento. Y nuestro progreso se~•a. umf~rme y
armónico el dia que el desenvolVImtento intelectual y el afectivo fuesen paralelos. Pero este paralelismo no existe.
Empleamos nuestra inteligencia y nuestra a~tividad donde podemos, pero sus resultados vanan
según el punto de aplicació_n. ~sta aplica~ión'. ,en
la naturaleza, produce la ciencia; esta aphcac10n,
sobre la humanidad · misma, produce la moral, y
con la moral, la justicia. Pero de las dos tar~as,
una es más fácil que la otra y va más de :er1sa.
Conocer y dominar a la naturaleza, es un Juego
comparado con la obra de conocer y moralizar al
hombre. Y de esta falta de paralelismo entre laa
dos formas fundamentales del desenvolvimiento
humano resultan todos los conflictos y todas las
crísiis de la sociedad. El desenvolvimiento intelectual tiene como resultante el conocimiento y el
saber ; el dese~volvimie_nto y e~ saber; el desenvolvimiento afectivo se smgulariza por el ensanche
continuo de un sentimiento básico: la simpatía humana. La idea nueva puede ser todo lo atrevida,
todo lo cruel y todo lo peligrosa que se quiera: no
hará daño alguno a la sociedad si se le opone

-

72 -

como defensa el sentimiento invencible de la simpatía humana.
Como dos corceles de desigual vigor y &lt;le empuje desigual, el progreso intelectual y el progreso
moral nos tiran de traves y a veces Jlegan a comprometer en forma grave la ma1:ch~ del conv_oi.
Cuando el retar·do del · desenvolvumento afectivo
es demasiado grande en un grupo civilizado, puede
lleo-arse hasta la aberración do emplear iodas las
fu~·zas de la vida en la producción de la muerte
Ahí está el caso reciente de Alemania.
Acabo de leer el notable discurso de Poi ncaré en
la Escuela Normal Superior; creo imposible que se
resuma con más habilidad el largo proceso histórico que nos esplica la conducta anti-humana de los
imperios centrales. Sin embargo se puede ahondar
más aun el estudio científico de este caso. Recuerda Poincaré la frase de Ernesto Haeckcl en su Antropo(J'enia: «La fuerza prima sobre el derecho,» y
la de Hasse: «La moral del amor al prójimo, que
puede ser admitida entre individuos, no debe ser
tolerada entre naciones&gt;&gt;. A esto hacen coro 93
famosos profesores , hombr~s eminentes, un_iversalmente conocidos. Y en realidad no hacen srno formular las últimas y estremas consecuencias ló~icas
de su ciencia. Allá nos llevaban las deducciones
razonadas de la biología, como podemos verlo en
las propias obras de Le-Dantec: &lt;&lt;Espíritus jenerosos han deseado el adYenimicnto del reino de la
ciencia, porque han visto en él la promesa del ~ei110 &lt;le la justicia. Hay que dcsengaiíarl~3; el rc1_no
de la ciencia, si es posible, si una hum1111dad lógtca

�es capaz de vivi1·, no será el reino de la justicia pues
la justicia no es una yordad científica. Es necesario
ser muy poco clarovidentc para no percibir que la
moral es una supercheria. No se trata ya ele saber
cuál es la causa buena y cuál es la mala. Las armas
decidí rán y el buen derecho será el del vencedor. Los
hombres que c1·een verdaderamente en esta vieja
moral son unos ingenuos. La moral está en quiebra y no -se rehabilitará sinó para los imbéciles. o
hay más derecho que el que se puede defender a
cada instante por la fuerza". De donde fluye esta
conclusión: •'Los descubrimientos científicos contradicen los principios sobre los cuales reposa la
sociedad humana desde hace siglos y que la guerra
actual ha reducido a la nada, mostrando que, en
las grandes ocasiones, todo el mundo se inclina
ante el derecho del mas fuerte».
Pero ecómo la ciencia pudo llegar a proclamar
estas fórmulas monstruosas?
La ciencia positiva contemporánea se halla impregnada y dominada de un lado por el dogma del
trans formismo y la doctrina evolucionista, de otro
lado, por la unidad de las le1e.s de la naturaleza,
desde el guijarro hasta la amiba y desde la amiba
hasta al hombre.
La tendencia general de la ciencia a medida que
progresa, es la de acercarse más a la unidad. Mientras mejor so conocen los diversos cuerpos que
forman el universo, mejor so aprecia el carácter
general de las leyes a que so llega; se tiende asi a
universalizar las relaciones y las leyes que la ciencia esperimental ha revelado y se concluye en el

monismo científico, os decir, en una ciencia única
para todo el universo: cuerpos inanimados, seres
vivos, hombres. I es. esta ciencia única, comun a
todos los cuerdos del universo lo que so, quiere dar
por baso y fundamento a la nuern 6losoüa.
Se l~a estudiado la serio de todos los cuerpos
del umvers~, desde el hombre hasta la amiba y
hasta el guijarro y se ha declarado que idénticas
son las leyes para todos y que es imposible descubrir en un término de la serie, el hombre, por
ejemplo, una facultad que no so halle ya en grado
más o menos desarrollado, en los términos más
inferiores de la serie. Es el antiguo razonamiento
de Diderot: c1 hombre es una arcilla viva; además
es un ser pensante. Por consiguiente, para la ciencia así comprendida, siendo iguales las leyes en
todos los grados de la escala de los seres y de los
cuerpos del universo, no pueden existir para el
hombre reglas do conduela diferentes de las que
rij~n Pª:ª e~ conjunto del mundo: no hay, pues,
mas obligación moral, deberes y derechos, ideas
~el bien y de lo justo en el hombre que en el gui¡arl'O; el uno y el otro obran fatalmente, no hav
más mor·al fara el uno que para el otro: se suprime la mora.
. Para esta misma doctrina, desde el punto de
vista de las relaciones de los in&lt;li, iduos entre sí,
sólo es aplicable e inteligible la ley de la lucha por
la vida, que es la ley darwiniana del universo entero; no hay deber ele solidaridad ) de colaboración para el progreso entre los hombres que entre
las piedras clcl camino y los árboles de uua selva;

�no hay más derecho inlerindividual o internacional que el que crea la fuerza; todas las asociacion:s. humanas so b~san csclusivamontc sobre el
ºo?1s~n? y su capacidad el~ daiiar. Acoplando estos
prmc!p10s se acaba la soc10logía y la moral, o moJ?r dicho, se ll_ega .ª promulgar, con toda la autondacl de una c10ncia sopara de sí misma, una moral _obsolutamente inmora_l y una sociología antisocial q_~e nos condu?1_ría, aplicándola, a la
&lt;lestrucc1on total y definitiva, no sólo do todo el
progreso humano, sino de toda la sociedad humana.
\ bien, set1ores, en estos postulados, cubiertos
con un manto tan augusto, hay un error, error
profu!1do que ton:ia ahora proyecciones trágicas,
san_gnenlas y ternbles. La ley de Darwin no se
ap~1ca en nuestrá sociedad como se aplica en los
amn:ialos porque entre nosotros la modifica sustancialmente una fuerza nueva, poderosísima, de
la c_ual ~an ~fo lomar nota los investigadores y los
sab10s s1 qm~ren . construir la nueva ciencia que
se reclama, s1 quieren construir la biolo..,ía humana. Est~ f~erza, esto factor es la simpatíf lrnmana,
ese senhm1enlo que, romo decimos define en cierto modo nuestro desenvolvimiento afectivo ensanchándose per?nn?rn.enle i &lt;laudo a nuestra especie
su sello prop10, umco y caraclcrístico.

.. É~t;e· ·1~~ · ~~~bl~~ · g~;~fl;1i~;s: ·i i~~~~tabl~
atraso do su desenvo!Yimiento afectivo hizo posible ese co?s?r.cio abominable del orror científico
con un m1shc1smo primitivo correspondiente aca-

so a etapas ancestrales y remotas de la especie.
Esta desarmonía, este verdadero desdoblamiento
de la personalidad, puede revestir tan lo en el índi"iduo como en los pueblos las formas jenuinas
do la vesania y traducirse por actos de verdadera
locura. Felizmente las naciones más civilivadas,
aquellas en que la simpatía humana alcanza el
máximo, lograron encerrar a los pueblos &lt;le tendencia anti-social en una invencible camisa de
fuc-rza. Y como la justicia moderna es no sólo represiva sino pre,enli,·a, como no sólo ve el crímen, sino que estudia al criminal, para comprender la actitud severa de Inglaterra y Francia en
los momentos actuales, es preciso tener presente
que se hallan abocados al grave problema de pre\'enir futuros accesos &lt;lelirantcs y místicos do la
Europa Central. :\o ejercen venganza: hacen la
profilaxia.
Sin embrago, señores, no diríamos la verdád
entera si no afirmáramos que esta. desarmonia existe tambien en ciertas grados en todos los pueblos
de la tierra. Esta desarmonía existe, además en
lodos los hombres. I es más acentuada, más patente, más honda , en los individuos que en la sociedad .Y que en los pueblos, lo que equivale a decir
que la sociedad en su conjunto es mejor que cada
uno de nosotros; la humanidad es mejor que el hombre. En sociolojia, no es cierto que el todo sea la
suma exacta de las partes, y así ocurre que un
ejército puede resultar mejor que sus soldados, así
como el amor. segun la espresión &lt;le ;\fusset, es
mas bello que los amanlc&gt;s.

-

77 -

�Esto es una verdad inconmovible y fecunda: la
sociedad mejor que el hombre, lo toma, lo corrije,
lo moldea, lo levanta, lo dignifica y lo guia. El
individuo solo, aislado, entregado a su propio instinto, el hombre primitivo, en fin: ~o es moles~ado por ningun lazo'. no se halla_ coh1b1do en la satisfacción de su ego1smo por mngun deber, no lo
detiene ningun sentimiento moral. Pero he aquí
que llega la asoci~ción q~e lo libra de su propia
bajeza, de su propia ferocidad y lo defiende contra
la ferocidad de los otros hombres. Esta nueva entidad superorgánica que llamamos sociedad, ~o
sólo lo auxilia y favorece en su lucha con el med10
cósmico; lo abriga tambi~n _contra la agresi?n ~umana. El triunfo del socialismo (tomo el término
en su más amplio sentido) sobre el individual~smo
ancentral, es, pues, el triunfo y la liberación del
individuo, porque, lejos de deprimir la libertad,
permite, por el contrario, su desarrollo, en lo que
ella tiene de superior y de noble, ·
Por consiguiente, la sociedad empuja al hombre
hácia arriba, pero lentamente. El individuo está
en retardo respecto de la sociedad. He aquí una
prueba. Acabamos de celebrar una_grande y hermosa asamblea destinada a estudiar los medios de
conservar y mejorar la raza protejiendo a la infancia. Tengo a la vista las c?nclusiones de es~ c~ngreso: ellas son verdades científicas, son rect1fi_cac~ones justicieras, son medidas santas y humanitarias
que los sabios aconsejan y proponen a la sociedad.
La sociedad americana las acepta, las acoje, las
aplaude. Mas, ¿cuánta parte de este código jeneroso

se aplic~rá en la vid~, cuántas de estas reparaciones escritas se traducirán en efectiva justicia, cuántas de estas verdades se pondrán en marcha? Por
el momento una mínima parte, y trabajosamente,
penosamente, porque el egoísmo individual se defiende con dientes y uñas; el grito feroz de las
cavernas aun resuena en los palacios y el lobo se
pasea, ufano y amenazante, entre las multitudes
que tiemblan y que lloran . . ...... . ... , .... . .

·,·_Ei ii~~b;~· ~~ú -~~ ~~t~~á~.- ·y.~~. i

ó~a~~ Í&gt;;_

litico, es fac1l comprobar que las democracias se
hallan por encima de -_los ciudadanos, pues el sistema presupone una virtud que aún no existe. En
efecto, señores, una democracia exige una fé democrática y en la inmensa mayoría de los hombres estafé está ausente. Verdad particularmente
apli?able a la mayoría de los pueblos latinos. Y a
la vista d_e los hec~os, si debemos aceptar que la
democrac1~ ~sel meJor de los régimenes, convengamos tamb1en en que la pseudo-democracia es el
peor de todos.
La demo~racia se haya escrita en las leyes, pero no se ha incorporado a las costumbres. La República _decreta el régimen, pero la vida no se
adapta smo muy lentamente a esas fórmulas vervales; subsiste el abismo entre la idea y el afecto
cap_az de PºI?-crla en marcha y de convertirla en
meJo.ra efectiva. Y creemos a veces haber alcá.nzado un gran progreso cuando solo hemos hecho
un declaración abstracta. Nacida de la razón y decretada por ella, la democracia aún no cuenta con

-

79 -

�el asentimiento caluroso de nuestros corazones. La
iaualdad que solo es un derecho, muere y se cor~ompe: no hay que decir que somos iguales a
nuestro prójimo; hay que desear serlo. ::\fo se leaisla la fraternidad:
hay que sentirla. ~o podemos
b
•
.
oblirrarnos a ser hbres; tenemos que capacitarnos
y ~erecerlo. La libertad es no solo un derecho:
es una aptitud. Como afirma ,Vilson, hs esperanzas de la especie no pueden mantenerse solo con
palabras, con declaraciones doctrinarias referentes
a la libertad y al derecho: el objeto de las democracias es trasformar estas cosas en vida y acción
sociales, en sacrificios y en renunciamientos. Consiste en que los hombres y las mujeres hagan de
su existencia una encarnación del derecho mediante un servicio social claro y consciente.
Dificilmente se podría resumir en menos palabras y con más elocuencia todo nuestro problema
social: poner en concordancia al ciudadano con el
hombre; poner al individuo en su vida y en sus
costumbres en armonía íntima, real, definitiva con
el réaimen decretado por la sociedad. Hasta ahora
he-m~s unido estos términos por una lógica abstracta, en el derecho, pero no en el hecho. Y mientras esta adaptación no se haga efectiva, por la
moral, mantendremos una vana apariencia de concordancia mediante el mecanismo político y las
declaraciones ideológicas. Nuestras fórmulas, entre tanto, serán letra muerta: si no creemos en
nuestros dogmas, nuestras acciones pugnarán con
nuestros principios, nuestra conducta reposará sobre una mentira perpetua y no curaremos este

-

80 -

mal de las democracias latinas: la falta de fé d0mocratica.
IY qué grave y qué peligrosa es esta situació11
de desequilibrio interno! Qué funestas consecuencias va teniendo sobre todas las manifestaciones de
la vida esta democracia ilusoria y falaz! Psicológicamente, crea el igualitarismo; económicamente,
la desigualdad. Del individuo no emancipa siuo el
deseo, pero lo hunde de hecho en la servidumlire .
Este sistema presupone que todos los hombres son
naturalmenLe iguales y que tienen igual derecho a
hacer triunfar sus intereses. Pero como esta igualdad natural no existe, y como las instituciones sociales y la herencia histórica la hacen doblemente
imposible, se sigue que el número de los vencedores disminuye cada vez más, mientras que el _de
los vencidos a los cuales se rehusan las ventaps
de la libertad y los goces de la vida, aumentan sin
cesar. Este sistema crea en los hombres, que se
dicen libres y que s_e sienten escl_avos,. un es~&lt;lo
de ánimo incompatible con la existencia. ¡Cuantas veces, por mi oficio he tenido que asomarme a
esas almas torturadas y dolientes en las cuales la
mentira política, la mentira ec~nómica y la mentira social habían cegado para siempre las fuentes
de la aleoría íntima y paralizado el juego fecundo
de todas las eneraías morales I Eran los tristes despojos que el régi~en de la incoherencia y d~l desequilibrio arroiaba sobre nuestros b~azos 1~poLentes, y viendo salir a uno de estos libres cn~dadanos de la República, tristes esclavos de la Yida,
exclamé con amargura: La pseudo democracia sir-

-

81

�cimas del cacrificio, las cumbres de la gloria, las
altura~ del progreso? Porque si el progreso presuve para engendrar la ambición arriba y la inquiepan&lt;:_1de~s y afectos: sentimientos y raciocinios,
tu dabajo; la hipocresía en unos, el cinismo en
1ntehJencia
y fe; y s1 ésta es eterna como la razón,
otros, el desencanto en todos.
'i como la razón, necesaria; si solo cambia de
Avanzamos, pues, en sentido inverso de nuestras ideas: los pueblos aspiran a la democracia,
forma con los tiempos y nunca mucre, ) o me
pero la civilización no la realiza, pues bajo la dipreg?-nto ccuál es la 1:orma nueva de la fe, en qué
consiste la fe de los tiempos nuevos? tCuáles son
visa de la igualdad no hace sino aprobar las desigualdades. cSerá cntónces verdad lo que sostenía
las fuer~as afectivas y cuáles l~s creencias de que
puede d1sponer una democracia para realizarse de
Rousseau cuando decía: «Si hubiese un pueblo de
veras en el corazón de los ciudadanos? éEn qué
dioses, se gobernaría democráticamente; pero un
signo conoceremos, para hacerlos conductores del
gobierno tan perfecto no conviene a los hombres"?
pueblo a aquellos hombres en quiénes arda el
No lo creo. y permitidme, que-mirando al porveamor verdadero del bien público:} cCómo fundar
nir, yo mezcle a mis palabras el soplo de mis anesta nueva religión y cón.10 reclutar practicamente
helos y esperanzas. Abomino de la democracia fala los sacerdotes de la democracia? Se dice que esta
sa, más confío y espero en la jenuina y verdadera:
veo en ella al instrumento irreemplazable de las
no es el gobierno de todos, sino el gobierno de los
mejores. Más vale decir enlónces: la democracia
próximas y gloriosas transformaciones c¡ue se dies el gobierno del hombre por la justicia, y como
señan ya en la sociedad humana. Pero afirmo con
la justicia es una función moral, yo agrego: o conun convencimiento íntimo que para cumplir ese
vertimos la democracia en un objeto de fe y la ininmenso destino, la democracia ha de encenderse
flamos de un aliento espiritual ) místico. o seauiy exaltarse primero en una fé que le falta. La democracia sin fé es algo inconsistente: es un especrá siendo indefinidamente una frase y una ~entro, es una sombra.
tira.
Entre tanto, señores, miremos en torno nuestro;
............. . ... . ............. . .........
Al amargo deber de proclamar estas verdades
mirémonos nosotros mismos: ¿adónde está el
se
combina hoy para mí la gran satisfacción de
principio de abnegación realmente eficaz que p&lt;r
sostener
que entre todos los pueblos latino-ameriseemos? cAdónde está la creencia que alimenta
canos, es el Uruguay el que más rapidamcnte
nuestro espíritu como las sustancias nutren nuesavanza en la transformación mejoradora, pues el
tro cuerpo? . c~donde está el a~ecto que dé vida y
sentimiento de la simpatía humana no solo vibra
calor y mov11niento a nuestras ideas:} e.Adónde ese
en su legislación y en sus fórmulas sino que palsoplo místico que a traves de las edades ha venido
sosteniendo a los hombres para que alcancen las

-

83 -

�pita cada vez con más fuerza en el corazón de sus
hijos: la pseudo-democracia se va trocando aquí en
fecunda genuina democracia.
Fué un bello torneo de cultura en 1\Iontevideo, qne con justicia
ha sido llamada la Atenas de América, el Congreso del Nifio, que
motivó al viaje de nuestro distinguido amigo el doctor Fontecilla y
su solemne recepción academica en la Universidad uruguaya.
Con satisfacción y orgn!lo renroducimos el conceptuoso discurso
del profesor Santin C. Rossi, orofundo hombre de ciencia, autor del
bello libro El Criterio Fisiológico, y fragmentos de la conferen&lt;'ia del Dr. Fontecilla, en la imposibilidad matel'ial. de reproducida
íntegra como habríamos dese,,do.
Reciba el estimado doctor nuestra gratitud por su deferencia y
las felicitaciones de Ju veritu•l µo:· su intensa y serena labor social .

De "Los Poemas Cristianos"
Por el desierto de Jud~a.
por las riberas del Jordái. ,
Juan, el Bautista, que a los hombres
viniera enviado de Jehová;
decía , lleno de una santa
indignación y magestad:
Arrepentíos porque el reino
del cielo se ha acercado ya,
quién os habrá enseñado a. huír
de aquella ira que vendrá?

l

Y a él vendrán de lejanas
tierras las gentes a escuchar
la sencillez de su palabra
toda desnuda en la verdad .
Y bautizaba con las puras
y santas aguas del Jordan.
Peludos cueros de éamello
vestía, humildemente, Juan,
tiernas raíces y langostas
y miel silvestre eran su pan.
8t,

-

85 -

�Si poderoso ante vosotros
SO) por la gracia de. Jehová,
aquel que viene lras de mí
mucho maJor poder tendrá.
Su amor será una llama roja
que toda cosa abrasará,
y su palabra habrá de ser
para el espíritu, maná.
Su vida hermosa y (lilatada
tendrá la inmensa magestad
de estas serenas, milagrosas
aguas eternas del Jordán.
Aquel que viene tras de mí
mucho mayor poder tendrá,
ni las sandalias de sus piés
digno soy yo de desalar.

De los «Salmos Amorosos».

Generoso fué el destino
que tus pasos impulsó
trayéndote hasta mi vida
triste y ávida de amor.

-

86 -

Llegaste, nii\a, y mi vida
que tu arribo presintió,
para que entraras en ella
como amanecer se abrió.
Amada mía, como era
sencillo tu corazón,
encontraste mi ternura
hija de un viejo dolor.
Y mi ternura infinita
gozozamenle te abrió
sus dos brazos maternales
para acoger tu candor.
Bendito sea el destino
que tus pasos impulsó
tra) éndote hasta mi vida
triste y ávida de amor.
ARMANDO

BuN.

�El Pecado de Juventud.

Acto 111
ESCENA I
EnNESTo.-(palernal) Si ~iguel, Ud., no debe
abandonar a Juan Manuel. Su tío lo quiere mucho.
Aquí , a su lado, está su porvenir.
MmuEL.-Es que yo no pienso solamente en
mi porvenir malQrial, tengo ideales, y en este ambiente poblano no se puede vivir, sino brutalmente; nada más que acumulando dinero.
EnNESTo.-Pero quien le iba a exigir que solo
pasase aquí. podría ir a Santiago de cuando en
cuando.
M1ouEL.-(/ranco y rotundo) Sería inútil. o podría dar desarrollo a ninguna de mis ideas , sabiendo que estaba protegido por mi tío. Créame que
me sería odiosa su protección,

88

En:,;EsTo.-Pero Cpor qué le sería odiosa? Hasta
ahora no la ha desdeiiado Ud.
:M1ouEL.-Es que hasta ayer, no era sino uu
simple estudiante. En adelante. podré trabajar
solo.
EnNESTo.-Pero siempre tendrá Ud. una gran
deuda con su Lío.
M1ouEL.-Eso es lo que me duele. Pero creo
que si la suerte me acompaña, podré recompensarle y con creces. todo lo que le soy deudor.
ERNESTo.-No parece sino que le tuviera odio
a su tío .
~1JGuEL.-A él, personalmente, nó; pero es que
no puedo olvidar su caracter sacerdotal. No creo
en nada, ni en nadie , por eso me era odioso aceptarle su protección. En estos últimos tiempos ,
créamelo Ud., me quemaba las manos el dinero
que recibía de él; sentía Yerdadero remordimientos al gastarlo y pensar , que provenía del ejercicio errado, a mi modo de ver , que se hace de las
doctrinas de Cristo.
ER:-.EsTo.-(un poco lerminanle) No quiero ofenderlo Miguel , pero me parece, que no tiene Ud.
derecho de invocar el nombre de Cristo, cuando
está mostrando al desnudo su_ ingratitud, para el
hombre que ha sido su padre.
'1.1GUEL.- o puede Ud. ofenderme. Se que en
este caso no hace sino el triste papel de abogado
de una mala cau sa. (Como inspirado) Padre; nó!
Esa palabra es sagrada para mí. Mi lío, habrá sido
un protector; pero liada más , nada más. Un padre, esabe cómo lo comprendo yo? ( En lo110 emocio-

. -

89 - -

�nado y nerviosamente) Sintie~?-º siem_pre las palpitaciones del corazón de su h1JO, sufriendo con sus
inquietudes, enseñándole de alma a alma, el camino de la vida, haciéndole ver todo el lodo que
hay en ella, toda su idealidad, y to&lt;la su. belleza,
para que así , el hijo adolescente, que se_ siente solo y a pu11to de naufragar enlre los ego1smos humanos, tenga quien le diga la verdadera senda de
elevación que débe seguir noble, ante la peque1iez
del común de la gente.
ERNESTo.-Y Juan ~anael , que ha sido para
Ud. entonces?
MmuEL.-(en tono de tristeza y decepci6n) Un protector frío: todos los primeros del mes, recibia de
él, una carta en que me decía que estudiara, que
no faltara a clases, que me recibiera para tener
aquí, después, una vida cómoda y tranquila.
ERNESTo.-cY que más quería , Ud?
MmuEL.-U&lt;l. e,s de la misma escuela de mi tío.
No puede comprenderme. Yo quería más , mucho
más. Una vez, (confidencialmente triste) le escribí
desde la hostilidad de mi pieza de pensionista,
una carta honda )' dolorosa, le confiaba las primeras inquietudes de la adolescencia, el dolor que
había experimentado al visitar el hogar de un
compauero, donde una madre amante, e~a la buena amiga que seguía de cerca sus estud10s y que
con la comprensión úuica del instinto natural,
sabía, con sus pabLras de filial cari11o. resta1iar la
sangre, que todo corazón joven, siente manar de
él.._ cuando da los primeros ·pasos por el camino

-

90-

del ~mor. Le decía, a u1i tío, en ' esa carta. qu ~ , 11 .,
~enl1a tan solo, que me dolía tanto , saberme huérlano de afectos .
. BRNESTo.-(aparle) El mismo dolor que él ex:penmenta ahora.
M1GUEL.-Y sabe lid. qué me contestó):
~i uria frase que dejara ver un poco de compre_nsión , palabras. vulgares. nada más: que me
resignara , !¡Ue la v1Ja era así, que fuera a la icrlesia , ,que_ con el tiempo sería rico y podría forn~ar,
aqrn, m1 hogar. La carla medió frío, mucl,o frío.
Me sentí desfallecer, pedía mi alma ingenua, un
poco de corazón, J se me hablaba fríamente de dinero y comodidades futuras. ¡Cuánto daño me hizo entonces, mi tío , con ~u _serenida_dl Fué el primer golpe grande en mi v1&lt;la y quizas si a él, le
debo que Ud. ahora, me llame ingrato .. ,.
ERNESTo.-Es que Ld., Miguel, está engai1ado,
no comprende a su tío.
MmuRL.-Tampoco él, me comprende a mí.
ERNESTo.-De modo que está Ud. resuelto a
irse.
MmuEL. -Definí ti va mente resuelto.
ER.NESTo.-·-Y yo le ruego que lo piense mucho,
Juan. Manuel, es bueno, muy bueno y ahora él,
también sufre.
'-1:iGUEL.-Es inútil. El ocupa en este caso, en
mi gratitud, lo que para otros muchachos sin re-:cursos , la Liga de Estudiantes Pobres, un poco
más, talwiz, mi tío.
ERNESTo.-Al hablar con él, Ud. se convencerá

-

91

�de lo contrario. Bueno, perdone que lo haya 1~l0lestado con mis consejos, mi intención ha s,&lt;lo
buena.
.
MiouEL.-Lo comprendo. No ha_r de que.
GUILLERMO BtANCHI.

Del Dr. Mauricio Boígey, de su libro L'Elevage Humain.
( Traducido para "Juventud" por don Deme.trio Salas) .

Educación Física.
HCadn. uno tiPue la 8alud que se
merece: los pueblos, por sus leves;
las familias, por ~u• costumbres
sanitarias, y los individuos, por su
educa~ión moral y física.-( Dr.
Landa11zy) .

G. B.-Guillermo Bianchi (Shanty) como diarista ha he~ho una
labor incansable y honrada y c~m? ~ombre de arte~~ publicado El
Oura Selltimental, simpática pnm1c1a en que la critica saludó una
revelaci6 n.
3
Como autor teatral ha estrenado Pecado de Juventud, drama en
a~tos. y prepara Los Precu,·sores_.
. .
.
Pecado de Juventud fué un trmnfo, "a pesar de la opos1c16n 0?5tinada y inútil de la crítica oficial que ha llevado su rencor mediocre
y pueril basta el colmo de borrar la obra de sus catálogos ann&amp;lel!
ensalzando en cambio a ,us insignificantes corifeos.
Los Precursores, cuyo pTimer acto conocemos. es una obra.tendenciosa y e, tá llamada a triunfar por la belleza de su concepción Y
por la fuenH que su a,utor ha puesto en ella.

La Educación Física debe ser ecléclicá.-Dosificación en
los ejercicios.--El equilibrio físico, condición del
equilibrio moral.-Deformaci6n del cuerpo humano
por la sedentaridad.-El movimiento bajo el sol y
los colegios de atlelas.-El méwdo natural de Educación Física.

De grado o por fuerza, es necesario volver a la
Educación física. La educación inleleclual ha dominado demasiado tiempo casi exclusivame¿te.
Todo se le ha sacrificado. Todas las atenciones han
sido para el espíritu y, poco a poco, el cuerpo se
ha visto despojado de ellas.
Hemos pedido aire en los programas y en las
escuelas; hoy lo exijimos para los pechos. En u-

-

93

�rembero-, e11 I 904; en Lóndres, en 1907, y en
París, ;n 19 JO , los congresos internacionale~ _de
higiene escolar han formulado ya estas tres re1vrndicaciones esenciales.
Los pedao-ogos deben resolver este doble y delicado prnbl~ma: com_batir los exces~~ de_ la sedentaridad escolar y mejorar la educac1on wtelectual
por métodos que pe~mita11 dismin~ir el tieTmpo
consao-rado al estudio o a la ense11anza. «~o es
una afma, no es un cuerpo lo que se modela, decia
Montaio-ne, es un hombre; no se debe dirijir al
uno si1~ el otro, sino conducirlos igualmente como
una pareja de caballos uncidos al mismo carro».
Ya parece existir la convicción profunda_ de _que
los ejercicios, los juegos y los deportes al air_e l~bre
son indi: peusables, no solamente para el crecmuento normal &lt;le los adolescentes, sino tambien para
su desarrollo intelectual y moral. La cultura de
los deportes tiende a resultados hijiénicos y morales; prepara a la vida práctica que es hecha de esfuerzos.
La falta de atención, que a menudo no proviene
sino de la preponderancia de un sistema nervioso
demasiado impresionable, es combatida eficazmente por los hábitos hijiénicos y la disciplina del
cuerpo.
En educación física, el principio fundamental
debe ser el eclecticismo. El esclusivismo está en
oposició_n con las_ leyes, las necesi_dades y las
tendencias de la vida. Lo que necesitan nuestros
nitios no es la hipertrofia del músculo, es la destreza, la flexibilidad, ]a ajilidad, la audacia, la

-

94-

gracia J la elegancia, que son los elementos que
concurren a un equilibrio perfecto.
~uestra época es deporti,-a. La edad del músculo revive. Georges Rozet ha descrito elocuentemente sus fiestas. Es la reacción que debía sel)'uir
fatalmente a la crísis sentimental de los cincu~nta
últimos aiíos. La virilidad de la raza estaba comprometida por un feminismo desencata&lt;lo. El menosprecio filosófico &lt;le lo «tri vial» nos ha conducido a la sedentaridad, a la atrofia muscular, a las
enfermedades de la 11ulrición y a la artcro-csclerósis que las termina trájicamenle.
. Et deporte es una_ n~ern relijión qnc tiene __ ~1;1s
sacerdotes y sus d1sc1pulos. La paluLra rehJ10n
no es una metáfora, pues nosotros volvemos insensiblemente por vías múltiples y eslraviadas al
egoti!'lrno antíguo, tan bien caracterizado por la
morfolojía vigorosa de sus divinidades. El renunciamiento de sí mismo, el espontáneo impulso del
alma ltácia los sentimientos altruistas , la inclusión
de todo ideal en el ideal relijioso y la exaltación
moral han pretendido descuidar enteramente el
soporte anatómico de nuestros pensamientos. Los
Cris_tos enflaquecidos del Renacimiento que copian
servilmente nuestros contemporáneos fabricantes
&lt;l_e imájenes ha':1 puesto en evidencia est_as concepcwnes. Ellas difieren de aquellas, más mgenuas y
más verdaderas tambien que representaban al Buen
\faestro bajo los rasgos de un hombre magnífico y
atrayente. Tambien difieren no menos de las efijies
espléndidas de los dioses de la antigüedad.
Los primeros grandes sacerdotes de esta relijión

-

95 -

�fueron: en Suecia, Ling; en Francia, Arnoros. Su
acción sobre las masas se reforzó más larde con
totlo el peso del prestigio del trabajo de los médicos. Claudio Bernanl, Duchenne de Boulogne,
Chauveauy Marey estudiaron la función muscular.
Pero el verdadero precursor, hoy desaparecido,
Fernando Lngrange, tuvo el mérito de nilgarizar
las bases &lt;le la ciencia del movimiento. Al mismo
tiempo que él, Demeny, ántes colaborador de Marey , se dedicaba sobretodo a la cinética. En fin
Jorje Hébert, el más jóven , el más popular tarobien entre los iniciadores , hacía el gran paso de la
teoría a la práctica; es a él a quien se debe ol primer trabajo de rejeneración efectiva, la cosecl1a de
los primeros frutos.
·
La nue,·a relijión nos promete la prfo:ima venida del hombre completo. De las múltiples esperiencias, de las lecciones de cosas diarias se desprende que las prácticas deportivas han llegado a
ser una escuela de órden y de reflexión. Una buena
educación física duplicada de una buena cultura
intelectual, hé ahí la fórmula. El culto de llijienc
vuelve a tener sus adeptos, lo que es una felicidad,
pues sabemos que es ella a quien debemos las heroicas y gloriosas falanjes de nuestros soldados.
Los adolescentes del cootijente de 1 916 han mostrado lo que se puede esperar &lt;le un entrenamiento
metódico de la juventud. El hombre está construido para vivir un siglo, y más de la mitad de los
hombres no alcanzan a la cincuentena.
C 11 poco de agua, una cierta temperancia, la
práclica de la marcha: hé aquí cómo mantener la

96

juventud en estado de vigor, dar a la edad madura
un agradable virilidad y prolongar la vejez.
Nosotros aun no hemos jeneralizado el aseo corporal. En nuestros liceos, los cursos de jimnasia
son s~gu_idos por to~~. la clase, es decir, que los
conocimientos adqumdos hacen mérito para que
t&lt;;&gt;dos l~s alumnos hagan la misma clase de ejercicios, así como hacen ortografía o calculo. No se
loma en cuenta ni su desanollo físico , ui su estado
de salud. En los cursos de adultos , en las escuelas
elementales y eu las escuelas normales primarias,
se ha trazado Uii hermoso programa de higiene;
pero no ha sido mas que un cuadro ideal: jamás
so ha realizado.
·
Apesar de los adelantos de la higiene, existen
escuelas donde se obliga a los nii'ios a la inmovilidad y donde se les prohibe correr dui-,111te los
recreos.
Es necesario rnlver al culto &lt;le la enerjía. La
i11iciativa y la actividad de los juegos son· signos
d_e ~ndependencia y de intelijencia. Bajo ol materiah~mo aparente &lt;le las fiestas del músculo se oculta el interes del b~illanle prcstijio de lo bello. El
deporte marca la vuelta a una naturaleza embellecida por la pureza de la forma. Conclu_ye en el
amoldamien'to de la materin evolucionando hacia
la perfección orgánica.
·
El esfuerzo físico siempre ha mejorado a aquellos que lo·practican con puntualidad e intclijcncia.
Deportarse es una anLigua locución del siglo XV.
Era sinónimo ~e hacer deportes y nos ha ve11ido
del otr~ lado de la \ilancha , apesar de que allá lo

-

97 -

�han recibido de nosotros. El Lénis y el foot-ball
son antivuos
J. ueo-os
franceses. Nuestros
antecesoo
o
.
res los conocían y a ellos recurr,an para su entrenamiento.
En la educación de Gargantua, Rabelais daba
arande importancia a los ejercicios físicos. Miénfras que Ponócrates instruia a su h~roe en l_a s letras
griegas y latinas, ciencias matemáticas J otras "un
joven jentil-hombre de Turena nombrado escudero
jimnasta, le mostraba el arle de la cahallería, J
este arte es a la vez la equitaci6n, la caza, la natación, el tiro y la jimnástica propiamente dicha".
Recordemos tambieo que Sófocles danzaba el
pean y que Platón debia al atletismo el notable
desarrollo de sus espaldas. En Grecia, los peditribes eran médicos especialistas que se ocupaban
exclusivamente de la cultura corporal.
Quiérase o no, la viriljdad , la energía, el sentimiento de la acción y la necesidad de la independencia no se desarrollarán jamás bajo. un réjimen
que atrofie el cuerpo y que haga de él un est~rbo .. ,
Al contral'Ío, los jóvenes entrenados en los d1feren~
tes deportes son manifiestamente preparados a la
vivacidad y a la iniciativa. Ellos han aprendido a
triunfar de su organismo y a domarlo, lo que es
la mejor garantía para tener éxito en la vida. Tal
juventud es la esperanza del país,
En 1860 no existía sino una sociedad dejimnástica en Francia, en Guebwiller, pequefla ciudad
del alto Rin. En 1869, había quince, tres en París,
una en Espinal, una en Vesoul y d~ez en Alsacia.
Desde 1850, fué necesario bajar dos veces e} míni-

98 -

mu m de la talla de nuestros soldados, J habríam.H
llegado a ser uu pueblo de enanos, si no hubiera
sido aplicado un remedio en_érjico. Los qjerc:cios
de la carrern: el salto, del. disco, de la palestra y
del carro deb1cra11 reco11qu1slar en la vida 111oder11a
l:'I lugar q~e ocupaban e11 la antigüedad.
·: La prnnera conclición. la condición indispensable para tener éxito eu la vida, es ser 1111 lrncn
aniri:iaL". decía socarro1.amente Emerson, y su pensamiento puede ser completado por el de He,·bert
Spencer: '·y la primera condición de ln prospci•idad nacional es que la nncióu sea formada de buenos 'lnimales ''.
En uno de los torneos oficiales que tu\Íeron
lugar un poco ánles de la guerra y que cu 1914
tuvo los honores de la Sorbona )' da la Academia
de Medici 11a , se habló muy seriamente del renacimiento físico. Por dos informes, supe que :Maelerlink era un luchador de mérito, y que otros escritores notables eran enar~orados del box. A todos
pareció que la unión de, cuerpo con el espíritu
estaba realizada y que la cultura del ((JO» se aliaba
perfectamente con la del músculo. _S e 110s preseutó
los ntletas del coronel Cordier; se gustó del método
calisténico de Mlle. Hart, el sistema de R. N.
Duncan y el notable y clásico métoco de M. Demeny. La Escuela de Joinville se superó a- sí misma; y en fin, Jorje Hebert exitó el entusiasmo
general.
Sin embargo, parecía que la dosificación de los
ejercicios físi~os no se habia determinado con exactitud y que los métodos podían ser todavía lacha-

-

99 -

�dos de convencionalismos y de un cierto dogmatismo ... Entre todos los otros-y esta fué la causa
del éxito-el de Hebert nos pareció como el más
ecléctico. El ha contribuido, con hombres de una
constitución media y a veces mediocre, a formar
miles de atletas. Ese es el método que nos ha dado
los inmortales marinos fusileros de Ypres.
Los tiempos en que se hacia largas disertaciones
sobre la inutili.dad del esfuerzo ya lian pasado. Un
gran movimiento lleva la juventud hacia el culto
de la enerj ía. Hay todavía otra victoria próxima.
Hemos bosquejado el programa. Es necesario
llenarlo: lo más difícil aun no se ha hecho. Ln
gr~n esfuerzo ha sido realizado y, desde ahora, la
opi'n ión eslá plenamente conquistada. Pertenece a
los poderes públicos obrar. Una ley antigua, de
treinta y tres años; promulgada el 27 de Enero de
1880, cuando Jules Perry era ministro de Instrucción Pública,-y este es historia muy vi~1a-jamás
ha sido aplicada. El Congreso Internacional de
Edu·cación Física de J 9 13 envió una delegación al
Presidente del Consejo de enLónces. quien era al
mismo tiempo ministro de Instrucción Pública, la
que le presentó una lista de las conclusiones que
fueron mejor. acojidas. Se decidió a ésperi10entar
el primer catecismo de educación física en los
alumnos del liceo de Jeanson-de-Sailly. Era u11a
esperiencia más. Otras iónumerables ñabiun sic..lo
realizadas anteriormente. Todas eran concluyentes.
Apesar de todo , parecía que la necesidad de implantar una reforma perdiendo un tiempo preciso
- no se imponía todavía. E_n un informe pues lencJOO

mos a la vista, M. Adiran Veber ha hecho alusión
a este error en término de broma.
«Tan pronto, concluye, como los actos no
siguen a las palabras, el Parlamento deberá transformar la petición en mandato».
Desde 1_880 para los muchachos y desde 1882
para las mflas, la educación física se ha hecho
obligatoria para todos los establecimientos de instrucción pública dependientes del Estado, sea de
los departamentos o de las OOII\Unas. «Pero los
programas de ejercicios no foeron decretados hasta
1_890. Los maestros no r~cibie,ron instrucción es~
cial para su enseñanza smo después de la creación
de un certificado, lo que se hizo por un decreto de
3o de Septiembre de 1907. ,En fin el 1. de Octubre de 1913, a consecuencia 'de las gestiones hechas
por una delegación del Congreso Internacional de
Educación Física, sólo han llegado a formar parte
de los horarios de las clases las lecciones de cultura
física, a razón de tres sesiones de media hora, o
de dos sesiones de tres cuartos de hora por semana, pua cada curso, sin distinción de estemos ni
internos.
Ciento setenta sociedades deportivas de los liceos
y colegios que existen actualmente han añadido al
mínimum oficial un complemento de ejercicios
físicos verdaderamente útil. Ellas demostraron,
sobretodo, que el desarrollo de los deportes, no
solamente ayuda el trabajo escolar, sino que ejerce
una influencia benéfica en la salud, la voluntad y
buen espíritu de los alumnos.
·
Debemos manifestar nuestros roconocimientosa
0

-

101 -

�la U. S. F S. A. por el impulso general que ha
dado al movimiento sportivo, por los campconalos
que ha creado )' que pa su,~v~nci?~ado ántes de la
guerra, e11 fin pór la partic1pac10n que ha tomado en los gastos oca§ionadés por la traslación de
los equipos escol~re$. A su vez, el Ministerio de
Instrucción Pública distribuía anualmente alrede-do1· de 12 .oob francos en subvencioóes a los liceos
de hombres. Era 1 demasiado poco. Lo'S •institutores
alutnnos que 110 podían :tecibir en las escuela$ normaleS la enseñanza relativa a los ejercicios del
cuerpo-: hadan uh cúrso en la Escuela de Joinvillel~Pont durante su servicio militar. Esta medida,
murjuiciosa, ha hec'10 d~ •~u~stros futuros m~estros de escuéla ca~s dé mm1ar a todo~ los mños
del pueblo ell los ~rinc~pios esenciales de la Mucá~i611 física.

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La intel)sidad de la vida· inteleétual, fas necesidades sociales Y' la móda en fas clases acomodadas,
la ta~erna y la dureza de la vida en las clase~ popu lares, !Jejan a los hombres modernos del ,1usto
equilihrio físicb y tno'ral que reinó en las sociedades antiguas! Si el cerelwo griego y el cerébro latinó piensan todavía a tFAVés del cerebro mqderno,
es porq~e -el vigof de plJoducción Í1lt4lectual era
excepciohaltnente potente, pue$ ehcontraba su
sopürle natural• en un equilibrio orgánico pe1•fecto.
·
·
Sería· cruel insistir en las anomalías de las
102

for_mas impresas. al cuerpo humano por la sedentamlad, por la vida moderna; por la alimentación
defectuosa y por la herencia. Tal, es salido de
vientre, tal otro presenta una atrofia del . pecho
que exajera todavía -el levantamiento de los hómóplatos. A causa 'de las ideas recibida~, nosotros no
,nos apercibimos que una persona dotada de una salida abdominal es tan detectuosa y deforme como que
tiene una jibosidad dorsal. Las mujeres y los hombres civilitados han perdido los signos característicos de los relieves musculares de los miembros.
«Se puede decir que los más bellos brazos y los
más hermosos pechos femeninos, en los cindadanos, no son sinó sacos informes, forra.dos en grasa
alrededor de las articulaciones . y en los cuáles es
imposible volver a encontrar las Hneas primitivas
que constituirían su belleza. Sobre este punto,
como sobre tantos otros, el gusto medio está completamente alterado&gt;&gt;. Dr. Francisco Heckel (Culture Physique). Nuestras actitu_des son modificadas por las deformaciones de la columria vertebral,
por la insuficiencia respiratoria., _pór la i11suficien...
cía digestiva y sobretodo por la depresión ner.viosa
de la que los civilizados sufren ká~ que los otros
hombres: Son estos otros tantds' castigos aplicados
aplicados a aquellos que de·spreoian el de!)arrollo
corporal y que 110 se preocupan más que de la cultura intelectual.
Los corazones que desfallecen a la menor fatiga, ,
los estómagos átonos, los hígados y los l'Íiíones
,-!.eficientes son legión. Una cuarta .parte de los falle~idos en París pueden ser imputados a las cnfer-

103 -

�medades del corazón y de los vasos sanguíneos.
La anjina de pecho, la uremia, la hemorragia
cerebral, las várices, la flebitis han llegado a ser
de la más comunes. éPor qué? Porque nuestra
vida se pasa en la inmovilidad, en la posición sentado o acostado, en una palabra, en la sedentari&lt;la&lt;l. El lujo, el confort, todos los perfecciouamieu-.
tos técnicos tienden a la supresión del esfuerzo
físico que es, ~in embargo. indispensable a la
buena salud. Sin él sobreviene la atrofia muscular,
el ret~rdamiento de la circulación, la semi-afixia
permanente por falta de oxigenación, y en fin la
arterio-esclerósis por sobrealimentación. El habitante de la ciud~d está. de pié dos o tres horas
sobre veinticuatro. El resto del tiempo lo pasa
sentado o acostado. Esta existencia lo lleva fatalmente a la tristeza y al pesimi1?_mo.
1•
11.) 1., 11 '" " ,111
il, 111 JJn
1

Por instinto, preferimos el hombre sano, bien
equilibrado. que marcha erguido y con la cabeza
levantada, al deprimido nervioso, irritable, preocupado que codea los muros de la ciudad con un
paso flojo y la frente inclinada hácia la tierra.
No hemos considerado las personas de una
potencia física excepcional, sino solamente ~ndividualidades equilibradas.
Tenemos para mostrar lo que el hombre normal
debe ser, los espléndidos ejemplares de la estatuaria grie 0 a. Son l~s prototipos. Nada han ~rdido
de su vJor documentario y representan todavía en

-

104 -

el siglo veinte los ejemplares más hermosos que un
ser humano pueda realizar.
Entre los profesionales de aLletismo, se encuentran muchos hombres que no tienen de atleta sino
el nombre y que son verdaderos desequilibrados funcionales. Tal no es el estado físico ideal
pues resulta de un entrenamiento excesivo y mal
llevado. El punto al cual debemos dirigirnos es
solamente el de elevar la raza con una enérgica
educación corporal.
Tenemos en nuestra contra el misticismo de
cier~s religiones que _exaltaron siempre la ética en
detrimento &lt;le la estética. Pero, por ciertos síntomas precursores, nos es permitido adivinar que
estas reltj-i.c;_
mes están dispuestas, desde ahora, a
c?nciliar las exigencias del dogma con las asyirac10n~s. de una raza que trata de rejenerarse y quie-·
re VlVtr.
La guerra ha dado un reiultado que no se había
obteni~o ni con las _exhortaciones de los pedagogos, m con las prédicas de los moralista~ Hoy dia,
muchas_ personas, para llegar a ser atletas pasables,
están d1spu~st~s ~ afrontar privaciones y a impo- ·
nerse una d1sc1phna y esfuerzos contínuos.
Los médicJs debieran ser los iniciadores de la
educación física. Pero, encerrados en un tradicionalismo d_e ~scuela inestirpable,_ absorvidos por los
d_eberes diar10s _de una profesión que no les deja
smo muy p_oco hempo libre, no parecen dispuestos,
por lo ménos hasta ahora, a esparcir los principios
de la educación física. Hombres de gabinete cuyo
modo &lt;le vida indiv.iJual no se armoniza con la

-

105 -

�educación sportiva, los médicos están obligados a
menudo a hacer un verdadero esfuerzo, que ellos
consideran como una dura concesión, para aplicar
a ciertos enfermos estos medios de educación y de
reeducación física cuyo empleo es tan frecuentemente coronado por el éxito.
A esta crisis de iniciadores se agregan los errores que no faltan jamás al tratarse de las primeras
realizaciones prácticas de ideas nacidas en la víspera. La gimnástica amorosiana ha reinado durante cerca de un siglo; se la ha reemplazado por un
método venido del extranjero y que, si bien es
cierto que conviene a los ·suecos, no es adaptable
de ninguna manera a nuestra raza. El entusiasmo
fué tao breve -como hab~a sido de vivo. Hoy se
vuelve nuevamente a los procedimientos que pretenden simplemente ayudar al desarrollo físico
normal del adolescente que realiza para el cuerpo
lo que 'el maestro hace en el liceo para el espíritu.
· Saint-Beuve -ya había confesado antes que la
gloria 'de su pontificado literario no podía, en una
justa balanza, equilibrar las alegrías de un teniente de húsares. Ser una bestia robusta es un orgullo que equivale al otró. Los bonos intelectuales
están hoy día a bajo precio. La natur1_1.leza concluye siempre por tomar la revancha. La selección y
el perfec~ionamiento de los sujetos sanos están a
la orden día. Nuestros deseos son volver a una raza escogida tanto en lo físico como en lo moral.

106

éCómo llegar a ello?
Por el equilibrio de todas las funciones orgánicas.
cCómo asegurar este equilibrio)
Por el movimiento bajo el sol.
La Liga de los colegios de atletas y &lt;le los estadios municipales fundada por el Marques de Pollignac ha ten-ido por fin generalizar uu método de
educación física-el ele Jorge [lebert-que ha hecho sus pruebas en Lorient .Y en Reims. Es poco
costoso, fácil J alegre ; utiliza un uú1imun:i de
aparatos.
Si yo insisto aquí de un modo particular sobre
el método de Hebert, es · porque creo firmemente
que en el estado actual de nuestra raz::i , la salud
de la Francia depende Je algunas pistas para ca:rrer, de algunas vallas ·para saltar y de un poco de
iniciativa y de buena voluntad.
En el último Congreso Internacional de Educación Física, realizado en 'París en Marzo de I 914", .
el teniente coronel Roblet, en persona comandando nuestra escuela de Joioville, presentó un informe sobre la educación física según un programll
concebido tomando en cuenta las pruebas obligatorias del método de Hebert. Solo la natación quedaba
facultativa. El añadía -aún el restablecimiento de la '
barra fiia · tan predilecto a Amaros, y qúe. JoinviJle, ayer no más, consideraba como una heregía.
!No se puede concebir algo más ecléctico! '
El teniente coronel Roblet entonaba el de pro-

107 -

�fundi.s de la «Suecia pura,&gt; de la cual Joinville había sido su templo durante algunos años , y cuya
insuficiencia quedó demostrada al tratarse de
educar adolescentes sanos y no conval~cientes.
Hoy sabemos que los sucesos que_ no pr~ct_ican
sino la lección típica sueca no adqmeren m fuerza ' ni ao-ilidad.
Sabemos también que si la Suecia
o
ha produci&lt;lo soldados (y esto, por otra parte, mucho antes que Ling), si en la última olimpiada ha
podido exhibir e~celentes atletas, es que. todos sus
hombres habían hecho otra cosa.
Esta otra cos_~ spn simplemente_ los movimientos naturales frecuentemente repetidos, acompañados de un máxi~um de esfuerzo y amplitud y que
Hebert ha tenido el gran mérito de codificar en su
métoqo natural.
Hemos visto a los fusileros marinos practicar,
con las piernas y el tronco desnudos, ejercicios
gimnásticos que no tienen nada de común con los
del método sueco, como marchar, correr, trepar
la cuerda lisa o subir los pórticos, luchar, saltar,
levantar pesos' de 20 a 4o kilógramos ,_ lanzar la
bala de 8 kilógramos, y todo esto con un ánimo
maravilloso durante cincuenta minutos consecutivos, sin reposo entre un ejercicio y otro, o mejor
dicho, reposando del uno por el otro.
·
En una palabra, en estos ejercicios no hemos
visto nada que se parezca a los movimientos lentos
ni a las actitudes del sistema sueco. Apenas algunos movimientos c&lt;correctivos y científicos», pero
siempre acompañados de un ejercicio activo, marcha o carrera. Nada de inútiles vil:!"ihncins con res#

•

....

-

&lt;.;.;

••

pecto a las «posiciones fundamentales&gt;). Ningún
cuidado de «inmovilizar algun segmento d~l cuerpo
mientras que los otros trabajam). Los monitores,
desnudos como sus hombres, tan pronto vigilan
como corren con ellos, se limitan a corregir los
movimientos demasiado incorrectos. Lo que se
pide a estos hombres no es ejecutar movimientos
racionales, sino obrar lo más energicarnente y del
modo más variado posible.
Para los adoradores del sist.ema sueco, esto parecería un exceso de ejercicio y una locura , lo que,
en verdad, no es más que el entrenamiento regular de todos los medios físicos del cuerpo humano,
y no pieza por pieza, miembro por miembro, a la
manera de una mecánica. Se trata aquí de un conjunto vivo en el cual todas las partes son solidarias.
Los adolescentes y _los jóvenes no pueden todos
frecuentar los colegios de atletas. Para muchos ,
las sesiones de trabajos físicos deben tener lugar
obligatoriamente a domicilio. En semejante caso,
este trabajo será hecho, o a manos libres, o con
pesos ligeros , objetos pesados, ejercitadores, mazas
y máquinas diversas.
El ejercicio en la pieza no debe ser considerado como
el ideal. Es más hien un medio de hacer negocio.
Este procedimiento concluye lo más amenudo por
dar bíceps, pero no acrecienta ni ta· capacidad
respiratoria ni la r~sistencia cardiaca. Sistemáticamente empleado, produce falsos atletas de muscules enormes, incapaces de correr y de producir un
esfuerzo sostenido. Estos fal~os profesionales de
brazos. nudosos, que exhiben todos los días sus hi-

108-

109 -

�pertrofias, están lejos de valer lo que tal clown, o
equilibrista o jugla1-, menos potente, pero más
diestro ) más rápido ...
Por léemino medio, es necesario admitir que
las palanquetas no deben pasar de dos kilógramos
y medio a tres kilógramos para los pesos unilaterales. Su empleo permite un gran número &lt;le movimientos, y esta multiplicidad de jestos tiene precisamente por efecto provocar el desanollo detallado de cada facele muscular.
EL empleo excesivo de palanquetas p~sadas, la
necesidad al principio de cada contracción, de un
esfuerzo completo y brusco, tiene por efecto el favorecer el acortamiento del cuerpo muscular y el
alargamiento del tendon a espensas de este cuerpo
muscular y conduce rapidamente a la globización
del músculo.
El trabajo en los ejercitadores es excelente, pero
a. condición de que los grupos musculares que
presiden a los movimientos de flexión y de esten-:sión trabajen sucesivamente y en las misma·s condiciones de esfuerzo muscular.
Las mazas son sobretodo utilizadas en I ngl~terra
y en Am,Irica. Tienen la forma de ~na botella de
madera terminada por un cuello alargado que facilita la t_:&gt;rehensión J cuyo peso es de una a seis
libras. Son sobretodo útiles para el desarrollo de
los músculos dorsales y pasan con justa razón por
no present~r los inconvenientes de las palanquetas
pesadas.
La técnica propiamente dicha de los ejercicios

físicos es muy delicada ( 1). Todo período de entrenamiento debe ser precedido de un exámen médico muy completo que se refiere sobretodo al estado de la circulación, al estado mismo del corazón,
a la función respiratoria y al aparato locomotor.
El estado orgánico debe ser establecido con toda
conciencia, con toda exactitud, ántes de acordar el
programa de los ejercicios más convenientes. La
repartición de los movimientos debe ser siempre
subordinada a desarrollar desde luego. las partes
visiblemente atrofiadas, después de lo cual, se
comenzará la fase de adaptación a los movimientos de conjunto que tienen por fin desembarazar
al organismo de los residuos de la nutrición J de
eliminar los tejidos· de reserva suplementarios o
inútiles. La fase siguiente corresponderá a la de
entrenamiento propiamente dicho, en la cual el
juego de los órganos se efectuará con su máximo
de expansión y amplitud.
Los ejercicios utilitarios que ponen en juego un
gran número de müsculos a la vez, están al alcance de todos. La prehensi6n desarrolla los antebrazos los hombros y el dorso. El lanzamienlo pone en
juego los músculos deltoides y pectorales. El pegar
desarrolla los hombros J los músculos oblícuos &lt;le
la cintura abdominal. El trepar, ejercicio natural
entre todos, fortifica el antebrazo y el brazo, la
parte superior del tronco y la cintura aLdominal.
Hebert, en su método, no se sirve de otra jimnástica abdominal, tan eficaz le parece la influencia de
( 1). Cuando no se con0cen los fundamentos científicos. (N. del T.)

. _

110

-

11 T

�este ejerócio sobre tales músculos. El levantamiento
de pesos, &lt;lel que Lanto se ha abusado, fortifica
soh_r;todo los músculos de_ los hombros J de la
reg10~ lumbar. En la tracción y desplazamientos
de ob,1etos pesados, hay que guardarse de ir hasta
el ~sfuerzo co_njestivo que puede llegar a producir
accidentes senos, sobretodo en las personas de eda&lt;l,
En fin, la marcha, la carrera y el sallo representan el trabajo muscular fisiolójico por excelencia.
Para ser útil, la marcha debe ser efectuada a una
rapidez de _6 a 7 kilómetros por hora. Ella provoca la amplitud de la respiración, _la aceleración del
pulso y una su&lt;lación eliminadora de tóxicos muy
saludables. Conviene marchar cuotidianamente,
durante un tiempo suficiente, un~ hora. por ejemplo, pero ª?m_ei~tando progresivam~ote la lijereza,
~esde el pnnc1p10 al fin de la ~cs1ón. La marcha
conserva la juveoilidad,_ evita la acumulación de
la g, asa y mantiene la regularidad de las funciones dijestivas. La multiplicidad 9e los medios de
transporte que ha traído como consecuencia la restricción de la marcha, es la causa de que cada día
se encuentren más ob~sos, ~sténicos y dispépticos.
L~ ca~r~ra e~ _el me,1or y má_s completo de todos
los eJerc1c10s f1S1cos. Yo lo he nnpuesto a personas
sanas y aún a algunas alcanzadas de disturbios de
nu~r~ción, y en todo caso no he tenido mas qu¡
felicitarme de ello. La marcha suscita una actividad muscular general, determina la actividad de
los aparatos circulatorio, respira~9rio y glandular,
además que sobreacti va el automatismo nerviosoNo necesila de ningún aparalo, puede ser pracLi ·

cada en todas partes. e11 la ciudad como en los
campos J no deja tras ella ninguna laxitud. Toda
persona que conserrn el hábito de correr cuotidiana1~1enle se s~breoxigena y se dcsintm.ica: dos
acc10nes combrna~as _que tienen por efcclos pri ncipal~s _c~altar la vllaltdad J consenar el , igor , la
llex1 b1 lid ad.
'
Lo~ m~r?cntos del dia que mejor convienen a
este eJerc1c10 son, sea en la maiíana de 6 a 8 0 de
10 a I .2, sea en la tarde de 5 a 7. Igualmente se
ha precon~zado en la noche, antes de acostarse,
pero conviene en todo caso que este ejercicio teno-a
lugar al ménos dos o tres horas d~spués de l~s
comidas.
El :ideal es ejecutar el trabajo físico a pleuo aire,
con el tronco y los miembros inferiores desnudo:5. ~l atleta del ~ire libre es incomparablemente
mas vigoroso y 1~1as res1slente que el d~ lns salas
cerradas. Las s~s10nes de entrenamiento que tienen
l~gar ª. pleno a1~e pueden ser prolongadas si11 fatiga mas largo hempo que'las que se realizan entre
c1:1at_ro muros. En todas partes debíau establecerse
piscinas y pistas, a imitación de las antiguas palestras do?de cada uno podía esperimentar el triple
~enefic~~ de la aereac_c1ón, de la balneación y de la
msola?1on. El coleg10 de los atletas de Reims,
orgamzado según las indicaciones de Jorge Hebert,
era un modelo en .s? género. Allí había pistas,
apara~os que perm1tian ·trepar en todas las formas,
espacios con arena para los saltos, departamentos
para la cura solar, galpones para abri,,ar a los
alumnos contra la lluvia, etc. Es nec~sario, en

-

112

113-

•

�suuw, espacio, árboles, luz y pistas para la apl'
ción del método natural de educación física
nii,o, y la reeducación del adulto. Los simples 1
vi1nientos, 1narcha , carrera , salto, lanzar. trep

para los cuales nuestro cuerpo está constituid
son verdaderamente los solos procedimientos útil8'
Lo que conviene buscar , es ménos el desarrol
excepcional y curioso que la fuerza de resistencia
la destreza y el equilibrio fisiológico.
Pero, durante largo tiempo todavía semejan!
instalaciones permanecerán excepcionales, pues
para que se establezcan reclaman, a falta de la io-lervención del Estado , la de Mecenas inteligen
e inspirados de grande amor hácia la humanidad.

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NA.ISQN[ G~RELLI

Resultado del Concurso:
En el concurso abierto por nosotros preguntando: cuál es la Casa de Modas, predilecta de nuestra gente chic, obtuve la primera votación la ,\IAISOX GAllEl,LI.

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En su primer periodo, la revista se publicó entre agosto de 1911 y abril de 1912 de manera mensual. En el editorial del número 1 se estableció la necesidad de que la Federación contara con un medio que, de alguna forma, lograra ""despertar el apetito intelectual"" tanto de estudiantes como de estudiosos, por lo que Juventud se propuso como objetivo ""mantener atención constante sobre los ideales y sobre los problemas científicos, sobre la buena literatura nacional y extranjera y sobre toda clase de manifestaciones artísticas".</text>
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En su primer periodo, la revista se publicó entre agosto de 1911 y abril de 1912 de manera mensual. En el editorial del número 1 se estableció la necesidad de que la Federación contara con un medio que, de alguna forma, lograra "despertar el apetito intelectual" tanto de estudiantes como de estudiosos, por lo que Juventud se propuso como objetivo "mantener atención constante sobre los ideales y sobre los problemas científicos, sobre la buena literatura nacional y extranjera y sobre toda clase de manifestaciones artísticas".</text>
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                    <text>r-

1f1STORJA

chcsse de Devonshire! ... Ah! chère duchesse,
&lt;1uelle bonté d'être "e.nue sur u_ne invitation
aussi tardive .... n Pms le mamaque rt'prenait: " - Lord Alvanley!. .. Lady Worces-

ter!. .. J) Et, quand il s'imaginait toute la
nuLlesse d'Anglet"'rre réunie dan_s sa mansarde, le pauvre vieillard annonçall _solennellement, comme avec effroi : - c1 Sir George
-f•

Brummel ! &gt;&gt; Et il retombait sanglotanl1 rrjeté
dans sa honte et dans sa misf're par l'érncation de sa triomphante jeunC!-St', ... Il mourut
à l'hospice des fous le 24 mars 1840.
T. G.

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VuE DE L,\ BASTILLE DE PA111S, liE LA 1-'0RTE SAJNT·ANTOUŒ ET D'UNE PARTIE /lü FAUBOURG, -

Gravure de

RIGAUD.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

.,,..

L'Affaire du Collier
XXXI
Correspondance secrète'.
Durant qu'il fut au secret, à la Bastille, le
priace de Raban parvint à correspondre avec
ses avocats. Il se disait malade et recevait la
visite du docteur Portal, professeur à !'École
de médecine, lequel imagina bientOt prétexle

à s'adjoindre le chirurgien Traverse, ami
personnel du cardinal 1. Ceux-ci, en cachette,
faisaient la petite poste. D'autres lois, le
prisonnier leur écrivait de courts billets, qui
passaient sous les yeux des officiers de la
Bastille; les médecirn; les remettaient à
Me Target et celui-ci, à Ja chaleur du feu,
faisait apparaitre l'écriture sympathique.
, J'ai parfaitement bien lu, écrit le cardinal
à Traverse, ce que vous m'avez adressé dans
le papier chilîonné ; mais il ne faudrait pas
le tant chiffonner. Je n'ose vous envoyer 1a
suite des confrontations jusqu'à ce que j'aie
votre parole pour ne les montrer qu'à li. Target, car, je vous le répète, si on avait vent
ou soupçon, il n'y a sorte de moyens qu'on
ne prît. » Les billets sont tristes. " J'espère
que je ne serai confronté que lundi, mais le
1. Doss. Target , Bibl. v. de Pa1·is, ms. de la réserve.
2. « Je crois que 11. le cardinal ayant du mal au

plus tôt que vous pourrez m'envoyer sera le
mieux. Vale, vale. Veuille le ciel diminuer
mes peines! " Puis : " Il y a chaque jour
neuf heures de confrontation, je suis très
fatigué. )J - c&lt; Je suis horriblement accoutumé depuis quelque temps, écrit-il une
autre fois, aux cboses qui ne doivent pas être
el certes cette habitude est pénible. Je vous
avoue entre nous que je commence à être
fatigué. !lais je ne ferai qu'en redoubler
d'efforts el surtout je ne veux pas que mes
ennemis puissent s'en douter. Je veux toujours paraître frais en descendant dans l'arène
et étancher le sang de mes plaies. Je leur
ôterai du moins cette satisfaction. Vale, vale. l&gt;
Les confrontations lui ont dévoilé la conduite atroce de celle pour qui il n'avait eu
que des bontés . C( Je suis affronté de~ain
avec la scélérate, mande-t-il à Target. AuJourd'hui elle a eu une scène avec le comte de
Cagliostro. Il l'a appelée cc sacrée raccrocheuse ", parce qu'elle lui disait des choses
désobligeantes sur sa femme et elle lui a jeté
un flambeau qui a frappé le Yentre du comte,
mais elle a été punie sur-le-champ, car elle
s'est porté la bougie dans l'œil. Nous v~rrons
demain. Je réponds qu'elle ne me Jettera
nei el au genoa a besoin rl'uu chirurgien. Ce 13 ma1·s
1786. Signé : Portal. :o Bibl. de l'A,·semil, ms.
Bastille, 12457 , r~ 68.

VII. - HISTORIA. - Fasc, So.
~

49

v.,.

rien et surtout ne me troublera pas : elle me
fait horreur. 1&gt;
!!me de la Motte perd de son assurance.
c1 Le dernier interrogatoire finit par ses
larmes, sa douleur, et pour réponse, qu'elle
se jette dans les bras de la Providence. "
Les déclarations de 11étaux de Villette el
de Nicole d'Oliva ont mis la probité du cardinal hors d'alteinte. (( Nous ne sommes pas
encore au bout des choses ex:traordioaires,
écrit-il; mais je les prévois sans aucun effroi.
Je remercie Dieu d'avoir rendu ma position
si différente .de ce qu'elle était. Ce qui me
renJ aussi plus tranquille, c'est que, l'honneur couvert, tout le reste n'est plus que
mon affaire personnelle. "
Dans ces lettres, sa bonté apparait encore
d'une manière touchante. Il est préoccupé de
Cagliostro et de sa femme, du baron de
Planta, embastillés à son propos. Il se soucie
d'eux autant que de lui-même. Les recommandations reviennent, incessantes. Il faut
mettre, dans le .Mémoire que Target va publier, la déclaration où !!me de la Molle a
fini par proclamer l'innocence du comte de
Cagliostro et de sa femme. Il faut aussi avoir
grand soin de donner toujours à Cagliostro le
t:n cl1irlll'gien _élait officicllef!lent at~ché ~u _scr\'ice des prisonmcrs de la. Dasltlle, mais celu1-c1 fie
pou\·ail faire l'alfairc.
4

�msro~1.J1 __________________________.
titre de comte. Ce serait lui faire peine que
de l'oublier. Rohan veut encore qu'avec sa
grande autorité Target parle à l'avocat de
l'a1cbimiste, stimule son ardeur, lui donne
des conseils.
Enfin, pour son défenseur, Rohan déborde
de gratitude : &lt;c Adieu, je vous répète encore
toute l'expression de cette douce reconnaissance que ma sensibilité pourrait seule vous
peindre. "
Deux fois seulement, dans ces lettres, sous
le mystère de l'encre invisible, se glisse le
souvenir de la reine. &lt;&lt; Avez-vous des nouvelles de la R(eine]? " La seconde lois l'expression trahit la profondeur du sentiment
et la préoccupation constante :
cc ~farquei-moi s'il est vrai que la Reine
continue toujours à être triste. »

XXXII
La défense et les défenseurs.
L'usage du temps était que les Mémoires
et consullations des avocats fussent imprimés.
Il; étaient mis en vente et distribués à profus.ion. Le retentissement du procès fit lire
a,,ee passion ces écrits dans toute la France
et morne hors des frontières. Le talent des
avocats ajouta à l'intérêt de la cause, au
point qu'après plus d'un siècle, ces écrits de
circonstance demeurent d'une leclure attachanle.
Le « conseil » du cardinal é•ait composé
dPs m:u'tr.. s du harrt&gt;au parisien : Target, de
B11nnièr1·s, La!.!'et-llardelin, Tronchet, Collet
t&gt;t Bigot de Pré11neneu. &amp;Je Target, de l'Académi1~ français~, passait alors, réputation
q11'il a i:rardée jusqu'aujourd'hui, pour une
des gloires du barrt!au français. Il était le
seul avocat qui fùt entré à l'AcaJémie depuis
un siècle et demi, c'est-à-dire depuis Palru,
élu en 1640. li est vrai que l'illustre Le
Normand avait songé à se présenter vers le
début du xv111e siècle; mais le Comeil de
l'ordre lui avait fait savoir que s'il descendait
à Faire les visites de candidature il serait r,1yé
du barreau. Et Le Normand y avait renoncé.
Target était l'bomme de son éloquence :
massif el lourd. Il Courrait ses gros doigts
dans les petites tabatières des dames. Aussi
la gracieuse marquise de Villeneuve-Arifat
ne l'aimait-elle pas. « Cc Target était de
l'Ar..adémie, dit-elle, et un de ses membr, s
les moins brillants ; de plus laid et point
aimable. Ce petit œil bleu céleste dont on le
décorait n'était autre chose qu'un vilain œil
lourhe et noir 1 • »
Mme de la Motte eût désiré être défendue
par le jeune Al!Jert Beugnot; mais lleugnof,
nonobstant l'insistance de Tbiroux de Crosne,
lieutenant de police, qui essaya de le déterminer par la persoectirn de la réputation
t. S01wenirs de la marquise de rille11euveArifat, pub!. par M. llenri Courteault, p. 71-i2.
2. M" Blondel qullta dans ln suite le barreau el

devint juge à la Cour d'appel de l'aris.
5. Gazette de Leyde, 1785, 9 déc.
4. Charles-Louis Hû, êpicier.
5. Obae.rvations de P. Tranquille (La Mecque,
!i86), p. 3-5.

qu'un débutant pouYait acquerir en pareille
circonstance, déclina l'honneur. Tbiroux de
Crosne lui donna alors le propre « consdl n
de sa famille, !I' Doillot, avocat âgé de plus
de soixante ans, qui avait renonré depuis un
certain temps à l'exercice actif de sa profession, mais était encore recberché dans rnn
cabinet comme un jurisconsulte éclairé. « Le
vieillard n'approcha pas impunément de
~!me de la !fotte, dit Beugnot : elle lui
tourna la tète. 11
M• Dlondel, arncat de ln baronne d'Oliva,
un jeune slagiairc tout frais émoulu de
l'École, n'approcha pas impunément, lui non
plus, de sa jolie cliente : elle lui tourna la
tête également. A vrai dire, Je résultat fut
différent : lime de la !lotie mil dans lacervelle de M• Doillot !out ce qu'elle voulut, et
lui fit écrire les mémoires les plus extravaJ!ants: (C Il faut que l'avocat soit devenu fon,
disait de lui son frère, le notaire .iu Chàtelt!l,
ou que la dame la Uo•.te l'ait ensorcelé
comme rlle l'a lait du cardinal. " Si bien que
Je jurisconsulte estimé y laissa sa réputation,
tandis que, sur les ailes de l'amour, celle du
jeune stagiaire fut portée du jour au lendemain au delà des nues 1 •
Le mémoire de Doillot pour la comtesse
parut le premier, en nO\'crnbre 178.3. Grâce
aux passions surexcitées, il eut un succès
fou. « L'avocat Ooillot, dit la Gazelle de
Leyde, ne peut suffire aux demandes qui
sont faites tout le jour. On voit as.;iéger sa
porte par une foule rnnlinuelle. Plusieurs
milliers d'exemplaires ont à peine suffi à conten1er l'a,idité des premiers demandcurss. )&gt;
L'auteur de~ Observations de P. Tranquille,. donne une description pittoresque de
la cohue :
« Comme je ne suis pas de ces êtres qui
se font écraser pour a,·oir du nou,·rau, je
passai mon c·hemin. Je n'étais pas à dix pas
de cette maison - la maison de M• Doillot
- qu'un clerc de procureur, tout essoufflé,
tout rn sueur, me demanda d'un ton précipité : « Monsieur, en avez-vous? en avez(( vous? ,, Ayant Jit que je n'en avais pas,
mon robin me quitta. Je tournai le coin de
celte maudite rue; la voiture d'un E,jculape,
qui s'époumonait de crier: &lt;&lt; Cocher, cocher,
« arrête à la porte que voilà! " - celle de
M• Doillot - faillit m'écraser. Je n'étais pas
encore remis de ma frayeur que le cabriolet
de M. D'" me lrotla l'habit. J'envoyai, au
diable l'avocat et son mémoire et croyais
bonnement être débarrassé de cette Ioule
importune, lor3qu'un chirurgien m'accosta
et me dit : " Sandi, monsieur, je ne vous
« demande pas quel est le sujet de votre
C&lt; sortie. En avez-vous enfin? n Ma foi, je
l'avouerai. je crus tn ce moment qu'au lieu
de distribuer un mémoire, on donnait de l'or
à tous les Français qui n'en ont pas &amp;. 1&gt;
6. Bachaumont, XXI, -123.
7. Vie de Jea,me de Saint~Rémy, 1, 4J2-'.&gt;6.
8. Jean-Charles Thilorier, në à La llochellecn li56,
mourut le 20 juin 1~18, 7, rue Neuve-des~Capucines,
avec le titre d'a\'Ocat aux Conseil~ du roi . Il élail fils
d'avocat cl laissait deux fil s dont l'un, Adrien-JeanPierrc, fut lui-même a,·ocat. Ayant eu, en ·l i90, le
courage de présenter la défense du marquis de fanas,

.,. So ...

Il y eut des désordres rue des !laçons, où
Doillot logeait •. On dut faire garder la maison
par des soldats du guet. Dix mille exemplaires furent ainsi distribués de la main à
la main; les libraires en vendirent cinq mille
en une semaine, et en quelques jours Doillot
reçut trois mille lettres de demande 7 •
L'idée d'impliquer Cagliostro dans l'intrigue avait été, comme dit George), d'une
adresse diabolique. Si Jeanne de Valois eùt
jeté de prime abord son accusation sur le
cardinal de Rohan, nul n'y eût ajouté loi.
Par ses allures, Cagliostro était suspect, et
on connaissait l'empire qu'il avait sur l'esprit
du cardinal. L'alchimiste, insinue-t-elle, a
dépecé le collier pour en grossir « le trésor
occulte d'une forlune inouïe ,,. &lt;( Pour voiler
son Yol, écrit Doillot, il a commandé à M. de
Rohan, par l'empire qu'il s'est créé sur lui,
d'en faire nndre et d'en faire monter d~
faibles parcelles à Paris par la comle;se de
la ,roue, d'en faire monter et vendre des
parcelle; plus considérables en Angleterre
par son mari. » Quant à l'idée que le collier
eût pu être acheté par la reine, dans un
beau mouvement d'indignation Mme de la
Molle la traite de blasphéme criminel.
La défense de Cagliostro est une merveille,
étonnante d'éclat, de hauteur et d'ironie. De
ce jour l'attention des lettrés, des écrivains,
des salons et des cafés littéraires, fut attirée
sur un débat où l'on allait voir, comme en
un tournoi du Parnasse, rivaliser les plumes
les plus habiles.
Du factum de Cagliostro, la C01·respondance lillé1'a.ire parle ainsi :
(&lt; Oh I que cela serait beau, si tout était
vrai, s'écriait une femme d'esprit, après avoir
écouté avec attendrissement la lecture de cet
attachant mémoire.
- Je ne m'arme point, répondit un
homme sensible, contre l'éœotion que me
cause un roman hien écrit, jusqu'à ce qu'un
arrèt ait décidé ce que je dois croire de la
vérité des faits qu'il contient. »
&lt;( Et l'homme sensiLleavait raison ,, , ajoute
le nouvelliste.
Huit soldats du guet, devant la porte de
Me Thilorier, au cloitre Notre-Dame, endiguaient le public qui se précipitait sur cet
écrit sensationnel. Caglio.stro l'avait rédigé en
italien, puis &amp;ie Thilorier, avocat de vingtneuf ans rempli d'esprit, lui avait donné une
forme vive et piquante 8 • Cagliostro, de qui
la liberté, la vie mème, étaient en jeu, débute
par raconter )es hbtoires les plus invraisemblables sur sa naissance et son éducation, sur
la science prodigieuse qu'il a acquise, sur les
guérisons miraculeuses qu'il sème autour de
lui. Son odyssée mythologique à travers l'Europe et l'Afrique est eipùSée en termes inimaginables. Après quoi, le plus sérieusement
et le plus heureusement d n monde, il se
il ful emprisonné, puis il se réfugia chez son beaufrère dans le Rlèsois. li était passionné pour les
scienCes mt!caniques et la philosophie. On a de lui
un Système universel (4 vol. 1mbl. en 1818). li culti-rnit la poésie et lit des tragêdies.
Son fils cadet, Nicolas-Charles, mourut à Blois, en
novembre 185.1, laissant une fille unique, aujourd'hu
Mme Slorclli.

"--------défend. La première partie pouvait faire
douter de la véracilé de la seconde. « Mais cbar~ante et son avocat le disait en termes
cette folie, comme dit Beugnot' dont Tbilo- exqms. « ~e !Iémoire de la demoiselle Oliva,
[ier, ho~me de beaucoup d'esprit, riait tout ~cru le P_ere George!, intéressa toutes les
,e ~rem1er, fut_ tenue pour con\'enable et bien "'"?e~ sensibles par Jes aveux ingénus que
a !_ordre du JOUr. " Cagliostro avait il est fai~ait cette belle courtisane. Le style avait la
vra!, un_ argument. sa~s réplique : le c;rdinal fraicheur du coloris que les poètes attribuent
avait traité avec les Joailliers le 29 janvier! 785, 11à la _reine ~•- Gnide et de Paphos. " Et voilà
,n JOh ~pecimen de style jésuite à propos
et !,m,,Caghostro, n'était arrivé à Paris que
le vO, a neuf heures du soir.
d ~ne Jolie femme. M• Blondel écrivait bien
Arec lime de la Motte, il le prenait de trè; ~,eux :. son_ Afém_oire est si simple, si clJir,
h~ut. La comtesse, dans son .\lémoire, l'a e- d u.ne ernot1on s1 nai\'e el si touchante la
Ia,t
Empiri~ue, bas-alchimiste, rêt:ur log,q~e en .~sl si ~nement et si joli~cnt
sur . a pier~e philosophale, faux prophète. " déduite, qu il _est impossible, aujourd'hui
encore, de le hre sans une vive symp11h:e
Cagliostro repond :
Tout Paris ~our Nicole eut les yeux de Bion:
d~l. Vrngt mille exemplaires dé son petit chef, 1!1!ipir!q1te! J'ai souvent enlendu ce mot
,
na, Jami
,
, mais
. ; is pu sam1r au juste ce qu'il signifiait . d œ~vre furent vendus en quelques jours i.
Peut-elre
, M Blondel trouvait le même intérêt que le
. un 1iomme qui,· sans êlre docteur a d •s·
conn11ss_anc~s en médecine, va ,·oir les ,~alad~:o defenseur du cardinal , il• Target , à prouver
et ne fait pou!l pa1er ses visites, guérit les paun·es que, for~ de la scène du Bosquet, dans cetle
comme les riches et ne reçoit u·arrrent de
- O~ls~ur1te profonde, Nicole n'avait rien pu
sonne
. .
0
per
·
- er~ c~ cas Je s'.11s_ empirique.
d1stmguer. Et Manuel de rimer ces vers qu'il
Bas-alcl111mste ! Alchumstc 011 non la
1·1·
cal'
d
b
,
qua 1 1met dans la bouche de la jolie figurante :
1011
C Ci
as » ne convient qu'à
·
demandeut cl qui ram1&gt;cn1 et 1·
. c:~x q~•
Tous deu:r m'o11t démontré que Je n'a,· _
.
t
..
. .
.
,~enput'Oir,
t,
C .
·
on sait s1 Jam:us 'l'
arge 'qu ' 11msazt nuit, Blo11del, quïlfaisttil noir.
ll ~omt~ aghostro a demandé des
graces :1 personne.

i' ".

Ret'~ur sm~ la 11ierre philosopliale; Jamais le public n'a été
Hnportuné par mes rê~cries
~•aux prophète! Je ne l'~i pas
touiours été. Si M. le cardinal de
Hohan n,'eùt cru, il se serait dérié
de la ~omlPS~e de la Molle et nous
ne sermns pas où nous eu somrncs.

• ~a fin du mémoire serait
a cll~r tout entière; en voici Ils
derrnères lignes :

. Fr~nçais, n'ètes-,·,ms &lt;iue cu'':tins
ecrils où la malice et Ja Jé,,êrcté
se sont plu à Vl'rser sur l'A,~i de~liommes l'opprohrc et fo ridicule
1:1r~ix ! rnus pomcz lire ces

Voule~-,ous, au contraire, êtr~

b01~s c~ Justes'! .\''interrogez point:
mais ccoutez cl aimc1. celui qui
rc~pl'da toujours les rnis parce
qu lis sou l dans Jes maimde Dieu
les ~ouverncmenls p:irce qu'il le~
prolt•gc, la rnli_~ion pai·cc qu'elle
est sa loi, Ja loi parce qu'elle en
est, le sup1ilémcnt, les hommrs
enfin parce c1u'ils sont, comme lui,
ses enfants.
N'.intcrrogcz point; mais écoutez
t!I :ume.z celui q~i est venu pal'mÎ
\'OUS fi.usant le bien, qui se laissa
alta~uer a\'cc p,1licncc et se défendit avec modération.

Ua était encore tout abasourdi de celte littérature, inattendue en la circonstance, _
c~r ce plaidoyer s'adressait véritablement à Nos Seigneurs
du Parlement, sié"eant en la
Grand'Cbambre et Ja Tournelle assembl;
- qua_nd parut le délicieux écrit de Al' B~s'.
del plaidant pour Nicole d'Oliva. Nicole &lt;'ta~t
1_. Ga:~lle d'A mste,-dam, 31
mou·c avait paru le 27.
mars 1786. Le mé-

Voilà cc que ;e sau. Et mo11 âme rngt,we
D(m~ _cet /mm/Ac récil se nwntre Loule 1/1/e.
Jl' s1m1 simple, 11a1Ve Et q,ti 8
.
· '
J'lmazs 11uc11.,·
Que I a belle Olwa
,,e dëi-oiler mu yeu.r 1'
2. Çeus-not, 1, 101.
3. Né a Troyes, le 2 déc. ·1770, d,rns la rue /Jei-

,,t , . .

"" Si .,.

L' .llrr.!117(E DU COLZ.1E]t - -...

~ua nd : du fond du Châtelet, où il était
melaucohquement
détenu
d'E't•ienv1e
·11
..
,
_
, B•tte
c
apprit 1e sucees de librairie de ces écrits qui
s~ transformait pour les auteurs en s~ccès
~ ar?ent, car chaque exemplaire se vendait
e vmgt à trente sols, il demanda énergique:~nl ~nà être, ~r ~nfin, lui aussi, il avait
_e me 1e une histoire de diamants. On a
di~fi~e Vergenues et le ministère eussent
pr re..~e pas compliquer l'affaire si compliquée dcJ'i du cardinal, en y ajoutant l'invrai~emblable aventure du bourgeois de Saint. mer ~t d~ son~ ami, le baron de Fages. Mais
tl te_na1t, lm, d'E~ienville, à parler et à écrire,
qu_oi qu on en eut. Et ses !fémoires de pleuvoir .: du .24 février / 786 au !! avr1.1, 1.1 en
pu hl ie troJS coup sur coup Chac f
d
à 1'li'
,
·
un ut ven u
~
l~r~ d ~xemplaires. &lt;I On a beau s'écrier:
mais _d ou vient ce nouveau venu l A ui en
~eut-i_I? d_e quel droit publie-t-il un lléJoire?
e Memo1re
d •. est
• ~ un roman qui •, du mouver~cn 1' ,. e 1 rnteret, du st}le. Tout le monde le
lit et• s mtéresse
pour M· d''"'' t·iem..I 11 e, sans se
. ,
soucier. St c est un personnage réel ou un être
fantastique'. » Ces '"Mémoires étaient signés
de Afe Montigny' avocat mal
famé, observe le Bachaumont
qui n'en. distribuait pas un scui
cxemplaue gratuitement et les
v? nd3 it lui-mème à son domicile, rue, 1e La Harpe, sans pudeur . . D ~,tien ville, qui y exerçait pour la première fois sa
plume, signait : Auctor el
actor.
La belle comtesse deCagliostr_o_cut pour défenseur M' Polve:11,. qui raconta sa vie en un
Memotre phis invraisemblaLle
encore que c, lui de son mari.
"Celte nouvelle fable, dit Beug,~ot, rut aussi son ~uccès. n
Rel_aux de Villette cboisit un
petit avocat bossu, Me JaillantDescharneb ~' f! aussi malin que
le ~om_po~tait sa constitution »,
qui depeignit Villette tel qu'il
étai~ eu effet : caractère faible
el lege1\ dominé 'p:ir ses maîtresses et loujo"urs prêt à leur
rendre les
. services (!u'elles 1Ill.
deman daient sans trop en discerner la portée. Il fut d'ailleurs
de tous les avocats celui qui
remp~rta le plus grand succès
at~ pomt de vue judiciaire. Son
client,. ~oup~ble de faux et de
complicité immédiate dans le
vol :du_ Collier, s'en tira avec
une peme dérisoire.
Puis vinrent les Mémoires du
baron de Fages, de dom Mulot
du. comte de Précourt, l'accu~
satrnn contre d'Étienville et ses
compagnons rédigée au nom des horlogers
Loque et Vaucher. Ce dernier écrit œu
d
!!• D
,
d
,
vre e
uveyr1er, a mirable d'ironie et d'huc/iame1,, mort â Paris Je "lO ·ani·
.
forlunc de 400 000 francs . J 1 . · 1851, laissant uu,
a sa ·1 11 e natale.

?

�ffiSTO'R,.1A

---------------~---------------- ~

lectionneurs, bibliophiles, amateurs de plamour, :rut placé par les critiques à côté des enfin décom·erts et embastillés le 21 mars quettes et d'estampes. On voulait a,-oir tous
1
1786 •
plaidoyers de li' Blondel et de Cagliostro,
/Jlais del'ant la plus grande partie de les mémoires imprimés, brochures, pamParlant de l'un des Mémoires de d'Étienphlets, petits vers et chansons que l'affaire
ville, le libraire Ilardy écrit : « Entre autres ces publications malignes, les etîorls de la faisait naitre au jour le jour. On tira une sétraits lrappanls, on y remarque, à la page 22, police demeuraient impuissants et ses pour- rie de vingt-deux portraits représentant tous
le discours adressé le 16 août 1785 par la suites n'avaient d'autre effet que de piquer la les personnages en jeu. La plupart étaient de
dame de Courville, qui se sauvait de Paris et curiosité publique. Et les nouvellistes de dé- fantaisie. Les premiers qui portèrent le nom
était pour lors à Arras, au sieur d'Étien- ployer leur imagination. Toutes les feuilles de de lime de la Motte n'étaient autres que des
France et d'Europe suffisaient à peine à conville :
portraits de la Présidente de Saint-Vincent,
« M. le cardinal de Rohan a été arrêté tenir leurs inrormations. Que devenait sous tandis que le comte de la Motte était figuré
leur
plume
la
scène
du
Bosquet?
«
En
accorhier à Versailles. Sauvons-nous. L'achat d'un
par le prince de Montbarey. La même image
collier de seize cent mille livres, dont rnus dant ses faveurs au cardinal, la d'Oliva lui servait pour d'ÉtienYille et pour le baron de
avez vu chez moi des parlies, est le nœud de Fai5'ait accroire, les deux tèles sur le mème Fages. C'était la figure d'un sourd-muet
celle affaire. C'est la découverte de cette oreiller, qu'elle était la reine elle-même; de trou\'é en 1775 sur le chemin de réronne, se
intrigue qui causait mes chagrins et mes li, les grandes idées d'ambition du prélat disant comte de Solar. Des colporteurs, cainquiétudes depuis le commencement du qui se flattait de devenir premier ministre'. » melots de ce temps•là, n'en trouvaient pas
mois. Voilà ce qui empêche mon mariage cl Quant au comte de la Moue, on assurait que, moins bon accueil quand ih parcouraient les
forcé par le lord-maire de quitter Londres, il
me perd. »
rues el offraient à la foule, sortant des presses,
Par l'importance que Hardy auache à ce s'élait réfugié à Constantinople, ùÙ il3 s'était encore humides, les plaquettes nouvelles de
fait
circoncire
et
avait
pris
le
turban
• Ajoudétail, on voit combien l'intrigue de la dame
la série du Collier, attirant par leur cri habide Courville, malgré son invraisemblance, tez l'exaltation des esprits en ces années qui tuel : a Voilà du nouveau I Yoilà du nouavait été birn conçue par Jeanne de Valois, et précèdent la Révolution, et vous imaginerez
,·eaui ! »
de quel secours elle lui eût été, si l'arresta- l'agitation qui naquit du procès. Les caricaEnfin, le 16 mai 1786, peu
tion, inattendue pour elle, de
de jours avant le jugement,
Rétaux et de la d'Oliva, n'eût
parut le Mémoire pour le carruiné dans ses mains toute
dinal, par Target. On en avait
possibilité de défense.
dit par avance mille et une
merveilles. L'avocatavaitdonné
lecture de quelques fragments
à ses collègues de l'Académie,
«Voilà du nouveau! Voilà
qui s'en étaient déclarés chardu nouveau! 1)
més. Quand un académicien
lit quelque chose à ses collèL'émotion et l'intérêt progues, ceux.ci s'en déclarent, il
duits par les brochures des avoest vrai, toujours charmés. Des
OtJ,c, ~" ""' ,111 , ,1uv ,:~ j(, J&gt;I ;~ (J);,i, ·1" •;r ""11.L .. ;L,
cats étaient encore sureJ:cités
copies manuscrites en avaient
eAC,,u. Il # ...,,p,.,.
J( ..:',1,.,. .. ,
_ , J (111\1(, 11,tt,,,
, .. -1
·~- ••,
par les libelles et les pamphlets
été tirées, plus ou moins fidèque l'affaire faisait éclore de
&amp;·.-;L ,; ;, ..,_,.,://-.,1, /{~.,.,,"'-.,....vit.,,_,,.;,'
les. Elles se vendirent jusqu'à
toute pari: le Garde du Corps,
trente-six livres chacune par Ch.-Jos. Mayer, les Réau moins soixante-douze francs
flexions de .llolus, le, Obsei·d'aujourd'hui. Et quand l'écrit
vations de l'. T.-anquille par
parut imprimé, ce fut une vraie
Charle,-Louis llù, le Conte
sédition sous les colonnades du
oriental, la Lettre de l'abbé
Palais Soubise où il fut mis en
G... lt la comtesse et la rédistribution. La Ioule, qui se
ponse de la comtesse à l'abbé,
pressait dans la vaste galerie
le Recueil de pièces authenen demi-lune, devint si grande
tiques, la Lettre à l'occasion
11ue le guet ne suffit pas; il
de la détention du cardinal,
fallut la garde à cheval'. Trois
les Mémoires authentiques
éditions parurent le mème
pour Cagliostro, la Dernièl·e
jour, l'une chez le libraire
pièce du Collier; combien
llardouin, au Palais-Royal;
d'autres I Parmi les auteurs de
l'autre chez Claude Simon; la
ces pamphlets, on trouve des
troisième, imprimée chez Lot·
perruquiers, des épiciers, des
lin, était distribuée à l'hôtel
commis de librairies. Toutes
Soubise. Nonobstant cette disles têtes s'en mêlaient. Une
tribution gratuite, le mémoire
imprimerie clande~Line, blottie
fut vendu jusqu'à un écu. On
dans un fond de cour, rue des
en avait dit tant de bien que ce
LETTRE DE CACHET, CONTRESIGNÉE PAR LE BARON DE BRETEUIL,
Fossés-Saint-Bernard, était enfut une désillusion. Sans doute,
1
ORDONNA:-iT L EMBASTILLEYENT DE CAGLIOSTRO.
tièrement occupée à l'impresil était difficile de !aire mieux
sion des plaquettes relatives à
D'après l'original conservd .i la DfNiolhèque de /'Arsenal.
que les mémoires pour Cal'affaire du Collier. Elle était
gliostro el pour la d'Oliva.
dirigée par Louis Dupré, dit
Mais
l'œuYre
de
Target n'est pas sans valeur,
Point, garçon perruquier - Figaro était un tures devinrent si violentes que la police les il s'en faut. De nos jours on a comparé œ
type de l'époque - et Antoine Chambon, com- interdit à leur tour•.
Ces mesures stimulaient l'ardeur des col- morceau d'éloquence judiciaire aux plus belle,
missionnaire en livres. Les deux associés furent
:i. Journal ,le- Hardy, 1786, 1-2 juillet.
3. Journal d&lt;' Hardy, 1786, 20 mars.
t. La /la$lilfe déi•oif,te, Ill, 108.
G. Ibid., 2-l mai; 8acl1aw11ont, XXXI(, f.2.
~- Courrier de l'Ew·ope, l 78!i, 11 a,·ril.
'1. Bachaumo,it, 1785, lü dl'ccmhrc.

...

__________

harangues de Cicéron. C'est lui faire tort. Le
fac_1~~ de Target contient des parties d'une
prcc1s10n et d'une force démonstrati,·e aux-

Marie-Antoi?ett?. à son frère Joseph li', j'ai
bien com~te qu il ne pourrait reparaître à la
cour; mais la procédure, qui durera plu-

1..' ./l'F'FJUR,ë

DU COZ.l.113R, - - ~

plus d'effet que celle de l'assemblée générale
du. dergé, bien qu'elle émanàt d'un seul
rnd1v1du. L'abbé George!, ancien jésuite, était

xxxm

""' 52 .,,..

L'HOTEL llE SOUBISE, PRIS OU CÔTÉ DE LA RUE

qudles n'a jamais atteint l'insupportable ba•~rd _de Tusculum. Peut-être que si Target
n a,?,t pas eu la conviction que, dans une
par~1ll,e cause, il a\'ait le dernir d'écrire un
chef-d œuvre pour la postérité, il en eùl réellement fait un; pour les chefs-d'œuvre il
faut moins de façons.
'
Le peuple chanta :

· - Gravure de RIGAuo.

sieurs mois, pourrait avoir d'autres suites
Elle a commencé par un décret de prise
corps qui le suspend de tous droits, fonctions
de faire aucun acte ci·vi'l JUS.
'à et faculté
.
qu son Jugement. Cagliostro, charlatan,
La Molle, sa femme et une nommée 01·
barb°teuse d_es rues, sont décrétés avec lui;
iva,
11
que e assoc1atio~ pour un grand aumônier
et un Rohan cardrnal ! 1,
Ta,·get, da,is /JM gi-os Alémoire
De ce. jour comwença pour les détenus
A tract la11t bien que mal
'
une captivité rigoureme. Le Parlement rela sotie et fdcheuse /ii,toire
De ce pauvre cardi11al
pous.5a, le 1 7 février 1786, la prétention lorEt sa t:erbeuse éloque,i~e
mulee
par l'assem~lée générale du clergé,
Et &amp;011 froid rai1om1nne11t
sous la prés,dence d Arthur de Dillon, arcbeProuve11t jusqu"à l'évidtllce
l'êque de Narbonne, de faire juger le cardinal
Que c'tlt un grnnd 111noceut.
par_ le, tribunal ecclésiastique. Déjà le roi
Ce lut le mot de la fin, le mot juste sans a_vait repo_ndu précédemment à la letlre que
doute.
'
1assemblee du clergé lui avait adressée le
18 septembre 1785 : " Le cler•é de mon
royaume
doit compter sur ma p;otectioo et
XXXIV
sur ~on_ attention à faire observer les lois
conshtuli\'es des prhilèges que les rois mes
Avant le jugement.
prédécesseurs lui ont accordés. » Et il ne
s'était pas arrêté davantage à ces formalités.
, Le 15 décembre 1785, les simples décrets On ne crut pas devoir tenir plus grand comp le
d &gt;Journement du Parlement pour être ouï
de~ démonstrations du Souverain Pontife,
décernés. con Ire les prisonniers de la Bas~ qui, ~n g~ande colère, avait menacé Rohan
lll!e, avaient été convertis en décrets de prise de lu_1 ret1r.er ~e chapeau, parce que, cardide corps contre le cardinal, la comtesse de la nal, 11 se laissait juger par Je Parlement. On
M,olle et Cagliostro. Ce dernier avait failli, se contenta d'expédier au pape un certain
des ce moment, trouver une majorité en abbé Lemoine, docteur en Sorbonne, qui lui
laveur de son acquittement • Le 19 JanVIer
• .
expliqua cc dont il s'agissait, et le pape se
seu1ement lut prononcé le décret contre déclara sat,slait.
!Ille d'Oliva. Le décret contre Rétaux fut
Une autre manifestation ecclésiastique fit
rendu lors de son entrée à la Bastille. " Dès
du 2f de&lt;'r-mbre l 7M:i, publiée par
le moment où le cardinal a été arrêté, écrit MJ .· e0 larlate
Hochelerw el ,ti&gt; IJcaUl'Ourl, li, 85--86.

cl;

J

..-.- 53.,..

le vicaire gén~ral du cardinal, aussi bien à
Strasbourg qu à la grande aumônerie. li profita de la rédaction d'un mandement " per~elta?t l'u:age des œufs pendant le carème
JU~qu au dimanche des Rameaux », pour y
faire connaître sa manière de voir. Il y compare h_ravement le cardinal à saint Paul
Louis X_VI à ~éron, et se compare lui-mèm;
au disciple _1 imolhée que l'apôtre exhorte à
ne pas rougir de sa captivité :
Je, François George!, docteur en théolo(l'ie etc
env~yé_ vers _voui;, mes très chers frères: c~m~;
le d1sc1pl~ Timothée le. ful a~ peuple, que Paul,
da~s les liens, ne pou,·ait en:-eionrr J·e vou ru~
&lt; '1
t
. d
o ,
s ~ ...
1u J ,·ous es permis e manger du Lcur,·e el des
œufs en ca1·ème.

Mais entendez :
Puisse not~e voi1, aussi éclatante que la fatale
trompett~ q~1 appellera les morts au dernier jugement, umter les accents des envo\'és de 0·
't d" .
•
leUi
quan
: Cl Peuples écoutez
1 ' d• • s isment
·
, c'est o·1eu
m-meme qui ~arle par notre bouche. L'impiété
a rom1m ses digues, elle a inondé la terre t
dans l~s élans de sa fureur, eUe a dit: Je 1
« ter~1 au c~el, j'insullerai au Tout-Puissant!
" mais, ~u sein de la nue sillonnée par les éclairs,
« au ~ru1t de 1~ foudre qui éclatera sur le monde
!( entier, la maJesté de Dieu apt&gt;arailra. d t ,
. .
, u ronr
« 1te 1a,. JU!illce
pour enl ra1•
. d partira la "enueance
c
(t ner 11mp1e
ans l'abime éternel! »

et ~:u:

. Cc qui paraîtra inouï, c'est que cette manière _de permettre l'usage des œuls durant
le carem~ fut affichée par les soins de George}, v1ca1re de la grande aumônerie, aux
portes des chapelles dans tous les chàteaux

�L' Jl1'1'.1111('E

111STO'J{1.Jl
remme, après quelques jours, alla au Palais1Hopl pour y voir, aux étalages des imagistes,
son portrait, autour duquel se groupait la
Ioule. li était aOreux el elle en rit comme
une folle, ce qui la fit reconnaitre. Par des
cris de fèle, ces dames du bel air la saluèrent
respectueusement et les jeunes hommes qui
passaient lui offrirent les fleurs destinées à
leurs amies. Les meilleures maisons se l'arrachèrent. ~fais, tête légère, elle parlait trop.
Elle disait par exemple, à diner, de,ant une
nombreuse assistance, qu'elle s'était toujours
lrès bien portée à la Bastille et n'avait eu qu'à
11
se louer des égards du gouverneur •
Mme de la Tour, sœur du comte de la
Molle, avait éié mise en liberté dès le 7 léuier.
Ces vides lurent en partie comblés, le
12 mai, par la naissance à la Bastille d'un
nouveau petit sujet du roi que mit au monde
la pelile baronne d'Oliva. Baptisé le lendemain
en la paroisse Saint.Paul, il reçut les nom,;
de Jean-Baptiste Toussaint, ,on père, Jeanllaptisle-Eugène Toussai ni de Beausire n'ayant
pas hésité à le reconnaitre.

de l'amuser. Le H lévrier, il fit paraître un
mémoire au sujet de la détention de sa femme,
prisonnière comme lui à la Bastille. • Tant
que le supplianl, dit le mémoire, a pu croire
que les rigueurs d'une longue et cruelle captivité n'avaient point altéré la sanlé de son
épome, il s'est contenté de gémir en silence.
Mais :, présent qu'il n'est plus possible à ceux
&lt;Jui l'cnlourent de lui dissimuler l'élat de
celle malheureuse épouse et le danger qui
menace ses jour~. le suppliant, pénétré de la
plus profonde afOiction, se réfugie dans le
sein des magistrat.; . t' Tout Paris apprend ainsi
que la lie d'un ange était mise en péril par
la Liad1ar·e du pouvoir royal. &lt;1 C'était un
exposé touchanl, dit liard), de l'éiat eriliquc
el dangereux où se trouve aclucllement la
dame de Cag\ioslro, état qui exige le secours
d'un art bienfaisant exercé par son 1uari, qui
avait eu le bonheur d'arracher mille Français
des bras de la mort ; ainsi que du malheur
de celle dame, qui, n"élanl ni décrétée par le
Parlement, ni accusée, était pri,·ée de sa
liberté depuis le 22 ao1'1t. n Au Parlement
l'alarme fut vive. L'auguste lribunal décida
qu'une délégation de magistrats « se retirerait » par devers le roi pour le supplier d'arracher cette délicieuse vidime au sort épouvantable qui la menaçait. Le gouvernement
s'en émut, prit des inlormalions à la Bastille.
Le marquis de Launey répondit que la pri011 sait que le docteur Porto/
sonnière se portait à men·eille et se promenait
Sou• a rrmlu le cardi11al
journellement au haut des tours 4 •
E11 lt bo111Ta11t cle qu111qui11a.
Toul ce bruit eut néanmoins pour résultat
Alleluia!
de hàler la mise en liberté de Mme de CaOlit·a dit qu'il ell di11do11.
gliostro qui sortit de la Bastille le 18 mars.
Lamolle dit qu'il ut fripon,
Elle se rendit à son hôtel, rue Saint-Claude,
f,ui-mtme dü qti'il r.sl btta.
où, durant plus d'une semaine, un registre
Alleluia!
déposé chez le concierge se couvrit de signaI.e Saint-l'ère L"miail rougi,
tures tout le long du jour. « Il n'est pas rare
l,e Roi, la flei11e l'011t noirci,
de
,,oir le soir près de trois cents visites sur
Le Parle111e11t Le bla11chira.
Allduia!
la liste de son portier. » « Il est exactement
de bon ton, disent les nouvellistes, d'amir
.\. !, veille du jour oü le Parlement ,•a
passé à l'hôtel de Caglioslro. n Ceux 1111i
s'assembler, la question, pour l'opinion puavaient l'honneur d'être reçus par la comtesse,
blique, est entre le cardinal el la reine. La
assuraient en sorlanl 11u'elle avait tant pleuré
noblesse de Versailles espère trouYer dans
à la Baslille que ses JOUX en étaient presque
l'acquittement de l'un de ses plus brillanls
usés. lleurcusement, ce ,,ui en restait était
représentants l'humiliation de la someraine.
encore lort présentable et les consolateurs
Parmi le peuple, hrulalement, &lt;c on assurait
lrappèrent en grand nombre à sa porlc, emque Son Éminence persistait à soulcnir que
pressés à lui !aire oublier la douleur que dele lameux collier de diamants avait été bien
,·ait lui causer la captivité de son mari. Les
et dî1menl remis à la reine et demandait
gazetiers assuraient que Cagliostro s'occupait
a,·ec instance à êlre oonfrontée aYec Sa Maà rédiger un place! , encore plus pathélique
jesté'».
que le premier, pour supplier la Cour de
remetlre son épouse en lieu clos. La jeune
XX.XV

du roi, au Lou\'re, aux Tuileries, jusque sur
les portes de la chapelle du palais ,, Versailles 1 .
Une lcltro de cachet signée Breteuil, datée
du 10 mars 1786, enYOja George) passer le
carème plus tranquillemenl à Mortagne, dans
les Vosgrs, non loin de S:iint-lfü'.·. Il} arriva à
l'époque ,,ù le printemps renait, cependant
qu'à la Haslille Rohan commençait de trouver
les murailles nues et tristes, car depuis le
15 décembre où, de prisonnier du roi il était
devenu celui du Parlement, il ne lui était
plus permis de &lt;( tenir ~alon comme à l'hôtel
de Strasbourg Il, de donner des repas de
"ingl couverts, de rédiger ('Il collaboratÎCln
avec l'abbé George) des noies édifianles pour
le Courl'ier de l'Eu,·ope, la Gazette de T,eydr
et le Journal d'Amsterdam. L'arche, èque
de Paris, qui alla \"OÎr Rohan le 5 jamier,
lut lrappé de l'altération de ses traits. «Vous
voiez un homme bien malheureux, lui dit le
cardinal, mais j'espère, avec la grâce de
Dieu, supporlcr paliemmenl les souffrances
jusqu'au boui. » Ses colic1ues néphréliques
l'avaient repris avec plus de violence. Son
esprit s'aigrit alors; il s'imagina qu'on voulait l'empoisonner•. Et le peuple - jusqu'aux
filles joyeuses, assises avec leurs compagnons, les jambes ballantes, au bord des fossés de la Bastille - lui chantait :
1

Madame de Cagliostro en liberté.
Cagliostro continuait d'étonner l'opinion et
l. Journal de Hardy , 1786, 13 mars; /1acha11mont, \\\1 , 20); licorgcl, Il. 192-193.
'l. /Jac/wumo11l, XX\I, 40-il. - Ga~ellt de Uollwulr, 7 fl•vrier l 7~ô. Gazelle de Leyde, 7 février
el 2 i mars 1786.
3. J1JUrna\ de Hardy, tï8ü, 9 mars.
, 4. 1786, 'l.3 fêvr1er. - t Le commissaire Chesnoo, mon-ieur, ,·ieot de mire lllrl nous témoigner
l'inquiélude de nu. du Parlement su r la santé de la
,lame de Ca~IÎO!llro. Yous deve, être pcrsuad1\ mon~ieur, que ~l elle 11·ait eu 11 moindre indisposition
,·ons en auriez été instruit, comme vous a1·ez cou-

turne de l'être de cc qui arrive journellcmf'nl dans le
château. Celle dame n'est point malade. Elle se promt!nc tous les jours et dans ce moment elle est sur
les 1oun. Elle s"esl donnée il y a qni11te jours un
petit elîorl dans le poignet gnuche 1 mais cela ne J'em1)êche eas de s'amuser à travailler. li. Chcsnon a élé
ce matin chercher le médecin du château qu'il u·a p:as
trou~·é. Il lui a Ccrit et dès qu'il sera ,enu je voua
forai pa~r son rapport. , Lcure du marquis de
La'-!ncy, p;ou,·crneur de. la U3~1ill&lt;', au lieutcnonl d~
police. )hnule ~e la m!m 1\e J.auncy, Uibl. de _CAl·•enal, ms. Bashlle, l:fa17, r• 120. Yme rle Cagliostro
était servie i. la Bastille pu sa proprt femme de
chambre, Françoise, qui avait été mise auprès d'elle.
Jlibl. de /'Arsenal, m,. Bastille, 1'li57, t 0 26.
5. La de~11ière tJièce du Collier, p. 'l6, note.
6 .. Les faits de ce .. chapi.tre d'apres une r&lt;'lati11n
offic1elle rn dalf' du JI mai 1786, conse,·vi•e en ma-

XXXVI
L'arrêt' .
Le ~2 mai, le Parlement commença de
siéger pour l'audition des pièces de l'affaire.
La Grand'Chambre et la Tournelle assemblées
comptèrent soixante-quatre juges, ]es coost-illcrs honoraires et les maitres des rrquêles,
qui se trouvaient en droit de siégl'r, s'y étant
rendus. Mais les princes du sang et les pairs
s'étaient récusés.
Le Premier Président du Parlement était
le marquis ~~tienne-Franrois d'Aligre, à ]a
tète de la compagnie depuis 1768. « li était
connu, dit cette maumise langue d'abbé Georgel, par son opulence, son alarice et un talent
tout particulier de faire valoir rapidement
son argent au taux le plus avantageux. 1 1 Il
n'avait aucune des qualités qui fondent les
grands magistrats, dit Bcugnot, il avait plutôt
les déîauls opposés; mais il était d'une singulière dextérité à manier sa compagnie et
s'était jusqu'alors mon Iré lavorable à la Cour;
mais depuis quelque temps celle-ci l'avait indisposé, en sorte que, tout en ne la combattant pas, il laissa l'opposilion se former. •
Le marquis d'Aligre était très lié aYec
Mercy-Argenteau et lui fournit au cours des
débats les notes les plus curieuses sur la disnuscrit aux Àl'clifres nalimuile1, et une autre de
m~me date conservée aux Ardt. dea Aff. étP"a11g.; les • résum~s • et réquisitions contenu:. dans le ms.
Joly de Fleury 2089 rle la Bibl. ,iat.; - les notes
mss du clo~sier Target, llibl. v. de Paria, ré5er\'C; le Compte rendit tle et qui a'elll paué au Pa1·lr-

me11l relatirement à l'aQafre de JI . le cardinal Jr
/lnha11, Paris, 1786, petit in-8 de 15'i el 31 p.; la relalion de Mercier de Saint-Léger, dans Sourwin
el Atémoirts, sept. 1898, p. 1!l3-201; - les noll.'~
cn\·o)·tics au prince de Kaunitz par le comte de MncyArgenteau qua les tenait du Premier President d'Aligre,
dans le recueil Arneth-Flammermont; - les Corre,po11dm1ee, du agc11U diplomatique, ttrangers e//
Fra11ce at•(Ull la Rél'Ol1ttio11, publ. par J. ~~lammrrmonl (Paris. 1800); - les Lettres de Mme de Sabran,
les Jl!moirr, de llmt• Campan. le Journal de Hardy,
la Ga::.elle de Leyde et lè llac/wumo11l.

DU COI.L1'E1( - -..

position des esprits. \'oici quelle étail l'opi- semenl à perpétuité, qui emporte mort civile frauduleusement falsifiée: il réclama contrp
nion générale, ,, la veille du jour où les accu- el ~ntrainerait la ,·acance des bénéfices consis• I~- comte de la Molle, conlumace, et contre
tor1aux dont le cardinal est pourrn 1. u
sés parurent dC\•ant le Pilrlemeot :
V,llelle, la peine des galères à perpétuit,,:
Pour_ comprendre Je jugement qui va être contre la comlesse de la Molle la peine du
c&lt; Dans le cours de l'inslruction et lant
qu'il n'y a eu d'accusés que le cardinal de rendu, 11 faut se rappeler qu'il l' avait en ce ~ouet, la marque au fer brûlant sur les
Rohan et la dame de la Molle, son mari contu- temps une nuance dans l'acquitlemenl. La e~~ules et la détenlion perpétuelle à la Salpèmace, la demoiselle d'Oliva et le sieur Ca- « décharge d'accusalion • proclamait la com- t:1ere; qu~nt au cardinal, l'organe du minisglioslro, on a pu et on a dù croire que li. le plète _innocence de l'accusé, c'élait la pleine ler_e _publw conclut que, dans le délai de
cardinal rnrait condamné :l une peine arnic- réhab1htat1on après les griels qui avaient éi, hutl Jour_s, tl ,e rendit à la Grand'Chambre
tl\·e el infamanle. L'auteur du faux était formulés. Le « hors de Cour 1&gt; au conlrairee pour )' _decla~er ~ haute voix que, téméraireincertain: le marché, revètu d'approu,·és et prorlamait qu'il n·y avait pas eu assèz d; ment, il a,,ait 3JOUlé foi au rendez-vous du
de signatures [aux, est écrit de la main du preu:es pour a~sC'oir une accusation. Cette Bosquel, tJu'il avait contribué à induire en
solution cooser,·ail tjuelt1ue chose de fàcheux erreur les marc::hands en leur laissant croire
cardinal; il l'a rait exhibé aux joailliers el
sur la foi que le marché était revêlu d'ap'. pour l'accusé et faisait considérer que rnn que la reine avait connaissance du marché
prom·és el de signatures vrais, le Collier lui honneur n'élait plus intact.
déclaràl qu'il s'en repenlait el demandai(
avait été livré; enfin le cardinal se trouvait
pardon au roi et à la~reine; qu'il [ùt en ou~re
~
saisi du corps du délit. La déposilion de Basco_ndamné~ à se démettre de ses charges, à
La lecture des pièces ayant été lerminée le [~1re _au.moue aux pam,res, à se tenir toute sa
!-enge établissait que le cardinal arnil toujours parlé et écrit comme apnt une mission ~9 mai, le Parlement s'assembla le 50 pour ,1e elo1g~é d~ résidences royales, enfin à
directe de la reine. On avait au procès un 1aud1t10n des aèCusés. Dans la nuit du 29 ga rder prison JUS/lu'a l'exéculion de l'arril.
billet dicté par le cardinal, duquel il résulte au 50 ceux-ci avaient été lransîérés do la
Le procur~ur disait dans son réqui~itoirc1:
qu'au moment où il n'a pu se dis~imuler la Baslllle à la Conciergerie. Les lonclions de
c1 Le ~rd_mal am•gue ce qui s·e~l passé
fausseté des approuvés et de la signalure, el procureur général étaient remplies par Joly dans _le prd,~ de_ Ver.sailles comme pouvant
que les payemenl_s ne s'elîecluaient pas, il d_e Fleury. li donn1 leclure de ses eonclu- favoriser son 1llus10n. Mais pouvait-il se peravait conçu le proJel de substiluer le sieur de s1ons .
mettre de croire à un rendt·Z•\·ous noc111rue
Sainte-James aux joailliers et de le déterminer
Jol~ de Fle~ry demanda que la pièce signée faux e_l ~upposé sur la terrasse de Versailles,
à se charger du payement du Collier en • lfarie-Anlomelte da France » lùt déclarée pouva1HI s~ permetlre de s'y rendre et, en
se flallant d'obienir la protec-----:-------::------------~ senv~rs
Y rendant, n'a-t-11 pas commis
tion de la reine. Cet écrit et les
la reine une offense la plus
1
conséquences qui en résultent
pumssable?
s'accordent parl'ailcment avec la
« Le cardinal, à l'insu de la
déposilion du sieur Sainle-Jareine el sans s'être assuré par luimème des intenlions du roi et de
mes.
• Tant que le procès est reslé
la reine, a entamé et suivi uue
en cet éiat, la délense de M. le
négociation el a comommJ avpc
cardinal ne pouvait l'excuser. Inull'sdits joaillin:- le marchl:' pour le
tilement alléguait-il l'erreur et la
collier de brillanls.
séduction. On lui répondait : l'er« Or, peul-on ,oir saris unP
reur est invraisemblable, d'ailleurs
ju~te indignation qu'un dPs prt·elle n'est pas prouvée; la dame de
mu•rs officiers dn roi, érral, m nt
la Motte vous dément; la scène de
d,~tingué par sa nais!-anC: comme
1 par ses digni1és, ait osé empruuler
la terrasse (lise: du Bosquel ) e,t
fabuleuse; elle est allcstée par la
un no~ aussi auguste que cdui
demoiselle Oliva, mais son témoidl! ,l_a r:rne et porlé la 1ém~ri1é jns~nage est aussi suspect que Je vôtre.
qu a ,wle_r à la fois le r€$-µect dû
Mais, depuis que le sieur Villelle
a la !l"J•slé rople et aux perest arrêlé, il est const.rnt: t qu'il
sonnes sacrées du roi et de la
reine?
est l'auteur du faux; - 2° que la
scène de la demoiselle d'Oliva est
« Cette témérité d'oser ainsi
vraie; - 3° que, pour séduire le
manquer de re~tect aux personnes
cardinal, il a écril, sous la dictée
sacrées du roi et de la reine n'cstde la dame la Molle, différenles
tlle pa_s un crime qui exige k·s
lettres qu'elle a enrorées au car•
réparal1ons les plus authentiques
et les plus solennelles; mais il faut
dinal comme écrites par la reine.
&lt;&lt; Dès ce moment, la séduction
e_n même temps que ces réparaalléguée par le cardinal peut pations soient diêncs de la majesté
raitre établie. S'il a éié séduit, ,on
roi ale.
délit n'est plus un faux, c'est une
.« Et n·~!!il-ce pas un des preoffense, un manque de respect aux
miers de.vo1r.s du procureur généDE. 101.s.-;.1,J.r-: 1,i,, ,,li,; r r,'ct,
ral du ro, de les requérir pour une
personnes sacrées du roi et de la
offense aussi criminelJe, et surtout
reine, un abus monstrueux du nom
de la reine el d'une signalure fausse
qu_and elle _a été commise par un
'JUÏl a atle,lée véritable.
fiUJel plus clevé par sa naissance
a Ces considérations font penser
et par _sa di?nité et plus encore
qu'il est impossible d'aller jusqu'au
quand tl a I honneur d'èlre allan·aprl!!i un ponr3it publie â. l'occasion de rAffairc du Collier.
blâme, et encore moins au banniscbé au srnice du roi dans une
0

, I ._ On lira p!us loin le , résnmé I du Président
d Aligre,. pub. d apr1•s lrs mss. Joly de Fleury 2080'lll89 {B16l. tial.). Ces mss contiennent d'autres• re-

sumCs •. encore, enlre aulrc&gt;s cem du substitu1 J.aurencel; ils onl l1 l'aleur d"opioion, personnelles. Cc&gt;ux
de Laurence! ne sont pas d'une impartialilè allsolue,

..- 55 ....

il ':use. de eon entier dél-ouement à Marir--Anlointlle
- · B,~l. 1.1ot., ms. Joly de fleur,· HFO f" '8-"'.t

Reproduit c1-de~S-OUS par eilrails. ·'

'

"

.i

•

�111ST01{1.Jl
des premières places près de sa personne 1 n
Joly de Fleury avait rédigé ses conclusions
contrairement à l'avis de l'avocat général
Séguier auqm l l'usage lui avait commandé
de les soumettre. A peine eut-il terminé que
Séguicr se leva. Ce fut une scène dont la
violence fit voir dès l'abord où les passions
étaient montées. Séguier émit l'opinion d'acquitter purement et simplement le cardinal.
Et s'adressant à Joly de Fleury :
« Prêt à descendre au tombeau, vous voulez couvrir vos cendres d'ignominie et la faire
partager aux magistrats 1
- Votre colère, monsieur, ne me surprend point, répond le procureur général. 1..;n
homme mué au libertinage comme vous, devait nécessairement défendre la cause du cardinal.
- Je vois quelques fois des filles, réplique
Séguicr. Je laisse même mon carrosse à leurs
porte.-:. C'est affaire privée. Mais on ne m'a
jamais vu vendre bassement mon opinion à la
fortune. &gt;J Séguier faisait entendre que Fleury
s'était ,·endu à la Cour.
Le procureur général était interloqué el
demeura bouche bée.
Rétaux de Villette ouvrit la série des interrogatoires. Il parut vêtu en habit de soie
noire. Très franchement, il fit l'aveu de la
part qu'il avait prise aux intrigues de Mme de
la llolte. C'est lui qui avait tracé les mots
&lt;&lt; 11/arie-.!ntoinette de France &gt;&gt; au bas du
fameux contral. Mais il argua de sa bonne
foi. En écrivant ces mots, dit-il, il ne croyait
pas conlrefairè la signature de la reine qui,
en effet, ue signait pas ainsi. &lt;&lt; Cet homme,
qui est très vif, prévenait même les questions
a,aul qu'elles fussent a1.:he\'ées, avec l'air et
le ton de la plus grande exactitude. 11
A Rétaux d&lt; \'illette succéda la comtesse
de la Molle. Elle avait un chapeau noir, garni
de « blondes &gt;1 noires et de rubans à nœud;
une robe et un jupon de satin gris bleuâtre,
bordés de velours noir; une ceinture de velours noir garnie de perles d'acier, et, sur
les épaules, un mantelet de mous~eline brodée, chevillée de malines. Elle regarda l'assemblée d'un œil hautain. Ses lèvres avaient
un sourire dur. Quand elle aperçut la sellette,
siège d'ignominie, où les sergents lui dirent
qu'elle devait s'asseoir, elle eut un mouvement de recul et la rougeur lui monta au
front; mais bientôt elle s'y lut arrangée a1ec
tant de ~ràce, ordonnanl les plis de sa robe,
qu'il semblait qu'elle lùt dans un salon, agréa•

blement assise en une bergère. Elle parla
d'une voix nette, sè.;be, précise : les phrases
semblaient découpées au couteau. Elle commença par déclarer qu'elle allait confondre
un grand fripon. Il s'agissait du cardinal.
Elle étonna par sa présence d'esprit. Interrogée par un conseiller clèrc qu'elle avait
appris ne lui être pas favorable, elle déclara :
&lt;( Voilà une demande bien insidieuse. Je vous
connais, monsieur l'abbé. Je m'attendais que
vous me la feriez. Je vais y répondre. u &lt;1 La
femme La Motle, note l'un des assistants, a
paru avec un ton d'assurance et d'intrépidité,
arnc l'œil et la contenance d'une méchante
femme que rien n'étonne; mais elle s'est fait
écouter parce qu'elle parle sans l'air d'embarras. Elle s'attachait plus aux probabilités
qu'aux faits et surtout à l'impossibilité qui
est au procès de montrer drs lettres, des
écrits et toutes les preuves matérielles qu"on
désirerait y voir. Je ne crois pas que cette
femme, qui a de la tournure, des grâces et de
)'élévation, ait pu intéresser personne, parce
que son procès est trop clair. » Subitement
Jeanne changea de manière : à une question
relative à une prétendue lettre de la reine au
cardinal, elle répondit qu'elle garderait le
silence pour ne pas offenser la reine.
" On ne peul offenser Leurs Majestés, objecta le président, et vous devez toute lavérité à la justice. »
Alors elle dit que la lettre en question
commençait par ces mots : &lt;( Je t'envoie )l,
ajoutant que le cardinal lui en avait montré
plus de deux cents à lui écrites par la reine,
où elle le tutoyait, et dont plusieurs donnaient des rendez-vous où, à la plupart des
guets, la reine et Rohan se seraient effecti,,ement rencontrés.
Ce fut, à ces mots, parmi les magistrats,
presque une clameur. Quoique la plupart des
juges lussent « de l'oppo.,ition ", de tels propos révoltaient leur conscience d'hommes et
de citoyens. Et c'est à peine s'ils purent retenir leur indignation quand la comtesse leur
fit en se retirant une succession de révérences, avec des sourires provocants et railleurs.
A peine fut-elle sortie qu'on enleva la sellette. Le cardinal fut introduit. Il était vêtu
d"u11e longue robe violette, le deuil des cardinaux : calotte rouge sur les cheveux gris,
bas et talons rouges, et un petit manteau de
drap violet doublé de satin rouge; la moire
bleue du cordon du Saint-Esprit et la croix

épiscopale à une chaine d'or. Il était très
pàle, très fatigué, très ému; ses paupières
pesaient lourdement sur les yeux d'un bleu
éteint. Ses jambes fléchissaient et des larmes
mouillaient ses joues. Plusieurs conseillers
t! voyant son extérieur souffrant et altéré n
proposèrent : « M. le cardinal parait se trouver mal, il faut le faire asseoir. ll Et le Premier Président le fit asseoir à l'uue des extrémités du banc oit se plaçaient messieurs des
Enquêtes quand ils venaient siéger. Son interrogatoire dura plus de deux heures. " Il
parla, dit Mercier de Saint-Léger, avec beaucoup de gràce et de force. Il li imposait par
sa physionomie et son ton de noblesse, il
intéressait « par son air de candeur » et son
&lt;l COl!,rage modeste 1. En se retirant, il salua
la Cour. Son expression était indéfinissable
de lassitude et de tristesse. Tous les magistrats lui rendirent son salut. «Legrand banc
même se leva, ce qui est une distinction
marquée. Il
Les juges étaient encore tout impressionnés
de cette comparution émouvante, quand lut
appelée Nicole d'Oliva. Mais l'huissier revint
seul : l'accusée donnait le sdn à son nouveau•
né. Elle priait humblement Noi Seigneurs du
Parlement de vouloir bien patienter quelques
minutes, que son fils eût terminé son repas.
&lt;t La loi se tut devant la nature», disent les
procès-verbaux. Les Grand'Chambre et Tournelle s'empressèrent de répondre qu'elles
accordaient à la jeune mère tout le temps
qu'elle jugerait nécessaire. Enfin elle entra.
Le désordre de sa parure toute simple, ses
longs cheveux cbàtains s'échappant d'un petit
bonnet rond, et ses larmes, son trouble, son
abandon, rehaussaient sa grài:e et sa beauté.
M. de Bertignières, qui avait une galerie de
tableaux, pensait à la Cruche cassée, de
Greuze, exposée à l'un des derniers Salons,
et l'abbé Sabatier, son voisin, à qui il en fit
la remarque, fut aussitôt de son avis. Aussi,
à peine la belle enfant sembla-t-elle devoir
se trouver mal, que déjà la plupart des membres de l'austère tribunal étaient debout pour
la recevoir. Il lui fut, d'ailleurs, impossiLle
de prononcer une seule parole en réponse aux
questions qui lui furent posées : les sanglots
s'étouffaient dans sa gorge. Il y en avait là
plus qu'il n'en fallait pour convaincre surabondamment les magistrats de son innocence.
Elle se leva pour se retirer « et fut accompagnée, dit Mercier de Saint-Léger, des marques de l'intérêt le plus vil 11.

(A suivre.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO.

Docteur MAX BILLARD

+

Le bras de Charlemagne
Le 26 aoùt 1804, du rivage de Boulo•ne
où il menaçait l'Angleterre avec ses chaloup~s,
Napoléon s'acheminait vers les départements
du Rhin: il visitait Valenciennes, Mons.Arras,
où le préfet, le baron de la Chaize •, ne
craignait pas de terminer sa har:moue
0
au fondateur de la nouvelle di-nastie par 1
cet élan de lyrisme: Dieu créa Bonaparte
et se reposa 2 •
. L'Empereur arrÎ\'ait le 5 septembre à
Aix la-Chapelle, où il était salué par les
plus unanimes acclamations. Dans cette
antique résidence du premier empereur
des Français, le nouveau souverain allait
s'appliqu&lt;r à réveiller les souvenirs de
Charlemagne.
Le 8 septembre, Napoléon visitait la
splendide cathédrale de la ville, se faisait
montrer l'emplacement de la sépulture du
grand homme du Moyen âge et, avec plus
de curiosité encore, les reliques de son
illustre prédécesseur'.

+
On sait qu'en l'an 1000, en cette année
mystérieuse du Mo1·en âge où tous les
peuples croyaient que le monde allait
finir, Othon Ill, l'ami des arts, l'imitateur de Byzance, fit ouvrir le caveau où
depuis cent quatre-vingt-six ans, dormai;
Charlemagne•.
On défonça l'entrée du souterrain sur
laquelle était gravée cette inscription:
St:u

HOC COXDITORJO SJTUY EST

CORPUS KAROLI MAGXI ATQUE
ÛIITIIODOXI

IMPl:rn.uoms,

QUI

DF:n:~s1T $EPrtAGr..un1rs A:uo

deur véritablement plus saisissante. Le caveau éventr~~ à la_ lue~r des lampes, un spec~a~Ie, dont l 1magrnat1on ne peut se faire une
1dee, frappa les yeux d'Othon. Il aperçut le
Jamais scène n'eut un caractère de "ra no
cadavre des~éché du grand Empereur G assis
~----.,---------------, sur un siège de marbre, rerêtu des ornements et des insigues impériaux, un sceptre entre ses mains couvertes de gants
&lt;( qu: ses on~les avaie n~t percés en poussant '' , le livre de l Evangile ouvert sur
les ~enoux et &lt;c une chaine d'or en forme
de diadème sur le crâne 11.
Olhon, stupéfié, oontempla silencieusement. le sp~ctre, dressé devant lui, du
g~erner pmssant qui avait été maitre de
la F~an"';, de I' ~llemagne, des trois quarts
de. 1ltahe ~t d une partie de l'Espagne, et
~m s_
embla1t encore assis sur le trône de
1Occident. Grâces lui soient rendues il
n'eut pas la coupable pensée de dépo~iller ~e caveau de ses saintes reliques. Après
avoir contemplé quelques instants le corps
desséché du vieux monarque dont le souve?ir inspirait encore tout un peuple de
poetes, les troubadours, les trouvères et
~ous !es vagabonds mélodieux du lfoyen
age, tl le fit couvrir d'un suaire blanc
coupa ses ongles, et laissa tout en ordr;
autour de lui. Rien dans les membres du
m?rl n'annonçait la corruption; l'extrémité seulement du nez s"était un peu
amoindrie. Mais l'empereur fit, à l'instant,
rem_pla~r par de l'or la partie qui man9ua1t; 11 enleva une dent :au cadavre, et
il lit combler la brèche du souterrain,.
An 1'"C\Rx.,no:--;E Dom:-,;1 814, J'iDICTIO'"E SEPrrn, 5° K \L. FEBRIJARu.ss.

0

REG:'iUY

FR.L\COI\Ull SOBILITER AllPLl.\\lT,
Er l'EI\ A:-i.'\OS 47 FELICITER llEXIT.

CHARLEMAGNE.

Statuette en bron::e. (Musée Carnavaltl.)

1. le baro~n de _la Çhaize, né à ~utun en ·I 7,H et
mort en 182.:,, qui mit autant d'cmprcssPmcnl il dépo;;cr ses hommages aux pieds de touis XVIII qu'il
en avait mis à célébrer !'Empereur.
2. Rappelons qu'un plaisant ajouta a Ja phrase si

pompeusement illudali\·e :
.llaia, pou,· Ure plu, à 1011 ais.,
•
_Auparavant /U la chaise.
'
J,. 11 Au::-la-Chapclle, 21 fructidol'. - Un Te Ueum
a !le ch~olé _daus la cathédrale co présence de Sa
l.laJesté, a qu, le clergé a présenté les reliques de
Ch~rlem~gne et les différentes reliques dont cette
égl1re a eté nouvellement mise eo possession. 11 Moni•
leur du jeudi 20 frucLidor an 12 de la République
(13 septembre 1804; ,
. ~- L'empereu~ Othon était accompagné, dans celle
v1!1te, de deu.x f,v~ques el du comte Othon qui a Juimcme raconte l cvcnement.
5., Celte _épitaphe subsistait encore à la fin du dixsepl1ème siècle. • G'est la première épitaphe que
nous tr~uvons de nos rois. 11 )l.uutLOx. Dtscouri sur
les a11c,e1mes sépultiwes de 110s rois.
Au centre ,de J'oct~goue de la cathédrale, l'inscripl\on : Caroli b!agni, placée au comrnencemenl du
1
s, ède, passe pour mar:quer la place de la sépulture de
Charlemagne. ~n réalité, par suite des rrsl:rnraûons
des rccoostruct1005 et des addilions de tous les siècles'

if

'

on ignore où cette S~Jlllllure se trou,·ait exactement.
6. • ~e c~rps: é~r•l un témoiu oculaire, Je chroniqu~ur Nornhs, et:111 placé llans une sorte de cellule
~hde~c!1t b~ti.e en cl.taux el en marbre, que nou~
a,ons_et~ obliges de briser pour pé11étrer jusqu'à lui;
el, c_lcs que nous nou:; sommes approchés, nous n,·ons
senl1 une trCs forte odeur. ,
7• Observation purement légendai1·e. Les ongles,
pas _plus (1ue la barbe et les cl1e,·cux, ne µoussenl
api·es la morl. « li tombe sous le bon ~ens. écrit Je
docteur Le Double qui s'est occupe de la queslion
q~e les élémeuts anatomiques 11e peul'ent guére sur:
vivre, les uns 11ux autres. Pour ma part. 1I m'a été
~onnc _de__ conserver, pendant près d'une année à
1 ampluLhealre de l'Ec..Je de ~l~decine de Paris d~ux
cad~vres d'ho~nmf'~ _adultes rlont l'un s'était m'omifiè
cl I autre. avait élc mjecLC au sublimé et badigeonné
!ou_s l~s .J~Urs _avec u11e solulion phéniquée forte ....
el 1e na ; Jamais ohsené, sur aucun d'eux 1 le moindre
allon~ernent ~c~ JXlÎls et des ongles. » Chro11ique
Jffd1cale,_I ~• JUlliel 1001 , p. 420.
8. _Cc :ec1t de '.'l"o,·alis n'a jamais 4'ê contesté par
l~s lu_storie(IS cl ne µouvail l'être. Voici la description,
d aprcs Eginhard el le moine d'A1woulême de la
I
JXlmµe funèbre de t.:harlemagne. , So~1 corps solennellement lavé et embaumé, fut inhumé le jou; mème
de sa mort dans la basilique qu'il a,·ait fondée à Aix,

En 1165, un prince resté célèbre dans
les légendes germaniques, Frédéric Barberousse, eut, à son tour' la curiosité de
en l'.ho~neur de N_.~S. J.,-C. et de sa sainte mère et
o~ l assit sur un sicge d or, sous la ,·oùte du cav~au
sepulcral, a~ec une éuée à son eôté dont t
•
t I
·
"
·
•
e pomme~cau 7 a, g11rmturc du fourreau élaient d'or un
Evangile d or dans ses mains et sur ses genou~ 1
tête liaute ceinte d'un diadt'&gt;mè d'or dao, leq I é't .•
inse· · d 00 · d 1
•
uc
ait
re u . IS e a Saiute Croix. On remplit son
sépulcre d ar?mat~s, de baume, de musc et d'une
grande_ quan_llté d or; on revêtit son cor de \·ête
menh impériaux, on cou,·rit ~a· race d'un ps ,
•
le diad · m
suaire sous
c e, on posa sur sa chair Je cilice qu'il avait
c?utume de _porter, et par-dessus ses vètements im ér(•ux, o~. lm J.!lSSa la besace dorée (insigne des 6fc
rrns) qu 11 ara1t cou_tume de porter lorsqu'il al!~it
Romf::, On posa aussi dennt lm un sceptre d'or t
bouclier d'or béni par le pape Léon. u·
/ un
et on scella son sépulcre. et 1'011 e',P,g is on dcrma
d d é
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ea au- essus
Ën7 hr~ e Or e a_ve~ celle inscr iptiou rapJXlrlée par
~grn ar , ~n secret-me: • Smu u tombeau Il ,.
corps de 6.arle, grand el orthot.lnxe Em
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accrut glorieu,ement le t·oyaume d .., npereur, qu,
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Francs et le
go1111e111a
,1~ureusemenl pendant 47 1111é
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mourut le cmq des Kale11des de /éin·e~ 2
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1, ;anvier) de L'a11nie RU dans la soixante J
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-uou'.;1e11ie a11e sa 1:u: J Gt:i"HARD. Yita Karoli N
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Mo)IACII EsooL1S.VL'\s1s. llistoire de, C
agm.
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auI es, t. V,

�• - fflSTO'R,.1.Jl

menl de Proserpine\!);

RELIQUAIRF.

il s'empara de son épée
et de son diadème; et
le siège de marbre, sur lequel l'homme des
épopées du Moyen àge était reste assis plus
de trois cPnl cinquante ans, fut remonté dans
l'église oll il ser\'Îl dès lors aux couronnements des empereurs 1 •
C'est en 1215 que Frédéric li, empereur
d'Allemagne et roi de Jérusalem, exhuma de
nouveau les restes disloqués du grand Empereur, pour leur rendre les honneurs dus aux
reliques des saints 1 et les recueillir dans une
châsse d'or et d'argent, chel-d'œuvre d'orfèvrerie, conservée aujourd'hui dans une chapelle de la cathédrale•.
Ce lurent donc seulement ces reliques que
put contempler Napoléon lorsr1u'il vint !aire
rclentir l'anlique basilique du bruit de ses
éperons roluriers; et il est permis de penser
que l'âme de l'empereur n'eut pa, lieu d'ètre

nu

t. On le mit aujourd'\mi dans la galerie su1lé•
rieure de l'êglise llochmunsler:.
li semble n•sullcr de cerlains documt•nl.Ji que rréJ,:_
rie Barberousse dut dct:icher le bras droil dn squr,lelle du \ici! empereur, pour le déposer, comm1~
somernr ile !3. visilc, dons un reliq11:airc fabriqué sur
mn ordre.
'.!. • l,'1 mpereur Fredcric BuberousS(' unit foil
canoni~er t:h,rlem1gnè 1 le 29 décemhre I tlij, par
l'anlipape Pa,chal Ill, et le roi Louis XI avnil urd,mni!, eu Bi 5, ,l'en cl!lé.hrl!r li, r,,ll' I&lt;' 28 janl'Î&lt;'r. •
G,11.L\IIO, Jl111loire ,le Charlemagne, l'aris, li72.
I.Tuive&gt;rsité de Paris le choisit pour son patron,
en 16ül.
;'.;. Celte chàs.e se lrouvr, depuis 187:;, clans la chapelle Saint-Charles, construite au commencemC'nt tlu
t t\" :1it'-dc.'
i. L1 mtlgnifi JUC cl1à:iSC clcs quati·e gran les relic1ues,
du slyle roman tertiaire, date de 1220.
~,. L'espos1lio:1 de cr.s nombreu~e.i reli1ur.~ se foiL
tom lc.i sept ans, rn juillet, et allire un gram! nombre
dè pèlerins.
6. Ce reliquaire qui représcnle le!'i images de, ancêtre~ de t'rêJéric Barberousse; lïm1H!ratrice, s.,
rcmme; lui-même élu empereur en 1 t:d, ain~i que
Fr1!1lèric, duc de SoJabc, fut fabriqué par ordre lfo
ceL empereur après l'ouverture Liu lombeau de Charlemagne. Comme Frédèric y est qualifié 11'rmpcrcur
d&lt;'s llomains, 11 J a lieu de reporter celle f1tbr1c1tio11
entre les années l 1â;) cl 1100. - \"t,ir .\ofice de,
Emaux cl de lOr(èt•rerie clu Minée d" J.ouvve, par
A. O:trcd, Paris, 1891, p. i-61.
7. Il. llou:i:i&amp;îe, 181:&gt;. /.,11 lfeco11de a(Jdic:zfio11.
Pcrrîn. Paris. 1:10:;, p. f&gt;j~.
8. Canova vint lout nprès i Paris prendrt• livraison
dè la T1·a1M/i_guration et de l'Apf1110ll tlu /Jtfoédh-e.
Il se tlonnail comme amb;a~dcur. , Emballeur!
1

bras droit de !'Empereur d'Occident, 11u'il fit
déposer au )!usée du Lou1re.
Les rénérables ossements restèrent là exposés, pendant plus de dix ans, dans le beau
coffret à arcature émaillée, un chef-d'œuvrc
d'orfèvrerie du rn·· siècle•, dans lequel !'Empereur avait rapporté sa
précieuse relique.
En 181 ;), aprè.'i ,·ingtcinq ans de combats, le
Lruit des armes cessait
d'un bout i1 l'autre de
l'Europe, Xapoléon,
quittant le sol où il
avait ,·ersé autant de
fléaux que de gloire, se
livrait à s,s vainqueurs,
et Jcs Alliés entraient
au Louvre.
L'heure des reprét;licht GirauJon.
sailles el des exactions
BRAS DE CUARLE~AGSE. - (Musée du Lmn-re, Galerie d'Apollon.)
élait venue, el, dès le
lendemain de son entrée
1·oyées en présent à Charlemagne par l'impé- à Paris, Blücher, dans l'insolence de la forratrice Irène : la robe de la Vierge, les langes tune, faisait sommation à Denon, directeur
de Jésus-Christ, le lineeul ensanglanté dans des Musées, de liuer tous les objets d'art
lc,Juel lut em'eloppé le corps de saint Jean- ayant appartenu à son pays, sous peine d'être
Baptiste, et le linge qui fut mis autour des arrl!té dans les vingt-quatre heures pour être
conduit dans la forteresse de Graunderitz;
reins de Jèsus-Cbrist sur la croix'.
Enfin, on fit contempler à !'Empereur les el, de fait, &lt;1 une vingtaine de tableaux el de
autres richesses du trésor: un buste de Char- bus!es lurent aussitôt emballés et expédiés
l('m:igne en or et en émai!, la croix dont Lo- en Prusse" ».
His en goùt, les Autrichiens, le roi des
thaire fit présent au fils de Pépin le Bref, et
le cor du vieil empereur, ouvrage en irnire Pays-0as, les petits souverains d'Allemagne
qui prm·iendrait de l'une des défenses de et d'ltali&lt;', le Saint-Siège lui-mème se présenl:iicnl à la curée el faisaient leurs récla~
l'éléphant offert par le rai ile de D,gdad '.
l'n fait certain, c·esl que Napoléon voulut mations 8. En vain, Denon se mit aux pieds du
emporter un sournnir de sa visite aux rcli1p1rs roi, supplia li. dcTalleirand. Et que pouvaient
de son illuslre prédécesseur, et il ne trou,,1 Louis XVlll et le prince de Bénévent contre
rien de mieux que d'enlever un précieux le gom·crneur de Paris, Wdlington, devenn
reliquaire contenant le ~quclellc entier du diclateur au Louvre?« 11 !allait, dit-il, don1wr aux Français une leçon de morale. »
\'OU lez-vous dire D, lui répliqua Tallcyr1rnrl. Le même,
Toujours est-il qu'au mois de seplembx. dt., p. â.39.
bre 181:,, les Alliés, pour nuus apprendre la
9. 11 y a lieu de foire ob&gt;N\'Cl' qu'&lt;'n fniL lt• liras
dt• (.;harlcmagne n'nait pa, élt... i. proprement parlt•r,
morale, nous volèrent la pins grande partie
enlc,~ par '.\apoléuu. mlii'i offert à l'empereur par les
de nos chefs-d'œuue. On amoncela les starhanomrs cle la basilique. F,t pour ce qui concerne les
obJrts d'art, statues el lahlcau,. , un tiers peut-Nre
tues, les toiles des grands maitres, les bijoux,
av.iiL t'Lé réqu_isilîonné: mais le re~tc ~vail ét~ cède
lt's pierres précieuses 9• Il en parlit des charpar de) traites de pai:s: ou transporte i Paris. par
~n&lt;'~ure mlmini~lralive à l'l'poque oû les pays à qui
retées; et pendant qu'on y était, les soldats dt!
ils appartenaient faisaienl partie de l'Empirt~ franDliioher et de Mülning mirent paisiblement
rai,. • I.e même, foc. cil., p. â30, note 1.
au nombre de leurs re,·endications le sque10. Charlemagne ayant élC canonise par l'antipap&lt;'
ra,-chal Ill, C'! ~ dét_l'l'l n'ayant pas éte conlreilil par
lelle
éburné du bras droit du vieil empereur,
16 p,pC's lég1t1me,, 11 y n heu cfo se demander si le
et ils crurent faire acte de délicatesse et de
gra.nd Empereur peut èlre considl't'è comme un
.~allll.
désintéressement en nous laissaol le coffret
11 ~sL hors de doute que l'Église a. lie longue date,
vid(} de son importante et curieuse relique.
autorisé le culte de Charlemagne dans un certain
ll?'!lbre de dioeèsc.:i. Aujourd'hui e11co1·e, lo. fèle du
Et c'est ainsi que ce coffret, dit Reliquaire
nc1l empereur d'Occidenl est célébrée dans maints
du
bras de Cha,-femagne, figure encore aulliocèse~ dè l'Allema.~nr, et, en Belgique, dam le dioci•sc de Tournai.
jourd'hui au Musée du Louvre, dans la galerie
(~n P.vurrait dire qu'il ùgit lit d'un,• tolérance;
d'Apollon.
mais li y a plu~ : celte fèlc II ètl! approuvëe par
Il y a lieu de croire que les vieux ossellomc, comme celle d'un bie11he11rcuJ·, sinon J u11
soi11f. c·e~t cc qui rCsulle d'uu JlassJge du De suvoments allèrent rejoindre alors à Aix-la-Charum Dei beatificatiom: tt bcatorum ca1io11isatio11e
pelle ce qui reste des dépouilles vénérées de
de Benoit \ 1\', qui s'exprime 11in~i sur le cas de Charlema5nc, Li\'. 1, ch. 11: , Quoi c1u'il rn !.'Oit d'une
l'homme &lt;p1i fit trembler le monde, du mo-concession railc par un J1011t1fc 1llo!gitime tanl de
narque que rempzreur Frédéric 8Jrbcrousse
Jlaj&gt;t!S l~ilimcs ont connu celle conce~~îo~ cl l'ont
avait fait canoniser, le 29 dl!cembre H65,
admise par tolérance; elle a élé admise, en outre,
penclanl un û long tem_ps, que rien ne semble manpar l'antipape Pasch,1 Ill, et que l'Église a
quer di.:s conditions nccessJires puur la \'ali(litt~ (lu
mis,
au ciel, au rang des bienheureux 10 •
cull~ Jans les EglÎ,;,'s particulières, el pour une bt'ati-

en proie aux mêmes émotions qu'Uthon III et
Frédéric fer.
Le chapilrc présenta également au sou,·crnin la magnifique châsse, de sL1le roman
tertiaire, contenant ce qu'on appelle les
grandes reliques, les mêmes qui furent en•

contempler les ossements, l'épée et le ,rcptre
de ce génie puissant.
Plus d'un siècle et demi après Othon, il
vit le squelette tout poudreux du grand Charlemagne qui se lcnail toujours là sur rn
chaise curule, :nec la majes1é de son siècle,
enveloppé de la chlamyde en loques, et qui
plraissair encore recevoir les hommages de
ses ministres el dl! ses
che,·.iliers.
Alais Frédéric n'eut
p1s pour ses restes le
même respect qu'Othon. Il les fit déposer
dd.nS un sarcophage antique, en marbre blanc,
avec des bas-reliefs représentant l'enlèi1 e-

ficallon suffisante. ,

DocTEUR ~ln BILLARD,

- 58 .,

�Roquelaure

,

et Fontenay-Coup-d'Epée
Le chevalier de Roquelaure est une espèce
de fou, qui est avec cela Je plus grand blasphémateur du royaume. On dit qu'il s'est un
peu corrigé.
A Malle, il fut mis dans un puits, où on le
laissa quelque temps par punition. A l'armée
navale, le comtP. d'Harcourt fut sur le poiut
de le jeter dans la mer, avec un boulet au
pied. Cela ne le rendit pas plus sage ; ear
quelques années après, ayant trouvé à Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la
messe dans un jeu de paume, communia,
dit-on, baptisa et maria des chiens, et fit et
dit toutes les impiétés imaginables. On en
avertit la jus lice. On y lut; mais ils se défendirent, et il y eut un conseiller battu. Enfin
pourtant il lut pris. Quelques jours après il
corrompit le geôlier moyennant six cents
pistoles : le ge0lier se sauva avec lui, dont
mal lui en prit, car le chevalier lui prit son
argent, et le renvoia comme un coquin. On
les suivit, et le chevalier fut repris. Son frère

ainé ne perdit point de temps, et obtint une
évocation à Paris, ou, pour mieux dire, une
jussion de ne passer point outre. Cela lui
sauva la vie, car c'est un crime capital, et
voilà le chevalier en liberté à Paris, qui, au
lieu de se retirer, ou du moins de vivre modestement, se promenait à la vue de tout le
monde, ne bougeait du cabaret et menait
toujours sa vie ordinaire.
Quelques dévots représentèrent à la Reine
que sa régence ne prospérerait point si elle
laissait ce sacrilège impuni. On donna donc
ordre, à l'insu du cardinal Hazarin, au prévôt
de l'ile de prendre le chevalier; ce qu'il fit,
non !.ans y perdre des archers ; el, du côté
du chevalier, .Biran, un de ses frères, grand
gladiateur, y fut fort blessé. On le mena à la
Bastille, où il fut assez longtemps. Le cardinal assura le marquis de la vie de son frère ;
car, pour la prison, ses parents eussent été
ravis qu'on l'y eùt tenu à perpétuité, A la
cour, on murmurait de cette sévérité, et les
femmes mêmes disaient tout haut a qu'on
C( n'avait jamais vu arrèter un homme de
Cl condition pour des bagatelles comme cela ».
Madame de Longueville était de ce nombre.
Après, il lut mené à la Conciergerie, et on
parla tout de boù de lui faire son procès. En
ce temps-là, comme quelqu'un lui disait qu'il
courait fortune, et qu'il avait Dieu pour
partie, il répondit : « Dieu n'a pas tant

à cause d'un furieux coup d'épée dont il
abattit une épaule à un sergent qni le voulait
mener en prison : il était sur un cheval de
poste et revenait de l'armée; il avait de l'or
sur son habit, et l'or avait été défendu depuis
quelques jours. On dit qu'une fois un antre
gladiateur et lui s'étant renconlrés tête pour
tète au tournant du pont Nolre-Dame chacun
voulut avoir le haut du pavé. Notre ho:nme
dit à l'autre d'un ton de Rodomont, pensant
l'inli:nider : « Je m'appelle Fon/enay-Coupd'Épée. » - « Et moi, répondit l'autre, La
Chapelle-Coup-de-Canon. » Ils mirent
répée à la main, mais on les sépara.
Fontenay était de fort amoureuse manière :
il a cajolé une infinité de personnes; et
quoique ce fût une fille à qui il en contait,
il ne l'appelait ja:nais autrement que belle
dame. La principale belle dame qu'il eajola
ce fut madame de Bragelonne, du Marais; il
fit mille folies pour elle, et enfin n'en étant
pas satisfait, sur quelque jalousie qu'il lui
prit, un beau jour, comme elle entendait la
messe dans les Petits-Capucins, il s'alla mettre
à genoux auprès d'elle, et lui dit, prenant
Dieu à té.noin, s'il n'était pas vrai qu'elle
était la plus ingrate du monde de lui faire
des infidélités co.n:ne elle lui en faisait, et en
pleurant il lui rendit des bracelets et autres
bagatelles qu'elle lui avait donnés. &lt;( Mais il
&lt;&lt; faut, lui dit-il, que vous me rendiez mon
« cœur; je vous donne deux jours pour cela
« el n'y manquez pas. J&gt;
Une fois il aimait une femme dont il jouissait; cette lemme, soit qu'elle lùt lasse de
lui, car il était fort quinteux, ou qu'en effet
elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle voulait changer de vie, et le pria de ne plus
venir chez elle. Lui n'en fit que rire : il y
retourne, mais il trouve, comme on dit,
visage de bois. Que lait-il? Après avoir bien
harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard,
il l'attache à la porte de cette le nme, Elle
qui connaissait le pèlerin, et qui était une
espèce d'aJJ.azone, ouvre une trappe de cave
qui était à l'entrée de l'allée, et se tient au
bout de l'ouverture avec deux pistolets. Je
m'étonne qu'ils ne s'accordaient mieux, car
c'était là une vraie nymphe pour un Coup•
d'Épée. Le pétard lait son elfet, et le capitan
entrait déjà par la brèche, criant : Ville
Fontenay lut surno:nmé Coup-d'.ipée, à gagnée/ qulnd il trouve ce nouveau retraneause de sa bravoure. J'ai appris que ce fut che:nent qui l'obligea à faire retraite.

c&lt; d'amis que moi dans le Parlement. » Quoiqu'il y eût bien des témoins, on ordonna
pourtant qu'il serait plus amplement informé, et cela peut-ètre pour lui donner le
temps de faire évader les témoins; mais le
chevalier trouva que le plus sûr, sans doute,
était de s'évader lui-même . La femme du
geôlier, nommée Dumont, qui était une
grande coquette, à qui saurent les prisonniers donnaient les violons, devint amoureuse
de lui. Il se consolait avec elle tout doucement; il la gagna, et elle fit faire un trou par
lequel il se sauva au bout d'un an de prison.
On dit qu'il jouait au piquet avec le gros La
Taulade, qui était là pour dettes, quand on
lui vint dire à l'oreille que le trou était lait;
il ne se le fit pas dire deux fois, et fit semblant d'aller dire un mot à quelqu'un. Le
chevalier sort; La Taulade, las de l'attendre,
alla voir pourquoi il était si longtemps; il
trouva le trou; l'occasion lui sembla belle,
il voulut en faire autant; mais il n'y put
jamais passer : la mesure n'avait pas été
prise pour lui.
Le lendemain de l'évasion du chevalier, il
arriva douze témoins contre lui; il en avait
eu peut-être avis, et c'est apparemment ce
qui obligea son amante à ne pas différer
davantage : on la prit avec son mari, et on
la mena au Châtelet. Je pense qu'il n'y a pas
eu de preuves contre elle; pour moi, je le
lui aurais pardonné, à cause de sa générosité; car elle avait mieux aimé se priver d'un
homme qu'elle aimait que de le voir prisonnier. Il revint à un an de là, et on ne lui
dit plus rien.
Un jour, Romainville, illustre impie, sou
ami, était à l'extrémité; un Cordelier vint
pour le confesser. Le chevalier prend un
fusil , et couchant le Père en joue, lui dit :
« Retirez-vous, mon Père, ou je vous tue :
« il a vécu chien, il faut qu'il meure chien. »
Cela fit tellement rire Romainville, qu'il en
guérit. Cependant le chevalier se confessa à
quelques années de là, et mourut comme un
autre homme, en disant qu'il ne craignait
que de n'av,,ir pas assez de temps pour se
bien repentir.

TALLEMANT DES RÉAUX.

VUE DE CHAILLOT l PRISE .AU-DEiSUS DU CJIAMP-DE-MARS

· e· et g ravé par
• - Dessin

LEVEAU.

(Musée Carnavalet. )

GEO~GES CAIN

Un ancien logis de Madame de Lamballe
La rue Berton. - Le Passage
des Eaux.
Pendant ~ue l'auto file le long de la Seine,
vers le quai de Passy où nous devons alier
visiter les restes de la maison de campagne
de la princesse de Lamballe, nous songeons
à cette boutade d'un docteur philosophe :
cc La santé est un état précaire, transitoire
et qui ne présage rien de bon.• Malo-ré son al~
Iure parad~xale, l'.ohservalion est pr:sque vraie
et tout à fait de cuconstance aujourd'hui car
l'ancien logis de l'amie de Marie-Antoi~ette
est devenu maison ~e santé P.our maladies
mentales. ?r, combien sont-ils parmi les
malades traités en celte vieille demeure bisExtrait de~ Nou!!el~s Pro!uenades daJJs Paris
(~mvragc orne de fo5 11luslraltons et de 20 plans an'.
c1 c ns et

modernes),

par GEORGES CAIN

Conservateur

du ~usëe Carn_aval et et des Collections' lu storiques de
la Ville de JJam_. - 1 _vol., grand in-16, à 5 francs.
Ernest Flammar,on , èd1tcur.

t?riq~e, qui lurent . fr?ppés en pleine joie de
vJVre .... Ru~n ne faisait présager le coup de
to~nerre q~ les allait foudroyer et puis, soudarn, la nmt, la démence! - cc Pour beauco?p d'~ntre eux, nous avait expliqué la
veille l un de nos plus éminents neurologistes, ce n'est qu'une brève suspension de
l'intelligence, quelque chose comme un courtcircuit en un courant électrique .... D'aucuns
s~nl parfaitement heureux, se croient le bon
Dieu, Rothschild ou Fallières .... lilais d'autres
souffrent cruellement : les mélancoliques les
persécu~és, les furi:ux .... Pauvres gens ~u'il
faut plamdre, améliorer et guérir! J&gt;
. Cette causerie nous revenait en tête, tandis que devant nous défilaient les nouveaux
quartiers co~struits depuis quinze ans à peine
sur les terrains de Chaillot, l'ancienne banlieue de Paris que peignait Raguenet vers
1750 en une suite amusante de tableaux
accrochés dans les salles du musée Carnavalet:
..-.1

61

w-

le chemin de halage et les berges herbeuses
sont devenus des quais; des maisons à six
étages remplacent les guinguettes et les videbouteilles de jadis; mais on retrouve encore
par-ci par-là, des bouquets d'arbres, des ter~
rasses, des jardins déjà vus sur les toiles du
xvme siècle, encadrant alors les petites maison~ ~e cam~agne où, depuis Louis XIV' les
Parisiens, seigneurs ou bourgeois, aimaient
tant à venir villégiaturer pendant les mois
d'été.
Rue Berton, quai de Passy : entre deux
p~rc~, un~ ruelle montante, aux murs gris
P'.ques, de Joubarbe et de coquelicots; à micote s ouvre une grille de fer forgé, et nous
nous engageons sous d'admirables arbres
verts formant dôme, une c1 allée ombreuse »
comme les dessinaient Fragonard tt Hubert
R?bert; n_ou5, descendons devant un élégant
ho_te_l Loms XV, et le parloir franchi , nous
v01c1 sur un balcon dominant l'un des

�..-

._ ___________________ u

fflST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

JI/ JtJIICŒJII LOGTS D'E JffJtDJt.ilŒ D'E ÙJK1JltLL'E

plus inattendus paysages parisiens un immense jardin que ses pelouses étagées prolongent jusqu'à la Seine, des arbres cente•
naires, un pigeonnier, une orangerie, des
charmilles, un reste de labyrinthe, des bancs
de pierre duvetés de mousse .... Au loin, des
femmes se promenant à petits pas, au bras
d'une servante, cueillent des roses et des
jasmins, chercbcnt des trèfles à quatre
feuilles, d!aulrcs lisent, brodent, rPgardenl
les nuages filer, rapides, derrière la tour
Eiffel; des coqs chantent, des moissonneurs

ber! de Luynel en furent les propriétaires
successifs. En 1780, le duc de Luynes vendit
la propriété à Mme de Lamballe qui chérissait cet aimable séjour. Après que la malheureuse princesse eut été fërocement égorgée,
en septembre 92, au coin d'une borne de la
rue des Balais, près de la prison de la Force
où elle était incarcérée, sa maison de Passy,
saisie et vendue comme bien d'émigré, fut,
par accord entre la liépublique el le roi de
Sardaigne, remise le H lévrier 1797 à
Charles-Emmanuel de Savoie-Carignan, neveu

BARRIERE DE PASSY. -

des très ,·ieux jardins, et nous y évoquons
tous ceux qui, depuis plus de dent cents ans,
y ont vécu, aimé, rêvé, souffert! Dans ces
paysages à la ,vaueau, nous revoyons les
Cydalise et les Aram ynthe
Frêles parmi les nœuds énormes de rubans i,

les mignonnes marquises en \'ertugadins
retroussant des traines de satin su.r leurs
mules à hauts talons; nous croyons entendre
le brouhaha joyeux, causé par l'arril'ée de
la reine Marie-Antoinette venant demander à

Dessiné etgravéf'.lr HrnEL\', (.\fusel! Carnav.Jlet.l

fauchent ... Quel calme prufond ! et pourtant nou~ sommes dans une maison de santé
pour maladies nerveuses 1...
Cet hôlel el ce parc admirable onl tout un
passé d'élégance, de grandeur el de faste. La
duchesse ·de Lauzun, la marquise de Saissac,
la comtesse d'Egmonl-Pignalelli et le duc d'Al-

el héritier de Mme de Lamballe,. lequel céda
le domaine au citoyen Baguenault. Depuis
1845, la propriété lut constamment alfeclée
au traitcmenl des aliénés des deux scxes 1 •

1. Le côté i;:aw:hc de celle ancienne rue de Seine
(aujourd'hui rue Berlon ) ëtail occupe par la propriété de llaric-Thérèsc-Louisc de Snoic, princesse
de J.amùall\'.
Cette belle propriétC 3\'IIÎl d'abord appurlenu it
Gcneviê\'e-llarie de Ourforl de Lorges, fille du maréchal de Lorges, bcllc-Sl!ur clu duc ile Saint-Simon, cl
\·eu,·e, depuis 1723, du célèbre duc de Lauzun.
Après elle, le domaine ful arquis, le 9 seplemhre 17:;¼, par la mar!JUise de Saissac, fille de LouisCharles d',\lbcrt, duc de Luynes.
\ïnt cnsuilè la nièce par alliance de la précêdenle
propriétaire, la comtesse d'Egmont-Pibonatclli, bellesœur du maréchal de Richelieu; de son premier ma-

riage, clic llvail eu, en IH8, Louis-Joscpl1-Cl1arlC'~Amal,lc d'Alberl &lt;1ui, de.,•cnu duc de Lu~·ncs et de
Chevreuse&gt;: et µair de Fr,mce, entra en 1)()sscssion de
la propri1ilé Cu 1775, cl la \f'ndit, cinq ans après, it
la princesse de l.aml.mlle, \'eU\'e du fils du duc de
l'cnthiène, a\·cc laquelle il pouvait comrnuuiquer
aiSCment, pui,;qu'il habila.il le chàte.iu seigneurial de
Pa,sr, dont le parc aYait une issue sur la rue Ra\·nouàrJ, à peu de distance de la rue Berton.
'
Aprës la mort de&gt;: la princc~se de Lamballe , la moison, d'11bord saisie cl Ycnduc comme bien d'émigré,
fut, aprCs l'accord sun·enu en mai 1706, entre la
Républi9ue française et le roi de Sardaigne, remise le
12 jarl\'lcr 1791 it Charles-Emmonucl de Suvoie-Cari-

Le parc a conserré le charme pénétrant

nous sourit béatement, tassée en un fauteuil
d'osier, elle ne vit plus que d'une existence
purement végétative;
avec sa figure ronde,
que !end une bouche entr'ouverte, c'est
moralement et physiquement :

goûter à sa &lt;! chère L~mballe »... Ensuite
nous contemplons, tristementémus, lemonde
mystérieux qui s'y promène aujourd'hui!
Cette jeune femme, qui d'un geste joli
lait de gros bouquets de leuilles, esl une
con\'alescente qui dans quelques jours va
quiller la maison; quanl à la vieille dame qui
gnan, nèveu et hêri ticr de la princesse de l.amhalle.
Ne pou\·a.nt pas habit er ce domaine, il le céda au l'Ïloyc11
Daguenau\t, dans la famille 1\uqud il resta jusi1uc
\'CJ'S

1845.

Depuis celle CpotJUC, la pro1iriCI(· ile fa princesse
de Lamballe a elè constamment habitêe 11ar une
maison de s:mtC pour aliénês.
Le D• Es1iril Blanche y lr.msfêra, en 18fü, ltt maison
de santé !1u'il po%i•daiL à )lontmarlrc, el partagea la
direction a,·et: son fils, le célèb1·c D• Antoine-,...mile
Blanche. lequel conserva la direction jusqu'en 1872,
é1??4Jue à laquelle il céda la maison au Il' Meuriot, dêcêde en mai 1901. Le Dr Meuriul fils succéda il son pêre
2. Paul Verlaine: Fêles gala,ites, l'Allé(•. (page 66.

f

Un Jl3u\·rc ~rclol 1·ide vit
manque cc 11ui ~onnc !

et les loques des marchands de bœuls ....
Nous compulsions de \'Îeux dossiers, des

--

.

qui traça ces bêtes apocalyptiques, ces fan
tômes longs et minces à !êtes de grenouilles,
aux gestes convulsés,
aux mains douloureuses, retournées et
crispées. Ce malheureux a crayonné ses
grimaçantes hallucinations, des vagues
roulant des cada\'res
enlacés à des pieuvres, des rondes de
fantômes plus tournoyantes que les toïe
Fuller, des spectres
décharnés aux Jeux
de batraciens.... Et
les fonds de ces dessins terrifiant!&lt;, qui
de loin semblent d,s
hachures, sont faits
tic mots pressés les
uns contre les autres
sans suite, sans orthographe, où reviennent ces expressions :
le sépulcre, la mort,
.\1. LE Q• ME:URIOT,)
lanuitl ...

Une autre pensionnaire confectionne en
un tour de main d'exquises poupées de papi.!r de soie; quclyues
bouls de fils noirs
pour les cheveux €t
les yeux, quelques
Louts de fils rouges
pour les lèncs cl lt'S
dessous du nez, trois
épingles, un peu de
C3rlon, dix centimèlres de moire blanche.... et voilà un
imprérn bibelot parisien; ou bien le ruL e PAVILLON LE MADAllE DE LAMBALLE (ACTUELLEMENT llAISON DE SANTE DE
ban s'arrondit en coFaça&lt;k sur le jardin.
carde sanglante, une
tresse de laine noire
Abandonnant ce
devient une perruque crépclée, l'œil s'ouvre baux, des ades de ,,ente, quand soudain
triste s~jour, nous traversons le parc où le
hagard dans la fa&lt;;e de papier blanc à la Sada passe sous nos yeux une liasse de dessins
soleil pique des rayons d'or dans l'ombre
\'acco el rnici la « tète de saint Jean
.. ,·erlc, n~u.s om'rons une pelite porle,
qu'emb,rasse Salomé », précise au
nous_ v01c1 rue D~rton. E!Je longe et
cra)'cm · l'ingénieuse artiste.
donune
la proprié1é de Mme de LamCes promeneuses rnnl des convab
tlle,
et
c·e~t une stupeur de rmconlescentes ou des ncuraslhéuiqurs,
tre,r_à
~aris
celle veneJlc campagnarJe
mais derrière la porte voisin&lt;', en la
qu
ecla1rent
encore, à la nuit tomcour que nous travcrso·ns rapidement,
l;anl_e,
rantédilu,·iens
quinqui ts à
1a scène change : une douzaine de
1
hu1l.r.
Z1gzaganle
et
étroile,
elle C'st
malades anonymes sont là, qui ne
l,ordce
de
murs
salpêtrés,
mouchelés
causent jamais entre eux; la plupart
d'mscriplions, de sermcnl.~, de rensembl~nt rèver, d'autres fument ou
drz-vous, de menaces; une Yieille bimarchent à grands pas, automatiquecoque en ruine, un atelier de peintre,
ment; l'un compte et recompte les
quel11ues
_masures à jardinier, une
pavés, l'autre, avec de rauques abois,
parle
an~1enne
au ton bleu délavé,
hurle des mots sans suite. Brusqueune adm1rable broussaille de.fer fichée
ment l'un d'eux fonce droit sur nom,
en un angle du mur où poussent lrs
la main tendue d'un geste large, nous
giroflées sauvages, en font une des
souhaite en riant la bienvenue; le plus
sentes
les plus pittoresques de Paris.
poliment du monde, mais en insistant,
Près d'une mairnn en conslruclion
un second nous commente son exlram~nlons un e~calier envabi par Ja li~
ordinaire ascendance, inscrite sur Jes
na1re
cymbalaire, dont les délicates
phalangfs de ses doigts maigres, nous
fleurs
roses rnmhlent de minus( ulrs
offre deux millions, salue et se relire
gueules de loup, et nous tornLons en
en bâte; respectueux, nous passons
pleine &lt;t mer de plantes ». Les rimes
discrètement; à un détour d'allér,
d~s
arbres rnisins s'épanouissent à nos
nous croisons une extraordinaire et
p1eùs,
la grande ciguë, les bardanes
falote silhouelte .... C'est « le Père
l'angélique, l'acanthe sortent de I'her~
Goriot » tel que nous le dépeignit Balépaisse, luisante et grasse, les· Irones
zac; voilà bien cc cette face lunaire et
t.les ~guier~ et des sureau~ rn pleine
naïvement niaise, au larmier pendant,
floraison
emergent des lianes i la
1
gonfié, retourné », ce crâne en pain
Lryone,
aux
f~uilles lancéolées, y ac.i\lADA.ME DE LAllBALLE,
de sucre ... rien n'y manque, pas même
la redingote à gros plis, où noue un ven- J\Jéj,iiflon en 11 "cJgwoo;J ancien.(MusieCarnavalel. Don de M. A. BicaET.) c_roche ses vrilles tenaces, et dans ce
lieu ~auvage, c'est une surprise d'apertre fiasque, el l'inénarrable casquelle
cevoir
en se retournant Ja tour Eiffel
de drap . rappelant le mortier de Louis Xf st upéfiants, œuvre d'un aliéné .... Quelle inpr?filanl sa silhouette ajourée sur les masses
1. Balzac, • J.e Père Goriot. 1
finie tristesse doit étreindre l'frme de celui gmes el mauves de Grenelle!

�1f1ST0'/{1.J!
Avant de rentrer dans Paris, faisons une
dernière halte : quelques pas plus loin, au

c'est tout à fait curieux; mi-pavé, mi-dallé,
il rappelle ces illustrations comiques semées

LE PAVILLON DE 1'1ADAME DE LAMBALLE, -

numéro 26 du quai de Passy. Près de la rue
Albooi et de la station du Métro, s'ouvre un
long escalier reliant le quai à la rue Raynouard, cela se nomme le passage des Eaux;

Fa,•a:Je sur la cour.

par Gustave Doré dans le, Contes drolatiques
de Balzac - ce grand Balzac qui habita la
1. Viclor llugo. (Ltl Mi&amp;lrablta. Ch. c Qui sera.il
impossible a\'CC l'éclairage au gaz . D

rue Berton 1 - où l'on voit de gentes dames,
de gras chanoines et des capitans bardés de
fer dégringoler de fantastiques sentiers de
chèvres.
Il est facile de se représenter celle pente
roide, large de deux mèlres, ombragée de
cimes d'arbres, descendue el regrimpée par
de bons bourgeois parisiens après une jolie
partie de pèche à la ligne sur les berges de
la Seine. lis ont « taquiné le goujon " el
regagnent Paris par ces escaliers di~joints,
chantant, sui\'ant l'époque, Compère Guillery, Femme sensible, le Dieu des Bonnes
Gens ou l'Amant rl'Amandal
Le mur de droite, nom·ellement reb~ti,
conlraste étrangement avec le mur dP gauthe,
moisi. pansu, marbré de tachrs d'humidité,
fleuri de mousses et de graminées .... On }"
retrouve même l'appareil qui jusqu'au 1.iècle
dernier rnpportait la lanterne à quinquets :
Yoici la potence de fer, le croisillon qui ]a
fixait, le tuyau par où passait la corde ....
C'est une lanterne semblable que - dans /es
Miséi'ables - démolissait Jean Valjean pour
échapper aux poursuites du policier Jarert et
pénétrer par effraction dans le couvent du
Petit-Picpus I I
Tous ces souvenirs prouvent qu'il n'e!=l pas
nécessaire de [aire grande dépense d'imagination pour retrouver dans le Paris moderne
- à cent mètres du Métro qui trépide et
gronde - les traces encore vivantes de l'amusant Paris d'autrefois.
GEORGES

Deux souverains
Par un hasard extraordinaire, en i 770,
l'empereur (Joseph Il) put se livrer à l'admiration personnelle qu'il avait conçue pour
le roi de Prusse (Frédéric Il) ; et ces deux
grands souverains furent assez bien ensemble
pour se faire des visites. L'empereur me permit d'y assister, et me présenta au roi :
c'était au camp de Neustadl, en Moravie. Je
ne puis point me souvenir si j'eus ou si je
pris l'air embarrassé; ce que je me rappelle
fort bien, c'est que l'empereur, qui s'en

aperçut, dit au roi, en parlant de moi : « li
a l'air timide, ce que je ne lui ai jamais vu :
il vaudra mieux tantôt. ,, Il mil à dire cela
de la gràce el de la gaieté, el ils sortirent ensemble du quartier général pour aller, je
crois, au spectacle. Le roi, chemin faisant,
quitta l'empereur un instant pour me demander si ma letlre à Jean-Jacques Rousseau
qui avait été imprimée dans les papiers publics était de moi. le lui répondis : « Sire,
je ne suis pas assez célèbre pour que l'on

prenne mon nom. » Il sentit ce que je voulais dire. On sait qu'llorace Walpole prit
celui du roi pour écrire à Jean-Jacques la
fameuse lettre qui contribua le plus à tourner
la tète de cet éloquent et déraisonnable homme
de génie.
En sortant du spectacle, l'empereur dit au
roi de Prusse : a \'oilà NoYerre, ce fameux
compositeur de ballets; il a, je crois, été à
Berlin. Il Noverre fit là-dessus une belle révérenœ de maitre à danser. « Ab! je le connais, dit le roi; nous l'avons vu à Berlin; il
y était bien drôle : il contrefaisait tout le
monde, et nos danseuses surtout, à mourir
de rire. » Noverre, peu content de cette manière de se souvenir &lt;le lui, fit encore une
belle révérence, à la troisième position, et
espéra que le roi lui fournirait de lui-même
l'occasion d'une petite vengeance. « Vos ballets sont beaux, lui dit-il; vos danseuses ont
de la grâce, mais c'est de la grâce engoncée.
Je trouve que vous leur faites trop lever les
épaules et les bras; car, monsieur Noverre,
si vous vous en somenez, notre première danseuse de Berlin n'était pas comme cela. » , C'est pour cela qu'elle était à Berlin, sire, »
répondit Noverre.
J'étais tous les jours prié à souper avec le

CAIN.

roi : la conversation s'adressait trop souvent
à moi. Malgré mon attachement pour l'empereur, de qui j'aime à ètre le général, mais
point le d'Argens ni l'Algarotli, je ne m'y livrais pas plus que de raison. Quand j'étais
trop interpellé, il fallait bien répondre el
continuer. D'ailleurs l'empereur mettait beaucoup du sien dans la conYersation, et était
peut-être plus à son aise avec le roi que le
roi ne l'était avec lui. lis parlaient un jour de
ce qu'on pouvait désirer d'être, el me demandèrent mon avis. Je leur dis que je voudrais être jolie femme jusqu'à trente ans,
puis un général d'armée fort heureux el fort
habile jusqu'à soixante; el, ne sachant plus
que dire pour ajouter cependant quelque
chose encore, n'importe ce que cela de,·înt,
cardinal jusqu'à quatre-vingts. Le roi, qui
aime à plaisanter sur le sacré collège, s'égap
la-dessus. L'empereur lui fit bon marché de
Home el de ses suppôts. Ce souper-là lut un
des plus gais et des plus aimables que j'aie
jamais vus. L'empereur et le roi furent sans
prétention et sans réserve : ce qui n'arriva
pas les autres jours; el l'amabilité de deux
hommes aussi supérieurs, et souvent si éton nés de se trouver ensemble, était tout ce
qu'on peut s'imaginer de plus agréable.
PRINCE DE

LIGNE.

FR.ÉDÉR_IC LOUÉE

et&gt;

Napoléon et Talleyrand
Il

La scène s'est passée, devant témoins, à la
date du 28 jan,ier i 809. Decrès el Cambacérès, entre autres, sont là. Talleyrand s'est
glissé dans la pièce où l'attend celle sorte
d'exécution. Il y a pris place tranquillement.
Napoléon l'a vu. Son œil s'allume aussitôt
sa voix éclate dans une apostrophe ardente e;
prolongée. Il lui reproche, à la fois, les laits
de la veille et de l'avant-veille. La paix de
Presbourg, dont le ministre de France avait
atténué, modéré. les exigences, lui est rejetée
comme une trahison. c1 Traité infâme œuvre
de corruption 1 » Les mots se press~nt avec
une violence redoublée. li en arrive à l'inrootive directe : « Vous êtes un voleur, un
VJI. - H1STORIA. Fasc. Sa,

lâche, un homme sans foi, vous ne croyez
pas PD Dieu ! ,, 1• Lui, Napoléon, qui se van~ai~ d'avoir attiré dans ses filets par une
~ns1gne tromperie les princes auxquels il avait
Juré sa protection el le respect de leurs
droits, s'~ndigne au nom des vertus, de la
bonne fo,, de la loyauté .... L'orage roula
peadanl une demi-heure. Talleyrand le laissa
précipiter son cours et passer, sans dire un
mot, sans trahir aucun signe d'émotion·
mais en se retirant, il emportait au dedan~
de so_i u_n accroi~sement de haine, qu'il se
promit bien de laisser venir à maturité.
La rude partie, qui se jouera dans la pénombre entre le maitre du jour el Talleyraod, est virtuellement ouverte.
t. Dieu, c·étail lui-même, pcut-!lre.
~

65 ....

s..,uvent la plainte d'ingratitude revenait
su'. les lèrres de Bonaparte, à l'•nrontre du
prmce de Bénévent, soit qu'il la lm adressât
à lm-même, soit qu'il la dévoilât à des personnes de son entourage. En l'exprimant avec
amer~ume, il oubliait, selon la juste remarque
de Samte-füuve, que s'il y a des bienfaits qui
?bhg~nt, 11 y a des insultes qui aliènent à
Jamais et qui délient. La même cause n'avaitelle pas produit les mêmes effets du côté de
ses lrères? En accompagnant d'une loi de
contramte et de soumission humiliée les
biens dont il les combla, honneurs ou richesses, il n'avait pas rénéchi qu'il les dispenserait d'avance des retours de la "ralitude. Comme il s'P.n plaignait pourtan1 J Si
chacun d'eux elit imprimé une impulsior.
5

�... _________________________________

1f1STOR,.1A

,

NAPOLÉON ET TllLLEY'J?.lllVD - - ,

commune aux diverses missions qu'il leur
avait confiées, ils eussent cnsemblc, les Bonaparte, marché jusqu'aux pôles! .\h ! Gengis-

le connaissaio.; pas, c'esl Talle1rand qui _me ,ra fai~
connaitre. Je ne ;.a,,iis pas où il était. C est lui
qui m'a rén.Hé l'endi·oil où il était, et après

CHATEAU DE VALENÇAY : VUE o'ENSEllDLE.

Khan, le ravageur des mondes, avait été plus
heureux que lui, Gengis-Khan, ~on~ les quatre
fils ne comprenaient d'autre rivalité. que de
le bien servir! Et ses généraux, ses mm1stres,
et Talleyrand ! Rœderer a raconté comment
il fut pris à témoin par Napoléon de sa
double rancœur, le G mai 1809, au pala1S de
l'Élysée.
.
L'empereur, qui se promenait à grands
pas, à travers la chamb~e, comme à son
habitude, lorsqu'il entamait un long mo?o-

logue, avait tourné d'~bord contre son îrere
ainé Joseph son premier accès de mécontentement. Porté sur le trùne d'Espagne sans
l'avoir demandé, celui-ci n'aflicbait-il pas
l'étrange prétention d'ètre roi, pour so!1
compte? Joseph, après Louis Bon~parte_. posa'.t
osément cette alternative ou qu on lm rendit
les pleins pomoirs ou qu'o~ I_e la~iss~L ret~ur:
ner aux lobirs de la \"Îe prin.-e. Etait-ce ainsi
que devait lui parler un homme de son _sang,
qui lui devait tout et même celle retra~te de
Morlefortaine, si chère à ses vœu1? Lut_ convenait-il de tenir le langage des ennemis de
la France! \'oulait-il faire comme Talleyrand?
Et en prononçant ce dernier ~om, qui prenait tant de place dans sa pensec, ses accents
s'étaient échauffés de nouveau :
Talleiraml ! Je l'ai couvert d'honneurs, d'or~ de
dîamanls! li a employé tout cela contre mo'.: li
m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la prem1ere
occasion qu'il a eue de le faire .... Il a di_t 'l~'il
s'était mis à mes genoUJ pour empècber I amure
d'Espagne, et il me tourmcntai.t de~~is deux :ms,
pour l'entreprendre! Il soutena1~ qu il ne ~e :audrait que vingt milJe hommes; 11 m'a donne n~gt
mémoires jX)Ur le prouver. C'est la_ même ':°~dmte
que dan&amp; l'alfaire du duc d'Engl11en; moi, Je ne

m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes
ses connaissances.
... Je ne lui ferai aucun mal; je lui co_nserre
ms places; j'ai mèmr, pour l~i, l~s ~entii:n:nts
que j'ai eus, autrefois; mais Je lm a, reh~c le
droit d'entrer, à toute heure, dans mon cabme_t.
Jamais il n'aura d'entrelien particulier ave~ moi;
îJ ne pourra plus me dire qu'il a conse1llé ou
déconseillé une chose ou une autre.
Jl n·aura plus jamais d'enl1'elien pai·!iculie1' avec m.oi. La phrase fol prononcee,
mais le serment ne tin! pas. Des conjonctures
gra,·es reparaitront où le seul .à seul du c~nqu!!rant et du diplomate sera Jugé nécessaire
encore, et ce sera Napoléon qui en marquera
le désir, pour n'écouler, d'ailleurs, en fin
de compte, que sa seule inspiration_ et ~e
suivre que son vouloir. Au surplus, _Jusqu à
quel point sont-elles véridiques les imputa. de en fl amme~.
' 1
tions contenues dans ]a lira
Napoléon en avait articulé les termes, à hms
clos et en des conditions d'intimité '!UÎ devaie:11 le montrer sans colère. Toutefois., on
n'est pas sans sarnir qu'il acco~modait à
son gré les faits et les mots, el tOUJOurs _d~ns
un sens qui dégageait ses responsab1htés
envers les hommes, envers les peuples, enYers
l'histoire.
De 1809 à 1814 se reaouvelèrent, assez
fré11uentes, les rencontres tempêt~eus~~Dans l'un de ces ,•erti 0 os, dont il était salSI,
à ,,olonté, non conten~ de s'efforcer. à l'avilir,
il vit le moment de noyer son nce-grandélecteur sous le ridicule. La princesse de
Bénévent s'était compromise, au su de tout
le monde a,·ec le duc de San-Carlos. Et
Napoléon de ramasser cette hi~toi~e, de la
lancer, en pleine soirée des Tuileries, à la
.,, ô6

w

tête de Talleyrand, de lui crier qu'on le traitait en S«anarelle
et qu'il eût à surveiller
O
d'un peu plus près, à ravenir, les agissements de sa femme. Mais de très haut, avec
son air glacé, son Oegme indémontable, ~e
prince avait répondu: « - Sire, je _ne croyais
pas &lt;1u'un détail de la sorte pùt avoir quelque
importance pour b gloir_e de Votre_ MaJesté et
pour la mienne. » La rephque était i:~perbe~
dans un pareil cas. Talle)rand resta-t-11 a~_ss1
indifférent qu'il parut l'ètre à ~e ge?re d infortune qui blesse au plus sensible I honneur
ou l'amour-propre de tout homn:ie? Nous ne
le croyons point. Ce fut un froissement de
plus à porter au tolal des ma~va.is propos
endurés insti 11ateurs de la dérect1on.
Tant ~ue 1•horizon se montra clair_c~ 9u'il
n'en eut pas brouillé l'azur par les deviatwns
de sa politique orageuse, Napoléon avait p~
garder l'assurance que !alleyra~d ne serait
pas un servileur à surve1ller._Ma1s, quand se
furent terriblement assombries les perspectives prochaines, comm~ celu~-ci en_ avait, eu
la prévision trop nette, 11 eut a se dire qu un
homme ,ivait dans son ombre, dont le blâme
intérieur accompagnait tous ses ge_stes, un
ennemi silencieux et respectueux qui, par la
désapprobation muette, à défaut de mots
exprimés, conlestait ses plans, ses desseins,
et qui jouissait en secret, peut-être, de chacun de ses échecs comme d'un acheminement
progressif à quelq~e perfide solution désir~e,
sinon déjà préparee; et le pensant et s e_n
irritant, il le voyait journellement devant 1~1,
avec sa face inanimée, sa contenance froide
et solennelle, presque impudente en lï_naltérabilité d'un fle11me que ne dérangeait au~
cune secousse d~s événements. Les dignités
éminentes dont il l'avait revêtu, cet homme
continuait à en porter les insignes et à en
recueillir les profits, en y conservant une
tranquillité d'âme qui ressemblait à ~u dédain. Il en frémissait de courroux. Et _des
ennemis de Talleyrand a,·ivaient ~mcore l'rn~pression déjà si aiguë chez le_ maitre des Tmleries, que ces façons, haut~rnes et soumis~
à la fois, avaient le don de Jeter hors de Iu_1.
Après la campagne de Ures de, un mall_n
qu'il se sentait plus nerveux et plus sure:xc~table encore que d'ordinaire, Napolé?n l'avait
aperçu, à son lever, et cell~ vue ~va1t redoublé son irritalion el fomenle sa b~le _:, .
&lt;( _
Hestez, lui commanda-Hl, J a1 quelque chose à rnus dire. »
El ses paroles, aussitôt qu'ils furent seuls,
prirent le ton d'une violente a_P?Stropbe.
« - Que venez-vous faire 1c1 ?... ~le ";1on•
trer votre ingralilude? ... Vous affectez d être
d'un parti d'opposition?... Vous croyez pe~tètrc que si je venais à manquer' vou~ ~.eru:z
che[ d'un Conseil de régence?... S1 J étais
malade dangereusement, ~e vous le déclare,
vous seriez morl avant mo1. o . ,
,
Alors, avec la grâce et la qu1etude ~ u~
courtisan, qui reçoit de nouvelles Îa\·et~rs , il
ndità la menace l'échangedececomphment:
re
.
. d'
« _ Je n'avais pas besom, sire, ~n pareil avertissement pour adresser au ciel des
i. La remarque est d'Henri de Latouche.

nEux hil·n ardents pour la con~er\·ation des
jour; de Votre .\lajesté. »
A le considérer ainsi, cravaté de calme el
de mJstère, les fibres de Napoléon .se contractaient d'impatience et de dépit. Il en était
soulevé jusqu'au point de lui vouloir porter,
de colère, le poing sous la figure, pour le
foire sortir enfin de son élégance immobile.
li ne pouvait se contenir; toute oceasion lui
était bonne de lui jeter de la bile au visage.
El si celle occasion ne se présenlait pas, il la
faisait naître.
A mesure que s'aggravairat les rewrs de
sa politique d'agression, et cela mus les )'PUX
obsenateurs d'un témoin, qu'il s'imaginait
attendant la fin av1 c une espèce de satisfaction anticipée, son humeur éclatait de plus
en plus acerbe et les conlre-coups en rejaillissaitnl d'autant plus intenses contre celle
barrière d'insemibililé. La dernière algarade
précéda le départ de Napoléon pour la campagne de 181-i-. A l'issue du Conseil, il avait
haussé la voix, se disant entouré de lrailres,
et, pour préciser le vague de son acrusation,
il s'était tourné contre Talleirand. Le regardant bien en face, pendant plusieurs minutes,
il l'accabla de paroles dures et offensantes.
Le diplomate se teoait debout, au coin du
leu, se préservant de la chaleur à l'aide de
son chapeau, les yeux au loin et l'air parfaitement absent de tout le bruit que faisait là
quelqu'un. Lorsque l'empereur, ayant épuisé
son réquisitoire, quitta la pièce en tirant la
porte a,·ec violence derrière soi, lui aussi
pensa à s'en aller. Paisiblement, il prit le
bras de !f. Alollicn et descendit les escaliers,
sans articuler une syllabe, sans esquisser
même un geste, mais gardant en bonne place,
dans sa mémoire, ce &lt;1u'il avait entendu.
L'ne conviction plus forte l'avait affermi dans
cette idée qu'aucun principe d'honneur rJe le
retenait au senice de celui qui l'accablait
d'outrages.
Aussi bien, Talleyrand et Napoléon ne
furent pas en reste de mauvais compliments
l'un envers l'aulre. Ils ne se redevaient rien,
quant à cela. Si Napoléon le qualifia des pires
noms, l'appelant un prêtre défroqué, un
homme de rél'olution, un scélérat, Talleirand
ne ménagea pas à l'homme de génie les épithètes vires, dont les plus courantes, quand
il cul cessé d'être empereur, étaient celles de
brigand et de bandit.
Après son rem·ersement, Bonaparte, en
1. Sir .Vt!il Ca,11pbell'R Journal, Londres 1869.
2. c. Talle)rand, a,surc le maréchal ]lannout, qu'on
ne cite pas, habituellement, comme un modCle de
désintCre~scment et de lidèliré, réunis~1ut en lui tout
ce 11ue les temps ancic11s et 11"s 11om·eau:i. pcu,·ent
olîrir d't•1.cmples de corruption, ayant dépi!ssc, à cet
Cgord, les limites connues avant lui. • (Jlémoires,

l. \Il,

l'excès de ses colères rélrospectives, ne cessait point de fulminer contre l'homme d'~tat.
Suivant lui, il aurait été le plus vil des Jacobins; à plusie-urs reprises, il lui aurait conseillé de se dt!barrasser des Bourbons en Jes
faisant assassiner ou en les foi:)ant enlever
d'Angleterre par une bande de conl rehandier.:;,
qui naviguaient d'une cùte à l'aulre. li l'affirmait expressément à sir Neil Campbell•, le
commissaire anglais chargé par son gou\'ernement d'accompag-ner de Fontainebleau à
l'ile d'Elbe, le captif de la Sainte-Alliance! Il
ne manireslait, à celle di.\i-tance des éléncments, ni regret, ni émotion de l'exécution du
duc d'EnAhien; mais il tenail, par-dessus
!out, à faire passer celle allégation dans
l'histoire, que le prince de Bénévent en fut
lïnspiraleur. Napoléon en parlait ainsi, dans
l'abaissement exaspéré de sa grandeur, parer
qu'il avait toute raison de penser que Talleyrand fut, après son propre orgueil, le principal instrument de sa chute. A la vérité, en
aucun temps, déformateur de la vfrilé par
principe, il ne prit la précaution d'accorder
ses paroles entre elles et de se demander si,
d'aventure, elles ne se lrouvaient pas déjà
démenties par d'autres prononrées an.térieurement, sous des impressions différentes.
La rancune de Napoléon se fondait sur de
puissants motifs. La lutte entre eux ne s'était
pas arrêtée à l'abdication de Fontainebleau.
Proscrit par Napoléon, au retour de l'ile
d'Elhe, Talleyrand lui avait répondu en le
faisant mettre au ban de l'Europe par le
Congrès de Vienne. Cette rancune fut tenace.
Dans ses dictées de Sainte-Hélène, Bonaparte
reprendra, maintes fois, le texte de ses accu•
salions contre son ancien grand chambellan.
S'il avait été vaincu, si le torrent des armées
alliées s'était précipité sur la France, la faute

unique en était encore à Talleirand. Chaque
détail, choque tr:iit, ']UÎ lui remontait à la
mémoire tendait à la dépréciation de l'homme,
de ses serrices rendus, sinon de ses talents
qu'il ne pouvait révoquer en doute absolument, et de sa vie intime. Car, s'il rerommençait souvent à dire que le prince était 1~
roi des fourbes, en politi4ue, il ne lui déplaisait pas d ajouter, quand s'y prêtait l'occasion. que la princesse élait la plus sotte des
femmes et, naturellement, n'en ayant d'aulre
exemple frappant à citer, il ressuscitait l'anecdote pas très sûre, la terrible anecdote de
lln,e de Talleirand confondant Benon revenu
d'Eg)pte, llumholdt revenu de partout, ou
Thomas Robinson, un diplomale anglais qu'on
lui présenla, avec le héros &lt;le Daniel de Foé,
le légendaire Robinson Cru:;oe. Mais il s'attardait peu sur le fait de Mme de Talleyrand,
non plus que sur la raison véritable pour laquelle il lui arnit inlerdit de se montrer à la
Cour. Il se rejetait ù l'adversaire constant de
sa politique conquérante, aux vices, à la noire
ingralitude, aux félonies, à la Yénalité de
Talleyrand.
0

Cette vénalité dut être bien rérnltante,
cette corruption bien audacieuse, puisqu'il en
fut tant parlé'. Talleyrand aima trop l'argent;
et Bonaparte lui en fit un long srief. C'est un
point sur lequel il l'avait attaqué souvent,
pendant son règne. « Voyons, Talleyrand, lui
demandait-il à brùle-pourpoint, ~oyons, la
main sur la conscience, qu'avez-vous gagné
avec moi?» Une autrefois, c'était à un membre de la Confédération du Rhin qu'il posait
la question, sous une forme dépouillée de
ménagemenls : c&lt; Combien Talleyrand vous
a-t-il coûté'/ » Cette affaire de chiffres lui
tenait trè1; à cœur 3, à lui Napoléon, qui puisa

p. 3.)

3. Pour dérouler un peu celle manie qu'nait Napoil-on di:: lui parler, i tout propos, par taquinerie ou
sous forme de reproche, de la plénitude de son colfrefort, de tous ces ëcus qui regorgeaient dans sa caisse,
de cc Pactole Lrîllont, où il le voyait nageant it pleine
eau, il feignait, quelquefois, d'être au contraire gêné.
• Talleyrand, lui disatt-il un autre matin, on prétend
que je suis anre. • De.9 gens de son entourage l'en
accusaient, a cause de l'esprit 1l'ordre qu'il avait imposé dans les dépenses du palais, sans cesser d'èlre
magnifique el large dan1 Ica grandes occasions. Le
prince de Béné\·ent avail répondu qu'il ne pouvait
différemment agir, qu'il donnait le bon exemple en

Cliché Ncurllcln frère.s.

CHATEAU DE VALENÇAY, COUR INTfRIEURE.

refrénant le gaspillage,

cl

d'autres lieux communs

ejusdem [arfoœ. Alors, voulant donner un sens plus

accentue a ce qu'il rnnail de dire : • Vous êtes riche,

,·ous, Talleyrand; quand j'aurai Lesoio d'argent, c'est
vous que j'aurai recours. 1 Sans se déconcerter,
celui•ci, qui se tenait sur la dcfense, répliqua qu'il
à

�,__ msTO"R.1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ..
si librement et sans en rendre de comptes à
personne, dans les caisses de la France et de
l'Europe. A nai dire, en y insista?t• par dC's
interpellations vives et voulues à l adress~ de
Talleyrand, il ne faisait qu'appuier dune
·manière rude sur des points connus, établis, de corruption diplomatique;. L'usa.ge e_n
était, pour ainsi dire, passé à I etal. d habitude· normale, entre les chancelleries, au
temps du Dirrctoire. Le Gouvernement français se trouvait avoir la meilleure part dans
l'échange des u douceurs » glissées en secr~t
aux meoeurs de négociations, parce qu 11
avait, pour lui, la position ~rivilt&gt;giée que
confère la victoire. Mais il usait de retour, à
l'occasion. Sous le Consulat, pendant les conversations diplomatiques avec l'Autriche, Bonaparte avait recommandé aux bonnes attentions de M. de Talleyrand l'enrnré ~e_l'em~°:
reur d'Allemagne, à Paris, où il etatl .a~r1ve
le 2 thermidor de l'an Vlll, el le mmislre
lui répondait, à ce propos : •
.
« Je n'ai point !ail de presenls _a li. de
Saint-Julien, parce que tous les b1Joux du
Directoire sont tels que l'on ne porte plus
rien de pareil depuis cent ans 1 •
.
Quand Napoléon en\'op son frère LuCien,

entre soi, en famille, il lui d°.nna ce premier
conseil : l'i Revenez riche. l) Et la_ recommandation fut si bien comprise, s1 largement
appliquée, qu'il en revint, en effet, a~c~ beaucoup de diamanls', beaucoup_de m1lhons, et
qu ··1I 1u1 très riche , le plus riche. des ,BonaM
parte. Aussi, quel luxe de r~cE'pllons, a . adrid et à Paris I Quelles magmficences,. au retour, et que de fêtes, à l'hôtel de ~rissac el
au manoir de Plessis-Cham:rnt! Lucien p~rut
sarre à Napoléon. Moins indulgent au prrnce
Béné\·cnt, l'empereur ~rnrmera, dans son
Mémorial, que s'il l'a_va,t remplacé par le
duc de Cadore, c'est qu il était lahgué de_ ses
auiotages et de ses saletés. Il aimera ~1eux
s,0armer de ce grief que de l'autre
. . et véritable
Il
motif : le désaccord de sa poht,que avec ce e
d son ministre désapprobateur du blocus
c:nlinenlal et dr la perpétuité des guer~es.
« Ce qui est bon à prendre est bon a garder ,, Co nseillait Figaro. 'fallel'rand
,
é I ava,l
L.
. ' ses principes à la meme
pmse
. dco e.. . UImême évalua à une soiiantarne e m1 11 io~s
ce qu'il pouvait avoir reçu, au _total, des pmssances, grandes ou petites, qm se rappelèrent
à ses bons orrices. Dans cc genr_e _d~ transactions, qui ne tournaient pas prec1sement à sa

de°

que des intérêts de personnes el se sauvat
par là d'un blâme plus grare. A ses yeux,
el!P.s n'étaient que des éléments accessoires,
quoique productifs, de la discussion géné:-ile;
elles ne faisaient pas dé,·ier les grandes lignes
de la politique extérieure; elles ne lésaie~t
ni la prépondérance de la France sur le continent ni ce qui restait encore mtact_ du bon
droit européen. Si bien que, raisonnant
d'après cela, il s'estimait tr~s fondé _à percevoir un tribut sur les concessrnns part1cuhères
dues à son influence. lin contemporain, non
suspect de partialité à son ~ndroil, le comte
de Senfft, lui rendit ce témoignage que, tout
en profitant de sa position pour augment~r
sa fortune à l'aide de moyens quelquefois
peu délica;s, il ne s'él.ait jamais lai~sé conduire, lût-ce par les motifs d'intérêt personnel les plus puissants, à favoriser. des pla_ns
contraires au sens général de sa ~1pl~mat_1e.
A ces réserves près, il ne négligeait rien
d'utile. Ses complaisances devaient être payées
non en tabatière~, ou dfamants, Sul\'ant la
coutume ancienne, mais en argent comptant.
Lorsqu'il fit agréer les princes de Schwarlzenberg, de Nassau, de Waldeck, de Lip_Pe et de
Reuss · dan, la Confédération du Rhm, 11 en

JVAPOLÉON ET TALLEY~AND - - ,
:\'apoléon n'en lut informé que plus tard, et
trop tard pour rev~nir sur leur admission.
Tall,yrand s'était gardé d'agir en son nom
propre, mais s'était reposé du succès de
l'affaire sur l'entremi~e d'un homme adroit,
sap,ace, intimement mêlé à toutes les intrigues
d'alors, le baron de Gagern, ministre du duc
de Nassau. On a\'ait respecté les convenances,
d'une façon attenlive et soigneuse, dans Ja
teneur de ces négociation~. li n'nait pas été
question de marché, de conditions, ni d'olTres
précises, quoiqu'on cùt aLouti aux mêmes
réalit~, sans en employer les termes. JI. dP
Talleyraud voulait bien ne pas fixer de chiffres; il abandonnait à son intermédiaire habituel de tabler au plus juste, d'après son
appréciation d'ensemble et les estimations
supplémentaires du lieux Sainte-Foix, le prix
des obligeances laissées à la discrétion du
prince 1 • Il fallait financer, chaque fois, mais
en y meltant la manière, d'un geste élégant
et délicat. Napoléon arait connaissance de cet
état de choses et n'en était rien moins que
satisfait. Talleyra11â n'y prenait pas tant de
scrupule. Il se disait que sa haute situation
était comme une mine d'or à exploiter, qu'il
aurait eu grand tort à ne point en user, que
sa fortune, quoique grossie d'énormes dotations annuelles, n'était pas suffisante à la
tenue de sa maison princière, qu'il dépensait
beaucoup, qu'il aidait à ses fr~res, à ses neveux; qu'il avait toujours eu la main libéralement ouverte pour ses anciens amis, et que
c'était affaire aux princes de la Confédération
du llhin de subvenir au surplus, dans la mesure des services qu'il avait été appelé à leur
rendre. Tranquille en son âme, il se payait
de ces bonnes raisons, comme de circonstances atténuantes à des actes de vénalité
indéniables. Car, ce lut bien le côté faible de
sa moralité politique.
Mais les dossiers de l'histoire comportent
uni! autre dénouciation grave, à la charge de
Talleyrand. C'est le fait que, rninis!re, prince
de Hénévenl, archichancelier d'Etat, vice~rand-électeur, grand c:bambellan, comblé
de titres el de millions par l'empereur, il
n'aurait eu rien de plus cher que de conspirC'r, ensuite, contre lui et de ruiner son édifice. Quels arguments plaidèrent pour l'absoudre, en partie, de ce cher d'accusation?
L:i perfidie esl nohlc cmers la Lyrannie.

LE CONGRi::S DE VIENN!s, -

Dtssin dt J.•ll . IS,\BEY, (Mu.~ee dl/ Lo11~rt.j

comme arnU3.ssadeur en Espagne, parlont

louanoe
morale, il n'engageait, du moins,
0

avait été récompensé d'avance, abondamment.

ètaiL loin d'êlre riche_. ';'Om_me on C!l _gr?ssis.qit le
bruit, que ce qu'il po~dail, tl le den1l al empereur,

11uïl n'a,·a it rien, d'ailleurs, qui . ne !'til li~·• di"P,gsil.io.~.
1. Lellre dt Talleyrand a .\apol.rm,, • JUl -

let 1800. (Archives uat., ~'tl~ rlc France, 008, f• .$.
:!. JI lt''I re\·cndil en Holla ndf' .

déclare Emilie, dans la tragédie de Cinna.
Cette maxime cornélienne, si féconde en excu~es, si flexible aux accommodements de
conscience, Talleyrand aurait pu lïnvoquer
pour justifier sa propre conduite, en supposant, du moins, qu'il consentit à nommer
perfidies les artifices de sa politique étrangère.
li est certain que, depuis les entrevues de
Presbourg, Talleyrand commenç.a de prendre
le parti des adversaires de son maitre, emisagé comme le parti du droit et de la justice.
Il est hors de doute que, tout en ser"ant Nat. Alémoirra du barm1de(:ager11, t. \"(. , fi anit
dé l'un des signataires de l'acte de la C:Onfédératio11
rh1·•nanc.

poléon, il se fit le miui,tre de l'Europe contre
son ambition démesurée, ambition qu'il jugeait criminelle par ses suites, par tout le

comme Tallc)-rand, comme Fouché, comme
beaucoup d'autres, sur la nécessité de mettre
un terme à cette frénésie, qui n'aurait sus-

Clithê ;\eurdein frtres.
LA CIIA\IBRE DU ROI D'ESPAGX!s, AU CHATEAU DE VALENÇAY.

sang qu'elle faisait répandre. Voyez-le, au
fort des négociations les plus laborieuses : il
emmêle à dessein tous les fils, souffle Nesselrode, excite Alexandre, conseille et déconseille Napoléon, brouille d'un revers de main
les cartes russes et françaises, renseigne el
rassure Metternich, prépare de loin, avec ses
amis de l'intérieur, le rétablissement de l'ancienne monarchie, inlrigue, complote, el n'entre,·oit, au bout de tout cela, qu'un résultat
inévitable el désirable : la fin d'une domination qui consterne la France et le monde.
Par le !ail du rôle officiel dont on le voiait
revêtu, son attitude s'était enveloppée d'un
caractère forcément équivoque. li s'en défendit en alléguant des motifs d'un ordre supérieur. D'une part se dressaient, ennemies de
tout accord, les prétentions à une suprématie
absolue de l'agitateur en permanence, toujours a~sailJant ou toujours assailli, et qu ïl
fallait éliminer comme un élément pernicieux,
d'une manière ou d'une autre, de la vie générale des peuples. De l'autre était la France,
victime cruellement foulée de cet appétit d'extension sans limites en disproportion avec les
vraies forces du paJs et vouée à de suprèmes
désastres. Il avait séparé nettement, dans les
raisons de ses actes 1 la cause de la nation de
celle de l'empereur. La marche détournée de
ses desseins, il l'al'ail réglée sur l'étal de la
France et l'esprit qui y régnait. On était
fatigué au delà de l'imaginable d'un bouleversement sans fin. Les populations é1aient
écrasées d'impositions. Les plus sages considéraient avec une infinie tristesrn les prélèvements annuels de la conscription sur les
dernières réserves de jeunesse et de force de
la patrie. Pendant la guerre d'Espagne, un
homme simple, un prêtre, avait raisonné

pendu ses ravages d'elle-même qu'après al'oir
écrasé l'Europe totalement, du nord au midi,
de l'est à l'ouest; il avait obéi à la même
conviction que le rêve. el st::s réalités tragiques avaient assez duré, lorsqu'il pressait
ainsi le général Wellington de prendre l'ollensive, après son passage de la Bidassoa :
« Le colosse a des pieds d'argile; attaquez-le
vigoureusement, et vous le verrez s'écrouler
plus facilement que vous ne le croyez. • Tel,
le prince de Bénévent avait stimulé les énergies hésitantes des empereurs Alexandre et
François II, pour les pousser à une œuvre de
libération qui ne devait plus larder.
Napoléon protestera que des jours seraient
venus où il aurait culth'é la paix avec amour;
il aurait répandu le bonheur sur le monde et
les hommes l'auraient béni. Paroles du lendemain .... Il ne se serait jamais arrêté: C( Je
ne suis de\'enu grand que par les armes, disait-il à Bourrienne, illustre que par les conquêtes dont j'ai enrichi la France: la guerre
et d'autres conquêtes pemenl seules défendre
ma situation. »
Si, par la situation inextricable qu'avaient
faite à Bonaparte les guerres de la Révolution
et les suites conquérantes qu'il leur avait imprimées, s'il n'avait d'autres mo!·ens de règne, fatalement, que les prises d'armes con•
tinuelles et la victoire indéfectible, c'est-à-dire,
en des termes moias glorieux, l'extermination
des faibles et le partage de leurs dépouilles
avec les forts, puis, dans les riralités àpres
du butin, la bataille encore conlre ceu1-ci, la
bataille sans fin, n'était-il pas préférable,
pour le repos universel, d'abattre, flll-cc
avec le concours de l'étranger, celui que les
peuples et les rois rejetaient comme l'implacable adversaire de la tranquillité des hom-

�, - - 111ST0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
mes? Ces considérations, TalleFand les jugeait irréfragables, sans aucun doute, pour
la justification devant l'opinion de son temps,
devant l'histoire, de son manquement évident
de rectitude, dans le double jeu qu'il s'exposa à tenir entre Napoléon et l'Europe coalis~e. Deux points sont restés vulnérables en
sa démonstration, deux faits à sa charge. Le
premier, c'est qu'il dévoila aux ennemis des
plans dont le ·secret lui avait été confié. Le
second, c'est qu'il n'avait pas cessé de recevoir les gages de celui dont il conspirait la
perte. Avant d'attirer à soi Metternich, avant
d'indiquer le chemin à l'empereur de Hussie,
n'eût-il pas dù rompre les liens qui l'enchainaient au service de Napoléon? Sur tout cela
trainent des airs de trahison, si défendable
que pût être son intention théorique de libérer la France d'un joug insoutenable. Mais il
avait fait litière des scrupules où s'enlizent
les Fermes résolulions. Par-rfessus l'irrégularité des moyens il avait élevé les raisons méthodi1ues du but à atteindre. Ses vues, telles
qu'il les concevait, répondaient à des fins légitimes. et ses procédés étaient de ceux dont
l'usage était presque passé à l'état d'habitude,
tant la pratique en avait été rendue familière
aux uns comme aux autres. II avait intrigué,
cabalé, faussé sa parole; en cela ressemblaitil à beaucoup de consciences princières en
Europe. Frédéric Il en avait déjà posé la
const:1tation, lorsqu'il écrivait à Voltaire, le
8 ao1'U 1736 : « La foi des princes est un
objet peu respectable, de nos jours'. 1&gt; Talleyrand avait fait défection à Ilonaparte,
comme Ronaparte avait renié sa delle de
reconnais5ance envers Barras, auquel il devait tout, mème sa femme, comme il avait
foulé aux pieds ses serments à la République, comme, à la veille de Brumaire, il avait
trompé tout le monde, Barras encore, Gohier,
Lucien lui-même, en jurant de respecter la
liberté qu'il allait détruire. Certes, Talleyrand
fut loin d'ètre un modèle de franchise, de
constance et de lo)'auté. Mais lui, l'empereur .... C'était un terrible homme en matière
de morale publique et privée, ne croyant pas
à la reconnaissance el le disant; n'ajoutant
aucun prix au désintéressement et l'affirmant
aussi', exprima11t comme un fait de constatation simple que la bonne foi n'e).Îste pas,
qu'il n'y a, dans le monde, que de l'amourpropre et de l'hypocrisie; jugeant que rieu
n'était mal ni bien en politique, mais seule-

ment bon ou mau,·ais, selon le parti dans
lequel on était; estimant que si des lois, des
règles, des convenances de principes étaient
nécessaires ~, la masse des humains:, pour la
police de la société, il n'en avait pas afî:.1ire,
lui, le mortel prédestiné, parce que n'étant
pas un homme comme les autres, il n'avait
point à s'en embarrasser; enfin tenant toujours prèle une loi d'exception en sa faveur,
une maxime d'États pour justifier ses üolences ou ses passions. Quelque chose de cette
morale gouvernait l'esprit de la famille; car,
on ne saurait dire que ses frères, ses sœurs
(comme beaucoup de ses généraux) enrichis
par lui, couverts de dignités par lui, tinssent
à honneur de se montrer ses fidèles soutiens.
La duplicité régnait, partout, en Europe.
La défection était dans toutes les âmes . Le
généreux. empereur de Russie, le noble
Alexandre, venait de recevoir une lettre des
plus touchantes du roi de Prusse; le lendemain, il jngPait parfoitement naturel de proposer à l'ambassadeur d'Anlriche de se partager ensemble les débris du royaume de cet
allié, son ami de cœur et d'âme. Si la mauvaise foi semblait être une condition de vie
du cabinet de Vienne, le rPproche de celte
déloyauté systématique aurait pu s'étendre à
tous les cabinets de l'Europe. Conclure la
paix avec l'un pour mieux écraser l'autre, et,
cet aul re vaincu, revenir au premier et l'écraser à son tour, n'était-ce pas la règle ouvertement suivie par tous les che[s d'État?
A chacun de ceux qui tenaient en main,
maitres ou serviteurs, les fils de la politique
étrangère, l'intrigue apparais~ait comme un
recours légitime et nécessaire ; elle était
considérée comme le seul moyen possible de
sortir des conditions insupportables, qu'avait
imposées sur le continent l'abus de la force.
En précipitant la cbute de l'empire, non sans
avoir essayé, par trois fois, de Ie sauver en
1810, en 1812, en 1815, Talleyrand n'avait
fait qu'accélérer la catastrophe, que rendaient
inévitable les haines conjurées de l'Europe
entière. L'expérience des événements accom•
plis avait ratifié, une à une, les prévisions
qu'il avait établies et c1u'on avait refusé d'admettre . Après viagt-deux ans de lutte presque
sans répit et d'extermination entre les peuples, on en était revenu exactement à ses
vues de 1792, celles ()Ue l'Angleterre obstinément avait représentées comme les seules
conditions d'une paix durable, celles encore

1. Il s"y entendait. Personne ne ful llius ii. !"aise
que le Grand Frédéric sur la valeur élastique d'une
parole donnêc. Et comme il jouait, en artiste supérieur, la comêdic -du senlimerit!
DorgP.l avait perdu sa femme. Frédéric lui écrit
une lettre palhélique el même fort cbrêliennc. illais.
le mème jour, il fait une Cpigrammc ronlre la déf1,1ntc. " Cela ne laisse pas que de dom1er a penser, D
co!Umc_ le nmar9uait Vo!ta_ire, songe~nt il ce qui pouvait 1111 en revenir. {Lettre a }hue Dents, 17 noi·.1750. )
'.!. ,a li n'a jamais eu de haines ou d'atfectiuns que
celles 9ui lui ont été commandées par son iolérêl. n
(Pasqmer, Albn., L 1~•, p. 149.l
3. Des condamnations politiques prononcées des
exécutions commises, dans J'ombre cl sans form'e de
jUStice, comme des assa~sinats. pouvaienl-clles lui être

imputées â crime'! iYélail-il pas absolumenl quitte de
toute explicalion subsidiaire, qoancl il avait articulé
celle formule. : « Les grands hommes ne sont jamais
cruels sans uêces~itC. n
4. Au moment de {IUiller Londres. le I •• mars 1 i04,
il écrivait â )!me rie Staël: o: Faites cc que ,·ous pourrez
pour tirer Dime de Laval de nolre horrible France;
JC vous remercie de tout ce que ,·ous ferez pour cela. 11
;). Œ C'est une réflexion que je fais 3\'Cc peine; mais
tout indique q1:e , dans l'homme, la pu1s,ance de la
haine est plu~ forte que celle de I humanité, en génCral, et même que celle de l"i11tér&lt;'t personnel.
L'idée de grandeur cl de prospérilé sans Jalousie el
sans rh•alite est une 1dëc tro~ haute et donl la pensèe
ordinaire de l'homme n·a pomt !a mesure. li (Talley1·arlll. Mém .. t. 1~•, p. 75. )

que l'Autriche re\'endiquait depuis le 1raité
de Luné,·ille et qui fut la pensée constante,
l'objet de toutes les coalitions.
Qu'on lui ait reproché, à une époque où
la corruption était à peu près générale, ses
11 grandes réquisitions de présents n, ses
(1 continuelles et fructueuses complaisaaces
&lt;1 envers la fortune )&gt;, cen 'est pas sans justice;
il a fourni trop de pièces au procès pour
qu'on puisse l'en absoudre. La cautèle el la
vénalité furent trop souvent les associées de
ses combinaisons. A trarers ses défaillances
raisonaées, quoiqu'il fit ou traitM, il s'était
réservé de ne porter nulle alleinte, nul préjudice réel et durable aux vrais intérêts de la
nalion. Dans les replis de S/Jll âme et malgré
son scepticisme de roué politique, malgré les
passagères imprécations '1u'il prononça contre
la France terroriste', demeurait un fond sincère d'amour pour son pals. Jusqu'à la limite
extrème de ses métamorphose,;:, on le vit
rester fidèle à ses premières conceptions d'un
libéralisme progressif et modéré. Enrin il fot
un ami des hommes, au sens pacifique du
mot. En toute circonstance où il parvint à
faire prédominer, tout au moins, une partie
de ses vues et de ses sentiments, il s'attesta
le défenseur du droit cl du bien d'autrui .
Ministre de deux gouvernements belliqueux,
il n'avait cessé de réprouver, C( en arrière et
en confidence )), parce qu'il les jugeait iniques et périssables, les arrêts de spoliation.
qu'il devait contresigner. De 1808 à 1815,
plus de quatre cent mille Français avaient
payé de Jeur vie les querelles particulières du
souverain (qu'ils s'étaient donné) nec les autres potentats de l'Europe. En aucun temps,
ni sous le Directoire, ni sous le Coasulat et
les dernières années de l'Empire, il n'avait
soutenu, sans y ètrc forcé, une politique de
démembrement et d'annexion dont la réplique était fatalement le retour des collisions
en armes et la perpétuité des rauses de
gut'rre. L'esprit de destruction aflligeait sa
raison i: et, je dirais aussi, son âme. c1 Que
me fait à moi, jetait !"empereur à Metternich,
la vie de deux cen l mille hommes 1 )) Deux
cent mille .... Ce n'é1nit pas assez . Il ajoutait:
Uu homme comme moi ne se soucie pas
d'un million d'lwmmes. Toutes ces exi5.tences vouées à la sou U'rance, à la mort ....
Poun1uoi? Parce que l'Autriche lui refusait
une province de plus, l'lllyrie, placée sur le
rbemin de son rêve, entre Rome et Constan.tinoplc.
Talleyrand aima la paix par goùt el par
doctriae, autant que Napoléon aima la
guerre par instinct et pour l'enivrement
d'une gloire cruelle. S'il passa quelquefois
auprès du bien sans l'accomplir, il n'avait
jamais encouragé le mal. Il respecta chez les
autres les principes de liberté, de propriété
individuelle ou collective, le droit de tous à
la vie. Et le sang d'aucun homme, versé par
sa faute ou pour ses intérêts, n'éclaboussa sa
mémoire.
F'RÉDÉRIC

LOLJF.E .

JOSEPH

TUROUAN
et&gt;

La
CHAPIT~E VII1 (suite).
Aprè3 quelques hésitations et malO'ré
l'amour qu'il pouvait encore avoir au fond l'Jdu
cœur pou~ belle infidèle, le pauvre Tallien
s~ décida a mtenter à sa femme une action en
divorce. Le général Lannes en [ais,ait autant
de son côté, pour la sienne, et le générai
Bonaparte, pour des motifs semblables avait
bien failli faire comme lui. Pendant la ~rocédure et comme pour bien ac•
centuer la nécessité d'un divorce, Mme Tallien mit au
monde
un .nouvel enfant ' Cla.
r1sse-Gabr1elle-Thérésia Cabarrus, qui, plus tard, épousa
M. Brunetière.
DeTant cette profusion de
pièces à conviction, le divorce
lut prononcé le 8 avril 1802.
La justice avait été vite. Elle
n'avait mis qu'un an à étudier
et comprendre l'aOâ.ire 1 •
Que fit Tallien après son divorce? ... On ne le sait trop. ll
vécut un peu d'expédients sans
doute, car la fortune ne lui
avait pas souri en Égypte;
Bonaparte non plus. Après l'avoir choisi pour témoin de son
mariage, en 1796, le général
ne lui avait montré que fort
peu de bienveillance sur la
terre de Sésostris. Sa défaveur
allait même aux gens dont
Tallien {'herchait à s'enlourer.
" Il avait presque frappé d'anathème tous ceux ~ui avaient
des relations avec Tallien,:. "
La disgràce dans laquelle il
tint les deux frères Lanusse
n'eut pas d'autre cause que
leuramilié pour Tallien. &lt;c Lanusse est lié, ainsi que son
frère, dit-il un jour, arnc un
homme tellement immoral
qu'il compromet même les gens
qu'il voit comme connaissances .... Je n'aime pas Tallien,
je n'aime pas cet homme; il esl méchant et
corrupteur;;.)&gt; Et c'est parce qu'il n'aimait
pas Tallien, parce qu'il n'avait évidemment
aucune confiance en lui, qu'il le laissait

fa

·I. Voir la Gazelle des Tribunam:, no,,, 18j5.

Tallien
sans emploi sur le pavé de Paris. Fouché,
qui ne valait pas mieux: que Tallien, mais
qui avait une instruction et une capacité
bien supérieures à la sienne, avait été pris
cependant par le Premier Consul comme ministre de la police. Tous les autres tbermidoriens, parmi lesquels il en était d'aussi
inc~pables et d'aussi igaorants que Tallien,
éta,~nt pourvus et se montraient déjà les plus
serviles adulateurs de César. Tallien seul n'avait

jOSÉPlll:-lE DE BEAUHARNAIS EN 18ol.

D'apres 1w dessin de Gf:RARD.

rien obtenu. Découragé, il alla eafin trouver
Fouché, et, grâce à lui, grâce aussi à Talleyrand, il finit par décrocher, en novembre 1804
.
'
le titre pompeux de « cornmissnire général et
2.

D1:cHESS E D'AnR1:-.rËs,

Mémoires, t. V, p. 28~.

agent des relations commerciales n à Alicante;
en d'autres termes, il fut nommé consul 11
Alicante. C'était bien maigre pour celui qui
avait été l'idole de Paris après le 9 thermidor,
qui avait présidé la Convention à 25 ans! Il
fallut pourtant s'en contenter. La nécessité
était là. Et puis, rester à Paris, le pouvaitil? .. . Voir ceUe qui avait été sa femme se
pavaner dans les équipages d'Ouvrard, lui
aurait mis trop d'amertume au cœur. Car
peut-être l'aimait-il encore,
malgré ses infidélités, malgré
son abandon, malgré son divorce : on les aime toujours,
ces monstres-là, en dépit de
toutes leurs trahisons, et telle
est la làcheté de notre pauvre
cœur que les moins dignes
d'être aimées sont toujours les
femmes que nous aimons le
plus! Pauvres aveugles aussi,
qui ne sommes pas capables
de voir que la femme est faite
pour être aimée - quoique
au fond, elJe s'en soucie médiocrement - et non pour aimer! Pauvres fous, qui ne voulons pas nous persuaderqu 'avec
les femmes il est sage de ne
montrer qu'un doux scepticisme, une aimable galanterie,
el qu'il faut avoir assez d'esprit pour ne pas mellre le
cœur de la partie, si l'on ne
reut la perdre sûrement et
porter bientôt ce cœur en
berne. Un cœur d'homme!
qud joli joujou pour une coquelle ! Elle s'amuse avec cela
comme une jeuae chaltc d'une
boule de papier, oh! bien genttment : elle mus l'écorche
elle vous Ie déchire avec un;
grâce adorable, elle le jette en
!"air, le reprend, le roule, lui
donne des coups de palle, l'oublie, marche dessus sans faire
semblant de le voir, le reprend
encore, le mord .... Comme la
challe, c'est par la griffe qu'elle retient son joujou. Un instinct dit aux femmes, même aux
plus sottes, que ce n'est pas en faisant patte de
,,elours qu'on couche un homme à ses pieds,
3. Ibid., t. Ill, p. 227.

�mSTO'R,_lA

LA

offert une robe de douze mille francs! Au
mois de mai 1812, on le mit paraître dans le
cabinet du duc de flovigo. Barère, qui l'y
rencontra, croit que, comme lui, il avait été
mandé par le ministre de la Police pour le
renseigner, en sa qualité d'ancien rérolutioonaire, sur des bruits de mouvement dans les
faubourgs, à propos de l'enchérissemenl des
subsistances. t
En 1815, il était si changé que, étant allé
voir Carnot, l'ancien Directeur ne le reconnut
pas 3. On le voit, en cette même année, voter
l'Acte additionnel et motiver ainsi son vote
sur les registres de la mairie du I[e arrondissement, rue d'Antin : « Les phrases étant
inutiles lorsque .)es dangers de la patrie sont
imminents, lorsque l"honneur et l'indépendance de la nation commandent le sacrifice de
toute opinion particulière, voulant a\'ant tout
ètre et demeurer Français, e~pérantdu temps,
de l'expérience et du patriotisme des deux
chambres les améliorations désirables, je dis
OUI. '
On essaya, sous la Restauration, de lui

susciter des ennuis pour ce vote. On le dénonça, comme si l'on avait été sous la Ré,,olution; mais la dénonciation n'eut pas de
suites. Tallien, qui avait déjà éprouvé la bienveillance du roi en 1814, - il en avait reçu
une pension de six mille francs, - expliqua
les motifs de son vote à Louis XVII[ dans
une lettre où il implore sa bonté et lui expose
son misérable état de santé. li souffrait, en
effet, beaucoup de la goutte : il lui arrivait
de rester des mois entiers sans pouvoir marcher, sans pouvoir même tenir une plume.
De plus, il avait perdu l'usage d'un œil, et il
dit, dans une lettre, qu'il est atteint de la
maladie de la pierre. Son âme n'était pas
moins ébréchée que sa constitution. Dans sa
détresse morale et physique, c'est au roi
Louis XVIll qu'il s'adresse : " .. . Dans cet
état déplorable où tout être m'abandonne, lui
écrit~il, où je ne tiens à la vie que par la
douleur, où ce qui me reste de moi-même est
le courage de l'âme, souffrez, Sire, que tout
ce que Votre Majesté peut faire pour mni, j'ose
le lui demander avec la conÎlance et l'abandon
que m'inspire mon extrême malheur et voire
inépuisable bonté? ... ,, Louis XVIll se laissa
toucher. Aussi bien avait-il une detle de reconnaissance envers son ancien correspondant,
au temps de son exil. li l'excepta de la cruelle
loi de proscription, dite alors d'amnistie,
qui exilait les régicide!-, sauf ceux qui avaient
trahi leur mandatélectif en intriguant auprès
de lui, c'est-à.dire Barras, et lui Tallien . li
Le traitement dont il jouissait comme ancien consul fut supprimé en 1816. Il implora
la bienveillance de M. Decazes (lettre du -25
janvier 1816) et quitta un appartement qu'il
occupait rue Chabanais, n° 4, pour aller
s'installer au mois d'avril, dans la petite
chaurnifre, allée des Veuves, n° 51. C'était
une modeste maison que son ancienne femme
mettait, obligeamment, à sa disposition, afin
qu'il se soignât, avec un jardin, du grand air et
du soleil, mieux qu'il ne le pouvait faire dans
un appartement.
Tallien avait dépouillé tout amour-propre.
Il accepta l'hospitalité de son ancienne femme
comme il acceptait les bienfaits de Louis XVIII.
comme il a\'ait accepté une place sous l'Empire. Et, dans ses Jeures au roi et à
M. Decazes, il parle de sa conscience. Il
avait dû, évidemment, s'en faire une à son
usage, depuis qu'il était entré dans la vie pu~
blique, et aussi depuis qu'il l'avait quittée,
mais cette conscience était bien indulgente.
Pendant l'hiver de 1816 à 1817, l'état de
santé de Tallien s'aggra\'e. Ses ressources
sont épuisées. C'est un temps de souffrances
générales et la famine est en France. La princesse de Chimay en est réduite à faire des
emprunts. Tallien, lui, en est réduit, pour
pouvoir manger, c, à vendre ses livres et ses
effets pièce à pièce », comme il le dit luimême à M. Decazes dans une lettre désespérée. C'était vrai . U. Pasquier rencontra

un matin M. Tallien sur le quai. L'ancien
conventionnel avait des livres sous le bras.
li lui dit qu'il les portait chez un bouquiniste pour les vendre. M. Pasquier pril
les livres, les examina, et, avec beaucoup
de délicatesse, dit qu'ils manquaient à sa
bibliothèque et que, s'il voulait bien les lui
céder, il lui ferait plaisir. Il ajouta qu'il
aurait l'honneur de l'en aller remercier chez
lui. Ce fut un prétexte pour donner à Tallien
une somme assez ronde. Comme c'est au
coup d'État du 9 thermidor que M. Pasquier
avait dû de ne pas monter, comme son père,
sur l'échafaud, il en garda une profonde reconnaissance à Tallien et il dit dans ::es
Afémoires : &lt;( J'ai pu acquitter envers lui,
peu de te~ps avant sa mort, ma part de
reconnaissance pour les services que j'en
avais reçus comme tant d'autres, et j'y ai
trouvé une réelle jouissance. Le secours qui
lui était accordé se trouva, je ne sais comment,
supprimé. J'en fus informé; j'y suppl•ai et
rendis ainsi ses derniers moment moins pénibles. Il m'en a fait, en mourant, témoigner
sa gratitu&lt;le d'une manière fort touchante.' »
Le prince Eugène de Beauharnais aussi déclare, dans sès Mémoires, avoir fait à Tallien
une petite pension daos ses dernières années.
Le malheureux en arnil bien besoin; on trouve,
dans ses lettres à M. Decazes, un exposé navrant de sa misère. En marge d'une demande
de secours qu'il lui adresse, on trouve la
mention suivante : {&lt; Son Excellence a envoié
un mandat de mille francs de sa main,
18mai18l8. 7 »
Dans un pareil état de santé, dans un pareil
état de misère, Tallien ne pouvait vivre longtemps. li s'éteignit le 16 noYembre f820,
emportant avec lui devant Dieu les chaînes
brisées de quelques milliers de prisonniers.
N'en disons pas davantage. L'histoire doit
être clémonle à celui qui a fait du bien,
même accidentellement, el qui a rendu un
de ces services éclatants qui couvrent et rachètent tout. Il ne faut pas examiner avec
trop de rigueur ni avec un microscope trop
bourgeois les excès auxquels un jeune bomme
aux passions vives, sans principes, né dans
une classe inrérieure, en un temps ou la fièvre
révolutionnaire faisait tourner toutes les cervelles, devait fatalement se laisser entraîner.
Amnistie à lui el à sa femme, mais pas de
statues.

1. Dur.HESS!,; o'AOfl.,l~T~:s , jl lémoins, l. \', p. 285
(éd. Garnier).
2. B,,R~RE, Mémoires, t Ill. p. 165.
'3. Jlémoires sur Can1ol , par son ms, 1. I, p. 528.

\. Ibid, L 11, p. 437.
5. !,es lell1·cs cfe Tnllicn ii Louis '.HIii el à M. Decazes, ministre de la police générale , à cc sujet, sont
am Arcl1ivcs nationales.

Elles onl élé reproduites par M. Cu. NAUR0\' 1 dans L~
Curieux.
6: CnANCBLIER PASQUIER, lllémoirts, l. I, p. 115.
7. C11. NA CROY , Le C1œie11x. Archi,cs nalionales.

mais en lui faisant sentir la grille. &lt;! J'avais
mille fois plus d'esprit qu'elle, a écrit Benjamin Constant de je ne sais laquelle de ses
maîtresses, et elle me foulait aux pieds. J)
Comme si l'esprit avait quelque chose à voir
avec ces femmes!. .. Et quand la boule de
papier, le cœur de l'homme plutôt, est bien
déchiré, bien mis en lambeaux, on le jette
de côté d'un petit air dégagé et dédaigneux
et l'on passe i, un autre.
Tallien partit donc pour son consulat. Ses
chagrjns domestiques, ses déboires de carrière
et de fortune l'avaient vieilli et défiguré. La
femme du général Junot, qui le rencontra à
Madrid, à la table du général Beurnonville,
ambassadeur de France en Espagne, en a
fait ce curieux portrait : « J'avais auprès de
moi un grand homme à la figure hideuse et
sinistre, qui ne disait pas une parole. Cet
homme était grand, brun, d'un a!-pel.'t morose
et atrabilaire, l'œil assez sombre dans son

regard et donnant mème d'abord l'idée qu'il
était borgne. Hais on voyait bientôt qu'il
avait ce qu'on appelle un d..agon dans l'œil.
li était taciturne, parlait peu, et, pour dire
la vérité, on ne lui adressait pas beaucoup la
parole .... Le malheureux! Quelle existence il
trainait alors 1 ! )J
Il la traîna jm:qu'à sa mort. Il resta dans

son consulat d'Alicante, oublié, oribliant luimême autant qu'il pouvait. Après avoir eu,
jadis, le plaisir d'être amoureux, il savourait
maintenant le bonheur bien plus grand de ne
plus l'êlre. La guerre de 1808 , inl briser
1

sa douce tranquillité. [! dut quiller l'Espagne.
Sa maison fut pillée. puis brûlée. On sait par
une lettre de lui à M. Decazes, écrite sous la
Restauration, qu'il y perdit plus de dix mille
francs. une fortune alors pour lui, et
jadis, Thérésia, sa he11e maîtresse, s'était

Revenons à Tbérésia .
Après son second divorce, elle quitta la
Chaumière du Cours-la-Reine et alla habiter
sa maison de la rue de Babylone, n' 685. Elle
tenait cette maison de la libéralité de Barras.
Un grand jardin l'entourait, planté de beaux
arbres, et en faisait une demeure des plus
agréable,;. On )' pouvait vi\'re, en plein cœur
de Paris, isolé comme à la campagne. Mais la
vie isolée n'était pas dans les goûts de Tbérésia qui, pour la troisième fois, avait repris

son nom de Cabarrus. Comme Ouvrard sub- grands yeux ouverts fixés sur la cantatrice
honneurs de chez elle : c'est un mérite, et,
venait à ses dépenses qui dépassaient les ses lèvres frémissantes paraissant répéter
assurément,
il n'est pas commun. On voit
reve~us de sa dot, écornée par son premier mélodie, elle eùt été à peindre 1• ))
aussi
que
les
étrangères forment la &lt;1 grande
mari et par les événemenls de la Révo-:-...,.,=-----:------:--,-:----------=-:=-:---------,-.., lon.
majorité » de son saComment en aulution, Thérésia reœrait-il été autre\'ait et donnait des
ment? .. . Depuis que
fêtes. Les crises de la
le
Premier Consul
vie glissaient sur elle
avait donné, par ses
sans l'atteindre. Mais
exécutions nécesaussi, c'est qu'elle
saires, le Ion sérieux
~vait soin de ne pas
au
monde parisien,
Jeter son cœur dans
Mme Cabarrus, qui
la lutte. De cette fane désespérait pas d'y
çon, elle était touêtre admise, avait
jours heureuse, puisrompu avec la société
que nous ne sommes
directoriale. Le monvraiment malheureux
de des émigrés renque par le cœur. Une
trés ne voulait pas se
bienvei11ance consmontrer chez elle et
tante, par système
le monde fonctionpeut-être plutôt que
naires ne l'osait pas,
par élan naturel, était
de crainte de déplaire.
sa règle de rnnduite.
li ne restait que la
Elles 'en tr,Juvait bien
finance
et les élranet ses amis égalegers; tout cela forment. On ne saurait
mait un noyau, assul'en Olàmcr; rien de
rément fort agréable.
plus sot que de se
LA MAISON DE TALLIEN, DANS L'ALLÉ:E·DES-VEUVES.
au
centre duquel trô•
laisser torturer par un
nait la belle impéLithographie de CttAMPrN, d'après le dessin de Rf:GN!f'.R. (Nusée Carna11alet . .1
de ces cœurs qui tyran.
nitente. Car c'était là
nisen t et gàten l une
.
surtout son ambition.
existence en vous entrainant à &lt;les dévouemenls
Ce bon Allemand, M. Reichardt, se laisse
s~upides, par d'impérieuses et lancinantes pas- prendre, comme tout le monde, au charme de 11 fallait ,àson bonheur ètre reine de que/qu~
s10ns amoureuses, qui n'entraînent jamais la sirène, mais il se trompe étrangement en chose, d un salon comme d'une ville, d'un
après elles que chagrins et désespoirs, et lais- croyant que ce qui la rend éminemment sédui- ?ouper comme d'une révolution. De là, son
sent l'àme dévastée et déssécl1ée comme un sante est (( le naturel et l'abandon des ma- immen_se ~rève-cœur de ne pas être admise
arbre frappé de la foudre. Oh! qu'une douce nières l&gt;. Si jamais femme fut le contraire de aux Tmler1es : quelle douleur de n·y pas trôner, comme Bonaparte!
~t sce~tique bienveillance est plus commode!
natureile, c'était ~ien Thérésia. Acette époque,
Mais écoutons encore M. Reichardt : c&lt; Pour
Elle fait peut-être des ingrats, mais qu 'im- tout, en elle, était affecté, étudié, mesuré; et
porte, puisqu'elle ne ride ni le eœur, ni le pourquoi? Pour avoir l'air naturel. De mème les _hommes, il y avait une quantité de tables
f~ont surtou1? ... Mme de Cabarrus avait trop que Racine, s'il faut en croire Boileau avait de Jeu :-la maîtresse de la mairnn présentait
1horrei::- de toute ride pnur agir autrement. appris à faire difficilement des vers faciles. elle-me~e les cartes. Elle voltigeait au milieu
Un Allemand, qui s'était fait présenter à Thérésia s'étudiait à ètre naturelle; son grand des_ parues engagées, hasardant cinq ou six
l~ms sur. une carte, s'attardant parfois à paMme de Cabarrus par le banquier Tourton
art consistait à dissim11ler cette étude et cet rier, _ma!s tout cela en passant. Quant aux
1·a~né~ ,q.ui _sui;it, son second divorce, et qui art, mais, aux yeux d'un observateur claira\'ait ete mv1té a lune de ses fêtes, nous en a "?yant, son esprit était aussi fardé que son Anglais, ils n'ont pas bougé des tapis verts
sur lesquels l'or s'amoncelait; les jeux de
laissé le récit. li nous fait pénétrer dans l'in- visage.
hasards faisaient fureur.
'
térieur de l'hôtel de la rue de Babylone et
&lt;( Par~i les invités, continue M. fieichardt,
Cl Mme ~abarrus a fini par recruter quatre
trace une esquisse de la belle maîtresse de se trouvait un Espagnol qui a chanté en s'accéans. « C'est, dit-il, une bellr, grande et compagnant de la guitare. Mme Cabarrus couples qm ont dansé une cc française &gt;&gt; au
opul~nte person~e. à qui l'on ne donnerait pas nous dit qu'elle n'aimait rien tant que « ces son d'un unique violon faisant un bien mai ore
son age, plus v01sm de_la quarantaine que de romances de sa chère patrie l&gt;, et elle fit ob- a~co_mpa?nement. Sa fille, g-enlille enfant d •:ne
la trentame . Une pehte tète aux contours server qu'en Espagne, ces chants accom- dizaine d années, ressemblant fort à sa mère
délicats la fait paraitre encore plus grande et pagnent toujours une danse. Et, en ellf!t . a dansé. avec iufiniment de gràce une de~
plus_ forte qu:elte n'est en réalité. Sa physio- pendant que le guitariste préludait, les petit; C( f~aaça1ses l&gt;, à la joie de sa mère, qui en
nomie porte l empreinte de cette bienveillance pwds de Mme Cabarrus s'ar,itaient comme avait les larmes aux yeux, et des assistants
charmés de ses ébats mignons. Les façons de
active dont tan~ de. gens ont eu des preuves dans l'attente du signal d'un h~léro. Du reste
la
mère et de la fille l'une à l'égard de l'autre
pendant les terribles phases de la Révolutioo. elle n'a ni dansé ni même touché à la bell;
md1quent
des natures aimantes.
Ses manières ont un naturel et un abandon harpe posée dans un coin du salon. Elle s'e:-;t
«
Cette
réunion, où dominaient les Ano]ais
q?i
rendent tout à fait sympathique et ex~lusiveme~t consacrée à recevoir, à pla.cer,
sedmsante. Lorsque, dans le courant de la e~ a ent~etem~ les dames, Anglaises en majo- et pendant laquelle lime Cabarrus, alla~t e;
soirée, el!~ s'est mise à genoux, joignant ses rité, qm venaient à son &lt;&lt; assemblée 1,. Elle venant sans cesse, ne pouvait suivre une eonver,!:ation, a fini par me se~Ller un peu longue.
belles mams, devant une petite Française
s'asseyait tantôt auprès de l'une, tantôt auprès
,1c Mme Cabarrus venait de reconduire juspour la supplier de chanter nne romance e~ d'une autre, toujours en mouvement, entraiqu'elle est restée dans la même attitude, 'ses nant à sa suite un groupe de cavaliers em- qu à la porte du salon sa dernière invitée avec
la g~àce animée et naturelle qu'elle avait dépressés . ,&gt;
1. HE1C11A_RDT, Un hiver à Pa1·is sous le Consulal
p_loye~ pendant toute la soirée, quand elle reOn voit que )Jme Cabarrus sait toujours vm; a nous, paraissant ne plus pou\'oir se
p. 200, Par1s,_! 1lon. Ce line mé1·i!c d'ètre beaucouP
plus connu qu 11 ne l'est.
s'occuper de ses invités el faire avec grâce les tramer; elle s'affaissa dans un fauteuil, la

1:

r

'

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C1TOYENN'E TAL1.1'EN - - ~

fa

�1f1STOR,.1.Jl

L.1t

tète ren\'crsée contre le dossier, s?upira~l
d'une voix presque éteinte : &lt;( .le n en puis
plus, _je :-uis morte! n .Je me trouvais près d'elle
avec Tourton; dans ma simplicité, je lui demandai naïvement si elle s.e senlait indisposée. Elle se redressa comme poussée par un
ressort : &lt;l Ce n'est pas ça, monsieur, » ditelle en souriant. Puis, s'adressant à Tourton
avec le même sourire : H ~Ion assemblée était
bien nombreuse, n'eSt-ce pas? ... l)
Toujours cette préorcupalion de la vanilé·
chez Thérésia ! Elle est heureuse d'a"oir eu
une « assemblée l&gt; très nombreuse, non pas
parce qu'on a pu s'y amuser davantage, mais
parce que la mode était d'entasser dans les
salons plus de monde qu'ils n'en pouvaient
contenir, de presser les gens les uns contre
les autres au point de leur rendre tout mouvement impossible, el de les étouffer pour
leur plaisir. D'ailleurs, l'appariement de
Thérésia n'est pas très grand. Le même témoin le décrit en deux lignes :
&lt;1 ... Il consiRte en un vaste salon et une
grande chambre à coucher suivie d'un boudoir;
il a été suffisant pour les soixante-dix à
quatre-vingt3 personnes qui s'y sont 1rom ées
réunies. &gt;&gt;
Maintenant suivons à pas discrets M. Reichardt dans la chambre de l'idole: « Le magnifique lit en ébène de la chambre à coucher
est d'un style différent et plus sévère que celui de Mme Récamier. Comme celui-ci, il est
décoré de jolis bronzes dorés. Mais le ciel de
lit, très ample et très élevé, a1anl la forme
d'une tente ronde, est soutenu par Je bec
d'un pélican doré, une forme importée
d'Égypte; les rideaux, en satin blanc el cramoisi garnis de franges dorées, retombent en
larges plis jusqu'au parquel. Toute la pièce
est décorée de jolis bas-reliefs. ,
li n'est pas jusqu'à la coiffure de sa charmante hôtesse, jusqu'à sa toilette, que !'Allemand n'ait eu soin de noter exactement.
Comme c·est ce qui intéress~ Je plus les
femmes, il faut encore faire cet emprunt à
son livre : cc Ses magnifiques chereux noirs,
arrangés en larges tresses, étaient enroulés
autour de sa tète jusqu'au front, d'nne part,
jusqu'à la nuque, de l'autre; des cordons de
perles fines s'entremèlaient ·aux tresses. Sa
rul,e était en satin blanc et cou verte de belles
den telles 1 • JJ
Oo voit que son second divorce n'avait pas
affecté la belle jeune lemme plus que le premier : elle y était maintenant habituée. Sa
conscience n'avait pas l'air de lui rPprocber
quoi que te fût, et l'on aurait mauvaise grâce
à se monlrer plus difficile que sa conscience.
D'ailleurs, quel esprit chagrin aurait eu le
mauvais goût, le triste courage de lui faire
de la peine en l'éclairant sur certains cas de
casuistique conjugale qu'dle aimait mieux ne
pas prendre corps à corps, et troul,ler ainsi le
bonheur de cette charmante femme qui, à
tout prendrr, ne vivait que du bonheur des
autres? ...
La belle Thérésia menait donc une rxistence

paisible, se parlageant entre son amant en
titre, ses amis, M. Alexandre de Girardin,
avf'c lequel son amitié semble avoir eu quel-

ques nuances particulières de tendresse, ses
enfants et les plaisirs. Tout semblait indiquer
que cette vie serait la sienne jusqu'à son dernier jour. Peut-être le croyait-elle?... Mais,
si elle en a,·ait déjà fini avec deux maris, elle
n'en avait pas fini avec le mariage. Le 16 thermidor an XIII de la République française
(18 juillet 1805), sous la seconde année du
règne de Napoléon, Empereur des Français,
elle se mariait une troisième fois à la mairie
du xe arrondissement avec le comte Joseph
de Caraman.
Le mariage fut purement civil. Il ne pouvait être religieux; l'Église catholique n'admet
pas le divorce, et, a ses yeux, 'fbérésia était
toujours la lemme légitime de !I. de Fontenay,
quelques liaisons, plus ou moins sanctionnées
par ~a loi civile, qu'elle ait pu avoir depuis ce
mariage.
Le comte Joseph de Caraman, qui n'avait
que trente-trois ans, un an de plus que Thérésia, appartenait à l'illustre famille Riquet.
C'est le père de son grand-père, M. Riquet,
qui avait conçu le plan du canal de Languedoc, et en avait exécuté les travaux. li jouissait d'une grande fortune et la Révolution
n'avait pu toucher que d'une façon passagère
à ses revenus du caaal, dont il était un des
principaux propriétaires. li a\'ait été élevé à
Roissy, à cinq lieues de Paris, dans la saine
atmosphère d'une famille unie. « Roissy,
écrivait Mme du Deffand en 1774, est le
séjour de la paix, de l'ordre et du bonheur.
Un père et une mère, huit enfants qui vivent
ensemble avec une union, une amilié parfaite:
c'est l'àged'o_r. 2 i,
Cette paix, cette union de famille, qui sont

!. Rt:1ŒAIIDT, Un ltü•er à Paris sous Ir C()ltSlllal,
p. :l00-20i.

2. lhte ou DnrHo, Correspo11do11cecomplèle, t. Il,
p. 426 (éd. L&lt;'scurc).

1

PASQl:JER.

D'après une lithograph~ de

MAURIN.

le plus grand bonheur de la vie, celte paix et
cette union que la Révolution n'avait pas
atteintes. étaient maintenant brisées dans la
famille de Caraman. C'était l'œu\'re de Thérésia. Elle avait dtî bien fl'availlel' le jeune
comte Joseph pour le décider à celte chose si
grave : fo révolte contre l'autorité du père de
famille, le mariage contre le gré de toute une
famille. Virtuose d'une beaulé à peu près défunte, e1le en amit joué en artiste. consommée.
Une fois qu'elle eut amené li&gt; jeune comte de
Caraman à l'élat d'amoureux aveuglC', elle lui
avait tenu des propos dans le genre de celuic-i : cc On se marie pour soi et non pour les
autres ... » et les lui avait chantés sur tous les
tons, avec toutes les variantes possibles. Le
pauvre garçon ne vo1ait pas, en sa qualité
d'amoureux, que ce sont là propos à l'usage
des femmes qui "eu]ent arhe\'er de faire
perdre le sens moral aux malheureux à qui
elles ont déjà fait perdre le sens commun;
anssi donnait-il en plein dans le piège, et,
pauvre dupe, il se répétait comme paroles
d'évangiles les piètres arguments de Thérésia. Régie générale, les hommes ne croient,
en fait de désintéressement, qu'à celui des
gens qui ont intérN à les tromper. Et, d'un
autre côté, comment n'a~rail-il pas cru une
femme qui, sur le terrain de l'amour, avait
de si beaux états de services? ...
On croit les hommes bien bêtes : ils sont
encore plus bêtes qu'on ne croit. Les femmes
le savent bien. En tout cas, le manège ne dénote pas chez !'expérimentée Tbérésia une
bien grande délicatesse de sentiment, et l'abnégation ne parait pas être \'enue compléter
le nombre de ses vertus. Quand même elle eût
aimé sincèrement M. de Caraman, - et ce
n'est pas à présumer, car c'eùt été chang('r par trop ses habitudes, - le devoir, pour
elle, était de se retirer, d'engager le jeune
homme à sui"re le vœu de sa famille, à obéir
à son père, à C( immoler son amour sur l'autel
du devoir )J. comme aurait dit Mme de Staël,
une connaisseuse en amour plus qu'en devoir,
mais qui, au moins, quand elle fit la folie de se
remarier, n'épousa pas l'immense fortune de
M. de Caraman. Quanl à celui-ci, il montrait
une fois de plus que c'est dans l'amour que
se constate le mieux la bêtise humaine.
On sait, par l'acte de mariage, que M. Joseph de Caraman dut faire des actes respectueux à son père, c'est-à-dire agir contre sa
volonté expr~se, ce qui n'est pas très respectueux , en épousant la femme que tant d'autres
avaient eue avant lui, c&lt; qui ne lui apportait que
]a rinçure de son verre» , comme aurait ditjadis
Madame, mère du Régent, dans son 1angage
aussi franc que pittoresque. Aussi la cérémonie du mariage se ressentit-elle de cet état de
choses. Le cboix des témoins : deux hommes
de loi du côté du comte Riquet de Caraman,
un commis-principal à l'Administration de la
Loterie et un homme de loi du côté de Thérésia, montre bien que cette union se faisait à
l'encontre de toutes convenances : famille,
amis, société, tout ce qui mérite le respect,
faisait grè\'e ce jour-là, el le rrprésentant
d'une des plus hautes familles de la Belgique

en était ~éduit ;, prendre, pour lémoins de
son m_ariai?e, des gens de Ioi. Du côté de
T!1érés1a, _I'humilité du rang social de ses
tcmorns n e~t pas faite pour étonner i à part
le ~~nde etranger, qui donc l'aurait vue à
Paris ....
. Elle s'en consola en pensant que son man,a_ge avec le comte de Caraman aurait \'Île fait
d epousseter son passé et de Iui ouvrir toutes
grandes les portes des salons de Paris
Les jeunes époux partirent en "o;ane de
noœs. lis allèr~nt en Italie. Aussi b~n y
éta1ent-1ls appeles par de grands intérêts. Le
prmce de Chimay venait de mourir. Comme

patri?te en pays étranger. Ce diplomate parla
a la Jeune reine des mérites de la comtesse
de Caraman; il lui dit, sans entrer dans trop
de d1tails,_ qu'elle_avait été héroïque pendant
la Rc\·olution, quelle avait sauvé un nrand
nombre de vies humaines .... Il n'en fallait
pa_s tant pour que les portes du palais s'ouvrissent devant elle à deux battants. Et
Thérésia, qui n'était pas admise, à Paris, à
la cour des Tuileries, prit sa r('vanche à
Florence, en se pavanant au palais Pitti.
c&lt; Elle y parut avec une robe de velours
brodée à Lyon, et à formes sé\'ères. Son co.s~
lumc fut trouvé si remarquable que les Ita-

VUE DE LA PRŒIENADE-NOUVELLE, PRISE AU TOURNANT DE L'ALLËE-DES-VEUVES ëT DUC

T.Jtl.Ll'E.N

--

le comte de Caraman é1ait son héritier I il
liens . dirent n'a\·oir jamais rien vu de si
alla avec sa fe?1me en Toscane pour le règlemagnifique et que les dessins de la broderie
ment des affaires de la succession. La nou- furent copiés 1 • »
velle comt~~se. cr_ut pournir dérober quelques
Mme de Caraman avait Je bonheur au cœur.
lie~res à 1~ttm 1té conjugale pour St! faire
sa
robe avait été trouvée belle et elle é•al :
prcsenter a 8·. A.1 1a reine dl~lrurie. C'ét:iit,
o e
t 0, ? A I
men
,1 le faut crutre, dans l'intérêt du bonheur f. ·t u.... a cour! li y avait ]à de qUOI·
~1re ourn~r une tête moins solide que la
d~ ~~n mari. Oa s'adressa donc au chargé
stenne. Mais son bonheur fut au comble
d affaires de France,!!. Artaud, qui était trop
quand,_ quelques semaines plus tard, elle fut
galant homme pour ne pas soutenir une comreçue a une autre cour, plus considérable

!

Cha~le~ le lfarcly (1470), et en principauté
(~48[)og?l1
· c C p_rmc1paulé Jla ssa de la maisnn de Cro
dan~ celle de Ligne-Arenberg en t612 l
. Y
1
qu'j;1 1686. A)~rs elle aeparhnl, parhé~ifag~,
:;
rte ~u-su-Pl11hppe-!-,ou1s de llennin , &lt;'l la· maison J
llennm la consen·a Jusqu'en 17{)0 , époquc ou. 1ccomt,ie

~~1:o::i

.

que celle de la reine d'Élrurie, à la cour d'un
Bonaparte!
Oui,. c'. Joseph Bonaparte, alors roi des
Deux-Siciles, instruit de l'accueil fait dans
Florence à Mme de Caraman, la reçut i1 la
cour .de Naples, q~oi, q?'on lui insinuàt que
so? \opge en Italie elalt la suite d'une disgrace )).
Nous n'aJlons pas suivre la comtesse de
C~raman ~an~ .son nou\'cl essai, qui, cette
fo~1s, fut dcfi111ttf, de la vie de femme honnete.
,!l faut cependant dire que, pendant la prem,ere Restauration, la religion catholique se

R
OURS-LA-

.1. • AS"è"' 8\'oir apeartcnu il. la maison de NcsleS.oisson~ ans le xm: s1êele, puis à Jean de llaynoult
~1re ~c ea~monl, P.u1s au.1 ptiastillons, (,'01ules de Diois'.
.', se1gneur1c ~e Clumay, !•lie du Hainaut français, fut
1\Ctlue /car Thibaut de M•~sons, seigneur de ~lorcuil
,t Ca n e Croy; elle fut érigée en comtê par le due d~

C1TOYENN'E.

EINE, -

Gravure de

Pf!WIG!,'.R
•

•

,

d'après "•t ARTISET,

remettanL à ètre à Ja mode, Thérésia souffrit
beaucoup de n'ètre mariée que civilement
av~e ~e comte de Caraman, qui, devenu propriétaire de la principauté de Chimav. avait
le droit de porter le titre rie prince, ~t elle,
celui, de I''.lnces,e de C!timay ! liais quelle
&lt;l,sgrace l Joutes les portes se fermaient
d~vant eilc. La pauvre femme, au lieu d'attribuer _cet ostracisme à son passé trop mouvemente, pensa que son mariage civil en était la
\'iclor-.Mau1·ice Biquet tic Caraman 1; }Oti-Q 1
tique ~u priucc d'!lennin d'Alsace, dcritcr~
1 1
C celte illustre maison. C'est ainsi que la r' •
~
cle Chimay est entrée dans la maison de Cr mcipautc
B;oe,•a
h
·
M'
h
d
S
aramau.
»
l •&gt;;, .P te ~c a~ , upplément, t. til)
.., Bwgmplue M1c!w11d 1 Supplément, L 61.

hé~Jtc

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fflSTO~l.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___.

seule cause 1 • Elle fit donc des démarches en chez vous . On en parlera pendant une secour de Rome pour obtenir la consécration maine, et, le lundi suivant, vous serez prince
religieuse de son mariage avec le prince de et princesse de Chimay. 2 1&gt;
C'était là un ami intelligent : il avait comChimay.
Il lui lut répondu que c'était la chose la pris que Thérésia cherchait le moyen de se
plus simple du monde, que l'Église bénirait pavoiser de son titre de princesse, Pt le lui
avec plaisir son union, et qu'elle n'avait qu'à avait indiqué. Il était de l'avis de Balzac qui
a observé&lt;&lt; qu'il n'est pointdesituation qu'on
produire l'acte de décès de M. de Fontenay.
Hélas l comment le produire, cet acte, ne puisse imposer au monde avec de l'audace
puisque M. de Fontenay était vivant? ... La et avec de l'argent &gt;&gt;. Le monde donna un dépauvre femme était en proie au plus vif cha- menti à cette observation, très fine, souvent
grin . Les portes de l'Église restaient fermées juste, mais pas auprès de tous. Dieu merci,
devant elle, ce qui lui était au fond assez il y aura toujours des gens pour avoir le resindiffêrent 1 - celles du monde ne s'ouvraient pect d'eux-mêmes plutôt que le respect de
pas davantage, cc qui lui était infiniment plus l'argent des autres et pour refuser de voir
pénible. Et c'est au moment où elle maudis- certaines parvenues de la finance ou du
sait le Ciel, que le Ciel allait la prendre en mariage.
C'est donc seulement en 1815, après quelpitié. Ces femmes-là ont toutes les chances .
Justement, à l'issue de ses négociations in- ques années d'une lente et habile métamorfructueuses, M. de Fontenay, qui était cause phose, que Thérésia osa arborer son titre
rie tout le mal et de qui elle était loin de de princesse de Chimay. Lorsque Tallien
s'attendre à la moindre attention, lui fit la l'apprit, le Gavroche qui sommeillait au fond
~racieuseté de prendre congé de ce monde. de son esprit se réveilla, et il s'écria : &lt;( Elle
C'élait avoir autant de complaisance que d'à- aura beau se faire appeler la princesse de
propos. Pour la première fois, Thérésia pensa Chimère, elle sera toujours, dans l'histoire,
du bien de ~I. de Fontenay. Pour la première Mme Tallien. "
Tallien avait raison.
fois, elle en dit; elle lui en aurait même souMais il est piquant de remarquer, en pashaité dans sa bonté, si le premier efiet de la
réalisation de ce ,,œu n'eût été de la priver du sant, que c'est en devenant princesse que
plaisir de le pleurer el surtout d'aller prome- Thérésia embourgeoisa définitivement sa vie.
ner partout son titre de princesse. Car, lui
A cause de la fille qu'il avait eue d'elle,
mort, elle se hâta de se munir de son acte de
décès et de faire donner publiquement la bé- Tallien n'avait pas complètement rompu avec
nédiction religieuse à son mariage. L'union celle qui avait été sa femme; il ne la voyait
avec Tallien ayant été purement civile n'exis- pas, et, d'ailleurs, peut-être ne l'eût-il pas
reconnue tant elle était changée, très peu de
tait pas aux )'eux de l'Église.,
temps après son troisième mariage. &lt;( Je reLe roi Louis XVlll étant revenu aux Tuile- trouvai chez Cambacérès, a écrit Mme Cavairies, après la seconde chute de Napoléon, el le gnac en 18!0, Mme de Caraman devenue
gouvernement de la Restauration semblant épaisse, couperosée, méconnaissable enfin,
solidement établi, Mme de Caraman revint à quoiqu'elle n'eût pas quarante ans. La preParis. i! Elle ouvrit sa belle maison de la rue mière punition des remmes galantes et la plus
de Babylone; ses soirées devinrent à la mode: sentie peut-être, c'est leur jeunesse flétrie,
on y donnait des bals, des concerts, on y abrégée par le genre de vie qu'elles mènent,
jouait la comédie. Les étrangers les plus dis- la jeunesse précieuse à toutes, mais indispentingués et leurs femmes affinaient dans les sable pour elles.' Il
Mais lorsqu'il s'agit pour Tallien et la
salons de Mme de Caraman, mais on n'y rencontrait presque aucun représentant du noble princesse de Chimay de marier leur fille
Thermidor, il fallut bien se trouver lace à
faubourg qu'elle habitait.
, Propriétaire de la principauté de Chimay, face, tout au moins à la cérémonie du mariage.
le comte de Caraman n'osait en prendre le Cette rencontre donna lieu à des incidents
titre. La comtesse, depuis 1806, signait ses amusanls que Boucher de Perthes a racontés
lettres Caraman-Chimay sans oser aller plus dans une lettre à son père, que voici :
loin. Elle consulta plusieurs amies, qui, ignoParis, le 24 avril 1815.
rant les usages de la Belgique et le laissercc
Notre
cousin
Félix
de Narbonne de Pelet,
aller des sociétés de France, soutinrent qu 'il
fils
de
la
comtesse
de
Pelet,
vient d'épouser
fallait que les deux époux restassent M. et
Mme de Carâ.man. Un seul de ses amis, qui !Ille Thermidor Tallien, aujourd'hui Joséavait plus d'expérience, ouvrit un autre avis . phine', dont la mère est actuellem1:mt princesse
« Faites, dit-il, graver des cartes de visite au de Chimay par son mariage avec M. de Caranom du prince et de la princesse de Chimay : man.
cc Mme de Chimay est toujours belle " et
faites-les jeter aux portes des ge.ns anciens et
des gens nouveaux que vous voudrez recevoir parfaitement bonne.

c( Je la voyais souvent chez notre cousine
de Pelet, el c'est là que Félix a rencontré sa
fille, qÙ'i est fort belle aussi, sans égaler sa
mère. Félix en était très épris, mais Mme de
Pelet, alliée à toute la fine fleur du faubourg
Saint-Germain, voulait bien faire sa société de
Mlle Tallien, mais non sa belle-fille. Aussi
manqua-t-elle de tomber à la rem•erse au
premier mot qu'on lui en dit.
&lt;( Félix, qui a été officier dans je ne sais
quel régiment, est en disponibilité; avec cela,
pas grand'chose, et Mlle Tallien, rien du tout.
cc Le lait est que l'ex-dictateur de la
Gironde et le vainqueur de Robespierre était
à peu près à l'aumône quand arriva la Restauration, et, chose inexplicable, LouisXVIIT,
aussitôt après sa rentrée, lui fit une pension
de six mille francs sur sa cassette e.
« C'était sur celte pension que M. Tallien
dotait sa fille de mille écus par année; mais,
le roi parti, adieu la pension, et par contrecoup la dot.
(! Le mariage vient d'avoir lieu. La noce a
élé célébrée presque à huis-clos, ce qui n'a
pas empêché qu'il s'y passât une assez drôle
de chose. Il fallait bien que, comme père,
M. Tallien fût présent. Il s'est donc trouvé
face à face avec son ex-femme. La cérémonie
terminée, Mme de Chima'y lui a proposé de le
reconduire chez lui, allée des Vem·es. Il a
accepté et a, près d'elle, pris place dans sa
voiture.
" Arrivée devant l'hôtel de Caraman, Mme
de Chimay, qui ne voulait pas aller jusqu'aux
Champs-Elysées, fit arrêter sa berline et allait
descendre, lorsque la portière s'ouvrit. M. de
Chimay, qui rentrait dans ce moment, s'avança
pour offrir la main à sa femme; ce fut celle
de M. Tallien qu'il rencontra. La situation
était difficile; néanmoins, il fit contre mauvaise fortune bon cœur, et croyant que
M. Tallien voulait accompagner sa fille jusqu'au bout, il l'engagea à entrer.
« Il. Tallien, soit qu'il fût troublé luimême, soit qu'il ne crût pas devoir répondre
par un refus à une politesse, accepta.
(( Une collation était servie, mais vous
jugez si le repas fut gai et si les yeux quittèrent
souvent les assielles. La princesse était la
moins embarrassée et sut encore faire noblement les honneurs de sa table, car elle a non
seulement la beauté, mais le port, l'organe
et les manières d'une reine. &gt;&gt;

dit â cell e pau,rc P:mlinc du Charnbige, une de nos
camarad es d'enfance qui fit la sottise de se lier avec
elle, et qu'il fnllutrcnoncer à voir.
« Elle la blâmait de mellre un corset et en nombrait les inconvénienls, assurant que ce n'est pas quand
une femme est vêtue quïl lui importe d'être belle. »
(blémoiu~ d 'une i11 co111me, p. 114).
2. Uiographie J!icliaud, Supplément , t . 01.

5. Mémoires d'une biconuue, p. 345.
4. On se rappell e que Thcrmülor Tallien avail pour
marraine Mme de Beauharnais, devenue l'lmpératticc
Joséphine.
5. On ,·ienl de voir que cc n'Clait pas l'avis de
Mme Cavaignac, cinq ans plus tôt.
6. Le lecteur a lu , plus hauL, \'explication de celt e
libéralité du roi à un régicide.

1. l,a vCl'ité est qu'elle jouissa it d'une déteslahlc
répulalion. Voici un lrail d'elle qui ne !-C peul dire
flu 'â l'oreille ou s'écrire qu'au bus d'une page. Une
femme pourtant l'a écrit en plein lextc.
« A Jlropos de jolies lemmes, dit-elle, voici uu mot
bi en n~if d'une qni jouait un rùlc alol'S, qui a visé à
la célëbrité, et n en a, comme il arrive le plus ~ou1·ent,
gardé qu'une bien fâ cheuse . 11me Tallien; rc mol fut

M. Boucher de Perthes continue à donner
dans cette lettre des indications sur ce qu'est,
à celle époque, la princesse de Chimay. Ils
sont intéressants et montrent, a,ec beaucoup
de bienveillance, comment on doit se la
figurer en 1815 :
c&lt; Quoiqu'elle soit aujourd'hui un peu
grasse, dit-il, ses beaux cheveux noirs, ses
belles dents, ses belles épaules et ses yeux

" · : - - - - - - - - - - - - - LA

C1TOYENNE TJS.LLTEN

~

~nagnifiques lui donnent encore l'air d'une en entrant, mais on y avait songé pour elle
Jeune fem~e, ~t quand elle s'anime en par- et fos chuch?t:men,ts l'en firent bientôt aper- t7nir sa promcss? au delà de quelques mois,
lant, ce qm _arrive toujours quand on la met cevmr. Aussitot quelle me vit, elle m'appela, c est que sa penswn lui fut retirée.
Nous n'a~ons pas à suivre plus loin la prins.~r le chapit~e de la Révolution, forte de quitta le bras de !!. de Fontenay el elle prit
1rnflu~nce quelle Ya exercée, du mal qu'elle
cesse de Clumay. Depuis son troisième male mien. Nous fîmes un ou deux tours et elle riage, elle n'appartient plus à l'histoire. li est
'. empecbé et du nombre de têtes qu'elle a me pria de Ja reconduire à sa voiture. »
Juste, cep~ndant 1 de constater que le sérieux
!5auvees, elle parle avec une rare éloquence et
Il faudrait arrêter ici la citation mais ce de son existence - où il entrait peut-êtr~
elle est belle à l'adoration 1 •
qui s~it est trop à l'honneur de la'princesse une bonne part d'illusions et de beautés
&lt;( Ce .n'est plus la _même personne quand
de Chimay pour être omis :
défuntes - effaça ce qu'il y avait eu de trop
elle est a la table de Jeu; dès ce moment, on
« Je le répète, poursuit Il. Boucher de fanta1s1s_tc dJns la première partie de sa vie.
ne peut plus lui arracher une parole.
Perthes, c'est une femme bonne, excellente
Alors, bien reve~ue de la jeunesse à laquelle
• &lt;! Sans do~te_ que son mari l'a priée de ne
~ui a fait un bien infini et qui en fait encor/ elle ne pardonnait pas de l'avoir abandonnée
JOuer q~e ~et1t Jeu, car lorsque la somme est Elle ne peut entendre parler d'un malheureux
elle eut, en ces heures amères, le chagrin d;
fo'.te, s_,l s approche d'elle, elle en lait dispasa~s vo,ulo_ir le secourir; et, quoique riche
ra11_re v1~em~nt une p~rtie. Un jour qu'elle auJourd hm, elle aurait bientôt donné tout cons!ater q_ue le_souvenir des péchés de cette
av~1t. execu_te cette petite manœuvre, je me ce qu'elle possède si son mari, qui est aussi mfidele était tOuJours vivant dans la mémoire
de s_es conte'."porains. Elle ne fut pas plus
mis a sourire, elle s'en aperçut et m'a boudé
un e~cellent homme, . n'y veillait. Elie y admise aux 1 mler1es par re vieux libertin de
assez longtemps.
.
supple~ par des loteries, des quêtes, des
" Elle ne paraît jamais en public sans être souscr1ptwns. Il n'y a pas moyen de lui re- L,ouis XVIII q_u'elle ne l'avait élé par Napole but_ de tous les regards, el les Parisiens fuser, elle est irrésistible quand elle prie ... ;; 1&gt; leon. Elle avait eu beau jeter au feu le souvenir de ses fredaines passées, elle avait beau
son_t s1 m~1screts da_ns leur curiosité que j'ai
d,onne_r ?u ,monde l'exemple de l'oubli, on
mamtes fois, quand Je lui donnais Je bras été
On peut cependant observer que ({ riche
obligé de me tenir à quatre pour ne' pas aujourd'hui » n'est pas très exact. La prin- s o~stma1t a ne voir dans la princesse de
malmener ceux qui venaient nous regarder sous cesse de Chimay était fort gênée à cette Ch1:11ay que l'ancienne Thérésia. On ne sonle nez. Dan_s ces oc~sions, peut-être par la époque. La preuve en est qu'elle fut obligée g~1t pas qu'~v~c l'âge, les réflexions, la gravité morale_ eta1ent. venues. On ne voyait pas,
grande haL,tude qu elle en avait, elle conserde faire un emprunt à !!. Laffitte. Les
on ne voulait pas voir qu'elle était maintenant
vait merveilleusement son sano--froid et lors- guerres, deux mauvaises récoltes successives
•
0
'
~
qu au mouvement convulsif de mon bras elle avaie~t ruiné tout le m~nde, et eHe avait d; une autre femme, une femme toute nouvelle, d_igne de tous les respects.
sentait combien cette impolitesse m'indio-nait
O
la peme à donner à sa fille la subvention
Aussi fut-ce pour elle un gros chagrin que
elle me le pressait fortement pour me fair~ qu'eJle lui avait promise en la mariant. filais,
rester tranquille.
de ne pas être admise à Ja cour du roi des
co~me elle tenait, avec juste raison, à main« Cependant, un jour, je l'ai vue véritable- tenu so~ rang,, le public ne s'apercevait pas Pays-Bas dont son mari était chambellan. Elle
ment contrariée. C'était à l'Exposition du de sa gene. C est pour cela qu'elle écrit : ne s:aigr_it ~epeùdant pas de l'ostracisme qui
Louvre 1 • Je traversais les galeries lorsque je « Être et paraitre sont deux choses bien dis- contmua1t a peser sur elle. Avec une humil!té qui avait encore sa coquetterie, elle
la rencontrai donnant le bras à M. de Fonteti_nctes. &gt;:_ Tallien, qui n'était pas moins gêné,
nay, son fils du premier mariage. A l'autre h'.en _qu 11 ne_ fût pas riche; Tallien, qui l accepta comme une expiation et répondit
par un redoublement de charité au manque
bras, elle avait Mlle Tallien, notre cousine
n a,va,t poudr vivre et soigner ses infirmités de charité qu'on avait pour elle.
actuelle, et celle-ci tenait par la main le petit
q~ une mo este pension, voulut aussi, en bon
Da,ns_ le ~ond_de son exil blasonné et capide Caraman . Elle avait donc là les enfants des pere, donner une dot à sa fille : il lui promit
trois maris.
tonne, 11 lm éta~t venu un autre chagrin, plus
une rente de mille écus par an . C'était la
gra nd chaque Jour, celui de se voir vieillir
cc Elle n'y avait probablement pas songé
moitié de sa propre pension. Et s'il ne put Elle était femme, elle en souffrit beaucoup ..

t·

lo~chrr de. Pe~lhes é,tait jeune alors; on voit
q~ li ~bit la fascmatwu 1u exercent les femmes de
ans. quand elles ont Cté bel!cs sur
les lttrl Jeunes gens.
'
t1 ente a ,uarante

2. Le Sillon aunuel de pei11ture.
3. Boucm:R DE PERTnEs, Sous dix rou 1 Ill
p. 168.
' ·
,
Lettre citée par CJ1. l\"auroy, dans Le Curieux.
FIN

Est-ce ce double chagrin qui lui donna la
maladie de foie dont elle mourut le 15 janvier 18551...
JOSEPH

TURQUAN.

�. _______________________________l.11

VUE UE LA VILLE DF. IIA'.liO\'RE. -

•

D'apr~s

11nt

g,·ayurt anc~nnt.
·
(BitlfoJh~qut .Yatio11alt, C:.itîntt dts Estamtts)

QUELQUES FIGURES DE FEMMES AIMANTES OU MALHEUREUSES

La princesse Sophie-Dorothée
et Philippe de Kœnigsmarck
Par TEODO~ DE WYZEW A

Les lettres.
La nuit du l" juillet !6\)1, _un genlilhommc suédois au scrrice de l'Elccteur de

Saxe, Philippe-Christian de . Kœuigsmarc~.
fut as~assioé, dans un corridor du pala~s
ducal de Hanovre, au moment où il sortait
de la chambre de la princesse Sophie-Doroihée dont il élail l'amant. Les circonslances
de c~t assassinat ont élé décrites bien souvent et souvent aussi on nous a raconté l'histoi,; des amours de Sophie-Dorolhée el de
Kœnigsmarck, telle que se sont plu à la
reconstituer dirnrs érudits, allemands et
scandinaves. Mais le malheur est que ces
érudits, ayant en main une foule de piè~s

qui leur eussent perm_is de prése~ler les !ails
sous leur nai JOur l11stor1que, n ont pas pu
résister à la tentation de les accommoder
suivant leur fantaisie, ce qui a eu pour effet
non seulement d 'enle,·er à leurs ouvrages
toute valeur un peu sérieuse, mais de discréditer les sources même oit ils avaient puisé.

El c'est ainsi que s'explique, par exemple,
que, placée depuis 1848 à la disp?siüon du
public, dans la bibliothèque de I univers1te
sut!doise de Lund, la correspondance amoureuse de Sophie-Dorotbéc el de Kœnigsmarck
ail allendu plus d'un demi-siècle que quelqu'un prit la peine d? !~ lire et de la publier.
Voici ce que d1sa1t Jadis de celle correspondance llt:&gt;nri Blaze, dans une étude sur le

gl•re. Au resl~, aucune c~pt•ce de d:!te, nulle indication du mois, du quantll'me, du heu. Il ne faudrait rÎ('n moins que la patience d'un êpluch('ul'
de chartes pour débrouiller ce cluo~ chron.ologique. La chose cependant en \"auùra1l !a pemr,
car une cla:--sification exaclt•, une traduction n('UC
et claire de ces p:lpier~, dont la plupart son~ en
chilTrcs, amènernicnt, je n'en d~ut~ pas, mamie
révébtion intCl'cssanle pour l 'lustmre de cl'ltt'
époque.

Deniier des Kœuigsmarck. :
La correspondance entre Sophie-Dorothée cl
RœniO'~marck, rCcemmcnl découverte par le docteur P.ilrnblad se trouve aujourd'hui dans les
archire~ de fa bibliotht'que de La G;irdie, à Lœ!wrod en SuMe où la deposa vers 1810 une pelllenii.•~e de la p/oprc sœur d&lt;' Philippe de Kœnigsmarck. Celle-ci, en rernellant à ses l'nfants ces
letlres, leur arnit dit que cc c'était là un déJWl
précieux et dt&gt; conséquence, car c~s lettres
avaient coûté la vie à son frère el la l1be1·lé à la
nière d'un ,·oi JJ. Cette curieuse correspondance
formerait à elle seule un gros ,,olumc. Les lettres
de la princesse se dist.inguent ,par l'élégance de
l'écriture et fa correcllon de l orthographe, luxe
assez rare en ce temps, même en France, el dont
on ne saurait trop tenir compte chez une êtran-

Que Blaze n'ait pas eu « la patience d'un
éplucheur de chartes », c'est _de quoi personne ne saurait lui faire uo grief. Mais celle
patience parait avoir également manqué au
docteur Palmblad, l'auteur suédois dont il se
bornait à analiser l'énorme ouv.~age su.r
Am·ore de Kœnigsmank, et qu 11 louait
comme un « écrivam d'une érudi1ion anecdotique abondante, h~bile surtou_t à feuill~ter
les papiers de fam11le D. _Admis à &lt;I femlleter , les lettres de la prmcesse de Hanovre
et de son amant, ce Palmblad a pris avec
elles les libertés les plus étonnantes : san_s
essayer de les classer ni de les déchiffrer, 11
en a extrait, au hasard, quelt1ues phrases

Pl(INCESSE 80PH1E-DOT(OTHÉE - - - .

quïl a réunies bout à bout, en )' JOlgnanl la police de !'Électeur de Hanovre, el sans
commtmtaires dont il l'a entourée, suffit à
mème, parfois, des phrases de son invention.
doute détruites, au lendemain du meurtre
Et bien que ces extraits de la correspondance de Kœnigsmarck : et, en effet, elles man- nous faire connaître, infiniment mieux que
tous les rétits des historiens ou des romantiennent à peine six ou sept pages, il y a
quent, comme manquent aussi beaucoup de ciers, le caractère des deux héros de la traaccumulé tant d'erreurs, tant d'invraisemleltres de Sophie-Oorothée, que les deux Rique aventure de Hanovre, el les sentiments
blances monstrueuses, - et toutes issues,
amants auront jugées lrop compromettantes, divers qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.
seulement, de son &lt;c adaptation ,1 , - que
et brûlées sitôt lues. La correspondance est Si incomplè'e et décousue qu'elle soit, et en
les érudits se sont mis d'accord pour déclarer
incomplète, fragmentaire, sans cesse interque les lettres « découvt:rtes » par lui étaient rompue par de grosses lacunes; on y ren- raison même de son évidente authenticité,
leur correspondance est le plus instructif des
é,•idemment apocryphes. Cinquante ans, encontre des réponses à des questions qu'on ne romans d'amour. Deux cœurs s'y manifestent
suite, elles ont dormi dans un carton de la
connait pas, ou encore des questions dont la à nous tout enliers, avec lant d'abandon, et
bibliothèque de Lund, sans que personne
réponse est perdue : jamais une correspon- une passion si ardente, que Jes paroles les
daignàt jeter les Jeux sur elles.
dance manuscrile n'a porlé à un plus haut
Ces lettres sont, cependant, d'une parfaite degré tous les caractère!) matériels et moraux plus banales nous intéressent et nous touchent, nous apportant l'él'ho des profondes
authenticité. Leur ton seul l'attesterait assez, de l'authenticité.
émotions qui Je.s ont in~pirées. A travers les
à défaut d'autres preuves : car on y trouve à
Et comme cette correspondance est écrite mensonges, les llatteries, les colères de Kœnigschaque ligne un naturel, une absence de
en français, nous ne pourons trop regretter mar1.:k, nous assistom:, presque de jour en
~crupules littéraires, une préoccupalion sind'en être réduits à la lire dan~ la lraduction
cère el profonde de menus faits de la vie anglaise qu'en a publiée \1. W. Il. Wilkins. jour, à la lutte impétueuse de son ambition et
quotidienne, - pour ne point parler de leur Combien il eùl été préférable qu'un écrivain de ses instincts. Et les lcltres de Sophie-Doroaccent de passion, - que jamais ne serait fran{'.ais, suivant le conseil de Blaze de Bury, thée:ontbeau ètre toujours remplies des mêmes
plaintes el dt•s mèmes reproches: quelque chose
parvenu à leur donner un faussaire, même
prît J'initiatile de « débrouiUer » peur 11ous se relrouve, dans le ton de chacune d·elles,
le plus savant el le plus habile. liais, en
le « chaos J&gt; des manuscrits de Lund! Com- qui nous montre la malheureuse jeune femme
outre, leur aulhenlicité est établie d'une façon
bien les lellres de la princesse Sophie-Doro- sans cesse plus tendrement éprise de son séabsolument positive et formelle par un écrithée, en particulier, nous auraient touchés et ducteur, sans cesse plus hardie à la fois et
vain anglais, M. W. Il. Wilkins, qui, le precharmés davanta~e dans la langue même où
plus docile, plus aveuglément conduite par le
mier, a entrepris de « débrouiller leur
elles sont écrites! Car DJaie se !rompe lorschaos» 1 •
progrès de son amour au sacrifice de toute
qu'il nous dit qu'elles sont, pour la plupart,
prudence comme de !out scrupule. Deux
M. Wilkins a d'abord démontré, par la
c1 en chiffres » : les chiffres, ou parfois des
cœurs se révèlent à nous dans leur réalité
comparaison du texte manuscrit et de la verpseudonymes, n'y servent qu'à remplacer
sion de Palmblad, que toutes les erreurs cerlains noms, les plus souvent très faciles à vivante, les deux cœurs les plus dissemblables
rebées par la critique n'élaienl imputables relroU\·er; et, pour le reste, les lettres de la qu'on puisse imaginer : et ce contraste ajoute
encore à l'impression de fatalité que dégage
qu'à la fantaisie du soi-disant éditeur : et il
princesse de llanovre sont vraiment écrites
le long drame qui s.e joue sous nos yeux.
a, après cela, contrôlé un à un tous les détails
dans le franç,is le plus élégant (à en juger
historiques mentionnés dans les lettres madu moins par les quelques passages que cite
nuscrites, en comparant celles-ci avec des
II
li. Wilkins), - ce qui, d'ailleurs, n'est pas
documents anglais dont personne, il y a aussi méritoire cllez une « étrangère n que
trente ans encore, ne pouvait avoir connais- parait le supposer Blaze de Bury, lorsque
Kœnigsmarck.
sance. Il a étudié par exemple, aux Archives
I' «étrangère » se trome ètre, comme SophieVoici d'abord l'amant, le beau Philipped'État de Londres, les rapports envoyés Dorothée, la fille d'une Française, et n'avoir
Christophe de Kœnigsmarck. '.'ié d'une race
chaque semaine à Guillaume d'Orange par
jamai~ reçu qu'une éducation toute franc:aise.
de brillants aventuriers, il a employé sa jeulord Colt, ambassadeur anglais à la cour de
C'est en français qu'aurait dù paraitre,
Hanovre : ces rapports, qui élaient tenus d'abord, cette correspondance. Et je ne puis nesse à parcourir l'Europe en quèle d'aventures; et tout porte à croire quïl n'est pas
soigneusement secrets au moment où Jes m'emptkherd'espérer qu'on nous en offrira,
papiers des comtes de La Gardie sont entrés quelque jour, le texte français, son authenti- resté étranger à un attenlat organisé par son
à l'université de Lund, el que, par suite, au- cité étant désormais prou Yée, et son « chaos » frère ainé, dans une rue de Landre!!, contre
cun faussaire ne saurait avoir utilisés, con- à peu près débrouillé. Alors seulement nous le mari d'une dame dont ce frère comoilait
cordent de tous points avec les lettres de pourrons goûter sa valeur littéraire; alor:s la main el la fortune. Il arrive à llanovrr
Kœnigsmarck et de Sophie-Dorothée; et l'on seulement la critique historique pourra nous en f 688, J installe un grand train de mairetrouve même, dans les leures de Sophie- renseigner sur l'importance des renseigne- son, se lie avec les jeunes ms du duc ErneslDorothée, de nombreuses allusions à des pro- ments di\'ers qui y sont contenus : impor- Auguste, et, dès 1689, on le mit me,wr de
jets de voyages, de fètes, etc., gui n'ont pas tance qui parait Lien être, en elfot, assez front deux intrigues : car en même temps
eu lieu, mais dont Colt, dans ses rapports, considérable, car toutes les lettres des deux qu'il lait la cour ,, la princesse Sophi1'-Donous apprend que la cour de llanorre les a amants sont parsemées de détails curieux sur rothée, il de,·ient l'amant de la comtt::sse Pla,,raiment projetés.
ten, maitresse du duc, et la plus crueJle
l'histoire intérieure et extérieure du Hanovre
Les leures de Sophie-Dorothée et de à la fin du wue siècJe; et une longue série ennemie de la jeune princesse. ~fais ce n'est
Kœnigsmarck sont loul à fait authentiques : de lettres de Kœnigsmarck est presque entiè- qu'au mois de juillet 16!)! que, brouillé avec
aucun doute n'est possible là-dessus, après rement consacrée au récit de la campagne de la Platen, il entreprend sérieusement Ja conles savantes recherches de M. Wilkins. l\'ous Flandre en !692, où l'officier suédois a pris c1uète de Sophie-Dorothée. li lui étril en
savons d'ailleurs, par le récit de la confidente une part des plus actil'es, el dont il ne se secret plusieurs lettres, la supplie, menace
de Sophie-Dorothée, que celle-ci et son amant lasse point de décrire les moindres événe- de se tuer, et reçoit enfin un premier billet.
avaient l'habitude de confier la garde de leurs ments à sa maitresse, peut-être pour la diver- &lt;( Yraimcnt, - répond-il, - c'est moi qui
leltres à Aurore de Kœnigsmarck, n'osant tir, peut-être pour éviter de répondre aux aurais le droit de me plaindre, moi qui suis
point les coosener près d'eux, et n'ayant reproches qu'elle lui fait de ses galanteries. forcé il prendre tant de précautions el à subir
tant d'incerlitudes ! !lais je supporterai dépoint le courage de Jes supprimer. Seules,
sormais mon malheur avec courage, puisqu'il
les dernières lettres ont été confisquées par
Mais, en attendant que nous puissions a pour cause l'être le plus gracieux, le plus
porter
sur ces lettres un jugement d'en- captivant, le plus charmant du monde. » A
1. The love of a,i uncrown~d Quee11, par W. H.
Wilkins, 2 \'OI. iu-8• illustrés; Londres, librairie semble, la traduction anglaise qu'en a publiée
cette lettre, de nouYcau, Ja princesse ne réLongmans.
M. Wilkins, avec les copieux et minutieux
pond pas, el de nouveau Kœnigsmarck, par

�msTO~l.R----------------------la prière el la menace, obtient d'elle quelques mots aimables. &lt;1 Si vous n'aviez rien
eu à vous reprocher, - lui dit-il, - vous
n'auriez pas daigné m'écrire du tout; mais,

en dépit de la manière dont vous m'avez
traité, je ne puis m'empêcher de vous aimer.
Le chagrin el la contrition que vous m'exprimez m'ont décidé à repartir pour Hanovre
dès après-demain. "
C'est sur ce ton que· sont écrites toutes ses
lettres, à la fois impérieux et brutal, grondant la craintive jeune femme pour l'amener
sans cesse à de nouVt•IJes faveurs. Et, en
effet, dès le mois d'août suivant, Kœnigsmarck obtient la promesse d'une correspondance en règle; on convient même d'un chiffre pour remplacer les noms propres; et

•

désormais, au lieu de signer ses lettres :
Votre esclave, ou : Votre obéissant valet,
l'officier suédois écrit à la lemme du prince
héritier de Hanovre : cc Adieu, aimable brune l
la poste part, il faut finir. Je vous embrasse
les genoux. lJ C'est dans la même lettre qu'il
offre ponr la première fois à Sophie-Dorothée
une preuve d'amour quî, depuis lors, va reparaître presque dans toutes ses lettres :
n'ayant point l'imagination poétique, et n'aimant pas à se mettre en frais de compliments,
il raconte à son amie que l'excès de sa passion le rend malade. « Hier, écrit-il, comme
j'étais sorli pour me promener, j'ai eu des
palpitations si violentes que j'ai dû rentrer
chez moi. Sans votre chère lettre, je crois
que je serais mort. » D'autres fois, son amour
lui donne la colique, ou l'empêche de manger
à sa faim. Et toujours il insiste pour obtenir
un rendf'z-vous, tantôt faisant honte à Sophie-Doroth~e de son peu de courage et lui
citant l'exemple d'autres princesses plus entreprenantes, tantôt lui déclarant qu'il se
tuera si elle s'ohstine à ne le point recevoir.
cc J'ai ici, prè:$ de moi, une consolation : ce
n'est point une ,jolie fille, mais un ours, un
ours vivant et que je nourris. Si vous manquez à mon amour, je mettrai à nu ma poitrine el me laisserai déchirer le cœur. J' accoutume mon ours à manger le cœur des
moutons et des ,,eaux, el il s'en tire déjà le
mieux du monde. Si jamais j'ai besoin de lui,
je n'aurai pas longtemps à souffrir 1 "
Sophie-Dorothée, de plus en plus touchée
des soulfraaces qu'il lui fait voir, l'engage à
se marier, et se charge de lui trouver une
Î1!mme. n Je me marierai si vous me l'ordonnez, - répond le galant Kœnigsmarck, mais à la condition que vous me juriez, sur
votre honneur, de garder toujours pour moi
les tendres sentiments que vous m'avez montrés. ,, En réalité, il ne veut rien qu'un rendez-vous: et, pour l'obtenir, toutes les ruses
lui sont bonnes. cc Je vais partir pour la
Morée, - lui écrit-il, - et j'espère bien n'en
jamais revenir. » Et il ajoute: « Quand donc
auras-tu enfin pitié'/ Quand vaincrai-je la
froideur1 Me priveras-tu toujours du ravissement de goûter une joie parlai le? Cette joie
ne saurait exister pour moi que dans tes
bras: si je ne puis l'y trouver, tout le reste
m'est indifférent. )1 La princesse, alarmée,

le conjure de ne point courir à la mort; sur elle. (( J'ai repoussé le riche mariage qu'on
quoi il répond: 11 Puisque vous m'ordonnez m'a proposé. J'ai aussi refusé de rester en
de rester, je le lais avec bonheur. Mon plus Suède, bien que ce fùl le seul moyen de saugrand délice est de vous faire ma cour .... ver ma fortune. On m'a assuré que, si j'étais
Mais vous, de votre côté, ayez du courage: rentré, le roi de Suède m'aurait offert un
consentez à me recevoir, une seule fois, pas régiment, avec le titre de général. Voilà tout
davantage, et pour un demi-quart d'heure! JJ ce que j'ai sacrifié! Et qu'ai-je reçu en
Sophie•Dorothée consent. Kœnigsmarck lui échange? &gt;&gt;
Peut-être n'avait-il pas encore, à ce moécrit, en manière de remerciement : c1 Les.
moments me semblent des siècles. Que les ment, « reçu en échange » la seule fanur
heures sont longues à passer ! Ne manquez qu'il convoitàt; mais il la reçut certainement
pas d'a\'oir sous la main de l'eau de la Reine dès son retour à Hanovre : « La nuit derde Hongrie, par crainte que l'excès de mon nière, - écril-il, le 9 novembre i.692, - a
bonheur me fasse m'évanouir! Quoi! j'étrein- fait de moi l'homme le plus heureux et le
drai, cette nuit, la plus aimable des femmes! plus satisfait du monde. Vos baisers m'ont
Je pourrai baiser sa bouche charmante! Je prouvé votre tendresse, et je ne doute plus de
pourrai entendre de ses lèvres l'aveu de son votre amour pour moi. l&gt; C'est vers le même
amour! J'aurai la joie d'embrasser ses ge- temps qu'il renoue son ancienne liaison avec
noux : mes larmes couleront le long de ses la comtesse Plalen. Sophie-Dorothée le lui
incomparables joues! Je tiendrai dans mes reproche: il avoue quelques entretiens, un
échange de compliments; _et, de nouveau, il
bras le plus beau corps qui soit ! "
Une brute, voilà ce qu'est au juste le beau s'avise de paraître jaloux, accusant sa maiKœnigsmarck, et une brute pleine de ruse tresse de le tromper avec son beau-frère, à
dans sa grossièreté : car la princesse, à ce qui elle n'a pas dit un mol depuis plus d'un
moment, n'est pas encore résignée le moins an. Mais, au reste, il se sent désormais si sùr
du monde à se donner à lui, mais il devine de sa conquête qu'il prend de moim; en
qu'elle l'aime, il la sait triste, timide, inex- moins la peine d~ se disculper. Ce qu'il veut,
périmentée, et évidemment il espère la con- c'est que Sophie-Dorothéè obtienne de ,es
quérir de force. Puis, voyant que la force ne parents, qui sont fort riches, une pension lui
lui réussit pas (car elle ne parait pas lui avoir permettant de vivre avec éclat auprès de
d'abord réussi), il recourt à d'autres arti- quelque cour étrangère : car il sent que ~a
fices. « Hon attitude à l'égard de la duche.sse propre situation à llanovre devient de plus
de Saxe-Eisenach doit vous avoir montré que en plus difficile; il se voit presque entièremon cœur est tout à vous, et que nulle autre ment ruiné par ses dettes de jeu, et il rêve
beauté n'y saurait trouver place, pas même d'émigrer dans un pays où il puisse se faire
celle de cette princesse .... Avez-vous remar- gloire de sa princière conquête, sans risquer
qué comme elle m'a attaqué? ,, Sophie-Doro- pour cela de mourir de faim~
&lt;c Je suis ravi d'apprendre, - écrit-il à
thée lui propose., alors, de s'enfuir avec lui
dans quelque recoin caché, où ils pourront Sophie-Dorothée le 17 juin 169:\, - que
s'aimer librement. Et Kœnigsmarck s'em- votre père commence à vous écouter : avec
presse d'enregistrer cette proposition, mais l'aide de votre mère, peut-être pourrez-veus
en donnant à entendre à son amie que mieux réussir dans votre projet, à la condition que
vaµdrait, pour elle, garder son rang et sa ,•os efforts ne se relâchent point. N'oubliez
fortune, et rester princesse tout en le prenant pas que c'est l'unique moyen, pour nous, de
devenir heureux! . .. Si vos parents vous propour amant.
Il part ensuite, avec l'armée hanovrienne, mettent quelque chose de substantiel, conpour la campagne de Flandre : et nous voyons sentez à écrire tout ce qu'ils voudront; mais
commencer un nouvel acte de la comédie. 'gardez-vous d'être jouée par eux! » Quelques
Durant les loisirs que lui laisse la campagne, jours plus tard: c( Votre mère, me ditesKœnigsmarck s'amuse: il joue, il donne des vous, a promis de vous donner deux mille
fêtes, et avec tant de brui1 que la nouvelle couronnes. Je crains que ce ne soit beaucoup
de ses divertissements ne tarde pas à parvenir trop peu pour ce que nous voulons. Mais
jusqu'à Sophie-Dorothée. Mais Kœnigsmarck 1 peut-être le ciel fera-t-il que votre père, lui
pour calmer la jalousie de sa maîlresse, ima- aussi, consente à vous écouter I lJ Le 2 juillet,
gine de paraître jaloux. Il accable la malheu- Kœnigsmarck perd courage : « Je suis déreuse de reproches au sujet de bals où elle solé d'apprendre que vol.re mère s'est queserait allée, de conversations qu'elle aurait rellée avec votre père au sujet du bâtard. On
eues avec des jeunes gens: et toutes les let- devine sans peine qui des deux esl le plus
tres de Sophie-Dorothée ne sont remplies que faible, et je crains que nous n'ayons rien à
d'explications, de justifications, de réponses espérer. Vous serez forcée de vous consacrer
à des accusations imaginaires qu'elle prend plus étroitement que jamais à votre mari, et
ari sérieux, tandis qu'on devine aussitôt l'uni- moi, j'aurai à chercher quelque autre coin
que motif qui les a inspirées. Quand elle se du monde, où je mendierai pour avoir à
hasarde à lui rappeler doucement qu'il a manger! )J Mais le découragement ne dure
laissé passer trois postes sans lui écrire, il que peu de jours, et, dès le 6 août, Kœnigsse fâche, menace de rompre, et affirme qu'il marck enjoint de nouveau à sa maîtresse de
n'a laissé passer que deux postes, el non poursuivre ses démarches auprès de ses patrois. Ou bien encore il énumère à la jeune rents. « Ne vous laissez pas conduire ainsi
femme tous les sacrifices qu'il a faits pour par le nez I C'est vraiment une honte l lJ J'us-

Lli

PR_1NCESSE SOP111E-DOJ(OT1IÉE

qu'au début de l'année suivanle, l'amant n'a je ne crois pas qu'aucune d'elles nous apIll
pas d'autre pensée que de contraindre sa prenne, avec quelque certilude, s'il aime ou
maît~esseà o_bte~ir, de ses parents, celle grosse n'aime pas la jeune femme pour qui il Ya
Sophie-Dorothée.
pen_s10n, qui puisse les faire vivre tous dem.. mourir. On devine parfois qu'il Ja désire,
(( St votre père est ruiné par les frais de la pour sa beaulé et pour son luxe, surtout
M~is, qu'il ail aimé ou non, peu d'hommes
gue:re, - lui écrit-il en novembre, - toute pour ce titre de princesse qui l'aura sans cerlamement ont été plus aimés. Et si, malesp~rance est perdue pour nous; mais je ne doute, dès le début, alliré vers elle. Mais, gré sa mort héroïque, les lecteurs de ses
crms pas que les demandes des Danois soient d'autres fois, l'expression même de ce désir lellres ne peuv~nt se défendre de le mépriser,
assez exorbitantes pour le meure à sec. J)
sonne faux; el jamais, en tout cas, elle ne p;rso~ne certamement ne pourra se défendre
Ses. lettres continuent, cependant, a être s'accompagne d'un vrai cri de tendresse. d adnnrer et de plaindre, malgré sa faute, la
remplies de protestations d'amour el de fidé- Kœnigsmarck gronde la jeune femme, il la mall_1eureuse jeune femme qui s'est livrée
lité. liais. le lo~ y devient sans cesse plus flatte, il lui commande : jamais on ne sent à lu'. t?ut_ entière. Voici une des lettres qu'elle
dur, plus 1mpat1cnt, et l'on y rencontre sou- qu'il s'unisse lt elle, qu'il essaie de la com- lu~ ecr1va1t, la dernière de ses lettres qui nous
vent des passages tels que œlui-ci : cc La vie prendre, ou simplement qu'il la plaianc. smt parvenue :
que je mène depuis le r13tour de la cour doit Seule, sa mort est bien d'un amant. SopÎiieVous êtes parli depuis six jours, cl je n'ai pas
,[e le ~rains, vous donner plus d'un motif d~ Dorothée a décidé avec lui, dans les dern iers
Jalousie : car je passe toutes les nuits à jouer jours de juin, qu'elle s'enfoirait, le 2 juillet, enc~re re..;u un seul mol de ,·ous. Par quoi ai•jc
avec des dames, et sans vanité, elles ne sont à \\'olfenbiillel, où il doit la rejoindre. Il est mérité. d'~trc ainsi traitée? Est-ce parce que je
pas laides ni d'u_n _rang modeste. J'implore lui-même en toute sûreté à Dresde, il sait ::ou~ ~J :wné j~sc1.~';\ l':1d?ralion, parce que je
ou:s a1 tout sacrifie? Mais a quoi bon vous rappevotre pardon 1 mais Je ne puis pas vivre sans que son retour à Hanovre risquera de le ler tout .cela'? 1ron incertitude est pire que la
un peu de plaisir, et l'une de ces dames vous perdre. Et cependant il revient à Hanovre il mort :.rien ne yeul égaler les tourments qu'elle
ressemble si fort que je ne puis m'empêcher se présente, la nuit, chez sa maitresse, la m? fait soulTnr. Ouellc cruelle destinée est la
de m'attarder en sa compagnie. Vous serez force à le recevoir; et c'est au sorlir de chez mienne, grand Dieu! Quelle honte d'aimer ainsi
curi~us~ de savoir son nom, mais je ne vous elle qu'il meurt, en héros. li l'aimait donc
c~ sans èl_rc aimé:! Ala~s j'étais née pour vou;
le d1ra1 pas, par crainte que vous ne me et plus profondément que n'en témoignen~ aimer, _et JC vous a1mera1 tant que je vi,Tai. S'il
défendiez de lui faire la cour. ,, Il donne des ses lettres! Ou peut-être le danger a-t-il, e~t .vrai qt!e vous a~·ez changé, - et j'ai une infi.
mle de nusons_pour le craindre, _ je ne vous
soupers et des bals, et le dit à sa
sou~a,te. pas d'autre punition que de
maitresse, ajoutant seulement qu'il
JJC pma1s trouver une fidélité el un
s'y ennuie lori. A quoi la malheuamour sembla hies aux miens. Je souhaite
reuse jeune fëmme, qu'il paraît avoir
qu'en dépit du plaisir que vous pourrez
dès lors complètement terrorisée,
prendre_ à d~ nouvelles conquêtes, vous
n'ose plusmème opposer l'ombre d'un
ne cessiez pornt ~e regrcller l'amour et
reproche : « Puisque vom me dites
la tendresse que Je vou:, ai montrés. Je
\'?us. aime plus qu'une femme n'a jamnis
que votre souper était ennuyeux et
,mne un homme. Mais je vous répète
triste, et que l'on s'est séparé très
trop souvent les mêmes choses, ,,ous
tôt, - écrit-elle, - je dois vous
devez en être fatigué. Ne vous en fàchez
croire, bien que Stubenlol m'ait afÏlrpas, _je vous en _supplie, ne m'ôtez pas
mé que vous aviez été le plus gai des
la tnste consolation de pouvoir me pl:iinhôtes, et qu'on n'était parti que longdre de votre dureté ! Je n'ai pas i·eçu
temps après minuit! » Sûr de la
u~ seul mot de vous : tout conspire il
soumission de Sophie-Dorothée, Kœm accalJler. Peut.être, en plus du malni3smarck, évidemment, se croit tout
~lcur de n'êll'C plus aimée de vous suisJC :i la veilJe d'être définitirnmen't perpermis. li n'a d'égard ni pour le
~ue; C'est !rop_pour moi, d'un seul coup:
rang de son amie, ni pour sa siluaJe n Y survivra, pas! Adieu, je vous partion et les dangers où il l'expose sans
d ,~11nc tout ce que \'OUS me failcs soul'...
cesse. Libre, lui-même, de ses actes,
fnr!
il entend l'avoirtoujoursàses ordres.
Voici un billet qu'il lui écrit, au mo. Oui vraiment, elle c&lt; était née pour
ment où déjà leurs amours sont con.11~er
l&gt; cet homme grossier et dur
nues de tous, et où l'on épie Jeurs
qm
cc Ja faisait souffrir ! )J Et
moindres mouvements : « Je ne suis
~I. \Vilkins a bien raison d'évoquer,
pas content de votre conduite. Vous
a propos de son aventure, l'imme fixez un rendez-vous, et puis vous
mortel souvenir de Tristan et d'Jso)me laissez geler à mort &lt;lans le froid,
de. Comme l'héroïne du drame de
altendartt le signal. Vous saviez pourWagner, la princesse de Hanovre
tant que j'étais là, de onze heures à
nous apparait victime d'une nécesu~e heure, faisant les cent pas au
5..ité mauvaise qui, peu à peu, lui
corn de la r.ue ! Je ne saï:&gt; que penote toute force de résister et de se
ser, mais je puis à peine cloudéfendre.
ter de votre jnconstance, après
Mariée à un butor rrui la déteste
L\ PRINCESSE SOPJIIE-DJROTHÉE,
c~ avoir reçu une preuve si _glaentourée
d'ennemis qui s'acharnea~
ciale.... Soyez tranquille, je m'en o·après une peinture ano:1yme longtemps conurvee au cl!Steau :i'.4.hlim .
à l'humilier et à la tourmenter
irai au plus vile 1 .tdieu donc! Delongle~ps el!e n'a de pensée qu;
main matin, je pars pour Hambourg. » dans ces tragi11ucs journées, éveillé soudain
pour son de,·01r : mais, du jour où KœoiasTel est Kœnigs~arck, à le juger d'après el exalté son désir? Peut-être lui a-l•il insmarck lui écrit pour la première fois on s:nt
s~s leUre_s à Soph1e-Dorotbée. Et je regrette piré pour Sophie-Dorothée l'étrange senti•
qu ,e1le ne va plus cesser de lui appartenir
d av01r dit que ces lettres nous ré,·élaient son ment qui devait pousser plus tard un autre
Elle-même le sent, avec un mélange d'épou~
cœur tout entier : car, parmi tant de rensei- aventurier, Lassalle, à courir avec la même vante et de ravissement.
gnemenls qu'elles nous fournissent sur lui
• folie au-devant de la mort?
El de jour en jour elle s'abandonne daraa-

ïi

~
·~ ---....

VII -

lhSTORL\. - Fasc. So.
b

�L'ES NOYJtD'ES D'E NJtNT'ES _ _ "

'fl1ST0~1.ll---------------------~
tage à la passion qui s'est emparée d'elle,
de jour en jour ses lettres nous la font
voir plus tendre, phis humble, plus docile,
plus aveuglément résignée à subir la brutale domination de son infidèle et cruel
ami; jusqu'à cc qu'enfin, comme Isolde, elle

oublie, à force d'amour, tout le resle du
monde, et s'expose, presque volontairement,
aux pires dangers. Avec cela, toujours timide
el douce, restant jusqu'à la fin I l'enfant u que
Kœnirrsmarck
lui reproche d'être.
C
,
Ses lettres, même dans la traduction an-

glaisr, ont un charme, unegràce, un parfum
délicieux.
Puisse-t-on nous en offrir bientôt le texte
français, de façon à nous rendre familière,
dans son relief vivant, l'aimable et tragique
figure de la princesse Sophie-Dorothée!
TEODOR DE

\\"YZE\\".\,

Les noyades de Nantes

Entre l'Jlistoire hâbleuse, telle que la concevaient quelques romantiques, cl la maussade nomenclature des pièces d'archives, il y
a, quoi donc? Disons, en appela~t l~s c~oses
par leur nom, c1u'il reste le droit d avoir du
talent. li n'est pas donné à tout le monde
d'en pouvoir user. Voici quelques années, au
moment de la première Yogue des méthodes
tudesques, l'exercice de ce droit faillit devenir
dan(Tereux; la prétention d'intéresser les lecteu;s fut assimilée à un délit intellectuel.
Vous souvient-il du ton de commisération
avec lequel de tout jeunes rongeurs de paperasses laissaient tomber cette sentence: (( C'est
de la littérature»? Mon Dieu, sans parler de
Tliücydide ni de Salluste, ce sont d'impénitents liltérateurs que les La,•1sse, les Lucbairc,
les Sorel, les Vanda), les Frédéric Masson, les
Jullian, tous nos maitres. Le singulier despotisme qui, sous pré~exte c,ue des aventures
sont arrivées, prétend mterd1re de les raconter
bien! Celle cruelle théorie a passé de mode;
licence est de nouveau donnée à lllistoire de
fiaurer parmi lrs genres littéraires. Provisoir:ment du moins, il n'est plus déFendu aux
historiens de saroir écrire.
Parmi ceux qui croient deYoir profiter de
la permission, un des plus zélés .~t d.es plus
populaires est M. G. Lenotre. S 1I a,me
archives et les vieux cartons, et la poussrnrc
des •relTes et l'odeur fade des études de noo
'
'
.
taires, demandez-le a tous les dragons qui
•ardent du passé. Mais après qu'il a !ail son
butin de trouYailles, à ces témoignages de la
mort ce que Lenotre demande, c'est de la
vie. Ce curieux est poète, ce chercheur est
homme de théâtre. li apporte dans l'intelli"ence des drames anciens une sorte de lyrisme
~crupuleu1; tout son souci d'exactitude ne
rend que plus émomante la vérité. Rien
d'aussi difficile que de rester véridique en se
passionnant; là sont le mérite. de. ce. s~duisant historien, son secret de plaire al éhte el
à la foule, la raison de son heureuse influence.
Son dernier livre, qui a pour titre les Noyades de Nantes, est épouvantable. Et comment

.!es

ne point épouvanlcr alors qu'on raconte la
Terreur nantaise'? Napoléon, qui se plaisait
aux histoires fantastiques, évoquait ce sanglant souvenir pendant une des mornes soirées de Sainte-Hélène. « Laissons cela! s'écria-t-il tout à coup; on n'a rien vu de comparable en horreur. 1&gt; Voilà justement où un
Lamartine, par exemple, regardant dans cet
enfer du haut de sa subjectivité, ne savait
ou ne daignait pas se contenter de .la vér!t~;
il était dans l'essence de ce magnamme geme
d'ajouter du laid à la laideur et d'embellir le
beau.
Irautres conteurs, après Lamartine, plus
hâtifs encore avec moins de magnificence,
onl tenté la légende de cette horrible histoire. Ils ont été iuférieurs au réel, parce
qu'il était impossible d'ajouter du crime à
Carrier ; ici le document dépasse en pathétique les pires cauchemars. L'art de Lenolre,
en ce récit des misères de Nantes, consiste à
écrire docilement, sous la dictée des témoins,
et c'est plus qu'il n'en faut pour faire frissonner.
Les pi!'CS atrocités ont rencontré, sinon des
panégrristes, du moins fingénieux déîenseurs pour leur découvrir des circonstances
atténuantes. On a vu les inquisiteurs de Philippe li, les lomes de Machecoul, les tueurs
des massacres de Septembre bénéficier des
plaidoj'ers de l'esprit de parti. Jamais une
voix, fût-elle du plus sot des sectaires, ne
s'est élevée en foreur de Carrier. Le proconsul de Nantes est le lépreux de l'llistoire. Ce
qu'a fait cet homme, chacun le sait à peu
prè~, mais il est terrifiant de le rapprendre
détails par détails : la tragédie des noyades,
trente fois reprise, des enfants assassinés par
centaines, plus de quatre mille victimes, six
mois de folie homicide, une ville martyrisée
par une sorte de bouffon sanguinaire, et tout
ce qu'on ignore! Un Carrier, quelle absurde
énigme! ~l. Lenolre traîne en pleine lumière
cette hèle de nuit.
Malgré toute la pénétration de l'historien
et sa véracité implacable, ce bourreau de-

meure incompréhensible. Ëtail-ce un fou? A
coup sûr un affolé. Les fantaisies du Comité
de salut public étaient créatrices de démences . &lt;&lt; D'un mince procureur de province, dit
M. Lenolre, confiné dans la chicane et les
roueries professionnelles, la loterie des révolutions et l'impéritie du Comité avaient fait
un autocrate tout-puissant, disposant d'un
pouvoir supérieur à celui qu'ayaient exercé
les rois. » Voici non point l'excuse, mais
l'explication de ces subites métamorphoses
de niais quelconques en scélérats. On vient
dire au premier venu des faméliques, brûlé
de convoitises, rongé de rancunes : &lt;! Désormais, tu seras tout-puissant. l&gt; On costume
ce pauvre hère en saltimbanque guerrier,
aYec un panache, un grand sabre et toute
une rhétorique tapageuse dans sa chétive
cervelle; le voilà làché en pleine omnipotence. Edgar Quinet, en ses loisirs d'exilé,
médilait ainsi sur la Terreur : « Donner à
des individus la puissance de lâcher bride à
toutes leurs fureurs, et attendre qu'ils demeurent dans les limites de la raison. c'est
trop exiger de la nature humaine. Jureriezvous qu'en de semblables conditions votre
raison resterait tout entière? &gt;&gt; Qu'était-ce
que Carrier? Le dernier des bavards de clubs,
un chicanons affamé, moins que rien. Sous le
chapeau à plumes, la faible tête a éclaté.
Cette Nantes de l'an li était une chaudière
de fureurs; toutes les pestilences de la guerre
civile montaient de la Loire. Brigands, fédé•
ralistes, mouchoirs rouges, habits Oleus, jacobins, feuillants, hébertistcs, c'était à qui,
dans celle cité de négriers enrichis el de corsaires, souhaitait l'extermination de son misin. Le raté, improvisé empereur I avait pour
instmctioos : « Purger le corps politique de
toutes les mauvaises humeurs lfUÎ y circulent. 1&gt; !!uni d'un pareil pouvoir, il tombait
au milieu d'exaspérés qui hurlaient la mort.
Peut-être en une autre atmosph~re n'eût-il
été qu'un imbécile; ne respirant que folie,
il devint fou, et assafsin, n'entendant que
des haines.

M. Lenotre explique à merveille que si
odieux qu'ait été Carrier, la Terreur nantaise
ne fut pas le crime d'un seul homme. Quel
chapitre des annales de la peur que cette
abdication de quatre-vingt-dix mille citoiens
devant une poignée de gredins, et lesquels!
Le papelard Bachelier, le créole jouisseur
Goullin, et Robin, le voyou sinistre qui chantait des vaudmilles au lendemain des noyades, cent drôles tout au plus. Avant d'arriver
à Nantes, Carrier, dans ses missions antérieures, ne s'était pas montré inutilement
féroce. C'est à se demander si le secret de sa
scélératesse ne fut pas tout entier dans sa
làcheté; il était bassement pleutre, ayant fui
à Cholet, poursuivi par les huées de Kléber,
Ses acolytes du comité révolutionnaire de
Nantes et ses prétoriens haillonneux l'au~aient égorgé au premier soupçon de tiédeur;
11 se fit loup pour n'être point dévoré. li
finassait, évitait de donner des ordres écrits,
s'abritait sous de misérables équivoques, allait vivre à la campagne, se rendait inacces~ible _à tous. Songeait-il à se réserver des
alibis et des excuses pour le jour où tournerait le vent? Pas même. Il agissait ainsi par
couardise naturelle, non par calcul. li y avait
dans les bas-fonds de cette âme on ne sait
quelle ignoble candeur; peut-être se croyait-il
irréprochable. Le Comité de salut public le
rappela, non certes à cause de ses crimes,
mais pour avoir déplu au jeune Jullien, ambassadeur particulier de Robespierre. Il fut
mandé à Paris le plus courtoisement du
monde : « Tes travaux multiples méritent
que tu te reposes quelques instants, et tes

collègues te reverront avec plaisir dans le
sein de la Convention nationale. " Dans l'Assemblée, où il reprend sa place, son attitude
n'est aucunement celle d'un homme qui regrette quoi que ce soit; il dit son mot au
besoin, il est écouté . Robespierre le haïssait,
mais point du tout pour ce qu'on pourrait
croire : cet bébertiste honteux n'était pas de
la coterie de chez Duplay. A la chute de Maximilien, Carrier applaudit hruJamment. Au
lendemain de thermidor il est encore impuni
et tranquille. Cependant ses complices du
comité nantais sont traînés au tribunal révolutionnaire; il fait encore le rève naïf d'échapper à celle redoutable enquête. Mais Bachelier, Chaux, Goullin, tous les autres, n'ont
que son nom à la bouche : ils le vocifèrent,
la rue fait chorus, la Convention s'émeut,
elle nomme une commission de vingt et un
membres pour étudier la Terreur nantaise.
Carrier, sommé de s'expliquer, persiste toujours à se demander ce que peut bien lui vouloir cette Assemblée qui, naguère, acclamait
ses dépêches. li argumente, avec ses formules
de cuistre : « J'ai conserré Nantes à la République, j'envisage le brasier de Scévola, la
ciguë de Socrate, l'épée de Caton, l'échafaud
de Sydney. , Et puis, dans une minute de
génie, il Iàche ce mot immortel, le résumé
des dix-huit mois de la Terreur : &lt;1 Tout est
coupable ici, jusqu'à la clor.helte du président! 1&gt; Avec cette parole et la réplique de
Malet : « Mes complices? Vous, si j'avais
réussi! &gt;&gt;, quelqu'un a osé prétendre qu'on
tenait toute la philosophie de l'histoire.
Enfin on le vit sur la sellette. La réproba-

lion universelle l'y avait poussé. L'horreur
qu'il inspirait était telle que l'alTreuse bande
de ses complices, non moins criminelle que·
lui, en parut soudain innocentée. On lui joua
la vieille comédie du bouc d'Israël. Le président du tribunal rév-olutionnaire, Dobsent,
un fantoche, après soixante jours d'audience,
apporta un verdict sinistrement comique :
seuls, Carrier et deux brutes, l'égorgeur Pinard el le noyeur Grandmaison, se VO}"aient
condamnés. Toute l'infâme séquelle était acquittée, « convaincus, dit le texte bouffon,
mais ne l'ayant pas fait avec des intentions
criminelles et contre-réYolutionnaires ». Uohsent termina ce carnaval judiciaire par une
petite homélie qui a l'air d'un toast : « Allez
jouir des embrassements de vos familles et
de \'OS amis, el après l'effusion de ces premiers sentiment!I, employez bien cette liberté
qui va vous être restituée après la pénible
épreuve que \'Ous venez de traverser. n Le
premier usa~e que les sympathiques acquittés
firent de leur liberté, ce fut d'aller diner chez
Méot, au Palais-Égalité, à cinquante francs
par tète. Quelques convives, en goguette,
quittèrent la table pour aller voir guillotiner
l'ancien patron. Devant la mort, Carrier eut
une sorlt! de sombre courage, l'attitude négatil'e et méprisante de quelqu'un qui ne
comprend toujours pas. Cette obscure conscience était sur la conscience publique en
retard de dix-huit mois. A-t-il senti, à l'heure
suprême, quelque chose qui ressemblât à
du remords? Il se disait peut-être : , li est
possible que je sois un monstre, mais les
honnêtes gens sont de drôles de corps! 1&gt;
IIENRV

ROUJON,

IU l'Académie française.

Palette royale
Les vertus et les lumières des grands sont
toujours démontrées parleur conduite; quant
à leurs talents, cette partie reste dans l'apanage des flatteurs, de manière à n'avoir jamais
de preuves authentiques sur leur réalité; et
quand on a vécu près d'eux il est très pardonnable de mettre leurs talents en doute.
S'ils dessinent ou peignent, un habile artiste
est toüjours là qui dirige le crayon par le
conseil, quand il ne le fait pas de sa propre
main; qui prépare la :palette, amalgame les
couleurs d'où dépend le coloris. Si une princesse entreprend quelque broderie nuancée,
de la nature de celles qui peuvent prendre
leur place parmi les productions des arts,
une habile brodeuse défait et recommence ce
qui a été manqué, passe des soies sur les
teintes négligées. Si la princesse est musicienne, il n'y '.a pas d'oreilles qui jugent si

elle a chanté faux, ou au moins il n'existe
personne capable de le dire : ce sont de
lége_rs inconvénients que ce manque de perfcctwn dans les talents des g;ands. S'en occuper, quoique médiocrement, est un mérite
qui suffit en eux, puisque leur seul goùt et
la protection qu'ils leur accordent, les font
éclore de toutes parts. Marie Leczinska aimait
la peinture, et croyait savoir dessiner et peindre; elle avait un maitre de dessin qui passait
toutes ses journées dans son cabinet. Elle
entreprit de peindre quatre grands tableaux
chinois, dont elle voulait orner un salon intérieur, enrichi de porcelaines rares et de très
beaux marbres de laque. Ce peintre était
chargé de faire le paysage et le fond des
tableaux; il traçait au crayon les personnages i les figures et les bras étaient aussi
conl1és par la reine à son propre pinceau;
elle ne s'ét_aiL réservé que les draperies el les
petits accessoires. La reine, tous les matins,
sur le trait indiqué, venait placer un peu de
couleur ronge, b!euc ou verte, que le maitre
préparait sur la palette, et dont il garnissait
à chaque fois son pinceau, en répétant sans

cesse: &lt;&lt; Plus haut, plus bas, madame, à
droite, à gauche. :1 .\près une heure de travail, la me.sse à entendre, quelques autres
devoirs de piété ou de famille appelaient Sa
Majesté; et le peintre, mettant des omb;es
aux vêtements peints par elle, enleîant les
couches de peinture où elle en avait trop
placé, terminait les petites figures. L'entreprise finie, le salon intérieur fut décoré de
l'ouvrage de la reine, et l'entière confiance
de cette vertueuse princesse que cet ou vra"e
était celui de ses mains fut telle, que, légua~t
ce cabinet à madame la comtesse de Noailles,
sa dame d'honneur, les tableaux et tous les
meubles dont il était décoré, elle ajouta à
l'article de ce legs : « Les tableaux de mon
cabinet étant mon propre OU\'rage, j'espère
que madame la comtesse de :-loailles les conservera par amour pour moi. )l Madame de
Noailles, depuis maréchale de Mouchy, fit
construire un pavillon de plus â son hôtel du
faubourg Saint-Germ~in, pour y placer dignement le legs de la reine, et fit graler en lettres d'or sur la porte d'entrée l'innocent mensonge de cette bonne princesse.
MADA&gt;IE

CA:\IP AN.

�. _________________________________
Lë BOllŒA'J/.DëJIŒNT - - ,

commandement militaire comme le reste à
l'anarchie, tandis que ce commandement
perdait le peu de prestige qui lui rest.it encore,
Pn se donnant en pâture, a\'ee une longanimité qui n'était que de la faiblesse, aux di\'agations virulentes de la presse et des dubs.
Telle était la situation gouvernementale,
qui, ainsi qu'on le voit, n'arait rien de
rassurant. La suspicion où était tenu maintenant le général Trochu avait grandi à ce
point qu'il était question, dans les conseils
des avocats en possession du pou\'oir, soit de
le mettre en tutelle, soit mème de le remplacer. a -Le moment est venu où le gouvernament dnit lui-mème conduire les opé1'(ltions militaires o, disait Jules Favre, et
M. Arago. qui s'opposait au remplacement du
général Trochu parce qu'il entendait au préalable « réclamer de son successeur une profession dé foi républicaine "• adjurait le
gouverneur de commander désormais l'armée
1 en citoyen résolu à tenter des efforts extraordinaires, en dehors de toutes les l'ègles
militaires I n. C'est à des divagations de ce
genre que le gouvernement occupait ses
séances, pendant lesquelles les p,·opositions les
plus fantaisistes étaient successivement pré-

UNE GARDE AU.\'. RE.\IPARTS (BASTION ~ l), -

Tableau de

sentées par des gens dont les aptitudes au rôle
d'hommes d'Etat se montraient là sous leur
,·rai jour, mais où, somme toute, on ne résolvait rien, sinon qu'on ne confierait jamais la
défense de la République à/' e.r-sénateu,· Vinol'.
Cependant, les souffrances morales el matérielles de la malheureuse population parisienne atteignaient déjà un degr1\ d'acuité terrible. Les premières avaient principalement
pour cause le découragement qui, régulièrement, succédait au déluge de fausses nouvelJcs
que propageait la presse, qu'encourageait le
gouvernement, et que le public colportait de
bouche en bouche, se prJparant ainsi les plus
amères déceptions. Tantôt on avait capturé la
natte prussienne, tanlùt on avait battu l'armée
entière du prince Frédéric-Charles, tantôt on
annonçait l'arri\'ée de l'armt\e de la Loire aux
environs de Fontainebleau. Loin de meure la
population en garde contre ces rumeurs fantaisistes, le Joumal officiel publiait de temps
en temps des communiqués rédigt'•s par une
plume habile et où la gravité de nos échec,
était toujours masquée sous des artifices de
langage qui trouvaient pour le présent des
excuses et pour l'avenir des promesses dont
on ne voyait jamais la réalisation. a Ces espé-

rances chaque jour renaissantes, chaque jour
éteintes, ces joies détruites, ces attentes
anxieuses conduisaient plus ~ùrement au
desespoir que Ja vérité, si triste qu'cl1e pùt
être; les esprits les mieux équilibrés tombaient
dans un état riaient, voisin d'une sorte de
folie que l'on a appelée folie obsidionale•. u
Avec cela, pas de nouvelles des parents, des
amis, d1:;s pères ou des fils prisonniers en
Allemagne ou comhaltant en province, la
claustration absolue, l'isolement complet dans
la plus douloureuse des séparations!
Les tortures causées par le froid et la faim
étaient devenues terribles, surtout pour la
classe moyenne. Les économies une fois
épuisées, il al'ait fallu se contenter de la
ration journalière, qui se composait uniquement de ~00 grammes par jour d'un pain
innomable, fait de résidus et de mauvais son,
a,·ec 50 grammes de ,·iande de cheval i car le
gouvernement, après avoir, dans son imprévoyance coupable, laissé gaspiller les ,·ivres
de toute espèce au début du siège, avait d,i,
malgré des promesses solennelles, en venir
au rationnement. Ceux qui n'a,·aient pas ou
beaucoup d'argent, ou un fusil de garde
national, ou un élat reconnu d'indigence:;,

Reproduction autonsee rar laoup11 et L", t.:diteurs, P.1ris,
et E. LAPORTE.

J. GUIAUD

L'-Colonel ROUSSET

+
LE SIÈGE DE PARIS

Le Bombardement
Situation à Paris
à la fin de décembre 1870
Le piteux échec auquel venaient d'aboutir
les récents efforts de la détense de Paris avait
prornqué partout un découragement profond,
et les derniers jours de l'année 1870 s'écoulèrent dans une morne tristesse, à laquelle
faüait cortège, pour ceux que n'a,·euglait pas
la passion politique, l'angoisse des plus
sombres préoccupations. Les espoirs les mieu1
trempés s'évanouissaient devant la constatation douloureuse d'une impuissance désormais
démontrée, la foi en des jours plus heureux
disparaissait même chez les plus vigoureux
caractères, et des hommes, habituellement
Ellr:iil 1k l'//i,tnire gh1érnle ,fe la Gltl·nr fm11,0~1lle111a111lr. ISi0-1871. par lt• l.1 Co10H1 ltor•~lT.

très énergiques, ressentaient les premières
atteintes de la démoralisation.
D'autre part, la déception était grande de
tant d'illusions détruites au sujet des talents
militaires du gouverneur, à qui on avait fait
au début un crédit si large, pour aboutir
bientôt au plus complet désenchantement. Il
n'était malheureusement que trop certain,
les derniers bénements l'avaient prouvé jusqu'à l'évidence, que le général Trochu ne
possédait aucune des qualités nécessaires pour
sauver la situation compromise, et que sa
direction accusait des résultats de jour en
jour moins brillants. « On lui reprochait de
n'avoir pas su se senir des ressources qu'il
avait dans les mains et d'avoir compromis Ja
défense par une tactique malheureuse qui
1:rlilion tléti11i!i1t'. Deux hl'nux ,·ol11mrs (in--i-" ,le bililiotl1C,11w. Jub T::allandicr, l•(liicur.

consistait à en"a"er
ses troupes et à, les retio O
rer, sans jamais occuper un des porn.ts atta_qués. La popularité immemc dont 11 ava!t
joui au commencement el pendant les trois
premiers mois du siège avait fait place à une
hostilité qui grandissait chaque jour'. u Le
rrou,·ernemeot lui-même, qui s'était imaginé
Ïongtemps que son président, par cela mème
qu'il n'était point person« gmla à la. Cour
des Tuileries, devait posséder tous les mentes,
commençait à s'apercevoir de son erreur e~ à
danuereux « de le laisser désormais,
J·urrer
o guideo et sans contro'l e, d.cc1'd er souve•
san3
rainement des opérations qui pou raient_ en_core
être tentées ». L'autorité du g:énérnliss1me,
~ i peu etlecth'e qu'elle fi'tl, s_ubissa~t dom:
une grave atteinte qui menaçait de huer le
1. ,Jul&lt;'s
11aliom1le,

~•\\'RE

1

f,e Goiu•enwme11l tir Ill D!{t•11Jt

tome Il, 1mgc I08.

l:NE CAY[ H:Œ.ANT LE DO.MU.ARCE.MENT. -

1. Prorl'!Herbaux dr!f ,éw1rrs du Goui•rr11n11r11t
tle li, Difrmse natio11ale St•anccs llt&gt;s 21, 2~, N
26 déc('mbre 1870 .

Tatlt,w de

J.

DIDIER

2. Gl•n!!ral Di:cnor, /,a Défow de Pam, tomr Ill,

pai:te 211.

3. Ceux-&lt;;i au moins trom·aienl dnn,. la chnritC' pu-

"""85 """

tl

J. Gt:!Al'D•
hliqu&lt;', toujours nilmiruhlc, des rf''-~ources que_ l1
cla~e moyenne N la !)&lt;'Ille buurgrol'-'Ïc ne JJOument
pas partager.

�111STOR._1.Jl
classe de la société qu'elles appartinssent, se
sont monlrées admirables. Leur courage résigné dans les privations, leur stoïcisme dnns
les larmes, leurs attentions délicates et raffinées auprès des blessés et des mourants sont
au-dessus
de tout éloge. Les riches, dont les
des ra\·a~es de jour en jour plus terribles, et
voitures
blasonnées
étaient remisées faute de
la variole principalement, du 18 septembre
cheYaux, venaient à pied chaque jour aux
1870 au 24 février 187 l, date' de l'armistice,
baraques des Champs-Elysées ou 11 l'ambufaisait 64,200 victimes, soit 42,000 de plus
lance du Grand-Hôtel, assister aux cliniques
que pendant la période correspondante de
de Nélaton, de Jlicord, de Péan, de tout ce
1869-1870. Quant à la mortalité des enfants
que l'Ecole de médecine complait d'illustre,
en bas âge, elle était eJTroyablc, et elle atteiel faire les pansements les plus répugnants el
~nit pendant une seule semaine, la dernière
parfois les plus dangereux. D'autfes allaient
du siège, le chiffre épouvantable de 2,500 !
jusqu'aux
abords des champs de bataille
Rien de tout cela cependant n'empêchait
accompagner
les ambulances de la Société de
les clubs de fonctionner, les journaux de
secours aux blessés. Les actrices prodiguaient
divaguer, les sophistes de déclamer. &lt;( Les
leurs soins aux soldats soignés dans leurs
attaques les plus violentes, les appels à l'inthéâtres transformés en hôpitaux, et toutes,
surrection, à la guerre civile, au pillage,
les
jeunes, les vieilles, les célèbres, apporDétournons
les
Jeux
de
ce
triste
lahleau;
toutes les infamies, toutes les ignominies,
taient
à ce rôle de sœur de charité la même
la
tache
qu'il
imprime
à
la
défense
honorable
toutes les obscénités ont pu être publiées,
affichées dans Paris ouvertement, au grand de la capitale française doit être ellacée par ardeur qu'elles mettaient naguère :l rempor.
le souvenir du courage que la masse de la ter des 1riomphes 1
JOUr , ..• ))
Et si le dévouement de ces favorisées du
Triste conséquence d'une faiblesse inexcu- population a montré au milieu de ses terribles
sort
fut admirable, combien plus admirable
souffrances,
de
l'abnégation
dont
elle
a
fait
sable et qui avait sa source dans les utopies
dont les membres du gouvernement s'étaient preuve, du dévouement généreux qu'elle a . encore le courage st,oïq1;1e des femmes du
nourris toute leur vie. Or, chose étrange! prodigué à la patrie et au gouvernement peuple, des petites bourgeoises, des ouvrières,
lorsqu'un d'entre eux!, frappé enfin des d'occasion qui la représenlait. En face de obligées d'attendre pendant les heures glacées
désastreuses conséquences d'une licence que quelques brailln.rds, &lt;&lt; écume co.smopolite 5 n, de l'aube, dans la boue gluante et froide,
rien, ni le bon sens, ni le patriotisme, ni qui entendaient décréter la victoire et proclamer sous la pluie qui fouette ou le vent qui
la loi sacrée de Ja discrétion militaire ne la déchéance du roi de Prusse; en face des cingle, une maigre ration de pain de siège et
pouvaient refréner, demandait enûn, au nom exaltés, des démagogues el des sophistes, il un morceau de viande de cheval! Comme
du salut public, la suppression pure et simple faut, pour être juste, évoquer la mémoire de elles ont dù souffrir, ces pauvres créatures,
des journaux, c'était le général 1'ror,hu lui- tous ces hommes de devoir qui ont souffert rangées en file, transies et grelottantes, accamême qui, de concert avec Jules Fa,Te et sans se plainJre, de tous ces braves soldats blées sous le fardeau de leur pauvre ménage,
M. flocheforl, combattait le plus ardemment qui sont morts héroïquement, de toutes cP.s et partagées entre les soucis de la vie matérielle et l'inquiétude mortelle qui les dévorait
à chaque coup de canon! Elles n'ont cependant jamais fait entendre une plainte, jamais
poussé un cri d'impatience : leurs seules paroles étaient des caresses pour l'enfant qu'elles
porla.ient endormi sur leurs bras amaigris ....
Ces femmes qui ont souffert toutes les tortures, enduré trop souvent les tourments de
]a faim,. dont quelques-unes, dit le général
Ambert, onl dù mendier, la nuit, un morceau
de pain, ces femmes ont été de vraies héroïnes, et l'histoire leur gardera un souvenir
attendri.
L'essor de la charité a été merveilleux;
partout des hôpitaux, des ambulances, des
fourneaux économiques, où les blessés trouvaient des soins, lt:s malheureux du pain.
Dans la pitié comme dans le patriotisme,
toutes les classes, toutes les croyances, toutes
les opinions se sont un moment confondues,
et c'est bien là la portée la plus haute du
spectacle que la France a donné au monde
pendant près de cinq mois. Qu'importent
après cela les défaillances des peureux, les
cris
des énergumènes, les folies des anarClichë :\'eurdein frères.
chistes
et des braillards? Ne nous reste-t-il
SIÈGE DE PARIS : CONVOI DE BLESSÉS. - Tablea11 d e É .\IILE BOUT IGNY.
pas assez de nobles exemples pour montrer
l'inépuisable fond d'héroïsme el de vitalité
celle proposition si sage'. Quelle alierration femmes dont le noble dévouement jette sur que ce pays possède, et pour nous laisser le
d'esprit chez ce soldat si complètement égaré ces jours de deuil comme un rayonnement de droit de garder avec fierté la mémoire de
dans la politique! Et cependant, ces journaux divine charité. Les Parisiennes, à quelque ceux qui ont tant souffert'!
ne pouvaient plus ni se chaulîer ni se nour•
rir. La mortalité atteignait, par semaine, le
total énorme de 3,G00 décès; les maladies
épidémiques, qui s'élaient abatlues sur la
ville presque dès le début du siège, exerçaient

et ces clubs ne le ménageaient guère; ces
derniers surtout, où l'anarchie se prêchait à
bureau ouvert. cc Chaque jour on y demandait
la destitution du gom•erneur ou de tel fonctionnaire militaire ou autre, les visites domiciliaires, la levée en masse, la sortie torrentielle,
la Commune. Dans les réunions se formaient
des manifestations armée.i; qui allaient aux
mairies. à l'Uôtel de \ïlle, chez le gouverneur,
conseiller, ordonner ou défendre. Enfin, dans
ces réunions, était donné le mot d'ordre pour
la lentatirn d'insurrection et s'organisaient
les sociétés, telles que le Comilé central de
la garde 1wlionale ou l'ac;sociation des déiég11ës t!es 20 mTondissem,enls, qui avaient la
prétention et l'espérance de remplacer le
µ:ournrnement, espérance que les é\'éncments
de 1871 ont réalisée'.»

HISTORIA

,,

1. Gênél'nl Dc:rnoT, Loc. ('il. , tome III , pn,e-e 226.
2. Erncsl_Pic:ird..,
•

:j, Séancr du goun:1•11eme11l tenue le IO 110tembi·e 1870.

i-. f:11 q11éle Pa1·l emei1lafrf', r:ipport de )1. Clmprr.
5. Génér:il 011CRIIT, for. cil ., tome. Ill , page '217.

MARIE -AMÉLIE .DITCHE SSE DE PARME ,SŒURDE MARIE-l\NTOINETTE
CoU..- cl 1.0n d&lt;" M'° l&lt;" BARON DE SCli.L lC' H TIN O

PL ~O

�1..'E

.\\l[!lï.Al\(T Dl' T11i'.:\TRF.-FRA~ÇAIS. -

BO.MBJt'l{DEMENT - - -

Taékilll ,1',hnRl fiROt.:ILLl:T.

�r - - mSTOR,.1.ll

_________________________________,.

Bombardement de Paris

Cependant la situation preca1rc d~ la capilale n'était plus un mJ~Lère pour les
\llemand,-, 11ui }' rnyaient l'augure d'une
explosion populaire el s'étonnaient même
flu'ellc ne se fùt pas produite déjà .... lis
:1\"aicnt, dPpuis le 17 déccrnbrc, renoncé à
entamer les tra,·aux d'un si,'ge, mais ils cnlcndaient les remplacer par une aclion énergique d'un autre gcnrr, qui, en cxa~pérant
la population parisienne déj:'i singulièrement
surexcitée, la pousserait peut-être aux derniers excès. Or, le moment précis où cette
nrtion serait la plus efficace leur ~cm blait
arrill• maintenant. Tout espoir d'un secours
extérieur semblait évanoui; les Cncrgies lt!s
mieux trempées s'usaient peu à peu dans les
privai ions et les souffrances, et la faim, mauraise conseillère, pouvait au moindre événement faire sorlir de leurs repaires les émeutiers en qui M. de Bismarck ro1ailscs meilleurs
alliés. L'homme de fer qui présidait aux
destinées de l'Allemagne voulut alors profiter
de ce qu'il a appelé le moment 71sycholoyiq11e, el salisfaire à l'impatience de son
1mls, qui s'irrit:iit d'une résb-tance aus,i prodigieuse et aussi peu prérne. Am-sitôt que
tout fut prêt pour cet acte barbare, il ordonna
de rommenct'r le bombardement de Pari~.

On :nait été assrz surpris, dans l;après-midi
du :,, de voir tomber quelques obus dans les
qnarliers sud de la ,,me. Comme ils parais~aicnt
s'éparpiller sans but bien défini, on avail voulu
admettre qu'ils provenaient d'un tir mal réglé
ou de l'erreur de quelque canonnier, c.:ir h
population de Paris se refusait à croire que
les armées alll·mandcs, pal' un acte digne des
\'andales, youlussent sérieusement écraser
sous leurs obus la capitale du monde cirilisé.
Mais bienlol la persistance des coups et leur
régularité progressive ne Jai~sèrenl plus de
place ù l'illusion i il fallut ~e rendre à l't!\'id~nce ; c'était hien contre Paris que les soldats du roi Guillaume braquaient leurs canons!
Aussirôt le gouvernemPnt, &lt;' montrant plus
rlè trou Lie cl d'émoi que la population , ,
lança une proclamalion qui passa pour ainsi
1. GCuéral nrcnoT, (()(. dl., tome IV , page 11 .
:!. Jf,id., tome I\'. page 11.
:ï. Située ,;ur la lisii•re ocridrntale de la fon~l de
Uondv. enlrf' lt• c-anal ,le l'Our1·q et le chem in ,le r~r
,le Scii~~m1~.

dire inaperçue 1 ; car les habitants de '.PJris
supportaient celte suprèmc épreuve, il faut
le dire lr~s haut, a,·ec une fermeté qui doit
les ab!;:oudre de birn des rrreur~. Ils eurrnl
des accents de colère, des explosions de rage,
dè la haine, du mépri~, m~me des éclats de
rire; mais de terrei.tr, point. L'essai d'intimidation tenté par nos implacables ennemi.;
comme leur re~source dernière ne fut qu'une
inutile cruauté. Ils en recueillirent même cc
léger ridicule qui s'nttache toujours aux
grands moyens produis:rnt de petits résultats.
Quant à la chute de Pari!-, elle ne s'en lrourn
pas avancée d'un seul jour.
Cependant, dès le G janiier, tous les monument~ de la rive gauche a\·ai!'nl plu,;; ou
moins à rnuffrir. Les 'luartier..; dcl SJint-Victor, du ;ardin des l'lantc.s, de !'École militairC', du Panthéon, des Invalides, la bibliothèque Saintc-Gene,·ièl'C, le jardin du Luxcmhourg, o~ù étaient dl's haraqncmenls d'ambuhnce, l'Ecole politcchniquc rt le couvent du
Sacré-Cœur é1..1ienl sillonnés d'ohus, qni allumaient parfois des in~rndies &lt;1u'on éteignait
en h,ite. Par un r~Jouh\ement de barbarir,
les étaLfüsemcnt,; hospillliers étaient plus
pnrticulièrement visés, c·t semblaient le centre
de la zone des points de chute. L'asile d'aliénrs de Montrouge reçut, du 5 an '17 janvier,
1~7 projectiles; l'hôpilal du Yal-dc-Gràcc,
7,); laSalp1\trièrr, ;il.
On voit que le bomhardementétait méthodique. li coùln à la population cil'ilc 596
victimes (dont 107 femmes, enfants ou ,icillards::-, tuées sur le con p.
~lais, malgré ces effets trop regretlahlès,
son seul résultat immédiat fut une certaine
émiµ-ration des habilants de la rh·c gaucbc
vers la rive droite. l)'aulres « se portaient en
foule vers les quartiers bomh:trdés, pour contempler curieusement la trajectoire des olJus,
dont les gamins allaient ramasser les éclals,
qu'ils vendaient depuis 5 centimes jusq u'à
5 francs, selon leur grosseur' ». Comme les
Allemands lancèrent en tout environ 10,000
projectiles, il en est dont les recettes ont dù
être fructueuses, très certainement.
Entre tC'mps, les assiégés tentaient quelques petites opCrations conlre IC's b:illrries
ennemies de DOU\'ellc coustructinn. c·c~t
ainsi 'lue, dans la nuit du O au 10 ja1H·icr,
;i00 marins, mus les ordres du lièutenant de
Yaisseau Genai~, allèrent ùoule,·crser les tra4. Celte dcmmde l•tail si,nh~ ,les min_islrrs de
Suisse. de Sul•,le. etc lhn&lt;'mark. ile· Hrlg-1quc, des
1iay:&lt;-PIS, des Etals-l"nis cl tics consul5 générau-ç tics
ontrl's pui5,sa11c('~.

va.ux du Moulin-dc-Picrre·'N ramenèrent une
vingtaine de prisonnier:-, ~·ayant perdu, eux,
que cin'J Llcssé::;. Qnar:mle-lmit h&lt;'urrs aprè..:,
dans la nuit du 11 :m 1~, la compagnie de
rrancs-tircnrs du 122·· attaquait 1a ferme de
Nonnrrille ~. s'en emparait et y m&lt;'llait le
fou. ~lai~, al1andonnéc par deux compagnies
d'éclaireurs Ponlizac &lt;fui, n"r.c de la d~·namite, devaient faire sautrr les b,iliments, efü•
resta seule en présence des avant-posles prnssit&gt;ns qui dirigèrent anssilùl contre elle une
série de salves meurtri1\rc~. Un~ de ses sections 'lui, sous les ordres d·un orncier énergique, le mus-lieutenant Nacra, s'était nrcnturée dans les b,Himenls qui lmilaicnt, ne
put se rcpliC'r que le lendemain, après avoir
perdu 12 homme,.
Ces petites actions irnlécs et en général peu
t.fficaces n'atténuaient en rien la rigueur du
hombardemcnt, et nos hôpitaux continuaient
à soulîrir gravement de se!ii effets. Le 1:i, le
gom·ernemcnl em·oya à li. de Moltle une
protestation contre cette ,·iolation de la convention de Geni•ve, mais ne reçut qu'une réponse ddatoire, où il Nait dit « que les fait,
sirrnalés ne se reproduiraient probablem&lt;'nl
pl~s dès que les b1tterics allemandes seraient
71/m 1·approchées de l'enCPinle de /'aris, tl
qu·un temps clair rendrait le but de leur tir
plus :ipparenl )J. Ce même jour, les représentants du corps diplom3tiquc, présrnts l1
Paris, :tdrcssaienl au comte de Bismarck une
demandè tendant à ce que « des mesures
soient prises (lour permettre à leurs nationam: dè se mellre à l'abri, eux &lt;'l leurs propriétés ' ». Le thancelier leur fil connaitre,
arec une raideur narquoise, que depuis longlèmps il élait d'avis qu'une ville assit'géè ne
constituait pas &lt;c une résidence C?mcna!Jlc
pour les agents diplomatif(llCS des Etats neutres »; que cependant il ne pourait laissl'r
rn ce moment les C::trangers quilln Paris;
mais c1ue, par courloisie, il autorisait les
signataires de l'adresse à en sortir .... LPs
agents diplomatiques n'a,•aient guère qu':\
d~cliner une ofTrc présentée sous celle formf',
tt c'rst ce qu'ils firent, d'ailleurs, unanimC'ment. Telle fut la srule tentali\'e d'interv~r1tion faite par les puissances nentres pour
arrêter Jes horreurs indignes de noire temps.
En de'iors de ceUr timide prolcstation de
lt.!urs rt•présrnlants à Paris, pas une d't•lles
n'élc,·;1 la rnix en faveur de J'humanitt.:, et
toutes lais!-èn~nt foire ce que leur honneur de
na.lions civifü•ét's leu r comru:imlait impérieusement de sligmali~Pr.
L'-COLOSEL ROUSSET.

AU TEMPS DE L'EMPIRE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

DEUXIÈME PARTIE

prétexte qui ne blessât ni n'efneurât même JI. de Riroire, qui passa en captivité loute Ja
pas l'amour-proprr, de q11i q11e f(' soit. » Qui périodr impériale, racontait, sous la RestauCHAPITRE Il
que ce soit figure ici Savoyc-Rollin. Quel se- ration, à la famille de Combray, que tous les
cret Licquel avait-il donc découYerl qu'il prisonniers considéraient Acquet « comme
Madame Acquet (s,iile).
n'ose confier que de ri,·e Yoix rt !-eulement un e~pion, un mouchard, pendant le mois
au chef de la police générale de l'Empire? qu'il séjourna au Temple '». Après huit jours
Cel échec fut d'autant plus sensible à Lic- Nous crO)'Ons bien ne pas nous tromper en
quet qu'il avait espéré, en aUirant Allain, avani:-ant qn 'à peine arrivé à Caen il ,·enait de détention et trois semaines de surveillance
qu'Aché « serait aussi de la partie &gt;&gt;. Sans de mettre la main sur un lémnin si impor- à Paris, il était mis rn liberté et reprenait le
chemin de Donnay a.
celui-ri, 'lui était bien é,·idemment le chef de tant, mais en même temps si délicat à maLe rapprochement de ces faits et de ces
la conspiration, l'accusation, n'atteignant que nier, qu'il était effrayé lui-même de ce coup
dates
n~ permet-il pas d'induire que Licquel
des comparses, serait oLligée de passer "DUS de théâtre inattendu.
a1•a,t
dec1dé,
sans trop de peine oa peut le
silence le r&lt;ile du principal coupable et de
En furetant dans la prison où il avait croire, Acquet à se faire l'accusateur de sa
réduire, par conséquent, l'affaire aux pro- trouvé moyen de pénétrer pour rauser a,·ec
portions d'un vulgaire brigandagl'. Stimulé Lanoë el les Buquet, il avait rencontré Acquet femme? Mais le désir de ne pas se compropar ces motifs et da,antage peut-ètre par une de Férolles, bien oublié là depuis trois mois; mettre el plus encore la peur des représailles
raison d'amour-propre plus puissante encore, soit que lime Placi•ne fùt, comme le soup- fermaient, à Caen, Ja bouche de l'indirrne
Lirquet partit pour Caen. Sa joie de « prati- çonnait Vannier, employée par la police' et mari, très empressé de par1er à Paris, à c~nquer J) lui-même est si vire qu'elle perce dans eoaniît la véritable personnalité de Licquet, dition que personne ne soupçonnât le rôle
ses rapports pleins d'enlrain el de verve comi- soit que celui-ci eût trou,·é un autre intermé- qu'il assumait; d'où ce simulacre d'emprique : il se montre prenant la poste a\'eC De- diaire. il est cerlain qu'il obtint, dès le pre- s~nnem~nt au Temple - idée de Licquet,
laitre, son neveu C! cl deux ou trois sbires bien mier entretien, la confiance d'Acquet de Ft!- lnen _év,?em_mcnl - qui lui laissa Je trmps
alertes ». Il est si sùr du succès qu'il l'es- rolles et qu'il eut le crédit de le faire mettre de faire a Ilcal des révélations.
Quoi qu'il en soit, cet incident avait intercompte d'avance : - c&lt; Je ne sais, écrit-il à en liberté !, C'est après celte entrevue que
rompu
l'expédition de Licquet à Caen. Il la
Réal, si c'est trop se flatter; mais je suis Licquel demanda à Réal de l'appeler à Paris
reprit
au
milieu de novembre et quitta Rouen
tenté d'rspérrr qu'à la fin de la comédie on pour vingt-quatre heures; rnn voyage s'effecle
18,
toujours
accompagné de Delaitrc et
demandera l'auteur. » li est regrettable qu'on tua dans ]es premiers jours de novembre et,
n'ait sur cette expédition aucun détail. Sous le 12, sur un ordre ,·cnu de néal, Acquet d'agents choisis parmi ses plus habiles. Cette
quel costume Licquet se pré.senta-t-il à Caen? élail arrêté de nouveau cl amené en poste de fois il avait pris la qualité d'inspecteur des
Quelle personnalité avait-il usurpée? Com- Donnay à Paris, escorlé par un maréchal des droits réunis en tournée de service et les
ment put-il manœuvrer entre les amis de logis de gendarmerie; le 16, il était écroué hommes qui l'accompagnaient passaient pour
~lme Acquet, son compère llelaitre, le préfet au Tcmple 3 et Réal, accouru pour rjnterro- ses contrôleurs;. Ce titre lui conférait le droit
Caffarelli, sans éveiller un soupçon ni froisser ger, se montrait pour lui plein d'égards et d'e,ntrer dans les maisons et de visiter jusune susceptibilité? Il e~t impossibl~ d'en rien « promettait que sa détention ne serait pas qu aux raves, sous prétexte de rechercher 1a
démêler; il a le talent de troubler l'eau pour de longue durée' JJ. Une note restée au dos- fraude. Son but était d'attirer Allain, Buquet
y pêcher à coup sll r et semble jaloux des sier semble indiquer que cette incarcération et surtout d'Aché; mais aucun d'eux ne se
moyens qu'il emploie au point de n'en dirnl- n'était pas de nature à causer grande alarme montra. ~ous ne pournns enlrer dans le dé~uer à personne le secret. Par une sorte au chàtelain de Donnay : 11 M. Acquet a été tail de ce troisième voyage, Licquet ayant
d'instinct de mJslificateur, il entretient, pen-, conduit à Paris pour qu'il ne nuisit point aux tenu secrètes les ficelles de sa comédie; des
dant son voyage, une correspondance orf1cielle opérations relalircs à sa femme .... On sait demi-coafidences faites à Réal on peut inflrer
avec son préfet, et une autre - particulière qu'il est étranger au délit de son épouse: qu'il acheta le coacours de Laagelley cl de
- avec Réal. li dit à l'un ce qu'il n'avoue ruais H. Réal croit nécessaire de le tenir Cloi- Chauvel; moyennant Ja promesse jormeJle de
pas à l'autre, écrit :. Savoi·c-Rollia qu'il a gné. » Ce n'e,t point là le ton dont les poli- l'impunité, ils consentirent à servir Je policier
hâte de rentrer à Rouen, et à Réal il de- ciers de l'époque parlaien t de leur clientèle et à trahir Allain; ils allaient le lui liner
mande, par le même courrier, rlëll'e appele' ordiaaire et il n'est point hors de propos de quand " une peur du gendarme Mallet fit
tout manquerR ». Licquet se replia avec sa
à Pm·is pendant t1ingt-quatre heu res . le faire remarquer; ajoutons enfin que Jes troupe, ramenant Chauvel, Mallet et Lan« Si vous adoptez ceue idée, monsieur, il fau- royalistes détenus au Temple ne s'y tromdrait que vous eussiez la bonté de choisir un pèrent pas ; un vieil habitué de la prison, gelley que devaient suivre bientôt Lanoi'
Vannier, Placène el les Buquet, sauf Joseph:
1 . Cette accu!'-'atîon contre llmo Plarènc prend assez
de consistance si on rapproche lrs allusiom de Vannier
de cc pa,:,11.gc de Billartl de \"t.'au -ç : c )1. et lime de
Placi•nc avaient élC compromis l'un èl l'autre cl condamnés i une l't:dusiou pcrpi!tuclle; mais, par un
i.M&gt;nhrur altachi• i l't'toilc de l.lme de Placime, elle
fut mi~e en liherh' en 1811 ou 12. Comment a-t-elle
foi~ pour_ exi,ster ~ Roul'll s.an'I l~rtune Ju~u•en 1814
1111 elll' ,1nt a Paris a,·er son mari? Cerln111t•~ personnes

trou,·enl des re~sourccs où d'nutres mourraient ,le
faim. Plus heureuse que beaucoup d'autres honnètes
g_ens, t'lle _• eu _une pcn~ion de 1.000 francs çur la
lislc du ro1. 11 lldlard tic \"eau'&lt;, t. Ill. p. 322.
:!. Acquet SOl'lÎl de la 1,1·il'-Ot1 de Cacu le i IIQ\'Cmbre 18Ui.
~. Ecrous du ÎC'm11lc. Archin~s (fo la préfecture de

pohre.

4. 1.cill'e d'Acqu!'l d~ Fërollt's. Arch. nat. P 8li0.

:i. Lettr~ de Oon nœil à _son fri•re Timoléon de Combra!', Arcllll'cs de la fanulle de SainL-Viclor.
ti. Oonn~il a~,mra1t c1ue Ac(111et nait ~u rinf/
francs p:ir Jour pe1!dant toute la durée de sou sl-jour
au Temple, en p1uement des services qu'il v al'ait
r,~ndus à la police. An:hires de la famille de~ Saint\ 1clor.
7. Lettre de Licqucl à Réal, 22 nowmlire ISOï
8. Archi,·rs nationales, ~,; X172.
•

�r-

111STO']t1Jl

qu'on n'avait pas revu. Mais, avant de re•
prendre le chemin de Rouen, Vcquet voulut
présenter ses devoirs au comte Caffarelli,
préfet du Calvados, sur les terres duquel il
,·enait de chasser. Celui-ci ne cachait pas son
mécontentement et jugeait singulier qu'on
disposât de sa police et de ses gendarmes
pour procéder it des enquêtes et à des arreslalions dont on négligeait même de l'infor~
mer. Licquet assure qu'après cc lui arnir fait
grise mine, Caffarelli Tit aux larmes )&gt; au
récit des histoires du faux patron Delaitre et
a·u faux inspecteur des droits réunis. Il est
possible que l'anecdote fùt bien conlée; m3is
}P. préfet du Calvados n'en estimait pas moins
fe procédé sans façon : il devait le témoigner
un peu plus tard avec quelque crànerie. Du
reste Licquet ne s'y trompa point; lui-même
écrivait, à son retour de Ca.en : c! Me voilà

brouillé avec le préfet du Calvados' n.

Il s'en souciait peu, d'ailleurs; on anit
tacitement arrêté que le vol du Quesna} serait
jugé à Rouen par une cour spéciale, et c'était
là que se concentraient tous les éléments du
procès. Licquet en était de\'enu l'ordonnateur

et le metteur en scène; à la fin de 1807 il
gardait, sous les verrous, trente-huit prévenus', hommes ou femmes, qu'il ne cessait
d'interroger, de tenir en baleine, de confron-

ter .... Mais il ne se déclarait pas satisfait :
l'absence de d'Aché gàtait sa joie; il aYait
bien compris que, sans celui-là, son triomphe
serait incomplet et son œuvre resterait imparfaite, et c'est sans doule à celte torturante
obsession qu'il avait dû l'idée - aussi cruelle
qu'ingénieusc d'une nouvelle comédie

dont la vieille marquise de Combray avait
encore été la victime.

Certain jour de novembre de 1R07, elle
entendit, du fond de son cachot, un tumulte
insolite dans les couloirs de la prison : les
portes s'ouvraient, les gens s'appelaient;
c'étaient des cris de joie, des chuchotements,
des exclamaûons d'étonnement ou de dépit
- puis de longs silences qui laissaient la prisonnière fort perplexe. Le lendemain, comme
Licquet venait lui rendre visite, elle lui trouva
la figure bouleversée; il fut, ce jour-là, très
laconique, parla, en quelques mots, de graves
événements qui se préparaient, et disparut
comme un homme affairé. Tout est aux prisonniers matière t1 espérer et Ume de Combray laissa, cette nuit-là, libre cours à ses
illusions; le jour suivant elle recevait par la

femme Delaitre un court billet de l'honnête
&lt;t

patron

)&gt; -,..-

de cet bomme qui avait sauvé

\lme Acquet, tué le cheval jaune et qu'elle
appelail son ange protecteur. L'ange protecteur n'écrivait que quelques mots : &lt;( Bonaparte est renversé; le noi débarque en France;
les prisons s'ouvrent de toutes parts .... Écri-

vez de suite à Il. d'Aché une lettre qu'il rel. LeUre de Licquel à Réa\. Archives nalionalcs,
F7 8172.
2. Tableau des détenus par mesure de haute police.
Archives nationale~, F7 8172.
5. A )lonsieur Delaitre, 11 no\'embre 1807; )Ion-

sieur, je ne peux trop vous remercier de la lettre
que vous m·avez envoyée par un exprès qui me
cause une grande joie que mes larmes ont coulé et
'fUi' je me suis trouvé mal, je vous fais passer la

T OUJ/}'ŒBUT
mettra à Sa Majesté. Je me chargerai de la
lui faire parvenir. &gt;)
Une chose véritablement tüuchante c'est
que la Yicille marquise, dont aucune fatigue,
aucune torture morale n'avaient abattu l'énergie, s'évanouit de. bonheur en apprenant Ir
retour de son roi.
L'événement répondait si Lien à tom~ ses
espoirs, à toutes ses pensées, depuis 1::111t

d'années elle l'attendait d'un moment à l'autre, sans jamais se décourager, qu'eJle trouva
tout naturel un dénouement auquel elle était
dès longtemps préparée, et tout de suite elle
prit ses arrangements pour la nouvelle vie

qu"elle allait commencer.
D'abord, elle écrivit au

C! brave Delaitre &gt;l
un mot 3 de remerciement: elle lui promettait sa protection et l'assurait qu'il serait bien

récompensé de tout le dévouement dont il
a,·ait fait preuve. - Elle adressa à d'Aché

arrivce et j'aurais bcsùin de faire un "oyage de
Tournebut poul' tout réparer et préparer si je
jouis de cette faveur. Vous m'écrirez et l'allends
avec impatience.
La plus navrante des letlres qu'envoya,

dans sa joie, la vieille royaliste dupée esl
certainement celle destinée au roi lui-même .
Fier de son stratagème, Licquet l'adressa :1
la police générale et elle rsl restée dans les
cartons 4 , écrite sur grand papier, d'une
grosse écriture masculine, soignée dans le
début et quasi solennelle, puis, sous l'affiux
des pensées, se terminant en un griffonnage

presque indéchilfrable. On sert que la pauvre
femme a voulu tout dire, vid !r son cœur, se

purger de dix-huit ans de déboires, de deuils,
d'indignations renlrées. Vo'ci! à peu près

complet, le texte de celle lettre dont nous
conservons l'orthographe :

A Sa Majesté Louii 18

lui-mème une lettre débordante de joie:
Me voilà, disait-elle, au comble du bonheur.
mon cher ,icomte, en fesant celui de toute la
France dans mes fers que nous souffrons tous
pour vous je jouis de votre gloire. M. de Laitre
qui m'a rt!ndu les services les plus rares et est
depuis deux mois pour moi toujours en route,
que son zèle rend infatigahle par le seul intérêt
qu'il prend aux malheureux, et que sa femme,
ma compagne d'infortune par suite de l'injustice,
lui a inspiré pour moi m'a envoié un exprès pour
m'instruire des grands é\·énements qui met un
terme à tous nos maux me donne le conseil d'écrire au roy et de vous l'adresser pour lui présenter. Celle idée est lumineuse et est capable de
nous dédommager de ce que mon fils n'est pas
assez heureux d\litre à sa place, le but de tous
ses désirs el de tous nos projets. Voll'c chère
frère, dans les fers n'est sou!enu que par voire
gloire. Je ne sais pas le style pour parler à un
aussi gr.ind roy par son courage et sa vertu. J'ai
laissé parler mon cœur et j'ai compté sur vous
pour obtenir la faveur de le po~séder à Tournebut.
Les prisons sont partout ouvertes; ... j'ai soutenu
avec courage depuis plus de trois muis mes fers
et me suis trouvé mal au récit des grands événements. Yous m'instruirez à temps si je suis
assei heureuse de posséder chez moi le roy. Je
suis bien hardie de demander si c'est possible
celte faveur dans une maison que je crois dérnslée
a,·ec des commissaires qui ont épuisé leur rage
de ne point ,·ous trouver. Rendez, je vous prie,
à M. de Laitre tout ce que je lui dois el que vous
connaissez étant le parent de noire pauvre Raoul.
JI tst pénétré de ces mêmes sentiments, vous demande du service 1 ne voulant pas rester oisir dans
une si belle cause et aussi beau moment.
Ce papier se ressent de notre privation de
liberté, distinguez, mon cher vicomte, tous mes
sentimènts d'allachement et de Yénération, et
avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble servante,
nE Collnr...1r.
J'irni chez votre mnman pour me trouver nu
passage du roy si j'obtiens ma liberté avant son
letlre pour le roi. et j'ai trouvé votre idée lumineuse, quoique mes. îu~ér~~s enlre, les mains de
M. DachC s01cnt aussi Ires i.Hen places par son alto·
chemcut. Mais trop occupé des gi-ands événements il
n'y aurait peut-êlrc pensé. Je suis charmèe de l'accueil que ma fille éprouve, qu'elle en remercie bien
\a pro\•idence qui la scrl d'une manière LrCs miraculeuse ....
Je p:trle au vicomte pour satisfaire ,·otrc zèle et

Sire,
C'est dans les fers à 66 ans où je suis plongée
ainsi que mon fils depuis plus de 4 mois que
nous rnons le bon heur de yous adresser nos re!ipects el notre félicitation sur ,·olre avènement
hem·eux à ,·otre couronne, tous nos vœux. sont
remplis, Sire .•..
Le peu de ressources qui nous restait encore
était consacré à soutenir et sauver du glaive vos
fidèles serviteurs dans toutes les classes j'ai eu à
regrelter le chevalier de Margadclle, Raoulle, Tamerlan et le jeune Tellier, tous emportés par
leur zèle pour la mmse de V. M. el a fail à Paris
et à Versailles des honorables viclimes. J1avais
loué une mai~on qui leur était consacrée, avec
toutes les caches utiles à leur sùrnté, mon fils :i
eu l'avantage d'ètre sous les ordres de messieurs
de Frollé el lngant de St-Mnur.
J'adresse ma lettre ;l M. le vicomte d'Aché ponr
la présenter il V. M. et solliciter la gdce bi('n
sensible à mon cœur de la préférence '.de votre
séjour sur la roule de Paris. Vous trouverez,
Si,·e, ma maison à jour et dit-on entourée de
barricades, suites des mauvais traitements éprouvés dans leurs recherches que l'on vient encore
de nouveau d'y faire pour y trouver M. le v..
d'Aché ainsi que ma fille, :ivec séjour à différentes reprises par ordre de M. le prérel et interrogatoire de son secrétaire, après avoir éprouvé
onze heures d'interrogatoire à leur Lrihunal appelée de justice pour leur donner connaissance de
ma correspondance avec M. Daché... ainsi que
d'une lettre que j'al"ais reçue de lui le 17 mars
dernier. Les plus grandes menaces ont été emplorées et d'cstre confrontée avec le Chevalier el
de m'en"oyer à Paris pour I estre guillotinée,
rien ile m'a effrayée, je ne leur ai donné aucune
connaissance de mes relations et du pays qu'il
habitait. Je venais sire de le quiller depuis
10 jours ma réponse :, celle persécution ful que
M. d' Aché étoit à Londl'es cl j'a~· terminé par Je3
assurer que je ne craignais point la mort, que je
ferais avec ferveur mon dernier acte de conlrition et ma teste serait tombée sens dévoiller ccl
intéressant mistère.
vous plocer comme vous le méritez : c'est acqnillrr
ma reconnaissauce de YOUS satisfaire dans un pusle
oil votre cœur gênCre~x et ,·otre belle ùrne puissc1:t
élrc connus de son prince et que vous serre,:. d&lt;'pms
si ]ongtcmr,s par ,•os sacrifices,. joui.ssez donc, ~01~sicur, de I heureux moment el Jamais ma Lberlc na
f'u pour moi tant de prix. Ard1i1·f';; nati, nale~. Fi
81i'2.

4. Archi1'es notionales, F7 8172.

Il

---

.

~la. lihe:lé depuis 6 sem.1ines esloit promise, t-il de jouer près d'elle son double rôle? De
sent cachés dans quelque cabane ou dans
m,us a p1·1x de l'or cl que je crois devoir cslt·e quelles invectives lut-il accablé quand il y
quelque fosse abandonnée. »
parlag(~ entre lu préfet et son secrélaire Si(JUel renonça? Comment ![me de Combray appritLe renseignement était trop peu précis
(sic), moitié de la
pour être utilisé, el
somme est déposée
Licquet estima qu "il
d:rns le bureau de cc
dernier sous cleff. J'a~
était préférable de
été longtemps â remtourner sur un autre
plir la somme qui espoint ses batteries 1 •
toit lax~e, a~·ant lrouIl avait, d'ailJeurs,
vés peut de secours
sous la main, une
dans ceux qui se &lt;livictime qu'il n'avait
saient mes amis, ma
pas
encoM torturée
pmpriété m'a mème
et dont il espérail
été refuséc 1J..wec mebeaucoup : c'était
naces et arGgance me
crO)'ant saai6ée sous
!!me Acquet: " Elle
le gl.iive, j' .!SJfrois p,1r
est, écrivait-il, le semes sacrî fice~. el cescond ,·olume de sa
toit mon seul but, s;iumère pour !"hypo"cr la leste le ma fille
crisie; mais elle la
que j'estoi~ instruile
surpasse en malice
arficl1~e h Caen à
et
en méchanceté ....
G.000 fr. La fomillo
Ses eufa.nts paraisde Laitre sans me consent ne l'intéresser
naitre que par l'in!C'que très faiblement;
resl qu'inspire le malheur, m'a prodigue&gt; un
elle n'en parle même
zèle infatiµ:ahle, en
à personne ; son cœur
afrontant au péril de
est fermé à tous les
sa vie toas les dangers
sentiments de la naBARRIÈRE
DE
GRENELLE,
Gravure
de
BARROIS,
d'après
A.
Cl!AZAL.
(Musée
Carnavalet.)
pour l'enlever de Caen,
ture. J&gt;
où les autorités metEt jïmagine que
laient tout en œuvre.
.
•
c'est
pour s'excuser
j de mes &lt;lomestiqlies ont été. deux mois plonelle qu'on avait exploité ses plus nobles ïllugés rlans les prisons, le 4° nommé François Hé- s10ns pour lui faire livrer sa fille et trahir lm-~eme aux yeux de ses chefs que Licquet
traçait de la détenue un si noir tableau. Son
bert recommandable par :n ans de services a défendu nos intérêts et par sa prohit.é est dans les tous ses amis? Ce sont là des choses c1ue Lic- cœur, à lui, ét_ait fermé à toute compassion
fers depuis le mois de juillel ,) F.ilaise. lia qae quet ne ~acontait,_pas; soit qu'il ne fùt pas et on retrouvait en cet homme l'inexorable
n'a t-il pas souffert depuis quinze années par les plus glorieux qu il ne comint des moyens i'."p~ssibililé des La/Ternas et des Fouquierauthorités des lieux, les recevems d'llarcourt de loueh:s qu'il employait; soit plutôt qu'il se 'lmv1ll~~ av~c pe?l-~tre, en plus, un raffinefalaise et ,de Caen et tant tl'aulres qui dc~an- s~u?iat peu de ?e qu'en pouYaient penser ses ment d 1~0Ille qm aJoute encore à la cruauté.
doient sa perte pour a,·olr pris par notre conseille v1ct11nes. Il avait, du reste, d'autres idées en Le supplice moral auquel il allail soumettre
à dessin, la fc1:me de notre habitation, pour I
tête : Mme de Combray avait indiqué à Dc- Mmr Acquet est le produit d'une imaofoation
sauver ros. serviteurs perséculf's il estoiL bien laitre que d'Aché srjournait ordinairement
cmrnu de i\lonsiem' de Frotté, dont il jouissait de aux environs de Bayeux, sans préciser davan- de tortionnaire : - il .A présent, n°otait-il
q~e la matière est à peu près épuisée, je vai;
l'estime et .qu'il a rec:u aycc 24 de ses fidèles; il
tag:, car elle pensait bien qu'on le trouverait m occ~per de brouiller nos gens entre eux.
en fesoil sa maison de confiance pour les d8poser,
lès crO)'ant en sûreté. Tous ces tourments ont factlement aux côtés du roi récemment dé- U? p~t1t choc nous donnera, peut-être, d'utiles
altéré sà santé et celle de son épouse qui estant barqué. Licque~ s'était donc mis en quête el ver1tes. J)
enceinte alors, et l'a perpétuée très mauvaise i1 s~s ,agen!s battaient la région. Placène, de son
_Co petit choc allait briser le cœur de la
son 61s àgé de onze ans. La famille Darlenet (s."c) cote, mecontent de voir qu'Allain manquait à pr1sonillère et lui ravir la seule pensée conet son frère ont hcaucùup contribué lt nos mal- sa parole et ne tentait rien pour délivrer ses solante que tant de malheurs lui avaient
heurs p:ir des dénonciations journalières el renou- ~marad~s déten~s, donna quelques indica- laissée.
velés dans toutes leurs forces en janvier 1806. t10n~; d après llll, pour communiquer avec
C'est par un trait marqué de la providance que AIJa111 et avec d'Acbé, 011 devait s'adresser à
nous avons échapés aux fers ainsy que Monsieur
CHAPITRE III
un cabaretier de Saint-Exupère; cet homme
le vicomte Daché, mon fils s'empressa d'ail!! l'en
prévenir pour ne plus revenir dans notre chau- était en relation avec un individu nommé
Le Chevalier.
mière, accordés par grace pour mon douaire, et nicha rd, qui servait de courrier aux deux
qui ofusquait encore les D,ll'Lenet en convoitant proscrits. (C Entre Bayeux et Saint-Lô existe
. «.Le Cbe~alier est l'amant adoré. &gt;&gt; C'est
encore ce cabaret pour lui faire un tournebride la mine de houille de Litré et la vaste forêt arns1 9ue L1cquet résumait sa première cona son chateau qui est le fruit de J'ini:1uité.
de Serisy
lui
est• presque
con1irruë.
Cette mine
•
.
•
0
Je demmde·ainsi que mon fils à Votre MajC:sté, o~upa1t cmq a six cents ouvriers; comme ver:atwn ~vec Mme Acquet. Depuis lors, il
votre bienveillance et celle des princes de votre Richard y était employé, toul portait à penser avait pu s assurer que &lt;c l'amour effréné »
qu'elle portait à son héros occupait une telle
sang ..••
que les galeries souterraines servaient de replace
dans son àme qu'il y avait étouffé tout
Je !-uis :ivec respect
fuge à Allai~ et à d'Aché, - soit qu'ils y fis- autre sentiment: c'est pour Jui ciu'elle
.t
de Votre fü1jesté
'] h
ava,
sent le méllcr de mmeurs, soit qu'ils se tins- h "b
e
erge
es
ommes
d'Allain;
c'est
pour
lui
Yolrc ll'èS humble et très obéissante servante,
!· On ig~ore où se cachait d'Achê pendanl J'en- ~urait :ëparer ses torts dans celle affaire que
DE Coll BRA. r.
1
qucte tic, L1cc1uel. Il ne parait pas pi·ohable qu'il se ~•v~l~a!aon
de~ véritCs que le gouvernement p:~ 1_a
ha~ar~a a pass~r le détroit. Peul•ètre n'avait-il as mtcret a c1;lll11a1tre
et pen!!ant en même temps que ~ ~
C'élait, on le voit, une confession générale; 3mtte11 0}landc,·1Jle? Pe1;t-ètre aussi s'était-Il réfu~ié md otyen était le seul vropre à lui mériter quelque in
•/
cach~ds mc1,1agëe~ P.our servir de retraite
ugencei&gt;.
qu,illes durent être la douleur et la rage de a ov1 . 11fr~p1 e. Un hmss1cr de Trè,·iêrcs, Ri. Les ~éc\~rati~ns de Guilbert n'apprirent, du resle
chard-lliche_l
Gmlbert,
que
rl'Achë
a\'ait
employé
à
d·la .narquise quand elle comprit qu'elle avait
rien de bien important encore q , 11
.
•
verscs repr)_ses, rê~·éla à 1~ poli~e de Savoye~Rolli~
tout ce 11 ,0'
.
u e es ,·msscnt
été trompée? A quel moment Licquet cessa- tout cc qu 11 savait « apres a,•otr réflérhi qu'il ne confirmer
l'Angleterre et les én1igr~. savail du complot avec

_. ao tr

�T01.fR.NEBUT

msT0~1.ll----------------------~
'\u'elle était allée lanl de fois affronter les
méprisants accueils de Joseph Buquet; c'est

pour lui qu'elle avait si longtemps supporté

de représailles; les lettres qu'elle é?rivait à
Le Chevalier - Licquet encourageait beaucoup la correspondance entre les détenus -

PALAIS DE JUSTICE DE ROUEN: SALLE DES PAS·PER'DUS.

peine. Souvenez-vous donc de cela el ne l'ouhhez
pas 1 •

Ces lettres, est-il besoin de le dire, ne
parvinrent jamais à Le Cbevalier, tenu au
secret dans la tour du Temple en attendant
,1ue Fouché décidêt de son sort. C'était ~n
prisonnier assez embarras~ant, car, pmsqu'on ne pouvait l'accuser d1reclement _du vol
du Quesna)', auquel il n'avait pas .~ss1s~é, et
qu'on redoutait, d'ailleurs, de l 1mphquer
dans l'affaire, ù laquelle son superbe verhia"e son importance de chouan genlll•' son passé aventureux, ses e·1 oquentes
homme,
proîessions de foi risquaient de donner u~e
portée politique semblable à celle du proces
de Geor"CS
Cadoudal, il ne restait qu'à le
0
mettre en liberté ou à le juger isolément
comme agent royaliste. Or, de ro_)'a~is~es, _on
n'en voulait plus parler en 1808; 1I etail bien
entendu que la race en étail éteinlc, et l'ordre
était donné de ne plus en occuper le public
qui devait depuis longtemps avoir oublié que,
dans des temps tl'ès reculés, le:; Ilourbons
avaient rérrné sur la France.
Donc Réal ne sa\'ait trop ce qu'il adviendrait d~ Le Chevalier quand Licquet s'imagina de donner à celui-c~ u? rôl? dans s.a c~médie. Nous avouons, des a present, n _avo~r
pu saisir tous les_ fils de ~ette no~velle 1~tr1gue; soit que ~1~quet a_1t dé t.rm~ cerla1.nes
pièces trop exphc1tes, soll qu 11 ail p~éf:ré,
en matière si délicate, agir sans trop ecrire,
il reste, dans la suite des événements, des
lacunes si considérables qu'il ne nous a pas
été possible d'établir la corrélation des faits
que nous allons simplement exposer.
IJ est certain que l'idée d'exploiter la pa,sion de !!me Acquet el de lni « promellre la
liberté de son amant.en écbange d'une confession générale 1&gt; revient tout entière à Licquel. IJ le déclare neltemenl dans une lettre
adressée à Réal'. On obtint d'elle, par ce
moyen, des aveux com~le~s : le 1~ d~cembre elle fil un récit détaille de sa vie d avenlur;s, depuis son départ de Falaise jusqu'a
son arrestation; &lt;1uelques J0urs plus tard,
elle donna sur la conspiration, dont d'Aché
était le chef, des détails sur lesquels ?.ous
aurons à revenir. Ce qu'il faut, pour l mstant retenir, c'est celle coïncidence au moins
remarquable: le 12, elle parlait,'. sur la pr~messe formelle de Licquet qu il assurerait
l'évasion de Le Chevalier, et, le I'•, celui-ci
s'évadait en efîel de la prison du Temple.
Licquet dans l'intervalle de ces deux dat~s
était-il allé à Paris? Cela 'paraît probable : 1]
parle, dans une l.ettr~, d'un~ ~b!en~~ supposée" qui pourrait bien avoir ete ~erttaLI~.
Quant à la façon dont Le Chevaher sort1l
du Temple, elle est assez _singulièr~ pour être
contée avec quelque détail : en raISon de son
étal d'exallation « qui le jetait dans des transports continuels et qui avait .~aru, au co?ciero-e de la prison, être le dchre de la fievre ~ on l'avait }ooé, non point dans la Tour,
mais 'dans une déflendance « dont l'un des
murs formait pr1foisément la clôture de la
1

l'odieuse existence de la maison Vannier.
Aussi Licquet jugeait-il qu'un sentiment si
violent pouvait, (&lt; bien manié )&gt;, - c'était
son mot - fournir quelque lumière nouvelle.
li aurait fallu voir r.el incomparable comédien dans l'exercice de son jeu cruel. De
quel air écoutait-il les confidences amou-

reuses de sa prisonnière? De quel ton de
compassion attristée répliquait-il aux élogieux portraits qu'elle traçait de son ama~t?
Car elle ne parlait guère que de lui el L,cquet l'écoutait silencieusement, j~~q.u'au. mo:
ment où, dans un élan de sens1b1hté, 11 lm
prit les mains el, comme allendri de l~ mir
dupe, avec des ménagements hypocrites :
c&lt; Ma pauvre enfant!. .. Ne vaut-il pas
mieux tout vous dire? ll il lui fit croire que
Le Chevalier l'avait dénoncée! Elle dut, tout
d'abord, se refuser à l'écouter : pour.quoi
son amant aurait-il commis une telle mfamie? Mais Licquel donnait des raisons: au
Temple, Le Chevalier, très informé par Vannier ou par d_'autres, avait appris ses relations avec Chauvel et, par vengeance, il avait
ruis la police sur la trace de son infidèle ~mie.
Ainsi l'homme pour lequel elle avait sacrifié sa vie ne l'aimait plus. Licquet, pour
bien la torturer, accablait la malheureuse de
ces consolations Yolontairement maladroites
qui avivent la douleur. Elle pleura beaucoup
et n'eut qu'un mot:
- Je voudrais, dit-elle, le sauver malgré
son ingratitude.
Ceci ne faisait point l'affaire du policier:
il avait espéré qu'elle chargerait à son lour
celui qui l'a,•ait livrée; mais sur ce point il ne
put rien obtenir; elle n'éprouvait nul désir
1. Archh'es nalionales., F7 ~11'2.
. ..•
2. t On a s.upposê auprès delle la poss.ihihte de pro-

sont d'une tristesse qui dénoie une rime
brisée mais toujours pleine d'amour .
Cc n'est pas lorsqu'un ami est malheur('UX qu'il
faul lui faire des reproches; aussi je suis loin de
,·ous en foire malgré toute votre conduite à mon
écrard; vous savez que j'ai tout fait pour vous, je
• d.
neo rnus le reproche pas, et vous rn ,avez, aprcs,
e~
noncée ! Je vous le p:wdonne de tout mon cœur SL
cela peul ,•ou~ èlre utile; mais je sais le m~Lif qui
YOUS a engagé d'être aussi injusl~ pou.r moi; :ous
arnz cru que je vous abandonnais cl Je vous JUre
r1ue non! ...

Il n'y avait poin~ là gra?d r~ns~ignemc~t
pour Licquet i aussi, dans l esp01r d en saro1r
plus Joug, excitait-il beaucoup Mme Acquet
contre d'Aché: à l'en croire, c'est d'Aché
qui, le premier, aurait « vendu tout le
monde » ·I c'est lui qui avait fait arrêter Le
Chevalier pour se débarrasser de ce rival
gênant, après l'avoir com~romis; ~·est à lui
seul que les détenus devaient altr1buer tous
leurs malheurs. Et, dans les lettres que
Mtne Acquet adressait à son amant, Licqucl
retrouvait l'écho fidèle de ses insinuations;
mais rien de plus :
Vous savt"'z que lklorière d'Aché est un gueux,
un céll'rat que cet lui qui eSt cause '1~e vous êtes
dans la peine, que lui ~cul rnus a f!lIS ~n avant
que vous ni penssicz pas; que ces lm qui a voulu
faire imprimer un manifeste qu'il n'a pas pu réu~sir; mais que ces lui qui vous a do~rnê de man.vais
conseille; que lui seul mérite la haine a,,ec raison
du trouvernement
: il .est .ahoré el exécré .comme
~
il mérite de l'être et 11 111 a personne qui ne se
ferait un plaisir de le mettre entl'e les mains dt~
gou,,crnemenl ou de le tuer sur le champ; on sc,11
bien que lui seul est cause que ,,ous êtes dans la
curer l'Cva.sion de !lOn amanL; on a fini. par la ~ui promettre si elle vo11lail tout dire. l) Arclures naltooales,
F7 Sli2.

5.

Il.

Mon

abscncc sup~sêe a ache,,é dE: la

con,;ainte

que son but était rempli. » Lel\re de L1cquel a füal.

prison et donnait sur les coul's extérieures 1 &gt;J.
Le Chevalier, souffrant depuis quelque;
jours, était sujet à des sueurs extrêmement
abondantes; il avait demandé à changer trè~
fréquemment de draps de lit el on lui ,n
servait plusieurs paires à la fois. Le 13 décembre, à huit heures du malin, le gardien
Savard, spécialement attaché à sa personne,
était venu vider sa chaise percée, placée dans
le cabinet voisin de la chambre; il était revenu, à une beure 1 servir le dîner et a,·ait
trouvé le prisonnier occupé à lire i à six heures
du soir, le gardien Carabeuf, en apportant la
c:bandelle, l'a,,ait aperçu étendu sur son lit;
le lendemain, 14 décembre, en ;entrant chez
lui le malin, on avait constaté son évasion.
Le Chevalier avait pratiqué dans le mur,
épais de deux mètres, de son cabinet, une
ouverture assez large pour s'y glisser. Un
reconnut qu'il avait mené à bien ce traYail
sans autre outil que sa fourchette: deux morceaux de bûche, coupés en forme de coins,
avaient servi de leviers pour ébranler el retirer les moellons. L'opération avait été conduite avec tant d'habileté que lous les grava.ls avaient été soigneusement retirés à l'intérieur; au dehors ne se voyait aucune trace
de démolition. Le détenu Vaudricourt, logé
immédiatement au-dessous, n'avait perçu aucun bruit insolite, quoiqu'il eûl l'habitude de
ne se coucher qu'à onze heures du soir. Le
Chevalier, dont le cachot se trouvait à une
élévation de seize pieds environ du sol de la
cour, avait dû, en outre, fabriquer une corde
pour effectuer sa descente : il l'avait tressée
de longues bandes découpées dans une cuolte de nankin et dans la toile de son matelas. Sorti, par ce moyefl, dans les cours pendant la nuit, il avait attendu l'heure, très
matinale, où l'on apporlait, du dehors, le
pain des prisonniers. Le concierge du Temple
avait l'habitude de se recoucher après arnir
reçu le boulanger et la porte restait ou,·erte
,1 un quarl d·heure et plus pendant que la
livraison du pain se faisait aux guichets 2 ».
Certes, on s'évadait du Temple, comme de
toute autre prison: l'histoire de la vieille tour
comporte d'illustres exemples de détenus enlevés, par leurs amis, à la barbe des geôliers
el de la garde; mais que de compères ne fallait-il point recruter pour de tels coups de
main! Étant donnée la topographie du Temple, tel qu'il existait en 1807, il paraît impossible que, sans complicité du dehors, un
howmc panînl seul à percer, en quelques
beurr.s de temps, un mur épais de deux mètres et à traverser l'ancien jardin du grandprieur d'où il aurait dù, pour gagner la rue,
soit escalader le mur d'enceinte de l'enclos,
soit passer par le palais et ses cours pour
arriver à la première porte, celle de la rue
du Temple, qui restait - comme le dit le
procès-verbal - ouverte, chaque matin, pe1;,dant vingt minutes, à l'heure du boulanger.
L'invraisemblance du succès nous porte à
penser que, si Le Chevalier réussit à triom1. Bulletin de police des 21-22 dCcembre 1go7,
2. Procès-verhal de l'èvasion de Le Chevalier, de
la prison du Temple.

pher d'une telle série d'obstacles, c'est qu'on
lui facilita la besogne .
Réal mit à ses trousses l'homme qui, depuis dix ans, était le plus intime confident
des secrets de la police, celui qui avait mené
les affaires les plus délicates, telle que l'enrôlement de Querelle ou l'arrestation de Pichegru, l'inspecteur Pasque. Celui-ci s'adjoignit le commissaire Beffara et tous deux
entrèrent en quête.
Licquet, prévenu l'un des premiers de la
disparition de Le Chevalier, en avait immédiatement tiré parti en montrant à Hme Ac•
quet la lettre annonçant l'évasion, qu'il eut
· soin de lui présenter confidentiellement
comme étant son œuvre. Cela lui valut une
copieuse déclaration de la prisonnière reconnaissante; elle vida cette fois tous les tiroirs
de sa mémoire, revenant sur des faits déjà
révélés, [\joutant des détails, racontant toutes
les allées et venues de d'.-\ché, ses fréquents
voyages en Angleterre, la façon dont David
l' Intrépide effectuait le passage du détroit.
Licquet cherchait surtout à éveiller les souvenirs qu'elle pouvait avoir des relations de
Le Chevalier dans la société parisienne : elle
savait bien que cc plusieurs per~onnages en
place étaient du complot n, mais, malheureusement, elle ne se rappelait pas leurs
noms, C! quoiqu'elle les eùt entendu prononcer, notamment par le notaire Lefehne
avec lequel Le Chevalier correspondait h ce
sujet;; J&gt;. Pourtant, comme le policier insistait amicalement, elle prononra textuellement ces paroles, que Licquel nota avidement:
(( - Un de ces personnages est dans le
Sénat; le sieur Lefebvre le connait; un autre
a été en place pendant la Terreur et on peut
le reconnaitre aux: indices suivants : il roit fré-

_ _"

quemmenl Mme Ménard, sœur de Mme veuve
Flahaut, laquelle a épousé Il. de ... , actuellement ambassadeur en Hollande, à ce qu'on
croit. Cette dame vit tantôt à Falaise, tantôt
à Paris où elle doit être en ce moment. Ce
même individu est pelit, brun, un peu bossu;
il a beaucoup d'esprit, de moyens, el pos~ède au plus haut degré le talint de l'intrigue. Les autres personnages sont riches: la
déclarante ne peut en préciser le nombre ....
Le Chevalier lui apprit qu'à Paris les affi,im
allaient bien, qu'on y attendait également la
nouvelle de l'arrivée rlu prince pour s'y prononcer•. l&gt;
Licqnet exigea que !!me Acquet répéiàl
devant le préfet ces déclarations si graves; le
25 décembre, elle les confirmait et les signait
dans le bureau de Savoye-Rollin; le soir même,
Licquet cherchait à mettre des noms sur tous
ces anonymes; l'almanach impérial à la main,
il parcourut, avec la prisonnière, la liste des
sénateurs, des grands dignitaires, des notabilités de l'armée et de l'administration, mais
sans succès. - « Les noms prononcés devant elle, écrÎ\'aÎt-il à Réal, se sont effacés dt.:
sa mémoire. Lefebvre nous fera peut-être
connaître les personnages 5 • ,1
Le notaire, en eJTet, depuis qu·11 voyait les
choses s'assombrir, était dewnu, avec Licquet, d'une loquacité intarissable. JI pleurait
de peur quand il se trouvait en présence du
préfet el promettait de dire loul ce qu'il
savait, en suppliant qu'on prit pitié c&lt; d'un
infortuné père de famille ». Cette fois il
parla, et sî nettement que Licquet lui-même
en demeura abasourdi. Le notaire tenait, en
effet, de Le Chevalier, que le jour où le duc
de Dcrry débarquerait sur les cùtes, l'empereur serait arrêté par deux of!iciers généraux
1( qui se trou"aient sans cesse à ses côtés et

Clicht Neurdein frères

PALAIS DE jU&amp;TICE DE fiOUEN : SALLE OES A~SISES.

::i. Î1'flisième déclaration de lime Acquel, :'.O décembre 1807. Archives du greffe de la Cour d'assises
de Jloucn.

4. Troisiêmc dCc!aration ile Mme Acquet.
5. l.ellrc de Licquct à Réal. Arcl1h·cs nationales,
8171.

!1 7

�1l1STO'J{1Jl

,·asion. Ce qu'on ne peut, par malheur, étamencement d'aoùl, l'enfant avait été amené blir, c'est la part que prirent à celte comédie
qui di~posaient, chacun, d'une armée de à Paris el placé chez la dame Thiboust, belleA0.000 hommes "! El quand, amené devant sœur de Le Chevalier, qui demeurait rue des Fouché et Réal : en lurent-ils les instigateurs
ou les dupes; estimèrent-ils &lt;1u'ils devaient
le pré[et, pour ). répéter celte accusation,
feindre de l'ignorer ou ne fut-eUP, en réalité,
Lefebne eut nommé ces deux généraux, Sa- Martyrs•.
Comment se senit-on du fils pour capturer que l'œuvrc d'agents suba\tP.rncs travaillant
voye-Rollin en resta médusé au point qu'il le père1 C'est un m1slère que nous n'avons
n'osa insérer ces noms au procès-verbal de pu complètement éclaircir. Les récits qu'on à l'insu de leurs ehefs? Personne, en tout
l'interrogatoire: bien plus, il se refusa à les a donnés de ce haut fait policier sont évidem- cas, ne crut un instant « au mur de deux
tracer de Sa main et il exigea que le notaire ment fantaisistP.s; ils restent, tout au moins, mètres percé, en une nuit, à l'aide d'une
lui-même consignât par écrit cc blasphème inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention fourchette », pas plus qu'à , l'échelle de corde
devant lequel reculaient les plumes officielles : de quelque compère trahissant Le Chevalier taillée dans une culotte de nankin ". l\éal, en
revanche, ré\"Oqua le concierge de la prison,
Ll•rehm.i a~urc - écrirail à Réal SalOye-Rolaprès lui avoir donné des preuves non équi- fil mettre aux [ers le geôlier Savard el exigea
lin - que le Che,alier n'a jamais ,·oulu lui nom- ,·oques de dévouement. .\insi on a dit que
un rapport « de toutes les circonstances de
mer tous les con:-piratcur!'i. Lefebne en a ccprn- Réal, t&lt; recourant aux procédés extraordid:mt nommé dtiux, donl l'un ~urtoul c!-l :!&gt;Î consi- naires 1&gt;, aurait fait arrêter « la belle-sœur nature à faire connaître les intelligences que
lll•l'aLle el qu'il esl si i1nrai~cmhlahle de rencontrer et la fille du fugitif pour les jeter aux prisons le détenu devait a\"oir dans l'intérieur de la.
prison pour faciliter sa sortie' ».
là que je ne puis mème m'en figurer le soupçon.
de Caen, avec les galeux et les filles publiQue Licquet - soit directement, soit par
P,u· respect pour l'alliance auguste qu'il a contmctéc,
ques ». Le Chevalier instruit de leur incar- l'intermédiaire d'un agent tel que Perlet, en
je u'ai Point con~igné son nom dans l'interro~atoi1·c; je le joins 11 ma lettre dans une déclarahon cération - par qui1 - aurait offert de se qui Le Che,·alier avait certainement toute
constituer prisonnier si l'on mettait en liberté confiance - ail mis la main à celle évasion,
énite cl --ignée par le pr,hcnu.
les deux lemmes el la police accepta le marEt dans sa lettre se trouve, en effet, un ché:;. .\insi contée, l'histoire ne concorde voilà qui semble bien probable. Dès que le
prisonnier rut dehors, dès que Mme Ac'[uet
billet portant ces lignes:
point avec les documents que nous avons pu eut livré tous ses secrets pour prix de la
recueillir. Le Chevalier n'avait point de fille liberté de son amant, il ne s'agit plus que de
Je déclare il M. le préfot cle la Scinc-lnréricurc
que Je!; deu'( générau'( que je ne lui ai pa~ nom- et l'on ne trome, du reste, nulle trace du le reprendre et les moyens qu'on ! emplop
uu:s dans mon interrogatoire de ce jour el qui
transfèrement à Caen de Mme Thiboust.
durent être bien peu avouables, car dans les
m'onl Hé dCsigné'- par le sieur Le Chevalier sont
L'autre version n'est guère plus admissible. rapports adressés à l'empereur, tenu journelles généraui. : füm:-iWOîTE ET ,h,!-~'.'i\,
A peine hors du Temple, le proscrit n'aurait lement au courant de toute l'affaire, les périLEt'ED\RE 1.
pu, assure-t-on, résister au désir de Yoir son péties en sont manifestement défigurées. \'oici
lils el aurait fait prier - par qui encore? les laits qu'on ne peut mettre en doute: Le
Bernadotte et \!asséna ! .\u ministère de la
!lme Thiboust de le lui amener au passage
police on affecta de rire beaucoup de celle des Panoramas. Naturellement la police suivit Cbe,,alier a,,ait tromé dans Paris « une rebonne folie; mais peut-être bien que ceux la lemme et l'enfant el Le Cheralicr lut cueilli traite impénétrable où il aurait pu braver
impunément les efforts de la police ll; Fou11ui connaissaient les dessous de certai.nes
dans leurs bras. On a peine à s'imaginer ché, spéculant sur les sentiments du fugitiî,
vieilles rivalités, et Fouché tout le premier,
qu'un homme aussi habile se fût à lui-même décerna aussitôt un mandat d'amener contre
jugèrent la chose moins ridicule et moins
dressé un piège aussi enfantin, et son aven- Mme Thiboust. Par qui Le Chevalier fut-il
invraisemblable qu'ils ne l'avaient déclarée
tureuse existence ne l'avait-elle pas, dès informé, dans sa cachette, de l'arrestation de
tout baut. li n'était que temps d'arrêter Liclongtemps, habitué à vivre séparé des siens1 sa belle-sœur? C'est là que se place, évidem,1uet dans son cn'[uêle. Ce diable d'homme,
La vérité est autre, certaineme:nt. Il im- ment, l'intervention d'un tiers. Toujours estavec sa manière de fouiller jusqu'au tréfonds
porterait d'abord de savoir qui avait ouvert il que le proscrit écrivit au ministre, « lui
la conscience de ses prisonniers, était de taille à Le Chevalier la porte de ,a prison : une
offrant de se représenter aussitôt que la liberté
, découuir qu'il n'y a,ait en France que Bo1
de ses parentes, Mme Noël, racontait plus serait rendue à la femme qui servait de mère
naparte qui r,,t partisan de l'empire. C'étaient
tard « qu'on avait fait au détenu, s'il Youlait à wn fils ,. Fouché fit amener en sa prélà, en toul cas, des idées à ne point mettre
dénoncer ses complices, des offres d'emploi » sence Mme Thiboust el lui délivra un saufen circulation et, de ce jour-là, Réal se jura
repoussées par lui avec hauteur : comme il conduit de huit jours pour Le Chevalier,
bien que jamais Le Chc,·alier ne di\'Ulgucrail
devenait embarrassant, on donna ordre aux « avec l'assurance positive et réitérée de dondevant un tribunal d'aussi dangereuses mé~
geôliers « de le laisser sortir sur parole dans ner à. celui-ci un passeport pour l'Angleterre
disanccs, si Pasque et Beffora réussissaient à
l'espoir qu'il ne reviendrait pas » et qu'on
aussitôt qu'il se liuerait 5 ».
le retromer.
pourrait le condamner pour évasion. Le CheLa dame rentra chez elle, rue des !lartirs,
Les deux agents avaient établi une surveilvalier profila de cette faveur, mais il rentra oi Le Che,·alier, pré,·enu, vint la trouver :
lance sur les routes de Normandie, mais sans à l'heure dite : ces tolérances n'avaient rien
r1rand espoir; Le Chevalier qui, depuis huit d'anormal dans cette étrange prison, théàtre c'était le 5 jamier 1808, au soir. li çouvrit
;os, avait dépisté tant d'espions el érnnté tant de tant d'aventures à jamais mystérieuses; de caresses son petit garçon et le fit CtJUcher
de r1uet~apens était considéré comme impre- Desmarets ne raconte-t-il pas que le concierge dans son lil : l'enfant se souvint toujours des
nable : il lut repris pourtant et, de même Boniîace laissait sortir du Temple un Ilrison- baisers qu'il reçut celte nuit-là ....
Mme Thiboust, fort peu rassurée par la
que son évasion parait l'tre le résultat d'une nier d'État d'imporlance, sir Sidnej Smith,
combinaison policière, de même, dans la fa- « pour se promener, prendre des bains, diner promesse de Fouché, suppliait son beau-frère
çon dont il retomba aux mains des agents de en ville, même aller à la chasse ll : le com- de prendre la fuite.
- Non, non, répliquail-il, - et c'est en
Réal, croit-on bien reconnaître le tour de modore ne manquait jamais de revenir cou~
ces
termes mêmes que, plus tard, elle rapmain de Licquet. Celui-ci seul, en effet, était cher dans son cachot et « reprenait en renportait
sa réponse, - « le ministre a tenu sa
assez renseigné pour indiquer le cou~. Dans
~a parole ll.
parole en vous rendant la liberté, je dois
ses longues conversalions avec ~lme Acquet, trant
li fallut donc bien que quelqu'un se charil avait appris que, en quittant Caen au mois geàt de faire sortir du Temple Le Cheralier, tenir la mienne; l'honneur le veut: hé!iter sede mai précédent, Le Chevalier avait conr.é puisque celui-ci ne se décidait pas, quand il rait une faiblesse, y manquer serait un crime».
Le 6 au matin, persuadé - ou feignant
son fils, àgé de cinq ans, à sa servante, Marie
était dehors, à fausser compagnie à ses geôllumon, a,•ec ordre de le conduire chez un liers; cl voilà qui explique le simulacre d'é- de l'être - que Fouché allait faciliter son
passage en Angleterre, il embrassa son ensien ami d'Évreux, le sieur Guilbol. Au cornfant et sa helle-sœur.
3. Il. Fornerou, Jli,toirr gb1érole des i.migrés,
1..\n:hhes nalionales, F' 817 l.
•l O~laraüon de Marie Uumon, scrvanle de I.e
7
Çh~-valier. A.rchi\·cs 11a.tionalcs, F 8171.

t. 111. p. 608.
4. Registres du Temple. Arch. de la préf. de police.

r,. l\enseigoements 1mt1culicrs.

-.---------

.

Al~on~, dit-il, c'est_ aujourd'hui le jour
des Rms' c est un beau JOUr; faites dire une
mes~e pour nous et préparez le déjeuner; je
serai de retour dans deux heures 1.
De~x beu:es plus tard, l'inspecteur Pasque
le ré1?tégrait au Temple et veillait à ce qu'il
fût mis « fers aux pieds et aux mai us, au sec:et le plus rigoureux, sous la surveillance
d_ un agen_l de _police qui ne derail le quitter
m JOur. n~ n~il ». Le soir même, Fouché
adress,1t a I empereur un rapport spècial •
n~lle mention n'i•tait faite de la chevaleresq~~
dcmarche de Le Chevalier : il 1· était dit
,les
l " .
que
agen s s eta1ent saisis de cc brigand chez
une f~mme a~ec laquelle il a,·ait des relations
et ,9u ~ls aYa1ent pu se jeter sur lui avant
&lt;1u
· Il fil usao-e
° de ses armes, ,, • Le 'l, au matin, 1e commandant Durand, de l'état-major
de_ la P,lact•' se présentait au Temple el faisait
le~er I éfr~u du prisonnier\ qui comparaissait à m1d1 devant une commission milit.iirc
a.sse°:1blée daas une salle de l'état-m.ijor, quai
\oltair~, n'. 7. Celte juridiction expéditive pa1~rass~1t s1 sobrement qu'aucun de ses doss1c:s na ~ubsisté : elle jouait dans l"oraanisalton sociale le relie d'une trappe sur laq~elle
on poussait les gens dont on était embarrassé.
li y eut des condamnés dont on ne connait le
so:t. que parce qu·oo retrouve leurs noms
gr1Ho_nné: sur un feuillet à demi déchiré, qui
servait d en~eloppe à des rapports de police.
Le Chevaher lut condamné à mort : à qua('•. h~urcs il quittait l'hôtel de l'état-major et
ctait "';'°~é à_ la prison de !'Abbaye en attendant I e~ccu~1on. ?andis qu'on ,·aquait aux
prép~rat,r~, ,_l écrlVlt à !!me Thiboust, restée
depms l~ms ;ours sans nouvelles, cette lettre
q~• parvrnl le lendemain à la pauvre lemme
desolée :
Ce samedi, 0 jamicr 180:i.
~e lais mo~rir, ma sœur, et je mus lè..,ue mon
fil;- Je ne f:u.s aucun doute ,1ue ,ou.." au;cz jlOur
lut tous le~ ~ms cl toute la tendrc!-.~e d'une mère.
.\~ez au.&lt;:si'. Je ,·ous prie, pour former ~n ârne et
~o? caracler~, la, fermeté et la vigilance c1ue j'aurais eues mo1-meme.
~lal~eurc~scment,. en mus lég-uanl cel rnfant
CJ?• m est ~1 ch:r, JC ne peux y joind1·c le legs
d ?uc. rortur~e cgalc i1 celle que mes parents
· • 1p
tm avaient .laissée en héritarrC'
'o · C'est la, prrncipa
~utc. &lt;JUC_ J~ m~ r;p;ochr dans le cours de ma \'ÎC
d ~vo1!· d1mmue I beritagl' qu'ils m',irnient trarn;m1s. Elevez-le selon sa fortune actuelle et faitc-,-h•
pl~tùt _artisan. s'il Ir faut, que de le confier à de,
~oms ctrangcrs.
. Un de, mes pl~s grnnds regrets en quitt,mt Ja
v1~ est d en sorltr sans noir témoigné ma rccon:1 ,·ous cl il \'Olre lille • ,\d.,e u, JC
· vnTa1
· •
..na,s,ancc
.
J _c~pcre ~ans rnlre sournuir et ,·ou.s me rcrez
\"Jll'C au,'i1 dans celui de mon ms.
Li:: C.11uun,;1;•.

La nuit était venue, une nuit d'hiver froid
et br~meuse ', quand le fiacre qui de1ai~
condmre le condamné au supplice vinl se
ranger devant la porte de !'Abbaye : le trajet
Hense!g11cme11ls_ particulier3.
Bul/~1111 de police du 5 jam·icr 1808.
Heg1s~rcs ùu Temple.
Hensc!gncm~nl particu_licr.
j_ Bulletm de I Observatoire, o janvier 1808 .

1.
~.,_
4.

était long de Saint-Germain-des-Prés à la barr,'ère par les rues du Four el de Grenelle
1avenue de l'Ecole-\lilitairc el le chemin'.
a!ors. tortueux et .sans nom, qui est aujourd hui la rue Dupleix, Il faisait, ce soir-là, un

CIIA.liVEAIJ-LAG,\nDE.

brouillrd humide 4ui épaississait encore la
nmt : es curieux, sans doute, furent rares•
et le spectacle, pourtant, dut être sinistre :
su.r ce t:rrain pelé, contre le mur de l'en~
cernte, s adossait le condamné, descendu du
fiacre arrêté dans l'angle formé par le b.'itiment de la barrière de Grenelle. L'usao-e
pour1 les · fusillades
de nuit • était de pIacer
o '
•
su; a po1trmc_ du supplicié une lanlerne allumee q?1 servait de cible aux hommes.
A six heures, tout était terminé : tandis
q,ue le pel~ton rentrait en ville, les îosso~·curs
s approchaient d~ corps tombé au pied du
mur et l~ po.rt~ient au cimetière de Yaugir~r_d i un Jard1mer du ,•oisina"'e et un rentier
Y~e!llard. de quatre-,·ingts an~, que la curio~
site
h avait
· amenés près du cada,-re d~ ce
c ouan mconnu, ~ervirent de témoins à 1
rédaction de l'acte de décès•....
a
. La mo;l de_ Le Chevalier mit fin à l'instrucllo_n de _I affaire du Quesnay : il était de ces
pr1sonrnr~s dont le grand juge disait &lt;&lt; qu'on
~~ po~vait
metl~e en liberté, mais que
I mtéret de l Etat e11ge~it qu'ils ne comparussent
pas dc,·ant des JU"es
.
.
o », et l' on crai~na,t, en pous~ant plus arant les investir1al1o~s., d'être .entrainé. à quelque vaste pr~ès
poh11que qm mettrait en émoi tout l'ouest
de la France, toujours prêt à l'insurrection
e~ que les rapports montraient comme orgamsé pour_ une nourclle Chouannerie. li est
Lien certam que la capture de d'Aché aurait
6. Extrait d_u rrgi~tre des otles de d· .,_ 1 1

t:~

commune_ de .~augira.rd.
8

ccc~ ( e a

torl)1,/ d~~~~~~/ ffc·éd~td de d~ci:s de :\rmand-~ïcnelle, à ,·augirard 1 :igé de ~·f°,J,osu8r,
pl~menédcù. G,~e1
~
mois,
,ire

TOU1t_NcBUT

_ _ ,,,

sin,guliè~emcnt. gêné Fouché et, en attcndan t
qu _on put le !aire disparaitre comme Le Che\"al1er, il préférait, de beaucoup, le voir échapper aux. poursuites de ses agents i l'absence
de _ces chefs du complot allait permettre de
prescnter l~ vol du 7 juin comtnt' un simple
acte de brti;andage auquel la politique était
tout à fait etra,wère.
Ü? imposa do~c sil~nce aux baYarda"es du
nota1.re L~fc~vre, en proie à une incontÎucnce
Je denonciat10ns qu'il n'interrompait que pour
~e ~a~enter et maudire ceux qui l'avairnt entram: dans cette aventure; on modt-ra le zèle
d~ Ltequet à qui le préfet confia le soin de
"énéral de l'an:aire,
.
0
drcd1gcr
l ,le rapport
.
ce
ont! s acqmtta si bien que son volumineux
t:ava1l par~~ à Fouché assez « lumineux et
c1r~ons.1anc1c pour ètre soumis tel quel à Sa
~!aJestc 7 JJ. Puis on commença, sans hâte à
s occuper
du proces
, .· 1·1 1ali ait. mterro11er
.
' rt
f
con ronter, suiv~nt les formes, les qua;antes,ept pe~sonnes mcarcérées; de ce nombre
1accusat1O~ ne retint que trente-deux prérn~u.s, d?nt vrngt-trois étaient présents. C'étaient
Fl1crle, llarcl, Grand-Charles Fleur d'E- .
et L. c 11·mcey
·
prne
qui,· sous les •ordres d' \lia
avaient attaqué le chariot·, la ma rutsec
q · ,&lt;ln,
Ch
orn ray, sa fille et Je notaire Lcfcbne instigateurs
du crime.' Gousset , 1e vo1tur1cr
.• . ·
.1. 1
JJ.. exa_ndre. Bu&lt;Juet, Placène, Vannier, Lan~
gelleJ'
L
.. qut avaient recélé les fonds.
L' Chau ,e. 1
dante, e&lt;_&gt;mme complices, puis les aubergiste;
e . ouv1gny, d'Aubigny et d'ailleurs u i
avaient nourr.i les brigands. Les accusés ~bsents ou _fugllifs étaient d'.\ché, .\llain, Le
Lorault
fill
D dit la Jeunesse
.
• Joseph Buquet, 1a
t e
upont, pms des amis de Le Chevalier
:u de Lefebvre compromis par les révélations
D
,ae ce dermer : GCourmaceul , Révérend ,us• uss~y, etc.... renthe dit Cœur-de-lloi était
!11°r~ ~ la Conciergerie pendant J'enquête. Le
Jard,mcr
l 'é tait
.
. • 'd' de lime . de Combray , Cb't
ac,s
~uic1 e. que14ucs Jours après son arrestation
Q_uant ~.Placide d'Aché et à Bonnœil, on dé~
c1da ?u ils ne seraient point mis en jugement
et &lt;JU on. les l~a_du_irait plus tard devant une
commission mi_hta1re : on écartait manifestement du p~occs tout ce qui aurait pu lui
donner une importance politique.
,_Mme_ de Combray, édifiée enfin sur le genre
d rntéret
.
dque lm avait_ témoi"ne'
. o L.1cquet, et
menue
u
pays
des
,1/uswns
ou' 1e po 1·1cier
.
l' . . h .
avait s1. ab1le~ent" promenée, avait pu enfin
commumquer directement avec sa f 'Il .
so n filI s 1·imoI'con n' avait jamais approm·é,
am, •on·
se le ra~pelle, ses compromissions politiques
~t depnis la l\érolu_tion, il s'était tenu à l'écar;
e Tournebut.
. Mais,
, . à la première nouvc•Ile
. .
des. arrestallons,
. . ,aisant trê\'e à des r écnm1na
1
wns
trop
tac1les,
il
élait
accouru
s
fi
àp
•
e ner
,ouen po~r etr~ à portée de ,a mère el de
son . frère pmonmers.
. banB
. Les lettres qu•·t1 ec
.
.,gea1l arec
. onnœ,l,
, dès qu'il lui lut permis
11 er les detenus indiquent d 1
ue
conse1
d l'
d ,
•
, e a part
e un et e 1autre, un grand sens de la
tCahados). l.a déclaration à nous r11-1
Nl)CI Langlois, jardinier àn-é de ir,, e padr JactJUCS•
• •" . , o
,,., ans cmcura 11
. ,1
cl_os f euqu1er •. ,aug1r_ari!, cl Louis IJacheÙcr
taire, rue _de Sèn:es, a \augiranl, âgé de -9
1 proprie7. ,\rcluves nat;onalcs, p S\ 71.
aus.

�IDSTO'R,1.Jl

_______________________________________.,

situation, une irréprochable honnêteté et une
récipro11ue et profonde amitié. Cette famille,
que Licquel se plaisait à représenter comme
uniquement composée de gens haineux, libertins ou égarés, nous apparait, dans ces cor-

respondances intimes, sous un jour bien difCérent; les deux frères sont pleins de respect
pour leur mèrej ils témoignent à leur sœur,
malheureuse et coupable, un attachement
attendri; jamais un mot de reproches, jamais
une allusion aux faits connus et pardonnés :
tous sont ligués contre l'ennemi commun,
contre Acquet, qu'un::mimcment ils considèrent comme l'auteur de tous leurs maux 1 •
A son retour du Temple, fort des serdces
louches qu'il uait rendus, celui-ci était renlré triomphant à Donnay; il ne cherchail pas
il dissimuler sa joie des catastrophes qui accablaient les Combray, et il les traitait déjà
en ennemis vaincus.
On tint donc conseil : l'avis de Bonnœil et
de Timoléon, comme aussi celui de la mari .\rchivcs ,le la fami!IC' d&lt;' ~aint-\ïctor.

quise, était de tout sacrifier pour sauver
!lme Acquet; ils n'ignoraient pas que les
dénoocialioos intéresst!es du mari faisaient
d'elle la principale coupable et que !'accusation devait peser presque entièrement sur
elle. Ils résolurent de faire appel à CliaureauLagardc, auquel le périlleux honneur d'assi~ter, devant le tribunal révolutionnaire, la
reine ,Jarie-Antoinette avait valu un renom
illustr1 l.f! grand avocat consentit à se charf!er de défendre )lme Aquet : il enmp à
HrlUcn, pour étudier l'affaire, un jeune secrétaire nommé IJucolomLier, qui halJitait
ordinain:menl arec lui : cf - un intrigant,
se disant médecin i,, écrirait dédaigneusement Licquct. Ducolombier se flia à Rouen
et rornmf nça par examiner la filuation, plus
que trouble, de la fortune des Combray. Depuis 11lu~ieurs année!&lt;, lJ marquise, aux
abois, arait consenti à la vente de quelqucsun~s de ses propriétés; Timoléon dut requérir des inscriptions hypothécaires pour la
1

•

:.! ••hdiirl's dC" la famille de Saint-\ïctor.

cousenation des droits de ses sœurs et de
ses propre:i créances; el, tout autant pour
parer au désastre financier qui menaçait 1&lt;a
famille que dans l'espoir d'ètre utile à sa
mère en atténuant, par acte authentique. sa
responsabilité, il pro,·oqua et obtint, devant
le tribunal de Louviers, la mise en curatelle
de Mme de Combray•.
Un arrêt de la Cour de cassation du 17 moi
1808, dessaisissant de l'affaire la cour de
Caen, en avait attribué la compétence à la
cour de justice criminelle et spéciale de la
Seine-Inférieure. C'est donc à llouen que,
« pour c.,usc de sûreté de l'État», allait se
dérouler le procès 11ui, d'arance, passionnait toute 1a Normandie. La curiosité était
singulièrement excitée par ce crime c!1ra11ge,
commis par des clames de thâteau, et l'on
s'allcndait à des révélations surprenantes,
l'instruction apnt duré plus d'un an cl a)"ant
mobilisé une yJritable armée de témoins,
appelés tant de la région de Falaise que des
alentours de Tournebut.

(A suivre.)

G. LENOTRE.

r
1

r
~

•

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Docteur Max Billard</name>
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                    <text>fflSTO']tl.11
tomba sur les armes, sur les sabres, sur les
lames, sur la qualiié que la lrempe pouvait
leur donner et qui les rend propres même à
couper le fer; je citai comme preuve du fait

un yalagan que j'avais rapporté de Corfou.
cc Qu'en avez-vous fait1.. me dit le général.
- Je l'ai donné à Talma. - Cela est bien
LAnr-:.1.c,.T, Sour:enirsd'un s~xagé11aire, 1. IV, p. ii.
-?-

d'un poèle. CPs messieurs font leur cour,
même aux rois de théâlre. - Je ne la fais
même pas aux héros, général i je ne la fais
qu'aux dames : madame est là pour le dire 1 )).

(A suivre.)

JosEPH TURQUAN.

1'APOLÉON REÇOIT A 8AINT·CLOUD LE Slb\ATUS-CONSULTE QUI LE PROCLAllE EMPEREUR DES FRA.~ÇAIS.

Gravure de PJGEOT. d'atrès k laéfeau de Roue.ET, - (Mttsie de Versailles.)

FR_ÉDÉR_lC LOLIÉE

"""

Napoléon et Talleyrand
Dans l'un de ses fréqu cnls accès de dépit ra)·onnement, elle n'a pas éclipsé l'autre.
contre une inte1ligence . qu'il ne put jamais Napoléon étendit sa gloire beaucoup plus haut
&amp;ubjuguer entièrement ni conduire à sa guise, et beaucoup plus loin : il fut déraciné par la
Napoléon croJait enfnmer en ce peu de mots lempête. TalleFand plia et dura. Nul ne fut
tout ce que Talleyrand, wn œuvre entière et d'aussi près associé que Tc1ll1::yrand aux vastC's
M réputation pou nient attendre du jugement
et tumuilueux desseins do !'Alexandre mcde l'avenir:
derne; nul ne connut, commelui,le caractère
, La poslérilé ne lui donnera d'autre place et la portée de la peméc impériale : son étenque celle qu'il faut pour dire qu'il a éié mi- due, ses irrégulariLés, ses excès. De même
nistre sous tous les gomernements, qu'il qu'il avait tendu l'échelle (tt d'une manière
a prêté ,,ingt ~ermcnts 1 , et que j'ai été assez combien dili~ente, combien opportune! ) à
sot pour m'y laisser prendre. 1)
l'ascension de Bonaparte, quand il le vit porL'hisloire, plus généreuse, ne devait point ter, en quelque sorte, par les événements; de
ratifier une opinion aus~i sommaire, mais, au même se rctourna-t-il contre lui, quand il le
contraire, élargir Je rôle et l'irnporlance du sentit irrémédiablemeut condamné. Napoléon
personnage qui fut l'adn-rrnire poli, perfidf', n'eut pas de plus préci, ux allié, ni de plus
quelquefois, en ses rno}ens, des dernières dangereux adversaire, - ce qu'il savait très
fautes de Napoléon. Les deux figures sont bien 1 . Oui, quant à cela, son opinion était
restées en présence dans la juste lumière de double-ment faite; et, cependant, jusquts après
leurs proportions ,éritaLles; et toute supé- la terrible leçon de 1814, ju,que pendant les
rieure qu'ait été l'une par l'immensité de sùn Cent-Jours, cherchant de dernières clartés

sur les bords de l'abîme où trébuchait ,a
puissance, il en reviendra au ministre qui l'a
trompé, d réclamera encore 'falleJrand.
Ces deux énergies se complétaient l'une par
l'autre, quand elles étaient unies. La première
incarnait le génie de l'action, la seconde exprimait cette force calme, lumineuse, du conseil, qui prépare les voies aux grandes résolutions ou permet d'en atténuer les retenlissements dangereux. Napoléon, comme l'exprime l'historien Mignet, projetait ce qu'il y
a,·ait de grand, de glorieux, de lointain;
Talleyrand parlait .ses soins à en écarter les
périls; et 1a fougue créatrice de celui qui détenait la puissance pom·ait être tempérée par
la lenteur drconspccte du ministre armé de
prudence, - aulant, du moins, que l'un
permettait à l'autre de s'interposer entre
l'obstacle et sa volonté.
Dans les rencontres difficiles où quelque
ingénieux euvhémisme, une déœarche de

Extrait de l'ounagc: Tollcyra11d el- La Société
fran çaise: Du p1·ince de Bénéi•eiil au duc de il lorny.
1-'11ü1]Rlf. l,111.1ü: . Un ,·o lumc in-8°. prix:
i fr. 50, tmilc-Paul, Cditcur.

noL1•c n1aison, à JJré~enL que la forlune l'abandonne,
depuis quelque lemps. , (Curre$]J01tdanee de IYapofëon 1~ t. XXVII, p. l:ïl , piCce 21 1 210. Au roi
Jo•epl1, .\"og-ent. 8 fénicr rnt L 1

ru·

VIL - lhSTORtA, - Fasc. 49.
LES AMATEURS DE PEINTURE, -

Tableau ,je ME(SSONIE:R. -

(Collection CIIAUCJIARO, Musé.! du Louvre.)

1. Exnclt'menl ll'ci1,c.
2. « Méficz-w,us de Tal!e~·r:uHI. Jo le pr.'llîl1ue
drpuis seize annCcs; j'ai mt'me eu ile ln fi11'cur )lO\ll'
. lui; mnis c'est sûrcmcnl le plus grand ennemi de

0

,

�-

111STOR._1.ll
°NAPOLÉON ET TIILLEY11_/11YD

.

sage et lente préparation, un temps d'arrêt,
une suspension favorable, pou\'ait amorlir les
effets d'un -choc brusque, 'J'alleyrand excellait
en la manière d'arrondir cc que la dictée de
Xapoléon arait de trop impérieux et de lui
frayer à Iui-mème les moyens de paraitre ou
plus habile ou plus fort, en redevenant plus
ëalme.
Bonaparte, qui jouait volontiers au Jupiter
(surtout au Jupiter tonnanl), oubliait, en
maintes occasions, les caressantes douceurs
de Tallcyrnnd, si moelleux en de certaines
letlres, si rmeloppant en ses paroles; il l'asrnillai( de reproches, d'interpellations vives;
néanmoins, il lui avait confié, n'ayant, auprès
de soi, personne qu'il en jugc:ît plus digne
ou plus capublc, les négociations d'Amiens,
celles dJ Prrsbourg, sinon celles de 'l'ilsitt.
Après Au:-tcrlilz, c'est sur lui qu'il se rPposcra
d'assurer la victoire par des accommodl'ments
qu'on e)pérait duraLles.
(&lt; Je veux la paix, lui écrirniL-il, arrangez
tous les articles du mieux. que vous le
pourrez. )l
Lorsr1u'il avait Lenté d'organiser l'Allemagne et l'Italie, c'est-à-dire d'en parlagf•r
les territoires, d'en diviser le~ gouverncmrnt-:,
pour fortifier d'aulant plus l'unitéde son empire: c'est 'l'alleyrand qu'il consulla longncmenl, afin d'en obtenir des clartés sur lt.!s
dé1ails et de la précision sur l'ensemble.
Le caractère de 'l'alleyrand ne lui élait
jamais apparu comme un miroir de droilurr;
et ses raisons étaient fondées pour lui en refuser
la louange. En revanche, la correspondance
de l'empereur déct\le, !t chaque page, l'eslimc
que lui inspirait - malgré lui - sa pénélration diplomatique et le prix qu'il allacbait
à ses scnices, parce qu'il en avait fait l'épreu vc
en des conjonc!urcs heurem-es oucompliquél'S
de son règne. li fallait que cet homme lui
semLlàt bien utile, ou qu'il en craignit singulièrement les dl's~eins cachés, ou qu'il allribuàt à sa présence une influence mistéricusc
dont il ne pouvait se passer, puisquP, sans lui
vouer une rétlle confiance, il ld coml,la
d'honneurs et d'or avec une munificence sar.s
égale. ll l'avait maintenu sept ans dans le
ministère; il avait inventé des fonctions supérieures inconnues pour qu'il fùt appelé viccgrand-élccteur après avoir été grand chamhtllan, el découpt', à son intention , dans la
di~tribution dLs grands fiefs nouvellement
créés, la principauté de Ilénérent.
Toutes cho5es finies, NapoMon dérlarera
qu'il s'était exagéré ses mérites, qu'il ne
l'avait trouré ni éloquent, ni persuasif dans
leurs entretiens, qu'il roulait beaucoup et
longtemps autour de la mème idée, et qu'au
sortir d'une longue conversation, entamée pour
obtenir des éclaircissements de sa _part, force
était de s'apercevoir qu'il n'y avait pas répandu plus de lumières qu'en la comrnen,~nt.
C'est que vraisemblablement, en ers joutes
malaisées, avec un interlocuteur fougueux et

imarrinatif comme celui-là, Tallcirand. se
confinait il dessein dans un argument umque,
qu'il y revenait sciemment, parce qu'il y
VO)ait lacler d'une situation. et qu'enfin , après
beaucoup d'insistances perdues, renonçant à
convaincre un homme qui le contredisait sans
l'écouter, il se tirait d'affaire, comme il pouvait, par des mots évasifs. ~apoléon ne faisait
pas si bon marché de ses avis, puisqu'il les
recherchait, surtout les regrettait dans les
périodes de dirficultés. Pourquoi Talleyrand
n'était-il plus là! Ah! ,i Talleyrand eût ru
l'affaire en main! Il en maniîestait l'impression sans ménagement au ministre chargé de
le remplacer, et qui n'arrivait point à tirer au
clair une situation embrouillée. En 1800,
étanl à Si.;hœnbrun, assis devant le bureau de
llarie-Thérèse, il rembarrait li. de Champagny
sur les lenteurs apportées dans les négociaLions. c&lt; Tallc)-rand, lui disait-il, avait une
allure plus \'ire; cela m l'Ùl coùté trente
millions, dont il m'aurait pris la moitié, mais
tout serait fini depuis longtemps. )&gt;
Soupçonneux à juste titre des intrigues qui
se tramaient, au dehors, entre ses alliés prétendus 1 cl ses rnncmis déclar~s, sans qu'il p1H
naimcnt distinguer ceux-ci de ceux-là, cherchant dans cette marche à tâtons des l larlés
indicatrices, il se retournait. en fin de comptr,
vers 'l'alle)'rand, pour qu',l l'aidàt à les découvrir. La vcill1&gt;, il se plaignait amèrement de
son jeu ténébreux. Maintenant, il lui rendait
en plrolcs une aIT~ction singuliè-re .
&lt;! Yous êtes un drôle d'hommei je ne
puis m'empêcher de vous aimer &gt;&gt;, lui déclarait-il sans le croire, ni le lui faire accroirt !.
Et le lendemain, il reparlait en de'i tirades
furibonJcs contre la traitrise innée dt! ce
Tallt'JTand.

1. « Alliés sm· le rêlin , ln dL•foction dans l';lmc. »
(A. Sorel.)
2. Le p1·incc de !lellernidt rapporte, en ses sou-

je veux faire une cliose, j1• n·emploic p.1s le pi·incc de
Bënén!nl; je m'a.Jrcsse à lui quand JC ne rem: pas
fail'e une chose, en ayaul l'air da la vuuluir. 1&gt; (Mél'HfJirC,&lt;:; \. 1·
p. 70. 1 Il y 3\ail là lii&lt;-n de la contre-

vf'nir~, qu'un jom· l'empereur lui a\·ail dit : « Qnan,I

0

....

C'était le plaisir de Xapoléon de réveiller
son monde, comme il le disait, par des sorties
imprûrncs autant qu'embarrassantes. D'habiludr, quand il y arait cercle autour de lui, il
parlait seul, lrès écouté, très rcdoulé. Sur
quelque point qu'il tùt porté le sujet de son
monologue, parli en coup de foudrr, comme
une inkrpella1ion, on ne se pcrmellait ,,ne
rarement d'y donner la réplique. Soil qu'ils
fussent tenus sous la crainte, soit pour une
aulre cause, les gens ~e dérobaient p:ir une
réponse fuyante et soumise ou par une ré\·érence de cour aux tiuestions trop dirt"cles
qu'il leur lançait à la tèle. 'l'alleyrand ne partagfait point celte impression générale d'i1llimida1ion , sincère uu jouée, en sa présence,
mais allendait le choc, ,ans lroul,le, et lui
renvoyait en douceur des mols où perçait de
l'ironie contenue, sous des apparences Je
respect et de louange. Au lem ps où l'rmpereur
n'en arnit pas encoreLrisé avec lui quant aux
formes de l'urh:mité, il savait esquire.r le:;
détails gènants par l'agrément d'un trait d'esprit, qui lui perm ettait de glisser sur Je reslt',

0

,

ou par une llatterie d'autant plus adroite
qu'dle n'avait pas l'air d'en ètre une, - la
seule manière de flatter qui ne fùl pas épuisée dans celte atmosphère d'adulation. E&lt;L
sofa species adulanrli superat. Ce fut à Bruxelles que Mme de némusat a\'ait entendu
Talle,rand répondre avec tant de finesse (le
détail en est bien connu) à l'interrogation subite de Bonaparte sur la façon dont il s'y
était pris pour accrollrc si rapidement sa
fortune.
&lt;c Monsieur de Tallc}'f.:tlld, on prétend que
vous êtes fort riche.
l) - 0,1i, Sire.
D Mais extrêmement ricl.e.
n - Oui, Sire.
» - Comment arez-vous fait? Vous étiez
loin de l'être à votre retour d'Amérique?
ii Il est vrai, Sire, mais j'ai racheté,
la veille du 18 brumaire, tous les fonds publics que j'ai trouvés sur la place; et je les ai
revendus le lendemain. 1&gt;
L'histoire était bien inrcntée pour les besoins de la cause. On dut se résoudre à l'accepter comme de la bonne et franche monnaie.
Cette indépendance mesurée, que rendait
soutenable en face d'un souverain aussi peu
endurant que Napoléon la délicate maoiè.·re
dont elle se traduisait, il s·attachait à la conserver sur les différents sujets qui mettaient
leur.s idées en présence. Il arrivait, de loin
en loin, que la littérature et les arts en fissent
Jes frais, quoique Napoléon préférât en causer avec des poètes et des artistes. Un jour
qu'il s'entretenait là-dessus avec son ministre
des ltelations extérieures, leurs vues ne s'étaient pas accordées sur les limites de cc discernement heureux, ,,jf et précis du nai, du
beau, du juste dans la pensée et dans l'expression, qu'on appelle le goût : " Ah! le
bon goût, riposta le prince de Bénévent, si
vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a longtemps r1u'il n'existerait plus. lJ
TaUe)'rand, qui savait écouler et porter jusque
dans le mutisme des airs de louange, possédait as!urémenl l'un des meilleurs mo)ens
de lui plaire; encore ce genre de complaisance était-il suspect de sa part. Napoléon ne
s'en rapportait qu'à demi à ses silences approbateurs. Il lui senlait des arrière-pensées
dissidentes, contre lesquelles il éprou,·ait de
l'humeur, malgré qu'elles ne lui fussent
point connues.
Étrange vis-à-vis de ces deux maitres dissimulateurs! C'était une des tendances de
Napoléon de poser en principe que l'homme
vraiment politique doit saroir calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut tirer non
seulement de ses qualités ou de ses talents,
mais encore de ses défa uts. Or, TallcrranJ
professait la mèmc théorie. Mais, ce clui le
piquail au jeu, c'est que l'empereur Ja mettait en pratique si à fond qu'il en déconcertait la clairvol'ance la plus lucide. " Ce diable
fii1e!'.S&lt;'. )lais peut-èlrc, en pnl'hrnl ainsi, :\"~poléon lit!
tendail-it qu'à llaltcr Jldlcrnich, eu lui sug~l!rau_t
lï1léc qu'il lui cun!iait à lui cc quïl dis;imnluit a
Tallr':JT&lt;111ll.

•

D

•

_

_

NA~OLÉO:-l' DONNANT L A co;-.;STITUTI(•N AU DUCIIÊ DE VARSOVIE, EN 18o7. -

Tableau de ~lARCEL DE BAC CIARELLI

cgau~hc a drone: Valentin Sobo!ewski: Xa,·ier Dz_1atinski, _Pierre Bielcnski, L:ouis Gutakowski, Jean-Pau! LuszczcwsJ.i, Stanislas .Mata~howsld. ,\
c
Bassano; Talle) rand, prince de Bënèvcnt ; );apolèon; Stanislas Potocki, Joseph \\"tbicJ.i.
' i laret. duc d

d'homme, s'écriait-il chez Mme de Rémusat
!rompe, sur tous les points. Ses passion;
ellcs-memes vous échappent, car il trouve
moyen de les feindre, quoir1u'ellcs existent

réellement. 1&gt; Dans cc genre de comédie, si
la part de la sincérité était aussi mince d'un
côté que de l'autre, il est certain que Napoléon manœu\'rait avec plus de rm:c, Tafüy-

r~nd avec plus de mystère, et que ce derrncr, tout en apportant en affaires les mille
restrictions dont se gardent par métier les
diplomates, visait plus franchement au hui,

�-

'fl1ST0~111------------------------

parce qu'il n'aimuil pas, en somme, qu'on
fùt toujours dans l'inccrlituJe ou sur le
qui-rirn.
Durant la belle période, quand on pensait
y mir drs gages dP. stabilité, Talleyrand seconda d'un vouloir réllécbi les des~eins de
l'empereur, avec d1•s allernalin~s d'accord el
de d1!sunion. A din•rscs fois, éclataient dl'S
critiques, auxquelles il ne s'était pas allendu
rJ. qui gênaient ou déplaçaient le terrain des
négociations diplomatiques entamées. De,
admonestations impatiente,; lui par\'enaicnt

Qum! rnus t~les munan1uc et mus m'aîmt'Z

encore?
li n'était plus semible lJU'à sa gloire; il

sur ce que le ministre semblait outrepasser

les instructions qu'il avait reçues. ll laissait
couler l'averse et reprenait ensuite la discus~ion, d'un esprit calme et en se }oun•nant

que son rôlt! de modérateur lui avait toujours
été fort difficile à remplir. Uans un dé,ir
égal de retenir les excessifs de la fié:rnlution
et d'apaiser les violenls du pouvoir, n'avait-il
pas encouru, tour à lour. llS colères des uns
et des autres'! Les r~puLlicains l'accusèrent
d'aroir voulu soumellre l'l~lal à un maitre;
et ce maître, mêcontent des résistances même
légères qu'il lui opposait et de son refus poli
d'applaudir à tous ses actes, lui reproduit
celle demi-indépendance comme une trahison.
C'étaient les premiers ~ymptômes d'un désaccord plus profund.

Aux alentours de la paix d'Amien~, Talleirand eut sur les lèvres et alt bout de la
plume des compliments extrêmes à l'égard
de celui qu'il arait assuré, pour toute la riP,
d'un tendre et immuable dévoucmunt 1. Svus
le Directoire, passant les bornes, il arait représenté aux gomern:rnls, dont il dCsirait
endormir le3 soupçons, le général BonaparttJ
comme une âme éprise de calme el de simplicité, n'aimant que la paix, l'~tud~, les
poésies d'Ossian et n'aspirant qu'au repos,
après la ,·icloire. En parlant de la sorte, il
sa,·ait pertinemment qu'il n'était pas un
oracle de vérité. C'était bien de l'amour encc.re, sous le Consulat, lorsque des raisons
de santé l'ayant contraint de s"absenter de
Paris - le temps d'aller prendre les eaux à
Bourbon - il se plaignait comme d'un malheur véritable de cette cruelle nécC'ssiLé ,1ui
le priverait, pendant deux semaines, peul•
être trois, d'admirer de plus près la suLlimc
aclivité du héros~. Que serait-il? Que pourrait-il faire, n'étant plus à parlée de son
inspiration?
\'oil."1 le morncnl où je m'aperçois i,icn que,
depuis deux :ins, je ne suis plus accoutumé à
penser seul; ne pas vous voir laisse mon esprit
sa11s guide; aussi ,,1is-jc prohahlemcnl éaire de
pauvres chose~; mais ce n'est p:1s ma foule; jè
ne suis pas; complet, lorsque je suis loin de rnus.

,\ l'a,èncment de l'empire, ~es accents s'étaient tlc,és arec la grandCur Je l'homme ....
1. Bourbon, 30 messidor an IX (19 juillet 1801 ).
2. 20 messidora11 IX. (Arch. Fs. l~rance, ü5X, fol. 11. ;
'.i, /,el/n• 1'1: Trrlll'yrcwd à Sapuléou , Strasbourg.

senlir, à son tour 1 le charme de cette hienvcillance enjouée et prévenante 011 excdfoit
l't::mpercur, quand il daignait s'en donner la
peine; à s'en laisser pénétrer,'dis-jc, au point
de s'en souvenir longtPmps après, avec une
naucusc rntisfaction. Malgré qu'il ~ùl à quoi
s'en tenir sur sa sécheresse habituelle et
qu'il C'll eût rcsrnnli les cITds, il lui revenait
de citer, de sa part, des exemples aima1,lcs
de douceur et d'aménité. Un jour qu'il ~·
insislail, jusqu'à verser dans la louange rnperlatire, Montrond lui repartit, en riant :
!&lt; Vous pournz faire son éloge, ,·ous lui avez
fait assez de mal ! l&gt;

Voltaire n'écrivit pas à Frédéric d'épîtres
plus adroitement complimenteuses que certaines lettres de 'J'alleyrand à i'\opoléon. Comment, par quelle aggravation de causes, de
si Lell~s protestations devaient-elles aboulir,
chez le prince de Ilénévcnt, à un n!rita!Jle
anlag~nisme, rnu3 ks apparences d'un scr,·ice conlinuanl d"ètre actif et soumis?
Des démêlés sur la quc~tion curopéennr,
il y en eut toujours entre l'empereur et son
ministre, quant au fond ou dan~ la forme.
Au cours des années prospères, ces contradictions étaient accidentelles et mesurées.
Puis, rc,·enaienl des entre-temps de conciliation el d'harmonie exemplaires, oll leurs
sentiments se dt'ccraient à l'cnri. Napoléo11
arait failli presque l'aimer, si tant est qu'1l
eût jamais afl'l'ctionné &lt;1uelquc chose ou qu1:lc1u'un, hors &lt;li.! lui, dans ~on cercle mililaire
ou poli1ique. Talle}ranJ s'était $urpris à res-

Talle)'rand rn connut une période de crédit soutenu et qu'il fut prrsque seul à
exercer sur l'esprit Je Ilonapartc; sans lui
consentir aucune sympathie d':lme réelle, on
prêtait l'oreille à l'autorité de sa parole. Il
ne s'était pas abusé, dans ces avantageuses
conditions, jusqu'à se dire qu'il convcrlirail
jamais un tel Jominateu r 1t épomer les , u s
d'une politit1ue d'équilibre cl de modJration.
Mais il avait conçu l'espo:l" qu'il lui serait
possible d'endiguer le torrent. Il s'éfforça,
selon le mol d'un historien, de lier ses pas~ions en les reportant ailleurs, dans la voie
de3 créations à la fuis grandes et salutaires.
Napo!éon, avec sa percrption instaalanée df's
thoses et son amour de la nou·:cauté, inclinait à l'y suivre, pour l'y dépasser bientôt. 11
engageait l'entreprise et en jetait les bases
sans allcndre. Malheurcu~ement, il ne s'y
fixait point. li dérivait à d'autres flots, 11égligeanl ou renversant par caprice cc q11ïl
avait commeni::é d'établir. TalkyranJ, qui
n'arait pas le goftt de la lutlP, pied à pied,
ne persistait point. [l en arriva forcétne11t à
se décourager; et Jc3 ressource.; ffu'il avJit
mises à son service, il se fit à ridée de les
tourner, un jour, contre lui, quand ses exigentcs auraient lassé la fortune.
Dans leurs face à face pk.;us Jïu!errog1lÎùns, où se croi~airnt le doute, la défiance
réciproque, tous deux avaient eu le Lcn~ps de
se pénétrer 1l fond. Talleyraod ne cores;ait
aucune espèce d'illusion sur la capacité d'atlachement de l'empereur pour qui que cc
fùt. Non plus, Napoléon, tout en éprouvant
un plaisir intérieur à piler, puur son usa.~e,
h·s ~ervices ll grandes mani~rcs dl! cc parî.tit
homme cte cour et Ju monde, non plus NJpuléun ne rn lcurrail sur cc qu'il dernil
alleaùrc Je lui, en dehors d'un intérêt imméJial. Sïl cronil en la soumis~ion arcuglémenl idu}àtrc"' d'un duc de Uassano, il
n'ê1aiL pas dupe dl! la fidélité de cœur d'une
certaine portion de son entourJgc . li ménageait Talltiyrand, il tulCraiL Fouehé, parce
fJu'il aimait micut les saroir sous sa griffe
qu'en liberté. M..1i5 il l'tait fixé sur le vrai Je
leurs scnlimcnls. Talleirand l:l Fom:hé ... ces
nom!&gt;-là furent la t:ontinucllc oLsession dl! si
pensCc. Lors'fnÏl ne sera plus le maître de
frapper, Jes mou\'cmcuts vindicatifs lui re~

2;:i ,·c1ulémi.iircau XIV {17 oclolwc 1805). Tallcyramt,
en écrîva11L 1·cs lignes, usail d"uu conseil détourné
pour rf'lrnîr '.\'apoléon dans les bornes •le la m0&lt;1l;r:t~

lion, après ses rapiclee ,ictoîres en Allcm.1in e, cl l'iodi•
ncr ii. ,tes mes con~iliantrs, ér1uit.ibll'~ 1 génl'rcu~c~,
riuï! feint de lui w .z~ércr poui· l'y mi1'11x dis110srr.

CHARLES-MAURICE

DE TALl,F.YRA);D ,

PRINCE DE BÉ~ÉVE'.'iT

D'apn\s le /.:Jl'/eau du R\RO:,. Gf.RARn.

n'a,·ait plus d'amour-propre que par rapport
à lui, Sans tomber dans ua genre Je flagornerie contraire à la délicatesse du goût, il
lui prodiguait de cet encens choisi, où se
surpassent les connaisst urs :
Sire,

Dans l"éloignement où je suis de Yolrc ~fojeslé,
ma plus douce ou plutôt mon unique consolalion
est de !Hl' rapprol'het· d'clll', aulant qu'il est en
moi, par le someoi1· el par l::i préro~·:ince. Le
p.is~é m·cxpliquc le présent et cc qu'a fail \'otrc
ll:ijcslé me devient tm J)l'!i~age de ce qu'e1lc doil
f:1îre; car, t:rndis que les dé.crminations des hommes ordinaires varient ~ans cesse, celles de Volre
~fojestt', prco:rnt leur ~ourre dans sr. magnanimité
nalurclle, !;OUI, d,ms les même~ circonslaoces-,
irrévocaùlemc11l les mèmcs~.

HISTORIA

MADAME GRAND _ PRINCESSE DE TALLEYRAND
Peinlpat&gt;M":-"VIGÉE LE BRUN~ CollectiondeM1'Ja.cquea DOU CET

PL. 4 9

�'-------------------------------monteront au cuveau pour le mal qu'il aurait pu leur faire et l'imprudence, qui fut
sirnnc, de s'en abstcni.r.

Il y avail des instants ot, Talleyrand surtout, cette énigme vivante, crispait, exaspéra:t ses nerfs. Il le haïssait et le désirait, le
rèC'herchail et l'éloignail, le □ allait et l'accaLlait d'invectires; c'était une con tinuelle hésitation de la colère cl de la faveur. Le garderait-il ministre? L'eu\'errait-il en ambassade?
Ou le ferait-il assassiner1 Serait-il moins à
craindre, bien rivant ou menacé de mort,
dans les honneurs ou dans l'exil? Parvicnèr.,it-il , lui Napoléon, à se l'attacher défiaiti-

NAPOLÉO'N 'ET TJ1.Ll'E'Y7/.J1.'ND -

en soi. Tel, Louis XI\', à l'égard de ses gJnéraux, de ~es ministres, qui ne pouvaient h!!.sarder d'initialire éclatante qu'en lui donnant
à croire qu'il en avait été le conseiller, l'inspirateur, et que la gloirè entière lui en revenait à lui seul. Conscient de la supériorité de
ses aptitudes en la science diplomatique, Talle)'rand avait fondé des espérances lonJues
sur la durée d'une influence que l'empereur
s'était empressé de lui retirer, du jour où il
pensa Yoir qu'elle aspirait ~l se rendre indispensable. Napoléon n'aimait pas entendre
louer. On vantait trop la prudence et la sagacité de Tallei-rand; on en redisait lrop sou-

dépassaient pas les limites d'une couverrntion, il avait afl't!cté, depuis lors, de tenir
loin de ses conseils le prince de Talleyrand el
de ne travailler ostensiblemenl qu'avec le
comte de Champagny.
Le signataire des traités de Lunéville,
d'Amiens et de Presbourg, en conçut une
aigreur dont les eITets rejaillissaient de la
personne du maître sur celle du serviteur.
On s'en apercevait, de reste, aux sarcasmes
qu'il se plaisait à décocher contre le noaveau
ministre et la nature suballerne de ses fonctions. Obéissant à des considérations plus relevées, il vopit avec douleur son impuissance

ESQUIS.iE 1/,\Ptü,.S ,\ATJ.;!œ, l&lt;El-'RESEN'fA/\'f LA RÉ.t;NluN DES SuUVERAINS ACCOMPAGNA:.T L'E.ul•EkEUR AU BAL DONNE P~R LA VILLE DE PAIW.::)
LE 4 DÉCE)IBRE 1809. -

Dessln et gravure

ae A .

GODEFROY,

Personnages assis (de gauche à droite) : Joachim·:\'apolêon, roi ùe ~aplcs; Frédéric-Auguste, roi de Saxe; NrOme-Xapo!~on, roi de \\"estphalic; Frl!tléric, roi de
Wurtemberg; Louis-Napoléon, roi de Hollande; :\'apo\eon; l'Jmpératrice J oséphine; Madame, mère de !'Empereur; Marie- Julie, reine des Espagnes; Hortense•
Eugénie, reine de Hollande; Marie-Caroline, reine de :\"ap!es; Frédérique-Catherine, reine de Westphalie; Marie•Pauline. princesse Borghèse.

vcment, à force d'argent? Ou le verrait•il lui
échapper comme une ombre glissante et
jamais sùre? Plus d'une fois, il avait arrêté
le projet de le perdre, mais il en avait suspendu l'exécution, pu l'arrière•pensée quïl
aurait eu l'air dele craindre en s'en défaisant.
Les premiers refroidissements sensibles
suryenus entre eux tinrent à des causes tout
humaines.
Une susceplibililé jalouse, donl toul son
génie ne pouvait le défendre, indisposait 1'apoléon co,ltrc les succès lrop marqués de ses
anciens compagnons d'armes ou de ses négociateurs, parce qu'il prétendait résorber tout

vent les termes à son oreille. Il s'était senti
fatigué d'un ministre, à qui l'opinion attribuait tout le mérite des négociations heureuses. C'était une part qu'on lui dérobait d~
sa puissance et de ses facultés géniales. En
éloignant Talleyrand des affaires étrangères,
sous les compensations apparentes d'une
dignité essentiellement décorative, en choisissant pour lui succéder un homme instruit
mais faible, comme l'était Champ33ny, il
avait voulu qu'on s'accoutumât, d~orm3ÎS,
à Lien savoir que lui seul, chef &lt;le l'Élat,
concevait ses plans et en surrcillait l'exécution. Sauf des rappels occasio_nncls, qui ne

i1 conlre-balar.cer par des arnrtissemenls salutaires les conséquences d'une polilique
intempéranlc.
De son côté, Napoléon avait trop de pénétration pour ne pas comprendre qu'il avait
piqué au vif l'amour-propre de Talleyrand cl
que ni l'argent ni les honneurs ne seraient
un baume assez efficace pour guérir ce genre
de blessure, donl le premier effet est de supprimer toute sensibilité de gratitude et Ioule
capacité de dévouement. li en étail d'aulanl
mieux averti qu'il le savait peu scrupuleux
et qu'il en avait eu la preuve, par lui-même,
aux dépens du Directoire. Sa défiance s'était

�H7$T0'1{1.ll
fortement accrue; il la nourrissait et l'entretenait, contre lui, par des motifs sans précisirn qui ne demandaient qu'à s'exhaler en
des paroles de colère. Ils étaient à deux de
jeu. Tallcyrand arail fait ,on compte sur Je
néant d'un zèle sans résultat d'utilité ni pour
les autres ni pour lui-même. Du mécontentement à la froideur, de la froideur à la mésintelligence, de la mésintelligence à l'inimitié profonde, ce furent Jes élapcsfrancbieil,
en peu d'années, de son ressentiment jusqu'à ce qu'il lui eût donné celte joie de voir
à terre l'empereur et l'empire.
c&lt; Celui qui négocie toujours trouve enfin
un instant propice pour venir à seS' fins. 1 i&gt;
Cette heure devait arriver immanquablement, dans le délai qu'avait entrevu Talleyrand, du fond de ses desseins d'intrigue,
dont une partie, bùtons-nous de le dire, tendait à un but sincère de pacification générale.
Les manières d'agir et de parler de Napoléon,
comme elles se prononçaient, de jour en
jour, contre lui-mème, n'étaient pas de nature
à J'en détourner.
Avant que le grand choc n'éclate, bien des
mots sonneront à son oreille, qui ne seront
pas exactement des douceurs. Il devra les
supporter sans avoir l'air de les entendre. Il
n'en modifiera pas d'une ligne son habituel
maintien. Mais s'il possédait une patience à
toute épreuve pour affronter les procédés
blessants, sourire aux impertinences qu'il ne
pouvait pas corriger d'un mot dominateur, ou
dévorer l'insulte quand elle venait de si haut,
il n'y était pas aussi insensible que semblait
l'indiquer le flegme de son attitude. Il fei•
gnait d'ignorer, mais il. n'oubliait poinl.
Savoir attendre était son art.
Napoléon avait conçu une singulière i&lt;lJe
- quelquefois trop justifiie - de la bassesse
humaine, et sur laquelle il se fondait pour
croire que plus on houspille un homme tenu
sous ·mtre dépendance, plus on l'outrage,
plus il vous devient ami, s'il y voit de l'intérêt. Il l'avait pratiqué contre ses frères,
contre de hauts fonctionnaires et des gens de
bas étage. Il eut le tort d'appliquer les mêmes
vues et le mème traitement à.. un Salicclti et
à un Tallej'fand.
La double humiliation que lui avait infligée Bonaparte, d'abord en l'obligeant à contracter un mariage peu digne, ensuite rn
repoussant de la Cour celle qu'on l'avait
presque forcé d'épouser, n'était pas sortie de
sa mémoire; elle y avait déposé les premiers
germes d'une longue rancune. Qu'on ajoute
à ces précédents d'ordre intime les causes
plus générales dont nous arons développé
l'enchaînement, et c'est assez pour s'expli1.. Richelieu , T esfam enl politique.

quer son effort mélhodique à seconder contre Iéon triomphait. D'opposition de principe, il
Napoléon la marche adverse des événements. n'en avait rencontré que chez Talleyrand. Il
Les alfa ires d'Espagnedécidèrenl la rupture . voulut le rendre témoin de son orgueilleuse
Lorsqu'il avait été q•eslion d'envahir la salisfactiorr. li le rappela de Valençay à
Péninsule sans motif de guerre, 'falleyrand Nantes, où il s'était arrêté, à son retour de
n'avait pas craint d'élever la voix, au sein Bayonne :
:&lt; - Eh bien! lui avait-il lancé, à l'une
d'un Conseil d'État asservi, pour condamner
celle entreprise comme impoliLique et dange- des premières conversations entamées sur le
reuse. Après l'insuccès trop certain de cette sujet, eh bien ! vous voyez à quoi ont abouti
aventure de rapt, qui avait débuté par l'inva- ms prédictions, quant aux. difficultés que je
sion de Burgos et de Barcelone, celui qui rencontrerais pour terminer les affaires d'E'il'avait ordonnée voulut en rejeter la faute, en pagne, selon mes vues; je suis, cepen~an!,
grande partie, du moins, sur celui qui l'avait venu à bouL de ces gens; ils ont tous éte pris
déconseillée. Tout au conlraire des déclara- dans les filets que je leur avais tendus; et je
tions de Talleyrand, Napoléon affirmera qu'il suis maitre de la situation en Espagne, comme
avait presque cédé à son instigation en con- dans le reste de l'Europe. n
Il avait pris, en parlant ainsi, le ton mofisquant le lrùne d'Espagne.
Dès 1805, le prince avait eu connaissance queur, l'air sarcastique. Légèrement ému de
du projet, que nourrissait l'empereur, d'y cet excès de conGance, alors qu'on n'en était
remplacer la dynastie des Bourbons par celle qu'au début des événements et que des comdes Bonaparle. li avait pu, tout en ne l'ap- plications graves étaient à craindre, Talle)Tand
prouvant pas intérieurement et en princi~e, ne put se défendre de lui objecter qu'il ne
l'admellre comme un moyen terme, se rallier voyait pas la situation sous la même face et
t1 l'idée d'un arrangement, qui aurait donné qu'à son avis l'empereur avait plus gagné
à la France le territoire situé au nord de que perdu, dans cc qui venait de se passer à
l'Èbre et cédé, en guise de compensation, le Bayonne.
" - Qu'entendez-vous par là? demandaPortuaal à la monarchie espagnole. Les
0
t•il en arrêtant de marcher, de long en large,
moyens
employés ne furent point ceux qu ''l
1
avait prévus, mais des procédés sans fran- à travers la chambre. »
Et son interlocuteur, avec un calme plein
chise, dont il porta condamnation de la mad'énergie,
que nul ne posséda comme lui en
nière la plus formelle : " On s'empare des
couronnes, prononçait-il, mais on ne les présence de Napoléon, reprit, de la manière
escamote pas. " Il l'avait dit avec une égale suivante, sa démonstration :
" - lion Dieu! c'est tout simple et je
netteté au comte Beugnot, qui en a laissé le
vous
le montrerai par un exemple. Qu'un
témoignage par écrit.
homme
dans le monde y lasse des folies,
0
Nul ne l'i nore : la trame fut savamment
ourdie. On ~péra, avec un art de perfidie qu'il ait des maîtresses, qu'il se conduise
consommé, ce dépouillement d'un roi qui mal envers sa femme, qu'il ait même des
était venu, de confiance, rendre des hom- torts graves envers ses· amis, on le blâmera,
mages à un souverain son allié depuis dix sans doute· mais·, s'il est riche, puissant,
ans. Les princes, on les tenait en chartre habile, il p~urra rencontrer encore les in~ulprivée dans Valença.y'. Le trône était va~ant, oences de la société. Que cet homme triche
le territoire inondé de troupes françaises. ~u jeu, il est immédiatement banni de la
Joseph n'avait plus qu'à s'installer. Le pro- compagnie, qui ne lui pardonnera jamais! )J
Le visage de Napoléon bl~mit d'une colère
o-ramme de cette dépossession s'était accompli, de point en point, comme l'avaient réglé muette. li s'abstint de répondre, voulant se
les ordres sans réplique d'une activilé ~ans donner le temps de réfléchir sur la sanction
scrupule. Persuadé que les Espagnols, s'ils qu'appellerait, tôt ou tard, un!:! contenanc~
commettaient la folie de résister, seraient aussi osée. li ne retint pas Talleyrand , qm
incapables de tenir, il considérait déjà comme put retourner à Valençay, auprès de ses
terminées les affaires de la PJninsule et, pir hùtes, les prisonniers de l'empereur.
Il avait gardé le silence, ce jour-là, où l'on
conséquent, les e3lÎmant indignes d'occuper
était
seul à seul. !fais, quelle revanche de
plus longtemps son allenlion, impatient d'en
son
irritation
contenue, celle qu'il se ménagea
reporter l'dfurl sur d'autres objets, contre
l'Autriche, surtout, qu'il se proposait de à son heure aux Tuileries, entouré de ses
faire rentrer dans le néant, contre tous ses grands digni~aires ! Talleyrand n'a pas jugé
adversaires du jour et du lendemain, Napo- bon d'en relever les termes, au courant de
ses souvenirs; une telle réserve se comprend
2. Napoll·on arnit loué cette J.lrOpri~té de_ Ta}leyran!I au prix de 75,000 fra_ncs lie p~inee a1ma1~ le.s plus qu'à demi : il n'aurait eu rien d'agréable
affaires 1io~iti vcs), pour servir de résidence forcec a
à en rappeler.
Ferdinand Vil cl à son frère, l'infant don Cal'los.
FRÉDÉRIC

(A suivre.)

LOUÉE-

Tournebut
-

.

DEUXIÈME PAR_TIE

CHAPITRE PREMIER

Licquet (suite).
En l'absence du notaire Lefebvre qui eùt
pu donner la solution de cet obsédant rébus,
et que CalTarelli ne se décidait pas à faire
arrêter, il restait un moyen de connaître le
secreL de Mme de Combray; moyen odieux, à
la vérité, mais que Licquet, dans son désarroi,
n'hésita pas à employer : c'était de placer
près d'elle un« mouton&gt;&gt; qui la ferait parler.
Il y avait, à h Conciergerie de Rouen, une
femme Delaitre, recluse pour six ans, qu'on
employait au service de l'infirmerie; elle avait
d'assez bonnes manières, s'exprimait bien et
était à peu près du même âge que Mme Ac-quel. li lut facile de s'assurer que celte
femme consentirait, moyennant remise d'une
partie de sa peine, à servir d'espionne à licquet. On parla d'elle à Mme de Combray, en
ayant soin de la présenter comme une ro1alis1e
fanatique « tourmentée pour ses opinions J&gt;;
la marquise témoigna le désir de la voir; la
femme Delaitre joua parfaitement son rôle,
se donna comme ayant été élevée avec
Mme Acquet au couvent des Nouvelles Catholiques de Caen, se dit fort honorée de partager la prison de la mère de son ancienne
amie de pension; bref, le ~oir même, elle
était en mesure de transmettre à Licquet les
confidences de la prisonnière. Celle-ci lui avait
conté comment Mmr. Acquet avait assisté,
sous un costume d'homme, à ~e nombreuses
attaques de diligences; Mme de Combray ne
redoutait rien tant que de voir sa fille tomber
entre les mains de la police : " Si elle est
prise, disait-elle, elle me chargera 1 • » D"ailleurs, la marquise était résignée à son sorti
elle se savait destinée à l'échafaud : " au surplus, le roi et la reine ont péri sur la guillotine; elle y mourra bien aussi' 1&gt;; pourtant,
elle s'inquiétait de sarnir si, au moyen d'une
forte somme, elle pourrait se sauver; du
cheval jaune pas un mot.
Le lendemain, elle insista sur les craintes
que lui inspirait le sort de sa fille; elle aurait
voulu l'avertir ci de changer de costume et
de se placer, comme servante, à dix ou douze
lieues de Falaise )) , revenant toujours à ce
1. Dèclaralion il e la femme Delailre infirmière à
la conciergerie du Palais. Archives nationales, F7 8 Ji2.
2. &lt;1 Elle complc tellcmeul périr, qu'e lle a promis

1804-1809 _ .

refrain : &lt;&lt; Si elle est arrêtée, elle parlera et
je suis perdue. &gt;&gt; De sorte que Licquet se
persuada que, si la marquise attachait tant
d'importance à ce que le cheval jaune ne lùt
pas trouvé, c'était parce que sa décôm·erte
devait indubitablement amener celle de
Mme Acquet. Celle-ci avait, depuis deux semaines, si complètement échappé aux recherches du capitaine Manginot et de toute la
gendarmerie du Calvados que Iléal était convaincu de son passage en Angleterre. - &lt;1 Les
pêcheurs de la côte, écrivait-il, sont si mal
snrveillés 3 ! l&gt; Or, .sans d'Aché, sans Mme Acquet, point de procès possible : l'arortement
des poursuites, en divulguant la force de
l'organisation du parti royaliste et l'impuissance du gouvernement, donnerait pleinement
raison à l'indolente neutralité de Calfarclli;
en revanche, Licquet savait bien qu'un insuccès serait la fin de sa carrière : il a\"ait
fait de l'alTaire sa chose; son préfet, Savoyef\oHin, ne le suivait qu'à contre-cœur, tout
prêt à le renier en cas d'échec; Réal luimême prenait des précautions pour sacrifier
au besoin un subordonné si compromettant
et, aux lettres de ton amical, émanées du
ministère de la police, succédaient maintenant des ordres secs qui présageaient la défaveur : " Il est indispensable de découvrir la
retraite de Mme Acquet; - il faut procéder
dans le plus bref délai à l'arrestation de
d'Aché- et surtout trouvez lechernljaune ! l&gt;
Comme si la marquise se fût complue à
accroître le désarroi où l'évocation de cette
bête fantôme jetait son persécuteur, elle continuait à griffonner de sa haute et rude écriture, sur des chiffons de papier que le concierge était chargé de ti:;ansmettre au notaire,
toujours absent, d'ailleurs :
Il y a un grand cmlnrras : le clicral jaune est
dénoncé pour manquer. Je p1·endrai le parti d'envo~·er un homme bien Slll' et spil'ituel il l'endroit
du cheval pour en prévenir les habitants et faire
tuer le cheval, ù douze lieues de l'endroit et le
dépouiller ensuite. Mettez•moi par écrit la toute
qu'il faut qu'il 1irenne, les personnes auxquelles
il f:iut s'adresser pour arriver san s foire une seule
de mande. Il est fort et homme à faire quinze
lie ues par jour. RéJJonclcz-moi.

Pour trouver &lt;&lt; cet homme bien sûr et
spirituel » Aime de Combray avait eu recours
à la femme Delailre, laquelle, sur le conseil
â la dé clarant e de lui fa ire cadeau de son ajustement
le jour oll c lic montera à. la guillotine, ce à quoi r,lle
s'aHend . » DCclaration de 111 femm e Del,1ilre.

de Licquet, arniL offert le concours de &lt;1 son
mari, honnête royaliste » qui, en réalité,
n'existait pas; mais Licquet tenait un de ses
agents prêt à jouer le rô1e de ce personnage
fictif et à se mctlre en quèle du cheval dès
qu'on serait fixé sur l'endroit où il était
caché. Sur ce point, comme sur d'aulrcs,
Lefebvre s'obstinait à ne pas répondre, et
pour cause, et Licquet se trouvait obligé
d'avouer sa déconvenue à Iléal : - " La difficulté n'est plus d'intercepter les lettres des
détenus, écrivait-il, mais elle consiste à y
répondre dans un sens tellement juste qu'ils
puissent s'y méprendre. Cela commence à
devenir très embarrassant à cause des imbroglios que chaque jour nous amène. Vous
aurez, Monsieur, à m'accorder une bien
grande absolution de tous les péchés que celle
circonstance me fait commettre; au reste,
toute ruse est permise en amour comme en
guerre, et bien certainement nous y sommes
avec les méchants 4 • » Ce à quoi Réal répondait : - c&lt; Je ne puis croire que le cheval
n'ait servi qu'à la fuite de !lme ,\cquet : on
ne conseillerait pas l'étrange précaution de
lui faire faire un voyage de douze lieues, de
le tuer et de le dépouiller ,ur-le-cbamp. Ces
craintes vous annoncent l'existence de quelque
délit grave pour lequel ce cheval aura servi
et que son existence peut faire dévoiler. li
faut savoir l'histoire de cette bête; depuis
quel temps elle appartient à Mme de Combray, quels étaient ses maitres auparavant 5 . &gt;J
Et Licquet avait beau jurer qu'il était à bout
de ruses et d'inventions, on lui répliquait invariablement: - c&lt; Trouvez le cheval jaune! 1&gt;
Il en était déj~t à maudire son propre zèle,
quand un incident inespéré lui rendit la confiance et l'énergie: Lefebvre, arrêté à Falaise
dans les premiers jours de septembre, venait
d'être écroué à la Conciergerie de Rouen :
c'était là une nouvelle carte qui, bien joriée,
pomait rétablir la partie. li fut facile de faire
écrire par Mme de 8ombray un billet daos
lequel elle insistait une fois de plus pour
connaître (( l'adresse exacte du cheval &gt;J , et le
notaire répondit, sans méfiance, au verso du
feuillet :
Che; La1we, à Glatigny , 11ri!s d e Brei/ailli:-s111·-Dit•1'~.

Chez Lanoë! Comment Licquet ne l'avait-il
pas deviné! Ce nom, si fréquemment cité
. Archi r cs nati onales, F1 8170.
. Archives nationales, F 7 8172.
. Archî\·cs nalîonales 1 F' 8110.

�. _____________________________________T

111STOR,.1.ll
dans les déclarations des inculpés, n'avait
pourtant point retenu son attention. C'était là
bien certainement qu'était cachée Mme Acquet
et, tout de suite triomphant, il expédia à
Réal un exprès pour lui annoncer l'heureuse
nou\'elle: en même temps il mettait en route
vers Glatigny deux agents adroits 1 : ils partirent de Rouen le 1:; septembre et les heures
parurent longues it Licquet en attendant leur
retour. Trois jour~, cinq jours, dix jours se

Il

fous vo1ez que mon commissionnaire rst d'expétlition. J'en re.;.ois par occasion sùre une l1·tlrc.

Il a été chez la femme L:moë, a lroun~ le cheral,
a monlé dessus, a foit cinq à six lieues, l'a tué et
;1 emporté la peau. li m'en en,·oie les crins dont
je parlagr. avec vou,; moitit! pour _,,ous faire \"O!r
b ,·érité · ainsi sovez s,ms inquiétude. Je v:i1s
l'crire à S0~-cr pom~ qu'il dise qu'il ~ Yendu le
cheval 550 li,•rcs à l'{&gt;poquc de la Gmbra~, à un
1

marchand.
Dans sa joie d'ètre délivrée de son caurhcmar, la prisonnière écrivait le même jour à
Colas, son valet d'écurie, écroué, lui aussi, à
la Conciergerie :

être l'une des péripéties iraient rejoindre,
dJns les cartons des affaires à classer, toutes
les tentatives du même genre dont la police
ùc Fouché renonçait à rechercher les auteurs
insaisis-=ables, lors1u'un incident inattendu
réreilla la verve de Licquet et lui suggéra
l'idée d'une nouvelle machination.
CHAPITR,E Il

Madame Acquet.

passèrent sans qu'il reçût de leurs nouvelles;
pour s'aider à prendre patience, il s'occupait
à cuisiner - c'est le terme de police consacré - le notaire Lefebvre : une correspondance suivie s'était établie entre Mme de
Combray et celui-ci ; mais il montrait dans
ses billets, aussi Uien que dans ses interrogatoires, une défiance exlrême!. Licquet
s'effarait mème à la pensée que le prudent
notaire n'aurait pas indiqué l'asile du cheval
jaune s'il n'était bien persuadé d'avance que
celle pi~te ne pourrait conduire à rien . Aussi
le policier, qui jouait son va-tout, vécul-il
dans l'angoisse les deux semaines que dura
l'absence de. ses agl'nts. lis rCparurent enfin,
déconfits et na,rés, trainant le cheval jaune
fourbu et amenant une sorte de colosse,
« assez semblable à un grenadier 3 )) , qui
n'était autre que la femme de Lanoë. Le récit
des émissaires de Licquet fut aussi court que
décevant. En arrirant à Ilretleville-sur-Dires,
ils s'étaient présenlés, avec mille précantiom:,
à la ferme de Glatigny et n'y avaient pas
trouvé Lanoë. que Caffarelli a mit arrêt6 quinze
jours auparavant. Seule, la fermière les avait
reçus et, dès leur première question, les avait
conduits à l'écurie du fameux chenil, ravie
d'ètre débarrassée de celte Lête affamée qui
consommait tout son fourrage. Les agents
avaient poussé jusqu'à Caen et obtenu du
préfet l'autorisation de converser avec Lanoë:
celui-ci avait reconnu sans difficulté que le
cheval lui avait été remis, à la fin de juillet,
par Lefebvre, revenant de Tournebut; mais il
s'~tait défendu de connaitre la retraite de
Mme Acquet. A l'en croire, celle-ci élait
et prisonnièr~ de sa famille &gt;&gt; cl jamai~, sans
doule, on M la dPcouuirait, tout le pa1s de
Falaise étant vendu à M. de Sainl-LéonarJ,
maire de la l'ille, qui s'était déclaré le protecteur de sa cou~ine.
On renvoya à Glalign)' la femme Lanoë,
mère de trois enrants en bas âge, mais on
garda à Rouen le cheval, dans le vague espoir
que Ja présence de ce « témoin muet » amènerait quelque révélation : même Licquel
prit le soin de lui couper quelques poils qu'il
tit passer, précieusement empaquetés, à
Mme de Combray, lui laissant croire que cet
envoi provenait du fidèle Delaitre auquel eUe
a\'ait confié le soin de faire disparaitre l'animal compromettant. Le soir même, la nnrquise, rassurée, adressait au notaire ce billet:

Ainsi finit l'histoire du cheval jaune : il
termina sa mystérieuse od)'Ssée dans les écuries du préfet Saroye-Rollin où Licquet venait
souvent le visiter, comme s'il ellt pu lui arracher son secret. Car il lui restait un doute :
la phrase de Iléal le poursuivait : Si ce cheMl n'amil servi qu'ù. la fuite de Mme Acquet, on ne conseillerait pas fétrange précaution de lui faire (afre un 11oyage de
douJe lieues, de le tuer et de le dépouiller
sur-le-cliam1J. Aujourd·hui même qu'on peut
aisément pénétrer les dessous de l'intrigue, il
reste là une sorte d'énigme. Le cheval n'avait
pas servi à Mme Acquet, puisque nous savons
que, depuis le Yol du 7 juin, elle n'avait point
quitté la région de Fàlaisc : le notaire L~febvre l'avait monté, il est vrai, pour reYemr
de Tournebut; mais était-:-e une circonstance
à dissimuler avec tant de soin? Pourquoi la
marquise, dans ses lettres confidentit·lles, insiste-t-elle à ce poinl? - Dites que le notaire
est rentré chez. lui à pied, e~l une phrase
qu'on retrouve à chacun de ses billets; puisqu'on ne faisait pas m)'S tère du rnyage, la
façon dont il s'était eficctué n'était-elle pas
indifférente?
li resta donc là une part d'inconnu et Licquet ne s'en consola pas : ses ruses n'avaient
amené aucun résultat; d'Aché restait inlrouvable. Mme Acquet avait disparu; son signalement avait été vainement adressé à toutes
les brigades de gendarmerie'. Manginc,t,
désespérant de réussir, renonçait à la poursuivre, et Sa\'Oie-11ollin lui-même &lt;( était délerminé à tout suspendre~ •. Telle était la
situation dans les derniers jours de septembre; il était bien probable que le l'Ol du
Quesoay et le grand complot dont il semblait

La réclusion, l'isolement, les angoisses
n'avaient en rien modifié la rude nalure de
Ja marquise de Combray. Celte femme, accoutumée à la vie de cbàleau, s'était, dès le premier jour, accommodée de l'existence des
prisonniers, sans rien perdre de son caractère hautain et despotique; ses illusions
mêmes restaient intactes. Elle se figurait
diriger encore, du fond de rnn cachot, ses
affidés et ses agents qu'elle considérait en
bloc comme des serviteurs, sans se douter
que la liberlé d'écrire dont elle abusait n'était
qu'un piège tendu à sa vanité ingénue. En
moins d'un mois el!e avait adressé à ses
codétenus plus de cent lettres qui, louté::,
étaient passées par les mains de Licquet : à
l'un elle dictait les réponses qu'il avait à
faire; à l'autre elle conseillait le silence,
s'érigeant en juge absolu de ce qu'ils devaient
dire ou taire et ne pournnl s'imaginer qu'un
seul de ces pauvres gens pût préférer la vie
au bonheur de lui obéir. Elle eût traité d'imposteur quiconque lui eùt affirmé que tous
ses comp1ices l'avaient abandonnée, que Soyer
s'était empressé de dévoiler les caches de
Tournebut; que Mlle Querey avait dit cc
qu'elle avait vu; que Lanoë importunait Caffarelli de ses incessantes révélations, et que
Lefebvre, qui ne se taisait plus que par prudence, était tout prèt, pour sauver sa tète, à
raconter plus qu'il ne savait.
La marquise ignorait toutes ces défoctions :
Licquet avait créé autour d'elle une atmosphère à ce point artificielle qu\,Jle vivait
dans l'illusiou de sori importance d'aulrdois;
convaincue que personne ne l'égalait en finesse
et en autorité, elle considérait le policier
comme un homme assez spirituel pour un
petit bourgeois, mais qui, dès qu'elle voudrait s'en donner la peine, tournerait tout à
sa dévotion. Et Li,·quet, avec une habileté
quasi géniale, pénétra si bien l'àme altière
de la marqui~e, il fot si parfait comédien
dans sa façon de se tenir devant elle, de lui
parler, de la regarder d'un air d'admiration
soumise que, sans étonnement, elle se persuada qu'il était très disposé à la servir; et,
comme elle n'était pas femme à prendre des
ménagements avec les gens de cette espèce,
elle lui dépêcha tout nellement le guichetier
pour lui proposer une somme del 2.000 francs,

1. « ~lme de Combray, qui ignorait effccti,·ement
où le chev3.\ et ~a fille Cloient cachés, l"a dcmundé à
son fils Ilon11œil, qui ne le s.'.l.it pa~ non p!us. 011 o
essnyC de faire pns5cr le liiliet de )lme de Comlir:J\'
au notaire, qui, dè sa m.1în, a êcrit sur !e dos !"adresse
de la J"cnuue el du cheval. On a mi5 imméiliatcmenl
à leurs 1rous~es des hommes bien a1lroits. » Lellrc

de l.icqurt a fiéal. Archives nationales, F7 8 li'1.
~. (\apport de J.icqueL au préfet Je la Seiue-lnl"érieure. Archives natio11ales, F7 8170.
3. ~ote de Licqur.:l. Archi,'es nationales: Fi 811_0.
4. Le préfrt &lt;lu Calvados à ncal. Archives nn\lonales, f,'7 ~L 7'1.
5. , Au moment de fermer ccll.::: lellre arrivcnl

les principaux agents _1_1ue j'ar:iis Cll\'OJ~~ chez Lanoë.
Le comple remtu qu ils me font me fait renoncer à
emoyer de nouveau il. Falaise oU. l'on ne peul plus
espérer de trouver Mme Acquet. M. Savoye•Rollin
vous fera connaitre !es motifs qui l'ont delerminé à
lout suspendre. » l.ellre de Lic11uet à R1!al, 21 sep1.
1807. Archives nationnles, F7 817'2.

Xe l'ennuie p:n; as-tu bt·soin d'argent'! Je te
douze francs. Le maudit chernl : il
m'en a envc,ré du poil. Je t'en fais tenir pour
que tu le rccÛnna:sscs; brùle cc billet.
fefai passer

Et à sa femme de chambre, Catherine
Querey :
Le cheval est tué: mon commlssionn.1ire a 1iris
la peau el l'a brùlée. Si on mus inlerroge sur un

cheval qui a manqué, vous direz qu'on l'a vendu ....
)la maudile fille me donne Lien du mal.

OU'J(J\/'E1JUT - - ~

dont moitié comptant, s'il consentait à entrt."!r qui n'existait, comme 01 le sait, que dans· .-se1'\'Îcc qu'on réclamait de lui et de Jui tran~dans ses intérêts 1 • Licquet se montra tr~s son imagination; elle avou l ne pas le con- mettre trois leures que Mme de Combray
reconnaissant, très honorJ, accept:1 l'argent, naitre perrnrmellement, étanl entrée en rela- \'oulutécriresur-le-champ. La première et très
qu'il d!porn à la caisse de la préfecture, et il lions avec lu'i par l'intermédiaire de la femme confidentielle était adressée au bon Delailre luiput lire, d,'s le jour mêmèmc; la seconde devait
me, un Lille! par lequel
èlre remis(\ au moment de
Mme de Combray annonçait
l'embarquement, à ~Jaugé,
à ses complices lï1eurcusc
homme d'affaires à Sainlnouvelle : /( Nous avons le
V,der~ 3 , qui de\"ait fournir
petit secrilaindans notre
l'argent nécessaire à l'exism,a11c/œ 2 • ••• l&gt;
tence de la fugitive en AnAh l les bonnes causeries
gleterre; la troi~ième lettre
qu'échangèrent Licquc-t et
accréditait Delaitre auprès
la prisonnière, devenus
de !lme Acquet. La maramis! Dès le premier enquise ordonn:iit à sa fille
tretien, il put se convaincre
de suiue l'honnête palron
qu'elle ne connaissait pas
qu'elle lui présentait comme
la retraite de Mme Acquet:
un am1 éprouvé : elle la
mais le notaire, enfin ~orti
suppliait, dans son intérêt,
de son mutisme, n"avait
daas celui de tous leurs
point caché qu'on pourrait
amis, de s'expatrier sans
la découvrir en s'adressant
perdre un jour et elle terà une blanchisseuse de Faminait en prôrnel tant, en
laise, nommée Mme Cha ucas qu't'lle obéit immédiavcl - et Licquet transmit
lcment, de subvenir largeaussitùL ce renseignement
ment à tous ses besoins;
à Mme de Combray, lui
puis elle signa et remit ;,
r('présentant amicalement
Licquet les trois Lillets, en
les dangers qu'entraînerait
l'accablant de témoign~gcs
pour elle l'arre~tation de sa
de rccounaissance.
fille et insinuant qu'il n'y
li ne restait au policier
aurait pas de sécurité à esqu'à se procurer un faiu·
pérer tant que Mme Acquet
Delaitre, puisque Je Yr:ii
« dont le gournrnement,
n'e:xi~lait pas : il fit choix
disait-il, a,•ait mis la tête à
d'un agent iutdligent et de
prix 1) , ne serait pas réfuprestance congrulnle pour
gitie én Angleterre.
lequel il dressa un passeL'idée plaisait à la marport détaillé et il l'expéquise; mais qui se chargedia, muni dt"s leltres de la
PALAIS DE JUSTIC E DE ROUE.'/ : EXTERIEUR UE LA SALLE DES PROCt.,REt.:RS.
rait de découvrir 1a fugitive
marquise, à }-i'alaise pour
D'apres le dessin de T. DE ]OLl)LO:-IT.
et de présider à son emLars'aboucher avec la blanquemenL? A qui, dans la
chisseuse. Cinq jours plus
situatio:1 désespérée où clic se trouvait, ose- D,dailrc, l'iuGrmière qu'on avait placée près tard, le faux Oelailre rentrait à Rouen;
rait-elle se fier? Licquet semblait désigné : il d'elle; mais elle savait qu'il était le mari de les Chauvel, sans déGance aucune, au rn des
se récusa pourtant, alléguant qu'un homme celte femme, patron d'une barque à Saint- lettres de )[me &lt;le Combray, avaient fait à
dél'oué, porteur d'une lettre de Mme de Com- Valery-en-Caux et, par surcroit, parent du l'émissaire de la mar4uise l'accueil le plus
hra)', serait tout aussi bien accrédité et la pauvre Haoul Gaillard, dont la marquise gar- chaud; le gendarme pourtant n'approuva pas
marquise ne don tait pls que sa fille ne suivît dait, au milieu de ses malheurs, un souvenir d'abord l'idée du passage en Angleterre;
aveuglJment ses recommandations, appuyées attendri.
Mme Acc1uet, disait-il, est à Caen, bien
d'une somme surfi;anle pour srjourner à
Licquel écoutait avec le plus grand sérieux cachée, et personne ne rnupçonne sa rclrailc :
l'élranger en allendant des jours meilleurs. sa victime débiter l'histoire de ce personnage à quoi bon l'~xposer aux hasards, toujours
fiestait à trouver l'homme détioué; la mar- fictif que lui-même avait inventé; il assura périlleux, d'un embarquement dans un port
quise n'en connaissait qu"un, celui qui, tout que le choix était excellent, qu'il connais~ait très surveillé. Pourtant, comme Delaitre inrécemment, aYail consenti, sur sa demandr, de longue date le patron Delaitre pour ua sistait, disant qu'il avait re çu de Mme de
à rechercher le cheval jaune, qui l'avait tué, homme d'une loyauté à toute épreuve. Comme Combra)' une mission dont il de\'ait s'acquitdépouillé, aaéanti, et qui s'était, si habile- il ne pouvait être queslion d'introduire ce ter, Chauvel, que son service retenait à
ment, disait-elle, acquitté tle sa mission; elle comparse dans la prison - et pour cause Falaise, donna rendez-mus au patron pour
ne tarit pas d'éloges sur cet honnête compère, Licqµet Youlut bien se charger de l'avertir du le 2 octobre à Caen 4 ; il voulait le présenter
1. « ~lme de CJmbray, füli:le à son système de
co1Tu11lion, a d~po~è dans les mains J.u guichelie1· une
somme de ti.O"UO füres â compte sur cc!le de
12.0LIO li1Tes. Je l'ai fail po1·1er au même monienl .i
!a pr&amp;fccturc. » l.-ett1'e de _Li~quet à nea\. Quelques
plus tard L1c11uet écr1ra1t ou mf·m e : o: J'ai eu
jours
'honneur de vo1B annoncer la remise à fa prCfccturc
d'une somme de 6.000 Jil-res que Mme de Comliray
~êsirait employer à. 1,ne ~orrompre : j'ai égalcrnenl
1honneur Lie vous prcremr que celle dame vient ile
compléter par un second cuvoi celle de Jt.000 füres
~u'elle m·a,·a1t foil offrir .... Le tout est à b disposition de ~I. de Hollin. i Archi,·es nationali?s, fi 817:l.
. .'1. ~illcl de ~lme de Combrn)· à Colas, son garçon
J ecune.

;:;. , Monsieur quelle 3. été ma surprise, lorsque
j'ai èlé à Caen, d'apprrndre que ma fille c:idellc, uon
contenl_e du chagri11 qu'elle m"a donné jusqu'à pl"l'sent, vient d"v mettre le comble en volanl une dili•
g1•nce 3\'CC u~1e douzaine de m3uvais sujets coinmc
elle. On m·a arrêlée comme complice peut-être, ou
att moins connai~sant sa demeure, Cllr ,·ous j1Jg-ez
combien elle est recherchée. 11. Oebitre \'eul bien
me rendre Le service daller la chercher et de la
raire parti1· ~oil à Jersey ou en Angleterre: niais
obligez-moi de lui rcmellre la somme de 3.000 lines
pour lui tlonner les moyens de ,·ivre .. .. Lï10nnêle
homme qui m'oblige se nomme lle\aitrc; vous pourrez
lui donner toute confiance. »
•'- « Quelle con,·ersolion clllcs-rous a\·ec ce 5ienr

Delailre"!-11 me dit que Mme de Combray l'avait
chargé JC venir chercher ~lme Acquet pour la conduire à Saiut-Valery, et Jlom· mïnspii-('r ile la cou.
finncc, il aJouta qu'il an11L de grandes obligations a
)lmede Combray. Je lui rêpondisquc ma sœur ne poumit pas se clwrgcr de l:i mi5sion Lie Mme de Com!Jra v
et qu"à la sollicitation tle toute ma fJrni!le, je pren·drais des informations pour tlCcouvrir Mme Acquet et
lui fnirc connailre la ,·ulonlè de i;a mére. C'étail u11
dimanche et je lui donnai rendez-mus le \"Cndredi
s11Îvtlt1l il rhùtel du l'ure, faubourg \':iucclles, â Caeu.
Je lui obs~nai que Mme Acquet 1ùvail p:is d"argenl
P.OUJ' payer les petites dctt~s qu'elle 1murait aYoir :
tl me dcmand.'.l. s1 10U francs sulfiraicn t. » l11trrroga1oirc de Cliauvel, 29 odobre 1808.

�r-

111STOR,.1.Jl

Six semaines auparavant, en quittant Fa1aisP,, le 25 août, après l'interrogatoire que
lui avait fait subir Caffarelli, ~lme Acquet,
ignorant encore l'arrestation de sa mère,
avait le projet de gagner Tournebut pour s·y
cacher pendant quelque temps, puis de se
rendre à Paris, où elle espérait retrouver Le
Chevalier. Elle trainait avec elle sa troisième
fille, Céline', enfanl de six ans, dont elle
comptail se débarrasser en la plaçant dans la
pension que tenaient à l\ouen les dames Du
Saussay et où se trournient déjà les deux
ainées; la femme Normand, sœur de Chauvel,
l'accompagnait 2 •
Elle alla d'abord jusqu'à Caen, où elle
devait prendre la diligence, et se logea chez
Dessin, à la Coupe-d'Or, rue Saint-Pierre.
Chauvel y vint le lendemain pour dire adieu
à son amie; ils dinèrent ensemble. Tandis
qu'ils étaient à table, un homme, que le gendarme ne connaissait pas, entra dans la salle
et adressa quelques mols à !lme Acquel qui
passa avec lui dans la chambre voisine. C'était
Lemarcband, aubergiste à Louvigny, l'hôte
habituel et l'ami d'Allain. Chauvel, que cet
aparté inquiétail, voyant approcher l'heure
de la diligence, ouvrit la porte et prévint
~[me Acquet que le moment était venu de se
mettre en route; à Sl grande surprise, elle
répondit qu'elle ne partail plus, de graves
intérèls la retenant à Caen. Elle le pria de
conduire la lemme Xormand el la petite fille
jusqu'à la voilure et lui indiqua l'adresse
d'un homme d'affaires de Rouen auquel l'enfant pomail être remise. Le gendarme obéit.
Lor~que, une beure plus tard, il revint à la
Coupe-tl'O,·, Sl maitre~se avait quitté l'auberge. Il reprit tristement le chemin de Falaise.
Lemarchand, instruit du passage de
Mme Acquet, était venu l'avertir, de la part
d'Allain, qu'on avail trouvé pour elle « un
logement où elle serait en sûreté et que, si
elle voulait ne pas partir, elle n'avait qu'à se
rendre, la nuit venue, sur la promenade
Saint-Julien, où quelqu'un l'aborderait pour
la conduire à son nouvel asile ~. &gt;&gt; Peut-être
bien qu 'à cett~ oll're obligeante était venue
s'ajouter quelque menace de la dénoncer si

elle quittail le pays : toujours est-il qu'on
sut 1a décider à différer son voyage. Vers dix
heures du soir, suivant l'avis de Lemarchand,
elle gagna seule le cours Saint-Julien, se promena quelque temps sous les arbres et, avisant deux hommes installés sur un banc, elle
vint s'asseoir à côté d'eux. On s'observa d'a~
bord réciproquement sans mot dire; puis,
l'un des inconnus, prenant la parole, « lui
demanda si elle n'attendait pas quelqu'un ».
Sur sa réponse affirmative, ils se concertèrent
un moment, puis déclinèrent leurs noms :
c'était l'avoué Vannier et Bureau de Placène,
deux intimes de Le Chevalier. Mme Acquel se
nomma à son tom\ et Vannier, lui offrant le
bras, la conduisit chez lui, rue Saint.Martin.
Le lendemain on tint conseil en dJjeunant.
Lemarchand, Vannier et Bureau de Placèrc
se montrèrent très empressés à retenir
Mme Acquet : elle pouvail, disaient-ils, être
assurée de l'impunité tant qu'elle ne sortirait
pas du départemenl du Calvados: ni le préfet
ni les magistrats de Caen ne se souciaient
dïnstruire l'affaire, les hobereaux de BasseNormandie se déclaranl solidaires de la famille
de Combray qui se trouvait, d'ailleurs, alliée
à toute la noblesse de la région. Telles étaient
les raisons que les trois compères faisaient
valoir; mais leur véritable mobile n'était, au
fond, qu'une question d'argent. lis se figuraient que Mme Acquel avait la libre disposition du trésor enfoui chez Buquet et qui se
monlail encore à plus de 40.000 francs . En
la voyant prêle à rejoindre Le Chevalier, persuadés qu'elle portait à son amant le reliquat
des fonds volés, ils avaient cru bon de confisquer au passage la femme et l'argent
auquel ils se croyaient des droits : Lemarcband, comme ami et créancier d'Allain;
Placène, à titre de caissie1· des chouans.
L'avoué Vannier, lui, en qualité de li&lt;1uidateur des deltcs de Le Chevalier, s'élait olferl
à garder ~fme Acquet prisonnière jusqu'à ce
qu'on eût réussi à lui soutirer, écu par écu,
toute la somme.
t
La ,,ie que mena chez Vannier la malheureuse en proie à cc trio de faquins fut un
calvaire d'humiliations et de déchéances.
Quand l'avoué comprit que non seulement sa
prisonnière n'avait pas un sou vaillant, mais
encore qu'elle ne disposait nullement du
trésor &lt;les Duquel, il fut pris d'une furieuse
colère et la menaça tout nellement de la
livrer à la gendarmerie 4 : il lui reprocha« ce
qu'elle mangeait», jura que, d'une façon ou
d'une autre, « il saurait bien lui faire payer
pension et que, certes, il ne continuerait pas
à la nourrir gratuitement ». La pauvre
femme , qui avait cmplo)·é ses derniers louis à
pa)'Cr, dans la diligence de Jlouen, la place
qu'elle n'avait pas occupée, écri\it, dans les
premiers jours de septembre, à Lefebvre
pour le supplier de lui envoyer un peu d'ar-

gent : lui, du moins, avait reçu sa large part
du vol et aurait dù se montrer généreux;
mais il répondit sèchemenl qu'il ne pouvait
rien faire pour elle et qu'elle eùt à s'adresser
à Jo,epb Duquel ' ·
C'était bien à cela qu'on voulait l'amener.
C'est Vannier qui, brutalement, lui enjoignit
de tenter, au risque d'être arrêtée, l'expédition de Donnay pour en rapporter de l'argent, et Lemarchand, pour ne pas 1a perdre
de vue, résolut de l'accompagner.
Mme Acquet lassée, asservie, consentit à
tout ·ce qu'on eiigea : vêtue comme ~une
mendiante, elle reprit le chemin de ce domaine de Donnay où jadis elle avait régné en
souveraine maîtresse; elle revit les longues
avenues au fond desquelles se dressait,
encore imposante, en dépit de sa décrépitude,
la façade du chàteau dominant les trois terrasses du parc : elle en longea les murs pour
gagner la chaumière des Buquet où Joseph,
caché dans les bois voisins, revenait parfois
afin de surveiller son trésor. Elle le surprit
ce jour-là chez lui, le supplia de lui venir en
aide; le paysan fut inflexible; pourlant, elle
obtint une aumûne de cent cinquante francs
qu'il lui compla en pièces de douze sous et en
monnaie de billon 6 • De retour à Caen, le
soir, .Mme Acquet remit fidèlement l'argent à
Vanmer, ne se réservant qu'une quinzaine de
francs pour prix de sa peine; encore dut-elle
subir l'outrage des allusions obscènes de son
hàte au moyen dont elle avait dû se sen·ir
pour extorquer à Duquel celle somme dérisoire. Elle supportait tout) impassible; sou
indifférence ressemblail à de l'hébétement;
elle ne paraissait plus avoir conscience de
l'horreur de sa situation, ni des daogers auxquels elle était exposée. Ses meilleures journées se passaient en promenades autour de
la ville avec Chauvel, auquel elle donnait
rendrz-vous et qui \'eoait de Falaise passer
quelr1ues heures avec elle; ils gagnaient un
village voi~in, déjeunaient dans une guinguelle et reprenaienl à la brune le chemin de
la ville.
Allain lui lémoignail égalemenl quelque
intérêt; il vivait caché dans les environs de
Caen, et venait quelquefois le soir conférer
chez Vannier en compagnie de Ilureau de
Placène et d'un avocat nommé Robert Langelley, avec lequel l'hote de MmeAcquel élail
en relations d'affaires. Tous était également
besogneux et passaient leur temps à imaginer les mo)·ens de faire rendre gorge à
Joseph Buquet. Allain n'en prônait qu'un qui
fut adopté : il s'agissail de retourner encore
une lois à Donnay. Mme Acquet serail du
voyage et lttcherait d'attendrir le paysan; s'il
refusait d'indiquer la cache de l'argen l, Allain
sauterait sur lui et l'étranglerait. ...
C'était vers le 25 septembre; on partit un
matin de Caen. Mme Acquet avnit donné

1. a. Du 27 fl oréal , an IX de la rCpubliquc française, acte de naim ncc de ,)Ia.ri c-Cé li11c-Od~vic1 née
ledit jour à sept heures du matin, fill e de Louis Acquet
el de Caroline-ll ê!îe. Têmoins : Pons et Duparc,
Suivent tes siçnalurcs . \) ArchiYCS de la mairie de
Uonnay, Calvactos.
2. , ~!me Acquet me dit ell e-même qu·eue alfo.il

à Paris et qu·cll c mcllrail sa fill e rn com'enl en passant par Rouen. » Interrogatoire de Cham·el.
S. Dédarali on de J!inc Acquet , 12 décembre ·1807.
Archives nationales, Fi 81i0.
If. Rapport de l'arrcstalion de la J arne Acquet.
Arclti\'es nationales, F1 8172.
J. « Quanl au notaire, c'est un J.. . F.. ,. Il a refu sé

J e J'arge~L à ~!me Acquet qui manquait des clioscs
les plus necessaarrs. Il a pourlanl touché 10.000 fran cs
du _vol. ~! est .v rai que c'est d~ rarge11t que Le Chc"altcr lw den1l. &amp; Rapport de I arrestation de la darne
Acqu et.
6. Acle c1 ·aceu5lllÎ011 cl dCclaraliun de Jlme Aeque t
12 décembre 1807.
'

lui-même à Mme Acquet et assister sa mai-,
tresse dans cette circonstance d'où allait'
dépendre tout son avenir. Et c'est ainsi quele jeudi 1er octobre, Licquct, sûr du succès,
installail dans la diligence partant pour Caen,
le faux capitaine Delaitre, auquel il avait
adjoint, pour plus de sûreté, un neveu du
même nom et un domestique, chobis tous
deux, avec soin, parmi ses plus madrés collaborateurs; le lendemain, les trois espions
descendaient à Caen, à l'hôtel du Parc, faubourg de Vauce1les, où Chauvel avait fixé le
rimdez-vous et promis d'amener Mme Acquet.

1

rendez-\'Ous à Jos:eph chez un fermier nommé jours maintenu à la geôle de Caen: de l'a,,is de escalier fort sombre. C'était une pauwe
Halbout, dont la maison était située à l'écart tous, Mme Vannier élait sa maîtresse et allait chambre sous le toit, prenant jour pn.r deux
du village de Donnay. li vint à l'heure fixée; chaque jour le voir dans son cachot li passait petites croisées el dont rameublement était
mais, comme il approchait avec circonspection, pour être un espion du gourernemmt et Pla- des plus mesquins; Cham•cl vint l'y voir le
craignant quelque guet-apens, il aperçut Allain cène prétendait que Vannier recevait de l'ar- lendemain et c'esl là qu'elle apprit de lui
dissimulé derrière une baie et, t&lt; pris de gent pour le tenir au courant des agissements l'arrivée très prochaine du patron Belaitre,
de Mme Acquet. Langclley, de son côté, affir- envoyé par Mme de Combray pour la sauver
peur, il dévala à toutes jambes ».
li fallut donc reprendre, les mains vides, mait que Placène était un fripon et que, cl lui procurer le moyen de passer en Anglele chemin de Caen et alîronter la colère de « s'il avait déjà louché ,a bonne parl du roi, terrtt. Mme Acquet ne manifesta ni répuls.ion
Vannier qui accusait sa pensionnaire de com- il recevait au moins tout aulant d'argent de ni joie; elle s'étonna que sa mère pensât à
elle: mais il semble qu'elle n'allacha pas
plicité avec les Buquet pour faire aYorter la police 11 .
La pauvre femme qui formait le pivot de grande importance à cet incident qui dc"ait
toutes les tentatives. On tint de nouveau conseil, et, cette fois, Chauvel y fut admis; lui ces intrigues n'était pas davantage épargnrü décider de sa desti11ée. Une seule idée l'obséaussi avait un plan : il proposait dese rendre par ses indignes complices. Après Joseph Bu- dait; trouver une retraite qui lui permît
en uniforme à Donnay avec Mallet, l'un de ses quet, après ChauYel, tous se soupçonnaient d'échapper à l'odieuse tutelle de Vannier; et
camarades; Langelley jouerait le rôle du com- réciproquement d'a\'OÎr été ses amants : Lang1~lley, très surpris de la lrouver chez la
missaire de police : « ils arrèteraicnt Duquel Vannier se serait aimi payé de son bospitalitl!; dentellière, ,·oyant sa perplexité, olfril de la
comme pour lecomple du gouvernement; s'il l'avocat Langelley et le genJarme Mallel lui- conduire à une mais:on de campagne qu'haconsentait à dire où élait l'argent, on lui même auraient taxé à ce prix leurs services ; bitait son père, à une lieue de la rillr. Elle
donnerait la liberté et une adresse sûre pour accusations aussi impossibles qu'inuliles à accepta et partit le soir même sous la conse cacher; en cas de refus, les gendarmes le contràler; elle avait elle-même, d'ailleurs, duile de l'avocat; à cette heure le faux patron
tueraient et seraient quittes pour dresser l'intelligence de son abaissement et le dégoùt, Delailre quillait Houen, el la ruse si babilemen l
par moments, la prenait. Un soir, c'était le ourdie par Licquel allait rnellre fin à la
procès-verbal de rébellion I J).
Tels étaient les conciliabules auxquels assis- 27 septembre, elle ne rentra pa.s chez \'an nier; lamentable odyssée Je !!me Acquet.
tait, muette et résignée, la fille de la marquise fuyant cet enfer, elle vint demander asile à
En arrivanl à l'hôtel ,111 Parc, le 2 octobre
de Combray, le cœur gros pourtant à la pensée une dentellière, nommée AdélaïdeMonderard,
le « patron )J Udaitre s'é:
que cet argent maudit altant mis à la fenêtre de sa
lait devenir la proie de ces
&lt;hambre vers sept heures
hommes qui n'avaient pas
du soir,aperçut un homme
élé à la peine et pour qui
qui faisait les cent pas dans
serait tout le profil. Chaque
la rue, ayant au bras une
jour clles'enlizait plus protrès petite femme, fort comfondément dans cette fange:
munément habillée. A la
cc qui se tramait là, ce
démarche, il reconnut Chauqu'elle enlcndit - car on
vel, vêtu en bourgeois :
ne se gênait pas devant
la femme étail Mme Acquet.
elle- fait horreur; comme
Les deux hommes se saelle représentait, pour ces
luèrent et CbauwJ, qui lforbans, quarante m_i 11 e
iant sa compagne, monta
francs , elle devait subir
à la charubre du patron.
non seulement leurs galane&lt; Compliments, poignées
teries brutales, mais aussi
de mains, confiance la plus
leurs confidence,. Mme Plaintime, comme il est, en
cène émit un jour l'idée de
général, de règle entre un
(ai,·e disparaître le boumilitaire et un marin::.. JJ
langer Lerouge, dit Bornel;
Chauvel exposa qu'il était
comme il avait &lt;c beaucoup
venu à pied de Falaise,
de religion et qu'il était
dans l'après-midi, et que,
très honnête homme J), elle
pour
rn rendre libre, il
craignait que, s'il était aravait
prelexlé, auprès de
rêté, &lt;( il ne consentît pas
ses chefs, une affaire parà mentir et qu'il ne les perticulière qui l'appelait à
dit tous ». Langelley rellayeux.
Le faux Ddaitre
doutait surtout les bavarlui
remit
aussitôt les deux
dages de Flierlé et de Lalellres de Mme de Combray
noë, détenus à Caen, et il
que Chaurel parcourut diss'occupait de les faire emtraitement.
poisonner : il s'étail déjà
- Descendons, dit-il, la
entendu &lt;t avec le pharmadame est proche et nous
cien et l'officier de santé
allcad.
de la prison qu'il avait
PAL.\IS UE jL,SllCE DE ROllEN : lNTfRJEUR DE LA COUR, FAÇADE OU CÔTÉ OU MIDI.
Après quelques pas dans
dans sa manche )) , et il
D'après le dessin de T. DE Jou~ONT,
la
rue,
on la rencontra, en
connaissait aussi un brave
effet,
avec
Langelley, que
homme qui, (( pour peu de
cborn, ferait du bruit en ,,iJle, se laisserait ar- logée rue du Han, et qui était la maîtresse de Chamel présenta à Delaitre. Celui-ci olfril ausrêter et condamner à quelqu&lt;'S mois de prison Langelley. Celte fille consentit à la recevoir et silôl son bras à Mme Acquel : Chauvel, Lanet trourerait ainsi le moyen de se défaire de lui céda une des deux pièces dont se compo- gelley et (( Delaitre neveu JJ suivaient à bonne
ces individus 1 1&gt;. On parlait aussi d'Acquel, tou- sait son logement, auquel on accédait par un distance : on passa le pont et on s'engagea,
1. Happort du ,·oyage du p:ill·ou llr lailre à Ca r n.

2. /Md

�. _____________________________________

Jf1ST0'1{1.ll

T OU'Jt,NEBUT

soir? J'irai a,·cc ,·ous :;.
Le palron Delaitrc fil d'auord quelques
difficultés avant de consentir à retarder ~on
voyage; enfin le Mpart fut fixé au lendemain
samedi, 5 o~tobre, à la nuit tombante . Une
discussion assez hrupnle s'ensuivit. L:111gellcy obserrn que Vannier, Allain, Placène

et les aulrcs n'approuveraient certainement
pas la détermination de Mme Acquet; qu'on
était solidaire les uns des autres, qu'elle ne
courait, d'ailleurs, aucun danger en rcsta nl
a Caen al\cndu qu'il ne s'}' trouverail jamais
un juge pour la poursuivre ni un tribunal
pour la condamner. Delaitre répli~ua que,
précisément pour parer à l'indulgence des
autorités du Calvados, un dém.!t impérial
avait saisi de l'affaire la cour spéciale de
Rouen; mais 1iarncat, f1UÎ ne vopit pas sans
dépit s'éloigner sa mule chance de mettre la
main sur le trésor des Buquet, ripostait qu'il
ne fallait ricn conclure àrant d'avoir pris
l'avis de ses amis, quand la jeune femme
termina la discussion, en dédarant qu'elle
partait (&lt; parce que c'était la volonté de sa
mère &gt;J.
- ttes-vous sûre, demanda Chauvel, que
c'est bien là l'écrilure de votre mère"?
Elle répondit oui et le gendarme opina
qu'elle avait raison d'obéir.
On convint alors des détails du départ :
Lmgelley s'olfrit à conduire les voyageurs
jusqu'à la limile du département du Calvados
que Delailre connai:;sait mal. Mme Acquet ne
devait emporter aucun bagage; se:; efTèts
seraient adressés à fioucn, bureau restant, à
l'adresse J.u patron; la conversation prit C( le
ton de la plus sincère amitié et de la plus
grande confiance &gt;&gt;. Quand I heure ,·int de se
sépa~cr, jJme Acquet serra plusieu rs fois la
main du patron, disant :
- A demain, m msicur.
Et comme clic descendait l'escalier, Cliauvcl resté avec Ddaitrc s'assura que celui-ci
avait apportJ de l'argent pour payer les petites
dettts qu11 la fugitive avait co:1traclécs chez
divers fournisseurs.
Le jour suirant, au matin, ,·ers onze
heure.;, Chauvel se présenta seul à l'auberge
i/11 Parc: il monla à la chambre de D.lailre
qui l'invita à dt&gt;jl'uner cl cnvnia son nc,·cu
chercher des huHre3. GhJurd \'Cnait I ricr
Ddailre de retarder son ,·o):ige d'un JOUI' encore, )lmc Ac 1uct ne pou vaut p1rtir araut le
dimaoche .1, . Tout en mangeant, Chauvel se
lai55ait aller à &lt;les confidences; ce n'était pas
sans trish sic qu'il rnyail s'éloigner son
amie ; lui seul, assurait-il, l'avait servie par
pur dévouement, il dit comment, pour dépister h·s recherches de ses camarade3, chargés
par Manginol d·étalJlir le signalement de la
proscrite, il l'arait rédigé, à dessein, complètement faux, la désignant (( comme étant de
!orle taille cl blonde de che\'eux IJ , li parla
de d'Aché qu ïl traita de brigand c&lt; seul cause
des malheurs arrivés à Mme de Combray et à
sa famille Jl. Enfin il s'informa si Dclaitrc
consentirait à transporter en An3letcrre Allain
et Buquet, qui étaient, en somme, les dtUX
principaux acteurs de l'alfaire, ( l le cc patron )&gt; y consentit hien volontiers; il fut con-

venu que, dès qu'il aurait déposé ~Ime Acquet
en Angleterre, il reviendrait à Saint•\'alrr)',
sou porl d'allache. Allain cl Buquet n'avaient
qn'à se trouver, avec un mot de reconnaissance, le mercredi 14 à Cany, chez Prérnsl,
aubergiste, en face de la poste; il irait là les
quérir pour les rrnbarquer.
Le bnn Delaitre, qui était bien manifestement un messager de la Providence, compta
sur la table, en déjeunant, 1.00 francs en or
qu'il remit à Cbauvel, pour payer les delles
de sa maitresse.
Vannier avait réclamé six louis pour l'hospilalité qu'il lui avait ofîcrle, all~guanl que
&lt;&lt; ces sortes de pensionnaires doivent payer
plus que d'autres à cause des dangers à courir &gt;l; il demandait, en oulr~, qu'on lui remw
boursât le prix de vingt messes que Mme Acquet avaitlait dire '. Chaurel passa une parlie
de la journée du dimanche avec Delailte; le
rendez-vous était fixé pour sept heures du
soir; le patron devait attendre sur la parle
de son auberge et suivre Mme Acl1uet quand
il la verrait passer au bras du gendarme.
Elle ne parut qu'à dix heures du soir et l'on
marcha isolément .jusqu'à la demi-lune dè
Vaucelles. L1ngelley se fit attendre, il arriva
enfln sur un cheval d'emprunt; Je p:itron
a"ail pris un b:dt:t dè poste; quant au ne\'CU
Dclaitre cl au domestique, il:i avaient, dès la
veille, ro?gagné fioaen par la diligence.
C'était le nn:n.!nt dei adieux : M:ne Acquet embrassa Cham·el, qui la 11uitla « de la
maoièrc la plus tendre. en recommandant
au d,:positairc les plus grands soins pour
l'ohjct précieux qui lui était conllé 6 '.&gt;. L1ng&lt;·lley, armé d'un gourdin en mamère de
cravache, pril la tète de la caravane. Delaitre en"doppa th1uJ('menl d1ns sa capote
Mme .\cquct qu'il prit en croupe derrière
lui et, après de nouveaux souhaits, de
thaudes poignées d:! mains, de5 C( au re,·oir Jl
attendris, les cavalirr5 s'éloignèrent au trot
sur la route de Dires . Cha.urcl les vit se
perdre dans l'ombre cl il re5ta au carrefour
désert tant qu'il pul entendre résonner les
s~ibJts des chevaux sur le pa,·é de la route 1.
Vers trois heures du matin, on arriva il
Dives; la jeune femme, qui s'était monlrée
et a~sez gaia », protesta qu'elle n'était pas
fa1i•uée el refusa de descendre. Lan:;elley
eol~a donc seul à la poste, y réveilla un guide
qu'il :ivait com1™:1ndé la veille·~ et l'~n se
remit en route; le JOUr commençait à pomdre
lorsqu'on parvint à Anne!Jaull; les trois voyaoeurs firent halte chez un aubergiste où ils
Passèrent toute la journée; l'avo.::a_t l't Mme Acquet (&lt; réglèrent quelques petlls_ comptes
qu'ils avaientensemble 9 )J; on dormit un peui
on causa braucoup, on dina lon~uem1;;at. A
six heures du soir, on remon:a à cheval et
l'on pril la roule de Pont-l'Érèque. Langelley
condui5Ît les [ugitirs jusqu'à 11 forêt de

1. fiapporl du faux patron Dclaitrc.
2 . .Nou:; ne changeons rien 1'. ces d13loguc.i : eclte
seime cl le; termes Uout se srnircnl füfü• Acquet cl
son interlocuteur sont rappodés sons celle f,:mne cl
presque id&lt;:11Liquem{'nl tians les dîll'ércnls récils de
ceux qui a-sistaicnl à C{'lle cnlre\'UC.
Zi. l11tc r.-o"a
loire de ChaU\'cl, 20 octobre 18l'8.
0
,\n:hirc~ &lt;lu gre!fc di:: 1:i Cour t1·a~~ises dr l\oucn.

l. l11tcrrogaloÎ!'c de Chau1·el. Archircs &lt;lu grcff..: 1\c
la Cour d'Assi,es de Rouen.
5. l)05sicr 1,angcllev. Archire5 n:itionul~s, Fi Slil.
ti. i\rchi1·c~ ndtiomÏ!cs. Jl1 ~ 1n.
'i. lutcrro;atoires Je Chaurel, dCc\aralîo11!\ de
Mme Acquc1, rapport Ju faux patron Dclaitrr, [dires
de J.icquct â l\éal, clc.
8. , Arrivês il l)i1·c s, nous 11ous r:irraicliimes pen-

dant que le guide s'hahillait i. cl apr~s ~vo:r c~ntinué
nol1·c roule, nous sommi.&gt;s enhn arn\.'c: a 1~ po111lc cl.u
jour il Annebault, oil nuus a~·ous pas.se le Joui:, •, 0('·
cJal'atiou de Langcl!cy, Ardmcs naltonal~s,, l• 7 81.71.
fi. , hlme AcqucL emµru nta deux l~u1s a ~d'.1-ilrc
pour solder la peiuc de Langellcy. s111~·ant I an~ rlc
Chauvel. » Rapport du faux patron Dcla1trc. Arcllll'es
11ationales, P l:!172.

tout en camant, sous les arbres du grand
cours, le long de la rivière. La nuit élait
complètêmrnt tombée.
Le patron Dclaitre, (( après aroir présenté
à )ltnc A(quct les cornplimcnls de sa mère,
lui fit part des intentions dt: celle-ci relativement à son passage en Angle.terre ou aux
iles ·)). Mais la jeune femme repoussa nellcment la proposition : elle 'était, disait-elle,
&lt;t très en ~ùreté chez le père de son défenseur,
à portée de toutes ses relations, et die ne
consentirait jamais à quiller Caen, olt elle
comptait de nombreux et dévoués prolccteur.s 11. Le patron objecta que celle détermination était d'autant plus regrettable que
(( la personne puissante qui s'intéressait au
sort des siens exigeait qu'elle cùt quitté la
France aYant de s'occuper de mellre Mme de
Combray en liberté Il . Ce à quoi Mme Acquet
répliqua qu'elle ne chang~rait jamais de. r6soluliun.
La discussion dura près d'une demi-heure :
le palron ayant alors parlé d'un billel de la
martpiise dout il était parleur, Mme Acquet,
se tournant vus Langellcy, lui dt:manda de
les conduire dans un caLaret où elle pourrait
lire la leltre de sa mère. On repasrn le pont
pour remonter la rue de Yaucelle~, sui,ant
Lang:clley qui s'arrêta à un cal1Jrct siLué à
cent mètres au-dcsrns de l'hôtel du Parc :
Mme Acl.picl s'engagea, avec ses compa~no~s,
dans qn couloir étroit cl monta au premier
étarrc où l'on s'attaLJa. L1ngtlley arait comma~dé du vin cl dçs biscuils . La jeune
femme prit des mains du patron la lettre de
la marquise; Ions, autour d'elle, se- taisaient
et« la lixaient altentiremcnt 1 ». On s'aperçut « qu'll chaque ligne elle changeait dè
couleur et qu't:lle soupirait J&gt;.
- Quand parlez-vous? dcmanda-t-elle a
Delaitre en s'essuyant les 1rux.
- Demain, de grand malin, rt:pondil-il 1 .
Elle poussa de nouveau un gros soupir et
se remit à lire : « die arnil des crispations
et p::traissait prèle à se trouver 1~rnl ». Quind
elle eut terminé sa lecture, elle rnlerrogea de
noureau Delailre.
- Vous connaissez sûrement, monsieur,
ce que contient la lettre?
- Oui, madame, votre mère me l'a lur.
Elle garda _le silence « plus de deux minutes »; pms, cummc faisant un grand
efforl :
- ll faut donc obéir aux orJres d'une
mère, dit-elle; eh! bien, monsieur, je rn::s
suivrai : voulez-vous ne parlir qnc dt main

""

lJ

.,,..

Touque.s: a\'ant de quitter Mme .\c11uet 1 il
lui demanda avec beaucoup d'émotion une
boucle de ses che\'eux; puis il l'embrassa à plusieurs reprises.
Il était emiron minuit
quand Ja jeune femme se
trouva seule avec Delaitre; le cheval arnaçait péniblement par les roule5
de traverse de la forêt;
blollie conlre le patron
qu'elle tenait serré à deux
bras, Mme Acquet ne parlait plus; son entrain de
la veille avail fait place à
une sorte de stupeur, si
bien 4ueDelaitre qui, dans
l'obscurilé, ne pouvait
aperCevoir ses beaux yeux
grands ouverts, pensa
qu'elle s'était endormie
sur son épaule. A trois
heures du malin on altt:ignit enfin les faubourgs de
Pont-Audemer : le patron
s'y arrêta à l'auberge de
la Poste et demanda une
chambre; ~ur le registre
qu'on lui présenta, il écrivit : Monsieur Delailre et

-

..,

lui fit comprrndrc, arec beaucoup de ménagements, qu'il était inévilaLle de la retenir
j11~rp1'à rloucn, oî1 Dèlaitr~ devait èlrc con-

,jeune Îl'mme, dont il scrutail 1 de ses yeux
malicieux, lf's attitudes, les ge!,;tes, les façons
d·è1rc, el donL il semblait, en quelque sorte
prendre possessi,.m ... C'êlail Licquet - on l'a déjà
reconnu - qui, dans sa
hàtc de savoir le résultat
de l'odyssée du faux Delailre, s'élait affublé d'un
uniforme d'emprunt et ,·enait recevoir sa nouvelle
,iclime'. JI fut pour elle
plem de prévenances: c'est
en ,oiture qu'il la conduisit de Pont-Audemer à
lluurg•,\chard, où il lui
laissa le temps de se reposer: le 7 au malin on parlait dè Dourg-Achard t l
l'on arriroit à Houcn ara1,t
midi. L'aimable brigadier
fut si perrnasi[ que Mme
Acyuct se laissa ~ans résblance et sans rérrimin al ion conduire à la
Conciergerie, où elle fut
écrouée sous le nom de
Bosalie-llourdon :t - celu i,
sans doute, sous 11 quel
f'lle vopgeait. D'ailleurs,
sa /'ew.me.
elle paraissait indifférente
lis déjeuoaicnt tous les
à tout ce qui l'entourait;
d~ux vers midi quand enen entrant dans cette pritra dans la salle un brigason où elle savait que
dier de la gendarmerie de
se trouvait sa mère, elle
marjne, accompagné de
n'eut pas un mot qui pût
deux soldais d'rscorte. li
faire croire qu'elle ressenalla droit à Delailre, lui
tait quelque émotion . Elle
demanda ses noms, et, le
garda pendant deux jours
voyant très troublé, il le
cette attitude de lassitude
somma d'exhiber ses parésignée: Licquet, qui vint
piers, qu'après un court
la voir plusieurs fois, cher~
examen il confisqua, en
chait à la laisser dans la
donnant l'ordre aux solpersuasion que son emdats de mellre le patron
prisonnement n'a\·ait d'auen état d'arrestation.
LA GROS5E HORLOGE, A Rot:EN. D'après la lithographie rie DEROY.
tre cause que l'infraction
Le brigadier, petit homcommise par Belaitre aux
me aimable et très eaurègl• menb m:iritimes; il
seur, s'excusa grandement auprè5 de~lme Ac- duit pour y subir une réprimande du com- poussa la précaution jusqu'à feindre d'ignoquet du dérangement forcé qu'il lui occa- mrndant du port. Mme Acquet, persuadée rer son nom .
sionnait: le patron Ddaitre, disait-il, a rait qu'il u'y avait là qu'un malentendu qui
Entre temps il préparait son plan d'atqui lté son bord sans y èlrc autorisé tl, de s'édaircirail à Ilouen, s'inquiéta peu de l'in- taque : tout d'abord sa joie avait été si vive
plus,il était sigaalé comme faisant assez; vo~ cident; comme elle était brisée de fatigue et, en mettant la main sur celle proie tant conlonticrs la fraude sous prêtexlc de cabo- de plus, iudisposée, elle manifesta le dé&amp;ir ,•oitée qu'il n'avait pu résister au plaisir d'en
tage.
de ne point voyager de nuit et de passer adresser dire1,;tement la nouvelle à Réal:; en
li Le poussa pas l'indiscrétion jus-1u'à Yingt-qualre heures à !\ml-Audemer; le petit
demanJanl &lt;c le secret pendant quinw
s'informer du nom de la rnpgeusc ni du brigadier y consentit arec emprl'ssement; t(}ut JOUr5 &gt;J; pui5, à la réflexioo, il avait compris
motif qui l'oLJigt!ait à courir les routes en en ay.mt l'air de ne sur\'eillcr que Dclaitre, combien il ser,.iit diffi cile d'obtenir des a,·eux
compagnie d'un patron de bart1.ue; mais il il ne perdait pas un seul i11sla11l de rne l:i d'une Îèmme qni venail d'être si odieusement

!ui

1. Voici en quels termes le l,réfcl &lt;le l\oucn rendait compte à Héal de celle mise en scène ; « On
nrriv:i Uc très gr,md mntin à Pont-Audemet· : là
li. J.icqn ct , dt'guisé en brigadier d,1 gendarmerie de
la Mal'ine, accompagn é Je deux gendarmes de sa façon.
er.tra subitement dans la chambre tics voyagctirs,
demonda lcuN apicr_;;. ne les l1'0U\'3 JHts en règle et
cou!i,qua toul. n a séJOurné un jour à Pont-Audemer parce que l\lme Acquet èpromait une l'aligua
l'llt·aordinaire, augmentêe par un accident naturel à sou
sexe, el d'ailleur.:1 l\les èmi~soircs qui ne s'étaient ni·
couchl·s, ni reposés depuis huil jour$ èlnienl sur ks
dents. Mme Al·r111cl est partie cc m.'ltin ile Bourg-

6

Acl1aril , pcrsuadCc qu·on arnilè!e\'C unemuuraise dil'ficulté au patron cl qu'elfo s'éclaircir,1it à Rouen. Ellil
n':i élé dèlrompél! qu'en entrant à la Conciergerie;
mais on a encore filC le mc\mc roman avec cllti; on
lui 3 dil qu'on pùurfüi1•ait depuis huit joul's le patron
parce qu'un rle ses m'Llelotj l'n•ait lrahi el avait déuoncé à lu µo!ii:e qu'il était allé chercher plusieur3
personnes darH la U.issc-'.'formundie pour les conduire
il une s1at io11 auglaise; &lt;1u•it Claît donc înérilable de
la retenir en prison puisqu·on l'a\•ail lrouvl!e avec lui.
On n'a pas eu l'air d'en sa\·oir tlara 11tagc. 11i de la
connaitre .... » Lettre du préfet de la Seine-Inférieure
i1 Iléal, 7 uctohrelROi.Archîvcs n~tionales. F7 RliO.

2. Jablcau. des tlCtenus par mesure de liaulc police
Arduve3 nationales, I" 8172.
5. Je 11e. m·explique pas comment la le111·e par
laquelle L1cqueL a·monce à llJal l'arrestatio~ de
11,me ~equet, csl datée de 1/011/lf'lti', le 5 oetolirc.
C est a Pont-Audemer que \'arrestation eut lieu cl la
pré\·euuc a Clé amenée directement il Houen inc~
un seul arrêt à nourg-,\,:ha.r~ Cette !cure, êcrilc par
~a homme . c.xu.ltauL de JOIC, se terminait par ces
lignes.: Œ J a1 1.hor!neur de ,·ous écrire, tout épuisé
de,. fat,1gu.es; mais ,1c retrouve &lt;les forces en 11cmant
11111~ s agit du service de Sa ~fojcslP cl &lt;Ir votre .sa1 islaet1011 pNsonnrllc. »

�111STO'J{1.Jl
trompée, et il sentit que les pièges où se
prenait la naïrn marquise de Combray ne
seraient plus de mise avec sa fille. li trouva
mieux; il a\ ait sur lui la lellre f]UC \lme de
Combray avait écrite à son chei· Delailre,
lettre qu'il avait rnisic sur le patr_on, en présence mème de MmP Acquet. D.rns ce bil!et,
la n1:irquise trailait sa fille « comme la plus
vilr des créatures et gémissait d'ètre obligée,
1

transporler à Caen les fonds volés; elle s'accusa
elle-même d'avoir donné asile aux brigands;
elle n'excusa que Jo,eph Buc1uel qui n'avait
agi que sur les iustructiom qu'elle-même lui
avait données el Le Chevalier qu'elle représenta comme séduit par les promesses trompeuses de d'Aché. D'ailleurs son « amour
effréné n perçait à cha~ue mol de son récit;
elle dit même à Licquut que, " si elle pouvait sauver les jours de Le Chevalier aux
dépens des Fiens, elle n'hésiterait pas:; 1&gt;.
Quand elle eut terminé sa longue déclaration, elle devint tout à coup très mélancolique. Le lendemain, en entrant dans sa prison, Licquet la trouva occupée à couper ses
magnifiques cheveux qu'elle voulait, dit-clic
tristement, soustraire au bourreau. Elle ohserra que, puisqu'elle était inexoraLlcmcnt
vouée à la mort, Chauvel, qui se disait son
ami, avait eu Lien grand tort de l'empêcher
de s'empoisonner; tout serait fini à présent;
mais elle espérait que le chagrin la tuerait
avant qu'on eût le lemps de la condamner.
&lt;I En disant ces mots elle tournait ses }"eux,
très beaux et très perçants, vers un coin
assez obscur de son ca&lt;:hot. D Licquet, sui,·ant son regarJ, aperçut à cet endroit un
gros clou très saillant fiché dans le mur à
six pieds d'élévation i sans rien témoigner de
ses inquiétudes, il chercha à dirigH l'allention de la détenue sur d'autres objets el parvint« à la rendre d'une gaieté folle' J&gt;.
On fit, le jour mème, enlever le clou; mais
restaient les verrous de la porte et les piliers
du lit aux4uels la prisonnière, étant donnée
l'e1iguïté de sa taille, aurait pu chercher à se
pendre : on mit près d'elle, pour la sur,·ciller, une remme de Ilicêlre.

pour sa propre sllrcté, de ,·cnir au secours
d'un monslre; elle se plaignait surtout beaucoup de, l'argent que cela lui coùlait 1 1J.
Le 9 ociobre, Licqucl se préscnla au cachot
de füne Acquet, se mil à causer familièrement avec elle, lui avoua qu'il samit son.
nom et lui communi•1ua la lettre de Mme de
Combray. ,\près l'avoir lue, )lme Acquet fut
prise d'une effra)anle crise de r;ige. Licq nct
la con,ola, lui fil comprendre &lt;I c1u'ellc n'avail
q@ lui d'ami n, que sa mère la haïssail et
ne l'arait serrie que dans l'espoir de sau,·er
sa propre vie; que le nolairc Lefebvre l'avait
lui-mème vendue à la police en indiquant
l'adresse de la famille Chauvel, à Falaise et il montrait, comme preuve, la note tracée
de la main du notaire; - il a.Ha jusqu·a
faire allusion à certaines infidélités de Le
Chevalier C'l à des maîtresses que celui-ci
aurait eues à Paris, si Lit~n qu'indignée, à
bout d'écœurcmenls, la malheureuse fondit
en larmes.
- Soit 1 dit-elle, c'est à mon tour; recevez sur-le-champ mes déclarations, portez-les
à !I. le préfet; je veux tout a rouer; la \ie
m'est importune!!
Et loul de suite elle raconta la longue histoire des projets de d' Aché, ses passages en
Angleterre, l'orga.ni:sation du complot, la tentative dïmpression du manifeste des princes
el aussi comment il avait séduit Le Chernlier
Il n'est pas possible de suirrc Liquet à
et avait su se l'aUirer par la promesse d'un travers toutes les phases de l'instruction : cet
haut grade et de grands honneurs. Elle dit homme endiablé semble a,·oir posséJé le don
également que ce d'Aché, qu'elle accusait d'uLiquité : il est à la prison, ol1 il cuisine
d"avoir fait le malheu r dt! sa ,·ie, avait &lt;1 for- les détenus; à la préfecture ùÙ il dirige les
mellement coaseillé le roi des fonds publics; interrogatoires; à Caen, où il enquête ;l la
son ordre était qu'on organis:il les attaques barbe de Calfarell_i qui croit depuis longtemps
de dili3enccs, qu'il fallait même les arrètcr l'affaire enterrée; à Falaise, où il récolte des
toutes ». Elle accusa sa mère d'avoir aidé à témoignages; à Honneur, à Pont-.\.udemer, ~
1. Lettre du prércl de la Seine-Inférieur(' â H~dl,
11 octohrc 1807. Archircs nalionalcs, ~'j 8li0.
2. Lcllrc du préfet_ de ln. Scinc-luforicurc à Rtal,
Il oclobl'e 1807. Arch1,·cs nationales, F7 81711.
3, Pl'cmièt·c déclaraliun de la l'cmmc Acquet, 9 octobre'" 1807. Arch11·cs du greffe de la Cuur d',Miscs
de Rouen.
4. Rapport de Licquct au 1iréfel de la Seinc-1nfëricurc ..\rchi,·cs nationale~, F 7 8172.

!). Réal.

6. Celte lcllre, dalêe du 11 juillel 1809, 1'Sl adressée à un fonctionnaire du ministère de la Police dont
je n'ai pu tro11\·cr le nom : l.ic&lt;1ucl l'appelle mon
cite,· complttriolc, Archh·cs 11atio11alcs, F7 8172.
7. Happort tin voyage à Caen ..\rcl1i1·cs nat!onalc~,
F' 817t.
8. Il possé&lt;hit, â cc qu'assurait Mme Placène,
1.:)00 francs de rente. Arclmcs nationales, F7 ~l 72.

Paris; il rédige d'innombrables rapports à
l'adresse de son préfet ou de fiéal avec lesquels il correspond directement, et, quand
on lui demande quelle récompense il ambitionne de sa vie dépensée avec tant d'ardeur au
service de l'Élal, il répond philosophiquemeal:
Ce n'est pas pour ma gloire que je lra,aille;
c•c~t uuiqut' ment pour celle de la police général&lt;'
et de nolrii dtl'I' conscill&lt;•r 5 que j'.iimc de toutes
mes forces. Quant à moi, pall\rl' tliahle, jr suis
,·oué i1 un e ohscuritC qui, je l'arnue, fait mon
bonheur, depuis que j'ai rccannu l'incom·énicnt
des réputations 0 •

Henriette de Coligny
Par Henry ROUJON, de l'Académie française.

1

•

Hercule de Lacgrr, seigneur de Massuguiès,
quel beau nom de cadet de Gascogne pour un
drame de cape el d'épée! Quelqu'un a réellement existé qui s'appelait ainsi. Et comme il
n'est rien d'impossible à l'érudition, cc quelqu'un a trouvé son historien. M. Frédéric
La.chèvre, subtil el sannt explorateur du
monde des précieuses, ressuscite IIC'rculc de
Lacger. Nous possédions, sans nous en douter,
une soixantaine de poésies de CP. gentilhomme
oublié. Importaient-elles ,\ la gloire de la
liUéralurc1 Peut-èlrc pas absolument. Là
n'est point la qucslion. Bien qu'il n'ait pas
eu de génie, ce rimeur au nom formidable
mérite sinon un chapitre, du moins une note
marginale dans l'histoire de la politesse française. Cette figure de capilan héroï-comique
prend place dans une galerie des modes d'autrefois.
M. Frédéric Lachèvre a idenlifié le personnage en analysant un manuscrit injustemmt
négligé. Sous une reliure de maroquin rouw•,
en lrenle-deux fouillels d'une belle écriture
de calligraphe, des sonnets et des madrigaui
portent ce titr~: «Vers pour Iris 1&gt;. Qui
élail Iris? Et quel son adoraleur1
C'est ici qu'apparait douloureusement
la vanilé des psychologies liYresques. Il
ressort de la lecture de ce manuscrit
qu'une dame, toute pénétrée encore de
l'idéal de l'Aslrée , mil par ses rigueurs
un parfait amant aux portes du tombeau. Iris s'enveloppe de chasteté féroce
ainsi qu'une bergère de M. d'Urfé. Son
chevalier obserrn rigoureusement tous
les rites de l"amour courtois. li va sans
dire qu'il menace constamment de sa
mort prochaine l'immatérielle cn1alure
qui le désespère el le ravi!. li parle
sans cesse de « terminer ses jours n ;
l'infortuné &lt;&lt; souffre les enfers ». Iris
s'absente-t-elle pour quelques semaines? Un amoureux vulgaire se bornerait à Yerrnr des pleurs : ainsi s'expriment les douleurs bourgeoises!

Une des plus pilloresqucs péripélies de son
enquête fut le nouveau vopge qu'entreprirent, vC'rs la fin d'octobre, le faux capitaine
Delaitre el son faux nc\"eu, à la red1erche
d'Allain cl de Buquet qu'ils n'avaient pas
troU\•és, au jour dit, à l'auberge de Cany.
Delaitre revit à Caen l'aYocat Langelley, les
Placène, la fille Mondcrard, avec lesquels il
festoya; il leur donna les meilleures nouvdlcs
de Mme Acquet, très conforiablemenl inst.allée, raconta-t-il, dans une des stations de
bains de la côte anglaise; mais., bien qu'il
eût pour Allain une lellre très pressante de
Mme de Combray qui avait hâle de le voir
passer en Angleterre, le rusé chouan ne se
montra pas; sa fille, établie couturière à Caen
el qui était en relations avec Mcne Placène,
se chargea pourtant de lui faire tenir la
lcllre; le patron émit bien l'idée de suivre la
petite Allain dans l'espoir de découvrir la
retraite du père; mais Langelle)' et les autrrs
I'assurèrint que cc serait peine perdue; la
jeune fille connaissail seule l'asile du pros•
cril; , cbaquc fois qu'elle allait lui porter
des nouvelles, elle se déguisait, entrait dans
une maison C'l s'y déguisait de nouveau pour
en sortir, entrait dans une seconde, y changeait de costume el ainsi de suite; il était
impossible de juger, quand elle sorlait de
chaque maison, que c'était la même personne
qui y était cnlrée cl &lt;le sa,·oir daus laquelle
éiait son pèrc 1 ". llcux jours plus tard lape•
titc Allain reparut : elle as$ura que son père
élail parli dans son pays, du cclié de Cherbourg OÎl &lt;c il avait du bien »; il voulait,
avant de pa.sser eu Angleterre, vendre son
mobilier et affermer ses terres; telle élait
l'autre face du terrible « général Antonio 1&gt;;
il éiait bon père de famille et petit renlier '·
Delaitre comprit que c'était une défaite et
qu'Allain n'avait pas confiance : il n'insista
pas, plia bagages et rentra à nouen.
(A suivre,)

G. LENOTRE.

1

•

\lois si tians cc moment, pour les mieux exprimer.
Je ne tomhe à vos picd5 immol,ile et Hins ,-i&lt;' 1
Je: ne ml·l'ilc 11as !11onneur de ,·ous aimer!

Il faudrait a\'OÎr un cœur de rocher
pour ne poiat compatir au supplice endurê par ce modèle de continencr.
Trente-cinr1 sonnets témoignent qu'lris
demeura impiloy,blcment pure. Quant à son
malheureux esclave, on l'imagine s'allant noyer
au fond du Lignon grossi de s1:s larmes. La
rérité c.st moins désolante. Iris et son poète,
dans les loisirs que leur lai!-sa la littératurC',

furent deux faibles créatures morlellc&lt;;, enclines ~, la concupiscence. lis firent run el
l'autre dans leurs rers une telle débauche
d'innocence qu'il ne leur en resta guère pour
l'usage quotidien. Cc couple d.élégiaques était
farceur.
Qui dit cela~ Celle canaille de Tallemant
des Réaux, toujours embusqué derrière les
élégances pour cligner de l' œil et ricaner.
Tallcmaul sert de guide à M. Frédéric Lachèvre et à M. l~milc Magne, à tra\'C rs les
aventures sentimentales d'HC'rcule de Lacger
et de son Iris, Henriette de Coligny. Lorsqu'ils
ne mettaient point du noir sur du blanc, ce
Gascon cl cette précieuse se reposaient gaillardement du sublime. Henriette a rencontré
cbez M. )lJgne un biographe gaiement véridique; M. FrJdéric Lachèvrc, en nous racontant la vie d'Hercule, seigneur de ~fassuguiès,
ne prétend aucunement nous attendrir.
A défaut de Tallemrnl des Réaux cl de ses
modernes auxiliaires, un dessin de Daniel du
~lonslier suffirait à révéler llenriclle de
Coligny, comtesse de La Suze, d:ms toute son

c~ .rr•zF. '' ·

,.-. ~,.,r., ,t: '1.l

jngénuité de bonne personne. Le sincère
portraitiste a souligné de traits malicieux le
nez curieux et la Louche gourmande de cette
belle commère au triple menton. Dire que
celle dame si bien portante a composé énor-

miment d'élégies! c1 Les plus tenJres C'l ks
plus amoureuses du monde, qui courent partout l&gt;, est-il arfirmé par l'auteur des l/i:,to1·i,.lles. llcnriellc de Coligny a fait verser des
larmes à maintes lectrices, à Mme de Sé\·igné
peul-èlrc, à coup sùr à Calhos et à Maddon.
Au dix-huitième siècle C'lle était admirée
encore pour son génie de poétesse. Son éditeur
de 1725 explique ce génie par de cruelles
déceptions conjugales. &lt;&lt; Liuée successiwmcnt
à deux époux, elle n'eu t pour eux que de
l'aversion et de l'horreur. 1&gt; Le premier mari
de Mlle de Coligny fut nn Anglais qui ne survécut qu'un an à son bonheur. Le second, le
comte de La Suze, était borgne et très ivrogne
Tallemant raconte qu'il lui arriva, au retour
d'une ripaille, de tomber sur le chemin; un
lroupeau de cochons lui passa sur le corps. li
fil alors un rêve guerrier et~ 'écria : «Quartier,
cavalerie, quartier! )&gt; Cet intempérant gentilhomme était jaloux; il enfermait sa femme
el la fai sait espionner par deux prudes bellessœurs. Faut-il s'étonner que l'esprit élégiaque
se soit emparé d'une dame ainsi persécutée,
dont la jeunesse avait brillé à la Chambre llleue d'Arlhénice 1 L'édilcur de
li2J ne s'en étonne point. « Malheureuse en amour, dit-il, elle a dù tourner du côté de l'élégie, ainsi qu'dle a
fait, le talent qu'elle avait rrçu pour la
poésie. " Le don poélique semble avoir
éié, chez Mme de La Suze, plus spontané que eomplel. « Elle ne put jamais
enchaîner la rime. Elle digérait ses
pensées, elle lrs exprimait poé1iquement, mai s, pour IC's rimer, il fallait
qu'elle cmplo)àt un secours élranger. u
Plusieurs secours étrangers se préH ntèrent. L'un d'eux fnt notre llercule de
Lacger, lequel, au dire de Tallemant des
néaux, &lt;! avait de l'esprit, mais n 'élait
nullement hoanesle homme». M. frédêric Lacbèvre reconnait de la meilleure
grâce du monde que les recherches auxquelles il s'est livré ne démentent en
rien ce jugement sommaire. ,'\'ou~ n'avons aucun portrait du sire de Massuguiès. li est facile de lïmaginer; lous
les mauvais garçons croqués au passage
par Abraham Bosse nous rendent cc
clpitan d'alcôve avnnlageux, beau parleur, insolent, parfois bàtonné, ni plus
niZmoins poète, à tout prendre, que les
aulres habitués des ruelles, un Malleville ou
un Sarazin. Ce joyeux drille fournil à !!me de
La Suze des rimes pour ses \'ers et des consolations pour ses mélancolies. Dans ses sonnels,
il la traitait abondamment d'inhumaine. La

�111STORJA
comte~se, couchée sur son lit de parade,
entourée de beaux esprits el de précieuse~,
écoulait le malin Gascon bramer s.a douleur.
Au pit'd du lil. deux ~·etili s mules de velours
n'étaient ,·is1b!rs que pour le seul Ilt•rculr. Il
glissait la main dans la mignonne chau$Sure;
il en tirait une lettre et )' introduisait unfl
réponse d'u1oe toute autre lil!érature que ct•lle
de l'Asll'ée. Le geste est charmanl. Il résume

la chevaleresque hypocrisie de celle société de
la Fronde qui s'essayait au stile noble cl à
l'amour poli. Les vers d'Hercule de Lacger
sont généralementinsipidesetl'homme fut(&lt; un
grand coquin». L'Iris de ses sonnets à la glace
était une poupine personne d'humeur égrillarde. Sans doute, mais le miracle opéré par
les fées de l'hôlelde Rambouillet a été dïmposer à un siècle brutal la ~imulation de la Yertu.

Pour obéir au code idéal de la bienséance,
Hercule de Lacger el llcnrielle de Coligny
se présentaient dans le monde en loilette spirituelle. Cette darne galante et ce sacripant
s'habillaient I"àme pour rnrtir. Cliez eux, il
est inflniment probable qu'ils se mellaient à
l'aise. Et cela ne regarde personne, n'en déplaise à Tallemant des Réaux et à son indiscrète postérité.
HssRY ROUJON,
de fAcadimit françaist.

•
Voyage de retne

Je vins coucher à lluv '. Celle ville était
des terres de l'évèque de Liége, mais, toutefois, tumultucurn et mutine (comme tous ces
peuples-là rn senta:cnt &lt;le la ré\'olte générale
de3 Pays-lJas), ne reconnaissait plus son évèque, et elle tenait le parli des Étals. De sorte
que sans reconnaitre le grand-maitre fmajordome] de l'é\'è,1ue de Liége, ttui était avec
moi, soudain que nom fùmes logés, il,;: commencent à sonner le tocsin et trainer l'artillerie par les rues, et la hra11ucr contre mon
lo3is, tendant les chaines alin que nous ne
puissions joindre en:;emL!e, nous tenant toute
1a nuit en ces alarmes, sans avoir moyen de
parler à aucun d'eux, étant tout petit pcuplt',
gens brutaux et s1ns raison. Le matin, i!s
nous laissèrent sortir, ayant bordé loule la
rue de gens armés.
Nous allù.mes de là coucher i1 Dinant, où
par malhèür ils avaient fait, ce jour même,
l~s bourgmc~tres, qui sont comme consuls rn
Gascogne et é~hevins en France. Tout y était
ce jour-là en déLauche; tout le monde ivre;
point de magistrats connus; Lref, un vrai
chaos de confusion. El, pour y empirer davantage notre condition, Je grand•maitre de
l'évèque de Liége leur avait fait autrefois la
guerre, et était teou d'eux pour mortel ennemi.
Cette ville, c1uand ils sont en leur sens ras.Sis, tenait pour les États j mais lors, BJcchus
l' dominaut, ils ne tenaient pas seulement
0

\. Sous le prélcxlè de pr!!nclrc les eaux: dl! Spa.
Marguerite lil, en 15i7. un voyage politique dans lè
llain,ul cl 1~ pays de Lil!gc. c11 me dèg11gucr des partisans il son frël'C, le duc d'Alcn~m. el d'cnlc\·cr les
l'11ys- Ras ù rE~pal{nc.

pour eux-mêmes et ne connaissaient personne.
Soudain qu'ils nous voient a pprocbrr les faubourgs.., avec une troupe grande comme était
la mienne, les roilà nlarmés. lis quittent les
Yerres pour courir aux armes, et LouL en tumulte, au lieu de nous ouvrir, ils forment la
Larrière. J'avais envoié un gentilhomme devant, avec les fourriers cl maréchal des logis,
pour le prier de nous donner passage; mais
je les trouvai tous arrètés lù, qui criaient sans
pou\'Oir être entendus. Enrin je me lève debout dans ma litière, et, ôtant mon masque,
je fais signe au plus apparent que je veux
parler à lui; et, étant venu à moi, je le priai
de faire faire silence, afin que je puisse èlrc
entendue. Ce qu'étant fait avec toute peine,
je leur représente qui j'étais, et l'occasion de
mon VO)'age; que tant s·cn faut que je leur
voulusse a·pportcr du mal par ma rnnue, que
je ne leur voudrais pas seul~ment donner de
soupron; que je les priais de me laisser entrer, moi et mes femmes et si peu de mes
gens, dans la ville, qu'ils voudraient pour
cette nuit, et que le reste ils le laissassent
dans le faubourg. lis se contentent de cette
proposition et me l'accordent.
Ainsi j'entrai dans leur ville avec les plus
apparents de ma troupe, du nombre desr1uels
fuL le grand-maitre de l'évêque de Liége, qui,
par malheur, fut reconnu comme j'eutrais eu
mon logis, accompagnée de tout ce peuple
i\'re l t armé. Lor, commencent à lui crier
injures et à vouloir cbarger ce Louhommr,
C[Ui était un vieillard ,·énéraLle de quatrevingts ans, ayant la barLe Llanche jusques il
la ctinturc. Je le fis cnlrer dedans mon logis,

oll ers ivrognes faisaient pleuvoir les arquebusades contre les muraille&amp;, qui n'étaient
que de terre. Voyant ce tumulte, je demande
si l'hôte de la maison n'é1ait pas là-dedans .
li s'y trourc de bonne fortune. Je le prie
&lt;1uïl se mette à la fenètre cl qu'il me fasse
parler aux plus apparents, cc qu'à Ioule force
il veut faire. Enfin, ayant assez crié par les
fenêtres, les bourgmestres viennent parler ;,
moi, si rnouls qu'ils ne savaient ce qu'ils di
saient. Enfin leur assurant que je 11'avais
point su que ce grand-maitre leur l'ùt ennemi, leur remontrant de quelle importance
leur était d'oflenser une personne de ma qualité, qui était ?mie de tous lrs principaux
seigneurs des Etals, et que je m'assurais que
monsieur le comte de Lalain cl tous les
autres chefs trouveraient fort mauvais la réception qu'ils m"ayaient l'aile; a1Qnt nommé
monsieur de Lalain, ils se changèrent tous,
et lui portèrent tous plus de respect qu'i1 tous
les rois à qui j'appartenais. Le plus vitil
d'entre eux me demande, en souriant et L,Iga)·ant, si j'étais donc amie de monsieur le
comte de Lalaio; el moi, voyant que sa parenté me servait plus que celle de tous les
potentats de la chrétienté, je lui réponds :
« Oui, je suis son amie, et sa parente
aussi. »
Lors ils me font la révérence, et me baisent
la main, et m'offrent aulant de courtoisie
comme s'ils n'arnient fait d'in~olcnce, me
priant de les excuser, et me promettant qu'ils
ne demanderaient ri~n à cc Lonhommc de
grand-maitre, et qu'il:ii le laisseraient sortir
arec moi.
&gt;L\RGUERITE DE FRA:'\CE.

"Ill

16

1M

AlPHONSE SÉCHÉ ET LÉON BER,TAUT
q,,

Balzac el la Duchesse de Castries

L'al'cnlure de Balzac el de la duchesse de hriel Ferry, avait uoe jolie figure couronnée
Castries est un des plus curieux et des plus par une superbe chevelure blonde hardiment spirhuellc, frottée d'un peu de sensibilité, de
émou_vanls épisodes de la vie du grand ro- d.orée; u~7 taille s,,elte, une to;rnure gra- dévotion, de chaleur de salon· une vraie
mancier : on y sent virre Balzac tout entier cieuse, aer1enne; enfin un rayonnement sé• Parisienne aYec toutes ses quali~és brillantes
avec sa passion, rn grandiloquence, son en- ducteur dans toute sa personne qui captivait du dehors; ~ualités raffinées par l'éducation,
thousiasme pour la beauté et aussi ses dé- les yeux . Quand elle apparaissait à quelque le luxe, l'anstocratie des milieux, mais aussi
boires, ses désillusions, le réveil cruel que la bal _de la duchesse de Berry, son entrée faisait avec toutes ses sécheresses, ses défauts; en
un ~ot, ~ne de ces femmes auxquelles il ne
réalité opposait à l'infini de ses illusions.
tou1ours sensation, soulevait Joutes les admi- faulJama,s demander de l'ami lié de l'amour
Dans le courant du mois de juin 1831, rations. »
du dévo~ement au delà d'une légère couche:
Balzac, tout à la création de son admirable
Un accident survenu à la chasse - la duLouis Lambert, se trouvait au château de ~h~sse s'éta,it accrochée à une branche d·arbre, par la raison que la nature a créé des femmes
Saché, en Touraine, chez M. de Margonne, et~1t tombee sur les reins et s'était à demi moralement pauvres. n
Somme toute, la plus hypocrite des
lorsque, dans 1a nombreuse correspondance brisé l'épine dorsale - avait endolori toute
qu'il recevait - lettres d'affaires lettres ~a personne &lt;&lt; et donné à son visage une coquettes et la plus dangereuse pour un
homme à imagination vive comme l'était
d'importuns, lettres de créanciers 'surtout
1~teressante expression de mélancolie sou- Balzac,
hélas! - il dislingua un billet é1é(Tant e; riante, de souffrance voilée i&gt;. &lt;( Un demiAu. début, ce fut un triomphe pour soo
parfumé, écrit d'une écriture tout aristocra- cadavre élégant, écrit Philarète Chasles voilà
tique et signé romanesquement : &lt;( Une ce qu:était devenue cette belle, si écl;tante orgueil : la porte de l'un des plus aristocrafemme qui ne veut pas se faire connaitre. )) d~ fraicheur qu'au moment où elle mettait le tiques hôtels du Fau~ourg lui était ouverte à
La lettre était un dithyrambe passionné en pied dans un salon à vingt ans, sa robe naca- deux battants. L'au leur de la Comédie humaine ne se fit pas prier pour profiter de la
f~rn~r de l'écri~·ain el de ses œuvres. L'on y rat tombant sur des épaules di11oes du Titien
d1sa1t l enthousiasme ressenti à la lecture de elle effaçait littér~lemenl l'éclatdes bougies. ,; permission octro~•ée par la duchesse. L'hiver
de 1832 le vit mondain, fashionable &lt;land,
certains romans. Cependant l'on avouait
Au moment ou Balzac allait devenir l'un
'
~'
aussi certaines critiques, l'on s'inquiélait de des assi.dus de son salon, elle était âgée de incomparable!
Pour
aller
de
pair
avec
la
société
qu'il
fré!'amoralité de la Phy~iologie du Maria,ge ou trente-cmq ans environ, sa tête était toujours
de la_ P_eau ri~ clwgnn, l'on faisait quelques demeurée très belle, sa chevelure merveil- quentait, il crut qu'il serait bon de transrestr1ct1ons piquantes et très justes, somme leuse, son port d'une aristocratie admirable. former
. son logis, son train de maison ' son
eqmpage.
toute, qui frappèrent plus le romancier que
Quelle était maintenant au moral la femme
Le moment était, du reste, bien choisi
les pages de louanges qui lui étaient consa- dont, _avec sa fougue accoutumée, Balzac va
pour se meubler : les années qui suivirent
trécs.
devemr amoureux dès qu'il la verra, ou, 1850 furent excellentes pour les collectionli daigna répondre. Lui qui laissait tan l de
neurs. On trou,,ait alors à un prix fabuleux
l~ttrcs en souffrance, prit le temps, au mide
bon marché des bibelots, des objets d'art,
heu de son labeur écrasant, de réfuter queldes
lableaux. C'est à partir de celle époque
ques-unes des critiques de l'inconnue. Cette
que
Balzac
commença sa collection, - collec•
dernière répondit à la seconde lettre, Balzac
tion qu'il devait poursuivre avec ténacité, à
en fit de même pour la troisième. Bref un
travers les avatars et les soubresauts de sa
commencement de correspondance s'ébauchait
vie,
si bien, qu'à la veille de sa mort,il avait
lorsque, un peu irrilé de l'anonJmat de son
réuni
dans le petit hùtel de la rue Fortunée
contrldicteur, le romancier somma celui-ci
des richesses artistiques dont l'ensemble était
de se dévoiler. La lettre suivante lui li\Ta le
eslimé au bas mol à 150 000 francs.
nom de cette femme, car c'en était une : la
Pour l'instant, son mobilier était plus mod~chesse .de Castries, une des étoiles les plus
deste.
Cependant un ancien directeur de
a~istocratigues du .faubourg Saint-Germain
journal,
nommé Solar, qui visita l'écrivain
d ~l~rs: qm, avec une bonne grâce charmante,
à cette éfoque, nous a fait le récit de l'aspetl
prmt l auteur de la Comédie humaine de la
de la ma1s00. Nous y voyons qu'entre autres
venir voir, dès son retour, eo son hôtel de la
choses,
Balzac avait déjà acquis ses fameux
rue de Varenne.
meubles
noreotins qui n'étaient autres riue
On devine l'étonnement el la joie de Balzac.
la commode de Marie de Médicis et le secréLui qui avait toujours désiré de toutes ses
taire de Henri IV! Balzac les avait décom-erts
forces approcher ce monde brillant du Paris
dans
la petite ville de Luynes, en un de ses
aristocratique, lui dont l'esprit et le (Ténie
voyages
de 'l'ouraine.
BALZAC.
étaient faits pour rivaliser avec les plus ;piriLa commode était en bois d'ébène veiné
tuelles élégances de son époque, se tramait
D°aprJs la lithog mphie de J ULIEN.
d'or, à pans brisés, avec cul-de-lampe el filets
par hasard introduit et de la plus piquante el
dorés en spirales aux angles. Un seul morde la plus flatteuse façon au sein même d'un
plutôt, la reverra, car il la connaît déjà pour ceau d'ébène recouvrait cette commode armodes salons les plus haut cotés de la Restaural'avoir entrevue dans le salon de Ja princesse riée aux armes de France et de Florence.
tion. « La duchesse de Castries', dit!!. GaBag:alion?... !!. Gabriel Ferry la dépeint . ~ Quant ~u ~ecrétaire, dit ~I. Ferry, il
ams1 :
etait compose d un avant-corps à deux van_I. G; FERRY, Balzac et ses a11nes. p. 70. (Calmann1.evy, edit.)
c&lt; Une femme coquette, vaniteuse, fine, taux, chargé d'une tablette profilée, sur la1

.

VI 1. - HISTORlA. - Fasc. 49-

...,,. 17

V,,,.

2

�1nSTO']t1.ll
quelle s'élevait la partie supérieure, également dhisJc en deux compartiments et
terminée par une corniche d'une exquise

'------------------------drai. .Je veux un million ou un remerciement. Pas~om-. »
Et, devant les )''ux ahuris de son interlo-

L'ÛPÊRA: FAÇADE SUR LA RUE LE PELETIER.

cuteur, il fait valoir toutes les richesses qu'il
vient d'acquérir : des Yases de 1ieille _porcelaine de Chine, des tasses de porcelame de
Saxe et de Sèvres, des statuettes précieuses,
des bronzes si11nés,
des écharpE:s d'or et
d'ara
.
.
gent, des étoles du xue siècle, des tap1sser1es
du \Hic et encore des tableaux et encore des
composer une gale~ie.
.
.
Lorsque Solar vmt le ,·01r, le romancier, meubles et encore des objets d'art.
Grâce à toutes ces richesses, Balzac ne
« l'œil en feu », les che\'cux en désordre,
les lèvres émues, les narines palpitantes, les peut-il pas aller de pair maintenant arec
jambes écarquillées, le bras tendu com~e un haute société qu'il fréquente? Au reste, 11
montreur de phénomènes un JOUr de f01re en prend deux domestiques, il achète _des cheplein soleil et en pleine pl_ace publique, _rar- vaux et des Yoitures, il galope au 001s.
lait ainsi en faisant v1s1ter ses dermeres
Lui-même arbore des gilets magnifiques,
endosse un superbe habit Lieu à boulons
acquisitions :
.
« Admirez, admirez ce portrait de femme dorés pour se montrer à !"Opéra dans la
de Palma le vieux, peint par Palma lui-mêm~, log• infernale ou des lions. Là s_'étalent le
le grand Palma, le Palma des Palmas, car _,l marquis de Podensac, Lautour-Mezeray, de
y a autant de Palma en Italie que de Miéris Boigne, tous les beaux de l'époque, tous les
en Hollande. C'est la perle de l'œuYre de lions du jour. Cbacun apporte son anecdote
ce grand peintre, perle lui-même parmi ou son historiette scandaleuse dont les autres
les artistes de sa belle époque. Altesse, s'égaient bruyamment, si bruyamment mè~e
que le commissaire de policechargé_du mainsaluez!
« Voici, maintenant, le portrait de tien de l'ordre dans la salle doit mlervemr
Mme Greuze, peint par l'inimitable Greu'.e. parfois. !lais tout n'est-il pas_ permis aux
C'est la première esquisse de tous les portraits lions'! Là Victor Roc1ueplan se l,rre à la plus
de Mme Greuze, le premier trait! celui que impitoyable critique de l'adminislratio_n de
l'artiste ne retrouve plus. Diderot a écrit sur !"Opéra. Avre un esprit infernal, 11 satmsc et
celle esquisse suave vingt pages déli~ieuses, tourne en ridicule les actrices et les chansublimes, dirinrs, dans son Salon. LISez so_n teurs, le régisseur et le corps de !Jallet, le
Salon; voyez l'article Greuze, lisr1, cel admi- caissier et le pompier de service. C'est un feu
roulant de mots d'esprit auquel personne
rable morceau !
« Ceci est le portrait d"un cbevalier de n'échappe.
A la sortie du spectacle, loulc la bande rn
Malte, il m'a coùlé plus d'argent, de temps
et de diplomatie qu'il ne m"cn eùl fallu pour joyeusement souper au cabaret de la füISonconquérir un ropume d'_ltalie. l'n o'.dre du Doréc dans lequel elle possède un salon parpape a pu seul lui ouvrir la :ront1cre des ticulier oll nul n'a le droit de pénétrer sans
Etats Romains. La douane l'a laissé passer en sa volonté expres~c. Yers les trois heures du
frémissant. Si celle toile n'est pas de Ra- matin, chacun rn retire chez soi, Balzac en
phaël, Raphaël n'est plus le_ premier peintre son équipage, un coupé magni~que, un
du monde. J'en demanderai ce que Je vou- locatis de cinq cents francs par m01s sur les

pureté de moulure. " Le célèbre marchand
d"antiquités Monhro estimait ces deux merYeilles à 60 000 francs.
Balzac acquit, en outre, un grand nombre
de meubles de la Renaissance italienne de
la plus grande valeur el il s'occupa de ,e

b

.... 18 ""

panneaux duquel resplendissent les armes
parlantes des Balzac d'Ent~a~ues.
,
.\u milieu de toutes ces elegances, on pense
si l'auteur de la Comédie humaine se rengorgeait avec son habit de drap bleu '?rlant
de chez Buisson, ses boutons d or c1sdes par
Gosselin, son pantalon noir à ~ous-pieds et
,on gilet de piqué blanc anglaIS stir. lequel
s~rpentaient les mille ann~aux d'uDl' 1mperceptihlc chaine d'or de Vcmsr.
A la vérité, les envieux et les ricaneurs
trouvaient plutôt qu'a,·ec sa toilette ébouriffante il avait l'air d'un riche marchand de
bœufs de Poissy en grande tenue d'apparat,
mais Bal1ac paraissait si convainc~, si sé~ieux,
si enthousiasle que sa vue desarma1t les
rieurs.
Cbaquc soir d'Opéra, il était donc là, se
prélassant en faisant tournoyer sans ce~se
entre ses mains gantées de blanc cêllc fame_usc
canoc 1 vrai instrument de tambour-maJor,
qui es t de,·enue si célèbre, gr.ice en p~r.Lie à
Mme de Girardin avec son chumant rec1t de
la Ca1111e de Al. de Bahac.
Celle canne était un objet très prec1eux
pour le romancier, et elle a tc~u trop_ de
place dans sa "ie pour que nous n en parlions
pas un instant.
.
.
Un ancien éditeur de Balzac, \\ crdet, qu,
fut une mauvaise langue el un rancunier,
nous a donné de, détails très piquants sur
cette fameuse canne.
Balzac recevait déjà à celle époque, paraitil ' des lémoirrn;irres
d'admiration et dP. s1m0
0
pathie qui lui étaient adressés par des femmes,
saphirs, émeraudes, pierres de toutes sortes,
cl l'idée lui vint, un jour, d'en,·oJer tous ces
dons provenant d'amies, .Ja plupart inc~nnues, au bijoutier Gosselm avec ordre den
faire une tête de canne. L'intérieur de la tête
devait ètrc creux afin d'y placer des boucles
de chefeux !
Gosselin exécuta son travail à la lettre,
surmontant une canne monstrueuse de tam1,our-major de toutes les pierreries que
Balzac lui avait confiées. Dès lors, le romancier la promena triomphalement partout où
il allait.
Or, un jour, la fameuse canne s'égar~.
.A.u moment de partir, l'écrira.in ne lrouvaIL
plu, cet objet unique à ses )'eux. Il fouille
partout. Point de canne!
.
.
« Balzac, raconte \Verdet 1 , était en pr·o1c
lt une inquiétude cxlrème, ses traits étaient
Loule,·ersés :
- Messieurs, ~•écl'iait-il à chaclue instant,
assez de ce jeu cruel; je mus en supplie, au
nom du ciel, rendez-moi ma canM.
« Et il s'arrachait les chereux, mais nous
ne pou\'ions lui rendre ce que nous n'alion,;
pas .... J'offris alors à son propriétaire désolé
Je prendre un cabriolet et d'aller, nomrau
Cbr1slophe Colomb, à la recherche de Ja
canne. J'étais résolu à aller la demander
dans tous les lieux sans exception où notre
grand étourdi aur,tit fait des ,·isites. li.
accepta. Je revifü au bout de deux heures
qui arnienl paru deux siècles de tortures
1. E. \\'t.•1·dct, So1wr11ir1 de la Vie liLUrairc.

BALZAC ET L}I DUCHESSE DE C11sT7/.IES

pour lui, Hélas! Trois lois hélas! Je ne rap0Jns une page célèbre, Lamartine nous a bras courts gesticulaient avec aisance, il cauportai rien ....
conservé le ~ouvenir de cc que fut le Balzac sait comme un orateur parle .... »
(C .\ cette accahlanle nouYellr. notre grand
de cette ép011uc, tel qu'il le vit si souvent aux
Gavarni disait de lui que « physiquement,
romancier s'évanouit. Quand il reprit ~c.s soirées de Mme de Girardin:
du derrière de la tète aux talom, chez G.111.ac,
sens, je lui dis :
« Dah!:ac élaiL dehout, raconte La.martine •
- \lions, ne vous dése:-pPrez pas ams1. devant la cheminée de marbre de cc cher il y avait une Jig,1e droite avec un seul resJe vais courir chez voire loueur dt• rnitures salon où j'amii ,·u passer cl poser tant saut aux mollets; quant au de,·ant du roc'était le profll d'un l'éritable as de
t 18, rue du Bac : pcut-1~lre l'nez-\·ous ou- d'hommes ou de femmes remarquables. Il mancier,
pique;;. ll
hliée dans \Otrc coupé? C'était cc que nous n't'tait p:is grand, bien que le rayonnement
Cependant le; milieux Lrillants que lréaurions dù ,·Prifier tout d'aLord, mais on ne de son visa~e et la mobilité de sa stature
s'avise jamais de lout .... Il ne rnulut à empècha~senl de s'a.percernir de sa taille; queotc Balzac n'ont pas H'Ull'mcnt une inaucun prix me quiller; j'étais sa dernière mais cette taille ondopit comme sa pensée: fluence immédialt• sur son train de -Yic, ils
planche de salut, il s'atta&lt;'h1it tt mes p:1:-, à eulre le sol et lui il semblait y aYoir de la accaparent si bien sa pensée qu'ils l'orientent
mes habits, il fai:-:iit peine à ,,oir. Nou~ marge; tantôt il se baissait jusqu'à terre wrs des horizons nou,·caux. Sincèrement
lombâmcs comme une double bombe chtz le comme pour ramasser une gerbe d'idées, libéral, Balzac lt•nd à d,·venir chaque JOur
loueur de voitures. Noire coupé n'ayait pas lanlol il se redress&gt;it sur la pointe des pieds plus royalisle, plus ultra, chaqur jour aussi.
été Yisité, nous y courùmes: la magnifique pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à l'infini. sous lïnllucnce de la duchesse de Castries,
du duc de Fitz-James et de lt·urs amis, lt·~
canne s'y prélassait nonchalamment couchêt!
« Il ne s'interrompit pas plus d'une mi- préoccupations politiques !"envahissent dadans un coin. Qu'on juge de fa joie d'HonorJ nute pour moi; il élait emporté par sa convantage. L'annét&gt; précédente, en juillet h(il,
en retrouYant son inséparable compagne!. ..
versai ion avec ~f. et .\lme l~mile de Girardin. il a tenté - sans succès - de se préscntrr à
Après !'Opéra, l'endroit où llalzacse montre Il me jeta un r1•gard ,-.f, presse, gracieux,
le plus assidùment est le salon de !!me de d'une extrême l,ien\'eillancc ..le m'approchai Angoulème. Cette année, comme il est l'n
Touraim•, :1u domaine de Saché, cnlrelenact
Girardin, la charmante fille de Sophie foy.
pour lui serrer la main, je vis que nous nous toujr&gt;urs unr correspondance acti\"r aYl'C la
.\rec sa taille élel"éc et ses proportions de comprenions sans phrase, et tout fut dit
statue, éblouissante dans ses robes de ,·elours entre nous; il élait lancé, il n'a,,ait pas le duchesse, une raca.ncc parlementaire se prénoir, Delphine était d"une perfection et d'un Lemps de s'arrètcr. Je m·assis et il continua sente : Il. Girod, J,, député de Chinoo,
esprit inestimables. 11 Cc n'était pas coquet- son monologue, comme si ma présence l'eùt vient d'être nommé ministre dt• l'instruction
terie chez elle, a dit Théophile C,utier, ranimé au lieu de l'interrompre. L'attention publiqul' et des Culi,~. Occasion inespéré,,
c'était sentiment d'harmonie: sa belle àme que je prètais i, sa parole me donnait le pour Bal1.ac de lenter à nouveau la fortune
politique. Il s'e:-,L rclirJ en Touraine pour
était heureuse d'habiter un beau corps. »
temps d'obscrrcr sa per:onnc dans son éter- lra\'ail1cr, accablé de labeur, ach('vant Louis
Et l'auteur de P-mau.o cl Camée., d"ajoulcr nelle ondulation.
Lamber/. \'importe! Il fait démarches sur
ces détails sur les réceptions de la belle
« 11 était gros, épais, carré par la base et démarches, est agréé par les élc.::lcurs inDelphine :
les épaules; le cou, la poitrinE::, le corps, les
« Tout l'appartement était tendu d'un cuisses, les membres puissanls; beaucoup de fluents, désigné officiellement par la Quotidama.s de laine vert d'eau, dont Je ton glauque l'ampleur de Mirah~au, mais nulle lourdeur; dienne, journal roy:iliste: ~ ... M. Balzac,
comme crlui d'une grotte de néréide ne pou- il 1 arait tant d"àme qu'elle porlait tout cela jeune écrivain plein d'ardeur cl de talent, et
vait ètrc supporté &lt;111e par un teint da Llonde légèrement et gaiment, comme une enveloppe qui parait vouloir se dévouer à la défense des
principes auxquels le repos et le bonheur de
irrt!prochab!c: elle a,,ait choisi celle nuance
sans méchanceté, mais les brunes égarées
dans cette ca,,ernc Yerte y parai!-saient jaunes
comme des coings, ou enluminées comme
des fusées t. »
Toul était, du rcslc, sans prétention chez
!lmc de Girardin. Elle rcccrail ses ,mis à la
honne franquette, dans sa chambre à coucher
r.i:_,
dont le lit était dissimulé sous un rideau. On
~t.,,::,l•
s'y rendait généralement après !"Opéra et les
BoulTes, ou bien avanl d'aller dans le monde,
c·est-à-dire entre onze heures et minuit.
Dllzac était à peu près assuré d\ rrncontrcr
Lamartine - qu'il retrouvait chez la fille
après l'a\"Oir connu chez b: mère, - ainsi
que Victor Hugo, Alphonse Karr, Eugène
Sue, Gautier, Jules Janin, Lautour-.\k•zeray,
Chassériau, Cabarrus, cl, de temps en temps,
Alfred de Musset. La com·ersalion élait pi&lt;1uante, animée, spirituelle. On } fgratignait
bien un peu ceux qui ne faisaient pas partie
du cercle de la belle Delphine, m,is on l
défondait aussi les amis avec une sorte
d'àprcté d'excellente camaraderie. A ces moments-là, Delphine était transportée d'une
sainte colère qui transfigurait ses traits jusqu'au sublime, scion la remarque de GauL.\ .\I.\ISO:s.-Donü. - Ll/hng,·.Jp!ue dt PRovosT (JlJ,/U., d'apres 11n daguerrèOlJ"fl'.
licr. Autrement clic était douce, gaie et l-011
ym·ron, comme disait Lamartine. Balzac y
passait dfs soirées délicieuses.
souple, cl nullement comme un fardeau, ses la France sont attachés .... » L'alTaire est

.

.

.......

~

f

f ~
·-/ - -

1. Théolphilc kmticr, Porf1"11it.~ t·I Sm1r1·11irs lil•
làairca, Pari,, 1875, Colm~1111-Lé1-y, éilill'ur.

2. l..imartinr. /lahm· cl
\lichel Ler)', éditeur.

il/'$ «'llt'l'CS.

Paris, 18Gû.

donc en bonne voie, lorsque, patatras! Voilà
1. J1111r11al dc8 Crmrourl, t. l.

�r--

msTO'J{lll

A cinq heures et demie, sa journée d'écritaules ses espérances encore une fois effondrées. Au moment où !'écrivain se dispose à vain est terminée; sa journée de mondain
aller visiter .5es électeurs, il fait une chute de commance. A six heures, il va retrouver la
YOiture si malheureuse qu'il est obligé de duchesse et demeure en sa compagnie toute
garder le lit pendant plusieurs jours. Le la soirée. Mme de Castries goûte infinimenl
18 juin a lieu l'élection. Balzac n'a pas une Phommage empressé de cc grand homme qui
s'arrache à ses travaux pour venir bavarder
Yoixl
·Cet échec ne le décourage pas encore. uvec elle, et, en outre, la causerie substanN'est-il pas mêlé à la société la plus brillante tielle et spirituelle du romancier l'amuse au
d·u parti royaliste, et telle autre occasion ne plus haut point. Balzac l'initie à ses idées, à
peut-elle se présenter dans laquelle le servira ses projets, il la met au courant des mille
à coup sûr le duc de Fitz-James et son en- péripéties de sa vie, la fait participer aux
luttes qu'il est obligé de soutenir, lui lit partourage? ...
Justement, la duchesse de Castries lui an- fois une page ou deux parmi celles qu ïl vient
nonce qu'au mois de septembre, elle va s'ins- d'écrire, mendie son approbation, s'exalte
taller à Aix, en Savoie, et elle invite gracieu- quand l'e\lrait des Contes drolatiques a fait
sement son cher romancier à venir la re- rire la duchesse, s'en veut lorsqu'il ne parvient pas à dérider ce joli front, à faire soujoindre.
A la fin d'août, il s'arrache au séjour rire cette jolie bouche.
Comme toujours, le pauvre grand- homme
monotone mnis reposant d'Angoulême et se
s'est
donné tout enlier, et l'affection qu'il
rend à L}"DD pour, de là, gagner Aix en Savoie. )lalheureusement, à Thiers, dans le demande n'est pas, ne peut pas être égale à
Puy-de-Dôme, il est victime d'un accident de celle qu'il ressent. La duchesse n'est, au
voiture. En montant sur l'impériale de la fond, qu'une coquclte qui se soucie du grand
diligence, sa jambe heurte le marchepied et P,crivain comme de son premier amour, mais,
il se !raclure le tibia. Le voilà obligé de s'ar- pour l'instant, il l'amuse et elle est toute à
rêter quelques jours à Lyon pour se faire
panser, et il arrive à Aix en boitant un
peu.
::\éanmoi11s Mme de Castries reçut son
grand homme avec des transports d'enthousiasme. Lui-même est ravi et de

l'accueil qu'on lui fait et de la beauté du
site où il s'installe. 11 De ma chambre,
écrit-il à sa sœur, je découvre toute la
vallée d'Aix; à l'horizon, des collines, la·
haute montagne de la Dent-du-Chat et le
délicieux lac du Bourget. Mais il faut toujours travailler au milieu de ces enchantements .... »
La hantise de son labeur ne lui permet

pas de jouir des beautés de cette Savoie
comme le ferait n'importe quel humble
écrivain. N'est-il pas d'une autre espèce

que les aulres, taillé d'une façon différente? N'a-t-il pas mi1leengagements qu'il
doit tenir? Les soucis ... et les créanciers

BALZAC ET LA DUCHESSE DE CAST](TES
&lt;(

Ici, je suis venu chercher peu et beau-

coup, écrit-il à . Mme Carraud. Beaucoup,
parce que je vois une personne gracieuse,
aimable; peu, parce que je n'en serai jamais
aimé .... C'est le type le plus fin de la femme;
Mme de Beanséant en mieux; mais toutes ces
jolies manières ne sont-elles pas prises aux
dépens de l'àme ?... "
Cependant il semble bien que, durant ce
mois entier passé ensemble, chaque jour, la
grande dame et l'écrivain aient eu rux fois
l'occasion de s'avouer les sentiments vrais
qu'ils pouvaient en secret nourrir l'un à
l'égard de l'autre. Balzac ne fut-il pas assez
hardi 1 Ne lut-il point assez explicite? La duchesse - chose plus vraisemblable - demeura-t-elle jusqu'au bout la grande coquette
qu'elle était? Toujours est-il que leur liaison
ne se départit pas une heure de l'amitié platonique qu'elle avait eue dès le début.
Cependant le duc de Filz-James, beaufrère de Mme de Castries, apporta avec lui
un projet de ,·oyage: il se proposait d'amener
toute sa famille en Italie, de voir Genève,
Gênes, Rome et Naples où l'on restera jusqu'en décembre. On offre à Balzac d'être de
la partie. L'écrivain accepte avec empressement. &lt;c Je suis aux portes de l'Italie,
écrit•il à sa sœur, et je crains de succomber it la tentation d'y enlrer. Le voyage ne serait pas très coûteux; je le ferais
avec la famille Fitz-James qui m'y donnerait tous les agréments possibles; ils sont
tous parfaits pour moi; je voyagerais dans
leur voiture, et, toute dépense calculée,
il en coûterait mille francs pour celle de
Genève à Rome. Mon quart serait donc de
deux cent cinquante francs . .\. nome, il
me faudrait cinq cents francs, puis je passerais l'hiver à Naples, mais pour ne
pas toucher aux recettes de Paris et les
laisser pour les échéances, j'écrirais pour
Marne le iJJédecin de campagne, et ce
livre payerait tout.
c&lt; Je ne retrouverai jamais pareille
occasion. Le duc connait l'Italie et m'éviterait toute perte de temps; les ignorants
en dépensent beaucoup à voir des choses
inutiles. Je trava11Jera1s partout; à Naples,
j'aurais l'ambassade et les courriers de
li. de Rothschild dont j'ai fait ici la connaissance, et qui me donne des recommandations pour son frère; les épreuves
iraient donc leur train et le travail aus-

ne le poursuivent-ils point jusque dans la
charmante retraite où il mériterait tant,
cependant, de goûter un repos bien gaoné1. .. Allons, marche, continue! Il lui
Îaut reprendre malgré lui son labeur de
forçat. ll a quarante pages par mois à
fournir à la Revue de Patis, il lui fant
s1. ... ll
achever le Jlédecin de campagne pour
Ainsi l'on voit que Balzac n'a rien néglil'~diteur Marne, il doit encore donner une
gé: il a minutieusement tout prévu, tout
dizaine de Contes drolatiques. Tout cela
réglé. Et, de fait, le vo1·age commence: le
ne s'accorde guère avec la ,-ie oisive et
10 octobre s'effectue d'Aix le départ de
élégante que mène à Aix la duchesse de
la
petite caravane qui, quelques jours plus
C;1slries el son entourage. Cependant, pour
tard, arrive à Genève. Mais que se passeconcilier entre elles toutes ces choses incont-il dans celte dernière rille1 Quel caciliables, il se lève à cinq heures du malin
price arrête le vaillant écrivain parti si
et travaille devant sa fenètre ouverte, en
joyeusement pour cette terre italienne oll
face du. merveilleux paysage savoisien ,
BALZAC l T SA CA~:-JE.
jusqu'à cinq heures et demie du soir . .Sl.ituelte-ch.uge en ler-re cuite, par DAN TAN. (Mus ée Carnavalet. ) il sait que l'attend la Beauté sous un ciel
di,in? Quel froissement se produit entre
Dans l'intervalle, un seul repas composé d'œufs et de calé très !ort que l'on ce divertissement de rillégiature. Dalzac les "oyageurs? Quelle déconcertante décifabrique spécialement pour lui dans un res- s'aperçoit-il du rôle de dupe qu'on lui fait .!,ion est prise par eux? ... On ne sait, mais
toujours est-il que Balzac, dépilé, déclare
jouer? Parfois il semble voir clair.
taurant \'OÎsin.

qu'il n'ira pas plus loin, qu'il se fait adresser de Paris une foule de lettres réclamant sa présence imm€diatc, ou, du moins
son soin immédiat pour des affaires de
plus haute urgence, qu'il rmient, en effèl,
avec Ja mème bâte qu'il était parti.
L'on n?, ~nnaîtra probablement jamais le
mot de l emgme des scènes qui se déroulèrent, à Genève entre celui qui avait le plus
~dm~rable des cœurs d'homme et celle qni
.iou_a,t des plus pertides armes de la coquelteri('. Mais on peut se douter de J'aventure
qui lrur érhul. Balzac. on l1 a su par ln le1tr1~ t1 ~Jmc• Carraud ,·ilt:l' plu:- h,rnl, répuonnit
au'\: perpétuels manèges de la sédu~tion
comme aux scènes révoltantes des sentiments
jonl•s: (( ,Jamais il ne put concevoir, a dit
M. d: Lormjoul, q~t'on allirât ou bien qu·on
cssaiat,_ tout en lui résistunt, de reteni1· par
d_r ~arcils mo~"E'ns une affection puissante et
s1neere. J&gt;
D'autre part, la duchesse de Castries était
le type de la coquette-née . Elle av;1it tramé
plaisant de retenir toute une saison à ses
pieds un adm!rablc écrirain qui était de plus
un causeur incomparable et un charmant
compagnon, et eHe ne son!:!c:lit mème pas
qu'elle arnit éreillé Je désir et stimulé la
passion dans cette ..'ime sincère qui s'étail
sincèrement donnée.
Balzac se rrtirait donc des r:rriffcs de œtte
coquette, mais s'il partait, c\tait le cœur
ulcéré, l'àme endolorie, meurtrie à jamais.
1.focore une fois sa \'Îgoureuse nature ,·cnait-d'éprouvcr ce qu ïl en coûte i1 une imagin.:ition trop puissante d'échafauder des rèvcs
en pleine réalilé, et il se retrouvait à terre

I;

•

'

brisé, au milieu des débris de sa chimère.
Encore une fois son ard t'nt tempérament, dC'
lutteur
retrouva toute rnn éneroie pour ré.
1.;1ster an désr-:.poir el y r~sister suiv;int la

.

MAOA\IF. OE GIRARDl:-l',

ml'lhode gœthienne rllc-mêm&lt;\ rn luant la
douleur par le tra\".'.l.il.
Il repurtit pour Angoulême et se plongea
da,~s un labeur sans trêve de jour et de
nmt.

Cette crise de trarail eut un clfet salulai1·e
sur l'.lme endolorie de Balzuc: elle en()'ourdit
dérinitiremcnl sa souffrance.
r,
Au printemps de J83;), Mme de Castries
re,·int d'Italie. Balzuc fut tenu &lt;l'aller lui
rendre visile, il reparut plusieurs fuis~ l'hô-

tel de la rue de Yarcnne, puis sa présence
s'y fit pins rare, sa correspondance avec la
duchesse se ralentit chaque mois. La passion
était définitivemenl éteinte, les heures dr
souffrances abolies .... Mais chez ers hommes
supérieurs, les épreuves traversées ne sont
pas seulement surmontées par le travail intense, le someoir des heures tragiques qu'ils
ont véc~es. se traduit toujours chez eux par
une creat10? qucl_conquc . 1/a\'cnturc c1ue
Balzac YCna1t de ,1\TC avec la duchesse de
Castries devenait une œuvre et une des plus
bellrs du romancier, puisqul' Cl? fut la D11che.~se de Langeais qu'il écrivit en 1854.
On y pouvait retrouver jusque dans ses pet~i5
dét_ails l'histoire même qu'il a,·ait vécue.
Ma,s Balzac voulut que la chose fût plus
piquante encore. Un soir, il se rendit cbe1.
la duchesse de Castries et.JI lui lut sa nouvelle œurrr.
Celle-ci écouta tranqwllcment la lecture
du roman, fit semblant de ne pas en reconnaitre Je5 personnages et couvrit d'éloO'es
0
)'écrivain . La soirée s'achen rraiemcnl par
'
une gaieté factice de part et d'autre car
. qu'elle ressentit du remords, soit' nou-'
soit
veau caprice de coquette, la duchesse était
toute mélancolique en retrou\'ant Balzac.
La plaie n'était cependant pas entièrement
guérie non plus chez l'auteur de la Duchesse
de L~ngeais. Quelques années plus tard, il
avouait: « Il a fallu cinq ans de blessures
p'lur qur ma nature tendre se détachât d'une
nature de fer .... Cette liaison ... a été l'un
des plus grands chagrins de ma YÎC . . •. Moi
seul sais ce qu'il r a d'horrible dans la
Duchesse de Langeàis ! .. . )l

.

J\LPHONSE

Croquis •
~

•

18oû.

Lamartme. - Pendant la séance Lamartine est venu s'asseoir à côté de ~oi à la
place qu'occupe habituellement M. Arber.
Tout en causant, il jetait à demi-voix d~-:.
sarcusmcs aux orateurs.
Thiers parlait. « Petit drôle! , murmure
Lamartine. Puis est venu Cavaignac. f! Qu'en
pensez-vous1 me dit Lamartine. Quant à moi
voici mon sentiment : il est heureux il es~
bravr, il est loyal, il est disert, il est
bête! »
A Cavaignac succéda Emmanuel Ararro.
L'Assemblée était orageuse. " Celui-là, il a

;t

de trop_ petits bras pour les affaires qu'il lait.
Il se JCtle volontiers dans les mêlées et ne
sait plus comment s'en tirer. La tempête le
tente, et le tue. »
Un moment après, Jules Favre monta à la
tribune. &lt;c Je ne sais pas, me dit Lamartine
où ils voient un serpent dans cet bomme-là:
C'est un académicien de province. 1&gt;
Tout en rilnt.' il prit une feuille de papier
d.im mon t1r01r, me demanda une plume,
demanda une prise de tabac à SavaticrLaroche, écrivit quelques lignes. Cela fait, il
monta à, la tribune et jeta à M. Thiers, qui
venait d attaquer la rérolution de février, de
graves et hautaines paroles. Puis il redescendit à notre banc, me serra la main pendant
que la gaucqe applaudissait et que la droite
s'indignait, et vida tranquillement dans sa
tabatière la tabatière de Savatier-Larochc.

---...

SÉCIJÈ

ET JULES

BERTAUT.

Changarnier. - Changarnier a l'ai 1
~·~n v,ieil ~~démicien, de même que Soult a
I air d un ne1l archevèque.
Cbangarnier a soixante-quatre ou cinq ans
1:e~colure. longue et sèche, la parole douce:
1 a~r . gracieux et compassé, une perruque
chata~ne comme M. Pasquier et un sourire à
madrigaux comme ~I. Brifaut. Avec cela c'est
un. homme bref, hardi, expéditif, résolu,
mais double et ténébreux. Il siè•e à la
Cbarnbre à l'extrémité du quatrième r,banc de
la dernière section à gauche, précisément audessous de M. Ledru-llollin.
JI se tient là, les bras habituellement croisés. Ce banc oll siègent Ledru-Hollin et
Lamennais est peut-être le plus habi1uellcmen t
irrité de la gauche. Peadant que l'Assemblée
crie, murmure, hurle, rugit, rage et tempête,
Changarnier bàille.

�La fiotte du Sultan
?ARTJCULARITÉS OUBLIÉES DE LA GUERRE RUSSO-TURQUE
(,877)

Som-rnir piquant t'l un pru mélancolique:
~c doukr:iiL-ci11 aujourd'hui qu'il n'y a pas
mcorr bien longtPmps de cela, wrs 1875, la
flollt.. lur1p1t' élail unr des plus puissantes
di1 nirmde1
Ce n'fü.t ni une plai5antcric, ni un , ain
paradoxe, .mais bien une réalité que nos
p!Jrcs ont vue de leurs propres yeux: en 187 7,
- il y a seulement trentc-quatrcan,,-lor.s
dt• la guerre russo-Lurquc (qui devait ahoulir
au fameux Lrait&lt;l deBerlin), la marine turque
était de beaucoup supérieure, non seulement
à la marine russe, nuis encore à celle Je
l'Allemagne el à celle de l'Italie, pour ne
parler que des n:1tions européennes.
Sans compter un assez grand nombre de
prtill'.; unités d'une valeur assez secondairt&gt;,
la SuLlimc Porlc mettaiL en ligne contre la
Russie :
Gfrégates cuirassée~,
~I corvettes cuirassée;,
2 monitors.
SoiL un total respectai.ile de t 7 cuirassés,
jaugeant chacun 9 a 10.000 tonnes, Lou;
rerèlus d'une enveloppe d'acier de 50 centimètres d'épaisseur, el portant en tout 140 canons, dont quelques-uns pimvaienl bncer
des obus de 750 kilos.
Bref, si étonnant que œla puisse paraitre
aµx gens du xx1• siècle, la Turquir se trouvail t'llre à cette époque la fl'oisième puis:;ance maritime dn monde, au point de vue
n1ilitaire.
Elle ,,cnail immédiatement après l'Angleterre et la France arn.; i 05 bâtiments et
;;o.ooo marins.
D'où provenait œtte étrange particularité,
qui, aujourd'hui, nous déconcerte?
D'un simple caprice du sultan Abd-Ul-Aziz,
qui, depuis 1861, avait succédé !l son frère
Ahd-Ul-Uedjid. Ce monarque avait pour les
n:Hires cuirassés une véritable passion de
collectionneur, et, pour la satisfaire, il n'avait
pas hésité à dépenser des centaines de millions, aux frais bit!n entendu des contribuables ottomans. Avoir une belle flotte, dùt-elle ne servir à rien, - tel était le principal but de sa vie. Le métier de Sultan n'est
pas des plus folâtres, et il trouvait la des
joies qui le consolaient de son ennui.
Xaturcllement, il n'achetait pas les ,·ieux
&lt;1 rossignols u. Il lui fallait tout ce qu'il y
avait de plus moderne; il y mettait sou
amour-propre .... Dès qu'un nouveau type de
cuirasi:é lui était signalé, Sa Majesté s'em•
pressait d'en commander un exemplaire, pour
enrichir sa collection. Aussitôt achevé, le
1

était conduit t, Constantinople et
mouillé en vue des ÎPnèlrcs du palais de
Dolma-Baglché. Abd-ül-.\,iz rontempl,il pendant de longues hcm·2s ces joujoux coûteux
et splendides dont il était fier, el qui ne
bougeaient plus de la Corne d'Or. Car, de
peur l1u'il ne leur arrivât quclr_rue accidc11t, on
avait soin de ne pls les emoycr naviguer sur
les Ilots hasardeux de la mer ....
Leur entretien était impcccaLlt! : il.s Lrillaient comme des jopux, il:, resplendissaient
comme des rnlril'i : les équiplges n'arnienl
pas d'autre obli;ation militaire et navale
que celle d'asliquer du nntin au soir et de
r_ccommencer le leridem1i11. En fc,it de poudre,
celle dont on usait le plus abondamment était
celle de tripoli!
Les machines, organes délir.ats et redoutables, étaient con liées à des mécaniciens anglais, qui coulaient des jours paisibles dans
cet te douce sinécure. Plusieurs officiers étaient
également des fils d"Albîon. Tel l'amiralissime llubarl-Pacba.
Hobart-Pacha, - qui, en Angleterre, s'appelait llolurl tout court, - était un capitaine
de vaisseau de la marine britannique qui
s'était distingué en maintes circonstances et
avait fini par entrer au service de la fiolle
turque. Son gouvernement continua pendant
plusieurs année5 à. lui allouer des appointements de 10.000 francs (il était en demi-solde,
et non démissionnaire) ; puis, quand la guerre
éclata entre les Russt:s et les Turcs, l'Angleterre, ne voulant point violer la neutralité,
mit le capitaine Hobart en demeure d'opter.
Hobart opta pour la Turguie où son prestige
lui assurait plus de gloire, plus d'argent, el le litre de pacha. li se fil rayer des contrùles britannicrues.
Un détail curieux et qui laisse rêveur :
le budget de la marine turque en 1876,
c'est-11-dire en temps de paix, avait été de
28.640.000 francs. fo 1877, année de guerre,
il ne fut plus que de 1G millions.
Nous ne tenterons pas d'expliquer ce phénomène.
Voici, à titre de comparaison, quel fut
celle aunée-là le budget maritime des autres
puissances :
Angleterre 282.221.800 francs.
France
157.084.705
"
l\ussie
99 .475.140
Allemagne
,9.251:596
Italie
45.906.075
Hollande
28.925.188
"
On peut constater que, depuis ce temp.5, le
progrès a marché. Hélas!
na\'Îrc

Quoique ayant un budget très supérieur,
la flotte russe était sensiblem('nt inférieure à
celle dC' la Turquie; ce n'étaient pas les
fameuses t( popofl'kas ii qui pouvaient lui
assurer la suprématie de la mer, car si Jcs
popo/fkns avaient quelque chose de remarquable, c'était Leaucoup moins au point de
vue naval r1u'au point.de me ori~inal. Depuis
l'invention des baleacx, jamais l'histoire de
Lt marine n'avait eu 11 enregistrrr une inaovation aussi bizarre et aussi sensationnrllc
que celle-là.
Conçus par l'amirt1l rus~e Popoif, et construits sur les chantiers de Nikolaïcf, que
baigne la mer Noire, ces navires, au lieu
d'être de forme oblongue, élaienl de forme
circulaire, et resseml.ilaient à d'énorme:, fromages de Gruyère ou à de gigantesques toupies hérissées de canons.
Le premier, lancé en 1873, se nommail fo
Nowgorocl. Il possédait six machines à vapeur, actionnant six h..;lices, ce qui lui permettait de tourner sur lui-mème, et de marcher indifféremment dans tous les sens, aussi
vile que nïrnporle quel autre bâtiment. li
avait 30 mètres de diamètre, et sa ceinturé
cuirassée était épaisse de 30 centimètres. Sa
surface inférieure était formée de douze
quilles rayonnantes partant du centre et présentant l'aspect d'une monstrueuse roue.
Le Si!cond navire du même type s'appela
L'Amirnl-Popofl·, du nom de son inventeur.
li avait huit machines, jaugeait 3.550 tonnes,
el son diamètre élail de :;7 mètres. Il était,
comme le Nowgorod, surmonté d'une Lou·
relie blindée qui braquait vers les quatre
points c1rdinaux des canons de 280. Qu'on
s'imagine l'aspect déconcertant de ces immenses disques d'acier, flottant sur la mer;
et qu'on s'imagine aussi la façon dont ils
devaient se comporter les jours de gros
temps 1. ..
Néanmoins, leur succès arait été considérable, et la mJ.rine russe en était très satisfaite et très fière. Ils n'eurent malheureusement pas l'occasion d'affirmer leurs brillantes
qualités à la bataille : on ne les utilisa pas
dans la guerre contre les Turcs ... et comme
tout passe, ici-bas, même les navires cuirassés, la Camille des &lt;&lt; Popoffkas », après
avoir joui d'une gloire éphémère, s'éteignit
bientôt sans postérité.
De même que l'homme retourne à la poussière, les bateaux ronds retournèrent à la
ferraille, cl, 1nalgré les espérances qu'on
fondait sur eux, ils n'en sont jamais rcs- sortis .... Sic transit .. .

ROBERT FRANCHE\"JLLE.

UNE AUDŒ~CE PL'l3LIQUE DU DIRECTOIRE. -

JOSEPH

•

Dessin

d'opres

1/a/ure, t,1r CHATAIG!&lt;IŒR.

TURQUAN
~

La cito:yenne Tallien
CHAPITRE VII (suite).

Le représentant Tallien, qui avait été
réélu dans deux départements aux élections
de l'an VI, mais dont le Directoire avait
cassé la double élection, ne savait que devenir. Il était un de ces hommes qui, lors•
qu'ils sont dépouillés de loul mandat ou de
Loule fonction publique, ne sont plus rien
par eux-mêmes et laissent voir dans sa désespérante nudité la profondeur de leur insulfisane.e. Tallien était trop nul et trop ignorant,
trop paresseux aussi, pour être autre chose
que député. Il n'avait, pour toute valeur, que
celle qu'on lui avait prêtée, à la suite du
9 thermidor; puis il était. retombé à plat,
comme une outre vide.
Sa situation, à Paris, était fort difficile.
Mari de la mai~resse d'un des premiers personnages de l'Etat, ce n'est pas un rôle facile
à tenir avec dignité. Tallien sentait Ja faus-

seté de ce rôle el ne voulait pas le garder
plus longtemps. Non pas pour lui, il supporte
le joug conjugal avec un dévouement à toute
épreuve et parait en arnir pris son parti,
puisque, la veille de son départ pour l'Égypte,
il passe la soirée chez Barras, - mais pour
le public. De plus, sa situation était très
obérée. li avait des dettes, beaucoup de delles,
et quelque plaisir que sa femme ail eu à les
faire, il n'avait, lui, que le déplaisir de les
payer. Et il n'avait plus d'argent, même pas
le nécessaire, et il savait que Thérésia n'était
pas femme à se contenter du nécessaire. Ses
économies de Bordeaux, il y a beau temps
qu'elles sont dérnrées par les jolies dents de
sa charmante épouse; son journal ne lui rapporte plus rien, et, d1 puis qu'il n'est plus
député, les brasseurs d"affaires lui tournent
le dos. Thérésia n'avait pas attendu ce moment pour en faire autant. Les femmes sont
sans pitié pour ceux qu'elles ont cessé d'aimer, ou qui n'ont pas réa1isé leurs espérances

d'arnnir ou de fortune . Tallien reconnait avec
amertume que Ia sienne ne pardonne ni
l'insuccès, ni la pauvreté; et pourtant il pardonne, lui, l'indiflërence, et pis encore, à
Thérésia. Mais, à la suite de ses échecs cenjugaux, devant cette éternelle duperie du sentiment par l'indifférence, il demeure en proie
à l'un de ces chagrins d'amoureux qui sont
peut-être la pire torture qu'il y ait au monde.
Torture compliquée d'une autre plus déprimante encore, le manque d'argent. Ah!
comme les vingt-huit livres par jour qu'il
louchait en sa qualité de député lui font
défaut en ceconcour.s de toutes les détresses,
ainsi q ne les denrées en nature : &lt;c huile,
sucre, riz, drap, toile, ll que messieurs les
représentants, prenant une assemblée délibérante pour un bureau de bienfaisance, n'avaient pas honte de se faire distribuer 1 •
Mais admirons ce contraste en passant : le
septembriseur Tallien, sceptique et jouis1. l,.1.

RHE1.L1ÈnE-LEn:,u:x 1

Mémofres, L. I, p._214.

�1t1ST0'/{1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ,.

. _____________________

LJs.

seur, parait auprès de l'ex-marquise dont il

C1T0YENN'E TllLL1'EN

se débarrassait en la lui faisant épouser en
justes noces; lui, Tallien, en était réduit à
demander la protection de son ancien protégé. Et pour obtenir quoi?... Une modeste
place dans une administration. Et où? ... En
f;gyple.
Mais aussi quelle rage était la sienne!
Comme il se « mangeait les sangs » d'en être
réduit à une pareille extrémité! Quel contrecoup sur sa santé et sur sa bonne mine!
&lt;t Une autre fois, écrit Mme de Chastenay 1 je
trom·ai Tallien. Mais quel changement, grand
Dieu! Un demi-siècle, je crois, ne l'eût pas
plus changé. Un heureux instinct me permit
de le reconnaitre encore. Il était vÏ\'ement
irrité; mon accueil lui fit plaisir 1 • ))
Pour déterminer Tallien à aller en Égypte,
il fallait que sa vie, toute diaprée de scènes
et de récriminations avec sa charmante épouse,
fùt devenue intolérable. La question budgétaire n'y était sans doute pas étrangère. Quand
il n'y a plus de foin au râtelier, dit un proverbe très juste, les chelaux se battent. M. et
Mme Tallien n'en vinrent assurément pas à
cette extrémité, mais il est probable que
leurs explications prirent ce caractère d'aigreur qui est le ton de toutes ces scènes
fâcheuses de ménage. On en profita pour
s'adresser réciproquement des récriminations
fort vives, on se dit de dures ,·érités qui sommeillaient dans le dossier des griefs de chacun des époux et qu'on gardait précieusement pour en faire usage à l'occasion. Bref,
ces moments furent pénibles et orageux. Et
c'est avec un extrême chagrin que Tallien,
reconnaissant l'impossibilité pour lui de rester
plus longtemps à Paris, et à cause de sa disgràce · conjugale, et à cause de sa disgrâce
pécuniaire, et à cause de sa disgrâce politique, se décida à aller chercher oubli et fortune en Égypte. Aussi Thérésia était-elle mal
venue plus lard à écrire : (t Est-ce ma faute
si M. Tallien est parti pour l'Égypte, quand
son rôle le retenait à Paris? ... li C'est une
chose inconcevable que la facilité avec laquelle
notre paune nature humaine oublie les sou~
venirs désagréables et gènants pour chercher
à se donner raison quand elle a tous les torts.

Quoi qu'en dise Mme de Chimay le rôle de
Tallien ne le retenait nullement à Paris. Ce
rôle y était intenable au contraire et on ne
saurait blâmer Tallien d'avoir pris le parti
d'aller tenter la fortune en Égypte, pendant
que sa femme 1 prenant sa revanche de l'union
libre imposée à Bordeaux, la trouvait auprès
de Barras. D'ailleurs, pour certaines femmes,
l'adultère n'est-il pas une des joies du ma•
?
riage
....
Mais Tallien ne pensait pas que, sur la
terre des Pharaons, il serait sous l'œil sévère
de Bonaparte et qu'il ne pourrait pas y brusquer la fortune comme il l'avait brusquée
jadis à Bordeaux. L'avenir lui réservait, ~ur
ce point, plus d'une désillusion. Plus d'un
désagrément aussi, car, à peine débarqué, il
trouva ... qui? ... Le petit Jullien, son ancien
dénonciateur de Bordeaux, dont il avait cru
se débarrasser à tout jamais en le dénonçant
à son tour après thermidor, qu'il avait fait
emprisonnkr et que 1a prison avait rendu à
la circulation. Le général Bonaparte, à qui
il s'étaitadressé, comme Tallien, J'avait nommé
commissaire des guerres t .
Le pauvre Tallien s'était donc mis en route
pour l'Égypte, la mort dans l't\me. Rien ne
pousse à la réflexion comme les loisirs d'un
voyage. En route, la pensée de sa femme ne
le quittait pas. Ces grandes coquettes, on ne
peut plus les sou!Trir au bout de peu de
temps de vie commune, mais on ne pm1t
plus s'en passer dès qu'on est loin d'elles.
Dans le cours de ses méditations, il fut peut~
ètre amené à reconnaitre la vérité de cette
réflexion d'une grande amoureuse, Mlle de
Lespinasse, dont son ancien collègue à la
Convention, Barère, allait bientôt publier les
lettres, à savoir que &lt;r cc que les femmes
veulent, c'est d'être préférées ; presque personne n'a besoin d'être aimé. » Et Thérésia,
pas plus que les autres, ne demandait de
l'amour, mais seulement des satisfactions
matérielles et d'amour-propre. Pourvu qu 'ell~
se fit du bruit à elle-même et qu'on en fit
autour d'elle, elle était heureuse. Pauvre
Tallien, de ne pas s'en être aperçu a"ant le
mariage! Et pourtant, le malheureux, il l'aimait toujours et, dès qu'il fut loin d'elle,
l'amour le reprit avec toutes ses fièvres. Il
lui écrivit à chaque escale que faisait son
M.timent.
Arnault, le spirituel auteur des Souvenit s
d'un sexagénaire, qui avait accompagné le
général Bonaparte et qui s'était arrêté à Malte
pour soigner son ami et beau-frère Regnault
(de Saint-Jean d'Angély), rencontra, en rentrant en France, le bâtiment qui emmenait
Tallien en Égypte. " A la hauteur de Pantelerie3, dit-il, nous avons hélé un petit hâliment qui venait de Toulon et allait à Malte,
ou plutôt courait après la flotte. Il avait sur
son bord, entre autres passagers, Tallien,
qui, n'ayant pas été renommé à la législature i
et renié de Paris dont il avait été l'idole,
allait en Orient chercher fortune, ou, disons

mieux, chercher sa vie . Trois ans auparavant,
il régnait en Francej il avait une cour à
Chaillot. Déchu aujourd'hui de son crédit
comme de son pou voir, et sans autre compagnon que 81·indavoine, espèce de groom qui
de l'écurie de Madame avait passé à la chambre de Monsieur, il se réfugiait sous la protection d'un général qu'il arait protégé 5.
Si Tallien n'oubliait pas sa femme, celle-ci,
de son côté, ne pouvait l'oublier plus, absent,
qu 'elle ne le faisait quand il était à Paris.
Elle continua tout simplement à mener la
même vie que par le passé. Elle n'était nullement hypocrite, c'est une qualité l(U'il faut
lui reconnaître, et elle a toujours fait ses
fredaines au grand jour, tout naturellement,
comme la chose la plus simple du monde.
C'est assurément un mérite - faute d'autres
- mais qui ne laisse pas que d'avoir quelques inconvénients . En son for intérieur, cependant, Thérésia devait s'applaudir du départ de Tallien . Elle ne trouvait pas que
(&lt; l'absence est le plus grand des maux ii,
puisqu'il y avait beau temps qu'elle n'aimait
plus Tallien, si tant est qu'elle l'ait jamais
aimé un instant; et comme certaine grande
dame à propos de son amant, elle constatait
peut-ètre que son mari avait « l'absence délicieuse JJ . Il ne faut pas lui en faire un
crime; combien d'autres femmes qui, comme
elle, trouvent que l'absence du mari est ce
qu'il y a de meilleur dans le mariage! Elle
parait cependant s'être un peu défendue de
ce sentiment, car elle répondit un jour i,
quelqu'un qui était venu solliciter sa protection : (( Que voulez-vous que je fasse maintenant? ... Je n'ai même pas le. droit d'empêcher mon mari de partir . 6 JJ Son crédit,
cependant, n'était nullement entamé: son
mari seul était déconsidéré, elle, non. Le
monde est ainsi. Quand une femme a des
torts, c'est à son mari qu'on tourne le dos.
Mme 'l'allien était, au contraire, plus puissante que jamais, et Barras se pliait à toutes
ses fantaisies. ~lie était vraiment reine et trônait à toutes les fètes.
L'arrivée d'une Sùrle d'ambassadeur turc
à Paris, au lendemain du départ de Tallien,
fut un prétexte à des galas ofriciels et privéL
Les journaux de thermidor an V sont remplis
des faits et gestes de cet ambassadeur . On le
promène, comme une bète curieuse, dans
tous les lieux de plaisir de la capitale, du
Luxembourg à Idalie, de Tivoli aux Tuileries,
aux bals, à Feydeau .... La présence de cet
Oriental à Paris a tourné toutes les tètes. On
ne parle que d'EITeid-Ali-EIJendi, C'est à qui
pourra dire qu'il l'a vu, 1 qu 'il lui a parlé.
Mme Tallien, naturellement, est parrui les
plus empressées. Pour voir? ... non, pour se
faire voir. Elle s'assied à ses cOtés, à une fêle
de l'Élysée, et es t toute fière d'un banal c)mplimenl que lui fait l'EITendi. !lais la foule
a vu qu'il lui a parlé, et la foule parle d'elle
autant que de lui. C'est tout ce qu'elle vou•
lait. Pau\'re plaisir! De pareils succès, auprès

d'un tas d'imbéciles et d'oisifs que la pré- savait que les Turcs sont connaisseurs en femsence de cet envoyé d'Orient a achevé de mes i elle aurait voulu un compliment de dit que le citoyen Peters - il y a là une erdésorienter, ne sont pas à envier. Mais on ne celui-ci, afin que sa beauté reçût en quelque reur, il faut lire « Potter n - &lt;c entrepres occupe alors que de ces inepties. Voulez- sorte l'estampille officielle de ce diplomate. neur de la manufacture de Chantilly et provous un petit tableau de l'état moral de Toute sa diplomatie échoua piteusement. Elle priétaire du hameau qui se trouve dans les
Paris à cette époque? ... En voici un brossé en fut quitte pour son costume oriental et pour jardins du prince, fait réparer à grands frais
par u~ contemporain, et Ja brosse, je vous l'humiliation de se rnir préférer Mlle Lanoe. ce joli endroit pour y recevoir sa bienfaiJure, n est pas trop rude : t1 A ces désa,,an- Car c'est devant cette rivale que, séduit &lt;&lt; Par trice, la célèbre Cabarrus -~ . l&gt;
tage~'. il faut joindre celui de la présomption, ce luxe inconcevable et par ce ton extraordiMme Tallien aimait assez à aller se reposer
de l mcurable légèreté et de la dissolution naire de décence empreint sur les détails de
morale de Paris. Nombre de députés sont sa parure somptueuse '! le Turc s'arrêta et à la campagne de ses triomphes de Paris.
Uais ce _n'était pas pour y jouir du calme,
plus occupés de leurs plaisirs que de leurs dit : " Il est beau! »' ·
de la solitude et du recueillement. Il· lui faldangers. Dans une conjoncture qui peut raIl fallait se consoler d'une telle déception
mener sur la France un rè"ne d'horreurs au d'amour-propre. Mme Tallien le fil en allant lait le mouvement d'une foule d'imités, le
train et le tourbillon des chasses, Je bruit du
milieu de la mi~èr~ publi;ue et des plai~tes
à Cha_ntil!y, .r~ndre ~•isitc à un citoyen Polier,
géné~alcs, la _frivolité et la déprarntion des anglais d origine qm, en 1i95, s'était inslallê sable écrasé devant le perron par les roues des
voitures, le son des trompes, fo sourd galop
Par1s1ens se deploi_ent avec éclat. Trente specà Chantilly, y avait relevé la manufacture de des chevaux sous la futaie, les diners, les
tacles, autant de lieux de rendez-vous, où un
porcelaine et I avait joint une fabrique de bals, le jeu .... C'était là son repos, et c'est à
las de désœuvrés vont admirer des coiffures
faïences et une manufacture de car&lt;lc.s. Em- Grosbois qu'elle }'allait prendre. Cette magnigrecques et se mêler à une canaille de parprisonné sous la Terreur, le 9 thermidor
ven.us scandaleux, so_nt plus ~emplis que ja- l'avait rendu à la liberté. On sait qu'il était fique propriété avait appartenu, avant la Révolution, à Monsieur, frère de Louis X\'I.
mais. Dans la semame dernière, l'artificier
de mode, depuis ce jour, d'attribuer à Barras l'avait payée un prix dérisoire, comme
Ruggieri a fait vingt-cinq miJJe francs d'une
Mm_e TaUien le coup d'État auquel son mari bien national, sur l'argent provenant des obséance.
avait pris une part prépondérante : les ther- jets sacrés Yolés dans les églises de !larseille
~c L'ambassadeur ottoman, qui n'est autre
mid_oriens lui faisaient le plaisir de lui en et de Toulon; qu'on vienne dire après cela
qu un. consul cl~argé d~ négocier le payement
attribuer tout le mérite, el il était poli, de la que l'origine de s~ fortune n'était pas très
de bl~s vendus_ a la natw~, a absorbé ce peupart des prisonniers élar;ûs à la suite de cet catholique! liais les principes républicains de
ple d enfants; 11 a perdu Jusqu'au goût qui le
événement, de dire qu'ils lui devaient la vie. ce gentilhomme ruinés 'étaient bornés à chercaractérisait autrefois : ses modes comme ses
M.
Potier la proclamait donc sa cc bienfai- cher dans le nouveau régime des occasions de
mœurs, ses mœurs comme ses
refaire, quibuscumque viis, une
discours et ses jouissances ont
fortune gaspillée dans Jes déborpris dans toutes les classes et
dements d'une jeunesse aussi
dans tous les partis ce caractère
orageuse que prolongée . Tout cela
de basse turpitude, de sansavait jeté sur lui un bien vilain
cufottisme_ el d'impudeur que
vernis,
quoique on ne fût "Uère
lm a 1mpr1mé la Révolution. Rien
difficile sur l'honorabilité e~ ces
de plus mesquin, de plus sale
temps de transition ; et si ce
que l'introduction de cet envoyé
bourgeois de Carnot ne pouvait
turc au Directoire. Le marquis
soufl'rir cette espèce de saltimd'El Campo y a paru, ramenant
banque empanaché dans son cosdans sa voiture Aime Tallien et
tume théàtral et dans ses vices
d'autres coquines de son esplus ou moins distingués, beaupèce 1• 1&gt;
coup d'autres se montraient
L'austère calviniste qui a écrit
moins regardants, sous prétexte
ces lignes n'est pas lendre pour
que la conduite du Uirecteur ne
cette pauvre Mme Tallien. L'Efles regardait pas . Tous les minisfcndi ne l'est guère davantage.
tres,
Jfme de Stai.SI, qui dictait
Au grand bal donné à l'Odéon en
chaque matin à lienjamin Consson honneur, Mme Tallien s'est
tant la façon dont il devait penavisée, pour lui êlre agréable,
ser ce ,Jour-là, Mme Visconti,
peut-être, pour allirer son attentout fraichement déballée à Paris
tion sur elle plutot, de s'habiller
des
bagages du général Berthier
à la turque. !lais quelle disgrâMme Hamelin, ce polisson e~
ce! Les Turcs sont d'une turjupons - quand elle en avait querie, d'un mal élevé à ne pas
qui amusai~ tout le monde par
croire! Figurez-vous que celuises
ge~tes ~1squés et ses propos
ci, avec le flegme de sa race,
plus risques encore; MmB Hainimpassible sous les regards de
guerlot qui, belle, faisait semquatre mille spectateurs, a passé
bl~nt de ne pas le savoir, pograve et muet devant le turban ,
sait .pour l'esprit et n'avait que
la chemisette de soie et les
Cliché Bloc!.:.
celui que lui prêtaient ses amis:
culottes bouffantes de celle qui
U:-. COIN DE CAF E soi;-s LE DIRECTOIR E. - TaNe au ae M. GEORGE:$ CAi;\".
Mme Rague!, dont tout l'esprit
mendiait de lui un compliment,
se bornait, comme chez tant
un regard, ce qui l'eùt fait
d'autres,
à faire de la dépense
triompher devant toute sa cour de courti- trice ,_.
fit de grands préparatifs pour la et à porter de belles robes ... tout ce monsans en titre et de courtisanes titrées. Elle recevotr dignement et un journal du temps
de ,·enait à Grosbois et y portait un goût

1. Mme DE cu ~!T!SU , nlémoii-es, t. II, p. 48.
2. C'était à pau prês équivalent à intendant mililaire.

3. L'ile de Pantellarîa.
4. C'est une erreur : le Directoire. comme on l'a
n1 , avait cassé sa double élection.

5. AaN.n :u, Som;e11 irs d'un se:.cagén«ire,t !V,p.17U.
tl. CollTE Du YORT DE C11 EHR N\', Jlémo fres, t. II.
p. 38J.

l. M1.u1::T DU Pn•, Correspo11da11ce oi•1·c la rour
de Viemie, t. 11, p. 319 ..
2. Semaine critique, t. ru.

a pavoisé son existence, dont il a fait sa
femme, un homme sensible et bon; et c'est
à lui, maintenant, que rnnt les sympathies.
Pourquoi? ... Parce quu cette femme le rend
malheureux.
Que faire, pourtant? ... li n'a plus qu'une
ressource : lui, le Tallien du 9 thermidor;
lui, qui a été président de la Convention à
vingt-cinq ans; lui, qui avait recommandé à
Barras le petit général Bonaparte, obscur et
inconnu, pour l'affaire du 15 vendémiaire;
Jui, .dont la femme a fait obtenir à ce général,
alors on ne peut plus besogneux, quelques
aunes de drap des magasins de l'État pour
renouveler son uniforme usé; lui, qui l'a

assisté comme témoin à son mariage avec la
vieille maitresse dont Barras, l'autre témoin ,

...., : q -

1

H

3. Rapsodies, 4• trimes1re, 1708. ne Guxcoum·.

l.,e Directol1'e.

4. Uapsodies, l •1 trimestre. Nous devons ces r en-

""" 2.5 ....

seignemcnls à ~J.. Roussel, l'ërudit archinste du dep~rtement de I Oise, que nous remercions bien sincerement de sa complaisa11cc .

�1f!ST0~1.1l
immoM ré pour les plaisirs tapageurs de la
chasse, des soupers, des déjeuners champêtres avec orchestre de trompes el de détonations de bouteilles de champagne, et pour
d'autres plaisirs, qui, pour être plus discrets,
n'en foisaient pas moins de bruit parmi celt('
brupntc société.
On se donnait beaucoup de mouvement en
C'fl'd, on jouait gros jeu, mais on parlait peu
i'1 Grosboi~, - du main:; le.s hommes. Il y
avait là des éléments si diverJ, certains souvenirs si rt!cents, et la plupart des habitués
avaient trempé dans tant d'affaires dont ils
aimaient mieux, et pour plus d'un motiî,
qu'on ne parlàt pas, que le Lemps se passait

surtout en plein air, quand il faisait beau.
On se promenait dans le parc; on allait donner à manger aux: carpes des bassins, aux
faisans; c, plusieur:; des dames, dit une chroniqueuse qui fut d'un diner de Grosbois, allürent aux portes d'une enceinte se raire effrayer
par des daims et par des ccrrs qu'on y gardait, et je me souviens que M. Réal, frappé
de ces caricatures de jeux de princes, me diL:
&lt;&lt; Je le mis, les princes étaient ainsi, non
parce qu'ils étaient princes, mai s parce qu'ils
étaient là 1• 1&gt; Béal avait raison, et lui-même
plus tard, et tous les autres parvenus de
l'Empire, cl les princes de la finance, et les
enri1,;his du commerce et de l'industrie ne
vécurent el ne Yirent pas autrement, non pas
parce qu'ils sont princes, mais parce qu'il:;
ont ce qui était aupara,·anl inséparaùle de
l'état de prince, ce qui est le nerf de tout,
l'argent. Et c'est aYec cet argent, - argent
très malpropre chez llarras, - que le propriétaire de Grosbois a\'ait fait venir à grands
frais des daims pour peupler les forèts de son
domaine ~.
Mme Tallien ne descendait de ses appartements que peu de temps avant le déjeuner.
Ellé faisait son entrée dans le s:&gt;.lon aux côtés
de Barras. Celui-ci, avec une grâce et une
liberté qu'on trournit toutes charmantes, s'aYançait souriant, un bras passé autour de la
taille de sa coquette maitresse. " Ma belle
Athénienne, lui disail-il, auprès de qui ,·oulez-vous que je vous conduise1 ... )&gt; Avec les
mouvements onduleux d'une chatte, Mme Tallien levait les yeux, le r~gardait d'une certaine maaière, le remerciait, se dfgageaitaver
une petite nl'Jue adorable de son étreinte, et
le quittait. Elle faisait alors le tour du salon,
disant, ayec ces façons à la Longueville 11u'elle
possédait si bien, un mot aimable à chacun,
et s'arrêtait enfin auprès de celui qu'elle aYait
intérêt à cajoler ce jour-là. Barras venait l'y
rejoindre après arnir galamment présenté ses
devoirs à ses invitées eL la trouvait soit avec
le citO)'en Talleyrand, soit a,·ec le citoyen Cochon : " Eh bien! disait-il , qu'est-ce donc
que ce tête-à-tête avec un ministre, ô ma
belle Athénienne?... \' oudri,•z-vous le séduire? ... ou gouverner l'empire comme une
autre Aspasie? ll
C'était la phrase favorite de Barras, el la
1. ~me 11t; C,u.sTESH, .Uémoirtt, t. I, p. 3i0.
'l. a. Ui, voiturier de Chinon pao;se :mmt-hier à
Bloi s a,·ec une voilure fe rmée; un parti culi er a la

LA C1T0YENN'E TALI.l'EN

citoi-enne Tallien ne s'en làchail pas. D'ail- l'honneur et des sentiments. Les mœurs
leurs, il n'attachait, dans sa pensée, aucun étaient aussi relâchées que possible et faisaient
sens désobligeant à ce nom d'Aspasie, au revivre les temps les plus abominables de la
contraire; &lt;( il se mettait par là dans les san- cour de llenri Ill et de la Régence. En voici
dales de Périclès, a dit la duchesse d' Abrantès. un épisode. Il a d'autant mieux sa place ici
que ~rme 'l'allien en fut !"héroïne. Avec une
et le partage n'était pas mauvais. o
Les compliments échangés, on passait dans admirable absence de sens moral, Barras se
la salle à manger. On déj eunait à onze heures. plaisait à le raconter, et riait aux larmes en
Une fois le calé pris, et quelquefois on le pre- en répétant les détails. Cc fut un des triomphes
nait au grand air, on allait faire une prome- de sa vie de ai bustier.
Comme il avait d'incessants besoins d'argent
nade sous les ombrages et, sitôt rentré, on
pour
lui et pour ses maîtresses, comme
s'asse~·ait aux tables de jeu.
On parlait beaucoup à Paris des « sommes llonaparte ne faisait pas mine de lui envoyer
effrapnles » qui se perdaient et se gagnaient lrs trois millions qu'il lui a,·ait demandés
dans ces parties, et il paraît bien qu'en effet après fructidor, que ces pingres d'hommes
il se jouât un jeu d'enfer à Grosbois. Le d'affaires se faisaient tirer l'oreille pour rémuwhist, le pharaon, le vingt-et-un, la bouillotte, nérer honorablement les services qu'il leur
tout cela occupait les invités au milieu d'un rendait eo leur faisant adjuger des fournitures,
silence qui n'était troublé que par les mols de il s'al'isa, d'accord avec la citoyenne Tallien,
l'argot des joueurs. Le creps y avait aussi d'un arrangement « fort honnête », aurait
droit de cité depuis que !!me de Chàleau- dit Brantôme, « d'un infàme marché 1, a
renault, une des favorites du rnigneur de écrit La Revellière-Lepeaux. li obligea le
Grosbois, l'y arnil introduit. I.e billard dis- fournisseur Ouvrard, sïl voulait continuer il
trayait des cartes; les toilclles délassaient les jouir de la protection du gom•erncment, de
lemmes du billard, el les femmes, par leur prendre pour maitresse en Litre, au moins
aimable gazouillis, délassaient les hommes de ad honores, comme Tallien était un mari
leurs jeux et de leurs préoccupations. La ad honores, la belle citoyenne Thérésia qui,
table délassait chacun de tout : c'était, avec au su de Lout le monde, était sa propre maitresse, et d'afficher publiquement celle liaison.
les cartes, la grande affaire de la maison.
Toutes les ambitions couvaient sous cette De celle façon, c'était à ce fournisseur de
,,ic de jeux el de divertissements, el les in- chevaux, de chaussures et de ,·êtements pour
trigues allaient leur train. Ce qu'il s'en noua, les armées, à fournir de chaussures, de ,·êtcde politiques et d"autres, est inconcevable. ments et de c:hemux, la dévoratrice jeune
Ali'. si lt!s Yieux murs du cb:Heau pouvaient femme. li avait le droit, par exemple, de se
rarler, que de choses intéressantes ils auraient payer en nature de tous ses débours: le traité
à raconter I Jusqu'aux histoires que, certains ne s'y opposait pas, - Thérésia non plus.
soirs d'automne, deYant une Oambée de C'était affaire entre elle et lui. Mais pas de
fagot, dans la grande cheminée, chacun était Th6résia, pas de fournitures . C'était à prendre
tenu de conter à son tour pour égayer (( l'as- ou à laisser. Comme, somme toute, si la
semLlée ,, . Et, dans cc genre de di\'crlisse- pensée qui avait présidé à cet arrangement
ments, le plus spirituel assurément qu'on eût n'était pas belle, l'affaire l'était, que la lemme
à Grosbois, Darras racontait avec une fatuité l'était aussi, le financier en passa par les
non dissimulée les aventures de terre et de désirs du Directeur, la femme par ceux. du
mer qu'il a relracées dans ses Jlémoires, financier , et tout le mon dt! fut content. a Tout
ruais qui devaient avoir, dans la bouche de fut lraité, a écrit un collègue de Darras,
celui qui en était le héros, un sel qui manque arrêté et mis à exécution à Grosbois. Une
grande parlie de chasse 1· fut indiquée; de
un peu dam son récit écrit.
Ce n'était pas là précisément de la bonne nombreuses invitations avaient été faites. On
rnmpagoie, mais tous ces déclassés en avaient s'y renci la veille du décadi au soir. Ouvrard
à peu près les manières el les formes; sauf ctla Tallien sont logés dans des appartements
certaines libertés de tenue et de langage, contigus. A la chasse, la Tallien monte l'un
dont les rnœurs du temps étaient en partie des chevaux d"Ou vrar&lt;l, qui trotte à ses côtés;
responsables, il régnaiL à Grosbois une ap- deux jockeys à la livrée d'Ouvrard, l'un pour
parence de décence que l'éducation première lui, l'autre pour elle, sont à leur suite. Le
de Barras el de Mme Tallien avaiL établie. Ce couph·, séparé du gros de la chasse, s'égare
n'est que dans les bals du Luxembourg qu'on dans les bois. Au retour se donne un grand
diner dans lequel Mme Tallien est traité&amp; et
voyait cet étrange amal.;ame de la fine 1\cur
saluée comme la favoritedu noble fournisseur.
des « nouvelles couches » el du rehut des
li
parait c1u'Ouvrard était asses confus du
anciennes, mélange que l'on retrouvait dans
rôle qu'on lui faisait jouer et du ridicule
les bals les plus renommés de l'époque, ceux
qu',l se donnait de payer les plaisirs el les
de !I. Boycr-fonlrède el ceux que donnait
fantaisies des autres. Après le dîner, on part
M. Vilain Xllll, dans le petit hôtel qu'il avait
pour !'Opéra: c'est dans la voiture d'OuYrard
fait construire pour Mlle d'llervieux.
qu'on s'l' rend , et aYec ses gens, et c'est dans
Si le Lon de la bonne compagnie était à pru
sa loge que la l'arorite est introduite par luiprès observé à Grosbois, il n'en était pas de
même, pour notifier au public entier l'accommême, tant s'en faut, des délicatesses de
cur1us1ltS de r&lt;'garder à trarcrs les ba rreau x. I.e ,·oil111·icr lui dil bo11nemenl : « Ce soul six daim5 que je
mène prés de Fontaincùleau, chez Barras, dircd eur ;

il les a fait venir de Chinon, pou r pcuplt'r sun
p~rc. i (Cu)ln; OurnnT 11E Cut.: venn- , ,llé m oireli, \. 11,
page 580 ).

plissement de cette indigne comcntion. 1 n
Indigne, celle convention l'était en effet et
si l'honnête La Revellière en est révolté 'on
peut affirmer qu'aucune des a hautes pa;ties
contractantes», comme disent les diplomates,
- el on peul emploj'cr ce terme puisqu'il
s'agit d'une négociation diplomatique, - ne
trouvait .'1 redire à cc marché. D'ailleurs, de
tels marchés n',:1aientpasnourcau\: I.e Brun,
le poète, n'avait-il pas vendu, peu de temps
avant la Révolution, sa femme au prince de
Conti? Etant donaé les personnan-es de b
petite comédie, leurs anlécédents et l~s mœur~

RÉCEPT IO N

ou GÉNÉRAL

du Lemps, qui, à vrai dire, étaient un peu
leur ouvrage, la chose est plutôt amusante ; et
l'on est tenté d'en rire aYec Barras el avec
Thérésia. Ouvrard seul garda peut-être son
sérieux, c1r c'est lui qui faisait les frais du
traité : le marché n'était cependant pas san s
bénéfice et la soulte stipulée dut dérider le
visage spirituel du financier, aussi fait pour
les joies délicates que lui-même pour les spéculations qui ne l'étaient pas.
Il est certain q uc la saine el pure morale
n'avait pas présidé à cette affaire; mais
Thérésia s'en tira avec une désinvolLure de
bon ton qui fit tout oublier. " Mème dans
1.

LA nE\' [Ll,ltl:RE-1.U EAOX , l'llénwfres,

les écarts, a dit le prince de Ligne, il y a des
gens à qui tout va, parce qu'ils onl de la gràce
et du tact. " Mme Tallien était de ces 0oens
priYilégiés.
liais comme de loul temps :
Ll's 11clils onl pâli des ~olliscs rlrs p-rand~,
ce sont nos malheureux soldats qui eurent i1
souffrir de cet arrangement. Pour qu'un
munitionnaire pasât de jolies sandales de cuir
parfumé à la belle Théré,ia, ils reçurent des
souliers à semelles de carton; pour qu'il lui
otrrit de beaux cbcvaux, nolre cavalerie fut
remontée en rosses; pour qu'elle porlàt soie

1. II , JJ . '.!48.

B ONAPARTE PAR L'l:sSTIT UT. -

dis~nguées, et savait jeter l'argent par les
fcne~res avec la même désinvolture quïl
savait le gagner. Ce Richelieu de ]a finance
était pétri de vices et de qualités, et, parmi
celles-ci, il faut lui m·oir gré d'avoir donné
l'exemple de la dépense et fait son possiLle
pour guérir la France de l'avarice el de la
me~quine.rie, ces ~'Îces odieux des petits bourgc01s qui, drpms 1789, sévissent sur la
F~ance ~t. menacent notre pays embourgeoisé
d un abeti,semenl général. li y a si peu de
gens qui savent être riches! Ouvrard, lui,
savait l'ètre, après avoir su le devenir. li

D"atrès le dessin de C11A ~11'10'.'\" .

et Yelours, bijoux et diamants, les soldais,
couchés sur la dure, grelottèrent dans des capotes trop minces, dont le drap s'en allait en
lambeaux dès les premières étapes et les premiers bivouacs. Yoilà suri out où était l'immoralité révoltante de ce marché. Pour le reste ...
eh! mon Dieu, il n'y a,•ait guère plus à reprendre
qu'aux autres actions journalières de cc trio
d'aventuriers et de jouisseurs, ni qu'à celles
de la plupart de leurs contemporains, - el
des nôtres.
Ouvrard était loin d'être le premier venu :
avec ses Ieux "ifs et pointus, ses lènes minces
et son nez aussi pointu que ses 1•eux, il avait
la repartie vive et spirituelle, les manières

é~ail. hardi, large, généreux, magniÎJ4ue. li
a,mail les élégances de la vie mondaine a,·ec
tous ses raffinements de l'art el du luxe. li ne
se priva d'aucune joie de ce monde, ce qui fit
de lui, pour Ja cito1ennc Tallien, un entrcteneur idéal. Plus lard, le goùL des prh·ations ne
le prendra pas davantage, et il ne se refusera
pas le_luxe d'un gendre au faubourg SaintGermam, un pur-sang, un ancien émigré,
comte et général, quelques années après que
rn maîtresse, qui avait les mêmes goûts, se
sera fai~ épouser en justes noces par un prince.
Aussi dénués de préjugés l'un que l'autre
aussi appréciateurs l'un que l'autre de tau~
ce qui vaut qu'on se donne la peine de

�..--- ms TO'J{ 1.11

_______________________________________.

vivre, - quand on s'est placé hors des lois viUon devant Ouvraid et reconnaissaient la pétillaient dans des cristaux; enfin l'abondance
de la ,·aisselle d'or et d'argent réalisait presque
de l'honneur et du devoir, - ils étaient, en supériorité de ses talents.
vérité, dignes l'un de l'autre.
Peu de temps après être entré en possession le luxe des fictions orientales. n C'était suDe même que Barras avait achet~ Grosbois, de la jolie femme qui était une des dam:es perbe, en effet, pour l'Ppoque : cc luxe de
Ouvrard 1 après avoir achtté Thérésia, s'était du traité de Grosbois, Ouvrard donna, en son bazar n'avait pas encore été dépassé. De nos
offort, c1.nnme Barras, une terre princière aux honneur, une fètc charmante :m Raincy. La jours, il n'est guère de boutiquier ou d'entree1wirons de Paris. fi avait acquis le chàteau nouvelle mailrrs~c du maître de la maison en preneur enrichi, qui, à part la vaisselle d'or
du Raincy et avait l'a!)lbiLion d'en faire son faisait les honneurs. C'est l'architecte Berteaux et d'argenl, ne déploie une mise en scène plus
Marly. li y donna des [ètes superbes, dont on qui avait été chargéde l'organisation générale fastueuse quand il donne une fête dans sa
parla autant et même plus que de celles de et des détails de la fête; maîtres et invités villa.
Madame Tallien trônait au milieu de son
Grosbois . Son amabilité, sa générosité étaient n'avaient 1iu'à prendre la peine d'en jouir. li
non moins avantageusement connues que sa est inutile d'en faire ici la description. Toutes peuple d"invilés. Il y avait là toute la finance
richesse. « Lin jour que je parlais de lui en ces fêtes se rcssemhlent. Mais le déjeuner, de Paris et toute la société étrangère. La vébons termes et en bonS' lieux, raconte M. de qu'on srrvit dans l'orangerie avec une somp- rilable société parisienne s'abstenait de toute
l\'orvrns-~fontbreton, des dames me prièrent tuosité tout orientale, comme on disait alor~, relation avec elle. Mais, parmi la pléiade des
de lui demander le pavillon du télégraphe fit parler tout Paris. Voici ce qu'en dit un jolies femmes qui, non seulement formaient
dans son parc du Raincy pour y passer la contemporain : &lt;&lt; Dans une orangerie payée sa cour, mais la lui faisaient, c'était l'ile )a
journée, et de l'engager au pique-nique qui de marbre, on éleva une table sur une plate- plus belle.
Une fanfare de cors de chasse donna le
résulterait de sa réponse. Je remplis ma mis- forme parallèle aux caisses de quelques beaux
sion avec un succès complet. Mais quand nous orangers qui, chargés de fleurs et de fruits, signal de se mettre à table. Elle donna égalearl'ivâmes au nombre de vingt personnes, je formaienl une \"OÙle de verdure d'où s'exhalait ment celui du départ. On rentra au chàteau,
crois, avec nos provisions, nous trouvâmes un délicieux parfum. Au milieu de la table, on s'habilla à la hâle pour la chasse, et les
sur la table toute dressée un déjeuner exquis, était un bassin de marbre rempli d'une eau cors donnèrent le signal de monter à cheval
qu'en voiant arriver de loin nos voitur~s, le limpide avec un lit de sable d'or, et dans et en voiture. Le programme de la journée
maitre d'hôtel d"Ouvrard s"étail empressé de laquelle jouaient des poissons de toutes cou- s'exécutait comme celui des exercices dans
leurs. Le déjeuner fut remarquable par la une caserne : au commandement. Les roues
faire servir. li me remit un billet par leque
l'amphitryon, qui s"était individualisé notre somptuosité, la profusion et l'arrangement des des voitures criaient sur le sable des allées,
pique-nique d'une manière si élêgante, priait mets. Dans l'appartement voisin, où furent les chevaux piaffaient d'impatience .... On
qu'on l'excusàt pour le déjeuner, ajoutant servis le café et les glaces, les murs étaient partit. Les queues de cheval, les plumets des
qu'il avait l'espoir d'être plus heureux pour tapissés de pampres verts, et des rameaux de chapeaux, les rubans des l'cmmes, les éclats
le diner. Mais il en fut de même pour ce cette treille intérieure pendaient d'énormes de rires, les claquements de fouet, tout cela
repas, où son cuisinier se surpassa, et dont il grappes de raisin. Aux quatre coins de cette flottait en l"air, au milieu des appels des
regrettait de ne pouvoir venir faire les hon- salle, il y avait quatre bassins de marbre en piqueurs, du roulement des voitures et du
neurs. Enfin, à neu[ heures du soir, au mo- forme de coquille, d"où jaillissaient des Ion- sourd galop des chevaux. Puis, tous ces bruits
s"éloignèrent. Ils s'éloiment de retourner à
gnèrent peu à peu dans
Paris, on annonça que
;s CQ&amp;
le bruissement confus
le thé était servi, et
et solennel des bois, et
une profusion de glal'on n"enlendit bientùt
ces et de sorbets terplus que le son lointain
mina cette incroyable
et
cuivré des cors, aphospitalité.qui, réellepelant les chasseurs
ment, tenait de la féeau lieu du rendezrie. Si la bonne grùce
vous.
fut dans la réception,
Le diner dépassa le
le bon goùt, le goùt
déjeuner en somptuoexquis fut de ne pas pasité, et mille torches,
raître ... 1 n
flambant dans lesallées
Voilà quel était Oudu parc, sous les vervrard et l'on pourrait
tes et mystérieuses fuciter de lui bien d'autaies, donnèrent à la
tres traits de bon goût
fin de la fèle un caet de supériorité de
ractère fantastique.
vues dans la vie praC'est ainsi que s'atique. Il était le plus
musait la haute b,rnbrillant des financiers
que sous le Directoire.
de l'épuq ue, et la finance alors commt'nçait à
CHAPITRE VIII
jeter un bien vif éclal.
Vanberchcm et son
Cependant Bonaparbeau-rrère Bazin, llotL'AMBASSADE UR DE LA P ORTE OTTmlANE 1 EN THER:\UDOR AN\".
te, qui trouvait que la
tinguer, Séguin, Récapoire était mùre et qui
D'après une gravure du temps .
mier, Tourton et Ravel,
avait l'idée bien arrêPerregaux, les frères
tée de la faire tomber
Michel, Lecouteulx, Julien et Basterrècbe, Hervas, Delessert , laines de punch, d"orgeat et d"eau de fleur dans son chapeau de général, avait quittt!
d'Etchego)'en, Baguenault, Pourtalès, Hame- d'oranger. Les fruits des deux hémisphères , l"Égypte. Il venait de débarquer à Fréjus.
lia, Enfantin frères , Barrillon, Doyen , tous les uns naturels, les autres en sucre, cou- Son arrivée - et personne ne s'y méprit sonnait le glas du Directoire. En six: semaices banquiers baissaient humblement pa- vraient des plats de riche porcelaine; les ,•ins
les plus exquis, les liqueurs les plus fines nes, il prépara son coup d"Etat, balaya le
l. ,1. DE :'ion1·m, .lfémorial , L. IL p. :500.

L;r.
Directoire exécutif, balaya la représentation
nationale, et, seul, prit la place de tout cela.
Dès son arrivée, il s'était YU sur le point de
divorcer d'a,·ecsa femme, « pour des motifs de haute inconvenance u, aurait dit
feu l'académicien Labiche. D'autres motifs, de simple convenance, ceux-là, l'amenèrent à épurer le salon de Joséphine. Il
y avait là un tas d'intrigantes, veuves
d"émigrés vivants, femmes divorcées cinq
ou six fois, toutes tarées à qui mieux
mieux, parmi lesquelles Mme Tallien était
reine. Le Premier Consul signifia leur
congé à ces aventurières· et n'admit aucune exception, si ce n'est pour sa femme. A la porte la Hamelin, grande prêtresse des sans•chemise; à la porte la
Visconti, ]a maitresse de (( ce niais de
Berthier )l ; à la porle la Châteaurenault,
celte doublure de Thérésia et de Joséphine
auprès de Barras ; à la porte la Forbin, celte
espèce de tambour-major en jupons; qui
cependant portail les culottes pendant le
temps de sa liaison avec le Directeur 1 ; à
la porte enfin, la Tallien!. .. . A la porte!
A la porte!
Que de larmes, par exemple, à celle
exécution! Mme Bonaparte n'y comprenait rien . Comment la séparer de ses plus
chères amirs, de ses amies de cœur ! Lui
défendre de les recevoir! Mais c'était de
la tirannie ! Où retrouverait-elle des
affections ausc:i vraies, aussi désintéressées? ... Vraiment, c'étaità croire qu'elle
avait épousé un capucin et non un militaire .... Etjusqu"à celle bonne Mme Tallien
qu'il voulait l'empêrher de voir .... Et pourquoi, je vous le demande? Parce que Barras
et Ouvrard avaient eu, dit-on, la courtoisie
de solder quelques mémoires de ses fournisseurs .... En vérité, il n'y penrnit pas ...
li n'y pensait que trop, au contraire . El la
consigne fut formelle . Bonaparte exigea - ce
fut une des conditions de sa réconciliation
avec Joséphine - que, puisqu'il voulait bien
ne pas rompre avec elle, elle rompit, elle,
avec Mme Tallien et toute la société directoriale.

respectables. El Mme Tallien avait un tel
passé, elle avait un présent si tapageur encore,
que Ilona parte ne voulait d"elle à aucun prix.

LA FACTION I~CROYABLE. -

Mme Tallien, on le conçoit, avait été opposée au coup de force du 18 brumaire. Elle
était allée trouver .Barras lorsque tout effort
contre l'homme de Saint-Cloud paraissaitderenu inutile e.l lui avait dit C( avec une vivacité
charmante, qu'il fallait être encore digne de
lui ll. Avec une naïveté non moins charmante,
l'incorrigible fat répète ces paroles de Thérésia, dans ses Alénioires. C'est sa consolation.
Mais la démarche de Mme Tallil'D, qui avait eu
des témoins, fut probablement rapportée au
général Bonaparte. On aurait tort cependant
d"en conclure que le général lui en tint
rigueur. li l'écarta de son salon tout simplement parce qu'il entrait dans son programme
de ne plus admettre chez lui que des femmes

Elle dit adieu à ses toilettes excentriques pour
rentrer en grâce, mais ce fùl en vain. Le premier Consul l'avait vue, à une représentation
de gala de !"Opéra, dans un déshabillé trop
mythologique pour lui faire oublier un passé
plus mythologique encore, et il ne céda pas.
Un écrirnin de l'époque, qui assistait à cette
représentation de J'Opéra, a retracé pour la
postérité la toilette de llme Tallien. Comme
s'il se fût agi d'un bal masqué, elle s'élait
costumée en Diane. c&lt; Sa tête, dit-il, était
surmontée d'un grand croi~sant de diamants,
dont ses cbeveux de jais faisaient ressortir
encore l'éclat. A ses épaules nues, comme
celles de nos élégantes d"aujourd'hui, é1ait
pudiquement suspendu un carquoisétincclant
de pierreries. Une pean de tigre se drapait
moelleusement autour de sa taille olyrnpiennr.
Une courte tunique cherchait à cacher ses
genoux et ses jambes d'albâtre; quelques
anneaux ornaient les doigts de ses beaux
pieds nus, que des bandelettes de pourpre
tenaient assujettis sur de légères sandales.
Auprès de Diane étaient deux nymphes charmantes, non moins fidèles à la mythologie ....
Je manquai être étouffé à la sortie pour vérifier la déesse de plus près et surtout la ,·oir
monter en voiture. Ce fut là. le dernier
triomphe du costume, au milieu de frénétiques
applaudissements .... t &gt;J
Ce fut aussi le dernier triomphe de Mme

1. C'élait oh5olumcn l une gaillarde, que celle
i\lme Clotilde de Forbin. Elle écrirnit à Barra~, qui
\"Cllail de lui donner une rcm1 la çanle dan s son intimité la plu:; iuliine : e: ••. Je ne me laî~scrai jamais
clêpouillc1· d'uu drnit dont on m'a une foi s re \ êlu c.

Ainsi, j'ordom1e doue que l'on me rouvre une porte
que J"on m·a injuslt•ment ferm ée, el s'il faut faire
marc\1e1· tout le faubourg Saint-Antoin e pour m e la
faire ounir ou pour l'tnfonccr, j e marcherai à sa
lèle ... » (l elfrr médi te). On voit que, .-, j les femm es

1

C1TOrENNE

TJILL1EN

Tallien. Lorsqu'on vit bien clairement que le
Premier Consul ne voulait recevoir que des
femmes 5érieuses, la mode devint aussitôt

Caric:zture du lemts,

ser1euse : plus d'excentricités dans le costume, plus de fantaisies ID)"lhologiques, plus
de nudités surtout. ... Et Mme Tallien, au lieu
de donner le ton, dut, cette fois, se conformer
à la mode.
Comme, au fond, elle valait mieux que ses
mœurs, Mme Tallien s'en serait consolée si
elle avait pu prendre sa part des fêtes qui
renaissaient de toutes parts à Paris, comme
les fleurs sur une pelouse au retour du printemps; mais non! une cruelle consigne l'en
écartait, et c'est triste à en pleurer qu'il lui
fallait entendre les échos des fêtes du gouvernement consulairC'.
Il ne semble pas cependant que Mme Tallien
se mit blessée du blessant ostracisme qui la
frappait. Elle n'en voulut point au Premier
Consul de la cruelle humiliation qui la mettait
au ban de la société. En son for intérieur,
comprenail-ellc les motifs qui avaient fait
prononcer son exclusion, et, dans sa bonté,
les pardonnait-elle?... Ce n'est pas probable; mais comme les relations avec Joséphine étaient devenues le fruit défendu, elles
n'en eurent, pour l'une et pour l'autre, que
plus d'attrait, et leur furent d'autant plus
agréables qu'elles étaient forcément mystérieuses et secrètes.
li est certain en effet que Joséphine ne tint
que très peu de compte de la défense de son
mari et qu'elle voyaiL Mme Tallien en secret,
à la Malmaison généralement, autant qu'elle
ne ~é.-,istaien~ pas à Bai-ras, il avait le mérite, lui, de
:;arn1r leur rc:;1sler.
'.?. J. ot; ~011v1 ~s, J[émor iat, 1. II, p. 251.

�msro~1A
le voulait. Peut-être même Mme Bonaparte
alla-t-ellc la voir dans sa nouYcllc maison de
la rue Cérutti, n° 1 1 • Ne pouvant comprendre.
avec sa nah·c immoralité de créole, le mol if
pour lequel Ilon,parlc lui rléfcndait toute
relation avec Mme Tallien, elle s'était imacriné
la pauvre femme, que c'était à came de0 son'
intimité an•c Ouuard qui, elle le s:avait, était

détesté de Bonaparte, comme les :iulrr.s fournisseurs du reste_. Il Paraît qu 'cUc la ût engager par une amie à rompre celle intimité.
cc C'est là, disait-elle, l'unique rame de l'animosité de Bonaparte contre elle. Tàchez d'obtenir cc saèriflcc etje suis sùre qu'il lui rrndra son ancienne affection d me permettra
de la revoir comme autrefois.! ))

Elle prrnait rrla sous 1:oc. bonnet, comme
on dit, car il est fort douteux que Napoléon
fùt revenu sur sa décision. La prPuvc dn
contr,1ire se trouve mème dans une leltrc que
,·oici, que J'empereur 1ui cnrop de Berlin en
f 806 :
C! Mon amie, j'ai reçu ta le:trc ... Je te
défends de voir Mme Tallien, sons quelque
prétexte que cc soit. Je n'admettrai aucune
excuse. Si lu liens à mon estime et si tu Yeux
me plaire, ne transgresse jamais le présent
ordre. Elle doit venir dans tes appariements,
y venir de nuit; défends à tes portiers de la
laisser entrer . Cn misérable J'a épousée arnc
huit bâtards· Je la méprise elle-même plus
qu'avant. Elle était une fille aimable, elle est
deYenuc une femme d'horreur et infàme. Je
serai à la Malmaison bientôt ; je t'en préviens
pour qu'il n'y ait pas d'amoureux la nuit! Je
serais fâché deles déranger .... J&gt;
L'empereur se montre là bien rigoureux
pour Mme Tallien. Pour être logique, il ·aurait dù l'êlre !out autant pour Joséphine, car
les dernières lignes de sa lctlre, outrageantes
au dernier point pour une honnête femme,
montrent que, dans son estime, il ne foi.sait pas
grande différence entre les deux amies . Mais
celle rigueur, c'est pour le monde, pour la
galerie et non pour des scrupules de conscience.
Ces sentimenls il les garda pendant toute
la durée de son règne, sentiments d'indulgente bonté pour la femme fragile, .souvenir
biemeillant de leurs relations amicales au
temps du Directoire; mais, comme empereur,
il fut impitoyable. Assez de femmes de sa
famille el de sa cour laissaient des flocons de
leur laine aux buissons d'une route qu'on
leur avait cependant bien aplanie, pour qu'il
n·augmen1àt pas le troupeau par l'adjonction
d'une nouvelle brebis galeuse. li n'y en avait
déjà quctrop!
El c'est ici le lieu &lt;l'admirer comme quoi
lime deflçauharnais et ~[me Tallien, ces deux
amies, sont arrivées à une suprême élévation
1. nucr,affltle, d,msunc mui~on qu'a l1:1ltiléc Cërulli
cl qui, dêmolic, a l!tl! remplacée par la Maison Ooréc.
~- SoNnE GH, Salons célëbres, p. :il3.
3. L'empereur cxa.!;'èrl', clic n·en an1.it pas Laut que
cria (rnir plus loin le chiffre exact, p. 31 ).
4. \'oicî une lellrP d'elle à ~lrnè Bonaparte. Cette
lcllrc csl ét·titc moius d'un an aprês le coup d'État
de brumaire qui porta le général au consulat :
2b 1·endémiairc au IX 17 octobre ·1800).
l.f' citoyt'll 8rono11ville, 11w1t a11rie111te omie, désir~
Jll;11étrel' jusqu'à 1·ous; il crnît CJU 'une lettre tic rnui

LA, ClTOYF.NNE

et à la poslérilé moins par leurs mérites général n'étnil pas prodigue de son temps. li
et leur beauté que par le scandale de leur rsl certain que le premier consul lui expliqua
conduilc.
les motifs pour lesquels il ne pouvait pas
Cc qu'il y a de curiem ,c'estque~lme Tallien l'admellrc aux Tuileries. La jeune femme se
ne rompt ni aYec Mme Bomiparte, à qui·e11e récria, supplia, pleura, déploia tous si•s
écrit encore' ni avec le Premier Consul, à qui moyens; c'est si irrésistible, une femme qui
elle fait parler de temps en temps pour sait pleurer avec grùcc ! )fais le consul fut
l'amener à revenir sur sa décision première. i □ OcxilJlc. li enveloppa son refus de i:.:ompliCar elle brûle d'envie de connaitre celte mcnls, de protestations d'amitié et de bon
société nouvelle qui se forme autour du Consul souvenir, mais c'étail un refus.
et de son gouvernement; elle hrùle surtout
Mme Tallien ne se tint pas pour hallue.
du désir d'y paraître et d'y trôner. Sa péni- Elle avait un tel rlésir de paraitre, de briller
tence n'a-t-elle paséléassez longue? ... Aussi, aux bals des Tuileries, qu'elle dérobait sa
comme elle ne se doute pas, non plus que son blessure d·amoul'-propre sous le sourire de
amie Joséphine, des motifs de politique et de la femme du monde et recommencait se:convenanre pour lesquels Bonaparte lui refuse démarcbes. li n·cst point de bassesses~ qu'elle
sa porte : de politique, parce qu'il veut faire ne fit pour lléchir lïnOcxiblc t'C'rbère qui la
l'oubli sur le passé rérnlutionnaire; de conve- tenait à )'écart. Cc f'ut encore peine perdue,
nance, parce qu'il veut faire renaitre les mais la blrssure ne lui en demeurnit pas.
bonnes mœurs : - rien ne lui coùle, ni dé- &lt;&lt; Dans les bals masqués auxquels il se rcnmarches, ni humiliations, pour essayer de da.il, l'empereur, dit le Além01·ial de Sainlefléchir fo général Ilonaparlc.
Uilène, était toujours st'lr d'un certain renTl est inconcevable de voir jusqu'à quel d1•z-Yous qui ne lui manquait ,jamais; il s'y
point elle se montra dénuée d'amour-propre trourait, disait-il, entrepris chaque année
pour s'abaisser jusqu'à demander ù un
par un mème mas&lt;1ue 1 qui lui rappelait d'anhomme qui l'avait mise à la porte de chez lui ciennes intimités et le sollicitait avec ardeur
la faveur d'y rentrer. C'est qu'e11c aYait de la de YOulôir bien le rccernir et l'admettre à sa
vanité et non pas de la fierté. Elle voulait conl'. C'était une femme très aimable, très
paraitre, faire parler d'e11c et de ses toilcltcs, bonne et lrès belle, à qui beaucoup de"aicnt
accaparer les hommages des hommes et les certainement beaucoup . f,'empercur, qui ne
jalousies des fommr,s par sa coquetterie et sa laissait pas que de l'affectionner, lui réponbeauté, et cela, sur le grand thé,itrc que dait toujours : &lt;' Je ne nie pas que mus SO}CZ
,·enait d'ouvrir le génér.il Bonaparte : elle ne charmante, mais voyez un peu 11uclle est votre
se souciait pas d'autre chose. Et c·est pour demande; jugez-la rnus-même et prononcez.
cela qu'elle pleurait sur les salons orficiels \'ous avez deux ou trois maris et des enfants
dont la porte restait close devant elle, - car de tout le monde. On tiendrait à bonbeur
pas un ministre, pas un fonctionnaire ne se fùt sans doute d'avoir été complice de la première
permis de recevoir dans son salon une femme foute : on se fùc:hcrait tle la seconde, on la
que le maitre a,·ait chassée du sien. Malgré pardonnerait peut-être, mais ensuite, et puis,
cela, la malbeureusc ne pei·dail pas l'espoir cl puis!. .. A présent, SO)'ez l'empereur cl
cl'allcndrir un jour la dureté de Bonaparte et jugez! que feriez-vous t1 ma place? .. . El moi
&lt;le venir parader enfin dans le salon &lt;lu pre- qui suis tenu à faire renailre un certain démier magistral de la République. Elle lui fit co1·11m ! l) Alors, 1a belle solliciteuse gardait le
parler bien saurent; bien soureut elle se mit silence, ou lui disait: « Du moins. ne m"tHez
bur son passage pour attirer son allenlion, pas l'espérance! &gt;J et renvoyait 11 l'année suimais san:; succès. Enfin, clic obtint un jour, Yanle 11 être plus lumreusc. C( Et chacun de
en 1802, une cnlrcrne au fameux bal masq uC nous deux, disait l'empereur, était exact à ce
de Marcscalchi.
noureau rendez-vous s. l&gt;
A la faveur du masque et du déguisement,
Essaya-t-elle de forcer la consigne ou du
tons deux pourraient conférer à leur aise sur moins de pénétrer pal' contrebande, avec la
le gram sujet qui faisait le désespoir de la ra1·te d'invitation &lt;l'une autre personne, ;, ces
belle jeune femme. Le Consul avait fait dire bals des Tuileries qui étaient pour elle le
it Mme Tallien de porter un nœud de ruban supplice de Tantale?... C'est probable.
nrt et d'accepter le bras d'un domino qui Mme Georgette Ducrest, dans ses Afémofres
en aurait un scmblahle. li arri rn, ;iccompagné sur lïmpé1'atrice Josej&gt;hine, qui sont la
du docteur Lucas, U cherche le ruban vert ... preurn que les meilleures intentions du
A peine l'aperçoit-il qu'il quitte son dotteur monde ne suffisent pas pour faire un bon
et prend le bras de Mme Tallien. Deux heures liHe, rapporle que, dans un bal masqué des
dur:.rnt, ils se promenèrent ensemble. Ce fut 'J'u.il~ries, elle remarqua un domino gl'is,
un grand triomphe intime pour elle, car le sun 1 de deux grande.s figures noires, qui ne
1

JlOUJTa lui èlrc utile CL sumra pour 1·ous intéresser
en sa ravcul'. UêsaLuséc par le h'm1i~, Il'~ cirronslunces el vol rc cœ11r, je uc me liue pas à telle douce
crl'eur, m::us je n'~i pu rcfusc1· à un hormnc 11ui a
sefl'i pc1Hl_anl vingt-1leux ans le gouvcmcmc11t, uu
homme qui a tout perdu cinns les crises ,!c l.1 Hévolutîon, une prcm·e de ma bonne \'OlontC. c·e~t cnc
cspl;rancc de bonheur J}our lui, et pour moi 1mc occasion de nms rappeler que mon amitié sait n~~ister à
!OUies les éprem·es et qu'elle ne finii-a qu·a\'CC mes
JOUN.

(Cu. 1'"Au1101·. le C11rie11.r. /)Amuleul' d'aulogra~
plws. 1°• oetobl'(' ·1886.)
Celle lcttr.:i C!&lt;l une p1·cu,·c aussi. on est heureux
tic le conslalel', de l'inépuisable bonté de)lme Tallic-n
cl ,te son_ plubir il loujou1·s obliger.
~Ion IJ1cu ! comme C('tle fomrne · cùl été parfoile
avec un l'eu rnoin~ de lt'gèi·eLê, un pèu moins de
co11ucllcr1c cl sul'loul a\'ec une solide éducatiou morale, - 11trn les l1abitudes de son temps, hêlas! ne
compo1·laient guL•rc.
. ;i. :lfémorial de Slti11li'-flëlè11e 1 l. Ill. p. l~O (Cl!.

.Garmer).

pouYaient être que l'empereur et les deux
gardes chargés de veiller sur lui et de surYeiller les gens qui pouvaient l'approcher.
Elle viL ce domino gris rnanœuvrer pour se
rencontrer face à face avec une fort jolie
femme qu'elle ne veut pas nommer. Il se
planta devant elle assez insolemment et la
fixa arnc obstination. La jeune femme était
Yisiblemcnt gènée de ce sans-gène. Elle finit
par en litre si importunée qu'elle trut devoir
dire au masque qu'elle ne le connaissait pas
et qu'il cùl à cesser ce jeu déplaisant. Le
masque continua à la fixer sans mot dire.
Tremblante à la pensée qu'un seul homme
pouvait, en ce lieu, montrer une telle insolence et que cet homme était l'empereur, la
paune femme comprit que son incognito
était dévoilé et que l'empereur en personne,
par sa muette panlomime, était venu lui donner l'ordre de sortir. Elle se leva cl partit surie-champ. Mais le manège de l'empereur avait
été remarqué, la fuite de la jeune femme
aussi, et Mme Georgette Ducrest donne assez
de renseignements pour permettre de rel'onnaîtredans l'écheveau embrouillé de ses aveux
et de ses réticences la belle Mme Tallien.
Au milieu de ses disgrâces, la pauvre
femmeeul un grand mérite : ce lut de n'en pas
prendre prétexte pour s'aigrir et ne plus être
bonne. Elle s'évertua, au contraire, à rendre
plus de services que jamais à ceux qui venaient la soUiciler, et, de cela, il faut lui
sa\'oir gré; tant d'autres,à sa place, auraient
pris le vindicatif plaisir de se mettre en révolte
contre la société et de rejeter sur elle les
fautes dont elle était seule coupable!
Mais il est temps de parler des enfants de
Mme Tallien.
« Vous avez deux ou trois maris et des
cn[anls de tout le monde,,, lui a dit brutalement Napoléon. Il y avait un peu de vrai dans
les paroles de l'empereur, el aussi beaucoup

d'exagération, car elle n'en eut pas de lui.
Thérésia avait eu de M. de Fontenay un fils,
né le 2 mai 1 789. dont elle s'occupa assez peu,
et qui fut parfait pour elle; nous en avons
déjà parlé et nous avons dit qu'il mourut à
la !leur de son âge, en 1815.
De Tallien, son second mari, elle eut une
fille, Tbermidor-Rose-Tbérésia. Cette enfant
naquit en 1795. Elle reçut le nom de Thermidor pour perpétuer dans la famille le souvenir de l'événement politique auquel avait
pris part son père. Quant au nom de Rose,
c'était celui de rn marraine, Mme de Beauharnais1, qui ne s'appela Joséphine qu'après
son mariage avec le général Bonaparle. On
n'a pas son acte de naissance. JI. Ch. Nauroy
en conclut que cc peut-être avait-elle été conçue
a,·ant le mariage de ses parents )J. Elle épousa
M. de Narbonne-Pelet.
Pendant que Tallien était en route pour
l'Égyple, sa femme eut un troisième enfanl,
le 50 frimaire an Vf (20 décernLre 1798), qui
mourut en naissant. M. Ch. Nauroy en attribue avec vraisemblance la paternité à Barras.
Une longue lettre que Tallien écrivit à sa
femme le ·I 7 thermidor de la mème année,
cinq jours après son débarquement aAlexandrie, ne fait aucune allusion à des espérances
de paternité, mais Tallien y exprime respoir
de la t( retrouver toujours aimable, toujours
fidèle ,, .
Toujours aimable, c'était possible; mais
toujours fidèle, ce n'était pas dans ses moyens,
et son mari ne devait pas, au fond de l'àme,
se faire illusion sur ce point, malgré l'espoir
qu'il en exprimait. Et en elfel,le 12 pluviôse
an VIII (51 janvier 1800), Mme Tallien accouche d'une fille, Clémencc-Isaure-Thérésia,
déclarée sous le nom de Cabarrus, et non pas
de Tallien. Cette petite fille devint grande
comme sa mère, _épousa un colonel Devaux,
devint veuve, entra dans un ordre religieux,

1. Mme de Beauharnais, dcrcnuc la gênérale Bonaparte, n'oublia pas sa filleule, D'llalic el!c écrivail il.
Ilarras :
Milnn , cc 18 fruclidor ....
« ... Mon mari csl Jlarli depuis six jours pour
Ravenne cl de là dans Je T)·rol; j'allcnds bicntùt de
ses nou,,etlcs, j'espère qu'elles seront aussi bonnes que
je les ,lë.-irrs (.\"ic). llnppelez-moi au sou\·rni1· de ma
pelitc, - c'est ainsi 11u elle appc!ail ~lme Tallicn; Je ne reçois point de lettres d'elle, cela rnn re11d bien
lristc; dite~-lui bien que )1. Serbclloni csl charge de
lui p1·Csenlcr de ma part une pièce de crêpP cl des
chapeaux de pail (sir) de Florence; pour le dPjcuner

rie son mari, des saucissons rl du fromage; poul'
Thcrrnido1·, du cot'llil. Je u'é1 ris point à ma pe1itc,
parer riue ).(. SerLcllonî part 1lans l'iuslant, embrassez-la pour mui bien lendremcut. ,\dieu, mou cl1cr
Barras, c1·0,·cz-moi a\'ce les senlimcnls de la plus
tendre amit'ié, votre 3mic.
LANGEnrn Bo~ 1l'ARTE.
JI. Serbcllonni l'Cul bien se charger de 1·ous rc.
mettre de ma pari unr c.iis~e de liqul!Ul's de Turin.
llillc amitiés il Holol",complimrnls à Vidor el
Raimond.
J'embrasse Tallic:1. (Lcllre i11êdile. )
• Dollot , et non Ilotot, élail le secrdaire de Ila1·ra::.

T /11.LlEN

--,

oh! bien fantaisiste ! et les élèv,s de la maison d'éducation des dames de Saint-Louis,
dont elle fut supérieurr, à Juilly, ont conservé
le souvenir de sa grande taille et de sa barbe
au menton, et aussi de certaines fantaisies
qui cadraient peu avec la sPvérité des règles
d'un ordre religieux. F.Ue mourut à Juilly,
à la ûn de 1884.
li parait bien qu'elle était ülle d'Ouvrard,
qui eut d'elle trois autres enfanls, rntre
autres celui qui fut l'aimable et ~piriturl
docteur Cabarrus, né le 19 avril 1801.
A peu près à cc moment, Tallien débarquait à Calais.
li avait quitté l'Egypte sur un ordre du
général Menou, qui devint, par droit d'ancienneté 1commandant en chef de 1·armée française,
après l'assassinat du général Kléber. Le
bâtiment qui l'amenait en France fut pris par
une frégate anglaise. Conduit en Anoltterre
d'abord, puis renvoyé en France di~ jours
après la signature de la paix, Tallien fut m:s
aucourantdeses inforlunes conjugales. c&lt; Ors
amis de haute considération, dit Lairtulirr,
l'avertirent que sa femme, pendant son aLsencc, avait eu deux enfants, et le prévinrent
qu'elle le recevrait fort mal. )J C'était un
comble! Comment! être allé rn Egypte au
milieu de la peste et de la guerre, pour acquer1r de quoi pourroir aux fantaisies ruineuses de sa femme, la laisser enceinte à
Paris, la retromer lrois ans après dans le
même état, et avec une petite famille notablement augmentée, et être mal accueilli pardessus lemarché!. .. C'était le monderemersé.
C'était bien naturel cependant, à en croire
Thérésia : «Est-ce ma faute, dit-elle plus lard,
si ,IL Tallien est parti pour l'Egypte quand son
rôle le retenait à Paris? ... ,, Ces diables de
femmes! il faut qu'elles aient toujours raison .
Tallien comprit qu'en erl~t il arnit tort.
C'était évidemment sa faute si, pendant son
absence de trois ans, sa femme avait eu trois
accouchements ; sa faute encore s'il n'avait
pas, comme Ouvrard, une fortune de trente
ou quarante millions.... Pourquoi aussi
n'était-il pas reslé en l~g)'ple, ce gèneur? ...
Es~-ce que &lt;c rnn rôle ne l'y retenait pas? ... )l
Qui donc l'avait prié de revenir? ... Oh! ces
maris, ils n'en font jamais d'aulres !
L'avenir réservait à Tallien de plus grands
revers encore.
(A suivre.)

JOSEPH

TURQUAN.

�FR.ANÇOIS CASTANIÉ
"l'o

La généalogie de Guillaume II

l.'HISTOIRE VUE PAR LA POLICE

~

®

~

Les indiscrétions d'un Préfet de Police de Napoléon ~

'-"=

S. M. Guillaume 11, qui détient le record coup de temps à gravir les marches de l'autel quitta son mari - a,'ec le consentement de
dans une foule de domaines, est imbattable au pied duquel avait été bénie son union ce dernier - après la naissance de leur
sur le chapitre des connaissances gén&amp;1logi- avec Georges-Guillaume de Bru11swick-Zell- sixième enfant. Elle se retira au couvent des
ques, et
a gros à parier que nul souve- Lunebourg. Entrée en conversation avec ce Cisterciennes de Trehnitz, où elle mourut et
rain au monde ne possède sa filiation au point dernier en septembre 1665, elle ne devint fut inhumée (15 octobre 1245). Sa canonisaoù l'empereur d'Allemagne connaît la sienne son épouse que le 15 mai 1676, après la tion fut prononcée en 1267 par le pape Clémort de leur quatrième ftlle .... Ainsi qu'il a ment IV . Or, l'une de ses descendantes dipropre.
A M. Massenet, il disait un jour qu'il était été dit plus haut, Guillaume li cite assez vo- rectes, Sophie de Liegnitz, fille de Frédéric Il
fter de compter l'amiral de Coligny parmi ses lontiers saint Louis; ,mais il y a mieux: il se et de Sophie de Brandebourg-Anspach, ayant
ancêtres. Si l'entrevue avait duré un peu plus félicite de compter parmi ses ascendants une épousé en 1545 Jean-Georges l" de Brandebourg, devint ainsi la trisaïeule dt:: Frédériclongtemps, l'illustre compositeur se serait saùzte el un archevêque.
Guillaume I" de Brandebourg, dit le Grand
probablement vu énumérer les nombreux auÉlecteur.
tres ascendants français de !"empereur, noPar conséquent, l'affirmation de Guilli y a gros à parier que ces détails peu ortamment Claude, duc de Guise (le grand-père
laume
11 était parfaitement e1acte.
dinaires
seraient
demeurés
parfaitement
ignode Marie Stuart), saint Louis, etc.
Passons maintenant à l'aïeul-archevêque 2 •
li est certain qu'il descend de l'amiral de rés, si lui-même n'avait pas eu le soin d'y
En aussi peu de mots que possible, voici la
Colign)' : 1. 0 par ses ascendants paternels 1 ; faire allusion dans les circonstances que
chose :
2° par sa grand-mère, l'impératrice Augusta, voici:
Adolphe li, comte de la Marck, avait eu de
Aux manœurres de 1906 - exactement le
et 5° par sa propre mère, l'impératrice Fréson
mariage avec Marguerite de Clèves deux
22
septembre
il
passait
dans
une
petite
déric. Du fait de CPlte dernière, il possède,
en outre, les ancêtres français que ,·oici : localité de Ja Silésie, nommée Trebni!z. Con- fils, dont l'aîné, Engilbert, lui succéda en
1° ,Claude de Lorraine, duc de Guise, puis formément 11 !"mage, le curé se joignit aux J;;47. Le cadet, Adolphe (né en 1555), avait
d'Aumale; 2° Anloinelte de Vendôme; 5°Jean autorités venues pour saluer le monarque et été mis tout jeune dans les ordres. Il devint
de Bourbon, comte de la Marche, el. par lui : lui débiter un petit compliment. Le digne successivement évêque de Munster (l 558) et
4° saint Louis; 5° Alexandre Dexmier d'Ol- ecclêsiasJique faillit avoir une auaque d'apo- archevêque de Cologne (1565). En dépit de
breuse, gentilhomme poitevin; 6&lt;&gt; Nicolas plexie lorsque, répondant à &amp;on allocution, ce bel avancement, il jeta le froc aux orlies
en 1564, après la mort de son grand-oncle
Poussard, père de Jacqueline, épouse du pré- Guillaume li lui déclara ceci :
cédent. Tout naturellement, Guillaume ][
- ... . D'ailleurs, je tiens essentiellement Jean, comte de Clèves. A la suite de quoi, il
marque une certaine préférence pour ColignJ, à visiter votre ég1ise, car j'ai à réciter une entra en lutte contre deux autres prétendants
son coreligionnaire. Malgré cela, il ne lui dé- prière sur les tombes de mes ancêtres : sainte et finit par l'emporter sur eux. Le 21 décembre 1568, il entra en possession du
plait point de citer à l'occasion saint Louis, Hedwige et Henri Jer.
car, du même coup, il trouve l'occasion de
Dame, il faut remonter assez loin el c;om- comté; puis, en 1570, il épousa Marguerite,
rappeler à ses interlocuteurs (de leur appren- pulser des documents relalivement peu ac- fille de Gérard de Juliers, comte de Berg,
dre serait plus exact) que l'une de ses arrière· cessibles pour arri,,er à établir l'authenticité laquelle lui donna bon nombre d'enfants.
Parmi ceux-ci, Adolphe li, dit le Pmdenl,
grand'mères a été béatifiée.
de calte assertion.
Quant aux Poussard el aux Dexmier, il
Donc, Uedwige, fille de Oerlhold IV, comte comte de Clèves (devenû duc en 1417), lut le
n ·en parle que tout juste a·ssez pour montrer de Méran, née en 11711, mariée en 1186 avec trisaïeul de llarie-Éléonore de Gueldre, la·
qu'il ne les ignore pas. li est certain que la Henri l"· - dit le Barbu - duc de Silésie, quelle se maria, le U octobre 1575, à Kœnigsberg, aYec Albert-Frédéric, duc de Prusse.
fille d'Alexandre et de Jacqueline, demoiselle
'2. Ici la filiation élail plus difiicile à étaLlir que
De ce mariage naquit Anna, femme de
Éléonore Dexmier d'Olbreuse, avait mis beau- dans
le cas précéden~; mais il n\ avait pas à fl' C\1lcr, puisc1u·cn la recomtiluanl uiie occasion s'offrait
Jean-Sigismond, Électeur de Brandebourg, et
1. Les personnes désireuses de L"Olmailre à fonrl les de prouver, â la l1onle des mauvaises langues, ~ue
grand.père de Frédéric-Guillaume Jer, dit le
cc n'esl p.'.ls dans lu marine f'ran çoise seule que l on
détails ile celle gënêalogie les tron\•eronl. mus ma
Grand Électeur. C. q. f. d.
signalure, duus la //r l'lfe du lb octobre 1904.
ll'Ouve des pclils-fils d·archevêques.

a )'

•

BARON

HECIŒDORI\.

~e

0
La

Bibliothèque Historia ,, vient de s'en1 , non moins copieux.
que les précédents en révélations inédites, rectifiant sur nombre de points les témoignages
intéressés trop facilement admis comme vrais
par l'H istoire officielle.
Dans ks 111discrélions d'un Préfet de Police
de JVapolêon, que publie aujourd'hui M. FRA.Nço1s CASTAN1Ê, un haut fonctîonnaire de l'Empire,
u travaillant tous les jours avec Napoléon, le
retrouvant au Conseil d'État, mêli souvent à ses
entretiens&gt;), a librement notê tous les grands
ivênements auxquels, du Consulat à la Restauration, il lui fut donnê d'assister, comme aussi
les menus faits, gros de conséquences parfois,
qu'il vit se produire et qu'il suivit jusque dans
leurs ré.percussions les plus imprévues.
A ces lndi,crilions, nous empruntons lt chapitre qui a trait à l'arrestation, au jugement tt à l'exêcution du duc d'Enghien.
ti

richir d'un nouveau volume

Le Premier Consul s'était rendu,
le 12 mars, dans la soirée, à la
Malmaison. li était soucieux, inoccupé, perdant le temps. Son lmmeur était sombre. li éLait presque inabordable. Il ne causait à
personne, ne travaillait plus.
Le 15, jour de l'arrestation du
prinl:f, il fit annoncer à Réal la
capture de la baronne de Reich
à Offenburg et l'arrestation de
conspirateurs à Strasbourg. Il lui
fit dire encore qu'il paraissait certain que Dumouriez élait à I!;ttenbeim depuis un mois, et lui ordonna d'écrire à Caulaincourt de
preudre le duc ou Dumouriez,
de les expédier à Paris dans deux
mitures dillërentes, sofü bonne et
sûre gard~. En mème temps, il
lui enjoignait de faire venir le
commandant de Vincennes et de
lui demander des renseignements
sur la situation du cliàteau et
l'endroit où l'on pourrait mettre
des prisonniers. Dans la soirée, à
g heures, un courrier, parli de
Strasbourg la veille à 1 heure du
matin, arriva à ,la Malmaison et
annonça les préparatifs de l'expédition.
Ce soir-Hl, Talleyrand, dans un
bal à l'hôtel de Luynes, répondit à une dame
1. l ' flùtoire vue par la Police : Les lndiscrétio11s d"un P1·é(et de Police de 1Va11oléon, publiées
par FR.Al&lt;iÇ01s CAsTA'.\"1~. Un beau vol urne in•8° Ccu, avec
32 illustrations hot'S texte LirCes sur fond chine. Prix,
broché : 6 francs. Jules Tallandi cr, éditeur

VI 1. - H1sTORTA. - F'asc. 49.

qui lui demandait quel sort élait réservé au
prince :
Cl On le fusillera. ll
A Strasbourg, le 16, le duc est prévenu
qu'il va changer de logement, qu'il sera à la
pistole pour la nourriture, le bois et la lumière. JI reçoit la visite du général Leval,
accompagné du général fririon qui, avec
Ordencr, était venu l'eale\'er, après lui avoir
fait dire sous main, à temps-, de s'éJoigner
au plus vite. Leur abord est lrè~ froid. Il est
transféré dans un pavillon d'où il peut communiquer avec de Thumery, Jacques et
Schmitt par des dégagf'ments. Hais il ne peut
sortir; on lui annonce pourtant qu'il aura la

LE DUC o'ENGIIJEN.
"( Lo u 1s -A:-1TOl:-IE·HEllRI DE B 0 UR l!O N), !~ (n80,1 .

permission de se promener dans un petit jardin derrière son pavillon. Un ofûcier et douze
bommes gardent sa porte. Le matin, il écrit
à la princesse de l\ohan, il fait remeltre sa
lettre au général Leval. Il n'a pas de réponse
.-... 33

w-

et s'en allecte. Il écrit alors sur un carnet de
route :
&lt;&lt; Les précautions sont extrêmes de tous
C( cütés pour que je ne puisse communiquer
(( avec qui que ce soit. Si celte posiLion durf',
&lt;&lt; je crois &lt;1ue le désespoir s'emparera de
n moi. A quatre heures et demie, on vient
« visiter mes papiers que le colonel Charlot,
(! accompagné d'un commissaire de sûreté,
cc ouvre en ma présence. On les Lit superfi&lt;&lt; ciellement. On en fait des liasses séparéi s
C( et on me laisse entendre qu'ils vont être
« envoyés à Paris. li faudra donc languir des
C! semaines, peut-être des mois! Le chagrin
&lt;( augmente, plus je réOéchis à ma cruelle
&lt;( position. Je me couche à onze
C( heures ; je
suis excédé et ne
et peux dormir. »
Le 16, le Premier Consul apprit par le télégrapbe aérien l'arrestation du prince et son arrivée
à Strasbourg. II donna aussitôt
l'ordre de le tran~[érer à Paris.
Toujours affermi dans sa résolution, pour se garantir de toute influence et réfléchir avec calme sur
ses déterminations, il évitait de
s'arrêter dans le salon de Joséphine, il se renfermait dans son
appartement prh·é. et refusait de
répondre à sa femme, qui venait
quelquefois frapper inutilement à
sa porte. S,m Ira vail, sa correspondance, si aclive ordinairement,
étaient suspendus.
Le 17 mars, transféré à la citadelle de S rasbourg, le duc d'Enghienjoue aux cartes avec Scbmilt,
son aide de camp. Il s'inquiète de
ne pas recevoir de réponse à la
lettre qu'il a écrite à la princesse
de Rohan.
&lt;&lt;
Je tremble pour sa santé,
cc écrit-il. Je suis bien malheureux.
« On vient de me fairè signer Je
« procès-verbal de l'ouverture de
c( mes papiers. Je demande et ob(( tiens d'y ajouter une note ex plie&lt; cative, pour prouver que je n'ai
« jamais eu d'autres mtenlions
« que de servir et tle faire la
C! guerre. Le soir, on me dit que
« j'aurai la permission de me promener
cc dans le jardin, wème dans la cour, avec
r1 l'offh·ier de garde, ainsi que mes compa« gnons d'infortune, et que mes papiers sont
&lt;c paçtis pour Paris par courrier extraordi3

�IDtiT0'/{1.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____,
« naire. Je soupe et me couche plus con lent. •
.- Dans la journée, le com~andanl de _l_a
citadelle a annoncé au duc d Enghien qu 1I

a Dim~nche 18. - On vient m'enlever à
« une heure et demie du matin; on ne me
« laisse que le temps de m'habiller; j'em-

va plus loin encore : _il mêle à la con~pir~lion
des princes ... l'archiduc Charle• lm-meme,
l'ancien adversaire de Bonaparte en Italie! Il
demande à faire des perquisitions dans les
ambassades.
Alors Bonaparte se fàehe el ta~ce ,on beau[rère; il lui écrjt de ne pas se laisser amu~er
par de pareilles folies, de les rejeter bien lom,
et de ne pas souffrir que I on dise cela d~vant
lui. Il ne ,·eut même pas qu'il y ait la momd~e
surreillance autour des ambassades. El 1I
ajoute :
.
, Il n'y a pas d'autre _prin"': à Paris q~e
le- due d'Enghien, qm arrivera demam
(20 mars) à Vincennes. •
.
Ce même jour, le 19 mars, à dJI ?cures
du matin, arrive de Strasbourg un lro1s1ème
oourrier e1pédié le 17, à trois heures_ et
demie de l'après-midi : il apporle les papiers
du duc d'Eoghien que le commandant Chariol
et Je commissaire Popp ont remis, a,·ec un
procès-verbal, au général O~dener,
Le Premier Consul les hl 6évreusemenl;
il y remarque plusieur; pièces ca~ilal~s.
L'une entre autres, datée du i5 Janvier
1801,' esl la minute de la noie adressée par
le due à M. Stuart, chargé d'affaires de l'Angleterre à Vienne en l'absence de l'ambassadeur. Leduc commençait par dire qu'il s'élail
fixé sur le llbin dans l'.spoir d'événements
heureu1. Il rappelait qu'il avait déjà écril au
roi d'Angleterre pour lui demander à êlre
employé dans ses l~o~pes pendant le cours de
la guerre. Ayant ms1sté ~ d1ve~s_es. repra.ses
sans obtenir de réponse, 11 solhc1ta1l encore
« la gràcc d'être emplojé n'importe_ commenl où ni en quel grade contre ses 1mplacable; en~emis, les Franç:iis. ». Il demandait
à ètre autorisé à servir a,·cc sa solde anglaise
dans les armées des alliés de l'Angleterre, ou
à commander quelque corps de troupes auxiliaires où il pourrait placer quelques anciens
officiers de sa )é&lt;rion et les dé~erteurs français qui pourrai;nt venir le rej~i.ndre, son
séjour de deux a~s sur la ~ronuere de. ~a
France l'al'ant mis à porlee de pou,oir
compter sur ces déserteurs.
ffautres pièces prouvaient le .co~cert des
émigrés avec l'Angleterre, éta~l,ssa1enl que
le duc n'ignorait pas l~s men_ees de_ l)~ake,
ministre anglais i1 llumc!t, qu~ or_ga111~a1t ~~
complot à Paris; enfin 11 éla1t etahh qu 11
avait des affidés en Alsace, à Paris, à Brt'da
cl dans l'armée française en Hollande.
Le 20 mars Bonaparte ,·ient à Paris dans
la matinée. L~s Consuls arrêtent que le cid vant due d'Enuhicn, prJvenu. d'a,·oir porté
le: armes con\r; la Répuhlique, &lt;l'arnir été
et d'être encore à la sol&lt;le de l'Angleltrr&lt;, de
faire partie des complols. _tra_m_és par cel~e
puissance contre la sùrele mter1eure el exterieur~ de rÉtat, sera traduit devant une commis,ion militaire. Le mème jour, le général
Mural dési(fne les srpl membres de cette
commission° et prend des disposilions pour la
sûreté du prince, qui arrive par la ro~tc &lt;le
Meaux Pl voyage sous le nom d~ Plessis. I.e
commandant du cbàteau_ de _Vmcenn~s e~t
avisé de l'arrivée d'un pr1sonmcr dont 11 dmt
0

LA "!.\ISO~ HABITÉE PAR LE DCC o'EsGIIIEX A ETTE:-.illEDot.

aurait la libre disposition du jardin. Et le
prince, enchanté, a dit à Canone :
« Eh bien, c'est demain dimanche; nous
irons à la messe et lundi nous travail1erons ! »
Le Premier C.onsul, Yeou à Paris le
17 mars, reçul à quatre heures de l'aprèsmidi les rapports des généraux _Leval ;I
Ordener sur les opérations de la nml du la.
li prit la résolution de faire juJer le duc
d'Enghien par une haute cour martiale .et
désigna le colonel Préval, ?fficicr d'une distinction reconnue, pour en etre le rapporteu~.
Mural fil a1•p,•lcr cet o!ficier, lui dil qu''.I
s'anissail
d'un Bourbon pris en Jhgrant deO
lit et nomma le duc d'Enghicn. Le colonel
refusa en disant que son père et lui avaient
seni, ;vant la Révolution, au régiment d'Enghien.
.
Bonaparte dicta une nouvelle note rclattvc
aux looements vacants à \ïncenncs.
Le
à une heure du malin, on, rrap~e à
la porte de la chambre du due d Enghien'
qui dit à Canone :
.
« On Frappe à la porle, va ouvrir. )&gt;
Quatre hommes en\'eloppé:, de mante~ux
entrent. Ce sonl le commandant de la c1ladelle, le commandant Charlot, l"offimer de
(farde,
el le sous-officier l'fer~dorF.
0
(&lt; Monsieur le duc, dit Charlot, on vous
demande à Paris.
- Toul seul? demanda le prince. Ne
pourrais-je pr~ndre un de. m~s oHiciers ou
de mes domt"stlques au moins.
_ Je n'ai pas d'ordres là-dessus, Jl répond
Charlot.
L• prince s'habille, prend un paquet_ d_e
lingl", un peu d'argent et sa montre. Puis il
note sur son carnet :

t"s,

1c

brasse mes malheurcu:a: compagnons, mes
« gens; je pars seul avec deux officiers de
« gendarmerie et deux ~~ndarmes. Je lrom·c
(1 une ,·oit tire avec six dievaux de poste, sur
la place de l'é~lise. On me campe ded~ns.
" Le lieulenaot Petermann monte à côte de
(( moi; le maréchal des logis Pfersdorf sur
11 le siège; deux gendarmes,
un dedans,
(( l'autre dehors. )&gt;
llo1lof, le chien du prince, suit la voit~re,
au milieu de l'escorte de gendarmes &lt;1u1 se
relaient de deux en deux heures.
Quelques Alsaciens dévoués ~,·aient formé
le projet d'enlever le duc de vive force. à la
montée de la mon1a 11ne de Sa,·erne, qm est
très boisée, très raide°et bordée de précipices.
Le départ du prince les surprit vingt-quatre
heures trop tôt.
A Paris Bonaparte est informé par une
dépêche d~ départ du duc. li assiste ~ la
messe aux Tuileries (dimanche de la Pass10n)
et repart pour la ~lalmai~on l'après-~idi. En
route, Jo~éphine raconte a Mme dt! Remusat,
qui est montée dans sa voiture, que le. duc
d'Enobien a été arrêté près de la front,ère,
qu'ir°va être amené à •Paris et jugé. Mme de
Hémusat s'écrie :
« Quoi donc! Vous pemez qu'on le frra
mourir?
- Je le crains a, répond Jos,iphine.
Le bruit court plus fort que jamai; de la
présence d'un prince 13ou~bon dans la _v,I_I~.
.Murat, gom·crneur de Pam:, va plus 1~m.. ~l
désigne des princes et leurs retraites : 11, ecr1t
au Consul que le duc de Berry est cache chez
~I. de Cobenzl, ambassadeur de l'empereur
d'Allemagne, et le duc d'Orléans , cbez le
marquis de Gallo, ambassadeur de Naples. Il

.,

______________us

ignorer le nom et avec qui il communiquera
seul.
Ces ordres onl été dictés enlre quatre
heures el quatre heures el demie du soir : le
duc d'Enghien est déjà à Paris.
A trois heures de l'après-midi, il esl arrivé
à l'hôtel du minis1tre des Affaires éltangères,
rue du Bac.
Talleyrand, surpris, se rend aussitôt chez
Murat, gouverneur de Paris, pour ohlenir
l'autorfaation de faire diriger la berline du
prince sur Vincennes. Une heure plus lard,
le duc d'Enghien, qui n'est pas descendu de
voilure pendant l'absence de Talle)'rand, esl
conduit à Vincennes en suivant les boulevards
extérieurs. Il arrive au chàteau vers six heures
du soir. En enlranl au donjon, il dit, l'air
etfrayé :
« J'ai la chair &lt;le poule! »
Il est exténué de fatigue el n'a pas mangé
depuis vingt-six heures; il se laisse tombt'r
sur un lit dans l'apparlemenl de Hard, le
commandant du fort. On lui sert un repas;
en causant il d,t qu'il aime beaucoup la
chasse et que si le commandant veut bien le
laisser chasser avec lui, il engagera sa parole
d'honneur de ne pas s'évader. li parle du
grand Condé, son aïeul, qui a été prisonnier
aussi dans le donjon.
A la !lalmaison, le Premier Consul est informé de l'arrivée du due à Paris. Il dicte
une lettre pour Murat au sujet des dernières
dispositions à prendre : quarante gendarmes
d'élite et un piquet de soixante hommes d,s
différents corps de la garnison se rendront à
Vincennes sous la conduite de Sa\'ary. Mural
doit voir les membres de la commis:iion militaire et leur faire comprendre qu'il faut Ierminer cette nuil; et si la sentence, « comme
le Premier Consul ne peul en douter Jl, porte
condamnation à mort, elle doit être exécutée
sur-le-champ el le condamné enterré dans
une des cours du fort. c·est Sarnry qui porte
ces ordres à Mural, vt:rs six heurl's du soir.
A Maret, secrétaire d'État, qui se trouve à
la Malmaison, Bonaparte dicte une longue
lellre adressée à Iléal en !ni envoyant copie
de l'arrêté des Consuls. Il ordonne à Iléal de
se rendre sur-le-champ à \ïncennes et de
faire subir au prisonnier un interrogaroire,
dont les onze articles sont soigneusemE&gt;nl d1!taillés et expli(Jués, et dont les principaux
chefs d'accusation - particulièrement la demande de « servir contre les Français, ses
plus implacables ennemis &gt;&gt; doivent
entrainer une condamnation capitale. JI devra
en outre s'entendre .irec le capitaine-rapporteur du procès el le conduire à Vincennes
avec lui.
Depuis la veille, fléal était en possession
de Ioules les pièces du procès que le Consul
lui avait fait passer. llaret parlil de la liaimaison à sept heures du soir i il pouvait donc
êlre Jix heures, quand la lellre du Consul
rut remise che, Iléal.

A 10 heures du soir des délachemenls d'infanterie et quarante cavaliers de la gendarmerie d'élite, sous les ordres du général

JIYD1SC'lfÉTTOJYS D'UN 'P1t,'ÉFET DE 'Pouce DE 'NA'POL'ÉOJY - -..

Savary, aide de camp du Premier Consul,
occupaient le chàleau de Vincennes, ses avenues et ses environs.
La commission militaire était composée de
cinq colo·ncls commandant les régiments de
la garni-on de Paris, du général Hulin,
commandant des grenadiers à pied de la
garde consulaire, et du major de la gendarmerie d'élile Dautancourt, &lt;1ui faisait les
fonctions de rapporteur. Ils se réunirent au
châreau, vers onze heures. Le silence ayant
élé gardé sur le nom dn prévenu, c'est alors
seulement qu'ils apprirent qu'ils allaient
juger le duc d'Enghien. Tous ignoraient les
différentes circonstances de la :zrande conspiration, mais ils élairnt sous l'impression de
l'indignation générale qu'excitait sa découverte.
A minuit, le major Dauiancourt se rend
auprès du prince et procède à un premier
interrogatoire pour établir qu'il a émigré,
porté les armes c:mtre la France, est à la
solde de l'Angleterre, el fait partie des complols tramés par celle puissance. A la fin, le
duc demande, à être entendu par le Premier
Consul. Le major lui conseille d'écrire quel11ues
mots, au bas de son interrogatoire, pour solliciter une :rndiencP.. Le prince écrit alors
une note ainsi conçue :
« Avant de signer le présent procès-verbal, je Fais, avec imtance, la demande d'avoir
une audience particulière du Premier C.onsul.
Mon nom, mon rang, ma Façon de penser et
l'h(lrreur de ma situation mi_• font espérer
qu'il ne se refoscra pas à ma demande. Signe. L. A. H. de Bourbon. »
En attendant sa comparution de\·ant la

!one!, le duc d'Uzès, il l'avait vu à lloobeforl
en-Yveline,, près Bonnelles,
« Êtes-vous homme d'honneur, lui dit le
duc, et puis-je compter que vous remettrez
une lettre, celle tresse de cheveux et le journal de mon itinéraire, encore inachevé, à son
adresse?
- Je rnus le jure », répond l'oflicier.
!lais il y avait un témoin el, le dépdt remis, Noirol n'osa pas le garder el le porta à
son chef.
A une heure du matin, la commission militaire étant assemblée, le duc est conduit
devant elle. Dautanc,mrt lit l'inlerrogatoire;
le président lit l'arrèlé des Consuls et conslaie l'identité du prévenu.
Aux queslions 'f11i lui sont posées, le duc
répond (JU'il a fait Ioule la guerre contre la
République, qu'il est prêt à la faire de nouveau, et qu'il a désiré avoir du ser,·ice dans
la nouvelle guerre de l'Anglelerre contre la
France. Il reconnait être à la solde de l'Angleterre et en recevoir cent cinquante guinées
par mois. Le président lui dil qu'il doit avoir
eu connaissance d'un complot contre la personne du Premier Consul, le due répon~:
« J'ai soutenu les droits de ma famille.
lia naissance, mon rang, mon opinion me
rendenl à jamais l'ennemi de votre Gou"crncment. ,
On cherche à lui faire comprendre le danger de ses déclarations :
&lt;I Je \'Ois, dit-il, les intenlions honorables
dts membres de la commission ; mais je ne
peux me servir des mol·ens qu'ils m'offrent.,
On l'avertit que les commissions militaires
jugent sans appel; il répond « qu'il le sait

LE DUC o·E~GIIJF,',' : LECTURE or Jl:làE.\\ENT .\VA~T L'EXi'.:(TTIO'I,

comm1ss10n militaire, le duc cause a\'ec le
lieutenant de gendarmerie Noirot, qui lui dit
qu'étant, en 1789, à la campagne de son co-

et qu'il ne se dissimule pas le danger qu'il
court ».
Le président lui donne lecture de ses décla-

�.. -

msTO'l{l.ll

Réal Peri vit aussitôt au génPra1 Hulin pour
rations, le fait retirer, et fait évacuer la salle. Moylof, le chien russe, vint se jcler sur la
le
prier de lui lransmellre le jugement et les
tombe
de
son
maître.
A l'unanimité, le prince est condamné à mort
A cinq heures du matin, le p:énfral Savary inh•rro~atoires; n'ayant pas rPÇU de r~ponse,
pour a,·oir pris les armes contre la France et
sètre mis à la solde de l'Angleterre. li est rassembla ses hommes et reprit le chemin de il renouvela sa demande d'une manière plus
pressante. Le général envoya enfin lt's pièces
deux heures et demie du matin. Le général Paris.
du procès; la boude de clwveux,
Hulin ordonne aussitôt au rappor1'1tinêraire el uni:' lettre pour la
teur de faire ses diligences pour
princesse y étaient joints. Réal se
que le jugemenl de cpnclamnation
rendit à la Malmai,on.
soit ex~cuté. Le major DaulanSa,·ary y était arri\é Yers dix
court ordonne de réunir uu piquet
heures; il venail rl'ndre compte
d'exécution de seize gendarmes
de l'événement du malin. Il fut
à pied et .de faire charger les arintroduit aussitôt. Dè:- les premiers
mes; il, descendent dans les fossés
mots, le Premier Consul manifesta
et s'arrètenl à trois ou quatre pas
la
plus grande surprise. Il ne condu pavillon de la Heine. La nuit
Cl:'\'aÎt
pas pour4uoi on a\'ait juge'
est froide; il pleut. Au bout d'une
avant
l'arrivée
dt' Béal. Il me fiiair,
demi-heure, on dit aux gendarmes
a
dit
Savary,
a,'ec
d~s )'eux de lynx
qu'ils vont fusiller un conspiraet
disait:
teur qui ,·oulait rétablir les hor« li y a quelque chose là que
reurs de Rub~spierre et mellre tout
je
ne
comprends pas, Que la comà feu el à sang. Il va venir jusmission
ait prononcé sur l'a\'eu du
qu'à cinq pas d'eux . Le signal de
duc
d'EngbiC'n,
cela ne surprend
faire: Feu! sera donaé par un
pas .... Mais enfin, on n'a eu cet
officier qui enlèvera brusquement
aveu qu'en procédant au jugement
son chapeau. li fait si noir qu'on
qui ne devait avoir lieu qu'après
ne voit pas à un pas devant soi.
que Réal l'aurail inlt-·rrugé sur un
Un gendarme observe tout haut
pomt qu'il nons im11orte d'édairque l'épaisseur de la nuit ne percir
.. .. )&gt;
met pas de tirer; il lui est réEt
il répétait encore:
pondu qu'il y sera remédié. Cha«
li y a lt, quel4ue chose qui
cun se tait.
me surpass~ .... Voilà un crime, el
rendant ce temps le duc était
qui
ne mène à rien I J&gt;
couduit du logement du commanQuand il apprit que le prince
dant (au-dessus de la porte du
avait demandé à le voir, son étonBois) au pavillon du fioi, puis par
nement redoubla que l'on t-Ûl passé
des détours, à la tour da Diable,
outre. Puis il se tul longtemps et
où se trouve encore le seul escalier
MoYLOf'.
fit plusieurs !ours da11s sa biblioouvrant sur les fossés.
Ramené de Russie par le duc d'En~hien, il le suivit d'Ettènheim jusqu'au fossé
thèque, les mains croisét::s derrière
Vers trois heures du matin, au
de Vincennes, et fut recueilli parle marquis de Béthisy.
le dos, jusqu'à cc tiu'on annonçat
brait d'une !roupe qui approchait,
Réal. Il écouta ses explications,
le piquet se divisa en deux peloéchangea
quelques
mots avec lui et rt!tomba
A six heures, à la porte Sainte-Antoine, il
tons de huit hommes, toujours dans le plus
dans
sa
rêverie.
grand silence. Un officier de la gendarme- rencontra la voiture de Réal; le conseiller
La lecture du procès-verbal du jugemeul
rie d'élite, enveloppé d'un manteau, &lt;)'a• d'État, en grand uniforme, bas bleus et boufut
un nouveau sujet de pei11e pour lui; les
cles
aux
soulit"rs,
se
rendait
à
Vincennes
pour
vança; il était suivi du prince que l'on fit
arrêter à cinq pas au plus dt.!s gendarmes. interroger le prisonnier; il tenait à la main formes légales n'avaient pas été observées.
Cet officier lenait une lanterne sourde, Jour- les instructions dictées par le Premier Consul Les irrégularités et les omissions qu'il y renée du côlé du dur. Drrrière lui apparut une et remises chez lui la veille. 11 faisait roule marqua l'obligèrent à le [aire rédiger de
fosse rraîchement ou\'erte; le prince ne pou- du côté de Vincennes et avail l'air très pressé. nouveau. Quoique lt! Premier Consul ne mil
pas en doute que le duc d'Engbien ne fùt
&lt;f Et où allez-vous donc7 lui cria Savary
vait pas la ,·oir. L'officier, à la clarté de sa
condamné, il a\'ail dû laisser le jugement à
lanterne, lut au prince l'acte d'accusation nt en faisant arrêter sa voiture.
l'appréciation
de la commission militaire. Si,
- Je vais à Vincennes, répondit Tiéal, en
la sentence. Le condamné demanda à voir
comme
on
l'a
dit, la condamnation avait été
Bonaparle et à lui parler. L'officier lui ré- s'approchant, et j'y vais par ordre du Preimposée,
on
n'aurait
pas négligé d'instruire à
mier
Consul
pour
interroger
le
duc
d'Enghien.
pondit doucrment que cela ne se pom·ait pas.
l'arnn1:e
la
commission
des formalités pres- Que dites-vous 1 Le Prr1mC'r Consul ne
Alors le duc demanda à lui écrire; l'officier
crites
par
la
loi,
formalités
qui- se trouvèrrnt
opposa le même rdus. Enfin, il exprima le i:ait-il pas que le duc d'Enghien a dù être
ignorer
le
président,
les
juges,
le major rapdésir de mir un prêtre et de recevoir les se- jugé cette nuit 7 li vient d'être condamné et
porteu(.
On
peul
dire
que
le
jugement
fut
cours de la religion; il insista, disant que cxécurtS.
- Mais comment cela est•il possiLle 1 rendu sur un tambour. C'est un motif de
c'était l'aflaire J'une heure ou deux. L'oflirier,
d'une voix trisle, réponJit CfUe srs ordrrs élaient J'avais tant de 4uestions ~l faire au prince! plus de regretter l'incurie du président qui
Son interrogatoire pouvait découvrir lattl de ne crut pas devoir transmettre au Cmsul la
positifs. Et le prince, au désespoir, s'écria:
choses! Enc11re une affaire manquée el dans demande d'audience du duc; en quoi il se
et Combien il est affreux de périr Je b
laquelle 011 ne sau1·a. rien . Le Premier Consul fùt fait grand honneur et eût peut-être éparmain des Français! )l
gné au Premier Consul Je redoublement de
Dans l'instant, l'orficier saisit son chapeau sera furieux! D
Il~ rentrèrent à Paris. fléal ~rn1it attendu haines dont cet acte devint le prétexte.
et rn découvrit: huit coups de feu partirent.
D.rns le moment, Bonaparte parut comme
Le duc tomba foud,oyé et fut placé tout ha- toute la nuit le major Dautancourt à 11m il
billé dans la fosse préparée. L'ofticier ne sc devait remettre les pièces el qu'il devait con- allt'rré par ce concours de circon~tances adretira que lorsqu'elle fut comblée. A ce mo- duire à Vincennes. Mais Dautancourl n'avait verses. Tl écoula jusqu'au bout les explications de Réal; puis, sans un mot de désapment des aboiements lugubres relentirent et pas été prévenu .. ..

. ______________ L1;s

lNDlSCJfÉTIONS D'UN PH,,IffE.T DE PoLlCE DE NAPOLtON

VUE DES RE\IPARTS DE VINCENNES, LE21 MARS t&amp;q,A 4 HEURES ET DEMIE DU MATIN.
Dessin de L. RE:ilER.

--

.

�111STOR,.1.l!
probation ou d'acquiescement, il prit son chapeau et dit : c( C'est bien! &gt;J
On l'entendit monter lentement les marches
de l'escalier qui conduisait au petit appartement qu'il occupait au-dessus de sa bibliothèque; il s'y enferma et resta longtemps
sans reparaitre.

La conviction de ceux de ses intimes qui
suivaienl près de lui· la marche de ces événeuements si rapides, fut toujours que, satis-

fait de l'humiliation inOigée à ses ennemis, le
parti de la clémence l'eût emporté, si le prince
avait été-a1m•né devant lui. Le mal étant devenu sans remède, il acCf'pla hautement l'entière re~ponsabilité de l'acte; il se refusa à
dé~a\ouer tous ceux qui avaient trnu un rôle
dans cet évém•ment. li ne voulut mème pas
recevoir ou donner des explications sur les
motifs de l'arrivée trop tardive de néal à Vincennes. D'ailleurs comment ses ennemis auraient-ils arxueilli ces explications? ll 'prit
la fière résolution d'engager son enlière

A la nouvelle de l'événement de Vincennes,
la Rus~ie protesta contre la violation du droit
des gens et Ja cour prit le deuil du prince.
Talleyrand, qui avait donné un bal trois jours
après l'exécution, écrivit aux ambassadeurs
français qu'il fallait repousser avec moquerie
ces protestations, et Bonaparte dit publiquement qn'il ne supporterait pas la morgue et
les impertinences du Czar. Les journaux parisiens reprirent le récit de l'assassinat de
Paul Jer et accusèrent Alexandre de vivre au
milieu des assassins de son père.
Plus tard, à la paix de Tilsitt, en 1807,
Napoléon choisit intentionnellement pour amùassadeur à Pélersbourg Savary d'abord, puis
Caula.incourt, à cause de Jeur parlicipilation
à l'affaire du duc d'Engbien.

tait finir l'affaire de Périgueux, en exposa
sommairement, mais très vh ement l'objet.
Le comte de 1'oulouse l'appuya de ce ton
froid el d'indignation qu'un déni de justice
donne à un honnête homme. Tout le monde
tourna les yeux sur le duc de Noailles qui dit
en balbutiant que cette affaire exigeait beaucoup d'examen et que des ohjets plus importants l'avaient empêché d'y travailler. Le
comte de Toulouse el Saint-Simon répliquèrent qu'il n'y avait rien de si important que
d'éclaircir des accusations vraies ou fausses
qui depuis trois mois retenaient des citoiens
dans les fers. Le Régent ordonna donc au duc
de Noailles de rapporter celte affaire dans
huitaine. Noailles arriva huit jours après au
conseil avec un sac très plein. Saint-Simon
lui demanda si l'aOaire de Périgueux y était;
Noailles répondit avec humeur qu'elle était
prèle, qu'elle viendrait à son tour, et commença le rapport d'une autre, puis d'une
autre encore. A la fin de chaque rapporl,
Saint-Simon demandait toujours: fi:/ /'affaire
de /&gt;àiguc-ux? ,C'était un jour d'Opéra où le
Régent allait toujours en sortant du conseil;
et Noailles s'était flatté d'amuser le bureau
jusqu'à l'heure do spectacle et peul-être à la
fin de faire oublier Périgueux. Enfin, l'heure
de !'Opéra étant arrivée, Noailles dit qu'il ne
restait plus que l'affaire en question, mais
que le rapport en serait si long qu'il ne rnulail pas priver M. le Régent de son délassement et se mil tout de suite à serrer ses papiers. Saint-Simon, l'arrêtant par le bras et
s'adressant au Régent, lui dt'manda s'il se
souciait si furl de l'opéra, cl s'il n'y préférerait pas le plaisir de rendre ;ustice à des

malheureux qui l'imploraient. Le Régent se
rassit et consentit à entendre le rapport.
Noailles l'entàma donc, aYec une fureur
concentrée, mais Saint-Simon, qui était à
côté de lui, avait l'œil sur toutes les pièces,
les relisait après Noailles, et suivait le rapport avec la défianee la plus affichée et la
plus outrageante. L'affaire élait si criante
que Noailles conclut lui-même à l'élargissement des prisonniers, mais il voulut excuser
Courson el s'étendit sur les servires de IlasYille, son père. Le pétulant Saint-Simon l'interrompit en disant qu'il ne s'agissait pas du
mérite du père, mais de l'iniqui1é du fils,
et, en opinant, ajouta qu'il fallait dédommager les prisonniers aux dépens de Courson,
le cba~ser de l'intendance, et en faire une
ju:;tice si éclatante qu'elle senit d'exemple à
ses pareils. Le Régent dit qu'il se chargeait
du dédommagement, qu'il lavernil la tete à
Courson qui méritait pis, mais donl le père
méritait aussi des égards; qu'il cassait cependant les ordonnances de Courson avec défeme
de récidiver. Saint-Simon demanda que l'arrêt
fùt écrit à l'instant, n'osant pas, dit-il, s'en
fier à la mémoire du duc de Neail/es; et le
Régent l'ordonoa. Noailles, tremlilant de fureur, pouvait à peine tenir sa plume; SaiotSimon, pour le soulager, se mit à lui dicter.
Quand Noailles en fut à la cas~a1ion des ordonuances el à la défense de récidiver, il
s'arrèta : Pow·s11ivez donc, lui dit Saint-Simon, tel est l'arrêt. Noailles regarda tout le
conseil pour voir s'il n'y aurait point d'adoucissement. Saint-Simon interpella toule la
compagnie qui fut là-dessus d'un avis unanime; ainsi finît l'affaire de Périgueux.

1

Un déni de justice

Courson, intendant de .Bordeaux, élail le

fils de Lamoignon de Gasville, le despote du
Languedoc, et avait élé intendant de Rouen.
Le brigandage de ses secrétaires et l'arrogante prétention qu'il leur donnait avaient
pensé le faire lapider à nouen donl il élail
d'abord intendant. li fut obligé de s'enfuir el
le crédit de son père le fil passer à l'intendance de Guienne. L'esprit du despotisme
qu'il avait puisé chez son père, sans en avoir
Ja capacilé, le porta à imposer des taxes de
son autorité privée. La ville de Périgueux lui
porta ses pl 1intes et, pour réponse, il fit
mettre en prison les échevins. La ville envoya
des d~putés à la Cour réclamer contre la tyrannie; mais ils furent plus de deux mois à
assiéger le cabinet du duc de Noailles, sans
pouvoir passer l'antichambre. Ce ministre,
ami de Courson, voulait, à force de lougueurs,
relmterces malheureux.D'ailleurs, une maxime
des l)Tans et sous-tyrans est de donner toujours raison aux supérieurs. Par bonheur, le
comte de Toulouse, parfaitement bonnète
homme, entendit parler de !"affaire. li en
instruisit quelt1ues_membres du conseil de
régPnce et particulièrement le duc de SaintSimon, ennemi juré du duc de Noailles, et
qui meltait à tout la plus grande vivacité.
Le premier jour que le duc de Noailles
vinl rapporter au conseil de régence, le duc
de Saint-Simon lui demanda quand il comp-

qui se faisait en France sur celle affaire, il
rouvrit son testament et y ajoula une nouvelle proteslalion et l'affirmation absolue
que, dans le même cas, il agirait encore de

reI-ponsabilité, de tout assumer sur lui.
Toutefois, trois jours plus tard, le 24· mars,
ayant appris qu'on murmurait _beaucoup à
Paris, il se rendit au Conseil d'Elal et parla
des derniers érénemcnts. li prit de suite la
parole : « Que la France ne s'y trompe pas!
dit-il, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au
moment où le dernier individu de la race des
Bourbons ~era exterminé. J'en ai fait saisir
un à Ettenheim; quel droit des gens ont à réclamer ceux qui ont médité l'assassinat, ceux
qui l'ordonnent et le paient? Et l'on me parle
aujourd'hui d'asile! Quelle hadauderie! C'est
bien peu me connaitre. Ce n'est pas de l'eau
qui coule da11s mes veines, c'est du sang! li a
fallu faire voir aux Bourbons, au Cabinet de
Londres, à toutes les cours de l'Europe, que
ceci n'est pas un jeu d'enfant. 1)
li fit mieux: malgré les attaques les plus
furieuses et les cris de rage, il s'imposa à
lui-même le silence. A Sainte-llélène, deux
iours avant de mourir, sachant tout le bruit

...., 38

w-

,.L~.'[{-"~

~

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

.,.

mème.

DUCLOS.

~

, .

L'Ajfaire du Collier
XXI'(

La Bastille (suite) .
.\ Versailles la cour était hostile à la
reine. La noblesse et le clergé poussaient des
cris ai;rns à propos de l'arrestation retentissante du 15 août et cropient devoir se solidariser avt&gt;c l'un de leurs principaux représrnlants. &lt;! A la ville, dit la Correspondance
secrète. on accusait Mme de la Motte et le
C:lrdînal; mais à la cour on accusait la reine. n
Enfin le Parlement!. entraîné par le jeune et
fougut&gt;ux Duval d'F:prémesnil, se prononçait
ouvertement en faveur de celui qu'on appela
immédiatement &lt;I une illustre victime )&gt; de
l'arbitraire royal et des infrigues ministérielles. L'arrestation du 15 août était proclamée un coup de force et une illégalit,:.
cc On se récriait contre un acte aussi absolu
de despotisme que l'était celui de l'enlèvement de S. E. le prince Louis de nohanGuéméné, queq uelques per~onnrs attrihuaient
à l'animadver:,Îon parliculière d'un ministre
empressé d'exercer sa vengeance 1 • &gt;J
!!me de la Motte arriva

a la

Bastille le

20 août, à quatre heures du matin. Avec la
Yivacité de son esprit elle avait dès le premier
moment bâti tout un système de défense,
unissant ses rancunes, ainsi qu'elle le fit
toute sa vie, à ce qu'elle croyait son intérêt.
On a dit sa rivalité avec Cagliostro. Elle n'avait
pas lardé à démêler que l'alchimiste la desservait dans l'e~prit du cardinal. D'autre part,
ce personnage étranger, parlant mal le français, bilarre d'allure, doublement suspect en
qualité d'ale bimiste et de franc-maçon, dépensant des revenus immenses dont per~onne
ne connaissait la source, et soupçonné de
pratiquer l'e::-pionnage, lui paraissait l'homme
à endosser les responsabilités. Elle le charo-ea
dès son premier inl errogatoire. Le 25 :loÛ.t,
Cagliostro et sa femme étaient embastillés.
cc Le. comte de Cagliostro, écrit Hardy, arrivé
depuis peu dans la capitale où il faisait étalage de prétendus secrets et d'un charlatanisme de nouveau genre, passant d'ailleurs
pour espion, vient d'è1re arrêté avec son
épouse soi•disaut maîtresse du cardinal. n
Mme de la Motte se montrait donc rassurée.
Son mari et Rétaux étant en fuite, il était
1. Gau:lle d'Amsterdam. 27 sept. 1785, conrirmêe
par !es ~lèmoires de lime C:ampar,.

difficile d'apporter contre elle un témoignage
probant. Le car~inal avait négocié directement . a,·ec !es JOailli"rs. La pii':ce si~née
n Mar1e-Antomette de France &gt;&gt; était tout enti~re de son écriture, hors la signature contrefaile par flétaux. C'est entre ses mains que
le collier avait été remis. Mme de la ]lotte ne
s'~larma que le jour où elle apprit qu'on faj.
sa1l chercber nétaux de Villette hors de
li'rance. Vergennes réclamait son extradition.
A celte nou\'elle elle vit l'urgence de faire se
sauver la d'Oliva. Si Ilétaux était sai~i il
pourrait indiquer le nom de la firrurante et
0
•
l'accord de leurs dépositions deviendrait
écrasant.

me relient captive et la même main qui me
frappe peut mettre vos jours en danger à
cause de la scène du Bosquet, si vous ne sortez de France. l) Nicole, effra)·ée, partit de
suile avec son amant, Toussaint de Beausire,
et gagna Bruxelles:;. Elle s'y installa sous le
nom de Mme Genest; mais la famille de
Rohan, qui mettait la plus grande ardeur à
-répandre toute la lumière possible sur l'instruction du procès, ne tarda pa~ à l'y retrom·er. L'abbé Georgel écrit à Vergennes
dès le 12 octobre 1785, au nom des princes
et princesses de l\obao, réclamant l'assistance du _ministre d~s Affaires étrangères
pour obtemr l'arrestation et l'extradition de
la fugitive. Vergennes s'empressa de rédiger
une dépêche sur ce sujet pour llirzinger,
chargé d'affaires du roi de France auprès du
L'extradition de la baronne d'Oliva gouvernement des Pays-Bas autric-hiens. Dam
et du chevalier de Villette'.
la nuil du 19 au 20 octobre 1785, la pauvre
petile Nicole fut arrêtée à Bruxelles avrc son
Du fond de la Bastille, Mme de la Molle ami et incarcérée dans la prison dite Treutrouva le moyen de faire tenir un avis il renberg. LPurs effets furent mis sous scellés.
Le comte de Belgioioso, ministre au gouvernf'ment des PaJs-Bas autrichiens et le conseiller au conseil privé, Reuss, s'étaient montrés et continuaient de se montrer d'une
complaisance surprenante. Nicole était donc
en prison; mais voici que rnrgit une difficulté. L'extradition était contraire aux privilèges du Brabant. Quel embarras! li se trouva
heurem:emf'nt un moyen de lever l'obstacle:
• Pour aplanir (ces difficullés) écrit le ministre des Affaires étrangères à l'abbé Georgel_ le 2_4, octobre, o? suggf're un expédient
qm a ete quelquefois employé avec succès.
Ce serait de déterminer ces prisonniers à demandtr f'Ux-mêmes leur translation pour
aller 1,e défendre en personne à Paris. l&gt; A
cette fin, il serait nécessaire d'envo)"er ~
BruxellPs une personne de confiance ou un
ins_pecteur de police hahile et expérimenté.
Th1roux de Crosne proposa ..J.'inspecteur des
mœurs Quidor, et celui-ci accepta Ja mission
d'aller démonlrer au lapin qu'il était de son
intérêt d'être mangé.
CHARLES DUVAL o'EPRfMESNIL.
Arrivant à Bruxelles, Quidor vit d'Oli\'a à
Gravure de LEvActti::z.
la prison Treurenberg. Mais il la lrouva rétive. Cette mauvaise petite tète n'était riPn
moins que disposée à réclamer elle-même
Nicole d'Oliva, rue Neuve-Saint-Augustin, où son extradition. Elle avait tout au contrairf'
celle-ci était allée demPurer depuis le 1er juil- introduit une requête au Conseil du Brabant
let. « Une calomnie atroce, lui mandait-elle, protes1.1ut contre son arrestation illégale et

xxrn

2. D'après les documl'nts conserves dans les A1·ch.
des Aff. llrang., !lém. cl doc . , France 1300 cl 1400.

_3._ L pmepo~t. pou~ Dru:i:cllc!l fut déli"ré p,,r te
rr,1mstè1~ deF Afü,ues clrangèrcs 1e ~5 H'Jll, J ,i&lt;5 .

�• - H1STO'J{1A
demandant - eùL-on imaginé cela? - sa
liberté. &lt;( Au premier coup d'œil, écrit Quidor, j'ai reconnu la demoiselle d'OHva pour
èlre inscrite chez moi depuis longtemps sous
le nom de Signy. Elle n'a jamais joué un
grand ràle, même comme fille galante. Je la
crois plus bête que coquine et méchante. n
Le comte de Belgioioso et le conseiller
Reuss, const&gt;iller au conseil privé de l'archiduchesse. continuèrent de prêter leurs bons
offices . Qnidor fut éloquent. Beausire faisait
tout ce que voulait sa mailresse et celle-ci
faisait tout ·ce que chacun voulait. Si bien
que les deux captifs finirent par rédiger le
mémoire qui suit :
La demoiselle )l:irie-~icole Le Gu:iv el le sieur
Beausire, arrèlCs en celle ville penda~,t la 11uit ùu

19 au 20 rle ce mois et dêtenus dt&gt;puis cc temps à
fa prison dite Treurenbcrg, ont l'honneur d'expoic1· très respectueust'ment à Son Excellence ~I. le

comte de Bel;!_ioioso que, ne connaissant pas le
genre de délit pom· lequel ils sont arrètés el leur
présence devenant absolu111ent nécc~saire ù Paris,
ils prennent la respcctueus&lt;1 liberte de supplier
Son Excellence de vouloir bien faire lever l'ordre
l'll îerlu duquel ils se lrouvl'nl détenus en ladite prison de Treurenbcrg et de leu!' accorder
leur liberté, que leur conduite à Bruxelles n'a pu
leur faire ôfer, déclarant au surplus renoncer formdlemcnt cl désavouer autant que besoin la requête présentée par ladite demoiselle l\icole Le
Guay, le 29 de cc mois, au Cunseil souverain du
13rabanl, i1 la charge du sieur Carton, lieutenant
&lt;le polit·c de celle ville, et s'en rapportant enliè1cmenl, pour la gdce 11u'ils sollicitent, aux bontés d'un mini!:tre aussi bienfaisant que celui dont
ils ont en celte ocrasîon sollicilé la justice et la
clemeoce. fait à Bruxelles, le 5 t octobre l i83 1 •

« En suite de quoi, poursuit Quidor, je
n'ai eu besoin que d'un peu de finesse et de
prudence pour sortir la d'Oliva et Beausire
des terres de l'Empire et _les amener à la
Daslille. »
Les malheureux jeunes gens se virent en
outre dépouillés de l'argent et des effets qu'ils
avaient emportés, &lt;1 J'ai, au surplus, autorisé,
écrit Vergennes à Breteuil, à acquitter les
ftais occasionnés par la détention des prisonniers à Bruxelles, à 1a déduction d'une
somme qui a été trouvée sur Beausire lors
de son arrE'station. JJ On ne se contentait pas
de faire solliciter par le lapin la faveur d'être
mangé, on lui faisait encore pa)'er la sauce.
Or Beausire était entièrement étranger à l'affaire du Collier, il n~ fut mème pas dans la
suite appelé devant le Parlement.
Restait à récompenser le comte de Belgioioso et le conseiller Reuss de leur bon
vouloir. Pour le conseiller au Conseil privé de
l'archiduchesse, Quidor propose crûment, dans
u11e lettre au minislre, de lui donner 50 louis.
Vergennes se dêriJa pour une tabatière en
or. &lt;( Vous voudrez bien, écrit-il au chargé
d'affaires J-lirzinger, témoigner ma sensibi1. Arclt. des Aff. élrnng., 11~m. cl doeum. ,
France l:'1!)9, 1' 273.
2. l.cllrc en date du 20 mars li86, adressée i,
Tronchin, minl,ti·c de la llépuhli&lt;pic de Gcnè\·c auprès du roi tic Fram·r, ('l communiquCc pal' celui-ci à
Ycrgr1_1nes, Arc/1. cles Aff. élrang:, llém. et docum.,
France 1400, f"' ti!)-74: cf. :iu St1Je l d,i relie lcllrc,
Bibl. 11af. , ms. Joly de Fleury 2U88, r• 23.t
0

"·------------------------------------ L' AFFJll~E
lité à cc sujet à M. de Reuss et l'engager à
accepter une tabatière que je vous envoie cijointe. Vous la lui remettrez de la part .du
roi comme une marque de salisfaction que
Sa Majesté ressent de sa conduite et de ses
bons offices. l)
Rétaux de Villette s'était réfugié à Genève
où il virnit caché sous le nom de Marc-Antoine Durand. Ce fut encore l'in!-ipecteur Quidor qui fut chargé de le découvrir. li obtint
des syndics l'ordre d'arrestation, laquelle se
fit le 15 mars 1786. Oans sa prison, à Genève, Rétaux rt&gt;ÇUt plu:-.ieurs fois la visite de
l'auditeur Bontems. Nous avons une relation
détaillée de Ja conversatwn que celui-ci eut
avec le prisonnier ainsi que des interrogatoires que les syndics avaient ordonnés.
Bontems était parvenu à gagner la confiance de Rétaux.
« Ma prison ~era-t-elle longue? demanda
CPJUÏ-Ci.
- Je l'ignore, répondait l'audileur, votre
élargissement ne dépend pas de moi.
- A Paris, le Parlement m'a-t-il décrété?
- Mais, comme vous a\·ez l'air inquiet,
disait Bontems, il semblerait que vous êtes
entré bien avant dans les intrigues de Mme de
la Moue?
- Il est permis de n'être pas tranquille,
lor~qu'on a compromis la reine dans sa personne et dans sa signature.
- Que dites-vous là, insista Ilontems.
Seri,z-vous impliqué dans ce qu'a fait la demoiselle d'Oliva? "
A ce nom, fiétaux eut un sursaut, suivi
d'un grand embarras.
« La d'Oliva serait-elle arrêtée?
- RIie est à la Bastille.
- M'a-t-elle nommé, le savez-vous? En
a-t-on parlé dans le public? Celle _fille seule
peut me compromettre, car je suis bien !:=Ùr
que Mme de la !lotte ne me nommera pas.
Mais si cette fille a parlé, je suis un homme
perdu'! »
Rétaux de Villetle fut écroué it la Bastille
le 20 mars 1786.

XXYIII
A la poursuite du comte de la Motte'
Nicole d'Oliva et Rétaux de Villette étant
arrêtés, il ne manquait plus que le comte de
la Molle pour que le Parlement eùt sous les
vt&gt;rrous de la Bastille tous les acteurs de l'intrigue. La capture du mari de !eanne devait
être de la plus grande importance, car ses
dépositions eussent contribué à mettre la vérité en pleine lumière. Aussi l'abbé Grorgel,
porte-parole des flohan, talonnait-il les miuistres, les pressant dcl faite leurs eOOrts
3. Documents contenus dans le. m&lt;1. )lém. et docum .•
France 1400, aux Arch. des AD'. élra11g. , en parliculièr le rapport 1ti juin HSti) (fo lïuspecleur Quidor
tf·• '.l26-227 ) ; - ra.ppol'l d·un nommê Le fü:l'cic1·
ragent de la police fran\·aisc j, puhl. par Peuch, l,
,\[/moires lfrés des Arcltivrs de la 1mlice, Ill, lil1ia; - lcll rcs de l111ha1~ i, Targel, Bibl. L'. de Par!·s,
ms. de la rCscrrn; - ,!eclaral1on sous sel'mt"nt fo1tc

pour parvenir à l'arreslation du fugitif; mais
l'extradition ne s'obtenait pas en Angleterre
comme en Belgique et en Suisse. Aucun pa)'S
ne se montrait plus jaloux de son droit
d'asile.
On eut tout à coup une lueur d'espoir. Le
comte d'AdhPmar, ambassadeur de France en
Anglelf'fre, venait de transmPltre à MarieAntoinetle une lettre datée d'Édimbourg du
20 mars 178G, signée d'un certain Fraeçois
Bénevent, dit Dacosta, ~ maître de langues
modernes n, qui s'offrait, moiennantfinances,
à livrer, non seulement La Motte, mais les
diamants dont il était porteur.
&lt;&lt; Ma situation, disait-il, m'oblige à un pas
auquel mon cœur répugne; mais si je sacrifie
le comte de la Moue-Valois, je ne fais que
donner une viclime à la justice en rf'Jevant
ma pauvre famille, pendant qne tant d'autres
devitinnent grands et riches en ne sacrifiant
que des innocents. »
Bref Bénevent offrait de livrer La Molle et
son trésor moyennant la somme dP 10 000 guinées qui représentaient plus de 260 000 franc,.
Vergennes rfpondit au comte d'Adhémar
en date du 4 avril : la reine elle-même lui
a,·ait remis la leltre de Béneveot; le roi consentait à ,·erser 1es JO 000 guinées demandées
&lt;'Ontre livraison du comte de la Motte :
1000 guinées seraient payables d'avance et,
pour le restant, toutes garanties seraient données jusqu'au moment du versement intégral
h eflectuer le jour où le comte serait remis
en lieu de sûreté, à Dunkerque, à Calais, à
Dieppe, au Havre, ou rn quelque ;iulre port
des côtes françaises. Le minü,tre recommandait cependant à l'ambassadeur de procéder
de façon qu'on ne pût présumer qu'il eùt autorisé l'enlèvement en Ang-leterred'un réfugié•.
Depuis son arrivf\e à Édimbourg, le comte
de la Motte et Georges, son domestique, prenaient leurs repas chez un CE'rlain Boile, qui
y tenait un établissement assez fréquenté.
Bénevenl Dacosta, italien d'origine, y Yenait
sou,,ent. C'était un vieillard de soixante-dix
ans, de belle figure, l'air ouvert et parlant
beaucoup.
« Vous devriez, dit Georges à son maitre,
faire venir cet homme ici sous prétexte de
vous pnfectionner daas la langue italienne.
Comme il fréquente les meilleures familles
de la ülle, il rntend raisonner sur l'alTaire
qui vous intéressE', et sous ce rapport il serait
possible qu'il vous fût utile. &gt;&gt;
Le comte ne tarda pas à comprendre qu'il
pouvait tirer du vieux professeur un parti
plus imµortant. Dacosla était marié à une
Française beaucoup plus jeune que lui. La
Motte vint demeurer avec eux. Il se donna
pour leur neveu, t:hacun le regarda C'Omme
tel, et il se trouva abrité de la sorte au sein
d'une famille dont il paraissait faire partie
intégrante et qui le garantissait contre les
le 5 avril 1786 par ~larle-Brnjamine Grillon, femme
de 8ént•\'Clll llacosla, pul&gt;l. daus les Mémoires du
comte de la Jlolle, Cd. J.acour, ·fl· 153-5:'I, cl d:ins la
rie de Jea1111e dt: Saint-1/émy, Il, ~80; Mémoire,;
du comte de la .l/o!le, dans lem doul&gt;lc rédaction:
l'une. publiée par l.ouis 1acvur (Paris 1H58); 1'11utre,
conscnèc aux Archivr.s 11ationales, P 67,0i, .\17271.
i-. Arclt, desAff. étra11g., France HOO, f" ~9-90.

DU COLLTE~ - -..

recherches toujours reduulées. Il ne pourait une Yille fort agréable, écrit-il, sur Ja Tine, il compromf'ttrait sa ,,ie sur le pavé de Paris,
plus èLre signalé que par Dacosta. li pap les à d"ux lieues de la mer : il y règne un grand tant que l'occasion se pré,enterait, mais qu'il
dettes du vieux ménage, lui fournit de l'ar- mouvement en raison de ses mines de connaissait le danger d'opérer en Angleterre
grnl, congédia l'interprète qu'il s'étail allaché charbon. &gt;J
et qu'il ne voulail pass'e.xposcr à être pendu. )l
et, meltant tuute sa confiance
L'amhassadeur s'efforça de le
en son hô1e, crut de ce jour
ra!SUrer, pui!:-, de commun acpom'oir viHef'n :-écurilé. Nous
cord avec d'Aragon, on précisa
venons de voir ce qu'il en adla ligne de conduite à suivre.
vint.
" Le capitaine (du cba,bonLe comte d'Adhémar fit ,anier), sous prétexte de chargevoir à Oacusla que s.a propomt'Ill de charbon qu'il fera
silion él~IÎl agréée. Le 7 avril
réellemPnl, s'informera des
1786 il eharg&lt;'a Sibille d'Arausages du p1,rt et assurera du
gou, son pr, niier secrétaire, de
cà:éde la mt1r tous ses mO)'f'ns
l'exécution du projet dont cede départ. Quand le terraiu à
lui-ci traça le plan. D'Aragon,
Shields aura été bien reconnu,
anci.. n olficier, qui avait scni
le capitaine et l'im-pecteur paren Amérique sous les ordres
tiront pour Uunkerque, où
de fiochamhPan, élait homme
l'inspeetPur trourera deux de
d'action. Bénevent obtiendrait
ses records qu'il embarquera
de la Molle qu'il quitlàt Édimtout de mite avec lui, sur le
bourg en lui persuadant qu'il
pdit bâtiment qui fera voile
n'y était plus t&gt;n sùrdé. Il se
pour Shit"Jck Le second inrendrait avec lui à Newcastle,
~pecteur de police resté à Lonsur la T1•ne, daus le Nor1humdres se rendra alors par terre
berland, d'où il ne serait pas
à Sbield~ avec M. d'Aragon.
difficile de faire venir le corole
L'on enverra chercher Bénevent
au port de Shit•lds. Deux in•
et font le monde se concertera
•
specteurs de police vrnus du
dans un lieu qui va ètre con(1,r. itn-v th:i,Q,.,j~,';_ ,k / J, ,t, .f,[;;u',111tl ,).( A.,,1.a,._ 11&lt; •
Paris à Londrt's et de LondrlS
venu au premier voyage dm..,,,i, fi,/.,.._'/._, ,1,,'.,,; ,.,.[;,,.,_, d./,._4,"')4,,/,{k
à Nrwcastle seconderaient l'lta1iné à la. reconnai:'lsance des
Jicn; d'autre p;irt, deux autrt&gt;s
lieux. &gt;&gt; .\ux inspecteurs cuxol'îiciers de police viendrait'nt
111êmes la réussite semhle à cc
jusqu'à Shield.,, par mrr, dans
momeut cert:iine. Dacosla est
un vaisst'au d1arbonuier, dont
appelé à Londres pour fixer
LETTRE ADRESSÉE PAR LE BARON DE BRETEUIL A ,'\[. DE LALNAY,
l'équipage, composé de cinq à
les derniers points. L'ambasGOUVER'-EliR DE LA BASTILLE, LE JOUR DE L'ARRESTATION DU CARDINAL DE ROHAN.
six hommes Sl'Ult&gt;menf, serait
s:ideur de France et rnn :-.ecréD'après l'original conserve à la Bibliothèque Je l',\i·senat.
d'un dé"ouement mis ù l'étaire eurent avec lui une conprPuve. Les mines de Xewft:rence dans un lîacre; mais il
castle étaic•nt en pleine actin'y avait pas de dame voilée.
vité et il DE' paraitrait pas surprenant qu'un
Le 50 avril, les inspecteurs Quidor et
Le mardi 16 mai. à l'entrée de la nuit, les
,·aisseau français vînt jusqu'à Shields pour y Grandmaison recevaiPot leurs pas.seports pour inspPcteur.s Quidor et Grandmaüon quittèrent
charger du charbon. Au moment voulu, Da- se rendre par le port de Oieppe à Londres. Le Londres en chaise de poste, accompagnés par
costa verserait un narcotique au comte de la 12 mai, l'inspecteur Sur!JOis, accompagné d'Ara/!on. Roulant nuit et jour, ils parvinrent
Motte. Assisté drs deux inspect.. urs venus de d'un ageut de la police nommé Chariot, rece- le jeudi soir i1 Neweastle. On était convenu
Paris:, il le roulerait tout endormi dans des vaient des passeports de leur côté: ils devaient d'un lit·u où Dacosta devait venir. D'Aragon
couvertures, le transporterait comme un frétt&gt;r le vaisseau charbonnier pour Shields. lui écri"it aussitôt, Pt comme l'ltalien ne parut
ballot jusque dans un canot arrivé à la côte, A (Juidor et à Grandmaison étaient assurées pas, il alla lui-mème le chP-rcher. ~lais nos
lequel, en peu de minutes, ahordt'rail le une somme de 50 000 livres et une pension compagnons le Lrouvèrent dans des disposivaisseau charbonnier slationnant en mer: et, en cas de réussite; 1,..s récompenses remises à tions toutes transformées. Il paraissait étonné,
voiles dehors, le vaisseau ci11glerait vers Ja Surbois et à Chariot ne devaient pas ètre infé- contrarié, fàché de voir arriver les inspecFranre. Complots de brigands : ils furent riPures. Un a dit que Bénevent recevait pour tPurs pour terminer une affaire qui, disait-il,
conçus le plus sériem:ement du monde par ,a part plus de 260000 livres. A ces chilTres n'était même pas commencée.
l'ambas~ade de France à Londres, en colla- on peul jugn de )'importance que la cour de
C( Vous auriei dù
Yous presser moins.
boration avec le ministère des Affaires étran- France attachait à faire paraitre devant le répondait-il à d'Aragon, e~ vous auriez reçu
gères et la lieu t,..nance générale de police à Paris. Par]t'meut tous ceux qui pouvaient faire con- ces jours-ci une 1~ure, parlie aujourd'hui,
L'ambassadeur estimait que le plan ne naître les dessous de l'affaire du Collier.
par laquelle je vous mande de venir pour
pouvait échouer.
Le 10 mai, d'Adhémar rend compte dans con&lt;'lure, si vous avez intention, les condiLe 20 avril t786, BéneYentécrivaitd'Édim- une It tlre à Vergt'nnrs de son tnlrevue a\'ec tions que Je vous avais proposées, et concerter
bourg à Sibille d'Aragon : cc Je vous ai pro- les inspecteurs Quidor f'l Grandmai.son arriléS ensuite les moyens d't.&gt;nlevrr le sieur de La
mis de vous annoncer notre départ pour à Londres. Le lieutena?Jt de police n'avait pas Moite ..Je n'ai point encore été à Shields :
Newcastle. J'ai donc l'honneur de vous dire fait connaître à Œ-S derniers, en leur donnant
« 1&lt;\ parce que le sieur de la Molle,
r1ue nous partirons dans le coura1,t de la se- leurs in~tructions au moment dt• leur départ, effrayé d'un paragraphe d'une gazelle d'Édimmaine, sans faute. )) Il ajoutait : (( Je ne l'objvt exact de leur mission. « L'un ùes deux bourg, où on assurait que de faux amis, qui
vous dirai rien &lt;ll's propos infàmes que la inspecteurs de police, écrit l'aruhassadeur, avaient su capter sa confiance, a"aient fait
~loue dit arnir été le11us par le cardinal au m'a montré assez de répugnance pour l'el:pé- marché pour le livrer à la Fiance, m'a obligé
sujet de fa réine : ils mot tels que ma plume dition dont il était chargé. li m'a dit à plu- de partir précipitamment;
refu~e de les tracer. J&gt; La .Molle ,,int à sieurs rt'prises qu'appuyé en France de l'auto&lt;1 2°, parêe qu'arrÎ\'é ici il a préféré y
Newcaslle où il se plut be.iucoup. C! C'est rité et ne craignant personne corps à corps, rester plutôt que d'aller i, Shields;

�_ _ filSTOR,.1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - « 3°, parce qu'avec un homme bourrelé
de remords. et dont tau tes les idées ,,ariPnt
à cha4ue instant, je ne peux pas mettre trop
d'adresse et de prudence dans la manière
d'insinuer le parti que je désire lui faire prendre, sans
lrop insislt•r d'abord, crainte
de faire naître des soupçons;
&lt;( 4°, parce qu'il faut plu,;
de temp~ que vous ne pensez
pour chercher et trouver une
maison telle que je la veux j
c&lt; 5°, parce qu'il mllurait
fallu 50 guinées pour loner

cette maison t-l la payer d'a-

.

tous les vaisseaux rnnt oblig-és d'entrer,
20 000 rrrntelols qui fourmi11ent sans ccsrn,
des wachmann placés pendant ]a nuit, de
cinquanlc pas en cinquante pas, dans toutes

de Londrrs pour éviter qu'une clôture trop
affichée ne nous rendit suspects.
« Mardi 30, ayant, par une lettre dont
copie est ci-jointe, reçu ordre de revenir en
Franrc, nous sommes partis
dans la nuit, et, arrirés à Ounkeni:uf', nous avons trouvé Surbois (lïnspeeteurqui avait fréré
le vaisseau charbonnier) dont
nous étions très inr1uiets. Nous
avons pris ensemble le chemin
f"u" 'Vou.:L. i)Î,,:, (9.' :l...,1•,•JV ;).tu: 111 ,11) 't:~••h'.,u )\ .._ ,.( ""-· ~
de Paris, désolés que noire zèle
C.o.-•)itdt.. fo. #"Y."''-'-&lt; ·Yu-t,.;."'", ~ t . .r"-.~:1-c,,,,i&lt;.a..
et notre dé\'Ouemeol aient été
sans ulilité'. D

•· •. ;'le,: f-; t.'i,~,; .. j11J111 '~ 11~111·:(
rance, 50 autres pour l'emXXI\
pletlc d,-,s mPubles, et que,
o;:-i .." tic. 111'1 J'
, •.lm, ~c, je.. J'ti(, (l);,h 'I" ·;( l'&lt;&gt;IIL .,;, ,
n'ayanl pas œtte ~omme, j'auLa fuite de Madame
&lt;Vf&lt;.JJnJ. ,..... Î{.. .:...,cl,t·M.-0:~:, &lt;'!) .J-1 J,tiulc, ,1,,~t,.-,
rais élé plus qu'indiscret de
de Courville
ÔcrÎL :ilo/t&gt;r,~,.._,dl,.,;._., &amp;., ,;. lv~•1-t., 1-:,&amp;.1
vouloir l'emprunter au sieur
de b !fotte;
El nous voyons rentrer en
C( 0°, enfin, que m'étant enscène Belle d'Êtienville et ses
gagé à le livrer el sachant que,
compagnons : autres bistoirt s
l'opération ne réussissant pas,
de brigands, de brigands d'Of~
je serai~, le premier, assommé
fenharh.
ou pendu. c't·sltt moi d"assurer
C'est le 15 aoùt que Mme de
le suc,·è~. et ,·ous auriez dù
la ~loue avait commencé à déattendre qui" je vofü eusse anménager ses nwubles de la
noncé la i·hose prête. »
rue Neure-Saint-Gilles. Le lenDans re sixième paragraphe
demain, d'ÉLienville prit la
Dacosta donriait le vrai molif
chaise pour Saint-Omer. Le 16,
de son revirt'mcnt : au moil arrive à Arras où il lrOU\'C
ment d'exécuter la trahison
la prétendue baronne de Cour~
qu'il avaiL pro1elée, la peur
ville qui s'était bà1ée de prenl'avait pris. Dans sa pensée de
dre la fuite de son côté. La
,,ieillard, l'épouv;mte avait rabaronne lui annonce que le
pidement grandi, si bien qu'il
cardinal YÎent d'être arrêté et
n'avait pa:- t;1rM à révéler au
mis à la Bastille. On s'étonna
comte de la !Hte lui-même
dans la suite que Mme de Courle projet qui avait été conçu :
ville eût pu savoir à Arras, dès
la M,,tle ne s'en était d'aille i6 août, que 11ohan avait
LETTRE DE CACHET, CONTRESIGNEE PAR LE BARON DE BRETEUIL, ORDON:\'ANT
leurs pas longuement indigné
été mis à la Ilastille, l'incarL'EMBASTILLE)IE;{T DE ;'\lADA.\IE DE LA MOTTE.
et nos deu '&lt; compères, marcération n·asant eu lieu que
chant à présent de concert, ne
D'aprês l'originai conserve J la bibliolhêque de l'Arsenal.
ce jour-là : il r~t plus que
cherchaieul plus qu'à soutirer
probable que d"Etienville el la
le plus d"argent possible aux
dame se sauvèrent dès qu'ils
envoyés du gouvernement françai~. De fait les rues, des hommes de garde sur chaque apprirent la lui te de lime dela !loue, el que,
Dacosta parvint à se faire verser par d'Aragon Yaisseau, un commis de la douane qui s'éla- devant les juges, d'l~lienville imagina ce déune somme de mille guinées (26 à 27 000 fr.). blit sur les vaisseaux étrangers, depuis leur tail, sans en calculer l'invraisemblance, pour
u Une heure après· (son entrevue avec
arrivée jusqu'à leur départ, pour empêcher ne pas indiquer le ,Tai morif de son départ.
d'Aragon), écrit le comle de la Motte 1, Costa la con1rebande, pas une ~cule maison isolée, En passant à Péronne, d'Étienville y avait
revint avt"C un air de jubilation, tenant à la et la rôle tellement dangereuse qu'il faut mis à la poste la lettre suivante pour le baron
main des billets de banque pour la rnleur de avoir recours à un pilote côtier pour échapper de Fages, qui la reçut le 17 août :
1000 guinét-s. )&gt;
au péril; ajoutez à cela que, depuis un temps
Eh! bien, )lonsieurlf' barou'? encore un retard
Quidor raconte la fin de l'odyssée :
infini, les vaisseaux français ont renoncé à
cc Ne ,oulant pas partir sans sa\'oir si du ces parages parce que ceux qui y hasardèrent pour moi. Je suis comme un fou d'un pareil évémoins l'ttaLli:-s,,ment pourraiL se faire à autrefois des chargements de charbon de nement, ,\ladame (tle Courville) me jure - et je
la crois -. qu'elle n'a point envie d, rompre,
Shields, ou s·y tsl lram,-orlé le lendemain terre en furent la dupe.
et m'offre, pour vous tranquilliser, de payer
(19 mai) avec le sieur Ilénment. Examen foit
C! Nous quittâmes tristement Bénevent, dit
10,000 livres. rous sarez qu'ell~s sont dnes à Vandu lociil lant externe qu'inlerne, la chme en terminant Quidor, pour reprendre la route cher et je ne puis, en les rece~·:mt, foire autrefut jugée impossiLle, Shields 11'est point un de Londres. Le lendemain (20 mai) nous ment que de les lui remettre. Voyez, consullezvillage, mais une ville, ou plurôt deux, si- renrlirnes compte à M. l'ambassadeur, qui votts, rêp ,n lez-moi sou~ l'enveloppe de Rose;;,
tuées à droite à gauche d'une rivière qui a jugea à propos de nous garder encore quel- m,1ison de "· Suin, boulP.1'ard des Gobelins. D'ason embouchure dans Ja mer. Les maisons y ques jours pour attendre l'dfet des promesses près votre leltre. JC saurai ce que je dois dire /1
sont amoncdt.&gt;es el les rues si étroites que du sieur Bénevl'nt, ainsi qne les ordres du Madame qui m'a enlevé comme un corps saint.
les croi::~s plongent les unes sur les autres. ministre, à qui il avait écrit, et il nous con- M. d'Albissy me f,iit des reproches. Je reçois les
deux lettres comme la voilure ét.iit à la porte. fo
Pas d'autrP. port que la rivière, dans la4uelle seilla de faire des courses dans 1es en\'irons profile du courrier, pour vous donnPr des 0011·
1. Confirmé par l'affidavit &lt;le Cc~jaminc Costa et
~- Arc/1. des Aff. élrang., Mêm. cl docum.,
3. Commis cmployC dans un bureau des /inancrs
O.

f

par le rapporl de lïnicpcctcur Quidor.

France 1400, f" 2'lt:i-2'17.

à Paris.

"--------------------------------vclles qui me perccnl le cœur. Demain je vou~
t;cri1-ai. J'aurai peut-être la Lèlc. un peu plus à
moi. Je suis pour la ,·ie votre dévoué serviteur.
1
D ÉTIF.1':VILLE 1•

de Saint-Omer délaissé à Arras par Ja baronne
de Courville, porté jusqu'à Saint-Omer, sa
patrie, où il sPjourna quelque temps, « éparn gnant à la plus tendre des mères la douleur
c&lt; d'apprendre une aussi cruelle aventure n,
de là gagnant Dunkerque &lt;c sans aucun pro« jet que d'y chercber le calme d'une vie
n ignorée D, r~ncontrant à Dunkerque le sieur
de Précourt et le baron de Fages, arrèté par
eux en vertu d'un ordre du roi {! qu'ils re~
f( fusent de lui montrer ».
Les trois compagnons s'étaient agréablement rencontrés à la comédie de Dunkerque,
où l'arrestation se fit &lt;&lt; amicalement &gt;J . C( Nous
vivons avec le sieur Belle d'Étienville,. écrit
Précourt à Vergennes après l'arrestation,
comme s'il était innocent, et nous le veillons
comme s'il était coupable. J'ai cru devoir
prendre ce tempérament pour éviter la longueur de la justice, les frais qui absorbent
tout et comme l'unique moyen d'en tirer le
meilleur parti 4 • 1&gt;
&lt;c On l'a vu, poursuit l'avocat de Loque et
Vaucher 1 - il s'agit de d'Étienville, - toujours rassuré sur son innocence, et pourtant

Les angoisses de Bette d'Étienville durent
redoubler quand Mme de Courville lui dit à
Arras : &lt;&lt; 11 faut quitter la France, nous réfugier à Londres : le cardinal est arrêté pour la
négociation d'un collier de diamants où il a
maladroitement compromis Je nom de la reine.
C'était pour fournir les 500 000 livres promises pour mon mariage. Les diama11ts que
vous m'avez vus provenaient du collier. /J La
baronne de Courville ne voit de salut que
dans la fuite. Elle presse d'Étienville de l'accompagner; mais celui-ci refuse : s'il part
on le croira coupable également. Son âme
est pure. li ne réclame que les 50 000 livres
montant du dédit. &lt;( La demande f'St ju:-te,
dit la dame, etje vous donnerai les 30 000 livres, à Saint-Omer, si vous m'accompagntz
jusque-là. i&gt; - &lt;1 Or \'Oilà qu'arrivés à l'endroit uù les chevaux de la diligence changent,
déclare d'Étie11ville, je vis la dame de Courville retournant vers Paris, accompagnée
d'un homme ,êtu d'une lévite bleue. Je
crus alors qu'elle était arrêtée et con~
tinuai ma routt' jusqu'à Sainl-Omer où
j'appris rff1·ctivement l'arrestation du
rardinalt. &gt;) Quand le baron de Fages
apprit la fuite de son ami, il se déclara
en proie à la plus grande stupéfaction.
Aussi agit-il sans larder. Il s'associa
un sien oncle, le comte Duhamel de Précourt, qui se présente ainsi au public:
C! J'ai l'honneur d"ètre colonel et chevalier de Saint-Louis; je me suis trouvé
dans deux combats sur mer, à trois
batailles, cinq sièges, plus de vingt
chocs ou rencontres, et j'ai fait toute
la dernière guerre civile en Pologne où
j'ai comma11dé. 1&gt; Cl Il s'ensuit, conclut le
Bacltaumont, 4ue c'est un aventurier,
mauvais sujet, que l'on ne doit point
s'étonner de trouver ici. ll Précourt,
qui s'était inslallé au Grand hôtel des
llilords, rue du !!ail, non loin du baron de Fages, avait été mêlé, lui aussi,
à l'intrigue de son neveu à qui il serr4it, avec dïttienville, de caution chez
les marcband.;. Le 19 aoùt, il oblient
du comte dl! Vergennes un sauf-conduit, une leltre de recommandation
pour M. Ilir..:inger, chargé d'affaires de
France à Bruxellfs, et un ordre du roi
pour arrêter d'~tienville 3 • Et, à leur
tour, Précourt et de Fagcs prennent la
diligence {Jour Sainl-Omer, afin de joindre le fugit,I. Le i6 septembre, ils le
trouvent à Dunkerque. L1 suite a été
résumée par l'avocat des joailliers Loque et Vauchcr, mettant entre ~nilleLE COMTE D' ADHËMAR, A..,IBA.SSADEUR A LONDRES.
mets les propres termes dont d'ÉtienD'aprês un dessin deC.r.PMONTnu:. (N1,ste Condt, Cha11/i/Iy.)
ville s'est scni dans ~a défense.
&lt;&lt; On a vu, disent-il~, ce bourgeois
1. Arclt. c/e, Aff. élrang., ~lém. et docum. 1
France 1590, f• 1'23.
.
2. Inlerr. Je llrlle d'Eliem·ille, 'IO janv. 1 i86,

AJ'Clt. ,iat., xi, B/1417.

\"oir aussi déclarnliom contenues dans le dossier

Target, Bibl. v.f:de Parh, ms. de la réser,·e.
3. A1·cl1.. des Aff. élra11g., ~lém. et docum., France
1;00, r• 124, nô".
4. Lettre du comte de Précourl a Yergenncs
d:itéc du 18 ~rpl. 1785, Arclt. des Aff. étro11g.:

se croyant perdu lorsqu'il voit une sentinelle
à sa porte; conduit de Dunkerque à Lille par
la diligence; arrêté à Lille par un de ses
créanciers, qui veut le faire meure en prison;
réclamé par le sieur de Précourt comme un
prisonnier d'État; déposé jusqu'au départ du
sieur de Précourt dans la tour de SaintPierrc, la prison militaire de la ,·ille, oil il
est appe1é Afonseigneur par deux femmes
détenues pour fraude au droit du tal,ac, évaluée à i-ix francs pour chacune; et ol1 &lt;( il
(( n'hésite pas à foire deux heureux en déli{( vrant ces deux femmes ll, ou&lt;( il oublie ses
cr maux pour partager leur joie )J, où «il remer·
&lt;1 cie le ciel de luîavoirdonné uneâmesen~ible. &gt;J
c&lt; On l'a vu passrr de la tour Saint-Pierre
au corps de garde de la porte des malades,
révollé de ce trailement, mais &lt;&lt; résigné ainsi
(( que l'agneau que l'on sacrifie &gt;&gt;.
« On l'a vn avec une forfanterie plus ridicule encore &lt;I fournir de sa bol!rse l'argent
« nécessaire aux personnes qui venaient l'ar(! rêter et payer les frais d'un voyage qui ne
&lt;( lui présentait que Ia perspective d'un avec( nir fort malheureux J&gt;, et l'on sait maintenant qu'il payail avec l'argent d'une
dame d'Aulun à laquelle il avait vendu
de faux sauf-conduits. 11
Détails confirmés par une lettre que
le prince de llobecq, commandant général de la Flandre et du Hainaut, écrit
de Lille à Vergennes, le 22 seµtembrc l 785•. Les créanciers de d"füienville avaient apposté des huissiers aux
portes de Îa ville 1 afin d'arrêter leur
débilcur au moment où il en sortirait. Les recors ne manquèrent pas
leur coup; mais Précourt de revendiquer avec énergie son prisonnier, en
verlu de l'ordre du roi délivré par Vergennes. Malheureusement la letlrf' en
était demeurée entre les mains du
chargé d'affaires à Bruxelles. Le débat
lu L porté devant le prince de 11obecq
quj résolut de garder l'objet du lilige,
d'Eliemille, en prison jusqu'à ce que
l'affaire fùt éclaircie. Finalement Hirzinger envop l'(( ordre du roi n. PrérourL l'emporta. " Eufin le voilà à
Versailles, toujours conduit et gardé
par le sieur de Précourt comme un
criminel.~Mais ici la scène change. Le
fugitif d'l•;tienville, poursuivi comme un
\'Oleur, arrêté par ordre du roi, et le
baron de Fages, qui se prétendait volé,
et le sieur de Précourt, porteur de
l'ordre prétendu, le coupable et les
deux satellites, si divisés jusqu'à présent, n'auront plus que le même intfrèt,
les mêmes alarmes : c'est un triumvirat dont d'Étienville devient le conseil et va diriger les démarches. l&gt;
Le comte de Précourt et le baron
de Fages arrivèrent le 28 septembre à Versailles, avec leur prison-

Mëmuires et documents, France 1390, folio IOI.
5. ûch. des Aff. élrr111g., l!,fém. et docum., France
1390, f•• 107-198. - Cf. Lettre du mtime au maréchal de Ségtn·, ministre de la guerre, iûid., folio

207.

�nier.

"--------------- ------------------ L'

'fflSTORJ.ll
XXX

PrJcourt se présenta à Vergennes.

cc Je ne peux, ni ne veux me mêler de
cette affaire, répm1dit le ministre des Affaires
étrangères. Vous êtes maintenant en France,
tous les tribunaux vous sont ouverts. Vous
pouvez vous y adresser, vous obtiendrez justice. n
Et le ministre insistait pour que Pr1:court
el de Fages menassent leur homme au lieutenant de police. Précourl se rérnlle. ffÉtien-

ville l'a suivi de bonne gràce : ce n'est pas
à la poli&lt;"e qu'il le linera. El il exposait à
d'Étienv1lle que Vergennes, qui connaissait
à présent les dépositions des prisonniers de
la Bastille, ne voulait pas compliquer le cas
du cardinal déjà extraordinairement complif]Ué, qu'il ne désirait pas qu'on poursuivit
l'affaire de la dame de Courville et qu'il
conseillait il d 'É1 ien ville de se réfugier dans
l'endos du Temple pour se mellre à l'abri
de ses créanciers. Ce qui fut fait. Et pour se
meltre à l'abri de ses créanciers également,
qui avaient obtenu contre lui une sentence
aux consuls 1 , le b1ron de Fagcs rejoint son
prisonnier. Dl~tienvîlle et de Fages, redevenus compères et compagnons, vivent deux
mois côte à côte dans l'enclos protecteur. Ils
font de&gt; démarches auprès du lieutenant de
police, auprès de la famille du cardinal de
Rohan, promettant à celui-ci une discrétion
absolue, voire des dépositions favorables,
moyennant Je légers secours. Ils apprennent
que la prétendue baronne de Courville est
réfugiée à Londres. Nonobstant celle cohabitition et cette intimité, de Fagcs continue de
porter plainte contre d 'Élicm•1lle, artifi, e
nécessaire à écarter d'eux l'accusation d'escroquerie, car on ne doit pas supposer qu'ils
aieal été d'accord pour duper les joailliers
el autres· fournisseurs . EnGn d'lttienville,
poursuivi pour affaire plus grave, IP.s faux
saur-conduits délivrés à la dame d'Autun, est
chassé de l'asile du Temple et cherche refuge
,, Saint-Jean de Lairan . Le 22 décembre 1785,
il est écroué au Grand Chàtelet.

Aux accusés on réunit tous lt&gt;s témoins
qui parurent utiles : la comtesse de Cagliostro, Ume dt! la Tour et Harie-Jeanne, la jeune
lillc e,core innocente qui avait vu la reine
dam un bocal plein d'eau; Rosalie, la soul&gt;relle; le baron de Plantai Me Laporte, qui
amil parlé à Mme de la Molle du collier;
Grenier, l'orfèvre; Du Cluse!, premier commis de la Marine, et Claude Cerral, dil l'llalien, qui avaient négori4 des bous de finance
1rue les La lloue disaient tenir du cardinal,
enfin Toussaint de Beausirc. arrêté à Bruxelles
avec sa maitres~e, Nicole d'Oliva. Tous furent
logés à la Bastille.
I. Letlre dr, Fagcs â \'crirenn('s rlu 26 févr. 1786,
Arclt. deR Aff. étrang., )lem. cl docum ., France
(400, fu 38 ,· 0 •
•
~t Sapoléon disait â Sarnle-llélirne : « La reine
élait innocente cl, pour donner une plus grande publicitC à son innoccucc; elle voulut que le Par!Pmcnt
jugcàL l,c rè~ullat ftll que l'on crut que la reine élaîl
coupable et cela jeta du discrédit sur la cour. ~ Xapolèon estimait que le devoir de Louis XVI cùl été de
régler l',1l1'airc de son autorité. Gênéral Gourgaud.
3ai11le-f/éh1e. !, ;:;98.
3. lie Tliilorie1 pour Cagliostro, p. 40. li" (l]ondcl,

Les préliminaires du jugement
Voici donc, à l'excepticin du corole de la
Motte, tout notre monde sous les verrous du
roi. Louis XH uffrit au cardinal de s'en rapparier, soiL à la décision de son souverain,
soit au jugement du PJrlement.
Rohan choisit le Parlcmeal par la lellre
qui suit :
Si1·c,
J'ei-pérais par la confrontalion acqué1·ir des
preuves qui aun1ient convaincu Yotre ~J.ijeslé de
la ceflilude de la fraude dont j'ai été I,~ jouet et
alor5; je n'aur.iis amhit.ionné d'autrt:s juges que
votre justice el 1'ulre bonté. Le refus de confronta lion nie p!'lvanl (1,. cette espérance, j'accepte
:nec la plus respectueuse reconnaissauce la Jl"rmis~ion que \'otre )lajes1é me ilonne de prouver
mon i11110c,·nce par les formes juridiques el, en
consé&lt;jUCnce, je supplie Yolrc ~l:ljesté de rlonnet·
les ordres nCcess;1ires pour que mon affaire soil
renvoyée et attriLuée au Parlemcnl de Paris, les
Chambres assemblées.
Cependant, si je pouvais c~pércr &lt;JUC les édaircissemcnls qu'on a pu prendre, et que j'ignore,
eusseol conduit Votre Majesté it juger que je ne
suis coupable que d'avoir été trompé, j'oserais
alors vous supplier, Sire, de prononcer selon
votre ju-ticc et votre bonté. Mc, parents, pénélrés
des tuèmcs sentiments que moi, ont signé.
Je suis avec le plus profond respect, elc.
Signé : L~; C.\lllll~At m; ROHAN,
flE llOIJAX) l'fll~CE OE MO~TB!.ZOX,
PI\IXCE DE llOIIAN, AJ\CHKVÈQfü; OE CAJIB!l. \l,

1..-~J. l'l"\l:iCF. OE SOCO/SE.

Les historiens ne paraissent pas avoir
connu l'original de &lt;'elle lettre et l'apprécient
tous d'une manière inexacte, d'après les·
commentaires qui en furent donnés. En réalité Rohan !SC soumettait au jugement du roi
dans le cas où celui-ci t'estimerait innocent.
Mais Louis XVI, in0uencé par Marie-Aatoinelte, persistait à le juger coupable. Rohan
fut donc remoyé dcva,1t le Parlement. Les
lettres patentes en furent données à SaintCloud le 5 septembre et enregistrées le 6 septembre, la Grand'Cbambre el la Tournelle
assemblées.
Louis XVI commeltaiL ainsi une seconde
faute non moins grave que la prt&gt;mièrc. Le
roi était déjà troublé par les idées qui ont fait
la Révolu1ion. li avait entre les mains un
instrumenl qui était, en la circonstance,
men·eilleusemenl adapté à l'objet pour lequel
il érait fait: ks tertres de cachet. De par la
coutume et de par 1a loi, le "!&gt;Î étail le premier, et, s'il le rnulait, le seul juge de ses
sujets. Le Parlement ne jugeait qu'en vertu
d'une délêgalion du pou\'Oir judiciaire dont
le roi était l'unique source dans le royaume.
~t Louis XVI s'en va confier à cetle assemblée, qui n'exerce la justice que parce qu'il
lui en a délégué le pouvoir, une cafüe oll
pour ~icole

d'Olira,

s'exprime de même:

« Cc procès

trop t·êlèbre qui fixe eu ce moment les r,'ga:-ds rlc
Ioule la France, clc lou\e l'Europe .... " llardy dit
dans son Journal, â la date du 6 sepl. 1 i85 ; « Cc procès qui fixe actuellement l'allenlion non seu!em,,nt de

la France entiCre, mais de taule l'Europe. • -

Dans la

l'honneur de sa femme et celui de sa couronne sont immédiatement intéressés. La
scène du Bosquet, à eile seule, où la dignité
et la vertu de la reine étaient outragées, l'auLorisait à faire lui-même safonclion de juge 1 •
El le Parlement, avec l'e;prit qui animait
la majorité de ses membres, ne désira immédiatement qu'une chose, humilier la couronne; ensuite, atteindre &lt;c l'arbitraire ministériel u. Le comte de la Molle écrira
lui-même : {C Il est certain qu'une partie de
la magistrature, préludant, dès ce moment,
à la résisLaiice ~u'elle opposera biealôt à l'autorité royale, cherchait moins à préparer un
triomphe au cardinal qu'une humiliation
pour la cour "· Jusqu'à l'abbé George! qui
doit en convenir. Il désigne ceux des magistrats qui ser\'aient le cardinal, ci non pas
avec cet inlérêt calme et scrupul~ux qu'un
juge équitable accorde à l'accusé, mais avec
Ioule l'ardeur de l'esprit de parti"·
Les mœurs du temps donnaient aux procès
un retentissement extrême. Les mémoires et .
plaidoyers des avocats étaient imprimés, distribués à profusion, vendus à milliers d'exemplaires. Pendant des mois, la réputation, la
vertu, jusqu'à la probité de la reine seront
en discussion, non seulement en France, mais
dans toute l'Europe. Le roi ne soumettait au
Parlement que la seule escroquerie du collier
et la falsification de la signature de la reine.
Le cardinal en est innocent, et, fatalement,
cette innocence dPviendra un coup mortel à
la rPputation de Marie-Antoinette. C'est ainsi
que, par l'ampleur des intérêts engagés, ce
procès, selon l'obser\'alion de Mirabeau, devint l'alTaire la plus sérieuse de tout le
royaume. Et les avocat~, rédigeant leurs mémoires, pourront dire: c&lt; L'Europe entière a
les ~eux 0U\'erts sur ce procès fameux s: les
plus légères circonstances deviennent l'aliment de la curiosité universelle. &gt;)
Le Premier Présidentd'Aligre désigna pour
commissaires rapporteurs Maximilien-Pierre
Titon de Villotran el Jeaa-Pierre Du Puis de
~farcé, l'un el l'autre conseillers en la Grand'Chambre. Le premier, orateur brillant, avait
le don d'expédier rapidement les affaires,
qu'il rendait lucides par son charme. Il avait
la réputation d'amener toujours ses collègues
à son opinion. Le second avait pour caractéristique d'ètre &lt;&lt; l'ami de tout le monde n.
On trouve le portrait de ce dernier dans les
notes manuscrites de Target : « Il est au fond
bon homme, humain, point intrigant; mais
bien lent et se laissant aller aux impulsions:
point d'esprit, parlant mal, mais doux, honnête et bon. Il plait à ses confrères el dans
le monde par ses qualités. li n'est point fort
occupé d'ambition, ni de considération dans
sa compagnie, parce qu'il a le jugement de
sentir qu'il n'en a pas les mo1ens. » Du
Puis de Marcé fut chargé des confrontations
et Ti ton du rapport général sur l'affaire 4 •
Ga:.elte de Leyde du 'l8 juin: o. Celle gr:rnclè piCCC
qui, par son intrigue, tie11t l'Europe attcnli\·c à son dé-

noul'mcnt. »
4. Tilon de Villotran fut condamnidt mort le 26 prairial an li, et du 11uis de llarcl! le 1• floreal de la même
année.
0

Le procès fut conduit tout entier de la
manière la plus régulière. Un décret du roi
tra_nsforma à cette occasion la Bastille, prison
d'Etat, en prison judiciaire sur laquelle le
Parlement eut la direction touchant le~
prisonniers mêlés i1 l'affaire du Collier 1 ,
'foutes les pièces de la procédure sont
entières et portent la signature des accusés et des témoins. Les procès-verbaux sont entiers, sans lacunes. Aucun
détail de la procédur~ ne fut tenu secret. Les accusés ont tous été confrontés entre eux . Ils communiquai,~nt
librement a,·ec leurs arncats et leur
fou~nissaient tous les renseignements
qu'ils croyaient utiles à leur déîense. La
Gazelle de Leyde rendait compte des
moindres incid~nts. Les Parisit"ns étaient
au courant, jour par jour, de ce qui
se passait à la Bastille. On peul même
dire que, pendant l'instruction, les dimlgations forent très nombreuses et
parfois d'un caractère scandaleux. Aujourd'hui, aucune instruction judiciaire
ne laisserait aux accusés une semblable
liberté.
L'opinion publique exerçait déjà uae
grande influence sur les jugements
mêmes des plus hauts magistrats . L'un
des rapporteurs au Parlement dit dans
un !fémoire au Procureur général : « Si
l'on fait attention enoore à l'opinion publique el à l'influence qu'elle a sur
les jugements : elle les prépare! JL
Or, au début, cette opinion était loin
d'être favorable à Rohan: Cf Personne n'accorde
estime ai iatérêl à !f. le cardinal de Rohaa,..
victime d'une femme avec laquelle il ne rougissait pas de vivre 3 J&gt;. Hais les appréciations
ne tardèrent pas à se retourner.
« On n'y voyait plus, diL llardy, qu'une
1-mtreprise inconsidérée du rninislère, telle
que celle d'avoir fait mettre si indûment au
mois de mars dernier le sieur Caron de
Beaumarchais à Saint-Lazare, avec cette différence qu'il s'agissait d'un personnage de
toute autre importance. 1) Les femmes se déclaraient en faveur de la Belle &amp;minence.
Des rubans mi-partie rouges et jaunes se
mirent à la mode. Cette parure s'appela:
&lt;f Cardinal sur la paille J&gt;. On a vu commeul,
lors de rnn arrestation, Bohan arnit pu envoyer à l'abbé George! l'ordre de brûler la
prétendue correspondance de la reine: c&lt; Les
grandes dames de la Cour, lisons-nous dans
le Jou,·nal de Hardy, prenaient avec la plus
grande chaleur la défense du cardinal, tant
elles étaient touchées el reconnaissantes de la
délicatesse qu'il avait montrée, dans les premiers moments de sa détention, en chargeant le sieur abbé George!, son homme de
confiance, d'anéantir ou de mettre à couvert
généralement toutes les pièces qui auraient
pu déceler ses agréables correspondances avec
nombre d'entre elles. »
1. Pour C'C qui louche à la direclion de la procédure,
les mss Joly de Fleury 2088-2089 de la Bibl. nal. conlienneut des documents importanls.
2. Bibl, nal., ms. Jolr de Flrury 20EIS, f fi8.
;:;. Ibid.
.
0

A l'instruction, Mme de la Moite fit une
défense étonnante de présence d'esprit et
d'énergie. Durant celle procédure de plusieurs mois, où c1le fut presque journelle-

.,

Jlrr.1!11(E DU COLL1E1( _

,

tiroirs; à Mlle d'Oliva elle reprochait ses
mœurs el ses propos inconvPnants; à Cagliostro elle jetait à la figure un chandelier
de bronze, et lui rappelait avec des éclats de
rire comment il la nonimait &lt;c sa cygne » et cc sa colombe n, awc toutes
sortes de roucoulemenL,;. Caµliostro répondait en le\'ant vers lt-&gt;s solh es du plafond un regard inspirf', avec dè grands
gestes, inondant la malheurt'use comtesse d'un flux de paroles f•ÎI rercnaien l
le nom de Dieu et une foule d'npre~sions
arabes, italienues, &lt;'l de grands IPOL!-l
sonores n'appartenant à aucune langue.
Une scène terrible fut la confront.i•
lion du 12 avril à la d'IJliva el à \'illette.
Pressée par leurs déclar:,tions concordantes, Jeanne dut fi11al1•ment avouer
la scène du Bosquet. Jusqu'alors elle
l'avait obstinément niE'e; mais l'avC'u
ne sortit qu'après
mille cris de raJTe et
.
des contorsions, au buul desquels elle
eut un évanouis:emt'nt. On courut chercher du vinaigre. Saint-Jean, porte-clef
de la Bastille, la prit enfia dans srs
liras pour la porter dans sa I hambre.
Mais à peine l'eut-il saisie, que, revenant à elle, Jeanne le mordit dans le
cou jusqu'au sang. Saiai-Jean poussa
un cri et la laissa lomber 4 •
Cagliostro se distinµua particuliérement dans sa confrontation à Ilélaux de Villelle. « Ce fut alors, écritil lui-même, que je lui fis pendant
une heure et demie un sermon pour
lui faire connaître 11~ dernir d'un homme
d'honneur, le pouvoir de la Proridence et
l'amour de son prochain. Je lui fis espérer
ensuite la clémence de Dieu et du gouvernement. Enfin mon discours fut si loo(J" et si
fort que je restai sans pouvoir parlf'r "davantage. Le rapporteur du Parlement en fut si
louché et si allendri qu'il dit à Villeue qu'il
fa1lait qu'il fùt nn monstre s'il n'en était pas
pénétré, parce que je lui avais parlé en frère,
en homme plein de religion et de morale, et
que tout ce que je venais de dire était un
discours céleste. Am•si Rétaux ne tarda-l-il
pas à Mclari r C( que la femme la Moue était
C( une intrigante et une menteuse inconcevable, que lui-même, à présent que tout
t( était découverl, n'y pouvait rien compren(( dre lJ, et dit-il cela« avec des étouffements
n et un maintien si pénétré que tous ses
mouvements eussent ajoulé aux preuves
C! s'il eût été posi::ible 5 )J. ~lais à ces mouvemen1s d'exaltation succédaient, quand Cagliostro se retrouvait seul dans sa chambre,
des moments de pro~tration et de découragement qui allèr&lt; ntjul-4u'à inr1u1étcr le gouverneur de la Bastille. Celui-ci eri" écrivit au
lieutenant de police, qui ordonna de mettre
au~rès de lui. un cc bas-officier /J pour lui
temr compagme et c&lt; prévenir les effets du
dése~poir 6 )l.
1

.

,.
,JJ.V '~4-!Y-,

ment sur la rnllette, elle ne se découragea
pas un instant. Elle tiat tête à tous les témoins. Au moment où elle voyail son système
de défense ruiné, aussitàt, en un clin d'œil,
elle en construisait un autre devant les juges,
avec Jes circonslances IPs plus précises. Si on
demandait une preuve de ce qu'elle avançait:
immédiatement elle ritait deux, !rois, plusieurs faits, inventés, pour appuyer ce- qu'elle
avait affirm~, et, à ces faits nouveaux, donnait sur-le-champ d'autres faits pour preuve,
non moins imaginaires, si l'ombre d'un doute
lui paraissait demeurer dans l'esprit du magistrat. Au cardinal, qui l'accusait en lui
demandant d'ol1 lui était venu subitement
tant d'argent, elle répondait qu'il le savait
mieux que personne puisqu'elle était sa maitresse et 4uïl l'entretenait; au baron de
Planta, de qui les dépositions vigoureuses et
précises la frapp:iitnt comme des coups de
marteau, elle déclarait que c'était impudence
à lui d'oser parler contre elle après avoir
voulu la violer; au Père Loth, naguère son
homme de conflauce c•t qui, partie par gratitude pour Bohan auquel il devait d'avoif
prêché de\'ant le roi, partie par rancune
contre Villelle, qui l'avait supplanté dans
l'esprit de la comlesse, racontait tout, t·lle
disait qu'il ftait un moine crapuleux, amenant des filles à son mari et volant dans ses
4. Gaz.elle de Leyde, 14 a1Til '1786; Journal de
llardy, Bibl 11at., ms. franç. 6685, p. 51 i (26 mars
1786) ; George!, li, 186-87; Jïe de Jea1111ede Sain(Rtmy, 11, 39.
5 Noies Target, Bibl. v. de Pan.~, ms. de la ré~crvc.

6. 1/85, 2~ :rnùt. t D'après ce que rnus m'avez
m~rque, l1011s1eur, de l'état de M. de C11glîostro, cl
pu_1sc1ue \'0'.1s croyez ~om'~naLle de placer u11 garde aup~cs de; lui, µour pr~veo1r les effets de l'ennui et du
desespo1r, auxquels 1( pourrait se livr&lt;'r, je vous prie

�111STOR,.1A

"------------------------------

L'allitude du cardinal était d'une grande
tranquillité, Il comparaissait dans ses vêtemenls de cérémonie, en rochet et en camail,
et nous pouvons très exactement nous Je représenter, avec sa haute taille, ses yeux
bleus, doux el tristes, les cheveux grisonnants sous la calotte rouge La robe rouge
est d'une étoffe soyeuse et d'un ton plus pàle
que ne l'exigerait l'uniforme. Sur les mille
arabesques que fait la dentelle de Bruges,
se détache en nuance délicate le cordon bleu
pàle du Saint-Esprit, Son attitude inspire le
respect et la tristesse.
La petite baronne d"Oliva inspire, par sa
grâce touchante, la sympathie et l'émotion.
« On n'a jamais vu, dit Charpentier dans sa
Bastille dévoilée, tant d'honnêteté et de dissolulion dans la même personne. Jamais on
n'a YU plus de franchise, plus de candeur,
que Mlle d'Oliva en a fait paraitre dans son
interrogatoire. C'est une justice que lui rendirent ses jugtis, ses avocats et tous ceux qui
ont eu avec elle des relalions. J&gt;
Faut-il relever les contradiclions incessantes de lime de la !lotte d'un jour à l'autre de la procédure? Après a\'OÎr nié la scène
du Bosquet, elle en avoue la réalité; après
arnir accusé Cagliostro, elle doit proclamer
son entière innocence. Dans le premier mémoire qu'elle fait rédiger par son avocat, le
voleur est Cagliostro; dans le second, c'est le
cardinal. Celui-ci lui aurait fait une première
livraison de diamants au mois de mars. Mais,
répond le cardmal, dès le mois de février

Villette a été surpris, vendant des diamants
du collier. Dans une même version les faits
deviennent contradictoires. Roban se serait
approprié des fragments du collier, il aurait
chargé la comtesse d'en vendre à Paris, il
aurait chargé la ~lotte d'en aller ,·endre à
Londres; d'Étienville en aurait vu des fragments entre les mains de Mme de Courville;
et voici quP, pressée par la confrontation,
Mme de la !lotte remonte aussitnt cette superbe parure pour l'allacher i, la nuque de
Mme de Courville qui la porte sans déguisement dans le palais du prince 1•
Si bien que les avocats du cardinal, s'adressant à M• Doillot, avocat de Mme de la Motte,
seront autorisés à lui dire: &lt;( De quel œil
peut-on regarder une cliente qui semble vouloir, tantôt dans la procédure qu'on oublie
ses mémoires, tantôt dans ses mémoires
qu'on oublie la prorédure, et pour la défense
de lat1uelle, la veille du jug:ement, il reste à
peine un seul des faits dont se composait la
dérense à l'époque des décrets? "
Son attitude vis-à-vis de lïntrigue Ilette
d·Étîenville est très curieuse. Jeanne l'avait
imaginée très savamment, comme on a vu,
pour fournir un motif au vol du collier par
le cardinal. Au premier moment elle tint bon,
et quand elle fut confrontée à d'Étienville,
s'indi4ua dès l'abord ell,-même comme la
dame qu'il aurait vue en compagnie de
Mme de Courville. Mais dès qu'elle ,'aperçut
que cette intervention ne &lt;( rendait 1&gt; pas
et qu'elle sentit que d'Étienville, besogneux

de chojsir, p~rmi vos bas-offlcie_rs, un sujet dout la douceur, l exacl1ludc et la fermclc \'Ous soient connues et
de le faire c~uchcr dè1 ce soir dam sa chambre. ~
Lettre de Th1roux de Crosne à de Launay, Bibl. de
/'.lrsenal, ms Uaslillc, 12!57, f0 12.

1. )fémoire de fülle d Üiem·itlc contre le baron de
Fages, CollecfiQn complet(', 111 , 26-27.
'2. Lellres it J'encre symp:ithiqucde Rohan à :Y~Targct, Bibl. i·. de 1-'aris, ms. de la rëscrve.

et prêt à tous les rôles, ne chPrcherait plus
qu'à se faire bien venir du cardinal, elle déclara ne savoir ce que signifiait toule cette
histoire et ne l'avoir, au début, fortifiée de
son témoignage que pour se venger du cardinal qui l'accusait d'avoir pris le collier.
Rétaux avait fait des aveux. Il avait reconnu avoir mis la fausse signature c&lt; Marie.Antoinette de France 1&gt; au bas du contrat
passé avec les joailliers, a\'oÎr écrit, sous l'inspiration de Mme de la ~lotte, une fausse corre."pondance, 1es petites lettres à vignettes
bleues. &lt;&lt; Les témoins l'écrasent, dît Me Target: les sieurs Bühmer et Bassenge, le sieur
Grenier, le sieur Achet, Me de la Porte, le
Père Loth, le sieur Villette, l.1 demoiselle
d'Oliva, le sieur Cagliostro, les domestiques
de la dame la Motte, tous les témoins de
France, tous les témoins d'Angleterre, où
son mari a transporté les mêmes fables, élèvent leur voix contre elle; elle crie que ces
témoins en imposent; voilà son unique réponse : elle est donc convaincue. »
Son dernier refuge, comme celui de tous
les criminels aux abois, fut le mystère. Les
explicalions qu'elle avait imaginées ayant été
&lt;lélruites 'l'une après l'autre, el ue trouvant,
devant l'aet.:ablement des témoignages, aucun
système nouveau: c&lt; Il y a là un secret, ditelle, que je ne confierai qu'en tète à lète au
ministre de la maison du Roi . » Enfin, hors
d'elle d'exaspération et de rage impuissante,
elle joua la folie. Elle cassait tout dans sa
chambre, ne voulait plus manger, refusait de
descendre pour les interrogatoires 2• Les
porte-clés de la Bastille, en entrant dans sa
chambre, la trouvaient couchée toute nue sous
son lit.

(A suivre.)

FRANTZ FUl'iCK-BRENTANO.

La fin d'un snob
;.:.....

Mrs. Steale possédait, vers 1795, à l'entrée du Green-Park de Londres, une laitP.rie
modèle, sorte de Pelit-Trianon d'autre-mer.
Les fashionables de la ville y venaient en parties rustiques, friands de sensations saines.
Un jour que le prince de Galles, en compagnie de la belle marquise de Salisbury, regardait là traire des vaches par des laitières
en cottes de satin, il aperçut un jeune
homme d'une irréprochable tenue et qui,
depuis deux jours, était ~orti de l'université
d'Oxford. Le prince s'informa du nom de ce
débutant : celui-ci s'appelait George Brum~
me! : c'était le petit-fils d'un confiseur de
Bury street; son père, ancien secrétaire particulier de lord North, avait amassé une res-

pectable fortune, dont pour sa part le jeune
George avait recueilli 750.000 francs, qu'il
dépensait sans compter, en achats d~ vêtements, de linge fin, de cravates, de chapeaux
et de gants.
Le prince dt! Gllles aimait à se considérer
comme &lt;1 le premier gentleman de l'Europe »; sa toilette lui coùtait 250.000 francs
par an; il possédait cinq cents porte-monnaie;
c'était d'ailleurs, à en croire Granville, « le
plus misérable, làche et égoïste cbien n qui
ait j;trnais été appelé à porter la couronne;
et de fait, si l'on se borne à considérer la
conduite qu'il tint à l'égard de s, femme, la
malheureuse Caroline de Brunswick, ses qualités de cœur sembleot d1Scutables. Mais il se

piquait d'être connaisseur en élégance, et
celle du jeune Brummel le frappa. Jamais
!'Altesse n'avait rencontré si impeccable cravate, pardessus plus seyant, escarpins plus
effilés et ganls mieux moulés; tout de suite
il se sentit pris d'afîeclion pour ce garçon si
bien nippé, et le petit-rils du confiseur, en
trois jours, devint l'inséplrable du premier
prince du sang d'Angleterre.
Ce fut la fable de Londres, et Brummel aussitôt lut à la mode. JI porta superbement son
triompbe; sa vanité paradoxale le lui faisait
considérer comme chose due; il avait le geste
rare, une froideur de haut style, de grands
airs lassés, une jolie taille, une figure assez
piquante, le menton haut, le nez pointu et,

dans les yeux, cctle fatuité dédaigeuse qui
convient à un jeune maccarony célèbre. Il
n'avait d'ailleurs qu'une idée, qu'un désir :
être bien mis, et il y réussissait miraculeu~
sement, sans excentricité, avec &lt;( une modération passionnée )J; jamais une coupe trop
hardie ni une couleur criarde, le moindre
détail de sa mise prenait, de l'harmonie crénérale, une importance savoureuse. Il p~rtait
imariablement « un habit bleu à boutons
unis, un gilet blanc et un pantalon noir parfaitement juste, boutonnant sur le cou-depied, des bas de soie rayés et un chapeau à
claque )) ; un seul bijou : une mince chaîne
de montre, el du linge magnilique « blancbi
à la campagne ". li ne lui fallait pas beaucoup plus de deux heures pour mener à bien
les rites de son ajustement, auqud le prince
de Galles, son ri val et son admirateur, venait
souvent assister. Le nœud de la cravate était
en quelque sorte la fleur et le prodige de sa
toilette; il avait remplacé les lâches et molles
mousselines que l'on portait avant lui, par
un tissu légèrement empesé; le col rixé à rn
chemise était si grand qu'avant qu'il fùt replié,
il cachait complètement sa tête et sa figure,
et la cravate blanche avait au moins un pied
de h:iut. Brummel commençait par replier cc
col à la mesure com-enable; puis, debout
devant la glace, par une pression douce et
graduelle de la màchoire inférieure, il rabaissait la cravate à des dimensions raisonnable:.:-,
la forme de cbaque pli successif étant donnée
par la chemise qu'il venait de rabattre. Le
pauvre homme ne réussissait pas invariablement un tel chef-d'œuvre. Souvent un monceau de blancs tissus froissés encombrait son
cabinet : &lt;&lt; Que voulez-Yous? Ce sont nos
erreurs! J) disait-il.
Quant au moral, ce fantoche puait nul.
Cet h~mme qui, pendant quinze ans, régna
sur la haute ~ociété anglaise, é1ait sans cœur
et sans cerw•lle. M. Jacques Boulen(l'er,
dans
0
le livre singulièrement amusant où il a étudié, parmi plusieurs autrC'S, celle déco11rcrtante figure (Sous Louis-Philippe: Les Dandys, librairie Ollendorff), cite 4uelques-unes
dt::s réparties qui firent la fortune de Brummel : elles sont navrantes d'affectation, d'indifférence voulue, d'insolence fügma1ique.
n - Brumml'I, où donc arez-\'ous dîné hier'!
- Chez un nommé R.... Je présume qu'il
désire que je fasse attention à lui; c'est pour
cela qu'il m'a donné à diner. Je m'étais
chargé des invitations; j'avais pris Alvauley,
Pierrepoint et quelques autres. Le diner éLait
parfait; mais, mon cher, concevez-vous mou
étonnement quand j'ai vu que ce M. B....
avait l'effronterie de s'asseoir et de drner
avec nous!. .. 1&gt; Un autre jour, comme il
revenait de visiter les lacs du nord de l'Angleterre, quel4u'un se risqua à lui demander
lequel lui avait paru le plus pittoresque. Le
bellâtre se tourna en bâillant vers son valet
de cbambre : « - Robinson, quel est celui
des lacs qui m'a plu davantage? - li me
semble, monsieur, que ce fut Windermere. 11
Alors, Brummel s'adressant au questionnenr:
c. Windermere ... cela peut-il vous satis-

faire?» Tt"! étaitl"homme que ses conlPmporains comparaient à Bonaparte et à Byron! ...
Un de ses mots lui coùta gros. A "-Duper, cerlain soir, le vin manquaili l'homme aux
cravates interpella le prince de Galles :
&lt;1 George, dit-il, sonnpz donc. » George
sonna; mai.s il était dans un de ses mauvais
jours, et flt jeter l'insolent à la porte. PQur
la dernière fois Brummt!I regagna, dans sa
chaise à porteurs doublée de satin blanc,
munie d'un tapis de fourrure blanche, - son
écrin, - l'appartelllent qu'il s'était meublé
aVi'c lant de soin et d'amour, Chesterfield
street, n° 4, et le lendemain il partait pour
Calais, où il s'installa, bie11 résolu à priver
de sa prédeuse présence son ingrate patrie 1 et
persuadé que Londres ne pourrait pas se passer
de lui. D'ailleurs, il était ruiné. li avait, en dix
ans, acbeté pour près d'un million de cravates, de pantalons et de redingotes .... A
Calais, il vivait d'emprunts soutirés aux Anglais riches débarquant sur le conlinent. Il
ne faisait rien, se le\·ait à neuf beures, déjeunait, lisait le A!orning Chmnicle; à midi il
commençait.sa toilette qui durait deux heures,
puis il tenait « son lever JJ, comme M. de
'l'alleyrand. A qualre heures, il aJlait se prornpner dans la rue Royale, comme il faisait
jadis à Saint-James street. A cinq heures il
rentrait s'babiller pour diner, et il dinait bien.
Non seulement il était sans res~ources,
mais il avait des dettes; la vente de son moLilier, annoncée à grand fracas, produi:-it
une somme énorn:e, aussitôt absorLée par
les créanciers. Lin ancien ami, devenu minislre, s'apitoya. Brummel fut nommé consul
d·Angleterre à Caen. L'emploi rapportait annuellement dix mille francs; mais l'ancien
beau fut oLligé d'engager encore les quatre
cinquièmes de son traitement. Tout compte
fait, lorsqu'il quitla Calais, il lui restait pour
,·ivrti 2.000 francs par an. Par bravade, pour
s·é1onner soi-même, il acheta en traversant
Paris une tabatière de 2.500 francs; enfin, le
5 octobre 1850, il enrrait à Caen dans une
cbaise à quatre che\'aux, qui le déposa à
l'hôtel de la Victoire, le meilleur de la ville,
où il demanda le plus bel appartement et se
lit servir le plus fin diner. Il jugea le tout
détestable et déclara qu'il ne séjournerait pas
longtemps en pareille gargote. En effet, huit
jours plus tard, il louait un vaste appariement dans l'hôtel de Mme de Gucrnon de
Saint-Ursin, rue des Carmes.
Il y a qucl4ue quinze ans, !!. le comte
G. de Contades fit, à la séance puLlique de la
Société des anti4uaires de Normandie, une
précit::use communica1ion sur le séjour de
Brummel à Caen. Il en avait, évidemment,
puisé les éléments auprès des témoins survivants; car le snob avait laissé, en Normandie,
un souvenir assez semLlaLle à une légende.
Bien des gens se rappelaient l'avoir vu passer,
portant un surtout marron, un gilet de cachemire à palmes, un pantalon de nuance foncée
tiré sur des hottes très poiutues; le chapeau
légèrement incliné sur le càté, le corps un peu
pencbé, le nœud de cravate se mirant dans le
vernis de ses chaussures, il sortait de chez

Ll

'F1N D'UN SNOB

lui, marchant sur la pointe drs pieds, tenant
à la main un parapluie dont le manche
sculpté figurait 13. tête de George IV, son ancien ami, le prince de Galles, devenu roi.
En sa qualité de consul d'Ani:rletnre, il
faisait encore, dans la capilale du Calvado~,
certaine figure; mais bientôt son rmploi lui
fut retiré et, du jour au lendemain, Brummel
se vit sans un écu, en proie à de nombreux
créanciers. Il ''endit ses Oacons de toilette,
ses beaux flacons d'argent, cassolettes jadis
des essences préférées ; ses Yêlements bientôt
ne furent plus que " des haillons de haute
coupe n; un petit tailleur de Caen, mû d'une
compassion touchante, les réparait gratuitement, avec une sorte de re)',ped pour cette
lamentable et glorieuse défroque; le petit-fils
du confiseur de Bury slreet n'avait gardé, de
son luxe d'autrefois, qu'une passion irrési::;tible pour IC's friandises : chaque après-midi,
il se rendait chez un pâtissier, M. ~ladeleinc,
et là, prenait à droite, à gauche, nec une
goinfrerie féline, des dragées et des biscotins.
Un malin, comme sa blant·hisseuse, non
payée, réclamait vertement, le dandy arracha
silencieusement sa cravate, laissa tomber sur
Je sol. en un geste d'abdication, le flot de
mousseline jaunie, et noua à la diable autour
de son cou un chiffon d'étotle noire ... . Ce fut
la fin: quelques jours plus tard, en mai 185:,,
un huissier et deux gendarmes le conduisaient à la prison pour dettes. Quand- on
apprit la chose, à Londres, il y eut tout de
même un peu d'émotion; le duc de Beaufort
et lord Alvanley accordèrent leur patronage à
une souscription dont le montant permit de
désintéresser les créanciers du détenu qui
recouvra sa liberté; mais il n'était plus que
le spectre du Brummel d'autrefois.
Il se logea à l'hôtel d'Angleterre, dans une
petite chambre au troisième étage; sa méuwire s'était engourdie et n'avait plus que
d'étranges rappels. Il marchait d'un air égaré
et ne reprenait un peu d'enlrain qu'à table~
un jour, une étrangère (( d'une distinction
suprème 1&gt; se présenla chez Ficbet, le maître
de l'bôtel d'Angleterre , et demanda si
M. Brummel habitait là; sur la réponse affirmative, elle prit une chambre, OU\'rant sur
l'escalier, &lt;( pour le voir passer. » Bientôt
l'ex-fashionable parut, la mine idiole et congestionnée, se hàtant gloutonnement vers la
s~lle à manger, et descendit l'esraliC'r sans
tourner la tête; quand l'hôtelier rerint à la
chambre de l'inconnue, il la trouva étendue
sur le sol, le visage baigné de larmes ....
Qu'était-elle? On ne le sut jamais. L'une de
ces reines, sans doute, de Carlton-bouse ou
d'Almack, qui avaient jadis cherché une pelile Hamme d'amour dans ces Jeux aujourd'hui atones et demi-morts.
Son seul plaisir à lui, sa folie, consistait it
allumer quatre bougies dans sa pauvre chambre d'hôtel; puis il rangeait ses chaises
contre les murailles, et ouvrait toute grande
sa porte numérotée .... Alors, il annonça.il à
haute voix: « - Son Altesse Royale le prince
de Galles! ... Lady Conyngham 1. .. Lorrl Ycrrmouth! ... Lady Jersey! ... Sa Grâce la d.u-

�r-

1f1STORJA

chcsse de Devonshire! ... Ah! chère duchesse,
&lt;1uelle bonté d'être "e.nue sur u_ne invitation
aussi tardive .... n Pms le mamaque rt'prenait: " - Lord Alvanley!. .. Lady Worces-

ter!. .. J) Et, quand il s'imaginait toute la
nuLlesse d'Anglet"'rre réunie dan_s sa mansarde, le pauvre vieillard annonçall _solennellement, comme avec effroi : - c1 Sir George
-f•

Brummel ! &gt;&gt; Et il retombait sanglotanl1 rrjeté
dans sa honte et dans sa misf're par l'érncation de sa triomphante jeunC!-St', ... Il mourut
à l'hospice des fous le 24 mars 1840.
T. G.

-:,,

""'"
-

~
.

.. ~e
-__ F~--""--···
. . ·.• ..,..:;;·
~-----~-,.~
..

-~

~

VuE DE L,\ BASTILLE DE PA111S, liE LA 1-'0RTE SAJNT·ANTOUŒ ET D'UNE PARTIE /lü FAUBOURG, -

Gravure de

RIGAUD.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

.,,..

L'Affaire du Collier
XXXI
Correspondance secrète'.
Durant qu'il fut au secret, à la Bastille, le
priace de Raban parvint à correspondre avec
ses avocats. Il se disait malade et recevait la
visite du docteur Portal, professeur à !'École
de médecine, lequel imagina bientOt prétexle

à s'adjoindre le chirurgien Traverse, ami
personnel du cardinal 1. Ceux-ci, en cachette,
faisaient la petite poste. D'autres lois, le
prisonnier leur écrivait de courts billets, qui
passaient sous les yeux des officiers de la
Bastille; les médecirn; les remettaient à
Me Target et celui-ci, à Ja chaleur du feu,
faisait apparaitre l'écriture sympathique.
, J'ai parfaitement bien lu, écrit le cardinal
à Traverse, ce que vous m'avez adressé dans
le papier chilîonné ; mais il ne faudrait pas
le tant chiffonner. Je n'ose vous envoyer 1a
suite des confrontations jusqu'à ce que j'aie
votre parole pour ne les montrer qu'à li. Target, car, je vous le répète, si on avait vent
ou soupçon, il n'y a sorte de moyens qu'on
ne prît. » Les billets sont tristes. " J'espère
que je ne serai confronté que lundi, mais le
1. Doss. Target , Bibl. v. de Pa1·is, ms. de la réserve.
2. « Je crois que 11. le cardinal ayant du mal au

plus tôt que vous pourrez m'envoyer sera le
mieux. Vale, vale. Veuille le ciel diminuer
mes peines! " Puis : " Il y a chaque jour
neuf heures de confrontation, je suis très
fatigué. )J - c&lt; Je suis horriblement accoutumé depuis quelque temps, écrit-il une
autre fois, aux cboses qui ne doivent pas être
el certes cette habitude est pénible. Je vous
avoue entre nous que je commence à être
fatigué. !lais je ne ferai qu'en redoubler
d'efforts el surtout je ne veux pas que mes
ennemis puissent s'en douter. Je veux toujours paraître frais en descendant dans l'arène
et étancher le sang de mes plaies. Je leur
ôterai du moins cette satisfaction. Vale, vale. l&gt;
Les confrontations lui ont dévoilé la conduite atroce de celle pour qui il n'avait eu
que des bontés . C( Je suis affronté de~ain
avec la scélérate, mande-t-il à Target. AuJourd'hui elle a eu une scène avec le comte de
Cagliostro. Il l'a appelée cc sacrée raccrocheuse ", parce qu'elle lui disait des choses
désobligeantes sur sa femme et elle lui a jeté
un flambeau qui a frappé le Yentre du comte,
mais elle a été punie sur-le-champ, car elle
s'est porté la bougie dans l'œil. Nous v~rrons
demain. Je réponds qu'elle ne me Jettera
nei el au genoa a besoin rl'uu chirurgien. Ce 13 ma1·s
1786. Signé : Portal. :o Bibl. de l'A,·semil, ms.
Bastille, 12457 , r~ 68.

VII. - HISTORIA. - Fasc, So.
~

49

v.,.

rien et surtout ne me troublera pas : elle me
fait horreur. 1&gt;
!!me de la Motte perd de son assurance.
c1 Le dernier interrogatoire finit par ses
larmes, sa douleur, et pour réponse, qu'elle
se jette dans les bras de la Providence. "
Les déclarations de 11étaux de Villette el
de Nicole d'Oliva ont mis la probité du cardinal hors d'alteinte. (( Nous ne sommes pas
encore au bout des choses ex:traordioaires,
écrit-il; mais je les prévois sans aucun effroi.
Je remercie Dieu d'avoir rendu ma position
si différente .de ce qu'elle était. Ce qui me
renJ aussi plus tranquille, c'est que, l'honneur couvert, tout le reste n'est plus que
mon affaire personnelle. "
Dans ces lettres, sa bonté apparait encore
d'une manière touchante. Il est préoccupé de
Cagliostro et de sa femme, du baron de
Planta, embastillés à son propos. Il se soucie
d'eux autant que de lui-même. Les recommandations reviennent, incessantes. Il faut
mettre, dans le .Mémoire que Target va publier, la déclaration où !!me de la Molle a
fini par proclamer l'innocence du comte de
Cagliostro et de sa femme. Il faut aussi avoir
grand soin de donner toujours à Cagliostro le
t:n cl1irlll'gien _élait officicllef!lent at~ché ~u _scr\'ice des prisonmcrs de la. Dasltlle, mais celu1-c1 fie
pou\·ail faire l'alfairc.
4

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 49, Diciembre 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Frédéric Loliée</name>
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        <name>Joseph Turquan</name>
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                    <text>1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - une des roues de la voitur~. On prit (( un
rafraîchissement » l't on laissa rcposrr les
ehcvaux: vers dix heures H•ulemt•ut on se
remit en marche : Lefebvre avait pris place
avec les dames sur la carriole; à la barrière
de la roule de Granville, il descendit, paya
les droits d'octroi sur le; deux bottes de
paille c1ue contenait la voiture et l'on pénétra
dans la ville sans autres incidents 1 •
C'était à l'auberge de Gélin, rue PavJe,
que, ~ur l'avis du· notaire, on avait décidé de
porter les fonds; Gélin était le gendre de ce
Lerougc, dit Bornet, que Le Chevalier employait quelquefois, mais la voiture se trouva
trop large pour pénétrer dans la cour de
l'auberge; un passage de troupes avait eu
lieu, ce jour-1.1, et la maison était remplie
de soldats. Il ne pouvait être question 1e s\
loger; mais, du moins, fallait-il laisser là les
deux sacs d'argent; tandis que Gélin faisait
le guet, la marquise, consternée de se roir
en pareil lieu, ne pouvant sortir de la cour
parce que la voiture barrait la porte, dut

assister au déchargement; deux hommes,
l'un en veste, l'autre en ,c pelande bleue '»,
s'empressaient autour de la charrette; ce dernier tenait une lanterne sourde : Lefebne,
Lerouge, Mme Acquet elle-même tiraient de
la paille les sacs qu'on bissait par la fenêtre
du rez-de-&lt;:haussée dans la maison. li semble
que lime de Combray éprouva là, pour la
première fois, le sentiment de sa déchéance:
elle se trouvait brutalement mêlée à l'une de
ces expéditions qu'elle s'était représentées
jusqu'alors comme de chevaleresques pas
d'armes, et ces coulisses du brigandage lui
faisaient horreur. « - Mais c'est une bande
de coquins! , dit-elle stupéfaite, à Lanoë',
et elle insista pour qu'il la fit sortir; il lui
fallut passer par la salle du cabaret encombré de buveurs. Enfin dans la rue, sans tourner la tête, elle s'en alla à l'hôtel des Trois
Marchandli, en face de Notre-Dame, où elle
descendait habituellement.
Mme Acquet ne connaissait plus ces hésitations; elle dut souper avec les recéleurs;

1. l11lerrog1toires de l.anol'. tic lime tic Combray.
de Guillaume, dil L:rnol', passim. Archi\'CS ,lu greffe
tlt! la l:our d'assises de lloucu.
~- lntrrrogatoire rie Guillaume, dit L1110l'.
5. 11. EtonL avec Lanoi; iJui portait mon paquet , je
lui 1li.i: c C'est une l;ande de coquins, il ne faut pa~
se m1'.-ler d'eux. • JI m'olJscn a qu'il ne ,·oulait pas
liti~srr sa rnilurl! ni ses cl1C\'t1U~; JC l'approuvai cl lui
clis de h·s reprendre et tic les 0011,luire i son auberge
accoutumée. • Interrogatoi re de :lime de Cornbra1.

I,_ • - IL Qu'est-ce que le sieur cl'.\chC ,ous a &lt;lit
lor~(fllt' vou~ lui parlâtes de~ mis de la diligcnce '.1 I\. li m'as,nra qu'il u•~· étoit pour rien et qu'il élail
toujours digne de mon estime. - D. A \'Oire&gt; retour
tic Bayeux a,·cz-vous dit il volrc lillr cl à Lefebvre
(1uc vous a\·icz vu d'.\ché't - 1\. Xon, je m'en suis
hicn gardée : je les ai laissés d111s la persuasion oit
ils Cto.ient qu'il l•to.it en Angleterre. 1 Interrogatoire
de lime de Combray ..\rchh·es du greffe de la Cour
d'as~ise!i de llouen.

on sut que, dans la nuit, elle eut uec Allain
une entrevue mystérieuse derrière les murs
de !'Abbaye-aux-Dames; Bureau de Placène,
le caissier des chouans, a.}'ant eu vent d'un
transport de fonds, les y retrou,·a après arnir
encaissé l'argent; ils se séparèrent après une
heure d'entretien.
On ne sait où coucha, cette nuit-là,
Mme Acquet; elle ne parut à l'hôtel des
1'rois-.llarrlwnds que quatre jours plus tard;
elle l' rencontra Mme de Combray qui revenait de Bayeux. Dans son besoin de réconfort,
la marquise avait voulu voir d'Aché et savoir
de lui s'il était vrai qu'Allain eût agi d'après
ses ordres; mais d'Acbé, comme bien on
pense, avait assuré sa vieille amie qu'il réprouvait d'aussi vils moyens et u qu'il était
toujours digne de son estime • ». Elle était
re\·enue à Caen, très marrie de s'être laissé
jouer par sa fille et par le notaire; elle ne
leur dit rien de son séjour à Baieux, sinon
qu'elle n'y avait pas vu d'Acbé et qu'il était
encore en Angleterre; puis, toute boudeuse.
elle partit pour Falaise par la diligence, ne
voulant pas foire route a\'ec sa fille. Celle-ci,
le même jour - c'était le jeudi 25 juillet prit une voiture faisant le service de Caen à
Harcourt et descendit à la Forge-à-Cambro
où l'attendait, avec sa charrette, Lanoë, rentré à Donnay depuis le lundi.

(A

PARIS AU X XVII

J• S!Ëcu:.

-

LE HO! SORTANT

ou

PALAIS DE jl'SrlCE APRËS li:-.E SÉA:,;'C.E ROH.LE. -

...,,. 336 -

suivre.)

G. LENOTRE.

(D',.1frës 1111 Jtssin J/1 ,\fllsu CJ1·11,naltt.1

BELLES DU VIEUX TEMPS
&lt;'l"

Madame du Barr:y

•

i

Par le Vicomte de REISET.

C'est une mode généreuse pourrait-on dire
&lt;1ue celle &lt;Jui consiste à tenter de réhabiliter
des personnages historiques trop séYèremcnt
jugés par la postérité, mais parfois cette générosité franchit les limites
admises et c'est arec une surprise toujours renaissante que
nous \'oyons successivement
éroquer à nos yeux étonnés
des personnages historiques
que nous avons peine à reconnaître tant ils s'écartent
et ils dilfèrentde l'aspect sous
lequel nous nous les étions
jusqu'ici figurés~
Est-&lt;:e à l'amour du paradoxe ou au souci de la vérité
((u'il faut attribuer celle propension singulière? c'est un
point sur lequel il serait peutêtre délicat de se prononcer,
mais la tendance existe d'une
façon incontestable et c'est
avec un sourire quelque peu
sceptique que nous V0)'Ons
maintenant tresser de::; guirlandes à des hommes que
nous regardions jadis comme
des criminels vulgaires ou de
simples scélérats. M. Henri
d'Almeiras a tenlC de justifier Hobespierrc et, si cette
étonna11le disposition doit
E'accenluer davantage, il ne
faut pas dé;espérer de ,oir
prochainement béatifier Fou!lu ier-Tinvillc, el mèmc canoniser Uarat !
Est-ce à dire qu'on ne saurait se montrer trop rude ou
trop sévère et qu'il ne faille
pas quelquefois témoigner de
l'indulgence pour les compromissions des uns et les défaiJ.
lances des autres? Je suis
loin de prùner un pareil ri~
gorisme, et je me plais à
reconnaitre que certains personnages, mieux connus et
mieux étudiés depuis quelSo1mcEs. - ,1/me Du Barry, par Claude Sailll-Audrû:
~ll1Lt: PHL, féui er l9u.11. - La Du /Jarry, !llr
Ed.mont! C'l Jde., de Goucourt: C1u.RJ&gt;t.HIER 181M
- Anec~olcs sur la comtesse Du ·lllirr!} , pa~
0cta1c l za,m~ : Qu.1.\TI\. 1880. - Pierre de
Nol11~e, .J/arie-A11loÎ1/tlle, daup/ti11e - Capefiguc,
Lows .\ V el la ,oczélé dit Xl'IIJ• sii:clc, 18f:ii.
VI. - HISTORIA. - Fasc. 43.

ques années it la suite de recherches consciencieuses, nous apparaissent aujourd'l1ui
tout autres que nous ne les avions jugés.
Je citerai comme un frappant exemple la

Z.u1oa, LE NÊGRE DE

Tatllau de

VAN

4~

1tbtE

DU BARRY.

Loo. (Musü Carnavalel.

.\/me Cm11p1v1, 1822. - Smwr1~01. - Sout•e1tir1
de WebeJ·, 182t. - Arsêue Hou55AJC, f.ouis .\ V,
188i. - LcscurC', Corrrspouda11ce secrète sur
la cour el. la i·illc, 1866. - llaurice Bouln
falo11r de Alorie~ l11loù1etle, 1006. - )Jax. &lt;le l~
l\veheteric , llisloire de lla1·ù-A11loi11ctte, tOOà.

-: ,llémoires

uu·s de Jlme J rgée-te Br1111,

remarquable étude que M. Funck-Brentano a
consacrée à Mandrin. L'éminent historien,
tout en respectant scrupuleusement la vérité
historique et en ne nous dissimulant aucun
des pillages ou des exactions
dont son héros était coutumier, a su faire ressortir en
maintes cir..:onstances les côtés généreux de son carac•
tère, et a réussi à le rendre
pres'(ue sympathique à nos
ieux.
Mais si, dans certains cas,
la postérité a lait preuve de
sévérité excessive et s'il y a
eu des figures historiques injustement calomniées, il est
peut-être dangereux de tomber dans l'excès contraire,
en voulant à tout prix excuser toutes les erreurs, absoudre toutes les légèretés et
blanchir indistinc:tement toutes les consciences.
Tel est le cas, ce me semble, de Mme du llarry, que
M. Saint-André, dans un fort
heau livre paru récemment,
nous montre sous un aspect
un peu dilférent de celui
sous lequel nous nous la. figurons. La du 0arry qu'il nous
présente est toute de tendresse, &lt;le séduction et de
charme, et ne resscmLleguère
moralemenl,, il faut l'avouer,
aux portraits que nous counaissions d'elle.
La perfection de corps cl
de visage de la favorite de
l.ouis XV ne faisait point de
t.loule, et nul n'm•ait jamais
contesté l'aurait irrésistible
de ses blonds chernux boucl&lt;!s, ni des longs cils bruns
qui ombrageaient ses yeux
bleus, alanguis et remplis de
caresses.
Mais si cette merveilleuse
beauté réunit l'unanimité
- Edmond el Jules de Goncourt, 1/istoire de 1llarit:-A11tometle. - Charles Vatel, 1/istoire de la
comles,e d" Barry, 5 ,·olurnes. - Ar~ène Jlous~ye, la ~omlt88t: _du /Jarry. - Émile Canlrel,
,, o,welles a la mcw1 sur la com/r,;He du Barry
lrouvee, dan, les Jmpiers du comte de"". '
Mémoires du comte d' E,pinchal .

�r--

111STO'/t1.ll

dans l'hommage, personne, toutefois, n'a\'ait

songé jusqu'ici à nous entretenir de ses généreuses qualités, ni de la délicatesse de ses sentiments. Son nouvel historien a pris
à tàche de nous dJmontrcr que ~a
séduisante héroïne avait été calomniée et que le moral chez elle ne
venait pas déparer le physique. JI

lades d'enfant gâté déridaient le vieu\ roi
11ue tous les plaisirs avaient lassé.
Sa naturelle bonté n'avait pas été altérée

nous affirme que c·~st avec une sys-

tématique malveillance que la postérité s'est acharnée sur son nom, et

il s'indigne de ce déchainement de
calomnies que rien, à l'en croire, ne
peul juslirier.
Peut-èlrc M. Sainl-.\ndré s'était-il
laissé émou\'Oir par le charme de
celle qu'il a voulu défendre; mais.
grâce it des documents probants, il
a fait bonne justice de bien des fâcheuses légendes dont elle avait été
victime, et ce qui ressort clairement
de celle nouvelle étude, c'est que,

malgré la l,~gèreté de sa conduite,
Mme du llarry n'eut pas la jeunesse
éhontée que lui allribucnt les pamphlets de l'époque. Lorsqu'elle quilla
sa province pour débarquer à Paris,
elle avait quinze ans à peine, et
son visage était aussi joli que le nom de
Lange lfu'dle portait à ce moment. Tout
conspirait autour d'elle « pour dresser des
embùches sur le chemin de sa beauté », et
sa vertu fragile ne tarda pas à trébucher. La
cbute était inévitable pour celle petite ouvrière en modes; mais, s'il faut en croire :;on
apologiste, elle resta la cc grisette » amoureuse
et coquette, el ne descendit jamais au rang de
courtisane ,·énale, comme nous la dépeignent
les nombreux libelles souffiés par Choiseul.
Une &lt;1 grisette JJ avec toutes ses qualités,
tous ses défauts et tous ses appétits, c'est, en
effet, ce que ~Jme du Barry semble être restée
durant toute son existence, et c'est peut-titre
ce qui peut l'excuser davantage à nos yeux!
Elle en gardera toute sa ,•ie les goùts et les
sentiments, et ne sera pas même troub!Ce par
celle étonnante fortune qu'elle n'avait jamais
rêvée et dont elle eût été incapable, à elle
seule, de préparer les moyens !
A Versailles, entre sa perruche favorite, sa
petile chienne Dorine, ou Zamor son négrillon, comme Drouais nous l'a peinte dans le
grand portrait que j'ai sous les yeux, elle
restera ce qu'elle était, insouciante et rieuse,
sans nul désir de s'immiscer aux affaires dont
s'accommodent mal sa cervelle d'oiseau et sa
tète légère. Une seule fois elle touchera à la
politique, et ce sera entre deux éclats de
rire qu'elle renversera le ministère: « Saule,
Choiseul! saute, Praslin ! &gt;J disait-elle en
jonglant avec deux oranges.
Elle s'occupa bien moins des Jésuites et
des Parlements que des fêtes dont elle était
la reine, des parures dont elle ornait sa
beauté, et des bijoux dont elle aYait la hantise. Vivre à sa fantaisie, satisfaire à tous ses
caprices el plaire à Louis Je flien-Aimé, telles
furent son unique ambition et son occupation
constante. Son irrésistible gaieté, ses hou-

..
":\larli, apparllt'D11at ik .\S•• ~
a&lt;"...,_tc,,r,. du f\ar&lt;r·

;et,'

par la violence des attaques dont elle fut
l'objet. Les chansons qu'on lui prodigua
n'aigrirent pas son caractère el ne lui imposèrent jamais aucun désir de vengeance. Elle
ne sollicita aucune lettre de cachet et c'est à
sa prière que l'on mit en liberté les auteurs
de la Belle Bourbon,wise qu'un couplet trop
hardi avait menés à la Bastille. N'était-elle
pas la première à rire de la chanson et au
besoin à la chanter au roi lui-même 1 c, Je
n'ai jamais fait de mal à personne JJ, dirai-elle à Fouquier-Tinville qui vient de la conJamner, lorsqu'elle comparait, apeurée, devant le tribunal révolutionnaire pour entendre
son arrêt.
Légende encore, nous dira son biographe,
que cette grossièreté de langage qu'on s'est
plu à lui attribuer et dont on a voulu souiller
sa jolie bouche. Che, tous les contemporains

TRAi.'lEAU UE J)l\u; DU BARRY,

(Collection dit

Vrc0}1Tf: DE

REtSET,

au chjteau de

Vic-sur Airne.)

Ce traineau, qui proviciit de LOU\'Ccicnncs, s·ornc

il. t·a\'ant du portrait de Zamor. La teinte de la ti2:urc
est du plus beau noir. Zamor porte une coillure dorec
et un hausse-col, doré egalement. L'interieur du trai neau est garni de damas crème avec crépines et
r..a]on::. d'or. Sa caisse est roug-c amaranthe. Il a la
~orme ct·unc conque. Le petit siège de !'arnl!rc, dcs_tme au wndnclcur. est ,·ccoul'ert de velours roug-c a
crcrincs d'or. Les Q"Uidcs tenue~ p~1r le conducteur
pa.~saicat Jans l'ouverture pratiquée au-dessu;; du
bonnet de Zamor, a1in de ne pas !!èner :\\me ùu
Barry, assise dans le traîneau.

qui nous ont parlé d'elle, on ne trouve pas la
moindre trace de cette injuste imputation!
On nous vante au conlraire son goùt incontestable pour les arts et son amour
drs belles choses. Et à l'appui de ces
dires on nous cite les chefs-d'œnvre
donl elle avait peuplé son pavillon
de Luciennes et qu'elle avait commandés elle-même aux plus célèbres
artisles.
D'Espinchal, dans ses Me'mo1res,
nous apprend même que les lettres
ne lui demeurèrent pas étrangères.
&lt;&lt; Depuis sa retraite, nous dit-il,
sa principale occupation après la
toiletlc devint la lecture. )J Enfin,
en parlant de Mme du Darr), Talleyrand Jui-mème !,:e départit de sa
malignité habituelle; il nous parle
non seulement de sa grâce triompbante mais encore du charme de
ses propos; et Belleval, peu suspect
d'indulgence, s'étonne de la Yoir acquérir si vite le ton et les manières
de la cour.
Tous ces portraits séduisants ,
nous croyons sans peine à leur exactitude, mais ces qualités attirantes
ne pourront jamais cependant surfire à innocenter la favorite du scandale caus6 pendant tant d'années à Versailles par sa seule
présence aux côtés de Marie-Antoinette et
des princesses de la maison de France, et,
malgré tout, le nom de Ume du llarry rappellera toujours de f:icheux souvenirs! Sans
doute, M. Saint-André, à l'aide de documents probants et de preuves convaincantes,
a lavé la chàtelaine de Louveciennes de nombreuses accusations, et l'inconscience de
Mme du Barry a droit à des circonstances
atténuantes, mais son biographe ne s'en est
pas tenu là. En se faisant l'écho d'un récit
purement fantaisiste, il a voulu faire jouer à
la favorite un rôle dont la hauteur n'était pas
à sa taille, et lui a prêté un héroïsme dont la
pauvre femme n'était guère capable. C'est sur
ce terrain-là que nous ne saurions le suirre.
C'était au plus fort de la Terreur, nous dit
celle étrange légende, et quelques jours avant
que Mme du Barr)', détenue i, Sainte-Pélagie,
montât sur la fatale charretle pour y faire
son dernier voyage. On sait comment, en
effot, au mois de mars i W3 (avec u □ e telle
imprudence qu'on peut à peine se l'expliquer), Mme du Barry avait quitté l'Angleterre, où elle vivait paisible à l'abri de tout
danger, pour rentrer en France et revenir
s'exposer aux fureurs populaires qui devaient
lui ètre fatales. Fut-elle attirée à ces dangers
par le désir de retrourer ses trésors enfouis
dans les jardins dé Luciennes, ses vaisselles
cachées, ses diamants et ses objets d'art,
restes de son ancienne splendeur 1 Fut-ce le
désir de rentrer dans ses bijoux en poursuivant les a·uteurs du vol dont deux ans auparavant elle avait été victime1 Ou bien, comme
on l'a prétendu, vint-clic remplir une mission
secrète et servir les intérêts du parti contrerévolutionnaire en allant chercher pour ses

HISTORIA

i
DROUAJS, PINXIT

CLICt&lt;f 1111.AU .. t

ce,

MADAME DU BARRY
PL 48

�,

___________________________________

MllDJUŒ DU_BAR}ft - - - ,

amis de nouveaux sub5ides? c'est ce qu'il
n'est guère possible d'affirmer de façon certaine. Ce qui est sùr, c'est que ses sympatbies
politiques bien connues, le respectueux
dévouement qu'elle avait montré à la
famille royale, le deuil qu'elle avait porté
ostensiblement ù la mort de Louis XVI,
tout, même ses relalions en France, se
réunissait pour la rendre suspecte. Son

plus grand désir, en voyant confisquer
ses biens et les dénonciations s'accumuler sur sa tète, avait été d'obtenir un
nouveau passeport pour retourner en Angleterre. liais il était trop lard et eUc
allait périr victime de sa témérité. Le
21 septembre l 7DS, elle était jetée en
prison; elle ne devait plus en sortir que
pour aller 1l la mort. C'est ici (JUe se
place l'épisode rapporté par son apologiste.
Durant les deux mois où elle resta au
secret, un ami dévoué pénétra auprès
d'elle et lui olTrit le moyen de s'évader
si clic pouvait fournir une somme assez
forte pour acheter la complicité de ses
gardiens: « Pourrez-vous sauver deux
personnes'! &gt;&gt; demanda la prisonnière.
Et comme on lui répondait que le plan
préparé ne permettait d'en saurer qu'une:
«Alors, reprit Mme du Barr}', ce n'est pas
moi qu'il faut faire évader, c'est Mme
de Mortemart 1• Voici un ordre sur mon
kmc1uier qui vous comptera la somme. »
Mme de Mortemart était la fille du
&lt;l11c de Ilrissac, commandant général de
la garde royale, gouverneur de Paris,
massacré devant les grilles de l'orangerie de Versailles, que l'alTection la plus
tendre unissait à la favorite et dont les septembriseurs étaieat venus un soirjcter la tète
sanglante dans son salon de Louveciennes.
La dernière pensée du duc avait été pour celte
maîtresse adorée tl laquelle il avait adressé
les derniers mots qu'il eùt pu tracer, et en
échange de cette lidèlc alTection, Mme du
Barry avait voulu, au prix de sa propre vie,
sauver celle de la fille de son amant.
1. Adlllaï1lc-Pau line-llosalic de Cossé-BriS5.1c, fille tic
Timolüon, duc de Brissar, massacré à Versailles, Cl de
Uclie )laucini de l\"cvcrs. Celte dcrnii&gt;rc élail clicmême fille du duc de fürc,mis cl d'llélêne de Pontd1arlrai11.
A1\élaïdc ùc Brissac êpourn, le 28 déccmLrc
1781, le duc de Mortemart, niuf en prcmiêrcs
noces tic An11c-l,;al1riclle d'Jlarcourl ~ !a11uellc i! s·élait

'

et la déclaration suivante est plus catégorique encore:
" Dès les premiers troubles de la Révolution, m'a dit la marquise d'Havrincourt, propre petite-fille de Mme de
~Iortemart, ma grand'mère avait émigré
avec ses enfants en Angleterre, où elle
habitait un cottage avec la duchesse
d'llarcourt i. Ce n'est donc pas à l'intervention de Mme du Barr) qu'elle dut
d'avoir la vie sauve. De plus, elle ne fut
j:imais détenue en prison, ni !t Sainte-Pélagie ni ailleurs. Ce récit est une pure
légende dénuée de toute espèce de fondement. 1&gt;
Nulle affirmation ne peut ètre plus
probante, pnis11ue la marttnise dïlavrincourt est la fille de Louis-Victorien de
Mortemart et se trouve être, par conséquent, la propre petite-fille de la duchesse
de Mortemart, née Brissac.
La favorite de Louis X\", d'ailleurs,
n'avait rien d'une héroïne de roman. et
nous ne saurions conclure avec 11. Saint_\ndré que !"anecdote rapportée puisse
t!tre, à défaut d'authenticilé, du moins
conforme à son caractère.
Si l'on en voulait douter, ses défaillances, ;l son heure dernière, sont là
pour démentir le généreux sacrifice
qu'elle eût fait dans des circonstances si
1ragiques ! - La petite modiste d'autrefois a pu ùtre bonne fille et même
msceptible de louables sentiments, mais
elle était incapab]e d'une pareille immolation, mèmc pour celle qui lui eùl
Cliché Leroy.
été la plus cltère. Sa pelite âme, un
MoNmŒNT ,\ Fm, LE srn1N DE i\brn ou BARRY.
peu rnlgaire, n'élait faite ni pour les granTerre cuite comma,iiëe à CLonroN
des choses, ni pour les grands sentiments.
par la comtesse en 1~72. ( llusie de Cluny.)
Elle n'appartenait pas à la race des grandts
dames qui montèrent sur l'échafaud, en
martyres résignées et en chrétiennes ; elle
montrer la complète inanité. Les descendants fut, au contraire, la première victime de
de la fille du duc de Brissac, le duc de Mor- cette époque sanglante qui ait eu peur de
temart, la comtesse Guy de la Rochefoucault mourir et tlui ait tremblé devant la guilet tous les autres m'ont donné formellement lotine. Elle aimait trop la vie pour avoir
Ic lémoignage que cc récit élail mensonger, fait ,·olontairemcnl le sacrifice de son existence. La mort lui sembla si alJ'rcuse et si
m;iriC ('U 177'!. Ile cc mnriag,; naquirent qu:tlrc !'nfonls: l°Casimir-Louis•Viclurnicn, 116 lc '10 mars li87;
ellrayante que, jusqu'au pied de l'échafaud,
'2° Emma, née en 1i!)ll , mariée ,111 duc de Bc.1u!ieu;
elle implora sa gdce avec des sanglots cl des
::; .. :\11lonic, nCc en 17!)1, mariée au manpm Je Furhi11-Ja11~on; 4° .\licia, nCt· en !SOO, mariêe au duc de
;,émissements, et, pour sauver du couperet
:\uaillcs; clic mourut en 1818.
sa tète char.mante et légère, sous la main du
'!. c·ctaît la mère de la première femme de sou
m.1ri cl elle l'affcclionuail Luul parliculiCrcmcul.
bourreau, elle se débattait encore!
Si touchante que soit cette tradition, elle
p1\:he malheureusement par l'invraisemblance et tout vient se réunir pour en dé-

VtCO)!TE DE

REISET.

�RETOUR DE L'ILE o'ELBE. -

/../après SrEUBEX.

P. DE PARDIELLAN

/:

Un épisode des Cenl--]ours

1

D'après la légende, la grosse fortune de la
maison Rothschild s'est faite au lendemain de
Waterloo; mais s'il fout ajouter foi aux dires
d'un banquier anglais, anonyme, auteur de
mémoires dont le Berliner Lokal An;;eiger

a publié des extraits, le seul retour de l'ile
d'Elbe aurait déjà valu des gains énormes
aux célèbres financiers. A part une allusion
assez obscure que Napoléon fit à ce sujet, en
présence de ses familiers, à Sainte-Hélène, il
n'existe aucune trace de l'épisode suivant,
mentionné pilr le banquier en question.
Celui-ci, très jeune en 1815, travaillait

comme petit employé dans les hureaux de
M. James de Rothschild, à Paris. Le 5 mars,
entre neuf et dix heures du soir, le personnel
de la maison se préparait à s'en aller, c1uand
la porte s'ouvrit brusquement, livrant passage au baron James, qui, tout elfaré, annonça le débarquement de Napoléon à Fréjus,
et sa marche sur Paris. (&lt; Louis XVIII, continua-t-il, ,,a se sauyer aussi \'Île que sa corpulence le lui permettra. Les ministres rédigent une proclamation emphatique qu'ils
feront afficher demain matin. Cc n'est pas

cela c1ui les sauvera. Une fois de plus, la stupidité des Bourbons va troubler la paix et
entraîner la France à de nouvelles guerres.
Vous n'ignorez pas, messieurs, que nous
avons dans nos caves cent millions en napoléons d'or. Il est évident que 'l'alleyrand et
Fouché ne reculeront devant rien pour se
faire bien venir dç l'empereur. Comme ils
savent le monlant de notre encaisse en or, il
est non moins évident qu'ils l'engageront à
s'emparer de celte somme, à titre d'emprunt
force. Comment nous tirer de là 1 La confiscation o"': cent millions entraînera la perle
de notre maison. Mon frère Nathan seul (qui
était l1 Londres) pourrait nous sauver; mais
comment le prévl!uir? 1)
La chose n'était pas facile, car les barrières éLaient fermées et gardties par ]a
troupe. Cependant, l'auteur de Cû récit ayant
appris qu'un Allemand nommé Schmidt,
courrier de l'ambassade d'Angleterre, était
autorisé à sortir &lt;le Paris pour porter des
dépêches à Londres, offrit à M. de Rothschild
de remplir auprès du baron l'\athan la mission qu'il lui plairait de lui confier. Quoique

très inter1oqué par la proposition que lui faisait cet employé à 1,500 francs par an, le
baron James condescendit à lui exposer que
ce Schmidt avait refusé les dix mille francs
qu'on lui avait offerts s'il wulait se charger
d'emporter une leurc à l'adresse de son frère
Nathan, el que, par conséquent, il était superflu de renouveler une tentative auprès de
lui. ~fais J'auteur ne se laissa pas convaincre
et insista auprès de son patron, déclarant
nettement qu'avec de l'argent et une lettre
d'in'troduclion, il se faisait fort de remplir la
mission.
Gagné par sa &lt;:haleur et se disant, en
somme, qu'il ne fallait dédaigner aucune
chance de salut, le baron James lui fit donner
de l'argent et lui remit un chilTon de papier
avec ces mots griffonnés en hébreu : cc 'l'u
peux te fier entièrement au porteur. l&gt; Avant
de suivre l'auteur dans sa course ,·ertigineuse, il importe de remarquer que cet
homme était un passionné joueur d'échecs.
Dès qu'il avait une minute de loisir, il se
précipitait au café de la Hégence, où il engageait, sans tarder, une partie avec le courrier

I

\

�1f1ST0~1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~chmidt, lequel avait au même degré que
lui Je culte de ce jeu, noble enlre tous ..\
force de s'escrimer l'un contre l'autre, res

deux jeunes gens étaient dcrenus une paire
d'amis, plus que cela, de vrais inséparables.
L'auteur, qui, évidemment, n'était pas Je
premier venu, a\'ait entrevu dès le nom de
Schmidt prononcé le parti qu'il pourrait
tirer de la communjluté de leurs goùts. Au
sortir des bureaux de ~r. de Roth~child, il se
rendit au caré de la Hégence et demanda
qu'on voulût bien lui prê!er un jeu d'échecs .
Oe Jà, il s'en alla trouver son partncr. Celuici, tout n·aturellement, s'empressa de lui conter ses peines, c'est-à-dire l'obligalion oll il
était de faire le vopge de Londres . ~on moins
naturellement, l'autre lni proposa de l'accompagner, histoire de faire d'interminables
parlies en vue de rompre la monotonie de la
roule, et finalement l'entortilla de Ja façon
la plus merveilleuse. Schmidt ne demandait
qu'à se laisser convaincre, et bientôt l'émissaire de M. de r.othschild fut installé en face
de lui, dans une conl'oriahle chaise de poste.
An dernier relais avant Iloulogue, l'auteur
s'a,·rangea pour provoquer un accident &lt;le
voilure (il avait enlevé l'écrou d'une roue).
Tandis que ce pauHc innocent de Schmidt
s'échinait à faire faire les réparations nécessaires, son ami, qui, véritablement, n'était
pas digne de ce titre, enfourchait le premier
cheval venu, partait au galop cl, d'une seule
traite, gagnait la ville, après 3\'0ir parcouru
les dix milles qui la séparaient du lhbilre de
l'accid~nl. C'était, on l'avouera, une chevauchée peu ordinaire pour un homme qui.
peul-être, montait à cheval, ce jour-1~, pour
la premil·re fois de sa vie 1 ou qui, du moin~.

ne devait pas être entraîné 11 cet exercice
violent.
Le rniei donc à Boulogne, 011 de nombreux
obstadcs se dressent devant lui, sous forme
de sentinelles postées de distance en distance.
Des pièces d'or, semées adroitement, lui
frayent un chemin. Il se jctle dans une barf(U~ de contrebandiers qui semble préparée !1
c.on intention - comme dans les Trois MousquelaÏl'es - et. poussé par un vent favorable, s'éloigne de la rire. Quelques heures
plus tard, il débarque à Douvres, se fait donner une voiture allelée de quatre vigoureux
postiers et repart à une allure folle. Enfin, à
cinq heures du malin, trente heures après
arnir quitté Paris, il sonne à la porte de
M. Xalban de Rolhschild, lequel, sur le premier moment, n'esl pas autrement enchanté
d'être ré,·cillé à une h1,ure si matinale.
&lt;&lt; Tiré brusquement d'un profond sommeil
et informé de la catastrophe à laquelle sa
maison était exposée, il garde tout son sangfroid et, après une minute de ré/lexion, me
donna les instructions suivantes : C! Vous allez
retourner en toute hâte auprès de mon frère .
Ne vous laissez pas surmonter par la. fatigue
et arrivez à Paris arnnl J\apoléon. Soyez Lien
persuadé que vous n'obligez pas des ingrats.
Je ne vous en dis pas da\'antage, car Je moment n'est pas aux remerciements. Et maintenant, retenr z mes paroles. Le règne de
Napoléon sera éphémère. L'armée se dédarrra évidemment pour iui, mais la nation,
lasse de si nombreuses guerres, ne la suivra
pas . Le problème consiste pour nous à faire
disparaitre notre or, sans nons brouiller avec
l'empereur. ~ous n'avons rien it payer d'ici
quelque Lemps 1 mais les hillC'ls et valeurs vont

subir une dépréciation; par conséquent, l'or
fera prime. Notre ligne de conduite est donc
tracée : nous n'avons qu'à échanger notre
mélal contre des billets el des valeurs et à
garder le tout dans notre caisse jusqu'au
jour oll le calme aura succédé à la tempête.
Il est bien entendu que mon frère devra
assister à toutes les réceptions des Tuileries,
quitte, si on lui demande de l'argent, à répondre qu'il n'en a plus:. ~t maintenant,
partez, mon garçon, et rentrez ù Paris aussi
vite que possible. »
Lorsque le jeune homme allait sortir, le
baron .\alhan le rappela el lui demanda combien de temps il faudrait à Schmidt pour arri\'er à Londres. Sur la réponse qu'il ne pourrait pas y être avant neuî ou dix heures du
matin, M. de flothi:cbild en,·oya son agent
prévenir lord Castlereagh (alors ministre des
affaires élrangères) des én'•nemcnts qui se passaient en France.
&lt;c Comme mus n'avez pas de passeporl,
ajouta-t-il, et que j'en ai plusieurs signés eu
hlanc, je vais vous en donner un. Passez. par
Calais; ce sera plus prudent, car, à Boulogne,
on vous arrètcrait probaLlement. ))
Tout ceci fut exécuté à la lettre, cl le
8 mars, à une heure de l'après-midi, notre
homme remit au baron James les instructions
de son frère. Elles furent si exactement suh·irs
que Je jour où l'empereur rentrait 11 Paris il
n'y avait plus un centime dans les caisses de
la maison Rothschild.
Les plans de Tallei·rand et de Fouché étaient
d~joués, mais pcndaut la courte durée de son
deuxième règne, Napoléon J~r ne témoigna
ni mécontentement ni ressentiment à M. de
Rothschild.
P.

Preuves et épreUl!es

J'ai ouï faire un conte aux anciens, d'une
dame qui était à la cour, maitresse de feu
M. de Lorge, le bon homme, en ses jeunes
am, l'un des vaillants et renommés c.1pilaines des gens de pied de son temps. Elle,
ayant ouï dire tant de bien de sa Yaillance,
au jour que le roi François premier faisait
combattre des lions en sa cour, voulut faire
preuve s'il était tel· qu'on lui avait fait entendre; et pour cc, lais~a tomber un de ses
gants dans le parc des lions, étant en leur
plus grande furiei et Hi-dessus pria M. de
Lorge de l'aller quérir, s'il l'aimait tant
comme il disait. Lui, sans s'étonner, met sa
cape ~m poing et l'épée à l'autre main, et
s'en va parmi ces lions recouvrer le gant. En

DE

BRANTŒIE.

3.:p -

VUE DU CHATEAU DE VERSAILLES, DU COTE DES JARDINS- -

Gravure de

Ni':E,

a·après le

CHEVALJE:R DE L'ESPINASSJ,:,

FRANTZ FONCK-BRENTANO
~

PARDlELLAN.

quoi la fortune lui fut si favorable, que, fai- et faire preuve de leur valeur, ou les y poussant toujours bonne mine et montrant d'une ser davantage, que non pas faire de ces sotbelle assurance la pointe de son épée aux tises.
lions, ils ne l'osèrent attaquer. Et ayant reJI me souvient que, lorsque nous allàmcs
couvré le gant, il s'en retourna dcvrrs sa assiéger Rouen aux premiers troubles, mamaîtresse et lui rendit; en quoi elle et tous demoiselle de Piennes, l'une des honnêtes
les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais filles de la cour, étant en &lt;loure que feu
on dil que, de heau dépit, ~J. de Lorge la M. de Gergeay ne fùt été assez vaillant pour
quitta pour avoir von lu tirer son passe-temps avoir tué lûi seul, et d'homme à homme, le
de lui et de sa valeur de telle façon . Encore feu Laran dïngrande, qui était un des \'aildit-on qu'il lui jeta par beau dépit son gant lants gentilshommes de la cour, pour éprouau nez, car il eùt mieux voulu qu'elle lui ver sa valeur lui donna une faveur d'unr
eût commandé cent fois d'aller enfoncer un écharpe qu'il mît à son habillement de tète;
bataillon de gens de pied, ol1 il s'était bien et, ainsi qu'on vint pour reconnailrc le forl
appris d'y aller, que non de combattre des de Sainle-Catherine, il donna si courageusebêtes, dont le combat n'en est guère glorieux. ment et vaillamment dans une lroupe de cheJe crois que telles femmes, par tels essais, vaux qui étaient sortis hors de la ville, qu'en
se veuJcnt défaire ainsi gentiment de leur.;; Lien combattant il eut un coup de pistolet
serviteurs, qui, possible, les ennuient. Il vau- dans la tête, dont il mourut roide mort sur
drait mieux qu'elles leur donnassent de belles la place; en quoi ladite demoiselle fut satisfaveurs, et l~s prier, pour l'amour d'elles, faite de sa valeur, et, s'il ne fùt mort sur le
les porter aux lieux honorables de la guerre coup, ayant si bien fait, elle l'eùt épousé.

~

•

L'Affaire du Collier
XXIV

Le coup de foudre (snite),
Mme de la Motte voyait approcher le terme
du 1er août où devait être fait le premier
payement de 400.000 livres. EUe avait vu,
chez le cardinal} Baudard de Sainte-James,
trésorier général de la marine, et savait que
celui-ci était attaché au cardinal, fort entiché,
par surcroit, de Cag]ios~ro, en_ relation enfin
avec les Bühmer. li avait marié sa fille avec
le marquis de Puységur, un adepte fervent
de Cacrlioslro et de Mesmer. « Sainle-James,
dit M~e Vigée-Le Brun, était financier dans
toute l'étendue du terme. C'était un homme
de moyenne grandeur, gros et gras, au visage
très coloré, de cette fraicheur qu'on peut
avoir à cinquante ans passés quand on se
porte bien el qu'on est heureux. 1&gt; Dans son
hôtel de la place Vendôme, dont les salons
immenses étaient entièrement tapisséa de

glaces, il donnait des dîners de cinquante vous à. Sainte-James. Pour lui, cent mille
couverts où la nohlesse et les lettres étaient écus ne sont rien. &gt;&gt; Rohan en parla au finan~
brillamment représentés. Sa magnifique pro- cier. li tombait bien.
priété de Nenilly reçut du peuple le nom de
11 Prêter 400 000 livres pour payer le col&lt;t Folie-Sainte-James )), à cause du 1uxe
lier; mais le collier esl fait de 800 000 livres
inouï. li y organisail des soirées où l'on que j'ai prêtées! J&gt;
jouait la comédie, où l'on tirait des feux d"arEncore Sainte-James consentirait-il à cette
tifice, où tant de personnes étaient invitées nouvelle avance, mais, rendu méfiant par
que l'on se croyail dans une promenade pu- l'aventure du fermier général Béranger, il
Llique. Sainte-James étail très ambitieux, désire qu'une lettre, ol1 la reine demanderait
avide de protections puissantes à la Cour; l'argent, demeure enlre ses mains. li n'y faut
il rêvait, non du ruban, mais du cordon donc plus songer.
rouge. C'est lui qui avait jadis prêté aux
Cependant on arrivait à la fin de juillet.
Bohrner les 800.000 livres avec lesquelles ils Mme de la Motte devient agitée, nerveuse.
avaient acheté les diamants du collier, pri- Comment reculer le terme du paiement.?
mitivement destiné à la Du Barry de qui c&lt; Que signifient, lui dira maître Target, ce
Sainte-James avait escompté la faveur.
trouble de votre maison, ces agitations du
Mme de la Motte dil au cardinal: « Je vois 27 juillet, où vous sorte, précipitamment de
la reine embarrassée pour le rnrsement du chez vous, où vous ne revenez ni dîner, ni
1er aoùt. Elle ne vous l'écrit pas pour ne pas souper, ni coucher; où vous vous réfugiez
vous inquiéter . J'ai imaginé un moyen de lui chez des amis et ne voyagez que la nuit? )J
!!tire votre cour en la tranquillisant. Adressez- Ce jour, 27 juillet, elle fait chez le notaire
- 343 ..,.

�r--

fflSTO'R,.1.ll

Minguet, en déposant des diamants C( d'une
immense valeur l&gt; , un emprunt de trentecinq mille livres. Le 51, elle lait porter chez
le cardinal une lettre signée (1 Marie-Antoinclle 1&gt;, ol1 il est dit que les quatra cent
mille livres promises pour le lendemain ne
pourront être payées que le ter octobre, mais
qu'i1 cette dale il serait fait un paiement dl!
sept cent mille livres en une fois, moitié de
la somme totale. Cette fois, l'inquiétude commence it pénétrer dans l'esprit du prélat.
!lais le lendemain une femme de chambre
vient l'appeler de la part de la comlcsse.
Celle-ci, de ses paroles insinuantes, s'efforce

de calmer ses esprils. Et la conriancc lui
revient quand lime de la Molle lui tend une
somme de trente mille li\ res, intérêt à V&lt;'rser
1

aux joailliers pour les srpt cent mille livres
dont le paiement était reculé en, octobre. Le

cardinal, qui croyait toujours Mme de 1a
Molle dans la misère, ne doute pas que celle
somme ne lui ait été remise par la reine. Le
juillet, il voit Jes joailliers, qui accueillent
très mal la proposition du délai. lis protestent avec vivacité et n'acceptent les trenle
mille livres qu'en acompte sur ft,s quatre
cent mille qui leur sont dues immédiatement 1 •
li est urgent qu'ils soient payés, disent-ils.
Sainte-James, leur créancier, de,,ient pressant
et les intérêls qu'ils ont à lui verser les accablent. Le cardinal craint un éclat. L'attitude
des lli.ihmer rendait en effet la 1-ituation extrêmement critique. L'histoire de Mme de la
Motte fait voir en elle une incroyable inconscience, qui fait d'ailleurs sa hardiesse et sa
force . Elle ne voit le danger que quand il est
immédiat et, alors .seulement, cherche à y
parer. En hâte elle fait revenir son mari de
Bar-sur-Aube, où le comte, dans une insouciance parfaite, menait un train royal; puis,
elle combine un coup si hardi, déno l:rnt une
vue si claire des caraclèr('s et de la situation,
qu'une fois de plus on ne peut retenir un cri
de surprise devant ce génie d'intrigue. Le
5 aoùt, elle envoie le Père Loth chercher Ilassenge et lui dit hardiment : (( Vous êtes
trompé. l'écrit de garantie qne possède le
cardinal porte une signature fausse; mais le
prince est assez riche, il payera. D
Parmi ces manœuvres longues, compliquées, conduites avec tant de suite et d'une
main si sùre, c'est ici le coup de maître. Mis
dans cc moment, brutalement, en face de 1a
réalité, épouvanté par la pcrspectire du scandale d'un procès certain, par l'effroyable
honte qui allait rejaillif sur lui Je la scène
du bosquet, à propos de laquelle le procureur du roi lui dirait qu'il avait été entrainé jusqu 'à la lèse-majesté, le cardinal,
qui avait des ressources très grandes, ne
devait pas hésiter à payer les joailliers et à
étouffer toute l'affaire. Et il n'eût pas hésité,
et Mme de la Motte et son mari eussent joui
tranquillement du fruit de leur larcin! Ceci

;;o

. 1. Ces f~it.s, d'après_ le mémoire des joailliers, les
rnterrogalo1res du carrltnal, le plaidoyer de M~ T:iro-et
et les notes qt!C cel_ui-ei r~unit et &lt;JUI sont consen·~es
dans son does1er.8tbL. 11 • de Paris, ms. de !a rt'~en•e

L' JlFF.!11~E
n'est pas une h} polhèse; on a les déclarations
du prince de Roban : « li entrait dans les
projets de Mme de la !lotte, dit-il, de déclarer elle-même que la signature était fausse.
Elle se flattait de m'avoir réduit par ses
adroites manœuvres à payer le collier sans
oser me plaindre. Et j'aurais certainement
pris le parti de m'arranger arec les joailliers,
('n sacrifiant ma fortune et en employant le
secours de mes parents !. n
Malheureusement pour Raban et pour
Jeanne de Valois, les bijoutiers, par timidité,
n'osent affronter le cardinal. Instruit, par son
collègue Bass('ngc, des paroles de Mme de
la Molle, lJiihmcr, en proie aux plus vi\'es
alarmes, court I,~ même jour à Versailles,
s'efforçant d'obtenir une audience de la reine:;.
Il ne peut voir que la lectrice, ~Jme Campan,
qui lui dit :
\( Yous êtes la ,•ictime d'une escroqu('ric,
jamais la reine n ·a reçu le collier . o
Au moins, à présent, les joailliers iront-ils
hardiment faire au cardinal la déclaration
que lime de la Molle leur a conseillée? Jusqu'au bout leur conduite déjouera ses calculs.
Le même jour, 5 août, Mme de la Moite
mandait Hétaux de l'illellc, le pressait de
fuir, lui remellait 4000 livres pour son
voiage. nétaux fait charger ses malles sur un
cabriolet ffUÏI a loué chez Hinnet, sellirr,
rue Saint-Martin . Le cbeval appartient à La
Motte. Il vient souper rue Saint-Gilles, gaiement, jusqu'à minuit, et comme les meubles
de la maison sont d~jà emballôs, à l'exception du lit des époux La Molle, Rétaux va
s'installer dans son cabriolet qu'il a fait
entrer dans la cour et part à deux heures du
malin. li prend le chemin de l'Italie, en passant par la Suisse.
Enfin, ce mème jour, 5 août, Jeanne envoie Rosalie chez le cardinal pour le presser
de venir la voir. Le cardinal a fait défendre
sa porte, mais la femme de chambre insiste,
le suisse la laisse monter. Le cardinal se
rend ru e Neuve-Saint-Gilles. n J'ai des ennemis, lui dit-elle, je suis accusée d'indiscrétions et de van/crics; d·un momrnt à l'autre
je puis être arrèlée; on m'a fait espérer, si
je quille Paris, que peut-être on cessera de
m'apercevoir oll je suis cachée. Je devrais
êl re partie. Juscru e-là je tremble. l~n attcn•
dant que mes ~lfTaires soient terminées ici et
que tous mes meubles soient enlevés, accordez-moi, de grùce, un asile dans votre
hôtel. )J Rohan, confiant jusqu'à la dernière
minute, lui ~it qu'il est prêt à la recevoir
avec son mari.
Dans la journée, elle avait donné un diner
oil elle avait reçu le comte de Barras, sa sœur
Marie-Anne qu'elle avait décidée à Yenir à
Paris, un neveu, et d'autres personnes. Il ne
fallait pas que son trouble intérieurse trahît.
Mais entre onze heures et minuit, après
qu'elle a fait éteindre toutes les lumières
par le portier, elle ouvre la porte doucement,

sans bruit, et glisse comme une ombre,
suivie de Rosalie.
ci Le tremblement, dira Me Target, se
montre dans tous vos pas . Les ténèbres ne
suffisent pas pour vous rassurer contre les
regards; vous craign('z jusqu'à la chandelle
de rntre portier; vous ne sortirez que lorsque
tout le monde sera sorti de sa loge et quand
la lumière sera éteinte; le capuchon de vos
mantelets vous couvrira le visage à l'une el
à l'autre; et c'est ainsi que vous parcourez
mystérieusement, dans l'ombre, la solitude
de celle parlie du boulevard qui vous conduit
à l"botd de Il. le Cardinal où vous allez
prendre refuge. l) Huc Vieille-du-Temple, elle
trouva son mari : c&lt; Le sieur de Carbonnières
nous conduisit dans une chambre qui avait
élé occupée par le sieur abbé George!. ,,
Par cette dernière rnanœuvre, Ume de la
Motte cro}'ait lier définitivement son .sort à
celui de Rohan, établir sa bonne foi : " Si
elle n'avaif pas agi de bonne foi, serait-elle
Yenne ainsi se livrer au prince1 J)
Le 4 aoùt, lendemain de la double déclaration laite par Mme de la Motte et par !!me Campan, Biibmer est appelé à l'hôtel de Strasbourg C'est Bassenge qui y va. Il désire
s'expliquer avec le cardinal, mais, intimidé,
il n'ose encore dire franchement ce qu'il a
sur le cœur, répéter ce qu'il lui a été déclaré
la veille, parler d"un faux. li demande seulement:
C{ Son Éminence est-elle certaine de l'inLrrmédiaire qui a été placé entre die et la
reine? lJ
Bohan voit la surexcitation du joaillier l't
en est effrayé. li faut le calmer. Il serait
capable d"aller jusqu'au roi lui révéler le
secret. nohan lui propose de remettre entre
ses mains le titre contenant les conditions du
marché, revêtu de la signature C! MarieAntoinette de ~·rance &gt;J . Ce sera sa garantie.
Mais immédiatement Bassenge comprend
qu'en cas de duperie cette seule garantie
qu'il a n'en est une qu'en demeurant dans
les mains du cardinal qui lui sert de.caution.
Le cardinal a Leau insister, il refuse de
prendre le billet.
Bassenge reparle de ses inquiétudes ; ses
créanciers s'impatientent, Sainte-James qui
lui a avancé sur le collier 800 000 livres ....
L·angoisse serre le prince Louis à la gorge;
à tout prix Bassenge doit être rassurl•.
&lt;! Si j e vous disais que j'ai traité directe•
ment avec la rei~, seriez-vous content?
- Cela me donn erait la plus grande tranquillité.
- Hé bien, j e suis aussi sûr que si j'avais
traité directement. »
En eflet Rohan n'a-t-il pas vu Marie-Antoinette à Versailles, le soir, dans le bosquel?
la reine ne vient-elle pas de lui faire remettre
50 000 livres? n'a-t-il pas reçu de nombreuses lettres d'elle?
Bassenge répond qu'il demeure inquiet.

1. lnt crr. de Rohan, publié par }[. Campardon,
p. ':223; confrontation à lïnspecteur Quidor, Ardt.

entrant à la Bastille, fut : « J"ai été trompé, j('
payerai le coll ier. »
3. DJclaration de Ilühmcr cl llssse11gc, Arch. 11al.,
Fi/441-~, 13.

1

,ml., X", B/ 1417; )lémoire de lfe T11rgt!l. Collection
complète, IV 1 177. - I.e premier mot du all'll inal,

c&lt; Je ferai représenter à Ja reine combien
ces délais sont nuisibles à vos intérêts. »
ÜJssengc se défie de l'intermédiaire. Sainte•
James est de plus en plus pressant.
&lt;c Je prendsdoncl'eagagement, dit Rohan,
d'obienir du trésorier de la marine qu'il
patirnle pour les pa)'emenls. )&gt;
Cc sont ces mots qui calment le négociant
et il prend congé.
A la suite de cette entrevue angoissante le
prince Louis dicta à Liégeois, l'un de ses
valets de cbambre, un billet où se peignent
ses tourments et qui a été retrouvé parmi ses
papiers. Le voici avec les indications qui
permettent d'en comprendre les termes.
Ell\"o~-J chercher B[assenge], qui soupçonne que
c'est pour lui parler clu même objet (le collier).
Il m'a demandé commer1t il devail répondre. Je
lui ai dit qu'il se garde bien de
foire aucunè ronfi /cncc, qu'il
del"aÎl di1'e qu'il a\'aÎL env,1\é

Entrée avec son mari dans ce petit appartement de l'hôtel de Rohan dans la nuit du
3 au 4 août, Mme de la !lotte en sortit le 5;
le 6 elle partait pour Bar-sur-Aube.
Elle prenait le chemin de son pays natal,
l'esprit rassuré. L'orage en éclatant tomberait
sur J\ohan, qui n'hésiterait pas à le dissiper
en payant les joailliers. D'ailleurs, la négociation n'avait-elle pas été faite directement
entre les marchands et le cardinal? Il n'y
avait pas raison de s'alarmer.
Quand les commissaires du Parlement objectèrent dans la suite à Rohan, que si la
dame de la Motte eût réellement fait imiter
la signature de la reine et rendre les diamants
à son profit, elle n'ellt pas déménagé au
vu et su de tout le monde pour aller à Barsur-Au be et se fût plutôt retirée en pays

l'objl'l rn question à l'étranèr
el que ji&gt; lui rt·comm:rn1lc ab50lumcnl le gerrct rl de ne f.iire
:rncune confidenci&gt;. Il m'a a firmé et n!pété ;J plusicms l'C'prisL'S
que sa vie n'était plus qu'un
lour1nenl dC'puis qu',I il\'nil p1 i:;
la li!lt'r!é tl'éc1·in:1 ii ... ( a rein,,)
, 1 1111'il lui rivait été dit l'flr' C.

(J/111e Cnmpan) &lt;111e le mailrc

(/tt 1·ei11e) 11e s 1,·:iit ce &lt;pic ci&gt;s
gcns-1~ (les Bühmer) \"Oulaicnt

dire. Que la lète lui lournail.
Cet eusemble des choses pourr:iil
aus~i faire tourner la mienne,
si cr n'était si1r que le mo~en
propo.~t.\ (la démarche aupri:s de
Sainlt-James) :1rrange louL pour
le présent el le futur. D'aillem·s l,t
J)C'rsonnc que je propose (SainfeJctmes ) est in struilc dr !nul

parce que débiteur (Les Bülimer)
n·n pu fc.irc nutremr.nl. Ain~i
cela ne change rieu à l'ordre dt'S
cho~cs et au contr,1irc fera naître le ealrue oil est actuellement
le Lroul,lc et le tlés1·~poir 1.

Le cardinal \'it elfccti,·ement Baudard de Sainte-J,1mcs. Il le rencontra dans le
monde, r □ une soirée. Tous
deux se promenaient sur la
terrasse parmi les invités. Le
cardinal supplia le financin
de ne pJ.s presser les bijoutiers el, pour le rassurer, il
lui confia qu'il venait de voir,
écrit de la main de la reine,
&lt;Ju'ellc avait 700 000 livres
pour Jes llühmer. Ruban faisait allusion à la prétendue
lellre de Marie-Antoinette que
Mme de la Motte lui avait
montrée en lui apportant les
30 000 livres d'intérêt sur la somme à verser
ultérieurement! .
1. Bibl. v. de Paris, doss . Target. C'est celte note,

su r laquelle R_ohan ne voulul pas s'expliquer au cours
du procès, ~n'il appelle la « riote informe ».
2. Les fo11s des 3 el 4 aofit 1785, d'a11rès les inter-

Gral'ure d'llubert, d'après L. M. Van Loo.

étranger, Rohan répondit très justement :
« La conduite de ladite dame de la Motte
rogatoires, confrontation~ et récolements du procês,
A1·ch. 111ll., X'! ll/14li, et d'après les notes des dos~iers Target et 8ül11ner, Bibl. v. de /lmis, ms. dc la

réserve.

DU COUTE~ - - ,

n'est pas si inconséquente qu'il semblerait au
premier abord. Elle croyait m'avoir tellement
enveloppé dans ses artifices que je n'oserais
rien dire, et de fait, les manœuvres sont tellement multipliées que j'aurais préféré payer,
ne rien dire et laisser Mme de la !lotte jouir
du fruit de ses intrigues. J)
« Quelle conduite plus naturelle, plus
habile, plus prudente, pouvait donc tenir
Jeanne de Valois? ohserv8 Me Labori. Fuir,
c'est s'accuser, donner à Rohan peut-ètre le
moyen de se déga~er. Rester, c'est condamner
Rohan à arrêter l'afiàire à tout prix, à payer
Biibmer, à se charger de tout. Que peut-elle
craindre en effet? Rohan n'est-il pas un peu
son complice, par son audace à s'élever jusqu'à la reinr, par cette crédulité naïve de
cette entrevue simulée, par cette correspondance ir1Yentée à plaisir? Encore dupe, Rohan ne peut
vouloir perdre la reine; désabusé, il ne peut affronter
une accusation de lèse-majesté, affronter l'échafaud:;. l)
De fait, noLan hésitait. Son
Hprit élait ballotté enlre des
incerlituJes cruelles. Laquestion qui lui avait été posée
par le joaillier, le hanlail. li
s'était efforcé de rassurer IlObmer; mais lui-même n'était
guère rassuré. Et voici q11e
l'escroquerie va lui apparai/re
dans son plein jour quand,
comparant pour la première
fois l'engagrm'ent signé (C Marie-Antoinette de France ,,
qu'il a entre les mains, avec
des billets de la reine qui lui
sont confiés par quelques-uns
de ses parents, il ne lrome
entre les écritures aucune ressemblance.
Cagliostro, son conseill1'r
habituel, e,t appelé auprès de
lui. L'alchimiste, pour une
fois, laisse de rùté les Jumières du grand Cofle, de l'archange Michaël et du bœuf
.Apis. Très perspicace, il démêle l'intrigue. &lt;r Jamais, dit
Cagliostro à floban, la reine
n'a signé Afarie-Anloinetle de
France. Sùrcment vous êtes
trompé. Vous êtes victime
d'une friponnerie et n'av('z
qu'un parti à prendre : aller
vous jeter sans retard aux
pieds du roi et Iui conter cc
qui s'est passé. »
Cagliostro de,·inait-il l'avenir? Dans le présent il parlait
d'or. Nous venons d'indiquer
le moment critique dans la vie de MaricAntoinette, celui où l'arrivée du Contrôleur
3. Fernand Lahori, Confê.rence des avocals, 20 nor
188~.
Alph. Karr (le Figaro, 11 j&lt;lnl'. 1800) d1h-eloppc
des considtlrotions identiques.

�, . _ 111STOR,_1.ll

L' JlFF .111]tE DU COLZ.1E]t _ _ .,.

général l'empêcba de questionner Bühmer
sur le billet qu'il lui remettait: nous voici
au moment critique dans la vie du cardinal.
Eûl-il suivi le conseil de l'alchimiste, l'effroyable scandale était évité. Il était dans une
perplexilé douloureuse. Et c'est encore sa
bonté qui l'arrêtait. Il hésitait à jeter dans
les fers cette jeune femme, une Valois. Elle
avait été poussée à bout pa'r la misère.
« Eh bien, si je le fais, répond-il à Cagliostro, cette femme est perdue.

- Si vous ne voulez pas le faire, un &lt;le
vos amis le fera pour vous.
- Non 1 non, laissez-moi réfléchir. l)
&lt;&lt; J'étais dans la perplexité sur le parli
qu'il me convenait de prendre, incertain s'il

27 juillet 1785, à l'abbé George!, son vicaire
général à la grande aumônerie, pouvoir de
disposer de tous les bénéfices dépendants de
l'évêché de Strasbourg. de l'abbaye de SaintVaast, de celle de la Chaise-Dieu, du prieuré
de Soucillange et d'accorder toutes lettres de
nomination.

A Ilar-sur-Aube, Jeanne donnait des fèles
éblouissantes. C'était un luxe fou. Avec son
mari elle va aux réceptions organisées par
les seigneurs de la contrée. A Châteauvillain,
le duc de Penthièvre l'accueille avec les plus
grands égards . {! Lê prince, dit Beugnot, la
reconduisit jusqu'à la porte du deuxième

jardins de l'abbaJ"e. Le ciel était rempli de
lumière. Le soleil avait disparu derrière les
hauteurs boisées qui enserrent Clairvaux. Les
arbres que porte la colline se découpaient en
dentelles noires sur un fond pourpre et or,
avec des coulées de cuivre vert, flamboyant ;
mais la vallée était dans l'ombre. Seules les
cimes des peupliers et des sapins émergeaient,
d'un jaune orange, comme trempées dans du
safran. Peu à peu la lumière s'est apaisée, le
ciel est devenu violet. Dans la vallée se tasse
une brume blanche, d'instant en instant plus
opaque, où se mêlent des tons gris de plus
en plus sombres . De gros nuages envahissent
lecoucbanl. Le crépuscule se perd dans la nuit.
Neu[ heures sonnent. C'est le moment du

VUE DE L'ABBAYE DE CLAIRVAUX 1 PRÈS DE BAR-SUR-AUDE.

fallait tout ébruiter en dénonçant la dame La
~Joue, s'il ne serait pas plus sage de payer le
collier et d'assoupir celte affaire 1 • »
En ce moment, l'âme du_cardinal fait pitié.
Enfant gâté de la fortune, élevé dans la richesse, les honneurs, tous les obstacles tombant d'eux-mêmes devant ses pas, il ~tait
devenu l'homme d'esprit, de manières délicates et agréables qui charmaient ses amis :
mais l'agrément même de la vie avait émoussé
en lui le caractère. Devant une décision à
prendre, il recule. Et cependant quel gouffre
s'ouvre devant lui. Un fait montre les craintes
qui l'envahissaient. En prévision d'événements
redoutés, peut-être mème de la privation de
la liberté, le cardinal de Rohan donna le

salon donnant sur le grand escalier, honneur
qu'il ne fait point aux duchesses et qu'il
réserve pour les princesses du sa11g 1), tant il
a de respect pour la petite-fille des rois. Le
comte Beugnot voit les époux La Motte presque
journellement.
Le i 7 août, Beugnot avait accompagné
Mme de la !lotte à l'abbaye de Clairvaux
pour les solennités en l'honneur de saint
Bernard. L'abbé, dom l\ocourt, prodiguait
lui aussi à la comtesse les plus rares distinctions. Il croyait, dit Reugnot, à ses relations
avec le cardinal et la traitait comme une princesse de l'Église. Jeanne était dans une toilette brillante et toute couverte de diamants 1.
On se promena toute la soirée dans les beaux

souper. L'abbé Maury, qui devait arriver le
soir même pour prêcher le panégyrique du
saint, était en retard. On se décide enfin à
neuf heures et demie à se mellre à table sans
lui. Le grand réfectoire, percé de deux: étages
de fenêtres, est en fête. Les murailles d'un
blanc cru renvoient la lumière des Lougies,
et les camaïeux: bistres, dans les voussures,
entre les pilastres élevés - des sujets religieux auxquels le style du temps donne un
air de mythologie à la Van Loo - brillent
d'un joyeux éclat.
f,e roulement d'une voilure. L'abbé Maury
parait, essoufOé, agité.
Des nouvelles?
&lt;( Comment des nouvelles1 Mais où vivez.

1. ~oies ile Bohan pour son 3\'0Cal ~I• Target, Bibl.

1•. de Paris, ms. de la rCserve cl inlNJ'. dC' Cagiiostro.

2. ~ol&lt;'s de T:irgel, Biul . v. de Pal'is, téscrve.

Yous donc? le prince cardinal de Bohan,
grand aumùnier de Franee, arrêté mardi
dernier, jour Je l'Asscmption, en habits pontificaux, au moment où il sortait du cabinet du roi. On parle
d°Lm collier de diamants acheté
au nom de la reine .... &gt;&gt;
.Jeanne était assise entre les
robes noires de deux moines et
sur son sein les diamants resplendissaient.
(&lt; Dès que la nouvelle avait
frappé mes oreilles, dit Beugnot, j'avais jeté les yeux sur
Mme de la Molle, qui avait laissé
tomber sa serviette et dont la
figure, pMe et immobile, restait perpendiculaire à son assiette. Le premier moment
passé, elle fait effort rt s'élance
hors de la salle à manger.
L'un des dignitaires de la maison la suit, et, quelques instants
aprè3, je quitte la table et vais
la retrouver. Déjà elle avait fait
mettre ses chevaux ; nous partons. »
Jeanne de Valois prononce
des paroles incohérentes. Brusquement sa pensée s'arrète sur
le no,TI de Cagliostro :
c1 Je vous dis que c'est du
Cagliostro tout pur.
- Mais vous avez reçu ce
charlatan, et ne vous êtes-vous
pas compromise avec lui?
- En rien, et je suis tout à
fait tranquille, j'ai eu grand
tort de quitter le souper. i&gt;
Ucugnot n'a pas une égale
confiance. Il conseille de fuir
en Angleterre.
C! Monsieur, vous m'ennu}'CZ
à la fin ! Je vous ai laissé aller
jusqu"au bout parce que je pensais à autre chose. Faut-il vous répéter dix
fois de suile que je ne suis pour rien dans
celle affaire? Je suis très fàchée de m'èlre
levée de table. Il
Le temps s'était g:Hé. De lourds nuages
roulaient au ciel. C'é1ait l'orage. Dans la nuit
noire la pluie tombait à Yerse. La Yoiture
était fouellée par les branches mouillées des
arbres, ·des hêtres et des frênes qui forment
les bois de Clairvaux : un clapotement monotone qui énervait. Les roues s'embourbaienl
dans les ornières. Le tonnerre éclatait. Par
moments les chevaux s·ébrouaient, refusant
d'avancer. Enfin on sort du bois. Des deux
cùtés du chemin les champs s'étendent mornes
el dé:;erts . Les lanternes sont éteintes. On ne
voit plus devant soi. La comtesse a peur que
les chevaux ne traversent pas droit les ponts
de l"Aube el la jettent dans la rivière. On
passe aux. Crottières. Enûni on arri\"e rue
8aint-Michel, à la maison de la comtesse.
l:Jeugnot lui conseille de brûler tous les papiers qui concernent ses rapports avec le
cardinal. 1( Nous ouvronsi écrit-il, un grand

colîre en bois de santal rempli de papiers de
toutes couleurs. J'étais pressé d'en finir. ii
Pourqnoi ne pas jeter le tout au feu, ensemble,

Grarnre d'Hubert, d'après Méont.

tience 1 • BOhmer s'y rend le U août. Interrogé, il dit comment il a vendu le collier.
~farie-Antoinctte, étonnée, effrayée, ordonne
au bijoutier de lui rédiger un
mPmoire, qui lui est remis le
12 i. La négociation du Collier,
l'initiative de !!me de la !lotte,
les démarches du cardinal et la
remise du bijou entre ses mains
y sont racontées en détail.
:\farie-Antoinette en parle
aussitôt au roi, émue, irritée.
Elle se senl outragée par l'abus
fait de son nom. L'antipathie
que sa mère lui a communiquée et a entretenue si soigneusement en elle, reparaît dans
toute sa force. cc L'affaire, écrilelle à son frère Joseph ![, a
été concertée entre le roi et moi,
les minislres n'en ont rien su. 1&gt;
Ce fut le malheur. Dans le ministère, étaü alors un homme
de premier ordre, doué d'une
connaissance profonde des hommes et d'une précieuse expérience, le comte de Vergennes.
Il eût empêché la faute irréparable qui Ya être commise.
Le 10 aoùt, Baudard de Sainte-James dinait chez le cardinal.
Celui-ci, au cours de la conversation, se plaignit encore de
Ilühmer, de ce qu'il avait négligé de parler à la reine du
collier, ayant eu occasion de la
voir.
&lt;t Je ferai dire à Ilassenge,
ajouta+il, d"aller à Versailles
vendredi prochain, pour parler
avec Sa Majesté".»
Le 15 août, jour de l'Assomplion, était jour de grande
fêle à la Cour depuis le vœu de
Louis XIII plaçant sa couronne
et le royaume sous la protection de la Vierge.
C'était aussi la fête dtl la reine. Toute la cour,
et la noblesse qui gravitait autour de la cour,
se trouvaient à Versailles, et le peuple arrivait en foule de Paris. Dans la matinée, le
roi, la reine, Breteuil, le garde des sceaux

en bloc? Mais Jeanne tient à ce que le jeune
avocat lise certains documents. C'était la prétendue correspondance amoureuse de Rohan
avec Jeanne de Valois . Il était nécessaire que
Beugnot en pril connaissance afin d'en pouvoir témoigner à l'occasion, mais nécessaire
aussi que les lellres fussent anéanties après
cette lecture, afin que l'authenticité n'en pùt
.1. « lfonsie.~r, M~1lam e de ~fozri ti l s·agil de ~lme de
)lise1")&gt; premier~ f7mme de charge de la reine) nl'a
être contrôlée .
elrnrge de vo~s i•crne de la par de Ln Beine de \'OUS
L'aube blanchissait quand Ileugnol prit lro_uver demin mat1n 1 9 du présent. à Trianon. ~a
MaJeslé veue ,·ous l'aire voit- une boucle de cinlurc
congé. 'fous les papiers étaient détruits.

XXV
De la fange sur la crosse
et sur le sceptre.
Tandis que le cardinal était dans ces perplexités, la reine, mise au courant de la
conversation que Mme éampan avait eue, le
vendredi 5, avec son joaillier, manda celui.ci
à Versailles, le lundi 8 aoùt. Elle le mande
en toute hâte. Le billet, rédigé par Loir, son
valet de chambre, témoigne de son irnpa-

dont les diameJJl ue tienne pas bien, leur (l'heure)
l! pl~s como&lt;le serel entre neuf ou cl ix heur du matin .
.1ai I h_~nnenr cleslre, Monsieur, Yot1·e humble ser\'iteur. Signé : Lorn. F,n poslscriplum : Si monSÎt!llr
llohemer 11etés p:is à Pal'is, je pry monsieur llazauge
denv~yer un cx1Jres it lloisi (l:iuissy•Saint-1,l'ger). Uc
Ve1:s11.1llcs, cc 8 aou~l 171fü. Au 11erso : Service de ]a
~eme trës p~essC. Monsieur, monsieur Bohemer, juuuillicr .du .Rot ~l de la Couronne, rue Vendom'me au
ifüra.1s, a ~:iri s. En apnstille : Au porteur dix-huit
so! ~1 !a presente est remis ..avan lroi~ heur de J'npri:s
rn1.d1, cc g a?ust. » Doss. llohmer, Bi.hl. v de Paris,
m~. de la resctre.
2. Il y a deu" mëmoires du Bôhmcr cl Ilassen&amp;e
c~posant l'a!l~ai~e du _Collier, c~,lui qui fut remis Îe
12 ;oùl 178;i a la rerne _(publie e1~ 1786, s. 1., in-~
de. -4 p.) el u11 autre qu, fuL remis le 23 août au1
m1~1str~s. Arch. trnl., F~ 4445/13.
oJ. Bd.il. ual., ms ..loly de Fleury 2088, f 0 328 v.

�..,
r--

H1STO'l{1.11

Miromesnil se sont réunis à dix heures dans
le cabinet du roi 1, Vergennes n'y est pas; la
riuestion qui va être agitée n'est pas de son

celte acquisition d'un collier de diamants que
vous auriez faite au nom de la reine? &gt;J
Rohan est devenu blême.

CHATEAU DE VERSAILLES, -

département. Breteuil donne lecture à haute
voix du mémoire des joailliers. Les opinions
sont exprimées. Miromesnil recommande la
prudence, la modérat;on : « Il faut, dit-il,
s'informer encore, Rohan n'est-il pas d'un
rang et d'une famille à être entendu avant
que d'ètre arrèté? J) Avec violence, Breteuil
exprime une opinion opposée. Nous avons dit
la haine personnelle qui s'était élevée entre
Rohan et lui.
Uretcuil étr1it un homme très bon et fut
un minislrt! dislingné auquel l'histoire finira
par rendre justice. Avec ses grandes qualilés
de cœur et d'esprit, il avait malheureusement
une nature ardente el brusque. Il crut véritablement que le cardinal, abimé de delles,
avait imaginé une pareille nf'gociation pour
se libérer de ses créanciers. Il exprima l'avis
de l'arrêter sur-le-champ. Marie-Antoinette,
non moins passionnée, ne comprenait pas
qu'on hésitàt : « Le cardinal a pris mon
nom comme un vil et maladroit faux monnayeur. &gt;&gt; Louis XVl inclinait vers l'avis de
Miromesnil. Il demanda à Breteuil d'aller
chercher Rohan. Celui-ci s'était rendu à Versailles pour célébrer, dans la chapelle du
palais, l'office de ]'Assomption. li se trouvait
avec les &lt;&lt; grandes entrées &gt;&gt; dans le cabinet
du roi !, C'étaient les dignitaires de la Cour,
les noms les plus illustres de la noblesse. A
onze heures, il entre dans le Cabinet intérieur,
vêtu en soutane de moire écarlate et en
rochet d'Angleterre.
« Mon cousin, dit le roi, qu'est-ce que
1 . Aujourd'hui, au châl ëau de Versailles, salle 130.

LE CA131NET DU ROI.

&lt;! Sire, je Je vois, j'ai éié trompé, mais je
n'ai pas trompé.
- S'il en est ainsi, mon cousin, vous ne
devez avoir aucune inquiétude. ~Jais expliquez-vous .... J)
La reine était devant lui, la tète haute et
fière. Elle le perçait de son re~ard qu'elle
savait rendre si dur et altier; elle l'écrasait
de sa colère, de son mépris . Quelle chute
brusque, atroce, où d'un coup était brisée la
belle et Iongnc espérance qui s'était peu à
peu élevée en Rohan depuis la scène du soir
au fond du parc. Bohan étouffe, le sang enne
ses tempes, ses jambf's fléchissent. Le roi
voiL sen é~otion et lui dit d'une voix plus
douce : « Ecrivez ce dont vous avez à me
rendre comple. » El le roi passe dans sa
bibliolhèquc5, avec la reine, avec Breteuil el
Miromesnil. TTohan est seul, assis devant une
grande feuille blanche, les yeux hagards, la
cervelle vide. li regarde la feuille blanche
fixement. Sa main tremble. Il écrit quinze
lignes commençant par ces mols : C( Une femme
que j'ai cru ... », finissant par ces mols :
u madame J,amotle de Valois ».
Nous lisons dans le rapport officiel au lieutenant de police de Cros11e : 1&lt; Le roi a lais~f!
le cardinal seul dans le cabinet ari.n qu'il pût
écrire lranquillcment. Quelque temps après
le cardinal a apporté nu roi sa déclaration
qu'une femme nommée de Valois lui avait
persuadé que c' étai I pour la reine qu'il fallait

2. Aujourd'hui snlle 125. Ne pas confondre le Cabinet, appclë amsi cabincl du Conseil, al'cc le Cabiriel
intérieur.

- 348 ""

faire l'acquisilion du collier et que cette
femme l'avait trompé. n
cc Où est celte femme? dit lo roi.
Sire, je ne sais pas.
- Avez-vous le collier?
- H est entre les mains de cette femme. &gt;J
(( Le roi lui a dit de retourner dans le
caLinel et d'y allendre. Quelques instants
après, le roi et la reine ont été dans le cabinet
où le cardinal attendail. lis ont ordonné au
garde des sceaux et à M.' de Breteuil de les
suivre. Alors le roi a ordonné au baron de
.Breteuil de faire lecture du mémoire des
deux marchands. lJ
C( Où sont ces- prétendus billets d'autorisation, écrits et signés par Ja reine, dont il est
question dans le Mémoire? dit le roi.
Sire, je les ai, ils sont faux.
Je crois bien qu'ils sont faux!
.le les apporterai à Votre Majesté.
El cetlc lellre écrite par vous aux marchands joailliers, qni est également d;ms lé
Mémoire?
- Sirr, je ne me rappelais pas l'arnir
é,-rite. mais il foet bien que je l'aie écrite
puisrpt 'ils en donnent copie. Je pa}crai le
colli(•r. l&gt;
Un moment de silence, et le roi rl'prend :
c( Monsieur, je ne puis me dispenser, da11s
une pareille circonstance, de faire mettre les
scellés c:hez vous et de m'assurer de YOtre
personne. Le nom de la reine m'est précieux.
Il est compromis, je ne dois rien négliger. &gt;&gt;
l\ohan supplie de lui éviter l'éclat, surtout
an moment où il va entrer dans la chapelle
pour orficier devant toute la Cour el la foule
de peuple ,enue de Paris. Il invoque les bontés
du roi pour Mme de Marsan qui a eu soin de
son enfonce, pour le prince de SouLisc, pour
le nom de Rohan.
Le roi, reut-êlre, allait céder; mais la
reine, qui s'étaiL contenue a\'eC peine, inter, ient :
&lt;( Comment est-il po,;;sihle, monsieur le
cardinal, que, ne vous ayant pas p·irlé depuis
huil ans, vous ayez pu croire que je voudrais
me servir de rntre entrf'rnise pour conc:lure
le marché du collier? i&gt;
Marie-Antoinette parle d'une voix haule et
nerveuse. Elle pleure. Ce sont trop dt.! r:111cnnes, avec celles de Marie-Thérèse, qu'rlle
ressent en ce moment. Son émotion g-.ignc le
roi. Breteuil l'emporte sur Miromesnil.
&lt;l :Monsieur, je tàcherai de consoler ,·os
parents aula1H que je le pourrai . .le dé:-ire
que vous puissiez vous justilier ..le fai~ cc
que je dois comme roi et comme mari. &gt;&gt;
Cependant la foule brillante qui emplissait
les appartements du roi, l'Œil-de-Br~uf, la
ChamiJre, le Cabinet du Conseil, lcCalii11l'l de
la Pendu le, était devenue nerveuse. L'IH'U re
de la messe était écoulée depuis longtemps.
Tout était devenu sombre. On pressenlait un
orage. Que se passait-il derrière la lourde
porte de glace, dJns le Cabinet intPrieur '! Et
les rumeurs de circuler, des bruits vaguts,
des propos.
Un remous. La porte de glace s'est ouverte.
3. Aujourd'hui salle 155.

_______________________________ L'

Rohan parait, droit, pâle. Breteuil est derrière lui. Celui-ci ne se tient pas de joie. Son
,·isage en est empourpré. D'une voix éclatante
il crie au duc de Villeroi, capitaine des gardes
du corps :
&lt;( Arrètez monsieur le cardinal! &gt;&gt;
Quel hourvari l Les courtisans se bousculent. Ceux du second rang se haussent pour
mieux voir. Il en est sur les banquettes. Et
ils sont tous là, les « entrées de la Chambre &gt;1 ,
les &lt;( entrées du Cabinet i&gt;. Sous les yeux qui
le dévisagent, le front moite, le regard 11xe,
talonné par Breteuil qui se rengorge, le prince
Louis lraver.;e l'enfilade des salles, le cabinet
de la Pendule, le cabinet du Conseil, la
Chambre. l'Œil-de-llmuî : le long calvaire!
Il csl enfin appréhendé au moment où, sortant des &lt;! appartements n, il passe de l'Œilde-Ilœuf dans la grande galerie. Une lumière
éblouissante. Le soleil tombe à plein par les
larges fenêtres, reflété par les glaces. EL ici
c'est la foule, le peuple même qui s'entasse.
Dans sa parure ponti0cale, s'apprètant au
sacrifice divin, le prince cardinal, grand aumônier de la France, est arrèté comme un
voleur 1 •
Au premier moment la confosion avait été
si grande que Villeroi avait dù attendre avant
de mettre l'ordre rrçu à exécution. Il avait
confié le cardinal à M. de JouITroy, lieutenant
des gardes du corps. Et, dans l'émotion générale, le seul qui ait du calme, c'est Rohan,
redevenu maître de lui, Il demande d'une
voix tranquille à M. de Jouffroy un crayon,
et écrit, sans autre façon, quelques mots sur
un billet qu'il a appuyé au fond de son bonnet
cat·ré rouge : c'est l"ordre à son fidl:le :iLbé
Georgel de brûler immédiatement tous les
papiers qui sont dans « le portefeuille rouge ii :
les lettres si thères jusqu'à ce jour - cc
qu'il a,·ait pu conserver des petits billets à
virrnelles bleues. Quand il arriva à l'h(Jlel de
St;asbourg, sous escorte, l'ordre était exécuté.
Le lendemain Rohan partit pour la Ilastille,
rassuré de ce côté.
Mme Campan nous fait connaitre l'~tat
d'esprit de la reine : C&lt; Je la vis après la sortie
du baron de Breteuil. Elle me lit frémir par
son agitation.
&lt;! Il faut, disait-elle, que les rices hi&lt;lcux
C( soient démasqués. Quand la pourpre ro(1 maine et le litre de prince ne cai.;hent
(( qu'un besogneux, un escroc, il faut que la
France entière t·t que l'Europe le sac.lient! J)
Marie-.\ntoinctte complait sans les partis
qui allaicut se mettre avec TTohan . Tout
d'aLord sa famille imrnédiale, les fiohan, les
Soubise, les Marsan, les .Brionne, le prince
de Condé qui a t'·pousé une Bohan et sa maison puissante; et autour d'eux tous les méronltnts de la Crmr; tout le clergé, dont
l\ohan esl le chef, depuis le plus humble
séminariste jusqu'au prince-archevêque de
Cambrai qui est, lui aussi, un Rohan; le
. ~ .. Celle sc~u.e ~ ~lé reeonsliluée d':iprês le rnpporl
olf1c1cl ad'.·esse a 1 \uroux de Crosne, ,l1el~lenanl général de µohce (puhl. par Pcuchct, Memoire11 tirés des
A_l'~hives de t.a poli~e, Ill, 158-61 ), complété par le
r~cat que Mane~Anlomette en a c1woyé à son frëre
Joseph Il (lettre du 22 :1oùl 1785, pu!Jliée par lll\l. de

Parlement rival du trône; la Sorbonne où
Bohan est proviseur E:l où il est aimé; les
ennemis de Breteuil, et ils sont nombreux
puisque Breteuil est un homme de valeur;
les ennemis de la reine, et ils sont nombreux
puisqu'elle est charmante et bonn~; Calonne
et ses créatures; Lenoir el ses partisans; le
Garde des Sceaux lui-même, ami du cardinal;
enfin les gazeliers, les libellislcs, les nouvellistes, les esprits forts d'estaminet, les di-5coureurs de prÔmenadc5 publiques , les orateurs du Palais-Ropl, qui voient dès alors,
dans ce conflit enlre la reine et le premier
dignitaire de l'Église de France, une lutte où
le trône et l'autel, précipité.:5 l'un contre
l'autre, vont, l'un l'autre, se fracasser.
l\ivarol écrit : ,, li. de Oreleuil a pris le
cardinal des mains de Mme de la Molle el l'a
écrasé sur le front de la reine qui en est
restée marquée. l&gt; Cette image, qui compare
nohan dans sa robe rouge aux coqnelicots
qm: les enfants s'écrasent sur les tempes, est
hardie, a~surément; mais elle dit bien cc
qu'elle veut dire.
Au Parlement, l'un des conseillen les plus
écoutés, Fréteau de Saint-Just, s'écria, se
frottant les mains, quand il apprit le scan&lt;lale, : c&lt; Grande el heureuse affaire! Un cardinal escroc. la reine impliquée dans une
affaire de faux!. .. Que de fange sur la crosse
el sur le sceptre! Quel triomphe pour les
idées de liberté! Quelle importance pour le
Parlement 1 »
Le 1• juiu 1 70., , à P,ris, ledit conseiller
Fréteau de Saint-Just f11l décapité, Les lrico-

CHATEAU DE VERSAILLES. -

Beaucourt cl de la Rochelerie, Il. 74-76); par le

récil que Rohan en fiL d~ns la suite lui-même; par l:1

relation de Bescnval (Mémoires, éd. Barrii:irc, Il ,
164-65) qui en tenait les circonstances de la bouche
même de la reine; cl par les letlres que Rivière,
agent diplomalique de Saxe, adressait au priucc Xo"ier

Jl1'1'.1!11(E DU COLI.TE]( - - .

leuscs débraillées 1 les patrioles aux figures
Jie de ,,in se pressaient autour de la guillotine. Fréteau pensa-t-il à ce moment à reprendre sa harangue : (( Grande et heureuse
affaire!. .. de la fange sur la crosse et sur le
sceptre ... triomphe de la liberté!. .. » Un
bruit sec : la tète roule, sanglante, les yeux
ouverts.

XXVI
La Bastille.
Le jour mème de l'arrestation du cardinal,
une lettre de cachet, contresignée Breteuil,
ordonnait l'incarcération de Mme de la Molle
à la Bastille'. Le 18 aoùl, à gualre heures du
matin, sous la direction de l'inspecteur Surbois, quelques hoquetons soutenus par la
maréchaussée du pays se présentaient au
domicile de la comtesse, rue Saint-~fichel, à
Bar-sur-Aube. Les hoquetons mirent plus de
h,He que de soin à exécuter leur mission. l!s
n'avaient pas ordre, il est vrai, d'arrèter le
comte de la Motte, mais ils le laissèrent tranquillement détacher les boucles d'oreilles, ôter
les bagues ornées de brillants qui étaient aux
doigts de sa femme, et faire ainsi disparaître
le corps même du délit qu'elle portait sur
elle. Aussi1ôt aprè; le départ des hoguetons
et de sa femme, La Molle alla rendre compte
de l'événement à Albert .Beugnot c&lt; d'un ton,
dit celui-ci, suffisant et tranquille )l,
Dans ses Mémoires, Beugnot passe sous
silence une réunion des parents et amis de
Jeanne de Valois, où La !lotte était venu le

LA SALLE OU CONSEIL.

de Saie, à Pont-sur-Seine (,frchives de l'Aube), puLI.
par Ars. Thé\'enot.! Corresp?udaJ1ce
pt.iuce Fr.-X.
de Saxe, p. 232-.:,4. - VoJr, pour 11dcnt10ration des
salles où la scène se déroula. Pierre de :Solhac le
Châlea!t de. Yersai!les sous Louis XV, p. 74-75.'
2. Or1g. Btbl. del Arsenal, ms. Ba~tillc 1'2457, f :m.

1u

0

�r--

1l1STO'J{1A

convier et où le jeune avocat s'empressa de se
rendre. Le soir même, ''ers les huit à neuf
heures, le comte de la ~fol te, sa sœur Mme de
la Tour et le mari de celte dernière, le prévüt
Clausse de Surmont et sa femme, oncle et
tante de Jeanne de Valois, le lieutenant en
l'éleclion de Bar-sur-Aube, Filleux, et Bcugnot en personne, s'assemblèrènt dans la
mai,on de la rue Saint-Michel. Que ferait-on
en fal'eur do Mme de la !lotte et par quels
moyens parviendrait-on à sauver les biens qui
étaient alors dans ses mains? Sur le premier
point il fut décidé que le comte de la Molle et
sa sœur, Hme de la Tour, partiraient pour
Paris où ils agiraient au mieux. En ce qui

L' .ll'F'Fltl"Jl.E
dans deux grosses caisses et dans six à sept
boites de moindre dimension'·
Et l'on comprend à présent l'inquiétude
qui ne Larda pas à saisir Ileugnot, étant
donnée la part qu ïl avait prise à ces conciliabules et à ces recels. Ses relations a, ec
!!me de la )lotie étaient connues. On répétait
communément à Bar-sur-Aube que la comtesse lui avait donné un diamant de 3 000 livres. (( On me conjurait, dit-il, de m'éloigner
IJien vite. » )lais il se détermina à rester,
« quelque chose qu'il pùt lui en coûter ». Il
vint mème hardiment à Paris, ayant été
chargé d'un procès que la ville avait au Conseil. &lt;( Je préparais, dit lleugnot dans ses
Mémoires, mon néressaire de Bastille. Je le
composai de petites éditions de nos meilleurs
auteurs, que l'on appelait alors des Ca:;.ins,
du noŒ du libraire qui les publiait. J\
ajoulai un étui de mathématiques, un atlas,
une suffisante provision de papier, de plumes,
d'encre et du linge de corps. Je distribuai le

tout dans une malle que je rangeai au pied
de mon lit, comme un ami placé en sentinelle
pour me suivre à quelque heure qu'il me
fallût déloger. »
Le comte de la Motte montra moins de fermeté. On vient de voir qu'il devait se rendre
à Paris avec sa sœur pour y veiller à la
défense de Jeanne de \'alois : aussi le vit-on
quitter Bar-sur-Auùe en compagnie de Mme de
la Tour: mais arrivé à Meaux, il prit la route
de Boulogne-sur-Mer ol1 il demeura trois
jours au Lion d'(œgenl et d'où il s'embarqua
pour l'Angleterre, les poches garnies de billets de la caisse d'escompte et de diamants' .
Quand les hoquetons reparurent à Bar-surconcernait les biens on arrêta les mesures
Aube, ils trouvèrent maison vide. Dès le
suivantes :
2j août, La Motte eut même l'audace de se
Un acte fut passé sous seing pri ,,é, el daté
présenter à Londres, chez le l1ijoutier Gray,
du 1 juillet précédent, par lequel la maison
pour lui vendre les diamants qu'il avait
dt! la rue Saint-llichel appartenant au comte
encore provenant du collier et ceux qu ïl
de la !lotte élait vendue à !f. de la Tour. Le
Jui avait laissés entre les mains lors de
prix, fixé à 12 OUO livres, é!ait déclaré payé.
son premier voyage~.
Le comte et la comtesse se
Le cardinal coucha chez lui,
réservaient la jouissance de
rue Vieille-du-'l'emple, la nuit
l'immeuble et le droit d'y apdu 15 au 16 août. L'aprèsporter toutes les transformamidi du mardi 16, on le vit
tions riu'ils jugeraient utiles.
aux fenêtres de son salon, qui
Restaient les objels mobidominaient les grands jardins
liers, dont il y avait de deux
par lesquels la maison de
11' 't'""L :ii:t- Ô,· t:,·.',•,•111 4.t11.' "''"' gd,.rn ;\. /4 /4,1;(."(¼·
f"'
sortes :
Strasbourg communiquait
,. ,.,,,_ ,•..._,
,-('
....,, "" ... ...,/ ,;:._
i Les meubles meublanfs,
avec l'hütcl Soubise, jouant
les voitures et les chevaux. l ls
avec rnn singe. Le soir, le
étaient frais, du dernier goût,
marquis de Launey, gouveril i\(,(t)' ttf,~,;,. ju,;,yu·:i 1tPu1·:(
connus de toute la ville. On ne
neur de la Dastil!e, alla le pren,Î•· yti&lt;· (J);,1,, 'J" 'd t•uu.t... ,llL,
pouvait espérer les soustraire
dre
pour le constituer prisonaux revendications de la juse!ICo,u. f.' • /
~
.1,, j,i;,,.,, 4•• ~Jc,,,_.,
nier. C'est à onze heures et
tice. On se résigna à en faire
demie, dans la nuit, que la
l'abandon' ·
,·oiture où fiohan avait pris
2° Les diamants, parmi lesplace aYec Launey et le comte
quels l'écrin d'une valeur de
d'Agoult, commandant les gar100 000 livres qui avait servi
des dJ) corps, franchit les
de gage chez le notaire Minponts-levis de la forteresse
guet el que l.a !lotte avait fait
ro~·ale 5• Il ne fut pas logé
retirer par Villette; auxquels
dans les tours, c'est-à-dire
s'ajoutaient huit livres pesant
dans les locaux réservés aux
de perles. On en fit deux parts,
détenus ordinaires. Deux apdont La !lotte emporte l'une
partements élaient aménagés
avec lui et dont l'autre fut conpour recevoir les prisonniers
fiée à llme Clausse de Surmont
de distinction, d;ins les bàtiqui s'engageait à la placer en
ments qu'occupaient les offilieu caché et sù r. Les scellés
ciers de l'élat-major. Le plus
apposés chez La )lotte furent
vaste d'entre eux fut mis à la
rompus. L'argenterie fut condisposition de Rohan. Trois de
fiée à l?illeux, qui l'enfouit
ses domestiques, Brandner,
sous un hangar, près de sa
Schreiher et Liégeois, furent
maison, au fond &lt;l'un lrou enau1ori~és à le servir. Une
foncé dans le sol à. un mètre
somme de cent ringt francs
el demi. Pour plus de précaupar jour - ce qui parait prestion il fit entasser sur l'emLETTRE DE CACIIE:T, CO~TRE:SIGNEE: PAR LE BAMN" DE 8RETEUIL ORDONNANT
1
que invraisemblable étant donplacement du fumier qu'il ret.'E,\\UASTILLE~IENT DU CARDINAL DE ROHAN.
née la valeur de l'argent à
D'après l'original conser...,e a la Bitliolhèque de fAne11,1/
couvrit encore de paisseaux.
cette époque - fut alfectée à
L'argenterie avait été enfermée
son entrelien 6• Sa table était
1

O

..

... ,?,•,t "•' • ., ..,_

1. lis furent revendiqués et saisis, en \'Cl'lu d'une
ordonnance du lieutenant civil ~? .Chàlelct.. par
Ume ycuve d~ Courdoumer, p1:opriet:1.1re à P:ms &lt;le
la maisun que les La Molle :n·a1enl louée rue SainlGil!es .. Le ~a.il était lie neuf ans, dont il n'y avait que
t1·01s d exp ires.
2. Uapporl 1e l."impeclew: Sm·Uois (16 juin 1785).
A rch. de,-&lt; Af/. 1'fra11g.1 Mem. et clocum .. France
131,J!I, f"' 181-tiü: !etlrc tlu subdèlëg-ue de ·nar-su!'-

(

·~

AuLe i,_ l'iulc11tlanl ,le Champagne (3 juin 1780) .
Arc/1. des Aff. t!trtt11g., Mém. el docum., France
1400, los 223-~21-; lellre signée Guichard, au Procureur gènûral, en t!ale du 18 anùl li86. Bibl. 11at ..
ms. Joly de Fleury 2080, f 225.
·
.-:ï. Bapporl de l'in,;;pecleur Smhois, A1·ch. des Afl.
èlraug., llèm. el tlocum., France 130G, f"' 18l-18li·
rx l. du .llomù1q (,'/mmiclc, ibid. 1400, fo 31 J ,.... nos~
sicr Targd il la ilil.,f. de la v. d1J Pol'is, m~. del,, rJscr\'e.
0

.... .35o ..,

4. IJL!posiliou du joaillier Gray, p. t4; dépo,ition
de Victor Laisusi dornesliqu~ du comte de ln llolle.
Arch. 11at., x_t, 0/1417; et M0 Target, dans la Collection complète, I\', 140-4"1.
5. Journal du major de Losme, collcclion Alf. Régis,
dont une anal)·~e et quelc1ues fragments _ont µaru
dans la .Youvel e Ucwe, 1~, dt!c. J8g0, p. 522-i7, et
Bil.,l. de l'Arsenal, ms. Bostil!e, 12457, fo 65. ,•
ü. LcU rc de La Chapelle, premier cornmis du dé0 •

t

servie princièrement. 11 vopit toutes les personnes qu'il désirait, sa famille, ses secrétaires, ses conseils .... Il lui arriva de donner
dans sa prison un festin de
vingt coumrts où l'on ouvrit
des huitres et fit mousser le
champagne. Hardy note que, à
cause de cette affluence de visiteurs, le grand pont-levis de
la Bastille était abaissé pendant
toute. la journée et les deux
vantaux de la porte principale
toujours OU\Perts, C! ce qu'on ne
se souvenait pas d'arnir jamais
vu 1 &gt;&gt;. De sa prison, Rohan
con Li nua de veiller aux affaires
de son diocèse\ à celles de la
grande aumônerie et des QuinzeVingts. Il tenait salon à peu
près comme à l'hôtel de Strasbourg. Il se promenait lesaprèsdîners sur la plate-forme des
tours. Il était alors en redingote brune, en chapeau rond
et rabattu. Les badauds satlroupaient pour le voir. Il y eu
des manifestations et l'on dut
interdire au prisonnier la promenade des tours. Pour prendre l'air le cardinal avait il est
vrai encore les jardins du gouverneur, en triangle, dans l'ancien bastion de la forteresse.
Tel était, comme on sait, Je régime auquel étaient soumis à
la Dastille les prisonniers du
roi, c'est-à-dire ceux qui 1'
étaient renfermés par lettres de
cachet. Mais quand, à partir
du 15 décembre, le cardinal
eut été régulièrement décrété
de prise de corps par le Parlement as~emhlé, et que, cessant d'être le
prisonnier du roi, il devint celui de la magistrature, il fut soumis au régime ordinaire
des détenus. Et, dans la solitude, son buparlement de la Moison du roi, au gouverneur de la
llastille: 6 Versailles. le 28 oct. 1785. Yous pou,·ês.
Monsieur, employcl' sur les états du quar!il'r le Lraitcmcul de M. le cardinal de Rohan â raison de 120 lb.
par jour. » /Ji/.,/. de l'Arsenal, ms. lla slille 124:,ï ,

r~ G:;.

1. Voici la liste des visites que le cardinal rr!rul a
la füastill e dans la seule journl'c du 20 ao!il 178;):
Prince de Condé, duc de Uourbon, comtesse de
Brionne, princesse de Carignan et comtesse Ch11rl0Ue,
SL~ filles, prince et princesse de Vaudemoncl, prince
Ferdinand de Rohan, prince c&gt;t princesse de Moulbazon, duc et duchesse de Mo11tbazon, prince Camille
de Montbazon, prince Charles de Bohan, comtesse de
Marsan, maréchal de Soubi~e, duchc~se de la Vauguyon, prince de Lambesc, ,·icomle de Ponl cl comte
de la Tour, son écuyer; Carbonniëres; Dubois; les
abl.Jés George!, Odornn, de Villefond. Sinatery et
Bidot ; Louvel et Calès, o charges de depemes D :
Racle, « charge des affairei: Guéméné » ; Ravenot;
Roth, "alcl de chambre: Tra\'crse, chirurgien, et les
«

1

.+
1

1

meur devint plus sombre et sa santé s'altéra.
Louis XV[ arnit désigné, dès le premier
moment, pour interroger Rohan à la Bastille,

Dessiné et grasé par Clément Bcn·ic, en 1780.

Breteuil et Thiroux de Crosne. Le choix é!ait
régulier. C'était, en effet, du ministre de
Paris et du lieutenant de police que relevaient
les prisonniers de la Dastille. liais Rohan les
D\'Ocals Target, Colet, Tronchet et de Bonniercs, Bibl.
de l'Anenal, ms. Bastille 12'l5i, r• 50.
2. Le p·ipe Pie VI, eu con•isloirc particulier , suspe11dil le cardrnal de Rohan, jusqu'à lïssuc de l'affaire,
de ses fonctions épiscopales en sa qualilé c1·évèque
de l'églisf'. germanique f' l de rn vnix dans le Sain lCollègc. Le clioeêse de Strasbourg fut administré en
l'aùscnce de Rohan par l'abbé d'Bymar, que le cardinal avait nommé son grand vicaire, cl piir l'abbé Lautz;
le temporel fut mis par le cardinal entl'e les mains du
s. de lleill. procureur fiscal général étahli à Saverne.
Sur les conflils entre ces officiers el le grand chapitrl',
l'iutervcnlîon du Pape, de !'Empereur et de la OiChi
ile rEmpire, voir uoe lettre de Strasbourg, dalëc du
!1 mars 1786, Arclt. des Aff. élrang., )lém. et
docum., France 1400, fto• 48-4\:1 .
3. Puùlié par Peuchct. Mémoires lù-és des At-ch.
de la police, Ill, 162-65.
4, Simeon.Prosper llardy, né it Paris en 1720.
libraire â Paris, rue Sainl-Jacques, depuis le 15 mai
1755, mort à Paris le 16 avril 1806.

DU COl.1.1:f"Jl. - - ..

récusa l'un et l'autre: le premier, pour cause
d'inimitié personnelle, le second comme
n'étant pas d'un rang à l'interroger. lis
furent remplacés par Vergennes, ministre des Affaires étrangères, et le maréchal de Castries,
ministre de la !farine. Le cardinal leur remit, le 20 août,
un résumé clair, modéré et
d'une rigoureuse exactitude, dP.
· J'hisloire du Collier, telle qu'il
la connais:-ail j.
Cependant dans Paris couraient déjà des récits fantastiques , Dès le premier jour l'opinion se passionna. Et pendant
des mois on trou\Pera, tel un
écho, dans les gazettes de Ilollande, la constatation : &lt;&lt; On
ne s'occupe ,l Paris que de l'affaire du Collier . Il
Pour suivre les contre-coups
de ces événements dans l'opinion populaire nous avons un document d'une valeur inestimable, lejournal du libraire Hardy'. Les boutiques des libraires en vogue peuvent alors se
comparer aux salles de rédaction de nos grands journaux.
Là paraissaient et s'enlevaient
ces pamphlets, libelles, brochures, feuilles volantes, qui
s'imprimaient dans la nuit, paraissaient le matin, et à midi
parfois étaient déjà épuisés, Là
se pressaient les échotiers, les
nouvellistes, les curieux et les
flâneurs. Grouillantes potinières
où se répétaient les bruits de la
rue, des cafés et des promenades, de la cour, du Palais et
des salons. Le libraire llardy, brave homme,
d'esprit modéré, sans parti pris, a écrit au
jour le jour la relation de lout ce qui tenait
de la sorte à sa connaissance.
L'opinion publique lut au début hostile au
cardinal. On parlait de ses débauches, des
sérails qu'il entretenait dans Paris. U n'a pas
paru une femme dans le procès, Mme de la
)lotte, la comtesse Cagliostro, la petite d'Oliva,
sans qu'immédiatement les Parisiens ne se
fussent confié l'un à l'autre: &lt;( Encore uoc
maitresse du cardinal! )J El puis le refrain :
« C'est un besogneux! &gt;&gt; On publia des caricatures. L'une représentait !'Éminence captive
tenant de ehaque main une tirelire, avec ces
mots : &lt;1 Il quête pour payer ses dettes Il.
(lloban élait grand aumônier.) Une autre lui
mettait la corde au cou, avec ces mols : &lt;&lt; Autrefois j'étais bleu Jl, allusion au cordon du
Saint-Esprit. Et les chansons de courir les rues.

(A suivre.)

FRANTZ

FUNéK-BRENTANO.

�...

PAUL DE SAINT-VICTOR

COMTE DE SÉOUR
~

Benvenuto Cellini

Potemkin
De tous les personnages que je vis à

Pe-

lcrsbourg. celui qui me frappa le plus et
qu'il était le plus important pour moi de bien
connaître, c'élait le célèbre prince Potemkin,
tout•puissant alors sur le cœur el l'esprit de

l'impératrice.
En Lraç::rnt son por1rait on est cerlain qu'il
ne ponrra point être confondu avec d'autres,
car jamais peut-être on ne vit dans une cour,
dans un conseil et dans un camp, un courtisan plus fastueux et plus rnuvage, un ministre plus entreprenant et moins laborieux,
un général plus audacieux et plus indécis.
Toute sa personne olfrail l'ensemLle le plus
original par un inconceYablc mélange de grandeur et de petitesse, de paresse et d'activité,
d'audace et de timidité, d'ambition et d'insouciance.
Partout un tel homme eût été remarquable
par sa singularité; mais, hors de la Russie,
et sans les circonstances extraordinaires qui
lui concilièrent la biem•eiJlance d'une grande
souveraine, de Catherine II, non seulement il
n'aurait pu acquérir une grande renommée
et parvenir aux éminentes dignités qui l'illustrèrent, mais il ne serait même peut-être
jamais parvenu à un grade un peu avancé.
Ses bizarreries et les inconséquences de son
esprit l'auraient arrêté dès les prcmîers pas
d'une carrière quelconque, soit militaire, soit
civile.
La fortune des hommes célèbres tient plus
qu'on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un défaut, à certaine époque,
peut réussir mieux que certain mérite, tandis qu'une belle qualité déplacée nuit souvent
autant qu'un défaut et même qu'un vice.
Le prince Potemkin avait dix-huit ans
lorsque Catherine délrona Pierre III. Épris
des charmes de celle princesse, il s·arma l'un
des premiers pour sa défense; mais, comme
il n'était alors que sous-officier, ce zèle pouvait n'Gtre pas disliogué dans la foule.
Un heureux. hasard fixa sur lui l'attention.

Catherine, tenant à ]a main une épée, voulait
avoir une dragonne; Polemkin s'approche et
lui offre la sienne, elle l'accepte. JI veut respectueusement s'éloigner; mais rnn cheval,
accoutumé à l'escadron, s'obstine à rester
près du cheval de l'impératrice.
Cette opiniâtreté la fait sourire; elle examine avec plus d'intérêt le jeune guerrier,
qui, malgré lui, se serre si près d'elle; elle
lui parle. Sa figure, son maintien, son ardeur, son entretien lui plaisent également;
elle s'informe de sa famille, l'élève au grade
d'officier, et bientôt lui donne une place de
gentilhomme de la chambre dans son palais.
Ainsi ce fut l'entêtement d'un cheval rétif
qui le jeta dans la carrière des honneurs, &lt;le
la richesse et du pomoir. Il m'a raconté luimême cette anecdote.
Potemkin joignait le · don d'une heureuse
mémoire à celui d'un esprit naturel, ,,if,
prompt et mobile; mais en même temps le
sort lui avait donné un caractère indolent et
enclin au repos.
Ennemi de toute gêne, et cependant insa•
liable de volupté, de pouvoir et d'opulence,
voulant jouir de tous les genres de gloire, la
fortune le fatiguait en l'entrainant; elle contrariait sa paresse, c.t pourtant jamais elle
n'allait aussi ,·ile et aussi loin que ses vag_ues
et impatients désirs le demandaient. On pouvait rendre un tel homme ricbe et puissant,
mais il était impossible d'en faire un homme
heureux.
Son cœur élait bon, son esprit caustique;
à la fois avare et magnifique, il prodiguait
des bienfaits et pa}·ait rarement ses dettes.
Le monde l'ennuyait; il y semblait déplacé et
se plaisait néanmoins à tenir uoe espèce de
cour.
Caressant dans l'intimité, il se monlrait,
en public, hautain et presque inabordable;
mais, au fond, •il ne gènait les autres que
parce qu'il était gêné lui-mème. Il avait une
sorte de timidité qu'il voulait déguiser ou

vaincre par un ton froid et orgueilleux.
Le vrai secret pour gagner promptement
son amitié était de ne pas le craindre, de
l'aborder familièrement, de lui parler le premier, el de lui éviter tout embarras en se
mettant promptement à l'aise avec lui.
Quoiqu'il eùt· été élevé à l'université, il
avait moins acquis de connaissances par les
livres que par les hommes; sa paresse fuyait
l'étude, et la curiosité lui faisait chercher
partout des lumières.
C'était le plus grand questionneur qu'il y
eût au monde. Comme son autorité mettait à
sa disposition des hommes de tout rang, de
toule classe et de toute profession, il s'était
tellement instruit en causant et en questionnant que son esprit, riche de tout co que sa
mémoire avait retenu, étonnail souvent, quand
on lui parlait, non seulement les politiques C't
les militaires, mais les voyageurs, les sa,,ants,
les littérateurs, les artistes et même les artisans.
Cc qu'il aimait surtout, c'est la théologie;
car, bien qu'il fùt mondain, ambiLieux et
voluptueux, il était non seulement croyant,
mais superstitieux. Je l'ai vu souvent passer
une matinée à examiner des modèles de casques pour des dragons, des bonnets et des
robes pour ses nièces, des milres et des haLits pontificaux pour des prèlres. On étnil
certain de fixer son allention et de le distraire
de toute autre occupation en lui parlant des
querelles de l'Église grecque et de l'Église
latine, des conciles &lt;le Nicée, de Chalcédoine
et de Jllorcnce.
Dans ses rèves pour l'avenir il passa~l tour
à tour du désir d'ètre duc de Courlande 011
roi de Pologne à celui d'ètre fondateur d'un
ordre religieux, ou mèmc simple moine. En•
llll)'é de ca qu'il possédait, envieux de cc
qu'il ne pouvait obtenir, désirant tout et dégoùté de tout, c'était un uai favori de la fortune, mobile, inconstant et capricieux comwe
elle.
ComE DE SEGUR.

_Bcn,rc_nuto Cellini avait cinq ans, lor:;qu'un
smr ~ b1ver, son père, gui jouait de Ja viole
~u corn ,de l'ùtre,_ crut roir un animal pareil
a un ll'zard qm dansait tout vif dans la
llam_mc. Il dit à l'enfant d'approcher, et lui
appl_"1ua sur la face un soufflet qui lui fit
pdhr les lar~es des yeux. Mais le père les
essuya bu::m vite arec ses caresses : u Cher
" petit, lui dit-il, je ne te frappe point pour
« te punir, mais seulement pour que tu te
&lt;&lt; souviennes que œ lfzard que tu aperç0is
{( dans le feu est une s~lamandre. animal
cc que n'a vu aucun homme vh·ant sur la
(( terre. »
Ce phénomène de sou cufance lut le présage et le symbole de .sa ,·ie : lui aussi fut
un animal vivant dans la flamme, un homme
de feu, de fiel et de Lile, qui s·agita, pendant
soixante ans, au milieu de passions dont le
premier jet aurait dévoré une organisation
moins robusle. Ses Mémoires, écrits dans ms
dernières années, sont ceux d'un Orlando
/iirioso de la vie réelle. La main du
,·ieillard tremble en retraçant son histoire, non de vieillesse, mais d'orgueil
postbume, de haine inaEsouvie ou de
vengeance i-alisfail!e. C'est le cheval de
!lazeppa rentrant à l'étable : il saigne, il fume, il écume encore. Là on
peul \·oir ce que fut l'Art au xne siècle, non pas comme dans les époques
reposées, un luxe-, un goû f, un dilettantisme; mais une passion violente el
terriLle, un fanatisme à outrance, quelque chose comme un mahométisme
remersé, propageant, prêchant, imposant ses idoles a,,cc la même ardeur
que l'autre mcllait à les démolir, La
vie de Cellini ne fnt qu'un long accès
de colère entrecoupé d'inspirations ravissantes. Bandit aux mains de fée, il
semait les bijoux dans le sang des
assassinats cl des emLuscades, comme
Atalante jetait Ees pommes d'or dans
la poussière de l'arène. La Renaissance n'eut pas d'enfant plus excentrique que ce gladiateur maniant le
hur;n, :1ue ce cyclope tisclanl des bagues. Contraste bizarre d~ .l'imagination la plus délicate unie au caractère
le plus intrailaLle !
Cc qui le caractérise, c'csL la rage
passée à l'étal chronique. li est exaspéré de naissance, il est né l'écume à
la bouche. Toul esl instinct dans celle faure
nature, élan primesautier, exercice soudain
et passionné de la force. li rugit et il se
hérisse contre ses émules, c0mme le lion
contre les concurrents dl! son antre ou de
VJ. -

HISTORIA- -

fASC. 48.

sa citerne. A vingt ans, on le voit donner
tête baissée dans une boutique d'orfèvres
rivaux. « Traitres! m'écriai.je, rnici le jour
oll je vais tous vous tuer! • Plus tard, il
poignarda, en pleine rue de Rome, Pompeo,
le joaillier du pape, dont il avait,, se plaindre. (( Je ne Youlais que Je saigner, dit-il,
mais, comme on dit, on ne mesure pas ses
coups . ll A Paris, il entra, armé jusqu'aux
dents, dans l'atelier du Primatice qui lui disputait une statue, et il le fit renoncer à sa
commande, l'épée sur la gorge. C( Messer
c( Francesco, sache que si jamais j'apprends
" que lu reparles de façon ou d'autre de
&lt;&lt; cette commande qui m'appartient, je le
&lt;( tuerai comme un chien! n A Florence, il
s~ rencontre avec ce sombre et haineux Baccio
Ilandinelli, qui usait ses dents sur le ciseau
de Michel-Ange, plus dur encore que la lime
mordue par le serpent de la fable. Type de
l'artiste envieux, que Dante aurait plJcé dans
son Pm·gatoire, parmi ces âmes qui ram·

penl, dans des postures de cadatides, courbées sous d'énormes pierns. - Mais sa
charge, à lui, aurait été un h:1s-relief de Buonarotti, pour qu'il fùl écrasé deux fui s, sous
le poids du marbre cl sous la beauté du ,bcf,\1

353 .-..

d'œuvre. - La lutle fut terrible entre Baccio
et Bcrmnulo. Ici l'allaquc et la défense
s'équiliLrent : même hauteur d'orrrucil
t,
!
meme noirceur de tempérament, mêmes facultés d'acrimonie et de haine. Il faut les
voir se disputer chaque bloc de marl,re qui
arnve au duc de Carrare ou de Grèce : on
dira:t qu'ils vont le briser pou.r se lapider
avec ses fragments. D'autres fois, ils se renc?ntrent deva_nt un ouvrage que l'un d'eux
vient de termrner. Alors, au pied de la statue
ou du groupe, s'engage une rixe qui rappelle
ces seul pturrs des socles antiques repré~entant deux béliers furieux s'rntre•heurtant de
la corne. ~fais Cellini a I'nantao-e dans ces
invectives homériques : il_ sonne° de l'injure
comme de la trompette. Ecoutez-le éreinter
l'JJerc,LLe de son rira]; sa parole vaut le couteau d'Apollon disséquant llarsyas : elle entre
dans le marbre comme dans la chair vive :
" On prétend que si l'on coupait les cheveux
&lt;! de ton Hercule, il ne lui resterait pas assez
cc de crâne p011r contenir sa cervelle ;
C! on ne sait si son visarre est celui
C( d'un homme, d'un li~n ou d'un
r( bœuf; on dit que sa tête n'est pas à
&lt;&lt; l'action et ne tient pas it son cou·
c&lt; que ses deux épaules ressemblenl
&lt;( aux paniers d'un àne; que les mollets ne son l pas copiés sur un mo•
dèle humain, mais sur un mauvais
c: sa~ rempli de melons que l'on au" rart appuyé tout droit le Ion•0 d'un
mur; que le dos produit l'eITet d'un
({ sac d? courges longues; on cherche
(( en vam de quelle manière les deux
&lt;( jambes sont attachées à ce torse
(( hideux qui ne s'appuie ni sur l'une
« ni sur l'autre. Cette paune statue
c, tombe en avant de plus d'une brasse
(( ce qui est la plus grande et la plu;
« affreuse erreur que puissent commettre les ~rtistes à la douzaine que
11 nous connaissons; on trouve que les
bras pendent si disgracieusement
C( que l,'on ~st tenté de croire que 1~
&lt;( 11 as Jamais vu de gens nus et vi" vanls; que la jambe droite d'llercule el celle de Cacus n'ont pas
(1 même un mollet à elles deux. on
dit encore, qu'un des pieds d 'lle;cule
(1 est en terre et 'JUC J'aulre semble
(( posé sur du feu ... : »
Et il poursuit ainsi, raillant outrageant, rnciférant à perdre haleine. 11 'n'y eut
pas un instant de repos, pas une trê\·e de Dieu
dans celle existence agressh·e. Déaainer tirer
son poignard était le plus nJturel ~ le pl~s fréquent de ses gestes. Tous les griefs semblaient
A

•

23

�BENVENUTO CELL1N1 - - -.

11lSTO'f{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
égaux devant sa rancune. Il taxai~ de mort
l'irrévérence et l'outrage, l'offense futile aussi
bien que l'aO'ront sanglant. Comme il s'était
sacré lui-même et couronné monarque absolu
de son art, chaque délit à son égarJ dcrenait
crime de lèse-majesté. -

Son f1 ère est tué

dans une rixe de corps de garde; il &lt;l lorgne
comme une maîtresse i&gt; l'arquebusier qui a
fait le coup, jusqu'à cc que 1 le rencontrant à
la parle d'un cabaret, il l'égorge, par derrière, d'un coup de stylet entre l'os du cou
et la nuque. - Un hôtelier de Ferrare, chez
lcquei il entra, ,,oulut être paié d'avance
avant de le recevoir: même fureur, même
ressentiment. Il passa. la nuit à forger dès
projets de vengeance. " Je pensai d'abord à
cc mettre le feu à la mlison, puis à égorger
C! quatre chevaux que l'hôtelier avait dans
(t son écurie. n Mais le temps lui ayant manqué, il déchargea sa colère, avant de partir,·
sur les lits de l'auberge, dont il tailla les
draps à grands coups de couteau. (&lt; Je hachai
" si bien qualrc !ils, que j'y fis pour plus de
(( cinquante écus de dégât. &gt;&gt; - Ses querelles avec ses maîtresses tournaient à la rixe
et à la tuerie. Ayant à se venger d'une jeune
fille qui lui serrait de modèle, et qui l'avait
trompé arec un de ses apprentis, il la forçait
de po:;er, durant des heures, dans les altiLudes Je; plus fatiganles . Quand elle l'Oulul
se plaindre, il la battit jusqu'à l'assommer.
Enflammé de fureur, je la saisis par les
&lt;1 cheveux et je la trainai dans la chambre,
en la rouant de coups de pied et
t( de coups de poing, jusqu'à ce que la
(( fatigue m'obligdl.t de m'arrêter.)):
Cette violence fiévreuse était d'ailleurs
l~ tempérament de son siècle. Rien de
plus curieux que les rapporls de Cellini
a,·ec ses patrons; il y règne je ne sais
quelle cordialité bourrue et acerbe. Un évêque espagnol lui fait attendre le
salaire d'un vase, il le reprend sous prétexte de le finir, cl montre aux valets qui
,·icnncnt le réclamer des dents de dragon
garJant son trésor. L'é\"êquc envoie une
Lande de coupe-jarrets l'assaillir dans
son atelier; il les reçoit l'escopette au
poing, puis il endosrn sa cotte de maille,
et, le vase d'une main, le poignard de
l'aulre, pénètre fièrement dans le palais du prélat. Il traverse une antichambre jonchée de sbires assis sur leurs
armes. (( Je crus passer au milieu du
« Zodiaque; l'un avait la mine du Lion,
(\ l'autre du Scorpion, celui-là du Can(( cer. J&gt; A sa vue l'évêque édate en
imprécations : il veut son calice, Cellini
réclame son argent. L'affaire se termine
par un troc à l'amiable mêlé de louanges
et d'injures .
Les papes eux-mème:; ne l'intimidaient
pas: il 1int lèie à Clément VII, à Paul Ill,
ces 1erriblcs pontifes qui tenaient le bàton
pastoral de façon à faire trembler leurs troupeaux. Il les ajournait, il les faisait attendre,
il traraillait pour eux li sa fantaisie, à ses
P,eures. Voici comment se passaient d'ordinaire ces altercations. - Le pape compte sur

sortes de gens sont des ignorants qui ne
connais_sent que leur métier. ii Mais le
pape, furieux, se redressant à demi, frappa
de sa canne le porte-mitre imbécile : C( Igno« rant toi-même! Tu l'outrages quand nous
et ne lui disons pas d'injures, nous! lgno(( ranle sei tu che gli di villania, che non
&lt;t gliene diciam noi. &gt;&gt; Cellini eut, avec ses
papes, des scènes toute:; pareilles. Il avait
üeau remplir nome de meurtres et d' algarades, il lui surnsait de montrer une bagur,
un joyau, un camée pour rentrer en grâcr .
- Ainsi, lorsqu'il vient d'expédier le meurtrier de son frère, Clément VII se fàche
d'abord, le mande au Quirinal et le regarde
avec des yeux menaçants. Celli11i tire de son
escarcelle un bouton de chape, au milieu Juquel il a gravé, en demi-rclicî, un mencillcux Dieu le Père, assis sur un gros diam:mt
supporté par de petits anges. A l'instant, la
colère du pape se dissipe; son vis.1ge s'illumine, comme frappé par le rdlet du di,in
joyau. Cc n't'st plus un juge irrité, un sou\·erain prèt à punir, c'est un amateur idohHre tournant et relournant un Lijou unique
enLrc ses mains lremLlantes d\!lllhousiasme.
(( Benvenuto mio, tu aurais été là, dans ma
{( tète, que tu ne l'aurais pas fait autre" menl. " - Le premier acle de Paul Ill
fut de l'absoudre du meurtre de Pompeo,
commis pendant l'interrègne; et comme un
Monsignor objcèlait la loi à cet excès de clémence : « Apprends, lui dit le pape, que des
i! hommes uniques dans leur profession,
C&lt; comme Benvenuto, ne doivent pas êlre
n soumis aux lois, et lui moins qu'un
&lt;( nutre . ll
Ainsi la raison d'art était mise audessus de la raison d'État dans celte
nome de la Renaissance qui fètait comme
des Sainls les dieux de !'Olympe et qui
promenait par srs rues le groupe e&gt;.bumé
du Laocoon, ainsi qu'elle aurait fait
d'un corps de rnartp· retrouvé dans les
Catacombes. L'art élait la seconde religion de ces pontifes patriciens; ils voulaient que le catholicisme l'emporlàt,
même par la formP, sur le paganisme,
et que le crucifix fùt anssi l1ien modelé
que le Jupiter. li élait la première affaire cl la dernière rnllicitudc de leur
règne. - Clément Vif a\"ait commandé
des méJaillcs à Benvenuto~ la maladie
le prend, il se les fait apro;lcr à son lit
de mort. Le vieux pape mori Lond se
soulèrn sur ses oreillers, on allume des
c.-icrgcs, il mel ses luncltes : mais la
taie de l'agouie voile déj/i ses ICUX; il
ne peut plus rien discerner. Alors il
palpe, en !âtonnanl, de ses mains séniles,
les faibles reliefs de ces Lelles médailles
PAVLVS·ll ·PONT·OPT·l\1AX· 1
renonce à Yoir; puis il pousse un
... - = - - . - ·- ..
-,J qu'il
grand soupir et relombe, en bénissant
pour la dernière fois son Benvenuto.
Jamais siècle n'eut une admiration si naïve
irrité : c&lt; Enfin, au lieu de venir nous trouver
,, à nome, tu as attendu que nous ayons été et si profonde pour les chefs-d'oeuvre de la
« nous-même le chcrch,,r à Bologne! JJ Sur main humaine. On sortait du chaos des époquoi, un dt!s évêque:; de sa suite se prit à ques barbares, la sculpture antique surgisdire : (1 Que Yotre Sainteté lui pardonne, ces sait du sépulcre; des lypcs inconnus de gran-

le calice ou la tiHe qu'il a commandés; l'artiste n'est pas prèt et envoie au diable ses
messagers. On le mande au Vatican, il comparait tète luulc; Sa Sainteté est en colère,
die gronde, elle menace. &lt;( En véritéd~ Dieu,
C( je te déclar~, à toi qui fais profoss10n de
&lt;( ne tenir compte ùc personne, que ~i ce
c&lt; n'était p1r respect humain, je te ferais
&lt;! jeter par les fenêtres arec to:1 ouvrage! n
Cellini répli11ue, il élève le ton au diapason
de cette voix qui bénit le monùe et qui excommunie les empires; le Vatican tremùle,
les carJinaux inquiets se regarJ~nt. ... Cda
finit par un baisement de pied et par un sourire paternel.
Car les grands artistes étaient les enfants
g:Hés de celle papauté athénienne de la Renaissance. Elle leur passait toutes leurs exeentricilés et tous leurs caprices; elle les
comblait de ses absolutions et de ses largesses : ils se brouillaient et se raccommodaient
impunément avec elle.
Ce violent Jules li, qui faisait tout lrcmbler, ne se déridait que pour Micbel-An3c .
C'était un cas d'anathème qnc de lui enlcvtr
son sculpteur. lorsque l'artiste, rudo)é par
lui, s'enfuit à Florence, il lanp à la Seigneurie des brefs fulminants pour la sommer de
le rendre. Michel-Ange vint le rctrom'er à Bologne; il entra, avec une moue de lion privé
battu par son maître, dans la salle où le pape
soupait, entouré du Sacré Collége. Jules,
fronçant son sourcil blanchi, le toisa d'un œil

Ci

&lt;(

deur et de beauté apparaissaient au soleil.
Sous leur divine influence, le génie humain,
si longtemps slérile, recouvr,ii·t ses forces
plastiques : il concevait, il engendrait
des formes exquises et grand:oses. Le
monde vivant contemplait, ébloui et ravi,
cc monde immobile. C'était comme une
seconde Création aussi féconde, amsi
srontanée que l'autre. L'homme se retrouvait dans l'altitude étonnée d'Adam
s'éveillant au milieu du peuple infini des
êtrrs éclairés par la première aurore.
On comprend, ,dors, le prix que le
xnc siède atlachait à ses grands arlistes, dt'puis l'arcl1i1ectc qui bâtissait
ses palais, jusqu'à l'orfèvre qui ciselait
ses annraux. On comprend surtout l'accueil que les Barbares fuisaient à ces
Jtaliens, qui h-11r arrirail'Dt, comme les
Magrs de Ja nenaissancc, les mains
pleines de raretés et de mcl'\'eilles exotiques. - füpn n'est touchant comme la
conJ11i!c de François Jcr envers. Bcnrenuto Cellini, lorsque, sur son appel, il
vint install~r rn France sa forge de Polyphème . Il le curnbla de l:trgcsscs, il
lui donna un cli:Heau Four atelier, il
l'appelait u so1 ami. )) &lt;( Je te noierai
« dans l'or 1&gt;, lui dit-il un jour. A char1ue aiguière, _à chaque coupe, à chaque
stalue nouvelle, c'étaient des flatterirs
ro)'alrs et dfs louanges magnifiques :
&lt;t \'oil/i un h 1mme qui mérite vériu tablemenl d'être aimé! ll Ou Lirn
encore : (t En ,,érilé, je ne crois pas
&lt;! que les Anciens aient jamais rien produit
&lt;( d'aussi beau! l&gt; Ce roi, gaulois et batailleur, mais sensuel jusqu'au bout des ongles,
tombe en adoration devant les délicates figurines que lui pétrit cette main d'enchanteur.
li s'émerveille de boire dans une aiguière sur
laquelle une Nymphe recourbée en anse mire
dans le vin sa tête élégante. li se plaît à
prendre son sel dans la conque d'Amphitrite
enlaçant Cybèle de srs longues jamb.es florentines. Il ne se lasse pas d'admirer les gràces
el les fiertés du style toscan, pour lui si nouvelles. C'était la' surprise du guerrier du 11asse
transporté du camp farouche des Croisés,
dans ce jardin d'une fée d'Orient, où les fleurs
pleuvent, où les oiseaux parlent, où l'Amour
plane dans l'air lumineux.
Un jour que le roi ployail sous les anxiétés
d'une guerre désastreuse, le cardinal de Fer-:.
rare le mena voir une porte &lt;lont Cellini venait d'achever le modèle. li se laissa conduire,
soucieux et morose encore. Mais à peine eut-il
vu la Nymphe de Fontainebleau, accoudée sur
le flanc d'un cerf, et voluptueusement allongée
dans la courbe de l'hémicycle, que sa physionomie s'éclaircit : ses yeux reprirent leur
joyeux regard, son sourire de faune amou~
reux revinl à ses lèvres. li ne pensait plus à
l'Empereur ni au Milanais : il était tout à ces
joies de l'admiration artistique, qui correspondaient en lui aux sensations de l'amour.
« Mon ami, - dit-il à Benvenuto en lui frap(( pant sur l'épaule, - je ne sais quel est le
C\ plus hcUl'l'll\", du prince qui trom·e un

homme selon son cœur, ou de l'artiste qui
rencontre un prince qui sache le compren« dre . )J
C(

c&lt;

Comment s'étonner, après ces récits, de
l'orgueil d'un homme devenu le compère des
papes et l'ami des rois! - Un trésorier de
François {cr veut le faire voyager en poste.
&lt;( Ainsi voyagent les fils de duc l&gt;, lui dit-il
pour le décider. " N'ayant jamais été fils de
duc, - répond Cellini, - je ne sais comment ces pcr.sonnages voyagent, mais les
" fils de mon art voyagent à petites jour" nées. IJ - Un majordome du duc de Florence, qu'il rudoie selon sa coutume, s'étonne
cc qu'il l'ait jugé digne de parler à une per" sonne telle que lui. - Les hommes tels
que moi sont digues de parler et aux papes
et aux empereurs et aux grands rois. On
(( n'en trouverait pas deux de ma taille dans
&lt;( le monde entier; mais les gens comme vous,
&lt;( on les rencontre par dizaines à chaque
« porte. » Jamais vanité ne fut plus féroce :
qu'on se figure un paon armé du bec et des
serres de l'oiseau de proie . li faut que tout
cède et que tout ploie devant lui. Seul il a le
génie, la gloire et la science infuse. Il ne conteste pas le talent de ses rivaux, même les
plus illustres; non, il le nie radic:alement et
de haut en bas. L'Antiquité même n'est
bonne qu'à faire repoussoir à ses œuvres.
- Primalice vient de rapporter de Rome des
statues de bronze reproduisant les plus beaux
marbres du Vatican et du Capitole; mais on
les expose dans la galerie où trône le Jupiter
de Cellini, et les pauvres figures antiques ne
peuvent soutenir la présence de ce dieu tonnant. La comparaison les écrase; encore un

·" 355 ...

peu, il les ferait choir en terre devant son
chcf-d'œu~re, comme ·des idoles devant le
vrai Dieu . - L'aplomb dans l'outrecuidance
ne saurait aller au delà. Ce n'est pas
assez des apothéoses perpétuelles où il
se pavane; un jour, il empanache d'une
auréole sa toque florentine, et se cnnonise lui-même tout vivant. &lt;( Je ne veux
c&lt; point passer sous silence la chose la
et plus étonnante qui soit jamais arri\"ée
1&lt; it un homme. Qu'on sache qu'après
u la vision qur j'ai racontée, il me· resta
C( sur la tète une lncur miraculeuse
ci qui a été parfaitement vue par le petit
(( 11omLre d':1111is li r1ui je l'ai montrée.
(' On l'~pcrçoit sur mon ombre, le matin, penda11t deux Lcurcs, à comptrr
" du lerer du soleil, surloul quand le
(( gazon est couvert de rosée, et le soir,
&lt;f au crépuscule. Je la remarquai en
&lt;! Franct', à Paris, uù on la rnyait beau(( coup mieux qu'en Irnlie, parce qur 1
(( dans cc pays, l'uir est plus souvent
c( chargJ de Yapeur.s . Je puis cepenJant
&lt;&lt; la voir et la monlrcr aux autres en
c1 tous lieux, mais toutefois moins disci tinctemcntqu'enFrance. »
Tel quïl esl, id qu'il s'est peint de
couleurs bilicn~rs c·t sanglantes, on
l'aime rt on l'admirr, ce bravo de génie. Ses e.xeès sont ceux &lt;le la force, ses
passions celles de la vie exaltée à son paroxysme. Le zèle de l'art le dévore; il
se bat pour une statue co~me pour une
maltrc5-se, il approurn les élèves de
fiap!1aël qui voulaient tuer le Rosso parce
qu'il avait dénigré leur maître. La &lt;( force
superbe de la forme n, Vis superba {o1'ntœ,
comme dit un poète latin de son temps, le
transporte d'admiration. li faut l'entendre,
dans son Discours sw· les principes de /'art
du Dessin, pal'lcr en idolàtre de la beauté du
corps humain, de ses ossements, de ses membres, des ressorts internes qui le font mou mir
et agir. t( Tu feras copier à ton élève un de
&lt;t ces magnifiques os des hanches qui ont la
&lt;( forme d'un bassin, et r1ui s'articulent si
&lt;( admiraLlèment avec l'os de la cuisse ....
&lt;( Quand tu auras dessiné et bien gravé daus
C( ta mémoire ces os, tu commenceras à dest&lt; siner celui qui est placé entre les deux
« hanches; il est très beau et se nomme
&lt;1 sac1·um .... Tu étudieras ensuite la mer&lt;( veilleuse épine du dos que l'on nomme
11 colonne \'ertébrale. Elle s'appuie sur le sa(r crum, et elle est composée de vingt-quatre
&lt;( os qui s'appellent vertèbres .... 'l'u devras
&lt;{ avoir plaisir à dessiner ces os, car ils sont
(' magnifiques. Le crâne doit ètre dessiné
&lt;( sous tous les sens imagi11ables, afin qu'il
&lt;' ne puisse sortir du souvenir. Car sois bien
certain que l'artiste qui n'a pas les os du
(t crâne bien gravés dans la mémoire, ne
({ saura jamais faire une tète qui ait la moindre gràce .... Je veux aussi que tu te mettes
dans la tête toutes les mesures de l'ossa&lt;I Lure humaine, afin que lu puis5-es ensuite
(( la revêtir plus sûrement de sa chair, de ses
« mll5clcs c:L Je ses nrrf~, dont la divine

�_

111STOR..1.ll

c1 nature se sert pour assembler et lier celte
&lt;( incomparaLlc machine. 1)
Cet enthousiasme e~t plrtagé par toute son
époque. On sait avec quelle ferveur MichelAnge anatomisait les cadavres, plantant une
chandelle dans leur nombril, pour les éludier
jus1uc dans Ia nuit. Le sq.uclette n'est plus,
comme au moyen âge,· la LiJeusc guenille
d'une chair méprisable, mais l'admirable
armature de ]a vigueur d de la beauté.
L'homme se penche sur la tète de mort avec
r.1.Vissemcnl; il n'y cherche plus le dégoût,
mais le secret cle la vie : il mesure sur les
trous du crànc l'orLite des yeux d'Apollou,
de son rictus grimaçant il tire le radieux sourire de Yénus . Les Dieux, les N)'mphes, les
Héros, les Anges, lûs DJesses qui peuplent de
leurs beaux corps les palais et les temples,
sortent du charnier fécondé, comme des fleurs
dl! la pourrilure. Le xne siècle inaugure le
lriomphe plastique de la llorl.
Tonies les choses du burin el de l'ébau-

choir sonL sacrée~ pour Benvenuto. Son art le
possède si bien lout enlier qu'il le poursuit
jusque dans ses rêves. Il sculple l'impalpable,
il ci~èle le songP,. Emprisonné par Paul Ill,
au cbàLeau S:iinl-.\nJe, une \·ision lui apparait oll il \'Oit le soleil comme un disque
énorm·e, représentant tour à tour le Christ et
la Vierge. c&lt; Le soleil, ~ans rayons, rcssem" lilail à un bain d'or fondu. Pendant que je
(t considérais ce phénomène, le centre de
C( l'astre se gonfla et il en sortit un Christ
1( sur la croix, formé de la même matière
lumineuse. Il respirait une grâce et une
(' mansuétude telles, que l'esprit humain ne
H pourrait en imaginer la millième parlie ...
(1 puis le centre de l'astre rn gonfla comme
(1 la première fois, et prit la forme d'une
({ rariss1nte Madone assise cl tenant mr son
&lt;( bras l'Enfant divin qui semble sourire. Elle
était JJlacée entre deux Anges d'une incroya&lt;! Lie Leau lé. )&gt; L'orfèvre, pcrsi~tant dans l'halluciné, rrappc le soleit à l'effigie des médailles.

Par ses qualités comme par ses défauts,
par son talent comme par sa folie, Dcnrenutu
Cellini est la plus originale personnification
d1~ cette Italie artistique du xv1e siècle, qui
produisit des êtres à part dans les séries de
l'histoire. Élran;-cs créatures organisées pour
le mal et pour le génie, pour les violences du
crime et pour les œuvres de l'inspiration.
L'Italie, à celle rpor1ue, offre l'étonnant spectacle d'un pandémonium ennobli et décoré
par lc3 arl.~. Elle a des monstres lettrés et
des bandits dilettantes, des Périclès empoisonneurs el des Phidias meurtriers. Des tigre:liondissent et s'emLusqucnt dans les jardins
d'Armide. Les haines sont arrocrs, les rcsscnlimenls implarables, les coneurrences se
dénouent à coups de stylrt; mais un soufll,J
di,in plane rnr toute cetle tempête humainci
la sè&gt;rc dJborde et fermente; et l'Art grandit
au fort de ces passions déi.:haînées, comme ·1c
bronze prend une forme sublime au milieu
des Oammes cl des scories de la fonte.
PAUL DE

SAINT-\'ICTOR.

Frédéric II et d'Alembert

Le 2U janvier 1770, d'Alembert, écrirant cl ses enfants c:it un Lien plus grani.l crim~
11 Frédéric, se demande comment il serait que de dérober à 11uclqu'un de son superflu:
pos!-iblc de persuader à ceux qui n'ont rien 3° parce que l'intention du vol esl vertueuse
et ·qui souffrent dans la société &lt;&lt; que leur et r1ue l'action en est d'une nécessité indis\·érilaLle intérêt est d'être vertueux, dans le pemable; je suis même persuadé qu'il n'est
cas où ils pourraient impunémrnt ne l'être aucun tribunal, qui, arant Lien constaté la
pas n. La morale utilitaire n'est-elle point Yérité du fait, n'opinât à absoudre un tel Yo. impuissante à les mainlenir dans l'obéis.rnnce? lcur. J) Les biens de la société s.ont fondés
A cela Frédéric rl:pond, le 17 fl!uier, qll'il') sur des senices récip;oqnes; les engageauront recour.:; à lJ charité, plutôt tptc d'user ments sont rompus et l'on rentre dans l'âlat
de moyens criminels, qni scrairnt dangereux de nature dès que les clauses du pacte ne
pour eux : leur intérêt Lien entendu le leur sonl pas observées. Dans sa lettre du 50avril,
commande. Mais d'Alembert insislc : &lt;&lt; Je d'Alembert approuYe cette doctrine: dans ce
suppose, cc qui est possiUle, que l'indigent cas le Toi est permis et même est une action
soit, d'une part, sans espérance d'être secouru juste. li ajoute qu'à son avis, cc cas de néet que, de l'autre, il soit assuré de pournir cessité absolue n'est pas purement métaen cachclle dérober au riche une partie d8 physique el qu'il peul se produire dans la
~on superflu. J) Que fera-t-il dans cc cas? réalité assC'z facilement. Malheureusement
l\!ut-il oa mème doit-il se laisser mourir de celle doclrinr, toute raisonnaLle qu'elle est,
faim anc ~a famille? A nia Frédéric répond es t dangereuse ù répandre, c&lt; par l'abus que
que le cas n'est p:is naisemLiaLlc. a Toute- la eupidilé ou la paresse pourrait en faire».
fois, si, par impossiblr, il se trouvait une Les tribunaux: seraient pcul-èlre obligés de
famille dépourvue de toute assistance et dans chàth-r le voleur innccent, pour cmpèchcr
l'état alîrcux où mus la dépeignez, je ne que tt·aulres, moins malheureux, ne suhisscnt
balancerais point à décider que le vol lui de- son rxcmple. &lt;( Le mot de l'énigme est, ce
vient légitime: 1° parce qu'elle a épromé me semLlc, que la distrilmtion des fortunes
des rcîus au lieu de rcc(voir des secours ; dans la société est d'une inégalité mons2° parce que se laisser périr soi, sa femme trueuse; qu'il est aussi atroce qu'absurde de

Yoir les uns regorger de superflu el les autre&lt;.
manr1ucr de nécessaire. Mais, dans les grands
États surtout, cc mal est irréparaLle, et on
peut être fore-! de sacrifier qucl11uefois des
victim·es, même innocentes, pour empêcher
que les membres pauues de la société ne
s'arment contre les riches, comme ils seraient
tentés et peut-être en droit de le faire. J&gt;
Voilà de singullèrrs Lhéuries et de violentes
paroles. Il faut leur adjoindre les correctirs
nécessaire5. Il n'y a pas loin à aller pour voir
d'Alembert railler la chimère de l'égalité el
déclarer que la philosophie digne de ce nom
ll'a d'autre Lub que (&lt; d'éclairer les souverains
sur leurs nais intérêts, rendre Jcur autorité
plus douce, el plus fidèle l'obéissance qui
1eur est due ». Quant à Frédéric, il ne se
prive pas de persifler les beaux théoriciens et
les législateurs encJcloprdistes qui, n'aianl
jamais gouverné, s'amusent à édifier &lt;les
Étals où ils mettent des hommes de fantaisie.
En réaliLé, la discussion que nous venons
d'analyser n'est qu'un de ces jeux d'esprit
auxquels pemcnl se complaire un philosophe
r1ui vil dans les li\'res et un monarque libre
de prt\jugé5, qui cherche à se distraire des
soucis de la réalité.
A,oRÉ LICHTENBERGER.

MES SOUVENIRS

""'
Les salons el la cour sous la Restauration
Par DANIEL STERN (Madame d'Agoult).

')t

'

Ill
Présentée à la cour, il foll,tit l'èlre ensuite
aux vieilles dames douair:ères du faubo11rg
Saint-Germain. C'était leur droit; elles le
maintenaient el ne se Iai'5saienl poin l ou l1licr.
Les plus .1gées n'allaient plus di.lns le monde
depuis long1r,rnps. Pc1ralJsérs de tout, hormis
de hi langue, elles ne quitLaienl pas leur
paravent, lenrs chenet~, leur bergeJ'e antique,
leur chat familier, leur tabatière et leur Lonbonnière. Elles ne rccevaienl, en dehor.5 de
four descendance, que de rares visites rn de
rares occasions. On allait là une fois en sa
vie, en visile de noces; 11r, y
restait dix minutes, au plus,
puis on n'y retournait pas. C'élait
assez; rurngc était fatisfail.
Les vieilles dames ,·ous avaient
vue; elles avaient salué de l'évenlnil les nouveaux époux. Sôurdes
tl criardes, elles avaient prononcé, haut el dru, de leur voix
rauque, sur les )'Cux, les dents,
la gorge, la main, le pit:d, sur
loul l'air de la mariée. Elll'S
avaient dit: die est {01·t bie11,
ou: elle n·est pas bien, el prévenu ainsi, de leur arrêt, l'opinion du monde.
Les plus jeunes en Ire ces dernières, celles qui n'élaienl point
infirmes et ne s'éear!aient pas
trop de la soixantaiur, ~renaieut
encore leur part du momemcnt
des plaisir.5 mondains. Elles
avaient un salon et généralement un châtra11, où elles
rnyaiL•nl &lt;lu monde, hin:r et été.
li fallait l,·s lréqucnlcr pour se
meure en Lon renom. Quand
on quillail leslcntures éraillées,
les boiseries rnfumét·s, les vieux
cadres poudreux de la douairière de Lu}"ne~, de la douairière
d'Uzès, de la duuai,ière de Duras 1, pour entrer cher. la prince!se de 1a. Trémoïlle, chez la
comtesse Je Afatignon, chez 'la
princesse de Puix 1 d1ez ]a duc11essc d' Escars, chez 1a duchC'ssc
de ~arbonnc, chez la duchesse
J._~ Céreste, on se :sentait rajeuni d'un demi~1,•cl··.
1. Ilelle-mèreilc 1'.1ul cnr d'Ourika.

..,., 356

1-Y,

,

'

•

,

•

Le s:ilon de la princesse de la Trémoïllc,
outre son grand air d'ancien régime, a\'ait
un caractère poliliqtle très prononcé. Ce salon
élait une cour. La princesse, mademoiselle
de La119eron, extrçait de longue date, sur
tout ce r1ui l'approclnit, une domination
entière. Elle n'avait pourtant jamais dl, être
belle, dn moins ne voyait-on pas dans sa
m1nièrc d'ètrc cl de d;re, co:um: il arrive
aux fommcs qui ont eu le don de plaire aux
yeux, aucuns restes de vanilé ou de coquetterie fJminine. Toute sa co~uetterie était
d'03prit : virile, et visant à la souveraineté.
Avec ses petits yeux gris, bordés de rouge,

D.\ME A SA PSYCIJÉ. -

D'après U:o~ Noù...

avec so n tour i.lt! d1eYcux LlonJs, rnn grus
ventre et la dt1ublc mafodie qui décomposait
SOI! sang - le dialète et rh)&lt;lfOJ·ÎÛe - la

1

princesse de la TrémoïllC', grande dame jusqu'à la moelle des o~, a.s~ervissait à ses YOJonlé~, r,ar la force de son intelligence et par
la hauteur de son caraclèrr, toute une masse
de clients, de familiers, de flatteurs et de
parasites. Elle savait aussi, bien que dédaigneuse, s'insinuer là oi1 elle ne pourait s'imposer; caresser les amours-propres, quani.l
elle ne les subjuguait pas tout d'un coup.
Aucunement dévote, instruite sérieusement, elle avait pour elle-même une belle
biblio1hèr1ue: pour les autres, une laLle donl
on parlait, abondante et recherchée. La poJitique était srrn goût, son occupation cons
tante. Elle en avait, sinon le
génie, do moins 1a sagacité et ]a
,ive pratique. la campagne, le
tète-à-tète arec son mari l'ennuyaient à mourir; elle ne s'E.&gt;n
cachait pas. Jamais elle n'avait
pu s'haLilucr ni à la belle terre
de Pezea.u que le prince de Il
'frémoïlle possédait héréJitaircrr.cnt en llerr\', ni même au
cl1à!cau de C~oiss9, bâti par
Colbert, non Join des bords de
la Marnr, au milieu des riches
campagnes de la Brie, récemment acheté par elle, en me
du rnisinagc &lt;le la , ille. La
princesse ne quittait plus guère
Paris, son hôtel de: la rue de
Bourbon!, son jardin en terrasse
sur le quai. Danssa bibliolhèque
en bois de cilronnilr, qu'on
célébrait comme une merveille
d'élPgance et où elle rece\·ait
Li cour etla ,,iJle, de son fauteuil
l'n damas ve1 t, d'où elle ne bougeait qu'à grand'peinc, tlle animait de sa Vtrre inlaris.saLI&lt;',
de ses pi,1uantes sorties, de
ses sarcasmes:, un cercle perpétuellement renouvelé des prrrnnncs les plus marquantes de
~on parli. On y rnpit tous les
hommes de qmlque \'aleur ou
de quelque renom dans l'l~glise
ou dans lî'.1al, r1ui faisaient opposition au liLl'falisme: le &lt;ardinal de La Fare, M. de fionald,
!!. l'ahhé de Genoude, M. de
2. A relie lwure, rue ile Lille. l.'b\Jtcl de la princesse de la 1'rémoïllc, très rapprod1é du palais légis-

latif, n disparu dans les nouH'~Ux aligncmr11l!!.

�LES SA.LONS ET LA. COUR_ SOUS LA. °J{ESTJIUR_A.TTON - - ,

, , _ 111STO'}t1.ll
Maistre, Malhien de Montmorency, ou tout
simplement Mathieu; le chancelier Dambras;
les Polignac; les députés LaLourdonnaye, Delalot, de Castelbajac, de Neuville, de Marcellus, toute la droite passionnée;
quelques hommes de moindre
condition, mais utiles : l'avocat
Piel, M. Ferrand, M. de Lourdoueix, etc.
Dédaigneuse des choses nouvelles, elle qui possédait des
anciennes toute la fleur, ]a princesse raillait sans pitié la politique de transaction entre le.
passé et l'avenir 1• La moindre
concession l'offensait.
Les Villèle, les Corbière,
ne trournient pas toujours gr:îce devant ses
yeux ; les princes,
bien moins encore.
FÊTES DE STAINS,
Elle n'allait pas chez
E:-i 1830.
eux, se sentantreincj
jamais je ne l'ai
vue avec personne sur un pied d'éga- .,. :.' ·
lité. Son infirmité la serrait en cela; /~~
la lourdeur de son corps lui donnait
comme le droit de rester assise; elle
en usait arµplement pour accueillir du
regard, du geste et du sourire, avec
mille nuances de grande dame,
les gens de sa cour.
Le salon de la marquise de
Montcalm, politique comme celui
de 1a princesse de La Trémoïlle,
avait une physionomie différente.
Il avait pris son importance au mo~
ment où le· duc de füchelicu, frère
de la marquise, était entré aux affaires.
«· Le jour oll mon frère a été ministre,
disait-elle, non sans amertume, tout le
monde s'est avisé que j'étais une femme
d'esprit. Il Elle l'était, cela ne pouvait se
nier; et de plus, cultivée par le plus grand
monde européen. D'un caractère noble, désintéressé, modeste au fond, comme son
frère, et, comme lui, d'une admirable droiture; de grande naissance et de grand nom,
comme madame de la Trémoïlle, toujours
souffrante aussi; s'il se peut, moins dérnte
encore; moins exclusivement française, moins
altière en ses opinions, plus curieuse de nouveautés, madame de Montcalm avait un cercle
beaucoup plus étendu par les idées que ne
l'était celui de la princesse. Couchée sur sa
chaise longue, où la retenaient les infirmités
d'un petit corps contrefait et grêle, écoulant
beaucoup, interrogeant de son &lt;Trand œil noir
plein de rayons et de sa parole ;leine de bienveillance, madame de Montcalm n'exerçait
pas une domination visible comme celle de
madame de la 'l'rémoïlle, mais rnn ascendant

À~

•

I_. ~l_lc s~ rn_oq1.iait l.1t:i.ucoup des moulons de la
qui ?U.l\'a1enL docile!nent, en tous pâturages,
la vou du m11mlre. (J. Eh bien monsieur de Villèle
quelle ~èli~e allons-nous.faire ~ujourd'huiJ » di.,;ail~
elle un JO~r. ri! c?nlrl'fo1sant un d1~ ces minîsléricls.
dont elle s1mula1l I cntrêc dans le cabinet du ministre
2. On prMait C'11lre aulre3 î1 la cumlc!'.Sc d~ M~li:
maJ0~1tc.

pénétrait bien plus avant. On sentait en elle plus qu'au château de C01crta[ain, il n'était
la femme qui avait aimé, souffert, rèvé peut- presque jamais question de politique. Les
ètre même une tout autre destinée. Elle ne hommes que l'on recevait là étaient du
commandait pas à la conversation; elle n'y meilleur monde, mais on s'y occupait peu
lançait pas le trait; elle y maintenait sans des choses de l'esprit. Le ton de la maison
effort l'élévation, le tour délicat, la nuance était gai; les façons étaient simples et sans
exacte et aim,ble. Les hommes qu'elle voyait aucune morgue. Malgré la présence d'une
journellement étaient les anciens collègues, jeune fille, la piété de la jeune baronne de
les amis eolitiriues du duc de Richelieu; beau- )fontmorency et la vertu conjugale fort célécoup de aiplomates étrangers: M)L Pasquier, brée de la princesse de Bauffremont, la conMolé, de Barante, Mounier, Rubé.\tarbois, versation avait, à la manière d'autrefois, des
Pozzo di Borgo, Capo-d'Istria, le duc de allures très lestes; vide d'idées, pnm re de
Raguse, le général de Lagarde, \1. Lainé, etc. sentiments, elle se nourrissait d'historiettes
Dans ce salon modeste et tranquille, point el de nouvelles du jour, de modes et d'ajusde discussions trop vÎ\·es; des entretiens où t~~ents; on ! mPdisait du prochain; on }'
la politique n'avait pas d'acrimonie et se riait des maris trompés; on s'y moquait à
mêlait avec souplesse aux intérêts du l'envi de tout le monde. La vieille comtesse
beau monde, des beaux-arts et des de Matignon n'avait jamais été ni prude ni
belles-lettres. Autour de cette femme dévote; ce n'était pas la mode en émigration,
couchée, souffrante, il régnait une . malgré le malheur des temps. Les abbés
sorte de clair-obscur, une dou- galants, les évêques mondains avaient été
ceur sérieuse. Madame de Montcalm très en faveur, db·ait-on, auprès de 1a dame.
ne voulait jamais ni briller, ni éton- On en faisait mille récits, les plus drôles du
ner, ni éclipser, ni intimider per- monde'.
sonne. Elle rechrrchait le mérilr,
Oms cé salon venaient habituellement le
devil'.îait et faisait valoir les moin- duc de Castries, les Brancas, les Luxembourg,
dres talents. Auprès d'elle, les jeu- les Sal,ran, les Rosambo, les Sainle-Alde,,.
nes femmes s'essayaient à la con- gonde, les Clermont-Tonnerre, les Béthune,
~
versation. Elle m'y encourageait les Castellane, les Talaru, les La Guiche
les Vérac, elc. Là se prenaient le~
plus que d'autres. Elle avait
degl'és dans la considération et la mode .
pour moi des indulgences
.' . •
extrêmes, Confidente des
On disait bien quelquefois, tout bas,
1
." , ~ ; ~
sentiments que m'avait
que· madame la Dauphine ne rayait pas
il '"&lt;&lt;.t," •. . .,
voués l'un de ses plus chers
d'un bon œil la duchesse de Montmo1
~
-.i.&lt;
amis, elle me portait
rency, mais celle-ci ne voul~it pas
•.
,p._
un intérèt maternel et
s'en apercevoir. Elle tenait un si
qui ne se démentit jahaut raog à la cour, la maison de
mais. Je me plais1is
Montmorency était d'ailleurs si
chez elle infinimcnl.
pu~ssanle, que la critique avait beau
mordre, la gloire du nom bravait
Quand je veux me rappeler une
tout.
douce image de ma vie du monde
En dehors ds ces maisons brild'autrefois, c'est à elle que je pense,
lantes de la noblesse de cour, où
à son entourage aimable, à son
fréquenlaient aussi les ambassaintimité noble et charmante.
drices, lady Stuart, la
Dans la maison de Montmocomtesse ApP.onyi,
rency-Matignon où j'allais aussi
qui avait introduit
beaucoup, ce n'était pas un salon
en France la grande
proprement dit; c'était chaque
nouveauté des désoir un cercle nombreux de pajeuners
danumts,
rents et d'habitués. La vieille
la baronne de
comtesse de Matignon le présiWerther , le
dait. La duchesse de Montmorency, son fils Raoul, et sa bru, la baronne faubourg Saint - Germain
de Uontmorency, ses deux filles, la princesse comptait un nombre de
de Bau!Tremont et la jeune Alice, mariée plus familles moins illustres,
lard au duc de Valençay, y paraissaient en- moi as titrées:., moins dûsemble ou tour à tour. Assises à une grande daigneuses, plus mèlées à
table ronde, qu'éclairait une grande lampe la noblesse de province, et
suspendue, chargée de corbeilles à ouvrage, dont les salons, moins
les dames, renommées dans cette famille retentis~ants, avaient
pour leurs doigts de fées, travaillaient ~l des un caractère de bontapisseries, à des broderies délicates. Dans homie tout à fait ail'hotel de la · rue Saint-Dominique, non mable.
Le fond de la soj{non, três j(lune -~ncore, un mol piquant. Une jeune
ciété de ma mère,
SORTIE DE BAL
f~mme de sa soc1clé pleurrrnl un e disgràce de l'opiavant mon mariage, DE MADAME, EN 1828.
nion : 4 Consolez-vous, ma chère, lui av:til dit ln
comtesse, chez les grandes- darnes comme nous l'honse composait plus parneur l'cpoussc comme les cheveux. »
ticulièrement de celles-là.• EUe voyait habi- 3. Les till'és étaient les ducs, dout Ir~ femmes
tuellement les anciens amis de mon père,
avaient droit, en cour, au labmtrel.
1

~

•~li•i

~

358 .,,,.

émigrés ou vendéens, les - Suzanne!, les
d'Andigné, les d'Autichamp, les Bourmont;
les députés de h droite, ultra-royalistes :
les Villèle, les Castelbajac, les Delnlol, les
Labourdonna)·e, les Kergorlay, etc. Depuis
que mon frère était entré dans 1a diplomatie, ma mère invitait sc.s chefs ft ses
collègues, tout ce qui, gentilhomme ou
bourgeois, tenait au déparlenienl, à la:
carrière, c'est ainsi que les diplomates
désignaient entre eux le ministère des ::dfaires étrangères et les ambassades, où se
prenait, selon l'opinion des salons, une
sorte rle noblesse. Les Pasr1uier, Hyde de
Neuville, llonnay, MM. de Caux, de Gal,riar,
de Bois-le-Comle, de Vi,•'castd, de !larcdlus,
L:1grenée, de Lagrange, de La1our-~laul.10urg,

de Laroebefoucrnld, de Vaudreuil, de Bourgoing, venaiept chez nous très rnuvent. Les
réunions, les soirées dansantes ou musicales
qui se donnaient thcz ma mère et chez ses
amies, pour les jeunes filles, étaient sans
opprèt.
On n'y cherchait ni luxe ni étalage. Les
pauvres pouvaient imiter les riches, on
n'y regardait pas. Un piano, accompagné
d'un violon, quelttudois d'un instrument à
\·ent, d'un fifre quelconque, pour .. marquer
le rvthmc et la mesurr, tenait lieu J'orcheslrc.
En fait de souper ou de hulîel, un
bouillon, un riz au lait, un lait d'aman&lt;les :
c'était là tout. Les danseuses se paraient Je
leur printemps. l'ne Lland,e robe de mous-

scliuc, un ruban Lieu, rose ou lilas, noltant
à la ceinture, une Oeur dans les cheveux,
elles ne connaiss.aicnt pas d'autres alours.
Entr(' elles et les jeunes gens dont l'llge se
r:1pportait au leur, aucune con:raintr, aucune
pru.leric, mais une bicnsé:rnrc eXl1uise; il
rfgnait dans ces rapports u·ie coquetterie
uahe, une gaieté franche que tempéraient
les discrètes h1Li1ud,•s de la vie de famille,
la réserve nalurelle à la première jeunesse
et celte solidarité de l'honneur qui imprimait à la bonne compagni1i d'autrefois un
caractère totalement différent de celui de
nos sociétés bourgeoises, telles que les îail,
à cette heure, sans lien, sans traJilion, pour
quelques jours à peine, le ha5arJ Jes affaires
ou dL'S rencontres.
D.IKIEL

STERN

(MAP.\ \JE o'AGOUL T ).

regardé, de faire bonne contenance. Un marin;
il fume insouciamment sa pipe; on sent qu'il
montera dans la nacelle du même cœur indifférent et résolu dont il saute à l'abordagci
c'est aIfaire de senice. Ua employé des postes;
il est très occupé; le fourgon des imprimés
Le gouvernement ét,Llil une grande fa- vient d'entrer; c'est lui qui transporte les
brique de ballons, de façon à en avoir tou- précieux sacs et les dispose autour de la
jours un prêt à partir, aussitôt que le vent nacelle. Cinq petites cages arrivent, conteserait favorable. C'était de jour aux premiers n:rnt trente-six pigeons; des pigeons adotemps du siège que ces ballons prenaient leur rables, des noirs, des blancs, des dorés, des
vol, mais on ne tarda pas à s'aperc,.;voir que pigeons qui ont des noms de victoire : Glales Prussiens, avertis de l'heure du départ, diateur, Vermouth, Fille-de-l'Air. C'est le
en guettaient le passage et lanç:iient sur propriétaire lui-même qui les apporte et
l'aérostat ou des fusées încendiaires ou des veille à leur installation. Au moment de
balles de fusils à longue portée, dits fusils partir, on s'aperçoit qu'aucun des voyageurs
de rempart. On se résolut d1Jnc à ne plus n'a ·songé aux provisions; on court; on se
partir que de nuit. C'était presque toujours fouille, on finit par réunir trois petits pains,
dans une gare que les aérostats étaient gonflés deux tablettes de chocolat et une bouteille
et s'envolaient : gare du Nord ou d'Orléans. de vin.
Ce retard a eu son bon côté. Un aide de
Jamais ceux qui ont assisté à ce spectacle ne
l'oublieront de la vie. Au milieu d'une vaste camp entre !out essoufflé: Une dépêche du.
cour, le ballon, à dèmi gonflé, se démène Cou ve,·neur! L'aéronaute la prend; la nacelle
furieusement sous l'effort de la rafale; il est est fixée; on entend le sacramentel : cc Làchez
en taffetas jaune, et les lanternes à réflecteur tout! 1&gt; Le ballon s'élance d'un bond, il
des locomotives jetlent sur la route des lueurs p~rn:hc sous l'effort du vent, qui le courbe
fantastiques. Tout autour s'agitent, dans avèc violence. C'est une seconde d'émotion
l'ombre, des hommes que l'on prenJrait inexprimable; nous sommes tous là, retenant
pour des démons, s'acharnant à quclr1uc notre sourne, les veux fixés sur cette masse
œune infernale. Dans un coin, le directeur noire, qui se r;bat dam une convulsion
des Postes, M. namponl, tire sa montre, d'un e!TroyaLle. Sera-t-elle brisée? non, elle s'éair soucieux, interroge le vent, ·et semble lève, et à peine le ballon a-t-il dépassé le toit
demander conseil à l'aéronaute, M. Godard, vitré de la gar.::, que déjà la nuit s'est referavec qui il cause à voix basse. Il est évident mée sur lui; il se fond en quelque sorte dans
qu'il y a danger, trois hommes doivent partir. l'obscur Lrouillard. c: Adieu! adieu! &gt;J nous
Un voyageur, dont le nom est un mystère. crient les voyageurs, et nous leur répondons
li est enveloppé de fourrures; il se promène par des souhaits de bon voyage, en agitant
inquiet et pâle, el tâche, quand il se sent nos chapeaux: &lt;1 Vhe la France! lJ·

Pendant le Siège

Les pigeons qu'il:i emmènent avec eux
nous reviendront bientôt, à moins que le
froid, la brume, l'épervier ou la balle d'un
Prussien ne les arrête en route. Chacun
d'eux apportera, lié par trois fils à une des
plumes de sa queue, un léger tube, où se
trourera roulé un petit carré de papier de
40 millimètres sur 50 millimètres.
C'est la réduction microscopique, par la
photographie, d'une composition typographique ordinairè.
Cette petite planche, à peine lisible arec
un rnrre de loupe très puissant, ressemble
assez à un journal sur quatre colonnes. Celle
de gauche contient uni11uement celte mention :
SF,RVICE DES DÉPÊCHES PAU PIGEO.\"S VOYAGEURS,

Steenackers à ilfercarlier, 103, rue
de Grenelle.
Les trois autres colonnes conliennent, au
verso comme au recto, la transcription de
dépêches, les unes à la suite des autres, sans
blancs ni interlignes. Quelques-unes de ces
dépêches sont officielles. D'autres viennent
de source privée. Ah! qu'elles nous ont apporté de consolaLion et de joie! Que de pièces
de cent sous et de louis d'or sont lombés
dans la main des facteurs q11i nous remettaient la dépêche si attendue I Et ces pigeons,
de quel tendre respect on les entourait 1
Quand, par hasard, un d'eux, à bout de
l'orces, ruisselant de pluie, s'aliattait au bord
de quelque corniche, de quel œil avide la
foule hientOt amassée suivait ses mouvements! Comme Ioule; les mains se tendaient
vers lui pour lui offrir le pain ou le millet
qui devait l'altirer ! et quel cri de joie quand
il reprenait soh vol droit vers son colombier!
FRANCISQUE

O·

SARCEY.

�'-------------------------------------LA CHOUANNERIE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE V

darmes à Donnay. Lanoë, elTrayé, obéit;
mais Lcft·bvre ne put le suivre que dans
L'afiaire du Quesnay (suilf ).
l'aprèS•!lliJi; ên arrivant à Noron, ils trouvèrent Mme Acquet à l'auberge où elle s'élait
Dès que Mme Acquet eut pris place dans trainée; Ja pauvre femme aYait 1a fièvre;
sa carriole, La.noë s'assit à côlé d'elle et lui presque en fo·aguant, elle informa Lefel,vre
apprit que, la veille, les gendarmes élaienl &lt;! qu'elle n'avait pas d'argent à lui donner;
venus à Donnay et a,·aicnt pnquisitionné dans que Jes gcndarlllcs étaient venus 3 Donnay;
la m~ison des Ouquel; ils étaient partis, tou- que l'homme qui ]es conduisait était peultefois, sans arrêter personne ; c&lt; un homme être un des compagnons d'Allain, amen&lt;) là,
en houppelande noire semblait les conduire)). sans dout(', pour rcconnailre les lieux ; mais
!!me Acquet posa quelques questions hâtives, elle ne craignait rien; el!e allail y retourner
puis elle.dit à Lanoë de fouetter les chevaux · et rapporterait l'argent n.
et garda le silence jusqu'à la Dijude; il l'obLelebrre essaya de la calmer; dès qu'il se
servait du coin de l'œil et vil qu'elle était fut éloigné, après une demi•heure d'entretrès pâle. En arrirant le so:r au viilage, elle tien, elle en lreprit Lanoë, le suppliant de la
voulut allrr de suite à la maison des Buquet, reporter à Donnay; il s'en défendit énergiresta pendant un quart d'heure enfermée que men!, ne voulant plus rien entendre;
avec Josrph; sans doute fit-elle près de lui enfin, dt.:mnt son désespoir, il se laissa attenune suprêm':! tcntati\'e pour obtenir de l'ar- drir, mais jura bien (( que, cette fois, il rn
gent; clic n·parut le teint animé, très fié- avait assC'z et qu'il la laisserait à la Bijude n.
vreuse : - « l'ile, à Falaise "• dit-clic. Mais Elle consentit à tout, se hissa sur le cheval,
Lanoü lui rcpré.,enla &lt;c qu'il avait à faire chez et, de noureau, tenant Lanoë à bras-le-corps,
lui et que son cheral ne pourrait rûsister à les ,,füements trempés d'eau, plaqués sur ses
êlre loujours en roule ii. Pourtant, elle le membres grêles, elle rC'prit le chemin de
" harcela » de telle fa çon qu'à la fin il con- Donnay. En passant à Villeneuve, ferme apparsentit.
tenant à son frère Ilonnœil, elle aperçut un
'l'ahdis que le cheval mangeait l'aroine, groupe de femmes qui l'interpellèrent; le
Mme Acquet _s'en alla à la Bijude et se jeta fermier TrulTault s'approcha et, commr,
tout habillée sur son lit : le temps, très anxieuse, elle l'interrogeait, il répondit:
lourJ pendant toute la journée, s'était chargé.
- Un malheur est arrivé; les gendarmes
,·ers le soir cl de grands éclairs déchiraient sont revenus tout à l'heure chez les Buquet;
le ciel. Vers deux heures du matin 1 Lànoë ils ont pris le père, Ja mère, le fils ainé.
vint fr.ipper au carreau et Mme Acquet parut, Jùscph, qui s'était cach~, est seul, bien dé•
prête à parlir; elle mania en croup.c derrière soM, C't ne sait fJue de\'enir.
lui; ils se mirent en route par la forêt de
Le fermier ajoula qu'il ,·enait d'expéJier à
Saint-Clair et llJnnœil; comme ils péné- Falaise son gars p:iur instruire Mme de Comtraient dans le bois, l'orage éclata tout à Lrar dé cet é\'énemcnt.
coup d'une extraordinaire violence; d'énor!!me Acquet descendit de chernl. Elle tira
mes rafales courbaient les arbres, brisant h•s Trulfault à l'écart cl Je questionna à rnix
branches; la pluie tombait à fluts, transfor- bas~e. Quand elle rnint prl's de Lancë, elle
mant 1..:: chemin en torrent; le cheval avan- était cc aussi blanche qu'une cire ».
çait pourlanl; mais, rnrs le jour, alors qu'on
- Je suis perJuc, lui dit-elle; J0srph
approchait du village de Noron, Mme Acquet Buquet veut me 'Cl.énoncer.
se sentit suLitement indisposée au point
Puis, le regard fixe, parlant pour diequ'elle se lai5sa glisser à terre, prc!lque éva- même :
nouie. Lanoë l'étendit sur les Lruyères, au
- Je pourrais bien, à mon tour, &lt;lé,wnbord de la roule, dans la bouc; quand elle cer Allain, puisqu'il est proscrit; mais où
eut repris ses sens, elle le supplia de la dirais-je que je l'ai connut?
laisser là, de pour&amp;uivrc jusqu'à Falaise et
« Elle paraissait Lien inquiète, ne sachant
d'en ramener le notaire Lefebvre ; elle pa- que faire. » Enfin elle insinua « qu'il fallait
raissait hantée dn souvenir de cc l'homme en la reconduire à Falaise J&gt; . Mais Lanùë fut
houppelande noire ll qui arnit guidé les gcn• intraitable: il jura qu'il n'irait pas plus loin ,
·t. i\"ous con~en ons ll's termes mêmes du rêcit de

l.:1J1oi} . lnl crrogatoircs.

2. lulerrog11tuircsde )Jmc deCo mLra v, 2t :ioùt 180ï ,
11 avril 1808 ; de Guillaum e, dit l.a1,n?, 2 H' Jllcm-

"" 36o -

&lt;! qu'elle pouvait s'adresser au fermier si clic
voulait &gt;&gt;. Et, rendant la bride à rnn cheval,
il s'éloigna au trot, la laissant là, au milieu
d'un CC'rclc de paysans r1ui, silencieusement,
contemplaient, avec une consternation ébahie,
la fille de leur dame, couverte de boue, les
yeux égarés, les Lras ballants, l'air si éperdu
et si désolé que les plus durs la prenaient en
pitié! ,

En rentrant chez lui, cc soir-là, le nolaire
Lefebvre apprit que, pendant son absence,
Mme de Combray lui arnit dépêché son jardinier pour l'inviter à venir, au plus lût, la
rejoindre à I'hô'tel de,la rue du Tripot. Pourtant, harassé, il s'élait jeté sur son lit el dormait à poings fermés quand, vers une heure
du matin, ou frappa à sa porte : c'était encore le jardinier;· il fut si pressant que, malgré sa fatigue, Lefebvre se décida à le suivre.
Il trouva la marquise presque folle d'angoisse; elle avait appris par le gars de Truf.
fault l'arrestation des Buquet; elle ne s'étail
pas couchée, s'altmdant à toute miaule à
recevoir la visite dts gendarmes; elle n'avait
qu'une pensée : fuir, retourner en hâte :1
Tournebut el s'y cacher avec sa fille; elle
pressait le notaire de l'accompagner et, tout
en parlant ûévreusement, elle nouait sur sa
tète un fichu de laine. Lefebvre, plus calme,
lui représenta quïl avait laissé tt Noron
!!me Acquet épuisée de fatigue; il fallait
attendre, 1Jour quiller Falairn, qu'e11e fùt en
état de se mettre en roule; que, d'ailleurs, à
cette heufe de nuit 1 on était dans l'impossibilité de se procurer une rnilure; mais
Mme de Combray, avec l'ubstination d'une ·
femme égarée, ne voulait rien enttndre; elle
e&gt;.péJia à Noron, en lui donnant un écu de
trois liues, son."jardinier, chargé de prévenir.
lime Acquet qu'elle eùt à prendre, sur-lcthamp, le drnmin de Tourne Lut, par SaintSylvain et Lisieux; puis, cnlrainant à lrawrs
les rue5 désertes LefeLue fJUÎ moula thez lui
pour y chercher les trois n,ille francs provc•
nant du vol du 7 juin, die gagna le Vald'Antc et s'engagea sur la route de Caen.
La nuit était lrès sombre; la tempête avait
cessé, mais la pluie tombait sans discontinuer.
Sur le chemin défoncé, la vieille marquise
a\·ai1çait , s'obstinant contre la fatigue, s'arrèlant parfois pour s'assurer qu'elle . n'était
pas dépistéf'. Left!Lvre, pris dt! peur à son
lire- 1808 ; ùu nolairc Lcfelwrc, 7 jan\'icr et 4 ao1il 1808.
A1·c hil''CS 1lu greffe Je ln Cour d 'assise,; ile l\ 011cn.

TOUR_N'EBU1 - - ,

tour, hâtait le pas à côlé d'ellc 1 pli:rnt sous surveillance de la police. Il était neuf heures
le poids de son porlc-mmlcau rempli d'écus: du soir quand, après une heure de marche,
tous deux allaient sans parler; c'était cette die parvint à la hauteur de l'Ermitage; elle
interminable route qu'avait sui rie, le jour du crut prudent d'expédier Lefebvre en éclaivol, le chariot portant la recette d',\len&lt;;,on et reur; elle l'accompa~na jusqu'à la grille rl le
rc sou\'enir devait rendre plus tragique rn• Jai.!- s1 s'a\'cnturer seul rers le cbàteau. Tout
core celte marche effarée dans la nuit.
parais.sait y être au calme: le notaire pénéL'aube pointait à peine quand les fugitifs tra dans la cuisine ol1 il trouva une fJlle d'outraversèrent le bois du Quc5nay; au hameau vrage qui prévint aussitôt Soyer, l'homme
dr, Langannerie, ils quillèrent la route et de conOani.:e; et Mme de Combray ne se
1•rirenl la traverse de Ilrelleville-le-R,hN. li monlra tout r, fait ras.surée que quand celuifaisait maintenant t,rand jour; les granges ci ,·int, m personrH\ lui 011\TÎr uoe porte du
s'ouvraient, les gens s'Jtonnaicnt du passage jardin: clic put ainsi se gli~sC'r 1 sans être
matinal de ce couplé étrangd qui semblait vue, jmqu'à sa chambre 1 .
avoir marché toute la nuit; la marquise sur&lt;a\'&gt;
tout 'intriguait avec ses c·he\·eux col~és aux
tempes, sa jupe trempée d'eau et ses broDEUXIÈME PAR,TIE
dcr1uins couverts dè boue. On n'osa pourtant
les questionner.
CHAPITRE PREMIER
A six heures du mltin, Mme de Combray
et son compagnon atldgnircnt le bourg de
Licquet.
Saint-Sylvain, à cinq grosses lieues de Falaise. Si Mme Acquet était parvenue à quilL'homme cc en houppelandè noire n qui
ler :'\oron, c'était là qu'on devait la rencon- arnit guidé les gendarmes dans leur Yisite à
trer. A l'aul&gt;erge où Lefebvre s'informa, per- Donnay n'était autre que le Gl'and-Cha,·/es,
sonne n'avait paru. 011 attendit pendant deux l'un des compagnons d'Allain, Arrè:é le
heures, que le noLaire employa à s'assurer 1 '~ juillet au village de Le Chalange, il cond'une charrellc pour continuer la route vers sentit, sans difficultés, à désigner l'endroit
Lisieux. Un paysan conscnlil à conduire les où avait été enfoui le trésor et c'est ainsi
voyageurs moJcnnant t5 francs payés d'a- qu'il dirigea la perquisition opérée le 22 chez
,·ance, et, ver3 huit heures, Mme Acquet les Buquet. li reconnut 1, disposition de la
n'arrivant pas, ils se décidèrent à partir. Un maison et du jardin, la s:i.lle oll Allain et ms
peu plus loin, à Croissanville, on fit halte, et compagnons avaient été rrçus dans la nuit du
LefchHe, tout en déjeunant, écri\·it une let- vo1, le verre même dans lequel l t mère Ilutre à l'adresse de Lanoë pour lui recommander instamment de se mettre à la recherche
de Mme Acquet et de l'exhorter à rejoindre
au plus tùt sa mère à TouraeLut.
Le resle du voyage se passa sans incident.
On arriva à Lisieux pour l'heure du souper
et on y passa la nuit. Le lendemlin matin,
Mme de Combray prit, 5-0U_s un faux nom 1,
deux places dans une ,·oiluM publique qui
partait pour Éuèux où l'on débarqua le soir.
Les fugitifs avaient fü un asile, rue de l'Union,
près le gr,rnd séminaire, chot un ancicu
chouan, .nommé Vergne, qui avait été dans
les orJrcs avant la Hévoluliun et qui s'était
établi médecin depuis la pacification. Le jour
suivant, Mme de Combr,y el Lefebvre se
procurèrent une carriole dans ln~tudle ils
firent les cinq lieues qui séparent Evreux de
Lauriers. Ils mirent pied à terre arnnt d'en•
trer d.rns la ville, car Lt marquise voulait
é\ Îter l'hùtel du l\[outo1i où elle était connue.
Ils gagnèrent donc, pat· des rues détournées,
le pont de l'Eure et trou\èrc;it à louC'r, dans
une auber Je du faubourg, un CJbriulet qui
les dépos::i, i1 la nuit tomb11Jle, au hameau
du Val-Tesson,
Us étaient là à une lteue de T0uMehut
qu'ils p::mvaient atteindre en passant par les
VU E DE L'AEIB.HE-AUX- DA~IES, A C.u~. bois; mais n'allait•on pas y lr,.mver les gcn•
&lt;larmes? L1 îu3ue dd Mme de Combray à
Falaise, à Dai·eux. et à Caen, pouvait avoir quel lui avait ,·ersé t.lu c:dre. Au bout du
éveillé l~s sou pço:1.s et atliré sur sa maison la jardin on retrouva les traces de l'excavation

g1·m/fls p eNonnages

1.,: - ~lmc de Comlway me dit , d:in s la roiture,
qu'ell(~ :wait pri s un ,rntre riom qu'elle me tlé:;i911a
pour 111\ •11 scn ·i1· ~i je lu i p:1rlais, OlJis je 11c 111 en

2. lnl error;alo ircs de ~l11w de Cumlmiy et du nolnirc
l.e rcbnc. Archin,s du greffe ,le la Cou r trassis,!s ile
ll u11 cn

où le tré.:;or avait séjourné; le grenier couicnait du linge et des effets npparlenànt à
Jfme .\cquel; son portrait peint en miniature était accroclié au mur dans la chambre
de Joseph. Celui•cÎ, !-cul, a~·ait pris la fuite:
son père, sa mère et son frhe Alexandre
furent conduils, le soir mèmc, aux prisons
de Caen,
Grmul•Clwrles, en hc,mme r1ui rnudrait
IJien ne pas être compromis tout srnl, montrait le plus grand zèle à rccherchC'r ses
complices . Ainsi que jadis l'avait fait Querelle, il parcouraiL le pays, conduisant le cnpilainc Manginot cscortl• de trente gendarmes,
et celle petilc troupe, marchant dr nuit,
poussa SC's recherches jusqu'au ,·illage de la
Mancellière qui passait pour être le plus
fam eux rrp:iirc de réfractaires à ,·ingt lieues
à la ronde; comn:c au plus beau temps de la
Chouannerie il y eut entre gendarmes et dé·
serteurs des cornbals sanglants. A ln suite
d'un de ces engagements, oq arrêta, dans Ja
mais.on d'un sieur LeLougrC', Pierre-François
llarel qui était entré là pour y demander de
l'can-dc-vie et du sel afin de panser une
blessure qu'il venait de rrceYoir; il avait
passé, depuis le vol, la majeure partie de
son lemps caché dans un tonneau enfoui en
terre au fond d'un jarJin . Dans cette expédition Manginot fit une prise plus importante, celle de Flierlé, découvert à Amaié•
sur~Orne, où il villégiaturait paisiblement
chez un de ses anciens c·hefs, Rouault dés
Vaux. Dès son premier- interrogatoire, Flierlé

1

1':ippcllc point ; je ne sais p:is trop, ccprndu11l. ~i cc
n'l•tail pas Mina . , Int errogatoire de Lcfobwe.
Al'd1in,:s du grr ffe de la Colll' d'assises de Rouen.
~

36 1

w,.

Dessin d~ C ONSTANT BOURG EOIS (1819) .

raconla toute soî1 hi~tuire: li savait que de
étaient du complot et

�1f1STO'J{1.ll
pensait bien qu'on y regarderait à deux fois
avant de pousser l'enquètejusqu'au bout.
Si Manginot se dépensait aimi avec une
aJ'deur digne d'éloges, i1 n'en recevait aucun
de Calfarelli, désolé de la tournure que prenait l'affaire, et qui dcsirait, par intérêt d'abord, et aussi par amour de ~a tranquillité,
voir l'altentat du Quesnay réduit aux proportions d'un simple incidenL. Il interrogeait les
prévenus avec la réserve el les précautions
d'un homme qui se mê!e de ce qui ne le r~garde pas; aussi, s'il apprit de Flierlé des
choses qu'il aurait bien voulu ne pas savoir.
touchant l'organirntion, toujours pcrsislanlc,
de la Chouannerie dans le département du
Call·ados, n'en put-il rien tirer sur le fait
même qui motivait son arrestation. L'Aiiemand ne cachait pas sa crainte de périr s'il
parlait, Allain a)'ant promis, le 8 juin, à ses
compagnons, avant de les c1uitter au pont de
la Landelle, « du poison ou un coup de fusil
au premier qui révélerait quelque chose, et
un secours dr deux cents hommes déterminés pour soustraire ceux qui seraieni discrets
à la vengeance de Bonaparte 1 1&gt;.
A Paris, il en était autrement : fa police
n')' travaillait pas de main-morte et Fouché
était tenu journellement au courant des
Il1oindres incidents présentant un rapport
quelconque avec les faits qui se passaient en
Basse-~ormandie. Depuis plusieurs semaines
déjà, un jeune homme, débarqué à Paris
dans la seconde quinzaine de mai, avait attiré
l'attention des agents de la police secrète; on
le yoyait souvent au Palais-Ropl; il se disait
sans mystère général des chouans et &lt;1 se
donnait beaucoup d1importance 1, . Un second
rapport fil connaitre qu'il se nommait Le
Chevalier et qu'il arrivait de Caen, ce qui
permit de demander à Cafiarelli des renseignements. Le préfet du Calva~os répondit
que le signalement communique correspo~dait de tout point à celui d'un homme qui,
plusieurs foi~, lui .a~ait été ?énoncé comm~
un royaliste 111corr1g1ble, facile, du reste, a
reconnaître, car il ne pouvait se servir du
bras gauche'.
Les a~ents reçurent l'orJre de ne pas perdre de v:e le personnage; il habitait rue des
Vieux-Augustins, l'hôtel de Beauvais, maison
connue, depuis la Révolution, comme un allri
toujours ouvert. aux ro~alistes de passage à
Paris. Le Chevalier sortall Leaucoup; presque
chaque soir, il.dinait en vill~ cl frCquentait
chez quelques personnes Lien posées . On le
la

•L Interrogatoire de Flicrlé. Archirn:,; du greffe dç

d'assises de Rouen.
9 Archi\·es nationales, F; 8171.
i On ne trouva chez lui que « 56 sols et un ~s-:scporl délivrti il Caen le 21 mars pour Bordeaux, vise
\e 'l mai à Cacii pour Cherbourg et nou ,,isé à
Paris»4. Archives natio11ales, }' i 3171.
. _
5. 4 Le Chevalier sera sûre~cn,l acqu1tLc _pour le
vol. » Le prCfet du Calvados a Real, '10 aout 1807.
Arcl1îves nationales, F18171.
.
6 Cafforelli craignait que Le Chernher ne fût enleni au cours du Y11Jage de. .Paris à .Caen., et ses
craintes n'étaient pas sans mol1fs. Le prmmmer, dont
on arait annoncé le départ de Paris le 25 juillet.
11 'étail pas encore arri"é à sa deslinatio1! le 7 aoû.L.
a Si nous n'étions à l'approche de la foire de GmCour

'-----------------------------fila pendant une quinzaine de jours; enûn Chevalier était le chef du complot; Lien qu'on
l'ordre fut donné de l'arrêter, et, le 15 juil- eût perquisitionné avec soin - sans trouver
lel, il était conduit, les fers aux mains, à la pourtant autre chose que des papiers partipréfecture de police, sous l'inculpation d'avoir culiers - dans sa maison de la rue Saintparliripé à l'attentat du Quesnay'.
Sauveur; Lien que Flierlé, mis en sa préLe Chevalier n'était pas homme à se lai~- .. sence, l'eût reconnu pour être l'homme à
ser prendre sans vrrr. Ses belles façons, son qui il senait de courrier et de secrétairf', adresse et son éloquence l'avaient déjà tiré ce à quoi l'autre répondit avec mépris que
de si mauvais pas qu'il ne doutait pas qu'elles u l'Allemand n'était pas d'espèce à être son
ne dussent, celle fois encore, lui sauver la domestique et qu'il n'y avait entre eux que
vie. La lettre que, du dépôt de la préfecture. les rapports ordinaires entre le bienfaiteur et
il écrivit à füfril, lC' jour même de son arres- l'obligé )), il n'était pas douteux qu'il ne se
tation, est si bien dans sa manière, à la fois renconlrerait jamais un lrihmwl pour confamilièœ et hautaine, qu'il serait regrettable damner un homme qui se trouvait, le jour
du crime, à soixante lieues de l'endroit où
de ne point la citer :
il avait été commis 5 • Quant à le pOursuine
Arrête sur le soupçon d'un brigandage dont il comme royaliste approuvant le vol des fonds
m'esl aussi important &lt;le me justifier que pénible puLlics, autant valait mettre en jugement la
d'avoir à le faire, mais plein de confiance'en mon
honneur qui ne s'csl jamais démenti el dans Normandie tout entière. D'ailleurs, pour Cafl'équité bien connue de votre caracfère, je ,·ous farelli, qui ne se leurrait pas sur les sentiprie de m'accorder une audience de quelques mi• ments de ses administrés et qui redoutait
nutes prndant lesquelles, dispos.é à répondre à toujours l'explosion imminente d'une nouchacune de vos questions, à les prëvcnir même, velle ChouflnneriP, la présence de Le Chevaje me flatte de vous co11v.1incre que la situation lier dans 1rs prisons de Caen était un perpé,le mes affaires cl surtout ma conduite de toute tuel cauchemar 6 : Allain pouvait surgir tout
la vie doivent me meure au-dessus de la suspicion
à coup avec une armée et renom·elcr, au prod'un brigandage particulier.
fit de son chef, une tentative d'enlèvement 7
J'espère aussi, monsiem·, que rel entrrticn
srmLlable
à celles qui, sous le Directoire,
dont voire justice me garantit la faveur ,,ous conarnient
sauré
la vie au vicomte de Chambray
vaincl'a que je ne suis point frappé de folie au
point de me livrer à un brigandage politique et ou au chevalier Destouches et dont toute la
de songer à lutter contre un gouvernement au- prorince s'était amusée et émue. Et voilà
quel ont dù céder les plus fiers souverains ....
pourquoi, très peu soucieux de s'encombrer
d'un détenu si compromettant, le prudent
A. LE Cnt:vAurn'.
préfet avait, au bout de quatre jours, obtenu
Et pour Lien étaLlir qu'il n'avait pu pren- de Réal l'autorisation de renvoyer à Paris Le
dre part au vol du 7 juin, il joignait à sa Chevalier qui fut définitivement écroué au
lettre vingt allestations de personnes hono- Temple'. Ah! la belle lettre qu'il écrivit, à
rables et connues· qui l'avaient rn à Paris ou peine rentré, au ministre de la police, et
qui y avaient diné avec lui à chacun des jours comme il s'y posait en rival malchanceux de
du mois depuis le 1er jusqu'au 20; au nom- Napoléon !Celle profession de foi est trop longue
bre de ces témoins étaient son compatriole le pour figurer ici dans son intégrité, mais elle
poète Chênedollé et le D•· Dupuytren qu'il projette une si vive lumière sur le caractère
avait consulté sur« l'urgence de se faire am• de celui qui l'a écrite et plus encore sur les
puter les doigts de la main gauche malade illusions que se forgeaient obstinément les
depuis longtemps &gt;&gt;. II avait même eu le soin royalistes à la plus brillante période du réde se montrer au 1'e Deum chanté à Notre- gime impérial, qu'il est indispensable d'en
Dame pour la prise de Dantzig.
produire quelques extraits :
Ses précautions, on le voit, étaient bien
Vous avez désiré savoir la vérité concernant les
prises et cette fois · encore son -aplomb allait
triompher de la mauvaise forlune quand déclarafions de Flierlé sur mon compte et sur les
Réal, très embarrassé de cc prisonnier beau projets q11'il dévoile dans ses déclarations; je vais
parleur,'imagina de l'expédier à Caen, dans vous la dire: la dénégation convient à un crimi . ne) qui redoute l'œil ùc la justice; mais ce sysl'espoir qu'une confrontation avec Flierlé,
fème est étranger à mon caractère qui ne redoute
Grand-Charles et les Buquet déjà arrêtés, rien que le mépris et pour lequel le premier sucamènerait quelque résultat. Mais, bien que cès de ses entreprises est l'estime de ses ennemis
Cafîarelli îùt intimement convaincu que Le mêmes.
hrny, il ctil été facile

de

mcllre Le Che,·alicr entre

deux. gendarmes dans ln première dilig-enèe et de

l'amener de suil\" ici. )Jais dans cc temps-ci les ,·ui•
!ures étant encombrées de ,·oyageurs, je me suis délerminti à rcquilrir M. Manginot qu'il fit partir, sur•
le--champ, deux gendarmei&lt; en poste pour aller aude,,ant de Le Chevalier, l'enlever s'il est possible l.'.1
nuit, et arril"cr de même afin que ses partisans ne
puissent sa\'Oir cc qu'il est dcv~nu .... Alloin. a pro:
mis un coup de fusil ou du poison au /Jri'm1er qw
ré,·êlerait quel&lt;1ue chose et un secours le 200 hommes déterminés poul' enle,•cr ceux qui seraient arrêtés. }'licrlC conlirme ces détails eu térnoiguant la
plus grande crainte d"ètre découvert comme dénonciatcn11', il redoute surtout le poison. »
l.cllre du préfetJu Calvados à Réal, 7 uollt 1807.
Archi\"CS nutionales, F7 8171.

7. Il fut étalili que Le Chorpentier f'i!s, notaire aux
e1nîrons (l'Argentao, a\·ail rt'·uni quelques hommes
pour enle1·er Le Chevalier, lors de son transf'Cremcnt
à Caen. Arcliivcs nalioualcs, Fj 8171
8. Écrous du Temple, 16 :.ioùt 1807. Le concierge
du Temple recevra, en se conformant à fa loi, le
nomme\ Le Chevalier qui sera détenu au secret. Signalement:« 27 ans, pror,riélaireà Caen,taille, •tm,76,
cheveux cl sourcils c 1.ilain foncé, front élevé et
bombé, yeux liruns, nez court, pincé du haut cl un
Jeu large du bas, .houche moyenne, menton un peu
ong el relevé, \'Ïsngc ovale et colore, portant de~
nageoires chàtains, estropié de la main gauche. n
Le prMet du Calvados s'était, en mème temps quç
de Le Chevalier, débarrassé de J&lt;'licrlé qui fut, lm
aussi, amené à Puris et écroué au Temple. Archi,·cs
de la préfecture de police.

!

1

Yotrc Eiccllencc voudra bien ne mu· en moi
ui un homme tremblant devant la morl, ni une
,\me sé;iuilc par l'espoir des récompenses; je uc
demande rien pour dire cc que je pense, car en
le disant je me saLisfais.
J'ai pl'ojeté une insurrection conh·e le gouvcr·
nement de Napoléon; j'ai désiré sa ruine, et, si
je n'ai pu la tenter, c'est parce que j'ai toujours
éh1 mal secondé et trompé somcnt.
... Quels élaienl donc mes moyens pour concevoir au moins l'espérance du succès? Ne voulant p:is paraître tout 11 foil insrnsë à ros 1eux, je
v:ils les fairr connaitre; ne \'Oulant p:is trahir la
ronfl::mcc de ceux qui m'aurnient serri, je vons
rn tairai l&lt;'s détails.
... Je slLis né généreux cl amoureux de gloir('.
Apri&gt;s l'amnistie de l'an YIII, j'étais le plus riche
de mes camarades; mon argent, habilement
donné, me J&gt;1·ocura des partisans. PJusicurs années, j'épiai le moment farnrab\e à une insurt'&lt;'Ction : la dernière campagne d'Autriche m'offrait celte occasion; chacun, dans l'Ouest, croyait
;'1 la défection &lt;les armées frauçaises i je u'y cro?ais
pas, mais j'allais profiter de celte opinion : la
victoire fut trop rapide, j'eus à peine le Lemps
rle projeter.
Après avoir étahli quelques correspondances
dans divers départements, je pal'lis pour Paris;
là, tout concourait à fortifier mes espérances. Des
républicains partageaient mes désirs; je lraitai
a\·ec eux de la réunion des parlis pour une action
plus sùre cl pour une réaction moins forte. Le
mouvement devait s'opérer dans la capitale, un
gouvernement pro\'isoire devait être établi ... toute
la France eùt passé sous un nouveau régime avant
que !'Empereur eût été de retour.
... Mais je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que ces républicains n'avaient pas tous les
moyens qu'ils vantaient. .. je me retournai vers
les roplistes de la capitale; ils étaient désunis,
sans plans .... Je n'avais à moi, dans Paris, qu'un
très petit nombre d'hommes : j':i.bandonnal mes
desseins sur Paris, je retournai vers la province.
Là 1 je pouvais réunir deux à trois mille hommes.
J'aurais, aussitOt après-leur rëunion, clépulé vers
les princes Bourbon pour les engager il se rendre
à la tête de mes troupes ....
Mais, à l'ouverture de la seconde campagne,
mes desseins furcnl définitirement ajournés. Ce•
pendant les mesures qu'il m'avait fallu prendre ne
purent partout rester secrètes: quel{1ucs conscrits
réfractaires, quelques déserteurs p:irurent armés
sur différents points; il fallut les soutenir et,
sans ordre ad hoc, mais en vertu d'instructions
générales, un de mes officiers s'empara des fonds
publics pour y parvenir ....
Les coupables sont... moi-même, pour lequel
je ne demande rien, 1101qiar orgueil, puisque la
fierlé la plus altière ne saurait ètrc humiliée de
recevoir des gr;ices de celui qui en fait aux rois,
mais par honneur. Yolrc Excellence voudra sans
doute connaître le motil qui a pu me déterminer
à concevoir, à nourrir de pareils projets; ce motif, le voici : j'ai m le rn:tlheur des amnistiés et
ma propre infortune, peuple proscrit dans l'Etnt,
classé en scnage, exclu non seulement de Lous
les emplois, m:lis encore tyrannisé par ceux mêmes
auxquels n'a jadis manqué que le courage pour
faire cause commune avec eux ....
Quel que soit le sort qui m'est 1·éserré, je YOUS
prie d(' considercr que je n'ai point cessé d'ètre

On s'imagine quelle devait être, à la lecture d'une semblable missive, la stupeur de
Fouché, de Réal, de Desmarets, de Veyrat, de
tous ceux à qui incombait la mission de montrer au Maître ses peuples enthousiastes et
satisfaits, ou tout au moins soumis et silencieux. Ils sentaient bien que, dans cette lettre,
tout n'était pas •hâbleriej on y retrouvait,
amplifié, le plan de Georges : même menace
d'une descente des Bourbons sur lt:s côtes,
même assuraqce de renverser, en frappant
Bonaparte, l'immem:e édifice qu'il avait é!è\'é.
De fait, la croyance que l'Empire, alors que
toute l'Europe paraissait définitivement subjuguée, restait à la merci d'une bataille perdue, était si bien ancrée dans resprit des
populations qu'un homme comme Fouché,
par exemple, très instruit des dessous· de
l'opinion, ne dut jamais croire à la solidité
du régime qu'il servait. Toute l'histoire de la
Restauration n'était~clle pas en germe dans
la profession de foi de Le Chevalier1 Ne devait-elle pas se retromer, cinq ans plus tard,
dans l'étonnante conception de Malet1 Les
choses, en J814·, se passèrent-elles dilTéremment? L'empereur ,•aincu, la défection des

1. ,\rcbi1·es mitionales. Fi 8171.
t. lbid.
5. Jacques-Fortunat Savoye-Rollin, nC â Grenoble
le 18 1\êcembre 1751. Il avait épousë, en '1788 un~
sœm· ile Casimir Perier : c'tSta1t une femme' d'un

grand mérite; .aprC~ qu'ell~ fut _m?rle: Savoye•rlollin
publia une notice b1~ru.pl119,ue ml!tulce 1'111&lt;/.ame. de
Jlollin. Grenoble, l'.\. ct. rn-8 de 1::i p:igcs, s1gur a la
fin : G. Héal.
4. Res prénoms étaienl Picrrc•A!cxandrc.

Français, que j'ai JlU su_ccombcr dans une noble
folie, mais non chercher un ltiche succès, et par
ces motifs j'espère que Yotr1! Exrcllrncc voudra
bien m'accorder la seule faveur que je réclame

L'ANCIENNE

PRÉFECTURE

DE POLICE

FAÇADE

SUR LA RUE DE ]ÉRUSALrn.

Dessin de

CHARLES

TOUVENOT.

pour moi : que mon jugemenf. si j'en dois subir
un, soil mililaire, ainsi que son exécution ....
A. LE

. . .,_ 363 .....

CuEVALrf:R 1 •

TOU](NEBUT - - ~

généraux, le débarquement des princes, l'in
tervention d'un gouvernement pro,·isoire, le
rétablissement de la monarchie, telle lut,
dans la réalité, la suite des événements
c'élait celle qu'avait pré,,ue Georges, celle
que d'.\ché escomptait également, celle que
Le Chevalier augurait avec une clairvoJance
si nette, et qui, pour miraculeuse qu'elle
parût à bien des gens, fut simplement le ·ré•
sultat Jocrique
d'un effort continu, la réussite
0
.
d'une conspiration dont les acteurs avaient
chanrré bien des fois, mais qui n'avait point
subi de trêve, depuis le coup d'État de Ilrumaire jusqu'à l'abdication de Fontainebleau.
Les chefs de la police impériale se voyaient
donc en présence &lt;&lt; d'une nouvelle affaire de
GeorO'es'
)l ,· des révélations partielles de
0
Flierlé, du peu qu'avaient raconté les Buquet, on inférait que d'Acbé pom-ait en être
le chef et l'on recommandait à toutes les autorités {( de bien chercher sans rien ébruiter JJ. En dépit de ces exhortations, Caffarelli
semblait se désintéresser du complot, qu'il
avait déclaré en dernière analyse C( vaste
mais fou )&gt; et qui ne lui semblait pas devûir
mériter davantage son attention.
Le préfet de la Seine-Inférieure, SavoyeI\ollin, avait montré, chaque fois que Réal
s'était adressé à lui au sujet d'incidents se
rattachant à l'affaire du Quesnay, Une ardeur
et un zèle qui contrastaient singulièrement
avec l'in&lt;lolence de son collègue du Calvados, Savoye-Rollin appartenait à une ancienne
famille parlementaire~; avocat général au
parlement de Grenoble avant 1790, il s'était
rallié aux idées modérées de la Révolution et
avait été nommé, au 18 Brumaire, membre
du Tribunat. A cinquante-deux ans, en 1806,
il remplaçait Beugnol à la préfecture de
Houen. C'était un fonctionnaire distingué,
tr.n ailleur, très digne et possesseur d'une
Lelie fort une,
Réal s'en remit à Savoye-Rollin du soin de
découvrir la retraite de d'Aché qui arnit habité, on se le rappelle, avant le débarquement de Georges, la ferme de Saint-Clair,
près de Gournay, el qui possédait quelques
terres dans l'arrondissement de Neufchàtel.
La police de Rouen n'était ni mieux organisée ni ph;s nombreuse que celle de Caen,
mais elle avait pour chef un personnage singulier dont l'activité suppléait aux qualités
qui manquaient à ses agents. C'était un petit
homme instruit, remuant, malin, plein d'imagination et d'esprit, ayant son franc parler
avec tout le monde et ne craignant, comme
il le disait lui.même, (! ni femme, ni Dieu,
ni diable n. Il s'appelait Licquet• el avait,
en 1807, cinquante-trois ans; la Révolution
l'avait trouré procureur du roi de la mai- _
trise des eaux et forêts de· Caudebec, fonctions qu'il avait résignées en 17\JO pour venir
occuper à Rouen un emploi dans l'administration municipale. En l'an lV, il était chef
_du bureau de l'instruction publique~; mais,
en réalité, il faisait, lui seul, toute la besogne
de la mairie et un peu aussi celle du dépar1

5. Archi,·cs adminisli·atives de l'llùlcl de Ville de
l\oucn.

�IDST0'/{1.Jl

__________________________________

.,

C'était la seconde fois que l'allention de
lcment, si Lien qu'il se lrouva tout nalurellcmenl amené, en 1802, au poslc de secré- Licquet était allirée sur le nom de Mme de
taire ('Il cht:f de la municipalité; il délivrait Combray. li l'avait déjà lu, cilé incidemmrnt,
et visa.il en celle quali1û lrs pa~scports. De- dans le procès-verbal de l'interrogatoire ·de
puis cinq ans, personne 11 ·avaiL pu rnpger Flicrlé, et, tout de suite, avec l'instinct du
daos la Seinc-Inréricurc sans passer par son policirr pour qui un mot suffit à la reconsl iLureau; comme il a,ail de la mémoire et que tution de toute une i11lriguc, il eut l'intuition
ses fonctions cc l'amusaient lJ, il gardait un suLile r1ue là était 1~ nœud de l'alfairè. Cette
souvenir très net de tous Jes gens qu'il y impruLlt'nle conridl'ncc &lt;.:tbappée à To11l'lom·
avait toisés et signalés; il se r;1ppclait fort Ût!\ait ~1llirer sur b tête de Mme de Comlmiy
hicn :noir sigor, en déccml1re l80j, le pas- &lt;l\;pou ran lahles cala3l1\1phcs et Licquet lenai t
seport qui.avait servi i1 d',\ché pour se rendre Cn main le Lont de fil qui allait lui servir clt.!
&lt;le Cournay à Saint-Germain-rn-1.:iyr, cl il guide dans le dédale où Caffarclli ;nait refusé
conservaitla,ision très précise de cet homme de s'engager.
Près d'nn mois auparavant, en arrivant,
robuste, grand, au front élevé; aux cheveux
noirs 1 ; Lirquet connaissait d'ailleurs d'.\ché la nuit, à Tùnrnebut avec le notaire Lefebvre,
as~cz particulièrement pour être ioslruit de lime de ComLray avait exprt•s3émcnt recomce détail inlimc (( qu'il arait les ongles de ma11Jé à Soyer de ne po:nt ébruiter son
pieds tellement rrcourliés dans la cl1air qu'il retour. Elle s'é!ait enrt&gt;rmée dafJs son apparmarchait dessus 1&gt;.
tement a\·ec ~a femme de chamLre, Catherine
Depuis celle rencontre avec d.Ad1é, les Querey; le notaire avait partagé la chamLrc
attriliutions de Licquet avaient encore grandi: de Bonnœil. La nuit fui tr;inquille. Le lcnd&lt;'tout en con.servant sa place de secrétaire main - c'était le mardi '::!8 juillet - la margénéral, il avait mis Ja main sur la direction quise fit voir à Lefebvre Jcs a.ppartemenls
de la police et il s'acquillail de ces functions 2 préparés pour reccrnir le roi et les cachelles
avec tant de verve, d'aulorité el de mali~c du grand chàlt•au ~; Tionnœil lui montra les
r1ue nul ne soogeait à criliquer se5 empiète- copies du Jh:1uireste diJ d'Acl1é cl l'urilison
ments. On le craignait, d'ailleurs. car il avait fun~bre du duc d'Engliien, dont oi1flt, après
la langue acérée ; mais il plaisait au préfet le diner, IJ lecture respectueusement. \'ers
qui aimait son esprit et appréciait son habi- le soir, Su)·er annnonça la Yisile du recc,·eur
leté.
de la poste de Gaillon; c'était un ami qui
Découvrir l'introuvable conspirateur et avait, à plusieur3 reprisc3, rendu aux hal.iimontrer par là son savoir-faire à la police de iants de Tourm•hut de signalés ~ervices.
Paris, rnilà. qui, dès l'abord, séduisit grande- Il venait d'apprendre &lt;rue le commandant
ruent Licquet. - Aussi sa satisfâ.ction fut- de la gendarmerie avait reçu, de Paris,
clic sans bornes ciuand, le 17 am\l ·1807, l'ordre de faire à Tournebut unC perquhitrois jours après qu'il eut donné ses inslruc- Lion qui aurait lieu incessamment. Mme de
Lions à ses agents et drt:'Ssé leur plan de cam- C11nbra.y ne se lroubla point; depuis long-p.1gnc, on vint lui apprendre que « ~I. d' Aché temps , elle était préparJc à cette éve11tualitt! :
était écroué à la Conciergerie du Palais de elle ordonna à Soyer de porter quelrptes projustice l&gt;. li )' courul et se fit amener le pri- visions au petit château et, quand la nuit fut
sonnier : - c'élait 1'nurlour, le frère de vcnur, elle s'y rendit avec Left!Lvre. li y a\ttil
d·Aché, l'inoff,nsif Placide, arrèlé à Sainl- là deux cachettes confortables dont elle lui
Denis-du-llosguérard, où il 6tail allé, de expliqua le mécanisme : l'une dt!. ces ouf\ouen qu'il habitait ordinairement, passer bliettes était assez vaste pour qu'on pùt y
une quinzaine chez sa vieille mère :; . La dé- installer côte à tôle deux matela; '; : elle y fit
ceplio:1 de Li c11uct était cruelle, car il n'y entrer le notaire, s'y glissa après lui el rea rait rien à lirèr de Tourlour; il l'inter- ferma sur eux les cloisons.
rogea cependant, pour dissimuler sa déconBonnœil reslait seul à Tournebut; l'exisvenue, sur so.1 rrère, que Placide déclara
tence paisible r1u'il } menait depuis deux
n'avoir pas vu depuis quatre ans, et sur l'em- ans le mettail à l'aLri de tout soupçon el il
ploi de son temp3 qu'il partageait, lorsqu'il s'apprêta à recevoir les gendarmes qui se
n'occupait pa) son logement de la rue Saint- présentèrent le venJrc&lt;li, dès l'aube. te comPatricc, entre Sainl-Denis-du-llosguérard tt mandant du dê 1acbemenl exhiba son mandat
le château de sa parente, Mme de Combray, de pcrquisilion; Iloanœil, fort rassuré sur
aux emirons de Gaillon. D'ailleurs il protesta l'is5ue de l'iuciJ1•nl et, par suite, plein de
&lt;( qu'il n'avait en rue que sa lrarn1uillité et
sang-froid, ouvrit toutes les portCfl, livra
les soins à donner à sa mère impotente et toutes les clefs. Les soldais parcoururent le
fort àgée ll.
•
château des caves aut combles; rien ne

paraissait moins suspect que cette grande
maison dont la plupa.rt des appartements semblaient ill'1ccupés depuis Longtemps, el Ilunnœil afnrma que sa mère était partie depuis
une quinzaine de jours pour la Ila5se-Normandie où elle allait, chaque année, à pa·
reillc époi1uc, recueillir ses fermages et visiter
ses terres dt!s emirons de Falaise; les domestiques, sommairement interrogés, furent
d'autant plus unanimes dans leur dl·claration
quit rcxceplion de Snycr el de Mlle Querry
qui, sC'uls, étaient &lt;liins le secret, ils avaient
Lous vu la m:lrrJuisc partir pour Falaise et
r1u'1l.s ignoraient son retour.
L'orncier reprit aYcc ses hommes le chemin
de Gaillon, sans se douter que la femme qü'il
cherchait était tranquillemrnt occupée, tandis qu'on perquisilionnait dans rn maison, à
jouer aux cartes à cent pas de là, avec un de
ses complices. C'est à cet innocent passetemps que Mme de Combray employait, en
effet, les longues heures que la politique
l'obligeait à vivre dans les réduits herméliquemcnt dus du petit château.
Elie sPjrmrna, avec son hôte, pendant huit
jours dans celte maison à do.ni.le fond, ne se
montrant point au dehors, occupant la journée à parcourir les deux élages de pièces démeublées et rentrant dans la cachelte dès
r1uc lombait !a nuit 0 • Tous deux ne reparur~nl à Tournebut que le mardi 4 août. Ce
jour-là, S01er reçut de Mrne Acquet une
lettre sur l'enveloppe de laquelle la jeune
femme arait écrit : 7iom· maman : c'élait
la réponse au billet envoyé de Crui~sanvillc
pu Lcfebvrr. Mme Ac11uel mandait que &lt;&lt; le
départ t.1.è sa mère lui faisait licaucoup de
tort »; elle assurait pourtant qnc tout daU:gcr semblait écarté €l q1Jc le not:iirc pouYait
rernnir à Falaise sans inqui éludc. Pour ~a
part elle avail trouvé asile 1( cbtz une personne sûre »; l'abbé Morand, vicaire d1•
GuiLray, se cbar5eait, ajoutait-elle, de lui
faire tenir sa correspondance. De la proposition qui lui a,·ait été faite de ,,cnir 5,e rt: fugicr à 'l\mrneliut, pas un mol. Évidemment
Mme Acquet préférait la retraite quelle
s'était choisie et qu 'elle ne désignait pa s.
Mme de Combray, de son càié, s6it quelle
fùt peinée de cette défiance injm,tifiéc, mit
qu'elle craignil de se poser en complice du
vol si elle ne st\p:i.rait pa~ complètement sa
cause de ccllè de lime Acq uet, fit répondre
pnr sa femme de chambre« qu'il n'r!ait plus
temps de rrnir, qu't'llo se portait fort mal rt
ne pouvait reeernir personne; l&gt;. Aimi sr
trouva nellcmcnt accusé le disscn !i 111rnt q1:1i
div:sait ces d !.!UX fommes,
Ce fu l Lefebvre qui se chJ.rgea de remetrre

1. Cc pas;;cporL sign6 de d·Ach~ et tic Licr1uel est
aux Arcl1i\·cs nalimalcs, F7 8 170.

i. « [)i'\ à 1lom.c jo11r.l apri:s son arl'in'•eit Tournclm !, 11ml' .dr C:.un!J1·ay voulul 1111e j'éeri1·issc ponr clic
u11 e lcll1·e il un ahl,é de FalaiFî' &lt;1ur je rruis être
l'nl1bë ]Jorand. Jc fis ohsrl'vcr à lladame que j'éc1·i\'3Îi for! mal; mais Mad ame insista e t j'f!l:ril"Ïs. Ccuc
lcllrc ne di,;ail rien null'l.l dw-e, si cc n'est &lt;Jue )ladamc se porlait l"ol'l mal, qu'elle ne pourait recnoir

2. Les 111Jnuait'èS ,lu dl'parlcmcnt de la Scine-lnl'l•·
1·ie11re. Je 1806 i1 1~11, mentionnent Lic1iuct au
,louble Litre Jè s1•crêlaire gênéral tli! fa rnaine et d1•
clid df' la police.
J. Mme d',\d1éavait11uillé Saint-Clair en mars 1801
et PlaC'îdc tJ'..\c\1é l'arail inslalléc i1 telle épm1ue ù
Sa inl-Dcnis-du- l111S;uérn 1·d.
4. « On m·a monti·é un grand et vaste apparl~m~nl ~lu cùlé du Nord. ler1uc~ était d~sliné, à cc 1p1 c
m n 1\1L ~lmr ile Comhra.)·, a ~cc~rn•r Ir pre!enrlant
cl IL'" pcrsonnr'- 1lt: ~.1 sullc . ~1 on a\·:iil Il' !1onlwur

r1uïl vinL rn Fl'ance, el elle nt(' mor11ra u:1 pelil escal1e1· (\LÙ contluis~il i• ptmicurs appariement.:. au-dessus
ile et&gt; ui-ci, qu'elle me dit être assez nslcs et que dan,;
celle pa1·lic du château on poU\'aiL bien ~· logl'r &lt;JU~ran tc â. cinc111 an lc pcrsoune~. 11 lnlcrroj:t"aloire de L1'fehvre, 22 :mût 1808. ,\rchivcs tin greffe de la Com·
d'assises fie Houen.
5. • C'était un awart~menl de hnil pieds de
]un~ .... o Interrogatoire cle l,cfrhvm, 22 août 1808.
Arc11i1·cs du greffe de la Cour d'as~iscs de Rouen.
ü. Interrogatoires de )lmc de Combray, du notaire
T.efch1rc, ,le Soyer, tic )1111• Què1•1•~·· Passim. Arcliiw•s ùu grelfo dr la Cour d'a!;siscs ile llonen.

personne. Comme Jlmc de Cmnhray ara.il dit fJUC
)lmc Acquet pourrait 11rri1·cr, j'ai lieu de présunicr
c{uc celle lcll rc n'élail é~ritc. que 1lans l'iotcntion de
1en dêlourner. • DCclaralron dc. Mlle Quercy, 5 septrmhrc 1807. Archiws du g1·c.lfo de 1~ Cour d'n~si~c&gt;s
,k llouc11.

Tou~NEBUT - - ,
la lettre lt l'ab!Jé Morand; le notaire avait
hâte de rentrer à Falaise où il se sentait, par
sa situation, plus en sécurité que dans les
caches de Tournebut. li partit le jour même
après arnir foit choix, dans les écuries du
château, &lt;( d'un cheval jaune' J&gt;; il chaussa
une paire de bottes et endossa une redingote
appartenant à llonnœil, puis gagna le I ois
par une pelite porlc percée dans le mur du
parc. Soyer Je conduisit jusqu'à la grande
roule, près '&lt;lu moulin des Quatre-Vents.
Lefebvre prit, pour éviter JtHeux et Louviers,
la roule &lt;lu Neubourg. Le surlendemain,
0 aoùt, il déjeunait à Glatigny, chez Lanol:,
l laissail la redingote, les bottes et le cheval
jaune; et, le même jour, il se dirigeait gaillardement sur Falaise, oll il arrivait le soir.
Dès le 7, il voyait !!me Aquel et la trouvait
comp~ètemcnt rassurée.
Après que Laooë, douze jours auparavant,
l'eût abandonnée, désespéréf't devant la ferme
de Villeneuve, Mme Acquet avait tant supplié
une femme qui se trouYait là que relie-ci
consentit i1 aller chercher Colin, l'un des
domestiques de la BijuJc : c'est avec lui que
la fille de la marquise de Combray revint à
Falaise sur l'un des chevaux du fermirr.
Elle n·osa se présenter à l'hôtel de la rue du
Tripot et s'arrêta chrz 1a mère Cbaurel, une
Urave femme qui blanchissait le linge de la
maison de Combray; ce qui l'allirait là, c'est
que le fils , Victor Chaurel, était gendarme;
il avait fait partie du détachement envoyé la
veille à Donnay et elle voulait savoir de lui
si les Buquet l'avaient dénoncée.
Elle enlra donc chez les C~auvel mus le
prétexte de demander l'adresse du capitaine
Manginot. Le gendarme était à souprr: c'était
un beau garçon de trente-six ans, ancien hussard, lion sujet, mais, quoiqu'il fût marié et
père de trois enfants, noté comme &lt;&lt; courC'ur
cl aimant le sexe 1 J&gt;. - &lt;&lt; Quand Chauvel
est auprè3 des femme~, dirnient ses camarades, il oublie loul "· " li voyait là Mme Acquet pour la première fois. Aux questions
lJU'clle lui posa, il répondit que son nom
avait, en ('(îet, été prononcé, d Manginot,
logé au Gl'and-Turc, était à sa rechenhe.
La jeune femme se mil à pleurer : elle supplia la mère Chauvel de la garder, promettant de payer pension, laisanl appel à sa
pitié, et la blanchisseuse se laissn toucher :
elle disposait d'une mansarde au troisième
étage de la maison; elle y fit porter des couchages qu'on jeta sur le rarreau et c'est de
là que Mme Acquet écrivit à sa mère r1u'elle
s'était procuré une retraite sûre.
Très sûre, en effet, et l'on comprend qu'elle
n·ail pas cru devoir détailler d'une façon plus
précise les conditions de l'hospitalité qui lui
était olfertë. Est-il en effet l.iesoin d'insister
sur le genre de relations é!aLlies, dès la première heure de son installalion dans la maison Chauvel, entre celle pauyre femme chez
1. Déclar:ilLon de Mlle Quèrcy.
:!. Archives du greffe de la Cour d'assises Je Rouen.
:i. Ibid.
4. « LorS11uc je rèvins de Tournebut, Mmè .\ c1Juet

qui la peur d'êlrc prise étouffuit tout aulre
sentiment et le soldat dont son sort dépendait'! Cbaurel n'avait qu'un mol à dire pour
la faire arrêter; elle se donna à lui, il se tut
et l'existence qui, dès lors, commença pour
tous deux, fut ··si miEérablc et si tragique
quelle inspire plus de commisération que de
révolte. Mme Acquet n'avait qu'une pensée,
échapper à l'échafaud; Chauvel n'eut plus
qu'un désir, ne point perdre celle maitresse
inespérée et d'autant plus chère r1u'il lui
faisait le sacrifice de sa carrière, &lt;le son honneur, dé sa "ie peut-être. Les choses, d'abord, se passèrent de foç::in assez calme :
aucun mandat d'amener n'avait été lancé
contre la fugitive et, dans les premiers jours
qui suivirent sa retraite chC'z Chall\'el, elle
sorlait avec lui, le soir, sous un déguiscmenP : bientôt même clic s'rnbardit et osa,
en plein jour, se montrer dans lès rues de
Falaise. Le 15 aoùt, comme le nolairc Lefebvre recevait chez lui Lanoë à déjeuner,
elle y fut également invitée : on causa,
Mme Acquet ne cacha point qu·ellc avait
trouvé dans la maison de la mère Chauvel un
abri, et qu'elle serait tenue au Courant par
le fils des ordres que recevrait de Caen ou de
Paris la brigade de gendarmerie. Lefebvre
amena la conwrsation sur &lt;&lt; le trésor lJ.
L'argent dépos_é chez les Buquet extilait Lien
des comoitises : Bureau de Placène, en sa.
qualité de banquier des chouans, avail, lè
premier, fait valoir les droit,s de la caisse
royale ; Allain el le boulanger Lerougc -

D
''
'

C

l

~

-,.t-

', l

L 'AKCIENNE PREFECTURE DE POLICE :
L'ARC EN PIERRE DE LA RC~ DE NAZARETH.

Dessi11 de

CHARLES TOUVENOT,

llla_i~ !ogl!e c\1~z Cha!--lvc\. Ccl_ui-eiA lui p~·ocnrail \a
facilile de s')r!ir le soir; Je crois mcmc quelle se degu!sait. Jïrrnorc quels moyens clic avnil employl!s
pour ~voir fa prolcdio11 J e ChauYe\; mais je présume
~

365

v.--

&lt;JHÏ montrèrent un désintéresscmenl absolu
- avaient entrepris le voiage de Donnay cl
soutiré, non sans peine, aux recéleurs douze
cents francs : à cinq reprises, Lerouge, avec
une petite cbarrclle, était rc\"C'nu·scul, à des
jours comcnus, jus11u'à la forêt d'llarcour:;
il allenda;t (1 sous un grand arùre, au Lord
d'une roule de traverse n, ot Buquet lui
apportait là de l'argent. Placènc rrçut ainsi
une douzaine de mille francs &lt;! en écus, si
maculés de- terre que sa femme Fut obligée
de les laver" "· Mais Joseph Buquet, disparu
drpuis l'arrestation de ses parents, savait seul,
juraient ceux-ci, oll le trésor arait été enfoui
cl l'on n'y pouvait plus puiser.
Tout en drjeu111nt avec le notaire et Lanoë
Mme Acquet supplia ce dt:rnier de se mettre
en quète : elle croyait l'argent enterré dans
le chJ.mp de sarra-.in silué entre la maison
desllu·1uet cl les murs du château; elle invi•
tait Lanoë à aller &lt;&lt; pi1p1rr la terre 1&gt; pour
drcouvrir la cacbettr, ce à quoi il se refusa.
Elle semblait aroir « la tête perdueG l); clic
projetait d·aner sc jeter aux pieds de rempcrcur pour Implorer de lui son pardon; elle
parlait de recouvrer l'ar;;ent volé pour le
rendre au Gouvernement, d'y ajouter, s'il le
fallait, le montant de sa dot el de quiller la
France pour toujours. Le soir, en rcnlranl ,
très fiévreuse, chrz IJ Llancbissrnsc, elle lui
fit part des mêmes projets; pendant trois
jours elle se complut à celle idée qu'elle rcssassail continuellcmrnt : la pauue Îtmme se
figurait qu'il lui suffirait, pour se soustraire
au châtiment. de restituer la somme enlc\'ér.
Chauvel était rn tournéè; quand il rHi11t,
le 10, il rapporta une nouvelle : le préfet
Calfarelli devait arriver le lendemain à Falaise
pour y procéder à l'ioterrogatoire de Mme Acqull. Cc fuL une nuit d'angoisse et de larmes;
peul-être est-ce à celle date qu'il fout reporter une tenta.lire de suicide de la malheureuse, l1 qui Cbaunl dut arrac:ber le poison
qu'elle allait absorber. On touche ici, d'ailleurs, à un point très obscur; s'il est permis,
en effet, de croire à la molles:sc, à lïm:ouciance même de CafTardli, il 1nraît assez dif•
ficile de l'accuser de complicité actiYe; il est
cependant bien surprenant que, prévenue
de son arrivée à Falaise, Mme AC'quet n'ait
pas aussitùt pris la fuite et qu'elle consentit
à se présenler devant lui comme ü die cùt
éié assurée de trouver là rncours et protection; l'enlrcrne eut lieu chez le maire,
M. de Saint-Léonard, parent de Mme de Combray, et ressembla plulôt à un conseil de
famille qu'à un interrogatoire. CafTarC'lli s'y
montra beaucoup plus paternel que ne le
comportait son rôle de juge; la tradition subsista longtemps, dans la famille, qu'on a"ail
mis en jeu, pour attendrir le sensible préfet, la parenté - fort éloignée et dont on
avait jusrp1e-fa soigneusement négligé de se
targuer - de Mrne de Combray avec les
Tascher de la Pagnie dont était issue l'imque c'était ccus: de la s&amp;luctiun. :o lnlcrrog,1loirc de
Lefebvre, 23 aollL 1807.
5. Dêclaratio11 tic l,crougc, &lt;lil Uornet, 0 ~otil 1808.
ü. Intcrrug[l_loirc 1k Lano(•. j Sè()lcmbrc l80~.

�IDSTO~}.Jl

---------------------------------·

pératrice. Quoi qu'il en soit, Mme Acquet
sortit de chez li. de Saint-Léonard très rassurée, annonça à la mère Chauvel qu'elle allait
voyager et se chargea même des compliments
de la brave femme pour la marquise de Cumbray près de laquelle elle arnit, disait-ellr,
l'inJ.ention de passer quelques jours, à Tournebut. Dans la journée du 22, elle fil un paquel de ses hardes, et, le soir, déguisée en
pa~'san, clic quilla, au bras du gendarme, la

•

maison de la blanchisseuse 1 •
Après le départ du notaire Lt·febvre, la vie
avait repris à Tournebut son cours haLituel.
Mme de CombrJJ', persuadée que sa fille se
trournit en sùrcté et que le préfet du Cakado~, - soup~·onnàt-il sa complicité, -- ne
se hasarderait jamais à ordonner rnn arrcstalion, se montrait sans défiance et voisinait,
comme d'habitudri avec quelques châtelains
des cmirons. Elle ignorait que l'instruction
c'.tait pas~éc des mains de Caffarelli à cclle&amp;du
préfet de Rouen et qu'il y avait là, pour la
diriger, un homme dont la malice et l'opiniàtrcté ne se décourageraient pas facilement.
Licquct avait employé quinze jours à étudier l'affaire; il n'ayail, pour point dè départ, que les réponse&amp; ambiguës _de Flierlé
et les déclarations pleines de réticences des
Buquet; mais, depuis des années qu'en amateur passionné il s'adonnait à la poHce, il
avait emmagasiné bien des soupçons; l'insuccès de la visite des gendarmes à Tournebut
l'avait confirmé dans la certitude que ce
vieux manoir, de si paisible allure, devait
recéler de terribles secrets et que ceux qui
l'babitaient s'y étaient ménagé d'inaccessibles
retraites. Aussi cbangea-t-il de tactique : le
19 août, Mme de Combray et Bonnoeil, très
rassurés sur l'avenir, étaient allés passer
l'après-midi à Gaillon; comme ils revenaient,
le soir, vers Tournebut, ils se trouvèrent
tout à coup en présence d'un détachement de
gendarmerie posté en travers de la route; la
marquise et son fils durent décliner leurs
noms i l'orficier exhiba un mandat d·amener
et tous ensemble revinrent au château qui
était occupé militairement. La marquise protesta aYec indignation contre l'envahissement
de son domicile; elle n'en dut pas moins
assister à une perquisition sommaire qui se
prolongea pendant toute la soirée. Vers minuit on la mettait, avec son fils et deux gendarmes, dans une voiture qui prit, sous
escorte, le chemin de Rouen, et, à l'aube,
tous deux étaient écroués à la Conciergerie
du Palais de justice.
Licquet n'était d'ailleurs qu'à moitié salisfait du résultat de l'expédition; il avait espéré
surprendre d'Aché qu'il croyait caché à Tournebut 1 ; les agents avaient également arrêlé
la femme Levasseur et Jean-Baptiste Caqucray, marié récemment à Louise d'Acbé mais,
du conspirateur lui-même, aucune trace; del. Yoic! en ~ucl s tC'rn(CS Calî11rclli apprenait à Réal,

le 29 aoul 1807, ln fu1lc de ~lmc Acquet : « J'ai
rnlendu )!me A... i1 Falaise, il y a huit jours: je
n'av11is pas cru dC'\'oi1· la foire arrêlcl'; mais j'avais
charge le magistral de ~flrclè de !.'l Sll\'reiller. JI
nùppre!uJ qu'~llt; a dispar~ l~ 25. " La négligence de
Caffarcll1 fut sen:iremcnl Jugcc pai· Foucl1é. A partit·
de cl'l i11ci1lcnl on lui 1·ctira, de fait, la co11dmle de

puis trois ans cet bomme ex1raordinairc déjouait les recherches de la police : fallait-il
donc croire que, depuis ce temps, il vivait
enfoui dans quelque oubliette de Tournebut
et devait-on attendre que Mme de Combray
révélât le secret si bien gardé de sa retraite?
Dè., l'arrivée de la marquise à la Conciergerie, Licquet, sans se montrer, étail alié
(( étudier l&gt; sa prisonnière : semblable à une
vieille lionne mise en cage, celle femme de
soixante-srpl ans se démenait arec une énergie surprenante : chez elle, nul indice d'abattf1nent ou Oc confusion; clic prenait ses
aises dans la prison, rn plaignait dn régime,
maugréait tout le long du jour, s'emportait
contre les geôliers; il n'}' avait pas à espérer
'(Ue son caractère .rn démcnlil ni à escompter,
pour lui arracher quel1p1c conûdencf', une;
émotion qu'elle ne ressl'nt.iit p:i.s. Le préfet
la fil amenrr en rnilure à son hôtd, par le
concierge de la prison, le 2;; aoùt : l'interrogatoire dua deux jours entiers . Arec l'cxpér~ence et l'astuce d'un repris de justice, la
marquise simula la plus enlière franchise
mais « elle comint srnkment des choses
qu'tlle ne pourait 11ier awc succès:; &gt;&gt;. Licquet posait lc.s questions; elle n'y répondait
qu'après les arnir fait répét,~r plusieurs fois,
sous prétexte qu'elle ne les comprenait pas .
Elle luttait avec acharnement, discutant, ergotant, bataillant pied à pied : si elle avoua
connaître d'Acbé et lui avoir souvent offert
asile, elle nia formell~ment être instruite de
son domicile actuel. Bref, quand SavoJcHollin et Licquet la renvoyèrent à la Conciergerie, ils gardaient l'impression qu'ils avaient
&lt;c eu le dessous et que l'enquête n'avait pas
fait un pas&gt;&gt;. Bonnœil, i~terrogé h son tour,
n'apprit « rien que ce qu'on savait 1&gt;. Placide d'Aché, remis sur la sellette, nia tout et
s'emporta.
Le préfet el son acolyte restaient assez penauds de leur déconvenue quand le concierge
de la prison qui avait reconduit au Palais
Mme de Combray, demanda à leur parler;
introduit aussitôt, il conta que, landis qu'il
s'en retournait seul dans 1a voiture avec la
prisonnière, celle-ci cc lui avait proposé une
forte récompense s'il voulait se charger de
transmettre ses lettres à quelques-uns des
détenus n. Le concierge, accoutumé à ces
sortes de propositions, C! n'avait répondu ni
oui ni non, mais en promettant cependant !1
la femme Combray de la revoir pendant la
nuit, à l'beure de la ronde », et il venait demander au préfet ses ordres au sujet de cette
correspondance; Licquet insista vivement
pour qu'il fût autorisé à la recevoir; il espérait, en interceptant les billets, tirer grand
profit des confidences et des conseils que la
marquise ne manquerait pas d'adresser à ses
coaccusés ile moyen, tout d'abord, répugnait
fort 1t Savoye-Rollin, mais la proposition
l'arfaire poUt' en charge!' le préfet de la Scine-/11féricure. On s'abstinl même de tenir Calfal'clli au cournnt des divers incidents de renquêtc etl1icn sourcnt,
tomme on !c vcna, il n·en app1·il les rêsullal s que
par la roix publique.
'l. « Rouen. 20 aoùt 1807, Mme de Combray cl
Bonnœil sont arrêlés, ils ont été trom·és li Gaillon et
amcuès ici cc malin : r1uant à d'.\ché. ruiué, on a

même de la détenue établissait si bien sa
culpabilité qu'il ne se crut pas obligé à la
discrétion et céda, non sans laisser à son
secrélairc général -- c'était là un des titres
de Licquct - la responsabilité du procédé.
Muni de cc Liane-seing, celui-ci prit en
main la direction de l'enquête; il trouvait là
un merveilleux emploi de ses aptitudes;
jam:iis duel ne fut plus impitoyal1le; jamais
policier ne fit preuve de plus dïnrcntion et
de duplidté; par c&lt; amour de l'art n, par
plaisir - car il n'ambitionnait ni honneurs,
ni argent - Licquet s'acharna contre H's
prisonniers arec une passion qui serait
inexplica!Jle si ses lettres ne révélaient les
joies profondes que cette lutte lui procurait:
il n'éprouvait contre se.s victimes ni rancune,
ni haine; on ne prrç1,it en lui d'autre senliment que la sati.::,faction féroce de les voir
trébi.:cher dans ks pièges qu'il leur !end et
de percer les mystères d'un complot dont la
portée politique seml1le même le laisser tout
à lait indifférent.
A,·cc une jouissance de dilettante il attenait
l'heure où devait lui ètre remis le billet que
Mme de Combray, sans défiance, adressait à
Ilonnœil et à To11r/011r. Il dut patienter jusqu'au lendemain H celle première lettre ne
lui apprit rien : la marr1uise do-nnait à ses
complices un aperçu de ses interrogatoires;
elle le faisait avec tant d'art que Licquel se
demanda si la prisonnière n'avait pas été
avisée que le papier devait passer par ses
main:;. Le même jour le concierge lui remit
un second billet de Mme de ComLray à son
fils, billet tout aussi insignifiant que le premier, mais qui se terminait par celte phrase
énigmatique dont la lecture causa à Licquet
&lt;( un éblouissement )J :
Est-cc que vous ne savez pas que le frère de
Tourlour a brûlé le fichu de mousseline'?

Le frère de Toui-loll1" ... c'était d'Acbé.
!~tait-il donc venu récemment à Tournebut?
Ne s'y trouvait-il pas encore? Une nouvelle
lettre confiée par Bormœil au geôlier et remise
par celui-ci à Licquet semblait répondre
affirmativement à ces questions. Adressée .à
un homme d'affaires de la rue Caucboise,
nommé Legrand, elle était ainsi conçue :
... Je vous en prie, partez de sui le pour Tournebut sans dire à p&lt;'rsonne l'objet rle ,·otre Yopge;
allez à Grm:mesnil (le petit chàteau), ,,oyez la
femme Bachelet et brùlez toutes les pièces suspcclcs qu'elle peut arnir; vous nous rcndrf'Z un
senice inappréciable. Renvoyez-moi cc hil!ct.
Dites à Soxcr que, si on demande si M. d'Acbé
est venu, il y a environ deux ans qu'on ne l'a
pas vu à ToUfnebu t.
Le soir même, l'ordre parlait pour Gaillon
de s'assurer de la personne de Soyer, et,
douze heures plus tard, il étai!, à son tour,
écroué à la Conciergerie de Tiouen, ce qui
inutilement cherché. li parait constant que, dcpui,;
plusieurs annCcs, il ne s'est montré ni dans la commune de Se11ncvillc, ni chez ~!me Dourches. • Letlre
du prefcL de la Seine-Inférieure à Réal.
3. Lcllre du pretet de la Seinc-lnféricm·c à nt:al.
4. Tous ces billets en originaux ou en copies faites
de la main de l,ic11uct, se trouvent dans les cartons
des Archi1·cs nationales, Fi 81 i'l.

T OUR_NEBUT
n'empêchait pas Ilonnœil d'écrire, le lendemain, à ce même Soyer dont Licquet, comme
bien on pense, ne lui avait pas appris l'arrestation :
Je te prie, mon cher Soyer, de regarder dans
les deux ou lrois secrétaires dans la chambre de
ma mère si lu n'y trouverais pas quelc1ucs pièces
qui pourraient la compromettre, surtout de l'écrilurc de M. Dclorièrc (d'Aché). Enlève tout cc qui
esl de ~on écrilurc .... Si on te dem:mde s'il v a
longtemps que )1. Dclorière est venu à Tournch~l,
lu diras c1u'il n'est pas venu depuis environ deux
ans. Dis-le i1 Colas, à Catin et à la fille de la
basse-cour ...

par plus de vingt endroits différents sans être
vu n ; il fit éloigner les domestiques, posta
un gendarme à chacune des parles et, sous
la conduite de Soyer, il entra dans les appartements.
C'était d'abord, au baut du perrOn, sur la

Licquet prenait soigneusement copie de ces
billets; puis il les laissait aller à deslinalion,
dans l'espoir que la réponse, également con•
fisquéc au passage, lui apporterait quelque
lumière ... . O'aillcurs, il ne pouvait, dans ses
fréquentes ,·isitcs aux dr1rnus, hasarder 1a
moindre allusion aux coIJfidcnces qu'ils échaÎlgeaienl, de crainte qu'ils ne vins~cnt à suspe::ter la fidélité dt! leur me::sagcr et à renoncer à son intermédiaire. Dien des points restaient dqnc pour le policier trè~ obscurs. Le
Lil!et suiranl de IJonnccil à So)'Cr contenait
cette phrase :
Mets les petits rideaux SUI' la f'enèlrc de l'endroit oi1 je t',1i dit d'rnfonccr le clou ....
Et on se représente Licquct, le front dans
ses mains, cherchant à déchiffrer cc rébus;
jACQlJES-FORTUN.AT SAV(lYE-ROLLIN.
ce ficbu de momseline, ces petits rideaux, ce
D'après le dessin de BELLLIRD.
clou... était-ce donc là un langage figuré
convenu d'a,·ance entre les prisonniers? El
toutes ces précautions semblaient prises pour cour, dans l'aile de briques construite par le
sauver cc mystérieux d'Aché, dont le salut sire de Marillac, une vaste pièce senant de
était l'unique préoccupation des prérenus; un · chamLrc à Bonnoeil et par laquelle on accémol écrit par Mme de Combray à Bonnœil ne dait !t la grande salle, étonnamment haute et
permettaiL plus aucun doute sur le récent solennelle malgré son délabrement, avec son
carreau de briques, son plafond à poutrelles,
séjour du conspirateur à Tournebut :
ses immenses fenêtres ouvrant sur la terrasse
Je désire que Mme K... aille chez moi et voie du coté de la Stine. Par une double porte à
avec So 1 .•• si Oelor'! ... n'aurait pas laissé dans la ferrures monumentales, percée dans un mur
petite chambre près la ch:imhrc où couchaient épais comme celui d'une bastille, on pénéles cuisiniùr, s du papier dans la doublure de toile
cirée; enfin qu'il regarde J)ill'!oul et hrùle tout. trait dans l'apparterncnt de Mme de Combrn}' : une pren1ière chambre lambrissée de
L'indication, celle fois, était si précise que boi-5l'ries; un boudoir; un cabinet qu'un
Licquct n'y tint plus; il partit pour Tour• escalier dérohé meUait en communication
nehut que la grndarmerie occupait dl'puis ayec un dédale de petits entresols. Un grand
quinze jour.s; il emmenait avec lui Soyer qui couloir, éclairé par trois fenêtres ounant
dcYail lui senir de guide, et le commissaire sur la terrasse, menait, laissant à droite la
de police Lrgcndrc pour dresser le procès- chambre à coucher de la marquise, à la partie la plus ancienne du chàteau, rl'llc dont la
verbal des pcrqui~itions.
façade avait été récemment réédiûée; après
011 arriva à Tournebut le 5 septembre au
matin i Licquct, que cette chasse aux conspi- avuir trayersé le palier du rlC'gré conduisant
rateurs exallait, dut éprourcr une singulière au jardin on se trourait dans le salon, puis
émolion en approchant de cc mp,té, ieux do- dans la salle à manger d'où s'élevait, dans
mainC) objet de tonies ses pensées; d'un coup une tour carrée formant avant-corps sur la
d'œil il en prit en quelque sorle possession : fa çade postérieure, un e:;calier de pierre qui
il fut frappé de lïsolcmcnt du cb,Heau, si dessenait le premier étage . Là, un très long
bien placé à l'écart de la route, au pied des couloir, trois cbambres, prenant vue sur la
bois; il conslala rc qu'on pouvait y pénétrer vallée Je la Seine, et nombre de débarras el
1. Soyer.
2. Est-il utile de rappeler que c·csl sous le pseudonyme etc DeslaUl'ières que l'llme de Combra_\' dési-

gnait toujours d'Acl1é.?
:ï. Les pians a11cicns du chàlcnu cl du domaine de
Tournebut nous ont Clé lrès obligeamment commu11i,1ués par :Ume I.e Yillaiu , pro1wiélairc actuelle.

Nous lui adressons ici l11ommagc di! nolre recounais- ·
sance ainsi qu 'a Mmes de B... cl de 1\ .. , arriërcpetitds-fillcs de Mme de Combray, qui, nées à Tour11cbut, nous ont fourni sur les disposilion~ du château, aujourd'hui démoli, de . lrès précîèuscs iadication.9.
i-. C'était un cal1icr grossier de papier bleuâtre

---.

de petites pièces sans destination. Toul le
reste était en greniers où s'entre-croisaient
les charpentes du fairage: lors«iu'on en poussait la porte, des chouettes dfaroue:hées s'envolaient avec un grand bruit d'ailes dans les
profondeurs de cette forêt d·énormes poutres
,·ermou]urs;;. En somme, rien que de Kès
ordinaire, nul indice de cache que1conque :
on ouvrit tous les meubles, on sonda tous
les murs, on ausculta tous les lambris sans
découvrir aucun double fond .
C'était ~u tour de Soyer d'entrer en scène.
Soit qu'il craignît d'aggranr sa situation,
soit que Licquet lui eùt fait comprendre que
toute dénégation était inutile, l'homme dè
confiance de Mme de Combray consentit à
guider les policiers : il rrit un trousseau dê
clefs et, suivi de Liequet et de Legendrr,
monta, par un escalier de service, dans une
pelile chambre située rnus le toit d'un é1roit
bà1iment acco!é au pa,illon de briques de
Marillac. Cette pièce u'arait qu'une lenètrr,
pcrrée au nord et garniP, en manière de rideau, d'un lambrau d'étoffe verte;. pour tout
mcublr, un mauYais bois ·de lit, tiré au milieu de la chambre. Licquet et le commissaire
de rolicc examinèrent les cloisons et les
firent rnnder sous leurs ieux. SoJer ln1r
laissa le temps de fureter dans tous les coins,
puis, quand ils eurrnt renoncé à décomrir
d'eux-mêmes l'entrée de la cacheue, il s'approcha du lit, mit la main sous le sommier
et en retira un clou . On entendit aussi lût la
chute d'un contrepoids derrière la muraille
qui s'ouvrit, laissant apercevoir une chambre
assez vaste pourant conlenir une quinzaine
de personnes : il s'y trouvait un banc de bois,
un grand réchaud, des chandeliers d'ar(Tent
0
'
une malle remplie de papier à lellres, deux
paquets de che,·eux de diverses couleurs et
quelques traités des jeux. On y saisit, en
outre, l'oraison funèbre du duc d'Enghieu'
copiée par Placide, el le passeport que d'Acbé
avait levé à Rouen, en 1805, et qui portait
la signature de Licquet.
Quar.d on eut mis le tout dahs un sac et
refermé la cloirnn, ciuand on se fut bien
extasié sur la perfection du mécanisme qui
ne lahsait apparenles ni fente ni ouverture
d'aucune sorte, Soyer, toujours suivi de
deux agents, traversa tout le château, monta
au grenier el s'arrêta. enfin dans une petite
pièce siluéc à l'cxtrémilé du bâtiment; elle
était encombrée de linge sale étendu sur des
cord:s; une grosse poutre était fixée presque
a~ mreau du sol, le long de la muraille garme de tablettes supportées par des tasseaux.
Soyer " mit la main dans une petite cavité
de la poutre remplie de bois vermoulu· il en
rf:tira un morceau de for, le porn sur ia tête
d'un clou qui paraisrnit fixé !t demeure dans
l'un des tasseaux et, sur-le-champ, les tablettes se replièrent, une porte s'ouvrit dans
P?rlant tomme lÎl\'r. : Notice hisloriqur wr tassassmat de ]Jo11sc1g11ew· ic Dur De. Ce cahier se
lrou,·c, au~ Archi,·es na!iona!cs, F1 8170. 1t conlicnl,
out!·c I Orl1s.011 fun ébrc, un 11récis assez exact de l'execl!t1~n ~u ,Jeune prince _où l'on reuco11trc quelques
dctail~ 111lercssanls et qui ne me semblent pos a,·oir
lrou\'c pince dans d'.iulrcs r()cits.

�r-

111STO'l{1A

le mur el l'on pénétra dans une salle assez
grande pour que cinquante pcr::=onnes pussent
s'y tenir à l'aise )) ; une fcnêlrc ouvrant sur
le toit de la chapelle et qu'il élait impossible
d'aperccrnir du dehors donnait ;, celle pièce
le jour et l'air; elle ne conlrnait qu'une
grande armoire renfermant un plat de terre
et une pierre d'autel 1 •
Ainsi ce vieux manoir d'aspect si vénérable
et si familial était machiné comme un rf'pairc
de brigands et tfüposé pour senir d'arsenal
et di.! retraite à !oule une armée de conspirateurs; car Soyer révéla également le H'crcl
des ouLlieues du petit c/1âle"11 dont les
ch:u11brcs démeublées pouvaient aüriler au
bl'soin uec garui-rnn consiJéraLle; on n'y
lrouva que trois malles pleines d'argenterie
marquée d'écussons si variés qnc Licquet
i.:rul Lica pouvoir aftlrmcr que cc lrésor provenait des nombreux: mis opérés depuis
quinze ans sur loulrs les routes de la contrée;
après examen, il fut reconnu quïl n'en élait
rien et que la lotaliLé des fièces de ce scnil'e
portait les armes des di1îért'ntcs branches des
familles de Brunelles et de Combra) t; mais,
s'il fut contraint d'en rabltlrc sur cc point,
Licquct ne s'_entèla pas moins à attribuer aux
bûtes de Tournebut tous lt&gt;s méfails commis
dans la région depuis l'époque du Directoire:
ces caehettes si parfaitement dissimulées, cc
château poslé au bord du fleuve, dans les
bois, à portée de deux routes, comme ces nids
de piare où s'embusquaient les chevaliers
pillards du mo-ycn âge, ces choses expliquaient
si bien les atlaqucs de diligences restées impunies, les lundes de brigands subitement
disparues cl à tout jamais intrournLles, que
l'imagination du policier ~e dvnna liLre cours;
il sc persuada que d'Acbé élait là, enfoui ·
Jans queh1uc murail'.c crcu::ic dont So)·cr luimême n'arait peut-être pas le secret, et,
comme il ne rc~tait, dans ce ca~. que l'espoir
Je prc.o&lt;lre k proscrit par la faim, Lic,1ul'l
fit sorlir de TourneLut tous les serviteurs de
Mme de Combray et lais~a en permanence un
pi«111ct de gend.irme1 il! au chàkau dont il
rrmit les clefs, ainsi que l'adminislration du
d0mai11e, au mnire d'Auùevuic. •
1, b procl·s-\'Crhal de celle surprcnanlc perquisition csl aux Archi,cs nationales, P 8172.
2. Dans les Arclii\'CS de la famille ile Saint-\ïclor,
nous tl\'Olls retrouvé l'inventaire &lt;le cc riche rni~sclicr : il mentionne une très nomlJl"cusc \·aisselle
plate, êcucllcs, CU\°Cllcs anciennes, goliclcts, rédiauds,
Jc.lons, cui!ll·rs à ragollls, - ~ix rluuznincs d'assieUcs
au.c armclf de M:nc d'Eslci:illc. la mère de
)lm ~ Je Comhrav arait C'pousê 1111 d'(,:stcville eu secomics noces, _: q119lon~ :usicUcs aux a,·mcs de
.lime d' ,-lssas ("! ) etc., etc.
;;. « Des bruits de verrou~ cl de portes 011l fait
croire a Mme de Combray que le notaire est arrivi!

DJs qu'il fut rentré à Hout"n, sa première été renrn~é d par 11m, Si on m'en parl;1Îl, que
pensée fut pour ses prisonniers : kur carres• dir:iîs-jc?
pond anec avait continué en son absence t t on
Le nwlwais sujet, c'était Licquet luilui rcruil fid,·lement copie de Lous les i,illels rnèmc et il ne s'y trompa po'.nt; mais pour
qu'ils avaient échangés, mnis il!-i srmLlaicnl celle fu:s, il fallait répondre; quoi'! Licqucl,
s'èlre communiqué tout ce qu'ih avaiml d'in- espérant qu'un hasarJ lui scr\'iraiL le mot de
téressant à se dire cl leurs confidcnrrs mrna- l'énigme, usJ d'un e1pédient pour gagner
çairnt de iourncr à la monotonie. L'ima3ina- quelques heures : il fil apprendre à Mme de
1ion du policier trouva le mo1cn d'en Combray que le notaire s'était évanoui au
rc1.oun}!er l'intérèl. L1n soir, à l'heure 011 la cours d'un inlcrrogatoire et qu'il n'était pas
prb on s l'ndormai t, Licquct drnr.a l'ordre aux en état d'écrire•; elle n'en ralentil point sa
gnrdi.·ns d'oun ir Lrusqurmcnt quelques corrrspondanrc; plusieurs fois par jour clic
portes, &lt;le pousser drs verrous, de mnrrhrr adrl}ssait à Lefebvre de courts billets qui ajouavrc bruit d,ms les couloirs et, comme, le laicnt nux perplexités de Licquet :
lcndrm:iin m:itin, Mme de Combray ne
DitCS•moi cc qu·csl dc,·cnn mon cheval j;muc.
man11ua p:1s dl! s'informer des cames de cc
lirank-!Jas, il fut facile de lui foire croire l.c5 commiss::iires sonl toujours à Tournebut : or,
que le notaire Lefebvre avait été arrêté à s'ils étaient instruits du chcrnL. ,ous dcrincz le
l'Cs(µ, ! So~·cz ::isscz !lpiriturl pnur dire cp1c vous
Falaise rt wnait d'èlre écroué pendant la l':ivtz vendu 1t [huen, aux foires. Le petit Licc1uct
nuit:.. Ui-e heure plus lard le concierge est fin rl a beaucoup d'esprit; mais il em11loie le
r,2mcllait, en grand mystère, à la marquise, mensonge soul'cnt.
u11 petit Lillet tracé par Licquel et dans leMon seul embarras csl le c1cr:il : ils auraient
quel &lt;&lt; le notaire l&gt; anoorn;ait lui-rnèmc son bien l'ile la clef. L:i m:iin me lrc1nble, rouvezarrivée à la marquise, rn l'arcrtissant qu'il vous füd Si j'apprends des nouvelles du rhen.1\ je
contrefaisait, par prudencr., son écrilurc. Ce l'OUS les ferai passer de sui le; mais jusqu'ici ib
stratagf'me eut son plein effet : Mme de Com- n'en ~an•nt rien. N'a~cz aucune inquiétude sur la
Lray répondit el sa lrllre fut aussitôt trans- sP-lle et la l,ride : elles sont rcl"Cnucs dans les
m1i;1s de De~lorièrcs qui m'a dil les avoir reprises.
mise à Licquetqui,s'attendantà quelque réYéCc cheval jaune prennit, dans l'imagination
lation décisivc, l'ut consterné de se trouver en
présence d'un nouveau mystère : c&lt; Afandez- de Licquet, des proporlions fantastiques : il
moi, disait la marquise, commenl le cheval hantait jour et nuit sa pensée rt galopJÎt
e:;l revenu; que pasonne ne /'ail vu nulle dans ses cauchemars. Une noU\·ellc perquisition à Tournebut arait permis de constater
part. »
Quel cheval? Que répondre? Si l'on avait que les écuries du château ne contenaient
eu en réalité Lefebvre sous la main, s'il cût qu·u1 petit âne et quatre c.:hi.::,ttux, an lieu de
été possible, en lui repassant le Lillel, d'ob- cinq qui s'y trouvaic:H haLiluellement, et les
tenir une réplique qui eût le sens commun; gens du pays, interrogé.:;, avaient déposé qnc
mais comment, sans son concours., ne pas la Lèle absente élnit, en rll'c::!, &lt;&lt; d'une couéveiller les rnupçons de la marquise sur la leur rougeâtrcl tirnnt s111· le jaune lJ. Comme
pcrsonnalilé de son correspondant? Licquet, le po!icicr expédiait à fiéal, dans son courcontinuant à jouer le rôle du notaire, s1: rier quotidien. les Lillcts érrits par Mme de
borna à tracer quelques lignes, se g;irdant de Combray, on se montrait, à Pnris, tout au~si
parler d'aucun che1·al et demandant des dé- inquiet du service rp1'avait pu rendre l'animal
tails sur la façon dont se passaient les inlcr- mrstéricux dont la d~courcrte dt•v,üt, au
rogatoire~, ce à quoi la marquise répondit : dire de la m1rquise 1 donner la clef de loulè
l'affaire. Qui donc cc cheval avait-il conduit
C'esl le rréfcl el un maurai't sujl'l qui i11terro- ou porté? Un de~ princes de UourLon, peulgent. )lais 1•ous ne me mandez pas si le choral a ètrc? D'Aehé? lime Acquel , qu'on cherchait
vainement dans Ioule la NormJnJie? Licquct
Elle en est comaincuc. Le notaire l'en prê1·icnl lui- était obligé d'avouer à ses chds qu'il ignorait
même cl lui annonce que, pour qu'en aucun cas son
11 à qudle circon::;lance raUatber l'liistoire du
êcriturc uc soit reconnue, il l'a alisolumcnl rcm'crsée. » Note de Licquet â HC'aL .\rcliil'Cs nationales-.
cheval
u. 11 sentait que « l'imporlanrc fjUl!
1-' 7 81ï2.
.
4. Vuici en quels termes Licqucl informai! l"léal lie )fme de Combray mettait à son retour augcelte nou1·clle ru~c : u I.e notaire a dù 1li1·e li Mme de mentüt ce!le qu'on devait apporter à conCornbray qu'il s'élnit lroUYé mal !or~ lie i;on interrog-aloirc cl tJtÙ)ll a\'ait Clé oblige dè le su~pcndrc. li naitre 1c YO)ï\JC qu'on lui nvait fail faire !l.
fallail bien le ,lîspeuscr tic" cun11mmiquer it Mme Je - c! Le point scn5ible est là, ajoutait-il, c'est
ComUray, qui le demande, les qucslioJ1s &lt;Ju'ou lui a le cheval, c'e5t la scll~, c'est la bride qu'il
raites. » Archives nutioualcs, 1-"; ~&lt;tn.
faut retrouver:;. l)
5. Lettre â Héal. Archircs nationale:&gt;, Fi 8li2.

ANATOLE Fl{ANCE, de l'Académie française.

""'

Madame de Lafayette

1

(A suivre.)

....1

368

la\-'-

G. LENOTRE.

M. d'Haussonville a lait, dans le trésor de
M. de La Trémoïlle, des découvertes fort
intéressantes et tout à fait inattendues sur la
vie domestique de Mme de La Fayette. On
savait que Marie-Madeleine de La Vergne
épousa, à l'àge de vingt-trois ans, en 1655,
Jean-François !lotier de La Fayette, qui descendait d'une très ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire
que ce gentilhomme n'avait pas été beaucoup
aimé et qu'aussi il n'était pas très aimable.
S'il faut en croire une chanson du temps, à
la première entrêvue avec ~llle de La Vergne,
il ne souffla mot et fut agréé tout de même:
Ln belle, consultée
Sur·son futur époux,
Dit, dans celle assemblée,
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-Nre bête,
Mais qu'après toul, pour elle, un lei mari
Était un bon parti.

Mlle de La Vergne, avec beaucoup d'esprit
el tout le latin que lui avait enseigné Ménage,
n'était pas d'un établissement facile. Son
bien était petit. Elle avait perdu son père.
Sa mère, fort écervelée et quelque peu intrigante, n'avait pai- une très bonne réputation. Elle n'avait pas su garder sa fille il
l'abri de la médisance. D'ailleurs, elle venait
de se remarier. _Marie-Madeleine, qui était
raisonnable, fit un mariage de raison et s'en
alla tranquill1:;ment en Auvergne.
Dans une leUre qui date des premières
années du mariage, elle fait part à i::on maître,
Gilles Ménage, du genre de vie qu'elle mène
en province et du paisible contentement
qu'elle y goùte. Cette lettre a été publiée
pour la première fois par ~I. d'Haussonville.
JI faut la citer tout entière :
cc Depuis que je vous ai él"rit, j'ai loujours
été hors de chei moi /1 faire des visites.
M. de Ba}'ard en a été u11e et, quand je Yous
dirais fos autres, vous n'en striez pas plus
savant. Ce sonl gens que vous avez le bonheur
de ne pas connaitre et que j'ai le malheur
d'avoir pour voisins. Cependant, je dois
avouer, à la honte de ma délicatesse, que je
ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je
ne m'î divertisse guère; mais j'ai pris un
certain chemin de leur parler des choses
qu'ils savent, qui m'empèche de m'ennuyer.
Il est vrai aussi que nous avons des hommes,
dans ce voîsina~e, qui ont bien de l'esprit
pour des gens de proyince. Les lemmes n'y
sont pas, à beaucoup prè:.:,, si raisonnables,
mais aussi elles ne font guère de visites; par
conséquent, on n'en e:;t pas incommoJé .
-

H1STORIA. -

Fasc.. 48 .

Pour moi, j'aime bien mieux ne voir guère
de gens que d'en voir de fàcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable
qu'emm1•euse. Le soin que je prends de ma
maison m'occupe et me di~·ertit fort : et
comme, &lt;l'a.meurs, je n'ai point de chagrins,
que mon époux m'adore, que je l'aime fort,
que je suis maitresse absolue, je vous assure
que la vie que je mène est fort heureuse et
que je ne demande à Dieu que la conlinuation. Quand on croit être heureuse, vous savez
que cela suf'fit pour l'être; et, comme je suis
persuadée que je le suis, je vis plus contente
que ne le ·sont peut-être toutes les reines de
l'Europe. t&gt;
La jeune femme laisrn assez entendre que
le bonheur si pâle qu'elle goûle est le pur
effet de sa raison. Elle s'en félicite comme
de son ouvrage. On sent bien que ce mari
qui cc l'adore , n'y est pour rien et que, c&lt; si
elle l'aime fort n, c'est avec résignation et
parce qu'elle est une personne tout à fait
raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses
terres de Naddeset d'Espinasse.

retrouvons la comtesse de La Fayette à la
Cour de Madame et dans ce petit hôtel de la
rue de Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, où il y avait un jardin avec un jet
d'eau et un petit cabinet couvert.

. « C'était, dit Mme de Sévigné, le plus joli
heu du monde pour respirer à Paris. »
. M. de La Rochefoucauld y venait tous les
JOUrS.
De M. de La Fayette, point de nouvelles.
!!me de Sévigné n'en dit mot. Tous les biographes en ont conclu qu'il était mort et
c'élait l'opinion unanime que Mme de' La
Fayette était devenue veuve après quelques
années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de
La Fayette élait vivant et vivait sur ses terres:.
li survécut de trois ans à M. de La Rochefoucauld, mort en 1680. !f. d'Haussonville (qui
de nous n'enviera son bonheur?) a lrouvé,
dans les archives du comte de La Trémoïlle
un acte établissant que François Motier,coml;
de La Fayette, décéda le 26 juin 1685.
Mme de La Fayette fut, en réalîté, mariée
pendant vingt-huit ans, et elle n·était pas
veuve quand elle souffrait les assiduités du
duc. Mme de Sévigné ne s'en scandalisait
nullement. Al. d'Bau.:;sonville se montrerait
plus sévère. li ne cache point que Mme de
La Fayette lui plairait moins, si elle avait
trahi la fui jadis promise à l'excellent gent,lbomme yu, chassait dans les lorêls d'Auvergne pendant qu'elle écrivait des romans à
Paris, dans le petit cabinet couvert. Il la veut
toute pure. Heureusement qu'il est sûr que
sa liaison avec M. de La Iloehefoucauld fut
innocente. Elle aima le duc· elle en fut
aimée; mais elle lui résista. le veut ainsi.
Au fond, il n'e~ _sait rien. Je n'en sais pas
davautag~, et, s~ Je le contredisais, j'aurais
pour ~01 la vraisemblance. ~fais la politesse
resterait de son côté et ce serait, pour moi,
un gr~nd désavantage. Aussi, je veux tout
ce qu'il veut Mais je confesse qu'il me faut,
pour ceJa, faire un grand effort sur ma raison. !lwe de La Farelle avait alors vingt-cinq
ans, le duc en avait quarante-six. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était
elle put l'atlacher platoniquement. li ne vivai(
que pour elle, el près d'elle. JI ne la quittait
pas. Cela donne à penser, quoi qu'on veuille.
M. d'Haussonville ne croit pas lui-mème à la
continence volontaire de M. de La Iloehefoucauld, et je doute, malgré moi, de la piété
de Mme de La Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau
m'appliquer à la comprendre : elle reste
pour moi, tout à fait obscure.
'

u'

MADAME DE LAFAYETTE.

D'a.pres un tatleau du temps.

&lt;! Il paraît avoir été assez processif, dit
M. d'llaussonville, à en juger par d'assez
nombreuses difficultés qu'il eut avec ses
raisins. 11

Après quelques années de mariage, nous

�H1STOR1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - A mon sens, cette personne C( vraie n élait
impénétrable. Prude, dévote et bien en cour,
je la soupçonnerais presque d'avoir douté de
la vertu, et, ce qui est plus étonnant pour
l'époque, haï le roi. Ses plus intimes amis
ne l'ont point baignée de paresse, et elle
menait les affaires avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche i
mais je ne crois pas que jamais femme fùt
plus secrète.
Le livre de M. d'Haussonville est précieux
pour la biographie de Mme de La Fayette. Ce
n'est pas sçn seul mérite. On y trouve une
étude judicieuse des œuvres de celle illustre
dame. M. d'llaussonville estime à sa valeur
la délicate histoire d'Henriette . Il ne goûte
qu'à demi Zaïde, histoire espagnole où l'on
rencontre des enlèrements, dl·S pirates, des
solitudes affreuses, et où de parfaits amants
soupirent dans des palais ornés de peintures

allé~oriques. Et il garde très justement le
meilleur de son admiration pour la Princesse
de Clèves.
Avec la Princesse de Clèves, qui parut en
1678, Mme de La Fayette entrait harmonieusement dans le concert des classiques, à la
suite de Molière el de La Fontaine, de Boileau et de Racine .
Mais il faut bien prendre garde que, si la
/',-incesse de Clèves atteste, par l'élégant
naturel du style et de la pensée, que Racine
est venu, Mme de La Fayette n'en appartient
pas moins, par l'esprit même de son œune,
à la génération de la Fronde et à cette jeunesse nourrie de Corneille. Elle demeure hé-

roïque dans sa simplicité et garde de la vie
un idéal superbe. Par le fond même de son
caracLère, son héroïne est, comme Émilie, une
&lt;c adorable furie n, furie de la pudeur, sans
doute; mais je distingue, dans sa chevelure
blonde, quelques tètes de serpent.
Mme de Clèves, la plus belle prrsonne de
la Cour, est aimée de M. de Nemours,
l'homme le« mieux fait il de tout le ro1 aumP.
M. de Nemours, qui avait, jusque-là, montré dans de nombreuses galanteries une audace heureuse, devient timide dès qu'il e~l
amoureux . li cache sa passion; mais Mme de
Clèves la devine Pl, b!en involontairement, la
partage. Pour se fortifier contre le péril où
son cœur l'entraîae, elle ne craint pas d'avouer à son mari qu'elle aime M. de Nemours,
qu'elle le craint el se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord. Mais, par l'effet ·
d'une imprudence et d'une indiscrétion du
duc de Nemours, il se croit trahi et meurt
de chagrin.
Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de Mme de Clèves, c'est, sans doute,
cet aveu qu'elle fait à son mari d'un amour
qui n'est pas pour lui. Sa vertu s'y montre;
mais, à considérer la simple humanité, elle
n'a pas lieu, il faut bien le reconnaitre, de
s'~n féliciter beaucoup. Cet aveu e~t la première cause de la mort de M. de Clèves. Si
ell~ n'avait point parlé, M. de Clèves ne serait
pas mort; il aurait vécu tranquille, heureux
dans une douce illusion . Mais il fallait être
vraie à tout prix.
Ce fut aussi l'avis d"une dame célèbre qui
renouvela, cent ans plus tard, cette scène
1

d'aveux. Mme Rolaild éprouva, sur les quarante ans, ce qu'elle appelle, en fille de
Rousseau et de la nature, « les vives affections d'une âme forte commandant à un
corps robuste )J. L'homme qu'e1le aimait
avait, comme elle, un sentiment exalté du
devoir. C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent
sans être l'un à l'autre. Mme noland avait un
mari plus âgé qu'elle de vingt ans, bonnète
homme, mais caduc et décrépit. Elle crut
dc\'Oir, à l'exemple de ~Jme de Clève!-, avouer
à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour
pour un autre que lui. L'aveu fait à un mari
si amorti ne pouvait tourner au tragique, et,
à cet égard, Mme Roland semblera peut-être
moins imprudente que Mme de Clèves. Pourtant, les effets en furent lamentables.

« Mon mari, dit-elle dans ses Mémoires,
exces~ivement ~ensible et d'aJTection el d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la
moindre altération dans son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irritée;
le bonheur a fui loin de nous. li m'adorait,
je m'immolais à lui, et nous étions malheureux. »
Mme de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle
franchise, que je sache, d'autre imitatrice
que Mme Roland. Êncore faut-il considérer
qu'en agissant comme Ume de Clèves, Hme Roland n'avait pas de si bonnes raisons. Mme de
Clèves, en se confiant à son mari, lui demandait secours dans sa détresse. Elle implorait
un appui. Mme Roland ne voulait qu'étaler
sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.
ANATOLE FRANCE,
de l'Acadtmie française .

Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de
son exil, j'allai le relancer dans son grenier,
rue Plâtrière. Je ne savais pas encore en montant l'escalier comment je m'y prendrais pour
l'aborder; mais, accoutumé à me laisser aller
à mon instinct, qui m'a toujours mieux sen•i
que la réfiexion 1 j'entrai, et parus me tromper.
cc Qu'est-ce que c'est? lJ me dit JeanJacques. Je lui répondis : « Monsieur, pardonnez. Je cherchais M. Rousseau de Toulouse. - Je ne suis, me·dit-il, que Rousseau
de Genève. - Ah, oui, lui dis-je, ce grand
herboriseur ! Je le vois bien. Ah, mon Dieu!
que d'herbes el de gros livres! ils valent
mieux que tous ceux qu'on écrit. l&gt; nousseau
sourit presque, et me fit voir peut-être sa
pervenche, que je n'ai pas l'honneur de connaître, et tout ce qu'il J arait enlre chaque
feuillet de ses in-folio. Je fis semblant d'admirer ce recueil, très peu intéressant et le
plus commun du monde; il se remit à son

travail, sur lequel il avait le nez el les lunettes, et Je continua sans me regarder. Je lui
demandai pardon de mon étourderie, et je le
priai de me dire la demeure de M. Rousseau
de Toulouse; mais, de peur qu'il ne me l'apprit et que tout fût dit, ,j'ajoutai : « Est-il
vrai que vous soyez si habile pour copier la
musique? » li alla me chercher des petits
livres en long, et me dit : cc Voyez comme
cela est propre! , Et il se mit à parler de la
difûculté de ce travail, et de son talent en ce
genre, comme Sganarelle de celui de faire
des fagots. Le respect que m'inspirait un
homme comme celui-là m'avait fait sentir
une sorte de tremblement en ouvrant sa
porte, et m'empêcha de me livrer davantage
à une conversation qui aurait eu l'air d'une
mystification si elle avait duré plus longtemps.
Je n'en voulais que ce qu'il me fallait
pour une espèce de passe-port ou billet d'entrée, et je lui dis que je croyais pourtant
qu'il n'avait pris ces deux genres d'occupations serviles que pour éteindre le feu d~ sa
brùlante imagination . &lt;&lt; Uélas ! me dit-il, les
autres occupations que je me donnais pour
m'instruire el instruire les autres ne m'ont
fait que trop de mal. » Je lui dis après la

..,.

seule chose sur laquelle j'étais de son avis
dans tous ses ouvrages, c'est que je croyais
comme lui au danger de certaines connaissances historiques el littéraires si l'on n'a
pas un esprit sain pour les juger. Il quitta
dans l'ins1anl sa musique, sa pervenche et
ses lunettes, entra#dans des détails supérieurs
peut-être à tout ce qu'il avait écrit, el parcourut toutes les nuances de ses idées avec
une justesse qu'il perdait quelquefois dans la
solitude, à force de méditer et d'écrire.
Sa vilaine femme ou servante nous interrompait quelquefois par quelques questions
saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou
sur la soupe. Il Jui répondait avec douceur,
et aurait ennobli un morceau de fromage.
s'il en avait parlé. Je ne m'aperçus pas qu'il
se méfiât de moi le moins du monde. A la
vérité, je l'avais tenu bien en haleine depuis
que j'entrai chez lui, pour ne pas lui donner
lti temps de réfléchir sur ma visile . J'y mis
fin malgré moi; et après un silence de vénération, en regardant encore entre les deux
yeux l'auteur de la Nouvelle lléloise, je
quittai le galetas, séjour de$ rats, mais sanctuaire du génie. li se leva, me reconduisit
avPc une sorte d'intérèt, et ne me demanda
pas mon nom.
PRINCE DF. LlGIŒ.

ÉDOUARD ûACHOT

""'

Marie~Louise intime
Dans lt volume qu'il vient dt consacrer à Mari~Louiu inlime 1, M. Édouard Gachot, grâce à la dicouverte heureuse dt. documt.nts nouveaux, nombreux d
très sivèrtmtnt contrOlis, a traci dt. ctltt impiratrict.1
t.n réa.lité asse, mal connut jusqu ici, une image qu'on
ptut tenir pour définitive. Dt et. très curit.ux, très intirtssant, très captivant ouvragt., nous ditachons lt
chapitre qut voici, qui prtnd Marie-Louist. à Braunau, cinq jours après lt mariage par procuration cilibri à Vit.nnt., et la conduit jusqu'à Compiègnt., où
l'attend l'tmptrtur.

De Braunau à Compiègne.
Le vendredi 16 mars 1810, les cloches de
Braunau~sur-Inn sonnaient pour l'allégresse,
annonçant au peuple un grand événement.
A ces voix de bronze, celles du canon répondirent!. Une ville, que le .soleil illuminait,
allait servir de quartier à l'archiduchesse
!larie-Louise, plutôt à l'impératrice des Français. Car un prince autrichien, Trauttmansdorf, mandataire de François I, avait remis,
près du village de Saint-Pierre, au maréchal
Berthier, mandataire de Napoléon, la prin~
cesse qui devait, publiait-on en Allemagne,
sceller définitivement la paix de Vienne.
Cette princesse, portée en
carrosse de gala, était dans la
compagnie de Caroline Ilonaparle. Elle semblait résignée à
su.bir sa destinée. Durant un
trajet de quatre kilomètres,
le trot des chevaux des hussards &lt;l'escorte ajoutait aux
bruits d'une marche bien réglée
des chevaux d'attelage. Ceux-ci,
à l'entrée de Braunau, ralentirent. !farie-Louise voyait inscrits
sur les bandes d'un arc de triomphe: &lt;l L'amour nous assul'e
cont1·e de fuwrs dangers, lJ
et: 11 Qu'il nous /"asse aussi
heureux que nous pouvons
l'être. l&gt;
Devant une haute maison,
les généraux Friant et Pajol :s,
qui avaient chevauché près des
portières, durent s'écarter, et
l'écuyer prince Aldobrandini
s'empressa, l'archiduchesse descendant, de lui prêter aide.
Lentement, M. de Seyssel d'Aix,
chambellan, la précéda dans
l'auberge de Michel Fink où put
se loger en partie le service d"honneur,
1. Marie-Lo1use intimf}; sa vie à c6té de Napoléou (1800-1814i, par .Eoou.1.no G,1,c110T. Un Ueau

rolumc illuslrê, prix : 6 fro.ncs.

service français, que Berthier avait instruit
de ses devoirs.
Un ordre du prince de Neuchàtel, qui suivait les instructions de Napoléon, allait renVOJer à Vienne la comtesse de Bukowa,
Grande ~lailresse, soupçonnée d'être l'agent
de Metternich. llemplocée par la duchesse de
!lontebello, Marie-Louise s'éprit, tout de
suite, d'admiration pour une femme qui serait désormais son guide sûr et avisé. Elle
l'eut présente à son goûler; elle l'eut dans
sa chambre dans le temps que prit !Ille Lehœuf " pour ôter à Sa Majesté le costume
autrichien de cérémonie pris le matin à
Altheim ,,.
M. de Traultmansdorf, pressé de rentrer a
Vienne, envoyait demander les derniers
ordres. Marie-Louise écrivait à son père cette
lettre que le mandataire remettrait incessamment:

« Mon cher papa,
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir
encore écrit hier, comme cela aurait été mon
devoir; mais le voyage, qui était un peu long
&lt;&lt;

BAISE-~1,1.IN A BRAU:-.'AU.

Traullmansdorf, je trouve une occaûon de
pouvoir encore une fois vous écrire sincèrement, et je la saisis avec plaisir pour vous
assurer que je pense sans cesse à vous . Dieu
m'a donné la force de supporter aussi la dernière et pénible secousse, la séparalion de
tous mes parents; ce n'est qu'en lui que je
mets toute ma confiance; il m'aidera el ce
sera lui qui me donnera du courage; et je
trouverai le calme et la consolation pour·
avoir rempli mon d~voir envers vous, en
ayant fait ce sacrifice.
&lt;&lt; Je suis arrivée hier bien tard à Ried,
préoccupée de l'idée que je serais peul-être
pour toujours séparée de vous. Aujourd'hui,
j'arrivai à deux heures ~ l'après-midi au
camp français, dans la baraque de Braunau'".
Après m'être arrêtée quelque temps dans la
baraque autrichienne, je me suis rendue sur
un trône placé dans la pièce de neutralité.
Après qu'on eut lu les actes (d'échange),
tous mes compalriotes me baisèrent encore
la main. Dans ce moment, je ne savais pas
ce que je faisais; j ·eus des frissons et je perdis tellement contenance que le prince de

(Collectio11 PR. o'Ess1.1:-.G.)

et fatigant, m'en empêcha. Par le prince
2. Une partie des renscignemeuts contenus dans la
premiêre parL!c de cc chapitre, piêces inCdites, nous
ont él ê fourms par )Ille AmC!ie Rosenberg. de Linz.

Neuchâtel commençait à pleurer. Le prince
5. l}u corps de Darnul.

4. t'ion, la baraque élevée par les sapeurs du ma-

rêchal Davout Hait prês de Saint•Pierre.

�ll1STOR._1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Trautlmansdorr me remit et on me présenta
Loute ma cour. DieJ ! quelle différence enlrè
les dames françaises el viennoises!
(( La reine de Naples venait à ma

B&lt;rthier son désir de garder Mme Lazansky
au moins ju-;qu'à ~funich.

nid d'aigle qui, d'une plate-forme rocheuse,
domine le large Inn - son premier arrêt.

Mlt'l(1E-LOU1SE 1NT1JIŒ - - ...

peuple, dans les villes traversées. Un persoonel très disci•pliné obéira toujours, dùt-il

époux; et elle veut bien lui reconnaitre du
style.

rencontre dans l'autre chambre; je
l'embrassai et me montrai aimable,

d'une manière élonnante; mais je ne
me fie pas à elle tout à lait, car je
crois que ce n'était pas seulement le
zèle du service qui était la cause de

son voyage.
« Elle partit avec moi pour Braunau. Arrivée là, il me fallut faire
une toilette qui dura deux heures; je
vous assure que je suis déjà aussi

parfumée que toutes les autres
françaises. L'empereur Napoléon m'a
envoyé une magnifique toilette en or,
mais il ne m'a pas encore écrit. Puisqu'il me faut vous quitter, j'aime-

rais mieux être chez lui que de
voyager avec toutes ces dames. Alon
Dieu, que je regrl'tte de ne plus
pouvoir passer d'heureux jours auprès
de vous i ce n'est que maintenant que
j'apprends à les connaitre. Je vous
assure, bien cher papa, que je suis
très triste et que je ne peux pas
eucore me consoler.
&lt;&lt; J'espère que
votre rhume de
cerveau va déjà mieux. Tous les jours, je prie
pour vous. Pardonnez mon griffonnage, mais
j'ai si peu de moments à moi. Je vous baise
encore mille fois les mains et j'ai l'honneur
d'ètre, bien cher papa,
Yo!re très humLle el obéissante fille. "
Ilr,1unou 1 le 16 mars 1810.

MARIAGE CIVIL1 A VŒNNE. (Collectîon

PR.

n'EssusG.)
.MARIAGE CIYIJ., A

L1 réponse ne pouvait èlre que favorable.
Une fète militaire et nocturne remplissait
Braunau de tels bruits que l'impératrice ne
put goûter un repos qui lui était nécessaire.
Et elle s'inquiéta à la vue du mauvais trmps
qui assombrissait la matinée du 17, Néanmoins, ·1e départ eut lieu de bonne heure. Le

MARIAGE RELIGIEUX, A VIENNE. (Collect-io11 PR.

n'ESSLJNG.

Dix heures sonnées, l'archiduchesse pria le
comte de Beauharnais de porter au maréchal

convoi s'avança en terre ba,·aroise. Ce cortège,
important et brillant, fil, dans Alt•Otling -

1. Perrusse, payeur du Trésor de la Couronne,
dcntit \:crscr aux caisses de secours des µau1Tes

5000 francs à Braunau; 12000 à Stra~bourg; 3000 à
Lunéville; 5000 à t\uncy; 1500 à Dar; 6000 à Ch:i-

On y déjeunait. Ensuite, Marie-Louise
allait visiter celte chapelle d'une vierge réputée miraculeuse; et elle daignait informer
!!me de Montebello : " J'ai bien prié pour la
santé et pour la salisfaction de l'empereur
Napoléon. » Dans l'après-midi et sans incident, le cortège gagnait le gros bourg d'Haag.
Attendait là, le prince héritier,
Louis de Bavière, qui devait conduire l'archiduchesse dans la
capitale des Willelshacb.
Maximilien-Joseph avait décidé,
le 1 0 mars, d'accompagner MarieLouise à StrasLourg où, déjà, des
appartements lui avaient été retenus. Le t8, son écuyer écrivait
à un fonctionnaire : a Sa Majesté,
le Roi, a daigné de changer de
résolution et Elle ne partira pas
pour Augsbourg. » Étrange revirement, ou concept politique. Ce
souyerain, devenu tiède envers
l'homme qui, en 1806, l'avait lait
roi, Uarie-Louise le quittait à six
heures du matin, le 19 mars. Elle
ne dit que ces paroles à la comtesse Lazausky : « Adieu, llla
bonne amie ; ,·ous direz à mon
cber papa que je prends tous
les jours du courage. »
Berthier, ordonnateur d'une
marche qu'il fallait pousser à fond,
va donner les itinéraires, décider
quant aux arrêts indispensables
el aux réceptions protocolaires. Des
acclamalions? Le Major général peut les
obtenir en faisant distribuer de l'argent I au
Jons; 4000 a Reims; 1500
sons (Q::! H)).

.a

\'i1ry, et autant à Sois-

s UNT-CLOuo.

êlre surmené. Alais aux instructions précises
du prince de Wagram, Marie-Louise se dérobera parfois. C'est que des r.aprices, innocents, lui commandent : d'embrasser les
petites filles, d'acheter tous les bouquets
présentés, d'interroger les ,·ieillards, et aussi
de demander à deux des dames qui l'accompagnaient, la duchesse de Bassano et
la comtesse de Montmorency, quels
goùts et quelles habitudes dislinguaient Napoléon du commun des
mort~ls.
Si l'archiduchesse sait mettre à
l'aise, très vite, dames du palais et
chambrières, ses façons vont contristt·r le chambellan et les écuyers,
gens gourmés. Devant le roi de Wurtemberg, Frédéric, la jeune MarieLouise se plait a relire, tout haut, un
billet que lui a lait parvenir son
1. ~larie•Louise a élé reçue par le conseil municipal. Lrs rues, sur son passag-&lt;',
étaient tendues de draps blancs, de nœuds,
de guirlandes, tic fleurs et des chiffres de
Napoléon et de lllarie-Louisc. Sa Majesté,
entrée au petit pas des clievaux, a répondu
avec bonié aux Ct'ÏS de: Vive l'impératrice 1
et a salué plutiÎeurs fois le pcuµle accouru
sur son pass.:tge. Elle était très f'aligu(,r,
mais mali:-ré cela elles'csl montrée plusieul's
fois aux fenêtres de son palais (liaison de
M. Joseph Garnaud, actuellement habitée
par M. l'abbê Truchon et qui porte le n°
12 de la rue Dornini de Yrrget). La garde
d·honneur de Sa ~rajesl6. était composée
d'un détachement du 7• régiment de chasseurs à cheval et de !!O gardes nationaux.
l,a '\'il[c a été illuminée. Le 27 mars, il
six heures du matin, Marie-Louise a reçu
le corps municipal qui l'a complimentée.
Au cours de la réception, Sa Majesté a Jit au maire,
li. teblanc-Dubois ; « Je n'oublierai jamais J'ac,·ucil
gracieux des habitants de Vitl'y. ll Des jeunes filles
ollrent a Sa Majesté une corbeille de fleurs, des
dragées el des confitures sèches. Ce fut Mlle Lel'ebvre de Norrois qui complimenla Sa llajesté. Marie-

{Collection PR. n'EsSLDIG.)

Les équipages ont maintenu une vive
allure. Notons, des villes traversées : Ulm,
Stutlgart, Carlsruhe et Rastalt. Dans Kiel,
l'archiduchesse reçut un billet de Metternicb.
Son _correspondant fut qualifié de « Bon
homme». A l'instant de passer le Rhin, sur
un pont de bateaux, l'impératrice refuse de

•!

~

Î t

nanl le bras de llme Lannes, elle quittait la
rive au cri de : n Adieu, Deulschland! )J Le
Lruit du canon, la sonnerie prolongée des cloches, les vivats dans
Strasbourg, hommages rendus à sa
dignité, tout cela l'enchantait. Elle
allait dom, nder au préfet, M. LezayMarnésia, en quel immeuble MarieAnloinelte avait logé en 1770. On
lai imposait des réceptions.:
Après avoir vu l'Alsace en fêtes,
Marie-Louise I'Ppartil le 24 mars, à
huit heures du matin. Son itinéraire était marqué: Saverne, Phalsbourg, Lunéville, Nancy, Toul,
Ligny, Bar-le-Duc, Châlons, Reims.
Hors de cette ville, Je chef des
piqueurs s'engage sur la roule
d'Amiens. Le 26, les voyageurs
vont déjeuner à Sillery, chez le
comte de Valence. L'Impérotrice
hoit du champagne et Je trouve
« vin délectable ». Le soir, à cinq
heures et demie, elle touche à
Vitry-sur-Marne', prend logement
chez M. Garnaud, rue de l'Hôtelde-Ville, et repart le 27, à six heures et demie du malin, sous l'escorte d'un détachement du 7• régiment de chasseurs.
Caroline prévient : &lt;( Que la rencontre très
solennelle des deux époux aura lieu le 28,
dans l'après-midi, non loin de Soissons, sous
la tente élevée près de la ferme de Ponlarcbé. )&gt; L'archiduchesse s'émeut et s'informe:
&lt;&lt; Va-t-on nous faire recommencer tout Je
« cérémonial de Braunau1 ,i Ilerthier peut

1

.4 .\'

MARIAGE RELIGIEUX A PARIS (Collection Pa.

o'EsSLtNG.)

céder aux instances de Caroline lui demandant de rester en voiture. Descendue, et prc-

rassurer l'impératrice: C( L'Empereur ,,ou' dra éviter à Votre Majesté les émotions et

Louise remit au maire et au commandanl de la garcle
d'honneur, à chacun une boîte en or; à )Ille de

Norrois, un collier et des boucles d'oreilles. (BibUolhèque de Vitry.)

�ms T O-R..1.11
" la fatigue. " La jeune fille passe spontanément aux aveux : « Je m'ennuie bien de voir
" !'Empereur. »
Encore, la volonté de celui- ri faisait loi.
On éviterait au moins le séjour à Soissons.
Sorti de Compiègne, avec Murat, porté dans
une calèche sans armoiries, Napoléon pou-

vait, vers cinq ·heures du soir, joindre le
grand cortège au village de Courcelles. Il
pieu vait.. Non, l'Empereur ne surprenait pas
Marie-Louise dans son carrosse. M. de Seyssel ouvrait la portière et l'annonçait. Le mo-

narque ôta son chapeau avant de gravir un
haut marchepied. Très pâle, Marie-Louise
tendit la main droite que César baisa, avant
de dire: C( Madame, j'éprouve à vous voir un
grand plaisir. » Une fois Caroline embrassée,
il s'assit en face des deux princesses. Le
prince Aldobrandini, venu aux ordres, reçut
celui de faire courir sur Compiègne, au galop.
Les chevaux de poste, fati~ués, ne s'avancèrent que difficilement au long d'une route
qui était en mauvais état. Arrêt à Soissons'.
Murat va présenter ses hommages à MarieLouise. , A la petite fille de Caroline des
Deux-Siciles, dont il occupe le trône. » En
quelque sorte, Murat arrache du carrosse sa
femme, qui est tiers peut-être gênant. Donc,
le Corse et l'Autrichienne restèrent seuls.
La pluie continuant, une obscurité très
dense rendit plus difficile la marche des ,·oitures. A Jaulsy, le premier piqueur prit un
guide.
On allait quiller la grande route devant
une grille récemment placée au bord d'une
forêt. Le carrosse impérial était engagé, cette
fois, dans l'avenue des Beaux-Monts, nouvellement ouverte. Les roues criaient sur le
sable ou y creusaient des ornière!&lt;. Enfin,
d'un tertre, les feux du château de Compiègne apparurent. Le quartier-maitre Erlaut
et l'huissier Gallot portèrent des lanternes
devant le perron; éCU}'ers et chambellans
1. Où fut hissf'e 1111e partie du service, dans les
\og-cments préfrés. SerYice qui paya, en dépenses,

2!00 fr. 65 (0 18).
2. l.es Français continuaient à désigner amsi le

prince rêgnant de Lorroinc-llabsbt urg. L'empereur

s'empressèrent à aider !'Empereur et l'impératrice à descendre de voiture.
Marie-Louise, qui portait sur une toilette
blanche un long manteau de velours et que
coiffait mal une toque ornée, devant, de
plumes d'ara, gravit, mais sans avoir quitté
l'appui du bras de Napoléon, les marches du
perron. Dans le premier salon, carré, qui recevait sa lumière d'un grand lustre, deux
petites filles présentèrent assez gauchement
des fleurs à l'archiduchesse qui entendit,
mal, un compliment balbutié plutôt que lu .
. Il est vrai qu'à ce momtnt c&lt; un besoin de ~e
mettre à l'aise la commandait ». Mmes de
Montebello et de Luçay la guidèrent vers son
appartement. L"bui,sier qui les précédait eut
la charge de deux flambeaux. Napoléon allait
s'arrêter dans sa chambre où Marchand lui
changerait son uniforme.
Marie•Louise traversait, dans l'aile droite
du palais, le cabinet de travail de !"Empereur, le salon des Dames, pour arriver à sa
chambre. Par un couloir reliant celle chambre
aux petits appartements, les femmes de service étaient venues; avant qu'elles ne fassent
leur entrée, la princesse avait exprimé à ses
deux assistantes : « L'Empereur est bien
charmant et bien doux pour un homme de
guerre si redoutable; il me semble maintenant que je l'aimerai bien. l&gt;
A dix heures et demie, le souper impérial
était servi. Pendant, Marie-Louise sut pbserver l'étiquette française. A onze heures, Napoléon commanda au grand écuyer, d'un
g~ste, d'éloigner sa chaise. Debout, il offrit
la main droite à l'impératrice qui allait rentrer dans le salon carré. Caroline ayant fait
former le cercle autour de sa belle-sœur, les
dames déjà présentées répondirent à ses
questions, tandis que !'Empereur, Murat et
Berthier, causaient devant une fenêtr~.
Plus tard, la duchesse de Bassano écrivit :
cc En celle soirée, la fille de l'empereur
romain-allemand. François li, nail, en 1804, abandonne Ct' lilre; il anit pri~. en 1805, cclni d'empereur d'Autriche, sous le nom de François I, non
11 François premier ,, sui,·ant ses instructions t\U
prince Collorcdo.

François li• se laissa aller à dire des choses
fort communes. Elle interrogeait bien librement les gens; ce qui lui plaisait à entendre,
elle l'approuvait d'un signe de tête ou d'un
gros rire qui partait sans que ses dents se
soient même desserrées. Que lui importait
tant de connaitre l'histoire de l'ancien pritannée de Compiègne, et ses festes et ses
chasses aux temps de la reine Marie-Antoinette, la ma1beureuse guillotinée. )l
Voulant assurer le repos de la vol"ageuse,
!'Empereur ordonnait à M. de Seyssel. Le
chambellan prévint aussitôt l"lmpératrice que
le cercle allait se rompre. Marie-Louise se
leva pour embrasser familièrement Caroline,
et donner au roi de Naples une main qu'il
baisa; puis, appuyée au bras de Napoléo_n,
l'archiduchesse parcourut un chemin déjà
fait avant le dîner. Les souverains s'arrêtèrent un moment au milieu du cabinet de
travail.
Aldobrandini renseigne : « Les époux se
parlaient à mi-voix, se communiquant quelques projets. Bientôt, leur marche reprise,
ils riaient, comme ces fiancés qui, étant parvenus à la veille des épousailles, ont la pleine
certitude de saisir ·le bonheur. »
Dans le salon des Dames, les dames du
palais formaient la baie. Elles s'inclinaient au
passage de Leurs Majestés qui étaient précédées d"un écuyer et de deux pages portant
des flambeaux.
Mme de Montebello avait devancé l'impératrice dans sa chambre. Deux femme5- de service : Balan et Boisbrûlé, lenues à dislance,
la dutbefse attendait la souveraine au seuil
de l'appartement.
Napoléon s'arrête. Marie-Louise le quitte,
fait trois pas, ~e retourne et s'incline, sans
dire un mot. L'Empereur s'est imposé une
retraite ou plulôt une "discrélion néce~saire
avant que fût accompli le mariage français.
César va suivre l'écuyer et reloufner au salon. Donc « cette prise de possession imposée
à Marie-Louise, dans la nuit du 27 au
28 mars, ll n'a été qu'une assertion maligne
des mémorialistes.
ÈDOUARD

GACIIOT.

JOURNÉE DU 18 FRUCTIDOR, AN V. -

JOSEPH

Gravure de BERTHAULT, d"après GIRARDET.

TURQUAN
et&gt;

La
CHAPITRE VI (suite).

Malgré la Îatilité des mœurs, la corruption générale plutôt, quelques personnes
remontaient aur causes de ce déplorable état
de choses et en renda.ient un peu responsable
la belle citoyenne Tallien. La conduite plus
qu'évaporée de cette grande maîtresse de la
mode, ses allures, ses toilettes plus que fantaisist~s justifia_irnt pleinement les reproches
que lm adressait la partie restée honnête de
la population. Elle reçut même, par suite de
sa fàchcuse célébrité, plus d"un alTront dans
les réunions et les lieux publics. Comme les
salons ne s'ouvraient encore qu'en petit
nombre et que la masse du public, sevrée de

ciloJ)enne

Tallien

toute distraction pendant la réclusion forcée
de la Tem ur, était prise depuis le 9 thermidor d'un goût immodéré pour les plaisirs,
on avait ouvert partout des bals publics et
l'on y dansait tous les jours. li y avait des
hais pour toutes les bourses. On y prenait
de:; abonnemenls et chaque soir une société
étrange, bigarrée, singulièrement mêlée s'y
rencontrait et s'y amusait en commu;. À
l'une de ces réunions, une émigrée rentrée,
!!me de Damas, s'adressant à M. d"Haut,fort,
qui.l'avait conduite au bal de Thélusson, lui
demaada quelle était celle belle personne qui
venait d'entrer dans le salon et vers laquelle
les jeunes gens et les regards des femme::i
s'étaient portés. aussitôt.

« Cette lemme, a écrit un témoin oculaire
de cc petit épisode, était d"une taille audessus de la moyenne. Mais une harmonie
parfaite dans toute sa personne empêchait de
s'apercevoir de l'inconvénient des trop hautes
statures. C'était la Vénus du Capitole, mais
plus belle encore que l"œuvre de Phidias,
car on y retrouvait la même pureté de traits,
la même perfection dans les bras les mains
l~s pie~s, et_ tout cela animé par ~ne expres~
swn h1enve11lanle, une réflexion du miroir
ina~ique de l'àme, qui disait tout ce qu'il y
avait dans cette âme, et c'était de la bonté.
Sa parure ne conlrîbuait pas à ajouter à sa
beauté, car elle avait une simple robe de
mousseline des Indes, d,apée à l'antique c•

�LJt

mSTOR._1.Jf

•

rattachée sur les épaules avec deux camées.
Une ceinture d'or serrait sa taille et était
égalemP.nt fermée par un camée; un large
bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort
au-dessus du coude. Ses cheveux, d'un noir
dP Yelours, étaieot courts et frisés tout autour de la têle; celle coiffure s'appelait alors
à la 1'itus; sur ses Llanc·hes et belles épaules
était un superbe chàle de cachemire rouge,
parure à cette époque fort rare encore et fort
recherchée. Elle le drapait autour d'elle
d'une manière toujours gracieuse et piltoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau 1• l)
A la demandedeMmedeDamas, M. d'/laut,fort répondit :
- Mais c'est Mme Tallien!
- !lme Tallien! s'écria Mme de Damas :
;,h! mon Dieu, comment m'avez-vous amenée
ici!
Et elle s'éloigna avec une affectation marquée du voisinage de la belle Thérésia.
Après l'hôtel Thélusson, le Cercle des
Ét1'ange1'S était le lieu où la société parisienne aimait le plus à se réunir. On y donnait des bals masqués qui faisaient fureur.
Mme Hamelin, Mme llainguerlot, lfme Rovère, Mme Tallien n'y manquaient jam:iis et
portaient dJns ces réunions l'entrain, la
gaieté el le charme qui les caractérisaient.
Leur présence suffisait pour en assurer le
succès. On y rencontrait aussi une ft'mme,
plus jeune que celles-là, dont la célébrité, qui
commençait alors, devait se prolonger, ainsi
que sa jeunesse, pendant près d'un demisiècle : Mme Récamier. Femme d'un riche
banquier de la Chaussée-&lt;l'Antin, belle de
jeunesse el d'une carnation idéalement nacrée, celle-ci alfectait, pour trancher sur Ja
masse des autres femm~s à la mode dont le
luxe sentait un peu trop le parvenu, de ne
se montrer qu'a\'ec une mise des plus simples : une robe blanche, un fichu de linon
sur la tète, et c'était tout. El partout elle
était la plus charmante. Souvent, on quittait
la triomphante beauté de Mme Tallien pour
venir courtiser les ~râces plus discrètes de
l'aérienne Mme Récamier; ce qui étaLlit entre
ces deux femmes à la mode une sorte de
rivalité.
A Tivoli, au Pavillon de Hanovre, Mme Tallien aimait aussi à ~e montrer. Elle y allait
souvent prendre des glaces, le soir. On la
voyait, imposante et le ~ourire aux lèvres,
tra\'erser la foule qui s'y donnait rendezvous. Celle foule était en grande partie composée d'émigrés reiitrês . Par goùt, par politique prévoyante, peut-être, Mme Tallien seml,lait prendre à tâche de plaire à ces éparns
d'un monde où e1le avait débuté et qui, après
l'expérience qu'elle venait de !aire du monde
nouveau, avait srs préférences. Mais on ne la
voyait pas d'un bon œil, •t seuls les gens qui
3\'3Îent quelque grâce ou faveur à demander
lui faisaient bonne mine. Ceux-là] 'accueiUaien t
1. _D&amp;cui,; s~E o'Au11ANTÈS, Afémofres, l. J, p. 367 (êd,

Garnier).

2. « Son vèritable motif était de pénélrer dans ma
société où elle savait Mme Tallien admise en pre-

parce qu'ils savaient qu'elle était toute puissante, qu'ils pensaient recourir à son appui
pour leurs sollicitations, et personne n'ignorait qu'elle ne demandait pas mieux que de
rendre service aux gens, surtout aux royalistes. Elle aurait voulu reparaitre dans cette
société, non pas seulement pardonnée, pour le moment, elle ne songeait point à
s'amender, - mais en souveraine triomphante, comme au Luxembourg.
Car maintenant, la belle pécheresse, à qui
1a société royali~t~ reprochait bien plus ses
fréquentations jacobines que certaines libertés
d'allures, devenait de plus en plus intime de
Barras, à la grande mortification de 'J'alliPn,
qui était bien obligé de s'apercevoir des
coup de canif que sa charmante femme don11ait publi4uement au contrat. Car on n'était
pas re~té bien longtemps dans les régions
éthérées du sentiment. Ce n'était dans les
goflts ni de l'un ni de l'autre, et c'e!it très
rapidement que l'intimité s'était faite.
Il était assez naturel que le Directeur plùt
à Thérésia. Ses manières à la fois distinguées et soldatesques tranchaient sur les
façons vulgaires et bourgeoises de la plupart
des hommes qu'elle voyait, et, dans ce milieu
de parvenus, Barras était un prodige de
di~tinction.
Le Directeur, qui était marié, mais dont
la femme n,~ voulc1it pas, et pour plus d'un
motif, rnnir tenir la maison à Paris, faisait
lui-même à ses invités les honneurs du
Lu,.embourg, comme il les avait faits, un
peu avant, dans son petit hôtel de la rue de
Chaillot. li était cependant aidé en cela par
Mme Tallien. Mme de fü•aubarnais ne vint
que plus tard partager cet empire'. Ces
deux femmes, quel1p1e singulière que 1a
chose puisse paraitre, faisaient bon ménage
entre ellrs .... Ume de Ileauharnais, qu'on
appehit Rom dans le cercle intime du Directeur, n'était ~ortie de prisnn que gràce aux
démarches de 'l'bérésia : Tallien lui-même
avait signé l'ordre de son élargisseweut. Elle
était dans une situation trop précaire pour
négliger une amitié aussi utile que_le pouvait être cell! de la m:iîtœsse de Tal lien et~
à la faveur de la reconnais~ance. elle était
vite devenue une intime des 'l'allit&gt;n. Elle
n'avait fait qu'un pas de la Chaumière au
Luxembourg, s'était attachée à plaire au
Directeur, et c'est ai □ si qu'elle jeta les fondemen!s de sa prodigieuse fortune . La haute
fa\'eur dont elle joui!"-sait auprès du pacha du
Directoire ne porta aucune atteintè aux sentiments d'amitié qui existaient entre ces deux
femmes, ce r1ui montre bien c1ue le cœur
n'avait aucune part dans le commerce de
galanterie que l'une et l'aulre entretenaient
avec IlJrras. L'utilité prati,1ue immédiate
chez l'une, rambition chez l'autre, le désœuvrement et le manque absolu de sens moral
chez toutes le;; deux, expliquent suffisamment cette amitié persistant dans ce singumiè:e ligne depuis le 9 thermidor. , (Brnnu, illemou·cs, t. .1, p. 358).
5. G Mon mari m y r.ouduisit une foi s ou deux seulement el a\"CC rC'pugnance ; ce n'était pas la place

lier ménage à trois . Tout cela est as,urément
bien dénué de poésie; mais en avez-vous
souvent trouvé dans la rJalité des choses et
des gens? ...
Une apparence de bon ton, mais un peu
cavalier, régnait dans les salons du Directeur.
La citoyenne Tallien, qui trouvait a,ec jmte
raison que la grossièreté des façons n'est pas
la conséquence forcée d'un gou\"ernement
répuLlicain- et qu'on peut être poli tout en
ayant la plus grande liberté, même dans les
mœurs, cherchait à donner le ton et les
usages de la bonne compagnie au monde
très mélangé qui fréquentait les salons de
Barras. Pour les décl.1ssées de l'ancien régime, c'était fort bien, et leur t~nue était parfaite. Pour les hommes, cela pouvail encore
aller; il y avait bien quelques notes discordantes dans ce rama'isis de financiers véreux
qui venaient continuer leurs sales spéculations
jusque dans les goguettes du Directeur; mais
leurs femmes! C'é,tait pitié que de les YOir
avPc leurs grosses mains rouges et leurs
vh,ages communs; leur vulgarilé r.n tant soulignée par une richesse criarde, d'entendre
leurs voix plus criardes encore et leurs propos
qui rappelaient à merveille ceux que le spirituel Aude lait tenir à Mme Angot. Et si le
non moins spirituel Bussy ét:tit revenu sur
terre, il aurait pu dire de toutes ces femmes
cr. qu'il écrivit de celles qu'il avait connues :
C( Elles :iimaient, de mon 1emps déjà, l'argent et les pierreries plus que l'esprit, la
jeunesse et la beauté. »
Le Directeur, avec ses manières presque
parfaites, recevait de Slln mieux son peuple
d'invités 3 • Ce Lauzun de la canaille écoutait
chacun d'un petit air protecteur, Il allait de
groupe en groupe, donnait à tous une parole,
un signe de tête, ne vous quittait que sur un
mot aimable ou spirituel, et, content de luimême, allait enfin s'asseoir à une table de
jeu où les cartes étaient républicanisées, les
rois avec des chapeaux à trois cornes et ]es
reines en déesses de la liberté avec le bonnet
rouge sur la tête.
Telles étaient les soirées du Luxembourg,
et elles étaient les plus brillantes de Paris.
Si Mme Tallien venait presque tous les
jours chez Barras, Tallien y venait quelquefois &lt;( et toujours avec le ton et l'extérieur
de l'amitié; mais son esprit était pénétré
d'amertume-'. ll Certes, il y avait de quoi.
L'affection d~ sa femme. qui aurait dll êlre sa
consolation dans ses déboires politiques, lui
faisait absolument banqueroute. La fortune
ne lui souriait plus, Tbérésia pas davantage.
Parmi les habitués des salons de Barras,
on commençait à remarquer le géaéral Bonaparte. On disait même tout bas qu'il était
question de lui pour le commandement de
l'armée d'Italie. Comme on le savait en fort
bons termes avrc la citoyenne Tallien, on
commençait à croire à cette invraisemblable
d"une femme, jeune surloul, et celles qu'on y trouvaient n'étaient bonnes ni à voir ni it reocoolrer. &amp; (Mé~
m oires cl'u11e /11comiue, p. 112 ).
4 Mn: oi,: CnASTENAY, !tlémoires, t. I, p. 562.

ClTOYENNE T1tH1EN _ _ ,.

« Tiens, c'est sa femme!. .. C'est rnn aide
chose. Car IïntimitJ était grande entre la portaient d(:s vicloires. qui demandaient
reine de Thermidor et le petit général corse. presque une ovation pour recevoir les dé- &lt;le camp! Comme il est jeune!. .. Et elle,
li l'invitait à des dPjr-nncrs sompLUt'UX où se pouilles opimes. Quoi qu'il en fût, Marmont donc, comme elle est jr1lie 1
trouvaient d'autres femmt&gt;s de la cour du 'el Junot avaient été magnifiqm•ment reçus
- Vive le général Bonaparte! s'écriait le
'
Luxembourg, entre aulrt"S la gracitu!-e !orsqu'ils furent envoyés en France par le peuple.
créole, veuve du gPuéral Beauharnais, dont il général en cbef. Le jour de la récepti"n de
- Vive la citoyenne Bonaparte! Elle est
commrnçait à s·occuper 1 • ~l:lis il paraît qu'a- Junot au Directoire, Mme Bunaparle. qui bonne pour le pauvre monde!
vant de la courliser, ou plulôt de se lais..;er n'était pas encore partie pour rejomdre Napo- Oui, dbait une grosse femme de l9
courtiser par el!t•, Bonaparte avait élevé ses léoa, voulut êtr.~ témoin de cette réception. Ilalle, c'est bitn Notre-Dame des Victoires,
vues amhitien~es jusqu'à l'autre maîtresse Elle s'y rendit avec Mme Tallien, avec la- celle-là.
- Oui, dit une autre, tu as raison . Mais
du Directeur. Non pas pour l'épouser, puis- quelle elle était intimement liée à celte époque,
r1u'elle avait déjà deux maris vivants, sans et qui, elle-mêmr, était une fraction dt: la rrgarde, à l'autre bras de l'officier, c'est
compter les suppléant~. A moins, cependant, royauté directoriale, dont Joséphinr, comme Nuire-Dame-de-Septembre.
« Le mot était affreux et il Ptait injuste, 1&gt;
que le général, qui aimait assez les premiers Mroe de Beauharnais et peut-être bit&gt;n un peu
rôle~, ne se contentàt, en amour, d'un effà- Mme Bonaparte, avait été égaleme11t revêtue, a ajouté la duchesse d'Arantès'- C'est cercement de comparse. A en croire Ilirras, il si l'on peut parler ainsi. M1ue Bonaparte ét:iit tain. Mais il est curieux d'observer que le
osa, comme on di.;ait alors, lui déclarer sa encore cbarmarite .... Quant à Mme 'fallit'n, peuple, dans sa pensée, fai..;ait partager ]a
Damme ! ; il fnt repoussé sans pitié. Il n.e elle était alors dans la fleur de sou admirable re~ponsabilité du passé de Tallien à sa ft'mme;
il savait le rôle qu'il avait joué dans les mastint pas rancune à la cruelle, pui:--qu'il l'in- beauté.
'foutes deux étaient mises avec cette re- sacres de septembre, il en rejetait une partie
vi1ait, comme le dit Bourrienne, à des drjeu-.
ners somptueux; la grande familiarité qui · cherche antique qui constituait l'élégance de l'odieux sur Tbérésia. Et ce n'est pas le
exishit entre elle et lui ne s'en ressentit du temps et avec toute la richesse que pou- luxe insolent qu'elle déploia:t alors qui
même au.cunemenf. Lorsqu'il alla prendre le vait comporter une toilette du milieu de la était fait pour rayer ce fâcheux passé de la
commant.lement de l'armée d'Italie, il ter- journée. On peut penser que Junot nt fut mémoire d'un peuple qui, mourant de faim,
minait une lellre à Barras, qui décidément pas médiocrement fier de donner le bras à était moins disposé à l'indulgence. On en a
n'était pas plus jaloux que Tallien, par ces ces deux charmantes femme~, lorsque, la tant, cependant, pour Je succès, pour l'inmots : « Adiru, mon ami, sous peu de jours récrption terminée, ils quittèrent le Direc- conduite! surtout quand la l&lt;mme est belle!
je t'écrirai d'Alhenga. Donne-moi des nou- toire .... En sortant, il offrit son bras à Et, en fait de b"auté, on sait que Thérésia
velles de P•ris. Un petit baiser à Mmes Tal- Mme Bonapartè qui, étant femme de son en avait à revendre. ~formant, qui l'a vue à
cette époque, fait chorus avec Ja duchesse
lien et Châ1eaurenault, à la première sur Ia général, avait droit au premier p1s, surtout
bouche, à la seconde sur la jouer;. u Les dans cette solennelle journée. li donna l'autre d'Abrantès sur cette beauté : « Tout ce que
mœurs du temps, comme les maris et les à Mme Tallien et descendit ainsi avec elles l'imagination peut concevoir, dit-il, fera à
amants, autori~aient peut-être ces petites l'escalier du Lux_emhourg. La foule était peine approcher de la réalité; jeune, belle à
fa manière antique, mise ayec un
familiarités; tt ~lme Tallien, qui
goùt admirable, elle avait tout à
permettait à Lacretelle et à d'aula fois de la gràce et de la dignité;
tres de lui baiser les bras, ne desans ètre douée d'un esprit supévait pas s'efiaroutberd'êlre haisée
rieur, elle possédait l'art d'en tirer
sur les lèvres par le général Bonaparti, et séduisait par une extrème
parte.
bienveillance 5 • »
Tout allait donc comme de couLe règne du Directoire est le
tume à la petite cour du Luxemrègne de la citoyenne Tallien. C'est
bourg, avec Bonaparte en moins,
sa graude époque, l'époque de sa
puisque, à peine marié, il 1a\'ait
gloire. Tout Paris s'occupe d'elle,
dù partir pour l'llalie. 11allien,
tout Paris ne parle que d'elle. On
bravé tout d'abord par sa femme,
parle bien ùD peu des victoires de
avait fini . comme tant d'autres,
l'armée d'Italie, mais c'est ~i peu
par ne plus rien dire et tolérait
cette intolérable chose de ]a voir
important, ces choses-là, que les
Parisiens en reviermcut aussitôt à
maîlresse en pied de son ami Bardoùa Thérésia, à son carrosse sangras. On recevait souvent des noude-bœu[6 et à ses perruqurs, à ses
velles d'Italie, et chaque nouYelle
amants et à ses toilettes. Ah! ses
était une victoire. C'était pour
tuildtes ! . . . Quel succès t-Hes ont
Mme Tallien un regain &lt;le lètes et
auprè~ de chacun I Hommes el
de triomphes . La duchesse d'Abrantès nous a laissé le récit d'une
femmes, tout le monde accourt
pour voir la belle citoyenne dès
de ces fêtes, celle donnée à l'ocqn'on signale son arrivée; tout le
casion de l'arrivée à Paris des dramonde veut la voir, et du plus
peaux conquis par Bonaparte et
près possible. Mais aussi, quelle
apportés par ses aides de camp
excentrici1é! Quel déshabillé! Et
Junot et Marmont.
comme on l'apprécie! Voyez tous
&lt;( Junot, dit-elle, fut reçu en
ces incroyables qui jouent des cougrande pompr, et les directeurs
C O:'\"SEIL 01:.S CINQ-C ENTS.- D'après une estampe du temps.
des et du lorgnon, en se pressant
wirent même à cette réception un
apparat qui était sans doute desà qui mieux mieux pour jouir de cc
tiné à. donner au peuple français une grande immense. On se pressait, on se heurtait pour spectacle alléchant! Jeunes et Yieux s'en
idée du gouvernement .sous lequel se rem- mieux voir.
pourlèchrnt d'avance les lèvres, et iis n'auraient certes pas pareil empressement pour
1. floo11RJE:l"N tc: . A/t!mo fres. t. 1, p. 82.
2. Voir noll·~ ouvrage Na11oléon amoureux.
3. 8011aparle à Bat l'a 1, ,,uartier gènéral de füce, le

10 grrminal an IV. Leltre inédite, d,ljit citée par nou s
dans Napoléo11 am11urcu.x.
4. Ducnt:sse: o'.\oR1NrÈS, Mémoi r es, t. H, p. 52.

5. 0cc

nE

R \GUsE , Mr'moù es, t. 1. p. 87.

6. /,e Thé, juin 1797.

�r·-

LJi

H1STO'l{1A

voir passer Cornélie ou Lucrèce, si, d'aventure, ces illustres Homaines revenaient au

monde pour se promener au PtiLiL Coblentz.
Enfin, la voilà! Elle descend de son carrosse. Chacun aussitôt de s'arrêter, de lorgner,
de lui faire cortège ... Il y a de quoi. Belle,
elle l'est chaque jour plus que la veille. Avec
cette assurance et cet air de supériorité que
donne la fortune, · surtout quand elle est

rabaltent sur les oreilles, retenues par des
rubans roses artistement chiffonnés? ... Ce
chapeau cache un peu trop la tète par derrière,
mais pas assez cependant pour empêcher de
voir sa superbe perruque blonde-celle d'hier
était noire, celle d'avant-hier rousse ... 1 , dont
les boucles d'or frémissent tremblotantes, de
même que sa croupe puissante, chaque fuis
qu'elle pose le pied sur le sol. Mais ce n'est

à l'antique el retombant en légers plis jusqu'à
terre! Sur les côtés, pour ne point gêner la
marche, une large échancrure montant, comme
le sommet d'un triangle isocèle, jusqu'à la
hanche : et le public, les yeux dilatés, la
bouche ouverte jusqu'au gosier, paraît avaler
les divines et 1roublantes beautés que la commodité de la déesse lui laisse voir à découvert.
Pas tout à fait à découvert pourtant, car un

1

'

FETE DE LA FONDATION DE LA REPUBLIQ UE: J ervENoEMIAIRE, AN V. -

Gravure de BERTHA ULT, d'après GIRMIDET

jointe à la beauté et à un bonheur qui se met
au-de5-sus des scrupules de conscience et des
lois de l'honneur, bons pour de simples
mortels, la citoyenne Tallien s'annce .... Elle
domine les autres (emmes de toute la tète,
elle les domine aussi par une aisance et une
distinction d'allures qui s'accordent rarement
avec une taille si élevJe. &lt;&lt; Jncessu paluit dea 1&gt;,
dit quelque royaliste, à cc pa-ole ,numé-ai-e &gt;&gt;,
à qui la vue de celle belle femme ne fait pas
perdre son latin. El, en effet, Mme Tallien
semble une de ces déesses qui, au dire des
poètes, daignaient jadis descendre de !'Olympe
pour visiter la terre. La voyez-vous, avec ce
chapeau à forme haute, dont les ailes se

ni pour les rubans roses de son chapeau, ni
pour les grâces blond naissant de sa perruque,
que la foule s'étouffe sur les pas de la déesse.
Ses bras sont nus, ses épaules sont nues, sa
gorge nue, ou, pour mieux dire, un léger
voile de crêpe noir, négligemment drapé,
mais sans plis, en fait valoir avec délices les
voluptueuses rondeurs, sans nuire en rien aux
lis et aux roses de ces divins appas. Est-ce là
tout? ... Dieu merci, non. Le~ déesses, autrefois ne s'embarrassaient point de jupons :
aujourd'hui pas davantage. La belle citoyenne,
plus rigoureuse sur l'exactitude du costume
que sur bien d'autres choses, a une robe ....
Oh! la charmante robe de gaze noire drapée

maillot de so:e couleur de chair protège une
peau trop délicate pour affronter les rayons
d'un soleil ardent et les œillades non moins
ardentes de ce fouillis d'imbéciles en babils
jaunes ou en habits verts qui sont à ses
trousses. Passe le citoyen Talleyrand. Il salue
avec sa gràce la plus charmante et dit à un
jeune mu::.cadin qui l'aborde : &lt;&lt; On ne peut
être plus richement déshabillée. "
Oui, la citoyenne Tallien est la grande
prêtresse des sans-chemise; de complicité
avec la citoyenne Hamelin, eUe a juré de faire
tomber cet absurde 8ac, linceul de leurs
beautés, dans lequel les femmes ont eu, jusqu'à présent,la manie de s'enfouir. Les hommes

1. • Au nombre des folies du temps, les perruques
jouaienl un rôle important. Rien ne peut êlre comparé a l'absurdilé de celle mode. Unn femme brune

denil aroir une perruque blonde, une femme blonde
une brune. Enfin une perruque devenait partie nêcessairc d'un trousseau. J'en ai vu qui coùtaient jus-

qu'à 8 et 10.000 fr.,mais en assignats, cc qui rc\'e11ait
à 150 ou 200 fran cs en argcnl. • \Duchesse d'AuRA:XTÈS,
Mémoires, L l. p, 238 , êd. Garnier).

ont fait leur révolution dans la politique, les
femmes la font dàns la mode. On veut qu'elle
soit grecque et romaine .... Les femmes le
seront aussi. Et c'est pour prêcher d'exemple
que la belle Thérésia, qui trouve la chose
convenable puisqu'elle lui convient, se montre
ainsi &lt;&lt; nue dans un fourreau de gaze ». Elle
est cependant un peu plus babillée que de sa
pudeur et d'un rayon de soleil, comme veulent
le faire croire des malveillants. Voyez ses
jambes : des cercles d'or garnis de rubis, de
saphirs, de diamants, enserrent la finesse de
ses chevilles, des bracelets relèvent la gracieuse rondeur des poignets et font valoir
celle des bras . Le scintillement de cet or et
de ces pierreries se mêle à l'entrelacement régulier des rubans qui retiennent les sandales.
et aux bouffettes surmontées de camées antiques qui reliennent ~es rubans . Mais le
comble de l'audace, ce n'est pas cette mythologie dans le costume, ce nu dans le vê.tement;
le comble de l'audace, c'est d'avoir mis des
bagues à ses orteils! Cela, on ne sait pourquoi,
on ne le lui pardonne pas, et un de ces hommes
à I habits quarrés J&gt;, dans une affreuse brochure, où le mauvais goût le dispute à la
brutalité, mais qui, cependant, n'a pas tort,
reproche à cette merveilleuse « ses diamants
aux pattes de devant et aux palles de derrière Il.
Et la même brochure ose dire en toutes
lellres : « Non, la prostituée de la rue du
Pélican ou de la rue Jean-Saint-Denis, celle de
la Grève, celle du quartier Saint-Martin, ne
sont pas plus coupables que toi ! " Des grincheux, qui n'aiment pas la liberté, prennent
pourtant celle de corner ces vilaines paroles
aux oreilles de la belle citoyenne. ~I ,is celleci n'en a cure. N'a-t-elle pas déjà répété mille
fois que, si elle portait des bagues aux doigts
de pieds, c'est pour dissimuler les cica1rices
des morsures que lui ont faites les rats, dans
les prisons de Bordeaux? ... Mais personne ne
la croit : si cela était, pourquoi ne les dissimulerait-elle pas dans des souliers, comme
tout le monde? Ahl voilà : c'est qu'elle ne
veut pas faire comme tout le monde I Et
devant les sourires moqueurs, elle se contente
de se draper dans sa dignité; dans son chàle
rouge aussi, ce fameux châle qui a coûté une
fortune, mais qui lui vaut tant de regards
envieux, .par conséquent tant de jouissances,
et qu'elle sait porter, avec sa grande taille,
plus pittoresquement que pas une. Elle
n'ignore pas que les femmes jeunes la
jalousent, que les vieilles la critiquent, que
certains esprits mal faits ne la supportent
pas el déblatèrent toute la journée contre elle;
elle en est ravie et aime mieux qu'on dise des
horreurs sur elle plutôt que de n'en pas parler
du tout.
Et, certes, le public ne se prive pas de
jaser; à sa vue, les langues se délient, les
caquets se font à perte d'haleine : « Vous ne
sawz pas, dit l'une, ce n'est pas vrai ce
qu'on disait hier. - Quoi donc? ... - Qu'un
échappé de Coblenlz avait attaché au dos de
la citoyenne Tallien une pancarte avec ces
mots : Respect aux propriétés nationales.
\. Bapsodies, ti~ trimestre.

Ce n'est pas vrai. Les Rapsodie.s l'ont démenti
ce matin. - V-aiment? dit un lncropble.
C'est dommaze, le mol est zoli . Mais ze vais
vous en di-e un aut-e qui vaut son pesant
d'o-. Ze -ega-dais l'aut-e zou- celte meYeilleuse, qui po-tail su- elle toute une
moisson de diamants. Ze ne sais pas pou-quoi
elle 5-e -etou-ne et me dit: - « Qu'avezvous, monsieur, à me considé-er? ... - Ze ne
vous considè-e pas, madame, z'examine les
diamants de la cou-onne. Il Ma pa-ole d·bonneu- la plus pa-fumée, z'ai été si content de
mon mot que ze l'ai po-té tout de suite au
di-ecteu- de la Petite Poste qui l'a insé-é le
lendemain. - Et sait-on, dit une grosse
commère, ce qu'est devenu son premier
mari? ... - Blondinet? ... - Mais non, je ne
parle pas de Saint-Fargeau; si l"on parlait de
ses amants, l'on n'en finirait pas, et je n'ai
pas de temps à perdre; je parle de !I. de Fontenay. - Mais vous le saYez bien; il a
émigré. - On dit pourtant qu'il est rentré à
Paris et qu'elle va se remettre avec lui. Elle a eu à ce sujet une scène violente de
Tallien qui s'est avisé de faire le jaloux j et,
c'est positif, elle l'a menacé de le quiller
pour reprendre M. de Fontenay; celui-ci,
moins jaloux que jamais, lui donnerait pleine
el entière liberté. - Ah I c'est pour cela ....
[l savait bien que sa femme lui reviendrait,
ce mari idéal, quand, au moment du divorce,
ne -voulant pas lui rendre une parure à laquelle
elle tenait, elle lui en demanda la raison :
&lt;( C'est, madame, pour vous l'offrir quand
\"Ous serez ma mal1resse! 1 ... n - Ab!
cha -manl, cba-mant ! Mais vous savez, la
Tallien est fac-ée avec Ba-as, positivement.Oui, répond_un ,·ieux monsieur, l'autre mir,
j'étais au Luxembourg, chei Barras, et je vous
donne ma parole qu'en vopnt l'ancienne mar~uise - il é•ait fort occupé à parler avec
Mme de Staël - il s'est tourné vers moi et
m'a demandé : 11 Quelle est donc celte
femme?' ... " -Allons donc! li n"y a pas de
danger qu'ils se brouillent; ils sont trop
faits l'un pour l'autre .... l&gt;
C'était vrai : r1uelle autre femme était plus
enviable comme maîtresse que celle-là? ...
C'était même sa vocation d'être toujours maitresse de quelqu'un puisqu'elle ne savait pas
l'être d'elle-même. Le mariage, dans sa vie,
n'a été qu'un accident, trois fois répélé il est
vrai, mais qui n'a eu chance de durer avec
elle que lorsque l'àge, nétrissant ses attraits
plus qu'il n'éteignait ses éternellement jeunes
ardeurs, la condamna à une réserve qui était
plus selon les convenances de son rang social
que selon lessiennm, .A.ussi Barras s'accommode~
t-il au mieux de l'étourderie vaniteuse et prodigue de Thérésia. Il se laisse aller avec une
facilité charmante à tous les enlrainements
des sens quet chez lui, il appelle cœur. li se
fait gloire de ce &lt;( morceau de roi l&gt; Ah! ce
n'est pas avec lui que se disputera Thérésia;
les grooneries, les rebuffades, les scènes,
0
•
'
comme toujours, c'est pour le mari; c est
bien décidément le lot de ce pauvre Tallien qui,
à la façon de Georges Dandin, peut se dire, si
2:. Le Tlté, juillet 1791..

ClTOYEN'/'Œ TALHEN

-- ...

cela est une consolation : &lt;( Vous l'avez voulu, vous l'avez ,,oulu, cela vous sied fort biPn,
cl mus voilà ajusté comme il faut. n S'il ne
prenait pas son infortune gait"ment, il ne la
prenait pas non plus au tragique, imitant en
cela les gentilshommes d'avant la Révolution,
dans l'existence desquels cette sorte d'accident
était prévue et escomptée par avance. Et,
comme eux, les filles le consolaient de ]a
femme, et le vin de la triste réalité.
li fallait à la citoyenne Tallien un inconcevable entraînement dans les mauvaises voies
pour se jouer comme elle le faisait des plus
élémentaires convenances, même à cette
époque. On ne doit pas trop cependant s'en
étonner, ni lui jeter la pierre. La nature,
chez elle, n'était nullement mauvaise, mais
dévoj'ée seulement. Les usages de la ,-ieille
société monarchique avaientcommencé l' œu vre
de corruption. Son mari, M. de Fontenay,
l'avait continuée en y apportant sa bonne part
de collaboration. Ses amis s'étaient chargés
du reste. Plus tard, à Bordeaux, Tallien survint, ciui cueillit ce fruit encore vert d'une
civilisation pourrie; et, au lieu de songtr à
réformer chez sa maitresse les défauts et
lacunes morales qu'il pouvait remarquer en
elle, - aussi bien ne prend-on pas une maîtresse pour lui prêcher la morale, - ce sont
ces défauts et lacunes qui précis.ément le
séduisirent, et à tel point qu'il s'imagina
qu'eux seuls pouvaient raire .rnn bonheur .
Peut-être, une rois marié, ,·it-il les choses
sous un jour moins léger et essaya-t-il des
_représentations? ... On peut le croire puisque la
brouille suivit de peu le mariage. Mai.; aussi
n'était-il pas un peu tard pour faire de la
morale à une femme qui avait été choisie
précisément parce qu'elle en man~uait? ....
C'est avant le mariage qu'il aurait fallu le
faire. Mais pour cela il aurait fallu réflé('hir.
Et si Tallien avait réfléchi, jamais il n'aurait
épousé la Cabarrus. Le pli était pris : Thérésia
devait fatalement être légère et inconséquente
usqu'au jour ou de graves événemenls, son
mariage avec un prince, la fuite de lajeunesse,
le sévère o~tracisme dont la frappa le monde,
la firent rentrer en elle-même . Alors seulement elle s'apercevra, chose dont elle ne
s'était jamais doutée jusque-là, que la femme
n'a pas élé créée et mise au monde uniquement pour/amuser et porter dts belles robes,
prendre el quitter des amants, mais qu'elle a
sur terre une mission infiniment plus baule.
En attendant, elle ne cherchait qu'à jouir
de sa jeunesse, mais elle n'en faisait pas un
très bel emploi. li fallait qu'elle ne fùl pas
difficile sur le choix de ses relations - ttdans
sa situation, elle ne pouvait pas l'être, pour
se plaire dans le monde interlope qui fréquentait cht"Z Barras, et vivre dans ce réceptacle de toutes les corru plions. Ecoutez ce
qu'en dit un collègue du Directeur : « Au
Luxembourg, Barras n'élait entouré que des
chefs de l'anarchie la plus crapuleuse, des
aristocrates les plus corrompus, de femmes
perdues, d'hommes ruinés, de faiseurs d'affaires, d'agioteurs, de maîtresses et de mignons.
La débauche la plus infâme se pratiquait, de

�LA

mSTO'Jt1.ll
rnn aveu, dans sa maison 1 u Et voilà le milieu ou tràn:IÎt Thfrésia, le monde dont elle
était la reine! Au fait,c'était bien là sa place,
c'était bien là son monde, el le pamphlet avait
raison : la prostituée de la rue du Pélican
n'était pas plus coupable qu'elle! Elle l'était
même beaucoup moins.
La citoyenne Tallien sent la réprohation
qui perce sous la curiosité dont elle est
l'objet; mais elle dédaigne les sarcasmes dont
plus d'un la cravache lorsqu'elle passe dans
son triomphant déshabillé, elle dédaigne les
outrages dont l'aceahlent les homme!. et h·s
femmes du peuple; elle ne s'émeut point de
l'ostracisme dont la frappent les gens hon.nêtes; elle brave lazzis, pamphlets et carica-

tures, comme elle brave son mari, comme
elle brave la morale et les convenances. Elle
E&lt;St riche, elle a une cour et elle fait parler

d'elle : que faut-il de plus à son bonheur? ...
Sa cour? ... Peu de reines l'eurent plus nom-

breuse, plus brillante .... Jamais il n'y eut,
c'est vrai, plus de déclassées qu'après la Révolution, et cette classe peu intéressante se
presse dans ses salons et anlichambrPs. C'est
Ill qu'elle a choisi ses dames pom· accompagner, et, comme u~e souveraine, elle nomme
celles qui auront l honneur de prendre place
à sa table, de s'asseoir à côté d'elle dans son
carrosse. Elle n'a qu'à choisir dans le troupeau, écume de l'ancien régime, Toutes tarées
plus ou moins, ces femmes sont à ses ordres,
avec des raffinements de servilité à faire honte
aux gens de Cour d'autrefois. On en connaît
léjà quel11ues-unes: Hmes de Cbâteaurenault,
de Navailles, B011aparle, Clotilde de Forbin,
une gaillarde, qui partagèrent avec elle, plus
ou moins, les faveurs de Barras; inais voici
llme de Fleurieu, fille adultérine du mari de
!!me de Pompadour el d'une comédienne;
Ume de Conta&lt;les, qui a toute l'assurance et
la taille d'un caporal prus!'&lt;ien; lime de Noailles,
11ui sort de la finance comme la Cabarrus;
Mme de Chauvelin, ronde comme une boule;
Mmes de Puységur, de Grandmaison, de Beaumont, dJ Listenay, de Brancas, de Wassy,
de Villette, de Gtrvasio, de Croiseuil, de Vigny,
dellorlaix .... Ces femmes, modèles de la plus
basse et de la plus élégante dépravation, entourent sans cesse la ciloyenne Tallien, qui ne
se plait que dans le cliquetis de toutes ces
servililés à titres et à particules, très bonor~es
de tenir compagnie à Ja maîtresse de Barras,
de ce drôle r1ue le hasard des révolutions a
mis à la tète du lJirectoire exécutif de la
République française ..
La famille llarras, en apprenant la haute
dignité de cet indigne, est vite venue s'abattre,
comme un vol de corbeaux, sur le Luxembourg.
Mme Barras seule, que la majesté du malheur
préserve de ces majestés de p:icotilles, et qui
a jadis été vilainement abandonnée par son
mari parce qu'elle était honnête femme,
Mme Barras seule ne vient pas à la curée &lt;les
dépouilles de la France et de l'Italie. Mais le
ban et l'arrière-han de la famille Barras se
sont empressés de venir partager la royauté
1.

L.1. REVELL1ÈRE-LKPt:A.Ox,

illémoires, t. I, p. 330.

de papier doré du vicomte. Quelques femmes
on L mème oublié de retourner dans leur
Provence et prennent racine au Luxembourg.
Voici Mme de ~lootpezat avec ses trois filles
et s:i. ni,'&gt;ce, Mme Janson . Ce sont les com:ines
du Directeur. Quand on a un parent arrivé,
on a toujours beaucoup d'esprit, du moins
ces dames en sont convaincues et veulent le
persuader à tout le Luxembourg. Aussi n'entend-on que leurs voix d'un bout du palais à
l'autre. Mlle Clémentine de Montpezat, qui
cherche un mari, fait des cbaUeries à tous
les jeunes gens à collet vert ou à collet noir,
qui, eux, font des singeries et se dandinent
5Ur leurs jambes et leurs cannes torses dans
les salons de son oncle. Elle chante assez bien,
dit-on, mais n'enchante pas; elle a trop l'accent de la terre natale. Quand elle ne chante
pas elle parle et ne déparle pas pendant des
heures. Comme elie est fort ennuyeuse et
qu'on est trop poli pour en convenir, on dit
qu'elle a beaucoup d'esprit. Ses deux sœurs
sont mariées . .le ne sais si leurs maris sont
ridicule", mais elles le sont, elles, terriblement.
Pas sottes, ridicules seulement. C'e~t ainsi
que la plus jeune, Mme de Malijac, sans dianter comme sa sœur Clémentine, parce qu'elle
sent vaguement que l'accent de Marseille n'est
pas apprécié comme il le mérite par ces routiniers de Parisiens, se contente de faire drs
vers. Si encore elle se contentait de cela! Mais
c'est qu'elle les lit à !out le monde, la malheureuse!. .. Et elle trouve sa ~œur r;dicule
parce qu'elle roucoule des romances .... Oh!
l'éternelle parabole de la paille et de la poutre
dans l'œil, comme elle rst vraie! Mais ce n•e~t
pas tout. !!me de Rougeville, l'aînée des lrois
sœurs, complète la colleclion. Ah! la jolie
pièce que celle-là I Avre elle, il ne s'agit ni
de vers ni de chansons; elle ne fait que des
cancans. Et pas des cancans de Paris; non,
ceux-là ne sont pas intéressant!:, surlout en
ce temps ridiculement prosaïquP, où il ne rn
passe rien et où il n'y a ni roi, ni reine, ni
cour, ni Paris, ni Vnsailles . !fais des Cftncans
de Pro\'f'DCe, cancans à l'ail et à l'huile, panachés de bergamote et de benjoin, propres à
faire fuir tout le monde, d'autant que la
bra"e femme se répète tout le long du jour.
A vrai dire, elle n'a qu'un sujet : l'histoire
de la famille de La3uiche. C'est ,on dada. On
ne raconte pas une anecdote, on ne dit pas
une nouvelle sans qu'elle vous mette immédiatement ses Laguiche sur le tapis; c'est
Mme de Laguit:he qui ... c'est M. de Laguiche
dont... c'est le petit Lag:uiche, vous savez
Lien, le vicomte .... Et puis, c'est le cocher,
les valets de chambre des Laguiche, leurs
chevaux, leurs poules, leurs oies, leurs dindons ... . En Yérité, on dirait une échappée de
leur basse-cour.
Chacun supporte cependant ces insupportables provinciales qui détonnent dans ce mé~
lange de grâce, de nonchalance etde corruption
parisiennes. Barras, qu'elles excèdent, les a
recommandées à son ami Laurenceot. li a
thargé celui-ci de les distraire, de les initier
à la vie de Paris et de les piloter dans le
2.

LA REVELLIÈRE-L1:Pi,;,ur1 1

"" 38o

Mémoires, t. 1, p. 561.
~

monde étrange du Luxembourg. Mais Laurenceofse décharge au plus vite de ce soin, qui
ne l'amuse pas plus que cela, sur ce mauvais
sujet de Louis, - espèce de secrétaire à tout
faire du Directeur et qui, en effet, fait un peu
de tout, jusqu'à voler les bouts de bougie
dans les lustres, après la fète, - pour l'aider,
avec d'autres menus profits non moins honnêtes, à faire la fêle à son tour•. li ne faut
pas lui en vouloir : il prend modèle sur son
patron, qui c&lt; fait de l'argent de toutes mains
pour subvenir à ses dépenses, à ses prodigalités 3 » et à ses maîtresses.
Il est assez curieux de remarquer que
B1rras aimait de préférence à s'entourer de
gens de l'ancien régime. Mais, comme toute
personne h1mnète de sa caste lui aurait tourné
le dos, il ne voyait que les déclassés, le r'2bul,
ceux à qui les autres n'auraient pas rendu un
salut. Peul-être mème que, malgré sa beauté,
Ume Tallien n'aurait pas fait sa conquête si
elle n'a\·ait été quelque peu marquise - ob !
bien peu - avaut de s'affubler de la livrée
révolutionnaire, tant Jes préjugés de naissance
étaient puissants chez ce satrape de la République.
Ce cercle de déclassés était son cercle
familier. Il en avait un autre, moins intime,
composé de flibustiers de toute sorte, vautours
qui dévoraient la substance du peuple et du
soldat, mais que le Directeur était heureux
de recevoir, parce que ces rapaces lui abandonnaient, sous forme de pots-de-vin de cinquante et de cent mille francs, des bribes de
leurs brigandages.
Mme Tallien n'était pas tout à fait étrangère à ces belles choses. Si c'est un peu pour
alimenter ses fantaisies ruineuses que B.1.rras
s'était lancé dans ses sales spéculations, il
est ,·rai de dire que sa belle maitresse rabattait sur lui le gibier qu'il plumait ensuite
de main de maître. C'est elle qui lui présenta
le fameux fournisseur Ouvrard - avec qui
tous deux devaient faire plus tard un bien
singulier marché - et qui, en ce moment ;
sollicitait une fourniture pour la marine.
Gràce à Tbérésia, il l'obtint.
C'est Thérésia aussi peut-être qui imagina
celle jolie combinaison qui consistait à faire
nommer son père, M. de Cabarrus, ambassadeur d'Espagne à Paris . La chose se passa
peut-être en dehors de Barras, mais non
sans l'assentiment de M. Cabarrus, qui ne
rougit point de se voir mêler à une négociation pareille. A moins encore que l'initiative
ne vint de lui, ce qui, au fait, est aussi fort
possible. Toujours est-il qu'il y eut une intrigue, que le général Pérignon, ambassadeur de France à Madrid, fut circonvenu on
ne sait comment ni par qui, et qu'il fit auprès du gouvernement espagnol une démarche &lt;1 en l'assurant que le Directoire
verrait avec plaisir le père de Mme Tallien représentant de l'Espagne à Paris'.» L'Espagne
ne souscrivit pas à cette jolie comédie. C'est
dommage; il eùt été piquant de voir réussir
une intrigue où, chez le père comme chez la
3.
4.

ÎHT6AUDF.Au, Jllmoires
B .11\RAS, Mémoires, t.

sur le Co11sulat.
Il, p. 468.

C1TOYENN'E TAL'LTEN - - . , ,

FÊTE DONNÉE A BON.APARTE AU PALAIS NATIONAL DU DIRECTOIRF- 1 APRÊ:S LE TRAITE DE CAMPO-FORMIO, LE 20 FRIMAIRE, AN

Gra1•ure de

bile, le patriotisme tenait assurément moins
de place que d'inavouables spéculations.
La cralanterie, les toilettes, le nu, n'étaient
pas, ~n le voit, les seules occupations de
Thérésia. Les affaires financières, les combinaisons politiques marchaient de pair avec
tout cela; politique Yéreuse et de boudoir,
politique mesquine d'intérêts privés, de spé-

BERTHAULT,

d'après

Gu~ARDET.

culations malpropres, de préférences particulière5, de rancunes personnelles, polilique à la
Barras. Mais, est-ce l'amant ou la maitresse
qui en prenait l'initiative? ... C'est sans doute
d'un commun accord que tout cela se faisait.
L'accord ne sera pas moins complet quand
Barras, voulant du même coup assouvir sa
haine contre Carnot, assurer sa suprématie
... 381 -

Vf.

sur les Conseils et aussi le succès de plus
d'une compromission particulière, tentera un
véritable coup n~tat.
Dans ce coup d'État, qu'il fera le 18 fructidor, la main des femmes, celle de Thérésia,
notamment, se laisse aisément apercevoir.
La belle citoyenne était plus que jamais ambitieuse. Aimant à dominer, ayant, par con-

�,__ ffiSTO'/t1A

____________________________.

L.11

CITOYENNE

T .IILLIEN

---.

1

séquent une certaine supériorité d'esprit et
de caractère sur ceux qui se laissent domi
ner, elle s'était mis en tète d'occuper en
Fraoce la place de la reine. Croyant la monarchie légitime à tout jamais bannie du
pays, n'était-ce pas à elle, à sa beauté, à sa
supériorité en tout, que rernnait de droit ce
rang suprême? ... Les attaques quolidiennes
des journaux n'étaient-elles pas la constatation de son pouvoir, le seul vraiment établi
sur des bases solides dans une nation aussi
versatile que la nôtre? ...
Aussi lui répugnait-il de voir que son
amant n'était pas tout à fait le premier personnage du pays et qu'il y avait quatre
autres hommes à partager avec lui, sous Îe
mème titre de Directeur, le pouvoir exécutif.
Elle eût voulu qu'il fùt le seul, par la double
raison qu'elle le trouvait, réellement, à cause
de ses manières distinguées, supérieur aux
autres hommes, communs et vulgaires, qui
étaient au pouvoir; ensuite, parce que c'était
elle qui le menait et qu'elle eût éLé, en
mème temps que sa maîLrrsse, la maitresse de
la f'rance. Peut-être même rêvait-elle déjà
d'un divorce avec Tallien pour épouser Barras,
qu'elle eût bien forcé, de son côté, à divorcer.
Ce ne sont pas là propos en l'air. M. Carnot-Feulins, frère du Directeur, a raconté à
son neveu llippolyle Carnot que, &lt;t dinant
chez Barras, assez peu de temps a~ant la
journée de fructidor, et les convives s'étant
dispersés dans le jardin avec leurs tasses de
café, Mme Tallien, fort connue par son attachement pour l'amphitryon, se mit à dire :
" C'est une belle position que celle de Directeur, mais, 3. mon avis, il ne devrait y en
avoir qu'un'. &gt;&gt; Mme Tallien était femme;
elle eut ce jour-là la langue trop longue et
laissa voir son ambition du moment, qui
était probablement aussi celle de Barras.
On sait que la lutte entre le Directoire et
les Conseils était très vive; on sait aussi que
l'union n'existait pas entre les membres du
Directoire, et que Barras, Rewbell et La Revellière songeaient à se débarrasser de Carnot
el de B.trthélemy qui les gênaient. Barras
était l'âme de toutes ces intrigues. C'étaient
là de vilaines affaires; aussi était-ce son
affaire. Mais il fallait une épée pour trancher
les dirticuhés. Mme 1'allien, qui éLait son
inspiratrice, son Égérie, comme on disait
alors, le pouisa fort à emplorer celle du
général Hoche. Barras envoya donc l'ordre à
Hoche de délacher une division de douze
mille hommes de son armée sur la Sambre
et de la metLre en ·route pour Brest, sous le
prétexte d'une nouvelle expédition en lrlandP.
Les douze mille hommes devaient passer par
Paris, y faire les affaires de Barras et se
retirer après la vilaine besogne à laquelle
celui-ci complait les employer.
Le général lloche, que les lauriers de Bonaparle empêchaient de dormir, ne demandait
pas mieux que de jouer uu rôle politique. Il
ne cacha pas à Barras les difficultés de son
projet, mais se mit à sa disposition pour les
vaincre.

Barras venait d'échouer dans des négociations secrètes avec le comle de Lille
(Louis XVIII). Comme ce prioce venait de
lui supprimer toute subvention, il se lança à
corps perdu dans un coup d'État qui consistail à expulser la majorité des Conseils des
Anciens et des Cinq-cents, et la minorité du
Directoire. li le fit à son seul bénéfice et dupa
tous ceux qui avaient fait quelque fonds sur
lui.
Si Mme Tallien l'avait décidé à choisir
Hoche pour l'exécution du coup d'Etat, c'est
une autre femme - tant il est vrai que c'est
la femme qu'on trouve au fond de toutes les
combinaisons des hommes, - Mme de SLaël,
qui fit concevoir des craintes sur l'intervention de ce général, en le représentant comme
ambitieux, donc dangereux. Elle le fit écarter . Hoche, berné, repartit furieux pour son
quartier général, où il mourut quelques jours
après, épuisé par ses excès, et non empoisonné, comme on l'a dit.
Tallien avait son rôle dans celle affaire
qui tendait, avant tout, à élever au pouvoir
l'amant de sa femme. Mais, comme il n'était
pas sûr de la réussite, il ne s'engagea pas à
fond. li se borna à faire au Conseil des CinqCents un discours où il démontrait, à grand
renfort de phrases creuses et sonores, qu'il
était désirable de voir régner la paix et la
confiance entre le Directoire exécutif et le
Corps législatif. Avec ce discours, que !!. de
La Palisse n'eût pas désavoué, il ne se compromettait pas et retombait sur ses pieds,
quel que fût le résultat des machinations en
cours .
Le général Bonaparte, qui, du fond de
l'Italie, surveillait les événements, envoy.a le
général Augereau à Paris wus prétexte de
remettre au Directoire les adresses de l'armée
d'Italie. Ce général se troma honoré de la
honteuse proposition qu'on lui fit d'envahir
les Conseils et de violer la représentation
nationale. Il accepta, et remplit sa mission à
la satisfaction de Barras. Pas à celle de Carnot qui, proscrit, poursuivi, traqué, eut mille
peines à échapper aux assassins et à gagner
la Suisse. C'est lui qui a écrit : c&lt; Cetle
journée du 18 frudidor sera certainement
immortelle dans les fastes du crime 2• 1&gt;

1. .llémot/"es ,'&lt;Ill' Car.1ot, par con fils, 1.11, p. 118.

2. Jlé1111,ires sur Carnot, par son fils, t. Il; 11. 176.

4

CHAPITRE VII
Le coup J"Élat du t 8 fructidor avait dooc
réussi. Pas tout à fait cependant, puisque
Barras était toujours obligé de partager le
pouv1,ir avec quatre collègues. Dans Paris
régnait comme une nou,·elle Terreur. Presque
toutes les familles pleuraient un parent, un
ami proscrit; on os:ait à peine s'informer des
personne~ auxquelles on portait intérèt et l'on
savait qu'une foule de députés, de journalistes
et d'honnêtes gens étaient dirigés sur les ports
de !'Océan pour èire déportés aux plages
meurtrières de la Guyane. Et cela, en somme,
pourquoi? ... A peu près uniquement parce
qu'une courtisane avait eu l'ambition de ,,oir
son amant devenir seul maitre de la F'rance !

Celui-ci avait profité de l'occasion pour se
débarrasser de quelques hommes qui le
gênaient, el ce coquin de llovère ne dut sa
proscription qu'aux plaisanteries qu'il avait
faites sur certains goûts crapuleux du directeur.
Cependant, au bout de peu de temps, quelques salons se rouvrirent, l'horizon s'éclaircit,
et, si l'on entendait parfois comme le grondement de coups de tonnerre lointains après
l'orage, c'était l'écho de quelque exécution
dans la plaioe de Grenelle, celui des protestations indignées et des cris de rage des malheureux déportés .... Puis, tout s'apaisa, et,
avec leur légèreté habituelle, les Parisiens se
reprirent à s'amuser. Les bals de chez Véry,
de Richelieu, de Tivoli, de Marbeuf. le pavillon
de Hanovre, Frascati furent plus animés que
jamais. La citoyenne Tallien y paraissait avec
ses excentricités de costume et faisait son
possible pour faire oublier les événements de
Fructidor. Barras donnait des fêtes au Luxembourg; elle en faisait les honneurs, s'y montrait on ne peut plus accueillaole et jouait de
plus en plus à la souveraine. C'est là qu'elle
se faisait des partisans en causant dans les
coins, à voix uo peu basse, avec les journa. listes, les généraux .. ,. Ces entretiens un peu
mystérieux - qui suffisent à faire l'enchantement des naïfs - se terminaient toujours
par le grand moyen de séduction qu'on
connaît : à la faveur t.Ies tentures baissées,
elle permeltait à son interlocuteur de lui
baiser le bras, qu'elle avait fort beau, el
recrutait ainsi des amis nouveaux pour célébrer ses vertus.
Une femme qui connut Mme Tallien, et
dont nous avons déjà cité des lignes sur elle,
a laissé d'elle la petite esquisse que voici, à
cette époque : &lt;t Elle n'avait pour criiffure
llue ses beaux cheveux noirs bouclés autour
de sa lête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière antique, comme
les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure
allait admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme; elle encadrait comme d'une bordure d'ébène son col
rond et poli comme de l'ivoire, ::,on beau
visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'a,'aÎl
pour parure qu'une robe de mousseline très
ample, tombant à longs et larges plis autour
d'elle el faite sur le modèle d'une tunique de
statue grecqur. Seulement, la robe faite en
France en 1798 était d'une belle mousseline
des Indes et faiLe plus élégamment sans doute
que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée.
Elle drapait sur la poitrine, et les rnam:hcs
étaient ratLachées sur le bras par des boutons
en camées antiques. Sur les épaules, à la ceinture, étaientdemêaiedes camées. Cette femme
n'avait pas de gants . A l'un de ses bras, qui
auraient pu servir de modèle pour la plus
belle des statues de Cano\·a, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la tête. était
fai1e d'une superbe émeraude taillée comme
la tète du rt·ptile; elle portait un magnifique
châle de cachemire, luxe encore très rare en
France à celte époque, et faisait tourner ce

1

j

châle autour d'elle avec une gràce inimitable,
à laquelle elle mettait une grande coquetterie,
car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait
ressortir l'ét:latante blantheur de ses épaules
et de ses bras. Quand elle souriait, ce qu'elle
faisait gracieusement pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle
montrait deux rangs de perles brillaûles
qui devaient faire bien des jalouses. 1 J&gt;
De son côté, le Directoire, pour forcer
l'opinion publique à passer J'épono-e sur
les événements de Fructidor, multi;lia les
fètes nationales et civiques. (&lt; J'ai vu, écrivait plus tard le comte Lavalette, j'ai vu
les cinq rois vêtus du manteau de François Jer, avec son chapeau, ses pantalons
et ses dentelles ; la figure de La Revellière, établie comme un bouchon sur deux
épingles, avec les gras et noirs cheveux de
Clodion; M. de Talleyrand &lt;·n pantalon de
soie lie de vin, assis sur un pliant aux
pieds du directeur Barras, dans la cour du
Petit-Luxembourg, présentant gravement à
ses souverains un ambassadeur du grandduc de Toscane, tandis que les Français
mangeaient le diner de son maitre, depuis
la soupe jusqu'au fromage; à droite, cinquante musiciens et chanteurs de l'Opéra,
Lainé, Laïs, Regnault, et lPs actrices, aujourd'hui tous morts de vieillesse, beuglant
une cantate patriotique sur la musique de
![ébul; en face, sur une autre estrade, deux
cents femmes, belles de jeunesse, de frait.:heur et de nudité, décolletées, dépouillées,
s'extasiant sur la majesté de la pentarchie et
sur le bonheur de la République; elles portaient aussi des pantalons de couleur chair
et avaient des bagues aux orteils. C'est un
spectacle qu'on ne reverra plus ... 2 1,
Les fètes n'empèchaient pas !!me Tallien de
se montrer bonne et obligeante. Elle trouvait
le temps de !"être. On venait beaucoup la
solhc1ter en faveur des personnes arrêtées et
elle se prêtait volontiers à faire les démarches
qu'on lui demandait. Elle avait fait de la
bonté une carrière. « Je l'ai vue, a écrit une
femme d'esprit, rendre avec autant de grâce
q.ue de bonté, et, dans l'occasion, avec persistance et courage, les services les plus importants; ~I. de la Millière, enlre autres, lui
dut la vie dans un momentoù seule peut-être
elle pouvait atteindre jusqu'à Barras et obtenir l'ordre exprès d'un sursis 3. &gt;&gt;
Parmi les quarante journalistes qui avaient
été arrêtés par suite du coup de force du
·18 fructidor, se trouvaient deux jeunes gens,
li. de Lacretelle et M. de Norvins. Mme de
Staël, que les frères de ces deux hommes de
lettres avaient intéressée à leur élargisscmen t,
1, Durhesse d'A1111 ,):.:TÈS, Safo11s de Paris

t. Il

p. 'lî9 , {êd. Garnier).
'
'
'l. lettre du co111te Lavalette à Cuvilfiu-fleury
18'19.
'
3 lime de CnAsrE~,H, .llb11011·es, L 1, p. 364.
, 4. Ce pomrail être encore le n° :! I d"aujourcl"hui.
Cu. ;'\unoY, Le Curieux ).
5. J, De 1\"ourns, ilfémorial, t. li , p. 1:10. LicnhT,.LJ.E, Di.c années d'épreuves, p. 3'!7-M'2.
15. foici I e que dit rie lui une l"C!mmc d"1mlanl de
~ns q~c 1l"espril, dont il frêl1uenlai1 le salon. qu:ind
il a1·a1l hesorn d'elle : 11 l1ersuadê ~aus doute l]UC la

el qui, si elle avait poussé au coup d'Etat,

n'approuvait pas les excès qui en furent la
suite, se prêta avec empressement à ce qu'on

LE COXSEJL DES ANCJENS.

en malière politique, tout juste la fixité d'une
girouette 6 •
Cependant, les événements politiques sui-

-D'après une estampe àu ti:mps.

lui demand.ait. Elle n'hésita pas à aller, en
pleine nuit, frapper ala porte de !!me Tallien,
qui habitait alors rue de la Chaussée d'Antin
n° 21, en face de la maison où est mort
Mirabeau•. F,lle la fit lever et la conduisit
dans sa ,,oiture au Luxembourg, afin qu'elle
arrach&lt;lt à Barras les moyens de sauver les
deux jeunes journalistes. Barras céda devant
les instances de ces femmes et leur accorda
leur deJDande 5 • Devant d~ pareils dévouements, devant de pareils services, on ne peut
lrouver que des louanges, et une telle conduite, chez l'une et chez l'autre, efface bien
des choses. Aussi ne faut-il pas s'étonner de
t"ut le bien que M. de Nor vins el !I. de Lacretelle, dans une reconnaissance qui s'était vite
changée en adoration, di,ent de !lme Tallien.
Mais l'on se tromperait étrangement si l'on prenait pour vérité historique les pages écrites
sur celle aimable femme par ~I. de Lacretelle,
au tome XI de son llistofre de Fmn,:e; on
ne se tromperait pas moins en accordant la
même confiance à presque tout le reste, car
cet écrivain, estimable d·ailleurs, mais également dénué de caractère et de dignité, avait,

vaient leur cours. Le général Bonaparte,
après avoir signé la paix de Campo-Formio,
après être allé à Rastadt, était rentré en
France et préparait l'expédition d'Égypte. li
se montrait pru, sachant combien il était
dans la suspicion du Directoire qui venait
pourtant de lui offrir, au Luxembourg, une
bien belle fête. Il faisait le réservé et, en effet,
il se réservait. Cela oe l'empêchait pas de
recevoir un peu dans son petit hôtel de la rue
Cbantereine.
Ume Tallien n'avait pas été des dernières
à venir le féliciter des succès prodigieux de Sjl.
campagne d'Italie. Elle vint aussi lui faire
son compliment quand il fut élu à l'Institut.
Un témoin oculaire a le\'é un petit coin du
rideau du salon pendant celle visite, ce qui
nous permet d'y assister. &lt;c Après le dîner,
dit-il, c'est-à-dire à neuf heures du soir, le
général reçut quelques visites, entre autres,
celle de Mme Tallien qui s'empressait de le
féliciter de son nouveau lriomphe. L'opinion
universelle ne pouvait pas s'exprimer par un
plus gracieux interpr~te. La conversation,
bien qu'elle fùt engagée avec des dames,

justice est du cùté de la fo1·ce, il s'est toujours !)lacé
µrP:s du vainq11eu1·. CL _si vile qu·o11 ne ~avait cQmment
il était lâ: p11urlan1, il avait encore eu le lcmps de
passer à l'irnprimcrie pour quelques variantes qui,
suivant revé11cmei1l du jour1 mrllaicnl dans le récit
du p:issé les torts du côlé du peuple ou les crimes tl11
cùté des rois. /,e3 différentes modific:itions que le
pouvoir a ~u l&gt;ies de notte temps se rel1'0ureraient,
faute d'autres preurc dan s les variantes des l.!Jitions
successives des ouvrages de J,acretclle sur l 'histoire
du p:i~sé.
« Mais cria ne lui coùtai t ni efforl ni calcul : c·etail
in~linclif; il s'approchail du µo,Hoir cumme 011 s'.1p-

pt'och~ rn:ic\1i11alemeut du . feu_ quand on a froid; sa
comc,enc&lt;! ne lui l"CJJl'Oclta1L r10n el ron n'a,,ait pas.
aupr~s de lui, l_e ~ou_rag~ d'êt.re plu~ exigeant que sa
comcienc&lt;! 1 car 11 chu t s1 heureux Je la moindre faveur r1uïl ol1!c11ait, 11_ ai~ail Lant c_e l!x qui faisaient
quc!11ue chose pour IUJ el 11 les oul&gt;lm1l s1 rrnïvemeùl
r1u:rnd il• ne pouxaienl plus lui être utile~. qu·on était
plus étonni!- q11ïnitC ... » (.llme AxcnoT, Ùn salo1t dt
l'aris, p. .i,! ).
. On _,·uit qu'il ne faut pas fairr, µlus de cas des ~crils
l11~Lor1ques de Lacretelle que de J'3uteur lui-mèm('.
Mais, ,;oit dit en pass~;:il. Lacretelle n'a-t-il pas fait

0

,

école? ...

�fflSTO']tl.11
tomba sur les armes, sur les sabres, sur les
lames, sur la qualiié que la lrempe pouvait
leur donner et qui les rend propres même à
couper le fer; je citai comme preuve du fait

un yalagan que j'avais rapporté de Corfou.
cc Qu'en avez-vous fait1.. me dit le général.
- Je l'ai donné à Talma. - Cela est bien
LAnr-:.1.c,.T, Sour:enirsd'un s~xagé11aire, 1. IV, p. ii.
-?-

d'un poèle. CPs messieurs font leur cour,
même aux rois de théâlre. - Je ne la fais
même pas aux héros, général i je ne la fais
qu'aux dames : madame est là pour le dire 1 )).

(A suivre.)

JosEPH TURQUAN.

1'APOLÉON REÇOIT A 8AINT·CLOUD LE Slb\ATUS-CONSULTE QUI LE PROCLAllE EMPEREUR DES FRA.~ÇAIS.

Gravure de PJGEOT. d'atrès k laéfeau de Roue.ET, - (Mttsie de Versailles.)

FR_ÉDÉR_lC LOLIÉE

"""

Napoléon et Talleyrand
Dans l'un de ses fréqu cnls accès de dépit ra)·onnement, elle n'a pas éclipsé l'autre.
contre une inte1ligence . qu'il ne put jamais Napoléon étendit sa gloire beaucoup plus haut
&amp;ubjuguer entièrement ni conduire à sa guise, et beaucoup plus loin : il fut déraciné par la
Napoléon croJait enfnmer en ce peu de mots lempête. TalleFand plia et dura. Nul ne fut
tout ce que Talleyrand, wn œuvre entière et d'aussi près associé que Tc1ll1::yrand aux vastC's
M réputation pou nient attendre du jugement
et tumuilueux desseins do !'Alexandre mcde l'avenir:
derne; nul ne connut, commelui,le caractère
, La poslérilé ne lui donnera d'autre place et la portée de la peméc impériale : son étenque celle qu'il faut pour dire qu'il a éié mi- due, ses irrégulariLés, ses excès. De même
nistre sous tous les gomernements, qu'il qu'il avait tendu l'échelle (tt d'une manière
a prêté ,,ingt ~ermcnts 1 , et que j'ai été assez combien dili~ente, combien opportune! ) à
sot pour m'y laisser prendre. 1)
l'ascension de Bonaparte, quand il le vit porL'hisloire, plus généreuse, ne devait point ter, en quelque sorte, par les événements; de
ratifier une opinion aus~i sommaire, mais, au même se rctourna-t-il contre lui, quand il le
contraire, élargir Je rôle et l'irnporlance du sentit irrémédiablemeut condamné. Napoléon
personnage qui fut l'adn-rrnire poli, perfidf', n'eut pas de plus préci, ux allié, ni de plus
quelquefois, en ses rno}ens, des dernières dangereux adversaire, - ce qu'il savait très
fautes de Napoléon. Les deux figures sont bien 1 . Oui, quant à cela, son opinion était
restées en présence dans la juste lumière de double-ment faite; et, cependant, jusquts après
leurs proportions ,éritaLles; et toute supé- la terrible leçon de 1814, ju,que pendant les
rieure qu'ait été l'une par l'immensité de sùn Cent-Jours, cherchant de dernières clartés

sur les bords de l'abîme où trébuchait ,a
puissance, il en reviendra au ministre qui l'a
trompé, d réclamera encore 'falleJrand.
Ces deux énergies se complétaient l'une par
l'autre, quand elles étaient unies. La première
incarnait le génie de l'action, la seconde exprimait cette force calme, lumineuse, du conseil, qui prépare les voies aux grandes résolutions ou permet d'en atténuer les retenlissements dangereux. Napoléon, comme l'exprime l'historien Mignet, projetait ce qu'il y
a,·ait de grand, de glorieux, de lointain;
Talleyrand parlait .ses soins à en écarter les
périls; et 1a fougue créatrice de celui qui détenait la puissance pom·ait être tempérée par
la lenteur drconspccte du ministre armé de
prudence, - aulant, du moins, que l'un
permettait à l'autre de s'interposer entre
l'obstacle et sa volonté.
Dans les rencontres difficiles où quelque
ingénieux euvhémisme, une déœarche de

Extrait de l'ounagc: Tollcyra11d el- La Société
fran çaise: Du p1·ince de Bénéi•eiil au duc de il lorny.
1-'11ü1]Rlf. l,111.1ü: . Un ,·o lumc in-8°. prix:
i fr. 50, tmilc-Paul, Cditcur.

noL1•c n1aison, à JJré~enL que la forlune l'abandonne,
depuis quelque lemps. , (Curre$]J01tdanee de IYapofëon 1~ t. XXVII, p. l:ïl , piCce 21 1 210. Au roi
Jo•epl1, .\"og-ent. 8 fénicr rnt L 1

ru·

VIL - lhSTORtA, - Fasc. 49.
LES AMATEURS DE PEINTURE, -

Tableau ,je ME(SSONIE:R. -

(Collection CIIAUCJIARO, Musé.! du Louvre.)

1. Exnclt'menl ll'ci1,c.
2. « Méficz-w,us de Tal!e~·r:uHI. Jo le pr.'llîl1ue
drpuis seize annCcs; j'ai mt'me eu ile ln fi11'cur )lO\ll'
. lui; mnis c'est sûrcmcnl le plus grand ennemi de

0

,

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

,---

1!1STOR,.1.ll

Tallien, qui était à la recherche d'un '.ôle
cul ]ïJéc peu délicate da s'appropri_er ecl
depuis
qu'il en avait joué un, fut enchante~~
écrit. li le demanda à M. Charles, le mil dans
encore. l&gt;
celte
mission.
De son côté, Horhe n'eut qua
Voyant que les lois de sang étaient passées sa poche, et, plus tard, « le lut comme son se louer du concours des deux commissaires.
à la Convention 1. » Mais ce retour à
de mode, Tallien se rejeta du côté de la mo- ouvra"e
0
Habitués aux procédés révolu1i?n~1airt-~, il~
dération. Les principes ne le gênaient guère, la mo dération ne dura pas. Un mois après, n'hésitèr( nt pas, pour procurer a I armee de:s
comme
les
Chouans
avaient
repris
la
campagne
puisqu'il n'en avait _aucun .. Politicien ~e _b~s
et en Normandie, et que la Con- vivres el des chevaux, à employer dt•s moyen.s
étarte 1 il allait là où 11 croyait que son rnleret en Bretacrne
0
&lt;l'é m1.0• res
' de qui répugnaient au général et auxquds il
ét:;i.it d'allcr, sans même penser qu'il était venlion a\'ait appris qu'un corps
n'eût sans doute pas rrcouru.
.
quatre
mille
hommes
venait
d'~tre
débarqué
député pour s'occuper des inlérèls du payscl
Mais ils ne s·en tinrent pas à cefa. Une&lt;·ap1tnsur
nos
côtes
par
la
flotte
angl~1se,
~~s
~emnon des siens. Il versa donc dans la modéralation avaitété.arrêtèe, ,•erbahmt&gt;nl !-e11l1·menl,
tion et cette voile-face fut mème l'occasion bres du Comité de Salut publtc, s msptranl
Parait-il ' entre le 0(rénrfal Hoche et fh·s démigrés
pour lui d'un succès qÙi ne lui fit pa~ grand des traditions de leurs terribles devanciers et débarqués:
.
ceux-ci, moins les c:ht' ~, e,aienl
honneur. Yoici le fait: Rœderer, qm, pour se rappelant l'énerg~e. passée de !allien, ~e être traités comme prisonniers de tfUnrt·. Les
sauver irn têle sous la Terreur, s'était retiré au firent ré\'eiller au m1heu de la nuit et parltr commissaire de la ConvenLion sur,1ennenl el
Pecq, village au pied de la ,ùte de Sainl- pour l'armée de l'Ou~st en qu~lité de_com- acceptent la capitulation. et _Vous_ S.t:'r, z, ~e~Germain, avait écrit pour se distraire, pen- missaire de la Conve.nt10n. On lui donnait des s.ieurs, dit Tallien aux pnsonmer:-, traites
.
.
dant sa réclusion volontaire ou plutôt forcél&gt;, pou,·oirs illimités.
La Convention avait repns ses anciennes avec toute l'humanité due au malheur'. ))
une sorte de discours satirique sur le régime
Puis Tallien se rend à Paris pour faire part
de la Terreur. C'était un morceau tout à fait habitudes : elle croyait la République mena- de ces événements à la Convention.
réactionnaire. li l'envoya à un rédacteur d.u cée elle nommait des commissaires. Le
Il n'avait point à ce moment d~ dis~ositions
journal le Rtipubticain, nommé Charles. Celui- rep~ésentanl Blad fut joint à Tallie~. llsavaienl, sanouinaires à l'égard des pr1sonrners. Le
comme
instruclions
générales,
l
ordre
de
seci en prit connaissance et en rit un~_Ieclure
général llocbe lui avait prêché la clémence _e~
un soir dans le salon de la Cliaum1ere. Cet conder le général Hoche, '3ans toute~ois se mê!er Tallien s'était rendu à ses rai~ons d humanile
article obtint le suffrage de la uelle Théré,ia desopérationsmilitaires et, au besom, de faire et de bonne politique. (! Je serai lcu_r avocat,
et des assislanls. Tallien, devant ce suecès, lever en masse la Normandie et la Ilretagne. écrivait-il au général avant de partir, et au
secrètement avec Tallien et lui prêta sa rédaction, ses
1. fü.11.f.RE, Ménwfres, t._ IV, .P- 105._.-:- S.1.1~n;besoin je prierai pour ces monstre!! 5 - lJ
ide,•s. »
"90
DE0\'E, Cause1'ies du lu11dt, L \111,_p. J;:i0: a Tal2. Comte o'AtLo~nLu:, .llém.twcrels, L Ill. p.v lien n·arait fait qu'y adapter un ~et1t_préamhule;-··
II partit donc avec des idées de cl(rurnce.
j_ 13rnGoc~1o~x, J'ie di, génel'al llocl,e, p. 'l 90-lf.ll.

MADAME CAMPAN

soleil se lève et qne ces scélérats eÀisLcnt

Rœderer, dès ce moment (28 aout 11~4), travailla

JOSEPH

(A suivre. )

TURQUAN.

~

Marie Leczinska, reine de France
Marie Leczinska, femme de Louis XV, par des histoires que dans ce cas elle se faiparlait souvent de la position plus que mé- sait conter comme les enfants en dèmandenl
diocre où elle se trouvait à l'époque où la po- à leurs bonnes. Cette nuit, rien ne pouvait
litique du cabinet de Versailles Îll rompre le ramener son sommeil : sa femme de chambre,
mariage du roi avec la jf'lmc in fan le, et mon- Ja croiant endormie, s'éloignait de son lit sur
ter au rang de reine de France une princesse la pointe des pieds; le moindre Lruit du parpolonaist', fille d'un souverain détrôné. 1hant r1uet réveillait la reine, qui criait ; &lt;( ÜL1 allezqu'un événement aussi peu espéré e1il changé vous? Restez; contez encore. )&gt; Quoiqu'il fût
la destinée de celte Ycrtueuse princesse, il plus de deux heures après minuit, celte
avait été question de la marier au duc d'Es- femme, qui se nomm:iit Iloirot, et qui était
trées, et quand la duchesse de ce nom vint fort naïve, lui disait : &lt;1 Mais qu'a donc Votre
lni faire sa cour à Versailles, C'lle dit aux Majesté celle nuit 1 y a-t-il de la Îlèvre? fautpersonnes qui l'environna.ient : cc Je pourrais il faire éveiller son médecin? - Oh, non,
cependant être à la place de cellç dame, el non, ma bonne Ooirol, je ne suis pas malade;
fai~e la révérence à la reine de France. n Elle mais cette pauvre madame de Châteauro11x 1
racontait que le roi son père lui
avait appris son élévation d'une
manière qui aurait pu lui faire
une trop grande impression; qu'il
avait eu soin, pour ne pas troubler sa tranquillité, de lui laisser
ignorer totalement les premières
négocia1ions entamées pour son
mariage, et quf\ tout étant définitivement arrêté et l'ambassadeur arriré, son père s'était rendu
chez elle, avait avancé un fauteuil, l'y avait fait placer, et lui
avait dit: cc Permettez, madame,
que je jouisse d'un bonheur qui
répare et surpasse tous rues revers : je veux être le premier à
rendre mes hommages à la reine
de France. ►&gt;
Marie Leczinska n'était pas
jolie; mais elle avait de la finesse
dans l'esprit et dans les traits,
et ses manières simples étaient
relevées par les grâces des dames
polonaises. Elle aimait 1~ roi;
ses premières infidélités lui fure1Jt
très pénibles à supporter. Cependaol la mort de madame de Cb,\leauroux, qu'elle avait connue
fort jeune, et qui avait même
été l'oujcl de ses bontés, lui fil
une pénible impression. Celle
bonne reine se ressentait des premières années d'une éducation
superstitieuse : elle avait peur
des revenants. La première nuit
qu'elle passa après avoir appris
celte mort presque subite, elle ne pouvait si elle revenait!. .. - Eh Jésus! madame, lui
s'co&lt;l.ormir, et faisait veiller une de ses répondit cette femme, qui avait perdu toute
femmes, qui cherchait à calmer son insomnie patience, si madame de Cbftteauroux revient,
VI. -

U:Œ CHASSE

sors

LA RESTAURATIO:-i. -

L ' HALLALI DU CERF. -

◄

288

w,

n·après re~tamte de

]AZET.

IhsTORtA. -

f asc . 4(•

bien sùrement cc n'est pas Votre Majesté
qu'elle viendra chercher. ii La reine partît
d'un éclat de rire à celte naïveté; son agitation cessa, et bientôt elle fut endormie.
La nomination de madame Le Normand
d'l~tioles, marquise de Pompadour, à la place
de dame du palais de la reine, offensa la dignité autant que la sensibililé de cette princesse. Cependant les hommages respectueux
de la marquise, l'intérêt qu'avaient les grands
qui briguaient ses faveurs de la faire traiter
avec indulgence par la reine, le respect de
Uarie Leczinska pour les rnlontés du roi,
1out concourut à cc que la marquise fùt assez
Lien vue par celte princesse. Le frère de madame de Pompadour reçut du
roi des lettres de haute naissance, et fut nommé surintendant des bâtiments et jardins.
Soment il faisait offrir à la reine,
par la marquise sa sœur, les
neurs, les ananas, les primeurs
les plus rares, venant des jardins de Trianon et de Choisy.
Un jour que la marquise était
eatrée chez la reine, portant une
grande corbeille de lleurs qu'elle
tenait avec ses deux beaux bras
sans gants, par signe de respect,
la reine admira tout haut la
beauté de la marquise, et par
des éloges déLaillés, qui auraient
convenu autant à une production
des arts qu'à un être animé, elle
semblait vouloir justifier le goùt
du roi. Le teint, les yeux, les
beaux bras de la favorite, tout
avait été le sujet d'éloges faits
avec le ton de supériorité qui les
rend plus offensants que flatteurs, lorsque la reine pria la
marquise de chanter dans l'attitude où elle était, désirant entendre cette voix et ce talent do.nt
Loule la cour du roi avait-~té
charmée au spectacle des petits
appartements, et réunir à la fuis
le plaisir des oreilles à ceux des
yeux. La marquise, tenant toujours son énorme corbeille, sentait parfaitement ce que cette
invitation avait de désobligeant,
et cherchait à s'excuser sur l'invitation de
chanter. La reine fiî1it par le lui ordonner;
alors elle fit entendre sa belle ,,oix, en chai'9

�.r--

1f1STORJ.ll

sissanl le monologue d'Armide : Enfin il est
en ma puissance. Toutes les dames présentes
à cette scène eurent à composer leur visage
en remarquant l'altération de celui de la reine.
La reine recevait avec beaucoup de grâce
el de dignité; mais il arrive très som:ent aux

rrrands de répéter les mêmes questrnns, la
~térilité des idées étant bien pardonnable
dans des réceptions publiques où on a si peu
·de choses à dire. Une ambassadrice fit sentir
à celle princesse qu'elle Tie se prêtai_! pas à
ses distractions sur ce qui la concernait. Cette
dame était grosse, et, malgré son état, elle
se présentait ass\dûment ch~z la _reine, qu~,
toutes les fois qu eUe la voyait, lm demandait
si elle était grosse, et, après la réponse affirmative, s'informait du nombre de mois où
en était sa grossesse. Fatiguée de la récidi'"~
de ces questions, et· désobligée de l'oubh
total qui avait toujours suiv~ celte fo~sse

marque d'intérêt, l'ambassadrice répondit à
la question : Etes-i·ous grosse? Non, madame.
Dans l'instant celle réponse rappela à la mémoire de la reine celles qui lui m·aient élé
faites précédemment. &lt;c Comment, madame!
lui dit•elle; il me semble que vous m'avez
répondu plusieurs fois que vous étiez grosse:
seriez-vous accouchée~ - Non, madame;
mais en répétant toujours la même chose à
\'olre Majesté j'ai craint de l'ennuyrr. 11 Cette
ambassadrice fut depuis ce jour reçue très
froidement à la cour de Marie Leczinska; et
si êlle avait eu plus d'influence, l'ambassadeur eût bien pu se ressentir de l'indiscrétion de sa femme. La reine était gracieuse et
modeste; mais plus, dans l'intérieur de son
âme, elle remerciait Dieu de l'avoir placée
sur le premier trOne de l'Europe, moins elle
,,oulait qu'on se rappelàt son élévation. Ce
sentiment la portait à faire observer toutes
les formes de respect, comme la haute idée
du rang dans lequel les princes ~on~ nés, et
qui les conduit trop souren t à dedaigner les
formes d'étiquetle el à rechercher les habitudes les plus simples . Le c~ntraste. sur ce
point était frappant e~tr~ Mane Leczm~k~ et
Marie-Antoinette. On l a Justement et generalement pemé : celte reine infortuné~ por~a
trop loin son insouciance pour cc qui te_na1t
aux formes sévères de l'étiquette. Un Jour
que la maréchale de Mouchy la fatiguait de
questions sur l'étend~e qu'elle rnulait accorder aux dames pour oler ou garder leur manteau, pour aYoir les barbes de ~curs ~oi~ures
retroussP.es ou pendantes, la reme lm repondit en ma présence : &lt;{ Madame, arr~ngez
tout cela comme vous l'entendrez; mais ne
· croyez pas qu'une reine née arthiduche?se
d'Autriche J' apporte l'intérêt cl_ l'attention
qu'y donnait une princesse polonaise de\'enue
reine de France. ll
La princesse polonaise, à la véritP,, ne pardonnait pas le moindre écart sur le pro~on,d
respect dû à sa personne et à tout ce qm dependait d'elle. La duchesse_ de ·:•, dame de
son palais, d'un caractère impérieux et aca-

riàtre, s'attirait de ces petits dégoûts que l~s
serviteurs des princes ne manquent 1ama1s
de donner aux personnes hautaines et désobligeantes quand ils peu_vent les appuier, :~r
leurs de,·oirs ou sur de simples usages. L ell&lt;1uetle on pourrait dire les seules convenances' du respect, interdisaient de rien p~ser
à soi sur les sièges de la thambre de la rernc.
On traversait à Versailles celle chambre poOr
se rendre au salon de jeu. La duchesse de***
posa son manteau sur un. des, pli~n~s rangés
devant la balustrade du hl; 1hmsS1er de la
chambre, chargé de suneiller tout ce qui se
passait dans cette pièce pendant la durée du
jeu, vit ce manteau, le pnt et.le porta d~ns
l'antichambre des valets de pied. La reme
avait un gros chat favori, qui ne cesrnit de
parcourir les appartements. Ce manteau de
satin, doublé de fourrure, se trouve à sa
conrenance, il s'y établit. Malheurrnsement
les traces de son séjour se firent remarquer
de la manière la plus désagréa~le sur !e sat~n
Liane de la pelisse, quelque som que Ion eut
pris pour les faire disparaître avant de I_a lm
donner. La duchesse s'en ;iperçut, prit le
manteau à sa main, et rentra furieuse dans
la chambre de la reine, qui était encore environnée de presque toule sa c?ur : C( Yoyez,
madame, lui dit-elle, l'impertmence de l'Os
gens, qui ont jeté ma pelisse sur une banquette de l'antichambre, où le chat de V~lrc
Majesté vient de l'arranger com~e la v01l,a. &gt;l
La reine mécontente de ses plamtes et d une
semblabie familiarité, lui dit de l'air le plus
froid : c( Sachez, madame, que vous avez _des
gens, el que je n'en ai pas; j'ai des officiers
de ma chambre. qui ont acheté l'honneur de
me ser,ir : cc sont des hommes bien élevés
et instruits; ils savent quelle est la dignité
qui doit accompagner une de mes _d~me.s d~
palais; ils n'ignorent pas que, cho,~ie parmi
les plus grandes dames du royaume, vous
devriez ètre accompagnée d'un écuyer, ou
au moins d'un valet de chambre, qui ]e
remplacerait et recevrait de vous votre pelisse, et qu'en observant ces form:s con~enables à votre rang vous ne seriez pomt
exposée à mir Yos effets jetés sur des banquettes d'antichambre. ))
Marie Leczinska ne put voir sans prérention la princesse de Saxe, q~i épou.sa le dauphin en secondes noces; mais l~s rga~ds, les
respects, les soins de la daupb~ne, lm. firent
oublier qu'elle était fille du prrnce qm portait la couronne de son père. Cepend:int quelques preuves des profonds rerncntimen~s ne
peuvent échapper aux yeux des gens qui_ environnent sans cesse les grands; et s1 la
reine ne voyait plus dans la princesse de
Saxe qu'une épouse chérie par son fil ~, et ln
mère dn prince desliné à la succession du
trône elle n'avait pas oublié qu'Auguste por•
tait l~ couronne de Stanislas. Un jour, un
officier de sa lharnbre s'étant chargé rle lui
demander une audience particn li ère pour le

ministre de Saxe, et la reine n'étant point
disposée à l'acc?~der, cet ~.om:°e _insista en
se permctlant d aJouter qu 1! n avait osé demander cette faveur à ]a reine que parce que
ce ministre é1ait un ambassadeur de famille.
u Dites anti-famille, reprit la reine avec
vivacité, et faites-le entrer. &gt;J
La reine aimait beaucoup madame la duchesse de Tallard, gouvernante des enfants
de France. Cette dame, apnt atteint un âge
avancé ,·int prendre concré de Sa Uajesté et
'
0
.
lui faire
part de la résolution
qu'e 1le avait
prise de quitter le monde et de mctlre e°;6n
un interYalle entre la vie et la mort. La reme
lui t(moigna tous ses regrets, essa)a de la
détournE&gt;r de ce projet, et, tout attendrie par
l'idée du sacrifice auquel la princesse se déterminail, lui demanda où elle comptait se
retirer : C&lt; Dans les entresols de mon bôlel,
madame, 11 lui répondit madame de Tallard
Le comte de Tessé, père du dernier comte
de cc nom, qui n'a point laissé d'enFants,
était premier écuJer de ]a reine Marie Leczimka. Elle eslimait ses wr!us, mais s'amusait quelquefois de la simplicité de son esprit. Un jour qu'il avait été question des
hauts fails militaires qui prouvaient Ja noblesse française, la reine dit au comte : c&lt; Et
vous 1 monsieur de Tessé, toute votre maison
s'est aussi bien dislinguée dans. la carrière
des armes? - Ah! madame, nous avons tous
été tués au service de nos maîtres! - Que je
suis heureuse, reprit la reine, que vou,; soye-z
resté pour me le dire. 11 Ce bon M. de Tessé
avait marié son fils à l'aimable, à la spirituelle fille du duc d'Aycn, depuis maréchal
de Noailles; il aimait éperdument sa be l'e~
fille, et n'en parlait jamais qu'avec attendrissement. La reine, qui cherchait à l'obliger,
l'entretenait souvent de la jeune comtesse, et
lui demanda un jour quelle qualité il remarquait essentiellement en elle. cc Sa bonté,
madame, sa bonté, répondit~il les yeux pleins
de larmrs ; cUe est douce... douce comme
une Lonne berline. - Voilà bien, dit la
reine, une comparaison de premier écuyer. &gt;&gt;
Le père de la reine était mort consumé
auprès de sa cheminée. Comme presque tous
les vieillards, il répugrniit à des soins qui dénotent l'affaiblissement des facultés, et avait
ordonné à un valet de chambre, qui voulait
rester près de lui, de se retirer dans la pièce
voisine. Une étincelle mit le feu à une douillette de taffetas ouaté de coton, que la reine
sa fille lui avait emoyée. Ce pauvre prince,
qui espérait encore sortir de l'état affreux ol1
l'avait mis ce terrible accident, voulut en
faire part lui-même à la reine, et, mêlant la
oaieté douce de son caractère au courage de
~on :îme, il lui manda: &lt;( Ce qui me console,
ma fille, c'est que je brûle pour ,,ous. ))
Cette Jeure ne quitta pas Marie Leczinska jusqu'à sa dernière hc?re, et ses _femm;s la
surprirent souvent ba~sant ~n papier qu_ elles
ont jugé être le dernier adieu de Slamslas .
ill,DAME

CAMPA:\.

JOSEPH

TURQUAN

"""

La cilo])enne Tallien
CHAPITRE V (suite).

1

(

qu'il réclamait d'elle, et pour solde el pour
acompte. Ala séance du 9 thermidor de l'an Il,
il avait exhibé el brandi théàlralemenl un
poignard en disant : « J'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé
d'un poignard pour lui percer le sein si la
Convention nationale n'a\'ait pas le courage de
le décréter d'accusation. 11 Le coup du poignard lui avait trop bien réussi pour n'en pas.
faire, le 9 thermidor de l'an III, une seconde

Arrivé ;) Paris le 8 thermidor, Thérésia,
qui menait de front les plaisirs de l'intrigue,
ceux de l'ambition et les autres, avertit Tallien, dès sa descente de voiture, qu'il y avait du
nouveau: le Comité de Salut public avait des
preuves de ses relations secrètes avec les royalistes. C'était Sieyès, cette taupe de La Révolution, comme l'avait appelé Robespierre,
qui avait éventé la mèche, surpris des pièces
probantes en Hollande et remis le tout au
Comité.
A cette nouvelle, le traitre se sentit perdu.
Comment se justifier devant le Comité de Salut public? .. . Il n'y avait pas de temps à
perdre pour prendre une détermination, car
le lendemain même il fallait se présenter à la
Convention. Aussi, peut-êlre d'un commun
accord avec sa femme, Tallien décida-t-i[ de
nier tout ce dont on pourrait l'accuser. L'audace tire presque toujours d'affaire. De plus,
il fallait afficher un républicanisme plus
intransigeant que jamais, se montrer farouche
et requérir contre les royalistes de Quiberon
les plus terribles châtiments. Mais la capitulation,? il fallait la nier. Mais les paroles échangées 1 il fallait nier !oui cela. !lais les letlres,
les papiers? ... il fallait les détruire.
Ainsi fut-il fait. Des centaines de prisonniers devaient être sacrifiés pour sauver un
traitre du chà1iment que méritait sa trahison!
Le lendemain, 9 thermidor, la Convenlion
tenait une séance solennelle. Tous les députés
siégeaient en costume. Des guirlandes de
fleurs décoraient les murs, un orchestre faisait entendre des airs patriotiques, et des
choeurs de jeunes fi Iles habillées de blanc
chantaient des hymnes de !larie--Joseph Chénier. La séance commença par la lecture, que
fit Courtois , d'un rapport sur la journée du
!) thermidor de l'année précédente. Ensuite
Tallien monta à la tribune. li lut, lui aussi,
un rapport, mais sur l'affaire de Quiberon.
Toujours à l'affùt d'un rôle, d'une situation
à prendre, il était visible que Tallien cherchait à rajeunir sa popularité, vieille déjà
d'un an, et à se faire décerner de nouvelles
couronnes ci\'iques ....
Un jour de fête, on est indulgent. Le 9 thermidor, pour qui l'aurait-on été si ce n'est
pour Tallien? La Convention ne marchanda
pas à ce représentant] les applaudissements

édilion. Mais, cette fois , il ajouta des fioritures et manqua son effet pour l'avoir voulu
trop complet. Parlant des vaincus de Quiberon , il tira de sa ceinture un poignard et le
brandit aux yeux des représentants étonnés,
en disant :
{( Ce poignard est un de ceux dont ces
chevali'crs étaient armés, qu'ils destinaient
à percer le sein des patriotes, et dont ils n'ont
pas fait usage pour eux-mêmes, parce qu'ils
connaissaient le venin que cette arme recélait.
li faut apprendre à toutes les nations qu'un
animal en ayant été frappé, il a été vérifié que
la blessure était empoisonnée. J&gt;
Voilà legalimatias que le goût de Ja phrase,
plus que le goût de la vérité, faisait faire à cc
cabotin de la politique. !lais Tallien , " qui
avait fort peu de traits dans l'esprit, a écrit

1. On a vu un peu plus haul qu 'i l ne se bornait
pas â s'approprier leurs mots, mais qu 'i l n'a.nit pas

hêsitê un jour
Hœderer.

Cliché Giraudo n.
i'IÎADA)I E T A LLIEN.

Gra vure de

a lire

Q UENEPE Y,

comme siens les travam rie

son ami Barras qui n'en avait guère plus, ne
faisait point de bons mots par lui-même; il
répétait ceux des autres 1 , il les répandait et
les multipliait dans sa causerie peu vive, mais
inextinguible, qui l'a fait appeler Robinet
d'eau tiède. JJ
Ce jour-là, pourtant, ce n'était pas de l'eau
tiède qui coulait du robinet; c'étaient bel et
bien des paroles calomniatrices, empoisonnées
comme les poignards dont il parlait et auxquels personne ne crut dans l'Assemblée. !lais
la Convention. que le débarquement des émigrés avait passablement alarmée, n'était pas
disposée à Ia clémence : Tallien se mit à
l'unisson. Aussi bien arait-il pour cela ses raisons. Les memhresdu Comité de Salut public,
lhermidoriens comme lui, consmtirent à garder pour eux ce qu'ils avaient appris de ses
menées avec les royalistes et se contentèrent
de le tenir à !'oeil. Il le sentit el dès lors le
terroriste se montra plus d'une fois sous le
thermidorien afin d'assoupir les légitimes déflances des républicains sincères.
L'on n'a pas de pièces sur cc point de l'histoire de nos discordes civiles. Tallien avait
trop d'intérêt à les faire disparaitre pour qu'on
ne le soupçonne pas de les avoir détruites
lui-même ou fait détruire par ses amis. ll
n'avait pas fait autrement après le 9 thermidor de l'an Il. De même pour celle gênante
affaire de ses négociations avec les royalistes.
cc Ce fourbe avait intrigué avec l'Espagne dans
l'intérêt du dauphin, et, après sa mort, il
intriguait encore pour mettre sur le trône de
France un infant d'Espagne, et pour masquer
ses diverses machinations, il proposait les
mesures les plus terroristes i. )J
Et pourquoi Tallien qui, par ses origines,
aurait dû , moins qu'un autre, être soupçonné
de jouer au républicain , cherchait-il à se
vendre aux rnnernis de la République, à
traillr le régime auquel il dm•ait, faute de
pouvoir être quelqu'un, d'avoir été quelque
chose? Eh! mon Dieu, pour une femme,
comme toujours! C'était peut-être pour obéir
à la direction de Thérésin, mais bien plutol
pour avoir de quoi suffire à ses gaspillages
insensés : car ce n'est pas avec son indemnité
de vingt-huit livres par jour :1uïl le pourait
faire.
Mais revenons à la fète du 9 thermidor.
Une fois la soleÎlaité terminée à la Convention, Tallien rejoignit sa femme. Eux au~si 1
ce jour-là, donnaient leur petite fète. Du
'l. Lunom:: Scmr:T, I.e Direc(o ire, t. 1, p. 2'18.

�_

111STO'J{1.Jl

------------------------------------~

9 thermidor ils aYaient fait leur chose, et
cette chose les anil faits : c'était leur piédestal à tous les deux. Il y avait donc grand
diner de gala it la Chaumière pour célébrer
cette fêle de famille. lime Tallien avait-elle
choisi ses con,ives?C'csl probable; d'ailleurs
elle le dit, " J'avais réuni tous les députés
marquants et exagérés de tous les partis. ))
li l avait surtout les principaux girondins et
]es thermidoriens , Louvet, Lanjuinais, Boissy
d'Anglas, Fréron, Barras, no\'ère, etc., cl l'on
mit par les mots : c1 J'arais réuni. ... » la
suprématie qu'elle avait dans son ménage.
lime Tallien aimait assez que le public
s'occup,it d'elle cl de ce qu'elle !aisa1l. Elle
trouva, d'accord a"ec son mari, que l'occasion
était bonne pour se rappeler à son souvenir.
Aussi firent-ils insérer au 1foniteur la note
suivante :
« Tallien, pour qui celle époque est aujrmrd'hui glorieuse à des titres nournaux,
avait invité plusieu!'~ de ses colll'gues à un
banquet frugal.
« Voici les toasts qui ont été portés dans
cette assemLlée d'amis, qui sentaient également le besoin de se rapprocher et de s'unir.
a Lanjuinais a proposé le premier.
(C 1. Au 9 Thermidor,auxreprésentantsamis
de la liberté, qui, dans ce jour mémorable,
ont abattu le tiran, et depuis ont renversé la
L}'rannie. Puissent l'attachement de leurs
collègnes el l'amour des Français être la récompense de leur patriotisme cl de leur
dé\'ouemenl !
« Tallien a porté le second.
« 2. Aux députés mis hors la loi sous la
tyranniedel'anciengou,·ernement ,aux soixantetreize, aux autres ,·ictimes de la Terreur et à
tous ceux qui, dans ce temps dé5astreux, sont
restés fidèles aux lois de l'amonr et de la
librrlé !
a J'ajoute, a dit Louvet : EL à leur union
intime avec les hommes du 9 thermidor 1
« Voici les aulres toasts:
,, ~- Aux armées de la Ilépublique: puissent-elles trouver dans la paix glorieuse
qu'elles préparent la n'compeme de leur
dévouement !
« 4. Les mânes des Français morts en combattant contre la royauté.
« :, Les amis de l'égalité et de la liberté,
quelque pays qu'ils habitent.
, (i, Les puissances amies de la République
frail(:.aise.
, 7. La conslilulion de la République :
puissent la sagesse et la réOeiion de ses représentants corriger les défauts qui auraient pu
s'y être glissés, avant de la soumettre à l'acceplalion .
a 8. Le général Kosciusko, et tous ceux qui
comme lui sont dans les fers pour la cause de
la liberté.
a 9, La clémence : puisse le peuple français, victorieux, donner l'exemple de cette
vertu !
« 10. La concorde entre Lous les représen1. Comte

d'ALLOS\lLLE,

J/im, secret,, l. Ill, p. 398.

'2. Mme Talli en , ou M. de Lecretelle, ignore que
Je,; \HÎ50llnicrs n'on t pas étë exl'cutés en une fois. mais

tants, amis de la justice el de l'humanité.
« Le dernier toast a été porté au milieu
d'acclam,tions nouvelles :
,, 11. Tallien, Hoche el les vainqueurs de
Quiberon. »
I.e .lfonileill' appelle modestement ce diner
un banquet {r11gal. Il était si peu spartiate,
cc banquet, 11u'il y eut au moins onze toasts
cl que l'échaulTcmenl des convives élail lei
que, vingt-neuf ans plus tard, Mme Tallien
s'en sournnail encore et écrivait « ..• le diner
anniversaire du ll, dans lequel j'avais réuni
tous les députés marquants et exagérés de
tous les partis. \'oyanlque par les toasts portés
on allait finir par se jeter les assiclles à la
tète, je me levai el, avec un s.ang-froid qui
imposa à la bruyante assemblée, je portai le
toast qui fit tout rentrer dans le calme le plus
parfait: A l'oubli des erreurs! au pardon des
injures ! à la réconciliation de tous ks Franç,is ! »
C'est dans ce banquet frugal que Tallien,
en s'associant au toast porté à la clémence,
oublia le mensonge qu'il avait fait à la Convention et s'élourdil sur les hécatombes humaines qui en allaient être la conséquence.
En effet, la Com·cntion, à qui Tallien n'avait
pas parlé des engag('menls, verbaux tout au
moins, é1.:hangés entre les combattants, pour
faire cesser une lutte fralricide ; la Convention, auprès de qui Tallien calomnia les prirnnniers, la Convention se crut ohligér, devant
les craintes des répuLlicains cl les pré~omrtuern~e~ audaces des royalistes, d'appliquer
les lois dans toute leur rigueur. Une commis•
sion, réunie à Vannrs, rut chargée de distinguer dl·s ,•fr:tablrs émigrés les prisonniers
enrôlés comme gens de service. C'élait une
soupape om·ertc par laquelle un crrtain nombre d'hommes put être sauvé. ll01•hf', de son
cOté, arait eu soin de faire gardl'r les prirnnniers aussi mal r1uc possible pour f.n·oriser
kur évasion ; mais, conriants dans la capitulation, la plupart restèrent au camp. Les soldats, 'IUÎ n':miienl pas la mêmeconriance que
ccu:x qu'ils garJaienl, en firent échapper le
plus qu'ils purenl. \lalgré tout, le nombre des
victimes ful encore énorme, et, pendanl cinq
mois, on fusilla chaque jour des prisonniers.
L'effet de ce massacre ne fut pas, à en croire
un contemporain, aussi grand à Paris qu'on
aurait pu se l'imaginer. « Je le dis à regret,
et pour l'avoir remarqué, a écrit un combattant de l'armée de Condé, les atroces résultats
de celle catastrophe de Quiberon furent loin
d'exciter le sentimentd'borreur,1u ' ils auraient
dû inspirer .... Puis, pourquoi le !aire? Quelques femmes divorcées, quelques hommes
qui avaient arrangé leurs affaires aux dé1lens
drs absents, craignaient le retour de leurs
parents ou de leurs époux : c'était le petit
nombre, sans doute, de ce qui fut nommé
jadis la bonne compagnie; mais leurs ,·oix
s'unissaient à celles des acquéreurs de biens
nationaux qui déblatéraient sur ce qu'ils qualifiaient l'esprit de Coblentz'. u

Cependant, il semble que lime Tallien ail été
assez affectée des exécutions de Quiberon, bien
qu'elle ait eu, à ce moment, la contrariété de
voir la Convention préférer La ne,·ellièrc à
son m,ri pour le fauteuil de la présidence.
Nous allons laisser M. de Lacretelle raconter
une enlrcvue qu'il eut aYec elle Yers cc temps
là ; mais, comme ~llne Tallien était toujours
du même avis que la personne avec qui elle
parlait, Lanl elle aimait peu à contrarier les
gens, - on m le rnir par les lignes suivantes, - ne faudrait-il pas se méfier un peu
de ces éclats de douleur chez une femme aussi
indifférente et aussi honne tout à la fois '!
Et puis n\ a-t-il pas à se méfier aussi un
peu du récit d'un homme à qui lime Tallirn
permellait si aimaLlement de Laiser ses beaux
bras? ... Quoi qu'il en soit, ,·oilà ce que dit
!I. de Lacrelcllc : " .ravais eu le bonheur de
mir souvent Mme Tallien chez elle el dans ks
cercles où elle éLail alors fêlée par la reconnaissance. Ses rapports arec moi avaient une
jolie nuance d'amitié ; j'en re5tai près d'elle
à l'éblouissement et ne m'a\'enturai point jusqu'à l'amour. Souvent, il nous était arri\'é,
lorsqu ·elle revenait de ses soirées triomphantes
au spectacle, de jouer, soit chez elle, soit chez
d'aulres dames, parmi lesquelles figurait la
jolie vicomtesse de Beauharnais, de jouer à
des jeux innocents, dans un lieu, dans une
société qui ne rappelaient 1•as une innocence
complète, et Ir sort m'a\'ait falorisé d'un
baiser innocent. File fut un jour si conlcn!L'
d'un de mes articles qu'elle me permit de
baiser un bras digne de la Vénus du Capitole:
mai~ , peu dr temps après, je ,,js la même
raveur accordée à un député tnl)Jllagnard conrcrti, ce qui me fit reven:r à moi•mème. »
C'est pour cela qu'on peul douter de la
sincérité des sentiments dont !I. de Lacrl'lellc
va nous faire le tableau : mais cela montre
par quels moyens lime Tallien ,al'ail élal,lir
son pouvoir : chacun s'y laissait prendre et
chantait partout les litauies de la nourellc
s:iinte qui savait si bien prendrr les gens p:i.r
le bras.
a Maintenant, poursuit M. de Lacretelle,
je me présentais à clic a,·ec un "irngc consterné, el la pâleur inaccoutumée du sien me
ré\'élait toutes ses souffrances et ses cruelles
insomnies; je ne sus l'aLorder qu'aYec les
lieux communs de la con\'crsalion : « E!:!t-ce
là, me dit-elle, ce que nous avons à nous dire
après un si cruel éYénemrnt ?. . . Ah ! sans
doute, vous me compremz aussi bien que je
YOUS comprends ,·ous-même. D Puis, en ,·ersant un torrent de larmes : &lt;( Ah ! que
n'étais-je là !.. . me dit-elle. - Eh! mon
Dieu, repris-je avec feu, e.::i t-il une de ces vieLimes des guerresciviles qui n'aitditcent fois:
" Ah! que lime Tallien n'est-elle ici ! • Oui, rnns doute, je serais parvenue, je crois,
à faire différer le supplice', nous aurions
gagné du temps, et, reYenue à Paris, j'aurais
été à la lêle des mères, des filles cl des rnaurs
de ces malheureux émigrés, ou plutotàlasuitc

que I• Commi~s.ion militaire de \'anncs cr: jugeail cle
dix à trente cha9uejour et que les maJl1curcux condam•
nés Claicnt fus11\é, le lendelll8in. La Commissio11.

présitlëe par l'odieux génCral Lcmoine, foncltonn1
pendnnl cinq mois. )lme Tallien aurait C'u tout le
Lemps dïnterrenir ~i &lt;'Ile y :ll'11il so1,l{ê,

�111STOR.1.ll
de Mlle de Sombreuil auprès de laquelle je ne
suis rien 1 ; oui, j'aurais été frapper à la porte
de tous nos thermidoriens, j'aurais été a\'ec elle
à la barre de la Convention. Tout ce que Paris
a de plus distingué par l'âme aurait peuplé
les tribunes, et un grand acte de clémence,
bien avoué par la politique, aurait été une
nouvelle victoire des femmes et le plus grand
honneur de la Convention. Voilà le plan que
je méditais lorsque j'appris la délaite des
émigrés qui m'avait toujours paru inévitable.

J'allais partir lorsque j'ai xu revenir mon mari
effaré el me perçant l'âme p~r ces mols: Toul
est fini! Et voilà que je me dis maintenant:
Tout est fini pour moi et pour une inOuenr.e
que les malheureux ont souvent bénie. Le

cruel événement de Quiberon va servir de prétexte à l'ingratitude pour se dispenser de
reconnaissance envers l'auteur du 9 thermidor; mais, moi, je ne me dispenserai pas de
mes devoirs, je ne gémirai qu'en secret. Je

n'accuserai point celui qui a donné quelque
gloire à mon nom : il faut dire adieu à cette
gloire dont j'étais trop enivrée. Attendez-vous,
mon ami, à voir tomber sur moi autant de
calomnies que naguère il pleuvait de bénédic•
tions, et ceux qui croiront me devoir encore
quelque reconnaissance se contenteront de
dire : « Pauvre madame TaJlien ! _!! ».
Pauvre madame Tallien, en eifet ! mais nullement pour les causes qÙ'elle veut bien dire :
elle a ici plus de jargon que de C&lt;J!!\t,v~ilable
et pense plutôt à l'inUuence des événements
de Quiberon sur son nom, qu'à aviser, avec son
mari, à en empêcher les conséquences sanglantes. Mais peut-être, au contraire, n'y
songe-t-elle que trop, car elle n'ignore pas les
motifs pour lesquels Tallien, disposé &lt;l'abord
à invoquer la clémence de la Convention, a
changé subitement de dispositions. Et eUc
est obligée de ne se mêler en rien de cette
déplorable afiaire, afin de ne pas raviver les
soupçons qui pèsent sur son mari. Ob ! oui,
pauvre madame Tallien !. .. Et si elle a vraiment dit les mots que Lacretelle lui met dans
la bouche : «mais, moi, je ne me dispenserai
pas de mes devoirs! ~, c'est à se demander
jusqu'à quel point peul aller l'aYeuglement
de certaines femmes sur elles-mêmes, car il
parait bien que c'est au moment où elle dit
qu'ellene se dispensera pas de ses devoirs qu'elle
rêve au divorce, c'est-à-dire à manquer à ses
devoirs. Mme Tallien avait pris une (( attilude»
après le 9 thermidor, et l'indulgente complicité du public pour la légende qu'elle voulait
créer autour de son nom lui conservait cette
attitude auréolée. Le peuple a besoin d'idoles
pour ses engouements périodiques. Mme Tallien remplit ce rôle d'idole pendant une année.
C'est beaucoup à Paris. C'était assez pour
qu'elle prît goût au rôle et ne consenlît jamais
à descendre de son piédestal de convention.
C'est pour cela aussi qu'elle n~ s'abaissait pas
à descendre jusqu'aux plus simples devoirs de
son sexe : elle se dispensait de ses devoirs de
l. On vqit que la Jégen&lt;le de lllle de ~ombrewl el
de ~on verre de sang êlait déjil. monnaie courante,
comme celle Je la Jeure de Thêt·ésia à Tallien , le i
thermidor,

LA
mère,- il est vrai que ce n'était pas alors la
mode d'être bonne mère, mais il faut qu'une
femme soit bien mal inspirée pour se priver
du bonheur de l'être, - avec la même charmante désinvolture que de ses devoirs d'épouse.
N'avait-elle pas laissé à Bordeaux, avec un
domestique, son petit garçon âgé de quatre
ans, lorsqu'elle vint à Paris pour rejoindre
son amant 1... S'en était-elle inquiétée depuis?... Oh ! pas beaucoup. S'en occùpàitelle ?.. . Pas du tout. Elle ne s'occupait que
d'elle, de faire de la dépense, de faire des
toilettes et de faire la coquette. Le reste, et Tallien était compris dans ce &lt;&lt;reste)&gt;, - elle
ne s'en souciait pas plus que de son premier
mari.
C'est à la suite de son entretien avec Mme
Tallien, dont on vient de lire le compte rendu,
que M. de Lacretelle ajoute : « Ne reconnaissez-vous pas, d'après de telles paroles, que
c'était là une belle àme que le ciel s'était plu
à orner des formes les plus ravissantes ? Ce
fut un grand tort au public que de la désenchanter sur la gloire et sur la reconnaissance .... Je partageais trop tous ces pressentiments pour pouvoir les combattre. c&lt; Pour
moi, repris-je, il y a un culte auquel je serai
toujours fidèle, c'est celui de Notre-Dame de
Bon-Secours. &gt;&gt; C'est le nom que nous nous
plaisions à lui donner. Son mari entra. Je ne
pus lui dire que des paroles glacées et je
me bâtai de :sortir. &gt;)
C'est une- chose à remarquer que ce nom
de Notre-Dame donné, avec plusieurs variantes
dans ses épilbètes, à une femme qui ne rappelait la mère du Christ-en aucune façon, si
ce n'est par une bonté qui était plutôt attachée au rùle qu'elle al'ait p~is qu'à sa douce
indifiërence native. C'est Notre-Dame de BonSecours, c'est Notre-Dame de Thermidor ... li
est vrai que, dans ces temps d'incrédulité générale, on ne prenait guère plus au sérieux cette
Notre-Dame que les autres. Le peuple, lui,
injuste souvent dans ses aversions comme dans
ses engouements, lui donna aussi le sobriquet
de ?foire-Dame de Septembre. li semblait
qu'on YOulùt à toute force faire d'elle une
Madone et la canoniser, fùt-ceau prix du plus
exécrable souvenir. Mais c'était l'usage, à
celte époque, où le temps se passait presque
entièrement en causeries, de donner un surnom à chaque personne en Yue : n'allait-on
pas avoir bientàt le général Vendémiaire?

les royalistes, pour sa honte. La Convention ne
termina pas sa longue session sans qu'il
elltendit encore porter des accusations sur
l'ambiguïté de sa conduite. A la séance du
1" brumaire (25 octobre) le représentant
Thibaudeau ' dit au milieu d'un silence
attentif : cc Les agents du gouvernement à
Gènes et à Venise ont écrit, il y a quelque
temps, que les émigrés comptaient beaucoup
sur Tallien pour rétablir le royalisme. Une
leltre du prétendant Alonsie11,r, signée de lui,
annonce qu'il a de grandes espérances sur
Tallien. Les pièces existent aux Comités. ))
Mme Tallien n'aurait donc pu, comme le
fit Mme Roland, s'appeler orgueilleusement
la femme de Caton: elle n'en eut pas plus la
pensée qu'elle n'avait eu, à Bordeaux, celle
d'être une seconde Lucrèce ; dans ce temps
de classique à outrance, elle aurait pu dire,
de chacun de ces exemples de l'antiquité :
Souffrez que je l'admire el ne l'imite point.

Ce qu'elle n'admirait plus, c'était son mari.
Elle voyait nettement qu'il était complètement
démonétisé et qu'il serait à tout jamais condamné à demeurer dans sa brouillonne inca~
pacité. Ses espérances étaient donc déçues de
ce côté-là. Illui fallait bien en prendre son parti.
C'est à peu près à ce moment, mais avant
le t5 vendémiaire, que le général Bonaparte
fut introduit chez Mme Tallien. C'est Barras
qui l'avait présenté 4 • Malgré sa pauvreté,
qui perçait sous son uniforme usé, la bienveillance de la maîtresse de maison l'engagea à
revenir. Le jeune Corse n'eut garde de négliger une maison qui pouvait lui être utile. Il
commençait à voir, depuis qu'il était à Paris,
la grande influence que les femmes avaient
dans les aifaires. Il écrivait à son frère Joseph :
1&lt; Les femmes sont partout: aux spectacles,
aux promenades, aux bibliothèques. Dans le
cabinet du savant, vous voyez de très jolies
personnes. Ici seulement, de tous les lieux de
la terre, elles méritent de tenir le gouvernail;
aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles et ne vivent-ils que par &lt;I
pour elles.
&lt;! Une femme a besoin de six. mois de Paris
pour connaître ce qui lui est dû et qud est
son empire u. u
Mme Tallien, qui pensait que tout lui était
dù et que le monde avait été fait spécialement
à son usage, était donc courtisée par celui c1ui
allait bientôt avoir la même manière de voir
Cependant le règne de la Convention tou- pour son propre compte. Le petit général, qui
chait à son terme. 11 avait failli être écourté savait par intuition que les femmes cotent le
par le mourement royaliste du 15 vendé- mérite des hommes selon le plus ou moins
miaire. Heureusement pour l'Assemblée que d'attentions qu'ils ont pour elles, faisait mille
le général Bonaparte, choisi par Barras pour eiforls pour se concilier la faveur de la soucommander sous ses ordres, la tira d'affaire! veraine de la Chaumière etde Paris. Le financier
l'attaque avait été, du reste, comme toutes les Ouvrard nous a laissé le joli tableau d'une des
autres tentatives royalistes, menée en dépit du soirées de La Chaumière, o_ù Bonaparte, prebon sens ; et,siTallienavait quelque intérêt dans nant c&lt; le ton et les manières d'un diseur de ,
l'affaire, il en l'ut pour ses espérances. Il en bonne aventure, s'empara de la main de Mme
fut aussi, toujours à propos d'intrigues avec Tallien et débita mille folies'· » S'étant
:!. LACllElt.J.u, Dix amuies dëpremeb', p. 24!&gt;.
3. Thib,mdcau sunêcul à tous ses collègues de la
ConvCntiorî el de,,int, sous le seêond Empire, sénalcm·
d~ Napoléo11 lll.

f-. ÜAH1tAS , .llémofres, 1. 1, }J,
~- CmtTE DE S&amp;R\'ILL1Bl\S (roi
!Cltl.'e

u.

:.!Sâ.
Joseph, A/émoll'es,

de Napoléon à. son frère, le 18 juillet 1795,
ÛUVllARD, .Mimofres, l. 1, p. 20.

ainsi ~~uis la bienveillance de la jeune femme,
le general voulut employer son crédit pour
obtenu· une faveur. On sait combien il était
b~so~neu_x à celle. époque : chef de brigade
d aruller1e à la smte, sans solde, il prenait
ses repas chez ~fmePermon, amie de sa mère,
el promenait ses hottes éculées et son uniforme râpé dans toutes les rues de ])aris. Un
soir, il pria Mme Tallien de s'intéresser à lui.
C'est elle, il le savait, qui était la grande
dispensatrice des faveurs et des Ocrrâces ·,
devant elle, tout s'aplanissait · sa volonté
était plus forte que la loi. Un arrêté du Comité
de Salut puLlic an Ill accordait aux officiers
e~i activité du drap pour habit, redingote,
~il~t ~t culo_tte ~·un~forme. Bonaparte, qui
eta_1t a la smle, n avait aucun droit à ces prestations. 11 le savait bien. Mais il savait aussi
que si Mme Tallien le demandait pour lui,
on ne refuserait rien à Mme Tallien. li la
pria donc de lui donner une lettre pour
!I. Lefeuve, ordonnateur de la 1 7, division. La
lettre opéra, comme par magie, et Bonaparte
eut son uniforme neuf. C'est pour cela qu'on
a dit depuis qu'il &lt;( devait ses culottes &gt;J à
Mme Tallien.
Cette petite lJisloirea été contée autrement,
et avec des fiorilures de roman, par M. Alissan de Chazet, à qui Mme Tallien l'avait contée
en l'embellissant, et amsi par Mme Sophie
Gay, qui, la tenant de la même source, la raconta de la même façon. M. Lairtulier, dans
ses Femmes célèb1·es, la répète d'après cette
\'e~sion, mais celle d·ouvrard est la seule qui
soit exacte.
Le salon de Tallien était très suivi à celle
époque, moins, on peut le croire, pour le
maître que pour la maîtresse de maison. Là,
se combiaaient les intrigues des politiciens;
là, se traitaient les afîaires de fournitures
pour les armées, les spéculations sur les biens
nationaux: politique véreuse, aifaires véreuses,
qui attiraient dans les salons de la Chaumière
tout ce qui était mêlé à la vie enfiévrée de
celle époque. C'est là aussi que se distribuèrent les roles pour la journée du 15 vendémiaire qui sam·a la représentation naliona]e
et fit surgir l'homme qui devait plus tard la
briser et se subsliluer à elle.
Mis en évidence par sa victoire, ce &lt;c général de rue)&gt; fut récompensé largement et reçut
même de grosses indemnités pécuniaires.
Nommé commandant en chef de l'armée de
l'intérieur, logé dans l'hôtel de la rue des
Capucines, Bonaparte fréquenta de plus en
plus la Chaumière. Et, pendant qu'il était
auprès de sa femme, 1'allien, tourmenté du
hcsoin de faire parler de lui, - peut-être
1~our faire oublier ses intrigues arec les royalistes, peut-être pour assurer sa réélection, monta un jour à la tribune pour accuser un
certai~ nombre de ses collègues d'arnir été
complices de la faction royaliste au 1;; vendémiaire. L'accusation était ridicule, absurde ;
cepe_ndant, pas une voix ne l'appuya. Elle ne
serv1t_qu'à raviver les ferments de haine qui
co_uva1ent sous la cendre et à faire adopter Ja
101 de vengeance et d'exception du 5 brumaire. Cc fut le dernier acte législatif de Ja

Convention. Le lendemain, 4 brumaire an III,
l'Assemblée se séparait au milieu des haines
politiques bouillonnantes, et, pour cela sans
doute, pour des souvenirs plus anciens peut-

ClTOYENNE T1tLLTEN _ _ ,.

~o~gue crise, des mauvaises passions et des
1dees fausses qui l'aYaient désorienté : il était
dù aussi aux pernicieux exemples donnés
par les hommes corrompus qui détenaient le

-~-

- -=:-;~-""'-

LA PRO,\IENAOE DE LO~GCHA!ilP, SOUS LE DIRECTOIRE,

être, donnait le nom de C! place de la Concorde " à la place sur laquelle al'ait été élel'é
le premier échafaud.
CHAPITRE VI

pouvoir à tous les degrés de la hiérarchie,
dans toutes les hranches des administrations.
. Les nouveaux chefs de la France, les cinq
Directeurs, par la diversité de leur c1ractère,
celle de leurs "Vues, de leurs tendances ne
semblaient pas capables de marcher ~vec
l'union indispensable pour donner une impulsion uniforme au pays, pour panser les
plaies saignan_tes-:, ramener peu à peu la paix.
dans les esprits et dans les provinces, faire
renaîtrr le travail et donner du pain à tout
le monde. Le gouvernement allait à hue et à
dia : les csprils suivaient le mourernent.
Une apparence de vie et de splendeur en•
l'eloppait pourtant le palais du Luxembour«
siège du Directoire exécutif. Des soldats, s~~
perbcs de prestance et de tenue, montaient
la garde à toutes les portes'. Des , oiturcs
élégantes, garnies des plus coquettes merveille_uses, des tilburys élevés, conduils par
de br1llanls muscadius, entraient au palais,
en sortaient à toute heure de jour el de
nuit, au risque de rouer sous les voûtes les
malheureux qui n'allaient qu'à pied. Mais
c'est surtout chez B1rras, l'un des cinq Di~
recteurs, que se rend toute cette foule. Des
femmes d'une élégance recherchée, Mme de
Forbin, Mme de Chàteaurenault, Mme de
Beauharnais, sont les plus assidues. Mme Tallien l'est davantage. Elle va au Luxembourg
tous les matins el déjeune presque chaque
jour avec le jeune Directeur .
Le vicomte de Barras, à la fin Je l'année
1795, n'a pas plus de 40 .ans. li est «rand
bien fait, vigoureux, poseur. Il a ceU~ mû~
diocrité présomptueuse qui en impose aux
hommes, celle fatuité insolente qui séduit
les ft?mmes, ces vices distingués qui font
qu'elles l'adorent. füis ce n'est qu'un drille.
A sa corruption accomplie, ce drôle joint

Le Directoire fut bien le pire de tous les
gouvernements ~ur la Ji'rance eut à subir. Ce fut
le règne des thermidoriens, des c1 pourris l&gt;, et
leur pourrilure s'étendit de proche en proche
jusqu'aux masses honnêtes de la popul.1tion.
C'est celle corruption, le plus redoutable de
tous les dissohants, pour une nation, surtout pour une démocratie, qui prépara l'asservissement de la France. Sans les exr,ès de
corruption, sans les excès de pomoir du Directoire, ja1:1ais Bonaparte n'aurait pu faire
son coup d'Etat de Brumaire.
On se figure généralement l'époque du
Directoire comme un temps de fêtes et de divertissements sans .fin. li y en eut, à la véril6,
mais dans une porlion infime de la France
ou plutôt de Paris. Le bruyant troupeau des
fournisseurs des armées, des agioteurs, drs
banquiers, des enrichis de tout acabit, aurait
pu faire croire par son luxe et ses prodigalités à la prospérité de la France, si, autour
de lui, ne s'était trouvé grouillant l'immense
troupeau des malheureux mourant de Faim.
Le scandale des fortunes récentes, de gens
qu'on savait enrichis par la spoliation, par le
vol, par le lraGc de la vie et de la liberté des
citoyens, s'affichait sans pudeur au milieu
des m_isères de la rue; et le gros du peuple
en était arrivé à un tel aflJiblissement physique
et moral) par suite de ses privations, qu'il
voyait cc révoltant spectacle avec un hébétement passif et résigné, sans même avoir la
force de s'indigner. Cette décomposition des
caractères était le résultat du provisoire qui
régnait drpuis cinq ou six ans, des convul1. Il y arnit ~me_ garde du Directoire, composée
sions qui avaicnl ébranlé le pass durant celle de 140 hommes a p1cJ et Je I iO hommes it chcral.
1

�111STOR.1A

'------------------------------- LA C1TOY'ENNE TAH1EN - - . , .

pourtant une qualité : comme Thérésia, il _a
l1orreur de la mesquinerie. Comme d~e, 1I
est aimable dans i-es propos; de plu s, il e~l
accommodant pour placer dans les empl01s
de la Répuhli&lt;1ue Lous les fripons qu'en lui
recommande, pour faire adopter toutes les
affaires vérrusrs qu'on lui propose, car tout
rela lui rapp"Jrle : il fait argent de son crédit,
YCnd le:; radiations de la liste des émigrrs et
empoche dl'S rots-Jc•vin. Mais il ~ si Lanne
grâce à le faire! El puis, il_ a un s1 bra~ costume! Qui donc parle nueux que lm cet
ha!Jîl-Inantcnu nacarat brodé d'or, celte veste
· IJ/anche brodée, celle écharpe bl1 uc fr:rngfo

cilc d'honnêh.1 homme, n'a-t-il pas honlt:!.
d'avoir cherd1é noise su r ce sujet ~1 un aussi
bel homme? ...
Comme les aulres Oirectcurs1 Barras est
lorré au Luxembourg, CL la plupart de~ gens
qt~i y ,·ienncnt ne viennent qu~ pour lu.i. ll ·a
loujours mille affaires en tra,.~, 1:rç01t u1 c
foule dï11trir,anls
et surtout d mlr1pa11tr:-. Il
0
a plus d'une liaison à la foi~. Mais il _a_ trop
d'esprit cc saltimb:mque de la politique,
pour m'rure le cœur de la prtic. :-:a p~se
farorite, auprès de chacun: est de se faire
passer pour fo véritable 111a1lre de_ la France.
Il pari~ de ses collègues cl les trallc aHC un

·
JOURNÉE Dt, l3 VE~DE~IIAIRE,

d'or, œ col de mous~dine ga rni du dentelles? ... On le prendrait presque pour une
femme, de loin, tant il a bonne mine avec
::;un chapeat.i n .nd, panaché de grandes
plumes tricolores, son visa.ge r~ sé, ses bas
de soie blanche et ses souliers a boulfdtes,
_ s'i l n'avait à ses côtés ce glaive de form e
antique comme un glah•e de la !~~. Ah I ce
n'est pas ce bossu_ d,e Lr~ Reve~herc, ccll~
espèce de singe ltab11le, qui representc au_ss1
dignement le Gournrnemcnt! On dit bien
toul bas que Barras a fait des atrocités dans
le !li&lt;li, qu'il a mitraillé Toulon, qu'il a pillé
les églises de Marseille avec son ami Fréron,
que tous deux sont cm~ptablcs _envers le
Trésor d'une somme de hmt cent m1l1efranc s:
mais le O thermidor n'a-t-il pas donné quittance de tout cela? .. . EL Cambon, cet imbé-

.,,.· !\'. -

que l'élection de ce ~entillàtrc déclassé sera
désa gréable aux royalistes.
Avant qu'il n'a11àt trôner au Luxembourg,
Barras lrônail déjà dan, le salon .~e son ro~lèlJ"ue Tallien. Ces deux homml:s s ela1ent lt_t's
ra;idement, par suite de l'intérêL qu'ils
avaient 11 se soutenir mumellemenl comme
thermidoriens et !l s'oider à faire disparaître
les traces d'un passé fâcheux qui po.u~'airnt
subsister dans les cartons des Com1le~ d~
~a\ut public et de Sllreté génér~le . Leur _rnrele
particulière ainsi con'luisr 1 a 1~ smte de
l'envoi à la guillotine de Rubcsp1crre et de
tous ceux qui auraient pu leur drmandt:'r

Gravure J'll1::L1tA~, cl'.iprès le ..te~si11 Je )lo~:-ET,

pclil air de mépris mèlé de pili_é. On le
rem(.-t !Jien parfois i1 sa place, mais cc!a lui
est égal; la dignité n' est pas plus so_n fait q.ue
la probité. Il tient seulemen_t à fo1r_e cro~re
au public que rien ne se fait au D1recto1 re
que par lui; il licnl surloul au, 150.000 francs
que lui vant sa place. et oux bcndires rn~Iproprcs qu'il sail en l1rer. Uo.mme de IJru11,
de v;inité, de succi•s, .il&lt;rnt a la boud1e le
propos gaillard, polisso11 mên~e, rele,é, à la
provençale, d'une po.intc. d'ail, pa~e~scux:
hf,bleur, menteur, hLcrlm el touJours a
vendre : au demeurant , Je meilleur fils du
monde. 'fel est Barras: Mais pourquoi avoir
élu un l'lre pareil à la plus haute magistrature de la République? ... A cause de so_n
ràle actif àu f5 vendémiaire, au 9 tJ10rm1dor, et puis, rnrtout, parce qu·on s'i magine

comple de lt·urs vols et de leurs atroces
excès, Tallien put, grâce à l'amitié de Barras,
plus délié cl plus débrouillé r1ue lui, enlrer
dans quelques affaires et spéculallons productives.
Ç'a,·ail été un crève-rœur pour T~llie?.que
de ne pas être élu Dir~ctru_r. Il ?vatl dl•Ja eu
une déception, lors de l anniversaire du 9 l_~ermidor, en se w1)·ant préférer La l\evelh~re~
Lf&gt;peaux pour la présidence de la Come_nt10~.
Mais il lui était dur, alors que son am, ava1l
cent cintptante mille francs par ,a~ comme
Direclcur sans compter les bencfices de
contreba~de, de n'avoir, lui, que vingthuit francs par jour comme membr~ d~
Conseil des Cinq-Cenis. Sa lemme, qm lrn
avait prodit1ué de l'humeur et non des conw·
•
1•
lations à ses différents échecs, ne lll mar~

quait pas des sentiments plus Lirnveillant:, braves armées, ne se comptèrent bientàt
depuis qu'elle lui royail marquer le pas dans plus. Le peuple était blasé sur lanl de fêtes. habit vert, et son énorme crarate verte, à la
la carrière poli1ique. Et, si loul le monde la Les familles pannes, c'est-à-dire presque façon de celles des ch•)uans, el qui le salue,
disait aimable el cLarmante, le pauvre Tal- toutes, étaient peu disposées à se réjouir, à son entrée, en inclinant la tête par un petit
lien commençait à èlre d'un aulre a\is . quand, au lieu de souper le mir, elles étaient mouvement brusque, comme si elle tomhail
L'amliition déçue, la modicité rclati-m drs . obligées de se contenter d'un maigre morceau sous le couperet. ... Et Tallien, JJlus étrangtr
chez lui quel'émigré qui y vient pour la première
revenus élaient, chrz 'l'hérésia, les princi- de pain noir acquis avec peine.
fQis, entend tout cc monde parler moins du
pa1rs causes de sa désaffection. Et puis, ô
Mais on oublie vite ces misères - on les
logique des femmes ! quelle considérai:on oublie d'autant plus facilement que cc sont passé que de l'avenir; iI sai~it les c~pérances
pourra-t-elle avoir désormais pour son mari ... cc·lles des autres - quand on arrive dans sa de chacun. On ne se gêne pas dcrnnt lui; on
un mari trompé? .. . Car, c'est non moins posi- loge, au bal Tht'.•lu~son, am: réunions du Pa- dit : Quand le roi reviend1'a .. .. Cu on sait
lif, le pauvre Tallien est supplanlé dans le villon de Hanovre, à une soirée du Directeur qu'il n'est pas un répuLlieain Lien sé\ère Sur
cœur de la volage Thérésia par ce poseur de Barras .... Mais c'est à la Chaumièn~, c'est les principes; on se di!, dans les groupes,
que c'est lui, Tallien, qui a été le principal
Barras. Cela, tout le monde le mit, et Tallien
quand elle reçoit chez elle, que !!me 'l'allirn ortisan de la paix avec l'Espagne; on se racomme les autres, sans doute.
sait fan'e passer les heures agréablement. conte que, grâce à sa charmante frrnme, il
C'est un trÜ,le jour que celui où le voile
Elle a un tri laient pour Lien grouper son est hès bien vu en cc pays, .qu' « il a une
des illusions se déchire complètement et où
monde! Ses amies sont des femmes si char- correspondance acthc et rrgulière avec le
l'homme pénètre taule la bassesse d'âme
mantes! Voici la citoyenne llainguerlot, duc d'Alcudia; que, par suite de celle liabon,
d'ur.e femme aimée. Tallien, quelque peu
grande, jolie, élégante, vire dans ses rcpar- il est parvenu à foire rendre à son beau. père
difficile qu'il puisse être sur le chapitre de
tiei&lt;, piquante dans tout ce qu'elle dit, cour- tous ses honneurF, sa place, sa fortune et
la moralité, passe par toutes les tortures de
tisée par les hommes de lettres cl les artisles mème des indemnilés; qu'il a fail écarler et
l'amant, du mari trahi. Ses préoccupations
qui lui prêtent de leur esprit, jalousée par exilèr les principaux ennemis de Cabarrus;
se lisent sur son visage. Peut-être cssaie-t-il
tontes les femmes qui lui refusent jusqu'à que le duc d'Alcudia !ni a annoncé cette noude quelr1ues scènes, peut-être menace-l-il
celui qu'elle a. Vuici la citoyenne Hamelin, velle dans une leUre qu'il a rrçue au milieu
d'un éclat .... Mais on le prend de haut a1·cc
créole ou plutOl mulâtresse, l'air vaporeux de janvier, Icure remplie de flagorneries et
lui, on sait les moyens de lui fermer la
et canaille à la fois, le propos polisson, le de proleslalions d'amitié les plus humbles,
bouthe et de lui prouver qu'il a tous les
geste libre, la mise encore plus : lanccus:e lellre que Tallien a communiquée à plus de
torts. Ses emLarras d'argent, hélas! ne le lui
des C( nudités gazées &gt;&gt; , la voici, à peine deux cents pcrrnnnes 1• &gt;&gt; ci-Ali! uaimcnt,
montrent que trop.
arrivée, entourée de toute une cour de jeunes 'l'allien est si bien que cela a1·ec la Cour d'EsSon beau costume de député aux Cinqgens détaillant, l'œil allumé sous leur énorme pagne!. .. Et pourquoi?•.. -D'où venez-vous
Cenis ne le console pas de ses tristesses. Ce
lorgnon, les beautés plasti11ues de cette im- donc que vous ne savez pas que Tallien est
costume n'est a~surJmeut pas si beau que
pertinente de salon. Et puis, voici la ci- le meilleur royaliste de la l\épubliquc francelui de Barras, mais il a Lien aussi son métoyenne Mailly de Cbâtcaurenaull, la peau çaise, que sa femme Œt au mieux avec le
rile. Ceci a son importance, car les femmes
blanche et rose, l'œil candid&lt;', causant Leau• marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne,
jugent souvent des talents d'un homme
coup, souriant loujrmrs, la citoyenne de et quf', depuis qu'il a fait rendre à son beaud'après la coupe ou la couleur de ses ,èteKrüdner, blonde Livonicnne donl le mysli- père les bieus r1ui lui avairnt été confisc1ués,
mcnls. Une robe longue el blanrhe comme
eisme futur ne paraissait pas près alors de (r il a proposé ou duc d'Akudia la couronne
celle du Pape, un manteau écarlate comme
foire éclosion; cl Mme de Navailles, et la de France 2 JJ . I&lt; Cabarrus va travailler de
celui de Richelieu, une toque de velours bleu
citoyenne Saint-Fargeau, la fille de la nation, toutes ses forces à la réussite de cc projel. lJ
comme celle de Cbéruhin, une écharpe en
el la citorenne Beauharnais, et la citoyenne - Mais s'il ne r~ussit pas? ... - Eh bien!
ccirllurc comme celle de Vénus : voilà le
de ForLin ... . Du ràlé des hommes, Lenoir, Tallien soutiendra Louis .\l'JI!. - !lais il
costume du législateur Tallien. Mais Tbérésia
Digeon, Hoffmann, Méhul, Arnauld, ~I. de 11'est pas populairr .... - Cc sera alors le duc
le troure plus ridicule quïmposaut dans cet
Cbàleaurenault causant morale dans ce sin- d'Orléans; n'a-t-il pas eu, en :1702, des
accoutrement. et lui préfère Barras. li est si
?ulier pêle-mèle de toutes les immoralilés a\'ec accointances avrc Je père de ce prince, pour
charm~nt, Juil Carnot n'a-t-il pas dil, l'autre
Mme de Cl1astcnay, U. Récamier r1ui promet l'organisation des.... Chut! le voit.:i, il
jour, qtt' {1 il ayait tous ks vices du Régent
d'amener sa jeune femme à Ja prothainc pourrait nous entendre. &gt;&gt;
sans avoir une seule de ses qualités'!. .. n EL
fète, M. Séguin, M. Pcrregaux, M. llottinTallirn passe. Derrière lui marche un petit
quel plus bel éloge peut-on faire d'un homme
guer, Ilarras, FrPron, Tallien enljn, le maître officier, maigre, la peau jaune collée sur les
auprès de ccrlaincs femmes? ... Aussi les
de la maison. Mais que sont ces vulgaires tempes, les cheveux p)ats collés sur la peau.
avantages moraux et physiques du Directeur
politiciens à rôté des arlisles et des gens de C'est le général Bonaparte, qui a maintenant
l'ont-ils dJfinilivement rmporlé, chez la peu
lellres qu'ils coudoient? Que sont-ils à cùté un uniforme neuf. Les hommes à collets rerts
sé\·ère Thérésia, sur ceux &lt;le son mari.
de ces ~migrés rentrés qui, arec leur habi- regardent arec un certain mépris cc grinQuoi qu'il rn soit, la citorennc Tallien metude du monJe, parlent tl circull'ut d1rz l,1 galet r1ui les a si bien mitraillés sur les marnait une ,·ie de µlu s en plus l'Il l'air.
citoyenne Tallien, arec la même aisance que ches Je Sainl-rloch, lrnusc&gt;cnl les épaules et
Le Directoire aurait bien rnulu dunrwr au
jadis dans les salons d s \'ersailles? ... S'il y ront causer arec la veure ncauharnais, qu·ou
peuple, comme les Empereurs de l'aui.:ieune
a qudtiu'un 11ui ne parait pas èlre chC"z lui, sait ètre du dernier bien arec lui, comrue
llome, 1w1ie111 el circenses, du pain et dl's
dans ce salon, c'est Lil'II Je moîtrc de la avec Barras; mais c'est auprès de la cilo)ennc
fètes. Ne pouvaut lui donner du pain, il se
mai~on , cv u·loyt' par lïnt:ro~·al,lc aY('C ~on Tallien que lJ foule est le plus compadt&gt;,
rabattait ~ur lc.s fè1es : fètc du 21 jauvier,
habit Llt:u, les maius dans lès pod,cs de son c'est autour d'elle que papillonnent tous les
lète du 2(j messidor (14 juiLieL), fètc du
pantalon jaune montant jusqu'a ux aissdlcs; hommagrs : {{ Qul'lle frmmf! cha-m:mlc !
!} thermidor, fète du I er vendémiaire (1cr jour
par l'émigré, arec sa perru11ue poudrée, son Elle est à fai-e mou-i 1famou ! 1&gt; 'l'e.ls sonl
de l'année répuLlicaine ) ; puis, fète.s à
1. .llAI.J.r.T DU p"~, t. 11 , p. 10.
les propos qu'on saisit au \'o) cl.trz les jeunes
chac1uc victoire, et ces fètes, grâce à nus
2. lbid.
grns qui s't·n vonl.
( A suivre,)

joSEJU

TURQUAN.

�LES FEMMES DU SECOND

Julie de Lespinasse

L' AM1JASSAD~1CE

Par Henry l{0UJ0N 1 de l'Académie française.

"'"'

AUX

EMPIRE

CHEVEUX

~

D'O~

La comtesse Le Hon
Messieurs Georges et Jean Monval ont découvert, dans un volume provenant de 1a bibliothèque du marquis de La RochefoucauldLiancourt, un manuscritde huilfeuillels dont
l'écriture est, sans nul doute, celle de Julie de
Lespinasse. Le manuscrit porte ce titre :
Porl.-ail de Madame .... Une femme qu'on ne
nomme point s'y trouve analysée a,,ec la plus
élé•anle
cl la plus perspicace férocité. Il• a
0
été facile d'identifier le modèle du porlra,t :
à chaque ligne, à chaque mot, l'on reconnaît
la comlesse de Bourflers, l'idole de la société
du Temple. !lais fallait-il attribuer à la dolente
Lespinasse ce chef-d'œuvre de littérature féminine? Le style n'est pas dans sa manière douceâtre; il est fait de menues phrases sifflantes
qui crachent leur venin par petites gouUes.
MM. Monval n'bésilent point à attribuer à la
marquise du Deffand ce portrait de Mme de
Boufflers. Julie de Lespinasse aurait simplement tenu la plume sous la dictée de la vieille
aveugle. On voit la scène d'ici. Il y a eu
bureau d'esprit dans le salon de Saint-Joseph;
tous les papillons ont tournoyé autour de la
rayonnante BouFllers. La petite mère du
lJeffand, c&lt; murée dans le cachot de sa cécité J&gt;,
a entendu toute la soirée la musique des
madrigaux monter vers &lt;1 l'Idole l&gt;. Et, par
surcroit, la comtesse de Boufllers ne s'est pas
contentée d'être belle; elle a eu de l'esprit,
elle s'est prononcée sur la politique el la
morale, elle a philosophé. Les sentences ont
coulé à flots de celle bouche éclatante . ll a
fallu que Mme du Defünd fit rouler son fauteuil vers le cercle où la Boufners pontifiait
parmi les désirs. Enfin elle est partie, l'accapareuse! Derrière elle, le salon s'est vidé.
L'aveugle et sa demoiselle de compagnie
restent seules. « Uettez-vous là, mon cœur,
et écrivez ! l&gt; Alors la voix cassée a dicté rageusement les rancunes du vieux cœur flétri.
Et Lespinasse, sans trop de déplaisir, a obéi.
&lt;! Mme de ... , sans être ni belle, ni fraiche,
ni même jolie, ni bien faite, a beaucoup de
grâces dans tout l'ensemble de son visage et
de sa personne ... »
Ici Mme du DuITand s'est interrompue :
« Uites-moi, ·mignonne, est-ce que vous lui
trouvez tant de gr,1ces, à cette Bouffler~? Vous
qui par bonheur avez vos Ieux, comprenezvous ce qu'ils ont tous à s'échauffer pour cette

pédante? " Julie de !'Espinasse répond avec
une petite toux équivoque : (( On ne saurait
nier qu'elle est faite passablement. »
Et un long silence rend encore plus désert
et plus maussade le salon où ces deux femmes,
la galante retraitée et la jeune fille laide,
communienl 1 sans se l'avouer, dans la haine
de la beauté triomphante. &lt;! Moi aussi, se dit
la vieille marquise, j'ai été charmante. Boufflers trône au Temple, dans la salle des
Quatre-Glaces, et le prince de Conti est à ses
pieds. Il y a quarante ans, j'ai soupé avec le
régent. Pourquoi ne m'a-t-il gardé que quinze
jours? Je mourrai sans comprendre les raisons
qui ont détaché de moi ce polisson délicieux.
J'aurais fait une fav,orite accomplie. Ma vie
fut manquée. Ma part d'amour, c'est avec ce
pauvre président Uénault que je l'ai mangée,
en maigres tartines. Je méritais mieux. n
Cependant Mlle de Lespinasse rêve de son
côté : « C'est un froid chevalier que d'Alembert. J'ai de l'esprit, de la seosibilité, du
charme. A quoi cela m'avance-t-il? Voici
bientôt dix ans que je végète dans la domesticité de cette vieille despotique qui me couvre
de caresses, qui me déteste et que j'exècre.
Si elle savait que tous les jours, avant d'aller
chez elle, ses amis montent dans ma chamLrelte et y tiennent séance, elle me chasserait
c.:,mme une servante! J'espère bien ne pas
mourir sans avoir aussi un salon à moi. Un
jour où l'autre, j'aurai de l'influence sur les
scrutins de l'Académie. Mais que ce sera donc
peu de chose encore! Je donnerais tout pour
èlre comme cette effrontée de comtesse de
Boufflers, avec des lèvres rouges, de gros bras
et des épaules blanches. lis me disent tous que
je suis aimable. C'est aimée que je \'oudrais
être. Jusqu'ici aucun d'eux ne m'a troublée.
Je sens en moi pourtant des trésors de passion inutilisés. Tandü: que je parle littérature,
à qui pensé-je? A un milirairc dont je serais
amoureuse éperdument. li Yiendra tôt ou tard,
ce militaire, et ce sera mon bourreau. Ah! si
j'élais belle! "
Du coin obscur où grogne l'aveugle, la
tremblotante voix recommence :
c&lt; Julie, ma chérie, écriYez :
cc Le cœur de Mme de ... , ou plutôt son
àme, car, de cœur, je ne lui en connais point,
est factice comme son esprit. On ne peut pas

dire qu'elle n'ait ni vices, ni vertus, ni même
des défauts et des travers; mais pour peu
qu'on l'étudie, on ne lui trouve ni sentiments,
ni passions, ni affections, ni goûts, ni haine. J&gt;
Ainsi de suite pendant huit feuillets. Celle
exécution de !!me de Boufllers fut, d'après la
&lt;laie probable, le dernier bon.moment que la
marquise du Deffand et Mlle de Lespinasse
aient passé ensemble. Elles se brouillèrent
aussilol après. Julie fonda son salon. Et le
militaire de ses rêves s'incarna dans le comte
de Guibert. Il lui apparut à la fête du lloulinJoli; elle connut alors la cruauté de l'amour
cl devint une virtuose incomparable de la
douleur. Guibert était volage. li faisait figure
de grand homme et les dames se disputaient
ses sourires. La pauvre Lespinasse eut à
lutter, entre cent rivales, contre cette maudite comtesse de Boufflers, toujours insolemment séduisanle à quaranlc-huil ans. Elle
écrivait à l'infidèle : « L'abbé !lorellet disait,
ces jours passés, et dans l'innocence de son
âme, que vous étiez fort amoureux de la comtesse de Boufflers. Si cela n'est pas tout à
fait vrai, cela est si vraisemblable qu'il me
semble que je n'aurais qu'à me plaindre de
ce que vous ne m'ayez pas mise dans la confidence. Je ne mus demande, pour vous acr1uilter envers moi, qu'une chosr, c'est de
me dire la vérité. l&gt;
Après avoir expédié celle làche supplique
douloureuse, Julie de Lespinasse songea sans
doute à cette soirée de jadis où Mme du
Deffand lui avait dicté le portrait de l'Idolc.
Elle a dù penser : ,, C'était une méchante
femme, mais qui ne manquait point de clairvoyance. Et qu'elle avait donc raison de délesler Mme de Boufflers. »
Deux croquis de Carmontelle, au musée
Condé, nous montrent l'idole el Julie. Devant
une table à thé toute .servie, la comtesse de
Boufflers, en déshabillé de mousseline, semble
sortir des nuées; une heureuse tète rose
émero-e des blancheurs. Puis voici Lespinasse,
o
.
en robe
noire, tenue d'institutrice, profi I maigrelet, charme chétif; elle l'ait de la frivolité
et regarde dans le vague. Carmontelle, en
dépit de sa gaucherie, était psychologue. Il a
deviné ce que se disait la triste Julie :
« Pounruoi ne suis-je point belle? Quelle
iniquité! Jl

Par Frédéric LOUÉE.

C'était aux environs de septembre 1856 . mières lignes d'une leltre adressée à la comEn de certains milieux, Youés à l'indiscrétion tesse Le Hon :
professionnelle, - politiques, diplomatiques
ou policiers, - circulaient de singuliers ra« Saint-Pétersbourg, 1856.
contars, au sujet d'un événement d'ordre
(( Je me marie .... L'empereur le veut et
privé rendu public par la qualité des per- la France le désire. Pendant que j'étais au
sonnes .
pouvoir, les rapports de police me disaient
On y mettait en cause vn homme d'État toujours : (( Mariez-vom .... Mariez-vous. »
du plus brillant relief, qu'un miraculeux J'espère, et le désire, que ma femme n'aura
concours de circonstances avait poussé à édi- pas de meilleure amie que vous, et que vous
fier, de ses propres mains, une fortune non ne perdrez pas l'habitude du chemin de
moins extraordinaire. Et l'on y mêlait le nom Bade ....
d'une femme du monde, célèbre par sa
&lt;&lt; Mon:'lr. &gt;&gt;
beauté, par l'éclat de ses réceptions, par ms
qualités rares d'esprit et de cœur, et que la ,
M. de Morny se maria donc, pour le bonchronique quotidienne n'oubliait jamais de heur de la France, comme_il Je croyait, et
porter en première ligne, parmi celles qui pour le sien. li épousa une ,jeune el blonde
gouvernaient l'esprit de Paris. Un incident de princesse moscovite, aux yeux noirs, aux
lettres échangées, grossi de toutes les cir- traits fins, à la tournure élégante, Sophie
constances qu'il plaisait aux imaginations d'y 'l'r~mbctzkoï, demoiselle d'honneur de la t.rnajouter, avait donné le vol à ces propos et
commentaires.
I1 s'agissait, quant au fond de l'histoire,
du mariage, bruyamment annoncé, de !f. de
Morny, alors ambassadeur extraordinaire de
France près la Cour de Russie, et qui s'y était
rendu avec une suite pompeuse, à l'occasion
du couronnement du tsar Alexandre II ....
Des difficultés s'étaient produites, issues de
causes tout intimes . Des réclamations avaient
été formulées. li avait fallu, disait-on, par
ordre supérieur, prendre des mesures, intervenir.
On savait bien, en parlant d'épousailles,
qu'avec ses goûts voyageurs le duc de Morny
entama plus d'une fois de telles négociations,
sans les conclure.
li faillit serrer les liens d'hyménée à Florence. Avant son départ, il était fortement
parlé de son union avec une Américaine,
plus lard devenue l'une des comtesses de
Moltke; puis encore avec une charmante
jeune fille du faubourg Saint-Germain, ~Ille
de Bondeville. On le crut, un moment,
engagé du côté de l'Angleterre. Les bans
allaient même être publiés, à Londres, lorsLE DUC DE l\IOR~Y EN 1852
qu'on apprit qu'il venait de se fiancer a, cc
D'après le dessin de A. FAR CY ,
une beau té russe.
liais, cette fois, la chose était formelle.
Lui-même,_ haussant Ie ton au langage rine, qu'il avait fascinée dans un bal d'amd'un chef d'Etat, qui croit indispensable au
i . li le faut dire aussi : elle n'a\·ail aucune forbonheur de ses peuples la réalisation de s•s tune.
Celte descendante d'un des compagnons de
personnelles joie:-:, lui-même l'avait annoncé flurik , le liéros national et fondateur· de la monarchie
d'une façon presque solennelle, dans ces pre- russe , èlait L_oule prêle, quand survint llorn y, à épou1

..

IIENRY

ROUJON ,

de l'Academie française.

ser le premi er grand seigneut', qui lui demanderait

bassade, a\'eC son charme habituel, bien quïl
eût le double de son âge 1 •
La nouvelle, aussitôt que connue, avait fait
naître, dans l'àme de quelques grandes dames
parisiennes, comme une vague impression de
délaissement. Elle aYait provoqué des revendications plus fondées, de la part de celle qui
fut la providence des ambitions de Morny, à
ses débuts, de celle qui put dire :
•
« - Je le pris sous-lieutenant,je le laisse
ambassadeur. )J
En l'associant à de larges combinaisons industrielles et financières, dont les siens et
son mari assurèrent le dé\'eloppement et le
succès, la comtesse Le Hon av,1it mis entre
ses mains les éléments de puissance et d'autorîté, qui furent les premiers facteurs de sa
haute fortune polilique. Elle y avait engagé,
dis-je, plus que sa confiance, - ses biens
aussi. Quelques millions étaient restés en
route. Une _mise au point s'imposait.
La protestation que n'avait pu retenir la
comtesse Le Hon était rerenue de Saint-PélPrsbourg à Paris, par voies extra-diplomatiques. M. de Morny avait fait pr:ir un de ses
courriers pour en remettre le texte direclement à l'empereur.
De suite on en exagéra, outre mesure·, le
sens et la portée. Des serviteurs trOIJ11Jzê1és
prirent l'alarme. A les entendre, de. ·graves
révélations allaient surgir de cet inddcnt.
Des divulgations fàcheuses, à l'encontre des
fauteurs du coup d'État, étaient imminentes,
~i l'on ne se mellait en garde aussitôt. Déjà,
prétendait-on, des papiers dangereux étaient
entre les mains des princes d'Orléans; et
d'autres allaient partir, qui menaçaient d'a rnir
un retentissement déplorable. Toutes ces suppositions bizarres avaient trouve créance, aux
Tuileries. L'empereur avait jeté ces paroles à
l'un de ses agents secrets :
&lt;! Allez, agissez vite, et énergi[Juement. )J
Francesco Piétri, qui régentait alors le domaine où gouverne, en 1011, M. Lépine, était
entré dans une violente agitation, comme si
l'on e[Lt eu vent d'un complot contre la sùreté
de l'Etat. Des imaginations ridicules avaient
inspiré des décisions non moins extravagantes. Quelques hommes de police avaient
sa main. Tout alla, d'ailleurs, au mieux Jcs inlêrèls
comme du bonheur de )loruy. L'e mpereur de Russie
attribua une dotation importante, en faveur de son
mariage avec l'ambassad eur de France, à la princesse
Sophie T'roubclzkoï.

�l
1f1ST0~1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
lait irruption dans l'hôtel el pénétré dans les Litre de la paix ou de la guerre. Récnnm(nt, veau , pour éclairer l'horizon maussatle. La
apparlemenls de la comtesse Le Hon. o·une son ambassade, à Paris, avait apporlé, a\'ec comtesse Le Hon fut celle étoile. JI ne lui falvoix sombre, l'un d'eux, le spadassin corse elle, un présent roial. Cette couronne, offerte lut, exprime Arsène Iloussa)'C, qu'un regard
Griscelli, avait exigé qu'on lui livrât, sans i, un prince de la famille de France, le duc et un sourire pour entrainer le') eœurs, et il
attendre, la mystérieuse casselle renfermant de Nemours l'avait refusée. A 1a possession ajoute, en son langage de poète :
et Elle enchaîna, dans ses cheveux blonds,
les pièces secrètes et rcdoulées. Elle a\!ail de ce ro~ aume il avait préféré l'assurance
les
dieux et les hommes du jour. o
remis à ces gens la fameuse boîte, qui ne palriolique de ne point troubler, en l'acccpElle
était, en effet, très blonde el fort jolie,
tanl,
la
paix
de
ses
concitoyens.
conlenail que des leures et qu'on alla déposer,
la
sédui.:ante
femme que l'une de ses chères
La
jeune
comlesse
Le
Hon
n'eut
pas
à
recomme un précieux butin, dans le cabinet de
Napoléon Ill. Griscc\li, qui avait conduit celle prendre, avec son mari, le chemin de Brux.elles. amies, Mme Janvier de la Molte, et l'académcrveilleme expédilion, rrçut six mille francs Un autre prétendant, agréé des puissances, micien Valout appelaient, à tour de rôle et
de récompense. Tout rentra dans le calme. le prince de Saxe-Cobourg, avait ceint le dia- sans s'être concertés, en leurs lettres: C! Mon
Tant de hruit s'était fait uniquement autour dème dont n'avait pas voulu le duc de Ne- Iris aux ~eux bleus. 1&gt;
JI m'a été permis de l'entrevoir, mieux
d'une question de comptabilité délicate et mours , et confirmé le comte Le llon dans son
embrouillél', - llÙ le ministre nouher devait poste de ministre plt!nipotcntiaire. Elle a,,ait que d'imagination pure, en contemplant lonramener l'ordre et 1a lumière, à la légitime son sort il\-:é, pour longtemps, dans la capi- guement, chez la princesse Poniatowska, sa
fille, un tableau superbe de Dubufe ainé, qui
tale française.
satis[action di:: la comtesse Le lion 1 •
la
représente en pied. C'est une rencontre
C!
Que
nous
importe
celle
couronne
L'empressement, le zèle qu'y déploya Ilouher
furent même si prononcés qu'il en résulta étrangère, lui dit un prince, si vous nous 3.ssez rare qu'un portrait de femme, avec la
fixitl! de son expression, avec ce sourire infaune rupture complète de l ..ancien a,·ocat &lt;le restez! Jl
tigable, qui ne s'adresse à personne, ces yeux
Elle
était
arrivée
fort
à
propos.
Un
roi
sans
Hiom et futur« ,•ice-empereur J&gt; avec Morny;
toujours ouverts, qui YOUS suivent partout
prestige,
une
Cour
sans
courtisans,
des
salons
et l'on sail 11uel grave préjudice causèr~nt les
conséquences de celle brouille à la stabilité sans éclat, sau[ un ou deux, dans tout Paris .... sans vous voir; il est assez rare, dis-je,
On therchait, quand elle vint, si, de quelqu e qu'une telle et passagère figure, immobilisée
de l'Empire ' ·
U en fol encore parlé quelque temps, en pari, ne se lèverait pas bientôt un astre nou- sur la toile, contenle pleinement la pensée.
Mais, quand le fluide lumin('ux
vertu de ce privilège qu'aH1il le
s'y
est répandu, pour en illuminer
duc de Morny de pass'onncr !"opilous les traits, que l'impression est
nion sur tout ce qui concernait sa
autre! En l'admirant là, si vraie,
personne ou ses actes.
si
rapprochée de nous, celle reine
Maisqueful, rllc-mêmr, lacomdrs
soiré1:s cl des bals d'autrefois,
tesse Le lion? Quel avait été rnn
je rendais grf1ce à l'art divin, r1ui
role défini, quelle ,a part de prespeut ainsi mainlenir dans la vie
tige dans l'espace de temps si brel
ks
êtres de beauté que nous a
que rrprésente la duréi d'une exisravis
la mort. Son image traduit
tence humaine?
adorablement l'idéai féminin du
Elle n'avait pas écrit et n'était
jour, lorsque Dubufe préludait aux
point sortie des limites de la vie
grâces un peu convenues de Win~
prÎ\'ée. Un moment, elle y pensa ;
tcrhalter; et, cependant, rien ne
elle arail comm{ ncé à rédiger drs
date:
ni le cm,tume, ni la pose, ni
notes, rappelant ce qu'elle avait
l'air du ,•isage. Elle est debout,
observé ou ressenti, au plus haut
cambrée avec une grâce attirante.
étage de la fortune et de la consiSes cheveux, tordus sur sa lêle,
dération mondaines; puis, elle s'élaissent
écbapper des boucles létai\ interrompue, par un sentiment
gères ondulant sur les épaules.
de modt'stie el de crainte en soi,
Toute la physionomie est animée
qui lui donnait à douter de l'étend'une
expression juvénile et caresdue de son esprit. A défaut de
sante.
Le sourire se joue dans ses
confidences intime~ , contresignées
prunelles,
comme sur sa bouche,
de sa main, vont nous répondre,
avivant les fossettes creusées dans
pour elle, des documents précis et
la Llancbeur rose de ses joues et
rares.
de son menton.
Fille d'un riche banquier de
C'est le charm{', en un mot,
Bruxelles, Mosselman, elle avait
dalls la per[ection du naturel.
épousé, très jeune, le comLe Charles-Aime-Joseph Le lion, l'un des
Étant ainsi, on la regarda heaufondateurs de la monarchie Leige,
roup.
Lorsque Mme Le Hon en Irait
et qui fut, . pendant onze années,
à
!'Opéra,
c'était, dans la salle,
le représentant du roi Léopold l"
un grand remuement de têtes vers
auprès du gomcrnement frân çais 3 •
cette loge de lace, qu'elle avait
Les circonstances élaient critiques.
arrêtée,
dès 1832, puis rnrs cette
Dans celle période mémoraùh•, où
L\ R EIN E; H ORTENSE ET SON F'ILS AI NÉ1 N APO LÉON-LOUIS-CHARLES.
baignoire
légendaire, où se pressètous les intérêts de l'Europe se
Ta bleau du BA RON G ÉRARD ( 18o7).
rent, autour d'elle, tant de persontrournient en lulle, la Belgique
nages illustres. Au fo~'er, ceux qui
élait au premier pfon, comme ar1

1. Cdtc salisl'adiun ruL-dl .i romplêlc ? La douce
:11uba$sadrice prétcudait le conlrairc. On lui avait
enlevé le ~roduit de SC3 capitaux :
« On m accorde trois millions , quand on m'en devrait si'l: 1 » disail-rllc à Estanceli11 1 qui m'a rêpété le
mot.

:2. llcm:m1uo11s-lc , CIJ pas$aul, l\ uulil'r f...1 l rcdcr:1.~le
de sa fortun e politique au frl•re de N3poléon 111. qui
l'avait &lt;fülingué, lorsqu'il n'étail qu'un jeune a\·ocat
de province, et l'avait puussC auprès du prince pl'Csidcnt.
Des médisants a,·ançaicnt que l'.CIIC chaleur mani-

""" 300"""

lc~lée dans la ùéf,wsc des i11Lérèls de la tomlessc I.e
li on a\'ail éveillé un vogue scnlimcnl de dépit tians
l'â me de Mme l\ouhcr.
i). t e Hon élail le prcmir.r ambassadem: de .Bclgiriuc, accrédite a_uprè.~ d'une cour élrangere, a la
suite de la formation du royaume.

1

1

1

paradaient dans le cortège du duc d'Orléans :
le comte de !lorny, le duc Decazes, le marquis de la Valette, le baron Thiers, - car il
élail baron, - Camille et Nestor
Iloqueplan, Saint-Marc Girardin
et les jeunes doctrinaires en appélit d'avantages sociaux moins
spéculatifs, erraient, empressés
et Oatteurs, sur sa trace.
Dès son apparition, elle anit
arrêté le regard et touché le cœur
du duc d·Orléans, le plus aimable et le plus aimé des princes
de la maison régnante. C'était un
rare esprit, une âme d'élite. S'il
avait su conquérir une inOuence
énorme sur l'armfie, s'il jouissait,
dans le pays, d'une extrême popularité, s'il était le -Mécène et
l'ami des artistes, il était bien
aussi le favori des reines de salons. Des autographes, adressés
de sa main à la belle ambassadrice, el qu'une heureuse fortune a portés sous nos )'CUX, vont
nous permettre de suivre, en
même temps que l'affection grandissante du prince, l'étatd'estime
olt l'on tenait, en ces milieux
arislocra1iques, la comtesse Le
lion et l'allraclion qu'elle exerçait.
Aussitôt qu 'il se lut porté à sa
rencontre, le duc d'Orléans, avec
une courtoisie cxtrême et des
égards parfaits, mil sa sollicitudé
lt rechercher les suffrages de la
gracieuse étrangère. Il ne manquait aucune occasion de lui marquer le prix qu'il allarbait à son
jugement, le désir qu'il avait de
connaître, préférabll'ment à celle
d~s autres, son opinion en toutes
choses . Cbacun et chacune, dans
l'entourage familial du roi, qui,
lui-même, s'était avisé de littérature el composa un opéra, cultivait une inclination, un goût artistique. D'Aumale devait mêler
la plume à l'épée. Joinville cl
Nemours dessinaient. La princesse Uarie
sculptait dans le marbre des œuvres dignes
de durée. L'héritier présomptif, " Mgr d'Orléans », s'adonnait à la peinture. Sans prétendre à aucune supériorité, dans ce genre,
il ne lui était pas indîflërcnt de recueillir,
de bonne part, une approbation aimable,
une louange spirituelle, u:i à-propos flatteur sur le point de ses tentatives d'art,
de ses ébauches. Il ne s'en faisait pas accroire, quant au degré du talent; il lui était
sensible, toutefois, qu'on ne l'en jugeât pas
dénué.
Avec une modestie non ·feinte , mais
qui ne demandait qu'à êlre encouragée, et
avec une délicatesse respectueuse dans les
termes, dont il ne se départit jamais, il incitait doucement la comtesse Le Hon à lui en
donner l'assurance, certain jour qu'il lui en-

voyait une œuvrette de sa compos1t10n, enguirlandée de ce madrigal :
t( Je m'Pmpresse de profiter, madame, de

A COJHTESSE l.E 1fON

---

nement du boulevard du Temple. J'ai reconnu ce cœur, bon et généreux, dans les
accents d'indignation et de sympathie, qu'il
a su rendre si bien. J'y réponds,
eomme toujours, par un attacheIf
ment trop sincère pour que vous
n'y comptiez pas entièrement el
trop respectueux pour qu'il ne
soit pas toujours agréé par vous.
" Philippe d'OnLÉA"· »

L'allachemenl, donl parle le
prince, n'en resta pas toujour.l à
ce ton de cérémonie révérencieuse, à ce pur zèle un peu froid ;
mais, en s'approfondissant davantage, il se nuança d'une expression plus directe, plus personnelle el je dirai plus tendre,
comme dans ces lignes charmantes, qui ont, pour nous, l'int~rêt
de compléter le porlr;il de celle
11 qui elles furent adressées :
Tuileries, dimand1e matin.
&lt;c On a beaucoup parlé de vous,
hier soir, au salon, et d'une manière qui a été Lien douce à mon
cœur; car, parmi les nombreux
iuterlocuteurs, il ne s'en est pas
trouvé un seul ni une seule qui
ait laissé échapper un blàme ni
une parole amère envers vous. Je
ne puis vous dire combien je
jouissais de ce triomphe, que
vous remportiez sur Ja médisance
el sur l'esprit de critique de notre salon; j'ai été vraiml'nt heureux de voir que l'on vous ait
rt1ndu justice el que tout ce qu'il
l' a de bon, de noble, d.élcl'é en
,ous ne rf'ste pas inaprrçu. Les
sensations les plus vives sont en
ceux que l'on aime; cc wnt leur3
peines qu'on ressent encore plus
profondément que les siennes
propres; ce sont aussi leurs plai:sirs aux11uels on prend une part
plus grande qu'elles- mêmes.
Aussi vous n~ sauriez croire combien j'ai d'amour-propre pour vous.
(&lt; Ferdinand-Philippe d'0•1.iA,s . »
&lt;c

LA CO ~I TE:SSE LE ll o N, AMB .~SSA ORI CE DE 8F:LGI QU E:.

JJ'o tri:s I'! laNeau de DunuFE,

votre gracieuse permission pour vous prier
d'accepter ce croquis à l'aquarelle. Je rédame,
en faveur de ma palette, toute l'indulgence
dont nous avons, elle et moi, grand besoin;
néanmoins, je me consolerai même de la critique d'un juge aussi sûr que vous, madame,
si j'ai pu vous occuper, un instant, de celui
qui saisit cette occasion de vous renouveler
ses hommages.
(1 Ferdinand-Philippe d'On,ÉANS. Il
D'autres lettres du duc d'Orléans avaient
pris le même chemin, avant celle-ci, qu'ir:spirèrent des circonslances moins frivoles.
C'était au lendemain de l'attentat de Fieschi:
c&lt; Je suis très reconnaissant à voire cœur,
madame, des sentiments qu'il nous a témoignés , lorsque vous avez appris l'horrible évé-

Toute critique rendait les armes à la douceur de~ attraits qui tempéraient de gfilce
ses airs de reine. Les femmes, sans trop de
jalousie, lui résignaient l'empire de la hraut~,
parce qu'elle étaH souverainement bonne et
qu'il semblait naturel qu'une âme si tendre
eùl un charmant visage pour l'exprimer. Elle
avait une grande raison d'être aimée et le secret le plus sûr pour endormir le.l passions
envieuses : c'était son ardeur à seconder les
désirs de ses amis. J'en vois les signes dan s
une foule de lettres la remerciant d'un service rendu ou 1a priant d'un serYice à rendre.
Elle joignait à tout ce qui plaît tout ce qui
attire et tout ce qui touche. Dans l'intime,
elle séduisait par la mutinerie du geste, la

�"------------------------------------

1f1ST0'/{1.JI
jolie ioffoxion de la voix, l'espièglerie ùe ses
yeux rieurs. Car, visiblement, le rire de ses
lèvres se réflétait dans le bleu de son regard
caressant et animé. On ne résistait
point à ce rayonnement s1mpat.hique; et c'était un besoin, en sa
présence, de le lui dire, sans qu'elle
pùt s'en défendre. Devisait-elle à
table, voulait-elle conter quelque
histoire? On l'interrompait, à chaque minute,· pour revenir sur une
attention dont elle était l'objet,
pour insinuer à son adresse un
compliment. Elle devait répéter
plus d'une fois, avec une expression
d'aimable impatience, ce : &lt;( Laissez-moi donc parler », qu'on connai ~sait si bien autour d'elle.
Té'moin ce passage d'une lettre débordante d'atfeclion, que lui écrivait, sous une impression de souvenance heureuse et de regret,
l'une de ses amies retirée, pendant
les vacances d'été, dans une modeste campagne de Maine-et-Loire :
(( Chère comtesse,
Si j'étais là, près de vous, si
je vous écoutais, un soir, comme
je me sentirais réveillée! On ne
sait ce que vaut un plaisir et son
vrai prix que lorsqu'on en est privé.
Je vois votre sourire, vos yflux de
gaieté, et j'entends vos : Dfais, laissez-moi donc parle/'! Je voudrais
bien vous interrompre et vous embrasser. Vous êtes trop aimable:
le savez-vous? On ne rnus le dit
pas assez. C'est avoir le charme
suprême que de posséder, réunis, comme
vous, l'esprit, le goût, le naturel.

avec le cœur. Encore s'intéressail-elle à ces
choses al'ec assez d'intelligence et de raison
pour en soutenir l'entretien.

politiques, elle avait su réserver, dans son
salon, le coin des arlistes, et aussi le coin
des femmes, où Mmes Duchâtel, de Liadières,
toutes les Laffitte, se repassaient
le dé de la causerie assez joliment
pour attirer, par là, les pas d'un
Walewski ou d'un Morny. On y
pouvait deviser aimablement, galamment. Elle s'y prêtait toute la
première. N'avait-ellepas ses beaux
esprits? L'académicien Vatout, l'inévitable &lt;( Vatout», quand il ne madrigalisait pas chez Mme Dosne,
courtisanail avec succès sur le tabouret de la comtesse Le Hon. Ses
mots, sinon sa personne, qui n'avait rien de séduisant, l'avaient
mis en situation de faveur dans la
maison; il y tranchait en amicale
liberté, comme on peut en juger
par ce hou t de conversation épistolaire. La comtesse prenait les eaux
à \ïchy, dans la belle saison, et
\'atout devait lui faire tenir des
nouvelles :
&lt;(

&lt;(

(( Adèle PERROT (Mme JA~v1ER

DE LA

MorTE).

)&gt;

S'il est vrai que la beauté d'une femme
s'épanouit sous les compliments des autres
femmes, il est visible aussi qu'on ne lui en
méuageait point les effets doux et rares.
Il fallait qu'on lui reconnût, en outre, du
jugement, de la sagacité, puisque des hommes du plus sérieux mérite se complaisaient
à lui faire part, soit en causant, soit en écrivant, de leurs idées, de leurs préoccupations.
J'ai, sous les yeux, une liasse de missives
développées, que lui envoyèrent des ministres
de la Belgique, Van Praët, entre autres, el
où ils ne craigoaient point d'aborder, aYec
elle, ambassadrice, les questions épioeuses
du moment..
Plus tard, de 1855 à i 856, c'est un diplomate, un futur ministre des Alfaires rtrangères, Thouvcnel, qui, de Constantinople, la
tient au courant des négociations engagées
sur les affaires d'Orient. Et j'en laisse.
Je ne dirais point qu'elle ne préférât, en
soi, des conversations moins austères, par
exemple des lettres de femmes, comme celles
de son amie, Mme Janvier, où l'esprit se joue
1. Yaloul avait ses grandes entrées aux Tuileries cl
au ch;iteau &lt;l'Eu sous le gouvernement de Juillet.

Paris, ce jeudi 3 août 18 '13,
à bord de mon li l de clou leur.

Si elle invitait un peu beaucoup d'hommes

Aimable et chère,
&lt;( Que vous êtes bonne d'arnir
songé à moi, que vous êtes gentille de m'avoir écrit quatre jolies
pages! En uaic sœur de la charité, ou plutôt en ange que vous
êtes, vous avez pitié du pauvre malade. Le ciel vous bénira!
&lt;( Je nis mieux, beaucoup
mieux .... Mais mon docteur n'est
pas assez imprudent pour m'envoyer à Vichy.
Il sait qu'il y a là certaine Naïade aux blonds
chereux, dont les yeux bleus, par leur douce
flamme, détruiraient toute espèce de vertu et
même la vertu des eaux. Je fais donc de la
sagesse dans mon alcô1:c et_ ~e ciel m:est témoin (le ciel de mon ht) s1 Je pense a autre
chose qu'à mériter ma liberté._ Qu'en fera!-j~?
Je devais faire un voyage en Egypte; mais J y
renonce et, si Dieu et le roi le permettent,
j'irai achever ma conva~es~ence ~u _chàtea_u
d' Eu 1 • Le départ est fixe, Je crois, a lundi.
Je n'ai pas été à Neuilly depuis quin_ze ,jours,
et je ne sais rien que par des on-d1l.
&lt;&lt; On dit que la princesse de Joimille est
très jolie et que, pour les traits, elle rappelle,
à la fois, la princesse llarie, et aussi un peu
la marquise de Loulé. On dit qu'il est question d'une haute proposition de mariage ....
Mais ... et puis mais .... On dit que la duchesse de Nemours et sa beauté ont grand
air en voyage .... Vous voyez que je suis hie~
maio-re en nouvelles. C'est l'imprévu qm
m'e~graisse sous ce rapporl, et je suis clo~é
dans mon tonneau, où je n'ai ni la philosophie
de Dioo-ène, ni le courage de Régulus. Cependant, ai quelque chose de romain, c'est de
manger couché, c'est de lire couché, c'est

'.'i"était-il pas de la famille? Un détail qui n'est pas
connu de tout le momie : \'alout était un fils de Phi-

lippe-Egalité et, par conscqucnl, un frère de Lo11isPl11lippe.

&lt;(

LOl,;IS-:N'APOLÉON BOXAPARTE.

rrravure d'E,11LE PrcHARO, d'après Se:BASTrEN ConNu.

De nature, elle avait le caractère facile,
l'humeur enjouée. Et l'impression s'en rendait communicative, aux alentours. La gravité de Guizot daignait sourire chez elle.
'fbiers, au sortir des Assemblées, retrouvait,
en sa compagnie, sa vivacilé méridionale.
Armand Bertin, le puissant directeur des Débals, qui forçait la volonté roplc et faisait
plier les minislèrés, se rendait, à sa voix, le
phis amène d(s causeurs.
Il ne dépendit pas d'elle qu'elle ne fit
danser Victor de Broglie, sur le tard de la
carrière du ministre, pair de France el
membre de l'Académie. Ne lui écrivait-il
pas, pour en décliner l'invitation, ces lignes
où passe une légère inquiétude :
&lt;c Vous êtes trop bonne de n'avoir pas tout
à fait oublié un pauvre solitaire, étranger,
désormais, au monde, à ses plaisirs, et je
voudrais qu'il me fût permis d'ajouter à ses
affaires. Je serais, dans un bal, un meuble
déplacé el ridicule ; mais, si vous le permettez, j'irai vous remercier, dans un moment
plus opportun, de votre obligeant souvenir.
(( V. OE BROGLIE. ))

f

J{

d'écrire couché. En vérité, le peuple-roi avait
de singulières manies; comme si le lit était
fait pour autre chose que pour ... dormir!. ..
Vatry m'a raconté vos succès. Où n'en auriezvous pas? Un flatteur lisait, hier, à côté de
moi, un volume de Cellamare, et j'ai souri au
portrait de Mme d'Avernes, l'ange de la volupté ....
'&lt; Adieu, charmante buveuse. Quanù sortirez-vous des eaux, comme Yénus?
(( V. VATOUT, ))
Le ton de la lettre est badin. Mais Vatout,
ne l'oublions pas, était un peu le Voilure du
salon de Mme Le lion .
Ses compliments et ses pointes la changeaient des conversations rmpesées des diplomates.
J'aurais idée que U. de Montrond, dont les
beaux jours en étaient à leur dernier quartier, dut faire acte de présence, lui aussi,
chez la comtesse Le Hon. Depuis le temps
qu'il promenait de par le monde son humeur
caustique et jouait au Chamfort, ayant prêté
de l'esprit à Talleyrand lui-même, on recherchait en lui le diseur de bons mots, le conteur
d'anecdotes, le voltairien acerbe, qui amusait
les présenls aux frais des absents. C'est lui
qui, rnyanl des gens de la meilleure compagnie se quereller au point de se jeter des
flambeaux à la tête, leur détachait gaiement :
« Comme j'avais raison de dire que vous
étiez bien ensemble! )&gt; Cc M. de ~lontrond,
dont la quiétude égoïste eût rendu jaloux un
Fontenelle, attendait ~t diner l'un de ses
amis, M. de Sampaye, et celui-ci ne venait
point, parce qu'il avait eu la malechance de
mourir en chemin. On annonce à Monlrond
la fatale nouvelle. li découpait un perdreau
truffé. Aussitôt, il se lève de table, comme
pour se livrer à un violent accès de désespoir,
puis, se rassied : il mange à lui seul le délicat
volatile. &lt;( C'est étrange, remarque-t-il, je
croyais que cela m'aurait coupé l'appétit! l&gt;
Et l'on racontait, du personnage, bien des
traits de la sorte, qui faisaient plus d'honneur à son esprit qu'à sa bonté d'àme,
Mme Le llon eut autour d'elle des gens
d'aussi belle humeur, el d'un cœur moins
sec.

1foN --.,.

térêt d'autrui, à produire des talents 1, elle désirât davantage d'être introduit. Tout
en al'ait elle-même réglé chaque détail, sug- homme un peu marquant s'interrogeait avec
géré les motifs de décoration et disposé tout une espèce d'anxiété sur le néant de sa gloire
l'aménagement intérieur. Rien dans son s'il n'avait pas acquis droit d'entrée dans
ameublement n'était en place, qu'elle ne l'eût l'hôtel du C( rond-point )&gt;. Tout ce que Paris
dessiné, modelé ou remanié. &lt;( Je veux, di- comptait de poitrines décorées rnulait y pasait-elle, que ce soit de telle façon ,, , et elle raitre, y jeter sa lueur ou son reflet.
précisait la chose ou fournissait le dessin.
Elle élail vraiment alors dans l'apogée de
Cet art féminin, cc don qu'elle possédait de cette faveur mondainf', dont les retours sont
mu mettre et de transformer, à son gré, les inévitables.
hasards de la richesse, d'animer d'une ,·ision
de gràce personnelle la froideur des marbres
li
el la lumière inerte de l'or, l'un de ses hùtcs,
Arsène Houssaye, les célébra, en ces vers _inLe salon de la comtesse Le Hon était netteconnus :
ment orléaniste. Il avait le caractère officieux, qui répondait à la situa'ion officielle
Voire palais, madame, est un ricl1e poème,
du mari et aux personnelles sympathies royaParadis idèal, que le Tasse lui-même
listes de tous deux. Les princes et les gouverEût choisi pour .lrmidc en ses rêl'es de feu.
nants de la monarchie de Juillet en avaient
Ainsi qu'une autre grande dame de beau- consacré la couleur par l'habitude, qu'ils
coup d'esprit, la comtesse de Castellane, elle avaient prise, d'y fréquenter assidûment.
transformait, quand il lui plaisait, ses salons Néanmoins, la comtesse étant femme et faien théâtre. On y donnait la comédie del'anl sant prévaloir, en cette qualité, les raisons
un public, dont chaque unité représentait du sentiment sur celles de la politique, elle
une aristocratie de race, de Laient, ou de entretint des relations et serra des attaches,
beauté.
((Ui eussent pu rendre suspect un esprit
Les diners 11u'elle donnait, à jour fixe, le moins sûr que le sien. Elle ne les afficbait
samedi, jouissaient d'une réputation notoire. pas; elle s'enl'eloppait, en les cultivant, des
lis étaient fameux beaucoup plus par le luxe YOiles de la prudence et de la discrétion,
et l'élégance qui présidaient à leur distribu- mais ne s'en laissait point détourner. Dès les
tion, que par le nombre de convives; car il se premiers temps où son alîection s'éreilla sur
limitait à quatorze et l'on n'excéda presque l'al'enir du jeune Morny, elle était en corresjamais ce chiffre d'invités!. Mais chacun en pondance suivie avec la reine Hortense.
parlait, au dehors. Il n'était guère de deLes originaux de ces lettres de la reine
meure aussi en vue que celle-là cl où l'on Hortense, nous les avons en main. Ce n'est

Dans les réunions à petit nombre excellent
les qualités d'une maitresse de maison. ~lais
la comtesse se fùt sentie trop privé!! de s'en
tenir aux lumières discrètes de la demi-intimité. C'était une grande metteuse en scène,
ayant l'amour i□génieux du faste et du décor.
En 1846, s'éleva, au rond-point des ChampsÉlysées, le majestueux. hôtel où s'écoulèrent
ses années les plus radieuses. Artiste par
août
- car elle peignait, .sculptait,. ou grao
.
vait des eaux-fortes - curieuse et rnvenlivc,
pour son plaisir autant que portée,.pour l'in1. Elle protégea beaucoup Tcnnyrc, le prédéce~scur de Darbedienne. - Elle eut une belle galerte
rie tableaux. Cne vente en fui faile, en 185!1, dont
quelques morceaux de choix, comme la S01·tie de
l'lcole, de Decamps, ou des peintures de Meissonier,
r1u'elle seconda beaucoup à ses dêhuls.
2. On y ,·oyait, d'ha~ilude, ~lorny, l'ambassadeur
rnssc l(isseicf, Estancehn, M. rie )lonl~uyon, cl'llober-

LA COMTESSE LE

LOUIS-NAPOLÉON DANS S.\ PRISON DE 11AM.
Dessiné d'af&gt;rés na/u,·e pa1· te Do~nrn CONNEAt'.

Arrnanil Bcrl111, Tl11crs, John Lemoinne, Yaloul
el le comte Léon de Laborde - le père de toute
une lignêe de femmes charmantes. Je trourc, par
hasard, de ce dernier personnage de l'Empire, membre de l'lnslitul, dircclCUI' tin )[usée des antiques au
Loune, plus tard direcleur général des Archives, ce
court billrt, où il s'efforce de répondre ~pirituellcmcol à une invitalioo de la comtesse :
SHI,

« Du pam sec, cl ,·ous me comblerez de bonheur.
Jus-~z. un peu a'.cc du melon el du dessert. Qurnl au
cu1s1 11er fu tur, Je ne me permels aucuue ohservation;
j'ai trop d'inlêrèl à être bien avec celle haute puis•
sance.
« ,\ demain, cht're madame.
« \'otre dévoué scrrilcur,
(( OE LA&amp;ORJlP.. »

�r---

_______________

,.

111STOR._1.Jl

pas sans un émoi d'irriaginalion facile à concevoir que je palpe· ces _feuillets jaunis où se
laissa parler, sentir, vivre·, ·une fille d'impératrice, mèlée, très jell.[1e, à des splendeurs
incomparables, puis rejetée dans les tristesses
de l'exil et les soucis d'une existence pre~que

précaire, intcrrogc:mt, d'un œ.il anxieux, des
lever$ d'aube &lt;1u'elle ne verra pas luire, pres~cnlant peut-être, à travers les brouillards
opalines mu,rant l'horizon, des retours de
fortune inouïs, de merveilleux lendemains
cnsoléillés . Sur le fon&lt;l du tableau, IJU'évoqucnt ses confidences plaintives ou inquiètes,
:ie déc'lnvre la figure tragique de l'homme
qni connaîtra les plus brillantes et les plus
sombres extrémités de la dcslinée humaine.
Dans le secret des phrases alambiquées, par
les détours des allusions vagues et, cependant,
pressantes, une autre ph)'sionomie s'annonce,
non moins étonnante, celle de Morny, fils
caché d'une reine et frère inavoué d'un empereur, q11'unP suit~ dccirconstanccsexlraordinaires pou,.s:era !1 reprrndrc s:a place au
premiC'r rang, ainsi qnc par un droit héréditaire.
A première vue, les lcUres d'llortense à
Mme Le Hon n"ont rien qui frappe cl se distingue de l'ordinaire. Les caractères graphiques ont un aspect de banalité. Le p,picr
sur lcqûel a couru cette écriture abondante
et négligé eSt mince, sans élégance, dénué
de tout signe capable d'en trahir l'origine.
Mais c'est au fond des choses qu'on s'attache,
c'est p1r 111 i1u'on est retenu, car on y rt'çoit
l'impression directe des é,·énemcnts, tracée
d'une main que faisaient trembler, ltmr à
tour, les t'·motions &lt;lela tcndr~S!:.C, de l'am.iélé
ou de la c,Jlère.
Pour la plnpart, ell, s se rapportent aux
annél'S qui s'écoulèrent entre 1855 et 1838.
C'élait la pé,iodè trouble, a"enlun•usc, de la
carrièr~ de prétendant de l.ouis-'.'fapoléon; le
temps, en particulier, de la bizarro échauffourée de Strasbourg.
Peu de temps avant, accomplissant un
vopgc en Suisse, la blonde comlesse ~Yail
rendu \"i:ûtc à la reine Hortense et fait la
connaissance de Louis-Napoléon : « Qui sait
si nous nous reverrons? l&gt; s'était-on dit en se
quiuant. Quelques jours plus tard, elle rn
1rouvail à Berne, avec sa dame de compagnie.
Dans l'bôtd où elle ayait pris appartement,
on eut le dJsagrémeut de s'apercevoir, au
milieu de la nuit, q11c des voi~ins brupnts
s'étaient installés, en la chambre voisine,
allant, marchant, disculaut, parlant fort.
~)étaient-ils annoncés mus leurs véritaLlrs
noms? On pou Yail en concevoir le doute. Elle
n'en eut la certitude que plusieurs années
ensuite. Fialin de Persign~', causant avec
Min&lt;! Le 1-lnn, l'amenait sur le chemin des
suurcnirs. 1, Vous rappelez-vous, lui disait-il,
ces vui~ins incommodes, à Berne, qui, certaine nuit, troublèrent volre sommein Eh
bien, c'était le prince Louis et moi-même.
Nous nous rendions à Slrasbourg. l&gt;
De cette dernière équipée nous n'avons pas
à refaire le récit. Tandis qu'elle allait à ses

fins provisoires : la prison, l'exil, avant le'
trône, pour Je fataliste agissant qui s'y était
lancé, sa mère écrivait d'abondance à la
comtesse Le Hon. Outre qu'elle lui portait
une confiance sans bornes et un sincère attachement, elle n'ignorait point sa situation
influente à la cour i elle al tendait beaucoup
de son inter"ention auprès des ministres et
du roi. Elle lui livrait toutes ses impressions
du moment, comme elles se produisaient et
se succédaient, de jour C'n jour : soucis personnels de sa propre vie, inquiétudes sur sa
santé chancelante, anxiétés vives sur les agissements de son fils .
Cette correspondance, en ses façons extérieures, était enveloppée de beaucoup de précaulions et de mystères. On l'adressait poste
restante, sous des noms supposés, très bourgrois : une Aime Adèle Michrwl ou une
:llme Callit&gt;ri11e Loisel. Encore avait-on
trouvé q11elque péril à la première forme de
suscription; car je vois, sur l'une de ces
pages, en post-scriptum, une recommandation dilférrnte :
« Donnez-moi votre adresse à Paris, oll je
vous écrirai toujours comme pour une dame
C'ltherine; mais ce ne serait plus poste restante, ce qui paraît toujours louche ... . ,,
On y chercherait vainement le cachet de la
châtelaine d'Arenembrrg, el elle avait recommandé ~ la comtesse d'imiter son abstenlion.
- Votre petit cachet, lui dit-elle, est très
bien ainsi, puisque rien n'est gravé dessus.
Elle signe d'une manil•re quelconque :
Adèle Il ..•. , ou d'un parafe illisiLle, ou d'un
point, el c'est tout. Les perrnnncs y sont
désignées, de manière à ne pas s'y méprendre, par des détails qui parlent clair;
toutefois, on se garde dt! les qua'ifier nommément. Il est bon de se sentir instruit d'avance
ou de posséder la clé de ces allusions, pour
comprrndre entièrement de qui et de quoi il
retourne. Les titres d'alliance et de parenté
répondent à d1•s arrangements particuliers,
convenus enlrè la reine Hortense et l'ambassadrice, qu'dle n'appelle jamais : ma chè,·e
comtesse ni ma chère amie, mais bien : ma
chère n-ièce, lt la mode de Ilrclagne ou de
Belgique. Expressément lui recommandet-elle d'user de retour :
&lt;( Certainement, je suis votre amie sincère; appelez-moi donc de cc nom. Ct'pendan1, je pe111:.e qu'il serait préférable, dans
vos lettres, de mellrc ma tante el de prévrni r
volre sœur' qu'elle ait à en écrire de mèmC'.
C'est afin d'èlre !i même de les consen•cr, les
unes el les aulres, el que, si jamais les vôtres
passent sous des Jeux: étrangers, dies semblent émaner d'une nièce &lt;1ue j'aime tendrement. l&gt;

Sa préoccupation est si ,·ive de ne point
nuire à la tran_quill~té morale d'une si générruse et si dé\'ouée jeune amie!
·

Tant de circonspection, dans les formes,
ne l'empêche pas de s'exprimer fort libremeut sur le comple de ceux et de celles qu'elle
dénonce sans les nommer; elle ne se sent
que plus à son aise de dire, sous le voile, cc
qu'elle a sur le cœur, au sujet des oncles de
Louis-Napoléon, par exemple, voire même de
son mari à elle, le roi détrôné de llo\landc :
(C Croiriez-vous que les oncles, de peur,
ont été indignes? Aussi le mariage" eH-il
rompu. Des imbéciles, pour lesquels on aurait eu la sotLise de se sacrifier! Voilà quelle
récompense on en recueille; car c'étaient eux,
en somme, qui auraient prolité de la réussite
de celui qu'ils blàment aujourJ"hui. lJ

De temps en temps, la royale épisto\ii•re
laisse tomber ·quelques ré0exions atlri5tées
sur l'ingratitude du monde, sur ses illusions
cruellem~nl déçues par l'expérience :

« Je sens le besoin de fuir, aussi loin qu'il
me serait possible, cc monde oi1 je n'ai
trouvé que des douleurs, tandis que je n'avais
éprouvé que de doux sentiments pour lui.
Car j'ai eu la faiblesse d'aimer jusqu'à mes
ennemis, el ceux-là m'en onl bien punie.
&lt;t Là où je trouverai du calme et l'absence
de calomnie, là, seulement, je me dirai
contente. »
Mais le fond de sa correspondance est toujours la question irritanle de la famille napoléonienne : les affcclions ne furent jamais
lrès chaudes entre les Ileaubarnais et ]es
Bonaparte. 'l'iraillrmeots financiers, difficultés de règlements, arrérages tardifs, elle
se plaint aussi de ces choses, et pour en
faire retomber sur qui de droit, sur son
mari surtout, le pauvre roi de llollande, les
responsabilités :
« 4 février 1857.
&lt;t Je ne sais encore l'arrivée (de LouisNapoléon) que par les journaux, etje crains
que ce soit un faux bruit. Son père ne donne
signe de YÎC', mais c'est presque agir Lien
que de ne pas faire de mal. Comme on n'avait
pas voulu me prévenir d'avance, on avait
pris rargenl nécessaire chez le banquier,
c'est-à-dire une somme sur laquelle on avait
réellement des droits, puisqu'elle élait le produit d'un Lien ,·endu. Or, la première déclaration du père a été qu'il n'acquitterait
jamais cette delle, cl vous devinez qui a dû
la paier à sa place. Ah! les enfants qui
n'ont pas de famille doi,·cnt, parfois, se lélicitcr. Je deviendrais saint-simonienne! &gt;&gt;

" 51 décembre 1856.
Pendant ces trois jours d'angoiss~, j'ai

Entrainée par le Lesoin de répandre son
âme, elle ne déguise aucune des préoccupa-

1. Nous \·cr1·ons, plus loin, quelle êtait ccttu sœur
prHendue.

2. J,'u111on proJelée de la prini.:essu Matliiltle nvcc
son coùsin le prince l.oui,;-~apoléon.

&lt;c

L11 COMTESSE LE 1ION

pensé à vous, ma chère enfallt·; je me suis
dit :
« - Elle a senti comme moi \a-t-elle pu
le cacher? N'aura-t-elle pas montre trop dïntérêt en laissant voir son inquiétude? )&gt;

Cliché Braun et C"

LA COUR IMPÉRIALE A fONTAINEBLE~U (2 1 JUIN 186o).

ti?~s. qui la traversent : personnels soucis,
d1v1s1ons de famille, jalousies, rivalités intestines entre les Bonaparte, perplexités profondes sur le sort réservé à celui de ses fils
qui s'est imposé d'être le continuateur et le
seul dép~sitaire d~ la tradition napoléonienne,
retours mvolontmres de sa pensée vers un
· au~~e fils, qu'on ne nomme point, parre
qu 11 fut désavoué dès sa naissanee mais qui
réclame, pourtant, une place dans' les fibres
de son cœur. De celui qui s'appela tout simp!emen~, d'abord, Demorny, puis, gràce à la
separation des syllabes, et avec l'aide propice
de la particule : de Morni, en attendant l'adjonct~on, quand il aura richesse et puissance,
des t1lres de comte, de duc: de celui-là elle
ne parle pas en propres termes; mais elle ne
cesse d'y songer, et des allusions se répètent,
dans ces pages, qui le visent d'une manière
transparente.
·
Il ! a un terrible papier, renfermant le
secret, qui lui tient à cœur, et dont la divulgation possible est l'objet continuel de sa
crainte. Ce papier intéresse fort une autre
personne, la sœur encore, la sœur inconnue,
d?nt on parle toujours à mots couverts et qui
n est pas une parente, qui n'est pas une
VI. - H!STORJA, - Fasc. 47·

femme, mais un ami de la comtesse Le Hon,
Morny lui-même :
J'étais bien sûre que le papiet n'avait
été d~vulgué; mais il n'en a pas moins
ete trouve dans un portefeuille. Je ne l'avais
don~é- que pour le cas où il y aurait eu danger 1c1, et on m'avait garanti la promesse de ne
c(

~a~

s'en _servir que dans cette conjoncture. J'ai la
ce~tilu~e, comme on est loyal, qu'on ne
m aurait pas trompée. Je sais en outre
qu'on a cherché toutes les lettr~s de moi à
votre sœur. Les lui a-t-on rendues? Il me
semLle qu'on a dû voir la vérité .... Si l'on
avait été près du succès, on n'aurait pas eu
à s'en plaindre.

INDEX DES PERSOXNAGES

figurant
DANS LA PHOTOGRAPHIE CI-DES2US

...., 3oj w.

20

�. - - msTOR..1.ll

LI

(( Je compte aller en Angleterre, au printemps, je vous écrirai de là. Et, là seulement, je pourrai voir votre sœur Augustine!
et lui dire adieu. &gt;&gt;
On a prétendu que Louis-Napoléon et
Morny ne se rencontrèrent, pour la première
fois, qu'après la proclamation de la République, lorsque le futur empereur vint poser
sa candidature électorale à Paris. En réalité,
depuis Strasbourg et Boulogne, l'homme qui
était appelé à devenir l'esprit dirigeant du
second'Empire, Morny, n'avail pas perdu de
vue Napoléon, son frère. li se trouva avec lui
en Écosse. Et, sans se le dire peut-être,
mais ne l'ignorant point, tous deux ne furent
pas loin de se voir en même temps chez leur
mère, dans la dernière année de la vie de ]a
reine Hortense.
Les portions de correspondance concernant
Morny ne s'arrêtent pas aux di&gt;tails que nous
venons de lire. On y efOeure d'autres points
infiniment délicats de légitimation, sur lesquels nous préférons glisser, mais qui prendraient une singulière clarté, si l'on en
rapprochait les termes ambigus d'une déclaration autrement précise qu'on trOU\'a dans

les papiers de l'ancien ministre d'État~. et ,'était développé dans le salop de la comÉmile Ollivier affirme que Morny n'avait tesse Le Hon, lorsque Morny n'était encore
jamais eu le dessein de revendiquer un rang qu'un dPmi-personnage politique, incertain
dans la famille impériale, en le dévoilant. Il de la route à prendre, ayant un pied dans
n'usa pas de son droit; il en eut l'idée, ce- l'orléanisme, et l'autre pied dans le bonaparpendant, et des allusions, qui ne nous ont tisme. Là, son ambition et ses appPtits
pas échappé, dans une des Jeures de la reine s'étaient senti grandir. Là, s'étaient agités en
Hortense à la comtesse Le Hon, indiquaient son CPrveau des espoirs audacieux et téméassez qu'il y fut encouragé par elle-même, raires.
Qui s'en doutait, dans ce beau cercle
d'une mallère secrète et prudente.
Tel est, en effet, l'intérêt des lettres que orléaniste?
Un épais baodeau recouvrait les yeux des
nous venons de révéler; elles jettent des
politiques réputés les plus sagaces. La dictalueurs inattendues sur des côtés de la vie,
restés dans le vague, de ces personnages ture! qui songeait à cela, vraiment 1 Si, par
hasard, quelque augure importun en pronoshistoriques.
Tant que Louis Bonaparte était demeuré tiquait le noir présage, on se récriait, puis
silencieux à A1"enemberg et au secret dans la on riait de cette vaine menace.
&lt;c C'est dans ce milieu, précisément, me
prison de Ham, Morny n'avait pas laissé
soupçonner qu'il pût ètre, quelque jour, un racontait le général Estancelin (à un demirestaurateur d'empire. Il était au mieux avec siècle de distance), qu'ai-ant porté là-dessus
les princes d'Orléans, et l'infiuence de la la conversation et laissant voir ma crainte
comtesse Le lion en était, pour ainsi dire, le d'un terrible réveil pour le lendemain, je
trait d'union. Car il sut toujours, dans le jeu m'entendis répondre par Mme Dosne, la bellede ses ambitions comme dans la recherche mère de Tbiers :
&lt;f Monsieur Estancelin, il ne faut pas dire
de ses intérêts, de ses plaisirs, habilement
mettre les femmes de son cûté. Tout en rPs- de ces choses : personne ne veut de diclatant attaché d'àme et de cœur à la famille ture, pas même de celle de mon gend1·e ! 1&gt;
d'Orléans, qu'elle ne cessa jamais d'affecL'un des soirs qui précédèrent la fameuse
tionner, dans l'exil comme sur le trône, la
comtesse Le Hon, poussée par une inclination journée, Morny était resté, jusqu'à deux
plus forte, suivait, d'un regard complaisant, heures du matin, dans le petit salon au preles vues, les desseins de Morny, l'encoura- mier étage, songeant, ironique, au momen~
geait à les remplir et l'y aidait des moyens de faire jeter par les fenêtres des gens qm
que procure la fortune. Ou, plutôt, ses sym- étaient entrés par les portes ouvertes à deux
pathies s'entremêlaient, comme à soQ insu, battants.
dans la même et unique intention d'être
La reine Hortense ... , Morny .. . , Fleury ... ,
utile. De même qu"elle avait voulu atténuer,
sous la monarchie de Juillet, les rigueurs du Persigny, ces nom-:, ces influences, ces sympouvoir contre le prétendant bonapartiste, pathies, ne pouvaient qu'imprimer une sende même, sous la présidence et dans les pre- sible évoluûon aux sentiments politiques de
mières années de l'Empire, devait-elle user la comtesse Le Hon. Son salon se teinta
de son ascendant pour suspendre des mesures d'impérialisme, c'est-à-dire qu'il prit la couleur d'une préférence individuelle. L'aspect
de réaction contre les princes dépossédés.
Tout contre le somptueux hôtel de Mme Le fondamental n'en changea pas beaucoup,
Hon, aux Cbamps-Élysées ", se blottissait un toutefois, tant 11u'il continua d'occuper une
pavillon non moins célèbre et qu'on avait plaee dans les cercles de la haute société. On
surnommé, par comparaison de ses propor- continua d'y recevoir les amis poliliques d'un
tioas plus modestes avec celles du palais autre bord . Des affections anciennes, restées
voisin, et par une intention facile à com- au cœur de la coIDtes~e Le lion, ne s'en laisprendre, de ce sobriquet trop connu : la sèrent pas arracher par les alternatives du
Niche à Fidèle. C'est là que demeurait succès . Durant les dix-huit années de la restauration bonapartiste, et longtemps après la
Morny.
Il ne reste plus rien à connaitre du disparition de ce régime, elle se fit un devoir
coup d'État, tel qu'il l'avait prémédité, de d'entretenir des rapports fidèles avec la faconcert avec Saint-Arnaud, Maupas et Fleury. mille royale, dont le souverain se ralliait
On sait moins que le projet avait pris corps de façon si étroite à ceux de ses débuts

1. Ce détai"I, seul, suflirail à édairn tout le mvslérede la s1lua1ion. Comment eût-il pu être question
d'une Mos~elman. - la famille de Mme Le Hon étant
une des plus fortunées de la Belgique.
2. Morny était prênommé Aug11sle.
3. li y traça nettement, de sa main, ces lignes définitives : « Je suis le dernier fils de la reine, pendant le mariage du roi Louis de Hollande, par consèquenl, suiv.inl la loi, très rCgulîèrcmcnl prince
Bonaparte. frére légitime de \'em/&gt;ereur actuel, et
victime cl'un crime. c'est-il-dire 1 'une suppression
d'êtal. J'ai, pour établir mes droits - si j'étais homme
à le faire - plus de preuves qu'il n'en faudrait: la
notoriété, la ressemblance, des lettres de ma mère;
enfin, une leltre de mon frt'Jre, fjui le reconnait.
Bien que je sois, par principe, três peu disµosé it
m'en pré\'aloir, ce n'est pas une raison .... 1&gt; Et la

plume s'était arrêtée su.~ ces p_oints de s~spension.
Mais voici une autre piecc captl~le,. ~elevee av.cc la
plus scrupuleuse e1actitude sur 1. or1gmal (Reg1str~s
de l'élal civil de Paris 3" arromhs!'-emenl) : l'extrait
de naissance du rutur 'grand personnage d'Etat, duc
de Momy :
« L'an mil huit cent onze, le vingt-deux octobre,
à midi sonné, pa~-devant. no.us, f!laire du 1.11• a~·ro1_1dissemcnt de Paris, souss1gne, fa1saut fonction d ofhcier de l'élal civil :
« Est comparu 1t~sieur Claudc-;\fartin Gar~ien , d?Cteur
en méde1·ine et accoucheur, demeurant a Paris, rue
~lontm:u-tre, n° ·137, &lt;livision du Mail. lcqnel n~us _a
déclaré que l~jour d'liier, a deux heure~ du °!~lm, 11
est né chez lm un enfant du sexe masculm, qu 11 nous
prés.-ntc et auquel il donue les prërm~s Char!esAuguste-Louis-Joseph, lequel enfant est ne de Lomse-

Sa sollicitude, sur cc sujet, n'est pas en
repos. On a besoin de la rassurer à tout
moment:

c1 Je vous ai écrit, il y a deux jours. Vous
aurez mon opinion pour votre sœur. Je veux
qu'elle se sente heureuse et, si son amourpropre a été souvent froissé, qu'elle s'élève
au-dessus des opinions et en impose par là.
Je sais bien qu'il faut, pour cela, de la for.
tune, parce qu'elle assure l'indépendance 1 :
c'est à quoi il faut travailler .... Je vous dirai,
ma chère nièce, qu'une lettre reçue ici affirme
. que le père de votre cousin /Louis-Napoléon)
tient à cc qu'on termine mes affaires à ma
satisfaction i mais je n'ose pas y croire .... )&gt;
Et encore :
{! Je ne veux pas que votre sœur dérange
sa vie .... Qu'elle se soigne, voilà tout .... Que
jela sache heureuse, autant qu'il est possible,
,;oilà ce qu'il me faut. J&gt;
Puis, en post-scriptum :
&lt;1 Cette lettre est pour vous deux . »
Est-ce assez d'en écrire? Les sentiments
qu'elle est obligée de comprimer dans les
termes d'une correspondance indirecte n'auront pas à se contraindre, quand ils pourront s'exprimer de vive voix :
cc

6 décembre 1856.

~ 3o6 -

Emilie-Coralie Fleury, épouse &lt;lu sieur Au~uste-Jeanllyacinthe Demorny, propriétaire à Saint-Domingue,
demeurant à Villetaneuse, département de la Seine.
Lesdites J)l'ésenlalion et déclarnlion faites en présence des sieurs Ale-:us-Charlemagne Lamy, cordonnier,
âgé de 42 aos, demeuranl à P_aris, ru~ Bu!faut! n~ 2:&gt;,
ami, et de JoSf'ph ?t\anch, tailleur d habits, age dP.
40 _ans, demeurant a Paris, rue des Deux- ,eus, n" 3,
ami.
11 Lequel déclaranli et les témoins ont signé avec
nous, après lecture faite.
(Signé) : « Gardien, L1my, Ma~~h.
Cretté, ad;oml •·
4. Il devint la propriété de lime. Sabatier d'Espe~ra11. Le dépulè Archdeaeon occupa1l encore, en HlOti,
le pavillon ,·oisin.

triomphants dans le grand monde parisien .
Cependant, à travers res vicissitudes de
temps et de gou\'ernements, une grande
brèche avait été faile dans sa fortune. On ne
l'avait pas reconstituée sans brisures, après
le relevé de comptes sensationnel dont nous
parlions tout à l'heure. Les minC's de la
Vieille-Montagne avaient vu tarir leurs \"Cines
prodigues. Entre les doigts de la belle comtesse les brillants dividendes s'étaient écoulés
comme une onde.
li fallut, d'accord avec le comte Le Hon,
- qui ne se sépara jamais d'elle, contrairement à ce qu'on a prétendu, en alléguant des
inlervalles d'absence plus ou moins prolono-és
du diplomate à Bruxelles', - il fallut vendre
le palais qui avait été l'Olympe de sa souveraineté mondaine. Elle adopta de vivre les
trois quarts de 1'année en son château de
Condé'. Par échappées, elle reprenait possession de ce Paris, dont les fascinations, si
vaines r1u'on le dise, sont toujours prêtes à
ressaisir ceux et celles qui I.çs goûtèrent. Il
lui était resté, au fond de l'âme, quelque
amère souvenance de l'autrefois. Des regrets
passaient au travers de ses lettres; elle s'y
montrait, par instants, triste et désemparée,
et, bien qu'elle se flattât d'avoir mis son
cœur à la raison, ellP ne pom·ait s'empêcher
d'en exprimer la. plainte. C'est à l'u11e de
celles-ci que répondait, sans doute, une jolie
page épistolaire de Mme Janvier de La !lotte
1Adèle Perrol ), trop sincère, trop réellement
féminine, pour n'être pas tirée de l'ombre où
nous l'avons découverte :

Entre deux déplacements, elle retrouvait
des visages connus. Elle se reprenait à savourer les hommagf's qu'on lui avait tant prodigués. Puis:, on Iui promeuajt d'aller saluer
le soleil couchant sur ses terres.
&lt;c Je connais ces promess:es-là, répondait-elle, un soir; ce ne sont que des cartes
de visites; on ne vient jamais. Mais je suis
très beurt'use dans ma solitude; rar ce n'est
que là, vraimenl, que je me suis trouvée en
face d'une femme que j'aime, et que je ne
connaissais pas .
« - Oui, repartait son interlocuteur,
homme d'esprit et poète; et cette femme
charmante, c'est vous!
&lt;&lt; Je n'avais jamais eu le temps, je ne
dirai pas de regarder ma figure, mais de
descendre en moi-même. l&gt;
Le temps des grandes réceptions dans le
cadre somptueux des Champs-Élysées était
bien fini. Pt'u après le mariage de sa fille,
devenue la princesse Louise Poniatow~ka, et
qui s'était acquis, par ses qualités de personne et d'esprit, une brillante place à la
Cour impériale, elle cessa d'aller dans le
monde.
Le crépuscule avait continué de s'assombrir
au-dessus de sa tète. Elle avait dû vendre
aussi le château, où elle s'était fait une seconde existence plus calme, plus intime, et
revenir à Paris, pour s'y confiner dans
l'amour des siens. En 1879, elle perdait son
fils très chéri le comte Léopold Le lion. Ce
lui fut, à elle-mème, le coup de mort. L'année suivante, sa douleur cessait avec sa vie.
Beaucoup de ceux qu'avaient séparés les
désaccords de la politique ou le simple émiettement des destinées humaines, se retrouvèrent, fidèles, à ses obsèques. On l'avait ensevelie dans les violetles, en cette saison
voilée de brumes, où de premières éclaircies
font croire au réveil prochain de la nature.
Et, en effet, le soleil, perçant à travers les
nues, vint jeter un rayon consolateur sur ce
cercueil, qui renfermait, dit un témoin,
« tant de lumière évanouie ».

c( Quand je pense que vous bénissez Dieu
de votre indifférence! Ne maudissez pas
l'amour, mais les amoureux! Je me figure,
parfois, être jeune, et seule comme je suis
dans cette vilaine chaumière. Crovez-vous
que je conna1'trais l'ennui, si j'avai; l'espérance d'y voir arriver le Préféré? Combien je
me moquerais que tout fùt laid autour de
moi! J'aurais un cher visage qui réjouirait
mes yeux. Et le charme serait là! JI vaut
mieux avoir aimé, alors même que c'est fini,
y:u'ignorer l'unique vrai bonheur de ce
monde. L'isolement fait seul la vieillesse. Je
m'y résigne, mais sans renier le dieu que j'ai
adoré!
« Adèle PERROr (M•E lüv1eo DE LA MoTTE). "

Tout à l'heure parlaient à notre mémmre
les révélations les plus précises - tirées des
entrailles maternelles en quelque sorte, sur

1. Lorsque mourut le comte Le lion, des témoignages de l!onsidération sympathique affluèrent chez
elle.
L'un des ministres de Belgique, Van Praët, ~crivait à la comtesse, le 5 mai 1868: 11 Bien souvenl,
en passant en revue les temps (JUe uous avons connus,

le roi disait : « Mon pêre m'a toujours répété que
le comte Le Uon lui avait rendu les plus granrls
11 ~ervices, â l'époque la plus difficile de son rëgne. 11
Et il ajout.ait : « Vous avei mille fois raison de le
« dire : C'était le bon el beau temps. »
2. Dcveuu la propl'Îétè du comte de Jarnac.

Un Post-Scriptum.

, M.

COMTESSE LE 1foN - - - .

la nais~anre du duc de Morny, qui n'avait
point, :lans de bonnes raisons, adopté pour
son écusson une füur d'hortensia barrée.
Un autre fait et d'une terrible signification,
celui-là, concernant les origines également
troubles de son frère couronné : Louis-Napoléon. Je le reçus d'Alfred Mézières, qui l'entendit conter à la duchesse de Plaisance, en
la ,•il~e d'Athènes, lorsque, fraichement sorti
de !"Ecole normale, il accomplissait le pèlerinage classique dans ces lieux privilégiés.
Belle-fille de l'ancien deuxième Consul, elle
était de celui-ci grandement appréciée pour
son intelligence vive, dont les affinilés étaient
plus rares avec le caractère abrupt de son
mari, le général Lebrun, un soldat, rien
qu'un soldat. Il lui disait finement : 11 Vous
et moi, nous nous rejoignons ... à travers
CharlPs! Il Or, dans une de leurs fréquentes
causeries, il lui confiait ce souvenir d'un
rnyage en Hollande.
Un après-midi, Lebrun, duc de Plaisance
et la duchesse se rendaient ensemble au château du roi Louis-Bonaparte. En arrivant au
palais, ils considérèrent sous Je péristyle une
jeune femme pressant contre son sein un
Laby enveloppé de langes précieux. C'était le
prince Louis, dans les bras de ~a nourrice.
Les visiteurs s'approchent, donnent à l'enfantelet une caresse, puis montent l'escalier.
Au premier étage ils se séparent, le duc
allant chez le souverain, la duchesse allant
présenter ses devoirs à la souveraine.
Les premiers mots de Lebrun aussitôt
qu'admis en la présence du roi sont pour le
féliciter du gentil enfant qu'il venait de voir,
et pour Oatter aimablement l'amour-propre
paternel : 11 Que dites-vous là? répondit
Louis d'un ton brusque. Mais ce n'est pas le
mien. Il n'a jamais été à moi. Je sais très
bien qu'il n'a pas une goutte du sang des
Bonaparte dans les veines, mais comme il est
le troisième, comme il n'a aucune chance de
me succéder et parce qu'il ne régnera nulle
part, je n'ai pas voulu faire de bruit, de
scandale. Soyez seulement certain que celuilà n'est pas mon fils. "
Quel étrange imbroglio dans les origines
de la restauration impérialiste! Louis-Napoléon arrivant au faîte de la puissance humaine,
par la grâce d'une naissance plus que douteuse; Morny, son frère inavoué, l'aidant à
gravir les marches du trône et le suivant de
près, tandis que bientôt, dans l'orbe de leur
étonnante fortune, graviteront d'autres destinées exceptionnelles : celles du comte Walewski, - le véritable fils du grand homme,
par droit de nature.
FRÉDÉRIC LOUÉE.

�LES SALONS E1 LA COU}! SOUS L'I 'R,.ESTJI.U}!JI.T1ON

MES SOUVENIRS
&lt;t&gt;

Les salons et la cour sous la Restauration
Par DANIEL STERN (Madame d'Agoult).
'

.,

Au moment où j'entrai dans le monde,

la bonne compagnie parisienne se divisait en
trois parties principales, dont chacune prenait son nom du quartier qu'elle habitait de
préférence : le faubourg Saint-Germain, le
faubourg Saint-llonoré, la Chaussée-d'Antin.
Ce rapprochement, dans un même quartier,

des personnes qui se fréquentaient, ce voisinage de fait, qui devenait aisément voisinage
d'esprit, était extrêmement favorable à la
sociabilité; on s'en aperçoit aujourd'hui qu'il
a cessé d'exister. Avec l'éloignement des demeures, on a vu se produire la froideur des
rdations; ce n'en est pas la seule cause, il
s'en faut bien, mais ce n'en est pas non plus
une des causes moindres.
Les deux premières sociétés, le faubourg
Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré,
séparées seulement par des nuances d'opinions ou par des situations plus ou moins
variables, se rencontraient, se mêlaient aisément.
Elles ne voyaient la troisième, formée
de gens nouveaux, enrichis dans les affaires,
qu'aux rares occasions des fètes officielles 1 •
J'appartenais, par mon père, à la partie la
plus exclusive, la plus pure, en ses opinions
comme en ses traditions, du faubourg SaintGermain. L'émigration, la Vendée, le pavillon Mai·san, la Congrégatfon, le Bord de
l'eau, tous les défenseurs de l'autel et du
trône, tous les fervents du Vive le roi quand
même, toutes les coteries de l'ultra-royalisme
s'y donnaient la main'.
La vieille aristocratie de la cour, de la
ville, de la province, qui faisait le fond de
cette noble compagnie, admellait bien dans
ses salons, par haute faveur, quelques
hommes récents, mais seulement ceux qu'un
grand :zèle, de grands talenl s ou des circonstances heureuses, avaient mis à même de
1. Une anecdole de ma ,·îc mondaine montrera
commenl ropinion sCparait alors ces drux sociétés.
Dons un bal qui se donnait à Francfort, ebez mon
oncle Bethmann, en 1815, quelques dames allemandes. comparant, à la contredanse, une jeune
Françai~e, mademoiselle Lambert, et_ moi, demandèrent à un secrétaire de noire ambassad ~ laquelle,
selou lui, dansait avec le plus d~ gràc~. « Elles da~senl lo11tes deux à merveille, rcpondtt le galanl d1pl,,mate (M. Denys Benoist, aujourd'hui M. 1~ comte
Benoist d'Azy), l'une, comme au faubourg Saml-Gf'rmain l'autre, comme à Ill. Cllaussêe-d'Antin. ~ Le
mot fut lrou,·é joli, répél~, bientôt altéré. Lorsqu'il
revint a son auteur, on l~i foisait dire que made-

'

I

•

I

servir efficacement la cause des Bourbons, et
toujours avec une nuance d'accueil. Les habitudes de ce monde par excellence, qui ne
voulait connaître et compter que lui seul
dans la nation, étaient d'une régularité parfaite : six mois dans les châteaux, six mois
à Paris; le bal en carnaval, le concert et le
sermon en carême, les mariages après Pâques;
le théâtre fort peu, le voyage jamais 3 , les
cartes à jouer en tout temps, tel était l'ordre
invariable des occupations et des plaisirs.
Tout le monde, comme on disait alors, en
parlant de soi et des siens, faisait comme
tout le monde. Mais tout le monde, il faut le
dire s'accordait dans une manière d'être
aussi simple qu'elle était noble. Tout avait
grand air et bonne ' façon dans ces chàteaux
antiques, dans ces vieux h0tels, où 1~ présence des ancêtres, le culte des souvenirs, le
maintien des habitudes solennelles ou familières, entretenaient de génération en génération je ne sais quelle gravité, doue~, je ~e
sais quelle naturelle fierté qu on n abordait

ExPOSITJON DU CORPS DE

Louis

,

pas sans respect. Dans cette sociélé, la plus
illustre du monde, comme on se connaissait
avant même de s'être vu, dès le berceau, on
pourrait dire dès avant la naissance, par
alliances, par récits nourriciers, par tout un
cousinage historique qu'il n'était pas permis
d'ignorer ou de négliger; comme on recevait
même nourriture d'esprit, aux pages, aux
écoles militaires, au régimenl, dans les
ambassades et même dans l'Église: égalité
entre soi, fière obéissance aux princes, largesses aux pauvres, confiance en Dieu et en
la fortune de la France, on apportait. dans
le commerce du monde, une aisance parfaite,
une sécurité, une ouverture de physionomie,
une cordialité d'accueil et d'accent que je n'ai
plus jamais rencontrées ailleurs. Il régnait
dans les demeures de ces grands seigneurs
d'autrefois une certaine magnificence, mais
tempérée par un air de vétusté et d'habitude
qui lui ôtait toute apparence de faste. Les
repas étaient longs, nombreux, substantiels,
mais sans grands apprêts. Le maître de la

XVIII. DANS LA SALLE DU TRÔNE, AUX TUILERIES,

DU 18 AU 22 SEPTEMBRE 1824.

maison servait lui-mème; il tranchait, il découpait avec coquetterie et bonhomie. On
offrait à ses convives le poisson de ses étangs,
le gibier de ses forêls; on leur Yer~ait abondamment les vins vieux des ancêtres. Au
dessert, la chanson gaillarde; ni gêne, ni
piaffe; rien jamais de gourmé, de crêté, d'infatué, dans ces réunions de gentilshommes
où personne n'avait ni vouloir ni pouvoir,
comme il arrive en nos assemblées de parvenus, de se donner pour autre qu'il n'était,
de paraître ce que ne l'aYait pas fait sa naissance. Là aussi, contrairement à la vanité
bourgeoise, les titres, les charges, les emplois, tous les accidents de la fortune ne
comptaient guère, et l'on ne s'y réglait aucunement pour accroître ou diminuer l'honneur de l'accueil. Les femmes, on ne l'ignore
pas, recevaient dans cette société d'origine
chevaleresque des hommages fervents et constants. Jeunes, elles y régnaient par la beauté;
vieilles, elles commandaient au nom de l'expérience; elles gardaient la préséance au
foyer, le privilège de tout dire, le d1·oil
d'asile et de grâce; elles décidaient sauve.
rainement de J'opinion dans les délicatesi:es
de la bienséance et dans les délicatesses de
l'honneur. De leur accueil dépendait le
plus souvent la faveur d3ns le monde et
l'avancement à la cour des jeunes gentilshommes.
La coquetterie et la galanterie ne cessaient
à aucun âge dans les relations des deux
sexes. En amour comme en amitié, les liens
étaient souples, légers: ils rompaient rarement; la vieillesse Yenue, on les trouvait
d'ordinaire resserrés plutôt que relàchés par
l'action du temps et de . l'habitude, Le temps
et l'habitude donnaient à la bonne compagnie, que j'ai vue si brillante encore dans ma
jeunesse, une perfection d'intimité et aussi
une puissance d'opinion que les sociétés nouvelles et mobiles ne sauraient atteindre. Il s'y
produisait, dans une fréquentation à la fois
libre el discrète, des nuances d'expression
&lt;l'une délicatesse infinie. Il y régnait, en1re
personnes de condition et d'éducation entièrement semblables, un sous-enlendu gracieux,
une convention facile. obserYée de tous sans
effort, qui prévenait la dispute, écartait l'importunité, détournait ou palliait les fàcheux
discours. Il en résultait, sans doute, quelque
chose de peu accentué et de trop semblable
qui tournait aisément à la monolonie 1 mais
pourtant les salons, les châteaux, les familles
avaient chacun sa physionomie propre et sa
manière d'être distincte. Je choisirai dans les
différents groupes du faubourg Saint-Germain
les personnes que j'ai le mieux tonnues, ou
cellf's qui, lout en ne faisant que passer deva,H mes Ieux, m'ont laissé l'impression la
plus vive, afin de donner l'aspect général de
ce monde évanoui.

Il
moiselle de Flavigny dansait comme au faubo!1rg
Sai11t-A11toine. Les bons Allemands n'y entendaient
fJ8S malice; mais, pour nous autres Français, quelle
é.normitê l
'2. Les lecteurs qui ne se rappelleraient pas le sens
de ces dénorninations en trou,·eront l'impression très

vive dans le volume de Polthmque des OEuvrea

complètes de Chateaubriand.

. .

5. On avait encore un peu l'op1mon de madame
de Sévigné, lorsqu'elle êcrit il sa fille =. u. Une fe~nme

ne doil paa -remuer sea oa, à moms que d étre
ambatsadi·ice. ,

A tout seigneur, tout honneur! Je parlerai
en premier lieu du roi et des princes, gui,
sans dominer l'opinion, avaient néanmoins

dans les prépccupations du grand monde une
part considérable,
On se gênait fort peu, dans la société du

ENTRÊE DE CHARLES

X

DANS PARIS, LE 27 SEPTEMBRE 1824.

faubourg Saint-Germain, pour critiquer les
princes. Quand on avait fait son dewir de
gentilhomme, en leur offrant ses biens et son
épée, on se tenait pour quille envf'rs eux; on
ne se faisait pas scrupule de dire tout haut
ce qu'on avait à reprendre dans leurs personnes .
La noblesse émigrée, ruinée, décimée par
la révolution, trouvait ses princes ingrats.
Le milliard d'indemnité qu'on lui faisait
espérer sous le rè~ne de Louis XVlll, qu'on
lui donna sous le règne suivant, les grandes
cbargeS rétablies pour elle, n'apaisaient que
le plus gros des colères. Il restait mille
pointes d'aigreur, un vif déplaisir de la
Charte, avec le plus railleur dédain de la politique nouvelle qui accueillait les parvenus,
oubliait le passé, cherchait les compromis,
prétendait enfin réconcilier des gens irréconciliables. Vainement le roi Louis XVlll avaitil essayé, par de nombremes faiblesses, de
désarmer les rO)'alistes. Un prince philosophe,
un prince lellré, assis, quelque peu anglais,
non hostile aux parlements, comprenant
tout, se faisant expliquer tout, se faisant à
tout, n'était guère le fait d'une noblesse
orgueilleuse, qui ne voulait connaitre que le
cheval et l'épée, les droits de la race et les
privilèges du sang. On ne pouvait contester à
Louis XVlll les dons de l'esprit; on ne pouvait méconnailre dans son caractère une certaine grandeur royale; on s'attaqua aux prétendus vices de son cœur; on railla ses fa''oris , et ses favorites. Les caricatures, les
anecdotes, les persiflages, les sarcasmes
contre le roi infirme et libéral, couraient les
...., 309

i,....

salons. On n'y cachait pas du tout l'impatience d'un nouveau règne. Cependant les
profonds respects dynastiques dont la famille

royale entourait son chef, l'étiquette rétablie
au chàteau, plus que tout cela, la dignité
tranquille qui se lisait au front de Louis XVlll,
ôtaient, dès qu'il paraissait en public, malgré sa fàcheuse impotence et la bizarrerie de
son accoutrement, toute possibilité, toute
envie de le trouver ridicule.
Je vis Louis XVIII deux fois, en deux occasions solennelles. Une première fois d'assez
loin, à son balcon, où il assistait, le 2 décembre t823, entouré des princes et des
princesses, à l'entrée triomphale dans le jardin des Tuileries de monseigneur le duc
d'Angoulème et des régiments de la garde,
4ui revenaient victorieux de la campagne
d'Espagne; une autre fois le 25 mars de
l'année suiYante, à l'ouverture de la session
qui devait êlre la dernière de son règne.
La cérémonie se faisait en grand appareil,
au Louvre, dans la salle des gardes, Pn présence de toute la cour. li y avait des places
réservées aux dames prés~ntées; d'autres,
plus en arrière, où étaient admises les personnes non reçuei: au chàteau. Le spectacle
était pour moi tout nouveau. Il fut très grave.
Le vieux roi - il avait altJrs près de soixantedix ans, - vètu selon sa coutume du frac en
drap bleu orné de deux épaulettes d'or, couvert des plaques de ses ordres, la chevelure
poudrée, reniermée derrière la nuque dans
un ruban de soie noire, le chapeau relevé, à
trois cornes, l'épée au côté, ses jambes entlées enveloppées de larges guêtres en velours
cramoisi, entra, roulé par ses pages, dans
son fauteuil, entouré des princes et des grands
de sa maison. L'œil d'un Holbein aurait vu,

�LES SALONS ET LA COU]! SOUS LA "J{ESTAUfl.AT1ON - - - - ,

111STOR._1.Jl
appuyées sur le dossier de pourpre du siège
royal, les mains pâles de la Mort, officieus1:s
el perfides. Louis X\'111 n'avait plus que peu
de mois à vivre. li le savait. Alleint de celle
somnolence sénile qui annonçait aux mPde•
cins. sa fin procbainP, observateur impassible

hàos du Trocadéro célébraient les grâces

piquantes sous la noire mantille, des bouquets
de roses sur le crêpe et la gaze de nos robes
de deuil et de bal; et cet aspect inaccoutumé
des quadrilles, ce mélange de deux couleurs
emblématiques de la plus grande tristesse el
des progrès de la gangrène qui rongeait ses de la plus grande joie en parut un agrément.
Ce fut à son entrée dans Paris, au retour
os ramollis et ses chairs paralysées, le roi,
lorsqu'il se montrait enr.ore en public, n'avait du sacre - 6 juin 1825 - dans sa vaste
plus qu'ull souci : maintenir dans sa per- voiture d'or et de cristal, traînée de huit
sonne affaissée la majesté ro~'ale. Par un chevaux blancs empanachés, que je vis
effort inouï de sa YOlonté, Louis xvrn, rele- Charles X pour la première fois . L'année suivant sa belle tête Lourbonnienne que la pr- vante, je le vis encore dans une procession
. santeur du sommeil faisait malgré lui retom- du grand jubilé - 5 mai 1826. - Il était
ber, prononça le discours solennel, dont les cette fois vêtu de violet, en signe de deuil,
phrases, commencées d'une voix vibrante
encore, s'achevaient inarticulées dans un pé-

nible et confus murmure.
Le comte d'Artois, debout près de son
frère, jetait de loin à loin sur l'assemblée un
regard vague; il souriait, comme par habitude de courtoisie, d'un sourire plus vague
encore. A ses côtés, le duc d'Angoulême, le
héros J,u Tl'ocadéro, selon le langage des
gazettes, embarrassé de sa gloire et de sa
contenance. La duchesse d'Angoulême, en
costume de cour, droite et raide. La duchesse de Berry, gracieuse dans sa gaucherie enfantine, tout affairée à ses dentelles,
tt ses plumes, à ses colliers; occupée,
sans y parvenir, à se composer un maintien. Les ministres derrière le roi. Tout
en avant, le président du conseil, M. de
Villèle, chétif, timide et de peu de mine;
le vicomte de Chateaubriand, ennuyé là
comme ailleurs, et promenant, sur la foule
comme sur le désert, son grand œil superbe.
Les ofliciP.rs de la couronne remplissaient le
fond de la scène; tout autour, une rangée de
gardes du corps, dans leurs brillants uniformes, en formaient la perspective.
Le discours de Louis XVIll annonçait des
changements à la- Charte, qui devaient, faisait-on dire à son auteur, en consolider l'établissement. Le roi fiignifîait aux députés
qu'un projet de loi leur serait présenté pour
substituer au renouvellement annuel, par
cinquième, de la chambre, le renouvellement
intégral, ou ce qu'on appelait dans le langage
parlementaire du temps la septennalité. Je
ne savais guèr~ alors ce qu'on pouvait vouloir
dire par là, mais je n'entendis pas sans émotion ce vieillard royal, dont la voix mourante
commandait à uoe si grande el si noble
assemblée un suprême silence.
L'année suivante, 1824, je portais le deuil
de Louis XVIII, deuil de père, disait-on, el
qu'on de,,ait garder pendant une année entière. Mais après les obsèques, quand le cercueil du feu roi fut descendu au caveau de
ses ancêtres, et que, au bruit du canon, le
roi d'armes eut proclamé, dans la basilique
de Saint-Denis, Charles, dixième du nom, par
la gràce de Dieu, très chrétien, très auguste,
très puissant roi de France et de Navarre, on
tempéra les signes trop lugubres du regret
public. Les fêtes de la saison n'en furent point
attristées. On jeta, à l'espagnole, par imitation peut-être des dames andalouses dont nos

ÜUCUES!àE DE BERRY.

D'après un dessin àll

BARON GiRARO.

non plus pour la mort de Louis XVlll, mais
en commémoration de la mort de Louis XVI.
li se rendait à la place 1e la Concorde pour y
poser la première pierre d'un monument
expiatoire, rnté par la chambre introuvable,
_d'après le vœu exprimé par le maréchal
Soult, à la mémoire du roi martyr, sur le
lieu même de son exécution.
Dans l'année 1828, après mon mariage, je
fus présentée à la cour. A partir de ce moment jusqu'à la révolution de juillet, je vis
assez souvent le roi, soit aux réceptions, soit
aux bals ou aux spectacles du château, soit
dans les soirées intimes de la Dauphine . Les
habitudes et l'étiquclle de la maison de
Bourbon apnt aujourd'hui une sorte d'intérêt historique, je dirai ce que j'en ai vu.
L'usage voulait alors que les nouvelles mariées fussent, à leur entrée dans le monde,
présentées en cérémonie au roi et aux princes.
On était pour celle présentation assistée de
deux 1nan·a1.nes, choisies parmi les parentes
les plus proches ou les plus considérables.
Comme le cérémonial était compliqué, on prenait, pour s'y préparer, des leçons spéciales

du maître à danser de 1a cour, M. Abraham.
C'était lui qu'on avait appelé aux Tuileries,
dans les premiers jours de la Reslauration,
quand la duchesse d'Angoulême s'occupa de
rechercher l'ancienne étiquette; c'était lui
encore qui avait été chargé d'enseigner à la
vive Napolilaine, qui venait épouser le duc de
Berry, les len1eurs de la ré\'érence, l'art de
tenir les pi·eds en dehors, et les autres éléments des grâces françaises . Seul, après plus
d'un quart de siècle d'émigrations, de prisons, de Msastres, M. Abraham les avait
retrouvées intactes dans sa mémoire. Seul,
il pouvait professer le beau main1ien traditionnel. Selo11 la coutume, M. Abraham, en
jabot de dentelle el en manehelles, me donna
trois répétitions de la révérence au roi. li
n'en fallait pas moins pour s'accoutumer à
manœuvrer le long manteau de cour, dans
des marches Pl contre-marches où jamais on
ne devait tourner le dos à Sa Majesté. li fallait apprendre à donner lestemeot, sans qu'il
y parût, de petits coups de pied, à lancer de
petites ruades à la lourde queue traînante,
à désentortiller ses plis confus, à l'étaler
largement et bellement aux yeux, sur les
lapis . Il fallait aussi se mettre bien· en
mémoire les trois inclinations pr11fondes,
à espace égal, qui se devaient faire avant
d'arriver au roi; la première, tout à l'entrée de la galerie à !"extrémité de laquelle
il se tenait, entouré de ses gentilshommes; la seconde, au tiers du chPmin que
l'on faisait vers lui, après une dizaine de
pas, graves et mesurés; la troisième, après
dix autres pas encore, en présence de Sa
Majesté, qui, de son côté, s'était avancée de
quelques pas à la renc~mtre des dames. Enfin,
congédiée d'un signe gracieux, on avait à
opérer une retraite extrêmement difficile,
un mouvement en diagonale, au moyen duquel, en présentant toujours le front au
roi, on devait gagn~r la porte de sortie,
qui se trouvait un peu de côté, dans le
fond, à l'extrémité opposée à celle par oü
l'on était entrée. Il y avait là, avec les préoècupations et l'émotion inséparablas d'un
tel début, si l'on manquait de présence
d'esprit, des occasions d'accidents, ou tout
au moins de gancheries, les plus fâcheux
du monde. Les histoires de ces accidents ornaient la mémoire des gens de cour; on
ne manquait pas de les raconter à la future
présentée, ce qui achevait, comme on peut
croire, de porter le trouble dans son àme el
dans son maintien.
La journée qui précédait la présentation elle se faisait le soir - appartenait aux faiseuses et aux habilleuses, au conseil en permanence des man·aines expérimentées. Mes
deux marraines étaient la vicomtesse d'Agoult, tante de mon mari, dame d'atours de
madame la Dauphine, el la duchesse de !lonlmorcncy-Matignon. Mon habit de cour était
entièrement blanc. Il se composait d'une
robe en tulle lamé, tout enguirlandée de
fleurs en haut relief d'argent, et d'un manteau en velours épinglé, d'un ton plus mat,
également brodé d'argent : le tout, couleur

r

CORTÈGE ROYAL ( 27 SEPTE~IBRE 1824). -

de la lune, comme ]a robe de Peau d'âne,
à ce que je prétendais . Ma coiffure haute et
roide, selon la mode du temps et !~ goùl de
la Dauphine, était formée de plusieurs boucles ou coques de cheveux énormes très
avancéPs sur le devant de la tête, et d'~ù retombaient en arrière de riches barbes en
blondes. Ces coques étaient surmontées d'un
panache de plumes d'a_ulruche. Sur le Iront,
q~e cachaumt en partie deux touffes symétriques de cheYeux frisés, reposaient Jourdement, en manière de diadème, des fleurs et
des épis en diamants. Je portais à muu cou
un collier d'rmeraudes d'üù prndaient d'immenses poires entourées de brillants, dont
on disait qu'ellt::s surpassaient en «rosseur et
en éclat la parure, très vantée à
cour, de
madame la duchesse d'Orléans. Un éventail
taillé à jour dans la nacre et l'or, un mouchoir garni de vieilles dentelles très précieuses que le Yi.comte d'Agoull avait détachées pour moi de son grand costume de
l'ordre du Saint-Esprit, une couche de fard
sur les joues complétaient mon ajustement et
le_ laisai;?l tel qu'il devait être pour satisfaire à l ellquelle de la cour du roi Charles X.
Par une spéciale faveur, pour les amis
dévoués de son long exil - le vicomte et la
vicomtesse d'Agoult n'avaient jamais quitté
mada~e Roy~I~ - la D~uphine avait exprimé
l~ grac1eu1: des1r de voir, dans son particuher et avant qu'elle parùt devant le roi la
nouvelle présentée. En conséquence, ~ous
nous rendîmes dans les petits appartements
de la fille de Louis XVI quelques minutes
avant l'heure indiguée pour la réception
royale. A peine étions-nous dans Je salon
affecté à la dame d'atours, que la porte s'ouvre. Venant droit à moi, la Dauphine me regarde des pieds à la tète, puis, son examen

1;

l

CARROSSE DE LA DAUPHIXE
· ·-

D'a••,·s
r•

1m

dessn,. •conlemporain.
.

fait, se tournant brusquement vers la vicom- re. fa.meux. Français de plus, inventé pour le
tesse d'Agoult: &lt;1 Elle n'a pas assez de roua-e 11 ilfoniteur par le prince de Talleyrand ou
dit-elle d'un ton tranchant; et, sans un° ~ot M. Ileugnot. Quoi qu'il en soit, quand je fus
de plus, elle regagne la porte comme elle en sa présence, le roi voulut être, il fut en
était venue, avec une rapidité foudroyante. réa1ité très aimable. S'adressant à mes deux
cc Comment n'avais-je pas vu ce]a? &gt;&gt; dit Ja
marr~iu_es_, ?a~s l'_inlention vi~ible d'épargner
vicomtesse en me regardant à son tour, sans m~ t1m1d1te, il tmt sur mm, devant moi,
montrer le moindre étonnement du sincrulier mille propos flatteurs, et nous retint beauacc?eil ~e la prince:-se. Mais que faire? n'y coup plus longtemps qu'il n'avait coutume
avait pomt de remède; on venait nous aver- ~e le f?ire d~ns ces fati~antes r~eptions où
lir que les apparlemen1s du roi s'ouvraient. 11 ne s asse_ya1t pas. Uepms lors, Je retournai
A cinq minutes de là, la vicomtesse, la régulièrement au château, et toujours Charles X
duchesse de Montmorency et moi, toutes !rois se rappela, avec cetle mémoire des petites
en ligne, nous faisions notre triple, profonde choses qui sied si bien aux personnes que
et lente révérence à la Majesté du roi l'.on suppose occupées des grandes, mon
Charles X.
visage, mon nom, mes circonstances . Aux
~e spectacle devait être pompeux, de ces petit_es soirées de la Dauphine, il semLlait
trms grandes dames en gala, s'avançant à pas aussi vouloir me distinguer; mais, sans qu'il
comptés dans celle galerie resplendissante, y eùt de sa part ni raideur, ni hauteur auvers un groupe de g-rands seigneurs tout cha- cune, la stérili1 é de son esprit suftisait à
marrés d'or,
qui faisaient cortè«e
au plus rendr~ très insignifiants les rapports qu'il
.
0
gran d seigneur entre tous, à Charles de Bour- e~~ay_a1t d'étahl!r: Ces soirées de la Dauphine
bon, par ]a grâce de Dieu et de ses ancêtres
n eta1ent _pas d ailleurs un lieu propice aux
très auguste et très puissant roi de France
conversatwns agréablei-. Il y régnait une froide Navarre.
de~~ gla.ci_ale, malgré leur apparente mtiCharles X, bien qu'il eût alors soixante-dix m1t~. Vmc1 comment les '-'hoses se passaient.
ans, gardait encore un certain air de jeu- Ass!se au haut bout d'un cercle qui s'allonnE&gt;sse, avec ce je ne sais quoi indéfinissable geait en amande des deux rôtés de son faudu gentilhomme français, lorsqu'il a été très teuil, madame la Dauphine travaillait à un
aimé des femmes . Sa taille était mince, sou- ouvrage en tapisserie. Dans ce cercl~ où
ple, élancée. Ni dans l'ovale maiare et allonaé chacun é~ait placé selon son rang, il ft"était
.
. d
,
o
de son vISage, m ans son front fuyant, ni pas de mise qu'on parlàt à sa voisine autredans son regard indécis, ni même dans ses ment qu'à voix basse, et comme à ia déroehe,·enx blancs, il n'y avait de beauté ou bée. La princesse tirait ses points d'une main
d'autorité véritables; mais l'ensemble de tout sa~cadée_1. Sans s'interrompre, elle jetait de
cela paraissait noble et gracieux.
1010 à Iom, ~vec_ u~e certaine spontanéité apOn vantait beaucoup aux Tuileries l'affabi- parente, ma~~ reglee en effet par l'éliquette,
lité de la parole royale. On répétait des mots
J. Dans la ,·1s1te que fit M. &lt;le Chnteaubriand à madu roi. Les aYait-il jamais dits? li se pour- clame la Dauphine, '-"n. 18Zij, à Carlsh11d, il rcmarqu~
~ c~ m?uvc~enl rapide, 11iachi11al et co11vuk1f 11 .
rait bien qu'il en ait été de tous romme de (Memoires d outre-tombe. )

i1

e;

�- - msTOR,.T.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - du tout à lui rendre justice. En le voyant, il
à l'une ou à l'autre des dames qui siégeaient avec son cousin germain, Louis-Antoine, duc
était difficile de ne pas se dire: que l'union
d'Angoulême,
avait
une
noblesse
de
traits,
autour d'elle, une question brusque. La réd'un tel homme avec la fille de Louis XVI
ponse, au milieu du silence général, était, un éclat de carnation et de chevelure qui
comme on peut croire, aus- rappelaient, disait-on, l'éblouissante beauté de n'avait dû être, pour celte princesse malheureuse, qu'une occasion de plus d'étouffer en
si brève, aussi banale que sa mère. J'ai porté longtemps en bague une
elle
tout ce qui n'était pas le devoir,
petite
miniature
qu'elle
avait
donnée
à
Hartpossible. En dehors de ce
Tout autre était le souvenir que laissait
well
à
la
vicomtesse
d'Agoult;
on
l'y
voit
cercle féminin, le Dauphin
et d'ordinaire la , icom- blonde el blanche, arec des yeux bleus très dans les imaginations le duc de Berry. Très
enfant que j'étais encore lorsqu'il fut tué par
tesse d'Agoult, sa vieille doux. Mais, peu à peu, en prenant de l'âge,
amie de Millau, jouaient ce qu'elle tenait de son père s'était accentué: Louvel, je n'appris ce qu'avait été sa vie que
dans les récits de sa mort. Mais ces récits paensemble aux échecs, si- la tai1le épaisse, le nez busqué, la voix rauthétiques., celui de Chateaubriand surtout,
que,
la
parole
brève,
l'abord
malgracieux.
lencieusement , cela va
qu'on dévorait, le peignaient sous des cousans dire, absolument Dans les adversités d'un destin toujours conleurs si touchantes à sa dernière heure, qu'on
comme auraient pu le traire, sous la perpétuelle menace d'un avese persuadait l'avoir connu, et qu'on lui donnir
toujours
sombre,
dans
la
prison,
dans
la
faire deux automanait des larmes.
proscription,
madame
l\oiale
s'était
cuirassée
tes.
La popularité du duc de Berry, depuis .son
ç,: ·
Dans le fond du d'airain. Sa volontP, toujours debout, refoumariage
- i8i6 - avec Alarie-f.aroline
salon, Charles X, lait incessamment, comme une faiblesse
princesse des Deux-Siciles, était grande. La
indigne
de
la
fille
des
rois,
la
sensibilité
nasilencieusement ausvie animée, communicative, que les jeunes
CosTUME DE COUR,
si, faisait ~a par- turelle à son âme profonde. Simple el droite,
époux
menaient ensemble dans le joli palais
VER$ 1825.
tie de whist avec courageuse el généreuse, comme il a été
de
l'Éljsée,
disposait favorablement l'opinion.
trois des gentils- donné de l'être à peu de lemmes; intrépide
L'absence
de
toute étiquette autour du duc
hommes de sa mairnn ou de celle de sa dans les résolutions les plus hardies; ne cherde Berri, l'ordre et la simplicité qu'il voulait
r,hant,
ne
voulant,
ne
connaissant
ici-bas
que
nièce, le duc de Duras, MM. de Vihraie,
dans sa maison, son goût pour les arts dont
de Périgord, de Damas, ete. De temps en le devoir; fidèle en amitié, capable des plus les aulMs princes n'avaient aucune idée, l'ai•
temps, à la fin d'un rubber, il s'élevait une grands sacrifices, charitable sans mesure et
!ure vive et franche de qualités, de délauts
voix ; c'était celle du roi, qui se fâchait sans fin; malgré tant de vertus, Marie-Théqu'il ne cherchait point à cacher, les fairèse
ne
sut
pas
se
rendre
aimable;
elle
ne
quand il avait perdu; son partner s'excublesses de l'amour, cc ces faiblesses de Franfut
point
aimée
des
Français,
comme
elle
eûl
sait, et le silence recommençait jusqu'au
çois
[" ei-de Bayard, de Henri IV et de Crilprochain rubbe1'. La partie terminée, le roi mérité de l'être. La France, qu'elle chéris- lon, de Louis XIV et de Turenne, que la
se levait en repoussant son siège; aussitôt, sait avec une tendresse douloureuse, ne lui
France, écrivait Chateaubriand, ne saurait
et comme par un re~sort, la Dauphine, qni pardonna jamais d'être triste. Ni son mari,
condamner sans se condamner elle-même 1&gt;,
qui
se
pliait
à
sa
supériorité,
ni
le
roi
son
n'avait pas perdu de vue le jeu roial, se
faisaient au duc de BPrry une physionomie
levait aussi. Elle jetait sa tapisserie; et, d'un oncle, ni le roi son beau-père qui lui ren- dislincte. Il attirait à lui une curiosité indulregard, commandait à son cercle la dhper- daient hommage, ni les serviteurs dévoués
gente cl les simpathies de la Ioule; il retesion . Dans le même temps, à quelque péri- qui l'admiraient, ne pénétrèrent, je le crois, nait après l'offense,à son amitié, brusque mais
le
secret
passionné
de
cette
âme
héroïcrue.
La
pétie qu'on fùt de la marche des échecs, le
sincère, des hommes de cœur et d'honneur.
Dauphin, qui liant tout, se rapprochait du roi maternité lui manqua. Elle vécut et mourut
Ce lut six années après la mort du duc, à
respectueusement. On échangeait alors deux connue de Dieu seul.
Dieppe,
pendant la saison des bains, que
Lorsque, à l'issue de la réception chez le
ou trois paroles; puis le roi, s'acheminant
j'eus
l'occasion
de voir madame la duchesse
vers la porte qui conduisait à ses apparte- roi, je fus présentée au Dauphin, que je de Berry et de lui parler quelquefois. Elle me
n'avais
jamais
vu
que
de
loin,
mon
étonnements, nous adressaît, à chacune en particuplut tout d'abord, el toujours davantage, à
lier, quelques mots; après quoi, il se reti- ment fut extrême. Le contraste était brusmesure que je la connus
rait, en faisant une inclination de tête géné- que. En passant de la solennité, des grandes
mieux. Elle n'.était pas
rale à toute l'assemblée. A prine le roi atlitudes d'une cour nombreuse el brillante,
jolie régulièrement; ses
~,/.,
,_
on
se
trouvait,
tout
d'un
coup,
de
biais,
au
disparu, le Dauphin el la Dauphine dispatraits n'offraient rien de
•
détour
d'une
porte,
en
présence
d'un
P"tit
raissaient également. Les invités rentraient,
remarquable; son regard
. . •,
chacun chez soi, très flattés assurément, très homme presque seul, chétif, grêle el laid,
était
incertain,
sa
lèHe
--.:~
enviés, car celle faveur des petites soirées embarrassé, contracté, agité d'un tic nèr•
de la Dauphine passait pour la plus grande veux, qui clignotait, grimaçait des lèvres et trop .grosse et presque
toujours ouverte; elle se . ._
du monde, mais fort peu avancés en réalité des doigts, faisait elîort pour parler, pQur
tenait fort mal, et les
., _
dans l'intimité d'esprit des augustes per- resler en place. Ce petit homme était le hlros
mieux
disposés
ne
pou'
~.
sonnes qui les admeltaient de la sorte au du T1'ocarléro, Son Altesse f\O)'ale monseivaieot
lui
trouver
grand
~
silfnce et au vide imposant du cercle de gneur le Dauphin, fils ainé du roi Charles X,
grand amiral de France. Il avait alors qua- air. !fais celte. blond~
··
famille.
Napol1ta10e avait
~; ~:} ~
Madame l\ople, duchesse d'Angoulème, rante-neuf ans, mais on n'aurait su quel ~ge
" ~-~ ,,
qui portait, malgré sa maturité - elle avait lui donner, tant, par sa ph)•siooomie ingrate; son charme : une
alors quarante-six ans - depuis l'avènement par le trouble de son maintien , par le ma- splendeur de teint .11:, .. ·. '· './...~
merveilleuse , de "Wl '/, ,:A .· .
de son beau-père, le titre juvénile de Dau- laise de tout sein être, il échappait à l'idée
soJeux cheveux
'4-.~-- J)
qu'on
peut
se
faire
de
la
jeunesse
ou
de
la
phine, n'était pas douée des agréments d'esblonds,
le
plus
joli
prit et de manières qui avaient rendu si maturit é. On a loué, et, je crois, très équibras du monde, des
attrayants l'entretien et la familiarité de tablement, la droiture et la loyauté du duc
COSTUME DE BAL
pieds qui, bien
Marie-Antoinette. Elle n'y prétendait pas, d'Angoulème.
1829.
qu'en dedans, faiOn
a
dit
qu'il
était
de
bon
conseil;
il
a
loin de là. Quelque chose en elle protestait
saient
plaisir
à
voir,
contre ces grâces imprudenles auxquelles promé qu'il était capable de fermeté, de tant ils étaient mignons et bien faits. Et
certaines gens, parmi les rO)'alistes, impu- bonté parfai1e. Mais, au point de vue fémi- puis : « hanté, douceur, esprit, gaieté 1, 1 ,
nin où je me place pour parler des cours el
taient les malheurs de la révolution.
1. Chaleauùriancl. Lettre du due de Berry à llarie•
Marie-Thérèse de France, au moment de des salons, il paraissait disgracié et il proCaroline .
duisait
une
impression
qui
n'inclinait
pas
son mariage- à Millau, le 10 juin 1799 -

lllSTORlA

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ClîcM Giraudoo.

MADAME VICTOIRE DE FRANCE, FILLE DE LOUIS XV
Tableau ' de NATTIER. tillusée de Versailles. )

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L'ES SJU.ONS 'ET LJt COU7( SOUS .LA 'JtëSTAlffl.ATlON

elle portait tout cela sur son visage c:mdide. la Morle, parut sous ses auspices. Elle fit velure, un pantalon et un sarrau de laine
Malgré la timidité qui la faisait rougir et dans les provinces de nombreuses excursions. noire, sans aucun ornement, d'épais chausbalbutier à propos de rien, on sentait qu'elle Enfin elle prit goût à la plage de Dieppe. Elle sons de lisière. Lorsqu'elle sortait du bain,
désirait plaire, et on désirait de lui plaire.
Je viens de dire qu'elle était timide. On
peut se figurer par quelles épreuves la pauvre
princesse avait dû passer en venant seule, à
dix-sept ans, trouver un mari inconnu qui
approchait de la quarantaine t ; un vieil oncle
toujours assi~, toujours auguste, surtout en
famille; une belle-sœur et un beau-frère qui,
n'ayant connu ni les joies de l'enfance ni les
joies de la m1ternité, ne pouvaient, quoi
qu'ils fissent, ni deviner, ni excuser, encore
moins chérir les ignorances, les inadvertances, les inconséquences sans nombre d'une
enfant qui ne se connaissait pas elle-même.
Ses familiarités italiennes aux prises avec
l'étiquette française et l'austérité de la duchesse d'Angoulême amenaient les conflits les
plus drôles. On contait en ce temps-là mille
traits d'ingénuité de la pauvre Caroline, mille
espiègleries de son mari, mille malices du
roi qui la jetaient toute en confusion et divertissaient la cour. On savait que les dames
de la Dauphine s'offusquaient de ses corsages trop peu épinglés, de ses bas de fil trop.
à jour, de ses yeux trop distraits pendant
vêpres, de son cierge trop agité dans sa
main, à la procession, et d'où la cire découCHATEAU DE ROSNY, D'après l'aquarelle de la DUCl!ESSE DE BERRY.
lait sur sa jupe, beaucoup trop courte; mais,
puisque son mari s'arrangeait de tout cela,
il n'y avait trop rien à dire, et lorsqu'on les y vint chaque année pour la saison des bains. dans sa gaine collante et gluante, la plus jolie
vit heureux ensemble, à leur façon, bien- Elle y attira beaucoup de monde. Loin des femme du monde semblait une monstruosité.
veillants et bienfaisants envers tous, en yeux de la Dauphine, elle osa s'émanciper On se baignait néanmoins en vue de la protoutes circonstances, lorsqu'ils donnèrent, davantage, être elle-même, c'est-à-dire en- menade et l'on permettait que les hommes,
dans les frais jardins de l'Élysée, des bals de jouée, un peu frivole, mais bonne et char- du haut de la terrasse, armés de lorgnettes
printemps où tout respirait la joie, on cessa mante. On vil à Sils côtés, el cela plaisait d'opéra, assistassent à l'aller et au retour,
de parler des inconséquences de la princesse. beaucoup, car le peuple aime presque égale- parfois très long, de la tente à la mer et de
Néanmoins, tout en se taisant, on ne la consi- ment les faiblesses du cœur et ses généro- la mer à la tente, où l'on quittait et repredérait pas comme une personne sérieuse. li sités, les deux jeunes filles que son mari nait les vêlements de ville. C'était aussi malfallut la nuit tragique où le poignard d'un mourant lui avait léguées : les filles de l'An- séant que possible. La princesse napolitaine
assassin fit jaillir sur sa robe de fête le sang glaise, comme on disait dédaigneusement à ou bien n'y avait pas songé, ou bien n'avait
de son mari frappé au cœur, pour la mon- la cour. Elle ordonna des promenades en osé risquer sa popularité en touchant à la
trer à tous ce qu'elle était : grande et simple mer, des fêtes dans les ruines du château coutume; toujours est-il qu'elle n'échappait
en son courage, en son amour, en ses dou- d'Arques; elle porta des bijoux sculptés dans pas au sort commun, bien au contraire. Les
leurs, inspirée dans les élans d'une âme vrai- l'i\'Oire et donna ainsi un élan d'émulation lorgnettes croissaient et multipliaient de jour
ment bonne, et telle que personne, jusque-là, à l'industrie dieppoise. Bref, elle se fit aimer, en jour aux endroits où elle s'ébattait dans
ne l'avait su ni comprendre ni deviner.
chérir; elle eut là sa petite royauté, joyeuse les flots. Mais elle n'y prenait pas garde, et
se divertissait avec ses dames, devant ce
La naissance du duc de Bordeaux, célébrée et familière.
par l'Église de France comme un miracle,
Une particularité de la plage de Dieppe, public curieux, à maintes espiègleries d'endonna à la duchesse de Berry, mère de l'hé- c'est la manière dont on y prenait le bain. fant.
Le jour de l'ouverture de la saison, au
ritier du trône, et rentrée au palais des Tui- Point de petites voitures trainées dans la mer,
leries, une situation plus haute qu'elle ne comme à Ostende, mais des baigneurs atti- premier bain, l'étiquette voulait - qui l'avait
l'avait eue auparavant. A l'avènement de trés, attachés au service de l'étalJlissement, établie? je l'ignore - que l'on tirât le canon
Charles X, prenant le titre de Madame, elle qui emportaient dans leurs bras les bai- au moment où la princesse entrait dans la
eut aux faveurs royales une part qui lui per- gneuses, et, s'avançant dans l'eau jusqu'à mer, et que le médecin inspecteur y accommit d'obliger beaucoup de gens. Elle conti- une cerlaine distance, variable selon la marée, pagnàt !'Altesse Royale. Le docteur ~fourgué
nua, comme elle l'avait fait avec le duc de par delà les rudes galets, les plongeaient, - il se nommait ainsi, si j'ai bonne mémoire
Berry, à s'occuper des arts, à protéger les tête première, et les remettaient debout, en - gardait, pour cette grande occasion, son
artistes. Peu à peu, elle reparut en public; équilibre, sur un sable fin, très doux aux plus bel habit de ville, avec un pantalon
on la revit au spectacle, elle se reprit aux pieds. Nous faisions de laides grimaces pen- neuf ; il offrait à la princesse sa main droite
amusements de son âge. Avec l'agrément du dant et après l'opération du plongeon, qui gantée de blanc, comme pour le bal; c'était
roi, elle patronna le théâtre du Gymnase, qui nous laissait les yeux, les oreilles, le nez, à mourir de rire. Ce premier jour passé, la
porta son nom. Une revue du monde élégant, quelquefois la bouche, quand la peur nous princesse reprenait sa liberté; elle se baignait
avait fait crier, tout remplis d'eau salée. Le à sa mode et comme une simple mortelle,
1. e Je suis toujours elfrayé de mes lrenlc-huil
ans, lui écrirnil le duc de llcrry; je sais qu"à dixcostume que nous portions était aussi fort accostant ses voisines, les mettant de la parscpl ans, je trouvais ceux qui approchaient de la
laid : une coiffe, ou serre-tête de taffetas tie. Cette partie consistait principalement en
•1uarantaine bien rieux. » 51 mai 181li.
ciré, qui enveloppait et cachait toute la che- aspersions, en douches de toute espèce, que
Chateaubriand, Mémoire sur le duc de Berry.

�ms T0-1{1.11
la petite main folàtre de l' AILesse inCTigeait
de droite et de gauche, par surprise, à tout
re qui passait à sa portée. Elle exigeait
,qu'on le lui rendit. Attaques et ripostes; cela

faisait tout un petit tapage maritime et de
pensionnaires en vacances qui lui donnait du
plaisir. Le baigneur de la princesse étant
aussi le mien, j'avais plus souvent que d'au-

tres l'honneur du bain royal. Jeune, blonde
et blanche comme Marie-Caroline, comme elle
hardie au jeu des lames et timide à l'entre.tien, point mariée, point présentée, je lui
Ius une compagnie à souhait avec laquelle
elle se sentait tout à l'aise. Elle complimenta
ma mère sur mes beaux cheveux, sur mes
beaux yeux, et me mit ainsi à la mode pour
toute la saison.
Du vivant de son mari, la duchesse de
Berry voyai.l beaucoup avec lui la famille
d'Orléans. Le cercle intime du Palais-Royal
et de Neuilly, plus nombreux, plus jeune,
moins grave que celui des Tuileries, leur
!()laisait à tou;; deux beaucoup. Ils témoignaient au duc de Chartres surlout tant
d'amitié que le public supposait déjà un
projet d'union &lt;fulre le petit prince et la
,petiLe Jlademoiselleencore au berceau . Après
la catastrophe de !'Opéra, la duchesse de
Berry continua de fréquenter les d'Orléans.
Le duc de Cba.rtres grandissant, devenu un
beau jeune homme, lorsqu'on les vit ensemble ouvrir les bals à la cour et dans les
..ambassades, personne ne douta plus du lien
nouveau qui resserrerait un jour leur parenté 1 .
Au château des Tuileries, on en jugeait
autrement. L'entourage du roi et surtout
celui de la Dauphine ne voyaiPUt pas d'un
J,on œil les relations de la mère du dnc
de Bordeaux avec le fils el les petits-fils de
Philippe-~galité. Le duc d'Orléans restait suspect aux ultras. L'émigration, fermée long·tcmps au soldat de Jemmapes el de Valmy,
ne s'était rapprochée de lui que pour La
forme. O □ n'aimait pas son attitude à la
Chambre des pairs, moins encore ses liaisons
avec Talleyrand et Fouché; on mettait à son
comple la conspiration de Didier; on lui
faisait un crime d"oun·ir ses salons aux buonapartistes et aux libéraux. Lorsque parut,
en 1827, la f,elt,·e au duc d'Orléans', les
1. Comme je visitais un jour le cliàteau de Randan,
- c'était en 1853, - j'y "is, au milieu des souvenirs
-Oc famille, une aquarelle représentant le chàlrau de
Rosny, avec celle signature et celle date : Marie
-l'aroline, fecil 1823.

soupçons qui se murmuraient éclatèrent.
On parla tout haut d'un complot organisé
pour substituer aux Bourbons de la branche
aînée les Bourbons de la branche eadelte. Les
choses en étaient à ce point que, dans cette
même année 1827, entrée, comme je l'ai dit,
par mon mariage, dans l'entourage le plus
proche de la Dauphine, je n'osai point, sans
l'agrément de la vicomtesse d' Agoult, accepter
une invitation qui m'était adressée pour un
prochain concert au Palais-Hoyal. Et celle
personne, si réservée d'ordinaire, était si
agitée de soupçons à l'endroit des d'Orléans,
qu'elle se trahit. &lt;&lt; Je n'aime pas ces genslà, 1J s'écria-t-elle avec un accent singulier;
puis, se reprenant aussitôt et se calmant,
€-lie prononça qu'il n'y avait pas à balancer;
qu'on ne refusait pas de se rendre, quand on
était prié, chez les cousins du roi; que cette
invitation, qui me prévenait gracieusement,
devait être tenue, nonobstant certaines compagnies qui se rencontraient au Palais-flo)·al,
à très grand honneur; et qu'enfin Madame la
duchesse d'Orléans était une personne fort
pieuse.
Les réunions du Palais-Royal étaient, en
effet, comme l'insinuait ma tan le, fort mêlées
et déparées de bourgeois que l'on ne voiait
pas aux Tuileries. Le faubourg Saint-Germain
se plaignait dece mélange. J'entendis un jour
la vieille duchesse de Damas dire, en revenant
&lt;l'une de ces soirées : (&lt; On n'y f'Onnaissait
personne )&gt;. Ce personne se composait d'une
infinité de gens illustres déjà, ou qui devaient
sous peu s'illustrer, et que la révolution prochaine allait porter au pouvoir.
Je me rencontrai au Palais-Royal avec
toute cette haute bourgeoisie que Ic journalisme, le barreau, ]a tribune el les lettres
signalaient et saluaient déjà comme l'élite de
la nation. Je vis là, sans aucun doute, MM. Laffitte, Royer-Collard, Casimir Perier, Thiers,
Guizot, Odilon-Barrot, les frères Bertin, etc.
Je dis sans doute parce que la société à laquelle j'appartenais, faisant toujours partout
bande à part, affichant l'insolence suprême
de la non-c11riositê envers les gens nouveaux, je ne SU5 point mettre les noms sur
les visages inconnus que je voyais passer, et
n'osai les demander, de peur d'inconvenance.
Le duc d'Orléans et sa sœur, Madame Adélaïde. causaient beaucoup, longuement, sérieu2. Le duc d'Or!Cans rlésavoua relte lettre; rauleur.
)1. Cauchois-Lcmaire, fut poursuivi dernnl les tribunaux et condamnê à deux mille francs d·amcndc.

sement, à ce qu'on pouvait croire, avec les
hommes, dans ces grandes réunions dansantes ou musicales; Madame la duchesse
d'Orléans, entourée de son beau cortège d"enfants, faisait le tour des salon5 et disait à chacun un mot aimable.
Le duc de Chartres, avec ses dix-huit ans,
s'essayait à (aire la cour aux dames. On
disait qu'il s'y prenait bien. On vantait sa
bonne éducation, Lien que faite en partie
dans les collèges, ce qui semblait déplorable.
Son abord prévenait en sa fa'"eur. Grand,
svelte, élégant, simple dans sa mise, réservé
dans ses manières, le duc de Chartres, avec
ses che\"eux blonds, ses yeux bleus, son teint
pâle, avait l'air d'un jeune gentleman plutôt
que d'un prince français. JI causait déjà très
bien, d'un ton très doux. Cette année même,
il commençait d'aller dans le monde, chez
les ambassadeurs, chez les ministres et dans
quelques salons des deux faubourgs . li y fut
vite à la mode, comme on pf'ut croire. Les
femmes qu'il distinguait s'en firent honneur.
On lui supposa des bonnes fortunes, et rien
ne parut plus naturel.
Par un singulier hasard, il se rencontra
que l'année même où le duc de Chartres paraissait pour la première fois dans le fauhourg Saint-Germain, on y vit en même
temps un autre jeune homme très beau, très
élégant, bienvenu des femmes, lui aussi, d'un
sang glorieux, d'une naissance romanesque,
qui attirait à la fois la curiosité et la sympathie: c'était le fils de la belle comtesse Walewska, le jeune comte Walewski . De même
àge, à quelques mois près, que le duc de
Chartres - ils élaient nés tous deux dans
l'année 1810 - il était un peu moins grand,
mais, comme lui, mince et svelte. Il dansait
à merveille. JI valsait comme un étranger,
comme un Sldve, avec une grâce innée, une
verve que n'acquièrent jamais nos Pa.ri~iens .
Cette qualité d'étranger le servait, sa naissance encore plus, ses beaux )'eux bruns, son
sourire rêveur et jusqu'à son léger accent
quand il « DISAIT n'A\IOUR ». Pendant plusieurs
hivers, il partagea avec le duc de Chartres plus tard duc d'Orléans - les bonnes grâces
des femmes et l'empressement des salons. La
mode hésitait entre ces deux jeunes rivaux,
entre ces deux charmants cavaliers, à peine
hors de page. La mort n'hésita pas. A quinze
ans de là, elle fit son choix, sûr et rapide.
En emportant le duc d'Orléans, elle emportait
tout un règne.

( A suivre. )

DANIEL

Napoléon vendu aux Anglais

1
1

STERN

Le baron Denon avait, parait-il, coutume
de répéter à ses collaborateurs que le premier
devoir d'un conservateur de musée est de
considérer « comme son propre bien l&gt; les
collections confiées à sa garde.
Celte profession de foi d'un honnête homme
s.'est depuis lors piemement transmise, et
sans contresens, chez les fonctionnaires chargés d'augmenter notre patrimoine artistique;
aujourd'hui seulement, on s'aperçoit que le
mot prêtait à l'amphibologie et que du meilleur conseil suivi à la lettre résultent des
effets désastreux. L'exception est unique sans
doute; maintes fois no;, conservateurs de
musées ont poussé jusqu'à l'héroï-5me le zèle
administratif et bon nombre d'eux ont passé
par de rudes épreuves. Je sais un dossier
d'archives plein d'éloquence; il date de la
Restauration. Dès la rentrée des Bourbons,
les commissaires des puissances étrangères
s'avisèrent que notre Louvre s'enrichissait
indiscrètement depuis vingt ans du fruit de
nos conquêtes et qu'il se faisait temps de
réintégrer à Vienne, à Brunswick ou à Munich les chefs-d'œuvre que les armées victorieuses de la République et de l' Empereur
a\'aient apportés à Paris dans leurs bagages.
Ces commissaires, choisis avec intelligence,
étaient connaisseurs et s'étaient munis d'avance de la liste des tablf'aux, bronzes, marbres et objets d'art qu'ils étaient chargés de
réclamer. Le comte de Pradel, directeur général du ministère de la maison du roi, et le
comte de Forbin, directeur général des musées
royaux, tentèrent bien une timide résistance;
ils prétendirent ignorer la provenance des
objets d'art confiés à leur responsabilité; ils
alléguèrent l'excuse de leur nouveauté dans
le service et l'obligation de remf'tlre à leurs
successeurs les collections dans l'étal où ils
les avaient reçues; mais les alliés n'étaient
pas gens à se contenter de ces fadaises; en
leur qualité d'alliés, ils agissaient comme
chez eux; ils avaient conquis Paris et ne se
souciaient pas de reconduire vides ces fameux
fourgons qui leur avaient servi « à ramener
les Bourbons ll.

( MADAME o'AGOULTJ.

•
JI semble que le pillage commenç, à Compiègne. Le 18 juillet 1815, Pradel fut avisé
par un gardien accouru en émoi que les officiers supérieurs saxons logés au château em~
ballaient cinq tableaux qu'ils croyaient bien
reconnaitre pour apparlenir à leur souverain.
Il fil atteler sa chaise et partit aussitôt pour
Compiègne. Il n'y était pas depuis une heure
qu'une estafeue lui apportait la nouvelle que
des Prussiens casernés à Saint-Cloud décro-

chaient un Rembrandt el faisaient main basse
sur les portraits de Napoléon et des membres
de la famille impériale. De ceux-ci, il n'y
a\'ait rien à dire : c'était. vu l'époque, un
débarras; mais le Rembrandt! Vite Pradel se
fit conduire à Saint-Cloud. Le château était
la proie des étrangers; les serviteurs avaient
été licenciés; pas un gardien, pas un surveillant. Il réclama le secours des gendarmes : il
n'y avait plus de gendarmes. Comme on suspectait leur opinion politique, on les avait
tous expédiés sur la Loire, à la suite de
l'armée impériale. Le malheureux directeur
de la maison du roi fut réduit à armer les
gardes forestiers du parc, qu'il installa dans
le château en leur commandant d'y soutenir
au besoin un siège, si les prétentions des
vainqueurs se manifestaient de nouveau. Un
peu tranquillisé, il rentra à Paris.
Mais là, ]es commissaires l'attendaient; il
fallut bien leur ouvrir la porte du musée, et
tout de suite, ils firent leur choix. La cour
du Louvre était encombrée de fourgons où
venaient s'entasser les toiles des maitres et
les marbres antiques. On procédait à l'aveuglette; on proposait des échanges . c&lt; Passezmoi ce Murillo, je vous cède ce Tilien. - Je
laisse ce Van Ostade et j'emporte ces deux
Lancret. ... )&gt; D'un bout à l'autre de la galerie, on marchandait, on clonait des caisses;
les consenateurs affolés perdaient la tète;
quelques-uns pleuraient; d'autres s'indignèrent. Le 50 septembre, M. L. Casta, commissaire de S. 1\1. le roi de Sardaigne, est surpris arrondissant sa pacotille de deux tableaux
jadis régulièrement achetés et payés par le
musée. Les gardiens s'opposent à la sortie
des colis, exigent un ordre, préviennent leurs
chefs. Casta se retire en maugréant; une
heure plus tard il reparaît, accompagué d'un
aide de camp du gouverneur prussien de
Paris, le général Muflling. L'Aiiemand tempête, menace, parle d'enfoncer les portes el
d'appeler une compagnie de ses soldais : « JI
fera arrêter et conduire à la grand'garde
tous les administrateurs .... &gt;&gt; Il fallut céder.
On oblint à grand'peine de remettre au lendemain l'examen des tableaux en litige.
En apprenant que C( leurs amis les ennemis » ne se gênaient pas, les émigrés rentrés
suivirent l'exemple : à tous le séquestre ou
la conÛ:ication révolutionnaire avaient pris
quelque chose, et les revendications affluèrent. L'un réclamait les portraits de ses ancêtres, ou à défaut, des tapisseries pour
garnir les murs de son hôtel; l'autre se plaignait de la disparition d'un service de porcelaine de Chine; à celui-ci on avait volé un
lustre; celui-là retrouvait sa maison vide et

sollicitait un mobilier d'art; on devait à ces
quéma~deurs montrer mine aimable et visage
compahssant, car tous étaient chaudement
appuyés et se recommandaient des plus influents personnages. Le duc d'Orléans fut
discret : il se contenta d'abord de réclamer
un tableau de l'ancienne galerie de son père,
le !tlarty1·e de sainte Félicité, par Giroust,
« dont les figures étaient des portraits des
ducs de Chartres et de Montpensier, du comte
de Beaujolais et de Mlle d'Orléans ,,.
Aux TuilC'ries rnèmes, les prétention~
étaient d'un autrP. ordre : il fallait, au plus
vite, nettoyer le château des effigies de l'usurpateur qui le profanaient. Dès 1814, on avait
déménagé en hàte tous les portraits de Buonaparte et tous les tableaux rappelant ses ·
victoires; on les avait remplacés par des toiles
ou des tapisseries apportées de Versailles, ou
plus rapidement encore par du papier uni ou
du velours tendu sur châssis; même on avait
descendu, à grands_ frais, le plafond de la
salle du Conseil d'E1at, dont les allégories
choquaient les yeux royalistes . Ce labeur était
terminé dans les derniers jours deférrier 1815.
L'empereur revint; vite, il fallut raccrocher
les tableaux el remettre les batailles en place.
Waterloo interrompit Ja besogne, et tout de
suite on relégua au galetas les effigies impériales .... Les tapissiers ne chômaient pas en
1815 et les emballeurs faisaient fortune.

Pourtant il existait au Louvre, dans une
salle voisine des antiques, un buste de Napoléon difficile à escamoter; c'était un marbre
colossal, de Canova, haut de deux mètres et
demi et pesant sept mille kilogrammes. On
avait bien eu l'idée de le vendre, mais à qui?
Le grand empereur élait en bais~e, même
chez les brocanteurs; d'ailleurs la ~ièce était
d'un tel volume, et si connue, qu'on ne pouvait s'en défaire discrètement. M. de Forbin
eut un trait de génie : puisque les Anglais
s'étaient chargés de débarrasser le monde de
l'original, ils n'hésiteraient pas, sans doute,
à débarrasser aussi le Louvre de son effigie.
On tâta l'ambassadeur de S. M. Britannique,
lequel consulta son gouvernement, et l'on
tomba d'accord assez rapidement. L'Angleterre consentait à acheter, moyennant 66.000
francs, Je marbre encombrant ; la France se
chargeait de tous les frais d'emballage et de
transport, moins la prime d'assurance que
les Anglais consentaient à payer ; il était
stipulé. en outre, que l'énorme buste serait
adressé au marquis d'Osmond, ambassadeur
de Louis XV Ill à Londres, et débarqué comme

�•

- - - fflST0'1(1JJ

marchandise française sur les quais de la On employa un jour à traîner ce coffre giganTamise, où, dès la livraison, on échangerait tesque, sur des rouleaux, à force de cabesdécharge et quittance.
tans, jusqu'aux guichets du Carrousel; il
L'affaire, ainsi conclue, ne fut pas ébruitée. resta là durant toute une nuit; le lendemain
On convoqua au Louvre un emballeur auquel on entreprit de le tirer jusqu'au port Sainton recommanda le secret; il prit ses mesures, Nicolas. Les Parisiens qui s'amassaient pour
établit un échafaudage et commença la cons- voir les ouvriers manœuvrer cette boite imtruction de la caisse; une caisse immense, en mense et si lourde, ne se doutaient guère
cœur de chêne, qui devait peser, à elle seule, qu'elle contenait l'empereur, livré pour la
presque autant que le malencontreux bibelot. seconde fois aux Anglais. Le soir du deuxième
Ce fut une rude besogne : les travaux de jour, la caisse était arrimée à bord d'un bacharpente durèrent plus d'un mois; il ne teau appartenant au marinier Deriberpray,
fallut pas moins d'une semaine pour y intro- avec lequel on avait passé un traité moyennant
duire l'usurpateur de marbre, qui s'y trouva 480 francs. Le colis devait être transbordé à
enfin installé, calé, encastré, inébranlable. Rouen et gagner de là le Havre, où on l'emOn rabattit sur lui le couvercle, dûment cloué barquerait pour l'Angleterre. Tous les détails
et vissé, et ce jour.là les conservateurs, bons de l'opération sont consignés en de nombreux
royalistes, respirèrent : il leur semblait avoir rapports contenus dans le carton 0' 1450 des
scellé pour jamais au cercueil l'insolente Archives nationales.
effigie, et l'homme néfaste, et sa légende.
Mais à Rouen, nouvel embarras : la grue
Depuis ce moment le nom &lt;lu personnage du port n'était pas assez forte pour soulever
ne lut plus une fois prononcé : la chose de- un pareil poids; il fallut recourir à l'industrie
vint le « colis n, la &lt;( caisse lJ, le &lt;1 fardeau &gt;&gt;, privée et le transbordement s'effectua non
l' &lt;&lt; appareil n.... Le contenu resta anonyme. sans peine. Tous les débardeurs qui y prirent

+

part, tous les badauds qui y assistèrent s'informaient de ce que pouvait contenir ce colis
de dimensions et de poids insolites; à tous il
lut répondu qu'on l'ignorait; et de lait, il
paraît bien que seuls les conservateurs du
musée, les emballeurs, le maire du Havre,
et l'ambassadeur de France à Londres furent
mis dans la confidence.
Le voyage dura quatre mois; parti du
Louvre le 1" avril, le fardeau lut déposé le
50 juillet sur les quais de la Tamise. On ouvrit la caisse; le marbre était intact; il apparut dans sa blancheur de spectre, avec sa
lèvre dédaigneuse, son front limpide, ses
yeux de marbre sans prunelles .... Tout bien
considéré, ça valait l'argent; lord Hamilton,
sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères,
signa la traite de soixante-six mille francs,
ainsi qu'on était convenu, et la somme, versée
dans la caisse du musée, lut employée à
l'aménagement de la salle des antiques el à
réparer les dégâts occasionnés dans la galerie
des tableaux par les opérations des commissaires étrangers.
T. G.

•
La marqutse
de Rambouillet

Madame de Rambouillet pouvait avoir
lrente-cinq ans ou environ, quand elle s'aperçut que le feu lui échauffait étrangement le
sang, et lui causait des faiblesses. Elle qui
aimait fort à se chauffer ne s'en abstint pas
pour cela absolument; au contraire, dès que
le froid fut re,·enu, el1e voulut voir si son
incommodité continuerait; elle trouva que
c'était encore pis. Elle essaya encore l'hiver
suivant, mais elle ne pouvait plus s'approcher du feu. Quelques années après, le soleil
lui causa la même incommodité: elle ne se
voulait pourtant point rendre, car personne
n'a jamais tant aimé à se promener et à considérer les beaux endroits du paysage de
Paris. Cependant il fallut y renoncer, au
moins tandis qu'il faisait soleil, car, une fois
qu'elle voulut aller à Saint-Cloud, elle n'était
pas encore à l'entrée du Cours qu'elle s'évanouit, et on lui voyait visiblement bouillir le
!-ang dans_ les veines, car elle a la peau fort
délicate. Avec l'àge son incommodité s'augmenta; je lui ai vu un érysipèle pour une
poèle de feu qu'on avait oubliée par mégarde
sous son lit. La voilà donc réduite à demeurer
presque toujours chez elle, et à ne se chauffer
jamais. La nécessilé lui fit emprunter des
Espagnols l'invention des alcôves, qui sont
aujourd'hui si fort en vogue à Paris. La compagnie se va chauffer dans l'antichambre.
Quand il gèle, elle se tient sur son lit, les
jambes dans un sac de peau d'ours, et elle

dit plaisamment, à cause de la grande quantité de coilîes qu'elle met l'hiver, qu'elle devient sourde à la Saint-Martin, et qu'elle
recouvre l'ouïe à Pàques. Pendant les grands
et longs froids de l'hiver passé, elle se hasarda de faire un peu de feu dans une petite
cheminée qu'on a pratiquée dans sa petite
chambre à alcôve. On mettait un grand écran
du côté du lit, qui, étant plus éloigné qu'autrefois, n'en rece\'ait qu'une chaleur fort
tempérée. Cependant cela ne dura pas longtemps, car elle en reçut à la fin de l'incommodité; et cet été qu'il a fait un furieux
chaud, elle en a pensé mourir, quoique sa
maison soit fort fraiche.
Personne ne fut plus aimé de ses gens, ni
des gens de ses amis, que madame de Rambouillet. Il y a deux ans ou environ, que
M. Patru m'en rapporta un exemple illustre.
li soupait à l'hôtel de Nemours avec l'abbé
de Saint-Spire, qui est à M. de Nemours,
alors M. de Reims. Cet abbé va souvent à
l'hôtel de fiamhouillet; ils parlèrent fort de
la marquise. Un sommelier, nommé Audry,
qui était là, voyant que M. Patru était aussi
des amis de madame de Rambouillet, se vient
jeter à ses pieds, en lui disant: cc Monsieur,
« que je vous adore! j'ai été douze ans à
Cf M. de Montausier; puisque vous êtes des
Cf amis de la grande marquise, personne deC( vant le soir ne vous donnera à boire que
« moi. ll

Madame de Rambouillet est un peu trop
complimenteuse pour certaines gens qui n'en
valent pas trop la peiine; mais c'est un défaut_ que peu de personnes ont aujourd'hui,
car il n'y a plus guère de civilité. Elle est un
peu trop délicate, et le mot de teigneux dans
une satire, ou dans une épigramme, lui
donne, dit-elle, une vilaine idée. Cela va dans
l'excès, surtout quand on est en liberté. Son
mari el elle vivaient un peu trop en cérémonie.
llors qu'elle branle un peu la tête, el cela
lui vient d'avoir mangé trop d'ambre autrefois, elle ne choque point encore, quoiqu'elle
ait près de soixante-dix ans. Elle a le teint
beau, et les soues gens ont dit que c'était
pour cela qu'elle ne voulait point voir le feu,
comme s'il n'y avait point d'écrans au monde.
Elle dit que ce qu'elle souhaiterait le plus
pour sa personne, ce serait de se pouvoir
chau/Ter tout son saoul. Elle alla à la campagne l'automne passé, qu'il ne faisait ni
froid ni chaud; mais cela lui arrh·e rarement,
et ce n'était qu'à une demi-lieue de Paris.
Une maladie lui rendit les lèvres d'une vilaine couleur; depuis elle y a toujours mis
du rouge. J'aimerais mieux qu'elle n'y mit
rien, Au reste, elle a l'esprit aussi net et la
mémoire aussi présente que si elle n'avait
que trente ans. Elle lit toute une journée
sans la moindre incommodité, et c'est ce
qui la divertit le plus.
TALLEMANT DES RÉAUX.

...- 3r6 ....

FÊTE DE NUIT DANS LES JARDINS DE TRIANON,

sous

LOUIS

XVI. -

Tableau de E.-L. C!IATELET. (Musée Carna,alet.

-

Don de M. JACQUES

DuocET.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
dj,,

L 'Affaire du Collier
CHAPITRE XXI

Un supplément
aux , Mille et une Nuits » (suite).
Si l'on songe à la dépréciation que les diainants avaient subie du fait d'avoir été enlevés de la parure, du fait d'avoir ' été endommagés ~ar celui qui les avait dessertis et par
le rabais que La Motte consentait, dans sa
hâte à. s'en défaire, on voit que la majeure
parti~ du collier fut par lui vendue, échangée
ou laissée entre les mains des bijoutiers Gray
et Je/Terys. De son côté, Mme de la !lotte
vend des diamants à Paris, en mars 1785,
t. Note de la main de Mme de la ·Motte au verso de
l'état du linge donne par elle â sa blanchisseuse le

pour 56 000 livres au joaillier Paris. En avril, parures. l!;t comme Régnier s'étonne de cette
elle profite de la présence chez elle de Fi lieux, quantité de diamants :
avocat et liculenant en l'élection de BarC( _C'e5t un ~deau qu'on m'a fait pour un
sur-Aube, qui était son homme de confiance, service essentiel et une place que j'ai fait
pour lui faire vendre à un bijoutier de ses avoir dans l'Amérique. »
cousins pour 50000 livres de diamants•.
Au mois de juin, elle lui en porte encore
D'autres sont Yendus à des juifs par son pour 16 000 livres, lui disant celle fois qu'elle
neveu de La Tour, fils de l'ancien contrôleur est chargée de les vendre pour une Je ses
. au vingtième, jeune officier de dragons, âgé amies. Elle se libère en diamanls d'une dette
de dix-sept ans. Elle avait une dette de contractée chez &lt;&lt; le sieur Mardoché, rue aux
f2 650 livres chez Régnier, son joaillier, dont Ours )). Dès le mois de février encore, c'estelle s'acquitte dès le mois de février, non en à-dire aussitôt après la livraison du collier,
espèces, mais en diamants. De plus, ~lit: lui en elle achète, payant toujour~ en diamants, des
vend pour 27 540 livres et lui en confie pour chevaux, des voitures, des livrées, deux pen50 000 livres afin qu'il en compose diverses dules, dont l'horloger Furet reçoit 5 700 livres
15 aoùt 1785) Àl'c/i. nat., X1 , B/ 1417 et Bibl. uat.,
en_ deux hrill~nls, « deu~ pots à oille ll, qui
ms. Joly de Fleury 2088, fo -301 v• .
lm sont fournis par un Juif. Et, malgré tous

�~---------------------------------

111STO'J{1.ll
ces diamants répandus de Loule part, 11égnier
voit encore chl'z elle un écrin de brillants
qu'il estime à 100 000 livres pour le moins,
et le comte de la Motte en conserve de son
côté par devers lui pour 50 000 li ires 1 • C'est
donc le collier tout entier que nous pouvons
suivre dans sa dii::persion par Jeanne de Valois el son mari entre les mains des marchands de Paris et de Londres et dont nous
trouvons les restes dans leurs propres écrins .
On ne s'étonnera pas que Mme de la Motte
ait ju~é qu'une nourelle absence du cardinal
de fiohan fût nécessaire à cc moment. On vit
donc arrÏ\'er une nouvelle petite lettre bordée
d'un liséré bleu. « Ces billets, dit George!,
étaient entre les mains de Mme de la Motte
la ba~:uelle enchantée de Circé. l&gt; &lt;! Votre
absence, disait la reine, de,·ient nécessaire
aux: mesures que je crois devoir prendre pour
vous placer où vous dernz être. 1&gt; Jeanne préparait d'autre part l'opinio:1 à son brusque
changement de fortune, en annonçant à tous
que son mari re,enait d'Angletnre après
avoir fait aux courses des gains importants.
Le mari revient de LondreS" dans la nuit
du 2 au 5 juin, et, comme sorlant de terre,
ce sont des chevaux, des li\'rées, des carrosses, des meubles, des bronzt&gt;s, des marbres,
des cristaux, un luxe éblouissant. Les visiteurs
s'amusaient rue Saint-Gilles d'un oiseau automate qui chantait en battant des ailes. La
comtesse l'avait é,·hangé contre un diamant de
1500 livres. Un mobilier immense estimé à
plus de 80 000 livres, est envoyé à Bar-surAube : quarante-deux voitures de rouliers y
arrivent à la file. C'est le Père Loth qui a surveillé l'emballage, dirigé le départ. Tessier,
tapissier de la rue Saint-Louis, a fourni des
étoffes, tentures, tapis pour 50 000 francs;
Gervais, Fournier et Héricourt, du faubourg
Saint-Antoine, ont vendu les meubles meublants; Chevalier les stators de bronze; Adam
les marbres; Sikes les cristaux. On admirait
un lit de velours cramoisi, garni de crépines ·
et de galons d'or, semé de paillettes et de perles. La valeur de l'argenterie al teint 50 000 livres, et celle d,s bijoux 15 000. Les époux
La Motte eurent à llar-sur-Aubl:! six voitures
et douze chevaux. Jeanne aimait surtout son
&lt;t cabriolet léger, fait en forme de ballon et
élevé do plus de dix pieds ".
Et la comtesse a placé 120 000 livres chez
un notaire à Paris, M• La Fresnaye, 80 000 sur
le clergé de France, 60 000 en billets de la
caisse d'escompte'.
Elle avait fait son entrée dans la petite
ville, précét.lée de plusieurs courriers, assise
à la droite de son mari dans sa berline anglaise peinte en gris perle avec armoiries,
doublée de drap blanc, les coussins et tabliers
en taffetas blanc : les armoiries étaient aux
1. Confronlation du P. Lolh au ca rdinal de Rohan
16 mars 1186. Arch iwl.. xi, 13/1411.
'
'2. RenseignemenLs donnês par fillem:, l'homme
d'alfaires dé lime de la Molle, il l'inspecteur Surbois.
Arclt. des Afl'. élra11g., Mem. et docum., France 1309,
rOI 181·186.
3. Arch. nal., X', B/1417.
4. Inventaire des objets laissés dans leur maison de
Bar-sur-Aube par le C'°lmte el la comtesse de la llolle,
fait les 9, to et 12 septembre, Arclt, nat., ~1, 8/1417.

armes des Valois avec la devise: Rege ab avo
sanguinem., nomen et Lilia - du roi l'ancêtre, je tiens le sang, le nom rl les lis. L'attelage se composait de quatre juments anglaises
à courtes queues. Des laquais par derrière,
et, sur le marchepied, pour ouvrir la porte,
&lt;t un nègre couvert d'argent de la Lêle aux
pieds "· Plus étonnants encore étaient la bijouterie et le trousseau de Madame, la rivière de
diamants, la parure de topazes. les robes en
pièces brodées de Lyon. Voici la description
de l'une d'elles d'après un inventaire d'huissier qui ne se répand pas en exagérations poéliques : « Satin blanc, brodé or et argent et
soie de différentes couleurs, avec guirlandes
et épis, lesdites guirlandes entourées d'ùn
velours noir el de plumes et bordées de blondes (dentelles) chevillées avec bouquets détachPs de différentes soies 3 • »
Quant au comte, il avait à tous les doigts
des bagues ornées de rubis et d'émeraudes,
et se promenait avec trois ou quatre chaînes
de montre sur l'estomac. Voici sa garde-robe:
un habit de satin, veste et cu]otte, mouchetés
blanc el noir; un autre des quatre saisons en
velours; un autre de printemps et d'automne
en velours, les boutons en diamants; habit et
culotte de velours cramoisi en broderie de
Lyon, pailletés d'or, boutons en or ciselé,
veste de satin brodée pareillement en or; un
habit frac de talfelas flambé de différentes
couleurs ; un habit de drap couleur de crapaud, boui.Ons dorés a la turque; un frac de
soie cannelée boutons d'argent, à soleils, avec
des diamants autour; un frac de taffetas ce-

en drap de soie, brandebourgs de soie et boutons pareils, veste et culotte pareilles; un
babil de mousseline en soie r,1Jée et flambée,
boutons pareils; un habit de soie camelot à
brandebourgs, boutons pareils; un habit de
drap vert galonné or et argent, parement et
collet de velours cramoisi, boulons en corne
de cerf; un habit couleur vert de mer, boutons de cuivre jaune; un frac de drap flambé
en brun, doublé en soie, boutons de cuivre
doré; un habit couleur chair, brodé, en soie,
avec sa veste et sa culotte; un frac en soie
rayée cannelé bleu; un habit &lt;le drap de coton
chamarré ; - ceci sans compter les vêlements
que le comte de la llotte emporta en Angleterre et qui ne se trouvent pas dans cette liste,
sans compter les mouthoirs en baliste garnis
de malines, les manchettes et jabots en point
d'Angleterre, les chemises en toile fine, tous
Jes accessoires de la toilette et tous les vêtements ordinaires, vêtements de mairnn, robes
de chambre, etc.•.
Et Rétaux de Y,llette, de son coté, apparait
subitement dans un grand état d'opulence•.
Le comte et la comtesse donnaient fêtes sur
fêles, réceptions sur réceptions. lis tenaient
table ouverte. On dinait chez eux lors même
qu'ils n'y étaient pas. Le luxe dans la maison,
en vaisselle plate ~t en valetaille, était Lei que
les gens du pays n'avaient jamais rien vu de
pareil; mais ils avaient tous connu la misère
de Nicolas de la Motte et celle de Jeanne de
Valois. Aussi, comme l'observe Beugnot, qui
était à ce moment à Bar-sur-Aube, on ne
s'abordait plus dans la rue qu'en se demandant quel était ce supplément aux Afi/le et

une Nuits 6.

rise; un frac de drap pistache; un habit noir

Encore leur maison de la rue Saint-Michel
ne leur suffisait plus. La comtesse de la Motte
hésitait dans ce moment à acheter une terre
dans le Bar-sur-Aubois d'une valeur de trois à
quatre cent mille livres. « Je sais, écrira
l'inspecteur Surbois, que, dans ces dispositions,
le comte de la Motte s'est rendu à Servigny,
proche Essoyes, pour a,,oir cette terre; mais
qu'elle lui a paru d'une valeur trop peu
importante. 1&gt;
Ces faits contribuent à faire comprendre
Jeanne de Valois. Si grande qu'ait pu être la
somme d'argent qu'elle venait Je se procurer,
ses dépenses étaient sans mesure aucune.
Songeait•elle à la vie courante, au lendemain'?
Un collier d'un million de livres lui tomberait-il entre les mains chaque mois? Nous
retrouvons ici la mendiante qui passe de la
misère à un luxe disproportionné. De proportion, d'ordre et de mesure, elle n'en pouvait
avoir; nulle éducation, nulle habitude dans la
vie de famille ne lui en avaient donné.
A son tour elle est donc assise parmi les
coussins de satin bleu turquin, dans un car-

Cet inventaire est précieu1, non seulement par les détails qu'il contient, mais parce qu'il permet de contrôler, en en montrant l'exactitude, les descriptions que
Beugnot fait dans ses Mémoires. racontant à celle
dalc la ,,ie des époux La Motle à Bar-sur-Aube.
5. Bibl. nal.. ms. Joly de Fleury 2088, f0 178 v0 •
6. Cès faits, d'après un rapport de l'inspccteur Surbois. rédigé à Bar-sur-Aube en date du 16 septembre
1785 (Arck des Aff. élrm1g .. llêm. et docum.,
~~rance 1309, r"" 181-186), tl'après Dcugnot et d'aprCs

l'auteur de, \'lltslo_ire a1!tl1entique (ces derniers se
trouvèrent I un el l autre a cette date l Bar-sur-Aube),
el d'!tprès les informations recueillies pour son plaidoyer
par M• Target {IJibl. v. de Parit, ms. de la réser,·e),
le tout contrôlé par l'imentaire des 0-1'.! dëc. (Arch.
11al. X2 , B/1417) . Encore cet inventaire n'est-il pas
eomPlet, une grande partie des effets, et les plus précieux. a,·anl été, les uns mis à l'abri par les La Molle
chez Jeù'l'5 parents de Surmont, les autres emportés
par le comte en Angleterre.

""' 318 ....

~os~e à six chevaux. la petite mendiante qui,
Jadis, ~relouant de froid, suivait de ses grands
yeux effarés les dames portées, comme en des
nids de soie et de dentelles, dans leurs voitures brillantes, bruyantes, roulant sur le pavé
du roi.

biens ». Un jour elle refusa de laisser vendre
le peu qui lui en restait. Et Bette de la mettre
sur-le-champ au couvent de Sainte-Catherine
à Saint-Omer, pour aller chercher meilleure

Bette d'Étienville,
bourgeois de Saint-Omer 1 •
Mme de la Molle était en possession du
collier depuis le l" février 1785.
Quelques jours après, le 8 ou le 9 du
même mois, un certain Bette d'Étienville,
venu de Saint.Omer pour soUiciler le privilège
des almanachs chantants et qui fréquentait,
dans les clubs naiSsants, les gazetiers et les
nouvellistes, fut abordé au café de Valois, sur
les jardins du Palais.Royal, par un particulier
qui dit s'appeler Augeard et ètre l'intendant
d'une _dame de qualité. « Ses cheveux blonds,
dit d'Etienville, commençaient à blanchir. Il
était peu chargé d'embonpoint. li avait !'oeil
ouvnt et bleu et la taille un peu au-dessus
de l'ordinaire•. "C'était Rétaux de Villette'.
Connaissance fut bientOt faite. Ap.rès avoir
obtenu la promesse d'une confiance illirnilée,
d'une docilité sans borne et d'une discrétion
à toute épreuve, l'intendant Augeard déclara
à son compagnon qu'il allait faire rn fortune.
Le compagnon en avait besoin.
Jean-CharlE:_s-VincPnt Ilette, qui signait :
« de Bette d'Elicnville, bourgeois, vivant noblement de ses biens en la ville de SaintOmrr &gt;&gt;, était un jeune homme de vingt-sept
ans, au regard doux, fils d'un ouvrier tireur
de pierres b)anches, qui n'a,·ait jamais eu
denier vaillant. Après des études en chirurgie
à Lille, - on sait à quel point ces études
étaient alors rudimentaires, - il avait obtenu
le brevet de sous-aide-major dans les hôpitaux de l'armée. On contait l'histoire de ses
noces avec une vieille demoiselle. Le jour
était fixé, quand Bette, allant à la comédie,
vit jouer Nanine. Le rôle de la baronne
d'Olban le frappa. Si j'allais épouser une baronne d'Olban ! idée qui l'elfraie. Il se cache
chez un ami el part le lendemain pour Li He;
mais la future, instruile de ses démarches,
s'était placée dans la diligence, si bien qu'au
point du jour Bette trouve sa &lt;( promise &gt;&gt; à
ses côtés. L'affaire s'arrangea : l'un n'était
effrayé que du mariage, l'autre décidée à s'en
passer. lis arrivent l'hez la mère de Bette, se
disent mariés, vivent ensemble. Or la demoiselle était réellement un peu baronne d'Olban.
Elle tracasse, la mère se plaint et Bette, pour
se débarrasser, dévoile le mystère;· mais la
mère était scrupuleuse et les fit se marier.
Le galant demeura auprès de sa lemme
dix-huit mois, « vivant noblement de ses
, '-. Voi.r le!l numbreux mémoires rédigés par Belle
d Ehcnv1lle, le baron de Fages, le comte de Précourl
l'abbé ~lulot1 et e~ntre eux,. Pn faveur de Loque cl
Vaucher; pms les rn!errogatmrcs rt confront.ntions des
tP.moifü.et accusés, au~ 1rch. nat., X1 , D/1411, les
déclarations de Dette d Et1ennlle qui se lrou,•cnt dans
le dossier Target, Bibl. v. dP Pari,, ms. dP. la rêserve; les lellres relatives à l'affaire Bette d'Etien-

V Arr.1u1re vu Co1.1.œ~ - - ~

s'il est militaire, la plaœ qu'il demandera,
celle-ci serait-elle occupée. n Une seule condition était exigée en retour,. que le f!Cntilhomme en question fùt de noblesse authentique et qu'il produisît ses titres afin qu'on
les pùt examiner avant d'aller plus a,,ant.
« J'acceptai, dit Bette, ces propositions
avec transport. n Le jour mème il se met en
campagne, s'adre~sant en premier lieu au
comte Xavier de Vînezac, capitaine d'infanterie attaché au maréchal de füilly, mais qut
ne fournit par les titres dt-'mandés. 11 n'est
pas plus heureux auprès de M. de LaurioVissec, avocat au Parlement. Celui-ci, à na~
dirP, âgé de soixanle ans, eût peut-être semblé
un peu mùr pour les noces. L'histoire étonnante n'avait pas tardé à se répandre. Louis
Cardinal de Beaurepaire, ancien gentilhomme
servant de la reine, avait fait connaitre les
conditions du mariage à l'abbé de SaintAndré, aumônier du prince de Condé. qui en
avait informé 1 par une leltre du 22 mai,
Roger-Guillaume, baron de Fages-Chaulnes,
garde du corps de Momil ur. Le baron de
Fages, cadet de Gascogne, hàbleur et criblé
de dettes, semblait l'homme de la situation.
Cc fut d'ailleurs aussilOl son avis, car il
courut chez l'abbé Mulot, chanoine prieur de
Saint-Victor, qui s'était intéressé à Ilette
quand celui-ci était en prison. L'abbé Mulot
mit le baron en rapport avec le bourgeois de
Saint-Omer. Les deux hommes s'entendirent
à merveille et Bette, dans les jardins du Palais-Royal, put annoncer à Augeard que le
gentilhomme était trouvé.
Le gentilhomme est trouvé. " Il est pauvre
mais sensible »; c'est le baron de Fages luimême qui parle. Ce n'est pas l'intérêt qui le
décide; c'est le portrait de la prétendue :
« dons de la nature, talents agréables, qualités de l'esprit et du cœur, naissance illustre
et bien prouvée, alliances importantes, une
fortune acquise de 25 000 livres de rente et
qui devait au moins quintupler. &gt;&gt; On voit
donc très bien que, parmi tant de raisons
d'épouser, la fortune n'était pas la raison
déterminanle.
&lt;&lt; Une faute, il est vrai, ternit cet éloge. »
La future &lt;! est victime d'une faiblesse que
cerlaines personnes ne pardonnent jamais )l.
C'est toujours le baron de Fages qui parle.
La belle a un enfant de quinze ans que lui a
fait jadis le grand seigneur. On aura l'enfant
en sus de la mère. Notre gentilhomme a le
cœur généreux. a ll ne croit pas qu'une
faute, qu'ont pu effacer les larmes du repentir, soit un crime irrémissible. Si le portrait
est ressemblant - et pourquoi en douter si
les sommes sont exactement versées cbez le
notaire? - il n'hésitera pas d'unir soa sort
à celui d'une femme qu'il croit aussi respeclable que malheureuse. " Noble mépris des
vieux préjugés.

fortune a Paris. li y demeurait rue du PetitLion, chez le sieur Lefèvre, vinaigrier, au
moment où Rétaux de Villette, sous le personnage du sieur Augeard, intendant d'une
dame de qualité, le rencontra. La charité publique venait de le faire sortir de l'llôlel de
la Force, où des dettes criardes l'avaient fait
emprisonner. Oo ne l'en voyait pas moins se
promener, assez élégant, au Palais-Royal, sa
taille élancée serrée dans un bahit cannelle
ou prune-monsieur; la jambe prise dans une
culotte de soie noire el des bas blancs; les
cheveux relevés en bourrelet sur les oreilles et
noués à la nuque par un ruban de faiUe noire.
Augeard déclare donc à d'Étienville qu'il
va faire sa fortune. &lt;! Ce projet, répond
d'Étienville, me convient à ravir. »Il ne s'agit,
dit Augeard, que de trouver un gentilhomme
titré qui veuille épouser une dame encore
jeune et jolie, d'une figure très aimable et
d'un caractère très doux, jouissant de vingtcinq mille livres de rente, el au sort de laquelle un prince, l'un des plu!-i grands seigneurs
du royaume, prend un intérêt particulier.
&lt;( Vous préviendrez ce gentilhomme, poursuit
Augeard, qu'il ne pourra voir sa future que
le jour du mariage et vous l' exriterez à la
confiance. Vous lui annoncerez encore que si,
par le contrat de mariage, on stipule la séparation des biens, il sera dédommagé par une
pension de 6 000 livres et qu'il recevra un
gros présent le jour de ses noce~; qu'on lui
payera ses deltes et qu'on lui fera obtenir,
ville et les • éclai rcissements • du comle de Prérourt ni gros ni maigre, les cl1e,·eux blonds el même un

dans les recueils iles Arch. des Aff. t!lra11.g., llêm. et
docurn., F'rauec 1399-1400.
2. Udle d'Eti cnville, Répome au bar",i de Fayes,
dans la Collection complète, Ill, 14.
:;, La femme de clldlnbrc dè lime de la Yotte, Rosalie, rtans sa conrrontat ion au cardinal do Rohan,
trace le portrait !le Vilh:tlc : « d·une taille ITIO) enne,

peu gris, quoiqu'il n'ait que lrente1uatre â trentecinq ans, a~·ant beaucoup de couleurs, es yeux bleus».
Le signalement est idrntiquc.
Dans la suite, quanri Etienvillf' vil combien r111Taire
de Mme de la llotte devenait mauvaise, il nia l'idenlill' entre Hétaux et Augeard, afin de se dêgiigcr de
toute complicité.

�1.'Ar1'.Jl1~E DU COLZ.IB~ - -..

1l1STORJA
Le 5 avril Augeard informe le bourgeois
de Saint-Omer que l'on est très content de
ses bons offices, qu'il peul considérer sa fortune comme faite et que, dès le lendemain,
il sera présenté à la dame en question. En
effet, le 4 avril, à dix heures du soir, dans
un fiacre dont les panneaux ont été rele,·és,
Augeard mène notre homme en une maison
dont il lui est interdit, sous les plus grandes
menaceS, de s'enquérir. c&lt; Si vous cherchez à
connailre l'endroit où je ,·ous conduis, vous
êtes un homme perdu. )) On entre par une
porte cochère basse, dont les battants sont
immédiatement refermés. Au premier, un
salon où d'Étienville est présenté à une
femme charmante qui était seule et lui fit le
plus gracieux accueil. Elle avait trente-quatre
ans environ, de l'embonpoint, une belle figure
et des yeux noirs. Elle causa avec autant d'esprit que de confiance et d'abandon, s'informant avec intérêt du baron de Fages. Tout
ce que d'~lienville lui en dit .eut son approhation. On se sépara assez avant dans la nuit,
et un fiacre, aux panneaux toujours relevés,
ramena le bourgeois de Saint-Omer .au Palais-Royal. Il avait été convenu qu'on se reverrait le lendemain.
Des recherches ultérieures firent· retrouver
à d'Étienville le domicile mystérieux où on
le conduisait ainsi la nuit : c'était le numéro 15 de la rue Neuve-Saint-Gilles, la maison mème de Mme de la Motte. Quant à la
charmante femme qu'il.y rencontrait, il nous
est possible de l'identifier; c'était cette autre
Mme de la !lotte, de son nom de jeune fille
Marie-Josèphe-Françoise de Waldburg-Frohberg, qui avait été mise à la Bastille pour
des escroqueries où elle avait compromis les
noms de la reine, de la comtesse de Polignac
et de la princesse de Lamballe, puis transférée de la Bastille chez le nommé !lacé, qui
tenait à la Villette une pension pour prisonniers par lettres de cachet, d'où elle s'était
évadée presque aussitôt. Elle s'était sauvée en
Allemagne, d'où elle était revenue en France 1 •
Étienville avait dû faire bonne impression
car, dès le 5 avril, à la deuxième entrevue
nocturne, ce furent des confidences sans réserve. Le grand seigneur en question, protecteur de la dame qu'il s'agissait d'épouser,
n'était autre, assurait-on, que le grand aumônier de France, le prince Louis, cardinalévêque de Strasbourg. La belle inconnue était
appelée comtesse Melia de Courville, mais ce
nom, dit-elle de son' propre mouvement,
était d'emprunt. Elle confia dans la suite à
d'Étienville qu'elle se nommait en réalité baronne de Salzburg, jadis chanoinesse du couvenl de Colmar en Alsace, où, élant jeune
fille, Rohan l'avait séduite, puis amenée avec
lui à Vienne, à Paris, à Slrasbourg. C'est à
l'enfant dont il l'avait rendue mère qu'il
s'agissait de faire un sort.

Auprès de !!me de Courville, Étienville
trouva cette fois un troisième personnage qui
dit s'appeler de Marcilly, et qu'on nommait
familièrement u le magistrat)&gt; ou « le conseiller u : un homme d'une quarantaine
d'années, pâle el maigre, portant perruque
nouée aux deux bouts et habit noir. Le signalement trahit le comte de la Motte. Ce magistrat, qui paraissait fort avant dans la confiance de la dame, recommanda la plus grande
prudence et un sPcret absolu. Au cours de
cette deuxième entrevue, Marcilly s'étant retiré, Mme de Courville montra à notre chirurgien aide-major une partie de brillants
non montés, dans une vulgaire petite caisse
de layeterie. Elle disait qu'ils avaient été
estimés 452 000 livres. " Je n'ai jamais rien
vu de si magnifique, écrit Étienville, tant
pour l'éclat que pour la grosseur, et comme
mon étonnement était extraordinaire elle me
dit que ces diamants provenaient d'une rivière
dont Il. le Cardinal lui avait fait présent;
mais que cette sorte de parure n'étant plus à
la mode, elle était décidée à les réaliser avant
son mariage. Elle me fit entendre, à cette
occasion, que je lui paraissais mériter une
telle confiance qu'elle serait charmée que je
voulusse accepter la commission de les aller
vendre en Hollande; mais je lui répondis que
je ne pouvais m'en charger parce que je
n'étais nullement connaisseur. Elle n'insista
pas. » Si !!me de la !lotte n'avait, dans la
suite, fait elle-même l'aveu de la part prise
par elle dans l'intrigue de Mme de Courville 1,
- ces lignes de Bette d'Étienville suffiraient à
en témoigner.
L'histoire mystérieuse des fiançailles du
baron de Fages avec· Mme de Courville esl
intéressante à suivre parce que le genre d'intrigue dè .Jeanne de Valois s'y éclaire vivem~nt. Rétaux découvre au Palais-1\oyal Bette
d'~tienville; comme La ~lotte y avait trouvé
la baronne d'Oliva. Ce sont les mêmes scènes
nocturnes, ordonnées comme des comédies
dont Mme de la !lotte lai l mouvoir les per·
sonnages selon le rôle qu'elle leur a distribué. Ce sont également des comtes et des
conseillers, de nobles dames au:xquelles ~a
pensée prète une réalité fugitive, mais &lt;lans
laquelle, pour fictive qu·ene soit, Jeanne parait se complaire. L'intérêt que Mme de la
Motte avait à nouer celle nouvelle intrigue
fut défini dans la suite par le baron de Fages
lui-même : c( La quantité de diamants renfermés dans une seule main, ne pouvait disparaitre que difficilement et il aurait été trop
facile d'en suivre la trace; il fallait des gens
intermédiaires, ou plutôt des êtres fantastiques qui, ne pouvant être connus, rendraient
impossible la découverte de la vérité et c'est
ce qu'on a imaginé. Une femme à marier,
une femme d'un rang el d'un état faits pour
nécessiter les sacrifices d'un homme juste et

genereu:x, en proportion de sa fortune et de
ses dignités : voilà le fantôme qu'il fallait
créer. D'Étie'1ville, d'autant moins suspect
qu'il est plus inconnu, plus isolé; devait être
chargé de prôner ce fantôme. » Mme de la
Motte y trouvait en outre, pour le jour où le
vol du collier serait connu et où la culpa•
bilité retomberait sur le cardinal, le fait nécessaire à expliquer l'urgent besoin où celuici se serait trouvé de s'approprier le collier
pour. en faire ?rgent sans retard. Aussi dira•
t-elle dans ses interrogatoires : « J'ai vu cette
dame de Courville, chargée de diamants,
chez M. le_cardinal de Rohan pendant la semaine sainte O ; » et ailleurs : C( M. le Cardinal voulait la marier et lui donner 500000 livres: il m'a pressée dans le mois d'avril
d'écrire à mon mari, pour l'engager à revenir
de Londres, pour avoir les ' fonds nécessaires&gt;&gt;. Enfin elle espérait trouver en d'Étien"ille un auxiliaire utile pour la vente des
brillants.
A la fin de cette première semaine d'avril,
Étienville vint annoncer à son nouvel ami, le
baron de Fages, que le mariage aurait lieu le
jour même dans la chapelle du palais Soubise, rue des Francs-Bourgeois, à onze heures
de la nuit, chaque partie n'amenant que ses
témoins. Fages revêt donc ses plus beau
atours et attend, inébranlable, qu'on vienne
le chercher. Tandis qu'il attendait de la sorte
en son appartement, 157, rue du Bac, Étienville était rue Neuve-Saint-Gilles, en compagnie de la future, de !I. de Marcilly et d'un
personnage vêtu d'une lévite petit-gris, portant un chapeau rond où jl y avait un cordon
et des glands d'or, et à qui chacun parlait
avec le plus profond respect. C'était d'Étienvillc n'en douta pas un instant - le
prince Louis, cardinal de Rohan.
Ce cardinal se montrait affable, aimable,
remerciait le bourgeois de Saint-Omer de ce
qu'il faisait pour lui el assurait qu'il ne l'oublierait pas. « Hais, disait-il, pour des raisons
importantes, le mariage ne pourra pas avoir
lieu avant le 15 juillet. » D'litienville de se
récrier : (( Et le baron de Fages 1 &gt;&gt; On va,
dit le cardinal, lui écrire une lettre. Mais
d'Étienville répond que ce délai est de nature
à inspirer de l'inquiétude. Un dédit de
50 000 livres pour le cas où le mariage ne se
ferait pas est rédigé et signé sur l'heure. On
le date du 26 avril, le jour où le dédit sera
remis.
Le lendemain d'Étiem,ille trouve son ami
de Fages dans la plus grande colère; mais en
apprenant l'histoire du dédit il se calme, et,
effectivement, le ':.'.6 avril, Delle lui montre
une enveloppe cachetée de cinc1 cachets de
cire rose, où est contenu, dit-il, le précieux
papier.
Il est si précieux, ce papier, que nos deux
amis prennent la précaution de l'aller déposer

1.. Rapport en date du 28 janvier 17R6 au licul en:mt de police. Arch. nat. , 0 1/4-24, et Bastille devoilée , fasc. VIII, p. 155-54. Comparer avec les lellrcs
du ms. 1590, l\lèm. el docum. , France, des Arch .
des Aff. étrn11g. A cause du nom, La )toile, on prit
la personne qui jouail le rôle de lime de Counille
pour la sœur de Jeanne de Valois ; on \'OÎt d 'autre

µarl qne Mme de Cour\·ille prenait la nom de com~
!esse de Faubert (lisez Frolwrgl, ou de baronne de
Salzbur~ {lise; Waldburp) . O,n conserve il. la Bibl.
nat. (Nouv. acq. fr. tio78}, un recueil de leltres
autographes de Mme de la Motle. née de Waldl.mi-gFroiberg; mai s il y a. une lacune dans la correspondance pour l'époque qui nous inLCresse.

'l. Confront. au cardinal de Rohm , , ,,. mai 1786.
Arch. 1iat. , X't, B/ 1417. - « Mme de la l\lolle, écrit
le comte de Précourt il. Vergenn~, parle de ~!me )lella
de Courville, du mariage cl des diamants de la même
manière que d"Eticmille 11. Le llreendate du 8 fèv.1786.
A rch. des Aff. éh·ang., 1400, f 0 27 v•.
J. 20-25 mars 1785.

1

l

entre les mains de l'abbé François llulot,
chanoine régulier et. prieur de Saint-Victor.
Celui-ci reçoit le pli cacheté et ne doute pas
qu'il ne contienne un dédit de 50000 livres,
puisqu'un gentilhomme et un bourgeois de
Saint.Omer. qui n'ont vu le contenu de l'enveloppe ni l'un ni l'autre, le lui affirment,
l'un el l'autre, très sérieusement. Il promet
d'en avoir grand soin : on verra le parti que
nos compagnons vont tirer de la circonstance.
Nous arrivons au moment le plus invraisemblable de cet invraisemblable mais véritable récit et qui soulèvera dans tout Paris,
quand il y sera connu, la plus hilarante incrédulité. A la fin de mai, !!me de Courville
annonça à notre chirurgien aide-major qu'elle
allait partir pour une terre qu'elle possédait
et dont elle ne lui dit pas le nom, lui proposant, quand elle y serait installée, de l'envoyer chercher pour faire un séjour de
quelques jours qui lui serait un repos el une
partie de plaisir. D'Étienville accepta. Les
mêmes conditions mystérieuses étaient toujours imposées : voJage de nuit en voiture
close et rigoureuse interdiction de s'informer
du lieu ol1 l'on se trouverait. C'est entendu,
répondit d'Étienville. Et les choses se passèrent effectivement ainsi. Augeard, qui vint le
prendre, n'abandonna pas notre homme un
instant durant tout le vo1•age, le séjour et le
retour. On roula en voiture, la nuit, pendant
trois ou quatre heures. Le château était très
beau . Un parc immense communiquait
avec une rivière qued'.Étienville, pour
préciser, déclarera être la Seine, à
moins que ce ne fût la Marne. C'était
assurément dans les environs de Melun. La gracieuse châtelaine lui aurait
dit qu'il avait appartenu jadis à ParisDuverney'. Ce qui le frappa le plus
fut le boudoir 1 tout en glaces et en
dorures. li y vit la belle Mme de Courville, Marcilly le magistrat, l'intendant Augeard, puis un monsieur qu'on
nommait le baron, une dame qui était
veuved'un consejller, un jeune homme
de quinze ans avec son précepteur. Ce
jeune homme, que chacun nommait
(( le petit chevalier», était précisément
le fils de Mme de Courville el du cardinal.
D'Étienville passa en cette société
quelques journées charmantes et revînt, le 5 ou le 4 juin, absolument
enchanté. On eut beau, dans la suite,
lui objecter que tout celaétail absurde
et incroyable : il tint bon. Dans ses
interrogatoires, confrontations, récolements, dans les mémoires et consul.cc
tations de ses avocats, d'Étîenville ne
~démord pas de son château de féerie
où, auprès de la jolie Melia de Courville, il avait passé des jours enchanteurs.
Qu'en faut-il croire? Étant donnée
!!me de la !lotte, la chose est possible; d'autre part, Bette fut un romancier

ne veut pas contracter le mariage avant que
la somme soit versée. ))
• Je ne dissimulais pas à Mme de Courville, dit Bette d'litienville, que si elle était
propriétaire des gros diamants qu'elle m'avait
montrés en me disant qu'ils provenaient d'une
rivière dont elle ne se souciait plus, elle était
assez riche pour se marier sans attendrr, la
somme considérable pour la réalisation de
laquelle je croyais m·être aperçu qu'elle
pressait !I. le Cardinal; mais elle me répondit
que la vente en était très difficile à faire pour
des raisons qu'elle ne pouvait me confier. »
Le mariage fut donc fixé au 12 aoùt. Pour
calmer son ami de Fages, d'Étienville lui
conte que le cardinal lui destinait un cadeau
superbe, une voiture admirable avec deux
chevaux d'un poil cendré. L'abbé de SaintAndré aurait une belle abbaye, celle de SaintVaast sans doute, dont le cardinal était commendataire. Quant au cadeau que lime de
Courville se propose de faire à son futur,
c'est un superbe nécessaire en vermeil et, en
outre, une montre avec sa chaîne, l'une et
l'autre enrichies de diamants, deux bagues
ornées de pierres précieuses, et une tabatière
avec son portrait à elle, baronne de Courville, une merveille de richesse et d'art.
D'Éticnville a vu tout cela. Il a vu encore une
argenterie princière, estimée soixante mille
livres, dont le cardinal a fait présent à la dame,
et le portefeuille contenant les t 00 000 livres,
en billets noirs de la caisse d'escompte,
que Mme de Courville donnna à son
mari le jour des noces. Fages écoute,
trouve tout cela très beau, de plus en
plus beau, mais il trouve aussi que
c'est de plus en plus long à venir.
Ce qui rend les intrigues de !!me
de la Motte intéressantes, ce n'est pas
seulement la hardiesse de ses conceptions, c'est l'inimaginable complica1ion des fictions qu'elle réalise, le nombre des personnages qu'elle met en
scène, forgeant à chacun d'entre eux
un rôle dont elle voit d'un coup d'œil
tout le développement, et les faisant
tous manœuvrer de manière à les
amener chacun au but, au moment
voulu, avec une précision étonnante,
avec une connaisrnnce des caractèrts
que les meilleurs dramaturges n'ont
pas surpassée.
!lais tandis qu'en la petite Nicole
Leguay, qui joua si gentiment le rôle
de la baronne d'Oliva, Jeanne avait
1
trouvé une enfant confiante, timide,
tranquille, elle avait en la personne de
Bette d'Étienville, mis en mouvement
BETTE D ETlllNVILL'W
--s•
un gaillard qui n'a pas tardé à s'en•
lourer de quatre ou cinq compères de
son espèce, lesquels, a, ec une spontanéité que Mme de la !lotte ne leur demandait sans doute pas, vont mener les
cboses à leur façon, hardiment, vive(; rnn1rc de la collection Frnnt1. h1nd- Breu tano .
ment, à la diable, et faire de la belle
dinai répond qu 'il ne faut s'en prendre qu' i, !I medeCourville, qu'elle fùt fantôme_ou réalité
- et là vraiment était le cadet de leurs soucis 1
Mme de Courville :
" Je lui ai promis 500 000 livres et elle - une fée habile à remplir les escarcelles.

:!1onrm1mn :~~-~~Lm~~\Î:

I. « !Mair&lt;'issemcnts n par le comte cle Prt!coUl't.
A i-clt. des Aff. é frang.1500, f"' 126-12ï.
VL -

•

d'une imagination féconde, qui publia un certain nombre de romans d'amour, chacun de
plusieurs volumes. Au lecteur d'en décider.
Dès son retour à Paris, le 4 juin, d'Étienville écrivit au baron de Fages pour lui narrer
son voyage. Il ajoutait que la dame aurait
100 000 écus de rente, qui lui rentreraient
dès après les noces, et qu'elle comptait même
faire à ce sujet avec son mari un voyage en
Allemagne.
D'Étienville et son ami le baron étaient de
la sorte tenus en haleine. Tantôt c'étaient des
bijoux que le bourgeois de Saint-Omer avait
vus entre les mains de la dame, qui les destinait à son futur époux, tantôt l'assurance
que la cérémonie aurait lieu mi-juillet sans
délai nouveau. Le 1" juillet, le baron de
Fages sollicita et obtint de son capitaine,
!!. de Chahrian, l'autorisation pour le
mariage. Le cardinal de Rohan , assurait
Il. de Marcilly. ne restait à Paris que pour la
cérémonie nuptiale, refusant de partir pour
Saverne, où il aurait cependant dû se rendre
pour y recevoir le prince de Condé qui devait
aller tenir une revue des troupes à Strasbourg.
Mais le 15 juillet passe et les noces ne se
font pas. Le 18 juillet, nouvelle entrevue, rue
Neuve-Saint-Gilles, entre d'Étienville, !!me de
Courville et le cardinal. Celui-ci est vêtu celte
fois d'une lévite violet foncé. Le bourgeois de
Saint-Omer marque son impatience. Le car-

HISTORIA. -

Fasc. 47·

1

01

�, . _ 111STO'}t1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
L' JlFF JtmE

XXIII

permettez que je vous demande des nouDans le même mois, séduit par les mêmes
velles de ma boëte pour mon frère l'abbé. » procédés, Vaucher, horloger dans la Cité,
Les fiançailles du- baron de Pages'
Un premier terme avait été payé. Le se- li\'rait au baron douze montres enrichies de
cond ne le fut pas. li était plus important. pierreries et treize chaînes en or. D'Étienville
Le baron de Fages n'était pas homme à C'est, disait le baron, que le mariage éprouservit encore d'intermédiaire dans cette noulaisser traîner fos choses. A peine Bette lui vait un retard imprévu. Et, pour rassurer le
velle affaire. Et le bourgeois de Saint-Omer
eut-il parlé, le 5 avril, de projrt de mariage, négociant, il l'envoie chez dom Mulot, prieur
venait par-dessus le marché manger la soupe
qu'il allait, en compagnie de l'abbé de Saint- de Saint-Victor, qui, gravement, lui montre
de l'horloger « amicalement )&gt;; très amicaleAndré et de Colavier d'Albissy, ancien direc- le pli, fermé de cinq cachets de cire rose, où
ment même, observeront les ~vocats, puisteur de la compagnie de la Guyane française, doit être contenu un dédit de é0.000 francs.
qu'il emmenait ses amis. D'Etienville concommander des bijoux chez Loque, joaillier En outre le bourgeois de Saint-Omer - qui
duisit l'horloger à l'hôtel des Indes où
_au Punt Notre-Dame 2 • Le baron n'a pas un n'a pas de quoi payer son loyer - propose
logeait le baron son ami. Ils le trouvèrent au
sol, mais il va faire un mariage, et quel ma- de transformer les billets du baron de Fages
premier dans son appartement vaste et richeriage! - 10.000 livres argent comptant, en acte notarié dont il s'offre généreusement
ment meublé, donnant des ordres à plusieurs
. une charge de 50.000 livres, et 100.000 en caution. Loque est rassuré.
domestiques à la fois, qui se pressaient aulivres de rente. L'abbé et l'ancien directeur
Tandis que ces choses se passaient sur le tour de lui. " La comédie était parfaitement
de la compagnie de la Guyane française con- Pont-Notre-Dame, elles se répétaient dans
jouée. Après avoir présenté au sieur Vaucher
firment. A cette première visite on n'emporte l'enclos Saint-Germain. Fages y était le débiun état des objets qu'ils voulaient acheter,
aucun bijou.
teur, depuis treize ou quatorze ans, d'un né- le baron de Fages parut ne s'occuper de lui
Du moment qu'il devait faire un pareil gociant, nommé Bernard, pour une somme
et de la négociation que très superficiellemariage, le baron ne pouvait demeurer peti- de cinquante écus qu'il n'avait jamais pu
ment. A toutes les questions de l'h~rloger il
tement logé dans sa garçonnière de la rue du payer. Il en profite pour lui faire une comne faisait qu·une réponse : (C D'Etienville
Bac.
mande énorme en étoffes, toiles et bijoux. vous l'expliquera, d'Étienville a dù vous le
Le rnici rue du !lai!, hôtel des Indes, Comme Bern3.rd avait des doutes, on l'envoie,
dire. " C'était affecter en même temps cette
au premier, où il occupe un appartement lui aussi, à l'abbé Mulot. « Il le trouva dans
· indifférence aisée qui décèle Ja certitude des
somptueux. Des amis colportent les splen- la sacristie, prèt à dire la messe. L'instant
moyens, et cette noble insouciance qui dédeurs de son prochain établissement. Le et le lieu sont remarquables. L'abbé Mulot
daigne l'attention des petits détails . Vaucher
baron s'environne de plusieurs domestiques. l'assura qu'il avait entre ses mains un dédit
fit une fourniture d'objets admirables : une
li a un valet de pied et un chasseur. C'est en de 50.000 livres, que le baron de Fages
montre à répétition enrichie de diamants
équipage qu'il va courir les marchands de la allait faire un mariage de la plus grande
fond bleu, étoiles de brillants, avec sa chaine
ville. emmenant avec lui Bette d'Étienville, à importance et qu'il n'avait rien à craindre
d'or émaillée de bleu à un rang de perles :
qui il a donné des chemises et des habits el pour les fournitures . ll Et Bernard fournit
c'était un oLjet de près de quatre mille francs;
li ui atteste solennellement la véracité de ses des marchandise; pour 15.000 francs, qui
une montre à répétition, boîte à l'anglaise,
déclarations. Le 12 avril, accompagné de rejoignirent celles du sieur Loque au Montavec sa chaîne d'or; une montre enrichie de
l'abbé de Saint-André el de l'ancien gouver- de-Piété.
deux rangs de perles fines, fond bleu, étoiles
neur de la Guyane, Fages revient chez le
Au sieur Thiébault, son tailleur de la rue d'or, avec sa chaîne d'or; une montre unie
bijoutier pour prendre les bijoux commandés: Saint-Nicaise, le baron de Fages et le bourgeois
avec les aiguilles garnies de diamants, avec
il y en a pour 10.000 francs. Le jour mème, de Saint-Omer parlent d'un mariage qui donsa chaine d'or; une montre à fecret à double
afin qu'ils ne s'égarent, le baron a soin de nera 500.000 livres de rente, el déclarent
rang de perles; une montre à chiffres arabes
les porter - et recevoir de l'argent en re- que le dédit entre les mains _de dom Mulot
avec sa chaîne d'or; une montre émaillée de
tour - au Mont-de-Piété, Le 15, les trois est de plus de 50.000 écus. Etant allé à Vibleu, bordure fond blanc, à roue de renamis reviennent ~hez Loque et prennent une neuil il lui ét:rit : &lt;&lt; Bonjour, monsieur et
contre, avec sa chaîne émaillée de bleu et
nouvelle fourniture qui se monte à 12.000 madame Thiébault, je désire bien sincèreperles fines; une montre gorge-de-pigeon
francs. &lt;c Les premiers bijoux avaient !!té ment que ma lettre ,•ous trouve en bonne
avec deux rangs de perles; puis une boîte
donnés aux parents de l'épouse, ceux-ci santé car elle m'intéress~ singulièrement, à
d'or, d'homme, ovale, à portrait; une autre,
étaient pour les parents de l'époux, et la raison de tous les sentiments que vous m'avez
ronde; trois boîtes semblables, pour femme;
famille était nombreuse. 11 Ils reçurent une inspirés en votre faveur cl qui ne se démenun étui d'or émaillé, fond bleu de roi; un
destination identique : le !!ont-de-Piété. Ces tiront jamais .... Comptez sur le vif i~térêt
autre émaillé d'azur, un autre d'or plein,
fournitures étaient faites sur simples recon• que je prends à votre santé, el sur la reconenfin une soupière couwrte, avec son plat,
naissances de l'épouseur. Un premier billet naissance la plus étendue pour toutes les l'une et l'autre en argentJ.
de 2700 livres était payable à très court dé- bontés que rnus a\'ez eues jusqu'à présent
Les deux amis firent de la sorte en quellai, et il fut payé. Étant parti dans les der- pour moi et 4ue je saurai reconnaître quand
ques semaines un butin de 60,000 francs.
niers jours de mai, pour Vineuil, parc de il en sera temps : en attendant je me dis auOr voici que, le 7 août, comme i1 revenait
Chantilly, où il demeurait, le baron écrit au tant votre serviteur que votre débiteur. i&gt;
de Chantilly, où il avait été reçu par le baron
bijoutier pour presser l'envoi de nouveaux
" Les sentiments du baron de Fages, di- de Fages, d'Étienville vit arriver Augeard qui
bijoux dont la livraison se fait attendre. Il ront plus tard les avocats des malheureux
lui demanda de venir d'urgence voir !!me de
ajoute : c&lt; Et vous, monsieur, commeut vous négociants, pour son tailleur et les bontés du
Courville . Il la trouva dans la plus grande
portez-vous 1 Et la cuisse de Mme Loque est- tailleur pour le baron de Fages, rappellent la
agitation. Elle le suppliait de lui rendre le
elle entièrem·eot rétablie? Je le souhaite, car scène de Molière : Don Juan dit aussi Hl. Difameux dédit de 50.000 livres qui était déil est impossible de ne pas prendre intérêt à manche : « !!. Dimanche! le meilleur de vos
posé entre les mains de l'abbé ~lulot.
sa personne, quand on a l'avantage de la con- amis! Je sais ce que je vous dois. Vous avez
« Cette malheureuse pièce perd tout Je
naitre. Elle inspire des sentiments bien dignes un fond de santé admirable. Je veux qu'on monde. J&gt;
d'elle et au-dessus de l'estime. Voilà l'eflet vous escorte. Je suis votre serviteur et de
Bette d'Étienvi!le hésite.
que j'ai éprouvé et vous félicite de plus en plus votre débiteur. " C'est en pareille mu« Vous doutez donc de moi, vous doutez
plus d'un choix aussi heureux. A présent siq_ue que le baron de Fages et son ami Bette du cardiml '? »
d'Etienville se firent forer dans le conrant
Lui, d'Étienvi!le, douter de Mme de Cour1. !!(&gt;mes sources que pour le cltapitre précédent.
&lt;le mai, e'est-à-dire dans le plus court délai
~. 11. li. d'Albissy a été dans l'entreprise des dili:i .•ilbnoil'es pour les •sieurs 1'auclter, lw1·logrr,
gences, a eu des procês à ce sujet, a tait faillite et a
possible, quinze habits, dont la facture déet Loque, bijoutier, contre Belle d'Elienville el le
Clé longtemps au Temple. » Note du doss. Targel.
passa deux mille écus.
batoll de Pages, éd. orig., p. 65.00.
..... 322 ....

ville, douter du cardinal! JI va reprendre
sur-le-champ l'enveloppe chez dom !lulot.
« Les parties intéressées, lui dit-il, sont
chez le notaire pour ratifier l'acte
dont le dédit fait sûreté'. J&gt;
Et il rapporte l'enveloppe précieuse à Mme de Courville; mais
à peine celle-ci l'a-t-elle entre les
mains qu'elle déchire le papier en
mille morceaux et les jette au feu.
D'Étienville dit qu'il renonce à
peindre lui-même sa stupéfaction.
N'essayons pas.
Cette enveloppe, qui était œnsée
contenir une pièce que personne au
monde n'avait jamais vue, avait
été la seule garantie des marchands. Elle n'existait plus,
Mais que s'était-il donc passé qui
pùt mettre Mme de Gourville en un
pa.re:il état? Nous sommes ramenés
à son inspiratrice, la comtesse de
la Motte'.

XXIV
Le coup de foudre
Le cardinal avait remis le collier entre les mains de Mme de la
Molle, le I" lévrier 1785. Le lendemain, jour de la Chandeleur dont
avait parlé Jeanne de Valois, il
chargea son valet de chambre d'accompagner Gherardi, officier au
régiment d'Alsace, pour observer
au diner du roi comment la reine
!lerait mise. On sait que le roi el
la reine avaient le devoir de dîner
en public. Le même jour, Bassenge avait été à Versailles dans
l'espérance d'apercernir la reine ornée de
son bijou. Celle-ci ne le portait pas. Le
jour suivant, 5 février, les Bfihmer, un pe~
tourmentés, vinrent trouver le cardinal, llll
exprimant leur surprise de ce qu'ils n'avaient
pas vu à la Chandeleur la reine parée du collier. Rohan n'y attacha pas d'importance,
mais il ajouta :
« Avez-vous fait vos très humbles remerciements à la reine de ce qu'elle a acheté
votre collier? Il faut les faire'. »
Comme les joailliers ont plus d'une fois
importuné la reine de ce bijou et que, la dernière fois, elle a répondu avec impatience, ils
attendent une occasion pour lui faire leurs
remerciements. L'occasion ne se présente pas.
Les mois passent. lis ont d'ailleurs l'esprit
en repos et le prince Louis de mêm_e•. Les
avocats du cardinal ont eu raison d'insister
1. Leure du comte de Prt!(.-ourl

a Ycrgcnnes,

Atrh.

des Aff. élrm1g., 1399, fQ 124.
2. Les lignes suivantes, Ccrit~s ~al' llar~y dans su.n
journal. à 1•e110que où loul Paris_ s occupait_ tlu prores
du Collier, montrent quelle action pômaient ~lors
avoir sui' 1"opinio11 publique les manœunes dune
ioiguéc 1l'c~croc9, et, f~•a~tre part, que Mme_ d~ ln
,lotte n'ava1l pas donne a sa nom·cl.le. combma1so11
une portée imraisemb_labl~ : « _On d1sail que M. le
cardinal de Bohan a,·a1t fait reltrcr de chez son notaire (songer â dom Jlulot) une somme de 200.000

!

DU CoiL1E](_ - - , .

derant le Parlement sur cette démarche et
cette conversation des 2 et 5 février : elles
mettent la bonne foi de Rohan hors conteste.

traignit le cardinal à acquitter en son lieu et
place le billet de 5000 livres qu'elle avait
souscrit, en 1785, envers Isaac Beer, juif de
Lorraine. Le cardinal l'avait alors
cautionnée. A présent il était pris.
li dut payer'. Le trait est évidemmelll très drôle.
Le 12 mai une petite lettre à
vignette bleue renvoya le prince
Louis à Saverne.
Comme l'avocat Laporte, qui
avait été mêlé à la négociation du
collier, s'étonnait de ce que la reine
ne le portait pas : « Sa füjesté
ne le mettra que pour venir ~1
Paris &gt;&gt;, dit Jeanne; et, une autre
lois : « Quand il sera payé ".
Elle se rendit d'ailleurs ellemême à Bar-sur-Aube où elle fit
l'entrt!e sensationnelle que nous
avons dite et déploya un luxe éclatant. Elle s'y occupa à meubler el
décorer sa maison de la paroisse
Saint-Macloux. De la cour au grenier, tout fut transformé, embelli,
remis à neuf. Nous avons des détails sur la bibliothèque, et ils sont
curieux. C'était un meuble en bois
de rose, grillé, les rayons protégés
de rideaux en taffetas vert; sur le
haut, les bustes de Voltaire et de
Rousseau. Le regard y était dès
l'abord attiré par la grande « Jlistoire généalogique et chronologique
de la maison royale de France 1), du
Père Anselme, neuf volumes infolio; la première acquisition éviLA SU~ATE.
demment que devait faire une fl Ile
Gravure ,t'après Cuonow1E&lt;.:1(1.
des Valois. Puis vingt-sept volumes
des &lt;&lt; Hommes illustres de France JJ
el douze des" Hommes 11luslres de
Dès le ~ fé\TÎer, en revanche, les B0hmer Plutarque lJ ; une histoire de France en trois vo-avaient offert un diner à la comtesse de la lumes, les voyages de Cook, les Voyages auMotte. Le lendemain 4, ils étaient retournés lom· clii !Jlonde, six volumes sur l'hémisphère
chez elle pour ]a remercier encore. Ils dé- austral, un atlas; en fait de littérature :
bordaient de reconnaissance. Le 6, c'étaient Rousseau en trente volumes, Mme Ricoboni,
les Bôbmer qui dinaient rue Ncuve-Sainl- Crébillon, Racine et Boileau; des livres de
Gilles.
piété : Çommentaires 1·éfléchis de l'amour
Auprès du cardinal, Jeanne continuait ce- de Dieu, un volume sur le Miserere, une Sependant de pleurer misère, demandant et maine sainte, un ouvrage sur la Dignité de
recevant les mêmes secours de trois ou l'âme; puis deux livres pratiques : un dicquatre louis qui lui étaient portés, soit par lionnairc français-anglais et anglais-français
Brandner, valet de chambre, soit par Fri- qui sera utile lors d'un prochain ,·oyage
bourg, le suisse de la maison de Strasbourg, outre-Manche, et l'almanach royal de l'année
soit par un commissionnaire nommé Phili- 1781, l'année des premières grandes inbert. Les deux ou !rois fois que Rohan vint trigues et des vastes espoirs de Jeanne de
chez elle, il fut reçu &lt;! dans une chambre en Valois.
haut )J, pauuement meublée .
Vers la fin de mai, !!me de la !lotte fit un
Jeanne fit mieux. Les mains pleines d'or voyage de Bar•sur-Aube à Saverne, travestie
provenant de la vente des diamants, elle con- en homme. Nous trouvons son costume dans
livres (le dt!dit de ;:.o 000 li1,rcs) pour procurer l'éla•
blisstment d'une de ses filles naturelles (le fils d_e
~lme de Counillc) , qu'un garde ùu corps Je Monse_1gneur le comte d'Artois (le baron de Fnges) _s'ét:ut
engagé formellement d'épouser il. la s01J1cital1on d.e
Sou Eminence, en Ye1·tu dudit dépôt qu'il réclamait
aujourd'hui, mena~anl de faire un procCs au notaiz-e
qui s'en !!tait dessaisi inducmeul. » Bibl. 1wl. , ms,
franç. üb85, p. 203.
, ..
::i. Ce fait esl mis hors de doute par Je,:; dcpo,1L1ons
conconl.inles de Ruha11, de Biiln11e1· cl de llas,cugc.

Si 1'011 consitli·rc qu'au mdme momcnl le cumlc cl la
comtesse de la Motte el Hëtaux de \ïHcUe répa11&lt;laicnt de Loute p~rt les tliamanls tlo11t ils avaient les
mains pleine:,, 011 se demande comment il a pu sr.
trou,·er des esprits rétléch:s pour prenJre au sérieuJC
des dissertations ol1 ll1rn~ de la lrotte élail innocenle
et où le cardinal élail rendu coupahl(' du \'()/ 1111
collier.
4. )lém. tlesjoai!lie1·s pour llarie-,\ntoi11elle, Colin:-.
mmplèle, 1, 18 : - l\lêm. de M• Targcl, ibid., l\', 5:..
5. Dos~. Targel, !Ji/JI. v. de Pari,, ms. de la rés,

�1f1STO'J{1.J!
sa garde-robe : lévite en drap bleu foncé,
gilet et culotte de nankin. C'était pour annoncer au prince qu'elle avait obtenu pour lui
une audience de la reine à son retour. Elle
jugea, el ne se trompa point, qu'une routr.
de deux cent vingt lieues, faite exprès pour
porter elle-même cette heureuse nouvelle,

lui donnerait tout le poids possible, el que si
la tranquillité d'esprit du cardinal chancelait,
rien ne Pouvait mieux la raffermir 1 •
Le cardinal revint de Saverne à Paris le
7 juin , Nous entrons en juillet : l'échéance
fatale du 1er aoùt est imminente, échéance
où les bijoutiers doivent recevoir 400.000
livres, premier versement sur les 1.600.000
livres, prix du bijou. Jeanne voit le cardinal
dans les premiers jours du mois. Celui-ci lui

fait parl de l'étonnement qu'il éprouve de ce
que la reine ne porte pas sa parure. La défiance commençait-elle à se glisser dans son
esprit? Mais Jeanne, ingénieuse, a réponse
sur-le-champ. La reine, dit-elle, trouve le
collier d'un prix trop élevé et demande une ·
réduction de 200.000 livres, - sinon elle
rendra le bijou. Et les premières défiances
du cardinal s'évanouissent. La reine ne considère pas le bijou comme dérinitivemenl
ac4uis. Le lO juillet, Rohan voit les joailliers
pour leur parler de la réduction, Ceux-ci,
1. )Jaur. Méjan, Aff. cfo Collier, p. 51:i.
'.l. Il esl intêressanl de reproduire la rédaction de
Hassen,C"e pour apprécier la concision, en même temps
que l'éclat el l'él~ancc que Rohan lui avait dom_1Cs.
\'oîci ce qu'ava.1ent loul d'abord êcrit les hiJOUlicrs :
« La crainte où nous sommes de 11c pouvoir pas
èlre :tsscz heureux pour trouver le moment de têmoigner de ri\·c voix il Volre Majesté notre respectueuse
rcmunaissam.;e nous oblige de le faire par cet écrit.

comme on pense, font la grimace. Ils allèguent leurs engagements, les intérêts qui se
sont accumulés; mais, grimace faite, ils
consentent au rabais. Et le cardinal, avant
de les quiller, les presse une fois de plus
d'aller à Versailles remercier la souveraine.
Bassenge écrit alors sous ses yeux un billet
que Rohan corrige en lui donnant la forme
définitive qui suit :
Jladamc,
:\ous sommes au comble du IJ011heur d'oser
penser &lt;1ue les derniers arrangcmenls qui nou~
ont élé proposés, et auxqucl~ .nous nous sommes
soumis a1cc zèle et respect, sont une nouvelle
preuve de notre soumis~ion el dévouement aux
ordres de \'ot1·e Mflje~té, et nous avons une Haie
satisfaction de penser que la plus belle parure de
diamants qui existe servira à la plus gt·ande et à
la meilleure des reines 2:.

Le 12 juillet, Bühmer, ayanl à paraitre
devant Marie-Antoinette, pour lui remettre
une épaulette et des boucles en diamants
dont le roi lui faisait cadeau à l'occasion du
baptème du duc d'Angoulème, fils du comte
d'Artois, présenta lui-mème le billet. La fatalité fit qu'à ce moment entra le Contrôleur
général, en sorle que le joaillier s'éloigna
avant d'avoir reçu une réponse. Dès que le
Contrôleur fut sorti, la reine lut le billet,
« Votre )lajesté n1et aujourd'hui le comU!e ii nos
1·œux en acquéraut la \'ai'ure de diamants que nous
arons eu l'honneur de ui prfu;enter.
« Nous 8\'0llS accepté avec empressement les der• nicrs arrangements qui nous ont été pro_posés au nom
de Voll'C Majesté. Ces arrani::-cmcnls lui éla11l agréables, nous nous sommes est1mês heureux de saisir
l'occasion de prou\·er à Votre Majesté notre zèle et
110s respects. 11 Doss. Bôhmcr, Bibl. v. de Pai·is, ms.
tic la réserve.

n'y comprit rien. Elle donna ordre de chercher llohmer pour lui demander le mot de
l'énigme, mais déjà il était parti. Bühmer
l'avait obséMe avec son bijou. Elle gardait le
souvenir pénible de la dernière scène où il
s'était précipilé à ses genoux en menaçanl
d'al1er se jeter dans la rivière. &lt;t La reine,
dit Mme Campan, me lut ce papier en me
disant, qu'ayant deviné le matin les énigmes
du ,ifercu,·e, j'allais sans doute trouver le
mot de celle de ce fou de llübmer. Puis elle
brûla sans plus d'attention le billet à un
bougeoir qui restait allumé dans la bibliothèque pour cacheter ses lettres. n La reine
ajouta : &lt;&lt; Cet homme existe pour mon supplice, il a toujours quelque folie en tête.
Songez bien, la première fois que vous le verrez, à lui dire que je n'aime plus les diamants
et que je n'en achèterai plus de ma vie. i&gt;
Ce moment est, dans sa banalité, pour
ceux qui savent la sui le du récit, le plus poignant du drame. Que raffairc fùt alors éclaircie - et c'est par un enchaînement de circonstances des plus médiocres qu'elle ne le
fut pas, - et Marie-Antoinette devait être
tenue à jamais en dehors de l'intrigue. Son
altitude - bien simple cependant et toute
naturelle - en ce seul moment où elle ail
été en contact avec l'intrigue du Collier, a
prêté matière au seul reproche que ses détracteurs aient pu lui adresser, et l'on sait
quelles terribles conséquences les événements
se sont chargés d·en tirer contre elle.
Son silence eut pour résultat de confirmer
les joailliers, non moins que le cardinal,
dans la pensée que le collier était bien entre
ses mains.

(A suivre.)

FRANTZ

FUNCK-BRENTANO.

La rage de mettre tout en nigte en a formé
du ramonage deii cheminties : les rPgis-

pour prix de son danger et de ses peines.
C'est ainsi que se ramonent taule,; les chemiseurs ont chassé ces petits Savoprd.s, et l'on nées de Paris, et des régisseurs n'ont enrégia vu dans des maisons neuves et blanches menté ces petits malheureux que pour gagner
tous ses visages basanés et noircis qui étaient encore sur leur médioC'rc salaire.
aux fenêtres en attendant de l'ouvrage.
Ces Allobroges de tout sexe et de tout âge
L'établissement de la petite poste a fait ne se bornent pas à être commissionnaires ou
tort aux Savoyards. lis sont moins nombreux ramoneurs. Les uns portent une vielle entre
aujourd'hui, et l'on dit que leur fidélité, leurs bras, et l'accompagnent d'une voix nasi longtemps éprouvée, commence à n'être s:de. D'autres ont une boîte à marmotte pour
plus la même; mais ils se distinguent tou- tout trésor. Ceux-ci promènent la lanterne
jours par l'am•ur de leur pays et de leurs magique sur leur dos, et l'annoncent le soir au
moyen d'un orgue nocturne, dont les sons
1Jare11ts.
Il est bien cruel de voir un pauvre cnfarit deviennent plus agréables et plus touchants
de huit ans, les veux bandes et la tête cou- parmi Ie silence et les ténèbres. Les femmes,
verte d'un sac, dtonler des genoux et du dos étalant leur étonnante fécondité, sous le
dans une cheminée étroite et haute de cin- masque de la laideur, vous montrent des enquante pieds; ne pouvoir respirer qu'au fants, et dans leur hol!r, et pendus à leurs
sommet périlleux; redescendre comme il est mamelles, et sous leur.s bras, sans compmonté, au risque de se rompre le cou, pour ter ceux qu'elles chassent devant elles, le
peu que la vétusté du plâtre forme un vide tout pour. attirer . des aumônes ; déo-oûtansous son frêle point d'appui; et la bouche les, maigres,_ nmres, cl paraissant âgées,
remplie de suie, étouffant presque, les pau- elles sont touJours grosses, et à pleine ceinpières chargées, vous demandr,r cinq sols, ture.
une

Paris au XV/Il' siècle
Savoyards

lis sont ramoneurs, commissionnaires, et
forment dans Paris une espèce de confédération qui a ses lois. Les plus âgés ont droit
d'inspection sur les plus jeunes; il )' a des
punition~ contre ceux qui se dérangent; on
les a vus faire justice d'un d'entre eux qui
avait volé; ils lui firent son procès et le pendirent.
Ils épargnent sur le simple nécessaire, pour
envoyer chaque année à leurs pauvres parents.
Ils parcourent les rues depuis le matin
jusqu'au soir, le visage barbouillé de suie,
les dents blanches, l'air naïf et gai; leur cri
est long, plaintif et lugubre.

.

.\lERCIER.

La 1Jie d'une grande comédienne
Une grande artiste, Madame Judith, de la Comédie-Française, qui fut rnêlic, pendanl plus d'un demisiide, à la vie artistique, ]ittirairc et mi:mc politique
du pays, a voulu retracer avec précision 1out cc qu'dlc
avait pu voir et observer au cours de cette carritfe
·aussi longue que brillantc, et reproduire fidilemcnt
tous ln propos qu'elle: avait retenus et notés. C'tst â
cc désir de revivre dans lc passe'. que nous dnons les
tr1h curieux .Mémofre, 1 qui viennent de paraitre, cl
dans lesquds on retrouve nombre de personnages qui,
depuis lerè:gne de Louis-Philippe: jusqu'â ces dcrnil".tS
ttmps, ont 11.".llU dans le monde une place importante ou
joui un grand rôle. Par le trop court utrait que nous
reproduisons id, ln lecteurs d'1listoria jugeront du ton
alcrlt cl infiniment captivant de cc volume,

Guizot déplaisaient à Girardin, celui-ci pourrait
les rejeter lui-même; et je consentis à transmettre au directeur de la Presse la communication de Buloz.
Girardin accepta le rendez-vous.
Buloz revint chez moi pour connaitre cette
réponse. Il revint encore pour fixer d'après
les indications de Guizot la date el l'heure de
l'entrevue.
Cette conversation entre le ministre ployant
sous le poids de son impopularité el le journaliste, maître de l'esprit public, eut donc
lieu che7; moi. Je les vis arriver l'un après
l'autre, Emile de Girardin très vif, tout frétillant, le visage rond et la physionomie
expansive, Guizot sec, anguleux, roide comme
une barre de fer, engoncé jusqu'au nez dans
une cravate qui paraissait l'empêcher de
remuer la tête.
Leur entretien dut être fort curieux. A
vrai dire, la démarche de ce rigide ministre
cherchant à corrompre celui même qui dénonçait arec le plus de furie l'achat des ,
consciences était d'une ironie gigantesque. Jt
n'entendis rien: j'avais laissé, comme bien
on pense, mes deux hôtes seul à seul.
Deux jours après, je reçus de la part de
C:uizol un merveilleux bracelet de diamants.

Au commencement de février 18A8, ,1e
reçus chez moi, inopinément, la visite de
Buloz, l'administrateur de la Comédie-Française.
Comme c'était l'homme le moins courtois
Je la terre, je fus trè!:: étonnée de son apparition. Je m'empressai autour dr, lui, je le
remerciai de l'honneur qu'il me faisait. Il me
laissait dire et ne me répondait que par quelques mots brefs. Je voyais bien qu'il était
préoccupé.
- Judith, me demanda-t-il brusquement,
vous connaissez beaucoup tmile de Girardin?
J'étais, en effet, en excellentes relations
d'amitié avec le célèbre directeur de la Presse.
li venait souvent me voir et ne manquait
jamais de faire publier mes louanges dans
son journal quand l'occasion s'en présentait
A celle époque, il était plus en vue qu'à
aucun autre moment de sa carrière. Longtemps partisan de la monarchie de Juillet, il
avait fini par se tourner contre elle. 11 lui
-reprochait la corruption qu'elle entretenait
dans le pays, la vénalité des honneurs et des
fonctions, l'autoritarisme cassant de M. Guizot, le premier ministre.
Les petits bourgeois qui lisaient la Presse
devenaient insensiblement les farouches adversaires d'un régime qu'ils avaient idolâtré.
Êmile de Girardin tenait, en somme, le sort
de la royauté entre ses mains.
Buloz, ayant entendu ma réponse affirmative, reprit :
- Est-ce un homme accessible à l'argent?
- llund hum 1. .. Demandez-le-lui vousmême .... Je ne me charge pas de lui· poser
la question.
- Pouvez-vous lui dire que Guizot voudrait lui parler chez vous?
MADA:\IE JUDITH,
Je réfléchis un instant. Je sentais bien qu'il
s'agissait d'un marchandage politique; mais
je pensai qu'après tout, si les propositions de J'eus donc tout 1ieu de croire que sa tentative avait réussi.
1. !.a 1.&gt;ie d'une graude coml!die1me : ll/é11w,:C'est d'ailleurs ce que mP. confüma Buloz .
Tl'I! de Madame Judith. de la ComMie-1-'nrnçaù,•.
D'après ce qu'il m'apprit, le ministre avait
ri-digés p:ir Paul Gsell. llluslrnlions ile Laurent
Gsell. Un volume: in-UL Pdx : 3 fr. JO.
obtenu de Girardin, non point que celui-ci

1

·eloumât sa reste - c'eût été Lrop demander et, s:m~ doute, le public n'ellt pas été
du~.e-:-- mais quïl s'éloignât de li"rance.
l~m,1le de_ Girardin, pourtant, ne partit pas.
La Rev?l~t10n de 1848 éclata juste au moment ou ,l bouclait sa valise et lui évila ainsi
nne lâcheté.
Avait-il touché l'aro-ent?
C'est
.,.
0
ce que J ignore.
~n avait Yu si souvent en une seule semarne l'administrateur de la Comédie-Française mo?ter chez moi que je passai dès lors
pour_ avoir été sa maîtresse. Le bracelet que
Je mis à mon poignet ne cOntribua pas peu à
confirmer cette opinion. J'eus beau nier avec
la ,derni_ère _énergie, .des sourires impertinents
m averlissa1ent que Je ne pourrais rien contre
la conviction générale. Buloz me disait-on
avait. pris des précautions p~ur cacher se~
fredarnes, mais des indiscrets avaient dépisté
to~!es ~es ~uses et avaient compté les visites
qu il m avait rendues. Je ünis par laisser les
langues aller leur train ....
Parmi les dramatiques journées qui sionalèrent cette année 1848, c'est celle du 25juin
qui esl restée le plus profondément gravée
dans ma mémoire.
On sait que la terrible insurrection de juin
fut provoquée par le licenciement des ateliers nationaux, institution humanitaire créée
pour parer au chômage des ouvriers mais
qui avait fin~ par devenir une charg~ écrasante pour l'Etat.
Les malheureux qui avaient été recueillis
da_ns ces ateliers,. se trouvant brusquement
reJetés dans leur détresse, se soulevèrent avec
furie contre le gouvernement.
L'insurrection commença le 23 juin.
Ce fut le 25 &lt;JUe les convulsions de la lutte
furent le plus atroces.
. Po~r moi, dans mon logis de la rue Richeheu, Je me demandais avec une anxiété mortelle ce que devenait ma vieille mère qui habitait faubourg du Temple.
Depuis deux jours déjà, j'entendais la canonnade et la fusillade que la nuit même
n'interrompait
pas. C'était un 0"rondement
•
• •
contrnu, sm1stre, effro:yahle. Les ,·olets fermés s~r Ia rue, les clameurs incessantes qui
montaient du dehors, la claustration hermétique où je vivais, tout contribuait à exalter
mon imagination affolée .... Je savais, d'ailleurs, _que le faubourg du Temple était un
des pornts les plus exposés de la ville.
Je_ n'y tin~ plus.
voulus à tout prix
revmr ma mere. Je n écoutai aucun conseil.
Je me serais fait hacher plutôt que de rester
claquemurée
chez moi. Dans la matinée du 9~
.
'
~-&gt;,
Je sorhs ....

!e

�..-- 1f1STO']t1.ll

---------------------·------------~

J'allai devant moi à pas rapides el automatiques, poussée par mon idée fixe .... Mais,
presque aussitôt, je m'entendis appeler:
- Mademoiselle Judith! Mademoiselle Judith !
Il -y avait là, sur un trottoir, un détachement de jeunes gardes mobiles qui, assis sur
leurs sacs derrière des faisceaux de fusils,
mangeaient dans leurs gamelles. Une boutique ouverte leur servait de campement.
C'était l'un d'eux qui m'interpellait:
- ~fademoiselle Judith, où courez-vous
donc r Vous allez vous faire tuer !
Je ne le connaissai~ pas. C'était presque un
enfant : il devait avoir de quinze à seize an~.
Fort joli garçon du reste. Était-ce le contraste
de son extrème jeunesse avec son équipement martial qui donnait encore plus de
gràce à ses traits? Il me dit qu'il m'ayait
souvent applaudie du haut des dernières galeries des Français, qu'il allait au lhéâlre
exprès pour me voir et qu'il rêvait de moi.
li me répéta qu'il était effrayé des dangers
auxquels je m'exposais en sortant seule dans
Paris bouleversé.... li s'était battu la veille
el le matin même. Il me représenta les maisons brûlant de toutes parts et le sang coulant de tous cotés ....
Je lui répondis qu'aucune considération ne
m'arrêterait. Alors, il me proposa de m\1 ccompagner pour me prêter aide au besoin.
J'acceptai, et, quand il en eut obtenu l'autorisation de son lieutenant, il vint avec moi.
Vous peindre toutes les horreurs que
j'aperçus dans cette course ... je ne saurais le
faire.
Mon guide avait choisi, cela va sans dire,
l'itinéraire le moins périlleux. Cela ne m'empêcha pas de voir dans presque toutes les
rues des tronçons de barricades qui avaient
Jté emportées d'assaut , mais qu'on n'avait

11u'à moitié démolies et sur lesquelles gisaient
encore pêle-mêle des cadaHes d'ouvriers et
de soldats. Ah! quel spectacle épouvantable!
Des vieillards en blouse avec des brassards
tricolores étaient culbutés sur des tas de
pavés à tôtés d'enfants Yêtus de l'uniforme
des mobiles. Les cheveux blancs et les cheveux blonds se mèlaient agglutinés par le
sang de plaies hideuses. Des corps de femmes
l1 demi nus, el d'ailleurs noirs de poussière,
de poudre, de meurtrissures:, avaient roul é
lète en bas dans le ruisseau .... C'était 1111
cauchemar inrernal. Je rue mettais les mainc;
sur les yeux pour passer.
Quand nous approchâmes du faubourg du
Temple, le décor devint plus tragique encore.
Force nous fut d'entrer au cœur mème de
1'insurrection.
Là, j'entendis plus d'une balle sifner ,, mes
oreilles. Je crois même que j'aurais rebroussé
chemin si mon amour-propre ne m'avait
interdit de paraitre làche aux Jeux Je mon
compagnon. La maison de ma mère se trouvait au delà d'une barricade que la troupe
n'avait pas encore attaq_uée. C'était un étrange
amoncellement de poutres, de pavés, de voitures renversées, de tables, de fauteuils, de
matelas . La rue en était barrée jusqu'à la
hauteur d'un premier étage.
Mon petit mobile leva la crosse de son fu sil
en l'air pour indiquer le caractère pacifique
de notre expédition et pour demander qu'on
nous laissât passer. On l'apostropha. On vint
à nous . Il expliqua mon dé~ir. A vrai dire,
j'avais à ce moment perdu tout espoir d'arriver à mon but. Contre mon attente, notre
témérité fléchit les défenseurs de la barricade.
L'un d'eux, un grand diable hirsute eu
blouse noire de typo, et coiffé d'une chéchia
rouge de zouave, m'aida même à franchir
l'entassement des pavés.

Citoyenne, mets ton petit pied ici ... , lit
mainten:mt ... el puis là ... , disait-il en m'indiquant les gradins les moins branlants.
Nous pass.',mes. Je vis ma mère. Elle s'était
réfugiée au rez-de-chaussée d'une arrièrccour. Elle était en sûreté. Je l'embrassai :
mon affreuse inquiétude était, enfin, dissipée;
j'étais folle de joie.
Je ne restai, d'ailleurs, que peu de temps,
Mon compagnon devait regagner son poste de
la rue Richelieu.
Désormais rassurée, je résolus de repartir
avec lui. J'avais le diable au corps.
Nous reprîmes le même chemin et nous
eùmes le bonheur extrême d'éviter une seconde fois toute aventure malencontreuse.
Quand j'évoque dans ma mémoire cette incroyable équipée, je me dis que je fus prise
cc jour-là' d'un accès de démence ....
Au moment où je quittai mon compagnon
devant l'espèce de corps de garde ol1 campaient ses camarades, je lui remis vingt francs.
JI rougit jusqu'aux oreilles. Je vis bien
que je venais de le blesser. li voulut me
rendre ma pièce. Puis, soudain, se ravisanl,
i1 s'adressa aux autres mobiles qui se trouvaient Hl :
- Tenez! 1eur dit-il, voilà un louis que
vous donne Mlle Judith de la Comédie-Française pour boire à sa sanLé. Je vous propose
de crier : Vive !Ille Judith!
Us s'empressèrent de pousser cette acclamation et ils la renouvelèrent même plusieurs
lois.
- :&amp;fais, qu'est-ee qui rnus reste, à vous?
demandai-je à mon petit amoureux.
- Laissez-moi vous embrasser I supplia-t-il.
Je lui tendis mes deux joues, après quoi
je l'embrassai !1 mon tour et vite je remonlai
chez moi.
MADAAIE

JUDITH,

de la Comédie-Française.

A Alger
184:i .

Les deux premiers Français quJ mirent le
pied dans Alger en 1850 ont été Eblé, autrefois mon camarade à Louis-le-Grand en mathématiques spéciales, et Daru, aujourd'hui
mon collf'gue à la Chambre des pairs.
f:blé (fils du général) ctait premier lieutenant et Daru second lieutenant de la batterie
qui ouvrit le feu contre la place. li est d'usage
que lorsqu'une armée entre dans une ville
prise d'assaut, la batterie qui a ouvert la
brèche et tiré le premier coup de canon passe
en tête et marche avant tout le monde. C'est
ainsi qu'Éblé et Daru entrèrent les premiers
dans Alger.
li y arnit encore sur la porte par où ils

passèrent des têtes de Français fraichement
coupées et reconnaissables à leurs favoris
blonds ou roux et à leurs cheveux longs. Les
Turcs et les Arabes sont tondus. Le sang de
ces têtes ruisselait le long du mur. Les assiégés n'avaient pas eu le temps ou n'avaient pas
pris la p•ine de les enlever. Dernière bravade
peut-être.
Les troupes allèr_ent se ranger sur la place
devant la Casbah. Eblé et Daru l arrivèrent
les premiers. Comme ils trouvaient le temps
long, ils obtinrent de leur capitaine, vieux
troupier et bonhomme, la permission d'entrer
dans la Casbah en attendant. - Je n'y vois
pas d'inconvénient, dit le vieux soldat, lequel
sortait des armées d'un homme qui n'avait
paS vu d'inconvénient à entrer dans Potsdam,
dans Scbœnhrunn, dans l'Escurial et dans le
Kremlin . Éblé et Daru profitèrent bien vite
de la permission.
La Casbah était déserte. li n'y avait pas deux

heures que les dernières femmes du Dey l'avaien
quittée. C'était un déménagement qui ressemblait à un pillage. Les meubles, les divans,
les boîtes, les écrins ouverts et vides étaient
jetés pêle-mêle au milieu des chambres. Le
palais entier était une collection de niches el
de petits compartiments. Il n'y avait pas trois
salles grandes comme une de nos salles à
manger ~rdinaires. Une chose qui frappa
Daru et Eblé, c'était la quantité d'étoiles de
Lyon en pièces empilées dans les appartements
secrets du Dey. Cela par moments avait l'air
d'un magasin, soit que le Dey en eût la manie,
soit qu'il en fît le commerce. Il y en avait tant
que, le soir, les officiers logés à la Casbah les
arrangèrent sur le carreau de façon à s'en
faire des matelas et des oreillers.
Les soldats du reste regorgent de toutes
sortes de choses prises dans la déroute du
camp de Hussein-Dey. Daru acheta un chameau
cinq francs,
VICTOR

HUGO.

LA

AU TEMPS DE L'EMPIRE

Tournebut
-

CHAPIT~E y
L"affaire du Quesnay.

Le notaire Lefebvre 1 n'en perdait rien de
sa bonne bu_meur: de haute taille, les épaules
larges, le temt fleuri, il aimait à diner fort
et à pérorer dans les cafés, en alternant les
parties de billard avec les " tournées " de
calvados. C'était là, jusqu'alors, sa part dans
la conspiration, et il n'en espérait pas moins à
1~ rentrée des Bourbons, obtenir quelque gra;se
smécure en récompense de son dévouement.
Dans les premiers jours d'avril 1807, Lefebvre et Le Chevalier dinaient ensemble à
Argentan, à l'hôtel du Point-de-France. Ils
avaient :etro_uv~ là les amis Beaurepaire et
Desmontis, ams1 que le cousin Dusaussay; on
alla au ca[é et on y resta plusieurs heures.
Survint Al_laia dit le général Antonio', que
~e Chevah~r ~vait, _on l'a vu, désigné pour
etre son prmc1pal lieutenant; il le présenta
~ux a?tres. Allain dépassait la quarantaine;
11 avait le nez long, les yeux clairs, la face
co_lorée, était marqué de petite vérole et portait une forte barbe noire; l'air, d'ailleurs
d'un bourgeois des plus calmes et des plu;
rangés. Le Chevalier prit sur la table une
carte à jouer, en déchira la moitié, y traça
quelques caractères et la remit à Allain, disant: «-Ceci
vous servira pour entrer. » Ils
causèrent ensuite à mi-voix
dans l'embrasure d'une fenêtre et le notaire surprit encore cette phrase : c&lt; - Une
fois dans l'église, vous sorlirez
par la porte de gauche et vous
trouverez une ruelle; c'est

1804-1809 -

gendarmes. Comme la rniture portant la recette d'Alençon relayait ordinairement à l'hôlel du Point-de-France, à Arrrentan il suffisait
d'être prévenu de l'heure d~ son ~rrivée dans
celle ville pour en déduire tout !"horaire du
reste de son rnyagc. Or, Le Chevalier s'était
assuré le concours d'un palefrenier nommé
Gauthier, dit Boismâle, qui se chargeait,
~oiennant payement, d'avertir Dusaussay
des que_ le_ chargement serait signalé. Dus:aussay hab1ta1t Argentan; en montant aussitôt à
c~eval, il pouvait facilement arriver, plusieurs heures avant la voiture, à l'endroit de
la route où les gens seraient postés . C'était
ce Borsmâle qu'Allain était allé trouver.
Quand il rentra dans le calé, il rendit
c~~pte de sa mission : le palefrenier était
dec1dé, en efl'et, à servir Le Chevalier· mais
l'~~a,ire n'aurait pas lieu, selon taules ~robahil,tes, avant six semaines ou deux mois·
c'était plus d~ temps qu'il n'en fallait pou;
r~~mr la petite troupe nécessaire à l'expéd1t10n. Les rôles furent distribués : Allain .rn
fit fort de recruter des hommes; le notaire
se procurerait des fusils pour les armer· il
mettait, en outre, à Ja disposition d'All~in
une maison située au faubourll' Saint-Laurent
de Falaise, et qu'il était chargé de vendre·
on pourrait établir là " un dépôt d'armes

_I. Jean-Charles Le~cbvrc , !rente-six ans (en 1808),
ne au _Fresne , ~rrond1ssemenl de Caen. Il était notaire
à Falaise depuis 1804. Auparavant, il avait été clerc

s;

de prol'isions », car _la difficulté était de loger
et de nourrir les enrôlés pendant un temps

C'est une chose presque incroyable que ce
recrutement d'une troupe de réfractaires armé~, logés, défrayés de tout pendant deux
mois, parc~urant les routes, s'embusquant
dans les bois, menant aux environs de Caen
el de Falaise une existence de Mohicans sans
qu'aucun gendarme s'en étonne et sans
qu'eux-mêmes, satisfaits d'être nourris et de
boire à leur soif, sonrrent à
s'informer de ce qu'on ~!tend
d'~ux. Et l'on est à la plus
brillante année du régime impérial, à l'apogée de cette administration si vantée qui, en
réalité, n'était que façade : la
Chouannerie avait semé, dans
les populations de l'Ouest, de
tels ferments de désorganisation que les autorités de tous
rangs se sentaient impuissantes
à lutter contre relie épidémie
sansccsserenaissante. Lecomte
Caffarelli, préfet du Calvados,
dans son grand désir de conser•
ver sa pJace, apportait à la
surveillance des réfractairrs
une indolence voisine de la
complicité et ne ce~sait d'a..
. d'.esser à Fouché les rapports
les plus o~t,mis!es sur l'excellent esprit
de ses ':l.dmm1stres et sur leur inviolable

diez_M~ Po!gnant, a Caen, et chez li• Belencontrc. à
Falaise ; pu_,s notaire à Argences, Arch. nat. F' 8171.
2. Hyacmthe-Françoia Allain , quarante-deux ans

(en 1_807). 11. était nê â Appeville, dans la Manche
Arclmes national es, f' 8! 70.
·
3. Interrogatoire du notaire Lefehne, 4 août 1808.

ei

]à:;_'))

Quand Allain se fut éloigné,
Le Chevalier exposa à ses amis
l'affaire qu 'il était en train d'étudier : à l'approche de chaque
trimestre, un mouvement de
fonds s'opérait entre les différents chefs-lieux de la région.
Les receveurs d'Alençon, de
Saint-Lô, d'Évreux expédiaient
del 'argent à Caen; mais ces envois avaient lieu à des dates irrégulières et
étaient, la plupart du temps, escortés par des

qui pouvait être assez long. Le CheYalier répondait de l'assistance de Mme Acquet de
Férolles, qu 'il déciderait aisément à héheraer
!es ho~mes au moins pendant quelq~es
Jours : 1I offrait, e-n outre, comme lieu de
rassemblement, sa maison de la rue SaintSauveur, à Caf'n.
Les grandes lignes du projet ainsi arrêtées
on_ se sépara et, dès le lendemain, Allain
mit en campagne, portant sur lui, comme à
rnn ordinaire, un matériel complet d'arpentage, et muni d'une sorte de diplôme ci d'ingénieur particulier &gt;&gt;, qui lui servait de référence et justifiait ses perpétuels déplacements . C'élait, au reste, le chouan type, le
gar~ déter~iné ~t prêt à tous les coups de
mam, aussi habile à commander une bande
qu·~ dépister _les. gendarmes : intrépide et
ruse, 11 conna1ssa1t tous les réfractaires du
pays et savait s'en faire obéir.

LA BrJUDE, DANS SON ÉT AT ACTUEL.

�fflSTOR._1.ll

--------------------------------~

attachement aux constitutions impériales.
On 'était au milieu d'avril 1807; Allain
passa par Caen où il s'adjoignit Flierlé, et
tous deux, se cachant le jour, marchant de
nuit, gagnèrent les confins de la Bretague.
Allain savait où trouver des hommes : à
vingt-cinq lieues environ de Caen, dans le
département de la Manche, est situé, à l'écart
des grandes routes, le village de la Mancellière dont tous les gars étaient réfractaires.
Le général Antonio qui, dans tous les centres
d'insoumis, était très populaire, s'y fit indiquer la maison d'une femme Harel dont le
mari, incorporé en l'an VIII, à la 65e demihrigade, avait dé.5:erté au hout de six mois,
(! affolé du besoin de revoir sa remme et ses
enfants ll. Son histoire était commune à
bien d'autres : la conscription répugnait à
ces paysans de l'ancienne France qui ne pouvaient se résigner à perdre de vue leur clocher : ils ne manquaient pas de courage et ne
demandaient qu'à se battre; mais, pour eux,
l'ennemi immédiat, c'étaient les genda rm es,
les Bleus, qu'on voyait dans les villages faisant rafle des hommes valides, et ils n'éprouvaient aucune ;inimosité contre les Prussiens
et les Autrichiens qui, eux, ne cherchaient
noise qu'à Bonaparte.
Comme il apportait une olTre de travail
lar~ement rétribué, Allain fut bien reçu chez
la femme Harel, réduite avec ses enfants à
l'extrême misère. Il s'agissait, disait-il,
« d'une opération d'arpentage autorisée par le
&lt;rouvernement l). Harel, lui-même, sorti le
~oir de sa cachette, accepta avec joie la proposition de son ancien chef et, comme celui-ci
avait besoin de &lt;( solides porteurs de perches"• Harel fit profiler de la bonne fortune
deux de ses amis qu'il présenta au géniral
sous le nom de G1·ancl-Charles 1 et de Cœurde-Roi '. Allain compléta sa troupe par l'enrôlement de trois autres recrues : Le lléricey, dit la Sagesse'; Lebrée, dit Flem· d'É11ine~; et Le Lorault, dit la Jeunesse 5 • On
Lut ensemble un coup de cidre et on partit le
soir même, Allain et Flierlé guidant la marche.
En six étapes ils gagnèrent Caen et Allain
conduisit aussitôt ses hommes à la maison
de Le Chevalier, rue Saint-Sauveur. Ils &lt;lev.aient y rester près de trois semaines. On les
mit au grenier, sur du foin 8 ; Chalange, le
domestique de Le Chevalier, qui leur portait
à manger, les trouvait dormant ou jouant
aux cartes 7 • Afin de ne pas éveiller les soupçons des fo1,1rnisseurs habituels de la maison,
un nommé Lerouge, dit Bornet, ancien boulanger, se chargeait de cuire le pain et d'en
approvisionner la maison de la rue SaintSauveur•. Un jour, il apporta, dans sa charrette à pain, quatre fusils procurés par le
notaire Lefebvre'; llarel, qui avait été sol1. Charles-François Michel, ,·ingt-six ans, charpentier, dit le Grand Charles.
2. Son ,·êritable nom etail Grenthe.
7,. Le lléricey, rlit la Sagesse, dîl Gros Pierre,
vingt-huil nns, charpentier.
4. Gabrid Lcbrée, dit la Cheùiaye, dit Fleur d'Epine, vingt--qualr? ans, charpentier. .
5. Jacques-Lu_ms-Mari~ Le Lorault, d1~ la Jeunesse:
6. Allain, qm coud1a11 a,·ec eux, était le seul qui

Elle ne restait pas 01s1vc, d'ailleurs, prédat, les netto)"a, les démonta et les dissimula
dans une botte de paille. Ainsi empaquetées, parant elle-même la nourriture des sept
on chargea les armes sur un cheval que Le- hommes logés sous les combles du château;
rouge 1H sortir, la nuit, par la porte de la des bottes de foin et de paille leur servaient
cave, ouvrant sur la rue Quimcampoix der- de lits : il leur était recommandé de ne point
rière la maison 10 • Les hommes suivirent; sortir, même pour satisfaire aux besoins les
sous la conduite d'Allain, ils traversèrent plus impérieux, et ils restèrent là pendant dix
toute la ville; arrivés à l'extrémité du fau- jours. Chaque soir, Mme Acquet se glissait
bourg de Vaucelles, à la croisée du chemin dans cette tanière empuantie : elle para_isde Cormelles, ils firent halte et se distribuè- sait, tenant son ombrelle de ses mains gan~
rent les armes; Lerouge regagna la ville tées, vêtue d'une robe de mousseline claire,
avec le cheval et la petite troupe s'éloigna le front couvert d'un grand chapeau de
pailleit; elle était ordinairement accompagnée
sur la grande route.
A cinq lieues environ de Caen, après a,·oir de sa servante, Rosalie Dupont, grande et
passé le relais de Langannerie où était alors forte fille, et de Joseph Buquet, cordonnier à
casernée une brigade de gendarmerie, Je Donnay, portant de larges plats de terrr,
chemin de Falaise traverse un fourré assez (( ressemblant à des gamelles », contenant du
épais, mais de peu d'étendue, appelé le bois veau cuit au four, avec des pommes de terre.
du Quesnay. C'est là que les hommes s'arrê- C'était l'heure de la bombance et des gauloitèrent; ils se tapirent dans le taillis et y pas- series; la jolie châtelaine ne dédaignait pas
sèrent toute une journée. La nuit suivante, de présider au repas allant et venant parmi
Allain les conduisit, en trois heures de mar- ces hommes vautrés, s'informant si &lt;( ces
che, à une vaste maison abandonnée dont les braves gens n ne manquaient de rien et se
portes étaient ouvertes et où il les installa trouvaient satisfaits du régime.
Elle était, de tous, la plus impatiente :
dans un grenier, sur le foin : c'était le châsoit
qu'elle prît au sérieux les illusions politeau de Donnay.
Le Chevalier ne s'était pas trompé; tiques de ceux qui l'entraînaient dans cette
Mme Acquet avait accepté, avec une sorte aventure, et qu'elle eût hâte de s'exposer
d'enthousiasme, de servir ses projets; la pen- pour &lt;&lt; la bonne cause &gt;&gt;, soit que son funeste
sée qu'elle se rendait utile à son héros, amour pour Le Chevalier l'eût complètement
qu'elle s'associait à ses dangers, l'aveuglait dévoyée, elle faisait sa chose de l'attentat qui
sur toute autre considération. Elle eût offert se préparait et qui lui semblait devoir mettre
à Allain et à ses compagnons l'hospitalité de fin à ses malheurs. C'était déjà de sa part un
la Bijude, sans la crainte de compromettre acte de témérité folle que d'héberger el d'enson amant qui y faisait d'assez longs sé- tretenir les recrues d'Allain dans une maison
jours, et ·elle s·était arrêtée à l'audacieuse occupée par son mari et d'oser y pénétrer
idée de les loger chez son mari qui, confiné elle-même pour les y visiter; elle se comprodans une dépendance du château de Donnay, mettait ainsi, comme à plaisir, sous les yeux
laissait à l'abandon le corps principal de l'ha- de son ennemi le plus acharné, et, sans
bitation oit l'on pouvait pénétrer par les der- doute, Acquet, tenu au courant, par ses gens
rières sans être vu. Peut-être espérait-elle dressés à l'espionnage, se gardait-il d'interrejeter sur Acquet la complicité du crime au venir, de crainte d'interrompre une aventure
cas où la retraite eût été découverte. Quant où sa femme devait se perdre irrémédiableà Le Chevalier, apprenant que d'Aché venait ment.
Mme Acquet agissait, d'ailleurs, comme si
de quitter Mandeville et de passer en Angleterre &lt;( après avoir annoncé comme très pro- elle eût été assurée de la complicité de tout
chain son retour avec le prince, avec des mu- le pays; elle combina les moindres détails de
nitions, avec de l'argent, etc. 11 ll, il partit l'expédition avec une étonnante fortilité d'espour Paris, aJant à concerter certaines dis- prit; elle cousit, de $es mains, de grands
positions, disait-il, avec le Comité sec1'el. bissacs de grosse toile qui devaient senir à
Avant de quitter la Bijude, il recommanda porter les provisions de la petite troupe et à
bien à sa maîtresse, si le coup se faisait en contenir l'argent retiré des caisses; elle couson absence, de remettre immédiatement l'ar- rut à Falaise pour inYiter Lefebvre à receYoir
gent enlevé à Dusaussay, qui se chargerait de · Allain et Flierlé, en attendant l'heure de
le lui apporter à Paris où le Comité l'atten- l'action. Lefebvre, qui déjà avait fixé son
dait; elle lui donna une boucle de ses admi- prix et s'était fait promettre douze mille
rables che,•eux noirs pour qu'il en composât francs à prendre sur les fonds attendus, ne
un médaillon, et lui fit promettre " qu'il roulait, cependant, s'engager qu'/i. demi; il
n'oublierait pas de lui rapporter de bonne eau consentit néanmoins à loger Allain et Flierlé
de Cologne"· Puis ils s'embrassèrent; il par- dans l'immeuble vacant du faubourg Sainttit : on était au 17 mai 1807; c'était la der- Laurent. Rassurée sur ce point, Mme Acquet
revint à Donnay; dans la nuit du jeudi 28 mai,
nière lois qu'elle le voyait.
eùl un malelas : pendant le jour, il tenait avec Le
Che\'aiicr de longues conférences. D'Aché même
serait ,·enu 5'y joindre quelquefois. l~terroga~oire de
Cœur de Rot . :! octobre 1807. Arclmes nalionales,
F7 ~liO.
7. Déposition de Jean-~·rançois Chalange. Archi,·es
nationales, P 8171.
8, u Bornet venait quelquefois à notre chambre et
nous rlisail : 11 Eh bien, 1we.;-vous bie1t prié le B011

11 Interrogatoire de P.-F. Harel. Archives nationales, F1 817'l.
9. Lefebvre avait acheté ces fusils d'un nommé
Dusaillant, à Falaise. Archi,·es nationales, F'1 8170.
10. Archives nalionalcs, F7 8171.
11. Déclaration de )!me Acquet, 20 décembre 1807
Archives du irretfe de la Cour d'assises de Rouen.
12. Déposition de P.-F. Harel. Archives nationales,
F7 8171.

Dieuf

'---------------------------------les hommes sortirent du cbttlcau, sans em- c:hons de cidre cl partirent, par le derrière
porter leurs armes, et furent conduits tl une de la maison, un peu avant neuf heures.
grange oit on les laissa seuls toute la journée,
Le vendredi, Allain reparut seul à l'auen présence d'un tonnelet de cidre qu'ils mi- berge d'Aubigny; il commanda à la servante
rent à sec'; Mme Acquet, pendant ce temps, de parler des vivres sur la route de Caen
leur préparait une nouvelle retraite;
à peu de distance de l'église de Donnay se trouvait une maison isolée appartenant aux frères Buquet, très dévoués à la famille de Combray; l'un
d'eux, Joseph, le cordonnier, passait
dans le village, pour être, depuis le
départ de Le Chevalier, l'amant de
Mme Acquet, et s'il est possible, grâce
à l'absence de tout témoignage décisif, de sauYer 1a mémoire de la pauvre
femme de cette nouvelle accusation,
il n'en faut pas moins reconnailre
qu'elle exerçait sur cet homme une
influence inexplicable; elle l'avait,
pour ainsi dire, asservi et il lui élait
aveuglément soumis &lt;&lt; par les droits
même qu'elle lui avait accordés~ )),
affirme un rapport adressé à l'empereur. Quoi qu'il en soit, elle n'eut
qu'un mot à dire pour que Joseph
Buquet lui livrât sa maison et, le vendredi, les i;ix hommes en prirent possession 8 • La mère Buquet se chargea
de les nourrir pendant quatre jours;
ils la quittèrent enfin le mardi 2 juin,
à la nuit tombante : Joseph leur inL'AUBERGE DU ~ CHEVAL :--;"OIR " , A FALAJSE,
diqua la route qu'ils devaient suivre
et leur fit même un bout de conduite.
Les pauvres gens traînèrent leurs
guètres jusqu'au matin, s'égarant dans les jusqu',1 l'embranchement du chemin d'llarterres, n'osant ni demander leur chemin, ni court; deux des hommes attendaient là; ils
suivre les routes battues. A l'aube, ils rencon- prirent les provisions et s'esquivèrent rapitraient, à une lieue de Falaise, Allain qui les dement. Allain, vers deux heures du matin,
attendait à la lisière d'un bois, près du ha- se coucha; le samedi, à midi, comme il se
meau de la Jalousie : il les conduisit, en tra- mettait à table, une carriole s'arrêta devant
versant AuLigny, jusqu'à une auberge isolée la porte de l'auberge; Lefebvre et Mme Acà l'extrémité du village.
quet en descendirent; ils apportaient sept
Le notaire Lefebvre avait pris lui-même la fusils 6 qui furent aussitôt montés au grenier.
peine de venir l'avant-veille en personne pré- On causa : Mme Acquet tira d'un petit pasenter Allain à l'aubergiste et demander à nier quelques citrons qu'elle coupa dans un
celui-ci s'il voudrait recevoir pour quelques saladier rempli de vin blanc et d'eau-de-vie 1 ;
jours &lt;1 six braves garçons de déserteurs que tout en tenant conseil, Lefebvre et la jeune
la gendarmerie tourmentait l&gt;, ce à quoi femme buvaient; de la salle basse on percel'homme avait répliqué qu'il les logerait vait leurs grands édats de rire; la chaleur
avec plaisir.
était accablante, tous trois s'enivrèrent 8 • Il
fallut aider Mme Acquet à se remellre en
En arrivant à l'auberge, Allain et ses hom- voiture, et Lefebvre se chargea de la reconmes, harassés de fatigue, demandèrent à :dé- duire à Falaise. Allain, resté seul à Aubijeuner et montèrent tout de suite à la chaµi- gny, fit disposer un souper « pour six à sept
bre qui leur avait été préparée'. JI était personnes li; il en surveillait les préparatifs,
quatre heures et demie du matin 5 • Ils se quand survint un cavalier qui demanda à lui
couchèrent sur la paille et, de tout Je jour, parler : c'était Dusaussay apportant des noune bougèrent qu'à l'heure des repas. La nuit velles; il vmait d'une traite d'Argentan où il
et toute la journée du lendemain se passèrent avait vu la voiture, chargée de caisses d'arégalement à dormir, à manger et à boire. Le gent, entrer dans la cour de l'auberge du
jeudi 4 juin, au soir, ils engouffrèrent dans Point-de-France : il décrivit le chariot,
leurs bissacs du pain, du lard et des cru- l'attelage, le conducteur : puis il 'remonta
1. Déposition de P.-F. Uarel. Archi\'Cs nationales,

F7811'I.
2. Happort du préfet de la Seine-Inférieure, 26 l'ênier 1808, F1 81 i2.
S. Interrogatoire de Grenthe, dit Cœùr de /toi,
2 octobre 1807. Archives nalionalcs, t' 7 8170.
4. Déposition de Chevalier, aubergiste à Auhig11 )"•

5. Acte d'accusation. Archives du greffe de la Cour
d'assises de Rouen.
6.. Outre les. quatre fusils apportés de Donnay, le
notaire en avait acheté d'autres à un ancien chouan
d~ _t'alais; nommé Cour~aceul. On assur~ qu'il les
nait payer; 11 douze louis chacun D, Archi,·cs nationales, F1 8170.

T OUH_NlfBUT

--~

aussitôt à cheval et s'éloigna rapideme11t.
.\ ce moment, la bande tout enlièra reparait, conduite par Flierlé. On distribue les
armes; les hommes se rangent au tour de la
table et mangent debout, hàliveruent. IL,
remtJlissent leurs bissacs de pain et de
viandes froides et, à la nuit pleine,
ils parlent : Allain et Flierlé les accompagnent et rentrent à l'auberge
après deux heures d'absence 9 • lis ne
dormirent pas : on les entendit, jus'lu·au juur, aller et venir lourdemenl
dans le grenier. Le dimanche 7 juin,
.\llain paya la dépense, acheta à l'aubergiste une hache courte et un vieux
fusil, ce qui portait it huit le nombre
des armes à feu dont la bande pouvait disposer. A srpt heures du matin
il s'éloignait définitivenieut, sur la
route de Caen, avec Flierlé, et gagnait,
i, trois lieues de là, le bois du QuesnaJ, où ses hommes avaient passé la
nuit.
Le chariot destiné au transport des
fonds avait été, le J au soir, chargé
à Alençon, dans la cour de la maison
de M. Decrès, receveur général de
l'Orne, de cinq Jourdes cai!-ses contenant en écus et en monnaie de billon
55.489 fr. 02 centimes. Le 6, il cinq
heures du matin, le roulier Jean Gousset, voiturier aux gages du sieur Hubert, directeur des Messageries à Alençon, aYait attelé au camion trois chevaux et, escorté wir deux gendarmes, avait
pris la route d'Argentan où il était arrivé à
cinq heures du soir. Il s'arrêta au Point-deFrar.ce où il devait charger une sixième caisse
renfermant en or et en écus 55.000 francs,
qui lui fut livrée dans la soirée par les agents
de M. Larroc, receveur des finances. La voiture, soigneusement bâchée, resta pendant la
nuit dans la cour de l'auberge. Gousset, qui
avait bu, allait et venait, « parlant à tout
,,enant de son chargement )) ; même il interpella un voyageur, M. Lapeyrière, géomètre
du département de l'Orne, et lui dit en clignant de l'œil sur la caisse que les commis
du roulage hissaient dans le chariot :
- Si nous en avions chacun dix fois autant, notre fortune serait faite 10 •
Le dimanche 7, il attela à quatre heures
d_u matin ; en raison du supplément de
charge, on lui avait imposé un quatrième
cheval; trois gendarmes étaient commandés
pour l'accompagner. On fit assez lentement
les cinq lieues qui séparent Argentan de Falaise où l'on arriva vers dix heures et demie.
Gousset s'arrêta chez Bertami, au (( Cheval
noir 11 », où les gendarmes le quitlèrent ; il y
dina et, comme la chaleur était forte, il s'y
reposa jusqu'à trois heures de l'après-midi;
7. Acle d'accusalion et déposition de Chevalier
aube11iste à Aubigny.
'
8. Idem, et rapµort du pi-Cfet de la Seine-Intérieure. Archives nationales, ~'1 8172.
O. DéJ;WSÎ~i~n de Clicvalier. au~l.ergistc il Aubigny
10. Depos1t1ou du sieur Lapcyncre. Archi\'es .natiO~
nnles, l-'' 8172.
l ·f. 1nlrrrogatoirc de Jean Gousset.

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fflST01(1JI

_____________________________________

le chariot, pendant l'étape, resta clevanl la
porte de l'auberge, sans sur\'eillance. On r('marqua que les che\'aux demeurèrent allelés
trois hèures d'avance et J'on en conclut que
Gousset désirait n'arriver qu'à la nuit à Langannerie, lieu de la couchée.
De lait, il prit son temps. A lrois heures
un quart seulement, il se mil en chemin,
sans escorte cette fois, tous les hommes de la
brigade de Falaise étant employés aux opérations du recrutement qui avaient lieu ce jourlil. Par hasard, à la sortie de la ville, il rencontra \'inchon, gendarme de la brigade de
Langannerie, qui, accompagné de son ncreu,
jeune garçon de di1-sept ans, nommé Antoine Morin, regagnait à pied sa résid1:nce.
Ils engagèrent la conversation avec le roulier,
'1UÎ marchait à la gauche de sa voilure, l'l
firent la route avec Jui. Ces compagnons Je
rencontre n'étaient pas pressés; Gousset nci
paraissait pas, lui non plus, avoir hàte d':irrher. Aux dernières maisons du faubourg, il
offrit une tournée de cidre; après quelqu , s
cents mètres, le gendarme rendit la polittssc
et on s'arrêta devant le cabaret du a Sauvage ». Une lieue plus Join, nouvelle halte à
la « Vieille cave' •· Là, Gousset proposa ~ne
partie de quilles que le gendarme et Morin
acceptèrent. Il était près de sept heures du
soir lorsqu'on passa à Potigni. La journée
était magnifique et le soleil encore haut sur
l'horizon; comme on savait ne plus rencontrer d'auberge avant l'étape, on fil là une
qualrième stalion. Enfin Gousset el ses compagnons se remirent en marche : en une
heure ils pouvaient maintenant atteindre LaDgannerie, où le chariot devait s'arrêter pour
la nuit.

n'avoua-t-cllc pas plus tard, la pauvre fomme,
que, dans le désarroi de son esprit, elle
,i'arnit pas craint d'implorer de Dieu la réussite de « son entreprise »?
Quand, vers cinq heures, la procession fut
terminée, par les rues jonchées de roses,
Jlme Acquet s'en lint trouver Rosalie Dupont, sa confidente. Son impatience était telle
que, n·y pouvant résister, elle partit a\'ec
cette fille, invinciblement attirée vers cette
route où se jouait son sort et celui de son
amant. Lanoi' qui, les offices chantés et les
reposoirs défaits, regagnait, à la fraiche, sur
son bidet, sa ferme de Glatigny, fut lrès ~urpris de rencontrer, au crépuscule, la cb,Helainc de la Bijudc, dans un petit bois près de
Clair-Tizon•. Elle était là, à une lieue à peine
de l'endroit où sa bande éla1l embusqué,. Hu
lieu désert oll elle se trouvait, t-lle put, le
cœur Lattant, immobile et mueue d'angoisse,
entendre les coups de fusil lointains qui résonnaient clair dans le silencedu soir d'été; il
étai! rx.actement huit heures moins un quart.

La veille au soir, Mme Acquet de Férolles,
en rentrant à Falaise avec le notaire Lefebvre,
s'était couchée plus malade de fatigue que
d'ivresse; pourtant, dès l'aube, elle avait regagné Donnay, dans la crainte que son abs~nce
n'y éveillât des soupçons; ce dimanche 7 JUID
était, en effet, le jour de la Fête-Dieu, et elle
devait s'occuper, comme elle le faisait chaque
année, de l'ornementation des reposoirs.
Lanoë, arrivé la veille au soir de sa ferme
de Glatigny, travailla toute la matinée à tendre
des nappes et à tapisser les murs de branches
vertes 2. Mme Acquet dirigeait avec une e1altation fébrile l'arrangement de la procession,
remplissant des corbeilles de roses elTeuillées,
groupant les enfants, posant des guirlandes;
sans doute sa pensée échappait au charme de
cette fête lleurie pour se tourner vers ce bois,
là-bas, où, à cette même heure, les hommes
qu'elle avait embauchés attendaient, tapis
sous les feuilles, le fusil en main. Peul-être
trouvait-elle une jouissance perverse au contraste des cantiques chantés le long des haies
avec l'anxiété criminelle qui l'étreignait;

La voiture avait, en effel, quitté Potig11y à
sept heures. Un peu après le village, la route,
désormais en droite ligne pendant six lieues,
descend une pente au bas de laquelle se rencontre le pclil bois du Quesnay, taillis fourré
et bas de coupe qui n'était guère peuplé que
de noisetiers dominés par quelques pieds de
cbène. Allain avait posté ses hommes sous
les branches, le long de la route : à la lisière
du bois, du côté de Falaise, se trouvaient
Flierlé, le lléricey et Fleur d'Épine. Il s'était
embusqué lui-même .avec llarel et Cœur-defioi à l'extrémité du taillis la plus voisine de
Langannerie. Grand-Charles et Le Loraull
étaient placés à distance égale de ces deux
pelotons, au milieu du bois.
Les huil hommes allendaient depuis midi
le passage du trésor : ils commençaient à
perdre patience et parlaient de retourner
souper à Aubigny quand ils perçurent le
bruit du lourd chariot dévalant la côle: il
avançait assez rapidement, Gousset n'ayant
point pris la précaution d'enrayer. On entendait ses hue et ses dia lancés à pleine voh.
Marchant à gauche de la voiture•, il dirigeait
ses chevaux au moyen d'un long cordeau, son
petit chien trollinail à colé de lui. Le gendarme Yinchon et Morin se trouvaient, pour
l'instant, distancés par l'allure accélérée de
la voiture. Les hommes du premier et du second poste Ja laissèrent passer sans se montrer; elle roulait, maintenant, entre les deux
taillis que coupait la route; en quelques minutes elle atteignit la lisirrc du fourré du
côté de Langannerie quand Gousset aperçut
tout à coup un homme portant une longue
houppelande grise et des bottes à retroussis,
debout au milieu de la chaussée, un fusil à
la main : c'était .\llain.

1. Près du hameau de Saint-Loup.
2. • lléhcrl me dit : c Te voilà bieu arrin! pour
m'aider û. faire le reposoir .... » J,e lendemain,toute la
journée, on m'a \ 'li it Donnay, soil à lraniller au re11osoir soil à roffice. • Jnterrogaloire de Lanoé,
:ï. Lan()tl, qui déposa du fait, assure que Mme Acquet éta.it, i ce moment, accompagnée de troi, per-

ao,wrs. Une chose assez remarquable, c'est qu e Lanoi:,
qui passa, pour retourner â. Glatigny, à moins d'un
QU3rt de lieue du bois du Quesnay el précisément au
momenl où avail lieu le combat, s'est dcJendu d'en
avoir rien entendu.
4. Allain, uançant la tête hors du fourre, aperçut
le ctmioo et eut un instant d'hésitation, Dusaussay ne

,.

- llalte-là, coquin I cria-l-il au charretier.
Beux de ses compagnons, n·ayant qu'un
pantalon et une chemise, un mouchoir de
couleur noué autour du front, sortent aussitût
du bois, apprêtent leurs armes et le mettent
en joue. D'un vigoureux effort, Gousset, pris
de peur, fait tourner tout l'attelage à gauche
el le lance, à grand renfort de jurons et de
coups de fouet, dans qn chemin de tra,·erse
qui vient, en oblique, croiser la route un peu
avant la sortie du bois; mais en un instant
les trois hommes sont sur lui, Je renversent,
lui mettent le canon du fusil sur la tempe,
tandis que deux autres, surgis du taillis,
saut,,nt à la tète des chevaux. La lutle fut
courte : on arrache à Gousset sa cravate, on
la lui noue en bandeau sur les yeux; une
main le fouille et lui prend son couteau, il
est « bourradé "• poussé dans le bois et
menacé d'une balle s'il fait un mouvement.
Cependant Vinchon et Morin, restés en
arrière, onl vu de loin la voiture disparaître
dans le bois. Morin, peu soucieux de se mêler
à la bagarre, se lance à travers champs,
tourne le tailJis très peu étendu, et court vers
Langannerie afin de prévenir les gendarmes.
\'incbon, au contraire, tire son sabre et
s'avance courageusement sur la route; mais à
peine a-t-il fait quelques pas qu'il reçoit, du
premier poste, une triple décharge. Il roule,
frappé d'une balle à l'épaule et .-a s'abattre,
perdant son sang, dans le fossé. Les hommes,
alors, se h:ilent autour de la voiture; à l'aide
du couteau de Gousset, ils coupent les cordes
de la bàcbe, découvrent les coffres, les attaquent à grands coups de hache. Tandis que
deux des brigands détellent les chevaux ,
d'autres jettent pêle-mèlc, à pleines poignée8,
l'or et les écus dans les bissacs dont ils sont
munis. Le premier sac, gonflé d'argent, était
si lourd qu'il fallut l'elforl de trois hommes
pour le hisser sur le dos d'un cheval; Gousset
lui-même, malgré le bandeau qui l'aveugle,
est invité brutalement à donner un coup de
main el obéit :, tâtons. On défonçait la seconde caisse quand le cri : « Aux armes! »
vint interrompre la besogne. Allain rallie ses
hommes et les forme en ligne au bord de la
route.
Morin, en arrinnt à Langannerie, y avait
trouvé seulcmen l deux gendarmes, le brigadier et un homme, qui, aussitôt avertis,
étaient montés à cheval et avaient couru, à
toute bride, jusqu'au bois du Quesnay. li
faisait presque nuit lorsqu'ils parvinrent à la
lisière du fourré. Une décharge les accueille;
une balle frappe le brigadier à la jambe et
son cheval s'abat, morlellemenl blessé; son
unique compagnon, complètement sourd, ne
sait où donner de la tête; voyant rouler son
chef, il prend le parti de baltre en retraite et
court jusqu'au hameau du Quesnay chercher
du renfort. Le bruit de la rusillade a déjà
lui avait an.11oncC que !roi~ chenux et. J'attclag-e q111
se présentait en com1•ren01t quatre. Ma,s 11 reconnut
au signalement. qu'il ui en nait donné, le petit chie~
de Gousset et 11 se renfonç:i dans le bois en criant iJ
ses compagnons : « C'est bien cela. • Interrogatoire de P1erre .. fr1nçoiJ llareJ. Arcliivcs nalionafes

F' 8171.

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jl'lé l'alarme aux alenlours, le tocsin so,rnc li
Potigny, à Ouill} -le-Tcsson, à Sousmont; des

vaux lourdement chargés que les hommes
t•xcitent de la rnix 1 •
Ils prirent a, ec leur butin le chemin
d'Ussy, rntrillnant le charretier Gousset, auquel ou avilit lais:-é son bandeau et que
Grand-Charles tenait par le bras. Ils m&gt;rchaient vite, dans la nuit, pour se garer d'une
poursuite possible. A moins d'une demi-lieue
du Quesnay, la tra"er.se qu'ils suivaient passe
au hameau d'Aisy, écart dn village de Sousmont et où le maire de cette commune avait
un chàteau : il s'appelait li. Dupont d'Aisy
et avait reçu, ce soir-là, à sa table, le capitaine Pinteville, commandant la gendarmerie
de l'arrondissement. Le repas avait été interrompu par le bruit lointain de la fusillade.
M. Dupont envoya aussitôt ses domestiques
donner l'alarme à Sousmont; en moins d'une
heure il avait réuni une trentaine de villageois; il se mit à leur tête avec le capitaine
Pinteville et marcha vers le Quesnay. La petite troupe n'avait pas fait cent pas quand
elle se heurta à la bande d' Allain; un combat
s'engage; )es brigands exécutent un feu
nourri qui, par un hasard bien étonnant, ne
produit d'autre elTet que de disperser les
paysans. Dupont d'Aisy et le capitaine Pinteville lui-même jugent dangereux d'engager
la lutte contre des adversaires si déterminés :
ils replient leurs hommes, et, tournant résolument le dos à l'ennemi, ils battent en retraite du côté du Quesnay•.
Lorsqu'ils arrivèrent ~ dans le bois, une
sorte de foule l'occupait déjà ; des villages
environnants, où le tocsin continuait de sonner, des gens accouraient, attirés uniquement, d'ailleurs, par la curiosité. On riait du
bon tour joue au gouvernement. On estimait
l'affaire bien conduite et nul ne se gênait
pour applaudir à son succès 3 • On entourait
le chariot à demi versé dans l'orni~re du
chemin et on battait en tout sens le petit

l,oi.s pour ~- rde\'l'r le~ traces du comh:il.
Dupont d'.\isi et le capitaine Pinteville, rn
arrivant avec leurs hommes, mirent un peu
d'ordre dans les premières constatations : ils
s'étaient munis de lanternes; en présence des
gendarmes, enfin arrivés en nombre, qui con•
templaienl piteusement la scène, les paysans
recueillaient les débris des colTres et y replaçaient, en la comptant d'un ton gouai11eur,
la monnaie de billon que les voleurs avaient
dédaignée et jetée dans l'herbe. On trouva
dans le taillis le portefonille de cuir du voilurier renfermant les deux bordereaux du
chargement; on sut ainsi que le gouvernement perdait un peu plus de 60.000 francs,
el, devant ce chiffre respectable', l'estime
grandit pour les gens babiles qui avaient fait
le coup. Dans l'endroit le plus épais du bois
on découvrit une sorte de hutte de branchage
où restaient des os, des bouteilles vides et
des verres, et, tout de suite, la légende s'étahlit que les brigands logeaient là , depuis
des semaines n atlendant une occasion lucrative. Ceux qui avaient assisté, de loin , au
combat, décrivaient n ces messieurs )1 qui
étaient, disaient-ils, au nombre tir tlour.e;
trois portaient des redingotes de drap gris,
ceux--ci étaient chaussés de bottes; un autre
avait été frappé « par la très petite taille de
deux des hrigands i; . »
Enfin, la monnaie recueillie et les coffres
rechargés, on attela deux chevaux au camion
qu'on traina chez Dupont d'.\isy; celui-ci
s"était prodigué; il ne quitta pas le chariot
qu'il fit déposer dans sa cour et mit sons
clef les caisses brisées et le billon dont le
total s'élevait à :;401 francs. Et quand, dès
l'aube, M. le comte CalTarelli, préfet du Calvados, prévenu par exprès dès minuit, arriva
sur le1- Heux dans sa chaise de poste, c'est
encore chez Dupont d'Aisy qu'il fut reçu;
mème, apr1'&gt;s avoir recueilli les témoignages
el considéré les pièces à conviction, il adressa
au ministre de la police un de ces rapports
optimistes qu 'il troussait avec tant d'aplomb.
Par celui-ci, il annonçait à Son Excellence
&lt;c qu'ap1·è.s 11éi'ificalinn faite le chargement
avaü été reconnu intact ... sauf les caisses
contenant l'argent du gouvernement&gt;&gt;. M. Caffarelli possédait à fond l'art délicat de la correspondance administrative et savait faire
glisser, à grand renfort d'eau claire, la pilule
dorée des Yérités désagréables.
Ce fonctionnaire modèle passa la journée à
Aisy, attendant des nouvelles; les paysans et
les gendarmes battaient le pays avec précaution, car, depuis la veille, la légende avait
grossi et on parlait, non sans terreur, du

Après l'escarmouche d'Aisy, Allain et ses
compagnons avaient marché µrand train dans
la direction de Donnay: ils allaient à l'aventure et s'égarèrent. En traversant le ,·illage
de Saint-Germain-le-Vasson, ils entrainèrent
de force un garçon meunier qui prenait le
frais sur le seuil de sa porte et qui, bien que
tr/·s effrayé à la vue de cette bande d'hommes
armés et de chevaux chargés de lourds bissacs, consentit à leur servir de guide. 11 les
conduisit jusqu"à Acqueville. Allain le renvo~'a en lui donnant dix écus 6 •
Il était environ minuit quand ils arrht'•rent
à Donnay; ils passèrent derrière le chàteau.
Joseph Buquet les attendait lit et les mena
jusqu'à sa maiscn. Son frère et lui font entrer les huit hommes, leur recommandent le
silence, l~s aident à décharger les sacs dont
le contenu est vidé dans un lrou, creusé
d'avance, au bout du jardin'; puis, on c&lt; tire
à boire JJ. On prend une heure de repos et,
comme le jour allait paraitre, Allain donna
le signal du départ. Il avait bùte de conduire
ses gens hors du département du Calvados et
de les mettre ainsi à l'abri des premières
poursuites de la police de CalTarelli. Au jour
naiss.ant, ils pa,saient l'Orne au pont de La
Larnlelle, jetaient leurs fusils dans une pièce
de blé et se séparaient après avoir reçu chacun 200 francs '.
Cette journée du 8 juin s'écoula pour les
habitants de Donnay dans le calme le plus
parlait. !!me Acquet ne sortit pas de la Bi-

1. Iutcrro11:atoire de P.-F. Harel. Archives nationales, F' 8171. Déclaraliun do Jean Gousset. Archive-,
nationales, P 8172. Rapport du préfet du Calndos il.
nal. Archives nationales. F' ,817:l. ~apport du prél't•t
cle ta Seine-torérieure. Archives naltonales, F1 8172.
Procès : acte d'accusation; interrogatoire de Flierle.
2. Rapport dn préret du Calvados, 9 juin 1801. Lettre du général _M~ncey-, insµ~cleur _g~néra\ _de la
gendarmerie au m1mstre li ouche, U Jmn 1801.
j, Archi1·cs 111tlion11lcs. F' 8172.
1-. Exactement 63.0ïli fr. 85. !\apport Ju préreL du
Calvados.
a. 0-aprês Ir prrmirr r~pporl du prêfct 1h1 Çnh-~dos ;1 Réal, c11 date du !) JUio. la troupe iles hr1gand,

aurait été, 011 effet, composée de dou:,e perso1111es,
dont deux de trè, petite taille a~ant mviron ci./lq
pieds. ~fous &amp;avons, cependant, à n en pou\'oir douter,
qu'Allain et FJierlé n'avaient enrôlé que si1 compagnons, Quatre complices se.raient-ils donc venus, e11
amateurs, prendre part à l'action? Et cette question
nous reporte à la déposition de Lanoë qui, ,·ers huit
heures du iioir, renconlra , le 7 juin, Mme Acgutl et
trois autre, perso1111es aux cm•irons du hois du
Quesnav. L"une de ces fcrsonnes était la fille J)upont:
mais lès deux autres. llé\crl l'l Joseph Buquet,
peul-être. Si Mme Acquet a111ena, au d~rmer mommt,
l'e renfort â .\ lloin , cl qu'elle ,·ou lut assister au pilla-'tC de la ,·oiture. sa pre~ence et rrlle de la fille lluponl expliqueraient la très petite l(tille que If' rnp-

porl rle Calîorelli attribue à deux des compagnons
d'Allain. riotons, en ou1re, que, le 16 septembre sui,·ant, RCal écrirait à ,ll. le prlftl du Calvadoa, à
lui ,eul, qu'il était d,émontrê que Mme Acquet de
Férolles avait participé au \"OI au 7 juin. Archi,es
nationales, F1 81 iO.
6. lnterrogatoire de Flicr!ê. Archives du greffe de
la Cour d·asmcs de Rouen.
7. Rapp:irl du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, P 8·172 et. Acte d'accusation.
IL a All~in distribua à ses compagnons et je pris
moi-mi'·mc '200 francs Jans un mouchoir. » Interrogatoire de Flierlé. Ln rapport du préfet de la SeinPlnl'érieure à Iléal assure que chacun des bandil'i ne
rc1;ul que 50 rrrncs, Archives nationales, f7 8172.

1

paysans s'attroupent aux deux extrémités du
bois mais ils sont sans armes et n'osent avancer; Allain a placé en grand'gardes cinq de
ses hommes qui, au jugé, font feu dans les
taillis et ceci tient à distance les curieux les
plus résolus. Derrière ce rideau de tirailleurs
résonnent Jes coups de hache éventrant les

caisses, le fraca:s des planches arrachées, les
urons des trnvailleurs se h.'ttant au pillage;
cette scène extraordinaire se prolonge pen-

dant près d'une heure. Enfin, sur un cri
d'appel, la fusillad e cesse: les brigands s'enfoncent dans le fourré ion entend s'éloigner,
par le chemin de traverse, les pas des che-

1

romL:1l courageu'-i'mc11t liH1: par M. Uupoul
d'Aisy à toute une armée do Lrigand.s. Ycrs
midi, les éclaireurs rentrèrent ne ramenant
qne les quatre chevaux du chariot qu'ils
avaient trouvés attachés à une haie près du
village de Placy, et le pauvre Gousset qui
s'était tranquillement assis à l'ombre d'un
arbre, sur un sillon, près d'une pièce de blé.
Il raconta que la bande !"avait abandonné là,
de très grand ma.tin, après l'avoir fait marcher, pendant toute la nuit. les l'enx bandés.
.\11 bout d'une heure et demit1, n'entendant
plus rien, il avait osé détacher son handrau,
et, ne connaissant pas le pays, il attendait
qu'on vint le cbt,rclll'r; il ne put fournir,
louchant les ,·oleur~, aucunr intlicalion, si ce
n'est qu'ils marchaient très vite et qu'il a,·ait
reçu d'eux de terriLlts roups. li. Calfarelli
plaignit beaucoup cc pauvre homme, le chargea de conduire à Cat!n le chariot et fos
caisses brisées, puis, après arnir h:wlcment
félicité M. Dupont d'Aisy de sa Lelle conduite,
il rèprit, le mèmc jour, le chemin de sa
résidence.

r.

4

Tou~NcBUT - - ,

jude. Dans l'apr~s-midi, un tanneur de des os encore frais, des débris de pain el de allait grossir la liste, si longue depuis dix
Placi, nommé Brazard, en passant devant la viande 1 des ordure~ témoignaient que la bande~ ans, des vols de fonds publics dont les aumaison, héla Hébert qu'il aperçut dans le avait sPjourné i des feuilles de papier, prove~ teurs resteraient à tout jamais impunis. lléal,
,jardin. JI lui apprit que, le matin, à son nant d'un mémoire imprimé par le sieur llairant d'instinct que d'Aché était daus l'afréveil, il avait trouvé quatre chevaux attachés Hely de Bonnœil, frère de Mme Acquet, faire, se souvinl à propos du capitaine Manù sa haie; les gendarmes de Langannerie étaient roulées en cartouches et cachées dans ginot qui, au temps du complot de Georges
étaient venus les réc1amer, disant que un roin sous les tuiles. On découvrit même Cadoudal, avait réussi ;'1 reconstituer Je:-&lt;1 c'étaient ceux de la diligence de Falaise à
les bissacs qu'après le vol les Buquet avaieut étapes des conjurés entre Oiville et Paris el
Caen allalJuêe par les chouans pentlant la cachés là; dans le sol d'une cave, un trou .auquel on devait précisément la révélation
nuit n . Hébert s\:tonna beaucoup 1 ; Mme Ac- &lt;c de deux pieds et demi en carré, profond dn rôle joué par d'Aché dans la conspiration'.
quet fit l'incrédule; mais le bruit de !"atten- de même, avait été creusé pour recevoir l'arJfan ginot' reçut donc l'ordre de se rendre
tat se répandit : le soir, la nouvelle était gent 1&gt;: on avait eu la précaution d'ouvrir, en toute h,lte dans le Calvados. Le 2:; juin il
connue de tout le village.
au-dessus, le plancher, afin que, de l'étage arrivait chez Caffarelli, porteur de ce mot de
Acquet, depuis un mois, restait invisible : supérieur, il fût possible de snneiller le présentation : « L'adresse, le zèle, le bonheur
rnn instinct haineux, et sans doute aussi des dépôt •. Le projet d'enfouir en cet endroit le de cet officier dans ces sortes de recherches
indices sournoisement recueillis, l'avertis- produit du vol avait été, on le sait, abandonné sont connus: ils ont t1té assez prouvés par
saient (JUe sa femme machinait sa propre an profit des Buquet; mais l'indice était d'im- son succès dans une affaire du même genre,
perte, et il se gardait de l'arrêter en si bon portance et Pinteville en fit son rapport.
je Y0us invite à l'accueillir comme il méchemin. Quelques jours auparavant, son jarLa chose, d'ailleurs, n'alla pas plus loin. rile de l'ètre. " Le préfet fit donc fète à l'ofdinier Aumont avait remarqué un matin que Quel soupçon pouvait atteindre les chàtelains ficier; il connaissait trop bien Ia manière des
la rosée « sur la pelouse était abattue » et de Donnay1 Les brigands avaient, à la vérité, chouans et leur habileté à disparaitre pour
rele,·t' des traces de pas conduisant à la ca,·e choisi leur maison pour asile: mais il n'y cont:-crvcr personnellement aucune illusion
Liu cMleau~; mais Acquet sembla n'attacher avait rien ]à qui pùt serdr de base à une sur le ré:sultat final de l'aventure ; mais il
à cc,; J'ai1s aucune importance.
accusation de complicité : ni Pinte,·ille, ni n'en montra rien et manil"e~ ta, au contraire,
C'est par sa sef\'anle qu'il apprit l'enlèrn- Calfarelli, qui transmit au ministre le procès- la plus grande confiance tians le savoir-faire
ment de la receue d'Alençon; le lendemain, verbal, ne songèrent même à pous~er plus d'un homme qui paraissait :-;i Lien en cour.
le boud1er nedel , de Meslay, raconta que, avant sur ce point leur enquête.
Celui-d débuta par u11e nou\'elle perquisihuit à d1\ jours auparavant, comme il pasFouchP. n'en savait pas davantage ; mais il tion au thâteau de Donna} : mais, comme sa
sait en charrette, vers trois heures du matin, trouvait l'alTaire mollement conduite. Il pa- grande réputation l'obligeait au succès et
près des ruines de l'abbaye du Val, « sa ju- raissait évident que l'attentat du Quesna~ &lt;1u'il n'était pas fàcbé d'étonner lei:i autorités
ment avait fait un écart, effra~·éeparJa
du Calvados par la sûreté de son coup
vue de sept ou huit hommes qui sortirent
d"œil, il fit arrèter tout d'abord .lequel
subitement de derrière une haie »; il s
de Férolles; c'était lui qui, le premier,
lui demandèrent le chemin de Rouen.
avait ~révenu la gendarmerie du séjour
Hedet, sans répondre, s'était enfui, et
des brigandsà Donnay, et ceci semblait
comme il parlait à tout venant de celle
à Manginot prodigieusement Jonche. Le
rencontre, Hébert, l'homme-lige de
mème jour, il donnait l'ordre de s'asMme de Combray, l'avait instamment
surer d'llébert; quelques personnes du
prié de ne point ébruiter l'incident. Si
village essayèrent bien d'insinuer qu 'HéAcquet eût gardé un doute, cette rebert et Acquet étaient irréconciliaLlecommandation l'eût dissipé. Il par1it
ment ennemis et que Manginot faisait
aussitôt pour )leslay prendre conseil de
fausse route; mais celui-ci, très "Onflé
.
•
0
l'ami Darthenay, et, le jour suivant,
de son 1mportance, n en voulut pas
il écrivit au commandant de la gendardémordre. Poursuivant ses e1trava•ranmerie l pour l'inviter à perquisitionner
t~s déduclions, _il flaira que la coi:pliau chùleau de Donna 1.
c1té du cbarreller Gousset, convaincu
La visite eut lieu le vendredi 12 juin,
d'avoir bu et joué aux quilles tout Je
et c'est le capitaine Pinteville qui la
long du cLemin, ne pouvait faire doute
dirigea . .\cqut::l s'offrit à guider les reet le pauvre homme fut arrêté dans so~
cherches; la perquisition amena des
village, où il était retourné, près de sa
constatations singulières : certaines
femme el de ses enfants, pour se reportes de cette grande maison, abanmettre de ses émotions. Enfin ManO'idonnée depuis longtemps, furent trounot, él idemment en ,erve de hévu~s
vées munies de fortes serrures récemi:i'imagina que Dupont d'Aisy lui-mèm;
ment posées; d'autres étaient clouées
avait bien pu retenir Pinteville à diner
et on dut les enfoncer; « dans un greet ameuter ses paysans dans le but
nier retiré et obscur auquel on ne pard'assurer la retraite des bri•"ands
· en
O
•
·1 décerna contre
Yenait qu'avec peine » - Acquet conconsequenee,
1
lui' un
duisait les gendarmes - &lt;c un tas de
LE CHATE AU VE .M. Ül,;PO~T D',;\ISY 1 llANS SON ÉTAT .\CTUl:.L.
mandat d'amener7, à la grande stufoin conservait encore l'empreinte des
peur de Caffarelli t1ui myait ainsi emsh hommes qui s'y étaient couchés n:
prisonner tous ceux dont il avait loué
1

1. lnlcrrogaloîrc de Fram,:ois-Jean ll éhcrl.
'-1. Ib id.

J u J'eu~sc. l•criL sur-le-champ :.iuï gcutlarme~
pour les i1witer à faire la ,isilr ... mais jï·crhîs seulement le lendemain qui l:lait le 11, et fJlauique ma
lettre fùl remise dès cc mt•me jour. la v1silc ne se
lit que le llimanchc 1 i. , DCclaratiou d'Acquct de
FCrolles. Archives du i.rrell"e de la Cour •l'assiscs lie
llouen ..\cqu~t commC'I ici unu crrt•u1· : c'est le ,·eu111'(.'di 1'l qu'eu t lieu la perqui,~ ilion : la leltrc de
Ca1forelh qui en fl'IHI compte â l\éal est datée de

Caen. l:i juin.1807. Ou peul encore citer Ct'\ aveu.
fait !lai· lui-même, Je l'odieuse délation rlont Ae&lt;rucL
se rendait hypocritement coupable : (1 C'csl i1 moi
1111'011 doit la d~com·crte tlu rrpo1re ile,- ,·olcurs dan-.
le château de Donnay : c'est moi tJui :ii écrit an brigaJier de la gendarmc,,ic pour Jll"OVOfjUCI' la visite. »
El ciuaud Acquet (o('rin1il celle leltre ,'.Ill ministre dt&gt;
la polie~• (U déccmbn· ·1807 sa remme !!lait depuis
tleux mois ar1':lèc, et il sanit, par consl•11ncnt, 1.1n'il
l'accusait ain si personnellement.
4. Lcllrt' dn pr1ff('t du Calvmlüs a Hé.il.

, 5. « J'cnv~ie sur les_ lie111_ ~1.-.nginol : personne
n est plu~ en cl~~ 11ue lm de rcusSLJ', à raiso11 c.m•tout
des rcla!JOns qu il p~ut !' tiYoir en tre cea bandits cl
tf&gt;u1 qui ou! co111m1s. 1lans l'Eurr, des délits semblables. » :,iote de Réal i1 Foucl1ë.
ü. J,'rançois Man~in~l, né le ~O ma.rs I n1, à Dieulouard {*'ml he), elail en 1807 capitaine de ••cudarmerie à E"reux . Ses _nolcsétail'nl ainsi eonruet: , des
n~oyens. ~le la ~ondml~,de la ll'nuc, très actir. serra i,!
l11i.:_11 t' l riuiia~t ~•en scrnr; assez. adr-oil pour les e~pt ures&gt;).
L Le 11 Jll lllcl 1807 . Artl111·(•S 11.itionalC'~. F7 ~17'1

�'H1STO'l{1.Jl
1a belle conduite el donné en exemple le dé-

,ouement.
Ainsi dans une région olt il n'avp.it, pour
ainsi dire, qu'à frapper au hasard pour
atteindre un coupable, le capitaine Manginol
était asse1 malchanceux pour n'incarcérer

que des irmoceots, et, par surcroit d'ironie,
le hasard voulail que ces innocents fissent,
dO\·ant l'enquête, une si pileuse figure que
les soupçons s'en trouvaient justifiés. Acquet
désirait grandement dénoncer sa femme,

mais il ne \'Ou lait parler qu'à coup sùr, et le
magistrat de sûreté de Falaise, devant lequel
il comparut, note qu'au cours de ses interro(Tatoires c il tombe dans des contradictions;
s~ réponsei,; sont loin d'être !-alisfaisante:-,
quoh1u'il les combine avec le plus grand soin
el réfléchisse longtemps avant de parler ».
\u premier mot qu'il insinua contre Mme de
Combrav et sa fille, le juge, indigné, le fil
taire et ~l'expédia, sous bonne garde, à Caen
où on le mil au secret•. Quant à lléberl, ne
,oulanl pas compromettre les dames de la
Bijude auxquelles il était tout dévoué, il répondit à peine aux questions qui lui étaient
posées; il n·i eut pas jusqu'à llupontd'\isi
qui ne prêlàt au soupçon; on découvrit chez
lui soixante fusils, ce qui parut excessif,
mème pour, un grand chasseur tel qu'il se
piquait de l' ètre, et là encore tous les indices
concouraient à convaincre Manginot qu'il était
dans la bonne voie.
Mme Acquet, cependant, affectait la plus
grande st.'.-curité. Voyant l'enquête s'égarer,
clic p9uvait, en effet, se figurer que tout
tlaoger était pour elle écarté : elle avait bien,
d'ailleurs, d'autres soucis. Depuis le 7 juin,
I.e Chernlier attendait à Paris les fonds dont
il avait le plus pressant besoin, el, comme il
ne receYait rien, malgré ses réclamations
réitérées, il :nait pri~ Je parli de Yenir luimême ('hercher l'argent; il n'osait, cependant, se montrer dans la région de Falaise,
et fixa au notaire Lefebvre un rendez-,,ous à
Laigle en l'i11\·ila11t avec instance à lui
apporter là tout ce dont il pourrait se charger.
Ur, les Buquet, chez qui les 60.000 francs
avaieul été déposés pendant la nuit du 7 juin,
s'obstinaient, malgrli les supplications de
Mme Acquet, à ne pas s'rn dessaisir: ils les
avaient retirés de l~ur jardin et cachés en
di\·ers endroits dont ils gardairntjalousem(lnt
le secret. Ct'pendant, en usant de son inOuence
i:;ur Joseph, Mme .\cquet parrint ;, lui soutirer ;i,;;oo francs qu'elle remit au notaire
pour les porter à Le Chevalier; mais Lefebue,
dès qu'il Lint l'argent, al!Pgua. i1 son tour,
l. « Caen, le 1•r juillcl 1807. Celle uuil, cuire
onte heures el minuit , le !'ieur Acquel de fëroll es a
dé déposé :1 la maison d'arrêt de celle ,·ille. • Lettre
tle Calfarelli i Réal. Archi,·es nationales, F 7 81 :O.

2. L't.'lllrcvue arnit ru lieu le . 2~ _rniu. lut('rrogaluirc de LcM1,·re . .\n:l1i,·es du greffe de la Cour d'assi -:es de Boucn.
:i. c ~Oll :i 11'cnlril11ws point 1land 't1ul.it•rg1•; nous
nom :i~~imcs sur 1'11t•1ht• cl ma lilll' me dit : - Saun•1,-moi, marnau, ,.aun•z-moi. - lit' doutant bien dt•
11uui clil• !'.•lait eoupabl1• il t'DU&lt;;c lie ~&lt;'s rl'l:itions 1,·cc
l.t• U1eulicr,je lui di~ : -(..!u'u·ez-,ous fait, ma filll' '!
- Elle 1111• 1·{,pontlil· - c·e~l pur l'ordrt• dt· li. tl 'Ad,é .
J1· l'CJ}llrtis ~ur l1•-d1mnp : ~ Cel/\ rw !-1.' peul pa~. il
t'n -~~t i,!caJ?oUlc . C'e~l '!n hornm,• d'honn,.u;.. Elle
fH'1-s1.:ta a dire c1ue c était par "OIi ordre. 1, in-tant

qu'on lui avait promis, pour prix de son concours, nne somme de 12.000 francs el qu'il
gardait celle-ci comme acompte. Il poussa
cependant jusqu'à Laigle, à la rencontre de
Le Chevalier• et, pour calmer l'impatience de
celui-ci, il l'assura que Dusaussay allait,
incessamment, prendre la route de P:tris
avec 50.000 francs, qu'il lui remellrail inlL'-

des B1:1quet; r.eux-ci prétextaient, pour-garder
l'argent, qu'il appartenait à la caisse royale
et qu'ils en étaient les dépositaires responsables, et la malheureuse se trouvait avoir
commis un crime que rendait vain l'obstination de ces paisans rapaces. Elle était là,
prête à tout abandonner pour rejoindre
Le CheYalier, prèle à s'expatrier mème avec
lui, lorsqu'on apprit que Mme de Combray,
informée par la rumeur publique des laits
qui se passaient en Basse-Normandie, s'était
décidée à se rendre à Falaise pour plaider
auprès des magistrats la cause de son fermier Hébert. Elle arail quillé Tournebut le
13 juillet et pris à Évreux la diligence de
Caen.
Mme Acquet, venue au-devant de sa mère
jusqu'au relais de Langannerie, attendit là
le passage de la voiture publique et, quand
en descendit llme de Combrai, la jeune
femme, tout en larmes, se jeta dans ses bras.
Comme la marquise s'étonnait un peu de ces
manifestations au,quelles elle n'était plus
accoutumée, sa fille, à voi1 basse, lui dit en
sanglotant :
- Sauvez•moi, maman, sauvez-mail!
Ce fut, de part et d'autre, un retour momentané à l'affectueuse confiance d'autrefois.
Tandis qu'on changeait 1cs chevaux et que
les postillons buvaient à l'auberge, les deux
ft:mmes am•renl s'asseoir à l'ombre d'un
arbre, sur l'herbe du talus, au bord de la
route. l.a confession de Aime Acquet fut sans
réticence : elle dit comment son amour pour
Le Chevalier l'a,,ait entrainée à combiner
l'affaire du 7 juin, à héberger les hommes
d'Allain el à recéler chez les Buquet l'argent
enlevé. Si on le trouvait là, elle était perdue
sans ressources, et il était urgent de soustraire les fonds aux Buquet pour les remeure
au, chefs du parti auxquels ils étaient destinés. Elle n'osa, cette fois, nommer Le Chevalier; mais elle argua que, redoutant
l'espionnage des gens de son mari, elle ne
pouvait ni transporter l'arrrent chez elle, ni
opérer le change des espèces chez quelque

banquier de Falaise ou de Caen; tout le pays
la savait réduite aux expédients. Mme de
Combray n'avait pas à redouter les mèmes
dangers, et elle convint, en elTet, que « personne ne s'étonnerait de ,,oir à sa disposition
,,O ou 60.000 francs, plus ou moins "·
!lais, sur les autres points, son jugemenl
lut moins approbatif: non point qu'elle s'étonnât de voir sa fille compromise en pareille
aventure; combien d'attentats similaires
avaient été préparés, en sa présence, à son
château de Tournebut? N'al'ait-elle pas ellemême inoculé à sa fille le fanatisme politique
en lui présentant comme des martyrs des
hommes tels qu'flinganl de Saint-Maur, Raoul
Gaillard ou Saint-Réjanl 7 Et de quel droit
l'eùt-ellc jugée sé,·èrement, elle qui, fille de
l'intègre président de la Cour des comptes de
Normandie, se montrait prête à se faire la
complice d'un vol à main armCe, que &lt;1 la
sainteté de la cause » rendait, à son a,·is,
méritoire. La marquise de Combray professait, sans Je sa\·oir, Je jacobinisme à rebours; .
elle acceptait le brigandage, comme outrefois
les h::rroristes avaient admis la guillotine; le
but rêvé justifiait les moyens d'action.
Aussi ne s'épuisa•t•elle point en reproches;
elle s'emporta, il est vrai, au nom de Le Chel'alier qu'elle haïssait; mais Mme Acquet
l'apaisa en l'assurant que son amant n'avait
agi que sur l'ordre exprès de d'Acbé el que
tout avait été combiné entre ces deux hommes.
Dès lors que rnn héros était de l'a!Taire, la
marquise de Combray était heureuse d'y jouer
un rOle. Le soir même, elle arrÎ\'ait à Falaise
et, laissant sa fille à l'bôtel de la rue du Tripot,
elle alla demander l'hospitalité à l'une de ses
parentes, Mme de Tréprel. Dès le lendemain
matin, elle manda le notaire Lefebvre-'.
Mme Acquet, avant d'introduire celui-ci che,
sa mère, lui fit la leçon : a Parler le moins
possible de Le Chevalier el affirmer que
d'Aché avait tout ordonné. » Sur ce terrain,
Lefebvre trouva Mme de Combray três oonciliantej il n'eut be.min d'employer« ni prières
ni instances » pour l'engager à se charger de
soustraire les GO 000 francs aux Buquet; celle
}' consentit sans aucune difficulté ni observation contraire : elle parut lrès satisfaite de la
tournure que prenaient les choses et elle
s'offrit à transporter elle-même l'argent à
Caen chez Nourry le banquier de d'Aché "·
lei lime Acquet obser\'a qu'elle n'était point
maitresse de disposer ainsi des fonds; c'était
par amour que la pauvre femme s'était associée à l'attentat dn 7 juin et elle se souciait
fort peu de lïntérèt de la caisse royaliste :

du ùêpiu-t ile la ,oiturc arrira l'l uou~ 1·ep.irlimcs ... .\
Falaise jo couchai che:t un(• de mes parentes, Mm&lt;! Trt•·
prl' (sic) qui C111it absente. •
Interrogatoire de M!'le de f.omlu·,1!. _.\rchi,·cs du
greffe de la Cour d'assises de Huuen.
i. • l.cfobne Toulul se jmtilicr en ,lisant &lt;111e
('·,:1ail par J"ordre de )[. OC'slorièrcs. Je lui rcp;irtis
11ue c.::la u'l'lait pas; que je connaissais trop bien M!S
principes. JI m1.: r~pliqua - l\ladamc, je puis ,·ous
11~surer que c'est par son ordre : depuis que ,·ous
l'avt•z ,·u dianger de faron tic p('mcr , les circonstances ne sont plm les mt'mcs, lia lille tenait 1,,
même lanrrage el je ne !ô81ais 11uc 1•épo11drc, &lt;1uoique
j e w•ncha:~è loujours ~ 1'roire 11ue cela n'l•bil 11as.
l.cfcli1·re cl ma llllr, pendant mon i;éjour à Falaise,
me sollicitfrcnl , ,:,1 puliculiéremcnt l.cfeh'1·e, â leur

nider à tran~porter l'nrgenl provenant du 10I.. .. Je
leur fis voir le dauger auquel je m'exposais; mai.)
l·tant seule nec ma fille, elle se jeta dans mes bras
en fondant eu larmes; je ue pus rt'·sister â se~ sollicitalioos. -.
- lnterrogaloire tle ~lme de Cornbrav. Arcl1i,·es
tlu greffe de l:1 Cour d'assi~ s de llouen. •
Ile son t'1ilê Lcft•lnre dCpo,.ri : - « l,a décfor.1tio11
clt~ llm(' de Comhra1· esl im.' \1tcl1•. Je n'eus bcsoiu
11 ·1•mplorcr aucunes 1iriêr1•s ni instances ris-i-ris d'&lt;'lle
pour r cnga,ll'L'r ile transporter des fonds â c~cn. t~llt•
co1ht.'nlil !&gt;OIIS auruue rtifficulli• 11i obSt'rn1li1ms conlraires cl parut mt'me tri·~ satisfailt&gt; clc la tournure
1111e prenaient les cho"l'S. ,
lnlcrroi:ratoire d1• l.delJ1rc ..\rd1iq•-, 1lu greffe de
la Cour d'as,ises d&lt;' lloucu.

gralement.
Mme Acquet ,e désespérait; la prudence
l'empèchait d'essaier de vainue l'entètement

T OU7t.NEBUT - ,
elle ne souhaitait rien, sinon que son dévouetirent pour la Dijude; Leleb1Te les accomment profitàt à l'homme qu'elle adorait et,
bumeur, ne manque pas de pittoresque :
pagna jusqu'au faubourg; il leur donna rensi l'argent était remis à d'.\ehé, toutes ses
dez-vous à Caen pour le surlendemain el leur
peines devenaient inutiles; elle essaya d'inJe revins, dit-il, de la foire vers u11e heure de
remit,
tracé de sa main, un itinéraire qui
sister, alléguant que Dul'après-midi ; lorsque je fus pour attelcr,je \'is dans
saussay se chargeait de porla ,·oiture unt• --rali~ en cuir
ter l'argent au caissier royacl un sac de nuit. Colin, le domc~lique de la Bijucle, jcla
liste de Paris; que Le Che1li--u1 houes dr p.ulle dans la
valier l'attendait pour se
rnilure pour as.seoir ces darendre en Poitou où sa prémes, et Mme t.le Combray 111e
sence était indispensable;
donna un portemanteau, Lin
mais sur ce point, Mme de
ptHfUCl qui mt• sembla êlre du
Combray lut inflexible : la
linge ri LIii parapluie pour
somme entière serait remeure dans la roiture. Quand
mise au banquier de d'Anous flimes en route, je fis
ché ou elle refusait son
lrottrr mes che\'aux: m.iis
Mme .Acquet mr dil de ne
concours 1• Mme Acquet dut
pas aller !;Ï ,ite parce c1u'elles
s'incliner, le cœur bien gros,
ne voulaient arrh·er que le
et tout de suite on tint consoirà C.icn, rn qu't'lles arnicul
seil sur la façon dont s'efdans la ,·oiture d1• l'argent du
fectuerait le transport.
l'OI. Je la fixai et je ne lui dis
La marquise expédia
rien; mais je rnP dis à moiJouanne, le fils de son anmème : - « Voilà encore un
cien cuisinier, à GlatignJ,
de ses !ours; :-.i je !':nais su
pour prévenir Lanot'
:1vanl de parlir je les aurais
laissées là; elle a usé de suh« &lt;1u'elle voulait sur-leli'rfuge pour me compromelchamp lui parler». Jouanne
lre, ne J'ay:rnt pu ouverlrfit d'une traite ]es six lieues
ment. J) Quand je lui en fis
de Falaise à Glatigny el redt•s reproches, queJr1urs jou1-s
Yint, sans prendre haleine,
plus lard, elle ml' dit : _
en compagnie de Lanoë qui
l( Je me doulais bien, si je
le mit en croupe sur son
,·?us ~n eusse parlt•, que ,ous
cheval. A peine lurent-il;
n aur1('z pas voulu. » Pendant
arrivés que Mme de Comla route, ces dames p.irlèrent
bray ordonna à Lanoë d'alensernhle; mais le bruit de la
,,oiture m'empècha d'entendre
ler à Donnay chercher une
cc qu'elles disaient. Ccpe11Yoiture et de se préparer
d?nt j'cnll•ndis lime .\cquct
à un voyage de plusieurs
chrc que cet argent ser,·irait
jours. Lanoë se fit un peu
:1 payc1· des dettes ou à donner
prier, représenta qu'on était
à des malheurcu.:t. Je l'entenau temps des moissons et
ËGLISE 8AINT•GERlL\l~ lJ'ARGENTAN,
dis àirc aussi que Le Chem.
qu'il avait des travau1 urD'après lt ,dtssîn d'fauu: SACOT,
lier ~l\aiL de l'esprit et Mme
gents à terminer; mais ceci
de- C.Om!Jra! di..ait que M. d'Aimportait peu à la marquise
ché alait l'rsprit plus mûr;
qui parlait ferme et tenait à être obéie;
Le Chevalier aurait llCutleur permettrait d'éviter la grande route trop être pl us de l.111guc que
que lui' .... »
Mme Acquet d'ailleurs insista, disant : « fréquentée.
Yous savez bien que maman n'a confi.ancc
Mme de Combray et sa fille couchèrent ce
qu'en vous pour la conduire et qu'on vous
L'itinéraire indiqué par Lelevre se détoursoir-là à la Uijude; la journée du lendemain
paJe toujours bien ,·os courses'. » Cet argunait de la grand'route à Saint-André-de-Fonlut employée en pourparlers arec les Buquet
ment décida Lanoë qui, le soir même, se mit
tenay,_ vers le_ hameau de Basse-Allemagne;
qui, celte fois, n'osèrent résister à l'ordre
en route pour la Ilijude où il coucha. )lme
la nUJt tomba,t quand la voiture de Lanoë
formel de Mme de Combray el, la nuit renue,
de C.Ombray, on le \'Oit, ne ménageait guère
ils livrèrent, bien à contre-cœur, deux sacs passa rorne au bac d'Athis. On gagna, de là,
les pas de ses serviteurs; la dk,tance, du
Breltenlle-sur-Odon, afin d'entrer en ville
contenant neuf mille francs en écus que la
reste, ne semble pas avoir été, pour ces gens
comme
si. ('on venait_ de Vire ou de BaJeux.
marciuise fit placer, en sa présence:., dans la
accoutumés à la marche el au cheral, un
De son cote, le notaire était arrivé dans la
charrette remisée sous la grange. On ne pouempéchement aussi grand qu'elle le serait de
journée à Caen: après avoir mis son cheval lt
vait charger davantage pour un premier
nos jours.
l'auberge dans le faubourg de Vaucelles, il
voyage et ~lme Acquet sen réjouit, espérant
La r,marque n'est pas sans utilité, el elle
tra,·ersa, en promeneur, toute la ville et alla
encore que le surplus de la somme resterait
aidera à l'intelligence de quelques-uns des à sa disposition.
à 1a rencontre « du trésor » sur la route de
incidents qui vont suivre.
Vire. li atteignait, c.ommc huit heures sonLa marquise avait cru prudent d'éloigner
Le jeudi 16 juillet, Lanoë revint à Falaise
naient, les premières maisons de Bretteville
Lanoë; elle l'eoroya à la foire de Saint-Clair
avtc une petite charrette que lui avait prêtée
qui se tenait en pleine campagne à une lieue et se dispo~ait _à re\'enir sur ses pas, très
un paysan de Donnay; il l'a1·ait allelée de son
étonné de n aro1r pas rencontré 1a charrette,
de là cl on ne le revit que le samedi, au mocheral cl d'un autre, emprunté à Desjardins, ment fixé pour le départ.
l~rsque Mme Acquet l'appela par la fenètre
fermier de Mme de Combray. Les deux
La relation qui] laissa de son vopge, d """:'.haret. Ile~tra; Mme de Combray etsa
femmes prirent place dans la carriole et parfiUe _s eta1en1_ arretées là, tandis que Lanoë
quoique notée avec une é,·idente mauraisr
fa1sa1t consolider, par le charron du vi!Ja"e
t. tntcrro$"11Luirc- Ll1• Lefeb\'l'c. Archive~ du gl'effc
0 '
:i. c Celte son111u• fut apportée le soir cl Mme de
de la Cour d assises ,le Rouen.
Féroll~, ~ ocLoLre 1807. \rd1i1·es tlu "relfc 1/e lu
Combray la lit charger sur une pl'lile voiture et aida
2. Intcrrugdoire de Guillaume, dit Lauoë.
0
Cour ri a ~~ l~('s ile /loucu.
lll l\me il la placer. • Oêclaration de lime .kquc-1 dè
i-. Interrogatoire de l,1110C, i scplcmLrc ISO~.

"" 335 ..,.

�1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - une des roues de la voitur~. On prit (( un
rafraîchissement » l't on laissa rcposrr les
ehcvaux: vers dix heures H•ulemt•ut on se
remit en marche : Lefebvre avait pris place
avec les dames sur la carriole; à la barrière
de la roule de Granville, il descendit, paya
les droits d'octroi sur le; deux bottes de
paille c1ue contenait la voiture et l'on pénétra
dans la ville sans autres incidents 1 •
C'était à l'auberge de Gélin, rue PavJe,
que, ~ur l'avis du· notaire, on avait décidé de
porter les fonds; Gélin était le gendre de ce
Lerougc, dit Bornet, que Le Chevalier employait quelquefois, mais la voiture se trouva
trop large pour pénétrer dans la cour de
l'auberge; un passage de troupes avait eu
lieu, ce jour-1.1, et la maison était remplie
de soldats. Il ne pouvait être question 1e s\
loger; mais, du moins, fallait-il laisser là les
deux sacs d'argent; tandis que Gélin faisait
le guet, la marquise, consternée de se roir
en pareil lieu, ne pouvant sortir de la cour
parce que la voiture barrait la porte, dut

assister au déchargement; deux hommes,
l'un en veste, l'autre en ,c pelande bleue '»,
s'empressaient autour de la charrette; ce dernier tenait une lanterne sourde : Lefebne,
Lerouge, Mme Acquet elle-même tiraient de
la paille les sacs qu'on bissait par la fenêtre
du rez-de-&lt;:haussée dans la maison. li semble
que lime de Combray éprouva là, pour la
première fois, le sentiment de sa déchéance:
elle se trouvait brutalement mêlée à l'une de
ces expéditions qu'elle s'était représentées
jusqu'alors comme de chevaleresques pas
d'armes, et ces coulisses du brigandage lui
faisaient horreur. « - Mais c'est une bande
de coquins! , dit-elle stupéfaite, à Lanoë',
et elle insista pour qu'il la fit sortir; il lui
fallut passer par la salle du cabaret encombré de buveurs. Enfin dans la rue, sans tourner la tête, elle s'en alla à l'hôtel des Trois
Marchandli, en face de Notre-Dame, où elle
descendait habituellement.
Mme Acquet ne connaissait plus ces hésitations; elle dut souper avec les recéleurs;

1. l11lerrog1toires de l.anol'. tic lime tic Combray.
de Guillaume, dil L:rnol', passim. Archi\'CS ,lu greffe
tlt! la l:our d'assises de lloucu.
~- lntrrrogatoire rie Guillaume, dit L1110l'.
5. 11. EtonL avec Lanoi; iJui portait mon paquet , je
lui 1li.i: c C'est une l;ande de coquins, il ne faut pa~
se m1'.-ler d'eux. • JI m'olJscn a qu'il ne ,·oulait pas
liti~srr sa rnilurl! ni ses cl1C\'t1U~; JC l'approuvai cl lui
clis de h·s reprendre et tic les 0011,luire i son auberge
accoutumée. • Interrogatoi re de :lime de Cornbra1.

I,_ • - IL Qu'est-ce que le sieur cl'.\chC ,ous a &lt;lit
lor~(fllt' vou~ lui parlâtes de~ mis de la diligcnce '.1 I\. li m'as,nra qu'il u•~· étoit pour rien et qu'il élail
toujours digne de mon estime. - D. A \'Oire&gt; retour
tic Bayeux a,·cz-vous dit il volrc lillr cl à Lefebvre
(1uc vous a\·icz vu d'.\ché't - 1\. Xon, je m'en suis
hicn gardée : je les ai laissés d111s la persuasion oit
ils Cto.ient qu'il l•to.it en Angleterre. 1 Interrogatoire
de lime de Combray ..\rchh·es du greffe de la Cour
d'as~ise!i de llouen.

on sut que, dans la nuit, elle eut uec Allain
une entrevue mystérieuse derrière les murs
de !'Abbaye-aux-Dames; Bureau de Placène,
le caissier des chouans, a.}'ant eu vent d'un
transport de fonds, les y retrou,·a après arnir
encaissé l'argent; ils se séparèrent après une
heure d'entretien.
On ne sait où coucha, cette nuit-là,
Mme Acquet; elle ne parut à l'hôtel des
1'rois-.llarrlwnds que quatre jours plus tard;
elle l' rencontra Mme de Combray qui revenait de Bayeux. Dans son besoin de réconfort,
la marquise avait voulu voir d'Aché et savoir
de lui s'il était vrai qu'Allain eût agi d'après
ses ordres; mais d'Acbé, comme bien on
pense, avait assuré sa vieille amie qu'il réprouvait d'aussi vils moyens et u qu'il était
toujours digne de son estime • ». Elle était
re\·enue à Caen, très marrie de s'être laissé
jouer par sa fille et par le notaire; elle ne
leur dit rien de son séjour à Baieux, sinon
qu'elle n'y avait pas vu d'Acbé et qu'il était
encore en Angleterre; puis, toute boudeuse.
elle partit pour Falaise par la diligence, ne
voulant pas foire route a\'ec sa fille. Celle-ci,
le même jour - c'était le jeudi 25 juillet prit une voiture faisant le service de Caen à
Harcourt et descendit à la Forge-à-Cambro
où l'attendait, avec sa charrette, Lanoë, rentré à Donnay depuis le lundi.

(A

PARIS AU X XVII

J• S!Ëcu:.

-

LE HO! SORTANT

ou

PALAIS DE jl'SrlCE APRËS li:-.E SÉA:,;'C.E ROH.LE. -

...,,. 336 -

suivre.)

G. LENOTRE.

(D',.1frës 1111 Jtssin J/1 ,\fllsu CJ1·11,naltt.1

BELLES DU VIEUX TEMPS
&lt;'l"

Madame du Barr:y

•

i

Par le Vicomte de REISET.

C'est une mode généreuse pourrait-on dire
&lt;1ue celle &lt;Jui consiste à tenter de réhabiliter
des personnages historiques trop séYèremcnt
jugés par la postérité, mais parfois cette générosité franchit les limites
admises et c'est arec une surprise toujours renaissante que
nous \'oyons successivement
éroquer à nos yeux étonnés
des personnages historiques
que nous avons peine à reconnaître tant ils s'écartent
et ils dilfèrentde l'aspect sous
lequel nous nous les étions
jusqu'ici figurés~
Est-&lt;:e à l'amour du paradoxe ou au souci de la vérité
((u'il faut attribuer celle propension singulière? c'est un
point sur lequel il serait peutêtre délicat de se prononcer,
mais la tendance existe d'une
façon incontestable et c'est
avec un sourire quelque peu
sceptique que nous V0)'Ons
maintenant tresser de::; guirlandes à des hommes que
nous regardions jadis comme
des criminels vulgaires ou de
simples scélérats. M. Henri
d'Almeiras a tenlC de justifier Hobespierrc et, si cette
étonna11le disposition doit
E'accenluer davantage, il ne
faut pas dé;espérer de ,oir
prochainement béatifier Fou!lu ier-Tinvillc, el mèmc canoniser Uarat !
Est-ce à dire qu'on ne saurait se montrer trop rude ou
trop sévère et qu'il ne faille
pas quelquefois témoigner de
l'indulgence pour les compromissions des uns et les défaiJ.
lances des autres? Je suis
loin de prùner un pareil ri~
gorisme, et je me plais à
reconnaitre que certains personnages, mieux connus et
mieux étudiés depuis quelSo1mcEs. - ,1/me Du Barry, par Claude Sailll-Audrû:
~ll1Lt: PHL, féui er l9u.11. - La Du /Jarry, !llr
Ed.mont! C'l Jde., de Goucourt: C1u.RJ&gt;t.HIER 181M
- Anec~olcs sur la comtesse Du ·lllirr!} , pa~
0cta1c l za,m~ : Qu.1.\TI\. 1880. - Pierre de
Nol11~e, .J/arie-A11loÎ1/tlle, daup/ti11e - Capefiguc,
Lows .\ V el la ,oczélé dit Xl'IIJ• sii:clc, 18f:ii.
VI. - HISTORIA. - Fasc. 43.

ques années it la suite de recherches consciencieuses, nous apparaissent aujourd'l1ui
tout autres que nous ne les avions jugés.
Je citerai comme un frappant exemple la

Z.u1oa, LE NÊGRE DE

Tatllau de

VAN

4~

1tbtE

DU BARRY.

Loo. (Musü Carnavalel.

.\/me Cm11p1v1, 1822. - Smwr1~01. - Sout•e1tir1
de WebeJ·, 182t. - Arsêue Hou55AJC, f.ouis .\ V,
188i. - LcscurC', Corrrspouda11ce secrète sur
la cour el. la i·illc, 1866. - llaurice Bouln
falo11r de Alorie~ l11loù1etle, 1006. - )Jax. &lt;le l~
l\veheteric , llisloire de lla1·ù-A11loi11ctte, tOOà.

-: ,llémoires

uu·s de Jlme J rgée-te Br1111,

remarquable étude que M. Funck-Brentano a
consacrée à Mandrin. L'éminent historien,
tout en respectant scrupuleusement la vérité
historique et en ne nous dissimulant aucun
des pillages ou des exactions
dont son héros était coutumier, a su faire ressortir en
maintes cir..:onstances les côtés généreux de son carac•
tère, et a réussi à le rendre
pres'(ue sympathique à nos
ieux.
Mais si, dans certains cas,
la postérité a lait preuve de
sévérité excessive et s'il y a
eu des figures historiques injustement calomniées, il est
peut-être dangereux de tomber dans l'excès contraire,
en voulant à tout prix excuser toutes les erreurs, absoudre toutes les légèretés et
blanchir indistinc:tement toutes les consciences.
Tel est le cas, ce me semble, de Mme du llarry, que
M. Saint-André, dans un fort
heau livre paru récemment,
nous montre sous un aspect
un peu dilférent de celui
sous lequel nous nous la. figurons. La du 0arry qu'il nous
présente est toute de tendresse, &lt;le séduction et de
charme, et ne resscmLleguère
moralemenl,, il faut l'avouer,
aux portraits que nous counaissions d'elle.
La perfection de corps cl
de visage de la favorite de
l.ouis XV ne faisait point de
t.loule, et nul n'm•ait jamais
contesté l'aurait irrésistible
de ses blonds chernux boucl&lt;!s, ni des longs cils bruns
qui ombrageaient ses yeux
bleus, alanguis et remplis de
caresses.
Mais si cette merveilleuse
beauté réunit l'unanimité
- Edmond el Jules de Goncourt, 1/istoire de 1llarit:-A11tometle. - Charles Vatel, 1/istoire de la
comles,e d" Barry, 5 ,·olurnes. - Ar~ène Jlous~ye, la ~omlt88t: _du /Jarry. - Émile Canlrel,
,, o,welles a la mcw1 sur la com/r,;He du Barry
lrouvee, dan, les Jmpiers du comte de"". '
Mémoires du comte d' E,pinchal .

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 47, Noviembre 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Frédéric Loliée</name>
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                    <text>·r--

ffiSTO'J{l.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - '

ques voix ont rrié : \'i,,e la République!
Il est retourné lentement à sa place. Son cousin Napoléon, fils de Jérôme, celui qui ressemble tant à l'empereur, est venu le féliciter
par-dessus M. Vieillard.
.
Du reste, il s'est assis sans dire un mot à
ses deux voisins. Il se tait 1 mais il paraît
plutôt embarrassé que taciturne.

Louis Bonaparte
Les Débuts
24 septembre 1848.

Louis Napoléon a paru aujourd'hui à l'Assemblée. li est allé s'asseoir au septième banc
de la troisième travée à gauche, entre M. Vieillard et Il. llavin.
li parait Jetrne, a des moustaches et une
royale noirrs, une raie dans les cheveux.
Cravate noire, habit noir boutonné, col rabattu des gants blancs. Perrin et Léon Faucher,' assis immédiatement au-dessous de lui,
n'ont pas tourné la tête. An bout de quelques
iuslants, les tribunes se sont mi.:ies à lorgner
le princ~, et le prince s'est mis à lorgner les
tribunes.
26 seplemlirc.

Louis Bonaparte est monté à la tribune
(5 h. 1/4). Redingote noire, pantalon gris. li
a lu, avec un papier chilfonné à la main. On
l'a écouté dans un profond silence. Il a
prononcé le mot compatriotes avec un
accent étranger. Quand il a eu fini, quel-

9 octobre.

Pendant qu·on agitait la question de la présidence, Louis Bonaparte s'est absenté de
l'Assemblée. Cependant, lorsqu'on a discuté
l'amendement d'Antony Thouret qui excluait
lt:'s membres des familles royales ou impériales, il a reparu. Il s'est assis à l'extrémité
de son banc, à côté de son ancien précepteur,
M. Vieillard, et il a écouté en silence, tantôt
s'accoudant le menton dans la main, tantôt
tordant sa moustache.
Tout tl coup, il s'est levé et s'est dirigé
lenlement vers la tribune, au milieu d'une
agitation extraordinaire. Une moitié de l'Assemblée criait : Aux voix! L'autre criait :
Parlez!
Il. Sarrans était à la tribune. Le président
a dit :-M. Sarrans cède la parole à Il. LouisNapoléon Bonaparte.
li n'a dit que quelques mots insignifiants et est redescendu de la tribune au mi-

LA DAN:SE DES CHIENS• -

Gravure de

LEVA CllEZ,

d.'aprës

,.

'

MICHELET
No,·eml:ire 181.8.

J"ai diné le 19 novembre chez Odilon
Ilarrot à Bougival.
li y avait là MM. de Rémusat, de Tocqueville, Girardin, Léon Faucher, un membre
du Parlement anglais avec sa femme, laide
avec de belle, dents et de l'esprit, Mme Odilon
Barrot et sa mère.
Vers le milieu du diner, Louis Bonaparte
est venu avec son cousin, le fils de Jérômi;&gt;,
et M. Abbatucci, représentant.
Louis Bonaparte est distingué, froid, doux,
intelli()'ent
avec une certaine mesure de déféo
rence et de dignité, l'air allemand, des moustaches noires; nulle ressemblance avec l'empereur.
Il a peu mangé, peu parlé, peu ri,quoiqu'on
fùt très gai.
!!me Odilon Barrot l'a fait asseoir à sa
gauche. L'Anglais était à droite.
M. de Rémusat, qui était assis entre le
prince et moi, m'a dit assez haut pour que
Louis Napoléon ait pu l'entendre : -je donne
mes vœux à Louis Napoléon et mon vote à
Cavaignac.
Louis Bonaparte, pendant ce temps-là,
faisait manger des goujons frits à Ja levreltt!
de !!me Odilon Barrot.
VICTOR

LA VIE D'AUTRJ::FOJS. -

1

lieu d'un éclat de rire de stupéfaction.

CARLE VER"1ET.

(Musee Carnavalet.

JIUGO.

~

Catherine de Médicis

et Charles IX
L'écrh·ain distingué auquel nous devons la· prêle, toujours taillée. A la tête des LaubesElle représentait fort bien, avec une cerpublication des Négociations de la H·ance pin, des Pinart et des Villeroy, et autres sedans le Levant, dit que les lcllres de Cathe- crétaires français, à la tête des Gondi, des taine noblesse dans le costume, les fêtes et
rine de Médicis donnent l'idée 'd"une femme Birague et autres secrétaires italiens, il faut les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
que démentaient, d'une part, sa cour équi•
&lt;1 simple, bonne el p1'esque naïve, qui eut
placer cet intarissable scribe femelle, Cathe- vogue de filles faciles, d'autre part, certaines
surtout le génie de l'amour malernel et lui rine de !lédicis. Elle écrivaille toujours. S'il
échappées de paroles qui lui arrivaient à elle•
dut ses hautes qualités politiques. »
n ·y a pas de dépêche à faire, elle se dédomPour porter sur Catherine un jugement si mage en écrivant des lettres de politesse; de mème, des saillies bouffonnes et cyniques qui
favorable, il faudrait s'en remettre unique- compliment, de condoléance, même aux sim- rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse
ment à ce qu'elle écrit elle-mème. La naïveté ples particuliers; elle sollicite des procès; bonhomie qui n'aida pas peu à l'élévation de
apparente de ses leltres, leur grâce incontes- elle écrit pour ses bâtiments, pour ses petites ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on
table, sont du reste le charme propre à la Yillas, les casines qu'elle fait ou veut faire.
lui
apportait quelque bonne satire contre elle,
1angue de cour, vers la fin du xv1e siècle. La plus connue est la gentille casine de ses
amère,
outrageante et sale. Elle riait, se
Tandis que les provinciaux, même hommes Tuileries, petit palais élégant qu'on ne peut
de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, fati- plus retrouver sous les monstrueuses gibbo- tenait les côtes. cc Le roi de Navarre et la
guent par un travail constant, les grandes sités et perruques architecturales dont l'a royne mère étant à la fenestre · dans une
chambre assez basse, écoutaient deux goujats
dames de l'époque, Catherine, Marie Stuart, affublé le grand siècle.
qui, faisant rostir une oye, chantaient des
~farguerile de Valois, écrivent au
vilenies contre la rovne.... Et ils
courant de la plume une langue
maugréyoent de la ;hîenne, tant
déjà moderne, agréable et facile,
elle leur faisait de maux. Le roi
où le peu qu'on troure de formes
de Navarre prenait congé de la
antiques semble une aimable naïroyne mère pour aller les faire penveté gauloise et donne un faux air
dre. !lais elle dit par la fenestre :
de vieille franchise.
« Hé! que vous a-t-elle lait? Elle
Mais le même écrivain se met
est
cause que vous rôtissez I'oye. &gt;&gt;
en contradiction directe avec, les
Puis
se tourne vers IP. roi de Navarre
actes, quand il ajoute:&lt;&lt; On admire
en riant, et lui dit: &lt;&lt; Mon cousin,
la pensée infatigable qui dirige
il ne faut que nos colères descen•
tout le mouvement de cette épodent là.... Ce n'est pas nostre
que, que les ambassadeurs intergibier. J)
rogent comme l'âme de cette poliVoilà la vérital,le Catherine de
tique, devant laquelle s'incline le
Médicis, bonne femme si l'on veut,
conseil de Philippe Il , etc. »Tout
en ce sens qu'à toute chose elle
au contraire, on voit que le conseil
fut
insensible.
de Philippe li (le modéré GranDu reste, prête à admettre !out
velle comme le violent duc d'Albe)
crime utile. Son admirateur Taest unanime dans son opinion .fur
vannes, qui la justifie assez bien
la reine mère, et, loin de s'incliner
dequelques
empoisonnements, lui
devant elle, ne la nomme jamais
attribue le meurtre d'un favori de
qu'avec mépris.
son fils, et même la grande iniliaCe n'est pas que ces politiques
tive de la mort de Coligny. li la
soient tombés dans l'erreur des
surfait,
je pense, et l'exagère, en
écrivains protestants qui ont accului
attribuant
l'idée d'une chose si
mulé sur elle tous les crimes del' éhardie. Elle y consentit, y céda.
poque. Ils la connaissaient mieux,
Alais jamais, sans une pression
sachant parfaitement qu'elle avait
'--.
très peu d'initiative, nulle audace, 1,-_::__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _= - - ~ - - - - ' étrangère et une grande peur, elle
n'aurait osé un tel acte.
mème pour le mal. Elle suivait
Elle n'avait pas plus de cœur que
les événements au jour le jour,
CATHERINE DE MÉDICIS,
de sens, de tempérament. Comme
accommodant son indifférence moUthographie d.e M ,I.URIN, d'apres 11n tableau ancie11.
mère, elle appartenait pourtant à la
rale, sa parole menteuse et sa dexnature, elle était femelle, aimait
térité à toute cause qui semblait
ses petits. Un seul du moins; elle
prévaloir. Ainsi, quoique. à fa suit~, elle
Catherine aimait les arts, mais dans le
influa infl ni ment. Seule elle était laborieuse, petit. Elle était restée juste à la mesure des appel)e sincèrement et hardiment le duc
d'Anjou « la personne de ce monde qui m'est
seule elle avait une plume facile 1 toujours petites principautés italiennes.
la plus chère » (lettre du l"· déc.1571). Elle
\'!. - III STORIA. -

Fa.se. 4G.

16

�1f1STOR1ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - était dure pour sa tille Marguerite cl Pour le
duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le
roi Charles.
Il ne tient pas à sa fille Marguerite que
nous ne croyions que cette digne reine n'ait
eu des révélations prophéliques, « ces averLisscmcnts particuliers que Dieu donne aux
personnes illustres el rares .... Elle ne perdit
jamais un de ses enfants qu'elle n'ait vu une
îorL grande flamme. Et la nouvelle arrivait. n
Malade à l'extrémité, elle s'écrie, comme si
elle ci'1t vu donner la bataille de Jarnac :
&lt;( Voyez çomme ils fuyent ! mon fil s a la vic&lt;t Loire!. .. Eh I mon Dieu! relevez mon fils,
t( il est par terre!. .. Voyez-vous dans cette
" baye le prince de Condé mort! Il Ce qui
fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux
faits et deux époques, de Jarnac et de Montcontour.
Si elle aimait llcnri d'.\njou, nous l'avons
dit, c'est qu'il était Italien. Elle restait toute
Italienne. Elle fit la fortune de son parent, le
Florentin Gondi, à qui elle confia Charles L\;
la fortune de son cousin, le Florentin Slro2zi,
c1ui devint colonel général de l'infanterie.
Quand le duc d',\njou quittait par moment le
commandement de l'armée, clic y mellail un

Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle correspondaiL régulièrement avec son cousin
Côme de Médicis, duc de Tosca.ne, et ce qui
l'indisposait le plus contre Philippe li,
c'est qu'il contestait à Côme le tilre de
grand-duc que lui avait accordé le pape,
et qui eût donné le pas aux Médicis
sur tous les princes d'[talic.
Ses lctlres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort craintive
pour ses enfants, qui ménage tout et
a peur de tout. Nulle trace de celle profonde dissimnlation qui lui eî1l fait pré. parer la Saint-Barthélemy pendant tant
d'années. On voit, et par ses dépêches
confidentielles, el par les plus secrètes
instructions données à nos :imbassadcurs, que, si elle avail eu celle idée en
1568, elle ne songeait plus alors à rien
de pareil. Elle sentait le poids de l'épée
proleslante el n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le courage
d'une révolte contre les faits. Enlc,·ée
par les Guise en 1561, elle se résigna,
fut quasi caLholique. Dominée et vaincue
par Coligny en 1570, elle se résigna, fut
quasi prolestante. Cela dura deux ans.
Toute sa préoccupation, c'étail l'intérieur, sa famille, son fils Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent Henri de Guise qui,
par deux fois, s'était ridiculement
avanct!, compromis. A la Roche- l'Aheille, il entraîne l'armée, malgré les
généraux, se sauve; On fut au moment
de tout perdre. Devant Poitiers, il s'obstine à
combattre, se sauvr, se trouve trop heureux de
se réfugier dans la ville. Brave de sa per.Gonnc, il parut un franc étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand

rôle de chef des catholiques que saisissait père l'engendra malgré lui d'une femme haïe
et méprisée. Il l'ut un divorce \'Î\'ant.
Henri d'Anjou.
Pendant que sa l'acilité, son éloquence naLa seule inquiétude de Catherine, c'était la
jalousie de Charles IX. Elle avait gagné sur turelle, son amour des vers el de la musique,
lui de lui faire garder, en pleine paix, dans eùt semblé un reflet de François [er ou de
un frère du même ùgc, un lieutenant général Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et
du royaume, un commandant de l'armée, une ses tueries de hèles (même à coups de bùion)
espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait étonnaient, faisaient peur. li était né baqu'il avait fait un autre roi, et qu'il ne pou- roque, a inuit les masques hideux, burlesques,
vait le défaire, les généraux catholiques étanl les divertissements périlleux, les tours de
à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il ÎJrce qu'on laisse aux baladins. On a de lni
pouvait le tuer. li en eut l'idée, un peu tard. une gJg:eure contre un seigneur, portant
qu'en deux ans d'exercice le 1'oi pal'vienrfra.
Déjà son frère l'avait perdu.
Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère (L baiser son pied. Quoique ses mœurs fosle tenait isolé. Au contraire llenri d'Anjou. sent bonnes (relativement à son frère), il était
La cour galante, parfumée, de ce mignon tou- cynique en paroles, et ce qu'on peut dire,
jours au lil, et déjà médcciné pour l'épuise- polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il
ment, était pleine d'hommes d'exécution : se levait la nuit, faisait lever tout le monde,
Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthé- courait masqué, avec des torches, éveiller en
lemy; le noir Strozzi, qui, en un jour, noya sursaut, prendre au lil quelque jeune seide sang-froid trois cents l'emmcs; Montes- gneur, qu'il faisait sangler ou fouettait luiquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des même.
Mais plus souvent encore, d'humeur noire
assassins de profession, comme Maurevert.
Ce prince femme aimait les mâles, et, comme et mélancolique. Il s'enfermait, forgeait des
armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir
tels, tous ceux qui frappaient.
La vie de Charles IX ne leur cùt guère plus. Ou bien il s'enfonçait dans les grandes
pesé, s'ils n'avaient cru régner sous lui et forêts, s'épuisait et ne s'arrêtait que quand
bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait la fièvre le prenait.
On lui attribue de beaux vers à Ronsard.
de bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut blessé d'un cerf Moi qui ne crois gul're aux vers des rois, je
ne suis pas trop éloigné d'accepter
ceux de Charles IX. Dans son portrait
(fait à seize ans) où son œil furieux
est quelque peu louslie, par l'obliquilé
du regard, il y a pourtant une lueur.
Cette :\me violente, hautaine, put, par
quelque beau jour d'orage, rencontrer
et forcer la Muse; la capricieuse, qui
l'uit les sages, se laisse quelqm l'ois surprendre aux l'ous.

DÉFENSE D' li:'i Yll.L.\ GE. -

T~Ne.m de A. LE IJRU.

L'-Colonel ROUSSET
~

Î3 lyre, qui raviL par tlll si t! nux .'H·cord",
T'a~senil le, esprils donl jr 11':1i (Jtl ll le'&lt; corp~.
1-J lr l'eu rend If! maitre ei le ~~il introduire
Où le plu~ fi r r 1i·ran 11(! 111:ut arnir d'empire ...
Tou~ dru x l!gal e menl nou s portons des eoui,mnrs,
l\l1ii~ , roi, j e !e-, l'e~oi ~: poète, Ul ll's d01111r,.

CIIARLES IX.

D 'apr ès un tab/e:w d11 Jll11s èe de l'&lt;'n ailles.

en 15 il; son frère un moment se crut roi.
Ce malheureux Charles IX (disons aussi :
c,e misérable) l'ut une énigme pour tous et
pour lui-même. Son àme trouble était l'image
de sa naissance absurde, du moment où sou

~-

Ce qui est sùr, du reste, c'est qu'il
n'eut rien de la bassessé de sa mère,
rien ·des sales amours des Valois, des
égouts de son frère Henri. JI aima, et
la mème. li l'a aimée jusqu'à la mort.
L'objet de cet unique amour était
une demoi.seHe un peu plus âgée que
lui, ~larie Touchet, Flamande d'origine,
petite-fille par sa mère d'un médecin
du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
Deux choses avaient forre sur lui,
la musique et cette calme Flamande.
C'est en elle qu'il se réfugia aux deux
moments les plus terribles. Le seul
entant qu'il laissa d'elle tut conçu dans
le désespoir au jour 011 on lui nt dire
qu 'il avait voulu le massacre. Et peu après,
quand il mourut, parmi les ombres et les
visions de la Sain l-Barihélemy, il la fit venir
encore, chercha en elle le suicide et s'extermina par l'amour.
.\lfCIIELr:T.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE (1870-187l )
~

Les firmées de province
Dans k tome li ,ri ctmment paru, de l'édition complète et définitive de son 1foloire g/néra/e de la Guerre
frarico-21/em!lnde ( 18; 0-1 87 1). Je L'-CoLONEL RoussET
retrace les diveTSCS phases de la lutte héroïque que
nos arméu de la Loire, du Nord, de J 'Est et nos
places fortes soutinrent jusq:i:' à la dernière heure pour
sauver l'honneur du pays. A cet admirable volume
digne en tous points dt celui qui l'a pricéd(, et dan;
lequel l'émintnt écrivain militaire fait plus que jamais
preuve dts plus hauts mérites d historien, nous empruntons le début du ch,pitre consacré à la formation des
armées dt province, ainsi que la relation saisissante de
la dtfenst dt Chàtc:audun en octobre 1870. Et nous
joignons à ces extraits des illustrations tirées également
de ce tome dcuxiime qui vi,nt dt paraitre. Lcs lecteurs
d Jfotoria pourront ainsi st fairt une idü si restreints
forcément, que soient les fragments que ~ous pouvon;
~etlrt sous leurs yeux, de la valtilr que présente,
a t.lus les points dt vue, cette édition de l'ouvrage céJé.
bre du L'-CoLo:-iEL RouSSl!T.

Situation de la province
au mois de septembre 1870.
Le 19 septembre 1870, jour où, par lecomLat de Chàtillon, les armées allemandes terminaient l'investissement de Paris, seize départements fran~ais étaient envahis, en totalité
ou en partie. De nos places fortes, les unes
étaient déjà prises, l'es autres assiégées, masquées ou sur le point de, l'ètre. 815,000 ennemis foulaient le sol du territoire, et, derrière eux, 550,000 hommes exercés et encadrés, sans compter ni l'arrière-ban de la
landwebr, ni Je landsturm, étaient prêls, soit
à combler les vides des forces belligérantes,
soit à renforcer au besoin celles-ci.

Pour refouler hors de son territoire des
masses aussi redoutables, quelles éLaient les
r~ssources ~ont la France pouvait encore
dISposer? L armée de Metz, véritable noyau
de notre ancienne puissance militaire, ne
comptait déjà plus, et celle de Sedan avait
disparu tout entière. Les 15e et 14e corps,
seules épaves échappées au désastre étaient
r
venus s•en1ermer
dans Paris, d'oll il• était à
prév~ir r1u'ils ne sortiraient pas de sitôt; les
gar~1s.o~s des places fortes, composées en
maJor1!e d_e gardes mobil~~' étaient bloquées
et vouces a un sort que I ctat d'infériorité de
no.s forteresses et de leur armement ne faisait que trop pressentir. Il restait en tout
pour tenir la campagne et garder l'Alcérie'
0
•

�_

. ____________________

ff1STOR._1Jl

un effectif de 420 officiers et 15,427 hommes.
La situation de notre colonie ne donnant pas,
pour le moDlent, d'inquiétude, ces corps
furent appelés en France, et, au
C'est en face d'une situation
milieu de septembre, ils étaient
amsi lamentable que se trouva,
déjà
en route pour la plupart. On
en arrivant à Tours, le 16 sepdirigea
également sur la Loire
tembre, le vice-amiral Fourichon,
les
trois
compagnies
de discipline,
délégué au ministère dn la marine
qui comptaient, ensemble, 18 9fet ~t celui de la guerre par intérim.
ficiers el l, i67 soldat~.
li ne dispos~it au surplus que
La cavalerie se composait des
. d'un personn·el restreint, le minis6
régiments
de la division Reyau,
tère de la guerre n'apnt, par suite
laquelle,
primitivement
affectée
d'une conception peut judicieuse
au
,
t
5e
corps,
avait
été,
dès
le 1.J
des exigences de la situation,
septembre,
distraite
de
ce
corps,
envoyé en province que le quart
à Paris, et envoyée à Orléans.
de ses employés 1 • Néanmoins,
Elle était forte de 200 officiers,
on se mit immédiatement en de2,500 hommes et 2,700 chevaux.
voir de remplir les instructions
L'artille1·ie n'aYait, comme
qu'avait données, au départ de
troupe
organisée, qu'une seule
Paris, le général Le Flù, et on
hatlerie
montée (5' du i2'), ayant
panint à mettre sur pied, en
également appartenu au 15ecorps,
quelques jours, un corps d'armée
et laissée par lui à Mézières; encomplet, le 15e, dont le général
core 1' existence de cette batterie
de la Motte-Rouge ' reçut le comne tut-elle connue à Tours qu'au
mandement.
mois de décembre. Restaient seuQuand on songe, pendant les
lement, pour être utilisés imméloisirs de la paix, à la somme
diatement, les débris de 7 batteprodigieuse d'efforts qu'il a fallu
rie!- échappées de Sedan et en
dépenser pour arriver, en aussi
train de se reformer à Lyon,
peu de temps etavec les éléments
Valence et Grenoble. li existait
épa rpillés dont on disposait, à
également
5 batteries (5'rnfficiers,
former rron seulement le ·15ecorps
1,807
hommes
et 572 chevaux),
d'armée,mais successivement tous
laissées
en
Afrique,
et 2 compaceux qui ont constitué les armées
gnies de pontonniers axec leurs
de la Loire et de l'Est; quand on
équipages de pont attelés. Cet ense reporte aux difficultés de tousemble donnait à peu près 1,500
tes sortes qui, en présence de
hommes et 1,800 chevaux.
masses victorieuses arrivées jusLe génie comptait 18 officiers
qu'au cœur du territoire, entraet 655 bommes, tous en Algérie.
{'liché Xadar
vaient la mise en œuvre des serSi donc l'on totalise les forces
CHARLES-LOUIS DE FREYCDl:ET,
vices, les mouvements et la créade
campagne, on arrive à l'effecDéléguë au Ministêre de la Guerre. {Go11vernemenl .te la Difense 11alio1iale),
tion du matériel, la fabrication
tif
misérable
de 15,000 fantassins,
des armes et des engins de guer6,800 cavaliers, i ,500 artilleurs,
re; quand on réfléchit à la tâche
écrasante qu'ont assumée el accomplie, sauvegarde de l'honneur national, l'œuvre de et moins de 700 sapwrs. C'est là tout ce
en ces jours de troubles et de deuil, quelques relèvement dont, quelques semaines plus qu'on possédait de troupes actives. Fort
hommes soutenus seulement par leur dévoue- tard, Gambetta allait deYenir l'âme et la heureusement, il existait encore dans les
ment et leur patriotisme, on ne peut se personnification même, devrait laisser dans dépôts une réserve assez imposante, qu'il
défendre d'une émotion consolante et d'un tous les cœurs français un souvenir plein de était possible d'encadrer plus ou moins vite.
Ces TT\OUPES DE m:PôT se décomposaient
patriotique orgueil. L'improvisation des ar- fierté.
comme
suit:
Ressources
existant
en
personnel.
On
mées de province est un des plus étonnants
Pour
l'inf'anterif', 91 dépôts de régiments,
ne
saurait
se
rendre
un
compte
exact
de
tours de force dont l'histoire fasse mention,
et·qui laisse loin derrière lui, quoi qu'on en l'énorme travail de production auquel ont dû 14 de bataillons de chasseurs, 5 de zouaves,
ait dit, l'effort national de 1793. Nos ennemis se livrer les organisateurs de la défense en 3 de tirailleurs, donnant un effectif total de
étonnés ont avoué eux-mêmes, par la bouche province, ni porter sur leur œuvre un juge- ·l ,27,\ ofnciers et 100,1172 hommes.
Pour la cavalerie, 9 déJJÔls de cuirassiers,
d'un de leurs écrivains les plus autorisés, le ment équitable, sans examiner avec quelque
11
de dragons, 8 de lanciers, Ude chasseurs,
détail
les
ressources
qu'ils
ont
trouvées
et
général von der Goltz, que, seule en Europe,
la France, grâce à son unité, sa richesse et celles qu'ils ont créées. li est donc indispen- 7 de hussards, 4 de chasseurs d'Afrique,
sa puissante vitalité, était capable de l'accom- sable de faire l'énumération complète des donnant un effectif total de 772 officiers,
plir; et nous pouvons ajouter, nous, que si unes et des autres; leur simple ·comparaison 27,2:.7 homme~, !5,559 chevaux, dont
le succès n'a pas répondu à tant d'ardeur sera le plus éloquent des commentaires et le 1,440 de trait.
Pour l' artillei-ie, i1 dépôts de régiments
généreuse, du moins celle-ci a-t-elle eu pour plus décisif des arguments.
Les TROUPES DE CAMPAGNE comprenaien1, montés, 2 de régiments !L cheval, 1- de ponconséquences le réveil de la confiance et des
courages, l'exaltation des passions les plus nous l'avons dit, cinq régiments tle 1-igne, tonniers, 2 du train d'artillerie, auxquels il
nobles, la fusion dans une ardente commu- stationnés en Algérie, et lrois bataillons d'in- faut ajouter 7 compagnies d'ouvriers, 7 comnion d'amour pour la patrie d'hommes appar- fanterie légère d'Afrique, comptant au total pagnies d'artificiers et 1- compagnie d'armu-

une {,·action de la garde mobile de
p1·ovince, cinq 1·é,qiments d'infanterie,
six de cavale1'ie et n11e batterie montée.

1. L'ami1·al Fouric\1011 arail auprès de lui deux
directeurs seulement : le gènêral Lcl'orl {cavalerie)
et le général Véronique (génie), plus quelques chefs
de bureau dont un, Je colonel Thourn1.1s (artillerie),

tenant à toutes les croyances et à toutes les
opinions. N'eût-elle produit que ce résultat,
sans compter la conservation de Belfort et la

ne derait pas tarder 3. dc\·enir directeur et à assumer
la lâche pre5quc surhumoine de doler nos armées de
leur a.rmcme11l cl de leur matériel.

'l. Le général de la :\folle-Rouge. brillant soldat
de Malakoff el de llagenta, vena.il d'être rappelê du
cadre de réserve, où la limite d'rlgc l'a,·ait place
depuis peu de temps.

riers, donnant un total général de 288 offiiers, !5,592 hommes et 9,570 chevaux.
Enfin,_pour le génie, 2 dépôts, comprenant
offlmers et 2,012 sapeurs, mineurs ou
conducteurs.
, En somme, les dépôts comprenaient une
lorce totale de 2,;:;75 officiers et 145,355 hom~es de troupe, plus ou moins exercés. Nous
disons plus ou moins exercés, car si l'on décompose par ~tégories !e~ soldats des dépôts,
o~ est fr?PP~ de la mmime proportion qui
s. y trou_v~1t. d hommes ayant reçu une instruction m1hta1re complète. Voici du reste cette
décomposition, instructive à plus d'un titre:
Ancien~ Ouvrier;; llecrucs
soldab hors-ra 11 ,. ,le la

'fotaux

l 4.82i
20,188
IO ,:'iOü
1,805

3,210
t,286
207

ï6,H20
3,520
4,000

100/t72
27,2~7
'15,502
2,0t2

47,426

13,467

84,H0

145,535

"' cla~sl' l8G~

Iul'anl crie.
Ca ra let·ic.
Arlilleric.
Génie .

8,ï'l,J

On voil qu 'il n'y avait guère là que
47,000 hommes sur lesquels on pût immédiatement compter. En les ajoutant aux
2?,5.00 hommes de troupes de campagne,
c eta1t une armée de 70,000 hommes, tout
au plus, dont on pouvnit disposer. Encore
faut-il ne p~s, oublier que nous avons compris,
dans ce clnflre de 47,426 anciens soldats, la
deuxième portion du contingent, les malades
et les absents temporaires.
Les deux dépôts du 1'rain des équipages comptaient d'autre part 57 officiers,

LA GUfü(J(E 1'1(.11.NCO-ÀÜEMJtND'È _ , .

4,976 hommes et 4,585 chevaux, plus 15 of-

Report. . . . 905. 000 hommes;
ficiers et 85i hommes classés comme ouvriers
6° Les célibataires ou
constructeurs; et l'Algérie conservait à sa veufs sans enfants des
disposition 96 officiers, 5,923 hommes et classes 1863 et 1866
2,010 chevaux.
incorporés dans la aard~
Enfin, il existait 198 médecins militaires mobile par la loi du
disponibles, dont 39 seulement en France et 15 août. .
10,000
159 en Algérie.
Total . . . 9-15,000 hommes.
Ainsi les forces totales constituant au milieu de septembre 1870, tant en France qu'en
Tels sont les éléments, plus ou moins bons,
Al~érie, l'armée régulière française, y comavec lesquels purent être organisées les arpris tontes les non-valem·s, se montaient au
mées qui allaient chercher à refouler l'enchiffre rond de . . . . i80,000 hommes. vahisseur.
Il convient d'y ajouter:
i ' Les troupes de la
garde nationale mobile,
soit. . . . . . .
225,000
2° La portion de la
classe 1869 incorporée
M. de Freycinet.
dans cette même garde
mobile, soit . - . . . . l '&lt;0,000
... A côté de Gambetta se trouvait un homme
3° La classe de i870
qui, depuis, a joué en France un rôle poli{mise en route au mois
tique considérable. Ingénieur des mines,
chargé au 4 septembre de la préfecture de
d'octobre), soit. . . . IG0,000
4° Les corps francs,
~!onta~b~n, où_il, ~e réussit pas 1, ~• · de Freyles engagés volontaires
cmet eta1t arnve a Tours sans situation dépour la durée de la
finie. Sa grande activité, ses remarquables
guerre, etc., environ . .
50,000
facultés d'assimilation, des relations antérieures aussi, paraît-il i , le désignèrent au
5° Les hommes âgés
de moins de 55 ans, céchoix de Gambetta, qui, trouvant trop lourd
libataires ou veufs sans
pour ses épaules le double fardeau dont elles
enfants, appelés par la
étaient chargées, en imposa une partie à ce
loi du lO aof1t . .
170,000
collaborateur improvisé, et le nomma, sous
A repol'ler .

\JO:-;. 000 hommes.

1. Gén. 1'11oi:.111s, Pm·is, Tom· s, IJ01·deaux,p. l00
2. /&amp;id., page OD.

�1f1STOR,,1A
sa direction , délégué au ministère de la
guerre. C'est lui, par suite, qui, en réalité,
dirigea les opérations militaires, pas toujours
avec bonheur, comme on le verra.
Telle se trouva donc, vers le milieu d'octobre 1870, la constitution du gouvernement
de province. A celte date, deux corps d'armée
étaient à peu près complètement créés ; une
division, formée à Besançon sous. les ordres
du général Cambriels, et des groupements
épars de forces portaient l'effectif des troupes
organisées à 120,000 hommes environ. Le
général Lefort; obligé par le mauvais état de
sa santë d'abandonner la Délégation, avait
émis l'avis que ce chiffre était déjà suffisant
pour sauver l'honneur. Mais un objectif ainsi
limité n'était pas celui que Gambetta entrevoyait dans ses généreuses espérances; pour
lui, il s'agissait d'armer le pays tout entier,
et de refouler les armées ennemies hors du
territoire français ; tàche formidable, que les
circonstances devaient rendre impossible ,
mais qui n'était au-dessus ni de son activité
ni de son ardeur . Il se trouvait à Tours depuis quatre jours à peine, et déjà les premiers
décrets étaient lancés, qui devaient, à son
sens, donner à la résistance toute son opiniâtreté, et à l'organisation militaire son développement maximum.
Le 13 octobre parut un décret qui suspendait les lois ordinaires de l'avancement pendant la durée de la guerre : toutefois, les
grades accordés n'étaient valables après la
paix que s'ils avaient été {( justifiés par quelque action d'éclat ou service extraordinaire
dùment constaté par le gournrnement de la
République lJ. C'était là une mesure qui s'imposait, si l'on Youlait se procurer des cadres
en nombre suffisant. Elle a pu entrainer des
conséquences fâcheuses; mais ce serait commeltre une injustice que d'en rendre responsables ceux qui l'ont adoptée. sous la pression
du besoin. Le 14, nouveau décret, créant une
armée (Wttiliafre, c'est-à-dire autorisant la
collation des grades militaires, à titre temporaire et spécial, à toutes personnes paraissant en état de les exercer. Cc procédé,
dont la première application, faite pendant
la guerre de Sécession, avait permis au gouYernement américain fédéral de sortir riclorieux de sa lutte avec les provinces du Sud,
ne donna pas en France d'aussi briUants
résultats. Il procura beaucoup d'officiers,
dont quelques-uns ont rendu d1.:s ser\'iccs
réels, mais il amena aussi la présence dam;
nos rangs de pas mal d'av~nluricrs ,1u'il 1:ùt
été plus avantageux à tous égards de ne point
distraire de leur existence vagabonde. M. de
Fre)·cinet lui-même n'en disconvient pa s :
« Je n'affirmerai pas, dil-il, que, sur le nomLre, il n'y ait pas eu des choix reprochables.
Mais on s'en étonnera peu, si l'on songe à la
célérité cxtrème avec laquelle il a fallu les

faire. En quelques semaines, nous avons corps de francs-tireurs agissaient tanlôt avec
réuni plusieurs milliers d'officiers; élait-il une pleine indépendance, tantôt élaient placés
possible de scruter les antécédents de chacun? sous les ordres de l'autorité militaire. Au
Un titre antérieur, le patronage d'une per- demeurant, il y avait là plus de confusion que
simne connue, des certir.cats dont nous de profit.
n'avions pas loujours le moyen tle vérifier
Enfin, le 2 OO\'ernbre, fut promulgué un
l'aulhenlicilé, déterminaient notre accepta- décret qui appelait sous les drapeaux tous les
tion. L'ennemi était à nos portes; souvent ' célibataires ,,alides jusqu'à l"âge de quarante
nos soldats n'attendaient qu'un chef pour ans. C'était le ministre de l'intérieur qui avait
partir; une enquête, en ce cas, n'était guère mission de procéder à l'organisation de ces
de mise. Nous nous attachions surtout, je nouvelles levées, de leur fournir leur habillel'avoue, aux qualités militaires, laissant un ment, leur équipement et leur armement, et
peu au second plan les autres conditions r1ui même, par unè étrange anomalie, de pouront leur légitime parl dans les temps calmes, voir à la formation de leurs cadres et au démais qui s'efl'acent sur les champs de ba- veloppement de leur instruction. Comme on
laille 1• » Malheureusement, ces qualités mi- aurait dû s'y attendre, le ministre de l'intélitaires elles-mêmes étaient souvent dou- rieur fut impuissant à suffire à une tàche f:ti
teuses. Existeraient-elles, d'ailleurs, qu'elles nouvelle pour lui; les mobilisés (c'est ainsi
ne suffiraient pas à donner à l'homme revêtu qu'étaient dénommés ces derniers contind'un grade éleré l'ascendant moral nécessaire gents) furent aussi mal habillés que mal
pour imposer aux autres le sacrifice déter- armés et surtout mal instruits. On les réminé de leur vie. En tout cas, le procédé, pandit dans des camps dits d'instruction,
utilisable peut-être pour le recrutement d~s commandés par des généraux auxiliaires; ils
grades très suballernes, ne saurait, sans in- y végétèrent misérablement dans la boue et
convénients graves, servir à créer des officiers sous la neige ; mais on ne réussit pas à [aire
supérieurs; l'expérience de la dernière guerre d1eux des soldats.
l'a surabondamment démontré.
Un troisième décret, paru à cette même
date du 14 octobre, organisait la défense
locale dans les départements. Ce décret avait
pour but it la fois d'utiliser les ressources
Châteaudun.
dérensivcs de chaque région, et de soustraire
... Depuis le 29 septembre, Châteaudun
à l'ennemi, à mesure qu'il progressait, les
appro\'isionnemenls dont il aurait pu s'em- était occupé par un bataillon de francs-tireurs,
parer. « Il était question de créer autour de commandé par un officier du nom de Lil'armée allemande une sorte d'fovestisscmenl pow:$ki, bomme énergique et résolu, qui
comparable dans ses effets à celui qu'elle- avait su discipliner ses 700 hommes, et faire
même avait créé autour de Paris,:. JJ A cet d'eux une troupe digne de cc titre ' . Avec lui
ellet, tout département dont la frontière se se trouvaient 115 francs-tireurs de Nantes
trouvait, par quelque point, ;, moins dt: (capitaine Legalle), 50 francs-tireurs de
100 kilomètres de l'ennemi, était, ipso facto, Cannes, et 55ti gardes nationaux de Cbàteaudéclaré en e'Lat de guerre. Un comité, com- dun (com mandant de Tcstaoières); en tout
posé de cinq à neuf membres, tt présidé par t 200 hommes au maximum, sans artillerie.
le général commandaat le département. avait Les forces allemandes se montaient à une dimission d'organiser la défense, de tout di!'.'.,- vision d'infanterie (6088 hommes environ),
poser pour disputer le passage à l'ennemi, de une division de cavalerie (~000 chevaux) et
réquisitionner personnel et matérjel, enfin 5G pièce::, 5 • On avait aménagé dans Chftleaude faire disparaître lés approvisionnements de &lt;lun 11uclques b:irricades, et crénelé une ou
toutes sortes:;. Ce système, centralisé au mi- deux maisons isolées; mais à cela se bornai l
nistère par un commandant du génie, avait l'organisation défensive de la localité.
Au moment oi1 [le f 8 octobre], vers onze heuson bon et son mauvais côté. Dans certains
cas, il entra mit assez efficacement les progrès res un quart du matin, le régiment de hussards
de l'adversaire, arrêlait ses patrouilles de , qui formait la pointe d'avant-garde apparaisdécouverte et jetait l'inquiétnt.le dans ses :,aît mr la route d'Orléans 6 , en m e de la gare
avant-gardes; mais il avait l'inconvéuitnt de de Chàleaudun, il lut accueilli par une vive fuproduire une dispersion d'efforts qui dimi- sillade p1rtie &lt;l'une ferme en bordure de la
nuait de beaucoup la portée des résultats, et route. Aussitôt une halterie à cheval \'Ïnt caune dissémination de forces qui rendait im- nonner cette ferme et la voie ferrée, (( mais
possible la réalisation de tout plan se ratta- s.ans par\'enir à déloger l'adversaire de ses
chant à l'ensemLle des opérations. Un certain positions' &gt;l. Le général de Wittich fil alors
nombre de bataillons de mobiles, avec la avancer quatre Laiteries montées, une au
garde nationale sédentaire, étai en t mis à la nord de la route d'Orgères, les trois autres
disposition des commandants régionaux; les :iu sud de la route d'Orléang, et déploya snn

1. Cu.
page :..3.

pour chef, à Tours, le eapitainc tfo Li1,owski, a111:il'11
of'fieier tlP. chasscul's à pied, J,,11ucl ne Larda p.is à lui
donner les qualités qui lui manqu.:ticnl. 011 peul le
ci ter comme le modèle des corfs francs. C'est lui qui
surprit à AUiis, le 8 oclobrc, 'l·scadron de hussards
prussiens.
llepuis, il do11na nrnintes pre:u1·cs de sa valeur,
et le général d'Aurellc a pu dire que, « sous un ehd

111:'.

Fni-:Ycm:T.

La Guerre eu prol'l11ce,

;l. Ibid. 1)agc 59.
3. Jûid. pages 5'J cl 60.
4. t'ormê à Paris, araul la lrnlaille de Sc,lan, ce
l,ataillon arait qui1té la ('apilale dans la so inlc du
4 septembre, cl apr~s .de_s débnl~ 11ss.ez fàcheux au
p oinl ile vue lle la d1sc1p!1ue, u ·a1\ fim µa1· ~é d1oisil'

intelligent et d'une l,rnourc in contestée, i! avait
rendu &lt;le réels sen·iccs ».
5. Qwitrc Wlllerié~ divi,,ionnaircs, une ballcl'ic à
ehcval et une batterie bararoisc.
ti. Yennnl de Tournoi~is, oit les troupes ;illcmandes
avaieHL passé la nuil. Ce rêgîmc11t de lms,ards (n° 13 )
l·lait le régimeut di\isionnnire de la 22• dirision.
7. La i:uc/'fe (ra//co~atle111a11de, 2• parlie, p. 242.

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que l'assaillant se voit réduit à conqufrfr
maison par maison, et la lutte se prolonge
ainsi jusqu'à une heure fort avancée de ]a
nuit, déterminant sur son passage des incendies qu.i consumaient nne grande partie
des maisons". 1&gt; Le commandant de Lipowski,
avec 500 hommes environ, s'était replié vers
sept heures dans la direction de Brou; mais
les autres défenseurs tenaient toujours; ce
n'est qu'à neuf heures du soir que l'ennemi
put arriver sur la place Hoyale, étant définitivement maître de toute la partie de la
ville comprise enlrc la gare et ce point. Les
pertes, de part et d'autre, étaient d'une
centaine d'hommes ; mais nous laissions
aux mains des Allemands 1.J0 prisonniers
environ.
Ainsi cette vi1le ouverte, défendue par une
poignée de braves gens, venait, pendanttoute
une journée, de tenir en échec une division
complète'. C'est là, à coup ~ùr, un des plus
glorieux épisodes de la guerre, et la France
entière s'est associée à l'hommage rendu à
la noble cité dunoise par le décret du 25 octobre l870, déclarant qu'elle avait bien
mérité de la patrie s. Quant à la colère des
Allemands, exaspérés par l'inutilité de leurs
procédés d'intimidation habituels ' , elle ne
connut plus de bornes, et se traduisit en des
atrocités sans nom, que leurs auteurs n'ont
pas même eu le courage d'avouer 7 • 197 maisons, sur les 255 qui furent détruites, ont
été incendiées par eux à la main, et la fin
de la lutte n'éteignit par les torches incen-

diaires qu'ils promenaient partout. Par plaisir, après souper, ils brûlaient l'hôtel du
Grand.~fonarque, où ils venaient de prendre
leur repas, et, le lendemain encore, ils met•
taient le feu 3. une auberge, sans qu'on ait
jamais su pourquoi. C'était le pendant de
Bazeilles et d 'Ablis!
Pour excuser une pareille barbarie, les
Allemands ont prétendu que les lois de la
guerre autorisent à traiter aYec la dernière
rigueur les combattants dont ]a qualité de
belligérant n'est pas reèonnue, el que, cette
qualité, ils se refusaient à l'accorder aux
francs-tireurs et aux gardes nationaux. Les
Allemands ont l'argutie facile ou la mémoire
bien courte. Avaient-ils donc oublié, en
1870, l'ordre du eabinet du 17 mars 181â,
dans lequel le père de leur souverain, le roi
Frédéric-Guillaume Ill, recommandait aux
hommes de la levée en masse (landst1mn) de
ne pas revêtir d'uniforme, :et de courir sus
aux Français, partout où iis les rencontreraient? Ces principes de défense à outrance
que le gouvernement prussien avait proclamés le premier, nos partisans ne faisaient,
en prenant les armes, pas autre chose que
les appliquer, et encore avec des tempéraments. Les Allemands étaient donc mal venus
de se plaindre d'une résistance dont ils
avaient eux-mêmes donné l'exemple, et ils
commettaient, en tout cas, un acte indigne
de gens civilisés, en la châtiant par une répression aussi sauvage. Le droit striet d'une
nation envahie est de combattre l'envahisseur
par tous les moyens en son pouvoir, pourvu
seulement que ces moyens ne. soient pas
condamnés par les lois de la guerre admises
entre les peuples civilisés; or, ces lois, nos
francs-tireurs ne les ont point violées. Au surplus, ainsi que l'a écrit le maréchal GouvionSaint-Cyr, &lt;&lt; l'idée de résister à une invasion
puissante au moyen de l'armée permanente
seule, sans y faire participer la population,
serait pour un pays comme le nôtre unefaule
grave et un manque de confiance envers la
ualion )J.
La vérité est que les Allemands se piéoccupaient beaucoup de cette résistance inexorable,
de cette lutte pied à pied qu'il leur fallait
soutenir contre des populations exaspérées,
dont le patriotisme s'exaltait en proportion
des rigueurs d'un ennemi impitoyable. ,Ils
constataient avec dépit que si, aux environs
de Paris principalement, quelques habitants,

1. la guerre fraw;o-alle'maude, 2" parlie,pagc 24;;.
2. Il ne restait que six compagnies en rêscrvc.
5. La G1rnl're frauco-allemamle, 2• parlic, p. 243,
4. li n'y a pas a Le11ir compte de la 4 division de
cavalerie, dont la batterie à cheval fut seule cng:igCe.
La 8" brigade obserr8it les Onnes, ,·ers Cloyes; le
reste ne fut pas empl oyé.
5. Par décret du 3 ·septembre 1877, la ville de
Clidtcaudun a été autorisCe â faire figurer tians ses
armes la croix de la Légion d'honnet11·.
ü. t ·artillerie allemande a lancé sur C!niteautlun
:.!179 projectiles.
7. L~ Nrhtliou allema11dc se borne à dire ceci :

rne foi·te amende élait împosëe uux habitants, en
raison d(' leur 11articipalio11 au combat. » (Page 243.)
8. Cette colonne. empruntée il la division wurtcmbergcoisc, partit de l-'0111,wlt, le· :!L oclolirc tians
l'après-midi, arrira à ~angis, le _ 22, à ~larolles, c.ù
elle passa la Seine 1 le 25, pénétra dallS Monterca_u,
puis se dirigea par Brays sur ~ogcnL. Le 25, elle rhspersait en cc point Jcs francs-tireurs cl quel11ues mobiles de l'.i. suhdi\'Îsion de Troyes, qui lui inlligèrcnt
une perte de 50 homm.::s (dont le lieutenanl-coloncl
qui la comurnndail, lilcss\!). Le 27, elle rent rait it
}lontault, ayant parcouru plus de 200 kilomélrcs en
6 jours.

infanterie de façon à attaquer la ville par le
nord et par le sud. Cependant, au son du
tocsin, tous les défenseurs de Châteaudun
avaient couru à leur poste; ils ne purent empêcher l'ennemi de s'emparer des avancées,
que les obus incendiaient, mais ils l'arrêtèrent net devant les barricades qui intercep-

taient les entrées de là ville. En vain, le général de Wittich met-il en action une sixième
batterie; la lutte se prolonge pendant des
heures sans qu'il soit possible aux Prussiens
de faire le -moindre progrès. Ceux-ci canon-

nent longuement les positions de la défense';
enfin, à la nuit tombante, ils parviennent, en
déployant presque toute leur infanterie', à
pénétrer dans la ville par trois côtés à la
fois. &lt;c Les barricades construites dans le
périmètre extérieur sont emportées; mais les

Français n'en continuent pas moins une résistance désespérée dans l'intérieur de la ville,

8

«

par làcheté, peur ou âpreté au gain, leur
donnaient toute facilité pour se procurer ce
dont ils avaient besoin, dans la plupart des
circonstances, au contraire, les mesures les
plus sévères, les promesses les plus alléchantes ne parvenaient pas à vaincre la gêné•
reuse inertie des populations, et à obtenir
d'elles le concours sans lequel des services
d'intérêt général ne pouvaient plus fonctionner. Partout, les gardes nationaux, les
francs-tireurs, les habitants eu:x-mèmes harcelaient leurs escadrons de découverte, fusillaient Jeurs troupes de réquisition, et i]s
avaient fini par tuer toute hardiesse chez
leurs cavaliers. Le 14, en arrivant devant
Varize, les avant-gardes du général de Witt~ch avaient été refoulées par les gardes naLionaux de Varize et de Civry, et il avait fallu,
pour pouvoir pousser p]us avant, s'emparer
des deux villages, qui fuient d'aillems incendiés, après des scènes de massacre révoltantes~
Les lignes d'étapes de l'armée d'investissement de Paris étaient constamment harcelées
par des groupes francs, qu'il fallait pourchasser, bien que, par suite de la dispersion
de leurs efforts, ils n'obtinssent que des résultats locaux et de peu d'importance. Du
côté de Nogent et de Montereau principalement, leurs perpétuelles escarmouches étaient
devenues inquiétantes, et les troupes d'étapes
ne pouvant suffire à les refouler, le Prince
royal avait dû envoyer contre eux une colonne
volante forte d'un bataillon, d'un demi-Jscadron et de deux pièces 8 • De même dans l'est,
dans le nord, dans l'ouest, la défense locale
se manifestait par de petites actions quotidiennes, et qui montrent ce qu'on aurait pu
faire, avec une organisation plus complète
et mieux centralisée.
Aussi esl•ce avec une colère non dissimulée que, dans un des numéros de son Journal
officiel (novembre 1870), l'état-major allemand insérait les lignes suivantes, tout à
l'honneur du peuple français : " A toutes les
distances et de toutes les maisons dans la
campagne, nos ca,,aliers sont assaillis de
coups de feu; à leur approche, le laboureur
isolé jette sa bêche, empoigne son fusil à
terre à eôié de lui, el fait feu. Chaque maison devient une petite forteresse, chaque
homme en blouse, un franc-tireur. 1&gt; Et il
ajoutait : &lt;&lt; Ce n'est que par une sévérité
draconienne qu'il est possible de mettre fin
à cette manière tralh'esse et infânie de faire
la guerre, et de donner satisfaction à nos
troupes . »
Sévérité draconienne, soit. Mais qualifier
de traitre et d'infâme l'homme qui défend le
sol de ses ancêtres, sa chaumière, sa famille
et son foie.r, c'est abuser étrangement de la
licence permise au vainqueur, ou se méprendre absolument sur les droits que confère aux nations le souci légitime de leur
indépendance et de leur liberté!
!.'-COLONEL

ROUSSET.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
~

L'Affaire du Collier
XVII
Le bosquet
LB lendemain était le
sept et huit heures du
soir, le comte de la
Motte et Rétaux de Villette vont, en voiture de
remise, chercher la nouvelle baronne d'Oliva
au Petit hôtel de Lambesc et partent avec
elle pour Versailles. Ils
arrivent à dix heures
du soir. La voiture s'arrête place d'Armes où
les voyageurs mettent
pied à terre. De son
côté Mme de la Motte,
dans une autre voiture
de remise, était passée
prendre le baron de
Planta et était arrivée
avec lui et avec Rosalie, ]a soubrette au nez
retroussé. Nicole est
conduite au logement
que la comtesse occupe
place Dauphine, chez
les Gobert 1 •
La demoiselle d'Oliva
est coiffée par Rosalie
sous les ordres et au
goûl de !!me de la
Hotte, une coiffure &lt;&lt; en
demi-bonnet 11. C'est I,
dame de la Motte ellemème qui l'habille :
elle lui passe une robe
blanche de linon moucheté, garnie d'un dessous rose, une (( robe
à l'enfant ll, appelée
alors &lt;&lt; ga ullr, 1&gt; ou
&lt;t chemise ». La comtesse s'inspire du portrait de Marie-Antoinette par Mme Yigée-

Avant de sortir, Mme de la !lotte jette sur
les épaules de sa jeune compagne un mantelet
de Vénus
blanc, en laine fine , et lui met sur la tête
une " calèehe blanche" en gaze d'Italie. Elle
J 1 aoùt 178 ! . Entre
revêt elle-même un domino moiré de taffetas
noir. Et l'on se rend
avec le comte de la Motte
ehez le plus fameux
traiteur de la ville pour
y souper et s'y donner
du cœur.
Dans le grand parc,
morne, désert, le silence de la nuit. On
entend seulement au
loin, dans l'ombre, le
bruit de l'eau qui joue
dans les bassins. Le
ciel est sombre, sans
lune ni étoiles. La baronne et ses deux compagnons ont marché
quelc1ues instants sur la
terrasse qui s'étend devant le château, dont
le grand rectangle ne
forme lui-même qu'une
masse noire dans la nuit
noire. Puis ils sont descendus vers le bosquet
de Vénus'. Ils y sont
entrés. Le bosquet, hlot~
li contre l'énorme mur
qui soutient l'escalier
des Cent-Marches, dans
ce bas-fond, est plus
sombre encore . Les
pins et les sapins, les
cèdres, les tilleuls, les
ormes qui le couvrent
de leur feuillage, mêlent leurs branehes.
C'est une voûte dont
les percées rencontrent
le ciel noir. Les charmilles font des rideaux
MARJE·ANTOINETTE, EN « GAULLE ».
épais de mélèzes et de
Tableau cte .l\1ADAME \'IGÎ:E·LE BRUN, (Apfar/ie11/ à Madame la CO~ITESSE DE BIRON,)
tulipiers et de buis
massif. A peine distin~

1. Z'io~rs de Tar·gcl, Biblolhè.que v. de Pttriis, 1fü .
de l.i rcserrc; Secu11d lll é111où·c /IO!ll' ltt ,tOlil'a,

p. l0- 11.
2. L·e,.pressio11 ( gaullc e, 1c11ail tlu 11101 gofe, ~ 1ètcmcnt de unit fait d'une ctoffe légCrc -» . 1Jiclio1111aire
d u patois de la Fla11dre (ra11raise. p.a.1· Vcrmc~sc.
3. C'est par erreur que plusieurs historiens placent
J,1 scè ne sur la terrasse du cliâtrau d 11'~u11·e~ dan~ le
lioStJllCl tics Bains d'Apollon. Elle a i·k r ccomtiluCt'

Le Brun, qui venait de faire sensation au Salon
·de 1785, où l'on avait effectivement vu la
reine vêtue d'une gaulle longue et blanche,
très simple, dont la mousseline et la batiste
faisaient tous les frais'!.

ici J'aprl:s les tlêpfüÎL]ons cl 1ulcrrogaLOircs du canli11al (le ll ul1an, de l\étmix dr, \ï!lellc cl de la d'Oliva,
les ml'nwirns de l'abbé George! cl la dèclaraLion, rlu
i nul". 1785, d'uu juif uommé ~alhan, lirocoutcur et
usurier. a tjlli la peli!e d'Oliva 1 qui était entre s,•s
palles. fit des confidentes quelques jou!'s après l'é1·é11cment. Rétaux, dans ses deux interrogatoires, celui
1p1'il rnliil di·s Sot/ arrrs!a1ion à Genève (Arc hives
drs A/F, l'lra119. 1 i\lém. cl d0t11111. 1 France 14DO.

f,, liû-H} . et celui c1uïl suLit tic.vaut les commissaires du \ 1,1rlcrnent (Campardon, p. 362),indfriuc 11cltcrne11l le bosquet de \'ênus. Une statue de Vénus
devait y être placée, au centre : cl le ne le ful pas,
mais it celle date, en prévision de te projet, le bosquet, aujourd'hui bosquet de la 1·cù1c, portail bi('n
le no~i de bosq1:ct ~e Vénus. Voir Aug. Jchan, le
laby1·111lht. de l_ usailfrs el _Je bo1&gt;quet de la ,·einc,
tkms l'e1·8a1llcs tllustrr, 20 Jan\'. WOI, p. 115-19.

�-

111ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __,

gue-t-on le carré d'une petile clairière, les d'Artois ! » C'est encore l\étaux de Villette.
allées el le rond-point du milieu. Ici le La demoiselle d'Oliva esl emmenée par le
silence est absolu. Seuls les oiseaux de nuit, comte de la )folle el le cardinal se relire
en volant, froissent les feuilles de leurs ailes : suivi de la comtesse.
bruissement qui surprend et fait frissonner.
Telle fut la fameuse scène dite du Losquet.
Nicole a vraiment peur et se serre au comte
Les quatre compères, ll. et Mme de la Molle,
de la Molle. Subitement, comme une ombre, nétaux et la d'Oliva, se retrouvèrent peu
arrive un homme, à qui le comte dit : « Ah l après chez la comtesse, place Dauphine, où la
vous rnilà! l&gt; et l'homme disparait. C'était d'Oliva passa la nuit. Ils étaient d'une gaieté
Rétaux de Villette.
folle. L'aventure avait réussi au delà de tout
On s'est arrêté dans une allée. Mlle d'Oli- espoir. On riait surtout de l'agenouillement
va, craintive, immobile, n'ose se retourner. du Cardinal'.
On prêle l'oreille. Les petites pierres des allées
Le jeune Albert Beugnot était le lendemain
craquent sous un bruit de pas qui se rap- rue Neuve-Saint-Gilles, ol1 il allendait agréaprochent. Trois hommes paraissent. L'un blement la mailresse du logis en compagnie
deux s'avance, grand, mince, serré dans une de la lectrice et dame de compagnie, Mlle
redingote, sous un long manteau, son grand Colson. (( CeIIc-ci ne manquait ni d'esprit ni
chapeau rabattu en clabaud sur le visage. de malice n, écrit-il. (( Je crois, me dit-elle cc
Mlle d'Oliva est poussée par le bras. Le comte ,, jour- là, Leurs Allcsscs occupée~ à do
et la comtesse se sont éloignés. Elle est seule. &lt;&lt; grands projets. On passe la vie à des conElle tremble autant que les feuilles des arbres : « seils secrtts ol1 le premier secrétaire,
la rose qu'elle tient s'échappe de ses doigts. " (!létaux) est seul ad:nis. Sa Hévérence le
Une lettre est dans sa poche, mais elle ne " second secrétaire (le Père Loth) en est
songe pas à l'en tirer. , L'homme au granJ &lt;&lt; réduit à écouter aux portes, et il fait trois
manteau s'incline jusqu'à terrr, baise le bas &lt;1 voyages par jour rue Vieille-du-Temple,
de sa jupe. Nicole murmure, elle ne sait pas, (( sans deviner un traitre mot des messages
elle n'a jamais su quoi. Le cartlinul, qui « qu'on lui confie. Le frocard s'rn désole,
n'est pas moins ému,croit entendre: (( Vous c&lt; car il est curieux comme une vieille dévote. &gt;&gt;
pouvez espérer que le passé sera oublié. J&gt;
« Entre minuit et une heure, poursuit
li s'incline de nouveau avec de~ paroles de IJeugnot, nous entendons enfin Je bruit d'une
reconnaissance et de respect, auxquelles la voiture d'où desrendrnt M. el Mme de 1,
demoiselle d'Oliva, &lt;1ui tremble de plus en Motte, Villette et une femme de vingt-cinq l.U
plus, n'enlend pas un mot. Brusquement un trente ans, blonde, fort belle cl remarquaindividu sunient en coup de vent : « Vite, Llement Lien faite. Les deux femmes élaient

deux hommes en frac; de sorte qu'on a,,ait
l'air de revrnir d'une partie de campagne. On
commença par des plaisanleries obligées sur
mon lêtc-à-têle avec !Ille Colrnn. On déraisonnait, on riait, on fredonnait, on ne se
tenait plus sur ses jambes. L'inconnue parlageail l'allégresse commune, mais elle gardait
de la limidité. ll Beugnot, sentant r1ue sa
présence gênait les joyeux compagnons et les
empêchait de parler librement de ce qui les
mellait en si bonne humeur, prit congé. Sans
le retenir, on Jui demanda de reconduire en
voilure Ia jeune inconnue.
&lt;c Comment donc, mais avec plaisir! &gt;&gt;
« La figure de celte femme, dit Beugnot,
m'avait jelé, dès le premier coup d'œil, dans
celte sorte d'inquiétude qu'on ressent devant
une figure qu'on est bien sûr d'avoir vue
rp1el,~ue part. En voiture, je lui adressai
différentes qucsiions, mais je n'en pus rien
lirer. Je déposai celte belle silencieuse rue
de Cléry. L'inriuiétude que m'avait causée sa
fi~ure était sa parfaite resseml.Jlance avec la
reine'.... l&gt;

XVlil
Premiers effets des bonnes grâces
de la reine.

vite, venez, voici Madame et Mme la corutesse

mises avec élégance mais avec simplicité ; les

nuhan dira lui-mème, par l'intermédiaire
de son avocat, Me Target, en quel état la scène
du Losquet avait mis son esprit : (l Après cc
fatvl ruoment, le cardinal n'est plus seule~
ment confiant et crédule, il est aveugle et se
fait de son arnuglemenl mème un inviolaLlc
dernir. Sa soumission aux ordres qu'il recevra
par la dame de h Motte s·enchaîne aux scnliments du profond respect et de la reconnaissance qui vont disposer de ~a v:e entière;
il attendra avec résignalion le moment où la
lJonlé qui rassure voudra bien se manifester;
mais en attendant il obéira à tout : tri est
l'état de son âme. &gt;&gt;
Mme de la Molle ne larde pas à mettre cel
état d'àmc en exploitation. Quelques jours se
si.ml à peine écoulés depuis l'entrevue du
Losquet, qu cllc fait savoir au cardinal que
1a reine désire un prompt secours de cinquante
milJe livres pour une famille d'infortunés
gen1ibhommes. Jeanne esl anxieuse : le
prince donnera-t-il l'argent ' '/ Rohan est heureux que la reine daigne avoir recours ii ses
humLlcs services. Comme il n'a pas la somme
sous la main, il l'emprunte au juif Cerf•Beer.
« \'os bons offices, lui dit-il, vous donnent la
certitude d'une protection de la plus haute
importance, pour ,·ous et pour Yotre nation "'. Jl
Le 2 l aoùt, il cinq heures du soir, le père
Loth était dans le cabinet de toilelle de la
comtesse - parfaitemenr, dans le cabinet
de toilette. Jeanne s'apprètait pour le souper
et le bon moine lui tenait compagnie. Cependant il lui trouvait l'air inquiet.
(( )jn souci '!...
- J'attends 50 000 livres d'une personne

1. DCclaralion de Rélaut de \'i!letle ii. Genè1·c, .1frclt.
des Aff. élr., )lém. et doc., France 1400. (" 69-74.
2. Sur celle ressemblance tous les conlcmµorai ns
011l d'accord. « li n'esl pas surpremnl , rl 'aprl:s mes

yeux , que M. le cardîual , dans l'obsrnritê, ait Jlll
i,rendrc la fill e d'Oliva pour la reine : même corporcnce, même pcau 1 mêmes cheveu x, une resscmbl:mce
de ph ysionomi e qu i m'o11t frappé. )) ~oies rlu dossier

Targe l, lliblinlf11lqm~ v. de Paris, ms. de la réscn ·e.
j, Mém. de Targcl, &lt;lan s le recueil de Be lle
d'Eti e 111·ill e, IV , 28-"20.
~- Grorgel 1 Il. 43.

1

B OSQU ET DE V É!'. US

(ou

Cliché J. Aubert et Cie, \'crsailles

DE LA REIN E) . -

ENT RÉE DU U.B YRINTIIE. -

n ·apres une estampe a ncie nne.

""' 2.50

w-

,

____________________________ L'

AFF.!11~E DU C01.L1E~ - - ,

qui doit me les apporter à ce moment et ce
délai me fait croire que la chose n'aura pas
lieu, ce qui m'aUligerait beaucoup.
Le lendemain, Loth apprit que les 50 000
livres avaient été réellement versées. La joie
de Jeanne éclatait :
&lt;&lt; A peine flltcs•vous sorti hier, que le
baron de Planta arriva avec la bonne nouvelle! ll
Et comme le Minime réitérait ses compliments :
&lt;&lt; C'est la reine qui a ordonné à M. le
cardinal de me compter cette somme et il a
ordre de Sa Majesté de me compter successivement 50 000 écus'. Il
C'est le chilTre que Jeanne elle-même a fixé.
Cependant elle jugea utile d'éloigner le prince
momentanément. Un petit billet à liséré bleu
vint tout à propos lui conseiller de se retirer
quelque temps en Alsace. Avant de partir,
Rohan recommanda à Planta, qui restait à
Paris pour les besoins de la correspondance
à liséré bleu, de remettre à !!me de la !folle,
pour la reine, tout l'argent qu'elle lui demanderait, ajoutant que, si la somme était d'un
chiffre élevé et le besoin pressant, il devrait
vendre des objets d'art et des meubles de prix.
Une nouvelle demande se produisit en effet,
mais, comme elle n'était pas urgente, le
cardinal attendit norembre pour envoyer de
Saverne à la comtesse une deuxième somme,
de cent mille francs cette fois, ·qui fut également portée par le baron de Planta'.
Nous avons vu dans quelJe gêne affreuse
se trouvait Jeanne de Valois en juin 1784 :
elle avail aliéné à celle date non seulement
sa pension de quinze cents livres, mais celle
de son frère le m.a.rin, dont elle avait le brevet
entre les mains; le père Loth négociait pour
elle un emprunt de trois cents livres afin
qu'elle pût payer son loyer. Or, en ce mois
d'aoùt 1784, ol1 est fait le premier versement
de cinquante mille livres, Jeanne place trenteneuf mille livres chez divers particuliers. En
septembre, elle charge son homme d'affaires,
le Père minime, de convertir en argent vingt
billets noirs de cent livres chacun de la caisse
d'escompte :;. En novembre, après Je deuxième
versement, elle achète d'un ancien contrôleur
de guerre, nommé Charton, au prix de dixhuit mille livres, qu clle paie comptant, une
maison à Bar-sur-Aube : une vaste maison
bourgeoise, avec entrCe rue Saint-llichel au
centre de la ville. On accède dans la cour par
une large grille s'ouvrant à deux battant5,
dont les gonds sont scellés aux murs de petits
pavillons s'élevant à droite et à gauche,
coiffés de toitures haules et pointues. La cour
s'étend en longueur. Dès l'abord, l'œil esl
agréablement charmé par une lerrasse garnie
de fleurs, exhaussée de quelques marches et

a. fait faire, masquent la basse-cour qui est fait faire plusieurs parures de diamants que le
dans le fond. Le corps principal du logis sieur Régnier lui a apportées à différentes
s'étend sur la gauche en entrant: cuisine qui reprises. &gt;&gt; L'argent complant qu'elle verse,
prend jour sur la rue Saint-Michel, vestibule, en prenant certains objets, lui permet d'en
antichambre, salle à manger, salon, deux acheter d'autres pour des sommes beaucoup
chambres, sellerie, et, dans le fond, l'écurie plus considérables. Au payement de cellespour les chevaux, tel est la disposition du ci l'avenir pourvoira. Elle est rencontrée
rez-de--chaussée. Toulcs ces pièces en enfilade, dans les galeries de Versailles fort parée :
se commandant l'une l'aulre, selon la dispo- elle dit que sa fortune s'est améliorée et
sition habituelle des vieilles" demeures, à que c'est par les bienfaits de la famille
l'exception de la sellerie et de l'écurie qui royale 5 •
n'ont entrée que sur la cour. Le corps de
Pllu à peu le ton de la société devient, rue
bâtiment de droite a beaucoup mùins d'éten- Neuve-Saint-Gilles, celui de la bonne compadue en longueur : il se compose, au rez-de-- gnie. Le comte de la Motte y fait valoir son
chaussée, de trois remises en vollte d'arrêt. talent sur la harpe, et l\étaux la heauté dè sa
Des fenètres on découvre la campagne, le voix, devant d'élégants connaisseurs. « Je
cours sinueux de la Dresse et de l'Aube entre rencontrai alors chez la comtesse, dit Beugnot,
les bouquets d'arbres où les saules mèlent le marquis de Saisseval, gros joueur, riche
leurs touffes vert pâle aux massses sombres et faufilé à la Cour; l'abbé de Cabres, condes aulnes sous les longs peupliers : la rivière seiller au Parlement ; Rouillé d'Orfeuille,
divise ses eaux contre les piles moussues des intendant de Champagne; le comte d'Estaing;
vieux ponts, elle miroite parmi la verdure un receveur général nommé d·Orcy et Lecoul•
grasse des prairies, au pied des coteaux de teux de Ja Noraye. l&gt; Ce dernier aspirait à
Sainte-Germaine où mùrit le Yin·mousseux I. supplanter le Père Loth, majordome de la
El à Charonne, près de Paris, Jeanne s'installe comtesse. On cùl laissé au !linime le soin de
une jolie villégiature, dans une coquelteLp,ro-- lui dire la messe.
priété, pour les parties de campagne. &lt;l etat
Nous pouvons reconstituer exactement l'as-

1. ;\'oi es de Targel d'aprës les indications 1lu
P. Loth,Bibl. v. d e Pa1·is ms. de laréscr\"C; déj&gt;osition
du P. Loth, H sept. 178â, A1·clt. uat. X-,? 8 / 1417.
2. !,'envoi des ccnl cînquanle mille livres, f:ait par le
Clll'dinaJ , ful nîê dans la suite par Mme de la Molle :
il est prouvé, non seul cmc11t par IC's déclarations du
cardinal de Bohan, mais par cell es du harnn de Planta
qui porta 13 somm e, par celles du P. Loth, par celles
&lt;l!!: Rélam qui écrivit les prl!Lcndues letLres ~c la
t'Clllc dcnrnndan l l'argent. ~lme de la Motte cl1t au
P. Loth e lil H!!t.mx que les sommes lui a\·ai culété rcmi•
se:,;. l,'cmoi est e ncore prou1·é par les acquisi!ions de

valeurs cl de maisons fuites alors pa r les b Molle et par
le luxe 1lonl ils s'entourent exactement en cc momr nt.
j_ Ceci de l'a1·eu de Mm e de la lloU c : M~moirc
de Mo. Doil!ot. Collection complè te, I, 60 ; CL rnterr.
tie Mme de la Molle puLlié par c~mparllon, p. ~77.
Mme de la llolte place il es l vrai, l'achat des titres
de renlc en juillet ; mai s comme elle J;ll_ace égalemcnL
eu juillet la ~cène du bosquet, le, fatl s Jcrn eurent
concordants.
4. Celle maison fu t achéLec le 10 thermidor an V
{28 juillet li07) au comte de la ~lotte par :Nicolas
Armand. Le corps de bàtimenl a di sparu par le pc r-

1

entourée de berceaux en vollte, aux plantes
grimpantes, qu'encadre une ligne de jeunes
tilleuls. Terrasse et berceaux, que la comtesse

de la maison, dit HosaUc, a été alors augmenté tant en meubles, bijoux, qu 'argenterie.
Dans le mois de novembre Mme de la !lotte a

-~.~-.-;;r:~:-.r~~~
;:.

-· .

"' ~~, -... .,...

'?;;i

.r(V&gt;~ .
t'lid1 ê J.•\ ubc re t C'•, Yersa illcs

\'U E ACTl:ELLE OU B OSQUET DE LA REINE. - LA SALLE DES 'fL'LIPIERS.
D'après le dessin de L ARR UE .

cernent de la rue Annaml. (,'aile gauche forme aujnurtl1111i les uuméros 1, 3, ~ de la ru é Armand , cl 57 de
la rue N"alionalc (ancienn e ru e Suinl-)liehel); l'aile
droil e, les numCros 2, 4. 0 de la ru e Armand et
::iU de la rue 1' ali onale. M. Armand, qui fuL dëputC
de l"M1be de 18~/! â 1848, a dcssiué les pl1rns el la
pcrspecli1·c de lïrnmcuhlc avanl la lransforillali orl.
t:c,; dessins nous ont été communiqués a\'ec la plus
gracieuse oh:igeancc par nolrc d1slînguê co11frêre
.Il. Arlhur Tluh·cnol.
5. Têmoîgnage lin comte d'Ol omie u, dans sou interr.
tlu li nnil 178G. ,11-clt. na l., x~ ll/ 1417.

�..,

fflSTO'J{l.ll
pect du salon de Mme de la Motte 1. [nehaule
pièce en boiseries blanches, éclairée de deux
fenêtres montant jusqu'au plafond et se faisant
face, l'une sur la rue, l'autre sur la cour.
L'énorme poutre qui soutient le second
étage est apparente. La corniche est ornée de
la moulure à petits carrés qui caractérise le
stvle du temps. Les illustrations militaires du
grand siècle, Turenne et Tourville, sont représentées par des bustes en bronze sur socles de
marbre avec ornements de cuivre doré. Devant
la glace de la cheminée - une glace en deux
morceaux, dans un mince cadre en bois doré
dont l'ornementation est de perles et de dentelures, - une pendule marquant les secondes, les heures et le quantième du mois, en
marbre blanc, portant une statuette de la
Sensibilité, entre deux vases de Sèvres sur
pieds d'albàtre blanc. Les murs sont tendus
de hautes lisses à personnages; aux trumeaux,
des tapisseries plus petites à verdures. Le
mobilier comprend un canapé et six fauteuils
en tapisseries représentant les fables de La
Fontaine, et des chaises à dossiers ovales, couvertes de satin rayé à bouquet : le vrai style
Louis XVI. Aux angles, des &lt;! encoignures »
en bois laqué peint en vert d'eau, avec fleurs;
par terre un grand tapis d'Aubusson, et,
pour l'éclairage du soir, deux colonnes de
stuc « sur lesquelles sont des figures de bronze
tenantes chacune une girandole à trois branches de cuivre doré Jl. Mme de la Motte, vive,
alerte, charmante, parmi ses invités, va de
l'un à l'autre vêtue d'une « anglaise ll gorgede-pigeon et d'une jupe de soie rose.
Notre petite baronne d'Oliva continue de
paraitre quelque temps rue Neuve-SaintGilles, mais bientôt on la rebute. Mme de la
Molle ne la trouve plus d'assez bon genre.
Elle lui reproche de ne pas s'être comportée
décemment chez le baron de Lilleroy, officier
aux gardes, où elles furent déjeuner ftnsemble,
et d'avoir dit des indécences chez Mme de la
Fresnaye qui les avait priées à diner. En
outre, sur les quinze mille livres promises à
Nicole, Mme de la Motte n'en a versé que
quatre mille et ne désire pas en donner
davantage.
Jeanne s'occupe de marièr sa sœur MarieAnne, &lt;! bien blonde, bien fade, fort bête &gt;&gt; ,
dit Beugnot, très fière elle aussi d'être petitefille des Valois. Nous l'avons vue se sauver
gaiement avec sa sœur de l'abbaJe de Longchamp; mais, depuis, elle s'est retirée au
couvent de Jarcy, près de Brie-Comte-Robert,
où l'abbesse, Mme de Bracque, l'a 'prise en
affection. Mme de la Molte a trouvé un beau
parti, le comte de Salivet de Fouchécourt, et
en écrit à Mme de Bracque. Mais il faudrait
queMarie-Annevint demeurer quelque temps
auprès d'elle. « Il paraît que ma forluue
apparente, écrit-elle, a fait naître en ma sœur
des soupçons offensants pour moi. li lui serait
1. D'après la piêcc même qui esl encore aujourd'hui
conscl'vée, et l'inventaire du mubiliel' fail les 9, 10,
12 sept. 1785. Arcli. 11at., x~. B/ 1411 .
'2. Doss. Targe!, /Jibl. ,,. dr Paris, ms. de la réseL·,•c.
3. Confronlalion du il mars I i~G. , !rd,. 11al. , X',
B1Ht 7.

facile de connailre la source honorable d'où
elle me vient. JJ
Cependant Jeanne n'en continuait pas moins
de se présenter au cardinal comme réduite à
l'indigence et à obtenir de lui, de temps à
autre, quelques louis, comme auparavant•.
En somme, quel chemin fait par la petite
mendiante que Mme de Boulainvilliers écoutait
sur le marchepied de sa voiture, chemin fait
grâce à son énergie, à sa volonté, à son esprit
d'intrigue! Que n'a-t-elle su employer dès
lors la fortune qu'elle avait su conquérir! Il
est vrai que le bien acquis de la sorte ne peut
profiter. Ce qui vient au son des fifres s'en
va au bruit des tambours. L'argP.nt est jeté
par les fenêtres. Puis l'ambition est sans
bornes : la médiocrité, même dorée, ne saurait convenir au sang des Valois. De nouvelles
ressources sont nécessaires.

XIX
Délicate énigme.
Dejà, sans doute, l'on se sera posé laquestion : quel était le caractère des relations
enlre le cardinal et Mme de la Motte?
Tous les historiens ont été jusqu'à ce jour
d'accord sur ce point et nous allons nous
mettre en contradiction avec eux tous. Pour
établir que le cardinal désirait et obtenait de
)[me de la Motte ses plus précieuses faveurs,
deux témoignages sont invoqués. Le premier
est celui de Mme de la Motte elle-même
devant les conseillers instructeurs du Parlement; le second est la relation deBeugoot, à qui
la comtesse montrera dans la suite un paquet
de lettres que lui aurait adressées le cardinal.
Nous récusons Mme de la Motte. Elle aura
un intérêt 1mpérieux à parler ainsi devant
le Parlement. Ce sera son unique moyen de
défense. L'instruclion lui demandera d'où
était venue la fortune prodigieuse qui, tout
d'un coup, avait surgi sous ses pas : &lt;&lt; J'étais,
répondra-t-elle, la maîtresse du cardinal. »
Ce fut d'ailleurs la manie de Jeanne de
Valois. On n'imagine pas le nombre d'hommes qu'elle accuse d'avoir été ses amants, ou
d'avoir voulu l'être, de gré ou de force.
Quelqu'un la gênait-il, ou lui déplaisait-il, ou
la contrariait-il, le trait ne se faisait pas
attendre : « Vous avez été, ou, vous avez
voulu être mon amant. J&gt;
Le cardinal niera avec tant de âignité, de
mesure, de force, qu'il est impossible d'hésiter entre les deux témoignages. Il y a plus.
Ayant un intérêt si grand à établir le fait,
Jeanne ne pourra apporter le moindre indice.
Les dépositions des domestiques seront contre
elle. Rosalie, confrontée à Rohan, reconnaîtra
que le cardinal n'est venu, en tout el pour
tout, chez Mme de la Motte, que quatre ou
cinq fois à Paris, deux ou trois fois à Veri. Confrontalion de nohnn à Belle d'I'.1ic11\'ille,

Arc!,. nat.,

x.•, Il/1Hi.

5. IJéclaralion 14scpl. li8:i,.lrch. 1111t., X2 , R 141i.
Il. « :"ious ou1•rons un grand coffre de bois de sandal rempli de papiers clc loulrs couleurs et de loules
dimension;. J'èla1s pressé d'en finir : je lui demande
s'il y a clans ces papiers des obligation, au porteur ou

sailles'\ visites faites la plupart devant témoins; aucune le ~oir ni de nuit~.
•
Rosalie ajoutera : &lt;( Pendant que M. le cardinal était chez Madame, la porte n'était pas
du tout fermée. &gt;&gt; Les rendez-vous, dira-t-on,
avaient lieu ailleurs : mais c'est précisement
chez elle que Mme de la Motte déclare avoir
comblé le cardinal de ses faveurs - et très
souvent.
Une autre indication, non moins concluante,
est fournie par ces secours de trois, quatre
ou cinq louis, que Rohan avait coutume de
donner à Mme de la Motte, depuis mai 1782
jusqu'à leur arrestation. Jeanne, qui sent la
force de l'argument, essaie de nier; mais les
témoignages de ses familiers, du Père Loth,
de la demoiselle Colson, sont encore décisifs.
Le Père Loth ajoute que Mme de la )lotte
avait imaginé de raconter à Rohan qu'elle
avait reçu de la reine un don de mille écus,
afin d'obtenir de lui des secours plus grands".
Si Jeanne e.û tété la maitresse du prince, peuton supposer qu'avec sa fortune, son caractère
généreux et prodigue à l'excès, alors qu'il la
considérait comme une femme du meilleur
·monde, amie particulière de la reine, il l'eût
réduite à des aumônes?
Quant à la prétendue correspondance que
Beugnot verra dans les mains de Jeanne de
Valois à Bar-sur-Aube, il en parlera ainsi :
« li est heureux pour la mémoire de M. le
cardinal que ces lettres aient été supprimées.
C'est une perle pour l'histoire des passions
humaines. Mais quel était donc ce siècle où
un prince de l'Église n'hésitait pas d'écrire, de
signer, d'adresser à une femme qu'il connaissait si peu et si mal, des lettres que, de
nos jours, un homme qui ,e respecte le moins
du monde pourrait commencer de lire, mais
n'achèverait pas jusqu'au bout. &gt;l Ce témoignage se détruit par lui-même. Le prince de
Rohan n'était pas homme à écrire de la sorte.
Est-il utile d'insister? Jeanne, avec son
imagination en ébullition perpétuelle et désordonnée, passa sa vie à forger des romans, des
correspondances surtout et à les remplir de
malpropretés. On reconnait son doigté à ce
que dit Beugnot. Pourquoi brù lera-t-elle ces
lettres dans une circonstance où elles auraient
constitué toute sa défense? - parce que les
lettres étaient fausses. Et pourquoi les ferat-elle auparavant lire à Beugnol 6 , qu'elle s'empressera quelques jours après de demander
pour avocat? - afin qu'il en témoigne quand
le contrôle n'en sera plus possible.
On observera encore que si ces lettres eussent été écrites par Rohan, celui-ci n'eût pu
s •exposer à en recevoir le cinglant démenti
devant le Parlement assemblé, au moment où
il niera toute relation intime avec la comtesse.
Car il ne saura pas alors, lui, que les lettres
ont été brùlées. Aussi bien, quand Rohan
répondra à son accusatrice avec autant de
des l,i Ilets de la caisse &lt;l'escomplc, et, sur ,a réponse
négalive, je propose de tout jclcr au feu, en bloc.
Elle insiste au moins pour un examen sommaire ; n~~s
y procédons fort lentemcnl ,le son culé, et 1u·i•c1p1lammcnl du mien. C'est li, qu·en porlaut des regard;
assez fugitifs sm· r1uelqucs-uucs des mille lettre; tl_e
)l. le tardinal de l\oban ... D llcugnol, ,l/é111oi,·cs, 1, !Ili.

1

t

:

___________________________________

L' .ArrAmE DU COLL'Œ'Jt. - - ~

Aye~ un

))l'lt

de déce11ce

El laissez là les catin., !

L'histoire suivra le jugement du
peuple, et nous quitterons nousmême cette matière, convaincu
de notre impuissance à relourner
l'opinion ;_

XX

rivière dépassant en richesse et en éclat tous
les bijoux connus. Ils avaient ainsi composé
Le collier.
un « grand collier en esclavage JJ , qu'ils
avaient espéré faire acheter par Louis X\'
Le joaillier de la couronne et de la reine• pour la Du Barry, mais le roi était venu à
était à cette époque un saxon, Charles- mourir. Alors ils avaient envoyé le dessin de
.Auguste Biihmer 5 • Ses magasins s'ouvraient la parure à la Cour d'Espagne: le prix avait
rue Yendôme. Biihmer avait conduit ses effrayé.
Après l'avènement de Louis XVI, connaisaffaires avec beaucoup de hardiesse, d'activité
et d'intelligence; mais, à l'époque de ce récit, sant la passion de la nouvelle reine pour les
ses facultés s'étaient affaiblies, et il s'effaçait bijoux, escomptant la réputation faite à
devant son associé, son compatriote Paul Marie-Antoinette de coquetterie et de folles
Bassenge, originaire de Leipzig, d'origine dépenses, les joailliers, dès 1774, présenfrançaise cependant, car il appartenait à une tèrent le collier au roi. Louis XVI en parla à
famille de réfugiés chassés par les sui tes de Marie-Antoinette, mais la reine, effrayée elle
la révocation de l'édit de Nantes. Les Bühmer, aussi du prix si élevé, un million six cent
comme on les appelait du nom du principal mille livres - c'était l'estimation des joailassocié, avaient acheté depuis des années, par liers Maillard et d'Oigny - le refusa.
Bühmer revint à la charge : il ferait les
toute l'Europe, les plus beaux diamants qu'ils
conditions les plus avantageuses ;
les payements s'échelonneraient à
diverses échéances, partie en rentes viagères. Il suppliait le roi
de faire l'acquisition. Ses iastances étaient d'autant plus pressantes
que, pour faire cette parure, il
avait emprunté 800 000 livres au
trésorier de la marine, Baudard
de Sainte-James. Les inlérèts, qu'il
se trouvait obligé de payer, devenaient pour lui un poids de plus
en plus lourd et qui devait, avec
le temps, entraîner sa ruine complète, mais la reine refusa encore.
Sa réponse au roi est demeurée
célèbre :
« Nous avons plus besoin d'un
vaisseau que d'un bijou. ll
De ce moment les plaintes de
Bühmer allèrent à tous les échos.
Il les faisait à tout venant. En
1777, s'adressant directement à
Marie-Antoinette, il se jeta à ses
genoux. Sa Majesté était suppliée
d'acheter le collier, sinon il irait
se préci piler dans la rivière. Et il
versait des larmes. &lt;( Levez-vous,
Bühmer, lui dit la reine sévèrement, je n'aime point de pareilles
exclamations : les gens honnêtes
n'ont pas besoin de supplier à genoux. J'ai refusé le collier. Le roi
a voulu me le donner, je l'ai refusé encore. Ne m'en parlez donc
plus jamais. Tàchez de le diviser,
de le vendre et ne vous noyez
pas. ll
Sur de nouvelles instances des
bijoutiers, le roi en reparla à la
reine devant Mme Campan. « Je
MADELEINE BRIFFAULT, DITE ROSALIE, FEMME DE CHAMBRE DE LA cmtTESSE me souviens, écrit celle-ci, que la
DE LA MOTTE. D'aprés une gravure du Catinet des Estampes.
l d
.
l
reine ui it que s1 rée lement
La scène qu·on roit sous le médaillon représente Mme de la lllotte et le marché n'était pas onéreux, le
Rosalie habillant Mlle d'Olirn.
roi pouvait faire celle acquisition
et conserver ce collier pour les
avaient pu se procurer, pour en faire une époques des mariages d~ ses enfants, mais

hauteur que de force, Mme de la Motte, qui
ne recule cependant devant aucun moyen de
défense, n'osera-t-elle rappeler cette correspondance; bien plus, elle n'osera pas invoquer le témoignage de Beugnot.
« J'ai hésité jusqu'ici, dira Rohan, dans sa
ronfrontation à Jeanne de Valois, le 2 i avril
1786, de répondre, par une répugnance bien
naturelle, à tout cc que Mme de la Motte a
tenu de propos à double entente sur ses rapports avec moi. Si elle ne se respecte pas
assez et veut faire croire même ce qui n'est
pas, je repousse comme je dois les soupçons
qu'elle cherche à accréditer . Je ne peux
d'aillC"urs, pour ce que je me dois à moimème, insister davantage. Voilà donc une
nouvelle atrocité, qui, accompagnée de toutes
invraisemblances, ne me laisse que la même
horreur que j'ai exprimée lorsque Mme de la
)lotte, à tant de reprises, a déjà
cherché à jeter des soupçons
odieux. L'invraisemblance rend
impossible ce qu'elle voudrait présenter comme vrai. Je ne peux
que détourner mes regards et ma
pensée de dessus une inculpation
pareille. D'ailleurs, j'observe que
Mme de la Motte a fait attendre
bien longtemps lacalomnie qu'elle
préparait pour excuser son mensonge, quand elle s'est vue contrainte à ne plus pouvoir le soutenir. &gt;&gt;
Autant que pareille chose peut
Nre tenue pour certaine - car,
comme dit l'autre, avecles femmes
on ne peut jamais savoir - , nous
sommes disposé à nous porter
garant des paroles du cardinal.
Mais telle est la force de la calomnie que, dè;; le premier éclat
du procès, se répandront des libelles, qui se passeront sous le manteau et se payeront au poids de
l'or1, où les amours de la comtesse et de Son Eminence seront
contés en termes inouïs, avec les
détails les plus graveleux ; des
recueils d'informations relativement sérieux, comme la Conespondance sec1·ète, affirmeront des
anecdotes qu'une plull_le qui se
respecte ne pourrait reproduire;
les nations protestantes applaudiront à la corruption du clergé
français 1 ; le peuple viendra chanter au prisonnier jusque sous les
murs de la Bastille :

1. Jomnal de Hardy, Bibl. nat., ms. franc. C\685,
p. 406.
2. Jlémofres du comte de la Motte, p. 9i.
5. Le seul conlcmpol'ain qni, à notre connaissance,

ait exposé le Yéritablc caractère des rclalions " toutes

blanches» clu cardinal de ltohan cl de Mme de la 3lolle,
csl l'auleur ile la Lettre à l'occasion de la délt-11/Ù,n
de S. E. JI. le cai·di11al, p, (i.

.... 253 ...

4. Arch. des Aff. ~l1·ang_., France 1309, f• 220 v
5. On prononç,ut a Pans : llocmcr, comme le
11rouve la graphie Bo!témer, Boëltme1·. qui revianl
dans les texlcs.
0

•

�. - - 1t1STO'R_1.Jt

_________________________________.

qu'elle ne s'en parerait jamais, na voulant p:is
qu'on pûl lui reprocher dans le monde
d'avoir désiré un objet &lt;l'un prix aussi
excessiF. » Comme les cnrants étaient encore
très jeunes, Louis XVI ne voulut pas immobiliser pendant de longues aonées une si
grosse somme et refusa définitivement la
proposition.
BOhmer connaissait le procureur grfléral
aux requêtes, Louis-François Achet, de qui
nous avons vu le gendre, Me Laporte, fréquenter ~hez la comtesse de Valois. M0 Laporte parlicipait n:èmc aux (&lt; affaires &gt;&gt; que
Jeanne entreprenait, et comme la comtesse
lui arnit montré, il lui au5-si, des lellres midisant de la reine, il avait une haute idee de
son crédit. Le 20 novemLM 1784, comme
on causait dans le salon de la rue NeuveSaint-Gilles et qu'il était question &lt;le bijoux,
L:iporte dit à Jeanne, sans parailre y atladlt'r
aucune importance, que, puisqu'elle était c11
si grande faveur auprûs de Sa àfajesté, ell..:
devrait bien faciliter aux pauvres bijouliers
BOhmcr el Bassenge la vente de leur collier.
C'était une lourde charge pour ces négrn.:ian1s
que de conserrer si longlemps un objet de
pareille valeur.
11 Ce collier, demanda Mme de la Molll',
l'avez-mus vu?
- Une vraie merveille, répondit Laporte.
Les joailliers de la couronne y ont travaillé
pendant des années, et, ne fùt-ce qu'au
point de vue de la valeur des pierres, c'est
un trésor. u
Et il offrit à la comlesse de lui amener les
Bohmer avec leur bijou. Mme de la Molle
accepta. Dans les premiers jours de dé~embre,
le beau-père, Achet, voyait les joailliers :
t( ~\'ez-vous toujours votre collier? vous
occupez-rous de le pb1cer?
- Oh oui! mais il faudrait quelqu'un qui
eût assez de crédit sur le roi ou sur la reine
pour les déterminer.
- Mon gendre, répondit Achet, a fait connaissance depuis quelque temps de la comtesse de la ~folle, de l'ancienne maison de
Valois. Elle se dit en crédit aupri•s de la
reine : il serait possible de Ja déterminer à
agir . !&gt;
Et les joailliers assuraient qu'ils donneraient I OOU louis à qui leur ferait vendre le
collier. Laporte était criblé de dcucs.
Quelques jours après, Achet revint trouver
les Biihrncr : Mme de la !lotte ne paraissait
pas disposée à intervenir, mais la curiosilé la
porlait à voir le collier'.
Le cardinal de Rohan se trouvait à celle
époque en AJsaee. Achet et Bassenge arrivèrent ainsi rue Neuve-Saint-Gilles, le 29 décembre, avec le précieux écrin. Il fut ouvert
devant Jeanne. Quelle surprise! Un étincellement de paillettes lumineuses se jouant
aux angles des pierres limpides, mille et
mille petites flammes mullicolore:,, ,•ires
eomme des éclairs, qui jaillissaient au
moindre mouvement.
1. Bibl. nat . , ms. Joly de Fleur/', 2088, f"' 529
. 2. C.elle ~latc est importm1te.A,·anl e retour du car~
limai a Paris Mme de la llotte avait dl·jà cngagP la né-

"---------------------------- L' .lfr'FJll]lE DU COLLTE]l

,

Le cardinal ne quitta Saverne que le
1~ janrier J78:5 pour revenir à Paris'· Le
21 janvier, Lt comtesse eut avec les joailliers
une deuxième entrt'.vue, en présence de
M' Arhcl. Elle leur dit que le collier serait
pcut-êrrc vendu dans quelques jours. L'acquisition en sera faite par un lrès grand seigneur. ime ajoute, el insiste sur ce point, notf'z la prudence, - qu'elle leur conseille
très virr.mmt de prendre directement arnc
lui Ioules les précaulions utiles pour les arrangements qn'on pournit songer à leur proposer. Quant h elle, clic ne wut en aucune
façon être mêlée à l'affaire. Son nom n'y doit
pas être prononcé. Les joailliers lui offrent
un bijou en reconnaissance du service rf'ndu.
Elle ne veut pas du cadeau. Elle n'en agit que
pour les obliger. Et elle s'oppose même à ce
qu'on ]a considère comme une intermédiaire.
Le 24 janvier, à sept heures du matin, frannc
retourne chez les joaillkr.:i arrc son mari,
pour leur annoncer la visite du prince cardinal de i1ohan. (( C'csl Lien ave1..: lui, insistet-elle une fois de plus, que VliUS prcndrrz
Lous les arrangements et toutes les précautions nécessaires. Gard, z-rous de lui dire riue
je me suis mêlée à l'affaire. Si j'ai pu vous
être utile, je me déclare surnsamment récompensée. n Et elle s'en va.
Peu après, arrirc le cardinal. Mme de la
~lutle lui a fait croire que la rt'.ine désire
acheter ce bijou, en catbettc du R1,i et à
crédit, se trou\'ant pour le moment démunie
d'argent. La reine paiera à échéances, avait
dit Jeanne de Valois, de trois ,en trois mois :
pour ce marché, elle a besoin d'un intermédiaire, d'un intermédiaire qui, par sa per-

sonne même et la haute considération dont il
est environné, sera une garantie aux yeux des

joailliers, craintifs de faire crédit d'une
sorçme pareille, el c'est au cardinal que ]a
reine a songé. &lt;&lt; Pour me déterminer, écrit
le prince Louis, Mme de la Motte m'apporta
une ldlre supposée de la reine, dans laquelle
S1 Majesté paraissait désirer d'acquérir le
collier et marquait que, n'ayant pas pour
l'instant les fonds nécessaires et ne voulant
pas entrer elle-même dans le détail des arrangements à prendre, il lui serait agréable que
je traitasse celle affaire, prisse toutes les
mesures pour l'acquisition et déterminasse
les époques de payement qui pourraient
convenir:;. » Comment le cardinal put-il
croire à la réalité d'une telle commission'? Un pamphlétaire du temps dit en termes très
justes :
&lt;&lt; On se persuade si facilement cc qu'on
désire t C'était une erreur qui n'eût pas séduit un homme ordinaire, qui ne se mire
que dans une eau tranquille, habitué à ne
calculer que des cho~l's du sens' commun,
donl les idées lentes et mesurées se combinent à chaque p:is ffuÏl fait : mais c'é1ai1
une erreur qu'on dt!vait penser avoir pu
cnlrainer l'esprit vif et agité de M. le CardinJI, en lui fai:;ant adopter, par penchant,
pas~ion même, un arrangement qui fût
propre à nourrir qu elque sentiment, quelque
vue nouvelle, dans les labyrinthes continuels
de son imagination 4• l&gt; Opinion que reprendront les magistrats qui, sous la direction du
procureur général, instruisirent avec beaucoup d'indépendance l'affaire du Collier :
« Le Cardinal n'a été que séduit, diront-ils,
il était dans le délire, entraîné par une ambition qui l'a égaré, c'est un esprit e:xa1té 5 • JJ
Rohan vient donc chez les Bohmer Je
24 janvier 1785. La parure ne lui semble pas
d'un joli dessin : elle est lourde, massh·e.
Celle fantaisie l'étonne de la part d'une
femme d'un goût alerte comme Marie-Antoinette. Mais, puisque c'est la volonté de la
reine, le marché est conclu . Le 29 janvier,
les joailliers sont reçus à l'hôtel de Strasbourg, el Bohan fixe les conditions auxquelles
le collier sera livré : un million six cent
mil1es livres, pa1'ahles en deux ans, par
quartiers, de six mois en six mois; le premier \'ersement de quatre cent mille livres
devant être fait par la reine le 1'' août 1785.
La livraison du bijou aura lieu le :1er février,
parce que, dit Jeanne, la reine veut le collier
pour la Chandeleur. Le cardinal met luimême ces conditions sur papier et les communique à Mme de la !lotte, afin qu'elles
soient soumises à la reine et ratifiées par
elle. Le 50 janvier, Jeanne revient. Sa
Majesté approuve Ie marché, dit-elle, mais
voudrait ne pas donner sa signature. fiohan
insiste, l'affaire est de conséquence et il lui
faut un mot d'écrit. Enfin, le 51 janvier, la
comtmse lui apporte, à l'hôtel de Strasbourµ,
une ratification du lrailé. C'est la feuille
même écrite par le cardinal et signée par les
Ilôhmer. En marge de chaque article, on a

gociati~n avec les bijoutiers .L'initial ive del'acquîsilion
des 61Joux ne peut donc être Yenue du card inal.
S. Ooss. Target, niûl. v. de Pm·is, ms. de la réserrc.

4. Lettre sw· la détenlio,1 d e S. E. il!. le cardinal, p. 14-15.
j, Bibl. mit., ms. Joly de Fleury 2088, f0 {ij , ·0 •

1

l

1

1

-- .J

1

mis le mot &lt;t approuvé J&gt; et au bas, en
- La reine les donnera )l, répond Mme de
manière de signature, c! Marie-Antoinette de la )folle.
France ». Jeanne de Valois ajoute : &lt;t La
Et elle sort, après avoir fixé au cardinal
reine, qui agit à l'insu du
roi toujours contrarié de
son penchant à la dépense, a expressément recommandé de ne pas laisser sortir le billet de vos
mains. Ne le montrez à
qui que ce soit. ))
La veille, Cagliostro
était rernnu de Lyon. Le
prince s'empressa de le
consulter sur l'affaire doJJt
il était chargé. &lt;( Ce Python, écrit l'abbé George!,
monta sur son trépied.
Les invocations égyptiennes furent faites pendant
une nuit éclairée par une
grande quantité de bougies dans le salon même
du cardinal. L'oracle, inspiré par son démon familier, prononç.a que la négociation était digne du
prince, qu'elle aurait un
plein succès, qu'elle mettrait le sceau aux bonlés
de la reine el ferait éclore
le jour heureu, qui découvrirait, pour le bonheur
de la France el de l'humanilé, les rares talents de
M. le cardinal. " Toul à
îait rasssuré, nohan, le
1er février au matin, écril
aux bijoutiers pour les
presser de livrer la parure. Ceux-ci d'accourir. Ils
remettentl' écrin et apprennent alors que le collier est
pour la reine, le cardinal
CoLLIER EN ESCI.AVAGE, DIT • LE COLLIER DE LA REINE
ne croJant pas enfreindre
D'après mie estampe contemporaine.
les volontés de la souveraine en leur montrant,
pour leur tranquillité, la
pièce signée : 1lfarie-Antoinette de France. rendez-vous pour le soir, à Versailles. Avant
Car Rohan était très Lon. Dans ce moment il de monter en voiture le prince Louis écrit
était heureux et voulait, dans sa bonté, faire encore aux IlOhmer pour leur annoncer
partager son bonheur. Le mème jour Mme qu'ils recevront les intérêts à courir jusde la Molle revient impatiente.
qu'aux divers versements; puis, muni du
« Le collier ?
bijou, il part. JI est accompagné de son
- Le voici.
valet de chambre, Schreibcr, chargé du pré- Sa Majesté l'allend aujourd'hui même. cieux fardeau. La brume du soir lombe sur
- Jè le porterai aujourd'hui même. Mais les larges avenues de la ville quand on arrive
les intérèts des sommes jusqu'au jour du au logement de la comtesse, place Dauphine .
payement?
Au pas de la porte, Rohan renvoie son valet
1. QuelquC's jours plus lar,I, Mme de la Motte &lt;l iL
à llohan que cet hom me s'appelait Desdaux. Elli!

empruntait le nom du garçon allaché à la chambrn
de la reine, a1ee lequel elle avait Jtné il r a
quelques années. Desdaux seul, en effel, dail
attaché à la fois it la chambre de la reine cl à la
musique du roi {grande chapelle, symphonie cl Yiu-loë)~st ici un des points du récit où la démons.
!ration peut être faite ..t·une maniCre précise. Mme de
la Houe apparaitra innocente ou coupable, selon que
ce sera Desdaux ou !létaux de Yillctle qui aura reçu
le liijou, Dcsclaux p(lur le do11JJC'r à la reine, l\élrtm

pour le lui remcllre à elle. Or, tous les lCmoignages
concordent pour démonlrer que cc ful Hétaux de
\ïlleUe : celui du cardinal qui reconnut un des 11ersonnages rlc la scène iJu bosquet oll Réla11x avoua
avoir figuré; celui de no~alie. la fémme ile
chambre, qui dCclal'C a\'oir dans ce moment ouverl à
Hétaux la JlOrlc qui èlait condamnée pour tout autre
r1u e pour ui; le témoignage de Desclaux lui-même,
qui affirme n'avoir jamais porté â Mme de la 1'1oUe
une lettre de la reilrn. el que celle-ci ne l'a jamais
chargé de remettre it la reine une boite remplie de
diamants. « La vêrité. dit-il dans son interrogatoire
du 2 dh:C' mlwc 17 85, t'Sl que dt•i1uis trois ans el

.., 255 ....

---.

et, prenant la boile, monte seul au premier.
Mme dr la Molle est chez elle. Elle a loul
ordonné· comme pour une comédie. fiohan
est introduit dans une
chambre qui a uae alcôve
en papier et communique
avec un petit cabinet par
une porte vitrée. Une
&lt;( lumière sombre&gt;&gt; Cclaire
la pièce. li me de la Motte
entremit dans les mains
du prince l'objet de ses
comoitises. Elle se contient.
« La reine, diL-elle,
attend le collier. lJ
Quelques minutes s'écouJent.
On entend les pas d'un
homme ·qui se fait annoncer :
" De la part de la reine! )J
Par discrétion, le cardinal se relire dans l'alcOve; mais il a rn la silhouette du personnage,
un grand jeune homme,
entièremenL habillé de
noir, figure mince, teint
pâle, le ,·isage allongr, les
yeux profonds el les sourcils noirs. A l'allure, il
reconnaît le même homme
qui, au mois d'août, avait
annoncé dans le bosquet
la promenade de Madame
el de la comtesse d'Artois. C'est en effet Rétaux
de Villette, qui s'est grimé. L'homme remet un
Lillel. La comtesse le fait
sortir alors jusque sur le
palier et, se rapprochant
du cardina], lui donne
lecture de la lellre. La
reine ordonne de remettre
le collier au porteur. Le
cardinal donne l'écrin, Mme de la !lotte le
tend au mes~ager &lt;Jtt'elle fait rentrer: Rétaux
le prend el port, la comtesse étant allée lui
ouvrir elle-même la porte.
Jeanne dit au cardinal que cet individu
était attaché à la musique du roi et à la
chambre de la reine 1 • A son tour, le prélat
prend congé.
Le soir, de retour rue Saint-Gilles, Jeanne
de Valois rccevail la parure des mains de
son amant.
demi je n'ai pas parlé à la dame de la Molle. »
Enfin, il sa coufrontation du 25 mars ·I ï86, Mme de
la Motte ful contrainte d'avouer « que la déposition
de "Desclaux contenail. la plus cractc vêrilé », el,
clans celle du 22 avril au cardinal, ~ue Desclaux
u'étail j:1mais ,·cnu chez elle, et qu 'il étiiil faux
qu'on ftil 1·enu chez elle chercher Il! collier de la
part de la reine; - ce qui ne l'empêcliera pas plus
lard, dans H?S MCmoires, de redire c1ue c'est Oesclaui:
qui porta le bijou ii la reinr. {/'te de Jeanne de
~afrit-Rémy, 1, 361.) Toutes les pîctes aux 1l1'cltivcs nationales, parmi
la procédure.

�'HlSTO'R._1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - XXI
Un supplément aux « Mille et une
Nuits».
Combien nous devons regretter qu'aucun
document ne nous révèle ce qui se passa chez
la comtesse de la Afotte, rue Neuve-SaintGilles, en ces premiers jours de février 178:i !
Le merveilleux bijou est grossièrement'dépecé
avec un couteau 1 , sur la table, les fenêtres
closes, les rideaux tirés, entre deux chandelles dont la lumière est rabattue. Le comte,
la comtesse et Rétaux de Yillette sont penchés sur ces richesses qu'ils enfouissent dans
lti fond des tiroirs à l'approche des domestiques.
Le mercredi des Cendres, 9 février, Jeanne
charge Rétaux de Villette de vendre des fragments du collier. Dès le 15 février, il est
arrêté les poches pleines de diamants. Les
historiens n'ont pas suffisamment mis en
lumière ce fait qui, à lui seul, dénonce cependant les voleurs. sans doute possible. Le
12 février, un juif, bijoutier au Petit-Carreau,
nommé Adan, était venu trouver lïnspecteur
de police du r1uartier Montmartre, J .-Fr. de
Bruguières, pour lui dire qu'un nommé
Rétaux de Villette colportait des brillants
chez les marchands et les juifs, les offrant à
si bas prix qu'on ne voulait pas les acheter,
soupçonnant un vol. Cel homme, disait
Adan, « avait l'air très suspect par son encolure )J et il devait partir incessamment pour
la Hollande, avec le brocanteur Abraham
Franc, pour y vendre des diamants. Adan
ajoutait que Rétaux lui avait promis, s'il lui
achetait ses premières pierres, de lui en procurer bien d'autres semblables et parmi lesquelles il y en aurait de très belles.
Bruguières fait une perquisition chez l'ami
de Mme de la Moue dans l'appartement, au
cinquième, qu'il occupe rue Saint-Louis au
Marais 2 • li l'oblige à une déclaration chez le
commissaire du quartier. Confus, hésitant,
[\étaux finit par avouer qu'il tient les dia1. Déclaration des bijoutiers auglais à c1ui les diamants furent vendus.
2. Au numéro 53. La ri;e Saint-Louis au llarais
correspondait à la portion de la rue de Turenne actuelle comprise entre la rue des FranLs-Bourgeois et
la rue Charlot.
:'i. Déposil. de l'insp. de Bruguières, 11 avril 178G.
4. )1 se prèsenla chez le joaillier Jefferys le 2:i avril.
Déposition de Jelferys, 19 di•ccmbrc t 78â, brochure
in-12. p. 51.

mants d'une dame de qualité, parente du
roi, nommée la comtesse de Yalois La Motte.
S'il a fait difficulté de donner son nom, c'est
que la dame l'a prié de ne rien àire. Encorr
s'oppose-t-il à ce que le nom qu'il indique
soit mis par écrit. On a vu plus haut que
Jeanne avait été surveillée par la police. On
savait qu'elle &lt;( faisait des affaires» et comme
on n'avait reçu aucune plainte en vol de
hijoux, on crut qu'il s'agissait encore là
d'une de ces affaires dont, moyennant bénéfice, il lui arrivait de se charger~. Jeanne de
Yalois en fut donc quille pour la peur, mais
l'aventure lui ouvre les yeux sur le danger de
négocier à Paris des diamants en trop grande
quantité. Elle décide que son mari ira se défaire en Angleterre de la majeure partie du
collier, et, d'autre part, elle insiste pour que
Rétaux aille vendre des brillants en Hollande.
Mais celui-ci ne se soucie plus de la commission.
La ~folle partit pour Londres le 10 ou
le 12 avril 4, en compagnie d'un capitaine
irlandais au service de la France, le che\'alier
Jean U'Neil. Celui-ci le mit en rapport avec
un capucin irlandais, Frère Barthélemy Mac
Dermoll, qui avait d'ailleurs séjourné dans la
maison de son ordre à Bar-sur-Aube. Mac
Dermolt avait été aumônier du marquis de
Noailles pendant son ambassade en Angleterre. Il était resté à Londres après le départ
du marquis, demeurant en communication,
à la fois avec le département des Affaires
étrangères et avec celui de la Marine, pensionné par l'une et par l'autre, ce qui donnerait à penser qu'il jouait en Angleterre, pour
le compte du gouvernement français, le role
d' cc informateur &gt;l, pour reprendre l'expression du temps 5 • La Motte· séduisait, dit Mac
Dermot!, par la distinction de ses manières.
Le capucin se lia avec lui et lui rendit de
grands services. Il nous a)aissé une précieuse
relation de ses conversations avec le comte
tandis qu'ils se promenaient au long des pelouses vertes de South-Kensington 6 • La Motte
était couvert de bijoux précieux : montres,
5. Bibl. 11at., ms. Joly de Fleury, 2088. f• 366;
Arcltivc.i des Afl'. élr., Mém. et coc, France 1399,

fo 248.
6. A1·ch. des .If{. éfrang., Mém. et docum., France
1399, f•• 2,ll-256.
7. Confronta lion de Victor Laisus, valet de chambre
ducomtede la)lotte, au cardinal de Rohan, 17 avril 178ti,
,frch. mit., X', o.'f ~17, el interr. du P. MacDermott
,tans le &lt;lo~s. forg~I, Bi!JI. ,,. de f'aris, ms. de la r,•;;;crve.

tabatières, bagues, boucles de brillants : et
il avait clans ses mains des diamants en quantité étonnante. II disait que ces pierres provenaient d'une boucle de ceinture, depuis
longtemps dans sa famille, bijou démodé et
dont il désirait se défaire. Il entra en rapport
avec les principaux bijoutiers de Londres,
Robert et William Gray, associés dans New
Bond Street, et Nathaniel JcfferJs, joaillier
dans Piccadilly, qui enverront dans la suite
leurs déclarations au procès. Le comte se
présentait les mains pleines de Lrillants du
plus grand prix. Quelques-uns, dirent les
bijoutiers, étaient endommagés, comme s'ils
avaient éLé arrachés d'une parure, par une
main hâtive et maladroite, avec un couteau. C'étaient les diamants du collier. Les
joailliers les reconn11rent plus tard aux dessins qui leur furent transmis par les soins de
Bohmer et de Bassenge. La llfotte les offrait
tellement au-dessous de leur valeur que, à
leur tour, les bijoutiers anglais soupçonnèrent
un larcin. lis firent prendre des informations
par l'ambassade de France, mais comme il
n'était toujours question d'aucun vol de diamants, ils consentirent à négocier. Ils achetèrent à La Motte des brillants pour plus de
deux cent quarante miJ!e liYres, payées partie
argent comptant, partie par une lettre de
change sur Perregaux, banquier à Paris;
d'autres, s'élevant à une valeur de soixante
mille livres, furent laissés par le comte entre
leurs mains pour être montés en bijoux de
diverses sortes; d'autres enfin, représentant
une somme de huit mille livres sterling,
furent échangés en hùte contre lès objets les
plus divers dont nous avons la liste: un assortiment de montres avec leurs chaînes, des
boucles de rubis, des tabatières à miniatures,
des colliers de perles, des pendants d'oreille
et une Lague en brillants, « un écran à feu,
un entonnoir et son verre, deux très belles
épées d'acier, quatre rasoirs, deux mille aiguilles, un tire-bouchon, une agrafe de chemise, une paire de pincettes à asperges, un
portefeuille de soie, une bourse, un grand
couteau à découper et sa fourchette, un syphon, des étuis pour cure-dents, etc. », et
toute « une pacotille &gt;J de perles et un lot
d'autres bijoux. Un collier à un rang et une
paire de girandoles remis par le joaillier Gray
sont, à eux seuls, estimés trois mille livres
sterling et la pacotille de perles à une valeur
égale 1 •
FR.\NTZ

(A suivre.)

FUNCK-BRENTAAO.

BARON HECKEDORN

L'opinion à Berlin en 1806
Il peut arriver que les annonces des journaux - je parle des annonces en dernière
page - reflètent l'opinion d'un pays; il suffit, pour s'en convaincre, de consulter la collection de la fameuse gazette berlinoise, de
flaude et Spener, dans la période comprise
entre septembre et décembre 1806. Ces Be1'linische Nachrichten 1Nouvelles de Bel'lin) 1,
dont chaque numéro forme un cahier de six
à huit feuilles, reproduisent des racontars,
des histoires de chiens écrasés aux quatre
coins du monde, des bavardages vaguement
scientifiques, mais ne contiennent pas un
article de fond, pas une discussion, rien qui
soit de nature à trahir les sentiments politiques du pays. En revanche, les petites annonces, dont un grand nombre sont fort amusantes, retracent avec une implacable netteté
la courbe de l'opinion.
Comme on sait, la guerre fut déclarée par
Ja Prusse le 9 août 1806.
A part quelques avis officiels, concernant
la ré,1uisition des chevaux, des voitures, des
fourrages, etc., etc., les journaux ne disent
pas un mot pouvant faire croire à des hostilités prochaines. C'est le 23 septembre seulement que le 1Titiq1œ théâtral de la gazette
de llaude et Spener, parlant du Camp de
Wallenstein, représenté le 19 au Théàtre
National, fait allusion à la guerre.
A partir de celle date, il semble que le
public berlinois s'emballe soudainement. Le
Camp de Wallenstein et la Pucelle d'Ol'léans, deux pièces qui fourmillent d'allusions
patriotiques et guerrières, ne quittent plus
l'affiche. En même temps, les journaux annoncent la mise en vente de brochures tendancieuses et de « portraits artistiques de
LL. MM. le roi et la reine, ainsi que de leurs
enfants royaux, œuvres de M. Dahling, dont
les pinceaux ont été guidés par l'enthousiasme du patriotisme et de l'art n, ainsi que
la prochaine apparition du Telegmpli, journal fondé par le professor Lan,ge.
Le 7 octobre, trois jours avant le combat
de Saalfeld, où devait périr le prince LouisFerdinand de Prusse, la gazette notifie la
mise eu venle d'atlas et de cartes. Le 9, on
l trouve une réclame qui persistera jusqu'à
la fin de l'année. Rédigée en français, elle dit
ce qui suit: « Les Dames Vincent de Genève
ont, à la sollicitation de plusieurs personnes
distinguécs, rétabli leur Pension, déjà si
célèl1re pour le Sexe. On s'adresse chez M. le

prJf esseur Molière, rue Française, n° 4:_; _ JJ Malheureusement, le même jour, l'officieuse
Le 11 octobre, à la drmantle g&lt;inérale, gazelle de llaude et Spener publie que, &lt;( suion joue la Pucelle d'Orléans. - En raison vant des nouvelles provisoires, l'armée du roi
des circonstances, le nommé Dieterici, édi- a perdu une bataille à AuerstœdL. On ne sait
teur, met en vente, au prix de 2 groschen, encore rien de précis, mais il est certain que
,c le numéro 3G du P1·e11ssische I/ausfremul S. M. le roi et ses frères sont en vie )J .
(l'Ami de la maison prussienne), dont voici
Malgré la teneur décourageante de ce comle sommaire intéres~ant: .\ux nobles guer- muniqué, la gazette continue à insérer des
riers prussiens. - Aphorismes. - Le Vau- réclames en faveur de nombreuses publicatour (fable). - Correspondance: Lettre du gé- tions patriotiques.
néral-lieutenant de Rüchel à M. de MalEn revanche, le 2 l octobre, il se produit
Lzahn, au nom de ses camarades. (Cette lettre un changemenl plus marqué. Ce sont des
contient notamment l'opinion de Son Excel- détails sur la mort du prince Louis-Ferdilenre sur... don Quichotte.) »
nand, puis un appel à la population, signé
Le général de Rüchel, auteur de ce pam- des membres du magist1·at:; de Berlin et
phlet coutre ... don Quichotte, est le même engageant les habitants de la ville « à s'absqui arriva trop lard à Iéna pour donner la tenir de toute manifestation hostile et de
mesure de ses talents militaires, mais assez à toute résistance contre les troupes impériales
temps pour se faire prendre 2 • Le même et royales françaises, afin d'éviter les mal11 octobre, Beaumgartner (éditeur à Leipzig) heurs les plus effroyables lJ ; ensuite, un rt'.•cit
fait connaitre qu'il met en vente c, les Ins- très circonstancié des séjours que Napoléon
tructions secrètes de Frédéric Il à ses géné- a faits à Bamberg et à Cronach; enfin, la
raux inspecteurs &gt;&gt;, et Werkmeister, à Ber- .note sui vante : &lt;( Vu mon départ pré•cipi té à
lin, annonce que le public lrouYera chez lui destination de Stellin, j'envoie mes plus cor« Six chants patriotiques n, au prix de six diales salutations i, mes amis cl connaisgroschen. Enfin, c, !'Arrivée de S. M. l'em- sances. Signé : 13reuvel, secrétaire intime au
pereur Alexandre 1°' à Berlin, en noir à un collège supérieur de la guerre. &gt;&gt;
frédéric d'or, en couleurs à deux frédérics
Les jours suivants, il n'est plus question
d'or, se trouve chez Philipson, Iagerstrassc, de gravures , de lithographies, d'ouvrages ou
40, à Berlin )J.
de chansons patriotiques : la cavalerie franLe U octobre, le jour même où se livraient çaise n'est plus loin de Berlin. Les Lhéàlrcs
les batailles d'Jéna cl d'Aucrstmdt, la gazelle ne chôment pas, mais le Camp de Wallenspublie: 1° un appel du roi à la nation prus- tein et la Pucelle d'Orléans ont précipitamsienne, et 2° un appel aux guerriers alle- ment quitté l'arfiche et cédé la place au Coumands. Aux annonces figure une réclame en sin de Lisbonne, à Eulenspiegel, à TphifJénie,
faveur du Preussische Ilcwsfreund, n° 57, à l'Abbé de /'Épée. à Be/monte et ConslancP.;
lequel glorifie le libraire Palm (fusillé par le 27, jour où Napoléon 1°" fait son entrée à
exécution d'un jugement de conseil de guerre Berlin, le programme comporte : /'Abbé de
« pour avoir propagé des livres et des bro- /' Jt11ée et Ale.ris ; le ma:-di 28,c'cst le fü11·iage
chures excitant les Allemands à la révolte n). secret que l'on joue; le 29, c'est l'hèdre.
Le 16 octobre, la l'ucelle d'Orléans tient
A partir du 1er novembre, la gazette et le
toujours l'affiche et la gazette reproduit le Telegraph commencent à publier des anmanifeste du roi de Prusse et l'annonce du nonces et des réclames en français.
Telegraph, journal des opàations de la
Le tribunal crimi ncl de Berlin ouvre le feu
911e1"re de 1806, « dont. le wcmier numéro par une longue lellre de 1·iiquisitio11 contre
paraîtra le 17 de ce mots et donnera Lo~1Le 22 prisonniers qui, profitant des événements,
salisfaction à l'Allemand, au patriote prussien se sont évadés des prisons de la ville. Concl à l'ami de la vérité ».
curremment avec lui, un sellier fait savoir
Mais, le 18, la situation change. Le 1'ele- qu' « on peut avoir toutes sortes de ceintures
graph, né de la veille, rapporte « que le de cuir vernissé pour 1 1/lt à 1 ':i/ 1 thaler,
prince de llohenlohe a battu les maréchaux au quartier du Werder &gt;J .
Soult et Ponte-Corvo (Bernadotte), leur a
Le 4 novembre, il y a déjà une demi-doutué beaucoup de monde et leur a pris zaine d'avis rédigés en français.
15,000 hommes et Loule leur artillerie ».
Le 15, cc un jeune homme, natif de Berlin,

1. Cc journal parai,sait trois fois par semaine les
mardi, jeudi N samedi.
'
2. C'est &lt;le lui qu'il est question dans le 8i• bullelin : " Autant les prisonniers français se louent des
Il nsses, autaul ils se plai~ncut des Prnssiens, surtout
tin général RiiclH'I, officier aussi méchant cl fanfaron
qu'il est inepte ~t ignor~nt sur le 1:liamp de bataille.
!Jcs corps prussiens qui se lrouva1rnt à la journée

ll'lt•na. le sien est c&lt;:lui qui s'est le moins brnl'Cmcnl
comporté .... En entrant à K~•n,gsberg, o~ a tyo~v~
aux galères un caporal franra1s, •1u1 y avait éle Jelc
parce qu'entendant les scdateurs de füich_el earlC\'
mal de l'Emprreur, il s'i•Lait emporté el al'a1L dcclarc
ne pas vouloir le souffrir en _sa présence. Le g~ncrul
Victor, qui fui fait prisonmcr da~s une c\ia1se de
poste, par un guet-apens. a 1,u aussi à se plarndre du

\'l. -

HISTORIA, -

fASC •

.;6.

traitement qu'il a rci:n tlu gi·ni•ral Hiichel, qui i•tail
o-oul'erncur tle Kœui!!Sbcrg. C'est cependant le même
frnchel qui, hlessé à la batai llc ù'jéna,,fut ac~alilé_dc
bons traitements par les l•1ran~a1s; c est IUI qu on
laissa libre, cl â qui, :rn lieu d'envoyer ~es g:ardes,
comme on devait le J'aire, on cnYoya des d11r11rgw11s. »
3. Les qu~trc patriotes qu_! avaient signé ce d~cumcnt s'appela1c11t: Büscl11ng, llullcr, Gerrcshc1m et l..:C,•ls.

�, - - 111STO'ft1.ll
souhaite de récévoir un emplacement pour
valet de chambre à une personne attachée à
l'armée française. Ceux qui en ont besoin

voudront bien remettre leur adresse cacheté,
signr O., au Conloir de la Gazette de flaude
ct Spcncr l&gt;. Un :rntrc fait savoir que (&lt; celui
qui ramenera à l'h0tcl d'Eicbhaum, 22, ]-leiligengeistslrasse, un chien de chasse,· tigré
noir, des oreilles noirs, un Collier sur lequeI
on trouve les Iiellres : A. JI. M., recevra un
Louis d'or pour Becompens J&gt;.
Dès le 25 octobre, messieurs les libraires
de Berlin commencent à Yendre des portraits
de Napoléon Je1•• &lt;! Le portrait très ressemblant de S. M. )'Empereur et Roi, Napoléon Jer, en buste, estampe gravée au trait
et coloriée, se trouve ,1 un écu l'épreuve chez
Lehmann, Probstgasse, Nr. 14 J&gt;.
Pour satisfaire à un besoin direct des soldàts, le &lt;c Véritable Taba~ de France se vend
chez le marcba~d Rodcnbeck, près du pont
du Spandau, Nr. 4 &gt;J .
'
Il serait dommage d'oublier le mécanicien
G. Winckler, rue des Chasseurs, Nr. 59, qui
cc construit toutes sortes d'instruments artificiels, enlr'autrts une plume imbue d'encre
qui écrit toujours; des marques de Whist de
nouvelle invention; des cachets pour cacheter
avec de l'oublie, qui découvrent si on a ouvert les lettres; des dents artificielles, individuellcs ou en gallerie entière; un instrument pour se nettoyer les dents, comme
aussi de l'encre ineffaçable pour marquer le
linge l) .
Un industriel nommé Papengulh fait savoir
que « des boutons pour la garde impériale

peut-on trouver dans la fabrique Spittelmarkt, Nr. 5 n, et Stohwasser et Cie annoncent que

cc

des Tabatières en papier m,kbé

avec le portrait très ressemblant de l'Empercur Napoléon sont à avoir dans notre ~fogazin Stechhahn, Nr. 6, comme aussi dans
notre Fabrique, Wilhelmstrasse, Nr. 98 ,i.
II
de soi que les réclames et avis concernant les « harnois de gueule )J tiennent
une large place dans la nomenclature.
Ainsi : « Mes pains d'épice français se
trouvent chez moi, Mittelstrassc, Nr. G, qu'à
la foire, dans la grande rue, devant la maison Nr. 58, Tackmann », ou : c&lt; Les célèbres
pains d'épice sucrés, français, d'Hambourg
et hollandais, se tr01ncnt de nouveau à la
foire, dans mon magazin, placé devant le
manège Iury lJ, ou encore : cc On vient d'élablir une chambre à vin dans la Krausenstrasse, Nr. 53. Outre de toutes sortes de
vins de bonne qualité, on peut avoir aussi
quelque chose à manger. 11
Le confiturier Lange amor~e lrl client dans
les termes que voici: &lt;( J'ai l'honneur d'annonccr au Public que mon exposition de celte
année représentera une scène intéressante du
quatrième acte du drame : l~s Hussites devant Naumbonrg. Je pourrai aussi fournir
au respectable Public de l'eau de cerises de
Basle et autres raîraîchissements de bonne
qualité. ll Le confiturier Weyde est plus bref;
-voici comment il s'exprime : « Que j'ai ouYert mon exposition annale, j'ai l'honneur
d'en avertir le public. L'entrée à deux gros
sera accepté pour payement. i&gt; Dès le ·15 noYcmbre, une colonne entière de la gazette

,·a

est remplie d'annonces en allemand, concernant des portraits de Napoléon, et même il
se trouve un libraire assez plat valet pour
insérer ce qui suit : rc Le Portrait de S. M.
Napoléon Jer, l'Empereur des Français, Roi
d'Italie, et vainqueu1· d'Allemagne, in-'~".
16 groschen. Ce porl1'ait, r11ti est le pluli
ressemblant de Lous les p01·lm.ils de cet Emperem· si grand et si unique, est copié à
Bel'lin et se vend dans toutes les Librafries. »
Après cela, il n'y aurait plus qu'i1 tirer le
rideau, mais il serait criminel de ne pas
reproduire 1cs quelques vers français insérés
dans la gazette du jeudi ! ! décembre 1806 :
A )JADEl!OISELLE WILLICII

(l'ai·

tt/1

Berlinois)

Vous i·trs jcunf', sage et belle,
Yous chantez comme PhilomNe.
.\.dorablc \\ïllicl1, aux sons de voire voix.
L'Amour quitte Cyl11C1·c et 1'oic sur vos traces.
Il l'OUS prend pour une des Grâces,
Vous les valez bien toutes trois.

Au lieu de rimer d'aussi détestables vers,
ce jeune Berlinois aurait mieux fait, semblet-il, de se joindre à ceux de ses compalriotes
qui s'efforçaient - inutilement, d'ailleurs de disputer aux armées de Napoléon Jer les
derniers lambeaux du royaume de Prusse.
Mais ce garçon pensait différemment.
A lire ses vers ainsi que les offres de service des commerçants berlinois, on gagne
quelque chose : on comprend l'état d'esprit
des Allemands, nos contemporains, qui s'étonnent qu 'au bout de quarante ans les Français n'aient pas encore oublié leurs départements perdus.
BARON

Je ne veux pas ometlre une bagatelle dont
je fus témoin à cette promenade, où le roi
montra ses jardins à ~larly, et dont la curiosité de voir les mines el d'ouïr les propos du
succès du voyage de Clichy m'empêchèrent
d'en rien perdre. Le roi, sur les cinq heures,
sortit à pied et passa devant tous les pavillons
du côté de llarly. Bergheyck sortit de celui
de Chamillart pour se mellre à sa suite. Au
pavillon suivant, le rai s'arrêta. C'était celui
de Desmarets, qui se présenta avec le.fameux
banquier Samuel Bernard, qu 'il avait mandé
pour diner et travailler avec lui. C'était le
plas riche de l'Europe, et qui faisait le plus
gros et le plus assuré commerce d'argent. Il
sentait ses forces, il y voulail des ménagemenls proportionnés, et les contrôleurs généraux, qui avaient bien plus souvent affaire de
lui qu'il n'avait d'eux, le traitaient avec des
égards et des distinctions forL grandes. Le roi

dit à Desmarels qu'il était bien aise de le voir
avec M. Bernard, puis, tout de suite, dit à ce
dernier : c( Vous êtes bien homme b. n'avoir
jamais vu Marly, venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Hes marets. 1&gt;
Bernard suivit, et pendant qu'elle dura, le
roi ne parla qu'à Bergbeyck et à lui, et autant à lui qu'à d'autres, les menant partout
et leur montrant tout également avec les
grâces qu'il savait si bien employer quand il
avait dessein de combler. J'admirais, et je
n'étais pas le seul, celte espèce de prostitution
du roi, si avare de ses paroles, à un hon:ime
de l'espèce de Bernard. Je ne lus pas longtemps sans en apprendre la cause, et j'admirai alors où les plus grands rois se trouvent
quelquefois réduits.
Desmarets ne savait plus de quel bois !aire
flèche. Tout manquait et tout était épuisé. Il
avait été à Paris frapper à toutes les portes.
On a,,ait si souvent et si nettement manqué à
toutes sortes d'engagements pris, et aux paroles les plus précises, qu'il ne trouva partout
que des excuses et des portes fermées. Bernard, comme les autres, ne voulut rien avancer. li lui était beaucoup dù. En vain, Des-

l!ECIŒOOR!i.

marets lui représenta l'excès des besoins les
plus pressants, et l'énormité des gains qu'il
avait faits avec le roi, Bernard demeura inébranlable. Voilà le roi et le ministre cruellement embarrassés. Desmarets dit au roi que,
tout bien examiné, il n'y avait que Bernard
qui pût le lirer d'affaire, parce qu'il n'était
pas douteux qu'il n'eùt les plus gros fonds et
partout; qu'il n'était question que de vaincre
sa volonté, Pt l'opiniâtreté même insolente
qu'il lui a,·ait montrée; que c'était un homme
fou de vanité, et capable d'ouvrir sa bourse
si le roi daignait le Jlatter. Dans la nécessité
si pressante des affaires, le roi y consentit, et
pour tenter ce secours avP.c moins d'indécence et sans risquer de refus, Desmarets
proposa l'expédient que je viens de raconter.
llernard en fut la dupe; il revint de la promenade du roi chez Desmarets tellement enchanté que, d'abordée, il lui dit qu'il aimait
mfoux risquer sa ruine que de laisser dans
l'embarras un prince qui venait de le combler, et dont il se mit à faire des éloges avec
enthousiasme. Desmarets en profita sur-lecharnp et en lira beaucoup plus qu'il ne
s'était proposé.
SAINT-SIMON.

.,,,

BAR.ON DE MARICOURT

UNE SÉQUESTRATION AU XVII' SIÈCLE

.,,,

Catherine Denis
Pendant une soirée d'hiver de l'année 1693, auditoire considérable. Sa « plaidoirie pour
armées du Roi, chef de nom et d'armes de
M. Pierre Gillet', le fameux avocat, s'apprê!.. un gentilhomme accusé de rapt et d'enlèvesa maison, une des pJus considérables du
tait à souper en son austère '.dem~ure de la ment 11 permettait alors au public de connaiPoitou, et Mlle deJussac 2, sa sœur, qui vivait
rue des Noyers, paroisse Saint-Etienne-du- ·tre la déplorable histoire qui suit:
dans la pralique des œuvres. En ,·isilant les
Afont, à Paris, quand un coup de marteau,
Non loin de la maison de II. !"avocat Gillet églises et les prisons, Mlle de Jussac y renfrappé à Ja porte de Ja rue, suivi d'une demeuraient, en 1686, dans la rue de la Cacontrait souvent une dame également charibrusque irruption, vint mettable, laquelle était la femme
tre en émoi Mlle Catherine Godu
sieur Denis, établi docteur
rillon, sa femme, et les dixen
médecine
dans la rue Sainlneuf enfants issus de leur
André--des-Arts, YÎs-à-Yis celle
union, bénie de Dieu, lesquels
de la Contrescarpe. Bien que
s'attablaient dernnt la soupe
M. Denis fût d'humeur atrafumante.
bilaire et quinteuse, ses grandes
Quarante-deux yeux, y comconnaissances médicales le faipris ceux de M. et de Mme Gilsaient honorer de l'estime du
let, se tournèrent vers l'étranduc de Montausier', de Mme la
ger qui troublait leur quiéduchesse d'Hanovre, voire
tude, et demeurèrent admiramême de celle de Madame,
tifs devant un gentilhomme de
belle-sœur du Roi. Le ménage
bonne mine.
Denis possédait une fille faite
M. Gillet," connaissant à sa
à ravir et douée des qualités
vue qu'il avaitafl'aire à un hôte
précieuses du cœur et de l'esd'importance, se leva de table
prit. Elle accompagnait sa mère
en soupirant, prit et moucha
dans ses visites de charité, et
!"une des chandelles et s'en fut
de fréquentes rencontres avec
dans la salle de compagnie où,
Mlle de Jussac amenèrent entre
pendant une heure d'horloge,
elles un commerce d'amitié.
il écouta patiemment les paroQuelques visites s'échangèrent.
les de son visiteur tardif.
Apparemment, la pieuse Mlle de
Celui-ci se nommait messire
Jussac n'était pas fâchée de
Alexis de Jussac, chevalier,
faire connaître à son frère la
marquis de la Morinière, et veparfaite beauté de son amie .
nait l'entretenir d'une curieuse
Catherine était, il e~t vrai,
affaire, dans laquelle il priait
de condition médiocre, mais
Il. Gillet de vouloir bien plaises charmes suffiraient peutder sa cause.
ètre à dégager Jussac des liens
Dès le lendemain, !"avocat
qui l'unissaient à certaine marse me liait à l' œuvre et se plonquise de mœurs dissolues, vigeait dans l'étude de quantités
vant en état de viduité, à lade pièces de procédure que lui
quelle il avait promis mariage.
faisait tenir M. de Jussac. Il
!Ille de Jussac ne se trompait
s'écbaulTait à cette lecture, et
pas. A peine son frère eut-il
bientôt il parlait en faveur de
connu la fille du docteur, qu'il
sa partie, avec le talent et le
s'en éprit éperdument et larezèle qu'on lui connait, par-dechercha en justes noces. li
vanl le Parlement de Paris, en présence d'un lendre, ledit Il. de Jussac, aide des camps el s'ouvrit à la marquise de sa passion, et celleCelle élude est c:ürai le ~u volume ; En mm·ge
,le 110/re llisloire , par le baron de )lariconrl, édilë.
à la Lihrai1·ie Emile-Paul. Pnx : 5 francs.
Soi:ncr.s. - Archives de la famille Gillet de la
flcnommière, Plaidoyers de ~I. Gillet.
i. l.a famille Gillet, connue dans les fastes de ln
magistrature, a donné plusieurs juriscofüultes de
marque au Pa rlemen t de Pdris, un doyen des procureurs dudit Pulemcnl, uuleur du code Gillet: un
prl'sident du Conseil souvera in du Roussillon, uo
èche1'În ,le Pnris, etc. l,'un d'eux, avocat de talent,
Pierre Gillet, seigneur de la Renommière, épousa

Catherine Gorîllon, fille d'un conseiller au Cli:111:let,
&lt;jui lui donn:i ,,ing-t-deux enfants. (n grand nombre
d'entre eux sun•l•curcnt. Une ll·,1dition comervée
dans ln famille veul que Mme Giliel ail un jour
com·iP, à souper une dame de condition qu'elle
n'nvait point vue depuis dC' longues annécB. « \'cncz
dans ln soirée, lui aura il-clic Jit; venez, Madame,
partager noire modeste souper el soyez assurée que
nous demeure1·ons en famille. »
Or, lori&lt;que la dame de condition s'en fut dans la
rue des ~O)ers, elle exprima ses regrets de ne point
êlre parée quand elle fut en face d'un forl nombn·ux cOuYerl. « Je vois, dit-elle à Mme Gille!, que

vous me faites une méchante affaire, car vous avez
c~ soir une société des plus !l considé~ables i. Dans
l'instant qu 'elle se courro~ça.il'. lli:ne Gillet la _rass~ru
en lui rli~a 11 t qu'elle avait ete nngt-d~u~ fois merc
et que bon nomlire de ses enfants cla1ent encore
en l'ic.
On lit une anecdote du même genre concernant
une famille bretonne, compûsCc d_e plu~ de. vin.gt enfants, dans les lUémoùe:s du géncral d Amlig11~ ...
2. llr-nriet te-Suzanne de Jussac de 1~ Mormiere.,
mol'te fille le 2K juin '1689 (carrés d'lloz1er).
3. Le gouverneu1· du Dauphin, époux de Juli~
d'Angenncs.

�~-------------------------

, . _ msTO'R,.1A
ci, bonne personne au demeurant et comprcn:ml qu'elle ne pouvait lutter contre les altrails sensibles de l'innocence, eut la sagesse
de déchirer la promesse de mariage &lt;[U'ellc
avait obtcnucdc son amant.
La famille Deni.;;, d'origine modcslc et peu
favorisée des biens de fortune, se montra tuut
d'abord ilalléc des avances du marquis. Le
docteur ne marqua point d'éloignrmcnt pour
ce projet, sans cependant recevoir dans sa
maison, par sé\'érité de mœurs, celui qu'on
destinait à ·m. fille. Ainsi le voulaient :tlurs
les baLiludes d'une bourgeoisie d'austère apparence. Quant à Mme Denis, clic ne fil pas
mystère qu 'clic aimerait assez avoir pour
gendre un h 1mmc de qualité. C'est la seule
imprrssion, manifestée par elle, que l'on
connaisse dans toute celle affaire où elle demeura tr~s effacée. Elle ne tarda poiat, du
reste, i, décéder.
Bientôt après sa mort, un ami de M. de
Jussac, le comte de Mauléon, grand seigneur
de Gascogne, fit à M. Denis l'honneur de rcnir
chez lui, en grand appareil, pour lui demandel' la main de sa fille au nom de son ami.
M. Denis agréa d'abord la demande el permit
à Jussac de « lui faire une visite en forme »,
,i;ite au cours de laquelle ledit Jussac pul
apercevoir celle qu'il aimait et entendre Denis
lui répondre celle phrase évasive :
- Vous me faites, monsieur, beaucoup
d'honneur, cl je penserai à ce que vous me
demandez ici.
Ces paroles, hélas! ' dissimulaient une défaite . Denis ne rnulait point marier sa fille.
Depuis la mort de sa femme, il \Î\"a.Ît sous le
charme d'une servante qui l"avait captivé, et

osera à peine, dans Ja cha!.leté de rnn langage, parler en srs plaidoiries de celle passion honteuse que Mlle Denis elle-même ne
voulait point révéler. Il est toutefois hors de
doule que c·est dans cette intrigue qu'il faut
rechercher l'origine des procédés iniques dont
le dorteur usa ,,is-à-,is de sa fille Catherine .
En effet, il "ne tarda pas à faire savoir à ~f. de
Jussac qu'il n·arail pas assez de biens pour
prétendre à fa main de sa fille. Le prétexte
était dénué de toute espèce de vraisemLlance,
car Catherine Denis n'élait point un bon
parti. Son père ne lui donnait pas de dol. Sa
mère n'avait laissé aucune espèce de fortune,
et, après avoir fait grand mystère sur la
situatioil pécuniaire de sa fille, Denis dira
plus lard qu'il ne peut rien lni donner de
son vivant et ne pourra lui assnrer que son
héritage après dfcès, afin qu'elle épouse
quelque homme de robe.
&lt;! Rare et merveilleux effort de tendresse
pour une fille unique, s'écriera alors le digne
M. Cillel, de tout lui donner quand on n'aura
plus besoin de rien! )J
D'autre part, au moment où il a fait sa
demande, Jussac élait apanagé d'une estimable fortune. li était riche à 5,000 livres
de rentes du chef de sa tante el de sa tante
feue Mme de !!aillé.
- Il rsl vrai, dit!!. Denis en avril 1G8G,
qnand on lui fait savoir l'état des biens de
Jussac; il est vrai, mais il est à peine gentilhomme, el je ne le puis qualifier &lt;[UC
d'écurer.
A une {poque où les litres nobiliaires possédï.tient aux Ieux de tous une incontestable
importance, la suffüancc de M. Denis porta

rés: comment! !Ille Denis est fille d'un médecin, cl de telles paroles petll'enl échapper
ii son p~re quand ma partie est l'aîné de la
maison de Jussac, qui tire son origine des
anciens comtes de Limoges par la branche de
Rochechouart? Sa généalogie, marquée pour
une des premières. et des plus illustres du
Poitou, remonte à cinq cents ans. Un de srs
ancêtres fut tué à Pavie, son trisaïeul a été
éle\'é auprès de- François Jer en qualité d'un
des enfants d'honneur que nous appelons aujnurd'hui menins. Il est allié aux premièrrs
maisons du roiaumc, entre autres à celles de
La nocbefoucauld, de Souvré, de Lavardin,
de Laval, de Matignon. li y a eu plusieurs
chevaliers de Malte dans cette maison, et
M. de Jussac, qui a été dans le service dès sa
première jeunesse, a mème eu l'honneur de
servir sous Monsieur I Par un malheur as~rz
ordinaire &lt;lans les plus illustres maisons, il
y a eu des detles dans la sienne, mais il lui
reste du Lien. On ne peut rien concevoir aux
prétentions de la partie adverse! )&gt;
füen, en effet, ne p~ut fléchir la rnlonté
de M. Denis. Ce que vopnt, sa malheureuse
fille s'en va, dans le courant du printemps de
168U, faire ses Pâques dans l'église de SainlGcrmain-Ic-Vieux, où elle retrouve Alexis de
Jussac, qui communie aYec elle pour obtenir
de Dieu la bénédiction de leur dessein. Denis,
à celle nouvelle, entre en fureur et accuse sa
fille d'avoir fait une communion sacrilège .
ci Eh! quoi, dit à cet égard U. Gillet, dans
un langage religieux qu'on aimerait voir
tenir à beaucoup de nos modernes avocats,
s'il en faut croire un soupçon odieux et criminel, on se sera présenlé avec un cœur impur à cette sainte table où l'on mange le pain
des anges! On aura profané, par des désirs
déréglés, le plus adorable, le plus sacré de
nos m) Stères ! On aura offert à Dieu, pour un
désir illégitime, un sacrifice auguste et redoutable devant qui tout tremble de crainte
ou de respect! Mais que le sieur Denis nous
regarde, tant qu'il lui plaira, avec des yeux
envenimés qui ont empoisonné ,jusqu'ici toutes
nos actions, on ne trouvera pas dans le public la même disposition à faire un crime de
l'acte de religion le plus respectable, cl celle
seule communion suffira pour justifier les
accusés. ))
Vers le mois de mai de la même année,
Denis, pour arracher du cœur de sa fille le
souvenir de celu~ qu'elle aime, la met au
couvent de Panlbcmont, d'où il la retire
quelque temps après pour l'envoyer aux FH!es
de b Miséricorde, dans l'espoir qu'on lui donnera la vocalion religieuse. A la .Miséricorde,
non plus qu'à Panthemont, elle ne voit personne sans un ordre écrit de son père. Dans
la situation de l'infortuné Jussac, il était difficile qu'il supportât patiemment de ne point
avoir de nournllcs Je Catherine. L'amour on le répète depuis longtemps en une phrase
stéréotypée - est fertile en expédients. Pcmr
tâcher d'entendre parler de celle qu'il aimr,
il prie une fille, nommée Uarie-Anne Masrnn, d'entrer comme pensionnaire à la Miséricorde. Elle y demeure douze à quinze jollrs
1

LE GRAND CHATELET.

qui, jalouse de 11lle Denis, cherchait, par les
moyens les plus perfides, à entraver son bonheur. Comme on le verra plus loin, M. Gillet

à son comble l'irritation des partisans du
marquis. (( Commcnl ! s'écria M. Gillet, quand
il connut, par la suite, ces propos immodé-

·et fait parvenir deux ou trois Jeures de Ju.:sac à sa compagne. J;e père, aux aguets, apprend hientOt cet in~ident et dépose une
plainte contre Jussac le 3 j:rnrier 10~7.
Cependant, comme les lettres (( étaient conformes à l'esprit de décence )), il est débouté
de cette plainte, et, au mois de mars miva11t, il relire sa fille pour la meure aux Ursulines de Sain le-.\ voye où elle est observée
plus exactement que jamais. De sorte qu'Alexis de Jussac, ayant pe:rdu jusqu'à l'espérance de pouroir même lui étrire, en C"st
réduit à chercher accès dans une maison dont
le quatrième étage a vue sur le jardin de
Sainte-A voie,
li y monle de temps à autre. Voilà encore
un de ses crimes aux yeux du père irrilé. Et
que pouvait-il, cependant, y aroir là de cri•
mine!? li voit quelquefois la demoiselle Denis
se promener avec d'autres pensionnaires,
sans pournir en être remarqué à cause de
l'éloignemrnt. li suit des yeux- faible con~olation - tous les tours qu'elle fait dons le
jardin. Il examine ses manières, son air, son
habillement; il écoule sa roix ,1ui parvient à
peine jusqu'à lui. Peut-être verse-t-il les
larmes de l'amour contrarié? llen vient enfin
à lrnsarder quelques bil1ets qui sont intC'rcrpiés. Ou n'y rencontre que la marque Je
l'estime et du respect, el, ct'pendant, M. D~nis contraint sa fille à écrire à Jussac qu'elle
ne l'aime plus. Le stilc forcé de la lellrc fait
assez comprt-ndrl! à celui-ci que cc n'est point
là le langage du cœur. De plus, comme la
demoiselle Uenis possédait un porlrait de lui
qu'on l'oblige à lui renroycr, il s'aperçoit
avec transport qu'elle a c,mscrvé l'original et
expédié la copie exécutée par elle, car elle
peint à ravir.
Que fait alors le médecin Denis? Il relire
sa fille en sa maison et l'enferme chez lui .
On fait rnystl·re aux domestir1ues eux-mêmes
de sa présence, et quand quelqu'un, dans le
quartier, s'informe qui est celle personne
invisible logée chez le sieur Denis, on répond
que c'est une dame de campagne qu'il soigne
d'un mal secret. Qui lui donne-t-il pour surYeillanle de ses acles? La ::enanle indignc)larie Pelil-qu'il dé.!-honorede son amour!
Celle frmmc, d'une réputation fort décriée,
la garde à vue, cl l'on im~gine aisément de
quels opproLres elle accaLlc Catherine Denis.
Marie Pelitjoinl la plus détcstaLle audace
au scandale de ses mœurs. Dans Je temps
qu'elle est dans la maison des Denis, elle
met au wond0 un enfant dont l'extrait b;:iplislairc porte qu"elle est &lt;( r~mmc de Jean de
La Motlrn, bourgeois dt! Tonnerre, le mari
absent J&gt;. Mais, quelques mois plus tôt, elle
prenait la qualilé de veuve de cc même Jeau
de la Mothe! Voilà donc Marie Petit veuve
avant la naissance de son enfant, puis ensuite
femme du même m;:l.I'i. A moins que le prétendu Jea11 Ll0 La Mothe ne soit ressuscité, on
aura peine à conœvoir deux qualités si 011posécs.
Quel éta;t le père de cet enfant? C\st cc
que n'osent affirmer d'abord les pièces de
procédure. Mais il est aisé de lire entre les

UNE S'ÉQU'EST'II.JITTON AU XV1l 0 Sl'ÈCLE -

lignes les soupçons qui se portent sur le sieur
Denis, malgré que, par respect filial, Catherine Denis n'ose accmer son père.
L'existence de l'infortunée devient intolérable entre son père et sa maitresse. Que ne

fcra-l-elle pas pour recouvrer la liberté!
Seule, s;:ins expéri('nce, sans conseils, elle
chcrchl' sans cesse l'occasion qui 1a pourra
servir, et quand celle-ci se présente, elle ne
la laisse point échapper.
11 chambre dans br1uelle on la tenait élait
la dernière d'une enfilade &lt;le plusieurs pièces.
Un jour où son père s'entretenait dans cette
chambre avec 1a Petil, on vint le quérir pour
une visile de malade fort pressante. li sortit
brusquement. Sa fille le suivit dans la salle
qui tenait à la chambre. La Pètil sui\·it aussi.
Comme Catherine, les yeux attachés sur le
portrait de feu sa mère, restait trop longtemps dans celle salle :
- fkntrons, dit Marie Petit avec aigreur.
Il fait froid ici.
Et, n'éiant pas dans la maison sur le pied
d'une servante, elle passa la première. Catherine, au lieu de 1a suirrc, retira la porte à
elle cl la ferma à douLlc tour .... La Petit
cria, hurla, frappa la porte à coups de poings
et à coups de pieds, cependant que Mfle Denis,
heureuse et tremblante, allait quérir l'l1ospitalité chez ~[me la marquise de Congnée.
parente du duc tle Afontausier, laquelle était
une amie et protectrice de sa dJfunLe mère.
Ceci eut lieu le 3 fé\-rier 1689, après une
longue sé{JllCSlration qui menaçait de ne
jamais prendre fin. Ilien qu'à cc moment
Catherine n'ait même pas vu M. de Jussac,
son père chercha à faire croire dans 1e puLlic
à un enlèvement cl déposa une accusation de
rapt contre le malheureux. JI eut même
l'audace, pour donner plus de force à son
accusation, d'avancer en juslicc que Jussai.:,
l'honnête Jussac, 1ui avait dérobé 400 pistoles.
Celui-ci, se reposant sur son innocence, ne
s'alarma p:&gt;int de celle plainte el se mon1ra
fort élonué quand, le 26 fcvrie~, il fut arrèté

~

cl conduit aux prisons du Chàtclel par décret
de prise de corps décerné bien légèrement
contre lui par le lieutenant criminel de Paris.
Denis fot très joyeux de cette victoire, mais
il s'alarmait de ne point voir revenir chez lui
sa fille qui, épouvantée à la pensée de rentrer
au domicile paternel, demeurait chez Mmcde
Congnée.
Jusqu'au 5 mai, les choses restèrent en
l'étal. L'inrortuné Jussac ne quittait pas la
prison, quand son cousin, le comte de Jussac,
gouverneur du duc du Maine, et qui périt
depuis à la bataille de Fleurus', el le marquis
de Congnée vinrent demander à Denis - la
démarche dut leur coûter! - s'il ne pourrait point se désister de sa plainte el faire
rdaxer leur parent.
- J'y consens, répondit le médecin, qu'il
fallait implorer, alors qu"on eùl été fort aise
de l'incarcérer lui-même. J'y comens, mais
rendez-moi ma fille.
M. de Congnéc promit Lien de faire ce qui
lui serait possible el s'adressa au duc de
Montausier, intermédiaire entre les deux
familles qu'il connaissait C:galemrnt. Le duc
obtint, à force 'de prières et de conseils, que
la demoiselle Denis rentrerait, non sans une
Yéritable angoisse, chez son père dénaturé.
C'est alors que celui-ci sa,·oura sa froide
vengeance. Il fit, il est vrai, élargir Alexis
de .Jussac, mais il ne ménagea point sa fille.
Sur-le-champ, il fit enfermer la malheureuse,
dont les appréhensions n'étaient que lrop
justifiées, dans la .Maison de 1a Proridenc\,
&lt;! communau!é établie pour recevoir, à 20 écus
de pension annuelle, de pauvres filles de
service justiu'à ce qu'elles aient lrouré une
condition. ,,
Il est aisé de conceroir la douleur el l'indignation de l'infortunée Mlle Demis quand
elle se vit entourée de personnes au5si grossières. l~lle écrivit à son père des lettres
touchantes, elle ne cessa de le supplier dl!
cha.ng~r son déplorable état, et le caracl~rl'
&lt;lu méJecin se révéla alors dans toute s 1
bir~arie. Jt sembla qu'il cùl pitié de sa fille.
t( Je comprends, lui dit-il en venant la vi~iter,
'luelle est mire angoisse préscntr, et je Yeux,
rna fil!c, vous mettre en meilleur lieu. 1~ A
peine s'était-il t!Xprimé lians ces termes, le
7 scplcm\Jrc 1G8~, qu'il cmmeni Catherine
dans un carrosse de lum::ge, sans lui dire où
il la menait.
La voiture roula pendnnt longtemps ....
Toul à coup, cil~ s'arrête derant une sombre
demeure. Un guichet ~·ouvre. Une femme
d'aspect revèchc fait entrer C11herine, et son
père s'esquive rapidement sans mol dire. On
lra\'erse un long couloir, un second guichet
s'ouvre encore. La voix rude d'une femme
du commun apprend à Catherine qu'il lui
faut changer de vêtements. La pauvre innocente s'imagine qu'on va l'habiller d'une
robe de religieuse, comme cela se pratiquait
alors vis-à-\'Îs des pensionnaires de quelques
couvents. Elle se dévêt en t,·cmLlant . Quelle
n\:sl pas sa stupeur c1uand on lui pr~sentc
1. Claude, comlc Je Ju~sac, ancien capitaine des
gardes du duc d'ûl'léans 1 morl en -1690.

•

�1f1STO'J{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - un déshabillé de cou1'euse, composé d'une
Or, suivant un registre du temps, on appe•
La réfugiée s'empara du taffetas, et sitùt
seule pièce de bure noire, d'une grosse cor- lait ainsi dans la maison « de petits cachots qu'elle eut quillé la Providence, elle s'en
nette plate en manière de coiffure et d'un noirs, fort affreux, oit l'on couche sur une
fut chez la cousine Denis, qui s'émerveilla
long mouchoir de même, descendant jusqu'à planche enclavée dans le mur, d'où pendent
en voyant une repentie dépasser le seuil de
la ceinture!
de courtes chaines, pour le col, les pieds et sa maison. Son indignation fut grande quand
lnterdile à la vue de cet habit, immobile,
elle sut que c'était en pareille compagnie
le cœur saisi, elle tombe de faiblesse sur une
que demeurait Catherine, alors que son père
chaise, ne répondant que par des larmes aux
la disait morte au monde, ensevelie dans un
duretés qu'on lui dit en la dépouillant.
bon couvent à plus de cent lieues de Paris.
Toutefois, elle ignorait encore dans quelle
La nouvelle en fut vite répandue dans la
communauté de Paris on donnait aux pensionfamille. Denis fut considéré comme l'homme
naires un équipage aussi lugubre; mais elle
le plus détestable du monde, et ses parents
le sut bient(Jt, lorsque, entourée d'une troupe
Mposèrrnt une plainte contre lui. M. le Lieude filles vêtues comme elle, qui la traitaient
tenant civil de Paris s'empressa de courir au
de sœur et de compagne, elle apprit que
Refoge et, ayant cnlendu conter les malheurs
c'étaient les excès de la plus inràme proslide Catherine, il l'en tira pour la mener an
tution qui les avaient fait inlernn en ce lieu.
couvent de Port.nopl, sous la prolection de
Mlle Denis était enfermée à la Providenee _.
la supérieurP, la vénérable Mme de Harlay 1 •
dépen~ance du triste reruge de Sainte-PélaLa pauvre fille en pensa, dit-on, mourir de
gie!. .. Je laisse imaginer au lecleur et sentir
contentement.
par lui-même le trouble, le saisissement, la
Preuve du respect de 1a puissance paterdouleur dont elle lut frappée à celle nouvelle.
nelle à celle époque, M. Denis ne lut pas
L'art ne fournit point de traits assn forts ni
même inquiété. Sa fille se contenta de déposer
assez heureux pour peindre une situation si
une plainte pour prolester contre le mémoire
viYe. Quel séjour pour des oreilles chastes et
qu'il lui avait extorqué, et M. Denis 2, sans
un cœur innocent!
plus s'en occuper, ne craig-nit point de dire
La nuit venue, on la conduisit dans la
qu'il était fort irrité du commerce entretenu
cellule qu'on lui avait destinée. Qu'était-ce
par Catherine avec une fille de mauvaise vie,
alors que la chambre d'une fille repentie?
telle que celle qui lui avait ouvert les portes
Les pièces du procès nous permettent de le
du Refuge. C'était dépasser les bornes de
dire : " Les cellules du Dortoir de la Provil'audace, et M. Gillet le lui fit durement
dence sont de petites chambres qui n'ont d'esentendre, en disant qu'il ne fallait poiol
pace que pour une couche fort étroite et une
s'attendre 1&lt; à ce que Mlle Denis rencontrât
chaise de paille.A chaque porte est une petite
des rosières au mauvais lieu où son père
fenestre grillée et un trou par où l'on passe les mains. L'on donne à celles 11u'on enferme l'avait si cruellement recluse 1&gt;.
à manger. Chaque chamhre reçoit par cette plus ou moins de ces chaines, selon que la
Cependant, que &lt;lever.ait M. do Jussac?
fenestre et le trou la lueur d'une lampe qui faute est plus ou moins griève u.
Eut-il connaissance du séjour de ~a bienen éclaire quatre à la fois et. ne reste allumée
Une fille s'effrayerait pour de moindres aimée dans une maison de Elles repenties? Il
qu'autanl de temps qu'il faut pour se mettre menaces. Catherine Denis signa le mémoire
est permis de ne point Je croire, car des
au lit, après quoy l'on ferme toutes les portes sous promesse d'être mise de suite en liberté. pièces du procès il ressort que l'infatigable
en dehors avec de gros verroüils. J)
Cependant, prise d'un remords, elle allait le amoureux ne put lui donner aucun signe de
Ainsi enrermée, Mlle Denis ne put contenir déchirer au moment où son père quiuait la vie depuis un jour où, à la Miséricorde, il
ses gémissements. Le bruit en vint jusqu'aux maison. On le lui arracha des mains et lui avait fait tenir une promesse de mariage
oreilles d'une offi,cière qui monta pour lui M. Denis s'en fut, emportant le mémoire ... signée de son sang. Cette promesse fut enfin
dire que, si elle ne se taisait pas, on la met- et laissant sa fille au Refuge.
suivie d'un simnlacre d'exécution qui donne
trait en un endroit où elle ne troublerait
Deux mois encore elle y demeura. Sa dou- une idée des mœurs du temps.
le repos de personne. li fallait étouffer sur ceur et sa sagesse édifiaient ses indignes
Le 14 novembre 1692, Catherine, alors
l'heure des sanglots el des plaintes. Elle compagnes, et l'une d'elles chercha à la servir pensionnaire de Port-Roya], atteignit sa majos'était jetée toute habillée sur son lit et sa dans la mesure de ses moyens. C'était une rité. Aussitôt, elle adressa des sommations à
nuit tout entière s'écoula dans les larmes et fille qui avait purgé sa peine et qui allait son père et fit dresser, par-devant un notaire
l'insomnie.
quiller le Refuge. Catherine Denis s'ouvrit à convoqué dans l'austère couvent, un contrat
Combien en passa-t-elle par la suite de elle de ses malheurs, el la fille repentie de mariage entre elle et M. de Jussac, qu'elle
semblables! Que d'affronls elle subit! Que promît son concours à « l'honnête prisOJ\· ·n'at10it pas vn depuis bientôt sept ans et
d'amertumes elle dévora sans oser même Jes nière ii. Il s'agissait de prévenir les parents de qui ne comparut point à la cérémonie, n'ayant
adoucir par la trisle consolalion que l'on Catherine Denis de sa détention. Que faire? pas obtenu licence de rencontrer Catherine!
trouve dans la liberté de se plaindre! C'est li n'y avait point d'encre dans la prison. 11 signa l'acte dans l'étude du notaire, après
ce qu'elle conta par la -suite à ses parents Toute correspondance y était interdite!
que cette formalité eut été remplie à Porlémus, quand elle sortit de cet infernal séjour.
Catherine confia à sa compagne l'adresse Rosal par tous les parents de Catherine, son
Vingt mois s'y écoulèrent sans qu'elle en- et le nom d'une de ses parentes. Mais ce père excepté, el par !!me de Harlay.
tendit parler de son père et sans qu'elle pût renseignement verbal ne suffit point à éclaiEn face de cet événement, la colère du
faire connaître, à qui que ce soit, sa 5ituation rer la bonne pécheresse un peu bornée qui sieur Denis ne connut plus de bornes. Depuis
déplorable. Un jour, cependant, son père lui venait en aide. A chaque moment, e!Je longtemps s'échangeaient entre lui et la partie
vient la voir et ,·eut la contraindre à sianer
oubliait l'adresse indiqul,e... . Alors, avec Jussac de nomLreuses pièces de procédure,
0
un mémoire qui contient de calomnieuses lïngéniosité des prisonniers, Catberine s'avisa appels, contre-appels et autres, dont le détail
accusations contre I\1. de Jussac. Elle résiste. qu'un morceau de taffetas noir qu'elle avait
1. füêce de François de llarlay, archevêque de
- C'est bien, ma fille, lui dit M. Denis. dans sa misérable garde•roLe l'erait assez
Pans: elle fut cnsuifo ablics~e de l'Abbayc-au-J;ois, oi,
C'est bien. On va, pour lors, rous mettre au bien son affaire el, patiemment, elle y traça, clic porla les erreurs du jansënisme.
2. Elle appela aussi de la _sentence que son pêre
pain et à l'eau dans les Jacquelles, et vous y par le moyen de la couture, l'adresse et le
avait olllenue du lîeolenant civil, le 7 septembre 1689,
passerez le restant de vos jours.
nom de sa parente.
autorisant son iuterncmcut au fü•fuge.

UN"E S"ÉQUEST"J/,.JtT10N .JtU xv11, Sl"ÉCL"E - - ,

ici serait fastidieux. Disons seulement qu'en
recevant de sa fille trois sommations respectueuses, il fit paraître un mémoire calomnieux - véritable chel-d'œuvre de perfidie
- accusant Jussac de rapt, d'enlèvement et
de subornation. C'est à cette dernière accusation que répondit Gillet dans deux beaux
plaidoyers prononcés à la Tournelle en 169;;.
D'enlèvement et de rapt, il ne pouvait être
question, car, depuis sept ans, Jussac et Catherine vivaient éloignés l'un de l'autre dans
J'égale tristesse qui convient aux amants
contrariés. Gillet, à cet égard, se livre à quelques réflexions qui donneront idée de ce que
ce mot de rapt évoquait dans l'esprit des
juristes en un temps oll les difîérences sociales étaient chose d'importance.
&lt;c Ce qui fait proprement, dit•il, le crime·
de rapt ou ~ubornation, c'est le désavantage
et le déshonneu'r de l'union; et toutes les
ordonnances que nous avons contre le crime
de rapt et les mariages clandestins n'ont é1é
faites que pour empêcher l'inégalité des
alliances dans les mariages, car celle de 16:iU,
qui est la plus célèbre en la matière, dit que
c'est pour arrèler le cours du désordre qui a
troublé le repos de tant de familles et flétri
leur honneur par des alliances inégales et
souvent honteuses et infàmes. &gt;&gt;
Le cas de M. de Jussac est tout à l'encontre
de celui prévu par les lois. Bien plus, c'est
lui qui, peut-être, a élé C( suborné n par Catherine! Et cette hypothèse un peu osée se
développe sous la plume de Gillet, dans une
forme charmante, encore qu'un peu ironique,•
qui mérite d'être tout au long rapportée :
&lt;f Une fille séduire un homme plus âgé
qu'elle? La proposition paraît un paradoxe;
mais la séduction dont nous l'accusons est
une séduction fort innocente el nous ne pensons pas à nous en plaiqdre. Cette séduction,
c'est la seule force de son mérite, et, pour Ja
séduction du cœur, les filles les plus âgées
ne sont pas les plus à craindre. Elle avait
dix-huit ou dix-neur ans quand le sieur de
Jussac l'a recherchée. A cet âge, que les
charmes sont puissants! Peut-on dire qu'à
dix-huit ans et dans un âge plus jeune encore, une fille ignore l'art de plaire, l'art
d'engager, qu'elle est incapable de séduire?
Dans un âge où le premier usage que l'on
fait de sa raison est de se connaitre aimable
ou de se chagriner de ne l'être pas; dans un
ttge où l'on compte pour le plus grand de tous
les maux une maladie, parce qu'elle grossit
le teint, cave la peau et laisse quelques sillons
sur les joues; dans un âge où l'on perd tous
les jours tant de temps à consulter ce qui
sied ou ce qui ne sied pas; à étudier des manières engageantes, à composer son air, à placer une mouche, à rendre un sourire agréable,
à apprendre à ses }'eux le dangereux langage
qui, arec un regard doux et languissant et
des œillades tendres, porte le feu dans l'âme
la plus tiède? A quoi bon tous ces soins?
Pourquoi tant d'inquiétudes? El que veut di rc
tout cela, sinon que, dans la funeste science
de séduire les cœurs, presque toujours la
malice devance l'âge .... J&gt;

Tandis qu'en la chambre de la Tournelle,
M. Gillet prenait la défense du marquis de
Jussac, le &lt;1 Tout-Paris n d'alors s'intéressait
à ce curieux procès, fruit d'une obstination
paternelle que l'on a peine à concevoir.
!I. Denis avait de puissants protecteurs. Chacun s'efforçait vainement de le ramener à des
sentiments plus humains. Lo duc de Montausier lui fit entendre quelques paroles conciliantes. La duchesse d'llanovrc ne dédaigna
pas de lui représenter que li. de Jussac était
un parti de tout point avantageux pour sa fille.
Enfin, on parla de cette aventure en aussi
haut lieu qu'il soit possible, à la Cour! Madame, la célèbre Madame, duchesse d'Orléans, palatine de Bavière, s'en fut, un jour,
visiter Catherine Deni, à Port-Royal cl voulut
bien, après avoir Illandé son père, s'abaisser
jusqu'à faire de fortes instances auprès de lui
pour qu'il consentit à un mariage désiré par
elle, ::.econde princesse du royaume!
Tout fut en vain. Denis demeura dans sa
farouche obstination, que personne ne pouvait concevoir.
« Une conduite si outrée, disait Gillet, e:;t
certainement uae preuve bien convaincante
que le cœur de l'homme est un abime qu'on
ne peut sonder. L'on entreprend en vain
l'anatomie de celui du sieur Denis. L'on
fouille, en vain, dans tous les replis de cc
cœur, pour trouver la passion qui le domine.
C'était, d'abord, disait•il, pure amitié pour
sa fille ... . Met-on une fille au Refuge par
amitié? Est-ce la voie de lui trouver un bon
parti? .. . Aurait-il de la haine pour elle? Mais
quoi! un père haïr son propre sang, ses
entrailles, sa fille unique ... Serait•ce prévention! entètement? Porta-l•on jamais l'opiniâtreté, la bizarrerie si loin? Serait-ce grossièreté? mauvaise humeur?
« Quelle apparence qu'un homme éle,é
à Paris, qui a vieilli dans le centre de la politesse, n'eût pas corrigé ce qu'il y aurait eu
d'inculte dans son éducation ou de sauvage

Qu'est-ce donc enfin, si ce n'est ni amour, ni
haine, ni caprice, ni obstination, ni ,·engeance, ni amour-propre, ni intérèt, ni férocité naturelle? Ce pourrait être tout ensemble.
C'est peut-être un amas confus, un assemblage de diverses passions violentes, qui ont
produit un sentiment monstrueux, qu'on ne
peut ni concevoir, ni définir. 1&gt;
Pe11dànl que M. Gillot parlait ainsi, de
sourds murmures d'indignation se faisaient
entendre dans la salle, et quand Denis sortait
de la Tournelle, les huées de la foule le suivaient aussi dans Paris. Il est vrai que le
docteur portail le comble à son audace, li en
arriva;\ demander que M. de Jussac fùt con•
damné à mort comme suborneur. Ce que
YO)'ant, Gillet, rempli d'une juste Jureur,
se décida à dévoiler à demi au public les
honteuses raisons qui motivaient l'attitude
de Denis envers sa fille. li s'indigna d'abord
do l'obstination de Denis. cc Quel est donc,
s'écria-t-il, cc crime impardonnable, aux
yeux d'un père? Règle-t-on comme on veut,
au gré d'autrui, les mouvements d'une pas•
sion impérieuse qui fait la loi à toutes les
autres passions? Se défait•on ainsi d'un sentiment opiniâtre qui se nourrit de difficultés
et d'espérances?
({ C'est un torrent qui grossit, qui acquiert
de nouvelles forces contre l'obstacle d'une
digue, un brasier que le vent de.s contrariétés enflamme davantage, un l'eu qui n'était
qu'une étincelle dans sa naissance et qui
devient un grand incendie dans ses progrès ....
&lt;c Et maintenant que le sieur Denis porte
la fureur jusqu'à demander le sang de ma
partie, suis-je obligé, sans trahir mon ministère, de garder toujours, avec ]a même
retenue, des ménagements qui n'ont servi
qu'à rendre notre accusateur plus hardi, plus
emporté, plus téméraire? Ce qui a perverti si
indignement le cœur de ce père inhumain,
c'est une brutale passion qui a donné aux
enfants du. crime toute l'affection, toute la

L'ÉGLISE DU COUVENT DE PORT-ROYAL, AU FAUBOURG SAINT-JACQUES,

D'aprês la gravure ae l.

dans son tempérament 1L'imagination s'épuise
en rénexions inutiles, l'esprit se perd à chercher le ressort d'un mouvement si déréglé.

.... 262 --..\1

263 ""

MAROT,

tendresse paternelle, et n'a réservé pour la
fille unique et légitime qu'une aveugle insensibilité, qu'une cruauté inouïe .... l&gt;

�, - filSTORJ.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Ainsi donc, l'enfant de Marie Petit, soidisant femme de Jean de La Molhe, est, à
n'en pas douter, le fruit ou l'un des fruits du
honteux commerce du médecin Denis et de
sa servante! li faut que Gillet soit poussé
jusque dans ses derniers retranchements pour
dévoiler cc crime, que l'honnête Catherine
voulait cacher à tous .. L'agent de toute cette
ttSnélireusc intrigue, c'est la Petit qui non
seulement est jalouse, comme on l'a vu plus
haut, de la fille de son amant, mais qui, par
de sourdes menées, cherche à la faire interner
dans un couvent pour le reste de ses jours.
Son fils illégitime bénéficiera de celle habile
mesure.
Quand les _juges et le public curent la parfaite connaissance des &lt;&lt; dessous ,, de ce scandaleux procès, l'affaire ne traîna plus en longueur. La dernière et brillante plaidoirie de
M. Gillet, en date du 11 avril 16\J:i, soutenue
contrccelle de M. de Betz, en faveur de Denis,
acheva de perdre le mauvais docleur dans l'es-

prit de la foule et des membres du Parlement.
Par un arrêt du 6 juin de la même année,
il fut ordonné &lt;&lt; que l'écrou d'emprisonnement du sieur de Jussac serait rayé et biffé,
la détention de la demoiselle Denis, en la
maison de Sainte-Pélagie, déclarée injurieuse,
tortionnaire et déraisonnable, et que M. Dorijat, doyen des conseillers de la Cour, se
transporterait au monastère de Porl-Hoyal
pour saYoir si elle persistait dans son désir
de mariage ,, .
M. Dorijat se transporta à Port-Royal, cl
comme Mlle Denis lui dit, avec une certaine
véhémence de paroles, qu'elle persistait plus
que jamais dans ses desseins, la Cour ordonna,
le 22 juin 1695 :
(( Qu'il serait procédé à la célébration du
mariage d'entre elle et ledit de Jussac,
nonobstant toutes oppositions ou appellations
failes ou à faire! ll
On imagine aisément que Catherine ne se
fit poinl prier pour quiller Port-Royal, quand,

avec sa bienveillance habituelle, la vénérable
Mme &lt;le Harlay vint lui marquer qu'elle était
libre.
Comme dans les contes de Perrault ou de
Mme d'Aunoy, les tristes arentures qui précèdent se terminèrent par un heureux hymen.
Après sept années de constance et d'amour
contrarié, les deux amants s'épousèrent en
justes noces, et il y a tout lieu d'espérer, bien
que l'histoire demeure muette à cet égard,
qu'ils vécurent longtemps et qu'ils eurent
beaucoup d'enfants.
Quant à l'honnète M. Gillet, qui joua un
peu dans tout ceci le rôle de la l'éc bienl'aisante, il n'eul point à regreller l'ineommodilé
que lui avait causée M. de Jussac, par un
dérangement tardif, au cours d'une soirée
d'hiver, car, ayanl agi en homme de bien
autant qn'en avocat de talent, il grandit
encore dans la considération de ses concitoyens et dans l'estime de Mlle Catherine
Gorillon, sa femme.
BARON DE

,.,-

MARICOCRT.

telle était la spécialité de U. de Jlonlrond, des autres, ,, ce trait fameux qu'Alexandre
quand il s'y reposait de jouer gros jeu, de Dumas fils glissa dans une de. ses comédies,
calculer en secret, d'intriguer au dedans et qu'on pensa restituer à Mme Émile de Girarau dehors, pour lui-même ou pour M. de din, et dont l'ami de Talleyrand fut le véri'l'alleyrand. li les gardait à son compte ou table père. C'est encore lui, l'ancien roué du
les repassait au voisin; et, sauf qu'il oc les ven- Directoire, qui avait lancé la rénexion trop
Un homme d'audace et d'esprit, un intri- dait peul-être pas, il ressemblait à ce Rouge•véridique, ordinairement mise au complc du
gant de haut vol : Sainte-Beuve l'enferma mont, passé maître dans l'art d'improviser
prince de Bénévent et que La Rochefoucauld
tout entier dans une seule ligne. Le beau, des mots, voire des mots historiques réservés eùl signée· «S'il l'OUS a1Ti1•e q11elque clw.~e
l'insatiable Montrond I eut, à son actif, trois aux grandes occasions.
d'heureu.r, ne uwnque::; pas d'alle1· le dire
faits signalés. Il fut le sauveur el l'époux, au
à
1•os amis, afin de leur faire de la peine. »
cfc&gt;
deuxième tour, de « la .Jeune Captive, ,, la
Dans le bon temps de ses rapports familiers
hcllc Aimée de Coigny, duchesse de Fleury.
c1 S'il était possible, remarquailllme S... ,
avec le grand chambellan de Napoléon et
Il mil en échec la vcrlu miraculeuse de J u- de réunir les grains de l'esprit de Montrond, Louis XVIII, il était reçu partout et, si nous
lielle l\écamier. Et Talleyrand, par de longues cc serait, à coup sûr, le chapelet de l'ancienne en croyons Mme de Coigne, fèté, recherché
années de compagnonnage, le porta dans un amabilité franraise, mais cc ne serait le code
par beaucoup de gens haut placés. Cc crédit,
jour si public qu'il ne fut plus possible, dé- de la morale d'aucun temps ni d'aucun l'ondé sur une équivoque, ne dura pas tousormais, d'avoir la vision de l'un sans que peuple. »
jours. Tallcyrand se fatigua d'entendre le
s'y rellétàt, comme une vivante contrcDétachons l'un des grains d,1 ce rosaire. mème refrain, pendant quarante ans. ~lontépreu vc, l'image de l'au lre. Devant Montrond )!me Davidolf, quêtant, lui demandait sa rond, vieilli, malade et pauvre, termina dans
on disait de Talleyrand jeune : « // est si contribution en faveur des filles repenties : une médiocrité relative une existence conduite
ai111able! ,, - cc Jl est si vicieu,r.1 l&gt; ajou- cc .l!rulame, lui objecta-t-il, si elles sont sans méthode et sans but. li trouva, pour
lail-il.
repentie.&lt;, je ne lem· donnerai pas: si elles abriter ses derniers jours, des consolations
Sur le lard, le prince voulanl expliquer ne le sont pas, je ferai mes clw1·ilà moi- auprès de l'ex-merveilleuse Fortunée Hamelin,
les raisons de son attachement pour le per- mrme. l&gt; C'est Montrond qui disait plai- dont il avait été l'amant, au plein de leur
sonnage un peu singulier qu'on voyait partout samment de l'orgueilleux Cambacérès : « Je jeunesse brillante, qu'il avait lassée de son
avec lui: c&lt; Save::;-vous po11rquoi j'aime asse" 1•iens de lra1 el'ser les Tuileries el j'ai eu humeur singulière, de ses injustices, de sa
ce Montrond? C'est }J(ll'Ce qu'il n'a pas
l'honneur de voir /'a1·chicha11ce,lier qui s'ar- déloyauté même, et qui lui fut secourable
beaucoup de pr~ju,qés. » - « Save::;-1•011s chipro111e11ait. ,, C'est lui qui, sur une ques- lorsqu'il Yint s'abattre à ses pieds, mourant,
pourquoi j'aime faut JI. de Talleyrand~ tion d'emprunt particulier, répondait à James
goùter auprès d'elle encore 11ucl11ues heures
répliqua celui-ci. C'esl parce qu'il n'en a pas de Rothschild : &lt;c l,es affaires, c'est l'm·genl de douceur et de paix, enfi a rester dans la
du tout. 1&gt; Faire des mols dans le monde :
2. /,ellrr.ç de Forlw1f,, lfa111eli11. Paris, le 12 dé- mémoire de celle qui lui pardonna, &lt;I comme
1. Tallcwand l'ayail qualifié : /'Eufa11t Jésus de
ccmhrc 181,;ï. P. p. .\. Gayol, Brnilc-Paul, édi- le plus aimable des vieillards, le plus reconl'E11frr. •
leur, 1911.
naissant des amis et le plus noble chrétien 2 • ,i
1

J'ose. 46.

FRÉDÉRIC

Cïicbê Giraudon.

LOUÉE

ÉLISABETH D'AUTRICHE, FEMME DE CHARLES IX , ROI DE FRANCE
Tableau de

F R ANÇOIS

CLOC ET. (Musée &lt;lu Lou\Tc. J

�LA CHOUANNERIE

NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804 -1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE IV
D'Aché

damations it maintes reprises formulées pa1·
Bonnœil, avait continué it ravager la terre de
Dounay, pour en tirer profit immédiat, coupant les bois, débitant en fagots les charmilles, abattant les hêtres centenaires; le
chàteau lui-même, dont la façade s'allongeait
naguère au bout de solennelles avenues, avait
souffert de ses dévastations; ce n'était plus
qu'une masure, aux portes ballantes, au toit
effondré où Acquet s'était réser1•é un logement, abandonnant le reste aux ravages des
saisons et du temps. Rembuché dans cette
ruine comme un fauve dans sa bauge, il ne
supportait aucune atteinte à ce qu'il appelait
ses dl'oil.~. Mme de Combray ayant voulu, en
1803, passer le Lemps des moissons dans ce

Le domaine de Donnay, ~ilué à trois lieues
de Falaise sur la route d'llarcourt, était une
de ces terres dont Acquet de Férolles al'ait
usurpé la possession, sous couleur de les
soustraire au fisc et de prendre en main la
gérance des biens de son beau-frère Bonnœil,
émigré. Or, celui-ci était depuis longtemps
rentré en jouissance de ses droits civils et
Acquet ne lui cédait pas la place : ce terrible
homme, agissant au nom de sa femme
comme créancier de la succession de r~u
M. de Combray 1 , aYait engagé contre ses
beaux-frères toute une série de procès ; il s'était révélé si habile procédurier qu'il était parvenu, bien que
lime Acquet eût depuis longtemps formé
contre lui une demande en séparation,
à vivre sur les biens des Combray où
il se maintenait comme en pays con&lt;1uis, au moyen de tout un arsenal de
text~s, tirés, suirant l'occasion, de
l'anden droit coutumier de Normandie,
des lois révolutionnaires ou du Code
Napoléon. Traiter ces questions, dans
le détail, serait fastidieux. et inutile :
il suffira de saYoir qu'à l'époque où
nous a conduit notre récit Mme Acquet
n'avait, pour toute ressource, qu'une
pension de deux mille francs que lui
aYait allouée, à Litre de provision, un
jugement du l er août 1804. Elle vivait
seule à Falaise, dans l'hôtel de Combray, rue du Tripot, assez vaste immeuble composé de deux corps de logis
dont l'un se trouvait vacant par l'absence de Timoléon, fixé à Paris. Mme de
Combray s'était chargée de subvenir à
l'entretien de ses petites-filles : elles
avaient été reléguées à Rouen, dans
une pension tenue par uue dame Du
LA TOUR DE TOURNEBUT, D.\:'iS SO:'i ÈTAT ACTUEL,
Saussay".
Prévoyant bien que celte situation ne
serait pas éternelle, Acquet, en dépit des l'écbàtcau où s'étaient &lt;!coulées ses années heu1. A la mort ,.le son p~re, en 1784, Donnœif l'ainé
des lits, av:1it hàité d~s terres de Combray, Donnay,
llonuœil el Le~sarl. Le second fils, Timoléon, reçut la
rn.;ison ,le Falaise, d'autres immeubles, des rentes cl
m, capital de v:i.:540 Ji\'rcs. Jlonnœil ayant été in~crit
sur la liste des émigrés, le séquestre fut mis sur ses
hicns; _ses deux sœms, ~lme d'Jloucl e_t )lm~ ~cquet,
réclamcrent alors une deltvrancc du bien hcrpd,taire
pour leur tenir lieu de leur légitime N leur réclamation f'ut admise jusqu·à concurrence &lt;le la moitié de
leurs droits : 1111 arrêté du 13 nin)s~ an IX envoya

lime Ac&lt;1uet en possession des Liens séquestrés ~ur
Bo11nœ1l Jllsqu'a concun·(•ncc d'un capital de
32.114 francs. lime de Combr;iy inlerdnl à ,on lour
pour la liquidation de; droits qu'elle arail i, cxercrr
rnr la succes1ion de s011 mari; les cho~es en étaient
là, quand Donnœil, amnistié, réclama la toi.alité de
ses bien:;. La s1laalion, comme on voit, était un nid ,i.
procès : il semble hien qu·elle ne fut jamais complètement liquidée à la complète satisfaction de tous le;
inlé1·csst~s.
2. Archil'cs dr la famille de Saint-Vi('lor.

reuses, où tous ses enfants avaient été élevés,
il l'en avait fait expulser par huissier, et la
marquise s'était réfugiée au presbytère du
village, vendu comme bien national lors de
la Rél'olution, et qu'elle avait racheté de
compte à demi arec la commune pour le
rendre à son ancienne destination•. Comme
aucun desservant n'avait encore été nommé,
elle put s'installer là, tant Lien que mal, à la
grande colère de son gendre qui considérait
celle intrusion comme une bravade.
Deux ans plus tard, )fme de ComLra)'
n'avait pas à Do1inay d'autre asile et c'est à
ce presbytère, toujou!'s inoccupé, qu'elle
amena d'Aché; ils y arrivèrent le f 7 juillet
au soir. li ne pouvait être question, pour le
proscrit, d'un long séjour dans celle
maisùn très en évidence et sans cesse
exposée a l'espionnage haineux d'Acquet. Il y demeura cependant quinze
jours, nese cachant pas, chassant même 1
et recevant quelques visites, celle de
Mme Acquet, entre autres, qui vint de
Falaise pour voir sa mère et qui rencontra là d'Aché pour la première fuis .
Au commencement d'aoî1t, celui-l:iquittait Donnay et Mme de Combray l'accompagna jusqu'au château d'un voisin
de campagne, M. l)escroisy::, où il passa
une nuit; au petit jour, il s'éloigna à
cheval dans la direction de Bayeux.
Mme de Combray seule était dans la
confidence du lieu où il se relirait.
D'Aché avait, dans la région, le
choix de plusieurs asiles. Il était particulièrement lié avec la famille Duquesnay de Montfiquet, qui habitait
Mandeville près de Trévières. M. de
)fontfiquet, gentilhomme d'une grande
loyauté, mais parfaitement insignifiant,
ayant émigré au début de la Révolution, sa terre de Mandeville avait été
mise sous séquestre, son chàtcau pillé
et en partie démoli. 1\Ime de Montfiljuet,
femme de tête et d'énergie, restée sans
ressources avec ses six tilles, s'était réfugiée chez les d'Aché, à Gournay, où elle

:;_ « Celui qui l'arnit achclé d'abo1·d 1·uulut s'en défaire cl le proposa aux habilanls de la commu11c au,
11uels il le l'Cndit 3600 francs cl ma mère a fourni la
moitié de la somme. » Interrogatoire dt· Bonnœil.
Archi1·es du greffe tle la Cour &lt;l'as,iscs rle Rouen.
4. Interrogatoire de Guillaume, dit Lanoë, 4 janvier 1808. Arch. du greffe de la Cour d'assises tic fluuen.
:;. « - Qui est ce )1. J&gt;escl'Oisy? - c·cst 1111 gentilhomme des cnrirons, fils de li. de )lanoury, ancien
ami de la maison. , Interrogatoire de Lanoë. )1, Dcscroisy habitait à Les lloulicrs-cn-Cinglais.

�, - - 1flSTO'RJA
passa loul le temp, de la Terreur 1. lime d"Acbé
garda mème auprès d"elle, pendant cinq ans,
une des jeunes filles, Henriette, qui l·tail disgraciée el bossue, mais d'une intelligence
remarquable.
M. de Montfiquet, revenu de l'étranger en
l'an Vil', avait tant bien que mal reconstitué
son petit domaine de Mandeville : il y vivait
pamrement avec les siens dans l'espoir du
retour de la monarchie qui rJmènerait dl's
jours meilleurs. Tous ces motifs assuraient
l.i, à d'Aché, non seulement un abri s11r,
mais un concours de tous Ies instants; Je
très pl'Lit nombre de personnes au couraat de
ce 11ui se passait à MandC\'Îlle étaient persuadées que )Ille llenrielle avait sur le proscrit
une rrrande iuOuence et qu'elle (:tait, depuis
]ong~mps, sa nrnitresse:;. Ile Lnü unanime,
elle recevait toutes ses confidcnecs et Je servait en admiratrice passionnée. Ue fait, elle
lui amil ménagé, pour les cas d'alerte,
d'autres retraites aux environs de Trévières :
l'une au moulin de llungy, l'autre cbez M. de
Canlelou à Lingèvres; une troisième enfin,
chez un tanneur tic Ba~eux, nommé la Péraudièrc. Et, pour l'escorter ~ans ses expéditions, elle a\'ait recruté un homme d'une
audace inouïe qui brigandait depuis dix ans
dans la région ; il avait 11 ,·cnger la mort de
ses deux frères, tombés dans un guet-apens
et fusillés i1 Bayeux en 1796; on rappelait
David l'Jntrépide. Dix fois condamné i, mort
et certain d'être immédiatement fusillé s'il
était pris, Ualid n'avait pas de domicile; par
les nuits de tempête, il s'embarquait dans
un canot qu'il conduisait et. sûr de n'être
pas rejoint, il gagnait l'Angleterre où il servait de commissionnaire aux émigrés; on
as:-ure même qu'il n'était pas sans influence
dans l'entourage du comte d'Artois'. Quand
il séjournait en France, il logeait chr.z une
vieille dame, ancienne gouvcrnanle d'un conseiller au Parlement de Normandie', qui habitait seule un ancien hôtel de Bayeux et à
qui \Ille Henriette de \lontfiqucl l'avait
recommandé. David n'y tenait pas grand'place; quand il arrh·ait, il faisait basculer
deux marches de l'escalier machinées i1 son
idée, se glissait dans une caYité que cette
manœuvre découvrait et remettait la chose
en placr; toute la gendarmerie du Calvados
aurait pu monter au premier étage et en
redescendre sans se douter qu·un homme
était caché dans la maison où, d'ailleurs, on
ne le chercha jamais 8.
Tels étaient les moyens et le personnel
dont disposait d'Acbé 7 sur son nouvt&gt;au terrain d'opérations : une pauvre fille bossue
1. .-\rchi,·es natioo:iles. l)o)o,ier Montfiquet. F• 8li 1,
'2. luten·oga.toirc de l\ichard. ~liche! Guilherl,
7 jan\'ier I Rtl8 ..\1·d1iH s du grclfo de la Cour tl'usi~!
de lloul'n.
3. Déclaration du notaire Lcfcl.m·c . Lellr'e du prffct
,le la Seinc--Inlérîeure i Réal. ArdlÏn!s n:tlionalei:.
F' 8171.
i. a: Cel homme serait d'autant plus rsscutiel i
entendre qu'il a aecompa;,'Ill" M. Ale.1.all(/re td i\che;
c.hcz 11. do la Ch11pclle et qu'il pos~l!dc le~ secrets de
son cabinet. • Déclaration de Guilbert, 17 jam·ier 1R08.
.\rchin~~ tlu greffe de 111 Cour d'ao:si•es de HouC'n.
;",. M. Lucour. Al'ch1\'Cs 11alionall'~, p: Xli2.
6. l\enscigncm('nl~ communiqut:~ par Guîlbrrt l'l
1

TOU]tll/EBUT
formait son conseil, et son armée se compo- ment réparateur auquel la France devait le
sait de David l'Jnt,-épide. Du reste, il n'avait Concordai. L"abbé Clérissc, obligé par la dispas un sou vaillant; au commencement de position du local à faire presque ménage
l'automne, Mme de Combray lui envop huit commun avec Mme de Combra,. ne tarda pas
louis par Lanoë, garde-chasse qu'elle avait 11 s'apcrce"oir de l'allure louchè de la maison :
eu à son service et qui occupait maintenant c'étaient des conciliabules à voix basse, dr:une petite ferme à Glatigny, près de Brette- vi!-iteurs admis ]a nuit et disparus au petit
ville-sur-Dives. Lanoë était le type du paysan jour, des allées et "enues mystérieuses, bref,
rapace que l'appât d'un petit écu rend docile; tout le train d'une maison de conspirateurs,
jadis il anit servi de guide au baron de Com- si bien qu'un jour l'bonnèle curé prit à part
marque et à Froué, au temps où Mme de Lanoë et lui prêcba la prudence &lt;c lui prédiCombray leur offrait asile à Donnay; il avait sant de gra,·es ennuis s'il ne quittait au plus
même, pour cc fait, paru devant une com- tôt le service de la marquise "· )fme de
mission militaire et était resté près de drnx Combray, exaspérée, traita l'abbé de conco1·ans en prison; mais la leçon n'avait seni it dataire, injure qui, dans sa bouchl', signirien : pour trois francs il faisait dix lieues; fiait ,·enégat; elle eut lïmprudence d"ajouter
s'il se lamentait sur les dangers aux1quels ces que le règne de &lt;1 l'usurpateur ne durerait
missions l'exposaient, on doublait la somme pas toujours, et l{Ue les princes licndraicnt
et il partait content. Au milieu d"aoùt, il bientôt, à la têle d'une armée anglaise. rc•
alla chercher à Mandeville, pour l'amener à mettre les choses en place ». Et, dans sa
Donnay, d'Aché qui y passa dix jours el qui colère, elle quitta avec éclat le presbytère
y séjourna encore pendant trois semaines à pour aller demander a~ilc à son fermier,
la fin de septembre. Il del"ait y re1·enir en llébcrt 8 , logé dans un tournebl'ide qui serdécembre; mais il vit, it J'beurc où il s'ap- vait de cabaret, à la rencontre des routes
prêtait à s'y rendre, surgir, à Mandeville, d'llarcourt et de Cesny, et qu·on appelait la
Bonnœil en alarmes qui l'avertit de ne pas Bijude. Acquel triomphait; l'abbé, stupéfait,
~e montrer : ~lme de Combray était accusée se tenait coi, quand le malheur voulut qu'il
d'un crime et sous le coup d'une arrestation .... tombât malade. se mit au lit et mourùt
après quelques jours d'indisposition. Le bruit
Acquet n'avait pas vu, sans dépit, sa belle- circula, venaat du chàteau, que MmedeCommère s'installer à sa porte , très à l'affût Je hray l'avait (&lt; tué de chagrin »; puis on se
ce qui pou\·ait êlre désagréable à la marquise, parla, à l'oreille, d'un certain panier de Yin
il se mit à songer que, si un titulaire était blanc dont elle aurait fait cadeau au pauvre
nommé à la cure vacante de Donnay, il fau- prêtre; huit jours plus tard, tous ceux. &lt;1ui
drait bien le loger au presbytère, dont la tenaient pour Acquet étaient persuadés que
commune possédait la moitié, et que cette la marquise avail empoisonné l'abbéClérisse •
cohabitation gênerait considérablement Mme de &lt;&lt; après l'aYoir imprudemment admis dans
Combray. Celle perspectire réjouit Acquet, ses confidences 10 &gt;&gt;. L'émotion fut grande au
et comme il aYait des amis haut placés, \·illage: Acquet jouait la consternation; l'auentre autres le haron Darthenay, son voisin torité pré,·enue par lui, sans nul doute,
de Meslay, récemment désigné comme député commençait une enquête, quand M. de Saintdu CalYados, il obtint. sans grande peine, la Léonard, ne"eu de la marquise, maire de
nomination d'un desserYant. Peu de jours Falaise et très bien en Cour, parvint à étouffer
après, un brave prètre, nommé l"abbé Clé- l'affaire et à imposer silence aux malveillants.
ris!'-e, débarquait à Donnay, très disposé it
Cette première passe du duel engagé entre
remplir saintement les de\·oirs de son minis- Acquet de Férolles el la famille de Combray
tère, et bien éloigné de pré\·oir le sorl tra- avait eu pour résultat d'interdire à d'Acbé la
gique am1uel il était destiné.
maison de sa vieille amie : se sentant aux
Mme de Combray avait pris ses aises au prises avec un ennemi toujours aux agu&lt;•ts,
presbytère qu'elle considérait un peu comme elle n'osait exposer à une dénonciation
sa propriété personnelle, puisqu'elle en avait l"homme sur la tête duquel reposait le sort
pa)'é la moitié; elle se \·it forcée de céder de la monarchie. D'Aché, de lonl l'hiver, ne
une partie de l'immeuble, ce lfUÎ l'aigrit, dès parut pas à la Bijude; Mme de Combray y
l'abord, contre le nomeJ arrivant. Ile .son vivait seule avec son fil s Bonnœil et son fercôté, Ac11uel fit fètc à son protégé, le reçut mier Hébert : elle avait fait repeindre el
chaleureusement, le mil en ga rde contre les approprier la maison; mais elle souffrait d_e
agissements de la marquise, qu'il dépeigait se voir logée si mesq uinement et regrettait
comme une ennemie acbarnée du gouverne- les hautes salles el la quiétude de Tournebut.
Placl'nc sur les retraites de /k!lorièrt1 (d'AchéJ.
i\rcl1ives uatioonlcs, F7 8172.
7. Ou Jour de son arrin'·e à Mandc\illc, d'Achl'
a,·ail ll't.H.Jllé son 110111 de Drllorfrres coutre celui
d'Alexamll'e, précanli1111 (/Ili lui créai! en quelque
~rle dcu,; personnalités dirfèrcnles rt qui dc\·ait, en
ca, de rechel'chc!&lt;, faîn• hifurquer les polici1•rs,
K. François llt·berl. nC au \'C, a1wudi-.scment Je
Falaise, était fermier ,le la Bijudc depuis trente ans :
füuo Je Comùray 11vt1it en lui un e .coati 1nce absolue;
la Uijudc nait étC doanl•e en douaire i lime de Combray; la lermr rnpporlail 6 it 700 1t,,rcs par amwe .
O. Aucu ne prL'uvc. est-il Jwsoi11 de le dire, ne fut
apportC(' i l'appui de et•llc llL'CU!-:tllon; il ~- n doue

tout autant de 1m~somplions contre. Acquet )Ille co,~trc
sa bellc•mi!re; Acqucl pouvait :ivmr comnu_s le cr ime
- s'il v cul rrimc - pom· en accuser ensuile :ilrnc de
Combrà'J. liais il n"étnit pas muLile de 1ueutio11nt•ni:fait, car de semblable~ calomnie_~ se rC'produ1~ircul
plus tard, ri d'autres 11\·entures du même f::~l!rc ool
pu fnil'e croi re que \fmn de Com!iray sacnhu11, ~ns
scrupules, à lïntérèt de sou Jltlrh, les gens .11u'_cllc
cro,,1it trop ÎmL_ruils tic ses sC'rret~. "· de la Su:ot1Crl'
a tô'rl tl(! )&gt;arler 1rouiquement d1•s l'ic l imrs iimorenl~s
payant le _kur rie ... etc .. ,car 1·a~_usation, fondl•e. ou
11o11, rut pr1•c, 11lus tard, trl'!- nu sl'r1cmpnr la Jl~,llce.
10. l\a 11 port du pr,:ret ile b Semc-lnf't·ncurl',
.\n.:hn·es nationales, P Sli2.

1

1

_ _ -.

Au commencement du carême de 180G, elle à toute épreuve. Comme il était propriétaire
envoya une dernière fois Lanoë à Mandelille d'une ferme dans la commune de Saint- conté 1a morl aux premières pages de ce récit,
décida de sa vocation : Le Chera lier se fit
pour con\'enir avec d'Aché d'un moyen de
Arnould, aux environs d'Exmcs, on l'appelait
correspondance et elle repril, avec Bonoœil, le C/1e1•a/iei· dt• Saint-Arnould, ce qui lui C( officier royaliste n, non poinl tant par conla route de Gaillon, déterminée à ne plus donnait l"allure d'un gentilhomme. Il était, viction que par un ~entiment de générosité
qui le portait du ctité des vaincus et des
remettre le pied sur ses
terres de Basse-Normandie
opprimés. Dès les premiers
tant que son gendre y réjours de son enrôlement,
µ,-nerait en maitre, et bien
un coup de feu lui fracas!,;e le bras gauche-'; à
pers11adée que le prochain
retour du roi la \'cngerait
peine guéri de sa blrsdes humiliations qu'elle
sure, il se remet en camvenait d"1 supporter. Elle
pagne, est compromis dans
était, d'ailleurs, brouillée
une arrestation de dili.
avec sa fille qui n'était vegcnce : on empr;,rnnne
nue à Donnay que deux
!rois de ses amis; luilois pendant le séjour de
mème, arrêlé, panient à
prouver que, le jour même
sa mère, où elle n'a\'ait
où l'attaque a,,ail lieu au,
manifesté 11u'une admiraen\'irons d'Évreux, il rention très mitigée pour les
projets de d'Aché el avait
dait "isite, à Paris, à un
sénateur très ami du pouparu se dé:sintéresser comvoir, et les magistrats duplètement des tracas susrent s'incliner devant cet
cités à la marquise et de
indiscutable alibi. Le Cbrson e1ode à la Bij ude.
valier pourtan,t voulut comSi Mme Acquet de Féparaitre devant le triburolles s'en désintéressait,
nal qui jugea ses compaen elfet, c'est qu'un grand
gnons et plaida leur cause
événement s'était passé
daas sa vie.
11 avec l'éloquence de l'aL'EGLISE DU VILLAGE DE COllllRAr.
mitié la plus pure et la
Acquet savait bien que
plus héroïque , ; m~mc
le procès en séparation
quand il entendit prononintenté par sa femme se terminerait inévi- d'ailleurs, bien apparenté et de famille loucer leur condamnation à mort, il demanda,
tablement au profit de la demanderesse : chant à la noblesse.
dans un élan d'émotion qui émerveilla, à
les mam,ais traitements qu'elle avait endurés
Le Che\'alier est resté un des personnages
étaient de notoriété publique; tout le monde, les moins étudiés de l"histoire des troubles de partager leur échafaud. On se contenta de
à Falaise, la plaignàit et prenait son parti. Ce l'Ouesl : ses aventures, pourtant, méritent l'envoyer dans les prisons de Caen d'où il
procès perdu était, pour Acquet, la fin de la mieux que les quelques lig;nes, souvent erro- sortit au bout de quelques mois, pour rester
plantureuse existence qu'il menait à Donnay nées, que lui ont parcimonieusement consa- à Caen même, sous la surveillance de la poet, non seulement il eût rnulu gagner du crées certains chroniqueurs de la Chouannerie. lice, et c'est alors que son existence devint
temps, mais il souhaitait secrètement que sa C'est une figure très spéciale, copieusement une extravagante épopée.
Il se lrom·ait maitre d'une fortune assez
femme mit de son coté quelques torts bien romanesque, un peu éaigmatique comme il
importante
_: sa chevaleresque conduite à
établis et fit ainsi regagner, à lui, défendeur, convient, el qui tranche, par une nuance de
sinon les sympalhies, du moins une chance galanterie et de scepticisme, sur le food uni- l'affaire d'fü,rcux lui avait valu, dans le
de voir repousser la demande en séparation formément héroïque et brutal du tableau•. monde de la Chouannerie, une célébrité telle
que, sans le connaitre autrsmcnt que de
qui causait sa ruine. Pour mener à bien cette
(( Né généreux et amoureu1 de gloire)), renom, Mme de Combray avait traversé la
machiavélique combinaison, il m:inifesta l'in• ainsi qu'il le disait lui-mème, il était le fils
tention d'entrer en arrangemeal avec la d'un conseiller garde.marteau de la maîtrise Normandie pour ,,enir, comme Lien d'autres
famille de Combray et il dépècha à Mme Ac- des eaux et forêts de Vire. Un séjour de plu- dames royalist!!s, visiter le héros dans sa
&lt;Juet un de ses amis chargé de poser les sieur~ aanées à Paris, où il reçut les leçons prison et lui offrir ses services : il eut des
hases d'une transaction. Cet ami, nommé Le « de maîtres de toute sorte, tant pour les admiratrices qui l'adulaient et des flatteurs
Che\'alier, était un beau garçon de vingt-cinq sciences que pour les beaux-arts cl les lau- qui l'exploitèrent; comment celle tête, un
ans•, aux cheveux poirs. au teint mat, aux gues étrangères~ 1&gt;, avait complété son édu- peu chaude, de vingt ans aurait-elle résisté à
dents Uancl1cs. Il avait les yeux tendres, la cation. Il était rentré à Saint-Arnould en de telles griseries en cette étrange époque où
\'oix chaude et, par surcroît, une tournure 1799, fort embarrassé du cboix d'une car- les plus sages déraisonnaient? Ou moins sa
élégante, une bonne humeur inépuisable, rière, lorsqu'une rencontre avec Picot, chef folie fut-elle généreuse.
A peine hors de prison, apitoyé par la
malgré son air mélancolique, el une audace de division du pays d'Auge, dont nous al"ons
misère des chouans amnistiés, véritables
1. • Extrait des regislres di?. la paroisse Xotrc-Oamc
cicmcnts pour l'obligeante êrudition arec laquelle il Jétais en contcmpl~tion dc,·ant cet homm1: don! Jal"ais
de \ire : le 2 mars 1i80 a été baptisê un 1ils, nê di!
m'a guidt•,
ce jour du légitime mariage de Charle,• Frani;-ois•llari11
entendu lanl Je fois ,·a.nier le courage: Je ne pou tais
J,e Sénl•ca l se trompe sur certains points, mais son
Le Chenlil'r, comeiller, ,rardc•marteau de la maitrise
conci lier ce ton simple, modeste, distingm\ avec les
tCmoiguag:_e est précieux cependant et nous y aurons
des Eaux et Forêts de \'1re, et de dame \for1e-A11ne~
actes
de courage 11u'on lui allr1huail : il était nHu
queh1uefo1~ recours.
J1cquel inl'-Suzannr Dumont, son épouse. Xommt!
d'un habit noir, dans un costume correct, é!Cg:mt,
- • Le Che,·alicr ét11il memhre tri•s cl1êri d'une
Armanrl•Viclor por Armoud-1,ouis Oumonl de la' fto.
c1u·1.I était _bien _rare d~ 1·01r à c~lle époque .... li h'ait
famil_fe dont une partie habitait Tinchebray cl l'autre
rhclle, rcpré:.cntl· par dame l/aric-Suzanne•llenée du
en viron cmq pieds, crnq ou six pouces, mince mais
llcr111ères•lc-Patry,
à
un
kilomt!trc
de
ma
famille.
li
parfaitement proJlOrlionn,~. ,
llonthra.r, t•pouse de Philippè Dumo11L 1 conseiller ,
n'était pas de Jù_ur où nous ne \'Îs.sions quelque
ma.rraînê de l'enfanl. ,
3. Dillard de \'eaux, blémoire,, t. lJI , p. 21'.
membre
de
rt:Ue
lnmille
Le
Chc,·alicr.
Pour
aller
Je
2. Un écrirain normand, Charles Le Sénêetil, tlont
4. « A J'arTaire du Gast ,, dit La !)1colièrc. UiU.rd
~Ïn~hchray
chez
son
1
1arcul,
M.
de
la·
Hochcllc,
il
l•toit
de Veaux donne une autre \'Crsion :
nou~ aurous plus lard â citer les trm,·am, se soun••
md1spc11sable que Le t.:he,alicr Jlassàt dans noire pare :
nait d':noir ,u , t'lanl enl'ant, Le Chcn1licr, cl avnil
« En faisant une patrouille dans les em·irons du
r.'est
lâ,
qu'rtant
chez
mon
oncle,
je
l'ai
rencontré.
consigné ses imprc-.sions dan~ des noies mo.nuscritcs
haras du Pin, J,e Che,·alier plaça nonchalamment
J'ai
assisté
penrlant
une
demi.heure
il
une
conversa'!~·a liicn \Oulu me communiquer 31. BCuel, l'arcltison c,piugolc sou,s son liras; le eouj' partil el dixtion soutenue u ·ec le n,cilleur ton, cl fnoue que je
1·1stc ,ln Cah·ados, ii qui j'adrrs~e ici Ions m!'s rrnwr•
neuf balles lui bmt!rcnt l'l'paulc ,. il émoir~,, l. llf,
n'ai ril'll compris ni reLenu de cc 11m s·c~t dit, car p. 215.

�. - - 1l1STORJA
nable; le personnage qui surgi,saiL dans sa
parias dont les bandes affamées vivaient d'ex- d'autres faisaient le guet; on partageait jn~vie
répolldail si bien à l'idée qu'elle se faipédients ou d'aumônes, il prend à sa charge qu'au dernier sou l'argent du gouvernement,
sait d'un héros; il était si beau, si brave, si
en
ayant
soin
de
rèplaccr
dans
les
coffres
« les royalistes sans aveu de tous les partis,
généreux; il p:irlait avec tant de douceur et
les nourrit, les loge, le, entretient )) , tou- celui appartenant au, particuliers; quelques
de
politesse que Mme Acquet, pour qui ces
jours suivi d'une douzaine de ces parasites heures plus tard la bande rentrait à Caen el
qualité,
étaient rle surprenantes 11ouveaulés,
dont la troupe dépenaillée encombrait le c~fé les réunions bruyanl e; du café llervieux
l'aima,
dès
le oremier jour, « d'un amour
llcrvicux, où il tr.oait sa cour el où lraînaicnl, n'étaic1,t mèmc pas interrompues.
effréné:;&gt;&gt;. Elle s'associa à son existence avec
Ce
qui,
en
dépit
de
ces
équipées
que
peren outre, des maitres d'anglais, de mathéune ardeur qui excluait tout autre sentiment ,
matiques el d'escrime qu'il avait 11 sa solde sonne, d'ailleur~, ne jugeait dé,honorantes,
clic voulut être si bien à lui que, perdant
et dont il recevait. les leçons entre deux par- rend particulièrement attachante la figure de
Le Chevalier, c'est la douleur intime et pro- toute retenue, elle adopta son aventureuse
ties de pharaon.
fonde
qui assombrissait sa vie d'aventures. Il façon de vivre, se mêlant aux déclassés qui
Le Chevalier avait le cœur ardent, la bourse
entouraient son amant et fréquentant avec
toujours ouverte; il parlait facilement el a\'ait épousé en 1801 - à ,ingt el un ans,
eux les auberges et les cafés de Caen. Il était
« avec. le ton du barreau &gt;). li apportait à ses alors qu'il était détenu à C1en- une jeune
parvenu à se soustraire à la surveillance de
affections une sorte d'exaltation passionnée : fille un peu plus âgée que lui, Lucile Tliila police de Caen; il entreprenait secrètement
boust,
dont
le
père
avait
été
directeur
des
il apprit, en prison, la ~ort d'un de ses
des voyages à Paris éü il avait, disait-il, des
amis, Gilbert, guillotiné à Evreux, et, comme domaines!. Il lui fallait s'échapper de ~a
amis
dans l'entourage même de l'empereur;
1p1elqu'un le félicitait de sa prochaine mise prison pour passer qut']ques rares heure~
il
courait
les roules de ~ormandie, connu de
en l1berlt\, il répondait : - &lt;&lt; Ah l mon bon auprès de sa femme qu'il chérissait d'auta11t
tous les anciens chouans, causant avec eux
que
le
plus
souvent
son
amour
était
réduit
à
camarade ! Était-ce une lcLlre &lt;le félicitations
du bon temps où l'on faisait h guerre aux
q11'il fJllait m'écrire? Mon c1rur vons c,L-il s'exhaler en lettres brùlantes et non dénuées
131eus et ne cachant pas que, le jour où il
si peu connu et ne sa vrz-vous pas combic:i de littérature. C'est en prison qu'il apprit la
le
rnudrait, il n'aurait qu'à faire un signe
je chérissais Gilbert? Oui, le bonheur de mes naissance d'un fils né de celte intermittente
pour
voir se ranger autour de lui toute une
jours est i1 jamais détruit; rien ne peut union, et, huit jours plus tard, la mort d(• la
armée. li entretenait, au reste, une petite
femme
adoré(•
qui
l'a\'ait
rendu
père.
Son
remplir le vide de mon cœur .... J'ai vécu ....
troupe de gens déterminés qui portaient ses
Oh! bien trop! 0 devoirs divins de l'amitié cliagrin fut immense; il rn mit à aimer son
messages et composaient son état-major.
et de l'honneur, que mon cœur brûle de l'nfant de toutes les forces de son âme exalNombre d'indices ne permettent pas de
vous satisfaire! 0 moment de l'anéantisse- · tée, et, de œ jour, oo peut affirmer qu'il
ùouter que leur grande ressource était l'enn'eut
plus,
à
proprement
parler,
d'autre
ment ou de l'éternité, que vous me semblerez
li!vemcnl des fonds de l'lttal transportés par
doux 11uand je les aurai remplis! &gt;) Telle affection. îl avait vécu si vite qu'à vingt-trois
les voitures publiques, et c'est de ces butins
était la manière de Le Chevalier, et celle ans il était lassé de l'existence; sa seule
que s'alimentait la caisse du parti, le trésoatrectalion détonnai L singulièrement dans le préoccupation était l'asenir de son fil~ qu'il
rier Bureau de Placène étant depuis longavait
r.onfié
aux
soins
d'une
brarc
femme,
monde 011 il vivait; son opulence rclalive, sa
temps blasé sur la provenance des fonàs qu'il
nommée
Marie
Hamon
;
il
traçait,
pour
ce
générosité, un certain mystère qui planait
recevait. Certaines concordances de dates
bambin
au
maillot,
une
règle
de
conduite
sur sa vie lui donnaient, sur les chefs les
sont singulièrement probantes : ainsi, au
plus populaires, une sorte d'avantage : on « qu'il fuie la corruption, la séduction et
commencement de décembre 1805, d'Aché
savait qu'il rêvait de « projets gigantesques » toutes les passions hontruses et violenles;
est à Mandeville, chez Mont fiquel, ~i dénué
qu'il
soit
ami
comme
oo
l'étai!
dans
l'ancienne
et ses partisans le considéraient comme étant
d'argent ![HC ~fme de Combray, on l'a vu, lui
Grèce,
amant
comme
on
fut
dam
l'antique
de taille à accomplir de grandes choses.
envoie,
par Lanoi.!, huit Joui, d'or; cependant
En réalité, Le Chevalier dépensait sans Gaules .... ))
il
songe
à passer en Angleterre pour en rameAu rést1mé, ses exploits, sa captivité, se,
compter son patrimoine qui se trouva bientùt
ner les princes: une somme importante lui est
malheurs
intimes,
sa
faconde,
son
courage
et
singulièrement réduit' : la caisse du parti
nécessaire' pour Lli,poser son voyage el parer
dont un ancien officii.:r de Frotté, Bureau de sa belle prestance faisaient de Le Chevalier
aux
éventualités d'une si audacieuse tentative.
Placèoe, s'intitulait pompeusement le tréso- un héros de roman et voilà l'homme qu'Aclime
Acquet est instruit~ de la situation par
1·ie1· général, la caisse du parti était vide cl, quct de Férolles jugea bon de « décocher l&gt;
sa
mère
qu'elle est venue voir i, Donnay, et,
pour la remplir, des instructions 11 venues de à sa femme. Sam doute l'avait-il connu par
le 22 décembre 1805, la diligence de llouen
l'intermédiaire
de
quelqu'un
de
ses
anciens
haut 1), sans qu'on sîtt nettement de qui elles
à Paris est attaquée à la côte d' Authe\'ernes,
émanaient, recommandaient aux fidèles le compagnons de chouannerie; il le reçut à
distante de trois lieues seulement du chf,teau
pillage des caisses de l'Ùal. Le Chevalier, Donnay, lui prêta, pour se l'attacher. d'assez
de Tournebut. Les voyageurs remarquèrent
dont la manière de virre avait peu à peu fortes sommes que Le Chevalier distribuait
qu'un des brigands, vêtu d'un costume miliaussitôt
à
la
mcu
le
de
parasites
qui
ne
le
di\ten&lt;lu la surveillance de la police, en protaire, et que ses camarades appelaient le
quittait
pas~
:
Acquet
lui
fit
confidence
des
fitait pour faire de rapides absences. Certains
D1·agon, é1ait plus mince et plus actif que
al'aient remarqué que chacune de ses fugues projets &lt;le séparalion dont le menaçait sa
les
autres, si bien qu'on l'~ùt pris « pour
coïncidait ordinairement avec une arrestation femme et le pria d'user auprès d'elle de ~a
une
femme habillée en homme 0 l&gt;. La même
de diligence, chose fréquente en Normandie séduisante éloquence pour parl'enir à un
bande
opérait de nouveau, au même lieu, le
à celle époque el considérée par tout 1e parti arrangement amiable.
1
:-5
février
1806; ainsi que dans l'affaire préOn nun'luc de renseignements sur la
comme jeu de bonne guerre; la plupart
cédente,
elle
disparut, le coup foi t, si rapidu temps, d'ailleurs, l'exploit n'était pas façon dont s'acquitta de sa mission ce condement
qu'on
pensa bien qu'une maison des
de nature à éveiller grands scrupules, le ciliateur que, sans son mari, la pauvre
environs lui senait de retraite; les soupçons
femme
n'aurait
jamais
connu.
Elle
s'était
conducteur de la voiture, et souvent aussi
se portèrent sur le chàlcau de ~lusscgros 7 ,
son escorte, étant de complicité avec les donnée, autant par inexpérience que par
situé à trois lieues d'Autheverncs; uni ne
chouans; on tirait seulement quelques coups surprise, à un homme qui, pendant cinq am,
songea alors à Tournebut, dont les maitres
de fusil ou de pistolet pour simuler un com- l'avait martyrisée; elle vivait à Falaise dans
élaicnl absents depuis sept mois. C'est en
uo
isolement
dont
s'accommodaient
mal
son
bat; les uns ouvraient les caisses, tandis que
besoin de tendresse et sa nature imprcs~ion- Réal, 11 octobre 1807. Arrhives nationales. I" Still.
l. \'oici, eslimé par lui-m~rnc, à quoi se réduisait
sa fortune vers 180~ : une maison i, Caen, érnluéc
.t0.000 francs, ltnc petite ferme et un bois dans les
cnvil'ons dt! \'ire, evalués '.!5.000 francs. l'l'éanccs certaines 50.000 t'rancs . .lrcl11vcs nationales F1 81 i:!.
'l!. Renseignements particuliers.

;;. llcmcigncmcnls particuliers
4. « li. Acquet me prèla 2.400 francs que je lui
3i reudus, il y a quatre à ci1u1 mois. ~ lrllrc tic L,·
Chevalier à Réal. Archives uallonalcs, F' 8171.
5. Lettre du préfet ,le la Seine-inférieure à

ü. Dèclaralion du sieur llurgaull, propriélai1·~, tl,••
meuranl à Paris, rue de la Pa,~, n" 14..\rchi\'CS 11a•
Lionalcs. F 817':l.
7. Hècapilulalion ril's faits qui sr licnl au procès ,les
,lames Combray. Archives nalioualcs, F1 8170.

"-------------mars, seulrmcnt, qu'y revint Mme de Combray, cl c';sl, en a1Ti! qnc .d'Aché, copieusrmcnl leste cl argent, se décidait à franchir Je
détroit pour porter aux princes les ,·œux de
leurs fiJèlet provinces de l'Ouest.

T OU1t,'N'E'BUT

--,

Depuis qu'il hahilait .Mandeville d'Aché
n'avait pas perdu son temps. C'6tait une
entreprise délicate que d'orrraniser dans les
co?di1ions où il se trouvait, un' passsage
oflrant quelques chances de réussite. L'embarquement était relativement aisé et David
~'/i'.t1'ipùle se chargeait d'y pourroir; mais
11 importait suriout d'assurer le retour 1 et
l'abo_rdage cland1:s1in de la. côte frança ise,
garme de patrouilles, sillonnée jour et nuit
par les douaniers et gardée par des sentinc~lcs sur Lous les points où un ba,lcau pouYa1t approcher du rivage, présentait des difficultés presque insurmontables. D'Aché fit
choix d'une petite crique, au pied des rochers de Sainte-Honorine, à deux lieues à
peine de Trévières. David, qui connaissait
lo~s les côtiers de la région, acheta à bon
prix la complicité d'une des virrics chargées
de la surveillance de la mer~. On coo\'int
avec cet h?mme d'~n système de signaux qui
permettraient de n aborder qu'en cas d'absolue sécurité.
C'est par une nuit de tempête à la fin
d'avril 1806, que d'Aché prit la m~r dans un
canot de dix-sept pieds de long que dirirteait
0
seul David l'Jntrépùle. Après cinqu antc
heures de traversée, ils abordèrent en Angleterre cl David regagna aussiLôt le larrre
tandis que d'Aché se meltait en roule p~u;
Londres.
On s'imagine aisément quelles devaient èlre
les impressions de c~s fanatiques de la royauté
lorsqu ils_ approc?a1en~ de ces princes pour
lesquels 11s se del'Oua1cnt depuis tant d'années; traqués sur la terre de France et
poursuivis comme des malfaiteurs ils se fi,,.u.
•
'
0
r?•e~t trournr a Londres l'accueil l[UC mér1~a1t l~u~ héroù!u_e fidélité : ils se prépara1en L a ctre trrutes en fils par le roi en
amis par les princes, en chefs par les ~migrés qui allendaieol impatiemment, a1ant de
rentrer en France, qu'on la leur eût reconquise .... La déception était cruelle: ce monde
&lt;le l'émigration, que ses malheurs et son
incommensurable vanité rendaient si facile à
duper, avait été victime de tant de faux
chouans, d'espions déguisés ou de simples
csc.rocs, tous apportant des plans de reslauralron, se les faisant payer et s'esquivant
pour ne plus reparaitre, que la méfiance à la
lin, avait pris la place de celte assu;ance
can.dide d~s premiers lemps : tout Français,
arrivant a Londres, é1ait considéré comme
un aventurier el, autant qu'on peut lire dans
une histoire ferm~c, - car ceux qui ten-

tr1:e?L l'expérience d'une ,·isile aux princes
rx,lcs ont rcspecluensrmcnt fait silence sur
leur déconvrnuc, - il semble Lien qu'un
rapprochement avec l'émigration réserrnit
aux royafülcs mililanls de terribles déboires.
D'Aché 1ù\chappa point à celle désillusion,
cl, quoiqu'il fùl resté muet sur les incidents
de son séjou r à Londres, on sut qu'il y aYaiL
ét6, &lt;lès !'ab?rd, mis en prison et q~e, &lt;l,·
deux mois, 1l ne put parvenir à approcl1cr
le comte d'Artois et moins encore le roi
exilé.
M. de la Châpelle, qui était alors le personnage inOueot de la petite cour d'llarlwel,
!e fit corn paraitre, le questionna sur ses proJel.s, s'~ppos~ à cc qu'il fùt reçu par les
prmccs , mais le mit en rapport avec les
minis~.rP~ du roi George; tout individu apportant l 1dcc de quelque macbioalion contre le
gournrnemen~ de Napoléon élait toujours,
chez ces dcrmcrs, bien venu et écout1\.
Après trois semaiues de ronférences on
arrêta, pour le printemps de 1807, un' débarquement qu'appuierait une levée générale
des paysans de l'Ouest. L'attaque simulée de
Porl-&lt;;n-Ilessin permellrai l de s'emparer, par
surprise, des îles Tabitou et Saint-Marcouf
ainsi que de Port-Bail, sur la côte occideo~
tale du Cotentin; la destruction de, chaussres
qui défe?dent la partie basse de la péninsule
assurerait le succès de l'entreprise en isolant
Cherbourg, pris à revers el enlevé sans résistance possible. Le corps d'inrnsion, concentré
sous les forts de la ville, ayant là une retrai.e
assurée, descendrait par Carentan sur SainlLô et sur Caen à la rencontre de l'armée de
paysans et de réfractaires dont d'Aché ,,.arantissait le concours; il se faisait fort de ~éuoir
vingt mille hommes; le gouvernement anglais en offrait tout autant en soldats russes
et suédoi~ q11'il se chargeait de transporter
sur les cotes de France; en altendant afin
de parer aux dépenses que ofo:issiteraie~l ces
préparatifs, un « crédit illimité &gt;&gt; était ouvert
11 d'Aché sur le banquier Nourry de Caen•.
~on séjour à Londres dura près de trois
mois; vers la fin de juillet, une fré"ale anglaise le ramenait à la station de l'amiral
Saumarez qui le reçut avec de 0 -rands é"ards
0
et fit appareiller, pour Je cond;irc à la côte
un brick de quatorze canons. Quand oo fut'
la nuit, il quelques portées de fusil du rivarr~
&lt;le Saint-Honorine, d'Aché exécuta lui-mê~c
les signaux convenus auxquels la Yirtie
de
0
terre ne tarda pas à répondre. Une heure
après: le canot_ de David rtnt1'épùle accost:iiL
1~ br,?k. a~gla1s et, avant le lever du jour,
d A.die cla1 l rentré à ,1aodeville cl faisait
1:artager à ses Mies la joie que lui causait
l ~eureux succès de son ,·oyage. EL, tout de
smte, on fit des projets : on décida, sur-lechamp, que le chàteau des Monfiqncl seni-

rai! d'~sil~ au roi durant les premiers jour~
qm smvra1enl le débarquement 1 • Huit mois
devaient s'éconler a\'ant l'entr,:e en campag:ne
tL cc temps suffisail à d'Aché, l'argent ~ne
manquant_ pas. pour préparer ses opérations.
com·1en~ de dire tout de suile que le
cabmet anglais, en spéculant sur le fanatisme
de d'Aché comme jadis sur celui de Gcorrres
0
Cadoudal c~. de ta!1t d'autres, n'était point du
tout &lt;l:i.ns 1111 Len llon de tenir ses promesses;
sa poli~ir1ue h~ineuse contre Napoléon lui
suggérait celle rnfamie de stimuler les naïfs
~oy_alisl.cs de France par des espérances qu'il
cla1t Lien .déterminé à ne pas réaliser; il les
ab~ndonna1l lorsqu '.i1 les voyait engagés au
P?•~l de ne pouvoir reculer, peu soucieux,
&lt;l a11leurs, de les pouss(•r à l'échafaud et désire~x seulement d'entretenir en France des
a~1taleurs et de les acculer à une situation
désespérée, dans le but de susciter parmi
eux quelque assassin qui débarrasserait Je
monde de Bonaparte. Sans doute est-ce là
un.e. d:s caus~s de l'obslinalion des princes
exiles a ne pomt encourarrcr les tentatives de
leurs partisans; connaissai~nt-ils le piè"e tendu
à la loyauté de ces malheureux? ~•~saicnlils les mcllre en garde dans la crainte de
~'aliéner le ?ouvcrnement anglais? Papienl1ls de ce prix le loyer d'llarlwel? Cette histoire des intrigues qui se jouaient autour du
prétendant est pleine de mystères ceux qui
y furent mêlés, tels que Fauch;-Ilorel ou
!lydc de Neuville s'y perdaient eux-mèm13,, et
1I fal_Iut le grand jour de la Restauration pour
ou vr1.r les yeux des principaux intéressés sur
certams dél'Ouemenls qui se trouvèrent
n'avoir été que des trahisons.
En ce qui concerne d'Aché, il semble bien
certain qu} ne reçut des princes aucune prom~sse, qu il ne fut mrmc pas admis en leur
~res~o_ce et ,que les ministres ao3lais, seuls,
l exc1lerent a se lancer dans l'extraordinaire
aventure 011 ils avaient bien l'intention de 1
1a,sser
·
· Ainsi le crédit illimité ouverte
périr.
chez le ba_nquier l\'ourry n'était qu'un leurre:
t?ut en laissant croi~c _aux conspirateur, que
1argent ne leur Îèra1t pmais défaut on lin1 •_
. d'avance ce crédit à ::;0.000 francs
'
i
Lait
l
cet_te duplicité indigna jusqu'aux policic:s
qui, plus Lard, eo eurent la révélation.
li n'est point facile de suivre d'Aché da
' ns
le_ trava,·1 occu.Ile qu'il entreprenait : il appor~ail tant. de so'.~s et de précautions à échapper
a la rI'.c~ q~ 11 ~• du_ mGn~e coup, dépisté la
posterite . c est a peme s1 qudques jalons
pe1:mette~t de . suivre sa trace pendant les
~ro1S annees .cim marquèrent l'apogée de son
etonnante existence.
On le trourc d'ahord, pendant l'automne
de 1806, à ,la Bijude où Mme &lt;le Combray
restée à Tournebut, av:ût charoé llonnœil ~
Mme ,\cquet d'aller le recevoi~. li s'agissa~t

1. ~ lin jour jr. l_ui faisais ous,·n·cr qu'en drsccn
da.nt a lcrn• 11 aurait pu l'ire arrèté; mais il m'appr,~ al_ors quïl ne. courait aucun risque, parce ,1uïl
av~,t . a lu, ses ~,gnaux, cl par là il e11lcudail celui
11_111 signale sm· la_ &lt;'Ôle. Il s'embarquait à cl,rnx petites
lieues de :lande , die : . c'élnil Joui près tf,, là que rn
l~ouva,l ! 1111lmdu r1111 lui faisait des sin-11aux en
rq,ons.. a ceux qur Oeslorii•rcs faisait av~nt tl~ dübarqucr. - D. - M. [kslurières vous a-t-il dit corn-

bicn il lui en. avait co_ùlé pour gagner la vigie? _
Il; - li ne ma p~s ~les1gné la somme. mais il m·a
d1l que cela l 111 coula, l cher. »
l11lcl'rog,_,1oirc clc Guillaume. dit Lanoë, j fdnicr
l8~8. Archl\·es cl!-' grelfedc la Cour d'assises ,le Jloucn.
t .. lnterro,:a101rc oie llme de Combray ~ aoùt 1807
Al'~lll\'es ,lu g-rcfl'c de la Cour d'assises Je llouen. ·
,,. « m!!c Acgucl se rappelle que lorsqu'elle vil
~[. Dcslor,erns, il y a un an, à Donna~, il fui apprit

~u.c .le_ g-ouvcrncmcnt. anglais lui avait donné crécliJ
1ll11mlc sur un banquier de Caen. ,, Déclamt i 011 I
,l!nll' Acquel, 9 octol,rc IR07.
&lt;P
4 . ."· 1.a mai~c,n des )l.onlfiqucl avait éh; tlcsli1111 •
rcce1011· le 1·01, s'il cla1 l débarqué incou•uilo
P. a
qu'elle était le centre des habitudes cf,, Uc-lo' ynrce
on complait aussi sm ll. de Cantclou ~ichc' ricrP;~:
lai~c des environs de llareux. » Dfrlarapropr1&lt;•·
,lf,11e A,·quet, 20 déccmb,·è J807
ion de

l!

�r--

T OUJ?.NEBUT

111ST0'/{1.ll

de Jui procurer un porteur d'ordres rompu
aux habitudes et aux dangers de la Chouannerie. Mme Acquet avait proposé, pour remplir ces îooctions, un AllcmanJ nomméFlierlé 1
que Le Chevalier recommandait. Flicrlé s'était
distingué dans la Chouannerie; spadassin
émérite, il avait éLé mêlé à tous les complots.
Venu à Paris à l'époque du 18 frncridor, il y
avait reparu au moment où Saint-Héjant préparait sa macbin'e infernale; il I sPjourna de
nouveau pendant trois mois lors de la conspiration de Georges. Depuis deux ans il vivait,
en attendant quelque nouvel engagemt'nt,
d'une' petite pension sur la caisse royale el,
quand les fonds manquaient, il se faisait h'!!Jerger par se!:&lt; anciens compagnons plus fortunés, rôdant de Caen à Falaise, de Morlain à
llaveux ou à Saint-Lô, pous5:ant même ses
exèursions jusque dans la Mayenne'. Bien
qu'il ne l'eùt pas avoué, on peut affirmer
qu'il élait un des hommes employés ordinairer:pent aux alla4ues des voitures publiques :
c'était en ce genre un professionnel: on l'appelait le Teisch '.
Convoqué à la Bijude, il s'y présenta un
matin de la fin d'octobre; le soir du mème
jour, tandis qu'on était à table, d'Aché arriva
à son tour; on causa, - assez ,,aguement
du grand projet, - mais beaucoup des anciens camarades de la Chouannerie; malgré
son accent tudesque des plus prononcés,
Flierlé, sur ce sujet, était intarissable. D'Aché
el lui couchèrent dans la même chambre et
cette intimité dura deux jours pleins, au bout
desquels on convint que Flierlé serait employé, en qualité de courrier, aux gages de
cinquante écus par mois. Cette nuit-là, Lanot
conduisit d'Aché jusqu'à deux lieues de la
Bijude et le mil sur la route d'Argentan ·~ .
Ici, nouveau jalon: le 26 novembre, J'inspecleur de police Veyrat informe eu loule
bâte Desmarets que d'Aché, tant cherché
depuis deux ans, a débarqué la veille à Paris,
descendant de la diligence de Rennes avec un
nommé Durand "· Celui-ci, laissant sa malle
au bureau, s'é1ait logé dans un hôtel de la
rue Montmarlre, d'oti il élait parti, lf' matin
mème, pour Boulogne. c&lt; Quant à d'Aché,
écrivait Veyrat, il n'avait ni malle ni paquet
el il a disparu dès qu'il fut descendu de voiture; les recherches que l'on a faites aux
1. FlicrlC Ctait nC à l,eibs\adl, dans le duché de
~eu bourg, en~A!lemagnc. 11 a\·ail_quaranle ans en 1808.
'2. Les rl!vêlations de Flierlê fournissent des indicalîons prècic~ses _sur , I? sort de~ anciens. chouans
pendant la pénodc 1m~er1ale: vo1c1 un extra1l de ces
1 nter;ogaloires: « D. Etiez-vous pay~ _exaclemenl? R. Oui, exactement.. - D. Y ava1t-1l beaucoup de
monde payé comme \·ous? - R. Nous pouvions ètre
une cinquantaine, parce qu'on ne pcnsio1mait que les
chouans qui avaient ètC orficiers. On donnait se ulement des secuur3 aux simples soldat s qui Ctaicnl dans
le besoin, on ,•n logeait même dans les maisons particu lières et on p!lyait leui· nourriture. On en plaçait
aussi comme domestiques chez les Jlarliculicrs riches. ti
Archives du grcll'c de la Cour d'assises de Rouen.
3. Le /Jeutslt (l'Allcmand ).
4. , En le reconduisant suz· la route pour le mcl\rc
dans le chemin de Paris, il me tlil qu'il a\'ail étC eu
Angleterre pour se concerter avec M. de la Chapelle;
que, 5il pom.·3it lui être utile, il le? fera it , mais qu'il
n'y ,·oyait pas encore bien clair. , lnterrogat~ire de
(;uillaume, dit Lanoë, 2 septembre 1808. 1\rclmcs du
~relfe de la Cour d'assises de Rouen.
~1. On s'ap('l'~·ut que cc llu1·nud Ctait un placide

maisons garnies et hôtels du voisinage n'ont
rien produit. l&gt; Desmarets mit en campagne
ses meilleurs agents; mais tout fut inutile :
d'1ché resta introuvable.
Il était à Tournebut 6 où il demeura un
mois. Il est probable que cc passage à Paris
cl ce séjour chez !!me de Combray étaient
motivés par un pressant besoin d'argent: :1
cette date, d'Acbé avait épuisé le crédit ou vert
chez le banquier Nourryi croyant la source
intarissable, il l'avait exploitée largement7;
sa déception fut cruelle quand on l'avisa que
sou compt~ était définitivement clos. li se
trou\'aÎt de ~uveau sans argent, et, par une
coïncidence u'il faut bien signaler, tandis
qu'il séjourn, il à Tournebut, eu ce mois de
novembrf' 1806, la diligence de Paris à Rouen
fut dévalisée au Moulin de ~louflaiues•, à
quelque cent mètres d'Authevernes où avaient
eu lieu les précédentes attaques. Cette fois le
butin lut JDédiocre; quand d'Aché reprit le
chemin de Man4eville, il n'avait que six cents
francs pour toute ressource 9 •
Il dut passer l'hiver dans une oisiveté tor•
turante: nul ipdice de ses agissements jus•
qu'en février 1807 . Le temps des grauds événements était proche, et il était urgent de les
annoncer. Il s'arrêta à l'idée d'un manireste
qui devait être répandu à profusion dans
tau te la province, et ne laissa à personne le
soin de le rédiger; celte proclamation, faite
au nom des princes, stipulait l'amnistie générale, la conservation des autorité~, la modifi- •
cation des impôts et l'abolition de la con•
scription ,q_ Lanoë, mandé à :Mandeville, reçut
dix louis et le manuscrit de ce manifeste avec
ordre de le faire imprimer aussi secrètement
que possible 11 • Le madré :Normand promit,
glissa le papier dans la doublure de son habit et, après une tentative infructueuse - et
probablement assez molle - auprès d'un
apprenti typGgraphe de Falaise, il le remit à
Flierlé, avec toutes les recommandations de
prudence, mais en y joignant cinq louis seulement 11 • Flierlé s'adressa à un libraire de la
Froide-Rue à Caen; celui-ci, .iprès avoîr pris
connaissance du tex te, refusa son concours.
Ici se place un incident dont il est dirücile
de démêler l'importance, qui semble avoir
été considérable, cependant, à en juger par
le mystère dont il resta entouré. Soit qu'il

eût reçu quelque communication urgente
d'Angleterre, soit, plutàt, que, dans son dé- .
nuement, il eût pensé à réclamer l'assistance
de ses amis de Tournebut, d' Aché expédia en
hâle Flierlé il !!me de Combray et lui remit
deux lettres en lui recommandant la plus
extrême discrétion. Flierlé partit de Caen à
cheval, le 15 mars au matin. Le lendemain,
à l'aube, il arrivait à Rouen, et, tout de
suite, il se rendait rue de l'Hôpital, chez une
modiste, la dame Lambert, à laquelle était
adressé un des billets dont il était porteur .
« - Je le lui remis, dit•il, sur son escalier,
sans lui parler, parce qu'on m'en avait donné
l'ordre, et je partis dans la matinée même
pour Tournebut où j'arrivai entre deux et
trois heures. Je donnai l'autre lettre à
lime de Combray qui la jeta au feu après
l'avoir lue 1::. . )J
Flierlé coucha au chàteau; le lendemain,
Bonnœil le conduisit à Louviers et lui confia
là un paquet de lettres à l'adresse de d' Aché.
Tous deux se dirigèrent ensemble sur Rouen,
et !'Allemand prit, rue de !'Hôpital, « la
réponse de la marchande de modes qui la lui
remit elle-mème sans dire un mot 14 ». Puis
il poursuivit aussitôt son voyagP: le 20 mars,
au soir, il était de retour à Mandeville et
déposait le précieux courrier entre les mains
de d'Aché . A peine celui-ci en eut-il pris connaissance qu'il expédia à David l'ordre d'appareiller son canot et, sans perdre un moment, les lettres venues de Rouen furent
portées en mer aux stationnaires anglais pour
être ùe suite envoyées à Londres"'·
On ignora toujours ce que contenaient ces
mystérieuses dépêches et, sur ce point, l'enquète fut réduite aux suppositions. On prétendit que d'Aché avait adressé à Mme de
Comhray le manifeste et qu'une imprimerie
clandestine fonctionnait dans les caves de
Tournebut; on assura, d'autre part, que
Bonnœil était rentré, \·ers le {5 mars, d'un
voyage à Paris et en av!lit rapporté, pour la
faire passer par Mande,,ille, la corre~pondance d'un comité royaliste secret;, l'adresse
du cabinet anglais Hi_ D'Aché. certainement,
attachait une importance extrême à cette
expédition qui devait, selon lui, décider d·uu
emoi immédiat de fonds et hàter les préparatifs de la descente à l'ile Tahitou. Mais les

voyageur qui ignorait le nom et !la personnalité de

me parler. Il me remit un manif~s\e pour le !~ire
imprimer: !l annon\·ail au~ Fran!_;m S qu~ les anc1l'ns
princes allaient rentrer; qu ils co11~ervcra1enl les autorités, que les prop~iét~s ser~i~nt respecté.es et que
cllacun cùt à se lemr L1ei1 pa1s1blc chez soi. 1&gt; Interrogatoire de Guillaume dit Lauoë, 5 février 1808.
..\1·chivcs du grctfc clc la Cour d'as~i~cs de Rouen.
·l'L « Lanui; me dit qu'ayant élll chargé par ~I. Dcslorîèrcs de faire imprimer la proclamation, cl n'aymL
pu trouver dïmpr1meur qui \'uulùl le faire, il m:,
priait de voir si je ierais plus heureux que lui cl qu•i1
me remeLtrail les cinq louis que lui avait donnés
M. Deslorièrcs. - B. M. Oeslorièrc~ lui en an1il
donné di:t: ne vous le dit-il p~s? - R. li ne m'en
parla pas. o Interrogatoire de Flicr\C, 16 janvif'r 1~08.
.\ rchivcs du grell'e de la Cour cl'asmes de lloucn .
15. Archives nationales, ~-; Nlï2.
1i. interrogatoire de Flicrli·, 15 ja11\'Îcr ISO!l.
Archives du greffe de la Cour 1l'assiscs de Rouen.
1:,. Dêclaration de (;uilbcrt, huissier ii TréviCrcs.
11 janvier 1808. Al'cl1i1'CS du Greffe de kl Cour t!'as•
sises cle Rouen.
-l(i. ;füpport du 11rHet de la Seine-I nférieure.
Archi\·es natiom1\es, F7 817~.

d'Ache: il n'ét:tit monté 11u'à Laval dans la diligence

oll d·Aché se trouvait dCjà. Archives I rn1lionalcs,
F7 0397.
6. « Il est tombé comme une bombe .... Il a passé
un mois chez moi, il y a environ ucuf mois; mais cc
u'est pas de Donnay qu'il venait, je ne sais cl'oil. »
lulerrogatoirc de l\lme de t:ombray, 2 aoùt 1801.
Archives du greffe de la Cour ,rassises de Rouen.
1. Une grande partie de cel argent 3\'ait élé
emoyée dans les environs de Roue11. Rappo1'l du
préfet de la Seine-Inférieure. Âl'chives nationales,
F'Ml72.

8. Le 30 novembrn 1806 . Récapilulation des faib
qui se lient au procès des dames Combrav. Al'chi,·es
nalionales, P 8170.
"
!). Mme de Combray affirma lui aroir prêté ccLlr
somme. Archi\·c~ du greffe de la Colll' d'assi~cs &lt;l.:
Rouen.
IO. l)(•daratious de lime Acqurt de Férolles, cl
rapport du préfet de la Seinc-lnrêrieurc, déjâ cité.
11. • Au mois de fo\'l'ier de 1'011 dernier, et \'ers la
moitié, 11. Dcslorières m'ècri,,iL par la poste il Donnai·
et me dit tic me rendre oit il éla il parce qu'i l ,,ou lait

.

•

jours se passèrent et aucune réponse ne par- aux brigandages dont le produit devait lui
en règle; sur quoi, Le Chevalier, prenant
vint. Dans l"angoisse de l'inc.ertitude et de revenir sans danger 3 » ; cette accusation rél'avantage, le traita &lt;l d'agent des Anglais ))
l'attente, il pensa à se rapprocher de Le pond mal à la loyauté chevaleresque de sou
et, posant ses pistolets sur la table, « l'invita
Chevalier qu ïl ne connaissait que par sa caractère : il nous semble plus probable qu'à
à se brûler immédiatement la cervelle 4 n. On
réputation d'homme adroit et résolu; l'entre- l'un de ses voyages à Paris, il était tombé
se calma pourtant de part el d'autre et chavue eut lieu à Trévières vers le milieu
cun exposa ses moyens d'action : Le
d'avril 1807. Le Chevalier avait amené
Chevalier connaissait la plupart des
un de ses aides de camp. D'Aché s'y
ebouans de Normandie, soit pour avoir
présenta seul.
combattu en leur compagnie, soit parce
Le_nom de ces deux hommes est si
qu'il s'était lié avec eux dans les difféignoré, ils tiennent dans l'histoire une
rentes prisons de Caen ou d'Évreux oli
si humble place qu'on a peine à se
il arait sPjourné. Il se chargeait donc
figurer, maintenant qu'on connait le
des enrôlements et de la conduite de
piteux avortement de leurs rêves, coml'armée dont il déléguerait le commanment, sans ridicule, ils pouvaient imadement à deux hommes qui lui étaient
giner que de leur rencontre sortirait
tout dé\'Oués. Le nom de l'un ne fut
un résultat quelconque. !lais l'atmopas publié : c'était, dit-on, un ancien
sphère dans laquelle ils se mouvaient
chef d"état-major de Charette ; l'autre
leur créait à tous deux une puissance :
étail fameux dans toute la Chouanned'Aché était - ou croyait être - le
rie, sous Je pseudonyme du général
porte-parole du roi exilé; quant à Le
Antonio: il s'appelait Allain et, depuis
Chevalier, - soit gloriole, soit créduLrn IX, travaillait a\'eC Le Che\'alÎL'f.
lité, - il se targuait d'une immeme
Celui-ci assurait, d'ailleurs, Je conpopularité dans le monde de la Chouancours de son ami, ~r. de Grimant, dinerie et parlait, avec mystère, du co•
recteur du haras d'Argentan, qui fourmité roialiste qui, fontionnant à Paris,
nirait à l'armée des princes la cavalerie
était parvenu, disait-il, à rallier à la
nécessaire; il offrait, en outre, de se
cause du prétendant des hommes consirendre à Paris ci pour le grand coup 5 n
dérables de l'entourage rllême de l'emet
se faisait fort, à l'aide de certaines
pereur.
L'HÔTEL DE CmmRAY, DANS LA RUE DU TRIPOT, A FALAISE.
complicités Il, de « s'emparer de la
Depuis qu'il était l'amant adoré de
(ÉTAT ACTUEL.)
trésorerie impériale 1&gt;. D'Aché, de son
!lmc Acquet, les stations de Le Chevalier
càté,
irait en Angleterre chercher le
au cal'é llervieux étaient devenues plus
roi, présiderait au débarquement el
rares; ses parasites s'étaient dispersés, et Lien dans le piège _tendu par l'espion Perlet C[Ui,
guiderait, à tra,·ers la Normandie insurgée,
qu'il eùt conservé sa maison de la rue Saint- payé par les prmces comme chef d'une acrence
l'armée suédo•russe jusqu'aux portes de la
J
•
•
Sauveur, à Caen, il passait 1a plus rrrande par- uc renseignements, vendait à Fouché leur
capitale.
. de son temps soit à Falaise, soit• à la Bij ude
lte
correspondance et livrait à la police les royaLa besogne ainsi distribuée, les deux 11001qu'habitait alternativement son ardente mai'- listes qui la lui apportaient. Ce Perlet avait
mes se &lt;Juittèrent alliés, mais non amis :
tresse. La police du comte Caffarelli, préfet ima_giné, comme appât pour son trébuchet,
d'Aché s'était trouvé olfonsé des prétentions
du Calvados, s'était déshabituée de le sur- l'e.ustence d'un comité de puissants personde Le Chevalier; celui-ci, en rentrant chez
1
veiller; mème il avait obtenu un passeport nages qu'il se vanlait d'avoir amenés à la
pour Paris, où il se rendait fréquemmenl. Il cause rOj'ale, et sans doute Le Chevalier fut-il Mme Acquet, ne cacha pas qu'à sou idée
d'Aché n'était &lt;! qu'un vulgaire intrigant et
en revenait toujours plus confiant, et dans le l'une de ses trop nombreuses victimes. Quoi
un agent de l'Angleterre &gt;&gt; 7•
petit groupe où il vivait à Falaise, et qui se qu'il en soit, il tirait vanité de ses hautes
Restait la question d'argent qui, pour le
composait de Dusaussay, son cousin, de compromissions, et c'est en égal, presque en
moment,
primait toutes les autres; on était
Beaurepaire et de Desmontis, deux cama- t!mule, qu'il se présenta chez d'Aché.
bien
tombé
d'acco!d sur la nécessité de piller
rades de la Chouannerie, de Révérend, ancien
La conférence fut, d'abord, plus que les caisses de l'Etat en attendant l'arrivée
chirurgien à l'armée de Frotté, et de Me Le- froide; ces deux hommes, si différents de
lehvre, le notaire de la famille de Combray, façon et de nature, aspiraient tous deux à un des subsides d'Anglelerre i m;iis ni d'Acbé
ni Le Chevalier ne s'étaient ici formellemen~
il ne tarissait pas en confidences sur ce fa- grand ràl~ et se jalousaient instinctivement;
meux comité secret et sur l'imminence de la leurs sentiments personnels même les divi- prononcés : chacun d'eux voulait laisser à
restauration; la révolution qui l'amènerait saient : l'un était l'amant de !!me Acquet de l'autre la responsabilité du vol; ils se la rejedevait, à l'en croire, être Lrès pacifique: Férolles, l'autre était l'ami de Mme de Com- tèrent plus tard obstinément : l'un asmrant
Bonaparte, fait prisonnier par deux de ses bray, et celle-ci blâmait fort l'inconduite de que d'Aché, lui-mème, avait, au nom du roi
généraux, disposant chacun d"uu corps de sa tille à qui elle avait signifié de ne plus donné l'ordre d'arrêter les voitures publiques~
40.000 hommes, serait expédié aux Anglais reparaitre à Tournebut. Le Chevalier, après l'autre reniant Le Chevalier et l'accusant d'a:
et lremplacé C( par une régence dont on choj- les politesses d'usage, se rt!fusa à poursuil're voir compromis la cause en employant de
sirait les membres parmi les sénateurs sur l'entretien avant d'être fixé sur la nature des tels moyens. Le débat est de peu d'intérêt·
lesquels ou pouvait compter' ». On rappel- pouvoirs conférés par le roi à son interlocu- l'argent manquait, et non seulement la caiss~
lerait alors le comte d'Artois - ou sou fils teur et sur l'autorité dont il était investi. Or, royali~te éta_il vide, m1is, ce qui était bien
le duc de Berry - qui prendrait possession de po~voirs écrits, d'Aché n'en al'ait jamais plus immédiatement gra\'e, Le Chevalier et
du royaume en qualité de lieutenant-général. eus ; 11 se retrancha, avec arrogance, sur ce ses amis se trouvaient sans ressources. A
Le Chevalier ajoutait-il foi à ces utopies? que la confiance que les princes lui témoi- force de mener large vie et de se sacrifier
On a dit qu'en les propageant cc il ne cher- gnaient da lait des premiers jours de la Révo- pour le parli, il avait totalement dissipé sa
chait qu'à enivrer les gens pour les exciter lution et qu'il attendait d'eux une commission fortune el il était couvert de ~elles: l'avoué
Vanier, chargé de ses aITaircs d'intérèts, pcr-

1. En auûl 1 806. Archh·es nationales, F 7, 8110.
2. _Interrogatoire de 1,el'eb\·re, 9 janvier 1808.
Arcluvcs du greffe de la Cour d'assises de l\oucn .
. 5. Note épinglée à l'inlcnogatoirr &lt;lu notaire LclPIJrr(' . Archives nationales, F 7 8171.

~- Rapp_ort du prérel de la Scinc•Inféricurc. Arcluves nationales, P l'!l12.
~. Lellre de Héal au préfel clu Calvados. Archires
n3tionalcs, F 7 81 ~O.
6. Entre auli·es celle de l'adjurlaul-gén6ral La11-

tom·:lf~hc~,. co~patriote Je Le &lt;:hcralier cl que
cclu1-c1 d1sa1t cln~ sun ami. Arcltil'Cs national ,5
F 7 817J.
c,
_7. lntcrrogatoi 1·e de Flicrlé, 15 janvier ·18œ. Arcl11res du greffe de la Cour tt'assi~cs df' Bolll'H.

�. - - 1t1STO'R.1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
dait la tête sous l'avalanche de traites, de
protèts, dr billets impayés qui tombait sur
son étude 1• Le notaire LcfoLvre, gros homme
viveur et sensuel, n'était pas mieux en fonds
et mettait sur le compte du gouvernement la
débàcle de ses affaires qui n'avait d'autre
cause que son désordre.
Quant à Le Cbe\'alier luimême, il attribuait, non
sans raisons, sa .ruine à son
désintéressement et à son
dévouement pour la came
royale, cc qui lui était une
excuse pour le passé et aussi
pour l'avenir. Hme Acquet,
qui l'admirait aveuglément,
avait donné jusqu'à son dernier louis poursubrenir aux
coùteuscs libéralités de son
amant. li reste d'elle des
billets touchants qui montrent à quel point elle lui
était attachée :

sion de deux mille francs, sans pouvoir disposer des biens de l'hérilage palrrnel. Et
voilà qu'un soir, seule à Fnlaise avec Lanoë,
à l'bôtcl de Combray, rue du Tripot, dont
l'un des corps de logis avait été loué au rece•
vcur des finances, elle entendit, à travers le

Yoili1 la lcltrc de Mme Blin
(une créancière), &lt;1uc je vous
emoie; loute m.i peine est de

cabriolet, elle revinl à la charge et lui remit,
enveloppr dans du colon, un_morceau de circ
jaune en lui ordonnanL d'aller, dès qu'ils
seraient rue du Tripot, prendre l'empreinte
de la serrure du rece,·eur. Lanoë s'en défendit, alléguant c&lt; que c'était la maison de
Il. Timoléon el qu'il pourrait en arriver it celui-ci du
désag"émcnt ~ D, Mais elle
insista. - &lt;&lt; Je veux l'empreinte, dit-elle; je ne vous
dis pas pourquoi faire; mais
je veux l'avoir. &gt;&gt; Lanoë,
pour se débarrasser d'une
mission qui lui déplaisait,
s'en alla prendre en cachette l'empreinte de laserrure du grenier à foin. Une
clef fut faite sur ce modèle,
et, la nuit venue, la lille de
la marquise de Combray,
retenant son souffle et marchant sans bruit, se glissa
jusqu'au bureau du receveur des finances et tenta
vainement d'en ·ouvrir la
porteu ....

n',noir pas la somme, j'aur:iis
le plai~ir de la ~1:iycr pour· vous
A peu près vers le mêet jamais vous n'en auriez rien
LE PRESBYTERE DU VILLAGE DE D ONNAY. (ÊTAT ACTUEL. )
me temps, Le Chevalier,
su .... Je \'Ous aime de tout
qui revenait d'un voyage à
mon cœur et je suis toute f1
Paris, recevait de l'arnué
vou~ cl · jr- ferai tout pour
1
Yanier, tout aussi cndelté que son clienl,
vous .... Aimez-moi com me je vous aime; JC vous mur, le tintement des louis qu on ensachait.
cmhras~c hicn fort~.

Je ferai tout pour vous, - et la pauHc
l'cmme se désolait de savoir le a héros qu'elle
idolâtrait l&gt; aux prises arec de mesquines
préoccupations d'argent. Elle n'y pouvait
parer, ayant été récemment déboulée de sa
demande en séparation 3 • Acquet triomphait :
elle était réduite à vivre de sa modique pen1. La plupart ile ces réclamalious se ti·ouv c11t aux
An•11ives naliouall's dans le carlon Fj 8171.
2. Archives nalîom1les , J!7 8171.
::;, Le 4 mars 1807. Arclii,·cs de la fomîllc &lt;le ~ainlVidor.

4. « Un soir que ,Ït\lais el1cz elle. )!me Acqucl:
cnlcnJ.aul ,·ésonnc1· J.c l'argcnl chez le 1·ec1'veur q111
dcmcul'ait 1la11s la maison, me dit &lt;p1'il lui follait de
i"al'gcnl; q~1'il lui fall_ait sculem~nl dix ~ille fr~ncs. îJ
ln!c1·ro":ilo1rc &lt;le Gudlnumc, 1ht l,anoe. Arclures du
grrlfo :lr la Cour t1·asûscs d,, Boue11.
fi. l11lerron-ntoil'C ile l,ar10ë, 5 scplcmbl'e 1808.
ü. &lt;! Elle Ïit faire des dcl's sui· cCUi' cmpreinle cl

Ce bruit produisit sur elle une sorte de griserie : elle songea qu'il y a\'ait là de quoi
satisfaire à toutes les fantai$ies de son
amant. ...
-Lanoë, dit-elle tout à coup, il me fout de
l'argent, il me faut seulemenl 10.000 Iranc:- 4 •
Ce soir-là, L:rnoë, terrifié, ne répondit
rien; mais, quelques jours plus tard, comme
il la ramenait de la Bijude à Falaise dans son
me chnrgca ensu ite tl'nller les essayer; comm e jp
~3\·ais bien qu·ellcs ne pout"raient scnir, je lui rlis
qu ellcs u·111laienl pns. Quelque Lemps nprl•s, cllè me
dil: « .1'11i élC lt's essa~cr moi-mênic pc111la11l la nuit.
parce lJUe je w~ m'en l'apporte /)as à mus. » lnlcrroj,Oloirc de Lauoë, ~, seplcmLrc 80~.
7, Archives nationales, Fi 8171.
8. « La eo11lrc-n'.:\'olution était immanquable : ccux&lt;pai la scrviroicul scraicn l bien ri·cornpensès; mais,
s1 011 ne lui êlait pas utile 1la11s le momC'Hl actuel,
tum les a11cirns ~rrvicrs ~erai1 nt oubliés.» illlerrogatoirc de Fliel'h.'•. Arclii1·rs du greffe d(' !:1 Cuur 1L1ssiscs tic l\ourn.
0

1

l'avis que la situation pécuniaire était désespérée. - (( Je crains, écri\·ait Vanier,
l'accomplissement du psaume : Cnde veniet auxilium nobi:; quia perimus ' . l) Ce
à quoi Le Chevalier répondit, comme il le
faisait, invariablement : (( - Dans six semaine~, peut-être avant, le roi sera remonté
sur le tràne; les beaux jours alors reviendront
et nous aurons de bonnes places : seulemenl,
il est temps de montrer du zèle, car ceux
qui n'auront rien fait n'auront, comme de
juste, rien à altendre a. l&gt; Il ajoutait que
l'beurc était propice, c&lt; Bonaparte étant au
fond de l'Allemagne arec toute son armée l&gt;.
li aimait ces allusions qui le posaient,
pour ainsi dire, en rival de Napoléon et grandissaienl son rôle à la hauteur de ses illusions.

G. LENOTRE.

(A suivre.)

HENRY BORDEAUX

Adélaïde de Bellegarde
Dans le salon drs sept cheminées, au musée
du Louvre, juste au-dessus de Mme Réca?1ier
mollement étendue, est un autre portrait de
femme qui eut son heure de réputation, de mauvaise réputation. -A vrai dire, onne
,·oit à celle place que la grande composition
correcte et !roide de David, l'Enlèvement des
Sabines. Entre les guerriers qui se menacent
de la lance sans excès, deux femmes se sont
précipitées au premier plan : une grande
blonde étend ses beaux bras suppliants el
rrénéreux, tandis qu'une brune, à genoux, sa
•
1.
noire che,elure dénouée, les vêtements a1ssant voir, dans un désordre habile, l'épaule
et le sein opulents, montre d'un geste apprêté
des enfants nus qui sourient et qui jouent
sans attacher d'importance à la bagarre. La
brune, c'est AdélaïJe de Bellegarde. A tous
ceux qui seraient curieux d'approcher cette
beauté qui rappelle la Judith d'Allori, cette superbe Judith du Palais Pitti, à Florence, qui tient en main la tête de son amant,
car le peintre qui rt'présenlait sa maitresse
en Judith se peignit lui-même snus les traits
d'llolopherne afin de montrer comment il
avail perdu la tète, - je conseillerais la lecture de l'ouvrage que M. Ernest Daudet lui a
consacré sous le Litre le Roman d·un Conventionnel, el une visite au cbàteau des Marches,
en Savoie.
Ce cbàteau des Marches est une sorte d'ancienne forteresse, bâtie presque à la limite de
la Savoie el du Dauphiné. li s'élève sur un
mamelon d'où ron découvre cette merveiUe
assez rare dans les pays.ages savoisiens : une
belle plaine arrosée par un fleuve et encadrée
par des formes diverses de montagnes ; la
vallée du Grésivaudan entourée par les Alpes
de Maurienne et du Dauphiné, et surtout le
mont Granier semblable à un lion couché qui
lève la tête, - le mont Granier terrible et
sauvage avec sa haute muraille nue que les
sapins ont renoncé à escalader. Aujourd'hui,
si l'on pénètre dans le château, c'est pour
trouver cette grande cage toute pleine de cris
d'enfant. lis chanrent dans les corridors,
dans la salle d'honneur, sur la terrasse qui
domine des jardins en pente. La vieille caserne e&amp;t devenue un orphelinat, un orphelinat au bon air, en pleine campagne, où l'on
semble ignorer la mélancolie. La salle des
fètes est particulièrement bien consenée.
D'une dimension de dix-huit mètres sur quatorze, haute de deux étages, elle n'a été transformée que dans son usage et porte encore
les décorations mythologiques qu'imprima sur
s :s murs, au xv111e siècle, le pinceau des
frères Galliari. Hercule el Mars, Minerve et
Vl.-

H1STOR1A. -

Fasc. ,fJ,

Diane se font vis-à-vis comme lt&gt;s figurPs
d'un quadrille divin. li y a mèmc, sur un
panneau, un exquis médaillon de l'Amour.
Le petit enfant, dévêlu, grassouillet et charmant, tire une 0èche que le Yisiteur croit
dirigée contre sa poitrine; et si rnus tournez
autour de lui pour le mieux observer, la
pointe de la flèche maligne vous suit dans
toute.i vos évolutions. L'enfant qui sourit ne
cesse point de vous viser. Ainsi nul ne peut se
dérober à ses traits. li les dirige de tous les
côtés à la fois.
Aujourd'hui celte salle des fèles est nne
salle de récréations enfantines. l!:n 1792,
Adèle de Bellegarde y dansa : c'était un Lai
donné en l'honneur du général Kdlcrmann.
Adèle de Bellegarde a vingt ans, elle est dans
tout l'éclat de sa beauté. Mariée à un cou~in
deux fois plus âgé qu'elle, mère de deux
enfants, elle est revenue, seule aYec sa jeune
sœur Aurore, du Piémont oll elle avait émigré, afin de sauvegarder par sa présence ses
propriétés de Savoie menacées de la confiscation. Elle n'a pas d~ peine à les sauvegarder,
ear l'un des trois délégués envoyés par la

recevoir le trait du petit Amour. On connait
le caractère de Hérault de Séchelles. Ce terroriste que l'ancienne sodété avait couvé tendrement, qu't·lle avait pourvu de tous ses
Yiœs, soif de luxe, libertinage, scepticisme,
et de toutes ses qualilés, élégance, grâce;
insolence et courage, est une de ces ileurs de
décadence comme on en trouve dans l'histoire
romaine à la veille des barbares. Les femmes
l'appellent le cc délicieux " Séchelles; il ne
sait pas se passer d'elles, el aucune ne peut
se vanter de le détourner une heure de son
travail. La race des roués de la Régence dt~vait aboutir à ce conventionnel. Les blasés
de,iennent vite cruels el dangereux; la domination les aUÎie comme un plaisir plus puissant, ils sont avides de tous les spectacles et
brûlent d'y jouer un rôle; le sang même les
e11ivre. Jeune, beau comme Antinoüs, adoré,
llérault de Séchelles est pris d'un cc désir
effréné de renommée "· Toul d'un coup le
magistrat d'ancien régime se rérèle implacable et violent. Il vote toutes ks spoliations,
toutes les exécutions, jusqu'à celle du roi.
Arriviste, il a laissé une 1'hé01·ie de l'ambi-

Cliché Giraudon.

L'ENLÈVEMENT DES SABINES. -

Table:iu de

Convention pour organiser le département du
Mont-Blanc est Hérault de Séchelles, et il lui
a suffi de venir au château des Marches pour

DAV!D.

(Musee du Louvre. )

tion où l'on trouve des conseils comme celuici : &lt;c Ayez une haute idée de vos facultés et
travaillez, vous les triplerez. &gt;) Plus jouisséur
18

�111STOR._1.ll
encore qu'arriviste, il donne le fin mot du
caractère furieux qu'il cachait sous de froides
apparences dans un billet que cite une de ses
maîlresses : cc Je veux me bàter de vivre.
Lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront
tuer un homme de trente-deux ans, j'en aurai
quatre-vingts, car je veux vivre en un jour
dix années. » Et il tient parole. Il se hâte de
vi1Te; il jouit du pouvoir et des femmes, par
le cerveau et par les sens. Quand il est dénoncé, arrêté, enroyé à l'échafaud, il manifeste sans pose, sans arrogance, une indifférence stupéfiante. Quand tout le monde fait
des phrases ou des ge&amp;tes, accuse ou se défend, -il rfpond sobrement, se sait perdu, ne
s'en afflige point et montre dans la mort
celle altitude des beaux joueurs dont il est
impossiblè de savoir s'ils songent à leurs
perles ou à lem·s amours.
La séduction de cet homme devait être bien
puissante, à en juger par la transformation
de la comtesse de Bellegarde qui est évidemment son œuvre. De celte jeune femme,
élevée dans le devoir, au fond d'une province,
sans grande initiative, accoutumée à la vie
monotone, il fait une coquelte et surtout une
curieuse. David nous la peint le visage désespéré, penchée sur de petits enfants dans un
beau geste de pitié. Elle quille sans un regret ses enfants - de son vieux mari je ne
parle pas - pour suivre Hé, ault de Séchelles.
Après s'être arfichée avec lui aux Marches el
à Chambéry, après avoir changé pour lui son
air et ses toilettes et donné des fêtes en son
honneur, elle l'accompagne à Paris. Elle
n'emmène avec elle que sa jeune sœur Aurore dont elle ne se séparera jamais, par une
affection touchante et réciproque que les dangers ni les plaisirs ne purent interrompre. A
Paris, les deux petites Savoi~iennes se grisent
de la nouveauté et de la diversité des spectâcles. La légère Aimée de Coigny - la cc Jeune
Cap1ive » que poétisa André Chénier - les
représente en quelques mols de femme dans
ses Mémofres: « Leur curiosité pour voir les
personnes célèbres de cette époque n'étant
arrêtée par aucune répugnance, nous dit-elle,
on peut se figurer les gens qui sont entrés
dans leur chambre. »

Cependant le spectacle auquel elles assistent sous la conduite de Hérault devient de
plus en plus dangereux. Plus il est dangereux, plus elles se plaisent, semble-t-il, à le
r

HÉRAULT DE SÉCHELLES.

Gravure de

LEVACHEZ,

d'après

LANEUVILLE.

regarder. Ont-elles pris l'habitude, dans leurs
monlagnes de Savoie, de contempler sans
peur les ahimes, ou veulent-elles rallraper
leurs tranquilles années d'enfance en vivant
double, à la manière que le délicieu:c Hérault
dè Séchelles leur a nouvellement apprise?
Insouciantes et curieuses, elles ne veulent
pas s'en aller. La Terreur sévit; elles restent
dans la fournaise. Elles assistent aux séances
de la Convention, aux audiences du Tribunal
révolutionnaire 1~ jour ot1 Marie-Aaloinelte y
comparaît. « Leur jolie figure et leur jeunesse J&gt; attirent Lous les regards. !&lt;:Iles sont
nobles; le mari d'Adèle sert à l'armée du roi
de Piémont. La guilloline les guette. Par
amour peut-être Adèle demeure, et sa sœur
ne l'abandonne pas. Hérault ne les entretient
pas de ses propres dangers. Il est dénoncé,
il est arrêté, il est condamné : elles sont là.
On raconte que lorsqu'il descendit de lac barrette cc il regardait du côté du Garde-~leuble
une main de femme qui, à travers les volets
entr'ouverls, lui envoyait un dernier adieu ».

Était-ce Adèle de Bellegarde? On n'en sait
rien. Leur vie à Lous les deux était lrop compliquée pour 4u'il soit possible de l'affirmer.
Les deux sœurs furent arrêtées à leur four.
Il ne paraît pas que le désespoir d'Adèle fut
bien profond. Était-elle fa1aliste comme son
amant? Je la crois plutôt un peu pas~ive,
subissant assez volontiers les événements sans
les rechercher ni s'en étonner: de là celle
légèreté qui a toujours étonné ses contemporains. Elle ne courait pas au-devant de3 passions ni des dangers, mais elle ne les écartait
pas. llérault avait plus de violence concentrée
et plus de flamme. En prison, ces dames
nouèrent des relations de société. Elles furent
sauvées par le neuf Thermidor, bien que
Lamartine allribue leur salut à un motif plus
poétique : &lt;! L'échafaud, dit-il, ébloui de
leur beauté, les avait refusées. lJ En re temps,
l'échafaud ne se laissait éblouir ni par la
beauté, ni par la jeunesse, ni par l'infortune.
Adèle, \Ïle consolée, reprit sa '"ie mondaine que partageait Aurore, mais celle-ci
persistait à demeurer au second plan. Elle
préférait le rôle de confidente et d'intendante,
et comprenait fort bien, quoiqu'dle fùt ellemême agrrable, que la figure de sa sœur
l'obligeait à être aimée. Adèle l'entendait
ainsi, et tout marchait à merveille. Elle
accorda ses faveurs à l'acteur Garat dont elle
eut un fils, et découvrit brusquement pour
cet enfant naturel le sentiment maternel
qu'elle avait loujours ignoré pour les légitimes. En 1814, elle s'enlhom,iasma pour la
Restauration, comme elle s'était enthousiasmée en 1792 pour la Révolution. Mais cet
enthousiasme n'était point, celle fois, commandé par un autre senlimenl. Elle avait
oublié le mieux du monde Hérault de Séchell~s. Elle ne mérite point de figurer parmi
ces femmes passionnées qui introduisent dans
l'amour une violence tragique. De son pays
ualal aux lignes heurtées c:t sévères el aux
couleurs délicates elle avait surtout relenu le
g••sle mutin du petit Amour qui, dans la
grande salle du chf1leau des Marrhes, sourit
en tirant ses flèches.
HENRY

""' 274 ""'

BORDEAUX.

Le tombeau de Turenne
Le f 1 octobre -1793, un seul monument
restait debout dans la 13asilique de Saint-D"'nis
silencieuse el dévastée : c'était celui du vainqueUI' de Sinzheim, de Ladenbourg, de Turckheim, dont le retour à Versailles, en 1674,
avait été salué par le canon, les fanfares et
les acclamations de la foule. Turenne mort
ne devait pa~ êlre protégé par sa gloire, et
son tombeau allait crouler, comme tous les
autres, sons le marteau des barbares.
Le monument, qui était adossé à l'un dl's
côtés de la chapelle de Saint-Eustache, t\1ail
le même qui fit1ure aujourd'hui sous le dôme
des Invalides: ~'était la même effigie &lt;lu capitaine avèc sa cuirasse et son manteau. La
statue de l' Immortalité le recevant dans ses
bras n'a pas changé; les figures allégoriques de la Sagesse et de la Valeur, qui ornent le monument, sont les
mêmes personnifiant les vertus cardinales du maréchal :
la Sagesse, avec un vase d'où
s'écoulent des pièces de monnaie rappelant les liLéralilés
du prince; la Valeur, dans
l'altitude d'un guerrier que
la douleur accable.
On sait trop que les sépultures qui remplissent aujourd'hui la Bisilique de SaintDenis n'ont rien gardé de leurs
poussières, et qu'elles ont par
là même perdu tout leur dl'et.
Ici, du m1 ins, nous avons un
tombeau qui ne sert pas seulement à l'histoire de l'Arl,
mais qui dit quelrp1e chose à
l'imagination et au cœur: seul
de tous les sépulcres l'iolés en
1795, le mauwlée de Turenne
a gardé toutes ses cendres.

placé immédiatement au-dessous du tombeau
de marbre que sa famille lui avait îail ériger,
et qu'ils eurent ouvert le cercueil! Turenne
fut trouvé dans un état de conservation lei,
qu'il n'avait pas été déformé et que li&gt;s !raits
de son visage n'étaient point altérés; ks spectateurs, surpris, admirèrent dans ces restes
glacés le vainqueur de Turekheim, el oubliant
le coup mortel dont il fut frappé à Salzbach,
chacun d'eux crut voir son àme s'agiter encore, pour défendre les droits de la France 1 • l&gt;
Ce corps, cc nullement flétri et parfaitement conforme aux portrails et médaillons
r1ue nous possédons de ce grand capitaine,
était en état de momie sèche et de couleur de
bistre clair )J t.

Or, le 12 octobre uu malin,
avant de pénétrer dans le caveau des Bourhons, les ou,-riers, impatients de voir les
restes d'un grand homme,
s'empressèrent d'ouvrir le
tumbCJ u de Turenne. Ce fut
le premier l
« QJel fut leur étonnement, lorsqu'ils
eurent démoli la fermeture du petit caveau

On allait le jeter dans la f11sse préparée
pour les Ilourbons, quand cc sur les obserrn-

tions de plusieurs personnes de marque ,, 3
qui se trouvaient présentes à celle première
opéra tion, il fut remis au nommé Host, gardien du lieu, homme rangé, méthodique,
qui conserva cette momie dans une boite de
chêne, et la déposa dans la petite sacristie de
l'église où il l'exposa pendant plus de huit
mois aux regards des curieux.
Jusqu'au mois de juin 17!H une foule de
,isiteurs vinrent des quatre coins. du pays
dans celle dépendance de l'église. Et ce ne
dut pas être un spectacle banal que celui de
ce gardien de la vieille église, veillant, du
fond de sa lo6e, sur sa relique funèbre_, prcnn nt un air de circonstance rour recevoir son
monde et montrer, (( moyennant une petite
rétribution l&gt;, les restes du
héros. Détail d'ignoble cupidité, qui nous montre que
le cilo1en Host avait également
Ir génie du trafic, cc cet homme
vil se permit d'ôter toutes lt s
dents de Turenne pour les
1•endre à ceux qu'un spectacle
aussi curieux que touchant altirait dans l'église,&gt;•. Le jeune
orateur de la Révolution, si
connu par son exaltation républicaine et rn poétique inspiration du Palais-Royal, était
venu, lui aussi, contempler la
curieuse relique. li voulut posséder un souvenir du grand
capitaine et, à défaut de denls
épuisées, il coupa un doigt
au cadavre desséché 5 •
De la capitale, pendant la
belle saison, des milliers de
curieux vinrent conlempler ce
11ue le bamum de Turenne
faisait voir comme un étrange
Libelot. Un beau jour, en juin
1794, M. De~fontaines 6 , prcfesseu r de Bolaniquc au Jardin
des Plantes, a Lli ré aussi par
tout le tap~ge fait autour du
cadavre exhumé, frappé de
l'étonnante conservation du
corps, réclama l'objet histol'Îque et l'obtint pour le Cabiuet d'Histoire naturelle.
Le vaillant capi1aine dont, en d'autres
temps, on t ùl transféré les restes aux rouk-

1. Alexandre Lc11oi1· . .llusé,, ,/es mo11u111e11ts (,·a11çai~.
2. • Procès-,·erbal cummui,iqué par Ti11ll1011in. ,
Cc paragraphe qu'on r,·lroun; liUé1·alemcnL trai,scriL
dans le Le,11• d'A!cxandrn Lrnuir, ,ans indic,1tio11 ,le la
source, cl &lt;1ue tous les auteui-s citent cumrnc émanant

de lui, est ~xtrait tlu manuscrit en question, donl nous
avons eu l'origi1111I entre les m11ins.
3. Alcxln,lrc Lenoir. /.or. cil.
4. L.e même.
5. Cal,anès cl :Xaas. La .Yëvrose l"évolutio1111ai,e.
ti. Dcsfontaincs l llcué-1.oui; , mcmlirc de l' Aca-

d/,rnie ries ,cicnrC's. profcssc_ur d,: Duta_niquc _au )luséum d'lii,loirc naturelle et a la Facullr ries suencrs
de P~ris né en 1751 à Tremblay. en llrctag11c, mort
à Paris,' en 183:3. On a de lui 'nne !Jore du Moul
.lllas, t i98, tt un .llé111_où:e rnr. les t,gcs des Jl"!UIIO·
cotylétlunécs. Lcbas. Dtclio111ia1re e11cyclopéd1que-

�"·---------------------------------1f1STOR,_1.ll
menls des tambours drapés et aux salves inin-

terrompues du canon, n'eut pas une grande
pompe étalée autour de son cercueil, lors de
cette translation à Paris:i Ce que nous en
savons se résume dans ces deux lignes de

dom Laforcade: " On m'a assuré que ce lut
deux maoœuvricrs ou journaliers qui le transportèrent à bras jusqu'à Paris. n
li fut déposé au Muséum, dans c.e ,·ieux
bâtiment, aux murailles lépreuses et moisies,
qui comprend encore aujourd'hui différentes

Le cadavre du grand capitaine était là,
quand, le 2 août 1706, un député de l'Isère,
Dumolard, monta à la tribune du Conseil des
Cinq-Cenis :
{! Je parcourais dernièrement le Jardin des
Plantes, dit-il; enlré dans l1's diversf-S s:illes
du Lâtiment, quelle a élé mon affliction t·n
vopnt les restes du grand Turenne plaré-s
entre ceux d'un éléphant et d'un rhinocéros!
Ne devait-il échapper à la fureur de ces
modernes vandales, que pour obtenir un tel

je vous propose de faire, en demandant au
Directoire, par un message, les mesures qu'il
a dû prendre pour faire déposer dans un lieu
plus convenable cl plus décent les restes du
grand Turenne!. )l
La proposition fut adoplée, mais elle n'eut
pas de suite immPdiate. Ce fut seulement le
24 germinal an \11, que le Directoire exécutif ordonna ]a fin de ce scandale et arrêta
que lPs restes de Turenne seraient transportés
dans le Musée des Monuments françai~, et

,
f

MORT DE TURENNE A SALl.BACH, LE

galeriCs d'Histoire naturelle 1 • Ce corps, qui
fut debout sur tant de ch,mps de bataille et
qu'atteignit un boulet liréau hasard, demeura
exposé, pendant quatre ans, à la curiosité
publique, arec les bêtes empaillées, les fossiles fanlasliques et les animaux rJres. Pendant des semaines, cc fut la grande attraction, et l'on fit queue, le dimanthe, à la parle
&lt;lu Muséum.
1. Le Cabinet d'llisloire naturelle ne se tomposait,
â celle êpoqur, que de quatre grandes salles. Belin,
7• édition a1111o~Cc p:ir lm de l'l/istoire de Paris par
Dulaurc, 183tl.

27 J 1LLET 1675. -

D'après une a11cie11ne ~ravure allemJnde au Cabind des Est:rn1f'eS.

asile? Il esl d::s faits, citoyens, qui suffisent
seuls pour dépraver un gouvernement el le
rlésbonorer aux yeux de l'étraoger. Tel est
celui que je mus dénonce ....
« Ce n'est pas que je veuille demander que
vous honoriez la mémoire de Tùrenne, je propose seulement de ne pas diminuer quelque
chose de noir~ suprême gloire en l'oubliant.
«Je ne &lt;lemande pas pour cet homme illuflre les honneurs du Panthéon ... ; mais vous
avez le droit d'éveiller l'attention du Directoire
sur un objet d'inlérèt national; c'est ce que

qu'ils seraient déposés dans un sarcophage
placé dans le jardin É'ysée de cet établissement.
Et c'est ainsi que le 24 prairial, à la nuit
tombante, le citoyen Lesieur, dans une carriole que lui avait procurée un nommé Berthier,
officier de l'ar:;enal, se rendait au Jardin des
Plantes « pour retirer les rt-'slcs du guerrier
recommandable par sa valeur el ses vertus
civiques, d'un lieu où il était confondu avec
2. Séance du C,onscil des Cin;i-Cenls, présidence de
Bois~y d"Ang!as, 15 thermidor an Y. - Monilew· du
10 aoùl 11!:16.

LE TO.llfBEJ!U DE TUR.ENNE

&lt;f Ici esl le corps cle seren1ss11ne J)1'ince
des objets de curiosité publique Il 1• Arrivé au
Muséum, à huit heures du soir, il trouvait là llenri de Lrt Tom· d'A11ve1'gne, viconite de
Alexandre Lenoir, admini'itrateur du Musée Turenne, 11Ut1'échal général de la cat•cderie
des Monuments français, les
citoyens Biaart et Par.hez, et
les ·frères Sauvé qui l'altenclaient pour procéder à l'enlèvement du cercueil.
Le lecteur nous saura gré
de citer textuellement un e&gt;,trait du procès-verbal de cette
translation, lui épargnant ainsi
tous les ornements oratoireïl,
susceptibles de lui enlever quelque chose de sa saveur :
c&lt; Nous étant fait donner
connaissance du liru où étaient
déposés les restes de Turenne,
nous fûmes introduits dans
un local servant de laboratoire,
au milieu duquel était posér,
sur une estrade de bois peiut
en granit, une caisse en forme
de cercueil, aussi de bois peint,
vitrée par dessus, de la longueur de 1 mètre 97 milljmètrcs, dans laquelle on nous
a déclaré que le corps de Turenne était enfermé. Nous remarquàmes, en effd, au travers du vitr.ige qui couvrait ce
certueil, un corp5 étendu, enveloppé d"un linceul, lequel
To~IBEAU DE TURENlŒ. - Gravu,·e de S1MO:mEAU, d'après le dusin
avait été déchiré et découvrait
la tête jusqu'à l'estomac: ce
qui nous ayant portés à le considérer plus attentivemenl, il nous parut que llgèl'e de France, go11verneur du haut et du
ce corps a\'ait été embaumé avec soin dans bas Limousin, lequel fut tué ,L'un coup de
toutes ses parties, ce qui en avait conservé canon à Sahbach, le XXVII Juillet, l'an
Ioules l( s forme~. Le crâne avait été coupé et M.DC.LXXV "•.
remplacé ou recouvert d'une calotte de bois
de la même forme, mais excédant dans toute
Cette con~latation terminée, les ouvriers
sa circonférence. Toutes les formes du visage chargèrent dans la carriole ce cercueil dont
ne nous parurent pas tellement altérée~, que le couvercle de verre laissait voir la face monous ne pûmes reconnaître les traits que Je mifiée du béros, les ieux clos el la bouche
marbre nous a laissés de ce grand homme; il ouverte; et très tard dans la nuit, la berline,
re:-tail encore des cJJets du funeste coup qui qui ne rappelait guère le deuil triomphal, ni
l\nleva au milieu de ses tri'1mphes, et qui lui J'enthousiasme funèbre de 1675, entra arnc
causa sans doute une violente convulsion rnn lugubre chargement dans la cour du
dans la flgure, ainsi qu'il nous a paru par Musée des Uonumenls Français. La bière liréc:
l'état de la bouche extrêmement ouverte. Et hors de la voilure fuL déposée dans un coin
continuant à considérer ces respectables restes, de l'immeuble, en atlendant Je mrcophage
nous aperçûmes que les bras étaient étendus commar.dé en son honneurs.
de chaque côté du corps, et que les mains
Pendant deux aus, les restes de Turenne
étaient croisées ~ur la région du ventre; le
reste était enveloppé &lt;lu linceul et offrait les figurèrent dans le nouveau Musée, mais guère
formes ordinaires. Sur le côté du cercueil plus noblement qu'au .Jardin des Plantes, à
était attachée une inscription graYée sur une côlé d'une tombe mérovingienne, des effigies
plaflUe de cui"re, qui paraît êlre ctlle qui d'HéltÏse et d'ALelard et du sarcophage
avait été placPe sur l'ancien cercueil où ce peut-être d'une petite-fille de Sésostris. En
corps avait été renfermé, ~ur laquelle nous 1800 seulement, à peine investi de toutes les
al tribu lions du pournir suprème, le Premier
lùmes cc qui suit :

1. Procè.,-l'el"bal de franslaliou de.s 1·esfes de
Turenne, du 24 prairial a11 Vil. l/ori!!i1111l de cc
doc11menl est cousené dans les archi vcs de }I• Jousse!m, aujourd'hui lilulaire de l'êlude du citoyen
Polier, cheL qui il ful déposë par acte du 20 nmdémiairc an VIIJ.
2. C'esl le. lieu de signaler l'intére~sante page qu'a
consacrêe notre distingué confrère, le Or Cabanès, il
l"odys,éc du cœur du vaillant capitaine, dans son

Cabinet secret de l'Jlistofre, 3• s., p. 310. Cc cœur.
échappé au ,·anùalîsmc r,{yoJutiomrnire, est t-onscr'"ê
aujourd'hui au château de Saint-l'aulel « dans une
en vcloppe de plomb, rc\'èlue d'un sac de velours
cramoisi u, 1&gt;0ur cmeruntrr à notre frudit collègue
des dét.ails toujours s1 précis et si minuticnx.
3. Cc sarcophage fut exCculé sur un dessin de
A. Lenoir. - Procès-vei·Ual cité plu~ haut. Une couronne et des altriùuls de guerre dêcor.:iicnt ce lomèCau
,,M

277 ....

_

~

Consul lrou"a la place qui convenait aux
dépouilles du capitaine du Grand Siècle, qui
avaient eu une si étonnante odyssée : il ordonna
leur lrafülation sous le dôme
des lmalides, dans ce lieu silencieux el sacré oit rnnt se reposer les rnldals de la pa1rir,
et où lui-mème de,ail dormir
un jour, au milieu du temple
consacré par la fleligion au Dieu
drs a1 mées.
Le 22 ,eptemLre IEOO, le
caron des lmalides annonçait
la solennilé. C'é1ait la même
foule, le mèmc enthousiasme
qu'on dnait mir quarante ans
plus lard, lor~que le cuc.ueil
du grand Empereur, longtemps
bercé par les murmures de
l'Océan, entra sous le dôme
digne de lui. A deux heures de
l'après-midi, le corps de Turenne, placé sur un c-har de
triomphe, trainé par quatre
chevaux Llancs, quillait le Musée iles Monumenls Français.
Sur le cercueil était placée l'épée du héros'. Un chc,al pie 5 ,
harnal hé comme au temps du
grand roi t:t conduit par un
nègre, ouvrait la marche. I.e
pompeux cortège traversa Paris
au miliru d'une foule immcu.-c,
de LE BRUN".
saluant de ses acclamai ions le
vaillant capitaine dont le ca1-ra&lt;:tère Pgala le génie. li était
1ruis heures quand le précieux dépOt pénétra sous le dôme où l'attendait le Premier
Consul.
Ce fut Carnot, ministre de la guerre, qui
pada, devant le cercue:t pompeusement paré,
au nom du gouvernement : &lt;&lt; Vos yeux so_nt
fixés sur les restes du grand Turenne; voilà
le corps de ce guerrier si cher à ton I Français-,
à tout ami de la gloire et de l'humanité ....
Demain r:ous cé!E'brons la fondation de la
llépublique. Préparons cette fèle par l'apothéose &lt;le ce que nous laissèrent de louable et
de justement i!Justre les ,siècles antérieurs.
Ce temple n'est pas réservé à ceux que le
hasard fit ou doit faire exister sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps,
montrèrent des vertus dignes d'elle. Désormais, 0 Turenne! tes mânes habileronl cette
enceinte; ils demeureront naturafü;é,.; parmi
les fondateurs de la République; ils embelliront leurs triomphes et participeront à lems
fêtes nationales.
&lt;&lt; Aux braves apparlient la cendre du bra\'e;
ils en sont les gardiens naturels; ils doivent
en êlre les dépositaires jaloux. Un droit reste
après la mort au guel'rier qui fut moissonné
â quatre face:; el de forme antique, a,·ec celte ios-

crijllÎon :
&gt;assant, t•a tlù-e aux enfants de Mars que Tu1·e1111e esl dam ce tombeau.
Des 1.:iuricrs, des chênes et des sapins ombragcaicnl
ce monument.
lt. Elle a,,ait étê cou~cnêc dans la famille Je
Bouillon et prêtée 1iour la cê1·Cmon1c.
5. Comme celui que moulait Turenne.

�filSTO']t1.JI
sur le champ des combats : celui de de-

u:te propriété que la mort n'enlève pas .....

meurer sous la sauvegarde des guerri~rs
qui lui survivent, de partager aVèC &lt;ux
l'asile tonsacré à la -gloire; car la gloire tst

« C'est au nom de la fiépubliqus que
ma main doit déposer ces lauritrs daus sa
tombe.

. 1. « Discours 1•rononc:é par le cilo~·cn Carnot, mi111slrc de la guerre, dans le temple &lt;le llars, à la
c~rémonie de Ju tramlation du corps de Turenne. le

cinquièmr jour complCml'ulairc an \LII ll . - Monilr:111' i1.nii:ersi:t, 1°' el 2 \'('lHiêmi,iire nn IX.
:L Jlouih'W' wiwerscl, 3 vcndémi.iire au IX.

C( Puisse l'ombre du grand Turenne être sensil.ile 11 cet acte de la rt!connaissance nationale,
commandé par un gouvernement qui sail apprécier les vertus 1 ! n
Le ministre de la guerre déposa sur le cercueil une couronne de laurier, et une symphonie militaire termina la cérémonie~.

DOCTECR

Scu1Jenirs
Uon mari, Eugène de Poillow de SaintMars, commença sa carrière par son entrJe
aux pages, et la façon dont il oLtint son brc"et est assez étrange pour être racontée.

Son grand-père était officier supérieur aux
gardes françaises. Il avait eu sous ses ordres
un sergent nommé Lefebvre, dont la femme
était blanchisseuse de la compagnie.

vous eussiez besoin de moi? Vous ne douiez
point de mon empressement à vous satisfaire.
Jt! n'ai pas oublié vos bontés pour moi et
pour ma femme, qui m'a chargé de tous ses
re.{pects pour vous, et nous sommes tous les
d~ux. entièrement à votre serrice.
Il eut même le parfait bon goût de ne pas
demander à préseoler sa ferµme.
Mille de Saint-Mars lui fil part de ce qu'elle
désirait pour son petit-fils; moins de huit
jours après, le brevet était obtenu et le jeune
homme entrait aux pagrs.

..

Le sergent devint le maréchal Lefebvre,
duc de Dantzig.
!la grand'mère était restée chargée de ses
petits-enfants, après la mort de son fils qui
succomba aux suites de la guerre d'Espagne.
Leur mère \'O)'ageait bcJUcoup et songeait à
se remarier. Ils demeurèrent donc aux soins
de leur aïeule; cependant le baron de Courval
prit avec lui, depuis l':'i_:;e de quntre ou cinq
ans, son neveu Eugène de Saint-llars, et le
fll élever avec son fils, ce qui resrnrra cncoriJ
les doubles liens de parenté.
L'état militaire était, à celte éµoqne, le
plus propice à l"avancement et à sati::ifaire
l'amLition d'un homme; on songea à mellre
Eugène aux pages. C'était un excellent délm l,
mais les places étaient fort demandées; il fa 1lait de haules protections pour en obtenir une,
et la marquise ne connaissait personne à la
nouŒlle cour.
- J'ai bien une connaissance, cependant,
dit-elle un jour, mais je n'ose pas l'invoquer.
C'est le maréchal Lefebvre. Lui el sa femme
seraient peu fla.ttés de se rappeler le tem p~
où ils venaient dans mon antichambre, et où
l~ sergent, de planton chez mon ruari, attendait ses ordres.
- Détrompez-vous, ma.d,unc, rt•prit une
des personnes à qui elle s'adressait, le maréchal se souvient toujours d'où il est parti et
ne trouve pas mauvais qu'on le lui rappelle;
adrcssf•z-vous à lui et mus obtiendrez, j'en
suis sùr, tout cc que vous désirez.
La marquise se risqua.
Le lendemain, dès qui! fut l"heure des
visites, oo lui annonça le maréchal Lefebvre.
Il enlra sans aucun embarras el, arec une
bonhomie et une simplicité rares dans une
pareille position, il alla droit au fait:
- Serais-je assez heureux, madame 1a
m.'.lrqnise, dit-il en lui donnant ce titre alors
prohibé, serais-je assrz heureux pour que

Lefobvrc était Alsacien, sa femme aussi.

Ils allaient souvent dans leur pays, toujours
a,·ec ce profond bon sens qui ne craignait pas
de remonter à leur origine.
Pendant un de ces \'O)'ages, M. de Chnert,
président de la cour royale de Culmar, visila
la duchesrn. Ils se connaissaient dès longtèmps, et elle le recevait à merveille.
Après les premiers compliments, il lui demaada des nouvelles de monsieur son fil~,
enfant fort insupportable et qui leur avait
camé beaucoup de chagrins.
- Ab I dit-elle, en prenant son air le plus
bénin, vous ne le reconnaîtriez pas .... Si vous
saviez comme il est poli, bien élevé, charmant! J,Hnais un mot plus haut que l'autre;
il apprend bien maintenanl, j'en suis très
contente. Je vais vous le faire venir, vous en
jug-crrz.
Elle se lè,·e, ouvre une porle dérobée, à
côté de son l1l, rn face du président.
- Coco! Coco! crie-l-elle.
Pas de réponse, elle recommence.
- Coco ! Coco !
- Il va venir, il est dans sa chambr,•.
Elle se rassoit, la conversation reprend; au
bout d'un quart d'heure elle s'iuterrompl.
- li faut pourtant que rnus voyiez Coco.
Il ne m'a donc pas entendue?
Elle recommence le même jeu, sans plus
de résultat.
- Mais, sacrebleu! Yiendras-tu '? s'écriel-elle impatientée .
Un léger mouvement indique qu 'tlle I st
obéie. Satbfaite, elle retourne à sa place.
- Le voilà, ajouta-t-elk
Quelques secondes après, lc:1. porte s 'tntr' ouvre, une têle toute hérissée parait dans
l"entrc-bâillemenl, c'est celle de Coco.
11 lùcbe d'une voix sonore le mol de Camhronae, tire la langue et disparait bru pmmeut.

MAX

Mon mari avait beaucoup de mémoire, il
aimait fort à raconter; j'ai retenu de lui quelques faits assez curieux et qui doiv~nt trouver
place ici.
Étaut page de Napoléon Jer, celui-ci, qui,
de ces enfants, voulait faire des hommes assez
robustes pour pouYoir le suivre dans ses rapides conquêtes, les exerçait de bonne heure
aux fatigues; c'était entre eux une sorte
d'émulation à qui en supporterait le plus.
lis suivaient l'empereur cl l'impératrice
dans leurs VO)'ages, pres4ue toujours à cheval. !l. de Saint-11ars arrivait donc d"Allemagne à la suite de Marie-Louise. Us pa!)sèrent à Vare11nes, et là, pendaot qu'on relayait
les chevau1, les habitants s'altroupèrent autour du cortège ainsi que cda se passe toujours et partout.
Un homme s'avança près de la voiture et
commença un discours verbeux, avec force
révérences. L'impératrice l'écoutait avec ct tlc
patience des malheureux souYerains, obligés
de subir un ennui pcrpéluel; il est vrai qu'on
les y drt'sse Je Lanne heure-.
La duchesse de Montebello était à côté de
Sa Maje'!-té. Un des ofliciers de service lui dit
un mot à l'oreille. La dame d'honneur fit un
geste de surprise el de mécontenlemeut.
- l i faut prévenir Sa Majesté, ajouta+elle.
Marie-Louise l'entendit el s'i1iforwa de ce
que c'élait.
'
- Nous sommes à Varennes, continua la
maréchale, et cet homme qui ose haranguer
Yolre Majesté est ce même Drouet, qui a fait
arrêter la rein~ Marie-Antoinette.
L'impératrice poussa un cri.
Les chevaux élaient attelés, on n'aUcndait
que la fin des compliments pour se remettre
en route.
- Qu'on parle loul de suilr, ordonnat-elle.
Et, sans écùuter la fin, ~lie tourne le dos à
l'orateur, toute rouoe, et courroucée au dernier degré.
- Cet homme est bien hardi, continuat-é1le, il ne sait donc pas que la reine était
ma tante! ...
Drouet resta ~tupéfait. Il n'avait pas volé
1, leçon.

DA.Sil.

(MARQ l: t SE DE PO! LLOW DE S1.rnr -i\lARS.)

TUR.QUAN

+

La citoyenne Tallien

BILLARD.

C'était là sa meilleure éducation, jugez &lt;lu
reste!
Ce fils est mort jeune; il n'aurait proLablement pas fait oublier :,On père.

COMTESSE

JOSEPH

CHAPITR.E V

profit, Je regmie de la Terreur, sans avoir
l'audace entreprenante, le patriotisme, les
talents, les aspirations de Cf'Ux qui avaient
joué les premiers rôles, sans arnir pour excuse
1a situation critique de la France prise entre
la gmrre civile et l'invasion. Et s'ils furent
obligés d'enrayer, au lendemain même de
leurs premières vengeances, ce fut à cause du
mout·ement général et irrésistible de la
France entière, qui fit voir qu'elle ne tolérerait
plus le gouvernement de la guillotine.
Un des premiers soins de Tallien fut de faire
metlre en liberté sa maitresse. Si elle avait eu
des torts à son égard, si elle arnit commis
quelque inconséquence dont son extrême ('O·
quetterie é1ait seule coupable- et, coupable ,
comment l'aurait-elle été puisqu'elle ne lui
avait pas encore juré fidélité- sa longue détention l'en arnit assez cruellement punie. De

Après leur triomph9, les Thermidoriens
eurent un moment d'étonnement. Tallien
n'était pas parmi les moins étonnés. Il se
rnyait 4evenu l'homme du jour pour aYoir osé
attaquer Robespierre en face et avoir entraîné
la masse des indécis. Il entrevoyait vaguement qu'il y avait pour lui une grande situation à prendre dans la Convention après cet
acte gui le mettait tellement en évidence, et
c'est à lui que les flatteurs, qui lui YOJaient
déjà une grande autorité, rapportaient tout
l'honneur de la journée. Croyant aisément ce
qui le Oal!ait, Tallien n'avait garde de les
contredire. En politicien avisé, il chercha à
tirer le plus grand parl.i possible de son succès . L'intérêt personnel l'avait seul poussé à
attaquer Robespierre, l'intérêt personnel seul
continua à dicter sa conduite : il n'y faut
chercher ni un plan, ni une idée politique, ni
l'amour du bien public et du pays; on ne
trouverait rien de tout cela, - mais seulement
le désir de jouir, dans son débraillement moral, des richesses et de la maîl resse qu'il avait
scandaleusement acquises à Bordeaux; il faut
y voir aussi , et avant tout, le dé.\cir de supprimer ou de faire taire les témoins de ses crimes .
Il chrrdrn à faire monter les uns à l'échafaud 1 ; il fait em·oycr les autres en prison 1
dans l'espérance qu'il n'en sortiront pas.
Il semble sètre pénétré de celle détestaLle
maxime de Machiavel : C! li ne fout pas qu~
celui 4ui gouverne soit honnête homme, mais
il faut qu'il ait grand soin de le paraître. J&gt;
Car maintenant son coup d'État lui a ouwrt
des horizons nouveaux : l'ambition le mord
au cœur, il se croit appelé à jouer un grand
ràle, à prendre une grande place, f.t il ne faut
pas pour cela avoir un passé trop gènant
qu'on pourrait à l'occasion lui jeter à la face.
Aussi, les premières mesures prbcs pour
assurer la durée de leur triomphe, leurs vengeanct:s pnsonneilcs assouvies, les Thermidoriens respirent; ils pement se mettre à leurs
petites alla.ires, les seules d'aiHeurs qui préoccupent ces petits hommes. Ah! comme !lallet
du Pan les a bien dépeints en disant : c&lt; Ce
sont des valets qui ont pris le sceptre des
mains de leurs maîtres apiès les aroir assassinés. ll Ils ne voulait:nt, en effet, ces comparses, que continuer, m_ais à leur propre

son côté, Tallien n'était pas blanc comme
neige: n'avait-il pas, on s'en souvient, signé
l'ordre d'incarcérati un de son ami Guéry?
Thérésia ne s'en douta jamais. Afais tous deux
avaient expié leurs torts réciproques, tout grief

1. Dans le premier numCro du journal qu'il fonde
3~rCs le 9 Lhcrmidor, l'Am i de~· Ciloy1m1t, Tallien
denoncc uu agent des ComitCs 1\e Salul public et tic

d' un lémoin gèuant.

FRÉRO~.

Sureté gC.néralé, qui con11ai'l ses mê~ails comme complice de Robespierre. 11 c.~père se débarrasser ainsi

... 279 -

élait oublié, el, le 1~. la belle Thérésia sortait
de prison.
Le petit Jullien, lui, J entrait! « Il aine aux
satellites de Robespierre! avait dit Tallien, le
11 thermidor, à la tribune de la Convention;
on arait mis à la tête de l'instruction publique
un jeune homme de dix-neuf am, un jeune
homme que son âge appelle à la défense de la
patrie aux frontières . On ne s'est pas contenté
de cela; on a envoyé ce jeune homme dans un
département du Midi; là, il a exercé un pouvoir révoltant; il a fait couler le sang I our
s'applaudir ensuite de ~es actes arbitraires
auprès de Hobespierre et lui envoyer la liste
de ses victimes. " C'était habile à Tallien de
parler ainsi, mais c'était canaille; c'était une
manière de rejeter ~ur le petit Jullien les crimes dont il s'était couvert lui-même. Toute sa
conduite, dPpuis ce temps, consista à en
charger ce malheureux qui n'avait cependant
pas besoin d'endosser ceux des autres.
A quoi Thérésia ernploya+elle les premiers
Lemps de sa liberté 1 A mettre tout d'abord un
peu d'ordre dans ses affaires que deux mois
de détention et le malheur des temps a\'aient
passablement dérangées . Elle avait besoin
d'argent : une lettre qu'dle adressa à une de
ses amies de Ilurdeaux nous montre, dans le
menu, ses préoccupations.
Tous ces détails de la vie matérielle réglés:,
elle envoya de l'argent à sondomesliqueJosei h,
resté à Bordeaux avec son fils : c'était pour
paJer leur pt&gt;nsion pas~ablement arriéré!! par
rnite de force majeure. Puis, la direction des
travaux à faire et les soins de son installalion
!1 la chaumière clu Cours-la-Reine, ancienne
habitation de ~Ille Raucourt, lui prirent quelque temps. Après cela elle n'eut plus qu"à
jouir de la popularité immeme qui entourait
Tallien el dont elle avait une bonne part.
« L'homme auquel !"opinion publique allribue le mérite de la réaction dont on sentait le
bienfait, a écrit le chancelier Pasquier, c'est
'l'allien ... la France oublie le proconsul cruel
qui a tyrannisé Bordeaux, l'un des promoteurs des massacres de septembre, le régicide.
Il y a des sentiments qui effacent ou surmontent tous les autres: Lei est celui de la reconnaissance qu'on porte à cet homme. Je l'ai
vu, après le bruit d'un assassinat dont il avait
paru menacé, après une retraite de quelques
jours dont le motif n'était pas bien connu,
On \·oil que l'Ami des Ciloye11s èlait cousin gcrmaio de l'A ·mi du Peuple.
2. Comme llarc-Antoine Jullîen, pnr exemple .

�1f1STO"l{1.ll

jeune, assez beau; il avait l'air calme et serein. Mme Tallien élait à ses côtés, elle partageait son triomphe. Pour elle aussi tout '!tait
effacé, et l'opinion ne savait pas avoir de rigueurs 1 • J&gt; Oui, il faut le répéter après le duc
Pasquier, l'homme qui a fait ouvrir les prisons
à ses semblables opprimés, mérite qu'onlui pardonne beaucoup, quels qu'aient été les mobiles
qui l'ont poussé à agir; il mérite aussi de la
reconnaissance, quelque fortuit qu'ait été le
bien qui découla de son acle.
Les premiers mois qui suivirent le 9 thermidor ne furent pas pour Tallien un temps
de désœuvrement et de seuls plaisirs. La vie
politique n'était pas calme à la Convention et
tandis que la population, pour se consoler des
ruines et des deuils de la Terreur, se jetait à
corps per&lt;lu dans les plaisirs el les débauches,
bien des colères couvaient sous la cendre. [l
fallait avant tout museler les comités. Tallien,
avec Cambon, fit décréter qu'ils ne seraient
plus permanents, mais renouvelés par quart
tous les mois. Le Comité de Salut public,
décimé par la guillotine, lut complété;
l'homme qui avait osé attaquer en face SaintJust et Robe~vierreen fit partie. La puissance
dictatoriale des comités se trouva ainsi détruite. C'est dans l'intérêt de leur conservation
personnelle que les Thermidoriens avaient
pris ces mesures énergiques: la France, elle,
n'y vil que le bien qui en découla; elle l'allrihua à leur sagessP, et c'est pour cela qu'elle
les applaudissait en toute occasion.
'Tallien et les autres Thermidoriens qui ne
pouvaient se méprendre, à la popularité qui
les entourait, que la France ne tolérerait plus
un régime de sang, se rendirent aux prisons
'en personne, en ouvrirent largement les parles
et se firent encore acclamer.
Mais le parti de Robespierre ne les acclamait pas. Une foule de mécontents, entre
autres les quelques milliers de citoyens qui
recevaient quarante sous par jour pour assister
aux assemblées des sections, et à qui ]es Thermidoriens avaient supprimé cette prime à la
fainéantise, se réunissaient à la société des
Jacobins. lis y déclamaient avec fureur contre
la nou.velle orientation de 1a politique conventionnelle et lançaient des menaces contre les
nouveaux maitres de la France. Le 25 fructidor même (9 septembre), Tallien faillit, à
ce qu'on assura, être assassiné. La Convention s'émut de cet attentat. Merlin de Thionville dil que le peuple « voulail que le règne
des assassins finît » et rejeta sur le club des
Jacobins la responsabilité de cette tentalive
criminelle. Hais ce n'est que le 21 brumaire
( l l novembre) que les comités de la Conven-

lion décidèrent la suspension des séances des
Jacobins, la fermeture de leur salle el le dépôl
de la clef de celle salle au secrétariat du comilé de Sûreté générale.
Thérésia, dans une letlret, ::.'attribue le
mérite de la fermeture de ce club. Il est probable qu'elle n'y fut pas étrangère. Après
raLlenlat donl Tallien (qui n'était pas encore
son mari) avait failli être victime, et dont
celui-ci attribua la re~ponsahilité aux rancunes des Jacobins, Thérésia l'engagea sans doute
à provoquer, à la Convention, un décret de
dissolution de celle société. Mais elle s'attribue un rôle actif dans l'a Ifaire: &lt;( Ce fut aus~i
moi, dit-elle, qui lus dans la rue Saint-Honoré, accompagnée de Fréron el de Merlin de
Thionville, enlever les clefs de la porte du club
des Jacobins, ce qui empêcha leur réunion ce
jour-là et donna ainsi le temps au parli contrairede provoquer leur clôture définiti,ve avant
qu'ils ne sef ussent concertés pour l'empècher. )&gt;
La chose a dû se passer ainsi, puisqueMmeTallien le dit. Mais il est curirnx de voir que deux
membres de l'Assemblée, arcompagnés d'une
femme, se donnaient mission d'attenter au
droit de réunion, au moment où la Convention
le faisc1il elle-même par une loi de circonstance.
Ce petit incident e~t une des mille preuves
de l'anarchie qui régna en France après le
9 thermidor et qui se prolongea, sous le Directoire, jusqu'au f8 brumaire. Cette anarchie
n'était pas seulement dans l'administration,
mais aussi dans les esprits. L'atonie des affaires
avait amené une misèregénérale,et les mémorialistes du temps onl tous fait le tableau des
souffrances de la population. Donnons celui-ci,
qui monlre en même temps ce qu'était alors
la vie à Paris : cc La disette était affreuse, dit
l'un d'eux, la misère au comble, et ce souverain déchu (le peuple) osait à peine se plaindre. Ce n'était plus qu'une vile populace sans
énergie, rugissant encore sous Ja main qui la
chàtiait, mais n'ayant plus même la pensée
d'une révolte. Tous les malins, la ville entière
présentait le déplorable spectacle de milliers
de femmes et d'enfants accroupis sur le pavé,
aux. portes des boulangers, pour y recevoir,
en paianl, un morceau de pain! Plus de la
moitié de Paris ne se nourrissait que de pommes de terre. Le papier•monnaie était sans
valeur, l'argent sans circulation; celte situation a duré plus d'une année. Un spectacle
plus élrange frappait encore les yeux de l'observateur : les infortunés qui avaient gémi
dans les prisons étaient rendus à la liberté,
et comme ils avaient échappé au supplice, ils
jouissaient de leur bonheur avec transport;
les dangers auxquels ils avaient été exposés
si longtemps excitaient un grand. intérêt. Hais
la vanité, si ingénieuse en France, en sut
tirer parti; c'était à qui prétendrait avoir le
plus souffert, et comme il était de bon goût
d'avoir été persécuté, une foule de gens qui
s'étaient cachés ou avaient acheté leur tranquillité à force de bassesses, se vantaient
d'avoir gémi dans les prisons. Des milliers
d'innocenls avaient péri sur l'échafaud; mais

si l'on s'en fût rapporté aux récits de la haine
et de la vanité, la moiûé de Paris eût emprisonné ou massacré l'autre moitié. A celle
époque, le désordre de la société était porté à
son comble; ]es rangs avaient disparu, les
richesses avaient changé de mains : comme il
était encore dangereux de se vanter de sa
naissance et de rappeler une ancienne existence, les nouveaux enrichis voulaient donner
le ton et joignaient à tous ks travers d'une
mauvaise éducation lous les ridicules d'un
patronage sans dignité. Une autre classe,
plus recommandable, les artistes, trouva de
la considération dans le besoin que beaucoup
de gens éprou\'aienl de chercher des distractions el mème des ressources dans les arts de
l'imagination. Ce goût des art~, généralement
répandu, acheva de jeter dans les modes el
jusque dans les mœurs de la capitale un dévergondage inconcevahle ; les jeunes gens se
coiffaient en victimes, l~s cheveux relevés sur
le sommet de la lêle, pour rappeler les infortunés qu'on conduisait au supplice; ]Ps femmes, au contraire, imitaient dans lPurs vêtements les usages de l'ancienne Grèce. On ne
croirait pas, sans l'avoir vu, que des femmes
charmantes, bien élevées et d'une naissance
distinguée, portaient des pantalons couleur de
chair, se couvraient les pieds de cothurnes,
étaient à peinè vêtues de robes de gaze transparentes, et, le sein détouvert, les bras nus
jusqu'aux rpaules, se présentaient dans les
lieux publics, et loin de révolter la pudeur,
n'excitaient que l'admiration el les applaudissements. Les anciens palais, ]es jardins particuliers é1aient transformés en asiles de
plab,irs: c'était l1 Él1·sée, c'était P.iphos, Tivoli,
ldalie, etc. ; et partout une cohue, une étourderie turbulente, un débordement de mauvais
ton et un mépris de toutes les bienséances qui
excitaient la honte et le dégoùt 5 • ))
La citoyenne Thérésia n'était pas étrangère
à cette corruption des mœurs ni à ces licences
de la mode. Dans ce renouveau de la Société
parisienne, c'est elle qui, en sa C[Ualité de
femme en vue, de grande coquette et de
beauté hors de pair, donnait le ton aux autres
femmes, comme le fait la reine dans une monart.:hie. Elle n'allait cependant pas tarder,
parmi bien des mauvais exemples, à en donner
un bon : celui du mariage.
Thérésia de,·ait à Tallien de l'avoir arrachée à l'échafaud, à Bordeaux; de cela, elle
l'en a\'ait payé et, de part et d'autre, les
conditions du marché avaient été tenues. Us
étaient quittes. Si elle lui devait aussi un
peu, pui~qu'il en avait signé l'ordre, l'incarcération de son ami Guéry, c'est bien à lui
qu'elle de\'aÎt sa mise en liberté. De son côté,
Tallien, pour lui être agréable, avait la courtoisie de lui dire que, sans son amour, sans
sa lettre, il n'aurait pas eu l'énergie d'allaquer Robespierre. On se devait donc réciproquement beaucoup de reconnaissance. N'y
avait-il pas lieu de faire sanctionner ces sentiments et l'irrégularité de leur situation par
le mariage'? Bien des convenances se trou-

1. Chancelier PMQu111t , Mém oins , t. I, p. 114.
2. A. M. de Pougcns, Bruxell es, 16 novembre 1824.

3. C1&lt; LA\'.ILETlE , Mém ofres et Sout:enù s, t.1 , p.1 M.
4. li y avait aussi une autre raison. Peut- être Thê-

résia était - elle d~jà enceinte de relie de ses fill es qui
de\'Înl la comtesse de Narbonne-Pelet.

reparaitre au 1héâtre de l'Odéon. On ~avait
qu'il devait y venir, ·on l'I attendait. JJmais
salle de spectacle ne ful aussi remplie. L'intérieur n'avait pas suffi; les escaliers mêmes
étaient pleins comme le parterre. Il paraît

enfin : quel accueil! Quelles acclamations!
Les spectateurs des loges, du parterre, les
hommes, les femmes, tous montent rnr les
bancs,. on ne peut assez le regardtr. Il éJait

...., 28o .....

�111ST0'1{1A

----- -----------------------·

veraient réunies - du moins tous deux Je
crurent - dans une union où il en avait
d'abord été si peu question. On ne sait si le
souci de la morale, celui de la dignité de leur

vie privée, entra dans les calculs de chacun.
C'est peu probable : à celle époque, à leur

âge, dans les classes sociales si opposée~ d'où
ils sortaient l'un et l'autre, on ne se preoccupait pas de pareilles niaiseries. Tallie~ ai~ait

'J'hérésia et en était aimé, ou du moms 11 le
croyait, ce qui revient au même. Il n'ignorait
sans doute aucune des légèretés de celte co-

quette. En véritable amoureux, il oubliait
celles qui avaient précédé le moment où il
l'avait connue et ne pensait pas que de nouvelles coquetteries pourraient 5ui, re celles-I_à.
Pour ce qui est de la façon dont elle avait,
pour lui, oublié ks lois de la m?ral~ el_ de
l'honneur, elle était toute ammsl1ee : falhen
oubliait assez volontiers qu'il lui avait imposé
lui-même cette conduite, il s'imaginait peutêtre aussi qu'il avait fait sa conquêle : sa
vanité y trouvait doublement son compte, car
'l'héré~ia était fort jolie, et puis, pensez donc,
elle était marquise I Pour le fils d'un domestique, ce n'élait pas là une mince considération, et, pour tout le monde,que serait l'amour
si la vanité ne venait pas en pimenter un peu
l'éternelle banalité?
Et le pauvre aveugle, qui, sans rappeler ~e
trop près l'enfant au bandeau et au carqu01~,
n'était pas mal de sa personne .e~ comptait
peut-être sur ses avantages ext~r•~~rs ~our
conserver sa conqnêle, ne pourn1t s imaginer
que Thérésia, un beau jour, lassée de lui ou
tout simplement curieuse d'un autre hommr,
pourrait se permettre _avec celui-1~. c~ qu'ell~
s'était permis avec lm. De cela, l 1dee ne lm
vint pas; ou, si elle lui vint, il se dit pl ut-~!re
qu'elle avait une jolie forlune et que,_lorsque
amour et beauté ,,iennent à nous faire banqueroute, c'est toujours u?~ comp~nsat~on.
Mais celte cruelle éventllid1te pom•a1t arriver
à d'aulrcs, à lui jamais! li aimait. il était
aimé et il arait peut-être eu vent de cette p~role de l'Étriture : Fortis esl ut nwt·s diLectio 1 (l'amour est fort comme la mort).
L'avenir devait lui monlrer bien vite que
l'Écriture ne se connaisrnit pa.:; plus que lui à
ces choses chez les femmes. Et c'est en toute
confiance qu'il s'embarl1ua dans l'aventure du
mariage.
.
.
,
De son &lt;Ôlé, Théré~ia ne m:rnqua1t 1,as d y
apporter une bonne ~rm·i~ion dïll_usions .
Mais pas les mêmes. L 'en1 vrement du tr10mphe
de thermidor, les exagérations qu'elle entendait de toutes parts sur les mérites de Tallien,
les ·applaudissements qui, durant plusieurs
mois 2, saluaieut l'entrée de son amant dans
tout lieu public, lui firent croire qu 'die
s'était trompée sur son compte et qu'il élait
réellement un homme de valeur.
Ambilieuse, elle pensa qu'arec les qualités
qu'elle lui prêlail depuis qu'on l'applaudissait
partout, Tallien ne s'arrêterait pas là. Il était·
fort jeune, vingt-cinq ans, pas davant:ige;
avec un peu de savoir-faire on pouvait espérer
pour lui les plus hrntes deslinées. Tout était
1. Gant., Vlll, 6.

créer à la société nouvelle qui s'élevait sur
les ruines de l'anf'ienne. li y avait de grandes
situations à prendre pour Ms hommes Jeunes
et entreprenauts. Tallien avait fait ses preuve~,
il était l'idole du puulic parisien : elle saurait
bien le pou~ser en se poussant el_le-même.
L'avenir, devant lui, s'ouvrait donc 11nmeose.
Elle aima il les nobles et délirates jouissances
du poun•ir; elle adorait le luxe : elle cr~t
que les hantes situations qu~ n~ manqu~ra1~
pas d'orcuper un ~omme s1. hwn_ par~t lUJ
procureraient les r1cbess:s necessa1res a. ~e~
&lt;Toùts dé\oraleurs. Et pm-:, a\ec cette îanltt~
~ue l'on a à prendre ses dé~irs pour des
Jilés, elle se di~ait qu'à !out prendre elle eta1t
haLituée à Tallien. Homme pour homme, autant accepter celui-là. li n'était pas plus la_id
qu'un autre, et, depuis qu'il la fré4ue_nta1t,
il s'était as~ez convenablement forme aux
usarres ex1érieurs de la bonne compag-nie.
~iais l'aimait-elle? Ceci est une autre question, el bien oiseuse, car qu'est-ce que
l'amour a à faire, je vous le demande, dans
le mariage? Elle trouv:iil ou croyait trouver
son avantaoe à épou.~er Tallien, elle l'épousait. Quoi de plus simple! Et y a-t-,il be~oi~
de s'embarrasser d'autre chose? Etc est arns,
qu'elle se trouva avoir pris pour mari JUStement l'homme qui ne pouvait en aucune
façon lui convenir, et Tallien, la femme qu'il
ne lui fallait pa,.
. . . ,
Et le 26 décemure 1~94 la mume1pahte
donmiit la sanction légale à l'union commencée rle ~i cavalière façon à Bordeaux. De
sanction religieuse, il n'eu fut point question.
Pas un parent ne si.!na au mariag~.
Après son mariage, Théréi ia quitta rnn
appariement de la Chaussée, d'Anlin p_our
aller sïnslaller anc son mari a la Chaumiere.
C'était une charmante habit11tion couverte en
chaume, située au coia de l'allée des Veuves
(à présent a,·enue Montaigne) et du CoursLa-Rl'ine.
La citO)'enne 'fallien, qui ai.mail le monde,
ce qui é1ait bien naturel, pmsqu~ sa beauté
lui valait dt!S succès et que sa gracieuse amaLilité lui en prof'urait d'aulres, voulut, une
fois mariée, se mettre à recevoir. Elle eut
pein~, tout d'ab~_rd, à recruter so_n s_alon :
l'émi«ration la !erreur, encore :-1 recente,
les d~uÜs, ia ruine générale en était'nl lrs
causes principales. !lais les dé~u_tés.' l_cs banquiers avec lesq~els son père av~11 ele. en relation, les fourrnsseurs drs armees qm commençaient à étaler un grand luxe, quelques
«ens de lettres et artistes lui formèrent
bientôt un noyrn d'habitués fort agréables.
On jouait, à la Chaumière; on jouait ~ème
très gros jeu; on 1 d!uait, on ,Y sou rait, on
y faisait de la musique ; mais, malgré la
vo«ue extraordinaire qu'avaient alors toutes
les° danses, on n'y dansait pas.
Toujours aimable, toujours charmante, la
belle mailresse de maison faisait on ne p('ul
mieux les honneurs de chez elle. QuelqUts
femmes commençaient à y venir, et, si elle
parlait avec elles plaisirs . et toilett~s, cela
ne l't:rnpêl·hait pas de smvre atten11,,em1:11t

;é~-

2. Chanctlier P.i.~Qun.:n, ./Jlémoh-es, t. 1, p. 114.

la politique de couloirs à laqu~lle é1ail mêlé
son mari et qui venait se contmuer _dans le~
soirées de la Chaumière. Elle prenait part a
toutes les causrries, même à celles d'affaires,
- les politiciens, on le voit, ont de tout
trmps traité les affaires entre les femm_es e_t
le champagne, - et s'évertuai_l à _pla1r~ a
chacun, ce qui ne lui était pas d,rûcile. c.~sl
ainsi qu'elle plantait les jalon.s de la carne~e
qu'elle rê\'ait pour son mari, et elle ~~,•ait
bien que, dans toute carrière, en po!1h~ue
plus encore qu'ailleurs, la femme dmt etre
le collaborateur de son mari. Du reste,
n'rst-ce pas elle qui en recueille les plus
beaux bénéfices! Mais il y en a si peu de capables! Et, par une dé~ision du sort.' ce. ne
sont jamais ctlles-là qui occu~ent la s1tuat10n
où elles pourraient faire briller leurs qualités, leur esprit et leurs talents. . ..
Dans l'anarchie universelle qm smv1l le
9 thermidor, Mme Tallien eut un ml'~ile;. el
hien grand : celui de prêcher la Lonle, I_mduluence et l'oubli des discordts passees.
1m: recevait des pétitions, comme j~dis à
Bordeaux · elle les apost11lait el se fais:a1t une
,
•
t '
clientèle de sollii;iteurs. Les émigr~s ren res,
les anciens royalistes, lui rappelant d'a1~ciennt&gt;s relations, ne craignairnt pas de _venu
s'adresser à elle, pour s'assurer le succes de
leurs demandes. Elle s'emplo)·ait avec une
bienveillance infati«able à obliger tout le
monde, et cette bie;veillance, trait distinctif
de son caractère, ne la quittera jamais.
Malheureusemeul. la r.oquLLterie, uue
extrême léo-èreté ne la quitteront pas darantao-c. Les t~rribles leçons des événements ne
lui apportent pas le moindre_ séricu.x dans le
caraclère ·1 le don de réflexion lm manque
to1alemen t; elle est toute de prime-saut, ne
fait que cc qui lui plait et ~e s'inquiète ~as
des conséquences. On pourrait presque cr01re
que, si elle fait le bien, c'est pour s'ti_mus.eri
si elle oblige les gens, c'est pour se d1str:ure,
pour satisfaire un besoin d'intri~uer, parce
qu'elle trome drôle de ~e mêler d'affaires et
de faire marcher les g(•ns à son commandement, &lt;JUe c'est une cbose délicieuse d'ê~re
une femme politique. Elle est du reste bien
convaincue qu'elle l'esl, depuis qu'elle cherr..:hc
à faire croire que c'est elle qui a ren,·ersé
Robespierre. N'écrivait-elle pas, en 1~2!, e~
faisant, il est vrai, une légère restr1d1on _a
ce qu'elle disait san~ aucune rt'.ticence d~pu1s
sa sortie de prison : « . ... Le 9 thermidor,
le plus beau jour de m~ vie, puisyu~ c't~t un
peu par ma petite mai~ que 1~ gu1Ilotrne a
été renversée. J&gt; Complice obligeant de ce
petit empiètemcnl sur les droits de son. mari,
le public le croyait alors, ou. du_ morns se
plaisait à se le figurer, tant 11 a1rue à personnifier en une idolr, homme ou femme,
ses sentiments, ses préférences, ses afli:clions,
comme aussi ses rancunes et ses haines.
C( On rendait gràces à Mme Tallien, dit un
contemporain, de la salutaire influence e~ercée par elle lors du U Lhermidor, et on aJo.u•
tait presque les hommilges de la reconnaissance puhlique au culte rendu à sa beauté 3 • )&gt;
3. Duc de Il \GtJsE , .llémoires, t. 1, p. 80.

1.JI

ClTO'YEl\lN'E

T ./11..Ll'EN

Mme Tallien rrut un peu trop à la situation meubles les plus recherchés, l'or, les diade sainte, tout au moins d'idole, qu'elle mants, devenus la proie de trois cents bri- charges et emplois extraordinaires, comme il
y eu avait sous la monarchie, demeurait un
s'était faite, et, dans son admiration pour gands dont l'opulC'nce insulie à sa )'lisère. La
simple dépu·é, perdu dans la masse des
elle-même, elle ne songea point, en ces plupart de ces dépulés sont sortis de la caaulrl's; que l'Henir qu'elle lui rroyait était
temps de misère navrante, à mettre un frein naille : à ces vices, ils ont ajouté celui d'une
bien long à se dessiner, qu'il ne justifiait
à son goût excessif pour la toilette. Lrs
pas,
en somme, les espéranc-cs qu'elle avait
gazettes du temps ne dédaignent pas de donner
placées en lui. Elle avait beau le pousser à se
parfois les détails de ces extravagances.
mettre en arnnt cl à devenir l'homme indisMallet du Pan, dans sa Correspondance avec
pensable
de la Conl'ention, Tallien, qui pala Cour de Vienne, parle d'une robe à la
raissait avoir fourni dans la conjuration
~recque que &lt;! Ja femme d'un député nommé
contre floblspierre la somme de ses capaTallien a payée douze mille livres». Si elle aicités, ne réussissait pas à prendre à. la Conmait à obliger ceux qui venaient s'adresser à
vention une place prépondérante. C'est qu'il
elle, il ne semble pas qu'elle ait beaucoup
y avail du subalterne en lui, du ,alet; il rn
songé à aider Jes pauvres, les uais pauvres,
ressentait de son origine : de plus, il n'avait
qui, par miiliers, mouraient de faim et de
pac; assez d'instruction pour s'occuper utilefroid . Sa bonté était plus passive qu'active,
ment des questions de législation ou d'admic'est-à-dire qu'elle ne refusait rien à ses amis,
ni,tration, el ses C( talents l) n'étaient pas de
mais ne pensait pas à aller au-devant des
ceux qu'on peut uliliser souwnt dans une
infortunes pour les soulager. Tout le mondr,
assemblée deliLérante : on ne f.tit pas Lous
d'ailleurs, était alors ainsi. On 1.e songeait
les jours un 9 thermidor. Aus5i le rnpit-on
qu'à s'amuser, qu'à faire la fète à outrance :
errer dans lrs couloirs, se mêl, r à une foule
théàtre, bals, concerts, soupers, se parlageaient
d'intrigurs, s'occuper de spéculations comle temps de ce petit noyau &lt;l'enrichis, de banmerciales rJbaissantes, s'éparpiller rn mille
quiers, de fournisseurs des armfos, de spépetitrs affaires.. Et, romme il n'arait pas dans
culateurs sur les biens nationaux, d'agiosa vîe un but élevé et d'intérèl général, il deteurs sur les subs:istances, de déptJtés, etc .,
meurait un médiocre et ne sorta'.t pas de
qui formaient alors le Tout-Paris de l'époque
M ER LIN" DE TIUONVILLE.
l'ornière
de~ rnlgaircs politiciens. li ue mûet s'étourdissaient, dans une orgie sans fin,
D'apres le dessin de i".IAuRrn.
rissait pas. C'est le défaut des hommes chez
sur les dangers de la patrie et les souffrances
qui les passions rt le sentiment l'emporttnl
des patriotes. Écoutons sur la façon de vivre hypocrisie plus effrontée que leurs mœurs, et sur
le caractère.
de tout ce monde, qui élait celui dont s'c n- ils donnent le premier exemple connu de
IJ
y avait amsi à cela une autre raison,
tourait Mme Tallien, le calvinisle et philo- l'impudence dans le crime el de la profanaoh! bien prosaï4ue, et que, comme lous les
sophe de Berne, Mallet du Pan. Il écriYait, le tion journalière des mots de justice, de vertu,
hommes faibles, il n'osait pas supprimerpnr un
1er février 1795 : « Je craindrais de peindre de désintPressement, de démence 1 • »
coup d'énergie, par un petit 9 Thermidor de
la vie inràme de trois ou quatre cenls de ces
Voilà le milieu dans lequel viYail lime Tal- ménage. Le malheureux a\ ait besoin J"argent
dépulés. lis é1onnent la Yillc la plus corrom- lien, jeune fr•mme de vingt et un am. Après
pour fournir aux dépenses écrasantes de sa
pue du monde entier par leurs débordements. Ie monde corrompu qu'elle avait rn et fréfemme. C'est pour cela qu'il prostitunit son
C'est du sein de la débauche la plus effrénée, quenté sous Louis XVI, après les singuliers
mandat électif dans des affaires commerciales
qu'ils rendent l'ordre drs massacresi c'est com,ivcs parmi lt·squels elle s:oupait l1 Buret qu'il ne rougissait pas d'en faire argent.
en sorlant des bras des plus vill·S prosliluées dèaux, il ne faut pas s'étounrr 4u'elle ne
Mais comment aurait-il pu rougir de quelque
qu'ils vont parler de mœurs el de vertus à s'en étonnât pas el11'•même, qu'elle ne pemàt
chose après Tours et Bordcaux? C'est aussi
la tribune; c'est au milieu d'orgies qui feraient point qu'on pf1t êlre autrement et vivre plus
pour de l'argent qu'il trahit la République,
rougir les plus impudents libertins qu'ils re- honorablement. Les comcrsalions de ces grns
lui , enfant de la République, qui lui devait
çoivent lts clefs des villes conquises et les aux sentiments si peu élcYés n'élaient guère
tout, qui n'avait été quelc1ue chose que par
propo!)itions de paix. Pres11ue tous out fait à faites pour remontn le. niveau de l'honn ur
elle: oui, il travailla, en 1795, à n·tablir la
Paris et dans les départements le commerce et de la dignité, et, dans son salon comme
royauté des BourLons. Incapable de faire ~a
des emprisonneml'nts èt des dêlivrances , des dans ceux qui s'ouH.1Îent peu à peu à Paris,
place au soleil par son travail dans une démomorls et d(s ,·ies; ils ont J1JÎ; à prix les têtes Mme Tallien n'entendait parler que du cours
cratie, a)ant de l'ambition et point de talents,
et les fortunes; mille fois ils ont envoyé à journalier des assignaLs c·t des de11r1:rs de
ce chacal dé la politique complait tirl'r honl'érbafau&lt;l celui dont ils avairnt reçu des s·1m- consommation, d'agiolage, de ~péculatious et
neurs et profits, profils surtoul, de la monarmes énormes pour le sauver. Partout ils ont d'alfoirrs. Ce n'est r1u'après ces conversations
chie. Et c'est ce qui fait tomber l'accusation
forcé des femmes chastes à se prostituer pour qui faisaient du salon une SU( cursale du Perlancée contre lui d'avoir été C! l'empoisonnc.-ur
racheter leurs jours ou ceux de leurs maris;. ron' ou du marchéaui: Llés,que qutlqurs esdu fils de Louis XVI au Temple ». D'abord
Tuul ce que l'impiété peut vomir de Llas- prits moins terre à terre parlaitul del, Consl'eufant n'a pas été emroisonné ; ensuite 1
plièmes, tout ce que l'immoralité peul dicta titulio11, de I.1 guerre, de la pacification des
comment Tallien aurait-il songé à le suppride turpiludes, forme leur habitude et leur esprits, parfois d'art et de littérature, et
mer, puisqu'il voulait au contraire le faire
com-cr~alion. Ils ont acquis l,·s hôtels, les alors une aimaLle pointe de galanterie venait
proclamer roi, afin d'asseoir solidement sa
fermes, le moLilit:r des propriétaires qu'ils égayer la causerie .
propre situation pendant la régrnce?
ont fait assassiner; leur luxe est celui dl's
Ccpendanl, Mme Tallien ne semLlail pas
La mort du jeuoe prince ruina, pour le
satr.ipes de l'ancienne Perse. Ils ne prennent m•oir trouvé dans son mariage, dans son
moment, ses espérances. Et l(s Jacobins n'apas la peine de dissimuler ces fortunes; mais mari plutôt, tout ce qu't,lle avait paru s'en
vairnt pas si tort qu'on pouvait le croire au
le peuple est tellement corrompu 4ue ce prometlre. L'affection de Tallit:" □ ne lui ma11premier abord en trnitant Tallien, Barras et
spectacle le touche peu, et lt·Ilemcnl ser,ile 4uait pas, mais cda ne la touchait que peu,
les autres Tbermidorie11s de royalistes~ puisque
qu'il Yoil aYec iudiflérence les plus belles dc- étant de ces femmes qui aiment mirux ètre
en préparant par des négocii:..tions secrètes le
Dlf:'urcs, les plus magnifiques maisons de préféréts qu'aimées. Ce qui l'ennuyait, c'est
rttour de Ja roputé, ils trahissaient la Répuplai~ance, les taLles les plus exquises, les que son mari, pour qui die avait rêvé des
Lliqur. Il est à remarquer, du reste, que
1

1. Mua.ET

011

PAX, Con·espoJ1da11ce at•cc fo cour

tle lïem1e, t. 1, p. 01.

2. Le Perron était cel f'sealier· aux marches dP
disjointes Cjui élail à l'cxlrt\milC de

pic1-rcs usées cl

ln rue \ïrirnne el sur 1, quel se trnaient tous ceux ~ui
1·i,·aienl Ue la Dom·sc.

�. - - mSTO'R,_1.JI
Tallien et Barras. furent seuls exceptés de la

loi dite d'amnistie qui, en 1815, exila les conventionnels régicides. Est-cc la citoyenne
Tallien ,qui les avait l'un et l'autre engagés à
entrer en pourparlers avec les Bourbons pour
une restauration royaliste? Peut-être. Toujours est-il que, en 1815, ils surent se prévaloir de leur trahison, et c'est bien plutôt à

cela. qu'au souvenir du 9 Thermidor qu'ils

aYeucrlemenl d'amoureux, Tallien commençait
o
.
b
à s'apercevoir qu'il ne ~ompta1t ~as ~~ucoup
chez lui : Lientdl on lm fera sentir qu 1l y est
de trop. Le pauvre homme dut terribleme~t
souffrir en voyant que sa femme ne voulait
pas être belle que pour lui. _Et belle, ~Ile
l'était, ~n ces années, au dela de ce qu on
peut dire. Sa beauté faisait événement "quand

elle entrait dans un salon, dans un théalre ou

FERMETURE DE LA SALLE DES jACOBlXS. -

durent les ménagements que la flestauration
n'ellt point pour les autres régicides.
Le jeuoe couple n'avait encore q~e tr.ès P,~u
de mois de mariage et le ménage n alla1t deJà
plus. Sa lune de miel n'av~it été qu'~n _déjeuner de soleil. Les tira1~lelD:ents cla1ent
fréquents. Tallien pourtant a1ma1t sa femme,
il l'aimait sincèrement. Et c'est pour cela
qu'il ne pouvait voir avecindifférenc,e les légèretés et inconséquences de plus dune sorte
que Thérésia, charmante si on_ veut, ~a~s volage el passablement perfide, mventa1t JOurnellement, comme si elle se fùt juré d'excéder
et de pousser à bout son mari. Malgré son

L;i

jauues collanls. C'ctait la mod~ de se dandiner
ain~i. Avec leur cliqutti;; de breloques, de
grosses chaînes de montre et de cannes torsPs,
avec leurs chapeaux à deux cornes Et leurs
cocardes gigantesques, ces incropbles ~~aient
em,ahi peu à peu le salon de la Chaum1ere et
rien n'était plus curieux que d'entendre, au
lieu de langage, le gazouillis de petite maîlre1:=se, fait d'inepties et de fadaises, que ces

Gravure de l\lALAf'E.~U, d,'aprés DUP LF.SSI-BF.RTF.A UX,

·dans quelque lieu public. Même chez lui,
cette beauté empêchait Tallien d'approcher sa
femme comme il l'aurait désiré. Et, comme
il y avait toujours beaucoup de monde dans sa
maison l'intimitéétaithannie du foyn. Chaque
soir, q~and on nê sortait ras, il voy~it Thérésia
trônant au milieu d'un cercle de Jeunes gens
à la mode. Ces inc oyables, comme on lrs
appelait, coiffés à l'imbrci_le jusque ;ur les
yeux, maniant avec millesmgeries un enorme
lorrnon avant de se le pbcer sur le nez, se
da;dinaient avec leurs habits bleus à basques
traînant jusqu'à terre, leurs gilêls à grands
re,·ers et à grands ramages, leurs pantalons

inr.-oyables Jêlaient avec une gracieuse étourderie à tous les échos du salon.
Tallien n'aurait pas voulu de tous ces
rrens-là
chez lui. Bien qu'il ne pût s'emfècbrr
0
.
d'être flatté , simple enfant du peuple, de rn11·
dans sa mai~on des hommes de l'ancienne
arislocralie venir en solliciteurs , il rn était
aus~i gêné. Mais il n'élait pas le _maîlre .de
signifier une volonté, d'avoir un avis, de fa1.re
une observation, de donner même un conseil,
On ne lui demandait rien de tout cela, et,
s'il aYait un droit, c'était celui de se taire.
Tout amoureux t1ui n'est pas aimé - et
c'est le cas général - en est là : c'est celui

1

des deux qui n'aime pas qui est lout; l'aulre
ne compte pas, ou si peu!. .. IleureusemE'nt
que la Providence nous a donné le don d'illusion et aussi l'espérance : ces deux viatiques
nous permettent d'atteindre, sans trop de désespoir, le moment où il raul dire adieu aux
chimèr~s. Tallien ne vivait donc que d'illusions
et d'espérances. Il cherchait à s'aveugler sur
son triste sort lorsque le voile des illusions
se déchirait lrop brulalement deYanl ses )·eux;
et c'est ce qui l'excuse de s'être plongé alors,
pour s'étourdir, dans toutes les sensualités.
Politicien, il cherchait aussi des disfractions
d,ms ces éternelles intrigues de couloirs, et,
toujours à l'affût des occasions de se mellre
en évidence, il essayait de gravir à nouveau les
li auteurs où l'arnil un instant porté le O Thermidor. filais l'éloffe, rn lui, faisait absolument
défaut, et, après quelque tcnlative, il rrtombait
dans la désolante réalité de son insurflsance.
Thérésia cependant le menait, el il est probable qu'elle fut plusd'unefois son inspiratrice.
On peut atlribuer un peu à son influence
la plaido-rie que fit Tallien, le 5 frimaire,
en faveur des fédéralistes bordelais, tt aussi
l'abrogation du décret du 6 ao ,'it 17!)5 qui
les aYait mis hors la loi i -à moins gue, dans
un simple intérêt particulier, une i11tention
électorale pcut-èlre ou le n1lurd désir de fairè
oublier les rnuvenirs fàcheux de son proconsulat, Tallien n'ait chnché à se concilier ainsi
des sympathies dan; Bordeaux.
Mme Tallien avait une ambi1ion : c'était de
rt!unir dans son salon tous les députés qui
avaient volé con Ire nobespierre le 9 Thermidor,
d'y amener peu à peu les autres, de les
gagner par ses manières gracieuses, et d'opérer
ainsi une concrntration dont son mari serait
le chef et elle l'inspiratrice. Le plan était
bon, et si Tallien avait eu quelque vdleur
personnelle, il aurait pu se réaliser facilement.
])ans les temps agités, un caractère doublé
d'une intelligence et d'une solide instruction
parvient toujours à s'impü:ier. Et il} avait
certainement une place à prendre dans l'Éwt,
car, depuis la chute du Comité de Salut public,
le pournir était de fait vacant.
On ne saurait blàmer Mme Tallien de cette
ambition, bien qu'elle eût trouvé rnn intérêt
à la réaliser. Rien ne saurait donner une idée
du point d'exaspfration auquel ]es esprits
étaient montés à la Convention, et la femme
qui rnulait en amenn la pac:fi~tion avait
assurément une pensée génért!use. S'efforçant
de faire de son rève une réalité, ~ltne Tallien
essayait de faire prendre goùt, par ;on exempt ·,
à un langage poli et à des manières moins
débrailJées que celles qui avairnt eu cours
avant thermidor, et cherchait à nettoyer les
laches de sang et de boue dont beaucoup
étail'nt couvrrls. Elle s'était entourée d'un
petit état-major de femmes plus aimables
que scrupuleuses, qui l'aidaient à attirer et à
retenir chez elle les hommes dont elle voulait former un groupe politique. Parmi ces
femmes SP. trouvaient Mme Ilovère, femme du

!·

nue \'icl?r de BR0G1.TR, Souvc11irs, 1. 1, p. 23.
~ ... L.a Pell[~ l'oste ~~ le Pl'ompt /11/ormatcw·,
.)me551doran ,. -221u1n 1797.

député montag-nard, Mme Je Navailles, Mme
de Chàteaurenault, lemme d'un député de
Saône-et-Loire, Mme de Beauharnais, dont le
mari avait péri sur l'échafaud et qui promenait son deuil dans les hais el les fêtes ....
Mme Tallien avait connu celle-ci pendant sa
détention, etla jeune veuve, trouva11t chci elle
une hospitalité facile qui lui parut devoir être
aussi profitable qu 'agréable, était vite devenue
son intime. Thérésia la présenta à diOërentes
perrnnnes qui l'aidèrent dans la situation
embarrassée ol1 elle se trounit, entre autres
i1 Barras qui, depuis thermidor, fréquentait
beaucoup la maison Tallien.
Mais sa facilité de mœurs, celle des femmes
de sa cour, le mépris qu'elle affichait de
toute pudeur, lui fire:it un grand lort dans
ses ambitions politiques . Le scandale de ses
élégants déshabillés défrayait tout Paris. , Je
voyais comme bien d'autres, a écrit un contemporain, la belle Mme Tallien arrivant au
fianelagh, babillée en Diane, le buste deminu, chaussée de cothurnes et rètue, si l'on
peut rmplo)'er ce mot, d'une lunique qui ne
dépassait pas le genou 1 • u La Lellc ciloyenne,
en effet, pour avoir plus de succès que les
autres femmes, a rait revêtu, comme toujours,
les grâcfü de la jeunesse, mai~ dépouillé à
peu près complètement ce qui aurait pu empêcherle public de les voir. Le mauvais exemple est toujours suivi. Mme Tallien eut le tort
de donner ce mauvais exemple, les autres
femmes de le suirre. « L'effronterie du luxe,
écrivait !lallet du P•n, surtout celui de la parure, surpao;;sc à Paris tout ce que les temps

C1TOYE.NNE T.l!LL1EN _ _ ,.

de la Momrchic offraient en ce genre de plus
immoral. » Et ces ligars, écrites en janvier 1795, seront mcore vraies deux ans
aprè5, car on lit dans un journal de 1 ~97 :
« Dimanebedernier était le jour de la décade.
C'était fête pour toutes les religions et chacun

s'était empressé de prendre l'air par un beau
temps et après quelques jours de pluie. Les
Champs~ElyséP,g regorgeaient d'endimanchés
et de déoadés. Deux femmes descendent d'un
joli cabriolet, l'une mise décemment, l'autre
les bras et la gorge nus, avec une .seule jupe
de gaze, sur un pantalon couleur de chair ... t »
Mme Tallien n'était peut-être pas la femme au
panlalon couleur de chair de œ jour-là, mais
elle était responsable de la licence qui se
voyait partout dans le vêtement des femmes.
Ces excentricités de tenue ne pouvaient plaire
à ceux des conventionnels qui aflicbaient ou
avaient vraiment des princ·Îpt'S d'austérité.
Amenés dans le salon de Tàllien, ils se scandalisaient de la mise plus gue fan1aisiste de
la maîtresse de maison, et, s'ils admiraient
ses petits pieds, ses bras et c&lt; quel4ues accessoires J), ils admiraient moins cette idée de
les montrer aux gens. Ils ne re\enaient plus
et retournaient aux clubs. Li ils ne craignaient pas de dire francheme11t leur avis sur
la belle impudente. Du haut de la tribune des
sociétés populaires, ils tonnaient contre la
Cabarrus et la corruption gu'elle introduisait
dans les mœurs rle la Républi4ue. lis ne ménageaient pas davantage lesaristucrates qu'ils
avaient coudoJés chez elle, Jt,s fournisseurs
et intrigants de toute sorte 4u"elle traînait à
ses !rousses. Et des appla11d1~sements, très
justes, il faut le reconnaitre, a(X;ueillaient
leurs virulentes déclamations.
Levasseur (de la Sarthe) avaitdit à la tribune
des Jacobins: &lt;( Demandous a Ti!llien un compte
exact de ses liaisons; qu'il nous dise où il en
est avec la femme d'un émigré 4ui se trouve
être la fille du trésorier du roi d'E,.pagne. JJ
Tallien avait répondu àce coup droit, /;!fOS de
sous-entendus. filais ses e-x pliC&lt;l lions n'avaient
satisfait personne, et, bien qu'il prole~làt de
sa pureté jacobine, on le chassa du club.
On ne le chassa pas de la Comention,
parce qu'on ne le pouvait pas, mais on l'y
attaqua a\·ec 1a même ,·iolen1..e. L't;t.iit toujours sur le même rnjct, sur la Cabarrus.
li lut obligé, à la séance du 2 jaurier f 7!)5,
d'expliquer à quel point il en éiait aVec elle.
Mais copions le Moniteur :
Du11u1 - ... Et nous qui n'avons pas les
trésors de la C1barrus ... (Grand bruit.)
ÎALI.ŒN réclame avec force la paroi~.
TAI.LIEN, à la tribune. Il en cuû1e à un
représentant du peuple d'entretenir de lui
une grande Assemblée. Depuis lo11gtemps je
me suis imposé silence, soit par mes discours,
soit par mes écrits. J'ai lait à la patrie le
sacrifice de mon amour-propre blessé; mais,
depuis quelques jours, les calomnies les plus
atroces ont retenti dans cette enceinte. Je
mets un terme à mon sil~nce, parce gu'il deviendrait un aveu tacite des horreurs qu'on
déverse sur un représentant du peuple.
« On a parlé dans cette Assemblée d'une
femme .... Je n'aurais jamais cru qu·elle dùt
occuper Je3 délibérations de la Convention
nationale'. On a parlé de la fille de Cabarrus.

3. Tallien oublie qu'elle occupa dejà , l"année llrécêdeule 1 les délibéralions de la Comcnlion. Et la
pélition qu'i! lui lil écrire &lt;le Bordeaux, qui fui lue

en. pleine Assemblée à la séance du 24 avril 1793, cl
qui euL le,; honneurs du reuvoî au Comité de l'instruction publique ?..

BARRAS.

�1

. - - 1f1ST0'/{1.ll
EU bien, je le déclare au milieu de mes collègues, au milieu du peuple qui m'entend,
cette femme est ma femme.

.

.

...

(( ... . Quant à la femme dont on a \'Oulu occuper l'Assemblée, je la connais depuis longtemps. J~ l'ai sauvée à Bordea~1x. Ses 1:1a!heurs et ms ver lus me la firent aimer. Arr1vee
à Paris dans des temps de tyrannie et d'oppr~ssion, elle fut perséculée et jetée dans une
prison.
.
,
&lt;1 Lin émissaire du tyran IU1 fut envoye et
lui dit: &lt;c Écrivez que vous avez connu Tallien
(!

comme un mauvais citoyen; alors on vous

donnera la liberté et un passe-port pour
c! a1ler dans les pays étrangers. l&gt;
« Elle rr.poussa rémissaire av~c indi~nation. Voilà pourquoi elle n'est sortie depr1son
que le 12 thermidor. On a trouv~ dans lts
papiers t.lu 1yran une note pour l en'"oyer à
l'échafaud.
« Voilà, citoyens, voilà celle qui est ma
femme. &gt;&gt;
Sl femme, elle l'était en effet, mais depuis une semaine seulement. .
.
Combien, ce jour-là, la c1loyenne Tall1e_n
dut bénir le représentaut Duhem ! Il avait
parlé d'elle à ]a Convention! Pas av1 c beaucoup de bienveillance, c'est ,T~i,_ ni de ~ourtoisie non plus, mais que lm importait? Il
avait parlé d'elle, c'est tout ce qu'il lui fallait.
Tourmentée du désir d'occuper les conversations de chacun, elle était aux anges de savoir
que la Crmvention l'avait prirn pour objet de
ses délibérations; son cœur faisait la rose en
entendant le récit de ce qui avait été dit à
\'Assemblée; il la faisait le lendemain en le
lisant dans le Moniteur .... Oh! ce Du hem, elle
l'aurait embrassé pour lui avoir fail le plaisir
de l'insulter à la tribune de la Convention!
(i

MaJr,ré les mœurs licencieuses qu'introduisit cel~e "rande prêtresse de la mode, il serait
injuste d~ ne pas reconnaître que Mme Tallien
exerça aussi une heureuse influence : ce fut
sur le retour de la sociabilité en Franct&gt;.
Héunissanl aulour d'elle tous les enrichis du
jour, elle leur donna, par ses prodi~alités, l_e
goùt de la dépense. Cela procura du trav:itl
aux ouvriers et ouvrières qui, depuis si longtemps, mouraient de faim, et fit ainsi renaître la circulation de l'argent dans le commerce, di! l'esprit dans les classes supérieures.
Recevant les plus rustres des conventionnels, elle s'évertuail à leur faire apprécier le
charme d'une réunion où l'on causait décemment, où l'on faisait de la musique et où l'on
laissait pour quelques moments de cô~é
!'odieuse politique. Remplie de grâce, mais
ayant &lt;( plus de jargon que d'esprit )), pour
emplo1er une e1pression d'une de ~es conremporaincs, la princesse Hélène de Ligne, elle
s'amusait à plaire, causant, jouant du piano,
ch:wlaul !t tour de rùle. Elle allait même jusqu'à dire des vers, plus, sans doute, pour
Lriller elle-même que pour faire goûter à son
auditoire les douceur:, de la poésie. &lt;c Un certain soir, - dit un journaliste du temps,
Mme Tallien, après avoir brillé tour à tour

r
auprès d'une harpe et d'un piano, voulant
prouver à ses convives qu'elle n'était étrangère à aucune sorte de talent,, se ~il _à déclamer quelques vers du rôle d Agrippm~ da~s
Britannicus. &lt;c-Mafoi, ma bonne amie, dll
&lt;! Uerlin de Thionville, vous avt&gt;z appris le rôle
&lt;&lt; d'Agrippine comme moi ci-lui de Brutus, par
&lt;1 in!-tinct. n Cette saillie fit rire tout le monde;
Mme Tallien eut le bon esprit de faire comme
tout le monde 1 • l)
Tous les banquiers et fournisseurs se mirent eux-mêmes à recevoir et ouvrirent leurs
salons : une société nouvelle essaya de se
constituer, augm,.,ntée des débris et épaves de
l'ancienne. &lt;&lt; C'était, a é1.;rit Mme de Staël
revenue à Paris au mois tle mai 1795, c'était
vraiment alors un spectacle birn bizarre que
la société de Paris .... L'on ,,oyait, les jours de
décade, car les dimanches n'existaient plus,
tous les éléments de l'ancien et du nouveau
réoime réunis dans les soirées, mais non
o
..
des perréconcilié;;,
Les élégantes mameres
sonnes bien élevées perçaient à travers
l'humble costume qu'elles gardaient encore,
comme au temps de la Terreur. Les hommes
convertis du parti jacobin entraient pour la
première fois dans la société du grand monde,
t'l leur amour-propre était plus ombrageux
encore rnr tout ce qui tient au bon ton, qu'ils
,,oulaiPnt imitf'r, que sur aucun au1re sujet.
Les femmes del' ancien régime les t&gt;nlouraient
pour en obtenir la rentrée de Jeurs frè:e::, de
leurs fils, de leurs époux, et la flatterie graciruse dont elles sav:iienl se servir venait
frapper ces rudes oreilles et disposait les factieux les plus acerbes à r.e que nous arnns ,,u
depuis, c'e11t-à-dire à refaire une Cour, à reprl'ndre tous ses abus, mais en ayant soin de
se les appliquer à eux-mêmes'. »
11 faut remarquer ici que, malgré l'opinion
avantageuse que Mme Tallien aimait assez
&lt;tu'on eût de son esprit, elle ne cherr.ha pai:
~ entrer dans les salons où l'on causait. Peutèlre n'y eùt-elle pas été admise. Mais tbez
Mme de Staël, où se groupaient Lou,; les genres
de supériorités, la chose lui E-ÛL été aisée.
Mme de Staël, 11ui avait un bon cœur et ne se
laissait pas arrèter par les préjugés, lui aurait
ci•rlainementouvert toutes grandt&gt;s les portes
de son salon. Elle ne pouvait avoir oublié que,
le 2 septembre 1792, Tallien était venu lui apporter un passeport, qu'il lui avait donné, pour
f!;a ~ùreté, un gendarme chargé de l'accompa·
gner jusqu'à la frontière, qu'il avait mê~e
poussé la courtoisie jusqu'à dire qu'il oublierait les noms des personnes qu'il avai l trouvées chez elle et qui s'estimaienl fort compromises d"y avoir été vues par un secrétaire de
la Commune. Celle conduite parait bien
naturelle. A ce moment, elle le paraissait
m(lins el était fort r:ire. Il n'y a pas tant de
Ldles actions dans la vie de Tallien pour
qu ·on ne lui tienne pas compte de celle-là.
Mme de S1aël ne l'ouhlia pas et son hienveillant souvenir se manifeste dans srs Conside'ratians sur la Re'volution /1·auçaise. Mais si
Mme Tallien ne fut pas de ses r(.'uuions, c'est

qu'elle ne désirait pas en être. Dans le cercle
d'intelligences d'élite qui gravitaient aulour
de Mme de Staël, elle n'eût pas fait très brillante fioure; à côté de cette reine de l'esprit,
elle eût°été assez effar,ée, elle qui n'était que
reine de la beauté. Elle n'aurait eu là que le
second rang, tout au plus; aussi n'y alla~
t-elle pas. Plustard,sousle Directoire,Mmede
Staël, qui renait souvent chez Barras au
Luxembourg et à Grosbois, la rencontra plus
d'une fois, mais ces deux femmes s'en tiendront toujours à de simples rapports de politesse.
Mme Tallien cherchait avant tout à s'amuser et à jouir de la vie selon ses goûts, plus
matériels qu 'éthérés . Elleconrribua cependant
à établir, sinon le règne de la clémence, tout
au moins celui de l'oubli, sur les ruines du
rè"ne
de la Terreur, et il n'est pas douteux
0
qu 'elle ail sou\'ent aiguillé son mari vers la
modération politique . Nous l'al'ons déjà dit.
Mais Tallien, incapable de suivre plus de quelques semaines un plan de cond~_ite, retomh~it
trop fréquemment dans l ormere de la violence. Enfant de la Terreur, il ne concevait
pas, en polilique, d'aulre syslèm?. de gouvernrment. C'est évidemment sous I rnlluence de
i:-a femme qu'il avait dit : ci La Conventionne
doit pas souffrir que la République soit pl~s
longtemps divisée en deux classes: les persecuteurs et les persécutés, ceux qui font peur
el ceux qui ont peur. » Mais sa conduite démentait bientôt ces sages paroles jusqu'au
jour où, rappelé de nouveau à la modération,
il prononçait encore des phrases sonores sur
la liberté et recevait en récompense quelque
sourire de Thérésia. Cela Je tirait pour un
moment des préoccupations moroses et ch~grines qui étaient maintenant son état o~d1:
nairP. Car, des deux côtés, on commençait a
s'apercevoir quel' on n'était nulleme~t fait l_'u~
pour l'autre. Il en est presque touJours ams1
lorsqu'un entrainement, où certains avantages
physiques plus ou moins contestables, ont eu
plus de part que les froids calculs de. la raison, a déterminé un manage. Le pauue Tallien commençait à s'en rendre compte et
chaque jour lui montrait corn Lien sa femme
était le contraire de ce qu'il avait cru et dece
qu'il aurait souhaüé qu'elle lùt. _Ses gaspillages insensés le fa1sa1ent non moms sou0rir
que ses coquetteries trop accentuées et ses
costumes trop déshabillés. Après a mir dépensé
pour y pourvoir les sommes qu'il avait rapportées de Bordeaux, prévotant le °:1oment
très prochain où il ne pourrait plus faire ~ace
à de telles dépt'nses et sachant que cerlarnes
femmes n'aiment leur mari - c'est-à-dire ne
le supportent - que tant qu'il leur fournit de
l'aroent
le malheureux se voi·a;t au moment
0
'
•
de ne plus être aia:é de sa femme. Il y avait
si peu de temps cependant qu'il5 ét~ient ~ariés ! Et c'r.st cette cruPlle perspecllve qui le
jeta, peut-être pour s'étourdir sur les tri~tesses de son intérieur si brillant, dans le vm
el les courtisanes de Las étage. lis sont plus
nombreux qu'un ne le pense, les hommes qui

1. Tableau de Paris, 18 rc11Lôsc an \'. {8 mars
1 ;06).

lion fra11ça.•se.

1

2. ll11E Dt: STAEL, Co11sidéraliom sw· la Rt:volu-

i

Î

Lli

CITOYENNE TALLIEN - - . . ,

ont recour$ à ces Iris tes déri, atifs pour oublier Sa femme, dont le parti thermidorien cherche
les chagrins que l,mr donnent des femmes li faire l'héroïne et la divinité de la llépuhli- perdre à chacun la saine notion des choses, le
peuple finit par être aussi insensé que ms détrouvées séduisantes et aimables dans le monde.
que, y siège, y trône, plulôt, entourée d'hom- putés : cc Un agiotage effréné, des fortunes
En les voyant se plonger dans les désordrrs
t&gt;t les dissipations, on leur jelle la pierre;
mais si l'on se donnait la. peine de rechercher
les molifs d'une telle conduite, c'est à la
femme qu'on jelterait la pierre, à la femme
qui, par ses indifférences, par ses rebuffades
souvent, par ses exigmces folles et ses dépenses extravaganres, choses dont le public ne
voit que le càté brillant, rend la ,,ie commune
intenable au meilleur des maris. Tout montre
que tel était le sort de Tallien dans son ménage. S'il avait lu Massillon, il aurait pu
reconn:iître, tout en s'en faisant l'application il
lui-même, la justesse de cette réflexion :
« C'est un désordre d'aimer ce qui ne peut
être noire bonheur, ni notre perfection, ni
par conséquent notre repos .... Et, au fond,
nous sentons bien nous-mêmes l'injuslice dt!
cet amour,quelque emporté qu'il puisse être,
nous découvrons bientôl,dans les créatures qui
nous l'inspirent, des défauts et des faiblesses
r1ui les en rendent indignes, nous les trou\'ons
Lienlôl injustes, bizarres, fausses, vaines,
incoaslantes; plus nous les approfondissons,
plus nous nous disons t1 nous-mèmes que
notre cœur s'est trompé et que ce n'est pas
C!icbe A. H!Otk.
là ce qu'il cherchait.. .. Notre raison rougit
LES ECLAIREURS DE HOCHE DANS LE r1N1STÈRE. TaNeau de CotSSIN OE LA FOSSE.
tout bas de la faiblesse de nos penchants;
nous ne portons plus nos liens qu'avec peine,
notre passion devient noire supplice. . .. &gt;) mages et d'amirscomplaisanles. Pour donner
Tallien en était à cette dernière étape de le change sur de œrtains bruils qui ont eu immenses en papier élt&gt;vées en un clin d'œil,
l'amour i mais, en ce moment, c'était laques- cours, il propose de célthr,·rune rète commé- la corruption la plus vile, le brigandage et
tion pécuniaire qui le tourmentait le plus. morative du supplice de Louis XVl; il va à J'pJTronterie des mœurs publiques, un million
Car si sa femme avait une grande qualité, une aulre f'ète dounée par le comte Carletli, de~ familles. plon~/es de l'aisance dans la
l'horreul' de l'avarice et d13 la mesquiMrie, minislre plénipotentiaire d'une petite cour n1i~èrp, le luxe le plus impudent conlrastant
elle avait aus,i, fautede réflexion rt de mesure, italienne, le jour même où l'on apprend la avec lï11digence, et les mots de vertu, de morale, d'humanité, de sagesse dans la bouche
le défaut de cette qualité : c'était un gouflre, mort du malheureux fils de Louis X\"!.
de
tous les fripons et de tous les imbéciles qui
et tous les trésors de l'Inde eusst:nt filé comme Mme Tallien accompagne son mari ou y va de
de l'eau à travers ses jolis doigts aux ongles son côté. Il n'y a pas de fète sans elle . !lais composent. les !rois quarts de Paris, ,·oilà la
roses . Tallien se mit donc à spéculer, tomme à ct&gt;Jlc-1·.i, la hclle ciloyenne eut un su~cès situation de celte capitale. &gt;&gt; C'est le 21 juin
chacun d"ailleurs le faisait à cette époque, inouï. ~lallel du Pan, trJs bien renseigné sur 1795 que Mallet du Pan faisait ce tableau de
Paris.
Après s'être enrichi par lrs exactions à Ror- ce qui se passait à Paris, écrit que « c'était
Tout ce luxP, toutes ces jouissances factices
dt&gt;aux, il cherche à faire une seconde fortune une fête somptueuse où dt!s femmes, aussi
à Paris par l'agiotage. Comme tout le monde viles par l'infamie de leurs mœurs que par se tournaient chez Tallien en amertumes. Et
il se fait marchand de savon, de chandelles, leurs principes, é1alèrent le luxe des voitures, c'esl à cet état d'âme particulier, où le jetaient
de bonnets de colon .... Mais il ne réussilsans des pierreries. d~ la parure la plus recherchée. les extravagances inconcevables de son adodoute pas dans ses spéculations, car on le voit, Un grand nombre de députés ... étaient réunis rable femme, qu'il aimait et qui ne se souciait
'"ers la ûn du règne de la Convention, faire à ces prostiluées, la plupart leurs conculiines. pas de lui, qu'il faut peut-être attribuer les
partie d'une société de fournitures et sub~is- La femme TalliPn rrçut les adorations d'une propositions sanguinaires qu'il fit à la Conlanœs militaires, Ja compagnie Ouen, sise rue rPine. Mme de Staël y prodigua son impu- rention. Le terroriste, le buveur de sang se
Taranne. Fouché en était aussi, Héal égale- dence et son immoralité; la joie la plus retrouvait en lui sous l'apprenti homme du
monde qui avait le plus brillant salon de
ment. Il est probable que Tallien chercha à bruyante di:')tingua r:ette orgie. 1&gt;
Paris. sous Je mari malheureux qui en avait
entrer dans d'autre:: entreprises financières
Et quels temps pour des lètes pareille,!
plt~s ou moins avouables, toujours pour com- C'est au plus fort de la di,ett", alor, que la la plus jolie femme. li monta à la tribune le
bler le gouffre sans cesse béant des dépenses ruinP est générale, que le peuple entier souflre 15 germinal an III pour demander 4ue les
Je sa femme, et ces dépenses n'éraient c rtai- de la faim, que l'avenir est on ne peut plus députés condamnés à la déportation (Barère
nement pas faites pour des fondations d'or- menaçant. ... Quel démoralisant spcctncle pour étai! parmi ceux-là) fussent condamnés à mort
phelinats ou d'asiles de vieillards, dont le les ma«ses ! Mais les massPs, est-ce que les poli- et exécutés sur-le-cbamp. Un murmure de
réprobation s'éleva sur tous les bancs et l'Asbe~oin se faisait alors si terriblement f-'entir.
ticiens s'occuprnt d'elles? La moralisa1io11 du semblée passa à l'ordre rlu jour.
Cela ne l'empêt.:hait pas de chercher aussi. peuplc,est-ce que cela vaut un in~tant de leurs
Moins de deux mois après, le 1er prairfol,
comme politicieu, la fortune dans les inlrigues plaisirs ou de l1•urs intérèts particuliers? IJède couloirs. Pour ne pas se laisser ouLlier, il tises que fout cela! ... li fautjouir, il faut jnnir la Convention c:,t envahie par lè peuple. Une
~c mèle à tout, il se montre partout. 11 fait vite de la fortune malpropre qu'on a amass~e fuis l'émeute apaisée, quinze députés sont
partie d'une sorte de comité dont l'abbé en qul'lques jours : qui satt si demain on le arrètés comme ini;;tigateurs ou complices du
Sie1 ès est le cbf'f et qui se tient le plus souvent pourra eucore ?... Aussi les habitants de Paris mouvement. &lt;&lt; Ce n'est point assez d'arrêter
quelques hommes, ~•écria Tallien; il faut
à la Chaumière, d'autres fois cbezJ ulie Talma. sont-ils en proie à un affolement qui a fait
d'autres rueurtres, car il ne faut pas que le

�_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

,---

1!1STOR,.1.ll

Tallien, qui était à la recherche d'un '.ôle
cul ]ïJéc peu délicate da s'appropri_er ecl
depuis
qu'il en avait joué un, fut enchante~~
écrit. li le demanda à M. Charles, le mil dans
encore. l&gt;
celte
mission.
De son côté, Horhe n'eut qua
Voyant que les lois de sang étaient passées sa poche, et, plus tard, « le lut comme son se louer du concours des deux commissaires.
à la Convention 1. » Mais ce retour à
de mode, Tallien se rejeta du côté de la mo- ouvra"e
0
Habitués aux procédés révolu1i?n~1airt-~, il~
dération. Les principes ne le gênaient guère, la mo dération ne dura pas. Un mois après, n'hésitèr( nt pas, pour procurer a I armee de:s
comme
les
Chouans
avaient
repris
la
campagne
puisqu'il n'en avait _aucun .. Politicien ~e _b~s
et en Normandie, et que la Con- vivres el des chevaux, à employer dt•s moyen.s
étarte 1 il allait là où 11 croyait que son rnleret en Bretacrne
0
&lt;l'é m1.0• res
' de qui répugnaient au général et auxquds il
ét:;i.it d'allcr, sans même penser qu'il était venlion a\'ait appris qu'un corps
n'eût sans doute pas rrcouru.
.
quatre
mille
hommes
venait
d'~tre
débarqué
député pour s'occuper des inlérèls du payscl
Mais ils ne s·en tinrent pas à cefa. Une&lt;·ap1tnsur
nos
côtes
par
la
flotte
angl~1se,
~~s
~emnon des siens. Il versa donc dans la modéralation avaitété.arrêtèe, ,•erbahmt&gt;nl !-e11l1·menl,
tion et cette voile-face fut mème l'occasion bres du Comité de Salut publtc, s msptranl
Parait-il ' entre le 0(rénrfal Hoche et fh·s démigrés
pour lui d'un succès qÙi ne lui fit pa~ grand des traditions de leurs terribles devanciers et débarqués:
.
ceux-ci, moins les c:ht' ~, e,aienl
honneur. Yoici le fait: Rœderer, qm, pour se rappelant l'énerg~e. passée de !allien, ~e être traités comme prisonniers de tfUnrt·. Les
sauver irn têle sous la Terreur, s'était retiré au firent ré\'eiller au m1heu de la nuit et parltr commissaire de la ConvenLion sur,1ennenl el
Pecq, village au pied de la ,ùte de Sainl- pour l'armée de l'Ou~st en qu~lité de_com- acceptent la capitulation. et _Vous_ S.t:'r, z, ~e~Germain, avait écrit pour se distraire, pen- missaire de la Conve.nt10n. On lui donnait des s.ieurs, dit Tallien aux pnsonmer:-, traites
.
.
dant sa réclusion volontaire ou plutôt forcél&gt;, pou,·oirs illimités.
La Convention avait repns ses anciennes avec toute l'humanité due au malheur'. ))
une sorte de discours satirique sur le régime
Puis Tallien se rend à Paris pour faire part
de la Terreur. C'était un morceau tout à fait habitudes : elle croyait la République mena- de ces événements à la Convention.
réactionnaire. li l'envoya à un rédacteur d.u cée elle nommait des commissaires. Le
Il n'avait point à ce moment d~ dis~ositions
journal le Rtipubticain, nommé Charles. Celui- rep~ésentanl Blad fut joint à Tallie~. llsavaienl, sanouinaires à l'égard des pr1sonrners. Le
comme
instruclions
générales,
l
ordre
de
seci en prit connaissance et en rit un~_Ieclure
général llocbe lui avait prêché la clémence _e~
un soir dans le salon de la Cliaum1ere. Cet conder le général Hoche, '3ans toute~ois se mê!er Tallien s'était rendu à ses rai~ons d humanile
article obtint le suffrage de la uelle Théré,ia desopérationsmilitaires et, au besom, de faire et de bonne politique. (! Je serai lcu_r avocat,
et des assislanls. Tallien, devant ce suecès, lever en masse la Normandie et la Ilretagne. écrivait-il au général avant de partir, et au
secrètement avec Tallien et lui prêta sa rédaction, ses
1. fü.11.f.RE, Ménwfres, t._ IV, .P- 105._.-:- S.1.1~n;besoin je prierai pour ces monstre!! 5 - lJ
ide,•s. »
"90
DE0\'E, Cause1'ies du lu11dt, L \111,_p. J;:i0: a Tal2. Comte o'AtLo~nLu:, .llém.twcrels, L Ill. p.v lien n·arait fait qu'y adapter un ~et1t_préamhule;-··
II partit donc avec des idées de cl(rurnce.
j_ 13rnGoc~1o~x, J'ie di, génel'al llocl,e, p. 'l 90-lf.ll.

MADAME CAMPAN

soleil se lève et qne ces scélérats eÀisLcnt

Rœderer, dès ce moment (28 aout 11~4), travailla

JOSEPH

(A suivre. )

TURQUAN.

~

Marie Leczinska, reine de France
Marie Leczinska, femme de Louis XV, par des histoires que dans ce cas elle se faiparlait souvent de la position plus que mé- sait conter comme les enfants en dèmandenl
diocre où elle se trouvait à l'époque où la po- à leurs bonnes. Cette nuit, rien ne pouvait
litique du cabinet de Versailles Îll rompre le ramener son sommeil : sa femme de chambre,
mariage du roi avec la jf'lmc in fan le, et mon- Ja croiant endormie, s'éloignait de son lit sur
ter au rang de reine de France une princesse la pointe des pieds; le moindre Lruit du parpolonaist', fille d'un souverain détrôné. 1hant r1uet réveillait la reine, qui criait ; &lt;( ÜL1 allezqu'un événement aussi peu espéré e1il changé vous? Restez; contez encore. )&gt; Quoiqu'il fût
la destinée de celte Ycrtueuse princesse, il plus de deux heures après minuit, celte
avait été question de la marier au duc d'Es- femme, qui se nomm:iit Iloirot, et qui était
trées, et quand la duchesse de ce nom vint fort naïve, lui disait : &lt;1 Mais qu'a donc Votre
lni faire sa cour à Versailles, C'lle dit aux Majesté celle nuit 1 y a-t-il de la Îlèvre? fautpersonnes qui l'environna.ient : cc Je pourrais il faire éveiller son médecin? - Oh, non,
cependant être à la place de cellç dame, el non, ma bonne Ooirol, je ne suis pas malade;
fai~e la révérence à la reine de France. n Elle mais cette pauvre madame de Châteauro11x 1
racontait que le roi son père lui
avait appris son élévation d'une
manière qui aurait pu lui faire
une trop grande impression; qu'il
avait eu soin, pour ne pas troubler sa tranquillité, de lui laisser
ignorer totalement les premières
négocia1ions entamées pour son
mariage, et quf\ tout étant définitivement arrêté et l'ambassadeur arriré, son père s'était rendu
chez elle, avait avancé un fauteuil, l'y avait fait placer, et lui
avait dit: cc Permettez, madame,
que je jouisse d'un bonheur qui
répare et surpasse tous rues revers : je veux être le premier à
rendre mes hommages à la reine
de France. ►&gt;
Marie Leczinska n'était pas
jolie; mais elle avait de la finesse
dans l'esprit et dans les traits,
et ses manières simples étaient
relevées par les grâces des dames
polonaises. Elle aimait 1~ roi;
ses premières infidélités lui fure1Jt
très pénibles à supporter. Cependaol la mort de madame de Cb,\leauroux, qu'elle avait connue
fort jeune, et qui avait même
été l'oujcl de ses bontés, lui fil
une pénible impression. Celle
bonne reine se ressentait des premières années d'une éducation
superstitieuse : elle avait peur
des revenants. La première nuit
qu'elle passa après avoir appris
celte mort presque subite, elle ne pouvait si elle revenait!. .. - Eh Jésus! madame, lui
s'co&lt;l.ormir, et faisait veiller une de ses répondit cette femme, qui avait perdu toute
femmes, qui cherchait à calmer son insomnie patience, si madame de Cbftteauroux revient,
VI. -

U:Œ CHASSE

sors

LA RESTAURATIO:-i. -

L ' HALLALI DU CERF. -

◄

288

w,

n·après re~tamte de

]AZET.

IhsTORtA. -

f asc . 4(•

bien sùrement cc n'est pas Votre Majesté
qu'elle viendra chercher. ii La reine partît
d'un éclat de rire à celte naïveté; son agitation cessa, et bientôt elle fut endormie.
La nomination de madame Le Normand
d'l~tioles, marquise de Pompadour, à la place
de dame du palais de la reine, offensa la dignité autant que la sensibililé de cette princesse. Cependant les hommages respectueux
de la marquise, l'intérêt qu'avaient les grands
qui briguaient ses faveurs de la faire traiter
avec indulgence par la reine, le respect de
Uarie Leczinska pour les rnlontés du roi,
1out concourut à cc que la marquise fùt assez
Lien vue par celte princesse. Le frère de madame de Pompadour reçut du
roi des lettres de haute naissance, et fut nommé surintendant des bâtiments et jardins.
Soment il faisait offrir à la reine,
par la marquise sa sœur, les
neurs, les ananas, les primeurs
les plus rares, venant des jardins de Trianon et de Choisy.
Un jour que la marquise était
eatrée chez la reine, portant une
grande corbeille de lleurs qu'elle
tenait avec ses deux beaux bras
sans gants, par signe de respect,
la reine admira tout haut la
beauté de la marquise, et par
des éloges déLaillés, qui auraient
convenu autant à une production
des arts qu'à un être animé, elle
semblait vouloir justifier le goùt
du roi. Le teint, les yeux, les
beaux bras de la favorite, tout
avait été le sujet d'éloges faits
avec le ton de supériorité qui les
rend plus offensants que flatteurs, lorsque la reine pria la
marquise de chanter dans l'attitude où elle était, désirant entendre cette voix et ce talent do.nt
Loule la cour du roi avait-~té
charmée au spectacle des petits
appartements, et réunir à la fuis
le plaisir des oreilles à ceux des
yeux. La marquise, tenant toujours son énorme corbeille, sentait parfaitement ce que cette
invitation avait de désobligeant,
et cherchait à s'excuser sur l'invitation de
chanter. La reine fiî1it par le lui ordonner;
alors elle fit entendre sa belle ,,oix, en chai'9

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 46, Octubre20</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REINES DE THÉATRE
~

Mademoiselle Duchesnois
Qu 'aujourd'hui surabondent et se multiplient it l'infini les vraies ou les fausses vocations de comédiens, et surtout de comédiennes, cela n'a rien en soi qui puisse étonner. Le théâtre, en effet, s'est de plus en
plus étroitement mêlé à la vie courante. Un
pont semble al'oir été jeté entre le monde et
lui. Pour le premier, le second n'a plus &lt;le
secrets, et ses coulisses n'ont plus de myslères. Les moindres aventures ou mésaventures d'un acteur, Lous les coups de fortune
ou tous les coups de tête d'une jolie actrice,
deviennent sur l'heure un sujet de chronique
écrite ou parlée qui se répand et se répète
d'un bout à l'autre du pass. Et celle publicité constante que prodigalement notre temps
assure aux hommes et aux femmes de Lhéàtre, excite chez nombre de jeunes gens et de
jeunes filll's appartenant au monde proprement dit, à la petite bourgeoisie, ou même
aux milieux populaires, le besoin jaloux de
poursuivre sans tarder ,avec les agrémen tsd' une
existence en apparence indépendante et facile,
les bénéfices d'une notoriété vite conquise.
Sans vouloir sottement écraser ses contemporains sous le poids &lt;le comparaisons arbitraires et dangereuses, ni prétendre opposer,
à des nouveaux venus entrant dans la vie,
ceux qui, leur œuvre faite et leur elîort réalisé, en sont depuis longtemps sortis, il est
permis de dire qu'autrefois on devait être
poussé, pour aborder la scène, par une vocation plus robuste, un plus irrésistible instinct,
un amour de la profession plus franchement
désintéressé. Car l'état de comédien, moins
souvent honoré que décrié et honni, ne permettait guère alors aux gens qui l'exerçaient
de faire très brillante figure ailleurs que sur
leur piédestal de planches. On en resta longtemps au sentiment qu'en 1789, dans une
séance de l'Assemblée nationale, a,•ait âprement exprimé l'abbé Maury, à savoir qu'on
ne pouvait donner aux acteurs l'égalité civi~ue, parce qu'il n'était pas, à son avis, de
préjugé plus juste et plus légitime que de
tenir leur métier, « non peut-être pour infàme, mais à coup sür pour peu honorable ».
Quant aux actrices, elles n'avaient guère, en
général, abstraction faite de leurs mérites
scéniques, droit qu'à la considération spéciale accordée aux professionnelles de la
galanterie. En somme, aux comédiennes,
sinon vertueuses, du moins conscientes de
leur dignité_ de femmes, comme aux acteurs
dont le caractère n'était pas inférieur au talent, le théàtre pouvait jadis procurer bien
EN 1870. -

Aux ARIIES ! -

Tableau d'ÉTIENNE BERNE·BF.LLECOtR.

VI. -

I!J~TORIA, -

Fasc. 4~.

des joies et bien des griseries; mais, au point
de vue moral, il réscrYait bien des rancœurs,
bien des amertumes et bien des humiliations
à ceux qui, pour l'amour de lui, étaient deYenus des hors-la-foi aux yeux de l'l~glise el
pour la sociélé civile des hors-la-loi. Ce fut
cet amour-là, et lui seul, sans arrière-pensées ni calculs pratiques, qui germa di•s l'adolescence dans le cœurct dans le cerveau d'une
petite ,illagcoise de Saint-Saul"e, en Flandre.
Catherine-Joséphine Rafin, dont le nom de
théâtre, lluchesnois, devait plus tard s'inscrire à jamais dans les gloriruscs annales de
notre Comédie-Française, avait rn le jour
dans une auberge, mais les facultés magnifiques dont elle était douée n'allaient pas larder à la faire sortir du bouge paternel, pour
la porter triomphalement au trône des reines
de tragédie qu'occupait alors mademoiselle
Raucourt.
Pour Joséphine Ratin comme pour beaucoup d'actrices de son temps - sans parler
de celles du temps présent dont le Conservatoire n'a pas enregistré, d'après une probante

Cliché Giraudon.
~[AOEMOJSELLE GEORGES.

D'apris une mlnla/ure du M11sèe CamavJ/tl.

pièce d'etal CÎYil, l'âge Yéritable avec une
exactitude rigoureuse, - il y eut toujours,
entre la date de sa naissance qu'elle accusait

et la date de J'acte de baptême dressé en 1777
par le desservant de l'église de Saint-Saulv~,
un écart de plusieurs années. Elle n'en était
pas moins fort Jeune encore lorsque, pour la
première fois, elle vint à Paris. Une sœur
ainée, qui l'y avait appelée près d'e1le, occupait un emploi dans la maison de Monsieur;
elle fit donner à sa cadette une éducation
plus relevée que ne semblait le réclamer
l'existence modeste à laquelle, par destination, elle paraissait vouée. L'enfant était
intelligente. On eut vite fait de la dégrossir,
et même de l'affiner. Si bien qu'un jour,
ayant eu l'occasion de voir dans Ali!tlée la
tragédienne Raucourt, ce lui fut une révélation. « Moi aussi, se dit-elle, je lancerai à la
foule les grands vers de Corneille ; moi aussi,
je déroulerai devant le public extasié les périodes de Racine; moi aussi, je serai tour à
tour ardemment ruaissante
et harmoniense-.
o
ment gémissante; moi aussi, je me ferai
applaudir, acclamer et diviniser; moi aussi,
je serai une artiste! »
Un tel rêve, que d'adolescents et de jeunes
filles se le sont formulé à eux-mêmes, sortant tout enfiévrés d'une représentation où
l'acteur aimé, l'actrice adorée avaient soulevé
l'admiration, déchainé l'enthousiasme? Mais,
hélas! pour combien de celles-ci et de ceuxlà, ce rêve n'était-il pas, en cJTet, autre chose
qu'un rêve, qui s'achèl'erail, s'ils voulaient
le vivre jusqu'au bout, dans une cruelle désillusion'! ... Mais, avec Joséphine Ilafio, il
en allait de toute autre sorte. Ce qu'elle avait
entrevu, en contemplant avec émerveillement
el en écoutant avidement mademoiselle Raucourt, elle possédait en elle, insoupçonnés
jusqu'à celte heure, les dons innés qui lui
permettraient de le réaliser à son tour. Et ce
fut en la fillette, dès ce moment-là, l'idée fixe
d'une) vocation que désormais rien ne saurait
maîtriser et qui finirait par avoir raison de
tous les obstacles, de toutes les résistances.
Ni les unes ni les autres ne tardèrent d'ailleurs à se manifester. A peine Joséphine, de
retour à Saint-Saulve, eut-elle exprimé timidement son insurmontable désir de travailler
pour devenir une actrice, une grande actrice
comme mademoiselle Ilaucourt, qu'éclatèrent
autour d'elle les lamentations et les cris de
colère.L'aubergiste, déjà, se voyait déshonoré
par l'insensée lubie de sa fille. Une enfant qui
portait son nom, devenir une histrionne?
Non, jamais il !)e le tolérerait, jamais ne se
consommerait un aussi révoltant scandale!
Et Joséphine, au lieu de se draper dans le

�illSTO'R..1.Jl

---------------------------------~--------

peplum el le manteau des reines, au lieu de
chausser le cothurne et de ceindre le bandeau, dut sur-le-champ partir pour Valenciennes, où il lui fallut, le cœur bien gros
sans doute, mettre le tablier blanc des femmes
de chambre et se coiffer du bonnet ruché.
On arnit cru, en la contraignant d'accepter
cette place, détourner de son esprit le rêve
qui l'avait ~anlé. On se trompait. La ,jeune
fille en était plus que jamais possédée. 11
ne l'abandonna pas, bien au contraire, lorsque,
de soubrette, clic se transforma, au bout de
1iuelr1uc temps, en demoiselle de comptoir.
llans la boutique où elle était vendeuse, elle
lit la connaissance d'amateurs de théâtre à
qui vint, un beau jour, la généreuse idée
d'organiser des représentations théâtrales au
bénéfice des pauvres de la Yillc. Joséphine
Bafin ne laissa point pa~scr une aussi heureuse occasion d'essayer devant le public le
talent qu'en elle-même elle sentait germer.
On lui confia d'abord un rôle; puis, en présence du succès réel qu'il lui avait \'alu, on
lui en distribua deux autres. Elle incarna
ainsi successirement le personnage allégorique de la Paix dans une pièce de circon~Lancc ; celui &lt;le Sophie dans une sorte de
mélodrame intitulé : Robert, chef de brigands; enfin, dans Jfahomet, celui de Palmyre. Consciente, dès lors, de cc qu'elle
valait, et plus encore de cc qu'elle pomait
dernnir par un travail suivi et bien dirigé,
elle prit un parti héroïque. Sautant, à l'insu
de ses parents, dans la diligence de Paris,
elle s'envola résolument Yers la grande ,·ille
el vers la gloire.
A,·ec l'aide de sa sœur, qui, après un
accueil assez rude, lui anit pardonné sa
fugue, Joséphine obtint d'être présentée à
Florence, un vieil acteur assez médiocre de
la Comédie où il jouait les pères nobles et
les confidents, mais auquel on se plaisait à
reconnaitre toutes les qualités du bon professeur. La première impression de ce brave
homme fut à la fois des plus défavorables et
des plus fausses. JI déclara tout net, après
une première audition, crue l'aspirante tragédienne était totalement dépourvue de
moyens et qu'elle n'était assurément pas
faite pour entrer au théàtre. Fort heureusement pour la jeune fille, l'avis &lt;le Florence, •
&lt;J ui &lt;levait d'ailleurs revenir sur son hmLai verdict et y substituer par la suite de
précieux conseils, ne fut nullement partagé par deux poètes de la maison : Legouvé,
- 11u'on ne connaitrait guère aujourd'hui si
l'on n'avaiL retenu le litre et un vers de son
.Mérite des Femmes et si l'on ne savait qu'il
fut le père d'Ernest Legouvé, - puis Vigéc,
-:-- . dont ?n ne sait plus rien, même qu'il
ctmt le frere de madame Vigée-Le llrun. Ces deux. hommes, qui surent discerner sous
son inexpérience les admirables qualités par
lcsquell~s elle saurait plus tard subjuguer cl
enthousiasmer le public,
ne lui ménaoèrent
•
0
pas pins leur appm que leurs encouragcme11ts. Dès cc moment, Joséphine Rafin cessa
d'exister : mademoiselle Duchesnois était née.

Legouvé, en homme excellent qu'il était, ne
se contenta pas de lui assurer une protection
active et efficace : il alla jusqu'à s'instituer
pour elle professeur de diction. Lorsqu'il la
vit au point, c'est-à-dire prête à affronter le
public avec toutes les chances de succès, d'un
succès décisif qui devait sur l'heure la mettre
hors de pair, il jugea que le moment était
Yenu de solliciter et d'obtenir un début à la
Comédie-Française. Mais cela n'était en vérité
pas chose facile, pour une jeune fille qui
n'était J'élève d'aucun acteur en crédit. « Cc
ne fut, a-t-on écrit à cc propos, qu'avec des
peines infinies et toute la patience qu'inspire
aux artistes le désir d'arriver, que mademoiselle Duchesnois obtint ce qu'elle désirait
ardemment. :Modestement mise, elle allait
tous les soirs dans les coulisses chercher
quelque marque de bienveillance, un appui
quelconque, et, loin de lui en attirer, la simplicité de son costume, les traits peu avantatageux de sa figure augmentaient le mauvais
vouloir du plus grand nombre. On regardait
avec dédain sa petite robe d'indienne, et plus
d'un qui devait la flatter plus tard riait d'elle
alors. &gt;&gt; Mais on avait intéressé à son avenir
madame de Montesson, la veuve morganatique de Louis-Philippe d'Orléans, père de
Philippe-Égalité. L'aimaLle femme obtint
qu'on la fit débuter. C'est dans Phècll'e que,
le 12 juillet '1802, mademoiselle Duchesnois
alfronta le public de la Comédie-Française.
Et ce fut une victoire éclatante, r1ui se renouvela, plus complète encore et plus triomphale,
11 chacune des apparitions de la jeune tragédienne. On la mettait d'emblée, et en toute
justice, au premier rang des artistes les plus
fameuses dont le talent avait ra1onné sur la
scène glorieuse de l'illustre maison.
Bien qu'elle eût une physionomie expressive où se peignaient avec une singulière
puissance toutes les nuances, les ardeurs et
les violences de la passion, le succès immense
et continu de mademoiselle Duchesnois n'étail
pas, à coup st1r, ce qu'on est convenu d'appeler un succès de jolie femme. &lt;( On l'applaudit, constatait un critique du temps,
comme on se laisse entraîner par un torrent
impétueux, parce qu'on ne saurait lui résister. Quoi qu'il en soit, sa figure est bien loin
d'être dépourvue d'agrément; elle est au contraire noble, fière et majestueuse au théàtre ;
à la ville, sa physionomie est douce, intéressante et remplie de candeur. D'ailleurs, sa
taille est avantageuse el convient parfaitement
à son emploi. n Quant à sa voix, malgré une
espèce de hoquet qui entrecoupait sa diction
dans ses moments d'emportement tragique,
et qui avait pour cause l'émotion contagieuse
que la vibrante interprète était toute la première à éprouver, quant à sa voix, elle prenait aux entrailles même le spectateur le plus
flegmatique. Dans .lriane surtout. lorsqu'on
apprend à l'héroïne que sa sœur a ét&lt;\ enlevée, elle atteignait à une telle puissance d'expression dans l'angoisse et dans la douleur,
qu'un jour Lafon, jouant auprès d'elle un
rôle, ne put se tenir de s'écrier : (( Ab! c'est

sublime! n Jugement tout spontané d'artiste,
qu'avec enlhousiasme le public ratifia de ses
applaudissements.
Mais une nouvelle princesse tragique, qui
pouvait régner auprès d'elle sans réussir toutefois à l'éclipser, avait surgi aux côtés de
mademoiselle Ducbesnois. Celle rivale, c'était
mademoiselle Georges, dont la beauté radieuse
fanatisait le public. Les partisans de celle-ci,
parmi lesquels on comptait la future reine
Hortense qui la protégeait, le critique Geoffroy qui lui brûlait tout son encens, mademoiselle Raucourt qui l'avait préparée à aborder la scène, s'étaient coalisés contre mademoiselle Duchesnois. Celle-ci n'en conservait
pas moins, grâce aux qualités que nous Yenon5 d'indiquer, toute sa force d'action sur
la majorité des speclateurs, et compensait
par là l'infériorité que lui créait l'éblouissant
charme physique de sa rivale. Les trop zélés
amis de mademoiselle Georges, roulant assurer à leur protégée la suprématie sur la scène
du Théâtre-Français, exigèrent imprudemment qu'elle abordât les rôles de Duchesnois.
La nouvelle débutante leur ayant obéi, les
partisans de la titulaire de ces différents rôles
s'en indignèrent, surtout quand elle joua
Phèdre. JI se déchaîna, ce soir-là, dans la
salle de la Comédie, de véritables tempêtes,
C'est ainsi que, crrtain autre soir où l'on
donnait Iphigénie, mademoiselle Raucourt,
qui patronnait véhémentement sa belle élève,
fut accueillie, en Clytemnestre, par une bordée de siffiets. La tragédienne, furieuse, accusant de l'organisation de la ta hale mademoirnlle Ouchesnois, se précipita sur elle. Et
l'on dut arracher de ses griffes la jeune
femme défaillante et terrorisée.
Cette guerre prit tout naturellement fin
par le brusque départ de mademoiselle Georges. Le 11 mars 1808, en effet, celle-ci,
après avoir joué pour la première fois le rôle
de Mandane dans Arla.xerce, disparaissait de
Paris en même temps que le danseur Duport,
de l'Opéra, et gagnait Vienne, puis la nussie.
Elle ne devait rentrer à la Comédie qu'en 181 j,
Quant à mademoiselle Duchesnois, elle
parvint, à force de travail, à donner plus
d'ampleur encore au talent qui avait fait
d'elle, dès le moment de ses débuts, une
iitoile dramatique de première grandeur. Son
ambitieux.rêve de fillette avait a tteinl à sa plus
parfaite réalisation. On n'avait pas, au village
de Saint-Saulve en Flandre, à rougir d'elle,
La grande artiste qu'elle était devenue jetait
un lustre imprévu sur la dynastie desRafin ....
)lais des raisons de santé éloignèrent prématurément mademoiselle Duchesnois de la
scène. Lorsqu'en 1835 elle fit ses adieux au
public, elle n'avait plus paru qu'à de plus en
plus longs inlenalles dans les grands rôle,
qui lui avaient valu de si retentissants succès,
Et deux ans plus tard elle mourait, laissant
un nom inoublié, qui restera inoubliable,
comme ceux de la Champmeslé, de la Clairon,
d'Adrienne Lecouvreur, ses ainée,, - et
aussi de mademoiselle fiaucourt et de mademoiselle Georges.
PAUL DE

....

1 94

"'

i\lORA.

JOSEPH TURQUAN
c:fr&gt;

La
CHAPITRE III (suite).

li faut l~isser ra_conter ce souper à Paroy,
pou,r ~e ,faire une JUste idée de ce qu'étaient
les mv1Les : &lt;( Cette dame, dit-il, me trouvant
de meilleure compagnie que ses convil'CS qui
ne parlaient que par b .. . et par f ... , accepta
mon bras pour aller à table et me mit à côté
d'~Ile ~t Ys_abeau près de Mme de Fontenay,
qut lm avait beaucoup parlé de moi. Le souper f~t d'une gaieté un peu grasse; de~
comédiens, des membres du Comité des
députés y as,istairnt; l'un d'eux n~mmé
Lequinio, s'écria : &lt;( Allons! vive '1a népubliquc ! Et Luvons à la santé des Lral'rs
républi~a~ns q~i ont voté la mort du tyran! &gt;J
Lequm10, qui prenait ses ignobles instincts
pour des sentiments républicains, était cet
affreux gredin qui faisait dîner Je bourreau
à sa table; c'était aussi cet imbécile qui proposa, pour enrichir la nation, de détruire
tous les monuments en bronze qui exi,taient
en France el d'en faire des gros sous.
On YOit ce que Tbérésia, avec ses instincts
raffinés et ses goûts distingués, devait souITrir
en cette compagnie, qui ne rappelait que par
le plus éclatant contraste les cercles de la
princesse de Beauvau et de la maréchale de
Luxemb~urg. Il lui fallait cependant faire
bonne mme à toutes ces mauvaises mines· la
nécessité était là ! Mais, comme elle é~ait
. aussi un peu reine, même dans ce monde-là,
elle en avait pris bravement son parti et rn
~ons~lail ~n trônant. Le comte de Paroy, lui,
1ancien dcfenseur de Louis XYI au 1O aot'il
bouillait dans_sa peau en entendant le toas~
de Lequinio. Ecoutons la suite de son récit :
&lt;( Je dis à ma voisine, par contenance et pour
cacher ~0!1 e?3har~as : « J'aurais Lien plus
&lt;1 de pla1S1r, etant a coté de vous, de boire à
&lt;&lt; voire santé. » Ce Lcquinio reprit : « Bois
« donc,cl passe la bouteille.» Mes sentimentssc
relléta,ient sur 1~0~ visage à un tel point que
ce memc Lequm10, se levant, dit : (( Le
« citoyen qui tient la bouteille est sûrement
« un aristocrate; je m'y connais el îOUS le
&lt;r dénonce! J'en découvris un à Saintes qui
« ~'était glis~é parmi nous; le lendemain,
« Je le fis arrêter et guillotiner de suite : il
c&lt; faut en faire autant de celui-ci. &gt;l
C'était vraiment un convive charmant que
ce député du Morbihan!
Thérésia parla de M. de Paroy à Ysabeau
i,.

1. Comte
32U.

Dul'ORT DE C11EvEn~1,

l!lé111oires, 1. fi ,

cilo:yenne Tallien
et le lui recommanda pour le jour prochain
o~ Tallien,,.obligé d'aller à Paris, ne pourrait plus s mtéresscr à son père. Ysaheau
promit! et c'est à son intervention que le
marq~1s_ de Paroy dut sa sortie de prison.
« Il eta1t temps; sur trente-quatre détenus
dans les cachots, il restait le sixième '. n
C'est là quelques échantillons des façons

r 7mises; elle n'avait cependant sauvé aucune
vie humaine. Thérésia, comme Madeleine,
reconnut plus tard ses erreurs, et le fait de
les reconnaitre ne lui enleva rien de sa bonté
indulgente; elle demeura bonne après avoir
reconnu qu'elle aurait dû être plus sévère à
elle-même, et ne se fil pas de sa vertu toute
fraîche un piédestal pour mépriser les vertus
qui n'étaient pas encore sorties de chrysalide.
Une trop grande facilité pour les choses d'argent, prix d'une trop grande facilité sur certaines autres choses où la complaisance et les
usages du temps avaient plus de place que le
cœur, voilà ce qu'il faut sévèrement blâmer
chez celle belle et fragile pécheresse ; mais
ne la condamnons pas; les condamnés qu'elle
a sauvés de l'échafaud se lèveraient de leurs
tombeaux, à la façon des morts de la ballade
allemande, ils se rangeraient autour d'elle
com~e u~ garde d'honneur et nous reprocheraient Justement une injuste sévérité.
Tallien mérite lui aussi quelque indulge~ce._ Il a été atroce pendant quelque temps,
mais 11 reconnut qu'il avait été trop loin.
Thérésia le prépara à la modération et lorsque
&lt;( des représentations furent faites aux proconsuls par quelques citoyens courageux, que
Thérésia Cabarrus secondait en secret, tant
sur les agissements du Comité que sur les
condamnations iniques p!"ononcées par le triLEQUl:-110.
bunal révolutionnaire 2 ». Tallien eut le méD'après la gravure de F, 80N:&lt;Ev, LLE.
rite de ne pas s'entêter dans son erreur et
&lt;le changer totalement son orientation. Et,
certes, il risquait beaucoup à ce chanaement
diverses dont Thérésia s'ingéniait à faire le de politique; que de dénonciations ~llaient
bien. Si, à côté de celle belle passion de la en être la conséquence!
charité, la plus noble qui soit, elle eut quelBeaucoup de ces dénonciations a,sur,lment
ques erreurs, dues à l'extrême facilité des étaient fondées. Tallien n'était qu'un coquin
m~urs de son temps et à son manque d'édu- à qui les facilités de satisfaire ses instincts de
cation morale, il faut les lui pardonner en proie n'ont pas manqué pendant son proconraison _de, s~ Lonté de cœur. SJn biographe sulat de Bordeaux. ~fais peut-être aussi lui en
est ohhge d en parler, il n'a pas la force de a-~-on attribué plus que son compte et a-t-on
les lui reprocher : c'est si beau d'ètre bon, mis sur son dos les infamies de ses collaboet c'est si rare de l'être autrement qu'en rateurs et de ses agents, Car, comme l'a écrit
paroles! &lt;&lt; Que celui de vous qui est sans un contemporain, habitant de Bordeaux, &lt;1 l'arpéché lui jette la première pierre! » disait bitraire en était arrivé à ce point, sous le
Jésus, à propos d'une Thérésia de son temps Comité de surveillance du 2 frimaire, que les
qui n'avait certainement pas à son actif les mandats d 'arrèt·étaient lancés par les agents
états de servi_ce et les campagnes charitables même du Comité~. » Le désarroi, l'anarchie
de celle qui nous occupe. l',mrquoi les étaient tels, on le voit, qu'il était facile aux
hommes seraient-ils plus sévères que Jé- malh~nnêtes gens, et c'étaient eux qui gousus?... Madeleine, cette bonne Madeleine, a vernaient celle anarchie, de faire tout ce
eu aussi bien des erreurs, et elles lui ont été qu'ils voulaient; ils pêchaient en eau trouble.
2. Aurélien ni,: Vmt, La Terreur à !Jordrau:r:.
Hl6,

l, Il, p,

3. S""n:~I.Gr.,:. Ouo 111.1•.:, Il i,toirc cf,, B orderm.r
pcm/(111/ du-/1111/ 111où.-.\. u,; V11ii,:, 1.11,p. Jü7_

�111STO'RJA
Nous avons déjà dit que, sur la somme de
6.940.000 francs, total des amendes prononcées par la commission militaire, l .000.000
de francs fut attribué aux sans-culottes el
l.325.000 francs à la construction d'un hospice qui ne fut jamais commencé. On
n'a rclrou ré aucune trace de cette
dernière somme. Peul-être une partie
en fut-elle àtlribuée à Tallien qui, non
encore satisfait, fit trafic des passeports et des 0orâces. li était assailli•
de pétitions, d'olîres d'argent aus~1
sans doute : peut-être en accepta-t-1\
sans les avoir provoquées. Mais c'est
douteux. On peut citer de lui certaines
lettres, qui, quand on connaît le personnage et son peu de préju_gés ~~1
matière de probité, laissent v01r _qu il
avait le champ largement ouvert _a ces
louches spéculations. Il adressait, le
50 novembre i 795, au ministre de
l'Intérieur, celte lettre signée de lui
et d'Ysabeau : « Celle nuit, plus de
deux cents gros négociants ont été arrêtés, les scellés mis sur leurs papiers, et la Commission ~ilit~ire ne
va pas tarder à en faire JUSllce. La
crui\lotine et de fortes amendes vont
~pérer le scrutin épuratoire. du commerce et exterminer les ag10teurs et
les accapareurs. » Dans une a~t~e lettre, ils écrivent : (&lt; Les moderes, l~s
insouciants, les égoïstes sont pums
par la bourse ... l'argenterie ar~i:e en
abondance à la Monnaie .... » Vo1c1 une
note signée Tallien, qui est aussi bien
suggestive. «Les représentants,du pe_uple en séance à Bordeau~ re~uere (sic),
les administrateurs du d1str1ct de La Reole, département du Bec ~•A~bès,. ~e leur ~rés~n ter
dans le délai de qmnzame l ctat nommatif de
tous les gens riches, aristoc_rate~, et hommes
suspects et accapareurs, qui dmvent, en ce
moment, être taxés révolutionnai_re~ent P?u~
subvenir aux dépenses extraordrna1res! ams1
que l'indi~tion ,Précise ~es ~~mmes ~~1 peuvent être 1mposees. » Signe . TAt,Lth:. .
Au milieu de telles affaires, avec le désordre administratif qui régnait alors et qu'on
avait sans doute, à tous les degrés de la hiérarchie, intérêt à maintenir, avec le peu de
scrupules et de probité qu'o~_connait ~ Tallien, on peut se convaincre_qu 11 n~ devait ~as
lui ètre difficile de donner aux demers publics
telle destination qui lui convenait sans qu'il
restât trace de leur emploi.
D'ailleurs, à celle époque, toutes le~ autorités de Bordeaux volaient plus ou moms ouvertement : c'était Dorgueil, membre du Comité de surveillance, qui s'adjugeait une
partie des objets d'or et d'argent a~mo:iés
que, pour obéir aux décrets, les par_l_1cul~ers
étaient tenus de déposer chez les b1J oullers
afin qu'on en grattât les écuss~n~; c'était
Endron, membre du même Com1te de sm:veillance, qui, plus modeste, . se cont_en~a1t
de voler un jour treize habits de hvree ;
t. ,1,.d,ives de la tifroudc, série L. - .\. UE Vn·1E,
l.

Il, p. 't8:Z.

LI
c'étaient les autres membres et agents du
même Comité qui pillaient le trésor de chacune des éolises de Bordeaux; c'était le maire
mème de ville, Bertrand, quÎ « s'adjugeait
les objets d'or cl d'argent f!Ue la Terreur

la

LA

PETITE-FORCE•

D'après le dessin de Rosm.,.

arrachait !lux familles riches ... et faisait paier
jusqu'à quinze cents et dix hui,t, ~nts fra~cs
des certificats de civisme &gt;&gt; 2 ; c eta1t Courlrn,
secrétaire du maire; c'était Lacombe, cet
ancien escroc, président du Comité militaire,
qui avait retrouvé ses insti?cts de voleur
depuis qu'il était devenu magistrat et assassin patenté....
.
.
Tallien, qui avait de grands bcsoms d argent pour satisfaire à son luxe, a s'adr,esser
de préférence à une source. specrale o~ les
agents subalternes ne pouvaient pas pmse~,
c'étaient les fonds provenant des taxes arbttraire.s impo.sées au.x détenus po11r obtenir
leur libe1·té. Ces taxes étaient employées sous
la haute direction des conventionnels en mission•. Michelet fait évidemment allusion à des
détournements opérés sur ces taxes, quand
il dit que la guillotine, qu'il avait fait dresser
devant ses fenêlres, « lui fut d'un excellent
rapport &gt;&gt; ". EL ce que Marc-A?toi?e _Jullien,
agent du Comité de salut public, ecrit _à Robespierre sur Thérésia, le touche bien év~de_mment aussi, par la plus naturelle associa lion
d'idées :
« Il y a sur la Fontenay, dit-il, des détails
politiques bien singuliers, et Borde~ux sem,?le
avoir été jusqu'à présent un laby~mth~ d ,_nlrigues et de gaspillages. Il est bien d1ffic1le

?t~

2. A.
p. LO~.

11t

\'1v1E, La Teneur it /Jnrdl'lliu, t. II,

de démêler le républicanisme _et la probit_é.
Je fais tout le travail d'un comité de survmllance et passe les nuits avec de~ hom~~~ pr~- ·
cieux que j'ai découverts, mais que J etud,_e
encore. J'ai des renseignements dont le resultat doit arracher Bordeaux à la
classe des fripons qui en faisaient leur
proie et rendre le peuple à l'~mot~r
sincère des vertus et de la Repubhque. 1&gt;
Cependant Tallien avai~ éco~té les
représentations que certams citoyens
coura"eux, poussés à bout par celle
manière de convertir bon gré mal gré
les "ens à la Révolution, étaient allés
lui faire. La réflexion lui vint enfin,
et il se rendit compte qu'il était temps,
plus que temps d'enrayer. L~ 4fé~rier
1704 un décret si"né de lui et d Ysabeau 'destitua en ~asse le Comité de
surveillance et ordonna l'arrestation de
tous ses membres.
Thérésia avait joué un rôle en cet
acte de ,igueur : c'est elle qui avait
encoura"é les citoyens qui pouvaient
0
1
,
avoir quelque influence sur es representants à leur ou Hir les yeux; elle,
s'y était employée, c'est certain. Elle
travailla d'une façon constante à ramener Tallien à la modération, et c'est
bien évidemment à son influence que
l'on voit, à partir du mois de janvier
1791-, le chiffre des exécutions diminuer d'une façon très sensible; il marque, comme un thermomètre enregistreur, le pouvoir de plus en plus gra?d
que sa bonté pren~il sur le commissaire de la Convention et, par contrecoup sur le tribunal révolutionnaire. En revanche Je nombre des condamnations à
J'amende augmente, et ces amendes, généralement de 100,000 et de 200,000 francs,
variaient entre 10,000 el 1,200,000 francs;
ce sont les armateurs, les commerçants, les
banquiers qui, par un sing~lier has?'.d' s&lt;:
trouvent avoir commis des crimes et dehts qui
s'expient par ces amendes écr,as~ntes; !es ~auvres diables, eux, sont envoyes a la gu1llotrnc.
Nous avons relevé, mois par mois, toutes
les condamnations à mort et à l'amende, pro•
noncées par le tribunal révolutionnaire de
Bordeaux. C'est au mois de décembre que
Thérésia fit la connaissance intime de Tallien : on pourra, par la ~impie lecture des
chiffres qui suivent, se rendre compte de sa
bienfaisante influence.
Condnmnation,;;
f1 mort à l'ameutlc

1793 Octobre. •
Nornmbrc.
Décembre.
179't Janvier.
Février.
~Iars .
Avril. .
)lai. . .
Juin .
Juillcl .

5
l!)

3~

1
28
14

1{j

10
7
10
»
72
129

2i
12

4

Tallien quitta Bordeaux le 22 février, mais
;;. A. IIE \'111f;, l,a Ten·eui-àBol'{{f•au.r,LIT, p. 200.
'i. llu:utl.LT, Rél'olultoll (1w1çais1·, l. ~Il.

C1TOYENNE

TJU.'LTEN

--~

Thérésia y resta jusqu'au 4 mai et conserva barrus »'·Les papiers de Robespierre publiés cile de démêler le républicanisme de la
un peu de son influence. Elle partie, les exé- après sa mort montrent que le petit Jullien probité•. )J
cutions se multiplient d'une façon effrayante, n'avait pas dû laisser ignorer à l'inventeur de
c&lt; Ysabeau, qui me vit hier, me dit Tallien
en juin et surtout en juillet.
!'Être suprême que le modérantisme dont on arrêté.... La punition des intrigants de BorCependant la situation de Tallien, ses actes, accusait Tallien était l'œuvre de la belle Thé- deaux, dont les uns n'avaient en vue, comme
lui avaient fait beaucoup d"ennemis; son luxe, résia, mais qu'il se compliquait aussi d"in- Chabot, qu'un intérêt• .... » A Saint-.Just, il
ses voitures, le luxe de sa maîtresse, lui en fluences moins éthérées. Le représentant Cour- propose entre autres choses de « distinguer
avaient fait davantage. La destitution des tois dit, dans l'emphatique rapport qui pré- par un arrêté ceux qui ont donné de l'argent
membres du Comité de surveillance lui en cède la publication de cette infime partie des (à Bordeaux) pour racheter une vie que beaufit de nouveaux, mais pas les mêmes. Les papiers de Ilobespierre, qu • c&lt; il lui dénonce coup n'avaient point mérité de perdre, et
passions étaient d'autant plus excitées contre jusqu'à des femmes », dont il détaille les les infâmes qui ont exigé de l'argent pour
lui, parmi les membres et les amis du Co- charmes. C'est évidemment un portrait de vendre la loi : les premiers, ne craignant
mité, que bien des intérêts privés, mais ina- Thérésia, peut-être un peu dôcolleté, tracé plus, parleront; les autres seront découverts
vouables, étaient compromis. Aussi les dénon- par Jullien fils à l'Jncor1'11ptible, auquel Cour- et punis. &gt;&gt;
ciations contre Tallien se mirent-elles à pleu- tois fait allusion.
Tallien est évidemment visé par ces mots :
voir au Comité de salut public. On l'accusa
Il est très regrettable que ces papiers Les infrîmes qui onl exigé de l' m·gent ....
de modérantisme : on dut l'accuser aussi, n'aient pas été imprimés dans leur totalité.
Ces lettres montrent - et beaucoup d'aubien probablement, de corruption. Averti Mais le représentant Courtois, qui avait été tres existaient qui ont été détruites par l'intésans doute par quelque ami du Comité, Tal- chargé de les inventorier et qui avait eu de ressé après le O thermidor - que l'orage se
lien se sentit menacé. Il voulut aller se justi- bonnes raisons pour réclamer celte mission, formait contre Tallien, à Paris, et que, comme
fier à la Convention. Aussi, le 22 février 1704, ayant eu le malheur, comme tant d'autres, Danton, il aurait bientôt à entrer en lutte
partait-il pour Paris, laissant Ysabeau à Bor- d'écrire fort obséquieusement à Robespierre avec Robespierre.
deaux pour faire tête à leurs ennemis com- au temps de sa puissance, avait commencé
muns.
par reprendre et brûler ses lettres; il en
En attendant, comme Thérésia voyait que
Est-ce pour le même motif qu'il y laissa rendit aussi beaucoup à leurs auteurs qui Tallien serait obligé de rester à Paris plus
Thérésia?... On ne sait, mais elle ne partit eurent bien soin de ne pas les conserver, et longtemps qu'il ne l'avait pensé en partant,
pas avec lui. La raison en est probablement ne se gêna pas pour garder le reste, c'est-à- qu'il ne serait peut-être pas maintenu dans
que Tallien pensait bientôt revenir après s'être dire presque tout : il en fil argen t plus sa mission de Bordeaux, qu'elle-même se
justifié des accusations lancées contre lui.
tard.
sentait mal vue du puissant Jullien, elle se
Sur ces entrefaites, yers la fin de mars ou
Dans plus d'une lettre publiée, Jullien, par décida /1 aller retrouver son amant ;1 Paris.
le commencement d'avril, un jeune homme, des insinuations et des réticences, laisse Par amour? .. . C'est peu probable : n'avaitse disant agent du Comité de salut public, entendre que Tallien n'est pas à l'abri de elle pas dit elle-même à Bordeaux « que ce
était arrivé 11 Bordeaux. Il s'était mis aus- tout soupçon quant à la probité : c1 Bordeaux n'était pas du tout la passion qni l'allachait à
sitôt en relation avec les ennemis de TalTallien, mais une sorte d'honneur et de
lien ctd'\'sabeau el entretenait avec Paris
devoir, puisque c'était elle qui était cause
une correspondanc~ très active. Ce jeune
des dangers qu'il courait:;. &gt;&gt;
homme, nommé Marc-Antoine Jullien,
D'un autre côté, elle avait un ami
fils du député à la Convention Jullien
qui connaissait un certain Taschereau,
(de Toulouse) et qui se fit lui-même aphomme taré, agent secret du Comité de
peler plus lard Jullien de Paris, était
salut public, à genoux devant Robesalors âgé de dix-neuf ans. Le Comité de
pierre, qu'il devait trahir ignominieusesalut public lui avait trouvé assez de
ment dès qu'il fut abattu. Taschereau,
maturité pour l'envoyer comme agent de
qui était au courant de bien des intrigues,
confiance à Bordeaux : il s'agissait de le
dit à son ami qu'il se tramait quelque
renseigner sur la conduite vraie des deux
chose contre elle et qu'elle ferait bien de
conventionnels en mission. Tallien ne
quitter Bordeaux. Cet ami manda immés'était pas suffisamment j ustifié devant
diatement une si importante nouvelle à
la Convention, et les Comités de salut
Thérésia, en l'engageant à s'arrèterquelpublic et de sûreté générale avaient été
que temps dans une ville des bords de
chargés par elle de faire une enquête et
la Loire. D'un autre côté, une loi toute
un prompt rapport sur sa conduite à
récente du 27-28 germinal, anll (16-17
Bordeaux.
avril 1704) interdisait aux ci-devant noLe jeune Jullien, le petit Jullien,
bles le séjour des villes frontières et
comme on l'appela bientôt, était souple
maritimes. Thérésia était donc, pour pluet habile. II ne fut pas long, grâce aux
sieurs motifs, obligée de quitter Borterribles influences qu'on lui savait, à se
de:mx.
créer une petite cour et à miner, par des
La nouvelle loi contre les ci-devant
manœuvres souterraines, l'autoritéd'Ysanobles fut mise immédiatement en vibeau. Il écrivait à fiobespierre, qu "il adgueur. A Bordeaux, Ysabeau chargea le
mirait comme un dieu, ses impressions
Comité de surveillance de son exéculion.
l\IAXIMILIEN ROBESPIERRE.
tant sur la conduite d'Ysabeau et de TalD'après la grav111·e de \\'.-11. EGLETOx.
Le Comité convoqua les ci-devant des
lien que sur la maitresse de celui-ci dont
deux sexes et leur délivra des ordres de
il avait fait la connaissance, la conquête
passe pour quitter Bordeaux. Chaque
aussi, si l'on en croit Senar 1 et que, avec son semble avoir été jusqu'à présent un labyrin the ordre portait naturellement le nom du lieu
accent méridional, il appelait c&lt; la belle Ca- d'intrigues et de gaspillages. Il ·est bien diffi- où le porteur fixait son domicile.
1. • Ce Jullien avait envoyé au Comité de sùrelé
i;:énérale une copie de la tellre que la prostituée
Cabarrus lui avait écrite, cl dans laquelle elle l'inl'Î•
lait à passer dans l'Amérique septentrionale avec elle,
parce qu'elle voulait fuir ce Tallien coure1t de crimes

el qui l'avait compromise : elle lui offrait de partager al'CC lui sa fortune qui serait plus que suffisante pour eux deux. » (SEx.,n, Révélat,011s puisées, etc., p. 219).
2. ;'iotes inédites du baron Larrey, chirurgien en

chef de la Grande Armée. Ces notes soul en nolre
possession. ·
3. Lettre du 11 prairial, un II (30 mai 1794).
4. J,ellrc du 15 prairial, an li l juin l 79i).
5. Cu. l'innov. Le Curieux.

�. - ffiST0'/{1.Jl

•

Le registre des ordres cle passe a été conservé aux archives de Bordeaux. A la date du
15 floréal, an Il (4 mai 1704), on trouve
lïndicalion suivantP ·
11 Caharrus•Fontenay {Thérésia, l'emme FonLcna)-), vingt ans, demeurant cours dr Tourny,
native de Madrid, dirigée sur Orléans. »
C'est donc le 4 mai, au plus tôt, mais plus
vraisemblablement le 5 ou le 6 mai, que
Thérésia quitta Bordeaux. Comme ce n'était
pas encore la mode, chez lrs femmes. d'être
honnes mères, elle laissa son fils dans un
hôtel garni, sous la garde d'un domestique
nommé Joseph. Elle n'allait pas directement
à Paris, mais à Orléans : peut-être ne voulait-elle pas faire connaitre à Jullien, qu'elle
savait ne lui être pas favorable, qu'elle allait
rejoindre son amant à Paris, et chercbait-e)IP
à lui donner le change. Mais. une fuis à OrJ,:ans, elle saurait bien se foire délivrer un
passeport pour Paris et l'aller retrouver.
L'ordre de passe délivré à Thérésia est
assez curieux pour èlre r1'produil ici : lll
voici Je texte intégral :
« Délivré à la citoyenne Thérésia CabarrusFontenay, épouse divorcée Fontenay, âgée de
vingt ans, ayant joui ci-devant des privilèges
de noblesse, natiYe de Madrid, en France
depnis quatorze ans, domiciliée à Bordeaux,
cours de Tourny, laquelle nous a déclaré aller
dans la commune d'Orléans, où elle déclare
vouloir se retirer, conformément à la loi des
2i et 28 germinal dernier.
« Signalement :
« Taille cinq pieds deux pouces, visage
blanc et joli, cheveux noirs, front bien fait,
sourcils clairs, yeux bruns, nez bien fait,
bouche petite, menton rond.
c&lt; Fait en séance, le 15 noréal, an II 1• »
Conformément à son ordre de passe, 'l'hérésia s'arrèta à Orléans, comme en !ail foi le
r3pport du citoyen Boulanger, général de brigade de l'armée re .. olutionnaire. Là, elle se
fit donner un passeport pour Fontenay-auxRoses, et c'est dans la maison de son ancien
mari que son amant vint la îOir. Mais en
secret, car ce pauvre Tallien, donl la position
était assez ébranlée auprès du Cnmité de
salut public, et qui savait que 1'hérésia était
encore moins en faveur que Jui, qui, de plus,
se doutait qu'il était epié, ne voulait pas
qu'on sùt où il allait. Et c'est à ce moment
que le pelit Jullien, qui poussait Robespierre
à les faire arrêler tous les deux, lui écrivait.
(11 prairial, 50 mai). « Je crois deroir t'envoyer copie de l'extrait d'une lettre de Tallien
au Club national; elle coïncide avec le départ
de la Fontenai, que le Comité de salut public
aura sans doute fait arrêter. li y a sur elle
des déLails politiques Lien ~ingulicrs ' .... n
Quelques jours après, le 15 prairial, il
écrivait: &lt;&lt; Ysabeau, qui me vit hier, me dit
Tallien arrêté .... La Fontenai doit maintenant
être en état d'arrestalion 5 • »
1. Arcldves de la Gù-oude, sCrie J,1 2li0. Re135. ~ous de,;ons cet
rntércs!-nul document, q111 hxc la d3te du clcparl de
fhCré:.:i'l de BorclC'aux, el la came rl·elle (le ce départ,
il la bienveillance lie li. A. de \ï,,ie, 11ui nous a eomm1111i(ILIC qncl1111e, nulrrs documt•111s et 1m11~ a guidé
gistre des 01·dres de pa~5:(!

y,

On rnit que celle double arrestation était décidée, en principe, par Robespierre. Il s'y était
décidé sur les conseils de Jullien qui avait
ronnrmé, dans ses l~ttres, les dénoncialions
dirnrses dont Tallien éL1it l'objet. Mais en
attendant le rapport que le Comité de salut
public Jtait chargé de présenter li la Convention, ,, la suite de l'enquête à laquelle se
livrait Jullien sur les agissements de Tallien
à Rordeaux, on devait s'assurer de Thérésia.
'l'allien .~cn!ait vaguement tout cda.

Cl ... Un grand nombre d'intrigants bordelais sont en ce moment à Paris et vont partout
calomaiant Bordeaux et les représentants du
peuple qui y ont été envoyés. S'il ne s'agissait que de moi, je ne serais pas venu aujourd'hui fixer l'attention de la Conrention nationale; •mais ces calomnies sont, je le déclarC',
"'J,andues par des hommes perfides ....
&lt;( ••• Il faut que la Convention nalionale
rende justice à ceux qui ont rempli leur devoir: il faut qne les bons citoyens soient rassurl's, qne les intrigants SOÎl nt rlJuils au
CHAPITR.E IV
silence, et que les hommes qui n'ont jamais
varié dans Jeurs principes soient encouragés
On se rappelle que Tallien avait quitté Bor- par ceux qui savent les apprécier.
deaux le ~2 lévrier 179{ pour aller se justifier
&lt;c· Je suis bien loin de redouter l'examen le
à Paris. Les· défiances l'y accueillirent. li ne plus sévère de ma conduite et de celle de mon
put parvenir à se faire entendre du Comité de collègue; jP le provoque au rontraire: j'atSalut puLlic'. Après plusieurs tentatives tends avec irnpalience le moment ol1 je pourinfructueuse·s, il fallut bien sr rendre à l'évi- rai faire à \'OS Comités le raprort de taules
dence : il était en smpicion. Dès le 12 mars, nos opéralions, et ils seront, comme vous,
il montait à la tribune de la Convention et. étonnés des immenses travaux auxquels nous
voulant a1ler au-devant de l'accusation, il di- nous sommts livrés a,·er une infatigable a1•tisait: « Depuis longtemps, la calomnie s'atta- vité. ))
che sur les pas des patrioles . Les représentants
Ce discours ne fit pas tomber les défiances.
du peuple e9voyé~ dans les départements sont Pourtant, dix jours après qu'il fut prononcé,
aujourd'hui en hutte à toutes les persécutions, Tallien présida la Convention (22 mars) jusà toutes les contrariétés. Rien sans doute qu'au jour 011 les têtes de Danton et de Camille
d'étonnant dans celle condui1e de la part des Desmoulins tombèrent par suite de l'applicaintrigants, car leurs complots ont été déjoués, tion du programme systématique de llobescar le masque a été arraché à tous les hypo- pierre (16 germinal-5 ·avril)•.
crites, Les représentants du peuple envoyés à
Cependant, Tallien sentait que les suspiIlordcaux devaient s'allendrc à n'êlre pas cions se ravivaient contre lui. La fa çon dont
épargnés. Celle commun~ était devenue l'un Robespierre s'était débarrassé de Camille et de
des principaux loyers du fédéralisme; les Danton lui faisait terriblement appréhender
esprits' y étaient agités, égaré5 par des hommes qu'il ne méditàt pour lui un sort pareil. Pour
astucieux; les girondins de Bordeaux et de le conjurer, il crut utile de monter encore une
Paris s'entendaient parfaitement; la conspi- fois à la tribune et de natter habilement ceration s'étendait sur toute la République; et lui à qui toute la Comcntion obéissait :
~i nous n'eussions pas agi arec cette sagesse n ... S'il reste encore parmi nous, dil-il, des
énergique qui com•cnait aux loc..,lités et aux hommes dont les principes politiques soient
circonstances, Bordeaux aurait éprouvé le condamnables, des hommes sa.os probi1é, sans
mème rnrt que Lyon . .Nous avons été assn: honneur, sans verlu, qu'on nous les fasse
heureux pour rendre celle importante com- connaitre franchement, et, si les accusations
mune à la République sans quune goulte de rnnt vraies, nous nous lèverons lous pour les
sang patriote ait coulé. Nous avons détruit le faire traduire au tribunal révolutionnaire.
fédéralisme jusque dans ses racines; nous
« Mais il faut aussi que les défiances pararnns relevé le courage abattu des patriotes; ticulières cessent, que le5 hommes faits pour
nous les a,ons appells aux fonctions publi- s' t:slimer mutuellement s•examinent et sacben l
ques ; nous a\'Ons poursuivi avec courage les allat:ber leur confünce à ceux qui la mériaristocrates, les fédéralistes et lous les hommes tent .... li faut que les patriotes de la Montasuspects; nous devions donc êlre dénoncés par gne, qui n'ont jamais dévié des \rais principes,
leurs partisans; notre espoir n·a pas étti qui, au nomLre de cinquante seulement, ont
trompé. Les calomnies les plus atroces se sont longtemps lullé contre le parti droil et ses
répandues contre nous. Yotre Comité de sù- ri.bominables machinations, il faut que 1 es
reté générale a reçu bier une lettre par laquelle mèmes patriotes se réunissent aujourd'hui. Et
on lm annonce qu'\"saüeau etmoide\'ons nous s'il en est d'autres qui soient revenus de leur
embarquer pour fuir cn:Amérique sur un navire égarem·enl, qui veuillentsiocèremeut marcher
cbargé de plu~ieurs millions. Tuus les jour- avec nous, qui soient purs comme le peuple
naux publient aujourd'hui que Bordeaux est en qu'ils repré-eutt:nl, qui 11'aie11t poiut trempé
conlre-rémlution, que les gens suspects s'y dans les complots que nous avons punis, nous
promènent audacieusement cl que le patrio- marcherons avec eux par la ,·oie des sacrifitisme y est opprimé. Eh bien! cito)ens, tous ces, nous ferons arec eu, le bonheur du
ces faits sont faux.
peuple. "
On voit que Tallien recherche l'appui des

de son érudition et de ses recherches en lout. ce qui
couccrne le séjour de Tallien et de Thfr(,,i.- â Bordeaux.
2. /lapiel's i11hlils /l"oui:éa the:. Robespiel'l'e,
Saùd-Jitsl, /&gt;ayau. l'IC., s11pp1·i1111 1s uu omis JHlf
Co11rtoi11, t. Ill , p. 31.

Ibid .. p. S~.
4. Lr:tlre de follîe11 ù l"sahra11, :; mar.. - Archivrs de la (;l/'midt, sé rie L. A. m: \"rm:.
;). l,es prèsidcnts de la Convc&gt;11tion n'Ctaienl élus
que jKHlr quinze jours.
;j,

�'----------------------------------- LA C1TOYENN'E T.Jf.1.L1'EN

111S TOR,.1.Jl
Montagnards, qu'il compte sur eux et qu'il
fait des avances am: autres en les assurant
qu'ils seront les biemenus dans rnn parti.
Car il veut aussi se concilier leurs sympathies.
A part cela, pas une idée pratique, rien que
des mots Yagues : la voie des sacrifices ... le
bonheur du peuple .... Mais ces phrases vides
plaisent au peuple qui depuis longtemps s'en
contente. .
Après cettJ déclaration, Tallien sent le besoin de rassurer la Montagne sur la pureté de
ses intentions et l'intransigeance de ses principes. Pour lui plaire davantage, il va lui
parler de ses ennemis, de ceux qui s'opposent
au bonheur du peuple; il excite à la haine
après avoir pleuré de tendresse. &lt;1 Mais,
ajoute-t-il, nous ne voulons pas de ceux qui
n'ont pas paru dans les premiers jours de la
Ré,·olution, qui étaient cachés dans leurs caves quand nous étions à la Bastille, qui se
sont montrés sur la brèche quand il n'y avait
plus de danger, et qui ne se montrent aujourd'hui que pour nous demander une part des
dépouilles de l'ennemi vaincu. »
Ah! les dépouilles de l'ennemi vaincu!
C'est là la grande affaire, et c'est, en fait d'affaires, pe qu'il connait le mieux ; c'est là ce
qui le touche le plus, et, il le sait, ce qui touche Je plus un certain nombre de ses collègues.
C'est le point capital de son discours; en deux
mots il cherche à se justifier, mais fort vaguement, des vagues accusations qui, il le sait,
circulent sur lui parmi les représentants et
parmi le peuple.
&lt;I Ces dépouilles de l'ennemi vaincu, poursuit-il, nous neles lui avonsenlevées que pour
les donner au peuple. Vous l'avez décrété sur
le rapport du Comité de salut publi&lt;;, et la
distribution en sera faite selon le vœu que nous
portons dans notre cœur ; elles amélioreront
le sort des patriotes infortunés. Yoilà le fruit
des Yictoires que nous avons remportées; voilà
tout ce que nous voulons. »
Le peuple des tribunes devait applaudir à
ce langage; prendre la fortune de ceux qui
l'avaient gagnée par leur travail, leurs talents,
leurs t&gt;conomies, leurs services au pays, leurs
privations, leurs dangers souvent, el cela pour
la distribuer à ceux qui, au lieu de travailler
el d'économiser, aimaient mieux passer leurs
journées aux séances de l'Assemblée, leurs
soirées au cabaret cl au club, c'é1ait assurément une idée meneil1euse et celui qui
l'exprimait un grand homme. Le peuple applaudit ceux qui le flattent el caressent ses
instincts, pas les bons, mais les mauvais.
Tallien le savait et chercl1ait à se tirer d'une
situation désagréal.,le par un compliment au
peuple, qui l'amnistiait par ses applaudissements. Mais il dtipassc un peu la note quand,
entraîné par son amom· de la phrase, il
ajoute :
« Nous reviendrons ensuite dans nos chaumirres, dans nos greniers, et là nous savourerons le plaisir d'avoir rempli notre tâ('he
glorieuse, d'avoir répondu à J'attente de la
nation, d'avoir justifié la confiance qu'elle
avait mise en nous; là, nous jouirons en paix
du bonheur d'avoir fait celui du peuple; c'est

un bien que nous préférons à tous les trésors
de la terre. 11
Est-cc bien sûr? On en peul douter, car ce
n'est pas dans un grenier que l'aurait suivi sa
belle maitresse, qui voulait jouir de toutes les
satisfactions matérielles de la vie, qui ne voulait se priver de rien, à qui il fallait des chevaux, des voitnres, des domestiques, des
bijoux .... li habita bien la Chaumière plus
tard; mais, si le chaume couvrait celle habitation, le plus grand luxe régnait à l'imérieur
el elle ne rappelait en rien les maisons des
paysans pauvres. C'était donc une dérision à
lui de dire qu'il se retirerait dans une chaumière ou dans un grenier, alors qu'il avait, il
Bordeaux, déployé un véritable faste dans son
hôtel de la place Dauphine, alors qu'il ne sortait qu'en voiture, qu'il mangeait du pain
blanc, tandis que toute la ville n'en mangeait
que du noir, et ne bnvait que les vins les plus
renommés du Bordelais. Ce qu'il disait, ce
n'était &lt;Jue pour llatter les bas sentiments
d'envie que pouvaient avoir ses auditeurs;
cette flagornerie était aussi lâche qu'hypocrite.
Robespierre n'aimait pas Tallien; il n'avait
que du mépris pour cet ètre brouillon et faux,
sans l'ombre de caractère, à genoux de,·ant
un'jupon comme deYant un écu, et prêt à tout
trahir pour l'amour de l'un comme pour
l'amour de l'autre. Tallien n'ignorait pas cette
antipathie. li se sentait gêné par le regard investigateur, froid comme le bistouri du chirurgien, que Robespierre attachait parfois sur
lui, à travers ses bésicles, comme. pour le
scruter jusqu'au fond de la conscience. Devant
lui, il ctailembarrasséà l'égard d'un coupable
devant un juge. Aussi ne l'aimait-il pas ; mais,
faible et sans consistance, il le craignait;
faux et rampant, il essayait de le llaller. Figé
dans un dédain glacial, Robespierre n'accueillait pas ses avances. ,\. la séance du 1cr germinal an II (21 mars 17\H), 'l'allien, qui
n'était rentré à Paris que depuis un mois,
donna lecture à la tribune de la Convention
d'un discours extraordinairement violent contre les aristocrates el les modérés. C'était
moins dans l'intérêt de la Répuhlique que
pour faire sa cour à Robespierre qui 1~ tenait
en disgrâce, il le vopit bien, à la suite des
rapports qui lui avaient été faits sur sa conduite à Bordeaux. Pour plaire également à
Hobespierre, d'auh·es Talliens demandèrent
l'affichage du discours. Hobespierre s'y opposa
énergiquement: c1 Je m'oppose, dit-il, à l'impression &lt;le ce discours, à cause des expressions inexactes qu'il renferme. 11 n'est pas
vrai que les aristocrates et les modérés soient
en joie el lèvent la tête; jamais au rontraire
ils n'ont été si consternés .... u Tallien ne le
fut pas moins deYant cette fin de non-receYoir
à laquelle se heurtaient ses avances; mais,
plat et obséquieux, il déclare que Robespierre
a raison, reconnait que lui-mème tout à
l'heure n'a dit que des sottises et que ce serait
en faire une que de les al'ûcher dans toutes
les communes de France.
Une si basse Oagornerie ne lui concilie pas

les bonnes gràces de celui qu'il s'évertue à
gagner. Il le sent et cherche des appuis contre
cette mauvaise volonté menaçant&lt;'. \oici i.i
quoi il s'arrète :
.\ la façon de tous les amants passés, présents et futurs, Tallien racontait à Thérésia
tout ce qu'il faisait et tout ce qu'on lui faisait. Parce que sa maîtresse l'écoute afin d'en
tirer profit, l'homme croit qu'elle lui témoig-ne la plus grande confiance. Tbérésia est
donc mise par Tallien au courant de la mauvaise volonté llagrante de Hobespierre; je vous
demande un peu de quoi se mêlait cc l'àcheux
en voulant les empêcher de jouir en paix de
leurs économies de Bordeaux ! Eh! s'il tenait
tant que cela, ce poseur, à être incorruptible,
personne ne J'en empêchait; mais, pour
Dieu! qu'il ne ,int pas empêcher les autres
de vivre à leur guise. Aussi, d'un commun
accord, on décida que, pour ramener tt Tallien
l'opinion de la Convention qui, par suite
des menées de Robespierre, menaçait de l'abandonner; pour faire connaitre en même
temps Thérésia comme une bonne citoyenne,
puisqu'elle aussi avait été dénoncée, celle-ci
adresserait à la Convention, sous la forme
d'une pétition, un factum qui, inspiré des
plus purs principes, serait une manière de
profession de foi républicaine selon la formule
du jour et mellraitae-dessus de tout soupçon
d'incivisme celle qui l'avait écrit et, par suite,
son amant. C'était le renouvellement, au sein
de la Convention, de la petite comédie jouée
le 50 décembre précédent dans l'église des
Récollets de Bordeaux; seulement, cette foi~,
ce n'est pas Thérésia qui ferait la lecture. Et
c'était grand dommage, car alors elle aurait
eu tout de suite cause gagnée. Mais ne fallaitil pas employer tous les mo1r,ns pour consolidt r
la situation de Tallien menacée? Ne lui devai relle pas cela, à lui qui l'avait tirée de prison
à Bordeaux et qui, s'il était maintenant accusé d'avoir saigné quelr1ues bourses réactionnaire!', ne l'avait fait que pour elle, pour
fournir à son lu \e?
La pétition fut donc écrite, copiée sans
doute sur le brouillon que Tallien lui adressa
de Paris, et envoyée à la Convention. Tallien
n'était plus au fauteuil de la présidence :
c'est dommage ; il eùl été piquant de lui voir
donner lecture de la pétition de sa maitresse.
C'est nobcrt Lindet qui eut cet honneur.
Quelle singulit?re comédie! La Convention
nationale écoutant une élucubration indigeste,
envoyée par la maitresse d'un représentant,
connue'pour son extrême facilité de mœurs, el
parlant de 11 la morale qui est plus que jamais
à l'ordre du jour ll, de c1 la pudeur et son
heureuse inlluence &gt;J ; disant : « Qui peut
enseigner la pudeur, si ce n'est la rnix d'une
femme? Qui peut la persuader, ~i ce n'est
son exemple? &gt;J Et pour dire tout cela, la jolie
prêcheuse n'était appuJt'.·e que sur l'expérience
de ses vingt ans etla moralité de sa conduite.
Quant à prècber d'exemple, il ne fallait pas
le lui demander.
Personne ne se méprit sur le but Yisé par
la belle pétitionnaire, mais pas une protestation ne s'éleva contre Je gaspillage qu'on fai-

sait du temps de l'Assemblée. La pétition fut
envoyée am Comités dïnstruction et de Salut
public. Si, au lieu d'arnir été écrite par une
femme que l'on savait jeune et admirablement
belle, celte pétition eut été l'œuvre d'une
vieille institutrice, pauvre el vertueuse, lui
eût-on fait le même accueil'!
Ce factum réclamait pow· les femmes
l'honorable avantage d'ètre appelées dans les
hôpitaux et hospices pour y donner des soins
et des consolations au\ malheureU\; il réclamait aussi, pourlesjeunes filles, un apprentissage dans les asiles de la souffrance. De celte
façon - et ceci n'est pas mal pensé du tout,
mais détonne dans la bouche de Thérésia elles n'arriveraient pas au mariage seulement
avec des idées de plaisir et dP, dissipation, ce
qui cause le malheur de tant de maris, elles
verraient par elles-mêmes que les $Oulfrances
sont une des conditions de la vie et qu'il faut
être armé d'autre chose que de diamants et
de belles robes pour les surmonter.
Robespierre ne fut pas dupe de la comédie
de Tallien ; il démasqua fort bien le coup de
la pétition et vit que cette manœuvre tendait
à donner le change, tant au Comité de Salut
public et à la Convention qu'au peuple. Son
&lt;I incorruptible ll et intransigeant programme
ne pouvait admettre les compromissions de
Tallien. li voyait en lui un corrompu qui l'accablait de serviles protestations de dévouement,
mais il n'était dupe ni de lui ni de ses protestations, et se croyait assez fort pour triompher
quand il le voudrait de cet ob~équieux ennemi.
Mais il voyait aussi que ce faible, à genoux
devant sa maitresse, ne pouvait être complètement responsable de ses actes. li est des
hommes à qui l'amour fait abdiquer Ioule
pensée personnelle et qui sont réduits à l'étal
de Yil instrument entre les mains de la femme
qui s'en sert. Robespierre voyait que Tallien
n'était plus, commeces jouets d'enfants, ces
pantins dont les bras et les jambes, reliés par
des ficelles à une tige centrale, ne font que les
moul'ements qu'on leur commande; qu'il
n'était plus que la chose de Thérésia Cabarrus. C'est celle-ci qu'il rendit en partie re;ponsable des concussions et des tri potages &lt;le
Tallien, - et il se trompait d:rns ses calculs
de psychologue, car, à Tours, Tallien ne connaissait pas 'fhérésia et il n'y avait pas brillé
par un plus vif désintéressement qu'à Bordeaux. Aussi voua-t-il à Thérésia une raocune
toute particulière, presl1ue une haine de famille. ])'abord , parce qu'elle était une ci-devant
aristocrate dont la conversion à la République
était assez sujette à caution; ensuite, parce
que sa facilité de mœurs ne cadrait pas avec
les austères principes qu'il affichait; enfin,
11arce qu'elle avait déployé à Bordeaux un luxe
alimenté par les concussions et les trafics de
son amant, luxe -que lui, Hobespierre, ne se
permettait pas à Paris. C'est de tous ces griefs
qu'il songeait à envoyer Thérésia se justifier
devant le tribunal révolutionnaire.
De la pensée à l'exécution, il n'y avait pas
chez lui un long intervalle. C'est le 24 avril
qu'on avait lu la pétition de Thérésia à la
Convention; c'est le_4 ou le 5 mai que celle-ci

avait quitté Bordeaux; le 10 mai, naisemblablement, qu'elle était arrivée à Fontenay-auxRoses, et douze jours après, le 22 mai, le
Comité de salut public prenait un arrêté ordonnant son arrestation immédiate. Chose
bien significative, cet arrêté était entièrement
écrit de la main de Robespierre.
C'est à lui que revient la responsal,ililé
presque entière de l'arrestation de 'l'hérésia,
malgré les signatures de Billaud-Varennes,
Barère et Collot d'Herbois, qui aœompagnent
la sienne sur le mandat d'amener. Voici, en
effet, ce que dit plus lard Collot d'Herbois, se
justifiant à la tribune de la Convention d'ayoir
signé cet ordre d'arrestation :
« Quant au mandat d'arrêt décerné contre
la citoyenne Cabarrus, il n'en est pas que
Robespierre ait présenté avec des formes qui
nous obligeassent davantage à le signer. II
nous dit qu'elle était fille d'un comte espagnol, ministre d'Espagne, et née à Valence.
Aucun de nous n'a signé par ressentiment,
car nous ne la connaissions pas »1 •
Collot d'Herbois ne dit pas tout, et il ne
pouvait, après le triomphe des Thermidoriens,
dire les autres motifs, les seuls sérieux, que
Robespierre lui avait donnés pour avoir sa
signature. Il faut cependant remarquer que
la signature de Robespierre eût suffi. Seul
des quatre signataires, il faisait partie du
Comité de salut public, et, aux termes de la
loi du 17 septembre J 79~, la signature d'un
membre de ce Comité suffisait pour faire
arrêter un étranger : or, Tbérésia était regardée comme étrangère et l'Espagne était
en guerre avec la France.
Il y avait alors à Paris un agent du Comité
de salut public assez peu recommandahle par
lui-même et pas beaucoup plus par ses fonctions, qui consistaient à renseigner secrètement le Comité sur les personnes qu'il faisait
surveiller. Il se nommait Taschereau. Nous
avons déjà parlé de lui. li était alors le très
humble serviteur de Robespierre, en allendant qu'il devînt, après le 9 thermidor, son
très acharné détracteur'. Il est des gens qui
éprouvent le besoin de s'aplatir devant les
puissants et d'insulter ceux qui ne peuvent
plus rien, quelques services d'ailleurs qu'ils
en aient reçus. Taschereau était de ceux-là.
Comment connut-il Thérésia? Nous ne pouvons le dire, mais voici ce qu'il a écrit à
propos de son arrestation, et ces détails,
malgré le peu de foi qu'on doive ajouter aux
écrits d'un homme comme lui, paraissent
vrais : &lt;1 Jamais victime ne fut poursuivie par
Robe~picrre avec plus d'acharnement. Il était
question de la faire arrèter et juger à J3ordeaux par la commission militaire. Elle avait
à Paris un ami qui était aussi le mien, je lui
fls part de ce qui se tramait contre elle, il lui
écrivit, l'engagea de partir sur-le-champ, de
s'arrêter dans quelque ville sur les bords de
1. lllonitwr du 9 germinal an III (29 mars 1795).
'l. Voir sa répugnante brochure : A illaximilie11

nobespieri·e au.i Enfers, par ÎASCt1EREAu-F,11Gurs.
5. Taschereau fait êvidcmment allusion à la lett re
de Marc-Antoine Jullien à Robes1iierrc, datée du
mai 1794 : « Je crois devoir l'envoyer copie de
l'extrait d'une ](j(re de Tallien au club national; rlle
coïncicle avec le départ de la Fontenai &lt;JuC le Co-

;;o

_,,

201

""

la Loire, et qne là nous irions la rejoindre,
afin de nous concerter ensemble. Dix jours
après celte lellre, elle arrive à Fontenay-auxRoses, nous nous rendons près d'elle. Je ne
l'avais jamais vue el mes démarches en sa
faveur n'avaient d'autre but que d'obliger
mon ami ; mais, aussitôt qu'e11e m'eut raconté ses malheurs, le sentiment qui me fai~ait agir se porta volontairement vers elle, et
je lui promis de ne rien négliger pour la
soustraire à ses persécuteurs.
&lt;t Le lendemain, elle vint à Paris et se
rendit chez mon ami; le danger croissait.
On écrit de Bordeaux qu'elle est partie 3, que
toute recherche est du temps perdu. Les
émissaires de Robespierre, LaYallette et Boulanger, se mirent en campagne; nous sommes
observés de près. Il ne restait d'autre parti à
prendre que de fuir pour essayer de se racher à Versailles, mais Boulanger arrive au
moment où elle entre chez mon ami. L'ordre
porte d'arrêter la citoyenne Cabarrus-Fontenay
et tous ceux qui se trouveraient avec ellr.
Mon ami et sa femme furent donc compris
dans l'arrestation, et ce fut aYec grand'peine
que, s'étant réclamés de moi, on consentit à
les laisser chez eux aYeC deux gardiens.
Grand bruit dans la famille Duplay : celte
maison leur appartenait i, je l'avais fait louer
à mon ami. La citoyenne Cabarrus-Fontenay
s'y était d'abord réfugiée : j'étais donc un
conspirateur! Quelle nuit affreuse! Vers minuit la principale victime est arrêtée à Vers_ailles, conduite à la section de~ ChampsElysées et de là à la Force. »
C'était uai. Dix jours après que Rohrspierre avait laocé le mandat d'arrêt contre
Thérésia, Je citoyen Boulanger, général de
brigade, l'arrêlai t à Versailles. On arrêtai l
en mème temps « le jeune homme qui demeure avec elle 1&gt;, comme l'indique le mandat, un citoyen Guéry, qui, on ne sait pourquoi, pour charmer peut-être les ennuis d'un
long voyage, tenait, depuis Bordeaux, compagnie à la maîtresse de Tallien. Son domestique, nommé Guillaume Bidos, était arrêté
de son côté, dans la maison du citoyen Desmousseau, rue de l'Union, n° 6, quartier des
Champs-Elysées. l&gt;e plus, cette excellente
Frenelle, la femme de chambre à qui Thérésia devait d'avoir fait les premiers pas dans
la charité, avait été arrêtée à Fonlenay-auxRoses el essayait, la bra vc fille, de se faire
prendre pour sa maitresse afin de la sauver.
Cet événement se passa dans la nuit du
J1 au 12 prairial (50 au 51 mai 1704).
D'après le rapport du général Boulanger, et la
citoyenne Fontenay a été conduite à la PetiteForce, où elle a été mise au secret, le citoyen
Guéry au Luxembourg, le domestique et la
femme de chaml,re, l'un au Luxembourg.
l'autre à la Petite-Force •.
mité de sal!-'t pul,lic aura sans doute l'ait arrêter. »
4. On sait que Robespierre habitait a\'CC la famill,1
Durlay la maison qui porte actuellement te n• 598 de
la rue Saint-Honoré, et qui appartenait à M. Du play.
Celte maison est encore telle qu'elle était en 1 ï94
sauf _qu'.elle a été surèletêe d'un étage. (Voir à ce sujet
le Ires rntéressant OU\'f3!(e du D• CABANÈS, le cabiurt
.,ec:re/ de /'histoire, 2• série, p. 196, l!l!l.)

�, - fflSTOR..1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
La Petite-Force, annexe de la Force, au•
tremenl dit l'ancien hôtel de M. de Caumont,
duc de la Force, était située dans la rue
Pavée-au-Marais. Elle louchait à l'hôtel de
Lamoignon, sur un emplacement compris
entre cet hôtel, au nord, el la rue du Roi-deSicile, au sud. Le registre d'écrou de la Force
mentionne l'entrée de Thérésia à la prison;
comment se·fait-il qu'avec ce renseignement
l'on ait dit qu'(•lle avait été incarcérée aux
Carmes?
Voici l'extrait du registre d'écrou de la
Force en ce qui concerne Thérésia; il est daté
du 8 prairial an II (27 mai 1791), el non du
22 mars, comme on l'a dit par erreur manifeste, puisque, à cette date, Thérésia était
toujours à Bordeaux. D'ailleurs, cette date
même du 27 mai est inexacte, car, arrêtée
dans la nuit du 50 au 51 mai, it Versailles,
comment Thérésia aurait-elle pu être incarcérée à Paris le 27 mai? Mais les guichetier,, en
l'an Il, n'étaient pas encore très familiarisés
avec le calendrier républicain et, comme tout
le monde, faisaient chaque jour des erreurs.
Cet extrait devrait porter la date du 12 prairial (51 mai), comme l'ordre du Comité de
surveillance des Champs-füysées en vertu duquel Thérésia était écrouée.
Yoici donc l'extrait du registre d'écrou :
C! Thérèse Caharrus, femme Fontenay, âgée
de vingt ans, native de Madrid, en Espagne,
sans état, demeurant à Versailles, taille quatre
pieds onze pouces, cheveux et sourcils bruns,
front ordinaire, yeux bruns, nez moyen,
bouche pelile, menton rond.
&lt;C Envoyée dans cette maison pour y être
détenue au secret, en vertu de l'ordonnance
du Comité de salut public en date du 3 prairial. »
Maintenant, en exécution de quel ordre
fut-elle conduite el admise à la Petite-Force?
En exécu lion de celui-ci :
&lt;! Ordre du Comité de suneillance révolutionnaire de la section des Champs-Élysées
de conduire, en vnlu d'un arrêté du Comité
de salut public de la Comention, en la maison
d'arrèl du Luxembourg ou Ioule aulre, le
nommé Jean Guéry, désigné comme le jeune
homme accompagnant la nommée Thérè,e Cabarrus, femme Fontenay. 12 prairial an Il. ,,
Et de qui était signé cet ordre? Oh! l'étrange chosll ! Outre la signature du président
Dumas et celles de six membres du Comité,
il y avait celle de Tallien!
On se ,demande en &lt;Juelle qualité Tallien
apposait sa griffe sur cette pièce. Quant à ses
motifs pour le faire, ils peuvent s'expliquer.
On se rappelle que Thérésia étail venue de
Bordeaux avec un jeune homme, M. Jean
Guéry. Était-ce le fils de cet indiYidu qui, au
dire du rapport de Boulanger, l'avait intéressée dans une affaire desalpêlre'!On l'ignore.
On ne sait pas davantage s'il fut question de
salpêtre entre elle et son compagnon, mais il
est possible que les beaux yeux de Thérésia
aient mis le feu aux poudres chez le jeune
Guéry. Le tête-à-tète capiteux d'un voyage en
chaise de posle entre un jeune homme el une
j cune jemme de vingt ans, romanesque, di-

rnrcée par-dessus le marché, qui ne se lais~ait guère gêner par les principes, qui n'aimait pas l'homme qu'elle avait pris pour
amant I el qui était séparée dclui depuis plus
de deux mois; l'excitation du voyage, les
beaux jours de mai et, comme dit La Fontaine :
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et. je pense,
Quelque diable aussi la poussant,

il est possible que sa conduite ail donné à
Tallien quelque sujet de jalousie. Car il devait être, non moins bien que Robespierre,
instruit de ce que faisait sa belle maîtresse;
et, à la suite d'une explication qui ne lui
aura pas donné satisfaction, peut-être a-t-il,
dans un accès de dépit amoureux, de jalousie
furieuse plutôt, donné celle sinf:!;ulière ~ignalure qui le venge à la fois de Thérésia et de
Jean Guéry?
Peut-être aussi avilit-il vu dans les cartons,
au Comité de salut public, la lettre dans laquelle Jullien faait que Thérésia lui avait
offert de s'enfuir avec lui en Amérique?
Peut-ètre enfin, avec le caractère làche et
obséquieux qu'on lui connait, - et sans que
cela soit une raison d'exclure les autres motifs, - Tallien eut-il la pensée de sacrifier
lui-même sa maîtresse, puisqu'il la voyait
petdue, et de se faire auprès de Robespierre
un mérite de son sacrifice, afin de rentrer
dans ses bonnes grâces? Avec ces natures-là,
tout est possible. On va voir, du reste, que,
en fait de platitudes devant Robespierre,
Tallien n'était p:1s au bout de son rouleau.
Le lendemain de l'arrestation de Thérésia,
Taschereau raconte qu'il rencontra Tallien se
promenant aux Champs -Élysées , triste et
abattu. Il alla à lui: &lt;&lt; Tu n'as rien à craindre
pour la citoyenne Cabarrus, lui dit-il; ton
amie ne sera pas encore aujourd'hui traduite
au tribunal rérolutionnaire. i&gt;
En effet, Thérésia avait été interrogée par
Coffinhal, que Robespierre lui avait envoyé;
et il lui semble bien que c'est Taschereau,
ami de Desmousseau, que Thérésia connaissait, qui fit une déruarch en faveur de la
belle prisonnière auprès du citoyen Boulanger,
qui l'avait arrêtée, auprès de La Valelle et
de l'ex-fermier général Verdun : ces trois
hommes allèrent lrouv~r Coffinhal et obtinrent
de lui qu'elle ne serait pas encore envoyée au
tribunal révolutionnaire. Il fallait, avant tout,
gagner du temps ....
Que fit Tallien apri•s l'arrestation dtl Thérésia? Fut-il parmi les solliciteurs de Coffinhal
pour faire ajourner sa comparution devant le
tribunal? On ne sait, mais il est probable
que, comme il se sentait très suspecté, il
chercha tout d'abord à se faire oublier &lt;le
ceux qui distribuaient les billets de guillotine
avec la même libéralité qu'il les avait délivrés lui-même à Bordeaux. Et puis, il avait
besoin de rassembler ses idées, de se ressaisir .. .. L'idée d'une action hardie, d'une
1. li fout se rappeler. sur ce point, ces mols que
nous avons dcjà cités et qu'on troure dans une lettre
d'elle, écriJe sous la Restauration : « Quand on tra"" 202 v.-

attaque directe contre Robespierre ne parait
pas lui être venue dans les premiers temps
de l'incarcération de Thérésia. Peut-être
est-ce à ce moment qu'il fit une visite à
Robespierre? « Robespierre, a tcrit Barras,
était devenu dans la Convention une espèce
de tribunal auquel chacun croJait devoir se
référer pour obtenir un jugement sur les
choses dont il pouvait être accusé; on imaginait se mettre en sûreté dès que Robespierre
aurait prononcé l'absolution » 1 • Tallien se
présenta donc, comme Fréron, comme Barras
l'avaient fait à leur retour de Toulon, à la
maison de la rue Saint-Honoré : pas plus que
ces corrompus, il ne reçut de l'incorruptible
un accueil satisfaisant. Grave imprudence de
la part de Robespierre : dans sa ~iluation, il
ne devait mécontenter personne et ne pas
compter sur sa popularité d'une façon trop
absolue. Mais il savait qu'on lui avait reproché d'a\'oir serré la main à Danton le jour
même où il le faisait envoJer au tribunal révolutionnaire. Est-ce dédain pour Tallien,
comme pour Barras et Fréron? Est-ce pour
ne pas être accusé d'hypocrisie comme on
l'avait fait au sujet de la mise en accusation
de son ami Danton? Robespierre l'éconduisit
avec une politesse glaciale.
Tallien ne se tint pas pour ballu et riposta
par de nouvelles platitudes. A la séance du
24 prairial (12 juin) , douze jours après
l'arrestation de Thérésia, deux jours après le
vole de la loi connue sous le uom de loi du
22 prairial, que Robespierre avait fait voter
pour atteindre d'une façon sùre et rapide ces
hommes, disait-il, &lt;t gorgés de sang et de rapines )&gt; et qui ne fut qu'un coup de bâton
dans l'eau, Tallien avait été convaincu de
mensonge par Hobespierre qui , en pleine
séance de la ï.omention, l'avait traité de manière à le couvrir de honte et de confusion
devant ses collègues. Et, le lendemain, l\obespierre r~cevail de lui une letlre des plus
plates, d'autant plus inconcevable qu'il savait
que c'était lui qui avait, au Comité de salut
public, écrit l'ordre d'arrestation de Thérésia:
il est vrai que lui-même, Tallien, avait signé
celui de conduire son ami Guéry en prison.
&lt;! L'imposture soutenue par le crime .... , lui
disait-il, ces mots terribles et injustes, Robespierre, retentissent encore dans mon âme
ulcérée. Je viens, avec la franchise d'un
homme de bien, te donner quelc1ues éclaircissements .... » Comme si un homme de bien
donne des éclaircissements autrement que
l'épée à la main à un homme qui l'a traité
de menteur et de criminel! Mais l'épée, la
noble et loyale épée, Tallien ne connaissait
pas cela ....
Non content de s'être ainsi aplati une fois
de plus devant Ilobespierre, il éprouve le besoin d'en faire autant devant Couthon. Ah! si
Tallien était à genoux de1·aat l'argent et de,·ant une maitresse, il faut conven ir qu'il ne
l'était pas moins dc,·ant les hommes dont il
avai t quelque chose à craindre - ou à espévcr::e la tempêt~, on ne choisit pas sa planch&lt;' de
5alut. »

2. Bmn;s, .lllmoù-es,

L.

1, p. 116.

"·--~------------------ LA C1TO'YENN'E TllLLT'EN
rer - quille ù ltnr en vouloir ensuite mortellement de sa propre bassesse. Hélas! est-ce
que ce caractère n'a pas fait école?
C'est dans ces coups de cravache, inOi!.!1:s
par Robespirrre
vdc
. à ces &lt;t homme t,rrorrrés
t,
sang et dc rapines », c'est à sa volonté nettement e~ primée de les alleindre. qu'il faut
chercher_ les causes premièrrs et déci~irns du
coup d'Etat du 9 thermidor. C'est à celle
séance du 24 prairial que rrmonle la conspi-

Et il laissa celle épée de Damoclès suspendu~ sur la têle de ceux qui n'avaient pas les
mamsnettPs. De là, le rapprochement instinctif,
le syndical de tou Les ces consciences véreuses
et leur alliance contre cet empêcheur de
danser en rond, cc Calon inlempestif qui
avait la ~ingulière prétention de vouloir qu'il
n'y rùt, comme représcnlants du peuple, que
des hommes honnêtes. Si, au lieu de laisser
pesrr son accusation sur un nombre indéler-

RoRESPIERRE EST AME:-!É, BLESSI'.:, DANS !.'ANTICHAMBRE DU COMITÉ DE ~Al.UT PURl.lC. -

ration des crimes cl de la peur contre celui
qui voulait les chàticr.
t&lt; Ce serait outrager la patrir, avait dit
~obespierre, que de soulTrir que quelques
mtrigants, plus méprisables que les autres
parce qu'ils sont plus bJPOCrilcs, s'elforçassenl d'eutrainer une partie de cette Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti. l&gt;
A cc moment, Bourdon (de l'OisP) l'interrompit : « On vient de dire assez clairement que
fêlais un scélérat. n Ce qui lui valut celle
sanglante réplique : « Je n'ai pas nommé
Bourdon ; malheur à qui se nomme lui, '
Les .
.
meme.....
rntr1ganls
ne rnnt pas de la
llontagne ! - Nommez-les ! - JtJ les nommerai quand il le faudra », conclut Hobcspierre.

. .... 20.3 ...

crime », comme les appelait un autre révolutionnaire qui ne l'était guère autrement
.
'
Sam~-Just,
mais qui, au moins, était intègreauraient été sur l'heure décrétés d'accusalion
et le tribunal révolutionnaire en fÙt fait
prompte justice; l'ère sanrrlante de la Rérolution était peut-être terminée et il n'y eùt pas
eu de !J lhermidor. füis la menace de Robespierre amena la concentration des représentants qui avaient le; plus gros excès à se

Gravure de

miné de députés, Robespierre avait dit franchement : C! Toi, Tallien, je t'accuse d'avoir
trafiqué des vies humaines à Bordeaur; toi,
Barras, je t'accuse, et toi aussi, Fréron,
d'amir pillé à rotre profit les Hises de Marseille el de Toulon et d'a;uir empoché
800.000 francs au détriment des caisses de
l'État; loi, Rovère, je t'accuse d'avoir été le
complice des vols et des crimes de Jourdan
Coupe-Tètes, à Avignon; toi, Courtois, je
t'accuse d'avoir l'Ol~ daus la mission en Bdgique; toi, André Dumont, je t'accuse d'avoir
fait• toutes sortes de brirrandarres
à Amiens·'
t)
0
lo1, Fouc·hé, je t'accuse d'avoir fait les mêmes
chos~s à Lyon ... », si Ilobespierre s'élait
ex primé avec celle franchise, tous ces coquins,
tous ces « révolutionnaires dans le sens du

- -..

BERTHAULT,

d'après

DUPLESSIS-BERTEAUX.

reprocher ; d'au Ires, qui sans être aussi criminels n'avaient pas la conscience très nette
se crurent visés également par les paroles d~
Robespierre et se rapprochèrent du noyau des
g_rand:~ coupables._ Ctux-ci surent exploiter la
s1~ua_t10n comme ils araient su exploiter leurs
rn1ss1ons. lis dressèrent des listes et les firent
circuler en disant loul bas qu'ellcscontenaicnt
les n~ms des représentants que Robespierre
voulait envoyer rendre compte de leurs
actes au tribunal révolutionnaire. De là une
Terreur au milieu de ceux qui faisaient la
Terreur. De là cette coalition du crime et de
la peur. De là la journée du 9 thermidor qui
ne fut pas seulement, on le voi t, « la punition
de l'ambition dictatoriale », comme veut le
faire croire Barère, ce faux frère doubléd'un

�111S TOR._1.11
faux bonhomme, mais une simple querelle,
une « brouillerie de famille Il, selon l'expression de ~Jallet du Pan.
Cependant Robespierre faisait surveiller
Tallien par les agents du Comité de salut
public. On a des rapporls de police sur ses
faits et gestes. Depuis l'arrestation de Thérésia, il éfait suivi pas à pas et ses q1oindres
actions épiées et rapportées. Il s'était aperçu
de cette surveillance et en avait parlé, mais
fort maladroitement, à la Convention, et,
depuis, il ne sortait plus qu'armé et ne marchait qu'avec la plus grande circonspection.
llabitait-il déjà la rue de la Perle, au Marais?
Y vint-il pour être plus près de la prison de
la Force, où, Lien qu'il ait peut-être essa)é
de l'oublier, était enfermée sa belle maitresse?
C'est difficile à savoir; mais ce dont on se
doute bien, c'est qu'il n'y vécut pas l'esprit
tranquille pendant le court intervalle qui
s'écoula jusqu'au 9 thermidor.
Pendant ce temps-là, que faisait Thérésia?
Ce qu'avaient fait les autres femmes qui, avant
elle, avaient été incarcérées. On se désolait
d'abord, on était désespéré, puis on s'habituait. Elle fit comme les autres.
On a dit et on a beaucoup répété qu'elle
avait été enfermée aux Carmes, que c'est dans
cette prison qu'elle fit la connaissance de
~[me de Beauharnais, qui eut une si prodigieuse fortune, et de Mme d'Aiguillon, qui
&lt;levait plus tard épouser le comte Louis de
Girardin et devenir dame d'honneur de la
reine de Naples. Mais c'est une erreur. Le
rapport du général Boulanger est formel et re
point a déjà été établi par M. Alexandre Sorel
dans son ouvrage sur le Couvent des Carmes.
Il y a là une page qu'il faut citer entièrement : « li existe, dit-il, à la p1·ison des
Carmes, une pièce éclairée sur un jardin par
une fenêtre, située au-dessus d'une petite
salle qui fait suite à la sacristie; on y arrive
par un escalier qui ne compte guère qu'une
quinzaine de marches. C'est à cet endroit que
les prêtres détenus dans l'église venaient décliner leurs noms, etc., avant d'être envoyés
à la mort. Il y a quelques années, les murs
de cette chambre en question, connue sous le
nom de Chambre ciux Epées, conservaient les
traces de nombreuses inscriptions que l'abbé
Guérin a copiées et qu'il a décrites dans une
lellre publiée par le journal ln Vérilé, elc.
Toutes ces inscriptions ont disparu à la suite
d'un badigeonnage dont la chambre a été
l'objet depuis qu'elle est habitée. La première
qu'on remarque dans la chambre est située
sur le mur du fond, en l'ace de la fenêtre.
Elle est écrite au crayon : « Oh I liberté,
quand cesseras-lu d'être un vain mot? Voilà
dix-sept jours que nous sommes enfermés :
on nous dit que nous sortirons demain, mais
n'est-ce pas là un vain espoir?
« Citoyenne TA LLIE~, J oséphinc veuve BEH 11A.R~A1s, n'AIG01uo:-1. 1&gt;
« Ces trois noms mis au bas de l'inscription étaient certainement de nature à commander le respect et, pour éviter toute dégradation, Mme de Soyecourt fit recouvrir cette

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - LA C1TOYENN'E TAU..1'EN

partie de la muraille d'un petit chàssis vitré.
&lt;( Mais il faut se demander si c'est Lien
authentique, d'abord le mot enfennés au
masculin? puis les signatures 1 ».
Il n'y a pas à s'arrêter à une faute d'orthographe : les lettres de Mme Tallien, comme
celles de Joséphine, en fourmillent, celles de
Voltaire en étaient pleines. Tout ie monde
alors en faisait, plus ou moins. Mais on peut
remarquer riue Thérésia n'a jamais signé
Citoyenne Tallien: à ce moment, elle n'était
pas encore mariée avec le représentant Tallien
et signait Cabarrus-Fontenay, Et puis, jamais
Thérésia ne mit les pieds, comme prisonnière,
à la maison des Carmes. Cette inscription ne
peut donc en aucune façon être considérée
comme l'œuvre d'une seule des trois femmes
dont elle porte la signature.
Enfermée à la Pt:tile-Force d au secret,
combien elle dut souffrir, la pauvre jeune
jemme, habituée comme elle l'était à tous les
raffinements du luxe et jetée tout à coup dans
un lieu qui n'offrait pas plus de confortable
qu'un cul-de-basse-fosse! Enfin, nos pères,
moins difficiles que nous, estimaient que,
comme antichambre de la mort, c'était suffisant. Taine fait, de cette prison primitivement
destinée aux assassins et aux voleurs, une
description qui est à donner la nausée : « Au
pied de l'escalier, et sous les lucarnes qui
servent de fenêtres, sont deux loges à cochons;
des latrines communes au bout de la salle cl
le baquet de nuit achèvent d'empoisonner
l'air .... Les lits sont des sacs de paille fourmillant de vermine .... On impose aux prisonniers la nourriture el la gamelle des forçats. »
Tout cela était répu~nant au dernier point,
mais on n'a pas oublié que Thérésia avait du
courage et qu'elle savait surmonter ses répugnances. D'ailleurs, à vingt ans, quelle misère
n'acceple-t-on pas joyeusement? Elle souffril,
sans doute, mais en bonne compagnie. Les
débris de l'ancien régime, hommes el femmes,
enfermés avec elle, n'étaient pas plus qu'elle
habitués à ce nouveau régime eten souffraient
toutautant; ily avait entre autres lemarécbal
de Ségur, le glorieux blessé de Rocoux et de
La"'felt, l'ancil!n ministre de la guerre de
Louis XV[, qui, amputé d'up bras par le
canon autrichi~n, s'attendait chaque jour à
subir une amputation vins grave ....
Il fallait avoirl'âme solidement trempée ou
$ingulièrement frivole pour ne pas se laisser
aller au découragement dans un pareil endroit,
avec la guillotine toujours en perspec1ire.
Quelques prisonniers étaient pris d'une invinc.ible torpeur au milieu de cette oisiveté forcée,
et cherchaient à oublier leurs angoisses dans
le sommeil; d'autres réagissaient contre le
malheur et contre la privation, plus sensible
encore, de ces mille riens qui sont tout dans
certaines existences, et cherchaient à communiquer à leurs compagnons et compagnes
d'infortune la fermelé qu'ils n'avaient peulêtre pas tant qu'ils voulaient bien le dire .
On s'accoutume à tout. Le docile troupeau
des prisonniers s'était, dans chaque prison,
1. Alexandre SoREt,. LP Couvent des Cai·mes peudanl fa Trrreur, pp. 317-325 (Paris, IJidicr, 1l!ti3) .

habitué à celle vie de misères et d'angoisses.

Il le fallait bien, d'ailleurs : le moyen de faire
autrement? Thérésia fit donc comme les
autres et prit son mal en patience. Peu à peu
on adoucit la rigueur première avec laquelle
elle était traitée; on lui donna de la paille
fraiche et l'on se relâcha de la surveillance
du secret.
On sait peu de choses sur sa détention à la
Force, et la légende a vite poussé ses branches
Heuries, après le 9 thermidor, sur le terrain
nu, mais non stérile, de la vérité. Aussi ne
faut-il pas s'attarder à redire et discuter
toutes les fantaisies que l'imagination et la
flatterie ont imprimées sur cet épisode de la
vie de Mme Tallien.
~fais il faut revenir à Tallien et voir ce
qu'il faisait pendant que sa maîtresse gisait à
la Force, sur une paillasse bourrée de vermine.
Il menait naturellement une campagne contre
nobespierre; il réunissait en faisceau tous les
amours-propres froissés, Ioules les peur~, tous
ambitieux de second ordre, et les groupait,
aidé en cela par tous ceux qui avaient à
redouter la lumière sur leurs actes, contre
celui qui voulait qu'on la fit.
Robespierre savait bien que ses ennemis
organisaient de sourdes menées contre lui.
S'il avait eu une plus grande connaissance des
passions humaines, s'il avait eu le flair plus
subtil, il aurait senti que, après avoir manqué
le moment d'agir, le 24 prairial, il était de la
dernière imprudence à lui de laisser à ses
ennemis tous loisirs pour s'organiser et se défendre. Il comptait trop sur sa popularité
pour aroir &lt;lt'S inquiétudes. li méprisait trop
aussi ses ennemis; il eût mieux fait de s'en
méfier. Mais, comme le dit Bossuet, « la sagesse humaine est toujours courte par quelque
endroit ». Robespierre allait bientôt en faire la
cruelle expérience. Il reconnut pourtant que la
situation, extraordinairement tendue, ne
pouvait se prolonger davantage. A la séance
des jacobins du 6 thermidor, il s'éleva contre
ceux qui divisaient les citoyens par leurs
odieuses menées. Couthon, le remplaçant à la
tribune, précisa davantagé; il déclara que les
meneurs siégeaient à la Convention, qu'il y
avait là &lt;&lt; cinq ou six représentants ... dont les
mains sont pleines de richesses de la Répu Llique et dégouttant es du sang des innocents
qu'ils ont immolés ».
C'était là une nouvelle menace, elle précipita les événements. Barras, Fréron, qu'une
révocation avec improbation était allé chercher
en Provence et que le Comité de salut puhlic
refusa de recevoir à leur retour; Tallien, qui
se trouvait dans un ras analogue, Rovère, etc.,
ne voulurent pas se laisser devancer; comme
à la guerre, le succès devait appartenir à
celui qui attaquerait. L'audace et la rapidité
des coups pouvaient seules sauver les conjurés. lis mirent de leur côté la droite del' Assemblée en lui promellant tolérance et modération, et se rivèrent l'extrême gauche en lui
montrant que Robespierre n'ét~it qu'un modéré, qu'avec son invention de l'Etre suprème,
il faisait marcher la Révolution à reculons, et
qu'il ne visait, en définitive, qu'à la dictature.

Flatteries, menaces, tout fut mis en œuvre,
et, le 8 thermidor, Fouché pouvait dire: « La
division est complète, demain il faut frapper.»
Avant de raconter la fameuse journée du
9 thermidor, il faut revenir à Thérésia.
Il paraîtrait qu'elle avait réussi à correspondre avec Tallien, tout au moins à lui faire
parvenir quelques billets. C'est possible : on
s'était peu à peu relâché de la surveillance
étroite dont elle avait été l'objet tout d'abord,
et beaucoup d'autres détenus avaient trouvé le
moyen de faire passer de leurs nouvelles à
leurs parents et leurs amis.
On a beaucoup dit et redit que c'est à une
lettre de Thérésia qu'est due, en réalité, la
chute de Robespierre et du gouvernement de
la guillotine. Cette lettre, écrite sous l'impérieux instinct de la conservation, aurait été le
coup de fouet que, du fond de sa prison,
Thérésia aurait allongé à son amant pour le
faire sortir de sa torpeur.
Mais celui-ci, qui sentait tout autant que
Thérésia l'aiguillon de la crainte et qui se
VO)'ait tout aussi près qu'elle de la &lt;( coupeuse
de têtes », n'avait pas eu besoin de cc coup de
fouet pour agir. On n'improvise pas un
9 thermidor : un acte de vigueur comme
celui-là demande une longue préparatiou.
Tallien avait concerté tout un plan d'attaque
avec ceux quel' on a.depuis appelés les Thermidoriens; il avait formé la colonne d'assaut,
assuré ses flancs et ses derrières, composé
une réserve, et quand tout fut prêt, il livra
bataille.
La lettre de Thérésia n'y fut pour rien.
Cette lettre a-t-elle même été écrite?
M. de Lacretelle, dans son llisl()Ù'e de
France, exprime, sous forme d'éloges, la reconnaissance personnelle qu'il doit à Mme Tallien pour avoir fait des démarches en sa faveur
après le 18 fructidor. Si cette lettre avait
existé, il en aurait eu certainement connaissance et eùt été enchanté de la citer, mais il
n'en parle pas. Il a dû connaitre la fable que
faisaient circuler les Thermidoriens, mais sans
se douter que l'on voulait faire à cette galanterie de salon l'honneur dP. la présenter
comme histoire à la postérité.
Plus tard, en 1824, la princesse de
Chimay, écrivant à M. de Pougens, se plaint
de ce silence : « Rendez-mt1i le service, lui ditelle d'exprimer à M. de Lacretelle ma reconnaissance pour la manière dont il a bien
voulu parler de moi dans le onzième volume
(de son Histoire de France). J'aurais sans
doute voulu qu'il mentionnât ma lettre du
7 thermidor à M. Tallien .... »
Cette réclamation est pour nous une présomption de plus qui nous fait incliner à
croire que Thérésia pense encore à substituer,
en ce qui la concerne, la légende à !'Histoire.
Et, bien qu'il nous en coûte de le dire,
cette lettre existerait que rien ne prouverait
~u'elle n'a pas été faite après coup, pour
etayer la légende, lorsque Tallien se rendit
compte de l'immensité des résultats de sa
victoire, - car, dans de telles convulsions, les
questions sont infiniment plus orandes que
ne le croient les acte~rs, - et q;e, par ama-

hililé, il en fit remonter le mérite à Thérésia.
Les autres Thermidoriens étaient trop galants
pour nP. pas faire chorus avec Tallien et, tout
en sachant parfaitement comme quoi tout
cela n'était pas, ils en répandirent la fable.
D'ailleurs, tout parti veut une héroïne; on
en avait une là, sous la main, tout fraîchement sortie de prison. Il était impossible
d'en trouver une plus belle ; aussi la saluat-on unanimement, à un souper, du titre de
Notre-Dame de Thermidor.
Au reste, voici cette lettre, considérée bien
à tort, selon nous, comme monument historique sérieux et probant.
De

la Force. le 7 thermidor.

Jladame de Fontenay il 1'1. Tallien.
(! L'administrateur de la police sort d'ici;
il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud.
Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait
celte nuit. Robespierre n'existait plus et les
prisons étaient ouvertes. Mais, gràce à votre
insigne làcheté, il ne se trouvera bientôt plus
personne en France capable de le réaliser. »

Comme les correspondances avec le dehors
n'étaient pas faciles, on a imaginé de dire, et
Madame Tallien a raconté souvent elle-même
que cette lettre parvint à son adresse par des
moyens extraordinaires. Tan tôt on voulait que
Tallien eût loué un grenier, dans une maison
dominant la cour de la prison où elle faisait
sa promenade du soir, et que, du haut de
son grenier, il lui lançùt, dès qu'il l'apercevait seule, un caillou enveloppé dans un
papier sur lequel il avait écrit tout cc qu'il
voulait lui dire. Tantôt on disait sérieusement que c'était au• moyen d'un trognon de
chou évidé, dans l'intérieur duquel elle
plaçait un billet et qu'elle lançait par-dessus
le mur, que Tbérésia avait trouvé le moyen
de correspondre avcc son amant et de lui
envoyer cette lettre décisive.
Voilà des folies. Pour nous résumer, que
Thérésia ait écrit cc fameux billet le 7 thermidor, ou seulement plus tard, après sa
sortie de prison, pour donner un corps à la
légende dont elle voulait pavoiser son nom,
et pour hausser encore le piédestal sur lequel
elle voulait prendre une &lt;( altitude » devant
la postérité, il est certain que, avec ou sans
lettre d'elle, Tallien aurait attaqué quand
même Robespierre.
Thérésia ne fut donc pour rien dans la
journée qui amena la chute de Robespierre :
et, pour aller à la postérité, les légèretés de
sa vie, ses bontés aussi, la servent mieux que
ses services au 9 thermidor.
Le soleil se leva, le dimanche 9 thermidor
(27 juillet 1794), dans une de ces brumes
lourdes et torrides qui sont fréquentes à
Paris vers la fin de l'été. A l'Assemblée
régnait l'anxiété. Le groupe des &lt;( pourris »
était décidé à brusquer la fortune et à ren1·erser, coùte que coùte, un pouvoir qui avait
déclaré son intention de les châtier; les
groupes de droite et d'extrême gauche étaient

décidés à les appuyer, le groupe des trembleurs à les suivre. Une bonne carte dans le
jeu des conjurés; soixante-huit députés, Lous
dévoués à Robespierre, étaient en mission
dans les départements.
La séance commen&lt;'a comme à l'ordinaire
par la lecture du pr~cès-vcrbctl de la séance
précédente. Le procès-verbal adopté, SaintJust monta à la tribune. Il se mit it lire,
scandant ses phrases du poing, selon le geste
qui lui était habituel, un écrit dans lequel il
attaquait les membres du Comité de Salut
public.
Tallien l'interrompit. Il dit que, comme
lui, il n'était d'aucune faction, qu'il n'avait
en ,·ue que le bien de la patrie et l'intérêt de
la libertC:·; la preuve, c'est qu'il demandait
que le voile fùt entièrement déchiré.
Ces mots furent accueillis par une triple
salve d'applaudissements : chacun des conjurés savait ce que cela voulait dire. Là se
borna, - c'est Barère c1ui l'affirme dans ses
,lfémoires et son affirmation paraît, sur ce
point, à peu de chose près exacte, - là se
borna le rôle de Tallien en cette journée.
&lt;( C'est ce di~cours, dit-il, que Tallien interrom1~it un instant, unique service qu'il
rendit dans celte journée dont il a voulu
ensuite s'attribuer les honneurs .... Voilà, je
le répète, la seule part que Tallien ait eue
aux événements du !) thermidor. Ce fait
simple était trop connu pour qu'on lui attribuàt la grande influence que les agents de
Coblentz, arrh·és à Paris, et ses amis de
contre-révolution ont cherché à lui prêter
depuis, avec l'intention de le rendre puissant
dans l'opinion, et les passions du parti réacteur qui domina jusqu'au '15 vendémiairc 1 ».
Rillaud-Varennes s'élança à la tribune
quand Tallien en descendit, et fit un Ion" discou_rs. Robespierre voulut l'y remp~cer;
mais le branle était donné, les conjurés ne le
laissèrent pas varler; les cris de A bas le
ty1·an ! l'empêchèrent de se faire entendre.
Voyant que les affaires prenaient une
fùcheuse tournure pour Robespierre, Tallien
prend de no~veau la ~arole. Cet~e fois, il y
va plus hardiment - Il sent qu il est soutenu - et il déci.ire avec de grands gestes
qu'il s'est armé d'un poignard pour percer le
sein du nouveau Cromwell, dans le cas où
l'Assemblée n'aurait 1,as le courarre de le
décréter d'accusation.
t&gt;
. C'est sur ces parole~, violemment applaudies, que la Convention vote l'arrestation
d'Jfanriot et de son état-major et qu'elle se
déc_lare en pe'.~anence (( jusqu'à ce que le
glaive de la 101 ait assuré la Hévolution J&gt; .
Billaud-Yarennes réclame l'arrestation du
général Boulanger : on l'accorde.
Robespierre veut parler : un tonnerre
d'imprécations comre sa voix. La partie
semble gagnée; les Tallien, les Fouché, les
Rovère, les Ba.rras, etc., ne veulent pas la
compromettre.
1. IJARi:nE. ilfémoires, t. Ill, p. 221. Cc fut là en
cff~L, le _relie de T~llie!l, mais il ne faut pas oublier
~Ill 11 avait _loul prcparc pa: _une campagne acti,·e, oit
11 a,.a,_l dcploye ~es. q uahles de chef de parti cl
monlrc du lOUJl d œil cl ,le la prévoyance.

�~ - 111ST0'/{1.ll
Barère, qui ne ,·eut pas, lui, se compromettre, et qui sent chanceler la fortune de
Hobespierrc, juge prudent de prononcer un
discours ni chair ni poisson, qui lui permette
à un momenl donné de se retourner conlre
celui que, deux jours auparavant, il portait
aux nues; mais il ne l'accable pas encore. Le
vieux Vadi_er s'en charge. Tallien, voyant le
loup à terre, lui porte encore un coup : il
lui reproche l'arrestation des membres du
Comité révolu lionnaire de la section de
rindivisibilité, des calomnies conlre les
sauveurs de la patrie, des acles d'oppression
sur les simples particuliers. Ceci visait évidemment l'arrestation de Thérésia Cabarrus.
Il allait poursuil're, lorsque Robespierre
l'interrompit: cc C'est faux, dit-il, je ... »
Les passions surexcitées, surchauffées dans
celle atmosphère de haines délirantes, éclatent de nouveau en mille cris et l'empêchent
de se faire entendre : les cris redoublenl, ils
se prolongent et ne finissenl pas... El la sonnette du président, dans ce débordement de
toutes les fureurs humaines, tintait et tintait
sans reh'tche, furieuse elle-même, désespérée,
impuissante ...
Robespierre lutte pourlant, il veut se faire
entendre et ne cesse de réclamer la parole au
milieu de cet ouragan de toutes les rages et
de toutes les haines de l'enfer. « Tu ne l'auras qu'à ton tour! l) lui répond Thuriot, qui
vient de remplacer Collot d'Herbois au fauteuil et qui prélude ainsi, par un déni de
justice, à la carrière qu'il fera dans la
magislralure impériale.
Il lulte encore et répond à cette parole
qu'on lui lance comme une flèche empoisonnée : cc C'est le sang de Danton qui
t'étouffe 1 » par celle autre qui démasque les
sentiments vrais de ses bourreaux : « Làches 1
pLJurquoi ne l'avez-vous pas défendu? »1
Dans le cercle des haines grouillantes qui
l'étreignent, Robespierre ressemble à un de
ces scorp:ons que des gamins cruels, en
Espagne, entourent d'un cercle de charbons
ardents : de quelque côté qu'il cherche à
fuir, le malheureux insecte se heurte à une
barrière de feu et, impuissant à sortir de cet
enfer, finit par darder sur lui-même son
aiguillon meurtrier. nobcspierre lu lie cependant jusqu'au bout.
Enfîn, l'épuisement de tous amène le
silence : il se fait solennel, absolu .... La sonnette du président a cessé de sonner.... Le
moment est poignant.

- Je demande le décrel d'arrestation
contre Hobespicrre ! dit Louchet 1 •
- Je demande un décret d'accusation
contre Hobespierre ! ajoute Louau.
On les vote.
C'est alors que Hobespierre jeune, dans un
mou\'ement d'amour fraternel que l'on n'a
pas assPz admiré, demande à partager le
sort de Maximilien.
On J'accorde.
Fréron, que celte simplicité dans le
dévouement a fait un instant trembler pour
le résultat de la journée, - comme si la
générosité était aussi contagieuse que les
mauvaises passions, dit, en s'essuyant le front
que l'effroi a fait perler non moins que la
chaleur: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre! 1&gt;
Et ce Fréron, qui a mitraillé Toulon et
noyé Marseille dans le sang, crie : \ïve la
Liberté! Vive la République!
Maximilien et Augustin nouespierre, SaintJ ust, Couthon, Le Bas, décrétés d'accusation,
sont traduits à la barre et emmenés par une
brigade de gendarmes.
La séance était terminée, m:iis la journée
ne l'était pas. La Commune, au fait des événrments, était réunie. Elle rendit arrêté sur
arrêté, défendant aux directeurs de prisons
d'écrouer un seul nouvel individu sans un
ordre formel du maire Fleuriot-Lcscot, ...
ordonnant qu'une députation du conseil
général irait, avec la force armée, délivrrr
Robespierre el ses collègues déc ré Lés d'accusation, ... appelant le peuple aux armes ....
Les nouveaux maitres de la France, non
moins actifs que la Commune, avaient repris
séance à sept heures. Ils rendaient ii la Commune coup sur coup et ripostaient à ses arrêtés par des décrets les annulant. La victoire
leur demeura.
Conduit de prison en prison, - car toutes
les portes, conformément à l'ordre de la Commune, se fermaient devant lui, - Robespierre
fut amené à l'administration de la police sur
le quai des Orfèvres et conduit enfin à !'Hotel
de Ville par une Mputation de la Commune.
Il était huit heures et demie du soir. Peutêtre aurait-il pu, grâce à ,a popularité, rétablir ses affaires. Mais il n'était pas homme
d'action. Il hésita, perdit du temps, et consentant enfin il signer un appel à la section des
Piques, que venait de rédiger le représentant
Lerebours, il avait écrit les deux premières
lettres de son nom, flo ... , lorsqu'il s'interrompit brusquement : un coup de pistolet,
tiré par un assassin soldé\ lui fil tomber la

1. LEH&gt;SEUI\ (ùe la Sarthe), /Jlémoù-es, t. TIi,
p. 147.
'l. !léputé d~ l'A l'eHon. _l~rrorisle elfrén{•. plus
lard lo11ct10nn,11re de f'Emp1rc . Il fil une grosse fcn·•
lune comme trésorier général de la ~nmme.
_;ï. _c·c~l L~oM~cl Bourdon, i, en croire E. llanwl, le
très 1•rnd1t l11stor1cn ~c llobe~picrrc cl de Saint-.lusl,
&lt;J,lll r_ec~uta ~cl assa_ssin ,le 1·111gl ans, nommé ~ll'rda.
l:è vila111 drnlc dcnn I colonel, baron &lt;le l'Empire et
cul l'honnèur, 11u'il ne mérilail pas, d'èlre tué àla
tête &lt;lu 1" ,·égimenl de chasseurs à cl1c,•al le jour de

la halaille de la Moskowa. (\'oir à cc sujet le Général
Cw·ély, par le général T11ouu.,s, p. 2~.)
t Uocleur C;u,"i:i, Cabine/ secret de l'Histoire.
1" série, p. 12!). - l'.:xlrail d'une lellre du docteur
(;aral, de Bordeaux, &lt;1ui avait connu Souberbielle. li n'y a qu'un pcli t malheur it celle jolie boutade d('
S11ubc1·biclle, c'est r1ue llamiol (et non llenrio!) fui
tlécrélê d'accus:1lion le !) thermidor ~n même temps
que l\obcsp1errc, cl que les Thern11dor1cns les l'nvoyércnl tous les deux à la morl en même tempi, le
10 Thermidor.
(A

plume des mains. La balle l'avait atteint à la
joue, lui déchirant les chairs, brisant l'os
maxillaire inférieur et éclaboussant de Laches
de sang le papier sur lequel il écri\'ait.
Robespierre abattu, la lutte était finie. La
victoire définitive restait à ceux que l'on a
appelés les Thermidoriens. C'était un triomphe
d'intérêts personnels sur d'autres intérêts
personnels: c'est pour cela que l'acharnement
avait été si sauvage. Mais de doctrines, d'idées,
point.
C'était le cas, pour les vainqueurs, de montrer leurs sentiments de modération et d'humanité, - s'ils en avaient eu. Comme si elles
avaient attendu un contre-ordre, les tharrettes chargées de porter à la place du Trônenenversé la pâl ure journalière de la guillotine,
s'attardaient dans la cour du palais de justice;
elles attendaient ... el elles parurent ne s'ébranler qu'à regret pou rieur luguLre destination.
Il était cinq heures. La Convention aurait eu
le temps d'envoyer, par un exprès, l'ordre de
surseoir aux exécutions : elle ne le fit pas.
Ceci n'est-il pas une preuve que les Thermidoriens ne sonp-eaient nullement à abolir le
régime du sang? Ils n'eurent pas non plus la
moindre idée de clémence, le lendemain, et
la guillotine régla définitivement leurs démêlés avec flobespierre, son parti et la Commune
de Paris; soixante-dix viclimes porlèrent ce
jour-là leurs tètes sur l'échafaud, et c'est dans
le sang, sur un lit de cadavres, que s'inaugura le règne des Thermidoriens.
Cc ne fuL que qucl4ues jours après, et sous
la prrs~ion de l'opinion pulJlique, que les
exécutions furent suspendues, les prisons
ouvertes peu à peu et la Terreur mitigée.
Mais les Thermidoriens, qui bénéficièrent
ainsi d'une réputation de clémence, et dont
l'histoire a fait des soldats de l'humanité,
méritaient tout autant que ceux qu'ils venaient
de jeter à bas qu'on leur appliquàt les dernières cl vengeresses imprécations de Chénier
que le tribunal révolutionnaire, ce
... tribunal impie
Qui mange, lioil, rote du sa11g,

venait d'envoyer à la morl; de Chénier qui
écrivait, au moment où l'on vint le prendre
pour le faire monter sur la fatale charrette :
Mourir sans l'idcr mou carquois 1
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
tes bourreaux barbouilleurs de lois!

Quant à Hobespicrre, sans cherd1er à faire
de lui une innocente victime, comme quelques amis posthumes l'ont essayé, on peut en
penser ce qufl disait plus tard son ami le docteur Souberbielle: « Un homme de sang, lui,
le plus probe des citoyens; un homme de
sang, jamais! Écoutez ceci: Hanriot, son ami,
lui dit: « Pour en finir d'un seul coup, il faut
faire tomber cent mille têtes &gt;i. ()ue fit llobcspierre? li fit guillotiner son ami llanriul.
Et YOUS me direz après cela que c'était uu
homme de sang !~ &gt;1

suivre.)

JOSEPH

,TURQUAN.

Docteur CABANÈS
~"o

Beaumarchais s'est--il suicidé?

Le matin du 8 mai 1799, le valet de
ch~rnbre de Beaumarchais, surpris de ne pas
YOir descendre son mailre comme à l'ordinaire, pénét~ait dans la pièce où il reposait
Pt le trouvait sans mouvcmenl et sans vie.
li était, nous dit un contempor:ün, dans la même attitude 011 il
s'était placé en se mettant au lit 1 •
Aucun dérangement n'annonçait qu'il eût sou f.Tert. Les médecins appelés déclarèrent unanimement qu'il avait succombé à une
attaque d'apoplexie - « le san"
', •
,
0
s eta1t porle au cerveau &gt;&gt; - et
qu'il était sorti de la vie sans douleur et sans avoir eu conscience
de sa fin prochaine.
Ce qui nous laisse croire à une
mort naturelle, c'est que, la veille
même, l'auteur du Barbier avait
passé une soirée très gaie au m:lieu de sa famille et en compagnie de quelques amis.
Il avait évoqué, au cours de sa
conversation, des souvenirs de
jeunesse, qu'il avait contés, selon
les termes d'un témoin, cc avec
une aménité clnrmante &gt;&gt;.
Le libraire B~srnnge, mort centenaire en octobre 1865, rapportait avoir passé celte dernière soirée a\'ec Beaumarchais. Il avait
fait avec lui une partie de dames,
et Beaumarchais ne serait allé se
coucher que sur les instances de
son valet de chambre. A onze heures, il s'était retiré en embrassant
sa femme. Comme celle-ci avait
une légère indisposition, il lui avait
affectueusement recommandé de
prendre soin de sa santé. Quant
à lui, il ne se plaignait en aucune façon.
Après avoir donné ordre de le réveiller· de
bonne
. heure,
. il s'était endormi et , le Ieddemam matin, on le trouvait inanimé.
. ~elle fin subite d'un homme qui paraissait
J0?1r d'une santé si parfaite ,éveilla,chez cerlarns, des soupçons qui, aujourd'hui encore,
ne sont pas tout à fait dissipés.
Dans une com-ersation tenue peu de jours
avan_t s~ mort, Be~umarchai~ avait, parait-il,
e~pr1me le souhait, quand 11 serait las de la
vie, de se débarrasser promptement de sa
1. Gu~" _llf: _1.A ll1n.HLu.111F. fl istoire d&lt;• 1/eaum~rchais (cd1l1on 1'ourncu1), 188~, p_. 47;;_
- •1':evue des Deu.t-Mondes, Ja111·1cr-mars l 8i0,
P' 4 ),;o ,
3. Dans 1~ notice qui précède son édition in-18 de
Beaumarchais.
,

&lt;&lt; guenille 1,, par un de ces moyens chimiques
dont on commençait à parler à l'époque.
Une semaine à peine après le décès de
Beaumarchais, un « ami de la famille » écrivait à sa veuve, qu'il avait rencontré quel-

?e décour~gemenl,_ Beaumarchais ait fait part

a, son .a°:11 de_ proJets que, de sens rassis, il
n a~ra1t Jamais songé à mettre à exécution.
Il n en !allut pas plus pour é1ablir la légende.
Esmenard, dans son article BEAUMARCII \IS
de la Bibliographie universelle,
HaveneP après 13eucbot, SainlrIlcuve lui-même après flavenel,
ne manquèrent pas de reproduire
cette version, et ~ans trop cherch~r à la démentir. Tout au plus
Sarnte-Beuve, quand on lui eut
so_umis les argummts qui milit~1ent en favt:ur de l'hypothèse
d une mort naturelle, se rendit-il
.
mais
rn conservant par devers lui'
« un léger doute• ,&gt;.
Ce doute n'est plus permis aujourd'hui.
Les documents qui ont éLé mis
en lumière, notamment par le Liographe le plus autorisé de Beaumarchais, M. de Loménie• el
pl~s récemment, par M. Eug. Lin~
thtlbac, sont pour entraîner les
contradicteurs les plus tenaces.
. Dans les derniers temps de sa
ne, Beaumarchais présentait l'aspe~t d'un homme « replet et sangum &gt;&gt; : ce sont les expressions mêmes que l'on retrouve dans le
dernier passeport que lui délivra le
ministre de France à Ilambour". A
la même époque, il sequalifiaitluim~me : un bon vieillard g1·and,
yru, groi;, gras.
Mais il Y a plus, et ce détail a
une toute autre valeur à nos yeux:
Beaumarchais était sujet à de fréquentes syncopes.
.
. Le 5 mai 1797, alors àgé de
qu'un qui, disait-il, lui avait cc débité--grare- somnte-crnq ans, il écrivait à sa fille G •
vemenl cette impertinence l&gt;.
« Depuis, la _nuit du 6 au 7 avril, où j'cu~
Celui qui avait fait courir ce bruit calom- un_long aneant1ssement, qui était le second
nieux n:était autre que le poète Népomucène cw1s que la natu,·e me donnait depuis cinq
Lemercier, avec lequel Beaumarchais était semaines, mon état rsl plus tolérable. J'attrès lié: . Dans s,~s derniers jours, l'auteur te,_1ds les poudres végétales ('!). Et soit que la
du Jlanage de J,1gal'o se consolait souvent
saison ascendante où nous sommes ranime
dans l'intimité du jeune poète, des obsession~ un peu mes forces, soit que cet éréthisme
de ~oute sor_te que de ruineuses prodigalités procède de fièvre, j'ai pu faire, ma chère enavaient suscitées à sa vieillesse. li lui faisait fant, d'immenses travaux, dont tu recueilleconfidence de ses embarras financier~, el il ra~ I&lt;:_ fruit par les précautions que j'ai
n'est pas surprenant que, dans un moment prises ' . &gt;&gt;
t Causeries du lundi, t. VI.
étailadoré; lui seul paraissait el lui seul se croyait ca5. L. 1'! _Lo%&gt;1~:, Beaimw1·clrais el 8011 temps,
~nbl_ede dé_br~uil!cr l_'ine~lr;~a_ble chaos de ses affaires.

l. Il, pp. ;,,2lJ cl su,"anlcs.

6. L"r1L111c. 1t'aprës8o~~EVILLE ur. M,11\SüGl, illmede
IJeaumarclta1s, p. 115.
7. Be3urnarchais adorail sa fille umquc dont il

Es~~1I _adm1ss1blc, op_mc _JUd1c1cusemcnt de Loménie,
~u 11 ail pu songer a laisser volonlairemcnl cc lourd
!nrdc~u. sur les bras de sa fille el d'un icune mari
mexperimenlè 1
'

�111STO'l{1.ll

-----------------------------------

Ces « avis de la nature n étaient vraisemblablement des allaques d'hémorragie cérébrale. La première, comme le disait un spirituel médecin d'autrefois, est une sommation
sans frais, la seconde une sommation avec
frais, et la troisième .... l'expulsion de ce
monde.
La mort de Beaumarchais s'explique de la
sorte, très logiquement; mais nous avons
d'autres preuves, plus concluantes.
Et d'abord, le certificat du chirurgien
appelé à constater le décès, certificat daté du
· jour même de cc décès (20 noréal an VII),
déclare que le c&lt; citoyen Beaumarchais est
mort d'une apoplexie sanguine, et non autre
maladie n.
A ce témoignage, Al. de Loménie joint
celui du propre gendre de Beaumardiais qui,
consulté sur ce point, répondit par la lcltre
suivante, dont les termes, très explicites, ne
laissent place à aucune autre hipolhèEe que
celle d'une mort naturelle :
Villepinlc, par Lirry Scinc-cl-Oisr ,
i octobre 1840.

cc Mo.-;smun,

« Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a fait courir

sur les dernitrs moments de Beaumarchais,
mon beau-père. L'assertion memongère de
son suicide, qui a été reproduite dans des
écrits sérieux, m'oblige à repousser avec toute
l'indignation qu'elle mérite une fable dont la
famille et les amis de Beaumarchais se seraient émus, s'ils l'avaient connue plus tôt.
c, Ucaumarchais, après avoir passé en
famille la soirée la plus animée, où jamais
son esprit n'avait élé plus libre el plus brillant, a été frappé d'apoplexie. Son valet de
chambre, en entrant chez lui le matin, l'a
trouvé dans la même position où il l'avait
laissé en le couchant, la figure calme et ayant
l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
désespoir du valet de chambre, je courus
chez mon br au-père, où je constatai celle
mort subite et lranquille; je ne m'occupai
plus ensuite que de saU\er à sa fille, qui
avait un véritable culte pour son père, l'angoisse d'une nomclle qui aurait pu Jui être
funesle si elle l'eût apprise sans ménagement.
c&lt; Voilà, Monsieur, la Yérité exacte ....
cc DnA11u1s. »
Dans la famille de Beaumarchais, on ne
croyait donc pas au suicide; dans les papins
laissés par la veuve de !'écrivain, on ne
trouve pas la moindre allusion, si voilée

soit-elle, à celle version véritablement insoutenable.
Un des familiers les plus intimes de neaumarchais, Gudin de la Brenellerie, dont
M. Maurice 'l'ourneux a possédé les manuscrits, dit que, la veille de sa mort, Beaumarchais paraissait c, plein de force et de santé 11,
et que cc .a constitution vigoureuse, son embonpoint annonçaient qu'elle n'était point
altérée &gt;l. Dans les lettres qu'il adressait à
Mme de Beaumarchais, Gudin rappelle à
maintes reprises la fin si imprérnc de son
ami et, à cette occasion, souhaite comme lui
une mort cc rnudaine et tranquille 11. Mme de
Beaumarchais écrit, de son cùté : cc Mon mari
est sorti de la vie comme il y était entré. 11
Ainsi, d'une part, un propos en l'air, tenu
par un homme qu'avaient affecté des revers
de fortune, des affaires très compliquées, des
soucis familiaux - sa fille qu'il adorait lui
donnait des inc1uiétudes de santé dont s'était
ému son cœur, particulièrement sensible; de
l'autre, une déclaralion formelle d'un homme
de l'art, une tradition de famille immuable.
Entre les deux versions pas d'hésitation llOSsible : celle de la mort naturelle est la seule
acceptable. li nous semble que le problème est
d'une solution si aisée et ~i simple,quc nous
nous défendrions presr1ue de l'avoir soulevé.
DocTEUR

CABANÈS.

CHARLES FOLEY
~

Les débuts difficiles
de l'Académie française
Hans sont intéressante étude, Le Plaisa11t
:abbe de Boisrobel'l (~fcrcm·e de Frnnce),
)1. Emile Magne nous retrace, non sans indulgence, la carrière d'homme de lellres et de
courtisan d'un des plus célèbres lmmo1·istes
du x.vn• siècle. Auteur dramatique, romancier, poète, épistolier, inépuisable anecdotier,
le frivole mais incorruptible ami de Richelieu
sut faire oublier, par son esprit primesautier
et son imperturbable gaieté, les désordres de
son existence.
Cc ne furent ni Conrart, ni Chapelain, nous assure l'historien, - ce fut Boisrobert,
qui, par son crédit auprès du cardinal, assura
la fondation de l'Institution fameuse c, où devaient se concentrer toutes les lumières de
l'esprit français n .
Dans la vie du plaisant abbé, c'est le point
qui nous intére~se. Aussi avons-nous puisé,
dans le livre de M. Emile Magne, la plupart
des détails qui nous ont permis d'évoc1uer,
sous un jour un peu nouveau, les origines de
l'Académie française.
~

Madame de Maintenon

~laJame deUaintenon m'ad;tsouvcnt qu'elle
avait connu madame de Montespan chez le maréchal d'Albret, cl qu'elle n'al'ait point alors
celte humeur qu'elle a fait paraitre depuis;
ajoutant que ses sentiments étaient honnêtes,
s1 conduite réglée, et sa réputation bien établie.
Elle devint peu après dame du palais de la
Reine, par la faveur de Monsieur, et le Roi
ne fit alors aucune allention à sa beauté :
toute sa faveur se bornait à sa maitresse,
qu'elle amurnit à son coucher, qui durait
longtemps, parce que la Reine s'était fait une
habitude d'attendre toujours le !loi pour se
mellre au lit. Cette princesse était si vertueuse
qu'elle n'imaginait pas facilement que les
autres femmes ne fussent pas aussi sages
qu'elle; et pour faire voir jusqu'à quel point
allait son innocence, quoique avec beaucoup
de hauteur dans ses sentiments, il suffit de
rappeler ici ce qu'dle dit à une carmélite,
qu'elle avait priée de l'aider à faire son examen de conscience pour une confession géné-

raie qu'elle avait dessein de faire. Celle religieuse lui demanda si, en E5pagoe, dans sa
jeune~se, avant d'être mariée, elle n'avait
point eu envie de plaire à quelques-uns des
jeunes gens de la cour du roi son père :
cc Oh non! ma 111è1·e, dit-elle, il n·y avait
/ioinl de roi. )&gt;
)lais enfin, madame de ~lontespan plut au
roi; elle en eut des enfants, et il fut question
de les mettre entre les mains d'une personne
qui sùt et les bien éle\·er et les bien cacher.
Elle se souvint de madame de Maintenon, et elle
crut qu'il n'y avait personne qui en fût plus
capable : elle lui en fit donc l'aire la proposition, à quoi madame de Maiotcnon répondit
que, pour les enfants de madame de Montespan, elle ne s'en chargerait point; mais que,
si le Hoi lui ordonnait d 'a mir soin des siens,
elle lui obéirait. Le roi l'en pria, et elle les
prit arec elle.
Si cc fut pour madame de .Maintenon le
commencement d'une fortune singulière, ce
fut aussi le commencement de ses peines et
de sa contrainte. li fallnt s'éloigner de ses
amis, renoncer aux plaisirs de la société, pour
lesquels elle semblait ètre née, et il le fallut
sans en pouvoir donner de bonnes raisons
aux gens de sa connaissance. Cependant,

comme il n'était pas po;sib'.c de s'en éloigmr
tout d'un coup, pour remédier aux inconvénients qui pouvaient arri rer dans une aussi
petite maison que la sienne, dans laquelle il
était aisé de surprrndre une nourrice, d"c11tendre crier un enfant, et tout le reste, elle
prit pour prétexte la petite dïleudicourt, el
la demanda it madame sa mère, qui ht lui
donna sans peine par l'amitié qui était entre
elles, et par le goùt qu'elle lui connaissait
pour les enfants. C,!lle petite fille fut depuis
madame de Montgon, dame du palais &lt;le madame la Oaupbine de Sarnie.
Je me souviens d'avoir ouï raconter beaucoup de particularilés de ces temps-là, qui
ne méritent pas, jecrois,d'ètreécritcs, quoique
le récit m'en ait infiniment amusé. Je ne
dirai qu'un mot.
On emoyait chercher madame de füinlenon
quand les premières douleurs pour accoucher
prenaient à madame de Montespan. Elle emportait l'enfant, le cachait sous son écharpe,
se cachait elle-mème sous un masque, et,
prenant un fiacre, revenait ainsi à Paris.
Combien de frayeurs n'a\ait-elle point que
cet enfant ne criât ! Ces craintes se sont souvent renourelées, puisque madame de Montespan a eu sept enfants du Roi.
:\L\DAME DE

C.\.YLCS.

çonne ;1à un de ces conciliabules clan des lins
où, sous couvert de belles-lettres et de galanteries, on se permet de fronder sa politique
ou même de fomenter des complots. Il faut
Ioule la verve endiablée, toute la gaieté bouffonne du favori pour calmer les méfiances du
maître. Le plaisant abbé a pris tellement à
cœur la cause de ses nouveaux amis, il en dit
tant et tant. .. qu'il en dit trop I Gagné, séduit,
non seulement Bichelieu abandonne ses idées
de répression, mais, en politicien essentiellement pratique, il cherche, lui qui n'a à son
serrice que des ,·eg ra/tiers de lettres, à quoi
lui pourraient être utiles Conrart et ses amis.
Ne pourraient-ils, par exemple, dirigés, stylés
et largement gagés, atténuer par des éloges
adroits l'impopularité du ministre et même
réfu Ler, par de véhémentes ou spirituelles
répliques, les terribles pamphlets que lui
décochent sans trère d'insaisissables ennemis?
Le cardinal et l'abbé discutent, précisent
leur projet el donnent à leur idée première une
portée plus large et plus haute. Boisrobert est
alors chargé de proposer à ses nouveaux amis
de la rue Saint-Martin de« régulariser et perfectionner la langue ». Dans ce but, le petit
cénacle sera autorisé par lettres patentes,
moyennant privilèges et pensions, cc à faire un
corps et à s'assembler régulièrement sous
une autorité publique l&gt;.
Conrart et ses amis sont bien moins flattés

dance. Aussi regimbent-ils sous le joug qu'on
leur impose, si doré que soit ce joug. 'l'ant
mal que bien, le plaisant abbé apaise les premières résistances et prend sous son bonnet
d'assurer au tout puissant ministre que ses
offres sont accueillies avec la plus humble
gratitude.
Il va sans dire que, sous ses dehors de générosité désintéressée, Richelieu entend user
el mème abuser de l'humble g1·alilwle des
futurs .\cadémiciens. c, Son Eminence veut être
consultée sur tous les ])l'élendants afin de
fermer la porte à la brigue et de ne soufl'rfr
en son assemblée que des gens qu'il connaisse
ses sel'viteur.~. ,&gt;
Le$ ennemis du ministre ont tout de suite
pénétré ses intentions. Ils plaignent ironiquement Conrart et ses familiers d'être désormais
astreints cc à composer des fards pour plastrer
de laides actions el à faire des onguents pour
mettre sur les plaies publiques ». Ils s'indignent que, sur promesse c&lt; d'avancement et
petite assistance l&gt;, cette ca11ail/e consente h
combattre la vérité.
L'Académie s'organise et formule ses
statuts, mais de toutes parts surgissent des
obstacles.
Louis XJII n'ose opposer un refus au cardidinal, mais il n'accorde les lettres patentes
qu'à contre-cœur. Plus brave, le Parlement
refuse de les enregistrer. L'opinion publique

En l 6:i4, au coin de la rue Saint-Martin et
de la rue des Yieilles-Étuvcs, chez Conrart, se
réunissait chaque semaine un petit groupe
d'amis. Là, Godeau, Gombauld, Chapelain,
Uesmarets, Habert, Giry, Serizay, Malleville
et l'abbé de Cerisy devisaient librement.
IJuelqu 'un de la compagnie avait-il composé
un ouvrage? ll le communiquait aux autres
qui lui en disaient franchement leur avis.
Parfois la causerie se prolongeait dans une
promenade ou s'achevait dans une collation.
Nos amis s'étaient engagés à ne parler à personne de leur réunion.
L'abbé de Boisrobert, favori du cardinal de
Richelieu, avait pour fonction de distraire et
d'égayer Son Eminence. C'eût été, pour tout
autre, une tâche impossible. ~lais Boisrobert
se tenait au courant des moindres nouvelles
de la ville et de la cour; il les accommodait à
sa façon piquante et savait, en les contant et
les mimant avec son air tour à tour niais el
finaud de Normand, leur prêter une saveur
comique extraordinaire.
Oès que l'abbé eut vent des cc caquets et
parleries l&gt; du petit cénacle, il brùla de s'y
faire admettre. Un beau jour, par surprise ou
par force, il pénètre chez Conrart et s'impose
à la compagnie. Les dix se méfient d'abord
C1a: SÉANCE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE .\U LOUVRE. - D'après la g ravure de P.-P. SEVIN.
de ce familier du ministre, mais notre Normand a tôt fait de les remettre à l'aiser On ~e
quitte enchanté. Et Boisrobert de courir aussitôt au palais Cardinal et de répéter tout ce qu'ell'rayés d'une telle fareur. lis n'ont aucune se déclare coutre l'Académie. Arnaud d',\11qu'il a entendu de cqrieux et d'amusant.
ambition, et, dans ces causeries intimes, ils dilly refuse d'en l'aire partie. Uésigné, Balzac
Tout de suite ombrageux, Richelieu soup- jouissent délicieusement de leur indépen- proteste: cc C'est une tyrannie qui va s'établir
Vl. -

lhSTORIA, -

Fasc. 45.

"' 209 ...

�~ - ffiSTO'R,.1.11
sur les esprits et à laquelle il faudra que nous
Il y a pis, l'Académie est sans domicile fixe.
autres, faiseurs de livres, nous rendions une Elle promène son registre de la rue Saintobéissance aveugle. Si cela est, je suis rebelle, Martin à la rue des Cinq-Diamants, de l'hôtel
je suis hérétique, je vais me jeter dans le Pellevé à l'hotel de Mélusine. II a été décidé
parti des barbares! n Enrôlé contre son gré, que les Académiciens rédigeraient un dictionil ira aux séances comme on se 1·end au naire, une rhétorique, une poétique et une
gibet et se désolera de figurer parmi tant grammaire. Le dictionnaire seul est entrepris,
d'extravagants niguedouilles. Scarron estime et combien mollement! De l'aveu même de
que les 4-cadémiciens feront autant de por- Chapelain, il n'est pareille assemblée de faitiers, Lons tout au plus à « balayer, éclairer, néants. Les uns ont toujours un prétexte pour
donner des sièges et moucher les chandelles ». s'esquiver. (Certain jour, l'Académie ouvre et
Pour quelques honnêtes gens qui s'y trouve- termine sa séance en présence d'un seul Jcaront, - prétendent d'autres, - le reste ne démicien !) Les autres, ceux qui Yiennent,
· sera composé que de chicaneurs, de sophistes s'occupent de toute autre chose que de littéet de plats panégyristes. « Cette cabale ne sur- rature. On s'y querelle, on y rit, on cherche
passera la médiocrité commune 'Jll'en beau- à tuer le temps en badinages plus ou moins
coup de vanité. 1&gt;
agréables. Mais, dès qu'on reparle d11 dictionInjures et quolibets de toutes sortes pleu- naire, c'est une dérobade générale. Le cardivent sur ceux qu'on surnomme les enfants de nal est obligé de se fàcher. Il met les .\cadéla pitié de Boisrobe1·t.
rniciens en demeure, dans les trois jours, de
L'abbé, chargé de présenter les requêtes s'engager à venir assidûment ou de céder leur
au cardinal, s'intéresse effectivement bien plus place. Les Immortels paraissent donc aux séanaux écrivains besogneux qu'aux écrivains de ta- ces ; mais c'est pour s'y débarrasser une bonne
lent. En l'occurrence, sa charité l'inspire mal, fois du dictionnaire. Ils adjugent, contre une
car l'Académie se constitue en assemblage pension de deux mille livres, l'énorme labeur,
aussi confus et bizarre qu'hétéroclite. « Les qui devait être commun, au seul et malheucourtisans y coudoient les savantasscs, les reux \'augelas !
traineurs de guenilles des secrétaires d'État rl
Son Eminence, dont les rnes intéressées
les bouffons des évêques ! 1&gt;
n'ont pas changé, daigne excuser cette pa-

resse, à la condition toutefois que, de temps
en temps, la Compagnie lui corrigera ses. harano-ues,
travaillera à ses ouvrages
chrétiens
0
.
ef célébrera ses victoires. Pms comme, en
dépit de sa police, les pamphlets se multiplient,
le cardinal, entêté dans son idée première,
confie aux Académiciens le soin dangereux de
répondre aux libelles. Soit manque de conviction, soit scrupule d'employer des paroles
aussi puantes que la partie adrerse, soit enlin
inexpérience dans le maniement de l'injure,
les pauvres Immortels, bafoués, outragés,
vilipendés de la pire façon par des diffamateurs de profession, en sont réduits au plus
piteux silence. Son Eminence elle-même n'a
d'autre moyen de se venger des pamphlétaires que de les faire rouer ou pendre ... en
effirrie !
0
••
De leur défaite mème, nos .\cadém1c1ens
espéraient le repos. Ils avaient complé sans
leur terrible bienfaiteur. Celui-ci les lance
implacablement dans la ridicule el mesriuine
querelle du Cid ....
Mais ici commence une nouvelle série
d'épreuves et l'Académie, quoique péniblement
formée, bien que comptant à peine ses quarante membres, est quand même sortie des
terrriversations
et des difficultés inhérentes à
0
tous débuts.
CllAllLES

Les Parisiens ne se promènent point, ils
courent, ils se précipitent.
Le plus beau jardin se trouve désert à telle
heure, à tel jour, parce qu'il est d'usagr, cc
jour-là, de faire foule ailleurs. On ne voit pas
la raison de cette préférence exclusive; mais
cette convention tacite s'observe exactement.
Dans l'allée choisie où reflue la multitude,
on s'y embarrasse, on s'y heurte, on s·y coudoie, et les Ilots n'y sont pas moins agités
que ceux des spectacles.
Tantôt la poignée d'une épée s'engage dans
les plis d'un falbala dont elle arrache un
lambeau. Tantôt le bout du fourreau s'arrète dans une garniture de point:, et déchire
une vingtaine de mailles. Les boutons des
habits emportent les fils délicats ùe la blonde
des mantelets, et l'on n'est occupé qu'à faire
une profonde inclination aux femmes dont le
pied presse involontairement la robe.
Là les douairières ont le tic de faire l'enfant, et les filles de douze ans affectent l'air
de l'."tge mûr et réfléchi; de sorte qu'à Paris

l'aimable adolescence 11 ·est pas plus de mise
dans la société _que sur le théàtre.
Point de visage féminin qui ne s'étudie à
dissimuler sa date. Que de soins secrets pour
dérober les rides naissantes! Mais le grasseyement d'une prononciation débile ne sert
pas à déguiser les années.
Les filles entretenues ont pris le parti de
se mettre très décemment; et si elles continuent, il faudra les connaitre pour ne point
se tromper, et pour les distinguer d'une honuète bourgeoise.
On s'aperçoit, dans toutes ces promenades,
que les femmes ont grand besoin de voir cl
d'ètre \ ues.
Lorsque les plumes flottaient sur les têtes
de nos belles, c'était un coup d'œil fort
agréable qul' de contempler du haut de la
terrasse des Tuileries tous ces panaches mobiles et ondoyants qui brillaient parmi les
flots de promeneurs.
Il n'est pas difficile d'y deviner les états.
lei un gros procureur foule pesamment la
terre et brise la chaise sur laquelle il s'assied;
un abbé légèrement penché sourit à propos,
et sa face joyeuse et chérie annonce qu'il vil
dans une molle et profonde indolence à l'appui
d"un riche bénéfice. Une douairière immobile
paraît insensible à tout ce qui se passe autour

Madame de Mirabeau

FOLE\'.

d'elle. ici l'on voit des visages étourdis; là
des fronts soucieux. L'un vient pour se reposer, l'autre pour se distraire d'un sombre
désespoir.
On s'entasse 11 uelquefois dans la partie la
plus désagréable du jardin, et là les groupes
tumultueux qui vous piétinent sans miséricorde, obligent le convalescent et le goutteux
à se réfugier dans des allées écartées et solitaires.
Depuis peu, des filles publiques et bien
vêtues se rangent en plein jour sur des
chaises au coin d'un arbre, el de là raccrochent les passants, non avec-le bras, mais
avec un regard qui vous fait baisser la vue.
Elles attendent vers le midi que quelqu'un
leur offre à diner. Rarement manquent-elles
leur coup; il y a toujours quelques officiers
en semestre, quelques libertins désœuvrés
r1ui s'en emparent: elles se rallient entre
elles, et se prêtent la main pour embaucher
les dupes et les imprudents, et former ce
qu'on appelle pai·lies cal'rées.
Cette impudence si visible qu'éclaire encore l'œil du sol,.il, au milieu d'un jardin
où l'honnête bourgeoise est obligée de détourner les regards; ce mépris non voilé des
bienséances est ce qui révolle le plus le partisan de la décence publique.

"'lERCIER.

l

Ce fut un beau mariage el qui mil en émoi
toute la noblesse de Provence que celui du
comte de Mirabeau aYcc Mlle Émilie de Marignane, qu'on célébra le 23 juin 1772, en
l'é![lise du Saint-Esprit à Aix.
Émilie de Marignane était une riche héritière el les prétendants à sa main s'étaient
manifestés nombreux. Mirabeau, qui ne
comptait point parmi les favo,·is, distança
ses rivaux par un moyen assez hrutal, mais
sûr : il se glissa, la nuit, dans l'hôtel de Mari"nane
et, dès l'aube, se. montra à une fenêo
tre, en manches de chemise et en
caleçon, le col débraillé, de façon
à être aperçu par les passants dans
cc costume de séducteur. Ce fut
un esclandre. M. de Marignane
pensa étouffer d'indignation; mais
il lui fallut bien donner sa fille,
et Émilie n'y mit point d'obstacle.
Les noces durèrent plus d'une
semaine et furent splendides; la
plus grande compagnie de ProYence avait signé au contrat. li y
eut bien quelques incidents déplaisants; mais une bombance de hui L
jours se passe-t-elle sans avanie?
Ainsi, Mirabeau rossa comme un
domestique le capitaine de vais~
seau Cresp de Saint-Cézaire, qn1
s'était chargé de représenter au
mariage M. de Mirabeau, le père,
retenu à son château de J3ignon,
et que l'affaire d'ailleurs n'intéressait pas. On surprit aussi, entre
les nouveaux époux, une scène
d'une telle violence que les cris
poussés par le marié arrêtèrent
net les danses et les ripailles des
paysans logés dans les communs.
Pourtant tout s'arrangea el,
dans les premiers jours de juillet,
le jeune couple partit pour Marseille, laissant la société d'Aix
fort intriguée de savoir &lt;« ce que
deviendrait ce ménage-là l&gt; . M. de
Mirabeau, le père, en augurait
bien : « A elle, écrivait-il, il lui
faut des odeurs fortes, des mauvais ragoûts, parfois des passe-temps de singe;
à lui, du piquant, du caprice, de la résistance
• souple. J'ai toujours P.cnsé que cet a,semblage
bizarre était, au fond, ce qui convenait à
l'un et à l'autre. »
li ignorai L sans doute, en portant ce diagnostic favorable, que les dettes du comte dépassaient de beaucoup la dot de sa femme,
dont la fortune se composait surtout d'espé-

mnces. Dès les premiers jours du mariage,
les impatiences de ses créanciers le rendirent
sombre, brutal, insociable : un an ne s'était
pas écoulé, qu'il avait engagé les diamants
d'Émilie; le ménage était aux expédients, la
livrée réduite à lïndispensable. Émilie, du
reste, en prenait son parti; c'était une personne assez passive, peu jolie, petite, mais de
taille bien prise en dépit d'une légère déviation qu'un peu d'art corrigeait; le visage noiraud, irrégulier et commun au premier
aspect, mais d'une expression attachante et

MJRABEAt;.
Gr~vure de FŒs1~GER, d'après le dessin de

J.

G uÉRHI,

mobile quand la timidité ne la figeait pas;
d'abondants cheveux noirs, de belles dents,
la bouche rieuse : au demeurant, elle plaisait.
En octobre :l 775, elle donna le jour à un
fils qui fut baptisé Viclor, et que tout de suite
on appela Gogo. Ce fut le dernier rayon de
soleil qui passa sur le ménage. Mirabeau ,
ravi d'être père, avait à J'avance étudié tou t
"' 211 "'

un système d'hygiène infantile et délibéré un
programme d'éducation, mais le Lemps lui
manqua pour en faire l'expérience; il était
absorbé par les soucis d'argent, les discussions d·ïntérêt ; sa violence, ses emportements furieux lui valaient mauvais renom et
nombre d'ennemis. Un jour, c'était le 5 août
:l 774, il se rua, au cours d'une partie de
campagne, sur un de ses parents, M. de Villeneuve-Mouans, gros homme d'une soixantaine d'années qu'on surnommait Gras-Fondu,
et qui s"était permis quelques propos malicieux sur le compte de Mme de
Cabris, sœur de Mirabeau. Celuici arracha le parasol dont GrasFondu abritait sa rotondité et le
lui cassa sur la tête; puis les deux
hommes, se prenant à bras-lecorps, roulèrent dans les guérets,
se bourrant de coups. Les dames riaient à gorge déployée;
mais quand M. de Villeneuve se
releva, écorché et meurtri, il était
fort mécontent et ne tarda pas
à le manifester.
Ces scènes fréquentes n'étaient
pas une distraction prisée de la
jeune comtesse de Mirabeau, contrainte par le manque d'argent
de séjourner à la campagne. Elle
sut s'en créer d'autres; celle qui
lui plut le mieux était la cour assidue d'un bel officier aux mousquetaires du roi, le chevalier de
Gassaud. Celui-ci par malheur ne
se contcn ta pas d'être éloquent, il
eut le tort d'écrire. Mirabeau
surprit une lettre; sa rage fut
terrible, d'autant plus qu'elle était
muette. « Je ne crie jamais dans
la colère, écrivait-il plus lard en
songeant à cette heure tragique;
je renverserais un mur, je mordrais des boulets _rouges, mais je
ne crie pas! » Emilie tomba à
ses pieds et a voua son crime: Lous
les Gassaud, hommes et femmes,
accourus à la nouvelle de l'événement, s'agenouillèrent, demandant gràce. Mirabeau releva tout le monde
et pardonna.
Mais c'était, en deux années d'union, trop
de scandales, et les époux se séparèrent.
l~milie gagna Paris, afin de solliciter en faveur
de son mari, cQntre lequel le rancunier G1'asFondu venait de déposer une plainte en assassinal. On sait comment les démarches de la
jeune femme avortèrent. Mirabeau, par lettre

�,

JKADJUŒ D'E .lK11(ABEAU

fflST0'/{1.Jl
de cachet, fut écroué au château d'if. Et de
ceci encore Émilie se consola vite; elle proposa bien d'entrer au couvent, ou d'aller rejoindre en prison son fougueux mari, mais
elle réfléchit bientôt qu'dle lui serait plus
utile en restant dans le monde. Réfugiée chez
son beau-père, au château du Bignon, près
de Montargis, elle se résigna à mener joyeuse
vie, coquetant, s'essayant à la comédie, écrivant de jolis billets, ne repoussant pas m1lme

__________________________________

perpétuelle, qui ne dura elle-même que trois
ans. La vie orageuse et bruyante de celui-ci
avait jusqu'à présent détou_rné les checcheurs
d'étudier celle de la cairn~ Emilie. M. Dauphin
Meunier, avec la collaboràtion·· de )CGeorges
Leloir, l'a reconstituée à l'aide de précieux
documents communiqués par ~f. Lucas
de Montigny, apportant à l'histoire du
protagoniste de la Révolution une contribution inespérée. ( l,a Collllesse de .Mira-

jour où, à l'approche des élections aux ÉtatsGénéraux, elle vit son ex-mari porté en triomphe dans les rues d'Aix. Ce regret s'accrut it
mesure qu'augmentait la renommée du robuste tribun; elle le reconnaissait bien là : il
malmenait le vieux: monde comme il l'avait
malmenée, elle; et peut-ètrc, à ce moment,
lui aurait-il plu d'être hattue par ce secoueur
de foules. Quand elle le sut mort et hien
endormi au fond du Panthéon, elle émigra ;

trts, surgis au cours de la Révolution, un nom
dominait tous lt!s autres : celui de Mirabeau.
En vain la Terreur l'avait dépanth{•onisé; les
bonnes gens, dans le peuple et ailleurs, songeant aux catastrophes passées, disaient :
11 Ah! si Mirabeau avait vécu! » Alors, dans
la petite âme d'Emilie, un revirement subit
s'opéra : elle se mit à aimer, oui, à aimer cet
homme qu'elle n'avait pas compris; elle porta
son deuil, reprit son nom; elle s'enferma dans

l'hôtel de la rue de Seine, où, si elle l'avait
voulu, jadis, ils auraient pu vivre heureu,.
Là, recluse, elle s'entourait des portraits et
drs lettres de celui qui n'était plus; elle
chantait les airs qu'il aimait, comme s'il eût
pu encore )'entendre; elle traitait comme son
propre fils un enfant adoptif du tribun, Gabriel
Lucas de ~lontigny, alors âgé de quinze ou
seize ans ....
~!ème elle réclama et fit inhumer secrt•le-

ment, dans le caveau où elle désirait
reposer un jour, les restes de Mirabeau exclus
du Panthéon, inutilement cherchés naguère
au vieux cimetit'•re Sainte-Catherine, où ils
sont encore, selon toute vraisemblance. Elle
mourut à quarante-huit ans, le H mars 1800,
&lt;1 dans la chamhre et dans le lit » de celui
qu'elle n'avait pas aimé vivant el qui, mort,
lui inspira, jusqu'au dernier soupir, des regrets chaque jour plus passionnés.
T. G .

•

COMTE DE SÉGUR
cf:&gt;

Sou1Jenirs de la Cour de Russie

PO)IPI; Ft:NÎWRI,; DE lll!RABEAI,, Li,; ·1 ,\\"IUL

les ,isites du beau mousquetaire, ou d'autres.... Existence nonchalante et falote, à
peine coupée d'un cri de douleur arraché
par la mort de Gogo, étouffant de convulsions, un soir, pendant que sa mère jouait
une charade.
Et quinze années ainsi se passèrent; qui me
années que Mirabeau employa à sortir du chf1teau d'if, à être interné au fort de Joux, à
« rompre son ban ll, à enlever Mme de Mo11ier, à courir de Pontarlier it Dijon, en Italie, en Sardaigne, en Allemagne, en Hollande,
dépistant toutes les polices, écrivant, écumant, jaloux, amoureux, désespéré; tombant
enfin sous le coup d'une condamnation à mort
pour rapt, vite commuée en une détention

1791. -

Gra1·ure de BERTIIHLT, J"après le Jess/11 ,1e PRŒt:R.

beau, 17:J2-1800, Perrin el Cie, éditeurs.)
Jusqu'en 1789, Émilie de Mirabeau resta
insouciante et sans décision, non pas qu'elle
eût horreur de son effrayant mari, mais redoutant son impétuosité et peut-être aussi
l'esclavage qu'elle présageait d'un rapprochement. Miraheau fut suppliant, se déclara
amendé, prêt à reprendre la Yie commune ;
les deux familles s'entendirent, - c'était la
première fois, - s'efforçant à réunir les deux
époux, ne fùt-ce qu'une heure cc pour en tirer
de la race l&gt;. Émilie résista; la séparation fu l
prononcée avec l'éclat que l'on sait; elle seule,
de toute la Provence, ne paraît pas s'en être
émue outre mesure.
Son premier regret, et il fut vif, date du

dès la frontière franchie, elle lit la rencontre_
d'un officier piémontais qui portait le nom
empanaché de Spirito-Francesco Focardi della
Roccasparviera. C'était un brave soldat et un
honnête homme car, le Ojuin 17!12, il épousait à Nice la veuYe de l'illu$trissime Honoré
Riquetti, comte de Mirabeau, à peine remise
de la naissance d'un enfant, qui, né six semaines auparavant, fut baptisé sous le nom
de Charles-Honoré-Esprit-Anne Foucard della
Uocca. Honoré était là en souvenir du premier mari.
Mais l'enfant mourut, et le père. La Jlépublique triomphante se faisait indulgente :
Émilie se risqua à rentrer en France. Quel
étonnement! De Lous les noms à jamais illus-

L'habitude d'ordonner, sans formes, des
chàtimt'nts, qui sont aussitôt innigés que
commandés, pour df.'s fautes rondamné1's
sans examen et sans appel par un maitre
absolu, entraine, de la part même des maîtres
les moins durs, d'étranges méprises.
En voici une dont le dénoûment fut assez
ridicule, grâce au personnage qui s'en trouvait l'objet, quoique h• commencement en
rùt été fort triste et presque cruel.
Un matin, je vois arriver chez moi, avec
précipitation, un homme troublé, agité à la
fois par la crainte, par la douleur, par la
colèrl'. Sc;; cheveux étaient hérissés, ses yeux
rouues et remplis de larmes, sa voix trembla~tc, ses habits en désordre. C'était un
Français.
Dès que je lui eus dcma~dé la caus~ dr
son trouble et de son rhaµ:rm : « Monsieur
« le Comte, me dit-il, j'implore la protection
H dt&gt; Yotre Excrllencc contre un acte affreux
11 d'injustice et de violence; on vient, par
« ordre d'un seigneur puissant, de m'outrager
cc sans sujet rt de me faire donner cent coups
&lt;1 de fouet.
« - Un tel trailement, lui dis-je, serait
« inrxcusablc quand mème une faute µ:ravr
cc l'aurait attiré; s'il n'a pas de motif, comme
&lt;I Yous le prétendez, il est inexplicable et
&lt;1 tout à fait invraisemblable. Mais qui peut
cc avoir donné un tel ordre? .
cc - C'est, me répondit le plaignant, Son
« Excellence ,r. le comte de Bru('e, gouver,, neur de la ·ville. -Vous ètes fou, repris-je;
cc il est impossible qu'un homme aussi esti&lt;1 mable, aussi éclairé, aussi généralement
(( estimé que l'est ~t. le comte de Bruce, se
cc soit permis, à l'égard d'un Français, une
cc telle violence, à moins que vous ne l'ayez
c1 personnellement attaqué et insullé.
cc - Hélas! monsieur, répliqua le plai-

cc
cc
«
cc
cc
cc
«
&lt;1
cc
"
cc

gnant, je n'ai jamais connu M. le comte de
Bruce. Je suis cuisinier; ayant appris que
monsieur le gouverneur en Youlail un, je
me suis présenté à son hôtel, on m'a fait
monter dans son appartement. Dès qu'on
m'a annoncé à Son Excellence, elle a ordonné qu'on me donnàt cent C'oups de
fouet, ce qui, sur-le-champ, a été exécuté.
lion aventure peut vous paraître im-raisemblable; mais elle n'est que trop réelle,
et mes épaules peuvent au besoin me servir
cc de preuves.
cc -- Écoutez, lui di~-je enfin, si, contre !ou te
" apparence, vous avez dit Yrai, j'obtiendrai
,, réparation de votre injure, et je ne souffricc rai pas qu'on traite ainsi mes cnmpatriotes,
u que mon devoir est de protéger. )lais,
cc songez-y bien, si vous m'avez fait un conte,
« je saurai vous faire repentir de votre
" imposture. Portez Yous-même au gouvercc ncur la lettre que je vais lui écrire; un de
" mes gens vous accompagnera. n
En effet, j'écri1•is sur-le-champ au comte
de Bruce pour l'informer de l'étrange dénonciation qui venait de m'ètre faite. Je lui
disais que, bien qu'il me fùt impossible d'y
ajouter foi, l'obligation de protéger les Francais me faisait un devoir de lui demander
l'explication d'un fait si singulier, puisque
enfin il était possible que quelque agent
subalterne ~ùt abusé indigntiment de son nom
pour commlltrc cet acte de violence. Je lt!
prrvenais que j'attendais impatiemment sa
réponse, afin de prendre les mesures nécessaires pour punir le plaignant s'il avait menti
el pour lui faire rendre une prompte justice
si, contre toute apparence, il avait dit la
vérité.
Deux heures se passèrent sans qu'aucune
réponse me parvint. Je commençais à m'impatienter ; ;e me disposais i1 sortir pour

chercher moi-même l'éclaircissement r1ue
j'arais demandé, lorsque je vis soudain reparaitre mon homme, qui véritablement ne
semLlait plu~ le mème; son air était calme,
sa bouche riante; la gaieté brillait dans ses
yeux.
« Eh bien! lui dis-je, m'apportez-vous une
cc réponse? - Non, monsieur; Son Excel" lence va bientôt vous la faire elle-même;
u mais je n'ai plus aucun sujet de me
c1 plaindre; je suis content, très content;
H tout ceci n'est qu'un quiproquo. Il ne me
cc reste qu'à vous remercier de vos bontés.
" -Comment! repris-je, est-cc que les cent
c&lt; coups de fouet ne vous restent plus? - Si
cc fait, monsieur, ils restent sur mes épaules,"
&lt;1 cl très bien gravés; mais, ma foi! on les
11 a parfaitement pansés, et de manière à me
cc faire prendre mon parti assez doucement.
" Tout m'a été expliqué; voici le fait : ~f. le
11 comte de Bruce avait pour cuisinier un
cc Russe, né dans ses terres; cet homme,
,, peu de jours avant mon aventure, avait
c&lt; déserté, el, dit-on, volé. Son Excellence,
cc en ordonnant de courir à sa recherche,
Cl s'était proposé de le faire châtier dès qu'on
11 le lui ramènerait.
cc Or c'est dans ces circonstances que je
cc me présentai pour occuper la place vacante.
&lt;1 Quand on ouvrit la porte du cabinet de
&lt;1 monsieur le gouverneur, il était assis à
« son bureau, très occupé et me tournant le
,1 dos. Le domestique qui me précédait dit
11 en entrant : .lfonseignem·, 1•oilà le cuisicc nier. A l'instant Son Excellence, sans se
cc retourner, répondit : Eli bien! qll'on le
&lt;, mène dans la cour, et qu'oli lui donne
cc cent coups de fouet, comme je l'ai oi-" donné. Aussitôt le domestique referme la
cc porte, me saisit, m'entraîne et appelle ses
cc camarades, qui, sans pitié, comme je vous

�fflST0~1.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
« l'ai dit, appliquent, sur le dos d'un pauvre
« cuisinier français, les coups destinés à
« celui du cuisinier russe déserteur.
« Son Excellence, en me plaignant avec
&lt;&lt; bonté, a bir•n voulu m'expliquer elle-même
&lt;r cette méprise, et a terminé ses paroles
&lt;&lt; consolantes par le don de celle grande
« bourse pleine d'or que voici. JJ Je congédiai le pauvre diable, dont je ne pouvais
m'empêcher de trouver la juste colère beaucoup trop facilement apaisée.

Tous ces effets, tantôt cruels, tant&lt;Îl
bizarres, rarement plaisants, d'un pouvoir
dont rien n'arrête ou ne suspend au moins
l'action, sont les conséquences inévitables de
l'absence de Loule institution et de toute
garantie. Dans un pays où l'obéissance est
passive et la remontrance interdite, le prince
ou le maître le plus juste et le plus sage
doit trembler des suites d'une volonté irréfléchie ou d'un ordre donné avec trop de
précipitation.
En voici une preuve qui paraîtra peut-être
un peu folle; mais c'est un fait que m'ont
attesté plusieurs Russes, el qu'un de mes
honorables collègues, qui siège aujourd'hui à
la chambre des Pairs, a souvent en Russie
entendu raconter comme moi. Or notez que
ce fait s'est, disait-on, passé sous le règne de
Catherine II, qui certes a été et est encore
citée, par Lous les habitants de son vaste empire, comme un modèle de raison, de prudence, de douceur et de bonté.
Un étranger très riche, nommé Suderland,
était banquier de la cour et naturalisé en
Russie; il jouissait, auprès de l'impératrice,
d'une assez grande faveur. Un matin on lui
annonce que sa maison est entourée de gardes
et que le maitre de police demande à lui
parler.
Cet officier, nommé fleliew, entra avec
l'air consterné.
(&lt; Monsieur Sudrrland, dit-il, je me voi~,
&lt;( avec un vrai chagrin, chargé, par ma gra« cieuse souveraine, d'exécuter un ordre
« dont la sévérité m"effraye, m'afflige, et
&lt;( j'ignore par quelle faute ou par quel délit
&lt;( vous avez excité à ce point le ressentiment
&lt;( de Sa Majesté.
·
« - l\Ioi I monsieur, répondit le ban« quier, je l'ignore autant et plus que vous;
« ma surprise surpasse la ,·ôtre. Mais, enfin,
« quel est cet ordre?
« - Monsieur, reprend l'officier, en ,·é« rité le courage me manque pour vous le
« faire connaître.
« - Eh quoi! aurais-je perdu la con&lt;( fiance de l'impératrice?
« - Si ce n'était que cela, vous ne me
« verriez pas si désolé. La confiance peul

« revenir ; une place peut être rendue.
&lt;c - Eh bien! s'agit-il de me renvoyer
&lt;c dans mon pays?
&lt;c - Ce serait une contrariété; mais avec
&lt;&lt; vos richesses on est bien partout.
,c - Ah! mon Dieu! s'écrie Suderland
&lt;&lt; tremblant, est-il question de m'exiler en
&lt;( Sibérie?
c( - Hélas! on en revient.
&lt;c - De me jeter en prison?
« - Si cc n'était que cela, on en sort.
« - Bonté divine! voudrait-on me !mou« ter?
« - Ce supplice est affreux, mais il ne
&lt;&lt; tue pas.
(C - Eh quoi! dit le banquier en sanglo&lt;c tant, ma vie est-elle en péril? L'impéra&lt;&lt; Lricc, si bonne, si clémente, qui me par« lait si doucement encore il y a deux jours,
&lt;&lt; elle voudrait!. .. Mais je ne puis le croire.
&lt;( Ah! de grâre, achevez! La mort serait
(( moins cruelle que celle allente insuppor&lt;c table.
&lt;( - Eh bien I mon cher, dit enfin l'offi« cier de police avec une voix lamentable,
" ma gracieuse souveraine m'a donné l'ordre
&lt;&lt; de vous faire empailler.
&lt;&lt; - Empailler! s'écrie Suderland en re&lt;c gardant fixement son interlocuteur; mais
&lt;( vous avez perdu la rai~on ou l'impératrice
&lt;&lt; n'aurait pas conservé la sienne; enfin vous
&lt;( n'auriez pas reçu un pareil ordre $ans
&lt;C en faire sentir la barbarie el l'exlrava&lt;c gance.
&lt;( - Hélas! mon pauvre ami, j'ai fait ce
&lt;&lt; qu'ordinairement nous n'osons jamais ten&lt;( ter; j'ai marqué ma surprise, ma douleur;
« j'allais hasarder d'humbles remontrances;
&lt;&lt; mais mon auguste souveraine, d'un ton
&lt;( irrité, en me reprochant mon hésitation,
&lt;( m'a commandé de sortir et d'exécuter sur&lt;( le-champ l'ordre qu'elle m'avait donné, en
&lt;&lt; ajoutant ces paroles qui retentissent mcorè
&lt;&lt; à mon oreille : &lt;&lt; Alle::,! el n'oubliez pas
&lt;( r1ue votre devoir est de vous acquitter
« sans 11w1·mw·e des commissions don/ je
&lt;( daigne vous charger. Jl
Il serait impossible de peindre l'étonnement, la colère, le tremblement , le dése5poir
&lt;lu pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à l'explosion de sa
douleur, le maître de police lui dit qu'il lui
donne un quart d'heure pour mettre ordre à
ses affaires.
Alors Suderland le prie, le conjure, le
presse longtemps en vain de lui laisser écrire
un billet à l'impératrice pour implorer sa
pitié. Le magistrat, vaincu par ses supplications, cède en tremblant à ses prières, se
charge de son billet, sort, et, n'osant aller
au palais, se rend précipitamment chez le
comte de Bruce.
Celui-ci croit que le maitre de police est

devenu fou; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court sans tarder
chez l'impératrice. Introduit chez celte princesse, il lui expose le fait.
Catherine, en entendant cet étrange récit,
s'écrie:« Juste ciel! quelle horreur! En vérité,
,, Reliew a perdu la tête. Comte, partez,
&lt;&lt; courez, et ordonnez à cet insensé d'aller
« tout de suite délivrer mon pauvre banquier
« de ses folles terreur~, et de le mellre en
« liberté. J&gt;
Le comte sort, exécute l'ordre, revient, et
trouve avec surprise Catherine riant aux
éclats. &lt;( Je vois à présent, dit-elle, la cause
&lt;&lt; d'une scène aussi burlesque qu'inconce« vable. J'avais depuis quelques années un
&lt;&lt; joli chien que j'aimais beaucoup, et je
&lt;&lt; lui avais donné le nom de Suderla1ul,
&lt;( parce que c'était celui d'un Anglais qui
(( m'en avait fait présent. Ce thien vient
« de mourir ; j ·ai ordonné à Rcliew de le
&lt;&lt; faire empailler, et, comme il hésitait, je
&lt;( me suis mis en colère contre lui, pensant
« que, par une vanité solle, il croyait une
&lt;c telle commission au-dessous de sa dignité.
&lt;1 Voilà le mot de cette ridicule énigme. n

Cc fait ou ce eonte paraitra sans doute
plaisant; mais cc qui ne l'est pas, c'est le
sort des hommes qui peuvent se croire obligés d'obéir à une volonté absolue, quelque
absurde que puisse être son objet.
Au reste, et je crois juste de le répéter,
les mœurs publiques, les sages intentions de
Catherine el celles de ses deux successeurs,
ont déjà, pour la civilisation, fait la moitié
de l'ouvrage qu'on aurait pu attendre d'une
bonne législation.
Pendant un séjour de cinq ans en Russie,
je n"ai pas entendu parler d'un trait de tyrannie el de cruauté. Les paysans, à la vérité,
vivent csclaYes, mais ils sont traités avec
douceur. On ne rencontre dans J'empire aucun mendiant; si l'on en trouvait, ils seraient
renvoyés à leurs seigneurs, qui sont obligés
de les nourrir; el ces seigneurs eux-mêmes,
quoique soumis à un pouvoir absolu, jouissent, par leur rang et par l'opinion, d'une
considération peu différente de celle qui leur
appartient dans les autres monarchies non
constitutionnelles de l'Europe.
Ils doivent à Catherine une organisation
qui régularise dans chaque province leurs
assemblées et leur donne mème le droit
d'élire leurs présidents et leurs juges. Tous
les emplois civils et militaires sont dans leurs
mains; mais ce qui leur manque seulement,
c'est un ciment légal qui garantisse à la fois
la sécurité du trône, les prérogatives de la
noblesse el l'adoucissement graduel de l'existence du peuple.
C'omE DE

lt

Sl~G CR.

Vurc

PERSPECrl\'E llE L.\ PLACE LOUIS

XV,

PRISE DU CÔTÉ llES CH\MPS·ÈLYSÉES

•

· ·

· · -

Gr

.

..

ave Par :--; r E en 1~81, ,l'après le dessin du CHE\'ALIER DE L'E,PINASSF.

Fl~ANTZ FUNCK-BRENTANO
~

L 'Affaire du Collier
XI
Misère de Jeanne de Valois.
Le comte et la comtesse de la Molle
n·~:aie~t _pu se résoudre à la vie de garnison
qu ils eta1ent appelés à mener dans le petit
trou de province qu'était Lunéville. L'accueil
du cardinal de Rohan à Saverne avait stimulé
l'ambition qui dévorait Jeanne de Valois. On
alla jusqu'à faire fi de la charge de capitaine
dans les dragons de Monsieur, dont on ne
conserva que le titre. On emprunta mille
francs à M. Beugnot, notaire à Bar-sur-Aube
et l'on partit pour Paris. Nous sommes su;
la fin de 1781.
Nos jeunes époux s'installent rue &lt;le la
Verrerie, à la Ville de lleims, un hôtel de
1. r.et hôtel, situé rue de la Verrerie a• 83 ava it
~ppartenu, au siècle précédent, à Bos;uet, r;rmier
,ls.gabelles rlu Lyon.nais et. du Languedoc, le père de
1 1cque ùe lleaux. \011· l.eleuvc, les Anciennes mai-

~:nce np~ar~nc~ el _médiocrement fréq uen- riolcs qui portent les paniers d'œufs et les
te . &lt;&lt; li eta1t d aussi bon renom, dit Deu- herbes potagères débordant sous les lourdes
gnot, que la 1'êle Rouge de Bar-sur-.\ube. JJ bâches. C'est le centre du quartier où des:
Jeanne et son mari n'y ont que deux petites cendcnt les petites gens qui ont affaire dans
pièces, à demi meublées. El de ce jour com- le~ bureaux des ministres et les entour$ du
mence la plus ex lraordinaire vie d'a&lt;&gt;ilalions rot. Non lo(n d~ garni Gobert, et toujours
el d'intrigues qu'il soit possible d'i~agincr. place Dauphrne, 1auberge de la Belle /mage.
Ou Ire le logement à Paris, la comtesse en Elle ne vaut guère mieux que la 1ële flo~ge
pr~nd un à ~ersaillcs, afin de pouvoir plus ou la Ville de Reims 1 • Dans le fond de Ja
facilement faire ses démarches auprès des cour, trois remises, à droite et à gauche les
mm1stres et des personnes influentes à la é?uries ,où piaffent les chevaux. On loge à
Cour. Elle s'installe à Versailles place Dau- pied et a cheval. Là grouille tout un monde
phine, où elle loue deux chambres dans un de &lt;c solliciteurs de placets JJ de oazetiers
garni tenu par les époux Gobert. La place d'officiers de fortune et de oa;des du corps'
0
octogonale - avec ses maisons à deux étages mêlés à_ des colporteurs et à des maquignons:
dont la plupart sont ornées au faîte de ba- J_eanne ira prendre à la Belle Image une parlustres bordant la toiture, en imitation du tie de ses repas•.
château - est toujours encombrée de carLe comte de la l\[otte aime le luxe et les
sons de Pm:l8, IV! 3~0. ~ maison, très piltoresqur
~vec ses fenct~c! cmtrecs, s est conservée jusqu'à nos
Jours presque intacte.
2. L'ancienne place Dauphine il Versailles esl au.... 2 1,) ...

~ourd'b~i la place Hoche. La Belle Image se lrou\'aÎt
au numero 8 actuel. Jehaa, ta Ville de Versa 1'lt.e8
sn monuments_. ses 1·ues, Paris, ·1900.
•
~- Confrontation de fücole Lcguay avec llad 1 .
Br11Taull, 21 mars 1785. Pièces de pl'océdw·e, e Cino

�1f1STO'J{1.Jt
divcrlissemrnts, Ir vin cl ln bonne chère. 11 deux fois par semaine, elle me faisait la
s'habille avec mauvais goûl, mais avec faste, grâce d'acrepter au C(llfran Bleu, et elle y
sr couvre de bijoux. li se llalle de se faire étonnait ma jeunesse de ~on appétit. Les
bien venir auprès des femmes, el la sienne, autres jours elle avait recours à mon bras
qui se considère comme fort au-dessus de pour la promenade, qui aboutissait constamson mari, ne daigne y faire attention. La menl à un café. Elle avait un goût singulier
comtesse s'habille, elle aussi, avec une élé- pour la bonne bière el ne la trouvait maugance voyante, tapageuse, très coûteuse. vaise nulle part. Elle mangeait par distracAussi les quartiers. de la pension qui lui est lion deux ou trois douzaines d'échaudés, et
attribuée sont-ils dépensés bien avant que ces distractions étaient si fréquentes qu'il fald'êtres perçus. Elle a momentanément pris lait m'apercevoir qu'elle avait légèrement
auprès d'elle son frère Jacques et sa sœur diné, si elle avait diné. l&gt;
Marie-Anne; car elle veut pousser, d'un coup,
La gêne ni la misère n'empêchèrent
aux honneurs el à la fortune, tous les Va- Mme de la Molle d'augmenter encore son
lois. « Sa vie est alors obscure, dira plus train. Le 5 septembre 1782, elle loue, au
lard l'avocat Target. On y remarque tout numéro 1;i de la rue Neuve-Saint-Gilles au
l'étrange assortiment d'une existence précaire, Marais, vis-à-vis de la petite porte des Miniincertaine, faite de faste et de misère : un mes, une maison avec loge de portier, four à
laquais, un jocquey, des femmes de chambre, pain, remise, grande et petite écurie, trois
un carrosse de remise; mais des meubles de étages, dont les hautes et étroites fenêtres
louage, des querelles avec l'hôtesse, une bat- sont ornées de balustrades en fer à fleurs el
terie, 1500 livres de clelles pour la nourri- dessins Louis XV. Bette d'l~tienville l'a visilure, et la mendicité. »
tée. cc J'ai été dans une maison de la rue
La marquise de Boulai1l\'illiers venait de Neuve-Sai11t-Gilles, dit-il, dont la porte comourir ' . Jeanne avait perdu en elle un pré- chère est fort écrasée en enlrant. A gauche
cieux appui; mais elle comptait sur le cardi- est la loge de portier; ;1 droite, l'escalier, qui
nal, sur le grand aumônier à qui la marquise est assez ordinaire. Au haut se trouve un carl'avait confiée. Elle vint lui dire sa misère, ré servant de vestibule, une antichambre de
de sa voix douce, insinuante, avec ses grands médiocre grandeur où l'on entre dans un sayeux bleus. A dater de mai J782, Ilohan lui Ion boisé à deux croisées en face l'une de
fit remettre de temps à. autre, sm· les fonds l'autre. Une espèce de console ou table ronde
de.I. gi:~nge aumônerief des secours de trois, .1 à dessus de marbre, les meubles d'étoffe mêquatre et cinq louis : une seule fois ,·ingt- lée, une très belle harpe; au bout du salon
cinq louis sur ses propres fonds, dans un un boudoir'. ll
moment de détresse extrême 1 . Dans la suite,
La maiso!l a ét~ conservée". On gravit auelle nia qu'elle eût accepté seml.ilables au- jourd'bui encore l'escalier de pierre à la
mône,. Elle, fille des Valois, n'était pas, di- rampe luisante souterioc d'une ferronnerie à
sait-elle, femme à recevoir quatre ou cinq hautes fleurs de lis, que d'un pied nerveuxet
louis. Or nous voyons que, dans une lettre rapide, Jeanne de Valois monta si souvent.
du 1., mars 178:i, elle envoie au contrôleur · L'appartement de la rue Neuve-Saint-Gilles,
général Lefèvre d'Ormesson des reconnais- loué en septembre 17 82, ne put êlre occupé,
sances d'objets déposés par elle au Mopt-_de- les époux La Motte n'ayant pas de quoi le
P1été el demande humblement assistance; garnir. Le Goctobre Jeanne écrit à la baronne
nous avons d'elle un reçu, daté du 7 octobre de Crussol d'Uzès, belle-fille de la marquise
suivant, par lequel elle accuse à ce contrôleur de Boulainvilliers : cc La majeure partie de
général réception d'un secours de quarante- mes efict5 rnnt au Mont-de-Piété. Le peu qui
huit francs:;. « Son crédit à l'hôtel de me rc&amp;tc et mes petits meubles sont saisis et
Reims, dit Beugnot, avait singulièrement si, jeudi, je ne trouve pas six cents livres, je
baissé, el les deux prêts, de dix louis chacun, serai réduite à coucher sur la paille0 • l&gt; Les La
que je lui avais faits à distance, ne l'avaient Motte avaient dù quitter la Ville de Reims,
que faiblement relevée. Je ne pouvais pas ayant reçu congé parce qu'ils n'y payaient pas
l'inviter à manger chez moi, parce que je leurs dettes . Ils vinrent demeurer Hôlel
n'avais pas de ménage monté, mais, une ou d'Al'tois, 011 .Jeanne fut nourrie par la mère

de sa femme de chambre, une darne Briffault.
tandis que le comte de la Motte, menacé d'nrrestation par ses créanciers, s'enfuyait de Paris jusqu'à Bric-Comte-Robert et s'y cachait
chez un nommé Poncet, aubergiste, à l'Espérm1ce ". Le JO février i 785, plusieurs commerçants, créanciers des La Motte, leur font
interdire par huissier de vendre on de sortir
ce qui pouvait leur rester de mobilier. Et
Jeanne retourne chez le cardinal de Rohan.
Celui-ci consent à se rendre caution pour elle
d'une somme de 5000 livres, prêtée par un
usurier de Nancy, Isaac Beer. Go autre juif,
brocanteur, la cautionne pour des meubles.
Elle avait fait revenir son mari et, vers
Pâques 1784, elle peut enfin prendre possession de la maison louée rue Neuve-Saint-Gilles.
Mme de la Motte était soutenue par le dévouement de ses serviteurs : admirables dévouements, natures simples et aimantes dont
l'essence est l'altacbement; serviteurs comme
on en vit tant sous l'Ancien Régime, restant
soumis à leurs maîtres, sans gages, les assistant de leurs propres deniers dans les moments de gêne extrême, se sacrifiant à eux
jusques et y compris la mort. Rosalie,
femme de chambre de Jeanne de Valois, et
son valet de chambre Deschamps, furent
dans celle période de sa vie ses plus fermes
appuis 8 •
« L'aisance apparente de la rue NeuveSaint-Gilles, poursuit M" Target, n'est qu'un
accroissement de misère réelle. Le mari et la
femme n'y ont vécu que d'emprunts; tantôt à
demi meublés, tantùt démeublés, selon que
la détresse éloignait le mobilier ou qu'un
événement imprévu le rappelait. Des couverts
d'étain, et, les jours de représentation, six
couverts d'argent empruntés 9 ; une pension
de 800 livres, portée à 1500, puis vendue à
perte par l'indigence 10 ; des domestiques mal
payés, des affaires en marchandises qu'on
envoyait au Mont-de-Piété; et cependant toujours des voyages, toujours des sollicitations,
à Versailles, à Fontainebleau, quelques présents aussitôt dévorés que reçus, des detles
et de l'intrigue. l&gt;
A la fin de chaque semaine Jeanne, assistée de fiosalic, lavait les deux robes de mousseline et les deux jupes de linon, les seules
qu'elle n'eùt pas mises en gage, et les repassait sur la table de la salle à manger. Quant
au comte, il 11'osait plus sortir, parce c1u'il

reusc. l'n texte cite par Lcf'e111 e (A11r. 11wisous dr
l'aris, IY, '108-11 , conccrnanl une maison donnant
rur Saint-Gilles et rue des Totu·nrllrs, trnant am
hoirs llaudclot. êt-artc les numéros I ü et 18 actuels,
car les 1,oirs Baudelot représe11te11t la maison tle :llme tle
la Molle. On ne pouvait donc plus hésiter qu'entre
les numéros 8 el !O.
Or, parmi les titrPs de propriête du numéro 10,
qu'on a pu consulter dans les études de :Il• Fleury,
notaire, faubourg St-Honoré, cl de JI• l\ohincau, notai,·e, quai de la ~légisscrie, se Lrouve un inventaire
après &lt;léc~s, en date &lt;lu li mars 178::ï, des biens &lt;le
Mlle Marg.-Cath. de llaudelot, fille majeure, dres~é
par M• Lormeau \aujourd'hui M• Leroy, suecesieur,
rue St-Denis), où est décrite la « maison sise rnc
l'ieuve-Saint-Gilles au Marais, prés les ~linimes, louée
2200 lb. par an : savoir, un appariement au s. Chapuzeau de Viefvillers, parf'ait sous seing privé du
7 oct. 1781, à raison de 1000 lb. par au, et le surplus de ladite maison. y compris l'écurie et la remise,
à M. le comte de la llotte et à la dame son iJp.,usc,
par ha, 1, aussi sous sci11g prh ~. du :, sept. tler111t'r,

pour en joui,· à partir du 1"' oct., moycnnanl 1200 lh.
pa1· an. » L'immeuble fut "endu le 9 mai 18'2I. par
,\lcxandrinr-\Ïcloirc de Courdoumcr, à )1. llonori•.
!Jepuis ,·elle date il n'a rnbi aucune 10odifiration.
(i. LNtre faisant partie de la collection lluplrssi,,
publ. dans l'.111111/eur d'twlographPN, t" mars 1~(i(;.
i. En no"embre 1782, dossier Target, /Jit,L. 1•. ,/t,
Paris, m~. de la réserve.
~- Ces faits d'après les notes de Target, /Ji/,l. ,,
de Paris, ms. de la réserve.
9. Au baron de Vieuxvillers, le colocataire. floss.
Target.
10. En al'ril 1784. On a une lettre du baron de Breteuil, en date du 15 mai 1784. fa isant sa1·01r que le
roi a autorisé le comte et la comtesse de la llolte à
transporter au sieur lluhcrt Gautier, bourj!'eois de
Paris, la pension de 1500 livres atlribuée à la dame
de la llolle, et la pe11sion de 800 lu. attribuée à son
frère, cela en raison de la gêne de leur ménage.
La double cession était l'aile pour une somme de
~000 lb. Oéclaration de Grenier, orl'r•·re (Arl'h. 11al.,
\\ ll.1417), el noies de Target tll,b/. ,,. de /'a ris).

1. En &lt;lêcemhre Ii8 I.
2. ~oles dP l\ohan pour son avocat, Bibl. t•. de
Pa,·is, ms. de la réserve. doss. Target.
5. Pièce pro\'enanl de la collection l)uplessis, l'.l111atru1· d'1111/oy1·11phes -du 1" mars 1X5!i, aujourd'hui
clans la collection de M. AIf. Bégis.
4. )!me de la )lollc reconnut a la confrontation que
« la description de son appartement se trou"c coul'orme ». Pièces de 1n·océdure.
5. Aujourd'hui le numéro 10 (précêdemmenl 6) de
la rue Saint-Gilles. Le 5 sept. l 78i, l\ose-Louise
Vanmine, veuvr de Louis de Courdou,11er. maréchal
des camps. héritière de la demoiselle de Baudelot,
donnait l'immeuble en localion aux (•poux La )tolte
(,irc/1. 11at.. X, 2 ll/1417). \'oici comment on a pu
l'id_rnt\fie1;- l'nc d_escription i~dique !{U~ 1~ maison
êla1t s,tu,•r rue :'ieuve-Sa1nt-(,1tles, 1·1s-a-ns de la
petite porte des )linimes (A1·c/1. nal., F, 7/4441ce qui limitait la recherche aux numéros 8-18 de a
rue Saint-Gilles actuelle. Les numéros 12-14 acl nets
formaient au xvu• siècle la • Cour de Yenise ». rési&lt;lcnl'C ,1,• l'ambassadeur, a1: siêcle suivanl, hillf'I de Pé-

B/,

HISTORIA

MADEMOISELLE DUCHESNOI S.
Tableau de GÉRARD .
(,\Jusée Carnavalet. - Don de M. DorsTEAU, 1910.J

�~------------------------------------ L'
p 'était pas vêtu. Le cuisinier, sur ses deniers,
faisait les avances chez le boucher el le boulanger. La bourse du serviteur s'épuisa. Il
fallut jeûner.
cc Allons nous coucher, disait Rosalie, on
n'a pas faim pendant que l'on dort. l&gt;
De temps à autre, Jeanne se procurait des
ressources en &lt;&lt; faisant des affaires &gt;&gt;, spécula lions en marchandises; elle prenait beaucoup à crédit : au point qu'elle en fut mise
en observation par la police 1 •
Au mois d'août, l'alerte fut vive. Les huissiers frappaient à la porte. Le ficlèle Deschamps sauva le lit et les fauteuils du salon,
aidé d'un garçon perruquier. Ils les portèrent
sur leur dos chez un nommé Berlandeux, r1,1e
des Tournelles.
&lt;&lt; Vite, mon cher Deschamps, s'écriait
)lme de la ~folle, détachez les glaces du salon
et les rideaux des croisées l
- Où les porter?
- Vite, au Mont-de-Piété! ll
Le domestique y court et revient avec cinq
louis.
Le baron de Vieuvillers prête ~00 livres,
un religieux minime vingt-cinq louis. On
achète de beaux habits : un panier en dentelles pour la comtesse,
un frac de velours pour le comte,
afin de se remellre en état de solliciter à la Cour. Nous sommes en
octobre 178;1, Les époux La Molle
parlent pour Fontainebleau, .Jeanne
s'installe, avec son mari, rue d'.\von, à l'ancienne maison du greffe.
Elle a une chambre carrée, assez
grande, joliment attifée. Une cheminée en marbre blanc: aux croisées, des rideaux de mousseline à
fleurs. &lt;&lt; Ht!aucoup de messieurs
comme il faut venaienlalternalivement faire visite à madame la comtesse, tandis que monsieur le comte
allait se chauffer dans les appartements du château. »- &lt;&lt; Militaires
et gens de robe se faisaient un plaisir de lui rendre visite et de lui
laisser des marques de leur générosité'. l&gt;

à crédit une pièce de satin de vingt-cinq
aunes, la met dans sa voiture et continue
son chemin. Arrivée aux Champs-Élysées,
elle en\'oie le cocher chercher un fiacre sur
la place Louis X\'. La Motte y monte, porte
la pièce d'étoffe au Mont-de-Piété, en reçoit
douze louis et retrouve le soir sa femme à
Versailles où tous deux se congratulent de
l'heureuse issue de cette expédition.
Mme de la Motte avait un but précis. Elle
poursuivait la restitution des biens qui, naguère, avaient été dans sa famille, les terres
de Fontette, d'Essoyes et de Verpillières, dont
ses pères, disait-elle, avaient été injustement
frustrés. La restitution lui en paraissait d'autant plus facile à obtenir qu'une partie de
ces 'domaines étaient depuis quelque temps
tombés dans les mains du roi. Elle ne parl'Cnait cependant pas, malgré tous ses efforts,
à franchir le cercle des plus minces bourgeois
de Versailles~. Désespérant de réussir par les
moyens ordinaires, elle en imagina de plus
audacieux. Un jour de décembre 1785, dans
le salon de service, encombré de monde, de la
comtesse de Prol'encr, bl'llc•-sœur de Louis XVI,
elle feignit de tomber de faiblesse et d'inani-

XII
Autour de la Cour â .

L'argent reçu était gaspillé el
de nouvelles ressources devenaient
nécessaires. On imagine mille et
un moyens. Pour aller à la Cour le
comte et la comtesse ont loué un
carrosse de remise. Mais ils n'ont
pas d'argent. Tous deux dans leur
carrosse passent rue Saint-Honoré, chez Lenormand, marchand d'étolfos. Jeanne prend

L lléclaraliou &lt;le ./ -1'. rlc llruguières. insprct. dc
police, en tlate du 11 avr. 1780. A1·c/1. 11al., X2,
Il 1417.
2. Notes de Target, Bibl. de Pa,·is, ms. de la réserve.
3. Les principales sources de cc chapilre sont les
notes cl inl'ormations recueillies -par largcL ms. de

lion. La princesse fut avertie qu'une femme
de qualité mourait de faim dans rnn antila réscrrc à la Bibl. de la Ville de Pans ), que confirment et complètent les « faits pour i111erro~c1· »
)[ma da la l[r,(te, du ms. Joly de Fleury 20!&lt;8 de la

Bibl.

11at.

4. )lma Campan, cd. llarrière, p. 46:i; llaugnot,

[. 2(1.

5. On sait que par l'expression « )fo,lamr

Jl1"1"A11(E DU COl.L'ŒTf. -

chambre. Très émue, elle se fit apporter le
placet que, fort à propos, Jeanne tenait à la
main, et fit transporter la jeune femme sur
un brancard à son logement qui était alors
hôtel de Jouy, rue des Récollets .
Laissée seule, Jeanne appelle son fidèle
Deschamps :
cc Si Madame " envoie quelqu'un de ses
gens demander des nouvelles de mon état,
dites-lui que j'ai fait une fausse couche, que
j'ai été saignée cinq fois. »
Les médecins de Madame vinrent à deux
reprises la visiter. La princesse lui envoya
deux cents livres, une autre fois douze louis.
L'abbé Malet fit dans les salons de la Cour
une quête qui produisit trois cents livres r. .
Avec cet argent Jeanne venait la nuit de
Yersailles à Paris et, le malin retonroail à
Versailles, pour se mettre le jour dans son
lit. Elle passa ainsi trois mois :1 Versailles où
elle laissa, à l'hôtel de Jouy, une dette de
cinq cents écus· - dont elle pensait peutèlre /ètre acquittée par les bontés qu'elle
n'avait cessé de témoigner à l'un des fils de
l'hùtesse 8 •
Ce fut à cette époque que, sur les instances de ~fadame, la pension de
Jeanne de Valois fut portée de huit
cents 11 quinze cents livres O• Mais
qu'étaient quinze cents livres pour
les La Molle? Jeanne essaya de pénétrer jusqu'à la princessl! qui paraissait s'intéresser à elle : à ce
moment la comtesse de Prorrnce
soupçonna l'artifice et l'écarta
comme une intrigante. Un second
évanouissement ne réussit pas
mieux auprès de la comtesse d'Artois.
Troisième tentative le . 2 févrirr 1784, d'une audace plus
grande encore. Jeanne se place dans
la galerie des Glaces, au passage
de la reine qui se rend à la messe.
Elle perce la foule, tombe évanouie; mais cela fit un tel brouhaha
que la reine ne put même l'apercevoir. Le coup était manqué.
Jeanne renouvela enfin ses syncopes en les compliquant de convulsions nerveuses, sous les fenêtres de l'appartement occupé par
Uarie-Anloioetle. Mais celte foisencore la reine ne la vit pas. Dans
ses Mémoires, où elle fait une réalité de ses dé,irs, Mme de la )folle
découvre le fond de sa pensée :
r&lt; Le roi trouva Sa ~lajesté dans une
agitation extrême dont il s'empressa de demander la came. Elle
lui dit qu'elle ,·cnait d'être témoin
d'un spectacle bien triste; qu'elle avait vu
une jeune femme tomher dans d'alfreuses
&lt;p~euc ».''~mmc 0!1 disait, était dt!signéc J'(&gt;pouse ,1 11
rr,•re pu111e du rot.
6, Déclaration de Mme Polhey, premii•re femme do
chamlirc de )[aclamc.
.
7. ~oies de Tnrgcl. Ri/JI. r.de Pai·is, ms. de laréserre.
8. Bibl. 11at., ms. Jol~· de Flcurr 2081{, f 28~.
n. JlrcrcL &lt;lu 18 j:1111'. 1iil~.
•
0

P,

o sans

�fflSTO'}tl.Jl

________________________________________,.

C()lll'ulsions. « J'ai demandé son nom, ajouta de plus en plus forte. li lui en donna avis, intrigants qui usaient d'un crédit réel ou
imaginaire pour se faire livrer, de droite et
« la reine, et on m'a répondu que c'était la assez rudement :
11 Petite mère, j'ai entendu pendant mon
de gauche, des sommes d'argent, sous pro&lt;I demoiselle de Valois, épouse du comte de
« la ~lotte. L'accident qui lui est arrivé est séjour à Versailles ce que l'on dit de vous. messe de faire réussir tel projet, de faire
« bien fâcheux. Ce sont des jeunes gens, et Yous vous vantez, dit-on, de voir la reine, donner une place ou une décoration. Indusd'approcher de Sa ~fajeslé, de lui parler. trie naturellement florissante à celte époque
&lt;&lt; je les plains de tout mon cœur. » L'intérèt
que j'avais inspiré à la reine ne pouvait Léonard, coiffeur de la reine, qui était pré- où la volonté d'un ministre, d'une favorite,
manquer d'exciter l'envie des personnes qui sent, a dit qu'il n'aurait qu'un mot à dire à de la souveraine, pouvait entraîner, sans
cherchaient à se réserver exclusivement ses la reine el que mus seriez renfermée pour lti contrôle, les décisions les plus importantes.
reste de vos jours; qu'il était sùr que vous Jeanne comprit que le jour oit chacun serait
bonnes grâces. •
La seule personne de la Cour dont Jeanne ll·approchez point de la reine. Si vous vous persuadé qu'elle avait de l'influence auprès
parvint à faire la connaissance, parmi tant vantez de cela et que cela ne soit pas, ,·ous de Madame et auprès de la reine, elle verrait
la fin de sa misère. Son nom, Jeanne de Vade démarches et de sollicitations, était un êtes une femme perdue. &gt;&gt;
Jeanne, au premier moment, déconcertée, lois, qu'elle faisait sonner très haut et faisait
nommé Desclaux, musicien du roi et garçon
passer, comme elle dit, sur celui de son mari,
de la chambre de la reine, avec lequel elle balbu1i:1:
signant 11 comtesse de Valois-La Motte », lui
&lt;&lt; Je ne me vante point de parler à la
dina plusieurs fois dans le courant de l'anétait d'un grand secours. Dès les premiers
née 1782, chez la femme d'un chirurgien- reine. &gt;&gt;
temps de son séjour à Paris, quand elle de)fais, aussitôt, se ressaisissant :
accoucheur de Ycrsailles; encore, à p:lrtir de
meurait encore en garni, rue de la Verrerie,
c1 Je vois Sa Majesté et n'en parle jamais! 1&gt;
cette date, cessa-t-elle d'être reçue dans
Jeanne avait son plan. Elle préparait et elle était parvenue à faire prendre son incelte maison et perdit-elle Desclaux de me.
Elle le remplaça par l'un des fils de l' hô- étudiait le rôle de ce qu'on appelait à la lieu- fluence au sérieux : des personnes venaient
la solliciter pour avoir des platesse qui servait à l'hôtel de
ces dans les bureaux'. Elle
Jou y. Celui-ci était un beau garavait extorqué mille écus à
çon d'allure élégante. Mme de
M. de Ganges, en lui prometla Motte paraissait à son bras
tant son crrdit auprès de la
dans les appartements du cbàreine pour faire obtenir une
teau, aux promenades de Verplace de 80 000 livres à M. de
sailles. 0 n les voyait diner à
Blainville, frère de l'abbé de
de petites tables, en tète à tète.
Lattaignant, conseiller au ParEt à ceuxqui demandaient quel
lement 1 ; elle s'était fait enétait ce jeune homme :
voyer par fül. Perrin, négo- Un officier de la chambre
ciants à Lyon, « qui désiraient
de la reine, disait Jeanne de
faire passer un projet utile au
Valois.
gouvernement », lisez : « à
Cependant, à Versailles, à
leur industrie &gt;&gt; , une caisse
Paris, dans la société qui la
remplie d'étoffes superbes, cafréquentait rue Neuve-Saintdeau estimé, par les connaisGilles, Jeanne répandait qu'elle
seurs qui le virent, à 10 000 lidevenait influente à la Cour,
vres pour le moins.
où elle n'était plus appelée,
disait-elle, que la &lt;&lt; comtesse
XIII
de Valois n : elle mangeait chez
Madame et chez la comtesse
La Maison
d'Artois; elle était favorisée
de ta Comtesse.
des bontés de la reine et avait
même un pied dans ses apparLa réputation, mieux assise
tements. Aussi les voyages à
de jour en jour, de cette influVersailles devinrent-ils de plus
ence active auprès de la reine
en plus fréquents. Ces récepet à la Cour, et les charmes,
tions à la Cour se bornaient
la grâce enjouée et séd uisantc
hélas ! à se renfermer chez le
de Jeanne de Valois, et les
teneur de garnis Gobert, où
grosses bouteilles de hou rgoJeanne vivait de sa table, régagne que le comte montait de
lée pour tout diner d'un plat
la cave, groupaient rue Nemcde choux, de lentilles ou de
Saint-Gilles un cercle de famiharicots, et payant son repas
liers.
C'était une curieuse asdouze sols. )lais à Gobert aussi
semblée : quelques financiers
elle disait qu'elle était reçue à
d'un âge mùr, manœuvranl
la Cour, et, certains jours, les
autour de la jeune femme de
jours _où elle y dinait, Jtianoe
qui ils flairaient l'indigence
allait prendre place à la tal.Jle
d'hôte de l'hôtel de Jouy. Elle LES ENFANTS DU COMTE D'ARTOIS : DUC D'ANGOULÊ~IE, FlLS AÎNÉ; MADEMOISELLE: sous le luxe d'apparat; de jolis
ET LE DUC DE BERRY DANS LES BRAS D'UNE DES GOUVERNA'.'ITES,
abbés parfumés; quelques avorentrait tard el ne tarissait plus
cats, M• Laporte, gendre du
sur les bonnes gràces de Masubstitut du procureur général
dame, surl'affabilitédela comtesse d'Artois et sur la bonté de la reine qui lenance de police « une faiseuse d'affaires aux Requêtes; le jeune M• Albert Beugnot,
daignait l'honorer de sa sympathie.
dans les bureaux des ministres à la Cour ».
1. Bibl. na/ .. ms. Joly de Fleury 2088,_ f" 211;'&gt; ,•.
M. de la Fresnaye, qui avait de l'amitié Dans les dossiers des archives de la Bastille
2. Lellre, s. 1. n. tl . s., à ))• Targe!, Bibl. J. &lt;le
pour Jeanne, apprit la rumeur, qui devenait on rencontre par centaines les noms de ces Pa,-is, ms. dr la rèscnc.

'------------------------------------

r

qui n'y venait, dit-il, qu'en habit noir et en
cheveux longs pour marquer son respect; des
comtesses et des marquises de qui, peut-être,
il n'eût pas été discret d'épousseter le
blason; puis des mili Laires, le comte
d'Olomieu, officier des gardes 1, œil
vif, figure martiale, parlant haut, retroussant ses moustaches et grand
trousseur de cotillons, qui venait journellement faire avec Jeanne sa partie
de trictrac. Le plus intime était un
certain ~lare-Antoine Rétaux de Yillcue, ancien gendarme, camarade du
comte de la Molle, lequel l'avait présenté à sa femme. Les maris n'en font
jamais d'autres! Rétaux était fils du
directeur général des octrois de Lyon,
son frère était président en l'élection
de Bar-sur-Aube. Il avait quitté sa
mère, qui demeurait dans cette dernière ville, et était venu demeurer à
Paris dans l'automne de 1784. JI s'était logé rue du Pelit-Carreau, au coin
de la rue Bourbon-Villcneul'e; mais,
dès le mois de décembre, il était venu
demeurer rue Saint-Louis au Marais,
pour se rapprocher de la comtesse i.
Le chevalier de Villette, comme il ~e
faisait appeler, était un beau jeune
gars, d'une trentaine d'années, la taille
bien faite, les . cheveux blonds, où,
malgré la jeunesse, brillaient déjà des
fils d'argent, et des yeux bleus, un IPint frais
et coloré:;. Il était séduisant, faisait de~ vers,
imitait à faire mourir de rire ~Ille Contafde
la Comédie-Française, et, tandis que La Mo.ttc
pinçait de la harpe, chantait agréablement
des mélodies de Rameau ou de F;ancœJir.
Avec son écriture qu'il savait rendre très
fine, une écriture de femme, Rétaux servait
de secrétaire à Mme de la Motte, et nous
avons des raisons de croire qu'auprès d'elle
ses fonctions allaient plus loin. L'inspecteur
Quidor, qui était chargé de la police des
filles, procéda dans la suite à l'arrestation de
Rétaux à Genève. Très expert en ces matières,
il note les rapports du jeune secrétaire avec
la dame qui l'employait, d'une expression
pittoresque et vigoureuse qu'on ne peut
reproduire ici.
On reconnaitra d'ailleurs, à la louange de
Jeanne, que, dans la suite, quand elle aura
fait, comme on le verra, une affaire importante, elle ne laissera manquer de rien un
jeune homme qui lui était si précieux.
&lt;I Mme de la Moite m'a dit, écrira à Rétaux
son frère, le Président en l'élection de Darsur-Aube, qu'elle t'a fait avoir 20000 livres
que lu loucheras à la fin du mois. La Motte
m'avait dit, quelques jours auparavant,

taire adjoint, un minime de la Place Royale,
exerçant les fonctions de procureur de cette
maison, le Père Loth. Une porte bâtarde du
couvent donnait dans la rue Neuve-SaintGilles, en face du numéro 15, oit Jeanne
demeurait. Le minime disait tous les matins
la messe pour la comtesse, car elle entendait
la messe tous les jours. II la faisait entrer
par la petite porte dans la chapelle où l'attendait un prie-Dieu de velours. li lui servait
en outre de majordome, engageait et faisait
agréer les domestiques, surveillait l'office et
la cuisine, morigénait la femme de chambre
Hosalie, la soubrette classique : dix-huit ans,
taille fi ne, des yeux noirs el un petit nez
retroussé•. Il réglait les fournisseurs et. gardait les clefs de la maison quand le comte et
la comtesse allaient à la campagne 6 • Le Père
Loth était au demeurant bon compagnon. On
l'avait vu au bal en habit de canlier, trouvant un égal plaisir aux contredanses et aux
menuets. Il reconduisait sa danseuse jusqu'à
sa chaise, en tenant son chapeau sous le bras,
mettant ses pas en cadence avec un soin
extrême, et finalement baisant la main de
la dame, avec un beau salut de cour, de
l'air le plus galant. Il était recherché dans
les petites fêtes que donnaient lt!s maisons

1. Le scandale du procès du Collier l'obligea dans
la suite à démissionner.
2. Arc/,. des aff. étrang., ~Iém. cl docum ..
France 1400, f• 71 v•.
5. Confrontation du cardinal de Rohan à Rosalie,
21 mars "1786, A?·clt. 11at., xi, B/1417.
4. Arch. des a/{ ét1-a11g., Mém. el docum.,
France 1400, f• 69-14; cf. ibid., ms. 1399, f• 187.
5. Confrontation de Nicole Leguay, dite rl'Oliva, à
Madeleine Briffault, dite Rosalie, 21 mars ·178~.
6. Déposition du P. Lolh dC'l•ant les commissaires

du Parlement, A,·clt. 11at., xi. B/1417; - Vie de
Jeanne de Saint-Rémy, li, 518; - J\lém. du comte
de la Motte. p. :i88 cl suiv.
7. Bibl. na/ .. m~. Joly de t'leury 2088, f• 57-1.
8. Arcli. aO'.étra11g .. l509,f•181 y•,182; tf.ibid.,
f• 224.
9. Bibl. de la V. de Pa,·is, dossier Target. Sur
les Saint-Rémy de Valois établis à Troyes, voir u11e
intéressante lettre signée de Montfort, garde du corps,
datée de Troye;;, 19 avr. 17b6 Arrh. af. étrang.,
1lém. et docum., France 1400, f• 12;;,

qu'elle t'avait fait avoir une pension de
1200 livres'. &gt;&gt;
)lme de la Motte avait, en outre, un sc-rré-

Ill

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L'Arr.JmfE lJU

Cou.œ~ - ~

bourgeoises aux environs du couvent et y
paraissait en costume d'abbé : ce joli costume à manchettes de dentelles, la jabotièr'.l
en point de Tulle, orné par derrière
du large pli en soie moirée, qui tombe
de la nuque aux talons et semble décroché d'un tableau de Walleau. Tel
il venait souper chez Mme de la
Molle 7 •
L'office du secrétaire, Rétaux de
Villette, et celui du majordome, le
Père Loth, étaient complétés par un
intendant. Ces fonctions étaient remplies par un avocat, lieutenant en l'élection de Bar-sur-Aube, nommé Filleux . Mme de la Motte le consultait
sur les affaires importantes, les questions d'argent. C'était en ces questions
un homme très avisé, d'un dévouement
éprouvé : la comtesse le logeait chez
elle 8 •
On avait également ,·u dans le rnlon
de la comtesse un pcrsonnagP arrivé
de Troyes rn Champagne et qui se nommait lui aussi de \"alois. Jeanne l'appelait 11 mon che; cousin&gt;&gt; et le faisait
diner avec des chevaliers de SaintLouis. li était venu pour se faire reconnaitre à l'instar de sa cousine, en
ayant grand besoin, car il avait six
enfants. Mais il eut la maladresse de
dire à table qu'il était savetier de son
étal, ce qui fit que Jeanne le mit à la porte
et lui interdit de reparaitre à l'avenir 9 •
Enfin Mme de la Motte avait pris chez elle
une dem(.)iselle Colson, parente de son mari,
jeune fille fort pauvre à qui elle faisait
remplir le, fonctions de lectrice et de dame
de compagnie 10 •
Valets de chambre, cuisinier, cocher, jocquey, ménage de portiers, soubrette, lectrice
et dame de compagnie, confesseur, intendant,
secrétaire, majordome, un officier pour le
trictrac, un ami du mari pour les besognes
de confiance, un moine élégant et parfumé
pour les missions délicates : la maison de la
comtesse était au grand complet.
Dès l'installation de Jeanne, rue ~euveSaint-t;illes, on )' avait vu apparaîlre une
personne qui, par une singulière rencontre,
s'appelait également Mme de la Motte: de son
nom de fille Marie-Josèphe-Françoise Waldburg
de Frohherg. Elle avait épousé l'administrateur du collège de la Flèche, Pierre du Pont
de la ~lotte. Celle dame avait été détenue à la
Bastille du 22 février au 2\J juin 17 82, d'où
elle avait été transférée à la Villette, chez un
nommé ~facé, qui tenait une de ces curieuses
pensions pour prisonniers par lettres de
cachet comme il y en eut plusieurs à Paris
'1~. )ll(e Colson, qui élail lrès fine cl intelligente. ne
fut Jamais dupe des manœu,·res de sa cousine. Aussi

lime tic la Motte _I~ disgrac)a-l-cllc en juin 1784. Elle
voulut alors se faire rrltg,eus,' et se retira dans un
rouvenl it \'ersailles, de là à l'abbaye tic Lonachamp •
mais dans le ccuranl de 1785 elle en sortit èl s~
maria. Il est question d'elle dans les mémoires manusc1·its du comte de la Motte conservés aux A,·c!âves
11alionales, F1 6354•/7277, p. 118, en ers termes :
« Mme _Dcstony, qui a~·ait demeuré quelques temps
citez mot avant son manage •.

�IDSTOR._1.11
avant et même pendant la Révolution. Elle
s'était évadée de chez )lacé peu de jours après.
L'histoire de cette autre dame de la Motte est
intéressante pour nous. Elle se disait, elle
aussi, honorée de la confiance de la reine,
montrait des lettres que Mme de Polignac
était censée lui écrire, parlait de la faveur
dont elle aurait joui auprès de la princesse de
Lamballe, usait d'~n cachet de la reine surpris sur la table du duc de Polignac, racontait
comment elle avait dP.sarmé, par son crédit
sur la souveraine, le ressentiment de la princesse de Guéméné contre une certaine dame
de ll.oquefeuille, et, mettant toute cette belle
influence à la disposition du plus oflrant,
soutirait aux gens des sommes importantes.
Nous la verrons sous peu collaboratrice de
Jeanne de Valois : mais celle-ci va marcher
sur ses traces avec une énergie et une audace
que Françoise Waldburg de Frohberg n'eût
pas soupçonnées 1 •
Cependant Jeanne, qui menait un train de
vie de plus en plus brillant, sentait de plus
en plus lourdement le poids de la misère.
Un sauf-conduit du ministre Amelot la mettait à l'abri des poursuites que voulaient exercer
contre elle des créanciers auxquels elle &lt;levait
une forte somme depuis deux ans 2 • &lt;( Alais,
comme elle l'écrit au contrôleur général quelques jours après•, cela ne la met pas à l'abri
de vendre ses meubles. n - « Je ferai des
esclandres, ajoute-t-elle, et je ne peux pas
faire autrement. Il faut que je vive et les
miens. &gt;&gt; Le 6 avril, une condamnation pour
dettes est prononcée par le prJvôt de Paris 4 •
Le Lerme de la Saint-Jean 1781~ ne peut être
acquitté que grâce à trois cents livres que le
père Loth est parvenu à emprunter 5 •
Jeanne écrivait le 16 mai li 83 à Lefèvre
d'Ormesson : &lt;, Vous me trouvez sans doute,
monsieur, très extravagante; mais je ne puis
m'empêcher de me plaindre puisque la plus
petite des gràces ne peut m'être accordée. Je
ne suis plus surprise s'il se fait tant de mal
et je puis encore dire que c'est la religion qui
m'a retenue de faire le mal r._ &gt;&gt;
XI\'

La peine du Cardinal de Rohan
Arrivant de son ambassade de Vienne,
le prince Louis de Rohan était porteur de
deux lettres, écrites par Marie-Thérèse, l'une
pour Louis XVf, l'autre pour llarie-Antoinette.
L'accueil du roi fut des plus réserl'és. Il
l'écouta quelques minutes et lui dit brusquement : « Je vous ferai bientôt savoir mes
volontés. » Quant à la reine, Rohan ne put
même pas obtenir d'elle une audience. Elle
lui emop demander la lellre que l'impératrice lui avait confiée. Le jeune prélat en
t. Dans la suite, pendant la périudc révolutionnaire,
Mme ,lu Pont la Motte fut arrêtée sur ordre ùu
Comité de Salut public date du 5 thermidor an li.
Sainl-.lusl lui-même avait rédigé la note suivante :
« La Duponl-Lamolle, embastillée pour intrigues de
Cour. Partie de son histoire se trou,·e dans celle de la
Bastille. La première intrigante de l'Europ1•, correspondant avec 11•1 ministres des com·s étrangères tian

'--------------------------------éprouva une peine profonde, encore plus qu'il
n'en fut irrité. Et il prit la résolution de faire
tout au monde pour adoucir peu à peu la
rigueur de sa souveraine.
L'enfant qu'il avait saluée et bénie à Strasbourg était devenue une femme d'une grâce
délicieuse, que la majesté du trtlne rehaussait
de son éclat. Rohan cherchait à gagner
l'amitié de ceux qui avaient occasion d'approcher la reine et pourraient effacer dans son
esprit les mauvaises impressions que le courrier de Vienne ne cessait d') faire pénétrer.
« Les inquiétudes que Votre Majesté me
témoigne dans sa très gracieuse lettre sur les
intrigues du prince de Rohan, écrit MercyArgenteau à Marie-Thérèse, en date du 16 juillet f 7i6, n'étaient pas sans fondement. Ce
coadjuteur, étant parfaitement raccommodé
arnc la princesse de Guéméné, en obtint que
celle-ci se chargerait de remettre une lettre à
la reine, dans laquelle le coadjuteur la suppliait de lui accorder une audience. Heureusement la lettre, sous un vernis de respect,
aYait un coin de morgue el de reproche qui
choqua. L'abbé de Vermont et moi fimes
notre possible pour décider Sa Majesté à déclarer nettement qu'elle n'avait pas d'audience
i1 donner au coadjuteur; mais la reine prit
un parti moins décisif, et, sur les instances
réitérées de la princesse de Guéméné, la reine,
sans accorder ni refuser, prétexta tantôt une
occupation, tantôt une promenade, de façon
qu'enfin le coadjuteur fut obligé de partir
pour Strasbourg sans avoir eu d'audience 7 • »
Quand, en 1777, la grande aumônerir, la
première charge en dignité de la cour de
France, devint vacante, Bohan, qui avait la
promesse de la succession, faillit ne pas être
nommé à cause de l'opposition très vive que
lui fit Marie-Antoinette stimulée par )[ercyArgenteau. Encore le roi ne donna-t-il son
agrément que sous la condition que Bohan
signerait un engagement de se démettre de
la charge au bout d'une année; mais, comme
le fait observer Mercy, les Roban-MarsanSoubise étaient d'une action trop puissante
pour r.e pas arrêter l'échéance d'un pareil
billet.
•Marie-Antoinette annonce la nouYelle (t sa
mère : « Je pense bien comme vous, ma
chère maman, sur le prince Louis, que je
crois de fort mauvais principe et très dangereux par ses intrigues, et s'il n'avait tenu qu'à
moi, il n'aurait pas de plar.e ici. Au reste
celle de grand aumônier ne lui donne aucun
rapport avec moi et il n'aura pas grande
parole du roi qu'il ne verra qu'à son lever
et à l'église 8 • »
&lt;( F.n vain, dit l'abbé George!, secrétaire
particulier du prince de llohan, le grand
aumônier écrivit-il à la reine jusqu'à trois
fois : ces lettres, il le sut à n'en pouvoir

douter, ne furent jamais lues. Elles ne furent
même pas ouvertes. En vain employa-t-il la
médiation des personnes à qui la reine donnait des marques particulières de bonté et
d'amitié, en vain eut-il recours à Joseph li,
frère de la reine, lors de son VO) age en
France, pour être autorisé à présenter son
apologie, les réponses annoncèrent une volonté
bien décidée à ne jamais se porter à aucune
voie de rapprochement et de réconciliation°. ,i
Peut-être cependant la reine eùt-elle laissé
ses rancunes s'assoupir, si Mercy, agent de
fürie-Thérèse, n'e1it été là, aux aguets, actif
à les réveiller. « 'fel que je connais le coadjuteur de Bohan, lui écrivait l'impératrice
d'Autriche, je le crois aussi capable de s'insinuer da05 l'esprit de ma fille qu'il a été
assez heureux pour se faire ici, à Vienne, de
nombreux partisans. &gt;&gt;
Triste et révoltant spectacle, que cette mère,
Marie-Thérèse, qui ne voit plus dans sa fille
qu'un instrument de sa politique. « Tout en
elle désormais, dit M. de Nolhac, sa beauté,
sa popularité, sa maternité, devra senir, à
l'heure nécesrnire, les intérêts de la politique
autrichienne. » Elle ose faire dire à sa fille,
dauphine de France, que l'.\utriche est sa
patrie. Et cette patrie, comment veut-elle
qu'elle la serve? En étant gracieuse pour la
Du Barry, pour la courtisane qui d4shonore
la cour, qui heurte en Marie-Antoinette la
pudeur de femme et la dignité d'épouse.
Marie-Antoinette répond que c'est plus fort
qu'elle, qu'elle ne peul; mais l'impératrice
insiste, elle veut, elle parle durement! sa
fille s'imagine-t-elle avoir à lui donner des
leçons de dignité et d'expérience? Mercy vient
à la rescousse. Marie-Antoinette, obligée de
céder, parle à la favorite avec un sourire, et
celle-ci, dans sa reconnaissance un peu brutale, ,eut aussitôt lui faire acheter par le roi,
en manière de récompense, une parure de
diamants.
Marie-Antoinette est devenue reine. Elle
aurait le devoir d'entrer en rapport avec le
cardinal de Rohan, son grand aumônier;
mais l'impératrice veille, avec ses dévoués
auxiliaires, le comte de ~fercy et l'abbé de
Yermond, et fait si bien qu'elle réussit à l'en
empècher.
Rohan en était au désespoir. Marie-Antoinette, gracieuse, vive, le fascinait. Et Rohan
était ambitieux. Ses débuts, les progrès
rapides de sa carrière, la situation prépondérante de sa famille, les dignités dont il était
revêtu découvraient devant lui les plus vastes
espoirs. Lrs 0atteurs, qui butinaient sur sa
fortune et ses dignités, le grisaient du souvenir de !lichelieu, de Mazarin, de Fleury, les
cardinaux qui avaient régné sur la L•'rance.
&lt;( li avait plus que le droit, il avait le deYoir,
lui disait-on, de parvenir à la direction de

l'ancien régime, admise chez le cardinal de . Rohan,
maitrc,sc de Fleury qui a élé prisonnier d'Etat à la
citadelle d'Arras. Elle avait, pour agcnlde ses intrigues.
l)ruzy, qu'o;llc a amené à Paris et qu'elle faisait déguiser. Lanlôl en ibhê, lanlôl en officier ». Arc/,, 11al.,

5. 1783, 16 mai.
4. A.rch. nal., F 7, 4145, B.
5. Déposition du P. Loth, H sept. 1785, À1'ch. 11a/.
6. Publiil par Chaix d'Est-Ange, p. 13.
7. Geffroy et d'Arneth, Il. 4i0-7t.
8. Recueil de M)I. de Beaucoart et de la Rocheterie,
T, 140.
9. George!, II, 19-20.

F'/ H37.

ll. Le sauf-conduit eslchtéd n 12 mai 1783. Arc/1.
11at., F7/4ib0.

L' Jl-,=i=A1~E

DU COZ.L1E~ - - ~

l'État. &gt;&gt; Le malheur fit que le prince Louis pureté qui n'eùt d'égale que celle des anges, derrière ce paravent, fermez les yeux et déen arriva à le croire. li dictait à son secrétaire, tles nerfs délicats, des yeux Liens; il fallait, sirez en vous-même la chose que vous soule baron de Planta , les projets qu'il devait en outre, que l'ange fût né sous la constel- haitez voir. Si vous ètes innocente, vous
réaliser quand il serait au ministère. C'étaient lation du Capricorne. Or, il se trouvait que verrez ce que vous désirez voir, ~i vous ne
des programmes de réformes politiques dont Mlle de la Tour remplissait toutes ces condi- l'êtes pas, vous ne verrez rien. &gt;l Mlle de la
l'exécution ferait le bonheur des Français 1 • tions. « La mèrc,dit Beugnot, faillit en mou- Tour se plaça derrière le paravent tandis que
Mais un obstacle se dressait entre le pou voir rir de joie et crut que les trésors de Memphis Cagliostro et le cardinal - qui se tenait à
et lui. Et quel obstacle! - la reine.
et de la grande ville de l'intérieur de l'Afrique côté de la cheminée - restaient au dehors.
Et c'est ainsi que, de plus en plus profon- allaient tomber sur sa famille, laquelle en
Cagliostro se mit à faire pendant quelque
dément, dans cet esprit où l'imagination avait prodigieusement besoin. &gt;&gt;
temps des signes magiques, puis, s'adressant
tenait une si grande place, dans ce cœur tout
L'illustre magicien crut utile de procéder à la jeune fille : c, Frappez un coup par terre
féminin o1t la raison n'avait pas accès, s'en- à des expériences préliminaires. II reçut la et dites si vous voyez quelque chos8? - Je
racina une idée fixe, se développa une obses- jeune fille dans son laboratoire, installé en ne vois rien, répondit Marie-Jeanne. - Eh
sion redoutable : regagner les bonnes grâces l'hôtel de Rohan, rue Vieille-du-Temple. bien, mademoiselle, dit Cao-liostro, vous
"
•
•
t&gt;
de la reine.
« Mademoiselle, lui dit-il, est-il vrai que n ' etes
pomt mnocente. &gt;&gt; Alors la demoiselle
« Je me représentais, ditlecomteBeugnot, vous soyez innocente? ,i Elle répondit avec piquée au vif répondit qu'elle voyait ce
ce malheureux cardinal de Bohan entre Ca- assurance : c, Oui, monsieur. - Eh bien, qu'elle désirait, et sortit du paraveut satisgliostro et Mme de la Molte 2 • &gt;&gt; Ceux-ci, l'un ajouta Cagliostro, je vais dans un instant faite &lt;l'a voir convaincu les grns de son
et l'autre, avaient dès
innocence.
le premier jour pénétré
Nous possédons un
son caractère bon et crétrès
précieux interrorra•
0
dule, d'une naïveté conto1re de Marie-Jeanne de
fiante, un caractère d'enla Tour, racontant plus
fant, et démêlé aussi
tard aux commissaires
l'ambition qui le rondu Parlement les cérégeait et qui, nonobstant
monies de Cagliostro.
tant de richesses et
C'est un document préd'honneurs, faisait le
cis, authentiqur, et
tourment de sa vie.
qui nous montre sous le
Cagliostro se charjour le plus curieux le
geait de parvenir au but
caractère du prince de
par ses cérémonies.
Rohan'.
Le corole de la l\fotte
La jeune fille raconte
avait une sœur, qui avait
11ue, s'étant rendue avec
épousé à Bar-sur-Aube
sa mère ;1 l'hôtel du carun ancien contrôleur du
dinal 5, t&lt; l'hôtel de Strasvingtième, Choppin de
bourg », elle y trouva
la Tour, homme d'esle cardinal et Cagliostro.
pri L, mais caustique et
On lui mit un petit tabrutal. Nous avons vu
blier blanc, sur lequel il
les jeunes gens trouver
y avait un crachat d'arasile chez les La Tour
gent, et, après lui avoir
quand Mme de Surmont
fait réciter des prières,
les eut chassés de sa
on la fit s'approcher
maison. Mmedela'l'our,
d'une table oit étaient
excédée des mauvaises
posés deux chandelles
plaisanteries de son maallumées et un grand
ri, l'avait 11uitté en celte
vase rempli d'eau claire.
année 1785 et était veCagliostro, derrière un
nue à Paris, avec sa fille
paravent, faisait des gesMarie-Jeanne, s'installer
tes avec une épée, inchez une tante, l\fme
voquait le grand Cofte,
Clausse, de la famille
les anges Raphaël et Mide l\f. de Surmont, qui
chaël. li demandait à
l'aYait reçue chez elle,
Mlle de la Tour si elle
rue du Sentier. Mariel'oyait la reine dans le
Jeanne était une petite
•
vase. Marie-Jeanne, qui
demoiselle de quinze ans
ne voyait rien, répondit
d'une beauté et d'une
qu'elle la voyait parfaiblancheur remarquatement et cela c, pour se
NICOLE L E&lt;..UAY, DITE BARONNE IJ°ÛLil'.I.
bles•. Or , Cagliostro,
débarrasser &gt;l, déclaraD'apres UII pastel &lt;'011/emporai11 . {Colleclio11 FRANTZ F u NCl(·llRE.'ffANO .)
pour ses opérations,
l-elle aux juges.
avait besoin d'une voyanCagliostrolui demanda
te, sujet plus difficile à lrournr qu'on n'ima- connaitre si vous l'êtes. l\ecommandez-vous ensuite si elle ne voyait pas des anges el de
gine, car il fallait plusieurs conditions : une à Dieu et, avec votre innocence, mettez-vous petits bonshommes qui voulaient l'embrasser,
1. Hétaux d.: Villette ùéclarc devant le ParlclllCllt qu'il a vu les mémoires él'ri ts de la main
d~ Planta. Uoss. Target, /Jil,/, v. de JJai·ù . ms. &lt;le la
~E~~

.

2. 1, 62.
::;. ' · 58-59.

?· Intcn·.

de )laric-Jcaunc de la Tour, âgée tic
quinze aus, 21 sept. 1785, Arc/,. 11al. , xi, B/1117.

La ,·é,·acité de celle· déposition csl d'ailleurs ronfirmi-c par les détails du ms. tic la Ili/A. na/. , Jolv cle
Fleury 2088, I'• :'i14-l5.
•
r,. Le 1 anil 178;i.

�111S TORJ.Jl
cl, comme elle répondit que non : « Mettezvous en colère, dit Cagliostro, frappez du pied,
appelez le grand Cofte, dites aux anges de venir
, ous embrasser! ,&gt; A quoi elle répondit qu'elle
les voyait et embrassait les petits bonshommes,
et cela, ajouta-t-elle, &lt;I pour se débarrasser ».
« Le cardinal, pendant ce temps-là, était en
prière et se prosternait et dit à la déposante,
en s'en allant, de ne rien dire, car cela lui
ferait du tort. l&gt;
Mlle de la Tour revint au palais du cardinal trois jours après 1 • On lui donna cc jourlà une· longue chemise blanche tissue d'argent, un &lt;I grand soleil » au milieu, ornée
sur les bords de crépine d'argent, et une
écharpe bleue : costume dessiné par Cagliostro. Vètue de cette chemisr, le grand soleil
llamboyant sur sa poitrine, et, ceinle de cette
écharpe, elle fut introduite dans la chambre
à coucher du cardinal, tout éclairée de bougies. Sur la table il y avait encore un vase
rempli d'eau transparente et, tout autour,
des étoiles, de petits bonshommes et des
signes qu'elle u'avait jamais vus. C'étaient
des hièroglyphes et des figurines représentant
Isis et le bœuf Apis . Cagliostro, ayant recommencé à faire de grands gestes avec son
épée, lui demanda si elle ne voyait pas dans
la carafe une Ît'mme blanche et si celle
femme ne ressemblait pas à la reine. MarieJeanne, qui ne voyait toujours rien, répondit qu'~llc l'apercevait.
« Il lui demanda ensuite si elle ne voyait pns
un vieux bonhomme vêtu de blanc, qui se
promenait dans le jardin, qui venait pour
l'embrasser; elle dit qu'elle le voyait, et que
c't&gt;tait pour se débarrass&lt;r. ll Elltl dut ensui le
répétrr ks invocations au gran~ Cofte et à
l'ange Gal,riel, pui~ Cagliostro l'averlil qu'elle
allait voir le cardinal à genoux, tenant en
main une labatière dans laquelle il y aurait
un petit écu, et, comme il recommençait
dms une agitation de plus en plus grande
ses gestes al'ec son épée, la jeune fille lui
dit qu'elle \'oyait effectivement le cardioal à
genoux tenant en main une tabatière dans
laquelle il y avait un petit écu. Alors le cardinal, très animé, dit que c'était cc incroyal1l&lt;',
extraordinaire », et il avait, obsef\ ê Mlle de
la Tour, &lt;c l'air pénétré de joie et de satisfaction l&gt;. &lt;1 Le cardinal s'était mis à genoux, il
pleurait et levait les mains au cieli. ,i &lt;c J'ai
été complètement aveuglé, dira plus lard le
prince de Rohan devant le Parlement, par le
désir immense que j'avais de regagner les
bonnes grâces de la reine 3• »

" - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - L' A'F'FJll~ë vu Co1.1..œ~ - - ,
tacle principal auquel se heurte l'histoire du
Collier, est l'invraisemblable crédulité qu'elle
exige de la part du cardinal~- Et voilà que
des textes précis, concordants, authentiques,
prouvent que le cardinal était incroyablement
crédule. Deux jours avant qu'il fût arrêté,
Cagliostro lui avait persuadé qu'il avait diné
avec Henri IV. &lt;c Cette anecdote, dit la
Gazette de Leyde, dont on peut garantir
l'authenticité, justifie toutes les imprudences
du cardinal•. l&gt; &lt;I Sa crédulité incroyable,
note le duc de Lévis, est réellement le nœud
de toute l'affaire et dispense de recourir aux
explications non moins incroyables qu'on n'a
pas manqué de suggérer 6 • » On dira que,
plus haut, nous avons présenté Rohan comme
un homme d'esprit. Dans son Garde du
Corps, Mayrr a prévu l'oujection, et cite le
Barbier de Séville: &lt;I Quand la jo!ie Suzanne
dit à Figaro que les gens d'esprit sont bêles,
elle a bien rairnn, 3uzanne. »

Tel était le cardinal de Bohan. Or, l'o!Js-

La comtesse de la Motte avait de son côté
dressé ses batteries. En avril 1784, elle commença de parler au cardinal, discrètement
d'abord, de ses relations avec la reine 7• Puis
elle donna des Mt ails que Rohan, tenu éloigné
ùe la Cour, ne pouvait contrôler. Elle accumulait les anecdoles avec son imagination
précise, vivante, cl qui, dans le courant
111ême de la conl'ersation, la servait avec tant
d'abondance el de rapidité.
« Quand j'épomai le comte de la Motte,
disait-clic, nous n'avions rien : 800 livres de
pension qui ru 'étaienl faites sur le Trésor. Et
il fallut vaincre l'opposition que faisait au
mariage la famille de mon mari, de 11ui la
mère crJignait que Hous lui tombassions à
thargP.
&lt;c Nous nous rendimes à Paris où, p;ir les
moyens dl! nos amis, Madame et Mme la comtesse d'Artois eurent la bonté de s'intéresser
à nous auprès des minislrts du roi. Les besoins
de l'l~tal et la multiplicité des affaires firent
traîner en longueur nos sollicitations et celles
de nos protecteurs, de sorte qu'après avoir
épuisé la bonté et la patience de nos amis,
sans avoir rien obtenu, on nous conseilla
d'essayer les bontés de la reine.
« Après bien des débats entre la crainte
et l'espérance je me déterminai à présenter
un placet à Sa M11jeslé; mais l'appareil de la
majesté et la hardiesse de l'action manquèrent
de me coùler la vie, car je tombai évanouie

aux pieds de la reine, qui en fut touchée et,
par un mouvement de bonté et d'humanité,
ordonna qu'on me portât sur un lit chez une
dame de la Cour.
cc Quand je fus revem~e de mon évanouissemr.nt la reine a eu la bonté de me voir, de
s'intéresser à mon sort en m'encourageant 11
Jui demander des grâces qui ne seraient pas,
disait-elle, dans le cas d'ê1 re refusées. »
Le cardinal, très confiant, ne doutait pas,
doutait d'autant moins que, peu à peu, elle
lui donnait les nouvelles les plus agréables.
Elle était reçue dans l'intimité de la reine,
disait-elle, qui n'avait plus de secrets pour
elle, qui lui confiait ses pensées, à elle, son
amie, sa cousine, nJle des Valois, pensées
dvnt le fond lui était à présent connu peulêtre mieux qu'au roi lui-même 8• Et elle pouvait affirmer que la reine revenait peu à peu
de ses impression~ premières, des mensonges
perfides que lui avait insinués le comte de
Mercy. des calomnies que lui apportait le
courrier de Vienne. La conduite du cardinal
de Rohan, si généreuse vis-à-vis du prince de
Guéméné, son neYeu, el d'autres traits de sa
bienfaisance monlrent, disait la reine, que le
grand aumônier a le cœur bon 9 • En mai,
Jeanne déclara au prince Louis que, pénétrée
de reconnaissance pour tant de bienfaits reçus
de lui, elle était résolue de consacrer désor
mais à lui être utile toute l'influence rlonl
elle disposait à la Cour, et, en mai, le 1isage
radieux, elle lui annonça que, sans doute, le
but ne tarderait pas d'ètre atteint 1°.
Elle alla plus loin. fienouvclant le procédé
qui avait si bien réussi, en 1777 ,à Mme Cahouet
de Villiers avec le f~rmier général Béranger,
elle persuada à Bohan r1ue la reine, en passan t, lui ferait un signe de tête où il verrait
clairement une marque de son intérêt. Rohan
fut aux aguets, et ce signe, &lt;I celle nuance ll,
comme il dira lui-même, il crut effectivement
l'apercevoir i1 plusieurs reprises 11 • Ce point
acquis, Mme dt! la Motte fit un pas de plus.
Elle se hasarda à mettre sous les yeux du
prince Louis des lellres sur papier blanc
vergé, bordé d'un liséré bleu clair, ayant au
coin les lis de France, que la reine écrivait à
sa cousine, la comtesse de Valois, et oit, de
temps à autre, passait le nom du gr,rnd
aumônier.
Le Père Loth déposera plus tard devaol les
commissaires du Parlement : &lt;! Je me rappelle qu'une fois, me pré,enlanl chez Mme de
la Molle pour lui parler, je ne pus entrer
parce qu'elle était, me dit-on, occupée avec
le sieur Villette. On ouvrit la porte peu après
et je vis auprès du lit de Mme de la ~lotte

t. Le 1 aVl'll 1785.
~- llibl. nat., ms. Joly de Fleury 2088, f• 51:i.
:;. George!, Il. 201.
.
.
4. \'oir li• Labori, le Procès d11 Collier, discours
prononcé à la conft'•rencc _des avocats le 2ü nov. ·1888,
tians la Gazelle des Tr1bu11au.r rlu \!6 no,·. t88~,
p. 2, col. 1.
5. Gazelle de Leyde, du 9 nov. 1i85.
6. Souvenirs et Pol'lrail, (181:'i), p. 154.
i. Notes de Rohan pour ~!• Target, Bibl. v. de
Paris, ms. de la réserve.
8. Au point de vue cle l'histoire qui fut imaginée
par ~lmc de la Molle, de ses rapports avec ~larieAntoinelle, la déposition faite par le Père Mac Dermot! ,

à Lon,lrcs, le 10 octobre Ii8:i, clcva11l i\l• Ouùourg-,
notaire public, est des plu, curieuses ( Arcli. des .lff'.
étra11g., Mém. el docu,u. France 1390, I'•• 1àl-25u).
Mac IJcrmoll rapporte cc que lui a conliè le comte
de la Molle, lc11ucl répèlatl les propos de sa fcmmf'.
On y YOil que, dès l'origine, dès 178~, Loule celle
histoire s'était fixée dans l'eipril clc Mme de la Molle
avec une précision élonuante. Elle n'osa la produire,
ni dans ses interrogatoires, ui devant le Parlement
assemblé, ni dans les mémoires qu'elle fit rédiger par
ses avocats. Le contrôle en étail trop faci le et, dès la
première objection, !"échafaudage se fùl écroulé. liais
plus lard, quand elle fut réfugiée à Londres, à l"époquc
où les calomnies commencêrcnt à se déverser 1m1H1-

némenl sur la reine. Jeanne de Valois mil son l,istoire au jour, clans son Mémoire justificatif, puis
clans la Vie de Jca11ne de Saint Rémy. Elle l'écri1·it
telle qu'elle l'avait conçue dès 178 11. telle qu'elle la
racontait au cardinal. El celle longue gestation, où
cha1fue trait en , inl à prendre dans son esprit la
r eltelé et le relief de l'idée fixe, explique la marche,
l'encliaînement qu'elle pan-inl à donner aux faits, et
qui, dans la suite, onl trompé lant cl'hisloricns.
9. Notes de Rohan pour l!• Targel. Bibl. v de Paris.
10. Notes de Rohan pour li• Target, ibid.
11. O&lt;iclaralion rérligée par le cardinal de Rohan à
la Bastille, pour Vergennes cl le maréchal de Castries.
le 20 août 1785.

XV

La faveur de la reine.

.,,. 222 """

une petite table de nuit sur laquelle étaient
p_osés une écritoire et du petit papier bordé de
vignettes bleues 1 • l&gt; Le fidèle Deschamps allait
acheter le p~pier à vignettes chez un parfumeur_ rue Samt-Anastase, et parfois chez un
papetier rue des francs-Bourgeois.
Mme de la Motte dit bientôt au cardinal :
&lt;c Mes instances ont eu leur effet. Je suis
autorisée par la reine à rous demander rotre
justification par écrit. l&gt; Jeanne avait un sou-

a commencé à écrire au cardinal des lettres
soi-disant de la reine, en mai 1781. Il écrivait sous la dictée de Mme de la Motte.
C'étaient, dira-t-il, des lellres 1c agréables». li
aYait d'abord dit c1 d'inclination », mais il se
reprit.
&lt;1 Je ne comprenais pas, déclarera Yillette,
ce que Mme de la Motte me faisait écrire;
mais je m'apercevais que, par ses écrits, elle
voulait tromper le cardinal et, par les réponses

YuE PERSPECTIVE l)U NOUVEAU PALAIS-ROYAL. -

Dessine et gravé

e1I

r;BS

rire enchanteur, une 1·oix qui persuadait; &lt;lu cardinal, je voyais qu'il avait l'ambition
Hohan écoutait, enchanté, persuadé. Rohan de se servir du crédit de Mme de la Molle
écrivit sa justification . Il y mit un soin infini. auprès de la reine, pour devenir premier
Le brouillon en fut fait et déchiré vingt fois. ministre!. »
Enfin il en donna le texte. Mme de la Motte
Ces lcllres furent assez nombreuses, mais
apporta quelques jours après une réponse sur toutes, celles qui étaient censées émaner de
papier de petit format, doré sur tranches. La la reine, aussi bien que les réponses du
reine y disait : &lt;! Je suis charmée de ne plus prince Louis, étaient brûlée, au fur et à
1·ous trouver coupable. Je ne puis encore vous mesure par Jeanne de Valois 3•
accorder l'audience que vous désirez. Quand
Ce fut aimi, observe l'abbé George!', que
les circonstances le permettront, je vous en les lettres et réponses se succédèrent. Cette
ferai prévenir. Soyez discret. l&gt; Et la com- correspondance, dont, malheureusement, on
tesse de la Motte engagea le cardinal à ré- n'a plus trouvé de vestige, était graduée et
pondre pour dire sa joie, sa gratitude.
. nuancée dans les prétendues fottres de Ia
Villette avouera devant le Parlement qu'il reine, de manière à faire croire au cardinal
I. Confrontation de Rohan au P. Luth, 16 mars l 78ll
A,•c/1, na/., Xi, B/H17. Oéclaration confirmée par le;
aveux ,te !\étaux de Villclle.
·

2. i'ioles rédigées pour la défense du cardinal clc
Rohan. Ooss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la
réserve.

qu'il était parvenu à inspirer à celle princesse
!a pl~s intime confiance et le plus grand
mteret.
'
George! parle à celle date des conciliabules
entre Rohan, le baron de Planta, son homme
de confiance, Cagliostro cl le secrétaire particulier du cardinal, Ramond de Carbonnièrës.
Le baron Frédéric de Planta appartenait i1
une bonne famille des Grisons. li était protestant et avait servi avec distinction comme

fa,· N.

RANSONIŒTTE

capitaine dans les armées du roi de France
et dans celles du roi de Prusse. Le prince
Louis l'avait rencontré à Vienne, où Planla
lui avait rendu de grands services comme
« observateur des choses de la Cour et dtJ la
politique ll . Carbonnières était un jeune
homme très distingué, mais d'une imaoinalion exaltée et qui joua plus tard, co~mc
député de Paris, un ri\le marquant à la tribuoe cl dans les comités de l'Assemblée
législative. A ce petit conseil fut adjointe
Mme de la Motte. On lisait en grand secret, à
la lueur des chandelles, les billets à liséré
hie~. « _~Ime de la Uotte, remarque George),
les JOua1l tous. ll Cagliostro invoquait l'aa(\'e
de lumière et l'esprit des ténèbres. II proph~3. Déclaration cle Rétaux de lïllclle

'&gt;. Mémoires, II, 42.

·

�,,_______________________

111STO'RJA
tisait que celle heureuse correspondance allait
placer le prince au plus haut point de faveur,
que son influence dans l'État allait devenir
prépondérante et qu'il en userait pour la
pi:_opagation des bons principes, la gloire de
!'Etre suprème et le bonheur des Français.
Tant et si bien que Rohan ne douta plus du
désir que la reine arail de le recevoir pour lui
dire seule à seul ses sentiments d'affection et
d'estime, mais qu'à cause de Breteuil el de
sa faclion encore si puissante sur l'esprit du
roi, ce revirement devait être tenu caché
quelque temps encore. La première entrevue
aurait lieu secrètemenl, le soir, au fond d'une
allée solitaire du parc de Versailles, à quelque
distance du ch,Hcau.
Ce fut pour Rohan une aurore radieuse de
lumière cl de joie. Dans l'éloignement, la
reine était devenue pour lui une créature
surnaturelle, rayonnant dans la gloire royale
qu'elle rendait plus brillante encore par sa
gr.lcc et sa bonté. Et c'était la bonté qui la
rapprochait de lui. Elle savait à présent la
cause de ses dettes, de ces dettes tant reprochées, et se reprochait sans doute à elle-même
sa dureté, ce dédain froid et hautain dont
elle l'avait si longtemps meurtri. Elle allait
lui dire elle-mème sa r.entrée en faveur et
qu'elle savait à présent qui il était. Elle viendrait lui dire ce retour en gràccs, seule, dans
le silence de la nuit, en attendant le jour où
elle le proclamerait del'ant la France entière.
Rohan était accoudé à l'appui de la fenêtre
ouverte sur les jardins de l'hôtel Soubise. Le
soir s'obscurcissait. Ses idées devenaient incertaines. Il ne démêlait plus lui-même ses
sentiments. Ce n'était plus en lui qu'une
émotion de reconnaissance, de rcconnais~ance
pour la souveraine gracieuse el clémente, el
pour la jeune femme aussi, Jeanne de Valois,
qu'il avait assistée dans sa misère de quelques
deniers, comme une pauvresse, et qui, à
présent, de ses faibles mains, par un effet de
la Providence trop atLentive au peu qu'il avait
fait, le portait, lui, prince de l'Églisr, jusqu'auprès du tronc royal.
c1 J'ai toujours remarqué dira l'an
d'après un pamphlétaire, au cours d'un
libelle vendu sous le manteau, - dans le
génie de M. le Cardinal, une sorte d'élévation, de droiture et de pénétration, qui me
l'ont fait regarder comme un homme rare,
dont les qualités ne paraissent pas avec tout
leur avantage parce qu'il ne s'assujettit pas
assez pour les montrer dans un certain jour
et pour s'attirer l'estime qu'elles méritent.
C'est une pierre précieuse qui, polie selon des
lois moins ordinaires, rend un genre d'éclat
d'après lequel on n'est pas encore assez habitué d'en juger le prix 1• »

XVI
La baronne d'Oliva.

En juillet 178.1, le comte de la Molle re1. Leltre à l'occasion de la détention de S .•E.
Jl. le cardinal de lloha11 à la Bastille (s . 1., 178;;;,
p. 17.

enfant de quatre ans, un joli petit bonhomme
marquait dans les jardins du Palais-Royal le rendez-\'ous à cette époque de la jeunesse aux boucles brunes, qu'elle avait pris en
joyeuse et où la Motte, pour cause, se trou- affrction et que ses parents lui confiaient.
Nicole était en somme une bonne et gen~
vait souvent - une jolie personne qui venait
s'asseoir régulièrement à la même place, où tille créature, une de ces petites Parisiennes
elle se distrayait très gracieusement à jouer qui demandent peu à la vie, cueillent dans
avec un enfant. Elle avait de longs cheveux leur jeunesse les fruils de l'amour, heureuses
d'un blond cendré, souples et ondoyants, le de leur bea ulé et de leur tendresse, iusou:..
cou assez long, mais fin et gracieux, une ciantes et confiantes, à la fois naïves el rusées;
belle gorge et de grands yeux bleus d'une mais dont les ruses ne sont guère méchàntes.
expression claire et douce, un regard d'en- Marie-Antoinette la traitera avec mépris :
fant. Les lèvres, un peu avancées, étaient « Une barboteuse des rues », dira-t-ellc.
d'une couleur vive, avec une expression de Conservons-lui noire sympathie. En somme
volupté, à laquelle se mêlaient beaucoup de elle en était digne.
Le comte de la Motte est dès l'abord frappé
bonté el de tendresse!, Elle exerçait le joli
métier de modiste et s'appelait de son vrai des grâces de la jeune femme et, plus encore,
nom Marie-Nicole Leguay. Elle était née rue de sa ressemblance vraiment surprenante
Saint-Martin , le 1cr septembre 17 61 , de avec la reine. ll lie conversation. « li se préClaude Leguay, officier invalide, bourgeois de sente, dit Nicole Leguay, avec tous les témoiParis, et de sa femme, Marguerite David. gnages du respect el de l'honnêteté et me prie
« ~lon premier malheur, dira-t-elle dans la de lui permellre de Ycnir me voir et me faire
suite, fut de perdre trop tôt une mère tendre sa cour. Je ne pus prendre sur moi de lui
et vigilante, dont la présence et les soins refuser cette permission. )) Assurément.
Dans ses pamphlets, 11/olus, libelliste et
eussent éloigné de moi les dangers inséparables d'une jeunesse abandonnée à elle-même. » mauvaise langue, reproduit le récit fait par
Orpheline de père el de mère, Nicole avait été Nicole en le coupant de ses réllexions.
&lt;1 Un jour du mois de juillet, dit Nicole,
placée rue de la Grange-Batelière, chez un
certain Antoine Legros, qui prenait des en- après midi, j'étais assise au Palais-Royal.
fants en pension; mais elle y fut maltraitée .J'avais pour toute société l'enfant dont je
et son éducation entièrement négligée. La viens de parler. Je vois passer plusieurs fois
jeune fille fut contrainte de se sauver et se devant moi un grand jeune homme qui se
lrouva sur le pavé de Paris. Legros se garda promenait seul. li m'était inconnu. Il me
de lui faire connaitre sa famille. Il se garda fixe. Je m'aperçois même qu'à mesure qu'il
aussi de lui remellre une somme d'argent m'approche, il ralentit sa marche, comme
assez imporlante qu'avant de mourir Leguay pour me considérer à loisir. Une chaise étail
lui avait confiée pour son enfant. Legros était vacante à deux ou trois pieds &lt;le la mienne ....
- Un petit clin d'œil. .. , interrompt
mort à son tour, en février 178:i, et ses héritiers venaient de remettre à Nicole quatre Jlolas.
- li vint s'asseoir, poursuit Nicok.
mille livres. En réalité ils lui del'aient da- C'est l'ordinaire, observe Motus.
vantage; mais, faible à se défendre, elle avait
- Je passe rapidement, dit Nicole, sur ces
accepté celle lransaction 5 • Elle obtint son
rmancipation par sentence au Châtelet du premières circonstances dout un plus long
28 février 1783. On ne l'appelait plus Nicole délai! serait inutile.
- Très inutile, selon Motus. Le plus petit
Leguay. Dans le monde de la jeunesse dorée,
bourgeois
de Paris sail ce qu ïl en est.
elle n'était connue que sous un nom de
- li suffit de dire, continue Nicole, que
guerre, Mme de Signy, car, bonne fille, trop
bonne fille sans doute, elle ne savait rien re- nous nous rencontrâmes plusieurs jours de
fuser, mais absolument rien, à ceux - et ils suite au Palais-Royal.
- Bon! s'écrie .lllol11s, tout va au mieux.
étaient nombreux - que ses charmes rem- Je venais un soir de le quitter et de
plissaient d'admiration. Elle demeurait au
Petit hôtel tle Lambesc, rue du Jour, au coin retourner au logis, dit Nicole en terminant :
de la rue Montmartre, fréquentée assidûment il m'avait suivie. l)
llfolus conclut : « C'est l'usage• &gt;&gt;.
par un jeune gentilhomme, Jean-BaptisteLe
comte de la Motte se conforma à cet
Toussaint de Beausire, écuyer, fils d'un lieutenant au grenier à sel de Paris. Beausire usage d'une manière assidue. D'ailleurs sa
élail joli garçon, grand, bien fait, le teint femme, ne tardant pas à faire la connaissance
brun, un peu marqué de petite vérole 4. Après d'une personne aussi aimable, introduisit
avoir perdu, lui aussi, son père et sa mère, Nicole Leguay dans sou salon de la rue Neuveil dépensait gaiement le patrimoine assez Saint-Gilles, après lui avoir donné le nom de
baronne d'Oliva - l'anagramme du nom de
considérable dont il avait hérité.
Les après-midi, la jeune modiste allait Valois. Elle l'invite à diner, lui fait toutes
fréquemment passer deux ou trois heures sortes de politesses et mille el une cajoleries•.
dans les jardins du Palais-Royal, avec un Elle a bientôt gagné sa nouvelle amie à ses
'.t Sig,iulcm,•11l M la baronne d'Oliva .. ll'l'h. dl's
I)[ clorum .• Fra11cc l3!l!l, l• 230.
- Belle tl'Eticnvillc, Second ille1110Îl'e, dans sa Coll.
&lt;'?IIIJII,, Il, ~2; -:- On a te. por(rail de ~icole Leguay,
dtlc baronne cl Ol11a, ad v11•11111, pat· PUJO;, gravé pat·
Lcgra11d.
3. Arc/&lt;. 11at., \ , 5110.

A//'- i'lrn11q., llém.

i . .l,·c/1. d1·s ,1/f. elrall!J.,
France l3ll~. r• 230.

!\lérn. cl docum.,

:,. Suite des observalious de Jlotus sur le ,llti·
11wii·e de Mlle rf'Olfra; p. 21-22.
6. Analyse pour la demoiselle rf'0lil'a, d:ms la
&lt;:olledùm m111plèle, \l, 1~; sccim&lt;l .llt!111uÙ'e pour
llcUc cl' Elicnvillc, ibid., li, 4:,.

projets. Ce qu'elle lui demande n'est d'ailleurs
- Qu'est-ce donc que vous voulez qur. je
q_u '?ne ba~atelle, et &lt;1 vous ferez tant de plai- fasse?
s!r a la rerne, ma toute belle, qui a l'inten- La plus petite chose du monde. Vous
t!on de vous donner en retour quinze mille remettre~, un soir, dans une allée des jardins
livres el, en outre, un cadeau qui vaudra de Versa1lles, une rose et un billet à un arand
0
davantage encore.
seigneur qui vous baisera la main.
_i. Além. pour _la de1?1oiselle Leguay d'Olim, éd_
orig., p. 72 cl smv. : Second illémoire, p. 18.

2. lntcrr. du 8 mai 1786, publié par Campardon,
p. 391.

L' ArrA11(E
-

Du CoLLŒ1(

--...

Mais qu'importe à la reini,?

~ Mon cher cœur, il serait trop long de vous

ex phquer cela. Le comte viendra vous chercher
demain soir et vous mènera à Versailles 1 • &gt;&gt;
« Il ne m'a pas été difficile, dira Mme de
la Motte aux commissaires du Parlement, de
persuader à la fille d'Oliva de J·ouer ce rôle-là
'
parce qu' elie est fort bête 1 • »

(A suivre.)

FRANTZ

FUXCK-BRE:\'TANO.

SOUVENJRS DE LA LECTRICE DE LA REJNE HORTENSE
~

le départ de l'Empereur
Madame Mère fut la dernière personne de
la famille impériale qui vint prendre congé
de !'Empereur. Talma, qui, en habit de garde
national, s'était rendu à la Malmaison pour
s~lucr le gr?nd homme avant son départ,
nnt me v01r le lendemain et me raconla
combien il avait été touché de ce que l'Empereur l'avait reçu, quoique déjà l'ordre eût
été donné de ne plus laisser entrer personne;
que !'Empereur avait paru sem,ible à sa
visite et lui avait témoigné beaucoup d'intérêt :
« De quelle belle scène tragique ai-je été
témoin, mademoiselle Cochelel ! me disait
Talma avec celte âme de feu qu'on lui connaissait.
« Quel spectacle que cette séparation de
Madame Mère et de son Ols!
&lt;&lt; Elle n'arracha aucune marque de sensibilité à !'Empereur; mais qu'elle a fait naître
d'expression dans sa belle physionomie, dans
sa pose, et que de choses probablement dans
sa pensée!!! L'émotion de Madame Mère se
tit_jour par deux grosses larmes qui sillonna1ent ce beau visage à l'antique, et sa bouche
ne prononça que ces trois mots, en lui tendant la main au moment du départ :
&lt;1 Adieu, mon fils! »
&lt;t La réponse de !'Empereur fut aussi
laconique :
&lt;c Ma mère, adieu! »
« Puis ils s'embrassèrent. &gt;&gt;
C'est ainsi que se fit celle sépara.lion, qui
devait être éternelle!
Mais revenons à !'Empereur, qui se dirige~it rapidement sur Rochefort,. ayant avec
lm dans sa voiture le général Becker, comm~saire délégué par le gouvernement provisoire pour l'accompagoer jusqu'à son embarquement. A son arrivée à Rochefort
l'Empereur y rencontra son frère Joseph, qui

~tait prêt à s'embarquer pour se rendre aux
Etats-Unis sur un bâtiment de cette nation•
le trajet se fit heureusement, après avoi;
év(lé la croisière anglaise. Un capitaine danois, dont le navire était réputé fort bon
marcheur, et qui se trouvait en rade à La
Rochelle, offrit à !'Empereur de le transporter à New-York; il répondait sur sa tête
du succès_ ~e l'ent_r~prise, mais il y mettait
une c~nd1t1on ~peciale; c'était que !'Empereur s embarquat seul et se cachât dans une
armoire secrète .... L'Empereur refusa.
li y avait un moyen de soustraire !'Empereur aux Anglais : l'attachement que son
frère Jo_sep~ l_ui vouait était le garant que ce
moyen rnfailhLle n'aurait pas élé inutilement
proposé. Il aurait fallu que Joseph endossât
1~ red!ngote grise, qu'il se coiffàt du chapeau
h1stor1que, et, qu'entouré des fidèles de l'Emper.eur,, il se fit prendre pour lui par les Ani.(la1s. Certes, fa ressemblance du visage élait
frapp~nte, et ce n'était pas un pouce de plus
en taille que fo Roi avait sur son frère qui
eùt fait découvrir l'ingénieux stratagèm/ Les
Anglais,. se trouvant en possession de Joseph,
se seraient empressés de le conduire aux
bords de la Tamise : alors !'Empereur aurait
passé d'autant ~lus ~acilement en Amérique
que la llotte qui était en croisière se serait
éloignée.
J'ai souvent raisonné sur ce sujet arec la
Reiue Hortense, et nous sommes tombées
d'accord sur la réussite :
. «. Si l 'En_ipereur ou son frère y avait pensé,
d1sa1t-elle, il y aurait eu là une belle paae
pour _l'h!sto(re ~e Joseph; el, tel que je.Je
connais, il n aurait pas laissé échapper l'oi;casion d'un pareil dél'Ouement. 1&gt;
La Reine, avant le départ de !'Empereur
pour a!ler s'~mbar~uer, ne sachant pas quel
sorl lui serait réservé, l'avait prié avec insis-

tance d'accepter son beau collier de diam~nts, pensant avec raison qu'un objet de
prix, .en un I?0 me~t critique, lui sauverait
peut-et~e )a vie. L ~mpereur n'y avait pas
~onsenll d ~~ord; puis il avait fini par céder,
~ la cond111on que la Reine recevrait en
echan~e un papier contenant les délé&lt;rations
des b?1s qu'il avait réservés sur la liste"civile
et qui furent saisis par les Bourbons à leu;
~etour. Malgré sa légalité, cette dette n'a
Jamais été payée. Le collier fut donc cousu
dans _un ruban de soie noire, que !'Empereur
a touJours porté autour de lui.
, La Reine, ~p~ès cette dernière marque de
devouement a l Empereur, avait pris conaé
de lui. A peine fu l-elle de retour chez ell~
qu:un~ idée subite lui rappela tous les objet~
~m lm apfartenaient_ encore, et qui allaient
etre exposes à devenir la proie de l'ennemi
à la Malmaison :
., &lt;1 J.'ai là d~s tableaux magnifiques, que
J aura~s .Pu faire transporter à Paris; mais
poma1s-Je y penser, lorsqu'il s'aaissait
des
0
dangers de l'F.;mpereur? &gt;&gt;
.Le _salon de la Reine, à Paris, ne dé,emphssa1t pas; beaucoup de dames de sa société
la_ duc.hesse de ~icence, Mme Corbineau, s;
desola1ent du depart de Napoléon; l'armée
et le peuple demandaient à cor et à cris des
armes pour combattre et sauver la France.
&lt;1 Il est trop lard, disait la Reine d'un ton
calme et résigné; on a repoussé, on a méconnu !'Empereur, lui qui, jusqu'au dernier
moment, avait pensé qu'on finirait par comprendre la nécessité de le rappeler au commandement de l'armée qui lui était si dévouée, el qui certes se serait plutôt fait
h~che~ avec l~i ,sous les murs de Paris, que
d y laisser pcnetrer les alliés une seconde
fois. Ceux: q,ti l'ont éloigné auront de grands
reproches à se faire; maintenant tout est fini In
LOUISE

VI. -

HISTORIA, -

FASC

45.

.... 225 ....

COCHELET.

rS

�LE CHATEAU DE VINCENNES, -

D'apres la gravure de PERELLE (Cabinet des Estampes.)

ALEX, MINSTER
"'J&lt;&gt;

La mort de Mazarin
MAZARIN GOUVERNEUR DU DONJON, -

MOLIÈRE JOUE A VINCENNES

DEVANT LOUJS XIV,

LES DERNIERS JOURS DU CARDJNAL.

L'un des plus curieux et des plus émouvants souvenirs qu evoque le château de
Vincennes est, sans contredit, celui de Mazarin, qui y décéda en 1661, étant gouverneur
du Donjon.
L'histoire raconte qu'aux derniers jours de

''

sa longue carrière, déjà mortellement atteint
du mal qui devait le terrasser, Uazarin, quoique conscient de sa fin prochaine, donnait à
la Cour une hospitalité digne d'elle et présisidait lui-même à l'organisation des diverlissements du Roi. C'est ainsi qu'il manda Molière et sa troupe, et que celui-ci donna devant
la Cour la premiè-t"e représentation de Don
Gai·cie de Navarre, qu'il devait jouer, cette
année 1661, pour l'ouverture du Palais-Royal
mis à sa disposition par le Roi.
Mais le célèbre ministre, en homme qui
connaît l'humanité et qui avait expérimenté
les ,,icissitudes du sort et de l'impopularité,
ne bornait pas là, malgré le mal qui le rongeait,
son rôle et sa mission. Il ne voµlait pas lais-

ser à d'autres que lui-même le soin de pour- (JUe, si le Cardinal était dur pour les autres
voir à la sécurité de la Cour et à la sienne il savait l'être pour lui-même à une heure
propre.
où, cependant, les volontés les plus mâles sont
Indépendamment de la puissante artillerie parfois défaillantes. Les mémoires du temps
du Donjon, des nombreux mousquetaires et sont unanimes à le représenter C! bravant la
des pelotons de ses 300 gardes à pied, " por- mort», qu'il savait imminente, aussi soigneux
tant une petile mantiHe rouge à ses armes, du moindre détail de_sa toilette que des plus
relevées en broderies sur l'épaule », spéciale- grands intérêts de l'Etat, et témoignant haument chargés de la surveillance et de la sécu- tement son désir de mourir, sinon debout,
rité de ses hôtes, le Cardinal, craignant un du moins impavide.
coup de main, toujours possible, n'avait pas
Et cependant Mazarin avait montré plus
hésité à faire peupler les fossés du château d'une fois qu'il était 1oin d'être un héros,
par de nombreuses bêtes féroces : ours, ti- qu'il était homme, et comme tel, selon l'exgres, lions, panthères, etc., se gardant ainsi pression du poète, nullement étranger aux
de la trahison des hommes par la férocité faiblesses humaines : cc Nil humani a me alienative et aveugle des grands fames ....
num puto 1 &gt;&gt;
Inutile de dire qu'à cette rude époque nul
Loménie de Brienne dans ses mémoires,
ne se fùt avisé de meltre là un écriteau, qui paraissent éciitS 'avec sincérité, dépeint
d'ailleurs bien inutile pour les hôtes sangui- ainsi l'une des luttes les plus poignantes que
naires des fossés du cbàteau : &lt;! Soyez bons le Cardinal ait soutenues moralement, dans
pour les hommes 1 "
ses derni.ers jours, pour dominer sa nature
Nous devons toutefois à la vérité de dire craintive et avare.

�mSTO'J{l.R

------------------------~---------.

« Peu de jours, dit-il, après que Guénaud
eut annoncé au Cardinal sa fin prochaine, je
me promenais dans les appartements neufs
de son palais. J'étais dans la
petile galerie où l'on VO)ait une
tapisserie tout en laine, représentant Scipion, exécutée sur
les dessins de Jules Romain;
elle avait apparlenu au maréchal de Saint-André: le Cardinal n'en avait pas de plus
belle. Je l'entendis venir au
bruit que faisaient ses pan~
toufles qu'il trainait comme
un homme fort languissant

sais le contraire, me dit-i1, mais n'en parlons
plus. li laut mourir plutôt aujourd'hui que
demain.11 souhaite ma mort,je le sais bien! ... JJ

et qui sort d'une grande ma-

ladie. Je me cachai derrière
la tapisserie el je l'entendi!-

moribond que les courtisans venaient de voir
dans son lit si pâle et si délait el qui leur
apparaissait tout à coup tout frais, tout rajeuni avec toutes les apparences de la santé, ils regardaient
cela comme un songe, comme
une vision.Cependant, toujours
impitO}'ables, ils murmuraient
en Ire eux: « Fourbe il a vécu,
fourbe il a voulu mourir! lJ
Mais l'effort de volonté du
, ieillard moribond l'avait épuisé; aussi, à peine reporté sur
son lit, Mazarin faillit perdre
connaissance, ce qui fâcha fort
son dévoué valet de chambre
Bernoin.
Cependant, sentant venir sa
fin prochaine, Mazarin réclama
les secours spirituels deM.Claude Joly, curé de Saiot-Nicolasdes-Cbamps, qui devint plus
tard évêque d'Agen.
Madame de Motteülle nous
montre enfin le Cudinal à son
dernier jour, &lt;&lt; entouré de ses
domestiques,assi s dans sa chaise, en simarre couleur de feu,
des Estampes.
sa calotte sur la tête, la barbe
!aile, étaol propre et de bonne
mine comme un homme - qui veut brner
la mort». Après leur avoir demandé pardon
de ses moments de colère ou de rudesse envers
eux, le Cardinal, dans la soirée, revit son testament et signa encore des dépêches pour le
service du Roi. Par une ultime déférence
pour sa volonté, en effet, le Roi et la Reine
lui firent même encore demander ce qu'il
désirait qui lût fait après sa mort. « Ses paroles étaient autant d'oracles qui ordonnaient
de l'avenir .... l&gt;
Puis il entra dans une agonie qui fut ter•
rible, et il mourut deux heures après minuit. ...
Cependant Louis XIV avait déjà réuni son
Conseil des ministres, et pris en mains l'au•
torité !iu prème.
La mort du cardinal Mazarin ne désarma
pas ses ennemis. Nous terminerons en reproduisant ici trois épigrammes que la haine
inspira aux vieux frondeurs impénitents qui,
oublieux de la majesté de la mort, avaient
peut~ètre encore trop présent!: à l'esprit. .. les
fauves des fossés du Donjon.

qui disail : « li faut quitter
tout cela! l&gt; Il s'arrêtait à
chaque pas, car il était très
faible et se tenait tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre, el, jetant les ieux ,ur l'objet qui
lui frappait la vue, il disait du
profond de son cœur : « Il
faut quitter tout cela 1 " El se
retournant il ajoulait. C! Et TOl!BEAU DU CARDINAL MAZARIX, - D'après une gravure du Cabinel
encore cela I Que j'ai eu de
peine à acquérir ces choses !
Puis-je les abandonner sans regret 7 Je ne Je compris qui! roulait parler du Roi dont
les verrai plus où je vais 1. .. » J'entendis ces la capacité, qu'il connaissait, lui donnait de
paroles très distinctement. Elles me touchè- la jalou.sie. l&gt;
Par ces lignes, on peut juger de la lutte
rent peul-être plus qu'il n'en était louché
terrible qu'instinctivement cet homme énerlui-mêmr .. ..
« Je tis un grand soupir que je ne pus re- gique devait soutenir en son for intérieur
tenir el il m'enlcndit. « Qui est là, dit-il, contre la mort.
Mais. sans aucun doute, sa longue maitrise
qui est là? - C'est moi, monseigneur,_ qui
attendais le moment de parler à Votre Emi- de lui-même, qualité qui caractérise les
nence d'une leltre fort importante que je hommes forts ; son habitude de celer ses
viens de recevoir. - Approchez, approchez, pensées ou ses émotions sous un air impasme dit-il d'un ton fort dolent i donnez-moi la sible; la qualité royale de ses hôtes, appelés
main, je suis bien faible, je n'en puis plus. ll sous peu à assister à son dernier geste et à
Je lui présentai le bras, il s'appuya dessus. son dernier soupir: toutes ces considérations
Alors, revenant i1 sa pensée: n \'oyez, mon le tinrent, malgré la faiblesse de la nature, à
ami, cc beau tahleau du Corrège, et encore la hauteur de son héroïque attitude dans la
cette J'én11s du Titien et cet ine;ompara- souffrance et devant le trépas.
Écoutons encore Loménie de Brienne :
hlc Déluge d"Antoine Carrache, car je sais
« Le Cardinal donc, peu de jours aYaot sa
que ,·ous aimez les tableaux et que vous vous
y connaissrz très bien. Ah! mon pauvre ami, mort, se fit faire la barbe et relever la mousil faut quitter tout cela! Adieu, chers la- tache au fer; on lui mit du rouge aux joues
bleaux, que j'ai tant aimés et qui m'ont tant et sur leslè,·res ,el on le farda si bien a,·cc de
la céruse et du blanc d'Espagne qu'il n'avait
coûté .... n
Je lui répondis: « Ah I vous êles moins peut-être été de sa vie ni si blanc, ni si ver- - Enfin le Càrdinal • terminé son sort :
Français,que dirons-nous de rc grand personnage?
mal que vous ne pensez. Bon courage, mon- meil. Montant alors dans sa chaise à porteurs
Il a fait la paix; il est morl !
seigneur, personne ne désire plus votre mort. qui était ouverte par dovant, il alla faire en
JI ne pouva1l 1 pour nous, rien faire davanlage.
- Est-il vrai? Ab! vous ne savez pas tout. ce bel équipage un tour de jardin, pour enn'ai jamais pu mir Jules sain ni malade;
terrer, comme il le disait lui-mème, « la - Je
Quelqu'un la dé~ire! »
J'ai reçu mainte rebuffade
1
SJnagogue avec honneur )&gt;. A la vue de cc
o: Cela ne peut être, 1uonseigneur ! - Je
Dans sa salle cl sur le degré ;
1.

L:n ~oir que le commandeur de Louvrl' tenait le

jeu du Cardinal cl qu'il s'empressait, après avoir fait
un beau coup, de l'annoncer à llazarin, celui-ci lui
répondit en souriant : , Commandeur, je perds beaucoup plus dans mon liL que. je ne gagne et ne pe.ux
gagner à la !able où. vous tenez mon jl'u. ~ - e Bon,

bon, lui répondit !.ouvré, ne fa'.1l-il pas enterr~r la
syaagogue a,·ec honneur~ , - « Oui, ,·iposta leCard_1~al.
a,·cc beaucoup d cxpr, mon cl de calme d~ns la. '?11;
oui mais cc sera ,·o'.ls autres, mes amis, qui I entcr;crez, cl je paierai les frais de la pompe funèbre! 11

~lais enfin je l'ai ,·u sur son lil de parade ....
Et je l'ai m forl à mon gré.

Enfin celle épilaplie:
Ci-gît ]'Éminence Deuxiéme :
Dieu nous garde de la TroisiCme l

Ai.Ex. ~llNSTER.

BELLES DU VIEUX TEMPS
djo

Mademoiselle de Charolais
Si Mlle de Clermont apparaît à nos yeux
comme l'image de la tendresse et de la constance, Mlle de Charolais, sa sœur, personnifie
au contraire 1a société galanle de la Régence
et du règne de Louis XV, période voluptueuse
et charmante qui devrait nous éloigner par ses
défauts mais qui pourtant, presque malgré
nous, nous retient par ses charmes.
Née à Chantilly, le 25 juin 1695, elle était
l'ainée de ces quatre sœurs qui de\'aient embellir Chantilly et Versailles et les égayer, en
mèmc temps, par leurs piquantes intrigues
et leurs prouesses amoureuses.
C'était à l'époque où la marquise de Prie
régnait sur le cœur de son frère le duc de
Bourbon, alors ministre tout puissant, qu'elle
avait fait ses débuts à la cour, et si elle n'imita
pas les excès de la duchesse de Berry, Ioule
sa vie, néanmoins, ses mœurs se ressentirent
des dangereux exemples qu'elle avait em
autour d'elle. Connue d'abord sous le nom de
Mlle de la Roche-sur-Yon, elle porla jusqu'en
t 750 celui de « Mademoiselle», titre attaché
à la première princesse du sang avant son
mariage. Elle avait montré dès l'enfance un
caractère altier, ,·iolent et fantasque, et avec
les années, son indépendance d'allures n'avait
fait que s'accentuer. Ses immenses revenus
lui permettaient de dépenser sans compter,
et habituée à voir réaliser à l'instant tous ses
caprices, à satisfaire sans exception toutes ses
fantaisies, e1le n'essaya même pas decommander à ses instincts lorsqu'elle se trouva à vingt
aos libre et indépendanle.
Ardenle et passionnée, elle avouai! ellemème avec un cynisme presque naïf qu'elle
ne pouvait s'arranger de l'existence de tout le
monde et qu'il lui répugnait de vivre comme
une bourgeoise.
Sans êlre méchante elle avait l'esprit caus•
tique et le verbe tranchant, aussi s'était-e11e
attiré le courroux du duc de Bourbon qu'elle
prenait un malin plaisir à inquiéter sur la
fidélité problématique de lime de Prie. M. le
Doc n'avait pas manqué de s'en ouvrir à sa
~~tresse et celle dernière, outrée de pareilles
1~smuations, n'avait pas eu de peine à desservir la jeune princesse dans l'esprit de son
frère. Celle-ci, pour se venger de la froideur
qui lui était témoignée, se tourna du côté du
roi et se mit à fréquenter assidûment sa sociélé habiluelle.
So1.1Rn:s. - Jlistoire du Xl'J/Je sircte, par lf. de
l;acretelle, 1808. -Jour11a/ et Mémoiri:s du marquis
li Arge11~011, publiés par M. Ratherr, (808. -Journal
de8arbte1·. -

Jllémotres du duc

de

/h"cltelitu 1 I 792.

Louis XV, alors dans tout le charme de
l'at.lolescence, pouvait passer pour le gentilhomme le plus beau el le plus séduisant de
son royaume. Nulle conquête ne pouvait être
plus flatteuse, et il est probable que Mlle de
Charolais ne négligea rien pour lui plaire.
Ambitieuse el dépourvue de scrupules, elle
n'eùt pas rougi de devenir sa maitresse, etsi
elle n'atteignit pas le but qu'elle s'était proposé, c·est que le roi encore timide trompa
son espoir par une retenue dont il n'osait
pas s'écarter.
Yais les attraits de la reine de devaient pas
le releoir longtemps. Le maréchal de Richelieu raconte dans ses mémoires qu'au mois
de janvier t 752, à la fin d'un souper où l'on
s'était égayé un peu plus que d'ordinaire,
Louis XV but à la santé de « sa maîlresse inconnue )) , puis après avoir brisé son nrre il
invita ses hôtes à en faire autant.
Il leur proposa alors de deviner « le nom
de celle inconnue et de déclarer à la compagnie quelle dame pouvait lui plaire». Le repas
comptait vingt-quatre convives ; lorsqu'on

MADE:\IOISELLE DE CHAROLAIS . -

D'apres

BOUCHER.

recueillit les YOix, Mlle de Charolais avait
obtenu sept suffrages, Mme de Lauraguais en
avait eu dix, et les septautres s'étaient répartis
sur quelques femmes de la cour.
Aucune de ces prévisions n'était juste ; ce
.. 229 ..

fut à Julie de Nesle, mariée à son cousin le
comte de Mailly, qu'allèrent les préférences
royales, et sans se montrer jalouse de ces
lauriers qu'elle n'avait pas su cueillir pour
elle-même, !lademoiselle devint la confidente
habituelle de leurs amours.
Le chùteau de !ladrid dont elle avait fait sa
résidence favorite se trouvait tout près de la
Muette où le roi allait souvent passer plusieurs
jours, et la complaisante chàtelaine se faisait
un plaisir d'héberger che:t elle la comtesse de
Mailly. De là, rien de plus commode pour la
favorite que d'aller, en traversant le bois de
Boulogne, retrouver le galant monarque.
Pendant quelque temps l'intrigue demeura
secrète mais on remarqua bientàt que chaque
matin, pendant les séjours du roi à la Muette,
les allées fermées par des clôlures vertes portaient des traces de roues encore fraiches sur
le parcours compris entre 11::s deux châteaux.
Aucun doute n'était possible : les barrières
a,,aient été ouvertes, une calèche avait passé
là pendant la nuit ; la nouvelle ne tarda pas
à s'en répandre, el il ne lut pas difficile de
s'en expliquer le pourquoi ....
MademoiseUe s'était faite la compagne assidue de Mme de !lailly et élait devenue son inséparable. lorsque le roi venait chasser dans le
bois de Boulogne, c'était elle l'organisatrice
des divertissements et des fètes, et le temps
passait joyeusement. Le diner avait lieu à Madrid et le souper à la Muelte, puis, dans
l'après-midi, on allait goûter chez la maréchale d'Estrées, Cl dans la petite maison appelée Bagatelle" qu'elle possédait au milieu du
bois.
A cette intimité de chaque jour, la princesse
lrouvait son compte ; elle poussait Mme de
!lailli à profiler de son règne pour en tirer le
meilleur parti et s'assurer le plus possible de
profits et de richesses. Sonascendantd'ailleurs
croissait peu à peu sur le roi comme sur sa
maitresse, car la hardiesse et la volonté subjuguent les esprits timid~s lorsqu'ils se sont
ouverts à quelque ascendant. Assurée de
l'indulgence du jeune souverain,qu'elle amusait par ses saillies et par ses boutades, elle
donnait libre cours à ses folies, sans cesse
renouvelées, et l'amenait à sourire de ses
folles équipées.
Tantôt on la voyait, passionnée pour la
chasse, parcourir sans relâche ses forêts en
tous sens au milieu d'une meute hurlante,
forçant le gibier ou les bêles sauvages sans
trêve ni merci ! Son costume d'amazone était

�.MJIDEMOISELU
. - - 111ST0'/{1.ll
rouge pour courre le loup, bleu pour le cerf
et vert pour le daim et le saaglier !
Tantôt elle se faisait architecte, élevant au

mêlée encore à des divertissements et des
fètes, mais le crédit dont elle avait joui était
perdu pour toujours. Cefuten 1740, espérant

Clich~ Giraudon.

VUE DU CHATEAU DE MADRID, DANS LE BOIS OF, BOULOGNE.

Gravure dt N~;E, d'après le CHEVALIER DE L"ESPINASSE,

Ces vers montrent suffisamment que la
liberté d'allures de la princesse ne lui ayait
pas conservé une réputation sans tache; on
allait jusqu'à prétendre que !"arrondissement
~~ cette même ceinlure la contraignit plusieurs
101s à aller à Bagatelle faire de lon•ues et
mystérieuses retraites pour y cacher ~ fruit
indiscret de ses amours.
J'ai rappelé dans une étude précédente sur
Mlle de Clermont le jeu de mots qu'avaient
su_ggéré ses liaisons avec llichelieu, le comte
de Melun et le chevalier de Bavière . Dès t 721,
au moment de sa première intrigue, on avait
raconté qu'à Chantilly M. le Due avait profité
d'une chasse pour entrainer le duc de Richelieu dans un coin écarté du bois et lui demander raison de ses assiduités près de sa
sœur .. Celui-ci, après avoir invoqué Ja qualilé
~e pr1_n~ du sang de son adversaire, qui lui
mlerd1sa1t de se mesurer avec lui, avait dù
céder à ses menaces, mettre l'épée à la main
et engager un combat meurtrier dont le duc
de Bourbon, grièvemeni blessé, avait failli
être la Yictime.
Sa liaison avec le comte de Coiany 2 n'avait
pas causé moins de scandale. U~e chanson
la~euse sur_ les plus secrets appas de Mademoiselle avait couru tout Paris après un souper à Madrid où le jeune Nivernais s'était
trouvé témoin inattendu de ses sinuuliers
ou?lis des convenances. « Deux mille\ qui
Coigny succède .. . ", disait un des couplets
de cette outrageante chanson.
La ~n du comte de Coigny fut mystérieuse
et tragique. On le trouva un beau matin au
fond d'un fossé sous sa voiture versée, avec
la gorge ouverte.
Après avoir soupé chez Mademoiselle il
avait voulu, au cours de l'hiver et par ~ne

gré de son caprice les constructions les plus rentrer en gràce, qu'elle envoya au roi et à
coûteuses et les palais les plus luxueux.
Mme de Mailly son portrait en cordelier peint
. ltf. le_ ~uc, son frèr~, était depuis longtemps par Boucher sur une tabatière. Celle curieuse
d1s;gracie; Mme de Prie, en e1.1l lan"uissait à peinture est restée célèbre : enveloppée de
Courbépine, el le pomoir de Mddem~iselle ne grâce et d'abandon, elle est, par un piquant
faisait que s'accroitre et s'affermir · maloré contraste, Yêtue d'une robe de bure, d'une
le dérèglement de ses mœurs, elle av~it coupe monacale, les reins ceints d'une corde
l'oreille du cardinal de Fleury dont elle forti- grossière ; ses yeux noirs pétillent de malice
fiait le parti et, ~ Fo1_1taineb1eau, son appar• dans son visage éblouissant de jeunesse et de
tement commumqua1t avec celui du vieux fraicheur, et sa bouche s'entr'ouvre en un
ministre par un escalier dérobé. Elle y mon- sourire voluptueux empreint d'une grâce mutait deux ou !rois fois le jour et y demeurait
longtemps, discutant avec lui .rnr les affaires
les pl~s importantes.
finit pars 1eITrayerde
cette mOuence grandissante, et l'on craiunit
qu'à la mort du cardinal elle n'en arrivât à
gouverner le royaume, tant son ascendant sur
le roi avait augmenté. Pourtant celui-ci subissait son influence plus par l'habitude qu'il
avait de ~a p_résence. que par raffection qu'il
lm portait; il connaissait ses défauts, et s'il
appréciait son esprit, il haïssait ledérèglement
de ses habitudes et le décousu de ses façons.
O,n n'eut_ donc pas grand"peine à !"éloigner
d elle ; 1] suffit de la séparer peu à peu de
Mme de Mailly en suscitant entre elles des di•cussions et des brouilles. Une impruden~e
acheva de ruiner son crédit : elle avait émis
la prétention de faire nommer sous-secrétaire
d'État !!gr de Vauréal arcbevèquede Rennes'.
Le prélat, si l'on en eroit le journal de Barbier, était fort a~ant dans ses bonnes grâces,
et, devant les eugences de Mademoiselle le
cardinal de Fltury jeta les hauts cris. Mg; de
Vauréal fut avisé de. rentrer dans son diocèse
Vl'E ou PAVILLON DE BAGATELLEl DU COTÉ DE L'ENTRtE. - D'apris lt tableau de L. BELLENGER·
et la princesse se vit rayer de la liste des soupers. c·est en vain qu'elle voulut s'appuyer tine. Tout le monde connait le quatrain que nuit glaciale, se faire reconduire à Versailles
sur la comtesse de Toulouse dont la faveur ce délicieux portrait inspira à Voltaire :
où il devait à la première heure chasser le
s'annonçait comme brillante ; elle se trouva
Frère ange de Charolais

?n

~, Louis-Guy de Vauréal , archevêque de Rennes,
qm fut plus tard ambassadeur en Espagne.

Dis-moi par quelle avcniure
Le cordon de Saint-François
A Venus sert de ceinture.

'l. Jcan-Aatoine, comte de Coigny né en 1702,
cordon hleu, colonel-général des drag'ons el lieutenant-général.

lendemain avec le roi. La neige tombait à
gros flocons, le postillon, à demi gelé, se déclarait aveuglé par la tourmente. Coigny ne
voulut rien entendre : « Vous avez toujours
peur, vous autres, répondit-il avec insouciance, rentrons et marchons bon train. )&gt;
Vis-à-vis le village d'Auteuil, le cocher qui
ne vo1 ail plus sa route culbuta dans un ravin;
Coigny avec sa tête cassa une glace de la berline et des fragments de verre lui entrèrent
si profondément dans la gorge qu'il succomba
en quelques instants. Tel fut le récit que
rapportèrent les gazettes, mais on ne se fit
pas faute de prétendre que c'est dans un duel
auquel Mlle de Charolais n'était pas étrangère
que Coigny amit trouvé la mort.
Quoi qu'il en soit, la Princesse témoigna
d'un grand chagrin, mais chercha pourtant
bientôt par une aulre intrigue à faire diversion à sa douleur.
Ce fut le prince de Dombes qui la consola.
C'était le deuxième fils de la duchesse du
Maine, et Jeurs amours furent si publiques
qu'on prétendit qu"ils étaient unis par un
mariage morganatique .
Il est curieux de remarquer que, sur ces
quatre sœurs, il en est trois qui passèrent à
tort ou à raison pour s'être engagées secrètement dans les liens du mariage. Nous avons
vu que Mlle de Clermont avait épousé le dur,
de Melun, Mlle de Charolais passa pour avoir
été unie au prince de Dombes et )Ille de Sens
devint, dit-on, la femme du comte de Langeron.
Seule, la fière Mlle de Vermandois ne
donna jamais prise à la critique. Élevée dès
son enfance dans un couvent loin de Versailles, elle avait été préservée des séductions
de la Cour, et à un esprit cultivé elle joignait
un caractère élevé et loyal. De toutes les princesses de l'Europe qui pouvaient prétendre à
monter sur le trône de France, elle était celle
qui l'emportait en beauté sur toutes ses
rivales. Il. le Duc avait jeté les yeux sur elle
pour la faire épouser au roi ; mais ce fut,
dit-on, !!me de Prie qui vint mettre obstacle
à ces séduisantes perspectives. Désireuse de
voir de près sa future souveraine, elle se
présenta à elle sous un nom supposé et lui

fit pari de la brillante destinée qui lui était
réservée. La jeune fille, habituée à se maitriser, ne témoigna ni joie ni surprise; mais
lorsque la favorite eut prononcé le nom de
Mme de Prie, elle s'exprima sur le compte
de la maîtresse de son frère en termes qui

1

,,

1
1
1

MADAME DE MAILLY.

ne pouvaient laisser de doutes sur l'horreur
qu'elle lui inspirait. Lorsqu"elle lui eut déclaré avec une calme assurance que son premier devoir serait de la faire expulser de la
Cour, la mar11uise de Prie ne contint plus sa
colère : c&lt; Vous ne serez jamais reine! » lui
dit-elle en s'éloignant, et ce fut, en effet,
quelques mois plus tard, Uarie Leczinska, au
lieu de!llle de Vermandois, qui devint l'épouse
de Louis XV.
On raconte que la jeune princesse refusa
de paraitre devant la reine qui lui avait
été préférée, et elle mourut, trois ans
après le mariage, abbesse de Beaumont-lesTours.
Mlle de Charolais eut une fin moins édiliantè, bien que ses dernières années aient
été exemptes de scandales.
1. Louise-}larie-Bathilde d'Orléans, née le 10 juillet 1750, qui fut la mêre du duc d'Enghien.

DE C1t.J11(0LJITS

La naissance de la fille du duc de Chartres'
lui arnit lait perdre son titre de « Mademoiselle "• et Bagatelle, qu'elle avait acquis de
la maréchale d"Estrées, était devenue son séjour de prédilection.
Elle le préférait à son magnifique hôtel de
la rue de Grenelle-Saint-Germain et au grand
château de Madrid qui lui semblait démodé.
Du petit ch.Heau dont elle avait pourtant traeé
jadis tous les plans et dessiné elle-même les
parterres, elle s'était lassée à son tour, et
elle ne se plaisait plus que dans cette délicieuse retraite que le comte d'Artois devait
transformer quelques années plus tard. Au
cœur même du bois de Boulogne, à deux pas
de Paris, voisine à la fois de Versailles, de la
Muette et de Marly où elle faisait de fréquentes apparitions, elle se plaisait là plus
que partout ailleurs, entourée d'un cercle
nombreux, menant un train royal, et lancée
dans un tourbillon incessant de plaisirs et de
fètes. Le couvent de Longchamp se trouvait
tout proche, et dans la célèbre abbaye dont
la règle n'avait rien d'austère elle séjournait
parfois pendant plusieurs jours.
Lorsqu'elle s'éteignit à soixante-trois ans,
elle avait, quatre jours avant, fait son testament qu'on peut lire aux Archives; elle instituait pour son hérilier son neveu le comte
de la Marche, prince de Bourbon-Conti, mari
de la duchesse de Modène, âgé de vingtquatre ans. Elle n'avait oublié personne
autour d'elle, à tous elle laissait un souvenir.
Plus fidèle en amitié que constante en amour,
elle avait su se faire des amies qu'elle s'était
attachées par la reconnaissance, car dans ses
prodigalités elle se montrait charitable. Au
cours de ses changeantes passions, son humeur
s'était assagie el son existence était devenue
moins brU}'anle. Sa jeunesse s'était évanouie,
sa beauté avait disparu, mais il lui était resté
le charme d'une intelligence aiguisée el une
gaieté naturelle inaltérable.
Aussi la postérité s'est montrée indulgente
pour ses faiblesses. Elle a voulu oublier le
scandale de ses aventures trop retenth,santes
pour ne se rappeler que ses qualités génJreuses, le charme de son esprit et de sa gràce,
el ses triomphants succès.
VICOMTE DE

L'Escurial
·*
Je partis de Madrid pour me rendre à la
cour, et je fus coucher à l'Escurial avec les
comtes de Lorges et de Céreste, mon second
fils, l'abbé de Saint-Simon et son frère. Pecquet et deux principaux des officiers des
troupes du roi, qui demeurèrent avec moi
tant que je lus en Espagne. Outre les ordres
du roi d'Espagne et les lettres du marquis de
Grimaldo, je fus aussi muni de celles du

nonce pour le prieur de l'Escurial, qui en est
en méme temps gouverneur, pour me faire
voir les merveilles de ce superbe et prodigieux
monastère, et m'ouvrir tout ce que je voulais
y visiter, car j'avais été bien averti que, sans
la recommandation du nonce, celles du roi et
de son ministre, ni mon caractère ne m'y
auraient pas beaucoup servi. Encore verra-t-on
que je ne laissai pas d'éprouver la rusticité
et la superstition de ces grossiers hiéronymites.
Ce sont des moines blancs et noirs, dont
l'habit ressemble à celui des célestins, fort
oisifs, ignorants, sans aucune austérité, qui,
pour le nombre des monastères dont aucun

REISET.

n'est abha)'e, et pour les richesses, sont à
peu près en Espagne ce que sont les béoédictins en France, el sont comme eux en congrégation. Us élisent aussi comme eux leurs
supérieurs généraux et particuliers, exœpté
le prieur de l'Escurial, qui est à la nomination du roi, qui l'y laisse tant et si peu qu'il
lui plait, et qui est à proportion bien mieux
logé à l'Escurial que Sa Majesté Catholique..
C'est un prodige de bâtiments, de structure,
de toute espèce de magnificence, que cette
maison, et que l'amas immense de richesses
qu'elle renferm~ en tableaux, en ornements,
en vases de toute espèce, en pierreries semées
partout, dont je n'entreprendrai pas la des-

�1nST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - criptwn, qui n'est point de mon sujet; il et où il mourut. Il entendait les offices par
li,·res qu'on l destine, ceux-!~ le sont aux cersuffira de dire qn'un curieux connaisseur rn
ces fenètres. Je \'Oulus voir cet appartement cueils qui y sont rangés les uns auprès des
toutes ces différentes beautés s'y appliqnerait
où on entrait par derrière. Je fus refusé.
plus de trois mois sans relâche et n'aurait J'eus beau insister sur les ordres du roi et autres, la tète à la muraille, les pieds au
pas eocore tout examiné. La forme de gril a du nonce de me faire ,·air tout ce que je ,·ou- bord des ta~seaux, qui portent l'inscription
réglé toute l'ordonnance de ce somptueux drais, je disputai en vain. Ils me dirent que du nom de la personne qui est dedans. Les
édifice, en l'honneur de saint Laurent et de cet appartement était fermé depuis la mort cercueils sonl re,,ètus, les uns de velours, les
autres de brocart, qui ne se ,·oit guère qu'aux
la bataille de Saint-Quentin, gagnée la reille
de Philippe 11, sans que personne y fût entré
par Philippe li, qui, royant l'action de dessus depuis. J'alléguai que je savais que le roi pieds, tant ils sont proches les uns des autres,
une hauteur, voua d'édifier ce monastère si Philippe V l'avait YU as·ec ,a suite. Ils me et les tasseaux bas dessus.
Quoique ce lieu soit si enfermé, on n'y sent
ses troupes remportaient la victoire, et de- l'avouèrent, mais ils me dirent en même
aucune
odeur. Nous hl.mes des inscriptions à
mandait à ses courtisans si c'était là les plai- temps qu'il y Plait entré par force et en maitre
sirs de l'empereur son père qui, en effet, les qui les a,,ait menacés de faire briser les notre portée, et le moine d'autres à mesure
y prenait bien de plus près. li n'y a portes, portes, qu'il était le seul roi qui, depuis Phi- que nous les lui demandions. Nous fimes
serrures, ustensiles de quelque sorte que ce lippe Il, y lùt entré une seule lois, et qu'ils ainsi le tour, causant et raisonnant là-dessus.
soit, ni pièce de vaisselle qui ne soit marquée ne l'ouvraient et ne l'ouvriraient jamais à Passant au fond de la pièce, le cercueil du
malheureux don Carlos s'offrit à notre vue.
d'un gril.
personne. Je ne compris rien à cette espèce
La distance de Madrid à l'Escurial approche de superstition; mais 1I fallut en demeurer (( Pour celui-là, dis-je, on sait bien pourquoi
fort de celle de Paris à Fontainebleau. Le là. Louville, qui était entré avec le roi, et de quoi il est mort. " A cette parole, le
pays e!-t uni d devient fort désert en appro- m'avait dit que le tout ne contenait que cinq gros moine s'altéra, soutint qu'il était mort
de mort naturelle, et se mit à déclamer
chant de l'Escurial, qui prend son nom d'un
ou six chambres obscures et quelques petits
gros ,illage dont on passe fort près à une trous, !out ceJa petit, de charpenterie bou- contre les contes qu'il dit qu'on avait répanlieue. L'E,curial est sur un haut où on monte ~illée, sans tapisserie lor~quïl le vit, ni au• dus. Je souris en disant que je convenais qu'il
imperceptiblement, d'où l'on voit des déserts cune sorte de meubles : ainsi je ne perdis n'était pas vrai qu'on lui eùtcoupé les veines.
Ce mot acheva d'irriter le moine, qui se mit
à perte de vue des trois côlés; mais il est pas grand'chose à n'y pas entrer.
à bavarder avec une sorte d'emportement. Je
tourné et comme plaqué à la montagne de
En descendant au Panthéon, je vis une
Guadarrama qui environne de tous côtés Ma- porte à gauche à la moitié de l'escalier. Le m'en divertis d'abord en silence. Puis je lui
drid à distance de plusieurs lieues plus ou gros moine qui nuus accompagnait nous dit dis que le roi, peu après être arrivé en
moins près. Il n'y a point de village à l'Es- que c'était le Pourrissofr, et l'ouvrit. On Espagne, avait eu la curiosité de faire ouvrir
curial; le logement de Leurs Majestés catho- manie cinq ou six marches dans l'épaisseur le cercueil de don Carlos, et que je sa,,ais
liques lait la queue du gril, les principaux du mur, el on entre dans une chambre d'un homme qui y était présent (c'était Lougrands officiers et les plus néCf'ssaires sont étroite et longue. On n'y YOit que les mu- ville) IJU'on y avait trouvé sa tête entre ses
logés, même les dames de la reine, dans le railles blanches, une grande fenêtre au bout jambes; &lt;1ue Philippe Il, son père, lui avait
monastère; tout le reste l'est fort mal sur le près d'où on entre, une porte assez petile lait couper dans sa prison devant lui. « lié
côté par lequel on arrive, où tout est fort mal vis•à-vis, pour lous meubles une longue table bien I s'écria le moine tout en furie, apparemment qu'il l'avait bien mérité; car Philippe Il
bâti pour la suite de la cour.
de bois, qui tient tout le milieu de la pièce en eut la permission du pape », et de là
L'église, le grand escalier el le grand cloitre qui sert pour poser et accommoder les corps.
me surprirent. J'admirai l'élégance de l'apo- Pour chacun qu'on y dépose, on creuse une crier de toute sa force merveilles de la piété
thicairerie et ]'agrément des jardins, qui niche dans la muraille, oi, on place le corps et de la justice de Philippe Il, et de la puispourtant ne sont qu'une large et longue ter- pour y pourrir. La niche se renferme dessus sance sans bornes du pape, el à l'hérésie
rasse. Le Panthéon m'effraya par une sorte sans qu'il paraisse qu'on ait touché à la mu- contre quiconque doutait qu'il ne pût pas ord'horreur et de majesté. Le grand autel et la raille, qui est partout luisante et qui éblouit donner, décider et dispenser de tout. Tel est
sacristie épuisèrent mes yeux par leurs im- de blancheur, et le lieu e,t fort clair. Le le Fanatisme des pays d'inquisition, où la
menses ricbesrns. La bibliothèque ne me sa- moine me montra l'endroit de la muraille qui science est un crime, l'ignorance et la stupitisfit point , et les bibliothécaires encore couvrait le corps de !I. de Vendôme, près de dité la première vertu. Quoique mon caracmoins. Je fus reçu avec beaucoup de civililé l'autre porte, lequel, à sa mine et à son dis- tère m'en mit à couvert,je ne voulus pas diset de bonne chère à souper, quoique à l'espa- cours, n'est pas pour en sortir jamais. Ceux puter et faire avec ce piffre de moine une
gnole, dont le prieur et un autre gros moine des rois et 'des reines, lesquelles ont eu des scène ridicule. Je me contentai de rire et de
me firent les honneurs. Passe ce premier re- enfan1s, en sont tirés au hout d'un certain faire signe de se taire, comme je fis à ceux
pas, mes gens me firent à manger; mais ce temps et portés sans cérémonie dans les tiroirs qui étaient avec moi. Le moine dit donc tout
gros moine J' lourait toujours quelques pièces du Panthéon qui leur sont destinés, Ceux des ce qu'il voulut à son aise, et assez longtemps
qu'il n'eùt pas été bonnète de refuser, et infants et des reines qui n'ont point eu sans pouroir s'apaiser. Il s'apercerait peutmangea toujours avec nous, parce qu'il ne d'enfants sont portés dans la pièce joignante èlre à nos mines que nous nous moquions de
nous quittait point pour nous mener partout. dont je vais parler, et y sont pour tou- lui, quoique sans gesles et sans parole. Ent:in,
il nous montra le reste du tour de la chambre ►
l'n fort mauvais latin suppléait au français jours.
toujours fumant; puis nous descendimes au
qu'il n'entendait point, ni nous l'espa\'is-à-vis de la fenêtre, il l'autre bout de la Panthéon. On me fit la singulière laveur
gnol.
chambre, en est une autre de forme semblaDans le sanctuaire, au grand autel, il y a ble, et qui n'a rie/l de funèbre. Le bout opposé d'allumer environ les deux tiers de l'immense
des vitrées derrière les sièges des prêtres cé- à la porte et les deux côtés de cette piè'Ce, et de l'admirable chandelier qui pend du milébrant la grand'messe et de ses assistants. qui n'a d'issue que la porte par où on y entre, lieu de la voùte, dont la lumière nous éblouit,
Ces fenêtres, IJUi sont presque de plain-pied sont accommodés précisément en bibliothèque; et faisait distinguer dans toutes les parties du
à ce sanctuaire, qui l'Sl fort élevé, sont de mais, au lieu que les tasseaux d'une biblio- Panlhéon, non seuleme11t les moinJres !rails.
l'appariement que Philippe II s'était lait bâtir, thèque sont accommodés à la proportion des de la plus petite écriture, mais ce qui &gt;f
trouvait de toutes parts de plus délié.
SAINT-SIMON.

DE L'EMPIRE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE Ill
Les Combray.

contre le cardinal de llichelieu il y avait établi un atelier clandestin de fausse monnaie.
C'était à lui qu'était due la construction de
l'aile de briques, restée inachevée, sa condamnation à mort, pour crime de péculat 1, étant
venue interrompre les embellissements qu'il
avait entrepris.
li ne suhsiste plus guère en France de châteaux comparables à ces romautiques manoirs
du trmps passé dont les pierres avaient vécu
toutes les crises d~ notre histoire et que cha&lt;JUC siècle avait enrichis d'un pavillon et dotés
d'une légende. Tournebut é1ait, au commencement du x1xe siècle, le type achelé de ces
vieilles demeures où il y avait tant de grandes
salles etsi peu de logemenls, et dont les hautes
toitures d'ardoises recouvraient des enchevêtrements de charpentes formant des greniers
vastes comme des cathédrales. On assurait que
ses épaisses murailles étaient percées de couloirs secrets et recélaient des cachettes que
Louis de Marillac avait jadis utilisées.
Tournebut était habité, en 1804, par la

Il y avait alors, dans le département de
l'Eure, sur la rive gauche de la Seine, au delà
de Gaillon, un vieux et vaste manoir, adossé
au coteau qui s'étend en promontoirejusqu'aux
Andelys; on l'appelait le cbàteau de Tournebut. Quoi~ue ses hautes façades, émergeant
d'un taillis bas, fussent visibles de la rivière,
Tournebut restait cependant à l'écart de l'actif transit, entrelenu par terre et par eau, de
Rouen à Paris : des bois assez vastes le séparaiPnt, en effet, de la grand'route qui, de
Gaillon, gagne directement, par le plateau,
SJint-Cyr-du-Vaudreuil; quant aux coches
d'eau, ils faisaient généralement escale au hameau du Roule où des bidets de louage - des
mazettes -attendaient et portaient jusqu'au
bac de Muids les marchandises et les passagers,
leur épargnant ainsi le grand détour formé
par la Seine.
Tournebu tétait donc isolé entre ces deux voies
toujours très suivies; sa principale façade, à
l'exposition du levant, en regard dela rivière, se
composait de deux lourds pavillons, accolés
l'un à l'autre, construits en brique et pierre,
dans la manière du temps de Louis XIII, avec
de grands combles d'ardoises et de hautes lucarnes i elle se prolongeait par une construction plus basse et d'aspect plus moderne que
terminait la chapelle. Derant le château, formant terrasse, une sorte de vieux bastion carré
dont les murs moussus baignaient dans l'eau
stag-nante d'une large douve. L'autre façade,
regardant l'ouest, avait moins d'aspect; quelques toises seulement de terrain plat la séparaient du coteau abrupt et boisé auquel était
adossé Tournebut; un mur, percé de portes
discrètes, ouvrant sur les bois, enclavait le
chàteau, la ferme et la partie basse du parc:
un vaste marais, s'étendant du pied des terrasses jusqu'à la Seine, rendait, de ce côté,
l'accès presqueinabordable.
GRos-)1ESNIL (ou LE PETIT-CHATEAU},
Par le mariage de Generière de Bois-l'Evêque, dame de Tournebut, cette seigneuriale
DANS so~ ÉTAT ACTUEL.
demeure était passée, dans les premières années du xvn• siècle, à la famille de Marillac.
Le maréchal Louis de Marillac - oncle de marquise de Combray, née Geneviève Gouyn
Mme Legras, Ja collaboratrice de saint Vin- de Brunelles, fille d'un président de la Cour
eeotde Paul-l'avait possédée de 1613à t 631, des comptes, aides et finances de Normandie.
et la tradition assurait qu'au cours de sa lutte Son mari, Jean-Louis-Armand-Emmanuel Hélie de Combray, était mort en J 784, lui lais1. Il fut exécuté à Paris le 10 mai 1tl32.
2. Madeleine Hubert, après la mort de son premier

mari Gouyn de Brunelles, uait épousé en secondes
noces If. Lcdain d Esteville.

- 233 .....

sant deux fils et deux filles, et des bieos considérables situés aux environs de Falaise, sur
le territoire des paroisses de Donnay, Combra1,
Bonoœil « et autres lieux ». Mme de Combray tenait Tournebut de sa mère, Madeleine
Hubert, fille elle-même d'un conseiller à la
grand'chambredu Parlement de Normandie•.
Outre le château et la ferme, qu'entourait un
parc planté de vieux arbres, le domaine comprenait les bois qui couvrent le coteau el i"i
l'exlrémité desquels, sur la hauteur, se trouvait une vieille tour, ancien moulin à vent,
bâtie au.dessus de profondes carrif'res et (Ju'on
appelait la Tow· du moulin brûlé ou de /'Ermitage: c'est sous ce der11ier nom qu'elle
figure sur les plans anciens du pays; elle le
devait au souvenir d'un solitaire &lt;fUÎ avait vécu
dans ces carrières pendant de longues années
et qui y était mort vers la fin du règne de
Louis XV, laissant dans toute la région une
grande réputation de sainteté.
~lme de Combray était « d'un caractère
altier el impérieux; son âme était forte el
pleine d'énergie; cllesa\'ait braver les dangers
et l'opinion; les projets les plus hardis ne
l'eflrayaient pas; son ambition élait démesurée•"· Tel est le portrait que traçait d'elle
un de ses plus irréconciliables ennemi:: et l'on
verra, par la suite du récit, que les princi"
paux traits en sont assez fld,Hes. Mais, pour
aider à parfaire la ressemblance, il faut, dès
l'abord, faire valoir une circonstance atténuante : Mme de Combray était une roi•aliste
fanatique, et cela même ne suffirait pas à
rendre son histoire intelligible si l'on ne faisait la part de ce calvaire que montaient,
depuis tant d'années, les fidèles de la royauté,
et dont toutes les stations se comptaient par
des désillusions et des déchéances. Depuis
qu'avait été entreprise, en 1789, la guerre
contre les nobles, toutes leurs tenlatives de
résistance, dédaigneuses d'abord, opiniâtres
plus tard, maladroites toujours, avaient piteusement avorté. Leurs échecs ne se comptaient
plus et il y avait là de quoi justifier, à l'égard
du nouvel ordre de choses, le dépit haineux
d'une caste qui, pendant tant de siècles, s'était complue à se croire douée de toutes les
supériorités. Beaucoup, il est vrai, s'étaient
résigoés à la défaite; mais les intrans_igeants
s'obstinaient à la lutte et, pour tout dire, cet
attachement tenace au cadavre de la monarchie n'était pas sans grandeur.

3. Note d'Acquct de Férolles. Archives de la famille
de Saint-Victor.

�111ST0'1{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - La marquise de Combray s'était placée, dès
les premiers jours de la Révolution, au nombre des royalistes irréductibles. Son mari,
homme timoré et placide, employant à d'interminables lectures les heures qu'il ne consacrait pas au sommeil, lui avait, de tout temps
abandonné la direction du ménage, et la gestion de sa fortune. Le veuvage n'avait fait
qu'augmenter l'autorité de Mme de Combra)'
qui régnait sur tout un monde de petits fermiers, de paysans et de serviteurs, plus craintifs peut-être que dévoués.
Elle exigeait de ses enfants une passivité
complète : l'ainé de ses fils1, qu'on appelait
le chevalier de Bonnœil, du nom d'une terre
voisine du château de Donnay, aux environs
de Falaise, supportait patiemment le joug
maternel: il était, aù reste, officier au noyaidragons à l'époque de la Rérnlution. Son frère
puîné, Timoléon de Combray', était de tempérament moins docile. Au sortir de l'Ecole
militaire, comme son père venait de mourir,
il sollicita de M. de Vergennes une mission
dans les Etats barbaresques et s'embarqua
pour le Maroc. Timoléon était un homme
d'esprit libéral et droit, d'une haute culture
intellectuelle et d'un scepticisme philosophique
qui cadrait mal avec le caractère autoritaire
de la marquise : quoique fils dévoué et respectueux, on le verra, c'est pour se soustraire
à là tutelle de sa mère qu'il s'expatria. cc Notre diversité d'opinion, écrira-t-il plus tard ,
m'a valu l'avantage de n'avoir pas habité avec
elle deux mois de suite en dix-sept ans•. »
Du Maroc il passa en Algérie, puis à Tunis et
en Egypte. Il allait pénétrer dans la grande Tartarie quand il eut connaissance de~ débuts de la
Ré\'olu lion ; il reprit aussitôt le chemin de
France où il arriva au commencement de
17~1.
Des deux filles de Mme de Combray, l'aînée' avait épousé, à vingt-deux ans, en i 787,
Jacques-Philippe-Henri d'Houel; la plus jeune,
Caroline-~ladeleiue-Louise-Geneviève, était née
en 1775 5 et n'avait, par conséquent, que
onze ans à la mort de son père. C'est celte enfant qui sera l'héroïne du drame que nous
avons à conter.
En août 1791, )!me de Combra)' s'inscrivit
avec ses deux fils sur la liste des otages de
Louis XVI qu'avait imaginée le journaliste
Durosoy. C'était nn acte de courage, car il était
facile de prévoir que les six cent onze· noms
portés à cc ce livre d'or de la fidélité », composeraient bientclt un répertoire de suspects.
Du reste, tant qu'il y eut espoir de faire triompher la cause monarchique, les deux frères
luttèrent courageusement: Timoléon resta
près du roi jusqu'au 10 août et ne passa en

Angleterre qu'après avoir pris part à la dé- avec une ardeur intarissable, la croisade sainte
fense des Tuileries ; Bonnœil avait émigré aux quelques femmes qui l'entouraient.
L'exaltation royaliste de Mme de Combray
l'année précédente et servait dans l'armée des
Princes. Mme de Combray, restée seule avec n'avait pas besoin de ce coup de fouet: un
ses deux filles - le mari de l'aînée avait éga- sage lui eût conseillé la résignation ou, tout
lement émigré,- quitta en i 795 Tournebut au moins, la patience ; mais, par un effet de
et vint se fixer à Rouen, où, bien qu'elle fût, sa mauvaise fortune, elle ne se trouvait entouen ville, propriétaire de plusieurs immeubles, rée que de gens dont le fanatisme excusait
elle loua, rue de la Valasse, au faubourg et réglait le sien propre. La fureur était
Bouvreuil, &lt;tune maison sans numéro, isolée, devenue l'état habituel de ce monde dont
ayant une entrée sur la campagne 6 n. Elle l'esprit surchauffé ne se nourrissait que de
donnait comme prétexte à sa retraite le désir fausses nouvelles, de récits légendaires, de
de parfaire l'éducation de sa plus jeune fille, l'espérance folle des représailles imminentes.
qui entrait alors dans sa vingtième année.
On y accueillait avec une crédulité jamais
Caroline de Combray était de très petite découragée des prophéties grossières, antaille - grande comme un chien assis, disait- nonçant de prochains et terribles massacres,
on - mais charmante ; son teint était d'une auxquels, invariablement, devait mettre fin le
pureté parfaite, ses cheveux noirs d'une abon- retour miraculeux des lis, et, comme les illudance et d'une longueur peu ordinaires. Elle sions de ce genre se fortifient de leurs décepétait aimante et sensible, très romanesque, tions mêmes, la maison de la rue de la Valasse
pleine de vivacité et de franchise; le grand entendit bientôt des voix mystérieuses et deattrait de sa menue personne résultait d'un vint le théàtre &lt;t d'apparitions célestes ll qui,
mélange piquant d'énergie et de douceur. sur l'invitation du P. Lemercier, prédisaient
Elle avait été élevée au couvent des Nouvelles l'imminente destruction de tous les bleus et
Catholiques de Caen 7 où elle était restée six: la restauration de la monarchie.
Certain jour, dans l'été de 1795, un inconnu
ans, recevant les leçons &lt;t de maîtres d'agrément de touteespèceetdedifférenteslangues l&gt;. se présenta chez le P. Lemercier, muni d'un
Elle était musicienne et jouait de la harpe; mot de passe et d'une très chaude rècommandès qu'on fut installé à Rouen, sa mère lui dation, émanant d'un prêtre réfractaire 1°, qui
donna pour professeur d'accompagnement vivait caché à Caen. C'était un chef de chouans
Boïeldieu &lt;&lt; qu'elle pa)'a longtemps 6 francs portant le tilre et le nom de général Leb1·et :
argent par cachet 8 )), somme qui paraissait il était de taille moyenne avait la barbe et
fabuleuse en ce temps d'assignats et de man- les cheveux roux, les yeux couleur d'acier, le
dats territoriaux.
regard froid 11 .
Admis chez Mme de Combray sous les auspiMme de Combray, d'ailleurs, se trouvait fort
gênée; comme ses deux fils étaient émigrés, ces du P. Lemercier, il ne dissimula point que
le séquestre avait été mis sur tous les biens son véritable nom était Louis Acquet d'Ilauteprovenant de la succession de leur père, et les porte, chevalier de Férolles. li venait à Rouen,
fermages ne rentraient pas. Des 50. 000 francs disait-il, envoyé par les princes pour transde rentes que possédait la famille avant la mettre leurs ordres à Mallet de Crécy, qui
Révolution, un cinquième à peine, représenté commandait pour le roi la Haute-Norpar les propres de Mme de Combray, restait mandie.
On juge quel accueil fut fait au chevalier.
disponible et elle aYait été réduite à des emprunts pour subvenir aux charges très lourdes Mme de Combray et ses filles, et aussi les
bonnes religieuses et les pères chartreux, s·éde sa maison de Rouen.
Outre ses deux filles et ses domestiques, puisaient en prévenances et s'ingéniaient à
elle y abritait, en effet, cc une demi-douzaine satisfaire le moindre désir de cet homme qui
de bonnes religieuses et deux ou trois char- prenait modestement le titre &lt;t d'agent génétreux 9 J&gt; au nombre desquels se trouvait un ral de Sa Majesté ,, . On lui avait ménagé, dans
moine insermenté, nommé Lemercier, qui prit l'endroit le plus discret de la maison, une
bientôt sur son entourage une influence pré- cache sûre qu'avait bénite le P. Lemercier;
pondérante. En sa qualité de réfractaire, le Acquet s'y tenait une partie du jour et, le soir,
P. Lemercier s'exposait, s'il était découvert, ne dédaignait pas de se mêler aux évocations
à la mort ou, tout au moins, à la déportation, habituelles, et de conter,en manière d'interet l'on comprend qu'il n'éprouvât qu'une sym- mède, le récit de ses exploits.
A l'entendre, il était possesseur de vastes
pathie très mitigée pour la Révolution qui le
vouait, bien malgré lui, au martyre: il appe- domaines situés aux environs des $ableslait de tous ses vœux le feu du ciel sur les d 'Olonne d'où il était originaire u: officier au
mécréants et, n'osant se montrer, prêchait, régiment de Brie-infanterie avant la f\évolu-

1. Jean-Louis-Alexanrlrc-César Hélie de Combray,
chevalier de Bonnœil, né à Falaise le 6 juillet 1762.
2. ,\.-Timoléon de Combray. né à Falaise en 176i.
5. Archivl's de la famille de Saint-Victor.
4. Louise-Geneviève llélie de Combray, née en septembre 1765, mariée le 19 septembre 1787.
5. Extrait des registres de la paroisse Saint-Gervais
de Falaise: le mercredi 21• jour de juillet 1773, a été
baptisée par nous, curé de celle paroisse, Carolinr.Ma~delaine-Louise-Geneviévc, nèe le même jour du
légitime mariage de llessircJean-Louis-Armand-Emmanuel Hélie de Combray, seigneur el patron de Combray, Donnay, Bonnœil et autres lieux, et de noble
dame Gene\'iève Gouin Brunelle, ... etc.

6. Rapporl du préfet de la Seine-lnférieurr au
Conseiller d'Etal Réal, 26 février 1808. Archives nationales F 1 8172.
7. • ~ous soussignées, direclrisse (sic, de la maison
d'éducation des NouYelles Catholiques de Caen, et
l\lme de Ranville, religieuse dudit couvent, attestons
à qui il appartiendra que la demoiselle Marie-LouiseCaroline llélie rlc Combray a été en pension dans noire
communauté pendant six années entières avec une
femme de chambre pour la soigner et ce, à raiwn de
700 livres par an; nous attestons en outre que, pendant ces six années, elle a eu continuellement des
maitres d'agrément de Ioule espèce et de différentes
langues. t Archives de la famille de Saint-Victor.

8. Nole de Mme de Combray. Archives de la famit e
de; Saint-Victor.
9. Lellre de Timoléon de Combray à sa sœur. Archi,·es de la fomille de Saint-Victor.
10. Note de Timoléon de Combray. Archil'CS de la
famille de Saint-Victor. - Ce rél'ractaire s'appelait
J\oux-Deslandes, el fut condamné plus tard, dit Timoléon, aux galères pour fabrication de faux billets de
banque.
11. r.ote de Timoléon de Combray. Archil'es de la
famille de Saint-Yictor.
12. Il était de Saint-Cyr-la-Lande Deux-Sèvres).
Voici son acte de baptême: « Aujourd'hui, 0 norembre 1760. a été baptisé Louis, fils légitime de ~Je,sirc

"·---------------

T OU'Jf,'N'E1JUT

---.

tion 1, il se trouvait à Lille en 1791 et avait dont les deux frères, émigrés, ne reparaîla vérité est que Acquet &lt;t déclara sa flamme »
pro~té du vo~si_nage de la frontière pour in- traient probablement jamais, et, dès l'abord
~ur:,_er_son_ regm~ent et émigrer en Belgique; il mit tout en œuvre pour flatter la marott; à ~Ille de Combray el comme celle-ci, un peu
11 s etait_mis_ aussitôt à la disposition des prin~éfiante, encore que très disposée à se laisser
royalis_te de la mère et les idées romanesques aimer, se défendait comme il convient le checes, a_vait ~ait en Vendée, en Poitou, en Nor- de la Jeune fille. Le P. Lemercier lui-même
vali?r signa une _sorte d'engagement ;1ystique
mand1e ~eme, des enrôlements pour l'armée
date du 1er Janvier 1796. où, &lt;t à la face de
royal~, aidant des prêtres à émigrer, sauvant
la sainte Eglise et au plaisir de Dieu » il
d~s _villages entiers de la fureur des bleus. Il
s:obligeait
à l'épouser sur première réquisic1ta1t Ch_ar:tte, Frotté, Puisaye comme étant
5
s,o~
• Elle serra soigneusement ce précieux
ses plus mt1mes amis et ces noms évoquaient
paprnr et, un peu moins de dix mois plus tard,
l?s chevaleresques épopées des guerres de
1 OueSt auxquelles il avait pris une "lorieuse
le 17 octobre, l'agent municipal de la commun~ d'.Aubev?ie, sur le territoire de laquelle
part. Parfois il disparaissait pendant ;lusieurs
est
situe le chateau de Tournebut inscrivait
~our~, et.' au retour de ces fugues mystérieuses,
la ~aissance d'une fille, née de 1~ citoyenne
11 laissait ente~dre qu'il venait d'accomplir
Lomse-Charlotte de Combray, épouse du ciquelque haut fait ou de mener à bien une mistoyen
Louis Acquet 6. Voilà pourquoi la marsion périlleuse. C'est ainsi que le chevalier
quise
&lt;t
se trou va obligée de donner son conAcquet de Férolles était devenu l'idole du
s.ente~ent_
au mariage,"• qui n'eut lieu que
petit gr~upe de naïves royalistes parmi les1annee smvanle : on n en trouve mention à
quel_les 11 était réfugié : il avait bravement
l'état civil de Rouen, qu'à la date du 17 j~in
servi la cause; il se targuait d'avoir mérité le
1797.
surnom d~ toutou des princes, et ceci, aux
Acquet était ainsi parvenu à ses fins : il
yeux ébloms de Mme de Combray, tenait lieu
de toutes les références.
avai~ séd~it ~Hie de Combray pour rendre le
mariage mév1table et, celui-ci conclu il s'était
En réalité Acquet était un aventurier: s'il
fait envoyer, sous prétexte d'empêcher leur
nous fallait ici tenir compte de tous les méfaits
vente, en possessiJn provisoire des biens de
portés à son actif, on nous soupçonnerait de
ETAT ACTUEL OE LA MAISO'I OU MAOA)rE DE COMla
famil_le de Co~bray, situés à Donnay, près
pousser gratuitement au noir cette fio-ure
de
0
BRAY ÉTAIT DO)!ICILIÉE A ROUEN, RUE OU CIIA.\IP·
de Falaise, et sequestrés par suite de l'insmélodrame. Quelques traits, recueillis par les
DES-Ü!SEAUX, N° 36, LORSQU'EN I ïC)8 ELLE ACHETA
cription du nom de Bonnœil sur la liste dt's
C?mbray, suffiront à l'esquisser: officier à
GROS-:\1ESNIL.
émigrés. A peine installé ï, il met les terres au
Lille, sur le point d'être interné à la suite
pillag~, il fait argent de tout, il coupe les bois
d'une délation odieuse dont il s'était rendu
sans epargner les bosquets et charmilles :
c?upable 1 '. i_l dése~ta et se rendit en Belgique, fut conquis; Acquet simulait, pour se l'allirer
n_osa.nt reJomdrel armée des émigrés; il s'ar- la piété la plus vive et la plus scrupuleus; &lt;t le domaine de Donnay devient entre ses
mains une espèce de désert 8 &gt;&gt;. Arrêté dans
reta a Mons, puis gagna bientôt l'ouest de la dévotion.
ses
déprédations par une plainte de ses deux
~rance et s_e mit à chouanner ; m1is la poliUne note de J3onnœil nous renseiane sur la
tique restait étrangère à son fait· il s'était façon dont se termina cette tragique"intrigue: beaux-frères, il im1gina d'attaquer le testaassocié à quelques spadassins de sa' trempe et &lt;t Acquet employa tous les moyens de séduc- ment du marquis de Combray, prétendantque
détroussait à son profit les voyaaeurs ou tion pour parvenir à son but. La jeune per- sa ~e~~e: ?1rneure au décès de son père,
. 1
0
rançonnait
es acheteurs de biens nationaux.
sonne, craignant d'ètre lonatemps sans se avait ete lesee dans le partage. C'était déclarer
~ans l'Eure, Ott il opérait d'ordinaire, il assas- marier à cause du malheureu~ temps d'alors, ouvertement la guerre à la famille dans
s1?a de sa main deux gardes-chasse sans l'écouta, malgré tant de raisons qui la sollici- laquelle il était entré et, pour forcer sa femme
defense que sa petite troupe avait rencontrés 3. taient d'attendre et de rejeter les propositions à épouser sa querdle, il la terrorisait et la
li excellait à enlever les caisses des percep- que pouvait lui faire un homme dont on ne rouait del coups. Une seconde fille était née de
9
teurs ruraux et, le coup fait, pour colorer ses connaissait ni les noms, ni le pays, ni la for- celle triste union , et ces enfants elles-mêmes
ex~loits d'une teinte de royalisme, il ab1ttait tune... Les conseils mêmes de la mère ne n'échappaient pas aux brutalités de leur père:
nmtamment, dans les villages où il opérait, furent malheureusement pas écoutés, et elle une note écrite de la main de Mme Acquet est
'
les arbres de la liberté, Las enfin « d'un mé- se trouva obligée dti donner son consentement sur ce point, d'une ~l,,quence navrante :
li. Acquet assommait tous les jours ses enfants .
tier où il n'y avait que des coups à recevoir au mariage, les lois d'alors accordant toute
et sa tète à perdre J&gt;, il vint à Rouen chercher liberté aux filles et les autorisant à secouer le il me maltraitait aussi sans cesse: c'était souven~
fortune; sans doute, avant de s'introduire chez joug salutaire de leurs parents. l&gt; Les dates avec des cotrcts qu'il corrigeait ses enfants et s'en
~cr_vait toujours lorsc1u'il_les faisait lire; elles
Mme de Combray, avait-il eu soin de se ren- de certaines pièces complètent sans ménagt!- etaien~ lOUJours toutes noires des coups qu'elles
seigner•. Il savait trouver là une riche héritière menLs les périphase; discrètes de Bonnœil; reccva1cnt.

.1

Jacqucs-Fra_nçois Acquet, chevalier seigneur d'Jlautcporte, de Fe~ol_lcs cl autres lieux, chevalier de l'ordre
royal et m1hta1rc de Saint-Louis, el de dame Jeanncl'aulc_ Cordier,. ses père el mère, ledit Louis, né d'hier.
P,arrarn: mcsme Louis ~e Losjle, _prêtre doyen et curé
d Oyron, marrame: demo1sPlle Lou1se-Charlolle Acquet
sa_sœur, qui _a dé~laré ne savoir signer. »
'
1. Son dosswr n existe aux archives du ministère de
la Guer1:~ q11e sous la forme d'une chemise vide de
toules, p1eces. _0)1 i:elève le n~m d'Acquct de Férolles
dans I Etat rmlzlatre de la h·a11ce comme sous-lieutenant, puis li1;utenantde Brie-infanterie, 1782 à 1i9 I.
A celte dernière dale le régiment était en effet à
Lille. Acqu~t ligure également sur les cont;ôles du régiment de Brie.
2. «... 11 avait été bien auparavant condamné à vingt
an~. au chàtea~ de Saumur, pour un fait si honteux
qu 1! faut le ta,_re. » Note de Bonnœil. Archives de ta
fam,lle de S~rnt- Yictor. B~nncr•il exagère : sur les
contrôles du regiment de Bric, aux archives du ministère de la guer~·e! on trouve, au nom d'Acquet, celle
men!1on : • 10 Jmlle_t 1780 - condamné par le tribunal a trois ans de prison à Saumur. »

3. «... Il fait conduire le nommé :Uercié, garde du
duc de Bouillon, demeurant à• Sainte-'.llarguerite-desBeaux, près Breteuil, à un endroit écarl~ de la forêt
où il le fait ma~sacrer; et, comme le fils de ce Mercié
vint pour dégager son père, il ordonna, de sang-froid,
à Gérard Saint-llclme, son second (ce Saint-llelme,
dit Gérard, a été fusillé à la suite de cette affaire-là
à Rouen, il y a six ou sept ans) de s'en débarrasser;
mais comme une telle barbarie répugnail à la lroupe,
composée pour la plupart de jeunes réquisitionuai~es
égares, on dit qu'il le tua lui-même d'un coup de sa
carabine... •
~oie de la main de Bonm.eil. Archives de la famille
de Saint-\'ictor.
4. • li a cherché à avoir des renseignements sur la
fortune ... » Nole de Bonnœil.
5. Ceae pièce èlranfe se trouve dans les Archi,·es
de la famille de Saint-\ictor; l'acte n'estsignéque des
seuls conlraclant:1 et non point des amis et parents
dont le consentement semble y être annoncé, Mlle de
Combray signe Charlolte: ce prénom qui ne figure pas
à son acte cle baptème élait sans doute celui qu'on lui
donnait familièrement.

- 235 -

, 6. Extrait des actes de )'état. ci~il de la commune
d A~bevo1e (Eure) : • Ce .~ourll hm, 26 1·endémiairc
&lt;le l_an V ( l '7 octobr_e _1_~90 1.. . est comparu le CÎtùyen
Louis Acq\1ct, \lom1c1lie en cette commune, lequel
a_ccompagne du citoyen Claude ~otlier, bourgeoisrlomici~
héen celle commune, cl de la ~1~~enne Marie-Françoise
Lambert d_e Chalange, dom1c1hee au Pelit-Ant.lelys
cauton dudit lieu, lesquels m'ont déclaré que la cito:
yen ne Lou1s~-Charlotte_ de Combray, domiciliée en celle
co~munc,. epouse du c1toren .L~uis, Acquet, est accouchee lner, a une heure apres-m1d1, d une enfant femelle
laquelle m'a été representée, et à laquelle ils ont
donné le nom de Charlolle. •
7. Acquet s'installa à Donnay au mois de frimaire
an VI (décembre 1797).
8. Mémo!re po!-'r MM. Ilf lie de Bonnœil et /Jélie de
Combray, a Falaise , de 1imprimerie de Brée frères
en 1806.
·
•
9. Nous n'av?ns pu _tr~uver l~ace d~ la naissance de
cette _seconde hile. q~1 s ap~ela1t !larie-1Ienrie1te-Clément111c. Une lro1s1eme hile, Marie-Céline-Octavie
naquit plus tard, en 1801. Nous retrouverons ces !roi~
cnfanls.

�1f1ST0-1{1.l!
Il me doooa un jour un soufflet si forl que le
sang m'en a jailli rlu nez el de la bouche, et que
j'en restai un momrnt sans connaissance ... . 11 a été
chercher ses pisloleL&lt;: pour me lmiler J;-. ce1·vclle,
ce qu'il aurait fait s'il ne s'était pas trouvé du
monde ....
11 élail toujours armé d'un poignard qui ne le
quilhlÎt pas 1 •

Au mois de janvier 1804, Mme Acquet s'était
résolue à s'enfuir de cet enrer; profitant d'un
voyage de son mari en Vendée, elle lui écrivit
qu'elle renonçait à la vie commune et courut
à Falaise demander asile à son frère Timoléon
rentré depuis peu en France'. Celui-ci s'entremit pour éviler un scandale et obtint de sa
sœur qu'elle réintégrerait le domicile conjugal.
Mme Acquet suivit ce sage conseil; mais elle
ue put se décider à revoir son mari, revenu
en toute hâte et qui, trouvant fermée la porte
du château où elle s'était barricadée, fit constater par le juge de paix du canton d'Harcourl,
assisté de son gref6er et de deux gendarmes,
que sa femme refusait de le recevoir 3 • .AJant
enfin trouvé, un beau matin (( son sPcrétaire
forcé et tous ses papiers enlevés J), elle revint
à Falaise, obtint un jugement l'autorisant à
habiter chez son frère et déposa une plainte
en sépara lion.
Les choses en étaient là à l'époq11e du procès
de Georges Cadoudal. Acquet, dont la foreur
s'exaspérait de la résistance que rencontraient
ses projets, jura qu'il tirerait de sa femme et
de tous les Combray une vengeance éclatante :
il:, devaient, pour leur malheur, donner trop
facilement prise à sa haine.
Après trois années passées à Rouen, Ume de
Combray était rentrée, au printemps de 1796,
à son château de Tournebut: elle y apportait
intactes ses rancunes ro~ alistes et ses tenaces
illusions. Elle avait déclaré la guerre à la
Révolution et croyait la victoire assurée dans
un très court délai.
C'est un effet assez ordinaire des passions
politil1ues que d'aveugler ceux qu'elles dominent au point de leur présenter comme des
réalités imminentes leurs désirs et leurs prévisions. Mme de Combray escomptait si impatiemment le retour du roi que l'une des raisons
qui l'avait-nt décidée à regagner son château
était d'j- préparer des appartements pour
y abriter les princes el leur suite au cas où le
débarquement tant attendu s'effectuerait sur
la côte de Normandie. Déjà, en 1792. Gaillon
avait été dé:5igné pour se rvir d'étape à
Louis XVI, s'il s'était décidé à renouveler ,,ers
1

1. Archives (le la famille dt Saint-Victor.
'2. Idem.

3. Procès-verbal de Jacques-François Bullct,jugc de
paix du canlon dïlarcourL 1 nivôse. an XII.
4 On pense qu'un souterrain unissait le grand au
petit chàteau, et la découverte assez récente d'une
sorte rle cave sous la pelouse du parc actuel donnerait
du poids it celle opin10n.
5. « Le 1t prairial an VI (50mai 1708), vente pal'
le citoyen Hue il la citoyenne Gouin, veuve llêlie. Jlenry-Guillamne Hue demeurant en la commune de
Bougy (Ca\l·ados) ,,end à Genevihe Gouin, veuve du
citoyen Armand-Emm,muel JIJlic, demeurant à Rouen,
rue du Champ-des-Oisf'aux, n° 56, une maison de
propriêtaire, cour, jardin et petite forme ... le tout
situé en la commune d'Aubevoie, près Gaillon; ladite
petite ferme contenant, tant en maison, bâtiments,
terres et vigues, coteaux, masure, labour cl bois taillis,
environ hu1L acres, y comr,ris la maison de propriétaire. Celte vente est de mit mille francs de principal que ledit citoyen Hue reconnait avoir reçu ce

TOW{JI/F.1JUT - - ,

la mPr la tenta live arnrlée à Varennes; le
chàteau de Gaillon n'était plus, en 1796,
habitable; mais Tournebut, qui en était voisin, devait, dans l'idée de la marquise, offrir
les mèmes avantages, .se trouvant, à peu près,
à mi-chemin entre la côfe et Paris. Son isolement permettait, d'ailleurs, d'y recevoir des
hôtes de passage sans éveiller les soupçons, et
ses vaste:, cachettes, où pouvaient se terrer
soixaute à qualre-vingts personnes, favorisaient des conciliabules clandestins.
Pour plus de sùreté encore, Mme de Comhra-y fit, Yers cette époque, l'acquisition d"une
assez vaste maison, située à quelque deux
cents mètres des murs de Tournebut et qu'on
appelait Gros-Mesnil ou le Petit-Château.
C'était un pavillon à deux étages, çoiffé d'un
haut toit d'ardoise; la cour qui le précédait
était entourée de (&lt; masures &gt;) et de bàtiments
de service: une muraille assez haute fermait
de tous cûlés celle propriété qu'une sente discrète mettait en communication a\'ec l'une
des petites portes pratiquées dans la cloture
de Tournebut~.
A peine en possession du Petit-Châleau 5 ,
Mme de Combray y fit construire deux vastes
cachettes; elle employait à ces besognes confidentielles un homme sûr, nommé SoJer, qui
cumulait à Tournebut les fonctions d'intendant, de maître d'hôtel el de valet de chambre.
Soier était né à Combray, l'une des terres
que la marquise possédait en Bisse-Normandie, et était entré à son service, en 1791 ,
à seize ans, en qualité d'aide de cuisine 6 ; il
avait suivi sa maitresse à flouen pendant la
'ferreur et, depuis le retour à Tournebut,
elle l'avait chargé de la remplacer daas l'administration de son domaine; il avait, à ce
titre, la haute main sur la domesticité du
château, qui se composait de six personnes,
parmi lesquelles la femme de ehambre Querey;
et le jardinier Châtel 8 méritent une mention
particulière.
Chaque année, vers Pâques, .Mme de Combray se faisait conduire à Rouen où, sous
prétexte d'emplettes et de loyer à toucher,
elle séjournait un mois; Soyer el Mlle Querey
seuls l'accompagnaient. Oulre sa mai.son patrimoniale de la rue Saint-Amand, 'elle avait
gardé son discret immeuble du faubourg
Bouvreuil qui continuait à servir d'asile à des
proscrits' recherchés par la police du Directoire et. d'entrepôt aux réfractaires de la région, assurés d'y trouver des engagements et

les moyens de rejoindre l'armée, royale. Tournebut lui~mèmc, admirablement situé pour
servir de passage et de lieu d'étapes entre Ja
Haute et la Basse-Normandie, devint le refuge
indiqué de tous les partisans qu'un coup
hardi signalait aux autorités de l'une ou de
l'autre rive de la Seine, totalement sPparées
à cette époque par la rareté et la lenleur des
communications. et plus encore par la centralisation policière qui excluait, pour ainsi
dire, tous rapports directs entre les diverses
autorités départementales. C'est ainsi que,
de 1796 à 1804, Mme de ComLray, devenue
chef de parti c&lt; aYec cet avantage de n'ètre
connue dans ce sens que par le parli luimême 10 &gt;&gt;, hébergea ]es chefs les plus compromis de la Chouannerie normande, étranges
héros auxquels leur bravoure fo]le avait
créé une renommée légendaire et dont les
noms se retrouvent à peine, douteusement
orthographiés, dans les récits des historiens.
Au nombre des hôtes qui séjournèrent à
Tournebut était Charles de Margadel ", l'un
des o.rnriers de Frott~. qui avait organisé une
police royaliste à Paris it même, d'où il s'échappait pour venir faire le coup de Ît'u dans
l'Eure, sous les ordres d'Hingant de Saint.Maur, autre habitué de Tournebut, qui !
prépara son étonnante équipée de Pacy-surEure.
Outre Margadel et Hingant, Mme de Combray avait, le plus sôuvent, offert asile à Armand Gaillard et à son frère Raoul1 5 , dont
nous avons conté ]a mort. DcvilJe, dit Tamerlan, les frères Tellier, Le Bienvenu du
Buc, l'un des officiers de Hingant; un autre
encore, caché sous le 110m de Collin, dit
Cupidon; un :,:padassin allemand, nommé
Flicrlé, dit le ~la1'Chand, que nous retrouverons, éLaient également ses bôles ordinaires,
sans compter les Sauve-la-Graisse, les San~Quartier, les Blondel, les Perce-Pataud, comparses sans nom et sans histoire qui étaient
toujours assurés de lrouYer, dans Jes cachettes du grand château ou dans la Tour de
l'Ermitage, refuge et secours 14 •
C'étaient là des locataires compromettants,
et il n'est que trop facile d'imaginer à quel
passe-temps occupaient les loisirs de leur
retraite à Tournebut ces gens depuis longw
temps dégoûtés des occupations régulières, et
pour qui la lutte et le danger étaient devenus des besoins impérieux. Une statistique,
difficile à établir, fournirait sur ce point des

jour, en espèces d'or et d'al'gcnt ayant cours, de ladite veuve Hélie... D
Archives du greffe de la Justice de paix de Gaillo11.
Quelques années plus tard, en juin 1800, Mme de
Combray, 11e se réservant que le petit château proprcme11l dit, donna à Lail pour 1rois ans, à Claude
Bachelet d'Aubevoie, les terres, bois et vignes qui en
dêpenda1ent.
ti. Interrogatoire de Jean-Henry Soyer, 31 octobre 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de
Rouen.
7. Catherine Querey, âgée de !rente-sept à trentehuit ans {en 1807), née à Fromanville, près de PontAudemer. Archives du greffe de la Cour d'assises de
l\ouen.
8. Nicolas Châtel, né à Saint-Cyr-du,Vandreuil, âgé
de vinpt-six ans (en 1807 ). Archives du greffe de la
Cour d as~i~f's de Rouen.
9. 4 - J1avais loué une maison qui leur aait consacrée et où ils trouvaient toules les caches nécessaires à leur sùrelé, D Lettre de Mme de Combray

au roi Louis XYIII. Archi\·es nationales, F' 81i0.
10. Rapport du Préfe t de la Seine-Inférieure. Archi,·es n:ilionalei:i, F' 817'1.
11. La note de la Sicotière sur Margadel est très
confuse. Voir de préfl!rence, sur ce p~rsonnage. un
pa~sage des Mimofre&amp;d' l/yde de !Yeuville, t.1, p. 284.
12. o: ~'aitcs-\•ous rendre complede tous les indivi•
dus qui sont logés chez Coulal, restaurateur, en face
d~ la rue de Chartres ... c'est dans cette maison que
logeait Margadel. Faites une recherche rigoureuse
dans cetle maison . C'est là que s'adressaient autrefois
les lettres du Comité anglais. ll
Archives de la Préfecture de Police. Affaire du
5 nivôse.
13. 11 Le. peu de ressources qui nous restait encore
élait consacré à sauver du glaive vos fid éles serviteurs
el j'ai eu à re.gretter le chevalier de Margadelle,
Raoulle, Tamerlan el le jeune Tellier •.•. ll Lettre de
Mme de Combray à Louis XVIII.
14. Quand Saint-Réjant, l'auteur et la victime de la
machine infernale de la rue Saint-Nicaise, vint à

""'236 -

présomptions saisissantes : - en septembre 1800, les deux diligences de Caen à Paris
sont a:rêt~es ~ot~e Evreux et Pacy, au lieu
nomme R1q111qui. par deux cents brio-ands
bien armés: 48.000 livres de fonds, appartenant à l'Etat,sonl soustraites. - En 1800 encore, la diligence de Rouen à Pont-Audemer
est attaquée par vingt chouans qui enlèvenl,

'

'

quelques jours plus tard, la malle de Caen
à Paris est dévalisée par six brigands. Sur la
grande route de la rirn droite, les attaques
de diligences sont fréquentes à la côle de
Saint-Genais, à la montée d'Authevernes, au
vieux moulin de Mouflaines 1 • Beaucoup plus
tard seulement, quand le château de Tourm·but fut connu pour un repaire a\'éré. dr.

LA FAl'ollLLE DE COMBRAY. -

D'apresun tableau appartenant à M.

LE

Paris par Vernon et par Magny-en•Vcxin où
les courriers avaient été si souvent arrêtés! i&gt;,
il pouvait bien avoir servi de centre à ces
opérations et, comme les auteurs en étaient
demeurés introuvables, on les porta toutes à
l'actif de Mme de Combray. li faut bien reconnaitre que cette accusation rétrosprctive
et sans preuves certaines n'avait rien de trop

Co;,,nE DES

ALLEURS,

De gauche a jro,tc : ,\rmand-Timo!éon de Combray; ~ouise-Gene\'iève de Combray (Mme d'll ouel de la Pommeraye\: Caroline de Combrai· C,lme Acquet de
Férolles;; J ean-Louis Alexandre de Combray, chevalier de Bonnœil; .l\lmc de Combray.
·

une partie des fonds qu'elle transporte. En 1801, vol d'une dili~ence près d'Evreux;

chouans, les autorités songèrent que &lt;! par sa
situation à égale distance des deux roules de

Paris pour prêparer son crime, il arrivait d'une \ocnlil~ du ~éparlcmcn t de l'Eure qu'il s'obstina à ne
poml dé~19ncr : on ~ut seu lc~enl qu'il étai t muntè
en rouJe dans ~ne ,:01ture puUltque ,·enant d'Eneux.
Pour se loger. 11 priL le premier 110m qui lui passa
j~ar l'esprit cl ~e ful celui de Soyer, le nom de
1 homme de confiance de Mme de t.:omlirav. Il n'est
pas interdit rle supposer qüe sa derniOre étape a\'ait
&amp;Lé Tournebut.
) . La fréquence de ces arrestations de dili,,.enccs
a11ola1L la police de /'arîs : dans les cartons det&gt; documents relatifs à l'affaire du 5 nivôse on trouve aux
Archin!s de la préf~c~ure de police la' nole que Yoici r
~ « ~e vol, J~s dilrgences et de tous les fonds pubites s organisait chez üourmon! 1 sous la direction du
ci-de\·a11t chen lier d~ Luxembourg et de tlalartic,
demeurant rue Florentm , en entrant par la rue Jlonoré
le premier hôtel à gauche.
'

téméraire. Le vol des fonds de l'Etat était
une bagatelle pour dés gens que dix ans de

Les êtres secondaires chargés de l'exécution de cet
in~âme briganclage sont les particuliers dont les noms
SUJ \'Cllt :
- Charles Godet, à P:iris.
- I.e~ deux frères Le Pclleti, r, qui rc~tent du cùté
d'A vranches.
- Daguerre le jeune (sic ), à Paris.
- Charles Sour1lak (sic), a Paris.
- Bernard Sourdak, rue des Auguslint
- Godin,. hôtel oll a ·logé \'Empereur.
- I.e petit Alexandre, i'1 Paris,
- El Chappedelaine, hûtel de May~nne, rne du
Four-Honoré.
On entretenait, pour l'exècution de ces horrililes fo1·faits. U';'e trentaine d'hommes qui recevaient 60 francs
par mots et le Yètcment : ces hommes n·ont aucun
domicile.
Le dépôt de tous les secrets de celle société se

t,rouve rne ~euve-Sainte-C~tl~erine. maison d'un 1onnel1cr, ..chez les filles Fr_ém1ll1011, au quatrième, sur le
rlerricrc. dans un ?·,limet mansardé clans lequ el se
trouve u!'e cache q.ui n est.connue que des demoiselles
en question. c.~s _filles doivent aussi ètre dépositail'es
du secrel de l mfernale age.nec anglaise.
Dans tous les cas, on ne risque rien de fouillf'r tout
le corps ~e logis du 1c!·rière de la maison habitée par
les demoiselles Frém1llion et une dame au premier
amie intime de Sourdak le père. 11
'
• Archives de la préfecture de polire. Alfai1·e du S niYose.
On pc~t. cons~ller aussi, sur les aUenlats que nous
venons d enul?er'o!r, le~ notes de la Sicotièr~. Voir
Fl'Otlé et les 11/SutTrctwns normandes t 'I pp 290
457,647, 6i8, etc.
' ·' ' ·
'
2.. Happor.L du prêfct de la Sei ne-Inférieure à Réal
Arclnves nalJOnales. fî 817'1.
'

�• - mSTO'/t1.Jl

T OUR_N'EBUT

guerre acharnée avaient blasés sur tous les brigandages; on conçoit, au reste, que le piège
odieux tendu par Bonaparte à Frotté, si populaire dans toute la région normande, l'exé-

C'est à Tournebut que d';\ché s'était réfugié. JI avait quitté Paris dès la première heure
de l"ouverture des Larrières et, soit qu'il eût,
plus habilement que les !rères Gaillard, dépisté les surveillances, soit, ce qui est probable, qu'il pût, d'une traite, gagner SaintGermain, où nous savons qu'il avait un asile,
et, de là, sans avoir à risquer le passage d'un
bac ou d'un pont, sans s'arrêter à aucune
auberge, franchir en un jour les quinze lieues
qui le séparaient de Gaillon, il arriva sans
malencontre chez Mme de Combray qui referma immédiatement sur lui Ja porte d'une
des caches du grand château 1 •
Tournebut élail pour d' Acbé un lieu familier, des liens de parenté l'unissaient à Mme de
Combray et, bien avant la Révolution, quand
il était « en semestre )&gt;, il y avait fait d'assez
longs séjours, alors que la &lt;&lt; grand'mère
Brunelle » vivait encore. JI y était revenu
depuis et avait passé là une partie de l'autonrne de 1805. Une grande réunion y avait
eu lieu à cette époque, sous prétexte de fèter
le mariage de M. du Hasey, propriélaire d'un
château voisin de Gaillon. Du Hasey était
l'aide de camp de Guérin de Bruslard, le fameux chouan que Frotté avait désigné pour
son successeur dans le commandement en
chef de l'armée royale, et qui n'avait eu qu'à
la licencier; c'est dire que celte réunion, dont
la mention revient souvent dans les ra pporls,
avait dû prendre, par le choix et la qualité
des convives, une importance plus grande
que celle d'un simple repas de noces.
D'Aché apprit à Tournebut la proclamation

de l'Empire et l'exécution de Georges. C'était là, semble-t-il, la fin des espérances du
parti royaliste : de quelque côté que l'on se
tournât, nulle ressource; plus de chefs, plus
d'argent, plus d'hommes : s'il restait dans
les campagnes de l'Orne et de la Man_che
nombre de réfractaires, il était impossible
de les grouper et de les solder. De jour en
jour la machine gouvernementale gagnait en
force el en autorité; au moindre mouvement
la France sentait se resserrer cet étau de fer
auquel elle était prise, ravie, d'ailleurs, ou,
tout au moins, stupéfaite et grisée; et si grand
étoil le prestige de l'extraordinaire héros qui
personnifiait à lui seul tout le régime, que
ceux mêmes qu'il avait vaincus ne déguisaient
pas leur admiration : le roi d'Espagne - un
Bourbon! - lui envoyait les insignes de la
Toison d'Or. Le monde fasciné se donnait, et
nulle histoire n'offre l'exemple d'une puissance matérieUe et morale comparable à ce
que lut celle de Napoléon dans le temps où le
Saint Père passait les monts pour venir reconnaître et saluer en lui l'instrument de la
Providence et le sacrer César au nom de
Dieu.
C'est pourtant à la même époque que
d'Aché, proscrit, reclus dans les cachettes de
Tournebut, sans un compagnon, sans un sou
vaillant, sans autre conseil et sans aulre allié
que la vieille femme qui lui donnait asile,
conçut l'étonnant projet d'entrer en lutte
contre l'homme devant lequel toule l'Europe
s'agenouillait. Ainsi présentée, la chose paraît
folle et, sans doute, les illusions royalistes
de d'Aché l'aveuglaient-elles sur les conditions du duel qu'il allait entreprendre. Mais
c'est l'histoire de ces illusions mêmes qu'il
est d'autant plus intéressant de suivre qu'elles
étaient communes à bien des gens pour qui
Bonaparte, au faîte de sa puissance, ne fut
jamais qu'un crimintl audacieux, dont la
grandeur factic~ était à la merci d'un coup
de main.
La police de Fouthé n'avait pas renoncé à
découvrir la retraite du lugitil. On le cherthait à Paris 2 , à Rouen, à Saint-Denis-duBosguérard, près de Bourgthéroulde, où sa
mère possédait une petite propriété; on le
guettait surtout à Saint-Clair où sa femme et
ses filles étaient rentrées après l'exécution de
Georges. On leur avait ouvert les portes de la
prison des Madelonnettess en leur fais'ant
savoir que, par mesure de haute police,
elles eussent à se retirer à quarante lieues
de Paris et des côtes; mais les pauvres
femmes, presque sans ressources, n'avaient
point tenu compte de cette injonction, et on
tolérait leur présence à Saint-Clair dans l'espoir que d'Aché se lasserait de sa vie no-

made et viendrait se faire prendre au gîte.
Quant à Placide, dès qu'il se vit hors du
Temple et qu'il eut conduit chez elles sa
belle-sœur et ses nièces, il regagna Rouen où
il arriva vers la mi-juillet. Il n"était pas
installé de la veille dans son logement de la
rue Saint-Patrice qu'il reçut - sans qu'il
pût dire d'où ni comment - une lettre lui
annonçant que son frère cc s'éloignait pour
ne pas compromettre davantage les siens, et
qu'il ne reviendrait en France qu'à la paix
générale, espérant obtenir alors du gouvernement la permission de finir ses jours au
milieu de sa famille 4 l) .
D'Acbé, pourtant, vivait à Tournebut sans
grand mystère. Pour toute pr,foaution il évitait de sortir de la propriété et il avait pris
le nom de Deslorières, qui avait été l'un des
pseudonymes de Georges Cadoudal, « comme
s'il avait voulu se désigner pour son successeur5 J&gt;. Les domestiques, peu à peu, s'habituaient à la présence de cet hôte que Mme de
Combray entourait de soins, u parce qu'il
avait en, disait-elle, des désagréments avec
le gouvernement )&gt;. Sous prétexte de réparations entreprises à l'église d'Aubevoie, le
curé de la paroisse était invité à venir, chaque
dimanche, célébrer la messe à la chapelle
du château, et d'Aché pouvait ainsi assister à l'office sans se montrer dans le village.
Les jours passaient sans doute avec lenteur pour cet homme accoutumé à la vie la
plus active; il rêvait du retour du roi avec sa
vieille amie; Bonnœil, qui séjournait une
partie de l'année à Tournebut, donnait lecture
d'une oraison funèbre du duc d'Enghien,
pamphlet virulent que les royalisles se passaient de main en main et dont il avait pris
copie. Que de lois d'Aché ne dut-il point
arpenter la magnifique allée de tilleuls,
encore debout a11jourd'hui, seul vestige de
l'ancien parc. li y a là une table de pierre
verdie sur laquelle on aime à penser que cet
homme étrange s'accoudait quand il songeait
à son rival et que, du fond de sa retraite, il
façonnait l'avenir au gré de ses illusions
royalistes, comme l'autre, dans son Olympe
des Tuileries, au caprice de son am~
bilion.
Celle e:xistenced' oisiveté et de recueillement
dura plus de quinze mois. Depuis la fin de
mars 1804, date de son arrivée à Tournebut,
jusqu'au jour où il s'en éloigna, il ne parait
pas que d'Aché reçut d'autre visite que celle
de la dame Leyasseur, de Rouen, qui, s'il
fallait en croire certain rapport de police,
aurait été simultanément sa maîtresse et celle
de Raoul Gaillard. A la vérité, elle était une
amie dévouée des royalistes auxquels elle

1. « Mme de Combray m'a parlé d'une cachellc
dans le grand châleau, niais sans me ta faire voir, en
me disant qu'elle nvait servi à rr.Lirer Deslaurières
(d'Aché) apres l'alli:iire de Georges, à Paris. , Interrogatoire de Lefebvre, 22 août 1808. Archives du greffe
de la Cour d'assises de Rouen.
2. Bulletin de police du 11 ,·endémiaire an XIII (3 oc
tobre 1804). r Alexandrine d'Aché: une pièce dêposée
à la Cour criminelle prouve que le sieur Daché, son
père, était un des conspiraleurs, et que sa famille
étail iniliCe dans le secret du complot. On sait, d'ai1
leurs, que cet indi1·idu êlail lié avec Raoul Gaillard

et qu'il s'Ctait reu_ni à Georg~s dans J; dernier ~·oyage
que ce chef de br1gan!ls a [ait à 1~ cote. ~urre!ller la
demoiselle de passage a Paris etqu1 pourrait arn1r pour
but de suivre une nouvelle intrigue ou de donner des
soins à son /1ère qui y serait caché. Continuer à re
chercher ce ui ci donl on rtonne le sigualemenl. 11
Archives nationales, AF •• 1491.
5. « Jearme-Louisc d'Aché, née Roquefeuille, RenCe-Louisc ,\'Aché. Caquera y dit De Lorme , cl Miche1
Louis--Placide d'Aché, do11l YOUS rn'nct ordonné la
mise en liberté, ont pris leurs passeports. Leur d~pllrt a été surveillé, les trois premiers sont parhs

pom· Saint-Clair, prC~ qournay, l'autre pour Ro_!)en. b
Rapport à Réal, 10 Juillet 1804. Ar. nat. F7 6:,97.
4. Interrogatoire de Plaeided'~ch~, 31 octobre 1808.
Arehi1·es du greffe de la Cour d assises de Rouen.
5. Rapport du préfet de la Seinc-Inrérieure. Ar
cl1ivcs nalimrnles, F' 817'1. li esl possible que d'Achè
utilisât depuis longlemp~ ce surnom. Nous avons ren
contré dans les Archives de la famille de Snint-Victor
un diplùme de franc-maçon au nom du F. ·. de Lorière,
daté de l'an de la vraie Lumière 4786. P eu t-êire
est ce la un document laissé par d' Achë à Tournebut
et qu'avait eonsenê Mme de Combray.

cution sommaire du général et de ses six

officiers, l'assassinat du duc d'Enghieo, la
mort de Georges - presque un dieu pour la
Chouannerie- et de se.s braves compagnons,
on conçoit que ces faits, succédant à tant

de fusillades, d'emprisonnements sans jugement, de trahisons policières, de guets-apens,
de dénonci~tions payées et récompensées à
l'égal de hauts faits, aient exaspéré les royalistes vaincus et envenimé leur haine au point
que tous les moyens d'action leur parurent
acceptables : tel était l'état d'esprit de Mme de
Combray au milieu de l'année 1804, date à
laquelle nous avons arrêté le récit des mal-

heurs conjugaux de Mme Acquet de Férolles,
el il justifiait le mot de Bonald : « Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites par des gens d'esprit, des crimes
commis par d'honnêtes gens, ,,oilà toute la
Révolution. &gt;&gt;

4

4

4

4

4

4

4

4

4

--~

avait rendu de signalés services et c'est par ment, l'Empire de.Napoléon s'écroulerait sans
armée de volontaires à panaches blancs, il
elle que d'Acbé, pendant sa réclusion à Tour- quïl fùt besoin de porter un seul coup.
irait ~ecevoir Sa Majesté, la vieille marquise
nebut, ~arvint à se tenir au courant de cé qui
Tel était l'éternel sujet des causeries que mettait la dernière main à la disposition des
se passait en Basse-Normandie. Depuis la pa
~[me de Combray el son hôte entrecoupaient
cification générale, la tranquillité y était, en d'interminables parties de cartes ou de tric- appartements depuis longtemps préparés pour
abriter, sur le chemin de Paris, le roi et sa
apparence du moins, rétablie; la
suite; même, pour perpétuer le souChouannerie semblait oubliée; mais
venir de cette visite, qui devait èlre
la conscription n'enlrait pas dans les
la
page glorieuse de l'histoire de
mœurs des classes rurales, et la riTournebut,
elle avait fait recrépir
gueur avec laquelle elle était appliquée
et orner d'un fronton l'ancien bâtiindisposait la population : le nombre
ment du château que Marillac avait
des réfractaires et des déserteurs
laissé inachevé!.
augmentait à chaque réquisition;
Au mois de juillet 1805, après
protégés par les sympathies des payplus d'un an passé dans cette solisans, ils se dérobaient facilement aux
tude, d'Aché jugea le moment d'agir
recherches; les gens de la campagne
arrivé
: l'empereur allait partir pour
les considéraient bien plus comme
combattre
une nouvelle coalitions ;
des victimes que comme des rebelles
le sort des armes pouvait lui être déet ]es nourrissaient quand ils poufavorable; il suffisait d'un échec pour
vaient les accueillir sans être vus. Il
ébranler
sur ses bases mal affermies
y avait là les éléments d'une nouvelle
le
nouvel
Empire que mainter:ait
insurrection auxquels viendraient se
seul
le
prestige
d'une armée toujours
joindre, si l'on parvenait à réunir et
victorieuse.
Il
s'agissait
de profiter
à équiper ces réfractaires, tous les
de
cette
chance
au
cas
où
elle
vînt à rn
survivants des bandes de Frotté,
présenter.
D'Aché
devait,
d'ailleurs,
exaspérés de la rigueur du nouveau
pour se ttnir à portée de la croisière
régime et des maunis traitements
anglaise, se rapprocher du Cotentin;
des gendarmes.
il comptait, dans cette région, des
La descente d'un prince français
amis dé\ oués et savait y trou ver
sur les côtes de Normandie devait,
des retraites sûres; de son côté, Mme
dans l'esprit de d'Aché, opérer le
de Combray, prenant prétexte de la
groupement de tous les mécontents.
foire de Saint Clair qui se tenait, chaBien persuadé qu'il sulfirait d'anque année à la mi-juillet, aux envinoncer à M. le comte d'Artois où à
rons du château de Donnay, pouvait,
l'un de ses fils, que leur présence
sans donner prise aux soupçons, con
était désirée par les fidèles popula&lt;luire son hôte jusqu'au delà de Fations de l'Ouest, pour décider l'un L'ALLÉE DES TILLEULS DE TOURNEBUT, TELLE QU'ON PEUT LA VOIR
laise. On résolut donc de se mettre
ENCORE
AUJOURD'HUI
d'eux à passer le détroit, il projetait
en route et, le 15 juillet 1805, la
de se rendre en Angleterre afin d'en
marquise quittait Tournebut avec
rorter lui-mê~e à Hart,~elll'invitation; peut- trac; dans leur oisiveté fiévreuse, isolés du son fils Bonnœil, dans un cabriolet que menait
etre ne pourrait-on empecher le roi de prendre reste du monde, ignorant tout des nouvelles d'Acbé vêtu en postillon'·
en personne la tète du mouvement et de dé- idées et des nouvelles mœurs, ils se calfeuC'est en cet équipage qu'entrait en campabarquer, ie premier, sur la terre de France; traient dans leurs illusions et se grisaient de
gne, sans autre ressource que son courage et
c'était la secrète conviction de d'Aché, et, dans leurs ulopies au point de leur donner la cousa foi royaliste,cet homme dont le rève était
l'ardeur de son crédule enthousiasme. il avait leur d'une réalité. Et, tandis que le proscrit
de changer la face du monde; et l'on songe,
la certitude qu'à l'annonce d'un tel événe- étudiait l'endroit de la côte où, suivi d'une
malgré soi, en présence de cette héroïque c:m1. ~lie était chargée, dit•011, de la corre5pondance
informé, « avant même notre gouvernemenl D. des
deur, au départ du héros de Cervantès,
a1•cc I Angleterre. Rapport Ju préfet Je la Seine4
préparatifs de la coalition et c1u'il eùt quitté Tourquittant un beau malin sa gentilhommière,
Inférieur~. Archives nationales, F' 8172.
nebut 11: deux mois avaut que l'Empereur quittiit les
2, Celte nouvelle lacaJe, en regard de la Seine
muni d'une vieille rondache et couvert d'une
Tuileries
». On en concluait qu'il était ires informé
portait, au fronton, la date de 1801..
'
iles projets de l'Angleterre el qu'il y ai:aîtdes corresarmure démodée, pour aller, poussé par une
. Titres de {a prnpriélé communiqués par Mme Le
pondants.
V1lla1n, propriétaire actuelle du domaine rle Tournebul.
folie sublime, prendre le parti des oppri4. Rapport du préfet de la Scine Inferieure. Ar
3. La police s'étonna, plus la1·d 1 que d'Aché eùl été
chives nationales, F1 8172.
més el déclarer la guerre aux Géants.
1,

4

1

4

4

4

4

G. LENOTRE.
(A suivre.)

�·r--

ffiSTO'J{l.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - '

ques voix ont rrié : \'i,,e la République!
Il est retourné lentement à sa place. Son cousin Napoléon, fils de Jérôme, celui qui ressemble tant à l'empereur, est venu le féliciter
par-dessus M. Vieillard.
.
Du reste, il s'est assis sans dire un mot à
ses deux voisins. Il se tait 1 mais il paraît
plutôt embarrassé que taciturne.

Louis Bonaparte
Les Débuts
24 septembre 1848.

Louis Napoléon a paru aujourd'hui à l'Assemblée. li est allé s'asseoir au septième banc
de la troisième travée à gauche, entre M. Vieillard et Il. llavin.
li parait Jetrne, a des moustaches et une
royale noirrs, une raie dans les cheveux.
Cravate noire, habit noir boutonné, col rabattu des gants blancs. Perrin et Léon Faucher,' assis immédiatement au-dessous de lui,
n'ont pas tourné la tête. An bout de quelques
iuslants, les tribunes se sont mi.:ies à lorgner
le princ~, et le prince s'est mis à lorgner les
tribunes.
26 seplemlirc.

Louis Bonaparte est monté à la tribune
(5 h. 1/4). Redingote noire, pantalon gris. li
a lu, avec un papier chilfonné à la main. On
l'a écouté dans un profond silence. Il a
prononcé le mot compatriotes avec un
accent étranger. Quand il a eu fini, quel-

9 octobre.

Pendant qu·on agitait la question de la présidence, Louis Bonaparte s'est absenté de
l'Assemblée. Cependant, lorsqu'on a discuté
l'amendement d'Antony Thouret qui excluait
lt:'s membres des familles royales ou impériales, il a reparu. Il s'est assis à l'extrémité
de son banc, à côté de son ancien précepteur,
M. Vieillard, et il a écouté en silence, tantôt
s'accoudant le menton dans la main, tantôt
tordant sa moustache.
Tout tl coup, il s'est levé et s'est dirigé
lenlement vers la tribune, au milieu d'une
agitation extraordinaire. Une moitié de l'Assemblée criait : Aux voix! L'autre criait :
Parlez!
Il. Sarrans était à la tribune. Le président
a dit :-M. Sarrans cède la parole à Il. LouisNapoléon Bonaparte.
li n'a dit que quelques mots insignifiants et est redescendu de la tribune au mi-

LA DAN:SE DES CHIENS• -

Gravure de

LEVA CllEZ,

d.'aprës

,.

'

MICHELET
No,·eml:ire 181.8.

J"ai diné le 19 novembre chez Odilon
Ilarrot à Bougival.
li y avait là MM. de Rémusat, de Tocqueville, Girardin, Léon Faucher, un membre
du Parlement anglais avec sa femme, laide
avec de belle, dents et de l'esprit, Mme Odilon
Barrot et sa mère.
Vers le milieu du diner, Louis Bonaparte
est venu avec son cousin, le fils de Jérômi;&gt;,
et M. Abbatucci, représentant.
Louis Bonaparte est distingué, froid, doux,
intelli()'ent
avec une certaine mesure de déféo
rence et de dignité, l'air allemand, des moustaches noires; nulle ressemblance avec l'empereur.
Il a peu mangé, peu parlé, peu ri,quoiqu'on
fùt très gai.
!!me Odilon Barrot l'a fait asseoir à sa
gauche. L'Anglais était à droite.
M. de Rémusat, qui était assis entre le
prince et moi, m'a dit assez haut pour que
Louis Napoléon ait pu l'entendre : -je donne
mes vœux à Louis Napoléon et mon vote à
Cavaignac.
Louis Bonaparte, pendant ce temps-là,
faisait manger des goujons frits à Ja levreltt!
de !!me Odilon Barrot.
VICTOR

LA VIE D'AUTRJ::FOJS. -

1

lieu d'un éclat de rire de stupéfaction.

CARLE VER"1ET.

(Musee Carnavalet.

JIUGO.

~

Catherine de Médicis

et Charles IX
L'écrh·ain distingué auquel nous devons la· prêle, toujours taillée. A la tête des LaubesElle représentait fort bien, avec une cerpublication des Négociations de la H·ance pin, des Pinart et des Villeroy, et autres sedans le Levant, dit que les lcllres de Cathe- crétaires français, à la tête des Gondi, des taine noblesse dans le costume, les fêtes et
rine de Médicis donnent l'idée 'd"une femme Birague et autres secrétaires italiens, il faut les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
que démentaient, d'une part, sa cour équi•
&lt;1 simple, bonne el p1'esque naïve, qui eut
placer cet intarissable scribe femelle, Cathe- vogue de filles faciles, d'autre part, certaines
surtout le génie de l'amour malernel et lui rine de !lédicis. Elle écrivaille toujours. S'il
échappées de paroles qui lui arrivaient à elle•
dut ses hautes qualités politiques. »
n ·y a pas de dépêche à faire, elle se dédomPour porter sur Catherine un jugement si mage en écrivant des lettres de politesse; de mème, des saillies bouffonnes et cyniques qui
favorable, il faudrait s'en remettre unique- compliment, de condoléance, même aux sim- rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse
ment à ce qu'elle écrit elle-mème. La naïveté ples particuliers; elle sollicite des procès; bonhomie qui n'aida pas peu à l'élévation de
apparente de ses leltres, leur grâce incontes- elle écrit pour ses bâtiments, pour ses petites ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on
table, sont du reste le charme propre à la Yillas, les casines qu'elle fait ou veut faire.
lui
apportait quelque bonne satire contre elle,
1angue de cour, vers la fin du xv1e siècle. La plus connue est la gentille casine de ses
amère,
outrageante et sale. Elle riait, se
Tandis que les provinciaux, même hommes Tuileries, petit palais élégant qu'on ne peut
de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, fati- plus retrouver sous les monstrueuses gibbo- tenait les côtes. cc Le roi de Navarre et la
guent par un travail constant, les grandes sités et perruques architecturales dont l'a royne mère étant à la fenestre · dans une
chambre assez basse, écoutaient deux goujats
dames de l'époque, Catherine, Marie Stuart, affublé le grand siècle.
qui, faisant rostir une oye, chantaient des
~farguerile de Valois, écrivent au
vilenies contre la rovne.... Et ils
courant de la plume une langue
maugréyoent de la ;hîenne, tant
déjà moderne, agréable et facile,
elle leur faisait de maux. Le roi
où le peu qu'on troure de formes
de Navarre prenait congé de la
antiques semble une aimable naïroyne mère pour aller les faire penveté gauloise et donne un faux air
dre. !lais elle dit par la fenestre :
de vieille franchise.
« Hé! que vous a-t-elle lait? Elle
Mais le même écrivain se met
est
cause que vous rôtissez I'oye. &gt;&gt;
en contradiction directe avec, les
Puis
se tourne vers IP. roi de Navarre
actes, quand il ajoute:&lt;&lt; On admire
en riant, et lui dit: &lt;&lt; Mon cousin,
la pensée infatigable qui dirige
il ne faut que nos colères descen•
tout le mouvement de cette épodent là.... Ce n'est pas nostre
que, que les ambassadeurs intergibier. J)
rogent comme l'âme de cette poliVoilà la vérital,le Catherine de
tique, devant laquelle s'incline le
Médicis, bonne femme si l'on veut,
conseil de Philippe Il , etc. »Tout
en ce sens qu'à toute chose elle
au contraire, on voit que le conseil
fut
insensible.
de Philippe li (le modéré GranDu reste, prête à admettre !out
velle comme le violent duc d'Albe)
crime utile. Son admirateur Taest unanime dans son opinion .fur
vannes, qui la justifie assez bien
la reine mère, et, loin de s'incliner
dequelques
empoisonnements, lui
devant elle, ne la nomme jamais
attribue le meurtre d'un favori de
qu'avec mépris.
son fils, et même la grande iniliaCe n'est pas que ces politiques
tive de la mort de Coligny. li la
soient tombés dans l'erreur des
surfait,
je pense, et l'exagère, en
écrivains protestants qui ont accului
attribuant
l'idée d'une chose si
mulé sur elle tous les crimes del' éhardie. Elle y consentit, y céda.
poque. Ils la connaissaient mieux,
Alais jamais, sans une pression
sachant parfaitement qu'elle avait
'--.
très peu d'initiative, nulle audace, 1,-_::__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _= - - ~ - - - - ' étrangère et une grande peur, elle
n'aurait osé un tel acte.
mème pour le mal. Elle suivait
Elle n'avait pas plus de cœur que
les événements au jour le jour,
CATHERINE DE MÉDICIS,
de sens, de tempérament. Comme
accommodant son indifférence moUthographie d.e M ,I.URIN, d'apres 11n tableau ancie11.
mère, elle appartenait pourtant à la
rale, sa parole menteuse et sa dexnature, elle était femelle, aimait
térité à toute cause qui semblait
ses petits. Un seul du moins; elle
prévaloir. Ainsi, quoique. à fa suit~, elle
Catherine aimait les arts, mais dans le
influa infl ni ment. Seule elle était laborieuse, petit. Elle était restée juste à la mesure des appel)e sincèrement et hardiment le duc
d'Anjou « la personne de ce monde qui m'est
seule elle avait une plume facile 1 toujours petites principautés italiennes.
la plus chère » (lettre du l"· déc.1571). Elle
\'!. - III STORIA. -

Fa.se. 4G.

16

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>. --- filSTO'R.1.ll
FIGURINES· ET SILHOUETTES
~

La Marquise de ·Sévigné
« Il faut se résoudre 11 être banal, a dit
Henri ~[artin, si l'on veut parler, après tant
d'excellents panégyristes, des qualités de ce
charmant esprit qui a su mellrc une si prodigieuse variélé dans l'expression d'un sentiment toujours le même, et faire pi\'oter la
cour, la ville, la pro\ ince, le monde entier
autour de sa fille. Mais ce que l'histoire ne
peut se dispenser de rappeler, c'est que tous
les Mémoires du temps ensemble n'en donnent pas un tableau plus fidèle et plus complet que madame de Sévigné à elle seule. Les
letlres de madame de Sévigné ne sont pas un
livre sur le siède; c'est le siècle lui-même
qui empreint son image indestructible dans
un miroir merveilleux. ))
A ce lilre-là, en effet, et la correspondance
de la divine marquise ne fût-elle pas l'incomparable recueil par lequel son auteur
s'égale aux plus grands prosateurs français,
madame de Sévigné mérite une place de
choix parmi nos principaux mémorialistes,
car pour jamais, sur le papier où elle laissait,
la bride au cou, trouer sa plume, elle a fixé
l'image vivante, éclatante cl sincère de son
temps. Et nous pourrions, tous tant que
nous sommes, répéter ce que disait le duc
de \'illars-fkmcas :-iprès avoir ache\·é la lecture de ses Jeures: " Il m'a semblé que
d'un coup de baguette, comme par magie,
elle a\'ait fait sortir cet ancien monde ... pour
le foire passer en revue dev?nt moi. n Mais,
de plus, &lt;]uant à elle-même, nous avons une
satisfaction qui ne nous est gnère donnée
pour ses contemporains : celle de pouvoir,
quand le désir nous en prend, la voir en
q11rlc1ue sorte se réincarner et revivre sous
nos 1eux. les vingt dernières années de sa vie.
Il suf!i t pour cela que nous nous rendions à
ce lieu de pèlerinage, dès longtemps consacré
pour les fervents de la litlérature et de l'histoire, qui s'appelle le Musée Carnavalet.
Là, dans le cadre opulent qn'au moment de
sa maturité madame de Sé,·igné s'était choisi,
el qur nous relronvons, conse1·vé a\'eC un
soin pieux, Lei qu'il était pendant le dernier
quart du xvuc siècle, nous n'avons pas it
faire un bien grand effort d'imagination pour
évoquer la bonne et spirituelle babitante de
jadis allant et venant dans le somptueux
logis. Nous l'y voyons, soit&lt;&lt; toule fine seule n,
rêvant, lisant, - ou écrivant,d'une plume t' l1
vérité plus surveillée que la grande épistolière ne se plaisait à l'avouer, quelqu'une de
s:&gt;s admirables missives; soit au milieu d'une
1

Cliché Giraudoo

L'ALERTE,
OU LA CONVERSATION l:S:TERRO.IIPUE.
Gravure de C.-N. CO CIIJ:-i , d'.:zprt!s DF. T ROY.

YI. -

•

lir STORIA . -

Fuse 44·

compagnie brillante de grandes dames, de
gens de cour, d'écrivains et de lettrés, lui
apportant - dans la franchise parfois gaillarde des propos ou . la malice mouchetée de
leurs racontars sur le. roi et sur ses maitresses, sur les inti:igues de Versailles, sur
le monde, l'Église ou le théâtre - les matériaui qu'il ne lui restait plus qu'à mettre en
œuvrc dans sa prochaine letlre à sa Olle. Et,
dans celle enfilade de pièces, dont chacu11e a
gardé, pour les visiteurs d'aujourd'hui, l'attribution qu'elle a\·ait reçue du ,:ivant même
de la marquise, on a si bien la complète illusion dcla présence possible de celle-ci, que, se
penchant sur l'appui d'une des fenêtres à
petits carreaux donnant au-dessus du porche.
principal, on ne se sen1irait qu'à demi étonné
ùe voir arriver à grand fracas une ancienne
calèche de VO}'age, ramenant madame de ,
Sévigné, retour de Grignan, d'où elle re\'Îendrait après un sPjour &lt;Jui n'aurait pas duré
moins de deux cent dix-sept années ....
Mais lorsque, respectueusement accueillie
à son propre seuil par M. Georges Cain, lrn
arlistc de grand laient, un écrivain tout à ]a
fois savant et spirituel, un administrateur
exemplaire, qu'elle n'eîit pas manqué de re-

ccvoir autrefois parmi les gens de bonne
compagnie admis dans son salon, madame de
Sérigné rentrerait ainsi miraculC'usemcnl en

cet admirable hôtel du Marais qui lut el
reste le sien, sa ·surprise, à elle, serait, forte.
Dans la glorieuse maison, devenue le. précieux
musée que l'on sait d'archéologie el d'iconographie parisiennes, elle pourrait, mieux .que
partout ailleurs, apprendre jour 'par jour
l'histoire de la révolution gr:ice à laquelle
fut radicalement transformé, dans son esprit
çt dans ses mœurs, le pays qui · pour elle
ét.ait avant tout un (&lt; royaume &gt;&gt;. Et l'on se
demande ce qu'elle penserait, en se rappelant le sombre château-fort dont elle avait vu
les buit tçmrs sinistrement se dresser d'ans le
voisinage, - prison ,temporaire de Fouquet,
son ami, pendant certaines phases du fameux
procès, ,- et qui ne subsiste plus qu·en une
minuscule effigie, ciselée dans l'une des pierres ~e ses propres murailles, qu'on peul voir
:rnjourd'hui en l'hôtel même de la m.arquise
de Sévigné. Qudle lellre nous vaudraient la
stupeur de la royaliste ressuscitée et, d'autre
pnrt, la joie qu'elle éprou\·erait en retrou,•a11t
,iia maison si heureusement ga,·déc intacte,
avec le rayonnant portrait de sa 1111.e trônant
ù la place dlrnnneur.
Mais, depuis. deux cent quinze ans, madame de Sévigné n'écrit plus de lettres ....
Elle dort h tout jamais là-bas, dans une prlilc ville de la Drùmr, à l'ombre des ruinrs
de ce château de Gri;.{nan vers lequel a\·aient
pris leur ml lant de Jeures où ellc _épnncliait
tout son esprit et tout son cœur. Quoi qu'il
en soit, la sunie matérielle qu'elle doit à la
possibilité où nous _sommes de 'reconstituer,
sans nul effort, sa vi~ dans le milieu même
qui ra v~e en partie se dérouler, fait pour
nous de la marquise presque une contcmpo•
raine.' i◄:t lorsque, aprt'•s une noU\'clle lecture .
de ses letlres, - cbefs-d'~uvre qui n'ont
pas pris une ride et pas un che\'Cu blanc, nous par~urons les pièces de son iogis, c.'est
sa ,:oix même que nous croyo~s enlt'ndre
ré_sonn~r., sous les hau_ts plafon_ds qL)Î out _rn
Ct se'mblent ·encore abritC'r ses joies et ses
tristesses de rclTlmè, ses peitiês et · seS bon~
hcnrs dr mère.

)lais la marquise de Sévigné, si fort qu 'clic
aimât sa grand'ville, en Parisienoe de Paris
qu'elle était, dut s'imposer de fréquents et
longs séjours à la campagne, pour réparef,
par les konomies qu'on y peut faire, les brQches qu'('lle dut parfois OU\'rir dans sa fortune afin de \'enir c11 aide à ses enfants. JI en

�1f1STO'R..1Jf,
résulte que son château des Rochers, près de
Yitré, est, ainsi que l'hôtel du Marais, une
demeure qui reste imprégnér des souvenirs
de celle femme, et que, tout nous y parlant
d'elle encorr, on y peut compléter l'illusionnante évocation à laquelle tout à l'heurr nous
nous sommes complu.
Gaston Baissier, dans l'exquis volume qu'il
lui a consacré 1 , nous retrace les conditions
d'un voyage de madame de Sévigné dans sa
terre de Bretagne. &lt;( Aujourd'hui, dit-il, on
va de Paris à Vitré en sept heures; madame
de Sévigné mettait huit ou neuf jours, el
quelquefois plus, quand elle s'arrêtait en
route, dans quelque demeure amie. On faisait au plus dix lieues par journée. L'équipage était digne du rang de madame la marquise. « Je vais à deux calèches, écrit-elle à
(( sa fille. J'ai sept chevaux de carrosse, un
(( cheval de bât qui porte mon lil, et trois ou
&lt;( quatre hommes à cheval. Je serai dans ma
c( calèche, tirée par mes deux beaux che« vaux; l'abbé sera quelquefois avec moi.
« Dans l'autre, mon fils, la Mousse el Hélène.
« Cela aura quatre voitures avec un postil« Ion. ».... Comme la route était longue, on
s'arrangeait pour ne pas s'ennuyer. Madame
de Sévigné avait soin de choisir quelques
compagnons agréables; elle emportait dans
sa voiture les livres qu'elle aimait; on causait, on relisait Corneille ou Nicole, et de
temps en temps on regardait le pays .... En
somme, le voyage s'achevait sans ennui, et
madame de Sévigné nous en fait de si plaisantes descriptions, que nous, qui ne connaissons plus ces interminables traversées,
nous sommes quelquefois tentés de les regretter. »
On arrivait enfin à Vitré, et de là au château des Rochers, qui n'en est éloigné que
de six kilomètres. « Le château des Rochers
existe encore, dit Gaston Boissier, et il n'a
pas trop changé d'apparence depuis l'époque
où madame de Sévigné l'habitait. C'est un
bâtiment composé de deux corps de logis en
équerre qui s'appuient sur une tour centrale
du xv• siècle. L'aspect en est simple et noble;
point d'ornement inutile; la tour seule, avec
son toit élégant, ses clochetons et ses tourelles, a une assez fière tournure. Vers la
gauche s'avance une rotonde isolée, que le
mur et la porte du jardin relient au château.
C'est la chapelle, qui fut bâtie par l'abbé de
Coulanges. Entre la chapelle et le château,
une porte s'ouvre sur le parterre. Madame
de Sévigné s'empressait d'y courir. Ce qu'elle
1 . .1/adame de SINg11é, pa1• Gaslon Ilni,sicr. rn
volume, 2 frarm. (Haehclll' el Cie.)

aime le plus aux Rochers, c'est le parterre
et le parc. Ellr n'a pas de plaisir plus vif que
de s'en occuper; elle les modifie sans cesse,
elle les orne, elle• les embellit, elle les met à
la mode du jour.... Aussitôt que Le 'lôtre
s'est fait une réputation dans l'art de décorer
les jardins, elle lui demande des dessins et
des plans. Lorsqu'ils sont e,écutés, et que
les Rochers ont pris un petit air de Versailles, elle contemple. son œuvre et s'en félicite. &lt;( Voilà, écrit-elle à sa fille d'un ton de
« triomphe, ce que notre parterre de houx
&lt;( n'aurait jamais cru pouvoir devenir. » Du
parterre on passe dans le parc, qui est vaste
et bien aménagé. C'est là plus qu'ailleurs que
s'est conservé le som-enir de madame de Sévigné. Les allées qu'elle a plantées existent
encore, et on vous les nomme des noms
mèmes qu'elle leur avait donnés. Yoici la
solitaire, l'infinie, qui serpente et dont on
n'aperçoit pas le terme; le mail, droit et
large au contraire, et qui aboutit à une sorte
de place d'où la vue peut embrasser tous les
environs. C'est un paysage tranquille, dont
l'œil jouit paisiblement et qui repose l'esprit. )&gt;
Quant à la vie qu'ou mène aux nochers,
madame de Sévigné a pris soin de la décrire
elle-même, dans une lettre à madame de Grignan : (( On se lève à huit heures ; très soucc vent je vais jusqu'à neuf heures, que la
cc messe sonne, prendre la fraîcheur de ces
&lt;( bois ; après la messe,on s'habille, on se dit
&lt;&lt; bonjour, on retourne cueillir des fleurs
cc d'orange, on dine; jusqu'à cinq heures, on
« travaille ou on lit: depuis que nous n'avons
cc plus mon fils, je lis, pour épargner la poi&lt;( trine de sa femme. A cinq heures, je la
« quitte, je m'en vais dans ces aimables
,c allées; j'ai un laquais qui me suit ; j'ai
« des livres, je change de place, et je vuie
n les tours de mes promenades ; un livre de
1c dévotion, ou un autre d'histoire, on change,
« cela fait du divertissement ; un peu rêver
« à Dieu, à sa providence, posséder son âme,
cc songer à l'avenir ; enfin, suries huit heures,
c, j'entends une cloche, c'est le souper .... &gt;&gt;
« Comment, se demande Gaston Baissier,
une femme du monde, accoutumée à vivre
au milieu des sociétés les plus agréables de
Paris, a-t-elle pu se plaire à ce point dans
son château de Bretagne, el y rester sans ennui des années entières? ... C'est qu'elle possédait une merveilleuse souplesse de caractère, et, de même qu'elle s'accommodait
sans effort de toutes les personnes, elle savait
se plier à toutes les circonstances.» Elle a dit
de son fils : « Il prend l' e5pri t des lieux où il

est. n gvidemment c'est une qualité que le
fils tenait de sa mère. La plus mondaine des
femmes, quand elle était dans le monde,
devenait campagnarde aux champs. La solitude ne l'effrayait pas, au contraire · il lui
arrivait souvent de la rechercher. Et,' quand
au plaisir d'Ptre seule, de rêver, de lire, de
causer avec les vaches et les moutons, s'ajoutait celui de se promener dans un parterre
Jleuri ou sous de grands arbres et de regarder
un beau paysage, elle y prenait tant de rroût
qu'on avait grand'peine à la ramener da;s le
monde .... C'est ainsi que le temps s'écoule
au_xno~herssans qu'elle s'en aperçoive. Chaque
saison a ses agréments pour elle. Sans doute
elle est heureuse &lt;( d'entendre le rossignol,
le coucou et la fauvette ouvrir le printemps
dans les bois », mais elle trouve du plaisir
aussi dans (( ces beaux ,jours de cristal de
l'automne, qui ne sont plus chauds et qui ne
sont pas froids )J. Et l'hiver lui-même n'est
pas sans charme, quand le soleil brille par
un froid piquant, « et que les arbres sont
p~rés de perles_ et de cristaux &gt;&gt; . Le temps
vient enfin de qmtter sa solitude; elle retourne
sans empressement à Paris, rapportant à sa
fille les économies qu'elle a faites, économies
importantes, qui, une fois, dépassèrent seize
mille livres, et je suppose que, tandis qu'on
la félicite de son courage, elle se dit au fond
du cœur que c'est de l'argent gagné sans
peine. 1,

..

Le château de Br,etagne el l'hôtel à Paris,
si nous prenons la peine de les interroger et
de reconstituer, sur des documents qui ne
manquent pas, la vie qu'y menait la bonne
marquise, nous aideront donc à mieux con•
naitre encore celle-ci et à la mieux aimer .
Quant 1t ses lettres, on aura tout profit à les
relire souvent, autant pour y trouver, prise
sur le vif et sur le fait, la vivante histoire de
près d'un demi-siècle de vie française, que
pour y admirer l'œuvre d'un de nos plus
grands écrivains.
Etde toutenouvelle rencontre avec madame
de Sévigné, on conservera l'impression qu'un
jour Sainte-Beuve, de façon si heureuse, traduisit ainsi : « On est heureux, avec une
personne aussi pure, aussi morale et d'une
vie au-dessus de tout soupçon, de trouver la
belle et bonne qualité française de nos mère~,
la franchise du ton, la rondeur des termes,
le contraire de tout raffinement et de toute
hypocrisie, el, avec tant de délicatesse et de
fleur, l'éclat du rire, la fraicheur du teint, la
santé florissante de l'esprit. n
FO;\TEX ILLES.

LES LÉGIONS DE VARUS

Le Champ des Morts
Par CH. GAILLY DE TAURINES

&lt;(

~ends-moi mes légions!· »

La stupeur fut grande à Rome quand on y
ap~rit _q?'en pleine paix, par guet-apens, les
trois leg10ns commandées par le léaat Varus
ve~aient, e~ Germanie, d'être massa~rées jusqu au dermer homme, et leurs aio!es
prises
0
par les Germains!
U~ jeune Germain, Arminn, qui se disait
l'ami de Rome et avait même servi dans les
troupes romainrs, avait, par trahison été
'
1,.ame de ce complot.
A c~lte nouvtille, parmi les officiers qui se
trouvaient à Rome et qui connaissaient la
Germanie pour y avoir autrefois fait campagne, ce fut une violente explosion de fureur :
« Ainsi, - s'écriait l'un d'eux, Velleius Paterculu.s, préfet de cavalerie ayant récemment
s~r~1 en Germanie; ainsi, victime de 1a stupid1te de son chef, de la perfidie de l'ennemi
de l'iniquité. de la ~or~u~e,. une armée, la plu~
brave, la mieux 1hsc1phnee, la plus aguerrie
des armées romaines, s'est trouvée soudain
perdue. Elle voulait des combats, on les lui
défendit; bien plus, des soldats furent blàmés
. même de peines sévères pour s'être'
pun~s
servi~ de leurs armes et avoir agi en Romaips !
Aussi, dès que, bien perdue au milieu des
forêts et des marécages, celte armée se trouva
pr!s~ au piège, elle put sans peine être extermmee par ce même ennemi que tant de fois
elle avait frappé comme un vil bétail dont 1~
mort ne dépendait que de sa colère ou de sa
pitié. ))
'
. ~uguste, alors âgé de soixante-douze ans,
eta1t, 4uant à lui, en proie à la plus sombre
do~leur. Dans sa maison du Palatin, reconstr?1te, après un incendie, par souscription pubhqu~ d~ peuple, celle maison qu'il avait voulue ~1 simple, sans marbres ni mosaïques
préc1~uses, et où, pendant plus de quarante
ans, 1! coucha, hivercommeété, danslamême
ch~mbre, se retirant, qùand il désirait travailler e.~ secret, à l'étage supérieur, en une
salle qu 1I nommait « Syracuse )l et c, le ber?ea~ des Arts 1&gt;, dans cette demeure, témoin
~~dis de ta~t de ~u.ccès et de ?Joire, Auguste,
l~ux e,t desespere, promenait tragiquement
auJourd hui sa douleur.
d Cille élude est extraite de l'ou1Tage: Les Lé_qions
ai·us, par Ch. GAtLLY DE T.101t1NES que la niaiso11
lieacI1elle
•
' ~ubhcr
. en 'un
lolum . cl C're va lr ès. proc11arncmenl
e rn-16 a,ec hml planches l1ors lcxle el une
carte, au prix de 3 fr. 50.

.-:- cc Varus! \'arus I s'écria-t-il, à la pre~1ere nouveUe ~u désastre, en se frappant la
tete aux murailles et en déchirant ses vêtements, Varus, rends-moi mes légions! 1,

les_ tribus des Marses et rasa jusqu'au sol leur
bms sacré de Tanfana, il se retourna vers les
Caltes, au cœur même de cette immense et
mrstérieuse_forêt d'Hercynie sur laquelle couraient de s1 curieuses lécrendes les mit en
. l
C
'
f mie,
es poursui rit au delà de l'Eder et incrndia Mattium, leur chef'..Jieu.
Il
Thusnelda.

Cliché Giraudon
TltUSXELDA.

Statue a11t1,ue. (Loggia dei Lan=i, Florence.)

C'est 1t ce moment que parvint à Germanicus une ambassade envoyée par l'un des chefs
rhérusques, Ségeste, le beau-père d'Arminn •
ce Ségeste implorait le secours des Romain~
contre son gèndre, le massacreur des légions.
Le difiérend qui mettait ainsi aux prises
~r1?-es, en main'.. le gendre et le beau-père:
eta1t d ordre ent1erement privé.
Chez tous .les peuples encore sauvages, en
quelque partie de la terre qu'on les prenne
dans les forêts du nouveau monde le~
brouss~s de l'Afrique ou les steppes d:Asie,
le mar1~ge affecte toujours, on le sait, la
forme d une vente : en échancre d'armes de
bétail, d'objets d'ornements ;ius ou m~ins
luxueux, colliers, anneaux, bracelets offerts
en_ plus ou moins grand nombre par !; fiancé,
smvant sa fortune et aussi suivant la violence
d~ son désir amoureux, le père de famille
cede, pour sa part, l'objet qui lui appartient
yfi~.
'
Tel ~n effet nous voyons le mariage chez les
~ermam_s : &lt;( Ce n'est pas la femme, dit Tacite, qm apporte la dot, mais le mari• Je
pèr~, la mère, les proches interviennen~ et
ag~eent les pr1sents, non point quelques frivol~tés ou objets de toilette pour l'épouse,
mais des bœufs, un cheval avec sa bride un
~ouc_lier avec glaive el framée pour le ;ère.
~n echange de tout cela, la jeune fille est
livrée et offre 11 son tour à son mari quelques
armes,J. ~
~r, c'est par violence qu'Arminn arait enleve Thusnelda, fille de Ségeste, promise déjà à
un autre. Le père outragé conservait donc cont~e ~rminn _une irréductible haine pour l'avoir
ams1 frustre des riches donations d'armes, de
chevaux et de bétail qu'il pouvait raisonnablement attendre.

Durant plusieurs mois, oublieux de tous
soins de toileue, lui si recherché d'habitude
il laissa croître barbe el cheveux. Jusqu·à l;
lin de sa vie, l'anniversaire du désastre de
Yarus demeura pour lui un jour de tristesse
et de deuil.
Cette douleur
. toutefois ne lui fit pas néaliC
ger ses devo1rs et, après avoir pris dans
nome toutes les mesures nécessaires et levé de
nouveaux soldats, il envoya sur le flhin
Tibère, son fils adoptif, et le jeune Germanicus, neveu de celui-ci, avec mission de
venger Varus et de reconquérir les aigles.
Peu après, succombant à tant de chagrins,
le vieil Auguste mourait et léguait son pouvoir à Tibère.
Dès lors, à Germanicus seul, jeune général
de vingt-cinq ans, incombait la tàche de
1. Tafile, Germanie, ch. 18. Jusqu'â une é uc
venger le massacre des légions de Varus; c'est a~sez
reccnle, dans la nasse-Saxe, les fianfafiltes
de la façon la plus brillante qu'il le fit. Après s, appclarent Brudkop (Braul-Kaul', achat de fiancée)
\oy. Adelung, Gescluc/ite Allen Deutsclte p - 01 ·
une première campagne dans laquelle il chàtia note
2.
' · .:&gt; '
""' 147"'

�,.. __ 111ST0~1.ll
Sa rancune élait d'autant plns vire que,
une fois unie à Arminn, Thusnelda, loin d'en
vouloir à son brutal ravisseur, s'élait au
contraire attachée à lui d'un ardenl amour et
prenait avec , iolence le parti de celui-ri
contre son père.
On sait combien était rigoureuse, enrers
leur mari, la fidélité des femmes germaines :
,, Elles vivent, dit Tacite, enveloppées dans
leur chasteté, sans spectacles, sans festins
corrupteurs, ignorant le galant commerce des
mrstérieux billets 1 • »
·on peut bien ici soupçonner un peu Tacite
de décocher, par-dessus la tête des Yerlueuses
Germaines, une petite satire indirecte aux
lrop coquelles dames de Rome; quels spectacles, quels festins corrupteurs suppo-er en
effel chez des gens nnu rris de viande crue
triturée sous les pieds? quels billets galants
chez des peuples pour qui l'écriture était un
profond mystère?
Cette fidélité &lt;les femmes était d'ailleurs
rigoureusement protégée el rendue facile par
une coutume bien favorable à la vertu :
&lt;c Dans une si
nombreuse nation, ajoute
Tacite, bien peu d'adultères; le châtiment,
en effet, en est prompl, terrible cl appartient
au mari : nue, les cheveux rasés, la femme
coupable est chassée de la maison, puis, à
travers loul le canton, poursuivie à coups de
verges par le mari el ses proches ' · ll
De la punition du séducteur il n'est nullement question, car, chez des gens pour lesquels le droit c'est la force, l'homme peul
nalurellcrnenl tout. EL pourlant, la femme
germaine, par son enlier dérnuemenl et son
ardent courage, ne se rnonlrc point inférieure,
hien au contraire, à ceux qui osent la traiter
ainsi : &lt;1 Dans le combat, d,L encore Tacile,
les guerriers r:ipporlent leurs blessures 11
leurs mères, à leurs épouses, et celles-ci ne
craignent pas de compter, de sonder le~ plaies;
elles porlenl aux comballanls des ,·ivres el
ùes encouragements. On raconte que certaines
lroupcs de Germains, prêtes à lâcher pied,
ont élé ramenées au combat par les coura:rcuscs supplications des femmes &lt;1ui présentaient la poitrine aux fuprds. ,, Aussi, au
mépris pour la femme, se mêlait pourtant,
chel ces sau1·ages. une sorte de superstitieux
respect : &lt;c Ils croient (c·est toujours Tacite
qui parle) qu'il y a dans la femme quelque
chose de sacré el de prophétique, ils ne
m\;ligent pas leurs réponses et na méprisent
par leurs avis. ,,
En vraie Gcrm:iine, Thusnclda était, d'une
façon absolue, soumise à Arminn, son mari,
seigneur et maitre. füntrée un moment , par
suite d'événements qui ne nous sont pas connus, en possession de Ségeste son p~re, elle
n•a~pirait qu'à le fuir el 11 rejoindre Arminn;
quant à celui-ci, c'est pour recouvrer son
bien, sa chose, sa femme, qu'il tenait pour
le moment son beau-père étroitement assiégé.
Prompt i1 saisir l'occasion qui s'offrait si
favorablement 11 lui, Germanicus marche
au secours de Ségeste, vers le sud du pays
1. Tacite, /;en11a11ù. ch. 19.
'.!. Tacite, .l/cew·• des Ge1·11111i11s. ch. 12.

des Chérusques, chasse sans peine l'armée
a~siégcantc rt, dans le camp abandonné par
Arminn, retrouve une partie des dépouilles
rnlcvées rar les b1rb:ircs 11 l'armée de Varus.
Ségeste alors vient remercier son sauwur;
dominant, de sa haute taille, tous ses compagnons, il se présente à Germanicus avec l'assurance que lui donne sa fidélité à la cause
de Rome.
&lt;c Celle fidélité, dit-il, n'est pas chose
nouvelle; du jour où, par faveur du divin
Auguste, j'ai été décoré du titre de cito)'en
romain, je n'ai choisi mes amis, marqué mes
ennemis que d'après Yos seuls intérêts; non
par haine contre ma patrie (car à ceux-là
mêmes qu'ils servent les traîtres sonl odieux),
mais parce que, tant pour nous-mêmes que
pour les Romains, j'estimais la paix préférable
à la ~uerre.
cc Ce ravisseur de ma fille, ce riolateur de
voire alliancr, Arminn, je l'ai accusé devant
Varus qui commandait alors votre armée.
Repoussé par lïmprévoyanle mollesse de ce
chef sans énergie - ah! de quel fail,le secours lui fut alors son amour des lois! - je
l'ai supplié de nous enchainer Lous, moi, Arminn et ses complices. J'en atteste rrtle nuit;
et plût aux dieux que pour moi clic eût ~Lé
la dernière!. .. Ce qui suivit, on le peul mieux
pleurer que dire : j'ai mis dans les fers Arminn, sa faction m'en a fait porter à mon
tour. Maintrnanl, sous la proleclion, César,
je préfère aux nouveautés lès vieux usages,
aux troubles le calme. Je n'agis roinl ainsi

Cliché; Giraudon
AR}IIX:'l.

Sculpture antique. (Musée

au Capitole, Rome.)

dans l"espoir de quelque récompense, mais
ar.n de devenir pour les Germains un utile
conciliateur s'ils viennent à préférer enfü1 un
5. Tacite, A1111ales, T. 58.
4. Ibid., cl,ap. ~ï.

loyal repentir à la perte certaine de leur nation 3 •
cc Permets-moi maintenant, César, continua
Ségeste, de te parler de mes enfants : quan L
:1 mon fils, que sa jeunesse serre d'excuse 11
sa faute. Pour ma fille, elle n'esl, je l'avoue.
ici que p~r force; à toi, César, de décider ~i
c'est en fille de Ségeste ou en femme d'Arminn que tu la veux traiter. ,&gt;
C'est en femme d'Arminn qu'elle le fut,
et, dans le défilé des captifs, les légions étonnées viren l passer, superbe de fierté sauvage,
Thusnelda, s'avançant droite, sans une larme,
sans une plainte, les bras croisés sur son
sein, les yeux obslinémen t baissés et fixés
avec orgu~il snr son ventre, lourd d'un précieux tré~or, l'enfant d'Arminn donl elle était
enceinte•.

m
Le champ des morts.
Captive, Thusnelda fut envoyée cl gardée à
Ravenne ~. En celle ville, où l'on élevait de
jeunes esclaves destinés comme gladialeurs
aux comlwls du !'ir'lue, elle mil au monde
un fils qu'elle nomma Thumaic 6 •
Lorsque Arminn apprit qu'il était ainsi drvcnu père d'un esclave de flome, rien ne put
contenir sa fureur; à tran•rs le pay~, chez
les Chérusques, ses compatriotes, &lt;l'une ardente parole, il allait excilanl la haine contre
les Romains, prêchant la rél'olte, réclamanl
d~s armes contre Ségeste, contre Cé~ar, contre les légion~.
c, Le digne père, s'écriait-il, le grand général, la vaillante armée! tant de bras pour
enlever une femme! A moi, du moins, cc
sont lrois légions. a1·ec leurs légats, qui se
sont rendues, et j'ai fait la guerre non poinl
làchemenl, contre des femmes enceinte~, mais
en brare, contre des soldats. Dans les forêts
sacrées des Germains, ne voit-on pas encore,
suspendues de mes mains en l'honneur des
dieux de nos pères, les aigles romaines que
j'ai conquises!
&lt;c Que Ségeste, s'il le veut, habile une
terre vaincue; que, par celte humiliation, il
restitue à son fils un sacerdoce étranger, les
nais Germ:iins, quant à eux, n'effaccronl jamais de leur cœur la honte d'avoir, entre
l'Elbe et le Rhin, vu les verges, les haches
des licteurs el la loge romaine.
« Chez IPs nations qui ignorent Rome el
son empire, tributs, exactions, supplices sonl
également inconnus. Eh bien! vous, Germains, qui avez su secouer tout cela, rnus
qui avez fait reculer impuissant cet Auguste
que nome a mis au rang des dieux, ce Tibère
qui lui succède, allrz-vous donc trembler aujourd'hui devant une armée de soldats ~édi•
lieux, devant un jeune général sans expérience? Si votre terre, Y0S pères, les antiques
souvenirs des ancèlres vous semblent préférables à des maitres, à une servitude nouvelle, c'est un chef de liberté et de gloire,

1

:i. TacitP, Am,ales, 1. 58.
li. Strahon. li,. VII, ch. 1

�...-

111STO'J{1.Jl

Le Cn.A.MP Des .Mo~rs ---..

..
De là,,.vers l'est, barrière pleine d'épouYanle
el de ' mystère, se dressait devant Germanicus
la soniù;·e masse des montagnes et de la forêt

Arminn, non de honteuse servitude, Ségeste,
qu'il faut suivre 1! »
Par ces paroles, Arminn parvint à soulever,
non seulement les Chérusques, mais toutes
les tribus voisines; lnguiomer même, son
oncle, qui depuis longtemps jouissait d'une
grande considération parmi les Romains, se
laissa entrainer dans son parti, défection qui
ne fut •pas sans causer à Germanicus de fort
graves inquiétudes.
La saison n'étant pas très avancée, Germanicus résolut donc de recommencer la campagne d'après un plan entièrement nouveau :
divisant ses troupes allo de distraire l'attention de l'ennemi, il ordonna à son lieutenant
Cécina, avec les quarante cohortes de ses
quatre légions de l'armée Inférieure, de
prendre comme base d'opération le camp
nouvellement réoccupé d'Aliso, sur la Lippe,
d'y établir ses magasins ' , et de se porter de
là ostensiblement vers n :ms à travers le pays
des Bructères; quant à lui, pendant ce temps,
s'embarquant en secret avec les quatre légions de l'armée Supérieure, il gagnerait la
mer par les lacs et de là l'embouchure de
l'Ems qu'il remonterait pour surprendre à
revers l'ennemi attaqué de front par Cécina.
Sous le commandement du préfet Pedo, la
cavalerie suivrait ce mouvement en longeant,
en pays ami, chez des tribus allié~s, les plages
sablonneuses et les vastes prairies de la Frise.
Les navires emplo1és par Germanicus pour
le transport de ses quatre légions devaient
être au nombre de trois cent cinquante environ ; c'étaient ceux de la flotte entretenue
par les Romains, depuis le temps de Drusus,
sur le Rhin, la Meuse et l'océan Germanique.
Avec précision tous ces mouvements s'accomplirent; en arrivant aux bouches del 'Ems,
le général en chef augmenta encore son armée
des contin11ents
auxiliaires que lui fournirent
O
les tribus des Chauques, ces fidèles alliées
des Romains. Mais, malgré la promptitude et
le secret de ces opérations, l'ennemi ne s'était
point laissé surprendre, et Germanicus, remontant l'Ems tandis que Cécina le descendait, fit sa jonction avec ce dernier sur le
cours moJen du fleuve sans avoir pu joindre
les Germains:
Sous les ordres d'un jeune et brillant général, Lucius Stertinius, le général en chef
lance alors en avant des troupes légères pour
essayer de prendre contact avec ce fuyant adversaire; mais celui-ci persiste à se dérober,
emmenant son bétail, brûlant derrière lui
cabanes, étables et tout ce qu'il ne peut emporter; dans une des escarmouches de cette
poursuite, Stertinius est cependant assez heureux pour reconquérir l'aigle de la XIX• légion, perdue dans le désastre de Varus.
Ainsi, au milieu d'un pays ravagé, l'armée
s'avance entre l'Ems et la Lippe jusqu'aux
sources toutes proches de ces deux rivières.

de Teutobourg, récent théàtre du massacre.
&lt;( Là, disaient les soldats en regardant de
loin ces cimes boisées et ces gorges profondes,
là gisent épars, sans sépulture, en proie aux
bêtes sauvages, les restes de trois légions ;q »
Le cœur serré, chacun se rappelle les
parents, les amis perdus dans le massacre et
brùle de rendre à ces restes ,·énérés les
suprèmes devoirs.
Cédant à ces désirs, Germanicus envoie en
avant Cécina pour reconnaître gorges et défilés, établir des ponts et des chaussées à
travers les marais et les terrains momants;
l'on se met en marche et l'armée en deuil se
trouve bientôt en présence de ces tristes
lieux.
Lugubre et humiliant spectacle! Par l'étendue de son enceinte, la situation de son prétoire, le premier camp de Varus indiquait
bien le travail de trois légions! plus loin, sur
l'emplacement du second camp, des re tranchements à peine formé~, un humble fossé,
montraient que là ne s'étaient arrêtés que les
restes d'une armée déjà décimée, épuisée et
vamcue.
Depuis le massacre, six ans s'étaient écoulés ; le temps et les bêtes sauvages avaient fait
leur œuvre. Sur tout l'espace Pilrcouru entre
les deux camps, par l'armée débandée,
c'étaient des ossements blanchis, amoncelés
là où l'on avait combattu, épars là ou l'on
avait fui; puis des armes brisées, des sque-

lettes de chevaux, des crânes humains suspendus comme trophées aux branches des
arbres; dans des bois voisins, tenus pour
sacrés par les barbares, s'élevaient encore les
exécrables autels sur lesquels, en l'honneur
de divinités avides de sang humain, avaient
été égorgés les tribuns et les centurions de
premier rang.
Échappés par miracle à la captivité ou au
carnage, quelques témoins survivants se trouvaient là : c1 Ici, disaient-ils, tombèrent les
légats de légion; là furent prises les aigles;
ici Varus reçut sa première blessure; là il se
donna la mort. ... Voici le tertre d'où Arminius harangua ses hommes'. »
Puis ils énuméraient les gibets où le vainqueur avait pendu, les fosses où il avait
enfoui les captifs; ils contaient les outrages
infligés aux aigles et aux enseignes.
Ainsi, six ans après le désastre, une armée
romaine venait recueillir les ossements des
trois légions.
Au lendemain même de la sanglante hécatombe, les parents et amis de tous ceux qu'on
supposait massacrés, espérant pouvoir un jour
recueillir leurs restes, avaient songé à honorer
de suite leur mémoire par des monuments
funèbres : sur la rive gauloise du Rhin, à
Vetera Castra, ancien cantonnement d'hi,·er
de la XVIII• légion, anéantie tout entière dans
le désastre, un citoyen romain, Publius Cœlius, érigea ainsi en souvenir de son frère, le
centurion Marcus Cœlius, un bien touchant
monument : sous un fronton triangulaire, on
y voit, en bas-relief, l'image du vieil officier;
sa main est armée du cep de vigne, insigne
de son grade; sa tête s'orne de la couronne
de chêne accordée à quiconque avait, dans un
combat, sauvé un citoven romain; autour de
son cou s'enroule le 'torque, autour de ses
poignets les anneaux, sur sa cuirasse s'étalent les cinq phalères ou décorations, récompenses variées et nombreuses de sa rude
vaillance. Au-dessous du buste, se lit cette
inscription : C( A Marcus Cœlius, fils de Titus,
de Bologne, tribu Lemonia, centurion dans la
dix-huitième légion, tombé en sa cinquantetroisième année dans le désastre de Varus.
Qu'on dépose ici ses os s'ils se peuvent retrouver. Son frère Publius Cœlius, fils de Titus,
a érigé ce monument". ,, De chaque côté du
buste de l'officier, sont sculptées les images
de ses fidèles.affranchis, Thiaminus et Privatus, tombés peut-être à ses côtés dans les
sanglants marécages de la forêt de Teutobourg.
Mais, sur le champ de mort, devant ces
monceaux d'os blanchis, comment reconnaître des restes aimés? S'il se trouvait là,
le frère du vieux centurion ,dut renoncer
pour toujours à l'espoir de transporter les
restes de Cœlius dans le tombeau qu'il
· leur avait préparé, et chacun, en livrant à la

1. Tacite. Am111les, I, :19 «... li n'i· a plus rien à
dire sur celle habitude des historiens anciens de
prêter à leurs pers_onnagcs des, _di~cours de leur invention .... Les ccm•ams qui n cta1ent qne de J'Ul"S
rhéteurs se contcnlnicnt de fabriquer des piéccs d'éloquence pour faire . n,1mi,·cr lem· ta.lent;_ les autres,
comme Tacite et Salluste, chercha1enl a les accommoder it la situation véritable; ils {011t dire à celui

qui pai·le, sino11 ce qu'il IL dit réelleme11t, du
moù1s ce 7u'il a dà dirf', en so1·te que ce, discOU1'S
ue sont pas sans utilité pour les hislo1'ie11s de nos
jnurs. » G. Boissicr, Co11juratio11 de Catilina, p. 152,
Hacl,ette, édit.
2. Le camp d'Aliso a été retroun\ à !laltern. Voy.
de fort mteressanles photographies des rctranchP-ments mis à jour, dans D• Fr. l{œpp. ])ic Romer

in De11lschla11d, in-8', BielefelÎI, 1905, pape li.
5. Tacite, Annales, J, 61.
4. Tacite, A1111ales, 1, 61.
5. llonumcnl trouvé en 1620 au village de Birtcn.
près Xanle11, emplacemcnl de Vetera. Pur(i• d'abord à
Clèves, ce monument se trouve aujourdlmi au musi-c
de Bonn. Le musée de Sainl-Gcnnain en possède 1111
moulage.

GERMANICUS.

Srnlfturc antique. (Rome.)

"" 15u ...

terre ces misérables, informes et anonymes
débris, les y déposait avec le respect véritablement dû à des proches, à des parents, à
des frères 1 •
Au-dessus de ce triste amoncellement d'ossements sans nom, l'armée éleva un haut
tumulus de terre dont, en témoignage de sa
douleur, Germanicus voulut, de sa propre
main, poser la première motte.
Sous ce rustique monument, les morts au
moins reposaient en paix; mais quel sort
était celui des malheureux prisonniers demeurés au pouvoir des Germains? On sait quelle
implacable sévérité Rome professait envers
ceux de ses soldats qui s'étaient laissés prendre
vivants par l'ennemi : aux temps héroïques
de la république, durant la seconde guerre
punique, le Sénat avait formellement refusé
de racheter les prisonniers faits par Annibal
et que celui-ci proposait de renvoyer contre
rançon.
Lors du désastre de Varus, quelques-uns
de ceux qui ne purent mourir les armes à la
main, surent du moins se souvenir de cet
1. Tacilc, A1111a/es, !, 62.
2. Velleius Paterculus. Il, 120.

antique exemple des ancêtres; c'est ainsi que au moment même où tu le méprises, lu peux
Calvus Cœlius, cc bien digne de l'ancienneté toi-même si facilement tomber 5. lJ
de sa race J&gt;, nous dit un de ses anciens
Ainsi, de jeunes hommes appartenant aux
camarades militaires!, ayant été enchainé par plus illustres familles de Rome étaient develes barbares, parvint à saisir un des anneaux nus esclaves des barbares I Heureusement,
de sa chaîne et s'en frappa si violemment la pour ceux-là, le nouvel empire ne montrait
tête qu'il en fit jaillir la cervelle.
plus l'inflexible intransigeance de l'antique
Tous ne montrèrent point si farouche république patricienne; le désastre de Varus
énergie :
avait d'ailleurs été si prompt, si effroyable,
cc Songes-tu, écrivait, trente ans plus tard,
que, par dérogation aux vieux usages, autorile philosophe Sénèque à son ami Lucilius, sation fut donnée aux familles de racheter les
songes-tu que celui que tu appelles ton captifs, à cette condition toutefois que ceux-ci
esclave sort des mêmes origines que toi, jouit demeureraient dans les provinces, sans poudu même ciel, respire, vit et meurt comme voir jamais rentrer ni à Rome, ni même en
toi? Tu peux un jour le voir libre et lui te Italie•.
voir esclaYe. Dans le désastre de Varus, comQuarante ans plus tard, dans une expédibien de jeunes patriciens, très splendidement tion sous l'empereur Claude, les légions
nés, qui accomplissaient dans. l'armée les romaines arrachaient encore, chez les Gerannées de service nécessaires pour leur per- mains, it une honteuse captivité de~ esclaves
mettre d'aspirer aux honneurs sénatoriaux, à chevrnx blancs, au dos voûté, aux membres
se trouvèrent, tout d'un coup, accablés par la tremblants, entrés jadis dans la vie, au temps
fortune! De l'un elle fit un berger, d'un autre de leur jeunesse, d'une façon si brillante, et
un gardien de cabane; ose maintenant mé- que les privilèges de la naissance semblaient
priser un homme dans le funeste sort duquel, alors rnuer d'avance, d'une façon certaine et
facile, aux plus solides et aux plus haut~
:i. Pli11c. f;pislofa•, liv. V, cp. 47.
t Oion Cassius, 1.ïl ch. un.
honneurs.
Cu. G.\ILLY DE TACRl;--;Es.

Souvenirs sur la cour de Louis XV

Le premier événement qui me frappa dans avancer une chaise pour ma mère; elle me
ma tendre enfance fut l'assassinat de plaça sur ses genoux. Nous demeurions dans
Louis XY par Damiens. L'impression que j'é- l'avenue de Paris, et tout le temps de notre
prouvai fut si vive, que les moindres détails course j'entendais sur les trottoirs de cette
sur la confusion et la douleur qui regnèrent avenue des pleurs, des sanglots. Enfin, je vis
ce jour-là dans Versailles me sont aussi pré- arrêter un homme : c'était un huissier de la
sents que les événements les plus récents. chambre du roi, qui était deYenu fou et qui
J'avais diné avec mon père et ma mère chez criait : &lt;1 Oui, je les connais, ces gueux, ces
un de leurs amis. Beaucoup de bougies éclai- scélérats ! lJ Notre chaise fut arrêtée dans
raient le salon, et quatre tables de jeu étaient cette mêlée : ma mère connaissait l'homme
déjà occupées, lorsqu'un ami de la maison désolé que l'on venait de saisir; elle le nomma
entra pâle et défiguré, et dit d'une voix au cavalier de maréchaussée qui l'arrêtait.
presque éteinte : cc Je vous apporte une ter- On se contenta de conduire ce fidèle serviteur
rible nouvelle. Le roi est assassiné! &gt;&gt; A l'ins- à l'hôtel des gendarmes, qui était alors dans
tant, deux dames de la société s'évanouissent, l'avenue. Dans les temps de calamités ou
un brigadier des gardes du corps jette ses d'événements publics les moindres imprucartes et s'écrie : cc Je n'en suis pas étonné, dences sont funestes. Quand le peuple prend
ce sont ces coquins de jésuites ! - Que part à une opinion ou à un fait, il faut
faites-vous, mon frère ? dit une dame en craindre de le heurter et même de l'inquiéter.
s'élançant sur lui, voulez-vous vous faire ar- Les délations ne sont plus alors le résultat
rèter? - Arrêter! pourquoi? parce que je d'une police organisée, el les châtiments
dévoile des scélérats qui veulent un roi ca- n'appartiennent plus à l'impartialité de la
got? n !\Ion père entra; il recommanda de la justice; tout le prouve. .\. l'époque dont je
prudence, dit que le coup n'était pas mortel ; parle l'amour pour le souverain était une requ'il fallait que chacun retournât chez soi ; ligion, et l'assassinat de Louis XV amena une
que les réunions devaient cesser dans le mo- foule d'arrestations non motivées. M. de la
ment d'une crise aussi affreuse. Il avait fait Serre, alors gouverneur des Invalides, sa
... 1.51

...

femme, sa flllc el une partie de ses gens,
furent arrêtés, parce que mademoiselle de la
Serre, venue le jour même de son courent,
pour passer le temps de la fête des rois en
famille, dit, dans le salon de son père, quand
on apporta cette nouvelle de Versailles :
c1 Cela n'est pas surprenant; j'ai entendu
dire à la mère N... que cela ne pouvait manquer, parce que le roi n'aimait pas assez la
r?ligion. l! ~a mère N... , le directeur et plusieurs rehg1euses de ce courent furent interrogés par le lieutenant de police. Une malveillance entretenue dans le public par les
partisans de Port-Royal, et par les adeptes de
la nouvelle secte des philosophes, ne cachait
pas les soupçons qu'ils faisaient tomber sur
les jésuites; et bien certainement, quoiqu'il
n'y eût pas la moindre preuve contre cet ordre, l'événement de l'assassinat du roi servit
le parti qui peu d'années après obtint la destruction de la compagnie de Jésus. Ce scélérat de ~-amie~s se .vengea _de beaucoup de
gens qu ~lavait servis dans diverses provinces,
en les faisant arrêter, et quand ils lui étaient
confrontés il disait aux uns : « C'est pour
ID? venger de vos méchancetés que je vous ai
fait cette peur. J&gt; A quelques femmes, il dit

�r--

111ST0'/{1.ll

« que dans sa prison il ~'élail amusé tic l'effroi qu'elles auraient ll Ce monstre avoua
&lt;1u'il avait fait périr le vertueux La Bourdonnaye en lui donnant un lavement d'eau-forte.
Il avait encore commis d'autres crimes. On
prei;id lrop aisément des gens à son service :
de semblables exemples prouvent qu'on ne
saurait mettre Lrop de précautions aux renseignements néèeisairesavant d'ouvrir l'intérieur
de sa maison ù des étrangers.

+
J'ai &lt;mlendu plusieurs fois M. de Landsmalh, écuyer, commandant de la 1éneric,
11ui venail sou1·enl chez mon père, dire qu'au
bruit de la nouvelle de l'assassinat du roi il
s'était rendu précipitamm&lt;'nt chez Sa Majesté.
.Je ne puis répéter les expressions un peu cavalières dont il se servit pour rassurer le roi;
mais le récit qu'il en faisait lorsque l'on fut
calmé sur les suites de ce funeste érénemenl
:unma pendant longtemps les sociétés où on
le lui faisait raconter. Ce M. de Landsmath
élait un 1•ieux militaire, qui avait donné de
grandes preuves de valeur; rien n'avait pu
soumettre son ton et son excessirn franchise
aux convenances et aux usages respectueux
de Ja cour. Le roi l'aimait beaucoup. Il était
d'une force prodigieuse, et avait souvent
lullé de vigueur du poignet avec le maréchal
de Saxe, renommé pour sa grande force.
M. de Landsmath avait une voix tonnante.
Entré chez Louis XV, le jour de l'horrible attenlal de Damiens, peu d'inslants après il
lrouva près du roi la Dauphine el Mesdames
filles du roi ; Loutes ces princesses, fondant en
larmes, entouraient le lit de Sa Majesté.
&lt;I Faites sortir toutes ces pleureuses, sire, dit
le vieil écuyer, j'ai besoin de vous parler
seul. l&gt; Le roi fit signe aux princesses de se
rclirer. &lt;I Allons, dit Landsmath, voire blessure n'est rien; vous aviez force ,·estes et gilets. ll Puis, découvrant sa poitrine : &lt;1 Voyez,
lui dit-il en lui montrant quatre ou cinq
grandes cicatrice;, voilà qui compte; il y a
trente ans·quej'ai reçu ces blessures; allons,
toussez fort. » Le roi toussa. Puis, prenant
le vase de nuit, il enjoignit à sa majesté dans
l'expression la plus brè1c, d'en faire usage.
Le roi obéit. &lt;I Cc n'est rien, lui dit Landsmatb, moquez-vous de cela; dans qualre
jours nous forcerons un cerf. - Mais si le
fer est empoisonné? dit le roi. - Vieux
mntes que tout cela, reprit-il; si la chose
était possible, la veste et ll•s gilets auraient
nettoyé le fer do quchJues mauvaises drogues. » Le roi fut calmé, et passa ur:e lrès
bonne nuit.

La manière dont mademoiselle de Romans,

mailresse tic Louis .\V, cl mère de l'abbé de
Bourbon, lui fut présentée, mérite, je crois,
d'ètre rapportée. Le roi s'était rendu en
grand cortège à Paris, pour y tenir un lit de
justicP. Passant le long de la terrasse des
Tuileries, il remarqua un chevalier de SaintLouis vètu d'un habit de lustrine, assez passé,
el une femme d'une assez bonne tournure,
tenant sur le parapet de la terrasse une jeune
fille d'une beauté éclatante, très parée, ai•ant
un fourreau de lalletas couleur de rose. Le
roi fut imolonlairemrnl frappé de l'affectalion avec la&lt;1uellc on le faisait remarquer 11
rrlle jeune personne. Ile retour à Ycrsailles,
il appela Le Bel, ministre cl confi&lt;lenl de ses
plaisirs secrets, el lui ortlonna de cherrher cl
de lrouver dans Paris une jeune personne
de douze à lreizc an~, dont il lui donna le
signalement de la manière que je viens de
délailler. Le Bel l'assur:i. qu'il ne vopil nul
espoir de succès dans une semblable commis~ion. c1 Pardonnez-moi, lui dit Louis XV;
relie famille doit habiter dans le quartier
rnisin des Tuileries, du côté du faubourg
Saint-Honoré, ou à l'entrée du faubourg
Sainl-Gerruain. Ces gens-là vont sûrement à
pied; ils n'auront pas fait traverser Paris à
la jeune fille dont ils paraissent très occupés.
lis sont pauvres; le vètement &lt;le l'enfant était
si frais, que je le juge avoir été fait pour le
jour même oit je devais aller à Paris. EUP. le
portera tout l'été; ks Tuileries doivent êlrc
leur promenade des dimanches et des jours
de fètes. Adressez-mus au limonadier de la
terrasse des Feuillants; les cnfanls y prennent des rafraichissements, vous la décou1Tirez par cc moyen. » Le Bel suivit les
ordres du roi, et dans l'espace d'un mois il
découvrit par ce moyen la demeure de la
jeune fille; il sut ']Ue Louis XV ne s'était
trompé en rien sur les intenlions qu'il supposait. Toutes les conditions furent aisément
acceptées; le roï contribua, par des gratifications considérables peudant deux années, à
l'éducation de mademoiselle de P.omans. On
lui laissa lolalement ignorer sa destinée future; et lorsq.u'elle rut quinze ans accomplis;
elle fut menée à \' ersailles sous le simple
prélexle de Yoir le palais. Elle fut conduite,
entre quatre ou cinq heures de l'après-midi,
dans la galerie de glaces, moment où les
grands appartements élaient toujours très
solitaires. Le Del, qui les allendait, ourrit la
porte de glace qui donnait de la galerie dans
le cabinet du roi, cl invita mademoiselle de
l1omans à venir en admirer les beautt's. Rassurée par la vue d'un homme qu'elle connaissait, et excitée par la curiosité bien pardonnable à son âge, elle accepta avec empressement; mais elle insistait pour que Le Bel
procuràt le mèmc plaisir à ses parents. Il

l'assura que c'élail impossible, qu'ils allaient
l'attendre assis dans une des fcnèlres de la
galerie, el qu'après avoir parcouru les appartements intérieurs il la reconduirait vers eux.
Elle accepta; la porte de glace se referma
sur elle. Le Bel lui fit admirer la chambre,
la salle du conseil, lui parlait avec enthousiasme du monarque possesseur de toutes les
beautés donl clic était environnée, et la conduisit enfin vers les petits appartements, où
mademoiselle de Ilomans trouva le roi luimêmc, l'attcndanl avec toute l'impatience et
lous les désirs d'1111 prince qui avait préparé,
depuis plus &lt;le deux ans, le momcnl où il
&lt;lcl'ait la posséder.
Quelles réflexions alfügcantes naissent de
tant d'immoralité! L'arl avec lequel celte
intrigue avait été conduite, l'innocence réelle
de la jeune de Romans, furent sans doute les
motifs qui attachèrent plus parliculièrement
le roi à celle mallresse. Elle est la seule qui
obtint de lui de faire porter le nom de llourbon à son fils .•\u moment d'accoucher elle
reçut un billet de la main du roi, conçu en ces
mots : &lt;I M. le curé de Chaillot, en baptisant
l'enfant de mademoiselle &lt;le Romans, lui donnera les noms suivants: Louis N. de Bourbon l&gt;. Peu d'années après, le roi, méconlenl
&lt;les prétentions que mademoiselle de Romans
établissait sur le bonheur qu'elle avait eu de
donner le jour à un fils reconnu, et voyanl,
par les honneurs dont elle l'environnait,
qu'elle se llattait de le faire légitimer, le fit
enlever des mains de sa mère. Celte commission fut exécutée avec une grande sévérité.
Louis XV s'était promis de ne légitimer
aucun enfant naturel ; le grand nombre de
princes de cc genre que Louis XIV avait
laissés était une charge pour l'État, et rendait
la détermination de Louis XV très louable.
M. l'abbé de Bourbon était très beau, ressemblait parfaitement à son père; il était fort
aimé des princesses fi Iles du roi, cl sa fortune ecclésiastique aurait été portée par
Louis XVI au plus haut degré. On lui destinait le chapeau &lt;le cardinal, l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prés el l'él'èché de Bayeux.
Sans ètre rangé parmi les princes du sang, il
aurait eu une très belle existence. li mourut
à Rome, d'une petite vérole eonflucnte; il y
fut généralement regrellé; mais les é1énements sinistres qui ont assailli l'illustre maison dont il avait l'honneur de porter le nom
doivent faire envisager sa mort prématurée
comme un bienfait de la Providence. ~[adcmoiselle &lt;le Romans s'était mariée à un gentilhomme nommé M. de Cavanac; le roi en
l'u l mécontent, et tout le monde la blâmait
J'avoir, en quelque sorlc, quitté par celle
alliance le simple titre de mère de l'abbé de
Ilourbon.
MADAME

.-r, ,

CA.;\lP.\'.\.

LA CHOUANNERIE NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CII.\PITRI-: li

Georges Cadoudal.
Georges élail cnlrJ à Paris, le 1•• septcmLrc 1803, dans un caliriolct à caisse
jaune, que conJuisait, rètu m cocher, le
marquis &lt;l'llozier, ancien pa 0e du roi, établi,
drpuis quelques mois, loueur de rnitures rue
Vidlle-du-Tcmplc 1. D'll01,icr mena Gcor~cs à
l'hôtel de B'or&lt;fcaux tenu, rue de GrcnellcSaint-llonoré, par la rnuvc Dathy.
La mission de préparer dans Paris des
abris pour les conjurés avait éLé confiJe à cet
llouvcl, dit Saint-Vincent, que nous avon; ,·u
déjà chez le l'igneron de Saint• Leu. Hou vcl
s'appelait de son véritable nom Raoul Gaillard t : type parfait du chouan incorrigible,
c'était uu beau garçon &lt;le trente ans, aux
dcnls blanches, au teint frais, !!rand rirnr,
,ètu à la mode. li é1ait très lié vavec d',\ché
cl l'on prétendait qu'ils avaient à Rouen la
même maitresse•. La spécialité &lt;le Haoul
GaillarJ et de son frère Armand était l'allaque
des diligences chargées des fonds de l'État :
l'argent enlevé, versé dans la caisse royale,
serrait :t payer les enrôlés. Depuis près de six
mois ]boui Gaillard était à Paris, rccherch:i.nl
les logeurs discrets, as;islé dans cette délicate
Lcsognc par Ilournt de Lozier, autre intime
do d'Aehé, avec ci.ni il avait servi dans la
marine avant la llévolu tion '.
Georges descendit chez P.aoul GaillarJ 11tii
logeait à l'hôtel de Bordeaux; mais il 1·11
partit le soir et alla coucher à la Clocue d'Or,
chez Den and, 1t l'angle de la rue du Bac et de
la rue de Varenne, OLL vint le rejoindre ~011
lidèle domcsli 1ue, Louis Picot, entré :1 Paris
lcmèmc jour. La Cloche d'Orélait, en 11uel4uc
sorte, le ccnlre des cooj urés : ils remplissaient la maison et Ocnand leur était tout
acquis. C'était un homme dévoué et peu
timide. Il avait placé dans la remise du séo:iteur François de Ncufohàlcau , dont l'hôtel
était tout voisin, le cabriolet, c1 forme de
Bruxelles, garni de drap blanc ll qui servait
ù Georges pour ses courses 5 •
1. .\uraham-Cbarles-Auguslc trlluti,•r : il avait
vingl-srpt ans en 1803. Procès de illo1·1•au, Il, 415,
cl Archi\'CS nationales, 1"1 (ij98 : précis de l'cxistcucc
de Charles-Auguste d'llozier rlcpuis 17()0 .
'2. Il était fils d'un cullil'alcur aisé de l.,\uéucl'illc,
près &lt;le Roucu.
J. La femme Lcrnsscur : elle avait, disait-on , un
fib de chacun ,rcu,.
i. • On présume •1uc c'est par IJouvcl 11uc ,L\ché

Six semaines auparavant, Boul'cl de Lmirr
al'ail loué, p:ir l'inlcrmédiaire de Mme Costard
tic Saint-LégC'r, sa maitresse, une jolie maison, isolée au has &lt;le la colline de Chaillot,
près de la Seinc6, et y avait installé comme
concierges, un sieur Daniel et sa femme; dont
il connai~sait d~ longue date le dévouement à
sa famillt". On accédait au pavillon d'habitation par un double perron &lt;le qualorzc rnarthcs : une première salle à quatre fenèlres
élail pavée &lt;le carreaux de marbre blanc cl
noir; table dtl noyer pour huit couverls,
chaises cannées de paille de couleur, dessus
de portes représcntanl des jeux d'enfants,
rideaux de mousseline des Indes &lt;1 à mille
raies &gt;&gt;; tel était le décor &lt;le celte pièce qui
servait de salle à man0er. Le salon suivant
s'édairail également de quatre fenêtres et

B OUVET DE L OZIER,

D'ap,.ès u11e gravure du CaMnet des Est.impe.• .

contenait une ollomanc et six fauteuils recouverts de velours d'Utrecht bleu et blanc,
a êlé affilié dans le parti : ils sont, 1'1111 cl l'aulrl',
oflicicrs de marine; ils ont les mêmes ronnaissancc,,
les mêmes goùt, cl les mêmes hauitudes : prcs•J11C
compatriotes ils se "oyaiènl chez lime de Sainl-l'afr.
,!ont la maison servait de rendez-vous à Lous les
méconlenls qui se Lrouvairnl i: quelques lieues à la
ronde de ,es propriêtés. » Archi,·es nationale~.
F7 ü307.
;,. Archives dè la prércclurc de police.

tl,·ux bergères en ~oie hro~hée, deux talilcs
J'acajou à dessu~ &lt;le marbre. l'ui, venait la
diambrc à courber avec son lil 1t colonnes,
~es consoles, ses glaces. Au premier étage se
lrourait un apparkmenl de trois pièces et,
Jans un bàliment voisin, était nne grande
salle qui pouvait senir de lieu d'asscmlilée;
le tout entouré d'un grand jardin, fermé, du
rù'é de la berge, par une furie grille à deux
vantaux 8•
Si .nous nous attardons à cet inventaire,
1;'cst qu'il a, seml&gt;le-t-il, une sorte d'éloquence. Qui pourrait imaginer, en effet, que
cc pavillon, si élégamment disposé, eût été
loué par Georges pour s'y loger, lui et ses
amis'/ Ces hommes, dont on ne peut s'empêcher tl'admircr le désintéressement et la ténacité, qui depuis dix ans luttaient pour la
cause royale avec une héroïque cnùuraoce,
supportant les plus rudes privations, alTrontanl les tempêtes, couchant sur la p:iillc,
marcuant fa nuit; ces hommes, dont les corps
s'étaient durcis à force de fatigues, gardaient
des ,'tmes d'une candeur véritablement touchante; ils croyaient encore que le prince
pour lequel ils combattaient viendrait un
jonr partager leurs dangers. La chose avait
été si soul'cnt annoncée et si somcnt ajournée,
qu'un peu de méfiance eût pu leur être permis; mais ils a vaienl la foi el elle leur inspirait cette chose qui leur semblait toute simple
et qui était sublime: tandis qu'ils se logeaient
dans des bouges, qu'ils vi,·a:cnt d'une paye,
modique comme une aumône, parcimonieusement pnilevée sur la caisse &lt;lu parti, ils
ménageaiE-nl une relraite confortable et
SO)'CUSe où leur prince - qui ne devait
jamais venir - pùt altendre douillettement
qu'ils eussent, an prix de leur rie, assuré le
succès de sa cause. Si l'hisloire mème de
nos sanglantes discordes conserve toujours
des allures d'épopée, c'e&amp;t qu'elle abonde en
exemples de ces abnégations aveugles, si
lointaines, si introuvables aujourd'hui qu'elles
nous paraissent d'une invraisemblable extravagance.
Après six jours passés à la Cloche d'Or,
Georges vint prendre possession du pavillon
Ci. La ma ·son appartenait à un sieur Ilarizon le
prix ùc _la. locaLi..11 étai L_ de J
francs pour' ,ix
mois de Jou1s,ance: le bail a,,a,l etc signe le 19 juil1
let ·180}. Archives nationale,, F 6307.
7. La femme Dauicl, née Matlelcinc Pclhuy. blanrl11sscuse de bas de suie. 3l'a1I élel'é le fils J.e Bouvet
de l.ozicr..\ rchi ves nalionalcs, F7 6307.
~- tint des lic11J· el 111e11bles de la p etite 111a i•o11

.5p~

limée à .1!111e de Saint-Léger.

�,

111STOR,.1.Jt
de Chaillot, mais il y séjourna peu 1 , car on
le trouve, vers le 25 septembre, rue Carême-

Prenant, 21, dans le faubourg du Temple;

Tou~NEBUT - - ~
la maison'. Spain apportait à la pratique de
son étrange spécialité une sorte d'amourpropre : il se montrait Her d'avoir réussi à
établir, dans le logement d'un de ses amis,
Je tailleur Michelot, rue de Bussv, une cache
dont Michelot lui-même, obligé par sa profession à de longues absences, ne soupçonnait
pas l'existence et où séjournèrent successivement quatre des conjurés'. Quand le tailleur
était en courses, ses pensionnaires se dégourdissaient dans l'appariement; dès qu'ils l'entendaient monter l'escalier, ils rentraient
dans leur repaire, et le brave ~Iichelot, qui
devinait vaguement qu'un mystère planait
sur sa maison, ne connut le mot de l'énigme
que lorsqu'il comparut devant la justice
comme complice de la conspiration royaliste
dont il n'a,·ait jamais entendu parler.
C'est de la rue Carême-Prenant• que
Georges parlit pour le premier de ses voyages
à Biville. Nous avons indiqué les dates de
ces pérégrinations dont le détail n'entre pas
dans notre sujet. Le 23 janvier il rentrait
définilivement à Paris, amenant Pichegru,
Jules de Polignac et le marquis de Rivière
quïl était allé recevoir à la ferme de la Poterie. Il logea Pichegru chez un employé à la
liquidation générale de la dette publique,
nommé Verdet 1', qui avait cédé aux conjurés
le second étage de sa maison de la rue du
Puits-de-l'llermile : ils restèrent là quatre
jours; le 27, Georges conduisit le général à
la maison de Chaillot c&lt; où ils ne couchèrent
que quelques 6 nuits Jl. A l'heure oit ils s'y
installaient, Querelle signait entre les mains
de Beal ses premières révélations.
Nous n·avons pas à suivre les allées et
venues de Pichegru, ni à conter ses entreYues
arec Moreau : l'organisation seule du complot
nous intéresse, en raison de la part qu'y
a,·ait prise d'Acbé. Personne, d'ailleurs, n'a
jamais démêlé le résultai politique qu'aurait
pu amener la rencontre de l'ambition aigrie
de Moreau 7, de l'insouciance de Pichegru et
de l'ardeur fanatique de Georges. Dans cette
collaboration bùtarde, cc dernier seul était
décidé à l'action, encore qu'il se trouvât paralysé par l'obstination des princes à ne vouloir
0

d'llozier avait loué là un logement à l'entresol
et y avait fait pratiquer &lt;1 une cache )&gt; par un
entrepreneur, nommé Spain, doué d'aptitudes singulit:'res pour ce genre d'architecture. Spain, sous prétexte de réparations
indispensables, s'était enfermé avec ses outils
dans rappartement, et avait machiné dans
le parquet une trappe habilement dissimulée,
au moyen de laquelle, en cas d'alerte, les
locataires pouvaient se glisser jusqu'au rezde-chaussée et sortir par une boutique inoc-

cnpée dont la porte omrait sous le porche de
l. D'après les_ déhats du proc~s, il s·y serait installé
I septembre /ProcU .
1. H, p. 419), mais la déposition du concierge Oauic l
est formelle : il prit avec sa femme, dit-il, possessiou
de la maisou le 16 aoùl et ils y restërent absolument
seuls pendant dcm: mois emiro11: il portait à Mme de
Saiut-Léger les t'ruits du jardin; elle lui annonça un
jour qu'elle partuit pour la camp:iguc, mais que des
personnes de ses amis ,·iendraient l111biter la maison
cl qu'il faudrait les recevoir « comme si c'était ellemême l}. /luit jonrs après, deux individus arrivèrent,
conduits par Hyacinthe {Bouvet de Lozier ). « Daniel
lui remit les clefs et leur donna de la chandelle
parce &lt;p{il_ faisait nuil ; ils rest_êrcnl à la maison pendant hmt JOurs. » Al'elmcs naL10nales, F7 6397.
2. Archi\·cs nationales, F7 6405.
3. D'llozicr, entre auh'es, y passa quatre jours.
pour tro,s semames, vers le

Procès, V, 13ft.
4-. La femme qui, dans le logement de la rue

Carême-Prenant, faisait le lit et rangeait la chambre
des conjurés, s'appelait Marie-Josèphe ~ c'était la cousine de Georges; elle disparut « avec ces messieurs l) .
Archives nationales, F7 ti405, et P1'ocès, Il, -420.
5. Jac&lt;1ues Ye rdet·, quarante-huit ans. né à Vaucouleurs {Meuse). li semlile que ce soit par l'intermédiaire de Monnier, d'A umalc, que d'Aché avait attire
Verdet au parti. Archives nationales, F7 ü-i02. cl
Procès, 11,406.

û. 11 Oet1x indi,·idus soul ar1·î1·Cs et 011t couch.:,
quelques nuits. li y eut, penclant dt"!ux ou lrois jours,
deux l'luwoux dans l'écurie. soîgrn1s par Joseph (Louis
Pico!.), domestique de Lari1·c (Georges) ; Hyad ntl1c
(Bouvet de Lozicl') a apporté un jour une hure de
sauglier cl deux paniers de vin. » Uéposition du (;oncicrgc 0ai1iel. Archives nationales, ~-, 630i.
7. «. Dans la co11fércnce qui eut lieu le 28 ja1n·ie1·
cnll'e IJichcgru, Georges et More;iu, celui-ci ne cacha
pas qu'il dcmaudait pour lui la dictature. - Qu'e5l
ceci, dit Georges avec colère, et pour f/Ui nous prcnez\'ous? :\"ous n'aurions donc ll'av11illé que pour mus'!
S'il en est ainsi, je me re lire et ,·ous pou\·cz bien
faire vos affai1·cs !out seul. Et il Mlrtit en répétant :
- Il parait que lforeau ne roulait se sen·ir de nous
que pour prendre la pl~ce du premier Consul : mais,
un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui qtu
y est que cc j .-r... là. »
Oéposilion de Bou \'el Uc Lozicr. Voi r 1'ougarètle,
op. cit., t. I, p. 67.
8. « Des conspirateurs a,·aient fait faire des uni~
formes semhlahles à ceux des guides consulaires qui
faisaient jour cl nuit le service auprès du Consul et
le suivaient à chm·al dans ses excursions. Sous ce
costume, cl ~ l'aide de leurs intelligences avec leurs
complices 1te l'intérieur du châtetiu (des ounicrs
marbriers chargés des embellissements et des réparation s à faire aux cheminées ... ) ils auraient pu facile-

traitait ses amis 1 , entre autres Deois Lamotte,
le vigneron de Saint~Leu, et Massignon, le
fermier de Saint-Lubin, auxquels il offrait
des déjeuners fort gais, avait découvert que
Massignon cultivait à bail quelques terres
appartenant à Macheret, le cocher du Premier
Consul, et il s'était mis en tête d'entrer, à
tout hasard, en relation avec ce personnaget;
il eut même l'audace de se présenter au chàteau de Saint-Cloud dans l'espoir de le ren -

passer le détroit que quand le trône serait
rétabli. Il disait vrai, lorsque plus tard, devant
les juges, il affirmait n'~tre venu en France
que pour tenter une restauration ({ dont les
moyens ne furent jamais réunis u ; car on ne
s'entendit même pas sur la façon dont on
agirait à l'égard de Bonaparte. Une idée assez
étrange avait d'abord été émise : le comte
d'Artois, à la tête d'une bande de royalistes
égale en nombre à l'escorte du Consul, devait
l'attendre sur la route de la Malmaison et le
provoquer en un combat singulier, mais la
présence du prince était indispensable à celle
réédition du combat des Trente et, comme il
ne parut point, il fallut renoncer à ce projet
d'un chevaleresque un peu suranné. On s'arrêta ensuite à l'idée d'un enlèvement; des
hommes résolus -les compagnons de Georges
l'étaient tous - se chargeaient de pénétrer,
la nuit, dans le parc de la .\lalmaison, enlevaient Bonaparte et le jetaient dans une berline qu'une trentaine de chouans, costumés
en dragons, auraient escortée à fond de train
jusqu'à la mer. Ce théàtral coup de force
reçut Înème un commencement d'exécution :
on en trouYe l'écho dans les Mémoires publiés
sous le nom du valet de chambre Constant•,

qu'hébergeait Monnier, de capotes et de
culottes de drap vert, auxquelles il ne manquait que des boulons de métal pour qu'elles
fussent transformées en costumes de dragons.
Le, dénonciations de Querelle coupèrent
court à ces préparatifs : il ne restait qu'à se
terrer. Bon nombre des conjurés y réus5irent,
mais tous n'eurent pas cette adresse. Le premier dont se saisirent les agents de Béal lut
Louis Picot, le domestique de Georges.

posa une somme de 1.500 louis d'or qu'on
prit soin de compter devant lui; comme il
repoussait ces offres, Béal le fit metlre à la
torture. Bertrand, le concierge du dépôt, se
chargea de la besogne; on écrasa les doigts
du malheureux Picot au moyen d'un chien de
fusil et d'un tourne-vis; on lui mit les pieds
au feu en présence des oWciers de garde'. JI
n'avoua rien. et Il a tout supporté avec une
résignation criminelle, écriYait à Réal le ma-

,

e ⇒

..._......_H.~
Clkhé Braun et Cl•
ARRESTATION DE GEORGES CADOUDAL. -

Tableau de II. DE

CALLIAS.

et certains détails de l'enquête confirment
ces assertions : ainsi, Raoul Gaillard, qui
continuait à loger à l'hôtel de Bordeaux et y

contrer. D'autre part, Genly, tailleur aux
galeries de bois du Palais-Boyal, aYail livré
quatre uniformes de chasseurs, commandés
par Raoul Gaillard, et Debausseaux, tailleur
à Aumale, avait, à l'époque de l'un des passages, pris mesure, à quelques-uns des hùtes

C'était u11 Lomme rude et grossier, mais fanatiquement dévoué à son maître sous les ordres
duquel il avait servi en Vendée. On le traioa
à la préfecture, on lui promit la liberté immédiate en échange d'un mot qui pût mettre
la police sur la piste de Georges j on lui pro-

gistrat enquêteur Thuriot l; c'est une àrue
endurcie dans le crime et fanatisée. Je l'ai
laissé aujourd'hui à ses souffrances et à sa
solitude; je ferai recommencer demain; il a
le secret de la cachette de Georges, il faut
qu'il le livre. "

ment s°approchcr et sil m~l er à !a garde_ qui était l~g6c
~ la Malmaison; ils auraient pu m&lt;•me
parrenir jusqu'au premier Consul et l'enlever .... Leur
poinl de ralliement élail aux carrières de l\"anlerre :
il y avail dans le pare de la )lalmaison une Cf!rrièrc
as~ez pl'ofonde : on craignait qu'ils n'en prof;ta,sent
pour s'y cacher et on y avait fait metfrc une purlc
en fer.» Mémoires de Constant, t, l, p. 4:1-i.:i.

1. Déposition de Jeanne )lougea.l, cuisinière à
l'hôtel de Bordeaux. Archives nationales, F7 6402.
2. « Saint-\ïnceot nous a cmmrnés déjeuner et je
vis .qu'il y al'aÎt là quatre personnes de sa hauclc.
Désirant \'Oir ~I. Machcrct c1ui était à Saint-Cloud.
Saio~-\'i~cent_ nous _proposa de nous y mener : il
paraissait désire!' mir ce cocher sans chercher, cependant à lui parler, « pour boire, disait-il, une goulte

ensemlilc, s'il le rencontrait» ... . Déposition de J.-B.
~fassignon. Archive~ natiouoles, 1-' 7 6402.
3. « On a commencé par m'o!frir 1.MIJ louis et ma
liberté : ou les a comp1és sur lo tab!e pour partir où
je vouilroi~ nllel' et dire J'a&lt;lrrssc de mon maitre : j'ai
dil que je ne la sa,•ais pils. Lll citoyen Bertrand a
envOl"é che!'cl1cr l'officier de gnrdc el lui a dit d'apporlt!r u·n chieu de fu~il et un tournevis pour me serrer

Je:- doigts. li m·a fait attacher, il m·a fail serrer les
doigts autant qu'il a pu .... C'e:;t la vérité, les olficiers
de garde p~uvcnt le 1t ire : j'ai étl' ch auffé au feu .... n
Déclar:1tion de Pitot. Proâ:s, IV, J35.
4. JI n'csL pas i11u1de de r~ppclcr que Tliuriot fi c
la llozère, Hncirn con,mtionnel régicide, arnit été tltt
parti de Robc:;pierre jusqu'à sa chute cl s"élail ensui le
prudemment rangé au nombre des Thermîdorieus.

el nourrie

�"---------------------------------------

1/1STO'f(1A
Le lendemain nou vclles tortures et, celte
fois, la douleur arracha à Picot l'adresse de
la maison de Chaillot : on y courut; elle était
vide : la journée, pourtant, avait été bonne,
car la police, avertie par une dénonciation
anonyme, avait mis la main sur Bouvet de
Lozier au moment où il entrait chez sa maitresse, Mme de Saint-Léger, rue Saint-Sauveur. Il fut 'interrogé et nia tout; écroué au
Temple, il se pendit pendant la nuit, à l'aide
de sa cravate nouée en corde aux barreaux de
son cachot; un geôlier, l'entendant râler,
pous~a la porlc et le décrocha; mais Bou\'Ct,
plus qu'aux trois quarts morl, fut pris, dès
qu'on l'eut ranimé, d'un treml,lemrnl convulsif et, en proie au délire, il parla .. .. Ce
suicide, pour tout dire,'Lrouva &lt;les incrédules,
et bien des gens, informés des scènes dont le
Temple et la préfecture étaient le théàtrP,
pensèrent qu'on avait un pru aidé Bouvet it
s'étrangler, de même qu'on avait ,, 111is au
feu H les pieds de Picot. Ce qui rendait &lt;·&lt;•s
soupçons assez vrairnmblables, c'est d'abord
que les mains du pendu « étaient horr;blement en0ées 1 » quand il parut le lendemain
devant Réal; c'est ensuite la forme étrange
donnée 11 la déclaration qu'il était cenFé ,l\oir
dictée, à minuit, au moment même où on le
rappelait à la vie : Un homme qui sort des
portes du tombeau, encore cuurert des
ombres de la rnorl, demande vengeance de
ceux qui, par leur p1·1·fidie .. .. On ~·accordait
à penser que cc n'était point là le ~Lyle d'un
pendu, râlant encore, et que les agents de
füal devaient arnir, tout au moins, prêté
leur éloquence it ce morillond.
Quoi qu'il en soit, le gomernement en
savail assez maintenant pour ordonner les
rires mesures de rigueur contre les « derniers
royalistes ». Bou\'ct n'avait pu in&lt;liquer,
comme Picot, que le pavillon du quai de
Chaillot et le logement de la rue CarêmePrenant, et l'on ignorait toujours la retraite
de Georges. Les révélations, arrachées par la
peur ou la torture à ses affiliés, grandissaient
encore la figure de crl homme extraordinaire
en monlranl la puissance de l'ascendant qu'il
exerçait sur ses compagnons et le mystère
dont s'entouraient tous ses actes. Une légende
se créait autour de son nom cl les conwwniqués publiés par le Afonilew· ne contribuaient
pas peu à faire de lui une sorte &lt;le personnage fantastique qu'on s'attendait à
voir surgir tout à coup, pour terminer la
ré,·olution par qucl&lt;Jue grandiose coup de
théâtre.
1. Faurie!, /,es demiers JO!lrs clu Co11sulat.
'l. «. 1,e ~éném!, Duplessis au géuér"I ;ouverneur

de l'an,, 2J pluno5C an XII. Deux md1ln1res rccounaisscnt Georges dans la rue ~euvc-des-Petits-t:liamps,
le suil'ent jusqu'au coin de la rue Coquillière où il
entre dans un cale. Les deux sergents y sont entrés,
ont demandé une bouteille de bière et ont été chercher la garde._ P_end:mt celle minute, Georges, étonné
(Jue cieux m1htmes demandassent une buntcille de
bière sans la boire, en rémoigna rn surprise tout haut
et s'en l'ut avec son camarade. o Arcl,. nal. F7 ti 392.
5. « 8 venlûsc au XIl (t8 février 1804).
" En vertu de l"ortlrc dt1 Prrmier Consul Ioules
les La,·rièrcs de Parisseronl fermées t·e soir, à ~ompter
de. sept heures pr(&gt;cises : 011 laissera entrer tous ceux
•1111 se présenteront et on ne lai~scra sortir pcr,oune
ju,.1u'i1 demain, six heures du mat111 .

et cet homme-lantôme traqué dans la ville,
qu'on croyait rencontrer partout ! et llui demeurait insaisissable. Les barrières étaient
fermées;; comme aux jours les plus tragiques
de la Terreur; des patrouilles de policiers et
de gendarmes gardaient toutes lrs rues; les
troupes de la garnison étaient réparties, armes
chargées, le long des boulevards extérieurs;
des affiches blanches annonçaient « que les
recéleurs des Lrigands seraient a~similés au~
brigands eux-mêmes l&gt; ; c'était la mort pour
qui donnerait asile à l'un deux, ne fût-cc que
pendant vingt-quatre heures, sans le dénoncer à la police; le signalement de G~orgcs el
de ses complices I é1ait in~éré dms tous les
journaux, distribué en brochures et placardé
sur Lous les murs; on y indiquait leurs derniers domiciles et tous les renseignements qui
pouvaient les faire reconnaître; les commis
des· barrières avaient ordre de fouiller les
tonneaux, les charrettes des blanchisseurs, les
paniers et, comme les cimetières ét~ienl situés

hors de l'enceinte, de visiter avec le plus
grand soin les voilures de deuil qui y transportaient les morts 5•
Georges. en qui liant Chaillot, était retourné
chez Verdet, rue du Puits-dc-l'Ilermite.
Comme il ne sorlait pas et que ses amis
n'osaient ,•enir le ,·oir, Mme Verdet s'était
instituée le commissionnaire de la conjuration.
Un soir elle ne revint pas. Chargée de
porter une leltre à Bouvrt de Lozicr, elle était
arrivée rue Saiut-Sauveur au moment 011 l'on
emmenait llomct au Temple cl clic al'ait été
nrrèléc avec lui. Ainsi le cercle autour de
Georges se rétrécissait; il lui fallait quiller
au plus vite la rue du Puits-dc-l'lfermite, car
la lorlurc pouvail arracher à Mme Yerdct le
secret de son asile. Mais où aller? Le pavillon
de Chaillol, l'hôtel d~ la Cloche d'Or, la maison de la rue Carême-Prenant étaient maintenant connus de la poiicc, Charles d'llozier
consulté, indiqua une retraite qu'il se réservait pour lui-même et que lui aYait ménagée
Mlle llisay 6 , pa111 rc fille contrefaite et maladive qui servait l, s conjurés avec un zèle
infatigaL!e, prenant loulcs sortes de déguisements, parvenant à luller d'adrrssc et d'aclivilé avec les agents de fléal. Elle aYait loué
chez la femme Lcmoinc fruitière. rue de la
Montagne-Saiotc-Genevièl'e, une boutique et
une cbamLre haute, en se réservant « d'y
placer des personnes de sa connaissance ï &gt;l.
C'est là qu'elle conduisit Georges dans la
nuil du 1i février. Le lendemain, deux de
ses officiers, Durban el Joyaut, vinrent l'y
rejoindre; tous trois vécurent chez la femme
Lcmoinc pendant l'ingt jours; ils halJitaient
la c:hambre haute, laissa;it inoccupée la boutique du rez-de-chaus~éc, où se tenaient en
surveillance Mlle Jlisay et la petite Lemoine,
âgée de quinze ans. Le soir venu, toutes
deux montaient à la chamLrc des proscrits cl
y passaient la nuit, séparées par un rideau des
lils oii dormaient Georges et ses complices.
D'ailleurs la fruitière cl sa fille ignoraient
absolument la qualité de leurs hôtes, Mlle
Jlisay les ayant présentés comme étant trois
commerçants inquiétés par leurs créanciers
el que le malheur des temps obligcaient à se
cacher.
Cet incognito occasionnait des inci&lt;lrnls
assez piquants : certain jour, la femme Lemoine, revenant du marché 011 les commères
du quarlicr avaient disserté sur la conspiration dont tout Paris s'entretenait, dit à ses
locataires :
- Oh I mon Dieu I vous ne savez pas? On
assure que ce malheureux Georges veut nous

• 10 Yentù5C. - Le con~eillcr d'Etat, prêfcl de police,
recommande de . bien prendre garde que Gcor"CS ne
,orle cles barrières déguisé en chancticr. » ,1,'.'cl,ivcs
,le la prél'ceture de police. 1,e même carton cont ient tic
nombreux rcnrnignemcots sur la surveillance des barrii'rcs et des spécimens des cades déliHées aux militaires que leur SCl'l'ice obligeait à sortir de Paris.
~· Voici, entre autres, celui de Gco,·ges, chef de
br1ga11ds.
« Georges, dit l.arirc , dit Masson, lrcutc-quatre aus
cl n'en paraissaut pas dal'ant~ge, cinq pieds quatre
JJOUCes, cx1t·èmerne11t puissaut et rnnlru, épaules
Jarges, 11'1111c corpulence ênorme; sa lète trè; rcmarcruaLJe par sa prodigieu&lt;c gro$scur. Col très court, le
poignet Jort et gros, jambes et cui&lt;.scs peu lon"ues.
Le nez écra,é et comme cuupG dans le haut, large du

Las : yeux gris dont l'un esl sensiblement plus petit
que l'autre; sourcils légèr ement marqués et séparés.
Cheveux châtain clair. assez fournis, coupés lrès courts,
ne frisant point, excepté s111· le dcrnnt où ils sonl plus
longs; teint frais, blanc et colore, joues pleines, ,ans
rides. Bouche bien l'aile, dents très blanches, barbe
peu garnie, l'a\'oris presque roux, assez fournis, mais
u'étant ni larges, ni longs; menton renfoncé.
« li marche en se bal.mçaul el les bras tendus, de
manière que ses mains sont en dehors. D
Archives de la préfecture Je police. Imprimu.
â. Archives de la préfecture de police.
ü. Marie-Michèle Jlisar élail la fille du toi,cur de
Spain, par qui d'llozic,· i'a,ail connue.
7. l'rocès de Gcorg~s, l'icliegru el -aulru, t. 1,
JJ· ;;;:;;:;.

Paris ,écut dans la fièvre les premiers
jours de mars 1801,, suivant avec anxiété le
duel à mort engagé entre le Premier Consul

"" l

56 ..,.

T OUl(N'EBUT

- - ..,.

elle devait forcément traverser la place où pas derrière lui; Petit et Deslavigny sui"aient
convergeaient le, prinripalcs rues du quar- à plus grande distance. Au moment où la
tier : l'ordre était de la laisser passer, au voiture arrh·ait à l'angle de la rue des Seplcas où elle ne contiendrait qu'une personne!, \'oies, un groupe de quatre individus sortit
mais de la suivre a,·ec les plus extrêmes pré- de l'ombre; l'un d'eux saisit la Larre du tablier, cl, s'aidant du marchepied de droite,
cautions.
La nuit était venue el aucun incident se jeta dans le caLriolet qui ne s'élait pas
n'avait encore été signalé confirmant Irs arrêté et qui partit aussitôt à grande allure ....
Les agrnts arnient reconnu Georges, déhypothèses de Petit. quand, un peu.-- a,·ant
guisé
en fort de la halle. Caniolle, plus rapsept heures, un cabriolet déboucha sur la
proché,
s'élança : les trois hommes restés
place, venant de la rue Galande. Un seul
sur
place
et qui n'étaient autre que Joyaut,
homme s'y troul'ait. tenant les rênes. Lrs
espions qui, sous dillërents costumes, flâ- Durban et Raoul Gaillard, tentèrent de lui
naient autour de la fontaine, le reconnurent barrer le passage; Caniolle, les repoussant,
d'après son signalement : c'était Léridanl. se mit /1 la poursuile de la voiture qui dispaLe cabriolet, du reste, rorlail le n° 55 el raissait dans la rue Saint-Étienne-des-Grès.
n'avait qu'une lanterne allumée, celle de Il l'alleignit au moment où elle s'engouffrait
gauche. Il monta lentement la pente de la dans le passage des Jacobins; saisissant les
rue de la Montagne-$ainlc-GenevièYe; lrs ressorts, il se laissa emporter; les deux offiagent~. rasant les murs, le suivaient de loin. ciers de paix, moins agiles, suil'aienl en
Petit, l'inspecteur Caniolle, l'officier de paix criant : &lt;! Arrête! arrête! ,&gt;
Georges, assis à la droite de Léridant, qui
Destavigny le serraient de plus près, s'allentenait
les rênes, était tourné vers le fond du
dant à le voir s'arrêler devant une dPs maicabriolet
et cherchait à suivre, par le vasislas.
sons de la rue où ils n'auraient qu'à cueillir
les péripéties de la poursuite; au moment où
Georges sur le seuil; mais /1 leur irrand
il s'élait jeté dans la voilure, il arait aperçu
désappointement, le cabriolet tourna à droite
les policiers el avait dit à Léridanl :
dans l'étroite rue des Amandiers rl s'arrêla
- Fouettez, fouettez fort.
rontre une porte cochère Loule proche de
- Pour aller où 1 demanda l'au Ire.
l'ancien collèi?e des Grassins. Comme la lan- .Je n'en sais rien, mais il faut aller;.
lernc projetait une lumière très virn, les
Et le cheval, cinglé de coup~, avail pris le
!rois policiers se dissimuJ1,rent dans les allées
grand trot.
l'Oisines; ils virent Léridant descendre de
Au bas du passage tles Jacobins qui, par
,·oiture. Il entra sous une porte, sortit,
nn angle assez aigu, débouchait dans la rue
rentra enrorc et allcndit près d'un quart
d'heure. Enfin il fit lourncr son cheYal et de la Harpe, Léridanl dut forcément ralentir
pour tourner sur la place Sainl-~lichd el ne
rrmonla sur le siègr.
pas manquer l'entrée de la rue des Fossés1\fonsieur-le-Prince. li se dirigeait vers la rne
du Four, espérant, gràce :, la pente de la rue
des Fossés, distancer les policiers cl arriver
chez Caron a,·ant qu'ils eussent alleint le
cabriolet.
De la place qu'il occupait, Grorges ne pouvait, par l'étroite vitre, voir Caniolle. crnmponné à l'arrière de la capote; mais il en
a percerait d'autres, courant à Ioules jamLes.
Dcstavigny et Petit avaient, en effet, continué
leur poursuite; leurs cris rctrutaient, sur
tout le parcours, les espions postés dans le
quartier; au moment où Léridant lançait à
une allure folle le cabriolet dans la rue des
Fossés-~fonsicur-lc-Prince, Loule une meute
&lt;l'agculs se 1·uail derrière lui.
A l'approche de cc tourbillon les passants
apeurés se garai!'nl sous les portes; une
seule i&lt;lée hantait si bien tous les esprits,
qu'à l'aspect quasi fantastique de celle voilure emportée dans la nuit, au Lruit drs
coups de fouet, des cris, des jurons, du
heurt rnnorc des sabots du chcral sur le
pa\'é, une ~eule clameur s'élcrnit: Georges!
LÉI\IDANT.
Geo1·ges ! C est Georges! Aux fenêtres brusD'après 1111e g1"av11re du Cabinet des Estampes.
que~1enl ouvertes apparaissaient des visages
Le cabriolet s'engagea de nouveau dans la anxieux; de toutes les portes sortaient des
rue de la Monlagnc-Sainle-Geneviève qu'il gens qui, sans savoir, se mcltaient à courir
acheva de gravir au petit pas du cheval; il entraînés c~mme une trombe. Georges vit-ii
prit la place Saint-füiennc-du-Mont, longeant dans celle c~rconstan_ce ?,n dernier moyen de
les maisons : Caniolle marchait à quelques salut? Cru Hl pouvoir s echapper à la faveur
3. Interrogatoirn de Léridant, Arc(,. nal. F7 G392.
'.!. Procès de 1;eo1·ges, P,chtgru el autres, t.lY,p. i t
'l.Pmcès de Georg ts. PichP!l,l'llel aul res. l. 1, p. '.!84.

faire tous périr : si je savais où il est, je le
ferais prendre 1 •
Une autre fois, la jeune fille apporta la nouvelle que Georges avait quitté Paris, déguisé
en aide de camp du Premier Consul. Quelques
jours plus lard, comme Georges lui demandait « ce qu'on disait de nouveau n, elle
répondit :
- On annonce que ce coquin s'est évadé
dans un cercueil.
- Je voudrais bien être sorti de même,
insinua Durban.
Cependant la police avait perdu les lraces
du conspirateur; on estimait généralement
qu'il était parrenu à franchir les barrières,
quand, le 8 mars, l'officier de paix Petit qui,
de longue date, connaissait Léridant, l'un des
conjurés, l'aperçut, causant avec une femme,
sur le boulevard Saint-Antoine. Il le suivit et
le vit aborder, quelques pas plus loin, un
individu dont les traits le frappèrent par leur
similitude avec ceux de Joyaut, le signalement de celui-ci étant affiché sur tous les
murs.
C'était Joyaut, en effet, sorti de chez la
femme Lemoine dans le but de procurer à
Georges un logement où il se trouvât moins
à la merci d'un hasard que dans la mansarde
de la fruitière. Léridanl lui indiqua la maison
du sieur Caron, parfumeur, rue du FourSaint-Gcrmain, comme la retraite la plus sîire
de Paris. Depuis plusieurs années, Caron,
royaliste militant, hébergrait, it la barbe de
la police, les chouans dans l'embarras : il
avait caché pendant plusieurs semaines Hyde
de Nemille; son npparlemcnt était mad1i11é
à souhait; ainsi il avail, pour les cas extrême~,
pratiqué dans son ens&lt;.i;;nc surplomba11l la
rue, une cachellc où un homme pouvait se
tenir à l'aise en cas de perquisition dans
l'intérieur de la maison. Léridant s'était assuré du consentement de Caron et il fut convenu que le lendemain, à la tombée de la
nuit, Georges quitterait la montagne SainteGeneviève pour gagner la rue du Four. Lrridanl derait venir le prendre, à sept heures,
dans un cabriolet.
Quand il vit terminé le colloque dont son
instinct policier lui rér6lait l'importance,
Pclit, qui s'était tenu a dislam:c, suivit
Joyaut à travers les rues et ne le perdit de
vue qu'à la place Maubert. Soupçonnant que
Georges élail logé dans le quarl1t·r, il y organisa une permanence, posta des agents sur
la place du Panlhéon cl dans les rues étroit&lt; s
qui y donnnienl accès; puis il reporla sa surl'eillanrc sur Lérida ni, logé avrc un jeune
homme, nommé Goujon, an cul-de-sac de la
Corderie, derrière l'ancien d11b des Jacobins.
Le lendemain, 0 mar5, l'officier de paix
Petit apprenait, par ses espions, que Goujon
a,ail loué, pour toute la journée, un cabriolet portant le n° 5;;. Il courut à la préfecture et prévint son collègue O.estavigny qui,
avec une nuée d'inspecteurs, viol prendre
position sur la place Maubert. Si, comme le
supposait Petit, Georges était caché près de
là, si, encore, la voiture lui était destinée,

�ll1STO"ft1.Jl
de la cohue·! Toujours est-il qu'à la hauteur
de la rue Voltaire, il sauta du cabriolet. Caniollc, à ce moment. quittant l'arrière de la

voiture que Petit et un aulre agent, nomm{HuOi!t, venaient enfin de devancer, ~e jeta
sur les rênes et, se laissant trainer, contint
le cheval 11ui ~·arrêta fourbu. Buffet fit un
pas vers Georges qui l'étendit mort d'un
coup de pistolet; d'une seconde balle il se
dèbarrassa de Caniolle; il pensait encore se
perdre dans la foule el, peul-être allai t-il y
réussir, car Destavigny, qui accourait sans
souffle, « le vit devant lui, placé avec cette
tranquillité de l'homme qui n'a rien à
craindre; quelques personnes auprès de lui,
trois ou quatre, étaient là sans paraître plus
penser à Georges qu'à rien ». Il allait tourner
l'angle, très déclirn, de la rue de !'Observance, quand Caniolle, qui n'était que blessé,
le frappa de son gourdin : en un instant
Georges fut entouré, terrasse\ fouillé, garrotté• ....
Le lendemain, plus de quarante particuliers, parmi lesquels étaient plusieurs femmes,
se faisaient connaître au grand-juge comme
étant, chacun individuellement, « le principal
auteur » de l'arrestation du chef des
c, brigands ,, .
Par le carrefour de la Comédie, les rues
des Fossés-Saint-Germain et Dauphine,
Georges, lié de cordes, fut conduit à la préfecture. Une foule houleuse l'escortait awc
plus de curiosité que de coli&gt;re, et l'on peut
s'imaginer quelle fut l'i-motion, dans le vieil
bote! de la police, quand on enlendit de
loin, s,ur le quai des Orfènes, la rumeur
grandissante annonçant l'événemenl, et que,
soudain, des corps de garde aux salons du
préfet Dubois, la nouvelle courut : &lt;I Georges
est pris! »
1. 0,1J&gt;&lt;&gt;;ition, &lt;le Coniolle, Je Ue,tavignr, de
l'llil et autre~ témoins el 1deurs de l'arrcsiatiun.
ProcÎ!s ,le 1;eorgc~. Pic·hegru et autres. Pa•.iim.

"·--------------------------------------l'n instant après on poussait Je proscrit
vaincu dans le cabinet de Dubois, interrompu
dans son diner, et il gardait encore, sous J,,,

liens c1ui l'cntra1aienl, tant de hauleur et de
sang-froid &lt;1ue le tout-puissant fonctionnaire
en fut presque intimidé. Desmarets, qui se
trouvait là, ne put lui-même se soustraire à
cette impression. « Georges, que je Yopis
pour la première fois, dit-il, avait toujours
l'lé pour moi comme le Jie11.r de la !t1011tagne, envoyant au loin ses assassins contre
les puissances.

pleine, à l'œil clair, au teint frais, Ir
regard assuré, mais doux, aussi hien que sa
\'OÎ'l;. I

cc Quoique replet de corps, tous s1•s
mouv&lt;'ments et son air i·laient dégagrs :
lète toute ronde. cheveux bouclés, tri·s
courts ; point de favoris, rirn de l'aspect
d'un chef de complot à mort, longtemps dominateur des landes hreton11cs. ,l'étais pri•scnt lorsque le comte Dubois, préfet de police, le 11uestionna : l'aisance du prérenu
dans une telle hagarre, ses réponses fermes,
franches, mesurée~ et dans le meilleur langaf[e, contrastaient beaucoup arec mes idées
sur lui-. 1,
Ses premières répliques dénotaient, en
effet, un calme déconcertant ; on peut citer celle-ci : comme Dubois, ne sachant
évidemment par oi1 commencer, lui reprochait, un peu niaisement, la mort de
l'agent Buffet, « un père de famille o,
Georges lui donna, en souriant, ce con•
seil :
- c, l.a prochaine fois, faites-moi donc
arrêter par des célibataires. 1,
Sa courageuse fierté ne se démentit ni
dans les inlerrog:itoires qu'il eut :1 subir, ni
dernnt la cour de justice : ses réponses au
président ~ont superbes de dédain et d'abnégation; il assume toute la responsabilité du
complot, il nie reconnaitre aucun de ses
amis; il pousse la générosité jusqu'à garder
une attitude pleine de dignité courtoise envers
ceux qui l'ont trahi: même il cherche à pallier l'insouciance de ses princes dont l'égoîste
inertie l'a perdu. Jusqu'à l'échafaud, il resta
grand; onze de ses fidèles Chouans moururent arec lui, au nombre desquels

LE CIi.\ fl:AU DE !.A 1\1AJ \IAISO~, UU Côn: DE L'ARRIVÉE.

[J'.Jfr.'s lt 1essin .lt C, •SSTAST

BouRGE01,. ,CJHntt

« .le trouni, au contraire, une figure
2. Il e,l intére.,sant cle romparer celle de,criplion
n,·ec le si~nalcment que nous avons rerrodnit plus
haut. Ain,i on pt·ul ,01r qu,•, depuis quï était tra,111é

dts EstamftS,)

étaient Louis Picot, Joyaut et Burban, dont
par la pol,ce, Georges nait coupé le~ ravoris qu'il
portait orJinairemrnt.
S. Desmarets, Témuig11agts hiatoriquu.

TO~'N'E'BUT - - -

les noms ont été mêlés à notre récit '
La polie(• n'avait, ,,n somn1P, mis la main
Ainsi se terminait la conspiration; Bona- que sur un petit nombre d&lt;'s conjurés : beau- homme jaloux de recueillir la succession de
parte en sortait empereur; Fouché, ministre coup, même de ceux qui, comme Raoul Gail- Georg&lt;'s.
La capture à laquelle Fouché et Iléal
de la police et son concours allait ne pas être
attachaient le plus de prix était celle dr
inutile car si, aux yeux du public, la mort
d'Aché dont on avait constaté la présence à
de Georges simulait un dénouement, elle
chacune des étapes de Biville à Saint-Leu.
n'était, en réalité, qu ·un simple incident
Ocpuis trois mois, à Paris mèmt•, partout où
d'une lutte &lt;ru'on pouvait prévoir acharnée.
la police ,wait instrumenté, elle avait relevé
Le coup de sonde de l'enquête avait ri•vélé
la piste de ce même d'Aché qui semblait
l'existence d'un mal incurable : tout l'Ouest
avoir présidé à toute l"organisation du comde la France était gangrené de chouannerie;
plot. Ainsi il avait été sigualé rue du Puitsde Rouen à l\antes, de Cherbourg à Poitiers,
dc-l'llermite, chez Yerdet, pendant le séjour
des millions de paysans, de bourgeois, de
de Geor;œs 1 ; il s'était plusieurs fois rencontré
hobereaux restaient attachés à l'ancien régime
arec Raoul Gaillard; en inventoriant les paet si tous n'étaient pas gens à s'armer pour
piers d'une demoisellr ~langeot, chez qui
sa cause ils devaient apporter à l'équilibre de
avait
diné Pichegru, on avait découvert deux
la nouvelle machine gouvernementale un
notes assez énigmatiq ues oit le nom de d',\ché
contrepoids qui en fausserait le fonctionnefigurait·.
ment.
)lme d'.\ché et l'ainée de ses filles avaient
Et puis re que Georges avait tenté, un
été, on l'a vu, écrouées, en février, à la priautre ne pom·ait-il l'essayer à son tour? Si
son des Madelonnettes : on avait laissé la
un homme plus inllucnt que lui sur l'esprit
seconde fille, \lcxandrinc, en liberté, dans
des princes décidait l'un d'eux à franchir le
l'espoir qu'abandonnc:c à elle-même dans
détroit, que compterait alors la gloire toute
Paris, qu'elle ne connaissait pas, elle comneuve du parv&lt;'nu, mise en balance avec l'an•mcttrait
quelque imprudence qui livrerait
tique prestige du nom de Bourbon, grandi
son père à la police. Ellr. s'était logée rue
encore et comme ~anctifié par les tragédies
Traversière-Saint-llonoré, à l'hôtel des Trcizcrérolutionnairc•s"! Telle était la crainte &lt;Jui
PICOT.
Cantons, et, dès son arrivée, Réal avait atlahantait l'esprit de Bonaparte; l'idée l'exaspt:_
D'.itrè.&lt; uJJe J:r,n•ure' du CJN11e/ de.t Es/Jmfts.
ché dPux espions à sa personne; mais leurs
rait qut•, sur la terre de France, ces Bourbons exilés, sans soldats, sans argent, fussent lard, a1·aient joué un rôle dr premier plan, rapports étaient d'une monotonie désolante :
plus maitres que lui : il se sentait chez eux étaient panenus 11 se soustraire à toutes les « Très honnc conduite, très sédentaire, et leur nonchalance même, comparée à son rrcherches. fü étaient él'idemment les plus l'ile rit et elle est journellement avec le
agitation sans trêve, gardait quelque chose habiles, partant les plus dangereux, cl maître el la maitresse de l'hôtel qui sont
d'un âge mùr, - elle ne voit personne, on la
de dédaigneux et d'insolent.
il pouvait se rencontrer parmi eux un
dépeint
sous les couleurs les plus aYanta1. :'ious n'a\'Ons pas à raconter le proc,:, de Georges
el dr ses comp!iccs, mais nous avon,, sur leur cxê- c-unduite, lors d,• J"arrrslatiou ,le lui, Coster, et de
Saint-Parcl,
,1,· Sainl-llo,·h, pour l.rlan.
autant de courage que clïnt~lhgencr l'l d'honculion. nn chx:umenl ~i précirux que nous ,·ro1·ons l\ogl'r,
l.ullon, rlr Saint-\lc-rn·, pour Lemcrl'ier.
u,~tel,:;
mais
qu'il
i·tait
fort
heureux
r1uïl
111• l'eùl
de\'Oir
le reproduire. c·est le rapporl qui rut, ll' Jour
Collet, clc S.,int-\lc1·ry: pour Jorau.
1
pas lu,-., i•lant, aimi q111• llul,:'e r, ormi• jti-11u·aux
rm me, adn&gt;ssé à l'Emprrcur C'l qui fut rc•di~é par
Boileau. de Sainl-)lerry, pour \li•rille.
clrnts.
lïnsp,1"leur dr police chnrgi• de suneillt•r J,•s con\lalmaison, JJrètre de Saint-)lerrJ·, se pr,:.
Coster, H~er. )lfrille et llurban i•taicnl dans la sen1.'ahh&lt;i
1lamnès jusqu'au dernier moment :
ta c'•galcmcnl, ne confc,sa Jll·Nonne ; mais parla i,
même chamhrc: peu clc moments après l!'ur ar,·i\'t'C, •1ur•lr1ucs-uns
c PrHeC'lure de polire, Paris fi messidor an \Il.
cles ronclarnni-s.
Aujourd'hui, à une heur,. du matin, le, contlamni·s ils fin•nl la prière en commun; c·c,t Co,tcr qui parl'n gendarme nomm(, lllon3,son, paraissant 11rcnJr"
(;~~es Cacluutlal, .Coster Saint-\ïctor, !loger ,lit la ri loul haut; ils linirenl leur oraison en chantant un h,•aucoup dîntérèt à llogcr et il Coster, fit clê"errer
/,oueau, Dut'Orps, Picot, Oevrl'c, Jonu, Burhan, L,·- refrain _: il ni do11:r de mo11ri1· pour la reli!fio11 el
lc•s lcrs &lt;i• c••lui-i:i c1ui ensuite lc•s titA tout a fait; sur
mert·irr. Lelan, Pierre-Jean Cadouclal et ll~rillr, ont ,'iOll rot.
!"observation qu'on lui fit qu"il 8\'ait commis une imllog-cr, tlit Loisi•au, i·tail clans la m&amp;me situation prudcm·è.
,·•t,• extraits de Bict'lrc et concluits à la nrni,on de
il répond it 11u·on pourrait les ôter au,
cl"csprit qur. Coster. Il disait en ploi;.,ntant qu"il autre, rl s"c:n
j11stir1•.
rapporter aux Fen&lt;larmrs. li a monh·i·
1•ncore, il y a Quaire mois, trois virginités : heaucoup c1·1rumeur
Leur di•parl de. celle t•n•miërc pri,on a paru leur 8\'&amp;il
cl&lt;&gt; c·c qu on nnil rPmis les fers
I• je n'a\'ais jamais ét,·· arrèti• cl \[. Veyral m·a pris ,le Coster.
foire unr. tmprrs"on proloncle.
à
l"impro,istc
dans
mon
lit;
'l•
jr
n'ai
jamais
{•ti•
en
F.n arrirnrt à la C.mciergcrir, ils (•laient tous di·Dans un autre rnom,•nt, llunasson, ètanl assis pri,s
faits cl abattus, i, rr,ceplion de Coster et de Ro&lt;&gt;t•r prison et le concierge d,• la Force' a eu mes pr,•miccs cl,• Ho;:rr, parut lui faire quelques signt•s d"intrlliil
cet
••Kar•I;
:;,
reste
damr
jl'uillotinc
ne,•
qui
je
1ais
c1ui a,·ai&lt;'nl pris lc•ur Ion de fermeté el d'assuran7r.
A"Cnce, murmura quelqurs mol, rntre ses dents et
Geor,tt•s, l'n arri,·ant à la maison de justice, ne f.,ire c·unnai,,ancc lout il l'heure. Il frra chaud (·e parut montrer hcaucoup d'humeur cle la surveillance:
,oir
ri
œla
sera
plus
sc'-rieu\
que
,fan,
Ir.
cahinrl
dr
prof,•ra point nnc pnrolc; "'"' regard {·tait morn,•,
le lieulcnanl-&lt;:olonel Hhrdy l'a fait relcrnr ri arrc'.1ter.
11 !!C je!a sur 110 (il tl _c,• uc fol que wr, cin,1 heure! Il. B,•rtrand le r1111cie1•9p du Temple).
\li·rillr all,·clait dt• montrer dn ,·ouragr qua11cl srs
Pl tlc1111c du 111alrn qu 11 reprit du cal me cl de J'assnEn sortant cle la mai-on de justice. (;e,1rg(•s clit ii
ram·r qni ne lirc'nl que ,·a1•aoilrr jus,flr"an mom,•nt trois compajl'nons lui parlaient; mais il relomhait l'icol : Ah! ça, 11e t'a pas faire /'e11fa11t.
,lans l"alfa1ssemcnl, ne ,1,sait mol et ron•rrroit un ais·
cln clc'·parl pour le supplier.
IJans la roule que ers individus parcoururint el
Coster ,•st t·elui qui a cau,i• 1,, plus lcuwtrmps f'l 1 roimrnt fi•roce; il dit à VeJral. ,,uc s"il o·n,ait pa, qui était remplie par une foule curieuse, on n'cntom pli- re Iirer ,l'allairr à la prHeclure u·rc &lt;on t1•11dail partout que l'expression dr l'cx,;cration et
nwc le plus de lranquilliti•.
~
passeport, il l'elll poignar,f(, an mo1111'11I 01·1 il l"arait du mtlp, is pour t·cs brigand,, cl on p('ul dire que
Il a cl,t à \l. lc'}rat. onicicr ,r., pai1:, r1u,, 1,, G011 •
arrête l'lr,•z IJrnanl
"'rnrmcnt u ail foit une gran,f,, l'colr en ne• faisant
!"opinion publique i!lait g&lt;!ni·ralcmcnt et fortement
l'icot miel clr Gcori(es, a,ait la lournurr d'un prononci•c
JIClint fusillrr lous les conJur,:, le lendrrn,in clr l"arcontre eu,.
rcslnlion de Georg,•s; _que IO\ll Paris C'Ùl alors applaucli hommc'iur ou ahruti, il paraissait fort peu in,1uirt
Au moment où la t,1 te rie Grorgcs est tombêe. des
clr
10111
r~
qui
allait
se
pas,er.
il ,·elle• mesure• el r11t'rls ,era,rnl m,,rts darrs lïufomic;
c·ris mille fois répi-li•s de : l'ùl' /'empereur! se
!.es nulres rondamn,:, n·ont rien offrrl de rcmar- fir~nl
rnais tiu'cn !es l!11·anl il Ja Cour de justice crimincll,•, •111,,ble
entendre parmi les spct·latcur,; la même cho,1•
au,
oh!!•rvatcurs.
on leur a, art nm crot prc•,ls de gl111rc sur la t,'te.
rut lieu après la mort cfo Pirot cl cle Oc, il!(, 'I'' i, it
Ils
1li·jeuné1·ent
tnus
awc
appétit
C'l
manl{i•rcnl
des
- Je mourrai, ajoula-_t-i_l, a,ec murage; mais rc
lïnstanl de pc'-rir, araicnl crii• : l'it-e la rel19io11,
r1ui me dt-sole, c'est que J'aime ma pairie• et j,• &lt;ni, 1inndc~ J'roicl,•~.
rfre Ir /loi!
\',•rs lt's huit heur,•,, ml. \"oisin, cur,·• clc Saint,11r qu'rllc sera malheur,•use. . .
Oevillr. au moment où il est parti de la ConcirrPuis prrnanl un1 Ion fort _ga,, 11 rc•gardait rn riant Liicnn.-, ,lemanclo'• par Co5ler ri l\err:nen~n, prêtre Kerie, a déclaré qu'il a,ail co111i1•, lors de son arre,,le
SAinl-Sulpicc,
cl,•mancl,:
par
lieorg,'s,
nnr,•nl
h•
s
""' halti: cle llic, lre, rn,1p,· f"r cl,·11, (·oulrurs lra n- l'lllftt ..-.er.
lation, une montre, un 1·achrt el une drr d'or. au
drnnlcs, l'l il clisait.
sieur liillc. 111arèc11al de logis de la gendarmene à
Il _,urlr(•, pr,'•lrp, ,., p1·é-cnt~rr11I _spontM,'· menl,
- J,, ne res-emhle p:11 mal • un arlc•111in ,lu l•,u\lonlmorcncy, et &lt;JIIC lor,r,uïl les lui a reclemnnclés,
-..1\'0rr:
1,•,ard.
t·rlui-t:i a ni,'• le d,;J~•l.
MIl. Gnrnil'r, 1icair,• "" :'lotrc-llame. •111i conle,,a
li dcma111la &lt;i on ~,ail !'nit pc'·rir lforcau; ,ur la
L'ordre el la tranquillité onl c•h• parraitemcnt
1.ouis Oucorp,
r,:ponsc• négati,·e, il aJOttla :
maintenus .... •
v11·air1! 1l,1 b m,:me i·i:li,,,. puur llc,illc
- Quant_ à Pi~lll'gru, 11011, "?.l" ,\'c•rrn,!s. prohabl,•. c-1 From,•nt.
.lrchiws
national,·,, .\F,. 18!10.
Uurhan.
11wnt l'e1 ,o,r d 11 nous ,l,ra ,il ""'t \c•r,tahlr•ment
~Archives
nationales, F7 0397.
1
i-trangl, lui-1111 me.
Lcril'hc, , ira1rc cll' la mêm,• i•f(li,1•. pour Carloucial.
:ï. t a clemoiselle 11angtol, interro;t.:,,, r~pon,lit
Grise!.
prêtre
de
Saint-Eustache,
p·,ur
llogw.
li iiuit par ,lire ic 11. \',,J·ral •JnÏI na,t nri, clan, ,,
« c·est un p,•tit garron qui m'a rc•mis ces pepiers
1
llcinar. de• ~int-llocl,. pou,· Picot.
j'ignore dl! qurlle pari. • .\rchin•s nationale•,, f'' M02'.

�111STORJ.JI
geuses•. i&gt; De ce côté encore il fallait renoncer à tout espoir de s'emparer de d'Aché.
On essaya d'un autre moyen; le 22 mars,
ordre fut donné d'ouvrir les barrières. Fuuché prévoyait bien que, dans leur hâte de
quitter Paris, ceux des complices de Georges
dont on n'avait pu s'emparer reprendraient
aussitôt la route de Normandie, et que, grâce
à la surveillance exercée sur ce point, une
nouvelle rafle pourrait êlrc faite. La mesure, habilement conçue, amena quelque
résultat.
Le 25 mars, un paisan de Mériel, près
l'Isle-Adam, nommé Jacques Pluquet, qui
travaillait à son champ, sur la lisière du
bois de la Muelle, \'it venir à lui quatre
individus, coiff~s de chapeaux rabattus sur
des bonnets de coton et portant à la main de
forts gourdins 11 nœuds. Ils lui demandèrent
si l'on pouvait passer le bac de l'Oise à
~lériel. Pluqurt répondit que la chose élait
facile, cc mais qu'il J avait des gendarmes
fOUr examiner Lous ceux qui passaient ».
Ceci parut les faire hésiter. lis se donnaient
pour des conscrits déserteurs venant de Valenciennes : « Périr pour périr, nous aimons
mieux rejoindre notre pa}S, »
Le récit de Pluquet est assez pittoresque
pour qu'on le cite textuellement :
« Je leur ai demandé d'où ils étaient: ils
m'ont dit : d'Alençon. Je leur ai observé
qu'ils auraient de la peine à aller jusque-là
sans être arrêtés. L'un d'eux m'a dit : cc C'est
vrai, car depuis le coup de chien qui vient
d'arriver à Paris, on monte la garde partout. ,, Celui-ci, laissant aller les trois autres
&lt;levant, me dit : « ~fais si on nous arrêtait,
que nous ferait-on 1 » Je lui répondis : « On
\'OUS conduirait à voire corps de brigade en
brigade. n Sur cela il m'a dit : &lt;&lt; Si on nous
1. Archirns nationales, F7 O:i!li.

2. Archives nutionales. F7 03!l~.
. ~- Le corps d~ l\~oul Çaillard , fut port{- s_u~ ~nr
cmèt·c tic l'onlo1se a l'ar1s t'L pr,•senlc au mrni.l1•re
,le la police. F7 r,;;!)fl.
4. • Ce caralier n'a pas laisse 1gnorrr ses projt-1&lt;
,le vcngcanc~ conlr&lt;' le maire rt il est venu troi,
jours de suite cl il a parlt'• plus familii·remcnl i,
Josepl1 la Chauquelle haliilant J,• la commune. :1011

raltrJpe, on nous fera faire dix mille lieues. n
Et il m'a quitté pour gagner ses camarades;
le plus jeune pouvait avoir viagt-deux ans et
m'a paru fort triste et bien fatigué '. »
Le lendemain, des gens d'Auvers découvrirent dans un bois une petite cabane construite en fai:tots : les quatre hommes y
araient passé la nuit. On les aperçut, les
jours suivants, errant dons la forêt de l'IsleAdam. Enfin, le t••r avril, ils se pré.~entèrent
thez le passeur de Mériel, nommé Eloi Cousin, qui hébergeait chez lui deux gendarmes.
Tandis que les fuyards sollicitaient le passeur
de les prendre &lt;lans son bateau, les gendarmes se montrèrent et les 'lualre hommes
prirent la fuite; un coup de ft'u abattit l'un
d'eux; le second, qui s'arrêtait pour secourir
~on camarade, fut aussitôt appréhendé; les
deux autres purent gagner le bois et s'échapper.
Le blessé fut mis sur un bateau el conduit
à l'hospice ciril de Pontoise où il mourut le
lendemain. nral, aussitôt pré,·mu, expé&lt;lia
Querelle, qu'il gardait soigneusement en prison, afin de l'utiliser en cas de besoin, et
celui-ci, mis rn présence du ca&lt;lavre, le
reconnut aussitôt pour t'trc celui de naoul
Gaillard, dit J/01wel, dit Sai11t-l'inm1/,
l'ami de d'Aché, le principal fourrier de
Georges 7,; l 'aulrr était son frère .\ rmand qui
fut immédiatement dirigé sur Paris cl t1croué
au Temple.
La commune de Mériel avait, dans la circ,0nslance, bien mérité de la patrie et le
Premier Consul lui en témoigna, pour l'exemple, sa satisfaction de façon éclatante. li
exprima le désir &lt;le connaitre cette population si dérouée à sa pP.rsonM et, le 8 avril,
le sous-préfet de Pontoisr se présentait aux
Tuilerirs à la tête de tous les hommrs du
sf'ulement cc cavalier inconnu s·est mo11lrr dans Ir
village ,le Mêrid, dans la campagne, les haulrurs el
proche les boi~. mais encore un autre ,'•tant à pied .
vêtu cl'un habit long, s'est promené dans lrs champ,.
,Jans les cmlroils qu'arnienl parcouru lrs Gaillan! cl
T;imcrlan, cl aus,itùl qu'il aperçut un laboureur qui
faisait siguc à un aulrë de s'approeher de lui, il s·csl
t'nfui à Loule~ jamhes cl a ,h,paru clans le !,ois. ,
Ard1i,cs nationales, t·· 6:iO!l.

,·illage. Bonaparte les félicita personnellement
et, pour marquer plus efficacement sa gratitude, il leur distribua une somme il~
11.000 francs lrouvée clans la ceinture de
f\aoul Gaillard. Celle manifestation était certainement glorieuse pour les pa)'Sa1is de
Mériel, mais elle eut un résnllat qu'on n'avait
pas pré\'U : en rentrant &lt;"hez eux le l11nclrmain, ils apprirent, en enct, qu'un inconnu,
• bien vêtu, bien armé, monté sur un cheva 1
&lt;le prix l&gt;, proft tant de l'absence des habitants, s'était présenlé au \'illage, cl, cc après
beaucoup de questions faites à des femmes
et à des enfants, il s'était rendu à l'endroit
où Raoul Gaillard avait été blessé, en s'informant si on n'avait pas trou\'é un élui auquel
il semblait attacher une grande importance n.
Cet incident fit souvenir que, dan~ le bateau
qui le menait à Pontoise, Raoul (:aillard,
déjà mourant, s'était inquiété de sa\'oir &lt;( si
on a\'ail trouvé dans ses effets 1111 étui il
msofr )&gt;. Sur la réponse négative, &lt;( il avait
paru très fàché el on l'entendit murmurer
que la fortune de celui qui découvrirait cet
objet était faite n.
La risite de cet inconnu - revu depuis
&lt;&lt; dans b campagne, sur les hauteurs et
proche les bois ,, , - les meuaces dr wngeanre qu'il avait proférées, cet étui mystt;·
rieux fournirent matière à un rapport &lt;lélaillé' qui rendit Réal perplexe. N'était-ce
point là d'Aché'/ Une grande battue fut organisée dans la forêt de Carnelle; elle ne donna
aucun résultat ; on explora de même, quatre
jours plus tard, la forêt de Montmorency 011
quelques indices du séjour des &lt;&lt; brigands 11
furent relevés; mais de d'Acbè point de
traces et, malgré l'achr,rnemenl que les
agents de Réal, grisés par la promesse de
fortes primes, apportaient à celle chasse au,
chouans, il fallut bien, après des semaines
el des mois de recherches, d'enquêles, de
ruses, de fausses pistes suivies, de pièges
inulilemenl tendus, se résigner à admellrc
que la police avait perdu la voie et que
l'habile complice de Georges rtait pour lon;temps disparu.
G. LENOTR8.
(A suivre. )

Elisabeth d'Autriche
et Louis de Ba-vière
Par Henry BOIWEAUX.

Avant de lire la biographie de Louis II de
Bavière I que rédigea, non sans un grand
souci de ,·érité, M. Jacques Baim-ille, et les
i_!l)pressions et souvenirs que rapporta sur
Elisabeth d'Autriche! ce jeune Grec, Constantin Christomanos, pour avoir \'écu quelque
temps dans l'ombre de celte impératrice, avant de s'exalter sur ces destinées singulières et tragiques, - il est bon de s'imprégner l'âme de philosophie allemande. li faut
que Hegel nous enseigne que le monde exlérieur ne prend sa réalité que de nous-mêmes,
et que nous entendions les fortes paroles de
Frédéric Nietzche sur les droits
sacrés des supe1'hommes. Un
livre de M. Jules de Gaultier•
nous offre sur ce sujet un enseignement précieux. S'il est vrai
que nous tirons notre métaphysique des étals divers de notre
sensibilité, él'igeant en bien ce

qui (avol'ise noire tempe'rament, el en mal cc qui lui est
conlrail'e, combien les systèmes philosophiques gagneraient
en agrément et en importance
à ètre illustrés de biographies
appropriées ! lXous les décou vririons sur des images, comme
les enfants apprennent à lire.
Ces mots abstraits, dont le jeu
apparaît compliqué à nos cerveaux latins, seraient revêtus
d'apparences vivantes, et nous
en comprendrions le sens et le
charme par leur retentissement
en des cœurs passionnés.
« li m'est apparu peu à
peu, - écrit Nietzche dans
Par de là le Bien et le niai,
- que toute grande philosophie se réduisait jusqu'ici à une
confession de son auteur comme
en des mémoires involontaires
et inaperçus, puis aussi que les
vues morales (ou immorales),
en Loule philosophie, formaient
le _réritable germe d'où chaque
fois la plante entière est éclose. i&gt;
Notre personnalité, - telle
que l'ont sculptée, comme un
marbre, notre race et notre
destin, - déborde dans notre
pensée. Nous concevons l'univers et ses lois selon les tendances &lt;le notre
nature, selon les souhaits de notre cœur,
• l. _Lou[s. Il de Bal'ièrc, par Jacques Bainville
(! erru,, ed1I.).

2. Elisabeth de llai·ière, impt'ratrice d'.lufriclu•,

... 16o ...

et non point selon une logique rigoureuse,
fruit de notre seule connaissance. Ce fut
l'erreur des philosophes d'isoler la raison
de la sensibilité, alors qu'elles se pénètrent.
La morale précède la métaphysi,1ue et la
mène par la main . Ainsi de larges vies frémissantes, dont le dessein s'affirma selon une
volonté, nous exciteraient à tromer leurs
principes de direction el à les résumer en
formules.
Le roi de Bavière et l'impératrice d'Autriche sont des images qui peuvent illustrer
le Culle du moi, lei que le conçoit l'âme

\l. - H1sroR1A. - Fasc. .11 .

seulement de lui-mème, a cru décom1·ir sa
beauté dans la solitude, dans une vie intérieure où s'exaspère vainement le désir mais
qui apporte le mépris dn monde ave~ une
tristesse pleine d'or!!Ucil. Unis par le sawr
·1 l' .
o
o•
1 s étaient encore par l'amitié. Car ils concevaient la vie presque pareillement. Leur
corr~spondancc ne sera jamais publiée, et
~é:1Le ?n regret (regret· d'une joie ou d'une
d~s1llus10~ ?~. Ils l'échangeaient par le mQlen
d un ~ecre_la1re dont chacun possédait la clef
et qui était placé dans le chalet de l'ile des
Roses, au milieu du lac Slarnherg.en Bavière:
là, ils venaient chercher leurs
lcllres qui étaient rares et, pensons-le, singulières. A la mort
du roi (1886), on trou\'a ainsi
une dernière mis~ive adressée
par la Colombe à L'Aigle. Ils
s'appelaient de ces noms d'oiseaux qui ne leur convenaient
point. L'aigle n'avait ni bec ni
serres, mais seulement des ailes, el la colombe &lt;:lait plutôl
une de ces mouettes errantes
qui se plaisent à la diversité
des rivages.

allemande, l'individualisme qui a. coupé tous
liens avec la vie sociale et qui, préoccupé

Ne dit-on point donner pour
épigraphe à la vie de Louis Il
de Bavière ces paroles que son
impériale cousine prononçait à
Corfou sur la statue d'Achille
mourant : « li n'a tenu pour
sacré que sa propre volonté el
n'a vécu que pour ses rèves,
et sa tristesse lui était plus précieuse que la ,ie entière ! i&gt;
Dans ~a biographie, M. Jacques Bainville prétend substituer l'histoire à la légende qui
s'est emparée du roi comme
d'une proie brillante, et ne s'aperçoit point qu'il nous pr{senle un souverain tout aussi
romanesque, bien qu'as&amp;ez dil'ftlrent. Le roman lyrique de
(;ncne hulln
Catulle Mendès (le /foi l'Îerge),
le roman ironique de ~[. Gustave Kahn (le Roi fou), tout
le cicle littéraire allemand qui
gravite autour du pi·ince Lohen91•in, ont sans doute déformé cette figure
dont ils n'ont vu que la bizarrerie el non le

impressions, conversations, souvenirs, par Conilanlin
Chrislomanos, traduction de Gabriel Svvcton, portrail
de l'impcralrice par farnand Khnopff, prélacc de

)lauricc Barrès (Société du !lercure de France' .
5. De Ka11t à .Vietzclu:, par Jules de Gaultier (lier•
cure de France 1•

hll'ERATRJCE ÊLISAB~Tll ,o'Al:TRICIIE,

Tableau de \YINTER!IALTER, '

., .

' Il

�E1.1sA'BET11 v·JIUT1t1c11E ET

, - msro1t1.J1
li
sens philosophique. )1. d'Annuniio voit plus l'histoire de France, mais les satisfactions
clair lorsqu'il dit: « Ce Wittelsbach m'at- débauchées d'un Louis XV ou artistiques d'un
Impératrice errante 1, impératrice de la
tire par l'immensité de son orgueil el de sa Louis II de Bavière n'ajoutent aucun lustre à solitudet, Élisabeth d'Autriche eut, de la
tristesse.... Louis de Bavière est vraiment leur patrie dont ils ignorèrent la vie véritable royauté, la grandeur et non la charge. Ainsi,
un roi, mais roi de lui-même et de son rêve D, et qu'ils ne surent pas confondre avec eux- le contre-coup de ses rêves et de sa ,·ie intécar il fit spécialement servir sa royauté ter- mèmes.
L'aventure de Wagner convient à la jeu- rieure n'abaissait pas tout un peuple oublié.
restre à la satisfaction de la royauté qu'il
nesse
de Louis li, quand bien même elle lui En toute liberté elle se créa elle-même selon
exerçait sur ses désirs et ses songes. Et
son désir. Mais elle ne se souciait point de
\1. Maurice Barrès, plus précis, le complète : inspira des manifestations ridicules, dont ses livrer son intimité. Elle interposait son éwn•&lt; li ressentit jusqu'à la démence la difficulté lettres nous affirment la déraison . 11 n'est tail entre le cours des événements et des
d'accorder son moi avec le moi général, » et pas incomenant que ce royal et bel adoles- hommes cl son visa:re qu'elle ne voulait pas
encore : « Louis Il était un idéaliste, nulle- cent se déguise en Lohengrin, peuple de C)'- laisser voir. « Quand je me meus parmi les
gnes ses étangs el impose une beauté noument un voluptueux d'art. »
gens, - disait-elle, - je n'emploie pour
D'une famille d'artistes et de fous, petit- velle à l'universelle admiration. ~lais il l'est eux que la partie de moi-même qui m'est
fils de l'amant de Lola ~lontez, celle danseuse que, parvenu à l'âge d'homme, le roi oublie commune aYec eux. Ils s'étonnent de me
qui voulait mettre en ballet l'histoire de Ba- le destin de son royaume, et s'en désintéresse trom·er si semblable à eux. ~fais c'est un
,ière, fils du roi '1aximilien trop porté à la pour suivre ses songes. On n'a le droit d'être ,·icux Yèlement que de temps en temps je
métaph)'sique, Louis de Bavière, dès sa plus individualiste sur un trône que si l'on sent tire de l'armoire pour le porter quelques
tendre enfance, fut laissé libre de développer couler en soi le sang même de la patrie. Car heures. o Que sa\'ait-on d'elle? le mariage
ses goùts de rêve et de solitude. Il prit l'ha- Louis de Bavière n'a point pour excuse la romanesque de la pelilr l'ose de 1Ja1•ir1·e, sa
bitude d'oublier le monde pour lui préférer démence. Il ne fut jamais inconscient, et l'on beauté et son amour, - puis ses désillules terres plus vastes et plus fertiles de son ne conçoit point un fou qui caresse sa folie. sions, et tout le pathétique que sa destinée
imagination. Tout enfant, il ne pouvait sup- Il pratiqua le culte de soi-même avec luxe et constamment trainait après elle, et ses fuites
porter la vue d'une personne laide, mais se obstination. li le pratiqua au point de ne pas sur la mer, et ses belles habitations lointournait contre le mur en criant. Et après la consentir à aimer autrement que par imagi- taines. Sa beauté perdue, elle retenait une
campagne franco-allemande, comme il défilait nation. On connaît son dédain de la femme, attention passionnée par ses malheurs dignes
a,·ec le prince Frédéric à la tête des troupes et les mariages projetés qu'il rompit brus- de la tragédie antique. Oo connaissait d'elle
bavaroises, le peuple le vil, avec surprise, quement. Cependant, comme il était beau el ses gestes, et non son àme. Pour avoir voulu
lorsqu'il arri,·a devant les infirmes et les mystérieux, les femmes recherchaient son apprendre le grec moderne. elle a donné au
blessés revenus sanglants et mutilés de la amour. Détail d'une grâce tout allemande, public, sans le savoir, un peu de cette âme
Grande Guel're, détourner la tête : on crut on raconte qu'elles conservaient des poils de dédaigneuse, blasée et lasse. Constantin
à du mi•pris, et ce n't'.•tait qu'un vain souci ses chevaux, ou des lleurs que son pas açait Christomanos, jeune étudiant romanes&lt;1ue et
foulées durant sa promenade. Jamais il ne
des belles formes.
romantique, a retenu les paroles el les attiSon premier acte ro)al fut d'appeler Wa- conduisit l'une d'entre elles aux boudoirs tudes qui la trahissaient, et nous les a répécharmants
qu'il
avait
meublés
avec
art
dans
gner en Bavière. li n'avait point mis la main
tées en paroles cadencées. Sans doute, le
sur le cœur de son peuple pour en connaitre ses châteaux et qui paraissaient destinés :1 petit professeur est un peu grisé, comme si
les battements. li préférait servir l'art, qui encadrer d'aimables idylles. Une chanteuse la contemplation d'une impératrice était pour
est universel, et surtout la satisfaction de ses célèbre, l'ayant ébloui par sa voix, obtint un lui trop capiteuse; il s'exalte dans un enivrecaprices. Voici comme il concevait le pou- jour de lui de visiter sa chambre de parade ment de !leurs trop fortes, el introduit dans
voir : &lt;&lt; C'est un des privilèges de la couronne dont on disait merveilles : après son départ, son style des panaches el des fanfares; il
que le roi n'ait aucun désir à se refuser. ,1 il ordonna de brûler des parfums pour effacer parade pour la galerie, el ne sait pas s'ou~lais ses fantaisies n'étaient point dans le sens la trace de ce passage impur. Il n'était pas- blier. )lais il traduit assez e,actemenl l'imde la tradition et de l'essor de la pairie dont sionné que de solitude. Il demandait à son pression de cette tristesse désabusée sur un
il avait la garde. On ne le voit point souffrir imagination des ivresses plus puissantes, à ce cœur lyrique.
de l'abaissement de la Bavière vaincue en qu'il croyait, que celles de la réalité. Il ne
Élisabeth eut, a,·ec le culte de la jeunesse
t866 avec l'Autriche, et suivant depuis 1870 distinguait pas bien la vie de l'art. Les repré- et de la beauté, l'amour des parages heula destinée de la Prusse, comme une pauvre sentations qu'il se faisait donner pour lui seul reusement divers. Toutes ses résidences,
barque à la remorque d'un grand navire. Son dans un théâtre obscur lui paraissaient plus Lainz aux grands arbres qu'elle appelait le
biographe nous dit qu'il se résigna à l'unité importantes que des événements historiques repos de la fo1'êl, ~liramare penché sur la
allemande sans la rechercher, trop intelligent dont il ne démêlait pas les conséquences. li mer, el Corfou aux jardins d'orangers, l'enpour ne pas comprendre la supériorité du vivait dans d'autres temps, im·itant à sa table tourai~nt d'une poésie qui éblouissait le petit
gouvernement de Berlin et la grandeur qu'il Louis \l\' ou Marie-Antoinette, ~e procurant professeur de grec. Courses d'hiver à Schoënpromettait à l'empire. Je crois plutôt qu'il des hallucinations par une méthode imagina- brunn, par ces temps douloureux qu'elle
fut assez indifférent au sort de son peuple; tive. Les paysans du Tyrol le vopienl passer, aimait parce qu•elle se sentait seule à en
aucun de ses actes ne nous donne l'impres- les soirs d'hiver, dans ses traîneaux dorés, et jouir; croisières sur l'Adriatique, à bord du
sion d'un souverain décidé à cultiver les forces l'été, sur son cheval, franchissant les obsta- yacht Miramare, dont les tentes avec art
de son royaume, à les exalter, à les déve- cles, traversant leurs moissons, cherchant disposées ne laissaient ,·oir que la mer chandans la vitesse et la fatigue l'oubli de soilopper.
geante; grèves de Corfou et bois d'ofüicrs
Il est insuffisant pour la gloire d'un mo- mème, cet oubli qui seul lui donnait le repos. où dansent harmonieusement les jeunes filles
narque de bàtir des châteaux, même ailleurs Eux, cultivaient leurs blés, et lui ne cultivait grecques; terrasse d'Hermès, temple de la
qu'en Espagne, et de fournir à un musicien pas son royaume. Cependant il le respectaient solitude où montait le parfum des prairies,
de génie l'occasion de représenter ses œuvres à cause de son caractère ro1al et de sa mis- c'est dans ces cadres qu'elle nous apparait, à
sur une scène appropriée. Aussi Louis de sion à laquelle il se dérobait. Sa mort, travers les pages du jeune Christomanos, paBavière n'est-il qu'un méchant roitelet sans fuite ou suicide? - ne fut qu'un fait divers reille à un lys noir ,ivant en des pa~sages
importance. Les caprices d'un roi peuvent m1stérieux.
Ainsi Louis de Bavière, romanesque et enchantés. De l'impératrice il trace un porgrandir la renommée d'un ro~aume, si le
trait enthousiaste. Et si nous le pomons
tempérament de ce roi est conforme au tem- puéril, est la preuve vivante que l'indhiduat , D'Annunzio.
pérament national : l'orgueilleuse personna- lisme est sans gloire et ~ans beau té lorsqu'il
•!. )laurice Barrés.
lité d'un Louis XIV ou d' un Napoléon élargit inspire la désertion du but de sa vie.

'

Louis

DE BAVŒ1(E - - - .

croire lorsqu'il consacre des laudes ardentes nos )'eux que trop de soucis quotidiens et entendait ses conseils. llérodote nous rapà ses yeux J'or clair, à sa fière sveltesse o?scurc~ssen~,: « Nous n'avons pas le temps porte que le roi Xerxès fut amoureux d'un
digne. de la chasseresse Diane (et combien daller 1usqu a nous, tout occupés que nous bel arbre et le fit cercler d'or comme le bras
laborieusement conservée ! au
d'une femme. C'était le même
prix de quels régimes sévères!),
roi qui pleurait, devant son inà cette aisance parfaite des mounombrable armée, en songeant
ve~ents que donne une longue
que tous ces hommes rassemhabitude de la beauté, nous
blés dans peu d'années seraient
l'excusons de vouloir sauver
tous morts.
l'impérial visage des injures du
Lor~que la tempète s'opposait
temps au prix d'un témoignage
à son départ pour les riYts de
mensonger, et même de ne pas
Grèce, il fit battre avec des
comprendre qu'une part de
chaines la mer, - la mer qui
cette élégante tristesse désabudeYait le voir revenir, seul avec
sée venait d'avoir senti sur soisa honte, sur un frêle esquif,
même que la beauté est chose
~L en aroir pitié. L'impératrice
passagère.
Elisabeth n'anit pas cette éoerQuelles paroles va prononcer
~ie passionnée pour orner ou
l'impératrice Élisabeth? Elle
frapper la nature. Mais elle préparle tout haut dennt celui-ci
férait aux hommes la mer et
dont elle ne se défie point, el
les arbres. Dans les forêts ou
qui sera un confident inattendu.
sur les vagurs, heureuse, elle
Se souvient-clic de son bonheur
s'oubliait; elle devenait un de
lointain? rn soir, en Bavière,
ces êtres sans nombre qui goû- elle avait seize ans, - elle
tent le bonheur inconnu d'ignodansait a\'ec son cousin Franrer leur individualité. Rapproçois-Joseph, héritier de la couchée des choses, elle ne se senronne d'Autriche. Elle était si
tait plus penser. Et quand elle
belle qu'il ne sentait plus son
rdrouYait sa pensée, c'était
cœur. li lui donna des fleurs à
pour jeter sur ses graves paroles
la dernière valse. Le lendemain,
un éclat d'éternité. Par l'accent
on apprit à la petite princesse
d'une douleur neuve, elle raqu'il demandait sa main, et,
jeunissait ces vieux thèmes détrès pâle, elle murmura simplesolés qui sont la musique de
!Den~ : ? Oh! c'est impossible!
tant de poèmes, el qui nous
Je sms s1 peu de chose ! , Quand
parlent de l'inutilité de tout ce
L E ROI LOUIS Il Dt BA VIÈRE.
elle s'en vint en Autriche le long D'.:ipris 11n tortrall tuNit par l'l1.uSTRAT1os, en juin 1886, 411 /endem.;iln cte la mort qui est destiné à passer un jour.
du Danube, elle respirait l'aEntendez-la murmurer sur la
lraglq11e d11 soui·eratn.
mour comme un bonheur étergrève de C&lt;irfou, au bord du
nel. Puis, lorsque lurent vegrand isolement de la mer ~ans
nus les jours sombres, trop jeune encore sommes à des choses étrangères. ~ous n'a\'ons ,oiles, en regardant au crépuscule les copour connaître l'apaisement, elle promena pas le temps de regarder le ciel qui attend quelicots parsemant la berge : « Quand on
son cœur b)essé aux plus éloignés ri\'ages : nos regards .... J'ai vu une fois, à Talz, une pense que, dans cent ans, il n'y aura plus
e,lle cherchait_ le calme en voyage, et sa peine paysanne en train de distribuer la soupe au, une seule créature humaine de notre temps,
1accompagnait. Elle apprit peu à peu que la valets. Elle n'arriva pas à remplir sa propre pl~s une se~le, - et, probablement, plus un
d_ouleur, comme la joie, a des limites indé- assiette. » Elle, qui eut le temps, ne ,,oulu t trone de roi non plus, - et tout ce &lt;Jui nous
cis~s que peut reculer le destin. Elle était plus consentir à suivre d'autres voies que parait maintenant nécessaire et durable et
déJà faite à la souffrance a\'ant le drame de celle qui menait à son àme. Elle roulut parer grand aura seulement été afin de n'être plus
Meyerl_ing. Quelles paroles va donc prononcer, celle âme de la beauté des choses éternelles. en ce temps-là, - tandis que ces coquelicots
~u. soir de sa vie tragique, l'impératrice Elle oublia les hommes et la durée. Ainsi seront toujours ici, que ces mêmes va11ues
Elisabeth '!
l'on parait grand à bon compte. Car rien n'esl bruiront toujours, et si seules! ... ~ous ~ous
Aucune plainte ne sort de sa bouche 1 et plus facile que de mépriser les œuvres des écartons de notre éternité, parce que chacun
po~rtant « elle ajoute au gémissement bu- hommes, et la hàte quïls apportent à édifier de nous veut être ici pour lui seul, veut
°:lam ce qu'une impératrice adulée peut ces pauvres monuments de leur vie. Cet air enfouir l'autre et se flatte d'incarner à lui
3JOuter d'ac~nt b!asé i ». Elle a appris de la de supériorité, que les contemplatifs affichent seul le monde, tandis que nous ne sommes
nature la résignahon et l'indifférence et au- devant le trarnil des actifs, correspond-il à rien de plus qu'une fleur de pavot ou uni\
cun p~ème nihiliste n'est plus poig~ant el u_ne philosophie plus haute que celle du vague. Nous ne sommes éternels que dans la
plus decouragé que les phrases où elle mur- sm~_ple pa1san, qui mange, le soir, le pain masse, où ni la naissance ni la mort de l'inmure l'acceptation de la vie. La pensée de la qu 11 a gagné a la sueur de son front, sans dividu ne marquent .... 11 Ce n'est point la
mo~t qu'elle ose regarder en face l'a-t-elle rélléchir qu'à sa besogne quotidienne?...,
nouveauté de celle mélancolie qui nous émeut
p~r~fiée, et lui a-t-elle restitué le sens priCette âme passionnée voulait être pacifiée. c'est l'accent infiniment meurtri que l'on ;
~1tJf des choses? Peut-être, car elle ne s'rns- '.&lt; Quand on ne peut être heureux à sa guise, -1eut su~preodre, c·~st .la fè)ure de cœur que
p1re que de la nature et de la mort, et de t1 ne reste qu'à aimer sa souffrance. Cela 1on de\'tne. Celle-ci na point besoin de rasœs deux sommets considère les agitations des seul donne le repos, et le repos, c'est la sembler une armée pour goûter la Yoluplé
hommes avec une pitié dédaioneme. A quoi heautt: de ce monde. » Un temps elle arait des larmes en songeant à tant de morts en
bon cr.~ ~eupations transitoire~ qui prennent placé ailleurs la beauté du monde, cl 111~is ne perspecti\'e; elle n'a t1u'à regarder au dedans
la totahtc de notre ex istrnce? \'ers le fond désirait plus que l'apaisement. Elle le trou- de son :ime, cimetière de toute l'armée ùc ses
permanent de notre être nous derons tourner vait dans le contact de la nature. Elle avait dé?irs el de ses rèves. A celle profondeur, sa
t • )hune,• Barn•,,
pour (,elle-ci une considération mencilleuse, pcmc est consolanti;, elle ;'harmonise à l'in-

�~-

111STOR..1.ll

dillérenle nature qui se soumet docilement )'Hôtel Beau-Rivage, le long des quais. Un
au destin et accepte l'obscurité comme la individu, qui était accoudé à la balustrade,
vint à nous en courant. li se baissa sous
lumière.
D'avance elle accepta sa lin tragique, qur l'ombrelle de Sa Majesté et lui por1a un coup
des bohémiens lui avaient prédite. Elle savait en pleine poitrine. J'aidai l'impératrice à se
qu'à l'heure fixée elle rencontrerait sa desti- relever. Elle voulut marr.her seule jusqu'à
née. Je me souviens d'avoir assisté à Genève l'embarcadère. Comme je lui demandais ~i
aux débats sans grandeur où l'on jugeait son elle souffrait, elle me dit : « Je ne sais pas;
assassin Lucheni. Une seule foi5 l'assistance je crois que j'ai mal à la poitrine. » A peine
sentit peser sur elle le soume de la fatalité, arrivée sur le bateau, elle fut prise d'une
et œ fut pendant la lecture de la déposition syncope. Cependant nul ne songeait qu'elle
de la comletse Sztaray qui accompagnait l'im- avait été frappée avec une arme. Le bateau
le,·a l'ancre. Sa Majesté revint à elle, et murpératrice :
- Nous allions seules au bateau, de mura : c&lt; Que m'est-il arrivé? » Elle semblait

ne point se souvenir de ce qui s'était passé.
Puis elle perdit de nouveau connaissance,
et ne donna plus signe de vie. Le !.iateau
revint en arrière. On la _transporta à l'hôtel. ...
Elle arnit dit : « Je veux être enterrée à
Corfou, près du rivage, pour que, sur mon
tombeau, viennent continuellement se briser
les vagurs. ,, Sur la rive d'un lac étranger
l'a11endait son destin. Déjà frappée au cœur,
elle s'éloigna du bord. Le bateau l'emportait
encore en vopge. Son dernier lit fut fait de
deux rames unies par des pliants. Et son
étonnement n'était pas celui de mourir.
IlENRY

Madame de LiélJen
cc Si jamais je p1·ends un amant, s'écriait
une jolie femme aux intermittences d'idées
sérieuses, ce se mil un amant politique! »
Pour la princesse de Liéven, !'Égérie de lord
Grey et de Guizot, tout sentiment : élan de
l'imagination ou fièvre du cœur, enthousiasme
spirituel ou passion, se transmuait en politique. Faute de pouvoir directement gouverner, eHe s'était faite la conseillère la plus
remuante qu'on pût voir des agissements
diplomatiques; elle remplissait du bruit de
ses opinions les salons, le, ambassades, les
cours de Londres, de Paris, de Saint-Pétersbourg. Thiers qualifiait son salon : l'obsei·l'll-

loire de l'Ew·opc.
L'agitation était son élément naturel. li lui
fallait du nouveau, de l'extraordinaire, i1
tout prix. Un jour qu'elle se lassait d"al1endre, el que rien ne bougeait, à l'horizon,
celle douce ambassadrice écrivait 11 lord Grey:

«Apropos, vous voule::, donc faire La guerre r
M bien.' faites-la. Voyez comme _je suis
accommodante. Le sec1·et de ceci, c'est q11e
je m'ennuie. J'aimerais bien quelqt1e chose
qui remuemit l'Europe. »
Tout simplement, pour distraire Mme de
Liéven ! Que lui importait à elle les coups et
les blessures et ceux qui les reçoivent! Elle
en était si éloignée dans son noble cercle, le
lieu de réunion des aristocraties étrangères,
où son mari, personnage insignifiant et décoratif, pendant vingt-deux ans ambassadeur à
Londres, lui laissait, pour y briller, le~ trois
quarts de la place! Aussi, comme elle parlait
à l'aise, les pieds au chaud, l'éventail à la
main, de prises d'armes et de bataille : « Il
y a nécessité pour nous, déclarait-elle, de

BORDEAGX.

balll'e les Turcs Jl. Elle exerça de l'influence.
Lord Grey la consultait journellement. Elle
correspondait avec le tsar. Des lettres d'elle
parlaient, à chaque moment, pour les chancelleries. Elle avait de l'empire sur son entourage d'hommes supérieurs. Guizot, qui lui
voyait une immense supériorité morale et
intellectuelle, parce qu'il l'aimait, ne pouvait
se passer de sa société ni de ses lell res. Politiquemf:'nt parlant, Thiers, en 1849, appelait
Guizot. el Mme de Liéven le père et la mère
de la fusion. On la prôna, on la 0aua beaucoup. En revanche, des appréciateurs moins
complaisants raillaient volontiers les vaincs
turbulences de celle qu'ils dénommaient la
« Sihylle diplomatique ,, , ou bien &lt;&lt; la Douairière du Congrès ,, . Plus rudement, lord
Malmesbury, traitant de la princesse de Liéven,
disait : c&lt; Ce fut une peste pour nos ministres
des AITaires étrangères ». Chateaubriand, qui
nP lui pardonnait peul-être pas d'avoir, avec
rnn salon, éclipsé celui de Mme Hécamier,
reprochait, 1t relie grande dame d'une morg~e
si hautaine, d"êlre une femme commune, faltgante, aride, el de n'avoir qu'un seul ge~rc
de conversation: la poli Li que vulgaire, capable
d'étonner seulement des intelligences de second ordre. En réalité, malgré sa connaissance
de plusieurs langues, elle possédait peu d'instruction. Son ami Talleyrand et plus encore
~Ime de Dino eurent l'occasion de s'en apercevoir. L'esprit littéraire, ainsi que le sens
de la nature, lui faisaient pr(isque entièrement défaut. Mais l'esprit naturel, une gran~c
abondance de paroles, une habileté singul!ère
à rendre siennes les idées d'autrui lui tenaient
lieu de science acquise. Elle s'habillait avec
beaucoup d'élégance. Son port était d'une
dionité parfaite. Elle causait, elle écrivait
d'~ne façon charmante, et elle eût paru

charmante ell~-même, sans les desiderata
d"une maigreur' excéssive qui ne lui conservait que la transp~rence de la heauté. Telle,
celte fine marq1:1ise de la Chartreuse de
Parme, très agréable, sans doute, aux yeux
du prince son anianr, mais si maigre qu'elle
laissait, disait-=on, la ~arque d'une pincette
sur le coussin d'une bergère, après s'y être
assise un monienl. Mme de Liéven se félicitait, d'ailleurs, d'être ainsi rt non pas autrement, et Guizot lui donnait rairnn : cc li n'y
a pa.ç comme ·le~ pâles et les maigres, assurait-elle 1·e ne 'dois 1·ien à l'ambition des
'
I.
belle.ç joues ». ~'f
Guizot, dision§-nous, lui avait voué un
sentiment ptofond et tPndre, quoiqu'il ne
l'eût rencontrée qu·en 1837, quand elle avait
cinquante-trois ans. Il lui olTrit de l'épouser,
après son veuvage. De se voir trois fois par
jf)ur n'affaiblissait pas leur désir de se revoir.
c&lt; Ce n'est qu'avec 1
•ous que je 1•eux pal'ler.
et' n'est que vouç que je veu.r enlenrfre ,,,
lui écrirnit-elle ; « je reste en vous, je re:;/1'rai toujou1·s a1 ec vous ,, , l~1i répondait-il. li
ne bougeait de chez elle. Etait-il à la campagne, ou courait-elle la poste, ils s'écrivaient
des lettres sans fin 1 • Un si rare attachement
n'était-il, de part et d'autre, qu'une force de
r.,me, mobile unique des aspirations élHécs
et pures! Des curieux auraient bien voulu le
savoir. Mérimée était de ceux-là. Il se chargea
de ren~cigner la galerie. Un soir qu'il y a mit
réception au ministère des A.ITaires étran~ères,
il s'était arrangé de façon à sortir 1~ dernier.
Enfin, saluant le président du Conseil et la
princesse, il quitta l'un des saloos, où ils
s'étaient retirés seuls; mais, au bout de
quelques minutes, il y rentrait en homme
affairé, semblant avoir oublié quelque chose,
faisait un tour ou deux dans la pièce et s'en
allait. « - Eh bien? lui demanda-t-on. -

1. « )!me de Castellane m'écril que rien n'égale
le, coqucllerics Liéven-Guizol. » (Mme cle Dmo, Cl1ro11ique, 28 septembre 1857.)

Eh bien! Le ministre avait ôté son grand
co,·(lôn! ,, C'était tout dire en ne disant rien.

0

1

FRÉDÉRIC

LOLIÈE.

•
Deux maîtres esp1ons
Par P. de PARDIELLAN.

Le public français, toujours galant envers
ses ennemis el confiant en leurs paroles,
s'est imaginé, s'imagine peul-être encore aujourd'hui, qu'à l'époque de Rosbach l'organisation des armées de Louis XV était déplorable, et tient pour exacte l'affirmation de
Frédéric le Grand : c&lt; Soubise a cent cuisiniers et un seul espion, tandis que j'ai cent
espions et un seul cuisinier. »
Ce n'était qu'une boutade el rien de plus,
car, en maintes occasions, par la suite, le
célèbre monarque dut constater - à ses
propres dépens - que le service des renseignements, autrement dit le système d'espionnage français fonctionnait à merveille.
cc Sa sacrée
majesté le hasard ,, , ce
précieux auxiliaire des généraux (s'il faut en
croire le même Frédéric), n'a pas de faveurs
que pour eux, car il en réserve parfois aux
chercheurs. Grâce à une de ces bonnes fortunes, malheureusement trop rares, il a été
possible de retrouver et de suivre la piste,
assez embrouillée, il est vrai, d'un être
extraordinaire, plein de génie, qui a été
précis{·ment l'organisateur du service des
renseignements sous Louis XV. Par la même
occasion, car il n'y a pas de bon drame sans
traître, a été révélée la figure très curieuse
d'un émule du précédent, son ennemi
acharné, son détracteur infatigable. Tout esl
curieux dans l'histoire du premier de ces
prrsonnages, et l'on peut affirmer sans
crainte que peu d'existences ont été aussi
mouvementées que la sienne. Quant à l'autre,
malgré son rôle funeste, il est et reste une
ligure de second plan, et reçoit, comme au
théâtre, la juste punition de ses crimes.
~

Au début de la guerre de la Succession
d'Autriche, lors des opérations qui devaient
amener la chute de Prague, Maurice de Saxe,
commandant l'aile gauche de l'armée aux
ordres de M. le maréchal de Belle-Isle, avait
remarqué un militaire bavarois, un enfant,
à vrai dire, nommé Thürriegel, r1ui, en différentes occasions, avait fait preuve d'une
audace inouïe jointe à un coup d'œil et à un
sang-froid étonnants.
Le futur vainqueur de Fontenoy, plus
c~nn~isseur en hommes qu'en orthographe,
n avait pas manqué de faire appeler le jeune
volontaire et s'était entretenu longuement
avec lni. A défaut de renseignements exacts
sur les propos échangés 11 cette occasion•
entre le~ deux interlocuteurs, l'on ne peut
que se hvrer à des suppositions sur la nature
df' cette conversation. Cependant, elles ont

bien des chances d'être fondées, car nous
savons que Thürriegel, en sortant de cette
conférence, avait emporté une commission
l'autorisant à lever en son nom une compagnie franche et cc à prendre toutes dispositions
,·oulues pour instruire M. le maréchal et
MM. les offi&lt;'iers généraux placés sous ses
ordres de la situation ou des mouvements de
l'ennemi ,,.
La phrase précédente démontre que Thiirriegel avait bel et bien été investi, en la circonstance, des fonctions de chef du service
des renseignements.
Maurice avait eu la main heureuse, car, à
partir de cc jour, l'armée française fut admirablement orientée sur les moindres faits el
gestes des corps ennemis.
A la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), notre
homme, qui a,•ait suivi son protecteur et
l'avait aidé à prendre Berg-op-Zoom et Maestricht, rentra en France avec lui et fut successivement chargé de plusieurs missions
importantes, dont il s'acquitta à merveille.
En particulier, dans les années 1754 el 1755,
il fut envo1•é à Min,&gt;rque pour étudier la s'tuation et les défenses de cette île. Au retour
de ce voyage, il fournit un rapport si exact
et si détaillé que 1'amiral de la Galissonnière,
commandant l'escadre qui lransporlait l'armée
du maréchal de Richdieu, se borna simplement à obsener la ligne de conduite indiquée
par Thürriegd. Il n'eut pas lieu de s'en
repentir, car ses opérations furent couronnées
d'un plein succès.
Le débarquement des troupes se fit sans
encomLre à l'endroit désigné par ce dernier
et, après la victoire de la Galissonnière sur
la flotte de l'amiral Byng, Port-Mahon fut
brillamment enleré par Richelieu. Grâce aux
multiples services de ce genre qu'il avait
rendus un peu sur tous les théâtres de guerre,
le capitaine - c'était ainsi qu'on_l'appelait
- s'était acquis une légitime répu1ation. ll
aurait été le plus heureux des mortels, s'il
n'avait rencontré sur son chemin, plus exactement, s'il n'avait côtoyé dans sa carrière un
de ses compatriotes bavarois, un nomm&amp;
Gschray (certains écrivent Geschray), passé
en même temps que lui (f 741) à la solde de
la France, imesti comme lui d"un commandement de troupes franches, rempli de talents
militaires, mais affligé d'un caractère envieux
et bas, et capable · de toutes les vilenies,
ain~i que l'on s'en apercevra par la suite de
cc récit très abrégé.
Le jour même où Louis XV, foulant aux
pieds les anciennes traditions de la diplomatie
française, conclut avec l'Autriche l'alliance

déplorable que l'on sait, Thürriegel, au grand
déplaisir de füchray, reçut mission d'organiser le service des renseignements en Allemagne. A cet effet, il fut investi de pouvoirs
en quelque sorte illimités.
.
D'après un contemporain, le capitaine
prussien d'Archenholz, qui, ,·ers la fin de la
guerre, eut des relations suivies avec lui,
&lt;&lt; Thürrie crel
choisissait lui-même ses aaents
0
0
'
en lei nombre qu'il lui plaisait. C'était lui
qui leur assignait leur rôle, qui fixait leurs
émoluments et qui les leur payait. Installé
en un point central, d'oi1 il expédiait ses
ordres et oit venaient converger les rapports
de ses espions, il comparait les renseignements qui lui parvenaient de toutes parts cl
les épluchait avec une sagacité et une pénétration si extraordinaires que les généraux
français ne pouvaient jamais éprouver de
doutes sur les intentions de leurs adversaires. ,,
Ses deux principaux centres étaient Erfurt
et Gotha. Lorsqu'il s'absentait, - et le cas
se présentait fréquemment , parce qu'il avait
une confiance médiocre en l'honnêteté de ses
subordonnés - un de ses lieutenants prenail
sa place, recevait les dépêches, et après avoir
contrôlé les renseignements, les transmettait
aux quartiers généraux. En plus des arr&lt;&gt;nls
qui battaient la campagne et s'accroch~ient
aux armées ennemies, il en avait d'autres
qui ne sortaient pas de districts nettement
délimités; enfin il s'était assuré le concours
d'indicateurs choisis dans toutes les classes
de la société (Arcbenholz affirme qu'il en entretenait un grand nombre dans les couvents
et les presbytères allemands .
~

Passé maître en l'art de se grimer, il se
mettait en route aussitôt qu'un soupçon germait dans son esprit, toujours en éveil, soit
que la fidélité d'un agent lui inspirât des
doutes, soit qu'il y eût désaccord entre les
renseignements ou que la situation lui parût
équivoque. Hien ne l'arrêtait et bien des fois
on le ,·it, au beau milieu des lignes ennemies, opérer tranquillement à la barbe des
émissaires et des officiers prussiens, auxquels, cependant, les avertissements ne manquaient pas.
Muni de passeports et de sauf-conduits
irréprochables, avec cela porteur de recommandations au bas desquelles figuraient les
signalures d'ambassadeurs et de ministres
accrédités par des puissances neutres, il parcourut à un moment donné Ioule l"Allemarrnc
du Nord, s'insinua dans les camps cnne~is

�_

msTO'J{1.Jl

el parvint même à s'introduire dans les forteresses les plus sévèrement gardées. Plus
fort que cela, il réussit un jour à pénétrer
dans Magdebourg. Là, payant d'audace, il fit la
:::onnaissanœ du gouverneur, dont il ne tarda
point à gagner la confiance et à devenir le
compagnon inséparable.
Un soir, dînant à la table de cet ami, Thürriegel apprit aux invités la chanson que tous
les soldats prussiens fredonnaient, depuis la
victoire de llosbach, et dont les échos n'étaient
pas encore parvenus jusqu'à Magdebourg. li
en était au refrain :
Soubise-bise-bise
Ach ! diese-dicse-diese
Schlage thun dir weh !

(Soubise... ah! ces coups le font bien
mali)
A ce moment-là précisément, on remit au
goùverneur une lettre de frédéric en personne, l'engageant à se tenir sur ses gardes
« attendu qu'un espion français des plus
habiles rôdait autour des forteresses prussiennes et cherchait à en surprendre les secrets ».
Le brave homme, qui n'y voyait pas malice,
donna connaissance de cet écrit à son ami, et
celui-ci en fit son profit. Jugeant qu'il serait
téméraire de pousser les choses à l'extrême,
et d'ailleurs possédant les renseignements
dont il avait besoin, il décampa lestement et,
sans avoir été le moins du monde inquiété,
rentra dans les lignes françaises.
De pareils coups d'audace lui constituaient
des droits indéniables à la reconnaissance des
généraux et de Sa Majesté très chrétienne;
aussi ne manqua-t-il point, en l'année 1760,
d'écrire au comte de Lusace, au corole de
Clermont-Tonnerre, au prince de Soubise et
au maréchal de Belle-Isle, sollicitant leur
entremise auprès du roi, pour lui faire obtenir &lt;&lt; une gratification et une pension proportionnées à ses services, et, en outre, le brevet
de lieutenant-colonel l&gt; que son compatriote
Gschray possédait depuis quelque temps déjà.
Sa requête fut-elle présentée maladroitement
ou ses exigences furent-elles jugées trop
grandes? On ne sait. Mais il est certain qu'il
n'oblint pas complète satisfaction. Le grade
lui fut conféré; quant à la gratification et à
la pension, vu les temps mauvais, elles demeurèrent en souffrance. EL ce ne fut pas
tout. Fâcheusement impressionnés par une

demande émanant d'un homme qui les avait
servis jusqu'alors d'une façon relativement
désintéressée, les généraux, autrefois disposés
à approuver tous ses acles, se mirent à l'observer de très près et n'hésitèrent plus à lui
prodiguer des critiques, dont la plupart, il
est vrai, leur furent suggérées par Gschray.
Ces mesquineries n'auraient peut-être pas
tiré à conséquence, malgré les insinuations
de ce dernier, si, par une sorte de fatalité,
les apparences ne s'étaient mises contre sa
victime.

•

Vers la fin de l'année l 761, trompé par le
rapport d'un de ses agents, Thürriegel donna
un renseignement qui fut reconnu faux. Par
une coïncidence bizarre, à quelques jours de
là, pareille mésaventure ad vint à Fischer, le
célèbre chef de partisans. &lt;&lt; Il fut trahi par
un de ses principaux espions qui dénonça
tous ses camarades à M. le prince Ferdinand
(de Brunswick), ce qui le mit à portée de
les faire tous arrèter le même jour et de faire
un mouvement capital, dont Fischer ne put
donner aucun avis. M~f. d'Estrées et de Soubise, qui commandaient, lui en firent des
reproches amers, et le taxèrent de trahison.
Ce malheureux fnt si sensible à cette imputation qu'il en toJ.Dba malade et en mourut au
bout de quelques jours'. l&gt;
Thürriegel, en sa qualité de Bavarois, n'eut
pas les mêmes scrupules que le brave Alsacien. Un beau jour, il déserta et courut tout
droit chez le roi de Prusse qui le reçut à
bras ouverts et s'empressa de Jui accorder les
avantages demandés. L'autre, en bon mercenaire, prit à cœur ses nouvelles fonctions et
rendit bientôt aux Prussiens les services les
plus signalés. Tout aurait donc été au mieux
pour lui.
Malheureusement, Gschrax veillait.
A peine informé du brillant changement
survenu dans la position du compatriote dont
il croyait avoir consommé la perte, il n'hésita
pas une minute. Quittant les rangs français
dans lesquels il servait, non sans mérite,
depuis vingt ans passés, il vint s'offrir à Frédéric le Grand qui, séance tenante, le
nomma colonel et lui donna le commandement d'un corps franc ne comptant pas moins
de 2.400 hommes.
Gschray se montra satisfait de son sort,
1. 8ese11vnl, 1. p3ge tu.·,.

jusqu'au jour où il fut obligé de s'avouer
que Thürriegel jouissait parmi les Prussiens
d'une réputation au moins égale à celle qu'il
s'était acquise chez les Français. A partir de
là, il n'eut pas d'autre préoccupation que
d'écarter son ri val.
S'autorisant de quelques avantages remportés dès ses débuts el qui lui avaient concilié la faveur du roi, il mit tout en œuvre
pour circonvenir le plus défiant des monarques et ruiner dans son esprit 'fhürriegel,
qui, disait-il, &lt;&lt; n'était entré dans l'armée
prussienne que pour mieux la trahir l&gt;.
Ainsi qu'il fallait s'y attendre, et bien que
l'autre n'apportât aucune prem·e à l'appui de
ses dires, Frédéric prêta l'oreille à ses calomnies et fit emmener à Magdebourg Thiirriegel,
qui n'y comprenait rien.
Toutefois, après réflexion, le roi décida
que le prisonnier ne serait pas détenu à la
citadelle, &lt;&lt; mais pourrait librement circuler
dans l'enceinte de la ville et continuerait à
jouir de ses appointements et gratifications n.
Le plus curieux de l'affaire, c'est que ce
roman d'espions eut le dénouement le plus
moral.
A peine Gschray en fut-il arrivé à ses fins,
que le malheur s'abattit sur lui. Successivement il éprouva des échecs sanglants jusqu'au
jour où, surpris dans les environs de Nordhausen par un parti français, il fut fait prisonnier avec la presque totalité de ses hommes.
Le roi de Prusse, furi1:ux d'avoir accordé sa
confiance à un tel maladroit, licencia les
débris de son corps et les répartit entre
quelques-uns de ses régiments.
Thürriegel demeura enfermé à Magdebouri
jusqu'à la conclusion de la paix. (1765. Traité
d'Huberlsbourg.)
A partir de là, on perd sa trace pendant
quelques années; mais on la retrouve en 1767.
A ce moment, Olavide, le célèbre intendant
général de l'Andalousie, s'occupait de peupler
et de fertiliser la Sierra Morena.
C'est alors que nous voyons reparaitre notre
homme. Il entraine à sa suite quelques milliers d'Allemands, principalemcntdes Souabes,
s'établit avec eux dans les despoblados (entre
Séville et Cordoue) et crée de toutes pièces
les colonies, encore aujourd'hui florissantes,
de la Carolina, la Carlota et Fuente-Palmera.
Ce fut là, que, devenu soldat-laboureur, il
termina par des Géorgiques une lliade singulièrement accidentée.
P.

DE

PARDIELLAN.

JOSEPH TUR.QUAN
dJc&gt;

La cilo))enne Tallien
Voici, au reste, comment Mme Tallien,
quand la gravité de l'àge et la dignité de princesse eurent fait d'elle une autre femme, racontait l'origine de ses relations avec le jeune
commissaire de la Convention :
Elle traversait Ilordeaux avec son mari
M. de Fontenay, ce qui est un singulier oubli
des dates, puisqu'on était au mois de novembre et que le divorce est du 5 avril, - mais
peut-on reprocher à une femme d'oublier les
dates? - lorsqu'elle apprend qu'un bâtiment
anglais, ayant à son bord plus de trois cents
habitants de la ville qui fuient le tribunal révolutionnaire, est sur le point de lever l'ancre;
mais on dit aussi que le capitaine du navire
vient de déclarer qu'il ne partirait pas tant
qu'on ne lui aura pas versé une rnmme de
trois mille francs qui manque au prix du
passage des émigrants.
- Comment! se serait écriée Mme de Fontenay, il ne faut que trois mille francs pour
sauver ces malheureux? Mais je ,·ais les
donner!
Et elle les aurait portés sur-le-champ ellernème au capitaine anglais. Au lieu d'un
reçu, elle aurait simplement demandé la liste
des émigrés et serait allée rejoindre son oncle
,nr la place du Théâtre.
Mais le capitaine anglais, admirateur de
tant dr bonté alliée à tant de beauté, n'avait
pu s'empêcher de raconter ce trait dans un
raîé. Des terroristes s'étaient jetés sur lui.
Tirant alors son épée, il avait bravement fait
retraite, tenant tête à ses assaillants et jetant
bas quelques-uns d'entre eux.
Les blessés avaient ameuté le peuple, dénoncé la belle citoJenne comme amie des
royalistes el juré de lui faire livrer la liste
des émigrants. La foule alors de se porter
sur la place du Théâtre où l'on dit que Thérésia se promène en ce moment.
- La liste! la liste! s'écrie le flot hurlant
du peuple, en l'entourant avec mille menaces.
Mme de Fontenay comprend. « Mais, ditclle, on ,ous a trompés : ceux qui se sont embarqués ne sont pas des conlre-révolution-

naires. - En ce cas, donne-nous la liste, puisque tu l'as dans ton sein. » Et un homme
lui passe la main dans le corsage.
Thérésia recule alors indignée, et, prenant
elle-même un papier dans son corsage :
« Cette liste, dit-elle en la brandissant, la
voilà ! Si vous la voulez, venez la prendre! »
Et elle la déchire en petits morceaux qu'elle
met incontinent dans sa bouche et avale devant la foule stupéfaite de tant de courage.
C'est à ce moment que Tallien, survenant,
se serait interposé pour l'arracher à la fureur
du peuple prêt à se précipiter sur elle, et, au
moment où il venait de donner l'ordre de la
conduire en prison, il l'aurait reconnue! Le
soir même, il était allé au greffe de la prison,
s'était fait amener la belle prisonnière et,
après une conversation où ses grâces l'avaient
absolument subjugué, il l'avait fait sortir en
disant devant le geôlier : &lt;&lt; Tu es libre, citoyenne, je vais au comité expliquer l'erreur
dont lu es victime. »
C'est là la légende. La ,·érité se réduirait
simplement à ceci : Thérésia fit la connaissance de Tallien à propos des réclamations
que Théodore Cabarrus dut faire pour rentrer
en possession de l'arJ?enlerie que les agents
du Comile de -~urveillance, qui auraient eu
bien besoin d'ètre surveillés eux-mêmes,
avaient volée chez lui. Des relations toutes de
courtoisie s'établirent entre elle et le jeune
représentant en mission. Rien de plus naturel : en ces temps troublés, la jeune femme
ne devait pas être fàchée de connaitre un
homme dont la puissance la mettait, elle et
sa famille, à l'abri des persJcutions. De son
côté, le commissaire de la Convention était
doublement flatté dans son orgueil de plébéien
et dans sa vanité de jeune homme, d'ètre
bien vu d'une femme si belle, et qui avait
été marquise!
Arrètée plus tard, sans doute pour arnir
fait quelque imprudence en ce temps de suspicion générale, &lt;&lt; pour quelques peccadilles
aristocratiques», commeledit~I. Ch. Nauroy 1 ,
ou bien parce que ses papiers n'étaient peutêtre pas bien en règle , comme le pense
M. Villenare 1 , Thérésia, de sa prison, avait

invoqué la protection de Tallien. Celui-ci,
qui, depuis qu'il la connaissait, n'avait pas
échappé au charme ensorcelant de la jeune
femme, qui n'avait pas ,·ingt-cinq ans, et à
qui les yeux veloutés de !'Espagnole faisaient
peut-être'déjà bâtir des châteaux en Espagne,
avait couru à la prison. Il était ravi d'une
occasion de revoir Thérésia, enchanté peulêtre de la trouver dans une situation qui
allait lui permettre de lui être utile, espérait
enfin qu'elle lui serait reconnaissante. Bref,
tout un chapitre de roman, ce rêve que tout
amoureux a fait : sauver d'un danger la
femme qu'il aime. A son âge, à une telle
époque, c'était bien naturel; à tout âge, en
tout temps, que ne donnerait-on pas pour cela~
Le programme s'exécuta de point en point.
La liberté de Thérésia pourtant ne fut que la
condition d'un marché. C'est ce qui enlève
toute poésie au roman ; une condition, en pareil cas, est une violence morale, - s'il est
permis d'employer le mot de morale en cette
affaire. Car ce fut bien une alfaire, où la morale n'avait rien à voir - et la belle prisonnière ne sortit de sa cellule que pour habiter
l'hôtel du commissaire de la Convention. La
preuve que c'était bien un marché en est
donnée par Thérésia elle-même : « Quand on
traYerse la tempête, a-t-elle écrit sous la Restauration , on ne choisit pas toujours sa
planche de salut:;. li Ces mots, par parenthèse, ne sont pas très flatteurs pour Tallien;
ils sont peu charitables aussi, et, après tant
d'années, elle aurait pu ne pas les dire. Mais
ils prouvent bien que Tallien ne fut que subi.
Celui-ci, tout planche que veut bien le diro
Thérésia, n'était pas de bois. Mais il aurait
dù d'abord, s'il avait été honnête homme, ne
mettre aucune condition à la liberté de la
ieune femme : c'était une chose atroce que
de lui imposer ainsi le bourreau ou la mort.
D'autres femmes choisirent la mort. Tallien,
qui oubliait les beaux exemples de continence
d'Alexandre, de Scipion et de Turenne, auxquels il ne ressemblait d'ailleurs en aucune
façon, n'était pas le seul à abuser ainsi de
son pouvoir et des prisonnières, et ce temps
otTre plus d'une Thérésia 1. Mme Cabarrus

1. Cu. ~ ,01101, Le Curieux.
2. Bioyrnphie .llichaud, supplément, t. LXT. Lr$
ll3piers ~t3icut alors une bien grosse 3lfaire en voyag~.
•. li fallait, en 1 i9:'i, pour voyager, un certilieat de
r!nsme, un cerlilical _de résidence ou de non émigration. plus, clans les l'llles, une carte de sùreté. Alors
un arrêtait le soir, dans les rues de Bordeaux, tous
,·eux qui n'étaient point munis de celte carte, on les conduisait au corps Je garde, el du coqis ci,• garde il la

prison. o Les gendarmes élaienl stimulés par l'appàtdu
gain. Toul inclil'irlu qui ne pouvait exhiber sa carte
tic sûreté était obligé de donner douze francs on de
laisser son hahil en nantissement. Cet impôt, les gendarmes de la Giroude l'avnienl eux-mrmcs établi; ils
s'en élaicnl _arrogé la perception el les autorités du
temps lermawnt les veux.... »
:i. li est hors de ·i1oule que Tallien ail fai( sortir
Thèrési3 de prison : « .•. Je l'ai sauri&gt;e à Bordeau, "·

a-t-il dit le 2 janl'icr 179:i à la Tribune de la Cou ,ention.
i. Le rcprésent3nt Dumont, à Amiens, u qui est i,
la fois le ca·éaleur, l'interprète cl l'exécuteur de la
loi, a exempté une très jolie femme de la prosc1·ip1ion générale cl paraît journellement en public a,·e,·
Plie. »
li. ÎAIIF, /.J11 stjow· en Pra11ce de 1792 à 1;95,
p. 166.)

CHAPITRE II (suite).

�111STOR_1.ll

----------------------------------------J

était trop femme de son siècle pour hésiter à
accorder ce que Tallien n'aurait dû attendre
que d'un mouvement spontané de celle qui,
il l'avait su peut-être chez M. de Lamelh,
n'était pas d'une vertu bien farouche. Mais cc
fait d'avoir imposé une condition à sa liberté
- indépendamment du devoir professionnel
qui lui ordonnait de faire élargir sans condition
tout prisonnier incarcéré indûment - ce fait

de lui. D'ailleurs, le moyen de dire non? ...
N'oublions jamais, pour les juger tous les
deux, qu'on voit, à de certaines époques, régner de véritables maladies morales; que plu•
sieurs épidémies de ce genre sévissaient à la
fois en France par suite des bouleversements
de la Révolution; que chacun en était plus
ou moins atteint et que, au milieu des fièvres,
des ivresses et des exaltations par lesquelles

HO)BIAGE At: PATRO'I DE I.A LIBERTÉ

est révoltant et il fallait avoir l'âme bien vile
pour se le permettre.
Quelle estime pouvait avoir une femme
pour l'homme qui s'imposait à elle de celle
façon? ... Mais, entre ces deux êtres, il ne fut
jamais question d'estime.
Le marché s'exécuta. Tallien devint de plus
en plus amoureux de celle qui l'avait préféré à
la prison et ne l'avait, en définitive, accepté
que comme pis-aller : mais, comme Talliea,
en somme, était assez joli garçon, quoique
commun d'aspect et de manières, qu'elle n'en
élait pas à faire ses premières armes dans la
vie galante, que M. de Lamothe était parti
pour l'armée, faute de mieux elle se contenta
t. \'oici ce documcnl : « Yu la pétition de 4a
,·itoyenne Thérésia Fontenay, agissan L pour la citoyenne
llo1·er-Fonfrëdc, le Comité autorise Ir citoyen Dorp;ueil

(1793) . - r.ravure de J

'iATJIIEU,

d'après le tableatt de

se manifestait l'alteintc du mal, les cenelles
étaient presque toutes it l'envers.

CHAPITR.E Ill
On ne sait pas combien de temps Thérésia demeura sous les verrous; on ignore
aussi bien la date de son entrée en prison que
celle de sa sortie. Il est certain qu'elle n'y
était pas avant le 16 octobre 1795, jour de
l'entrée de Tallien à Bordeaux. Elle n'y était
pas encore le 15 novembre, puisque, à celle
date, on trouYe dans les registres du Comité
de surveillance une décision relative à une
pétition que 'fhérésia, amie intime des fait lel'el' les sce116s apposés dans les appartements de

cette citoyenne, cl de réapposer les scellés sur les
elfots qui seraiC'nt susceptibles d'êtrl' soustraits i&lt; l;1

"" 168 ...

milles Ducos et Boyer-Fonîrède, avait adres•
sée afin d'obtenir la levée des scellés qui,
après la chute des Girondins, avaient été apposés chez la femme de Boyer-Fonfrède 1 • Elle
n'y était pas davantage le 25 novembre, jour
du vol fait chez son frère par les agents de
l'autorité, car tout fait présumer que c'est à
l'occasion de ce vol qu'elle entra en relations
avec Tallien. D'un autre côté, il est certain

HISTORIA

DE LAl'NAY,

qu'elle n'était plus en prison dès avant le jQ
décembre, car, ce jour-là, on célébra à Bordeaux une fête triomphale en l'honneur de la
prise de Toulon sur les Anglais et Thérésia
Cabarrus, cc qui ne craignait plus d'afticber
publiquement son intimité avec Tallien, et
que l'on voyait presque chaque jour, en compagnie du proconsul et nonchalamment étendue dans sa calèche, parcourir la ville dans
des atours pleins de coquellerie et gracieusement coiffée du bonnet rouge, devait prononcer un discours dans celle circonstance!. ll
Elle n'est donc restée que très peu de
temps en prison, quel4ues jours tout au plus,
un jour seulement peut-être. Et c'est encore
nation n (1. -Archit-es de la Gironde, si·rié L. r1•;.
490 bis. ) A. VE \'mE, La Ter1·e111· à Bordmu.r.
2. Même ouvrage, t. li , p. t :,5.

MADAME DE GRIGNAN.
Tableau dt! 1\llGl\ARO.

(~lusèc CarnaYalet . )

�,

_______________________________ Ll

ici le lieu de détruire une légende, celle qui
veut que, dans sa prison de Bordeaux, Thérésia ait eu les pieds mordus par les rats, et
cela, si cruellemPnt, que les cicatrices ne
s'en allèrent jamais. Plaisanterie que tout
cela! C'est elle encore qui a fait courir ce
bruit-là, sous le Directoire, quand elle se
montrait partout, les pieds nus et les orteils
chargés de bagues; mais c'était bien plus
pour avoir l'occasion de faire voir ses pieds,
qui étaient, paraît-il, de petites merveilles à
mettre sous verre, que pour en dissimuler
des cicatrices absentes. Vovons, de bonne foi,
est-il croyable que, se sen.tant les pieds touchés seulement par des rats, la jeune femme
ne se soit pas démenée de façon à mettre en
fuite les assaillants?... Qui donc se laisserait
mordre les pieds assez profondément pour
que les morsures laissassent des traces huit
ou dix ans après? Et puis, est-il vraisemblable qu'elle n'ait pas eu aux pieds ses
chaussures, ce qui, avec ses protestations actives contre les entreprises des rats, aurait
vite fait fuir ceux-ci? ... D'ailleurs, à propos
de chaussures, si elle avait eu les pieds abîmés, elle n'avait qu'à les mettre dans des
souliers, comme tout le monde, et non à les
couvrir de diamants el de perles. C'est Thérésia elle-même qui mit en circulation celle
fable des rats de Bordeaux, et ses amis complaisants la colportèrent partout 8ans rire.
Que des amoureux le croient, rien de mieux :
une femme sait leur faire croire, si elle le
veut, que les étoiles luisent en plein midi.
Mais la légende s'en est formée, et, comme
une herbe folle, a poussé dans les platesbandes de l'histoire. Qu'on nous pardonne
d'arracher aussi celle-là; hélas,ce ne sera pas
la dernière.
Mais, revenons à la citoyenne Cabarrus, à
la citoyenne Fontenay plutôt, car, toute divorcée qu'elle était, elle parait, pendant son
séjour à Bordeaux, avoir conservé le nom de
son ancien mari. Peut-être était-ce par prudence, car ce nom était moins connu à Bordeaux que celui de Cabarrus. qui appartenait
au haut commerce et qui eût pu lui attirer
des persécu lions 1 •
La citoyenne Fontenay était donc ofllciellrment la maitresse du représentant Tallien.
Cela, toute la ville le savait. Mais un observateur attentif aurait pu se demander comment
une jeune femme aux goûts distingués et
raffinés comme Thérésia, habituée à ne voir
que des hommes aux manières parfaites et à
n'aller que dans des salons qui donnaient le
ton à toute l'Europe, avait pu se faire à vivre
avec un homme dont l'éducation et les manières devaient laisser quelque peu à désirer.
Et à cette époque, les manières et les habitudes des gens de qualité, leur lanzage, leurs
tournures de phrases étaient si diflërentes de
celles de la bourgeoisie, qu'on devinait un

gentilhomme sur sa mine et sur sa façon de
parler. ~lais il est probable que Tallien, qui
avait pour lui l'attrait de la jeunesse, se sera
étudié à dépouiller auprès de Thérésia sa
peau d'ours jacobin et à modifier, dans la
mesure du possible, le commun de ses manières. Et si Thérésia vécut avec lui, c'est
d'abord par nfcessité, puisqu'elle l'avait préféré à la guillotine, ensuite par intérêt, puis
par habitude; elle l'épousa plus tard par ambition, grisée qu'elle était par la popularité
qui l'entoura après le 9 Thermidor, et ne
s'aperçut qu'après le mariage qu'il était incapable de justifier ses espérances. Elle le lâcha alors avec la même facilité qu'elle l'avait
pris.
Mais n'anticipons pas sur notre récit. Lorsqu'on apprit que la maîtresse du représentant
devait prononcer un discours dans une fête
officielle, chacun voulut l'entendre. On n'avait
pas eu pourtant beaucoup de temps pour se
le dire et pour en parler d'avance. A peine la
nouvelle de la prise de Toulon parvin l-elle à
Bordeaux, dans la journée du 29 décembre,
que Tallien el Ysabeau ,•oulurent profiter de
la joie patriotique universelle pour détourner
une partie de cet enthousiasme à leur profil
et à celui de leur mission. Pour cela, il n'y
avait pas un moment à perdre. Aussi ordonnèrent-ils sur-le-champ que cette victoire
serait célébrée dès le lendemain par une
grande fête civique.
M. Aurélien de Vivie, qui tient de témoins
oculaires, derniers survivants de celle époque,
les plus intéressants détails sur le règne de
la Terreur à Bordeaux, a donné une description de cette fète.
C( Dès dix
heures du malin, dit-il, le
50 décembre, des salves d'artillerie se firent
entendre, les navires de la rade furent pavoisés, et la garnison se réunit en armes au
Champ-de-Mars.
C( A onze heures, Ysabeau et Tallien, escortés de toutes les autorités et des corps administratifs, se rendirent au lieu de la cérémonie; un grand concours de peuple remplissait le Champ-de-llars. Après la lecture de la
proclamation et du décret de la Convention
relatifs à la victoire remportée pa1· l'al'mée
fmnçaise su1· les féroces Anglais el les 7ie1·fides Toulonnais, l'hymne de la Liberté fut
solennellement chanté et le peuple y mèla sa
voix puissante.
« A midi précis, le cortège se dirigea vers
le Temple de la Raison.
&lt;c Une affluence considérable se pressait
dans son enceinte; les femmes surtout y
étaient en grand nombre. C'est que le hruil
s'était répandu que Thérésia Cabarrus ... devait prononcer un discours daos cette circonstance.
&lt;c L'attente des curieux ne fut pas trompée : lorsque le cortège des autorités, les re-

1. La preurn en esl dans la pièce rnil'antc extraite des
registres cle la Commission ,le surl'eillancr, a la date
du 13 nol'embre no;:; : « \'u la pè1i1iun de la
rilorenne Thêré,ia Fontenay, etc. • (Archives de la
r;iràudc. série. L. reg. 400 bis) el aussi dans celle-ci,
extraite du même 1·cgistre du Comité de surl'eillance,
~cric J,. 4!!1, à la date du 5 mai 1794 : « Sur les
l'i•clamatious que fait la citoyenne Fontenay. r11·. n

2. « Discours sm· l'éducation, pai· ln citoyr1111e
Tltérésia Cabarn1s-Fo11/may, lu dans 13 si-lance
tenue au Temple de la rlai,on à nordeaux. le 1" décadi du mois de nivôse, jour de la f,',t,• nationale célébrée à l'occ.,sion cle la rep,·i,e de Toulon par les
armes de la Hépublique. Imprimé d'après la demande
des citoyens réunis dans ce temple. » Brochure de
8 pages (Dordraux. J.-Baplistr r.azzara, imp., 1794).

C1TOrE1Y1Y'E

TJU.LTE1Y

présentanls en tête, eut été installé dans le
Temple de la Raison, Thérésia se leva, et
d'une voix émue au début, mais bientôt accentuée et sympathique, elle prononça un
discours où elle essaya, comme elle le dit
elle-même, de tracer l'e.~quisse mpide &lt;{un
plan d'éducation pow· la jPunesse 1 •
La duchesse d'.\brantès, qui raconte dans
ses JIémoi rei; cet épisode de la vie de
Mme Tallien el parle de ce « discours sur
des matières assez abstraites et propre à être
lu en manière de sermon, comme alors cela
se faisait assez souvent», a dit qu'elle n'eut
pas le courage de le lire elle-même et pria
U. Jullien de le lire à sa place. &lt;( füis, ajoute-telle, elle assista à la séance, où SPS auditeurs
étaient bien plus attentifs à la regarder qu'à
écouler le débit lourd et ennuyeux de celui
qui lisait son discours. »
C'est là une erreur : la citoyenne CabarrusFontenay lut bel et bien elle-mème rnn discours, et non pas le citoyen Jullien. La preuve,
c'est que Marc-Antoine Jullien, envoyé en
mission confidentielle par le Comité de SalutPublic, n'arriva à Bordeaux que dans le courant du mois de mars 1794. Mais, si elle lut
elle-même son discours, el elle ne se Lira pas
plus mal que tel autre orateur de cette lecture, Thérésia l'avait-elle fait elle-même? ...
Ceci est moins certain. Il est même absolument sûr que c'est l'œuvre d'un autre. De
'l'alliPn ?.. . C'est doutPux. Bien que la pièce
soit d'une lourdeur emphatique qui était un
peu dans le goût du temps, genre dans lequel excellait Tallien, on y trouve une réminiscence d'Homère qui n'était guère dans ses
cordes d'ancien mauvais élève : &lt;c ••• les générations rapides des faibles mortels ressemblent aux feuilles qui tombent dans les forêts à la fin del'automne .... ll Si celle réminiscence prouve que ce n'est pas Thérésia qui
écrivit ce discours - et vraiment, à vingt ans,
il faudrait qu'une femme le fit exprès pour
écrire quelqu·e chose d'aussi ennuyeux - elle
peul prouver également que ce n'est pas non
plus l'œuvre de Tallien. Ses études avaient
été trop manquées pour qu'il conservât quelque teinture de grec.
Ce que la duchesse d'Abrantès donne d'intéressant sur la présence de Thérésia à cette
fête, c'est sa toilette. « Elle portait, dit-elle,
un habit d'amazone en casimir gros bleu,
avec des boutons jaunes et le collet et les parements en velours rouge. Sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus et bouclés
tout autour de sa tête, dont la forme était
parfaite, était posé, un peu de côté, un bonnet de velours écarlate bordé de fourrure.
Elle était admirable de beauté dans ce costume3. »
Et c'est bien plus à sa beauté qu'à celle de
son sermon, il le faut croire, qu'elle dut les
applaudissements répétés qui en accueillirent
On connait deux exemplaires de celte brochure. Il
y en a un à la Bibliothèque nationale, sur lequel on

lit ces mols, écrits de la main de Thé1ésia ; &lt;&lt; Envoyi• par r aut,·ur à la ~oc1élé populaire du Calvados. "
~I. s:ins duute_p&lt;!ur qu'on pùt lui rm·oyer des remerc1emenls, la JOiie prêcheuse a ajoute son adre~se :
« :Uaison Fra1,kli11, à Ilo,·deaux. »
5. Duchesse d'Ar.R,'iTi:s . .Uémoù-es. t. Il, p. 4!l.

�1t1ST0'/{1.Jl - - - - - _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _,.
a péroraison. « L'auditoire, dit M. de Vivie,
en demanda l'impression. C'était tout au
moins une politesse faite à la femme aimable
qui, quel que soit le jugement qu'elle ait
donné, à l'histoire, le droit de porter sur sa
conduite morale, ne fit qu'une courte apparition au milieu des saturnales bordelaises. &gt;&gt;
Quelque courte qu'elle ait élé, celle apparition ne laissa pas que d'être bienfaisante.
On a beaucoup dit el répélé que la belle
jeune femme profita de la faveur dont elle
jouissait auprès du commissaire de la Convention pour diminuer les maux de la malheureuse cité, pour faire rendre des prisonniers à la liberté et arracher des têtes à
l'échafaud. Le comte d'Allonville, qui l'a
connue « aussi recommandable par les
nobles mouvements du cœur que séduisante
par sa figure et son esprit ", dit que « Bordeaux eut dû lui élever une statue en reconnaissance des bienfaits qu'elle répandit sur
tant de familles sauvées par elle de la hache
révolulionnaire 1 • » Le comte de Paroy, qui
lui devait beaucoup, a eu la même pensée, et
dit, à propos de Mme Tallien, que « les Bordelais devraient élever une statue de la
Reconnaissance reproduisant ses traits'. »
Voilà bien de l'enthousiasme. Il faut malheureusement en rabattre. Quoi qu'il nous
en coûte de jeter à bas de son piédestal une statue qui n'est pas encore élevée, il faut bien dire
que, si l'on peut s'en tenir au témoignage de
M. de Paroy, il ne faut pas s'en rapporter
absolument à son appréciation. Son père,
emprisonné, a été élargi par l'influence de
Thérésia, et cela d'une façon toute désintéressée. Voilà qui est fort bien, mais il ne
faut pas se hâter de conclure d un cas particulier à la généralité des cas. Il est, en effet,
certains mobiles, dans ses interventions Lienveillantes, qu'il ne faudrait pas trop scruter.
Ce sont les pieds d'argile de la statue. Cc
n'est pas sans preuves que Michelet, malgré
les mille fantaisies dont son génie s'est plu à
à enjolil'er l'Histoii·e de la lléi•olution, a
écrit qu'à Bordeaux Tallien c1 commerça de
la vie » et que, c1 pendant ce temps-là, sa
maîtresse tenait le comptoir. »Et ces preuves,
nous les trouvons dans plusieurs écrits du
temps, san, parler des allusions plus ou
moins transparentes d'une foule de mémorialistes. La marquise de Lage a raconlé:;comme
quoi, étant à Bordeaux, elle dut à Tbérésia
un passeport, par sui te la lil,ierté et peut-être
la vie; mais ce ne fut pas par simple et pur
amour du bien. c1 La Fontenay &gt;&gt; avait une
femme de chambre, la Frenelle, bonne, aimable et charmante fille, qui arail été (( fort
bien élevée el qui écrivait à merveille ».
Aimant à obliger, cette soubrette faisait
main basse, dans les tiroirs de Tallien, sur

tous les passeporls, signés ou en blanc, qu'elle
pouvait découvrir; elle les donnait ensuite à
des gens dénoncés comme suspects, et ceuxci, gràce à ces papiers, s'empressaient de
s'aller mettre en sûreté. Cette brave fille,
voulant donner plus d'extension à ses affaires
toutes d'humanité, eut la pens6e de s'associer sa maîtresse. Thérésia s·y prèta un peu,
s'intéressa à quelr1ues suspects ou prisonniers,
mais elle n'apportait pas à ses démarches le
ïèle de son admirable femme de chambre.
c&lt; Souvent, dit la marquise de Lage, elle oubliait ses promesses, et le prenait quelquefois
mal quand elle les lui rappelait. » Mais
l'amour du bien, chez les âmes qui le
possèdent réellement, surmonte tous les
obstacles. La bonne FrP.nelle, qui connaissait
l'empire des bijoux sur sa frivole maîtresse,
n"hésita pas à les faire interl'enir pour la
décider à procurer un passeport à une cidevant marquise dénoncée comme suspecte.
&lt;I Elle me dit, poursuit l\lme de Lage, que
Tbérésia avait envie depuis plusieurs jours
d'un antique monté en bandeau qui était
chez un marchand qu'elle m'indiqua, et qu'on
voulait vendre mille écus. » Quelques jours
après, J'antique monté en bandeau avait
passé sur la tête de Thérésia et la marquise
de Lage avait son passeport. c1 Quelle folie
vous avez faite, disait l'heureuse poupée en
se regardant à la glace avec son nouveau
bijou sur la tête, il est vraiment charmant. »
Quant au comte d'Allonvillc, qui était reçu
chez Tallien dans les derniers temps de la
Convention, et qui y dinait à côté de 'l'hérésia, on s'explique aisément son enthousiasme pour elle, mais, au point de vue historique, on fera bien de ne pas le partager.
li y a des témoignages plus graves encore
que celui de la marquise de Lage. Les
ll[érnofres de Sénar, qui, de l'aveu de M. Ernest Hamel, l'éminent historien de SaintJust et de Robespierre, peuvent être considérés comme exac,ls en ce qui concerne Tallien, disent que ce commissaire de la
Convention à Bordeaux c&lt; avait défendu de
s'intéresser à aucun détenu, sous peine d'arrestation, mais il paraît que celte peine
n'était exécutée qu'à l'égard de ceux qui ne
pouvaient pas payer .... Il écrivait aux deux
comités de salut public et de sùreté générale
el aux .Jacobins que la guilloti~e produirait
en peu de temps quarante millions.
« La Cabarrus avait chez elle un bureau
dans lequel on vendait les grâces et les libertés et où l'on traitait à des prix e:-.cessifs;
pour racheter leur tête, les riches payaient
avec empressement des cent mille livres; l'un
d'eux, ayant eu la faiblesse de s'en vanter,
fut repris le lendemain et guillotiné tout dt.!
suite. 1&gt;

Ce dernier point expliquerait un passage
des A!érnofres du comte de Paroy, inexplicable sans cela. Pendant que &lt;I La Cabarrus &gt;&gt;
était emprisonnée à Paris, son fils était à
Bordeaux, confié aux soins d'un valet de
chambre. Celui-ci, n'ayant plus d'argent pour
payer sa pension dans l'hôtel garni qu'il
habitait avPc lui, eut la pefüée d'en aller
demander à un négociant, « ~I. Legris, très
riche, que l\lme de Fontenay avait samé de
la guillotine ... ayant obtenu sa gràce de Tallien, qui l'avait fait rentrer dans ses biens
moyennant une amende pour les hôpitaux 4 •••• »
Le négociant refusa de prêter les trois
cents francs qu'on venait lui demander pour
payer la pension du fils de sa bienfaitrice. II
est infiniment probable que sa bourse avait
essuyé une trop forte saignée pour les hôpitau..c et qu'il se considérait comme quille
envers le conven lionne! et sa maîtresse. Il ne
le dit pas, car il était dangereux alors d'avoir
la langue trop longue, mais il refusa net.
D'ailleurs, menant grand train, ne se refusant aucun luxe, Tallien et Thérésia avaient
d'incessants besoins d'argent, et ce n'est pas
la modeste indemnité de représentant du
peuple qui pouvait suffire à leurs dépenses :
quant à la fortune de 'l'hérésia, elle avait été
fortement entamée par M. de Fontenay, et,
dans ces temps difficiles, la jeune femme
avait de la peine à percevoir le revenu de cc
&lt;[Ui en était resté.
Le faux ménage passait joyeusement son
temps : on donnait des diners, où, parmi la
misère générale et la disette de toutes subsistances, la chère était exquise, accompagnée des vins les plus renommés du département et de pain blanc, le seul qui fùt dans
Bordeaux et qui était fait exprès pour la
table de Tallien : on l'appelait le pain de~
1·ep1·ésenlants. Le jeune couple ne sortait
r1u'en ,·oiture et les Bordelais ne parlaient
que du &lt;&lt; char de Tallien dans lequel la Caharrus, appelée Dona Thérésia, se faisait
traîner avec son amant dans un pompeux
étalage, courrier devant, courrier derrière :
la Cabarrus était affublée d'un bonnet ronge
sur la tête. Souvent, il allait en voiture découverte, et la Cabarrus, connue pour prostituée, était promenée en déesse, tenant une
pique .d'une main, el mettant l'autre sur
l'épaule du représentant 'fallien j. »
Cette brillante existence est une bien vilaine page dans la vie de Thérésia. La morale
n'est pas son fort. D'ailleurs, elle l'ignore
totalement. Hàtons-nous de montrer cette
jeune dévoyée dans une attitude qui lui sied
mieux que la mascarade morale et extérirure
dont elle donne le honteux spectacle.
C'est aux mémorialistes du temps qu'il

1. C.omle o'.\1.1.o,v11.u:, Alcmoi,-es .sec,·els, 1. Il. p. 11 ::,_
:1. Comte lJE P.111ov, Jlémofres, p. rnt.

reur ti Bordeaux, 1. Il, p- 402). lnclépendarnmenl d,i
cet argent qui fut dil:1p1dé adminùlrativement, il
est hors ,le doute que Tallien ait Lrait,1 directement,
,le gré à gré, avec les malheureux il qui il vendait
la liherlé et la l'ic. disant que c'élail une amen.le pour
les hôpitaux.
Thérésia 11'a pas dèmcn&lt;i ce qu'elle appelle les
« atroces ralomn,cs » portées contre die cl Tallien.
Elle s'est rontenlée d en gémir, de dire que Tallie11
• ,auva la Franr&lt;' au fi thermidor » r1uc • c'est 1111

peu par sa petite main à elle que la guillolinl' a ••&lt;i·
renversée », et finalement, e~le se demande, la pauvn·
femme : « Qu'ai-je donc fait à cc Sénar·1••• n lanl
,,Jle est désolée de ce qu il ail parle de choses qn'ell"
ciit mieux aimé qu'on laissât dans l"oubl1.
Et, au fail, )(me de Chimar n'tlait plus la fomme
&lt;le Bordeaux, non plus que celle du Bire_cloire, el crhribes du passé, qu'on lui jetait pour ainsi dire à la
race, devaient crucllrmenl la faire rnuffrir.
j_ 1/émoires &lt;le ~énar. p. ~OU.

0

:ï. Marquise or. L,cr., SouL•e11irs, p. 162-176.
, i- « Sur les 6.940.1100 francs d'amendes inOigées
par la Co111111ission militaire, 1.000.000 fut attribué
aux sans-&lt;"ulolles el ·l .325.000 fraucs à la conslruclion
d' un hospice qui ne fut jamais commencé : ces fonds
paraissent a~·?fr. été dilapidés.... Il_ fau_l lire à ~l'l
,•gard les ph1hyp1ques de Cambon, 1ausl~re financit'r
de la Convenllon nationnle. » 1A. m. \'mE, /,a 1i·1·-

.., 1:-0 ,..

0

,,

______________________________

Ut

faut demander le récit de ses bien raits.
Écoutons d'abord la duchesse d'Abrantès.
Elle raconte que la baronne de Lavauret avait
été jetée dans les prisons de Bordeaux. Pourquoi? ... Parce qu'elle avait un fils abbé. Ule
attendait avec angoisse le moment de comparaitre devant le commission militaire que
présidait le terrible Lacombe, lorsqu'on lui
donna l'idée, peut-être reut-elle elle-même,

quelques jours après l'annulation du ban
contre son fils 1 •
Voici un autre trait de sa bonté. Celle fois,
ce fut une bonté militante, qui ne se borna
pas à quelques démarches et à quelques sourires influents, mais qui ne laissa pas que de
lui faire courir des risques. Il s'agit encore
d'une marquise. Elle avait poussé le dévouement jusqu'à prendre celle-ci chez elle et l'y

LE SIÈGE DE TouLo:-:.

d'écrire à c1 la femme parfaite, à la femme
incomparable qui fut l'ange libérateur de la
ville de Bordeaux ». 'l'hérésia, qui connaissait, pour les avoir éprouvées elle-même, les
angoisses de la prison, et pour laquelle, en
cette circonstance comme en plusieurs autres,
le beau vers de Virgile semble avoir été fait:
/1111,d ignara mali. miseri,Y .mccurrere disrn,

Thérésia prit aussitôt fait et cause pour la
malheureuse femme et réussit à la faire
mettre en liberté. Mais le bonheur de Mme de
Lavauret était loin d'être complet : son fils,
prêtre non assermenté, était poursuivi. Elle
parla de ses craintes pour lui à celle qui lui
avait déjà fait donner la liberté, peul-être la
vie, et Tbérésia fut heureuse de lui remettre
1. Ducbesse o'Aon,nÈs, Mémnires. 1. 1, p. ':!72-17.4 (Éd. Garnier .

-

ClTOYlfNJV'E

TALI.T'EN

--°'

)[me Tallien, pour prix de ses services, n'au
rait guère recueilli que de l'ingratitude. i\'ous
savons qu'elle ne recueillit pas que cela; mais
il ne faut pas croire l'humanité si mauvaise
et si oublieuse des services rendus. Beaucoup
oublièrent, c'est certain, mais ils avaient
peut-ètre payé Tallien des grâces que Thérésia obtenait de lui sans se douter qu'un marché intervenait après sa démarche : c'est

D'après une estampe du tem ps.

avait cachée sans même que sa propre femme
·de chambre le sùt. Elle la garda ainsi trois
semaines, parait-il, lui portant elle-même
ses repas et tout cc qui lui était nécessaire.
Elle réussit ensuite à mettre sa protégée dans
un asile sûr, où elle put attendre la fin de
la crise. Comment cette bonté fut-elle récompensée?... Oh! mon Dieu, de la façon la
plus simple et la plus ordinaire : par la plus
complète ingratitude!. .. Ah! comme Mme de
Sévigné avait raison en disant que « quand
on est obligé à quelqu'un à un certain point,
il n'l' a que l'ingratitude qui puisse tirer
d'affaire ».
Cette marquise ne fut pas la seule personne qui se crut dégagée, par la conduite
excentrique de Thérésia, de la reconnaissance
qu'elle lui devait pour sa belle conduite envers elle. A en croire le comte d'.1.llonville,

infiniment probable, et Tallien était très capable de cette canaillerie. Il parait aussi que,
lorsqu'elle rencontrait oubli et ingratitude,
îhérésia « ne s'en plaignait point, mais elle
se parait avec bonheur d'un simple médaillon
renfermant des cheveux de toute une famille
qui lui dut la vie el s'en ressouvenait encore' &gt;&gt; .
Il ne faut pas croire que les libertés qu'elle
obtenait, que les têtes qu'elle arrachait à la
dévorante guillotine ne coûtaient à la belle
Thérésia qu'une câlinerie, quelques caresses
ou une gracieuse bouderie à son ami Tallien.
Loin de là; il lui fallut parfois luller, surmonter d'insurmontabl.:S obstacles, mettre
en jeu des influences réfractaires et en mouvement des hommes répugnants. \'oici un
épisode inédit de sa vie de soldat de la cha0

':!. ComleD A1.1.nw11,1.r . .l/é111.sN'l"Pls,l. \'f, p. 11:,.

�fflSTO'RJ.Jl

LA

rité; nous le tenons de M. Aurélien de Vivie,
que le lecteur connaît par les nombreux emprunts que nous avons faits à sa belle /Jisloire de la Te1n1t1· à Borileau:r. M. de
Vivie la tient lui-même du fils du héros de
cet épisode, un vieux conseiller à la Cour de
Bordeaux, mort depuis longtemps, et qui
l'entendit souvent raconter à son père.
« Honoré Louvet, né à Honfleur, âgé de
trente-huit ans, et négociant à Bordeaux,
avait connu à Rouen Mme de Fontenay, dont
il avait fréquenté le salon. Il la retrouva à
Bordeaux, lui fit visite, et reçut d'elle un
excellent et très aimable accueil. Louvet était
homme du monde et homme d'esprit, aimable, d'une séduisante prestance, et était très
répandu dans la haute société bordelaise. Il
était fort lié avec les membres du club de la
.Jeunesse botdelaise I que présidait le digne
cl éminent Ravez, et qui avaient, à l'occasion
de la levée en masse ordonnée par la Convention, organisé une sorte d'insurrection contre
l'assemblée régicide. Grand amateur d'équitation, Louret s'était enrôlé dans la cavalerie
de la garde nationale bordelaise, corps essentiellement aristocratique et qui avait Dudon
fils pour colonel; il passa par tous les grades
et avait été élu chef d'escadron par ses concitoyens à l'époque des événements qui marquèrcn t le séjour très mouvementé des conYentionnels Ysabeau et Baudot, envoyés à Bordeaux
pour soumetlre la ville, et qu'on en expulsa
purement et simplement. Plus tard, quand
flordeaux fut rentré dans la loi, Louvet se
trouva naturellement compromis. Un mandat
d'arrestation fut lancé contre lui : il se
cacha.
&lt;&lt; Un soir, étant en visite chez Thérésia, il
venait de lui raconter les dangers de sa situation
et d'implorer son secours, lorsqu'un officieux 2
Yint annoncer le président du tribu11al révolutionnaire, Je citoyen Lacombe. Thérésia,
sans perdre son sang-froid, fit cacher Louvet
dans un cabinet de toilette et reçut avec la
plus ~randc amabilité le terrible président
qui, dit-on, était fort louc·bé de la gràce et
de la beauté de Aime Tallien. On causa quelques instants de choses indifférentes, puis
Thérésia parla à Lacombe de Louvet, qu'elle
connaissait et dont elle affirmait Je patriotisme, et elle lui demanda d'être indulgent
pour son protégé s'il venait à être arrêté et
conduit à son tribunal. Lacombe répondit que
ce qu'elle lui demandait était bien difficile,
que Louvet s'était soustrait par la fuite à
l'ordre d'arrestation décerné contre lui, et
que, dans une pareille situation, la Commission militaire (c'était le nom légal du tribunal révolutionnaire) ne pouvait se montrer
indulgente. Thérésia insista et employa toutes
les chaLteries de son éloquence féminine pour
convaincre le président.
« Lacombe résista longtemps, mais, séduit
enfin par son interlocutrice qui régnait après
tout sur l'esprit et le cœur de Tallien à qui il

Nous avons tenu à reproduire le récit de
cet épisode tel que nous l'a communiqué
M. de Vivic. Le tempérament de Mme Tallien,
son c::ractère, son énergie s'y détachent à
merveille. On peut voir que, si elle n'était
pas précisément ce qu'on nomme une gaillarde, elle était loin aussi d'être une femmelette, et que, pour faire le bien, elle savait
mener haut la main les hommes les plus farouches, comme ce Lacombe. On voit également qu'elle n'hésitait pas à Stl déranger
pour une œuvre d'humanilé et qu'dle n'avait
poi_nt de cesse qu'elle ne l'eût accomplie.
Mats que de volonté dans cette jolie tête! et
que de cœur dans cet admirable corps de
femme!
,. Celte _fuis, la belle Thérésia ne recueillit pas
d mgralltude : la preuve s'en trouve dans une
lettre qu'elle écrivit, après le 9 thermidor, à
une amie de Bordeaux, Mme Constance Nairac,
cous!ne germaine ~u girondin Ducos. Elle y
exprime sa reconnaissance pour elle et sa famille et aussi pour une offre que lui fait
M. Louvet : elle se dit pénétrée de sa bonté

et ajoute qu'elle se réser\'C de l'en remercier.
Cette lettre confirme, par là mêmr, l'exactitude du récit qui nous a été si aimablement
envoyé de Bordeaux. Elle confirme aussi la
bonté de Thérésia, car nous , vo1ons le nom
fune autre personne qu'ell&lt;; a arrachée à la
prison. « Je n'ai jamais craint de me compromettre pour l'innocence opprimée, dit~lle, ton mari en est la preuve .... »
M. Laurent-Paul Nairac, ancien député à
la Constituante, mari de l'amie de Thérésia,
n'a pas comparu devant le Tribunal révolutionnaire; son· nom ne figure pa5 parmi ceux
des personnes qu'il a jugées; c'est probablement parce que l'influence de Thérésia lui a
évité d'y paraître 3 on ne pouvait, C'll eflct,
être mis en jugement sans la signature de
Tallien.
Il faut observer ici que celle lettre est
écrite au lendemain de sa sortie de prison,
nprès thermidor. La jeune femme n'avait pas
encore la réputation de bonté qui lui a été
faite depuis, et ne songeait encore ni à se
faire cette réputation, ni à la maintenir; c'est
spontanément et tout naturellement qu'elle
dit qu'elle n'a « jamais craint de rn comprometlre pour l'innocence opprimée » et ce
qu'eUe dit là mérite toute confiance. Plus
lard, elle fera toujours le bien, mais son
goût naturel pour le faire se compliquera
d'un goùt non moins naturel pour qu'on le
sache; elle aura à conserver et à augmenter
sa réputation de bonté : la vanité s'en mêlera
un peu, et ce sera tant mieux pour l'humanité, puisqu'elle en fera davantage.
Pendant que nous sommes encore à Bordeaux, et bien que le récit qui va suivre
allonge encore la partie anecdotique de cc
livre, nous ne poul'ons nous dispenser de le
rapporter. C'est le plus connu des épisodes
du règne de la bonté de llfme Tallien à Bordeaux. Villenave, qui élait détenteur des )fémoires inédits du héros de l'histoire, l'a raconté
longuement dans la Bio91·ophiP Nichaud 1 le
comte Dufort de Cheverny en a également
parlé :; enfin, les Mémoires du comte de Paroy
ont arheYé de le faire connailre dans tous
ses détails. II faut le raconter, puisqu'il
est tout à l'honneur de Thérésia.
Le comte de Paroy avait été amené à Bordeaux par les incidents di l'ers de la vie tourmentée de cette époque. Il avait un véritable
talent pour la peinture el la gravure. Ce talent
lui donnait alors de quoi vivre. C'est à lui
également, comme on va le voir, qu'il dut le
salut de son père, emprisonné comme suspect
à la Réole. Ayant entendu dire que ~lme de
Fontenay, qu'il avait connue petite jeune J1llc
à Paris, cb•z Je comte Bertin, se trouvait à
Bordeaux et que Tallien allait soment diner
chez elle6 il eut l'idée d'envoyer une pétition
à la belle Thérésia et d'y joindre une petite
grarnreau lavis qui avait pour titre: L' Amom·
sans-culotte. C'était un amour tenant d'une
main une pique surmontée d'un bonnet phry-

1. C'éL•il le club des libêraux de Bordeaux.
2. C'ét:iit le nom qu'on donnait aux domesliquPs
sous la Rél'olution,
~- On y lJ•ou,·e un autre_'.'i~irac (!ean-Bapliste), parenl probahlcmenl de cclu1-l:1. rnffi ne111·, 50 ans. &lt;p,i

fui accruitt~ le 16 messidor on Il , peu de tPmps aranl
le O ~hcr~1clor .Jl"" con_séc111en1, lorsque Thërésia étai
en pri~on a_ Paris. Son mfü1encc ne fui donc pour rien
dans I acqu11tcmc11l de celu1-lâ.
',, Tome 1.\1. urliclc : Prince.~.,e de f.himny.

;;. llémoirPs, L. Il, p. :i27-32!l.
6. li paraît bien prohahle, pourtant.. c1uc rriércsia
était allée lrnbitcr l'hôtel &lt;lu commissaire clc la Convention, place Dauphine: peut-être se parlageait-ellr
lenlrc l~s rleux habitations.

devait sa situation présente, il ·promit de
sauver la tête de Louvet s'il se constituait
prisonnier.
« Louvet avait tout entendu et remercia
chaleureusement Thérésia.
·
« Toutefois il hésita longtemps. Las enfin
de la vie précaire où le mettait l'obligation
de se tenir caché, il se constitua prisonnier.
cc S(ln procès :s'instruisit el l'affaire fut
appelée. De l'audience mème, oit les débats
avaient été assez vifs, Louvet put envoyer
quelques mots à Mme Tallien : &lt;t Je suis
perdu si rnus m'abandonnez! »
&lt;1 Tbérésia n'hésita pas. Elle se rendit au
tribunal. On délibérait sur le sort de Louvet.
Thérésia entra dans le cabinet de Lacombe et
le fit demander. Le Président répondit que
le tribunal délibérait et qu'il ne pouvait sortir.
&lt;t Thérésia insista. Lacombe vint.
- « Tu n'as pas oublié, je l'espère, ditelle,, la promesse que lu m'as faite pour
Louvet. Dans lous les cas, je viens te la rappeler. Tu m'as promis de le sauver.
- « Mais les faits sont graves, dit Lacombe, cl je ne sais si je pourrai ....
- &lt;C Il ne s'agit pas de cela, dit Thérésia
avec résolution ; tu as promis de le sauver,
sauve-le.
&lt;c Puis, elle ajouta d'un ton plus bas et
d'une rnix stridente :
- &lt;t Je te préviens que ta tête me répond
de la sienne !
&lt;t Elle se retira sur ces paroles menaçantes.
&lt;c Lacombe rentra à l'audience : deux voix
étaient pour la mort, deux pour l'amende :
la voix du président fit pencher la balance et
Louvel fut sauvé. Il eut seulement trois
mois de prison et ,·ingt-cinq mille francs
d'amende. »

gien, et, de l'autre main, un cœur posé sur
un niveau, lequel niveau était placé sur un
au tri.
Cela ne signifiait pas grand'chose, non plus
que la légende naïvement égrillarde placée
sous celte sorte de rébus :
(Juane! l'amour en bonnet se trou,·c sans culollc.
1.a liherl é lui plait, il en l'ait sa marolle.

Mais, tians ces sortes de cl1oses, il ne faut
pas se montrer difficile; l'amabilité de l'intention fait tout.
C'est à la faveur de cc pasteport illustré de
ce rébus, que le comte de Paroy fit parvenir
à Mme de Fontenay une lettre qui la priait
d'intervenir de toute son influence auprès du
représentant Tallien pour obtenir l'élargissement de son père.
le domestique de Mme de Fontenay, autrefois au service de Mme Le Brun, chez laquelle il avait souvent vu venir M. de Paroy,
se chargea de porter la pétition. Une demiheure après, il revenait et disait que sa
maîtresse l'attendait. On pense avec quel
empressement Paroy se rendit chez la jeune
femme. Il trouva le salon rempli d'une foule
de solliciteurs, qui, la plupart, avaient des
pélilions à la main. « Un instant après,
raconte )I. de Paroy, on ouvrit les deux battants de la porte à une jeune darnP. très jolie,
l'êtue très élégamment. Un salut re.spectueux
rut l'hommage de tout le salon; elle y répondit par un gracieux signe de tête et dit :
1&lt; Le citoyen Paroy est-il parmi vous?. .. ll Je
m'avançai ... elle m'invita de passer avec elle
dans son cabinet. ll
Continuons à écouter le comte de Paroy :
il va nous donner un petit croquis du cabinet,
de l'atelier plutôt, de la citoyenne Cabarrus.
Ce croquis aidera à nous former une idée de
ses goùts et de ses occupations en ces temps
de !erreur. Du reste, l'intérieur d'une jolie
femme est, de tout temps, intéressant à
détailler, ue serait-ce que pour satisfaire ce
sentiment d'indiscrète curiosité qui est au
fond de chacun lorsqu'il s'agit de surprendre
les secrets de ses occupations et de sa vie
intime.
t&lt; En entrant dans son cabinet, dit-il, je
me crus dans le boudoir des Muses réunies :
un forte-piano entr'ouvert avec de la musique
sur le pupilre et beaucoup de cahiers de musique sur une chaise, une guitare' sur un
canapé, une harpe dans un coin, le pupitre
à côté et de la musique, un chevalet avec un
1. Therésia la l'endit e n I i 9',, après ~a sortie tic
prisoo , ainsi IJUe le secr étaire dont il est queslion
&lt;1uelqucs lignes plus bas,

tableau commencé, la boite de couleurs à
l'huile, des pinceaux sur une espèce d'escabeau, une table à dessin, portant un petit
pupitre avec une miniature, une boîte anglaise, une palelle d'ivoire et des pinceaux,
un secrétaire, ouvert, rempli de papiers, de
mémoires et de pétitions; une bibliothèque
dont les livres paraissaient en désordre,
comme si on y touchait souvent; enfin un
mélier à broder avec du salin monté. Je lui
dis: cc Vos talents, madame, sont universels,
à en juger par ce que je vois, mais votre
bonté égale les agréments de votre personne. l&gt;
~r. de Paroy ne pouvait la 0atler davantage : c'était, en effet, un de ses traits distinctifs que le désir de briller en tout, d'être
considérée comme une femme supérieure, la
première même de toutes les femmes! Ce
désir, très louable, quand il est contenu
dans de certaines bornes, se changea vite
chez elle en manie, et comme elle n'avait pas
l'étoffe assez solide pour la façon qu'elle
voulut lui donner, sa prétention ne lit que
démasquer une insuffisance passaLiement
vaniteuse. « C'est à cette manie de briller,
dit un journal du temps, qu'il faut s'en
prendre de la médiocrité en tout genre qui
est le partage de Mme Tallien. Elle sait tout
et ne sait rien. Si vous voulez, elle va vous
parler anglais, italien, espagnol; mais, fussiez-vous natif de Londres ou de Naples, je
vous défie de rien comprendre à ce baragouin qu'elle appelle langue anglaise, langue
italienne. Dans un concert, elle est bonne It
tout, elle chante, touche le piano, pince la
harpe; et l'on est étonné, à la fin, de ce
qu'une femme, avec tant de talents, ait
trouvé le secret d'ennuyer tout le monde 2• l&gt;
Poseuse! c'est là un des défauts de Thérésia; poseuse sous la Terreur, elle sera
plus poseuse encore sous le Directoire, cc
qui lui vaudra le malicieux article qu'on
vient de lire; elle en sera enchantée, car que
veut-elle avant tout, cette charmante cabotine de la politique? Faire parler d'elle. Et
elle a dû être bien heureuse toute sa vie, car
il est peu de femmes qui aient lant occupé
les conversations de son temps.
Thérésia remercia M. de Paroy; son aimaLie
compliment lui avait été au cœur. En fait de
compliments, ceux que nous avons mcrités
le moins sont ceux que nous aimons le plus;
et comme les fornmes ne sont pns bâties
autrement que les hommes, du moins quant
à la vanité, la sollise et la petite hypocrisie
usuelle, 'l'hérésia se sentait délicieusement
2. Tableau de P(lris , 18 ventôse an JI' (8 mars li96).

ClTOYENN'E

TJU.Ll'EN

---.

caressée dans son orgueil, qui était de parallre avoir tous les talents qu'elle n'avait
pas. Le compliment du jeune homme lui
donna de la mémoire : elle répondit en souriant : « Je crois me rappeler vous avoir rn
chez M. llertin avec mon père. J'espère que
vous viendrez me voir le plus souvent que
vous pourrez, mais parlons de li. votre père.
Où est-il?... En prison'!... J'espère obtenir
du citoyen Tallien sa sortie; je lui remettrai
moi-même votre pétition et je veux vous
présenter à lui. l)
On a déjà rn de quelle façon impérieuse
avait su parler la citoyenne Cabarrus au
président du tribunal révolutionnaire; on
voit, comme elle le savait, quand elle voulait,
être aimablement accueillante dans son atelier.
M. de Paroy lui exprima sa reconnaissance
avec une profonde émotion. &lt;t En la quittant,
dit-il, j'étais comme un homme émerveillé,
ayant de la peine à ajouter foi à ce qu'il
voyait, et je m'estimai heureux de ne pas
m'en sentir amoureux. » Mais aussi, la jeune
femme lui avait dit de ces choses qui sont
comme des gouttes d'espérance qui vous
tombent sur le cœur, et elle les avait dites
avec tant de grâce, avec un son de voix si
musical, avec des yeux si délicieusement
veloutés, que le pauvre jeune homme voyait
déjà son père en liberté.
II ne l'était cependant pas encore. On le
transféra de la Réole à Bordeaux. C'était
mauvais signe. Mais Tallien, qui s'intéressait
maintenant à )1. de Paroy, parce que Thérésia lui avait présenté son fils, et que celui-ci
gravait leur portrait à tous deux, disait :
Attendez encore, il faut qu'on l'oublie quelque temps pour le sauver. )&gt;
Le temps se passait au milieu d'allernatives de crainte et d'espoir. Un jour, la
citoyenne Cabarrus dit à M. de Paroy : &lt;t Je
suis désolée que votre père n'ait pas pu sortir
de prison avant que Tallien soit obligé de
partir pour Paris, mais je connais un peu
Ysabeau, qui est son collègue ici; je vais
prier à souper une dame avec laquelle il e~t
fort lié, et je l'engagerai à amener Ysabeau
avec elle. Vous pourrez faire connaissance;
il a de l'esprit et est très instruit. l)
Paroy accepta avec reconnaissance. Au
souper, il fut placé à côté de cette dame,
Mme Delpré, qui le présenta à Ysabeau. Il y
avait là quelques autres députés, envoyés en
mission aux Pyrénées, et qui passaient par
Bordeaux. La réunion fut fort gaie et ~lme Delpré si enchantée de la petite fète, qu'elle
invita tous les convives à se retrouver chez
elle à souper, le lendemain.

(A suivre. )

JOSEPH

TURQUAN .

�'------------------------------------ UNE PAGE D'111ST01'/?E

Clichê Neurdein frères.

Li,;s

BLESSÉS DE LA GARDE IMPÉRIALE RENTRANT A PARIS APRÈS LA IJAT,\ILLE DE Moxn11RAIL. -

D'après l'aquarelle de E.-J. DELÉCLUZE. (Musee de Versailles.)

UNE PAGE D'HISTOIRE

La capitulation de Paris
et la déchéance de Napoléon en /8/4
(D'.llP'JfÈS DES DOCUMENTS 1NÉD1TS)
Par Robert FRANCHEVILLE

Au début de 1814, la France était envahie.
Les alliés marchaient sur Paris_ ;xapoléon
voyait, de jour en jour, diminuer son immense prestige : ce n'était plus pour sa seule
gloire qu'il combattait, mais bien pour la
défense de sa capitale menacée, et de son
.trône revendiqué par les Bourbons. Le 20 mars,
il tenta de s'opposer à la jonction des Russes
el des Autrichiens qui devait s·opérer près de
Châlons. Mais le combat d'Arcis-sur-Aube,
où !'Empereur sembla chercher la mort,
dans la mêlée, ·ne put empêcher Schwartzenberg de donner la main à Blücher.
Dès lors, la partie fut perdue : Augereau
d'une part; de l'autre les ducs de Raguse et
de Trévise étaient en pleine déroute. Le
chemin de Paris était ouvert aux alliés. Déjà
l'armée, démoralisée, parlait tout bas de la
chute imminente de son Empereur. Après
quinze années de victoires, l'idole se brisait,
au milieu de la stupeur d'un peuple accoutumé à la voir et à la croire inébranlable.
Les hauts dignitaires, les généraux, les officiers se demandaient avec angoisse comment
allait finir !'Epopée, et s'ils sombreraient,
eux aussi, dans le cataclysme qui allait

engloutir brutalement !'Empereur et l'Empire? ...
Napoléon n'avait plus qu'un seul parti à
prendre : regagner Paris en toute hâte, s'y
enfermer, et s'y défendre jusqu'à la dernière
extrémité. Il partit donc, doublant les
étapes, espérant, par la rapidité de sa marche,
surprendre l'armée ennemie. Mais il était
déjà trop tard. Le 29 mars au petit jour, il
fit _partir à bride abattue son aide de camp
DeJean, pour annoncer son arrivée aux Parisiens. Mais le 50, comme il approchait de sa
capitale, n'ayant plus que vingt kilomètres à
faire, on lui apprit la bataille de la veille et
la capitulation. Il partit aussitot pour Fontainebleau, la mort dans l'âme.
Telle était, en peu de mols, la situation de
la Fran~e à ce mom~nt critique. On sait que
la garmson de Paris opposa aux Alliés une
héroïque résistance. A ce propos, nous avons
eu la bonne fortune de relrouver,à la date du
16 avril 1814, une longue letlre, ou, plutôt,
un journal manuscrit d'un bourgeois de
Paris, enrôlé dans la garde nationale. Il ne
se battit pas, mais, étant un peu badaud,
comme tout bon bourgeois, il trouva le
..., 174 ,..

moyen d'assister quand même au combat.
Dans ces notes curieuses, destinées à renseigner un parent de province, il décrit assez
adroitement la physionomie anxieuse des
rues et des boulevards, le mouvement des
combats qu'il a vus dans la banlieue,et les
racontars plus ou moins extravagants qui ne
manquent jamais de circuler dans les foules
crédules, à toutes les périodes de trouble.
On le voit fort bien griffonnant, sur une table
de corps de garde, ses impressions et celles
de la ville enfiévrée, tandis qu'au loin tonne
sans relâche le canon de l'invasion ....
Prenons au dimanche 27 mars 1814 le
récit des événements. Ce jour-là, le prince
Joseph, _frère ainé de !'Empereur, passa en
revue l'Ecole Polytechnique, un train d'artillerie à pied, avec 150 canons, el la garde
nationale habillée. La garde non babillée,
c1ui faisait son service en tenue civile, ne
parut point dans la rcrne. Les chasseurs et
grenadiers, au nombre de 20.000, défilèrent, musique en tête. NéanmoinsJa cérémonie fut triste : on n'avait aucune nouvelle de l'armée, el nombre de spectateur~
disaient :

__ ~

- Pauvre garde nationale ! . . . Tu ne tourmenta point; il me laissa du centre, ou pas encore. Toute la plaine de Sainl-Oenis, du
bizet, c'est-à-dire sans être habillé, ce qui côté droit du Canal de l'Ourq était couverte
marches que trop bien !. ..
de nos troupes, et de celles ennemies, mais
Le bruit courut dans la soirée qu'une m'a évité bien des corvées. »
Quoique peu fanatique du senice, il n'en l'action n'était pas encore engagée. Je ,·is
forte colonne ennemie était à Meaux et se
dirigeait sur Paris. On ne s·en inquiéta pas était pas moins bon patriote et eût bravement exécuter différentes manœuvres, ce qui me
outre mesure, espérant qu'elle serait battue. fait son devoir comme les autres. «J'étais faisait présumer que l'affaire ne commenceMais le lundi 28, on apprit qu'elle s'avançait hien résolu à aller me battre si j'1• étais con- rait de ce côté qu'à dix ou onze heures. Cc
toujours. Aussitôt, une foule inquiète en- voqué; mais j'eusse acheté un haLit sur-lc- qui eut lieu.
« L'endroit où le feu était le plus vif, c'écombra les abords des portes Saint-Denis el champ aJin de n'être point fusillé si j'étais
tait entre le côté droit de Pantin et le village
Saint-Martin, pour interroger ceux qui arri- pris. l&gt;
vaient par là. C'était une débàcle indescripCependant, on entendait toujours le canon, des Prés-Saint-Gervais, la butte de Romaintible : plusieurs milliers de véhicules chargés mais on était sans nouvelles. M. D... , qui ville et la huile Saint-Chaumont ; toutes les
de meubles, de provisions, d'enfants el brûlait d'en avoir, proposa, vers quatre hau leurs étaient com·ertes de notre artillerie,
d'animaux jetés là, pêle-mêle, dans la htllc heures du matin (le 29), de faire une pa- qui faisait un feu roulant ; nous avions aussi
de fuir, entraient dans Paris, pour y chercher trouille jusqu'à 1a barrière de Pantin, pour des balleries au pied des hauteurs et dans
asile. Des bœufs, des veaux ou des cochons, aller aux renseignements. Mais la garde la plaine. Notre cavalerie et notre infanterie
égarés dans celle cohue, y semaient un bruyant nationale ayant pour unique mission (à part s'étendaient depuis l'étang de Montfaucon
désarroi. De malheureux paysans affolés les cinq premières compagnies) de veiller à la jusque près de Pantin. L'ennemi occupait le
avaient perdu leurs bestiaux ou leur famille, tranquillité publique; on ne voulut pas l'y reste.
et une pauvre mère qui avait juché ses sept autoriser. Enfin, à 6 heures du matin, son
« Je vis plusieurs charges de cavalerie.
enfants sur une charrette n'en trom-a plus capitaine le laissa partir. Il rentra un instant L'ennemi monta trois fois à l'assaut, pendant
que six en arril'ant à Paris.
chez lui, pour embrasser sa mère el sa sœur que j'étais 11,, et fut chargé ù mitraille, avec
Le même jour, une proclamation du prince qui ne s'étaient pas couchées, et aussi pour une perte considérable. Voyant qu'il ne pou.Joseph annonça le départ de !'Impératrice et prendre quelquechose de chaud ....
vait enlever les positions, il se décida à les
fit appel au courage de la garde nationale.
« Je partis donc, dit-il, pour la barrière tourner. Alors, le fort de l'allaque fut derOès lors, chacun se Lint prèt à marcher au Saint-Denis, que je trouvai fermée. Après rière les Prés Saint-Genais, jusqu'à ce que,
avoir fait plusieurs autres barrières, je sortis le combat s'éloignant toujours derrière les
premier signal.
« Nous dinâmes chez M. Perrier-Legrand, avec beaucoup de difficultés par celle de la buttes, je ne vis presque plus rien. Et les
batteries ayant changé de
raconte le journal de M.
direction, on me dit qu'il
D... ; et pendant le diner,
nous commençâmes à enétait prudent de me retirer;
ce que je fis.
tendre le canon. Un monsieur vint nous annoncer
cc Je rentrai dans Paris
que l'on se battait vivement
par la barrière de Belleville,
et j'allai voir ma tante Jacentre Saint-Denis et Panquet, rue du Faubourg-dutin, el que plusieurs maisons d'Aubervilliers étaient
Temple, qui avait passé la
en feu. Cette nouvelle efnuit dans les transes, plusieurs obus élan t tombés
fraya beaucoup ces dames,
qui revinrent de bonne heure
dans le faubourg, et les
et s'occupèrent de cacher
batteries de Ménilmontant,
ce qu'elles avaient de plus
de Saint-Chaumont el du
Père-Lachaise, qu'elle aperpr~cieux. Aussitot après diner, je retournai au corps
cevait de ses fenêtres,n 'ayant
cessé de faire un bruit soude· garde, où l'on ne s'octenu.
cupa que de nouvelles plus
c1 Je rentrai au corps de
contradictoires les unes que
garde, me promettant bien
les autres, s'attendant d'un
d'être relevé et d'aller me
moment à l'antre à être
reposer. Mais je fus cr~elmené au feu. A minuit,
lemen t trompé : à midi, on
on vint nous annoncer que
nous annonça qu'il fallait
l'on battrait le rappel à trois
redoubler! Nous passâmes
heures du matin et que tous
toute la journée dans l'agiles gardes nationaux se tinstation, entendant sans cesse
sent prêts pour cette heure.
le canon du côté de MonLe rappel fut en·effet battu
treuil el de la butte Montdans tout Paris ei l'effroi se
martre, et au milieu des
mit dans la ville. La canonnouvelles les plus différennade continuait toujours. ll
tes. Plusieurs courriers traLe mardi 29, notre bourversaient Paris de temps en
geois était de garde à la
temps en criant :
place Saint-André-des-Arts,
cc Victoire L.. On a
cl il s'estima fort heureux
d'ètre, par cela même, disfait 8 000 prisonniers l Le
L'ORGANISATIOX__DE L.1 -GARDE NATIONALE DE PARIS. - D'après l'aquarelle à'Op12.
roi de Prusse est pris ! Vive
pensé d'aller au feu! &lt;1 J'avais toujours évité d'être
!'Empereur! L'Empereurest
grenadier, et lorsqu'on voulu l me faire chas- Boyauterie, et je m'avançai sur la route de depuis ce matin à l'affaire!. .. Il vient d'arriseur, je représentai ma ~rande taille qui s'y Pantin, un peu plus loin que la petite Villelle, Yer avec 6 000 hommes !. .. On l'attend dans
opposait, de sorte que le capitaine ue me jusqu'à une batterie de canons qui ne ;ouail une heure, a1·ec 20 000 hommes !. .. L'en-

�, - - 111ST0'/{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
UNE PAGE D'111ST01'JfE -

nemi n'a que ;;5 000 hommes! etc... etc.... droite pour aller se concentrer sur la route de lauriers. Il lui fallait à tout prix la paix et le
&lt;( JI y eut, à 5 heures, une aler!e, alfrcuse
Fontainebleau.
' repos que le terrible Empereur n'avait pas
pour tous ceux qui se trouvaient alors dans
&lt;( De )feaux à Paris, dit le manuscrit de
voulu lui donner. On se murmurait tout bas
les rues. Tout le peuple, hommes, femmes, M. D... , la perte de l'ennemi est évaluée à que tant, qu'il serait lt, on n'aurait pas de
enfants, gardes nationaux eux-mèmes, en- 10 ou J3.000 hommes, et dans l'affaire sous répit. Aussi sa déchéance, après la capitulatrainés par le torrent, se précipitèrent depuis Paris, depuis le mardi 29, à /4 heures, jus- tion, fut-elle en quelque sorte une promesse
le boulevard de la porte Saint-Denis, jus- qu'au lendemain, mercredi 50, à 5 heures, de calme et de concorde. On accueillit les
11u 'au pont Saint-Michel, en criant: .
·' onl'estime à 16 ou 17. 000 hommes ; et la alliés, non comme des vainqueurs, mnis bien
&lt;( Voilà l'ennemi!. .. Fermez les bouli-; nôtre à 3 ou /4.000 seulement. Ce que je comme des pacificateurs. Si l'amour-propre
ques 1. .. Aux armes! ...
puis assurer, c'est qu'ayant visité Je champ national souffrit de celte humiliation inac&lt;( Madame Dubreuil,qui était alors dans la
de bataille, je trouvai six à sept corps russes, coutumée, par contre, le sens pratique ne vit
rue aux Ours, n'eut que la force d'accourir contre un français. Jl
là qu'un événement heureux pour tous, qui
chez elle, sur-le-champ, dans une agitation
Aussitôt la capitulation signée, les autori- mettait fin aux chevauchées el aux hécatombes
difficile à dépeindre. Celte terreur panique tés se hâtèrent de quiller Paris. La garde inutiles. Qui veut la fin, veut les moyens: si
fut produite par deux causes :
nationale veilla it l'ordre et à la tranquillité. les alliés furent les bienvenus, c'est qu'ils
&lt;( La première : un officier polonais blessé
On dut calmer l'éffervescence populaire qui apportaient la paix!. ..
rentra dans Paris en disant :
n'acceptait pas la défaite. c1 Les ou1-riers et
M. D.. . qui était fatigué, lui aussi, étant
&lt;( Nous sommes perdus! ... \'oilà l'en- les anciens mili Laires assaillirent les mairies resté de garde pendant quarante-huit heures
nemi!
pour avoir des armes. On leur dit qu'il n'y ·consécutives, décrit la cérémonie en ces ter&lt;( Un garde national qui l'entendit lui Jit :
en avait pas, et l'on sait aujourd'hui qu'on a mes, dont la bienveillance semble aujourd'hui
(( - Yous feriez mieux de crier : Yire trouvé, dans les arsenaux, 59.000 fu~ils. étrange, et presque choquante :
!'Empereur, ou de vous taire !
D'où peut venir celte indigne trahison?...
(( Le jeudi, 31 mars, nous f1'.imes relevés
&lt;( Le Polonais tira · sur le chasseur et lü
Au surplus, nous en sommes bien heureux à midi. Loin de m'en aller repo~er,je courus
manqua. Mais celui-ci ne manqua pas l'offi- aujourd'hui ! »
aussitôt avec Mourcin rnir l'entrée de !'Empeciu!
·
·
... Yoilà le cri du cœur !... Le peuple, reur de nussie et du fioi de Prusse. Elle se
C( La deuxième : un peloton de grenadiers
fatigué par vingt ans de guerres, fit : C( OuI !Il_ fil dans le plus grand ordre. 50.000 hommes
nationaux conduisait une
environ des· troupes im pévingtairie de prisonniers. La
riales d'élite défilèrent sur
foule était telle qu'ils cherle boulevard, depuis la
chèrent à s'échapper. Alors
portP. Saint-Denis jusqu'aux
on tira sur eux. Le peuple,
Champs-Élysées, au milieu
entendant cette fusillade et
d'un peuple immense qui
royant des Russes courir
ne cessait de témoigner son
dans les rues, crut que tout
allégresse et son enthouétait perdu et s'enfuit en
siasme, et de crier : c( Vijetant l'alarme partout. »
vent !'Empereur, les EnneOn voit que cette petite
mis, le Roi de Prusse, les
chronique reproduit fidèleAlliés, les Bourbons !. ..
ment les péripéties de celte
etc... » ce qui me déplaijournée. Cc sont les petits
sait beaucoup ainsi qu'à
côtés de l'histoire, narrés
Mourcin, puisqu'on n'était
familièrement à un ami,
encore rien moins que sûr
mais ils nous révèlent,
des intentions de Leurs Mamieux que les récits offijestés. D'ailleurs, comme
ciels, l'état d'àme de Paris
nous savions que les Anglais
anxieux. Le bruit de la caentraient pour beaucoup
nonnade ne cessa que vers
dans la conduite des puiscinq heures du soir. Les
sances alliées,
uns disaient qu'on arait ca« 1'imeo Britam1os et dona (epitulé, les autres croyaient
( rentes! .. .
à une simple trê1·e, d'autres enfin assuraient que
• c1 ... Mais depuis, la conl'ennemi, repoussé, 1·oulait
duite des souverains vainpasser l'eau à Bercy et tenqueurs a été telle, qu'elle
ter une nouvelle attaque au
force tout le monde à une
sud de Paris par les baradmiration générale. Simrières d'lvn, de Fontaineplicité, bonté, politesse,
bleau et du ·Maine. En effet,
cgards pour les Français,
les portes de ces barrières
éloges continuels de notre
furent renforcées; plusieurs
bravoure et de notre coubatteries d'artillerie allèrent
rage, réponses pleines d'aprendre position sur la
mabilité, grandeur d'âme,
route de FontaineblE:au.
magnanimité, ils n'ont rien
L ' .\HL:-ITE DES NOU\'EL,LES, DEVA:-ST LES PAXORAllAS ET LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.
Toute la soirée, on demeura
négligé de ce qui peut leur
D'après l'aquarelle d 'Qp1z.
dans · l'incertitude ; vers
concilier l'amour et l'es lime
Pantin, le canon tonnait endes Français, et l'on peut
core, par intervalles. Ce n•~st qu'à minuit loul co111me le bon bourgeois qui écrivait ces dire que, si cette conduite est bien-politique,
seulement qu'on apprit la capitulation, grâce lignes. La France était saturée de gloire ; elle elle n'en est pas moins pleine de vertu.
au passage des troupes qui é1•acuaient la rive demandait grâce, écrasée sous le poids de ses
(C Alexandre a une figure aimable et gra-

cieuse : il est bien fait, bel homme, seulement un peu trop gros, spirituel et bon ; il
joint à cela un courage intrépide et l'amour
de tous ses peuples. Entre autres mots pleins
de grâce qu'il dit aux Français, on cite ceuxci : le jour de son entrée, une jeune femme
bien légère lui dit :
c1 Sire, nous vous attendions depuis
longtemps ! ...
c1 - J'aurais désiré venir plus tôt, répondit-il. Si j'ai tant tardé, n'en accusez que la
bravoure française 1
&lt;( Une autre dame lui présenta une pétition
pour lui demander l'exemption des impôts
qu'il mettrait en France.
c1 - Le bon accueil que les Parisiens m'on L
fait, dit-il, en est la quittance.
&lt;( - Je ne suis pas étonné, dit-il aussi, que
les rois de France abusent de leur pouvoir.
Les Français les gâtent trop I Qu 'on est heureux de commander à de pareils peuples !...
&lt;( C'est la garde nationale qui fait le service
auprès de sa personne, dans ses appartements. La garde russe bivouaque dans la rue,
autour de son hôtel. Il était d'abord logé
chez M. de Talleyrand, mais depuis plusieurs
jours, il est à l'Elysée-Bourbon.
C( Le duc Constantin, son frère, ressemble à !'Empereur, mais en laid. Il a les cheveux presque roux, la figure rogue, et l'œil
méchant. Je l'ai vu plusieurs fois et toujours
en colère. Il paraît qu'il adore son frère.
« Le roi de Prusse est grand, mince sans
être maigre : un air de bonté est sur toute sa
figure, qui n'est pas, d'ailleurs, très expressive.
« L'Empereur d'Autriche est sec et maigre, grand, mais courbé sur son cheval, la
poitrine étroite, rn tenan L mal, une figure
longue, maigre et insignifiante, quoique avec
des traits assez forts.
«Le Comte d'Artois (') est bien. Il est encore très vert ; il a de fort belles dents, il se
tient bien à cheval, a bonne tournure, l'œil
vif, le teint animé, un air chevaleresque,
bon, et loyal; il est aussi fort aimable. l&gt;
Il est facile de s'apercevoir que l'auteur
de la lettre est un royaliste convaincu et un
ami de la paix. Peut-être a-t-il, pour les
besoins de sa cause, exagéré quelque peu
l'enthousiasme de la foule, mais, en somme,
il dit la vérité !
... Le lendemain, 1er avril, il va l'isiter le
champ de bataille avec son ami Mourcin.
Suivons-le dans ms curieuses pérégrinations :
(l ... Nous traversâmes, dit-il, tout le village de Belleville, qui était entièrement
ravagé et dont les malheureux habitants
achevaient d'emporter ce qui avait échappé
au pillage. Au bout du village et dans la rue
du Pré-Saint-Gervais, nous nous trouvâmes
presque seuls au milieu de Cosaques qui
s'étaient logés dans les maisons et qui gardaient leurs bagages. Quand nous fûmes à
la dernière maison de Belleville, nous trouvâmes la concierge, qui nous avertit de ne
pas trop nous avancer, cela n'étant pas
1. Plus lard, Charles X.
VI. -

HisTORJA, -

prudent. Nous allâmes, tant que nous vîmes
des bourgeois épars çà et là. Enfin, ennuyés
de revenir vingt fois sur nos pas et de ne point

à ne pas aller plus avant, disant que cela
n'était pas sûr, que Pantin était infesté de
pillards, qu'il n'y restait plus que huit habi-

L'ENTRÉE DES ALLIÉS DANS PARIS PAR LA PORTE SAINT-MARTIN, LE 31 MARS 18q.

Gravure de

LEVA CHEZ,

d'après le dessin de

parcourir une ligne fixe, nous fimes un appel
pour réunir tous ceux qui voudraient, comme
nous, parcourir les buttes jusqu'au bas du
bois de Romainville, descendre derrière Je
Pré-Saint-Gervais, traverser la grand'route,
sous Pantin, et rentrer à Paris par le
canal de ]'Ourcq. Notre petite troupe se grossit jusqu'à vingt ou trente personnes. De
temps en temps nous voyions passer deux ou
trois Cosaques isolés, mais ils ne nous dirent
rien.
c1 Le village ilu Pré-Saint-Gervais étant
rempli de Cosaques, dont les chants se faisaient entendre de loin, nous résolûmes de
ne point le traverser et de tourner autour ;
mais, en approchant de ce village, une partie
de la troupe, intimidée par leurs hurlements
bachiques, retourna sm· ses pas; et le reste
continua à examiner le champ de bataille,
couvert de débris d'armes, de chevaux, de
cadavres, et à visiter les positions. J'étais
surtout curieux d'examiner le terrain où
j'avais vu combattre l'avant-veille.
c1 Nous avions à peine dépassé le village
du Pré-Saint-G.ervaîs, qu'un homme arriva,
en nous disant que les Cosaques tuaient dans
le bois de Romainville tous ceux qu'ils •rencontraient seuls, et qu'ils les dépouillaient.
Nous entendîmes en effet plusieurs coups de
fusil. Comme notre dessein n'était pas d'y
entrer, nous continuâmes notre marche vers
Pantin, mais une autre partie de la troupe
en fut effrayée, et tourna bride.
cc Nous nous dirigions sur Pantin, lorsqu'un habitant de ce village nous engagea

PÊ CHEUX.

tants, qui tremblaient de peur. A ces mots,
le reste de la bande s'enfuit, et nous eûmes
bien de la peine à en retenir deux avec
nous!
. « Nous traversâmes alors la ruelle de
Pantin qui coupe la grand'rue du Pré-SaintGervais et va rejoindre la route de Pantin en
descendant vers Paris. A peine étions-nous
engagés dans cette ruelle, que nous vîmes
déboucher de l'autre côté une douzaine
de Cosaques, qui, heureusement, ne nous
firent rien. Nous suivîmes le chemin qui
bordait leur camp, et nous arrivâmes sans.
encombre à la grand'route. Là, nous fûmes
en toute sûreté, au milieu d'un camp de
troupes russes de toute espèce : nous le
parcourûmes dans tous les sens et arrivâmes sans accident à la ville et très contents
de noir~ expédition. l&gt;
L'odyssée, drôlement contée, serait comique si elle n'était pas accomplie au milieu
des ruines fumantes et des cadavres encore
pantelants. Ce bourgeois, âme peu sensible,
ne vers(;! aucun pleur sur ce carnage, et décrit
allègrement cette promenade funèbre, comme
une simple visite au Jardin des Plantes. C'est
avant tout un curieux qui veut tout voir et
tout savoir, pour que l'ami de province auquel il écrit soit émerveillé de le voir si bien
renseigné.... Et il note mille observa Lions
instructives sur les mœurs des alliés.
(l Ils tiennent de la brute, en ce qu'ils
n'écoutent que leurs premières idées et leurs
passions. Lors,iu 'ils ont bien à boire et à
manger, ils sont fort doux et sociables ;

Fasc.44.
12

�..-

111STOR,.1.ll

passé cela, ils sont féroces et méchanls. Ils
sont toujours pillards. La troupe régulière
est plus policée. La troupe allemande est

eux,. présidés par M. de Talleyrand, homme
à double face qui avait eu l'esprit de se faire
arrêter à la barrière, afin de paraitre rester à

BIYOUAC DES TROl'PES RUSSES AUX CHAMPS~ÉL YSEES.

bonne par nature et par caractère. Le régiment le plus cruel et le plus terrible est celui
des hussards rouges de Russie. Nous exaruinàmes leur costume, leur tournure, leurs
manières, leur cuisine, qui nous fournirent
des détails fort intéressants.

Les 2, 5 et 4 avril, nous visitâmes les
camps des Champs-Elysées, de !'École Militaire et de )lontrouge. Nous vîmes plusieurs
fois l'Empereur de Russie, tant à ses croi-

sées que dans ses promenades. Il sort accompagné seulement de deux ou trois seigneurs
russes, et, le plus souvent, de quelques
jeunes gens à cheval, et entouré d'une foule
immense de peuple. Comme on lui reprochait
de trop s'exposer :
{&lt; Je sais, dit-il, que, parmi les Français, il n'y a pas d'assassins! ...
« Le roi de Prusse et son fils, le prince
Guillaume, allèrent un matin, en simples
particuliers, dans l'Église de l'Oratoire. Le
ministre, qui aperçut deux étrangers, vint à
leur rencontre, et, les reconnaissant, voulut

leur faire apporter des fauteuils. Mais le roi
le remercia et s'assit sur un banc de bois,
avec son fils. Après le service, ils prirent

leurs chapeaux et s'en furent à pied. Quelle
simplicité!. .. J&gt;
M. D... qui était décidément un esprit
acri[, aborde ensuite les questions politiques
et raconté comment s'e bt la déchéance de
Napoléon, &lt;t prononcée par ces mêmes êtres
qui, pendant quatorze ans, ont été cause de
nos malheurs par leur làcheté, leur faiblesse,

et surtout leurs viles adulations ! )J
cc Le jour de la capi1ulation, quelques
sénateurs; plus hardis et qui avaient· toujours
tté du parti de l'opposition, se réunirent entre

Paris par force. Ils délibérèrent sur ce qu'il
convenait de faire, et se rendirent de suite
chez M. deChabrol,préfet; ils lui dirent qu'il
n'y avait pas un instant à perdre, qu'il fallait
lever le masque, et se déclarèrent en faveur
des Bourbons. M. de Chabrol hésitant, ils
s'assemblèrent le lendemain. 51 mars, après
avoir fait ouvrir les portes du Sénat dont on
avait emporté les clefs, et nommèrent une
commission provisoire de cinq membres
pour motiver la déchéance de Napoléon.
« Ce rapport fait, ils prononcèrent cette
fameuse déchéance, qui aurait dù être faiLe
deux ou trois ans plus lôl, sans le secours de
!'Etranger.lis nommèrent ensuite un ~ouvernement provisoire sur l'invitation de !'Empereur de Russie, qui les engagea 3. se donner
une constitution et 3. choisir le genre de
gouvernement qu'ils voudraient. Ils rappelèrent Louis XVIII au trône et firent une
constitution qui les rendit encore plus méprisables qu'ils ne l'avaient jamais été. On
pouvait jadis excuser leurs flatteries en les
regardant comme forcées, et auJourd'hui que
les hommes sont libres de leurs opinions, ils
profitent de cette liberté pour se donner, au
détriment de l'Elat, des charges beaucoup
plus belles que celles qu'ils possédaient, et
de se les donner héréditairement, eux qui ne
les possédaient qu'à vie, et qui, sous un
changement de gouvernement, de\·aient s'attendre à èlrependus. D'autres devaient s'élever dans l'opinion publique, et prouver que,
lorsqu'ils n'étaient pas contraints, ils étaient
dignes de leur rang; mais non t ils. ont la
bassesse de s'approprier, 3. eux seuls, les
immenses revenus du Sénat, et ceux qui partageront avec eux le siège curule n'auront rien.

a M. le comte d'Artois, dans sa réponse au
Sénat, a passé sous silence ce qui concerne le
traitement et l'hérédité, de sorte que l'on
espP.re que ces articles seront supprimés. On
travaille, dit-on, à une nouvelle constitution.
Il a parlé froidement aux sénateurs et a dit
au Corps Législatif des choses très natteuses. &gt;&gt;
Le journal raconte ensuite la cérémonie
religieuse qui eut lieu le jour de Pâques sur
la place Louis XV. Une messe solennelle fut
dite sur un immense autel, en présence des
souverains et de toute l'armée. Les maréchaux
de France eurent l'honneur de baiser le
crucifix les premiers, par une courtoisie des
ninqueurs. Puis l'Empereur de Russie embrassa le maréchal Ney. 8ingulier spectacle
que celui de ces adversaires frateruisant publiquement, tandis que Napoléon déchu prenait
le chemin de l'exil 1. .. Une grande revue
termina cette solennilé.
&lt;t Les Russes sont fort embrasseurS-, ajoute
M. D... ; ce qui est fort singulier, c'est que
l'Empereur lui-même ne peut se dispenser
d'embrasser un serf, lorsque celui-ci lui
présente un çeuf, ou seulement lorsqu'il lui
en témoigne le désir.
CL •• La police est fort bien faite à Paris
par la garde nationale, conjointement' aŒc
les troupes russes. Les soldats impériaux sont
doux et sociables, du reste lourds et presque
sans jugement. Ce sont de vraies machines
que l'on mène avec une sévérité excessiye: .
il est curieux de voir un régiment d'hommes
de six pieds et très robustes obéir aveuglément à nn enfant de quatorze ou quinze
ans parce que c'est le fils de leur podestal.
JI n'entre point dans la tête d'un Russe qu'il
puisse jamais devenir officier : il n'y en a
presque pas d'exemple. L'Empereur en nomma un à l'affaire de Paris pour avoir fait
prisonnier un général. Encore sa\'ait-il lire Pl
chiffrer, servait-il depuis dix ans, et avait-il
mérité la croix, par sa bravoure. Presque tous
les soldats de la garde sont décorés d'une
médaille d'argent; on pourrait regarder cela
comme une amulette ou une relique : c'est
une médaille en actions de grâce à la Providence, pour la campagne de 1812. Tous ceux
qui sont entrés à Paris en auront pour ce fait
d'armes, ceux seulement de la garde et ceux
qui se sont battus. Cardans les trois premiers
jours, nous avons vu défiler, par la rue SaintJacques, la rue de la Harpe, le pont d'Austerlitz
et la rue du Bac, plus de -150,000 hommes
qui 3e dirigeaient sur Orléans et Fontainebleau.
c&lt; Le mardi 12 avril,
l'entrée du comte
d'Arlois a été une fêle universelle. C'est alors
qu'il convint réellementd'e.xpriruer son enthousiasme et sts sentiments. Au mOins nous
avons urr chef de la famille royale! ... Le gouvernement provisoire lui a été déféré aussitôt
son arrivée.
« Le 15et le 14, j'ai été de garde au PontN.euL Les Russes couchenl sur le pavé, sans
paille, la tête sur leurs sacs. Pour nous, nous
occupons le corps de garde où nous avons un
lit de planches .
« Le-15,entréedel'Empereurd'Autriche. »
Suivent quelques mots sur les transes

�H1STO'J{1.Jl

----------------------------------··

mortelles éprouvées par une bonne dame
dont le fils aîné, polytechnicien improvisé
canonnier, s'était battu courageusement sous
les murs de Paris. La lettre raconte ensuite
un incident de la capitulation:
« M. le duc de Raguse avait capitulé, pour
lui et son cor.ps d'armée, à 4 heures après
midi : il devait se retirer avec armes el
bagages, pour que la ville pût capituler aussi:
mais à deux heures du matin les maires
n'étaient pas encore à Bondy où était l'Empereur de Russie. Il les reçut d'abord assez
·vivement, leur faisant de grands reproches de
leur négligence et de ce que, par leur retard,
ils avaient compromis le salut de Paris ; mais
ensuite il leur parla avec sa bonté ordinaire:
il leur dit qu'il avait été obligé, pour retenir
ses soldats, de leur faire de grandes distributions d'eau-de-vie, et de les faire danser, - ce
qu'ils aiment beaucoup. »
Arrivons maintenant à la partie la plus
curieuse de ce journal, qui vient d'évoquer
une grande page d'histoire d'une façon si
familière et si bon enfant. M. D... , ayant fini
de raconter ce qu'il a vu, pense qu'il faut
conclure; et comme il a du style et de la
jugeolte, il n'hésite pas à risquer un petit
essai sur la situation générale du pays et de
son empereur. Et ce qui donne à cette appréciation toute personnelle un intérêt énorme,
c'est que, vraisemblablement, toute la classe
moyenne avait une opinion identique. Une
lettre intime est, par cela même, sincère:
elle ne peut que fournir la note exacte d'une
époque, n'ayant, en somme, aucun intérêt à
falsifier !'Histoire.
Voici les idées qu'exprime la lettre, au
sujet de Napoléon :
« Aujourd'hui que Napoléon est à bas,
ceux même qui ont été les plus vils auprès
de lui sont les.premiers à le déchirer. Je hais
celle sorte d'injustice, résultat de la haine ou
de la passion qui fait voir tout ce qu'un
homme a fait de mal, sans examiner ce qu'il
a fait de bien ; qui donne à ces actions un
motif beaucoup p,lus odieux que celui qui le
fait agir. Sans doute, je me réjouis avec toute
la France de ne plus l'avoir à notre tête.
Moscou ni Dresde n'ont pu le corriger de
son ambition (encore n'est-on pas certain
qu'il ait pu faire la paix); et sans ajouter
tant d'autres calomnies sur son compte, il
suffisait qu'il fùt ambitieux et conquérant
pour faire le malheur de ses peuples. Il faut
aussi que la prospérité el les lâches flagorneries de ses ministres lui aient fait perdre
la tête et l'aient privé de jugement, en ne lui
laissant que le dérèglement d'une ambition
sans mesure. }lais je ne puis supporter qu'on

dise de lui qu'il aimait le sang, qu'il se gorgeait de sang, qu'il faisait massacrer des
milliers d'hommes par plaisir, qu'il a tout
corrompu et tout détruit, qu'il n'a fait que
du mal, que des sottises, etc ...
&lt;&lt; Sans doute, la somme du mal qu'il nous
a fait est mille fois au-dessus du bien, mais
elle ne vient pas de cruauté. L'effet est le
même, mais le motif moins odieux. S'il avait
ressemblé à Tibère ou à Néron, comme on le
dit aujourd'hui, il n'aurait pas régné en
France; et dans tout le cours de son règne,
il ne s'est pas trouvé un homme qui crût
avoir des raisons suffisantes pour l'assassiner l
Peut-on oublier qu'il mit fin à nos guerres
civiles et sut concilier avec adresse les différents partis? Il ramena l'ordre et la tranquillité, fit respecter et rétablir la religion presque
anéantie dans la Révolution. li mit sur pied
les écoles et les collèges qui, loin de détruire
l'éducation, permettaient à un pauvre de recevoir, pour 60 francs par an, la meilleure
imtruction. Sans parler de toutes les écoles
primaires et de tous ces établissements gratuits, il fit refleurir les sciences et les arts,
encouragea toutes sortes de talents et d'industries, remit les lois en vigueur, en créa de
nouvelles, porta ses grandes vues sur toutes
les branches de l'administration, de sorte que
l'Etat n'éprouvait plus la moindre dilapidation; il s'illustra par de nombreux monuments, tant d'utilité que de luxe, fit ouvrir
les plus belles routes et les plus beaux
canaux à travers les rochers, les montagnes
et les marais ; plus fameux encore par ses
victoires etses conquêtes, il commença d'abord
par préserver le sol français de toute invasion
ennemie et sauva la France par la défaite de
~lelas ; bientôt, songeant à raffermir sa puissance et la nôtre, iI porta l:t guerre chez
l'étranger, et fit repentir les souverains de
n'avoir point soutenu la cause des rois, vengea ainsi la France des maux qu'ils avaient
allirés sur elle, etc... n
Cette longue et élogieuse &lt;&lt; tartine », qu
n'en finit plus, ressemble singulièrement à un
article de dictionnaire, ou à quelque résumé
de manuel à l'usage du baccalauréat .... Fort
heureusement pour l'auteur, aucun ouvrage
classique ou autre ne relatait, à cette époque,
les bitnfaits de Napoléon, sans quoi on eût
pu croire que M. D... y avait tout bonnement
copié le passage relatif à ce grand homme,
dans le but perfide d'éblouir le provincia
auquel il écrivait .... li continue sur un ton
un peu moins didactique :
&lt;&lt; Je sais qu'il est impossible de lui pardonner l'affaire d'Espagne, celle des gardes
d'honneur et son ambition . Aussi était-ce,

en résultat, un malheur pour la France que
d'être gouvernée par lui, tandis qu'elle n'aurait jamais eu de meilleur souverain s'il
eût été sage. Aujourd'hui qu'il a tout perdu,
on l'accuse de lâcheté parce qu'il ne s'est pas
tué. Lui, lâche?... Il a toujours été au poste
le plus périlleux, et des milliers de soldais
ont été moissonnés à ses côtés; il y a souvent
plusde courage à ne pas mourir, et peut-être,
prévoit-il qu'il pourra encore jouer un rôle
important. On le dit fort malade. JP, voudrais
pour notre tranquillité, qu'il mourût; j'en
serais fâché pour la gloire des empereurs.
&lt;! li se portait très bien il y a cinq jours;
il supporta sa déchéance avec beaucoup de
sérénité:
- « Je m'en f... ! dit-il. Je ne suis qu'un
soldat!. .. J'aurai assez d'un louis par jour!. ..
r&lt; Ce dont il fut le plus alfecté, c'est d'ètre
abandonné de ceux qu'il croyait lui être trè~
attachés. Les soldats de sa vieille garde lui
ont été plus fidèles. C'était à qui le suivrait
dans son exil; il est toujours à Fontainebleau.
&lt;&lt; Je me suis bien trompé, a-t-il dit, en
recevant sa déposition; je croyais agir pour
la prospérité de la France, et je n'ai fait que
son malheur 1...
11 L'histoire d'Allemagne offre plusieurs
exemples de souverains dépo~és, qui ont vécu
ensuite comme simples particuliers, notamment Othon IV et Wenceslas. L'accusation du
pillage de Paris el d'a,oir voulu faire sautrr
la poudrière, ainsi que beaucoup d'autres
non moins odieuses, ne sont point avéréfs,
il s'en faut de beaucoup. Néanmoins, nous
en voici débarrassés, Dieu soit loué! Le sénatus-consulte du 2 avril lui a fait plus de mal
que toutes les armées alliées; il aurait
peut-être fini par les battre pour notre
malheur! ... »
Ici prend fin Je manuscrit de M. D.... C'est
en somme une véritable chronique, pleine de
détails intéressants, qui fait revivre cette
page d'histoire beaucoup mieux qu'un banal
compte rendu. Et ce qui en fait le principal
mérite, c'est la franchise et la simplicité. Si
le document passe à la postérité, c'est par
surprise; l'auteur n'arnit certainement pas
envisagé cette éventualité improbable, et c'est
pourquoi il a dit tout ce qu'il pensait.. .. Sans
quoi, il n'eût pas mis la même sincérité
carrée dans ses opinions personnelles, de peur
de se compromettre. Ce n'est qu'en pénétrant
l'intimité des vieux mémoires et des lettres
familières, qu'on peut évoquer la vraie physionomie d'une époque écoulée. C'est là, et
non dans le bref récit des batailles, que résident réellement l'intérêt et l'enseignement de
l' Histoire.
ROBERT

FRANCHEVILLE

Henry R\"IUJON, de l'Académie française.
dJ,:&gt;

Deux

r

La gloire est jolie femme. Les historiens,
redresseurs de torts, commettent volontiers
l'erreur de lui faire un bout de morale.
&lt;r Ab l que vous avez donc tort de ne point
aimer cet artiste, cet écrivain, ce soldat!
(Chacun cite un nom, au gré de ses préférences.) Cet homme-là était éperdument
amoureux de vous. Nul n'a mieux mérité
votre faveur. Il valait cent fois tel ou tel que
vous comblez de sourires. )J La grande capricieuse écoute poliment. Quand le sermonneur a fini de prêcher, elle répond ceci :
&lt;&lt; Tout ce que vous me dites de votre ami
est la vérité même. Mais que voulez-vous? il
ne me plaît pas. »
Elle aura toujours, celle Célimène, pour
justifier ses caprices, des raisons auxquelles
la raison ne comprend rien. A vrai dire, elle
n'en a qu'une seule: &lt;&lt; Je suis incapable
d'aimer par devoir. )J Tous les raisonnements
du monde viennent se briser contre un cœur
fermé. C'est infiniment triste, et d'une ré1·oltante injustice. Hélas! il en sera ainsi tant
que les philosophes n'auront pas trouvé le
moien de discipliner la femme et la gloire et
de créer le droit à l'amour.
Parmi les âmes en peine que cette coquette
s'obstine à dédaigner, il en est une, forte
entre toutes et haute à l'égal des plus hautes.
Les plus riches exemplaires d'humanité se
sont ,·us au seizième siècle, sur ces deux lerroirs de fécondité, l'Italie el la France. Le
génie, la vertu et le crime s'épanouirPnt alors
en fleurs prodigieuses. Notre Rabelais, docile
comme un écrivain public à la voix du siècle, sait bien ce qu'il fait en donnant à ses
héros des slal ures gigantesques; la mesquine anatomie de l'animal humain ne suffit
pas à la volonté de Pantagruel, non plus que
l'ordinaire intelligence à sa soif de curiosité.
Les champs de bataille, les ateliers, les académies, tous les domaines de la force et de
l'esprit se peuplèrent de géants. Il y eut, en
ce temps-là, sur la planète, un passage de
surhommes. A cette époque de miracle, qut:1qu'un de chez nous, un Français de vieille
souche, a résumé en lui les diverses manières
par lesquelles l'être humain peut se dépasser.
li a tout connu, celui-là, !out goùté, tout
aimé, tout servi. Dieu, d'abord. C'était pour
les âmes d'alors le besoin et le devoir premiers. Comment servir Dieu et le prier?
deux foules s'égorgèrent pour l'inquiétude de
ce problème. Des scélérals se firent miliciens
du ciel. Cependant, au milieu des tueries,
quelque chose d'exquis s'ébauchait, la souveraineté de l'humanisme. L'art était partout ; des saints maniaient le pinceau et les
capitaines faisaient des vers. Théologien, lati-

niste, artiste, musicien, orateur, poète, soldat surtout, fou de la guerre, héros constamment, héros quand même, héros toujours,
tel fut Agrippa d'Aubigné.
Il a été tout cela et magnifiquement. Quel
poème que cett~ existence enragée! Tout
l'humain s'y trouve exprimé au suprême.
Des mille aspects de la vertu, il en est un
dont le rayonnement obscurcit les autres : le
monde respPcte, entre tous, les mortels qui
ont méprisé la mort. D'Aubigné dansait à
dix ans devant le bûcher; le péril lui était
volupté. Il fut soldat avec ivresse et gaspilla son sang. L'histoire s'amuse des heureux qui ont su violer la fortune. Si son ironie leur pardonne, sa conscience appartient
aux cœurs fidèles; elle garde le plus pur de
son hommage pour ceux qui n'ont pas
changé. A quatre-vingts ans, d'Aubigné, en
son exil genevois, survivant à des haines
étrintes, cuirassé da ses vieilles colères, restait raidi dans sa foi ; son siècle avait couru
sans qu'il bougeât. Nous aimons encore qu'un
esprit guerrier se soit plu aux choses de la
paix ; ce rude porteur d'épée a joué du
théorbe el de la plume, il a chanté toute la
fête de la vie. Ce reitre méditait. Ce huguenot grondeur fit des poèmes d'amour; ce
ronsardisant, des épopées bibliques. Des facultés de génie autour d'une conscience imprenable, un rocher où poussaient des fleurs,

AGRIPPA D'AUBIGNÉ.

D'après un tab~au du temps.

voilà cette âme. En faut-il plus pour mériter
d'épouser la gloire?
Elle n'a pas voulu de cet amant.

Que les contemporains de d'Aubigné aient
méconnu en lui le poète et le penseur, tous
les manuels d'histoire littéraire expliquent
cela le mieux du monde. Son génie d'écrivain s'avisa d'apparaître, costumé aux vieilles
modes, avec des mots et des sentiments désappris, devant une France que Malherbe
avait habituée aux politesses du style el
Henri IV aux joies de la paix. Ce revenant
choisissait mal son heure pour remuer des
haines anciennes, pour parler des martyrs
à des politiques, et de la Bible à des ciseleurs de madrigaux, Pt de fidélité à des ralliés, et de rancunes à des oublieux. Ce lyrisme épique éclata comme une bombarde
importune au sein d'une rnciété pacifiée. Et
puis, pour dire l'héroïsme et donner son
verbe au sublime, une voix s'éleva aussitôt,
plus jeune et plus forte, qui couvrit ce hrui t
d'autrefois; et ce fut la voix de Corneille.
Tout le dix-septième siècle ignora tranquillement le poète des Tragiques et le conteur de
!'Histoire universelle. Imagine-t-on cet écho
de barbarie sous les quinconces de Versailles?
Une épaisse dalle funéraire s'abattit sur la
mémoire de d'Aubigné et son nom même
n'évoqua plus rien. Lorsque sa pelite-fille,
Mme de ~laintenon, devint quasi-reine, elle fit
peu pour ce grand-père incommode. C'était
un spectre maussade au chevet d'une chanoinesse galante que ce huguenot aux gestes de
prophète. La renommée de d'Aubigné sombra pour longtemps.
li a fallu, après deux siècles, la belle ferveur d'un Sainte-Beuve pour qu"on allât regarder au fond de la tombe de ce grand
mort. Les romantiques s'aperçurent que la
France de Charles IX et d'Henri III avait failli
avoir son Dante. Était-ce enfin l'heure de la
justice'!
Certes, d'Aubigné est aujourd'hui profondément respecté. Mais voyons! nous sommes
entre nous et il est vilain de mentir. Le lisezrnus? Je veux dire, le pratiqurz-vous assidûment, comme vous faites de Uontaigoe ou
de Ronsard. N'avez-vous pas cru lui payer
votre dette d'admiration, très suffisamment,
en pénétrant, une fois pour toutes, dans la
brousse épaisse de son génie? Aussi bien les
authologies sont là pour servir votre paresse;
c'est besogne d'érudits d'extraire les lumières
de ce chaos. Y aller 1·oir vous-même, avouez
que vous ne le faites pas souvent. Après tout,
je me demande de quel droit je me permets
de dire ainsi le confiteor des autres. Parlez
pour vous, me dira-t-on I Mon Dieu, si j'ose
me citer, j'ai achevé-mes humanités dans les
cafés que hantaient les derniers romantiques.
Les maitres de ma jeunesse savaient de d'Au-

�fiSTO'/t1.ll -------------------------------------------bigné des vers sublimes, de grands Yer~
larges où pas~ait un vent d'éternité. Ils les
disaient volontiers, mais c'étaient toujours
les mêmes qui revenaient à leur sou,enir. Et
j'avais ainsi la sensation d'épaves superbes
arrachées à un illustre naurrage. J'ai eu le
zèlt&gt; d'en connaitre plus. L'édition critique de
d'Aubigné se publiait précisément alors chez
notre ami Lemerre. Des guides excellents,
)Dl. Réaume et de Caussade, conduisaient les
pèl_erins de bonne volonté. li devenait presque facile de lire d'Aubigné. Par exemple, la
Création, je n'ai pas pu, je le confesse à ma
honte. Des Tragiques, je suis sorti écrasé,
ahuri, prostré, en toute admiration cela va
sans dire. Cette furieuse mêlée d'images m'a
semblé grandiose, et confuse aussi comme
ces prises d'armes où le vieux soldat de la
Bible lapait sur les crânes des papistes.
Misérables créatures de ,·oluplé que nous
sommes, nous demandons au génie le plai• 1
Sir.

li était malhabile, ce capitaine au cœur
indomptable, ce politique hérissé de rancunes, et maladroit ce poète sublime par
instants. Alors on comprend, sans l'excuser,
la cruelle réponse frivole : « li ne me plait
point. » Une heure de la vie de d'Aubigné
résume et symbolise l'infortune de sa destinée. M. Samuel Rocheblave, le mieux informé
de ses admirateurs et le plus persuasif, nous
raconte à nouveau le roman d'amour de son
héros. Cette idylle douloureuse avait été déjà
pieusement commentée par li. Henri Monod.
A vingt ans, Agrippa a follement aimé une
blanche jeune fille, la Diane de son poème du
Printemps. Ce fut, au lendemain de la SaintHarthélemy, dans l'horrible France de la
haine, un coin de fraîcheur adorable. C'est
l'heure de la vie de d'Aubigné, la seule, où
a sauvage énergie se soit reposée. Échappé

aux 11 Noces VPrmeilles », le partisan traqué
faisait halte au manoir de Talcy. La fille
de son hôte, Diane Salviati, une de ces fées
italiennes qui vinrent s'adoucir au pays ùe
Loire, était belle comme on l'est dans Ronsard. C'est elle qui a fait un poète du rude
batteur d'e~trade. D'Aubigné vieilli l'a proclamé : 11 Cet amour me mit en tête la
poésie. » Il a chanté Diane en parfait ronsardisant qu'il était alors, mais r,'est bien autre
chose qu'une musique de concert. Amour
exalté, frénétique, farouche, qui jeta un
reitre, dont le cœur était vierge, aux pieds
d'une merveille de séduction. C'était sa vie
entière et tout son être que d'Aubigné , ouait
à Diane Salviati. Leur histoire est la plus
simple du monde : il l'a aimée, elle ne l'aima
point. Elle aurait dû l'aimer. Il semble bien
qu'elle a es5ayé. C'est trop facile d'expliquer
par la coquetterie le stage cruel que celte
enchanteresse d'[talie fit subir à ce terrible
amant. Ils allèrent tous deux graver leurs
noms sur les chênes des bois de Marchenoir;
leurs mains s'enlacèrent. Diane poussa la
bonne volonté jusqu'au baiser; la tête orageuse de d'Aubigné eut parfois pour oreiller
la blanche poitrine où rien ne battait. Blessé
dangereusement dans une rixe, il fit vingt
lieues, la mort aux lèvres
1

Pour, entre ses deux bras, si doucement mourir.

Diane exécuta loyalement les gestes de la
correcte fiancée; elle s'assit au chevet du
malade el pansa ses plaies physiques. Elle ne
put guérir l'invisible blessure. Il comprit
alors. « Tu es émue, mais point attendrie! »
s'écria-t-il. Il s'évada de cette passion torturante et pensa mourir de s'être délivré.
Elle avait eu peur, la jolie Diane, de cet
amant Cl qui sentait la poudre, la mèche et
le soufre ». Cette âme profonde, mise à ou

devant elle, l'épouvanta. D'Aubigné avait fait
pour la froide idole quelques milliers de vers.
En prose, il a très peu parlé d'elle. li l'a
punie, pourtant, en montrant qu'une toute
petite âme habitait sa forme divine. Dans lt's
années qui suivirent sa rupture avec .Diane
Salviati, il faillit devenir un autre que luimême. c·est l'énigmatique période de sa , ie
où on le voit, oublieux du serment d"Amboise, hôte domestiqué des Valois, homme
de cour, lui, le soldat de Dieu, faisant des
ballets, les dansant peut-être, en grâce auprès de la reine-mère, en coquetterie avec les
Guisards, combattant à Dormans auprès du
Balafré. Diane, fiancée à ~[. de Laimeux, vint
alors à la Cour. Elle vil, dans un tournoi , son
adorateur de naguère, le plaintif compagnon
des promenades au parc de Talcy, déguisé en
figurant de carrousel. Et, sous ce costume
de mensonge, elle faillit l'aimer.
Diane Salviati, vous étiez charmante et
injuste, et criminelle et innocente, comme la
6loire elle-même. Vous avez pensé épouser
d'Aubigné, au moment même où il déméritait de l'amour. La postérité, belle Diane,
vous ressemble étrangement. Elle et vous,
vous vous plaisez aux tournois. aux escrimes
subtiles du talent, aux sub1iles élégances du
bien dire. D'Aubigné ne s'était déguisé que
pour un instant en joli homme. Il remit
pour toujours son armure guerrière. Et
toutes deux, devant ce triste amant magnanime, vous gardez votre moue dédaigneuse
et vous murmurez : 11 li est sublime, mais
que voulez-vous? il ne me plaît pas. » - Avec
plus de génie que bien d'autres, et des trésors d'héroïsme, d'Aubigné ne savait point
se mettre en parure pour aller dans le monde.
Ardemment amoureux d'une femme et éperdu
de gloire, il a rêvé de deux purs mariages el
les a manqués tous les deux.
HENRY

LE SALO:"! DE

1785,

AU LOUVRE,

ou FUT EXPOSÉ

LE PORTRAIT DE LA REINE AVEC SES DEUX ENFANTS, PEINT PAR 111ME VIGÊE-LE

Brn;x.

(Cc portrait se Yoit sur le panneau du fond, a gauche de la porte.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
~

r

L'Affaire du Colliér

ROUJO?\',

de l'Académie française.

je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que
je dois à l'État. ... » Un de ses amis l'interrompit : 11 Tais-toi, dct-il, tu mourras insolvable. »
~
~

Jamais BossuPt ne put apprendre au
grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince
était très indolent. On raconte que ~es billets
à la comtess~ du Roure finissaient tous par
r.es mols : Le mi me {ait mander pou1' le
conseil. Le jour que celle comtesse fut exilée,
un des courtisans lui demanda s'il n'était pas
bien affligé. (1 Sans doute, dit le dauphin;
ruais cependant me ,·oilà délivré de la nécessité d'écrire le petit billet. »
~ Le maréchal de Biron eut une maladie
très dangereuse : il youlut se confesser; el
dit devant plusieurs de ses amis : &lt;1 Ce que

Un ambassadeur anglais à Naples avait
donné une fête charmante, mais qui n'avait
pas coùté bien cher. On le sut, et on partit
de là pour dénigrer sa fête, qui avait d'abord
beaucoµp réussi. Il s'en vengea en véritable
Anglais, et en homme à qui les guinées ne
coûtaient pas grand'chosc. Il annonça une
autre fête. On crut que c'était pour prendre
sa revamhe, et que la fète serait superbP. Ou
accourt. Grande afOuence. Points d'apprêts.
Enfin, on apporte un réthaud à l'esprit-dcYin. On s'attendait à quelque miracle. « Mes~ieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non
l'agrément d'une fêle, que vous cherchez :
regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont

il montre la doublure), c'est un tableau du
Dominiquin, qui vaut cinq mille guinées;
mais ce n'est pas tout : voyez ces dix billets;
ils sont de mille guinées chacun, payables à
vue sur la banque d'Amsterdam. (li en fait
un rouleau, et les met sur le réchaud allumé.)
Je ne doute pas, messieurs, que cette fêle ne
vous satisfasse, el que vous ne vous reliriez
tous contents de moi. Adieu, messieurs, la
f ète est fi oie. i,
~ On faisait une quète à l'Académie française; il manquait un écu de six francs ou un
louis d'or. Un des membres, connu par son
avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avait mis; celui qui faisait la collecle dit : &lt;1 Je ne l'ai pas vu, mais
je le crois. J&gt; ~I. de Fontenelle termina la
discussion en disant : &lt;I Je l'ai vu, moi; mais
je ne le crois pas. l&gt;

CJ-JAJl FORT.

Pour aristocratique que fût la vie r1ue
menaient à l'abbaye de Longchamp nos jeunes
demoiselles qui grandissaient en âge et en
beauté - sinon en sagesse - elles en vinrent
à la trouver monotone et bientôt même fort
ennuyeuse. La marquise de Boulainvilliers les
faisait c1 sortir J&gt; de temps à autre. En son
domaine de Passy, les jolies pensionnaires se
trouvaient en contact avec la vie mondaine,
elles s'y laissaient éblouir par les propos
dorés des jeunes gens élégants et sémillants,
et trouvaient, rentrées au couvent, bien inélégante et fruste la robe grise et noire des
religieuses. Les noces magnifiques de Mlle de
Passy, fille de la marquise de Boulainvilliers,

qui épousait le jeune vicomte Gaspard-Paulin
&lt;le Clermont-Tonnerre 1 , où ~Illes de SaintRémy de Valois avaient été priées, déroulèrent
sous leurs yeux un spectacle enchanteur.
Aussi, quand Jeanne eut regagné son couvent
et que l'abbesse, chargée de sonder ses intentions, lui demanda si elle se sentait de la
vocation pour la vie religieuse, la dame abbesse fut-elle bien reçue!
Un jour de l'automne de 1779 2, écrit le
comte Beugnot, on annonce chez Mme de
Surmont - femme du prévot, juge ciril et
criminel de la châtellenie et président des
greniers à sel de Bar-sur-Aube - que deux
princesses fugitives sont tombées à l'auberge
de la Tête-Rouge, c'est-à-dire à la plus misérable auberge de la ville, où il n'y en a pas
· une de passable. Et nous tous de rire de princesses ainsi logées. On apprend que ces dames
sont échappées du couvent de Longchamp et

qu'elles se sont dirigées sur Bar-sur-Aube
comme sur un point central où elles vont
réunir tous leurs efforts pour rentrer dans
les ~ien~ considérable~ qui forment l'antique
patrimorne de leur Maison. Ces biens sont lt&gt;s
terres de Fon tette, d 'Essoyes et de Verpillières. L'une porte le nom de Mlle de Valois
- c'est notre petite Jeanne, - l'antre de
Mlle de Saint-Rémy - c'est Marie-Anne sa
plus jeune sœur.
'
Elles avaient franchi les haies de clôt ure,
un léger paquet sous le bras et douz~ écus
dans leur poche. Le coche d'eau les avait
conduites jusqu'à Nogent, d'où le carrosse de
voiture le~ avait menées à Bar-sur-Aube. De
leurs trente-six livres tournois, elles en avaient
dépensé vingt-quatre.
Toute une j eunesse gaie et vive papillonnait à Bar-sur-.\ube autour de l'énorme et
majestueus{l Présidente de Surmont 3 , en sa

1 I.e mariage ful célébré le 29 janv. ']1;9_ lime
de Clermont-Tonnerre mourut deux années aprês
(fên. li8t J en laissant deux JJPlites filles.
2. Le comte Beugnot parle de l'automne de 1 i82.

L'acte de mari3ge de Xicolas de la !lotte cl de )Ille de
Saint-Rémy cle Valois, en dale du 6 juin 1780 dans
les registres cle l'faat ciril de Bar-sur-Aube, prouve
qu'il laul lire 1779.

. ;;_ « !°ai peint_ de_ quelques traits la société un peu
libre qut se réumss3tt dans la maison de Mme de l:)urmonl », é~rit le comte Be_ugnol. Il esl regr,•ltablc que
celle partie de ses )fémo,res n'ait pas été publiée:.

\' II[

Le comte de La Motte.

.., 183 ....

�111S T0'1{1.11
belle demeure de la rue de l'Aube, entourée
de jardins fleurist. C'étaient des parties de
campagne en chars à bancs, avec des provisions dans des paniers que
l'on allait étaler sur la
mousse et les nappes de
fougères, dans le fond des
bois; c'étaient des comédies, où jeunes gens et jeunes filles se donnaient la
réplique sur une estrade
garnie de tapis, construite
dans l'une des hautes salles
en boiseries blanches de
l'hôtel, et où les spectateurs
applaudissaient un dialogue
d'autant plus animé et naturel que Frontin et Liselle
avaient plus longuement répété leur rôle, bras dessus,
bras dessous, en toute solitude - il fallait bien ménager la surprise! - sous
les voûtes épaisses et discrètes des profondes allées
du parc.
&lt;( Mme de Surmont avait
quelque temps résisté, écrit
le jeune Albert Beugnot,
avocat en herbe; mais nous étions parvenus à
lui persuader que sa position dans la ville lui
imposait l'obligation de protéger des demoiselles de qualité fugitives, persécutées peutètre, et que la noblesse délaissait d'une manière honteuse. Nous avions fait vibrer la
corde sensible. n La bonne dame prit donc
les jeunes filles sous son toit, nonobstant la
mauvaise humeur de son mari qui n'avait
pas laissé de bougonner et de protester contre
cet envahissement dérangeant ses habitudes.
Il avait cédé. « Le mari, dira plus tard l'inspecteur Surhois, est véritablement on ne peut
plus timide; mais sa femme a de la tète el
de la fermetét. » Comme ces demoiselles
étaient dans le plus grand dénuement, Mme de
Surmont leur prèta, le soir de leur arrivée,
deux robes blanches, mais sans trop d'espoir
qu'elles pussent leur servir, car les robes
étaient à sa taille et cette taille était des plus
volumineuses. Aussi, quelle ne fut pas sa
surprise, quand elle vit, le lendemain, que
les corsages allaient parfaitement. On avait
passé la nuit à les découper et recoudre, si
bien qu'elles convenaient à ravir. « Elles procédaient pour tout avec la même liberté et
Mme de Surmont commençait à trouver le
sans-façon des princesses poussé trop loin. ,,
L'ainée, Jeanne de Valois, avait un esprit
actif, impétueux, mettant tout sens dessus
dessous dans la vieille demeure où , du jour
au lendemain, elle s'était trouvée chez elle.
Elle n'avait pas tardé à faire quitter au prési1. La maison de Surmont est conser1•ée il Bar-surAubc, 16 et 18, rue d'Aube, Les salles, style Louis XVI,
sont, pour la plupart, du temps. Par une coïncidence
intèressante, la mai.son de ~urmont est aujourd'hui
habitée par une descendante directe de Henri II el
de Nicole de Savigny, Mlle Olivia de Valois, appartenant à l'une des deux braoches de la famille dont
l'autre s'est éteinte en I tiro;ne de ce récit, eu ses
dcut ,œurs et en so11 fn;ie. - Voir Em. Socard,

'-----------------------------------dent du grenier à sel sa mauvaise humeur,
en le charmant de sa vivacité gracieuse, de
ses espiègleries enjouées, de mille et une

flatteries et câlineries dont le bonhomme se
trouvait tout farci. cc Les demoiselles de SaintRémy, dit Beugnot, qui ne devaient passer
tout au plus que la semaine chez Mme de
Surmont, y demeurèrent un an. Le temps
s'écoula comme il s'écoule dans une petite
ville de province : en querelles, en raccommodements, en propos, en justifications, en
épouvantables intrigues et qui ne franchissaient jamais les murs de la cité. Toutefois
le génie de Mlle de Saint-Rémy, l'ainée, trouvait à se développer dans un cercle aussi
étroit. Elle préludait en attendant partie.
Elle s'était emparée de l'esprit de M. de Surmont, et recouvrait de l'attachement aveugle
que lui portait cet homme de bien, les noirceurs qu'elle distribuait à tout venant, à
Mme de Surmont elle-mème. Cette dernière
m'a souvent répété que l'année la plus malheureuse de sa vie était celle qu'elle avait
passée dans la société de ce démon. »
Parmi les personnes que nos deux sœurs
voyaient à Bar-sur-Aube, figurait une dame de
la Motte, veuve d'un officier de gendarmerie,
compagnie des Bourguignons•, en garnison à
Lunéville. Elle avait un fils engagé dans la
compagnie même où avait servi son mari.
Marc-Antoine-Nicolas de la Motte venait souvent dans la maison de Surmont. C'était un
jeune homme d'une taille au-dessus de la
moyenne, au visage allongé, figure mince,
teint pâle et basané, les yeux et les sourcils
noirs, les cheveux bruns, le nez aquilin mar-

qué de petite vérole. Il avait bon air, en
somme, dans son habit de gendarme écarlate,
brodé de galons d'argent, portant à son chapeau bordé d'argent la cocarde blanche, son grand
manteau de drap écarlate
doublé de serge rouge et
parementé de couleur chamois•. Mais il était lourdaud, et ses camarades,
déformant son nom C( La
Motte l&gt;, l'appelaient cc Momotte l&gt; sans qu'il s'en formalisât.
La Motte avait du talent
pour la comédie. Il tenait
des rôles avec Mlle Jeanne
et lui donnait, dit-elle, des
leçons de déclamation. &lt;( Ces
moments, observe Jeanne,
n'étaient pas perdus pour
l'amour. n On.déclama tant
et si bien qu'il fallut se marier en grande hâte 5 • L'union de Nicolas de la Motte,
écuyer, gendarme du roi de
la compagnie des BourguiCliché Giraudon.
gnons, et de Jeanne de
Saint-Rémy de Valois de
Luz, fut bénie le 6 juin 1780, en la paroisse
de Sainte-Marie-Madeleine de Bar-sur-Aube.
Les fiançailles avaient été célébrées la veille,
cc sous l'autorisation de messire Joseph-Henri
Ar minot, écuyer, seigneur de Fin-et-bonchemin, élu tuteur ad hoc par assemblée de
parents en date du 20 mai 1780, à cause de
la longue absence de la dame Jossel, mère de
la demoiselle ». - (( A la célébration dudit
mariage ont assisté : Nicolas-Clausse de Surmont, conseiller du roi, président, prévôt,
juge civil et criminel de la prévôté et châtellenie de Bar-sur-Aube, lieutenant général de
police et président du grenier à sel, oncle
maternel du mari; messire Joseph-Henri
Arminot, écuyer, seigneur de Fin-et-bon-chemin, parent et tuteur de la mariée, demeurant audit Bon-Chemin, et Jean Durand, receveur des aides, demeurant à Fontette. » Ce
Jean Durand était sans doute l'ancien fermier
de Saint-Rémy qui avait recueilli et élevé la
petite Marie-Anne. Un mois après, jour pour
jour, à la même paroisse, étaient baptisés
Jean-Baptiste et Nicolas-Marc, fils jumeaux de
Nicolas de la :Motte, gendarme du roi, et de
Jeanne de Valois. Les parrains étaient les
domestiques de Mme de Surmont. Les deux
enfants moururent quelques jours après 6 •
Nicolas de la .Motte avait alors vingt-six ans
et Jeanne de Valois en avait vingt-quatre. Les
deux époux usurpèrent le titre de comte avec
assez d'adresse pour que les contemporains,
et depuis lors tous les historiens qui se sont

occupés de leur histoire, y aient été trompés.
Dans les actes d'état civil qui les concernent
et qui nous ont passé sous les yeux, La Motte
est simplement qualifié d'écuyer. Son oncle,
frère de son père, était marchand. La confusion fut d'ailleurs d'autant plus facile qu'il
existait dans le Bar-sur-Aubois deux familles
de la Motte : l'une, à laquelle appartenait le
mari de notre héroïne, était de petite gentilhommerie; l'autre, de noblesse ancienne et
plus considérable, était établie à Braux-leComte.
&lt;( M. de la Motte, dit Beugnot, était un
homme laid, mais bien fait ; habile à tous
les exercices du corps, et, en dépit de sa
laideur, l'expression de sa figure était aimable
et douce. li ne manquait pas entièrement
d'esprit; mais ce qu'il en avait était tourné
vers les aventures subalternes. Il était gentilhomme et le troisième de son nom qui servait dans la gendarmerie. Son père, chevalier
de Saint-Louis et maréchal des logis dans ce
corps, avait été tué dans la bataille de Minden.
Dénué de toute espèce de fortune, il
avait cependant eu le talent de se noyer
de dettes. » C( Gendarme assez dispos
pour bien porter sa botte de foin du
magasin de fourrage au quartier, disait de lui son beau-frère M. de la
Tour, mais ne lui en demandez pas
davantage. l) &lt;&lt; Il n'est pas beau de
figure, écrit Mayer dans son pamphlet,
mais du reste il promettait. Mlle de
Valois fit cas du reste. n
Quand Mme de Surmont apprit à
quel point Jeanne de Valois et son neveu l'avaient trompée, irritée de l'insulte faite à sa maison, elle pria la
demoiselle de sortir et congédia le
galant. Ils allèrent se réfugier chez
Mme de la Tour, femme d'un ancien
contrôleur du vingtième et sœur de
M. de la Motte ; mais celle-ci, fort
gênée elle-même, ne put les héberger
longtemps. Jeanne aliéna pour mille
francs deux années de la pension de
huit cents livres qu'elle avait obtenue;
La Motte vendit pour six cents livres
un cabriolet et un cheval qu'il avait
achetés à crédit à Lunéville : ce furent
les ressources pour se mettre en ménage.
Les gendarmes rouges résidaient au
château de Lunéville qu'ils entretenaient et meublaient à leurs frais . La
Motte se montra fier de présenter aux
camarades sa jeune femme, très jolie
et très coquette, et Jeanne fut fêtée par le
corps Lou! entier. Le mari eut-il motif d'en
prendre ombrage? nous voyons à cette date
sa femme entrer dans le couvent des Annonciades à Saint-Nicolas-du-Port en Lorraine.

Table gêlltal. de la AlaisQII de Valois Saint-Rémy.
Troyes, 1858, in-8.
2. Rapportdatéde Bar-sur-Aube, 16 septembre 1785,
Archives des Affaires étrangères, llém. et docum.,
France, 1399, f• 224.
5. A la veille de la Révolution la gendarmerie
comprcna(l dix compagnies d~nt les quatre premières
- Ecossais, Anglais, Bourgmgnoos et F'lamands avaient le roi pnur capitaine.

4. Signalement du comte de la Motte, Archives des
A/fafres étra11gè1·es. Mém. el docum., France, 15W,
f• 260.
5. L' Histoire véritable de Jea,me de Sai11t-Ré111t
donne sur les prcmiéres amours de Nicolas de la
Motte et de Jeanne de Valois des détails d'un réalisme
tel qu'il est impossible de les reproduire.
6. Ces faits, d'après le registre de l'état civil de
Bar-sur-A ubc.

1. Doss. Target, Bibl. t•. de Paris, ms. de la
réserve.
2. Bette d'Etienville, Défense à une accusation
d'escroquerie, éd. originale, p. 12. On a un portrait
de Rohan par llossin (1768), grave par Catbelin
(1173), un autre portrait gravé par Campion de Ters•n
d'après le dessin de Ch.-N. Cochin (1765), ceux de
Capellan, Chapuy, Klauber, François, \'oyé le Jaune
cl des estampes anonymes. Le Musée municipal de

LES CHEVAUX
D'APOLLON.

Bas-relief de l'ancien hôtel de
Rohan,
par ROBERT LE LORRAIN.

1..'Ar1'Jt11(,E

JJU

Co1.1.11;1(_ --~

L'ordre en avait été fondé par la bienheu- la Motte apprit que sa bienfaitrice, la marreuse Jeanne de Valois, fille de Louis XI, quise de Boulainvilliers, était de passage à
et Mme de la ~lotte avait sans doute fait Strasbourg,_Elle décida son mari à s'y rendre.
valoir son nom pour y ètre agréée. Et le comte A Strasbourg, les jeunes époux entendent que
reprit sa vie de garçon, se noyant de dettes, la marquise est l'hôte du prince cardinal de
&lt;c faisant des escroqueries avec des juifs » et
Rohan en son château de Saverne : ils vont à
s'amusant de son mieux. Bientôt cependant Saverne. Mme de Boulaimilliers, qui s'était
il retira Jeanne du couvent pour la reprendre d'abord fâchée, quand elle avait entendu la
auprès de lui 1 •
folle équipée de ses petites protég~es franJeanne ne tarda pas à faire partager à son chissant les murs de l'abbaye de Longchamp,
mari les rêves d'ambition qui la hantaient. ne leur en a pas tenu longtemps rigueur.
Certes, avec le nom qu'elle portait, son intel- Elle accueille les jeunes époux avec sa bonté
ligence, son activité, on parviendrait à recon- coutumière. Ils lui content leur détresse, ellPquérir une situation digne d'une fille des en est louchée et consent à les présenter au
Valois. La Motte était une nature banale et cardinal.
bornée sur laquelle sa femme n'avait pas
Le prince Louis de Hohan est demeuré tel
tardé à prendre un empire absolu. Ses créan- que nous l'avons connu à Vienne, si ce n'est
ciers le harcelaient. Songeant à chercher que les années, avec leur expfrience, et les
fortune ailleurs, il sollicita un certificat de dignités de plus en plus grandes dont il a été
service; mais celui-ci lui fut refusé. C'était revètu, lui ont donné un air plus grave l'usage du corps. La gendarmerie formait une pas beaucoup. Il est à présent cardinal, tituarme d'élite où les gentilshommes servant laire de l'évêché de Strasbourg, le plus riche
sans g_rade étaient nombreux. Les autres de France, prince-État &lt;l'Empire, landgrave
d'Alsace, abbé de la grande abbaye
de Saint-Vaast et de celle dela ChaiseDieu, proviseur de Sorbonne, grand
aumônier de France, ce qui est la première charge de la cour, supérieur
général de !'Hôpital royal des QuinzeVingts, et commandeur de l'ordre du
Saint-Esprit. Nous avons son portrait
à r,ette époque : un homme d'une belle
figure, mais toujours une figure d'enfant, rondelette, gracieuse et poupine,
haute en couleurs, les cheveux d'un
gris blanc et le devant de la tête dégarni; d'une grande taille, se tenant
fort droit et bien fait. li porte ses
cinquante ans. Bien qu'avecl'âge il se
rnit chargé d'un peu d'embonpoint, la
démarche est toujours noble et aisée,
trahissant dans son allure à la fois
l'homme &lt;l'Église et l'homme de
Cour. Il est toujours affable, aimable,
d'une grâce avenante, ouvert et accueillant, méritant encore le nom
qu'on lui donnait : la Belle Émi-

nence!.

appartenaient à la classe bourgeoise et, en
grande majorité, à des familles de robe. On
perdait tout droit à l'avancement ou à la croix
si l'on se retirait sans certificat de service,
et l'on n'obtenait de rer tificat qu'en payant
ses dettes.

IX
Au château de Saverne.
Vers cette époque, septembre 1781, Mme de
... 185 ""

Rohan a fai t reconstruire, avecfaste
et dans un beau style, par l'architecte
Salins de Montfort, le palais de Saverne, résidence des évèques de Strasbourg, qu'un incendie, où il a failli
périr lui-même, a anéanti le 8 septembre 1779 : perte de plusieurs millions. L'œuvre réalisée est admirable.
Il y installe des collections de physique, d'histoire naturelle ; une nombreuse
bibliothèque aux belles reliures portant sur
les plats, frappées en or, les armoiries cardinalices avec celle mention : Ex bibliotheca
Tttbernensi 3• A Paris, il occupe l'admirable hôtel de Bohan, rue Vieille-du-Temple,
qui a pris le nom de &lt;c Maison de StrasStrasbourg pos~ède vingt-trois portraits différents du
prince Louis cardinal de Rohan.
3. Ces trésors artistiques et scicntifi&lt;Jues ont été
transportés, par le Directoi.rc1,.du Ba~Rhin en la bibliothèque de Strasbour~,. ou I m_cend1e de 187_0 les a
détruits. Le Roy de Samte-Cro1x, p. 89 et smr.

�---

111S TORJ.JI

'------------------------------------- L' ArrAJ~E

dit un merveilleux érudit, qui fut poète 11 ses
heures, Anatole de Montaiglon 2 •
Rohan réunissait les livres d'heures ancieus, les missels aux brillantes enluminures :
il lui répugnait d'avoir entre les mains, durant les offices, de vilains livres iniprimés.
D'autre part il a pris à cœur la faillite de
son neveu le prince de Guéméné, déclarée en
septembre 1782, la retentissante faillite de
trente millions qui a accumulé ruines et misères. Les plus aueinls sont les petites gens,
boutiquiers, portiers, domestiques, qui confiaient leurs épargnes au prince. Rohan n'y
est mêlé ni compromis en rien ; mais, dans
la mesure de ses forces, il veut atténuer le
désastre. Chaque année, ~ans que rien l'y
oblige, il contribue pour une somme considérable à la liquidation des dettes de son
cousin 3.
Rohan a fait un pèlerinage à Sasbach au
champ où Turenne trouva la mort. « La pensée m'est venue, dit-il, d'élever un monument à ce grand homme. J'ai donc acheté le
champ où un boulet le frappa et, avec lui,
la fortune de la France, pour y faire construire une pyramide. Je ferai bâtir à côté une
maison pour y établir un gardien, un vieux
soldat invalide du régiment de Turenne, je
désire que ce soit de préférence un Alsacien. » Le monument fut élevé, la maison
fut construite, un vieux soldat y fut logé•.
Et, de la sorte, l'argent filait. Aussi tous
les contemporains, Marie-Antoinette la première - et avec quelle àpreté : « Un besogneux », dit-elle, - puis tous les his torieos
jusqu'à ce jour, sans exception, ont-ils repro-

thé à fiohan sa fortune .obérée. Un évêque
qui a des dettes : quelle horreur I il devait
entretenir des femmes. Aussi bien sait-on que
ce que l'homme pardonne le plus difficilement à son semblable est de ne pas avoir
d'argent.
~lme de la Motte était une petite créature
fine et souple , d'une grâce ondoyante et
alerte. Des cheveux châtains, de ce châtain si
fin qui a la nuance des noisettes avec des reflets plus clairs, ondulaient sur son front. Ses
yeux étaient bleus, pleins d'expression, très
vifs, sous diis sourcils noirs bien arqués. La
houche, l!:rande, pouvait paraître ce qu'il y
avait de défectueux dans son visage au point
de \'Ue du dessin; cependant elle en était le
charme par les dents fines et d'une blancheur
parfaite, mais surtout par le sourire qui était
enchanteur. « Son sourire allait au cœur »,
dit Beugnot qui en parle d'expérience. Sa
gorge eùt éte à souhait sïl y en avait eu dal'antage; mais, comme l'observe encore Beu11:not, &lt;! la nature s'était arrètée à moitié de
l'ouvrage et cette moi lié faisait regretter
l'autre JJ. L'éclat si pur de son teint, une
peau blanche et fraîche, une physionomie
spirituelle et une allure vive, si légère, qu'en
la voyant se transporter d'un point à un autre
il semblait qu'elle ne pesât rien, ajoutaient à
son agrément. Enfin c'était la voix, doucP,
insinuante, d'un timbre agréable, qui caressait. Avec une instruction négligée elle avait
l'esprit prompt et naturel, elle s'énonçait
correctement et avec une grande facilité. &lt;! La
nature, dit Bette d'Etienville, lui avait prodigué le dangereux don de persuader 5• »
Devant les personnes d'un rang élevé elle sa,•ait prendre un air d'aristocratie, un maintien
noble, à la fois déférent et aisé, merveilleusement approprié à la circonstanc_e. Quant
aux lois morales et à celles de l'Etat, très
simvlement, avec infiniment de naturel, et
sans autre intention mauvaise, Mme de la
àfotte n'en soupçonnait pas l'existence. Elle
allait ainsi tout droit devant elle, avec les
armes redoutables que son sexe, sa beauté et
son esprit mettaient dans ses mains, tout
droit, sans voir d'obstacle, au gré de ses fantaisies impétueuses. &lt;! Tout cela, conclut
lleugnot, composait un ensemble effrayant

pour un observateur et séduisant pour le
commun des hommes qui n'y regardait pas
de si près 6 • i&gt;
Telle était Mme de la Motte. Nous connaissons le cardinal de Rohan.
On a \'li comment Jeanne de Valois a,·ait
rencontré pour la première fois Mme de Boulain.illiers sur le chemin qui montait au
village de Passy. C'est sur la grande route
encore, entre Strasbourg et Saverne, qu'elle
fut pour la première fois présentée au cardinal. « Je rencontrai la dame de BoulainvilIiers, dit celui-ci, qui se promenait sur la
grande route; elle fit arrêter, je m'approchai
de sa voiture et elle me présenta une personne qu'elle me dit s'appeler Mlle de Valois 7 •
&lt;! Ce nom, ajouta-t-elle, appartient vérita« blement à madame, qui est absolument
(&lt; dénuée de fortune. 1&gt; M. et Mme de la
Motte furent reçus au château de Saverne.
Rohan se montra empressé d'entendre les
aventures qui pouvaient se trouver dans la
vie d'une aussi jolie personne. li était d'ailleurs impossible d'imaginer une histoire plus.
intéressante et qui fût mieux contée.
Tandis que Jeanne. assise mr un tabouret,
la taille légèrement pliée en avant, parlait de
sa voix claire et pénétrante, animée de son
sourire enchanteur, rnn mari, dans un fauteuil, l'air digne et grave, opinait du bonnet,
et la marquise de Boulaiovilliers, affectueusement, soulignait les bons endroits. Rohan
promit sa protection. La Motte obtint un
brevet de capitaine à la suite des dragons de
llonsieur, frère du roi. Notre homme y est
titré « comte », erreur à laquelle il a contribué, mais il peut désormais en faire état aux
yeux des incrédules. Mme de Boulainvilliers,
de son côté, payait les dettes à Lunéville. Le
certificat de service, tant désiré, est obtenu,
et le jeune couple prend la diligence pour Paris.
L'aurore de la fortune se lève devant
Jeanne de Valois.

1. Aujourd'hui palais des Archives nationales. A
l'hôtel de Hohan notre Imprimerie Nationale a trouvé
un abri qu'elle serait sur le point de quitter.
2. Sur l'hùtd ùe Rohan voir Henry Jouin, Ancien
ftôtel de Rohan al/'ecté à tlmprimerie Sationale,
Paris, 189\J, in-fol.
3. Déclaratlon du baron de Planta, 28 nov. l i85
(A1·ch. nal .. X1 , 13/l41î) et son interrogatoire (Ibid.,
(F1/h45, B}; .Mémoires de la baronne d'Oberkirch,
II 1. 1,e Laron de Planta, ancien offlcier suisse, avait
été attaché au cardinal depuis 1772, en qualité de
premier gentilhomn,c. Il était son homme de confiance.
On notera quïl était de religion protestante. J,a déclaration ci-dessus paraitra d"autant plus sincère qu'à
la date o,'t elle fut faite, Pl_anta _n'appartenait elu~ ~ la
maison du cardmal. Il lm ara,t donné sa dcm1ss1on
en juin l7~f&gt;, et avail quillé l'hôtel de Strasbourg
dcs'le mois de janvier. Bibl. 11at., ms JolI de Fleury
2088, ! 241 vO.
4. Sa~bach d~pendil ,jusqu'en ,1803 de la scign~u!·ic
d·Oberk1rch, qui relevait clte-meme de la cour ep1scopale de Stra,;bourg. Le champ de Sasbach, acheté
par Uohan. est demeuré jusqu'aujourd'hui la propriété
de la France. terre française en plein duché de llade.
C'est en 1780 que Rohan le v1sila. En 1781, il fit
commencer les travaux du monument à clever il la

mémoire de Turenne. lis furent terminés en 1782.
En 1786, la pyra!11i,lc constr~ite ful r~nyersée_ p~r une
trmpèle. Les pierres e1~ lurent br1~cs, a111s1 ~ue
celles du socle. En aoùl 1 ,8X, la pyramide fut refaite;
mais a\'ant 1796, le monument a\'ait ét6 détruit à
nou\'eau par le temps. La laute en était i, l'entrevreneur qui empl•&gt;)"ait de mau1·ais matériaux. La mai,on
tlu garde, rlélaissér,, tilai~ tombée e~ délabrement._ A
l'approche des armees re,·olut1onna1rcs, commandres
par l!orrau, le carrlinal ,le Huhan s'était retiré en
Suisse. Au co•irs des années t79ô-li\J7 , le monument
fnl relevé par le soin ,le l'arlministrulion fra11çaise et,
de cc jour. celle-ci considéra champ cl monument
comme ·sa propriété. En 1802, il y eut à cc sujet des
contestations entre le gou,·erncnm,t fran1:ais etr,;"êcl1é
de Strasbourg; mais il partir de 1803, dalc de la mort
du cardinal de Rohan. le gouvernement nomma librement le œarrlien rlu champ el du monument qu'il considéra dèlinitivernent comme sa propriété. Le monument, ahanrlonné dans la suite, tomba de nouveau en
ruine. En 182h Charles X, mr les fonds de sa cassette particuliè;·e, le fil reconstruire d'une _rnanièr~
solide et durable. Les abords et les planlailons qm
s·y trouvent, tels qu'on les vo_il aujourd'hui, furent
orrlonnés en 1~43. t Voir un article de E. Palm, dans
le journal der Tag, '11 juillet 1001 , p. 10.) Les Fran-

çais font aujourd'hui encore pèlerinage au champ de
Sasbach, où s'élève la pyramide de Rohan el se conserve pieusemen~ la pierre oil Ture nne s'appuya_ ~ur
mourir. Le gardien actuel, nom,né par le mm1stere
de la guerre français, le 50 janvier 1902, csl li. rerd.Guill. Pauliu, ancien gendarme français, né à ~lolsheirn
(Alsace). Il a succédê à M. Schnoering, ancit&gt;n adjudaut des pon tonniers.
5. !lette d·E1iem·ille, Second mémofre, dans la
Coll. compl., li. 5~. - George! rlit de son coté :
, Un air cfe bonne foi dans ses récits mettait la persuasion sur ses lèvres. » Mém., 11, ;:i6.
ti. ~ous pournns reconstituer la physionomie de
)lme de la Motte d'aprils le tilmoignage du comte
13cu~not, celui _de Rétaux ùe l'illctle _et celui de B~lle
d'Et1envillc qui I obscna a\'ec son œ,I de romancier.
Ces témoignages se complètent l'un l'autre et concordent exactement.
7. flllerr, du cardinal de Rohan, Il jam. 1786,
Campardon. p. 207.
S. Les documents pour servir à l'histoire de Cag-liostro sont très nombreux. La difllcult~ est Je faire
un choix critique pour écarter ceux qui ne sont pas
exacts. On pla~era en première ligne les renseignements recueillis par la Justice. lo~s du pi:occs du
Collier. Ou les trouve aus Arcluves natzonales :

bourg 1&gt;. De grands jardins le foot communiquer a,·ec le palais Soubise 1 • On y admire encore le salon des Singes, d'un goùt
bizarre, paysanneries chinoises par Christophe
Huet, mais dont l'ornementation est harmonieuse et délicate; le~ trumeaux mythologiques de J.-B. )Iarie Pierre, les pittoresques
paysages de.Boucher, et, avant tout, au fronton des vasles écuries oi1 le prince Louis
nourrissait ses cinquante-deux juments d'Angleterre, l'admirable bas-relief de Le Lorrain,
les chevaux d'Apollon,
L'11 bas-l'elief e11 71ierre et qm semble d'afra111,

0

,.. 186 ...

X
Cagliostro ~.
A l'époque même où le cardinal de Rohan
faisait la connaissance de Mme de la Motte,

DU

Cotz.TE~

il enlrait en relations avec un pPrsonnage qui vait pas vu le Christ. avait pu alleindre t1 une
~lais le domestique, avec une profonde
remplissait alors le monde du bruit de ses ressemblance aussi parfaite.
rél'érence:
prodiges, le comte de Cagliostro. Celui-ci verc Vous avez donc connu le Chrsit?
!! Non, mon~ieur. Monsieur sait bien que
nait d'arriver à Strasbouri( 1
je ne suis à son service que
préci1dé d'une renommée qui,
depuis quinze cents ans. J&gt;
dès les premiers jours, s'y était
Cagliostro débilait une liencore accrue. Il guérissait
CJUeur qui avait la vertu de
toutes les maladies possibles
« fixer J&gt; pour toujours ceux
sans daigner acc('pter la moinqui en buYaient dans l'âge 011
dre chose de ceux de ses clients
ils se lrouvaient au moment
qui étaient riches et en donmême. Un autre élixir, dans
nant de l'argent à ceux d'entre
des flacons plus petits, rajeu!'ux qui étaient pauvres. Le
uissait de üngt-cinq ans. Les
prince de Rohan se trouvait
journaux racontaient le plus
dans sa résidence de Saverne,
gravement du monde :
où il accueillait Mme de la
« Une vieille coquette enMotte ; il vint à Strasbourg
tend dire à Caglim,tro qu'il pospour y entrer en,relation avec
sède la véritable eau de Jouun homme aussi extraordivence. Elle prie, elle supplie
naire.
tant, qu'il consent enfin à lui
Une audience fut demanMe
f'n envoyer une petite fiole.
pour le carqinal-évêque; mais
Son domestique quinze-centeelle fut refusée. « Si S. M. le
naire apporte la petite boucardinal est malade, répond
leille étiquetée : &lt;( Eau pour
Cagliostro, qu'il vienne et je
rajeunir de vingt-rioq ans. &gt;l
le guérirai; s'il se porte bien,
La dame étant absente, la
il n'a pas besoin de moi, ni
femme de chambrP, nommée
moi de lui. ll Rohan trou,a
Sophie, àgée de trente ans, a
celle réponse sublime et son
voulu goûter le breuvage, qui
désir de voir le héros en fut
1ui a paru délicieux, et elle a
accru. On ne parlait d'ailleurs
vidé la fiole. Aussitôt ses mPmque de lui dans la ville. Un
bres diminuent, ainsi que ;a
jour qu'il se promenait sur la
taille,sa tête devient plus petit&lt;',
place, dans son habit de taffe•
enfin Sophie n'est plus qu'une
tas bleu galonné sur les coupetite fille de cinq ans qui se
tures, ses cheveux en nattes
perd dans les hardes d'une
poudrées réu ois en cadenettes,
grande personne. La dame rensuivi d'une bande de gamins
tre, appelle Sophie, qui, envequi re~ardait'llf, émerveillés,
loppée, embarrassée dans ses
ses souliers à la d'Artois avec
j upoos, accourt à la voix de sa
des boucles de pierreries, ses
maîtresse. Surprise de la mébas chinés à coins d'or, lPs :l&gt;IARIE·A"ITOINETTE EN VESTALE. - G,·avure de TARDIEU, d'après le tableàfl de Dm10NT, tamorphose, elle demande la
rubis et les diamants qui brilfiole, qui est vide. Furieuse,
laient à ses doigts et à sa
elle prend la pauvre petite et
jabotière, i-a chaîne de montre en diamants
- Nous étions ensemble du dernier bien, lui donne cruellement le fouet. Elle est allée
à trois brins, terminée par six gros dia- répondait Cagliostro. Que de fois nous nous ensuite chez Cagliostro qui a beaucoup ri,
mants et quatre branches de diamants, à promenâmes sur le sable mouillé, au bord mais qui n'a pas voulu donner une seconde
deux desquelles pendait un gland de diamant, du lac de Tibériade! Sa voix élait d'une dou- potion 2 • ll
à la troi~ième une clé d'or garnie de dia- ceur infinie. Mais il ne m'a pas voulu croire.
&lt;c Cet homme, écrit cette année même
mants, et à la quatrième un cachet d'a;rnte, Il a couru les rivages de la mer; il a ra- Labarthe à l'archéologue Séguier, cet homme
ce qui faisait un étincellement sur son gilet à ma~sé une bande de lazaroos, de pêcheurs, &lt;(U'on soupçonne marié à une sylphide, est
Ueurs, et son chapeau mousquetaire orné de des loqueteux! Et il a prêché. Mal lui en est de race juive et arabe d'origine. Personne n'a
plumets blancs, - Cagliostro s'arrêta avec un advenu. ll
les mœurs plus pures. Ses plaisirs sont
cri de surprise devant le grand cruciHx en
l'étude et le diner, quelquefois la comédie.
l'.:t, se tournant ver~ son domestique :
bois sculpté. Car il ne pouvait comprendre
li ne soupe jamais et se couche à neuf heures
&lt;! Tu te souviens du soir, à Jérusalem, où
comment un artiste qui, certainement, n'a- l'on crucifia Jésus? ,&gt;
en toute saison. Après le dessert il prend du

xa, BflH7 - P, 4415 8 - Y, 13125. \;ne partie
en a été publiée par !f. Cam pardon, mais l'intéressant
rapport du commissaire Foutaine est ,lrmeuré inédit.
Ces indications seront complétéc·s par le livre intitule: Vie de Jouplt Balsamo (Paris, 1791), traduit
sur l'original itali~n que la t.:hamb1·e apostoli~ue venait de publier, l'année mi•me, d'après la procédure
du procès fait à Cagliostro par les magistrats du Souverain Ponti(c. On y joindra lrs interrogatoires et
cunlr11nlatio11s du procès du Collier, les mémoire;
rê,ligé, dans cNte affaire par les avocats, ~t surtout
celui de a1• Thilorier pour Cagliostro, puis les pièce,
de l'action intentée, en juin Ii8ti, par Cairliostro. au
marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, et au
commissaire Chesnon. et les répliques de ces der ier,.
ru fervent adepte, le fermi,•r général J.-8. cle Laborde, publia à Gcnè..e, en I i8i, d,·s lettre.~ SUI' ltt
Suisse en 1iR 1. où il parle beaucoup de son héros.

- foir aussi les Leltrts rlu comte de ,1/irabeau sttr
Cllgliostro r 1i86) cl les Re1wig11eme11ls mr le séjo"r
,,111' le fam1&gt;11x Caqlio,lro /il à Millau en 1770, par
Elisa von der Hecke (Berlin et Steitin, li8i ). !)ans le Courl'ier de l Europe, rédig, à Londres,
)loraml entreprit eu 1786-87 (numéros. 15-22) u~e
vive ramp,g-ne contre le célèbre aveulur,er cl publia
les rè-ultats de l'enquète minutieuse qu'il fit sur ~es
faits et gestes en Angleterre. Les rném,,ires de l'Jpoqae, ceux rlu bal'on de Gleichcn, de l'abb \ George!,
du cornle Beugnot, dP. Mme d'Oherki,·ch, de Casanova,
les ,llémoires secrets de Bachaumont, la Co1·respon,/an,.e de )létr•, el. outre le Courrier de l'f;urope,
la /Ja,elle de Leyde, la Gazelle ri'Ull'ecltl, le Cour1·ier dlL /Jas-Rhin, ont été rlépouillés. Enfin, dans le
journal du libraire liard y ( Bibl. 1111.t., ms. franç. 6685)
'et de nombreuses lellres particulières, on voil 1:opinion des co11tcmpJrai11s sur Cagliostro el ses prodiges.

Il rsL question en rlétail de la l'rane-maçonneric
éœvpticnne, dont Ca~l10stro fut le promoteur, H de
s~s rapports avec les loires écossaises el les Philalèthrs, dans les livres de Thory, A11nales oi·iginis ,na'l"i Galliorum Urientalis (Paris, 1812) et Al'la laiomo1wn (Paris, 1812), en français sous les litres
latins.
La meillrure vie de Cagliostro est celle qui a
été écrite par fréd. llulau, trad. par W. DuckPll,
dans Perso111wges énigmatiques, t. 1. (Paris, 1861,
in-16) p. 306-3t!l.
Sur la maison de Cagliostro à Paris, 1, rue SaintClaude, consenèe de nos jours, on lir~ les joli~s
pages de li. G. i,ei,ou·e, Jïe1a popien, vieilles
maisons, p. 1ôl-; 1.
1. Le 19 sept. 1780. llémoire pour Ca@liostro, dans
la (;oil, ction /Jette d·Etienville, J, 19.
2. Gazette d'Utrechl, 2 ao,it 178i.

�,

_________________________

L' ArrA11(E nu Cotz.TER. -

111STO'f{1.ll
moka, et, à la suite, une cuillerée d'une
liqueur qu'il ne permt.t pas que l'on goûte.
On ignore quelle est sa religion ; mais
il parle de Jéhovah dans les termes de
la plus grande éloquence et avec le
plus profond respect. C'est cet homme
que je veux. consulter l'an prochain.
Je suis bien sûr que mon estomac
deviendra celui d'un jeune homme de
vingt-cinq ans et que mon asthme el
mon rhumatisme goutteux disparaîtront. Je suis sûr que vous n'aurez
plus de douleur et que vos probes
vous permettront de courir les montagnes. Mm'.l Augeard, jeune et très
jolie femme de Paris, que je connais
beaucoup, très riche par les emplois
de son mari, fermier général, attaquée d'une maladie incurable, a été
le Irou ver. Elle a reçu en préscn l un
élixir qui a fait disparaître tous ses
maux. Et je tiens de son frère qu'elle
jouit de la plus brillante santé.
« Des guérisons subites, dit l'abbé
George! qui ne l'aimait pas, de maladies jugées mortelles et incurables,
opérées en Suisse et à Strasbourg,
portaient le nom de Cagliostro de bouche en bouche et le fai •aient passer
pour un médecin véritablement miraculeux. Ses attentions pour les pauvre,
et ses dédains pour les grands donnaient à son caractère une teinte de
supériorité et d'intérêt qui excitait
l'enthousiasme. Ceux qu'il voulut bien
honorer de sa familiarité ne sortaient
d'auprès de lui qu'en publiant avec
délices ses éminentes qualités. » Aussi,
Buste
à Strasbourg, cinq ou six cents personnes assiégeaient-elles certains jours
la maison de la servante du chanoine de SaintPierre-le-Vieux, qui le logeait, se bousculant
pour y entrer.
Cagliostro paraissait, en 1781, âgé d'une
quarantaine d'années. Il était petit, trapu,
d'une taille épaisse Il avait le cou gros et
court, le teint brun, le front chauve. De gros
yeux à fleur de tête, très vifs et brillants,
dont le regard bigle « perçait comme une
vrille l&gt;, le nez ouvert et retroussé, une large
bouche et de fortes mâchoires, un rire sarcastique et bruyant, une voix sonore et cuivrée marquaient sa physionomie de hardiesse,
d'effronterie et de bonne humeur. Il semblait
moulé, dit Beugnot, tout exprès pour jouer
le rôle du si9no1· Tulipano dans la comédie
italienne. Casanova lui trouve en somme,
avec &lt;( sa hardiesse, son effronterie, ses sarcasmes et. sa friponnerie », une figure fort
« revenante ,&gt; . La plupart de ceux qui le
voyaient - et ceux même qui ne l'aimaient
pas - le déclaraient lrès imposant. &lt;l J'avais
de la peine, écrit Mme d'Oberkirch, à m'arracher à une fascination que je comprends
difficilement aujourd'hui, bien que je ne
puisse la nier 1. »
Il s'énonçait couramment en italien. Le
français dont il se servait était un baragouin
inimaginable. Mais, dans sa bouche, avec sa

était ctlui qui n'était pas, on ne pon\'ail que
s'incliner avec un air de profonde déférence.
li possédait la science des anciens
prêlrPs del'Egyple.Sa conversation roulait d'ordinaire sur trois points : 1° la
médecine universelle dont il connaissait
les secrets ; 2• la maçonnerie égyptienne, qu'il voulait restaurer et dont
il \'enait d'établir la loge mère à Lyon,
car la maçonnerie écossaisP, alors prédominante en France, n'était à ses
yeux qu'une mauvaise dégénérescence;
5° la pierre philosophale dont il allait
donner la formule par la fixation du
mercure et qui devait assurer la transmutatic,n de tous les métaux imparfails en or fin.
Il apportait ainsi à l'humanité, par
sa médecine universelle, la santé du
corps ; par la maçonnerie égyptienne,
la santé de l'âme; et par la pierre
philornpbale, des richesses infinies.
C'étaient ses grands secrets, car il en
avait d'autres, très intéressants également, bien que de moindre importance : celui de prédire les numéros
gagnants aux loteries, celui de donner
au colon le lustre et la finesse de la
soie, de faire avec le chanvre le plus
commun du fil, aussi brau que celui de
Malines, d'amollir le marbre et de lui
rendre ensuile sa dureté première, ce qui devait être, comme on imagine,
d'une grande commodité aux sculpteurs, qui pourraient dorénavant modeler leurs stalues directement dans le
marbre au lieu de la terre glaise ou
CAGLIOSTRO,
de
la cire. Il avait le secret de faire
en marbre, par llouooN. (Collection MuRFAY ~coTT, à Paris.)
enfler les rubis, les émeraudes, les
diamants, en les enterrant sous terre,
assez grande impression. Un de ses ennemis et de leur conserver ensuite leur nouvelle
a apprécié ainsi sa manière de parler : &lt;( Si grosseur ; le secret d'imiter à s'y méle galimatias peul être sublime, personne prendre toutes les écritures, et enfin celui
n'est plus sublime que Cagliostro. Il fait en- d'enoraisser un cochon avec de l'arsenic, de
0
1
.
tendre Je grands mots dans des phrases inin- manière à en transformer a graisse en un
telligibles et excite chez ses auditeurs d'au- poison foudroyant. Cagliostro proposa même
tant plus d'admiration qu'ils l'entendent un jour à un journaliste français établi à
moins. lis le prennent pour un oracle, parce Londres, Morand, qui l'attaquait dans le
qu'il en a l'obscurité. Son art est de ne rien CoU1·rier de l'Europe, un duel au cochon
dire à la raison, l'imagination des auditeurs arseniqué - car il était lui, nalurellemenl,
interprète. La raison est claire et n'a de puis- au-dessus de toute atteinte. àlais le journasance que sur les sages. L'imposture se rend liste manqua de cœur et la rencontre n'eut
inintelligible et exerce son empire sur la mul- pas lieu.
Cagliostro parlait de Dieu arnc respect et
titude. » Pour guérir, il avait trois grands
remèdes: des bains où dominait l'extrait de ne manquaitjamais d'en faire le plus grand
Saturne, une tisane dont la recette n'était éloge. Quant à la doctrine laissée aux homconfiée qu'à un apothicaire de. son choix, mes par le Créateur, elle n'avait pas dépassé,
enfin des gouttes de sa composition dont les dans son intégrité, l'ère des patriarches,
effets miraculeux el souYerains faisaient en Adam, Seth, Enoch, Noé, Abraham, Isaac et
tous lieux ~clater sa renommée. A tous ceux Jacob. Ces patriarches avaient encore été
qui le pressaient de questions pour savoir dépositaires de la Yérité, laquelle s'était altéqui il était, il répondait d'une voix grave, en rée dans la bouche des prophètes, et plus
ramenant ses sourcils et en levant son index encore dans celle des apôtres et des Pères de
vers le ciel : &lt;( Je suis celui qui est » ; et l'Église. Sa tâche à lui, Cagliostro, était de
comme il était difficile de prétendre qu'il rendre aux idées de Dieu leur pureté. Les
vivacité, son énergie d'expression, sa flamme,
ce charabia ne laissait pas de produire une

1. Outre le buste de lloudon el les gravures du
temps, on a de Caglioslro les portraits en écrilnre
laissés par Beugnot; par Casanou. qui le rencontra à
Aix-en-Provence; pa1· lime d'Oberkirch, qui le vil à

.... 188 ...

Strasbourg en 17RO (illémoires, 135) : par un nommé
Bernard, qui envoia un mémoire, le 2 nov. 1786, de
l'alerme, au commissaire Fontaine, el par le Cour1·ier de l'Europe, 3 avril el 15 juin 1787.

délégués des loges françaises, qui l'entendirent, déclarèrent dans leur rapport « avoir
entrevu en lui une annonce de vérité qu'aucun des grands-maîtres n'a aussi complètement développée, et cependant parfaitement
analogue à la maçonnerie bleue dont elle
paraît une interprétation sensible et sublime».
Cagliostro aYail une femme qui, par ses
charmes, produisait une émotion aussi
grande que lui-même. Elle était toute jeune,
déjà femme et encore enfant. On l'aurait
crue Italienne à son accent, aux traits fins et
précis de son visage, une ltafünne blonde,
qui avait de grands yeux bleus, profonds el
doux, ombragés de longs cils; des yeux dont
Maeterlinck eût dit qu'ils étaient un lac frais
et tranquille pour y baigner rnn âme. Le nez
était petit, finement aquilin. Les lèvres,
arquées à l'antique, d'un carmin vif dans la
blancheur du teint, étaient toujours immobiles, semblant ne devoir s'éveiller qu'aux
caresses de l'amour.
&lt;( Elle affichait la noblesse, dit CasanOYa,
la modestie, la naïveté, la douceur et cette
pudeur timide qui donne tant de charmes à
une jeune femme. » Aussi, quand elle passait
sur Djérid, sa cavale noire, la taille cambrée,
la gorge saillante, les hommes la suivaient-ils
du regard. On était amoureux d'elle à distance, sans l'avoir vue. C( Ses plus chauds
partisans, dit un historien, ses enthousiastes
les plus exaltés étaient précisément ceux qui
n'avaient jamais aperçu son visage. Il y eut
des duels à son sujet, des duels engagés à
propos de la couleur de ses yeux, que ni l'un
ni l'autre des adYersaires n'anient jamais
contemplés, à propos d'une fossette à sa joue
droite ou à sa joue gauche. ll Quand, dans la
suite, elle fut mêlée à l'affaire du Collier et
mise à la Bastille, un avocat du barreau de Paris, Me Polverit, présenta sa
déîeme au Parlement : C( On ne sait pas
mieux, dit-il, d'où elle vient que d'où vient
son mari. C'est un ange sous des formes
humaines qui a été envoyé sur la terre pour
partager et adoucir les jours de l'homme des
merveilles. Belle d'une beauté qui n'appartint jamais à une femme, elle n'est pas un
modèle de tendresse, de douceur, de résignation ; non, car elle ne soupçonne même pas
les défauts contraires; sa nature nous offre,
à nous autres pauvres humains, l'idéal d'un'\
perfection que nous pouvons adorer mais que
nous ne saurions comprendre. Cependant cet
ange, à qui il n'est pas donné de pécher, est
sous les verrous. C'est un contre-sens cruel
qu'on ne peul faire cesser trop tôt. Qu 'y a-t-il
de commun entre un être de cette nature et
un procès criminel? l&gt; Cette argumentation
parut au Parlement de Paris juste et
concluante el il fit mettre en liberté Mme de
Cagliostro.
Le prince cardinal de Rohan, qui n'avait
cessé de prendre un vif intérêt à la botanique
et à la chimie, ne se laissa pas décourager
par son premier échec. Il revint à la charge,
se fit humble et petit, tant etsi bien que, finalement, il futadmis dans le sanctuaire d'Escu-

lape. En sortant, il confia ses impressions ~
son secrétaire intime, l'abbé George], qm
nous les a rapportées: « Je vis sur la physionomie de cet homme si peu communicatif, dit
Rohan, une dignité si imposante que je me
sentis pénétré d'un religieux saisissement et
que le respect commanda mes premières
paroles. Cet entretie~, qui fut as~ez c?url,
excita en moi, plus vivement que Jamais, le
désir d'une connaissance plus parliculière. l&gt;
Et la joie du cardinal n'eut plus de bornes
quand, un jour, Cagliostro lui dit : « y~tre
âme est digne de la mienne et vous mer1tez
d'ètre le confident de tous mes secrets. l&gt; De
ce jour la, liaison devint étroite et publique.
Cagliostro s'installa au chàteau de Saverne,
dont les larges cheminées se noircirent à la
fumée de ses fours alchimiques. Sur la terrasse du château, à la clarté des étoiles, les
entretiens de l'alchimiste avec le prince Louis
se prolongeaient fort avant dans la nuit.
Rohan écoutait, le front penché, les bras aux
appuis de son fauteuil, tandis que la blanche
lumière des astres caressait de ses chatoiements d'opale les longs plis d~ la moire cardinalice.
La baronne d'Oberkirch vit en 1780
Cagliostro chez l'évêque de Strasbourg. A son
entrée, l'huissier ouvrait la porte à deux
battants et annonçait : « Son Excellence monsieur le comte de Cagliostro! » Comme la
baronne exprimait au prince de Rohan sa
surprise de tant d'égards :
•
.
&lt;( En vérité, madame, vous etes trop difficile à convaincre. »

1

LE

BAQUET DE

M,

&lt;( C'est une belle pierre, monseigneur, et
je l'a vais déjà admirée.
«- Eh bien! c'est lui qui l'a faite, entendez-vous ? Il l'a créée avec rien. Je l'ai vu,
j'étais là, les yeux fixés sur le creuset, el j'ai
assisté à l'opération. Qu'en pensez-vous, madame la baronne? On ne dira pas qu'il me
leurre, qu'il m'exploite ! Le joaillier et le
O'raveur ont estimé le brillant à Yingt-cinq
0
•
mille livres. Vous conviendrez au moms que
c'est un étrange filou, celui qui fait de pareils
cadeaux. u
« Je restai stupéfaite. M. de Rohan s'en
aperçut et continua :
&lt;( Ce n'est pas tout, il fait de l'or. JI m'en a
composé devant moi pour cinq ou six mille
livres là-haut, dans les combles de mon
palais'. li me rendra le prince le plus riche
de l'Europe. Ce ne sont point des rêves,
madame, ce sont des preuves. Et toutes ses
prophéties réalisées, _el tou~es le~ guérisons
opérées, et tout le bien qu 11 fait I J_e v?us
dis que c'est l'homme le plus ext:ao~dm~'.re,
le plus sublime, et dont le sayo1r na d egal
que sa bonté. »
Rohan plaça le buste de l'alchimiste dans
son palais, après avoir fait graver sur le socle
en lettres d'or : &lt;1 Le divin Cagliostro.» Quand
le prince revint à Paris, dit George!, il laissa
en Alsace un de ses gentilshommes, le confident de ses pensées, le baron de Planta,
pour procurer à Cagliostro tout ce qu'il désirait.
Quand notre alchimiste eut plongé les
populations alsaciennes dans une stupéfaction

MES "'!ER , OU REPRÉSENTATION FIDÈLE DES OPÉRATIONS DU MAGNÉTISME ANIMAL. •

D'après une estampe d11 temps.

Et il me montrait un gros solitaire qu'il portait au petit doigt et sur lequel étaient gravées les armes de la maison de Bohan.

suffisante, -il crut devoir élargir la scène de
son théâtre et, à son tour, venir à Paris. Il
prit congé des nombreux amis qu'il s'était

�'----------------------------------

111STO']t1.Jl
faits à Strasbourg, du maréchal de Contades,
du marquis de la Salle 1 , et se mit en route à
grand bruit, avec une suite considérable, des
courriers, des laquais, des jacquets, des
gardes armés de hallebardes et des hérauts
drapés de brocart qui soufnaient dans des
clairons. En le voyant partir, de vieilles
l&gt;onnes femmes pleuraient en disant que
c'était Je bon Dieu qui s'en allait.
L'époque semble faite pour Cagliostro. &lt;1 Il
_nous fallait des distractions à tout prix, dit
Beugnot, et on voyait un vntige général
s'emparer des esprits. On courait à ce haquet
de )[esmer, autour duquel des gens bien
portants se lenaient pour malades et des gens
mourants s'obstinaient à se croire guéris 1 »
Marat faisait-il le procès du soleil et lui disputait-il d'être le père de la lumière, c'étaient
des cris d'admiration. Un paysan dauphinois,
Bliton, apercevait des sources à cent pieds
sous terre et les faisait jaillir à rn volonté.
Il avait des disciples et drs écrivains qui
célébraient son génie. La Cour et la ,·ille
étaient blasées, la,sées : il fallait du neuf et
du piquant. La scène française était délais,ée
pour les tréteaux et les bouis-bouis où de
sales et vulgaires niaiseries soulevaient
les applaudissements. &lt;1 L'ennui conduisait à
l'extravagance. » Les esprits élaienl agités
en sens contraires, les liens sociaux rompus.
L'opinion était préparée aux aventures.
Œ l'\os pères, écrit l'auteur du pamphlet si
remar&lt;Juable, Deniièl'e pièce du fameux
Col/ie1· ', se passionnèrent pour les saltimbanques de Saint-~lédard. Après avoir dansé
sur les cendres d'un idiot imbécile;; que leur
fanatisme canonisa, on les vit courir en foule
dans des réduits obscurs où des énergumènes
leur montraient des jeunes filles, d'une complexion faible, soulagées par des Cùups d'épée
ou par des coups de bûches; des hommes
crucifiés, cloués réellement par les mains et
les pieds en l'honneur du Rédempteur. 1&gt; La
Bastille et les douches froidt's ayant eu raison
des convulsionnaires , ceux-ci furent rtJmplacés par les ~omnambules et les magnétiseurs. L'bistérie était cultivée en formules
scientifiques. Les découvertes véritables de
Mesmer avaient peu à peu donné lieu à ces
scènes que l'on voit encore aujourd'hui, mais
qui, dans leur nouveauté, fai~aient fureur :
cris, convulsions el invocations. La sorcellerie
n'était plus sanglante, comme à la fin du
siècle précédenl, mais plus dangereuse pour
les nerfs. Les Illumines, les Marlinistes, les
Théosophes, les Pbilalèthes débitaient des
histoires étonnantes. &lt;1 Il serait diflicilc, disent
les rédacteurs du Bachaumont, de rendre
compte du fond de la doc:trine de ces enthousiastes, qui est un grand galimatias, à en
juger par les livres qu'ils publient. &gt;&gt; riombre
de ces cc enthoù~iastes ll vont jouer un rôle
considérable dans les événémenls les plus
importants 1 •
Depuis la grande crise de !'Affaire des
Poisons, les alcl.timisles avaient été pour-

suivis rigoureusement; mais, avec la tolérance du nouveau règne, les lettres de cachet
tombant hors d'usage, ils avaient repris leur
industrie. Un contemporain a tracé d'eux
une peinture pittoresque. &lt;, C'est dans le faubourg Saint-~farceau que se retirent les alchimistes inconnus. Les uns font de l'or. les
autres fixent le mercure (on sait que c'était
le problème de la pierre philosophale), ceuxci soufflent et doublent la grosseur des diamants; ceux-là composent des élixirs. Les
uns fabriquent des poudres, les autres distillent des eaux, tous possèdent des tré,ors
et tous meurent de faim. Leur langage est
inintelligible, leur extérieur celui de la misère, leur habitation est sale et obscure et,
lorsque la curiosité vous attire un moment
dans un de ces tristes rédui1s, vous apercevez
dans un certain coin une malhonnête créature 11ui a l'air d'une sorcière et qui garde
le laboratoire. - Quant aux ad~ptes con11u•,
ils oot de superbes laboratoires garnis d'instruments coûteux et de vase~ bien étiquetés.
Deux ou trois garçons ont l'air de travailler
et, lorsque le grand seigneur arrive, le directeur fait briller à ses yeux l'espoir de réaliser
les plus beaux secrets ; il lui montre les plus
heureux commencements, il lui promet qu'à
la troisième lune on verra. &lt;1 Voir » est le
grand mot des alchimistes 5• &gt;&gt;
Cagliostro loua à Paris l'hôtel de la marquise d'Orvillers. &lt;1 li existe encore aujourd'hui, dit M. G. Lenotre, et l'on s'imagine
sans grand effort l'ellet que la maison devait
faire dans la nuit, avec ses pavillons d'angle,
alors dissimulés par de vieux arbres, ses
cours profondes, ses larges terrasses, quand
les lueurs - les lueurs vives des creusets de
l'alchimiste - filtraient des hautes per,iennes. La porte cbarrelière s'ouvre rue SaintClaude, à l'angle du boulevard Beaumarchais.
La cour parait aujourd'hui, quand on y pénètre, sombre et sévère, toute solennelle avec
ses cordons de larges pierres que le temps a
noircies. Dans le fond, sous un porche dallé,
monte l'escalier de pierre dont les pas ont
peu à peu creusé les marches vers le milieu,
que le temps a lassé, encore fier de sa rampe
de fer forgé, vestige du temp~. &gt;l Du jour au
lendemain Cagliostro l'anima d'un bruit
joyeux, d'un entrain éclatant. C'était, du
malin au soir, le va-rt-vient bariolé des gens
de toute livrée : la cour pleine de carrosses
laqués, les chevaux s'ébrouant, les cochers
crianl et les petites femmes élégantes montant et descendant l'escalier de pierre, saliss~nt leurs gants à la rampe de fer forgé, le
nez en l'air, le regard vif, émues, effarées,
crainlives 6 •
A Paris, Cagliostro se montra tel f]u'il
avait été à Strasbourg, d,gne et réservé. Il
refusa avec hauteur les invitations à dîner
que lui firent parvenir le comle d'Artois,
frère du roi, et le duc de Cnartres, priuce du
saug. Il se proclamait chef des Ro,e-Croix,
;; . Lu diacre Pàris.

!. Inlerr. de lime tic: Cazlioslro, 2i avùl 178:5,
11'/l.. F\ 4450.
2. S. 1. n. d. (Paris, 1786j. in•8 ,le 4à p.

,frrh.

4. foi,· llc ugnol , 1, 6à ; -

dalt! du 24 mars li86; ft-an~. 6685. p. 1Uti.

le llacha wno11l. il la
Har,ly, lJi/J/. n at .. ms.

...., I ÇO

►

qui eux-mèmes se regardaient r,omme des
êtres élus, placés au-dessus du reste des
mortels. Il donnait d'ailleurs à ses adeptes
les plus rares salisfactions.
cc Ceux-ci, lisons-nous dans la corrrspondance parisienne de la Ga::;ette de Leyde,
soupaient avec Voltaire, Henri IV, Montesquieu; ils voyaient à côlé d'eux, dans un6
maison du Marais, des femmes qui étaient en
Écosse, à ~ienne, etc. Un homme d'un grand
sens fut vmr une de ses amies il y a rnviron
un mois. On se met à table. Surpris de voir
quatre couverts de plus el des chaises auprès,
il demande quelles sont les personnes que
l'on attend. On lui dit que ces places sont
remplies; qu'il a le bonheur de diner avec
des intelligences, avec des êtres bien supérieurs à la faible humanité. Jamais son amie
ne_ fut d'ailleurs plus aimahle, jamais elle ne
mit autant d'esprit et d'affabilité pour bien
traitèr se's convives et pour que les intelligences invisibles fussent contentes de son
diner. Au sortir du repas on passe au jardin :
autre enchantement. Chaque arbre a une hamadryade, chaque plante est cultivée par un
g-énie. Il n'est pas jusqu'au bassin qui ne soit
la retraite d'une nymphe. L'homme prudent
ne voulut pas se brouiller avec la maîtresse
du logis et la quitla sans Youloir détruire une
iUusion qui fait le charme de sa vie. 1&gt; Cagliostro ne tarda pas à avoir dans tous les
coins de Paris des adeptes de cette sorte. A
ceux qui ne voyaient pas se réaliser les merveilles prédites, il répondait durement en accusant leurs péchés, leurs m1irmures, leur
incrédulité.
Il entreprit de réformer la franc-maçonnerie sur le rite égyptien, d'après les détails qu'il avait trouvés à Londres, dans le
manuscrit d'un nommé Georges Coston. li
avait des cais~es remplies de statuettes représentant des Isis, des chameaux el des bœufs
Apis. couverts de signes hiéroglyphiques,
qu'il distribuait à srs disciples. Les francsmaçons furent d'ailleurs émerveillés de sa
personne et voulurent traiter avec lui. Mais,
avec eux aussi, il le prit de très haut, exigeant qu'avant toute conversation ils brùlassent leurs archives qui n'étaient, disait-il.
qu'un ramas de niaiseries. Il comprit le parti
qu'il pourrait tirer de l'indifférence des francsmaçons pour les femmes. Celles-ci n'étaient
admises parmi eux qu'aux fêtes. Dans ces
loges de style égyptien, les femmes avaient
un rôle actif. Le succès en fut prodigieux, el
dans les premières classes de la société. La
loge d'Isis, dont l\lme de Cagliostro était
grande-maitresse, comptait en 1784, parmi
ses adeptes : les comtesses de Brienne, Oessalles, de Polignac, de Rrassac, de Choiseul,.
d'Espinchal, Mmes de Boursenne, de Trevièrès, de 1~ Blacbe, de Montchenu, d'Ailly,
d'Auvet, d'Evreux, d'Erlach, de la Fare, la
marquise d'Avrincourt, Mmes de Afonteil, de
Bréhanl, de Btircy, de Baussan de Loménie,
5. ,Uémoires aullt. p our servir à l'hisl. de Cayliosh'o, Il, 47.
6. )lémoire pour lime de la ~lotte. dans la Collect ïo11 /Jitle d·Etieuville, 1, 39·40.

de Genlis, d'autres encore. Le fanatisme fut
poussé au point que le portrait de Cagliostro
se voyait partout; les femmes le portaient à
leurs éventails et à leurs bagues,
les hommes, sur leurs tabatières.
En 17 81, le grand homme retourne
pour quelques jours en Alsace.
« Jamais, dit Mme d'Oberkirch, on
ne se fera une idée de la fureur, de
la passion avec laquelle tout le
monde se le jeta\t à la tète. &gt;&gt; Une
douzaine de femmes de qualité et
deux comédiennes l'avaient suivi
de Paris pour ne pas interrompre
leur cure. La guérison surprenante
d'un officier de dragons venait d'achever de le dil'iniser.
L'illustre Houdon fit son buste.
Le portrait é1ait publié avec ces
l'ers :

)fontbruel, vétéran de coulisses, mais encore
beau parleur, affirmatif, qui se trouvait par
hasard partout où se trouvait Cagliostro,

Oe l'11 mi des humai11s1·econ11aisse, les traits.
Tous sesjo1a'ssont marqués par de nouveaux
bienfaits,
Il prolo11ge la vie, il secourt l'inf/ige11ce,
Le plaisird'ttre utile estseulsa 1·ecompense.

Le cardinal de Rohan ne pou,•ait plus se passer de lui. Il l'avait
incessamment dans son palais et
plusieurs fois la semaine passait
avec lui ses soirées. Sous les auspices du cardinal, le comte de Cagliostro et Mme de la Motte firent
connaissance. Nous devons à cette
circonstance une page charmante
de Beugnot, qui obtint de son amie,
~[me de la Molle, de diner chez elle avec l'illustre alchimiste. 11 Cagliostro, dit Beugnot,
portait ce jour-là un habit à la française gris
de fer, galonné en or, une veste écarlate brodée
en larges points d'Espagne, une culotte rouge,
l'épée engagée dans les basques de l'habit et
un chapeau brodé avec une plume blanche.
Cette dernière parure était encore obligée
pour les marchands d'orviétan, les arracheurs
de dents et les autres artistes médicaux qui
pérorent et débitent leurs drogues en plein
vent.
c1 ~fais Cagliostro relevait ce costume par
des manchettes de dentelles, plusieurs bagues de prix: el des boucles de soulier, à la
vérité d'un vieux dessin, mais a~sez brillantes
pour qu'on les crût d'or tin. Il n'y avait au
souper que des personnes de la famille, car
on ne tenait pas pour étranger un chevalier de

illb

&gt;

témoignait des merveilles qu'il avait opérées
et s'en offrait lui-même en preuve comme
guéri miraculeusement de je ne sais combien
de maladies dont le nom seul portait l'épouvante.
&lt;1 Je ne regardais Cagliostro qu'à la dérobée et ne savais encore qu'en penser. Celle
figure, cette coiffure, l'ensemble de l'homme
m'imposaient malgré moi. Je l'attendais au
discours. Il parlait je ne sais quel baragouin
mi-partie italien et français, et faisait force
citations qui passaient pour de l'arabe, mais
qu'il ne se donnait pas la peine de traduire.
Il parlait seul et eut le temps de parcourir
vingt sujets parce qu'il n'y donnait que l'étendue de développement qui lui convenait. li
ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris. Et on s'inclinait à la
ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait

L' ArrA1JtE vu Cou.œ,t --~
un sujet, il semblait transporté et le prenait
de haut du geste et de la voix. Mais, tout à
coup, il en descendait pour faire à la maîtresse du logis des compliments
fort tendres et des gentillesses comiques. Le même manège dura
pendant tout le souper. Je n'en
recueillis autre chose sinon 'lue le
héros avait parlé du ciel, des astres, du grand arcane, de Memphis, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses, d'une ville dans
l'intérieur de l'Afrique dix fois plus
grande que Paris, où il avait des
correspondants; de l'ignorance oi1
nous étions de toutes ces belles
choses qu'il savait sur le bout des
doigts, et qu'il avait entremêlé le
discours de fadeurs comiques à sa
Mme de la Motte, qu'il appelait sa
biche, sa gazelle, sa cygne, sa
colombe, empruntant ainsi ce qu'il
y avait de plus aimable dans le règne animal. Au sortir du souper, il
daigna m'adresser des questions
coup sur coup. Je répondis à toutes
par l'aveu de mon ignorance, et je
sus depuis de Mme de la Motte
qu'il avait conçu l'idée la plus
avantageuse de ma personne et de
mon savoir. »
Sous le chapeau rouge du cardinal, Cagliostro et Mme de la )lotte
étaient faits pour lier partie étroitement ou au contraire, pour entrer en rivalité
viole~le. C'est la seconde des deux alternatives
qui se réalisa. 11 Mme de la Motte, écrit l'abbé
George}, ne trouvait pas assez considérables
les liienfaits qu'elle tirait du cardinal de Rohan,
elle présumait qu'ils eussent été plus abondants encore si Cagliostro, qui possédait la
confiance du prince et dirigeait pour ainsi
dire toutes ses actions, ne lui avait conseillé de
mettre des bornes à ses largesses vis-à-vis
d'elle. Ce n'était qu'un simple soupçon de la
part de la comtesse; il suffit néanmoins
pour lui faire concevoir l'antipathie la plus
forte contre Cagliostro. Elle fit l'impossible
pour le perdre dans l'esprit du cardinal;
mais voyant qu'elle n'y pouvait réussir, elle
renlerma et nourrit dans son cœur des projets
de haine et de vengeance en cherchant toujours l'occasion de les faire éclater. »

(A suivre.)

F RANTZ

FlJN CK-BRE:,"TANO.

�REINES DE THÉATRE
~

Mademoiselle Duchesnois
Qu 'aujourd'hui surabondent et se multiplient it l'infini les vraies ou les fausses vocations de comédiens, et surtout de comédiennes, cela n'a rien en soi qui puisse étonner. Le théâtre, en effet, s'est de plus en
plus étroitement mêlé à la vie courante. Un
pont semble al'oir été jeté entre le monde et
lui. Pour le premier, le second n'a plus &lt;le
secrets, et ses coulisses n'ont plus de myslères. Les moindres aventures ou mésaventures d'un acteur, Lous les coups de fortune
ou tous les coups de tête d'une jolie actrice,
deviennent sur l'heure un sujet de chronique
écrite ou parlée qui se répand et se répète
d'un bout à l'autre du pass. Et celle publicité constante que prodigalement notre temps
assure aux hommes et aux femmes de Lhéàtre, excite chez nombre de jeunes gens et de
jeunes filll's appartenant au monde proprement dit, à la petite bourgeoisie, ou même
aux milieux populaires, le besoin jaloux de
poursuivre sans tarder ,avec les agrémen tsd' une
existence en apparence indépendante et facile,
les bénéfices d'une notoriété vite conquise.
Sans vouloir sottement écraser ses contemporains sous le poids &lt;le comparaisons arbitraires et dangereuses, ni prétendre opposer,
à des nouveaux venus entrant dans la vie,
ceux qui, leur œuvre faite et leur elîort réalisé, en sont depuis longtemps sortis, il est
permis de dire qu'autrefois on devait être
poussé, pour aborder la scène, par une vocation plus robuste, un plus irrésistible instinct,
un amour de la profession plus franchement
désintéressé. Car l'état de comédien, moins
souvent honoré que décrié et honni, ne permettait guère alors aux gens qui l'exerçaient
de faire très brillante figure ailleurs que sur
leur piédestal de planches. On en resta longtemps au sentiment qu'en 1789, dans une
séance de l'Assemblée nationale, a,•ait âprement exprimé l'abbé Maury, à savoir qu'on
ne pouvait donner aux acteurs l'égalité civi~ue, parce qu'il n'était pas, à son avis, de
préjugé plus juste et plus légitime que de
tenir leur métier, « non peut-être pour infàme, mais à coup sür pour peu honorable ».
Quant aux actrices, elles n'avaient guère, en
général, abstraction faite de leurs mérites
scéniques, droit qu'à la considération spéciale accordée aux professionnelles de la
galanterie. En somme, aux comédiennes,
sinon vertueuses, du moins conscientes de
leur dignité_ de femmes, comme aux acteurs
dont le caractère n'était pas inférieur au talent, le théàtre pouvait jadis procurer bien
EN 1870. -

Aux ARIIES ! -

Tableau d'ÉTIENNE BERNE·BF.LLECOtR.

VI. -

I!J~TORIA, -

Fasc. 4~.

des joies et bien des griseries; mais, au point
de vue moral, il réscrYait bien des rancœurs,
bien des amertumes et bien des humiliations
à ceux qui, pour l'amour de lui, étaient deYenus des hors-la-foi aux yeux de l'l~glise el
pour la sociélé civile des hors-la-loi. Ce fut
cet amour-là, et lui seul, sans arrière-pensées ni calculs pratiques, qui germa di•s l'adolescence dans le cœurct dans le cerveau d'une
petite ,illagcoise de Saint-Saul"e, en Flandre.
Catherine-Joséphine Rafin, dont le nom de
théâtre, lluchesnois, devait plus tard s'inscrire à jamais dans les gloriruscs annales de
notre Comédie-Française, avait rn le jour
dans une auberge, mais les facultés magnifiques dont elle était douée n'allaient pas larder à la faire sortir du bouge paternel, pour
la porter triomphalement au trône des reines
de tragédie qu'occupait alors mademoiselle
Raucourt.
Pour Joséphine Ratin comme pour beaucoup d'actrices de son temps - sans parler
de celles du temps présent dont le Conservatoire n'a pas enregistré, d'après une probante

Cliché Giraudon.
~[AOEMOJSELLE GEORGES.

D'apris une mlnla/ure du M11sèe CamavJ/tl.

pièce d'etal CÎYil, l'âge Yéritable avec une
exactitude rigoureuse, - il y eut toujours,
entre la date de sa naissance qu'elle accusait

et la date de J'acte de baptême dressé en 1777
par le desservant de l'église de Saint-Saulv~,
un écart de plusieurs années. Elle n'en était
pas moins fort Jeune encore lorsque, pour la
première fois, elle vint à Paris. Une sœur
ainée, qui l'y avait appelée près d'e1le, occupait un emploi dans la maison de Monsieur;
elle fit donner à sa cadette une éducation
plus relevée que ne semblait le réclamer
l'existence modeste à laquelle, par destination, elle paraissait vouée. L'enfant était
intelligente. On eut vite fait de la dégrossir,
et même de l'affiner. Si bien qu'un jour,
ayant eu l'occasion de voir dans Ali!tlée la
tragédienne Raucourt, ce lui fut une révélation. « Moi aussi, se dit-elle, je lancerai à la
foule les grands vers de Corneille ; moi aussi,
je déroulerai devant le public extasié les périodes de Racine; moi aussi, je serai tour à
tour ardemment ruaissante
et harmoniense-.
o
ment gémissante; moi aussi, je me ferai
applaudir, acclamer et diviniser; moi aussi,
je serai une artiste! »
Un tel rêve, que d'adolescents et de jeunes
filles se le sont formulé à eux-mêmes, sortant tout enfiévrés d'une représentation où
l'acteur aimé, l'actrice adorée avaient soulevé
l'admiration, déchainé l'enthousiasme? Mais,
hélas! pour combien de celles-ci et de ceuxlà, ce rêve n'était-il pas, en cJTet, autre chose
qu'un rêve, qui s'achèl'erail, s'ils voulaient
le vivre jusqu'au bout, dans une cruelle désillusion'! ... Mais, avec Joséphine Ilafio, il
en allait de toute autre sorte. Ce qu'elle avait
entrevu, en contemplant avec émerveillement
el en écoutant avidement mademoiselle Raucourt, elle possédait en elle, insoupçonnés
jusqu'à celte heure, les dons innés qui lui
permettraient de le réaliser à son tour. Et ce
fut en la fillette, dès ce moment-là, l'idée fixe
d'une) vocation que désormais rien ne saurait
maîtriser et qui finirait par avoir raison de
tous les obstacles, de toutes les résistances.
Ni les unes ni les autres ne tardèrent d'ailleurs à se manifester. A peine Joséphine, de
retour à Saint-Saulve, eut-elle exprimé timidement son insurmontable désir de travailler
pour devenir une actrice, une grande actrice
comme mademoiselle Ilaucourt, qu'éclatèrent
autour d'elle les lamentations et les cris de
colère.L'aubergiste, déjà, se voyait déshonoré
par l'insensée lubie de sa fille. Une enfant qui
portait son nom, devenir une histrionne?
Non, jamais il !)e le tolérerait, jamais ne se
consommerait un aussi révoltant scandale!
Et Joséphine, au lieu de se draper dans le

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>111STO'J{1.Jt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - rures, un Yoile blanc tombant de la coiffe et
llollant sur les épaules jusqu'au bas de la robr.
Quelques rares amis, des serviteurs l'entour~nt. Elle embrasseceux-ci, elle consoleccu:xlà. Elle demande que ses femmes l'accompa•
gnent, et elle se porte garante de leur courage. Entre les halleùJrdiers, le funèbre cortège se met en marche et gagne la grande
salle, En face de là cheminée, où brûle un
grand feu, se dresse, entouré d'une balustrade, l'échafaud, drapé de noir. Là se tiennent immobiles deux hommes masqués, ,"ftus
de noir; avec des tabliers blancs. Trois chaises et un billot. La hache rst posée contre la
balustrade. Au fond de la salle se liennrnl
quelques spectateurs, des châtelains du voisi-

nage.
~farie s·a~seoit, écoute la lecture de l'arrêt

et refuse d'abjurer sa foi a\'ec un calme
extraordinaire. Elle prie encore, même pour
ses ennemis, même pour Élisabeth! Ses femmes lui ôtent ses \'êtements de cérémonie et
elle apparait, les épaules découvertes, en habit de velours pourpre. Quand elle avance vers
le billot, ses lemmes se mettent à sangloter.

(&lt; Ne criez pas; j'ai promis pour rnus! )&gt;
leur rappelle la reine. Elle s'agenouille sur le
cous~in de velour~ noir, se laisse bander les
yeux avec son mouchoir et Jit encore à ses
femmes en les saluant de la main : « Adieu
pour la dernière fois et au revoir! l&gt; Elle récite alors un psaume, làle le billot et y pose
la tète en murmurant: « Seigneur, je remets
mon âme entre vos mains! n Ce furent ses
derniers mols. Le billot lui faisant mal, elle
place ses mains sous son cou. Le bourreau
les lui écarte, puis il !ère et abat la hache,
qui glisse sur l'os et blesse la reine. Aucun
cri, aucun tressaillement. Au second coup, lu
tête roule par terre. Au moment où sur les
restes sanglants on jette le manteau royal, le
petit chien favori dè Marie Stuart sort de sous
les plis du manteau, se prend à hurler et refuse de s'écarter du cadavre.
Aucune main amie ne couche la reine dans
son cercueil.
Ainsi Iadv Blenncrbasset nous relate en
détail la captivité et la mort de Marie Stuart.
L'émotion qu'inspire à la femme un si long
martyre n'innue pas sur le jugement de l'his-

torien. L'auteur n'a souci, dans celle intéressante étude, que de nous montrer àlarie
telle qu'elle fut : séJuisanle, généreuse,
passionnée et plus fidèle en amitié qu'en
amour.
La reine d'Écosse et la reine.d'Angleterre,
nous explique encore l'auteur, luttaient avec
une énergie et une ténacité pareil!t s pour
deux conceptions inconciliables. Ce duel fatal
entre les convictions politiques et religieuses
des partis qu'elles représentaient s'envenima
d'une féroce rivalité de femmes. Les moiens
d'allaque &lt;t de défense dont elles usèrent
peu vent répugner à des consciences modernes; mais, au xv1e siècle, la trahison et le
meurtre étaient considérés et acccplés comme
d'indispensables ressorts de gouvrrnement.
Or, quand, dans ce duel aussi long qu'acbarné
des deux reines, on voit de tels moyens assurer sans cesse le succè5, la puissance et la
victoire à l'une des rivales, comment se défendre d'un peu de pitié pour l'autre qui,
toujours malheureuse et vaincue, ne trourn
dans ces mêmes moyens qu 'humiliations, défaites, expiations et douleurs?
C HARLES

FOLEY.

Docteur MAX BILLARD

.,,.

La mort du Duc de Reichstadt
En 1851, Marie-Louise était demeurée à
Plaisaqce el se reposait de ses émotions loin
de la ,ille insurgée. Elle recevait de la capi•
tale les meilleures nouvelles et elle pouvait
enfin écrire à sa clière Victoire : cr A Parme
tout est tranquille; grâce au Giel, l'esprit
commence à devenir meilleur, et l'on m'y
désire beaucoup; on dit que la ville est dans
une tristesse terrible et toute déserte; elle
ne se remettra pas, je suis sûre, de bien des
années 1• l&gt;
~Tarie-Louise, en tout cas, se plaisait
beaucoup à Plaisance : le printemps était
venu, et avec les rayolls de soleil, clair et
chaleureux, les beaux jardins de celte résidence d'Cté étaient panaché5 de belles fleurs
llouvelles . Le mois d'avril rajeullissait la souveraine de ses fraiches harmonies, et la
compagnie de ses enfants et de ses intimes
amis ne gâtait rien à ces impressions balsamiques. Aussi quilte-t-elle, {( les larmes
aux yeux, Plaisance )) oil elle trouvait un
repos à.ont elle avait c&lt; si besoin l&gt; .
La duchesse reçut à Parme un &lt;&lt; accueil
froid , . La ville pourtant fut « illuminée
trois jours n. On chanta le lendemain de son arrivée &lt;c une cantate
au théâtre &gt;J, où la souveraine fut
saluée, dans sa loge, ()ar les applaudissements des spectateurs. Mais,
dans son ensemble, la population
ne manifestait aucune sympathie
réelle à son égard, et Marie-Louise
en faisait part ainsi le 2/~ août à sa
chère Victoire :
« On ne doit pas se faire illusion, le feu couve sous la cendre et
l'esprit est très mauvais; on n'a qu'à
rer1ardcr la manière insolente de
be~ucoup de gens, lorsque la voiture
de cour passe dans les rues, pour
s'en convaincre. )&gt;
Aussi la duchesse quitte-t-elle Parme assez ,,ile pour aller à Sala
&lt;( respirer un bon air et n'entûndre
rien lJ,
)lais à ptine est-elle installée dans
sa résidence d'été, que la nouvelle
arrive que le choléra, parcourant l'Europe
comme un vent mortel, moissonnait du Nord
Eilrait du volume : Les maris de 1\Jarir.-Louise.
,tapl'i.1s cfr,; docu111e11~s nouveaux ou i11édits, oun1we omè de lrènle-crnq gravures, par le docteur

)k-:° Billard. (Librairie acadêmique ~errin et ~ie.)
\. /,elfrc iL Mm e de Cre,rneville, Piaisa11ce,
l'i avril \~jl. - Co1-respo11danre de llariP-1.rmist'
t liOU-1847 /, Gêrolcl. Vienne, 1887.
Vl - ll1sToR1A. - Fasc. 4.~.

au Sud et de l'Orient à l'Occident des milliers
d'individus. C! S'il vient ici - ce n'était pas
très fier - je reste tout l'hiver à Sala, écritelle à sa chère amie; je serai à portée de faire
des dispositions, et cependant un peu isolée. &gt;)
Déjà, elle apprend que le Oéau s'est abattu
sur Vienne, et elle fait de nouveau part de
ses terreurs à Mme de Crenneville : &lt;( Je suis
dans les plus cruelles angoisses pour tous les
miens, et surtout pour mon fils, qui, quoique
près de l'empereur à Schœnbrünn, ne voudra
pas se ménager autant que le reste de la
famille; je crois que j'aurai beaucoup moins
peur lorsqu'il sera ici, qu'à présent, qu'il
est près des miens et que j'en suis éloignée
i1 tant de cent lieues. Je ne sais encore où je
me renfermerai à l'approche du choléra, et
je ne crains pas cette prison comme vous,
si nous venons dans ce cas; ce serait, pour
ce qui regarde la réclusion, comme ,un hiver
passé à la campagne; mais les suites, les
calamités et les dépenses du choléra seront
incalculables. Je suis sùre que le printemps
ne SC passera pas sans que nous l'ayons
en Italie, et toutes les mesures qu'on a à

LE DUC DE REI CHSTADT SUR SON LIT DE )lORT,

D'après la gravure de

SERZ.

prendre me donnent une peine terrible!. &gt;&gt;
Marie-Louise prévoyait donc de sérieuses
2.Lclfrc datb- de Parme. dit 24 septembre 1831.
~- Le 1.terceau du Roi de Home n'était pas à Vienne,
wmrne _l'ont prëtendu certains_ liist.oricns, ~ l'époque
oll )lar1c-Lou1se ordonna la fusion de sa to1lcllc d :irpenl. L'expédition c 1_1 fut faite de Pa1·m_e i1 S~lum~
IJrünn en ·1831. \01r J. Lecomte, lllal'te-Lmuse n
Panne, Somerai11. Paris. 181-5, t. JI. p. 87. - (.:I".
0

difficultés pour faire farc aux dépenses
qu'allait occasionner l'invasion du fléau. Cc
fut au milieu de cette crise, qu'elle pensa,
pour multiplier les ressources, que la toilette en vermeil et lapis qu'elle tenait de la
Ville de Paris, ile pouvait être mieux employée qu'au soulagement de ses sujets menacés d'une contagion générale . Marie-Louise
décréta, sur la proposition de son ministre
des Finances, le comte Bondani, la conversion en espèces de toute la matière fusible
de ce magnifique ouvrage, et en ordonna
immédiatement l'application au soulagement
des victimes et aux besoins des orphelins du
choléra. Cette fonte produisit 125.000 francs.
Marie-Louise avait songé un moment à battre
également monnaie avec le berceau en argent
du Roi de Rome; mais, sur la réclamation
du duc de Reichstadt, le ·somptueux souvenir
fut expédié à \'ienne'. •
Les angoisses de Marie-Louise ne l'empêchaient pas de goûter les douceurs de la vie.
Avec une sorte d'insouciance, elle écrivait de
Parme, le 26 février 1832 : c&lt; Je crains bien
de ne pouvoir venir au bal du 6 : car je
n'arrive que le 5 à Plaisance, el
ils m'ont préparé je ne sais quoi
pour les fêtes du carnaval. Mercredi
a été en scène le nouvel Opéra de
Ricci : 11 nuovo Figaro e !Cl A/odi:sla: quelle charmante musique!»
Au mois de mai -1832, !larieLouise était à Plaisance. Bien qu 'absorbée par des bals, des dlners, de:;:
soirées dansantes, l'al'chiduchei:isc
n'était pas sans songer à la santé du
duc de Reichstadt. Dans une letlre
à sa chère Victoire, elle écrivait :
« Je suis assez sotte, lorsqu'il y a
de mauvais bruits en ville, de m'en
inquiéter outre mesure, car, lorsqu'on est loin, on se fait bien des
monstres, et je ,,ois avec terreur
l'avenir; quoique je serais bien heureuse de revoir mon fils et de pouvoir m'assurer de l'état de sa santé
qui me tourmente bien cruellement
.
.
'
Je cr01s que le climat d'Italie lui
serait bien perniçieux, car sa poitrine, rrrâce
au Ciel, est tout à fait libre et touie la
Jloslein, qui rela_te qu~ le berceau _avait étê apporlé ;i
P~rme_ par ~ar1e-L2u1se et figurait au palais duc:il.
L llabe, Pans, l ~3a, Jl· 99. Ce chef-d'œuvrc ries talents réunis de Prud'hon, Roguct, Odiot et Tho~ire, qui a _figuré it l'Exposi~iou 1;ét~ospccti1·e de Ja
\Jlle de Paris (19001, fait au.1oui-d hm parli,i du tr1L
;;or de la maison impl'r1ale de \ïcnnc.

�!

I'

fflST01{1.JI

----------------------------------------

maladie s'est jetée sur le foie; on sait que
les climats chauds sont nuisibles ; il est
d'une mélancolie terrible, veut toujours
rester seul, et est extrêmement tourmenté

de la bile, qui continue à se dé9ager par
des évacuations; il ne tousse plus du tout,
et sort à pied et en voiture i mais la cure
sera longue; Ferrari me dit que ce qui

, lui fera le plus dè Lien sont les eaux minérale5:, el je crois qu'il en prendra, que cela
ne l'étonnerait pas qu'il prît la jaunisse, mais
que je dois être tranquille. Dieu veuille qu'il
aye raison. Car s'il arrivait que le malheur
voulût qu'il devî11t plus mal, el que le clw-

léra f"ùl ici, je ne pou,-rnis pas aller à
Vienne, ccir je sens que le devoll' de fout
;,01werain est de sacrifie1· ses plus chères
affections pour rester &lt;W milieu du danger
&lt;uec ses sujets . 1) Et Marie-Louis:c ajoutait:
« Uepuis mon bal, mon rhume est de nouveau re,·enu, et la poitrine me faiL mal. Je
suis contente que cette canée soiL p·assée,
mais je dois dire qu'il a vraiment été beau.
Mme Scarampi a donné une soirée dansante
charmante, mais, comme les veilles 1lle sont
défendues, j'ai été obligée de partir à minuit
à mon grand regret. ii
A l'époque où Marie-Louise écrivait cette
leltre à sa chère Victoire, on ne se faisait
plus d'illusions, à Vienne, sur la santé du
duc de Reichstadt. Le jeune prince ne quittait plus le lit el se mourait lentement.
Marie-Louirn arait été instruite du daugn
qui menaçait son fils, mais elle ne pouvait se
décider à quitter ses États 1 • Elle ne consentit
à partir que lorsque les nourelle, furent
alarmantes. Rlle s'arrêta à Trieste pour voir
l'empereur qui s'y trouvait en ce moment;
une indisposition assez grave la força même
d'y rester quelques jours.
Le soir du 24 juin, elle arrivail enfin à
Schœnhrünn.
On assure que son désespoir fut profond,
à la vue des ravages que le mal avait déjà
faits sur ce jeune homme naguère si beau,
1. « Votre .\llessc conçoiL que pour des raiso11s
d'œoonomic (sfr) et d'ordre aussi bien que puur la
tranquillitê du ,Pays 1 je 1w conseille point a Sa Majesté de le quitter el de se rendre a Vienne sans
motîrs, mais elle concevra ~galcmcut mon a11xiété de
ne pas contribuer inrnlontaircmeut ii cc que l'on
puisse un jour blùmcr celle au_gustc princesse d'uuc
iudiffèreuce (qui ne !erait cerla1nemcnl qu'apfarenlr)
pour son fils; j'ose tlonc rnus prier, mon prmce, tic
\·ouluir bien me !'.'.tire connailrn votre opinio11 it ccl
l'gard. » Le/ln~ du b(u·o11 de ,llarshall â Meflemicli,
~ mai ·IR32, citf'c par Eduard Wertheimer, Der ller:::.og vo11 Reiclt,ïludl , Stuttgart cl llerliu 1902, p. 436,
uote 5.
2. fr.li gehe u11lt:.rJ /ch qehe w1ter !
3. 1llei11e Alutler 1·ufènl Meiue ilfolfer 1'11fe11!
lreg mit dem 'fùch.' lch bmuc!te uicltls meltrl Cc
sunl les pt1roles textuelles prononœcs par le duc de
Hcichstacfl. • Eduard \Vcr1hC'imcr, d'aprês une lettre
tic Moll â Oiclrichstein du ü aolll 1832, loc. cil.,
p. 4i2. note 1.
4. Umscltfiigc! J'esil,alor! Ces dcruiers dclails

au front rayonnant d'intelligence, actuellement sans voix, courbé, les joues creuses, les
yeux hâves el enfoncés, se soulevant sur son
lit de mort pour presser de ses bras défaillants sa mère, qui, dans l'oubli de ses plus
saints devoirs, l'avait sevré de l'amour et. de
ses caresses, et venait recevoir son dernier
soupir.
La présence de sa mère parut, pendant
quelques jours, diminuer l'intensité du mal
par la satisfaction qu'éprouva le prince. Mais
ses jours étaient comptés.
Le 21 juillet, une circonstance singulière
signala le premier jour de l'agonie du Hoi de
Rome. La foudre, comme pour proclamer son
arrêt de mort, tomba sur une des aigles impériales qui décorent et dominent le palais de
Schœnbrünn. , Le fils de Napoléon, dil-on à
Vienne, devait Onir par un coup de tonnerre. i&gt;
La nuit se passa dans une alternalirn dd
ralme affaissé cl d'agitation nerveuse. Le ca~
pitaine baron Moll, gouverneur du prince,
11e quittait pas la chambre du malade. Vers
les trois heures et demie llu matin, le duc
ressentit tout à coup une violente douleur; il
Se leva sur rnn s~ant et s'écria en allemand :
« Je me meurs! Je me meurs! t » Moll bondit
au lit du moribond et, al"ec l'aide du D'" Nickert, souleva le duc qui se mit à crier: « Appelez ma mère! retirez la table!. .. je n'ai
plus besoin de rien! 3 » Croyant que la crise
serait vite passée, on ne crut pas devoir
avertir l'archiduchesse. Moll el le o,· Nickert
étaient près du lil el soutenaient. loujours le
malade. Soudain, le baron sentit que le duc
lui saisissait les bras et les pressait com'ulsivement, el le jeune prince se mit à crier avec
de grands elTorls : " Cataplasme! vésicatoire! 4 1} Ce furent ses dernières paroles. Ses
yeux devinrent hagards, vitreux, presque
éteints; il respirail doucement, mais il ne
pouvait plus parler. C'est alors que Moll courut avertir la grande maîtresse de MarieLouise et l'archiduc Fraaçois, &lt;( à qui le
sf)n1 empru11lè~ au rétcnl l'l saranl ounagc Je
~I. Eduard Wertheimer (Der 1/er~og 1•on lleù:hsladl ),
qui, 11ppuye sur des documents inédits, émt111ant des
témoins mèmcs du drame ile ~d1œ11hrünn, donne 1111
t'&lt;'cil de la mort du duc de l\ciclisladt, &lt;1ui dill'l·n·
rnr plus d·un point tle la relation de dr ~lo11tbcl
dont se srml, en gênèral, în~pirés l~s liîsto1·ic11s • .
5. Oc Montbel. Le duc de Jiewltsla il. Le :-i;ol'manl, Paris 1852, p. 33i.
tî. El 11011 le rlianoi11c WagnC'r, ui un prêl~L, comme
le con:li"nent génCralcmcul lrs historie11s. Eduard
Wcrlhei;.cr, lue. l'il. ; 11. H::i.
7. Le même.
S. li l'ut µris 1iar un ~culplr,ur inconnu jusque-lit,
du nom de Klein. F'oresli a Dielrù.:hsteù1. Vie1rne,
8 septembre 183'1. Cilé par Eduard Werlhcimcr , foc.
cil ., p. 4i5.

9. Les rcmmp1oblPs lrarnux, préscurs il Ioules lf'S
m,!moircs, de Ml!. l\lassu11, Webchingcr, Imbert de.
Saint-Amand cl CalianCs, nnus dis11f'nsent d1• tout
il1i\·cloppl.'mcnt sur la maladie , les cérémo11ic~ et les
o!Jst'11ucs ,lu tluc tic J:cichs1~1H.

prince avait demandé de l'assister dans ses
derniers momenls 5 n.
Quand Marie-Louise entra dans la chambre
morluaire, elle trembla de tout son corps,
chancela, et, pour se soutenir, saisit le bras
du baron avec conlraction. Arrivée au pied
du lit, elle fondit en larmes, incapable de
proférer une parole. Le prince la reconnut;
un sourire triste dessina l'arc de s:es lèvres,
et il fit à sa mère par deux fois un signe de
tête, cherchant à exprimer un dernier adieu
que ses lèvres ne pouvaient plus articuler.
A ce moment, outre ~farie-Louise, se tenaient autour du lit du moribond le général
Hartmann, le capitaine Standeisky, le baron
Marshall, le comte Scarampi et le D' Malfaui.
Au milieu du silence de mort qui régnait
dans la chambre, on introduisit alors un
jeune chapelain du chàteau, r1ui assistait
pour 1a première fois un moribond 6, et qui
évita, pendant toutes les prières de l'cxtrêmeonction, tout cérémonial qui pi'll impressionner le jeune prince. La cérémonie eut Jieu
au milieu du triste et profond recueillement
de l'entourage. Tout le monde se mit à genoux, Marie-Louise, appuyé.c conlre un fauteuil, anéan 1ie. &lt;! Les prières finies, le jeune
prêtre demanda au duc s'il devait lui foire
une leclnre ou une prière. A la première
question, il répondit : Non, d'un signe de
tête. A la seconde, .il fit une légère affirmation
de la lèle. Alors le chapelain se mil à prier à
mi-voix 7 • )) Mais, tout à coup, à cinq heures
huit minutes du matin, après avoir jeté la
iète deux lois d'un côlé el de l'autre, le prince
s'éteignit doucement le jour même où il avait
appris à Schœobrünn la mort de Napoléon,
dans la même pièce où le vainqueur de Wagram, surgissant avec ses légions et ses fanfares, avait fait la paix avec l'Autriche domptée
et pantelante, où le même jour encore, déshérité, frappé dans tous ses droits, le Roi de
Home s'était vu frustré de son nom glorieux
pour prendre celui de due de Reichstadt.
Tout était fini. Le Roi de Rome dormait du
dernier sommeil, et l'on emportait MarieLouise évanouie.
Le duc Je BeichstaJt, Loité, éprronni, revêtu d'un pantalon bl1in brodé d'argent cl
d'un habit blanc avec des Mcoralions, resta
exposé à Schœnbrünn sur son lit de mort,
pendant la journée du dimanche.
Le lundi ~5 on procéda à l'aulop:.ie du cadavre el, après l'ouverture du corps, au moulage du masque du jeune princ{l sur sa focc
amaigrie 8. Le 25, à 5 heures du soir, un
char fu11èbre trainé par six chevaux blancs,
richement caparaçonnés, emportait à la crypte
de la petile église des Capucins lti cercueil èlc
celui f}UÎ fut le Roi de Ilomc,.
DOCTEUR ,\L\X

~

BILLARD.

VvE

DE

BORDEAU,'-, A LA

JOSEPH

La
CHAPIT~E Il
Sans prétendre f.tire le relevé des amours
de la belle Mme de Fontenay, encore moins
celui de ses caprices et gaillardises, il est
certains épisodes de sa vie, d'autant plus inlércssants q~'ils sont difficiles à dire, qu'on
ne peut véntaLlement passer sous silence :
l'esquisse de sa physionomie en serait trop
incomplète.
Une fois arri\'ée à llorJcaux, Mme de Foulenay, qu'il ne faut pins appeler que Mme de
Cabarrus maintenant qu'elle est di\'orcée, se
mit à voir fréquemment ses deux frères el
son oncle Galabert qui étaient en cette ville.
Elle avait besoin de distractions; à son àO'e,
après un divorce, c'était bien naturel. Il ;ùt
été plus naturel d_e ne les demander qu'à. son
enfant et aux sorns de son éducation; mais
la corde maternelle n'est pas celle qui vibrait
le plus fort chez celle belle coquette. L'oisiveté, les exigences d'un tempérament ardent
qui n'était point satisfait depuis que le ma-

FIN DU

XVII!•

SIÈCLE,

TURQUAN

cito:yenne Tallien
riage, puis le divorce, avaient mis son cœur pos,tion ll. Il faut le dire pour l'excuse de
en disponibilité, le manque d'éducation mo- Thérésia, ces sortes de goûts n"étaient pas
rale, de sentiment du devoir, et même de rares à la fin du xnue siècle. La liaison de
cette sorte de propreté morale qui les rem- M. le Duc (de Bourbon) avec sa sœur la duplace quelquefois: devaient promptement faire chesse du Maine avait été chose non seulenaitre en elle une inclination quelconque. ment connue, mais admise. Elle avait fait
Cette manifestation du sens d'aimer ~e pro- école et trouvé des imitateurs, comme si l'on
duisit par une aberration. Une espèce de né- eût ,écu dans l'ancienne Grèce ou au temps
vrose du cœur compliquée d'une curiosité des Ptolémées. Personne n'ignorait la liaison
dépravée des sens et d'une fermentation du duc de Choiseul et de sa sœur la duchesse
printanière et de jeunesse', la jela dans une de Grammont; personne non plus ne. son~ingulièrc avenlure. Nous ne toucherons .geait à s'en scandaliser, el si l'on en parlait
que deux mots sur ce sujet délicat, un et de dans les salons, c'était comme de la chose la
ces honteux secrets que Ie cœur humain plus naturelle. Il était donc tout simple que
pour parler comme Cbateaubriand, qui lt"s les indulgences excessives que le m9nde arait
eonnaîssait - cache trop rnuvent dans ses pour ces faiblesses - é,1~:'Ilent parce que
abimes , . Nous n'en aurions pas dit un mot ceux qui se les permettaient occupaient les
si l'indiscrète duchesse d'Abranlès n'en avait pins hauts degrés de l'échelle sociale - Théparlé la première. Thérésia se mil donc à résia les eùt pour ses propres faiblesses êt ne
aimer .. .. Vous avez lu le René de Chateau- t;herchât point à réfréner ses instin~tS. Son
briand? ... Eh bien, c'est la même histoire frère, cependant, ne les partagea point; du
que celle de Rene', mais, comme l'a dit la moins, il ne s'y laissa pas aller, et il espéra
duchesse d'Abrantès, C&lt; arec une entière trans- que les distractions auraient vite raison de

�r--

celle aberration p:1ssagère. Il fit donc en
sorte d'avoir toujours des amis à la maison
quand Thérésia devait y venir.
Parmi ses amis était un jeune homme de
dix-neuf ans, alors adjoint au commissaire
des guerres, M. Édouard de Colbert, qui
avait déjà servi l'année précédente dans la
garde nationale de Bordeaux. Il avait de l'esprit, beaucoup de distincLion naturelle, des
manières cLarmantes et une fougue de tempérament qui semble avoir diminué, en

même temps que le charme des manières,
chez les jeunes gens d'aujourd'hui. Il se proposait de quitter les bureaux et de prendre
du service actif aux frontières, ce qui était

plus dans ses goûts, lorsque l'arrivée de

1'

1

1

LA

1f1ST01{1.Jl

Mme de Cabarrus ajourna ses projets.
Une jeune femme aussi belle que l'était
'fhérésia avait plu tout de suite à li. de Colbert qui en était sur l'heure devenu amoureux, mais amoureux fou, comme on l'est à
son ,lge et comme on l'était quand il s'agissait de Thérésia.
li ne paraissait pas facile de déclarer à la
jeune femme les sentiments qu'elle avait
in.'-pirés. Le véritable amour rend les hommes
timides, surtout quand ils n'ont pas encore
vingt ans et que l'éducation leur a enlevé la
présomptueuse assurance qui est presque
toujours inséparable de la médiocrité ou de
l'exlrême jeunesse. Ne trouvant pas l'occasion de faire part à Thérésia de son amour,
il en fit part à un ami, M. de Lamothe, fils
du médecin ordinaire du feu roi Louis XVI.
Il lui raconta comme quoi il aimait la jeune
femme de toute son âme, que le son de sa
voix l'enivrait, que son regard lui donnait le
vertige, que ses lèvres lui inspiraient l'irrésistible envie de les presser sur les siennes,
qu'il n'en dormait plus, qu'il ne pensait qu'à
elle et l'adorait à en mourir!
Il. de Lamothe ne fut pas longtemps sans
rencontrer Mme de Cabarrus . li vil qu'elle
justifiait de tout point l'amour de son ami.
o: Ma rencontre avec Mme de Fontenay, a-t-il
raconté, avait eu quelque chose d'étrange.
Édouard de Colbert, avec qui j'étais en relations d'amitié, sans pourtant être fort inlime,
m'avait choisi pour son confident et me racontait combien il élait malheureux. Souvent
il voulait s'éloigner, ruais la magicienne resserrait ses liens par un regard et le malheureux jeune homme restaiL plus insensé que
jamais. Je craignais d'èlre présenté à cette
femme qui enfl~mmait ainsi pour ne pas
aimer, et puis un jour, je ne sais par quel
événement sii!1ple cela se fit, je m'y trouvai
présenté par Edouard lui-mème. ))
C'est toujours une grande imprudence à
un amoureux de présenter un homme, jeune
ou vieux, beau ou laid, à celle qu'il aime;
il semble que les femmes apportent jusque
dans leur coquellerie et dans les choses du
cœur leur esprit de contradiction. Ces jeunes
gens sont, en vérité, d'une inexpérience! ...
Mais c'est le défaut des natures lo)ales : elles
sont trop confiantes. M. tdouard de Colbert
pria donc son ami de plaider un peu en sa
faveur auprès de 'fhérésia,

« Puisque maintenant tu es dans la maison, me dit Édouard, je t'en conjure poursuit M. de Lamothe - lais Les efforts
pour découvrir ce qui peut causer sa froi~
deur; car je l'aime, je l'aime comme un
pauvre fou, cette femme, et je vois que non
seulement elle ne m'aime pas, mais qu'el1e
ne m'aimera jamais. n
li n'était pas aisé à M. de Lamothe de
plaider la cause de l'amoureux. L'oncle de
Thérésia, M. Galabert, avait conservé au fond
du cœur quelque levain secret des sentiments
quïl avait eus pour elle huit ans auparavant
à Madrid; et, soit qu'il eût gardé, depuis
qu'elle était divorcée, l'espoir de se voir
agréer par elle, soit pour toute autre cause,
il se montrait aussi jaloux que s'il était déjà
son mari. Il ne laissait jamais sa nièce seule
et M. de Lamothe ne parvenait pas à lui dire
deux mots qui ne fussent entendus de ses
gardiens. Car l'oncle n'était pas seul à garder
la précieuse Thérésia. Son frère aîné, Théodore Cabarrus, c&lt; était un vrai tuteur de comédie. Jaloux comme un Espagnol, grondeur
comme un vieillard de tous les pa}'S, il était
si désagréable qu'il fallait aimer sa sœur
, comme l'aimaient ces deux jeunes gens pour
supporter ce qu'ils supportaient de lui 1 "·
Car, à peine présenté, M. de Lamothe
n'avait pu échapper à ce captivant parfum
d'amour, à ce charme étrange et enivrant
que la jeune femme répandait autour d'elle.
Bien qu'il fùt devenu le confident des sentiments de M. de Colbert, la beauté de Thérésia lui avait fait une plus grande impression qu'il ne le pensait lui-même; et c'est
malgré lui qu'il était de,'enu sou rival. Il
avait beau se promettre de ne plus la revoir,
il se donnait ensuite le prétexte de soigner
les intérêls àe son ami et reYenait auprès
d'elle. Puis, devant la charmeuse, hypnotisé
par ses yeux de velours et la musique de sa
rnix, il oubliait tout et se laissait aller à
aimer pour son propre compte celle dont il
aurait dû aiguiller le cœur vers le cœur de
M. de Colbert.
Mais Thérésia se montrait aussi aimable et
indifférente pour l'un que pour l'autre;
celui auquel el1e pensait restait rarement
dans son cercle, et c'est ce qui explique la
sérénité avec laquelle elle recevait les madrigaux de ses aimables adorateurs.
Et le temps passait ainsi, les jours succédant aux jours., les semaines aux semaines,
sans que les affaires de chacun en fussent
a\•ancées.
L'été, au milieu de cet enchevêtrement de
sentiments si divers, était venu. On sait combien il est enchanteur dans celle ville de
Bordeaux; il l'est encore davantage dans ses
environs. Pour des amoureux, c'est le paradis. Mais, en cette année 1795, l'été fut
extraordinairement cliaud. Aussi allait-on le
soir, aux Allées de TournY, s'asseoir sous les
arbres el causer en pre~ant des glaces. Le
cercle ordinaire se formait et l'on devisait
gaiement en dépit des terribles événements
politiques. Or, un soir, on en vint à parler
1. Duchesse d'AoRANTi'.:s, Sftlo11s de Paris.
,,., JOU w-.

du repos et de la tranquillité que l'on goùte ~
la campagne.
- Pourquoi, dit Édouard de Colbert,
n'irions-nous pas à la campagne?... A Bagnères, par exemple? ... On doit y jouir d'une
fraicheur délicieuse ... .
1'hérésia, qui ne disait non à rien quand
il s'agissait de plaisirs, s'écria : et Allons à
Bagnères ! l)
- Allons à Bagnères! Allons à Bagnères!
s'écria après elle toute la bande, folle de jeunesse, d'amour et de mouvement.
Chacun espérait bien, à la faveur des mille
incidents d'un voyage en voiture et des haltes
aux auberges, avancer ses affaires d'une façon
décisive. Aussi fut-il décidé, séance tenante,
qu'on irait tous ensemble à Bagnères. La
journée du lendemain devait être employée
au~ préparatifg et l'on partirait le surlendemam.
Ainsi fut fait. Les cinq personnages du
petit roman, assez compliqué, qui allait se
dérouler comme un rouleau de ruban de
Bordeaux à Bagnères, montèrent en voiture.
Le jeune Cabarrus avait trouvé un prétexte
pour ne pas venir : Théodore, lui, s'était
constitué le gardien de 1a vertu de sa sœur,
et était de la partie, avec l'oncle Galabert.
C'était une chose-bi:en curieuse que·de voir
ces quatre hommes, tous jaloux les uns des
autres, graviter autour de la belle Thérésia.
Olympienne et sereine, aimable pour chacun,
de,,inant certainement les sentiments si divers
qui l'enlaçaient silencieusement, mais ne
laissant pas de-viner les siens, la jeune femme
se livrait à une gracieuse causerie, cl un bon
ton parfait couvrait, il est inutile de le dire,
l'acuité de la gituation.
Le voyage se faisait d'une façon charmante . On al1ait à petites journées, déjeunant dans une auberge, dinant et couchant
dans une autre .... C'était délicieux. On eût
dit une idylle ambulante, douce comme de
l'eau de guimauve, comme les fadeurs de
Bouilly et de Florian. ll_n'y manquait même
pas la jolie bergère, enrubannée de rose et
de bleu : mais, dans peu de lemps, le roH'
allait se changer en rouge et le drame remplacer l'idylle, c'é1ait plus conforme au règne
de folie et de sang que l'on traversait.
En effet, la paix qui régnait entre les
voyageurs ne pouvait pas se prolonger;
c'était une sorte de paix armée, passablement
hypocrite, comme celle qui règne entre certaines nations, mais la seule qu'il pût y avoir
entre ces gens partis pour Bagnères et dont
quelques-uns comptaient bien débarquer à
Cythère. Cette paix était il la merci du
moindre incident. Il ne larda pas à surgir,.
On était arrivé dans un petit bourg, au
delà de Langon. Chacun mourait de faim el
de fatigue·. On trouva bien de quoi souper :
avec des poulets et des œufs, on peut toujours improviser quelque chose; mais, pour
le coucher, ce fut une autre affaire. 11 n'y
a,•ait en tout que trois chambres. Comment
s'en arranger? ... L'oncle Galabert -et son
neveu Théodore, qui avaient cru s'apercevoir
d'un échange d'œillade,, plus électriques el

plus répétées qu'ils ne l'eussent voulu, entre
la brebis donl ils s'étaient adjugé la garde et
les jeunes loups qui auraient bien voulu se
l'adjuger à eux-mêmes, l'oncle et le neveu,
4ui foisaient même assez piteuse mine dans
&lt;·e feu croisé de regards amoureux auxquels
ils ne participaient en aucune foçon, trouv~renL un arrangement extrêmement ingémcux. &lt;C A la guerre comme !L la guerre, dit
Galabert; ma nièce prendra la chambre du
fond. Quunt fr moi, qui lui srrs de père et
qui ai le devoir de veillcr sur elle, je ne puis
m'en éloigner : j'occuperai donc la seconde
pièce, donnant sur celle du fond. Le troisième chambre, il est naturel que mon neveu
la prenne; la famille ne peut pas se séparer. &gt;)
- Et nous? .. . dirent M. de Colbert et
li. do Lamothe.
L'oncle leur fit entendre qu'ils étaient
jeunes et qu'à leur âge on est bien partout.
Eh! mon Dieu, ils n'auraient qu'à faire
comme le cocbt'r et les domestiques : c'élllit
bien le diable s'ils ne trouveraient pas dans
le village une grange et de la paille fraiche,
et ce serait encore eux les mieux couchés.
Théré.sia se récria aYec indignation. Mettre
ces mes~icurs sur la paille! Oh! non, cela ne
se pouvait pas faire ... Comme les domestiques? En vérité, son oncle n'y songeait pas!
ll n'i, songeait que trop au contraire et
chacun des jeunes gens vit que ses sentiments
avaient élé pénétrés par la jalousie de l'oncle
et la vigilance hostile du frère de celle qui
les avait si bien ensorcelés. Ils se promirent
donc d'ètre sur leurs gardes et lancèrent en
même lemps un regard tendrement reconnaissant sur Thérésia, qui avait la bonté de
prendre leur parti et ne permettait pas
qu'ils couchassent ailleurs que sous son toit.
L'oncle Galabert fut obligé de céder, mais
non sans grogner un peu. On discuta et l'on
finit par s'arrêter à l'arrangement suivant:
Thérésia gardait naturellement la chambre
donnant sur le jardin qui lui avait élé d'abord
assignée; on mettait des ma tel.as par terre
dans la seconde chambre et les quatre
hommes y camperaient de leur mieux. Le
cocher et les domestiques s'entasseraient de
la même façon dans la troisième pièce.
Ainsi fut fait.
Mais il faut ici lais~er la parole au général
de Lamothe, qui a raconté ce voJage à Bagnères.
(( Je remarquai, dit-il, une sorte d'alliance
entre Edouard de Colbert, Cabarrus et Galabert. Ce soir-là on me plaça de manière que
j'étais entouré des trois autres : ceci avait
une raison.
&lt;( Depuis que le voyage était commencé,
nous avions trouvé le moren de nous réunir,
~lme de Fontenay et moi, c'est-à-dire que
j'en avais enfin oLtenu la permission de lui
dire que je l'aimais et elle m'écoutait sans
colère. Ce même soir, nous devions nous entendre mutuellement, car je voyais, je sentais
qu'elle m'aimait, et cepcndant,je me désespérais, car elle ne faisait encore que m'écouter.
Aussi, lorsque je me Yis ainsi entouré, il me
prit un vertige, causé par la colère, qui me fit

perdre toute pensée de retenue, et je résolus
de parler à Thérésia ou de tuer tout ce qui y
mettrait obstacle. J'avais de fort bons pistolets, ils étaient chargés el toujours auprès de
mon lit, maÎ!ï le bruit aurait pu l'effrayer. Je
pris avec moi, dans mon lit, un grand couteau à découper que je tromai sur la table
0\1 nous avions soupé et que j'emportai avec
moi sans que l'on s'en aperçùt. Nous nous
couchàmes. Avant de faire une tentatiYe pour
me lever et passer au milieu de tous ces corps
qui semblaient s'entendre pour me barrer le
passage, je voulus bien m'assurer que tous
étaient endormis.
«La volonté ferme est toujours puissante. Je
ne crois pas qu'il y ait une chose, quelque
forte qu'elle soit, qui résiste b la ,·olonté qui
veut. Au bout d'une heure mes gardiens étaient
endormis. Alors je me levai. Mais lorsque je
voulus me chausser, je ne trouvai ni souliers
ni bottes. Cabarrus avait tout fait emporter
sur le conseil d'Edouard de Colbert.
« Je ressentis une telle colère, que si, dans
ce moment, l'un d'eux s'était éveillé, je lui
aurais donné un coup de couteau ou lui
~urais cassé la tête, mais ils ne bougèrent
pas. Cette mesure m'expliqua leur sécurité et
pourquoi ils s'étaient endormis si paisiblement. Je ne voulus pas leur donner cause
gagnée, et, toujours attendant que leur sommeil l,H plus profond, je ne me levai que
lorsqu'il fut tout à fait certain qu'ils ne
s'éveilleraient pas. Je passai au milieu d'eux
avec des précautions dont le détail vous
amuserait et j'allai trouver celle qui m'attendait. Nous parlâmes de cet esclavage oü elle
était retenue et je lui fis roir que c'était une
souffrance qu'elle s'imposait volontairement.
Elle m'écoutait et m'aurait cru dans les con-

Vm: DU FORT DU lIA, A BORDEAUX. -

seils que je lui donnais, quand même
Edouard de Colbert n'aurait pas agi comme il

CTTOYDNN'E TllLLTEN - - ~

le fit. A mon retour dans notre chambre, il
me parla sur un ton qui me déplut. Nous
nous balllmes à l'heure même et ,i'ens If'
bonheur de recevoir un coup d'épée. n
C'était en effet un bonheur pour cet amoureux, car la conséquence de sa blessure fuL
d'être soigné par la belle Tbérésia. Ce duel
avança donc 1_Jlus que ne l"eussent fait des
semaines de la cour la plus assidue les affaires de M. de Lamothe. En tout cas, il
brusqua la situation, trancha toutes les intrigues qui enserraient 'l'hérésia comme une
mouche dans les fils d'une araignée, et amena
une solution.
Un duel pour elle! quel bonheur pour une
coquette! Il y a bien ordinairement un petit
embarras : lequel faut-il aimer, le blessé ou
le vainqueur1 Le vainqueur est certainement
un homme supérieur au vaincu, et par la
force, et par l'adresse, et par le sang-froid,
et par la fougue, et sans doute aussi par
l'amour qui a décuplé toutes ces qualités au
moment décisif; mais le pauvre blessé ne
méritc-l-il pas aussi un regard'!... regard
moins flatteur assurément, puisqu'il y entre
plus de pitié que d'admiration. Mais comme,
au demeurant, c'est pour elle que son sang a
coulé, qu'il souffre, on aurait mauvaise grflCe
à ne pas lui en témoigner quelque reconnaissance.
El c'est avec ces sentiments passablement
enchevêtrés, et qu'elle ne se mit pas en peine
de débrouiller, que la compatissante Thérésia, guidée a,·ant toul par son bon eœur,
s'installa en infirmière au chevet du blessé,
suivant peut-être par la pensée son adversaire victorieux.
Mais tout cela, comme on le pense bien,
ne s'était point passé sans faire quelque ta-

D'apres la gravu,·e dl C0:-ISTA:-IT BOURGEOIS,

page. Il y eul de vh·cs explications entre
l'oncle et la nièce, le îr(·re et la sœur; mais

�r-1t1ST0R,.1.ll
il n'y eut pas d'autre duel. Thérésia, qui
croyait 1e blessé en plus mauvaise po~ture
qu'il ne l'était réellement, se montrait désespérée et, dans le fond de son cœur, était aux

anges de ce que deux beaux jeunes gens se
fussent coupé la izorge pour elle, aux anges
aussi de. soigner un blessé. Pensez donc, à
vingt ans. romanesque et un peu espagnole
comme elle l'était!. .. Aussi, exaltée par cet
événement, le prit-elle de haut avec son
oncle et son frère qui venaient lui faire des
représentations.

En

quelques mots, elle

sabral'affaire. Elle déclara qu'elle n'avait
que faire de leurs conseils et qu'elle ne voulait pas être gardée; elle ajouta que, à partir
de ce moment. elle prétendait secouer le joug
de leur tutelle, agir à sa /?UÎse et être sa
maîtresse. Que diable! quand elle a cinq ans
de service dans le mariage; que, de plus, elle
est divorcée, une femme sait se conduire, ou
bien elle ne le saura jamais ....
Ainsi congédiés, J'oncle et le frère tinrent
conseil avec Il. de Colbert, pendant qu'on
leur préparait à déjeuner . Le résultat de la
délibération fut que Je VO}age ne pouvait se
continuer, que Il. Galabert, qui avait des affaires à Bayonne, irait à Bayonne; que M. de
Colbert retournerait à Bordeaux et que M. de
Cabarrus l'y accompagnerait. Cette entêtée
de Thérésia demeurerait au village et soignerait M. de Lamothe. Ainsi lut lait. On se sépara aw•c heauroup moins d'entrain qu'on ne
s'était réuni et mis en route; puis, chacun
tira de son côté.
&lt;t Tbrrésia et moi, a raconté le général de
Lamothe, h~ureux comme on l'est quand on
s'aime Pt qu'on Pst libre, nous passâmes le
temps de ma convalei-cenre dans }p plus beau
pays. ressentant au rœur une joie qui n'a
plus de parf-'ille dans Je reste de la Yie. 1&gt;
M. Edouard de Colbert, dépilé de celle
avrnlure, se lassa de la vie de bureau qu'il
menait comme adjoint au commissaire des
guerres. Les frontières étaient menacées; il
alla à Paris, s'en:ra~ea, et partit comme simple so!Jat dans le 8• bataillon des volontaires
de la Seine, dit bataillon de Guillomne Tell,
ft'Cruté dans 1a section de Brutus. Il fit une
brillante et glorieuse carrière. (1 dt&gt;vint général de division et a écrit ses Souvenirs simplement destinés à sa famille. Ces Souvenirs 1
ne mentionnent pas l'épisode du voyage à Bagnères, d'abord parce que le général ne parle
que peu de ce qui n'a pas lrait aux choses de
la guerre, ensui1e parce qu'il ne commence
ses Souvenirs qu'a_u mois d'août i795!, c·està-dire après son départ de Cordeaux.
Il faut donc s'en tenir au récit de M. de
Lamothe qui devint lui aussi général. Il y
faut ajouter cependant que le jeune frère de
Thérésia, qui s'était lié avec M. Edouard de
Colbert, partit avec lui pour l'armée. " Depuis longtemps, il était visible que le malheureux jeune homme voulait se faire tuer. ll Il
1. Nou$. sommes heureux de remercier ici le général marquis de Colbert,petit-lils du général Auguste de
C11Ibcrl, tué à \'ennemi, pelil-nernu du ~énéra l

J::d1.1uard de Colbert, de nous avoi r communiqu é le
pl11,; gra~iCll~emenl du monde lesSowumir,y el papiers
inédits de son s1·a11d-onclc.

Llt

La Convention avait déjà enroi-é dans la
Gironde deux de ses membres, Paganel et
Garrau, pour assurer l'exécution du décret
sur le recrutement de l'armée, et, dans de
telles circonstances, ces représentants avaient

toutes les peines du monde à remplir leur
mission.
Le désarroi n'existait pas que dans l'administration : il exislait aussi dans les esprits.
Il est curieux de remarquer que les femmes
_!:C montrèrent, à Bordeaux, plus déséquilibrées que les hommes. c! Nous devons indiquer comme un signe des temps et de laperturLation morale qui régnait dans les esprits
- a écrit le très distingué auteur de l'llistoù-e de la terreu1· à Bordeaux, M. Aurélien
de Vivie - l'immixtion des femmes dans les
affaires publiques. La manie de la politique
les avait chassées du innécéc et faisait des
ravages surtout dans la classe moyenne. Paris en offrait des exemples, Gordeaux les suivit. On voyait les femmes abandonner leur
ménage, les .soins à donner à leurs enfants
et aux affaires domestiques, pour se réunir
sur les places publiques, où les plus audacieuses haranguaient ]a foule ébahie, et parlaient sur toutes les questions à l'ordre du
jour avec une ,,olubilité qui émerveillait les
auditeurs. C'était un spectacle à la fois risible
et déplorable. Il
On voit que le fé)Ilinisme ne date pas d'aujourd'hui.
Des femmes qui avaient la langue la plus
alerte ne se contenlèrent pas des succès du
Forum : il leur fallut ceux de la tribune.
Mais comment y arrh·er?... Les laisserait-on
parler dans le:; clubs que fréquentaient Jeurs
tyrans de mari5. ?... C'était assez doutl:'ux : on
avait supprimé la tyrannie, mais, en t'ait de
tyrans, on n'avait encore osé supprimer que
celui des Tuileries : quand donc supprimerait•on les Capet de ména~e? ... Pour y arriver, il fallait que les femmes s'en mêlassent,
car, avec ces hommes! . .. Elles demandèrent
donc l'autorisation de fonder un club à elles.
Car, c'est un fait, les Îl·mmes n'étaient pas
libres : il leur fallait, pour chaque chose, demander des permissions, même pour satisfaire le besoin qui leur est le plus naturel,
pour parler!
L'aulorirntion fut accordée et les Amies de
la Con.stitntion, - tel lut le nom qu'elles
prirt"nt - se réuairent dans l'église df's Augustins. Elles nommèrent une présidente,
Mme F. Gentil, des vice-présidentes, une
trésorière, des secrétaires.... En peu dC'
temps, le nombre des Amies de la Constitu~
üon dépassa deux mille. La peur d'être signalées comme mauvaises patriote!-:, plus peutêtre que le besoin de parler et de faire parler
d"elles, poussait les Bordelaises à se faire
inscrire au club.
Le premier soin de ces citoyennes avait été
de \'Oler une adresse-programme à l'évêq1:1e
constitutionnel élu, vénérable octogénaire,
rempli des meilleures intentions, donl l'occupation étaif. de rechercher les moyens d'allier
la discipline ecclésiastique avec les libertés
révolutionnaires et le soin de sa popularité.

2. « Je ne &lt;lirai rien, a-t-il é..:ril, de ce qui a rapport ou à ma vie priréc ou à 1m première Jeunesse :
JCUIIC homllle. j'at beamoup aime lt1 beau sexe, qui
m'a µayé de retour. Je Jois loulcfuis reconnaitre que
la sage éducaliün que j'arn.is reçue et les Oon!ô exemples (rue j'ens de honne heure sous les yeux ont été

toujours pour 1n,ii ct·un grand secours dans lt1 mau1•;iisè forluuc.
rt Cet abrégé de. ma modeste histoire ne rcnJra
donc compte 4ue de ma 1·ie publique, m1lîtafrc et
politique, et ne datera que du iuois d'août 1797'. »
3. Dud1. d'.~llRA,·rt:s ~[tm. t. 11 ,p. 50 (t'.d. Garnier).

fut en effet mortellement blessé dans une
affaire et chargea Il. Edouard de Colbert de
ses dernières volontés pour celle ciu'il était
presque heureux de ne plus revoir~.
Ces différents é\'énements, qui doivent
marquer, ce semble, dans la vie d'une
femme, ne paraissent pas avoir laissé grande
trace dans celle de Thérésia. Il est vrai que
la fié\·olution, en ces temps, faisait l'histoire
au pas de charge: les choses les plus extraorJinaires se succédaientavec une rapidité sans
précédents; chaque jour Yoyait une chose
nom elJe et l'événement de la journée faisait
oublier celui de la veille.
1

Lorsque Il. et Mme de Fontenay étaient arrivés à Bordeaux, au mois de mars 1795, la
ville était loin de jouir du calme et de la
prospérité.
Depuis plus d'un an, les clubs gouvernaienl
tout, c'est dire que l'anarchie y élait complète. Les sociétés populaires, loin d'être une
soupape aux fermentations des esprits, ne
faisaient que les activer. Pour assurer l'ordre en ville, il y avait la garde nationale.
Formée tout d'abord d'excellents éléments,
elle a,·ait vu peu à peu les bons cituyens la
déserter, - cc qui était une faute de leur
part, puisqu'ils laissèrent la place aux hommes
de désordre qui avaient tout à gagner dans
l'anari:hie.
Les affaires é!aienl dans la stagnation la
plus complète, le travail man~uait, la disette
régnait ....

Cliché Giraudon.
TALLIEN,

D'afrës le portrait dessiné el g ra11é par

...,, 102

~

BoNXE\'l LLF..

On avait aussi délégué des citoyennes pour
porter solennellement la même adressr à la
municipalité. Le maire les avait reçues, écoutées, haranguées, félicitées de leur civi_!:me,
cou,,ertes de fleurs et d'une rosée de larmes
altendries.
A partir de ce moment, c'étaient chaque
jour des réunions, des discours, des adresses,
des petites lètes à harangues où les plus emballées se taillaient peu à peu une réputation
d'orateur et une intluence de tribune.
On avait d'abord mêlé l'Èll'e s11p1·ême' et
la religion à ces petites drôleries; on ne tarda
pas à s'apercevoir qu'ils n'avaient, l'un et
l'autre, rien à voir avec les questions de po·
litique et de morale dont on délibérait au
club, et on les rejeta totalement. Aussi bien
y avait-il des intérêts plus importants
qui réclamaient leur temps et leur application.
Le Club national de Bordeaux avait donné
l'idée au citoyen Galard, président du clnb
les Surveillants de fa Constitution, d'organiser militairement, en compagnies et en ùataillons, les Amies de fa Conslitution.
L'idée fut trouvée superbe et adoptée par
acclamation dans le c]ub enjuponné . On ne
sait quel uniforme fut adopté, mais des armes
furent distribuées, et l'on vil, chaque jour,
des femmes, armées de piques, de lances l't
Je fusils, s'exercer sur les places et promenades à l'Acole du soldat, et, ce qui leur convenait à coup sûr davantage, à l"école dupe/01011. Elles s'appliquaient aussi à garder le
silence dans les rangs et à ne jamais répliqner à une observation.
Tout cela était au mieux, et les Archives de
la Gironde possèdent une leure, écrite en
style de corps de garde et dont les termes ne
peuvent être reproduits ici, par laquelle une
citoyenne Lée remercie le cito)'en Galard de
son heureuse et patriotique idée.
D'autres citol'ennes, pour qui les exercices
militaires avaient peu d'attraits, cherchaient
à se faire remarc1uer par d'autres moyens.
Une citoyenne Dorbe cadelle, à la suite d'un
banquet donné chez le restaurateur Battut,
vers les premiers jours de janvier (1795)
chanta des couplets patriotiques de ,!:a composition, sur l'air de l'Hymne des AJarse!llais
- c'était alors le nom de la Afarseillaise et improvisa, dans un accès d'enthousiasme,
un salut en trois points au drapeau tricolore,
ce qui lui valut une popularité immédiate, la
place d'archiviste de la société des Amies de
la République française, el, pour sa sœur
ainée, le fauteuil de présidente de la même
sociélé.
Les femmes qui faisaient l'exercice devinrent jalouses de la popularité de celle qui
faisait des chansons. Aussi bien le public
était-il déj,, blasé sur la nouveauté de ce
spectacle. 11 fallait à tout prix ramener à elles
son attention, Car, à quoi bon aller à l'exercice, faire par le Oanc droit et par le flanc
gauche, si les h~ur:nes ne vous regardent
pas? à quoi bon dVOir des armes entre les

mains, si c'est pour ne pas s'en servir? ...
Autant manier le balai, alors!
L'occasion de s'en servir ne devait pas
tarder à se présenter à des lemmes qui la
cherchaient. Le prix du pain allait, disait-on,
augmenter. Les Amies de la Constitution
d'entrer au5sit0t en campagne. Le 8 mars,
une colonne de deux ou trois cents femmes
armées, précédée d'un tambour, marche sur
la municipalité. Un détachement de grenadiers, envoyé à sa rencontre, ne peut lui
faire rebrousser chemin, et, pour éviter des
malheurs, se replie sur !'Hôtel de Ville. Le
bataillon des femmes poursml les grenadiers
et se grossit en roule de nombreuses recrues.
On arrive devant l'llôtel de Ville. Les grenadiers en défendent les portes. On parlemente,
mais inutilement. Les femmes s'avancent en
dépit des sommations. Les grenadiers font
fou : une femme tombe morte.
Yoilà donc le bataillon des lemmes qui a
reçu le baptème du feu : il en est tombé une,
- cent, deux cents, cinq cents, disait-on, le
soir dans ce bon pays où l'enthousiasme el la
passion aiment assez à grossir la vérité quand
le sang-froid ne s'amuse pas à la travestir,
- et l'on ne parle plus que de l'héroïsme
des Bordelaises et de leur sang qui a coulé à
flots : elles ont sauvé la patrie!
C( Nous sommes, a écrit M. de Vivie, de
ceux qui pensent que la femme est faite pour
le gynécée et pour la vie de famille et non
pour les clameurs de la place publique; nous
ne pouvons aussi que regretter J"immixtion 1
des femmes en 1705 et toujours, dans les
actes de la vie politique d'un peuple . Elles y
perdent le charme délicat qui nous attache à
elles et peu\'ent derenir des mégères, comme
les tricoteuses du tribunal révolutionnaire et
de l'échafaud parisien, ou de monstrueuses
exceptions, comme Charlotte Corday, que
Lamartine, dans son langage poétique r,t
coloré, n'a pas craint d'appeler l'Ange rie
l'assassinat'!. ))
La belle Thérésia, tombée en pleine popularité des femmes à Bordeaux, fraîchement
divorcée par-dessus le marché, était admirablement disposée à applaudir au mouvement
féministe. Après s'être un peu familiarisée
avec la ville et ses habitants, elle jela aux
orties ce qui pouvait lui rester de ses idées
de 1788, alors qu'elle était si heureuse de
son marquisat de contrebande; elle se dépouilla en même temps des idées de 1789 et
de celles de 1791, que ses amis Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau et les Lameth l11i
avaient lait partager. Elle deYint absolument
sceptique en matière politique et se borna à
suivre les événements d'un œil distrait, étant
d'ailleurs occupée par certaine passion dont
nous avons dit plus haut quelques mots. Avec
son ambition toujours latente, elle aurait bien
voulu peut-être faire un peu parler d'elle.
Mais le moJen ?... Pouvait-elle aller au club des
Amies de la Constitution et pérorer à la tribuae '? ... La chose ne lui souriait qu'à demi,
ce club, en définitive, étant assez mal corn-

1. Ce sont les femmes de Bordeaux: qui ont trou\'é
cc mul rl'l-~lre sup1·fme. Rohcspicrrc ;oua a son tour

du mol el de la chose, mais cc jeu ne lui réussit pa~.
2. flislmrc de la Tm·eur à Bordeau.r:. 1. 1, Jl. 148.

.... 103 \,\-

C1TOYENNE

TJtLLIEN

---.

posé; on ne s'habitue pas si vite, quand on a
été marquise et fètée dans les salons les plus
rarfinés de Paris, à une réputation secondaire
dans un club de femmes de province plus ou
moins communes et vulgaires. Et puis son
scepticisme en matière politique ne pouvait
plaire dans ce milieu d'énergumènes i sa
beauté lui aurait fail des jalouses, ses instincts
délicats auraient été froissés à chaque instant
par les trivialités et les grossièretés de lani;age des clubistes. Non, décidément, sa place
n'était pas là. Cependant, c'est dans les crises
d'un pays ' que les ambitieux trouvent les
occasions de se mettre en évidence : et, critique, la situation de Bordeaux l'était singulièrement. Les souffrances, la misère étaient
générales; les proclamations, les adresses, les
brochures ne l'étaient pas moins, mais ne
remédiaient à rien.
Non pas qu'on se plaignît: ]es âmes étaient
alors trop à la Plutarque, le souille révolutionnaire et patriotique faisait trop oublier les
souffrances pour qu'on en gémît, et, si l'on
en parlait, c'était moins pour s'en plaindre
que pour chercher le moJen de les guérir .
Chacun avait son remède et le proclamait
bien haut supérieur à celui du voisin. De là,
ces débauches inimaginables de discours, de
paroles et d'adresses pendant la Révolution.
Bordeaux ne resta pas en arrière des autres
,·illes et, après le 21 janvier, les femmes
Amies de la Conslitulion avaient enVO)'é des
félicitations à la Convention .
Les députés girondins avaient vu ces
adresses avec plaisir : elles devaient, dans
leur pe1sée, consolider leur situation auprès
Je ]a Montagne qui commençait à les regarder en suspects. Mais, tout à coup, la Convention supprime une allocation extraordinaire,
qui, depuis deux ans, était accordée à la ville
de Bordeaux pour venir au secours des misères
créées par l'arrêt complet des all'aires.
Or, cette mbvention était employée en bons
de pains. Les boulangers, pressentis par la
municipalité, déclarent qu'ils ne feront pas
de pain si on ne leur donne la juste indemnité
qu'ils tonchent depuis deux ans. Mais la ville
n'a pas d'argent et se voit obligée de la supprimer. Le prix du pain augmente alors
d'une façon énorme, d'autant plus qu'on
apprend que les Anglais viennent de capturer
un convoi de vingt-trois bJtiments chargés de
blé pour le gouvernement français.
On fait alors du pain avec du riz, des fèves,
des haricots et des pois avariés; on y ajoute
du son, les balayures des greniers, et ce
mélange, qu'on ne voit parailre que dans les
années de famine ou dans les villes qui subissent un long siège, se vend un prix exorbitant. Et la vie à Bordeaux était auparavant
si facile I Malgré tout, cette chose sans nom
qu'on vendait sous le nom de pain allait bientôt manquer.
La ville fit un emprunt, se recommanda à
la Convention .. .. Un remède momentané fut
le départ pour l'armée d'une foule de
jeunes hommes : cela rédui~ait le nombre
des bouches à nourrir. Et c'est à ce moment,
oll le patriotisme de la ville se montrait d'une

�. - - 1f1STOR..1.ll

________________________________________.

façon si éclatante, que ses députés Gensonné,
f.uadet, Vergniaud étaient dénoncés à la barre
de la Convention. Ils se justifièrent victorieusement. mais la Convention cnvoia à Bordeaux
deux commissaires chargés d'y remo11te1· l'esJil'il 7111/JI i,·. Ce furent le~ représentants Paganel
el Garrau. lis firent tout d'abord une proclamation dont le résultat fut la surexcitation
des passions ré\'olutionnaires et des persécutions contre· une foule de citoyens. Pendant
qu'il exerçait ses persécutions, le peuple
oubliait ses souffrances ....
Mais ce triste remède ne pouvait durer.
Les représentants ne virent d'autre solution
que dans un secours pécuniaire de la Convention. L'Assemblée accorda deux millions, mais
décréla que les habitants seraient tenus
d'afficher Jt la porte de leurs maisons les
noms, prénoms, âge, profession et lieu de
naissance de ceux qu'elles abritaient. Les
,,isites domiciliaires furent la conséquence
immédiate de ce décret, des arrestations sans
nolllhre la consé'fuence de ces visites .
Tout cela n'était pas fait pour rétablir le
calme dans les esprits. On crût à des complots
contre la Convention, il y eut des rna.nifestaiions .... Bref, l'anxiété fut générale, comme
la disette.
Cependant, les commissaires de la Convention, après avoir pourvu aux besoins les plus
immédiats, et organisé la défense des côtes,
quittèrent Bordeaux.
Le Ji mai, l{ls Girondins avaient été, à
Paris, décrétés d'accusation. Cette nouvetle
avait plongé Bordeaux dans la stupeur et l'indignation. Le mois de juin se passa dans la
fièvre. On. avait reçu une lettre de Gensonné
"qui avait excité les esprits en faveur de la
liberté de la représentation nationale, violée
dans la personne des députés de la Gironde.
Le conseil général du département ouvrit des
négocia.lions avec différentes villes pour pro\"Oquer une entente contre la toute-puissance
de la Commune de Paris : on songea à envoyer des bataillons à Paris pour souslraire
la Convention à la pression et aux menaces
des anarchistes; enfin, l'on arrêta, mais pour
les remettre presque aussitôt en liberté, les
représentants Dartigoeyte et Ichon, alors en
mission à Bordeaux.
Le conseil général du département se réunit.
•llans le désir de sauver la République de
l'anarchie,. qui avait envoyé en prison vingtdeux député,s girondins, il se constitua en
Commission pop11latn, cfr .-;af11t-p11b/ir rlu
,r/épartemenf de la Gironde, et se déclara en
permanence.
C'était marcher à la guerre civile. La Con.,,ention, aucun gouvern.ement, ne pouvait tolérer une p1reille atteinte à l'unité nationale.
La &lt;:m11mi.~.-;i011. populoli'èenvoya des délé.gués dans toute la France, et près de soixante
départements adhérèrent à ce mouvement
insurrectionnel. Un de ses premiers actes,
cependant, fut l'envoi d'une adresse à la ConYeution; le même jour elle rendait compte
au ministre de l'Intérieur de ce qui venait de
~e passer à Bordeaux.
La Uontagne répondit à ce défi par le trans-

fert des députés arrêtés dans une maison
nationale.
A Bordeaux, la Commission populaire s'efforçait de réunir une force armée et se heurtait à une grande tiédeur; tout cc qui avait
vigueur, énergie et patriotisme était parti
.pour les armées.
C'est alors que la Convention, par un décret
du 17 juin 1793. envoya Treilhard et Mathieu
en mission dans la Gironde et les départements voisins.
Ces représentants arrivèrent à Bordeaux le
2,i juin . Ils se rendirent à la Commission
populaire et firent tous leurs efforts pour
l'amener à une conciliation. Ils échouèrent.
La Commission les engagea même à quiller
Ilordeaux, où ils n'avaient pu circuler qu'entre
des gardes; ce r1u'ils firent le soir mème du
27 _juin .
Mis à la porte de la ville, les représenlants
mandèrent t1 la Convention le mauvais résultat
de leur mission; ils durent déclarer qu'ils
avaient été chassés de Bordeaux par les /ëdéralisles, et que cette ville était en étal de
rébellion.
C'est à la suite de cette lettre que la Convention nomma, le 10 juillet ·1795, quatre
commissaires munis de tous pouvoirs pour
rétablir son autorité à JJordeaux. Ces commissaires étaient Chaudron-Rousseau, Tallien,
Ysabeau et Garrau .
Mais à peine avait-elle congédié Treilhard
et Mathieu, que l'insurrection bordelaise
réfléchit sur les conséquences de ses actes :
la lassitude, la crainlc, des ambitions qui
n'eurent pas la force d'affronter la lutte, des
rancunes aussi, jetèrent le découragement
dans la Comm:'ssion populaire. On pensa à
recruter d~s forces pour marcher sur Paris et
entraîner les autres départements; on n'arriva pas à réunir plus de quatre cents hommes .
La Commissio11 était vaincue; comme on la
vit la plus faible, on l'abandonna, et le 2 août,
elle prononçait elle-même sa dissolution.
La Convention avait fulminé une sorte
d'excommunication contre Bordeaux. Les commi~saires Ysabeau et Baudot, arrivés le
19 août, lurent mal accueillis d'une population qui avait souffert des mesures vexatoires,
visites domiciliaires, etc., édictées par l'Assemblée : injuriés, bousculés par les « habits
quarrés » (c'est ainsi qu'on appelait l~s jeunes
élégants), ils en imposèrent par leur fermeté
et leur couràge. liais, gardés à vue par une
foule hurlante durant toute la nuit, ils déclarèrent qu'ils allaient quiller Bordeaux puisqu'ils n'y étaient pas libres.
Quelques citoyens qui avaient consen·é leur
sang-frojd et qui jugeaient sainement les conséquences de l'accueil fait aux représentants
et celles de leur départ; les supplièrent de
revenir sur leur décision. Ils furent inflexibles
et partirent, non sans être l'objet de nouvelles
et regrettables violences.
A peine furent-ils partis que les têtes se
calmèrent. On leur envoya des adresses. li
faut citer, entre autres, ceile des cito)·e1rnes
Amies de la l~iberlé et de cf';galité, remar- quable en ce qu'elle invoque les sentiments

de conciliation et de-·générosité des représen
tants. On ne sait si la citoyenne Thérésia
Cabarrus faisait partie de cc cluL féminin,
mais cette adresse semble inspirée par un
rœur })On comme le sien.
C'est à La Réole que s'étaient retirés Isabeau et Jlaudot. C'est là que Tallien, arrivant
de Tours, les rejoignit. Recevant les adresses
et les vœux des Bordelais, instruits des inquiétudes qui les envahissaient, wnnaissant
fa disette qui les accablait, les représentants
se sentirent forts. et parlèrent haut. lis demandèrent la dissolulion de la Société de la jeunesse bonlela.ùe : la société fut dissoute. Ils
demandèrent la dissolution de la municipalité : elle fut prononcée et des commissaires
choisis dans chacune des sections, au nombre
de deux par section, formèrent une nouvelle
municipaliié. Celte révolution, faite le 18 septembre par l'influence de la Saciet é Pran!.·li11,
le club jacobin de Bordeaux, assura le succès
des Monlagnards en cette ville.
Ysabeau et Tallien créèrent un Comité rét•o/utionnaire de surveillance chargé de diriger la noll\·elle municipalité. Ce Comité manifesta aussitôt son existence par les mesures
les plus arbitraires; avec lui les dénonciations,
les visites domiciliaires, les arrestations se
multiplièrent. Puis les représentants, trouvant que le moment était venu de pénétrer
dans Bordeaux, s'y firent précéder par des
subsistances qu'ils arni~nt fait athcter dans
les Charentes; et le 16 octobre ils entrèrent
à Bordeaux par une brèche pratiquée au mur
de la ville près la porte Sainte-Eulalie ou de
Berry ....
c&lt; Précédés et suivis d'une armée révolutionnaire· de 5,000 hommes, sous le commandement des généraux Brune el Janet, le premier ami et le deuxième neveu de Danton,
les conventionnels, impassibles et calmes en
apparence, s'avançaient au milieu de la foule
et du peuple dans des calèches découvertes.
lis avaient revêtu pour la circonstance leur
costume traditionnel 1 • &gt;&gt;
Il n'est pas probable que la vue des
conventionnels et l'appareil militaire qui
les entourait ait impressionné Mme Théresia
Cabarrus. Il n'est pas probable non plus
qu ïls l'aient conquise sur l'heure à la R.évolution. Ses lendances politiques étaient libérales, tant par ses amis de Paris que par ses
parents de Bordeaux; Je haut commerce auquel appartenaient les Cabarrus, ruiné par
la Révolution, ne pouvait guère êire attaché
à un état de choses qui avait lué les affaires
en attendant qu'il en fi't autant de ceux qui
les faisaient. Les mesures ré\•olutiounaires
prises par les commissaires de la Convention
ne durent pas non plus êire bien sympathiques à la jeune femme. La ,·ille, tout d'abord,
fut placée hors du droit commun et l'arbitraire des représerltants fut la seule loi. Cet
arbitraire était cependant masqué par une
apparence de légalité: une Commù;sion m,ilitain, exclusivement composée de civils à qui
l'un donna pour la circonstance des grades de
1..\. m: Yirn:. lli.~·loii·e d&lt;· la
{leau.-r, l. 11 p. 400-410.

1'en'l'lli' 1/ /Jor-

"------------------------------- LJi
généraux, de colonels, de capitaines, 'etc.,
remplissait auprès des proconsuls de Bordeaux lPs fonctions remplies à Paris par le
tribunal révolutionnaire auprès des comités
de salut public et de sll reté générale. ljacombe
en fui le président.
Les comtnissaires de la Convention prirent
des mesures pour que l'influence, parfois
douce et clémente des femmes, ne s'exerç:ît
point sur ce tribunal, et Tallien, qui ne prévoyait pas qu'il cèderait bientôt plus qu'un
autre à cette innuence, signa un arrèté où se
lisent ces phrases peu galantes :
&lt;( Considérant que les actes de ]a justice
« la plus sévère doivent caractériser toutes
&lt;! les démarches des représentan1s d'un grand
(l peuple, et qu'ils doivent fermer l'oreille;,
&lt;( toutes espèces de sollicitations, surtout à
&lt;&lt; celles présentées par une portion de ce
« sexe (autrefois appelé ,lames) dont la sé&lt;( duction est le premier apanage et souvent
&lt;I le seul mérite;
« Considérant que si le pauvre et l'ope&lt; primé doivent avoir un accès facile auprès
c1 dt:s hommes chargés des affaires du peuple,
&lt;( les importuns, les oisifs, les muscadins et
&lt;( les dames doivent être soigneusement
&lt;( éloignés' .... )l
,\lais il est temps de faire le portrait de
T,1llien, de cet homme qui fit une révolution
dans la Révolution, de cet homme qui semhlait appelJ aux plus hautes destinées après
le 9 thermidor, et qui, une fois cet effort
fait, retomba llasque et vide dans l'obscurité
&lt;lo11t il n'aurait jamais dù sortir.
Tallien (Jean-Lambert) , né il Paris le
2;; janvier 1767, était le fils d'un doméstique,
portier, valet de chambre ou mai'tre d'hôtel,
peu importe, du marquis de Bercy. On a dit
que le marquis élait peut-être pour quelque
chose dans la naissance de cet enfant, parce
qu'il le fit élever comme ses propres enfants
et lui témoigna une bien\'eillance que sa
paresse et sa mauvaise conduite ne méritaient
guère. C'est possible, mais c'est là une de
ces choses qu'il est aussi difficile de prouver
que de réfuter, et il faut se garder d'accueillir
témérairement les interprétations méchantes
que certaines gens aiment à donner aux choses
les plus honnêtes et le3 plus désintéressées.
En lait d'études, le jeune Tallien n'apprit
guère dans ses classes que ce qu'il lui en
fallait pour fronder la socié!é. jalouser eeux
qui étaient au-dessus de lui par les talents ou
la fortune, et pérorer contre tout ce qui était
éle\•é. Il fut, dans toute la force du terme,
ce qu'on appelle un fruit sec.
Un jeune homme qui, comme lui, allendait, comme on dit vulgairement, que les
alouettes lui tombassent du ciel toutes rllties,
ne devait pas demeurer longtemps dans les
emplois qu'on lui procura. li fut d'abord
homme d'affaires du marquis de Bercy, puis
clerc de procureur. Mais, se sentant peu de
goùt pour la basoche, ce dont on ne saurait
le hlàmer, il entra commis chez un négociant, puis dans une banque.
l. Ard1i\'llS d è la Gironde. - ,\, n~:
1·e111• à /lonlea11.1-, t. Il , p. '.W,

·v1vn:.

f.a 1'Pr-

Le dépuié Brostaret, de l'Assemblée constituante, le prit comme copiste. li fut ensuite
nccepté par M. Pankoucke pour un emploi
subalterne au Afonifrm·.

ClTOYENNE Tlll.I.ŒN

Dans le renouvellement complet qui semblait
se préparer, il voyait un moyen de satisfaire
ses appétits plutôt qu'un avenir à ses ambitions . Avec les quelques lueurs de lillératurc

'fHÉRÉSIA CARARHUS COMPARAiT DEVANT LE CON\"E;\TIOXNEI. TALLIE~.
!)ANS LE GREFFE DE LA PRISON ()E BolrnEAC-.: (1;93) . ~

Tat/eau ,te J.-F.-&lt;.: .

('ù:RE,

Il avait beau tàter un peu de tout, il ne et de philosophie qu'il avait, prenant pour
trouvait pas sa voie; pour faire sa place au de la science et du talent ce qui n'était qu'une
soleil, il fallait travailler, et Tallien aimait exaltation révolutionnaire et juYérlile, il était
mieux ne rien faire. Aussi ne pouvait-il tenir prèt ;l devenir agitateur, pamphlétaire, jourdans aucun emploi. li était, de plus, d'une naliste comme Camille Desmoulins. Mais il
~rande ignorance . C'est parce qu'il le trouva ne pouvait ètre qu'un sous-Camille. Il fonda
incapable de rédiger une lettre que M. Alexan- un journal qu'il nomma l' cc Ami tle.~ Cidre de Lameth, qui l'avait pris comme secré- loyem ». Cette feuille tomba bien vile sans
taire, dut le congédier. C'était un amateur, attendre l'automne. li devait la faire renai'tre
happant au passage toutes les idées fausses après le 9 thermidor an li. Fruit see du
qu'il trouvait dans les livres ou entendait journalisme, il rn crut alors, comtne tant
émettre devant lui, et se formant ainsi à la d'autres, les capacités de l'homme public.
diable un semblant d'instruction. li se cropit Sa haine contre l'ancien régime lui fit croire
fort éclairé, parce qu'il ne croyait pas à de qu'il était capable de travailler à la constitucertaines choses, et se regardait comme un tion d'un grand Êtat où les abus, qu'il reprophilosophe parce qu'il avait lu Voltaire et chait avec raison à la monarchie de Louis X\' l,
Rousseau. Il s'était pénétré de tout ce qui, n'existeraient pas. Il se jeta donc entièrement
chez ces gén}es si diilërents, llattait ses pas- dans la politique. Une crrlaine facili!é de
sions ou ses faiblesses, - ce qui est souvent parole, une facilité de conscience non moins
la mê~e chose; - il citait leurs tirades avec certaine, beaucoup d'emphase, des grands
emphase, déblatérant contre ceux qui étaient mots, des grands gestes, un grand aplomb,
~icbes , parce qu'il ne l'était pas, ou qui en Yoilà plus qu'il n'en faut pour •expliquer
avaient des talents, parce qu'il n'avait que la la réputation qu'il se fit d'homme capable.
prétention d'en avoir. Bref, comme tous les li sut jouer de cette notoriété de carrefour et
fruits secs et les ignorants, il se croyait apte se fit donner l'emploi de secrélaire-greffier
à gouverner un pays et ne savait pas se gou- de laCommunede Paris avant le 10 août 1792.
verner lui-même.
n Je l'ai connu, a écrit Mallet du Pan, et
La Révolution commençant, un jeune je n'ai point rencontré de révolutionnaire
homme comme lui, qui prenait ses rancunes subalterne plus faux, plus dépourvu de
sociales pour des principes, était on ne peut toutes ~onnaissances et de tous principes,
mieux disposé à s'y jeter à corps perdu. plus fait pour ramper dans les derniers
...., IOS ""'

�111STONJJf
rangs. » Cela ne l'empêcha pas, avant l'âge
de vingt-cinq ans, de jouer les premiers
rôles. Son emploi de greffier, c'était pour lui
le pied à l'étrier. fülgré cela, Tallien n'était
pas encore parvenu à un poste assez élevé
pour qu'on lui découvrît du talent, mais
patience! cela allait venir. Il commençait à
,e trouver mêlé· aux membres de la Commune, il causait avec eux, il prenait goût aux
intrigues de couloirs, il devenait politicien,
vilain mot inventé pour désigner un plus
vilain métier encore, refuge des incapables,
des intrigants, des déclassés des hautes et
des basses classes de la société, véritables
parasites sociaux . Les politiciens sont les
poux du corps politique.
En sa qualité de secrétaire-greffier de
la Commune de P]lris, il fut chargé de l'orf!;anisation administmtivet des massacres de.,
2, 5, 1- et 5 septembre 1792 à Paris. Ses
bons services le firent distinguer et on lui
flt l'honneur de pemer à lui pour organiser
mème besogne à Yersailles, quand il s'agit
de se débarrasser des prisonniers d'État ramenés d'Orléans. Il s'en acquitta le H septembre à la satisfaction de ceux qui l'employaient.

Après avoir bénéficié administrativement
d'une part des dépouilles des victimes de
Paris2, le secrétaire-greffier de la Commune
recueillit semblables bénéfices de son expédition de Versailles. C'est ce qui lui permit
sans doute de faire les frais de son élection à
la Convention. Il fut en effet élu représentant
du peuple par le département de Seinc-etOise. Doué d'une certaine audace de tribune,
d'une grande faconde dans le style révolutionnaire, il cherche à se faire prendre pour un
orateur. Il parle souvent et ses discours
égalent en déclamations extravagantes tout
ce qu'on pouYait souhaiter de mieux en ce
temps-là. Devinant d'instinct qu13 l'avenir,
en politique, est aux exaltés et aux violents,
il provoque les journées des 31 mai et 2 juin
et leur doit d'ètre désigné comme commissaire de la Convention à Tours. Là, il donne
carrière à tous ses mauvais penthants, trafique des passeports, entre en relations coupables, mais fructueuse~, avec des chefs ro-yalisles, cl scandalise la ville par ses débauches".
C'est de là, on l'a vu, qu'il fut envoyé à Bordeaux.
Sur ce plus grand théâtre, il put donner
plus d'extension à ses op.lrations de flibustier.

1. « Il est certain. a diL li. Tlncrs, qu'il y ova1t
des comma11demc11Ls inconnus CL ,·onlradictoires, el
que tous les signes d'une autorité ~ccrête cl opposée
à l'aulorilé publi&lt;j,ue s'étaient manifestés. » \ Hév.
(ranç. t. Ill , p. 13.) Tallien étail l'un des agents
qui, au nom de la Commune, exerçaient un de ,·c~
• commandements inconnus. » \'oir, a .:c sujet et
au su1ct du massacre de \'ersaille&gt;: 1/éoélation, pui.,ée., da11., le, l'llr/011s d11 Comité tif sofut 7nd1lic el du
/:omilf de ·,url'lé (/éllél'llle, ou Mémoires de ~éuart,
rlrnp. Il. Cc s;.11a1·, cl non Sénart, n'est pas, de •'.•n
c,îté, un homme ùes plus retommandoblcs; ma,s,
rspion tics ùcu, comités, il s'érnit trouvé rn~lé i, bien
des all'airts, arait vu de près hien des choses cl bien
des gc_ns. c: c~ ·c1uïl a dit de Talli_en olf!'e un tel caractère d aulhcnt1c1té el de lranch1sc qu un ne prul en
soup~onncr la véracité. Du reste, les arrux de Siltrnr
concol'dcnt al'~C plus d'un passage des lettres de )lallcl du Pan, al'eC les l'élicenccs et les demi-aveux d'une
foule de mémorialistes.
2. « Tous les effets des malheureux massacrés dans
l?s prisons_ d~. Paris el sur la route de Yersaill_es,
/ flners fa1l 1c1 une erreur : le massacre, a \ ersailles, avait eu lieu dans !'Orangerie oit l'on a1·ail
l'ait enlrer les prisonniers) avaient élé séquestrés et
déposés dans les vastes salle~ du Comité de suneillaucc. Jamais la Commune ne ,·oulul représenter ni
les objets, ni leur valeur, èl refusa même toute
réponse à cet rgard. soit au minist ~rc rle l'intérieur,

soit au directoire du rlépartemenl , qui, comme on
sait, arait ètè co11rerti en simple commission de contrilmtions. glle lil plus I ncore. et elle se mit à l'Cndrc
uc sa propre autorité le mohilicr des ~rands hôtels
HU' lesquels 1 , sl'Cllés riaient !'estés apposés depuis
le départ d,•s propriétaires. l'ainement l'admini,tration ,upêrieorc lui faisait-clic des défenses; Ioule
la classe de• s1,/Jord111wt!,, chargi•e de l'cxél'lltion des
ordres, ou ap11arlenail ti t,, 11111nicipalité, ou était
Lrop faible pour agir. » .\. T111Ens. Rü. fra11c., 1 Ill,
p. t:;i. \'oir aussi .llém11i1·es de Sénar.
:;, Voir pour plus amples détails le; .ltémofre,Y de
S{,nar. Yoiô quelqu,•s lignes de )lallet du Pan, qui les
conlirmcnl : u Ce petit misirabl,•, cnl'oyé en mission
à Tours, y commiL les cxaclions les plus révoltantes,
emprisonna el pcrsén1ta de tout son pouvoir les
noLIC's. lcs prêtres, les négociants, les pr, ,priétaircs.... "
(rrançois IJ&gt;:scosTF.s, la /1éi•o/11lif111 1·uc di: /'étra11r1er,
p. :iO!l.)
4. « Tallien, plus a,·ide encore que sanguinaire.
calcula cc qui rendrait le plus du sang ou de l'arge11l
el commença aussitôt ses assassinais en contributions.
Il établit un commerce de la 1•ic et de la mo1·l, qu'il
avait déjà essayé al'eC succès tians le Comité de sùrcté
générale. » Lettre de )lallet du Pan. - Fr;inçois DE~cosrEs, la lléMl11lio11 vue de l'étra11ger , p 310. \'oir
aussi les ,llémoii·es ,le Sénar.
:,. ,11,morial de lfos.1e/111, 1. Ill, p. 129.
li. A. oE \'mE, fa 'l'erreur ri florrleau.r, t.11, p. lM.

li lrafiqua des subsistances, il trafiqua des
armes de luxe qu'il fit saisir chPz les particuliers, il trafiqua du change des assignats
et du numéraire; il trafiqua enfin de la liberté
des prisonniers, de leur vie'. On sait qu'il
s'était logé sur la place où se faisaient les
exécu lions et que l'échafaud était dressé
devant ses fenêtres. &lt;&lt; Ob! ces Jupiters de
bas étage, a dit Shakespeare, laissez-leur un
moment la foudre et vous verrez comme ils
en useront sans pitié! l&gt;
La terreur, cependant, régnait dans flordeaux. L'échafaud était en permanence, et de
soi-disant patriotes se permettaient toutes les
licences. Les visites domiciliaires allaient leur
train, et bien des vols s'y faisaient sous le
couvert d'une apparence de légalité. C'est à
un de ces vols que Tallien dut, selon toute
probabilité, de faire la connaissance de la
citoyenne Cabarrus. li paraîtrait, du reste,
qu'il l'avait déjà vue lrois ans auparavant
quand elle allait faire visite à Mme Charles
rle Lameth, pendant le peu de temps qu'il
fut secrétaire de son beau-frère, Alexandre"'.
\'oici comment la chose se serait passée.
&lt;( Le ~5 noYembre 1795, dit M. de Yivie,
des agents du Comité de surveillance volaient
chez le citoyen Cabarrus, frère de Thérésia,
trois écus de six livres dans une armoire,
cinq autres dans la malle de son domestique,
enlevaient toute son argenterie sous prétexte
qu'elle était armoriée, et ne lais~aienl qu'une
petite cuiller à l'usage de l'enfant du citoyen
Cabarrus.
«C'est sans doute à la suite de ces enlèvements, pour~uit )I. de Yivie, que Tallien vit
Thérésia Cabarrus, qui devint plus tard la
belle madame Tallien, et noua avec elle des
rt'lations que la morale condamne l't dont
l' iutimité ne fut bientôt plus un secret pour
personne r, .... l&gt;
Il est très probable que les choses se sont
passées de la sorte et non comme le dit la
légende, si galamment ornée de fioritures par
Mme Tallien elle-mème et, à sa suite, par
des écrivains qui aimaient mieux Mme Tallien
que la vérité.

( A suivr·e. )

JOSEPH

\-UE DE LA PLACE ROYALE, A L'E;o(TRÈE DE L'Al!B.\SS.\OEUR DE PERSE A PARIS, LE~ Ft[ VRIER

Son Excellence Méhémel Riza Beg

TURQUAN.

L'audiencesolennelleaccordéepar Louis XI\' , pieds à la tète, s'était couvert de diamants
le 19 février 1 7l 5 , à Son Excellence de Perse, et de perles ; il en avait sur lui pour
est restée le type parfait de ces fètes théâ- 12.500.000 livres et fléchissait sous le poids.
trales dont la galerie des Glaces fut la scène D'après M. de Breteuil, introducteur des amau temps du grand roi. Comme Louis XIV se bassadeurs, sa mine était pourtant, sous ces
sentait vieux et fatigué, - il avait soixante- falbalas, haute et majestueuse; à en croire
dix-sept ans et était usé par les médecines et Saint-Simon, au contraire, il paraissait cassé,
les médecins, - il sentait bien que celle maigri et pouvait à peine se traîner.
cérémonie serait la dernière de ses splenL'audience se passa sans incident notable;
deurs, le « bouquet; l&gt; et pour revoir encore le Persan se tira gauchement des saluts
une fois sa cour dans son éclat, il avait dé- d'usage, il ne prononça point de discours,
cidé que les assistants, hommes et femmes, mais seulement « quelques phrases hachées l&gt;
porteraient toutes leurs pierreries sur leurs que traduisit un interprète - il fallut improhabits ou dans les chel'eux; lui-même, des viser, pour les gazettes, une belle harangue
... lOb ...

lït5.

qu'on lui attribua et dont il était parfaitement innocent - et après une courte collation de fruits, Son Excellence persane fut
reconduite jusqu'aux grilles du château avec
tout le cérémonial usité.
Quelqu'un qui poussa un soupir de soulagement en le voyant partir, sa visite faite,
fut M. François Pidou de ~aint-Olon, gentilhomme ordinaire de la chambre, que Je roi
avait dépèché à la rencontre de l'ambassadeur et qui, depuis MarseilJe, était son cornac
et son chambellan. Tout n'avait pas été rose
dans la mission de Saint-Olon .... Il s'était
figuré en l'acceptant - le pauvre homme! _

�r--

H1STORJJI

SoN Exc"En"ENC"E Mt1fÉJK"ET 1{1ZJ1 BEG - - - .

avoir alfaire à un ambassadeur semblable il
tant d'autres; il s'attendait bien à quelques

il répliqua qu'il était son maître el qu'il partirait quand il le jugerait bon. Puis il exécuta

DO:'\:&gt;.É:E P.\R Lf. ROI

Loms XIV

A L'A~ilASS.\DEUR DE PERSE,
A VERSAILLES 1 LF. 19 Fl::vRIER 1715

excentricités de la part de cet exotique, mais
nP s'en inquiétait guère, ayant vécu an
Maro&lt;' et se fiant à son habileté diplomatique.
Aussi ne s'étonna-1-il que très peu lorsque,
arrivé à Marseille, le G décembre 1714, il

de grands moulinets de sabre-, pJrla de crrver des yeux et de fair~ rouler des têtes ....
Saint-Olan se retira très préoccupe. « Ce sC'ra
un grand coup, écrivait-il piteusement à rnn
ministre, si nous parv,•nons
reçut les doh•anres de l'intendant, des inter- à ébranler celte machine-lit et
prètes et de tous ceux qui avaient eu jus- à la mener à Lyon en &lt;1uinze
qu'alors des rapports avec le Persan. A les jours. J&gt;
entendre, celui-ci étai! un grand enfant irasPourtant, après trois secible et fantasque, cruel, méfiant, sournois, maines de flagorneries et de
· égoïste et besogneux; Son Excellence avait complaisances, on réussit à le
débarqué à !lar~eille sans un sou, après décider; il consentit à se metsept mois de voyage et d'innombrables péri- tre en chemin à la condition
péties, n'ayant sauvé de ses aventures que la qu'on lui fournirait « six escassette précieuse, estimée - d'après lui claves turcs JJ et qu'il ferait,
un million de livres, qui contenait les pré- dans le moindre bourg de la
sents envoyés par l'empereur son maître au route, une entrée solennelle.
roi de France.
« Pour avoir la paix )) , on lui
M. de Saint-Olon sourit à ce tableau peu acheta cinq chevaux; Son Exflalteur; il était persuadé que son ~ang-froid cellence quitta Marseille où
et son habitude des cours auraient vite ama- elle laissait 24.000 francs de
doué le personnage. Il se fit annoncer au dettes et le souvenir d'un hôte
Persan et le lrouva, fumant sa pipe, d'une honorable certes, mais coûhumeur de dogue. Méhémet Riza Ileg exposa teux.
immédiatement, avec de grands éclats dr
Le pauvre Saint-Olan n'était
voix, ses prétent~ons : la ville de Mari::eille l'a pas sans angoisses. En prévimal reçu; on ne lui montre que de « petites sion des caprices du Persan,
gens »; à pari les grisettes et quelques dan- il avait dû emprunter à lforseuses du théâtre, il n'a pu encore fréquenter seille dix-sept mille livres qu'il
avec personne; il s'estime mal logé, mal rnpit avec effroi fondre dès
servi, mal nourri, mal gardé; d'abord on ne les premières étapes. L'amlui donne, pour s'entretenir, que trois cents bassadeur ei;ige maintenant
livres par jour;. que peut faire avec trois que son voyage lui soit payé
cents livres une Excellence t.le sa sorte? ... quatre cents francs par jour :
Saint-Olon essaya de placer un mot aimable, &lt;tétant un grand seigneur dans
il n'y parvint. Quand il insinua que le roi de son pays, il n'est pas venu en
France avait hâte cle recevoir l'ambassadeur France pour y mendier son
et qu'il faudrait bientôt songer à se mettre pain ». De fait on lui fournit
en route, Méhérnet Riza lleg lut pris d'un quotidiennement, outrelesécus, trois agneaux,
accès de rage. « Avec une voix de taureau » deux. moutons, dix-huit poulets, cinq poules,

trente-six livres de chandelle, vingt-trois livres
de bougies, cent soixante-dix livres de pain,
trente-denx livres de beurre, huit livres de
café, un quintal de riz, sans compter le safran,
la canelle, les dons de girolle, le sucre candi,
etc. Sa suite revendait, presque intactes, ces
provisions aux marchands qui les apportaient cl
Mébémet lli,a Ueg tirait profit de ce commerce. Il boudait néanmoins, se plaignant
d'être mal hébergé. A Lambez, il exige que
les dames de la ville dansent de,·ant lui pour
le distraire, et elles s'exécutent volontiers. A
Orgon, colère terrible : le carrosse ne lui
convient plus, il déclare qu'il ne bougera pas
de là, devient fou de rage, interdit l'entrée
de sa maison aux. Français qui l'accompagnent; il faut plusieurs heures pour le calmer
el lui faire entendre raison. A Montélimar, il
accepte yingt lirres· de nougat blanc, mais
une jeune fille s'étant approchée de l~i pour
lui présenter ses hommages, reçoit de Son
Excellence un terrible coup de pied : bagarre,
sabres au clair; l'ambassadeur et sa suite se
lancent contre la foule. li y eut deux blessés;
la troupe fut obligée d'intervenir pour rétablir l'ordre.
·
A Lyon, Je terriLle Persan commença par
bouder deux jours; puis, comme il se trou,,ait confortablement installé, il îeignit d'être
malade pour ne plus partir. Versailles perdait
patience et les· ordres étaient de presser le
voyage. Mais le moyen? On mobilisa enfin
!'Oriental et l'on se remit en chemin. A la

d'un château inoccupé et s'y installa avec sa du cheval; il n'y gagna rien. Très mortifié pour lui faire couper la tête, &lt;&lt; afin de l' emsuite. A Moulins, il manifesta le désir de voir de l'aventure, le Persan remarqua que la lune porter en Perse comme une rareté française l&gt;.
rouer un homme; gentiment il offrit, à était décidément peu favorable et se remit au Il avait aussi des goûts plus pratiques, avait
admis dans son intimité une ravissante fille
défaut d"un Français de bonne volonté, l'un lit, - à cinq cents francs par jour.
Ce lut M. de Breteuil qui « en parlant de dix-sept ans qu'on appelait la marquise
de ses serviteurs. Comme Saint-Olan s'excusait de ne pouvoir exaucer son souhait, haut et ferme 1, le décida d'en sortir. Comme d"Épinay; celte petite personne, d'abord, cul
!'Excellence se déclara prise de coliques et se on l'a vu, l'audience de Versailles se passa grand'peur; puis elle se familiarisa vite avec
coucha. Il faut noter que chaque journée, sans -incartade; mais Saint-Olon devait s'épon- !'Asiatique et se füa chez lui: on peul
qu'on voyageât ou non, lui était paJée quatre ger. Quant aux présents du chah, cc fut un assurer que c'est Ja seule alîection qu'il s'atcents livres. Sainl-Olon, aux abois, résumait déboire; la fameuse cassette, estimée un tira en France, car tout le monde souhaitait
de le voir s'en aller.
ainsi son impression dans une .lettre
Lui, ne faisait à son départ aucune
adressée au ministre: et L'ambassadeur
allusion; il fallut l'arracher, au bout de
est un homme furieux. venu de Perse
huit mois, à l'hùtel de la rue de Tournon.
pour faire de la dépense. »
Saint-Olan, exaspéré, ne con sen lait pour
EnÎln le 25 janvier on arrivait à
rien au monde à recommencer le voyage
Melun après trente-deux jours de route;
de
Marseille: on mit !'Excellence à bord
là les dames de la ville furent admises
d'un chaland qui descendit la Seine
à l'honneur de contempler l'envoyé du
jusqu'au Havre. Dans les bagages, outre
chah. Il les fit déchausser et asseoir
de superbes présents envoyés par le roi
sur le tapis. Le lendemain, sans noude Fr:mce à l'empereur de Perse, rn
velle lubie, on panenait !t Charenton
trouvait une grande caisse percée de'
011, suivant l'usage, l'ambassadeur detrous, sur laquelle les serviteurs deUéhévait séjourner jusqu'au jour de sa récepmet veillaient jalousement: cette caisse
tion solennelle.
conleuait la jolie marquise d"Épinay que
Les scènes qui se passèrent à Chal'amoureux oriental n'avait pu se résourenton sont épiques; on en trouve le
dre à abandonner et qui avait consenti à
détail dans un volume, aussi exhilarant
le suivre.
que documenté, de 11. Maurice HerLe 15 septembre, au Havre, Saint-Olon
bette Vne ambas.~acle persane sous
pritcongé de son pensionnaire - sans
Louis .\"TV, d'après des documents inélarmes à ce qu'on peut croire . La frégate
dits, chez Perrin). Méhémet Riza Beg
l'A~h·ée reçut l'ambassadeur et fit voile
n'avait-il pas la ~prétention de régler
;rnssitôt. Le but du voyage était Péterslui-même l'étiquette de son &lt;( entrée &gt;&gt; ?
bourg et Uéhémet comptait rentrer eu
Un sauvage, régler l'étiquette) au temps
Perse par la Moskovie; mais la fin de
du Grand Roi 111 y avait là de quoi glal'odyssée lut lamentable : le pauvre
cer d'épouvante les nobles gardiens de
homme, torturé par le mal de mer,
l'arche sainte. Bien plus, le Persan
voulait descendre du bateau; il fallut
s'était mis dans la tête de /"ai,·e al/en.MÉUÉ.lr1ET RIZA BEG QUITTE V'ERSAILLES 1 LE 13 AOUT 171t,
le déposer 11 Copenhague. li était sans ardre Louis XIV .... On l'avait logé dans
APRES t,ON AUOJENCE DE CONGÉ.
gent; sa suite s'égrenait à chaque étape;
une belle maison, à terrasse sur la riil erra quelque temps deHambourg àilervière; il touchait par jour quatre cents
lin, vendant, pour vivre, les cadeaux de
livres, bientôt portées à cinq cents, et
il n'était pas prrssé d'en finir a,·ec ce reg1- million de livres, rie conlenait que quelques Louis XIV à son souverain; il séjourna trois
mc. Comme il se trouvait bonne grâce, encore petites perles sr.os ,,alcur et un admirable mois à Dantzig, puis il rn remit en roule. On
qu'il fùt laid à faire effroi, il pensait tharmer onguent, véritable élixir de longue vie dont n'a pu recueillir aucun renseignement sur la
les Parisiens en faisant son entrée à cheval, ce personne à la cour n'eut la témérité de tenter suite de son voyage. On sait seulement qu'en
mai 1717, vingt et un mois après son embarqui bouleversait taules les traditions. Soup- !"emploi.
A Paris, Méhémet était logé à ce bel quement au Havre, Méhémet franchissait les
çonnant des résistances,l'ambassadeur déclara
que la lune de férricrétait une époque néfaste; hôtel des ambassadeurs extraordinaires, rue frontières de Perse. Très inquiet de la réception
il attendrait qu'elle fùt passée avant de se de Tournon, qui sert aujourd'hui de caserne qui l'attendait, après tant de retards, et les
mouvoir. Et il se coucha, non sans avoir brisé à la garde républicaine. li s'y trouvait à mains vides des présents du grand roi, il se
quelques meubles, brandi son poignard et l'étroit; on dut, à grands frais. lui procurer sentit perdu et s'empoisonna. La marquise
proféré d'étranges menaces. JI fallut céder. une installation de bains. Il sortait peu, dai- d'Épina)', qui l'avait sui,,i jusque-là, se conUn cheval des écuries du roi fut amené; gnait recevoir quelquefois, surtout des vertit à l'islamisme el partit courageusemmt
Méhémet Riza Beg en voulut essaier; la bête femrnes, car - il faut dire le bien comme le pour Ispahan afin de remethe au chah ce
s'emporta et faillit précipiter Son Excellence mal - il était galant: ainsi, ayant remarqué, qui restait des cadeaux de Louis XIV. Depuis
du haut des terrasses dans la Seine. Je soup- à l'une de ses audiences, une jeune femme lors, connue dans les contes, jamais on n'ençonne fortement Saint-Olon d'avoir fait choix d'un très joli visage, il proposa de l'acheter tendit plus parler d'elle.

T. G.

LE BAIN DE J\'IÉHÉ~IET RIZA BEG.

Bresle, mécontent de la maison qui Jui était
réservée, il fit forcer par ses gens les portes
~

..,., Jo8

w•

lO&lt;J .,,.

�•
.iJft.MOIR,ES DU GÈNÈR,JIL BJIR,ON DE .iJfJIR,llOT - - ~

place . Il traversait la ville pour aller vers
Maubeuge. Je n'ai eu que le temps de mettre
mes effets sur mes chevaux, de confier ma
voiture à un ami et de partir. Je tombais de
sommeil, mais il a falJu marcher toute la
journée au milieu d'une armée immense.
Nous venons de prendre position pour cette
nuit. ...
Nous marchom !. . . Il paraît que le gant
est jelé définitivement. .. . Je ne crois pas
qu'on se batte avant cinq jours ....

ciers qu i s'en vonl. Jugez si les soldats sont
en reste! li n'y en aura pas un dans huit
jours, si la peine de mort ne les retient. ...
Si les Chambres veulent, elles peuvent nous
sauver; mais il faut des moyens pl'ompls et
des lois sùères .... On n'envoie pas un hœuf,
pas de vivres, rien . .. ; de sorte que les soldats
pillent la pauvre France comme ils faisaient
en Russie ....
Je suis aux avant-postes, sous Laon; on
nous a fait promettre de ne pas tirer, et
tout est tranquille ....

llcrbcs-le-Châtcau, 14 juin.

Nous arnns encore marché aujourd'hui,
et j'ai été à cheval ce matin à trois heures ....
Nous voilà sur l'extrème frontière. L'ennemi
se retire, et je ne crois pas qu'il y ait un
grand engagement. Tant pis, car nos troupes
sont bien animées ... .
(Après une brillante affaire, le 17 juin, à
Genappe, Je colonel de Marbot est nommé général de brigade; la chute de l'Empire empêche que cette nomination soit confirmëe.
Après Waterloo, le colonel se retire avec son
régiment sur Valenciennes, puis
vers Paris et derrière la Loire.)

{Lettre écrite. en 1 830 par le colonel de
Marbot au général E. de Grouchy.)

Mo.\'

GÉ~ÉnAL,

J'ai reçu la lettre par laquelle vous exprimez: le désir de connaître la marche des
reconnaissances dirigées par moi sur la Dyle,
le jour de la bataille de Walerloo. Je m'empresse de répondre aux questions que vous
m'adressez à ce sujet.
Le 7e de hussards, dont j'étais colonel,
faisait partie &lt;le la division de cavalerie légère

Laon, 2&amp; juiu 1815.

"'ATEIILOO, 18 JUI:\" 1815,

6 IJEURES

DU SOUL -

D'Jprés la lithographie de

RAFFl::T,

Mémoires

du général baron de Marbot
LETTRES
écrites par le Colonel de Marbot
en 1815'.
(Après le licenciement du ::i.J • de chasseurs et
son incorporation au 3" de la même arme, le
colonel de Mar bot est nommé au commandement
du 7• de hussards (d'Orlians). Ce régiment fait
partie du, ~" corps d'observation, aux ordres du
comte d'Erlon.)

~ysoing, 10 anil ·1815.

... Je suis en face de Tournay et je garde
la ligne depuis Mouchin jusqu'à Chéreng.
Quand je dis que je garde la ligne, je n'ai pas
grand'peine, car les Anglais ne font aucun
l. &lt;:es lûllres soul les seuls documenls que nous
possC,lions sur la cam11agne de Waterloo.

mouvement et sonl aus!-i tranquilles à Tournay que s'ils étaient à Londres. Je crois que
tout se passera à l'amiable. J'ai été hier à
Lille, où j'ai été on ne peul mieux reçu par
le général en chef comte d'Erlon .
Saint-Amand, 5 mai.

... Je \'Îens de recevoir l'ordre de former
une députation de cinq officiers et dix sousofficiers ou soldats pour aller à Paris, au
Champ de !lai. L'ordre porte que le colonel
sera lui-même à la tête de la députation.
Celles de tous les régiments de la division
doivent se mettre en route pour être rendues
le l 7 à trras et partir le lendemain pour
Paris. Tout est ici fort tranquille, et l'on n'y
parle pas de guerre. li y a beaucoup de désertions dans les troupes étrangères. Les
hommes qui en arrivent assurent que tout cc
qui est belge, saxon ou bol/andais, désertera

:, nous. Mon rép,imenl devient de jour en jour
plus considérable. J'ai 700 hommes. Dans
mon dépôt, il en est arrivé 52 hier; le costume les flalte tant qu'ils arrivent d1'11s comme
mouches; on ne sait où les fourrer ....
Saint-i\mand, 8 mai.

... Drpuis huit jours, 1a désertion est au
dernier degré dans les troupes étrangères. Les
soldats belges, saxons, hanovriens, arrivent
par bandes de 15 à 20 . Ils affirment que les
Russes ne viennent prls et qu'on croit qu'il
n'y aura pàs de guerre. Cela parait ici presque
certain. S'il eu arrh'e ainsi, rp1e de paroles
perdues! Que de projets qui se trouveront
manqués! .. .
Ponl-sur-Samhrc,

1;; juin.

Je suis arrivé ce matin de Paris à Valenciennes. J'aj trouvé mon régiment rnr la

Je ne reviens pas de notre
défaite!. .. On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles.
J'ai été, avec mon régiment,
llanqueur de droite de l'armée
pendant presque toute la bataille.
On m'as5urait que le maréchal
Grouchy allait arriver sur ce
point, qui n'était gardé que
par mon régiment, trois pièces
de canon et un bataillon d'infanterie légère 1 ce qui était trop
faible. Au lieu du maréchal
Grouchy, c'est le corps de Blücher qui a débouché!. .. Jugez
de Ia manière dont nous avons
été arranges! ... Nous avons été
enfoncés, et l'ennemi a été surle-champ sur nos derrières! ...
On aurait pu remédier au mal,
mais personne n'a donné d'ordres. Les gros généraux ont été
à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la
tète, el cela va mal. ... J'ai reçu
un coup de lance dans le côté;
ma blessure est assez forte,
mais j'ai youlu rester pour don- ·
ner le bon exemple. Si chacun
eût fait de même, cela irait
encore, mais les soldats déserlent à l'intérieur i personne ne
BARON DE MARBOT
les arrête, et il y a dans ce
Général de iiivision , pair de France, aide de camp du Prince
pais-ci,quoi qu'on dise, 50,000
Peint par SAINT (11¼0).
hommes qu'on pourrait réunir;
mais alors il faudrait peine de
m.01·t conlre tout homme qui quille rnn
attachée au 1er corps, formant, le 18 juin, la
poste et contre ceux qui donnent permüsion droiie de la portion de l'armée que !'Empede le quitter. Toul le monde donne des reur commandait en personne. Au commencongés, el 11:s diligences sont pleines d'offi- cemrnt de l'action, vers onze heures du
"'1

li 1 ..,.

matin, je fus détaché de la division avec mon
régiment et un bataillon dïnfanterie placé
sous mon commandement. Ces troupes furent
mises en potence à l'exlrème droite, derrière
l?richemont, faisant face à la Dyle.
Des instructions particulières me furent
données, de la part de l' Empereur, par son
aide de camp Labédoyère et un oflicier d'ordonnance dont je n'ai pas retenu le nom.
Elles prescrivaient de laisser le gros de ma
troupe toujours en vue du champ de bataille,
de porter 200 fantassins dans le bois de
Frichemont, un escadron à Lasne, poussant
des postes jusqu'à Saint-Lambert; un autre
escadron moitié à Couture, moitié à .Beaumonl, envoyant des reconnaissances ju!-que
sur la Dyle, aux ponts de Moustier et d'Ottignies. Les commandants de ces divers détachements devaient laisser de quart de lieue
en quart de lieue des petits postes à cheva],
formanl une chaine continue jusque sur le
champ de bataille, afin que, par le moyen
de hussards allant au galop d·un poste à
l'autre, les officiers en reconnaissance pufsent
me prévenir rapidement de leur jonction
avec l'avant-garde des troupes
du maréchal Grouchy, qui
&lt;levaient arriver du côté de la
Dyle. Il m'était colin ordonné
d'envoyer directement à l'Empereur les avis que me transmettraient ces reconnaissances. Je
fis exécuter l'ordre qui m'était
donné.
llme serait impossible, après
un laps de temps de quinze
années, de ûxer au juste l"heure à laquelle le détachement
dirigé vers Moustier parvint sur
ce point, _d'autant plus que le
capitaine Eloy, qui le commandait, avait reçu de moi l'injonction de s'éclairer au loin et de
marcher avec la plus grande
circonspection. Hais en remarquant qu'il partit à onze heures
du champ de bataille et n'amit
pas plus de deux lieues à parcourir, on doit 11résumer qu'il
les fit en deux heures, cc qui
lixerait son arrivée à Moustier à
une heure de l'après-midi. Un
billet du capitaine Éloy, que
me transmirent promptement
les postes intermédiaires, m'apprit qu'il n'avait trouvé aucune
troupe à Moustier, non plus
qu'à Ottignies, et que les
habilants assuraient que les
Français laissés sur 1a rive
droite de la Dyle passaient la
rivière à Limal, Limelette et
royal.
Wavre.
J'envoyai ce billet à l'Empereur par le capitaine Kouhn,
faisant fonction d'adjudant-major. Il revint
accompagné d'un ofticier d'ordonnance lequel me dit de la part de l'Empereu; de
laisser la ligne des postes établie sur , ~fous-

�•

111STORJ.ll
lier, et de prescrire à l'officier qui éclairait
le défilé de Saint-Lambert de le passer, eu
poussant le plus loin possible dans les directions de Limal, Limelette el Wavre. Je
transmis cet ordre, et envoyai même ma
carte au chef du détachement de Lasne el
Saint-Lambert.
Un de mes pelotons, s'étant avancé à un
quart d,, liène au delà de Saint-Lambert,
rencontra un peloton de hussards prussiens,
auquel il prit plusieurs hommes, dont un
officier . .Je prévins l'Empereur de cette étrange
càplure, et lui envoyai les prisonniers.
Informé par ceux-ci qu'ils étaient suivis
par une grande partie de l'armée prussienne,
je me portai avec un escadron de renfort sur
Saint-Lambert. J'aperçus an delà une forte
colonne se dirigeant vers Saint-Lambert.J'en,·oyai un officier à toute bride en prévenir
!'Empereur, qui me fil répondre d'avancer
hardiment, que cette troupe ne pou\'ait être
que le corps du maréchal· Grouehy venant de
Limal el poussant dcl'anl ·lui ·qu_elques Prussiens égarés, dont faisaië,tJ.t partie les prisonniers que j'avais faits; ·
J'eus bientôt la certitude du contraire. La
tête de la colonne pruSsiénne approchait,
quoique très lentement. Je rejetai deux fois
dans le défilé les hussard, el lanciers qui la
précédaient. Je cherchais à gagner du temps
en maintenant le plus possible les ennemis,
qui ne pouvaient déboucher que très difficilement des chemins creux et bourbeux dans
lesquels ils étaient engagés; et lorsque, enfin,
contraint par des forces supérieures,je battais
en retraite, l'adjudant-major, auquel j'avais
ordonné d'aller informer !'Empereur de l'arrivée positive des Prussiens devant Saint•
Lambert, revint en me disant que !'Empereur
prescrivait de prévenir de cet événement la
tête de colonne du maréchal Grouchy, qui
devait déboucher en ce moment par les ponts
de Moustier et d'Ottignies, puisqu'elle ne
venait pas par Limal et Limelette.
J'êcrivis à cet effetau capitaine Éloy; mais
celui•CÎ, ayant vainPment attendu sans voir
parai'tre aucune troupe, et entendant le canon
vers Saint•Lambert, craignit d'ètre coupé. JI
se replia donc successivement sur ses petits
postes, et rrjoignit le gros du régiment resté
en vue du champ de bataille, à peu près au
même instant que les escadrons qui revenaient de Saint-Lambert et Lasne, poussés
par 1\mnemi.
Le combat terrible que soutinrent alors
derrière les ~ois de Frichemont les troupes
que je commandais et celles qui vinrent les
appuyer, absorba trop mon esprit pour que
je puisse spécifier exactement l'heure; mais
je pense qu'il pouvait être à peu près sept
heures du soir; et comme le capitaine Éloy
se replia au trot et ne dut pas mettre plus
d'une heure à revenir, j'estime que ce sera
vers six heures qu'il aura quitté le pont de
Moustier, sur lequel il sera, p:ir conséquent,
resté cinq heures. Il est donc Lien surprenant qu'il n'ait pas vu votre aide de camp, à
moins r1ue celui-ci ne se soit trompé sur le
nom du lieu ,iù il aura abordé la Dyle.

.ifft.MOll/,ES DU' G'ÉN'Él/,JIL BJ!l/,ON DE .ifflll/,BOT --...
Tel est le précis du mouvement que fit le
régiment que je commandais pour éclairer
pendant la bataille de Waterloo le flanc droit
de l'armée française. La marche, la direction
de mes reconnaissances furent d'une si haute
importance dans cette mémorable journée,
que le maréchal Davout, ministre de la guerre,
m'ordonna à la fin de 1815 d'en relater les
circonstances dans un rapport que j'eus l'honneur de lui adresser et qui doit se trouver
encore dans les archives de la guerre 1.
Des faits que je viens de raconter est résultée pour moi la conviction que !'Empereur
attendait sur le champ de bataille de Waterloo
le corps du maréchal Grouchy. Mais sur quoi
cet espoir était-il fondé? C'est ce que j'ignore,
et je ne me permHtrai pas de juger, me
bornant à la narration de ce que j'ai vu.
J'ai l'honneur d'être, etc.

Les ricits du général de Marbot se terminant
à la batailJe de Waterloo, nous avons pensi que
le lecteur désirerait connaître la suite de la carrière du vaillant soldat. Nous la trouvons
retracée dans un article biographique publié
au Journal des Dêbals, par M. Cuvillier-Fle.ury,
le lendemain de la mort du général : il y pari~
précisément des Jlfimoires dont il avait eu connaissance et qu' il engage vive.ment la famille à
publier. Nous avons donc cru ne pouvoir mieux
faire que de terminer cette publication en reproduisant ici in extenso l'article de M. Cuvillier•Fleury, l'un des morceaux les plus éloquents du célèbre académicien.

Le général de Marbot.
(Article du Journal des DibaJs
du n novembre 1 854.)

Une nombreuse assistance, composée de
parents et d'amis, ,d · 'péraux, de magistrats,
de membres de..
· ., .airie el de per~
scmnes distingu· · _. ,., .. ;_._eu desquelles on
remarquait le maréchal minislre de la guerre,
accomp:ignait samedi dernier, à l'église d13
la Madeleine, r..t conduisait ensuite au champ
du repos les restes mortels de ~!. le général
baron de Marbot, enleré le 16 nol'embre, el
après une courte maladie, à l'affeclion et aux
regrets de sa famille.
Le nom de !larLot avait été doublement
inscrit dans l'histoire de la Révolution et de
l'Empire. Le père du général qui ,•ient de
mourir, ancien aide de camp de M. de Schomberg, député de la Corrèze à l'Assemblée
constituante, avait commandé la 1ro division
militaire, présidé le Conseil des Anciens, et
il était mort des suites d'une blessure qu'il
avait reçue au siège de Gênes. Ce fut pendant
cette campagne, si fatale à son père, que
Jean-Baptiste-Marcellin de Marbot fit le premier apprentissage de la guerre, comme
simple soldat au J er régiment de hussards.
li était né le 18 août 1782, an chàteau de la
Rivière (Corrèze), et il n'avait que dix-sept
1 . Les rlt.'•mart'hcs failes au ministère de la gucn·c
pour lrou\'tr ce rapport sont malheureuscmr11t rcstCcs
infruclmiuscs. (.Yole des ldiltt11'1i. }
~

112 w

ans quand il entra au service. Un mois plus
tard, à la suite d'un brillant fait d'armes, il
fut nommé sous-lieutenant; et c'est ainsi que
s'ouvrit pour lui, entre cette perte irréparable qui lui enlevait son plus sûr appui et
celte promotion rapide qui le désignait à
l'estime de ses chefs, la rude carrière où il
devait :;'illustrer.
Marbot appartenait à cette génération 'fUÏ
n'avait que très peu d'années d'avance sur
le grand mouvement de 89 el pour laquelle
la Révolution précipitait pour ainsi dire la
marche du temps; car il faut bien le remarquer ici : parmi ceux qui, voués au métier
des armes, devaient porter si haut et si loin
la gloire du nom français, tous n'avaient pas
eu le même bonheur que le jeune Marbol.
L'ancien régime faisait paier cher aux plus
braves le tort d'une origine obscure et d'une
parenté sans blason. On attendait quelquefois
quinze et vingt ans une première épaulette.
Plusieurs quittaient l'armée faute d'obtenir
un avancement mérité. Ce fut ainsi que Masséna prit son congé le 10 août 1789, après
quatorze ans de service comme soldat eL
sous-officier. ~loncey mit treize ans à gagner
une sous-lieutenance. Soult porta six ans le
fusil. Bernadotte ne lut sous-lieutenant qu'après avoir passé dix ans dans le régiment de
Royale-Marine. JI mit à peine le double de ce
Lcrnps•H1, une-fois la Révolution commencée,
pour devenir de sous-lieutenant roi de
Suède'. Marbot, soldat en 17\19, était déjà
capitaine en 1807, On lui avait tenu compte
des canons qu'il avait enlevés aux Autrichiens, dans une brillante charge de cavalerie,
pendant la seconde campagne d'Italie; on lui
avait su gré de l'énergique activité de ses
services comme aide de camp du maréchal
Augereau penaant la bataille d'Austerlitz. Ce
fut donc comme capitaine qu'il lit Ja campagne d'Eylau. Pendant la bataille de ce
nom, et au moment le plus critique de cette
sanglante journée, Augereau lui donne l'ordre
de se rendre en toute hàte sur l'emplacement qu'occupait encore le J4e de ligne,
cerné de tous -côtés par un détachement formidable de l'armée russe, et d'en ramener,
fil le pou vai!, les débris. )lais il était trop
tard. Pourtant .Marbot, grâce à la vitesse de
son cheval, et quoique plusieurs officiers du
maréchal, por"teurs du même ordre, eussent
rencontré la mort dans cette périlleuse mission, Marbot' pl\nètre jusqu'au monticule
où, pressé$ d~ toutes parts par un ennemi
acharné, Ifs :estes de l'infortuné régiment
tentaient leur derhier effort et rendaient leur
dernier coIIlbai. Marbot accourt; il demande
le colonel; ;to~s les officiers supérieurs ~vaicnt
péri. JI communique à celui qui commandait
à leur place, en attendant de mourir, l'ordre
qu'il avait reçu. Cependant les colonnes
russes, débouchant sur tous les points et bloquant toutes les issues, avaient rendu toute
retraite impossible .... cc Portez notre aigle à
]'Empereur, dit à Marbot, avec d'héroïques
larmes, le chef du 14, de ligne, et_ laites-lui
2. \"oir les Porlraits milita/l'es de )1. de l,:i
Darrc-Duparcq, p. 23. - Paris, 1$53.

des suites de ses blessures. Sa convalescence
mème est héroïque. Son courage et sa mention tirent parti mèrne des mauvaises chances.
Blessé ou non, les maréchaux, commandant

les adieux de notre régiment en lui remettant
ce glorieux insigne que nous ne pouvons plus
défendre .... )) Ce qui se passa ensuite, Marbot ne le vil pas : atteint par un boulet qui
le renversa sur le cou de son cheval, puis
emporté par l'animal en furie hors du carrt!
où le He achevait de mourir jusqu'au dernier
homme, l'aide de camp d'Augereau fut renversé quelqces moments après, puis laissé
pour mort sur la neige, et il eût été confo.1d11
dans le même fossé avec les cadaues qui
l'enlouraient, si un de ses camarades ne l'eùL
miraculeusement reconnu el ramené à l'élatmajor.
Le général ~farbot racontait parfois, el
avéc une émotion communicative, ce dramatique épisode de nos grandes guerres; rl
c'est bien le lieu de faire remarquer ici tout
ce qu'il mettait d'esprit, de verve, d'origi11Jlité et de couleur dans le récit des événements militaires auxquels il avait pris part;
il n'aimait guère à raconter que ceux-là.
Précision du langage, vigueur du trait, abo:1dance des souvenirs, netteté lumineuse et
,·éridique, don de marquer aux yeux par
quelques touches d'un relief ineffaçable les
tableaux qu'il voulait peindri!, rien ne manquait au général Marbot pour intéresser aux
scènes de la guerre les auditeurs les plus
indifférents ou les plus sceptiques. Son
accent, son geste, son sl}'le coloré, sa vive
parole, cette chaleur sincère du souvenir
fidèle, tout faisait de lui un de ces conteurs
si attachants et si rares qui savent mêler au
charme des réminiscences per5onnelles tout
l'intérêt et toute la gravité de l'histoire.
Le général Marhot a laissé plusieurs volumes de mémoires manuscrits, qui ne sont
entièrement connus que de sa famille. Pour
nous, à qui sa confiante amitié avait pour•
tant donné plus d'une fois un avant-goût de
ce rare et curieux travail, œuvre de sa vigoureuse vieillesse, nous n'anticiperons pas sur
une publicatiou qui ne saurait êlre, nous
l'espérons, ni éloignée, ni incomplète. Depuis
Eylau jusqu'à Waterloo, les services de Marbot ont d'ailleurs assez d'éclat pour qu'il ne
soit pas nécessaire de les rappeler longuement, el mieux vaut attendre qu'il nous les
raconte. De l'état-major d'Augereau, Marbot
passe en 'i 808 à celui du maréchal Lannes,
en 1809 à celui du maréchal Masséna. li lait
sous ces deux chefs illustres les deux premières campagnes d'Espagne, blessé le Ior novembre 1808 d'un coup de sabre à Agreda,
puis d'un coup de feu qui lui traverse le
corps au siège de Saragosse. La même année,
il reçoit un biscaïen à la cuisse et un coup de
[eu au poignet à Znaïm, au moment même
où une trêve vient d'être signée, et où il est
envo1•é entre les deux armées ennemies a,·ec
mission de faire cesser le feu. Mar bot, comme
on a pu le remarquer, est blessé partout, et
partout on le retrouve. L'ambulance ne le
retient jamais si longtemps que le champ de
bataille. Sa vigoureuse constitution le sam·e

en chef des corps d'armée dans des positions
difüciles, veulent tous avoir Marbot dans
leur état-major, et on comprend que ce n'est
pas seulement l'intrépide sabreur que les
maréchaux recherchent, c'est aussi l'officier
sérieux, instruit, d'excellent conseil, l'homme
de bon sens, l'esprit avisé el plein de ressources, l'inLelligence au service du courage,
et le calme dans la décision 1 ; c'est tout cela
qui désigne sans cesse le jeune Marbot à la
confiance et au choix des généraux; et c'est
ainsi qu'il passe les dix premières années de
sa vie militaire, faisant la guerre sous les
yeux des plus illustres lieutenants de Napoléon, à la grande école, celle du commandement supérieur, ayant vu de près, dans plu•
sieurs campagnes mémorables, le fort et le
faible de ce grand art si plein de prodiges et
de misères, de concert et d'imprévu, de
hautes conceptions cl de méprisable hasard,
apnt saisi son secret, el capable pour sa part

t. « •. , Plurimum audnciœ ad. pe,·icula capcssend3,
plurim~m ~o.milii intra _ipsa per1cula erat ...• » (TiteLive 1 l1b. XXI, De Amubale.)
2. Remarques ci·itiques sm· l'ouvt•ogo ,Ir ):J. le

lirutenont gênéral Rogniat, intilulé : Crmsidfralions
sur l'art de l,;,. rruel're, pat· le colonel )hrbot :Marcellin ), Pnris, 1~20. Mai-bol ëcri,•it aussi en 1815 un
al1lre oun.i;e, IJUÎ eut 3]ors. 11n cer1ain rl'L&lt;'nlisse-

\'1.-

HISTORIA. -

Fa.se.

43.

LE GthiilRAL DE MARBOT

Statue far .\IILLET DE MARCILL v, inautfun'e
(Corrêze), le 2-:- Octot:re Jll'J5,

à neaulieu

de nous le donner dans celte confidence posthume dont il a laissé à de dignes fils la primeur et l'héritage.
En 1812, le capitaine Marbol quitte définitiœment l'état-major des maréchaux. Nolis
le retrouvons à la tète d'un régiment de
cavalerie (le 25e de chasseurs), qu'il commande avec supériorité pendant toute la campagne de Russie; ('l :, la Bérésina c'est lui
qui protège, autant que la mauvaise fortune
de la France Je pNmet alors, le passage de
nos troupes, et qui contribue à refouler les
forces ennemies qui écrasaient leurs héroïques débris. Blessé tout tl la fois d'un
coup de feu et d'un coup de lance à JacouLowo pendant fo retraite, il revient peu de
mois après, et à peine guéri, recevoir en
pleine poitrine la flèche d'un Ba,kir sur le
champ de bataille de Leipzig.
Au combat de Ilanau, le dernier que nos
troupes livrèrent sur le sol de l'Allemagne,
le colonel Marbot retrouve sa chance, il est
blessé par l'explosion d'un caisson; et enfin
à Waterloo, dans une charge de son régiment,
il reçoit d'une lance anglaise, et après des
prodiges de valeur, une nouvelle blessure,
mais non pas encore la dernière.
L'aveugle et fanatique réaction qui emporta un moment le gouvernement restauré
après les Cent-Jours fit inscrire le nom de
Marbot sur la lisle de proscription du 24 juillet 18-15. La réaclion lui devait cela. !larbot
se réfugia en Allemagne; f'l c'est là, sur ce
théâtre de nos longues victoires, qu'il composa ce remarquable ouvrage 1 qui lui valut
quelques années après, de la part de l'empereur Napoléon mourant sur le rocher de
Sainte-Hélène, cet immortel suffrage de son
patriotisme et de son génie : « ... Au colonel Marhot : je l'engage à continuer à écrire
pour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les calomniateurs
et les apostats 3 !. .. »
La Restauration élait trop intelligente pour
garder longtemps rancune à la gloire de
l'Empire. Elle pouvait la craindre, mais elle
l'admirait. La lettre de Vérone, dans laquelle le sage roi Louis XVIJ[ avait rendu un
si grand témoignage au héros d'Arcole et des
Pyramides, é1ait toujours le fond de sa politique à l'égard des seniteurs du régime
impérial. Le général Rapp était un aide de
camp du Roi. Les maréchaux de Napoléon
commandaient ses armées. Marbot fut rappelé de l'exil et nommé au commandement
du ge régimenL de chasseurs à cheval. Déjà,
en 1814, el très peu de temps après le
rétablissement de la monarchie des Bourbons,
le colonel Marbol avait été appelé à commander le 7• de hussards, dont M. le duc d'Orléans était alors le colonel titulaire. Celle
circonstance avait décidé en lui le penchanL
qui le rapprocha depuis de la famille d'Orléans, et qui, plus tard, l'engagea irrévocablement dans sa destinée. llornme de cœur
et d'esprit comme il l'était, attaché plus enment cl qui le mérilail; il est ÎPLitulè : De la 11écessité d"a11gmeulel' les forct•s militaires de la Fi·a 11 ce
5. Par~graphe il, ,11° :51 ,du tes!amcul de Napolêon. I,~

lrgs rlr l Empereur a M~rhot (·ta 1l rlc ant mille {l'llnr.,.

8

�111ST01'{1.J!
)J(i:M01R,ES DU GÉJ\IÉR,l!L 1!Jl]I.OJ\I DE .Jlîll'R,110T

core peul•èlre par sa raison que par sa passion à ces principes de 89 et à ces conquêtes

la discussion intrépide comme le cœur; il
marchait droit à la vérité, comme autrefois
à la bataille. Il affirmait quand d'autres auraient eu peut-être intérèt à douter; il tranchait des questions qu'une habileté plus
souple eftt réservées, et il n'y avait à cela,
je le sais, aucun risque sous le dernier règne.
L'époque, le lieu, l'habitude des controrerses
publiques, l'esprit libéral et curieux du prince
qu'il servait, tout autorisait et encourageait
chez ~farbot celte franchise civiquê du vieux
soldat. D'ailleurs, comment l'arrèter? Elle
lui élait naturelle comme sa bravoure et elle
découlait de la même source.
Le livre que l'Empereur avait si magnifiquement récompensé par deux lignes de sa
main, plus préciruses que le riche legs qu'il
y a,·aiL joint, ce livre aujourd'hui épuis~ 1
sinon oublié, est pourtant cc qui donnerait ll
ceux qui n'ont pas connu le général Marhot
l'idée la plus complète de son caractère, de
son esprit et de cet entrain qui n'appartenait
pas m'lins à sa raison qu'à son courage. Le
liHe est presque tout entier technique, et il
traite de l'art de la guerre dans ses plus
vastes et dans ses plus minutieuses applications; malgré tout et en dépit de cette spécialité où il se rf·nferme, c'est là une des plus
attachantes lectures qu'on puisse faire. Je ne
parle pas de celle verve de l'auteur qui
anime et relève les moindres détails; c'est là
l'intérêt qui s'adresse à tout le monde, c'est
le plaisir; l'ouvrage a d'aulres mériles, je
veux dire cette vigueur du ton, cette ardeur
du raisonnement, cc choix éclairé et cette
mesure décisive de l'érudition mise au service
des théories militaires, - mais surtout cet
accrnt de l'expérience personnelle et ce reflet
de la vie pratique, lumineux commentaire de
la science. Tel est ce livre du général Marbot.
Il l'écrivit à trente-quatre ans. Le livre est
l'homme; el je comprends qu'il ait plu à
!'Empereur el qu'il ait agréablement rempli
quelques-unes de ses longues veillées de
Sainte-Hélène; il lui rappelait un de ses officiers les plus énergiques· et les plus fidèles;
il ralliait dans leur gloire et ranimait dans
leur audace tous ces vieux bataillons détruits
ou dispersés; il flattait, dans le vainqueur
d'Austerlitz, l'habitude et le goùt de ces
grandes opérations de guerre offensive I dont
.1a théorie intrépide el la pratique longtemps
irrésistible avaient été l'instrument de sa
grandeur et la gloire de son règne. !llarbot
flattait ces souvenirs dans l'Empereur déchu
plus qu'il ne l'aurait voulu faire peut-être
dans l'Empereu r tout-puissant; mais il écrivait en homme convaincu. Il défendait la
guerre d'invasion comme quelqu'un qui
n'avait jamais fait autre chose, avec conviction, avec ,,érité, par entrainement d'habitude
el sans parti pris de plaire à personne. li
était l'homme du monde qui songeait le
moins à plaire, quoiqu 'il y eût souvent bi~n
de l'art dans sa bonhomie, bien du cœur et
bien de l'élan dans sa rudesse. Le général
Rogniat avait écriti que les passions les plus

de la France démocratique que la Charte
de 1814 avait consacrés, esprit libéral, cœur
patrio~e, }fafbot s'était senti tout naturellement entrainé vers un prince- qui avait pris
une pari si glorieuse en 1792 aux premières
victoires de l'indépendance nationale et qui,
le preniier 'aussi, en 1815, avait protesté du
haut de la tribune de la pairie contre la
réaction et les proscripteurs. Aussi quand le
duc de Chartres fut en âge de compléter par
des études militaires la brillante el solide
éducation !]_u'il avait reçue à l'Université, sous
la direction d'un professeur éminent, ce fut
au colonel Marbot que fut confiée la mission
de diriger le jeune prince dans cette voie
nouvelle ouverte à son intelligence et à son
activité; et tout le monde sait que le disciple
fil honneur au maître. Dès lors le général
Marbot (le roi l'avait nommé maréchal de
oamp après la révolution de Juillet) ne quitla
plus le duc d'Orléans jusqu'à sa mort; et il
le servit encore après, en restant attaché
comme aide de camp à son jeune fils. Devant
le canon d'AnYcrs, en 1831; plus tard,
en l 855, pendant la courte el pénible campagne de Mascara où il commanda l'avantgarde; en 1859, pendant l'expédition des
Portes de Fer; en J 840, à l'attaque du col de
Mouzaïa, partout Marbot garda sa place
d'honneur et sa part de danger auprès du
prince, et il reçut sa dernière blessure à ses
côtés. c1 ••• C'est votre faute si je suis blessé J&gt;,
dit-il en souriant au jeune duc, comme on
le rapportait à l'ambulance. - , Comment
cela? dit le prince. - Oui, monseigneur;
n'avez-vous pas dit au commencement de
l'action : Je parie que si un de mes officiers
est blessé, ce sera encore Marbot? Vous avez
gagné!. .. l&gt;
Je montre là, sans y insister autrement,
un des côtés de la physionomie militaire de
~[arbot: il avait, dans un esprit très sérieux,
une pointe d'humeur caustique très agréable.
Il était volontiers railleur sans cesser d'être
hienveillant. Une singulière finesse se cachait
dans ce qu'on pouvait appeler quelquefois chez
lui son gros bon sens. J'ajoute que les dons
les plus rares de l'intelligence, la puissance
du calcul, la science des faits et le goùt des
combinaisons abstraites s'alliaient en lui à
une imagiaation très invenlive, à une curiosité très littéraire et à un géaie d'expression
spontanée et de description pittoresque qui
n'était pas S!;!ulement le mérite du conteur,
comme je l'ai dit, mais qui lui assurait partout, dans les délibérations des comités, dans
les conseils du prince, et jusque dans la
Chambre des pairs, sur les questions les plus
générales, un légitime et sérieux ascendant.
D'un commerce très sûr, d'une loyauté à
toute épreuve, sincère el vrai en toute chose,
Marbot avait, dans la discussion, une allure,
non pas de guerrier ni de conquérant, personne ne supportait mieux Ia contradiction, - mais de raisonneur convaincu et
déterminé, qui pouvait se taire, mais qui ne
1. Voir le chapitre ir.tilulé : Des grandes opb·ase rendait pas. Il avait, si on peut le dire, l ions
o/femives. p. 597 cl suiv. de l'ouvrage précilê.

propres à inspirer du courage aux troupes
étaient, selon lui, (f le fanatisme religieux,
l'amour de la patrie, l'honneur, l'ambition,
l'amour, enfin le désir de's richesses ... . Je
passe sous silence la gloire, ajoute l'auteur;
les soldats entendent trop rarement son langage pour qu'elle ait de l'influence sm· lem·
courage .... &gt;l C'était là, il faut bien l'a,,ourr,
une opinion un peu métaphysique pour
l'époque oit le général Rogniat écrivait, et
qui, ftît-elle fondée (ce que je ne crois pas),
n'était ni utile à répandre ni bonne à dire.
« ,. . Mais quoi! s'écrie le colonel Marliot
dans sa réponse, quoi! ils n'entendaient pas
le langage de la gloire, ces soldats qui jurèrent au général Ilarnpon de mourir avec
lui dans la redoute de Montélésimo ! Ceux
qui, saisissant leurs armes à la voix de li:léber, préférèrent une halaille sanglante à une
capilulation honteuse! Ils n'entendaient pas
le langage de la gloire, ces soldats d'Arcolc,
de Rivoli, de Castiglione et de Marengo,
ceux d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram! Ces
milliers de braves qui couraient à une mort
presque certaine dans le seul espoir d'obtenir
la croix de Ia Légion, n'entendaient pas le
langage de la gloire!... Que veulent donc ces
braves .:ïoldats qui s'élancent les premiers sur
la brèche ou s'enfoncent dans les rangs des
escadron.:ï ennemis? Ils veulent se distinguer,
se faire une réputation d'hommes intrépides,
qui attirera sur eux l'estime de leurs chefs,
les louanges de leurs compagnons et l'admiration de leurs concitoyens. Si ce n'est pas
là l'amour de la gloire, qu'est-ce donc 5 ?... &gt;&gt;
J'ai cité cette héroïque tirade, non pas
pour donner une idée du style du général
Marbot : il a d'ordinaire plus de tempérance,
plus de mesure, plus d'originalité, même
dans sa force; mais ce slJtle lt la ba1·onnelle
qu'on aurait pu taxer de déclamation dans
un temps différent du noire, a aujourd'hui
un incontestable à-propos.
Une fois en guerre, qui ne reconnait que
celte façon de juger le soldat français est à la
fois la plus équitable, la plus politi1ue el la
plus vraie? !larbot était le moins pindarique et le moins déclamateur des hommes,
quoiquïl y eùt parfois bien de l'imagination
dans son langage. Mais un sûr instinct lui
avait montré ce qui fait ballre la fibre populaire sous l'uniforme du soldat et sous le
drapeau de la France; el aujourd'hui, après
quarante ans, en rapprochant de ces lignes
épiques, détachées d'un ,,ieux livre, la liste
récemment présentée au général Canrobert
des 8,000 braves qui se sont fait inscrire
pour l'assaut de Sébastopol, n'est-ce pas le
cas de répéter avec le général Marhot : Si
l'amour de la gloire n'est pas là, où est-il
donc? ...
Cette solidarité traditionnelle de la bravoure dans les rangs de l'armée française,
aussi loin que remontent dans le passé ses
glorieuses annales, est très nettement marquée dans l'ouvrage que le colonel !larbot
écrivait en 1816 el qu'il publiait quelques
1

2. Co11sidéraliou.,; s111· l'a1·t de la guen·e, p. 410.
5. Rewm·ques critiques, etc., p. HH-102. _

.,. AU CHATEAU DE lMONDETOUR
SOUVENIRS nES C.\MPAGNES DU G11N~:RAL BARON l)E MARJIOT, CONSERVr.S
•

(Seine- lnférieme). - Tat/eau de E. DE

Ro1sLE1·0MTE.

• de cours dc sa br_c a· Ao-reda·
chapeau
d'aide de
troué d'un
biscaïen,
à !a bataille a·E1·!au; épau•
Sur la table, de gauche à droite : shako d_'aidc de camp cnt~11lé
. ,,. . -'hako
de co"!onel
ducamp
..,. hussards
porté
,i \Yatcrloo. - Sur e fauteuil :
~ lcttes et aiguillettes portees pr Je g-éncral en_ qu~lité d'aide de ccmp du
O~lc{;t 5.' ;uîdon du 2 3. chasseUrs pendant les campagnes de Russie et de Saxe. uniforme de co!cr.cl du ï. hu!sards r,orté a "atcrloo .. - ,\_u•des.s.u~ el " t"b'r·etachc de colonel du~· hussards.
·
Panneau supéncur, a droite. sa ire c sa
1

dt~

�1f1ST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
années après. S'il l'eùt écrit vingt ou trente
ans plus tard, il n'eùt pas seulement nommé

les conquérants de l'Égypte, de l'Allemagne
el de l'Italie; il eût signalé, dans les héritiers de ces belliqueux instincts, la même
llammc d'héroïsme qui animait les pères; il
les eût suivis sous les murs de Cadix, dans
les champs de la llorée et à l'attaque du fort
!'Empereur. Plus lard, il eùl cité ces infati~ables soldats qui nous ont donné l'Afrique :
il les avait vus à rœuvre.
Il est mort en faisant comme nous tous de
patriotiques Yœux pour le succès de nos
armes, engagées si glorieusement et si loin!
Les. drapeaux changent, les révolutions s'ac•
cumulent, les années s'écoulent : la bra\'oure
française ne varie pas. Elle est dans la race
et dans le sang. Marbol élait plus que per5,onne un type éminent de ce courage de natu,·e, comme il l'appelle, qui n'a pas seulement la solidité, mais l'élan, qui n'attend pas
l'ennemi, qui court à lui et le surprend,
comme les zouaves à !'Alma, par ces apparitions soudaines qui font de la vitesse ellemême un des éléments de la victoire. Ce
courage de l'invasion, de l'o!Tensive, c~t art
ou plulôt cc don de marcher en avant, (( de
tirer avantage des lenteurs Je l'ennemi, de
l'étonner par sa présence, et de frapper les
grands coups avant qu'il ait pu se reconnaitre D, celte sorte de courage était bien
celle qui convenait à une nation prédestinée,
plus qu'aucune autre, par la franchise de son
génie, par l'expansion contagii::use de son ca•
raclère, par la facilité de sa langue acceptée
de tous, à la diffusion de ses sentiments el
de ses idées; et il n'est pas inutile de le rappeler, au moment où un si grand nombre de
Français sont en ligne devant un redoutable
ennemi. Marbot avait, avec toutes les 'lualités
sérieuses du métier, ce courage d'a,,antgarde, el il était cité dans l'armée pour l'audace de ses entreprises ou de ses aventures.
Un jour (c'était, je crois, au début de la
campagne de Russie, et il venait d'être
nommé colonel), il arrive à la lêle de son régiment devant un gué qu'il avait mission de
franchir. Le passage était défendu par un
nombreux détachement de Cosaques, appuyés
sur une artillerie imposante. Marbot fait reconnaître ]a po:-ition, qui est jugée imprenable. « !larchons, dit-il, mes épauletles
sont d'hier, il leur faut un baptême; en
avant!. .. » En disant cela, il pique des deux.
Il y eut là, pendant quelques instants, une
luue corps à corps, sabre contre sabre, et
des prO\'ocalions d'homme à homme, comme
dans un chant d'Homère. Enfin l'ennemi
céda, les canons furent pris. llarbot reçut
sa huitième blessure, mais il passa.
Le crénéral Marbol a,ait été fidèle à l'Em•
pire j~squ'à souffrir, en mémoire de celte
Alorieuse époque, la proscription et l'exil.
Nous aYons ,u comment la Restauration lui
rendit à la fin justice, et comment la dynastie
de Juillet lui donna sa confiance. La révolution de Février le mit à la retraite. Le général Marbot se résigna. Il accepta sans se
plaindre une disgràœ qui le rattachait encore

à la royauté déchue. Il avait la qualité des
nobles cœurs, il élait fidèle. Le souci très
éclairé et très intelligent du père de famille
n'avait jam?is affaibli chez lui le citoien ni le

soldat. Après avoir élé un des héros de l'épopée 'impériale, il fut un des personnages les
plus considérables el les plus fal'orisés de la
monarchie de Juillet, et il s'en est souvenu
jusqu'à son dernier jour, non sans un méJange de douloureuse amertume quand il
songeait à cette jeune branche d'un tronc
royal, brisée fatalement sous ses yeux, mais
avec une imperturbable sérénité de conscience, en songeant aussi qu'il n'avait jamais cessé, depuis soixante ans, de servir son
pays sur tous les champs de balaille, dans
toutes les rencontres sérieuses, dans l'armée,
dans le Parlement, dans les affaires publiques,
dans l'éducalion d'un prince, el jusque dans
ces derniers et trop courts loisirs de sa verte
,·ieillesse, consacrés au récit de nos grandes
guerres et au souvenir de nos victoires immortelles.

ÉTATS DE SERVICES
de

J eau-Baptiste-An toine-M arcelli n,
Baron de Marbot.
Né à Altillac (Corrèze), le 18 août 1782.
Entré au 1el' régiment de hussards . . 28 septembre 1799.
Maréchal des logis . 1". décembre 1i 99,

Sous-lieutenant . . 51 décembre 1799.
Passé au 25e régiment de chasseurs à
11 juin 1801.
cheval. . . . . . .
Envoyé à l'école
d'équitation de Versailles. . . .
12 septembre 1802.
Nommé aide de
camp du général Au51 août 1803.
gereau. . . .
H
juillet 1804.
Lieutenant . . . .
5 janl'ier 1807.
Capitaine. . . . .
Passé aide de camp
2 nol'embre 1808 ·
du maréchal Lannes .
Che! d'escadrons .
5 juin 1809.
Passé aide de camp
18 juin 1809.
du maréchal !!asséna.
Passé au 1er régiment de chasseurs. . 25 novembre 18 11.
Passé au 23e régi28 janvier 1812.
ment de chasseurs. .
Colonel ou 23' régi•
ment de ehasseurs. . ·15 nol'embre 1812.
Passé au 7• de hus8 octobre 1814.
sards . . .
Porté sur la 2• liste
da l'ordonnance royale
24 juillet 1815.
du . . . . . . .
Sorli de France
12 janvier 1816.
d'après la loi du. . .
Rappelé par l'ordon15 octobre 1818.
nance du.
Admis au traite•

ment de réforme . .

Rétabli en demisolde avec rappel du.
1" a\Til 1820.
Colonel du 8• régiment de chasseurs. .
2':? mars 1~29.
Aide de camp de ~A. Il. le duc d'Orléans.
12 aoùt 1830.
Maréchal de camp.
22 octobre 1~:iO.
Compris dans le cadre d'activité de l'étal2':? mars J8j 1.
major général. . . .
Commandant la 1"'
brigade de cavalerie
au camp de Compiègne . . . . . . . .
18 juin 183t.
Commandant une
brigade de grosse cavalerie au camp de
Compiègne . . . . .
10 juillet 1856.
Lieutenant général
maintenu dans ses
fonctions d'aide de
camp de S. A. Il. le
duc d'Orléans. . . .
21 oclohre 1858.
Mis à la disposition
du gouverneur de I' Al:; avril 1840.
gérie . . . . . . .
m,i -!MO.
llentré en France .
Membre du comité
d'état-major . . . . 20 septembre 1841.
Nommé inspecteur
µénéral pour 1842 du
,J4e arrondissement de
22 mai 1842.
cavalerie. . . . . .
Commandant
les
troupes destinées à figurer la ligne ennemie
dans le corps d'opéra29 mai 1842.
tions sur la Marne. .
Aide de camp de S.
A. fi. Monseigneur le
20 juillet 1842.
comte de Paris . . .
Inspecteur général
pour 1845 du Re arrondissemcnl de cava11 juin 184:i.
lerie
. . . . . .
inspecteur général
pour 1841 du 6•· arrondissement de cava•
25 mai 1844.
lerie . . . .
Membre du comité
13 avril 1845.
de cavalerie . . . .
Inspecteur général
pour 184â du 2• arrondissement de cava24 mai 1845.
lerie . . . . . . .
Inspecteur général
pour 1846 du 2• ar-

rondissement de

C.'l\1 a-

lerie . . . . . . .

Inspecteur général
pour 1817 du 15• arrondissement de cavalerie . .
Maintenu dans la Ire
section du cadre de
l'état-major général .
Admis à faire valoir
ses droils à la retrailr

.JJftM01'lfES DU GÉNÉ~JU. BJl~ON DE .JJfll~BOT

1rr aniI 1~20.

27 mai 1840.

11 juin IX\7.
l"' aoùt 1817.

par le passage d'un
boule!, qui a enlevé la
8 juin 18i8. corne de son chapeau à
8 février 1807.
16 novembre 1854. la bataille d'Eylau. .
Un coup de sabre
au front à Agreda. . I" novembre 1808.
(jn coup de feu au
travers du corps au
Campagnes.
siège de Saragosse . .
9 lévrier 1809.
Un coup de biscaïen
An Vlll, Italie. -An IX, Ouest. - An\,
dans la cuisse droite
Gironde. -An XII, au camp de Balonne. 22 mai 1~09.
An Xlll,aucamp deBresl.-An XIV, 180:,, à la halaille d'Essling.
Un
coup
de
feu
au
1806 et 1807, Grande Armée. - 1808 et
1809, Espagne et Autriche.-1810 el 1811, poignet gauche au
12 juillet 1809.
Portugal. - 1812, llusù. -- 1815 el combat de Znaïm . .
Un coup d'épée dans
18H, Grande Armée. - 1815, Belgique. 1831, 1832, à l'armée du Nord. - 1855, e visage et un coup
de sabre dans le \'en1~59 el 1840, en Algérie.
re au combat de Miranda de Corvo . . .
1'&gt; mars 1811.
Un coup de feu à
l'épaule gauche au
Blessures.
combat de Jakoubo110.
31 juillet 1812.
Un coup de baïonUn coup de lance
nelle au bras gauche.
au genou droit au
A!Tecté d'étourdissecombat de Plechtchéments considérables
nitsoui . . . .
l décembre 1812.

par décret du.
Retraité par arrèté
du . . . . .
Décédé à Paris

17 avril 1848.

Un coup de flèche
dans la cuisse droite à
la bataille de Leip,ig .
Un coup de lance
dans la poitrine à la
bataille de Waterloo .
Une balle au genou
gauche dons l'expédition de Médéah. . .

18 octobre 181;;.
18 juin 1815.
12 mai 1840.

Décorations.

Ordre de la Légion
16 octobre 1808.
d'honneur. Chevalier.
28 seplemhre 181;;.
- Orficier. . .
21 mars 1831.
- Commandeur .
30 avril 1836.
- Grand-officier .
Che\'alier de SaintLouis . . . . . . . 10 septembre 1814.
Grand-croix de la
Couronne de chêne de
décembre 1X32.
llollande. . . . . .
Grand officier de
août 18'&gt;2.
Léopold de Belgiqùe .
1845.
Pair de France en .

FIN

Par Paul de SAINT-VICTOR
~

Machiavel
L'éternel grief jeté et rejeté, comme une
pierre, depuis trois siècles, à cette mémoire
qui m'apparait, à moi, son admirateur passionné, revêtue de la majes.té touchante d'une
grande statue lapidée, c'est son Traité du
Prince, c'est ce livre que le cardinal Poins

sorts du pouvoir, quelque cho~e comme la
Leçon ,L'anctlomie de Rembrandt, un maitre
noir disséquant un cadavre, sur une table de
marbre, devant de mornes élèves. Pour moi,
sans prétendre de,·iuer son énigme, et en
m'en tenant à sa lettre, je le prends comme

disait écrit avec le doigt de Satan, el qu'un
bénédictin proposait de couvrir d'une reliure
en peau de serpent, comme d'un san•benito
d'infamie, dans toutes les bibliothèques de la
chrétienté.
On a traduit en mille variantes les oracles
ambigus du mystérieux sphinx. Il en est qui
lui prêtent une formidable ironie, celle de ce
prophète de la Bible qui se roulait dans les
iniquités et les adultères. D'autres croient y
voir un piège à tigre, tendu à Laurent de
Médicis, auquel MacbiaYel dédia son œuvre;
une amorce de perversité oOerte au tyran de
Florence, pour le faire tomber dans le crime
el, de là, dans la haine et dans la mort.
D'autres enfin ne veulent y trouver que la
froide opération d'un chirurgien politique qui
démontre aux princes les organes et les res-

le produit naturel d'une époque à part, et je
ne reproche pas au fruit du mancenillier
d'être mortel.
N'oublions pas que ce livre lut écrit pendant un tremblement de terre d'anarchie,
d'invasions et de guerres civiles; alors que
Ioule idée de droit, autre que celle de la défense naturelle, avait disparu du monde;
alors que le sang humain aYait moins de prix
que n'en a aujourd'hui l'eau des fontaines.
Dans celte sombre el sublime Italie du
xv1e siècle, une créature inoffensive, sujet ou
prince, était bientôt détruite. La vie était une
lu lle, la maison une forteresse, le vêtement
une cuirasse, l'hospitalité un guet-apens,
l'étreinte un étouffement, la coupe offerte un
poison, la main tendue un coup de poignard.
La patrie esl livrée aux factions du dedans et

aux barbares du dehors, l'ennemi est aux
portes, la révolte dans la rue, la conspiration

dans l'église, le_ brigandage dans la campagne:
parlout la trahJSon, partout la haine partout
la méfiance, partout la mort.
'
Machiavel fait son prince àl'ima•e du temps
qu'il d~it go~verner. Il le trempe, pour le
rendre IDl'u!nerable, dans le Styx de sang qui
co~le à pleins bords; 11 lm forge, sur sa
froide enclume, une armure de dissimuJation
à, l'épreuve des plus pénétrants regards;
1 habitue aux horreurs, comme Mithridate
aux poisons. Cela est atroce sans doute mais
encore une fois, cela est du temps. '
'
Et puis n'oublions pas l'excuse suprême
~e, ce hvre _condamné! son dernier chapitre :
1 Exho,·tatwn au prince de delivrer l'Italie
des barbares, hymne digne de Tyrtée, qui
éclate, comme un chœur héroïque de trompelles, el répand la solennité fatale d'un sacrifice propitiatoire, pou1· le salut du peuple,
sur les meurtres moraux et les étouffements
de vertus qui s'accomplissent au-dessous
dans les profondeurs des ténébreuses théorie;

il

�-

msT01{1J1 - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ·

qu'il domine. Ce prince que Machiavel nourrit,
à la façon des oiseaux de proie, d'axiomes
carnassiers et de sanglantes doctrines, c'est
contre les ennemis de sa patrie qu'il ,,eut le
lancer, furieux, armé, implacable; c'est
contre eux qu'il aiguise ses serres, qu'il
exerce son ml aux cercles perfides, aux directions obliques, aux attaques impréYues, el
qu'il l'allèche aux curées féroces du vaincu et
du peuple ,, terre.
Mai,, une fois la part de blâme laite et
p,rfailc au livre du Prince, quelle grande
vie que celle de llachiavel ! li était de la race
de ceux dont le royaume est de ce monde, rl
qui sont fails pour manier, à pleines mains,
les choses el les hommes. Sa jeunesse se
passe dans les ambassades, à négocier les
affaires de Florence auprès des papes, des
empereurs et des rois. C'est contre César Borgia qu'il lait ses premières armes de diplomatie militante. César ne se dérange pas pour
Machiavel; il conçoit, médite et exécute ses
crimes devant lui, avec l'effrapnte sérénité
d'un damné et l'ingénieuse perfection d'un
artiste. Macbia\'l'l ne se contente pas de Jt,s
trammettrc à la seigneurie de Florence; il
les prédit, il les devance, il les prophétise;
il lit dans les entrailles du monstre, comme
un augure dans celles d'une viclime, et, plus
tard, quand son jour est venu, c'e~t lui
qui montre à l'ilalie le défaut de celle cuirasse di.1bolique, qui semblait trempée au
leu de l'enfer.
Mais arrirc la restauration des ~lédicis; la
flépublique succombe, et Matl1ian:l, disgracié,
est brusquement écarté d~ celle vie des a(îaircs,
sa région et son élément.
Il conspire, on l'arrête, on le met à la
question pour lui arrarher un aveu. Mais
autant aurait valu iorlurer une statue de
bronze. A la fin , les Médicis lui font grâce, tl
c't.:st ici que commence son supplice: le supplice de l'activité enchaînée et du génie qui
se ronge lui-même.
Le gcand homme d'Élat, exilé dans sa métairie de San-Caseiano, y rugit d'ennui et de
colère. li implore des Médicis un emploi, une
fonction; un rôle, « fût-ce celui de tourner
une meule ou de rouler une pirrre ». Vous
diriez un lion affamé demandant sa pâture.
On a voulu voir un abaissement dans cette
attitude; je n'y vois, pour ma part, que la
secousse d'une grande force comprimée, qui
tend les bras à l'action loinlaine et se débat
dans son vide. Que lui importait, à lui, le
nom propre du pouvoir, Médicis ou Soderini,
Léon X ou Clément Yll! Ce qu'il voulait,
c'était agir, discuter, convaincre, persuader,
travailler pour ~a villr, en lon ouvrier d'élo~

quence, et courir, entre les nations et elle,
comme la navette d'un tisserand entre les fils
de la toile dont elle trace le dessin el agrandit
la trame.
Les Médicis dédaignent ou redoutent ce

MACIJIAVEL.

D'après 1m

tableau de l.i Galerie des
J Florence.

Ujfices.

tout puissant auxiliaire; alors rhomme · de
pratique se rejelle dans la théorie. li compose
ses immortels Disco111s sur 'l'ile Lti 1e, son
llisloire de Casl1'11cio Caslrat'ani, son merveilleux conte de Belphryor; il aiguise et rarfi'nc amoureusement le style d'acier ciselé du
livre du Prince ; il groupe, autour de lui,
dans les jardins de Ruscellai , un Décamérun
politique dont il est la voix et l'oracle.
Mais ni le tra,ail ni l'abstraction ne peuvent guérir la fiè,·re lente qui le consume.
L'inaction pèse, comme la chape de plomb
dantesque, à cette âme fougueuse; pour y
échapper, il sejelle dans la mort de l'orgie et
de l'ivres se. Le bison, a dit Jean-Paul, dans
une comparaison sublime, se roule dans la
fange pour_ guérir ses blessures. Ainsi fait
l'homme d'~tat, meurtri de la chute de rnn
ambition idéale. li faut l'entendre, dans un
transport de joie sardonique, crier son abjection à tous cenx qui passent, en jetant contre
le ciel plus que son sang, sa boue.
« Tous les jours, - écrit-il à son ami
Vellori, - je vais à l'hôtellerie. Là sont ordinairement l'hôle, un boucher, un meunier et
deux chaufourniers. Jem'encanaille - m'in-

yoglioffo - arec eux, en joijanl à la crica.
Mille disputes s'élèvent, mille injures se croisent; le plus souvent, c'est pour un quatrino,
et l'on nous entend crier de San-Cajetano.
Ainsi vautré dans celle bassesse, j'empêche
mon cerveau de moisir, jedéreloppe la malignité de ma fortune, satisfait qu'elle me Ioule
aux pieds, pour voir si elle n'en aura pas
lionle. »
Elle n'en cul pas honte, l'aveugle déesse,
el, quand elle sembla revenir à lui, quelques
années après, ce lut pour le mystifier el le
tral1ir encore.
Les Médicis se réconcilient enfin arec le
théoricien du pouvoir, et leur premier acte
de faveur est de l'enroier en ambassade auprès ... d'un chapitre de capucins. li s'agissait
de je ne sais quelle chicane de couvrnt à pacifirr. Il y alla, le pauvre grand homme; cl,
pour ma part, je ne sais pas de plus poignante
ironie du sort que ce dix-huitième d'épingle
dnnné à faire à la main puissante qui venait
de forger la panoplie des dominations et des
majestés. Machiavel ju3e du camp d'une
batrachomyomarhie monastique! le lion arbitre des querelles d'une fourmilière 1
L'invasion des Impériaux décide enfin le
pape Clément Vil à appeler Machiavel au
secours de l'[ talie. Il se jette en héros dans
llome menacée, et }' prodigue, en quelques
jours, des trésors de génie, d'é} ,1 quf'!nce et
d'inventions soudaines. La prise de la ville
éternelle le renvoie à Florence, où une leure
d'un brio éperdu, dont les rires rnnglotent et
dont la gaieté nane, nous le montre, au
milieu d~ la pesle, fou d'étourdissement,
malade d'ardeur et cherchant la mort dans
l'amour, alèC une fougue passionnée. Ainsi
les fiomains des dt}rnicrs temps de l'Empire
s'ounaient les veines et fondaient voluptueusement en sJng, dans l'eau parfumée des
Uains asiatiques.
Le reste de sa vie ne fut plus que disgràce,
langueur, abandon, lente agonie . La république restaurée de Florence Je traita en partisan des Médicis et rdusa ses services . Il
regagna son désert de San-Casciano, }a foudre
dans la poitrine, en répétant, sans doute, la
mélancolique apostrophe de Dante àFlorenee:
Papule mi, quùl feci tibi? li languit longuement, lentement, abreuvé d'ennui. Chassé de
cc monde, où il avait placé ses espérances, il
se réfugia dans l'autre. Sur la fin de sa vie,
il tourna le dos aux affaires, comme dit si
énergiquemen l Pierre Matthieu, et ne songra
plus qu'à l'éternité. JI mourut, désabusé,
amer, flétri, blessé au cœur, ne croyant
plus qu'au crucifix, qui consola sa dernière
heure.
i'AUL DE

SAINT-VICTOR.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
dj,&gt;

L'Affaire du Collier
bouche de souveraine, les mots a\'aicnl un
poids plus grand. Les traits qu'elle lançait
pénélraient plus avant, et les blessures faites
Marie-Antoinette 1
étaient d'aulant plus douloureuses que, le
plus souvent, la malice portait juste.
Dè3 son entrée à Strasbourg, la petite
Quand elle était venue à la cour de France,
dauphine avait eu un mot que la ville entière
Marie-Antoinetle était encore une enfant.
a\'ait répété. Comme le chef du )lagistrat,
Louis XV en fait la remarque. Ses plus grands
c'est-3.-dire du com:eil de villP, dans la pemée
plaisirs,
à elle, épouse de l'bérilier du trône,
de lui être agréaLle, entamait une harangue
sont des parties de jeux avec les enfanls de
en allemand : « Ne parlez pas allemand,
sa première femme de chambre, déchirant
monsieur, à dater d'aujourd'hui je n'entends
ses robes, détériorant le mobilier, meltant le
plus que Je français. »
salon sens dessus dessous. On s'attend à voir
Nous devons à la plume d'Edmond el de
entrer par la porte la maman grondcu:,;e. Et,
Jules de Goncourt le meilleur portrait de
de fait, le courrier de Vienne apporte les
~foric-Antoinetle qui ait étP. tracé :
gronderies: « On prétend, lui écrit sa mère,
« Un cœur qui s'é!ance, se liHe, se proque Yous commencrz à donner du ridigue, une jeune fille allant, les bras
dicule au monde, d'éclater de rire au
ouverts, à la vie, avide d'aimer et
visage des gens. Cela vous ferait un
d'ètrc aimée : c'est la dauphine. Elle
tort infini, et ferait même douter de
aimait toutes les choses qui berçent
la Lonté de votre cœur. Ce défaut,
et conseillent la rêverie, toutes les
ma chère fille, dans une princesse,
joies qui parlent au, jeunes femmes
n'est pas léger. u Louis XY fait appeet distraient les jeunes sauve.raines :
ler Mme de Noai,lcs. li désire causer
les retraites familières où l'amitié
de la dauphine. Assurément ses quas\:panche, les causeries intimes où
lités et son charme mériten l tous les
l'esprit s'abandonne, et la nature,
éloges, mt1is elle a trop de vi,·acité
cette amie, et les bois, ces confidents,
dans son maintien public et trop de
cl la campagne et l'horizon, où le
familiarité, à la chasse, par exemple,
regard et la pensée se perdent, et
quand elle distribue des provisions
les fleurs et leur fête éternelle. Par
aux jcunrs gens réunis autour de .::a
un contraste sin3ulier, la gaieté couvoiture. Futilités,dira-t-011. LouisXV,
ne le fond Cmu, presque mélancoesprit clairvoiant, lisait peut-èlrcdans
lique de la dauphine. C'est une gaieté
l'avenir.
folle, légère, pétulante, qui va et
L'abbé de Vermand, qui avait é1é
vient, remplit toul Versailles de mouenvoyé à Vienne pour veiller à l'éduvement et de vie. La mobilité, la
cation de la future daupbine, n'avait
naïveté, l'étourderie, l'expansion,
pas cru devoir corubattre les tenl'espièglerie : la dauphine promène
dances de son caractère. Il les arait,
et répand tout autour d'elle, en couau contraire, aceentuées. \'ermond
rant, le tapage de ses mille grâces.
était, lui aussi, un homme de son
Lajeunesse et l'enfance, tout se mêle
temps : un abbé xv111e siècle, qui aien elle pour séduire, tout s'allie conmait l'esprit, les reparties rives, le
tre l'étiquette, toul plait en la prinbon sens et la bonne humeur. Au
cesse, la plus adorable, la plus lemme,
loin l'ennui, l'étiquette, le cérémonial
si l'on peut dire, de toutes les femmes
encombrant, dont une tradition sécude la Cour. Et toujours saulanle et
laire a embarrassé la reine de France!
voltigeante, passant comme une chanPRIXCESS E DE LAMBALLE.
« L'abbé de Vermond, disent les
son, comme un éclair, sans souci desa
D'aprês le dessitt de C.1R,10NTELLE (Musëe Condé, Chanti.11)'.)
Goncourt, voulait par l'éducation
queue ni de ses dames d'honneur. l&gt;
En tête de ces dames d'honneur
mettre )larie-Antoinetle plus prè.s
vient Mme de Noailles, duègne grave et solen- elle Fut bien de son temps, mais qui lui sus- de son sexe f[UC de son rang. » C'est la docnelle, pénétrée de l'importance de son emploi. cita des inimitiés irréconciliables. Dans sa trine de Jean-Jacques. L'auteur d'Émili•

H

\. Edmoml cl Jules ile GonC'ourl , 1/ist. ,Ir .llurit-Pierre de ~olhac, !Jlm·ieA11lowefle daupltme, ed. de 1808. - Ou même, fo

A11to1:11c1tr-, Cd. de. 188~. -

La dauphine, rieuse, l'a baptisée : !!me l'liliquelle. Quand la dauphine fut devenue reine
et mère, et que, tenant son enfant clans ses
bras, elle voulait le poser dans le berceau,
Mme de Noailles intervenait : ce n'était pas
conforme à l'étiquette. Il arriva, Marie-Antoinelte étant un jour montée tt dos d'âne,
que la hêtc, d'un coup d'arrière-train, la jela
sur 1~ gazon . Elle est assise dans J"herbe
haute, les jupes retroussées et battant dPs
mains : « Vile I allez chercher Mme de
Noailles, qu'elle nous dise ce que veut l'étiquette quand une reine de France est tombée
d'un à.ne! » Ce trait caractérise l'esprit de
Marie-Antoinette, son ironie raite de gaieté et
de bon sens; ironie charmante par laquelle

f:eim.' bf111"ie-.l11ioiiwlfe, Pnris, IX!)O. - )la~imc J,,
J;, Hochcterie et rnar&lt;piis ile Bc:mconrl , /,c/fres tfo
Marie-. lufoineUe, Paris, 1805. llémoires de
... 119 ,,,,.

Jlmc Campu. de llc~cmal. dl' ~!me (l'Oherkircl1.

111•

,1mc Vigcc •Lc Bruo. - Maoricc Tournr-u'i. M(lrieAului11elle dcva11t f'l!isloirc, Paris, 18ilü .

�-

111STO'R1A

-------==~=,,,-,===-----------------------..

n'eût pas éduqué son élève différemment.
S'il était permis de supposer que Rousseau

encore se sont figuré, mais un petit village
réel, a rcc une exploitation rurale sérieuse,

LE l'.\RTAGE DF. L.\ POLO&lt;,:\!::. -

Estamte satirique.

eùt admis dans l'Ùat qu'il rêvait une souve- une vraie laitière el de véritables fermiers.
raine, on dirait que Marie-Antoinette eût réa- « Ce séjour de campa~ne, écrit )1. de :\olhac,
lisé son idéal. Qu'est-ce qui la caractérise? augmente la familiarité cl l'abandon. La
L'amour de la nature, l'horreurdesconvenlions reine de France y tient moins de place que
cl la sensibili Lé du cœur. \ a-t-il au lre chose . Mme dl' llonlesson ou la maréchale de Luxemdans les doctrines morales de Jean-Jacques?
bourg dans leur cercle à Paris. C'est une
Elle concevait la vie comme une petite maîtresse de maison sans prétention, qui
demoiselle sentimentale l'imagine à son prin- laisse volontiers ses invités se grouper au tour
temps : aller le matin, du haut de la colline, d'une femme, ~!me de Polignac, par exemple,
l'Oir se lever le soleil, courir dans les gazons el qui se réserve les soins de l'bo~pitalité.
verts, parmi les Oeurs des champs, se pro- Son unique plaisir est de plaire à des hôtes
mener dans les bois, ou le soir au clair de qui sont tous ses amis, à des amis choisis
lune. Sa résidence farnrile est un séjour par son cœur cl dont elle se croit aimée. l&gt;
qu'elle a rapproché de la campagne autant Quand elle entre, les femme~ ne 11uillent pas
qu'elle a pu, Trianon. Trianon n'a pas été le l'épinelle ou leurs métiers de tapisserie; ni
village d 'opéra-comi(1ue que les Concourt les hommes le billard ou le trictrac.
..., 120 ,..

On connaît lc.s traits de sa sensibilité.
C'était la reine qui, assise sur un fauteuil,
au haut d'une estrade oit ~lme \ïgée-Le Brun
la peignait, se précipitait pour ramasser le
pinceau de l'artiste, dans la crainte que
cdle-ci, en état de grossesse a,aneée, ne se
fit mal. Les SOU\'enirs de )(me Vigée-Le Orun
ont laissé de jolis dét:iils sur les « ~éances l&gt;
de son modèle. Quand on était fatigué de
peindre et de causer, la reine Pl l'artiste
chantaient au clarecin les duos de Grétry 1 •
C'était la reine qui, soucie~1se des jeunl's
filles de sa domesticité, lisait le malin les
pièces du soir - elle qui s'astreignait si difficilement à la lecture - pour savoir si le
spectacle leur en pou\'ait être permis. Le
postillon du carrosse où se trouve MarieAntoinelle, tombe et se blesse. Elle refuse de
continuer son chemin et ne veut repartir
qu'une heure après que tous les bandages
ont été post'•s. Elle a organisé les secours,
bns son émotion appelant tout le monde :
« Mon ami n, - pages, palefreniers, postillons. Elle leur disait, les tutoyant : 11 lion
ami, ,a chercher les chirurgiens; mon ami,
cours ,ite pour un lirancard; vois s'il parle,
~•11 est présent! i&gt;
~ous touchons au trait saillant de son caractère, il celui qui lui fera le plus de tort :
1'1rrésistil.ile besoin de témoigner son affection à ceux qu'elle aime el de recevoir les
témoignages d'affection de ceux dont elle se
croit aimée. D'abord sa mère. Celle-ci connait sa fille. Elle sait la puissance de la Lendresse qu'elle lui a inspirée, et qu'en MarieAntoinette la tête n'est pas capable de luller
contre le cœur. Elle en use et abuse. Après
avoir obtenu d'elle ce qui lui semblait le plus
dur, ce qui révoltait tout son être, qu'elle fit
lion visage à la Du Ilarry, - à l'époque où
celle-ci, maîtresse de Louis :\\', dominait la
cour, - ~farie-Thérèse et Joseph li pèsent
sur Marie-Autoinelle et parviennent à faire
d'elle leur auxiliaire dans l'affaire du partage
de la Pologne, dans celle de la succes~ion
de Ba,ière, dans celle de l'ouverture de l' Escaut. La seule idée politique que la reine ail
reçue étant enfant et qui, arnc le temps, a
pris én elle plus de force, est que l'union
étroite de la famille de sa mère a\'ec celle de
son mari, cimentant l'alliance des couronnes
de France et d'Autriche, e5l la base nécessaire de toute politique salutaire aux deux
pays. Elle écrit à sa mère en termes touchants : « )lercy m'a montré sa lettre qui
m'a donné fort à penser. Je ferai de mon
mieux pour contribuer à la conservation de
l'alliance et bonne union. 011 en serais-je s'il
arrivait une rupture entre nos deux familles'!
J'espère que le Bon Dieu me préservera de .ce
malheur el m'inspirera ce que je dois faire.
Je l'en ai prié de bon cœur. » Elle ne croit
pas trahir les intérèts de la France. - Au
reste, les trahit-elle? - Mais son attitude
parviendra grossie, dénaturée, dans la pensée
populaire. Son règne finira aux cris de &lt;( A
1. Les mémoires de )lmc \ïgéc-Lc Brun n'ont pa,
it,• rédigés par elle', mai, de son 1i\'8nt et pi:esquc
s'&gt;US sa &lt;1ic, t'.•C', ~ur sr:; noies el "!l'S ~ou,rnir..; .
1

HISTORIA

Cliché fiirau&lt;lon.

MARIE-LOUISE, ARCHIDUCHESSE D'AUTRICHE
F'EJ\IME DE NAPOLÉON l''
Tableau de j.-B. BORGIIESI. (Pinacothèque royale, Parme. )

�"-------------------------------- Z: An-

AJJ(E

»u Cou.œ~ - ~

bas I'Autrichienne! 1 qui l'accompagneront dans la gêne générale, la prospérité rapide,
jusqu'à l'échafaud; tandis que sa mère et injustifiée, des Polignac parait un défi provo- veut plus autour d'elle de demi-monde. Les
son frère, irrités de trouver en elle des résis- cant. A la cour, la noblesse s'en irrite, le femmes qui ne sont pas veuves ne paraitront
tances de Française, l'accusent de leur côté mécontentement gagne Paris, la f'rance en- qu'avec leurs maris; ce qui raye des listes
d'ingratitude, noMm.tant ses complaisances, tière. Il grandit, devient plus àpre par l"éloi- une foule de noms. Affronts qui ne se paret de ne pas êlre ,·is-à-vis d'eux la fille el la gnement. &lt;&lt; Depuis qu 1tre ans, écrit )lercy, donnent pas.
Au clan des courtisanes ne tarde pas à se
sœur dévouée qu'ils a,·aienl espéré.
on comple que toute la fam~lle de Polignac,
Poussée par son besoin d'affection, Marie- sans aucun mérite envers l"Elat et par pure joindre celui des dérn:s. La piété de la reine
Antoinette crut que, élant sou,·eraioe, il lui faveur, s'est procuré, tant en grandes charges est franche, simple, droite, prime-sautière.
était possiL!e, il lui était permis d'avoir des qu'en autres bienfaits, pour près de cinq Cérémonies et pratiques lui semblent de\'Oir
amis. ifous samns ses affections cordiales, cent mille livres de rerenus annuels. Toutes plaire à Dieu beaucoup moins que les élans
prime-sautières, charmaoles de forme et les familles les plus méritantes se récrient de l'àme et la bonté du cœur. Et cela encore,
d'expression. Deux noms en sont dHeous contre le tort qu'elles éprouvent par une telle les dérnts ne le pardonnent pas. D'autant qui'
célèbres : ceux de la détcieuse princesse de dispcnsatioo de grâces et, si l'on en voit ces dévots, La \'auguyon el sa suite, la comLamballe et de la jolie comtesse Jules de encore ajouter une qui serait sans exemple, tesse de llarsan et sa coterie, uaient été les
Polignac. « La comtesse de Polignac, dit le - il s'agissait de la donation de la terre de plus cyniques flagorneurs de la Du Barry et
duc de Lévis, arni t la plus céleste figure qu'on Bilt'he en Lorraine, - les clameurs et le dé- drs vices du ,·ieux roi. Infiniment bonne,
Marie-Antoinette n'eût pas pris sur elle de
pût voir. Son regard, son sourire, tous ses goût seront portés au dernier point. »
faire
un tort réel à la personne qu'elle eùt
traits étaient angéliques. Elle avait une de
Encore si, dans cc commerce d'amitié, &lt;1ui estimée le moins; mais cet enlrain qu'elle
ces tètes où fiaphaël sait joindre une expres- lui semblait l'essence de la vie, llaric-Antoision spirituelle à une douceur infinie. » Le oelle eût lrom·é des natures sincères et dé- apportait dans ses affections, elle le mellait
timbre de sa ,·oix élait pur et captivant. Elle Youées comme elle-même. De sa chère Poli- aussi dans ses antipalhies. Les deux traits
chantait d'une manière simple et sua,·e el gnac elle ne douta pas; mais clic ,·it un jour sont inséparables dans un caraclère. Son cœur
avec le plus gracieux abandon. Ses mouve- que l'amie préfér,:e n'avait élé dans ses était également franc et vif, 11u'il s'aAil d"aments souples et presque négligés avaient le mains, depuis des années, qu'un instrument mitiés ou d"aversions. Celles-ci se traduisaient
charme de la nature. Sa parure était toujours à procurer des fa,·curs. Et, d"autre part, que en brusqueries, boutadl's, en mols cinglants
des plus simples, une rose dans les cheveux, de désillusions! La reine ,·oulait ètre aimée comme des coups de fouet qu'elle faisait claune robe de linon ou de mousseline légère, pour elle, et elle ne tarda pas à comprendre quer d"une main légère. Et c'est ainsi qu'aublanche, Oottante, bien en harmonie avec ce qu'on n'aimait en elle que la reine. Le dou- tour d'elle, de qui l'àme élait encore celle
caracti·re nalurel, tendre, allectueux. Ses pa- loureux mouvement de recul! Mou,·ement d'un enfant alors qu'elle était dijà mère,
s'élèvent et s'entassent haines, rancunes et
roles semblaient des caresses, son sourire
qui, peu à peu, la rejclle vers les étrangers, rancœurs. A ses propos railleurs, mille bouavait la tendresse d'un baiser. Dès les pre- ceux qu'elle rencontre chez Mme d'Ossun, ou
miers jours, )farie-Anloinelle fut conqui~e. dans les salons des ambassades, les Slaël- ches invisibles, dJns des coins obscurs, mais
Et cc fut une de ces jolies amitiés de jeunesse llolstein, les Stratho,·en, les t'ersen, les Es- où elles sont d'autant plus à redouler, réponfaites de familiarilés el d'étourderie, de con- terhazy, le prince de Ligne. Si bien qu'à la dent par des traits 11ui portent du venin.
fidences et de badinage : « Des jeux où les Cour, autour d'elle, le mécontentement gran- 1&lt; C'est dans les méchancetés et les mensonges
deux amies n'étaient plus que deux femmes, dit encore. Comme on lui montre les incon- répandus, de 1785 à 1788, par la Cour contre
et, se lutinant cl se battant, se décoiffant vénients de celle préférence nou,·elle pour les la reine, écrivait le comte de la lfarck, qu'il
presque avec mille gr:\ccs animées, se dispu- étrangers, elle répond, a1·ec un sourire triste, faut aller chercher les pré tex les des accu~ataient entre elles à qui serait la plus forte. » d'un mot poignant : « fous uez raison, tions du tribunal rémlutionnairc en 17!1:;
L'affection de Mme de Polignac pour la mais c'est que ceux-là ne me demandent co:ltre Marie-Antoinette. »
La reine, il est vrai, était d'humeur joyeuse,
reine était sioct'.•rc et désintéressée. Son déta- rien. »
légère, si l'on veul. 1&lt; Elle aimait la vie, dichement des honneurs et de la fortune avait
Et alors, parmi ceux qui demandent sans
été un de ses principaux attraits aux yeux de lrève ni merci, que de colères! Elles se tra- sent les Goncourt, l"amusement, la distracAlarie-Antoinelle el un slimulaot à la com- duisent par des plaintes, des récriminations, tion, ainsi que l"aiment, ainsi que l'ont toubler de faveurs. Avec quelle joie elle avait bientôt des épisrammes, des satires. Jusqu'au jours aimée la jeunesse et la beauté. • La
appris un jour que son amie était chargée de sein de la Cour, on chante d"un ton moqueur : comlesse de la llarck, dans sa description di!
la cour de France, en parle à Gusta\'C Il :
famille et sans fortune, logeant à Versailles
Pet ile rei11e dr 1·i11gt 1ms,
« La reine va sans cesse à !'Opéra, à la Codans un médiocre hôtel de la rue des Bons(lui lr11ile~ mal ici Ir, g1·11•,
médie,
fait des delles, sollicite des procès,
Enfants ! Et rnici des places, des pensions,
roux rrpassere:. /11 b11rrièrr,
s'affuble
de plumes et de pompons cl se modes titres. Peu ambitieuse pour elle-même,
La11 /aire!
11ue de tout. » La note n'est pas encore lrop
Mme de Polignac, semblable à son amie,
Par étourderie, sans la moindre malveil- méchante, elle va s'envenimer. Au bal chez
était remplie d'afTcclion et de dévouemeut
lance,
le plus souvent en voulant obliger ses M. de Vitry, Marie-Antoinette cotre incognito,
pour les siens. Cc fut un nai parti qui se
amis,
la
reine s'est aliénée, l'une après l'au- en masque, a\'Cc la duchesse de la Yauguion.
groupa autour d'elle, d'abord ses parents,
tre,
les
plus
puissantes familles de la cour : Le marquis de Caraccioli, ambassadeur de
puis ses amis, puis des courtisans. Autour
les fiohan-}larsan-SouLise, qui arnient acquis Naples, ne la reconnait pas el lie conversation
de cette amitié fraiche et gracieuse les intrigues se nouent et les cabales se forment, une situation prépondérante, les Clcrmont- a\'ec elle, sur un ton de badinage. L'intrigue
des manœuvres et des menées. Marie-Antoi- Tonnerre, les Civrac, les La fiochefoucauld, amuse la reine qui y répond. liais ,·oici que
nette devient prisonnière de son amitié. Les les ~oaillcs, les Crillon, les Montmorency. le marquis rougit de confu~ion : a\'ec un
lianes d les ronces étoulîcnt les fleurs dans füvarol a une remarque très profonde. LouisX\l éclat de rire, la reine s'est démasquée. Le
leur fragile éclat. A son amie, la reine ne aimait sa femme d'un amour que les derniers lendemain, la chronic1ue s'est emp~rée de
peut rien refuser, et l'on Yoit peu à peu par llourbons n 'naient accordé qu'à leurs mai- l'anecdote et déjà l'on sent combien peu de
elle s'élever aux honneurs cl à la fortune une tresses. lJarie-Anloioelle hérita des haines chose suffirait pour la retourner contre la
famille aYec son cortège d'amis, de créatures que soulevait autour d'elle la maitresse du réputation de la jeune femme. La familiarité
el de clients, - la faction des Polignac. Ce- roi. Elle avait en outre conlrc elle les médi- de llarie-.\ntoinetlc a d'ailleurs été exagérée.
pendant la misère publique se fait cruelle- sances des femmes arri1·écs à la Cour par la « Son tact, dit le prince de Ligne, en impoment sentir. Les banqueroutes sont retentis- Du Barry. Sa \'erlu mèrue, sa purelé, leur sait autant que sa maje~ té. Il était aussi imsantes, les impôts semblent plus lourds, et, étaient une insulte, et c'est cette pureté possible de l'oublier que de s'oublier soiqu"elles s'efforcent de ternir. La reine ne mèmc. ,, Elle s'est rendue à !'Opéra avec la

�. _______________________________

. - - 1f1STOR,.1.Jl

,

princesse d'llénin. L'essieu de sa voiture se
brise. Elle monte en fiacre et arrive ainsi.
Nul ne saurait l'aventure si, franche et insouciante, elle ne la disait la première, dès son
rntrée : (&lt; Moi, en fiacre à l'Opéra, n'est-ce
pas plaisant?» Le lendemain se murmurait nt
à l'oreille de sales propos sur on ne sait
quelle aventure louche où la reine aurait été
mêlée. La jolie expédition par une malinée
d'avril, sur les coteaux de Afarl,, d'où l'on
verra le solèil monter à l'horizdn, se développe en tout un pamphlet, une ordure, le
Lever de l'A urore, que les courtisans se passent sous le manteau. Par les chaudes soirées
d'é1é, sur les terrasses de Versailles, MarieAntoioelle aime se promener. Des orchestres
dans le feuillage font entendre des accords
que la douceur de la nuit rend plus harmonieux. Marie-Antoinette, qui aime le peuple
et n'a pas de plus chère émotion que de sentir
chacun autour d'elle partager son plaisir, veut
que la fuule entre librement, Au bras du
comte d'Artois ou de la comtesse de Polignac,
elle y heurte le premier venu. Les gazelles
de Londres se remplissent de détails infàmes
sur les « nocturnales » de Vers-ailles. Les
Anglais sont friands des détails scabreux qui
transforment ces promenades familières en
immondes orgies. Les feuilles passent la Manche, sont traduites, se répandent dans Paris.
Les nouvellistes imaginent des folies à
propos des constructions de Trianon. Mazières
y a fait une décoration peinte sur toile arec
enchâssements de verroterie. On parle de
murailles de diamants. Ceux-ci ont birntàt
un tel seintillemrnt dans l'imagination populaire que, lorsque les députés aux Étals génc'iraux, en t 789, visitent Trianon, ils demandent obstinément à mir la s-alle aux diamants. Et comme il est impossible de leur en
montrer aucune, ils partent avec la conviction
que ce témoignage des folies royales leur a
été caché.
Les dépenses et les detles de la reine furent
la plus redoutable des armes dont on l'accaLla. Son étourderie l'yavait exposée, Louis XVI
dut un jour acquitter pour trois cent mille
livres de deltes que la reine avait faites personnellement. Les nouvellistes en parlèrent :
« En lui remt:Ltant ces trois cent mille francs,
disent les Mémoires secrets de Bachaumont,
le roi lui a fait sentir que ceux qui l'entouraient, de crainte de lui déplaire, lui déguisaient la vérité. Il la priait de réfléchir que
cet argent provenait de la substance la plus
pure des peuples et ne devait pas être consacré à des dépenses frivoles. l&gt; Le trait, qui
se répandit, eut des conséquences. En 1777,
une dame Cahouet de Villiers fut arrêtée
pour avoir escroqué d'énormes sommes d'argcnl en se servant du nom de Ja reine. Au
fermier· général Béranger, qui désirait des
honneurs à la Cour, elle avait fait croire que
la reine ,•oulait contracter un emprunt sans
en faire part au roi, parce que celui-ci 1a
grondait de ses trop grandes dépenses. Elle
montrait de faux reçus. L'argent fut donné.

et La reine, écrit le comte lleugnot, avait alors
une réputalion de légèreté que, sans doute,
elle n'a jamais méritée. On la supposait aux
prises avec les besoins d'argent que provoquait son goùt pour la dépense. On citait
d'elle des traits, des paroles, qui la faisaient
descendre du rôle de reine à celui de lemme
aimable. On se familiarisait avec elle à ce
dernier titre par la pensée. l&gt;
Quelques mois après l'alTaire Cahouet de
Villiers, le -19 décembre 1778, Marie-Antoinette mettait au monde le premier de ses
enfants. li était attendu depuis huit ans.
&lt;&lt; Ma santé est entièrement remise, écrit-elle
peu après à sa mère. Je vais rt&gt;prendre ma
vie ordinaire et, par conséquent, j'espère
pouvoir bientôt annoncer à ma chère maman
de nouvelles espérances de grossesse. Elle
peut être rassurée sur ma conduite et je sens
trop la nécessité d'avoir des enfants pour rien
négliger sur cela . Si j'ai eu anciennement des
torts, c'était enfance et légèreté; mais à cette
heure ma tête esl bien plus posée et elle peut
compter que je sens bien tous mes devoirs sur
cela. D'ailleurs je le dois au roi. Il
Ces paroles sont sincères et furent mises
en praliqne. Une profonde cl durable réforme
se fait dans Loule la vie de la souveraine. Mais
est-il encore temps d'arrêter la médi:iance?
Marie-Antoinette veut donner par elle-mème
l'exemple de l'économie. Au Salon de 1785
est exposé son portrait par Mme Vigéc-Le Brun
en robe longue, blanche, tout unie. Elle s'habille comme une femme de chambre, disent
les uns; elle veut, affirment les autres, ruiner
le commerce de Lion et enrichir les Ilelges
de Courtrai, sujets de son frère. Et l'on doit
enlever le portrait. A ce seul trait on voit la
profondeur de l'action qui a été exercée.« Les
accusalions contre la reine, dit M. de Nolhac,
on les lit dans les brochures obscènes qui
courent les cercles et passent de mains en
mains, du boudoir à l'antichambre; on les
retrouve dans ces recueils manuscrits où l'on
rougit de reconnaitre de nobles armoiries et
des e.t Libris de femmes. Les immondices
que remuera la fiévolution, les allusions à
Messaline et à Frédégonde, s'étalent en couplets piquants, aux rimes élégantes et poudrées, et les grandes dames les chantent sur
les airs à la mode, dans l'inLimité des fins
soupers. Mais les fenêtres sont ouvertes; les
passants de la rue écoutent, et, du salon, la
chanson descend au cabaret. Cs peuple, à qui
l'on enseigne le mépris des reines, des femmes et des mères, n'oubliera aucune des leçons qu'il a reçues, et ce sont les refrains des
gens de Cour qui les accompagneront à la
guillotine. &gt;&gt;
Et cependant, s-i une femme eùt dû être
sympalhique aux hommes de la RévoluLion,
c'était bien Marie-Antoinetle. Elle se rapprochait du peuple par so n alîecLion pour lui,
par la manière dont elle en élait émue, par
la manière dont elle s'elTorçnit de le comprendre. Elle se rapprochait des hommes de
la Révolution par les idées qui leur étaient

communes. ~·est-ee pas elle qui obtint l'autorisation du nfariage de Figaro; qui prit la
défense de Linguet; elle qui fil ses efforts
pour que Vollaire fùl reçu à la Cour? MarieAntoinette ramena Necker au ministère. Elle
soutint la double représentation pour le Tiers,
En 1788, elle supprimait spontanément pour
1 200 000 livres de charges dans sa Maison.
Le 8 juin 1775 avait lieu l'entrée solennelle de Louis XVI, encore dauphin, dans la
ville de Paris, avec la dauphine. L'enlhousiasme de la Ioule allait au délire. Les maisons élaient en Heurs, les chapeaux volaient
dans les airs. Des acclamations ininterrompues : cc Vive monseigneur le dauphin! vive
madame la dauphine! » se répétaient en
mille échos. « Madame, disait le duc de Brissac, vous avez là deux cent mille amoureux . n
Marie-Antoinette voulut descendre dans les
jardins, se mêler directement à la foule, remercier de plus près, serrer les mains qui se
lendaienl à elle. Et elle écrit à sa mère une
lettre où bat son cœur :
« Pour les honneurs, nous avons reçu
tous ceux qu'on peut imaginer; mais tout
cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a
louchée le plus; mais c'est la tendresse et
l'empressement de ce pauvre peuple, qui,
malgré les impôts dont il est accablé, était
transporté de joie de nous voir. Lorsque nous
avons été nous promener aux Tuileries, il y
avait une si grande foule que nous avons été
trois quarts d'heure sans pouvoir a\'ancer ni
reculer. Nous avons recommandé plusieurs
fois aux gardes de ne frapper personne. Au
retour, nous sommes montés sur une terrasse
découverte. Je ne puis vous dire, ma chère
maman, les transports de joie, d'affection,
qu'on nous a témoignés dans ce moment.
Qu'on est heureux dans notre état de gagner
l'amitié du peuple à si bon marché! li n'y a
pourtant rien de si précieux. Je l'ai senti et
je ne l'oublierai jamais. »
Marie-Anloinelle et les Français de la Révolution étaient faits pour s'entendre i mais
entre la reine el le pays s'était glissé Basile :
il est l'homme du jour. Beaumarchais, qui a
laissé de son temps une pitloresque peinture,
l'a merveilleusement défini: « La calomnie!. ..
il n'y a pas de plaie mécbanceté, pas d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse
adopter en s'y prenant bien .... D'abord un
bruit léger rasant le sol comme l'hirondelle
avant l"orage, 7ûanissimo murmure et ûle et
sème en courant le trait empoisonné. Telle
bouche le recueille, et piano, piano, vous le
glisse adroitement. Le mal est rait, il germe,
il rampe, il chemine, 1·in(orzando, de bouche en bouche il va le diable; puis, tout à
coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à me
d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, · enveloppe, arrache, entraîne, éclate
et tonne; et devient, grâce au ciel, un cri
général, un c1·rscenrlo public, un chorus universel de haine el de proscription '. l&gt;

1. 11 im1wrte ici ,l'olisern~r qu'en 1îH Hcaumarcl1ais arail clé Cll\'oyê à Londres par Louis XVI cl

~arlinc pour y acl1clcr l'Cdition entiCrc 11'1111 affreux
pamphlet cont re )lal'ie-Antoincllc. C'Ctail J'.lvis im-

1w1·ta11l ù la brtn1du· 1•8pag11ofr SHI' st•s ilrnifa àl rl
{'QltrQ/llle ile Fm11ce, il difa11l tl'hfriti,i·/i, el qui

....,

121 w-

L'A'F'FJllR_E /JU COL1.1ER_ - - ,

Les Goncourt ont écrit ces lignes d'une ronne . La femme qui devait accomplir de Lrusque passage des voitures, ou se blottissait
vérité profonde :
pareille façon les actes suprêmes de sa vie, dans l'ébrasement des porles, la pauvre petite,
« La vie parliclÎlière, ses agréments, ses
attachements sont défendus aux souverains.
Prisonniers d'État dans leur palais, ils ne
peuvent f•n sortir sans diminuer la religion
des peuples et le respect de l'opinion. Leur
plaisir doit ètre grand et royal, leur amiLié
haute et sans confidence, leur sourire public
répandu sur tous. Leur cœur même ne leur
appartient pas, et il ne leur est pas loisible
de le suivre et de s'y abandonner. Les reines
sont soumises comme les rois à celle peine
et it cette expiation de ]a royauté. Descendues
à des goùts privés, leur sexe, leur àge, la
simplicité de leur âme, la naïveté de leurs
inclinations, la pureté et le dérnuernent de
leurs tendresses, ne leur acquièrent ni l'indulgence des courtisans, ni le silence des
méchants, ni la charité de l'histoire. )l
Toute de son Lemps, dont elle fut l'expression vire et piltoresque, imbue de la philosophie Sèntimentaleet naturiste qui, du bourgeois au gentilhomme, avait pént'tré tous les
esprits, Marie-Antoinette crut qu'étant reine
elle pouvait èlre femme. Erreur que la Cour
où elle vivait ne lui pardonna pas; que ne
lui pardonna pas la Rél'Olution et qu'aujourd'hui encore nous avons beaucoup de peine
à lui pardonner.
Voici dans quelles conditions fürie-AnLoinette accouchait.
Le garde des sceaux, les ministres et secrétaires d'État attendaient dans le grand cabinet avec la Maison du roi, la Maison de la
reine et les grandes entrées. Le reste ùe la
Cour emplissait le salon de jeu et la galerie.
Tout à coup une voix domine : « La reine va
accouchrr ! &gt;J La Cour se précipite pèle-mêle
ani.; la foule. L'usage veut que tous entrent
en cc moment, que nul ne soit refusé : le
spectacle est public. On envahit la pièce si
tumultueusement que les para\·ents de la
tapisserie entourant le lit de la reine en sont
presque renversés. La place publique est dans
la chambre. Des Sivoyards montent sur les
meubles pour mieux voir. Une masse compacte emplit la pièce, la reine étouffe. « De
l'air! lJ crie l'accoucheur. Le roi se jette sur • LA FRA'iCE IŒÇOIT DES ,\l.\l:iS DE L'AUTHICIIE UN D.lUPHIN" 1 FRUIT PRÉCŒUX DE LEUR ALLIA'.'iCE.
Est;unpe al/egori.;_ue pubtue à l'occ.:,sion dt ta naissa11ct du Dauphin,
les fenêtres calreulrées et les ouvre avec la
force d'un furieux. Les huissiers, les valets
de chambre sont obligés de repousser les ba- aurait dù comprendre que son eœur n'a mit grclollanl dans ses baillons, pieds nus, les
dauds qui se bousculent. L'eau chaude que pas le droit d'aimer et que sa bouche n'avait traits tirés, les lèvres Lleuies de froid el de
l'accoucheur a demandée n'arrivant pas, le pas le droit de rire.
faim. Elle tendait une main fine, frèle, et
premier chirurgien pique à sec le pied de la
Elle ne le comprit pas, et fut guillotinée'· murmurait d'une voix tremblotante, que
reine. Le sang jaillit. Deux SJVo)ards, debout
secouaient par moments comme des frisson,
sur une commode, se sont pris de querelle
VII
de colère : « Pitié pour une pauvre orpheline
et se disent des injures. C'est un vacarme.
du sang des Valois I JJ Les passants, la pluEnfin la reine ouvre les )"eux, elle est sauJeanne de Valois
part, ne l'écoutaient pas; d'autres jetaient,
véc1.
dislrails ou hautains, quelque monnaie; ceux
Tel était le cérémonial de la cour de France
On était en mars et il faisait encore froid. qu'arrêtaient ses paroles « ... une orpheline
quand la reine donnait un héritier à la couElle se collait vile contre les murailles au du sang des Valois JJ, répondaient des injures:
peut éfre frès

t1l1le it

Ioule la famille de Bourbon,

IUl'fout au. roi !.oui, Xl' I , signé: G. A. (Guillaume

Angelucci) , à Pal'is, 17H. Cet Angelucci éta it juif.
lleaumarrhais se mel en rapport avec l11i 1 achêle
l'l•dition.11 fait dClruirc les exemplaires cl proccde
de même pour une scronde (•dition à Amsterdam. li
allait r,~venir triompbant, quand il apprend 11u'Angelucci s'est sau\'é avec un exemplaire soustrait â Ja
destruction. - Voir Corresp. elll1'e blatie-Tltértse et
Uercy-A1·genteau) éd. ll'Arncth et Geffroy, 11,224;

-A. d'Arneth, Reaumm-clrnis u. So1111e11fels \'icnnc,
1868i ; - Paul lluol, Rraumarchaù en .ll/e111ag11c
(Paris, 1869). - Peu aprés il fallut racheter un
autre pamphlt 1. les .lm1Jit1•., de f.lwl'lol el de 'l'oi11clle, s. 1. 1 iiO. Chal'lot reprt·~entail le l'omle d'Artois. JI était ornt! d'estampes immondes La destruction en coüta 17 400 IIJ. a la cas,ctle particuliêrc de
l.ouis XVI, comme en témoigne la 11 uittance du libraire
Boissière, publiëe par llanuel, J&gt;olicc dévoilée, l ,

327-38 .

1. Ed. cl J. de Goncourt 1 !,Ja,•ie-A11foi11ellr,
p. 15l-:i2.
2. Œ :'tapolUou a \'li f'l Sll fJll&lt;'is l'l:l\'lg"CS 3 CXCl't'éS
o;ur l'&lt;'sprit puhlic. sur l'esprit ile la cour, la suppres~io11 011, au moins . l'amollldri~s&lt;'mcnt de l'C'11qucttc
par ~laric-AntoineUe. (.;uitlt:e, st1r\'cil1Cc, cmprisonni•c
par l't:tiquclic, la reine de Fr.lncc 11'ciH pas Clé
SOUt)t·onnCc, nul bruit n':iurail couru, nulle calomnie
ne se serait répandue. » l~redéric )lasson, !,forie/,ouise, p. 201.

�. _____________________________
,

L' Jl'F'F.1t1~1:

. - - 111STORJ.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - « Oh! la petite friponne! » et la repoussaient
durement. Alors elle s'asseyait quelques instants sur les bords de la route, lasse, les
coudes sur ses genoux, le menton au creux
des mains. Le vent soulevait ses chereux chà~
tains dont il caressait son visage. Ses lèvres
frémissaient et ses yeux prenaient un éclat
e/Trayant. Elle regardait les carrosses, passant
comme un ven~ de tempête sur le pavé du roi,
de Paris à Versailles, les chevaux au poil
luisant, les cochers galonnés d'or, la livrée
brillante des laquais, les chapeaux à plumes
des gentilshommes, les dames dans leurs cerceaux garnis de satin et les fins corsages où
les dentelles faisaient comme une écume
légère que les diamants étoilaient de leurs
scintillements. Et les yeux de la petite mendiante avaient un éclat dur, ils brillaient de
haine et d'envie.
Le soir, elle regagnait un affreux taudis,
grimpant, épuisée, un escalier de boi~, ou•
vert à la pluie, que Ie lierre, la vigne vierge,
le chèvrefeuille avaient envahi. Tremblante
elle poussait la porte . Dans la pièce, c'était la
misère sordide. Un homme l'accueillait par
des jurons; une femme, qui était sa mère,
ne l'embrassait pas. Tous les jours l'enfant
devait rapporter une somme fixée; el, quand
elle ne l'avait pas atteinte, sa mère lui arrachait ses haillons pour la frapper jusqu'au
sang avec des poignées d'orties.
La petite était dans sa huitième année. Parfois elle emmenait sa sœur plus petite encore,
qu'elle portait sur son dos, après avoir fait
de son tablier une écharpe pour la mainlenir,
et ses genoux, quand elle avait marché quelque temps, pliaient sous le poiùs.
Par une fraîche matinée d'avril, où la
brume, baignée de lumière, faisait une
atmosphère joyeuse, l'enfant s'était arrêtée
hors d'haleine à mi-eôte du village de Passy.
Au loin, sur la route, un carrosse Œnait lentement. Elle l'attendit, et, quand elle lut
auprès, approchant et tendant la main :
cc Faites l'aumôi1e, pour Dieu, à deux
pauvres orphelines du sang des Valois.
- Que dis-Lu là, petite'! l) fit une dame,
richement parée, assise dans le fond du carrosse auprès d'un gros homme couvert de
. broderies qui, déjà, commençait à marmonner . H était absurde d'arrêter sa voilure pour
écouler les mensonges d'une gueuse. Mais la
dame voulait entendre, car déjà l'enfant avait
entamé son histoire. &lt;&lt; A merveille, répondit
la marquise, et je vous promets, ma bonne
petite fille, que, si votre récit se trouve véritable, je vous. servirai de mère. Mais prenez bien garde à vous, ajouta-t-elle, vous

repentiriez de m'en avoir imposé 1• ))
C'était la marquise de Boulainvilliers, qui
se rendait à sa terre de Passy en compagnie
de son mari, le prévôt de Paris ,: . La marquise, ainsi qu'elle l'avait dit, prit des informations auprès des Yoisins du logis qui servait d'abri aux petites mendiantes, ~L, plus
particulièrement, aupr&lt;'s de l'abbé ~noque,
curé de Bouiognc, sur la paroisse duquel elles
demeuraient. Le prèl re, homme de bien,
d'une charité féconde, avait pris ces malheureux en compassion. Au sujet de la mère et
des enfants, il s'était muni de renseignements
précis, qu'il avait fait venir de leur pays, de
Fontette 1 entre Bar-sur-Aube et Bar-sur-Seine,
et il s'empressa de les mellre à la disposition
de la marquise.
L'enfant s'appelait Jeanne; elle était la fille
ainée ' de Jacques de Saint-Rémy, baron de
Luz et de Valois, lequel était né dans son
chàteau de Fonlelte, à six lieues de Bar-surAube, le 22 décembre 1717, et venait de
mourir en l'Jlôtel-llieu de Paris, le 1G février 17U2. Quand elle disait qu'elle était du
sang des Valois, l'enfant disait vrai. Elle descendait réellement en ligne directe, par les
mâles, de Henri li, de la branche des Valois,
ainée de celle de Bourbon alors sur le trône.
La généalogie fut certifiée exacte par le juge
d'armes de la noblesse française, d'IJozier de
Sérigny, et par le savant Chérin,· généalogiste
des ordres du roi. Henri ri avait eu, de Nicole
de Savigny, Jlcori de Saint-Rémy, qu'il reconnut et légitima, reconnaissance et légitimalion
étant alors deux actes identiques et qui ~e
confondaient en un seuP. Henri de SaintRémy avait eu de Chrétienne de Luz, René
de Saint-Rémy, qui avait eu de Jacquette
Drél'ot, Pierre de Saint-Rémy de Valois, qui
avait eu, de Marie de Mulot, Nicolas-René de
Saint-1\émy de Valois, qui avait eu, de MarieÉlisabeth de Viern1e, Jac4ues de Saint-Rémy,
baron de Luz et de Valois, le père de la
fillette en haillons que la marquise de Boulainvilliers avait accueillie sur le marchepied
de sa voilure. Les armes étaient d'argent à
une fasce d'azur, chargée de trois fleurs de
lis d'or. Et elle connaissait ses armes, la
petite; c'était mêrne la seule chose. qu'elle
parût savoir dans son affreuse indigence. La
fasce d'azur, les fleurs de li s d'or : sa petite
tête en était comme tapissée. Et quand elle
en parlait, avec une précision singulière,
ainsi que de l'aïeul, le royal bàtard de Nicole
de Savigny, tout son corps, que la misère
avait incliné, se redressait en un mouvement
de révolte et d'orgueil.
Depuis plusieurs générations, les Saint-

Rémy de Valois menaient, dans leurs domaines
de Fontette, ee que le comte Beugnot appelle
la vie héroïque : agriculteurs et chasseurs, ou
plutôt braconniers; la vraie existence, diraiton: qui convenait à des fils de rois du moment
qu'ils n'étaient pas sur le trône, si, parfois,
on ne les voyait aussi faux monnayeurs. La
ferme du château, immense, dressait sa construction plate et carrée, sans style, datant de
la fin du xv, f' siècle et remaniée dans le courant du xv111(', à mi-côte, dominant une plaine
ondulée, diaprée de champs de luzerne et
d'avoine. Des noyers séculaires l'entouraient,
au feuillage luisant , aux troncs noueux . En
contre-bas, le château d'aspect féodal, de
grosses tours rondes plongeant dans des fossés
où croupissait une eau fangeuse, servait de
grenier à foin, d'abri aux récoltes de fruits,
el de logement au gardien. Il était délabré,
la toiture défoncée; les étages du haut étaient
ouverts à la pluie. « Mon père, écrit Beugnot,
avait vu le chef de cette triste famille - il
s'agissait de Jacques de Saint-Rémy, le père
de la petite Jeanne; - il le peignait comme
un homme de formes athlétiques, qui
vivait de la chasse, de la dévastation des
forêts, de fruits et même de vol de fruits
cultivés. Les Saint-Rémy menaient depuis
deux ou trois générations celle vie liéroïque qu'enduraient les; habitants et les autorités, les uns par crainte, les autres par
quelque retentissement d'un nom longtemps
fameux. n La société du baron n'était composée que de paysans avec lesquels il s'enivrait et se Lattait quand il avait bu. Il vendait
lopin par lopin ce qui restait du patrimoine
familial, pour subvenir à ses débauches. Enfin1 il séduisit une nommée Marie Josse], fille
d'un tâcheron du pais et employée comme
servante au château 5 • Après qu'elle l'eut
rendu deux fois père, il l'épousa 6 •
Marie Josse! aebeva de le ruiner. Elle était
adonnée aux vices les plus dégradants, et
Jacques de Saint-Rémy, avec sa force d'hercule1 avait un caractère faible, une nature
indolente. Dans les mains de sa femme il
n'était qu'une loque. &lt;! Mon père, écrit le
comte Ueugnot, se souvient que, il y a quinze
ou vingt ans, il se transportait chaque année
dans le canton d'Essoyes pour la répartition
des tailles. Lorsqu'il passait dans la paroisse
de Fontette, le curé ne manquait pas de lui
couper la bourse pour les pauvres enfants de
Saint-Rémy. Ces enîaots étaient au nombre de
trois ;, abandonnés dans une chétive masure,
percée sur la rue d'une petile trappe par où
les habitants, chacun à son tour, leur apportaient de la soupe ou quelques aliments gros-

l. Les sources, pour recc,nslituer cetle }larlie du
l'écit, sont très nombreuses et perrncllcnt, non se ulement une certitude, mais d'entrer dans de minutieux
dètaîls. Ce sonl les Sou1•e11irs rie la comtesse de la
~folle el son interrogatoire du 20 jamîet· 178ti pM les
commissaires du Parlemcnl; les J!Jmofres du comte
de la ~loue; les .Mémoires clu comte Ileugnol; un
récil très curieux intitulé l/ÙJloire t·érilable de
Jeanne de Suinl-llémii publiC en 1786, écrit par
c1uclqu'un qui était parliculièremeu t renseigné sur
celle parlie de la \'Îe de notre hCroïnc; les lllfmofrrs
secrets de Jlachaumonl; des cor1·espond:111ccs : entre
autres une lettre de Jacques de Saint-Rémy de Valois, en date du hi moi 1776, au comte de Vergennes,
11'1 il parle de se~ :in11éC's d'enf:mrc (Ardlives rlcw

Affaires étrangères, ml. 1383, f•80 ); enfin les renseignements que M• Target, avocat ùu cardi11al de
Rohan , fü recueillir sur place et qui sont conservés
dans son dossier, Bibl. v. de Pa1·is, ms, de la r é~rve.
2. Marie-Mudelcine de llcllencourt de Dromesnil,
née en 1730, qui avait épousé, en 1748, Anne-GabrielUenry Bernard Je Saint-Saire, marquis de Iloulainvil·
tiers, petit-fils du cl'lCbre financier Samuel Bernard.
3. Mc au ehiitcau de fonlette, département de
l'Aube, le 22 n,·ril 1750 (c l non juillet, comme l'indique ln lègendt' du portrait, cunsm·n! it la llîbliolhl•r1uc nationale (Cabinet des Estampe\, gu·o,11ieut roir
rqJroduit it la pa~e 125 du pl'ésent fascicule ) .
t Sur Nicole cte Sarigny, dame el baronne de SainlP.Cmy, voir les flâlard.t dr la Jlaùon de Fl'(IIIC(' ,

par le marquis deBelleval (Paris, 1901 ), p. 23 el sui\·.
5. ~laric Josse! ou Jossellc était née à Font-elle le
2 mors 1720 de Pi erre Jossel, !l ma11ounicl' », et
rr.rnçoisc Pitois .
6. Le 14 août 1755 en l'église Sai nt- )Jartin de 1.angres. Aulérieurement au maria.9e ëtaient nés cle celle
union , le 9 mars 1153, un 11ls nommé Joseph qui
mourut le 19 décembre de la même annCe, et 1 le
25 fCHicr1755, un fils nommé Jacques de qui il est
question plus loin. Voy. Arsène Thève.no!) SMice lo·

YOUS

71ogl'({p/uque, slalislique cl ldslm·ique sur Fon/elle.
B:ir-sur-Scinc, 1881t, in-8 (IC 50 p.
7. Jacques nê le 2J février 1755, Jea1111e nec le
22 anil 1750. (\'. la noie 3, ci-contre ) et ,1:irie-Anne
1H!l' le 2 octohre ·1757. Le huron ,le Saint-fü•my cul

vu Co1-1-11:~ - - - .

sicrs. {( J'en ai été témoin, disait mon père, la porte - le baron était presque toujours ma&lt;( et le curé n'osait pas ouvrir la porte dans
lade à présent - pour le remplacer par un
" la crainte de m'affliger par le tableau de soldat aux gardes, un nommé Jean-!3aptiste
&lt;&lt; ces enfants nus et nourris comme des
Raymond, natif de l'ile de Sardaigne. Jacques
(! espèces de sauvages; il me disait que mon
de Saint-Rémy mourut à l'llotel-Dieu, comme
ci aumône contribuerait à les habiller. »
il a élé dit, de misère et de chagrin. La vie
Jeanne, la fille aînée, sortait avec Jes trou- de la petite Jeanne devint atroce. Elle était le
peaux du village. Elle allait pieds nus, mai- sou/Tre-douleur de ce couple dépravé et mégrelette, ses cheveux embroussaillés de fétus chant, enfant martyr sur laquelle la débauche
de paille et de foin, pressant les vaches lentes et le remords faisaient retomber leurs viode son brin de houx noir. Sa robe rapiécée, lences. « Insensible à mes pleurs, ~crit
d'un bleu éteint, s'harmonisait à la verdure Jeanne, mon impitoyable mère fermait la
grise des avoines . Mais elle était paresseuse à porte et, après m'avoir forcée à me dépouiller
se lever et il arriYait que, le matin, sa mère de mes misérables haillom, qui me servaient
la poursuivît à coups de fourche, jusque sous à peine à me couvrir, elle tombait sur moi
son grabat, pour la faire sorlir 1 •
avec furie et m'enlevait la peau à grands
Quand le baron de Saint-Rémy et sa femme coups de verge. Ce n'était pas tout. Raymond
eurent épuisé les ressources provenant &lt;lu me liait au pied du lit et si, pendant cette
dernier carré de terre cédé à d'anciens fer- opération cruelle, j'osais jeter des cris, elle
miers, qu'ils eurent vendu leur château mor- recommmçait de me frapper à coups redouceau par morceau à plusieurs familles du blés. Souvent sa verge se brisait entre ses
paJS 11 et lassé la patience de créanciers qui se mains, tant sa brutale fureur s'appesantissait
préparaient à faire exercer contre eux la con- sur moi. »
trainte par corps, ils résolurent d'aller
chercher fortune à Paris. On se mettait
en route, le père, la mère et trois des
quatre enfants : Jacques et Jeanne, les
deux aînés, et la quatrième, !fargueriteAnne, qui venait de naitre et qu'il était
facile de porter. Plus embarrassante était
~Jarie-Anne, âgée d'une année et demi.
On se décida à partir de nuit et à l'accrocher, enveloppée de langes, qui formaient maillot, à l'auvent d'un brave
homme de paysan, nommé Durand, ancien fermier du baron de Saint-Rémy,
qui avait gardé avec lui de bons rapports. Disons immédiatement que cet
excellent homme eut grand'pitié de l'enfant délaissée et, se chargeant d'elle,
l'éleva en lui donnant tous ses soins et
en y mettant tout son cœur.
On était au printemps de J760. « li
n'arriva rien de remarquable sur la roule,
dit un contemporain fort bien renseigné3.
lis allèrent à petites journées. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent à
Paris. Ne trouvant pas d'occupation dans
cette ville, ils échouèrent à Bouloane
dont ils connaissaient le curé. CeluÎ-ci
C o.,n·.1-: :.; .)J: lH: 1.. \ \tO'f TC..
les visitait de temps à autre et fournissait c:haritablement à une partie de leur
'7/,-é ~,,,0111t,;;,• k 'l,llv 1,7.rf'.
dépense. " L'autre partie était défraj'ée
par la petite mendiante. La baronne mettait aussi à profit sa beauté de paysanne roC'est alors, en 1765, que Jeanne se trouva
busteetavenante. Elle finit par jeter son mari à sur le chemin de la marquise de Iloulainvil-

liers. Celle-ci la recueillit et la mit, avec sa
petite sœur Marguerite-Anne qu'elle avait vue
attachée sur son dos, chez une dame Leclerc,
qui tenait une maison d'éducation pour jeunes
filles, à Passy. ~forguerite-Anne mourut peu
de temps après de la petite l'érole.
Cependant la baronne de Saint-Rémy, qui
avait abandonné son mari, ne tarda pas à
èlre abandonnée de son amant. Elle retourna
avec son fils Jacques, demeuré près d'elle,
dans Je Dar-sur-Aubois. Des adorateurs rustiques l'aidèrent à y subsister tant que ses
charmes conservèrent des attraits. Peu à peu,
avec l'âge, ceux.ci se perdirent, et la misérable femme mourut dans le dernier dénuement. A peine sorti de l'enfonce, son fils
Jacques était parti avec un peu d'argent en
poche. li avait cheminé jusqu'à Toulon, où il
s'était engagé comme mousse sur le premier
navire qui avait consenti à le recevoir. C'était
une nature énergique, un homme de valeur.
JI fit dans la marine une carrière honorable ' ·
Jeanne demeura chez Ja dame Leclerc
jusqu'aux années qui suivirent sa première communion. Quand elle eut quatorze ans, la marquise de Boulainvilliers
la plaça à Paris, chez une couturière,
Mlle La Marche, d'où elle passa ehez
Mme Boussol, couturière dans le fau.
bour~ Saint-Germain, d'où elle entra en
condition. Son caractère inquiet, agité
ne lui permettait pas de demeurer e~
place. C'était comme une fièvre qui ]a
dévorait. Elle supportait impatiemment
l'obligation de servir. De temps à autre,
Mme de Boulainvilliers la prenait chez
elle pour lui égayer l'humeur, remettre
sa santé. Elle fut, de la sorte, tantôt en
apprentissage, tantôt en service, s'irritant de plus en plus . « Je devins, ditelle, blanchisseuse, porteuse d'eau, cuisinière, repasseuse et lingère; tout enôn,
excepté heureuse et considérée. )) Une
petite-fille des rois de France était-elle
faite pour demeurer en domesticité?
Elle ne laissait pas d'en glisser un mot
parfois, arec gràce et càlinerie, à SJ protectrice, si bien que Mme de Boulainvilliers s'occupa de faire Yérifier officiellement la descendance de Henri JI.
Sentant la jeune fille malheureuse, elle
la prit enfin chez elle oü elle la garda
deux ans.
Jeanne était devenue belle fi Ile, dans la
fleur de ses dix-huit ans, quand Mme de

('11,corc. de lla1·ic Josse!, M:irgue1·ite-Ann e, née le t 7 férrier 1759, morte le 27 novembre de l:i même année•
Je~n , né le 5 mars 1760, â Fontette, mort le O mar~
SUl\'anl.
Au suj~t clc la petite ~larguerite-Ann~, dt' qui il
est rpi~stwn dans celle note, M. Arsène ThévéuoL
veut bien 1~o~s c~voyer _les obscnations suii·anles :
« ~c l"Ous. :it signa le un po1ut oLscu!' et contrad icLoirc
qm m_'urnitci(,jà. fr:ippê et que je n'ai pas pu déc!ai1·cir
au SUJc~ de Ma~gu~rite-An ne, la petite sœur de Jeanne
de V~!ot~, née a J.ontcltc le 17 fh-rier 1i50 et dont
\~Us rn.d1f1ucz l~ mo1·t le '17 110\·embre suirnH d':iprès
1etat cm! de ~?nlette. Coml'!Jcnt expliquer que l'on
ret~·ouve lu meme \\largucnlc-Anne au mois de
ma, 1760. ,1gé7 de quinze mois et e~porlêe de I-'onlelle p:ir s.i mcrc, et, plus .t~rd, à P~r!s,porlée sur Je
(!o~ de sa sœur pour sotl1C1t&lt;'r la p1l1é cles passants?

ques annEies. Quant à rancicn chtltcau oui: lours
ronJes, il est entièrement dêtruil; mais on retrou\'e
le bas des tours il l'intérieur des maisons qui onl élé
construites sur l'cmpl:iccment.
:;, L'auteur anonyni.i de l'Jlisloire i·,'.rilable de
Jeanne de Saint-Rémi.
If. Jacques de Sainl-Bémy de Valois clait nU le
25 1."êvrier 1755, ~l'ant le m~riage de son pi,re avec
)(a1"1c Jossel. Enseigne de vaisseau à Bre~L Je 1c, oc•lob~e .1776; lic\1~cnant de v:iisseau le 4 avril 1780:
cap1t:une de ru.s1l1crs au corp3 de la marine le 1~, no,,embre 178~; il col?mand 1i! la frégate la Sm•i•elllante e l éta~l chevalier de Samt-Loui~quand il mourul
au Port-1.oms (Il~ de Frar!ce), le 9 mai 1785, à J'àg&lt;'
de tr~ntc ans. Voir sur lut l~s lMlard:s tfe ta ,lfo.isrm
de. J,rrwcr, par IC' mar&lt;p11s ,le Belll'l'nl, Il· 4:z E' l

Celle existence ne me paroit pa..~ douteuse, car elle est
aflinnéc par lou;dcs auteurs cl par Jeanne elle.même
qui, dans se~ Mémoires, tlit que )largucrite mou1·ut
de la petite vérolr- a Boulogne-sur-Seine en 1i65 a
l"àge &lt;fc si .X uns. Y o-l-il eu deux M:1rgucrile-Anne
jumelles, ou plulôt - cl j'incline vers cette hypothésc - fa seconde n'aur.iit-clle pas été. emprun tée
ou volée cl sub~tituêe à la première pour exci te!'
plus , ivcment la c!1arilé publique'! t e cas étai l frê•
quont. »
J, Do,s. Targel, Bibl. v. de Pm·1s, m,. de la ré5el"\'è.
· 2. Les desc1!ndanls de ces famil!es occupenl aujourd'luî encore les di/T&amp;rentès pa rlies des bâtiments qui
composoicnl la ferme du château , où chaque famille
&lt;'St séparée de ses voisins par de simples cloisons.
Ces familles sont au nomhre de huit. L'ne partie de
la ferme a 1111? anéantie pnr un i11rerulie, il y n 'JllCl-

SUI\',

�msTO'Jt.1.ll
Boulainvilli!'rs fil venir de Fontcllc MarieAnne qui, jadis, avait été accrochée en maillot
à l'auvent du fermier Durand, pour les placer
toutes deux au pensionnat de l'ab~aye d'Yerres,
près de sa terre de Montgeron, où l'on terminait l'éducation des demoiselles. Elle subvenait aussi aux prrmiers besoins de Jacques
de Saint-Ilémy, qui s'était engagé comme
mousse et lui procurait la pro'ection du duc
de l'cnthièl-re. Le G mai l 776, elle pouvait
enfin faire authentiquer officiellement par
d'llozicr la fameuse généalogie, le seul bitn
des enfants, et, en faveur de celte orig:nc
royale, olJtenait pour chacun d'eux, par Lrcvet du 9 décembre 1776 ', une rcnsion de
1. ..frd1.

uM.,

0 1;rno.

huit cents livres sur la caisse du roi . En
mars 1778, elle retira les deux sœurs de
l'abbaye d'Yerres, pour les placer en celle de
Longchamp où n'étaient admises que des
filles de qualité.
Jeanne a vingt et un ans. Par son habileté
à manier la sympathie de sa protectrice, elle
a transformé son existence. En fut-elle dans
la suile plus heureuse? Elle était la proie
d'un orgut:1il sans mesure. C'é1ait en elle,
disait-elle, le sang des Valois . Cc sang drs
Valois, chacune de ses pensées, chacun de
ses écrits en est comme imprégné. Qurlle que
soit 1a ~ituation de fortune où, par momenls,
elle parviendra, il lui semblera qu'elle rst
toujours la pauHc délaissée, qui répète sur

le bord du chemin, en haillons, les )'CUX allumés de haine et d'envie: C( Prenez pitié d'une
petite mendiante du sang des Valois! » « Tyrannisée par un orgueil indomptable,
écrit-elle elle-même, que j'ai reçu de la nature el ~ue les bontés de Mme de BoulaiOl'illicrs, en me fais;ant entrevoir un avenir plus
Lrillant, avaient rendu plus irascible.je n'arrêtais qu'en rrémissant mes réllexiops sur
mon état. Jll!las I me disais-je, pour11uoi
suis-je issue du sang des Valois? 0 nom
fata1, c·e~t toi qui as ouvert mon ftme !1
cette fierté qui 11\·ût jamais dù y trou\'rr
place; c'est pour toi que je répands des
larmes; c'est :1 toi que je dois mes malheurs! JJ
fRANTZ

['l'\"C'l,-BRE:\T\NO.

(A suivre.)

Au château d'Awill:y
Le château d'Avrilly appartenait à la comtesse des Roi-s, la fille du général Hoche. La
veuve du héros ne quittait pas son unique
.enfant. C'était une belle vieille lemme, très
digne, très intelligente, très intéressante à
écouter; elle est morte fort âgée.
La comtesse des Roys avait un port de
reine, une taille superbe, elle en imposait
beaucoup, malgré son gracieux accueil. C'était
une personne distinguée sous tous les rapports. Elle passait les hivers à Paris el ne
venait à sa terre que l'été. Avrilly était un
vieux château à tourelles, assez laid, la vue
était médiocre, le pays plat. Les appartements de réception étaient beaux, j'y ai ,·u
des bals magnifiques; il n'y avait guère qu'une
lieue de Moulins au château, el par la route
royale de Paris.
Ume des Roys avait encore sa belle-mère,
la comtesse douairière des Roys, seconde
femme de son père. C'étail une adorable
vieille comme on n'en voit plus. Née de Chauvigny de Blot, elle était nièce de la fameuse
comtesse de cenom, une des dames de Mme la
duchesse d'Orléans.
Mme des Roys racontait des histoires qui
me faisaient tenir des beures tranquille à
l'écouter. Il est très vrai que Mme de Blot ne
mangeait pas; elle trouvait cela grossier et ne
vivait en apparence que de fruils, de lait et
de blancs de volailles, qu'elle suçait en les
tenant du bout des doigts . Elle s'en vengeait
en secret sur quelques cütelettes; elle s'enfermait dans sa chambre et les faisait cuire
elle-même, ce qui n'était pas une petite
entreprise pour une dame de celle espècelà.

Elle était fantasque et bizarre; sa toquade
était d'ètre mince, elle s'étouffait, mais sa
taille se fût littéralement prise enlre dix
doigts. Elle est morte jeune encore; on croit
que celle folie l'y a aidée.
Près de Mme des Roi-s, dans la rue de
Paris, où elle habitait un de ces hôtels qui
ont vu ~[me de Sévigné et la duchesse de Montmorency, demeurait une cousine, Mwe du
Château, comme elle demoiselle de Chauvigny.
Ces dames avaient été en prison ensemble
pendant la Terreur, je ne sais plus si c'est
aux Carmes ou ailleurs. Je sais seulement
qu'elles m'en ont raconté d'étranges choses.
Ce qui occupait le plus la majorité des
prisonniers, ce n'était pas la mort, c'était
l'amour. Leurs imaginations el leurs cœurs
surexcités enfantaient des passions inouït's.
Ils aimaient avec une ardeur, un dévouement
dont nous ne nous faisons pa'i idée. [I:; mmquaient de tout, ils avaient à peine de quoi
se vêtir, leurs habits étaient en lambeaux, et
souvent on leur reîusait une aiguille pour
les coudre.
~•la ne les empêchait pas de faire des
visites et de se réunir, de jouer et de rire.
Ils récitaient des vers et représentaient des
scènes. On improvisait des toilettes incroyables pour les grandes occasions, toutes les
industries de la coquetterie des femmes s'exerçaient à qui mièux mieux. Les jàlousiè!s, les
intrigues allaient leur train, les plus jo)ics
avaient leur cour, les vieilles et les laides
s'en vengeaient en les dépréciant.
Leur insouciance pour le sort qui les atlendait ne peut se rendre. Ils savaient qu'un jour
ou l'autre l'échafaud les allendail, ils s'y
résignaient comme les moutons qu'on mène
a la boucherie.
Un jour, je ne sais qui dit qu'il élait bien
désagréable de se donner en spectacle aux

mis~rables qui les égorgeaient el de prêter à
rire à la populace.
- ,Je suis sûr, ajoula-t-on, qu'on doit
ÎJÎrc une laide grimace et que si l'on cherchait dans Je panier du bourreau, on trom·erait que nous sommes horriLles ....
- Il faudrait remédier à cela.
- Comment fa ire?
- Exerçons-nous i1 mourir avec grâce, la
leçon ne sera pas perdue, nous n'en pournns
douter; répétons tous les jours la pi1\ce, jusqu'à celui où nous la jouerons en réalité.
L'idée fut trouvée sul.Jlime; on simula
l'échafaud par la table ù manger, un escabeau
à deux étages représenta l'escalier, une ou
deux chaises tinrent lieu de la fatale machine,
les prisonniers se rangèrent à l'entour comme
au spcctac!c, et chacun monta l'un apr~3
l'autre pour s'essayer.
Tous les jours le geô'.ier arrirait avec ses
listes; il faisait l'appel, on sa\ ait d'a\'ance
que c'était la mort. Un étran3cr ne l'eût
jamais soupçonné.
Quand un nom était prononcé, celui qui le
portait embrassait ses amis à la btite, donnait ses commissions pour ceux qui n'étaient
pas présents, et le dernier adieu était souvent
une plaisanterie. Pas une plainte, pas une
faiblesse, on eût juré qu'ils partaient pour un
voyage de plaisir.
Si, au lieu de celte insouciance et de cette
résignation, ils avaient employé leur courage
à défendre la nnnarcbie et leur intelligence a
diriger les réformes nécessaires, ta Ré\'olution n'aurait pas eu lieu.
Mme des Hoi-s el Mme du Château, très
jeunes encore, f'urent le bonheur d'échapper
à la guillotine : la mort de Robespierre lrs
délivra comme les altlres, comme toute la
France. Elles aimaient à se rappeler ce temps
épouvantable et à raconter les détails de leur
emprisonnement, comme on aime à raconter
les naufrages dont on est rernnu.

ClicM A. Block.

SEDAN ( 1"' SEPTE:\IBRE 1870.) -

Marquis PHILIPPE DE MASSA
dj&lt;&gt;

SOUVENIRS

ET IMPRESSIONS
dj&lt;&gt;

Sedan

1

COMTESSE DAS 11.

Tableau de G. GLARIS.

Le marquis Philippe de Massa, ancien chef
d'escadrons, ancien écuyer de l'empereur Napo léon Il 1, nous a laissé, sur les ivénem,mts qui
précédèrent et suivirent la reddition de Sedan,
des Souvenirs el impressions, écrits au bout d'un
quart de siècle, où il retraçait fidèlement ce qu'il
avait vu au cours de journées douloureuses,inoubliables et inoubliées. c&lt; Au sujetdesévinements,
déclarait ce. parfait galant homme, je ne dirai
que ce que je crois sincèrement ê.tre la vérité.
Au sujet des personnes, je tiendrai à honneur
de parkr avec reconnaissance de celles qui ont
été bonnes pour moi, fussent-elles tombées depuis dans l'impopularité. n On retrouve cette
double prêoccupation dans les pages qu'Hisloria
publie aujourd'hui, et l'attachement que le marquis de Massa professait à l'égard du souverain
déchu, n'ôte assurément rien, à ce vivant récit
d'un témoin, de sa haute valeur documentaire.

Il ne m'appartient pas d'entreprendre la
relation technique de la bataille de Sedan, à
laquelle je n'ai assisté que comme spectateur
plus ou moins exposé, mais je m'efforcerai
de faire un récit véridique de ce que j'ai vu

ou appris pendant l'action, au second plan de
ce sinistre et trop inot_1bliable tableau.
Le feu s'ouvrit au point du jour, au milieu
du brouillard, du côté de Bazeilles, puis, des
bords de la Meuse au sud, s'étendit progressirement à l'est et à l'ouest, à mesure que les
deux armées allemandes, fortes de deux cent
trente mille hommes, opéraient cc grand
mouvement enveloppant qui, dès une heure
de l'après-midi, ache\'ait de couper à l'armée
française sa retraite sur Mézières, la seule
possible peut-être, si le dispositif adopté au
début par le généra] Ducrot n'avait pas été
changé par son successeur dans le commandement en chef.
Depuis six heures et demie du malin, les
officiers de la maison militaire, y compris les
écuyers, allendaient la bride au bras dans la
cour de la sous-préfecture pour accompagner
!'Empereur sur le champ de bataille.
Pendant qu'il s'habillait, Emmanuel d'Harcourt, capitaine de mobiles, officier d'ordonnance du duc de Magenta, arrivant à la bâte,

mit pied à terre au milieu de nous et demanda
à être indroduit auprès de Sa 11ajcsté, pour
lm apprendre que le maréchal venaü d'ètrc
grièvement blessé à l'aine par un éclat d'obus.
Après avoir écouté, les yeux voilés de larmef:,
la communication tle ce fatal événement
I'Empereur approuva la remise du comman-'
dement au général Ducrot, bien qu'il ne fût
pas le plus ancien des commandants de corps
d'armée, mais en réfléchissant que c'était
celui d'entre e~x qui devait être le plus au
courant des proJets du maréchal. Ce dernier
ne savait nullement, pas plus quel'Empcreur,
que le général de Wimpfon, arrivé de Paris
l'avant-vèille pour prendre le commandement
d~ 5e corps,. é~ait en même temps porteur
dune comm1sswn de général en chef, dans
le cas o~ la vacance viendrait à se produire.
En la lm remettant, 1e ministre de la Guerre
croyait encore que l'armée française conser,·ait une avance de deux jours sur la
Ill• armée allemande, el n'aurait affaire qu'à
la seule armée de la !leuse. Calcul opli-

�'--------------------------------------------

111STO'Jt1.ll
mi,te, déjoué par les mar1;bcs forcées de la du fleuve, achC\ :rnt &lt;lt• se dissipl'r, nous
armée, à laquelle appartenait d'ailleurs aperçûmes les hauteurs de la rive gauche
le corps bavarois Mjit engagé la veille 11 couronnées d'une longue lig, c de hallerics
Bazeille,. On ne pomait donc plus douter &lt;JUC allemandes étagées depuis Hcmilly jusqu'au
ddà de \\'addincourt. Aux premiers rayons
l!', autres ne suivi,senl de près!
.\près arnir cmoyé un de se:; officiers d'or- de soleil qui dardèrent sur nos képis galonnés,
donnance, le capilainr Gum1an, auprès &lt;lu notre groupe drwnant nn des obj, ctifs de
général llucrol, ~apoléon Ill monta i1 cbernl leur tir à longue portée, l'Empereur nous
cl, 11 la tète de son étal-major, suivi d'un • ordonna d'aller nous défikr derrière le mur
peloton de guides fourni par l'escadron d'une fabrique près &lt;le laqu1·llc se tenait en
d'escorte, se. dirigea ,ers la porte qui s'oune réserve un bataillon de chasseurs, et resta
sur la route de Bazeilles. A peine avait-il fait volontairement e\posé au feu, ne gardant
&lt;1uclques pas qu'il se croisa anc la mit ure autour de sa personne r1uc D,nillicr, son
dans laquelle était étendu le maréchal, et premier écuyer, Cor\'isart, rnn médecin,
s'arrêta pour s'informer de son étal. Le doc- Pajol, son aide de camp &lt;le senire, el
teur Théophile Anger, qui, bien que non d' Ilendecourt, rnn officier d'ordonnance
monté, avait résolu dt&gt; nous suivre à pietl hirntôt tué raide derrière lui.
Puis - dit le génrral Pajol dans son récit
autant qu'il lui serait possible, s'empressa
d'olîrir fes senices et constata que, malgré de la bataille de Sedan - c1 Sa Majesté rn
sa gravi té, la blessure ne serai l pas mortelle. dirigea sur un point culminant oi1 étail'nt
Hassuré par le rapport de son chirurgien, placées les batteries de réserve du comman!'Empereur continua son chemin sous les dant de Saint-Aulaire el demeura plus d'une
heure dans celle position, au milieu d'ur.c
J&lt;'UX des habitants c1ui, de leur, fenêtres, )p
grêle de projectiles rnnemis, occupé à suiue
regardaient silencieusement passer.
Avant de sortir de l'cnceinlt•, nous rencon- le momemcnt en échelons par bri~ade qur,
tr,imcs plusieurs prisonniers ennemis qu'on conformément aux ordres du général Ducrot,
ramenait cùte à côte avec un certain nombre le général Lebrun commençait à faire ext'tic nos blessés, la plupart atteints au bras. Il cutcr aux di\'isions de son corps d'armée, dars
y avait, marcbant parmi ces derniers, un un combat défensif bien soulenu et habile:.:ouave de hault' stature qui lendit vers nous ment conduit. »
son poignet mutilé en s'écrian~, la rage dans
Informé par le retour du capitaine Guzman
les yeux :
- Je ms me faire pansn et j'y retourne! de la mutation qui renait de se produirr
li ~· a des regards et des paroles enflam- dans l'exercice du commandement en cht.:f
réclamé inopinément par le général de Wimpmés qu'on n'oublie pas.
Au delà des remparts, Sa Hajesté mit son fen, mis au courant du contre-ordre donué
cheval au trot jusqu'à cc qu'elle fùt arrivée par celui-ci à la manœuue du général Ducrol,
aux premières maisons de Balan, oü des et de l'objectif de Carignan substitué à celui
infirmiers transportaient de nouveaux blessés. de ~lézières, J'Empereur comprit que tout
Soutenu par deux fantassins, aHcndait la espoir de salut était désormais perdu. Mais,
voiture d'ambulance un chef d'escadron ne pouvant inlerrnnir sans être accusé de
d'état-major dont le visage était tellement gêner l'aclir,n de ses généraux, ne Youlant
ensanglanté qu'on n'en distinguait plus les pas non plus, quoique privé de toute initiative, quitter le terrain tant que ses forces lui
traits.
- Suis-je donc à cc point défiguré que permettraient d'y rester, il résolut de se portu ne me reconnaisses pas'? me dit-il lorsque ter plus au nord, vers les positions que déje passai à côté de lui.
fendaient les troupes du Ier corps. Nous
C'était, la joue déchirée par une balle, ftimes alors rappelés près de lui et, après un
Octave de Bastard, den'nu plus tard général temps de galop frénétique au milieu du sifde brigade et décédé il y a peu d'années.
flement des balles et des éclats d'obus qui
Au milieu du village, l'Empcreur se porta criblaient le sol, nous rejoignîmes !'Empepar une ruelle en Lerrain décomerl du côté reur dans le chemin creux de Givonne où le
de la ~loncclle et, gagnant un talus d'o11 général de Wimpfen ,·enait de lui dire avec
tirait une des batteries divisionnaires de exaltation en parlant des troupes bavaroises
l'infanterie de marine, s'arrêta près d'elle, et saxonnes :·
non loin de la place où a,ait été frappé le
- Que Yotrc ~Iajesté ne s'inquiète pas;
maréchal. En reconnaissant le souverain dans deux heures, je les aurai jetées dans la
impassible derrière eux, les artilleurs le Meuse ....
saluèrent de leurs Yirnts, les derniers qu'il
Étrange illusion d'un valeureux soldat Je
dm·ait entendre 1
qui la présomption égalait le courage; d'un
L'a}ant aperçu de loin, le général de Vas- général en chef n'envisageant qu'une face du
soigne s'approd1a un instant pour lui donnrr champ de bataille sans se préoccuper assez
&lt;"onnais,ance de la manœuvrc prescrite par des masses énormes qui s'avanpient derrière
le général Ducrot f:n ce qui concernait les lui le long de la presqu 'lie d'lges.
divi~ions du 12• corps chargé de luller pied à
Aussi, loin de partager sa confiance, :Xapopied, tout en ballant en retraite dans la léon Ill ne doutait-il déjà plus du sort fatal
direction tlè Mézières.
réservé à celle malheureuse armée engagée
li élait plus de huit heures, &lt;Juand, la et maintenue malgré lui dans une aventure
hrume légi'•re, qui montait encore des bords dont l'injustice humaine ne dernit pas manIl[c

quer de lui allribucr néanmoins la responsabilité. Pendant trois quarts d'heure encore il
resta, paraissant chercher la mort, sous le
feu croisé de la mitraille.
Mais, depuis cinq heures IJll'il payait ainsi
d'exemple, l'infortuné souverain se sentait de
plus en plus en proie aux souffrances qu 'aggravait celle longue station à cheval. Deu,
fois, il avait di1 mettre pied à terre pour
olitenir quelques minutes de r{&gt;pit, el deux
fois il avait rrtrouvé assez d',:ncrgie pour se
foire hisser de nouveau sur l'étrier.
Yers onze heures el demie, n'r tenant
plus, il se résigna à regagner la ville· dont les
approches élaient encombrées de voitures du
train abandonnées par leurs conducteurs,
d'alTùts brisés, de caissons vides, de soldats
décourais venant chercher un illusoire abri
dans les fossés où l'artillerie a,h-erse n'exerçait pas moins ses ravages. AYanl que le
pont-levis s'abaissât, le général de Courson,
le capitaine de Tréccsson, venaient d'èlre démontés et gravement blessés derrière Sa Majesté.
En dcr!i de la porte, un éclat laboura l'encolure de mon cheval au-dessus du garrot,
un autre alleignit au flanc le cheval de Canisy, un troisième déchira à côté de nous le
bras d'une malheureuse femme arrêtée sur
le seuil de sa maison.
Sur la place Turenne, sur le pont, lieux
découverts, le, projectiles commençaient à
tomber aussi quand l'étal-major impérial les
traversa pour rentrer à la sous-préfecture.
Sur le pont, rencontrant Stolfel et le lieutenant Paul de Waru qui sortaient de chez le
maréchal auprès duquel il se rendait luimême, !'Empereur s'arrêta quelques instants
pour leur demander de ses nouvelles. Aux
premiers mots qu'il leur adressa, un obus
s'aoallit à quelques pas de son cheYal, soulevant devant lui un nuage de poussière. S'il
n'avait interrompu sa marche, il ClÎt Né
infailliblement renversé.
Quel contras le 11 celle heure entre les destinées des deux monarques en présence! D'un
côté Napoléon 111, annihilé, courbé sous le
poids de la défaite, risquant sa vie à chaque
pas comme le plus obscur de ses soldats; de
l'autre, Guillaume Jcr, hors de toute atteinte
sur la hauteur de Frénois, assistant, comme
en une apothéose, à l'agonie de l'empire
français sur les ruines duquel l'empire d'Allemagne allait bientôt se réédifier à son
profit.
Celle agonie d'une armée et d'un régime
qui ne devait pas survivre à sa perte dura
cependant cinq heures encore, au milieu
d'actes héroïques donl nos descendants, tant
qu'il restera une France unie el palpitante,
conserveront pieusement le souvenir, inséparable des lieux et des noms qui s'y rattachent:
A Bazeilles, l'épisode des dernières cartouches brùlées par le capitaine Aubert et le
commandant Lambert;
Au calvaire d' llly, la glorieuse charge de
la division Margueritte, conduite, celui-ci
tombé, par le général de Gallifîet;
A Cazal, la percée audacieuse enlrcprisr

par Ir commandant d'Alincourl avrc un escadron du Ier cuirassiers rt quel11uf's braves
oflicit•rs de Jiflërentes armrs 11ui s'était•11l
joints à lui;
A Balan, enfin, la trouée suprême tentée
pour l'honneur des armes par les généraux
de \\'impfen el Lebrun à la tète des valeuréux
restes du 12·· corps.
Et combien d'autres faits sans doute, pleins
d'abnégation el de courage, dont les modestes
auteurs sont restés ignorés?

major du maréchal de )fac-\lahon, le tir ,Ir·
I'c11Dt•mi s'était un instant ralenti, pour reprendre ensuitr avec une nouvelle intensit1.,.
La relation officielle allemande ne fait aucune
mention de ccl incident, précédé de l'arrivéè
des généraux Douay et Ducrot venant rendre
compte eux-mêmes à !.'Empereur qu'aucun
ralliement de leurs troupes ne leur paraissait
plus possible pour comballre au delà des
remparts; de celle du général Lebrun, annonçant que le, siennes tenaient encore la
moitié du \'illage de Balan et qu'il retournait
parmi elles. L'extrait suivant permet de penser
que c'est vers trois heures et demie que le
drapeau blanc fut vainement déployé une première fois sur la citadelle, el nous apprend
de quelle façon la question d'humanité était
envisagée dans le camp du vainqueur :
c1 Vers quatre heures, afin de hâter la
conclusion d'uue capitulalion et d'épargner à
son armée de nouveaux sacrifices, le Roi
avait donc prescrit que toute l'artillerie disponible eût à faire converger ses feux sui·
8Pdan. A cet ell't:l, les batteries wurtembergeoises étaient également appelées à Donchery
el prenaient position des deux cMés de la
grande route, à l'est de Bellevue et de Frénois .... »
C'est-à-dire à la place même où se tenait
Guillaume I•r pour présider méthodiquement,
en Yertu des plus implacables lois de la
guerre, à la destruction d'une ville entière et
à l'autodafé de ses habitants!
Cette recrudescence de bombardement se
poursuivit par son ordre jusqu'au soir,
n'épargnant même pas l'hôpital où, entrant

· En rentrant pour recevoir les soins ordin:üres de ses médecins, ] 'Empereur avait ordonné qu'on tînt un de ses autres chevaux
prêt, mais l'obstruction, déjà rencontrée dans
l'intérieur el au dehors, avait pris de telles
proportions qu'il dul renoncer à sortir et,
comme a écrit le général Pajol, &lt;&lt; altendre à
la sous-préfecture la fin du drame qui se
déroulait ».
\'ers deux heures et demie, on amena près
de lui le général Margueritte dont il fil panser
sous ses yeux l'horrible blessure. Le patient,
la langue coupée par la balle qui lui traversa
la mâchoire, était obligé de se serl'ir d'un
crayon pour répondre par écrit aux témoignages d'intérêt dont il était f objet.
Pendant ce temps, le c1•rcle de fer se rétrécissait d'heure en heure autour de la place,
circonscrivant de plus en plus l'étroit espace
sur lequel se mouvait encore une résistance
dé,espérée. Bientôt le champ de tir des cinq
cents pièces qui dominaient l'entonnoir se
trouva limité aux abords des remparts et
aux rues de la ville où, malgré la fermeture
des portes, a,·aienl pénétré à l'aide d'échelles '
des milliers de soldats de toutes armes mêlés
, f
aux habitants.
C'est alors seulement que, pour arrêter
l'elînsion de tant de sang aussi noblement
qu 'inutilement répandu, !'Empereur résolut de
provoquer un armistice qui permild'rntrer en
'
pourparlers avec l'ennemi, et qu'il fit appeler
91 . "p /' - r -·
celui de ses officiers cl'ordonnancedont c'était
,__ .,_,. t: - &gt;-- ~
le tour à marcher. Je me rappelle qu'à ce •
d'-~-......,,r;;:/~·"'
moment douloureux, Paul de Cassagnac, qui
:.:,,.:- -.-r!. 4
depuis le matin avait fait le coup de fusil
/').,"~~·~
avec les zouaves de la ligne, se trouvait à côté
de moi dans la cour, et je n'oublierai jamais
d ~ .•~., ~~
quelle émotion poignante nous saisit quand
-i: ~
Arthur dr Lauriston, chargé d'arborer un
drapeau blanc en haut de la citadellr, nous
dit en sanglotant :
- Moi! moi! le petit-fils d'un maréchal
de France!
La mémoire me fait défaut pour préciser
Je moment exact où Napoléon Ill prit l'initiative de cet acle d'humanité sévèrement ju~é F .IC-SIMIU: DL LA I.ETTRE DE .l\'APOLÉO:- 111 ,Il
par ses détracteurs, mais conforme à la nature
ROI Gl'll.l.AUME.
généreuse du soUYerain qui, Yainqueur à
Solferino, offrait spontanément à son rival
l'aincu l'enlrel'ue de Villafranca, destinée it par les fenêtres, les projectiles allaient achewr
mettre un terme aux hécatombes consommées les blessés jusque sur leurs lits.
de part et d'a1tll'e.
Ue toutes les hauteurs autour de la place,
Je croyais me rappeler qu'it l'apparition de l'ouragan de fer, décrivant dans l'air ses
cet emblème, presque aussitôt abattu, paraît- courbes incessantes, le remplissait de vibrail, par ordre du général Faure, chef d'état- tions sinistres. Du rez-de-cbaussét' de la sous-

,,,.

\'I. -

HISTORIA. -

Fasc

4,1,

SEDAN--,

préfecture, nous entendions les ohus briser
les ardoises au-d1•ssus dr. nos t1:tes, nous les
VO}ions. tomber sous nos yeux dans la .cour,
mettre en flammes les toits voisins, éventrer
hommes et chevaux dans les rues, faire sauter
les caissons contenant nos dernières munitions. Quelques heures encore et il ne serait
resté debout que des pans de murs ébréchés
émergeant d'un monceau de cendres étendu
sur un charnier humain!
Pendant cette exécution matérielle et sanglante, les Bavarois s'étaient approchés de la
porte de Torcy, d'où la fusilladedes remparts
les tenait encore à quelque distance. C'est de
ce côté que, vers six heures, nous vimes partir,
envoyé en parlementaire, le commandant
Rouby, en même temps que, d'un commun
accord, l'ordre était donné etéxécuté de cesser
partout Ie.s hostilités de notre côté. A ce moment, prévoyant les rigueurs attachées à la
rrddition imminente de la place &lt;•t des troupes
le capitaine Pierron, officier d'ordonnance de
!'Empereur, quitta notre groupe pour faire
observer au prince de la ~foskowa l'urgence
qu'il y avait de faire brûler les drapeaux et
fut chargé d'en transmettre l'avis au général
Faure.
Dès que le feu, déjà ralenti du côté de
l'ennemi, eut cessé à son tour, dem officiers
bavarois pénétrèrent jusque dans la cour,
presque aussitôt suivis d'un officier supérieur
de l'état-major général prussien, qui les congédia avec autorité. C'était le colonel Bronsart,
d'origine française, et qui, sans la révocation
de l'édit de Nantes, aurait probablement suhi
dans nos rangs lès. rigueurs dont il venait
poser les préliminaires. Quelques instants
après partait, suivi d'un trompette des guides,
le général Reille, porteur de la lettre par laquelle Napoléqn 111 déclarait - cruelle ironie
des mots!- rendre son épée à Guillaume l•·•,
son hon frère.
En signant ce message, dont la teneur était
préméditée depuis sa première tentative pour
arrêter la lutte, !'Empereur espérait obtenir
du destinataire, sinon un de ces élans chevaleresques dont il était lui-même coutumier,
du moins une intervention bienveillante en
faveur d'une courageuse armée qui n'avait
cédé qu'anéantie sous la supériorité du nombre et la muiliplicité des engins meurtriers.
Ilrisé par l'émolion, attendant avec anxiété
le rc:sultat des négociations ouvertes, il ne
parut naturellement pas à ce dernier diner
servi quand même au milieu d'un silence de
mort, et auquel on comprendra que nous
touchâmes à peine, sous le coup de l'oppression qui nous étreignait.
Plus tard, dans la soirée, Galliffet vint
s'informer auprès de nous de l'état du général Margueritte et nous réconforta un peu par
le récit du glorieux fait d'armes accompli
par les régiments dont il a.vait rallié .les débris. Des huit escadrons de sa brigade 1er et :i• chasseurs d'Afrique - il ne restait
pas plus de cent quarante cavaliers montés
ou reYenus à pied. Le colonel Clicquot, du
1er de ces régiments, el le lieutenant-colonel
du :;,, étaient au nombre des morts. Parmi le~

�. - fflST&lt;»(lA

-------------------------------------·

nombreux officiers blessé~', il nous cita Jac- pour y atlendre de nou\'eaux ordres ..\Jais, à
&lt;Jues de Ganay, sous-lieutenant au 5e régi- Ja barrière de l'avancée de Torcy, une grand'- parc attenant au cbàtcau de. Bellevue dan,
lequel Napoléon Ill a.-ait été conduit, après
ment, aujourd'hui général de brigade.
gardc bavaroise nous ferma le passage, et son interrogatoire par le chancelier, jus'Iu'à
Il venait, nous dit-il, de parquer de son nous demeuràmes ainsi près d'une heure
mieux dans les fossés ceux qui restaient en- entre l'avant-poste ennemi, derrière 1cquel ce que le souverain eût décidé dans quelle
core debout, et de pourvoir autant que pos- des hommes de cor\·ée enterraient des morts, province de son royaume il serait transféré.
A peine a,·ions-nous mis pied à terre,
sible à leurs besoins.
et les remparts de la place, du haut desquels qu'arrivèrent, en rniture découverte, les deux
- Quoique j'aie eu souvent la main dure des soldats français exaspérés ou gouailleurs
avec mes hommes, ajouta-t-il, j'ai été touché nous lançaient, les uns des imprécations, les plénipotentiaires allemands, le comte de Bisde l'intérêt qu'ils m'ont témoigné en voianl autres des quolibets, pendant &lt;Jue le corres- marck el le général de Moltke, qui entrèrent
que je n'étais pas tué. Rien ne les l forçait, pondant anglais d'un journal illustré prenait dans l'habitation pour y attendre le retour du
général en chef de l'armée française.
et je leur en sais d'autant plus de gré.
un croquis de notre abominable situation!
Coïncidence fortuite ou raffinement de
Quand il nous quitta, je remarquai qu'il
Le retour du général Waubert, accompagné
portait à son képi de colonel les deux étoiles de l'officier supérieur chargé de nous emme- cruauté, c'élait de la hauteur de Bellevue
du grade qui lui avait été verbalement conréré ner, nous causa donc un soulagement relatif. qu'une batterie prussienne devait donner le sià Raucourt, le lendemain du jour 011 sa L'officier nous compta, inscriYit notre état gnal dela reprise du reu à l'expiration du d,'lai accordé pour la prolongation de l'armistict•.
nomination arait été décidée à Stonne.
numérique sur son carnet, puis nous dit a\·ec
A neuf heures trois quarts, elle vint prenLes combles de l'hôtel oi1 nous avions cou- un sourire ironique :
dre position sous les fenêtres mêmes de la
ché la veille •ianl été troué, à jour par le
- rn instant! Il convient de vous donner pièce où se tenait !'Empereur! Nous ,imes
bombardement, c'est sur la paille, derrière une petite escorte ....
les officiers se servir du 1élémèlre pour menos chevaux, que nous passàmes celte nuit
li fallut encore attendre un quart d'heure surer la distance, les sous-officiers régler la
d'insomnie pendant laquelle s'énuméraient, à l'arrivée d'une demi-douzaine de dragons,
peu de distance de la ville, les dures condi- derrière lesquels nous nous a.chemin:imes en- hausse en conséquence, le capitaine commandant tirer sa montre, et nous nous drmantions dictées par les plénipotentiaires prus- fin vers notre destination.
dions
avec terreur si nous n'allions pas, abrisiens à l'acceptation du général de Wimplen.
.\vant de l'atteindre, nous rencontr:lmes, tés derrière les canons ennemis, as!-ister dt!
- Si vous ne les subissez pas, lui a,,ail ,·enanl au-devant de nous sur la route, un
dit en substance le chef du grand état-major élégant officier des hussards de la garde loin à nnc nouvelle boucherie des ncitres,
allemand, l'armistice expirant à c1uatreheures royale, qui, saluant avec la plus grande poli . . quand arriva à son tour le malheureux général de Wimplen rapportant le protocole de la
du matin, je rouvrirai le feu et brillerai tesse, nous dit:
capitulation
el, en présence de Sf'!-i deux bourSedan,
- Permettez-moi , messieurs, de vou.s reaux, y apposa son nom.
Cependant, au moment de se séparer, avant adresser une question. Je suis le baron de
Les larmes '(ui me montent aux 1eui, en
que rien fl1t conclu, il consentit à proroger Je Gustedt, officier d'ordonnance de Son Altesse
délai jusqu'à dix heures, afin de permettre le prince ro~al de Prusse, commandant en retraçant dans les moindres détails ces épouau général en chef français de réunir tous les chef la Ill• armée. Mon h&lt;au-frère, Il. de ,,a.ntables sournnirs, prouvent assez que, dans
générau, sous ses ordres et de leur eiposer à Bussierre, sert comme engagé volontaire au l'àme comme sur le corps, le temps qui
quel point les posilions inexpugnables ocr.u- ::;e chasseurs d'Afrique, I"un des régiments panse leurs plaies n'en elfatejamais la cic,1trice.
pées par l'ennemi rendraient vaine toute ten- qui se sont si courageusement sacrifiés hier,
tatfre de sortie à l'arme blanche, les muni- et peul~ètre pourriez-vous me renseigner sur
tions élan t entièrement détruites ou épuisées. le sort de mon parent. . ..
Les plénipotentiaires el la batterie s'étant
Informé par le général Castelnau de ce qui
Puis, sans s'interrompre pour attendre la retirés, il ne resta devant la propriété qu'une
venait de se passer dans celle conférence, Na- réponse :
compagnie d'infanterie bavaroise chargée dt•
poléon Ill résolut de profiter du sursis accordé
- Mais avant tout, continua-t-il, laissez- nous garder.
pour se rendre immédiatement auprès du roi moi d'abord vous dire quelle a été l'admiraVers midi, un grand mouremcnt i;e prode Prusse, se constituer son prisonnier el tion de Son Altcsse !loyale en voyant celte
duisit
au dehors ; c'étaient les troupes enviplaider, pendant qu'il en était temps encore, charge, tellemenl belle qu'elle méritait de
la cause de cette malheureuse armée qu'il ne réussir. Je vous ra_pporte ses propres paroles. ronnantes qui prenaient les armes pour rendre
les honneurs sur le passage du lloi et le sacommandait pas, toujours avec l'espoir d'obL'esprit conciliant et la courtoisie toute luer de leurs :iedarnations. Comme tout se
tenir pour elle, de souverain à souverain, un française du prince héritiE-r de Prusse, si fort
adoucisrnment aux clauses rigoureuses atta- appréciés à la Cour pendant son séjour à fait au commandement dans l'armée pru~chées à sa reddilion. On sait combien furent Paris en 1867, ne pouvaient laisser planer sienne, les« Hoch! hocb! » n'étaient répétés
par les diJTérentes uoilés qu'au signal succesvite déçues les dernières illusions qu'il fon- aucun doute sur la réalité de ce propos.
sivement donné par leurs chefs . Je ne prédait sur la générosité de son ancien hôte des
Comme je sal'ais par Galliffet que M. de tends pas dire par là que ces cris nous paruTuileries.
Bussierre était resté au petit dépdl de so1, rent moins en1housiastes pour être plus méSorti de Sedan à six heures et demie du régiment, à Metz, je m'empressai de rassurer
thodiquement proférés.
matin, accompagné de ses aides de camp, il son parent et ennemi, qui me remercia dans
La compagnie de garde se forma aussitôt
fut obligé de s'arrêter à Donchery, dans une les termes les plus chaleureux en nous deen
bataille à l'entrée du parc, el Guillaume I"·
maison de pay~an, la première en entrant mandant si, à son tour, il pou\'ait nous rendre
ne
manqua pas d'en passer l'inspection avant
dans le lillage, où il attendit longtemps, assis un service en quoi que ce fùt.
de
descendre
de chem l devant la porte de son
sur un banc, un émissaire royal qui lut !I. de
Nous lui signalâmes la place où était tombé impérial prisonnier.
Bismarck, duquel, seul, il eut :1 subir l'inter- notre panne camarade d'llendecourt, reconIl était accompagné d'un nombreux ~tatrogatoire, pendant que Guillaume Jer était naissable à son uniforme spécial, a\·ec prière,
major
en tête duquel marchaient le comte de
soigneusement tenu à l'écart à Vendresse.
si son corps était retrouvé, d't:n recommander Uismarck et le général de !foltke, tous deux
la sépulture provisoire au maire de Balan, en
Peu après le départ de !'Empereur, et pen- attendant que la famille pùl venir le récla- en tenue de parade, coiffés du casque. Le
dant que se tenait à Sedan le conseil de mer. li. de Gustedt nous fit ultérieurement premier, droit sur sa selle, dominait l'autre
guerre présidé par le général en chef, le reste savoir que ses recherches étaient demeurées de sa haute taille; le second, légèrement
rnùté par l'àge, était immédiatement suivi
de la suite de Sa Majesté lut prévenu qu'il r;;ans résultat.
d'une
ordonnance, portant, comme un objet
dernit quitter Ja ville à son tour el s'arrèter
A un kilomètre en deçà de Donchery, nous
à un kiJomètre, sur Ja route de Oonchery, quitlàmes la grand'route pour gagner un petit de piété, la casquette de petite tenue de son
maître, recou,·erte de toile blanrhe,

�_

msT0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __.

L'entrevue fut de courte durée et, autant
que je m'en souviens, eut lieu sans témoins,
pendant Que, de l'extérieur, nous considérions à distance et arec une indéfiniss;ablc
tristesse les deux principaux artisans de nos
désa~trcs.

Après leur déparf, nous apprimes que Napoléon III serait transféré à Wilhelmshœhe,
près Cassel, en passant par le Lu1embourg
Leige, sous la conduite du général de Doyen
assisté du prince de L1nar, jeune diplomate
que nous a,·ions tous plus ou moin~ connu b.
Paris et qui, ufficier de la landwchr, était
altaché à l'ewadron &lt;l'escorte du lloi, composé de deux cavaliers de choix pris dans

chacun des régiments de cavalerie de la Confédérntion.
Le soir. ordre fut donné de nous tenir
prêts pour le lendemain, 5 septembre, à onze
heures.
Dans la matinée de ce jour, le général de
Boyen dressa lui-même l'état nominatir des
officiers ou assimilés composant la suite, en
priant Sa Majesté de dé~igner ceux qu'elle
désirait avoir près d'elle dans sa captivité. Cc
furent IBs cinq aides de camp, deux des officiers d'ordonnance, Hepp et Lauriston, Davillicr, nainbeaux, Pié.tri et, naturellement,
Conneau et Corvisart, de qui la com·cntion de
Cenère garantissait d'ailleurs la liberté. Lr~
autres furent autorisés à retourner à Paris,
en prenant l'engagement de ne pas servir
pendant la durée de la guerre, engagement
auquel les bienséances leur commandaient de
souscrire, car opter pour un internement à
part eût semblé un reproche indirect au souverain qui les séparait de Jui. Le prince èe
Lynar fut chargé de veHler à l'exécution de
cette formalité. Lorsqu'il voulut nous mettrr,
Canisy et moi, en d~meure de la remplir,
nous nous y refust,mes en alléguant que nous
n'étions plus titulaires d'aucun grade dans
l'armée, ce qui parut l'étonner fort, surtout
à came de moi qu'il croyait être encore capitaine de cavalerie. li laissa provisoirement
enlrc nm mains le formulaire non signé,
disant qu'il en référerait à son supérieur, et
il n'en fut plus question.
A rheure dile, nous fimes avancer, devant
le pc·rron, la coureuse, coupé de poste à deux
place!-, pcrmetlant de s'y dissimuler entièrement à l'aide des volets relc,és. D~s que le
marchepied s'aLaissa, n:mpereur parut sur
le seuil, livide, grelottant de fièvre , se soutenant à peine, pendant que Davillier el PiéLri,
redoublant de soins, l'aidaient à passer, pardessus sa tunique d'uniforme, un épais caban
noir garni d'un cnprn:hou pournnt ~c rallallre
jusque sur Ies )'eux.
C'est ainsi qu'accompagoé du prince de la

Moskowa, il monta dans cette voiture d'aspect
funéraire, comme une ombre devant laquelle
nous nous découvn'mes ave~ le respect dll à
ln Majesté tombée.
Le lugubre cortPp:e se mit rn roule précéJé
d'un détachement des hussards de la Mort.
Le coupé de l'Emperrur sui\'ait le premier,
devant le grand char à Lancs de poste sur les
banquettes duquel avaient pris place les deux
g-rôliers. cOle à côte avec les aides de camp,
Piétri, Da\'illicr et nous. Le re.:,te de nos
compa~nons d'inîorlune venait ensuite, les
uns a chesal, les autres en ,·oiture; les chevaux de main et les bag:1ges fermaient la
marche.
L'itinéraire, pour gagner la frontière belg&lt;',
comprenait un grand Mtour par DonchNy,
Vrigne-aux-Bois, Saint-)lenges, Fleigneux et
les bois.
Dans Jes ,•illages et hameaux que nous traversâmes, les habitants jetaient des regards
attPrrés, les femmes pleuraient, les enfants
même se taisaient comme s'ils avaient eu
comcience de cette grande infortune qui passait de\'ant eux.
La moitié de la roule que nous étions
appelés 1l parcourir étaît bordée de trOupes
ennemies en cantonnements ou drjt1 en formation de marche pour ponrsuivrc fa campagne. Mais, pas un mot, pas un sarcasme ne
sortirent de leurs rangs pendant )es longs
temps d'arrèt occasionnés pour nous par les
mouvements en cours d'exécution.
En rerunche,:m moment oll nous passâmes
à peu de distance d'un groupe de soldats
franrais prisonniers, quelques-uns montrèrent le poing en criant à la trahison, car il
était écrit que, pendèlnt cette dernière étape
de son calvaire, le malheureux Empereur
viderait la coupe d'amertume jusqu't1 la lie.
Enfin, p:issé l'extrême limite nord-ouest
du champ de bataille que nous; Yenions de
contourner, le chemin devint libre. On put
augmenter l'allure pour gagner La Chapdle,
dernier village fr:rnçais. li s'y trouva quelques
francs-tireurs et fant:issins de la ligne qui,
bles~és ou épuis&lt;:s, ;n,aient pu s'éc·bapper et
se trainer jusque-là. En les aperceva11I,
Napoléon Ill lendit sa bourse à llainbaux, qui
escortait à la portière, afin que les derniers
louis de sa liste civile servissent ù secourir
les derniers soldats qu'il rencontrait au moment de quitter le sol frun~·ai~.
A la frontière, le déta&lt;.:hement de hussards
s'arrêta, -et les voilures con\inuf'rent le trajet : mais, à peine avaient-clics dépassé le
poteau indicateur 1 qu'un r.olonel de chasseurs
belges, dont le régiment étaiL échelonné aux.
environs, accourut au galop en s'écriant, le
sabre a la main :

- Arrètrz ! Vous êtes dnns le Luxrmbourg.
Vous ,·iolez la neutralité du territoire.
- Parrlon, rt&gt;pliqna le ~énf'ral de Royen.
nousn'arnns p:1s rpialîté de !Jclligt'1·anls. c·c:-1.
le comte de JlierrP(Olulr; qui voyage a\'ec sa
suite.
Et,dcsccndant de ,,oiturc, il allira !°officier
ll l'écart pour lui dire quelques mots ctuc
celui•ci écoula arec étonnement, penché sui·
sn selle.
- C'est dillërcnl, reprit-il ensuite. Vous
pouvez conlinu~r ,·otre chemin, mcssieurf.
Et il salua du s:abrr.
A Bouillon, on était n1ienx infurmê, c1 unP
foule sympa1hi11ue nuendail !'Empereur pour
le saluer quand il descendit de voiture de\'anl
l'auberge où elJe a,•n:t ,qipris qu'un logement
(,lait retenu pour lui.
La manifestation devint mèruc peu i1 peu ~i
bruyant~ qne le g-énérJl de Boycn craignit un
inslJnl de mir la foule délivrer son pri~onni r !
La fatigue do celui-ci était rxtrème et,
devant repartir Je lendemain malin pour aller
prendre la mie ferrée à Xeukhùte:rn, il
demanda aussitôt à s'aliler.
Une 1,cure :.iprè:-:., il voulut biC'n me recevoir et je fus introduit dans la modeste
chambre où il venait de se coucher.
Malgré son abatt.emcnl, il se soulc,·a sur
un coude.
- \'ous allez rctourncr à Pari!:.? me
drmanda-t-i\.
- Oui, Sire, pour me mellre aux ordres
de l'impératrice, et si l'EmpC"reur a quelque
message particulier à me confier ....
- Aucun, répondit-il. Yous direz hautement ce que ,ous avrz rn, car je n'ai rien à
dissimuler de ce que fai fait en intervenant
pour rnu\'er la vie à tant de hra\'es soldals
déjà décimés par le leu, el à une population
inoffensive de ,,ingt mille âme~ que je n·(œais
7ms le droit de /aissP1' sacrifie/'.
Puis, il me tendit la main pour me congédier, et je quitlai, pour ne plus le revoir, rel
homme si Lon, si lo1al, si reconnai~!-ant
envers ceux qui l'avaient mème le plus
modestement servi; sor1i de l't!iil pour monter sur le trône; tombé du t11Jne pour 1elourner mourir dans l'exil; longtemps populaire
el Lien faisant an gré de la plupart; mortellement haï et dé(riê par quelques-uns, mais
que personne n'a jamais approrhé, dans sa
bonne ou rn mauvai~e fortune, san~ être
séduit par la noblesse de ses sentiments cl
par sou exquise simplicité.
C'est fort de ses dernières paroles à moi
adressées que je me suis cru, au bout do
vingt-six ans, autorisé à écrire ce que j'ai \'U
et assez de fois raconté à ceux c1ui y prenaient intérêt, pour n'en rien oublier.
11

MARQUIS )'HILIPPE DE

MASSA .

LA CHOUANNERIE

NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804 -1809 -

•

Par G. LENOTRE

PRÉFACE

En 1801,, nous hnbilions l'ile Saint-Louis, muns 1 la disparition de mon père et, compaj'avais une huitaine d'années - et j'ai tissant à notre infortune, mettait une habitation
P"
gardé l'impression très vive de l'émotion voisine de la sienne à la disposition de ma
VICTORIEN SARDOU.
causée dans le quarlier et surtout dans notre mère, qui y trouverait la sécurité et le calme
maison par l'arrestation de Georges Cadoudal. dont elle avait grand besoin après de si
- Je vois ma mère, anxieuse, envoyer notre cruelles émotions. Ma mère hésitant, l'enroJé
Une vieille tour.
fidèle servante aux nouvelles; celle-ci les lui de celle bonne dame fil valoir l'intérêt de
donner à voix basse; mon père se faire de ma santé, l'exercice, le bon air indispensab~es
Un soir d'hi,·er,en 1868 ou 69, mon beau- plus en plus rare au logis, et, enfin, une à mon âge et, finalement, elle consentit! père, "Moisson, avec qui je devisais au coin nuit, me réveiller en sursaut, m'embrasser, Munis de tous les renseignements nécessaires,
du feu, après diner, prit sur ma table un embrasser ma mère à la hâte, - etj'entends le surlendemain matin, ma mère, la servante
livre ouvert à la page où j'avais interrompu encore le bruit sourd de la porte de la rue et moi, nous prenions, à Saint-Germain, la
ma lecture et me dit :
se refermant sur lui! - On ne l'a jamais galiote qui, le soir même, au coucher du
- Ah!. .• vous lisez Mme de la Chanterie? revu!
soleil, nous déposait nu l\oule, près d'Aube- Oui, répondis-je. - Un beau livre!. ..
- ,\rrêté? ...
voye.
Yous le connaissez'?
- Nous l'aurions su! - Non; mais proUn jardinier nous attendait, avec une char- Sûrement! ... J'ai même connu l'hé- bablement tué dans sa ruile ou mort de rette pour nous et nos bagages. Et quelques
roïne ....
fatigue el de besoin; ou encore DO}'é au pas- minutes après, rious entrions dans la cour du
Mme de la Chanterie?
sage de quelque rivière, - comme d'autres château.
- ... De son vrai nom, Mme de Com- lugiliîs dont j'ai su jadis les noms .... li
Mme de Combray nous reçut dans un grand
Lray .... J'ai demeuré trois mois chez elle .... devait nous donner de ses nouvelles, dès qu'il salon ayant vue sur la Seine. Elle avait près
- Rue Chanoinesse?
serait en lieu sûr. - Aprl's un mois d'at- d'elle un de ses fils et deux autres familiers
- Non pas rue Chanoinesse, où elle n'a tente, Je désespoir de ma mère prit le carac- du logis, qui accueillirent ma mère avec les
jamais demeuré, - pas plus qu'elle n'était tère le plus alarmant. Elle était comme folle, égards dus à la veuve d'un serriteur de la
la sainte femme du roman de Balzac· risquait les démarches les plus compromet- bonne cause. On soupa; je tombais de som. a' son château de Tournebut d'Aubevoye,
'
mais
tantes et parlait de Bonaparte tout haut, avec meil, et je n'ai gardé de ce repas que le souprès de Gaillon!
si peu de réserre, qu'à chaque coup de son- venir des éclats de voix de ma mère, exubé- Eb ! bon Dieu! ~foisson, contez.moi cela. nette, nous nous attendions, la servante et rante et passionnée à son ordinaire.
Et, sans se faire prier, Moisson me conta moi, à voir entrer la police!
Le lendemain matin, après le premier
ce qui suit :
Ce fut un vi~itcur tout autre qui se pré- déjeuner, le jardinier reparut avec sa char- Ma mère, une Brécourt, qui avait pour senta un beau matin.
rette, pour nous conduire à l'habitation qui
ancêtre un bâtard de Gaston d'Orléans, était
li était, disait-il, l'homme d'affaires de nous était destinée, par une mont'3e si rude
à ce titre, r0) aliste dans l'âme,
'
que ma mère préféra faire la
et très entichée de sa noblesse.
route à pied, lui-même condui- Les Brécourt, gens d'épée,
sant son cheval par la bride.
n'avaient jamais fait fortune.
Nous étions en plein bois, grimLa Révolution les ruina tout à
pan_t toujours et surpris d'aller
fait. Et, sous la Terreur, ma
1.:hercher si loin et si haut l'ha~
mère épousaMoisso11, mon père,
bitation qu'on nous avait donnfo
graveu·r et peintre, simple ro•
comme voisine du château. turier, mais ro)·aliste ardent et
liais ce fut bien une autre afaffilié à tous ·les complots pour la
faire quand, au débouché du
délhrance de la famille royale :
sentier sur une clairière, le jar- ce qui explique la mésaldinier s'écria :
liance! - Elle espérait, d'ailcc Patience!... Nous y
leurs, que la Royauté, dont le
sommes! J&gt;
rétablissement ne faisait pour
Et nous indiqua notre logis.
elle aucun doute, reconnaitrait
&lt;t Oh! s'écria ma mère ,
les services de mon père en
un donjon ! &gt;&gt;
Dessine sur /talure e11 1843 . (Bibliothèqu e 11alio11ale, CaNtf et des Esfamtes. )
l'anoblis~ant et en faisant ~e\'iC'était une ,·ieille tour ronde,
ue le nom des Brécourt tombé
surmontée d;une plate-forme,
en. quenouille. Aussi se faisait-elle appeler Mme de Combray, darne des plus respectables sans autre ouverture que la porte d'entrée,
Mo1sso~1 de Brécourt; et m'a-t-elle su toujours qui vivait dans son chùteau de Tournebut, à et des meurtrières, en guise de fenètres.
rnam·a1s gré de m, en tenir modestement au AuLevoye, près de Gaillon. - Royalisle ferL'endroit, en lui-même, n'avait rien de
nom de mon père.
vente, elle avait appris, par des amis corn- déplaisant. - C'était un plateau, déboisé

.,..

1

�1f1ST0~1.lt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - sur un large espace, entouré de grands arbres rien moins que de repartir à l'instant pour
lui criant: « Il l a quelqu'un là-haut, dans
et de jeunes taillis, avec une éclaircie sur la Paris. \fais notre !&lt;iervante était si heureuse
Seine, et une belle rne qui s'étendait au loin de n'avoir plus it redouter la police; j'avais la chambre. " Elle n'en croit rien, me
sur la campagne. Le jardinier avait sa cabane pris tant de plaisir, dans le bois, à cueillir gronde .... J'insiste, elle me suit avec la ser\'ante; nous montons! Du pa1ier ma mère
à l'écart et un petit jardin potager à notre des fleurs el à courir après les papillons; ma
crie,
sans franchir le seuil : « Il l a quelusage. En somme, on se serait bien accom~ mère elle-même se trouvait si bien de cc
•1u'un là? Il Silence. - Elle ouvre, pousse la
rnodé de celle solitude, après les tristesst.•s grand calme, de ce grand silence, que la
de l'ile Saint-Louis. si la tour avait eu meil- décision fut remise au lendemain. - Et, le porte vitrée. - Personne! ... Mais un lil de
sangle tout défait 1... Elle y porte la main ... .
leure ~ràce ....
lendemain. on renonça au départ!
Il est chaud! Quelqu'un était donc là .. .
Il fallait, pour y entrer, franchir un petit
Notre \'Îe là, pendant deux mois, ne fut couché... tout habillé sans doute!... 011
fossé sur lequel étaient jetéet-, en guise de troublée par aucun incident. Un était aux
est-il? ... Sur la plate-forme? ... On y monte ....
pont, deux planches reliées par une traverse. plus longs jours de l'année; une fois par
une corde ajustée à l'un des côtés de cc semaine on nous in\'itait à souper au cbt,teau, Elle est vide! ... Il a donc profilé pour s'entablier et glissant sur une poulie, permettait cl nous revenions la nuit par les bois, en fuir du moment où je courais au jardin!. ..
Nous redescendons vivement, et la senante
de le redresser de l'inlérieu,·, contre la porte pleine sécurité. Dans l'après-midi, ma mère
appelle
le jardinier .... li a di,paru .... On
d'entrée, pour en douLler la fermeture.
allait parfois rendre visite à !!me der.ombra) sangle }\)ne, et ma mère descend dare-dare
« - El voila le pont-levis!. .. Il dit ma mère et la trou\·ait toujours occupée à jouer aux
au cbàteau! ... Elle lrou1·e à son éternel lricrailleuse ....
cartes ou au trictrac a"ec des amis de séjour lrac, avec le notaire, !!me de Combray qui,
Tout le rez.de-chaussée consistait en une ou de passage: mais, le plus souvent, a\'ec
dès ]es premiers mots, san5 interrompre sa
seule chambre circulaire, avec table, chaises, un gros homme, son notaire. Aucune eiis•
partie, fronce le sourcil ....
bulfel, etc. En lace de la porte, dans l'embra- tencc n'était plus paisihle, plus bourgeoise
a - Encore des rèveries ! La thambre esl
sure du mur qui a,·ait bi~n partout deux que celle-là. Encore que l'on parlàt politique
abandonnée!. .. Personne n'y couche!
mètres d'épaisseur, une fenêtre grillée éclai- librement, - mais arnc plus de mesure que
- !lais le rideau!
rait si mal cette pièce, qui devait servir à la ma mèr(', - jamais, elle me l'a dit plus
- Eh bien quoi, le rideau? - \'otre enfois de salon, de cuisine et dP salle à manger, tard, un seul mot n'a pu lui Faire soupçonner
Faat, en om rant la porte d'entrée, a établi un
que pour y Yoir clair, en plein jour, il fallait ' qu'elle était dans un nid de conspirateurs.
courant d'air et le rideau a flotté!
laisser la porte ouvel'te. D'un côlé était la Une ou deux fois seulement, Mme de Com- Mais le lit tout chaud?. ..
rheminée; de l'autre, l'escalier de boiS qui bray, louchée par la sincérité et l'ardeur de
- Le jardinier a des chats .... Ils étaient
montait aux étages supérieurs; sous l'esca- son royalisme, parut sur le point de lui Faire
couchés là, et se sont enfuis! - Voilà tout 1
lier, une trappe solidement fermée par une quelque confidence .... Elle s'oublia même
- Pourtant! ...
grosse serrure ....
jusqu'à lui dire : « Oh! si vous n'étiez pas
- Enfin, l'avez-vous trouvé, ce fantôme?
« - C'est la cave, dit le jardinier; mais si exaltée, on vous dirait bien certaines
- Non!
l'lic est condamnée, élanl pleine de décombres. choses!... » !fais, comme regrettant déjà
- Eh bien, alors? ... Il
J'ai un cellier où vous pourrez déposer votre d'en arnir trop dit, elle s'en tint Ht! ...
Et, assez malhonnêtement, elle agite soa
boisson. &gt;&gt;
Une nuit, où ma mère ne dormait pas, son cornet, sans plus s'occuper de ma mère qui,
« - Et pour manger? ... » dit la servante. attention fut attirée par le bruit sourd, au
sur un bonsoir très sec de part et d'autre,
le jardinier expliqua qu'il descendait re.z-de-chaussée, d'une porte que l'on ferme
revient à la tour, admettant si peu l'intervenconstamment au château, avec sa charrette, ou d'une trappe qu'on laisse retomber malation des chats qu'elle détache deux pitons de
et que la cuisinière aurait toute facilité pour droitement. L'inquiétude la tint él'eillée toute
l'une de nos caisses, les fixe à la trappe, y
faire ses empleues à Aubevoye. - Quant à la nuit, prêtant l'oreille, mais en vain. Le
passe un cadenas, le ferme, prend la clef, et
ma mère, Mrnede Combray, pensant bien que matin, nous tramâmes le rez-de.chaussée
nous dit : t1 Nous verrons bien si on entre
cette ascension à travers bois lui ·serait trop dans son état ordinaire. Ma mère toutefois
par là. Il Et pour plus de sûreté, le soir,
pénible, devait envo~er un âne, qui nous n'admettait pas qu'elle eùl rêvé. et, le jour
après le souper, elle s'avise de rele,·er le
servirait de monture, quand nous irions au même, elle conta la chose à !!me de Combray,
fameux pont-levis. Nous voilà tous les trois,
château, l'après-midi, en visite, ou, le soir, qui la prit en plaisanterie ... el renvoya ma
allelés
à la corde, qui glisse mal sur une poupour y souper.
mère au jardinier. Celui-ci se déclara l'auteur lie rouillée ... ! C'est pénible; on s'y reprend
Au premier étage, deux chambres séparées du bruit. Passant devant la tour, il avait cru
à trois fois f - Ça grince!... Enfin, le po11t
par une cloison - uue pour ma mère et moi, l'Oir la porte mal close et l'avait heurtée pour
s'ébranle, se soulère, se redresse!. .. C'est
l'autre pour la servante - ne recevaient du constater si elle était fermée. - L'incident
fait!
jour que par les meurtrières. - C'était n'eut pas de suites.
Et le :soir, ma mère me dit, en bordant
~inistre et glacial.. ..
A quelques jours de là, noul'elle alerte, mon lit:
1• El ça, s'écria ma mère, c'est la pri- celte fois plus sérieuse.
(( - t\ous 11·1 l'Îeillirons pa::;, dans ~a
~on ! )l
J'a"ais aperçu, au sommet de la tour, un Bastille! ,
Le Jardinier fit obserrer qu'on n'était là nid de merles qui. de la plaie-forme, était
En quoi elle disait ,·rai. - Car, après huit
c1ue pour dormir, et, ma mère s'apprêtant à facile ;l prendre. Fidèle à la consigne, je n'y
jours à peine de tranquillité, nous sommes
monter au deuxième étage, il l'arrêta, lui étais jamilÎS monté; mais cette fois la tentaréreillés, au milieu de la nuit, par un terrible
montrant les marches qui y conduisaient, tion était trop forte. Je guettai l'ins.tant où
vacarme au rez-de-chaussée. De notre palier,
disjointes ou absentes. - « Cel étage était ma mère et la servante étaient dans noire
anxieux, nous entendons deux ou trois vob:
abandonné : b plate-forme au dessus était en petit jardin, pour grimper lestement là-haut
peut-être, jurant, pestant, sous la trappe que
très mauvais état, l'escalier impraticable et et m'emparer du nid.
l'on veut soulever, el qui présente une résh•
dangereux jusque-là; Mme de Combray nous
Sur le palier du deuxième étage, curieux tance inattendue : celle du cadenas ... mais si
invitait formellement à ne jamais dépasser le de donner, en passant, un coup d'œil au
palier du premier, de peur de quelque acci- logement inhabilé,je pousse la porte d'entrée peu sérieuse, qu'une forte pesée lait tout
sauter ... et la trappe s'ouvre à grand fracas!
dent. J&gt;
et je ,·ois distinctement, derrière la porte - Ma .mère et la senante se précipitent sur
Après quoi, le jardinier alla chercher nos vitrée de la cloison qui sépare les deux pièce,,
notre commode, la poussent, la trainent deUagages.
un rideau Yert que l'on tire brusquement. ... vant la porte ... tandis que l'ennemi, sorli de
Ma mère alors donna cours à sa mam·aise
Effrayé, je descends l'escalier quatre à
humeur. C'était une dérision de nous loger quatre, au risque de me èonner une entorse, la cave, traverse le rez-de-chaussée, en maudans ce grenier à rats! Elle ne parlait de et je cours au jardin, appelant ma mère et rrréant, omire la porte de sortie, ,·oil le tablier
~elevé, dé!ncbe la corde, pousse I': pont qui
1

1

"·-------------------------------------

Tou~NEBUT - - ,

retombe avt.-c bruit. .. puis les voix s'éloignent amant, le notaire Lefebvre et divers autres.
Les routes, à l'abandon depuis l 792, sont
et se perdant sous bois .... Mais allez donc
- Et le mari?
ravinées
par dP.s ornières si profondes que,
dormir après cela! Nous restons rn, trf's in
- Belâché ! - C'était 110 mouchard!
pour les éviter, les voituriers font de longs
11uiets, attendant le jour, el bien que tout
- Votre mère n'a pas été assignée comme
circuits dans les terres labourées, el les chaises
danger ait disparu ... n'osant nous parler lémoin?
de poste glissent cl s'enlizenl dans des fonqu'à voix basse!
drières
boueuses, d'où on ne les tire qu'en y
Enfin, voici le petit jour! - Nous déplaattelant des bœufs. Dix fois, dans une seule
çons la commode, el ma mère, toujours
tournée d'inspection, Fourcro1 est ,·ictime
vaillante, une chandelle à la main, descend la
d'un accident de ce genre. A chaque pas,
première. La trappe, toute béante, laisse voir
dans la campagne, c'est un hameau déserl,
le trou noir de la cave ... la porte d'entrée est
une maison sans toit, une ferme incendiée.
grande om·erle et le pont rabattu. :\'ous appeune église, un chàteau écroulés. Sous l'œil
lons le jardinier, qui ne répond pas, et sa
indifférent d'une police, qui n'est soucieuse
cabane est vide. Ma mère, cette fois, n'attend
que de politique, et de gendarmes, recrulés
pas l'après-midi, saute sur son ,ineetdescend
au château.
de telle sorte que, dans celui qui l'arrête, le
malfaiteur reconnait souvent un ancien camalime de Combray est à sa loilelle. Elle
attend la visite de ma mère el en connait si
rade, des bandes se sont formées de vagabien le molif que, sans lui laisser le temps
bonds et chenapans de toute prm·enance :
de conter l'affaire, elle s'emporte, comme
déserteurs, réfractaires, fu1ards de la préteutous les gens qui, étant à court de bonnes
due armée révolutionnaire el terroristes sans
raisons, les remplacent par de mauvaises
emploi, « l'écume, dit Français de Nantes,
paroles, et lui crie, dès son entrée :
de la Révolution et de la guerre : lanterneur.s
« - \'ous êtes folle, folle à lier!. .. \'ous
de 91, guillotineurs de 03, s;ibrcurs de J'an Hl.
feriez prendre rHa maison pour un repaire de
assommeurs de l'an IY, fusilleurs de l'an V1J.
bandits et de faux monnayeurs! Je suis assez
Cette
canaille ne vit 11ue de rapines C't de
L.i:: Ptn:11.IEK CO:-iSL:L.
fàchée de \'Ous y avoir fait ,·enir !
meurtres, campe dans les forèts désertrs. les
DessinèJ.'après nalu,·e par lsABEY,gravè f.lrTAROJEu·
El moi d'y être venue!
ruines, les carrières abandonnées, comme
Eh bien alors, décampez!
celle de Gueudreville, quartier-général de la
- lleureusement non 1- On nous ignerait ! bande d'Orgères : souterrain ile cent pieds de
Dès demain!. .. Je ,·enais ,·ous le dire!
D'ailleurs qu'aurait--clll• dit? fiien, - sinon long, sur trente de large, où fonctionne Ulll'
Bon voyage 1 )l
Là-dessus lime de Combray lui tourne le que ces gens qui nous ont tant effrayés étaient société de bandits, màles et femelles, parfaidos et ma mère revient au logis, exaspérée ... sùremenl de la bande; qu'ils al'aient dû tement organisée; - chefs, sous-chefs, gardeforcer la trappe, à la suite d'une expédition magasins, espions, courriers, barbier, chirur.
cl bien résolue à prendre, sans tarder, le banocturne où on les avait pourchassls jusqu'à
teau pour Paris.
gien, couturières, cuisiniers, précepteurs
l'enlrée d'un souterrain qui donnait sans pour les gosses (sic) el curé!
Le lendemain, de grand matin, les paquets
doute accès à la cave. ,,
sont laits; le jardinier est à la porte avec sa
Et ce brigandage est partout!
Après que nous eûmes jasé 11uel11ue temps
charrette, et va et vient, prenant nos bagages,
Dans le Midi, il y a si peu de sûreté, de
tandis que la servante sert la soupe. Afa mère à ce propos, Moisson me souhaita le bonsoir Marseille à Toulon et à Toulouse, qu'il ne faut
et je repris sur ma table le chel-d'œuvre de
en mange une ou deux cuillerées en courant;
pas voyager sans escorte. Dans le Var, les
Balzac, pour en poursuivre la lecturei moi de même, détestant la soupe. La servante
Bouches-du-Rhône, Vaucluse, ... de Digne, de
seule vide son assiette 1... Nous descendons au mais je n'allai pas au delà de quelques lignes. Draguignan, d'Avignon à Aix, il faut payer
Mon imagination nouait ailleur~. li } avait
Roule, où le jardinier nous quille à peine, que
rançon. - Un placard, aux abords des routes,
trop loin de l'idéalisme de Balzac au réalisme
la servante est prise d'affreux vomisseavertit le voiageur que, faute de ,·erser cent
de lloisson, qui réveillait en moi le souvenir
ments! ... Nous avons bien quelques nausées,
francs d'avance, il risque d'être tué. La
lointain des romans et des mélodrames de
ma mère et moi; mais la pauvre fille seule ne
quittance remise au conducteur tient lieu de
Ducray-Duminil, de Guilbert de Pixérécourt :
garde rieu de sa soupe du matin, heureusepasseport. Le l'Ol à main armée est à ce point
Alexis ou la ,llaisonneUe dans les bois; ment pour elle; - car nous rentrons à Paris,
passé dans les mœurs, que certains l'illages
l'ictor ou /'Enfant de la forêt! - et au Ires
convaincus que le jardinier, étant seul un
des Basses-Alpes servent publiquement de réœuvres de même date et de même style, si
instant, a jeté quelque poison dans la sousidence à ceux qui n'ont pas d'autre métier.
décriées
de nos jours! - Et je songeais que
pière ou dans nos assiettes.
Sur les rives du l\hône, on avertit charitablece qui fait aujourd'hui leur discrédit a lait
« - Et pas d'autres suites?
ment le rnyageur de ne pas descendre dans
jadis leur vogue; que, souf une forme ridi- Pas d'autres!. ..
telle auberge écartée, sous peine de n'en pas
cule, elles ont bien un fond de vérité; que
sortir. A la frontière d'Italie, ce sont les b111·- Et après, pins de nouvelles de Tources histoires de brigands dans le milieu tranebut'/
bets; dans le Nord, les garroteurs; dans
ditionnel : forèls, ca\'ernes, souterrains, etc.,
- Aucune, jusr1u'cn 1808, où nous apl'Ardèche, la bande noi1'e; dans le Centre, les
charmaient par leur vraisemblance Je lecteur
primes successivement que le courrier de la
chiffon11ie1·s; dans l'Artois, la Picardie la
de ce temps-là, pour qui l'auaque d'une dilireeelle avait été attaqué et dépouillé du côté
Somme, la Seine-Inférieure, le paysChartr~in,
gence par des malandrins à la figure noircie
de Falaise par une bande de gens armés que
!'Orléanais, la Loire-Inférieure, l'Orne, la
~!nit chose aussi naturelle que l'est pour nous
commandait la fille de lime de Combray, Sarthe, la Mayenne, l'Ille-et-Vilaine, etc., et
un accident de chemin de fer; enfin, qu'il
Aime Acquet de Férolles, déguisée en husl'Ile-de-France, jusqu'aux portes de Paris,
voyait dans ce qui nous semble pure extravasard! - puis, que l'on avait arrêté, outre
mais surtout dans le Calvados, le Finistère et
gance la peinture à peine exagérée des mœurs
Aime Acquet, son amant, un \'Ïveur nommé
la Manche, où le royalisme leur sert de dradont il était journellement le témoin el
Le Chevalier; son mari, sa mère, son notaire,
peau, les chauffeu,·s et les bandes des Gl'ands
des dévastations qu'il a,•ail partout sous les
ses serviteurs et ceux de Mme de Combray à yeux!
Gars et des Coupe el Tranche, qui, sous préTournebut : intendant, jardinier, etc., el,
texte de chouannerie, donnent l'assaut aux
C'est dans les rapports publiés par!!. Félix
enfin, que !!me de Combray avait été co,:ferme::;, aux habitations isolées et inspirent
Rocquain qu'il faut ,·oir l'élnl de la France
damnée à la réclusion et à l'exposition putant d'effroi que, si l'un d'eux est arrêté, on
sous le Directoire et les premières années du
blique, - Mme Acquet à mort, ainsi que son Consulat.
ne trouve plus ni témoins pour le reconnai'lre,
ni jury pour le condamner! - La politique
6

�- - - 1f1ST0-1{1A
évidemment n'a rien à voir à ces exploits.
C'est la guerre aux particuliers! Et les
Chouans ont la prétention de ne la faire qu'au
gouvernement. ... Tant qu'ils se Lornent à
livrer bataille, par 1,andes de cinq à six cents,
aux gendarmes el aux gardes nationaux, à
envahir les localités sans défense, pour)'° couper les arbres de la liherté, brùler les paperasses municipales,piller les caisses des receveurs,
des perccptcufs, - l'argent de l'l~tat devant
faire retour à son propriétaire légitime, qui

TOUR,Nr.BUT - -..

élanl brouillée avec tous. Je- souhaitais vivement d'en savoir plus; mais, pour cela, il
fallait consulter les pièces du procès, au
greffé du palais de justice de Rouen. Je n'en
lrouvai jamais le loisir. Je dis quelques moL'i
de l'alfairc à M. Guslare Bord, à Frédéric
Masson, à M. de la Sicotière, etje n'y songeais
plus, même après l'intéressante étude' publiée
par M. Ernest Daudet dans le Temps, quand,
au cours d'une promenade en compagnie de
Lenotre, dans le peu qui a surréi.:u du vieux
est le Roi, -on peut encore les di~tinguer des Paris de la Cité, la maison de la rue ChanoimaJraiteurs de profession. Mais, quand ils nesse, où Balzac loge Mme de la Chanterie,
arrètent les diligences, rançonnent les vo~a- me rappela Moisson, dont je contai l'aventure
geurs, fusillent les curés jureurs et les acqué- à Lenolre, qui mettait alors la dernière main
reurs des biens nationaux, la distinction à sa Com~piration de la Houërie. li n'en
devient trop subtile! Elle n'a plus de raison fallait pas plus pour lui suggérer l'idée d'étud'être en l'an VIII et en l'an IX, où des me- dier J'alfaire de JSOi dans les pièces du prosures vigoureuses a~aot à peu près purgé la cès que personne n'avait consultées avanl lui.
province des chauffeurs et autres bandits qui A quelque Lemps de là, il m'apprenait que la
l'exploitent, le pluS- grand nombre de ceux tour de Tournebut était encore debout; qu'il
qui ont échappé à la rusillade et à la guillo- ne tenait qu'à nous de la visiler, le gendre de
tine s'enrôle dans ce qui subsiste de l'armée la propriétaire actuelle du château d'Auberoyale, dernier refuge du brigandage!
rnye, H. Constantin, s'offrant obligeamment
Dans un tel milieu 1 l'aventure de &amp;foisson i1 nous senir de guide : et, par une belle
n'a rien d'extraordinaire. On ne peut guère matinée d'automne, le chemin de fer nous
lui reprocher que d'être trop simple. C'est la cléposa à la station qui dessert le pelit yiJlage
moindre scène d'un gros mélodrame, ol.l sa &lt;l'Aubevo~·e, dont le nom a retenti deux fois
mère el lui ont joué le rOle de comparses. en justice, pour le procès de Mme de ComMais, si mince que soit l'épisodr, il avait pour bray et pour celui de Mme de Jeufosse.
moi l'attrait de l'inconnu. De Tournebut, de
Celui qui n'a pas le goùt de ces sortes
ses hôtes, je ne sa,·ais rien! - Qu'était, en d'excursions et d'em1uètcs ne saurait s'en
réalité, celle Mme de Combray sanctifiée par figurer le charmr. Que ce soit un petit proBalzac? - Une fanatique, on une intrigante? blème historir1ue à résoudre, un fait ignoré
- Et sa fille, Mme Ac11uet? - Une héroïne ou mal connu à élucider, cette course au
ou une détraquée? - Et l'amant1 - Un document, a,·cc les déceptions de la recherche
vaillant ou un avenlurier1 - Et le mari? ... et les joyeuses· surprises de la décomerte,
Et le notaire'! ... Et les familiers du logis1 t'Sl bien la chasse la plus amusante, en
~ Mme Acquet surtout piquait ma curiosité.
compagnie surtout d'un fureteur tel que LeCnc fille de bonne maison. déguisée en bus- notre, doué d'un flair admirable qui le mcl

f ,E

CHATEA t; DEi Tt:!LERIES 1 IJ.\~S LES

sard, pour arrêter le courrier, comme Chopparl l ... Ce n'est pas banal! ... Au moins
était-ellejeune et jolie? - !19isson n'en samit
rien l Il ne l'avait jamais vue, pas plus que
son amant et son mari, Mme de Combray

Ou château primitif, qui avait élé construit
par le maréchal de Marillac, et que Mme de
Combray a\'aÎt considérablement agrandi, rien
malheureusement ne subsiste plus que les
communs; une terrasse d'où l'on a vue sur
la Seine; la cour d'honneur convertie en pelouse; une vieille allée de tilleuls et l'ancienne clOlure. Une construction nouvelle a
remplacé l'ancienne, il y a une cinquantaine
d'années. Le petit château, dit de Gros-ll,•snil, voisin du grand, a été remanié récemment.
Toutefois l'ensemble est Lei qu'en IXOt. A
la vue'de ces grands bois qui serrent de près
le mur d'enceinte, on comprend que celte
demeure se prêtait admirablement aux allées
et venues mystérieuses, aux conciliabules secrets, au rùle que lui destinait Mme de.Combray, préparant la plus belle chambre pour
l'arrivée prochaine du roi ou du comte d'Artois, et, dans le grand et Je petit chàteau,
ménageant des cachettes, dont une seule pouvait contenir une quarantaine èe gens
armés.
La tour - elle - est toujours là, loin du
cbàteau, au sommet d'une côte boisét!, assrz
raide, et au centre d'une clairière, qui domine
de très haut le cours de ]a rivière.
C'csl une construction massive, trapue, de
mine farouche, telle que la décrivait Moisson,
avec des murs épais et de rares fenêtres si
étroites qu'elles ont plutùt l'air de simples
meurtrières.
Elle parait bien avoir été primilivemcnl
l'un de ces postes de garde et de surveillance
construits, sur les hauteurs, de Mantes à
Paris, tels que la grosse tour de )a· Montjoi-e,
dont Je fossé est bien reconnaissable dans la
forèl de Marly; ou celles de Montaigu et
d'l-lennemont, dont les ruines étaient encore
visibles au dernier siècle. Quelques-unes de
ces tours furent converties en moulins ou en
pigeonniers. La nôtre, dont le dernier étage
et le toit en poivrière ont été démolis et remplacés par une plaie-forme, à une date indéterminée, fut flanquée d'un moulin de bois,
incendié avant la Hévolulion; car il ne figure
pas sur la carte de Cassini qui signale, avt.:c
soin, tous ceux de la contrée. liais rnn souvenir a survécu. La tour et ses abords sont
encore désignés sous le nom de C! Moulin
brûlé».
JI n'y a plus trace de J'excavalion qui précédait la porte d'entrée en 1804, et qui dcYait être le dernier vestige d'un ancien fossé.
Le seuil franchi, voici la pièce circulaire; au
fond, faisant face à la porte, la renèlre dont
on a retiré les barreaux; à gauche, une cheminée moderne qui remplace l'ancienne; 11
droite, l'escalier en bon état. Sous l'escalier,
la trappe a disparu, la cave étant abandonnée
comme inutile. Elle ne pouvait prendre jour
PREMIËRES A'\\(ES DU XI.X• SIÉCLE.
que sur le fossé; en le comblant, on l'a areuglée. Au premier, comme au deuxième étage,
toujc1urs sur la bonne piste. Il y arnit ici, de où l'on a supprimé Jes cloisons, leur trace est
plus, l'attrait particulier de cette ,,ieille to11r encore très apparente, a,·ec quelques fragoubliée, à Jaqnelle nous étions Seuls à nous . ments de papiers de tenture. Le peu de jour
intéresser, et du récit de Moisson à con- qui filtre par les fenêtres justifie l'exclamation
trôler!
de Mme Moisson: « C'est une prison! » La

,

plate-l'orme, d'où la vue est fort belle, a été
remise à neuf, comme l'escalier. Mais, du
rez-de-chaussée au faite, tout concorde avec
la description de lloisson.
Il ne nous reste plus qu'à sarnir comment
du dehors on pouvait pénétrer dans la
cave.
.'\ous aYons deux bons guides : notre aimable bote, li. Constantin, et )). l'abbé llrouin,
curé d'Auhevoye, très au fait des tradilions
locales. Ils nous indiquent la G,·ot/e de rllel'·
mite.'
0 Ducray-Duminil !. .. Encore loi!
C'est. au llanc du coteau qui descend vers
la Seine, une ancienne carrière, en contre-bas
de la tour et sans communication apparente
avec elle, mais située de 1elle sorte que, pour
les relier, il sul'nsait d'un couloir de quelques mètres, rampant sous terre. La grotte
étant aujourd'hui comLléc en grande parlie,
l'entrée de ce boyau a disparu sous le remblai.
En la regardant - lrès innocente en apparence - sous sa chevelure de broussailles et
de ronces, je croyais voir quelque Chouan, à
la clarté des étoiles, l'œil et l'oreille au guet,
se jeter là, brusquement, comme un lièvre
au gite, pour aller dormir loul habillé sur
le grabat du deuxième étage. - l~videmmP.nt
celle tour, machinée, comme toute l'habitation de Mme de Combray, était l'un des refuges que les Chouans s'étaient ménagés, des
côtes de Xormandie jusqu'à Paris, et dont ils
avaient seuls le ~ecret
Mais pourqboi y loger Mme Moisson, sans
la mellre dans la confidence? - Si Mme de
Combray voulait détourner tout rnupçon, par
la présence de deux femmes et d'un enfant,
c'était bien le cas de le leur dire.... Et, si
elle jugeait Mme Moisson trop exaltée pour
un tel aveu, il ne fallait pas l'exposer à des
surprises nocturnes, qui ne pouvaient que
l'exalter encore plus! ... Pbélippeaux, dans le
procès de Georges, interrogé sur le père de
Moisson, qui a disparu, répond qu'il habitait
rue et ile Saint-Louis, près du n0uveau pont ;
qu'il était graveur et dirigeait une manufacture de boutons; et que Mme Moisson avait
rn1e femme de chambre nommée R. PetilJean, mariée à un garde municipal. Est-ce la
crainte de quelque indiscrétion de celle femme
écrivant à son mari qui motivait le silence de
lime de Combray? - Alors et toujours,
pourquoi la tour?
Quoi qu'il en soit, la précision des souvenirs de Moisson nous était démontrée. Seulement la trappe n'avait pas été forcée, comme
il le cropit, au retour d'une expédition nocturne, par des Chouans en déroule. Nous
étions déjà fixés sur ce point par les premiers
documents que Lenotre avait réunis en vue
du présent ouvrage. Dans l'été de 1804, il
n'y eut aucune expédition de ce genre, aux
environs de Tournebut. On n'aurait eu garde
d'attirer l'attention sur le chù.teau, où se cachait alors celui que les Chouans de Normandie appelaient le Grand Alexandre el jugeaient
seul capable de succéder à Georges : le vicomte Robert d'Acb,\ qui, traqué dans Paris,

comme tous les roplistes dénoncés par Qurrclle, avaiL su dépister les recherches, sortir
à la réouverture des portes, sous l'un de ses
déguisements habituels, colporteur, charretier, gagne-pelit, etc., gagner la Normandie
par la rive gauche de Ja Seine, et se réfugier
cbez sa vieille amie, il Tournebut, ol1 il pul
sPjourner quatorze mois durant, sous le nom
de Dcslorières, sans que jamais la police y ail
soupçonné sa présence.
Il était sl'irement, ainsi que Bonnœil, fils
ainé de Mme de Combray, l'un des trois convives, aYec qui Moisson a soupé le soir de
son arrivée. Celui qui jouait toujours aux
cartes, au trictrac, avec Mme de Combra}, et
qu'elle donnait pour son notaire, pourrait
bien être d'Acbé lui-mème. Quant aux hôtes
furtifs de la tour, étant donné le séjour de
d'Aché à Tournebut, il y a !orle apparence
qu'ils étaient là de passage, pour conférer
avec lui, sous bois, sans mème paraitre au
cbàteau. prendre ses ordres cl repartir m)"stérieusement, comme ils étaient venus.
Car, dans sa retraite, d'Acbé conspirait
toujours et s'efforçait à renouer, avec le ministère anglais, les fils du complot qui venait
d'échouer misérablement, Moreau s'étant dérobé à la dernière heure. Le parti royaliste
était moins intimidé qu 'exaspéré par la mort
du duc d"Enghien, de Georges et de Pichegru, et ne se tenait pas pour battu, même
par la proclamation de l'Empire, qui, d'aillcur.s, en province - surtout dans les campagnes, - n'avait pas excité l'enthousiasme
que signalent les rapports officiels.
En réalité, il lut accepté par la majorité
de la population comme un gouvernement
d'expédient, qui rassurait prorisoirement
les intérèls menacés, mais dont la durée
n'était rien moins que certaine! - li était
trop évident que l'Empire, c'était Napoléon,
comme le Consulat avait été Bonaparte, et
que tout reposait sur la tête d'un seul homme.
Que la machine infernale l'eùt supprimé, la
royauté avait beau jeu. Sa vie n'élait pas
seule en cause; sa fortune elle-même était
bien chanceuse. Fondé sur la victoire, l'Empire · était condamné à toujours vaincre. La
guerre pouvait défaire ce qu'a,•ait fait la
guerre. Et celle inquiétude est manifesle
dans les correspondances et les mémoires
contemporains. lis étaient plus nombreux
qu'on ne pense, les courtisans du nouveau
règne, aussi sceptiques sur sa durée que
Madame Mère, économisant ses revenus et
disant à ses filles railleuses : &lt;! Yous serez
peut-être bien heureuses de les retrouver un
jour! » En vue de la catastrophe possible,
ceux-là. se ménageaient une retraite vers les
Bourbons el, par des phrases vagues, des
sourires d'enlente, entretenaient les royalisles
dans l'espoir d'un concours sur lequel on 11e
de,,ait compter qu'au lendemain du succès,
mais que les rO)'alistes considéraient comme
positif et immédiat. - Quant au désastre
qui devait le provoquer, ils l'espéraient et le
promellaient à bref délai aux Chouans impatients, - avec débarquement d'une armée
anglo-russe, ... soulèvement de l'Ouest, ... en-

trée de Louis XVIII dans sa bonne ville de
Paris et renvoi du Corse à son ile!. . Prédictions, en somme, qui n'étaient pas si folles!
-A quelques détails près, dix ans plus tard,
c'était chose faite! ... Et, en politique, qu'estce que dix ans? Froué, Georges, Pichegru,
d'Aché n'auraient eu qu'à se croiser les
bras .... lis auraient ,u l'Empire crouler sous
son propre poids.
Ces réflexions, nous les faisions, de retour
au cbàteau, en regardant, de la terrasse, au
soleil couchant, le cours paisible de la Seine,
et cc joli paysage d'automne que Mine de
Combray et d'Aché, à la même heure, à la
même place, avaient dù contempler laut de
fois, ne prévo~·ant guère le triste sort que
leur réservait l'avenir.
Les inl'ortunes de la malheureuse femme;
la d,:plorable affaire du Quesnai, où le courrier de la recette fut allaqué et dépouillé par
les gens de Mme Acquet, au profit de la caisse
rople el surtout de celle de Le Chevalier;
l'assassinat de d'Achl:, vendu à la police impériale par la Vaubadon, sa maîtresse, et le
louche et làche Doulcet de Ponlécoulnul, qui
ne s'en v.ante pas dans ses ,lfémoires, ont
servi de prétexte à de nombreux récits, romans, nouvelles, etc., où la fantaisie joue
un trop grand rôle, et dont les auteurs, mal
informés, Hippolyte Bonnelicr, comtesse de
)lirabeau, Chennevières, etc., etc., ont usé
largement des libertês acquises aux œuvres
d'imagination. - On ne peut leur adresser
qu'un reproche : - c'est de n'avoir pas le
génie de Balzac.
)lais il est permis de critiquer plus sévèrement les écrits, à prétentions historiques,
sur ~lme de Combray, sa famille, ses résidences et ce cbàteau de Touruebut que
M. Homberg, nous présente flanqué de quatre
tours féodales, et que MM. Le Prévost et
Bourdon nous donnent comme démoli rn
180i !
Mme d'Abrantès, avec sa véracité ordinaire, décrit le mobilier luxueux, et les
grosses lampes des &lt;( labyrinthes de Tournebut, dont il fallait pour ainsi dire la carte,
afin de ne pas s'y égarer &gt;L Elle nous montre
Le Chevalier, crucifix en main, haranguant les
assaillanls du bois du Quesnai, encore qu'il
fùt à Paris ce jour-là, pour se créer un
alibi, ... et ajoute sérieusem~ut : « Je _connais une personne qui était dans la diligenee
et qui, seule, a survécu, les sept autres
voyageurs a~ant été massacrés et leurs cadavres abandonnés sur la route ! »
Or il n'y a eu ni diligence, ni voyageurs,
et personne n'a été tué!. ..
!'lus étranges sont les erreurs de M. de la
Sicotière! - Au moment où il préparait son
grand travail sur Frotti et les Jnsur1'eclio11s
normandes, a~ant su par )1. Gustave fiord
que j'a\·ais quelques renseignements particuliers sur Mme de Combray, il m'écrivit pour
en prendre connaissance. Je lui adressai un
résumé du récit de .lloisson, en l'invitant à
en ,·érifier l'exactitude! - Et c'est là qu'il
se fourvoia de la bonne façon.
Mme de Combray, outre son habitation à

�TOUR,NEBUT - - ,

111S TO']t 1.Jl
Houen, avait deux résidences: l'une, à Aubevoye, où elle séjournait depuis longtemps;
l'autre à trente lieues de là, à Donnay, dans
le département de l'Orne, où elle ne paraissait plus, depuis que son gendre y était installé.
Deux tours portent le même nom de Tour.
nebut, l'une, à Aubevoie, c'est la nôtre;
l'autre, à quelque distance de Donna~ ,
celle-ci n'appartenant pas à Mme de Combray.
Persuadé, sur le seul dire de !Ill. Le Prévost et Bourdon, qu'en 1804, le chàleau d'Aubevoye et sa tour n'existaieut plus et que
Mme de Combray habitait Donnay à cette
date, ... M. de la Sicolière prit naturellement
un Tournebut pour l'autre, ne comprit pas
un traitre mot du récit de Moisson, le traita
de chimère et, dans son livre, me donna acte
de mes renseignements, par cette petite note
dédaigneuse:
&lt;! Une confusion s'est faite, dans beaucoup
d'esprits, entre les deux Tournebut, si diflërents pourtant et si distants l'un de l'autre,
et a donné naissance aux légendes les plus
romanesques et les plus étranges : retraites
inaccessibles, mé1v1gées à des proscrits ou à
des bandits dans les combles de la vieille ·
tour, apparitions nocturnes, victimes innocentes payant de leur vie le malheur
d'avoir surpris les secrets de ces terribles
hôtes . ... »
li esl plaisant de voir M. de la Sicolière
signaler la confusion qu'il est seul à commettre. Mais il y a mieux! - Voici un écrivain qui nous offre en deux gros volumes
l'histoire de la chouannerie normande. Il
n'est que.stion, dans son line, que de déguisements, faux noms, faux papiers, guetsapens, enlèvements, attaques de diligences,
souterrains, prisons, évasions, enfants espions
et femmes capitaines! ... Il constate lui-même
que l'affaire du bois du Quesnai est(&lt; tragique,
éh'ange et mystérieuse! ... )&gt; Et tout aussitôt
il conteste, comme éfrange et romanesque,
la plus simple de toutes ces aventures : celle de Moisson! - Il raille ses cacbelles
dans les combles de la ·vieille tour. Et c'est
précisément dans les combles du château
que la police découvrit le fameux refuge, où
une quarantaine d'hommes pouvaient tenir à
l'aise. li déclare légendafres les retraites
ménagées aux proscrits et aux bandits, et
cela au moment même où il vient de consacrer deux pages à l'énumération de tous les
trous, puits, caveaux, toutes les tanières,
grottes, cavernes, etc., où ces mêmes bandits et pràscrits avaient des retraites assurées!
En sorte que M. de la Sicolière a l'air de
se moquer de lui-même!
Je me reprocherais de ne pas citer, à titre
de curiosité, la biographie de lime et Mlle de
Combray, réunies en une seule et même personne dans le Dictionnaire historique (! ! !)
de Larousse. - C'est un morceau unique en
son genre. Noms, lieux et faits, tout est faux!
Et le comble, c'est qu'à l'appui de ces
rêveries on nous cite les fragments de pré-

tendus mémoires que Félicie (!) de Combray
aurait écrits sous la Hestauration ... , ouCIIAPlTRE PllEMIEn
bliant qu'elle avait été guillotinée sous l'Empire!
Jean-Pierre Querelle.
Avec M. Ernest Daudet, nous rentrons
dans l'histoire. Personne, avant lui, n'a,·ait
IJans la nuit du 25 janvier 1804, le Preétudié sérieusement le crime du Quesnai. mier Consul s'étant levé pour travailler jusIl en a donné dans le journal le Temps, il y qu'au petit jour 1 , ainsi qu'il le faisait fréy a quelques années, un récit fort exact, au- quemment, parcourut les derniers rapports
quel on ne saurait reprocher d'ètre simple- de police déposés sur son bureau.
ment ce quïl voulait être: un résumé fiJèle
Il n'y était question que de sa mort : on
~t rapide. M. Daudet n'a eu, d'ailleurs, à sa l'annonçait déjà, comme chose certaine, à
disposition, qne les dossiers 8170, 8171, Landre.::, en Allemagne, en Hollande; (&lt; assas•
8172 de la série F1 des Archives nationales, siner Bonaparte u était une sorte de sport
et les rapports adressés à Réal par Sarnye- auquel on s·exerçait de tous côtés en Europe
Rollin et Licquet. ce policier si ingénieux et dont les Anglais surtout se montraient ferque le Corentin de Balzac, auprès de lui, a vents; c'esl de chez eux que parlaient, larl'air d'un écolier! - Par suite, le drame de gement munis d'argent et bien équipés, les
famille échappe i, M. Daudet, qui, du reste, amateurs désireux de gagner l'enjeu, anciens
n'avait pas à s'en préoccuper. On ne saurait chouans impénitents pour la plupart, royatirer un meilleur parti qu'il n'a fait des do- listes fanatiques considérant comme un acte
cumenls à sa portée.
pieux le crime qui de,,ait débarrasser la
Lenolre a poussé plus loin ses recherches. France de l'usurpateur.
Il ne s'est pas borné à étudier, pièce par
Ce qui, dans ces rapports de police, peu
pièce, le volumineux dossier du procès dignes de foi à l'ordinaire, était de nature à
de 1808, qui remplit tout une armoire; de causer quelque souci, c'est que tous s'accorcomposer, d'opposer les témoignages l'un à daient sur un point : Gemges Cadoudal avait
l'autre; de contrôler les rapports, les en- disparu. Depuis que cet homme, formidable de
quêtes; de démêler les noms réels sous les courage et de ténacité, avait déclaré au Prefaux, les vérités sous les mensonges; en un mier Consul une guerre sans merci, les agenrs·
mot, d'instruire l'affaire à nouveau : travail de la police ne l'avaient jamais perdu de vue;
formidable, dont il ne donne ici que la subs- on savait qu'il séjournait en Angleterre el on
tance. Servi par ce merveilleux instinct et l'y faisait espionner; mais, s'il était vrai
cette obstination de chercheur, qui triomph,mt qu'il eût échappé à cette surveillance, le dande tous les obstacles; il a su obtenir commu- ger était imminent et le &lt;&lt; tremblement dG
nication de papiers de famille, dont qual- terre' Il prédit était proche.
ques-uns dormaient dans de vieilles malles,
Bonaparte, plus irrité qu'inquiet de ces
reléguées au fond d'un grenier, et, dans ces racontars menaçants, voulut en avoir le cœur
paperasses, découvrir de précieux documents, net. Il redoutait Fouché dont il suspectait,
qui éclairent les dessous de cette affaire du non sans raisons, le dévouement et qui, d'ailQuesnai, où la folle passion d'une pauvre leurs, à cette époque, n'avait pas- officiellefemme joue le plus grand rôle.
ment du moins - la direction de la police,
Et que l'on ne s'attende pas à lire ici un et il avait « attaché à ses flancs )&gt; un espion
roman. - Ceci est une étude historique, dangereux, le belge Réal. C'était à celui-ci
dans toute la rigueur du terme. Lenotre que, pour certaines besognes, Bonaparte prén'avance pas un fait dont il ne puisse fournir férait s'adresser. Réal était le policier type :
la preuve. li ne hasarde pas une hypothèse, ami de Danton, il a,,ait organisé jadis les
sans la donner comme telle, et dans le grandes manifestations populaires destinées
moindre détail il s'interdit toute fantaisie. à intimider la Convention; il avait pénétré
S'il décrit une toilette de Mme Acquet, c'est les terribles dr.ssous du Tribun:.Jl révolutionqu'elle est signalée dans quelque interroga- naire et du Comité de Sùreté générale; il
toire. Je l'ai vu scrupuleux, sur ce point, connaissait et savait utiliser les débris des
jusqu'à supprimer tout le pittoresque qui anciens comités de sections : septembriseurs
pouyait être mis sur le com(lte de son ima- sans occupations, laquais, parfumeurs, dengination. II n'est pas de cause célèbre, où la tistes, maitres de danse sans clientèle, tous
Justice, dans l'exposé des faits, se soit piquée les rebuts de la révolution, toutes les filles
de plus d'exactitude. - Bref, on retrouvera du Palais-llopl, telle était l'armée qu'il
ici toutes les qualités qui ont fait le succès commandait, ayant pour lieutenants Desmade sa Conspiration de la Rouërie : début rets, curé défroqué, et Veyrat, ancien forçat
chevaleresque de cetle chouannerie qu'il nous genevois, marqué et fouetté par le bourreau ;;.
montre, sur son déclin, réduite à arrêter les
1. Recherc!tes ltislüriques sur le procès ,et la
diligences!
ccndamnation du duc d'Enghien, par A. Noug-aPour moi, si je me suis trop attardé à rède de Fa1·et.
2: Une Iêttre de Vienne, rclati1·e à des affaires de
cette vieille tour, c'est fJ_u'elle lui a conseil!~ finances
el saisie par 1a police portail : « - lei,
celte œuvre : - et l'on doit bien quelquiJ comme chez vous, l'hiver a été très doux; mais ou
poui· la fin de février : des personnes bien
reconnaissauce à ces muets témoins du passé, craint
instruites pensent que 1·ous aurez un tremblement de
dont ils nous gardent le souvenir.
terre; si donc vous avez des opérations ù fai:-e, tenez
\"JCTORIEN

""' t38""'

SARDOL".

cet a,.is pour certain; je ne puis m'expliquer da\'antage. » Recherches hislol'iques, Pte.
J. Archi,·cs nationales. P 1H7 I.

Réal el ces deux subalternes seront les protagonistes occultes du drame que nous allons
raconter.
Cette nuit-là, Bonaparte manda Réal en
toute hâte. Procédant, comme à l'ordinaire,
par brèves questions, il s'informa du nombre
de royalistes renfermés ?1 la tour du Temple:
ou à Bicètre, de leurs noms, des soupçons

deux premiers noms désignés à son attention
furent ceux de Picot et de Lebourgeois. Picot
était ua ancien officier de Frotté et avait
commandé en chef, pendant les guerres de
la Chouannerie, la division du pays d'Auœc;
il y avait mérité le surnom d'Egorge-13/eus;
il était chevalier de Saint-Louis. Lebourgeoi!-,
cafetier à Rouen, accusé, vers 1800, d'arnir

DEB.ŒQUE)1Ei\T IJU 16 JANVIER lt3o-t .\ LA FALAISE üE

.BI\ Il.LE.

-

De~sin de Juu:s

autre chouan, Piogé, dit Sans-Pitié ou Tapeà-Mort t, et Desol de Grisolles, ancien comprignon de Georges, &lt;! ro1aliste très dang~reux i 1). Enfin, pour montrer du zè!e, 11
ojouta à ~a liste un cinquième nom, celui de
Querelle, ex-chirurgien de marine, arrèté depuis quatre mois:; sous un vague sonpçon
d'espionnage, mais que le dossier signalaiL

Dl:: POLJG:-;AC, 1111

,tes co11j11re:.. (illusr:e Carn:rnJ!et.)

qui avaient motivé leur arrestation. Vile
satisfait sur tous ces points, il ordonna que,
avant le jour, on choisit quatre des détenus
parmi ceux qui paraitraient les plus compromis et qu'on les 1ivrât à une commission
militaire : s'ils ne faisaient des révélations,
ils seraient fusillés dans les vingt-quatre
heures.
Desmarets, réveillé à cinq heures du matin, fut chargé de dresser la liste, et les

pris part à l'attaque d·une diligence el renvoyé absous, avait, comme Picot son ami,
émigré en Angleterre; tous deux, dénoncés
par un agent provocateur comme ayant laisté
enlend1·e qu'ils ,·enaient attenter à la vie
du Premier Consul, et arrêtés à Pont-Audemer au moment où ils rentraient en
France, étaient au Temple depuis près d'un
an.
A ces deux victimes Desmarets joignit un

rnrumc un homme pusilJanime dont on pouvait (1 attendre quelque chorn 4 ».
- Celui-ci, dit Uonaparte C'n lisant le nom
de Querelle et la note qui l'accompagnait, e~t
plutôt un intrigant qu'un fanatique; il parlera 5.
Le jour même, les cinq « prévenus d'embauchage et de correspondance avec les ennemis de la République » étaient traduits
devant une commission militaire que présidait

l. Archives nationales, Af1" 116, n° ijjJ.
'l. Archi\'es nationales, même dossier.
::i. li al'ait été al'!'ètê le H) vcndCmîairc, an
\11 (octobre 1805\. Archives de la préfecture de
police.
4. En fouillant le passê de Querelle. on avait troun~,
il la date du 22 fénier 1800, un rapport écrit de DelleJsle-en-Mer pai- le général Quantin, établissant qu{' Il~

pri;:onnirr m1it (lt!jà trahi son pa~ti e~ sen·ai! d'e~_vion au génêro.1. Voir: l.,'ne ro11sp1ralwn c11 l an .\1
f'l en l'an Xll, par lluon de l'émrnstcr.
5. Dans le Journal _dll général b~ron Gottr~aud
it Sai11lt'-l1élè11e, publié par MM._le ,,comte d~liroud1y et Antoine (;uîlloîs, on lit ida date du 20mtH 1.816:
(\ L'empereur nous raconte qu'étant consul 11 se
1'C1·cil!n u11c nuit. tout inquiet. Il lroma sur sa talilr

un i-apporl de police annonçant qu'un nommè Trais•
ne! (sic ), chirurgien, venait de débarq~1cr el a1•ail été
arrêlê comme chouan. Sa )lajestê, qui le counaissa1l,
donna oi·dre de le juger sur-le.i.:han_ip. li c,L condamné il mort. l)n suspentl rcxécut1011 et (JIJ c~~aye
de le fai1·e pa1·ler en lui promettant sa g1·âce : la
crainte du supplice lui fail tout dire: il a,ouc que
Geo!'ges et P1~hcgTu sont it Paris .... o etc.

�rr--

111ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___,,
T OUJ?,N"EBUT - - - .

le général Du plcssis : Desol et Piogé, acfurenl remis à la dispJsition du gouvernement et réincarcérés aussitôt. Picot,
Lcbourgeois et Querelle, condamnés à mort,
étaient transférés à L\Lhaye en attendant
l'ex_éculion qui devait avoir lieu le lende&lt;1 uittés,

main.

- Pas de sursi~, cntendez ...vom, je n'en
,,eux pas, a,,ait dit 0onaparte 1 •
Mais i,I fallait néanmoins laisser au courage
des condamnés le temps de s'amollir et aux
policiers celui de (&lt; cuisiner )&gt; les malheureux.
Il n'y avait évidemment aucune révélation
à altcndre de Picot ni de Lebourgeois : ils
ignoraient tout de la conspiration et étaient
résignés à leur sort; mais on pouvait tirer
parti de leur mort pour frapper l'esprit de
Querelle qui paraissait beaucoup moins ferme
et l'on n'y manqua pas.
011 eut soin de le faire assister aux apprêts
du supplice : il vit arriver devant la prison
le pelolon qui allait fusiller ses compagnons,
'il fut témoin de leur départ et, tout aussitôt,
on lui annonça que « c'était son Lour 1&gt;.
Puis, pour lui distiller son agonie, on le
laissa seul dans ceUe chambre basse de l'ALbaye ol1, jadis, avait siégé le tribunal de
)Jaillard ; ce lieu tragique était éclairé par
une petite fenêtre donnant sur la place et
garnie de forlcs grilles. De là le condamné
vo~•ait, dans l'étroit carrefour, se ranger les
soldats qui devaient le conduire à la plaine
de Grenelle et percevait les gouailleries drs
cm:ieux massés dans l'attente de sa sortie;
même un des gendarmes, aiant mis pied à
terre, avait attaché la bride de son cheval à
l'un des barreaux de la fenètret et l'on entèndait, dans l'intérieur de la prison, le bruit
des pas hâtifs, des portes ouvertes et lourdement retombées, indiquant les derniers préparatifs ....
Querelle resta lnng1emps silencieux, tapi
dans un angle et, tout à coup, comme si la
peur l'eût rendu subitement fou, il se mit à
appeler dése~pérément, criant qu'il ne voulait pas mourir, qu'il dirait tout ce qu'il snvait, suppliant les geôliers de courir chez le
Premier Consul afin d'obtenir pour lui grâce
de la vie; en même temps, il réclamait avec
de grands sanglots le général Mural, gouYerLe 1rdcParis,juranl &lt;fU'illui forait des aveux
complets s'il YOulait seulement donner l'ordre
aux soldats du peloton d'exécution de rentrer
à leur quartier ~.
ilien que Murat, prévenu aussitôt, ne \'lt,
1. I1ul,ii;c1·étio11s, 1108-1830. SomenÙ's anecdot 1-

et. polili~11es l.irts d~t portefe11ille d'1111 fo11clw1wau·e del Empue, mis en ordre par JllusnierDesclo:.eaa..c.
2. Indiscrétions. Op. ri(. Ces souvenirs passent.
pour :t\'oir été dictés par Rëol lui-même.
.~. Querelle du~ mêm e .écrire _une su pplique au g:•11en1! Mural, car 11 csl fa1l :illusion à celle fellrc dans
url pr~~ès-~'er~al que nous. citerons plus loio; m:iis
cette p1ccc 111teressHnle a disparu du dossier.
4. Le signalem ent de Querelle se trouYe sur le registre ?"écrou du Temple .. Ard1ircs de la préfecture
tic pohl'e.
5. lndisrrélions l W8-1$j0. Op. cil.
{i. Le procès•vcrbal de la première déclarnl1011 •le

(J(tCS

dans- cet incident, qu'un prétexte imaginé
par un condamné pour gagner quelques minutes d'existence, il crut devoir en référer au
Consul qui Ill aussitôt prél"enir Béal. Ces
allées et venues avaient pris du temps : le
malheureux Querelle, voyant to~ujours sous sa
fenèlrc les hommes prêts à l'emmener et la
foule impatiente qui le réclamait arnc de
grandes clameurs, était au paroxisme du
désespoir .
Quand Béal ouvrit la porte du cachot,
il aperçut, accroupi sur lP,S dalles et rt1lant de peur, un petit homme au visage
grêlé, aux cheveux noirs, au nez mince et
poinlu, aux yeux gris qu'un tic nerveux con~
tractait continuellement l.
- Vous avez, dit fiéal, annoncé l'intention
de foire des révélations. Je viens pour \'OUS
entendre 5.
Uais le mori~ond pouvait à peine articuler
une parole : Réal dut le rassurer, ordonna
de le porter dans une autre chambre et lui .fit
espérer sa grùce, si ses révélations étaient
importantes 6.
Encore tout tremblant, à mots entrecoupés,
le condamné, faisant effort, raconta &lt;( qu'il
était à Paris depuis plus de six mois, venu de
Londres avec Georges Cadoudal el six de ses
plus fidèles officiers; ils y avaient été rejoints
par un grand nombre d'autres, arrivés de
Bretagne ou débarqués d'Angleterre; ils étaient
en ce moment plus de cent cachés dans Paris,
attendant l'occasion d'enlever Bonaparte ou
de l'assassiner J&gt;. A mesure que sa fra1eur se
calmait il ajoutait des détails : un bâtiment
de la marine anglaise les avait débarqués sur
les cotes de France, au pied de la falaise de
Bi,·ille, près de Dieppe; là, un homme d"Eu
ou du Treport était Yenu les prendre et les
avait conduits à quelque dislance de la côte,
dans une ferme dont lui, Querelle, ne savait
pas le nom. Ils en étaient repartis à la nuit
et avaient ainsi poursuivi leur route de ferme
en ferme jusqu'Il Paris, où ils ne se voyaient
que lorsque Georges les faisait appeler; ils
recevaient leur solde d'une manière convenue
cl, quant_ à lui, &lt;&lt; c'était sous une pierre des
Champs-!Ll}'sées ol1 on la déposait chaque semaine et où il allait la chercher; )) ; un
&lt;&lt; monsieur~ l&gt; était Yenu au-dnant d'eux
jusqu'à la dernière étape, près du village de
Saint-Leu-Taverny, pour préparer leur entrée
à Paris et les aider à passer la barrière.
De ces révélations faites sans ordre, dans
la fièvre, un point primait tous les au1res:
Georges était ll Paris! · fiéal, dont nous sui-

vons lextuellcmcnt Ie récit, laissa Querelle et
se fit conduire aux Tuileries; le Premier
Consul était aux mains de Constant, son valet
d,e chambre, quand on annonça le policier.
1oya_nt sa pâleur , Bonaparte pensa qu'il
renait d'assister à l'exécution des trois
condamnés.
- C'est fini, n'est-ce pas? dit-il.
- No □ pas, général, répondit Héal.
Et, comme il hésitait, le Consul reprit :
- Vous pouvez parler devant Constant.
- Eh bien ... Georges et sa bande sont à
Paris.
En entendant le nom du seul homme qu'il
redoutait, Uonaparte, se tournant à demi, lit
rapidement un signe de croix et, tirant Réal
par la manche, il l'entraina dans le salon
voisin 9 •
Ainsi celle police du Premier Consul, si
nombreuse, si soupçonneuse et si active, cette
police qui &lt;! avait l'œil partout J&gt;, à ce qu'assurait le Alonilenr, se trouvait depuis six
mois en défaut: cent rapports s'amoncelaient
chaque jour sur la table de Béal et pas un
n'avait
signalé les allées et venues de Georo-es
.
0
qui se promenait avec ses chouans de Dieppe
à Paris, entretenait une petite armée et combinait ses opérations avec autant de liberté
que s'il eùl été à Londres. Ces révélations
étaient si alarmantes qu'on préférait n'y point
ajouter foi. Querelle devait avoir menti et
inventé de toutes pièces cette fable absurde
comme un suprême moyen de prolonger sa
vie. Encore fallait-il, pour calmer toute inquiétude, le convaincre d'imposture: s'il était
vrai ~u'il eût ~ccompagaé les (&lt; brigands JJ,
depms la mer Jusqu'à Paris, il pourrait, en
rcc6mmeaç:mt le voyagi!, indiquer leurs différentes étapes; c'est à cc prix qu'on lui laisserait la vie.
Depuis le 27 janvier, date de ses premières
déclarations, Querelle subissail chaque nuit
la visite de Réal ou de Desmarets qui l'interrogeaient longuemenl. La secousse morale
avait été telle que le malheureux, tout en
maintenant ses aveux, tombait dans des accès
de démence, se déchirait la poitrine, s'a&lt;renouillait en érnquant, pour implorer 1:ur
pardon, ceux dont la crainte de la mort lui
arrachait les noms l(t.
Quand il apprit cc qu ·on allcndait de
lui, il parut atterré; non point que sa lâcheté hésitât devant le nomLre énorme de
,·idimes qu'il allait désigner; mais· il s'el'farait, au contraire, à l'idée de ne point (l'u idcr sùrement les policicr3 sur une r~utc

Querelle csl am: Archives de la P1·éfcclurc tic police:
en \'OÎci quelques cxlrtiils :
u - Aujourd'hui, 7 phnitise :111 XI[, nou~, conseille~ d'Etal, comlnis spêcia!emcnl à cet clfrt p:ir le
P!·enuer ~onsul, no~s sommes t1·an~J?Ortés â la prison
chlc de l Abhaye ou nous a,,ons ltt1l comparaitre le
nommé Jcan-Pic~rc Q~cre_llc, natil' de Yanncs, départe~~nt du_ .M~1"b1han. Jngc el co11dam11é par la Comm1ss1on mil1ta11·c, auquel nous avons exhik• la lettre
écri te par lui cl adressée au géné ral Murnt cl c1ue
nùuS a1·ons ann_ext1c a_ la pré~cntc {Celle pih-e a di.~JJ(l1'U du doss1uJ. Nous lm arnns demande &lt;'C qu'il
avaîl â ré1élcr, il. nous a répo11du ainsi qu'il suit :
Nous sommes p:trl 1s de Londres su r la fin d';w1H, au
nombre. de sep! ... nous al'Ons cm b:i rquê il 11:islîng sur
ur_1 h;l\1~ent de n:1~t armé ifo vi11gl c~nons: 11011s
debarquamcs cnt1·e Dieppe et le Ti-ëport 1 de là nous

1inmes il Paris lout d!·oil. Nous avi_ons dcs[ici 101 blfJ1tc
r~al/S le_le:cle] de d1st~ntè'. cin J1s1ar1('c où nous pa~
s1ons le Jour_. .. _chaqu~ le1:m1cr ~hez qui uous arrinom
nous condmsa1t cnsuJle a la forme 0(1 nous de\'ÎOm
couchei· le jour (\'oprCs ... » e tc.
1. Depuis qnïl élail en prison, Quer'el!e n'er: rcce•
\·ail pas moins rt'guliêremenl sa solde : c'est une
smrcilluole de la lingerie de Sainl-Lozarc nommée
Lo_uisc )lirhcl, qui la lui faisail pas~er au Tdmplc. ArCh1\'Cs de la prêfcdurc de police .
~. Cc ' · mo11_sicu1· » .Clail, colllme on le \·err:i plus
10111, le lll:irquts d'llozicr: Querelle. soit qu'il ail mul
entendu le nom, soit que d'Hozicr ait crn utile d~ le
dissimuler, l'appelle Charles /Jaunay.
9. ill~liis_crélt011s, 1798--1830. Op. cil .

10. l'iol1,·e sw· les généraux Pichegm el Moreau,

par Fauche-Borel.

qu'il n'a,,ait parcourue que de nuit et qu'il
craignait de ne pouvoir reconnallre.
L'expédition commença le 5 février. Iléal
avait pris la précaution de mobiliser un fort
détachement de gendarmerie pour escorter le
prisonnier dont Georges et ses hommes pou,,aient tenter la délivrance; il en avait remis
le commandement au lieutenant )langinot 1
officier intelligent et zélé, qu'assistait le citoyen Pasque, - un colosse, - inspecteur
général près le grand juge, agent plein d'astuce et renommé pour la sûreté de son coup
de main•. On sortit de Paris à l'aube par la
barrière Saint-Denis et l'on prit la route de
l'Isle-Adam.
La première journée d'exploration ne donna
aucun résultat. Querelle cropit bien se souvenir qu'une maison du village de Taverny
avait servi de retraite aux chouans la Yeille
de leur entrée dans Paris; mais il n'avait
prêté alors nulle allrntion à la disposition des
localités et, malgré ses efforts de mémoire, il
ne put fournir aucun indice.
Le lendemain on parcourut, sans plus de
succès, la route de Pontoise depuis Pierreiayr
jusqu'à Franconville; on re,·int vers Taverny
par Ermont, le Plessis-Bouchard et le chàteau
de Boissy. Querelle, qui savait sa vie en jeu,
montrait une ardeur fiévreuse que ne partageaient ni Pasque, ni Manginot, bien persuadés maintenant que le condamné
n'avait voulu que gagner du t~mps ou
se ménager 4uelque chance d'évasion.
Ils étaient d'avis d'abandonner ces recherches illusoires et de rentrer à Paris;
mais Querelle implora avec tant d'instances \'ingt-quatre heures de répit
que Manginot se laissa fléchir. Le troisième jour, on explora donc les environs de Taverny et la lisière de la
forêtjusqu'à Bessancourt. Querelle conduisait son escorte au hasard, croyant
se rappeler un groupe d'arbres, un
tournant de chemin, s'imaginant même
retrouver une ferme « à la nature
pal'ticulière de l'aboiement d'un chien».
Enfin, harassée, la petite troupe reprenait le chemin de Paris, lorsqu'en traversant le village de Saint-Leu, le condamné poussa une exclamation de
triomphe : il venait de reconnaitre la
maison tant cherchée, et il donna de
l'intérieur et des habilar.ts une description qui se trouva être si minutieusement exacte que Pasque n'hésita pas,
après vériflcalion, à interroger le propriétaire.
C'était un vigneron, nommé Denis
Lamotte; il fil d'abord valoir qu'il avait
un fils au service d'un orncier de la
garde des con,uls i son autre fils, Vincent Lamotte, habitait avec lui i. Le
bonhomme se montrait, au reste, fort
surpris dd l'envahissement de sa maison;
mais sa finesse paysanne ne put tenir long1. C'csl Pasque qui, quelques jours plus tard, ful
chargé d·arrôte~ Pichegrn, au domicile de Leblanc,
l'UC de c11~ùana1s.
'.:!. llossiers de Georges-Yincenl Lamollc, cl de Denis
l,:tll\Otle. Archives naliouales, F7 ûiOO.

temps contre la professionnelle habileté du route sur Paris; chacun des particuliers en
policier; au bout de quelques minutes il per- prit un dans son cabriolet; deux partirent à
dit pied et s'abandonna. Il comint avoir cheYal i les autres attendirent Je passage de la
reçu, au commencement du dernier mois de guinguelle qui fait le service de Taverny.
Ce récit complétait si bien les déclarations
juillet, un particulier qui se faisait appeler
llouvel ou Saint-Vincent et qui, prenant de Querelle qu'il n'était plus permis de conprétexte d'un achat de vin, lui proposa de server un doute : la bande des sept \'O}'ageurs
loger pendant une nuit sept à huit personnes. se composait de Georges et de son état-major:
Lamotte avait accepté. Le 50 aoùt, au soir, le gros était Georges lni-mème et Querelle
llouvel reparut et annonça que les hommes dit le nom des autres:., tous chouans émérites
arriveraient dans la nuit; il allait les chercher et redoutés; Lamotte, de son côté, ne cacha
aux environs de l'Isle-Adam, et Vincent La- point celui de l'homme qui avait amené les
motte, le fils, l'accompagna pour servir de (( brigands J&gt; jusqu'au bois de la Muette : il
guide aux voyageurs qu'ils rencontrèrent il la s'appelait Nicolas Massignon et était fermier à
lisière du bois de la Muette. Ils étaient au Jouy-le-Comte. Pasque se mit en route avec
nombre de sept, dont un lrès gros qui, cou- ses gendarmes et Massfgnon avoua qu'il était
vert de sueur, s'arrêta dans le bois pour allé chercher les rnyageurs de l'autre côté de
changer de chemise. Tous paraissaient très l'Oise, jusqu'à l'avenue de Nesles; c'était son
fatigués; deux d'entre eux seulement étaient frère, Jean-Baptiste Massignon, fermier à
Saint-Lubin, qui les lui avait remis en cet
à cheval.
Ils arrivèrent, sur les deux heures du ma- endroit. Pasque prit, sans désemparer, le
tin, à Saint-Leu, chez Lamotte; on mit les chemin de Saint-Lubin et marcha toute la
cb.evaux à l'écurie, les hommes s'étendirent nuit. A quatre heures d11 matin, il arrivait
sur la paille dans une chambre de la maison. chez Jean-Baptiste qui, surpris au saut du lit,
Lamotte remarqua que chacun d'eux portait reconnut avoir logé des gens que lui avait
deux pistolets; ils dormirent longtemps et se amenés son beau-frère, Quant.in-Rigaud, cullifirent servir à diner vers midi. Deux particu- vateur à Auleuil, près de Ileauvais 4 • Pasque
liers, venus de Paris en cabriolet et qui tenait ainsi quatre anneaux de la chaine, et
avaient laissé leurs voilures dans le vi_llage, Manginot se mit en campagne pour rele\'er
l'un à la « Croix-Blaache " et l'autre à jusqu'à la mer la ligne suivie par les conjurés.
Savary l'y avait précédé pour surprendre un nouveau débarquement annoncé
par Querelle : en arrivant à la côtr,
il aperçut, à quelque distance, un Lrick
anglais qui louvoyait; mais malgré les
précautions prises et la surveillance
minutieuse, le navire n'aborda pas :
on le vit s'éloigner sur un signal donné
du rivage par un jeune homme venu à
cheî'al de l'intérieur des terres et que
les gendarmes de Savary poursuivirent
jusqu'à la lorèt d'Eu où il s"enfonça.
En douze jours, d'étape en étape,
toujours trainant Querelle, Manginot
avait terminé son enquête et remis aux
mains de Réal une telle masse d'inl,errogatoires et de dépositions qu'il fut
possiùle de reconstituer, comme il suit,
le voyage de Georges et de ses compagnons.
C'est dans la nuit du 23 aoî,t 180~,
que le cutter anglais Vincejo, commandé par le capitaine \Yrigbt avait
débarqué les conjurés au pied des falaises de Biville, mur abrupt de roches
et de craie, haut c.l e t:-ois cent vin()'t
pieds. Là existait, de temps immém~ria1, au lieu dit le creux de Parfon,,al, une estampercl1e5, longue corde
fixée à des pieux, qui servait aux gens
du pays pour descendre à la plage. JI
fallut se hisser le long de ce câble, à
,·'il
force de bras, exercice que la corpulence
l' « Ecu », causèrent avec le; voyageurs qui, de Georges rendait pour lui particulièrement
vers sept heures du s::iir, poursuivirent leur pénible. Enfin, les sept chouans se trouvèrent
j, Villeneuve, dît d'As,as; la Ha ve Sttint-llilairr .
rlil d'Oison: Lahrèche, dit la [fonte:· Jean ~la1·ie, diL
Lemaire; Picot, ,fil le Pelil, rlomcstique de GPorge~.
J.~ septi~me 1'tail Querelle lui-même.
'+ . lnte1·1'ogatoir..,s ,le Df'11is el dt• \ïnrrnt 1.amolh',

rle .lca n-Baplisle Mas~i_gnon, de. Calherinc Rigaut,
frmmf' ).(ass1goon, de Nicolas ~Jass1gnon, etc. Archin-~
mtîon:iles, F 1 4600-4602.
'
5. Voir Sou~ di.c 1·ois, pai· Boucher de Pcrlhcs, 1. [,
p. 149.
·

�. _____________________________________ T

111STO'R,.1.ll
réunis au haut de la falaise el, sous la conduite cette reconstitution prenail d'autant plus d'imde Troche, fils de l'ancien procureur de la ·· portance que l'établissement des stations, échecommune l'Eu, l'un des plus fidèles affidés lonnées depuis la mer jusc1u'à Paris, avaitcerdu parti, ils gagnèrent, à travers champs, la laioement nécessité une longue et coûteuse
ferme de la Poterie, écart du hameau d'Heu- organisation et que les conjurés utilisaient cette
delimont, distant de deux lieues de la côte. route couramment. Ainsi deux des hommes
Tandis que le fermier Detrimont servait à signalés dans le débarquement du 25 août
boire aux débarqués, un personnage mysté- a-vaient repris , vers la mi-septembre, le cherieux, qui se faisait appeler M. Beaumont, min de Bi ville; le 2 octobre, Georges et trois
vint conférer longuement avec eux; c'élait un de ses officiers, venant de Paris, s'étaient de
homme de haute stature, taillé en hercule, au nouveau présentés •..:hez Lamotte qui les avail
teint basané, au front élevé, aux sourcils et conduits au bois de la Muette, où Massignon
aux cheveux noirs : il disparut au petit jour. les attendait. Quinze jours plus tard, Lamotte
Georges et ses compagnons passèrent à la les voyait reparaitre avec quatre nouveaux
Poterie toute la journée du 24. Ils quittèrent compagnons. On constatait, à l'aller et au
la ferme pendant la nuit et marchèrent jus- retour, leur séjour chez tous les affiliés et les
qu'à Preuseville - cinq lieues- où un sieur voyages s'effectuaienl avec une régularité parLoisel les hébergea. L'itinéraire, habilement fàile : mêmes guides, mêmes marches de
combiné, ne s'écartait pas de la vaste forêt nuit, mèmes ah ris pendant le jour 3 • La maid'Eu, qui offrait des chemins toujours cou- son de Boniface Colliaux, à Feuquières, celle
verts et, en cas d'alerte, des refuges presque de Monnier, à Aumale, et la ferme de la Poleimpénétrables. Dans la nuit du 2(), cinq lieues rfe semblaient être Jes principnux lieux de
encore à travers la basse forêt d'Eu, jusqu'à conciliabules. Autre passage dans la seconde
Aumale; Georges et sa bande y arrivèrent à quinzaine de DO\embre; autre passage encore
deux heures du matin I et logèrent chez un en décembre, concordant avec un nouveau
maÎlre de _pension, nommé 1fonnier, qui occu- déharquement1.. En jam ier '180't, Georges
pait l'ancien couvent des re1igieuses domini- fait une quatrième fois la route pour aller
caines. Le gros était monté sur un cheval attendre à Biville la corvett.e anglaise amenant
· noir que Monnier, à défaut d'écurie, cacha Pichegru, le marquis de Hivière et quatre
dans un corridor de la maison, le licol noué autres conjurés;_ Un pêcheur de la côte,
à la clef de la porte '. Quant aux hommes, ils Etienne Horné, donna sur ce débarquement
se couchèrent pêle-mêle sur la paille et ne de précieux détails; il avait bien remarqué
sortirent pas de la journée. A Aumale avait celui qui semblait être le chef, c&lt; un homme
reparu M. Beaumont:.; il était arrivé à cheval gros, une figure pleine, assez dure, voûté et
et, après une heure passée avec les conjurés, les bras un peu embarrassés i&gt;.
il s'était éloigné dans la direction de Quin- Ces mes~ieurs, ajoula-t-il, arrivaient à
campoix. On l'avait rem encore chez Boniface la nuit et repartaient ordinairement vers miColliaux , dit Boni, Il Feuquières, l'étape sui- nuit; ils se contentaient de notre pauvre ordivante - quatre lieues - que les ,,oyageurs naire et restaient toujours entre eux, dans un
avaient gagnée dans la nuit du 27. Ils pas- eoin, pour causer.
sèrent la journée du 28, cinq Jicues plus
Quand venait l'heure de la marée, Uorné
avant, chet Leclerc •, à la ferme des Mon- descendait à la plage pour guetter l'arrivée de
ceaux, appartenant au comte d'Hardivilliers la chaloupe : le mot d'ordre étai! Jacques,
et sise sur la commune de Saint-Omer-en- :mquel les gens du bateau répondaient :
Chaussée. C'est de là que, dans la nuit, le fils
Thom,a.~it.
Leclerc les avait guidés, en évitant .Beauvais,
~langinot, comme bien on pense, mettait
jusqu'à Auteuil, chez Quentin-Rigaud, qui, en arreslation tous ceux qui avaienl prêté aux
Je 29, les conduisit à Uassignon, le fermier conjurés leur concours et les expédiait à
de Saint-Lubin, lequel les repassa, le 50, 1, Paris. La tour du Temple se reruplissai t de
son frère Nicolas, chargé, comme on l'a vu, paysans, de bonnes femmes à bonnets norde leur faciliter la traversée de l'Oise el &lt;le mands, de pèchrurs dieppcis li, ahuris de se
les diriger vers le bois de la Muette, où Denis voir dans ce lieu fameux ol1 la monarchie
Lamotte, le vigneron de Saint•~Jeu, était venu avait agonisé. Mais ce n'était Hi que les suballes chercher.
ternes, le menu fretin du complot, et le PreTel était, très sommairement exposé, le mier Consul, à qui ne déplaisait pas de se
résultat de l'enquête du lieutenant l\langinot. poser en victime grandiose exposée aux coups
Il avait relevé l'itinéraire de Georges avec une de tout un parti, ne pouvait décemment traperspicacité véritablement remarq uable et duire ces villageois inolfènsifs devant une
1

1. ..\rchivc.~ nationales, F' 4(;(l2.
2. Archives nationales, même dossif'r,
5. Archives nalionales, P 360i.
4. Pierre-Cha des Leclerc, char1·etîer, dix-neuf ans .
1lJpo~e : « Vers la fin du mois d'autlt, sui· les ll'oi:.
l1f'ures d~ matin, sept individus dont un ayant uu
d1~rn~ non·, homme cxtr~mcment puissant et qui pa•
ra1ssa1t êlre leur cl,ef, 1·rnrent loger chez mon pèl'e
l'l il~ partirent au dCtlin du jour. » Al'chiw•s nationales, F1 6400.
5. Pour entrer dam le dtlail. il convient de noler
que les Polignac logèrent cependant chez i\l. de Bertenglcs, au chàtpau de Saint-Crépin. On utilisa aussi
uoe roule passant par Gaillefontaine et Gournay.

Forges et Elr~pagny ëtni&lt;'nt aussi drs li1°ux d'«'•l11prs
pour les royalistes.
O. Cc débaNp1cmenl eut lieu le 10 dêecmbi-e 1805.
Il compi·enait ..\rm11nd de Polignac; Coster, dit,
Stiù1t-V iclm·: Jean-Louis Lemercier; De,·ille, dit
Tamerlan, el Pierre.Jean.
7. Lajolais, 1tit Frédfrù:. dit Ouille; Rnsillion,
dit Ir gros fllajo1'; Jule~ de Polignac, dit ,Iules, ri
Armm1d Gaillard. Cc déb:m1uemenl tst lin 16 janl'icr 1804.
8. Archives nationales, F7 6~97.
9. Ainsi on arni l cx1iédié il Paris le pêcheur llorné,
père de neuf enfants, et mis sous les verrous tou~
~es parents, cousins, cousines et bc-lles-sœurs. On les

haute cour de justice. En attendant qu'un
hasard ou une nouvelle trahison révélassent
à la police l'asile de Georges Cadoudal, il était
urgent de découvrir les organisateurs du
complot et ceux-ci semblaient devoir à tout
jamais rester inconnus, bien que Manginot
eût quelques raisons de penser que le centre
de la conjuration se trouvait aux environs
d'Aumale ou de Feuquières.
Son attention avait été attirée, en effet, par
une déposition mentionnant ce cheval noir
qui avait porté Georges de Preuseville à
Aumale et que l'instituteur Monnier avait
caché dans l'allée de sa maison. C'est sur ce
faible indice qu'il se mit en campagne. li
apprit qu'un manœune, nommé SaintAubin 10 , domicilié au hameau de Coppegueule,
avait été chargé de reconduire un cheval à
l'adressed'unelettre que Monnier lui avait remise. Cet homme, appelé à comparaître, recon.
nut avoir mené le cheval &lt;&lt; à une belle maison
bourgeoise des environs de Gournay : lorsqu'il r était ai-rivé, un domestique avait conduit la bête à l'écurie et une dame s'était présentée pour recevoir la lettre ll ; mais il se
défendit de connaître le nom de la dame et la
situation de la maison.
Manginot résolut de battre le pays en compagnie de Saint-Aubin, et celui-ci, qui n'avait
pas l'esprit délié ou qui jouait la bêtise,
s'obstinait à ne pou\'oir fournir aucun renseignement. li promena les gendarmes jusqu't,
six lieues d'Aumale, et crut d'abord reconnaître . le château de !lercatel-sur-Villers;
pourtant, en examinant les avenues et la disposition des bâtiments, il déclara c&lt; qu'il
n'était jamais venu là 11. Mème. déconvenue à
neaulevrier et à Mothois; mais, en approchant
de Gournay, ses souvenirs se précisèrent et il
mena Hanginot à uoe maison du hameau de
Saint.Clair qu'il désigna comme étant celle oll
Monnier l'avait adi:essé; mème, en entrant
dans la cour, il reconnut le domestique auquel,
six mois auparavant, il avait remis le cheval:
c'était un garçon d'écurie, nommé Joseph
Planchon, que Manginot fit immédiatement
arrêter. Puis il commença son enquête.
La maiwn appartenait à un ancien ofncier
de marine, François-Robert d'Acbé 11 , qui l'habitait rarement, étant grand chasseur et préférant le séjour de ses !erres, plus giboieuscs,
des environs de Neufchâtel-en-Bray. SaintClairii'étail donc occupé que par!lmed'Aché,
toujours souffranle, sortant à peine de sa
chambre, et ses deux filles, Louise et Alexandrine. La mère de d'Aché, pres~ue octogénaire et impotente, y vivait également depuis
quelques années, ainsi qu'un jeune homme,
expMin sous la sur\'eillonce de la haute police i1
Auxe1·re; puis, comme ils )' mouraient de foim, à
llruxellrs où ils avaienl du moins tn ressource de
coucher à l'hospice. Ils ne furenl nutorisës il rentrer
chez eux qu'en IS'IO.
m. ProcêMea·bal des pcrqui~itions opt'rl'es pa1·
?ilanginot, en compagnie de :')aint•.h1b in , aux Pmiron,
&lt;l'Aurnale rtde Gournay. Archi\'es n.'llÎonales, F 1 639'i.
11. « Mairie de Marbeuf, Eure. !,'acte de baplêmc
de François-Robert d'Aché, né it llarbeuf, fils dr
Françoîs*Placide d'Aelié, profession rlc chevalier (sic),
et de Louise-)larguerite Uuchesnr, a ét6 reçu et curt&gt;gistré à la paroisse dr. celle com...mllne le 24 dt1•
cembre 1758. » Archives de la mairie de )larbeuf.

nommé Caqueray ·, qu'on appelait aussi le
cheva1ier de Lorme, et qui, par affection,
s'occupait à• faire valoir les terres de M. et de
Mme d'Arhé, dont un jugement récent avait
prononcé la séparation de biens. Caqueray
se considérait comme faisant partie de la famille; l'aînée des filles, Louise, lui était
fiancée.
Rien n'était moins suspect que cette patriarcale demeure; on y paraissait ignorer la
politique, et les ré,,oJutions semblaienl
n'avoir jamais sé,·i sur ces gens tranquilles
et peu fortunés. L'absence seule du chef de
cette famille très unie pouvait étonner; mais
lime d'Aché et ses filles expliquèrent que,
s'ennuyant à Saint-Clair, il habitait ordinairement Rouen, qu'il chassait beaucoup et
qu'il parlageait son temps entre des parents
fixés aux environs de Gaillon 2 et des amis
qui habitaient Saint-Germain-en-Laye. Elles
ignoraient où il se trouvait pour le moment,
n'en ayant pas reçu de nouvelles depuis près
de rleux mois. ~fois, en interrogeant les domestiques, Manginot recueillit certains renseignements qui changeaient l'aspect des
choses : Lambert, le jardinier, avait été fusillé récemment à Évreux, convaincu d'avoir
pris part, avec une bande de chouans, à
l'attaque d'une diligence; le frère de Caqueray venait d'être exéculé à Rouen pour la
même cause; Constant Prévot, Je garçon de
ferme, accusé d'avoir tué un gendarme, avait
été acquitté; mais le pauvre homme était
mort peu de temps après son retour à SaintClair .. .. Manginot avait mis la main sm· un
nid de chouans, et quand il apprit que le
signalement de d'Aché ressemblait singulièrement à celui du mystérieux Beaumont
qu'on avait vu avec Georges à la Poterie, à
Aumale et à Feuquières, il comprit seulement l'importance de sa découverte; après
une rapide perquisition, il prit sur lui de
mettre en arrestation tous les habitants de
Saint-Clair et expédia à Réal un exprès pour
l'aviser de l'incident et demander des instructions complémentaires.
Depuis plusieurs années, chaque fois qu'un
individu était signalé à la police comme étant

un -ennemi du gouvernement ou mèmc un
simple mécontent, on dressait à son nom,
dans les bureaux de Desmarets, une fiche
sur laquelle s'ajoutaient, au fur et à mesure
des dénonciations, tous les renseignements
de nature à compléter la physionomie du
personnage. Bien des gens auxquels on ne
pensait pas se trouvaient ainsi posséder un
assez important dossier. On consulta celui de
d'Aché. li s'y trouvait des annotations dans
le genre de celles-ci : Il est par son au.dace
un des hommes les plus importants du
parti royaliste; ou bien : An moi.,; de décembre dernier, il prit, à Rnnen, un pa.-rseporl pont Saint-Germain-en-Laye où. l'ap, pelaient quelques affaires; et encore : Sou
hôte de Saint-Germain, Brand in de So inlLrull'ent, a déclaré qu'il rie couchait pas
régulièrement chez lui, quelquefois deux
jou 1·.~, quelquefois troi.i; jours de sui fr. Enfin
on avait intercepté une lettre adressée à
Mme d'Aché et qui contenait cette phrase, où
l'on cropit bien reconnaître la maniè•re de
Georges: P1·évenfr M. Durand que lesaffnfres
p1·ennent une bonne tounwre ... sa présence
est nécessaire ... il am·a de mes nouvelles à
l'hôte/de Bordeaux, rue de Gnnelle-SaintJfono1·P, où il demandera HouveL:.. Or, 1-Iouvel
était cet inconnu, qui, le premier, s'était
présenté chez le vigneron de Saint-Leu pour
le décider à prêter son concours aux « bri_gands ". On relevait ainsi la trace de d'Aché
sur tous les poinls du parcours de Biville à
Paris et on en concluait judicieusement r1ue
connaissant admirablement, en sa qualité de
grand chasseur, tout le pays de Bray où il
possédait, d'ailleurs, des propriétés, il avait
été chargé de tracer l'itinéraire des conjurés
et d'organiser leurs vo1ages : il les avait
accompagnés de la Poterie à Feuquières,
tantôt les précédant en éclaireur, tantôt sé·
journant avec eux dans les fermes où il leur
avait ménagé un asile.
C'était donc de d'Aché qu'à défaut de
Georges il fallait s'emparer, et le rremier
Consul le comprit si bien qu'il mobilisa pour
cette recherche deux brigades de la gendarmerie d'élite et cinquante dragons. Tout ce

1. 11 Commune de Beauvoir-en-Lions du 2 mai
1779, acte de naissance rie Jean-Baptiste de Caqueray,
fil~, d~ Honoré-Charles de Caquera y. maitre et proprwta1re de la ,·errerie des Tloulicux, Cl de l.ouisrAng:éliq_ue-lllarie Godarl, son i'pouse. »
Arcl11ves nationales, F7 6397.
~- La fa_mille du Hazey. au ch~leau rln Huzey.
.1. Areh11'es nationales, Fi 6391.

4. On dénonçait parliculiérement la maison de
Mme de SennM·illc, rue de Pai·is, 78. Ai-chi1·es 1mtio11ales, F7 6597.
5. Le 1~• 'mars 1804, à Rouen.
li. Lettre de So,·oye-Rollin, prc\fcl de lo Seine•
lnlëricure, à l\é11L Archircs nationnlcs. F7 8170.
7. li &lt;appelait l.ouis-Plal'idc d'Achê; il Plait am·ien
officier du régiment dr Rassiguy-intanreril'.

OUR_N'EBUT -

,-,.

renfort ne servit qu'à escorler Ja pauvre
Mme d'Aché, malade, sa fille Louise et leur
ami Caqueray qui furent mis au secret,
celui-ci à la Tour du .Temple, les femmes à
la prison des Madelonnettes; la vieille grand'mère impotente restait seule à Saint-Clair;
quant à Alexandrine, elle voulut suivre sa
mère et sa sœur et on lui en laissa toute liberté.
D'Aché, d'ailleurs, restait introuvable;
l'armée que dirigeait Manginot avait battu
sans succ~s tout le pays, de Beaunis au Tréport; on l'avait cherché à Saint-Germain-enLa)'e, où cerlains rapports le disaient caché';
on le cherchait à Saint-D~nis-des-Munts, à
Saint-Romain, à Rouen. Les préfets de l'Eure
et de la Seine-Inférieure avaient reçu l'ordre
de lancer à ses trousses tous leurs agents;
le résultat de cette campagne fut piteux : on
ne parvint à arrêter' que le frère cadet de
d'Aché, brave homme inoffensif et extrêmement borné 6 qui portait Je prénom justifié
de Placide, et qu'ou appelait familièrement
1'om·lour, à cause de sa lourdeur d'esprit el
de sa rotondité' · Sa plus grande crainte était
d'être confondu avec son frère, ce qui lui
était advenu fréquemment; d'Acbé l'aîné
étant insaisissable, c'était sllr Placide, qui
aimait la tranquillité el ne bougeait guère de
chez soi, que Pévoyaient invariablement toutes
les enquêtes. Celle fois encore la chose ne
manqua pas et Manginot mit la main sur lui,
croyant faire merveille; le premier interrogatoire le détrompa. Pourtant il rendit rorupte
de sa prise à Réal qui, dans son ardent désir
de satisfaire aux ordres du Premier Consul,
essaya de donner le change et prit sur lui
d'assurer que Placide d'Aché était un brigand royaliste tout aussi redoutable que rnn
frère; il expédia l'ordre de trainer sous forte
escorte le prisonnier à Paris, se réservant de
l'interroger lui-même; mais, dès qu'il eat
vu 1'onrlour, dès qu'il lui eut posé quelques
questions, entre autres sur sa conduite pendant la Terreur, l'autre ayant répondu :
cc - Je me suis caché chez maman n, Réal
comprit que ce n'était pas li, un bommc
digne d'être posé devant un tribunal, en rival
de Bonaparte. Il le garda cependant en prison
pour que le nom d'Aché figurâl tout au moins
sur le livre d'écrou du Temple.
Du reste, à l'heure où, le 9 mars 1804,
Placide d'Athé f;Ubisfait son interrogatoire,
un événement se produisit qui transformait
le drame et en ht,tait le tragique dénouement.
G. LE;&gt;,iOTRE.

(A suivre.)

�. --- filSTO'R.1.ll
FIGURINES· ET SILHOUETTES
~

La Marquise de ·Sévigné
« Il faut se résoudre 11 être banal, a dit
Henri ~[artin, si l'on veut parler, après tant
d'excellents panégyristes, des qualités de ce
charmant esprit qui a su mellrc une si prodigieuse variélé dans l'expression d'un sentiment toujours le même, et faire pi\'oter la
cour, la ville, la pro\ ince, le monde entier
autour de sa fille. Mais ce que l'histoire ne
peut se dispenser de rappeler, c'est que tous
les Mémoires du temps ensemble n'en donnent pas un tableau plus fidèle et plus complet que madame de Sévigné à elle seule. Les
letlres de madame de Sévigné ne sont pas un
livre sur le siède; c'est le siècle lui-même
qui empreint son image indestructible dans
un miroir merveilleux. ))
A ce lilre-là, en effet, et la correspondance
de la divine marquise ne fût-elle pas l'incomparable recueil par lequel son auteur
s'égale aux plus grands prosateurs français,
madame de Sévigné mérite une place de
choix parmi nos principaux mémorialistes,
car pour jamais, sur le papier où elle laissait,
la bride au cou, trouer sa plume, elle a fixé
l'image vivante, éclatante cl sincère de son
temps. Et nous pourrions, tous tant que
nous sommes, répéter ce que disait le duc
de \'illars-fkmcas :-iprès avoir ache\·é la lecture de ses Jeures: " Il m'a semblé que
d'un coup de baguette, comme par magie,
elle a\'ait fait sortir cet ancien monde ... pour
le foire passer en revue dev?nt moi. n Mais,
de plus, &lt;]uant à elle-même, nous avons une
satisfaction qui ne nous est gnère donnée
pour ses contemporains : celle de pouvoir,
quand le désir nous en prend, la voir en
q11rlc1ue sorte se réincarner et revivre sous
nos 1eux. les vingt dernières années de sa vie.
Il suf!i t pour cela que nous nous rendions à
ce lieu de pèlerinage, dès longtemps consacré
pour les fervents de la litlérature et de l'histoire, qui s'appelle le Musée Carnavalet.
Là, dans le cadre opulent qn'au moment de
sa maturité madame de Sé,·igné s'était choisi,
el qur nous relronvons, conse1·vé a\'eC un
soin pieux, Lei qu'il était pendant le dernier
quart du xvuc siècle, nous n'avons pas it
faire un bien grand effort d'imagination pour
évoquer la bonne et spirituelle babitante de
jadis allant et venant dans le somptueux
logis. Nous l'y voyons, soit&lt;&lt; toule fine seule n,
rêvant, lisant, - ou écrivant,d'une plume t' l1
vérité plus surveillée que la grande épistolière ne se plaisait à l'avouer, quelqu'une de
s:&gt;s admirables missives; soit au milieu d'une
1

Cliché Giraudoo

L'ALERTE,
OU LA CONVERSATION l:S:TERRO.IIPUE.
Gravure de C.-N. CO CIIJ:-i , d'.:zprt!s DF. T ROY.

YI. -

•

lir STORIA . -

Fuse 44·

compagnie brillante de grandes dames, de
gens de cour, d'écrivains et de lettrés, lui
apportant - dans la franchise parfois gaillarde des propos ou . la malice mouchetée de
leurs racontars sur le. roi et sur ses maitresses, sur les inti:igues de Versailles, sur
le monde, l'Église ou le théâtre - les matériaui qu'il ne lui restait plus qu'à mettre en
œuvrc dans sa prochaine letlre à sa Olle. Et,
dans celle enfilade de pièces, dont chacu11e a
gardé, pour les visiteurs d'aujourd'hui, l'attribution qu'elle a\·ait reçue du ,:ivant même
de la marquise, on a si bien la complète illusion dcla présence possible de celle-ci, que, se
penchant sur l'appui d'une des fenêtres à
petits carreaux donnant au-dessus du porche.
principal, on ne se sen1irait qu'à demi étonné
ùe voir arriver à grand fracas une ancienne
calèche de VO}'age, ramenant madame de ,
Sévigné, retour de Grignan, d'où elle re\'Îendrait après un sPjour &lt;Jui n'aurait pas duré
moins de deux cent dix-sept années ....
Mais lorsque, respectueusement accueillie
à son propre seuil par M. Georges Cain, lrn
arlistc de grand laient, un écrivain tout à ]a
fois savant et spirituel, un administrateur
exemplaire, qu'elle n'eîit pas manqué de re-

ccvoir autrefois parmi les gens de bonne
compagnie admis dans son salon, madame de
Sérigné rentrerait ainsi miraculC'usemcnl en

cet admirable hôtel du Marais qui lut el
reste le sien, sa ·surprise, à elle, serait, forte.
Dans la glorieuse maison, devenue le. précieux
musée que l'on sait d'archéologie el d'iconographie parisiennes, elle pourrait, mieux .que
partout ailleurs, apprendre jour 'par jour
l'histoire de la révolution gr:ice à laquelle
fut radicalement transformé, dans son esprit
çt dans ses mœurs, le pays qui · pour elle
ét.ait avant tout un (&lt; royaume &gt;&gt;. Et l'on se
demande ce qu'elle penserait, en se rappelant le sombre château-fort dont elle avait vu
les buit tçmrs sinistrement se dresser d'ans le
voisinage, - prison ,temporaire de Fouquet,
son ami, pendant certaines phases du fameux
procès, ,- et qui ne subsiste plus qu·en une
minuscule effigie, ciselée dans l'une des pierres ~e ses propres murailles, qu'on peul voir
:rnjourd'hui en l'hôtel même de la m.arquise
de Sévigné. Qudle lellre nous vaudraient la
stupeur de la royaliste ressuscitée et, d'autre
pnrt, la joie qu'elle éprou\·erait en retrou,•a11t
,iia maison si heureusement ga,·déc intacte,
avec le rayonnant portrait de sa 1111.e trônant
ù la place dlrnnneur.
Mais, depuis. deux cent quinze ans, madame de Sévigné n'écrit plus de lettres ....
Elle dort h tout jamais là-bas, dans une prlilc ville de la Drùmr, à l'ombre des ruinrs
de ce château de Gri;.{nan vers lequel a\·aient
pris leur ml lant de Jeures où ellc _épnncliait
tout son esprit et tout son cœur. Quoi qu'il
en soit, la sunie matérielle qu'elle doit à la
possibilité où nous _sommes de 'reconstituer,
sans nul effort, sa vi~ dans le milieu même
qui ra v~e en partie se dérouler, fait pour
nous de la marquise presque une contcmpo•
raine.' i◄:t lorsque, aprt'•s une noU\'clle lecture .
de ses letlres, - cbefs-d'~uvre qui n'ont
pas pris une ride et pas un che\'Cu blanc, nous par~urons les pièces de son iogis, c.'est
sa ,:oix même que nous croyo~s enlt'ndre
ré_sonn~r., sous les hau_ts plafon_ds qL)Î out _rn
Ct se'mblent ·encore abritC'r ses joies et ses
tristesses de rclTlmè, ses peitiês et · seS bon~
hcnrs dr mère.

)lais la marquise de Sévigné, si fort qu 'clic
aimât sa grand'ville, en Parisienoe de Paris
qu'elle était, dut s'imposer de fréquents et
longs séjours à la campagne, pour réparef,
par les konomies qu'on y peut faire, les brQches qu'('lle dut parfois OU\'rir dans sa fortune afin de \'enir c11 aide à ses enfants. JI en

�</text>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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-----------------------------------"'

qu'à ses pieds la nymphe symbolique de la
\' codée arrêtait ~es eaux el attendait qu'une
parole du héros lui fil reprendre son cours et
créât à la ville une source de prospéri Lé ». Il
parût sans avoir passé en revue ni même
aperçu le bataillon de bambins qu'on aYait,
pour la circonstance, costumés en mamelucks,

cl qui restèrent blottis, les yeux gros de sommeil, sous les parapluies de leurs mamans.
N'importe, les bourgeois de Fontenay,
bonnes gens pas très difficiles, gardèrent un
si flatteur souYcnir de la visite de J'l'mpereur, qu'ils en voulurent perpétuer la mémoire; ils lui élevèrent sur le Pont-Neuf une

statue que le vent reaver~a, du reste, l'année 5uivanlP, et qu'on négligea de relever ...
le séjour de Napoléon, d'après les comptes de
la municipalité, apnt déjà coûté à la ville
'•· 70:i francs.
Quatre mille sept cent trois francs, pour
un bain de pieds que personne n'avait pris!

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

L'Affaire du Collier

T.G.

Les sources.

I

I
I

llt!s grands pro1:ès dont l'histoire a gardé
le souvenir, l'affaire du Collier esl peul-être
celui qui a exercJ l'action la plus profonde
sur les destinées de notre pay~. Les passions
s'en emparèrent. li fut dans les mains des
politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la
monarchie. « Le procès du
Collier, dit Mirabeau, a été le
prl'ludc de la füholution 1 • »
~laric-Antoinelle y perdit
joie et repos. &lt;1 A celte époque,
écrit Aime Campan, finirent h•s
jours fortunés de la reine.
Adieu pour jamais aux pais;hles t-t modestes voyages de
Trianon, aux fêtes où brillaient
tout à la fois la magnificence,
l'esprit et le bon goùl de la
cour de France; adieu fUrlout
à celle considération, à cc respect, dont les formes a..:compagmml le trône, mais dont la
réalité scu'e est la base solide. 1&gt;
Goethe se passionna pour
cette intrigue. li tint à se
mettre en rapporl direct a,·ec
Breteuil, qui y avait joué un
rôle important. Il éludia l'affaire dans lts sources mêmes,
dans les pièces de procédure,
cl en décounil les conséquences, de son esprit clairvopnt:
c Ce procès, dit-il, fil une secousse qui ruina les bases de
lttat. Il daruisit la considération que le peuple avait pour
la reine, el, généralement,
pour les classes supérieures,
car - hélas! - chacun des
acteurs ne faisait que dél'oiler la corruption où se dt'battaienl la Cour et les personnes _du plus haut rang. 1&gt; Goethe ajoulc :
1. Opinion rapportec par h, rumlc de la "ar,k.
l:onnponda11ce r11lre Ir comte de .1lir11l1eou el Ir
romlt dt ln Jlarck pe11da11t lu n1111ù1 1ïR9, 1ï90
~/ 1,9~, publiée par )l. de Bacourt. Paris, Hlj 1,
., vol. m-8.
2. Goethe, la Campa911e de France, ë,I. Arlhur
Chuquet, p. ·150.
Gu&lt;"lhc a rmyt'. de reconstituer l'intrigue du Collirr
,lans une roméJic, du Gro1.,-/iophla, oi1 l"on wil
l"npiuion •1n"il !C fai,a1l ,les dillé1·c11b 1wrsonnagcs l'n
111.un. l.,i ,·ar:il'li·rc ,lu cardinal ,Ir 1\1,han 1tl1·1·

LI::

MOIJLLE. -

Tableau de ;\IARCU~RlTE Gi:RARD. ( ,1/uscc impérial de l'Ermllage, s.it11/-Pt!lersbo1irg.)

.... 48 ...

\'!.-

HISTORIA. -

Fa,c. ,:.

les idées, les croyances et les sentiments.
&lt;( La reine, poursuit Goethe, {·troitemenl liée
à celle fatale affaire, y perdit sa dignité, sa
considération; elle y perdit dan, la pensée
populaire cet appui moral qui faisait d"elle
une figure intangible'. " Jugement conlirm~
par le plus éminent des historiens de ~l.irieAntoinette, ~!. Pierre de ;\'olhac : &lt;1 A partir
de l'aff,iire du Collier, la France se hâte vers
la !\évolution. La royauté a perdu son dernil'r
prc~tige, "arie-Antoinelte est,
par a\'ancc, découronnée~. 1&gt;
En raison du retentissement
qu'ils ont eu les faits ont été
déformés par l'esprit de parti,
chacun s'efforçant d'y trouver
des arguments à sa cause; cc
qui n'était d'ailleurs pas difficile tians l'amas de documents,
mémoires et dissertations des
avocats, brochures, libelles,
pampblels, plaquelles au rouleau, gazelles et articles de
journaux, nourclles à la main,
pcti ts vers et brevets à la calolle, sarcelades el pasquinades, reportages, bavardage,,
commérages cl papotages, 011
l'affaire fut noiée dès les prl'miers jours.
La quantité de textes parvenus jusqu"à nous, qui permellent, non seulement de di-nouer le nœud de lïntrigue,
ruais de connaitre la vie des
divers personnages, d'y pénétrer dar s les coins cl recoins,
d'en faire saillir ks menus
détails, esl uaimenl surprenante. Indications qui coulent
de ~ource : 1·e sont les pièrcs
du procès, interrogatoires, récolements, confrontations'; b
c1 résumés » avec notes et appréciations personnelles des ma!:lis Lrats mêlés à lïnstrurtion";
les
plaidoyers,
mieux
encore, le, dossiers des
profonde qui s'était faite insensiblement dans

« L'événement ml! remplit d'épouvante
comme l'aurait fait la tète de la lléduse.
Ces intrigues détruisirent la dignité royale.
Aussi l'histoire du C,Jllicr form1,'-l-elle la
préfaec de la l\él'olution. » ~on qu'dlc en
ait été la cause - l~s causes en histoire sont
toujours d'une imporlancc ,:gale à l'tffd;
mais, par la rnrexcilation qu'il produisit dans
les e,prils, le procè, fut le signal du moul'emenl par lequel fut mise au jour l'altération

Domlurr c,I Inc~ Ires heurcu!'fmenl. Cai:;lio,tro
(der Gran, la romlcsse de la llolle. (die JJa,.quis,),
le comle de la :Uolle tlrr .llarq11is;, )Ille d'Ohn "die
"Sichte,, sont ligur(•,; par leur,; !rails eso;enliels. 'lai•
Goethe a réuni en une seule pcl'sonnc lllle d'Olirn cl
\Ille de la Tour, nièce de )Jme rie la )lotie. t.:n ~rul
per,-onna"e a été inventé pour les brsoins de la pièce.
le dirvaÎier ldel' /li/Ier ); encore ce rôle parait-il
in-piré par le haron de Planta.
~- Pierre de Nolhac, laRrine .l/arie-A11loù1Pl/e,r 7R.
L f.onsrrlt'es an, .frrlzfrernalio11afrs. \', Il U i .

..., 49 ,..

'li. Emile Campardon, qui a pul,fü· l"ouna;:r le plu•
rnlidement documenté dont ces événements aient èli·
l'objet, n'a cru devoir insérer parmi ses pie1·cs juslilicatn·c; que les interrogatoire, des pr111cipaux •ccusé:,
n_églige~nt les témoins _secondaires, dont les dèJ!Oflllons. lncn que de dcu11cme _plan, sont les pl,u~ p_1llorcsqucs. )J. Campardon a cgalemcnt la1.so me,hls
les procès-\'crbau~ des confrontolions où les caractères
apr.arai~,e~t arnc le pl~s de couleur ~, de ,-i'.·acih·.
,,. l/11,/1nl/1i'q11t 11atw1111lc. mss Joly de fleuri,
208~':!0RO.

�1flSTO'RJJl ·----------------------------------------dl
avocats; les Jeures el correspondances des acteurs en jeu : billets à l'encre sympathique,
furtivement envoyts par le cardinal de Rohan,
qui esl sous les verrous de la Bastille, à son
défenseur, M· Targct, oil se lisent ses pensées
de derrière la lêlc'; lettres écrites par )!me de
la Molle, réfugiée en Angleterre, à rnn mari
et à sa sœur, où s'éclaire üun plein jour le
fond de son âme 2 ; ce sont les mémoires
rédigés par les accusés, soit au cours du
procès, soit après, où chacun raconte par le
menu et à sa manière cc qu'il sait et ce qu'il
a vu•; ce sont les notes et papiers administratifs concernant la détention des prisonniers à
la Bastille 1 ; puis des rapports dll police; des
inrentaircs et des procès-n•rbaux d'huissiers,
qui dc~sinent de leur Irait net et sec, en
lignes caractéristiques, les meubles et les
costumes : tels les palrons d'un jour.na! de
modes ou les prospectus d'un magasin d'ameublement; les rapports envoyés sur plusieurs
des principaux acteurs de l'intrigue, qui
s'étaient enfuis pour échapper à la rigueur
des lois 5 ; puis les nombreuses relations des
contemporains; car l'événement ayanl frappé
dès l'abord les imaginations, chacun Lint à
noter ce qu'il en entendait, à raconter cc qu'il
savait des personnages, de leurs mœurs, de
leur passé, dti leurs caractères : Beugnot,
Mme Campan, Mme ù'Oberkirch, ~Ime de
Sabran, l'abbé George!, Besenval, le duc de
Lévis, le marquis de Ferrières, Mayer, Manuel
et Charpentier, les notes du libraire Hardy G,
lt&gt; récit demeuré manuscrit du libraire Nicolas
lluault 7 ; les dépêches des ambassadeurs
étrangers près le roi de France à leurs gouvernements respectifs; et tous les journaux,
ceux de Paris, ceux de Londres, les gazelles

MARIAGE DU DAUPHIX ,\l'EC }IARIE-ANTOINETTE

&lt;le Hollande qui insèrent des correspondances
1. Dos~ier Target, conservé à la Bibl. de la Ville de
Paris, documents manuscrits non encore c11talogués.
2. A1-c/1il'es 11atio11ales, F7, 4H'\ B. Papiers du
r~1mité de sùri&gt;tè génfrale.
~- De ces )Iémoires il a été fait divers recueils.
Le plus importnnt, bien qu'il ne soil lui-même pns

de Paris; un nombre infini de pamphlets, les redressaient et regardaient, l'air ahuri. El
nouvelles à la main, le Bachaumont, la Cor- nous allions ainsi de Bar-sur-Aube aux Crotl'esp01ula11ce sec1·èle; et l'iconographie, les tières, 11 Fontette, à Verpillières, 11 Clairvaux,
pinceaux de llmc \ïgée-Le Brun el ceux de à Chàleauvillain. Les bonnes gens comprePujos, le crayon de Cochin, l'ébauchoir de naient nos recherches. L'affaire du Collier, le
Uoudon, le burin de Cathelin, de Janine!, de nom de Mme de la Molle sont demeurés légenDesrais, d'Eisen, de Legrand, de Macret, les daires dans le pays. &lt;t Ah l monsieur, c'était
estampes populaires. Les lieux mêmes qui une coquine! 1&gt; disaient-ils, et, avec empresseservirent de cadre à l'action se retrouvenr, ment, après avoir vidé, de compagnie, sur la
les maisons sont conservées : à Versailles le table de bois brut, les longs verres de vin
château avec le cabind intérieur du roi et la rose, ils nous aidaient dans notre tâche.
galerie des Glaces; le parc avec le bosquet de
Comment remercier ceux qui, de toute
Vénus; la place Dauphine, où se trouvaient part, nous ont tendu la main? M. Alfred
le garni Gobert et l'hôtel de la Belle Image, Bégis, secrétaire de la Société des Amis des
aujourd'hui place Hoche; - à Paris, rue livres, a été pour nous un véritable collaboVieille-du-Temple, l'hôtel du cardinal de rateur. Que de sources nous eussions ignorées
Rohan; rue Saint-Claude, la maison de Ca- sans ses indications &amp;û res, précises! Depuis
gliostro; rue Saint-Gilles, celle de Mme de la des années il réunissait des documents sur
1[olle; rue du Jour, l'ancien hô:cl du Petit l'affaire du Collier, documents recueillis aux
Lambesc, et rue de la Verrerie, l'hôtel de la Archires nationales, aux archives paroissiales
Ville de Reims; les jardin, du Palais-Royal; de Londres, aux archives départementales de
- en Champagne, à Dar-sur-Aube, à Fon- l'Aube, aux archives municipales de Bar-surttlle, à Clairvaux, à Chàteauvillain, non seu- Aube et de Vincennes: et bien des pièces se
lement les lieux, mais les demeures, les trouvent en original dans sa belle collection.
murailles mêmes entre lesquelles se dérou- Notes et pièces originales, M. Bégis a tout
lèrent les éYénements du récit.
mis à notre disposition, ainsi que des séries
Aux beaux jours de l'automne dernier, d'estampes contemporaines. De nombreux
nous allions donc à bicyclette par le paF documents il nous a fourni la copie intégrale,
accidenté. Les routes étaieol blanches sous le faite de sa main. Notre ami Paul Collin,
soleil : aux llancs des coteaux les pampres directeur de la Nollvelle revue rélî'ospPcti1 e,
portaient les raisins mûrs. Dans les champs, nous a prèté une série de brochures et de
où les récoltes étaient faites, les troupeaux de pamphlets, se rapportant au procès du Collier,
moulons confondaient leurs nuances d'un ainsi que notre maitre M. Jacques Flach, problanc qui tire sur l'ocre et le jaune arec les fesseur au Collège dti France, cl notre ohlitons clairs des champs déblavés, jaunis par geant collègue, )[. le comte de la flevelièrc,
le chaume cl les fanes sèclies; mais, de place administrateur de la Société des 8tudes histoen place - c'étaient des rires, - les filles riques.
metlaient encore les récoltes en javelles : au
~r. Pierre de Nolhac, savant et charmant
conservateur du château de Vermilles, historien autorisé de Marie-Antoinelle, a été, lui
aussi, un collaborateur pour nous. Notes en
main, il nous a montré, une à une, les salles
du palais où les scènes les plus importantes •
se sont passées, et, dans le parc, il nous a
permis d'identifier d'urie manière certaine le
bosquet de Vénus, où la gentille baronne
d'Oliva apparut en reine de France au cardinal
·de Rohan prosterné. M. Cbrislian, administrateur de l'imprimerie nationale, ancien hôtd
de Rohan, M. Le Vayer, administrateur de la
Ilibliolhèque de la Ville de Paris, sont priés
de vouloir bien accepter l'hommage de notre
gratitude. Mme la comtesse de Biron a eu la
bonté d'enridiir l'illm tralion de celte étude en
autorisant la reproduction de son célèbre portrait de Marie-Antoinette en « gaulle l&gt; par
Mme Vigée-Le Brun, porlrait dont le costume
fut direclement copié par )!me de la Molle
dans la scène du Bosquet. M. Slorelli, qui a
épousé la pdile-fille de M• Tbilcrier, arncat
de Cagliostro, nous a communiqué ses sou vcD'AUTRICHE. - D'atrès ,me estampe du lemts.
nirs de famille et nous a p••rmis de reproduire
le buste de Cagliostro par Houdon, que l'ilpassage du &lt;t Parisien l&gt; elles s'arrêtaient, se
5. Ai·chives. de.~ Affa'ires é/l'a11gères, Mèm. cl doc.,
1

complet, a él~ formé par Belle d'Etienvillc. sous Il:
titre: Colleclton complète de 1011s les il/émou·es qui
out pm:u da,!s la (ameu.~e (lffaire d1i Collier. Pari~,
1786, 6 l'Ol. m-18.
4. !Jibl. de l'Arsenal, Archives de la Basl illc,
mss 12457,59 et 12517.

France, 1399 et 14UU.
ti. « Mrs loisirs, ou jour,rnl d'événements tris
11u'ils parviennent à ma connai,sance ~, /Ji/,/, 11al ..
mis franç. ü680-85.
Les ~a,sagcs relatifs a l'afüirr rlu Collier sont dans
le ml. li6K&gt;.
7. CullPction Alfrrd Bégis.

'-----------------------------------

L'AFFA1R,E nu CoLUE'Jt. - - ~

lustre alchimiste donna ,jadis à son défenseur,
ainsi qu'une miniature de l'époque représentant Mme de Cagliostro. M. de Bluze, bijoutier, a re ·onstilué aYec infiniment d'art le
collier de la reine d'après les dessins très
précis laissés par les joailliers qui l'avaient
fait. Nous avons ainsi une image rigoureusement exacte de la fameuse et fatale parure.
M. Morton Fullerlon a prêté un exemplaire
manuscrit, avec des variantes, du Mémoil'e
ju.~tificalif de Jeanne de Valois. Enfin M. le
docteur Lebrun, adjoint au maire de Barsur-.\ube, a guidé nos recherches dans les
archives de la ville. Il a fait retrouver: rue
Nationale, la maison qui a appartenu à Mme
de la Motte; rue d'.\.ube, l'hôtel Clausse de Surmont où elle passa les années décisives de sa vie.
Notre reconnaissance, nous la devons aus~i
- nous la témoignons de grand cœur - aux
devanciers : à Edmond et Jules de Goncourt,
écrivains et historiens admirables' ; à notre
érudit confrère, M. Émile Campardon, qui a
écrit l'ouvrage le plus solide et de l'information la plus exacte sur le Collier de la 1'eine ! ;
:t G. Chaix d'Est-Ange, qui mit au service de
celle cause émouvante un talent d'un souflle
élevé et ému 3 et qui rappelle par endroits
celui de son illustre père; à M• Fernand
Lahori, qui défendit la même cause, l'innocence de la reine, avec sa fougue tonitruante
et ses impétueuses convictions 1 ; à M. Desdevises du füzert, auteur cl'un préris succinC'l
el brillant du proct$, dans un si joli tableau,
si bien peint et en traits si justes, de la France
à la veille de la flévolution "; à nos chers
amis. Paul noulloche. substitut près le tribunal de la Seine, l'hisloriographe lrès averti
et judiricux de l'avocat Target O ; et GosselinLenolre, qui a écrit sur Cagliostro et sa
vieille demeure des pages où brillent son
habituelle érudition, sa pensée pittoresque,
son style coloré et vivant;; sans oublier le
curieux roman de M. Philippe Chaperon, la
!,fal'que, qui fait rcviue l'âme de Jeanne de
\'alois dans celle d'une fille de nos jours,
œuvre d'imagination, mais brodée sur une
.\!ARIF.-A:'&lt;'TOINETTE, REINE DE FRANCE, ET .\LIRIE-THÉR~;SE, SA .IIÈRE, BIPÉRATRICE o'AI:TRWJJF:.
trame historique très ferme R. A ceux qui
Estw,pe allel[orique d~ ,~~,f, t11Niee à l'occasion ,te l'a1•ênement de la jeune reine.
nous ont servi de modèles et de guides, à
ceux qui nous ont soutenu de leurs encouragements et qui nous ont aidé, nous serrons
la main. Puisse celle élude, où nous nous cises, à tant d'indications minutieuses, cirIl
sommes rfîorcé de mellre ce que nous pou- constanciées, on peut distinguer clairement
vions avoir en nous de rigueur et de conscience les caractères des personnages. Leurs phyAu seuil de la cathédrale
scientifiques, gardant sous les yeux les rigides sionomies en ressorlent toutes vivantes. Et
de Strasbourg 9 •
principes de méthode et d'investigation ensei- finalement il apparaît, comme il advient tougnés par les chers maitres de !'École des jours quand on approfondit les événements
Le 19 arril f 770, l'archiduchesse ~larie
Charles, ne pas paraitre trop indigne, et des humains, que c'était dans le fond des carac- Antoinelle, fille de l'impératrice-reine ~lariederanciers et de si nombreux et affectueux tères que se trouvait la raison d'être, parlant Thérèse, épousait par procuration, en l'éofüp
1· rncours.
l'explication des faits qui semblaient - car des Auguslins de Vienne, Louis, peli t-fil~ de
chacun apprécie d'instinct les hommes et Lo~i~ XV, devenu par la mort de son père
~
leurs actes d'après soi-même - extraordi- hér1t1er de la couronne de France. Elle n'avait
Grâce à tant d'informations directes et pré- naires et mystérieux.
pas encore quinze ans. Le 2f arril, elle
. 1. Edn:iond et Jules de Goncourt, Jfistoil'e de Jla1:1e-A11lmnrtte, n?m'. i-d .. Paris. 188{, in-l{j, Dans ccll,•
l'lndc:c'. le chapitre "'· e~t en grande partie cmpru!1lc a cet ouvrage, aum que dnns le \'olumc inlitnle ln .llorl de la l'eiue, le rhapitrc x,v.
2. Em_ile Campardon, ~larie-A11loùirtle el le prod.,
t/11 Colhr,·. d'après la prncédure instruite rfevanl le
l'arlcmcnt rlc Paris. l'aris. 1863 in-8
:i . .llnn·e-A 11tni11r/le ri le pr;rr., &lt;i11 f.olli1·r. par

G. Chaix cl'Est-Ange, puhli/&gt; par son filE. Pari~, 1889,
in-8.
t Fernand Labori, le Procès du Collie,·, discours
prononcé il la Conférence des avocats le 26 nov.1888,
µublié dans la Ga:el/e deR 'frihu11au.1· du 2ü nov. -1888.
5. Dcsdcv,scs du Dézert, l'A/{aire du Cnllier, rfan,
la llev1œ des cow·s el conférences, -13 el 27 rféc. 1900.
6. Paul Boulloche, Target at•ocal au Pa,•lemrnl
de Pnri.,, rlisconrs prononcé à l'om·rrture rie la r.on-

férence des avocats, le 26 nov. 1892. Paris, 180:?
in-8 .
ï. G. Lenotre. Paris l'évol11tio1111afre. l'ieilles ma,sons,_t•ie1œ p~pi~rs (Paris, 1900. in•16J, p. 161-ïl;
la ma,son de C,1ghostro.
·
8. Philir•pr Chaperon, la .lfl11•q11e, :.Ï" éd. Pari&lt;,
1900, in-lti.
9. Le Roy de Sainte-Croix, les Qual,·e rr11·tlina11.r
t/1• Rohan, Stra,hour/!' et Pari,. 188 1, in-i.

�-

------------------------------------- 1'.JIFFJU~l:

fflSTOR.1.Jt

quitta l'Autriche, accompagnée du prince qui avait veillé sur son éducation avec la
S1abremberg. Passant à Str::sbourg, le 8 mai, force de son intelligence el toute la tendresse
elle y fut haranguée par un jeune prélat, de son cœur, et, subitement, par l'érncation
l'évê,1ue coadjuteur du diocèse, le prince de ce prélat inconnu, d'une figure si jolie,
Louis de Rohan. Sous le haut portail de la claire et comme transparente dans la gloire
cathédrale, Louis de Rohan s'avança au- de sa parure, parmi les chants sacrés et les
devant de la dauphine avec un salut d'une fumées blanches des encensoirs, celle image
grâce souple el légère. Derrière lui se tenaient vénérée apparaissait dtlvant elle. Marie-Antoiles dignitaires laïques et ecclésiastiques du nette, la tête penchée sur sa poitrine qui se
chapitre : le prince Ferdinand de Rohan, soulevait plus fort, entra sous les hautes nefs,
archevêque de llordcaux, grand préYôl; le où le tonnerre des grandes orgues avait repris
prince de Lorraine, grand doyen; J'éyêque son fracas.
de Tournai, les deux comles de Truchsess,
La troupe formait la haie sur son passage.
les c0mtes de Salm et de Manderscbeid, les La dauphine arriva au grand chœur au bas
trois princes de Hohenlohe, les deux comtes duquel se tenaient les Cent-Suisses en unide Konigsetk, le prince Guillaume de Salm; formes chamarrés. Au pied dtl l'autel de
puis le groupe des thanoines en rochet el en Saint-Laurent, qu'entourairnt les gardes du
camail, sortis dtl ces petites maisons qui corps, un prie-lJieu l'attendait. Elle s'y ageentourent la catbédrafo comme les anges assis nouilla tandis que les dames de sa cour se
aux pieds de la Vierge dans les tableaux des rangeaient sur des tabourets. El flohan,
primi1ifs.
avant de se placer sous le dais pontificJI, se
Louis de Rohan dessinait une silhouelte tournant vers l'enfant inclinée, la bénit d'un
svelte et élancée. Dans son port et sa dé- geste large et tranquille. Du haut du chœur
marche, chaque mom-emenl trahissait l'aris- les harpes faisaient pleuvoir sur les dalles
tocratie de la race. Les traits du visage étaient leurs notes argentines. La messe commença.
trè, fins, fins comme le regard, d'un bleu
limpide, où il y avait à la fois de la réserve
Ill
et des caresses. Il y avait presque la beauté
d'une femme dans sa longue robe de moire
Le prince Louis.
violette, tombant en plis à la Walleau, sous
la mousse légère du point d'Angleterr&lt;'. La
A la cour roJale, la jeune ct gracieuse
mitre d'or et de pierreries brillait à son front, dauphine fut reçue ayec magniûcence; mais
et à ses doigt, l'anneau épiscopal.
de Compiègne ou de Versailles elle s'informa
Dans la clarté du ciel la haute llèthe de la plus d'une fois du beau prélat d'Alsace, qui,
cathédrale portait la dentelle de ses pierres à son arrivée en terre de France, avait éveillé
rouges. La jolillerie des vitraux flamboJ•ait en elle une si vive émotion. Cc qu'elle en
du fond de la nef par les grandes porlt s apprenait fut d'ailleurs pour la surprendre.
ouvertes, et l'harmouie brillante des orgue~, Dans son palais de Saverne, près de Straren vagues sonores, roulait sur le parvis. bourg, entouré de la noblesse et des plus
C'étaient cômme des bouJîérs bruyantes qui jolies femmes de la province, le prince Lovi~,
s'engouffraient dans les rues, se mêlant aux comme on l'appela jusqu'au jour où il de1·int
acclamations de la foule, car, jusqu'aux cardinal, menait la vie d'un seigneur féodal.
manhes dtl l'é~lise, le peuple se pressait; A cheval, suivi des meules hurlantes, par les
accouru de tous ks points de la province en plaines, dans les Loi,;, il courait le renard et
costumes du pays, cmlumes de fè:e : masse le sanglier. D,ms les sall~s du palais, les vins
animée, bariolée, où le vert dtis corsages du Rhin et de Hongrie coulaient à Oots et dt•s
était d'un ton frais el franc comme le vert chevreuils entiers étaient ser1is sur les taLlès.
des prairies; où les cheveux blonds des tilles,
Le duc d'Aiguil!o:i, appuyé sur la toutebridés sous le cLi~non, mêlaient leur doux puissante farnrite du roi Louis XV, Jt'anne
éclat à celui des coilfes de brocart.
Uéoéditte VauLernier, comtesse du Ilarry,
Les orgues se turent, et le prélat dit d'une venait d'ètre nommé premier ministre. li
voix claire et pénétrante que la solennité de était dérnué à l'illustre famille des [lohanla circonstance faisait frissonner légèrement : Soubise, très influente à la Cour, surtout à
c( Vous allez êlre parmi nous, mac.lame, la
cause de la situalion de Mme de Marsan,
vivante image de cette impératrice chérie, gouvernante des Eufanls de France. Le
depuis longtemps l'admiration de l'Europe 9 juin 177 J, Marie-Antoinette écrivait à sa
comme elle le sera de la postérité. C'est l'âme mère, l'impératrice Marie-Thérèse : cc L'on
de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'àme des dit que c'est le coadjuteur de Strasbourg qui
Ilourbons 1 ». La petite princesse eut un mo- doit aller à Vienne comme ambassadeur. Il
ment d'émotion. Deux larmes mouillèrent est de grande maison, mais la vie qu'il a
ses joues qui étaient devenues plus roses, toujours tenue ressemble plutôt à celle d'un
une lumière lui passa sur le front. Elle ayait soldat qu'à celle d'un coadjuteur. ll Le comte
encore l'angoisse des derniers embrasse- de Mercy-Argenteau était le rapré,entant de
ments, les derniers embrassements de sa la couronne d'Autriche auprès du roi de
mère laissée si loin. Elle l'avait quillél', France, très fidèle conseiller de Marie-Thépour toujours peul-être, et elle était encore rèse et qui allait derenir celui de Aiarie-Anune enfant. ~Jarie-Antoinelte adorait sa mère, toinelle. li mandait de son coté : « Cet ecdésiastique est entièrement livré à la cabale de
1. La haran7,uc a été puLliée par Le Roy de SainteCrois, p 72-h.
la comtesse du Barry et d'Aiguillon, etje

crains que ce ne soit pas le seul inconvénient
qui le rende peu propre à la place qui lui est
destinée. l&gt;
Les Rohan se disaient issus de l'ancienne
maison someraine de Bretagne, étant venus
en France a\'cc Anne, la petite « duchesse en
sabots » qui épousa Charles YIII. lis tenaient
à la branche dès Valois par Catherine de
nohan, femme du comte d'Angoulême, aïeul
de François Ier; ils étaient alliés aux Ilourbons eux-mêmes par Henri IV, pelils-fils
d'une Rohan qui avait épousé le duc d'Albret,
roi de Navarre. Les llohan faisaient corps
avec les princes de Lorraine, marchant de
pair avec eux, immédiatement après les
princes du sang.
Le prince Louis de P.ohan était né en 1754.
En 1760 il arJit é1é nommé coadjuteur de
l'évêque de Strasbourg et sacré la même
année évêque de Canope in pm·libus. C'était
une na Lure très douée, fine fleur d'aristocratie, comme en produisent les civilisations
raffinées en leurs plus délicats épanouisrnments. li avait beaucoup de eœur et beaucoup d'cspri t et une élégance subtile dont la
dignité ecclésiastique rehaussait le charme
singulier, « une galanterie et une politesse
de grand seigneur, dit la baronné d'Oberkirch, que j'ai rarement rencontrées chez
personne n. « Il joignait à beaucoup d'élégance extérieure, observe Ilescnval, beaucoup
de grâces dans l'esprit el mème des connaissances. 1&gt; li avait été reçu membre de l'Académie française à vingt-sept ans et, parmi
tant de noms illustres, figurait arnc honneur.
Personne n'avait une conversation plus agréable. Sa conversation était « animée, spirituelle ll note Mme de Genlis ; cc il est aim1ble
autant qu'on le peut être n. Les lmmorlcls
se déclaraient charmés de sa compagnie. Un
cœur « sensible Jl, comme disaient les contemporains, et une grande fortune lui permettaient de faire le Lien largement. Il le
faisait avec bonne grâce el d'un espritjoyeux.
Plus tard, après qu'une catastrophe terrible
l'eut terrassé, il trouva dans l'adversité des
personnes qui se souvinrent de ses qualités
charmantes et des écrivains pour les rappeler. Charles-Joseph Meyer, dans son Gai·de
du col'ps, un pamphlet qui fit grand bruit cl
fut poursuivi à la requête des Rohan, trace
son portrait : &lt;&lt; li a vraiment bon cœur. Il
est fier, pas trop. En le monseigneurisant on
a de lui tout cc qu'on reut. Généreux au pos·
sible, il a par devant Iui mille traits qu'on
devrdit Lien publier. li en est temps ou
jamais. Mais on se taira. La reconnais.;ancc
est muetle, la calomnir. a cent voix. Obliger
est une belle chose; mais qui? - toujours
des ingrats. Et puis, faites le bien : et voilà
pourquoi si peu de gens se soucient d'en faire.&gt;&gt;
De ces traits&lt;( qu'on devrait bien publier ll,
citons le suivant.
Le prince Louis tenait à Saverne table ouvert". Un pauvre chevalier de Saint-Louis venait s'y asseoir, mais n'avait pas, comme les
autres, de pièce d'argent à glisser sous la
serviette pour le valet servant. El le valet de
signaler au prince cet hôte minable qui- arri-

DU COLl..1E~

vait sans invitation. Bohan ordonna de le le peu de poids qu'il donnait aux choses aux- s'ajoutait une grande ambition qui avait été
faire asseoir la fois prochaine auprès de lui : quelles on en donnait le plus et qu'on croyait mise et surexcitée en lui, dès son jeune àge,
honneur qui surprit le chevalier; mais celui- mériter le plus de combinaisons, toujours par sa famille entière. Celle-ci réunissait ses
ci ne tarda pas à del'iner la malice à la figure taxé par ses inférieurs de juger trop légère- efforts pour le porter aux plus hautes chardu domestique. Tout allait d'ailleurs au mieux ment parce qu'il jugeait vite et que les con- ges : elle espérait le voir parvenir au premier
quand, vers la fin du repas, le prince, qui clusions les plus justes n'étaient pas favora- rang dans les conseils du roi et royait en lui
s'occupait de magie, demanda brusquement bles à tous, il voyait ses qualités brillantes, l'instrument de sa propre grandeur.
à son hole:
auxquelles il ne s'était pas occupé de donner
Enfin le prince Louis était une nature exal(C Combien de diables connaissez-vous?
la forme qu'il fallait pour séduire par elles- tée, exaltée jusqu'au délire, dira l'un des
- Trois, monseigneur.
mêmes, contribuer à le décrier et servir magistrats qui, dans la suite, l'étudieront le
- Trois?
d'armes contre lui 1 • ,
plus attentivement 1 •
- Un pauvre diable qui trouve à manger
De celle tournure d'esprit découlaient naEn réunissant ces traits de caractère on
chez un bon diable, mais qu'un mauvais turellement une faiblesse et une crédulité expliquera, croyons-nous, ceux des faits de
diable a voulu mettre dans l'embarras. »
extrêmes, - c'est un point sur lequel cc récit où Rohan a été mêlé.
Rohan, charmé de la réponse, fit savoir Mme d'Oberkirch insiste, - et l'on en trouque le couvert du chevalier serait désormais vera plus loin de surprenants témoignages;
IV
mis chez lui chaque jour.
mais, bien avant l'affaire retentissante dans
De ces traits &lt;c qu'on devrait bien publier l&gt;, laquelle il fut impliqué, bien avant sa liaison
L'ambassade de Vienne 3 •
citons cet autre. A Saverne, Rohan logeait avec Cagliostro, on voit le prince Louis prêter
parfois jusqu'à deux cents invités, la même créance aux projets les plus absurdes, accueilPour équiper son ambassade, Rohan avait
nuit, sans compter les serviteurs. Une dame lir tous les inventeurs. li se passionne pour dépensé des sommes immenses. Deux carfort jolie, accompagnée d'un jeune officier, des découvertes chimériques, pour &lt;&lt; la con- rosses de plrade du prix de quarante mille
étant venue en Yisile, le prince les retint à version des sels de mer, des montagnes, d,:s francs, aux coussins de velours mauve avec
coucher, quand un domestique vint l'avertir fontaines, en salpêtre aiguillé ll . Étant am- passements d'argent, les mantelets, custodes
qu'il n'y avait plus de place.
bassadeur il rédige sur celte belle invention et gouttières doublés de soie blanche; on eût
« Est-ce que l'appariement des bains e~t
des mémoires au ministre et au roi. L'État, dit de grandes lanternes empanachées, ciseplein?
assure-t-il, y gagnerait des sommes immenses. lées par des orfèvres, suspendues sur des
Non, monseigneur.
A cette légèreté, à cette faiblesse et à cette ressorts d'acier. La caisse tout entière, et
- N'y a-t-il pas deux lits?
crédulité- on ne pouvait lui refuser de l'es- jusqu'à la coquille où le cocher posait ses
- Oui, monseigneur, mais ils sont c.lans prit, conclut le duc de Lévis, mais pour du pieds, étaient peintes d'armoiries et de fleurs
la même chambre, et cet officier ....
encadrées de rocaille d'or sur les laques
- Eh bien! ne sont-ils pas venus
brillants. Une écurie de cinquante checnsemLie? Les gens bornés comme
vaux, dont le premier écuyer était brivous voient toujours lvut en mal. Vous
gadier des armées du roi, un mus1errez qu'ils s'accommoderont très
écuyer et deux piqueurs; six pages tirés
bien. Il n'y a pas la plus petite réde la noblesse de Bretagne tt d'Alsace,
flexion à faire. ll
rêtus de soie et de velours en broderie,
Et, de fait, C( ils s'accommodèrent))
arec un gouverneur pour le métier des
très bien et ne firent cc la plus petite
armes et un précepteur pour le latin;
réflexion 1&gt; ni l'officier ni la dame.
deux gentilshommes pour les honneurs
On accusait Louis de Rohan d'être
de la chambre : le premier était cheléger, défaut de son rang et de son
valier de Malte et le second capitaine de
éducation; d'où résultait d'ailleurs l'acavalerie; six valets de chambre, un
grément de son esprit.
maître d'hôtel, un chtf d'oflice, tout
Ce jeune prélat est fort gai, ditMercyde rouge habillés et galonnés sur les
Argenteau, et encore plus léger. cc Il
coutures; deux heiduques qui avaient
devrait se chausser de bonnes semelles
des brandebourgs et des plumets; quade plomb, poursuit ~foyer, et se coutre coureurs chamarrés de broderies
uir la nuque d'une bonne calotte de
d'or et pailletés d'argent : chacun de
plomb : c'étai l la précaution du léger
ces costumes avait coûié quatre mille
l'hilotas pour ne pas touraer à tout
livres et faisait au soleil un élincelYent. 1) « Il était affable et poli, dit un
lement de féerie ; douze valets de
autre pamphlétaire, mais il Jui arrivait
pied; deux suisses, dont l'un, le plus
trop souvent, comme à un grand, de
maigre, pour les appartements, et
ne pas se plier aux manières d'all(·nl'autre, très ventru, pour le service de
tion qu'on lui témoignait. D'un esprit
la porte. Pour accompagner les repas,
actif et prompt, saisissant les idées avant
six musiciens habillés d'écarlate, les
qu'on les eût exprimées, imaginant dtljà
boutonnières filigranées d'or fin; puis
tout ce qnc la langue pesante d'un ha- PRll-(E Lous DE Rou.1:-1, C.IRDINAL ET Èvi:QUE DE STRASBOt.:RG. un intendant de maison, un trésoG1·avu1·e de \"OYÉ LE JEVl/E.
rangueur avait à peine commencé de
rier, quatre gentilshommes d'ambasprononcer, el par conséquent fatigué de
sade nommés et brevetés par la Cour;
l'attention qu'on exigeait de lui, déplaisant par jugement il en était totalement dépourvu pour secrétaire d'ambassade un jésuite et,
1. Lettre à l'occasio11 de la déten io11 de S. E.
.Il. le Cardinal ~17~5, ~. 1.), p. 1\!-13.
'l,. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury, ~088, f• 07 \ •.
J. Correspo11da11ce secrète di, comte de AlercyArgenteau avec l'empereur Joseph Il et le prince
de h:awiitz, puhl. par le chcv. Alf. d' Arnelh cl
Jules nammermonl. J:'aris, H!g9-O1, \! vol. in-8, cl
un fo,cicule d'inlroduclion. - Correspo11dance se•
crète entre A/a1·ie-Thérèse et le comte de Merry-

Argenleau, avec les le/lres de ,llaric-Thérèse el de

Jllarie-Antoinette, puhl. par le chcv. Ail". d'Arneth
et A. Geffroy. Paris, 18H, 5 vol. in-8. - AlémoÏl'es
port/' servù- à l'histon·e des événements de la fi,11
d11 xvm• siècle, par l'abbé Lleorgel. Paris, 1817,
3 vol. in-8. - L'ambassade du p1·illce louis de
Rol,a11, à la cour de Vie1111e, 1771-li74, Notes
écrites par 1m ge11tilho111me, offi,cier supérieur
[ Antoine-Josrph Zorn de Bulach] attaché au prince

.., 53 ,..

Louis de Rohan, SlrasLourg, 1901, i,,-8. Dans la
séance du 17 no1·cmbre 190\1 de la Société des Etudes
historiques M. le vicomte i\lauricc Iloutry a donné
lcclure d"une étude mr l'amba~sade du prmce Louis
de Rohan à Y1ennr, élude écrite d·après des documents inédits provenant des archi,·es des Affaires
étrangères, où l'on troul"era des détails nouveaux.
Elle sera imprimêc sous le titre : L'ambassade du
7n·ù1ce Louis de Roha11 &lt;Î l'iemie (li72-1774).

�r-

H1~T0'/{1.ll

pour seconder le jésuite, quatre secrélaires
adjoints 1 •
~farie-Thérè.se n'antil pas accueilli d'une
manière fayorable le nom du nouvel ambassadeur. « J'ai tout lieu d'ètre mécontente du
choix que la France a fait d'un aussi mauvais
sujet que le coadjuteur de Strasbourg, écrivait-clic à Mercy-Argenteau. Je l'aurais peutêtre refusé si je n'avais été retenue par la
crainte des désagréments qui auraient pu en
rejaillir sur ma ûfle. \' ous ne laisserez pas
de faire comprendre à la cour de France
qu'on fera bien. de recommander à cet ambassadeur une conduite sage, conforme à son
état. Je ·vous avoue que je crains nos femmes
d'ici . ))
Rohan arrira à \ïenne le l Ojanvier 177:!.
Ce fut une entrée merveilleuse, bien que sans
cérémonie. Une nuée de la~uais, à la lil-réc
de l'ambassadeur, menaient la caravane des
mules, si légèrement ferrées d'argent que,
de la porte au palais de France, les fers semèrent les rues, à la joie du peuple qui se
culbulait pour les ramasser~ . Le prince Louis
présenta ses lellres de créance le 19. MarieThérèse fut surprise d'une première impression farorable. Elle en écrit à son représentant à Versailles: « Rohan est tout uni dans
ses façons et tout simple dans son extérieur,
saus grimace ni faslei très poli arec tout le
monde. D'abord il déclara ne pas vouloir

Malheureusemenl, lia rie-Thérèse, elle aussi,
changea bientôt de sentiments à l'égard du
représentant du roi de France, pour revenir
aux préventions que sa correspondance avec
!lercy-Argenteau lui avait inspirées. L'impératrice était une nature très simple et très
droite, profondément allemande, prenant les
choses au sérieux . Les façons légères du prélat, son élégance mondaine, ses propos aimaLies où perç:iit une pointe de cette galanterie
r1ni fais.i.it alors le dangereux éclat de la cour
de France, l'étonnèrent d'abord, puis l'effrayèrent, et bientôt lui firent horreur . Un
évêque qui se rendait aux invitations de la
noblesse du pa)'S en costume de chasse juste-au-corps vert à brandebourgs d'or,
plumes de faucon en aigrette sur la coiffe;
- qui, dans -son ch:\tean des bords du Danube, cadeau royal de la reine de Hongrie à
l'ambassadeur de France, recevait en lumultucuses parties de chasse les plus illustres
familles de Vienne et, dans une seule journée, tirait de ses propres mains jusqu'à
1 ;j28 coups de fusil; un prêtre qui assistait
en parure brillante aux bals masqués et y
recevait de la princesse d'Aucrsperg, costumée &lt;&lt; en juire ai:gée )&gt;, un portefeuille
« tout brodé en or )J; un prélat qui, à l'ambassade même, organisait des soupers rar
petites tables pour les dames de la Cour, et,
à ces dames, ne laissait pas de tourner, le

REVt.:E DE L,\ .i\l,\1 S0:-i DU R q1, .IU TR0 U-0' E:-FER. -

fréquenter les spectacles; mais bien:ôt il
changea de seutiments. Il

1

1. Yuir les &lt;IClail:. don11é.; 1nr l'.iUb,! t;corgcl , scLouis à Yicnnc,

Ct\!Laire de l'amliassadc du prince

Mémofre3, Il, 218-HI.

1

2. Fri:d . ~lasson, l' lmpérotnce .llarif'-/.ouise, p. i i.

'---------------------------- 1.'
au cerr. Outre différents messieurs, la princesse de Lichnowska, les comtesses de Bergen
et de Dietrichstein y assistèrent. On fut fort
gai. Comme la chasse finit tard, on fut pris
par la nuit el par un orage. Les damés, qui
étaient arrivées ensernLle, se partagèrent pour
s'en retournrr dans les équipages, en sorh·
que la princesse de Lichnowska et la comtesse de Dietrichstcin vinrent a\'ec le prince
cl moi. l&gt; On n'avait pas fait cinquante p:is
de la maison du garde que le prélat et son
offlcicr et les deux dames versaient pêle-mèle
dans un fosfé.
AYail-on, au point de vue moral, un grief
sérieux, précis, à formuler contl'e le prince
Louis? ~Jarie-Thérèse eût élé embarrassée d,i
le dirC', et, quelle qu'ait été jusqu'i1 cc jour
l'opinion des hi~toricns, nous ne le cro)'Olls
pas; mais les apparences semblaient à l'impératrice tefüi.ment abominables que, avec
son esprit de femme, elle ne pouvait douter
que le fond n'y fût aussi. « L'ambassadeur
Rohan, écrit-elle quinze jours après son arrivée, est un gros volume farci de bien mauvais propos, peu conformes ii son éli1t d'ccclésiasLique et de ministre, et qu'il débile
avec impudence rn tout~ rencontre; sans
c;mnaissancc des aOJ.ires et sans talents surfisants, avec un fond de légèreté et de présomption et d'inconséquence. La cohue de sa
suite est de mème un mélange de gens sans

Gravure de J.-P. L E lhs , d'après Lt P.1.0~ .

plus agréablement du monde, les compliments les plus séducteurs, - semblait à la
pieuse souveraine un représentant du d!able
plutôt que du Roi Très Chrétien.
" Le 7 septembre 1775, écrit un de ses
officierd, le prince de Rohan donna une chasse

mérite el sazu mœurs. » Et le temps ne fi L
qu'accentuer cette opinion défavorable, au
point que l'antipathie devint peu à peu chez
l'impératrice une sorte de haine violente et
passionnée.
Étant allé prendre les eaux à Baden, à ~ix

lieues de Vienne, le prince Louis y donna une
fètepopulaire en plein air. «Beaucoup de dames
et de seigneurs de Vienne y sont Yenus. Elle
consistait en deux tavernes joliment arrangées
de branches d'arbres, au bout
desquelles, et surchacune, deux
tonneaux de vin. A côlé de ces
tonneaux se trouvaient des paniers de pain et de viande que
l'on jetait et répandait de tous
côtés. Le vin cou!ait d quiconque en voulait se présentait a\'ec une cruche. Au milieu de ces cahutes il y avait
un grand sapin très haut, avec
un habillement complet pour
quiconque irait le chercher.
Ces sortes d'arbres sont palissés et graissés pour en augmenter la difficulté. Après que
plusieurs champions se forent
vainement épuisés pour chercher le butin, il y en eut un
qui y parvint. Au son des timbales et trompettes on l'applaudit. Après cette récréation,
]a comédie allemande commença à jouer sur un théâtre
dressé à cette occasion et orné
très joliment. Les dames et le
monde de distinction étaient
en face sous une énorme tente.
.\ u bout de cette tente une petite maison où l'on senit en
abondance les glaces et rafraichissements. La populace vit la
comédie tout à son aise. Elle
fut terminée par un fort joli
feu d'artifice tiré près de l'eau.
On dansa un peu en présence
de tout le monde; ensuite, dans
les ,·oitures du prince, les
dames se rendfrent chez lui.
Après Je souper on dansa de nourcau. n
L'inciJtnl des wup~rs faillit dégénérer en
querelle entre l'impératrice et l'ambassadeur.
C'était une innovation de Rohan qui avait
'eu le plus grand succès. Le jeune prélat réunh:sail chez lui des sociétés de cenl à cent
cinquante personnes choisies l armi les meilleures familles de l'Autriche. Des taLles de
six ou huit couverts au plus se multipliaient
dans les salons du palais Lichtenstein dont
les jardins·é1aient i11uminés. Les convives s'y
o-roupaient à leur guise, et quel joyeux babilÏage dans le cliqueti:; de la porcefaine, de
l'argenterie el des cristaux! Notre ambasrndeur évitait ainsi la motononie compassée et
silencieuse des longues tabks d!icielles où
tout le monde jusqu'alors, en ces agapes diplomatiques, s'était si solennellement et diplomatiquement ennuyé. Aussi ne doit-On pas
s'étonner si, parfois, la gaieté dewnait un
peu bru1ante. Elle était toujours, a~surait
Rohan, du meilleur aloi. Les soupers étaient
suivis de jeux, de danses, de concerts, « où
la jeunesse, dit l'abbé Georgel, jouissait sous
les Jeux des parents d'une honnête liberté n.
Rohan y présidait, anc quelle grâce, on l'ima-

gine. Les jeux et les ris, autour du prélat
charmé, nouaient les intrigues d amour. Et
comme la compagnie s'amusait infiniment,
elle ne se séparait que fort avant dans la nuit.
0

-~=s-v-a___ ------·-Les invitalions aux jolis soupers de l'évêque
furent de plus en plus recherchées et fürieThéri.•se fut de plus en plus convaincue que
l'ambassadeur de France cc corrompait sa
noblesse ll. Elle chargea le prince de SaxeIlildburghausen, &lt;&lt; aux conseils de qui l'âge,
le rang, la considération étaient faits pour
donner du poids JJ, de présenter des observations. Rohan répondit avec infiniment de
bonne grâce et de politesse que la plus grande
décence ne cessait de présider à ces réunions,
qu'elles étaient annoncées pour toute l'année
et qu'on ne saurait les suspendre sans donner prétexte aux plus mauvais bruits, aussi
bien sur les invités que sur lui-même. Cf Sa
!lajesté, dit-il, est suppliée de peser ces raisons dans sa sagesse et de ne rien exiger qui
pût porter atteinte à la réputation de l'ambassadeur comme à celle des premières maisons de Vienne qui lui font l'honneur de
fréquenter ces assemblées. n Et les c&lt; assemblées l) continuèrent comme auparavant.
Marie-Thérèse s'irritait d'autout plus de
ces discussions, qui devenaient fréquentes,
que Rohan y apportait l'avantage de ses manières de grand seigneur .et les armes hies-

Jl'F'F.ll11(:E DU COLL1E]l - - - .

santes de son esprit. Au cours d'une dispute,
les gens de l'ambassadeur avaient malmené
un secrétaire de 1a Couronne nommé Gapp.
Marie-Thérèse exigea qu'ils fussent mis aux
arrêts. &lt;1 Mais leurs con[1ères,
écrit-elle, devaient leur faire
visite pour les amuser dans
leur prison. De plus, un des
arrêtés étant tombé malade,
Rohan a demandé de le reprendre chez lui en le faisant
remplacer par deux autres qui
devaient rester aux arrêts en
place du coupable. Tout cela
est accompagné de persiflage,
d'ironie, d'impertinences intoléraLles. !lais on lui a fait répondre que ce n'est pas la coutume d'ici de faire subir aux
innocents le châtiment du coupable et qu'au reste le malade
serait encore mieux soigné aux
arrêls. »
Encore si, dans les entours
de l'impératrice, on eût parlagé ses antipathies! Mais cc
diable d'évêque avec ses (( turlupinades &gt;) charmait les gens
et gagnait les cœurs. La correspondance de l'impératrice
avec Mercy-Argenteau en esl
pleine de dépit. «Nos femmes,
dit-elle,jeunes et vieilles, belles
et laides, en sont ensorcelées.
Il est leur idole, il les fait radoter, si bien qu'il se plait fort
1Jicn ici et assure y vouloir
rester même après la mort de
son oncle ll, l°éYêque titulaire
de Stra$bourg. L'empereur Joseph !I lui-même, que sa mère
a associé au trône, paraît con&lt;;uis : &lt;&lt; L'empereur aime à la
vérité à ~•entretenir avec lui, mais pour lui
faire dire des inepties, bavardises et turlupinades. » Jusqu'au chancelier l{aunilz qui se déclare enchanté de cet ambassadeur. L'impératrice voudrait s'en consoler en pensant que c'est
« parce que celui-ci ne l'incommode pas et
lui montre toute sorte de soumission &gt;J. Propos de femme irritée. Elle comprenait que
l'action du jeune prélat était plus sérieuse.
" Ce même Rohan, écrit-elle à !lercy le
6 novembre !7io, ayant été à la Saint-Hubert
avec l'empereur, celui-ci l'a fait mettre l1
table à côté d; lui et a jasé deux heures de
suite, je ne sais de quoi; mais il en est résulté une envie très marquée d'aller à Paris
&lt;lès après Pàques. La tournée, les visites, la
vie à mener, tout a été concerté; on a donné
des avertissements pour les gens. Vous voyez
par cet échantillon cc qu'un homme hardi,
et qui s'énonce bien, peut sur l'esprit de
l'empereur. Et voilà ce qui rend ma situation
désagréable. Un misérable peut renverser
avec un mot lont ce que des travaux continuels ont produit. 1
Les rapports se tendirent enfin à l'extrême
quand Rohan, dévoilant les manœuvres de

�~ - 111STO'/t1.ll

-----------------------------------------~

Mercy à la cour de France - 011 celui-ci la bon lé, simplicité et naïl'cté de son être,
s'étail procuré, jusque dans les plus hautes qu'en servant les intérêts de sa mère, elle
sphères, des intelligences par lesquelles il se s'exposerait un jour aux reproches d'arnir
renseignait sur ce qui se passait dans les desserri crux de sa noul'elle palriP.
Conseils, - recourut à Vienne à des moyens
Pour agir sur sa fille, Marie-Thérèse avait
semblables. Prenant résolument son parti, non seulement les lettres qu'elle lui écrivait
Marie-Thérèse demanda à Mercy-Argenteau • &lt;l'une plume si forte et autorisée; elle entred'obtenir son rappel. Jusqu'alors elle avait tenait auprès d'elle un agent d'un tact et
eu la raison et le bon droit de son côté; elle d'une adresse incomparables, le comte de
commit de ce morne.nt la faute très grare de Mercy-Argenteau. &lt;I Sur le point de Rohan,
mêler sa fille, Marie-Antoinelle,à son ressenti- écrit-elle à son représentant, je touche un
ment, en lui demandant de travailler, elle aus- mot à ma û1le, en lui commcllant de n'rn
si, au retour du coadjuteur et en s'efforçant parler qu'à vous. Sans porter des plaintes
de lui faire partager son aversion pour lui. formelles, je souhaiterais el compte que le
roi voudra me complaire en me délivrant de
V
cet indigne représentant. &gt;&gt; Et Mercy répond :
cc J'ai demandé à madame la dauphine trois
Marie-Thérèse-.
ou quatre jours de temps pour bien combiner
la démarche que Son Altesse I\oyale aura à
On peut dire que Marie-Antoinette a été faire vis-à-vis du princè de Rohan. Je lui expovictime de sa tendresse pour sa mère. Quel serai quels moyens elle pourra employ('r &gt;1.
sentiment eût été plus légitime s'adressant à
Pressée des deux paris, Marie-Anloinette
une mère comme Marie-Th0rèse, de qui le se découvrit. Elle parla directement à Mrne de
génie était agrandi par le cœur ! A Maric- ~farsan, tante du prince Louis, et lui conAntoinette, - venue en France à quinze ans, seilla de faire demander par sa famille même
auprès d'un mari lourd, gauche, renfermé, le rappel dn jeune amliamdeur. A ce moqui ne pouvait alou la comprendre et qui ne ment Marie-Thérèse semble avoir entrern le
la comprit d'ailleurs que peu à peu, à me- danger qu'elle faisait courir à sa fille :
sure que son esprit à lui-même se développa; cc C1Jmme les parents de fiohan sont nomjetée à quinze ans dans celte Cour où le vice breux et assez puissants, il y en a qui craitrônait avec une hardiesse impudente en la gnent qu'ils ne vengent sur ma fille les torts
personne de la Du Barry; abandonnée en qu'ils prétendent leur avoir été faits par mes
toute inexpérience aux passions am bilieuses démarches. Ils le craignenl d'autant plus
qui s'arrachaient son iniluenœ, se disputaient qu'ils supposent que ma fille ne garde pas
son appui, point de mire des intrigues les toute la réserve sur les lettres que je lui écris
plus basses, les plus méchantes souvent, et qui concernent la personne de ll.ohan.
qui, au monde, pouvait servir d'appui et de Yous saurez au mieux juger de la valeur de
guide? Elle n'en avait et ne pouvait en avoir ces suppositions. Je l'OUs répète seulement
d'autre que sa mère. Son mari ne voit ni ne que I\ohan est toujours plus inconséquent et
sen l; Louis XV est corrompu et indifférent; insolent. Je serais fàchée si l'on voulait retarses tantes, Mesdames Adélaïde, Sophie et der ou éluder tout à fait son rappel, pour
Victoire, sont de vieilles filles au cœur sec, à m'obliger à une démarche plus forte, pour
la pensée élroite, aigries, désagréables, être à la fin délivrée d'un homme aussi insupennuyées. C'est la Du fürry qui dési()'ne
à la portable. l&gt;
0
dauphine sa dame d'atours.
Une circonstance avait fait partager à MarieMarie-Thérèse en profita pour faire de sa Anloinelte les plus vifs ressentiments de sa
fille un instrument de sa politique. L'impé- mère. ll.ohan, qui se savait virement allaqué
ratrice ne présageait pas, évidemment, com- par lïmpér~lrice, trouvait dans son esprit
bien cette complicité deviendrait funeste à mordant les répliques nécessaires. C'étaient
« la pauvre innocente reine &gt;&gt;, comme elfe des traits cruels. Dans une lettre au ministre
l'appelait parfois; et celle-ci, de son côté, des affaires étrangères, d'Aiguillon, il écriélevée dans la pensée que l'union indestruc- vait, non sans justesse d'ailleurs : cc J'ai effectible de la France et de l'Autriche a,surait le tivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les
bonheur du monde, ne pouvait imaginer, en malheurs de la Pologne opprimée; mais. celle
1. L'anecdote de la lettre au mouchoir est conteste~ p_ar )1.11. d'Arnclh el Geffroy (Con·esp. entre
.llane-1//érèse et JJiercy-Argenteau, t. I, p. xxx1v);
~ais fans aucun ~rgu_mcnt. Le fait parait établi,
tl u~e pait, par le le~o1gnagne de Mme Campan, qui
1~ lient de Marie-~nlo1n_e1te; de I·au lrc, par celui de
1abbé Georgel, q111 le t1rnt du cardinal.
2. Au cours de son récit de l'ambassade à Vienne
du,_princ_e Louis de Rohan, M. le vicomte Boutry, bien
•iu il le JUg? sévercmenl, rapporte encore cc trait de
sa bonté genéreusn : Le partage de la Pologne était

décidé. Il ne s·accomplil pas sans tulle. Dans Cracoric
une poignée de Fran~ais, sous le hravc Choisy. résista
héroïquement. li fallut céder au nombre, le 26 avril
1772. Choisy et ses compagnons. laits prisonniers,
furent inlernJs à Smolensk, en altcn1ant J~ur lransfcrt en Sibérie. Rohan inlcrvint diplomaliqucment
obtint leur liberté et fil plus. « En arrivant à Vienne:
avant de renlrer en France, écrit M. Boutry, ils furent
re~us par l'ambassadeur qui leur fournit tout cc dont
ils avaient besoin et, toujour~ généreux, mit sa
bourse à leur disposition. ,

princesse, exercée dans l'art de ne se point
laisser pénétrer, me paraît avoir les larmes
~ son commandement: d'une main elle a le
mouchoir pour essuyer ses pleurs, el, de
l'autre, elle saisit le glaive pour être la troisième partageante I u. Par étourderie, ou par
méchanceté peul-êtr1l, car d'Aiguillon détestait Marie-Antoinette, le minislre porta la
lellre à la Du Rarry, qui lroura plaisant d'en
donner lecture à l'un de ses soupers. Et tous
Jt,s courlisans d'applaudir. et l'un d'eux de
redire, rnns tarder, l'épigramme à MarieAntoinelle. On imagine l'irritation de la dauphine. Elle ne doute plus que Ilohan ne soit
directement en correspondance avec la maitresse du roi, avec la favorite aux mœurs
honteuses. pour livrer à ses moqueries les
vertus el l'honneur de sa mère.
Ce ne fut que deux mois après la mort de
Louis XV, Louis XVI étant monté sur le trône
el l'inlluence de Marie-Antoinelle étant devenue prépondérante, que l'impératrice d'Autriche fut débarrassée de relie II vilaine honteuse ambassade &gt;&gt;, pour reprendre ses
expressions. La rancune de Marie-Thérè~e
était si forte que, lorsquïl s'agit d'un retour
momentané, - Rohan désirant revenir à
Vienne pour y prendre congé de la Cour et de
ses amis, - elle en écrivit à Mercy : cc Je
serais très fàchée de l'exécution de ce projet
comme d'une insulle faite à ma personne. 1&gt;
Rohan fut remplacé par le baron de Breteuil.
cc Breteuil pourrait trouver à son premit'r
début ici quelque embarras, observe MaricThérèse, tant &lt;'n est prél'enu en faveur de
son prédécesseur. Ses partisans, cavaliers et
dames, sans distinction d'âge, sont fort nombreux, sans même excepter Kaunitz et l'empereur lui-même. &gt;&gt; A tous ses amis, Rohan
envoya son portrait ciselé sur une mince plaquelle dïYoire, et tel était leur enthousiasme
qu'ils firent monter l'ivoire en bague, le cerclant de perles et de brillants. Le chancelier
Kaunitz, lui aussi, portait celle bague à son
troisième doigt. « J'au·rais eu de la peine à le
croire, dit Marie-Thérèse, si je n'en avais été
convaincue par mes propres yeux. i&gt;
Louis de l\ohan vit dans son rappel un outrage. Il ne pardonna pas à Ilreteuil de lui
avoir surcédé etle soupçonna d'avoir contribué
à rn disgrâce. li le poursuivit à son tour de
son esprit railleur. Breteuil, homme de tout
autre lrempe, ne lui répondit que par le silence et par une haine vigoureuse que, plus
tard, en de terribles circomtances, il devait
brutalement faire agir.
Dan~ son ressentiment, Rohan ne parvint
cependant pas à comprendre la jolie pelite
souveraine qu'il avait naguère, à son entrée
en France, accueillie en un jour de fète et
d'espoir, sous le portail tendu de velours ,
grenat de la haute cathédrale en pierres
rouges ' .
FRANTZ

(A suivre.)

FCi\CK-BRE-:--;TANO.

1814. -

Tableau de J\!EISSONIEiL (Colleclion Chat/Chard, Mu sée dtl Louvre.)

MémoireJ

du général ·bafon de Marbôt
CHAPITRE XXXIV
1814. Je suis nommé au commandemcnl ,lu déparlement de Jcmmapes. - Situation dirficilc. - Soulé,·ement conjuré. - Exlcrmination d"un parti de
Cosaques dans Mons. - Rappel de nos lroupes vers
Paris. - Mon dépôt csl Lransféré à :'\ogent-lc-Roi.

Je commençai à ~Ions l'année 1814, pendant laquelle je ne courus pas d'aussi grands
dangers physiques que dans les précédentes,
mais où j'éprouvai de bien plus grandes peines
morales.Commej' avais laissé à Nimègue tous les
cavaliers de mon régiment qui avaient encore
leurs chevaux, je ne trouvai à Mons, où était
le dépôt, que des hommes démontés, auxquels je cherchais à donner des chevaux tirés
des Ardennes, lorsque les événements s'y
opposèrent.
Le 1" janvier, les ennemis, après aYoir

hésité près de trois mois avant d'oser emahir
la France, passèrent le Rhin sur plusieurs
points, dont l'un des deux plus importants
fut d'abord Caub; bourgade située enlre Bingen el Coblenlz, au pied des rochers de Lur-·
lai, qui, en resserrant infiniment le fleuve,
rendent sa traversée très difficile. L'autre
passage eut lieu à Bàle, dont les Suisses
livrèrent le pont de pierre, en violant la neutralité de leur territoire, neutralité qu'ils
réclament ou abandonnent tour à tour, selon
leurs intérêts du moment.
On évalue de 5 à 600,000 hommes le
nombre des troupes que les alliés, nos ennemis, firent alors entrer dans la France, épuisée par vingt-cinq ans de guerre, qui avait
plus de la moitié de ses soldats prisonniers
en pays étrangers, et dont plusieurs provinces
étaient prêtes à se séparer à la première

""57"'

occasion. De ce nombre étail la province dont
Mons, chef-lieu du département de Jemmapes,
faisait partie.
Cette vaste et riche contrée, annexée à la
France d'abord en fait par la guerre en 1792,
et puis en dmit par le lraité d'Amiens, s'était
si bien habituée à cette union, qu'après les
désastres de la campagne de nu~sie, elle avait
montré le plus grand zèle et fait d'énormes sacrifices pour aider !'Empereur à remettre ses troupes sur un bon pied. Hommes, chevaux, équipement, habillement ... ,
elle avait obtempéré à toutes les demandes
sans murmurer !... Mais les pertes que nous
venions d'éproul'er en Allemagne ayant découragé les Belges, je trouvai l'esprit de cette
population totalement changé. Elle regrettait
hautement le gouvernement paternel de la
maison d'Autriche, sous lequel elle avait lon"o

�r-

111ST0]{1.ll

temps vécu, et désirait vivement se séparer
de la France, dont les guerres continuellt•s
ruinaient son commerce et son industrie. En
un mot, la Belgique n'attendait que l'occasion
de se rérolter, cc qui cùt été d'autant plus
dangereux pour nous que, par sa position
topographique, celle province se trouvait sur
les derrières du faible corps d'armée que
nous avions encore sur le Rhin. L'Empereur
cnrnya donc quelques troupes à Bruxelles,
dont il donna le commandement au général
Maison, homme capable et des plus fermes.
Celui-ci, ayant pm:ouru plusieurs dôparlements, -reconnut que celui de Jemmapes,
surtout la ville de Mons, était animé du plus
mauvais esprit. On y parlait publiquement
d'une prise d'armes contre les faibles garnisons françaises qui l'occupaient, ce que ne
pouvait empêcher le général O... , qui en
avait le commandement; car ce général ,
vieux, goutteux, sans énergie, étant né en
Helgique, paraissait craindre de se compromellre vis-à-vis de ses compatriotes. Le comte
Maison le suspendit de ses fonctions et me
donna le commandement du département de
Jemmapes.
La mission était d'autant plus difficile r1uc ,
après les Liégeois, les habitants du Borinage,
ou pays montois, sont les plus bardis el les
plus turbulents de toute la Bëlgique, et qur,
pour les contenir, je n'avais qu'un petit bataillon de i00 conscrits, quelques gendarmes,
cl 200 cavaliers démontés de mon régiment,
parmi lesquels se trouvaient une cinquantaine
d'hommes nés dans le pays, et qui, en cas de
collision, auraient été se joindre aux insurgés.
Je ne pouvais donc vraiment compter que sur
les 150 autres chasseurs, qui, provenant de
l'ancienne }&lt;'rance, el ayant tous fait la guerre
avec moi, m'auraient sui1·i partout. Ils avaient
de bons ofûciers. Ceux de l'infanterie, el surtout le chef de bataillon, étaient on ne peut
mieux disposés à me seconder.
Je ne pouvais cependant me dissimuler
que, si l'on en venait aux mains, la partie ne
serait pas égale. En effet, de l'hôtel où j'étais
logé, je ,·opis tous les jours 5 à 4,000 paysans
et ouvriers de la ville, armés de gros bâtons,
se réunir sur la grande place et prêter l'oreille
aux discours de plusieurs anciens officiers
autrichiens, tous nobles et riches, et qui,
ayant quitté le serricc lors de la réunion de
la fülgique à la France, prêchaient actuellement conll·e l'Empire, qui les a, ail accablés
d'impôts, leur avait enlevé leurs enfants pour
les envoyer à la guerre, etc., etc. Ces propos
étaient écoulés aYec d'autant plus d'avidité,
qu'ils sortaient. de la bouche de seigneurs
grands propriétaires, et s'adressaient à leurs
fermiers et aux gens qu'il, occupaient , et
sur lesquels ils avaient une très grande influence! .. .
Ajoutez à cela que chaque jour apportait
des nouvelles de la marche des ennemis qui
approchaient de Ilruxelles, en poussant devant eux les débris du corps d'armée du maréchal Macdonald. Tous les employés français
quitlaient le département pour se réfugier à
Valenciennes et à Cambrai. Enfin, le maire

'·-----------------------de ~lvns, 11. Duval de Beaulieu, homme des
plus honoraLles, crut dernir me prévenir que
ma faible garnison et moi n'étions plus en
sûreté au milieu d'une nombreuse population
rxaltée, el que je ferais bien d'évacuer la
ville, ce à quoi personne ne mettrait obstacle,
mon régiment et moi y ayant toujours parfaitement bien vécu avec les habitants.
,Je compris que cette proposition partait
d'un comité composé d'anciens officiers autrichiens, et qu'on avait chargé le maire de
venir me la transmettre dans l'espoir de m'intimider! ... Je résolus doue de monli'er les
detil8 , et dis à M. Duval que je le priais d'assembler le conseil municipal ainsi que les
notaLles, et qu'alors je répondrais à la proposition qu'il venait de me faire.
Une demi-heure après, toute ma garnison
était sous les armes, et dès que le conseil
municipal, accompagné des plus riches habitants, se pré~enta sur la place, je montai à
cheval pour être entendu de tous, et après
avoir prévenu le maire qu'avant de causer
avec lui et son conseil j'avais un ordre très
important à donner aux troupes, je fis connaître à mes soldats la proposition qu'on venait de m'adresser d'abandonner sans combat
la ville confiée à notre garde. Ils en furent
indignés et l'exprimèrent hautement! ... J'ajoutai que je ne devais pas leur dissimuler que
les remparts étant démolis sur plusieurs
points et manquant d'artillerie, il serait fort
difficile de les défendre contre des troupes de
ligne; que cependant, le cas échéant, nous
combattrions vigoureusement; mais que si,
contre le droit des gens, c'étaient les habitants de la ville el de la campagne qui se portaient contre nous, nous ne devrions pas nous
borner à la dé(ensù•e, mais que nous les
allaquerions en employant tous les moyen~,
car tous sont permis contre des révoltés! ...
qu'en ronséquence, j'ordonnais à mes soldats
de s'emparer du clocher, d'où, après une
demi-heure d'attente et trois roulements de
tambour, ils feraient feu sur les attroupements qui occuperaient la place, tandis que
des patrouilles dissiperaient ceux qui obstrueraient les rues, en fusillant principalement
les gens de la campagne qui avaient quillé
leur travail pour venir nous chercher noise.
J'ajoutai que, si le combat s'engageait, j'ordonnais, comme le meilleur moyen de défense, de mett1·e le feu à la iiille pour occuper les habitants, et de tirer constam.ment
sur l'incendie pour les empêcher de l'éteindre! ...
Celle allocution vous paraîtra sans doute
bien acerbe ; mais songez à la position critique dans laquelle je me trouvais, n'aJant
que 700 hommes, dont très peu avaient fait
la gutrre, n'attcndant aucun renfort et me
voi·ant entouré d'une mullitude qui augmentait à chaque instant; car l'officier qui commandait le poste emoyé sur le clocher m'informa que toutes les routes aboutissant à la
,·ille étaient couvertes de masses de charbonniers, sortant des mines de Jemmapes ct se
dirigeant sur Mons. Ma faible troupe et moi
cou1·ions le risque d'être écrasés, si je n'eusse

montré une grande énergie! ... Mon discours
avait produit beaucoup d'effet sur les riches
nobles, promoteurs de l'émeute, ainsi que
sur les habitants de la ville, qui commencèrent à se retirer; mais comme les paysans
ne bougeaient pas, je fis avancer deux caissons de munitions, distribuer cent carloucl1cs
à chaque soldat, charger les armes, et ordonnai aux tambours de faire ]('s trois roulements précurseurs de la fu~illade !
A ce terrible signal, la foule immeurn qui
encombrait la place se mit à courir tumultueusement vers les rues rnisines, où chacun
se pressait à l'envi pour chercher un refuge,
et peu d'instants après, les chefs du parti
autrichien, apnt le maire à leur tête, vinrent
me serrer les mains cl me conjurer d'épargner la ville! J'y co:iscntis, à condition qu'ils
enverraient à la minute porter l'ordre aux
charbonniers et onuiers de retourner chez
eux. lis s'exécutèrent avec empressement, et
les jeunes élégants les mieux montés s'élancèrent sur leurs beaux chevaux el sortirent
par toutes les portes de la cité, pour aller audevant des masses, qu'ils renrnyèrent dans
leurs villages sans que personne y mit d'opposition.
Celle obéissance passive me confirma dans
la pensée que l'émeute avait des chers puissant~, et que ma garnison et moi eussions
été arrêtés si je n'eusse intimidé les meneurs
en les menaçant d'employer tous les moyens,
même le feu, plutôt que de rendre à des
émeuti.:rs la ville confiée à ma garde! ...
Les IJelges sont grands musiciens. Il &lt;levai l
y avoir ce soir-là un concert d'amateurs, auquel mes officiers et moi étions invités ainsi
que M. de Laussat, préfet du département,
homme ferme el courageux. Nous convînmes
de nous y rendre comme à l'ordinaire, et
nous fimes bien, car on nous reçut parfaitement, du moins en apparence. Tout en causant avec les nobles qui avaient dirigé le
mouvement, nous leur fimes comprendre
que ce n'était pas aux populations à décider
par la rébellion du sort de la Belgique, mais
bien aux armées belligérantes; qu'il y aurait
donc folie à eux d'exciter au combat des ouniers et des paysans et de faire verser le sang
pour bâter de quelques jours une solution
qu'il fallait attendre.
Un vieux général autrichien retiré à Mons,
où il était né, dit alors à ses compatriotes
qu'ils avaient eu graod tort de comploter
l'arrestation de la garnison, car c'eût été allircr de nombreuses calamités sur la ville,
puisque des militaires ne doivent jamais
rendre les armes· sans combaltre ! Chacun
convint d~ la justesse de l'obserrntion, et à
compter de ce jour, la garnison et les habitants vécurent en très bon accord, comme par .
le passé. Les Montois nous donnèrent même
peu de jours après une preuvE: éclatante de
leur loyauté; voici à quelle occasion.
A mesure que l'armée des alliés .avançait,
une foule de vagabonds, surtout des Prussiens,
s'équipaient en Cosaques, et, poussés par le
désir du pillage, ces maraudeurs se ruaient
sur tout ce qui avait appartenu à l'adminis-

tration pendant l'occupation des Français et
s'emparaient même sans répugnance des effets
des individus non militaires de celle nation.
Une forte bande de ces prétendus Cosaques,
après avoir traversé le Rhin et s'ètre répandue
dans les départements de la rive gauche, avait
poussé jusqu'aux portes de Bruxelles et pillé
le château impérial de Tcrvueren, où elle
avait enlevé tous les chevaux du haras que
!'Empereur y avait formé; puis, se fractionn.i.nt en divers détachements, ces maraudeurs
parcouraient la Belgique. li en vint dans le

B.ITl!LLE

parts, alors à moitié démolis, il fit pendant
une nuit obscure approcher de la ville ses
cavaliers, dont la majeure partie, après a mir
mis pied à terre, pénétra en silence dans lès
rues et se dirigea vers la grande place cl l 'hùtcl de la Poste, où j'avais d'abord logé. Mais
depuis que j'étais informé du passage du
Rhin par hs ennemis, je me retirais tous les
soirs à la caserne, où je passais la nuit au
milieu de mes troupes. Bien m'en prit, car
les Cosaques allemands entourèrent l'hôtel,
dont ils fouillèrent tous les appartements. et,

DE MO:-DIIRAIL ( 11 FÉYR! ER 1Hq) . -

département de Jemmapes, où ils essayèrent de soulever le, populations; mais n'ayant
pas réussi, ils pensèrent que cela proYenait
de ce que Mons, le chef-lirn, ne se prononçait
pas pour eux, tant était grande la terreur
que le colonel qui y commandait avait inspirée aux Uontois ! Ils résolurent donc de
m'enlever ou de me tuer; mais pour ne point
me donner l'éveil en employant un trop grand
nombre d'hommes à cette expédition, ils se
bornèrent à envoyer 500 Cosaques.
li paraît que le chef de ces partisans avait
été assez bien renseigné, car, rnchant que
j'avais trop peu de monde pour faire bien
garder les vieilles portes et les anciens rem-

Jff'i.M01T&lt;ES DU GÉNÉ7&lt;AL 'BA](ON DE Jff'A]('BOT - ,
dant le séjour que je fis à Mons dans le cours
de l'hiver de 1814, il venait très souvent
chez moi et se parait, dans ces occasions, de
l'uniforme du 23t de chasseurs qu'il avait si
honorablement porté. Or, il advint qur, pendant la nuit dont il est question, Courtois,
re,pgnant le logis &lt;l'un de ses parents chez
lequel il recevait l'hospitalité, aperçut le détachement ennemi qui se dirigeait vers l'hôtel
de la Pùsle. Ilien que le bral'e brigadier sût
que je n'y passais plus les nuits, il voulut
néanmoins s'assurer que son colonel ne cou-

D'après le taéle.J:11 ,t'IloRACE \'ERNE T. (.\fusée de 1·e,·sailles.j

furieux de ne pas trou,·er d'officiers français,
ils s'en prirent 11 l'aubergiste, qu'ils maltraitèrent, pillèrent, et dont ils burent le meilleur
vin au point de se griser, officiers comme
soldats.
Un Ildge, ancien brigadier de mon régiment, nommé Courtois, auquel j'avais fait
obtenir la décoration comme étant l'u11 de
mes plus braves guerriers, entrait en ce moment à l'hôtel. Crt homme, né 11 Saint-Ghislain près de )Ions, avait perdu une jambe en
Russie l'année précédente. J'arnis été assez
heureux pour le saurer en lui procurant les
moyens de regagner la France. Il en avait
conservé une telle reconnaissance que, pen-

rail aucun danger, el pénétra bral'ement dans
l'hôtel, où il entraina son parent.
A la vue de l'uniforme français el de la
décoration de la Légion d'honneur, les Prussiens eurent l'infamie de se jeter sur Je malheureux estropié et voulurent lui arracher la
croix qui brillait sur sa poitrine! ... Le vieux
soldat ayant cherché à défendre sa décoration,
les Cosaques prussiens le tuèrent, traînèrent
son cadavre dans la rue, puis continuèrent
leur orgie!
Mons était si grand relativement à ma faible garnison, que je m'étais retranché dans la
caserne, el, concentrant ma défense de nuit
sur cc point, j'al'ais interdit à ma lroupl!

�'H1S T0'1{1.Jt
d'aller du côté de la grande place, bien que
je fusse instruit que les ennemis s'y trouvaient, car je ne connaissais pls leur nombre

parvinrent jusqu'au lieu où il, avaient laissé
leurs chevaux attachés aux arbres de la promenade, ils y trouvèrent le chef de Lataitlon

BATAILLE DE MOXTEREAU ( 18 FÉVRIER 181.tJ,

o·:iprès le tatleatt de Cn,RLES LANGLOIS. (.Musée de Versailles.)

et craignais que les habitants ne se réunissent à eux! ... Mais dès que ceux-ci furent
informés de l'assassinat de Courtois, leur
compatriote, homme estimé de toute la contrée, ils résolurent de le venger, et, oubliant
momentanément leurs griefs contre les Fran~:ais, ils députèrent vers moi le frère de Courtois ainsi que les plus notaLles et les plus
braves d'entre eux, pour m'engager à me
mettre à leur Lêtr, afin de chasser les Cosaques 1
Je crois bien que les excès et le pillage que
ceux-ci avaient commis à l'hôtel de la Poste,
inspirant à chaque bourgeois des craintes
pour sa famille el sa maison, les portaient,
au moins autant que la mort de Courtois, à
repousser les Cosaques, et qu'ils eussent agi
tout différemment si, au lieu d'assassins el
de pillarJs, des troupes rrglées eussent pénétré dans la ville! Némmoins, je crus devoir
pro fi ter de lJ bonne volonté de ceux des habitants qui venaientdes'armcren notre farcur.
Je pris donc une partie de ma troupe, et me
portai vers la place, tandis qu'avec le surplus,
le chef de bataillon, qui connais~ait parfaitement la ville, allait, par mon ordre, s'embusquer auprès de la brèche par laquelle les
Cosaques prussiens avaient pénétré dans la
place.
Dès les premiers coups de fusil que nos
gens tirèrent sur ces drôles, le plus grand
tumulte régna dans l'hôtel et sur la place!. ..
Ceux des ennemis qui ne furent pas tués à
l'instant s'enfuirent à toutes jambes; mais
beaucoup s'égarèrent dans les rues, où ils
furent assommés en détail. Quant à ceux qui

qui les accueillit par une fusillade à brûlepourpoint I Le jour venu, on compta dans la
ville ou sur la vieille brèche plus de 200 ennemis morts, et nous n'avions pas perdu un
seul homme, nos adversaires ne s'étant point
défendus, tant ils étaient abrutis par 1~ Yin et
les liqueurs fortes! ... Ceux d'entre eux qui
survécurent à celle surprise, en se laissant
glisser le long des débris des vieux remparts,
se jetèrent dans la campagne, où ils forent
tous pris ou tués par les paysans devenus furieux en apprenant la mort du malheureux
Courtois, considéré comme la gloire de la
contrée, et qui, surnommé par eux la Jambe
de bois, leur était devenu aussi cher que le
général Daumesnil, autre jambe de bois,
l'était aux faubouriens de Paris.
Je ne cite pas le combat de Mons comme
une affaire dont je puisse tirer vanité, car,
avec les gardes nationaux, j'avais douze à
treize cents hommes, tandis que les Cosaques
prussiens n'en comptaient guère que 500 ;
mais j'ai crù devoir rapporter cet engagement
bizarre, pour démontrer combien l'esprit des
masses est versatil~. En effet, tous les paysans et charbonniers du .Borinage qui, un
mois avant, se porla~eot en ma~se pour exterminer ou du moins désarmer le petit nombre
de Français laissés dans Mons, renaienl de
prendre parti pour eux contre les Prussiens,
parce que ceux-ci avaient Lué l'un de leurs
compatriotes 1 Je regrettai aussi beaucoup le
brare Courtois, tombé victime de l'allachcmenl qu'il avait pour moi.
Le trophée le plus important de notre îictoire fut les 500 et 1uelques chevaux que les
.., 60 ""

ennemis abandonnèrent entre nos mains. Ils
prol'enaient presque tous du pays de Berg el
étaient fort pons; aussi je les incorporai dans
mon régiment, pour lequel celte remonte
iaallendue arriva fort à propos.
Je passai encore un mois à Mons, dont les
habitants étaient redevenus parfaits pour
nous, malgré l'approche des armées ennemies. Mais les progrès de celles-ci devinreo t
enfin si considérables que les Français durent
non seulement abandonner Bruxelles, mais
toute la Belgique, el repasser les frontières
de l'ancienne France. Je reçus ordre de conduire le dépôt de mon régiment à Cambrai,
où, avec les chevaux pris naguère aux Cosaques prussiens, je pus remet! re dans les
rangs 300 bons cavaliers revenus de Leipzig,
et former deux beaux escadrons, qui, sous la
conduite du commandant Sigaldi, furent bientôt dirigés sur l'armée que !'Empereur avait
réunie en Champagne. Ils s'y firent remarquer, et soulinrent la gloire du 25• de chasseurs, surtout à la bataille de Champaubert,
où fut tué le brarn capitaine Duplessis, oflicier des plus remarquables.
J'ai toujours eu une grande prédilection
pour la lance, arme terrible entre les mains
d'un bon cavalier. J'avais donc demandé et
obtenu l'autorisation de distribuer à mes escadrons des lances que les officiers d'artillerie
ne pouvaient emporter en évacuant les places
du Rhin. Elles furent si bien appréciées que
plusieurs autres corps de cavalerie en demandèrent aussi, et se félicitèrent d'en avoir.
Les dépôts des régiments étant obligés de
passer sur la rive gauche de la Seine, afin de
ne pas tomber cotre les mains des ennemis,
le mien se rendit à Nogent-le-Roi, arrondissement dtl Dreux. Nous avions un assez bon
nombre de cavaliPrs, mais presque plus de
chevaux. Le gourernement faisait les plus
grands e!Torls pour en réunir à Versailles, où
il avait créé un dépôt central de cavalerie,
sous les ordres du général Préval.
Celui-ci, de même que son prédécesseur le
général Ilourcier, entendait beaucoup mieux
les détails de remonte et d'organisation que
la guerre, qu'il avait très peu faite. Il s'acquittait fort bien de la mission difficile dont
!'Empereur l'avait chargé; mais comme il ne
pouvait cependant improviser des chevaux ni
des équipements, et quïl lenait d'ailleurs à
ne mettre en route que des détachements bien
organisés, les départs étaient peu fréquents.
J'en gémissais, mais aucun colonel ne pouvait se rendre à l'armée sans un ordre de
!'Empereur, qui, pour ménager ses ressources, avait déft:ndu d"emoycr à la guerre p)us
d'officiers que n'en comportait le nombre
d'hommes qu'ils avaient à commander. Ce
fut donc vainement que je priai le général ·
Préval de me laisser aller en Champagne. li
fixa mon dépa_rt pour la fin de mars, époque
à laquelle je devais conduire à l'armée un
régiment dit de marche, composé des hommes montés de mon dépôt et de plusieurs
autres.
Je fus autorisé à résider jusqu'à ce moment-là à Paris, au sein de ma famille, ear

Cliché \'izza,·ona.

GLORIEUX BVCIIER (3o i\lARS 1814 ).
1'ablea1, d HF.NRI J • GQUIF.R.

..,. 61,..

�.Jlf'É.M01'/fES DU G'ÉN'É](A.L BA.](ON D'E M A](BOT -

111S TORJA
~I. C.1,cucu,e, mou liC'ulcnanl-ru\011cl, ~urlisail pour commander et réorganiser les
200 hommes qui se trouvaient encore à Nogent-lc-Iloi, et je pouvais, du reslc, les inspecter en quelques heures. Je me rendis donc
à Paris, où je passai une grande partie du
mois de mars, un des plus pénil.iles de ma
vie, IJicn que je fusse auprès de cc qucj'arnis
de plus cher. füis le gouvernement impérial,
auquel j'étais altacl:ié et que j'avais si longl&lt;'mps défendu au prix de mon sang, croulait
de Ioules parts. Les armées ennemies occupaient, de Lyon, une grande parlie de la
France, et il était facile de prévoir qu'elles
arrivcraienl Licnlôl dans la capitale.

CHAPITRE XXXV
llrll,· cnmpagnc de :'inpoléon. - La résislancc dcvi1•11t
impossible. - ln-uffisancc des mesures prises pour
priscncr Paris. - .\rriVl'C des alliés. - Retour
ior,lir ,le l'Ernpcrcur sur la capilalc. - Pnris aur:iil
d,i tenir. - lnlrigucs ourdies conlrc :'iapoléon.

Les plus grands antagonistes de !'Empereur
sont forcés de convenir qu'il se surpassa luimême dans la campagne d'hiver qu'il fit dans
. les trois premiers mois de 1811. Jamais général n'avait fait preuve de tant de talents,
ni réalisé d'aussi grandes choses avec d'amsi
îail&gt;les ressources. On le vit, avec quelques
milliers d'hommes, dont )JOC grande partie
élaicn t des conscrits inexpérimentés, tenir
tête à toutes les armées de l'Europe, faire
fare partout avec les mêmes troupes, qu'il
portait d'un point à nn autre avec une rapidité merl'eilleuse, et, profilant habilement dP
toutes les ressources du pays pour le défendre, il courait des Autrichiens aux Russes,
des fiusscs aux Prussiens, pour revenir de
Blï1cber à Schwarz,mberg et de celui-ci à
Sacken, quelquefois r&lt;'poussé par eux, mais
beaucoup plus souvent vainqueur. Il eut un
•momrnt l'espoir de chasser du territoire français les étrangers qui, découragés par leurs
nombreuses défaites, songeaient à repasser
le Rhin. Il n'eùl fallu pour cela qu'un nomel
effort de la nation; mais la lassitude de la
guerre était générale, et de toutes parts, surtout à Paris, on conspirait contre l'Empire.
Plusieurs écrivains militaires ont exprimé
leur étonnement de cc que la France ne s'était
pas levée en masse, comme en 1702, pour
repousser les étrangers, ou bim qu'elle n'ait
pas imité les Espagnols en formant dans
chaque province un cenlrt! de défense nationale.
On répond à cela que l'enthousiasme qui
avait improvisé les armces de 1792 était usé
par vingt-cinq ans de guerres el les trop fréquentes conscriptions anticipées faites par
J'Empereur, car il ne restait dans la plupart
de nos dépar!C'menls que des vieillards cl des
enfants. Quant it l'exemple tiré de l'Espagne,
il n•est nullement applicable à la France, qui,
ayant laissé prendre trop d'influence 11 la ville
de Paris, ne peut rien quand celle-ci ne se
met pas à la tête du momrment, tandis qu'en
Espagne, chaque province, formant un petit
gouvernement, avait pu agir et se créer unt•

ar111fr. lur~ mèmc 'lue )ladrid ~c lroU\ail
occupé par les Français. Cc fut la cen/l'alisalion qui perdit la France.
li n'entre point dans le plan que je me
suis donné de raconter les hauts fails de l'armée française dans la célèbre campagne de
18 t i; car il faudrait pour cela écrire des
volumes, commenter tout ce qui a été publié
à ce sujet, et je ne me sens pas le courage de
m'appesantir sur les malheurs de mon pays;
je me bornerai donc à dire qu'après arnir
disputé pied à pied le terrain compris entre
la Marne, l'Aube, la Saône et la Seine, !'Empereur conçut un vaste projet qui, s'il réussissait, devait sauver la France. C'était de se
porter avec le gros de ses troupes, par SaintDizier et \ïLn, vers la Lorraine el l'Alsace,
cc qui, en mènaçant fortement les derrières
de l'ennemi, devait lui faire craindre d'être
séparé de ses dépôts, de n'avoir plus aucun
moyen de retraite, el le déterminer à se retirer vers la frontière, tandis qu'il en avait encore les moicns.
)lais pour que le superbe mouvement stratégique projeté par l'Empereur pût avoir un
bon résultat, il fallait le concours de deux
conditions qui lui manquaient, savoir : la
fidélité des hauts fonctionnaires de l'État, cl
les moyens d'empêcher les ennemis de s'emparer de Paris, dans le cas oi,, sans se préoccuper de la marche que l'Empereur faisait
sur leurs derrières, ils se porteraient vers la
capitale. ~falheureusemenl, la fidélité à l'Empereur était tellement afiaiLlie dans le Sé11al
et le Corps législatif, que ce furent les principaux membres de ces assemblée~, ll.'ls 111u·
'falle1rand, le duc de Dalberg, Laisnt: el autres, qui, par des émissaires secrets, informaient les souverains alliés de la désalfcctio:i
de la haute classe parisienne à l'égard de Napoléon, el les engageaient à venir allaquer ln
capitale.
Quant aux moyens de défrnsc, je dois
avouer que Napoléon n'y avait pas suffisamment pourvu, car on s'était borné à couvrir
de quelques palissades les barrières de la
rive droite, sans f~ire aucun ouvrage pour y
placer du canon. Et comme le très petit nombre de troupes de ligne, d'invalides, de vétérans cl d'élèves de l'École polytechnique qui
formaient la garnison était insuffisant pour
qu'on pût même essayer de résister, !'Empereur, en s'éloignant de la capitale au mois de
jam-ier, pour aller se mellre à la tète des
troupes réunies en Champagne, avait conûé à
la garde nationale la défense de Paris, où il
laissait son fils et l'Impéralrice. Il a,a:t réuni
aux Tuileries les officiers de la milice bourgeoise, qui, selon l'habitude, avaient répondu
par de nombreux sel'lnenls el les plus belliqueuses protestations au discours chaleureux
qu'il leur adressa. L'Empereur al'ait nommé
!'Impératrice régente, et désigné pour lieutenant général commandant supérieur son frère
Joseph, ex-roi d'Espagne, le meilleur, mais
le plus antimilitaire de tous les hommes.
Napoléon, se faisant illusion au point de
croire qu'il avait ainsi pourvu à la sûreté de
la capitale, pema qu'il pournit h lirrer pour

quelque~ jour~ à ~es propres forces, pour
aller avec le peu de Lroupes qui lui restaient
exécuter le projel de se jeter sur les derrières
des ennemis. li partit donc pour la Lorraine
vers la fln de mars. Alais à peine étai t-il à
qucl1j11es jour; de marche, qu'il apprit que
les alliés, au lieu de le suivre, ainsi qu'il
l'avait espéré, s'étaient dirigés sur Paris, en
poussant devant eux les faibles débris des
corps des maréchai.;x llarmont et Mortier,
qui, postés rnr les hauteurs de ~lontmartre,
rs,ayaient de les défendre, sans que la garde
nationale les secondât autrement que par
l'enYoi de quelques rares tirailleurs.
Ces fàchcu,cs nouvelles arnnt dessillé les
)'CUX de Napoléon, il fit rétrogader ses colonnes vers Paris, dont il prit lui-même la
route sur-le-champ.
Le 50 mars, !'Empereur, ,·oyageant rapidement en poste et sans escorte, venait de
dépasser Moret, lorsqu'une vive cano:rnade rn
faisant entendre, il conçut l'espoir d'arriver
avant l'entrée des alliés dans la capitale, 011
sa présence aurait certainement produit une
très vive sensation sur le peuple, qui demandait des armes. (li y avait cent mille fusils
et plusieurs million!' de cartouches dans les
casernes du Cbamp de Mars, mais le général
Clarke, ministre de la guerre, ne voulut pils
en permettre la distribution.)
Arrivé au relais cl~ Fromenteau, à cin,1
lieues seulement de Paris, l'Emperrur, n'entendant plus le canon, comprit &lt;1ue celle ,ill,·
était au pouvoir des ennemis, ce qui lui f111
confirmé à Villejuif. F.n effet, \farmont avait
signé une capitulation qui livrait la capital1•
aux ennemis!
Cependant, à l'approche du danger, on
avait éloigné de Paris l'impératrice et sou
lîls le Roi de Rome, qui s'étaient rendus 11
Blois, où le roi Joseph, abandonnant le commandement dont l'Empereur l'avait revêtu,
les suivit bientôt. Les troupes de ligne évacuèrent Paris par la barrière de Fontaineblcau,
route par laquelle on attendait l'Empereur.
Il est impo~sible de donner une idée de
l'agitation dans laquelle se trouvait alors ln
capitale, dont les habitants, divisés par tant
d'intérêts différents, venaient 1l'ètre surpris
par une im:asion que peu d'entre eux avaient
prévue .... Quant à moi, qui m'y attendais,
el qui arnis rn de si près les horreurs de la
guerre, j'étais bien tourmenté de saroir où je
mellrais en sûre:é ma femme et mon jeune
enfant, lorsque le bon vieux maréchal Sérurier ayant offorl un asile à toute ma famille
à l'hôtel des lmalides, dont il t;tait gouverneur, je fus Lranquillist: par la pensée que,
les lieux habi11:s par les vieux soldats apnt
élt: partout r&lt;!spectés par les Franrais, les
ennemis agiraient de même envers nos anciens militaires. Je conduisis donc ma famille
aux Invalides et m'éloignai de Paris avant
l'entrée des alliés, pour me rendre à Versailles au\'. ordres du général Pn;,,al, qui me
donna le commandement d'une petite colonne
composée de cavaliers disponibles de mon
régiment, ainsi que de ceux des gc et l 2e de.
chasseurs.

Lors même que les alliés n'eussent pas n'attaquèrent que fo :iO, eurent donc 11uamarché sur Jl3ris, cette colonne devant èLre rante-huit heures pour employer ces resréunie ce jour-là mtlme 11 Ilambouillel, je m•~ sources, mais aucune ne fut mise en usage.
rendis. J'y trom·ai mes thcvanx cl équipages Enfin, pour comble d'impéritie, au moment
de guerre, cl pris le commandemrnl des où les troupes ennemies attaquaient Romainville, Joseph et Clarke faisaient sortir de
escadrons qui m'étaient destiné5.
Paris,
par la barrière de Passy, i,000 des
La route était couverte par les voitures dl's
personnes qui s'éloignaient de la capitale. Je meilleurs fantassins ou cavaliers de la garde
ne m'en étonnai pas; mais je ne pomais impériale, pour aller renforcer à Blois l'escomprendre d'où prornnait le grand nombre corte de l'impératrice qui était déjà plus
de troupes de diverses armes qu'on vopit nombreuse qu'il n'était nécessaire pour le
arri,·er de toutes les directions par détache- moment.
Dès que Napoléon apprit que Paris avait
ments qui, si on les eùl réunis, aurail'nl
formé un corps assez considérable pour arrê- capitulé el que les deux petits corps de )Jar.
ter les ennemis devant ~lonlmarlrc et donner mont et de Mortier avaient é,·acué la place
le temps à l'armée, qui accourait de la Cham- en se retirant vers lui, il leur envoya l'ordre
pagne et de la Brie, de sauwr P.iris. Mais de Yenir prendre position à Essonnes, à sept
!'Empereur, trompé par son ministre de la lieues cl à mi-chemin de Paris à Fontaineguerre, n'avait donné aucun ordre à ce sujet, bleau, cl se rendit lui-même dans celle deret ignorait probal&gt;lemrnt qu'il lui rcstàt nière ville, où arrivaient les tètes de colonnes
encore de si grands mo~·ens de défense, dont de l'armée revenant de Saint-Dizier, ce qui
voici l'énumération, d'après les documents indiquait l'intention dans laquelle était !'Empereur de marcher sur Paris, dè.s que ses
pris au ministère de la guerre, sarnir :
Quatre cents canons, suffüamment appro- troupes seraient réunies.
Les généraux ennemis ont avoué plus lard
üsionnés, soit à Vincennes, soit à l'École
militaire du Champ de Mars, ou au dépùt que s'ils eussent été allaqués par !'Empecentral d'artillerie. Plus de 50,000 fusils reur, ils n'auraient osé recevoir la bataille,
neufs dans ces mêmes lieux. Quant aux en ayant derrière eux la Seine et l'immense
hommes, le roi Joseph cl Clarke, le mini~Lrc ,·il\e de Paris avec son million d'habitants,
de la guerre, pouvaient disposer de troupes i1ui pouvaient se révolter pendant la bataille,
amenées 11 Paris par les maréchaux )larmonl barricader les rues ainsi que les ponts, et
et Mortier, cl dont l'effectif s'é'.erait /1 leur couper la rel raite; aussi étaient-ils rt;·
19,000 hommes; de 7 i1 8,000 soldats de la solus à se retirer pour aller camper sur les
ligne casernés à Paris; de :i,001) hommes hauteurs de Ildleville, Charonne, Montmartre
appartenant aux dépôts de la garde impériale; el les buttes Chaumont, qui dominent la rilC
de I i', à iR,000 cavaliers démontés, casnnés droite de la Seine el la roule d'Allcmagnr,
11 \'er5aillcs ou dans les emirons; de IX à lorsque survinrent dans Paris de nouYeaux
20,000 conscrits ou
soldats de dépôts dcslint:, aux régiments
de la ligne, et des
gardes nationales aclives casernées à
Saint-Denis, Courbevoie, IluE-il et autres
villages des environs
de Paris; de plus de
2,000 officiers en
congé, blessés, sans
emploi ou en retraite,
qui étaient venus offrir leurs services;
enfin de 20,000 ouvriers, presque tous
anciens soldats, qui
demandaient à contribuer à la défense
de Paris.
Ces forces réunies
présentaient un elfoctif de plus de 80,000
CO\lflAT LE CLAl'E (~7 MARS 18q). - D'atrès le /ab:ea1I d'Ecci:-.F L A"Y.
hommes, qu'il t:lait
facile de rassembler
en quelques heures
et &lt;l'utiliser à la défense de la capitale jus- évérn menls qui les retinrent dans celle ville.
1\1. de Tallevrand, ancien évêque marié,
11u 'à l'arri,éc de Napoléon et de l'armée qui
a,·ait été, en apparence, l'un des hommes les
le suivait.
Joseph el Clarke, prévenus dès le 28 mars plus dévoués à !'Empereur, qui l'avait comblé
au matin de l'approchr des ennemis, qui de richesses, fait prince de Ilénévent, grand

""

1hambellau, ek., etc. M. de Talle)·rand, donl
l'amour-propre était Lle~sé de n'être plus le
l'Onfident de '.\'apoléon et le ministre dirigeant
de sa politique, s'était mis, surtout depuis
les désastres de la campagne de Russie, à la
tète de la sourde opposition que faisaient les
mécontents de tous les partis, el principalement le (&lt;w~o111·r1 Saint-Germain, c'est-àdire la haute aristocratie, qui, après s'être
soumise en apparence et avoir même servi
Napoléon aux jours de sa prospérité, s'était
posée en ennemie et, sans se compromellre
0U\'ertement, auaquait par tous les moyens
le chef du gouvernement. Les principaux
chefs de ce parti étaient : J'abbt\ de Pradt,
que l'Empereur arnit nommé archeYêquc de
fülines; le baron Louis, l'abbé de Monlcsf[uiou, M. de Chateaubriand, le député
Laisné, etc., etc.
Presque Lous ces hommes de talent, dirigé3
par Talleyrand, le plus habile et le plus intrigant de tous, attendaient depuis quelque
temps l'occasion de renverser Napoléon. Ils
comprirent qu'ils n'en trouveraient jamais
une aussi favorahle que celle que leur offrait
l'occupation de la France par un million el
demi d'ennemis, el la présence à Paris de
tous les souverains de l'Europe, dont la plupart avaient été grandement humiliés par
~apoléon. \lais, Lien que celui-ci fût en re
moment très affaiLli, il n'était point encore
totalement abattu, car, outre l'armée qu'il
ramenait avec lui et qui rnnait de faire dt•s
prodiges, il lui restait celle de Suchet entre
les PJrénées et la Haule-Garonne, des troupes
nombreuses commandt'•es par le marérhal
Soult, el il y avait dem belles divisions 11
Lyon; enfin, l'armée
d'Italie éla i L encore
formidahle, de sorte
que, malgré l'occupation de Bordeam
par les Anglais, Xapoléon pournit encore
réunir des forces considérables et prolonger indéfiniment la
guerre, en soulevant
les populations exaspérées par les exactions des ennemis.
M. de Talleyrand
et son parti comprirent que s'ils donnaient à !'Empereur
le temps de faire arriver sous Paris les
troupes qui le sui,aient, il pourrait
batlre les alliés dans
les rues de la capitale
ou se retirer dans
(Musée de l'ersail/es.)
quelques provinces
dérnufrs, où il continuerait la guerre jusqu'à ce c1ue les alliés,
fatigués, consentissent lt foi.ire la paix. li fallait
donc, selon Talle)rand et ,es amis, changer
la face du gouvernement. )lais là se tromail
la grande difficulté, rar ils voulaient rét:.lilir

�r

111STO'J{1.Jl

---------J

en la pmonne de Louis HIil b famille d,•s surie force1' la main aux souYcrains étranBJurbons rnr le 1rône, tandis qu'une p3r1ic gers, fit paraîlre à cheval sur la place
de la nation désirait y laisser Napoléon, ou Louis X\' ur.e ,·ingtainc de jeunes grns du
tout au moins y appelrr son fils.
fanbour;; SJint-G,·rmain, parés de cocardes
La même dil'crgencc d'opinion existait blanches el conduits par le vicomte Talon,,
parmi les souverains alliés, car les rois d'An- mon ancien compagnon d'armes, de qui je
gleterre el de Prnssc se rangtaicnt du côlti lit•r.s ces détails. Ils se dirigèrent l'ers l'hôlcl
dl's Bourbons, landis que l'empereur de de la rue Saint-Florentin, haLilé par l'empeHussie, qui ne les :nait jamais aimés el qui reur AlPxandre, en criant à lue-tète : c1 \'ire
craignait que l'arilipalhie de la nation fr:in- le roi Louis X\'111 ! \'ivcnt les Bourbons! A
çaise pour ces princes et les émigrés n 'aruc- bas le tyran! ... »
nàl r1udquc nom·dle rél'olution, n'était pas
Ces cris ne produisirent d'abord sur les
éloigné de prl'ndre les inlérêls du fils de curieux rassemblés qu'un sentiment de stuNapoléon.
péfaction, à laquelle succédèrent les menaces
Pour couper court à ces di,cussions et de la foule, cc qui ébranl.i les membres les
décider la question m prenant les devants, plus résolus de la carnlcade. Ce premier élan
l':istucitux Talleyrand, rnulant en quelque de royalisme apnt manqué son elfot, ils

rrcommencèrenl la scène sur dilîérenls points
d, s houltrards. Sur quelques-uns on les hna,
~ur d'autres on les applaudit. Comme l'entrée
drs souverains alliés approchait et qu'il fallait aux Parisiens un cri pour les animer,
celui jeté par le vicomte Talon et ses amis
retentit toute la journée aux oreilles de l'empereur Alexandre, cc qui permit à Tallcyrand
de dire le soir à ce monarque : &lt;( Yotre Majrsté a pu juger par elle-même al'ec quelle
unanimité la nation désire le rétablissement
des Bourbons! )&gt;
A compter de ce moment, la cause de Napoléon fut perdue, Lien que ses adhérents
fussent infiniment plus nomLreux que ceux
de Louis XVIII, ainsi que les événements le
proul'èrent l'année suivante.

(A suivre.)

GÉNÉRAL DE

i

(

MARBOT.

L'HISTOIRE INTIME
~

Une intriga nie

RcproJuction autnric;éc par Gourîl et ('1•, éditeurs, Paris.

LES GIRONDINS. -

Mon père m'avait donné une espèce de
goul'ernantP, ou plulùt ce que l'on appelle
une bonne, qui ;l\'ait une nièce du même âge
que le mien. Jus,1u'à l'épo~uc de notre première communion, elle venait passer ses
jours de vacances chez sa tante et jouait al'cc
moi. L'lrsqu 'clic eut allcint l'à,ge de douze
ans, mon père, sans qu'aucun sentiment de
hauteur dirigPât sa prudence, dédara q11'il ne
voalait plus que celte petite vint jouer avec
moi et mes sœurs. L'éducalion soignée qu'il
voulait Lien nous donner lui faisait craindre
des relations inlim,·s avec une petite personne
deslinéè à l'état de couturière et de LNdèuse.
Celle petite fille était jolie, blonde et d'un
mJinlien lr~s moJesle. Six ans après l'épo 1uc
où mon père lui avdil interdit l'eolrétl de sa
maison, le duc de la Vrillière, alors M. le
comte de Saint-Florentin, fit demander mon
père : (( Avez-vous, lui dit-il, à votre service
une femme âgée nommée l':\ris? » Mon père
lui répondit qu'elle nous avait élevées et était
encore chez lui. &lt;( Connaissez-vous sa jeune
nièce? » rrprit le minis 1re. Alors mon père
lui dit ce que la prudence d'un père qui désire
que ses enfants n'aient jamai~ que d'utiles
liaisons lui avait suggéré il y avait six ans.
&lt;&lt; \'ous ave1. agi bien prudemment, lui dit
U. de SainL-Florentin; depuis quarante ans
que je suis au ministère je n'ai pas encore
rencontré une intrigante plus audacieuse que
cette pelite griselle : elh~ a compromis dans
ses mensonges notre auguste souverain, nos
pieuses princesses, mesdames Adélaïde et

\'icloire, c•t l'estimaLle monsieur Baret, curé
de Saint-Louis, qui d lll5 ce moment est interdit de ses fonctions curiales jusqu'à l'éclaircissement parfait de cclttl infàme intrigue ; la
petite personne est à la füstille en ce moment.
Imaginez-mus, ajouta-t-il, qu'à l'aide de ses
astucieux mensonges elle a sou~trait plus de
soixante mille francs à dirnrs gens créJules
de Versailles : aux uns elle affirmait qu'elle
était maitresse du roi, se faisait accompagner par eux jusqu'à la porte de glace qui
ouvre dans la galerie, entrait dans l'appartement. du roi par celte porte particulière en se
h faisant ou l'rir par quel4uPs garçons du
cùâteau q11i a1·aient ses faveur;. A peu près
Jans le mème temps elle a fait demander
M. Gauthier, le chirurgien des chevau-l~gers,
pour accoucher chez elle une femme dont le
vi,a3e était couvert d'un crèpe noir, et fournit au chirnrgicn les servielles dont il avait
besoin, el qui toutes étaient marquéps à la
couronne, scion les dépo3itions de Gauthier.
Elle lui a de mème procuré, pour bassiner le
lit de l'accouchée, une bassinoire aux armes
des princesses, et un bol de bouillon en argent
el porlant les mèmes armes. Depuis les informations comm.incées sur celte alLirr, nous
sarnns de même que c'est encore un garçon
servant chez Mesdames qui lui a procuré ces
objets; mais elle a fait circuler cet odieux et
criminel mensonge parmi les gens dtl son
espèce, el il a même percé jusqu'à des gt:ns
dont les opinions ont plus d'importance. Ce
n'est pas tout encore, ajouta le ministre, elle

a avoué tou~ ses crimes; mais au milieu des
pl€urs et des sanglots du repentir elle a
déclaré qu'elle était née pour la \'erlu, et
avait été entraînée dans le chemin du vice
par son confl'sseur, M. le curé 8Jret, qui
l'avait séJuite dès l'àge de quatorze ans : le
curé lui a été confronté. Cette malheureuse,
dont l'air cl le maintien ne ressemblent nullement à la perversité de son esprit et de ses
mœurs, a eu l'eITronteric de soutenir en rn
présence cc qu'elle arait déclaré, et a osé
appuyer celle &lt;lédaralion d'un fait qui semblait affl rmer la liaison la plus intime, m
disant au Yertucux curé qu'il avait un signe
sur !"épaulé gauche. A ces mots le curé a
dt&gt;mandé qu·on fit arrèter sur-le-&lt;·hamp un
valet de chamùre qu'il al'ait :ilors et qu'il
avait cùassé pour ses mauvaises mœurs. Les
interro6atoircs suiv.rnls ont prouvé que re
malheureux avait aus,i été du nombre dt&gt;s
amants de la jeune fill,•, et que c'était de lui
qu'elle tenait le renscignemc1,l sur le signe
qu'elle avait eu l'impudeur cl l'effronterie de
ci Ler. )&gt; Le pauvre cu rJ Baret fit une malad ic
gral'e du chagrin que lui donna un drsagrément aussi peu mérité. Le roi avait pourtant
eu la ùonlé de l'accueillir à son retour à Versailles, et de lui dire qu'il devait savoir qu ï-1
n'y avait eu rien de sacré pour celle audacieuse créJlure.
Quand l'affaire fut entièrement éclaircie,
le ministre fit sortir cette vile intrigan le de
la Bastille, et elle Fut envoyée à Sainte-Pélagie
pour le reste de ses jours.
.\lADAME CA:\\P,\~ ·-

T ableau de PAt:L D1::LAROCIIE,

PAUL ûAULOT
~

Les amours d'un Girondin
Jean-François Ducos avait vingt-cinq ans
lorsque, le 21 octobre 1790, il avait épousé
Jeanne-AgathP. Lavaud.
Ce mariage unissait deux familles également honorables de Bordeaux. Les Ducos et
les Lavaud étaient commerçants, et dans une
situation prospère, si l'on en juge par les
avantages faits aux jeunes époux au moment
du mariage.
Agathe Lavaud apportait en dot une rente
de deux mille livres, et Ducos recevait une
pension annuelle de quatre mille livres. li
était en outre associé pour un quart dans le
commerce de son père, et il avait le choix,
ou de recevoir dans la maison paternelle le
logement et la nourriture pour lui, sa femme
et les enfants à naitre, ou de loucher un supplément de pension de mille livres.
Les jeunes époux entraient donc en ménage
dans d'excellentes conditions. L'amour était
aussi de la partie : le mari aimait sa femme,
et la femme aimait passionnément son mari.
Ils auraient pu vivre tranquilles et partant
vivre heureux, mais Ducos, tout acquis aux
idées nouvelles, brûlait du désir de ne point
rester obscur et paisible dans sa ville natale.
VI. -

HISTORIA. -

Fasc. 42.

Le commerce n'était pas de son goût, et il se
disait plus volontiers homme de lettres.
Ayant connu Marat dans de précédents séjours
à Paris, il était devenu l'ami de cet homme,
qui n'était point encore le fou sanguinaire
qu'il se montra dans la suite, et celle amitié
n'avait pas peu contribué à lui inspirer le désir de jouer un rôle politique.
La confiance de ses concitoyens et le malheur de sa destinée satisfirent sur ce point
ses rêves ambitieux. Ducos fut nommé député
à l'Assemblée législative (septembre 1791).
Ce fut tout d'abord une grande joie pour
lui et pour les siens, lorsque la nouvelle lui
fut apportée que les électeurs du département de la Gironde l'avaient désigné pour
aller travailler au bonheur de la France et à
celui de l'humanité avec ceux que l'enthousiasme du temps appelait « des génies ».
Grande joie mêlée cependant de quelque mélancolie, car les fonctions glorieuses dont il
venait d'être investi réclamaient sa présence
immédiate à Paris, et il lui fallait laisser à
Bordeaux la jeune femme qu'il avait épousée
moins d'un an auparavant.
Madame Ducos, en effet, était enceinte de

sept mois. C'eût été folie de lui faire entreprendre un si long et si pénible voyage dans
cette situation, surtout alors qu'il s'agissait
de se rendre dans une ville où nulle installation n'était prête, tandis qu'à Bordeaux elle
trou l'ait, aussi bien dans sa propre famille
que dans la famille de son mari, les soins affectueux qui lui étaient nécessaires.
li fut donc décidé que le « législateur l&gt;
gagnerait seul son poste, et que la jeune
femme ne le rejoindrait qu'après ses couches
el son complet rétablissement.
C'est à cette séparation que nous devons
toute une série de lettres (le dossier n'en contient pas moins de soixante-quatorze ),
écrites à Ducos par sa femme, et par sa
belle-sœur, une aimable et vive jeune fille,
Sophie Lavaud. Lettres débordantes de passion chez l'une ; lettres pleines d'une alfcction, d'une tendresse un peu plus que fraternelles chez l'autre.
Et c'est un plaisir étrange et inattendu que
de respirer dans ce volumineux dossier du
procès des Gù·ondins ce parfum d'amour,
vieux de cent ans et toujours frais, que
1. Archives nationales W292-201-, quatrième partie.

�1f1STOR,.1.Jl

----------------------------------------"

Fouquier-Tinville nous a conservé peut-être
sans le savoir.
La lecture de ces lettres est en même
temps d'un grand enseignement. D'ordinaire
les hommes lancés dans la mêlée politique
nous apparaissent isolés, nous ne voyons
qu'eux, nous ne sommes initiés qu'aux sentiments qui les animent. Et cependant, dans
l'ombre, à côté de ces hommes dans la
lumière, battent ,des cœurs amis. Saisir ces
battements, reconstituer ces existences de reflet, n'est-ce pas une bonne fortune, lorsqu'on
est certain de le faire en Ioule vérité? C'est
à la fuis le droit rt le de,·oir de l'historien.
Toutefois ces lettres renferment quelques passages oit la passion s'exprime sans ménagement, en des termrs que l'épouse croyait
devoir être entendus du seul époux; nous lrs
supprimerons. C'rst d'une main hardie, mais
néanmoins discrète, que nous soulevons ici
le voile qui comre le ~ecrcl de trois cœurs.

Ducos est parti le 21 septembre. Avant
même d'être arrivé à Paris, il a écrit à sa
femme. La pauvre délaissée, après onze mois
de mariage, réduite à se consoler de l'absence
d'un être cher par quelques lignes de son
écriture, a le cœur bien gros; et elle ne s'en
cache pas, prenant pour répondre à son mari
ce parler enfantin, - langage naturel du
jeune amour, - qui lui rappelle le souvenir
des jours joyeux.
• Bordeaux, le 27 septembre '1791.
&lt;c Je viens m'entretenir avec toi, mon cher
ami; c'est une jouissance Lien douce. J'allendais ce moment avec impatience. Voilà le
sixième jour que nous sommes séparés; il me
semble qu'il y a six mois. Ah! quand reviendra le temps où nous nous reverrons plus
tendres et pins amoureux que jamais? Donnemoi des forces, mon tendre ami, pour soutenir l'intervalle 11u'1l y a encore à pas,er d'ici
ce moment.
&lt;c Je ne suis pas toujours raisonnable : ta
Cocolle si été pas sage, mais ne me gronde
pas quand je suis fris te. Je n'ai pas les baisers bien tendres de Dobo pour me consoler.
Ainsi tâche de compenser toutes ces douceurs
par des Jeures pleines dé tendresse et
d'amour, comme celle que tu m'as écrite. Je
l'ai lue bi(•n ~ourenl, et c'est ma consolation
quand je suis trisk .... »

« Bordeaux, le 1" octobre 1;01.

« C'est aujourd'hui un jour de fète pour
moi, mon tendre ami, parce que je dois recevoir une de tes lettres et ~ue j'ai le plaisir
de m'entretenir avec toi. Tu as commencé tes
fonctions de législateur, et moi je m'acquitte
toujours avec zèle de la recommandation que
tu m'as faite de prier Dieu pour toi. Je désire que mes prières soient exaucées parce
que personne n'aura de reproche à te faire ...
&lt;c ••• Toute notre famille se porte Lien et
tous te disent bien des choses, particulièrement Sophie qui est avec moi el qui a refusé
d'aller à Canegeau pour ne pas me quiller.

Tu vois qu'elle a bien des attentions pour
moi: j'espère que tu lui en témoigneras ta
reconnaissance ....
11 ... Moi, je ne suis jamais plus contente
que quand si pomais parler de Petit-Mami.
Je pense bien souvent au plaisir que j'aurai
quand j'irai te trouver. Peut-être que toi si
pas reconnaitre ta pauvre Cocotte ...
&lt;( Adieu, je compte sur ta parole et sur
ton cœur pour la fidélité. Adieu, Bobo, adieu,
Petit-~lami. Cocotte t'aime el désire d'être
aimée de toi; tu sais que si tu cc5sais de
l'aimer tu lui ôterais la vi&lt;'. Adieu, je baise
tes beaux yeux ....
(( AGUITE. ))

c, Aguite » ou cc Cocolle l&gt;, comme elle
s'appelle, ne tarde pas à devenir jalouse de
&lt;c Bobo )) , de c, Pctit-Mami lJ, doux noms
murmurés jadis à l'oreille dans les premiers
transports de cet amour partagé. Elle tremble pour la fidélité de ce mari, dans une ville
comme Paris, où tant d'occasions ne sauraient
manquer de s'offrir à lui : que peuvent ses
lettres, qu'elle voudrait plus éloquentes? ... Sa
double préoccupation se reflète dans sa correspondance.

« Bordeaux, samedi 8 oc(obrc 1791.
&lt;c ... J'ai vu par ta lettre que nous nous
aimons toujours davantage el que nos âmes
s·entendent bien et ressentent les mêmes sensations. Ha! je suis bien souvent dans cet
état de tristesse qui me fait croire que nous
avons été trop heureux; mais, pour ne pas
me livrer à la mélancolie, je pense que ce
temps reviendra, et que nous en ~entirons
mieux le prix, parce que nous en aurons été
privés. J'aime bien que tu m'écrives de3
letLres tendres : je pleure, mais elles me font
plaisir. J'ai de la peine à croire r1ue ·les
miennes te fassent le même effet.
u li me semble qu'il y a bien de la différence, et que Cocotte si pas assez bien écrire
pour Bobo, mais je vois par l'impression
qu'elles te font que tu m'aimes beaucoup, et
que c'est l'amour qui fait que tu les troures
jolies. Je t'assure, Petit-Mami, que ça me
rend bien heureuse el que mon chagrin est
Lien adouci par la tendresse que tu as pour
moi : Cocotte si aimer beaucoup Bobo 1...
&lt;c Adieu, mon tendre ami; je prie Dieu
pour que tu te portes bien et que tu te conduises de même. Adieu, Bobo, aime ton
Aguite; sois-lui fidèle, et elle sera heureuse.
Je baise tes beaux yeux, ta bouche .... Tu ne
me feras pas infidélité, parce que ta pauvre
Cocotte mourrait de chagrin. ll

Mais ce n'est pas seulement à madame
Ducos que Ducos inspire de l'attachement; sa
belle-sœur, Sophie Lavaud, éprouve pour lui
une affection des plus vives. Elle ne s'en
cache pas, e.t en adresse à son beau-frère des
témoignages qui ne semblent point lui déplaire.
• llordcaux. Il octobre 1791.

c, Je vous remercie, mon cher Ducos, de

votre lettre. Elle est toute pleine de confiance
et d'amitié, ce qui me prouve que vous me
connaissez bien.
11 Je n'ai pas quitté Agathe, depuis votre
départ. Eh! qui pouvait mieux que moi partager ses peines? Il fallait que ce fùt celle qui
les ressent aussi vivement qu'elle.
1c Presque tout le monde l'excitait à la raison et à la force de prendre sur elle. Il n'y a
que moi qui ne connais d'autre manière de
se consoler que de se livrer entièrement à sa
douleur. Maintenant elle est dans un état de
calme et de tranquillité qui approche presque
du bonheur.
cc Elle me fait part des lettres que ,·ous
lui écriYez; il n'est pas possible de les lire
sans avoir le cœur louché et sans répandre
des larmes sur votre sort. Mais c'est une destinée que rien ne pouvait empêcher. Mon
cœur avait prévenu votre recommandation;
je vous promets de ne pas quiller Agathe, et
vous remercie du choix que vous avez fait de
me nommer son· secrétaire. Je m'acquitterai
aussi bien qu'il me sera possible du devoir
que ça m'impose. Soyez en repos pour ce joli
petit enfant, car vous y touchez du bout du
doigt. Ainsi, petit inviolable, songez que vous
serez bientôt père.
&lt;c J'espère, mon cher Ducos, que vous pensez que, quelque changement qui survienne
dans mon état, mon cœur ne changera pas,
et crue vous y occuperez toujours une grande
place. Je ne puis pas vous dire qu'il n'existe
personne digne de l'occuper, mais je puis au
moins vous assurer que je n'en connais pas.
Ainsi, je vous prie de vous rappeler quelquefois de cette petite possession; je me recommande à vous dans vos moments de loisir. En
attendant, ne m'oubliez pas dans les leltres
d'Agathe, que j'aie le plaisir d'y voir mon
nom.
&lt;c Je ne peux rien vous dire de Trole!, car
je n'y ai pas été depuis que nous y étions ensemble. Je crois qu'il est bien le même, mais
il ne le serait plus pour moi. Ses beaux jours
sont passés. Je redoute le moment oi1 j'irai,
car je n'aime pas à n'avoir qu'à me rappeler
d'agréables souvenirs : je voudrais qu'il fût
possible de ne plus y retourner, surtout dans
les moments où je désespère de vous revoir
jamais.
&lt;( Je n'entreprends point de vous dire avec
quelle tendresse je ,·ous aime; vous le devinez bien à peu près. Je vous embrasse mille
fois.
11 Sophie LAv.\uo. &gt;J

« Papa, maman, Lavaud, Hélène vous
disent mille choses tendres. li n'y a pas de
jour que nous n'ayons occasion de dire :
« Si Ducos était ici. lJ Surtout dans nos prQmenades au petit chemin de Bègle. Il doit
bien vous paraître petit à présent que vous le
voyez de sr loin, et que vous êtes occupé de
tant de choses.
&lt;1 Adieu, il me semble qu'il y a un siècle
que je vous ai quitté.
« Je vous remercie d'avance du couteau :
il me tarde bien de l'avoir. Je me propo§e de

1-Es
m'en servir journellement comme je fais du
collier chéri. »

+
L'Assemblée législative a commencé ses
travaux le fer octobre. Ducos a retrouvé à
Paris ses collègues de la Gironde, notamment
le plus connu en attendant qu'il devienne le
plus célèbre : Vergniaud. Madame Ducos,
femme d'un législateur, ne reste pîlint indifférente à la politique; elle connait son mari,
elle le sait volontiers caustique, elle a peur
que ce penchant &lt;( à l'épigramme &gt;&gt; ne lui
fasse des ennemis. Elle lui donne d'excellents
conseils : on sent qu'elle le voudrait voir
aimé de tous, car elle le sait bon. En revanche, ses préoccupations habituelles ne la
quittent point, et elle tremble toujours pour
la fidélité de ce mari si ardemment chéri,
mais chéri à présent de Lien loin !
« 15 oclobrc 1791.

J'ai YU par lrs journaux le train qui
se fit à l'Assemblée le jour qu'on révoqua le
décret. Les républicains disent que ça porte
tort à la Législature, mais les royalistes
trouvent au contraire que l'on a très bien
fait de retirer ce décret qui aurait mis,
disent-ils, la division entre les deux pouvoirs.
cc En général, on trouve comme toi que
l'Assemblée ne s'occupe que de peu de choses
et qu'elle fait de trop longues discussions
pour rien. Il parait que les hommes à talent
n'ont pas trouvé occasion à se montrer. J'espère que si tu te trouves 11 même de faire
quelque travail tu mettras les épigrammes
de côté, car jusqu'ici tu en as làché quelquesuncs. J'entends dire que tu ne veux pas déroger à ton caractère méchant. Ça me fait
beaucoup de peine parce que tu ne l'es pas,
mais je conviens que quelquefois tu dis des
choses qui le font croire, surtout aux personnes qui ne te connaissent que de réputation. Je voudrais, s'il était possible, que tu
contentasses tout le monde, mais particulièrement tes amis ....
c, N'oublie jamais ta petite femme qui
craint que tu ne cherches avec une autre le
bonheur dont tu as joui avec elle ....
&lt;( Sophie te dit mille choses tendres el a
pris le baiser que tu ne voulais pas lui donner, parce qu'elle avait répondu à la lettre....
&lt;I Je viens de recevoir la jolie lettre de
Vergniaud, qui m'a fait grand plaisir. Je ne
lui répondrai que le courrier prochain, et je
crois que je serai assez en peine pour ne pas
lui paraître bête; en attendant, je lui donne
un baiser pour le remercier du plaisir qu'il
m'a fait. ... lJ
&lt;c ...

Le moment approche où elle sera délivrée :
cette prochaine maternité lui donne de plus
graves pensées, mais les rêves d'avenir que
cet événement lui suggère n'en sont pas moins
riants et joyeux :
« Bordeaux, 18 octobre 1791.

J'ai tonjours eu envie de nourrir,
mais depuis :que je lis Émile, je vois com&lt;c ...

bien c'est un de,·oir. J'ai trouvé dans ce
livre toutes les raisons que j'avais pour le
faire; celle qui m'a fait le plus de plaisir est
que Jean-Jacques ose assurer à une femme
qui nourrit ses enfants que son mari l'aimera et lui sera toujours fidèle. Moi qui ne
pourrais vivre sans cet espoir, il ne m'en coûterait rien de perdre la vie pour vouloir èlre
mère et m'assurer par là ta fidéli1é.
11 Ah! si je réussis, quel bonheur pour
nous! Nous élèverons notre petit enfant, il
nous aimera bien. L'amour que nous avons
l'un pour l'autre fera qu'il n'aura point de
préférence; nous ne ferons qu'un et il n'aura
qu'une affection pour deux. Nous cous accorderons bien pour ne vouloir que la même
chose afin qu'il ne trouve pas de dilTJrence
dans la manière de le conduire. Il sera bien
heureux et nous aussi. Ah! il n·est point de
honhcur plus doux que celui de s'aimer
comme nous nous aimons, et d'avoir de
petits enfants qui ne connaissent et ne chérissent que leurs père et mère. Je pense muvent à ce bonheur, mon tendre et cher petit
Mami, et cette idée me rend heureuse
d'avance .... ll
La jalousie, - jalousie vague, irraisonnée,
- n'en subsiste pas moins, et elle reparait
avec le souvenir des voluptés passées, des
Yoluplés perdues.
, 22 octobre 1791.

« ... Adieu, aime-moi toujours, et que la
promesse que tu me fis, la veille de ton départ, ne s'écarte jamais de ta mémoire. Rappelle-toi ta pauvre Cocolle couchée aYec toi.
Tu la tenais dans tes bras et tu mêlais tes
larmes aux siennes; tu lui promis de l'aimer
toujours ét de lui être fidèle. Ce souvenir
m'arrache des larmes, mon cher ami; mais
l'espoir que j'ai que tu ne violeras pas ta
promesse me fait vivre heureuse, et triste
cependant parce que je suis loin de toi .... ll
cf:&gt;

Enfin le grand jour arrirn : Madame Ducos
met au monde un fils! Sophie Lavaud prend
alors la plume et mande à son beau-frère les
détails de l'accouchement :
« Bordeaux, ~9 octobre 179L

0 trop heureux mortel, je sais que je ne
vous apprends pas que votre petite femme
est accouchée d'un énorme garçon, mardi à
une heure et demie de la nuit. Après avoir
souffert toute l'après-midi des douleurs de
reins, elle monta à six heures dans sa
chambre. Là, les souffrances furent plus
réitérées el plus fortes jusqu'à minuit. Alors
les plus vives la prirent et elle accouche à
une heure et demie. Vous voyez que c'est
assez long.. . . l&gt;
Puis elle passe au nouveau-né :
C&lt; Çà. voyons que je vous parle de sa figure. Je vais vous donner la preuve comment
chacun a sa manière de voir, vous allez en
juger par ce contraste. Généralement on
trouve qu'il vous ressemble. Vous ne vous
attendez sûrement pas que l'autre ressem11

.JIMO~S D'UN G1~01VDTN _ _ ~

blance, c'est moi. Oui, moi; dites ce que
vous voudrez, votre mère le trouve et plusieurs personnes, à qui elle l'a dit, l'ont
trouvé aussi. Je ne pense pas concevoir à
propos de quoi cet enfant me ressemblerait.
Mais soyez tranquille, je l'ai souvent sur mes
bras, et là, je cherche toujours si je vous
retroUYe. Je crois m'être npcrçue que c'est
votre petite miniature. J'ai reconnu parfaitement la marque de l'ouvrier; il aura les yeux
superbes et votre joli petit menton pointu.
Je ne veux pas oublier de vous dire que je
lui sers de nourrice sèche. Recommandezlui d'être un peu plus modeste, car il commence déjà à me lever mon fichu ....
« Cocotte me dit d'embrasser Pctit-Mami,
et je veux être Cocotte à ce prix-là. Adieu,
aimez-moi. Vous voyez le nom de celle qui
vous aime trop. Le voilà :
« Sophie L.\vAuo. »
C'est bien là assurément l'aveu d'une tendresse profonde, c'est en même temps la
preuve que ce sentiment n'est point coupable.
Il y a, dans ces lignes, la belle imprudence
de l'innocence : mais l'enjouement, la bonne
humeur avec lesquels elle dévoile ingénument le secret de son cœur enlèvent à celle
inclination cc qu'elle aurait de pénible et
même d'odieux sans cela. On sent qu'elle
admire son beau-frère de toute son âme;
toutefois elle l'aime assez pour aimer son
bonhem: et en être heureuse.
Le fer novembre, c'est encore elle qui
écrit à Ducos, mais cette fois, elle n'est que
le secrétaire de sa sœur. Sa lettre commence
ainsi : « C'est elle qui parle, écoutez-la
bien », et finit par ces mots : (C Adieu; je
vous demande en grâce de ne pas oublier
votre petite sœur. l&gt;
Madame Ducos nourrit son enfant. La maternité a, pour un temps, modéré les folles
ardeurs et les regrets cuisants : c'est d'un
ton grave qu'elle parle à présent. Dans une
de ses lettres, Ducos lui a conté la visite
qu'il a faite à l'llermitagc, ot1 Jean-Jacques
Housseau habita quelques années. Le souvenir
du philosophe qui a écrit de si jolies choses
sur l'allaitement maternel rérnille en elle
l'admiration qu'elle a pour le grand homme :
« 10 novemhrc 1701.

« J'ai vu par ta lellre, mon tendre ami,
que tu as passé une journée bien délicieuse
le jour que tu fus à l'Hcrmitage. La description que tu m'en fais en augmente en moi
le besoin d'aller te trouver. J'ai bien reconnu
les mouvements de ton âme aux émotions
que tu as eues en voyant l'humble retraite
de l'homme que tu chéris. Ab! ton bonheur
aurait été parfait si ta femme et ton fils
avaient été avec toi. Qu'il me tarde de faire
avec mon ami le pèlerinage par la vallée de
~fontmorency !.. . ll
~

. Ducos, tout absorbé qu'il fût par la politique, par ses fonctions de c&lt; législateur l&gt; , et
bien qu'il restàt un fidèle mari, Ducos n 'étai l

�111STO'ft1.ll
point indifférent aux tendres sentiments que
lui exprimait la vive et enjouée &lt;&lt; petite
sœur », et il lui arriva de se plaindre d'un
silence qu'il trouvait trop prolongé. Sophie
Lavaud en fut charmée, et eUe adressa aussitôt à son beau-frère une lettre où elle découvre l'état de son cœur avec plus de liberté
encore que par le passé. Et cette fois, elle ne
signe plus que de ses initiales, mais la signature - est-ce h:isard? est-ce dessein prémédité? - est formée d'une Set d'une Lenlacées, où l'on pourrait voir la révélation de
cette nature expansive et attachante.
« Dordeaux, 22 novembre 1701.

« Quels doux: reproches! Que j'aime celte
grande colère! Elle est la preuve de rnlre
amitié pour moi, et c'est une chose dont je
n'ai pas besoin de douter. Ne me faites donc
pas l'injustice de croire qne c'est indifférence
ou froideur de ma part. Si je me suis privée
du plaisir de vous écrire pendant quelques
jours, il m'en a coûté plus que vous ne pensez, et je n'aurais pas résisté longtemps à ce
jeûne rigoureux. Je vous promets à présent
de le faire tout de suite après vos réponses.
« Je suis, mon cher petit ami, bien loin
et bien près de vous. J'ai été fâchée bien
souvent de n'avoir pas de mémoire; à présent
je voudrais en avoir moins. Je la trouve
bien souvent importune; elle ne sert qu'à
m'afOiger.
« Vous ne voulez donc pas que je pense à
vous quand je boirai 1 ? Ça ne m'accommode
pas beaucoup, car, à votre compte, je boirais
toute la journée et je n'en serais pas encore
quille pour la nuit, puisque je pense toujours
à vous. Vous ne le devez l{U'à vous-même,
car je ne vois personne qui vous ressemble,
pas même votre fils ....
« Je vous embrasse mille fois bien tendrement. »

Madame Ducos, le même jour, parle également de la chose à son mari :
&lt;( Tu écriras à Maillia pour lui dire combien je suis fâchée d'avoir été obligée de lui
faire de la peine, mais il sait bien qu'il n'y
a pas de ma faute. Je ne sais pas sïl venait
pour Sophie, mais quand je lui ai dit que ça
inquiétait papa à cayse d'elle, il ne me répondit rien. Je ne sais donc pas si c'était
pour elle qu'il venait. ... »
Bonne envers ceux qui aiment, madame Ducos est touchée du chagrin de ce pauvre
homme, et elle cherche à l'en consoler.
« J'ai vu hier Maillia, écrit-elle le 28 novembre à son mari, mais je vais te dire
comment, et je pense que tu n'en seras pas
fàché, quoique peut-êll c tu y trouveras de
l'imprudence. Je lui écrivis un billet que je
lui Jis remeLLre par Noinain, et je lui disais
qu'il y avait plusieurs jours que je ne l'avais
vu, que j'en trouvais l'occasion le matin, s'il
voulait venir se promener sur les fossés. Il
s'y rendit et nous nous promenâmes toute la
matinée. Il est bien triste et il lui tarde beaucoup d'aller à Paris .... ii

!ages amoureux, Agathe en est toute joyeuse.
« 23 décembre 1791.

« Ah! mon ami, que ta lettre m'a fait
plaisir! Il me semblait en la lisant t'entendre
et te voir. Ah! comme le baiser qui était dans
le petit rond était doux. Petit-~Iami l'avait
mis de bon cœur, je l'ai bien connu. Je
croyais te baiser sur la bouche, mais il n'y a
eu que le premier baiser qui m'a fait illusion, parce qu'après en avoir donné beaucoup, Petit-Mami ne me les rendait pas, et je
me rappelle que quand je t'en donne un tu
m'en rends deux .... JJ
Comme elle ne veut pas être en reste avec
Petit-Mami, elle aussi trace un rond sur son
papier : &lt;( Il y a un baiser bien tendre dans
le petit rond. n
Parfois cependant Ducos tro11ve exagérées
les craintes de sa femme, et il raille celle
jalousie qui s'exprime avec tant d'insistance.
Madame Ducos en est malheureuse : elle
n'aime pas qu'on traite en plaisantant un
sujet qui lui donne, à elle, du chagrin.
« Samedi, 7 janvier 1792.

« Bonjour, méchant. Ce nom, peut-être,
Cependant le temps passe; madame Ducos
est rétablie, mais sa santé subit quelques
atteintes. Un abcès lui est venu au sein, elle
souffre, et la douleur physique réveille la
douleur morale; aux tourments de l'absence
se joignent toujours ceux de la jalousie. Et
elle s'efforce de raviver par le parler enfantin
des jours de passion partagée l'amour qu'elle
craint de trouver aDaibli par trois mois de
séparation.
« Bordeaux, mardi 13 décembre f 791.

« Je ne t'écris que deux mols, mon tendre

ami, parce que dans ce moment je n'ai pas
la force de supporter mes douleurs qui sont
bien vives ....
Dans un post-scriptum, Sophie LaYaud
« Le petit enfant se porte toujours à mermet àu courant son beau-frère d"un petit in- veille, il commence à me connaître, et je ne
cident de son existence. Il parait qu'un ami peux pas t'exprimer le plaisir que cela me
de leur famille, M. l\faillia, venait souvent les fait. Il est bien juste que j'aie cette consolavoir, et il est à croire qu'il était attiré par tion. Je pense que tu n'en es pas jaloux:.
les charmes, par la grâce enjouée de la jeune Pauvre Cocotte si avait tant de chagrin, mais
f!}le. !\lais Sophie ne pensait point à un ma- si pas oser dire à Bobo, parce que Bobo si
riage avec lui ni avec personne, ainsi qu'elle fâché, mais moi si voudrais bien que tu le
le disait déjà dans sa lettre du 11 octobre : devines, moi si avoir promis à Bobo d'être
« Je ne puis pas vous dire qu'il n'existe per- sage, de jamais penser que Bobo puisse ....
sonne digne de l'occuper (mon cœur), mais Je m'inquiète et je pleure comme si j'étais
je puis du moins vous assurer que je n'en sûre qu'une autre est heureuse ...• Ah I Bobo,
connais pas. » Le soupirant fut éconduit.
ne te fâche pas! Adieu, je finis et je t'embrasse bien tendrement pour moi et pour le
&lt;( Le pauvre ~I. Mai Ilia est congédié ....
petit enfant. Adieu, tendre ami, adieu, aime
Votre père a mieux aimé alarmer papa en lui toujours Cocolle pour la rendre heureuse. Ne
disant qu'il n'y venait que pour moi .... On me gronde pa5 de mon vilain esprit soupçonm'en a fait de fort mauvaises plaisanteries. neux à Pelit-Uami. Tu ne le mérites pas, et
C'est cependant une chose qui n'aurait jamais je mériterais bien d'avoir un mari infidèle,
dû me causer de chagrin. C'est bien assez mais pourtant j'en mourrais .... ll
d'en avoir quand on est éloigné de quelqu'un
qu'on aime ....
Ducos comprenait l'état d'esprit de la
&lt;&lt; Je me fais passer l'envie de vous em« pauvre Cocotte l&gt;, et, touché de cet amour
brasser encore. Adieu. i&gt;
qui s'exprimait avec autant de naïveté que
1. Allusion à un gobelet que Ducos lui avait d'ardeur, il répondait presque sur le même
envoyé.
ton, se metlai t à l'unisson de ces enfantil-

vous étonne, mais il vous convient bien. Je
ne veux pas me mettre en colère, mais,
quand je serai avec vous, vous me paierez
toutes les méchancetés que vous m'avez
dites ....
&lt;&lt; Vous qui êtes si habile, mon cher ami,
vous devez savoir que vous ne me corrigerez
point de la jalousie en la tournant en ridicule. Vous qui avez voulu toujours passer
pour jaloux, voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous avez eu le moindre sujet
de l'être, et si vous êtes guéri de cette maladie, voyez le parti que j'ai pris pour vous
la faire passer. Je ne me suis point moquée
de vous et ne vous ai jamais mis à même de
me faire aucun reproche. Mais, me direzvous, j'ai fait de même. Cela est vrai, mais
si j'ai eu des soupçons, c'est en pensant à la
vie que vous avez menée avant de m'aimer.
Maintenant je suis sûre &lt;le Lon cœur .... Jl
et&gt;

Le temps approche où le voyage sera possible et où elle rejoindra à Paris son époux
chéri. Elle craint qu'il ne la trouve moins
jolie que lorsqu'il l'a quittée : le chagrin de
l'absence, l'accouchement, les soucis et les
fatigues de la maternité ont marqué sur elle.
Aussi cherche-t-elle à le prémunir contre les
déceptions du revoir : &lt;C li faut, Petit-1\fami,
que je te dise comment je suis, car tu me
trouveras bien changée. Je suis toujours bien
pâle, j'ai maigri beaucoup, et malgré ça je
suis aussi épaisse que si j'étais· grosse .... il
faudra m'aimer la même chose que si j'avais
le teint bl~nc et les joues roses. » Lui, au
contraire, est mieux que jamais : &lt;( J'ai su
par Fonfrède t, qui a diné hier avec M. Barrère de Vieusac, que tu as beaucoup engraissé,
que tu as les joues roses et le teint frais .... JJ
f. Fonfrèclc, député &lt;le la Gironde, avail épousé la
sœur de Ducos
~

�111STOR..1.Jl

"--------------------------------

Mais le mauvais temps se met de la partie; même de la première étape, elle adresse à
la neige tombe, les routes sont impraticables Ducos un petit billet :
pour la jeune femme et son enfant. Force lui
« Si je vous dis que je ne pars pas, vous
est d'attendre. Elle s'efforce de tromper ses allez vous fâcher; mais si je vous dis que je
ennuis, et elle écrit de longues lettres à l'ami suis partie, vous me donnerez un baiser. Eh
que le devoir relient si loin d'elle : « Hélas! bien! Petit-Mami, je suis partie après diner
quand te verrai-je? Quand pourrai-je te serrer aujourd'hui, lundi 5, et nous sommes venus
dans mes bras? Quel bonheur d'embrasser coucher à Cuzac ....
mon Petit-MamiL. Ah! maudile fiél'olution!
« Il pleut depuis ce malin : nous nous
Mon Dieu, pardonne ce que je viens de dire, sommes un peu mouillés dans le bateau,
je ne sais où j'en suis. Je voudrais être al'ec mais pour embarquer et débarquer nous
mon tendre ami et je maudis tout ce qui étions dans la boue jusqu'à moitié jambe.
m'en.sépare (27 janvier 1792). »
Tout ça ne fait rien, c'est pour aller trouver
La jeune femme en vient à s'irriter de ces Petit-~fami !.. . i&gt;
•
honneurs mêmes qui la flallaient jadis : que • Quelques jours après, elle arrivait à Paris :
d'obstacles entre elle et lui! Elle ne s'en
1 1
\"oilà nos gens rejoints, et je laisse à juger
cac le P us :
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
« J'ai été bien fâchée d'apprendre que tu
c:fc&gt;
étais se~rétaire de l'AssemLlée. A peine pourrai-je te voir les premiers jours que je serai
Sophie Lavaud n'a pas smv1 sa sœur : la
à Paris. Ah I je vois bien maintenant, l'amour jeune fille est restée à Bordeaux, et la corn'a pas besoin d'honneurs et qu'il est bien respondance continue entre elle cl son beauplus heureux secrétaire du cœur que de l'As- frère. Correspondance peu fréquente, mais
semblée nationale! Enfin il faut prendre pa- qui témoigne des mêmes sentiments avec la
tience; viendra un temps que tout ça finira. même liberté d'esprit et la même intr,:pide
Adieu, il faut que je te quitte, car il est franchise. La première en date fait allusion
bientôt une heure el qu'une nourrice doit se à une brouille légr.re, à un malentendu, peutcoucherplusdebonnebcure(15février 1792). » être volontaire, car rien de bien grave ne
Ce départ tan l espéré se trouve retardé par peut altérer la sérénité de celte affection
diverses causes. M. Lavaud, son père, ne peut réciproque :
lui donner de l'argent : il attend l'arrivée
« Bordeaux, fO mars 1792.
d'une cargaison de sucre; puis c'est la neige
qui s'obstine à couvrir les chemins sur les« A tout pécheur miséricoi·de.
quels elle voudrait s'élancer.
« Votre grâce, mon cher Ducos, était déjà
« Je croyais, il y a huit jours, t'écrire au- dans mon cœur: je n'attendais qu'une preuve
jourd'hui une lettre charmante, mon tendre de repentir du vôtre pour la sanctionner. Ce
ami, mais le sort en a décidé autrement n'est point comme il!. Dumas que mes armes
(2 J février 1792). 1&gt;
fussent ll'Op faibles pom· soutenir le combat.
Elle multiplii&gt; les petits ronds où elle met Vous m'en aviez donné de terriules contre
ses baisers, baisers ardents si l'on en juge vous. Je voudrais pouvoir m'en glorifier
par la lellre du 27 février :
puisque \'OUS m'assurez que c'est une fal'eur
&lt;( Toutes les nuits je rêve que je suis avec
que vous accordez à ceux que vous aimez. Je
toi, celle nuit encore j'ai rêvé que nous étions suis fàchéc d.i ne pas en sentir tout le prix.
ensemble. Je me suis réveillée tout émue de
« Et vous, mon cher cousin. qui n'avez
plaisir, mais, hélas! ce n'était qu'un songe. pas perdu la mémoir~ comme moi, vous
Ah! je sens, mon ami, que j'ai besoin de auriez dù vous rappe!cr c;ue ça ferait bien de
loi.... Quand je réfléchis au bonheur dont la peine à SopLic, surtout venant de Ducos,
nous avons joui, mon cœur s'échauffe, ma elle en sentirait Lien plus la piqûre. Ce n'est
tète se monte; je sens un feu qui me dévore, pas la première fois qu'elle vous a pardonné
je brûle.... Ah! tu dois éprouver la même et, mllgré son peu de mémoire, elle ne finicliose el savoir cc que je veux dire. Quand rait dl! vous en citer les occasions; mais,
cela est passé, je suis triste et je n'ai envie comme vous le dites, la générosité doit suique de pleurer. Quand cet étal sera-t-il donc vre la vicloil-e, et si vous attachez quelque
fini? llélasl je ne peux m'empêcher de te prix à ce raccommodement, vous pouvez être
faire celle question, quoi4ue je sache bien sûr qu'il est parfait. Il n'y manque que le
que tu ne peux pas y répondre. »
baiser de paix, dont je ne vous tiens pas
Le moment, c-ependant, est venu où les quitte, mais que je ne veux pas recevoir sur
obstacles sont levés et où le départ est rendu du papier ni à Paris.
possible. Avec quelle joie elle l'annonce à son
&lt;&lt; C'est à Bordeaux que je l'attends. Vous
mari! &lt;! Ehl bonjour, Petit-Mami. Cocotte si ne trouverez pas le temps long, vous qui
être bien contente parce que bien sûr elle dites que nous n'avons plus qu'un an à nous
part la semaine prochaine, mais le jour n'est écrire. Un an! li est sûr que c'est peu de
pas fixé parce que papa a été obligé d'em- chose! Je pense bien différemment que vous.
prunter de l'argent à Papille pour remplir C'est un siècle pour moi. Encore voudrais-je
,es engagements, et de lui laisser les sucres, pouvoir croire que ce sera le terme de notre
et qu'ils n'ont pas fini de régler, Mais je séparation; mais vous n'avez jamais vu une
commence à faire mes paquets demain incrédule comme Sophie : on ne lui ôterait
(2 mars i 792) .... l&gt;
pas de la tête que vous ne viendrez la voir
Et le lundi 5 mars le départ a lieu. Le soir que pour chercher un bâton de vieillesse. Au
... 70

w-

reste, elle sera toujours à votre service toutes
fois qu'elle aura assez de force pour soutenir
le poids de vos talents. D'ici là, je me contenterai de parler de vous dans les lettres
que j'écris à ma chère Agathe. Je sais que
vous avez trop d'occupations pour m'écrire
et je n'aime pas à parler à quelqu'un qui ne
me répond point. Ainsi je joins le sacrifice de
vos lettres à beaucoup d'autres que je fais.
Dans ce moment c'est celui de ne pas écrire
à ma chère Agathe. Je vous prie de lui dire
que ce sera pour le prochain courrier. Donnez-lui deux baisers comme si c'était pour
vous; autant pour votre part. Si je disais :
rien pour Ducos, vous vous fàcheriez bien.
Voyons comment vous prendrez ceci : tout
pour Ducos.
&lt;&lt; Après ça, il ne me reste qu'à vous souhaiter le bo~j 1mr en vou~ émbrassant bien
tendrement. »
Bordeaux est triste maintenant pour la
jeune fille; triste aussi Trotel, la maison de
campagne où l'on allait jadis en parties
joyeuses, et c'est ·avec mélancolie qu'elle
exprime l'impression qu'elle ressent de cette
solitude :
« J'ai été jeudi à Trotel y passer seulement l'après-midi ; mais, mon Dieu, quelle
différence lorsque le bonheur nous y rassemblait tous! Ce sont des pensées auxquelles
j'aime à me livrer, malgré la peine que cela
me cause. Oui, je trouve toujours Trotel
charmant, tout y peint à mes yeux ce qu'ils
y cherchent, et je l'aime encore par reconnaissance des plaisirs que j'y ai goûtés.
L'avenir me dédommagera des maux que
j'éprouve de l'absence de notre chère Agathe
et de vous, et si je n'avais cet espoir je serais
bien à plaindre, oh! bien à plaindre. Mais,
mon Dieu, quand je pense que mon malheur
peul être prolongé de deux ans, j'aimerais
mieux ne pas exister que d'en être témoin.
« Adieu, mon aimable petit frère, mon
petit cousin, revenez une fois, afin de pouvoir
juger par mes paroles si mon cœur était de
moitié dans les tendres sentiments d'amitié
que vous témoigne votre amie.
&lt;(

S. L.

1&gt;

Recevez un baiser bien tendre. Par dessus le ma,-ché, un pour votre joli petit fils
que j'aime infiniment. 1&gt;
&lt;!

Le temps passe. Ducos, absorbé par ses
fonctions, occupé par les événements qui se
déroulent à Paris, écrit moins. C'est en effet
l'année où commence le cataclysme : ce sont
les journées du 20 juin et du 10 août, la
chute de la royauté. Chose curieuse, aucun
de ces événements si graves ne trouve d'écho
dans la correspondance de cette jeune fille
avec un représentant du peuple. Et s'il est
fait quelqu.es allusions aux choses de la politique, ce n'est que parce qu'elles ont une
action sur leur vie, en ce qu'elles nécessitent
une longue, trop longue séparation.
Voici une lettre du 22 septembre f 792;
les massacres des prisons ont eu lieu dlr 5 au
6 du même mois, il n'e~t pas possible que la

nom-elle n'en soit point connue à Bordeaux.
Sophie Lavaud n'en dit pas U'l mol :
(( Oh I que vous avez bien fait de m'écrire,
mon cher petit cousin! Comme j'avais besoin
de ce témoignage de votre sou\·enir pour faire
cess~r le combat qui régnait entre mon cœur
et moi! Je voulais oublier mon prti t frère.
C'était lui qui causait toute, mils pcinlls i-ans
les partag-cr. Voyrz, mon cher ami, si le chagrin rend injuste; quanti je me rappelle les
souhaits qu'il m'a fait fairl', les méchancetés
qu'il m'a fait dire, j'ai peine à croire que
dans ces moments-là je possédais Ioule ma
saine raison. J'espère, mon cher cousin, que
vous n'allriburrez celle erreur qu'à l'état de
démence où j'étais. Si vous lisiez dans mon
cœur, vous ne pourriez que me plaindre et
me pardonner en faveur du motif qui l'a occasionnée. N'ayez pas à votre tour l'injustice
d'accuser voire amie : son cœur n'a point
changé. Elle vous aime toujours, comme il
faut vous aimer, c' cst-à-dirll beaucoup trop! ...
&lt;&lt; Je suis bien reconnaissante, mon cher
petit frère, à la confiance que vous me
témoignez dans voire jolie lellre. Comme elle
est tendre I Comme elle peint bien l'état de
votre âme! JI est im possible que vous puissiPz mus figu rcr le bien et le plaisir qu'elle
m'a fait ressentir. Vous ne pouvez pas vous
en faire une idée, parce qu'il ne tient 11u 'à
vous seul de le faire éprouver aux autres, à
moi en parti eu lier. C'est la seule chose c 11
quoi je désespère de pouroir jamais vous
payer de retour. Que cela ne vous empêche
pas, je vous en supplie, de continuer à m'écrire; je n'ose pas vous prier de le faire plus
souvent, je sens que ce serait une indiscrétion. Il est bien plus juste que je songe à
vous continuellement : je n'ai point d'affaire
qui puisse m'en empêcher, et je me livre à
celte consolante idée, qui seule peu·t adoucir
les tourments de l'absence, que ceux que je
regrette gémissent comme moi de notre séparation. Je sais qu'elle sera longue, mais je
n'aurais pas l'Oulu voir dans l'otre lettre : cet
avenil', s'il artive, est enco1·e bien éloigné.
Voilà une réflexion qui m'a bien tourmentée:
s'il an·ive.... J'ai cependant grand besoin de
croire qu'il arrivera. Oui, mon cher petit
frère, un a venir plus heureux nous attend;
qu'il me soit permis de l'espérer, ou je renonce au bonheur.
« Je vous renouvelle mes remerciements
du joli papier dont vous m'avez fait cadeau.
Je n'ai voulu le commencer que pour vous et
je ne m'en servirai que pour répoudre à vos
letlres. Yoyons si j'en aurai assez pour tout
le temps que vous demeurerez à Paris. Je
vous avertis que je ne veux pas aller mus
voir; j'aurais peur de ne pas vous aimer autant qu'à Bordeaux, qu'à Trole!.... Mais
j'allais oublier que vous m'avez priée de
ne plus vous parler du pauvre Trotel. Quel
sacrifice!
&lt;&lt; li y a aujourd'hui un an que vous êtes
parti. Quand je pense que c'est comme hier
pour les affaires et que le temps m'a parn si
long à moi I Dieu ,euille que la Convention
ne dure pas davantage! Je saurai faire encore

le sacrifice de cette année, après je deviens
insensible.
« Bonjour, mon cher ami, ménagez bien
votre santé; ne \'ous fatiguez pas trop. Conservez-vous pour ceux qui vous aiment. J'espère que je suis du nombre. Je vous embrasse
mille fois de tout mon cœur. »
La drrnière lcllre est du 2:i février 1795.
&lt;! Yoilà la première fois, mon cher ami,
que j'ai à me faire un reproche à voire égard,
encore n'est-ce que celui d'avoir demeuré si
longtemps sans vous écrire. Je peux vous
assurer que je n'ai pas moins pensé à vous
rt que j'ai bien parta2"é les différentes positions où vous avez dù vous trouver. J'en
prenais même trop pour ma portion, sui.,anl
les réponses que m'ont faites les prrsonnes i1
qui j'ai confié mes chagrins. Enfin, mon cher
ami, je ne m'en plains pas si le sentiment
qui me les a fait éprouver vous est ..:onnu.
&lt;! Il faut pcut-êlre vous apprendre qnc ce
n'est pas une négligenre de ma part, si je
ne vous écris pas, mais que le tort vient de
vous, car, pour moi, je ne sais point ce que
c'est que de négliger mes amis, et j'ai toujours le temps de penser à eux, parce que je
les fais passer avant tout le reste, au lieu que
je suis trrs incertaine de ~avoir si mon petit
cousin a le temps de faire de même.
&lt;&lt; ••• Vos lellres n'ont cependant pas resté
sans réponse, mais ces réponses ne sont sorties que de mon cœur rt ma main ne les a
pas transcri tes. Vous ne les ignorez pas non
plus pour rela, j'en suis sûre.... 1&gt;
Elle revient sur le temps qui lui reste
encore à passer seule à Bordeaux, avant le
retour de son beau-frère : elle trouve lourds
les sacrifices qu'impose la politique.
&lt;! ••• Je sais bien que je ne souhaiterais
jamais d'au tre mal à mon plus grand ennemi
que l'honneur d'être député à l'Assemblée
nationale. Ainsi jugez si je dois souffrir que
vous occupiez celle place, vous, Ducos!
&lt;! Vous allez bientôt voir papa; je vous
dirai, mon cher ami, qu'il ru'a proposé d'ètre
du voyage et vous serez étonné que je l'ai
remercié. Oh oui, je vous assure qu'il m'en
a coûté de refuser la seule chose qui me
ferait un grand plaisir, celle après laquelle
je soupire le plus. Mais, mon ami, je sais
sacrifier trois semaines ou un mois de
bonheur qui serait bien troublé dans l'idée
qu'il ne pourrait pas durer. Il sera trop cruel
d'y renoncer une seconde fois; je me souviens assez de la première séparation, et il
n'y a pas de jours que mes larmes n'en soient
le témoignage. Ainsi j'allendrai pour les
sécher la certitude du véri table bonheur, qui
est celui de jouir sans cesse avec ceux que
l'on aime.
« Adieu, mon cher Ducos; répondez-moi,
je vous prie, aussitôt que vous le pourrez.
Songrz qu'il y a si longtemps que vous ne
m'avez rien dit! Ce malheureux silence m'a
coûté bien cher, mais je le répare bien. Voilà
une lettre qui est aussi longue qu'une Atfresse
de félicitations à l'Assemblée. Je n'en demande pas la mention honorable au procès
.., 71 ....

verbal, mais à votre cœur. Adieu, ménagez
votre santé, sans rien dérober a l'amour de
la République. Je vous embrasse mille fois
de tout mon cœur.
&lt;(

S. L.

i&gt;

&lt;&lt; Papa, maman, Lavaud et Hélène vous
chérissent bien tendrement et yous embrassent
de même. Je suis chargée de la part du
citoyen Lacroix de le rappeler à Yolre souvenir. Je vous le dénonce comme me faisant
une cour assidue. 1&gt;

La correspondance de Sophie Lavaud s'arrête là. Le dossier ne renferme plus qu'une
Jeure. Elle est adressée de Bordeaux par
madame Ducos à son mari .
Combien différente de celles qu'elle écrivait jadis I Ce ne sont plus les folles ardeur~,
les jalousirs irraisonnées, les enfantillages
amoureux d'autrefois : le ton est gra l'c, mélancolique, pre,que douloureux. C'est que
la passion r1u'ellc ressentait pour son mari
s'est épurée : durant ces dix-huit mois une
seconde grossesse est venul', et la îoilà maintenant mère de deux enfonts, un fils et une
fille; et les rnucis de celle petite famille commencent à peser sur la 1êle de cette jeune
mère. Le présent est sombrr, que sera l'al'cnir?
Elle a vu de près les événements de ces
temps terribles. Ducos a \"Olé la mort du roi
avec ses amis de la Gironde; mais ses amis
de la Gironde ont été dépa~sés à lcnr tour :
vaincus le 50 mai, ils sont aujourd'hui ou
proscrits ou prisonniers. Ducos est libre encore, il a été protégé par Marat, mais Marat
n'est plus ....
Ducos pourrait se faire ouLlier : il ne le
l'eut pas. Tous les jours il est sur la brèche,
à la Convention, réclamant en faveur de ses
amis. Il n'a pas les illusions de sa femme, il
prévoit peul-être le sort qui l'allcnd; il veut
éviter à sa compagne les suprêmes douleurs,
il la renvoie dans sa famille avec ses enfants.
Madame Ducos a obéi.
Le 24 septembre de !"année 1795, clic
écrit ces lignes à son mari :
" La lettre que j'aurais dù recevoir samedi,
je l'ai reçue dimaache après t'avoir écrit,
mais elle est arrivée à bon port ainsi que
celle de jeudi. Je voudrais bien, mon tendre
ami, que lu continuasses à me donner de tes
nouvelles aussi souvent. Tu sais le plaisir que
cela me fait, et mon cœur en a besoin ....
« ... Tu ne vois pas les chers enfants, et
je sais combien tu les chéris .... »
Elle parle de son fils Émile qui dit « papa 1&gt;,
et de la petite c! moelle qui est grasse ». ·

« Hélas! peul-être que tu ne la verras pas
de longtemps, cher ami. Combien de sacrifices as-tu faits à la Rél'olution ! Ah ! sans
doute celui-ci est bien le plus cruel. Quelle
récompense en auras-tu? .. .

�ll1ST0~1A - - - - - - - - - - - - ~ - - - - - - - - - , .
« Je t'engage à ne plus rien promettre
pour les concitoyens, tu peux (être) assuré
de leur lâcheté et de leur faiblesse. Peut-être
iront-ils plus loin. Avant-hier on a fait
la motion à la Société de renvoyer de son
sein tous ceux qui avaient été de la Commission ....
« Adieu, mon tendre et cher ami, je t'embrasse pour moi et pour nos enfants. Écrismoi, console-moi, donne-moi de l'espoir. Oh 1
quand pourrons-nous vivre seuls, ignorés de
tout le monde, aimés de nos enfants? Pour
moi, je n'ai pas d'autre ambition. J'espère

que l'expérience t'aura appris à ne pas en
avoir d'autre ....
« Adieu, aime-moi comme je t'aime, et
mon cœur sera content. ,

+
Pauvre femme, elle ne devait jamais le
revoir!
C'est la dernière lellre que reçut Ducos.
Le ::; octobre il était compris dans le décret
qui renvoyait les Girondins devant le Tribunal rémlutionnaire, et le 9 brumaire an II
(51 octobre) il montait avec eux sur l'écha-

faud, défiant ses bourreaux par son courage
et sa sérénité ....
Plus de cent années se sont écoulées &lt;le- ·
puis ce jour. Enfoncées dans un dossier volumineux, ces lettres d'une femme et d'une
amie restent seules pour témoigner quels sentiments cet homme avait su faire naître
autour de lui. li nous a semblé bon et intéressant à la fois de ressusciter ce passé, et
d'envelopper la mémoire du jeune et aimable
Girondin dans le double souvenir de cet
amour passionné et de celle Lendresse ingénu•.'.
PAUL

fIISTOHIA

GAULOT.

Notes et Souvenirs
Jeurli 10 août 1871. - A l'llôtel de
Ville, le 31 octobre 1870, la salle où délibéraient les membres du gouvernement avait
été Pnvahie par les tirailleurs de Belleville; le
tumulte était à son comble. Flourens, botlé,
éperonné, debout sur la table du conseil, proclamait un comité de salut public : m1. Félix
Ppl, Blanqui, etc. Chaque nom était salué
par de grandes acclamations.
Tout à coup, des voix s'élhenl, pleines cle
calme et d'autorité, dominant le tapage ....
Place!. .. place! ... Un grand silence se fait,
mêlé d"émotion .... Est-ce une contre-révolution? Est-cc la déliuance pour les membres
du gouvernement qui étaient les prisonniers
de l'émeute? ... Pas du tout. .. c'étaient les
garçons de bureau qui, à l'heure habituelle,
avec une régularité administrative, apportaient les lampes de la salle du conseil. La
foule s'écarte devant eux .... lis placent les
lampes sur la table, règlent les mèches, mettent les abat-jour ... puis tranquillement s'en
vont du même pas dont ils rnnt ,enus .... Et,
dès qu'ils sont sortis, le tumulte reprend de
plus belle.
Vendredi 1J août. - Hier, dans le parc
de Saint-Cloud, sur le gazon, au milieu des
grandes tentes de l'ambulance, un catafalque
était dressé. Autour d'un cercueil étaient
rangés cinquante ou soixante soldats estropiés, infirmes, amputés. Cinq ou six, pâles,
épuisés, s'étaient fait rouler près du catafalque, dans de petites voitures. Sous les
tentes, dans leurs lits, les blessés se soule,aicnt et regardaient de loin. Une musique
militaire jouait une marche funèbre; puis un
pasteur protestant prononça un discours.
Beaucoup de soldats pleuraient.
Je demande le nom de celui à qui l'on faisait de si touchantes funérailles. C'était un

jeune chirurgien danois, le docteur Arendrup;
depuis le commencement de la guerre, il -soignait nos blessés avec le plus admirable dévouement; il vient de mourir à la peine.
Deux soldats derrière moi, pendant l'allocution du pasteur, causaient :
- Lui en fait-on des belles phrases! disait l'un des soldats, lui en fait-on 1
- C'est que c'était un bien brave homme.
- Oh! je sais bien, mais s'il était mort,
il y a six mois, on ne lui aurait pas fait tout
de même tant de belles phrases. Quand nous
avons enterré notre lieutenant-colonel, cet
hh-er, du côté de Saint-Calais - c'était aussi
un bien brave homme - el on ne lui a pas
dit tant de l·hoses que ça.... Un grand trou,
quelques pelletées de terre, une croix de bois
cl ç'a été fini .... !;ne heure après, les Prussiens arrivaient et nous nous battions à l'endroit
même où on l'avait mis .... Iles coups de fusil,
des coups de canon, voilà la musique el les
discours qu'il a eus pour son enterrement!
Vendredi 18 août. - Celle affiche
s'étale &amp;ur tous les murs de Paris : Au.r
hmnmes polilÙJ11es ! .lux hommes de let/reN.1
A vendre, presque ])OUI" rien, un [Jrm11l
ioumal quotidien , 1·ép11blicairi modéré.
S'adresse,· à .1/. X" .., etc., etc.
Presque pou1· rien .... Et si l'on tombe
d'accord sur ce presque pour 1·ien, l'acquéreur sera-t-il condamné à rester républicain
modéré? Pourra-L-il, si cela l'amuse, se déclarer républicain immodére?
D'ailleurs, on vend, en ce moment, les
choses les plus étranges. Sur les planches
entourant ce monceau de pl,ltras qui fut autrefois le ministère des finances, j'ai trouvé,
tout à l'heure, côté à côte, les affiches suivantes:
1° Vente aux enchères publiques, au fort

d'Issy, de douze tonnes de pétrole, contenant
1125 litres;
2° Vente aux enchères publiques, au Louvre, de 35 258 pièces de linge de corps et de
table provenant de la lingerie impériale;
5° Vente aux enchères publiques au TatLersall, de cent chevaux provenant du train
de l'artillerie allemande;
4° Vente aux enchères publiques, &lt;le deux
batteries Oottantes, etc.
Quelle liquidation ! et qui pourra bien
acheter ces deux batteries Oottantcs ! l;n vieux
monsieur, de l'aspect le plus pacifique, était
arrêté de,·ant cette affiche et prenait des
notes.... Pensait-il à se monter une petite
marine d'occasion? Elles trouveront acheteur,
n'en doutez pas, ces deux ballerie., Oollantes,
car mon coi[eur, ce malin, me disait :
- Toul va bien, monsieur, tout va hien ....
Les faux cheveux ont repri~ a\'ec une rapidité extraordinaire.
El ce ne sont pas seulement les faux che,·eux qui reprennent. ... Tout reprend .... Le
nouveau directeur de l"Opéra a écrit, la semaine dernière, aux abonnés, pour leur demander s'ils arnient l'intention de conserver
leurs loges. Et la Semaine nliyieus1•, dans
son numéro du 22 juillet, publie l'a\'is suivant :
Le.; personne.~ &lt;Jlli font partie del' tdomtion po111· le C(l'ur de Jèus sont pnées de
rouloir bien {ai1·e crmnailre à la co,1111111naulé si elles veulent consen•er leurs jours
el leu1·s heures il"adoratio,1 : tians ce cas, il
leur sera remis 1me cm·le pour /"Adoration.
El quelque grande mondaine, &lt;le la même
plume, a dû écrire au directeur &lt;le !'Opéra et
au directeur de la Semaine religieuse qu'elle
reprenait sa loge à l'Opéra et son jour d'adoration.
LUDOVIC

HALÉVY.

l1i

MARIE-ANTOINETTE, REfNE
Tableau Je \\ •· \ lt .i :1-; - LI•, llH [ \ .

1

DE FRANCE

\1 u~èc

de \ crsaillcs.

Braun et f '•.

�HENRY ROUJON,

....

tk l'Acadbnie française .

Marie Sallé
Une danseuse de l'Opéra mérite-t-elle
d'être considérée historiquement à l'égal
d'un capitaine, d'un poète ou d'un homme
d'État? S'il s'agit d'histoire contemporaine et
d'une danseuse vivante, l'affirmative n'est
pas douteuse. Mais alors, pourquoi le même
traitement serait-il refusé à une danseuse
défunte? Un délicat écrivain, M. Émile Dacier,
a pensé. avec raison, qu'il y aurait là un
déni de justice. Il consacre tout un sa,·ant
livre à Mlle Sallé, laquelle florissait au siècle
de Louis XV. « Il faut avouer, écrit M. Dacier
à un ami, que celle histoire se présente
encombrée d'un appareil scientifique qui ne
semble guère de mise avec un aussi aimable
sujet, mais tel est le charme de certaines
figures qu'il 1eur permet de braver la plus
lourde méthode. » On ne saurait mieux plaider à la fois les droits de la danse et ceux de
l'érudition. JI est légitime de se documenter,
selon les méthodes modernes, au sujet d'une
ballerine d'autrefois. Le danger serait d'écraser la fragile figure sous l'épaisse poussière
des cartons d'archives. M. Dacier à su éviter
habilement cet écueil. Le léger fantôme qu'il
évoque plane au-dessus des documents, sans
rien perdre de sa gràce innocente. Mlle Sallé
nous est rendue telle qu'elle apparut à nos
aïeux, alors qu'elle enchantait la vieillesse de
Fontenelle et la jeunesse de \'ollaire.
A celle époque frivole, les gens de lellrcs
prenaient intérêt à la destinée des dames de
théâtre. Le bonhomme Fontenelle demeurait,
en dépit de ses soixante-treize ans, un charmant étourdi. Ce bouquetier de petits vers
s'était pris de passion pour les sciences naturelles et la philosophie; il étonnait drux académies par la variété de ses aplitudes. Plus
que jamais il justifiait la noie que lui avaient
donnée, un demi-siècle auparavant, les jésuites, ses ·maîtres : Adolescens omnibus
partibus absolulus. Mais le doux vieillard,
qui pratiquait tous les savoirs, gardait une
préférence pour l'étude de l'anatomie féminine comparée. Mlle Sallé, ayant résolu de
rompre avec !'Opéra, venait d'accepter un
engagement à Londres. Fontenelle se mit à
ses ordres; il lui donna des !cures de recommandation. Nous lisons, dans une de ces
lettres : &lt;&lt; Monsicu r, i I serait naturel que
vous m'eussiez à peu près oublié. Mais il se
présente une jolie occasion de vous en souvenir. Je dis jolie au vied de la lettre, jolie aux
)CUI, et qui plaira certainement aux vôtres.
C'est pour vous recommander Mlle Sallé,
bannie de notre Opéra par notre ostracisme ....
La danse charmante et surtout les mœurs
rès nettes de la petite Aristide ont déplu à

ses compagnes, ce qui est dans l'ordre, rt
même aux maîtres, ce qui serait insensé,
s'ils n'avaient pas eu de maîtresses parmi ses
compagnes. » - A quel amateur éclairé du
beau sexe Fontenelle présentait-il ainsi sa
protégée? A M. le président &amp;fonlesquieu. La
petite Aristide choisissait bien ses relations.
Mais pourquoi !farie Sallé quittait-elle
Paris? Les problèmes d'histoire finissent
toujours par trouver leur solution tôt ou lard.
Le mol de celle énigme nous est révélé par
le manuscrit numéro 26. 700 de la Bibliothèque de la ville de Paris : « Le 20 de ce
mois, la demoiselle Sallé, de !'Opéra, et le
sieur Le Bœuf, l'un des chefs, eurent dispute
sur le théàtre. On prétend mesme qu'il y eut
des coups donnés. Ils ont présenté à ce sujet
des mémoires à la cour qui doit décider de
celle affaire. » En l'année f 730, il y avait
une crise de !'Opéra. Les nouveaux concessionnaires ne manquaient ni de zèle, ni d'appuis puissants; leur tort était d'èlre trop
nombreux. On en comptait quatre, dont ce
Le Ilœuf, qui, dans ses rapports a\'ec le personnel de la danse, ne justifiait point son
nom, synonlme de mansuétude. Les entrepreneurs de !'Opéra passaient pour prodigues;
on s'inquiélait en haut lieu de voir le budget du tltt'àtre dépasser cent mille liHes.

MARIE SALLÉ.
Grai•11re de PETIT, d'atri:s FENO~tL.

Mlle Sallé, se jugeant incomprise, gilla un
de ses quatre directeurs en toute simplicité.
Elle demanda ensuite à l'étranger de la consoler d'une injuste disgràce. « Fuiez en An-

gleterre, terre de liberté el de justice! » lui
conseilla \'ollaire, en prose et en vers. Là
seulement, les philosophes et « les fi Iles de
Terpsichore » pouvaient être vengés de l'ingratitude des Français.
Les causes de l'exode de ~tarie Sallé étaient
peut-être plus profondes encore. Cc serait
une erreur grossière que de voir en elle une
danseuse comme les autres. Les esprits avancés tenaient pour Sallé contre Camargo.
lllle Camargo dansait pour danser; ce n'était,
à tout prendre qu'une «gigoteuse ». Mlle Sallé
pensait l'entrechat. Toute une réforme de
l'art chorégraphique absorbait ses méditations; elle prétendait exprimer en jetés ha Uus
les ditlërents mouvemenls de l'âme humaine.
Apôtre de la danse d'action, elle renonçait
audacieusement aux oripeaux de mascarade,
elle supprimait les tonnelets et les paniers.
Un chroniqueur, qui l'admira à Londres,
s'étonne de sa hardiesse : « Elle a osé paraître dans une entrée de Pygmalion, sans
paniers, sans jupes, sans corps, et échevelée
et sans aucun ornement sur sa tête. Elle
n'était vèlue, avec son corset et un jupon,
que d'une simple robe de mousseline tournée
en draperie el ajustée sur le modèle d'une
statue grecque. n Ne nous y trompons pas,
~larie Sallé a\'aiL de l'avenir dans le ceneau
el dans les jambes. Elle subit Je sort fatal
de~ précurseurs : le vulgaire ne la comprit
poml.
Sied-il de penser en outre qu'elle eut à
souffrir d'avoir sautillé sur les cœurs en conservant la totalité de sa vertu? Fontenelle,
alors qu'il la recommandait à Monlesquieu,
n'hésitait pas à lui décerner un cerlificat de
« mœurs très nelles 1&gt;. li. de \"ollaire, qui
l'appelait &lt;&lt; l'austère Sallé », la comparait
rnlontiers à Diane. Les poètes rendaient un
hommage mélancolit1ue à sa cc miraculeu~e
veslalilé I&gt;. Se lassa-l-on, dans l'éternel
mas~ulin, de la ,arnir invinciblement sage?
Gcnlll-Bernard o,a donner de celle chasteté
~auvage une cxpli&lt;"ation vilaine, dont nous
lui laissons la responsabilité. Avec un traitement annuel de 2.000 livres, une danseuse
sous _le règne de Lo~is_ XV, pouvait accompli;
le m1r?cl? ~e ,es~hte._ Pourquoi faut-il que
la cur10s1te des l11storiens nous livre, une
fois de plus, aux angoisses du doute? Voici
que l'on a découvert, en relisant l'im-entaire après décès de .~Ille Sallé, la grosse d'un
contrat passé devant notaire, par lequel le
duc de ~cailles constituait à la jeune ballerine une rente viagère de 800 livres. Ce n'est
pas une somme fabuleuse, mais la bénéficiaire la toucha pendant vingt-cinq ans.

�, - - 111S TO'l{1.Jl
Devons-nous en conclure ,,u•un grand seigneur, neveu par alliance de Mme de Maintenon, fit sombrer dans un viager perfide la
plus farouche vertu du ballet français?
Il convient de ne pas croire un mol de ce
que dit Saint-Simon du maréchal-duc. SainlSimon haïssait les Noailles et particulièrement celui-là. Il a vidé .sur la réputation de
ce galant homme toute sa poche de fiel. Il
l'accuse d'avoir caché sous des dehors séduisants « tous les monstres que les poètes ont

peints dans le Tartare ». li disait au régent :
c, Je ne cache pas que le plus Leau et le plus
délicieux jour de ma vie ne fût celui où il
me serait donné par la justice divine de
l'écraser en marmelade et d~ lui marcher à
deux pieds sur le ventre. » Ces lignes indiquent un désaccord. Saint-Simon ne mérite
donc pas d'être cru lorsqu'il arnrme que, dès
le lendemain de la morl de Louis XIV, le duc
de Noailles entretint publiquement une fille
d'Opéra. Il ne peut d'ailleurs être question

de Mlle Sallé; en 1715, elle n'avait que huit
ans, - à moins que M. de Noailles, une fois
l'habitude prise, n'ait conlinué à corrompre
le ballet.... Ce serait monstrueux. Aussi
M. Émile Dacier préfère-t-il croire que ce
digne seigneur, épris dtJ tous les progrès,
subventionna en toul bien, tout honneur, la
créatrice de la danse expressive. Nous aussi,
nous devons accepter celle chaste hypothèse,
par respect pour les gentilshommes et pour ·
les danseuses d'autrefois.
HENRY

ROUJON'

de !'Académie française.

Le Masque de Fer
M. de La Borde, ancien valet de chambre
du roi, a trouvé dans les papiers de M. le
maréchal de Richelieu 11ne leltre originale de
la duchesse de ~fodène, fille du régent, au
maréchal, qui était alors son amant. Cette
lettre commence par ces mols qui sont en
chiffres :
&lt;&lt;
Voici enfin la fameuse histoire. J'ai
arraché le secret. Il m'a horriblement coûté.... &gt;)
Vient à la suite l'histoire du Masque de fer,
d'après la déclaration faite par son gouverneur au lit de la mort, telle qu'elle suit :
&lt;c Pendant la grossesse de la reine, deux
pàlres se présentèrent et demandèrent à parler au roi, et lui dirent qu'ils avaient eu une
révélation par laquelle ils avaient appris que
la reine était grosse de deux dauphins, dont
la naissance occasionnerait une guerre civile
qui bouleverserait tout le royaume. Le roi
écrivit sur-le-champ au cardinal de Richelieu,
qui lui répondit de ne po-int s'alarmer et de
lui envoyer les deux hommes; qu'il s'assurerait de leurs personnes et les enverrait à
Saint-Lazare.
&lt;t La reine accoucha, à l'issue du diner du
roi, d'un fils (Louis XIV), en présence de
toutes les personnes qui, par état, sont présentes aux couches de la reine, et l'on dressa
le procès-verbal d'usage.
« Quatre heures après, Mme Perronet,
sage-femme de la reine. vint dire au roi, qui
goûtait, que la reine sentait de nouvelles
douleurs pour accoucher. li envoya chercher
le chancelier, et se rendit avec lui chez la
reine, qui accoucha d'un second fils plus beau
et plus gaillard que le 1n·emier. La naissance fut constatée par un procès-verbal qui
fut signé par le roi, le chancelier, Mme Perronet, le médecin et un seigneur de la cour,
qui devint par la suite le gouverneur du
~fasque de fer, et fut enfermé en même

temps que lui, comme on le Yerra incessamment.
« Le roi dre,sa lui-même, à trois fois diffàentes, avec le chancelier, la formule du
serment qu'il fit prMer à tous ceux qui
avaieul été présents à cc second accouchement de ne révéler ce secret important que
dans le cas où le dauphin viendrait à mourir,
rt il leur fit jurer de n'en jamais parler,
mê:ne entre eux. On remit l'enfant à
Mme Perronet, qui eut ordre de dire que
c'était un enfant qui lui avait été confié par
une dame de la cour.
cc Lorsque l'enfant parvint à l'âge de passer aux hommes, on le confia à ce même
homme qui avait été présent à sa naissance-,
et il se rendit avec son élève à Dijon, et de
là entretenait une correspondance suivie avec
la reine mère, le cardinal Mazarin el le roi.
li ne cessa pas d'être courtisan dans sa retraite; il eut pour le jeune prince le respect
qu'un homme de cour conserve pour celui
qui peut devenir son maître. Ces égards,
que le prince ne pouvait expliquer dans un
h()mme qu'il regardait comme son père,
donnaient lieu à de fréquentes 'queslions sur
sa naissance, sur son étal. Les réponses
n'étaient point satisfaisantes. Un jour, le
jeune prince demanda à son gouverneur le
portrait du roi (Louis XIV); le gouverneur
déconcerté répondit par des lieux communs;
il usa des mêmes ressources toutes les fois
que son élève cherchait à découvrir un mystère auquel il paraissait mellre chaque jour
plus d'importance. Le jeune homme n'était
point étranger à l'amour; ses premiers vœux
s'étaient adressés à une femme de chambre
de la maison; il la conjura de lui procurer
un portrait du roi: elle s'y refusa d'abord,
en alléguant l'ordre qu'avaient reçu tous les
gens de la maison de ne lui rien donner hors
de la présence de leur maître. Il insista, et
elle promit de lui en procurer un. A la vue
du portrait, il fut frappé de sa ressemblance
avec le roi, el se rendit auprès de son gouverneur, lui réitéra ses questions ordinaires,
mais d'une manière plus pressante et plus
assurée ; il lui demanda de nouveau le por-

trait du roi. Le gouverneur \'oulul encore
éluder : « Vous me trompez, lui dit-il, voilà
le portrait du roi, et une lellre qui vous est
adressée me dévoile un mystère que vous
voudriez en vain me cacher plus longtemps .
Je suis frère du roi, et je veux partir à l'instant pour aller me faire reconnailrP à la cour,
el jouir de mon état. ll (Le gouverneur dit,
dans sa déclaration de mort, qu'il n'avait jamais pu s'assurer par quel moyen le jeune
prince s'était procuré la lettre qu'il lui montra ; il dit seulement qu'il ignore s'il avait
ouYert une cassette dans laquelle il mettait
toutes les lettres du roi, de la reine et du
cardinal Mazarin, ou s'il avait intercepté la
lettre qu'il lui montra.) Il renferma le prince
et envoya sur-le-champ un courrier à SaintJcan-de-Luz, où était la cour, pour traiter de
la paix des Pyrénées et du mariage du roi.
La réponse fut un ordre du roi pour enlever
le prince el le gournrneur, qui furent conduits aux îles Sainte-Marguerite, et ensuite
transférés à la Bastille, où le gouverneur des
iles Sainte-Marguerite les suivit. ll
M. de La Borde, qui a été pendant longLemps dans la familiarité de Louis XV, a
rapproché ce récit des conversations qu'il
avait eues avec le roi sur ce Masque de fer,
et elles s'y rapportent assez.
Sur la curiosité qu'il avait souvent montrée à Louis XV sur cette histoire vraiment
extraordinaire, le roi lui répondait toujours :
&lt;! Je le plains, mais sa détention n'a fait de
tort qu'à lui et a prévenu de grands malheurs; lu ne peux pas le savoir. » Et à ce
sujet, il lui rappelait qu'il avait témoigné
dans son enfance la plus grande curiosité
d'apprendre l'histoire du ~lasque de fer, et
qu'on lui avait toujours répondu qu'il ne
pouvait la savoir qu'à sa majorité; que le
jour de sa majorité, il l'avait demandée; que
les courtisans qui assiégeaient la porte de sa
chambre se pressèrent autour de lui en l'interrogeant, et qu'il leur avait répondu :
« Vous ne pouvez pas la savoir. l&gt;
M. de La Borde a compulsé les registres
de Saint-Lazare, mais ils ne remontent point
à l'époque de la naissance de Louis XLV.
GRL\L\l.

""74""

LA PLACE DU CARROUSEL EN

1867. -

D'apres une lithographie du Cabinet des Estampes.

LES FEMMES DU SECOND EMPJRE

La

comtesse Walewska
Par Frédéric LOLIÉE.

Il
Au printemps de 1862, Bismarck avait
échangé son ambassade de Saint-Pétersbourg
contre celle de Paris, pour n'y séjourner que
peu de temps, d'ailleurs, mais assez pour
savoir à quoi s'en tenir sur la faiblesse relativtJ de l'organisation militaire de la France
et sur l'indécision où flottait la volonté dirigeante, en matière de politique extérieure.
Il se rendait assez volontiers chez Walewski, dont il estimait la fermeté de vues et
la franchise, tranchant sur la nature incertaine el louvoyante de Napoléon Ill. Lorsque
le ministre se trouvait retenu en quelque
conférence, il montait, un moment, chez la
comtesse. Il acceptait de prendre le thé, causait avec elle des actualités du jour, lui rappelait les circonstances d'une première rencontre aux eaux thermales de Hombourg,
parlait de choses diverses et même de politique. Bismarck interrogeait, surtout. Que
pensait-on chez !'Empereur? Que voulaient
ses conseillèrs? Que voulait-il lui-même?
Cesserait-il d'aller à droite, à gauche, sans se
fixer à aucune alliance ferme et solide? Où

visait-on par ces lignes brisées? Elle se dérobait à des questions trop directes :
« - Comtesse, en politique, il faut tout
dire.
&lt;1 Oui, sauf la chose importante dont
on ne parle jamais et que vous vous garderiez bien vous-même, monsieur l'ambassadeur, de meure sur le tapis de la conversation.
« - Peut-être. Cette chose, justement,
que vous voudriez me faire dire .... Car vous
m'avez l'air d'être aussi, vous, une habile
petite diplomate.
« - Ne suis-je pas à bonne école? ll
C'est ainsi que l'ambassadeur prussien, en
des escarmouches mondaines sans gravité,
donnait relâche à la poursuite de ses desseins
déjà mûrs. Mais qui se doutait alors, en
France, que Bismarck fût un homme de la
trempe de Cavour~ Moins que personne, les
gens habiles, les gouvernants terriblement
aveuglés, qui le traitaient en personnalité
négligeable.
L'année suivante, l'arrivée du roi Guillaume de Prusse était le gros événement de
la saison. Le monarque allemand n'avait pas
entrepris le voyage de Berlin à Compiègne

uniquement pour le plaisir d'aller chercher
des distractions au sein d'une Cour plus
luxueuse, plus galante que la sienne, et plus
étourdie. Des faits considérables se préparaient, en perspective desquels il avait bâte
de pressentir sur place les intentions de Napoléon, comme allié ou comme adversaire;
et ce n'était point sans le désir d'en être
éclairé bien à fond qu'on le voyait s'attarder,
le malin, par les avenues du parc, en des
colloques sans fin avec l'empereur - plus
mystérieux et moins lucide. Ces conversations
sérieuses et ces grands projets faisaient trêve,
aux heures de visites mondaines, de chasses
ou de réceptions.
Pour avoir l'aspect et les goûts d'un prince
militaire, Guillaume n'était pas que morgue
et rudesse, en ses dehors. Il u' allait point à
travers le monde les yeux fermés sur la
beauté féminine. On le voyait fort empressé
auprès de l'impératrice. Quoique son admiration d'homme pour ce qu'il appelait &lt;c ses
perfections ll ne fùt qu'une raison accessoire
de sa présence à Compiègne, il se prodiguait
en attentions et prévenances envers elle,
comme pour protester, d'une façon platonique et indirecte, contre les infidélités dont

�"-------------------------- LI

111STOR.,1.JI
elle avait à se plaindre du côté de l'empe- en gardant cette physionomie affairée ou
reur. Des sourires malicieux, des regards absorbée qui lui était coutumière, elle, à sa
espiègles, s'égayaient aux dépens de ce« reître façon, concourait à son rôle, entretenait,
jouant au Céladon », et chez lequel on ne soutenait sa position. On &lt;lisait qu'elle était,
soupçonnait guère tant de pensées graves, 1ant
de menaçants desseins roulant dans sa tête.
Le monarque en visite devait aussi des
amabilités à la femme du ministre des Affaires
étrangères. Il laissa voir qu'il les rendait de
bonne grâce. L'une des visites royales à
Mme Walewska produisit un quiproquo assez
plaisant.
C'était vers onz~ heures du matin. N'ayant
pas jugé qu'il fût nécessaire de se faire précéder ni accompagner, Guillaume sonne à
l'appartement qu'elle occupait au château.
On a ouvert. Une jeune camériste demande
le nom du visiteur. &lt;( Le roi ", répondit-il.
Et celle-ci, une ingénue, peu savante encore
à reconnaître, à l'air du visage, la qualité des
persQnnes, se hâte de prévenir sa maîtresse
que &lt;( M. Leroy n demande à être reçu.
Mme Walewska, qui est à cent lieues de se
douter de la présence du souverain allemand
dans son antichambre, suppose qu'il s'agit
du coiffour attitré de la Cour, le Léonard du
second Empire, l'artiste capillaire sans rival
en la manière de façonner les bandeaux bouffants ou les mèches ondulées, M. Leroy en
un mot. Elle fait répondre que ce n'est pas
Cliché Braun et C'•
l'heure, qu'elle n'a pas le loisir de lui conROURER.
fier sa tête pour l'instant, et qu'il ait à repasser avant le diner du soir. La commission
est fidèlement rapportée au roi de Prusse, pour le ministre des AITaires étrangères, la
qui tient pour inutile d'éclaircir le malen- meilleure page de son portefeuille.
tendu, salue la soubrette et se retire. Un
Intègre, loyal, désintéressé, d'un caracmoment plus tard, chacun savait l'incident, tère honnête et de sentiments généreux, le
parmi la troupe oisive et babillarde des in- comte Walewski s'était acquis et méritait
vités; et, quand Mme Walewska descendit l'estime générale. Il était estimé plus qu'aimé
pour prendre part au déjeuner, ce furent des dans l'entourage politique. Au Conseil, il siéchuchotements, des sourires, une gaieté con- geait avec ses collègues sans être sûr de leur
tenue, dont elle pria qu'on lui voulût bien attachement. Il arnit sa place dans leur
donner l'explication. On lui fit donc savoir cercle; il ne se senlait pas de cœur et d'esqu'elle avait pris le potentat de Berlin pour prit avec eux. Fould, sous des airs empressés,
son coiffeur et l'avait consigné, comme tel, à s'employait secrètement à le démolir. Persa porte. Elle se répandit en excuses auprès signy y travaillait plus à découvert 1 • D'autre
de Frédéric-Guillaume, qui n'en témoigna part, Rouher, peu porté vers sa personne et
que de la gaieté et promit, pour le lendemain, encore moins vers les idées plutôt réactionune visite moins malencontreuse, espérait-il. naires qu'il personnifiait dans les conseils de
Napoléon IIr, ne lui ménageait pas les criTout le rôle de la comtesse Walew,ka ne tiques détournées'. Du coté de l'emperrur,
se bornait point à briller dans les fêtes où les tiraillements étaient fréquents, et malaisé
elle passait et qu'elle donnait. Douée, sinon le 1ravail en commun. \Valewski avait des
de facullés supérieures, auxquelles elle ne façons de voir entièrement opposées aux prinprétendait point, mai5 de qualités qui en cipes nationalistes de Napoléon Ill. Les évétiennent lieu chez une femme: le tact, l'amé- nements d'Italie ne l'avaient pas trouvé très
nité liante, le savoir-faire, avec cette grâce enthousiast-e. Avec quelques rares esprits
familière qui est le don des Italiennes et clairvoyants il pressentait que l'unité italienne,
principalement des Florentines, elle aidait à une fois réalisée, serait grosse de périls pour
la situation de son mari et complétait, dans la France, el qu'elle entraînerait d'autres
le monde, son action officielle. Sïl confec- unités plus dangereuses. On le savait au loin,
tionnait des dépêches et signait des rapports, dans les ambassades, comme à Paris, dans

les bureaux : il y avait, à Paris, deux diplomaties, celle du quai d'Orsay et celle du cabinet de l'empereur. Et puis, les moyens,
non plus que les idées, ne concordaient pas
toujours entre le souverain et son ministre.
La ligne la plus droite, pour arriver à l'objet
qu'il avait en vue, était celle que Walewski
choisissait de préférence, déclarant, en cela,
se conformer à l'exemple même de Napoléon I••.
Au contraire, le neveu de César - et son
cousin germain - n'aimait à procéder que
par de longs circuits et s'en croyait un plus
profond politique. Drouyn de Lhuys et Walewski voyaient marcher les événements.
L'esprit rê,·eur de Napoléon III persistait à
sïllusionner dans la foi de son rôle d'homme
providentiel, devant transformer le monde
par !"empirisme des idées. Des heurts se
produi5aienl, inévitables. Dans les premiers
jours &lt;le 1859, où l'on prévo1ait de graves
complications sur les affaires d'Italie, une
scène fort vive avait éclaté. C'était à l'occasion d'une d,;pêche que Walewski, se supposant d'accord avec rnn souverain, avait envo1ée an princfl de La Tour d'Auvergne,
rrpréscntant la France à Turin, -et qu'avaient
contremandée aussitôt des instructions secrètes rmanét.•s du cabinet de Mocquard. Et
il en riait résulté, chez Cavour, une scène
de vérilable comédie.
Le prince de La Tour d'Anvergne, muni
de ~a dépêche, en arait averti le grand
homme d'État piémontais :
&lt;( Voici ce que le comte Walewski m'invite à vous communiquer. l&gt;
Puis, il s'était mis à la lire au président
du Conseil, qui, lorsque le ministre eut
achevé, plaisamment avait répondu :
&lt;( Hélas ! vous avez raison, mon cher
prince : ce ttue vous écrit M. Wale_wski n'e~t
pas fait pour encourai;er nos esperances, Je
l'avoue; nous sommes vertement blâmés.
Mais que diriez-vous si, de mon côté, je vous
lisais ce qui m'arrirc directement des Tuileries, celle fois, et de certain personnage que
vous connaissez? »
En même temps, gardant au coin des lèvres
un sourire ironique, il avait tiré de sa poche
une lettre portant la même dale que la dépêche du quai d'Orsay, dans laquelle le secrétaire de l'empereur l'assurait, en confidence,
q,ue les projets d'annexion étaient vus d'un
bon œil et qu'il n'eù.l pas à se préoccuper des
complications qui pourraient survenir:
Walewski s'était plaint de ce remement
soudain, inexplicable, comme en avait souvent Napoléon, qui désorientait l'action de
ses ministres et renversait les mesures qu'ils
avaient prises 3• L'empereur, d'habitude, le
plus calme, le plus flegmatique des maîtres,
en avait conçu de l'irritation et n'avait pas

1. Persigny n rendu justice, dans ses Mémofre,, à
ln ligne de politic1ue extérieure suirie p:ir le comte
Walewski, qu'emnyaiL trop de complaisance seulement pour les vues anglaises.
2. r.orsque fut décidée ln nomination assez imprév~e. du. comte Walewski à la présidence du_ Corps
Leg1slallf, en remplacement du duc de Morny, 11 écrivait à Thouvencl : « J'ai eu avec Walewski, au sujet
de cette présidence, des conversations très curieuses.

Voir les très intéressantes Pages du Second Empire, par M. L. Thouvenel, tirces des papiers de son
père, 111-8, 1905, E. _Pion, ~dileur.
.
.
5. Napoléon III s amusait souve!1L a ce JO~,. qm
rendait vains et sans portée les agissements mm1sté:
riels officiels. Ainsi, dans le moment où BenedetL,
déf.loyail Lous ses moY.ens dipl?matiqucs po_ur contester
à a Prusse la possession d_es v1\les hanséallq_ues, _M. de
Goltz, Je ministre du roi Gmllaume, avait déJà vu

Il se croit immensément populaire, soutenu par la
Chambre et 1;1ar le pays. JI a formé le projet de redresser énergiquement tous les torts el tous les écarts.
li doit contenir cl faire reculer b discussion dans les
plus étroites limites, etc. Pour moi, je suis réso!u à
me montrer très calme cl três réservé cl à laisser
couler ce torrent impétueux. Chaque chose se remettra
naturellement à sa place. C'est le pro_Pre de ces situations en relief de ne permettre l'illus1on à personne. •

ménagé les termes de son mécontentement.
Wale,~ski, tout ému, avait déclaré qu'il ne
pouv_a1t rester au ministère, après ce qu'il
venait d'entendre. On dut intervenir officieusem7n_t. Ce _fut une période très agitée de son
admm1strat10n. Douze jours plus tard, et sur
les mêmes affaires italiennes, il avait une
altercation véritable, en plein conseil, avec le
l?rbulen~ Jérôme-Napoléon. Il déposa plusieurs fois son portefeuille, qu'on l'obligeait
à reprendre, ou à échanger contre un autre
- sans qu'il y fit trop de résistance, d'ail~
leurs, la crise passée. Mme Walewska fut l'intermédiaire délicat qui, plus d'une fois, ramena l'apaisement dans ces sphères orageuses.
On savait si bien pratiquer aux Tuileries
l'heur_eux système des compensations!
'
Wa-'
lewsk1 sortit du ministère sans que sa faveur
?n par~t _diminuée. En attendant de l'appeler
a 1~ pre~1~e?ce d? Corps législatif, Napoléon
avait saiSI 1 occas10n d offrir à sa femme un
magnifique collier de perles, à lui un beau
domaine provincial, et d'y adjoindre une distin~tion hon~rifique. analogue_ à celle qu'il
avait accordee au ministre d'Etat, son collègue! chargé de la _liste civile, le banquier juif
Achille Fould. Comme il semblait, avec raison, qu'on n'avait plus à grossir la bourse du
riche financier, l'empereur avait imaoiné de
le décorer, ainsi que le comte Wale,~ki, de
la croix de la Légion d'honneur en diamants,
que le chef de l'Etat était seul à porter avec
son cousin, le prince Napoléon. Une anecdote
fut même inventée à ce propos, et assez méchante pour avoir bientôt fait le tour de la
ville et des salons. On connaissait, un peu
partout, la cupidité d'Achille Fould; on savait
aussi ce détail qu'une telle croix était ornée
de brillants, d'une valeur de cinquante mille
francs, au moins. Le bruit fut répandu que
M. Fould, créé, disait-on, duc de Villejuif (un titre dont s'était égayé le couple
impérial), n'avait eu rien de plus pressé
que de convertir sa croix en rentes 5 pour

maréchal du palais, un grand cumulateur
d'offices, le maréchal Vaillant.
Dans ses rapports, le comte Walewski paraissait fier, un peu hautain; on le disait
trop solennel. L'art de se faire des partisans
lui échappait, quoiqu'il eût, au fond du cœur,
une grande bonté. Aimable, polie, prévenante,
_ne se montrant ni trop contente de soi ni trop
éblouie de ses avantages, sa femme atténuait
ce qu'avaient de brusque ou de rigide les manières du ministre, resserrait les liens détendus entre les députés des différents groupes, d'un mot, d'un sourire, d'une heureuse
attention ramenait les mécontents et ne se
lassait point d'être utile.
Cette influence conciliatrice parut surtout
sensible pendant que son mari était à la présidence du Corps législatif. Elle sut acclimater
chez elle Ioules les oppositions. Un ancien
ministre de l'Intérieur, qui l'arait bien jugée,
la comparait à la duchesse d'un roman de
Charles de Bernard, qui, d'un regard ou avec
un coup d'éventail, empêchait de parler le
leader de l'opposition, quand elle tenait au
maintien du ministère.
En dehors des grandes fètes, qu'elle excellait à organiser, à la présidence, elle recevait
tous les jours. Ses salons restaient ouverts
aux intimes, même les soirs où elle se rendait à !'Opéra, aux Italiens. En rentrant elle
retrouvait ses hôtes, ses fidèles, qui l'attendaient pour prendre le thé. Elle n'avait pas à
parler d'elle-même : le cadre et la personne
y suffisaient; mais elle s'employait, adroite
et fine, à mettre chacun tout à l'aise sur son
propre sujet. La comtesse avait, d'élection, le
don de plaire. Tous ses amis, à peu d'cxcep-

COJKTESSl!

'JYJU.13'1YS'J(_.JI

--~

douce magie, les en déprendre et convertir
en amitié ce qui ne devait pas être l'amour,
en y laissant la fleur, le parfum du sentiment, elle les avait gardés tous. La bienveillanc~ et l'affabilité étaient le charme naturel
qui lui gagnait les cœurs. On allait vers elle,
on recherchait sa compagnie, sa conversation,
parce qu'elle parlait avec une jolie simplicité
et savait écouter avec séduction.
&lt;( Rien qu'à son sourire et à ses silences,
nous disait un de ses admirateurs d'antan,
on était incliné à lui trouver de l'esprit en la
quittant. lJ
Le comte Walewski, qui avait pris à tâche,
au début de leur union, de former son intelligence, d'éclairer son âme, lui en savait gré
et lui en donnait acte par la confiance qu'il
lui témoignait. Très écouté d'elle, il tirait
usage de ses qualités mondaines pour sauvegarder certaines de ses responsabilités d'homme
et de diplomate. Il était son conseiller; elle
s'diorçait d"être l'abeille ouvrière de ses desseins. Avant de se rendre à son cabinet ou à
la Chambre, ou, sur le tard de la journée,
quand s'annonçait le moment d'une grande
réception, il l'avertissait, parfois, d'indications opportunes, de mots à placer :
&lt;( A la contredanse, vous direz à l'empereur .... Vous ferez comprendre à l'impératrice.... »
Elle s'en acquittait à point nommé, ayant
su combiner celte double et malaisée réussite, écrit la comtesse Stéphanie de la Pagerie, d'inspirer un très vif sentiment au souverain et un non moins vif à la souveraine.
Celle-ci lui donnait aussi de petites missions
à remplir. Mme Walewska renseignait l'impé-

100.
Le Moniteur du 5 janvier 1860 contenait
l'acceptation de la démission du comte Walewski et son remplacement par Thouvenel.
Mais, nous l'avons dit, la compensation avait
suivi de près l'apparente disgrâce. Un décret,
inséré également dans la feuille officielle,
attribuait cent mille francs de traitement aux
membres du Conseil privé n'ayant pas de
fonctions! Walewski se trouvait dans ce cas.
li jouissait de celte indemnité princière; possédait, en outre, sa situation de sénateur,
qui grossissait de !rente mille francs annuels
son budget.. .. Il pouvait attendre. L'interrègne fut court. Au mois de novembre de la
même année, on saluait avec joie, chez la
princesse Mathilde, la nouvelle de la chute de
Fould ...• &lt;( Fould s'en va I Fould nous quitte ....
Enfin, c'est fini .... &gt;J En effet, il était remplacé au ministère d'État par Walewski, tandis que l'intendance générale de la maison de
l'empereur passait dans les attributions du

tions près, avaient commencé par l'aimer
d'amour; et, comme elle avait su, par une

r~trice sur les choses d'Italie, sur les impress10ns des hauts personnages temporels et spi-

l'empereur, et to11t était réglè, tout était consenti.
L'ambassadeur français n'avait plus qu'à serrer ses

arguments. « Mon cousin, di8ail la princesse llaLhîlde, n'est jamais aussi guilleret que lorsqu'il a

brouillé1toutes les cartes de la politique. Il_ est si
étrange! »

LE CHATEAU DE COMPIÈGNE,

VUE PRISE DU CÔTÉ DU JARDIN.

D'après une litlzographîe de DEROY (18S8).

..., 77 ""'

�r-

fflST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

rituels de ce pays divisé, à l'égard de la France,
et s'y voyait invitée, de temps à autre, par
des billets comme le suivant :
&lt;!

Ma chère Marie,

« Je viens de voir le nonce. Je désire vivement savoir l'impression que ma conversation
lui a causée. Tâchez de le savoir.
((, EUGÉNIE. ))

Quant aux sympathies de l'empereur, il en
était parlé de différentes façons. Les quêteurs
de mystères voyaient là le point délicat, et y
appuyaient d'autant plus. On affectait de
croire à des compétitions ambitieuses entre
Mme Walewska et Mme de Castiglione, avec
les alternatives de rayonnement et de déclin
de deux astres rivaux. La médisance y trouvait quelque pâture. C'était à propos d'un
collier de perles .... C'était à propos d'autre
chose. La bienveillance naturelle de Mme Walewska, la disposition facile qu'elle témoignait
à prêter son appui, auprès de l'empereur, à
de nombreuses personnes qui l'en sollicitaient,
en étaient les prétextes assez plausibles chez
des hommes beaucoup trop sceptiques pour
ajouter foi au platonisme des ingérences féminines.
Avec l'esprit subtil des Florentines, dont
un pontife romain disait, en d'autres temps :
(! C'est le cinquième élément de l'univers »,
elle gouvernait adroitement à travers ces
écueils jusqu'au moment où elle se crut obligée d'aller voir l'impératrice, pour la prier
de ne plus l'inviter à ses soirées particulières tant que persisterait la malignité des
propos. Eugénie, très touchée, l'embrassa
avec émotion, et, loin d'accueillir le sacrifie~,
redoubla d'affection envers elle, au point que
chacun 1)1,it s'en apercevoir. Un moment, des
femmes, des courtisans même, remarquèrent,
non sans jalousie, que l'impératrice ne pouvait se passer de Mme Walewska, qu'elle
l'avait constamment en sa compagnie et prenait plaisir à marier ses goûts avec les siens
dans le choix des mêmes toilettes. A la princesse .Mathilde, qui lui demandait si elle avait
conservé des cheveux du prince impérial, elle
répondait :
« - Je les ai donnés à Mme Walewska. »
Elle la nommait ou l'appelait en toute occasion. Il est vrai que, quelque temps après,
le vent avait tourné et que, pendant une série
de mois, elle lui manifesta certaine froideur.
Alternatives passagères comme les caprices
du temps et qui n'ont jamais empêché, d'ailleurs, la comtesse Walewska.de protester d'un
souvenir fidèle et d'une estime sans ombre à
l'égard de l'impératrice.
L'amour de la vérité oblige à dire, cependant, qu'Eugénie n'usa pas d'un retour égal,
dans les dernières années, que des malveillances ravivèrent en son esprit les doutes ou
les griefs du passé, et que les choses devaient
se brouiller tout à fait lorsque, à la suite de
publications tapageuses signées Pierre de Lano
- où l'on avait, à tort ou à raison, mêlé son
nom, son témoignage - le bruit courut que
toutes ces histoires, peu favorables au per-

sonne! bonapartiste, sortaient des petits papiers de Mme Walewska.
Les plus longues prospérités s'écroulent en
un jour. Son mari, mort en 1867, ne vit pas
l'effondrement de l'Empire. ~fme Walewska
portait, depuis deux années, les voiles du
veuvage lorsque l'empereur vaincu, prisonnier, lui écrivait d'Allemagne une lettre affolée commençant par ces mols :
« Savez-vous où est l'impératrice? &gt;&gt;
Le 4 septembre, elle faisait attelcr à sa
voilure les deux chevaux pie que le toutParis impérialiste cennaissait, et, avec ses
enfants, une femme de chambre, un maitre
d'hôtel, elle prenait le chemin de la gare du
Nord pour se rendre en Belgique.
Elle n'y fut pas isolée. Bien des anciens
habitués des Tuileries avaient adopté le même
refuge. Le contact fut établi, aux premiers
jours. C'est à Bruxelles, après le 4 septembre
républicain, c'est dans celle ville hospitalière
aux vaincus de la politique, où, par un contraste significatif des chances de la fortune,
s'étaient abrités, dix-huit ans plus tôt, les
proscrits du 2 décembre, que les émigrés du
bonapartisme en déroute avaient essayé de se
reconnaître dans la tourmente.
Elle descendit à l'hôtel de Flandre et en
occupa tout le premier étage. Le parti y avait
établi son quartier général. On commença à
se réunir dans son salon. La maréchale de
.Mac--Mahon, sa mère la duchesse de Castries,
sa sœur la comtesse de Beaumont, le duc
d'Albufera, la maréchale Canrobert, le géné-

les plans d'un retour possible aux Tuileries.
Le général Changarnier s'y rendait l'aprèsmidi. Quoiqu'il affichât d'ardentes opinions
légitimistes, on espérait en lui : il devait être
le Monk, le restaurateur du trône des Césars.
Des républicains, de nuance indécise et nouvelle, s'y glissaient aussi. Le ministre plénipotentiaire de France, accrédité à Bruxelles
par le gouvernement de la Défense nationale,
un ancien député du Haut-Rhin, - plus tard
un déclassé de la politique et de la vie (il se
nommait Taschard) - ne craignait point d'y
aventurer ses pas, et même d'une manière
assidue. C'est à lui qu'était arrivé - comme
il me le racontait trente années après - de
rencontrer Gambella sur le seuil de l'hôtel de
Flandre. Et, d'un ton où l'enjouement al'ait
plus de p:irt que le reproche, il lui demandait :
&lt;( Qu'allez-vous faire chez celle charmeuse? l&gt;
Les journées se succédaient sans changement. Elles se faisaient longues et pesantes
à l'émigrée. li lui tardait de respirer de nouveau l'air et la vie de cette cité parisienne,
qui, plus que sa ville natale, plus que Florence déjà lointaine dans ses souvenirs, était
sa véritable patrie. Mais, à Paris, dans toute
la France, la réaction était violente contre
tous ceux et toutes celles, qui avaient serré
de trop près le cortège impérial. Aisément,
en des rapports de malveillance, on mêlait
son nom, sa personne, aux menées du parti
bonapartiste, s'efforçant encore à ressaisir la
barre des événements. Devait-elle se résigner
à l'exil volontaire jusqu'à ce que l'apaisement
des rancunes et des colères, dont elle avait
à subir le contre-coup, lui marquât le terme
de cette douloureuse attente? Elle hésitait à
rentrer en France, à la fois désireuse et inquiète de ce retour, et parce qu'il le fallait
aussi; car sa fortune avait sombré dans la catastrophe. Fidèle aux liens de la vieille amitié,
qui avait survécu à la mort de Walewski,
Thiers, devenu président de la République
française, trouva le temps de lui écrire ces
fortifiantes paroles :
&lt;(

&lt;!

Cliché- Hraun et c1•.

Duc DE PERSIGNY.

rai de Montebello, le général Fleury, parmi
les anciens conseillers de l'empereur, s'y
rassemblaient l'après-midi; et, pendant qu'allaient à leur fin les destinées du régime déchu, entre eux échangeaient des espérances,
consultaient la direction des nuages, forgeaient

Palais de Versailles, 1872.

Madame,

&lt;! Je vous demande mille fois pardon de
ne pas vous avoir répondu encore, et j'espère
que vous n'aurez imputé mon silence ni à de
la négligence, ni à l'oubli de l'amitié qui
m'unissait au comte Walewski, mais aux affaires accablantes dont je suis chargé. Je vous
assure que c'est la vérité pure, et que je n'ai
pas pu remplir tous les devoirs d'amitié qui
me tiennent le plus à cœur.
!&lt; Je prends un moment, aujourd'hui, pour
vous dire que jamais_ vous n'aviez eu besoin
de vous j uslifier auprès de moi des accusations d'intrigues ou de complots et que je
vous ai toujours con:.idérée comme une personne de sen~, de tact ou de bon esprit et,
surtout, comme une bonne Française. Aussi,
les portes de la France vous ont-elles élé Lou-

LA
ours _ouvertes, et, pour ma part, je vous les
verrai franchir sans aucune inquiétude.
&lt;! Quant à vos enfants, je serai charmé de
leur pouvoir être utile, lorsque l'occasion s'en
présentera, et je lâcherai, notamment, de
prolonger le séjour de votre fils en Europe
le plus longtemps possible.
« Je vous prie donc de croire à mes sentiments les plus affectueux et les plus conformes à ceux qui ont toujours existé entre
le comte Walewski et moi. Veuillez a"'réer
la nouvelle assurance de mes respecl~eux
hommages.

leur et ministre d'État à la fois, ayant reçu,
en o~lre, de la main de l'empereur un
domame sup~rbe, dont la valeur représentait
un million, il dépensait, sans compter, les
émoluments et les revenus de sa situation

(( ÎlllERS. ))

,_La se~ai,ne su!vante, .Mme Walewska s'était
rernstallee a Paris et sa première visite avait
été pour l'ami et le protecteur de sa famille
non pas au palais de Versailles, mais dans l;
maison familiale de la place Saint-Georrres
•
t,
'
reconstruite sur les ruines de l'ancienne ....
Elle entre. On l'a_ccueille. Thiers lui rappelle
sa grande affection pour l'ancien ministre
d'Etat, et, avec la mobilité de ses idées :
« - A propos, que dit-on de nous, à
Bruxelles?
, &lt;! On n'aime guère votre République,
repond-elle,. encore mal habituée au changem~nt de régime. Vos plus proches voisins appreh??dent q~e la tache aille en s'élargissant
et s elende JUS'.Jlle chez eux. Mais vousmême, monsieur le président, avez-v~us foi
dans la durée de votre fondation? Vous préparez la place aux d'Orléans, peul-ètre?
« - Ah l reprend Thiers, en touchant légèrement du doigt rnn épaule, vous êtes encore bien jeune. Quoi, les d'Orléans! l
songez•v~us? ~?e famille princière qui, au
lendemam du srnge, après des désastres sans
pr~cédents, après l'énorme rançon pour le
paiement de laquelle il a fallu saianer toutes
les veines de la nation, a commen~é par redemander ses biens, ses terres, ses millions!
~lie a bien perdu la partie, et à jamais, en
l•rance. »
Cependant, en remettant le pied sur le sol
de ce Paris qu'avait lavé le déluge des événements, .Mme Walewska n'avait plus retrouvé
s_cs habi_Ludes d'existence large, ni ses relallons br1llantcs. Le monde qui fut le sien
s'était émietté, dispersé, et de même les ressources de sa condition personnelle. Jamais le
co~te ~Val~wski, au pouvoir ni hors du pouvoir, n avait recherché la fortune ni les affaires qui la donnent. On vivait sous son toit
naturellement, dans le luxe el le faste. Séna~

ACIIlLLE FOULD,

D'après la lithographie de G. Fu11R.

exceptionnelle. Il sut mourir pauvre, ou presque. ~a comtesse avait partagé ses goûts de
Ii_bérahté. A travers les déplacements princiers, au cours de ses réceptions pleines de
magnificence, elle avait eu chez elle, autour
d'elle, la main aussi prodigue. Il fallut aviser
pense~ à l'avenir. Le président Grévy fit attri~
b~er a Mme Walewska une pension de quinze
mille francs, en retour des services publics
rendus par le comte Walewski, ambassadeur
et mini~tre.
Dans les conditions de simplicité où il nous
fut donné depuis lors de la voir, de la con~aître, ,s~uvent les ombr~s _dorées et les poétiques elegances du passe viennent visiter son
esprit. Elles n'y laissent aucune amertume.
Après la vie de jeunesse et de triomphe, après
la longue matinée de soleil, qui s'était étendue
pour elle jusqu'aux heures extrêmes de la
journée, loin des ravissements et du tourbill~n d'~ulrefoi: elle est ,restée bien en possession d elle-meme ; à I ombre, et recueillie,
elle a gardé la grâce d'indulgence el de bonté
qui ne se perd pas. A celte distance des évé~

COMTESSE

W Jl1.E1YS'l(,Jl

nements et des hommes, en cet isolement
de sa pensée, que des disparitions successives
resserrent de plus en plus, tout lui revient
lucide et clair. En causant des choses évan.ouie.s, e!le a le tour net et juste, l'expression a pomt et comme si le détail en était de
la veille ou du moment. Dans ses souvenirs
elle choisit de préférence un trait fin un mo;
aima~le_ ou gai, une situation ~iquanle,
et ncglrge le reste. Elle se souvient avec
goût.
, So~ altachement aux figures d'autrefois ne
I_ emp~che pas de suivre curieusement les
evolnt10ns de la politique présente et d'y
chercher les pronostics du futur. Avec beaucoup de sagacité, elle raisonne des divisions
d'un parti qui lui fut cher, et dont elle croit
la destinée finie.
« Je sais bien, me disait-elle, qu'il faut
résen:er la part de l'imprém, dont les coups
de theâ_tre Mco?certcnt les calculs de la plus
sa_ge rarrnn . .Mars la qualité des hommes eu
lar~se-t-ellc prévoir l'accident possible? J'ai
peme à le supposer. »
. Elle n'a rien oublié des physionomies si
d1l'crses qui passèrent à portée de son hori~on .• E~le en parle, rnns malveillance et sans
1dolatr1e, avec franchise_ e~ nelteté. Ses jugements sur Morny, sur Fialm de Persirrny seraient à prendre en mémoire. Du pre:icr de
ces gra~ds _actc~rs, elle ne me parut jamais
fort enllchee, s accordant bien en cela avec la
princesse Mathilde, qui laissa parler de temps
à autre le fond de ses sentiments. Je l'ai entendue s'écrier : « Morny. On ne parle que
de Morny! li semblerait qu'il n'y a eu qu'un
ho~me, une tête, un caractère, et que ce fut
t?uJours Morny! Il agença le coup d'État,
c est. entendu. Il eut beaucoup de succès
auRrcs des femmes. On le dit, et je le veux
croire. Il était la distinction même. Je ne le
m~ts p~s en do.~tc. ~e que je sais de plus certam, c est qu 11 laissa douze millions bien
établis à ses enrants, que pour tout le reste
P?ur c~ qui n'était pas son bien, mais le hie~
d autrui, pour la France, il eut la c,rnscience
légère au_tant _qu'u~ grain de tabac; et que
Walewsk,, lm, qurtta le pouvoir les mains
nett8:', et sans avoir rien gardé dans son portefeur Ile. »
. Ell:1:flême s'est plu à égrener des souvemrs, a Jeter s~r le papier des notes éparses.
Ce s~ront, un _Jour peut-être, les feuillets détaches ~e.sa _v1e. Il _nous a été permis d'en
do~ner 1c1 11mpress10n anticipée, sincère el
fidele.
0

FRÉDÉRIC

.,,., 79....,

--, •

LOUÉE.

�Le crime du comte de Horn

Antoine-Joseph, corole de Horn, âgé de
\'ingt-deux ans, capitaine réformé dans la
cornelle blanche, Laurent de Mille, Piémontais, capitaine réformé dans le régiment de
Brehenne-Allemand, et un prétendu chevalier
d'Estampes complotèrent d'assassiner un riche agioteur et de s'emparer de son portefeuille. Ils se rendirent dans la rue Quincampoix et, sous prétexte de négocier pour
cent mille écus d'actions, conduisirent l'agioteur dans un cabaret de la rue de Venise, le
22 mars [i 720], vendredi de la Passion, et
le poignardèrent. Le malheureux agioteur, en
se débattant, fit assez de bruit pour qu'un
garçon du cabaret, passant devant la porle de
la chambre où était la clef, l'ouvrîl, et,.
voyant un homme noyé dans son sang, la
ferma à deux tours et cria au meurtre.
Les assassins, se voyant enfermés, sautèrent par la fenêtre. D'Estampes, qui faisait
le guet sur l'escalier, s'était sauvé aux premiers cris et courut à un hôtel garni rue de
Tournon, où ils logeaient tous les trois, prit
les effets les plus portatifs et s'enfuit. Mille
traversa toute la foule de la rue Quincampoix, mais, suivi par le peuple, il fut enfin
arrêté aux Halles. Le comte de Horn le fut en
tombant de la fenêtre. Croyant ses deux complices sauvés, il eut assez de présence d'esprit
pour dire qu'il avait pensé être assassiné en
voulant défendre celui qui venait de l'être.
Son plan n'était pas lrop bien arrangé et devint inutile par l'arrivée de Mille qu'on ramena du cabaret et qui avoua tout. Le comte
de Horn voulut en vain le méconnaitre, le
commissaire du quartier le 1il conduire en
prison. Le crime étant avéré, le procès ne
fut pas long, et dès le mardi saint, 26 mars,
l'un et l'autre furent roués vifs en place de
Grève.
Le comte de Horn était apparemment le
premier auteur du complot, car avant l'exécution et pendant qu'il respirait encore sur
la roue, il demanda pardon à son complice
qui fut exécuté le dernier et qui mourut
sous les coups.
J'ai su du chapelain de la prison une particularité qui prouve bien la résignation et la
tranquillité du comte de llorn. Ayant été
remis entre les mains du chapelain, en attendant le docteur de Sorbonne, confesseur, il
lui dit : « Je mérite la roue, j 'espérais qu'en

considération pour ma famille, on changerait
mon supplice en celui d'être décapité; je me
résigne à tout, pour obtenir de !Jieu le p1rdon de mon crime. » Il ajouta tout de suile :
« Souffre-L-on beaucoup &lt;1uand on est roué?»
Le chapelain, interdit de celle ~uestion, se
contenta de répondre qu'il ne le croyait pa~,
et lui dit ce qu'il imagina de plus consolant.
Le Ilégent fut a,s;égé de toutes parts pour
accorder la grâce, ou du moins une commutation de peine. Le crime était si atroce qu'on
n'insi~ta pas sur le premier article; mais on
redoubla de sollicitations pour l'autre. On
représenta que le supplice de la roue était si
infamant que nulle fille de la maison de Horn
ne pourrait jusqu'à la troisième génération
entre!' dans aucun chapitre.
Lt!'Ilégent rejeta les prières pour la grâce.
Sun cc qu'on essap de le toucher par l'honneur que le coupable avait de lui être allié
par Madame : « Eh bien! dit-il, j'en partagerai la honte, cela doit consoler les autres
parents. » Il cita à ce sujet le vers de Corneille :
I.e crime fait la honte et non pas l'échafaud .

Maxime vraie en morale, et fausse dans nos
mœurs. Dans un État où la considération
suit la naissance, le rang, le crédit et les
ri !:esses, tous moyens d'impunité, une
famille qui ne peut soustraire à la justice un
parent coupable, est convaincue de n'avoir
aucune considération, et par conséquent est
méprisée; le préjugé doit donc subsister.
Mais il n'a pas lieu, ou du moins il est plus
faible sous le despotisme absolu ou chez un
peuple libre, partout oi1 l'on peut dire : Tu
es un esclave comme moi ou je suis libre
comme toi. Chez le despote, l'homme condamné n'est censé coupable que d'avoir déplu. Dans un pays libre, le coupable n'est
sacrifié qu'à la justice; et quand elle ne fera
acception de personne, la plupart des familles
auront leur pendu, et par conséquent besoin
d'une indulgence, d'une compassion réciproques. Alors les fautes étant personnelles, le
préju~é disparaitra ; il n'y a pas d'autre
moyen de l'éteindre.
Le Régent fut près d'accorder la commutation de peine : mais Law et l'abbé Dubois
lui firent voir la nécessité de maintenir la
sûreté publique dans un temps où chacun
était porteur de toute sa fortune. Ils lui prou-

vèrent que le peuple ne serait nullement
satisfait et se trouverait humilié de la distinction du supplice pour un crime si noir et si
public. J'ai souvent entendu parler de celle
exécution et ne l'ai jamais entendu blâmer
que par des grands, parties intéressées, et je
puis dire que je n'ai pas dissimulé mon sentiment de,·aJll eux.
Lorsque les parents ou alliés eurent perdu
tout espoir de fléchir le Régent, le prince de
Robec-Montmorency et le maréchal d'Isenghen d'aujourd'hui, que le coupable touchait
de plus près que les autres, trouvèrent le
moyen de pénétrer jusque dans sa prison,
lui portèrent du poison, et l'exhortèrent à se
soustraire, en le prenant, à la honte du supplice : mais il le refusa. c&lt; Va, malheureux,
lui dirent-ils en se retirant avec indignation,
tu n'es digne de périr que par la main du
bourreau! »
Je tiens du greffier criminel qui m'a communiqué le procès, les principales circonstances.
Le comte de Horn était, avant son dernier
crime, connu pour un escroc, et de tous
points un mauvais sujet. Sa mère, fille du
prince de Ligne, duc d'Arenberg, grand
d'Espagne et chevalier de la Toison, et son
frère aîné, llaximilien-Emmanuel, prince de
Horn, instruits de la mauvaise conduite du
malheureux dont il s'agit, avaient envoyé un
gentilhomme pour payer ses dettes, le rame- ner de gré ou obtenir du Régent un ordre
qui le fit sortir de Paris; malheureusement
il n'arriva que le lendemain du crime.
On prétendit que le Régent, ayant adjugé
la confiscation des biens du comte de Horn
au prince de Horn, son frère, celui-ci écrivit
la lettre suivante :
&lt;&lt; Je ne me plains pas, Monseigneur, de la
mort de mon frère, mais je me plains que
Votre Altesse Royale ait violé en sa personne
les droits du royaume, de la noblesse et de la
nation. [Le reproche n'est pas fondé, l'assassinat prémédité est puni de la roue, sans
distinction de naissance.] Je vous remercie
de la confiscation de ses biens, je me croirais
aussi infâme que lui si je recevais jamais
aucune grâce de Y0us. J'espère que Dieu et
le Roi vous rendront un jour une juslice
aussi exacte que vous l'avez rendue à mon
malheureux frère. »

TOMBEAU DE JEAN-PAUL MARAT. -

Gravure de Nt:E, d'après le dtSSin de

PJLLEMENT.

DOCTEUR CABANÈS
~

Les reliques de l'Ami du Peuple

DUCLOS.

)

Jadis un de nos confrères eut la plaisante
id{&gt;e - était-elle plaislnle au surplus? - de
poser celte question _: Quel &lt;'Sl le personnage
le plus anlipalhique de la Révolution? Je
ne me soul'iens gu«:re si c·~~t Philippe-Égalité
ou Robespirrre, qui décrocha la timbale dans
ce match d'un nouveau genre; mais Ctl dont
je suis cerlain, c'est que MarJI, dont il I a
1111 ~emi-~iècleon ne prononçait le nom qu'avc c
effroi, ~!ara!, dont on a,·ait foi! une sorte de
Croquemitaine pour cnfanls rebelles ou paresseux, ne \'enait que le sixième ou le septième sur la liste des réprouvés de la Rérnlution.
,\ quoi allriLut.r un pareil rel'iremcnl? li
se rait trop long el, du reste, oiseux de l'expliquer. li serait, de iilus, outrec1:idant
d'émettre l'hypothèse que nos travaux personnels sur l'Ami du Peuple, venant après
ceux de Chè1 rcmont et de Bougeart, aient pu
contribuer à une appréciation plus équi taLle
de~ actes du conventionnel monomane. Et
pourl/1 ut, nous sommes presque convaincu
qu'ils ont servi à dissiper bien des prévcnVI.-

HISTORIA. -

Fasc.

~2.

lions, et qu'en plaidant lts circonHances atténuantes, en fayeur d'un personnage qu'on a
fait passer pour un monstre sans pudeur ni
~ensibilité, nous amas hâté l'œuvre de la
juslice réparalrice.
A Dieu ne plairn que nous innocentions
Marat de toutes les accusations dont il a à
répondre dennl le tribunal de l'histoire; nous
souhaiterions seulement qu'on lraitât aYcc
plus dïndulgence un homme rongé par un
mal affreux, qui a bien pu avoir un conlrtcoup sur ses déterminatiom, celles-ci {tant
en rapport al'ec la violence de ses accès.
Les contemporains de celui qui se disait
l'Ami (fa Pwple - le peuple a parfo:s des
go1ils singuliers - ne se rnnt pas conlentés
&lt;l'absoudre leur héros. Marat a1ait souffert
pour les idées chères au peuple; il avait été
tué pour elles ; en fallait-il dal'antage pour
lui décerner les palmes du martyre?
Le culte de Marat a commencé à sa mort;
il s'est poursuh·i juscp1'à nos jours. Le farouche démagogue est passé à l'état de dieu,
d'un dieu dont on s'est disputé les reliques.

Les historiens con lent qu'après l'exéculion
de Louis XVI, des fidèles se précipitèrent
autour de l'é,;hafaud, pour recueillir le rnng
de l'auguste victime que le bourreau nnait
d'immoler. Le mème fait se reproduisit à la
mort de Marat; mais ce n'est pas leur mouchoir, que les fanatiques trempèrent dans le
liquide qui s'échappait de la blessure de leur
idole; ce furent des feuilles de papier qui
reçurent cc nouveau C&lt; baptême du sang ,,.
Marat était occupé à corriger les épreuves
de son journal, quand le frappa le coup mortel. Les ft'uillels de l'Ami du Peuple qu'il
lenai t à la main reçurent des éclaboussures
sanglantes. La compagne de Ma1·a1, Simonne
Evrard, et sans doute au~si des inconnus,
accourus à la nou\'elle de l'assassinat, se
hàtèrenl de ramasser el d'emporter les feuillets rougis.
dp

Simonne Evrard, aulremeut dit la « veuve
Marat l&gt;, vivra désormais avec le souvenir de
celui qui n'est plus. La sœur du com-ention6

�111STORJ.ll · - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - nel, Albertine, ne tardera pas à accourir auprès d'elle, pour l'aider à supporter son
affliction, en la partageant.
Cette Albertine avait « l'âme forte et passionnée de son frère &gt;J, avec lequel elle offre
une ressemblance de traits frappante. D'un
aspect dur et sévère, avec son visage rêche et
parcheminé de vieille fille, elle repoussait de
prime abord ceux qui tentaient de l'approcher, pour recueillir de sa bouche quelque
détail ignoré sur l'homme qui tint entre ses
mains les destinées de la France.
Quelques ·années après la mort de Marat,
on la retrouve retirée dans la petite chambre,
&lt;( un peu obscure, mais proprette dans tout
son vieil ameublement 1 JJ, située au cinquième
étage d'un immeuble de pauvre apparence;
survivant à son frère, pour lui décerner une
sorte d'apothéose, pour lui refaire comme un
panthéon, dans le taudis où elle s'est retirée,
avec les livres, les papier$, les manuscrits et
autres objets de minime valeur, qui ont appartenu à celui qu'elle proclame « le martyr
de la liberté &gt;J.
Vers 1855, se réunissait chez Albertine
Marat une société d'hommes distingués, penseurs, historiens et philosophes, aimant à
remonter aux sources de l'histoire de la Révolution, avides d'entendre, de la bouche
même des acteurs ou des témoins de ce drame
inoubliable, le récit authentique des scènes
qu'ils avaient eu l'étrange fortune de voir se
dérouler sous leurs Jeux.
Au nombre de ces privilégiés étaient Alphonse Esquiros, romancier fécond, écrivain
grandiloquPnt, dont le nom est bien oublié
aujourd'hui et qui eut son heure de célébrité; Hauréau, l'érudit biographe des ,l!onLagnard~ ; Émile de La Bédollière , Aimé
Martin, deux littérateurs aimables et non sans
mérite; enfin le colonel Maurin, fervent collectionneur, recueillant tout ce qui se rattachait à l'histoire de la Révolution.
C'est d'Albertine Marat que le colonel n çut
un jour, en guise de cadeau ou en le payant
à beaux deniers comptants, un des numéros
de l'Ami du Peuple, tachés du sang du démagogue. Il le fit entrer dans sa collection,
en l'accompagnant de cette mention manuscrite: « Ces feuillets, teints du sang de Marat,
se trouvaient sur la tablette de sa baignoire,
lorsqu'il fut poignardé par Charlotte CordaJ,
Ils furent recueillis et conservés par sa sœur
Albertine Marat, qui a bien voulu m'en faire
le sacrifice, pour accroître ma collection des
monuments patriotiques de l'époque. »
A la mort du colonel Maurin, les feuillets
ensanglantés passèrent, ainsi que naguère
nous l'attesta Anatole France, dans la collection du c~mle de La Bédoyère.
&lt;( Après la mort du colonel Maurin , nous
écrivait Anatole France, ces feuillets sanglants
furent transportés dans l'hôtel dn comte H. de
La Bédoyère. Le gentilhomme prit ces feuillets en dégoût et obligea mon père à les em1. V. noire llfarat ù1cown1.
l!. Anatole France, dans la Jeure qu'il nous a fait
l'honneur de nous écrire, ne mentionne pas cc détail.

porter; mon père me les donna el c'est ainsi
qu'ils sont tombés jusqu'à moi. »
La photographie du document dont nous
venons de faire connaître la filiation fut pour
la première fois publiée, avec l'attestation du
colonel Maurin el celle d' Anatole France, dans
/'Autographe (numéro du 1er octobre 1864).
Neuf ans plus tard, le 10 octobre, Anatole
J.&lt;'rance aurait, assure-t-on !, cédé les deux
numéros• qui étaient en sa possession, au
baron de Vinck. C'est de la famille du baron
de Vinck • que proviendrait le numéro de
l'Ami du Peuple teinté de sang, le n• 678,
portant la date du 13 août 1792, qui figurait
à !'Exposition de 19û0, dans le pavillon de la
Ville de Paris.

Mais il y avait à !'Exposition un autre
exemplaire du journal de Marat, un autre
numéro portant des traces sanglantes. Celuilà pouvait se voir au Champ-de-Mars, palais
de l'Enseignement, dans la section rétrospective de la Librairie. li était la propriété d'un
amateur d'un goût éclairé, d'un flair aiguisé,
~f. Paul Dablin.
M. Dablin a bien voulu jadis nous couler
dans quelles circonstances lui était échu le
précieux document. Nous transcrivons fidèlement son récit.
« II y a six ou sept ans, vers 1893 ou 1894,
j'achetai sur les quais - quai Conti, si ma
mémoire me sert bien - dans la boîte à
vingt sols, un livre broché, en assez piteux
état, portant le titre de Rechetches sur le
f eu, par J.-P. ~Iarat , doctem· en médecine, etc. Ce livre, que venait de dédaigner
un jeune ecclésiastique, qui l'a, ait brutalement rejeté dans la boite, portait, sur nombre
de pages, des annotations manuscrites, que
je soupçonnai à première vue être de la main
même de Marat. Yous devinez mon émotion! ...
(( Mais je n'étais pas au bout de ma surprise. Dans l'intérieur du volume, se trouvait
un numéro de l'Ami du /&gt;euple (le n° 618 bis,
du jeudi 13 septembre 1702), dont huit pages
étairnt tachées de sang, les deux pages du
milieu très fortement, et la première page,
celle du titre, très légèrement. Ce numéro
était encastré dans une feuille de papier écolier, sur laquelle on avait écrit ces lignes :
Numéro de J!arnl faisan/ partie de ce11x
qui se trouvaient s111· ln lablelle de ~a baignoire, /or.~ de wn aswssinal p&lt;tr Clwrlolle
Co,·day.
&lt;( Cette découverte acheva de me troubler:
j'allai aussitôt trouver l'e~pert en autographes
bien connu, le regretté Etienne Cbaravay, à
qui je fis part de ma trouvaille. &lt;( Il ,ï'y
(( a pas de d(l!t/e, me dit-il, les notes qui
&lt;( sont en mm·ge du lit•re sont bien de
&lt;(

Jlaral. &gt;J

« En ce qui concerne la mention inscrite
su.r la chemise qui recouvrait les feuillets de
3. Ce seraient tes numéros 506 cl 678.
i. EL non de ~I. Jules Claretic, comme on l'a pl'étendu : ~J. Clarctic nous l'a confirmé, dans une leilre
qu'il a eu l'oblig-eancc de nous a,lresser.

sang, Charavay ne fut pas moins affirmatif :
(( c·e~t de la main tl'Albertine Marat,
« me dit-il; mon père, Gabriel Charavay, a
« fait la vente d'Albertine, et tout s'est vendu
« pour un morceau de pain (sic). l&gt;
Étienne Charavay ajouta : cc Il y a bien, ù
&lt;( ma connaissance, sept ou huit numfros
« de &lt;( l'Ami du Peuple » tachés de sang,
cc qui courent le monde. J'en possède un.
&lt;( dans ma collection personnelle et j'en con« nais quelques autres. ll
Le numéro de 1\1. Dablin est, avons-nous
dit, du mois de septembre et celui de M. Anatole France du mois d'août 1792, c'est-à-dire
antérieurs d'un an à la scène de l'assassinat.
,&lt; li esl probable, a-t-on fait remarquer,
que ces numéros, &lt;[Ui n'étaient pas d'une
utilité immédiate à Marat, ont trainé sur hi
!ab/elle de la baignoire le jour où il reçut
le coup mortel.
« On peut supposer à la rigueur que, dans
ces anciens numéros, il cherchait une référence, au moment même où Charlolle Corday
le frappa; ce qui est moins vraisemblable,
c'est que la sœur de Marat, qui ne fut pas
témoin du drame, ait pu attester, d'une manière aussi formelle, que ces numéros tachés
de sang étaient justement sous la main de
leur rédacteur. Celle précision nuit fortement
au crédit qu'on voudrait pouvoir attribuer à
cette relique.
(( On montrerait moins d'incrédulité, s'il
ne s'agissait que de numéros épars dans la
maison et que le sang qui s'échappa de la
blessure à Ilots aura pu souiller. Mais, à vouloir trop prouver, on ne prouve rien. ll
En dépit de cette argumentation, qui nous
paraît bien spécieuse, notre croyance dans
l'authenticité des deux documents n'en est
pas ébranlée. Certes, Albertine Marat a eu
tort d'affirmer ce l[u'elle n'avait pas de ses
yeux vu, mais elle avait un garant, Simonne
Evrard, qui, elle, avait assisté au drame,
puisqu'elle se tenait dans une pièce voisine,
et qu'elle était accourue la première aux cris
poussés par le blessé.
Et puis, n'avons-nous pas dit que nombre
de personnes avaient pénétré dans la pièce 011
l\larat avait été assassiné, et que certaines
d'entre elles avaient bien pu tremper dans le
sang du« martyr» le journal qu'elles tenaient
à la main?
Ce ne sont là, il est vrai, que des hypothèses; mais dans une discussion de celte
nature, est-on en droit d'exiger autre chose
que des éléments de probabilité?
En terminan t, relevons un menu détail,
que nous ne. signalons qu'à Litre de curiosité,
sans en vouloir tirer la moindre induction.
Le numéro de l'Ami dn Peuple appartenant à M. Dablin porte la date du 13 septembre; celui d~ M. Anatole France est du
15 août (1792).
· Marat a été assassiné le 15 juillet (17U3)
et un des deux numéros qui figuraient à
!'Exposition se trouvait à la classe f3.
N'J a-t-il pas là de quoi réjouir tous les
fanatiques du merveilleux?
DocTEUR CABANÈS.

MASSON, de l'Académie fi·ançaise.
&lt;=9o

UNE MYSTJFJCATJON

,

Emile Marco de Saint~Hilaire
Page apocryphe de Sa Majesté l'Empereur et Roi

li était une fois, au temps où il y avait un
floi cl une Reine, une dame Marco, qui était
une des quinze femmes de chambre ordinaires de Madame Victoire de France, fille du
roi Louis XV, et tante du roi régnant. Ces
quinze femmes étaient aux ordres des deux
Premières femmes et formaient le menu
frelin. La dame Marco, fille d'un valet de
chambre de la Princes,e, avait épousé un
employé du département de la Guerre, et
tous deux Irouvant, ou que le nom qu'ils
portaient fleurait le naturel, ou qu'il pouvait être confondu avec crlui du D' Marcot,
médecin de Mesdames, l'avaient anobli en le
~anctifiant. Cela se fairnil couramment alors.
L~ mari se nommant 11,laire, outre DenisAutoinr, il s'était prénommé Sainl-llilaire,
puis Marco de Saint-Hilaire. Saint-Hilaire
parait seul pour la dame, dans le dernier
État général de la Frnnce, celui que publia, en 1789, le comte de Waroquier, et
qui reste le plus précieux des documents sur
la lîn de la monarchie.
Que devint Mme Saint-Hilaire durant la
Hérnlution, l'histoire s'en est lue. Sans
doute cacha-t-elle pudiquement le saint dont
jadis elle Lirait vanité. Peut-être fut-elle
Marco tout court; il y eut des sacrifices plus
pénibles. En l'an XII, l'Empire survenant,
elle reparut, comme tant d'autres victimes,
et, gràce à Mme Campan, ci-devant lectrice
de Madame Victoire, qui apnl été, à SainlGermain-en-Laye, l'institutrice d'Horlense de
Beauharnais, s'était glissée à la suite de son
élève et se mêlait à présent de fournir d'anciens serviteurs du roi à la maison del' Empereur, elle fut LJgréée par Joséphine comme
Première femme.

On n'ignore pas que, sous la monarchie,
ces places de la domeslicilé étaient tenues
presque exclusivement par des gens des
mêmes familles, qui se les transmettaient de
mère à fille, ou de Lanle à nièce. Comme les
bureaux des mini,tères étaient tout voisins,
et que les employés s'y tenaient aussi pour
des serviteurs quasi personnels du Roi, il
n'était point rare qu'ils prissent femme dans
celte domesticité de la Cour, à laquelle ils
cherchaient ensuite à s'affilier par l'achat ou
la brigue de quelque menue charge qu'ils
cumulaient avec leur emploi.
Ainsi a,ait-il été pour les Marco qui depuis

plus d'tm demi-~iède étaient de père en fils
employés au département de la Guerre. Le
père, Joseph Simon, né le 20 mars 1727 ,
fils de Grégoire Marco, hourgeois de Paris, et
de Françoise Bourdon, 1 était entré en 17:iO
et, en 1771, avait obte,;u, mus :M. de l\lonteynard, la place de chef des détails au Bureau des ,ubsistances. Il avait épousé Geneviève-Antoinette Pétigny, fille d'un Pierre
PétignJ, nlct de chamhrc ordinaire de Monsieur le Dauphin , fils de Louis X\', depuis
que celui-ci avait été retiré des femmes. Et
cette dame Marco fut femme de chambre du
Comte de Provence jusqu'au moment où il
reçut une maison. Elle arnit une sœur qui
avait épousé un Jean-Alexandre-)Jarcines Soldini, frère de cet abbé Soldini, d'abord confesseur du Commun, puis confesseur du
Dauphin et des Enfants de France qui joua
un rôle d'histoire. De Juseph-Simon Marco
et de Genevièrn-Antoinelle Pétigny , inrent
neuf enfants dont trois au moins servirent

-~-

É111LE .MARCO DE SAIYI-HILAIJŒ.

D'après 11n desst,i J'.-\ LOP HE.

au ministère de la Guerre : Pierre-Joseph,
emploJé de 1771 à 1817, Denis-Antoine,
employé de l 77:, à 1821, cl Loui,-Auguste,

1

employé de 1776 à 1805, puis secrétaire de
la mairie de Guiles près Brest : celui-ci ~e lit
appeler Marco d'Arcy, en même temps que
Denis-Antoine prenait le nom dè Marco de
Saint-Hilaire.
Denis-Antoine Marco de Sainl-llilaire, qui
se qualifiait écuyer, huissier ordinaire de la
Chambre du Roi serrnnl près ~ladame Victoire de France el commis aux bureaux de la
Guerre, avait épousé à \'ersaillcs, le l6 janvier 1786, Louise-Françoise-Adélaïde Besson, fille de feu Gabriel-Louis Be,son et de
Marguerite-Victoire Magault.
Ces Besson étaient depuis près d'un siècle
de la ~Iusique des rois : Gabriel Besson, qui
y figure en 1740, a succédé à son père, vété·
ran à 200 livres de pension, et il a pour survivancier son fils Gabriel. Celui-ci est symphoniste à la Chapelle, ü olon à la Chambre
et de plus huissier ordinaire de la Chambre
du Roi $ervant près de }Iadame Victoire de
France. La dame Besson, née Magault, est
femme de chambre de Madame Victoire el
assez avant dans les bonnes grâce$ de sa maitresse pour que, lorsque naquit sa fille, elle
obtint qu'elle fùt tenue par le che1·alier de
Narbonne-Lara, fils du chevalier d'honneur,
et par la comtesse de Narbonne-Lara, dame
d'atours de la princesse.
Ce fut celle fille, Louise-Fr:inçoise-Adélaïde
Besson, qui épousa le I ti janvier 1786 DenisAntoine Marco, lui apportant la charge d'huissier qu'avait feu son père. Il y avait alors,
tant de la famille Marco que des parents proches, encore onze membres senant ensemble
dans la Maison du Roi et de Mesdames : si
l'on remontait aux morts, c'était à l'infini.
C'était là un petit monde très spécial, généralement dévoué, d'ordinaire intelligent el
instruit, d'où étaient sorties, après des générations, quelques familles favorisées, qui,
d'échelon en échelon, par la faveur des rois,
avaient reçu des Jeures d'anoblissement,
assez d'argent pour acheter des terres emportant un titre, et des (harges mell ant en
rapport habituel avec le souverain. Il y eut
des duchesses qui, par elles-mêmes, n'eurent
point d'autre origine, et l'on ne chômerait
point de marquis et de comtes, &lt;le o-ouverneurs &lt;le palais royaux et de direcl~urs de
grands services dont le nom patronymique a
longtemps figuré dans les petits emplois domestiques de la Chambre, de la (;arde-robe
et de la Vénerie. L'esprit n'y manquait point,

�r

1i1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

ni l'entregent et, dès qu'on prétendait faire
une cour impériale et la modeler sur la
royale, c'était ce personnel qu'il fallait employer.
Mme Saint-Hilaire entrait comme Première
femme à 6.000 francs. de gages; elle avait
alors environ quarante ans. On l'a\'ait recommandée pour son bon maintien, sa figure
intéressante, son excellente éducation, son
adresse à nettoyer les bijoux et à entretenir
une harpe, mais elle voulut tout réformer,
tout régenter; elle se prenait pour une dame
de cour el n'avait rien qui dût plaire à Joséphine. A toute occasion, ~e parant de son
titre de Première femme de S. M. l'impératrice, elle écrivait des lettres aux autorités et
ne leur donnait point ainsi une idée fa\'orable
de son orthographe. Avec la domesticité
familière, aussi bien avec sa &lt;'ollègue, l'autre
Première femme, qu'avec les quatre dames
d'annonce, les deux gardes d'atours, les trois
femmes de garde-robe, elle entretenait une
guerre dont les éclats retentissaient, si bien
qu'elle se fit prendre en dégoût par sa maîtresrn, laquelle ne la laissa jamais l'habiller,
n~ l'emmena point dans aucun de ses YOiages
depuis la fâcheuse expérience du voyage
d'Aix-la-Chapelle.
On l'aYait cantonnée à l'entrelien du linge
el au soin des cachemires, et l'écrin même
lui arnit été retiré. L'impératrice, néanmoins, surtout les premières années, était
bonne pour elle et lui distribuait, aux
étrennes, une gratification d'environ mille
francs. Mme Saint-Hilaire avait trois enfants,
dont une fille alors âgée de seize ans, d'un
embonpoint e1traordinaire pour son âge,
mais douée d'une voix superbe. L'impératrice s'intéressa à cette fille et lui fit même
donner quelques leçons de chant par Blangini. Puis, le temps passe. Depws 1807,
Mme Saint-Hilaire n'est guère favorisée. Aux
réformes, à peine si elle reçoit quelques
robes. Ainsi, en 1809, pour 75 robes réformées que reçoit la garde d'atours, pour les 16,
les 15, les t5 que reçoivent les femmes de
crarde-robe, elle en a huit, sans plus - et
~•est son congé. Sa Majesté ne gardant au
divorce que les personnes qui lui plaisent,
~fme Saint-Hilaire est remerciée et elle n'a
pas mème de pension. Il faudra la Restauration pour que, à titre d'huissier ordinaire de
la chambre de Madame Victoire, AntoineDenis Marco de Saint-Hilaire en obtienne une
de 800 francs sur la liste ch•ile du roi.

Outre cette fille qu'on a vue et un fils,
Louis-Joseph, entré à Saint-Cyr en 1810,
sorti 2• lieutenant d'artillerie en 1812 et

mort capitaine à la Légion de la Guadeloupeinfanterie, en 1818, Mme Marco de SaintHilaire avait encore un fils. Il était né à Versailles, les uns disent en 1790, d'autres en 95,
certains en 96. Ce fut un homme de lettres
et un journaliste. Il débuta, semble-t-il, en
1821, par une Petite Biogra11hie drama-

tique, Silhouette des Acteurs, Actrices,
Chanteurs, Cantatrices, etc., des Théâll'es
de la Capitale. qu'il signa Guillaume le Tacilurne; sa deuxième œuvre fut une Biogrnphie des Nymphes du Palais-Royal et des
autres Quartie1·s; après quoi, tout en publiant des brochures officieuses et laudalives
trlles que la Vie anecdotique de S. A. R.
Madame la Duchesse de Berry, la Vie anec-

dotique de Monseigneur le Duc d'Orléans,
i I se consacra à des. arts qu'on peut sans
crainte appeler mineurs et s'en institua le
pédagogue. Ainsi l'Art de l'éussil' en Amour
enseigné en vingt-cinq leçons, l'Al'l de priser

el de fumer, l'A1·l de mellre sa cravate,
l'Art de 11e jamais déjeune1· cite; soi el de
rline1· toujours chez les autres, l'Arl de
donne1• il dîne1·, l'Art de payer ses dettes,
l'Àl'l d'obtenir desétrennes, l'Art de patine,·
avec gl'âce. Cela était du genre facétieux. Il
plaisait. Ne sait-on pas de ces Arts qui sont
de Balzac?
li fallait vivre. Marco de Saint-Hilaire, si
l'Art languissait, lrouvait d'autres cordes
dont il jouait: il avait les Remèdes de bonne
femme, ou les Mémoires d'un fo rçat qu'il
attribuait à Vidocq, le policier. Lui qui avait
imprimé, en 1826, la Biographie des archevêques de Fra11,ce, œuvre pie, pour laquelle
il sollicitait les souscriptions du Clergé, publiait en 1850, la Révolution surrnnue, les
Prêtres el le Faubou1·9 Saint-Ge1·main, ce
qui, à la veille du sac de l'archevêché, était
un acte de vilaine lâcheté. Flatter les grands
et les puissants, c'est bas, mais flatter la
plèbe et lui dénoncer des victimes, qu'est-ce?
Marco flairait le vent. Le vent, qui avait
tourné contre les prêtres et contre les nobles,
soufflait pour Napo'.éon. Marco s'improvisa
bonapartiste, Lien mieux, page de !'Empereur. li publia, avec quel succès! les lllé-

moircs et Révélations d'un page de la Goul'
impériale. Désormais, il avait troul'é ;a
voie; page il s'é1ait fait à quarante ans, page
il dtivait rester jusqu'à quatre-vingt-dix-sept,
car il est mort à Neuilly en 1887.
~

Et alors, tous les ans, deux, lroi~, quatre
volumes, les Petits Appartements des Tuileries, de Saint-Cloud, de la Malmaison, les
Souvenirs du temps de l'Empire, les Nout•eaux Someni1's, les Aides de Camp de

/'Empe1'ellr, Napoléon au Conseil d'État,
Napoléon au Bivouac, Napoléon en Cam-

pagne, les Habitations napoléoniennes, des
volumes, des volumes, quarante et un volumes, sans compter les journaux, et tout n'y
est que roman, sottise et mensonge.
Car jamais il n'a été page, jamais! li
joue vraisemblablement sur une apparente
homonymie. Le 18 octobre 1807, !'Empereur a reçu au nombre de ses pages Alcide
Le Blond de Saint-Hilaire, fils de Marie-Laurent Le Blond de Saint-Hilaire, capitaine de
vaisseau, et de Marie-Vincenle Le Blond de
Saint-Hilaire, et neveu du général de division, comte de l'Empire, Louis-Vincent-Joseph
Le Blond de Saint-Hilaire. Le général, qui
n'était point marié, ayant été tué à Wagram,
!'Empereur fit passer sur la tête du page le
titre de comte et la dotation annuelle de
9L677 francs qu'il lui avait accordés. Mais
Alcide de Saint-Hilaire, sorti des pages en
1812, ne fit point la carrière brillante à
laquelle il semblait destiné. Sous-lieutenant
au 7• Hussards le 5 février 18i5, passé en
août dans le régiment Jérôme-Napoléon qui
seul soutint contre les Russes le branlant
édifice du Ropume de Westphalie et sauva
au moins à Cassel l'honneur des armes, fait
prisonnier, replacé, à sa rentrée en septembre 1814, lieutenant au 7• Hussards fi attaché à l'~tat-major du ministre de la Guerre,
il vit passer Dupont et Soult sous la cocarde
blanche, et le Prince d'Eckmuhl sous la tricolore. Après quoi, il fut admis au traitement de non-activité. Il avait eu la croix durant les Cent Jours. Vainement sollicita-t-il
d'être réemployé, se recommandant, bien
plutôt que de son oncle le général 1 du marquis de Saint-Hilaire, son aïeul prétendu,
lequel n'était point Le H!ond en son nom,
mais Mormctz. Cela ne lui servit de rien et il
ne fut pas même repris avec tant d'autres,
après les Glorieuses. C'est pourquoi, lorsqu'il mourut, en septembre t850, Marco de
Saint-Hilaire, sans rien dire, se glissa dans
sa peau.
A la vérité, les Mémofres d'un Page parurent d'abord sans nom d'auteur; mais
Émile Marco les avoua tout de suite; il pensa
qu'on l'avait fait page et qu'il n'avait qu'à le
rester. li le resta si bien que, naguère encore, mon excellent confrère et ami Jules
Claretie s'attendrissait sur ce page dont il
avait recueilli les derniers entretiens, et il
paraissait croire dur comme fer à sa pagerie.
Après tout, moi aussi, je me garderai
d'être trop dur pour ce page apocryphe.
C'est dans ses livres que j'appris à lire, et si
l'épopée qu'il conta est pour l'ordinaire d'invention, qu'importe si elle remplit nos esprits et nos cœurs d'enfants de belles images,
de nobles pensées, d'amour pour le Grand
Homme, de respect pour sa gloire, de tendre
et filiale passiQn pour la Patrie 1
FRÉDÉRIC ~lASSO:N,
dt l'Académie française.

JOSEPH TUR,QUAN

-~

La cilo))enne Tallien
CHAPITR.E PR.EMIER.
Jeanne-llarie-Ignace-Thérésia de Cabarrus
naquit le 51 juillet 17 75, près de Madrid,
dans un château, à Saint-Pierre de Carravenchel de Ariba. Le nom de Jeanne qu'on lui
donna était sans doute le nom de
sa marraine; celui de Marie se
donnait à toutes les petites filles;
quant à celui d'Ignace, on l'en affu- '
bla vraisemblablement parce qu'elle
naquit le jour de la fète de ce saint,
très vénéré dans le pays : à cette
ribambelle de noms, fort pauvre
pour l'[spagne, on ajouta celui de
Thérésia, sans doute parce que
sainte Thérèse était la sainte la
plus en réputation de toute la Péninsule. Sous de si hauts et de si puissants patronages, la petite fille ne
pouvait que croitre en beauté et en
sagesse. C'est ce qui arriva; mais si
la beauté de Thérésia brilla jusqu'à
son dernier jour d'un très vif éclat,
la sagesse, hélas! ne brilla pas autant et eut à subir plus d'une fàcheuse éclipse.
Son père, M. François de Cabarrus, n'était pas Espagnol, mais bien
Français, malgré un nom dont la
désinence latine indique clairement
une origine basque. Sa mère, Française elle aussi, s'appelait, de sou
nom de jeune fille, Marie-Antoinette
Galabert. Il y avait eu du roman
dans son existence: elle s'élait laissée séduire et eu lever par M. de Cabarrus qui l'épousa plus tard, après
un essai plus ou moins prolongé de
la vie conjugale. Peut-être est-ce à
cette aventure de sa mère, plusromanesque que conforme aux convenances, que la jeune Thérésia dut
de recevoir une éducation passahlement décousue, qui lui prépara une existence plus
décousue encore.
Il_ n'est pas indifié~en~, ce semble, pour
expliquer les phases si smgulières de la vie
de Mme Talli~n, de noter ici qu'elle naquit
dans une famille de finance. Si ces familles
donnaient, pour employer une expression de
M. Brunetière, &lt;1 l'exemple de la richesse 11
elles ne donnaient pas celui de la morale'.
Singeant la noblesse, elles ne lui empruntaient
guère que sa légèreté et ses .vices élé(J'ants
et
t,

ne songeaient nullement à lui prendre ses
qualités pour les inculquer à leurs enfants.
Mme de Pompadour fut le modèle le plus
accompli de l'éducation féminine dans ce
monde financier au xv111• siècle. Qui sait si,
parmi les diverses ambitions que M. de Ca-

:\lADA)IE TALLIE:l. -

D'après le table~u de GÉRARD.

barrus poul'ait caresser dans son cœur de
père pour sa fille qui croissait chaque année
en beauté, il ne rêvait pas de la voir devenir
un jour maîtresse de roi 1 Le monde de la
finance ~•était fort poussé depuis le commencem•nt du siècle, et Louis XV lui avait suscité
bien des jalousies parmi la noblesse en lui
faisant l'honneur de lui prendre une de ses
fiUes, Jeanne-Antoinette Poisson, pour l'élever
à la dignité de maîtresse en titre. Il est vrai
que les parents de celle charmante personne
l'avaient élerée spécialement pour cette haute

fonction. De semblables calculs nous choquent
à présent, mais au siècle dernier on les faisait
couramment, et les familles les plus distinguées pouvaient seules rêver, d:ms leur orgueil, un déshonneur si honorable pour leurs
filles. Un peu auparavant, lorsque le beaupère de Mme de Montespan avait appris l'amour de Louis XIV pour sa
belle-fille, ne s'était-il pas écrié :
11 Dieu soit loué! Voici la fortunr
qui commence à entrer dans ma
maison! J&gt;
Dieu n'était assurément pour
rien dans cette fortune malpropre
dont le louait M. de Montespan, et
il était oiseux de l'en remercier,
mais cela montre l'esprit du temps:
il n'avait pas changé sous Louis XVJ;
il était encore le même sous le Directoire, el M. de Cabarrus semble
s'être très bien accommodé de voir
sa fille devenue la maîtresse d'un
directeur de la République française, c'est-à-dire d'un roi de ce
temps-là. Son sens moral n'était
pas plus sévère que celui de M. dl'
Montespan, car il songea comme
lui à tirer de cette situation honneur et profit : n'est-ce pas pour ce
fait qu'il fut sur le point de se voir
nommer ambassadeur d'Espagne à
Paris?
Avec les idées voltairiennes qui
étaient celles de la riche bourgeoisie
de la fin du xvm• siècle, il ne semble
pas que l'idée de Dieu ait été fortement inculquée à la jeune Thérésia; d'idées morales, pas davantage. D'ailleurs, à quoi tout cela
eùt-il servi dans cette société en
décomposilion? A gèner dans la
vie, à amener les enfants à condamner la façon de vivre de leurs
parents, par conséquent à ne pas les respecter, à les mépriser peul-être :. c'était donc,
on en conviendra, un bagage inutile.
M. de Cabarrus, qui était né à Bayonne
en f 752, descendait, parait-il, de l'un de ces
hardis navigateurs, de ces conquistadores qui
sillonnèrent les mers quelques cents ans auparavant, prirent pied sur le sol américain et
promenèrent dans tout le Nouveau Monde le
linta_m~rre chevaleresq~e de leurs exploits.
Celm-la donna son nom a la baie de Cabarrus
dans l'île Royale, à une demi-lieue de Louis

�- - - 1l1STO'l{1A

LA C1TOYENN'E TALL1'EN - - ~

hourg'. Il ayait fondé à Madrid unr maison
de banque que son ingénieu~c activité - il
enlevait les alfaires comme il enlevait les
femmes - avait vile foit prospérer. C'est à
lui que l'Espagne, énenée, appauvrie, pourrait-on dire, par se, richesses d'Amérique,
dut, dans nne crise financière, la création du
crédit public. Il établit une banque nationale.
On l'appela banque de Saint-Charle~ - les
Espagnols faisaient alors inlenenir les saints
en toutt&gt;s leurs affaires - à cause du roi
d'Espagne Charles Ill. M. de Cabarrus devint
ainsi une manière de Law espagnol et son
nom eut quelque célébrité. Le roi l'anoblit et
lui doilna le litre de comte en récompense
des services rendus par ~a banque. Le nouveau comte ne jouit cependant pas en toute
tranquillité des faveurs royales. Le mérite
excite toujours la jalousie de ceux qui n'en
ont pas; le mérite récompensé les exaspère.
Si vous voulez avoir du talent, ayez-le pour
vous tou t seul, mais gardez-mus bien de le
faire voir : le monde n'aime pas ceux qui
s'élèvent au-dessus de lui, il préfère le, médiocres, qui lui ressemblent davantage. C'était
du moins ainsi à la cour du roi Charles III.
Il faut rendre justice à ce souverain : il n'en
voulut jamais à ~f. dtl Cabarrus du hien qu'il
avait fait ?, l'Espagne. füis les gens de cour
ne furent pas si indull(ents; les gens de
finance, pas davantage : jalousies de fortunes,
jalousies de vanités se liguèrent contre le
nouveau comte. On lui créa mille difficultés:
ce fut une véritable persécution. Un ministre,
JI. Sarena, menait le troupeau des emieux
et la campagne contre le laient. Le comte t.le
Miraleau, père du fulm· orateur de la Constituante, la menait al'ec lui. Le banquier fit
tête à l'orage, cl montra dans celle lutte des
qualités d'homme d'ttat. C'est un peu pour
cela peut-être, beaucoup plus pour l'influence
personnelle de sa fille, qu'il fut, plus tard,
sous le Directoire, question de lui pour l'ambassade d'Espagne à P.iris, et que, sur ses
Yieux jours, le roi Joseph Bonaparte le choisit
pour son ministre des finances à Madrid.
En attendant, ~[. de Cabarrus se reposait
de ses travaux et de ses luues au milieu de
sa famille. li avait trois enfants, deux garçons
Pt une fille. L'aîné des garçons, Théodore,
&lt;levait fonder plus tard une maison de commerce à Bordeaux, sous la raison sociale de :
r:11hmT11s fi /s el Cie. Le second s'engagea,
comme on le verra, dans les armées de la
fiépublique, et mourut au champ d'honneur.
La fille, enfin, Thérésia, devait al'oir une carrière des plus mourernenlées el toucher d'assez
-près à l'une des phases décisives de la Révolution françai,se.
Thérésia était bien la plus eharmante petite
fille que l'on pût voir. ~le,·(e au mi lieu de
toutes les salisfaclions que donne la fortunr,
courant et jouant sans cesse au grand a:r
dans le parc de Carravenchel, elle se développait à mencille et devenait jolie, mais jolie
à dépiter les plus belles filles de l'Espagne.
En ce pays, les femmes sont précoces, du
1. l. u11, ri 1rn, /e,. Femmes rtilNn·cs rlr•
/Î//11. 1. Il. p. ~- '1; Pai-i,, 18m.

fa

//rro/11-

moins pour la heaulc1• Thérésia, sur ce point,
était tout ce r1u'il y avait de plus espagnol.
Son instruction apparemment ne marchait
point du même pas que sa beauté. On al'ait
donné à Thérésia les meilleurs maîtres de
Madrid, cc qui ne veut pas dire qu'ils fussent
bons. La preuve, c'est que M. de Cabarrus
songea bientôt à envo)'Cr sa fille à Paris pour
lui m donner d'autres. Il avait bien raison.
L'éducation des ft·mmes les plus fütinguées
de celle époque, en Espagne, se haussait à
peine à celle des femmes de chambre de
l'~ris. La duchesse d'Abrantès. qui ropgea
en Espagne pendant l'année 1805 et qui y fit
plus tard un long séjour, l'aftirme dans ses
Mémoires.
~I. de Cabarrus avait peut-êlre aussi une

autre raison pour envoyer sa fille en France.
A Madrid, les têtes son1. cbaud&lt;&gt;s, les cœurs
aussi, et il ne rnulait pas qu'il arrivât à Thérésia l'aventure qui était arrivée à sa mère :
ne l'avait-il pas, lui, Caùarrus, comme un
Espagnol de roman, séduite et enlevée avant
de l'épouser'? Ces sottises-là, on les fait, et
bien d'autres, mais ceux qui les ont faites
trouveraient fort mauvais que leurs enfants
se le, permissent à leur tour. Ce en quoi ils
onl joliment raison.
La petite Thérésia, qui n'avait guère alors
plus de douze ans, était bPaucoup plus grande
que ne le soot d'ordinaire les petites filles de
son àge. Elle était svelte, élancée et d'une
figure merveilleusement jolie. Au point qu'on
ne pomait la voir sans en tomber sur l'heure
amoureux. Il était donc prudent à M. de Cabarrus de retirer d'un pays où l'exécution, il
en savait quelque chose, suit de si près un
désir, une fille qne son exlrême beau lé pouvait, comme sa mèrn jadis, exposer à Je fâcheuses aventurl'S.

C'IIAHI.ES ] l l. ROI o'ESPAG:-iE,

Son oncle Galabert, qui était venu à )ladrid, ne s'était-il pas avisé de faire la cour à
la petite? Avec les plus honnêtes intentions

du monde, à la vérité, car il a,·ait formellement demandé à M. de Cabarrus la main de
Thérésia. Le paul'fe homme, tout oncle qu'il
était, avait été ensorcelé comme les autres par
le charme étrange, magique, magnétique,
pourrait-on dire, qui se dégageait comme une
phosphorescence de toute ~a personne : uu
regard, un souril'e, un mot, et ça y était, on
était pris; la cri~lallisation était fail&lt;', aurait
dit S1cndhal.
On pense Lien que, mllgré les usages du
Lemps qui permellaient, surtout en Espagnr,
de marier lrs petites filles de lreizl!ans, li. Je
Cabarrus, qui avait du bon sen~ et q 11i le gardai 1, lui, pui,qn'il n'était pls amoureux, ne
voulut pas entendre parler de marier Thérésia; que dia Lie! ce c'est pas quand une fille
est encore dans l'.îgc des poupées el des pantins qu'on lui donne un mari!
Etait-ce pour fuir cet oncle? E1ait-cc dans
un intérèt d'éducation'?
On ne le sait trop, m1is c'est probablement
pour ces deux causes que M. de Cabarrus rit
partir un beau jour de Madrid sa fille et SC'S
deux fils. Et, vers la fin de 178:', ou le commencement de 1786, les trois enfants descendaient devant la porte d'un hôtel du quai
d'Anjou, dans l'île Saint-Louis à Paris. C'étaiL
la demeure d'un ami de leur père, M. de
Boisgeloup, seigneur de la ~lancclière et
autres lieux, conseiller du roi en son Parle
mentde Paris. Ils n'étaient là qu'en tram,it.
M. de Cabarrus vint un peu plus tard les rejoindre, et, comme le séjour de Paris lui
plaisait, il acheta un hôtel sur la place des
\'ictoires et s'y installa al'ec eux.
A Paris, la belle Thérésia avait trouvé le
rn~yen de devenir encore plus belle qu'à Mat.lrid. La grâce parisienne, avec ses raffinements et les mièvreries de la mode, était venue
adoucir l'éclat de sa beauté ibfrienne. c~ue
beauté triomphait toujours, mais plus discrètement. L'Espagnole s'était parisianisée.
Si l'éducation de Thérésia avait été le prétexte du départ pour la France, il ne srmùlc
pas qu'une fois à Paris on se soit beaucoup
occupé de perfectionner celle, tout élémentaire, qu'on lui avait donnée à Madrid. Elle
avait été menée jusqu'alors à hâlons rompus:
on continua le mème syst~me. Les bals, les
comédies, les diYcrtiss1·menls, les collations,
on ne vopil alors que cda dans la vie. Pen
ou point d'éducation morale d rcligieme,
nulle idée sérieuse, pas un mot du dcl'oi r,
des notions vagues sur le reste; tel fut, eu
définitive, le bagage intd!cclucl et moral de
la jeune fille. On aboutit ainsi à une chose :
à lui foire idolàtrer sa petite personne. Ce fut
tout. On aurait pu faire mieux. Si la IJeauté
a un prix inestim 1l1lc, elle n'est pas tout, et .
quelques ml ides qualités pcurcnt fort agréalJlcment se marier a\'Cc elle.
Mais al'ec celle éducation décousue et rudimrnfaire- et c'était un peu celle des jeunes
filles les plus distinguées de ce tt rnps - lrs
instincts, bons ou mauvais, suivaient leur
cours, peu ou pointréprimés par des parents
impréYoyants. Les caractères étaient peul-être
plus tranchés, mais chez le beau sexe la chose

Prut-être est-ce par dépit, comme le dit
M. forneron d'après des Alémoi1'es inédits
dont il n'a pas le droi t de nommer l'auteur,

est peu désirahle, et une fomme tranchante
n'a jamais passé pour une perfection.
\1. de Cabarrus, que sa femme, personne
assez effacée dans le ménage, était venue rejoindre à l'hôtel de la place des Victoires,
avait beaucoup de relations à Paris. Aussi
conduisait-il avec orgueil sa jolie Thérésia
dans les salons, si sociables alors, d'un monde
&lt;1ui n'avait jamais été plus brillant. La jeune
fi lie, depuis son arrivée, ne s'était pas appliquée à grand' chose, mais elle avait appris à
bien faire la révérence. C'était alors une
chose très complit1uée que de bien faire la
rél'érence. Elle embrassait beaucoup de talents divers, puisque ce seul mot exprimait
la scit'nce de se bien tenir dans le monde, \' art
d'y parler et d'y faire figure de toute façon.
Thérésia récoltait dans les salons les plus
YiYes jouissances d'amour-propre. Non seulement elle s'y entendait proclamer la plus belle,
111ais la coquetlerie, qui était innée en elle, lui
avait vite fait trouver les quelques paroles
manégées qui, plus que la ht'auté, bien plus
surtout r1ue les qualités, mettaient tous les
hommes 1, ses pieds. Ab I la coiruetterie !
puisqu'elle prête de la beauté aux femmes
11ui n'en ont pas, combien ne décuple-t-elle
pas la beauté chez celles qui t'll ont! Poussée
jmqu'à l'exlrème, elle séduit encore plus les
hommes, el l'on voit des imbéciles qui vont
jusqu'à n'estimer guère que l'elîronterie chr1.
la femme.
S'il faut en croire M. Forneron, la coquetterie de Tbérésia ne craignit point de s'éle\'er
jusqu'à ces hauteurs scabreuses. cc Elle avaiL
été éprise toute jeune, dit-il, de M. de Méréville, fils du marquis de Laborde : elle le retrouvait chaque nuit sous les ombrages de son
parc; mais comme le mariage ne plut pas à
Laborde, elle se laissa épouser subitement,
dans son premier dépit, par M. de Fontenay,
petit, roux, ifsu d'une famille si humble que
le Parlement avait fait longtemps difficulté
de l'accepter 1 • ,&gt;
Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que
mie de Cabarrus, dont les principes de conduite ne semblent pas avoir jamais été bien
sévères, se fût promenée de nuit mus les
on1brages avec un jeune homme. Il ne faut
pas juger cette imprudente légèreté avec nos
mœurs d'aujourd'hui qui, pourtant, commencent à s'américaniser un peu. Si une telle
liberté n'était pas précisément adinise, elle
,•tait tout au moins tolérée. La duchesse de
llourgogne en avait elle-même donné l'exemple sous le grand roi, et Saint-Simon nons
apprend dans ses J/émoires qu' « à Marly la
dauphine courait la nuit avec tous les jeunes
gens dans le jardin jusqu'à trois ou quatre
heures du malin. n Cette liberté a1·ait moins
d'incoménients avec beaucoup de jeunes gens
qu'avec un seul, et M. de Cabarrus avait le
plus grand tort de laisser à sa charmante fillette la liberté que le grand roi laissait à la
duchesse. de Bourgogne; - et pourtant elle
n'était pas encore princesse!

que Mlle de Cabarrus, ne poll\'ant décider
M. de Laborde, fils du richissime fermier
général propriétaire du domaine princier de
l\léréville, à l'épouser, se décida à accepter
~!. de Fontenay. Mais ce n'est pas probable.
Cc qui est cérlain, c'est qu'on s'occupait de
la marier. Elle avait déjà refusé, à ce qu'il
parait, le prince de Listenay. De son côté,
elle avait été reîusé&lt;' par le marquis Ducrest,
qui fut plus tard le père dr celle Georgette
Ducrest f~fme Bochsa) qui a laissé des ,llémoirl's sur lïmpùatrice Josephine, ouvrage
do11t la partialité n·e~l pas le défaut principal. Toujours boane, cc ~Ille de Cabarrus, devenue Mme Tallien, ne conserva aucun souvenir du refus qui avait été fait de sa main, et
fut dans tous les temps empressée de servir
celui qui semblait l'avoir dédaignée'. &gt;&gt; La
belle Thérésia, malgré son jeune âge, n'était
donc pas plus impressionnée que cela par une
demande en mariage, et il ne semble pas
qu'elle ait été de nature à faire un mariage
de dépit, ce qui est presque aussi sot que ce
qu'on appelle un mariage d'amour. Elle sa1•ait ce qu'elle valait, du moins physiquement;
elle avait de l'ambition, ce qui est la preuve
d'une nature supérieur&lt;' aux autre;; de plus
elle ne manquait pas de caractère : tout cela
met a l'abri des vulgaires faiblesses, des dépits comme des entraînements irréfléchis.
Il est donc plus naturel de croire qu'elle
épousa M. de Fontenay parce que M. de Cabarrus, ayant trouvé que ce jeune homme
élait d'un âge, d'une fortune et d'un rang

1. li. Fon~mm. l/islnire gh1tir11lf' dt•s é1111gré11.
i.ll.p.15i.
~- Mém ..s11r l'ini/)éra/J•ice Jn.•rphi11P. t.111,p. 178.

~- )1. Ch. :'iauroy, de l'aulorilé duquel uous
aimons à nous couvrir pour tout ce qui est dates el
aclcs de l'ét•l-ci1·il, donne, dans Le 1:urieux, l'acte

Ht\"AROL.

D'après le dessin de CARM(l,TF.LL~-

social à peu près égaux aux siens, pou\'ait
être pour elle un époux sortable, et que
c'est après avoir examiné le pour et le contre
qu'il le lui avait présenté.
Thérésia n'avait encore que quinze ans et
demi. Quelque connaissance qu'elle puisse
drjà avoir des choses de la vie, une jeune
fille, à cet âge, même si elle est fort intelligente, ne fait guère de différence entre un
homme ou un autre : tous lui parai~sent également laids ou également beaux, selon son
plus ou moins de tempérament, et elle accepte généralement avec enthousiasme l'époux
que ses parents lui donnent, quel qu'il soit.
Elle ne voit dans le mariage qu'une chose,
être Madame. Elle n'est pas encore ellemême et ne le sera pas avant l'àge de vingtcinq ans. Jusque-là, elle n'est r1u'un essai,
une ébauche un peu floue, de ce qu'elle
pourra devenir; mais, à vingt-cinq ans, ses
grands traits rnnt fixés, elle est définitive.
Aussi, quand elle n'est pas encore mariée à
cet àge, (JUand l'expérience de la vie lui a
fait faire des réflexions et des comparaisons.
la jeune fille ne se laisse plus marier avec la
même docilité; elle prétend ne prendre qu'un
homme à son goût et avec certaim avantages, ce en quoi elle n'a pas tort. Elle se
trompP bien parfois dans son choix, mais
l'homme, qui choisit en plus grande liberté
et avec une bien plus grande expérience, se
trompe encore beaucoup plus souvent.
Quoi qu'il en soit, Tbérésia épousa, lt&gt;
jeudi 21 février 17X8, messire Jean-Jacques
DeYin de Fontenay, chevalier, conseiller du
roi en son Parlement;;. Ce n'était ni un vieillard, comme on l'a dit, ni même un homme
mùr, mais bel et bien un jeune hc·mme dr
vingt-six ans. Il appartenait à une famille
bourgeoise de Paris qui avait compté parmi
ses membres plus d'un « marchand épicier »
et « marchand drapier n, mais qui n'élait
pas C( si humble que le Parlement avait fait
longtemps difficulté de l'accepter )J .
M. Ch. Nauroy en a reconstitué la généalogie depuis l'an 16i8. La famille s'était élevée peu à peu. Le père du mari de Thérésia
était président de la Cour des comptes; son
hôtel, au numéro 51 de la rue des FrancsBourgeois, existe encore; il a gardé sa porte
cochère flanquée des pavillons des communs
et, dans la cour, une suite d'arcades. L'oncle
de M. de Fontenay, M. de Laverdy, avait été
avocat au Parlemmt, puis ministre. Son nom
se trouve dans tous les Jlfémoires el dan~
toutes les correspondances du temps. Enfin,
M. de Fontenay était lui-même conseiller au
Parlement de Paris, et non de Bordeaux,
cc mme on l'a dit et répété. Il apportait en
mariage une fortune de près d'un million de
francs, rnlidement assise en immeubles. Le
nom, il est vrai, était moins solidement assis.
M. De\'in grand-père avaif essaJé, et non
sans succès, d'en faire quelque chose, en lui
accolant celui de Fontenay, sous prétexte
qu'il possédait une mairnn à Fontenay-auxdu mariage et 1'acte de diipcnsc de puLlication de
bans, clont il a lroU1é la minnle authentique au,

Archives nationales.

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·-------'

111STO'l{1.Jl

Roses. La plupart des noms à particules, de rnn marqui; el metlrail sa fierté à se faire
nos jours, n'ont pas d'autre origine et ne épouser par un révolutionnaire plébéien.
A ce mari jeune et riche, voyons ce qu'aprappellent pas aulrement la noblesse, qui,
par parenthèse, rn passait fort bien autrefois portait en mariage Thérésia. Sa jeunesse et
de particule. Enfin, la chose arnit pris, natu- sa be:m:é tout d'abord, puis une dot assez
rellement, puisque M. Devin était appuyé sur ronddettr, Lien qu'dle ne se montàt guère
une belle fortune et, tel quel, ce nom avait qu'à la moitié de la fortune de M. de Fontebonne mine, meilleure mine assurément que nay. &lt;c Elle comprenait au m&lt;,ins quatre maicelui qui le portait. Pour ce qui est du titre sons aux Champs-Élysées, rue des Gourdes,
de marqui~, son origine n'était pas plus ca- plus tard rue des Blanchisseuses el rue Martholique. M. de Fontenay ne le prit qu'après beuf depuis 1829, n° 1, au coin de l'allée
son mariage. Apnl acheté plusieurs terres, des Veuves, aujour&lt;l'hui avenue Monlaigne
une entrè autres, la seigneurie du Boulai, (c'est la future lhaumi~re Tallien), n°' 6
érigée jadis en marquisat, il crut avoir acquis et 8, et une autre mentionnée dans les Peen même temps le titre de marquis, el, tites Affiches du 1 novembre t 807, sans nu-

larder à faire épanouir toutes ces Oeurs.
Grande et élancée, elle avait déjà atteint
toute sa taille et dépassait de la tête la plupart des femmes. Elle était souple comme
un jonc. Surmontés de sourcils bien arqués
qui leur donnaient un petit air impatienté
mais adorable, les yeux étaient largement ouverts : il y avait du velours, de l'or, du diamant dans ces yeux à la fois bons et impérieux, angéLques et mutins. On se sentait
tressaillir quand la belle enfant les laissait
reposer sur vos yeux ou les efileurait seulement de son regard : oh! ce regard l ... une
fascination. C'était à tomber à genoux devant.
La bouche est petite el aussi fascinatrice

'-·---------------------------------- LA. C1TOYE'NN'E TALL1'EN - yeux, avec la bouche, pour tâcher de donner
un peu de ~érieux à cette physionomie, mais.
il faudra Lien des années et des mariages

ALEXANDRE DE LA)IETH.

Gravure de F1ESINGER, d'après j.

FÉDÉRATIOc'I GÉc'IÉR.\LE DES FRAXÇAIS, AU CIIA}IP-DE·MARS, LE

parce que sa terre avait jadis appartenu à un
marquis, il se pensa Llasonné du coup et, de
marquis de Fontenay, cc en prit le nom pompeux &gt;&gt;.
li se trou va donc armé de toutes pièces,
c·est-à-dire de tous les travers du temps,
pour introduire sa jeune femme dans le
monde et y faire lui-même quelque figure.
Fort ambitieuse, amie des honneurs et de la
représentation autant que des diamants et &lt;le
la toilette, Thérésia ne l'avait-elle pas poussé
à prendre ce titre de marquis? C'est Lien
probable. Car elle était loin de prévoir, à ce
moment, que, dans trois ou quatre ans, la
société française serait bouleversée de fond
en comble, qu'elle-même divorcerait d'avec

I.J JUIi.LET

1~90- -

Gravure

méro, plus une maisun à Passy, men tionnée
dans les Petites Affiches du 20 m ,i 1842,
rue Bizet, n° G1 &gt;&gt;.
M,le de Cabarrus, qu'on aurait tort, à
cause de son nom en 11s, de prendre pour
une savanle, et qui se ressentait trop de l'Espagne pour le dernnir jamais, n'a,ait donc
pas plus de quinze ans el demi lorsqu'elle se
maria. Elle était, de corps et d'âme, la collection ,·ivante de toutes les qualités et de
tous les défa.uls qui font perdre la tête aux
homme;. Quel&lt;.J:ues-unes de ces perfeclious
ë1aient peul-êlre en bouton, à l'état de promesses, mais patience l le mariage et quelques printemps de plus n'allaient pas
1. Cn. füoROY, le Curieux.

a"IIELMAN, d'at1·ès

le dessin de c.

l\10:SNET,

que le regard : rieuse et sceptique, die semble plutôt faite pour les menues friponneries
de l'amour que pour le baiser où s'échangent deux âmes el qui ~cdle le don éternel
de deux cœurs. Ne voyez-vous pas, dans ce
cuin qui se relève un peu dédaigneusement
(elle pense sans doute à son mari), un sou-.
rire qui, quoi qu'elle fasse, est moqueur, ironique? ... Mais c'est un attrait de plus. Quel
fruit délicieux que ces lèvres, rouges et charnues comme des cerises, un peu arquées
dans les coins, et qui apprllent insolemment
le baiser!. .. Les cheveux noirs et hrillanls,
&lt;&lt; absolument de la soie noire », a dit une
femme'; ils cherchent à s'accorder al'ec Jes
2. Marquise

DE LAGE,

Souvenirs. p. 186.

Gt:ÉRTN.

donnés trop souvent à baiser, romme une
patène, aux gens dont elle attend un service
ou qu'elle veut r11mercier d'une attention. La
tournure est aisée, pas façonnière du tout.
Ce n'est pas à dire que Tbérésia ne l'ait pas
étudiée longuement devant sa psyché, mais
elle ne le laisse pas voir. Elle n'est nullement
gênée de sa grande taille, au contraire dC's
autres femmes qui, lorsqu·elles dépassent nn
peu les dimensions réglementaires, sont embarrassées d'elles-mêmes et gênent charun
de leur gênante personne.
Une personne qui ne se gênait guère, il
faut bien le dire, c'était M. de Fontenay. Il
ne semhle pas qu'il ait beaucoup apprécié
les grâçes et perfections de sa jeune femme.
Et. d'abor~, était-il bien le mari qui lui eùt
convenu? EL~it-il en homme ce qu'elle élait
en femme? Etait-il « le mâle )) de Tbérésia?
PJs tout à fait, à en croire, non pas sa
femme, ce serait trop naturel, mais M. de
Norvins I et les ftlémofres inédits cilés par
M. Forneron, qui disent qu'il était petit et
roux. ce qui, on ignore pourquoi, n'a jamais
passé auprès des femmes pour des attraits
irrésistibles. On n'en sait pas pins long snr
les qualités physiques de M. de Fontenay.
Sur ses qnaliti:s morales on en sait darantagP,
grâce à quelques indiscrétions de sa charmante femme. Il en manquait 1olalement. Ce
qu'on n'ignore pas non plus, c'est que le
jeune ménage prit, dès le départ, une allure
des plus fâcheuses. Il était allé s'installer,
sitôt après la cfrémonie du mariage, dans
une maison de l'ile Saint-Loni~, qui a"ait un
jardin. cc Le curiC'nx qui, venant de NotreDame de Paris, prend la rue Saint-Louis,
trouve à sa droi Le une grande mai~on dont
les sculptures attirent son atlenl ion; elle
occupe aujourd'hui les numéros 51, 55, 55
et le n• 7 de la rue Ruilé, jadis rue Guillaume .... C'est Ht ce qu'on appelait alors
l'hôtel Fontenay'. &gt;&gt; Les jeunes époux habitèrent ce quartier paisible, véritable ville de
province au sein de la capitale, jusqu'à la
fin de l'hiver; ils passaient la belle saison
dans leur maison de Fontenay-aux-Roses.
Tous deux aimaient le monde. rii. de Fontenay eut hàte d'y conduire sa femme. C'était
aussi pour lui une manière d'y retourner. De
son côté, Thérésia y trouvait lrop son compte
pour s'aviser de prirnr son mari de ce plaisir.
On était en 1788, à la l'eille de la Hévolution. On sait combien les salons de Paris
étaient brillants à ce point culminant de leur
histoire, après lequel la tempête en fit des
ruines et en dispersa les débris dans tous les
coins de l'univers. La beauté, l'extrême
bonne grâce de Mme de Fontenay y firent un
effet prodigieux. Un jeune homme de ce
temps, qui se trouvait dans le salon de
Mme de la Briche lorsque les jeunes mariés,
en visite de ·noces, y firent leur entrée, a
raconté cet épisode de la vie mondaine. Il
faut reproduire son récit; il donnera en même
temps le croquis d'u9- des premiers salons de

pour qu'ils y parl'iennent. En attendant, r.ien
ne peut la dépouiller de ce petit air dégagé
el conquérant qu'elle tient évidemment de
son aïeul le conquislarlo1·, ni de celte mine
d'indépendance qui plaît tant aux hommes,
toujours affamés de subir un joug et d'ôbéir
à un jupon. Les dents sont blanches, belles
comme si elles étaient fausses, et rient pour
un rien, sam grimace aucune. Le nez ... hélas! que de foi~ il a fait enrager sa propriétaire pour s'être avisé d'être presque aussi
charnu aux ailes que les lèvres! Aussi n'en
faut-il point parler, il ne le mérite pas. Légèrement proéminent, le menton accuse de la
,·olonté, de l'ambiLion. Et cet ensemble de
gaieté, de sensualité, dïdéafüme, d'assurance, d'ironie, -de gràce, de force, se fond
harmonieusement en une physionomie piquante, virn en même temps que douce et
Lonne enfant.
Dans un salon, le rire de la jeune marquise, soupape toujours ouverte à une jeune~sc et à une gaieté loujours sous pression,
se modère el devient un sourire adoraLle.
charmeur dans toute la force du Lerme. Mais
le son de sa voix! Quelle ravissante musique!
Un peu étudiée peut-être, mais sa magie réveille dans la profondeur des cœurs une musique. semblable, qu'on n'entend que lorsqu'elle parle ou dans les rêves. Pour échapper
à son charme, il faudrait, comme Ulysse devant 111s Sirènes. se boucher les oreilles avec
de la cire. Elle n'est pas sans en connaître la
puissance; elle entend à ravir toute la diablerie amoureuse, et, dans cette guerre d'escarmouches, elle n'a garde de ménager les
armes de son arsenal d'altaque: Car, l'avezvous remarqué ? ces grandes coquettes ne
sont outillées que pour l'attaque et n'onl pas
d'armes pour la défense.
1 . .J, DE N0Rv1xs, lltémorial, L. 1, p. 169. - :Sous
Avec cela, de belles épaules et de beaux citons ci.après ce pas~age ..
'2. Cu. NA UROY, Le Cu1·1eux.
bras qui n'ont qu'un défaut, celui d'être

l'époque. « L'un de ces dimanches oùla ville
et les faubourgs, dit M. de Norvins-Montbreton,
s'étaient entendus pour fournir au salon de
~tme de la Briche de plus nombreux contingents, à l'heure solennelle où les tables de
jeu réunissaient déjà leurs partners et où
Mlle Belz, depuis Mme Chéron, préludait au
piano ou à la harpe accompagnée par Viotli,
on annonça le comte et la comtesse Charles
de Noailles, l'un fils aîné de la princesse de
Poix, qui les présentait, l'autre fille de M. de
Laborde, banquier de la Cour .... Peu à peu,
cependant, l'admiration se calme, le nouveau
ménage était assis. Le tresset, le bo~ton reprirent leur mouvement, au grand contentement des vieux mariés et des Yieux célibataires; et sauf les chuchotements des femmes
el ceux des camara&lt;leries, comme entre
Charles de Noailles et moi, son ami de collège, on n'entendit plus que les brillants
accords de Viotti et de Mlle Belz, et aussi ces
rares mais impitoyables exclamations des
jQueurs, replacés, eux, exclusivement à toute
autre impression, sous l'empire absorbant
des cartes.
&lt;c Mais à pi:ine étai t-m rentré dans c... ;' ~
condition ordinaire des soirées, que la porte
du salon se rouvrit de nouveau, et à deux
ballants, et que l'on annonça ~J. et Mme de
Fontenay, née de Cabarrus. Encore une visite de noces! De nouveau, le jeu, le piano, le
violon et le salon rentrèrent dans le silence,
et aussi chacun se leva.... Hélas! puisqu'il
faut le dire, la charmante comtesse de
Noaill~s, la délicieuse Française fut à l'instant
détrônée avec sa couronne de cheveux blonds
par la divine Andalouse à la superbe chevelure de jais, dont la pointe la plus élevée
faisait descendre jusqu'aux extrémités apparentes de ses piedi imperceptibles crtte échelle
de perfections humaines que le Créateur
s'était plu à répandre sur elle le jour d'une

CHARLES DE LAMETH.

Gravure de

F1ESINGER,

d'aprés

J.

GŒRIII.

fête paradisiaque, afin de montrer encore une
fois au monde le type jusque-là non renouvelé de la beauté de la mère du genre hu-

�111ST0~1A
main. Quant à notre premier père, il était
moins bien représenté par M. de Fontenay,
conseiller au Parlement. Une telle apparition,
qni brisait tout à coup une admiration encore
vivace, causa réellement une sorte de stupeur
silencieuse, el celle-ci ne fut interrompue que
par l'expression de la réception gracieuse de
)lme de la Ilriehe, dont, celle fois peut-êlre
seulement, la \·oix d'un timbre 5i timide el
si doux fut entendue dans toute l'étendue de
son salon. Mais si Mme de Noailles ne fui
plus dè, lors que la seconde dans nome, son
mari, lui, n'avait rien perdu de son empire.
Toutefois, malgré sa beauté véritaLle, celle
de Mme de Fontenay était tellement transcendante que l'œuvre n'eût pas encore été parfaite si le sort les avait unis ....
« la Providence d'ailleurs arail ses desseins en la créant supérieure à Ioules les
femmes' .... »
M. de Norvins, qui; emprisonné plus lard,
dut la vie aux efforts réunis de Mme de Staël,
de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis,
el de la belle Thérésia, est tout naturellement
di~posé à s'exagérer la supériorité d'une
femme qui s'est employée à l'arracher il la
mort; il n'exagère cepC'ndant ni sa beauté ni
sa bonté. Toutes deux étaient merveilleuses.
Et si une femme absolument belle est fort
rare, une femme absolument bonne n'est pas
)'lus commune. Rappelez-vous Montaigne qui,
dans son chapitre des Trois bonnes femmes,
dit qu' « il n'en est pas à douzaines, comme
chacun sçait ». Heureusement pour les
hommes, que tous, dans leur naïveté, s'imaginent avoir eu la chance de tomber sur une
de ces exceptions; mais n'e&amp;t-ce pas la femme
qui le lenr persuade, tout comme elle sait,
même la plus laide, persuader qu'elle est
jolie. Et chacun sait qu'il faut toujours
croire ce que dit une femme....
Mme de Fontenay était donc une véritable
perfection. Il y avait bien - oh l une vétille ... - le côté moral qui laissait quelque
peu à désirer; mais, à cette époque, on ne
songeait guère à s'embarrasser de si mince
bagatelle. Qui donc aurait pu s'en formaliser? Son mari? Eh! à peine marié, indigne
appréciateur du trésor qu'il possédait, ne
s'était-il pas avisé, le drôle, de se mettre à
aimer une fille de boutique et d'installer chez
lui celle drôles~e 2 • li fau l cependant fairr,
ùans cette impardonnable offense à la femme
légitime, la part des mœurs du temps, de la
mode, et M. de Fontenay était avant tout un
homme à la mode. Mondain, ce qui est fort
bien, joueur, dissipé, libertin, ce qui l'est
moins, le jeune conseiller au Parlement qui aurait eu besoin de conseils au lieu d'en
donner - ne différait guère, en installant
une maitresse chez lui, sous le même toit
que son incomparable femme, des autres
hommes de son temps. Qu'on ne jellc pas
les bau ts cris, mais la maîtresse avait alors
une place en quelque sorte legilime dans la
famille. C'était non seulemen t admis, mais
. 1. J. DE l'io11,·"s, Mémorial, 1. 1, p. 107-170.
2.11.Fo1m:no,,/l1st. gén. desén11·9rés, t.11 , 1•• l :li.
j_ Chancelier P ,sQu11:n, Jlll'moirl'S. t. 1, p. 1R.

1.Jt
c'était l'usage, c'était de Lon ton, même dans
la magistrature. &lt;&lt; Quand je suis enlré dan~
le monde, a écrit l'illustre chancelier Pasquirr, j'.ü été présenté en quel,1ue sorte parallèlement chez les femmes légitimes et chr z
les maîtresses de mes parents, des amis de
ma famille, passant la soirée du lundi chez
l'une, celle du mardi chez l'autre, et je n'arais
que dix-huit ans, et j'étais d'une famille magistrale 3. &gt;J M. de Fontenay, qui était apparemment un homme de progrès, avait trouv,:
plus commode - là élait son seul tort aux
yeux du monde - d'installer chez lui la fille
de boutique auprès de laquelle il oubliait
qu'il avait une femme, la plus belle el la plus
séduisante de toutes les femmes, que d'aller
11 la déroLéc lui faire d~ discr~tes visites.
Ré\'oltée d'un pareil procédé, la jeune
Thérésia qui, en fait de principes, n·en avait
pas plus qu'il n'en fallait, pas plus que les
hommes et les femmes de son temps, se
laissa aller à faire comme son mari. Elle
imita son mauvais exemple el ne se refusa
aucun caprice, quel qu'il pût êlre. N'était-ce
pas un peu alors h devise de chacun? Il aurait été bien extraordinaire qu'elle ne fùt pas
adoptée aussi par celle jeune femme de seize
ans déçue dans les rê\'es que la jeunesse tout
au moins fait naître chez une nouvelle mariée, outragée dans sa dignité d'épouse, humiliée dans sa dignité de maîtresse de maison; et cela chez une femme ardente au
plaisir, ardente à tout, - excepté au travail.
C'est en effet une justice à lui rendre, elle
n'a jamais aimé à faire quoi que ce l"ût, tout
en s'entourant élégamment de l'allirail d'une
femme qui sait s'occuper : comme les autres
coquelles, elle a de tout temps montré une
aversion incroyable pour le travail. Déjà un
peu mauvais sujet, dès avant les fredaines de
son mari, on lui prèta bientôt des fredaines à
elle-même. Elle eut des amants. Dans ce
temps de mœurs faciles, on n'envisageait pas
cc genre de distraction comme chose bien
grave et personne n'eût songé à lui en faire
un crime, même pas son mari. cr Je vous permets tout, disait à sa jeune femme un gentilhomme marié du matin, je vous permets
tout, hormis les princes et les laquais. u
Pourrn qu'il n'y eùl pas trop bruyant scandale, on fermait les yeux. Aussi n\ avait-il
pas, dans le monde, ce qu'on appdle un bon
ménage. « On trouve bien, écrivait Madame
en 1721, on trom·e bien encore parmi les
gens d'une condition inférieure de bons ménages; mais, parmi les gens de qualité, je ne
connais pas un seul exemple d'affection réciproque el de fidélité. ,&gt; Et le long c:t dissolvant règne de Louis XV avait passé par làdessus ! Chacun se piquait de se laisser aller
à sa « sensibilité », on ~e faisait gloire d'être
dominé par sa (( passion u. Cela vous posait
un homme ou une jeune femme, cela vous
donnait une « allitude ,, . Aussi ne pourait-on
trouver mauvais que Thérésia se vengeât de
)1. de Fontenay suivant le ri le espagnol :
t. Chancclic1•

Ibid. p. '.2.
:1. M. Go1tn·r. .llf111oirrs pnw· ser,·ir à /'/,i.,tmrr
de 111011 trmp.,, t. 1. p. 6.
P1&gt;QL1c11 ,

&lt;( Œil pour œil, dc:it pour dent », surtout
lorsque celle vengeance or faisait pas couler
une seuil' goutte de sang et se réduisait à ce
1,herlinage qur, dans les classes élevées, on
appelait alors simple galanlerir.
C'est dans son salon, où elle recevait celle
charmante jeunesse libérale des commencements de la Ilél'Olution, les frères Larneth,
Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau, qu'on appelait familièrement Blondùzel à cause de la
couleur de ses chel'eux, M. d'Aiguillon, etc.,
jeunes gens qui mettaient leur honneur à
déshonorer les jolies femmes qui voulaient
bien se laisser faire, que Mme de Fontenay
choisit les complices de sa vengeance, et il
semble bien que chacun de ces messieurs ait
eu sa part de collaboration.
La vie mondaine favorisait toutes ces manigances. Elle brillait alors d'un éclat qu'elle
n'avait pas atteint jusque-là et qu'elle ne dépassa peul-être jamais, si l'on en croit les
chroniqueurs du Lemps. « J'ai vu les magnificences impériales, a écrit un collègue de
M. de Fontenay au Parlement de Paris, je
vois chaque jour, depuis la Restauration, de
nouvelles fortunes s'établir et s'élever : rien
n'a encore égalé à mes yeux la splendeur de
Paris dans les années qui se sont écoulées
depuis la paix de ·1785 jusqu'à 1789 4 • »
Voulez-vous d'autres témoignages? Il n'en
manque pas. Voici celui de)[. de Talleyrand
qui, alors connu sous le nom d'abbé de Périgord, était un des plus polissons des abbés
de cour; aussi se connaissait-il, comme tel,
aux choses de la vie profane. &lt;&lt; Quiconque
n'a pas vécu alors, dit-il, n'a pas connu la
douceur de vivre 5 . » ~Ime de Staël, qui connaissait cette douceur non moins bien que cet
abbé dissipé, et qui, comme lui, la goùtait à
longs et fréquents !raits; Mme de Staël qui
jouissait avec délices de sa jeunesse, de la
renommée de son père, de la sienne propre
et d'une très belle fortune; )Jme de Staël est
aussi de cet avis : &lt;I Ceux qui ont vécu dans
ce temps, a-t-elle écrit, ne sauraient s'empêcher d'avouer qu'on n'a jamais vu ni tant
de vie ni tant d'esprit nulle part 6 Jl • .Mme de
~taël, qui allait partout et était un véritable
tourbillon, a ses raisons pour dire cela, el
l'on pourrait s'en défier; mais la l'icomlesse
de Noailles, qui n'a point les mêmes motifs
pour parler ainsi, fait chorus avec ces enthousiastes : &lt;( La société, dit-elle, était
alors la combinaison la plus exquise de tous
les perfectionnements de l'esprit; les hardiesses de la philosophie n'étaient que des
stimulants pour la pensée; la philosophie
n'avait pas d'apôtres plus fervents que )t's
grands seigneurs; la vie était délicieuse 7 n.
Il ne faut cependant pas prendre tout cela
/1 la lettre. Mme de Noailles était jeune en ce
temps-là; Mme _de Staël, qui le fut toujours,
était alors amoureuse de ce grand fat de
~arbonne; M. de Talleyrand, M. Pasquier,
étaient eux aussi dans les enivrantes illusions
de la jeunesse el de l'amour; rien d'étonnant,

6. lime or. Sr,u, Considéralio11s .m1· la Rfro/11;;.
lion fra11ç11ise, l. 1, p. 500 (éd, Charpentier).
i. \""" nr. :'io,111.u:s, l'ie de la 11riwe.•se dr Poù.

, 1 ; 1 L 'o:-- D.l'!SE o : B.\L DL L\

B \$TIi.LE. I.E II JUILLET 1~()0- -

dans ces conditions, qu'ils eussent trouvé
loul admirable. A moins que la société parisienne ne se soit modifiée du tout au tout en

Gr.ivure de

LEC&lt;&gt;:UP,

ct'af'rès le dessin de

!"espace de vingt années, ait perdu sa sécheresse, sa fausse sensibilité et son scepticisme dérnrateur, ce qui n'est pas admissible.
.., 91 '"'

C1TOYE'N'NE TAI.'LTE'N - - - .

SwEe.,cn-Dt:SFONTAINES,

Car 1•oici ce que pensait Mme du Deffand, en
1768, des salons de Paris : « Quelle société
trouve-t-on? Des imbéciles qui ne débitent

�111ST0'/{1.ll

'·----------------------------------

que de, l:&lt;'11x c, mmuns, qni ne Sl\'Cl•t rien, hab? - rt 'JU'ellc ne connaissait pas celle
qui ne sentent rien, qui ne pensent rien; douce intimité en pantoufli~s du coin de
quelques gens d'esprit pleins d'eux-même,, feu, Mme de Fontenay alla, comme la
jaloux, envieux, méchants, qu'il faut baïr ou mode était de le faire, passer l'été à la cammépriser 1 1&gt;. C\•st elle encore qui clcrivait · pagne. Tous les gens de cour quittaient Verplus lard : &lt;( Je rassemùle autant que j~ puis sai lles, ceux de la ville aussi i, A l'exemple de
cc &lt;111c nous appelons la bonne compagnie, la r,,ine CJ'li, aussi enrubannée que sa houqne le plus souvent j'appell1 rais la solle lPLte et s, s mouton,, fai,ait à Trianon de la
compJguie' 1&gt;. lime du Deffand, qui retient , illégialurc et de la bergeri(', ils se répansouvent, danssrs lellr,•s, sur celle oliservation, ddient dans leurs terres et s'occupaient, sans
et qui, si elle avait de l'esprit- 1t l'usage e~L rire, de faire de l'agriculture en has de soie
de lui en acrnrderun peu plus qu'elle n't&gt;n pos- cl de l'hummité en p:uol,..s. lis croyaient l'àge
sédait - manquait totalement de cœur et de d'or r~rrnu sur la terre parce qu'ils s'apipalriotifml·; celle vieille égoïste, tonie 3\'CU- toyait·nt en d'inlerminaLles r.ausrries à
gle qu'ellcélail,a vuce quelesjPunes gem ne lable, sur les malheureux qui n'avait&gt;nt pis
pournient \'O·r, puis11u',ls ne rt'garJ.,i~r,t de quoi manger, parre qu'ils se distra)ail'nl
qu'à lrJ,·crs le prisme des illusions de la à des berquinades et pleuraient d'attendri j1~unesse rl nvec le bandeau de l'amour sur St'mrnt aux ber~era&lt;les bocagères de Florian
les )'eux. Le jugeme11l de Mme du IJt'IJ'Jnd ~e LL aux grands sentimenls de f\onsseau, parce
trouve au reste confirmé par e&lt; s lignes de qn 'ils rhanlaient. sur tous les ton~ l'iunocente
V,1ltairc : &lt;( Ces l'érilés, écrit-il le 11 M- dnuceur des passions qui sont la voix de la
cem!,re 1760, nè s~ronl cert:1inem1·nl pns du nature dans le cœur de l'homme et que de
µoùl drs darnes wt&gt;lrhcs qui ne veulent que sottes conrenances, mondaines et religieuses,
l'hisluirll du jour : encore leur histoire du condamnaient une partie de l'humanité à ne
jour r.1ule-t-elle sur deux ou Irais traca~- jamais go1\ter. Tout était alors au sentiment,
aux joies agre,t1·s. Uouilly P,l Florian dans ks
series3 &gt;&gt;.
Il ne faut donc !'roirè Mm~ de Staël et lellres, Greut.e dans la peinture, sont le plus
Mme Je Nuai lies, le Juc Pasquier el l'abbé Je exact relld des te11Ja111:, s de cette su,:iélé en
PJrigord, qu'av,c quelques restrictions : décadence qui, malgré ses g"ùls proddmés
c'est tout an plus si, dans celle sociélé pari- bien liant pour la nat,,rL', faisait des~iner des
sienne qui s'a~itait d'autant plus qu'elle se jardins anglais, donna t ùes rubans aux mousentait mour;r, il y avait cinq ou six salons tons, rien que des qualités aux hommes. pas
oà la convmation fùt véritablement élevée et un défaut aux femmes el, en tout, ne se plaifurmô,} d'autre chose que de cancans plus sait qu'au factice, par conséquent au faux.
ou 111·,ins tHre à terre, et encore ces ~alons Mais ce faux goût, tout le monde l'a1·ait :
n'élaicnl-ils pas d'un bon iroùt impeccable. c'était la mode el, celle fois, la mode vrnait
Pour en revenir à Mme de Fontenay, son de Trianon.
Tout le monde était donc aux champs. Le
entrain el ses agréments ne contr:huaienL
pas p~u à égayer les saloqs de Paris, ses marquis de Fontenay était lrop l'homme à la
légèretés encore plus. ms qu'elle apparais- mode pour ne pas faire comme tout le monde.
sait, toute conversation, littéraire ou poli- On sait qu'il possédait une maison à Fonlctique, cessait subitement. Son petit air nay-aux-fioses. Dien que celle maison n'r.ùt
vainqneur et triomphant avait raison de tout. rien de seigneurial pour cadrer avec le tilre
Les lnmmcs abandonnaient la discussion du de marquis dont il venait de s'affubler, il s'y
Vc,yage du jeune Anacliarsis en Grèce qui rendit cependant et emmena sa jeune femme.
venait de paraitre d '(Hi alimenta les con- L'été cl l'automne se passèrent paisililemcnl.
\'ersalions pendant pri-s d'une année, pour C'était chaque jour des fèlcs et des distracacc-ourir auprès de la jeune mar,1ui~e; alors tions d'une élégance recberchét•, et non le rerep1e11aim,L les gcntill1·s drôleries, les galant, cueillement et la solitude de la ,ie des
cummfrJge, 11ui formaient le fo11d de la cou- champs; m~is c'est ainsi que M. le Conseiller
ver;ation dts salous avant qu'ils ne fussent comprenait la campagne.
Sa femme ne la comprenait pas autrement :
envahis par lts mols barbares de défi.ci t,
cahiers, impôts, 1·éforme, états génàaux; celle vie convenait à merveille à son élégant
toute celle gracieuse insouciance se rPpre- et actif désœu vrement. Comme elle ne se pinait à avoir cours comme si une rérnlution quait pas d'une gravité très imposante, elle
ne couvait pas sous l'échafaudage vermoulu aimait mieux danser, aller à cheval, donner
de la vieille société frauçaise que les pre- bals et concerts el flirter avec de gentils
mières secousses du lion populaire se réveil- jeunes gens que de s'occuper des drbats qui
s'élevaient entre la Cour et le Parlement,
lant allaient hienlôl jeter à bas.
Après avoir agréablement gaspillé son 1.tiver préoccupaient fort M. de Fontenay et passiondans le monde, ce qui prouve qu'elle n'avait naient tout Paris.
Elle recevait beaucoup. Les grands noms
pas trouvé le bonheur dans le mariage - une
femme heureuse par le cœur va-t-elle se mê- du Parlement venaient chez elle : M. de
ler, à moins qu'elle n'ait besoin de s'étour- Saint-Fargeau, président à mortier, aimant à
dir, au tourbillon insensé des fêtes et des faire briller son talent de conversation,
1. Correspo11da11ce de ftlme dtt Della11d (éd. Lescure), t. 1, p. 505.
2. Ibid. , t. Il , p. 132.
3. Ibid. L. li, p.16.

4. « C'est une mode nom·elle en France, écrivait
Arthur Youug, au mois de septembre 1787, que de
passer quelque tem_ps à la campagne ; dans celle saison, el depuis plusieurs semaines, Paris est eomparativament désert, quiconque a un château s y rend,

s'écoulant parler plus encore qu'on ne l'écoutait, et qui ne se dépouillait de sa morgue
héréditaire que devant la belle maitresse de
céans: son frère Félix, le petit Blondinet, à
qui elle plaisait singulièrement et vis-à-vis
duquel l'ile se départait de toute retenue, ce
qui donna à jaser: M. d'Ali:;re, homme d'esprit, mnis aimant lrop l'argent; M. de Trudaine, M. d'Esprl'mesnil, M. Ferrand, graves
et solennels; M. Freteau, aimable, mais trop
mielleux; M. dP. Saint-Vincent, aimable aussi
mais trop trivial; d'aulres encore, allirés par
la beauté en fleur de Thérésia comme les
phalènes sont attirét&gt;s par la lumièrr, venaient
à Fontenay et faisaient des madrigaux à la
jeune femme avec autant de sérieu'C qu'ils
avairnt mis de légère! é le malin à trailt r les
affaires del'É1at &lt;'Il a,scmblé~ de chaml,rc ou
même en la grand'c:hamLre.
Quand elle rentra à Paris, Mme de F,11,1cnay troul'a de grands changements dans les
rnjels et le ton d,i la conrersation des salons.
La Rérnlulion était pro&lt; he. Tous les ahus de
la monarchie, ces abus dont une femme d'esprit disait plus lardquec'étaitce qu'il y avait
de meilleur dans l'ancien rrgimr, avaient depuis longtemps aidé à vicier ks forces dves
du corps social, à y former un µigantesqne
abcès. L'alicès était mûr f't prêt à crerer.
PJrtout on le senlait. Aussi l'odieu~e politiq11e
a1·ail-elle lout envahi, tout défigu, é, tou t enlaidi . &lt;• J'tmployais mes soirées. a écrit le
comte de Ségur, ancien ambassadeur auprès
de l'impéralrice Catherine seconde, à parcourir les différents cercles de la capitalr, à
re\'Oir ces sociétés qui a,aienl fait le charme
de ma jeunesse: je les retrouvais plus vives,
plus spiriluelles, plus animées que jam~is :
il ~ût été difficile d'y rencontrer la langueur
et l'ennui. Cependant c·Jles semblaient al'Oir
perdu pour moi leur plus aimable attrait: on
n'y voiait plus celte douceur, cet allici,me,
celle urbanité qui en avaient fait si longtemps
la ,·éritable école du goût et de la grâr·c. Les
pas,ious politiques, rn s'introduisant dans
nos salons, les avaient prc,que métamorphosés en arènes où les opiuions les plus opposées
rn choquaient et se heurtaient sans cesse. On
ne discutait plus, on disputait; le seul et
éternel sujt&gt;t de conver,ation était celle politique, qui ne per111ettait que liien rarement
aux arts, aux Muscs, à la galanterie, de varier
les entretiens.
&lt;( Chacun parlait haut, écoulait peu, l'humeur perçait dans le ton comme dans le
regard. Souvent, dans un même salon, les
personnes d'opinions opposées se formaient
en groupes séparés. Bieulôt une animosité
toujours croissante désunit et divisa totalement
ces sociétés dont l'aménité n'était plus le doux
lien. n Dans les maisons où se réunissaient les
personnes d'une même opinion, la chaleur
des débats n'était pas moindre, 11i les sujets
de conversation plus variés; on y voyait seulement moins d'aigreur.
les autres ,·isitcnt les plus favorisés. , - « Il n'y a
qu'un homme absolument délaissé qui doive passer
tout l'été à Paris, dit de son côtti ~lercier. Il est duuon ton de dire sur le Pont-Roya l : .l'abhorre la ,ilk,
je 1is à la campagn&lt;'. » (Tableau de f&gt;aris.

Les femmes perdaient beaucoup à ce
grand changement 1 .... &gt;&gt;
Elles y perdaient de plusieurs façons :
d'abord les hommes les négligeaient pour la
politique; ensuite, si elles s'avisaient de se
mêler à la disr.ussion, elles le faisaient avec
passion el y laissaient une par lie de leur grâce
et de leur délicatesse. La passion sied fort
bien aux femmes, mais non dans la politique;
sur ce sujet elles s'animent, gesticulent,
s'échauffent et deviennent laides.
La marquise de Fontenay ne le devint pas.
Elle avait trop d'esprit pour porter dans une
discussion aulre chose que ses sourires et, de
cette façon, elle avait toujours raison.
L'année f 789 fut marqué~ pour elle par
un grand événement. Elle devint mère. Le
2 mai naquit son premier enfant, un garçon,
qui reçut les r.oms de Antoine-François-Julien-Théodore-Denis-Ignace '.
Est-ce pour fuir la politique, est-ce parce
que c'était la mode ou plus simplement parce
qu'elle était belle, qu'elle fit faire, une fois
relevée de couches, rnn portrait par ~!me Le
Brun? li est difficile de le savoir : peut-être
est-ce pour ces trois rai.sons à la fois. Quoi
qu'il en soit, l\fme de Fontenay allait à l'atelier de Mme Le Brun, rue Saint-Honoré, et le
talent de celte grande artiRte était seul capaLle de rendre sur la toile tout le vivant de sa
physionomie, arnc sa spirituelle gaieté toujours souriante.
On a dit, elle a dit elle-même dans ses
jours &lt;( crépusculaires &gt;&gt;, alors que se sentant
au bout de sa carrière on aime à revenir sur
les souvenirs de sa jeunesse, que c'est dans
l'atelier de Mme Le Brun qu'elle vit pour la
première fois M. Tallien. Ce n'est cependant
pas probable. En disant cela elle a cédé, sans
s'en rendre compte peut-êlre, à ce singulier
besoin qu'éprouvent certaines personnes, les
femmes particulièrement, de jeter une sorte
de vernis poétique sur certains événements
plus ou moins extraordinaires de leur existence, - mais seulement quand elles sont
parvenues à une haute situation ou à une
grande fortune. Elle a enjolivé de sa charmante imagination la façon assez romanesque
pourtant dont elle fit la connaissance de Tallien, comme si elle avait besoin de le relever
et de se relever elle-même, par ce petit subterfuge, à ses propres 1eux et aux yeux de ses
contemporains.
Yoici donc, d'après la légende, comment
elle aurait, pour la première fois, rencontré
Tallien.
Son portrait était près d'être achevé lorsque
M. de Fontenay, voulant avoir l'avis de ses
amis, les avait priés de venir l'examiner dans
l'atelier de Mme Le Brun. Tandis que le cercle se pressait autour du chevalet, cercle
formé de ce qu'il y avait de plus distingué
dans la société parisienne, un jeune correcl&lt;

t . Comte de Sioun, Mémoires, t. Il, p. 212 (éd.
Dirlot. )
2. Cet enfant, un peu espagnol par sa mère et par
celle ribambelle de noms, est le seul que Thérêsia eut
de son mariage avec M. de Fontenay. Il devint plus
tard olûcier. Le général Thiébault, qui l'eut dans son
état-major pendant la campagne de Portugal de 1808,

LI

C1TOYENNE

T.JU.l.1EN

--._

qu'il sort de chez lui, que sa servante l'a
renvoyé chez Mme Le Brun et qu'il vient lui
demander d'écrire à nouveau plusieurs mots
mal écrits de son manuscrit, qu'on est dans
l'impossibilité de déchiffrer. La lég•nde veul
que le causeur patenté de l'époque ait dit
quelques mots sarcastiques au jeune correcteur, mots que celui-ci releva avec nne spirituelle et piquante ironie, ce qui aurait mis
les rieurs de son côté. Puis, comme on discutait les mérites du portrait de la marquise,
qu'on y trouvait quelques défauts que le modèle n'avait point, et qu'on ne savait trop
comment les fo!'muler, Mme Le Brun aurait
appelé le jeune Tallien el lui aurait demandé
son avis. Celui-ci, sans se dé.lOncerter et avec
une grande sûreté de goût el de coup d'œil,
aurait trouvé, à la surprise de chacun, les
points faibles du portrait. Comme il avait,
dans sa criti,yue, parlé de jeux de lumière,
de Lons à la Velazquez, )[me de Fontenay lui
aurait demandé s'il avait été à l'atelier de
Velaz 1uez. Tallien s'était incliné d'un air
moitié railleur moitié ému, avait salué et
était allé reprendre ses épreuves des mains
de Rivarol.
L'histoire est charmante; mais est-elle
vraie? Il parait bien cependant que la princesse de Chimay l'a racontée. Mais nous ne
sommes pas forcés de la croire sur parole el
nous lui demandons humblement pardon de
notre scepticisme. Ce qui est certain c'est

que Rirnrol ne fréquenta guère l'atelier de
Mme Vigée-Le Brun et, pour aller s'y installer
comme le veut la légende, il aurait fallu une
intimité qui n'existait pas enlre la grande
artiste et le grand causeur. Tout ce que dit
de Rivarol ~Jme Le Brun, dans ses Souvenirs,
c'est qu'elle était demeurée étourd·e d'une
première entrevue durant laquelle elle avait
remarqué sa belle figure, sa taille éléganlc
et une volubilité qui nuisait un peu, dit-elle,
au charme de sa conversation°.
Il ne faut, comme on disait alors, que les
fesses d'un singe pour faire courir tout Paris.
Quoique la solennité qui se préparait au
Champ-de-Mars cùt une plus grande importance, les masses du peuple s'y rendirent.
Les amis de Mme de Fontenay, les Lamelh,
M. de Lafa)etle, les Lepellelier de Saint-Fargeau, l'engagèrent à se rendre à la fète de la
Fédération. Bien que ce fût une fête dont elle
ne devait pas être reine, elle y alla. Elle ne
fut pas au nombre des femmes que l'ivresse
générale poussa à se mêler à la multitude
des travailleurs volontaires qui concouraient
aux préparatifs de la fête, et sa petite main
ne remua pas une pelletée de !erre. Des
femmes du plus baut rang pourtant l'avaient
fait. Mais Mme de Fontenay, un peu sceptique de sa nature, un peu railleuse aussi,
était peu portée à l'enthousiasme. D'ailleurs,
depuis la prise de la Bastille, elle n'était pas
sans inquiétudes sur la solidité de la vieille
machine monarchique. N'aurait-elle donc fait
prendre à son mari le titre de marquis 1rue
pour le voir emporté le lendemain par la
tourmente révolutionnaire comme une feuille
morte par le vent d'automne? C'était là un
fàcbeux contre-temps. Quel besoin y avait-il
donc, je vous le demande, de changer l'ordre
établi? A part la nécessité de vivre avec ll. de
Fontenay, n'était-elle pas heureuse? N'étaitelle pas marquise? ... Aussi les nuages noirs
qui obscurcissaient de jour en jour davantage
l'horizon politique n'étaient pas faits pour
lui plaire. t1 J'ai assisté à celte Fédération, a
éct·it un collègue de l\I. de Fontenay au Parlement de Paris. Le hasard me fit y renconlrt&gt;r, au moment où j'arrivais, la belle
)( me de Fontenay, qui a été depuis la célèbre
~tme Tallien. Elle partageait alors toutes mes
craintes sur le présent, toutes mes anxiétés
sur l'avenir. &gt;&gt;
Ces craintes ne l'empêchaient pas de continuer à recevoir ses amis, au contraire, et
l'on sait qu' « elle faisait, en f 791, l'ornement de la société du Marais 4 &gt;&gt;. A ses habitués ordinaires s'était joint · Favières, exconseiller au Parlement, qui, depuis, écrivit
Lisbelh et d'autres ouvrages dramatiques;
c'est lui qui mettait de l'entrain dans celle
société un peu inquiète. Un jour l'inquiétude
devint plus grande : l\lme de Fontenay a reçu
Li nourelle que son père, à la suite de la

en fait le plus grand éloge. « Grant!, beau, Fontenay,
par sa pl'cstance, était le dig-ne fils de sa mère ;
c'était, de plus, un ex~elle~t .Jeun,e homme, garçon
chat'mant qui nous a_va1t reJomts a L1sl,onne. el que
j 'avais pris avec moi_ pa~ce qu~, parla~_t lres ln_en
l'anglais, il me servait d mtcrpretc. » (~onéral bu on
Tn1ÉBAOLT, ,1/émoit-es, t. IV, p. 214.) Ce Jeune homme

mourut très prémalurémeot, le 10 février 1815 à
l'hôtel Fontenay, rue Saint-Louis-en-l'ile, n• 45.' li
était lieulenanl-cotonel et officier d~ la Légion d'hon11em·. (Cu. NAUROY, l,e Cu1'ieux. )
3. Mme LE BRo~, Souve11irs, t. Il, p. 522. - cr
li. nt LESCURE, Riva1·11l, p. 176.
4. Biographie Michaud, supplément, t. 6 1.

teur d'imprimerie est introduit dans l'atelier.

li avait des épreuves à la main. M. de Rivarol
était là. Le jeune correcteur l'aborde, lui dit

.\PRÈS lA ~ETE DE LA FÉOÉRATIO~.
(Est2mpe au te mps. )

�. , _ 111STO'J{1.11
mort du roi Charles III, a été arrêté à Madrid. C'était vrai : le comte de Florida-Blanca,
premier ministre, avait fait arrêter )1. de
Cabarrus, non pas parce que Charles lil
était mort, mais pour ses intrigues de plus
d'une sorte. La pauvre Thérésia se désole. A
ce moment, l\I. de Lafayette entrait dans le
salon. Elle va à lui et lui dit avec une plaisanterie chagrine que n'excluait pas la douleur : « Donnez-moi donc unfl armée de
gardes nationales pour délivrer mon père! »
Les femmes sont étranges! Mme de Fontenay avait beau être inquiète sur l'avenir, elle
était trop la femme de l'heure présente pour
ne pas se donner toutes les jouissances et
pour se refuser un seul caprice. Il faut croire
qu'elle ne mettait pas assez de mystère à de
certaines intimités qu'on lui connaît depuis
quelque temps déjà et dont on parle trop,
car la Chl'onique scandaleuse de l 791 1 rn
fait mention en termes assez crus, le Journal de la cour el de la ville au~si ' · Le scandale est à ce point que Mme de Fontenay se
croit obligée de protester par écrit et envoie
la lettre suivante aux rédacteurs de celle
dernière feuille :
« Yous êtes trop amis de la vérité pour
ne pas consentir à détruire un bruit aussi
déshonorant pour moi qu'alarmant pour
la famille honnête à laquelle j'ai l'honneur
d'ètre alliée.
&lt;&lt; On dit, et sans horreur je ne puis le
redire, que mon patriotisme m'a liée successivement un peu lrop avec MM. de Lameth,
de Montron, de .llo:wn, de Condorcet, Louis
de .Noailles, etc., etc. L'imparti~lité dont je
fais profession, étant merubresse du Club de
1789, a pu seule donner le cours à cette
calomnie. Je vous prie de rnuloir bien, dans
votre prochain numéro, établir la différence
des deux mots, impartialité et indifférence, qui
&lt;lu premier abord paraissent synonymes aux
esprits lourds. Cet te erreur compromellrait
ma sensibilité, je ne saurais perdre à ce juste
déni, puisqu'il va nécessairement me mcltre
à dos Charles Villette et son parti, comme
il me réhabilitera vis-à-vis des honnête.,
gens.
• CABAHRI s, lemme FuNr1::iu r. »
Celle lettre n'est pas brillante et ne donne
pas une haute idée de la netteté d'expres1. 2 avril t 7!)1, p. 4;;9_ - Cu. ~,u1,01, le Curieu.r.
~- N" 6 cl I i.
3. Ch. l\Aut01, I.e (:urwu,c.
t « Le 28 germinal an II, M. de Fo11tc11s1 do11nc
16.9-i6 livre, pour l'cmpruul forcé (Ardt. 11ctt.) Les
mêmes pièces des Arl'i1ircs le montrent donnanl successivement d0 m coun!rlu,·cs, u11,• rubc &lt;le ci-deraul
palais, deux pairrs de l,as, 0~ lil'l'cs, 500 lil'res, 100
li vr~s. 'IOO li vrcs. Thén1iia donne aus,i, limoin fa
pièce suiv:1111.e : (&lt; Pour duplicata admissible dam
l'emprunt forcé. Hécépiss,; de !"emprun t rolontairJ
Olll'erl en exécution du dècret de la Convc11lion nalionalc du 21 aoûl 1i!l3, l'an second de. la République
française uue et indivisibl~. - J'ai reçu de .\larieîhérèse-Ignace Cabarrus-Fontenay la somme de neuf'
mille livres pour l11quelle il sera inscrit (sic' sur Je
grand lil're d~ la Delle publique, conformément aux
dispositions du décrcl ms-daté. - Fait il Paris, le
21 février, l'an second rie la népublique française .... ,
( Arc/1. 11at.). - Cn. ~Au1101. Le Cu,·ieu:c.

sion de celle à qui la netteté de sa conscience l'a inspirée. Il semble même que
celle cc membresse du Club » a tort de parler
cl' « esprits lourds l&gt;, car elle ne montre pas
elle-même une grande légèreté de plume.
En allendant, Mme de Fontenay a beau
protester de ses sentiments et pour la famille
honnête à laquelle elle ·a l'honneur d'être
alliée », cela ne l'empêche pas d'être infidèle à son mari. Thérésia aima Félix Le
Pelletier de Saint-Fargeau.... Plus tard elle
l'a avoué à une femme : « J'étais très liée
arec Saint-Fargeau, qui m'a fait toutes les
infamies possibles; cependant, rien n'a pu
me détacher de lui 3 ».
Son mari , de son côté, ne se piquait pas
non plus, on le sait déjà, d'une fidélité exemplaire; mais, de lui, elle était parfaitement
détachée. li ne méritait pas d'être plaint et
ne pouvait s'en prendre qu'à lui d'aroir fait
dérailler son ménage. Il n'est pas douteux
qu'il ait connu, dès ce moment, les incon~liquenccs de la lelle Thérésia : peut-être
y eut-il entre les deux époux des explications
plus ou moins orageuses; mais comme M. de
Fontenay a,ail. plus d'une peccadille sur la
conscience, qu'il avait en outre dissipé une
bonne partie de la dot dè sa femme, qu'enfin
il était doué de plus d"élasticité que de délicatesse de conscience, il est possible qu ïl
ait crié, mais il est certain qu'il n'a pas dû
crier bien haut. Thfrésia, toule Lonne qu'elle
était, aura Ht lui clouer les lèvres par un
de ces mots à l'emporte-pièce que les femmes
ont toujours à leur disposition et qu'el!es
sarcn t si bien dire.
Quoi qu'il en soit, l'accord régnait, du
moins ~n apparence, dans cet étrange ménage. Etait-ce parce que l'amour en était
totalement absent? C'est probable. Mme du
Deffand disait un jour à M. de Pont-de-Ve)-Ie :
« Il y a quarante ans que nous sommes amis ;
cela ne viendrait-il pas de ce que nous ne
nous aimons guère? l&gt; II y a beaucoup de
vrai dans cette boutade. L'amour tue ,ile
l'amour, et, lorsque l'on ne s'aime plus, on
n'est souvent pas long à ne plus pouvoir se
souffrir. C'est même une chose étrange que,
chacun des deux époux Fontenay portant son
amour au dehors, le ménage n'ait pas marché
mieux que cela, i:uisque le principal élément
de désaccord, !"amour, en était supprimé.
5. Voici cet ordre :
BunEAU ct:~ru 11. •~ c.1xro~ m. PAn1,.

Exfrail des regi.~lres de8 délibérnt1011s de l'.1 8 srmblée générale de la ci-devant section de la Fralcrnil1\ dépo.,és au.r a1·,·hives du Bureau ceutml.

Du cmq brumaire, an cleux1èrnc :
Sur la motion d'un membre, l'.lssemliléc arrête
1uc tous les ci-clcraut nobles, magistrats, pré.•idcnls
,le Chambre des comptes, conseillers au ri-dcvanl
l'al'!cmenl , cl ci-de,.aut scc,·étaires du roi, qui n'ont
pas montré des opinions ré10lulionnaires, suivant la
loi, depuis le 12 juillet 1789. seronl mis il l'instant eu
,lat d'arrestation.
Pom· COjJic conforme :

/,es membres du Bureau cenh-al.
Sigué : LE~roul\. Arc/1. 11al . .
Cu. NAGno, , Le Curieux,.
v. Ces pwcpurls Wnl aux A1·cl1i,es nationales.
,Cu. ;\AunoY.)
7. Les pasrnporls sont da lés du 6 mars 1703 el lcdirnrce ful pronoucé un mois après, le 5 avril.
(À

.., 94""'

Cependant la Révolution marchait à pas de
géant. La Terreur était dans son beau; les
têtes tombaient dru comme grêle sur la place
du Trône-Renversé. Le séjour de Paris
n'était pas sûr pour des gens qui avaient eu
l'imprudence de s'emmarquiser en 1788.
~L et Mme de Fontenay avaient beau faire
des dons patriotiques à la nation, sacrifier
même une partie de ce qui leur restait de
fortune• sur l'autel de la Patrie, comme on
disait alors, ils n'en demeuraient pas moins
suspects, l'un pour avoir appartenu au Parlement, l'autre pour être sa femme. Bientôt,
même, ordre fut donné de mettre en état
d'arrestation immédiate les ex-nobles et les
anciens membres du Parlement de Paris 5 •
~Ialgré ses dons patriotiques, M. de Fontenay
craignit de ne pas avoir &lt;t montré des opinions révolutionnaires l&gt; suffisamment accentuées pour compenser son malencontreux
titre de marquis et son ancien siL·gc au Parlement. Il alla se cacher dans une maison amie.
C'était plus sûr. Puis il song&lt;'a qu'il y aurait
pour lui plus de sécurité en province. Il
trouva moyen de se faire délivrer un passeport pour Bordeaux, sous le nom de « JeanJacques Devin fils, obligé de faire ce voyage
pour alfaires de famille », et un autre au
nom de son domestique°, et partit.
Chose curieuse et à ne '}m croire! Mme de
Fontenay était du voyage!. ..
Les deux époux avaient cependant depuis
lo_ngtemps déposé leur demande de dirorce ;.
Les rapports entre eux devaient donc être
assez froids. ~fais le danger commun, sans
doute, les avait rapproGhés, et c'est dans la
même voiture qu'ils partirent pour Bordeaux.
Dans les incendies de forêts vierges, au Bré$il, en Afrique, ne voit-on pas, au dire des
royageurs, les lions, les panthères fuir le feu,
mêlés aux gazelles et aux animaux les plus
pacifiques sans songer à les attaquer? Lll
Terreur avait produit ce résultat dans plus
d'un ménage, chez M. et Mme de Fontenay
comme chez d'autres. On se rapprocha tan t
qu'on eut quelque chose à craindre, on fit
taire ses rancunes et ,es ressentiments,
quille à les reprendre lorsqu'on serait de
loisir. C'e,t ce qui arriva. Dès qu'on fut loin
du danger, les griefs reparurent : le rapprochement forcé de la Yoiture, la présence de
leur fils qui n'avait pas plus de quatre ans et
était d'une beauté merveilleuse, ne fondit
point la glace entre ces cœurs ulcérés. lis
étaient pourtant si jeunes! Trente ans et
vingt ans! ... Et ils araient déjà fait de lïrréparablc !. ..
L'on arriva sans encomhrc à Bordeaux.
Les deux époux, d~jà sérarés moralemenl,
se séparèrent enfin de fait.
Le jour même de son arrivée à Bordeaux
(21 1cntô,c, an II, 11 mars 1793J, M. de
Fontenay se faisait délivrer un passeport pour
la Uartinique.
Il fit ses adieux à Thérésia et à son fi 1s.
Puis chacun alla de son côté.
lis ne devaient plus se re\'OÎr.

suivre.)

JOSEPH

TURQUAN'

CHARLES FOLEY
~

Ma rie Stuart
La publication des Calendm·s of ~late paJle1's, due au gom-ernement anglai,, a permis

et des promenades, mais sous une étroite sur- a une maladie de foie et souffre de rhumaveillance. Les relations av€c l'extérieur de- tismes. Cependant, « nature courageuse et
à lady Blennerhasstt, dans son étude sur ilfa- viennent difficiles. Dès lors, c'e~t pour la vhante l&gt; , e11e combat énergiquement la trisrie Stuart (Pion, éditeur), de reconstituer reine d'Écosse une existence d'ennui morne, tesse. Elle s'attache à la petite fille de ses
cc presque toute l'histoir~ du règne et de la
traversée tout à coup (lorsque un agent d'Es- botes, à ses servantes. Elle veut élever des
captivité de la reine d'Ecosse l&gt;, - et cela pagne, de France ou de Rome l'approche se- chiens, des poule,, des oiseaux. Elle aime à
d'après les relations des diplomates traitant crètement) d'exaltations d'espoir, de fièvres faire l'aumône, mais aucun pauvre ne peut
avec elle ou tramant en son nom les conspi- de liberté et de furieux projets de vengeance. venir jusqu'à elle ....
rations qui &lt;t l'illusionnèrent jusqu'à la fin l&gt;. Ce sont aussi des révoltes indignées quand la
Enlacée chaque jour plus étroitement dans
Lady Blennerhassel nous retrace l'existence reine d'Angleterre la blesse en son orgueil de le réseau des complots et des trahisons, se
de Marie Stuart à la ~our de France. Elle nous souveraine, en son honneur de femme ou de sachant perdue, elle parle encore en reine
la montre belle, ~éduisante, adulée, mais mère.
qui n'admet pas que ses sujets la jugent.
« déjà dressée à l'intrigue l&gt; par les Guise.
Au caprice de sa Loule-puissante geôlière, Accusée, elle accuse : &lt;t Ses juges entendirmt
Devenue veuve, voici la jeune rein_e obligée, Marie, de résidence en résidence, passe sans des reproches poignants de l'injustice ennon sans regret,, de retourner en Ecosse.
transition du luxe à la misère. Au moindre durée; ils n'entendirrnt aucun appel à la
Souveraine calholirpie au milieu de pro- rnupçon, on la prive de ses serviteurs. Tut- clérncn,e ».
testants, elle se sent tout de suite &lt;l isolée bury est cc un nid de chauves-souris, inhospiLes derniers jours de Marie sont atroces.
dans sa foi l&gt;. Elle pratique sa religion ouwr- talier, inhabitable l&gt;; le toit délabré laisrn Paulet, son geôlier, lui parle le &lt;hapeau rnr
tement, arnuant son désir de conla tête. Il la prive de rnn billard,
vertir ses sujets, mais remplissant
car les distractions, allègue-t-il,
toutes ses promesses de tolérance,
« ne comiennent pas à une moret n'hésitant à frapper aucun cate »! Parfois ironique, même gai&lt;',
tholique rebelle. Extrêmement pole pardon rnr les lèvres, )tarie
pulaire au déLut de son règne,
s'occupe d~ faire ses adieux à ceux
Marie Stuart se sent bientôt emequi l'aiment encore, et n'écoule
loppée en d'ioextricahlcs intripas Paulet. li fait enlever les argues politiques et religieuses.
moiries royales de la muraille; il
Le mariage avec Darnley, le
y trouve, le lendemain, un crucifix.
meurtre de Riccio, rassassinat de
Après lecture du jugement qui
son époux nous sont présentés par
la condamne à mort, Marie répond :
l'historien d'une façon saisissante.
« C'est le chemin du del. » Et
Él'oqués de la sorte, dans un déelle pleure en silence.
cor exact, arec un tel souci de la
La veille du supplice, au repas
mise en scène vraie, ces persondu soir, nous dit lady Illennerhasnages retrouvent, à travers les
set, la reine mange comme d'hadivers actes du drame, une sinbitude et cause gaiement avec son
gulière inlensi Lé de rie.
médecin. Puis, jusqu'à detix heuJ'aurais souhaité parler plus
res du malin, elle prend ses sulonguement de ces divers événeprêmes dispositions. Le reste de
1
ments. Mais ils sont très connus,
son argrnt est mis en petits paet je préfère, en cette étude forquets, sur lesquels elle écrit soicément courte, insister sur cergneusement le nom des destinatains épirndt s de la captivité, oit
taires. Al'ant de s'endormir, elle
lady Blennerhasset nous apporte
prie une de ses frmmes de lui lire
plusieurs renseignements aussi cuune ,ie de saint, celle d'un grand
rieux que nouveaux.
pécheur. Cettefemmeouvre le livre
Accusée de crimes, dupée par
à l'histoire du bon larron. &lt;&lt; J'ai
Élisabeth, trahie par ses conseillers,
péché plus grièvement que lui,
repoussée par ses proches, abandonmurmure la reine. Mon Sam·eur
née par Bothwell qui ira mourir rn
aura pitié de moi. » Elle dort 1,u
Danemark, complètement fou,
feint de dormir, tandis que, ap-la reine d Écossé a cher&lt;:hé asile
nouillées autour d'ellr, ses fciu.tlÜ IUE Sn:1RT.
en Angleterre. Selon l'expression
mes prient et pleurent.
Tableau .:te l'École fra11çJise. (.\fusée Jtt f'rado. A/3.iriJ.)
d'Élisabeth : &lt;&lt; l'oiseau qui fuyait
A six heure~, Marie se lèl'r, «se
l'épervier s'tst pris dans le filet! »
fait laver les pied; et met des bas
A la fugitirn, déjà gardée à vue et qui :é- entrtr la pluie ; les tentures 11ui recouvrent Lrodés d"or ,,. Elle s'habille avec grand soin,
clame des vêtements et un peu de linge, Eli- les murs pourrissent dï1umidilé. A Sheffield, puis s'agenouille et s'abime dans ~es prières.
sabeth envoie « deux vieilles jupes et deux mise au secret en deux pauvres petites cham- Quand le shérif se présente, il recuit•, ébloui
paires dG souliers ». Marie est tout de suite bres, la reine tombe malade faute d'air et par l'apparition d'une souveraine en costume
traitée en prisonnière. On lui permet la chasse d'exercice. \'ieillic avant l'àge, infirme, elle royal, avec une longue traîne bordée de four-

�111STO'J{1.Jt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - rures, un Yoile blanc tombant de la coiffe et
llollant sur les épaules jusqu'au bas de la robr.
Quelques rares amis, des serviteurs l'entour~nt. Elle embrasseceux-ci, elle consoleccu:xlà. Elle demande que ses femmes l'accompa•
gnent, et elle se porte garante de leur courage. Entre les halleùJrdiers, le funèbre cortège se met en marche et gagne la grande
salle, En face de là cheminée, où brûle un
grand feu, se dresse, entouré d'une balustrade, l'échafaud, drapé de noir. Là se tiennent immobiles deux hommes masqués, ,"ftus
de noir; avec des tabliers blancs. Trois chaises et un billot. La hache rst posée contre la
balustrade. Au fond de la salle se liennrnl
quelques spectateurs, des châtelains du voisi-

nage.
~farie s·a~seoit, écoute la lecture de l'arrêt

et refuse d'abjurer sa foi a\'ec un calme
extraordinaire. Elle prie encore, même pour
ses ennemis, même pour Élisabeth! Ses femmes lui ôtent ses \'êtements de cérémonie et
elle apparait, les épaules découvertes, en habit de velours pourpre. Quand elle avance vers
le billot, ses lemmes se mettent à sangloter.

(&lt; Ne criez pas; j'ai promis pour rnus! )&gt;
leur rappelle la reine. Elle s'agenouille sur le
cous~in de velour~ noir, se laisse bander les
yeux avec son mouchoir et Jit encore à ses
femmes en les saluant de la main : « Adieu
pour la dernière fois et au revoir! l&gt; Elle récite alors un psaume, làle le billot et y pose
la tète en murmurant: « Seigneur, je remets
mon âme entre vos mains! n Ce furent ses
derniers mols. Le billot lui faisant mal, elle
place ses mains sous son cou. Le bourreau
les lui écarte, puis il !ère et abat la hache,
qui glisse sur l'os et blesse la reine. Aucun
cri, aucun tressaillement. Au second coup, lu
tête roule par terre. Au moment où sur les
restes sanglants on jette le manteau royal, le
petit chien favori dè Marie Stuart sort de sous
les plis du manteau, se prend à hurler et refuse de s'écarter du cadavre.
Aucune main amie ne couche la reine dans
son cercueil.
Ainsi Iadv Blenncrbasset nous relate en
détail la captivité et la mort de Marie Stuart.
L'émotion qu'inspire à la femme un si long
martyre n'innue pas sur le jugement de l'his-

torien. L'auteur n'a souci, dans celle intéressante étude, que de nous montrer àlarie
telle qu'elle fut : séJuisanle, généreuse,
passionnée et plus fidèle en amitié qu'en
amour.
La reine d'Écosse et la reine.d'Angleterre,
nous explique encore l'auteur, luttaient avec
une énergie et une ténacité pareil!t s pour
deux conceptions inconciliables. Ce duel fatal
entre les convictions politiques et religieuses
des partis qu'elles représentaient s'envenima
d'une féroce rivalité de femmes. Les moiens
d'allaque &lt;t de défense dont elles usèrent
peu vent répugner à des consciences modernes; mais, au xv1e siècle, la trahison et le
meurtre étaient considérés et acccplés comme
d'indispensables ressorts de gouvrrnement.
Or, quand, dans ce duel aussi long qu'acbarné
des deux reines, on voit de tels moyens assurer sans cesse le succè5, la puissance et la
victoire à l'une des rivales, comment se défendre d'un peu de pitié pour l'autre qui,
toujours malheureuse et vaincue, ne trourn
dans ces mêmes moyens qu 'humiliations, défaites, expiations et douleurs?
C HARLES

FOLEY.

Docteur MAX BILLARD

.,,.

La mort du Duc de Reichstadt
En 1851, Marie-Louise était demeurée à
Plaisaqce el se reposait de ses émotions loin
de la ,ille insurgée. Elle recevait de la capi•
tale les meilleures nouvelles et elle pouvait
enfin écrire à sa clière Victoire : cr A Parme
tout est tranquille; grâce au Giel, l'esprit
commence à devenir meilleur, et l'on m'y
désire beaucoup; on dit que la ville est dans
une tristesse terrible et toute déserte; elle
ne se remettra pas, je suis sûre, de bien des
années 1• l&gt;
~Tarie-Louise, en tout cas, se plaisait
beaucoup à Plaisance : le printemps était
venu, et avec les rayolls de soleil, clair et
chaleureux, les beaux jardins de celte résidence d'Cté étaient panaché5 de belles fleurs
llouvelles . Le mois d'avril rajeullissait la souveraine de ses fraiches harmonies, et la
compagnie de ses enfants et de ses intimes
amis ne gâtait rien à ces impressions balsamiques. Aussi quilte-t-elle, {( les larmes
aux yeux, Plaisance )) oil elle trouvait un
repos à.ont elle avait c&lt; si besoin l&gt; .
La duchesse reçut à Parme un &lt;&lt; accueil
froid , . La ville pourtant fut « illuminée
trois jours n. On chanta le lendemain de son arrivée &lt;c une cantate
au théâtre &gt;J, où la souveraine fut
saluée, dans sa loge, ()ar les applaudissements des spectateurs. Mais,
dans son ensemble, la population
ne manifestait aucune sympathie
réelle à son égard, et Marie-Louise
en faisait part ainsi le 2/~ août à sa
chère Victoire :
« On ne doit pas se faire illusion, le feu couve sous la cendre et
l'esprit est très mauvais; on n'a qu'à
rer1ardcr la manière insolente de
be~ucoup de gens, lorsque la voiture
de cour passe dans les rues, pour
s'en convaincre. )&gt;
Aussi la duchesse quitte-t-elle Parme assez ,,ile pour aller à Sala
&lt;( respirer un bon air et n'entûndre
rien lJ,
)lais à ptine est-elle installée dans
sa résidence d'été, que la nouvelle
arrive que le choléra, parcourant l'Europe
comme un vent mortel, moissonnait du Nord
Eilrait du volume : Les maris de 1\Jarir.-Louise.
,tapl'i.1s cfr,; docu111e11~s nouveaux ou i11édits, oun1we omè de lrènle-crnq gravures, par le docteur

)k-:° Billard. (Librairie acadêmique ~errin et ~ie.)
\. /,elfrc iL Mm e de Cre,rneville, Piaisa11ce,
l'i avril \~jl. - Co1-respo11danre de llariP-1.rmist'
t liOU-1847 /, Gêrolcl. Vienne, 1887.
Vl - ll1sToR1A. - Fasc. 4.~.

au Sud et de l'Orient à l'Occident des milliers
d'individus. C! S'il vient ici - ce n'était pas
très fier - je reste tout l'hiver à Sala, écritelle à sa chère amie; je serai à portée de faire
des dispositions, et cependant un peu isolée. &gt;)
Déjà, elle apprend que le Oéau s'est abattu
sur Vienne, et elle fait de nouveau part de
ses terreurs à Mme de Crenneville : &lt;( Je suis
dans les plus cruelles angoisses pour tous les
miens, et surtout pour mon fils, qui, quoique
près de l'empereur à Schœnbrünn, ne voudra
pas se ménager autant que le reste de la
famille; je crois que j'aurai beaucoup moins
peur lorsqu'il sera ici, qu'à présent, qu'il
est près des miens et que j'en suis éloignée
i1 tant de cent lieues. Je ne sais encore où je
me renfermerai à l'approche du choléra, et
je ne crains pas cette prison comme vous,
si nous venons dans ce cas; ce serait, pour
ce qui regarde la réclusion, comme ,un hiver
passé à la campagne; mais les suites, les
calamités et les dépenses du choléra seront
incalculables. Je suis sùre que le printemps
ne SC passera pas sans que nous l'ayons
en Italie, et toutes les mesures qu'on a à

LE DUC DE REI CHSTADT SUR SON LIT DE )lORT,

D'après la gravure de

SERZ.

prendre me donnent une peine terrible!. &gt;&gt;
Marie-Louise prévoyait donc de sérieuses
2.Lclfrc datb- de Parme. dit 24 septembre 1831.
~- Le 1.terceau du Roi de Home n'était pas à Vienne,
wmrne _l'ont prëtendu certains_ liist.oricns, ~ l'époque
oll )lar1c-Lou1se ordonna la fusion de sa to1lcllc d :irpenl. L'expédition c 1_1 fut faite de Pa1·m_e i1 S~lum~
IJrünn en ·1831. \01r J. Lecomte, lllal'te-Lmuse n
Panne, Somerai11. Paris. 181-5, t. JI. p. 87. - (.:I".
0

difficultés pour faire farc aux dépenses
qu'allait occasionner l'invasion du fléau. Cc
fut au milieu de cette crise, qu'elle pensa,
pour multiplier les ressources, que la toilette en vermeil et lapis qu'elle tenait de la
Ville de Paris, ile pouvait être mieux employée qu'au soulagement de ses sujets menacés d'une contagion générale . Marie-Louise
décréta, sur la proposition de son ministre
des Finances, le comte Bondani, la conversion en espèces de toute la matière fusible
de ce magnifique ouvrage, et en ordonna
immédiatement l'application au soulagement
des victimes et aux besoins des orphelins du
choléra. Cette fonte produisit 125.000 francs.
Marie-Louise avait songé un moment à battre
également monnaie avec le berceau en argent
du Roi de Rome; mais, sur la réclamation
du duc de Reichstadt, le ·somptueux souvenir
fut expédié à \'ienne'. •
Les angoisses de Marie-Louise ne l'empêchaient pas de goûter les douceurs de la vie.
Avec une sorte d'insouciance, elle écrivait de
Parme, le 26 février 1832 : c&lt; Je crains bien
de ne pouvoir venir au bal du 6 : car je
n'arrive que le 5 à Plaisance, el
ils m'ont préparé je ne sais quoi
pour les fêtes du carnaval. Mercredi
a été en scène le nouvel Opéra de
Ricci : 11 nuovo Figaro e !Cl A/odi:sla: quelle charmante musique!»
Au mois de mai -1832, !larieLouise était à Plaisance. Bien qu 'absorbée par des bals, des dlners, de:;:
soirées dansantes, l'al'chiduchei:isc
n'était pas sans songer à la santé du
duc de Reichstadt. Dans une letlre
à sa chère Victoire, elle écrivait :
« Je suis assez sotte, lorsqu'il y a
de mauvais bruits en ville, de m'en
inquiéter outre mesure, car, lorsqu'on est loin, on se fait bien des
monstres, et je ,,ois avec terreur
l'avenir; quoique je serais bien heureuse de revoir mon fils et de pouvoir m'assurer de l'état de sa santé
qui me tourmente bien cruellement
.
.
'
Je cr01s que le climat d'Italie lui
serait bien perniçieux, car sa poitrine, rrrâce
au Ciel, est tout à fait libre et touie la
Jloslein, qui rela_te qu~ le berceau _avait étê apporlé ;i
P~rme_ par ~ar1e-L2u1se et figurait au palais duc:il.
L llabe, Pans, l ~3a, Jl· 99. Ce chef-d'œuvrc ries talents réunis de Prud'hon, Roguct, Odiot et Tho~ire, qui a _figuré it l'Exposi~iou 1;ét~ospccti1·e de Ja
\Jlle de Paris (19001, fait au.1oui-d hm parli,i du tr1L
;;or de la maison impl'r1ale de \ïcnnc.

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>r--

111STO'Jt1.ll

-------------------------------------------~

Mais plus il demandait qu'on le laissât,
plus on lui serrait la tête. Faisant donc pour
s'échapper un violent effort el se retournant
brusquement, il s'apprêtait à accabler d'injures le malencontreux importun, lorsqu'avec
une stupéfaction mêlée de re~pect '3t de joie,
il reconnut en lui le prince de Condé.
• Quoi! vous ici, Monseigneur! s'écria-t-il.
- Oui, les lenteurs de ton général m'y
font accourir; il ne se presse pas assez de
prendre cette place; je viens l'aider, va le
chercher. »
Et tandis qui! Pu1ségur se hàtait vers le
logis de Rantzau, le prince, les pieds dans la
boue et le dos à la pluie, continuait, parmi
les troupiers, la visite de la tranchée.
Quand Puységur revint en courant, il
aperçut de loin un groupe d'hommes portant
un blessé : c'était le prince qui venait de
recevoir une mousquetade dans la hanche,
blessure heureusement peu dangereuse, le
coup ayant été amorti par la jaquette de
buffle qui, par un providentiel hasard, s'était
1. ANmoires de l'uy.•égur.

Puis il ajouta, riant de plus belle :
trouvée retroussée et doublée d'épaisseur sur
la hanche.
&lt;1 Allons, contez-moi le détail de votre
Dévêtu en hàte, le prince se trouva atteint aventure. l&gt;
seulement d'une très forte et très doulouRiant aussi, mais seulement du bout des
reuse contusion, pour la guérison de laquelle lèvres, Bussy, pour obtenir du prince qu'il
tous les chirurgiens de l'armée, réunis en voulût bien s'entremettre en sa faveur el
corps autour du blessé et pleins d'un zèle étouffer les suites de cette triste affaire, dut
ardent pour le salut de leur général, travail- s'exécuter et revenir sur toutes les circonslèrent en diligence, donnant sur l'endroit tances, si humiliantes, de son extraordinaire
contusionné &lt;1 quantité de coups de bistouri 1 ». équipée.
A une vanité des plus chatouilleuses, née
C'est de cette blessure, et aussi de ce traitement, que Condé se guérissait à Calais quand de ses précédents succès amoureux, Bussy
joignait un incommensurable orgueil, fondé
le 8 septembre, Bussy vint l'y retrouver.
Dès que ce Pàris ayant manqué son Hélène sur sa naissance et son nom : &lt;1 Je le cède à
entra dans la chambre du prince, celui-ci, Montmorency pour les honneurs, disait-il
dans un rire sonore qui faisait pointer en avec une fierté superbe, mais non par l'anavant, avec plus d'énergie encore que de cou- cienneté. 1,
Ce jour-là, en contant au prince la façon
tume, son nez d'aigle el mettait à découvert
les dents longues et mal plantées de son angu- piteuse dont il avait été repoussé par une
leuse mùchoire, se mit à chanter à pleine bourgeoise à qui il faisait le grand honneur
gorge ce refrain, composé jadis au sujet de de vouloir prendre de force et sa main et
ses écus, c'est la vanité du beau Bussy, bien
quelque frasque de son père :
plus
encore que son orgueil, qui eut à souf0 la folle aventure
frir.
Du prince de Condé!
(A suivre,)

CH. GAILLY DE TAURINES.
CHEFS )!ILIT.\IRES FOR\! l:'iT L.\ n : TE DU CORTi:GE DE L'El!PEREVR CHARLES·Q• l'.'.T, LORS DE ~0'1 E'\TRÉr: A 801.or::Œ, F.:'&gt;I' 1f29.
D'aprd une gravrire d11 lemps.

L'ITALIE

D'AUTREFOIS
~

A la cour de Ferrare

Clicbt Giraudoo
LE SEXTUOR. -

La liberté avait donné à ritalie qualre siècles de grandeur et de gloire. Pendant ces
quatre siècles, elle fil peu de conquêtes au
delà de ses limites naturelles; ce fut alors
cependant qu'elle assura à ses peuples le premier rang entre les nations de l'Occident.
Elle n'exerça jamais sa puissance sur les
Élals voisins de manière à mellre en danger
leur indépendance; sa division en un grand
nombre de petits États interdisait absolument
celle carrière à son ambition; mais la même
division avait multiplié ses ressources, cl
développé l'esprit et le caractère de ses peuples dans chacune de se~ petites capitales.
Les Italiens n'avaient alors pas besoin de
conquêtes pour se faire connaître comme
une grande nation. Les Allemands, les Français, les Anglais, les Espagnols avaient des
pri1ilèges municipaux, des chefs féodaux, des
monarques qu'ils croyaient devoir défendre;
les Italiens seuls avaient une patrie et le sentaient. Ils anienl les premiers étudié la
théorie des gomernements et donné aux
aulrc·s peuples des modèles d'institutions libérales. Ils avaient rendu au monde la philosophie, l' éloq uencc, la poésie, l'histoire, l'archilccture, la sculpture, la peinture, la musique. lis avaient fait faire des progrès

Tablea11 de CARU: \'AN Loo. (Musee illlf&gt;eri.Jl de l'Ermila{fe, 8ainl-l'elersto11rs:.J

\'l. -

HISTORIA, -

F:isc..jl,

rapides au commerce, à l'agriculture, à la
navigation, aux arts mécaniques. lis avaient
été les instituteurs de l'Europe ....
Mais le déclin arriva. L'Italie fut tour à
tour victime de la fausse politique de ses
chefs, de la férocité des armées mercenaires,
ravagée par la peste et par la famine pendant
trente-sept ans de guerres presque continuelles. La seconde moitié du seizième siècle
marque une époque de décadence. Les mœurs,
déjà corrompues, s'altèrent encore, et la vie
politique disparait.
Ferrare, une des capitales de cette Italie
d'autrefois, présente dans son histoire, avec
ses alternatives de splendeur el d'alfaiblissement, de victoires et de revers, comme un
résumé de l'histoire de ce pays. Elle brilla
parfois d'un éclat singulière~ent ,,if, et nul
souverain des autres petits Etals ne fut au
mème degré que tel ou tel duc d'Esle entouré de grands hommes, célébré par des
poètes illustres; mais nul aussi n'eut à soutenir plus de lutles pour défendre ses droits
et maintenir sa someraineté.
De la lignée de ces ducs de Ferrare,
Alphonse fer se détache avec un relief particulier.
A peine appelé, en 1505, à succéder au

duc Hercule ("", son père, un événement tragique avait marqué le début de son règne.
Il y a des crimes qui semblent appartenir
en propre aux familles qui, séparées de toutes
le, autres, dégagées de tous les liens sociaux,
n'ont point appris à sentir comme le commun des hommes, et ne se croient point soumises à la même morale. C'est ainsi que les
maisons souveraines, en Romagne, avaient
donné au peuple de fréquents exemples d'assassinat entre parents, d'empoisonnement, el
de tous les genres de trahison. Les familles
nobles croyaient de même faire preuve, par
la cruauté de leurs vengeances, de l'indépendance dont elles jouissaient ; et jusque dans
les villages, les chefs de parti nourrissaient
des inimitiés héréditaires qu'ils satisfaisaient
par d'atroces cruautés. De nombreuses bandes
de sicaires étaient sans cesse employées pour
attaquer ou pour défendre. Les ennemis
n'étaient point satisfaits tant qu'il restait un
seul individu, n'importe de quel sexe 011 de
quel âge, dans la maison qu'ils voulaient
détruire. Lorsque Arcimboldo, arcbe"êque de
Milan, fut nommé cardinal de Sainte-Praxède
et légat de Pérouse el d'Ombrie, il trouva
dans cette province un gentilhomme qui avait
brisé contre les murs la tête des enfants de

�- - fflST0'/{1.JI
son ennemi, el égorgé sa femme qui était
grosse; après quoi, venant à découvrir un
enfant du même homme qui était demeuré
vivanr, il l'avait cloué à la porte de sa maison, en trophée de sa vengeance, comme les
chasseurs y douent &lt;1uelqu('îois les aigles et
les chats-huanrs qu'ils ont tués. Bien plus,
cette atrocité n'avait point paru à ses compatriote~ une chose extraordinaire.
La mème cruauté, puis la ml\me ardeur de
vengeance se manifestèrent à la cour de
Ferrare.
Hippolyte, frère du nouveau duc, était depuis un an cardinal. Rival en amour de son
frère naturel don Jules, il entendit un jour
une dame ferraraise, objet de leur commune
passion, vanter la beauté des yeux de reluici. Hippolyte, furieux, soudoya une bande
d'assassins. Ces hommes entourèrent don Jules
dans une partie de chasse, et, sur l'ordre du
cardinal, qui était présent, lui arrachèrent
les )CUX.
L'attentat souleva d'horreur la ville de Ferrare. Il n'attira pourtant sur son auteur ni
punition, ni même aucune démonstration pu•
blique du mécontentement du prince. Cette
incroyable indifférence allait engendrer de
nouveaux· drames.
Alphonse se livrait tour à tour à ses plaisirs, a son goût pour la mécanique ou à la
fonte des canons de bronze. Il vil'ait alors
dans une familiarité intime avec des bouffons, des hommes de plaisir, paraissait donner peu de soins au gouvernement de son
État, et ses sujets le jugeaient peu digne du
trône où il venait de monter.
Son second frère, Ferdinand, animé d'une
ambition démesurée, était attentif à ces défauts, el le besoin de la vengeance tourmentait don Jules. Tous deux cherchèrent des
affidés pour renl"erser le gourernemenl du
nouveau duc. Le comte Albertino Boschetti,
de Modène, et Gerardo Iluberti, citoyen de
Fenare, se joignirent à eux, sur la promesse
d'obtenir les premiers emplois dans le nouveau minislèr&lt;'. Ils enl'isageaient ensemble
les divers moi·ens de se défaire du prince.
Uon Jules voulait qu'on assaillit Alphonse el
Hippolyte par le fer et par le poison; Ferdinand, qui n'avait pas les mllmes resm1timenls, n'en rnulait qu'à la couronne.
D'ailleurs, il élait difficile d'attaquer les
deux frères ala fois : on ne les Yoyail réunis
que dans les grandes cérémonies, et alors ils
étaient entourés d'une garde nombreuse; ils
ne mangeaient jamais à 1a mème table,
Alphonse, en joyeuse compagnie, prenant ses
repas de bonne heure, llippolite, avec la
pompe et la délicatesse .d'un homme d'Église,
prolongeant les siens jusqu 'après minuit.
Les conjurés, attendant toujours une occasion favorable, n'avaient encore fait aucune
tentative. Et cependant, le chanteur Giani,
qui était de leur complot, avait été plusieurs
fois admis près du prince avec une familiarité
telle qu'à maintes reprises il l'avait lié, de ses
propres mains, dans les jeux qu'ils avaient
ensemble, mais sans pou\'oir lui porter le

coup décisif. Quant à llippolJte, plus défiant
el ne perdant pa&amp; le souyenir de sa cruauté
passée, il veillait toujours sur don .Jules.
Enfin, au mois de juillet 1506, le cardinal
surprit le secret du complot. ... Don Jules eut
le temps de s'enfuir à Mantoue, mais fut livré

au duc régnant par le marquis Jean-François Il de Gonzague. Le chanteur Giani, qui
avait aussi pris la fuite, fut lil'ré de même
par le pape. La torture, infligée aux pré\'enus, donna de nouveaux renseignements sur
le complot dont on les accusait. Boschetli,
11uberli et Giani furent mis à mort. Quant
aux deut frères, la hache du bourreau était
déjà suspendue sur leur tête, lorsque Alphonse
commua leur peine en une prison perpétuelle.
Ferdinand mourut dans les fers en 1510, cl
Jules fut remis en liberté en 1559, aprt'is
une captivité de cinquante-trois ans.
La maison d'Este était alors la principale
protectrice des hommes de lettres ; la plupart des savants, des historiens el des poètes
cherchaient à plaire à Alphonse, et ces événements cruels furent déguisés d.1ns leurs
récits, ou presque absolument supprimés.
Giol'io évite de jeter aucun blùme sur le cardinal llippolyte, qui, par sa barbarie, arnit
causé l'égarement de ses frères. Jean-Baptiste
Ciraldi, dans ses commentaires sur l'histoire
de Ferrare, dissimule les événements;
)'Arioste, en intrtlduisant les deux malheureux frères parmi les ombres présentées à
Bradamante, ne veut voir en eux qu'une
preuve de plus de 1a clémence d'Alphonse.
Nous sommes arrivés à un Lemps où les
encouragements mêmes donnés aux lettres
appelèrent les princes à s'occuper beaucoup
plus de l'histoire, et les hisloriens à être
beaucoup plus courtisans ....
Alphonse l••, qui ne tarda pas à régner
d'une manière cfTective, n'avait pas adopté
le système pacifique de son père, et peut-ètre
l'état de l'Italie, alors déchirée par de violentes révolutions, ne le permettait-il pas.

~·

,

Ayant du talent pour la guerrr, il perfectionna de plus en plus l'art de fondre les
canons, au point de rendre son artillerie
supérieure à celle de tous les autres princes.
En 1509, il entra dans la ligue de Cambr~i, et le_pape Jules II le nomma gonfalonier de l'Eglise romaine. Mais le bouillant
pontifo, dès l'année suil'ante, ayant abandonné la ligue pour prendre la défense des
Vénitiens, el n'ayant pu déterminer Alphonse
à ce changement de parti, fulmina contre lui
les censures et les excommunications les plus
rigoureuses, le déclara déchu de la soul'eraineté de Ferrare et de tous les fiefs qu'il
tenait de l'Église. Les Espagnols s'étaient
joints à Jules lf. Les Français demeurèrent
sèuls fidèles au duc de Ferrare.
Alphonse d'Este séduisit alors un secrétaire du pape, qui devait empoisonner celui-ci.
Mais lorsque le duc donna à Bayard connaissance de ce complol, Bayard répondit : « Hé,
monseigneur, je ne croyroye jamais que un
si gentil prince comme vous estes consenlist
à si grande trahison; el quand je le sçauroye, de vrai je vous jure mon àme que,
devant qu.'.jl fust nuit, en avcrtiroye le pape.
- Puisque vous ne le trouvez bon, dit le duc,
la chose demourera, dont, si Dieu n'y met
remède, vous et moi nous repentirons. l&gt;
Après l'évacuation de l'Italie par les Français, Alphonse, qui les avait aidés à remporter
la victoire de Ravenne, resta sans défense au
milieu de ses ennemis, et se vit contraint
de poursuivre a1·ec le pape des négociations
de paix. Mais, en 151 i), la mort vint surprendre Jules II.
Le duc de Ferrare trouva d'ailleurs chez
son successeur Léon X une inimitié non
moins grande, qui alla même jusqu'à tenter
de le faire assassiner par le capitaine de ses
gardes. EL la disparition de ce pape, mort à
son tour en l 521, pul seule sauver de la
ruine le duc el sa maison. Dans sa joie,
Alphonse fit frapper des monnaies d'argent,
où se voyait un berger arrachant un agneau
des grifîes d'un lion, avec cet exergue, emprunté au lil're des Hui,: De 111an11 leonis ....
Le très court pontifie 1t d'.\drien VI valut
au duc la levée de l'excommunication dont il
était resté frappé, et, Lien qu'il cûl, dè,
1523, trouvé en Clément YII un nouvel
ennemi, il recouvra au bout de quelques
années, wec l'aide des FrJnçais et de l'Empcreur Chari s-Quint, la totalité de ses domaines.
Alphonse 1,·r d'Este mourut en 15:it aprèg
un règne de vingt-neuf ans. En 1-19 l, il
avait épousé .\nne, sœur de Jean Galéaz
Sforza,· duc de Milan, el, après la mort de
celle-ci, de,inl l'époux de la fameuse Lucrèce
Borgia, qui, par son esprit, par la protection
qu'elle donna aux gens de lellres et par l'édat
dont elle entoura la cour de Ferrare, fit en
partie oublier l'opprobre de la première
moitié de sa vie. Puis, rnuf pour la seconde
fois, il eut une troisième femme, la belle
Laura de Dianti, dont Le Titien nous a con~t'rvé lïmage.
SIS.\IO~DI.

les journées de juillet 1830
Par DANIEL STER.N (Madame

Ni avant ni après mon mariage, je ne
m'éta_is occupée de poli1ique. Quand j'en entendais parler dans le faubourg Saint-Germain,
cela me paraissaitextrèmement ennuyeux. La
perspective de la survirnnce dans la charrre
de dame d'atours de la vicomtesse d'Acroult
•
C
'
qm aurait dù m'intéresser, m'associer en
quelque sorte aux fortunes de la branche
ainée des Bourbons, ne me souriait guère. Je
n'imaginais pas, à la vérité, que l'on pùt décliner l'honneur de se tenir debout derrière
le fa~1teuil de la Dauphine de France, mais ce
que J 'a l'ais vu de son intimité ne m'attirait
pas, el j'y pemais le moins possible. Allant
peu au Palais-Royal, je n'entrevoyais que 1·aguement les ambitions de la famille d'Or-léans.
J'ignorais jusqu'à l'existence des sociétés et
des journaux qui préparaient l'al'ènement de
la branche cadette. Jamais il n'était question
chez nous ni des cours de mr. Guizol, Cousin, Villemain, ni de la société Aide-loi, le Ciel
/'aidera, ni de la Ninen•e, ni du J\'ational, ni
de rien d'approchant. Prévenue par le souvenir
de mon père et par toutes nos amitiés, je me
serais reproché aussi, comme une sorte de
félonie, de prendre trop de plaisir aux conversations libérales auxquelles j'assistais, soit
chez madame de Montcalm, soit chez la marquise de Dolomieu, première dame d'honneur
de madame la duchesse d'Orléans, soit dans
quelques salons du faubourg Saint-llonoré:
chez madame de la Briche, belle-mère de
M. Molé, chez madame Pasquier, etc. Lorsque
dans ce temps-là on parlait au faubourg SaintGermain des libéraux, lorsqu'on nommait
Lafayette, Benjamin Constant, etc., c'était
avec un accent de dédain ou de persiflage
tout semblable à celui que j'ai retroul'é plus
tard, en 1 R'i8, sur les lèvres de ces mèmes
libéraux parlant des démocrates.
li n'y a1ait donc pas trop moyen pour moi
de savoir, autrement que d'une manière très
sommaire et très insuffisante, de quoi il
s'agissait en politique; el comme je n'ai
jamais eu le gm'tl de m'occuper des choses
que je puis pas entendre, je tournais les curiosités de mon esprit vers d'autres objets.
La première pensée d'une révolution possiulc s'offrit à moi d'une manière étrange. Le
t•• du mois d'ao1'1l de l'année 182(), j'assistais à la première représentation de GII illauwe Tell, à )'Opéra, dans la loge des premiers genlilsliommes de la chambre. Madame
du Cayla y ,·int. Elle éfait, à son habitude,
très parée, très plà1rée, mais elle avait l'air
soucieux. Dans un entr'actc, comme je lui
parlais dela musique, elle mïnterrompir, et,
d'une voix altérée, elle m'apprit cc qu'elle
venait d'apprendre elle-même à l'instant, une

nouvelle qui paraissait lui causer un véritable
effroi : l'arrivée à Paris du prince de Polignac.
J'ayoue à ma honte que je ne compris p3s
hien pourquoi une telle noul"elle jetait madame du Cayla en si vive anxiété. Je ne connaissais M. de Polignac que par ce qu'en
avait dit mon frère, qui se trournit depuis un
an environ sous ses ordres, en qualité de second secrétaire d'ambassade à Londres. Mon
frère aimait beaucoup son nouveau chef; il le
disait trt•s bon, très aimable, et se louait infiniment de sa bienveillance. Aussi n'en pouvais-je croire mes oreilles t·n entendant madame du Cayla s'écrier que la venue d'un tel
homme était un grand malheur, une calamilé.
.le la rt'gardais aYec un étonnement qu'elle
prit sans doute pour de la consternation, car,
en se levant pour quiller la loge, où son
inquiétude attirait les regards, elle me prit
la main vivement, me la serra avec force, et
se penchant l'ers moi : &lt;&lt; Madame d'Agoull,
j"ai 11eur n, murmura-L-elle avec un accent
sinistre el en me regardant d'un air qui me
fit peur à mon tour. Ses joues qui p:llissaient
sous son fard, son sein agité qui soulevait ses
diamants en fou, son étreinte fébrile, son
œil étincelant me restent dans la mémoire
intimement unis aux accords de Guillaume
Tell et aux premiers pressentiments de la ré-

des 221, la dissolution de la Chambre, l'entrée au ministère de l'intérieur de M. de Peyronnet, la prise d'Alger, l'irritation publique
menaçante, l'ouverture des collèges éfectorau~, etc. A peine ministre, M. de Polignac
avait appelé à Paris son jeune secrétaire
d'ambassade pour lui confier les fonctions de
sous-direcfeur de l'une des directiom du ministère drs Affaires étrancrères ; mais ce
n'était pas, cela l'a sans dire~ pour le mellre
ni de près ni d&lt;' loin dans ses secrets. Mon
frère, d'ailleurs, élait à ce moment distrait
de la chose publi1f11e par les négociations et
les apprêts de son prochain mariage avec mademoiselle de Monlesquiou-Ft zensac. Le jour
de la bénédiction nuptiale, quand je l'is, pour
la p_rcmiè~e fois, le malheureux ministre qui
all_a1t, à s1 peu de Lemps de 111, précipiter son
roi, la d}"nastie el lui-même dans un affreux
dés_astre, rien, absolument rien, ni dans la
physionomie ni dans la conversation de M. de
Polignac, n'aurait pu faire soupçonner à l'observateur le plus altentif qu'il dût l aYoir
dans son esprit une préoccupation quelconque.
Selon l'habitude anglai,e 11ui depuis lors
est venue aussi chez nous en usarre, mon
frère ~\ait v~ulu s'exempter de Lou~ rcprésentallon le Jour de son mariage, et il arnit

IlAXS l.A RLE DE ROIIA:\, LE 19 Jl'ILLET 1830. -

rnlution qui devait éclater à un an dt• là.
On sait comment cette année fut remplie :
le cabinet formé par M. de Polignac, l'adresse

l.ithOi[raphie ;Je \"JCTOR \l).Df.

décidé de partir ce jour-là mème pour la
Touraine, avec sa jeune femme.
Le prince de Polignac, qui était témoin de

�1f1STO'l{1.Jl
mon frère, vint au déjeuner de famille qui se
donna chez nous après la messe. Il l'ut d'une
bonne grâce parfaite et de la plus agréable
humeur, avec une pointe de gaieté. Il causa
familit•rcment de toutes choses et de Ioules
gens. Il s'occupa longtt'mps de ma petite filll!
Louise, alors âgée de deux ans et demi, cl,
l'aidant à rangt'r sur la table les animaux
d'une belle· arche de Noé dont sa nouvelle
tante venait de lui faire présent, il lui expliqua avêc une complaisance charmante la différence que le bon Dieu arnit voulu mettre
entre un chameau el un dromadaire. Je me
rappelle aussi que le président du conseil, venant, je ne sais plus par quel hasard, à parler des élections, nous conta comme quoi il
venait d'envoyer en Auvergne l'un de ses fils
- un enfant de douze ans - arec son précepteur, afin d'y travailler, disait-il en souriant, l'esprit public- les collèges électoraux
étaient convoqués pour le 23 - el de se faire
envoyer de bons députés.
Je m'étonnais bien un peu, à part moi, de
voir un homme d'État traiter si légi'•remcnt
ces matières politiques, qui me semLlaicnt,
sans ~- entendre, deYoir être fort sérieuses;
mais je trouvais cela aimable; et d'ailleurs jll
me sentais toute gagnée à la manière paternelle dont l'homme d'État jouait à l'arche de
Noé avec mon enfant.
Le prince Jules de Polignac était beau. Fils
de celle ravissante duchesse de Polignac qui
avait partagé l'impopularité de Marie-Antoinette, il avait, comme sa mère, la taille
haute, mince et souple, le visage long, les
traits nobles. Il ressemblait au roi, de qui,
dans le peuple, on le disait fils.
Plus Anglais que Charles X dans ses manières, il avait, comme lui, le sourire affable
et un peu banal, l'entretien facile et insignifiant, la physionomie très douce.
Dans l'isolement de la prison où il était
resté dix années, depuis le complot de Geoi·ge
jusqu'à la chute de l'Empire, son imagination, peu nourrie d'histoire ou de science,
avait pris un tour mystique. li s'était e1alté
dans la dévotion. Son grand cœur el son intelligence étroite s'étaient ensemble illuminés
d'une foi visionnaire. Il ne doutait pas de
l'inlenention directe de Dieu dans les affaires
humaines. Le surnaturel ne l'étonnait pas;
rien ne lui paraissait plus simple qu'un miracle en faveur de la bonne cause. Il en vint
insensiblement, bien qu'il fùt exempt de
toute infatuation, à sentir en lui une vocation
divine. Lui aussi, il entendit ses voix, il eut
ses conversations intérieures avec la Vierge
et les saints. Il se crut appelé à sauver
son roi et son peuple, et se tint prêt au
martyre.
Je n'ai vu le prince de Polignac, dans cet te
unique circonstance dont j'ai parlé, que pendant deux heures à peine, mais il m'a laissé
un souvenir plein de respect. Dès l'abord on
sentait en lui quelque chose de simple, de
vrai, de bon ; quelque chose aussi de fixe,
d'inébranlable el d'impénétrable. Plus tard,
quand je rencontrai son fils, celui-là même
qu'il avait envoyé, disait-il gaiement, en tour-

née 1ilecto1·ale, la rérolution qu'il arait déchainée avait fait son œuvrc.
Mais je reviens à l'année 1850. Mon frère,
comme je l'ai dit, ayant quitté Paris le jour
même de rnn mariage, mon mari étant en
Bourgogne pour la vente d'une forêt qu'il
avait près de Chagny, la vicomtesse d'Agoull
i1 Vichy avec la Dauphine, nous nous trouvions seules, ma mère et moi, dans l'appartement que nous occupions ensemble rue de
Beaune, lorsque parurent au Moniteur 26 juillet 185O-les fameuses ordonnances.
Ma mère avait quitté la place Vendôme afin
de pouvoir demeurer arec moi. Nous nous
étions partagé le rez-de-chaussée de l'ancien
hôtel de Mailly I où mon frère venait aussi de
louer un étage, de sorte que nous allions y
être tous réunis. L'hôtel de MaiUy était une
fort belle demeure arec cour, avant-cour et
arrière-cour, étages très élel'és, ayant vue sur
le pont Royal, le palais et le jardin des Tuileries, grand jardin dont la terrasse longeait
et dominait le quai Malaquais. L'ombre des
vieux marronniers donnait bien quelque fraîcheur à notre rez-de-chaussée, mais l'usage
des calorifères, récemment importé de Russie, en ôtait l'humidité. Le chant des merles
et des autres oiseaux qui nichaient en multitude dans les bosquets du jardin, les lierres
qui tapissaient ltis murs, les touffes écarlates
du géranium sur les vases de la terrasse, le
parfum des fleurs de toute sorte dont on
émaillait les plates-bandes avaient, à mes
yeux, un charme singulièrement mêlé de
tristesse et de douceur. c·~t de ce lieu
agréable que j'ai vu passer la première des
révolutions à laquelle j'ai pu comprendre
quelque chorn. C'est sur cette terrasse du
quai Malaqnais que, assises, ma mère et moi,
dans la matinée du 26 juillet, nous apprîmes,
par des amis, la nouvelle du Moniteur. Nous
en fùmes fort troublées. On pensait que des
protestations violentes allaient se produire à
Paris el dans les départements, el nous appréhendions de nous mir séparés les uns des
autres sans pouvoir peut-être nous rejoindre.
Ces craintes, quant à mon frère, furent bientôt dissipées. Le 27 au matin, non sans quelques difficultés, il rentrait dans Paris, tout
abasourdi de ce qui se passait, n'en a)·ant
rien su, rien pu soupçonner dans le silence
toujours souriant de son chef. A peine nous
eut-il embrassées, que Maurice courut au
ministère des Affaires étrangères.
M. de Polignac était à Saint-Cloud. Ce fut
l'un des directeurs, M. de Viel-Castel, notre
ami, qui dit à mon frère, avec beaucoup de
tristesse, ce qu'il savait, ce qu'il redoutait :
la baisse effrayante des fonds publics, l'agitation populaire, la protestation des journalistes, l'incertitude où l'on était quant aux
mesures prises pour réprimer les désordres, etc.
Revenu vers une heure à l'hôtel de la rue
1. Cel hôtel, ~ilué rue de Braune, à l'angle du
quai llalaquais, avait appartenu au xv111• sièele au
marquis ile Nesle, de la l'.imillc lie llailly. Il n'existe
plus.

des Capucines, mon frère y trou va celle fois
son cher. En rentrant au ministère, la voiture du prince de Polignac avait été accueillie
à coups de pierres; il avait été hué, mais il
n'en semblait guère ému. Il reçut ~Iaurice le
sourire aux lèvres, comme d'habitude. li eut
même, en lui parlant, un petit accent goguenard, comme se ri!jouissant d'arnir été si secret, si profond, si homme d'État. Il lui apprit qu'il venait de signer l'ordonnance qui
confiait au maréchal Marmont le commandement supérieur des troupes; puis, en lui serrant la main avec une affection paternelle :
« Allez rassurer voire femme el YOtre mère,
lui dit le ministre; il n'y a plus rien à craindre, toutes nos mesures sont prises. Je n'ai
plus besoin de vous ici, ajoula-t-il, le conseil
ra se réunir aux Tuileries. Rentrez cht'z vous
tranquillement; quand il y aura quelque
chose à faire pour vous, je rnus ferai avertir. l&gt;
Et comme mon frère essayàil de lui faire
enlre\'Oir ses doutes louchant la facilité de la
répression, le sourire du prince prit une expression compatissante, mystérieuse, illuminée, qui ne pcrmellait plus que le silence.
Mon frère revint à la mai-on moins rassuré
cl moins rassurant que son chef. Sur son
chemin, il avait vu beaucoup de c-hoses qui
n'étaient point en accord arec la sécurité du
ministre : les groupes populaires, de plus en
plus nombreux, agités, où l'on proférait des
menaces, des cris c1 à bas Polignac! »; une
fermentation qui, loin de s'apaisPr sur le passage des troupes, semblait les provoquer au
combat. En entrant dans le salon de ma
mère, où plusieurs de nos amis ultra-royalistes se réjouissaient bruyamment de « la
bonne rnclée » qu'allaient recevoir ltis révolutionnaires, il nous fit part de ses impressions et nous apprit la nomination du maréchll. On fit une exclamation de surprise et
de mécontentement: c1- Raguse! un homme
si peu s11r, à la tête des troupes! ce n'était
pas possible; il y avait quelque chose là-dessous ! l&gt; - Et l'on se dispersa pour aller aux
nouvelles.
La chaleur était accablante. J'allai dans le
jardin chercher un peu d'ombre et de fraîcheur. Ceux de nos am:s qui n'étaient pas
sortis vinrent avec moi. Nous nous assîmes
sous les marronniers. La conversation bruyante
avait fait place à de rares propos, inquiets et
tristes.
Il était environ cinq heures. Tout à coup
un bruit sourd el lointain, un bruit inaccoutumé, frappe mon oreille : &lt;1 Qu'est-ce cela, »
m'écriai-je? et je me levai pour courir vers
la terrasse. On me retint. c1 C'est un bruit
d'armes à feu, dit l'un de nos amis. - C'est
un feu de pelo:on, dit un autre. - Pauvres
gens! •» m'écriai-je, pensant aux hommes du
peuple sur qui l'on tjrait sans doute.
Nos amis me regardèrent d'un air stupéfait. - &lt;l Les pauvres gens, madame! mais
ce sont d'infâmes gueux, qui ,·eulenl tout
saccager, tout piller!... » Je m'étonnai à
mon tour. Sur ces entrefaites, mon frère,
élan t allé à la découver le, nous apprit que,

lÏ1chc Fiurillo.

-'loin

Dl' POLYTECH:-1c1EN V,\..'iEff. LE

rue des P)ramides, un détachement d'üifmterie ,·enait de faire feu sur un attroupement
qui n'avait pas obéi aux sommations; un

29 JCILLET,

0

.\ L .\TT,\Qt:E DE LA CASER~[:; DE 13.IBYLO'iE. -

homme, disait-011, était tombé. L&lt;s aulr~s
avaient pris la fuite, en criant: «Aux ~rmes ! ~
Ma mère, lrès alarmée, craignant pour le

T.JNe:i11 .Je .\loRE.IU DE, Toms.

lendcm;În une bataille des rues, proposa de
me faire partir pour Bruxelles - j'étais dans
un étal d~ grossesse lrès avancée. - Mon

�1f1STO'RJJI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - fri·re J'en dissuada, me jugeant beaucoup
moins exposée 11 Paris que partout ailleurs.
Pendant que nous délibérions ainsi, les

,Yapoléon Il! Vire la llép1tblù111e ! » Comme
)laurice en était là de son récit, nous enlendimes tout à coup sonner le tocsin ..Je ne

l'Rl~I' Dll LOU\'lff. LC ~q JUILLlT 18:11. -

troupes se déploiaie11t dans les rues; la
garde, la ligne, les suis,es, la canlerie, l'artillerie prenai1•nl position sur la plal'e Louis~ V,
au Carrousel, sur la place \'endùme, sur les
boule\'ar&lt;ls. Dans le mème Lemps, des barricades s'éleYaient de Lous côtés. Cho·e incropble, di,ail-on, le pèuple niait . « \Ï\e la
ligne,&gt;, l't la ligne hésilait à tirer sur le peuple! Vlrs le soir, les rumeurs del'inrcnt plus
inquiétantes encore. Xos amis, nos l'Oisins,
nos gens, tout effaré~, entraient et sortaient,
cha~un arec sa nou,elle ,inislre. C'était l'heure
où le duc de Raguse, dans son rapport au
c\ln~eil, &lt;lédarait 11ue la lmnquillite etait
l'etablie.
De toute la nuit, je ne pus former rœ1l;
notre quartier était silencieux pourtant, mais
ce sdenct! a1,lit quelque chose de lugubre. De
grand m1Lin, Je mt! le1ai ..\ peine habilléL',
je courus au jardin. fü mère était là dt:jit,
interrogeant un de nos amis qui apportait
les bruits du dehor,;. C'était le même qui, la
1eille, s'était réjoui si haut de la « bonne
ra cire » qu'allaient re.:eroir les émeu Liers.
li ne se réjouissait plus; il parla il bas maintenant; il était pàle. Partout, sur son chemin,
il al'ait vu les écussons, les enseignes aux
armes royale~, les panonceaux fleurdelisés
des notaires ùtés ou brisés. Yers dix hcur~s,
mon frère alla au minislèr~. Il re,int au bout
d'une hPUre, n'ayant pas ,·u ~!. de Polignac,
qui était à Saint-Cloud. On assurait dans les
burea·ux qou l'état de siège _allait être proclamé. li n'y avait plus de temps à perdre,
disait-on; l'émwtc gagnait du terrain. Le
peuple al'ail abattu le drapeau blanc et hissé
le drapeau tricolore à l'hôtel de ville; on ne
triait plus ;eulement : « .t bas les ministre~.' 1&gt; mais : u A bfü le8 801t1·bo11s! Vive

L1/hogr,1fhie Je ,·,c roR ,\ t.A)I,

connai~sais pas plus ce bruit-là 4ue celui &lt;lLs
déchar"es. On 10'expli&lt;1ua re qu'il ,ignifiait;
" qui courut dans mes 1e111cs,
.
.
au frisson
Je
,.entis pour la première fu·~ h• ~ourtle de,
rél'olutions.
Vers une heure de l'apii•s-mi&lt;li, les nou1dles qui nous ,inrenl a,aienl un autre accent. Nos amis étaient rassurés. L'état de
siè·•e
était proclamé; Fou,·aulcl (le ricomle
0
de .Fou1 auld, colonel de gPndarmerie) avait
l'ordre &lt;l'arrêter LafaieLLe, Laffitte, '1auguin,
Sah-erle, etc. Quatre colonnes de lroupLs
commandées par Talon, Saint-Chamans, Quinsonnas el Wall, llaient en marche pour arrêter l'insurrection. Le canon allait balayer
les rues.
Mon cœur se serra, je ne saurais trop &lt;l,re
~ous l'empire de quels sentiments. Je n'aYais
aucune peur personnelle. Je ne s~ngeai~ p:1,
aux princes, je ne faisai, assurément pas ùe
, œu x pour l'insurrection, dont je ne connai~~ais ni le but ni les thcfs, mais j'étais émue
d'une grande pitié à la pensée de ceux qui
allaient mourir, el, sans bien sa1oir cc qu'il
ioulait, je ne pou,ais me défendre d'une
chrétienne simpalliie p.iur le courage et le
malheur du peuple.
La paix régnait eDC\lre autour de nous,
aucune lutte n'était engagée sur la ril'c gauche. On n'y avait pas éle,é de barricade..~.
Nous passâmes la journée du mercredi 2~
sans apprendre grand'chose. Les bruits étaient
confus et contradictoires. 011 était le roi? Où
était le prince ae Polignac? Que faisait le
maréchal? On ne rnrnit trop A six heures du
soir, en uous mellant à table, nous apprimes
par des amis de lf. de Yitrolle~ que celui-ci
allait et venait incessamment de Paris à SainlClou&lt;l, de Saint-Cloud à Paris, pour arracher

au roi quelques concessions el les faire agréer
des insur,,és. Tout allait mal, nous dirent-ils;
o
.
.
1
l'insurrection était partout ,1clor1euse. ,e
maréchal demandait du renfort et n'en pouvait obtenir 1•.. Quant aux desseins des libéraux, quant à ce qui se passait dans les réunions publiques, nous demeurions dans une
ignorance complète.
On ne parlait pas chL'Z nous du duc d'Orléans. L'absence de la Dauphine et de la 1icomles;e d'Agoult nous laissait sans nouvelles
directes des princes, et nous en étions réd ui ls aux conjectures. {;ne longue nuit se
passa encore dans cet étal. Le lendemain
jeudi 29, notre 11uarticr s'agitait; des colonnes d'étudiants et d'omriers, parties de
l'Odéon, assaillant les postes, s'avançaient
par les quais et la rue du Bac, vers le Louvre et les Tuileries. Nous entendions le canon
et la fusillade; l'at1a4ue du Louvre commençait. Les gardes sui,ses postés sous la ~lonnadc, aux fenêtres du palais, sous le gutchet
qui fait face à l'lnstitul, repoussaient les
combaltants qui menaçaient de passer le pont
des .\rls; on ne me permcllait plus d'aller
sur la terrasse. Des fenêlr&lt;s du pavillon de
Flore et de la caserne du r1uai d'Orsay, on
tirait contre le pont !loyal, où les insurgés
essapienl de construire une barricade et de
planter lwr drapeau.
.
Oes bruits de Lous genres et des plus sinistres nous arrivaient d'heure en heure :
Marmont trahit; deux régiments de ligne ont
pas,é à l'insurrection; un armistice est proclamé, clc. Des fenêtres du second étage,
nous ,oyons un spectacle inouï_: le_jardin d~s
Tuileries rempli de lroupes qui ÎU1ent end~rnrdre; des solda ls qui sautent par les croisées du rez-de-chaussée et se précipitent par
la grande allée du milieu ,ers le pont tournant; des tris, de; clameurs, des carreaux.
bri~és a1·ec fracas, de, meuble, jetés par les
croisées, un bruit de mer orageuse; le dr,lpeau tricolore enfin, hi,sé sur le pavillon de
J' llorloge; la monarchie en déroute' 1
Dans la soirée qui suitcesscènes incro~ahlcs,
les ropfüles se forgent des chimères plus
incroyables encore. Selon les uns, ~l~rmo1!l a
trahi, mais Bourmont est rn route; il arme.
Avec lui, le Dauphin marche sur Paris. ll&amp;jà
l'on conseille à ma mère de faire ,es approYisionncmenls en (ilS de siège; sdon d'autre~,
plus rai,onnablcs, M. de Polignac se retire;
)1. de )lorlcmart est nommé pré~ident du
conseil cl va tout arranger.
Le lendemain au malin - Yeodrcd1 50 on lit sur toutes les murailles des placards
invitant le peuple français à donner la couronne au duc d'Orléans. Les nou\'elles se précisent et se précipitent. Coup sur coup, on
apprend que le Dauphin remplace le duc de
Ra"use dans le commandement des troupes;
r1u~ le roi a quitté Saint-Cloud, Trianon ;
1. !Îàn, le· ioumal Îl'111i poi-tr, pul,liti eu 1867,
j&lt;' lis quel&lt;Jucs note, curicum d'.\ll'rc,l de \ïgu~.
..a,tcs rnmme les n11c11nc,. à I heure même Jes
J,·éncu'ieuls: c l'endrtdi 30. Pas 1.111 pr111cc n'a paru.
i.e,, l'aunè, hra1e, de la gard&lt;' .soul 11,andoonès ,ans
ordre,, ,an, pl111 ,lcµu,, Jeux J•Jur;;. _1ra,1ué, parlo';ll
~L se .ba\la.nl toujours. - U guc, rc Cl\1le, ces 01J,l1nés d,•101&gt; L'ont a,ucncc ! ,

'----------------- - - -----------qu ïl part pour llambouillet; 'Ill 'il l est rejoint
par la Dauphine'; qu'il retire les ordonnances;
1p1 ïl nomme le duc d'Orléans lieutenant µélll:ral du royaume; qu'il abdi'iue; que le Dauphin abdique, elc.
Cependant les jours s'écoulent. Ll scs~ion
a été ourerle par le duc d'Orléans - - 5 août.
- On sïn11uiète, dans Paris, de sal'oir le roi
si proche, à la tète de troupes nombreuses et
fidèles. On se porte lumultuaircment, en arme~. ~ur Rambouillet; quand la multitude l
arrire, Il' drapeau tricolore llotle sur 'le cbàteau. Les princes l'ont fJUillé. On se félicite.
on a h,ile de rapporter à Paris la bonne noul'dle: on s'empare d(s fourgons, des carrosses de la cour; on monte dedans, dessus,
derrière. Sous le fouet des cochers improYisés, les heaux chevaux des écuries roi ales
franchissent ventre ,'i terre la distance de
Rambouillet 11 Paris. lie ma fenêtre, je ,ois
passer au galop ce IJitarre cortège. On ne
savait cc que c'était. Ct•s allclages somptueux
comerls de pous~ièrc et &lt;l'écume, Cl'S hommes en blouses, en ,·rstes , rn uniformes
d'emprunt, coiffés de képis, de bonnc·ts à
poil, de rasquettrs, armés de caraliines, de
sabres, de pir1ues, al'inés, enroués, chanlanl,
hurlant à lue-tète, queh1ues-uns couchés, rndormis sur les coussins de satin bl,rnc ! Jamais je n'oublierai C'C grotesque grandio,c !
L'asprtt de Pari, était d1:solé. ,\u tumulte
de l'ém('ulr, au bruit dt!s charges de caralrrie, aux roulem1•nls des tambours, au son
du canr,n cl du tocsin, succédait soudain un
~;lence morne. Les rues d{,pa,ét!s, les ré,whères hri,és, le, liouli11u1s fermées, cl, quand
Ycnait le soir, les lampion, des Livouacs populaires, toutes ces choses, al'ec l'iol'ertilude
qui planait au-dessus de nous, nous jetairul
en grand~ trislcsse.
Enfin toute inccrlilu&lt;lc se dissipa.
Pue royauté di~parais,ait, une autre prc1

1,) ~uùl. Courmmem,•nl d,

Louis-Philipp•• 1·".

C:crémoni«' j?_r:n(". - c·c':'11 un c1wro1111fmr11I profrsl1JJd. - li COll\Îl'nl Ù un flOU\011' IJUi n'a plus l'Îl'II
,1,· lll\;(i1111•. dit le Globe. J"r lroll\c lt• d,'laul ra,Ji-

cal •111e 11• lrùnr uc ,appui,! ni sur l'npprl au peuple
111 ,ur J., clroil ile h'~1limi1,:; il c~l ,:u, nppu,.
l \lfrc,I ,Ir \ïgny. -J111m111l rf'11u /Jtw·tr.

L ES JOU~NÉES DE JU1l.L'ET 1830 _ _ ~

nait sa plaf'e1 • Le 9 aolil, je vis de ma terrasse passer dans une l'Oilure découverte
Louis-Philippe el sa famille. Ils rcrenaienl
du Palais-Bourbon, 011 les deux Chambrrs
avaient proclamé le 1'0i de~ Français.
&lt;&lt; Il , aYait une fois un roi cl une reine 1&gt;,
dis-je à. la marquise de Bonnay qui rrgardail
al'ec moi le modeste cortège roial. Elle sourit;
nous al'ions lou les deux la même imprrssion.
Celle royauté qui passait nous faisait un peu
l'dlet d'un conte ?fous ne la:prenions pas au
sérieux. Elle n'a,·ailà nos yeux ni consécration
ni prestige. De notre point de me thréticn,
selon nos idées de famille, elle était la triste
rérnmpcnsc d'une tri~te félonie. Je me rappelais le mot de la vicomtesse d',\goult : « Je
n'aime pas ces gens-lit. 1J Je pensai qu'elle
al'ait raison°.
Cependant nous apprimes que la famille
roiale avait quilté la France, cl que la vicomtesse d'Agoult, malgré son Jge, malgré les
instances de la Dauphine qui ne YOulait pas
arcepter cc nournau et définitif sacrifice de
toutes Sr!' affections, de toutes ses habitude,,,
rc•fusait de quiller sa royale amie el r1prena1t
a,ec elle le dur chemin de l'exil. De retour à
Paris, mon mari prenait sa retraite. li s'!
croyait obligé d'honneur, Lien que personndlemeul il n'eùt point d'allaches aux prince,
de la branche ainée. Né en t 790, d'un père
r1ui n'émigra point, il était entré à dix-sept
ans au service, el a,·ait fait toutes les campagnes de l'Empire, en Allemagne, en Pologne, en E~pagnc, jusques et r compris la
campagne de 1811!. li avait rté grièvement
Llrssé d'u11 coup de feu au combat de .\'angi,,
en faisant, à la lèle de son régimtnt, une
charge de cal'alerie contre un carré d'infanterie russe, et il en restait boiteux. En fait
de sou1·crai11, M. d'Agoult ne connaisrnit que
Napoléon, rn fait de régime, que l'empire
militairr. Comme toute sa génération, &lt;'t
1. 'le, opinion, en ,e fon11anl J&gt;&lt;'II à f't'U me lircul
plu, lard cou,idcrn l:i rén,lulivn ,le 181i0 ,11111 autre
u·il el sou, un autre a,pcl'l; mais elles nt' lllt' ra111e11i·rc111 pui11l à cclli\ 1•1.1i11io11 qm• 1~ qua,i-lqplimité
,le la ro)aulè hourgcoi,1• l'lail la forme 1lt'lin1liH• Pl
parfailr du A'ou,rrnc&gt;mcnt 1111i •eul 1·011,cna,1 ·• la ,Jt'•rnorral ic fru111·ai,1•.

malgré ses originl's, il ignorait les princes
ciilés. En 181 t, il fut tout surpris d'apprendre par son oncle, l'él'èt1uc de Pamier~,
que B11011apal'le était un 11.mrpateu/': qu'il
y avait un roi légitime qui se nommait
Louis X\'lll; que la fille de Louis Hl rirnil
encore; &lt;1u'elle avait eu pour ami, pour compagnon d'exil, qu'elle ramenait avec elle le
frrre de l'évèque, l'oncle de mon mari, le
l'icomte d' \goull.
· Présenté par l'é,èquc à ces parenls ignorés,
M. &lt;l'Agoult fut accueilli d'abord par eux
aYec une certaine réserve. Cette blessure reçue
en combattant les alliés qui ramenaient nos
prÏllces, celle croix de la Légion d'honneur,
bien que jointe à la croix de Saint-Louis, et
toutes deux gagnées, non par faveur, mais
sur les champs de bataille, n'étaient pas une
recommandation : peu à peu cependant le
nuage se dissipa, les relations derinrent extn~mement cordiales. On t.\cha d'entamer les
préventions de la Dauphine. On l'intéressa
même à la jeunesse, égarée, mais restée pure,
au fond, de ce hon royaliste. La princesse
a,ail voulu me 1oir et m'avait donnt&gt; l'espoir
d'une surril·ance auprès d'elle. \lais H se
borna J'eflet de ses Lonnes grâces.
Mon mari, en continuant de senir, par
amour du métier des armes, ni ne demanda
ni n'obtint jamais la moindre faveur et ne
s'allacha jamais non plus personnellement à
aucun des princes. Quant à moi, je reçus,
comme on l'imagine, après la réYolution, une
infinité &lt;le condoléances au sujet de la dignité
que je perdais. &lt;1 On l'a misr sur les genoui
de la Da 11pbine , , arnil-on dit, lors de mon
mariage, dans le faubourg Saint-Germain. On
m·c~limait fort à plaindre d'en être ainsi arrachée. Je n'entrais pas lrop dans ers r~grets,
ne me sentant pas très propre aux fonctions
qu'on m'a l'ait de~linées; et~pcndant, malgré
l'accueil gracieux que J'avais reçu au Palais1\oyal, je n'allai point au palais des Tuill'ries.
A peu de temps de là, j'achetai du prince
de la Trémoille le chàteau de Croissy, j'r
passai la plus grande partie de l'année, ,.,
feus bientôt oubliL1 la cour cl les prince~.
1) \'\!EL
\IAU.\~11

Lx

CDIX IJF, LA PI.AO.

uu· CARROmEL,

LE

3o JULLET

1f!Jo.

STER\".

1,.\1,ouu.)

�EN 1870
et,

Le combat de Sarrebruck
Les journaux de Paris commençaient à
trouver qu'on tardait beaucoup à envahir la
Prusse. Leur impatience gagnait la foule,
qui, toujours exaltée et tumultueuse, se
livrait à des manifestations de plus en plus
belliqueuses, mais également irraisonnées.
Le ministère, dont la prodigieuse assurance
ne se démentait pas, malgré les nouvelles
alarmantes venues de la frontière, transmettait au major général les doléances publiques
el insistait pour qu'on agît sans retard. Jusqu'alors il n'avait eu à donner en pâture à la
population surexcitée que des dépêches insignifiantes où il était question d'escarmouches
entre uhlans et douaniers, de patrouilles
bousculées, ou de coups de feu échangés
entre avant-postes qui se délogeaient réciproquement. Ce n'était pas asrnz pour calmer l'effervescence générale, et une entrée
en matière plus consistante commençait à
s'imposer. De son côté, !'Empereur, qui ne
savait toujours rien des mouvements de
l'adversaire et cherchait à se renseigner par
Lous les moyens possibles, pensait qu'une
démonstration un peu énergique obligerait
peut-être celui-ci à déployer m forces et à
dévoiler ses projets. Il se décida donc à tenter ce qu'on appelle une reconnaissance offensi1•e, et chargea le maréchal Bazaine de l'exécuter.
Le 5i juillet, dans un conseil de guerre
tenu à Morsbach, sous la présidence du maréchal, les détails de l'opération furent arrêtés
entre lui, le général Frossard et le général de
failly. On y décida que le 2• corps marcherait
sur Sarrebruck, soutenu par une division du
5• corps qui se dirigerait sur Wchrden, tandis qu'une division du 5• se porterait en avant
de Sarreguemines pour opérer une diversion.
L'exécution de celte reconnaissance était fixée
au 2 août.
Dans la journée du {•r août, la division
Vergé fut rapprochée de Forbach et vint camper à l'ouest de la ville. La 5• division du
5° corps fut portée à Rosbruck, et le général
Frossard fut avisé que s'il ne recevait pas
avant le 2 son équipage de ponts, il disposerait de celui du 3• corps, qu'attellerait la
réserve d'artillerie ou, à son défaut, « les
autres allelages qu'on aurait sous la main »l
C'est ainsi préparé à opérer le passage de la

Sarre, que le 2 aoùt, à neuf heures trois
quarts du matin, le général Frossard commença son mouvement. La division Bataille
marchait en première ligne, soutenue en
arrière par deux brigades, l'une de la division Laveaucoupet, à droite (brigade Micheler), l'autre de la division Vergé, it gauche
( brigade Valazé) ; les deux autres brigades
de ces divisions restaient en réserve, dans
leun camps. Sur chaque aile de la première
ligne était établie une batterie de i2 de la
réserve d n 2° corps.
La garnison de Sarrebruck se composait
d'un bataillon du régiment d'infanterie n° 40
(fusiliers de Hohenzollern) et de trois escadrons du régiment de uhlans n° 7 (du Rhin):
elle était placée sous les ordres du lieutenantcolonel de Pestel, commandant ce dernier régiment, et avait comme soutien en arrière l~s
deux autres bataillons du 40•, un escadron du
9• hussards et une batterie légère. Toutes les
troupes postées sur la Sarre étaient commandées par le général-major de Gneisenau, de
la 5i • brigade, lequel avait ordre de se replier sur Lebach, s'il se trouvait en présence
de forces trop supérieures. Le succès de
notre attaque ne pouvait donc être douteux.
La I ille de Sarrebruck, située sur la rive
gauche de la Sarre, est, ainsi que le faubourg
de Saint-Jean, placé sur la rive droite, profondément encaissée entre des coteaux abrupts.
A peine éloignée d'une petite lieue de la frontière française, elle possède un pont et un
viaduc, celui-ci destiné au passage du chemin de fer qui vient dt! Metz par Forbach et
traverse la rivière en aval de la ville pour
aboutir à la gare, placée au nord, sur la rive
droite. De Sarr€bruck se détache un embranchement qui conduit à Trèves, et de là à
Coblentz. A l'ouest de la ville un vaste terrain
de manœuvres, destiné à la garnison, étend
sa surface mamelonnée jusqu'au pied des
hauteurs du Reppertsberg, el plus au sud,
le long de la Sarre, la forêt de Saint-A.rouai
couronne de ses arbres verts des plateaux
élevés dont ks pentes descendent 11 pic dans
la vallée. C'est ce point de Saint-Arnual que
la brigade Bastoul (2• de la division _Bataille)
devait occuper tout d'abord, pour se porter
ensuite vers le terrain de manœuvres ( E'xer-

cirplatz), que la brigade Pouget ( 11• de la
même division) attaquerait en même temps de
front.
A peine le mouvement était-il commencé,
que les patrouilles prussiennes donnèrent
l'alarrue. Aussilôt, trois compagnies vinrent
prendre position sur l'Ea:ercirplalz, el les
deux bataillons de renfort se rapprochèrent
de Saint-Jean. Pour éviter les effets meurtriers de nos pièces, les Pr~ssiens se déployère11 t en tirailleurs, et ripostèrent avec
énergie à la fusillade que dirigeaient sur eux
nos fantassins parvenus vers onze heures aux
points qui leur avaient été assignés. Mais
quand après une heure de ce feu, à peu près
aussi inefficace d'un côté que de l'autre, le
général de Gneisenau aperçut les premières
lignes de la brigade Bastoul qui débouchaient
de Saint-Arnual, et menaçaient son flanc gauche, il jugea que le moment était venu de
suivre ses instructions, et donna l'ordre de
la retraite. Les Prussiens se retirèrent donc
par le pont de Sarrebruck, tandis que la batterie légère, composée de quatre pièces seulement, essayait de protéger leur mouvement
en riposlant tant bien que mal aux projectiles que notre artillerie leur lançait des hauteurs de la rive gauche. Tout cela, malgré la présence de !'Empereur, arrivé vers onze heures
sur le terrain, avec le prince impérial, pour
donner plus de solennité à cette entrée sur le
territoire ennemi, n'était guère sérieux. Les
tentatives esquissées le long de la Sarre par
les troupes du corps Bazaine ne le furent pas
davantage, et se bornèrent à des escarmouches sans résultat, dont le décousu n'accusait
que trop nettement l'irrésolutiGn du commandement.
Cepl!ndant le général de Gneisenau, ,·opnt
les hauteurs couronnées par nos troupes et
Sarrebruck occupé, jugea prudent de se replier à quelque distance de la ville, et, le
5 août au matin, il rallia ses différents corps
en arrière du défilé de l(œllertheler, au bivouac de llilschbach.
Tel est ce minuscule combat de S:i.rrcbruck, dont on attendait des merveilles, et
qui, somme toute, se réduisit à une dJmonstration puérile, ou quime bataillons français
furent déployés pour chasser de leurs positions trois bataillons prussiens.
L'-COLONEL

ROUSSET.

V UE DE LA VILLE DU H.\VRE-DE-GRACE (FIN DU

xvm•

SIÎ::CLE) . -

D'après l'estampe dessinée el gravée par

BACH ELEY.

John
Par

G.

LENOTR.E

Le Lion de la mer; - .llilord Fa11lôme;
- c'est ainsi que les marins de la République
désignaient le commodore Sidney S,ruith qui
commandait, en 1795, l'escadre anglaise
croisant en vue des côtes de Normandie. Nos
mat~lots, qui n'avaient jamais beaucoup cru
à l'Etre suprême de Robespierre, en revenaient à se persuader que l'amiral ennemil'homme qui avait brûlé Toulon - était le
diable en personnr, tant son audace, son
adresse et sa chance lui al'aient valu de renom. Il cabotait des chouans en armes à la
barbe des douaniers, cueillait sur les côles
les royalistes fugitifs, opérait le transit des
conspirateurs entre l'Angleterre et la France;
sa péniche amirale, le Diamond, se montrait
un soir au large des iles Saint-fürcouf et se
retrouvait, à l'aube du lendemain, devant
Dieppe; les navires qui essayaient · de lui
donner la chasse semblaient voués à quelque
désastre, tempèle, échouage, ou explosion de
sainte-barbe.
Or, le 19 avril 1796, la ville du Havre ful
mise en émoi, dès son réveil, par une stupéfiante nouvelle : Sidney Smith était pris!
Il_ avait eu l'audace d'accoster en pleine nuit,
aidé d'une flottille de cinq ou six canonnières,

la frégate, le Vengeur, mouillée en rade; il
s'en était emparé et filait avec sa prise, quand
une saute de vent et la marée montante le
poussèrent en Seine. Quelques chaloupes et
le lougre le Renard sortirent du port et cinglèrent à sa poursuite. Une corvette, commandée par le capitaine L1 Loup, atteicrnit la
péniche de Sidney S!llith; l'é1uipage s~uta à
l'abordage; l'amiral se rendit 1 • Le Loup Je
fit prisonnier, au nom de la République, ainsi
que son état-major, son secrétaire, qui déclara se nommer Vright, et un garçon de vingtquatre ans qu'il présenta comme son domestique
et qui n'était autre qu'un émicrré
fran•
0
ça1s, Jacques-Jean-~farie-François de Tromelin, gentilhomme breton, ancien officier au
régiment de Limousin, et qui se trouvait sur
le Diamontl &lt;c pour son plaisir ».
Tromelin avait connu déjà bien des aventures : sorti de France au commencement de
1792, il avait suivi les princes à la campagne
d'Argonne : plus lard, officier à l'armée
royale de Bretagne, il avait pu échapper aux
exécutions en masse des vaincus de Quiberon
el avait profité d'un moment de répit pour
se marier. Certain d'être fusillé s'il était pris
et reconnu sur le territoire de la République,

il se réfugia à Londres où il récu t, très mai
grement, de quelques leçons de dessin·1 on
l'_y présenta à sir Sidney Smith qui le pril
vite en affection et l'emmena à son bord pour
la campagne de 1796.
Dans la nuit du 18 avril, au moment oü
les marins français abordaient le Diamond
Tromelin se vit perdu : capturé sur un navir;
ennemi, prùscrit, hors la loi, c'était la mort
dans les vingt-quatre heures .... En un instant, Sidney Smith réunil son équipa cre pour
un dernier mot d'ordre : - M. de T;omelin
va passer pour mon domeslique. - Alais il
connait à peine quelques mots d'ancrlais
'! 0
Soit, il sera Canadien et s'appelle ra John
B,·omf~~ 2 •••• Cette recommandation suprême
fut religieusement respectée: aucun des homt~~s _qui se t~ou;aicnt là et qu'une dure captmte alle_nda1t n acheta, par une indiscrétion,
une amélioration de régime, et c'est ainsi que
le commodore avait pu ne présenter aux officiers fra?ç~is q~i. passèrent à son bord que
son secreta1re, Vr1ght, et les officiers de son
étal-major. Quant à John Bromley, à peine
nom~é, il était déjà dans la cabine occupé à
garmr un portemanteau des effets de « son
maître n : personne ne fit attention à lui, et

1. Archives 11atio11a/es, F1 61:i0.
~- Archives 11&lt;ttio11ales, F' 6425. « li l'ut convenu

dans un moment, cuire tes maleluls et les officiers
restants, l(UC je passerais pour dumcsli11ue, que je me

dirais né dans le Canada .... , Oéclaralion de Tromelin. AYril 1804.

�"--------------

111STO'RJJl
mots, puis des phrases. Ces signaux, en raiquand il émergea de l'entrepont, portant la cc cadavre de pierre dressé, comme un spec- son de la hauteur et de l'éloignement de l'envalise, le bateau entrait dans les jetées du tre des âges anciens, dans le quartier le plus . ceinte, ne pouvaient èlre aperçus que des
grouillant de Paris : les tragédies révolutionHavre
étages supérieurs de la tour ; et ce st1·atagèmc
Toute la population de la ville s'était mas- naires l'avaient ressuscité et rajeuni : tous
fonctionnait, paraît-il, depuis
sée pour assister au débarquetrois ans, après l'heure des ronment du fameux milord Fandes, sans que nul geôlier, sans
tôme. Dès qu'il mit le pied sur
qu'aucun des postes établis,
la pa,scrdle,. une clameur le
pour plus de sùreté, aux étages
salua d'un formidable Vite la
bas du donjon, en eussent le
République! Sidney Smith &lt;&lt; se
moindre rnupçon. Le logement
confondait en signes de polide la rue de la Corderie, le
tesse et en salutations qui n'en
seul, assure-t-on, qui, de ce
finissaient pas ,, ; et comme
côté, avait me sur l'enclos du
quelqu'un lui demandait pourTemple, était loué, depuis 1793,
quoi lui, si habile, avait osé
par une royaliste, Mme Launoy,
risquer un coup de tête si peu
qui l'occupait arec ses trois
digne de ses talents, il réponfilles;;. Au jour, le commodore
dit que « s'étant trouvé dans
les aperçut, souriantes et jolies;
l'inaction, il avait voulu s'amuunfl communication régulière
ser à cette espèce de partie de
s'établit mire ellt s et le prisonchasse 1 1&gt;. D'ailleurs, il se monnier : comme il ignorait leurs
trait-satisfait d~1 hasard qui -lui
-nern;;,-i-1lrs ovait baptisées Tharéservait un séjour:.en Erance,_
lie, Clio et Melpomène.
dans quclt1u'une de ces prisons
Sidney Smith et son fidèle
dont le tragique rrnom était
John apprirent ainsi que, à la
grand depuis trois ans, dans le
nouvelle de l'arrestation de son
monde entier. li li ou,·ait &lt;&lt; de
mari, la jeune Mme de Trol'amusement dans la nournauté
melin était accourue à Paris et
de sa situation »; c'était un
s'était logée dans la maiso.n
chapitre pittoresque :ijoulé au
même dont Mme Launoy haL1feuilleton de sa vie et il se délait le lroisième étage; la téléclarait très curieux « des suites
graphie nocturne devait servir
de l'incident ,, .
à concerter une évasion : quelJohn continuait à passer inaques amis s'en occupaient actiperçu ; on le surveillait si peu
vement. Phélippeaux, le chef
que, dès le premic r jour, il cul
hardi de la &lt;&lt; Vendée sancerla tentation de s'échapper ; il
roise &gt;, , avait présenté à Mme de
n'en fit rien, pourtant, suivit
Trornelin IIJde de Neuville qui
son maître à l'hôtel qu'on lui
l'avait délivré des prisons de
donna pour résidence, s'y monllrnrges, la veille du jour &amp;xé
tra serviteur empressé E'. t désm~Ev S)IITJJ,
pour son exécution. li Ide dcNeuvoué,. :ncore que Sidney ~mith Por/r;,il f;,it;," Temple, par ll e x~EQCtN, le 28 /mp1uire ;,11 V. (C,iNne! des Esl:lmtes. ) l'ille - dont la tête était mise à
le traitai, pour plus de vraisemprix -séjournait à Paris sous le
1
blance, assez rudemeut. Le soir
nom
de
&lt;&lt; Charles Loiscau &gt;&gt; : il recruta l'ami
même, le commodore et son secrét;1irc mon- ceux qui, depuis le l:i aoùt 1792, s'étaient Boisgirard, d'une excellente et très ropliste
taient dans une chaise de poste, en compagnie efforcés, par intérêt ou par dévouement, d'en- famille de Bourges, lequel n'avait rien trouvé
d'un brigadier, sous l'escorte d'un détachement trer en communication avec les délcnus, y de plus ingénieux, p3ur échapper aux tracasde gendarmerie. On prit la route de Paris : al'aienl laissé des traces de leur ingéniosilé. series de la police, que d'utiliser ses qualités
Juhn , sur le siège, entrait en familiarité avec Q,1atrc ans de stratégies clandestines et de de souplesse et de légèreté en sollicitant un
les postillons qui riaient fort de son air cxo- travaux d'approche avaient 1mchiné la Tour emploi - qu'il obtint - de danseur à
t ique et s'amusaient à lui donner &lt;&lt; une pr'"- cl ses abords comme un théàlre d'escamoteur, !'Opéra 3 • On s'adjoignit encore Carlos Sourmièrc leçon de français l&gt; . Après un court cl certainement Sidney Snith, qui s'attendait d.il, of1icier de Charette, né à Troyes, qui,
séjour à flo:icn, Smith, le capilaine Vright tl à des surprises, ne dut pis se trouver déçu. dèpuis 1792, scfl'ait intrépidement la cause
Dès la première nuit, comme il prenait le
John Ilrom!t:iy arrivaient à Paris dans les prefrais
derrière ses barreaux, son attention fut royale : tous ces jeunes gens, d'ailleurs, vimiers jours de mai. On les déposa à la prison
vaient si bien en familiarité avec l'imposde l'Abbaye, où ils restèrent six semaines : attirée par une lueur virn sortant d'une fenê- sible, que le trantran ordinaire de leur vie
tre
grande
ouverte
au
troisième
étage
d'une
ils fun!nt de là transférés au Temple où on
nous apparait comme une succession de périles écroua le :; juillet 2 cl, tout de sui te, maison de la rue de la Corderie; des ombres péties peu vraisemblables.
passaient et repassaient dans la ch1m bre;
l'aventure tourna au roman.
Le plus urgent était de délivrer le pauvre
Depuis que le ~inislre donjon de Jacques bientôt, sur un drap tendu au fond de la Juhn qu'une reconnaissance fortuite , une renMolay avait servi de prison à la famille royale pièce, une lanterne magique projeta des let- contre, un geste d'étonnement pouvait perdre 6
et, après elle, à bien d'autres, il n'était plus tres énormes dont la succession formait des
1. Arch,v. s 11atio1wle.1, J•'• ti 150.
'2. ~ Extraits des rngislrc, d"écrou de la maison
d'an·êt du T~rnplc.
Du IJ mcssitlol' an IV juillet 17!lû).
Conformêroenl à la lellre du mrnistrc de l'Intérieur
en date du '13 de ce mois, le concierge de la maiso11
cl'arrêt du Temple rcce,•ra les ci-après nommés venant de celle de l'Abhavc.
Sir William Sidney, \ ummall(tc1n·, grand croix do

ç;

l'ordre mililaire de l'épi•c en Suède, ~apilaine tle haut
hord en ..\nglelcrrç, chef tic la di\'isio11 c1·oi,anl dons
la )lauche. natif de London, lrenle-de,n ans. Prisonnie1· de guerre.
John \'c,tcy \'right, secr étaire tlu commodore Si,lney
el John llrqmlcy, domestique dp comm0&lt;lorc. » .4rch ives na/ ionales~ F7 6423.
::i. Rehseignemenls particuliers.
4. llydi&gt; de ~eul'ille. .llémoires et Sout&gt;enirs.

5. Qumze ans de haute police sous le Consufol
el l'Em11ire, p,11· Dc,marcst.
6. • Enfermé au Temple, ma. position était hic11
critique : 011 soup~onnaiL uu émigré parmi 11ous ; on
pouvait rn'iùenlilicr et, dans les vini;L-qualre heures,
me juger cl me rusillcr. Le besoin de conscn·er mon
existence ... aida mon courage. Je jouai mon rôle av,•c
w1 calme cl un bonheur rares. » Archfrea 11atio11ales, F1 '162::i.

et qui jouait, du reste, son rôle avec un chetier~ et n•~rait. parmi ~es. sur1·eillants que un rez-de-chaussée vacant dans une maison
ca,lme ~t un bonheur rares. Sidney Smith des amis : meme il courltsa1t la fille de l'un de l'enclos, contiguë à l'enceinte· Hyde visita
dec~ara1t - sans mentir - qu'il n'avait &lt;&lt; ja- d:eux 7t le ~aria~e .était convenu pour lejour le local, s'assura que la carn ét~it attenante
ma~s eu parei! serviteur l&gt;. John prévenait ses ou, mis en liberte, il aurait trouvé dans Paris ~u mur de la prison el loua l'appartement oü
~omdres désirs et le serrait avec une solli- une situation stable .. .. Cc lieu d'un renom si 11 établit une jeune fille, Mlle D... , si avecitude quasi filiale . La brusquerie du com- tragiq~~• ccll~ tour ~u. Temple, qui, selon le nante et si jolie que les habitants de la mai~odo.rc ~t quelques coups de pied que celui- mot srn1slre d un policier, « dévorait ses ha- son ne s'étonnaient pas des lonaues heures
.
0
c_1 lm de~c?ai.t dans les moments d'impa- b)!ants 1&gt;, é~ait un_ endroit quasi gai, et l'on que passait chez clic Charles Loiseau. Il
llence, n altera1ent pas sa déférence'· John s etonne qu une pmon pût abriter tant d'in- s'était installé, presque à demeure, dans la
était, d'ailleurs, très .populaire au Te~ple : souciance et de bonne humeur.
cave, et, courageusement, il avait entrepris
co~me,~asne, le concw~gc de la prison, toléLes fréquentes entrevues de Mme de Tro- de creuser un souterrain, assez large pour
rait qu il sortît, chacun rn plaisait à le char- melin avec John el ses continuelles prome- donner passage à un homme, et dont la longer, moyennant pourboires, de commissions nades autour du Temple avaient attiré d'abord gueur ne devait pas, d'après ses calculs
po~r le dehors : on s'intéressait à ses pro- l'attention des mouchards, vite rassurés : excéder douze pieds.
'
gres .dans ~a langue française que, de l'avis tout le quartier savait que cette dame « était
Il travaillait tout le jour al'lc ardeur.
unamme, 11 commençait « à écorcher très une ,Anglaise, .très attachée à Sidney Smith l&gt; ~ll~e D-:· élevait une enfant de sept ans à
passablement l&gt; ; on se répétait ses naïvetés et Ion trouvait tout naturel que celui-ci cor- qm Lo1sean avait acheté un gros tambour
et on s'amusait de ses bévues. Le brave gar- respondît, par l'intermédiaire de son domes- dont on enrourageait la fillette à jouer à tour

(( LA SUSPECTE •. -

Tableau d'EDMOND

LAVE\ R~.

~n n'é!ait ni susceptible, ni &lt;&lt; regardant l&gt; :
buvait tous ses petits profits avec les oui-

tit1ue, avec sa maitresse éplorée'. Elle, pourtant, ne perdait pas un jour : elle avait avisé

de bras : clic emplissait de vacarme la maison, cou,Tant ainsi le bruit des coups de

1. ,1/émoire,~ de Rochecotte
'l. " C'csl alo,s qu'une épo~se chérie viul à l'aiis

~ur m'aider de ses secours : on la soupçonna ,l'être
nmanle de Sydney Smith .... » Archives 11atio11alPS,

F7 6!,23. Interrogatoire de Tromelin en grrrninal
an XII.

11

"

""H.,.

�. - - 111ST0'/{1.JI
pioche et de la chute des pierres. llyde, pourtant, commençait à se décourager : il craignait maintenant de s'ètre trompé dans ses
pré1·isions et de faire fausse route; le concours d'un maçon devenait indispensable.
Mme de Tromelin en découvrit un, bra\'e
homme, qui comprit à demi-mot de quoi il
s'agissait el qui se mit à l'œuvre. A rnn premier coup de pic, une brèche s'ouvre : toute
la cour du Temple apparaü; la chute des
moellons renverse un factionnaire qui, effaré,
donne l'alarme .... Le poste court aux armes;
mais Hyde est sur le qui-vive : à son appel,
Mme de Tromelin, l'ouvrier, lllle D... el
l'enfant au tambour s'enfuient par une porte
de derrière, et quand la garde, obligée à un
long détour, envahit l'appartement, elle n'y
trouve plus que des malles pleines de bûches
de bois, des meubles sans valeur et quelques
hardes que personne, comme bien on pense,
ne se risqua à réclamer'.
Cette algarade rendit la surveillance plus
soupçonneuse : l'orJre vint, du bureau central, de resserrer la captivité du commodore,
et, pour mettre fin à ses communications
avec le dehors, on lui signifia qu'il eût à se
pril'Cr désormais des services de son domestique dont on avait décidé l'ex tradition. La
nom·elle de ce coup de fortune fut reçue par
John el par rnn maître comme l'annonce
d'une catastrophe : tous d.:ux tinrent jusqu'au bout leur rôle avec un naturel parfait.
Le 8 juillet 1797, quand le brigadier Dumaltera. escorté du gendarme Barlhet, se
présenta à la prison muni de l'arrêté du
Directoire ordonnant que '' John Uromley,
valet de chambre de sir Sidney Smith, serait
extrait de la maison du Temple pour être
conduit, de brigade en brigade, au port de
Dunkerque et, de là, passer en Angleterre»,
il y cul une scène qui émut les plus bronzés.
John se précipita en pleurant sur les mains
de son maître qu'il couvrit de baisers, protestant qu'il ne l'oublierait jamais et jurant,
devant les geôliers altendris, qu'il risquerait
tout pour le tirer de sa prison. Sidney Smith
parut très touché, mais il resta digne : il
chargea John de commissions pour sa famille,
lui remit un élogieux certificat de ses bons
services el lui ,·iJa sl bourse dans les mains!.
Les gendarmes, appréciant à leur valeur
les rares sentiments d'un pareil scrriteur,
furent pleins d'égards tout le long de la
route. Le comte de Tromdin aroua plus
tard que jamais il n'arnit voiagé a\'ec plus
de sécurité et moins de soucis : ce proscrit,
ce condamné à mort, que le syndic du
moindre village pournit, sur le simple énoncé
de son nom, liHer au bourreau, était sous la
sauvegarde el la responsabilité de toute la
gendarmerie de la Bépublique. On l'embar1. Hi de de ~cuvillc, Souveuirs el ,1/lmoires.

2. Mlmofres de Rochecolle, lllémoires . d'llyde
de Seuville. • Cejour&lt;l1mi ~O me,sidor \, nous,
Josel'h Oumallera, brigadier, et Jean Barthe!, gendarme à la résidence de Pa,·is, conl'orrnémcn t it un
arrêt~ du Dirceto,rc du 5 messidor. avons extrait de
la maison du Temple John Bromlcy, domestique du
commo1lorc Sidney Smith, pour être conduit de brigade c11 brigade au port de Dunken1ue et de lit passer en Angleterre. ~ Archives 11atw11a/es. P (H~3.

qua à Dunkerque le 22 juillet; deux jours
plus lard, il abordait la terre anglaise qu'il
ne fit que traverser, ayant hâte de rentrer en
Normandie où Mme de Tromelin était "enue
l'attendre•. Pourtant, on eut de John Bromley des nouvelles pendant un certain temps :
lti cabinet noir du Directoire ouvrait et faisait
traduire les lettres adressées d'Angleterre à
Sidney Smith plr ses parents : ceux-ci, prévenus par Tromelia, prolongèrent la mystification; jamais troupe ne joua avec plus d'ensemble : « - Nous ne poul'ons concernir,
&lt;t écrivait le 2ti août sir Douglas Smith à
« son frère, nous ne pournns concevoir ce
« nouveau caprice qui vous a fait vous pri&lt;t ver de voire fidèle John; j'apprends de ma
&lt;t mère qu'il doit aller à Portsmouth chercher
&lt;I ses hardes et de là faire un voyage dans
« le pays pour voir s~s amis. » - Le 5 septembre, l'oncle Edward Smith renchérissait :
&lt;1 John Bromley, mandait-il, a passé ici :
&lt;• l'acte de le séparer de vous ne fait pas
« honneur au Directoire et j'aurais cru que
&lt;t la nation française respecterait davantage
« le malheur el le courage. li a couru chez
« votre mère : le pauvre garçon témoigne
&lt;&lt; beaucoup d'empressement à porter de \'OS
« nouvelles à vos amis; il lui est dù une
« année et demie de traitement comme
a employé à voire senice ' . »
Tandis que Cts lettres et d'autres du même
ton rassuraient pleinement la police du Directoire, qui n'avait d'ailleurs aucune méfiance,
Tromelin débarquait paisiblement à Caen,
rentrant en France pourl'u d'un crédit illimité sur le banquier llarris, rue du Bac, en
vue de tenter, par tous les moiens possibles,
la délivrance de Sidney Smith et du capitaine Vright. li resta six mois en Normandie,
assurant le passage en Angleterre du commodore dès qu'on serait parvenu à lui ouvrir les
portes du Temple. Ce point - le plus difficile - établi, Tromelin se rendit à Paris, où
il retrouva ses amis, Carlos Sourdal, les
dames Launoy, Hyde de Neuville, Phélippcaux, le danseur BoisgirarJ, auxquels
s'étaient réunis le chouan Legrand de Palluau, un des lieutenants de Phélippeaux
pcndanl la Vendée sancerroise, et Laban,
ancien officier de StofOet, qu'on manda
précipilammenl de Brèlagne à Paris pour
tenter le coup.
Phélippcaux cl les dames Launoy n'arnient
pas cessé d'entretenir avec les prisonniert des
relations télJgraphiques. Depuis le 18 fructidor, il est vrai, au royaliste Lasne avait succédé, comme concierge du ÎLmple, le jacobin
Antoine Boniface, qui, ravi d'être enfin pounu
d'une place avantageuse par celle rérolulion
qu'il flagornait depuis cin1 ans, s'établit dans
son nouveau domaine comme en pays c~n-

quis. Son malheur fut d'installer avec lu;
Mme Boniface, femme autoritaire mais sensible, que les malheurs, le prestige et la
distinction britannique du commodore touchèrent plus qu'il n'eût fallu. Le concierge,
empaumé par sa femme, eut pour le prisonnier d'étranges complaisances : il le laissait sortir sur sa parole d'honneur « pour se
promener, pour prendre des bains5, diner
en ville et même aller à la chasse ». Sidney
Smith ne manquait jamais de revenir passer
la nuit dans son cachot et reprenait, en rentrant, sa parole.
li faut dire que tous les détenus de nationalité anglaise avaient été transférés au dJpôl Je Fontainebleau; seuls, en raison de
leur importance, le commodore el son secrétaire avaient été gardés au Temple 0(1 ils
étaient, de plus près, sous l'œil de la police,
toujours en soupçon «qu'il se tramait quelque
chose l). Les prisonniers relevaient, d'ailleurs,
du ministère de la marine dont le titulaire
était alors Pléville-Le Peley, vieux, dolent,
courbatu, qui, prêt à démissionner, apportait peu d'ardeur à ses fonctions. En partant
pour Lille, où se tenait la conférence de la
paix, il avait signé, pour des cas de forme
ou d'urgence, des blancs-seings portant en
tête la vignette et le timbre officiels : l'un de
ces papiers fut soustrait sur la table du
ministre, probal,lemrnt par le dalmate Wiscovisch, espion à tout /'aire, Lien nourri à
nombre de râteliers. Le Peley prit, au reste,
la peine d'écrire personnellement à son collègue de la police pour l'a\'ertir charitablement que de mauvais bruits couraient sur
le Temple cl qu'al'(ml dix j ours Sidney
Smith serait ùadé 1•••• Il ne se trompait
que de quelques heures.
L'aventure est deYenuc légendaire cl s'est,
à chaque nouveau récit, enrichie de quelques
détails fantaisistes; la ,·oici, sommairement
contée d'après les seuls documents originaux :
le 24 anil ·l 798, rnr3 huit heures du soir,
s'arrêta de,·ant le portail du Temple un de
ces immenses fiacres où pouvait s'entasser
toute une famille; sur le siège, à côté du cocher, était un particulier Yêlu comme un
bourgeois, le ('hapeau ramené sur les yeux :
c'était Tromelin. A l'intérieur élait Phélippeaux en houppelande de couleur sombre, le
danseur Boisgirard, ,êtu d'un uniforme d'officier d'état-major, et son compère Legrand,
costumé en capitaine de voltigeurs. Les deux
militaires descendirent du fiacre et entrèrent
au Temple, laissant dans la 1·oiture les deux
bourgeois - inspecteurs de police, é\'idemment. Pareille chose était si fréquen te qu'elle
n'intéressa même pas les hommes de garde
flànanl dernnl le portail, d'autant moins
étonnés qu'ils apercevaient, rôdant autour de

:i. « Aussitôt après ma sortie, ma femme quilla

police : - Je viens d'èlre informé pa,· un pari iculier
que le commodore ~ydney Smi'!i, _détenu au 1:cmple!
doit prrntlrc la fu ite a,nnl dix JOt11·s et qu on lu,
lai;sc la focultt\ ,l'aller r11 ~oupcr eu rillc... .Ir ,ous
prie d'ordonner quïl lui soit mis â l'inslaut u_11e gmle
prés de lui et une a1:11rc à ~ur_,:eiller le c_o,_1C1erge sur
la sortie de celle maison Jusqu a ce que J a,e pu prend1·e de ~lus amples et_pl_us sûres inl'ormali?ns sur _cc
prison111cr et son sccrcta11•~ .... etc. • . frc/111•es 11al1011alts, F1 6150.

Paris pour se rendre en ~ormandie où je _lui prom!s
,te la r,•join,lre et je rc, Lai a Caen plusieurs mo,s
absolument io-noré. , ,1,-cltives 11atio11ales, 1-'7 46'23.
llllel"l"O(}atofre de Tro111eli11, germinal an XII.
i. A,-chù-es 11atio11ales, F' filjO.
5. • 28 germinal an \'l : ,1 y a beaucoup d inconvénients il laisser Sidney Smith sorlir 1lu Temple pour
prendre des bains. , Archives 11alio11al~s? ~'7 6150.
li. c l e ministre de la manne au m1111slrc de la

Jomv ---..
la roiturc, queli1ues-unes de ces ligures louches de policiers comme on en voyait tant
aux abords des prisons d'État à l'arrivée ou

au départ de quelque détenu. Ce soir-là, ces
« figures louches &gt;l étaient celles d 'Hyde de
Nelll'ille, de Laban', de Sourdat et de \\ïscovisch.
Les deux c,fficiers étaient entrés au greffe,
et, devant Boniface respectueux, exhibaient
l'ordre dont voici le texte :
Paris, le 5 norêal, an \l.

Le ministre de la marine et des colonies
an citoyen Boniface, préposé il la garde du
Trmple .
Le Directoire exéculir a!anl ordonné, par son
arrèté du 28 vcnt,:se ci-joint, la réunion de tous
les prisonniers de guer1 e anglais, sans distinction
de grade, je l'Ous charge, ciloycn, de remettre
sur-le-champ sous la garde du citoicn f:tieanc1: « Phélippcaux aqil fail, choix pour seconder srs
proJels, d'un dni1seur de l'Opéra fort agile du nom de
801sg1rard cl de mon oncle de LaLan, appelé précipilammrnl dt&gt; \'1•ndêe à Paris pour lenler le coup. •
,'lflmnire.ç du .l/•1 Cau robert. par Germain Bapsl.

.\rman1l A11g1•r, port,•ur ,lu présent onlr,•, le ('0111·
111o&lt;lore Sidney Smith cl le l':tpitaine \'right, pri$Onniers &lt;le guerre, puur ètrr lransr1;rés au dépùl

gènéral du Mpartcment de Seine-cl-)larnr , il
Fontainebleau.
Il vous est enjoint , cito~en, d'ohserrer le plus
grand secret clans l'exécution du pré,rnl ordre
dont j'averlis le mini~lre de la police génér:1le,
afin d'empêcher Louit• tentative ,cl'cnlc1·er ces prisonniers en roule.

Lr minis/l'e de la marine el des Colonies,
PL~rn.1.E-LE PF1.n

2•

La signature, très caractéristique, était
d'une authenticité évidente : Boniface ouuc
son livre d'écrou, remet l'arrêté au greffier,
qui le copie in extenso sur son registre, puis
l'ordre est donné de faire comparaître les
deux Anglais.
L'homme qui alla les chercher trouva Sidney Smith occupé à lire Git Blas : le commo2. Archives 11olio11ales, f' 7 6150.

3. 11/emoirs of admira/ Sir Sid11ey Smith, 1839.

The life a11d correspo11de11ce of admirai si,· William S. Smith, 18'18. I.!' .\'al'lil chro11icle cl l'Eu
l'()pt1111 .'llagazi11e de 1799 el 1800 ont publié le ré-

dore avait é1é prél'enu par ses amis, l'avanlveille, que tout était prêt pour l'évasion et
« qu'il n'avait qu'à se laisser faire ,, . li leva

la tète et demanda &lt;t ce qu'on lui voulait si
lard ». Ce à quoi le g~ôlier répliqua laconiquement &lt;c qu'on le lui dirait en bas ,&gt;. Arri,·é
au greffe, le commodore salua les officiers et
apprit d'eux qu'on allait le transférer.
- Où me conduit-on? demanda-t-il.
C'est lui-même qui, plus lard, a rapporté
ce dialogue textuel.•
- A Fontainebleau, répondit Boniface.
- Oh! ce n'est pas loin ... vous ,iendrez
~e 1·oir, n'est-ce pas? Et mes affaires, mes
hv~es... v~us me les en\'errez; ce n'est pas la
perne que Je les prenne avec moi ce soir.
Poignées de mains, distribution de pourboires : Mme Boniface était très troublée• Je
mari, pour garder son sang-froid, affectai( de
collationner avec sa copie l'ordre du ministre
cil de Sidn~y Smilh lui-même. (\'oir Qui11~e ans de
lt~ule po/i~e! par Desmar~st, édilion annotée r
Leonre Gra~•her, cl un ar\tcle de M. Victor Pillnf:
/)eu.;- offi.c1ers de la 111an11e a11glaise au Temple
dans le Corrtspondanl, octobr(' !~Ut)
'

�111STO'l{1.Jl

Jomv
dont il serra précieusement l'origi"nal pour sa
décharge. Vrigbt était descendu à son tour ;
l'officier. d'état-major signa du nom d'Augei·
la levée d'écrou, et l'on se dit adieu. C'est
alors que, pour couper court à l'émotion qui
gagnait tous les assistants, l'officier du poste
qui, peut-être, flairait quelque irrégularité,
commanda six hommes pour former l'escorte.
Ceci pouvait tol,lt perdre. Le commodore ne
put réprimer un mouvement, et chacun comprit &lt;&lt; qu'un soupçon d'exécution immédiate
cl clandestine lui traversait l'esprit ». Pour
pallier le mauvais effet de la chose, Auger
s'interposa : « - Citoyens, fit-il avec un
geste de théàll·e, la parole suffit, enlre militaires». Puis, s'adressant à Smith: &lt;&lt; - Commodore, vous êtes officier, moi aussi,
donnez-moi votre parole et nous nous passerons d'escorte ». &lt;&lt; - Monsieur, répondit
!'Anglais, je jure sur mon honneur de vous
accompagner partout où vous voudrez me
conduire .... 1&gt; Et ceci fut dit avec une chaleur
si sincère que les plus soupçonneux s'en tinrent pour largement satisfaits.
La porte s'ouvre, on rst dehors : les prisonniers montent avec les officiers dans le
fiacre, qui se met en route .... Au premier
tournant, le cocher, qui a reçu l'ordre &lt;1 d'aller bon train )) , jelle ses chevaux dans l'éventaire d'une fruitière et renverse un enfant;
grand émoi, attroupement, bousculade, cris:
c&lt; Arrête! A la garde! Chez le commissaire! )) Les deux. Anglais et leurs libérateurs
sautent sur le pavé, se font un chemin à
force de bourrades et s'enfuient, après avoir
mis par mégarde un double louis, au lieu
d'une pi.èce de trente sous, dans la main du
cocher, non moins ébahi que la foule qui
voit s'esquiver hâti1·ement, dans des directions
di[érentes, ces six voyageurs dont deux officiers en uniforme. L'incident, cependant,
n'eut pas de suites : une heure plus tard,
Sidney Smith était caché dans un hôtel situé,
dit-on, rue de l'Université 1 : il attendit là
jusqu'au lendemain, se terra trois jours
« dans un bois aux environs de Paris'; puis,
comme l'évasion ne s'ébruitait pas, il gagna
l\.ouen et s'embarqua avec Vright et PQ,élippeaux : Tromelin retourna à Caen où sa
femme renait de le rendre père; les autres
restaient à Paris, plus inquiets de l'inaction
de la police qu'il ne l'eussent été de sa pomehasse et un peu froissés de n'cntèndre souf0er mot de leur exploit que leur amourpropre d'auteurs estimait digne, pourtant, de
quelque renommée. Pas un journal n'y faisait allusion ; nul placard .... Le Temple gardait sa phJ•sionomie habituelle ; il semblait
que rien ne s'y était passé d'anormal el que

Quant au fidèle John, il se fit T~rc. Sidney Smith, reconnaissant, emmena ses libérateurs à Constantinople, el Tromelin retrouva
là Pbélippeaux, Legrand, Wiscovisch; lutler
contre Bonaparte, qui avait envahi la Syrie,
c'était encore servir la cause royale : TrJ-

melin sollicite donc du sultan Séliro un grade
dans l'armée ottomane; nommé major d'infanterie, il succède comme lieutenant-colonel
à Phélippeaux, tué à Saint-Jean-d'Acre. Bonaplrte repoussé, il s'allache à Husseincapitan-pacha et fait avec lui toutes les campagnes d'Égypte el de Syrie. Son hégire dura
quatre ans, au bout desquels, pris de nostalgie, il fit voile vers la France. Son nom était,
depuis 1802, rayé de la liste des émigrés et
l'amnistie proclamée lui assurait un avenir
paisible : il débarqua à Morlaix, revit ses
clochers de Saint-)telaine et, au bord de la
rivière, à l'extrémité du cours Beaumont,
son vieux chàleau de Coatserho où il était né
et où il s'installa, bien résolu à vin.i tranquille, entre sa femme, qui lui aYait héroï;quement donné tant de preul'es de dévoue:.
ment, el ses deux fils, nés dans la proscrip:.
lion, qu'il rêl'ait d'élever pour des destins
moins agités : tout dè suite il régla rn vie,
ambitieux seulement de retraite el d'inaction ; mais son sort n'était pas là.... Trois
semaines plus tard, le 11 avril 1804, à onze
heures du soir, les gendarmes de la brigade
de Morlaix, commandés par un délégué du
commissaire général de police de Brest, carillonnaient à la porte du château, rél'eil;laient toute la maison et mettaient en état
d'arrestation John-Tromelin-Pacha qui, dans
la même nuit, fut jeté dans une berline de
poste. Le 15, il était écroué à !'Abbaye
comme « pr~venu d'intelligence avec les enr
nemis de l'Etat », insinuation particulièret
ment pernicieuse à cette époque où s'instrui•
sait le procès de Georges et où la police flairait en tout nouveau débarqué un assassin
probable du Consul.
Ses réponses aux deux interrogatoires qu'on
lui fit subir dénotent, semble•t•il, quelque
lassitude, un dégoùt de la vie d'aventures.
D'abord il se tient sur la réserve el ,reste
très laronique; puis, se sach:rnt couvert par
l'amnistie, il raconte toute sa vie et c'est
alors seulement que la p'&gt;lice connut la véritable identité de John 81'omley qu'elle
n'avait jamais soupçonnée. Le récit de Tromelin est digne et sobre : il ne nom!lle que
Phélippeaux mort ou des .\nglais hors d'atteinte6, et quand on lui demande quels de
ses complices ont osé jouer le rôle des officier;;, il répond: « Deux hommes obscurs! 1&gt;
sauvant ainsi la vie à ses deux amis, car Legrand, à cette époque, était rentré chez lui,
à Valençay, et Boisgirard continuait à danser
à l'Opéra. Même, s'il faut en croire une
indiscrétion de Réal, la reconnaissance de
Sidney Smith avait valu au beau danseur le
grade et lrs émoluments d'oflîcier supér·ieur

'I Âl'chives 11aliona/es, F7 61ô0·
2. Déclaration du citoyen llagnus Lombcrguc, capitaine du paquebot La Maria , jointe à la leltre du
commissaire tlu Directoire près l'administration municipale de Gravelines, en date du 1" prairial VI.
« Le cilo_l'en Magnus Lombcl'gue, capitaine du paquebot La .llaria, parti lticr à deux heures du malin
du port de Douvres, a déclaré que le commodore
Smith, ilvadé de la prison du Temple, étail accompagné d'un émigré français donl il ignore le nom, qu"tl
a passé trois jours dans un bois près Paris, qu'il s·esl
l'Cndu ensuile dans lt&gt;s environs du llavre ou de
Brest, qu"il y a pris uu canot où il s'est emharqué ;

9uc le leudemain matin, à quelque dislance des côlcs,
11 a rencontré_ une frégate anglaise qui l'a pris à son
bord el conduit à Portsmouth. t Ai-clt . 11at. P 6150.
3. Jllé111oires de llocltecolle.
4. Sa femme mourut plus tard, dans la misère, â
Be,ançon.
5. « Voici ce que j'ai su par Sidney Smith et Phélippeaux qui dc~int le grand aclcur de celte maclune qm se d1,·1se encore en deux points : la part
que l'hélippeaux y a prise cl les aulres ressorts que
S1Jney Smith a fait jouer de son côté. Sidney Sm ith
lroura les hommes qui portèrent le faux ordre de
transl'érer. Je n'ai p11 fes co,mailre, ce sont deux

hommes obscurs. Ce fui l'hélippeaux qui allenclail
Sidney Smith dans la voilure qui le con lu1sil à Rouen
où ils reslércnl quelques jours el d'où ils passèrent
en Anglclerre. C'est, je crois, un abbé Ralhel (sic ) rle
Rouen qui le cacha. Sidney Smilh s:em_barqu~ sur un
bateau pêcheur du llavre. Un nomme R1ght, Ecossais,
mais à Paris depuis sa plus te11dre jeunesse, favorisa
Sidney Smith. C'esl lui qui a dù procu rer les signatures sur l'ordre de transfert. Le mumlre de la marine, allant voyager pour quelque Lemps, laissa des
blancs-seings que Righi se procura el donna à Phélippeaux. » Arcltivts 11atio11ales, F7 4625. DéclaraIton dè 'fromclin , an XII.

la police ne se doutait pas du mauvais tour
qu'on lui avait joué.
Elle ne s'en doutait nullement, en effet, el
cette ignorance était l'heureux résultat du
parfait fonctionnement des rouages administratifs. Dès le 25 avril, le lendemain du départ
de Sidney Smith, le concierge Boniface, dans
son quintuple rapport quotidien, avait rendu
compte au bureau central et au ministère de
la police, donné copie de l'ordre signé du mi•
nislre et a,·isé la place ainsi que le bureau
des subsistances. Le même jour, les membres
du bureau central étaient venus inspecter la
prison, comme ils le faisaient chaque semaine : ils avaient vérifié les livres d'écrou
et tout approuvé : eux-mêmes avaient rédigé
un rapport de leur Yisite, accompagné d'un
état de situation détaillé. Toutes ces pièces
avaient été enregistrées, lues, cotées, étudiées, classées el avaient fait l'objet d'une
réponse .... Huit jours plus tard, le 5 mai, le
médecin du directeur Merlin, en dinant avec
celui-ci, lui demanda, par hasard de causerie,
comment sir Sidney, q11'il n'avait plus rencontré au Temple où il lui rendait mensuellement Yisite, se trouvait de son séjour à
Fontainebleau .... 3 Stupeur de Merlin. &lt;1 A
Fontainebleau! &gt;&gt; Les estafettEs sont appelées;
on court, on enquête : du Directoire on demande d'urgence une explication au ministre
de la police Dondeau - oui, Dondtau, un
oublié, - qui s'adresse au bureau central,
d'où l'on court à la marine, qui prend des
informations au Temple : et c'est ainsi que
l'affaire fut divulguée, assez tôt pour qu'on
ne l'apprit point par les journaux anglais qui
célébrèrent l'entrée triomphale à Londres du
commodore et de ses compagnons. Toute
l'Angleterre en exulta et le cirque Astley joua
huit cents fois une pantomime : !"Heureuse
J,;vasion, ou le retour dans lct pat, ie, où la
police du Directoire était copieusement bafouée. Le coup, pour elle, fut rude; si rude
qu'elle n'osa même pas se risquer à rechercher les coupables : Boniface, seul, perdit sa
place et fut arrêté : le pauvre homme, dont
la prospérité avait lénifié le jacobinisme, redevint partisan farouche de l'anarchie dès qu'il
se vit sans emploi : la chose ne lui réussit
pas; déporté après l'affaire de la machine
infernale, il mourut en l'an XII aux iles Seychelles'.

\

au service du sultan : outre ses gaaes modestes de cinquième zéphir, il touchait 800 à
900 francs par mois, et les abonnés de !'Opéra
~e _se doutaient pas qu'ils applaudissaient les
Jeles battus et les coulés d'un colonel de l'armée turque.
La fran3hise de Tromelin, le récit de ses
exploits allirèrent l'atlention de Napoléon :
on _fit comprendre, au détenu que J'Empereur
éta,1_t plein dïnJulg,mce pour les braves et
q_u il cherchait des dévouements. c~s gentilshomm~s. qui n'avaient appri, qu'à se
~aitre en \'la1en t tous le sort des officiers que
l 11s1t1pateu1· entraînait à sa suite à travers

le m_onde; mais pour entrer dans l'armée il
fall_a1t se soumellre, et la transition était
dé!1ca1e,- .Tromelin s'en tira galamment. « Je
dois à I Empereur ma patrie, écril"il-il et le
?onheur de ,·ivre au milieu de ma ra:Urne.
Je _regrette_ que ce soit d'une prison que j~
~ume olfr1_r mes ser1ices; mon vœu plus
libre ne lamerait aucun ombrage sur ma
loyauté .... &gt;&gt;
Les portes de !'Abbaye ,:'ouvrirent : un
a_n plus tard Tromelin recerait sa cornmisSIOn de capitaine : en J809 il était colonel
chd,.. d'état-major de la grande armée e1;
181 ,), et, à Waterloo, général d'une diri-

sion qui resta la dernière sur le champ de
bataille.
~a Restaurati_on bouda ce brave soldat qui
avait tant de fois exposé sa vie pour la cause
r~yale, et le général Tromelio, baron de l'Empire, fus mis en non-activité· ce ne fut qu'en
820 qu'il rentra en grâce ; 011 Je nomma
m:pecleur de l'infanterie. JI mourut à son
~h~Leau de Coatserho le 3 mm JS-/4.2 : il
eta'.t grand:officier de la Légion d'honneur et
1~31_re du_ l'lllage de Ploujean. Avant de mourir ~l avait donné l'ordre de détruire tous res
papiers et demandé expressément qu'aucun
honneur ne fùt rendu à ses restes.

!

G. LENOTRE.

dans le temps qu'on la croyait au comble de
appr~nn~nt à mieux prononcer, et cultirent
la fave~r ; car les gens de la cour' qui la
regardaient comme une seconde fal'orite la la ~emo1r~ (car elle n'oubliait rien de tout ce
ménageaient, lui écrivaient, et la vena{ent qui ~ouva1t contribuer à l'éducation de ces
quelquefois voir; chose qui ne plut pas en- dem?1s1•!)cs, dont elle se croyait avec raison
parllcul_ieremen! chargée), elle écrivit ù
core à madame de Maintenon. Enfin pendant
Madame de Maintenon connut à Montche- uo voyage de Fontainebleau, elle rut ordrn de M. flacmc, aprc, la représentation d'Androvreuil une llrsuline dont le couvent avait été sortir de Saint-Cyr, et d'aller dans tout autre maque: « Nos petites filles viennent de jouer
rui,né, et q_ui peu_t-èlre n'en avait pas été fà- lieu qu'il lui conviendrait, avec une pension Andr?maque, el !"ont si bien jouée qu'elles
chee; car Je cro~s que cette fille n'a,·ait pas honnête.
ne la JOue~ont plus, ni aucune de vos pièces . &gt;&gt;
El_le le pm, dans cette même lettre, de lui
une grande vocation. Quoi c1u'il en soit elle
Madame de Brinon aimait les vers et la cofaire dans s~s moments de loisir quelque
fit tant de pitié à madame de Maüit:non
médie, et, au défaut des pièces de Corneille
qu'elle s'en souvint dans sa fortune, et Jou~
e,spèce de_ poe~e moral ou historique dont
et de Racin~, qu'el,le n'osait faire jouer, elle
!
amour !ut ent1erement banni, et dans lequel
pour elle une maison. On lui donna des pene~ composait.de detestables, à la vérité; mais 11
ne crut pas que sa réputation fùt intésion?aires, dont le nombre augmenta à proc e;,t cepen?ant à. elle, et à son goùt pour le
P?rt10n de ses revenus. Trois autres reli- t he~tre, qu_ on doit les deux belles pièces &lt;J ue re~sée, puis_qu 'il demeurerait enseveli dans
Samt-Cyr, aJoutant qu'il ne lui importait pas
gieuses se joignirent à madame de Brinon
Racine a faites pour Saint-Cyr. Madame de Briqu~ cet ou~rage fùt contre les règles, pourvu
(car c'est le nom de cette fille dont je parle)
n?,n ~vait de l'esprit, cl une facilité incroyable
q~ 1I _contribuât aux vue;; qu'elle avait de
et celle communauté s'établit d'abord à ~fontd ecrire cl de parler; car elle faisait aussi des
m~re?cy, ~nsuite à Rueil; mais le Roi ayant espè?es de sermons fort éloquents, et tous ?1verll_r les demoiselles de: Saint-Cyr en les
instruisant.
qm Ile . Samt-Germain pour Versailles, et
I~~ d1m~nches après la messe, elle expliquait
&amp;_ther fut représen1ée un an après la réagrandi son parc, plusieurs maisons s'y trou1Evangile comme aurait pu faire ~f. Le Tourso!ut10n que madame de Maintenon avait
vèrent renfermées, entre lesquelles était Noi- neur.
prise de ne plus laisser jouer de pièces prosy-le-Sec. Madame de Maintenon le demanda
Madame de Maintenon voulut voir une des
au Roi pour y mettre madame de Brinon avec pièces de madame de Brinon : elle la trouva fane: à Saint-Cyr. Elle eut un si grand
succe,s, que le s~uve?ir n'en est pas encor&lt;!
sa c?'.nm~nauté. C'est 1~ qu'elle eut la pensée telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise
efface. _Jusque-là/! n ~va(t point été question
del ~tabl1ssement de Samt-Cyr; elle la com- qu'elle la pria de n'en plus faire jouer
de mm, et on n 1mag111a1 t pas que je dusse
muniqua au Roi; et bien loin de trouver en
sembla~~es, el de p~endre plutol quelques
lui de la contradiction, il s'y porta avec une b_elles p1eces de Corneille ou de Racine, choi- y ~eprésenter un rôle; mais, me trou ra nt
ardeur digne de la grandeur de son âme. Cet sissant seulement celles où il y aurait le moins iirc~ente aux rét:it~ que M. Racine venait faire
édifice, superbe plr l'étendue de ses bâti- d'~mour. Ce.s petites filles représentèrent a madame,_d~ Mamtenon de chaque scène it
ments, fut élevé en moins d'une année el en Cllma assez passablement pour des enfants mesure qu il les composait, j'en retenais des
état de recevoir deux cent cirn1uante demoi- qui n'_a~aient ~l~ formées au théàtre que par v_ers; _et comme j'en récitais un jour à M. Raselles, trente~~ix dames pour les gouverner, une Yieille religieuse. Elles jouèrent ensuite cine, il en fut si content, qu'il demanda en
et loul ce qu 11 faut pour serl'ir une commu- Andromaque; et, soit que les actrices en grâce_ à madame de Maintenon de m'ordonner
~e f~1re un pcrs~nnagc; ce qu'elle fit : mais
nauté aussi nom br, use
fussent mieux choisies, ou qu'elles commen)fadame de Brinon présida, dans les com- çassent à prendre des airs de la cour, dont Je n_ e~ ,_·oulus p_o1~t d~ ceux qu·ou maie déJà
mencements de cet établissement à tous les elles ne laissaient pas de voir de temps en destmes, cc qui I obligea de faire pour moi
rè~leme~Ls. qui, furc?t faits, et l'on croyait temps ce qu'il y avait de meilleur, cette pièce le p1·0l0
. 6 ue de la Piété· Ct•pendant , ayant
appris,
à force de les entendre tous 1
qu_elle etait necessatre pour le, maintenir. ne fut que trop bien représentée, au gré de
'I Je
. 1es JOuai
.
'
es
successivcme
M?1s, comme elle en était encore plus persua- madame de Maintenon; et elle lui fit appré- au l res ro es,
,
n1, a,
mesure
qu
une
des
actrices
se
trouva1"t
.
dee que les autres, elle se laissa si fort em- hender que cet a,rnusement ne leur insinu,\t
,
IDp_orter par son caractère naturellement impé- des sen liments opposés à ceux qu'elle 1·ou- ~oi_nmodce : car on représenta Eslher tout
rieu;':., que ma~a.me de ~binlenon se repentit lait leur inspirer. Cependant, comme elle était l l111'C;; et celt_e pièce, qui devait être ren.
dans Samt-Cyr, fut vue Illusieur f .
des elre donne a elle-même une supérieure persuadée que ces sorte;; d'amusements sont dfermee
l' . d
s OIS
u_ ;01 et ê ~Oule sa cour, toujours avec le
aussi hautaine. Elle renvoya donc celte fille bons à la jeunesse, qu'ils donnent de la gràcr,
mcme applaudissement.

d;

MADA~!E DE

CAYLUS.

�"-------------------------- Ü

J AC(J UfS
·

·

[l REï OIT J'.\:-iS SO:\ PALA!!- DE \\' IIITlèll.\LL, LA NOtl\'F.LI.E Dl' UtbARQ L'E\!El\T DU f&gt;IU:-iCE
• •
T.:1NeJ11 ,1e \\·, uo. /.\'.:1/io1ul G , //er .,-, L o11Jres.

0·O1n"&gt;r.r.

E:-i 1G8!1.

QUELQUES FIGURES DE FEMMES AIMANTES OU MALHEUREUSES

Le mariage de Marie de Modène
Par TEODOR DE WYZEWA

C'est au début de l'année 167:i qu'il lu~ la catholique Catherine de Braga_nce, el ~e
décidé que le duc d'York, frère cadet ~u roi choisît une autre femme, à la fois _plus feCharles II, devait cherchf'r à se remarier_. Il conde el moins « idolâtre ». « Parmi les arétait, depuis deux ans, veu[ de sa ,première guments que l'on pe~l !nvoq?er contre la
[emme, Anne Hyde, grasse et excel.ente pe~- polygamie, - déclarait I un d e~x, ~urne~,
sonne qu'il avait épousée jadis sans trop s~vo,r le [utur évêque de Salisbury, - Je n en i·ois
pourquoi, contre le gré de leurs deux familles' pas qui soit assez fort pour bllanccr le~
el qu'il avait ensuite trompée presqu~ cons- grands, visibles, el immmenls ha~ards qui
tamment. Des huit enfants qu'elle ava1l eus, menacent de nombreux milliers d hommes,
elle ne lui a,ait laissé, en mourant, que d_e~x si, dans le cas présent, elle n•est point pe~filles, et\' on espérait qu'un n~u:~au m_mage mise. » Et déjà la Chambre des Lords avait
donnerait au duc d'\'ork un her1t1er male, ~ voté un bill autorisant le roi à cet acte saluqui assurerait la !;Uccession au trône : ~r il taire de « polygami~ ». Ma,is ~ha~les? que les
n'était plus guère probable que le r~1 eùt scrupules de cons?ien_ce,. _a . 1ordinaire, emjamais des enfants de sa femm~, Calhe~me de barrassaient peu, s était fa1l pourl~nt un scr~Bragance, ayec qui il était marié dep~1s près pule de répudier une princesse qu il respecta il
de douze ans. Les protestant~, en ,·erité,. a~- d'autant plus qu'il sentait qu'~lle avait plus
raienl préféré que le roi lui-même conged1:ll de torts à lui pardonner. Il amt, donc résolu

dt&gt; la garder pour femme, et de, trou ver, au
plus vite, une fiancée pour son frere Jacques.
Celui-ci, de son côté, tout en s·a~commodant
fort bien de son veuvage, était trop lopl
sujet pour refuser de se rendre ~u désir de
son frère : il avait seulement exigé que sa
seconde femme, d'oü qu'elle pùt lui v_enir,
possédàl une qualité dont il avait touJours
déploré l'absence chez .la pre~i~re_. « Sc
piquant d'èl~e. bon mari,. - ecma1t, à ce
propos, le ministre frao~·a1s Ponp~nne, - le
duc d'Yorl,. ne veut épouser qu une belle
[emme. »
Aussi s'était-on occupé de dresser une liste
de toutes les princesses qui, aux quatre coins
de l'Europe, avaient quelque ch~nce de remplir celle condition. ~n avait dé~oU\:ert
d'abord onze de ces prmcesses; mais c11111

MA](Œ

Dë ,M'OD'ÈNë - -...

d'entre elles, pour des motifs di1·ers, n'avaient très agréablement, des yeux gris, une exprespoint tardé à être éliminées, de telle sorte sion de regard grave, mais douce, et, dans horough eut à se meure en roule pour Dusque la liste définitive n'en comprenait plus toute sa personne, les mouvements d'une seldorr, où demeurait, avec ses parents, la
que six : l'archiduchesse Claudie-Félicité femme de qualité et d'éducation; mais, sur- princesse ~:léonore-Madeleine de Neubourg.
Le duc de ~eubourg, qui n'ignorait ni sa
d'Inspruck, la princesse Éléonore-lladefoine toul, elle arnit l'apparence d'une jeune fille
de :Veubourg, la princesse )larie-.\nne de dans toute la maturité de son développement, qualité, ni l'objet de sa visite, tint pourtant
Wurtrmbcrg, la prince~se lfarie-Béatrice de douée d'une constitution l'igoureuse et saine, à respecter son inco,qnito. De la façon la plus
,rodène, la duchesse de 1;uise, el ~Ille de èapable de meure au monde des enfants comique du monde, il fit tomber la com'er~aHclz. 11 s·agi,sail i1 présent de les examiner robusl&lt;•s, et tels qu'ils auraient chance de tion sur les démarches matrimoniales du duc
discrètement, l'une après l'autre, de comparer vine et de prospérer &gt;&gt;. Et Peterborough d'York, et sur le bon .M. Je Peterborough,
leurs mfrites, el d'en choisir une : mission ajoute &lt;(UC, (( bien qu'il y eût beaucoup de qui en était chargé. Où ,e troumit, à celle
heure, ce digne gentilhomme'/ Et était-ce
infiniment :;?rare et délicate, qui fut confiée,
mod,•slie dans toute sa conduite, elle n'était vrai, comme on l'avait dit, que le duc d'York,
en fënier JG7;;, à l'un des plus fidt'•les ser- point, pourtant, avare de ses discours ,&gt;.
faute de pouvoir épouser l'archiduchesse
viteurs du duc dTork, llenri Mordaunl.
Tout cela, saur peul-être le dernier trait. d'lnspruck, allait se marier avec une dame
deuxième comte de Peterborough.
aurait sans doute conrenu au duc d'York;
De toutes ces princesses, le parti le plus mais le choix de la princesse de Wurtemberg anglaise? ~fais peut-&amp;tre le touriste anglais
désirable pour le duc d'\ ork était, à coup déplaisait à Louis XIV, qui, dès le début, aimerait-il à faire connaissance avec la duchessl' de Neubourg, et avec leur fille? Pui~,
siîr, l'archiduchesse autrichienne: il n'y arait
s'était fort intéressé aux projets de mariage lorsc1u'arrivèrent les deux dames, il apparut
pas une cour où n'eût pénérré le renom de
de son l'Ousin an~lais. Quant à la princesse
sa fraiche, légère, et charmante beauté. ~lal- ~larie-n,:atrice de )lodène, dont Peterborough que, malheureusement, la duchesse ne pouvait parler ni l'anglais, ni le français; mais,
heureusement, elle était · trop belle : et l'on
avait vu un portrait chez le prince de Conti, au contraire, sa fille connaissait Ioules les
savait aussi que l'empereur Léopold avait
et qui, à en juger par celte image, lui arait langues, et allait se faire une joie de leur
résolu d'en faire une impératrice, aussilc\t
paru « une lumii•re de beauté », le chargé senir d'interprète.
que la gr,ice du cit&gt;I l'aurait rendu veuf. C'est
d'affaires à Paris de la cour de Modène lui
Ainsi la conversation s'engage, et Peterbocependant vers elle que se dirigea d'abord
al'ait malheureusement déclaré que celle rough, pendant que la jeune princesse ,'inPeterborough, «avecdesjopux
d'une valeur de vingt mille ligénie à lui découvrir tous ses
vres sterling, pris par le duc
talents, - avec une insistance
d'\ ork dans son propre cabidont il ne laisse pas d'être un
net 1&gt;. Mais, en débarquaht à
peu choqué, - a le loi,ir de
Calais, le négociateur apprit &lt;Jnc
procéder à son examen. cc La
l'impératrice venait de mourir,
princesse est âgée de dix-huit
el que déjà Léopold avait proans; ellr est de taille moyenne,
clamé son intention c, d'avoir
d'un teint agréable, d'un vipour lui-mème la belle prinsage plu11\t rond qu'orale; et
cesse ». La füte des fiancées
la parlie de sa gorge que j':1i pu
possibles se troumit ainsi ré,·oir est blanche comme neige;
duite à cinq; el Peterborough
mais, 3U total, étant donné son
recevait d'Angleterre un nouvel
,1ge, on devine qu'elle est porlée
ordre : « d'essaJer de voir ces
à devenir grasse. » L'impression
princesses, ou tout au moins
de l'examinateur, décidément,
leurs portraits, et d'e1woycr à
n'est pas bonne. Il attend avec
impatience la fin de l'cntrerne,
Londres la relation la plus impartiale de leur~ manières el
et se hâte de quitter Dusseldorr,
dispositions. u
sans a\'oir dé1 oilé son incognito:
A Paris, Peterborough vit
ne prévoyant pas que, seize ans
plus lard, cette même princesse,
d'abord la ducbesse de Guise,
de,enue la troisième femme de
fille caddie de Gaslon d'Orl'empereur Léopold, va se venléans. Le duc d'fork, qui la
connaissait déjà, n'en avait pas
ger sur Jacques II du d~dain de
son mandataire, et contraindre
conservé un très bon sourenir;
son mari à rejeter les touchants
et le fait est qu'elle se trou va
appels de secours que lui adresêtre c, basse de taille, mal cons~ra le roi détrôné.
formée », en un mot imposDe rdour à Paris, Peterbosible. Une autre des jeune~ fillt's
rough est chargé cl'étudier un
de la liste, Mlle de lletz, était
noureau parti. La duchesse de
à la campagne; et Peterborough,
Portsmouth, mailresse cle Chard'après tout ce qu'il entendit
les Il, a imaginé de marier le
d'elle, ne crut pas devoir entreduc d'\ ork a\'ec une nièce Je
prendre le petit voyage qu'il auTurenne, Mlle cl'Elbeuf : mais
rait eu à Caire pour la mieux étu.\IARŒ DE .\lo u~.'&gt;E. f' EM\JE OF. ]ICQ t'ES li , ROI o '. \ w: L1.Tf RR1:.
relie demoiselle vient à peine
dier. En rel'anchc, la princesse
'laNe.111 ,te l'l'Trn L EL Y. Wol/ec/io11 S fen ctr.)
d'avoir treize ans, et Peterbollarie-Anne de Wurtemberrr sérough ne peut prendre sur lui
journait alors à Paris. P~tcrd'encourager son mariage an c
borough s'empressjl J'aller lui présenter se~ jeune princesse, a1·ec le consentement de la
homm~ges, dans le coul'ent où, depuis la régente de Modène, sa mère, arnit formé le un prince de quarante ans passés. Toul
mort rccente de son père, elle s'était retirée. vœu de ne jamais se marier, el d'entrer au compte !ait, c'est encore Ja princesse de "urElle était « de taille moyenne, d'un joli teint, couvent. Si bien que, au sortir de rnn entre- temberg qui lui semble, !'Omme aussi au
avec des cheveux bruns, un \'isage tourné vue avec 3farie-.\nne de Wurtemberg, Peter- duc d'York lui-même, le parti le plus sorlahlc. Il retourne donc la Yoir, dans ~on
\ 'J. -

""' 16 '"

.MA~1AGë Dê

lhsroRr•. - Fa~c. 41 ,

�r-

111ST0~1.Jl

couvent; et, celle fois, lui fait connaître
H les ordres qu'il a toutP raison de penser
qu'il va recevoir, et après lesquels il n'aura
plus qu'à l'appeler sa )laitresse, en lui offrant
les respects dus à la qualité qui accompagne
rc titre ». Sur quoi Peterborough raconte
que a la modération que montrait ,l'ordinaire
la jeune princesse, dans son caractère, n'a
pas été assez grande pour lui faire dissimuler
sa joie en cette .occ:ision ,1. Hélas! au moment
même où il renlre chez lui, de cette ,isite,
une dépêche lui est remise qui lui défend de
s'occuper désormais de la princesse de Wurtemberg, et lui enjoint de se remettre en
route, immédiatement, pour Modène. Et
Peterborough obéit, mais non pas ~ans avoir
cherché, de tout son cœur, un moyen d'adoucir à la princesse ~larie-,\nne la cruelle déception qui lui est réservée. &lt;1 Car ce n'est
point chose commode, écrit-il ingénument,
d'apaiser une âme désappointée à un tel
degré! i&gt;
,
A Modène, il y a deux princesses disponibles, la t:inte et la nièce, l'une ,1gée de
trente ans, l'autre de quinzt•. Charles Il et
Louis l(V sont &lt;l'avis que Peterborough doit
s'efforcer d'obtenir le consenlt•ment de l'une
ou &lt;le l'autre, « mutatis mutandis »; mais
le duc d'York, bien résolu à n'épouser qu'une
&lt;t belle femme ,1 , ne veut pas entendre parler
de la !ante, et exige que son mandataire concentre tous ses soins el tout son laient à
obtenir l'adhésion de la jeune princesse MarieBéatrice.
Celle-ci, à la voir en personnr, dépasse
encor&lt;' toutes les promesses du portrait interrogé par Peterborough chez le prince de

Clicbt Glraudon

CHARLES

J.Udalllon dt

Il,

ROI D'ANGLETERRf:,

SA»UEL COOPER.

(Collecllo11 Wal/a ct.)

Conti. « Elle est grande, et formée admirablement; son teint est d'une beauté merveil
leuse, ses cheveux d'un noir de jais, de même

que ses sourdis el ses yeux : mais ces derniers si pleins de lumière et de douceur qu'on
en est, à la fois, ébloui et charmé. Et dans
tous les contours de son visage. de l'ovale le
plus gracieux qui puisse ètre rèvr, il y a
vraiment tout ce qui peut être grand el beau
chez une créature humaine. D ~fais en vain
Peterborough, émerveillé de la fl~urc el des
manières de la jeune princesse, lui dit tout
cela à elle-même, pour la convaincre dP. l'impossibilité de dérober au monde tant de perfection ; en vain, dans une longue entrevue,
il s'efforce de combattre ses scrupules, el de
la décider à rompre son vœu; en vain il
renouvelle ses tentatives auprès de la mère,
à qui le mariage de sa fille ne déplairait
point, mais qui est trop pieuse pour ne point
se croire tenue de respecter les désirs pieux
dt&gt; la jeune princesse; en vain Charles li et
Louis XIY mettent en œuvre toutes les ressources de la diplomatie : Marie-lléatrice a
résolu d'entrer au couvent, el rien ne peut la
faire revenir sur cette décision.
Non pas, au moins, qu'elle soit une pelitc
sotte, ignorant tout du monde, et aveuglément férue de sa dévotion l ,\ vec sa beau lé
pure el délicate, qui va survivre aux années
comme à la souffrance, el durer jusqu'à nous
dans d'admirables portraits, elle est gaie,
vire, spirituelle, passionnément amoureuse
de musique el de poésie; instruite aussi,
écrivant à merreille le latin el le français, curieuse du progrès des ~cience~, que la cour
de ~lodène a toujours protrgécs, et ::iyant une
telle souplesse d'intelligence que quelques
mois vont lui suffire pour apprendre l'anglais,
pour devenir infiniment plus anglaise qu':iucune autre des princesses étrangères que le
mariage a jamais transportvcs à la cour de
Londres : mais elle a, dès lors, un ~impie et
profond sentiment d'honr.eur qui l'empèche
d'admettre, une seule minute, qu'une promesse qu'elle a faite ne soil,poinl lenue. Et
déjà Peterborough se prvpare tri~temenl à
quitter Modène, pour all1·r étudier à nomeau
la princesse de .Neubourg, lorsqu'un é1éncmenl se produit qui change, lout à coup, la
face des choses. Le p:ipe Clément \, peutêtre pour répondre aux prières dt"s cours
d'Angleterre el de France, ou peul-l1 tre, plulôl, par sollicitude paternelle pour l'a,cnir
des c:itholiques anglais, écrit, de ~a propre
main, à la petite princesse Marie-Béatrice,
une longue et belle lettre latine où il lui
ordonne d'oublier son vœu, cl de consentir
au mariage qui lui est proposé. « Chère fille
en Jésus-Christ, lui dit-il, vous pourrez aisément comprendre de quelle anxiété Nous
avons eu l'âme remplie lorsque ~ous avons
été informé de votre répugnance pour le mariage. Car, bien que nous comprissions que
celle répugnance résultait d'un désir, très
louable en soi, d'embrasser la discipline religieuse, Nous en avons été pourtant sincèrement afflige, en songeant que, dans l'occasion présente, elle risquait de former un
obstacle aux progrès de la religion. &gt;&gt;
Celle leltre, cet ordre, eut sur Marie-Béatrice un effet immédiat : la jeune fille flt

savoir 11 Peterborough qu'P.11&lt;• const&gt;nlaif' au
mariage, Ct' dont l'excellent homme fut à l:t
fois si étonné et si ral'i qu'il résolut de pro-

LE PAPE CUME'\T

"--------------------~fodène, sauf, pour son frt•re, à se distraire
de son veuvage avec ses mai'trcsses, s'il ne
pouvait se résigner à épouser une protestante.

T1è, n;11:rendt• )1ère,
Je suis en lri•s bonne sanlt;, gr:lrt• à Dil'u, ma
rhi•re \li•re, mai, j1• ne puis pas encore m'accou-

X,
L.1 HEl'\E 'f.lRIJ . '&gt;UTTF, \\"IIITfHALI., f.." 1,1:.CEMBJ'I

~

céder immédiatement à la cérémonie, sans
même atlcndre l'ac-hèl-ement dt' négociations
qui l'enait'nt d'êlrt' entamées avec la cour de
Rome, touclnnt certaines clames secrètes du
contrat.
Le ~iO septembre 16i3, dans la chapelle du palais durai de Modène, le _chapelain de la Cour, !Jorn Andrea Roncagh, célébra lt• mariage du duc d'York, rt•prést•nlé
par le corole de Pt•lcrliorough'. avec la prin:
cesse Maric-8éatril"e. Au sortir de la thapell1•, la nolll'elle duchrsse d'York eut à
prendre le pas sur sa ru ère et sur la I il'ille
ré enle de Modène, 1·em·e de son grand-père.
To~te la ville se remplit de joyeuses mascarades, qui durèrent trois jours, a,·ec un
éclat et une élégance artistit1ue incomparables.
Le lendemain, après une messe solennelle à la cathédrale, et a1ant une course de
chevaux, il y eut un fastueux banquet, autour d'une grande table que décoraient une
série de triomphes, ingénirux monumrnts
allégoriques construits eu sucn', en pâte, t'l
en massepain. Et tout le duché fut en fêle.
sous un doux soleil &lt;l'automne, jusqu·au
5 octobre, où la jt•une duchesse, accompagnée de sa mère et de l'heurt·ux ~eterborough, quitta )locH•ne pour aller faire connais~ance a I cc son mari.
A Paris, où elle arril'a le 2 nol'embre, la
cour el la ville lui firent l'accueil le plus chaleureux : mais elle eut le chagrin (ou prutêtre le plaisir) d'apprendre que, sans doute,
elle devrait retourner à Modène, el se consacrer désormais tout entière à Dieu. Car le
Parlement, à Londres, se refusait formellement à admettre le mariage du duc d'York
avec une princesse catholique; et la fure~r
des protestants était telle que Charlûs Il avait
à peu près décidé d'annuler la cérémonie de
0

L'E .ll01~1JIG'E D'E

,

•

r.oo

Ju..,. -

!l'après 1111e t s/;,mpe du temfs.

.MA.~TE

DE

.MODÈN'E

_ _ ._

lllt'nl, comme un hon catholi11uc), 1111'if n'i a ri1•11
&lt;fui pui"e jamais Ir d(•1·ider it l'abandonner; ri,
dans ma lriste,se, accrnc encore par le Mparl &lt;11•
ma chl•rr maman, r'rst cria &lt;[ui fait ma t·on~ol:11ton.
Je reste, i1 jamais, 1·01re fidèle ri affcf'lueuse
fillr.
,r 11118 o'Esn:, Dl'f.llt:S,f 11'Y0111,.

C'est ainsi qu'a commencé la carrit\re publique de celle reine dont Dangeau allait pouvoir dirt', un demi-siè'cle après, &lt;&lt; qu'elle
était morte comme une saintt', t'l comme ellr
avait vécu », et Saint-Simon qur I sa vie et
sa mort riaient comparables à celles des plus
grands saints )&gt;. On a beaucoup écrit sur
fürie de )fodt•ne, drpuis son temps jusqu'au
nôtre; cl les longurs annt:cs de son exil i1
Saint-Germain, notamment, ont fait l'objt•I
de nomhreuses publications, anglaises l'l
françaises, dont la plupart n'ont qne le dil!aut
d'ètre rendues un peu ennuyeuses par un,•
pr{-occupalion trop constante, et malheuren, semenl trop commune chez tous les ha~iogr:iphes, d'insister à l'e,cès sur les preuws
du martyre de la sainte princesse. liais tout
cela s'efface, désormais, devant l'énormr ri
maµ-nifique ouvrage qu'un érudit anglais,
1
)1. ~fartin Il aile a consacr1: ;1 la seconde
femme de Jacques Il. Non que celui-ci ait
mis dans son travail plus d'agr{•ment littéraire que ses devanciers : je dirais plutôt qu ïl
a entièremc•nt supprimé de son travail tonie
littérature, pour n'en faire qu'un recueil,
complet et définitif, de documents orirrinaux

)lais Jacques, maintenant qu'il était marié, lunll'r à rt•lle t·ondition oir jt&gt; m,• trouve, et it lan'Pntrndail plus redevenir veuf. Il écri vit de q'.u•lle. t·ommc vou, ,a1cz, j'ai toujours été oppoLo11dres, ù sa jcunt&gt; femme, une lettre où il St'~: ''.'· en. cons,:'luenrc, j1• plcun• l11•aut·oup t'I
la priait &lt;&lt; de ne pas trop s'inquiéter dt' ce suis Ires afl11g1;t', ne par1enanl pas ;'1 me di•foir1•
c1ui se passait en Angleterre 11; et cc fut lui, de ma m,:fancolit•.
l'uissit'1-rnus du moins, ma d1èrc Mère, tromcr
sans_ d_outc,, qui ~litint de son frère que
celu1-c1, apr,•s aro1r paru vouloir céder aux unt• consot1lion tians r1• que j1• 1ai, 1ou, dir1, :
0
sommations des protestants, se rendit à la
Chambre des Lords, un beau matin, en robe
royale el la couronne en tête, pour proroger
le Parleml.'nt j usqu °1J l'année suivante. Aussitôt, le duc d'' ork flt savoir à la duchesse
qu'il l'allcndait avec impatience; et, Ile soir
du premier dt:CPmbrt•, le yacht Cathui11e,
escorté dt• quatre vaisseaux de rruerrc, amena
la jeune femme dans le port" de Douvres.
&lt;&lt; Là, sur le sahle, - nous dit Prterborough,
- le duc son mari était ,cnu à sa renconlrr; et à prine fut-elle débarquée qu'elle
prit possession de son cœur aussi bien que
de ses bras; el dt• là fut conduite à son logement. ,1
Elle était si belle, si charmante, si parfaitement aimable de corps et d'àmc, que, toujours, sa présence devait désarmer ju~qu'i1
ses ennemis les plus acharnés. A Londres,
quand elle l' arrira, on peut bien dire &lt;JU&lt;'
tout le monde se troul'a contraint de l'aimer:
le Parlement lui-mêmt•, en 11iH et plu~ieurs
fois ensuite, fut lcn11: de lui pardonner son
« idolàtric 1,. Les portes, Dryden, \\'aller,
écrivirent à sa louange des vers qui comptent
parmi ce qu'ils nous ont laissé de plus sincère el de plus touchan L "ais clic, avec sou
cœur de petite fille, longtemps elle ne put se
L1: HO! JICQl'f:S fi S'Ewnr DE \ \ IIITE11 ILL, 1::'i DÉCDIBIŒ 1688, DA',S t:NE ll.\RQUE DE I.Ot.:AGF:,
résoudre à accepter pleinement le rôle que
E\IJ
•OiffA'\T
.\IT:r, !.l'i LA (Ol'NO'l:-iE, I.E SCJ:J&gt;1m:, I.E t'; NANO SCF.\U. - D'après t111t tslatnte J11 temps.
lui avait imposé une volonté supérieure.
Voici la prrmière leltre qu'elle écrivait de
Londres, le 8 janvier 1674, à l'abbesse de ce que le duc mon mari c,t un lri!s bon homme, cl
quelque1'-uns peu connus et un très grand
couvent dt• la Visitation de Uodène où ellr me veut un !(rand bien, cl ferait toul au mondt•
JHlllr
me
le
prouver.
Il
e,l
si
ferme
l'i ,i rt'•solu
1. Qu~en !lr,ry of J/odm11, ltr, l.ifr and /,ellr,-...
avait, autrefois, espéré passer toult• sa ,·ie :
0

dans notr1• saintr ri•ligion (qu'il profl'"r 011wrlt'~,1

19

L\lo-

&gt;nr_ ,_lor(tn llatlr,
lirauw
llrnl

1 roi. in-8". illu•l1·~. l.ondr,,,. Ji-

'

�_

'--------------------------

111ST01{1A

nombre absolument inédits. Les archives pul,lir1ue, de Londre~, dt' Pari,, de )lodt•ne, de

LE

ROI JACQUES

II

DÉBARQUE A :\MBLETEUSE, LE

\ïenne, du Yatican, de Florence, les archives
privées des grandes familles jacobites du
Royaume-Uni, M. Baile a tout explo~é, avec
une conscience et un bonheur admirables,
dans son désir de nous présenter une image
exacte, « documentaire 11, de la vie et de la
personne d'une princesse q~'il s'abstient
toujours soigneusement de Juger, et dont
nous sentons toutefois qu'il l'aime et la vénère à l'égal des plus enthousiastes de ses
prédécesseurs. Et quell_e é~onnante ré~olte
d'histoire, grande et pellte, 11 a rapportee de
ces explorations! A côté de la série des let_tres
intimes de )tarie dP, )lodène à sa famille,
aux religieuses de la Visitation, à ses am!s,
italiens et anglais, son livre abonde en extraits
des rapports confidentiels d'ambassadeurs et
de chargés d'affaires, trans_meltant à leurs
princes tous les menus faits des cours dl;
Londres et de Saint-Germain, comme aussi
en extraits des rapports et des lettres d'une
foule d'agents secrets employés par Jacques Il,
· par sa veuve et son fils, après la catastrophe
de 1688. Pour l'étude de la période qui a
immédiatement précédé cette catastrophe, en
particulier, tous les_historiens anglais devro~t
savoir "ré à )f. liaile de la masse de rense1gneme;ls nouveaux qu'il a réunis; et je
crois bien que, en France même, une traduction de ce précieux recueil ne manquerait pas
d'ètre bien accueillie. Mais surtout !"on sera
l'rappé, à la lecture du recueil, de tout ce
que chacune des innombrables pièces citées
(Ill analysées par ~f. llaile ajoute de relief, de
simplt'! et touchante vérité humaine, aux deux
figures du roi Jacques et de la reine Marie :
figures extrêmement dissemblables, el qui

srrait tenté de dire que Jacquf's Il Pl sa
r~mme se sont partagé le rôle idéal d'un bon
catholique : Jacques Il ayant été un martyr,
et sa femme une sainte. Car vraiment tous
les actes publics du dernier roi Stuart, depuis
sa conversion jusqu'à ses vaines tentatives de
restauration, présentent un caractère de folie
héroïque et intempestive qui fait songer aux
histoires de saint Sébastien et de saint Maurice, des plus romanesques martyrs de la
Léqenrle Dorée. A chaque instant, sans
au"tre motif possible qu'un besoin fiévreux
d'affirmer sa foi et de souffrir pour elle,
Jacques Il se livre à des provocations _imp~udentes, inutiles, et dont chacune a mvar1ablement pour effet de l'exposer à de nouv~aux
ennuis. A chaque instant, lorsque sa situation personnelle et celle de tous les catholiques anglais semblent en voie de s'améliorer, le malheureux s'empresse de tout
gâter, une fois de plus, par une proclamation, plus ou moins directe, de sa ferveur
c1 papiste )&gt;. Jamais, peut-être,. prince n'a
plus obstioém~nt attiré s~r lu~ le~. co~ps
qu'il a reçus. Evidemment 11 avait, d mstmct
ou par zèle chrétien, la soif du martJ:re : c~
c'est ce que tous ses détracteurs meme, a
l'exception du seul Macaulay, ont été contraints de reconnaître et d'admirer eo lui.
4 JA~VIER 1689. - D'aprës une esl:lmpe {!11 temps. Mais avec cela. et au con traire des martyrs
de l; Lé,qende Doi·ée, on ne voit pas que les
nombre~ses occasions qu'il a eues de désalse complNent, en quelque façon, el s'éclai- térer cette soif généreuse lui aient procuré le
moindre plaisir : pour s'être attiré lui-même
rent rune l'autre.
les coups qu'il a reçus, il parait bien, d'orElles ne se ressemblent que par un seul dinaire, avoir fait triste mine en les rece-

pourtant, lor,qn'on les Yoit ainsi sr d,,s,i?er
peu à pen, d'rll1•s-mêmr,, an long d('s anners,

L E ROI jACQVES

Il

EST REÇU A. SAINT-GERMAl:-1-EN-LAYE, PAR LA REINE
DE 'FRA:-ICE. -

ET TOüTE L.\ COUR

V-après 1111e estampe d11 temps.

point : l'attachement profond des deux époux
à leur foi catholique. Mais, là encore, la
ressemblance est loin d'être parfaite. On
... '.20 ....

M.mm

s'il obéissait à une fatalité de sa nature plus
qu'à un élan spontané de son cœur. Sans
compter que, au martyre près, ce prince
infortuné n'avait rien d'un saint : c'était simplement un brave homme, très loyal el très
sùr dans ses affections, scrupuleusement soucieux de sa dignité, toujours prompt à se
fàcher comme à pardonner, et n'aimant, en
vérité, ni le vin, ni le jeu, mais apnt beaucoup aimé les femmes depuis sa jeunesse,
et ne s'étant repenti de les avoir trop aimées
qu'à un âge où ce repentir n'avait plus
guère rien qui pût nous édiûcr 1 •
Sa femme, Marie de Modène, a certainement souffert autant el plus que
lui, et avec cette aggravation qu'elle a
eu, presque toujours, a souffrir par
lui, par ses infidélités des premières
années de leur mariage, ou par l'effet
d'actes politiques inopportuns el dangereux qu'il s'est mis en tête de commettre, et dont elle a vainement essayé
de le détourner. Depuis les larmes que
nous lui avons vu verser au lendemain
de son arrivée en Angleterre, combien
de larmes ont dù couler de ces beaux
grands yeux noirs, qui illuminent tous
les portraits que nous avons d'elle! La
perte de sa couronne et le dur exil,
la mort successive de tous ses enfants,
à l'exception du malheureux Jacques III,
l'odieuse trahison de ses deux bellesfilles, l'abandon de ses amis et de ses
parents même, l'échec de toutes Jes
entreprises de son mari, de toutes
celles de son fils, la proscription de
celui-ci, chassé tour 11 tour de France,
de Lorraine, d'Avignon, et les maladies, et la misère, - J'engagement
ou la vente de ses derniers bijoux,
l'obligation, parfois, de ne se nourrir
que de légumes pendant des semaines, l'impossibilité de fournir du pain
à la colonie pitoyable des émigrés irlandais : ce n'est là qu'une partie des épreuves qu'elle a eu à subir. Et pourtant ses
yeux noirs nous sourient, dans tous ses
portraits; et peut-être leur sourire nous
apparaît-il encore plus franc, plus tranquille,
dans les portraits qui datent de ses dernières
années, lorsque déjà tout le poids de ces terribles épreuves s'est abattu sur elle. Rien de
plus caractéristique, à ce point de vue, que
le contraste des deux figures du roi et de la
reine juxtaposées, et accompagnées de celles
de leurs deux enfants, dans une gravure de
propagande jacobine qui doit avoir été dessinée à Paris vers 1696 : Jacques, malgré tout
l'effort pieux de son portraitiste, garde toujours la mine à la fois hautaine et maussade
d'un prince qui n'a que trop de motifs de se
plaindre du sort ; mais au contraire sa
femme, dans le médaillon voisin, amaigrie
et pâlie, avec un long visage de fantome sous

vant" et il n'y a pas jusqu'à sa manière de
prov~quer les ennemis de sa foi qui n'ait eu
quelqua chose de passif et de résigné, comme

1. Un écrivain anglais anonyme a publié à Londres,
sous le litre de Th.e Advenlures o{ King James JI (librairie Longmans), une excellente biographie anecdotique de Jacques il, et dont les conclusions, touchant les
caractèresâu roi etde la reine,sont eniièrement confirmées par les pièces que Martin llaile a recueillies.

l'E MA:J(1AG'E D'E

les boucles épaisses de sa chevelure, continue
à nous sourire doucement, de ses lèrres
minces et de ses grands yeux, doucement et
presque gaiement, comme si elle avait au
cœur une belle flamme de vie que pas une des
souffrances de ce monde passager ne saurait
éteindre. Et c'est ce sourire que nous retrouvons aussi, par-dessous ses larmes, dans
toutes ses lettres : depuis celles qu'elle écrivait de Londres aux religieuses de Modène,
pour leur faire part des témoignages d'affec-

tion qu'elle recevait, - croyait recevoir, de ses belles-filles, jusqu'à celles que, qua~
rante ans après, de Saint-Germain, déjà
veuve, séparée de son fils, réduite à l'indigence, elle écrivait aux religieuses de Chaillot pour leur annoncer qu'elle viendrait partager avec elles un panier de fruits qu'avait
bien voulu lui envoyer Mme de 11aintenon. De
la même façon que son mari avait la soif du
martyre, cette victime tragique de la destinée a conservé, jusqu'au bout, la gaieté intrépide, invincible, des saints.
Gaieté qui lui venait surtout, comme à Lous
les saints, de deux sources : de l'impossibilité où elle était, par nature, de penser
jamais à soi, et de l'habitude qu'elle avait
prise de se créer toujou1·s des devoirs, qui,
en occupant son cœur, l'empêchaient de
s'abandonner à des regrets inutiles. Si
cruelle que lui fût la vie, elle lui laissait
encore des maux à prévenir ou à soulager,
des espérances nouvelles à entretenir, de
nouvelles occasions de dépenser joyeusement
la tendresse d'un cœur tout rempli de l'amour
des autres et de Dieu. Exilée d'Angleterre une
première fois, en 1679, elle écrivait à son
....., 21

L.,,,.

.MA'R,TE

DE

JKOD'ÈN'E

- -~

frère, de Bruxelles, qu'elle espérait bien pouvoir lui rendre un service qu'il lui avait
demandé; qu'elle était fort inquiète de la
santé de sa belle-fille, la princesse d'Orange,
- « qui a un aussi grand désir de me voir
que moi de la voir IJ; - et qu'elle craignait
d'avoir à rester exilée &lt;I pour un bon peti t
bout de temps )J; mais qu'au reste tout le
monde, à Bruxelles, « la traitait avec plus
de civilité cru'elle n'aurait pu dire 1&gt;. L'année suivante, exilée de nouveau, elle écrivait : « Nous n'apprenons rien de bon
de l'Angleterre. Le Parlement a commencé ses séances à la gaillarde, et le
duc monmariestaccusédetous les maux
qui se sont produits dans le royaume depuis ces deux ans. Puisse Dieu nous accorder la patience l. .. Mais ici, en attendant, tout le monde nous traite de la
manière la plus touchante; et nous nous
arrangerions assez d'y rester, puisqu'ils
ne veulent pas de nous en Angleterre :
mais j'ai bien peur qu'ils ne se disent
que nous sommes encore trop à notre
aise, et ne nous envoient quelque part
plus loin. » La mort de Charles Il, en
février 1685, la désole au point de la
rendre malade; et les premiers mols
qu'elle peut écrire, ensuite, après huit
jours de fièvre, sont pour s'inquiéter de
son jeune frère, pour le détourner
d'une liaison qu'elle juge fàcheuse, et
puis, une fois de plus, pour se louer
et s'étonner des marques de bonté dont
on l'a comblée.
Mais c'est pendant les trente années de
son dernier exil qu'il faut la voir, telle
que nous la montrent sa conversation et
ses lelti'es, souriant à la fatalité qui s'acharne contre elle. Un jour, en f709,
elle apprend que ses chères religieuses
de Chaillot, la sachant privée de sa petite
rente, viennent de louer, à une dame plus
riche, les chambres qui, depuis des années, lui
étaient réservées dans leur couvent. Elle sourit
encore, sous cette humiliation; et bientôt nous
la retrouvons plus affectueuse que jamais pour
ses bonnes amies de Chaillot, plaisantant avec
elles des rubans nouveaux qu'elle ,·ient de coudre à de vieux souliers, les aidant à soigner
leurs malades, leur racontant toutes les minutes un peu ensoleillées de sa pauvre vie, ou
bien leur disant combien elle est reconnaissante à Dieu de lui avoir toujours caché l'aYenir. &lt;I Quand je suis arrivée en France, j'aurais été au désespoir si l'on m'avait annoncé
que je devrais y rester deux ans : et voilà
vingt-trois ans que nous y demeurons ! I&gt;
« Je ne connais personne d'aussi saint! ,i
disait d'elle Bourdaloue, qui la rencontrait là.
Mais jamais sa sainteté ne l'a empêchée d'être
aimable, ni, somme toute, heureuse. Et peutêtre n'est-ce pas l'un des moindres mérites du
précieux recueil de M. Martin Haile, de nous
rappeler que, même dans les conditions les
plus pathétiques, les saints peuvent fort bien,
dès cette vie, avoir leur récompense.
ÎEODOR DE

WYZEWA .

�Le tzar Paul Ier

.i

Jusqu'.à dix-neuf ans, le grand-duc héritier Paul a,·ait vécu dans la retraite et la soumission apparente aux actes de sa terrible
mère·, Catherine Il. Un jour, cependant, on
découvrit la correspondance qu'il entretenait
avec un jeune Livonien, le baron de Saldern.
C'était l'enfantillage d'une tête romanesque,
rien de plus, et, à tout prendre, ces lettres
n'étaient ni subversives ni dangereuses. Néanmoins, Catherine voulut tuer en son fils toute
velléité d'indépendance. Le moyen qu'elle
·employa fut terrible. Le gouverneur du jeune
prince, M. de Panine, le fit mander et lui
tint ce discours :
- Qui croyez-vous être? Le succeiiseur au
trône?
- Sans doute, mais comment?
- Voilà ce que vous ignorez et ce que je
vais vous apprendre. Vous l'êtes, mais par la
seule grâce de S. M. l'impératrice glorieusement régnante. Si jusqu'ici on vous a laissé
croire que vous étiez fils légitime de Sa Majesté et de feu l'empereur Pierre Ill, détrompez-vous : vous n'êtes qu'un bâtard et les
témoins de celte vérité i:\xistent tous. En montant sur le trône, l'impératrice daigna vous
y placer à côté d'elle, mais du jour oit vous
cesserez d'être digne d'elle et du trône, rous
perdrez et le trône et votre mère. Du jour où
votre impruden~ pourrait compromettre la
tranquillité de l'Etat, elle ne balancera point
entre un fils ingrat et des sujets fidèles.
Cette déclaration provoqua un tel trouble
dans l'esprit du jeune homme qu'il devint
inquiet et taciturne.
Lorsqu'il fut en âge d'être marié, Catherine fit venir à Pétersbourg le landgrave de
Hesse-Darmstadt avec ses trois filles, afin que
Paul pût choisir. li choisit la plus spirituelle,
mais la plus laide, celle qui fut la grandeduchesse Nathalie. Paul s'éprit de sa femme,
et le ménage jouit d'un bonheur rare chez
les princes. Mais Nathalie mourut en couches .
Le désespoir du grand-duc fut atroce. Aux
}eux de l'impératrice, il était convenable
qu'il fùl court. Voici l'horrible moyen qu'elle
employa pour y mettre un Lerme :
« Le prince Henri de Prusse força la retraite obstinée du grand-duc, lui dit qu'au
risque de lui manquer de respect, il était
obligé de i'ayertir qu'il allait mourir pour
une personne complètement indigne de sa
tendresse et de ses regrets. Le premier coup
porté, il attendit que l'honneur outragé de-

mandât des éclaircissements, et alors, rappelant mille circonstances éparses, s'appuyant
sur des lettres que, pendant ce temps, on
préparait sur des préLendus aveux faits au
confesseur Platon, que l'on engageait à mentir en vue du grand bien qui devait en résulter, il nomma le favori le plus chrr de ce
malheureux époux, le comte André Razoumovski, que sa figure, sa témérité naturelle
rendaient fort propre à jouer le rôle qu'on
lui avait destiné. Quand tout fut prêt pour
porter le dernier coup, on apporta une cassette pleine de lettres supposées, et le fameux
Platon, depuis métropolite de Moscou, · déjà
fort accoutumé aux intrigues, vint révéler
la prétendue confession faite in arliculo marlis. Cette horrible machination réussit complètement. »
L'tlme d'un prince ainsi torturée dans la
jeunesse ne pouvait être, dans l'âge mûr,
qu'une âme tyrannique et soupçonneuse.
Dès son avènement au trône, il donna les
plus tristes preuves de la déformation de son
caractère.
Le comte Golovkine, dans ses Mémoires,
fait de lui cc portrait :
&lt;&lt; C'est la suite inévitable de Ioule violenre
injuste. Isolé au milieu d'une cour composée
dtl parvenus, privé des douceurs de la bonne
compagnie, ne voyant plus que des valets,
des espions et des bourrraux ou des gens
toujours prêts à devenir l'un ou l'autre, son
cœur se resserra et se corrompit, son esprit
se rétrécit et perdit la proportion des hommes et des choses.
« ... Rien n'égala la prostitution des grades
militaires. On vit des généraux qui n'ayaient
pas encore de barbe, et le bâton de maréchal, qui jusque-là n'avait pu s'acquérir que
sur les champs de bataille, se donnait à la
parade. La dépréciation des honneurs devint
telle que l'empereur en fut frappé lui-même.
Un jour le prince Rcpnine ayant voulu donner à la parade son avis sur quelque chose,
l'empereur lui dil : « Monsieur le maréchal,
« vous voyez cette garde montanlt· '&gt; Elle est
« de 400 hommes. Eh bien! je n'ai qu'un
« mot à dire et ils sont tous maréchaux. 1&gt;
Ce fut au même maréchal qu'il dit tout haul,
en plein cercle, trouvant qu'il se plaçait trop
en avant : cc Sacl}ez qu'il n'y a de grand seic&lt; gneur en Russie que ceux auxquels je
cc parle et pendant. l'instant où je leur .fais
« cet honneur. 1&gt;

-o-

L'empereur Paul arait horreur de la Rérolution.
&lt;&lt; li en était épouvanté 1&gt;, dit GoloYkine. Il
me dit un jour : « Je n'y pense qu'avec la
cc fièrre et n'en parle que dans le trans« port. Il
C'est de celte épouvante que naquit chez le
tsar cette singulière idée :
&lt;&lt; Rassembler à l'ombre de son trône les
souverains détrônés. li leur fit proposer à
tous cet asile inYiolable. Le pape fut sollicité
de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais son
grand àge, la transition des climats, l'inconvenance d'une retraite au sein de l'Église
schismatique, tout s'opposait à ce qu'il acceptât la proposition. li ne prévoyait pas encore les traitements cruels qui l'attendaient
ou s'était déjà résigné au martyre. »
Le roi de Pologne et le comte de Provence
profitèrent seuls de ces offres généreuses. Le
roi de Pologne fut reçu en roi ; mais dès le
second jour, l'intimité devint embarrassante.
Les idées les plus bizarres venaient à l'esprit de Paul.
« L'empereur, en sa qualité de chef de
l'Église, voulut dire la messe, et n'osant risquer une innovation si frappante au sein de
la capitale, il avait décidé qu'il dirait la première à Kasan, où il était prêt à se rendre.
Les habits sacerdotaux les plus magnifiques
étaient faits. II se croyait sûr de s'établir le
confesseur de sa famille et de ses ministres,
mais le Synode le sauva de ce ridicule avec
une présence d'esprit admiraùle. Au premier
mot que l'empereur dit de son dessein, sans
laisser transpercer la moindre surprise, et
certes elle était grande, on lui représenta que
les canons de l'Eglise grecque défendaient la
célébration des saints mystères à un prêtre
qui s'était remarié. Comme il n'y avait pas
songé et qu'il n'osait ou ne voulait rien changer à la loi du sacerdoce, il fallut renoncer à
ce projet. li s'en consola en s'affublant, lorsqu'il faisait ses dévotions, d'une petite dalmatique bien courte de velours cramoisi
toute brodée en perles qui, avec son unifo:ma, ses bottes, sa longue queue, son
grand chapeau à trois cornes et sa figure chétive, en faisait une des choses les plus curieuses qu'on pût voir 1&gt;.
•
N'en voilà-t-il pas assez pour comprendre,
non pas pour excuser que la Russie se soit
débarrassée d'un pareil monarque par un
crime?
;\!AURICE

DlJ,\lOULI~.

Cliché Kuho .
COMTESSE WALE\\'SIL\, -

D'après un p:m11eau de DcocFe.

(Sur r~cusson qui se ,·oit à la gauche du panneau, un peut lire la de,·isc du comte Colonna \\'alewsk1

, Usq~E

AD FINES , .)

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

..,..

La

comtesse Walewska
Par Frédéric LOLIÉE.

la mémoire, elle la revoyait, allant jeune,
heureuse, fêtée, à travers les salons emplis
Une après-midi de l'an '1904, au cours de clarté, de mouvement, de luxe, d'hard'une visite chez Mme Octave Feuillet, je monie. li y avait fort longtemps de cela.
laissai tomber ce détail qu'une heure aupaOn la connut ambassadrice à Londres,
ravant mon attention était suspendue aux lè- femme d'un ministre d'État, à Paris, et
vres de Mme Walewska, égrenant des anec- grande dame des plus qualifiées dans le
dotes sur la cour des Tuileries, dont elle monde cosmopolite des Tuileries. Des souveavait été l'un des ornements les plus goûtés . rains furent à ses pieds. L'impératrice la tint
cc -Ah! oui, dit-elle, la jolie ~Ime Walewen amitié vive. La reine Victoria lui prodigua
ska! 1&gt;
les marques d'une particulière affection. Elle
Et je remarquai qu'en parlant ainsi passa, auprès de l'impératrice d'Autriche ÉliMme Octave Feuillet n'était plus avec nous, sabeth, - la plus jolie femme de son emet que, par la vertu de ce regard intérieur, . pire, disait-on, - des semaines exquises.
qui transperce, illumine les profondeurs de Les hommes les plus célèbres illustrèrent ses
..... 23

1M

réceptions. Et la meilleure partie de ses jours
ne fut autre que le reflet limpide et riant de
la situation exceptionnelle dont jouissait son
mari et des grandes affaires internationales
auxquelles il se trou va mêlé.
Tous les détails dignes d'intérêt d'une existence si pleine, elle-même voulut me les confier, au gré de ses réminiscences, selon le
tour de la causerie du moment, à travers la
succession agréable de ses entretiens. En les
translatant sous vos yeux, je ne ferai que
rapporter, pour ainsi dire, des conversations
écrites .
Florentine de naissance, Française par

�.,.._ 111Sîô'J{1.Jl
droit de mariage, comptant, dans sa parenté
italienne, d'illustres alliances qui remontent
jusqu'à Machiavel; et descendant, en ligne
maternelle, de la famille polonaise des princes
Poniatowski, l'arbre généalogique, qui verdoie dans ses archives, a poussé des branches
bien entremêlées.
Nièce de Joseph Poniatowski, ministre de
Toscane et, plus tard, sénateur de l'Empire,
elle naquit sur les bords de !'Arno, dans la
demeure des marquis de Ricci, non loin de
cc palais Orlandini, où la princesse Mathilde
coula les années de sa jeunesse. On lui donna
les prénoms de Marie-Anne. Son enfance fut
dénuée d'incidents. Elle était gaie, capricieuse, espiègle, comme on l'est à cet tige;
les jeux lui plaisaient mieux que l'étude,
ainsi qu'à plus d'une autre, et les rires à
belles dents et les courses échevelées sous les
grands arbres du parc. Elle trouvait fàcheuses
uniquement dans la vie les leçons d'une gouvernante française, qui, parait-il, avait à cœur
de lui rendre sensibles les devoirs de l'obéissance el, pour les lui inculquer de force, la
malmenait quelquefois.
Insoucieuse de l'avenir, Marie-Anne laissait
errer sa pensée libre et ses rêves sans ambition. Elle aspirait les souffles purs de sa jeunesse, sans nulle curiosité de connaître le secret du lendemain. Une demande en mariage
vint la surprendre dans cette innocente tranquillité d'àme. Un aimable seigneur, fils de
prince, avait désiré sa main. Elle n'y songeait
pas; aucune hàte ne la pressait de quitter la
maison maternelte. Cependant, la marquise et
son père, jugeant le parti flatteur et avantageux, allaient donner leur assentiment. Par
contre, le vieux prince Corsini s'était montré
beaucoup moins facile à seconder les vues de
son fils. li avait opposé un non formel. Avec
plus de docilité que de tendresse filiale,
l'amoureux gentilhomme, qui voulait bien
user de patience, mais ne tenait pas · à être
déshérité, offrit d'attendre que l'inéluctable
loi du sort le rendît prince à son tour et
maitre de ses volontés. Mais la jeune fille
n'avait nulle envie de compter les jours et les
semaines, les mois et les années, jusqu'à la
mort d'un père, pour allumer les flambeaux
de l'hymen aux cierges de son catafalque. Il
n'en fut plus parlé. D'autres prétendants
s'annoncèrent : un marquis de San-Juliano,
de Naples, et un seigneur viennois, le comte
de Schomberg, un bretteur enragé, qui, pour
un mot, pour un regard de travers, pour
une plaisanterie, pour rien, était toujours
prêt à mettre flamberge au vent, et que cette
humeur batailleuse devait conduire à sa perte,
ca1· il fut tué dans un duel avec un banquier,
le dernier homme dont il pùt être le provocateur.
Sur ces entrefaites, le comte Walewski parut à Florence, Alexandre Colonna Walewski,
né en Pologne, de la femme célèbre par sa
beauté et son patriotisme, qui inspira à Napoléon 1er un attachement passionné.
On a représenté, sous des couleurs de roman, el la scène s'en emparera, quelque

jour, l'épisode sentimental dont celle-ci fut
l'héroïne 1 •
Le i ... janvier 1807, !'Empereur venant de
Pulsturck et se rendant à Varsovie s'arrêtait,
pour changer de chevaux, à la porte de la
ville de Bronic. Une foule illusionnée se pressait sur son chemin pour saluer le soldat de
fortune en qui l'on espérait voir le libérateur
de la Pologne. Deux femmes, non sans péril,
sont parvenues à se glisser jusqu'à lui. L'une,
presque une enfant, toute blonde, avec des
grands 1eux bleus très naïfs et très tendres,
semble transfigurée d'enthousiasme. Bonaparte, surpris, ému de cette vision, lui jelle
une fleur, s'informe el manifeste l'intention
de la revoir.
Elle se nomme Marie Walewska, née
Laczinska, d'une famille ancienne mais dénuée de biens. Son mari est un vieillard de
soixante-dix ans, Anastase Colonna de Walewice-Walewski, se rattachant par ses origines aux Colonna, qui donnèrent à l'Église
un pape et des cardinaux, à l'Italie des généraux et des diplomates. Ce lustre familial,
le titre qu'il eut de chambellan du feu roi
n'empêchent que, pour la jeune épousée, les
jours ne se soient écoulés bien monotones,
sans éclat, sans plaisirs. Un enfant, un fils a
ranimé sa vie. Elle s'y est consacrée tout entière. Aussi, malgré sa fine beauté, est-elle
presque inconnue hors de son foyer.
Mais !'Empereur, le conquérant, le meneur
d'armées et de peuples, l'a remarquée. On le
lui fait savoir. Elle tremble; un secret pressentiment la retient au foyer ; elle ne veut
assister à aucune des fètes organisées en
l'honneur de Napoléon. Elle en est priée,
cependant, et par mission spéciale du prince
Joseph Poniatowski. Résiste-t-on à un désir
de !'Empereur? Elle devra se rendre à Varsovie. Son mari lui-même l'y engage. Elle
assiste donc au bal, où déjà circule le bruit
de l'aventure.
Elle a refusé de danser et rentre chez elle,
nerveuse, inquiète. On lui remet, coup sur
coup, des billets écrits de la main impériale,
et ce sont des déclarations brûlantes. On vient
en députation chez elle. Les plus respectés
des chefs polonais lui disent et redisent :
« Vous ne pouvez vous dispenser d'assister au
diner auquel vous prie !'Empereur, sans vous
exposer à paraître mauvaise patriote, mauvaise Polonaise. &gt;&gt; Il l'aura donc fallu! Une
insidieuse amie lui murmure, pendant 'qu'elle
rêve de sa maison tranquille, de son enfant :
&lt;( Tout, tout, pour cette cause sacrée! 11 Les
membres du gouvernement provisoire l'exhortent à ne pas méconnaitre le bien qu'elle peut
accomplir, grâce à sa douce influence de
femme. Cependant, les lettres se succèdent.
Le mari, comme tant d'époux, en pareil cas,
a les yeux cou verts d'un triple bandeau. Il
insiste pour qu'elle soit présente au nouveau
banquet. Même il va plus loin; il objurgue,
il commande... . Le pas décisif est bien près
d'être franchi. Elle en a l'avertissement et la
1. En ·190::î, paraissail en laugull polonaise un cu-

rieux ou1Tagc en Lieux volumes, sur la première
comlesse Walewska.

peur, au fond de son àme vertueuse. Et toujours on l'obsède. On tourne autour d'elle,
la pressant de se décider. La voiture est en
bas. On l'y pousse.
Pendant le diner, assise en face de l'Èmpereur, elle doit écouter, sourire aux lè\'fes,
les propos entremetteurs de Duroc. Et ce sera
tout à l'heure, au milieu de la confusion
d'une sortie de table, l'attaque directe du
maître. Quelqu'un lui fait tenir la proposition
d'un rendez-vous. Comme elle s'en indigne,
on lui reproche encore son manque de patriotisme. « Sont-ce vraiment les sentiments,
la conduite d'une zélée Polonaise? » Et, de
fatigue, elle laisse enfin tomber les mots
attendus : « Faites de moi ce que vous voudrez. &gt;&gt;
On la mène, le matin, au palais, pour la
remellre, le soir, aux mains de ceux qui la
viendront chercher et la livrer à celles de
l'amant souverain. Elle va d'un pas abandonné. Napoléon est entré dans la chambre
et joue son rôle. Seule :, seul arec lui, elle
proteste et pleure. Il s'irrite, mais doit attendre au lendemain que plus de faiblesse et
de lassitude abaisse devant lui les dernières
résistances. Et l'épreuve recommence le jom
suivant, à pareille heure. Napoléon est maintenant un amant fougueux. Il prie. Il s'empresse. Il menace. Une femme est là, chez
lui, à ses ordres, et qui prétend rester fidèle
à la foi conjugale, aux principes de sa conscience et de la religion! Que signifiait une
pareille chose? Elle s'eJfraie aux éclats de sa
voix, et presque s'évanouit. Elle est à présent
sa maitresse.
Oui, telle est la manière dont une sorte
d'histoire officielle, très agréablement narrée
par Frédéric Masson, a présenté les détails de
cette rencontre. Ils se passèrent plus simplement, et je tiendrais d'une source plus sûre,
parce qu'elle fut plus intime, le récit exact du
sentiment de !'Empereur pour la première
madame Walewska. En toute affaire, Napoléon
était l'homme impérieux et pressé, qui ne devait jamais perdre de temps. Mme Walewska-,
très simple, très naïve, sans ambition personnelle el qui espérait obtenir, au prix de
son obéissance, la reconstitution du royaume
de Pologne, s'était pliée à la volonté du vainqueur d'Austerlitz, et, pour cela, l'attendait
un soir, frissonnante. li était entré dans la
chambre comme dam son cabinet de travail ,
l'air soucieux. et songeant à bien autre chose
qu'à l'amour.
II a dégrafé son ceinturon et jeté son épée
sur la table. D'une voix brève, impérative, il
interroge la jeune femme, qui est censée se
reposer dans l'ombre de l'alcôve. II demande
des noms, ceux des principaux de la ville et
des renseignements sur la localité polonaise.
Tandis qu'elle répond, balbutiante, il prend
des notes hâtives .... La chose est faite; alors
seulement il se rappelle l'objet véritable du
rendez-vous, et revient à sa fantaisie de tendresse.
Il en advint une sorte de passion intermittente de l'homme de guerre pour celltt qui
n'avait désiré que d'être l'ambassadrice d'un

HISTORIA

Cliché Gira udon.

LAURA DE DIANT! ,
TROISIJ:&lt;°:ME FEM.\1E lYALPTIONSE t•r D'ESTE, DUC DE PERRARE.
Tableau du TITIE~. (Galerie Cook. Richmond.)

�'------------------------------ l.A

COMTESSE

1YA1.'E'1YS1(,A

--,

peuple opprimé. Souvent, elle lui reparlera arnc une expressiou plus séduisante. Très grand
de 'sa chère Pologne; il sourira, se dérobera. seigneur, mondain fort recherché dans les de la famille royale, et l'impression fut excel.\ucun chef d'État n'accorda moins que Na- salons de l'aristocratie, sérieux et décidé de lente. Le lendemain, Mme Adélaide, sœur de
poléon à l'intervention des femmes, en poli- caractère, il n'affichait pas, mais ne cachait pas Louis-Philippe, écrivait à M. de Flahaut,
tique. Pendant la campagne de 1809, ~farie non plus ses avantages. Cependant, il ne pro- grand écuyer du duc d'Orléans et ambassaWalewska s'était rendue à Vienne, où l'on duisit pas, d'abord, une impression fulgurante deur à Vienne, ces lignes dont on nous a
a,•ait préparé pour la recevoir un logis d'une sur l'imagination de~larie-Anne. tout occupée communiqué l'original :
extrême élégance, près de Scbœnbrunn. Elle de ses babioles de jeunesse, et dont le regard
&lt;&lt; Hier soir, à Neuilly, nous avons eu lady
, devint enceinte et retourna faire ses cou- était demeuré distrait, sans doute, lors~hes à Walewice, où naquit, le i mai 1810, qu'on lui pré,enta rd étranger, qui, nec Sandwich, qui nous a présenté, la reine et
Alexandre-Florian-Joseph Colonna Walewski. sa tète de médaille ronnine et sa haute pres- toulcs les princesses étant là, la no111elle
Elle fut à Paris, dans la suite, et !'Em- tance, était un des plus beaux. hommes desa comtesse Walewska. Cette jeune femme est
pereur ne cessa point de s'intéresser 11 elle, génération. Elle ne résista pas, 11éanmoins, i, séduisante; elle est plus que jolie, parce
de se montrer soucieux qu'on veillàt à toutes son appel, et quitta Florence sans trop de re- qu'elle a comme parure la simplicité naluses aises et satisfactions. En 1812, un acte gret, un peu inquiète seulement de la figure relle. Elle fera grand effet dans la société
exceptionnel était passé au palais de Saint- qu'elle allait faire, ignorante de la vie comme parisienne.
Cloud pour composer et enregistrer le majo- elle l'était, dans le monde où son mariage
« Lousi::-Aofuïor. "
rat, établi en fa,eur de son fils, par la dola- allait l'introduire. Il avait qui me années de
Cependant, Walew~ki 11 'occupait toujours
tion de biens situés dans le royaume de Na- plus qu'elle. li possédait l'autorité, l'e1pt!point de situation officielle. Guizot était au
ples, avec le titre de comte de l'Empire.
rience; il se charg('a d'è1re son éducalcur, cl
C'est ce Wale11ski qui fut soldat, écri1ain, ses premiers émois se rassurèrent. D'un pru- pon mir. Ce ministre le I oyait sans complaidiplomate, homme d'État, et demanda la dent cofücil, il lui fixa, dt-s le premier jour, sauce, à cause des rapporls affables qu'il enmain de Marie-Anne de Ricci. A cette heure, cell(' rl•glc de conduile suffisant à hausser. tretenait avec Thiers, son élernel antagoniste.
il n'avait aucun poste el n'exerçait aucune peu i1 peu, au ton de ma entourage, si bril- li n'inclinait guère à lui confier un emploi
fonction 1• Mais on le savait l'ami personnel lant qu'il ptit ètrc, l'esprit d'une jolie femme, diplomalique. Des amis inteninrenl, ,antanl
ses mérit&lt;:s _,i Guilol, qui résistait. Enfin,
de Thiers. La route s'ouuait, dernnt lui, dout'·c d'intelligence et de tact :
l'homme d'Elat laissa fléchir ses motils d'extoute pavée d'espérances.
- Uegardez cl écoutez.
clusion, mais pour l'cll\·oyer au plus loin, ;',
Il élait déjà venu :i Florence, quatre anBlonde comme le blé de mars, :t1ec de~
nées auparamnt, c'est-à-dire en 18i2, et yeu\ d'un gris bien tri•s animé, de~ traits la Plata. Sa femme et lui ne s'attardèrent
avait lié connaissance a,·cc la famille de Ricci. tins, un profil mince et délicat, et tout le que le moins p0$Sible dans ces régions de
La seconde fois, il n'était pas arrivé seul, eu sémillant, toute la gràce d'une beauté de l'Amérique méridionale. Par une élrangc
irouie des é1énements, le 2-i féuier ilH8, le
Toscane. Le comte de Flahaut l'arnil
jour où s'effondrait la monarchie consaccompagné dans son voyage, - cc
titutionnelle sous les pa,és des barricomtedeflahaut,qui aurait aimé parcades, Guizot signait la nominatiou
i iculièrement le voir &lt;'•pouser sa fill1•
de Walewski en qualité de ministre
Georgine; mais celle-ci devait passer
plénipotenliaire à Copenhague. Il n'eut
11 d'autres mains et s'appeler marPas à bouder sa 1aJise de ,·o,·arre.
quise de la Valette. De même, à cc
• 0
La présidence de Louis-Napoléon
que m'en disait Mme Wale11~ka,
l'en dédommagea largement. Nommé
Thiers n'aurait pas été fâché qu'il fit
minislreà Florence, en 1849, il reçut
le bonheur de ~Ille Félicité IJosne :
l'ambassade
de Londres en 1852.
&lt;c Mlle Dosne, ajoutait-elle avec un
L'habileté avec laquelle \\alewski parpeu de malice, qui n'est pas encore
,iut à obtenir du ministère anglais la
mariée, en 1905. ,,
reconnaissance de Napoléon III, à
Walewski avait son choix bien arlrners
de réels obstacles, fut le grand
rêté. Il u'accomplissait pas une proévénement
de son passage dans le
meuade de touriste en Italie. Des
Rornume-Uni.
circonstances graves a,·aieut provo; Les choses n'allèrent pas aus~i
qUt; son départ. Lié, ;'1 Paris, avec
aisément
qu'on le pourrait croire,
la tragédienne Hache!, - aussi intinous
confiait
Yme \\ alewska. J'étai~
mement lié qu'on pouvait l'èlre - il
à Londres. Je rernis tout le mou,ea,ait eu la désagr1:able surprise, un
ment qui se fit aulour de cette grosse
soir de ,i~ile inattendue chez elle,
formalité.
Le gouvernement anglais
d'y rencontrer, bien à contre-temps,
a
mit
accepté
l'Empire; mais il ne
le duc de Grammont. El la rupture
lui convenait pas de le reconnaître
s'en était wi,ie, immédiate et radisous le nom de Napoléon troisième,
cale. H a'"ait pris le chemin de l'Italie
qui prolongeait et fortifiait, dans le
et le parti d'en re1enir marié.
passé, le principe dynastique.
Une forte attraction le poussait it
« ~Ion mari s'étonna des échapparetrou\'Cr ia belle physionomie de
toires et des difficultés qu'on lui opjeune fille, qui l'avait séduit une preposait, mais ne se découragea point.
mière fois. JI la revit Le soleil arCOllTI LOLu:'\:'\A \\ ALl\\,._l,J,
Le
baron Brunow, ministre de Russie,
dent de l'Italie incendia son âme. JI
D'après le laéle.111 de \ 'JCT(JR MATTI:Z,
entretenait
secrètement la résistance.
l'appela, dès lors : sa Destinée.
Et
l'Angleterre
continuait d'objecter
Ce flls naturel de Napoléon 1,·, avait grand petit format, le monde l'accueillit en souair. Sur son ,isage était imprimée, frappante, riant. Presque aussitot, on lui avait ménagé, qu'en acceptant Napoléon conime le troila n·ssemLlance de l'impcrial ami de Talma, au chàteau de Neuilly, l'accutil sympathique sième empereur des Français, elle infligerait
un démenti ;1 sa politique et ferait ombre it
1. Ou a prétendu 11u'il nail, 1111 moment, care,si·
cl'uu
tronc
il &lt;lut "isir l'épi•c, Comme ~lorll), il ~,ait
la
nalionalil" rran\·aisc, pui, ,'cta1t tounit ,ws la
le ,.:,-c de d,•vcuir roi cle Pologur, cl &lt;1u'à défaut
fait sa campa::ne ,l".\friquc, après arn1r rennchqu,•
tliplo111alle.

�-

"----·----------------------------- LA

111STO'J{1.JI

la gloire de Waterloo. Tout au plus admettait-elle de le saluer du Litre de Napoléon Ir,
pour celle bonne raison que le duc de Reichstadt n'avait point régné.
&lt;! Les discussions trainaient en longueur.
C'est alors qu'eut lieu, peu de jours a,anl le
2 décembre 1852, le diner que le ministre
de Prusse à Londres, le baron Bunsen, offrait
au corps diploml!,tiquc. Lord Derby, président du Conseil, lord Malmesbury, ministre
des Affaires étrangères, lord el lady Palmerston, le ministre italien d'Azeglio élaienl des
co11vives de celle magnifique réception.
« Mon mari m'a,ail chargée d'e11lrepren&lt;lre, à la fin du diner, lady Derby, pendant que lui-même conférerait aYec le ministre anglais. el de laisser enteu&lt;lre, afin que
cela fùl répété, que, si le président du Conseil se refusait à seconder les vues de l'ambassadeur français, lord Palmerston, son
adversaire, ne manquerait point, lui, de provoquer une interpellation à la Chambre des
Communes et d'enlraîner, à son profit, la
chu le du cabinet.
« - li faut pourtant se décider, disait-il,
de son coté, à lord Derb~·. Car si vous ne le
faites, Palmerston, qui esl là-bas, reconnaitra Napoléon Ill el s'en prévaudra 11 vos
dépens.
« Ce fut l'argument vainqueur. Walewski
avait sondé, dans le même sens, lord Palmerston, qui, prompt à saisir l'occasion de
rentrer en scène, vopil déjà le moment d'interpeller lord Derby et de ramasser une majorité. li n'y eut plus d'opposition. Lord
Derby céda.
« ·Le lendemai11, mon mari rece,aiL cette
lellrc de Napoléon lll :

La récompense ne se fit pas auendre. li
fut sénateur. li fut ministre. C'était Ir beau
moment de l'alliance anglaise, à laquelle on
sacrifia tant d'intérêts, en France. Quand la
comtesse Walewska quitta Londres, les dames
de la haute aristocratie se cotisèrent pour lui
olirir un bracelel, en souvenir de son passage.
On s'était installé superbement au ministère des Affaires étrangères, le plus fastueux
de toute l'Europe. Pour inaugurer cette prise
de possession, pour célébrer aussi tant d'heureuses conjonclures, le ministre et sa femme
offrirent, le 17 février 1856, un bal resté

fameux dans les fastes mondains du second
Empire, - ce bal costumé, qui fit tant parler de l'Empcreur en domino el de la Castiglione en dame de cœur.
En un temps où la mode des crinolines
arait rappelé l'exubérante fanlaisie des paniers, pendant que remontaient de partout
les souvenirs Pompadour, Mme Walewska,
alerte à saisir le ton du moment, ressuscitail, chez elle, le xv111• siècle.
Sans s'être aucunemen lconcerlées à l'a 1·ancc
pour assorlir les nuances de leurs costumes
dans une harmonie générale d'époque, presque
loules les invitées élaientapparuescnLouis X V.
Des marquises rocaille revivaient sous les
traits des princesses Mathilde, Mural, Poniatowska. En griselle de la r,;gence passait
Mme Dubois de Lestang, avec un négligé
bourgeois fort cor1uet, inspiré par Jeaurat.
La génfrale Fleury renchérissait encore sur
l'ancienne mode, et, pour a\'Oir la latitude
d'enfler au maximum l'ampleur de ses paniers, tenait grande place en dame de la reine
Marie-Antoinette, d'après Moreau le jeune.
Une seule de ces palriciennes avait osé
s'affranchir de la cage encombrante : Mme de
Castiglione, dont la réputation d'indépendance
élait acquise, cl qui n'eul pas à le regretter,
en définitive, parfaite de Lous points comme
elle était.
Quanl à la maîlrcsse du lieu, une Diane
des ballets royaux, Loule conforme à l'un des
plus jolis motifs fournis aux Menus-Plaisirs
du roi par le dessinateur Boquel, chacun la
félicitait sous ses atours de chasseresse poudrée. On eût cru qu'elle sortait d'un cadre
cle l'époque, fraid1cmenl pomponnée. Elle
était l'àmc, le sourire lumineux de la fète.
D'aulres r&lt;-ceptions wi1ircnl, non moins
%mplueuses. Elles curent une grande céléhrité mondaine. l\ien n'élail plus brillant
11uc les dîners el les !.,ais du ministère drs
Affaires étrangères. Lorsque, au point culminant de sa carrière, et sur la proposition du
comte de Buol-S~haucnslein, Walewski eut
été appelé à présider le Congrès de Paris, les
plénipotentiaires de l'Europe ne tarissaient
pas d'éloges sur l'éclat des soirées que donnai là l'élite ùe la socirté parisienne le chef
de notre diplomatie.
La première séance du Congrès avait eu
lieu, le 25 février 1856, et, le même soir, le
comle Walewski donnait ;1 ses hôtes un &lt;liner
de lr&lt;!nte couverts, suivi d'un grand concert,
pour lequel huit cents invitations avaient élé
lancées.
Tous les regards étaient tournés, à ce moment, vers la paix et se tenaient fixés sur les
représentants des grandes puissances. Pour
ne point démentir la tradition diplomatique,
qui veut que les plaisirs marchent de front
avec les affaires et que les uns soient l'acheminement agréable à la conclusion des autres,

on apportait un zèle infini à diversilie1· les
intermèdes des conférences journalières. Et
le 50 mars, quand fut signé le traité, ce
fameux traité de Paris, qui a été l'une des
grosses illusions de la politique extérieure de
Napoléon III, cc fut partout un redoublement de musique, de danse el de galas pou:célébrer l'heureux événement 1•
Les invilations aux Affaires étrangères
étaient extrêmement recherchées. Les mercredis de Mme \\ alewska faisaient fureur.
D'un accord unanime, on reconnaissait que
le ministre el sa femme emportaient le prix
dans le genre des diverl issements costumés
et de l'allrgorie. Ils avaient donné l'impulsion à ces soirées travesties, qui tournèrent
les cervelles d'un monde folâtre pendant plusieurs années. La chronique a gardé le souvenir d'une de celles-là où, très agréablement, Mme \\'alewika allégorisait le froid
sous une robe de dentelles noires, sa tête
blonde chargée de frimas, pendant que la
princesse Troubetzkoï s'évaporait en papillon
du printemps, ou que Mlle Erlanger flambait en couleur de feu.
La maison était hospitalière aux letlres et
aux arts. Théophile Gautier, entre autres, y
avait ses familières entrées. Il plaisait aux
Walewski de réunir à leur table la fleur des
écrivains, des artistes, qu'eux-mêmes rencontraient, d'ordinaire, chez leur amie, la princesse Mathilde. Ils savaient qu'en mêlant et
fondant les espris d'élite dans une atmosphère intime et chaude, on les pénètre réciproquement des influences qui les stimulent.
Un hasard intelligent présidait ;1 ces rencontres. On n'avait 1t craindre, en pareil cas,
qu'une sélection trop raffinée parfois.
cc Un soir, me disait Mme \Yalewska, nous
avions à diner, en même temps, Jules Sandeau, Dumas, Gautier, Mérimée, el Lulli
quanti. On aurait pu croire que la conversation, avec de pareils artificiers de la parole,
ne serait qu'une pluie d'étincelles. Eb bien!
pas du tout. Elle se traîna languissante, du
commencement à la fin. Sandeau complait sur
Dumas, Dumas faisait fond sur Gautier, et
Gautier ne se sentait pas assez lui-même dans
le voisinage des grands confcères. »
Et cela me rappelait un propos de Mme Octave Feuillet, me disant quel était le charme
des dîners choisis de ~lme Fortoul, la femme
du ministre de l'lnstruction publique. Ayant
éprouvé, en différentes occasions, que trop
de gens d'esprit rassemblés dans un même
cercle s'éteignent mutuellement, cette excellente maitresse de maison variait les séries
avec une attention extrême, n'imitait qu'une
iizaine de personnes soigneusement triées,
et jamais tous les causeurs à la fois. Or, rien
n'était plus exquis que les réunions privées
de Mme Fortoul.
Tel était le train habituel des soirées d'hi-

1. Un écho de cette joie universelle éclate dans
une lellrc particulière, qui tombe bien à propos
sous nos yeux, de la comtesse de Damrémont à Thouvenel l'ambassadeur de F1·ance a Constantinople.
Ap;ès avo\r parlé des iUum\nations ~pontanées de la
ville de Paris, de la sallsfachon génerale de la population, des fêtes de la rue donnant la réplique à
celles des salons, la sœur du maréchal BaraguaJ-

d'llilliers entre dans le détail des réjouis,ances officielles :
• Après-demain jeudi l'empereur rendra a Méhé.mel-Djamil bey, l'honneur que le sultan \'OUS
a fait en assistant il une réception chez vous. Sa Majesté se rendra à un bal a I ambassade de Turquie
auquel environ douze cents personnes sont invitées.
Aujourd'hui, dîner chez Hübner, demain chez je ne

~ais qui; car, depuis qu_e le Cong~ès esl rassemblé,
11 est rare que chaque Jour ne so1l pas marqué par
une fête ou par un diner.»
El peu de temps ensuite, elle ajoutait :
c l\ous a,·ons magnifiquement trailé les plénipotens
tiaires; et, ce qui m'étonne davantage, c'est qu'ilaient résisté à ces balailles de fourchettes et de bouteilles. »

Aux Tuileries, le 5 décembre 1Xj2,
&lt;&lt; Je ,ous remercie de votre télégramme
d'hier, qui reflète si bien la chaleur de votre
cœur. Je suis très sensible à cette nouvelle
preuve de votre dérnuement. Je vous prie de
compter toujours sur ma sincère amilié et d,i
croire que je m'estime heureux d'avoir en
yous un représentant si habile el si dévoué.
&lt;&lt;

(( NAPOLfo:ï. ))

ver. En la belle saison, la comtesse Walewska
passait une grande parlie_ du printemps el de
l'été dans sa propriété d'Etioles. Les visiteurs
en connaissaient les chemins hospitaliers. li
y avait 11,, comme en tous lieux où elle portait ses pas, belle compagnie; et les hasards
de la politique, selon qu'ils augmentaient ou
diminuaient l'influence de son mari, n'y
avaient pas de répercussion sensible. Son

la troupe des artistes, des gens de letlres, des
diplomates défilant à ltlioles. Je doute qu'elle
ait été aussi grande à Chamarande' ou chez
le, autres sorlanls. D'abord, il y a beaucoup
d'ingraL•. Ensuite, il faut bien lui rendre
cette justice : Walewski avait bien plus que
son collègue de ces qualités qui gagnent
l'estime el l'affection. N'importe, je ne me
serais pas attendu à des témoignages de rc-

COMTESSE

W JtLEWS1(,Jt

un peu convenable est difficile à trouver.
« Après Vich), c'est-à-dire après le 5 aoùt,
nous rentrons à Saint-Cloud. L'Empereur se
rend au haras du Pin, revient, et, après le i5,
se rend au camp de Châlons, puis, vers la fin
du mois il Biarritz avec l'impératrice. Parmi
tous ces déplacements, il ne me reste guère
de chances de vous revoir, puisque vous serrz

Cliché Giraudon.

LE CoxGRi:S DE PARIS, E:S 1856. -

cercle se déplaçait a1ec elle, aussi bien quand
Wales,\ki af3it rendu le portefeuille que lorsqu'il venait d'entrer dans une combinaison
nouvelle de pouvoir. Le secrélaire particulier
de l'empereur, le spirituel Mocquart t, le
remarquait affablement, lorsqu'il écrivait à la
comtesse, juste au lendemain d'une crise qui
avait délogé de leurs ministères respectifs
Persigny et Walewski :

Tableau ,te GABL (Bowes .,fuseum, D:1rnard-C.1stle. )

« Chère madame Walewska,
Votre bonne lettre m'a rappelé l'une de
nos causeries d'autrefois. J'ai vu avec plaisir

connaissance si nombreux el si hautement
manifestés. Ils font honneur el à ceux qui les
ont donnés et à celui qui les a reçus. Celle partie de votre lettre a fait du bien à votre ami.
c1 J'ai pressé l'empereur de répondre au
sujet d'Orx 3 • Il est d'avis d'attendre encore le
résultat de noul'eaux renseignements pris
sur les lieux.
&lt;t Vous avez bien raison de chercher à vous
caser. Il ne suffit pas, comme le disait Walewski, d'avoir sa malle faite; il faut encore
arnir sa chaumière prêle. Mais toul esl relatif, et, dans Paris, une chaumière même

1. llocquart, donl on disait, aux Tuileries, qu'il
~tait la pensée de l'empereur.

:· Propriété_ du duc ~e Pmigny. . . . .
.
J. Un domame promis par la hberahte 1mpériak

cc

.., 27 ...

au bord de la mer pendant le Lemps où je
serai à Montrelout.
a Les eaux, cette année, sont fort salutaires à l'Empereur, qui se contente du bain.
Rien ici digne de vous être raconté. La société
a beau se renouveler : elle demeure toujours
fort commune. La quantité l'emporte de beaucoup sur la qualité.
c1 MocQuAn-r. )&gt;
Quand un peu tout le monde se dispersait
aux eaux, elle se rendait volontiers à Kissingen, station for_L en vogue où les chaleurs de
nn comte \\'alewski, dans le
Landes.

département des

�1f1ST0'1{1Jl ,_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,
l'été ramenaient une colonie française appartenant surtout aux milieux officiels. L'animation y était belle et vive. Les femmes faisaient
assaut d'élégance. On n'accordait au régime
de la source que le peu de temps laissé libre
par les promenades et les réceptions. Mme Walewska était là fort en ne, aux environs
de -1866, quand Benedetti, récemment nommé
ambassadeur en Prusse, levait ce croquis
épistolaire de son séjour à Kissingen et des
divertissements qu'on y prenait:
cc Kissingen, 17 juillet.
J'ai encore retrouvé ici, mande-t-il à
ThoUYenel, 11 mon retour de Nuremberg, les
Walewski et la comtesse de La Bédoyère, et j'ai
fait YOlre commission. Le comte Walewski
m'a annoncé lui-mème son avènement au
fauteuil de la présidence du Corps législatif.
La tàche lui parait difficile; mais, quand on
a fait reconnaître l'empire à Londres el contraint ainsi l'Europe à renier son œuvrc
de 1815, onne peut s'empècher de le sauver,
au Palais-Bourbon, du péril auquel il est
exposé. La comtesse Walewska, se moquant
des impertinences du temps, l'unique ennemi
qu'elle ne réussit peut-être pas à vaincre
complètement, est toujours ravissante de·
gràce, de bonne humeur. Elle continue à
devancer ou à faire la mode. Elle a, comme
toujours et comme tout le monde, son chevalier servant, et c'est votre ami, le comte de
Goilz, qui enjoue le rôle à Kissingen. Il s'en
acquitte avec assiduité. Il conduit la comtesse
à la Source ; il ordonne les promenades cl les
fètes; il est son premier maître de la bouche;
il avait, en la précédant, fait les logements.
!lier enfin, il a, en heureux et habile diplomate qu'il est, amené une rencontre avec
l'impératrice d'Autriche, et il s'en est suivi
une présentation sur la place de Kissingen, à
l'heure où tous les étrangers s'y trouvaient
réunis, véritable triomphe pour la comtesse
et pour Goltz lui-mème. 11
D'autres fois, on allait au Mont-Dore. Elle
habitait, dans ce coin d'Auvergne, une villa
qui n'avait non plus les aspects d'un ermitage. Des amis étaient invités. On y faisait
étape, pour une ou plusieurs semaines.
Gounod y passa une saison. li avait composé
là son opéra de la [foine de Saba, et l'avait
dédié à son hôtesse.... Sur ce brillant passage, une ombre s'était glissée. Dès lors,
Gounod donnait des signes de son malaise
cérébral. On n'ignore pas qu'il faillit perdre
la raison, qu'il côtoya les bords d'un demidélire, et que, par crainte de pire extrémité,
il avait dù se soumettre aux soins méthodiques du docteur Blanche. Lui-même se rendait bien compte des alternatives de fièvre et
d'hallucination qui le reprenaient par accès.
Aussitôt que se dénonçaient les fàcheux prodromes, en toute hàte il retournait chez le
fameux aliéniste, ou se faisait adresser quel-

cc ...

qu'un de son personnel, capable de veiller
sur sa santé et d'éloigner de lui les périls
d'une crise plus grave ..\u Mont-Dore, Mme Walewska, qui n'en était pas avertie, avait eu la
surprise de voir aux côtés de Gounod un
homme tout de noir vètu, et qui ne le quittait pas plus que son ombre. Il s'attachait 11
ses pas, lui parlait à mi-voix, chuchotait à
son oreille. Quel pouvait être ce serviteur si
prévenant el en même temps si familier?
C( Je ne suis pas curieuse, dit-elle à son
mari, mais je ne serais pas fàchée d'apprendre
ce qu'il peut y avoir de commun entre le
Maître et son mystérieux acolyte. »
Walewski lui donna l'explicaLion qu'elle
désirait. Un matin, on devait faire une cavalcade aux emirons. Gounod s'en était réjoui
d'avance, avec une gaieté d'enfant et d'artiste.
Mais, au moment de monter en selle, le personnage officieux était intervenu : 1lf. Gounod
ne de1•ail pas s'échauffel' .... fl ne devait
pas trop galoper. Et maintes recommandations de pareille sorte avaient suivi celle-ci.
Longtemps plus tard, Mme Walewska me
confesnit qu'ayant toujours eu grande peur
de deux espèces de gens au monde : les hors
de sens par l'effet de la boisson et les fous,
elle avait vu partir l'illustre compositeur avec
une impression de soulagement.
Mais retournons aux. parisiens séjours.
l&lt;'acile à l'entraînement et complaisante aux
gaietés en circulation, Mme Walewska, qui
n'avait pas cessé d'être celle que les jeunes
filles et les jeunes dames florentines avaient
surnommée : la rieuse, Mme Walewska se
répandait beaucoup au dehors. On la voyait
partout. A l'instar de Mme de Metternich,
elle était de toutes les parties, comme par
devoir et par plaisir. Elle ne manquait ni
bals ni soirées. Elle ne se refusait pas non
plus aux accommodements de tableaux figurés, quand on lui en exprimait le désir. A
Compiègne, une après-midi que Félicien David
chantait sur l'orgue, dans la coulisse, on
l'avait trouvée parfaite, jouant le rôle principal d'llel'culanum. Chaque occasion la rencontrait avenante et dispose au plaisir de
tous. Octave Feuillet a raconté, là-dessus,
une jolie anecdote.
Mme Walewska, la princesse Anna, la duchesse de Montebello, Gounod, le fils de l'amiral Hamelin et Feuillet, assistaient au thé de
l'impératrice avec le duc d'Athol et trois
autres chefs écossais, aux jambes nues,
arrivés, en leur costume national, des montagnes des Highlands. Sur les six heures et
demie, à l'instante prière du romancier,
l'impératrice demanda au duc de faire venir
son joueur de cornemuse. Le piper arrive en
grand uniforme et joue une marche guerrière,
en se promenant gravement et militai_rement
dans le salon. Cependant, on avait grande
envie de voir les Écossais danser leur danse
nationale. Pour les décider et les mettre en

train, l'impératrice, la princesse Anna el
Mme Walewska n'hésitèrent pas. Se levant de
leurs fauteuils, elles dansèrent avec eux une
espèce de gi~ue calédonienne, comme de
vraies filles d'Écosse. L'élan était donné. Ils
continuèrent seuls, et ce fut très intéressant
à regarder.
Mme Walewska était en permanence aux
cc séries » de Compiègne. Des premières
invitées chez le prince président, elle y avait
marqué de loin sa place dans le groupe des
jolies personnes, qui devaient former avec
elle, comme la comtesse plus tard duchesse
de Persigny, la duchesse de Bassano, la comtesse Le Hon, la belle Valentine llaussmann,
la non moins belle Mme de Pourtalès et la
duchesse de Cadore, le noyau de la Cour de
Napoléon III. Aux réunions automnales de
Compiègne, qui furent le point de départ des
élégances et du luxe officiels, elle fut des
réo-ulières,
faisant cercle dans la fameuse•
0
loge, un peu en arrière des souverains, parmi
celles dont les charmes variés, le resplendissement des parures, le goût et la splendeur
des toilettes, attiraient tous les regards du
reste de la salle. Par la haute situation du
comte Walewski et l'éclat qui en rejaillissait
sur elle, par son attrait personnel et la faveur
dont on la savait entourée, elle ne pouvait y
être que très remarquée.
Ce fut surtout en 1860 et en 1861, les
années les plus brillantes cc des Compiègnes ».
Les récentes victoires de Magenta et de Solférino avaient redoré les aigles de l'Empire.
D'autre part, les espérances de la paix ouvraient des horizons d'azur. Au mois de novembre 1860, la Cour était revenue, en la
saison des chasses; et les fètes avaient repris
leur animation périodique avec un élan, un
entrain inaccoutumés. Le prince Napoléon et
la princesse Clotilde qui venaient d'unir leurs
destinées politiques, bien plutôt que leurs
âmes, étaient les hôtes de l'empereur, ainsi
que le nouvel ambassadeur d'Autriche, . le
prince de Mettcrnich. On avait les yeux bien
ouverts, en même temps, sur la nouvelle
arrivée : la princesse de Metteroich, qui, dès
les premiers jours, s'était signalée par son
originalité propre, le caractère indépen~ant de
son esprit et le goût à part de ses t?1lettes.
Pour ces hôtes illustres, les orgamsateurs
des plaisirs de la Cour avaient redoublé d'empressement et d'ingéniosité. Les représentations théàtrales avaient été rehaussées d'un
intérêt nouveau, où le choix des ouvrages et
la qualité des artistes répondaient à la distinction des spectateurs. On écoutait. On regardait, on comparait. Et, de l'avis des meilleurs arbitres de l'élégance, Mme Walewska,
dans sa l'Obe de salin blanc, les oreilles et le .
cou ornés de perles d'un grand prix, u·avait
pas à souffrir _du voisinage de la princesse ~e
~Ietternich, en robe de tulle n01r constellee
de diamants .
(A suivre.)

FRÉDÉRIC

LOUÉE.

Le duc d'Albe
Par Paul de SAINT-VICTOR,

Si jamais l'en l'er déborda sur la terre,
comme par l'éruption d'un volcan, cc fuL ~ous
la forme &lt;le celle atroce armée, mi-partie de
sbires italiens cl de hrigands espagnols qui,
en 1567, passant les Alprs, rasant Gcni·vc,
rôtoya11 Lla •'rance, avec l'obliquité d'un ~crpenL, déhoucha dans les Pays-Ras, par le
Luxrmhourg. Quatrr corps la composaient,
formés des véLt:rans d,, vieilles bandes, bronzé~
au l'eu des grandes lulles, agunris au meurtri•,
:1pres au pillage, hommes de proie el de di~cipline, handits dress1is à l'obéissance des soldats. Celle croi~ade était flanquée d'un harem:
quatre cents courtisanes chevauchaient à
l'avant-garde, &lt;e belles·et braves comme princesses »; huit cents suivaient à pied, « bien
à point aussi ». Brantôme, qui priL la poste
pour voir pa~ser, en Lorraine, l'armée du ducd'Albe, les admira fort.
Il s'extasie aussi sur ses mousquetaires, équipés d'armes dorées et
gravées. • Et eussiez dit que c'estoient des princes, tant ils est oient
rogues ,et marchoient arrogammen L
et de belle grâce. &gt;&gt;
Cette cc gaillarde et gentille armée 1&gt;, ainsi qu'il l'appelle, était
une Lroupe de bourreaux, envoyés
pour exécuter une nation condamnée à mort. L'histoire en a retrouvé
l'arrêt, froidement écrit et signé
d'avance, de la propre main de
Philippe IL « Vous assurerez Sa
Sainteté, - écrit-il à l'ambassadeur d'Espagne près la cour de
Rome, - que je Lâcherai d'arranger les choses. de la relig'ion aux
Pays-Bas, si c'est possible, sans
recourir à la force, parce que ce
moyen entrainera la totale destruction du pays; mais que je suis
déterminé à l'employer cependant,
si je ne puis, d'une autre manière,
régler tout comme je le désire;
el, en ce cas, je veux être moimême l'exécuteur de mes intentions, sans que ni le péril que je
puis courir, ni la ruine de ces
provinces, ni cel!e des autres
Étals qui me restent, puissent
m'empêcher d'accomplir ce qu'un
prince chrétien et craignant Dieu
est tenu de faire pour son saint
service et le maintien de la foi
catholique. 1&gt;
Jamais programme ne fut mieux tenu; un
demi-siècle d'extermination devait le remplir.
Ce n'est pas qu'avant le duc d'Albe la liberté
religieuse eût été, un instant, tolérée dans les

ma charge qu'à la tète d'une troupe bien
armée, et encore alors au péril de ma vie'? »
cc Ah! Verge-Rouge, - répondit en riant
Titelman, - vous n'avez affaire qu'à de mauvais drôles; moi, je n'ai rien à craindre,
parce que je n'arrête que des gens d'innocence et de vertu qui ne font aucune résistance, el se laissent prendre comme des
agneaux. n - &lt;&lt; Fort bien, - dit le pré,,ôt;
- mais, si vous arrêtez tous les bons et moi
tous les méchants, je ne sais pas trop qui,
dans le monde, pourra échapper au chàliment ! &gt;&gt;
Ces violences semblèrent clémentes , cel
àge de fer parut d'or, lorsque le duc d'Albe
arriva, en tète de ses hordes. Après Philippe Il, l'histoire moderne n'a pas de person11:ige plus siui,tre; il est même
difficile de les di viser. A eux deux
ils ont l'air de ne former qu'un
seul être, comme ces idoles indiennes à double tête, à membres
multiples, qui personnifient les
Génies du mal. Le duc d'Alhe
était le bras tragique, violent,
agité, du Tibère bureaucrate qui,
cloué sur son fauteuil, griffonnait
des papiers funèbres, dans sa cellule de l'Escurial. Il reversait, en
torrents de sang, les flots d'encre
dont le scribe couronné couvrait ses
dépêches. Blanchi sous le harnois,
il s'était rompu, par l'exercice constant de la guerre, au mépris de la
vie humaine. Sa dureté naturelle
avait la noirceur particulière au
fanatisme. Il semblait né, comme
les bêtes de proie, pour les ruses
et la destruction. Nos idées et nos
sentiments modernes nous rendent,
aujourd'hui, presque inintelligibles
les caractères des hommes de cette
trempe. Nous ne pomons guère
plus pénétrer leur sombre étroitesse que porter les raides armures sous lesquelles ils passaien L
leur vie.
Tout le temps que le duc d'Albe
resta dans les Pa1s-Bas, la fureur
fhc hé fiiraudon
fut, en quelque sorte, son état norDi;c o' ALl!E.
mal. Lui-même l'avouait, en lisant,
TaNeau d'A~TONIO JIIORO- (.\fusée de Bruxelles. )
avant son départ, avec Philippe Il,
les requêtes qu'adressaient à Madrid les Nobles des Flandres : (C Je
un jour, en le rencontrant sur une route, le contiens mes pensées; car telle est ma colèprévôt séculier, surnommé par le peuple re, qu'on pourrait l'appeler frénésie. 1&gt; Mais,
Yerge-Rouge, - comment osez-vous vous par une aggravation effra1ante, celte frénésie
aventurer, à courir ainsi seul. arrêtant par- était froide et fixe, sans intermittence d'exaltout les gens, tandis que moi, je n'ose exercer tation ou de calme. Aucun dégel d'attendris-

Pays-Das. Les impitoyables édits de CharlesQuint y sévissaient contre l'hérésie, et la régcn te, Marguerite de Parme, les appliquait
dans toute leur rigueur. L'inquisition locale
rivalisait avec le Saint-Office espagnol. Les
Flandres avaient leur Torquemada en Pierre
'l'itelman, sorte de bourreau de kermesse,
jol'ial et féroce, qui allumait les bûchers
comme des feux de joie. Les chroniques du.
t,'mps idéalisent sa cruauté fantastique. Elles
Je transforment en farfadet grotesque, mais
terriblr, galopant, à travers champs, nuit et
jour, sur un cheval d'Apocalypse, cassant la
tête aux paysans avec une massue, étranglant
d'une main, torturant de l'autre, venant luimême Lirt'r de leurs lits les suspects, pour
le$ jeter au bûcher. cc Comment, - lui dit

�fflSTO'ft1.ll

----------------------------------------J

sement ne pouvait entamer sa glace. Son enthousiasme homicide semblait mü par un
mécanisme. La hache n'hésita jamais dans
sa main. Imperméable au doute autant qu'au
remords, il y avait de l'automate dans ce
massacreur. -~lonté pour la vie aux œunes
du meurtre, poussé par des principes durs
comme des rouages, .il aurait tué indéfiniment.
Les martyrologes de Dioclétien et de Decius
pâlissent auprès dn sien, dans les Flandres.
Qu'est-ce encore que le tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville comparé au Conseil de Sang, institué par lui à Bruxelles? Cc
n'étaient pas des individus, c'étaient des
multitudes que condamnaient ses horribl~s
juges. L'un d'eux, Juan de Vargas, poussait
l'amour de la mort jusqu'à l'hystérie. li ne
manquait pas un seul des supplices qu'il avait
rntés, riant à la face grillée des vir.times qui
se débattaient, au milieu des flammes. Un
jour, une cause ayant été appelée, on découvrit, à l'examen des pièces, que l'accusé avait
été exécuté la vc!ille et que, comme d'ordinaire, il n'avait commis aucun crime. « Qu'importe! - s'écria Vargas joyeusement, - s'il
est mort innocent, tant mieux pour lui, lorsqu'il sera jugé dans l'autre monde. ,,
Ce monstre aurait pu rendre ses arrêts
coiffé d'un bonnet d'âne d'éeolier. Ses · barbaries se traduisaient par des barbarismes :
/lerelici fra:renml lempla, boni nihili {ece1·unt contl'&lt;L; ergo cleben/ omnes patibulm·e.
« Les hérétiques ont détruit les temples, les
bons ne les en ont pas empêchés; donc, ils
doivent tous être pendus. » On a retenu de
lui cet axiome, aussi cruel à la grammaire
qu'à l'humanité. füen ne ressemble au latin
de cuisine, comme le latin d'échafaud.
Un autre membre du tribunal, le conseiller
llessels, faisait sa sieste pendant les séances,
et, lorsqu'on le poussait du coude, pour qu'il
donnàl son avis, il s'écriait, tout endormi, en
se frottant les yeux de sa manche : Ad patibulum ! ad patibul wn ! &lt;&lt; Au gibet! au gibet! ,, Cela rappelle les cris furieux et enroués
que poussent les Chats-Fourrés, dont parle
Rabelais, lesr1uPls &lt;&lt; bruslent, cscartèlent, décapitent, meurtrissent, emprisonnent, ruinent
et minent tout, sans discrétion de bien ni de
mal. 1)
Ces valets de hautes œuues n'étaient engagés, d'ailleurs, dans les tragédies judiciaires, qu'en qualité de comparses. Le duc
d'Albe s'était attribué les décisions suprêmes:
il pouvait, à son gré, casser ou aggraver leurs
arrêts. « Deux. raisons, - écrivait-il à Philippe Il, avec un lugubre cynisme - m'ont
déterminé à limiter ainsi le pouvoir de ce tribunal : la première, c'est que, n'en connaissant pas les membres, je pourrais facilement
être trompé par eux.; la seconde que les
hommes de loi ne condamnent que pour
crimes prouvés; or, Votre Majesté sait que
les affaires d'État ont besoin de tout autre
chose que de l'obser1•a1ion des lois. ,,
En quelques mois, la sanglante machine
fit la besogne de plusieurs batailles. C'était
par milliers qu'elle expédiait les sentences de

mort; c'était par troupes qu'elle exécutait ses
victimes. L'échafaud théâtral des comtes
d'Egmont et de Horn ne fut que le prologue
tragique d'une tuerie confuse. Les villes se
dépeuplaient à vue d'œil; les bûchers Oambaient sur toute la surface du pays. Un moment vint où le matériel manqua, pour tant
de supplices. Il fallut recourir aux piliers des
arcades, aux. poteaux des rues, aux montants
&lt;Ïes portP.s dans les maisons. On pendait en
chambre, on étranglait à domicile; les arbres
des vergers craquaient sous les cadavres. Toul
suspect était condamné, et le soupçon frappait, sur un geste ou sur une parole. " Pour
être livré au feu, - disait Guillaume d'Orange
dans une de ses proclamations, - il ne fallait
que regarder une image de travers. ,, Pierre
de Witt, à Amsterdam, fut décapité parce
que, dans un des tumultes de cette ville, il
avait persuadé à un mutin « de ne p:as faire
feu sur un magistral » . Les juges en conclurent qu'il était homme d'autorité parmi
les rebelles.
La proscription, impliquant la cnnfiscation, devint bientùt une spéculation financière. L'Espagne battait monnaie sur les
échafauds; elle détroussait ses victimes, au
coin du bois de ~ibets dont elle avait couvrrt
le pays. Le duc d'Albe se vanlait à Philippe Il
d'a,·oir trouvé, dans cette terre saignante, une
mine du Pérou. Comme au temps de Sylla,
on élait perdu pour un grand domaine ou
nne belle maison. Qui possédait cent mille
florins l"Ourait grand risque d'être attaché à
la queue d"un cheval, el, sans autre procès,
trainé au l,illot. Entre mille, une vieille dame
d'Utrecht, catholiq ue ferventr, eut la tète
lranchée, sous prétexte que, dix-huit mois
auparavant, son gendre avait logé, une nuit,
un prédicant calviniste. En réalilé, elle mourait parce qu'elle élait riche. On fut forcé de
porter, dans un fauteuil, sur l'éclrnfaud celle
octogénaire. « Je comprends bien, - diteUe, - pourquoi ma mort est nécessaire : le
veau est gras, il faut le tuer. » Puis, s'adressant nu bourreau, elle lui dit &lt;1u \·lie espérait
que sa hache était bien affilée. « car il trouverait probablement que son vieux cou élait
fort coriace ».
La torture en tous sens variait les supplices. C'était une faveur rare, pour les condamnés, que d'être élranglés ou décollés
simplement. La plupart étaient écorchés \-irs,
rompus sur la roue, pendus par les pieds,
él'entrés ou brûlés à petit feu, avant de mourir. L'inquisition eut toujours le goût des
jeux de la mort. Sa mécanique de douleur
était raffinée, comme sa scolastique. Le
glaive de la loi, entre les mains de ses juges,
devenait ingénieux et lent, comme le couteau
du dieu païen écorchant Marsyas. Elle fouillait la conscience avec des tenailles; elle arrachait l'aveu avec des ongles de fer. Xul
bruit, d'ailleurs; aucun scandale ne troublait
l'ordre el la marche de ses hécatombes. La
langue des condamnés était passée dans un
anneau de fer, et le bout brûlé al'ec un fer
chaud. Ce bâillon étouffait les cris suprêmes,
les attestations vengeresses. Grâce à lui, !'hé-

rétique, montant au bûcher en silence, semblait converti.
Le rêre atroce de Caligula, que le genre
humain n'eût qu'une tête, qu'il pût trancher
d'un seul coup, fut réali•é par l'inquisition,
dans les Flandres. Le 16 février 1568, une
sentence du Saint-Office, ratifiée par le roi,
condamna tous les habitants des Pays-Bas à
mort, comme hérétiques. Quelques personnes
seules, spécialement nommées, furent exceptées de cette effroyable parodie du .Jugemenf
dernier. Poussés au côté gauche de la vallée
de Josaphat, !rois millions d'hommes, en
trois lignes, étaient jetés dans la gehrnne de~
autodafés ... Ile ad ignem, maledicti!
Celle tuerie d'un peuple en masse semble
une rodomontade espagnole. Comment ne pas
aoire pourtant qu'elle ail été sérieusement
projetée, lorsqu'en dehors des 1igorgemenls
judiciaires, on suit, étape par étape, l'armée
castillane à travers les Flandres? Ici, le fer
rasait jusqu'à la racine : toutes les villes
prises étaient des villes dépeuplées. Massa('re
complet à ~fons; carnage cl pillage à )latines,
où pas un clou ne fut laissé aux murailles, où
des centaines de femm~s furent violées, dans
les cimetières. A Zulphen, les habitants, liés
par couples, dos à dos, et no}'és dans l"Yssel,
quand il n'y eut plus d'arhres, aux environs,
pour les pendre. A Naarden, les citoyens
pourchassés par les rues, à conps de lance,
comme des taureaux dans un cirque: puis le
cannibalisme succédant au meurtre : ·les soldats ouvrant les veines des blessés, el buvant
à même.
Cinq bourreaux, avec leurs aides, travaillent, pendant toute une semaine, à Haarlem:
ils succombent à la lin et jettent le manche
après la bache, comme des bûcherons surmenés. Le point culminant de cet amas
d'horreurs, la plate-forme du gigantesque
holocauste, fut ce sac d'Anvers, si monstrueux
et si furieux entre tous que l'histoire l'appela
longtemps, comme pour le mettre hors
ligne : « la grande Furie espagnole. ,, Qu· on
se figure une l'illc incendiée ou plutôt chauffée, violée femme à femme, torturée, membr('
à membre, pendant trois jours et trois nuits,
par une armée de brigands. lis en rapportèrent vingt millions, extorqués à huit mille
cadavres.
Ce qui rend plus horrible encore la cruauté
de l'Espagne, dans les Pays-Bas, c'est l'hypocrisie dont elle se recouvre. L' Inquisition
avait un sourire officiel, infernalement ironique, figé sur ses lèvres blêmes. Le moine,
penché sur le patient, broyé par l'estrapade
ou arrosé d'huile bouillante, lïnterrogeail
bénignement. Benignilerinterrogatus ... telle
est la formule des procès-rerbaux. Lorsqu'on
le livrait, couvert de la chemise soufrée, au
bourreau attisant les flammes, c'était en le
recommandant « à la douceur du pouvoir séculier ,&gt;.
De même Philippe Il se représente, dans
ses dépêches, comme répugnant au sang, lent
11 la colère. Les décrets de ses bourreaux le
qualifient de c1 Prince très miséricordieux 11.
Vargas lui reprochait même cet excès de mi-

LE DUC D'AI.BE - - ~

séri~orde ; nimia misericol'dia. Une proclamaho~, d un grotesque atroce, publiée après
la prise de Haarlem, 0rrrime J'éoorcrcur
en
• de'bonna1re
. ouvrant ses bras 0aux0 enfants
pere
prodi~es : " Sa ~lajeslé vous promet, encore
une _fois, que, dans l'effusion de sa royale
honte, elle Yous pardonnera êl oubliera vos
fautes, quelque grares qu'elles aient pu P.tre,

•

PIIILll'l'E

II

rigueur, par le fer, la famine et la dévastalio~, ~u'il ne restera ici aucun vrstige de ce
qm existe présentement. Sa .Vajesté msem
et clépeuplem entièrement le pays, qui, de
cette façon, sera à nouveau habité par des
étrangers. »
Au milieu de ces las de morts, sous la
1,luie batfanle de ~ang, déchai'née par lui, Je

ASSISTANT A

V'/

AUTO- D,\·FÉ
•
•

de faire rôtir, à Amsterdam, un prisonnier,
attaché par une chaîne, &lt;levant un brasier, et
de se chauffer tranquillement au îeu de cette
cuisine humaine. Avant de quiller les Flandres, il se vanta, dans un banquet, d'avoir
C'xpédié, par la main du bourreau, plus de
dix-huit mille huit cents hommes, sans
compter la foule innombrable de ceux qui

"'a'lea,,
de D• ,.ALDIVIESO.
1 , ,.

rlkhe Ciiraudnn.

pourvu que 1011s vous repentiez, et que vous ~uc d'Albe reste jusqu'au bout impassible cl
retourniez, en Lemps utile, dans ses bras. imperturbable. C'est du pas de pierre du avaient été tués dans leurs maisons ou sur
Malgré le nombre de l'OS crimes, Sa Majesté Commandeur qu'il poursuit sa voie ~célérate. les champs de bataille.
. Au pays dont il avait fait un sépulcre, il
cherche toujours à mus rassembler sous son De crime en crime, il li11it par atteindre une
legua
une statue funèbre, la sienne. Ce 1-oaile palern~lle, de même qu'une poule qui méc?anceté surhumaine. Après le massacre
losse
de
bronze, érigé dans la citadelle d'Anrappelle ses poussins. 1&gt; Mais, à trois ligne, de ~aarden, il écril-ait à Philippe, avec un
de là_, la poule maternelle reprenait les griffes, sombre plaisir, que pas un fils de mère vers, foulait aux pieds une ficrure à deux
tètes, représentant la Belgique" et la Néerle cri, la férocilé du vautour : 1, Si vous mé- n'était resté vivant. « Si je prends Akmaar
lande.
Pour que l'allégorie fût complète il y
prisez C!'S offres de pardon, nous vous aver- - _lui disait.-il, dans une autre lettre, - j;
au
rail
fallu
ces mains mouvantes, celle bo,uche
tissons qu'i_l ~·y a pas de cruautés auxquelles sms résolu a ne pas laisser une seule créavous_ ne pu1ss_1t z vous attendre, et yous pou- ture en vie; chaque gorge senira de gaine à ou:erte par un ressort et ce brasier intérieur
q_m, prêtant au Moloch puni~ue une horrihle
Hz etre certains que l'on agira al'ec une telle
un couteau. » Cn de ses derniers exploits fut vie, lui faisaient saisir et dévorer &lt;les victimes.

�r-

111ST0~1ll-----------------------·~

Le duc d'Albe était un de l'es hommrs
pour qui les morts ne reviennent pas. S'il
faut en croire Brantôme, les spectres de la
Flandre firent pourtant le ,·oyage d'Espagne,
et vinrent le hanter, dans ses derniers jours.
&lt;&lt; .l'a) ouy raconter, - dil-il, - à un religieux rspaignol, lr~s habil homme, que cc
grand duc, ad,·anl &lt;1ue mourir, il se sentit
atteint, en sa conscience, des cruaulcz qu'il
a,oit faictes ou faict faire en Flandre,, dont

il s'en confessa, et en monstra une grande
contrition et appréhension que son âme en
pastist. Ce qu'estanl rapporté au roy d'Espagne, il luy manda, pour un grand réconfort, que, quant à celles qu'il avait exercées
par l'espée de sa justice, qu'il ne s'en mist
autrement en peine, 1·ar il les prenoit toutes
sur SO) el sur son ;\me; quant aux autres
qu'il a voit faictes par l'espée de guerre, qui•
c'estoit à luy d'y penser l!l d'en respondrc en

son propre nom .... Car il savoit bien que
l'un et l'autre en avoient trop faict el que les
diables leur pouroient jouer une trousse en
cachellc; et, par ainsi se déchargeant l'un
sur l'autre, qui auroit moins de charge se
sauveroit plus aisément d'eux. »
Spectacle tragi-comique : Le \'ieux roi el
son vieux bourreau, avant de plier hagage,
rl'glanl, par doit et avoir, leurs comptes de
cadavres, cl liquidant le sang répandu!
PAUL DE

Mémoires

du général baron de Marbot

SAINT-\'ICTOR.

n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses, et gouvernent, et ce sont les hommes sous
sans cesse, pour gagner Mme de )fointenon, les reines. » L'admirable est qu'ils en rirent
et le roi par elle. Sa ,ouplesse à leur rgard tous deux el qu'ils trou\'èrent qu'elle avait
La duchesse de Bourgogne
étai l sans pareille et ne se démen lit jamais raison.
d'un moment. Elle l'accompagnait de toute la
.le n'oserais jamais écrire dans des Mémoires
discrétion que lui donnait la connaissance
sérieux
le trait que je vais rapporter, s'il ne
llégulièremenl laide, les joues pendantes, d'eux, que l'étude et l'expérience lui avaient servait plus qu'aucun à montrer jusqu'i1 quel
le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, acquises, pour les degrés d'enjouement ou de point elle était parvenue d'oser tout dire et
de grosses lèvres mordantes, des cheveux et mesure qui étaient à propos. Son plaisir, ses tout faire avec eux. J'ai décrit ailleurs la podes sourcils châtain brun fort bien plantés, agréments, je le répète, sa santé même, tout sition ordinaire où le roi et Mme de Maintedes 1eux les plus parlants el les plus beaux leur fut immolé. Par cette voie elle s'acquit non étaient chez elle. Un soir qu'il ) a l'ait codu monde, peu de deuts et toutes pourries une familiarité a,ec eux, dont aucun des en- médie à Versailles, la princesse, après avoit·
dont elle parlait et se moquait la première, le fant, du roi, non pas même ses bâtards, bien parlé toutes sortes de langages, vit enplus beau teint el la plus belle peau, peu de n'avait pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse trer ~anon, cette ancienne femme de chambre
gorge mais admirable, le cou long avec un
de Mme de Maintenon, dont j'ai Mjà fait
soupçon de goitre qui ne lui se)•ail point mal, avec le roi, et en timide bienséance avec mention plusieurs fois, et aussitôt s'alla
un port de tète galant, gracieux, majestueux Mme de Maintenon, - qu'elle n'3ppclait ja- mettre, tout en grand habit comme elle étai!,
et le regard de m~me, le sourire le plus ex- mais que ma tante, pour confondre joliment et parée, le dos à la cheminée, debout, a1rpressif, une taille longue, ronde, menue; aisét', le rang et l'amiti&lt;;, En particulier, causante, puyée sur le petit paravent entre les deux
parfai temenl coupée, une marche de déesse sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt tables. Nanon, 'lui arnit une main comme
sur les nuées; elle plaisait au dernier point. perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de dans sa poche, passa derrière elle, et se mit
Les grâces naissaient d'elles-mêmes de tous l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, rlle comme à genoux. Le roi, qui en était le plus
sf's pas, de tou les ses manières et de ses dis- leur sautai l au cou, les embrassai l, les bai- proche, s'en aperçut et leur demanda ce
cours les plus communs. Un air simple el sait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait qu'elles faisaient là. La princesse se mil à
naturel toujours, naïf assez souvent, mais as- le dessous du menton, les tourmentait, fouil- rire, et répondit qu'elle faisait ce qui lui arsaisonné d'esprit, charmait, avec celle aisance lait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, rivait souvent de faire les jours de comédie.
qui était en elle, jusqu'à la communiquer à les décachetait, les lisait quelquefois malgré Le roi insista. «Voulez-vous le savoir, repriteux, selon qu'elle les voyait en humeur d'en
tout cc qui l'approchait.
elle, puisque vous ne l'avez point encore reElle voulait plaire même aux personnes les rire, el parlant quelquefois dessus. Admise à marqué? C'est que je prends un lavement
plus inutiles el les plus médiocres, sans tout, à la réception des courriers qui appor- d'eau. - Comment, s'écria le roi mourant de
qu'elle parût le rechercher, On était tenté de taient les nou\'elles les plus importantes, en- rire, actuellement, là, vous prenez un Ja,ela croire toute el uniquement à celles avec qui trant chez le roi à toute heure, même des ment? - lié vraiment oui, dit-elle. - Et
elle se trouvait. Sa gaieté jeune, vive, active, moments pendant le conseil, utile el fatale comment faites-vous cela'! » Et les voilà tous
animait tout, et sa légèreté de nymphe la aux mini~trcs mêmes, mais toujours portée à quatre à rire de tout leur cœur. Nanou apportait partout comme un tourbillon qui rem- obliger, à scn·ir, à excuser, à bien faire, à portait la seringue toule prête ~ous ses jupe,,
plit plusieurs lieux à la fois, el qui ) donne moins qu'elle ne fùl ,iolemmenl poussée troussai l celles de la prinresse qui les tena il
le mouvement el la vie. Elle ornait tous les contre quelqu'un commerlle fut contre Pont- comme se rhaufTant, et Nanon lui glissait le
spectacles, était l'âme des fètes, des plaisirs, chartrain, qu'elle nommait quelquefois au roi d)slère. Les jupes retombaient, el Nanon
des bals, et )' ravissait par les gràces, la jus- t•ol re vi/aia bol'gne, ou par quelque cause remporta il sa seringue sous les siennes; il n'y
tesse el la perfection de sa danse. Elle aimait majeure, commrclle le fut contre Chamillart. paraissait pas. Ils n'y avaient pas pris garde,
le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amu- Si libre qu'entendant un soir le roi el Mme de ou avaient cru que Nanon rajustait quelque
sait; elle préférait le gros, y était nette, Maintenon parler a\'CC aITeclion de la cour chose à l'habillement. La surprise fut e,._exacte, la plus belle joueuse du monde, el en d'Angleterre dans les commencements qu'on trême, et tous deux trouvèrent cela fort plaiun instant faisait le jeu de chacun; également espéra la paix pour la reine Anne: &lt;&lt; Ma tante, sant. Elle disait que cela la rafraîchissait, et
gaie el amusée à faire, les après-dînées, des se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en An- empèd1ait que la toufîeur du lieu de la co1rn:lectures sérieuses ; à converser dessus, el à gleterre les reines gou \'ernenl mieux que les die ne lui fit mal à la lt1te. Depuis la découtravailler avec ses dames sérieuses; on appe- rois, el savez-vous bien pourquoi, ma tante~ » verte tlle ne s'en conlraignil pas plus qu'aulait ainsi ses dames du palais les plus àgées. el toujours courant el gambadant, • c·est paravant.
Elle n'épargna rien jusqu'à sa santé, elle que, sous les rois, ce sont les femmes qui
SAI::-:T-SDlO~-

CHAPIT~E XXXll (suite).

en u~ instant noire immense batterie fut en-

lo~rc'.' par une nuée de cavaliers ennemis !
Mais a la voix de l'intrépide général Drouot
le, ur cheI', qm,
· l'épee
• à la main, leur donnait'
1 cxem~le d'une courageuse résistance, les
canonmers franc:ais, saisissant leurs fusils
restèrent inébranlables derrière les a1Tù1s'
d'oü_ ils tiraient à brûle-pourpoint sur les en:
n,em1s. Cependant, le grand nombre de ceuxci au;ait fini pa~ les faire triompher, lorsque,
sur 1 0rd re de I Empereur, toute la cavalerie
~e Séb~stiani' ainsi que toute celle de la garde
impériale, grenadiers à cheval, dragons, chasseurs, ,mameluks, lanciers et gardes d'honne~r, fondant sur les cavaliers ennemis avec
f~r1e, en tuèrent un très grand nombre, dissipèrent le surplus, et s'élançant ensuite sur
les ca~rés de l'infanterie bavaroise, ils les
?nfoncerent, leur, fire?l éprouver des pertes
i"?mcnses,' el I armee bavaroise' mise en
derout~, s enfuit ,·ers le pont de la Kinzig
el la nlle de Hanau.
L~ général de Wrède était fort brave.
aussi, avant de s·a,•oucr vaincu par des force~

' Le 50 octobre, au point du jour' la bataille
s engagea comme une grande partie de cha~sc.
que.Iques coups de mitraille, le feu de nos
t1ra1lleurs d'infanterie et une charoe en fourr~g~ur~ exécutée par la cavalerie" de Sébasllam, dispcrsè~enl la première ligne ennemiL•,
assez maladro1lement postée à l'cxtrème lisière
du bois; mais dès qu'on eut pénétré plus
avant, nos escad_r~?s ne ~'.m,ant agir que
dans les rares clamcres qu ils rencontraient
les mitigeurs s'engagèrent seuls sur les pa~
des Bavarois qu'ils poussèrent d'arhre en
arbre jusqu'au débouché de la forêt. Alors ils
durent s'arrêter en face d'une ligne ennemie
forte de i0,000 hommes, dont le front était
couvert de 80 bouches à feu!
Si !'Empereur eût eu alors auprès de lui
toutes les tro~pcs qu'il ~amenait de Leipzig,
une attaque vigoureuse 1 aurait rendu maitre
du J~onl de Lamboy, et le général de Wrèdc
aurait paié cher sa témérité; mais les corps
des maréchaux_ M~rtier, Marmont, et le gcnéral. Bertrand,_ ams1 que le grand parc d'artille~1c,. reta_rd~s par le passage de plusieurs
defilcs, prmc1palement par celui de Gclnhausen, ~'ét~nt pas encore arrivés, Napoléon ne
pou\'a1l disposer que de f 0, OOOcombaltao 1s !...
Les ennemis auraient dû profiler de ce moment pour fondre vivement sur nous. Ils ne
l'osèrent point, el leur hésitation donna à
l'?rti)lerie de la garde impériale le temps
d arriver.
Dès que_ le brave général Drouot, qui la
comma~da11,. eut quinze pii•ces sur le champ
de bataille, 11 commença à canonner cl sa
lig?e, s'acc.roissanl successivement, fi~it par
prescnter c~nquante bouches à feu, qu'il fit
avancer en llranl, bien que fort peu de troupes
fussent encore derrière lui pour la soutenir.
~lais, à travers l'épaisse fumée &lt;Jue vomissait
c~tte formidable batterie, il n'était pas poss1_~Ie q~~ 1~ ennemis s'aperçussent que les
p1eces n c_la1ent pas appuyées. Enfin, les chasseurs à pied de la ,ieille garde impériale paru~ent. au moment où un coup de Ycnl di~siGi:r,l·RAL LLFEBl'Rl'.-DE~\'OUETT!~,.
pa1t la fumée! ...
D'apris
"" /.11'/eau Ju Mus.!e de l'Armt!e.
.\ la ,•up des bonnets à poil, les fantassins
ba,·a:ois, saisis de terreur, reculèrent épouva~tes. Le général de Wrè&lt;le, voulant à tout moitit; moins considéral,les que les siennes
pri~ ar~èter ce désordre, fit charger sur noire il résolut de tenter un nouvel effort et réu~
arllllerie toute la cavalerie autrichienne ba- niss.anl lo~l ce qui lui restait de tro~p~ disvaroise et russe dont il pouvait dispose~' el pomlilcs, il nous attaqua à l'improvislc. Tout
v1, -

lliSTORIA, -

Fasc. 4:.

à coup, la fusillade se rapprocha de nous, cl
la forêt rl'lcntissait de nouveau du bruit du
canon; les boulets sifnaient dans les arbres,
dont les grosses branches tombaient avec
fracas .... L'œil cherchait en vain /1 percer la
profon~eur de ce bois; à peine pouvait-on
en~revo_1r !a lueur des décharges d'artillerie,
qui br1lla1ent par intervalles dans l'ombre
projetée par le feuillage épais des hêtres immenses sous lesquels nous combattions.
En entendant le bruit occasionné par celte
allaque des Austro-Bavarois, l'Emperrur dirig~ de ce côté les grenadiers à pied de sa
ne11le garde, conduits par le général Friant
cl bientôt ils eurent triomphé de ce dcrnic;
elTort des ennemis, qui se hâtèrent de s'éloigner du champ de bataille pour se rallier
sous la protection de_Ia place de Hanau, qu'ils
a~andonnèrenl aussi pendant la nuit en y
laissant une énorme 11uanlité de blessés. Les
Français occupèrent celle place.
Nous n'étions plus qu'à deux petites lieues
de Franc~ort, ville considérable, ayant un
pont en pierre sur le Mein. Or, comme l'armée française de,·ait longer cette rivière pour
~a~nc~, à Ma)ence, la frontière de France qui
et.ait a une marche de Francfort, Napoléon
~et~cha en avant le corps du géuéral Séhastiam et une division d'infanterie pour aller
occuper_ Francfort, s'emparer de son pont el
1~ détrmre. L'Empereur et le gros de l'armée
b1vouaquèrenl dans la forêt.
La grande route de Hanau à Francfort
longe de très près la rive droite du Mein. Le
q~néral ~Ibert, mon ami, qui commandait
1 10fanler1e dont nous étions accompagnés
était marié depuis quelques années à Ofîen~
bach, charmante petite ville bâtie sur la rive
gau_che,_ pr~cisé"?~nl en face du lieu où, après
avoir laisse demere nous les bois de Hanau
'
nous f1mes
reposer nos chevaux dans l'im-'
mense et belle plaine de Francfort.
En se voyant si près de sa femme et de
ses enfants, le général Albert ne put résister
à l'envie d'avoir de• leurs nouvelles et surtout
de les ras~~rer s~r son co1~pt&lt;', après les
dangers qu 11 ,·ena1t de courir aux batailles
de Leipzig et de Hanau, et pour cela il s'exposa peut-être plus c1u'il ne l'avait été dans
cc~ sanglantes alTaircs, car, s'a,·ançant en
urnfor~1c _el it cheval jusqu'à l'extrêmr rivage
du Mcrn, il héla, malgré nos observations un
ba~?lier d~nt il était connu; mais pendant
qu 1~ causait avec cet homme, un officier bavarois, accourant à la tète d'un piquet de fan3

�1f1ST0-1{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - tassins, fit apprêter les armes et allait tirer
sur le général français, lorsqu'un groupe
nombreux d'habitants et de bateliers, se plaçant devant les fusils, empêcha les soldats de
faire feu, car Albert était très aimé à Offenbach.
En voyant cette ville où je venais de combattre pour mon pays, j'étais bien loin de
penser qu'elle deviendrait un jour mon asile
contre la proscription du gouvernement de
la France, et que j'y passerais trois ans dans
l'exil!..:
L'Empereur, après avoir quitté la forêt de
Hanau pour se rendre à Francfort, avait à
peine fait deux lieues, lorsqu'il apprit que la
bataille recommençait derrière lui. En elîet,
le général bavarois, qui avait craint, après sa
déconfiture de la veille, d'être talonné à outrance par !'Empereur, s'était rassuré en
voyant l'armée française plus empressée de
gagner le Hhin que de le poursuivre, et, revenant sur ses pas. il attaquait vivement notre arrière-garde. !\lais les corps de Macdonald, ~lnrmont et celui de Bertrand, qui
avaient occupé Hanau pendant la nuit, ayant
laissé les Austro-Bavarois s'engager encore
une fois au delà de la Kinzig, les reçurent à
coups de baïonnette, les culbutèrent et en
firent un très grand massacre!. .. Le général
en chef de Wrède fut grièvement blessé, et
· son gendre, le prince d'Œttingen, fut tué.
Le commandement de l'armée ennemie
échut alors au général autrichien Fresnel,
qui ordonna la retraite, et les Français continuèrent tranquillement leur marche vers le
Hhin. Nous le repassâmes le 2 et le 5 novem
bre 1813, après une campagne cnlremêlée
de victoires éclatantes et de revers désespérants qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eurent
pour principale cause l'erreur dans laquelle
tomba Napoléon, lorsqu'au lieu de faire la
paix au mois de juin, après les victoires de
Lut:ten et de Bautzen, il se brouilla avec
l'Autriche, ce qui entraina la Confédération
du Rhin, c'est-à-dire toute l'Allemagne; de
sorte que Napoléon eut bientôt toute l'Europe contre lui!. ..
Après notre rentrée en France, !'Empereur
ne s'arrêta que six jours à l\layence, et se
rendit à Paris, où il s'était fait précéder de
vingt-six drapeaux pris à l'ennemi. L'armée
blâma le prompt départ de Napoléon. On
convenait t1ue de grands intérêts politiques
l'appelaient 11 Paris, mais on pensait qu'il
aurait dù se partager entre sa capitale et le
soin de réorganiser son armée, et aller de
l'une à l'autre pour exciter le zèle de chacun,
car l'expérience avait dû lui apprendre qu'en
son absence rien ou très peu de chose se
faisait.
Les derniers coups de canon que j'entendis
en 1.815 furent tirés à la bataille de Hanau,
comme aussi ce jour-là faillit être le dernier
de ma vie! Mon régiment chargea cinq {ois,
dont deux sur les carrés d'infanterie, une sur
l'artillerie et deux sur les escadrons bavarois.
Mais le plus grand danger que je courus provint de l'explosion d'un caisson chargé d'obus
qui prit feu tout auprès de moi. J'ai dit que,

p~r ordre de !'Empereur, toute la cavalerie
française fit une charge générale dans un
moment très difficile. Or, il ne suffit pas, en
pareil cas, qu'un chef de corps, surtout lorsqu'il est engagé dans une forêt, lance son régiment droit devant lui, comme je l'ai vu
faire à plusieurs; mais il doit, d'un coup
d'œil rapide, examiner le terrain sur lequel
vont arriver ses escadrons, afin d'éviter de les
conduire dans des fondrières marécageuses.
Je marchai donc quelr1ues pas en avant,
suivi de mon étal-major régimentaire, ayant
à côté de moi un trompette qui, d'après mon
ordre, signalait aux divers escadrons les obstacles qu'ils allaient trouver devant leur ligne.
Bien que les arbres fussent largement espacés
entre eux, le passage de la forêt était difficile
pour la cavalerie, parce que le terrain se trouvait jonché de morts, de blessés, de chevaux
tués ou mourants, d'armes, de canons et de
caissons abandonnés par les Bavarois ; et l'on
comprend qu'il est très difficile, en pareil
cas, qu'un colonel allant au grand galop sur
les ennemis au milieu des balles et des boulets, tout en examinant fo terrain que ses
escadrons YOnt traverser, puisse s'occuper de
sa personne! ... Je m'en rapportais donc pour
cela à l'intelligence et à la souplesse de mon
excellent et brave cheval turc Azolan I Mais
le petit groupe qui me suivait de plus près
ayant été infiniment diminué par un coup de
mitraille qui avait blessé plusieurs de mes
ordonnances, je n'avais à mes côtés que le
trompette de service, charmant et bon jeune
homme, lorsque sur toute la ligne du régiment j'entends ces cris: &lt;&lt; Colonel! colonel 1
Prenez garde 1. .. » Et j'aperçois à dix pas de

Je crie au trompette de se baisser, et, me
couchant sur l'encolure de mon cheval, je le
présente devant l'arbre pour le sauter. Azolan s'élance très loin, mais pas assez pour
franchir toutes les branches touffues, au milieu desquelles ses jambes sont empêtrées.
Cependant le caisson flambait déjà, et la poudre allait prendre feu! Je me considérais
comme perdu ... quand mon cheval, comme
s'il eût compris notre danger commun, se
mit à faire des bonds de quatre à cinq pieds
de haut, toujours en s'éloignant du caisson,
et dès qu'il fut en dehors des branchages, il
prit un galop tellement rapide en allongeant
et baissant son corps, qu'il s'en fallait de
bien peu qu'il ne fût réellement ventre à

terre.
Je frissonnai lorsque la détonation se produisit. Il paraît que je me trouvais hors de
la portée des éclats d'obus, car ni moi ni
mon cheval ne fûmes atteints. Mais il n'en
avait pas été de même pour mon jeune trompette; car, le régiment ayant repris sa marche après l'explosion, on aperçut ce malheureux jeune homme mort cl horriblement mutilé par les éclats de projectiles. Son cheval
était aussi broyé en morceaux.
Mon brave Azolan m'avait déjà sauvé à la
Katzbach. Je lui devais donc la vie pour la
seconde fois. Je le caressai, et la pauvre bêle,
comme pour exprimer sa joie, se mit à hennir de sa voix la plus claire. Il est des moments où l'on est porté à croire que certains
animaux ont infiniment plus d'intelligence
qu'on ne le pense généralement.
Je regrettai vivement mon trompette, qui,
tant par son courage que par ses manières,
s'était fait aimer de tout le régiment. Il était
fils d'un professeur du collège de Toulouse,
avait fait ses classes, el trouvait un grand
plaisir à débiter des tirades de latin. Une
heure avant sa mort, ce pauvre garçon ayant
remarqué que presque tous les arbres de la
forêt de Hanau étaient des hêtres, dont les
branches, se projetant au loin, formaient une
espèce de toit, l'occasion lui parut favorable
pour réciter l'églogue de Virgile qui commence par ce vers :
Tityre, tu patulœ 1"ecuba11s sub tegmine (agi ....

AfARliCIIAL MAR)IONT, DUC DE R AGUSE.

D'après le tableau de

PAULIN Gui:RIN.

(Musée de \"e1·sailles.)

moi un caisson de l'artillerie bavaroise qu'un
de nos obus venait d'ennammer !
Un arbre énorme, abattu par quelques
boulets, me barrait le chemin en avant;
passer de ce côté m'eùt pris trop de temps.

ce qui fit beaucoup rire le maréchal Macdonald, qui, passant en ce moment devant nous,
s'écria : « Voilà un petit gaillard dont la mé« moire n'est pas troublée par ce qui l'en&lt;( toure ! C'est bien certainement la première
&lt;( fois qu'on récite des vers de Virgile sous
« le feu du canon ennemi! »
« Celui qui se sert de l'épée périra par
l'épée », disent les Livres saints. Si cette parabole n'est point applicable à tous les mifitaires, elle l'était sous l'Empire à beaucoup
d'entre eux.. Ainsi M. Guindey, qui, en octobre 1806, avait tué au combat de Saalfeld le
prince Louis de Prusse, fut tué lui-même à
la hataille de llaaau. Ce fut sans doute la
crainte d'avoir un pareil sort qui engagea le
général russe Czernicheff à fuir devant le
danger.
Vous devez vous rappeler que, dans les

.,

__________________

...

.Mi.Jlf017fES DU GÉNÉ"J(JtL 'BA~ON DE .MA"JfBOT

premiers mois de f 812, cet officier alors nombreux malades et blessés dans les hôpidu temps pour se remettre. Ils nous laiscolonel aide de camp et favori de l'err:pereur taux de Mayence. Tous les hommes valides
sèrent donc tranquilles tout le mois de noAlexandre, se trouvant à Paris, avait abusé rejoignirent les noyaux de leurs régiments ;
vembre et de décembre, que je passai en
de sa haute position pour séduire deux pauvres employés du ministère de la guerre, qui
furent exécutés pour avoir vendu l'état de
situation des armées françaises, et que le
colonel russe n'évita la juste punition que lui
auraient infligée les tribunaux qu'en s'échappant furtivement de France. Rentré dans son
pays,. M. de Czernichefi', bien qu'il fût plus
courl!san que militaire, y devint officier aé, 1 et commandait à ce titre une division
"
nera
de 5,000 Cosaques, la seule troupe russe qui
parût à la bataille de llanau, où son chef joua
un rôle qui le rendit la fable des .\.utrichiens et des Ba va rois présents à cet engagement.
En effet, Czernichefi', qui, en marchant
contre nous, chantait hautement victoire tant
qu'il crut n'avoir à combattre que des soldats
malades et sans ordre, changea de ton dès
qu'il se vit en présence de braves et vigoureux guerriers revenant de Leipzig. Le général de Wrède eut d'abord toute sorte de peine
à le faire entrer en ligne, et dès que Czernicheff entendit la terrible canonnade de notre
artillerie, il mit ses 5,000 cavaliers au trot
et s'éloigna bravement du champ de bataille,
au milieu des huées des troupes austro-bararoises, indignées de cette honteuse conduite.
Le général de Wrède étant accouru en perLE GÉNÉR AL ÜROt:OT A LA BATAILLE DE II.l"iAU,
sonne lui faire de sanglants reproches, M. de
Czernicheff répondit que les chevaux de ses
régiments avaient besoin de manger, et qu'il puis les divisions et corps d'armée, dont la
grande partie sur les bords du Rhin, dans un
allait les faire rafraichir dans les villa,.es voi- plupart ne se composaient que de très faibles
fantôme de corps d'armée, commandé par le
sins.
"
cadres, furent répartis le long du fleuve. Mon maréchal Macdonald.
Cette excuse fut trouvée si ridicule que, régiment, ainsi que tout ce qui restait du
Je reçus enfin, ainsi que les autres colonels
quelque temps après, les murs de presque corps de cavalerie de Sébastiani, descendit le
de cavalerie, l'ordre de conduire tous mes
toutes les villes d'Allemagne furent couverts Rhin à petites journées ; mais, bien que le
hommes démontés au dépôt de mon réaiment
de caricatures représentant M. de Czernichefl' temps fùt superbe et le paysage charm:mt,
pour tâcher d'y reconstituer de nouve~ux es~
faisant manger à ses chevaux des hottes de chacun était navré de douleur, car on pré- cadrons.
lauriers cueillis dans la forêt de llanau. Les voyait que la France allait perdre ces belles
Le dépôt du 25• de chasseurs étant encore
Allemands, malgré leur negme habituel, sont contrées, et que ses malheurs ne se borneà Mons, en Belgique, je m'y rendis. Ce fut là
quelquefois très caustiques.
raient pas là.
que je vis la fin de l'année 1815, si fertile
En repassant le Rhin, les troupes dont se
Mon régiment passa quelque temps à en grands événements, et pendant laquelle
composaient les débris de l'armée française Clèves, puis quinze jours dans la petite ,'ille
j'avais couru bien des danrrers et supporté
s'attendaient à voir finir leurs misères dès d'Urdingen, et descendit ensuite jusqu'à Ni- bien des fatigues.
"
qu'elles toucheraient le sol de la patrie; mais mègue.
Avant de terminer ce que j'ai à dire sur
elles éprouvèrent une bien grande déception,
Pendant ce triste voyage, nous étions péni- cet~e année, je crois devoir indiquer somcar l'administration et !'Empereur lui-même blement affectés en voyant à la rive oppomairement les derniers événements de la
avaient tellement compté sur des succès et sée les populations allemandes et hollandaises campagne de 1.815.
.
'
s~ peu lré_vu n?tre sortie de l'Allemagne, que arracher de leurs clochers le drapeau franrien n etrut preparé sur notre frontière pour çais pour y replacer celui de leurs anciens
CHAPITRE XXXIII
y recevoir des troupes et les réorganiser. souverains!. . . Malgré ces tristes préoccupaAussi, dès le jour même de notre entrée à tions, tous les colonels tâchaient de réorgaMayence, les soldats et les chevaux auraient niser le peu de troupes qui leur restaient; Derniers évé~cm~nls cl~ 181:i. - Reddition des places. - , 10la_t10n dcloyalc de la capitulation dc
manqué de vivres si l'on ne les eût dispersés mais que pouvions-nous faire sans eflets,
.l.lrcsdc. - Dcsastrcs en Espagne. - Affaire de \ïet logés chez les habitants des bourgs et vil- équipements ni armes de rechange? ...
lor,a. - Joseph regagne la frontièrr. - Jlclraite
de Soult sur Bayonne. - Sud,ct en Calalœnc _
lages voisins. Mais ceux-ci, qui, depuis les
La nécessité de faire vivre l'armée forçait
Situation en Tyrol cl en Italie.
premières guerres de la Révolution, avaient !'Empereur à la tenir disséminée, tandis que
perdu l'habitude de nourrir des soldats, se pour la réorganiser il aurait fallut créer de
Les places fortes d'Allemagne dans lesplaignirent hautement, el il est de fait que grands centres de réunion. Nous étions donc
qu~lles! ~n se ret!rant, l'armée française
celte charge était trop lourde pour les com- dans un cercle vicieux. Cependant les enne- avait la1SSe des garmsons, furent bientôt cermunes.
mis, qui auraient dû passer le Rhin peu de nées et plusieurs même assiégées. Presque
Comme il fallait garder, ou du moins sur- jours après nous pour empêcher notre réor- toutes succombèrent. Quatre seulement teveiller, les divers points de l'immense ligne ganisation, se sent.1ient encore si afl'aiblis par naient encore à la fin de 1815.
que forme le Rliin depuis Bâle jusqu'à la les rudes coups que nous leur avions portés
,. C'éta!L d'abord Hambourg, où commandait
llollande, on établit comme on le put les dans la dernière campagne, qu'il leur fallait
1mlrép1de maréchal Davout, qui sut conser0

•

""' 35 ~

�,

ms T0'1{1.ll
ver celle place importante jusqu'au moment
où, !'Empereur ayant abdiqué, le nouveau
gouvernement rappela la garnison en France;
secondement, Magdebourg, que le général
Le Marois, aide de camp de !'Empereur, sut
aussi conscn-er jusqu'à la fin de la guerre;
troisièmement, Wittemberg, que défendait
avec courage le vieux général Lapoypc, et qui
fut enlevé d'assaut le 12 janvier suivant;

Elle portait que la garnison conserverait
ses armes, qu'elle ne serait pas prisonnière
de guerre et retournerait en France par journées d'étape.
Le mar.écbal aurait voulu que ses troupes
réunies marchassent en corps d'armée et
birouaquassent tous les soirs sur le même
point, ce qui leur eÎlt permis de se défendre
en cas de trahison; mais les généraux enne-

BATAILLE DE IIANAV. -

où elles se trouvaient le jour de la capitulation, c'est-à-dire avec des vivres pour quelques jours seulement, pénurie que les Français avaient cachée aux étrangers tant que
nous occupions la place, et qui, désormais
connue par ceux-ci, rendait leur nouvelle proposition illusoire! ...
Nos troupes furent indignées de cet odieux
manque de foi: mais que pouvaient entre-

Gra~•ure de JIIILET, d'après le dessin de MARTINET,

enfin Erfurt, qui fut obligé de capituler faute mis ayant fait obsener que, par suite de prendre des détachements !solés . de 2 _à
l'épuisement du pays, il ne serait pas possiLle 5000 hommes, que les ennemis avawnt pris
de vivres.
Toutes les autres forteresses que l'Empc- de trouver tous les jours vingt-cinq mille ra- la précaution de faire entourer par des batailreur avait voulu conserver au del:t du Rhin, tions dans la même localité, Je maréchal fran- lons placés d'avance sur les lieux où chaque
et dont les plus importantes étaient Dres~e, çais dut céder devant celle nécessité. Il petile colonne française devait apprendre la
Danzig, Stettin, Zamosk, Torgau et Modlm, consentit donc à ce que son armée fùt rupture de la capitulation de Dresde ? Toute
se trouvaient déjà au pouvoir de l'ennemi. divisée en plusieurs petites colonnes de 2 à résislance devenait impossible; nos gens
L'occupation des deux premières fut un 5000 hommes, qui voyageraient à une et furent donc dans la triste nécessité de mettre
bas les armes !...
déhonneur pour les armées alliées! En ell°P.1, même deux étapes de distance.
Après la trahison commise sur le cha~~p
Pendant
les
premiers
jours,
tout
se
passa
lorsque, a11rès la bataille de Leipzig, Napoléon
se retira vers la France avec les débris de son convenablement ; mais dès que la dernière de bataille de Leipzig, venait la transgression
armée, en laissant à Dresde un corps de colonne française fut sortie de Dresde, après des capitulations, engagements jusque-là sa25 000 hommes, commandé par le maréchal avoir fait la remise des forts et des munitions crés parmi- toutes les nations civilisées. Les
Saint-Cyr, celui-ci essaya de s'ouvrir, les de guerre, les généraux étrangers déclarèrent Allemands n'en ont pas moins chanté victoite,
armes à la main, un passage au traYers des qu'ils n'avaient pas eu le droit de signer la car tout, même l'infamie, leur paraissait
de leur généra- permis pour abattre l'empereur Napoléon.
troupes ennemies qui le bloquaient. Il les capitulation sans l'aorérnent
o
1.
repoussa plusieurs fois, mais enfin, accablé lissirne prince &lt;le SchvarzenLerg, et que ce ut- Tous les souverains alliés ayant adopté ce
par des forces sup~rieu;es et manqua~t de ci la désapprouvant, elle était nulle! .Mais on nouvel et inique droit des gens, inconnu de
vivres, il fut contramt d accepter la capitula- offrait de ramener nos troupes à Dresde, et nos pères, ils le mirent en pratique à l'égard
de les replacer exactement dans la situation de la garnison de Danzig.
tion honorable qui lui était offerte.

________________________

JJfi.M011{'ES DU GÉJV'É'R_.lf,L 1lA~ON D'E JlfA~'BOT ~

Le brave général Rapp, après avoir long- prendre du service dans l'armée anglaise et dement au maréchal Soult. Mais comme il
temps défendu cette place avec la plus grande deviut un des plus grands ennemis de ses voulait absolument faire de son frère Joseph
vigueur, mais n'ayant enfin plus de vivres, compatriotes. Quelque temps après, un un général qui sùt défendre le royaume
consentit à se rendre, à condiLion que la gar- armistice ayant été signé et quelques officiers qu'il lui avait donné, ce fut à ce prince,
nison rentrerait en }?rance. Cependant, mal- américains s'étant avancés entre les deux homme fort estimable, mais anlimilitaire,
gré le traité signé par le prince de Wurtem- camps, plusieurs officiers anglais, au nombre que l'Empereur confia la direction des armées
berg, commandant le corps d'armée qui desquels se trouvait le général Arnold, s'ap- d'Espagnt). Il lui donna, il est vrai, pour
faisait le ,siège, celte condition fut indigne- . prochèrent d'eux, et l'on causa paisiblement. major général et conseil, le maréchal Jourment violée, et les courageux défenseurs de
Cependant le général Arnold, s'apercevant dan; mais celui-ci, vieilli avant l'âge, et qui
Danzig, encore au nombre de 16 000, furent que sa présence déplaisait à ses anciens amis, n'avait pas fait la guerre depuis les premières
envoyés comme prisonniers en Russie, où la leur dit qu'il s'en étonnait, car s'il était actuel- campagnes de la Révolution, était aussi usé
plupart périrent de misère.
lement leur adversaire, ils ne devaient pas au moral qu'au physique el n'inspirait auUn des traits les plus saillants de ce siège oublier les éminents services qu'il avait ren- cune confiance aux troupes. Aussi, malgré
mémorable fut la conduite d'un capitaine dus jadis à l'Amérique, pour laquelle il avait les talenls dont firent preuve Suchet, fieillc,
d'infanterie de la garnison, nommé M. de perdu une jambe. Alors un Américain lui Bonnet, Gazan, Foy, Ilarispe, Dècaen, Clausel
Chambure. Cet officier, rempli de courage et répondit : &lt;( Nous nous en souvenons si bien et autres généraux qui serl'aient sous les
d'intelligence, avait demandé et obtenu l'au- « que, si jamais nous te faisons prisonnier, ordres du roi Joseph, les armées anglo-portorisation de faire une compagnie franche, &lt;( ta jambe de bois sera déposée dans .Je tugaises, commandées par lord Wellington et
choisie parmi les plus intrépides volontaires. &lt;( temple de la Patrie, comme un monument aidées par les guérillas espagnoles, nous
Celle troupe s'était muée aux entreprises les (C destiné à rappeler à nos derniers neveux firent éprouver d'irréparables pertes.
plus téméraires. Elle allait pendant la nuit (( l'héroïque valeur dont tu fis preuve lorsque
Les Français, resserrés sur tous les points,
surprendre les postes des assiégeants, péné- &lt;( tu combattais pour l'indépendance de ta avaient déjà été contraints d'abandonner
trait dans leurs tranchées, dans leurs camps, &lt;( patrie; mais après avoir rendu cet honneur Madrid, les deux Caslilles, et de repasser
détruisait leurs ouvrages sous le feu même « à ta jambe, nous ordonnerions d'accrocher l'Èbre, pour concentrer leurs principales
&lt;le leurs batteries, enclouait leurs pièces et &lt;( le surplus de ton corps à la potence, pour forces autour de la ville de Vitoria, lorsque,
allait au loin dans la campagne, enlever ou &lt;( servir d'exemple à tous les traîtres qui allaqués dans cette position par des masses
piller leurs convois. Chambure, s'étant em- « combattent contre leur patrie! »
trois fois supérieures en nombre, ils perdirent
barqué pendant la nuit avec ses hommes,
Mais reprenons l'examen de la situation des une bataille dont les suites furent d'autant
surprit un cantonnement russe, mit le feu à armées françaises en décembre 1815.
plus désastreuses que le roi Joseph et le
un parc de munitions, détruisit plusieurs
L'Espagne, cause première de toutes les maréchal .Jourdan n'avaient pris aucune prémagasins, tua ou blessa plus de cent cin- catastrophes qui signalèrent la fin du règne caution pour assurer la retraite; aussi futquante hommes, n'en perdit que trois et de Napoléon, avait été dégarnie, dans le cours elle des plus désordonnées. Les équipages du
rentra dans la place, triomphant.
de cette année, d'une grande partie de ses Roi, les parcs d'artillerie, les nombreuses
Peu de temps après, M. de Cbambure se meilleures troupes, que !'Empereur envoya voitures d'une foule d'Espagnols qui, aJant
porte une nuit sur la batterie de brèche, s'en renforcer l'armée d'Allemagne. Cependant pris parti pour Joseph, cherchaient à fuir la
empare, encloue toutes les bouches à feu,
vengeance de leurs compatriotes, les fouret, joignant la raillerie au courage, il dépose
gons du trésor, ceux de l'ad~inistration milidans la gueule d'un mortier une lettre adrestaire, etc., etc., tout cela se trouva bientôt
sée au prince de Wurtemberg et ainsi conçue:
pêle-mêle, au point que les routes en furent
&lt;( Prince, vos bombes m'empêchant de dorencombrées et que les régiments avaient
« mir, je suis venu enclouer vos mortiers ;
grand'peine à se mouvoir an milieu de cette
« ne m'éveillez donc plus, ou je serai forcé
confusion. Cependant, il ne se débandèrent
&lt;( de vous faire de nouvelles visites. » En
pas, et, malgré les vigoureuses attaques des
ell'et, Chambure revint plusieurs fois, réussit
ennemis, le gros de l'armée parvint à gagner
constamment et répandit la terreur parmi les
Salvatierra et la route de Pampelune, par
travailleurs et les canonniers ennemis.
laquelle la retraite fut exécutée.
Horace Vernet a popularisé son nom en le
La bataille de Vitoria fit .honneur aux
représentant au moment où il dépose dans un
talents et à la valeur du général Clausel, qui
mortier la lettre adressée au prince de " 'urrallia l'armée et lui donna une direction. Dans
temberg.
cette malheureuse journée, les Frarn;ais perLes nombreuses défections qui se produidirent 6,000 hommes tués, blessés ou faits
sirent à celte époque me rappellent l'anecprisonniers, et laissèrent au pom·oir des
dote suivante 1 • Parmi les généraux qui seconennemis une grande partie de leur artillerie
dèrent le célèbre Washington, combattant
et presque tous leurs bagages.
pour l'indépendance américaine, le plus brave,
Malgré cet échec, nos troupes, dont le
le plus capable, le plus estimé de l'armée
moral était 'excellent, auraient pu se mainétait le général Arnold. Il perdit une jambe
tenir dans la Navarre, en s'appuyant à la
dans une bataille, et son patriotisme était si
place forte de Pampelune et aux montaanes
grand qu'il n'en continua pas moins à comdes Pyrénées; mais le roi Joseph ordonn~ de
battre les ennemis de son pays; mais enfin,
Cliché Giraudon.
continuer la retraite et de franchir la Bidass'étant brouillé avec Washington au sujet
soa, dont notre arrière-garde, commandée
F ERDINAND VII, ROI D'ESPAGNE.
d'un passe-droit dont il croyait avoir à se
par le général Foy, eut ordre de détruire le
Tableau de GoYA. (Musèe du Prado, .Madrid.)
plaindre, le général Arnold déserta, alla
pont.
Ainsi, dès la fin de juin, nous avions
1. Dans les garnisons de la plupart des places forl'effectif
de
celles
qui
restèrent
dans
la
péninabandonné
l'Espagne sur celle partie de la
tes, ~l notamment dans celle de Danzig, composées
sule Ibérique s'élevait encore à plus de frontière; néanmoins, le maréchal Suchet
de troupes de di ver,;es nationalilés, on cul à regreller
quelques désertions même parmi les ofliciers; ceux-ci
100,000 hommes. Ce nombre, bien qu'in- tenait encore en Aragon, en Catalogne et
trouvèrent tians le camp russe l'at'cucil le plus emsuffisant, aurait cependant contenu les enne- dans le royaume de Valence; mais les résulpressé el nous combattirent cfans la campagne de
France.
mis, si Napoléon en avait laissé le comman- tats de la Lataille de Vitoria furent si mal heu-

�111STOR,.1.JI
reux pour nous que, Wellington ayant pu envoyer des renforts dans le midi de l'Espagne,
Suchet dut évacuer le royaume et la ville de
Valence.
Ceci avait lieu au moment où !'Empereur
était encore triomphant en Allemagne. Dès
qu'il fut informé de la situation des affaires
au delà des Pyrénées, il s'empressa de révoquer les pouvoirs· donnés par lui au roi Joseph
ainsi qu'au maréchal Jourdan, et nomma le
maréchal Soult son lieutenant général auprès
de toutes les arméf:s d' Espagne.
Celui-ci, après avoir réorganisé les divisions, fit de grands efforts pour secourir la
garnison française laissée dans Pampelune;
mais ce fut en vain; cette place fut obligée
de capituler, et le maréchal Soult dut ramener ses troupes sur la .Bidassoa. La forteresse de Saint-Sébastien, gouvernée par le
brave général Rey, se défendit très longtemps; mais enfin elle fut prise d'assaut par
les Anglo-Portugais, qui, oubliant les droits
de l'humanité, pillèrent, violèrent el massacrèrent les malheureux habitants de cette
ville espagnole, bien qu'ils fussent leurs
alliés!
Les officiers anglais ne prirent aucune
mesure pour mettre un terme à ces atrocités, qui durèrent trois fois vingt-quatre
heures, à la honte de Wellington, des généraux de son armée et de la nation anglaise 1. ..
Le maréchal Soult défendit pied à pied la
chaîne des Pyrénées, et battit plusieurs fois
Wellington; mais les forces supérieures dont
celui-ci disposait lui permettant de reprendre
sans cesse l'offensive, il parvint enfin à s'établir en deçà de nos frontières et porta son
quartier général à Saint-Jean-de~Luz, pre:
mière ville de France, que n'avaient pu lui
faire perdre ni les défaites éprouvées par
le roi François Ier, ni les guerres désastreuses
de la fin du règne de Louis XIV.
On ne conçoit pas qu'après la défection des
troupes allemandes à Leipzig, le maréchal
Soult ait cru pouvoir conserver dans l'armée
française des Pyrénées plusieurs milliers de
soldats d'outre-Hhin !. .. Ils passèrent tous à

l'ennemi dans une même nuit, et augmentèrent les forces de Wellington.
Cependant, le maréchal Soult, après avoir
réuni plusieurs divisions sous les remparts de
Bayonne, se reporta contre les Anglo-Portugais.
Il y eut le !) décembre, à Saint-Pierrede-Rube, une bataille qui dura cinq jours
consécutifs, et qui fut une des plus sanglantes
de cette guerre, car elle coûta 16,000 hommes aux ennemis el 10,000 aux Français,
qui revinrent néanmoins prendre leur position autour de Bayonne.
Avant que ces événements se produisissent
vers les Basses-Pyrénées, le maréchal Suchet,
ayant appris en octobre les revers que Napoléon venait d'éprouver en Allemagne, et comprenant qu'il lui serait impossible de se
maintenir dans le midi de l'Espagne, se pré. para à se rapprocher de la France. A cet
effet, il se replia sur Tarragone, dont il fit
sauter les remparts après avoir retiré la garnison, qui vint augmenter son armée, dont
la retraite, bien qu'i!)quiétée par les Espagnols, s'opéra dans le plus grand ordre, el
à la fin de décembre 1815, Suchet et les
troupes sous ses ordres se trouvèrent établis
à Girone.
Pour compléter cet examen de la situation
des armées françaises à la fin de 1815, il est
nécessaire ·de rappeler qu'au printemps de
cette année, !'Empereur, comptant fort peu
sur l'Autriche, avait réuni dans le Tyrol et
dans son royaume d'Italie une nombreuse
armée, dont il avait confié le commandement
à son beau-fils Eugène de Beauharnais, yiceroi de ce pays. Ce prince était bon, fort doux,
très dévoué à !'Empereur; mais quoique
infiniment plus militaire que Joseph, roi
d'Espagne, il s'en fallait cependant de beaucoup qu'il fût capable de conduire une armée.
La tendresse que !'Empereur avait pour Eugène l'abusait sur ce point.
Ce fut le 24 août, jour où devait finir en
Allemagne l'armistice conclu entre Napoléon
et les alliés, que les Autrichiens, jusque-là
restés neutres, se déclarèrent nos ennemis
au delà des Alpes. Les troupes italiennes

combattaient dans nos rangs, mais les Dalmates avaient abandonné notre parti pour ·
prendre celui de l'Autriche. Le prince Eugène
avait sous ses ordres d'excellents lieutenants
parmi lesquels on distinguait : Verdier, Grenier, Gardanne, Gratien, Quesnel, Campo et
l'italien Pino. Les hostilités ne furent jamais
. bien vives, car les chefs des deux armées
avaient compris que ce serait des événements
qui surviendraient en Allemagne que dépendrait le succès de la campagne. JI y eut néanmoins de nombreux combats avec des résultats divers; mais enfin les forces supérieures
des Autrichiens, auxquelles vint bientôt se
joindre un corps anglais débarqué en Toscane,
conlraignirent le vice-roi à ramener l'armée
franco-italienne en deçà de !'Adige.
On apprit au mois de novembre la défection de Murat, roi de Naples. L'Empereur,
auquel il devait tout, ne put d'abord y croire.
Elle n'était cependant que trop réelle! Murat
venait de joindre ses drapeaux à ceux de
l'Autriche, qu'il avait si longtemps combattue, et ses troupes occupaient déjà Bologne. Telle est la versatilité des Italiens, qu'ils
accueillirent partout avec acclamations les
.Austro-Napolitains,' qu'ils détestaient auparavant et haïrent encore davantage peu de
temps après. Au mois de décembre, l'armée
du vice-roi, forte seulement de 45,000 hommes, occupait Vérone et ses environs.
L'empereur Napoléon, voyant toute l"Europe coalisée contre lui, ne put se dissimuler
que la première condition de paix qu'on lui
imposerait serait le rétablissement des Bourbons sur le trône d'Espagne. Il résolut donc
de faire de son propre mouvement ce qu'il
prévoyait devoir être forcé de faire plus tard.
li rendit la liberté au roi Ferdinand YII,
retenu à Valençay, et ordonna à l'armée de
Suchet de se retirer sur les Pyrénées.
Ainsi, à la fin de 1813, nous avions perdu
toute l'Allemagne, toute l'Espagne, la plus
grande partie de l'Italie, et l'armée de Wdlington, qui venait de franchir la Bidassoa et
les Pyrénées occidentales, campait sur le territoire fmnçais, en menaçmt Bayonne, la
Navarre et le Rordclais.

!A s11frre.)

~-- -""'!'+"™
:• 4
~

Vi:E DU CHATEAU DE SAl:-iT-GERMAIN-EN-LAYE, DU CÔTÉ DE LA RIVIÈRE. -

-

~

Dessillé et gravé par

ISRAEL SILVESTRE.

CH. GAILLY DE TAURINES

Une fredaine de BussJ)~Rabutin

Gt:-.éRAL DE MARJ30T.

IX
Mazarins et frondeurs.
&lt;! Mazarin » ou &lt;( frondeur », à Paris, vers
la fin de l'année 1648, il fallait être l'un ou
l'autre, il n'y avait pas de milieu, et l'acharnement des partis était tel que l'union des
familles s'en trouvait quelquefois violemment
rompue; échangés avec aigreur, ces deux
noms divisaient et brouillaient entre eux
pères et enfants, maris et femmes, frères et
sœurs, mais avec cette différence que le premier était une injure dont tout le monde se
füchait, tandis qu'on se glorifiait de l'autre.
Mazarin !... Les juges donnaient permission
d'informer contre quiconque interpellait aussi
grossièrement son prochain et, pour faire
marcher leurs chevaux rétifs ou paresseux,
ÜBUSIER AVEC AFfUT ET AV AH-TRAIN ( I" EMPIRE),

~-..

1
.. ~--:=....

les charretiers n'avaient pas de juron plus
violent que : &lt;! h... de Mazarin! 1&gt;
La fronde, par contre, bénéficiait de toutes
les faveurs de l'opinion. Tout ce qui se trouvait beau, bien, agréable et utile, était dit
&lt;! à la fronde » : on voyait des étoffes à la
fronde, des rubans à la fronde, des épées à la
fronde; rien qui ne fût à la fronde) même le
pain, et, pour désigner un homme de bien,
il n'y avait pas d'expression plus énergique
que celle de &lt;! bon frondeur I n.
Menant IP. mouvement contre le ministre
détesté, le Parlement, - surtout depuis qu'à
la suite des journées des barricades, à la fin
d'août, il avait forcé Mazarin et la reine-mère
à lui rendre le conseiller Broussel, en vain
arrêté sur leurs ordres - le Parlement jouissait d'une immense popularité et était devenu
1. ./lfémoires de Uuy Joly,

une formidable puissance contre laquelle il
n'était pas bon d'avoir à lutter.
Aussi, ayant si gravement offensé une
famille qui tenait, par tant de liens, à ce
corps puissant et uni, Bussy, tont grand seigneur qu'il fût et si dédaigneux qu'il se prétendît des robins, continuait, depuis son
équipée, à ne pas se montrer très fier. Les
nouvelles de sa victime panenaient jusqu'à
lui ; il savait Mme de Miramion hors de danger, la jeunesse et la force ayant triomphé
de la maladie, mais il savait aussi la famille
de la jeune femme décidée à le poursuivre à
outrance en justice et à demander une éclatante réparation de l'injure subie; aussi
n'est-ce pas sans une certaine hésitation que,
la campagne terminée, il avait osé reparaitre
à Paris et s'y logeait, comme de coutume,
au Temple, chez le Grand Prieur, sou oncle.

�'H1STO'l{1.Jl - - - - - - . . . . - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Seule, la présence à Paris du prince de Condé
parvenait à le rassurer : ces gens de robe,
pensait-il, auraient-ils donc l'audace d'entre-

sortis par la porte de la Conférence, à l'entrée
du Cours-la-Ileine, avaient pris la route de
Saint-Germain. Mais, chose plus inquiétante

BARRICADES A LA PORTE SAI:n-ANTOINE, EN AOUT

\

rendre quelque poursuite contre le protégé,
d'un prince du sang, et d'un prince victorieux
couvert de gloire, dont la valeur venait de
sauver l'État?
Couvert de cette toute puissante égide,
Bussy se croyait, pour le moment au moins,
à l'abri de tout danger.
C'est sur celte assurance que, le malin du
(i janvier 1G49, jour des Hois, il s'éveilla
comme de coutume en l'hôtel du Grand
Prieur, au Temple. Depuis plusieurs jours, le
temps était affreux; un dégel subit, survenu
après plusieurs jours de neige, avait transformé Paris en bourbier, et il régnait, depuis
le 2 janvier, &lt;1 un grand patrouillis d'eau et
de crottes fondues par les rues 1 J).
Au premier coup d'œil jeté au dehors,
Bussy s'aperçut qu'il devait y avoir quelque
chose de nouveau dans la ville : une foule
nombreuse emplissait les rues, y circulait
avec animation, gesticulant, criant et courant
avec un tel dédain du mauvais temps et des
éclaboussures qu'il était évident que des
préoccupations de haute importance l'entraînaient dans cet unanime et général mouvement.
S'étant enquis des événements, Bussy apprit
une nouvelle qui lui causa la plus vive émotion : la nuit même, à deux heures du matin,
la reine régente et Mazarin, suivis de toute la
cour, avaient secrètement quitté Paris, el,
1. Journal de Dubuisson-AubeJ1ay, 2 janvier 16{0.
\!. Guy Joly.

1648. -

D'apres une estampe du temps.

encore : le prince de Condé, le seul protecteur
sur lequel pût se reposer Bussy, était parti
en même temps que toute la cour, et, sans
appui désormais, il se trouvait, lui Bussy, à
la merci de ses ennemis dans ce Paris en
fermentation, livré à la seule autorité du
Parlement.
Se vêtir en h;itc et gagner la barrière ne
fut pour lui que l'affaire d'un instant; déjà,
sans ordres, de leur propre mouvement, les
bourgeois ayant occupé les portes Saint-llonoré, de la Conférence et plusieurs autres,
ne laissaient plus sortir personne ; la porte
Saint-Martin heureusement n'était pas encore
gardée; Bussy, sans être inquiété, put se faufiler par là et gagner le faubourg.
Il était Lemps, car à dix heures du matin,
le Parlement, assemblé d'urgence quoique ce
fûtjour de fêle, donna ordre que toutes les
portes de la ville fussent occupées, que des
corps de garde y fussent placés et des chaînes
tendues'.
Sur la roule de Saint-Germain, Bussy se
trouvait heureusement déjà à l'abri des atteintes de ses ennemis.
Entre la fronde et la cour, la rupture était
absolue; de part et d'autre on se préparait à
une Julie ardente : Mazarin à assiéger Paris
avec l'armée royale, et Paris, à créer de ses
propres ressources une armée pour se défendre.
3. Rôle des faxes lev,\es par ordre du Parlement,
Arch. N1••, U 18j, f• 100, public• dans l'êdition du

Le Parlement. toujours en tête du mouvement, se signalait par son zèle : pour subvenir aux frais de la guerre qui commençait,
il avait lromé d'ingénieux moyens; c'était
d'abord une taxe impo~éc, suivant leur fortune, à chacun de ses membres et même à
leurs veuves, taxe dans laquelle la part de
Mme de Miramion et celle de M. Bonneau de
Uubelles son frère, furent fixées à trois mille
livres une fois payées, pour l'armement, et 11
cinq cent livres par mois, pour l'entretien
des troupes et les frais de la campagne•.
On trouva mieux encore, et, jusqu'i1 la
vanité, tout fut mis en œuvre pour se procurer des ressources : &lt;! Jusque-là, raconte
un contemporain, tous les nouveaux conseillers au Parlement de la dernière création,
faite sous le ministère du cardinal de füchelieu, étaient si mal reçus dans la compagnie,
que les présidents ne leur distribuaient jamais
de procès et prenaient à peine leur avis anx
audiences, de sorte que ces charges étaient
dans un étrange rebut et que ceux qui en
étaient pourvus ne trouvaient pas facilement
des acheteurs pour si mauvaise marchandise.
Le sieur Boylesve, chanoine de Notre-Dame,
qui avait une de ces charges, jugeant l'occasion favorable pour les mettre sur un meilleur
pied, proposa que les nouveaux donnassent
chacun quinze mille livres pour les affaires
publiques, outre ce que la compagnie devait
fournir, à condition qu'il n'y aurait plus de
différence entre les -charges anciennes et les
leurs, et qu'on leur distribuerait des procès
comme aux autres. »
&lt;! La proposition fut acceptée et les vingt
nom·eaux conseillers , ayant financé, furent
depuis considérés comme les anciens; on ne
laissa pas pourtant de les appeler les Quinzevingt parce qu'ils étaient vingt qui avaient
donné chacun quinze mille livres'· n
Ainsi, l'argent ne manquait pas au parti
de la fronde; dès que cela se sut, les offres
de service affluèrent et l'on vit quantité de
~rands seigneurs, de princes même, obérés
Ou ambitieux, quiller la cour de Saint-Germain pour venir offrir leur épée au Parlement
qui se créait une armée.
Bien curieuse armée et bien singulièrement recrutée que celle-là Le coadjuteur,
Paul de Gond y, qui, dès le début, avait tourné
vers la fronde, avait à lui seul équipé tout
un régiment; comme il était évêque titulaire
de Corinthe, son régiment prit tout naturellement le nom de régiment de Corinthe, et sa
première sortie, une déroute, bien
entendu, - se dénomma: 11 la première aux
Corinthiens J).
Pour former la cavalerie, on usa d'un
ingénieux moyen : chaque porte cochèrè,
étant supposée donner entrée dans une maison où se . trouvaient des chevaux, eut à
fournir un cavalier; on obtint ainsi une
troupe parfaite et homogène, composée des
plus fripgants courtauds de boutique et des
plus turbulents clercs de procureurs, tous
montés sur les chevaux de camion et de tomJournal de Duhuisson-Aubenay, li, pag('s 317 rl 527.
4. Guy .loly.

UNE 1'1('EDATN'E D'E Bussr-'JtA'BUTTN - - - .

bercau les plus vifs. Le marquis de la Bou- tion signifiée par Mme de Miramion contre
laye, qui avait le commandement en chef de Bussy; en même Lemps, le prince chargeait
celte troupe, fut dénommé : le général des M. de Champlâtreux, fils du premier présiportes cochères 1 •
dent Molé et qu'il avait eu comme intendant
Ainsi, les robins avaient leur armée; appelé de justice dans son armée de Flandre durant
à la combattre à la tête des troupes de la la dernière campagne, d'user de ses relations
cour, Bussy, échappé au danger, se plaisait de famille dans le Parlement pour essayer
aujourd'hui à narguer le Parlement et acca- d'arranger amiablement l'affaire.
blait de railleries ces soldats improvisés.
Mais ces robins étaient vraiment d'une
&lt;c Voulez-vous que je vous parle francheétrange et intraitable obstination. Ne se rement, ma belle cousine (écrivait-il à Mme de fusaient-ils pas même à se mellre en comSévigné, demeurée dans Paris), comme il n'y munication avec M. de Champlâtreux, cet
a point de péril à courre avec vos gens, il n'y ambassadeur de concorde, discutant, ergoa aussi point d'honneur à gagner : ils ne tant, se donnant presque l'outrecuidante aldisputent pas assez la partie; nous n'y avons lure de prétendre traiter avec Condé de puispoint de plaisir. Qu'ils se rendent, ou bien sance à puissance ?
qu'ils se ballent! J&gt;
&lt;! J'envoie à Votre Altesse, écrivait au
Dans une des marches et contre-marches prince un de ses serviteurs, le 26 juin lû49,
de cette drolatique et peu sanglante cam- une copie de la sommation signifiée de la
pagne, un jour, avec sa troupe, Bussy se part de Mme de Miramion à M. le lieutenanttrouve cantonné non loin de Melun, dans le criminel, qui, suivant l'ordre qu'il a reçu de
village de Rubelles. Un fort joli château ne rien faire au procès de M. le comte de
attire son attention.
Bussy, l'a mis ancrer. Sur quoi, cette famille,
&lt;! A qui appartient cette plaisante deprenant le temps de l'absence de Votre Almeure? demande-t-il avec curiosité.
tesse, le presse de juger, sans vouloir, ni par
- A M. Bonneau, conseiller au Parle- elle, ni par ses parents, aller savoir de M. de
ment.»
Champlàtreux les sentiments de Votre Altesse
Bonneau! le frère de Mme de Miramion? sur les propositions dont ils le chargèrent
Quelle admirable occasion de se venger, et pour lui faire; et M. de Chamvlàtreux ne
cela au nom même du service du roi! Le veut pas leur porter, disant que c'est à eux
Parlement ne venait-il pas précisément de de venir le chercher pour savoir la volonté de
rendre un arrêt ordonnant de se saisir de Votre Altesse. Et, sur tout ce démêlé, il pourtous les effets et meubles appartenant au car- rait bien arriver quelque jugement bizarre si
dinal Mazarin ou à ses partisans ; de légi- Votre Altesse n'a la bonté d'arrêter la procétimes représailles n'étaient-elles pas, dans dure par une de ses lettres à M. Bonneau de
l'occurrence, non seulement permises, mais Rubelles, frère de ladite dame, qui lui témoiordonnées, et ne devait-on pas se rendre re- gnera qu'elle s'étonne de ces procédés au
commandable à la cour par le mal que l'on
pouvait causer aux officiers de ce Parlement
révolté?
Mettre le feu dans Rubelles? ... Bussy en
eut un instant la pensée; la générosité - ou
peut-ètre quelque secret calcul - l'emporta
pourtant sur le désir de la vengeance, et,
après réflexion, loin de brûler le château, le
rude capitaine, soudain radouci, le plaça au
contraire sous la protection d'une sauvegarde
qui devait, pendant Loule la durée des hostilités, préserver le domaine et ses habitants
contre toutes les déprédations des gens de
guerre 1 •
En réponse à cette habile générosité, ce
loup subitement devenu agneau espérait bien,
au fond du cœur, obtenir que la famille
Bonneau se désistât de ses poursuites : quels
ne furent donc pas, quelques mois plus tarJ,
son désappointement et son dépit, quand, la
paix ayant été signée à Rueil entre la cour et
le Parlement, Bussy apprit que les procédures reprenaient contre lui de plus belle.
Quel secours invoquer encore en celte passe
MAZARIN.
D'après un émail de PETITOT.
fâcheuse, sinon celui du vainqueur de Lens?
Appelé de nouveau à intervenir, Condé, par
un usage un peu abusif peut-être du prestige préjudice des paroles d'accommodement 5 • »
de son nom et de l'autorité de ses victoires,
Oser résister, non seulement au désir, mais
s'empressa de donner l'ordre au lieutenant- même à l'expresse volonté du vainqueur de
criminel d'avoir à mettre ancl'er la somma- Lens! Quelle orgueilleuse présomption n'avait
·!, Guy Joly.
2, /lfémoÎl'es de

n,my.

::;_. Publié pef .t~r le duc d'Aumale. Tfüt. des
Pnnre,. de (.o,ulé, V, p. 075.

... 41 ....

pas donnée à ces robins Je souvenir de leur
lutte récente contre la cour?
Ce que n'avaient pu faire ni la générosité,
ni la persuasion, ni le prestige princier, ni
l'autorité de la gloire, cc fut enfin la piété
qui l'accomplit : après des procédures, prolongées pendant plusieurs années, et dans
lesquelles Bussy se plaignait plus tard, non
sans amertume, d'avoir dépensé, en frais divers, plus de cinq mille livres, c'est Mme de
Miramion qui, forçant la main à sa famille,
voulut elle-même mettre un terme à la lutte:
&lt;! Au retour de mon cnl~vcment, a-t-elle dit
avec une simplicité touchante dans un récit
de sa vie écrit par elle dans la suite, sur le
conseil de son directeur de conscience; au
relourde mon enlèvement, je fus malade à la
mort, je reçus l'extrême-onction; je poursuivis en justice M. de Bussy durant deux
ans, et puis je lui pardonnai, en vue de
Dieu.• n

X

Les Miramiones.
La vie de Mme de l\liramion fut cc .que
pouvait faire prévoir son enfance si. pieuse,
sa jeunesse si austère, sa fermeté si courageuse en face de l'adversité et de ·1a souffrance : celle d'une sain te.
Dégoûtée pour toujours du mariage après
sa déplorable aventure avec Bussy, elle voulut
consacrer son existence· entière aux bonnes
œuvres et au soulagement des pauvres, Elle
devint, - et c'est là le plus bel éloge qu'on
puisse adresser à cette femme de bien, l'une des plus fidèles et des plus zélées coadjutrices de l'homme de haute vertu et de charité ardente qu'on nommait alors avec respect
M. Vincent, el que nous révérons aujourd'hui
sous le nom de saint Vincent de Paul.
Après avoir élevé avec les plus tendres
soins la fillette qu'à l'âge de seize ans elle
avait eue en devenant veuve, Mme de Miramion, très sagement prudente, avait tenu à
la marier dans son milieu, dans celle aristocratie de robe si étroitement unie, et avait
choisi pour elle M. de Nesmond, conseiller
au Parlement, fils de ce président de Nesmond qui mourut, dit-on, de chagrin d'avoir
contribué à condamner Fouquet.
Le jeune ménage habitait un hôtel, sans
luxe, mais vaste et confortable, situé à l'angle de la rue des Bernardins et du quai de la
Tournelle, où, avec son portail uni et sans
sculptures, sa cour entourée de bâtiments
aux murs nus, on peut· Je voir encore, demeuré absolument intact en la simplicité de
son architecture.
Sa fille établie, Mme de Miramion ne songea plus qu'à s'adonner tout entière aux œuvres de bienfaisance qu'elle avait fondées, au
faubourg Saint-Antoine d'abord, puis qu'elle
transporta ensuite sur le quai de la Tournelle,
dans une maison toute voisine de celle de ses
4. Récit tic la vie de Mme de Miramion, écrit par
elle-même d'après l'ordre de son directeur, M•.Jolly
1677, publié par le comte de llonnrau-Avenanr'.
!,fme de !,/framio11, p. 374.

�111ST0~1.ll-----------------------enfants. C'est cette maison que la reconnaissance populaire appela bientôt cc la maison
des Miramioncs ».
Le principal devoir imposé à la communauté qu'avait réunie là la sainte femme était
d'enseigner gratuitement les jeunes filles pauvres; elle en recevait ainsi pins de trois cents.
Les dames de la communauté devaient aussi
s·appliquer à former des maîtresses d'école
pour la campagne, assister tant au point de
yue corporel qu'au point de vue spirituel
et moral tous les pauvres, particulièrement
les malades et les blessés; visiter tous les
mois ceux de la paroisse, instruire et soigner
les filles et les femmes malades, et faire des
ornements pour les églises peu fortunées.
Chaque jour, les pieuses femmes pansaient
et soignaient plus de cent blessés ou malades,
et préparaient elles-mêmes pour cela toutes
les drogues et tous les onguents. La pharmacie charitable ainsi fondée par Mme de
Miramion n'a pas été détruite : en dispersant
la communauté, la Révolution a du moins
épargné une part de son œuvre, et sous l'autorité de l'administralion de l'Assi~tance publique, c'est la pharmacie centrale des Hôpitaux qui occupe encore aujourd'hui, à côté
de l' &lt;&lt; Hôtel ci-devant de Nesmond ,, , les bâtiments acquis et aménagés pour cet usage,
il y a près de deux cent cinquante ans.
Là, dans une grande salle du rez-dechaussée, on peul voir encore un plafond à
poutres apparentes et peintes, du plus pur
style Louis XIV, sous les couleurs voyantes
duquel a certainement vécu, travaillé et prié,
la pieuse fondatrice de cette maison.
La prodigue charité de Mme de Miramion
ne s'en tenait pas à cette œuvre déjà si complexe; sans cesse elle songeait à l'élargir et à
la compléter. Tout lui devenait prétexte à
bonnes œuvres, et des plus minces incidents
de la vie quotidienne, elle savait f;:iire sortir
quelque enseignement utile ou quelque nouvelle fondation.
« En rentrant un jour chez elle en 1678,
raconte un de ses contemporains, son très
proche parent 1 , elle entendit, sur le port de
la Tournelle, des filles qui parlaient avec fort
peu de modestie et qui jouaient avec des garçons de manière à faire tout craindre. L'idée
du crime prochain et le scandale public la
frappèrent. Elle en fit appeler quelques-unes,
et après en avoir parlé à leurs mères, sans
les gronder, leur demanda ce qu'elles faisaient toute la journée.
« Elle connut par leurs réponses que l'oisiveté et le manque d'éducation les pourraient
jl!te1· dans le désordre. Elle leur proposa de
travailler, d'apprendre des métiers et de gagner leur vie; elles acceptèrent le parti ;
Mme de Miramion fit donc louer une chambre, puis une maison voisine, et y établit des
maîtresses pour les instruire. On leur donne
à diner, et quand elles savent travailler, les
maît1·esses leur payent leur ouvrage à la fin
de la semaine. Les filles des pauvres familles
de la paroisse s'empressent fort d'y entrer.
On les fait prier le soir et le matin, trois fois
1. L'abbé de Choisy.

par semaine on leur fait le catéchisme, et,
tous les jours, une demi-heure de lecture.
Être de la« Chambre de travail 1&gt; (c"est ainsi
que se nomme leur réunion) est devenu, dans
la paroisse, pour une fille pauue, un titre à
l'estime; elles trouvent facilement à s'établir
et à se marier à quelque brave ouvrier, fort
aise d'avoir une femme sage et capable d'élever sa famille. l&gt;
Telles étaient les œuvres qu'avait créées
Mme de Miramion, et qu'avec une persévérante énergie, elle soutenait de tous ses soins
et de toute sa fortune. Un jour, son homme
d'affaires étant venu lui annoncer, tout éperdu
el avec les marques de la plus exlr.ême émotion, qu'elle venait de faire, par suite de
quelque placement de fonds peu prudent,
une perle d'argent considérable:
« Ce n'est pas moi, dit-elle avec un soupir,
qui suis le plus à plaindre ; ce sont les pauvres. l&gt;
En l'année t 682, àgée alors de cinquantetrois ans, mais belle encore d'une beauté
douce et aimable avec sa bouche souriante,
son regard vif, son front haut et large, couronné comme par un diadème d'argent d'un
double bandeau de cheveux blancs dont une
simple coiffe de soie noire faisait encore ressortir l'éclat\ Mme de Miramion, dans sa
maison du quai de la Tournelle, vaquait, un
jour de printemps, aux soins de sa communauté et de ses œuvres charitables, lorsqu'on
viol lui annoncer qu'un visiteur désirait lui
parler.
L'inconnu qui se présenta, un homme
ayant de beaucoup dépassé la soixantaine,

PAUL DE GONDI, CARDINAL DE RETZ.

D'après un tableau ae SÉllASTIEN

BOORDON.

portait sur ses traits fatigués l'empreinte
d'un profond chagrin, d'une de ces blessures
morales qui, bien plus encore que les souffrances physiques, ont le pouvoir, en torturant
le cœur, de déprimer et d'abattre le corps.
2. D'apri:s le portrait de Troy, gravé par Edclinck.
page 45 du présenl fascicule d'ihstoria,.

La physionomie troublée de ce visiteur
imprévu ne disait absolument rien à Mme de
Miramion; elle avait beau fouiller au plus
profond de sa mémoire pour y chercher ses
souvenirs les plus lointains, elle ne parvenait
à reconnaître ni cette démarche, ni œ visage,
ni celte voix.
L'inconnu dut se nommer, et quel ne fut
pas l'étonnement, la stupéfaction même de la
sainte femme en apprenant qu'elle avait devant les yeux son ancien ravisseur, l'homme
de la forêt de Livry et du château de Launay;
c'était Roger de nabutin, comte de Bussy.

XI
La fin des

&lt;!

rabutinades )&gt;.

Bussy! Mme de Miramion ne pouvait revenir de la surprise en laquelle la plongeait
celte apparition soudaine. Bussy! comment
ce visage sillonné de rides profondes, cette
démarche pesante, ces yeux éteints, celte
voix assourdie et qui se faisait obséquieuse,
auraient-ils pu faire reconnaître à la pauvre
femme l'homme que1 trente--quatre ans auparavant, elle avait vu galoper si impérieusement à la portière du carrosse dans lequel il
l'emmenait prisonnière, criant d'une voix à
la fois si autoritaire et si narquoise pour couvrir ses plaintes : « Ne faites pas attention ;
c'est une folle! l&gt; Pouvait-elle davantage reconnaitre, dans le solliciteur déférent qui se
présentait à elle, le grand seigneur dont la
hautaine courtoisie avait, à Launay, salué son
départ de cet adieu où perçait l'ironie :
c1 Croyez bien, madame, que je ne manquerai
point de demeurer toute ma vie votre très
humble et très obéissant serviteur. P
Votre très obéissant serviteur I C'est avec
la plus profonde conviction, le respect le plus
sincère et sans la moindre arrière-pensée ironique, que, dans ce parloir de communauté
religieuse, devant cette femme à cheveux
blancs, le comte de Bussy prononçait à présent ces paroles.
Le pauvre homme! En trente ans, quel
changement, quelle chute, et combien la vie
avait pris soin de venger son ancienne victime! Comme il se faisait humble aujourd'hui devant elle! Une longue suite de déceptions et de regrets, voilà ce qu'avait été
l'existence pour cet homme, triste épave du
destin. La chance lui avait été contraire : en
un tPmps où l'a,·enir d'un homme dépendait
uniquement de la faveur du roi, il avait eu la
maladresse extrême de s'attirer le courroux
de ce tout-puissant maître; son esprit caustique l'avait perdu. Louis XIY n~ pouvait_
souffrir ses saillies, et, de parti pris, chaque
fois qu'une charge fut à donner à la cour ou
un arade dans l'armée, le roi laissa obstinémen1't dans l'oubli le trop spirituel et trop
mordant gentilhomme.
Sous ses yeux convoiteux et désappointés,
Bussy vit ainsi prodiguer à d'autres par le
dédai«neux monarque toutes les faveurs qu'il
croyait dues à ses services_ et à sa _nais.sanée :
le roi distribua des pensions et 11 n en eut
Cllcht Fiorillo.

... 42 ....

L'ARRESTATION DE BROt;SSEL. -

Ta.tleat1 Jt JE.,x-1'.,i;L

L\lRE~s.

�UN'E FT(.'ED.Jt1N'E D'E BussY-'/tABUT1N - - ~

1f1ST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - point; il fit des chevaliers de rürJre sans
penser à lui; toute la cour fut conviée à des
fètes brillantes cl il n'y figura poinl; il y eut

lni-même, son orgueil, et dans ce qu'il aYait
de plus cher au monde, sa fille.
De tous les enfants qu'il arait eus, soit de

La Ilaslille, bénévole asile des grands seigneurs insoumis, ouvrit aussitôt ses portes à
l'imprudent, coupable d'arnir rimé contre
Marie Maucini' ccl ironique couple!. Dix-sept
années d'un sévère exil loin de la cour suivirent la Ilastille; dix-sept années de regrets
amers et de secrète fureur, durant lesquelles
put longuement rnéJiter sur sa carrière brisée
et sa vie perdue et:lui dont la jeunesse avait
été si Lrillanlc el •1ui, non sans raison, avait
pu se croire appdé, tant par sa l'aleur personnelle que par sa naissance, à occuper un
jour les charg~s et les dignités les plus importantes de Œtat.
Mais tout cela n'était rien encore auprès
des chagrins qui lui étaient ré~ervés, et, au
moment 011, avec une courtoisie devenue si
humble, il se présentait devant Mme de Miramion, un malheur bien plus grand venait de
le frapper dans la partie la plus sensible de

son premier mariage, soi L de celui qu'il avail
contracté avec une femme de haule naissance
mais de peu de bien, après l'enlèvement
manqué de ~lme de Miramion, Bussy chérissait d'une tendresse toute particulière l'une
de ses filles qui ne l'avait jamais quitté, avait
partagé son exil et s'était montrée pour lui
d'un dévouement sans réserve et a~solu.
Longlemp~. pour la garder auprès de lui,
il avait hé,,ité à la marier, et quand il ~·y
résolut enün et l'accorda à un gentilhomme
appartenant à l'une de, premières familles de
Bourgogne, le marquis de Coligny, cet érénemenl fut pour cc père alfoctueux un véritable
déchirement de cœur : « Ma fille, écrivait-il
alors à Mme de Sévigné, la mère si aimante
aussi el si tendre avec laquelle il échangeait
des doléances sur la douleur de se séparer de
ceux qu'on aime; ma Jille a été Loule ma
consolation dans ma disgrâce, et die me Lient
aujourd'hui lieu de fortune. ,J'aime bien mes
autres enfants comme vous aimez fort M. de
Sél'igné, mais assurément nos deux filles soul
hors de pair. 2 ,,
Devenue veuve très peu de lemps après ce
mariage, Mme de Coligny avait repris aussitôt
auprès de son père sa vie d'affection et de
dévouement.
Mais, dans la solitude et l'ennui de ce long
exil, celle femme au cœur lendre, à l'àgc de
quarante ans, s'était laissée prendrt•, pour un
homme plus jeune qu'elle, d'un de ces amours
à la fois passionnés et maternels qui peuvent
porter une femme à tous les sacrifices et à
tous les dévouements, mais l'entrainent aussi
quelquefois à toutes les folies. Quelques-unes

des leltres c!e celle femme aimante 11 celui
qu'elle chérissait de toutes les forces de son
cœur sont d'une tendrrsse si cmeloppantc,
d'une si grande sincérité &lt;le passion qu'elles
tireraient &lt;les larmes aux yeux les plus insensibles: C( Quand je ne vous verrai plus, écrivaitelle 11 son ami après leur premier rendezvous d'amour, quand je ne vous verrai plus,
que deviendrai-je, et si je vous voyais souvent, que ne dirait-on point? Ah! mon cher
enfant, pour tous les maux que tu vas me
coûter, je ne le demande qu'une éternité
d'amour! .. ? ,,
Pour tous les maux que tu ras me coûter! ... Quels cruels pressentiments de l'avenir avait déjà la pauvre femme! L'homme si
passii,nnémenl aimé avait dix ans de moins
qu'elle; ayant fait quelques campagnes comme
officier de cavalerie et fixé, depuis la paix, en
Bourgogne, dans le voisinage de M. de Ilussy,
il se nommait M. de La l\ivière el passait
dans le pays pour bon gentilhomme. Assez
fat de sa personne, sa bonne fortune ne
l'étonna point; il pensait en lui-même qu'il
&lt;( pouvait Lien avoir son prix à quatre-vingts
lieues de Paris• », et, très ingénieusement
pratique, sachant Mme de Coligny extrêmement riche par le bien qu'elle avait recueilli
à la mort de son mari, il comptait bien faire
servir ses amours à l'arancement de sa fortune.
Il obtint d'abord de l'amoureuse faiblesse
de son amie une promesse de mariage qu'il
lui fil écrire et qu'elle ,oulait signer de son
sang; puis l'amena enfin à un mariage clandestin, consacré à huis clos par un prêtre
complaisant. L'ambitieux et habile La l\il'ière
c~pérait bien par là arriver à forcer la volonté du père qui, malgré la disproportion
d'àge et de rang, s'inclinerait peul-ètrc devant le fait accompli et respecterait le sacrement reçu en secret.
Mai~ comment arrircr à faire à ce père
irascible un aussi difficile aveu? D'avance
Mme de Coligny en tremblait de terreur cl
s'y préparait par &lt;les moyens aussi étranges
que Loud1ants: « Je vais faire, écril'ait-ellc à
son ami, une neuvaine de mtsscs aux àmcs
du Purgatoire cl lâcher &lt;le me confesser el
de communier avant que de parler; c'est un
jour de bataille où je ne puis me trouver en
trop bon étal 5... ,,
Pauvre femme! ce n'est qu'avec trop d11
raison qu'elle tremblait; la scène d'explications a, cc son père fo t plus terrible encore
que tout ce qu'elle av~it pu prévoir: &lt;( Enfin,
écrivait-elle, le jour affrcu~ est arril'é et a été
plus rude qu'on ne pouvait se l'imaginer ....
Mon père était dans l'étal d'un homme mort;
les larmes me soul Vèlllll'S aux )eux .... Je lui
ai dit qu'à Bus~y, huit jours avant que lu tn
partisses, j'a,,ais passé un contrat el qu'un
prêtre nous avait mariés ... . Je ne m'allendais pas à toutes les fureurs que j'ai vues, je
te l'avoue. Il a fermé Ioules les portes de cc

_1 .•• On a répété l)iC1! souvent que~ couplet s'adressait~- Mlle ~~ !a Va\hè_re. al. Lu,fo.,e IAlanne, qui a
pubhe des ed1t1ons s, bien documentées des mémoires
et des lettres de Bussy-Rabutin, n montré que c'était
là une erreur, el que, vu les dates, ces vers ne pou-

vaieots'appliquer qu'à Marie Mancini. Il ajoute qu'il est
probable qu'on en lit une nouvelle applil'alion lorsqu'éclatèrent les amours du roi avec Mlle de l.a Vallière.
2. Lettre du 5 _janvie1· 1676.
5. Lettres de Mm•deColigny, publiéespar :U.deBu-

rignv : lterueil de pièces (ugilll'es sui· dit•n-s sujet,.
1 ,cil. in-1\l. Rotlcrdam, IH;;.
,
4. Mémoire d e .li. de l.i Hivii•1·c, dans: 1/ecueil de
vù'cts {ugilwes, etc.
5. J6itl.

VUE EXTÉRIEURE DE L'HÔTEL DU GRAND PRIEUR, AU TDIPLF..

des gournrncments à distribuer et d'autres
en furent pourvus; on créa des ducs sans se
rappeler qu'il n'y al'ait guère en France, à
son avis, de plus ancienne maison que la
sienne.
Tant de déboires exaspérèrent le dépit de
ce dédaigaé; et le dépit lui fit commettre la
suprême imprudence, l'irréparable faute qui
devait, pour loujours, consommer sa perte :
il osa - l'insensé- chansonner le roi même
et railler ses amours!
Que Deodatus est heureux
He baiser ce bec amoureux

Qui d'une oreille i, l';,utre va,
Allcluia !

grand appariement pour crier comme un pos- attendait, le coup qui la frappa venant préci- graver dans le marbre au-dessus de sa porte
sédé. J'ai fait ce qui aurait attendri tont autre sément de celui qu'elle chérissait d'une si ces mots pleins de solennité : (( Hôtel de Ncsque lui .... li est demeuré dans une rage à aveugle tendresse; peu à peu, en effet, ses mond. » Cela fit du bruit; c( on en rit, on
faire peur et il proteste qu'il ne sera jamais ieux s'ouvrirent: derrière les serments men- s'en scandalisa, dit en ses mémoires le causdit que lu sois mon mari et qu'il n'est pas teurs de l'amant, elle découvrit les froids tique et grincheux Saint-Simon, mais l'écripossible de souffrir une affaire comme celle- calculs de l'ambitieux, et l'idole qu'elle ado- teau demeura et est devenu l'exemple et-le
rait areuglément, dépouillée soudain de ses père de tous ceux qui, depuis, ont peu à peu
là contre toute une famille .... »
Bussy en effet n'en 'revenait point d'éton- trompeuses apparences, ne lui apparut plus inondé Paris ».
Le premier moment d'étonnement passé,
nement et de fureur: sa fille, une Rabutin, que dans sa vulgaire el hideuse réalité. Le
épouser un si mince gentilhomme!... Et ce cœur brisé, vaincue par la douleur, elle dut Mme de Miramion songea à répondre à la deLa Rivière après tout était-il même seulement se résigner enfin à s'associer à son père pour ~ande de Bussy. Dans le livre où, chaque
gentilhomme? Informalions prises, Bussy en demander au Parlement de prononcer la nul- Jour, elle prenait soin d'inscrire une pieuse
résolution qu'elle devait s'efforcer de mettre
arriva à une constatation qui centupla sa fu- ' lité de sa triste union.
Les procédures étaient engagées, bientôt la constamment en pratique, la sainte femme
reur : fils d'un anobli, le beau La Ril'ière
cour allait être appelée 1t rendre son arrêt, et avait écrit : « \'oir les personnes qui ont dit
était le petit-fils d'un paysan!
Bâtonner l'insolent, c'est la première pen- voilà cc qui amenait, devant Mme de Mira- ou fait quelque chose contre moi. d'aussi bon
sée qui lui vint, mais ses intentions violentes mion vieillie, Bussy suppliant et devenu hum- œil qu'auparavant; agir avec elles comme si
ayant été ébruitées dans la province, le comte ble par orgueil, car le juge de qui dépendait cela n'était pas arrivé'. »
N'était-ce pas la Providence même qui, en
de Roussillon, lieutenant-général, qui, suivant celte affaire qui lui tenait tant à cœùr, était
les devoirs de sa charge, avait mission d·apai- précisément le gendre de son ancienne vic- faisant franchir à Ilussy le seuil de sa porte,
semblait ainsi venir offrir à Mme de Miramion
ser les querelles dans la noblesse, lui écrivit time, M. de Nesmond.
Conseiller au Parlement au moment de son une merveilleuse occasion d'appliquer, d'une
aussitôt: &lt;( C'est par vos amis, monsieur,
façon éclatante, ces maximes
que je viens d'apprendre que
de charitable abnéo-ation
et
vous avez des démêlés avec
0
d'oubli?
M. de La Rivière; je vous ordonne donc de n'en venir à
Elle n'y manqua point et
Lint à supplier son gendre
aucune l'oie de fait, directed'avoir pour son ancien persément ou indirectement, sur
peine des ordonnances du roi,
c_utcur tous les égards compaet, en mon particulier, je
llbles avec ses devoirs d'intègre
magistrat.
vous en prie .... l&gt;
Ce à quoi Bussy répondit
Derrière Bussy se groupait
aussitôt de bonne plume : « Je
en bloc compact, pour intern'ai de démêlés avec aucun
venir au procès, tout ce qui,
gentilt1omme, monsieur; ainsi
par le sang, tenait aux 11abutin, c'est-à-dire tout ce que la
vous n'avez rien aujourd'hui à
noblesse de France comptait
voir sur mes actions par l'aude noms illustres et la cour
torité de votre charge. Quand
de hauts dignitaires : les ducs
un paysan m'offense,je lui fais
d'Aumont, de Monlmorencydonner des coups de bàton
Luxembourg, de Gesvres, de
cl cela regarde la justice des
Saint-Aignan, de Montausier,
Parlements .... Vous m'ordonles maréchaux d'Humières, de
nez, dites-vous, de n'en venir
Hochechouart, d'Estrées, de
à aucune voie de fait, et moi
Saulx-Tavannes, d'Uarcourt,
je vous ordonne d'apprendre à
etc., etc., tous unis à leur
parler quand vous écrirez à un
parent par une étroite solihomme comme moi. Voilà ce
darité pour conjurer ce qu'ils
que j'ai présentement à vous
considéraient comme un désdire' .... 1&gt;
honneurcommun, elrepousser
Devant ces farouches fuavec mépris uue aussi indi«ne
reurs, ~!me de Coligny de0
mésalliance.
meurait anéantie, mais imperturbablement persévérante
Fort d'un Lei appui, raffermi aussi par la condescendance
dans son amour: &lt;( Je ne crois
du roi, qui, ne voulant pas
pas que l'agonie la plus rude,
écrivait-elle à celui qu'elle
qu'un homme de ce rang pârùt
en justice sous le coup d'une
considérait comme son époux,
disgrâce, avait, pour la preje ne crois pas que l'agonie la
r (' rJJl/n1111i&lt;111~...,
mière fois depuis son exil,
plus rude soit comparable à
!&gt;,·.,./,·, ,, I' 11·1.r /,- 14 ', 1/hr.; tôylf. , (,,,:. dr t11• ,111,
1'état où je suis. Je ne sais
consenti à le laisser paraître à
Versailles, Bussy, en sortant
plus ce que je dis, mon paude chez Mme de Miramion, le
vre enfant, mais je sais bien
11ue jP serai ta martyre s'il le faut être, cl m~riage, M. de NesmonJ était deYenu depuis seuil 11 peine franchi, avait de suite ou11uc je gagnerais le ciel si j'endurais seule- président à mortier; c'est lui qui, le premier blié son hnmililé temporaire el forcée pour
ment pour lui ce que je souffre pour Loi ... 1&gt; parmi les hommes de robe, osa, par une reprendre, suivant sa nature, ses façons de
MarL)re! la pauvre femme le fut, el d'une sorte d'usurpation d'un usage réservé jus- hautain et méprisant orgueil: « Le Parlefaçon bie!l plus cruelle encore qu'elle ne s'y qu'alors aux seuls grands seigneurs, faire ment, osait-il dire, pensera plus d'une fois
Corl'tspo11tla11cc de 8u,sy-llabuli11, puhlièc par
)1. ludovic Lalanne; \"oyez aussi: Lellres de ftl111e de

Sévigné, i•dition llacl1cllc. Collcct. tics grands éer:-

vains, l. \'Il, p. 167.

2. l\ësotutions de Mme de Miramion écrites de sa
main. Voy. Sa vie, par Choisy, livre 1.

�111STO'J{1.Jl
à faire perdre le procès à un homme tel que
moi 1. JJ
Le jugement du Parlement ne fut pourtant
pas conforme à ces impérieux désirs; après
deux ans de procédures et de minutieuses
enquêtes, les juges, considérant qu'en dépit
de l'indignité de celui qui, dans cette union,
n'avait poursuivi qu'un but intéressé, et malgré la clandestinité du sacrement, ce mariage était cependant valable, repoussèrent la
demande en nullité formée par Bussy et déclarèrent Mme de Coligny régulièrement unie
à M. de La Rivière.
Heureusement pour la pauvre femme, chez
laquelle l'amour éteint n'avait laissé pour son
ancien amant que le plus dédaigneux mépris,
ce La Rivière, en qui dominaient bien les sentiments les plus bas d'un rustre, consentit,
moyennant une forte pension viagère, à se
désister du bénéfice de ce jugement et à ne
1. Réponse de M. de La Riviere aux libelles dilîamatoires de M. de Bussy, publiée par M. de Burign y
dans Pièces (119itwes, etc.

forcer celle qui venait d'être proclamée officiellement sa femme, ni à habiter avec lui,
ni à porter son nom.
Mme de Miramion, en sainte femme qu'elle
était, se montra sans doute désolée de n'avoir
pu prouver, d'une façon plus efficace, à son
ancien persécuteur combien la rancune était
un sentiment éloigné de son cœur. Quant 11
M. de Nesmond, qui n'était pas un saint,
mais simplement un honnête homme, peutêtre ne fut-il pas fâché au fond du cœur que
le droit et l'équité lui permissent, tout en
faisant son devoir de magistral intègre, de
donner en même temps une désagréable leçon
à l'un de ces grands seigneurs hautains, si
dédaigneux des gens de robe quand ils n'avaient pas quelque procès en suspens, et qui
lui contestaient d'une façon si railleuse le
droit d'appeler sa maison un hôtel.
Bussy ne survécut guère à cc coup qui

blessait si douloureusement son orgueil. Peu
d'années après ce jugement, il moqrait, non
sans avoir écrit, pour l'édification de ses enfants, un Discours sm· le bon usa,qe des
adversités, dans lequel il prenait soin de les
mettre en garde contre les tristes fautes qui
avaient rendu sa vie si malheureuse. Il s'accusait notamment de sa conduite envers
Mme de Miramion: « Les mauvais succès,
mes enfants, disait-il, suivent d'ordinaire les
desseins violents : celui-ci me coûta quinze
cents pistoles et fit que je manquai de me
trouver à une bataille où J'aurais pu acquérir
de l'honneur. &gt;J
Et, la vieillesse l'ayant tout à fait assagi et
ayant complètement modifié sa manière d'envisager l'existence, il concluait par celle sentence pleine de sagesse: « Enfin, Dieu m'a
fait comprendre ce que dit un père de l'Église:
« Il n'y a rien de plus malhe111·eux que le
2. Discours du comte de Bussy-Ralmlin à ses enfants bonheur des gens qui vivent au gré de leurs
sur le bon usage des adversités et les divers événe- passions 2• 1&gt;
ments de sa vie. Paris, in-12, i69-i.
FIN

qui sans elle se serait allumée au sujet de
l'Escaut. Les dix millions qu'elle engagea le
roi à prêter à la république de Hollande, pour
payer les frais et apaiser l'empereur son frère,
ont donné occa~ion à la plus bête de toutes
les calomnies, qu'elle lui faisait passer des
Piccini, à son arrivée en France, répéta trésors. Nous n'en avions pas besoin; la mailes deux premiers actes de son Roland devant son d'Autriche était mieux dans ses affaires
la reine Marie-Antoinette, où ils réussirent que la maison de Bourbon. Les reproches sur
beaucoup. La reine voulut chanter devant lui, son luxe étaient aussi mal fondés. Il n'y a
lui proposa de l'accompagner au piano, et choi- jamais eu de femme de chambre, de maîsit précisément un morceau d'Alcesle; de fa- tresse de roi, ou de ministre qui n'en eût
çon que la première chose que fit Piccini à davantage. Elle s'occupait si peu de sa toiVersailles fut d'accompagner un air de Gluck. lette, qu'elle se laissa pendant plusieurs
La reine m'a raconté elle-même cet heu- années coiffer on ne peut pas plus mal par un
reux et plaisant mal à propos, dont elle riait nommé Larceneur, qui l'était venu chercher
et rougissait encore. La grâce qu'elle mettait à Viénne, pour ne pas lui faire de la peine.
à réparer ces petits malheurs, qui lui arri- Il est vrai qu'en sortant de ses mains elle
vaient souvent par une sorte d'ingénuité qui mettait les siennes dans ses cheveux, pour
lui allait si bien, peignait la bonté et la sen- s'arranger à l'air de son visage. Quant au
sibilité de la plus belle des âmes, qui ajou- reproche sur son jeu, je ne lui ai jamais vu
taient des charmes à sa figure, sur laquelle perdre plus de deux mille louis, et encore
on voyait se développer, en rougissant, ses était-ce à ees jeux d'étiquette, où elle avait
jolis regrets, ses excuses, el souvent ses peur de gagner à ceux qui étaient obligés de
bienfaits. Combien de fois n'ai-je pas surpris faire sa partie. Souvent, à la vérité, après
tous ces mouvements qui se succédaient les avoir reçu le premier jour du mois cinq cents
uns aux autres, quand, pour me faire rire, louis, qui étaient, à ce que je crois pouvoir
je tendais des pièges à Sa Majesté! J'aurais me rappeler, l'argent de sa poche, elle n'avait
voulu qu'on ne lui en eût jamais tendu plus le sou. Je me souviens d'avoir quêté
d'autres. Encore n'en a-t-on pas abusé, un jour, parmi ses valets de pied et dans son
comme on l'a cru. Cette malheureuse prin- antichambre, vingt-cinq louis qu'elle voulait
cesse n'a que trop prouvé, en courant à la donner à une malheureuse femme qui en
mort, son trop de délicatesse, en n'osant avait besoin. Sa prétendue galanterie ne fut
point prendre sur elle de contredire le roi ni jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et
ses ministres. La seule affaire sérieuse dont peul-être distingué pour une ou deux perje l'ai vue occupée a été d'empêcher, comme sonnes, et une coquetterie générale de femme
Française et .\utrichienne à la fois, la guerre et de reine, pour plaire à tout le monde.

Cu. GAILLY DE TAURINES

Dans le temps même où la jeunesse et le
défaut d'expérience pouvaient engager à se
meure trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y
eut jamais aucun de nous, qui avions le
bonheur de la voir tous les jours, qui osât
en abuser, par la plus petite inconvenance;
elle faisait la reine sans s'en douter, on
l'adorait sans songer à l'aimer.
A l'occasion de ses finances, je me souviens
qu'un jour elle s'amusa beaucoup, lorsque
je me moquais de sa cassette, où je savais
qu'il n'y avait pas un louis, et que j'avais vu
partir de Fontainebleau au grand galop et
entourée de gardes, suivant un usage ridicule de la cciur, celui-là et bien d'autres,
comme de payrr, par cxcmpl&lt;•, soixante mille
francs en ficelle pour empaqueter. On fit .
supprimer pendant plusieurs années les
grands voyages. La reine se moquait ellemême des abus qu'elle n'osait point faire
réformer, et surtout de son poulet, qui coûtait cent louis par an. Je ne sais plus si
c'était la feue reine, ou Anne, ou MarieThérèse d'Autriche, qui en demanda un, un
jour l'après-dîner, pour elle ou pour son
petit chien. Il ne s'en trouva pas, et tous les
ans, depuis ce temps-là, on en fit un établissement à la même heure, ce qui devint
ensuite un profit ou une charge à la cour.
Croirait-on, à propos de cela, que Louis XV,
assassiné le jour des Rois 1757, fut obligé ·
de se passer de bouillon parce qu'il survint
une dispute .entre le département de sa
bouche et celui qui y est le plus opposé,
c'est-à-dire l'apothicairerie? Celui-ci soutenait
que celui-là n'avait rien à faire que lorsque
Sa Majesté jouissait d'une parfaite santé.
PRINCE

DE

LIG;-.;E

Quand on hébergeait l'Empereur
Une des rencontres singulières de l'histoire
est le goût très prononcé que Napoléon éprouva
toujours pour les gars de la Vendée, les
chouans, ceux que les bleus appelaient les
brigands, et que lui, l'empereur, nommait
les géants. Charette était son homme : il
l'estimait comme confrère et ne dédaignait
pas d'étudier sa stratégie, - ce qui, certainement, e1ît beaucoup étonné Charette, soit
dit en passant. Lorsque l'abbé Bernier rappelait à Bonaparte les souvenirs qu'il gardait
de l'insurrection bretonne, il lui semblait
que le ninqueur de Marengo « était jaloux
de ces héros qu'il n'avait pas commandés J&gt;.
Chose plus surprenante, tous ces gars du
Bocage et de Bretagne, qui s'étaient si obstinément battus pour le rétablissement du
trône des Bourbons, avaient un faible pour
l'usurpateur. Outre qu'ils voyaient en lui le
restaurateur de leur religion, ils comprenaient qu'il était en quelque sorte des leurs
et « qu'on se serait entendu &gt;J .
Celte sympathie entre héros d'opinions si
divergentes prêta un caractère très particulier au vopge qu'entreprirent dans les provinces de l'Ouest, en aoùt 1808, Napoléon et
l'impératrice Joséphine. La \'endée reçut
l'empereur &lt;( mieux qu'elle n'aurait reçu
Louis XV[ sortant de sa tombe ,, . Ce voyage,
qui fut conté en grands détails par li. Régis
Brochet, dans la Vendée historique (n'" 179
à 196), abonde en anecdotes précieuses; on
y apprend d'abord que Napoléon voyageait un
peu à sa fantaisie; son horaire était loin d'être
minuté et immuable comme ceux de nos chefs
d'Étatd'aujourd'hui; parfois il se faisait attendre durant un jour, ou bien il ne séjournait que deux heures là où il avait promis
une pleine journée. On y peut aussi constater que tout n'était pas rose dans l'honneur
de recevoir sous son toit le grand empereur;
cette insigne faveur comportait aussi quelques
épines: qu'on en juge.
Le 5 août 1808, M. Laval, maire de Fontenay, avisé d'ailleurs depuis plusieurs semaines du passage probable de Napoléon,
recevait la visite d'un officier de la maison
impériale, venu incognito pour s'enquérir
discrètement du logement qui pourrait abriter Leurs Majestés dans le cas où elles s'arrêteraient dans la ville. Le maire, plein de
déférence, déclara qu'il serait très heureux si
Leurs Majestés voulaient bien prendre gîte
chez lui ; mais le majordome fit la grimace :
« Nous allons voir, ,, dit-il. Et le voilà parcourant la maison, montant de la cave au
grenier, redescendant du grenier à la cave,
auscultant les cloisons, mesurant les gros
murs suspects, plongeant dans les placards,
sondant les armoires et frappant d'une ha-

guette les barriques du cellier, &lt;( afin de
s'assurer qu'elles ne contenaient aucun engin
de destruction JJ . L'inspection terminée, il
prévint M. Laval que Leurs Majestés daigneraient peut-être consentir à lui faire l'honneur d'entrer dans sa maison pour s'y reposer un instant et qu'il l'autorisait à tout disposer pour se mettre en état de les recevoir :
« D'ailleurs, ajouta-t-il, le chef de la police
,·iendra donner des instructions complémentaires. »
Le branle-bas aussitôt commença dans la
maison Laval. Il dura toute la nuit du 5 au 6,
puis toute la journée du lendemain, au
cours de laquelle on vit, en effet, une bande
de muscadins, qui n'étaient autres que des
gens de police, prendre possession de la ville,
dévisageant les passants sous le nez et scrutant de regards soupçonneux les façades de
toutes les maisons. On peut croire que M. Laval et sa femme, et aussi leurs gens ne dormirent pas beaucoup la nuit suivante, car le
7 août, un dimanche, - le grand jour, avant l'aube, M. le maire était sur pied dans
un superbe uniforme flambant neuf : habit à
la française rehaussé de broderies et de parements d'argent. A cinq heures du matin,
il était, ainsi paré, posté à l'entrée de la ville,
sur la route de Niort, à la tête du groupe
des autorités, guettant l'arrivée de la berline
impériale. Il attendit de la sorte jusqu\ft neuf
heures du soir!. .. Il pleuvait à verse. Tandis
que M. le maire gâtait ainsi son bel habit,
~lme Laval perdait la tête à surveiller les
fourneaux, autour desquels s'agitaient les
plus fins cordons bleus du pays; la brave
ménagère avait combiné un festin dont on
disait merveille et qui devait faire sensation.
Enfin, vers dix heures du soir, sous l'ondée, la voiture de l'empereur paraît, traverse le faubourg, entre en ville, s'arrête devant la maison Laval, - qu'on voit encore
en face du théâtre, à l'angle de la rue Barnabé-Brisson. L'empereur descend, s'enferme
aussitôt dans sa chambre. Et le dîner? Il cuit
depuis le matin, mijoté avec quelles angoisses I La table est prête, les vins « chambrés .... ,, Sa Majesté ne dînera pas : ses
fourgons la suivent, apportant tout ce qui
lui est nécessaire, et malgré C( les supplications n de Mme Laval, elle ne veut rien
prendre qui ne sorte de ses cantines. Ce
furent les domestiques qui s'attablèrent et
mangèrent le festin préparé. La bonne Joséphine fut plus avenante, elle s'intéressa à la
fillette de Mme Laval et lui demanda un morceau de piano, tandis que l'empereur recevait - à onze heures et demie du soir - le
conseil municipal et s'informait - ça fait
penser au conte du Petit Poucet - « de la
"' 47 ""

santé, de la force et de la quantité de jeunesse màle de la ville et du pays J&gt;.
Enfin, vers minuit, Napoléon, avant de se
mettre au lit, - un lit solide en noyer magnifique que M. Laval avait fait confectionner
pour la circonstance, et qui était (qui est
encore, car il existe toujours) décoré de
guirlandes de lauriers et orné aux quatre
angles d'aigles emblématiques, - Napoléon
demanda un bain de pieds. - Vite de l'eau
chaude I Pas trop chaude! Et dans qud récipient la présenter? Un bain de pieds rnlgaire
pour un si grand homme! Est-ce possible?
On découvrit une grande terrine de faïence
qu'on jugea plus digne, et on la porta à la
chambre impériale, pleine d'eau claire et
tiède. Au même moment, Duroc entrait chez
l'empereur, chargé d'une dépêche qu'un
courrier venait de remettre, et sur lui, la
porte se referma.
Mais aussitôt on entend un cri de rage,
suivi d'un vacarme tel que toute la maison
en tremble d'effroi. On perçoit, de toutes les
pièces, la voix tonnante de l'empereur; d'un
coup de pied furieux, il a lancé la belle terrine de faïence à l'autre bout &lt;le la chambre,
où elle est retombée brisée, inondant le plancher. Que se passe-t-il? Le bain de pieds est-il
trop chaud? Tous les gens de la suite, médusés, retiennent leur souffle; le ministre Decrès
et un secrét;iire intime se précipitent vers la
chambre impériale; Mlle Laval est prise
d'une attaque de nerfs. 1\1. Laval, soucieux
de ses devoirs d'hôte, ose s'approcher et s'informe : il est saisi à bras-le-corps par un
aide de camp qui le rappelle brutalement au
respect de l'étiquette et l'oblige à faire demi,
tour .... Et l'on attend, anxieux .... Plus rien, le
calme s'est fait. Tout à coup, le bruit court
que l'empereur s'en va. A trois heures et
demie du matin, en effet, il monte en voiture
avec l'impératrice et quitte Fontenay sous
l'averse et les vivats, laissant la maison Laval dans le désarroi et la consternation ljUe
l'on devine. On n'apprit d'ailleurs que plus
tard la cause de la subite et terrible colère
de Napoléon : Duroc lui venait d'apporter
l'annonce de la capitulation de Baylen survenue dix-sept jours auparavant, et qui ne fut
connue à Paris que le 9 août.
Il partit donc en pleine nuit, se diri«eant
vers Montaigu et vers Nantes, n'ayant ri;n vu
des splendeurs dont les habitants de Fontenay comptaient l'éblouir; entre autres, le bel
arc de triomphe haut de douze mètres, dont
l'entablement était décoré d'un groupe allégorique de dimensions colossales, découpé en
partie, et représentant « l'empereur dans un
char antique, traîné par huit chevaux et couronné par le génie de la France, pendant

�fflST0'/{1.ll

-----------------------------------"'

qu'à ses pieds la nymphe symbolique de la
\' codée arrêtait ~es eaux el attendait qu'une
parole du héros lui fil reprendre son cours et
créât à la ville une source de prospéri Lé ». Il
parût sans avoir passé en revue ni même
aperçu le bataillon de bambins qu'on aYait,
pour la circonstance, costumés en mamelucks,

cl qui restèrent blottis, les yeux gros de sommeil, sous les parapluies de leurs mamans.
N'importe, les bourgeois de Fontenay,
bonnes gens pas très difficiles, gardèrent un
si flatteur souYcnir de la visite de J'l'mpereur, qu'ils en voulurent perpétuer la mémoire; ils lui élevèrent sur le Pont-Neuf une

statue que le vent reaver~a, du reste, l'année 5uivanlP, et qu'on négligea de relever ...
le séjour de Napoléon, d'après les comptes de
la municipalité, apnt déjà coûté à la ville
'•· 70:i francs.
Quatre mille sept cent trois francs, pour
un bain de pieds que personne n'avait pris!

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

L'Affaire du Collier

T.G.

Les sources.

I

I
I

llt!s grands pro1:ès dont l'histoire a gardé
le souvenir, l'affaire du Collier esl peul-être
celui qui a exercJ l'action la plus profonde
sur les destinées de notre pay~. Les passions
s'en emparèrent. li fut dans les mains des
politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la
monarchie. « Le procès du
Collier, dit Mirabeau, a été le
prl'ludc de la füholution 1 • »
~laric-Antoinelle y perdit
joie et repos. &lt;1 A celte époque,
écrit Aime Campan, finirent h•s
jours fortunés de la reine.
Adieu pour jamais aux pais;hles t-t modestes voyages de
Trianon, aux fêtes où brillaient
tout à la fois la magnificence,
l'esprit et le bon goùl de la
cour de France; adieu fUrlout
à celle considération, à cc respect, dont les formes a..:compagmml le trône, mais dont la
réalité scu'e est la base solide. 1&gt;
Goethe se passionna pour
cette intrigue. li tint à se
mettre en rapporl direct a,·ec
Breteuil, qui y avait joué un
rôle important. Il éludia l'affaire dans lts sources mêmes,
dans les pièces de procédure,
cl en décounil les conséquences, de son esprit clairvopnt:
c Ce procès, dit-il, fil une secousse qui ruina les bases de
lttat. Il daruisit la considération que le peuple avait pour
la reine, el, généralement,
pour les classes supérieures,
car - hélas! - chacun des
acteurs ne faisait que dél'oiler la corruption où se dt'battaienl la Cour et les personnes _du plus haut rang. 1&gt; Goethe ajoulc :
1. Opinion rapportec par h, rumlc de la "ar,k.
l:onnponda11ce r11lre Ir comte de .1lir11l1eou el Ir
romlt dt ln Jlarck pe11da11t lu n1111ù1 1ïR9, 1ï90
~/ 1,9~, publiée par )l. de Bacourt. Paris, Hlj 1,
., vol. m-8.
2. Goethe, la Campa911e de France, ë,I. Arlhur
Chuquet, p. ·150.
Gu&lt;"lhc a rmyt'. de reconstituer l'intrigue du Collirr
,lans une roméJic, du Gro1.,-/iophla, oi1 l"on wil
l"npiuion •1n"il !C fai,a1l ,les dillé1·c11b 1wrsonnagcs l'n
111.un. l.,i ,·ar:il'li·rc ,lu cardinal ,Ir 1\1,han 1tl1·1·

LI::

MOIJLLE. -

Tableau de ;\IARCU~RlTE Gi:RARD. ( ,1/uscc impérial de l'Ermllage, s.it11/-Pt!lersbo1irg.)

.... 48 ...

\'!.-

HISTORIA. -

Fa,c. ,:.

les idées, les croyances et les sentiments.
&lt;( La reine, poursuit Goethe, {·troitemenl liée
à celle fatale affaire, y perdit sa dignité, sa
considération; elle y perdit dan, la pensée
populaire cet appui moral qui faisait d"elle
une figure intangible'. " Jugement conlirm~
par le plus éminent des historiens de ~l.irieAntoinette, ~!. Pierre de ;\'olhac : &lt;1 A partir
de l'aff,iire du Collier, la France se hâte vers
la !\évolution. La royauté a perdu son dernil'r
prc~tige, "arie-Antoinelte est,
par a\'ancc, découronnée~. 1&gt;
En raison du retentissement
qu'ils ont eu les faits ont été
déformés par l'esprit de parti,
chacun s'efforçant d'y trouver
des arguments à sa cause; cc
qui n'était d'ailleurs pas difficile tians l'amas de documents,
mémoires et dissertations des
avocats, brochures, libelles,
pampblels, plaquelles au rouleau, gazelles et articles de
journaux, nourclles à la main,
pcti ts vers et brevets à la calolle, sarcelades el pasquinades, reportages, bavardage,,
commérages cl papotages, 011
l'affaire fut noiée dès les prl'miers jours.
La quantité de textes parvenus jusqu"à nous, qui permellent, non seulement de di-nouer le nœud de lïntrigue,
ruais de connaitre la vie des
divers personnages, d'y pénétrer dar s les coins cl recoins,
d'en faire saillir ks menus
détails, esl uaimenl surprenante. Indications qui coulent
de ~ource : 1·e sont les pièrcs
du procès, interrogatoires, récolements, confrontations'; b
c1 résumés » avec notes et appréciations personnelles des ma!:lis Lrats mêlés à lïnstrurtion";
les
plaidoyers,
mieux
encore, le, dossiers des
profonde qui s'était faite insensiblement dans

« L'événement ml! remplit d'épouvante
comme l'aurait fait la tète de la lléduse.
Ces intrigues détruisirent la dignité royale.
Aussi l'histoire du C,Jllicr form1,'-l-elle la
préfaec de la l\él'olution. » ~on qu'dlc en
ait été la cause - l~s causes en histoire sont
toujours d'une imporlancc ,:gale à l'tffd;
mais, par la rnrexcilation qu'il produisit dans
les e,prils, le procè, fut le signal du moul'emenl par lequel fut mise au jour l'altération

Domlurr c,I Inc~ Ires heurcu!'fmenl. Cai:;lio,tro
(der Gran, la romlcsse de la llolle. (die JJa,.quis,),
le comle de la :Uolle tlrr .llarq11is;, )Ille d'Ohn "die
"Sichte,, sont ligur(•,; par leur,; !rails eso;enliels. 'lai•
Goethe a réuni en une seule pcl'sonnc lllle d'Olirn cl
\Ille de la Tour, nièce de )Jme rie la )lotie. t.:n ~rul
per,-onna"e a été inventé pour les brsoins de la pièce.
le dirvaÎier ldel' /li/Ier ); encore ce rôle parait-il
in-piré par le haron de Planta.
~- Pierre de Nolhac, laRrine .l/arie-A11loù1Pl/e,r 7R.
L f.onsrrlt'es an, .frrlzfrernalio11afrs. \', Il U i .

..., 49 ,..

'li. Emile Campardon, qui a pul,fü· l"ouna;:r le plu•
rnlidement documenté dont ces événements aient èli·
l'objet, n'a cru devoir insérer parmi ses pie1·cs juslilicatn·c; que les interrogatoire, des pr111cipaux •ccusé:,
n_églige~nt les témoins _secondaires, dont les dèJ!Oflllons. lncn que de dcu11cme _plan, sont les pl,u~ p_1llorcsqucs. )J. Campardon a cgalemcnt la1.so me,hls
les procès-\'crbau~ des confrontolions où les caractères
apr.arai~,e~t arnc le pl~s de couleur ~, de ,-i'.·acih·.
,,. l/11,/1nl/1i'q11t 11atw1111lc. mss Joly de fleuri,
208~':!0RO.

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Daniel Stern</name>
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